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Dépression

Un mal flou à redéfinir


MANUELE GEROMINI

catherine mary questionner la légitimité de la médecine à détenir Ehrenberg, en octobre 2016, dans son discours
Burn-out, violences sociales, seule un droit de regard sur la maladie. En cause, ses d’inauguration à la tête du Conseil national de la

D
anxiété… quantité de troubles épression. C’est le terme utilisé par la frontières, qui englobent l’ensemble des états dépres- santé mentale. « Les problèmes de santé mentale ne
médecine contemporaine pour dési- sifs face auxquels le traitement médical – principale- sont plus seulement des problèmes spécialisés, de psy-
psychiques sont aujourd’hui gner cette plongée dans la souffrance ment les antidépresseurs et les psychothérapies – chiatrie et de psychologie clinique, ils relèvent égale-
assimilés à la dépression. psychique que les médecins antiques
nommaient mélancolie. Une maladie
s’impose comme l’unique réponse. « La dépression est
une notion dépassée. De plus en plus, on va vers une
ment de problèmes généraux, de la vie sociale, qu’ils
traversent de part en part. Nous savons bien que, en
Mieux comprise pour certains, complexe qui se manifeste par un état de rupture déconstruction de ce qu’est ce trouble », affirme le psychiatrie, l’expression “santé mentale” ne fait pas
avec l’état habituel de la personne, se traduisant par sociologue Xavier Briffault, du Centre de recherche en consensus, mais quel que soit le jugement qu’on porte
trop médicalisée pour d’autres, des troubles psychiques et physiques dont l’insom- médecine, sciences, santé, santé mentale et société du sur cette situation et l’interprétation sociopolitique
cette affection est difficile nie, l’angoisse, la perte d’appétit ou encore les pen- CNRS. « Ce qui ressort depuis une dizaine d’années, c’est qu’on peut en faire, c’est là un fait social », déclarait-il. Il
sées suicidaires. Dans les formes les plus sévères, elle que le concept de dépression lié à une cause biologique est l’auteur de La Fatigue d’être soi, un livre publié
à circonscrire. Maladie ? fait peser un risque vital sur la personne, notamment sous-jacente n’existe plus. Différents éléments de la per- en 1998 (Odile Jacob), qui marqua un tournant dans la
Souffrance psychique par suicide ou arrêt d’alimentation. sonne incluant des facteurs biologiques, psychologi- prise en considération de ce fait social. Mais sa nomi-
Elle touche une personne sur cinq au cours de son ques et environnementaux entrent en compte. Ces nation symbolique n’a pas suffi. En janvier 2018, le
ou sociale ? Le débat anime existence et l’Organisation mondiale de la santé éléments interagissent entre eux pour créer un cercle Conseil national de la santé mentale a été dissous
psychiatres et sociologues estime à plus de 300 millions le nombre annuel de
dépressifs. Mais si ce nombre n’a cessé d’augmenter
vicieux qui aboutit à la dépression », poursuit-il.
Et c’est justement sur cette dimension sociale des
pour être remplacé par un comité stratégique, dont la
composition n’a pas encore été annoncée.
(+ 18 % entre 2005 et 2015), des voix s’élèvent pour troubles dépressifs qu’insistait le sociologue Alain → L I R E L A S U I T E PAG E S 4- 5

Bouger la tête aide Les réfugiés en bonne Portrait


à localiser les sons santé à leur arrivée Sébastien Carassou,
Une expérience allemande en Allemagne un ex-complotiste
montre comment l’évaluation
de la distance entre deux sour- Des données épidémiologiques attiré par les Lumières
ces sonores dépend des mouve- montrent que le sida ou
l’hépatite B ne sont pas plus Ce jeune docteur en cosmologie
ments de notre corps. Un effet s’est tourné vers la vulgarisation
de parallaxe comparable à celui fréquents chez les migrants
au moment de leur accueil scientifique après s’être
de la vue, en moins performant. longtemps nourri d’ésotérisme.
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que chez les Bavarois.
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Cahier du « Monde » No 22764 daté Mercredi 21 mars 2018 - Ne peut être vendu séparément
ACTUALITÉ
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018

Bouger son corps, la clé pour entendre les distances


NEUROSCIENCES - Pour identifier le point d’émission d’un son, l’humain ne peut se passer des mouvements de sa tête

V
ous avez sans doute déjà fait l’expé-
rience : fermez un œil et tentez
d’allumer une cigarette. Si tout se
passe bien, vous échouerez lamen-
tablement ; dans le pire des cas,
vous vous brûlerez le nez. La raison en est assez
simple : pour bien apprécier les distances, nous
avons besoin de nos deux yeux. En pointant un
même objet, ils permettent à notre cerveau
d’évaluer la distance.
Rien de similaire avec les oreilles. Si les chats, les
chevaux, les cerfs… et les ratons laveurs peuvent
bouger leurs organes auditifs, nous autres
humains en sommes incapables. Pas question,
donc, de viser une source sonore. Comment, dès
lors, déterminer la distance d’émission d’un son ?
Une équipe allemande vient de répondre à la
question dans les Proceedings de l’Académie des
sciences américaine (PNAS). Au terme d’une
étude minutieuse, elle a montré qu’il nous suffit
de bouger notre corps et plus particulièrement
notre tête pour y parvenir.
Ainsi énoncée, l’affirmation peut sembler sinon
évidente, du moins assez intuitive. Puisque les
oreilles ne peuvent pas se déplacer seules, aidons-
les. La replacer dans son contexte en donne pour-
tant une tout autre portée. Depuis les premiers
travaux de John William Strutt (1842-1919), alias
Lord Rayleigh, les spécialistes de l’audition ont
tenté de mettre en évidence les indices binau-
raux, autrement dit ces informations que nous
pouvons percevoir indépendamment de la
nature du son. Par exemple, nous pouvons dire
qu’un son vient de notre gauche parce qu’il par-
vient à notre oreille gauche avant d’atteindre
notre oreille droite, et avec un volume plus fort. Pour l’expérimentation, il est nécessaire d’éliminer la réverbération des sons, comme dans cette chambre hémianéchoïque de l’université du Colorado. A. BROWN
« Nous avons de bons indices binauraux pour la
latéralité, mais beaucoup moins pour la distance »,
explique ainsi Victor Bénichoux, chercheur en émis par la source et celui réfléchi par les murs. les sources permettant la distinction est repous- tion, leur permet de percevoir des écarts bien plus
neuroscience de l’audition à l’Institut Pasteur. A « Ce rapport-là, nous le percevons bien », souligne sée de 4 cm. Pour la seconde expérience, ce sont faibles. Et, dès lors que le mouvement est volon-
l’entendre, nous serions donc incapables de per- Victor Bénichoux. La seconde énergie, qui résulte les sources qui étaient bougées et non plus taire, que le cerveau connaît la commande mo-
cevoir les distances sonores. Etrange… Ne distin- des réflexions sur toutes les surfaces réverbéran- l’observateur. Cette fois, la distance minimale de trice, il dispose d’encore plus d’informations et par-
guons-nous pas au contraire, sans mal, si notre tes d’une pièce, est peu dépendante de la distance perception est repoussée de 40 cm supplémentai- vient à des performances encore meilleures. »
interlocuteur nous parle de près ou de loin ? « C’est d’émission. La première y est directement liée. En res. « Certains sujets n’ont pas pu du tout remplir la Les plus grincheux observeront peut-être que,
parce que nous connaissons le volume normal de analysant ce ratio, nous sommes capables d’éva- tâche », soulignent les auteurs de l’article. dès les années 1930, le psychologue américain
la parole à une certaine distance – 60 décibels à luer la distance d’une source sonore. Hans Wallach avait déjà supposé que bouger la
1 mètre de nous, par exemple, poursuit le scientifi- Les scientifiques allemands se sont donc placés Bien en deçà de nos capacités visuelles tête permettait de mieux percevoir les sons. Mais
que. Même chose avec le son d’une ambulance ou dans une salle sans aucune réverbération. Et ils Ces résultats représentent une moyenne. Le cela devait essentiellement permettre de suppri-
tout autre bruit familier. Mais, sans point de repère, ont commencé leur manipulation. Sept sujets meilleur sujet, libre de ses mouvements, est ainsi mer l’ambiguïté entre une source provenant de
si la nature de la source n’est pas clairement définie, ont été ainsi affublés de lunettes noires et instal- parvenu à distinguer deux sources séparées de l’avant et celle émise à l’arrière. Explication de
nous n’y parvenons pas. » Impossible ainsi de faire lés face à deux sources sonores, l’une aiguë, seulement 7 cm. Une performance auditive toute- Victor Bénichoux : « Comme la tête est quasiment
la différence entre une émission forte et lointaine l’autre grave, afin qu’ils puissent les distinguer. fois bien en deçà de nos capacités visuelles. L’arti- symétrique, il est presque impossible de distinguer
et une source faible et proche. Ils devaient indiquer laquelle leur semblait la cle indique en effet que, dans de pareilles circons- un son qui parvient de la droite, à 60 degrés à
L’équipe de l’université Louis-et-Maximilien à plus proche. Immobiles, ils s’en sont révélés inca- tances, il serait possible à un humain d’évaluer l’avant, ou à 60 degrés à l’arrière… Sauf si vous
Munich a parié sur l’usage du phénomène de pables. Les expérimentateurs leur ont ensuite avec ses yeux la proximité relative de deux objets tournez la tête, car, alors, un son semble se dépla-
parallaxe. Expliqué par Lutz Wiegrebe, le coordi- permis de bouger le haut de leur corps. En pla- séparés de seulement quelques millimètres. cer vers le centre, l’autre vers le côté. »
nateur de l’étude, le principe est assez simple : çant la source la plus proche à 30 cm et l’autre Pour Victor Bénichoux, l’étude apporte « des en- Huit décennies plus tard, l’équipe munichoise
« Lorsque vous déplacez votre tête sur le côté, la 16 cm plus loin, les personnes interrogées ont seignements éclairants, particulièrement la grada- pousse les observations de son prédécesseur net-
position apparente d’un objet proche bouge fourni la bonne réponse dans 75 % des cas. Et ce tion de niveau de perception entre les trois disposi- tement plus loin. Elle résout ce que Lutz Wiegrebe
davantage que celle d’un objet lointain. » Il a donc taux n’a cessé de monter tandis qu’augmentait tifs ». Il explique : « Le déplacement seul des objets nomme, en souriant, « l’effet cocktail party », à
voulu voir si, à lui seul, le mouvement d’un audi- l’espace entre les deux sources. apporte une information minimale, mais appa- savoir cette tendance à bouger la tête pour distin-
teur pouvait lui permettre de détecter la distance Les chercheurs ont voulu aller plus loin, avec remment suffisante si les sources sont assez dis- guer la provenance d’une voix familière dans une
de la source sonore. A lui seul… La précision est deux expériences supplémentaires. Dans la pre- tantes. J’avoue que je suis surpris par ce résultat, foule bruyante. Plus profondément, elle vient
d’importance. Car notre système auditif dispose mière, les sujets ne bougeaient pas eux-mêmes, mais le protocole est solide. En revanche, quand les nous rappeler que c’est en bougeant que l’on
d’un indice caché : le ratio entre l’énergie directe mais étaient déplacés par les expérimentateurs. sujets sont déplacés, même passivement, l’oreille appréhende le monde. Même avec les oreilles. p
et l’énergie réverbérée, autrement dit entre le son Dans ce cas de figure, la distance minimale entre interne, qui est située sur le même site que l’audi- nathaniel herzberg

