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Propos 27

De l ombre
à la
lumière

Ariane Buisset

Mk Lors du passage à l an 1000 beaucoup de gens,


convaincus que celui - ci marquerait la seconde venue du
Christ , s étaient préparés à la fin du monde . On les appe ¬
lait les « millénaristes » et par la suite l’ expression devint
courante pour d ésigner quiconque nourrissait des vues
apocalyptiques.
Nous n’avons plus de ces naïvetés.
Pour marquer la fin d’ une ère, il ne saurait être question
d’ une date aussi précise . Cependant il est possible de réflé¬

chir sur ce qui est r éellement en train de mourir et de


naître à l’ heure actuelle, car toute fin est obligatoirement
un d ébut . . . Quels sont les germes infimes qui donneront
les séquoias de demain et quels sont les arbres appa ¬

remment indéracinables qui, tout en nous cachant la forêt,


sont dé jà intérieurement pourris et condamnés ?
Selon moi, parmi les choses qui s’ écrouleront , malgr é
toutes les tentatives de replâtrage que les hommes
politiques tenteront de leur expliquer et qui ne seront que des cautères
sur une jambe de bois, se trouveront :
1- Le matérialisme en général.
2 - La société de consommation en particulier.

Et parmi celles qui se d évelopperont , malgr é les sarcasmes, les


maladresses marquant leur début d expression et les tentatives de
récupération se trouveront :
1- Les valeurs spirituelles.
2 - Une nouvelle religion mondiale.
3- Une société de sobriété volontaire.
4- Le rôle des femmes.
j
Hélas, pour rejoindre les terreurs des millénaristes d’antan, ceci ne se
fera pas sans de grandes souffrances. La plupart des gens iront vers ces
nouvelles valeurs à reculons, contraints par les circonstances, et ceux qui
sont au pouvoir - les politiciens, les technocrates, les dictateurs invisibles
de la finance internationale et des grands trusts - feront tout pour les
détruire et perpétuer un système périmé.
| Ce que nous n’ avons pas voulu faire sciemment et délibérément nous
| *
sera imposé par ce que les Orientaux appellent notre «karma » et qui
n’ est autre que la Vie . Pas de cause sans effet ( s ) même si, les yeux ban ¬
d és, nous courons de plus en plus vite dans l’espoir d’échapper à notre
destin . Si nous tentons d’accélérer tous les aspects de l’existence, ce n’ est
pas pour gagner du temps, comme nous le pr étendons, mais pour
prendre de vitesse la mort et fuir un présent qui nous est déjà odieux .
Plus vite, dit le modernisme
Et plus de tout !
Mais vers quoi et dans quel but ?

LE MATé RIALISME EN G é N éRAL


, .« Matière, ô ma bien-aimée. .. 4
, Les Églises occidentales ayant failli à leur mission de proposer un
véritable chemin initiatique, n’ont pas su offrir jusqu’à présent de contre ¬

poids à l’ attitude matérialiste de la science et de l’économie. Elles sont


même en grande partie responsables du fait que la plupart des esprits
éclairés ont fini par associer dès la fin du Moyen-Âge, dans un mouve ¬

ment de rupture qui n’ a fait que s’ amplifier - « spiritualité » et foi

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Propos 27

aveugle. Le mot « religion » est devenu synonyme d obscurantismes, de


névroses et de tyrannie. Il a incarné le despotisme d