Biorxiv.org révolutionne la diffusion des travaux de recherche


RECHERCHE - Ce site, qui permet le dépôt des versions préliminaires de publications soumises aux revues, séduit de plus en plus les biologistes

N ous vivons une minirévo-


lution dans la manière
dont nous diffusons nos
travaux de recherche », constate
Evelyn Houliston, chercheuse
Biorxiv, nous avons pu le men-
tionner comme préprint dans
notre second article », explique
Evelyn Houliston, ravie de la faci-
lité et de la rapidité du site.
taine de préprints déposés par
mois, il est passé début 2018 à
plus de 1 200. « C’est un grand
changement, on devrait encore
doubler fin 2018. C’est encore une
sans succès, ses collègues de se
mettre à ce mode de diffusion.
« Il y a plusieurs raisons au dé-
collage. Le fait que des biologistes
collaborent avec des physiciens et
contre leur domination dans la
diffusion des connaissances est
déjà retourné à leur avantage.
En France, le décollage a été accé-
léré par les prises de position de
qualité existe, mais « cela arrive
aussi dans le système classique »,
constate Thierry Galli, chercheur
à l’Inserm et principal artisan de
la prise de position française en
CNRS au Laboratoire de biologie « Vous pouvez ainsi communi- goutte d’eau car on estime que des informaticiens, qui ont cette plusieurs organismes de recher- faveur des préprints.
du développement de Villefran- quer vos résultats des mois, voire plus d’un million d’articles en bio- culture des préprints, a compté. che en octobre 2017, reconnais- Un autre risque est de se trou-
che-sur-Mer (Alpes-Maritimes). des années avant leur publication. logie sont publiés chaque année », C’est aussi une question de géné- sant les préprints comme des ver noyé par cette nouvelle
Il y a quelques mois, cette biolo- Cela permet aux chercheurs de les indique John Inglis, cofondateur ration, avec de jeunes chercheurs « produits de la contribution des source d’information. D’autant
giste a utilisé pour la première utiliser et d’avancer. Vous recevez du site avec Richard Sever et direc- plus ouverts au numérique », indi- individus et des collectifs au pro- que des concurrents de Biorxiv
fois un site Web dont le succès aussi rapidement des retours, soit teur des éditions du prestigieux que John Inglis, qui note que la grès scientifique ». Concrètement, existent, comme Preprints.org
explose : Biorxiv.org. Ce dernier par les commentaires, soit par les laboratoire de biologie Cold présence sur Biorxiv de grands cela autorise à enrichir, par les dif- (commercial), F1000research,
permet de déposer des ver- réseaux sociaux, ce qui permet Spring Harbor, à New York. Ce noms et des meilleures universi- férents préprints réalisés, son CV OSF Preprint…
sions préliminaires d’articles de d’améliorer le texte », développe décollage a aussi été permis par tés a joué dans le succès. pour candidater à un poste ou à En réponse au trop-plein, des
recherche, appelées préprints, Yaniv Erlich, professeur à l’uni- un financement de la Chan « Un frein majeur a cédé lorsque un financement. solutions apparaissent. Peer
qui peuvent être également sou- versité Columbia, l’un des plus Zuckerberg Initiative en 2017. les journaux ont accepté de Community in, né en France
mis en même temps aux grandes gros contributeurs de Biorxiv. Le publier des articles déjà déposés Un risque de mauvaise qualité en 2017, propose un système de
revues scientifiques pour évalua- site attribue en effet un identi- Ouverture au numérique par les chercheurs en préprint », Néanmoins, il n’y a pas que des « recommandations » de pré-
tion et publication. La consulta- fiant unique et une adresse Web, Les biologistes découvrent en fait note Boris Barbour, chercheur avantages. D’abord, ces préprints prints par des pairs choisis par
tion de ces préprints est gratuite. faciles à diffuser. Il date aussi pré- ce que bon nombre de physiciens CNRS à l’Institut de biologie de ne sont pas passés sous les four- des éditeurs bénévoles. Prelights
« Le processus de publication cisément les versions permettant et d’informaticiens connaissent l’Ecole normale supérieure à ches Caudines de l’évaluation par organise une veille. Prereview
dans les revues prend plusieurs d’arbitrer d’éventuels conflits en très bien depuis 1991 et la création Paris. Mieux, désormais, ces édi- les pairs, le peer review, organisé veut créer des forums de discus-
mois. Or nous avions besoin, pour paternité. Enfin, des commentai- d’Arxiv.org, un site de préprint qui teurs embauchent des personnes par les journaux, qui envoient à sions autour des préprints…
soumettre un second article, d’un res, non anonymes, sont autori- engrange plus de 10 000 dépôts pour surveiller les préprints et deux ou trois relecteurs les arti- Pour Thierry Galli, « on n’a pas
premier résultat qui n’était pas sés sous les préprints. chaque mois. En 1999, le Prix solliciter les auteurs pour publier cles afin de leur demander leur bougé pendant des années, et là ça
encore publié, car encore dans ce Lancé en 2013, le site a véritable- Nobel de médecine Harold Var- leurs articles. Ce qui pouvait avis. Le risque de voir en ligne bouge toutes les semaines ! » p
processus. En le déposant sur ment décollé en 2016. D’une cen- mus avait tenté de convaincre, apparaître comme une menace une production de mauvaise david larousserie
ACTUALITÉ
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018 |3
TÉLESCOPE
L’accueil des migrants ne présente b

aucun risque sanitaire GÉOLOGI E


Et si les supervolcans
avaient profité aux humains ?
L’irruption du Toba, en Indonésie, il y a
74 000 ans, est considérée comme la plus
ÉPIDÉMIOLOGIE - Une étude bavaroise de grande ampleur montre que les demandeurs d’asile puissante des dernières 2 millions d’années.
Ce cataclysme, qui a effacé de nombreuses
n’exposent pas la population locale aux maladies graves comme le sida ou l’hépatite B espèces sur Terre, aurait conduit l’humanité
au bord de l’extinction. Telle était du moins
la théorie dominante. Une nouvelle étude

F ace à la détresse d’hommes


et de femmes fuyant un
pays en guerre, l’Allemagne
a ouvert les bras. En 2015, le pays
a accueilli plus de 1 million de
vient la remettre en question. Une équipe
américaine a retrouvé des fragments du
Toba sur deux sites archéologiques en Afri-
que du Sud, à 9 000 km de là, accompagnés
d’os et d’outils attestant une augmentation
demandeurs d’asile – Syriens, de la présence humaine. Ces campements
Afghans et Irakiens pour les ont-ils servi de refuge ? L’Afrique de l’Est a-t-
deux tiers. Un suivi sanitaire des elle été largement épargnée des pires consé-
réfugiés a été effectué dans le quences de l’irruption ? Chez les géologues
cadre de la loi sur la procédure comme chez les archéologues, le débat ne
d’asile : par le diagnostic précoce fait que commencer.
d’éventuels cas d’infection grave, > Smith et al., « Nature », 12 mars.
les autorités sanitaires allemandes
voulaient être sûres de pouvoir ZOOLOGI E
juguler toute épidémie naissante. Alligators et crocodiles
Afin de déterminer si les popula- n’ont pas les mêmes gambettes
tions migrantes représentaient un Quelle est la différence entre un alligator et
risque sanitaire accru pour les rési- un crocodile ? « C’est caïman la même chose »,
dents locaux, des chercheurs du aiment répondre les enfants. Les scientifi-
LGL, l’office bavarois pour la santé ques, eux, invoquent la forme de la tête (plus
et la sécurité alimentaire, se sont large chez les premiers) et des dents (plus
intéressés à la prévalence des apparentes chez les seconds). Des chercheurs
maladies infectieuses graves chez japonais viennent d’y ajouter les pattes. En
les migrants. Pour mener à bien analysant 120 squelettes, ils ont constaté que
leur étude, publiée le 8 mars dans les humérus des membres antérieurs et les
la revue Eurosurveillance, ils ont fémurs des membres postérieurs des alliga-
travaillé à partir de données en- tors étaient légèrement plus courts (photo).
grangées en Bavière : ce Land, qui a De quoi expliquer la capacité des crocodiles
accueilli le plus grand nombre de à courir quand les alligators restent plus
demandeurs d’asile en 2015, après patauds. Les scientifiques soulignent cepen-
la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Infirmerie du centre d’accueil pour migrants de Briançon (Hautes-Alpes), le 20 décembre 2017. BRUNO FERT POUR « LE MONDE » dant la grande proximité entre les deux
constitue en effet une ressource espèces, qui ont pourtant divergé il y a
importante en ce qui concerne les 70 millions d’années. A titre de comparaison,
données épidémiologiques. était estimé à 85 000, soit une pré- rencontré que « très peu de cas de Les chercheurs s’inquiètent hommes et grands singes se sont séparés il y
valence légèrement supérieure à maladie infectieuse grave » chez néanmoins d’une situation qui a 7 millions d’années. (PHOTO : MWANNER/CC BY-SA 3.0)
Evaluer l’état de santé 0,1 %. A titre de comparaison, en ces personnes. « Ceux qui parvien- pourrait devenir préoccupante : les > Iijima et al., « Royal Society Open Science »,
Concrètement, dans les trois jours France, environ 6 000 nouveaux nent à arriver vivants jusqu’en Alle- infections par le bacille de la tuber- 7 mars.
suivant leur arrivée sur le sol bava- cas sont découverts chaque année magne – en dépit d’un voyage long culose. En 2015, 365 cas ont été
rois, les réfugiés passaient entre et la prévalence chez les 15-49 ans et difficile – sont rarement grave- dépistés parmi les réfugiés de
les mains d’un médecin qui avait était, en 2016, de 0,4 %. ment malades », estime-t-elle. Bavière, soit un tiers de l’ensemble
pour mission d’évaluer leur état de Pour l’hépatite B, même bilan. La des cas de tuberculose notifiés
santé général et de déterminer s’ils part de réfugiés souffrant de cette Infectés après leur arrivée cette année-là dans le Land. Or,
présentaient des symptômes de infection était faible : 3,3 %. Les Pour Julie Pannetier, chercheuse l’année précédente, les réfugiés n’y
maladie infectieuse. En parallèle, contaminations bactériennes au Centre Population et dévelop- contribuaient qu’à hauteur de 8 %.
ils étaient soumis à plusieurs exa- étaient, elles, négligeables : seuls pement (université Paris-Descar- Mais, pour Philippe Fraisse,
mens médicaux : un dosage san- quarante-sept réfugiés étaient tes, Institut de recherche pour le pneumologue au CHU de Stras-
guin pour le dépistage du virus du porteurs de salmonelles, et aucun développement), le constat est le bourg et coordinateur du réseau
sida (VIH) et celui de l’hépatite B, n’était touché par des shigelles. même. Dans le cadre de ses recher- national des centres de lutte anti-
une radiographie des poumons et « Il règne une certaine hystérie ches sur l’état de santé des tuberculeuse, cela ne doit pas
un test biologique pour celui de la autour du fait que ces personnes migrants originaires d’Afrique constituer un sujet de crainte.
tuberculose, et une analyse des viendraient ici et amèneraient avec subsaharienne, elle a observé que « Notre système de prévention et de
selles pour les infections bacté- eux des maladies infectieuses », la moitié de ceux vivant avec le dépistage peut absorber ces cas de
riennes (salmonelles et shigelles). constate Stefanie Sammet, infec- VIH avaient été infectés après leur tuberculose, assure-t-il. Il faut
Premier constat : sur les tiologue au CHU de Munich et arrivée en France. En cause, une considérer cela comme un sujet de MÉD EC I N E
95 117 réfugiés testés pour le VIH médecin volontaire pour l’associa- grande précarité administrative, vigilance : face à cette maladie, il Un nouveau marqueur
cette année-là, seuls 318 étaient tion Ärzte der Welt, la branche alle- économique et résidentielle. En faut savoir quels sont les besoins et des réactions allergiques
séropositifs, soit 0,3 %. Ce taux se mande de Médecins du monde. clair, « la santé de ces populations adapter les moyens en consé- L’équipe de l’Institut de pharmacologie
révèle être assez proche de celui Mais, dans les faits, cette docteure, se dégrade en raison des mauvaises quence… car, quand on se donne les et de biologie structurale (CNRS-université
de la population générale alle- qui travaille depuis 2015 auprès de conditions de vie dans la société moyens, l’incidence diminue. » p de Toulouse-III-Paul-Sabatier, Inserm) vient
mande : en 2015, le nombre de cas réfugiés en région bavaroise, n’a d’accueil », explique-t-elle. sylvie burnouf d’identifier un marqueur capable de détecter
quatorze allergènes, parmi lesquels certains
présents dans l’air ambiant (pollens, aca-
riens, spores de champignon) et d’autres
impliqués dans l’asthme professionnel.

Le bébé fait preuve d’un esprit déjà logique Il s’agit de l’interleukine-33 (IL-33), une pro-
téine humaine découverte en 2003 par
cette même équipe dirigée par Jean-Philippe
Girard. Lorsque les allergènes arrivent
PSYCHOLOGIE COGNITIVE - Des capacités déductives primitives devancent l’acquisition du langage dans les voies respiratoires, ils libèrent des
enzymes qui découpent l’IL-33 en fragments,
déclenchant les réactions allergiques.
> Girard et al., « Nature Immunology »,

N os bébés sont-ils des


« détectives » précoces ?
En un sens, oui ! C’est ce
que suggère une étude publiée
peuvent être vus comme de petits
scientifiques capables d’inférences
logiques », souligne Justin Hal-
berda, de l’université Johns Hop-
Les bébés regardent d’abord
deux objets dessinés qui diffèrent
par la forme, la couleur, la catégo-
rie – par exemple, un dinosaure et
résultat était cohérent, les bébés
de 12 mois regardaient l’objet
durant 6,2 secondes en moyenne ;
quand il était incohérent, durant
19 mars.

1/200 000
dans Science, le 16 mars. Avant kins de Baltimore (Maryland), une fleur –, mais leur partie supé- 7,6 secondes. Chez les mouflets de
même de déployer leurs compé- dans un commentaire associé rieure est identique. Un écran mas- 19 mois, ces durées étaient respec-
tences de langage parlé, nos bam- dans Science. Pour autant, « ce que ensuite ces deux objets. Puis tivement de 7,7 et de 10,5 secondes.
bins semblent capables d’une concept se heurte souvent à l’incré- un panier s’empare de l’un d’eux. Ainsi, face à un résultat violant les
forme de déduction logique. Plus dulité. Après tout, le raisonnement L’enfant ignore lequel (il n’aperçoit prévisions, les bébés marquent de
précisément, ils montrent un rai- logique semble demander beau- que le haut de l’objet). L’écran est la surprise, suggérant qu’ils font C’est la possibilité pour que l’absence de tueries
sonnement de type « syllogisme coup d’efforts conscients et de ensuite levé, révélant l’objet res- une inférence logique. de masse depuis vingt ans en Australie soit due
disjonctif », qui permet de dire : capacités linguistiques ». tant : le dinosaure, par exemple. L’équipe espagnole a aussi au seul hasard. En 1996, à la suite du massacre
« Dans le cas où seulement une des Puis est présenté le contenu du pa- mesuré la dilatation de leurs de Port Arthur, qui fit 35 morts dans la capitale
deux propositions A ou B est vraie, Bébés de 12 et 19 mois nier. Dans la moitié des cas, la logi- pupilles. Verdict : les pupilles se de Tasmanie, le pays modifia sa législation sur
si A est fausse, alors B est vraie. » La nouvelle étude dans Science a que est sauve : c’est la fleur qui ap- dilataient au moment de la « phase les armes. Avec un effet majeur. Au cours des dix-
Depuis plus de quarante ans, les été menée chez des « enfants » au paraît. Dans l’autre moitié des cas, de déduction potentielle », quand huit années précédentes, treize fusillades avaient
neurosciences cognitives n’ont sens premier du terme – du latin le résultat est incohérent : c’est le l’écran était levé. Un signe supplé- fait au moins cinq morts dans l’île-continent.
cessé d’éroder le cliché selon infans, « qui ne parle pas ». Les dinosaure que contenait le panier. mentaire de déduction logique, Durant les vingt-deux années suivantes, le nom-
lequel les nourrissons ne seraient auteurs, chercheurs à l’université Pendant que les enfants regar- selon les auteurs. « Nos données bre de massacres de cette ampleur est tombé
que des ventres. « Depuis les de Barcelone, ont présenté une daient ces vidéos, les auteurs établissent la présence de capacités à… zéro. Un hasard, ont toutefois prétendu les
années 1970, des centaines d’expé- série de courtes vidéos à des bébés observaient… leur regard. A l’aide déductives primitives », concluent- défenseurs des armes, en invoquant les règles
riences ont mis en évidence les de 12 et de 19 mois (vingt-quatre d’une technique d’eye tracking, ils ils. « Tout enfant est dans une cer- régissant les événements rares. Des mathémati-
multiples compétences du bébé », enfants de chaque âge). Sur un film enregistraient les mouvements taine mesure un génie », anticipait ciens ont voulu y voir clair et leur conclusion est
relève Stanislas Dehaene, titulaire mis en ligne par ces scientifiques, des yeux des bébés balayant Arthur Schopenhauer, en 1819, qui sans appel. La possibilité qu’un tel résultat soit
de la chaire de psychologie cogni- on voit un bambin joufflu suivre l’écran. Résultat : les enfants ajoutait : « Et tout génie est en quel- due à la chance est donc de 1 sur 200 000.
tive expérimentale au Collège de avec attention une de ces vidéos, fixaient plus longuement les que façon un enfant. » p > Chapman et al., « Annals of Internal
France. « Même de jeunes enfants assis sur les genoux de sa mère. résultats incohérents. Quand le florence rosier Medecine », 12 mars.
ÉVÉNEMENT
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MERCREDI 21 MARS 2018

Dépression
Une maladie en souffrance

▶ SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE Le terme dépression date d’il y a moins de cent « LA DÉPRESSION gie est pour l’industrie une part de marché, et plus
ans, et la maladie s’est imposée dans l’après- la maladie est fréquente, plus la part de marché
guerre. « Dans les années 1950, il y a eu une possi- EST UNE CONSTRUCTION est grande. La définition de la maladie a été cons-
Les psychiatres eux-mêmes sont partagés entre bilité d’agir sur cet état avec des médicaments, ce SOCIALE, ET L’INDUSTRIE truite sur la base d’observations de malades très
ceux qui relativisent la dépression selon son qui en a fait une maladie », résume l’historien sévèrement déprimés et qu’on a appliquées à l’en-
contexte et ceux qui la circonscrivent à leur spé- Vincent Barras du CHUV de Lausanne. Le pre- Y A JOUÉ UN RÔLE » semble de la population ».
cialité. « Dans la définition de la dépression, il y a mier antidépresseur, l’imipramine, a été mis au JEAN-NICOLAS DESPLAND La simplicité du diagnostic proposé par le DSM
une idéologie sur ce qu’est un être humain », point par le laboratoire suisse Geigy, espérant PSYCHIATRE, DU CHUV DE LAUSANNE contraste par ailleurs avec la complexité de la ma-
confie le psychiatre Bruno Falissard, de la Maison obtenir un neuroleptique. Ses propriétés antidé- ladie, qui nécessite une analyse fine des contextes
de Solenn, à Paris. « On est dans une société où, pressives ont été découvertes par le psychiatre et des sensibilités des patients. La réaction d’une
pour pouvoir écouter la plainte de quelqu’un, il Roland Kuhn en 1957. personne à un événement ou à un environne-
faut prouver par l’imagerie cérébrale qu’il se passe Peu rentable à ses débuts, le marché des antidé- ment varie ainsi en fonction du sens qu’elle lui
quelque chose dans le cerveau. Or, nous sommes presseurs s’est développé au début des années « négatives » pour modifier ses comporte- donne, de son histoire et des soutiens extérieurs
un sujet pensant et nous avons une vie intérieure 1960 avec la distribution par le laboratoire ments – est par ailleurs modulé, en axant le tra- dont elle peut bénéficier. « J’ai connu le cas d’une
dont le ressenti est profondément immatériel. Merck, désireux de promouvoir les propriétés vail sur la dimension émotionnelle ou compor- femme qui a fait une dépression après le mariage
C’est une évidence qu’il faut parfois rappeler car, antidépressives de l’amitriptyline, du livre du tementale. On identifie également mieux les de sa fille, se souvient Bruno Falissard. Pour cette
quand on a mal dans cette vie intérieure, ça s’ap- psychiatre Franck Ayd Reconnaître le patient dé- pathologies associées comme l’alcoolisme, la femme, sans doute, ce mariage équivalait à une
pelle un problème psychiatrique. Or, c’est une primé. Selon le psychiatre Jean-Nicolas Despland, boulimie ou l’anxiété. perte qui l’a plongée dans cet état dépressif. »
question que la science effleure tout juste », pour- du CHUV de Lausanne, « c’est avec ce livre que se Dans les cas les plus sévères pouvant engager le Si les psychiatres sont de plus en plus attentifs
suit-il. Pour le psychanalyste Pascal Keller, auteur construisirent les premiers critères qui corres- pronostic vital, les psychiatres ont recours à des aux conditions de vie de leurs patients, ils man-
d’un « Que sais-je ? » sur la dépression (PUF, 2016), pondent à la réponse aux antidépresseurs plus traitements physiques tels que les électrochocs. quent de formation en matière sociale. « La for-
« la dépression n’est pas une maladie. C’est un état qu’à une description de la maladie. Sa diffusion à Agissant plus rapidement que les antidépres- mation des médecins est jugée trop centrée sur les
de souffrance psychique qui est en rapport avec les 50 000 psychiatres par les laboratoires Merck seurs, l’électroconvulsivothérapie est jugée effi- pratiques seulement hexagonales et seulement
conditions dans laquelle se trouve la personne. La amorça le boom des antidépresseurs. La cace dans 50 % à 60 % des cas. « On dispose médicales, trop éloignée des pratiques de terrain :
manière dont on parle de la dépression au Japon, dépression est une construction sociale, et l’indus- aujourd’hui d’un corpus de données qui s’appli- pas de chaire de psychiatrie sociale, pas assez d’épi-
en Grèce, à New York ou au Canada n’est pas du trie y a joué un rôle ». quent à 70 % des cas cliniques. On évalue ainsi démiologie, pas de notion concernant le partena-
tout la même qu’en France parce que les attentes l’évolution et le risque pour le patient », insiste riat médico-social et social », constatait en 2016 le
de la société ne sont pas les mêmes ». Réponse aux antidépresseurs Antoine Pelissolo. rapport Laforcade relatif à la santé mentale.
« Les médecins disposent d’outils de communi- Suivra ensuite un deuxième boom, avec la com- Parallèlement, les scientifiques explorent le
cation et de diagnostics qui permettent de s’enten- mercialisation du Prozac en 1989, pionnier d’une cerveau, en quête de signatures morphologiques Impact des facteurs environnementaux
dre sur la description sémiologique de la maladie, nouvelle classe d’antidépresseurs, les inhibi- des états dépressifs. « On a pu observer que certai- Ces praticiens ne disposent donc pas de l’expé-
conteste le psychiatre Antoine Pelissolo, de teurs sélectifs de la recapture de la sérotonine. nes structures cérébrales, les régions limbiques, rience nécessaire à la représentation de situa-
l’université Paris-Est-Créteil, faisant référence « L’industrie y vit une nouvelle opportunité car, pouvaient être modifiées en cas de stress ou de tions complexes dans lesquelles les patients évo-
aux classifications des maladies psychiatriques contrairement aux antidépresseurs précédents, le dépression. Des études par résonance magnétique luent. L’impact des facteurs environnementaux,
comme le DSM, le manuel diagnostique et statis- Prozac ne produit pas d’accoutumance », pour- fonctionnelle ont également montré que certai- tels que la souffrance au travail, les violences fai-
tique des troubles mentaux de l’Association psy- suit Jean-Nicolas Despland. « Le Prozac a démo- nes régions du cortex préfrontal, impliquées dans tes aux femmes ou la pénibilité des transports,
chiatrique américaine. Les contestations vien- cratisé la dépression », ose Bruno Falissard. la capacité à gérer les émotions, pouvaient être peut ainsi être minimisé, et l’individu rendu res-
nent des sciences humaines. Ce sont de bonnes Les années 1980-2010 furent celles de l’âge d’or ralenties au cours de la dépression », souligne ponsable de son état et exposé à la stigmatisa-
questions sur le plan philosophique et sociétal, des antidépresseurs, et c’est dans ce contexte que Antoine Pelissolo. La recherche fait aussi appel à tion. « Ce qui est important, c’est de ne pas être
mais, sur le plan médical, c’est une maladie de le DSM s’est imposé comme référence mondiale des programmes pluridisciplinaires. « Nos pro- dans une individualisation des pratiques, estime
mieux en mieux circonscrite. » pour le diagnostic des troubles psychiatriques. jets intègrent les neurosciences, les sciences socia- Marie Israël du GRAAP, une association suisse de
Hippocrate fut le premier, au IVe siècle av. J.-C., à En neuf questions portant sur des critères les, la psychiatrie et la biologie, explique ainsi le patients experts en santé mentale. Dans le cas du
décrire la mélancolie. « Si tristesse et crainte durent incluant l’insomnie, la perte de plaisir ou encore psychiatre Philippe Fossati, de l’Institut du cer- burn out, par exemple, qui est une réaction à une
longtemps, l’état est mélancolique », observait-il. les idées suicidaires, il permet de diagnostiquer veau et de la moelle épinière à l’hôpital de la situation extérieure, on prétexte que la personne a
Un état que les médecins antiques expliquaient la dépression et d’orienter le traitement pouvant Pitié-Salpêtrière à Paris. Nous recherchons par craqué parce qu’elle était fragile. Or, il y a des
par un excès de bile noire, une substance dotée de combiner la prescription d’antidépresseurs, la exemple, en imagerie médicale, des signaux parti- conditions de travail qui broient les gens, et celui
propriétés inquiétantes dont celle d’ulcérer tout psychothérapie, les thérapies cognitives com- culiers chez les personnes socialement exclues, et qui craque, contrairement aux idées reçues, est
endroit du corps avec lequel elle entrait en portementales ou encore la méditation de pleine l’idée est d’articuler ces connaissances avec celles celui qui est attaché à ses valeurs et se trouve en
contact. Aristote y voyait aussi le terreau du génie conscience. D’où la généralisation de son usage, de la psychologie et de la sociologie. Nous espé- situation de conflit entre les siennes et celles que
de la créativité, faisant de la mélancolie à la fois que les psychiatres peuvent aussi combiner à rons aussi développer des biomarqueurs qui per- lui impose son entreprise. »
une condition humaine et une maladie. Tel le d’autres approches. mettront d’améliorer et de personnaliser les soins Pour l’historien Vincent Barras, « la dépression
peintre Albrecht Dürer avec sa gravure Melenco- Les traitements plus diversifiés et mieux ajus- en santé mentale. » permet d’accueillir le désarroi des individus dans
lia I, les artistes à travers les âges n’ont cessé de la tés sont combinés en fonction du stade de la En attendant, la dépression est presque deve- une société qui exige d’eux toujours plus de perfor-
décrire. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un maladie, de sa sévérité, et des spécificités du nue le mal du siècle. « Aujourd’hui, le mot dépres- mance et où l’individu est roi. Les médecins sont
couvercle sur l’esprit gémissant en proie aux longs patient. La méditation de pleine conscience est sion appartient à tout le monde et il est à la fois fils de leur temps comme les autres et ils prescri-
ennuis », écrivait ainsi Charles Baudelaire au par exemple efficace pour prévenir les rechutes, utilisé de manière très précise et banalisé. On dit vent des antidépresseurs à ces individus qui se
XIXe siècle. « C’est avoir le noir sans savoir très bien mais pas lors d’un premier épisode de facilement : ce matin je suis déprimé », constate sentent morcelés ».
ce qu’il faudrait voir entre loup et chien, c’est un dépression. L’usage des thérapies cognitives l’historien Vincent Barras, du CHUV de Lau- Pourtant, si nos sociétés survalorisent l’esprit
désespoir qu’a pas les moyens, la mélancolie », comportementales – ces thérapies brèves qui sanne. Et le DSM est entaché par les conflits d’in- dit « positif », les moments dépressifs permet-
chantait encore Léo Ferré au siècle suivant. visent à prendre conscience des pensées térêts de certains contributeurs, soupçonnés de tent aussi une réorganisation de vie psychique
servir le marché des médicaments en systémati- nécessaire au réajustement de notre rapport au
sant le diagnostic. Ainsi, alors que le deuil en monde. « Plutôt que de cultiver nos potentialités
La recherche en santé mentale trop peu financée était exclu dans les versions précédentes, la ver- de dépressivité qui nous permettent de rebondir,
sion de 2013, le DSM-5, l’y inclut. Selon l’apprécia- on cache cela et on dit aux gens : “C’est votre cer-
Les derniers chiffres de l’Assurance-maladie le rappellent : la santé mentale, avec 7 millions de tion du psychiatre, une personne endeuillée veau, on va vous donner des médicaments.” Du
personnes prises en charge et des dépenses de 19,3 milliards d’euros, pèse en France plus lourd peut être considérée comme malade. « La psy- coup, on les coupe de cette potentialité, pointe le
que le cancer (14,1 milliards d’euros). Pourtant, ces maladies ne recueillent qu’un peu plus de chiatrie a évolué en médicalisant la dépression psychanalyste Patrick Landman. Il y a des cas où
4 % des dépenses de recherche. Il y a quatre fois moins d’équipes de recherche pour les mala- plutôt qu’en tenant compte du contexte. Il y a la c’est tellement grave qu’on n’a pas le choix, en par-
dies psychiatriques que pour le cancer, et les budgets sont captés essentiellement par les volonté avec le DSM de rendre le diagnostic fiable, ticulier dans les dépressions de type mélancolique.
neurosciences et la génétique. Des centaines d’études cliniques ont été réalisées sur les psycho- c’est-à-dire qu’on puisse communiquer et s’enten- En dehors de ces cas un peu rares, il faut aider les
thérapies. On sait par exemple que les thérapies cognitives et comportementales sont aussi effi- dre sur ce qu’on appelle la dépression. De ce point gens à accepter d’être parfois un peu déprimés. »
caces que les antidépresseurs dans les dépressions modérées. Mais les chiffres manquent pour de vue, le DSM est une réussite », analyse Charles Selon lui, « la dépression a été mondialisée en par-
mesurer pleinement leurs bénéfices. Par ailleurs, « nous manquons de données sur la proportion Bonsack, psychiatre au CHUV de Lausanne. Mais ticulier par Big Pharma, mais en réalité, c’est une
de personnes de la population générale y ayant recours ou encore sur leurs coûts pour les systè- pour ce spécialiste, « cela élargit la dépression à notion occidentale. Dans les autres cultures,
mes de soins. Dans le domaine social, on ne connaît pas non plus les effets de la réinsertion des une quantité de souffrances psychiques ou socia- quand les gens craquent, on appelle cela autre-
patients sur leur santé mentale, alors que ces mesures sont souvent déterminantes », souligne le les qui ne sont pas forcément de la dépression au ment et on traite cela autrement ». p
psychiatre Bernard Granger, responsable de l’unité de psychiatrie de l’hôpital Cochin (APHP). sens maladie. Ce que nous appelons épidémiolo- catherine mary
ÉVÉNEMENT
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018 |5

JENNIFER RUMBACH/PLAINPICTURE/NEUEBILDANSTALT

L’EFFICACITÉ LIMITÉE DES ANTIDÉPRESSEURS


D ans quelle mesure les
antidépresseurs sont-ils
efficaces, et quelle est la
part de l’effet placebo dans la gué-
rison des patients ? Au total, plus
tuels – dont certains agissent aussi
sur la noradrénaline – peuvent
cependant provoquer une baisse
de la libido, une prise de poids et
de la fatigue ou de la somnolence.
nous a permis de comparer l’effica-
cité respective des antidépresseurs.
Notre conclusion est qu’ils sont plus
efficaces que le placebo pour les
dépressions sévères chez l’adulte et
par Cipriani, le placebo est le traite-
ment le plus fréquemment utilisé. Il
est rare, lorsqu’un nouvel antidé-
presseur est évalué, qu’il soit com-
paré à un autre antidépresseur déjà
dont l’état va s’améliorer parce que
la dépression s’améliore seule et
qu’il y a une alliance thérapeutique
qui fonctionne avec le psychiatre »,
complète le docteur Naudet. « Ce
rédigée par un auteur fantôme
payé par l’industrie pharmaceuti-
que. Il s’agit ainsi de déployer un
argumentaire commercial en
jouant sur la crédibilité des revues
d’une quarantaine de ces molécu- Les experts s’accordent pour nous avons pu établir une échelle commercialisé, car les agences de qu’il y a de particulier dans la médicales. Si l’impact de cette pra-
les sont commercialisées à tra- reconnaître que l’efficacité de ces d’efficacité à laquelle les médecins régulation sanitaire qui accordent dépression, c’est que l’effet placebo tique est méconnu, elle est au
vers le monde. médicaments est modeste, et leur peuvent se référer, rapporte le psy- l’autorisation de mise sur le marché est très fort. Il faut donc intégrer moins documentée pour une
Apparus dans les années 1950- contribution réelle à l’améliora- chiatre Andrea Cipriani, de l’uni- ne l’exigent pas assez. Les nouveaux cette dimension à l’évaluation des étude publiée en 2001 et financée
1960, les antidépresseurs de pre- tion de l’état des patients reste dis- versité d’Oxford, au Royaume-Uni, antidépresseurs sont donc compa- antidépresseurs », confirme le psy- par la firme GSK, concluant à l’effi-
mière génération (tricycliques et cutée. « Dans 50 % à 70 % des cas, premier auteur de l’article. En rés à un placebo. » Par ailleurs, chiatre Jean-Nicolas Despland, du cacité d’un de ses antidépresseurs,
inhibiteurs de monoamine oxy- un premier traitement antidépres- revanche, chez l’enfant et chez ajoute-t-il, « les études négatives CHUV de Lausanne. la paroxétine. Ce n’est qu’en 2015
dase) sont aujourd’hui moins utili- seur ne fonctionne pas et il est alors l’adolescent, un seul antidépresseur sont fréquentes et ne sont pas Il poursuit : « La question pas- qu’une nouvelle évaluation a
sés du fait de leurs effets secondai- nécessaire d’en essayer un autre », s’est avéré efficace [le Prozac]. » publiées, ce qui explique que, pen- sionnante, c’est : “Est-ce qu’on doit montré que cet antidépresseur
res. Ils ont été principalement rem- estiment Adeline Gaillard et David Si elle a le mérite d’établir une dant longtemps, l’efficacité des an- retrancher l’effet placebo de l’effet n’était ni efficace ni bien toléré.
placés par des inhibiteurs sélectifs Gourion dans leur ouvrage Antidé- gradation entre les 21 antidépres- tidépresseurs a été surestimée. D’où de l’antidépresseur, ou est-ce que ce Dans les années à venir, le débat
de la recapture de la sérotonine presseurs, le vrai du faux (Dela- seurs les plus prescrits, cette étude la nécessité, comme cela est fait n’est pas un effet global ?” L’antidé- sur l’efficacité des antidépresseurs
(ISRS), développés à partir des chaux et Niestlé, 2015). se heurte, comme les précédentes, depuis quelques années, de prendre presseur en lui-même a un effet pourrait bien rebondir, avec l’arri-
années 1980-1990, avec comme à la piètre qualité de la littérature en compte l’ensemble des études, symbolique, et on peut se deman- vée d’une nouvelle classe théra-
chef de file la fluoxétine (Prozac). Piètre littérature scientifique scientifique. « Le problème n’est pas publiées comme non publiées ». der si son intérêt n’est pas de ren- peutique : les dérivés de la kéta-
Leur conception a été motivée Une étude d’ampleur inédite, pu- que les antidépresseurs marchent, forcer l’effet placebo. Je ne pense mine, qui agissent sur un autre
par une hypothèse jamais démon- bliée dans The Lancet le 21 février, mais que la littérature est problé- Pouvoir de l’effet placebo pas qu’il y ait une réponse simple à neurotransmetteur, le glutamate.
trée attribuant la dépression à une contribue à éclairer le débat, mais matique, commente le psychiatre L’écueil est d’autant plus problé- cette question. » Déjà commercialisés comme
baisse de la concentration en séro- laisse des zones d’ombre. Elle a in- et pharmacologue Florian Naudet matique que l’effet placebo joue Autre faille de la littérature, les anesthésiants, ils sont actuelle-
tonine, considérée comme l’hor- tégré les données issues de 522 étu- (université Rennes-I), spécialisé un rôle majeur dans le traitement soupçons de ghostwriting. Cette ment en cours de tests cliniques
mone du bonheur dans le cerveau. des cliniques, totalisant près de en évaluation des thérapeutiques. contre la dépression. « Il y a des pratique opaque consiste en la dans la dépression, avec des pre-
Mieux tolérés que les premiers 116 500 patients avec un trouble Par exemple, sur l’ensemble des patients qui vont bénéficier des publication d’une étude signée miers résultats prometteurs. p
antidépresseurs, les produits ac- dépressif majeur. « Notre méthode patients inclus dans l’étude dirigée antidépresseurs, mais d’autres par un expert renommé, mais c. my
RENDEZ-VOUS
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018

LE LIVRE
HOMMAGE MONDIAL
À STEPHEN HAWKING
La délicate Le physicien britannique Stephen
mise en équation Hawking est mort, mercredi
14 mars, à l’âge de 76 ans, après
avoir fait face pendant plus d’un
de l’homme demi-siècle à la maladie de Char-
cot qui l’avait paralysé et cloué
dans un fauteuil roulant. Cette
maladie dégénérative qui touche
La modélisation les neurones moteurs l’avait aussi
progressivement privé de l’usage
des comportements de la parole, et le chercheur s’ex-
primait à travers un synthétiseur
en sciences sociales vocal. De l’ancien président amé-
ricain Barack Obama – qui lui a
se heurte à des limites souhaité de « s’amuser parmi les
étoiles » – à des enfants handica-
pés d’une école de Chennai, en

L es sciences sociales sont les véritables Inde (ci-contre), le monde entier a


sciences “dures” ! » Cette phrase ré- rendu hommage à celui qui était
le scientifique le plus célèbre
sume le ton et le propos d’un livre très de la planète. Longtemps titulaire
original et stimulant. Son auteur, Pablo de la chaire de mathématiques
Jensen, est un ancien physicien, passé aux de l’université de Cambridge,
sciences sociales (versant plutôt économi- spécialiste des trous noirs et de
que) avec, avoue-t-il, la naïveté de penser cosmologie, Stephen Hawking
qu’il pourrait, grâce aux maths notamment, avait accédé à la renommée
modéliser et mettre en équations les systè- internationale en 1988, grâce à
mes sociaux aussi facilement qu’on prédit son best-seller Une brève histoire
qu’un système solide devient liquide à telle du temps. (PHOTO : ARUN SANKAR/AFP)
température. Le livre raconte la difficulté de
réaliser une telle ambition.
Comme celle-ci a été au cœur de nombreux
travaux, une bonne partie de l’ouvrage
consiste en une critique précise et assez
dévastatrice de nombreux modèles, en éco-
nomie, en politique, pour les transports…
Pablo Jensen n’est bien sûr pas le premier à le
faire, et les résultats qu’il démonte l’ont été
par d’autres, mais ses arguments portent. On

DIX MILLE PAS ET PLUS


trouve ainsi quelques « ambulances » sur
lesquelles il tire, comme l’indicateur très
imparfait du produit intérieur brut (PIB)

DANSER CONTRE LA MALADIE DE PARKINSON


pour mesurer la richesse, ou bien les modè-
les irréalistes, mais omniprésents, des agents
économiques rationnels. D’autres résultats
sont également décortiqués sur les choix
électoraux, l’apparition de plusieurs centres
urbains, la ségrégation dans une ville…
Il se montre aussi très sceptique sur la Par PASCALE SANTI La technique est celle de l’expression primitive, bien plus souple en sortant », assure Maïté. Pour
mode actuelle des mégadonnées, ou big data, basée sur le rythme, les mouvements simples, répé- Catherine, « moralement, ça fait du bien, ça dénoue
qui consiste à penser que plus de données
aideraient à sortir de l’impasse. Pour l’auteur,
aucun enseignement majeur sur la société
n’a été apporté pour l’instant par ces nouvel-
les techniques gavées de données.
C’ est mon oxygène » : c’est ainsi que Gérard
qualifie le cours de danse de ce mardi
6 mars. Il ne raterait une séance pour rien
au monde. Et pour cause : « On arrive à effacer ses
handicaps. » Depuis octobre 2017, ils sont une quin-
titifs, et la voix exprimée par les danseurs. Car « la
parole est souvent perturbée par cette maladie », dit
Svetlana Panova, danse-thérapeute et danseuse pro-
fessionnelle, élève de France Schott-Billmann, une
des pionnières de la danse-thérapie.
les nœuds ». Denis raconte comment ces séances
peuvent améliorer certains gestes du quotidien
devenus difficiles, comme faire la vaisselle. Ils sont
unanimes : plus ils bougent, mieux ils se sentent,
malgré les douleurs et les blocages du corps, parfois
Les raisons sont multiples et renvoient à la zaine à venir tous les mardis, durant deux heures, La séance démarre par un temps calme, pour retrou- sournois. Et cela permet de sortir de l’isolement.
première phrase de cette recension. La dans une salle de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière ver son souffle, chasser les tensions… Au début, les Jean-Pierre, parkinsonien depuis vingt ans, opéré il
complexité des individus se laisse mal pour… danser. Ce jour-là, 14 hommes et femmes, à regards sont un peu flottants, certains s’endorment… y a un an et demi, neuro-stimulé, est venu ce jour-là
réduire à quelques paramètres et inter- parité, atteints de la maladie de Parkinson. Cette Puis c’est parti pour un voyage, les danseurs se lèvent, danser avec son épouse.
actions entre agents. Les caractéristiques maladie du cerveau touche environ 200 000 person- emmenés par la musique. Des mouvements lents « Les patients progressent en endurance, en
humaines, très hétérogènes, ne sont pas nes en France. Ses effets varient beaucoup d’un puis rapides miment tantôt la colère, la joie, l’étonne- aisance, en équilibre », constate Arlette Welaratne,
aussi stables que celles des atomes. Et ces malade à l’autre : raideur, lenteur des mouvements, ment, en lançant des « oh » puis des « ah ». Au fil des qui coordonne des programmes d’éducation théra-
diables de bonshommes sont aussi dotés tremblements, problèmes d’équilibre… et souvent pas, les visages s’ouvrent, laissent place aux sourires. peutique. Pour elle, « l’idéal serait d’avoir des cours
d’un cerveau qui leur permet de réagir aux une grande fatigue. Si elle ne se guérit pas, des médi- Après un tango, place aux suites de Bach revisitées un peu partout en France ». L’association France
modèles qu’on fait de leur activité. caments peuvent atténuer les symptômes, et une par des percussions et chants africains. Parkinson en propose dans les grandes villes, mais
Néanmoins, tenter de quantifier et de chose est sûre : bouger est nécessaire. Rien n’est laissé au hasard. « La danse leur permet de ce n’est pas suffisant.
modéliser des sociétés est utile, mais, pré- L’idée est venue d’Arlette Welaratne, attachée de retrouver du bien-être, le plaisir de se mouvoir, de bou- « Des études ont décrit les effets bénéfiques de la
vient l’auteur, moins pour aider à décider, recherche clinique, qui fait elle-même de la danse, et ger leur corps, de s’en libérer. Elle leur donne confiance danse sur la maladie », rappelle Emmanuel Flamand-
comme on le pense trop souvent, que pour du neurologue à la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) Emma- en eux-mêmes et dans les autres », souligne Svetlana Roze, mais il faudrait en mesurer les effets sur plu-
favoriser les discussions collectives. nuel Flamand-Roze, convaincu des bienfaits de l’acti- Panova. Chaque cours est différent et s’inspire du sieurs années. En tout cas, ce neurologue délivre à
En conclusion, Pablo Jensen écorne une des vité physique dans les maladies neurologiques. A caractère collectif et festif des danses traditionnelles. ses patients une ordonnance d’une séance de danse
visions dominantes des sciences sociales chaque cours, Arlette Welaratne est présente, ce qui « Ici on respecte les gens, explique Bernadette, par semaine. Une prescription qui incite les malades
quantitatives, à savoir que des phénomènes rassure les patients. diagnostiquée il y a dix ans. « Ça apaise, et on est à devenir acteurs de leur propre traitement. p
complexes émergeraient d’interactions indi-
viduelles. Une vision résumée par « le tout
vaut plus que la somme des parties ». Renver-
sant cette idée, il défend que « le tout est plus
petit que ses parties ». Les individus n’existent AFFAIRE DE LOGIQUE - N° 1047
pas en tant qu’ensemble de quelques caracté-
ristiques, mais seraient plutôt des monades,
des entités déjà complexes qui, en inter- Un artiste occupé N° 1047
Solution du problème 1046
agissant, partageraient des attributs.
On ne perçoit pas en quoi ce retournement Alice et Bob rendent visite à leur ami Vassili, un peintre de renom, et le trouvent 1. Toutes les paires peuvent être indépendantes (PI) pour
de vision serait plus opérationnel. Mais, pour très occupé. Sur une toile, il a tracé un cercle rouge de centre O, coupé par l’un de un lotissement de 2, 3 ou 4 maisons.
M
l’auteur, cette révolution conceptuelle est ses diamètres (AB). Il a coupé ce cercle par une corde (CD) qui rencontre (AB) en
N Pour 2 ou 3 maisons, c’est toujours le cas. Pour 4 maisons,
aussi nécessaire que l’a été l’invention des sta- P, plus près de B que de A et de D que de C. Il trace maintenant en bleu deux autres C toutes les paires sont PI quand une maison est à l’intérieur
tistiques pour l’organisation des Etats. « Le Q D du triangle formé par les trois autres.
cercles, l’un passant par A, O et C, l’autre par B, O et D et qui se recoupent en Q.
temps presse », conclut-il mystérieusement. p 2. Pour 5 maisons, il y a au maximum 7 PI
1. « Que vaut l’angle OQP ? », se demande Alice. 5 maisons peuvent avoir trois types d’enveloppe convexe :
david larousserie A O B P
Vassili complète maintenant son dessin : sur la demi-droite (BC), il marque un - un pentagone, et seules les 5 paires formant les extré-
point M et sur (BD) un point N à l’extérieur du cercle rouge, tels que les segments mités des 5 côtés sont des PI.
Pourquoi la société ne se laisse pas E
verts (CM) et (DN) aient même longueur. Il termine en traçant le cercle vert pas- A
- un quadrilatère, qui permet 6 PI : les
mettre en équations, de Pablo Jensen sant par B, M, N, puis contemple sa toile, l’air satisfait. extrémités de ses quatre côtés et les
(Seuil, 320 p., 22 €). 2. « C’est beau, dit Bob, mais si tu fais varier la longueur commune des deux segments verts, quelle est la latitude
B
deux couples ED et EC, qui peuvent être
de variation du point E, point de rencontre du cercle vert et du cercle rouge ? » séparés des autres par des parallèles
D E
C aux diagonales. A
- un triangle ABC permet 7 PI (le
maximum) : les extrémités de ses
L’AGENDA INTELLIGENCE ARTIFICIELLE À PARIS
LES 26 MARS ET 4 AVRIL
Le thème de l’intelligence artificielle (I.A.),
demain liés à l’I.A., dont « Comment proposer
des algorithmes statistiques transparents ? ».
Informations sur www.sfds.asso.fr
ART MATHÉMATIQUE À BESANÇON
JUSQU’AU 20 MAI
Trois expositions ont lieu en ce moment à
trois côtés (AB, BC, CA), et les
paires AD, CD, BE, AE. C
D
E

B
très présent dans l’actualité, fait l’objet de Besançon (au FRAC 2, passage des Arts) , avec 3. Pour 8 maisons, il y a au maximum 12 PI, pour 100
deux conférences à Paris : • Le 4 avril à 18 h 30 à la BNF, quai François- un rapport étroit avec les mathématiques : maisons 150 PI, pour 101 maisons 151 PI.
SEMAI N E D ’ I N FOR MAT I ON • Le 26 mars, (université Paris-Descartes, Mauriac, Paris 13ème, dans le cadre de la série • « Partitions régulières » de Raphaël Zarka, L’idée consiste à généraliser à n maisons. Si p(n) est le
Santé mentale, parentalité et enfance 45, rue des Saints-Pères Paris 5 e), la Société « Un texte, un mathématicien », l’I.A. sera collages et fresques représentant des motifs nombre de PI, la formule générale, qui marche à partir de
Expositions, conférences, vidéos, journées française de statistique, associée au encore à l’ordre du jour de la conférence de géométriques ; n = 4, est p(n) = 3n/2 lorsque n est pair et p(n) = (3n – 1)/2
Grenoble Alpes Data Institute, consacre une Yann Le Fur. Sous le titre « La théorie de l’ap- • « Every Day is Exactly the Same » , diverses
portes ouvertes… Il reste encore quelques journée à « Intelligence Artificielle : quelle prentissage de Vapnik et les progrès de l’I.A. », séries de peintures très géométriques
lorsque n est impair. En particulier, p (8) = 12.
jours pour participer aux événements transparence ? quelle confiance ? ». l’intervenant s’interrogera sur la façon dont d’Hugo Schüwer Boss ; Début de justification de cette formule : on part, pour n
organisés dans toute la France dans le cadre Avec des scientifiques et des représentants l’I A. pourrait susciter une nouvelle théorie • Remake d’Etienne Bossut, rappelant le points, de leur enveloppe convexe polygonale de k côtés
des Semaines d’information sur la santé de l’entreprise, on discutera des probléma- de l’intelligence. Pop Art et ses effets d’optique. (A, B, C, D…), puis on place une maison, qui pourra appar-
mentale. Cette 29e édition, qui se termine le tiques et des enjeux pour la société de Information sur : www.smf.emath.fr Informations sur www.frac-franche-comte.fr tenir à deux PI, dans chaque zone d’intersection des k tri-
angles successifs (ABC, BCD, CDE…). On obtient :
25 mars, a pour thème parentalité et enfance. E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018 affairedelogique@poleditions.com p(n) ≤ n + Min (k, n – k), optimal pour k proche de n/2.
> www.semaine-sante-mentale.fr
RENDEZ-VOUS
· LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018 |7
CARTE
BLANCHE Ne sacrifions pas l’enseignement des sciences
Le charme discret TRIBUNE - Dans une lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale, un collectif d’associations
demande que les sciences réintègrent le tronc commun et contribuent au développement de l’esprit
du contournement
de l’ISF
Par BAPTISTE COULMONT
M ercredi 14 février, le minis-
tre de l’éducation natio-
nale, Jean-Michel Blanquer,
a présenté la réforme du baccalauréat
et de l’enseignement au lycée. L’en-
ques, physique, chimie, sciences de la
vie et de la terre (SVT), nécessaires pour
une réflexion rationnelle. En l’état
actuel des choses, les deux heures par
semaine prévues ne représentent en
LES CONSÉQUENCES
DE LA RÉFORME
SUR LES PRISES
rapide ; de retarder l’orientation des
élèves pour que leurs choix soient faits
en connaissance de cause et pour limi-
ter les orientations par défaut, les
erreurs d’orientation, les orientations
DE DÉCISION

A vant de déclarer ce que les gens doi-


vent faire, avant de tenir une posi-
tion normative, les sociologues
étudient ce que les gens font. Sujet crucial :
semble des signataires que nous som-
mes, soucieux de la réussite des étu-
diantes et étudiants dans l’enseigne-
ment supérieur, de la préservation du
aucun cas un horaire suffisant pour
une formation scientifique, même
rudimentaire. Les sciences expérimen-
tales et, en particulier, la physique dans
COLLECTIVES ET
DONC SUR LES CHOIX
par mode, ou par calcul (là où cela se-
rait considéré être le plus facile) ; de
leur permettre de poursuivre, en ter-
minale, l’étude des trois domaines
parfois les personnes ne font pas ce qui est potentiel de recherche et d’innovation ses aspects quantitatifs, permettent DÉMOCRATIQUES choisis en 1re, les domaines scientifi-
attendu d’elles. Elles fument certaines subs- de la nation et de la dissémination de une approche rigoureuse et rationnelle ques aux frontières de disciplines
tances interdites. Elles ont des relations la culture scientifique aux citoyennes de problèmes concrets, participant à la SONT (physique-chimie, SVT et sciences de
sexuelles hors mariage. Elles ne paient pas la et citoyens pour l’exercice de leur rôle formation des futurs scientifiques POTENTIELLEMENT l’ingénieur) étant les plus prometteurs
totalité de leurs impôts. Mais comment démocratique, sont inquiets de la comme des non-scientifiques. pour la science et l’innovation de
contourne-t-on la règle ? capacité du projet actuel de réforme à Un niveau minimum pourrait com- TRÈS INQUIÉTANTES demain ; de dégager un horaire suffi-
Dans sa thèse de sociologie, Camille Herlin- répondre à ces attentes. prendre la capacité requise de tout sant pour un bon approfondissement
Giret (université Paris Dauphine) a travaillé Tout d’abord, étant donné l’absence bachelier de pouvoir enseigner les dans chacune des disciplines, qui faci-
sur ce qu’elle appelle les « contournements d’enseignement spécifique (mathé- sciences expérimentales et les mathé- lite le choix de la poursuite d’études en
discrets de l’impôt » (Sociétés contemporai- matiques, physique, chimie, SVT) dans matiques à l’école élémentaire après notamment adossés aux mathémati- s’affranchissant des stéréotypes de la
nes, n° 108, 2017). Pas l’impôt sur le revenu, le tronc commun proposé, la science une formation pédagogique appro- ques et à l’informatique pour ceux qui société – les filles vers la médecine, la
que nous payons vous et moi, mais l’impôt ne ferait pas significativement partie priée. Tout « littéraire » devrait aussi le souhaitent et en sont capables. Un biologie et la chimie (dont la première
de solidarité sur la fortune (ISF), que doivent de la culture commune des citoyens. pouvoir poursuivre une spécialité choix suffisant d’enseignements facul- est difficilement atteignable et les
payer les plus fortunés et qui vient d’être La réforme, tout en reconnaissant que scientifique ou numérique sans être tatifs permettrait aux futurs scientifi- deux suivantes saturées) et les garçons
transformé en impôt sur la fortune immobi- la science constitue tout un pan du désavantagé dans son orientation et ques de construire progressivement davantage vers les sciences dures
lière. Certains de ces contribuables ont savoir et de l’aventure intellectuelle lors de son évaluation terminale. leur parcours au lycée mais aussi dans (maths, physique, sciences de l’ingé-
recours à des conseillers fiscaux, profession- humaine, ne semble pas lui donner les D’autre part, le cloisonnement des le supérieur, tout en ayant la possibilité nierie) ; d’engager une vraie réflexion
nels de l’évitement de l’impôt. Leur travail moyens de contribuer au développe- disciplines scientifiques conduit à une de se réorienter et de compléter utile- en amont sur le contenu à donner aux
est certes très intéressant, mais ce qui ment de l’esprit. spécialisation des futurs scientifiques ment les compétences nécessaires en « humanités scientifiques » et sur la
intéresse la sociologue, ce sont les « prati- Elle n’accorde pas non plus assez très tôt durant leur parcours de lycéens. adéquation avec leur projet. Cela ne formation des enseignants qui en
ques routinisées » qui ne sont pas vécues d’importance à l’assimilation des Cela va clairement à l’encontre des peut se faire qu’en maîtrisant la com- seront responsables.
comme de la fraude. enjeux et démarches scientifiques par développements récents des sciences plexité de l’offre de formation et en Nous sommes prêts à nous mobili-
Camille Herlin-Giret met en lumière les les acteurs et actrices de demain alors où la recherche aux interfaces n’a ja- accompagnant élèves et familles dans ser pour tout cela. p
« petits stratagèmes » qui permettent de même que la société devient toujours mais été aussi prépondérante, que ce les choix d’orientation.
diminuer l’ISF. D’abord en minorant l’évalua- plus dépendante des choix technolo- soit en chimie, physique, biologie et La science est un bien commun,
tion des biens. Car la marge de manœuvre giques opérés. Les conséquences sur médecine, sciences de l’univers, géo- riche des zones frontalières entre dis-
est grande. En effet, dans cet impôt, non seu- les prises de décision collectives et sciences et climatologie, développe- ciplines, et une condition nécessaire ¶
lement « la valeur des biens est laissée au donc sur les choix démocratiques sont ment des grands systèmes complexes du développement industriel et tech- Aline Aubertin, présidente
choix des déclarants » mais, de plus, très peu potentiellement très inquiétantes. en ingénierie, apports de l’intelligence nologique du XXIe siècle. de l’association Femmes ingénieurs ;
de redressements fiscaux ont été réalisés sur L’enseignement « d’humanités scien- artificielle dans tous les domaines, etc. En conclusion, nous recommandons Laurence Broze, présidente
la base d’une sous-évaluation. Autant dire tifiques et numériques » – la nouvelle Les sciences sont par nature cumula- d’augmenter la part des sciences de l’association Femmes et mathémati-
que la « triche » n’est pas activement décou- matière prévue par la réforme –, aux tives et nécessitent un apprentissage fondamentales (science, technologie, ques ; Catherine Langlais, présidente
ragée. Ainsi, une partie des personnes avec contours disciplinaires encore mal soutenu, continu et progressif pour ingénierie et mathématiques) pour de la Société française de physique ;
lesquelles Camille Herlin-Giret s’est entrete- définis, se doit de poser les bases et les une bonne maîtrise de leurs probléma- tous les élèves, filles et garçons, futurs Sylvaine Turck-Chièze, présidente
nue admettent sous-évaluer leur patrimoine méthodes scientifiques en mathémati- tiques, méthodes et concepts propres, citoyens d’un monde en mutation de l’association Femmes & sciences
pour le fisc tout en ne s’estimant pas si riches
que cela : une fortune de « 3,6 millions, c’est
franchement pas grand-chose »… Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr

Une tricherie qui tombe sous le sens


D’autre part, l’enquête sociologique révèle
que l’évaluation des biens ne se fait pas en
solitaire. Les conseillers patrimoniaux esti-
ment que la sous-évaluation est une bonne
COLLECTION ARCHÉOLOGIE
stratégie et, pour la revue spécialisée Gestion

La malle
de fortune citée dans l’article, c’est « une pos-
sibilité qui tombe sous le sens ». Parfois, les
conseils restent limités au cercle des pro-
ches. Quand le patrimoine est familial

aux trésors
(compte en Suisse hérité non déclaré, par
exemple, ou château avec une importante
« valeur affective »), l’évaluation se fait en
famille : il faut se mettre d’accord pour éviter
de payer trop. Quand de nombreuses per-
sonnes assujetties à l’ISF résident à proxi-
mité les unes des autres, dans ces « ghettos
de riches » de l’Ouest parisien, il est possible
de s’accorder, au fil des discussions entre
de Louxor
voisins, sur une évaluation collective à la
baisse. On triche, oui, « mais comme tout le
monde ». Les petits arrangements s’ap-
puient sur le réseau local.
La sous-évaluation n’est donc pas stigmati-
sée. Elle se déploie dans ce que Camille
L e sous-sol de la Haute-Egypte est
une malle aux trésors sans fond. A
Louxor, l’ancienne Thèbes, les tra-
vaux des archéologues se poursuivent
depuis près de trois siècles avec le même
Herlin-Giret appelle un « rapport dual au enthousiasme à remonter le temps.
droit ». Les personnes interrogées se présen- L’immense complexe religieux de Karnak données sur l’histoire du site, du Moyen Reconstitution 3D. lancé par le CFEETK et en accès libre sur
tent à la sociologue comme de bons citoyens, dédié au dieu Amon-Rê a sans cesse été Empire à l’époque romano-byzantine, NATIONAL GEOGRAPHIC Internet (Sith.huma-num.fr/karnak). Ce
en lui rappelant que l’impôt est légitime et agrandi et enrichi par les pharaons qui ont avec un ensemble jamais fouillé de mai- programme a pour objectif de réaliser le
qu’il faut le payer. « Mais je ne dis pas qu’on régné sur l’Egypte, jusqu’aux invasions sons des IVe et Ve siècles. » La restauration relevé de l’ensemble de ces « tableaux »
évalue tout au maximum », lui déclare-t-on perse, grecque, romaine et byzantine. achevée des salles dites funéraires de sculptés dans la pierre du site cultuel de
immédiatement. La règle est bonne, certes, Après dix saisons de fouilles, le temple l’Akh-Menou, temple de Thoutmosis III, Karnak. Dix mille inscriptions supplé-
mais quand même, point trop n’en faut, « on de Ptah, jouxtant l’imposant sanctuaire permet au public de les visiter. mentaires sont en cours de traitement
fait ça intelligemment ». Ce rapport dual au d’Amon-Rê, livre les traces de ces millé- avec translittération et bibliographie de
droit, cette aptitude pleine d’aisance à la naires successifs. La fouille du secteur Ensemble encore inédit référence. La documentation photogra-
sous-évaluation, doit s’apprendre, ce que oriental du temple, occupé par un vaste Parmi les révélations, la très riche décora- phique ancienne ainsi qu’une nouvelle
montre la sociologue par un éclairage sur quartier d’habitations, a mis en évidence tion du complexe des « magasins nord », couverture photographique en haute défi-
l’île de Ré où certains propriétaires terriens, une occupation des premiers chrétiens à un ensemble de salles encore inédit qui nition complètent l’information diffusée.
qui ont vu la valeur de leur bien exploser en Karnak. Des travaux opérés par le Centre « développe des thèmes décoratifs comple- Ce projet d’édition des inscriptions des
quelques années seulement, indiquent franco-égyptien d’étude des temples de xes puisés dans des répertoires très anciens temples de Karnak est fondé sur le
beaucoup plus suivre les règles : ils n’ont pas Karnak (CFEETK), codirigé par le CNRS et alliant la fête Sed, la fête de l’hippopotame dépouillement exhaustif des documents
encore appris à la contourner. le ministère des antiquités d’Egypte, avec blanche, la chasse au filet », souligne et inscriptions collationnées sur l’origi-
Entre la fraude et le consentement se glis- le soutien du ministère de l’Europe et des Christophe Thiers. Cette vision du temple nal. Chaque document reçoit un numéro
sent les petits arrangements. Des contesta- affaires étrangères (MEAE) et du Labex de Ptah et de son environnement immé- d’identifiant unique lors de l’intégration
tions partielles et presque silencieuses que Archimede (université Montpellier-III). diat, méridional et oriental, permettra de à la base de données. Toutes les informa-
l’enquête sociologique met en lumière. p « Le temple de Ptah a été construit par mieux appréhender le développement de tions relatives à un document (édition
Thoutmosis III (qui régna de 1457 à ce secteur, qui aurait été consacré à une typographique, translittération, photo-
1425 av. J.-C.), remplaçant un édifice plus activité économique et administrative graphies, fac-similés, documents d’archi-
ancien bâti en brique crue, note l’égypto- dès avant la construction du temple. ves) sont ainsi accessibles à partir d’une
logue Christophe Thiers (CNRS), codirec- Autre apport scientifique récent, la seule notice. Le premier volume du
teur du CFEETK. Les souverains de la mise en ligne des 5 000 premières scè- « Glossaire des inscriptions de Karnak »
Baptiste Coulmont 25e dynastie et les Ptolémées ont agrandi nes et inscriptions hiéroglyphiques est paru en 2017, il est disponible en for-
Sociologue et maître de conférences l’espace cultuel par l’adjonction de gran- numérisées qui animent les colonnes et mat PDF. Un formidable outil pour un
à l’université Paris-VIII des portes d’enceinte. La fouille des abords les parois des temples de Karnak, donne 9,99 €, en kiosque voyage au temps des pharaons. p
(http://coulmont.com) est en cours et a déjà livré d’importantes la mesure de l’ambitieux projet Karnak, le 21 mars. florence evin
RENDEZ-VOUS
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018

Sébastien Carassou, ZOOLOGIE


Les superpouvoirs
des ovnis à l’astrophysique de la gelée royale
PORTRAIT - Cet ancien adepte de paranormal s’est intéressé aux sciences après un long
cheminement vers l’esprit critique, jusqu’à soutenir sa thèse sur la simulation de l’Univers
D epuis 2009, les jardins de Buckin-
gham Palace abritent quatre magni-
fiques ruches. Chaque année, la
famille royale profite ainsi des quelque

C
hez un scientifique, c’est l’équiva- 160 pots produits par ses ouvrières. Quant à
lent d’un coming out, en plus sul- Elizabeth II, sans doute doit-elle méditer sur
fureux. « Pendant une bonne partie son sort de souveraine, lorgnant avec un peu
de mon adolescence, j’ai gobé tou- d’envie ses royales voisines. Chez les abeilles,
tes les pseudo-sciences : les ovnis, en effet, les ouvrières d’été vivent en
les extraterrestres construisant les pyramides, moyenne cinq à six semaines. Partie d’une
les complots du 11-Septembre, les phénomènes larve en tout point identique, dotée notam-
magiques, les anges, les fantômes, les machines ment d’un même génome, la reine, elle, peut
à énergie libre… Il n’y avait pas encore la théorie vivre jusqu’à cinq ans. Respect, Your Highness !
de la Terre plate, mais j’y aurais sûrement cru Son secret tient dans une potion magique.
aussi. » Celui qui s’exprime ainsi, Sébastien Ou plutôt dans une drôle de substance protéi-
Carassou, est pourtant aujourd’hui docteur en née dont une équipe allemande vient d’analy-
astrophysique. Il a soutenu en novembre à ser la composition et la structure. Publiés
l’Institut d’astrophysique de Paris sa thèse sur dans Current Biology, ces résultats détaillent
la simulation de l’Univers pour mieux com- l’étonnante sophistication du processus qui
prendre l’évolution des galaxies. Cette soute- voit une colonie appeler une abeille à régner.
nance s’est d’ailleurs retrouvée au premier Les grands principes sont assez largement
rang des tendances en Europe sur Twitter – du connus. Dans une ruche, trois types d’abeilles
jamais-vu pour une thèse ! Sébastien Carassou cohabitent. Des femelles ouvrières, chargées
est aussi un vulgarisateur acharné, lui qui doit de l’ensemble des travaux de la colonie, du
tant aux grands passeurs de science comme butinage et de l’apport en eau à la confection
Carl Sagan (1934-1996) – son modèle – ou des alvéoles ou à la défense de la collectivité.
André Brahic (1942-2016), dont il loue l’huma- Des mâles, également appelés faux-bour-
nisme, l’optimisme et la passion. dons, chargés, pendant le vol nuptial, de
Son parcours est précieux pour comprendre remplir la spermathèque de la reine. Cinq à
comment une personne intelligente et dix d’entre eux se succèdent pour l’opération.
curieuse peut croire en tout un fatras de théo- De quoi permettre à la souveraine de pondre
ries paranormales, mais aussi comment il est ensuite durant toute sa vie, au rythme de
possible de s’en sortir. Important à l’heure où la 1 000 à 2 000 œufs… par jour, avec toutefois
théorie du complot n’épargne pas les sciences ! une pause royale de fin septembre à février.
Né à La Réunion dans un milieu assez catho- Et enfin il y a la reine.
lique et superstitieux éloigné des sciences, où
l’on croit volontiers aux miracles, Sébastien
Carassou se définit lui-même comme un rat
de bibliothèque, avide de comprendre le
monde. Il dévore indistinctement les rayons
science et ésotérisme, et il ne voit aucune
contradiction entre les deux, aucune fron-
tière. Tout ce qu’il lit est au même niveau de
crédibilité. « Je cherchais à engranger le plus de
connaissances possible, et je me suis enfermé
dans une bulle ésotérique à travers les forums,
et Internet en général. » Sa première vocation
est de devenir parapsychologue : étudier Une reine (point orange) et ses ouvrières. S. ERLER
« scientifiquement » les phénomènes psycho-
logiques paranormaux comme la télépathie Mais d’où vient-elle ? D’un concours de cir-
ou les expériences de mort imminente. constances, d’abord : la précédente reine a
succombé ou bien la colonie prend trop d’im-
Premier déclic portance. Les ouvrières construisent alors
Qu’est-ce qui l’a fait évoluer ? Son chemine- des cellules spéciales : non pas les fameuses
ment vers l’esprit critique a été très progres- alvéoles hexagonales d’où naissent des cen-
sif. Le premier déclic est venu des adeptes des taines d’ouvrières et coule le miel. Des struc-
pseudosciences eux-mêmes. « Lorsque j’étais Sébastien Carassou, le 17 mars, à Paris. tures plus longues, arrondies, installées sur le
en classe préparatoire à Strasbourg, j’ai assisté KAMIL ZIHNIOGLU/SIPA POUR « LE MONDE » bord de la ruche et surtout tournées vers le
à un congrès d’ufologie [l’étude des ovnis], bas. Personne ne sait trop comment les
indique le jeune homme de 26 ans. J’étais très ouvrières décident de mettre telle larve dans
motivé pour y aller : cela coûtait 80 euros tendresse à leur égard. « La plupart des gens Aujourd’hui, Sébastien Carassou ne souhaite telle cellule. Mais, une fois installée, c’est à la
l’entrée ! J’y ai rencontré beaucoup de person- qui croient aux théories du complot ne sont pas continuer la recherche en astrophysique. gelée royale, et exclusivement à elle, qu’elle
nes sincères, mais aussi des charlatans qui pas de mauvaise foi. Ces doctrines sont des Pas envie de tous les sacrifices que cela impli- doit son développement.
transpiraient la malhonnêteté. Ça a été ma visions simples et rassurantes. Quelqu’un qui que. « J’ai lancé plein de projets, je me sens au Depuis longtemps, les apiculteurs connais-
première graine de doute. » croit aux Illuminatis peut tout expliquer à tra- bon endroit. » L’un de ces projets est né d’un saient le rôle alimentaire de cette sécrétion
Mais il lui faut encore une année et de nom- vers ce filtre. C’est normal que ça plaise ! Ces coup de déprime, après avoir regardé une ultraprotéinée. Ils se doutaient de l’impor-
breuses lectures pour abandonner ces idées. personnes cherchent une vision du monde qui émission de divertissement sur la sonde tance de sa texture pour permettre à la larve
Bien sûr, ses études scientifiques y contri- leur corresponde. » Rosetta, présentée par Laurent Ruquier et qu’il de rester collée. « Une sorte de mélange de
buent, lui donnant un regard analytique sur le Son expérience d’ex-adepte montre aussi la trouve affligeante. « J’ai ressenti un vrai senti- miel et de marmelade », décrit Anja Buttstedt,
monde. Mais il regrette l’absence de cours voie à suivre pour lutter contre ces théories : ment d’urgence : comment voulait-on résoudre biologiste à la Martin-Luther University de
d’épistémologie (analyser comment on crée « Il ne faut pas considérer les ésotériques ensemble les problèmes de notre siècle si des Halle-Wittenberg (Saxe-Anhalt) et première
des connaissances, et comment on sait si elles comme des idiots, ça les braque et ce n’est pas millions de gens restaient apathiques à regarder signataire de l’article. La chercheuse a profité
sont fiables) et d’éducation aux médias, qui constructif. On peut tous changer d’avis, mais des émissions de ce type à la télé, où la science et de sa formation de biochimiste pour aller
auraient probablement aidé à sa prise de cons- ça prend du temps et de l’énergie. Les mots sont la technologie sont piétinées régulièrement ? » fouiller les ressorts moléculaires de la recette.
cience. C’est surtout le blog de l’astronome et d’une importance capitale, ils peuvent changer Son réflexe : trouver d’autres personnes « Et, là, on a eu une énorme surprise, poursuit-
sceptique américain Phil Plait qui le « conver- une vie, mais il faut les utiliser avec beaucoup motivées pour proposer autre chose. Ce sera le elle. Sous pH neutre, la protéine avait une
tit ». Ce blog, qui traite beaucoup de films de de responsabilité, de tact et d’empathie. Et Collectif Conscience pour la diffusion de la forme et une taille normales, d’une dizaine de
science-fiction (l’une des passions de Sébas- enfin, la forme importe autant que le fond : ce culture scientifique. Il vise à partager des expé- nanomètres. » Quant à la gelée, elle coulait. En
tien Carassou), parle aussi de scepticisme. « Il n’est pas parce qu’on a raison qu’on va convain- riences et des ressources pour aider à lancer milieu acide, en revanche, le jus devenait glu.
a été ma porte d’entrée vers les sceptiques amé- cre. » Il conseille aussi de se renseigner sur les des projets de communication scientifique. Il « Au microscope, on voit qu’une polymérisa-
ricains. Il appliquait la méthode scientifique à sciences humaines, qui ont étudié comment est notamment à l’origine d’un webzine de tion aboutit à des structures de plusieurs
des affirmations sur l’astrologie, les ovnis… Il mieux communiquer les sciences. vulgarisation, céphalusmag.fr, et de comptes centaines de nanomètres. Nous avons regardé
apportait les informations pour se poser les Twitter partagés : @endirectdulabo et @coms- encore un peu mieux et découvert des fila-
bonnes questions. » Un travail de longue haleine cicomca, tenus chaque semaine par des cher- ments. C’était l’origine de la viscosité. »
Grâce à ce blog, Sébastien Carassou décou- Car beaucoup de scientifiques croient encore cheurs et des communicants différents, qui Dans la ruche, en effet, le royal repas trône à
vre l’astronome américain Carl Sagan, spécia- au « modèle du déficit », selon lequel le seul racontent leur quotidien. Pour certains, c’est un pH situé entre 4 et 5, le résultat de la ren-
liste de la recherche d’intelligence extraterres- obstacle pour que les gens admettent des leur première expérience de vulgarisation. contre des protéines et des acides gras pro-
tre à travers le programme « SETI » (Search for vérités scientifiques, c’est leur manque de Il y a aussi YouTube, incontournable pour vul- duits par deux glandes situées l’une dans la
Extra-Terrestrial Intelligence). Et surtout son connaissance. Il suffirait donc de combler ce gariser après du plus grand nombre. Sébastien bouche des ouvrières, l’autre derrière leurs
émission de vulgarisation, « Cosmos ». C’est le déficit. Or, plusieurs études montrent que ce Carassou s’y est plongé avec enthousiasme, et mandibules. « Mais on pensait que cette aci-
déclic. « Cela me parlait intimement : c’était modèle est faux. Dès lors, que faire ? D’abord, comme toujours en équipe, avec Le Sens of dité servait uniquement à lutter contre les bac-
scientifique, mais aussi quasi spirituel, avec des connaître son public, comprendre ce à quoi Wonder et la chaîne collective String Theory. téries et à protéger ainsi les larves, rappelle la
métaphores très symboliques. Sa sincérité m’a il croit, et pourquoi il le croit. Rester humble : Mais toutes ces initiatives se heurtent aux chercheuse allemande. Eh bien non, elle sert
plu : c’était quelqu’un de passionné qui avait abandonner l’idée de convaincre quelqu’un limites du bénévolat : difficile de faire des cho- aussi à prévenir les larves contre la chute. »
gardé son âme d’enfant. » D’après lui, l’émo- en une conversation, se contenter de semer ses ambitieuses sans moyens, en comptant Pour Gérard Arnold, directeur de recherche
tion, souvent refusée par les chercheurs au quelques graines de doute, des questionne- uniquement sur les bonnes volontés. Or, émérite au CNRS, « cet article original montre
nom de la rationalité, est au contraire un ments. Proposer des alternatives sans les Sébastien Carassou veut non seulement vivre une fois encore la capacité des abeilles à nous
ingrédient indispensable pour s’adresser au imposer. « Créer de la confiance, respecter le de la communication scientifique, mais sur- étonner dans leur développement ». Les signa-
grand public, notamment aux plus réfractai- public, c’est indispensable », rappelle Sébas- tout agir en grand, partager son émerveille- taires de l’article, eux, concluent en compa-
res à la science. Sans pour autant tomber dans tien Carassou, qui reproche aux zététiciens ment avec le plus grand nombre. « J’aimerais rant le mélange royal aux colles à deux com-
le sensationnalisme. français, ces défenseurs de la pensée critique, maximiser le bien que je peux faire, toucher les posants si souvent utilisées par les humains.
Sébastien Carassou n’est ni moqueur ni leur agressivité vis-à-vis des adeptes des gens de manière positive. » Ça pourrait sem- « Sauf que chez les abeilles, le mélange offre
méprisant envers les adeptes d’opinions les pseudosciences (contrairement à leurs bler naïf, c’est juste enthousiasmant. p aussi un excellent repas. » p
plus farfelues. On ressent même une certaine homologues américains). cécile michaut nathaniel herzberg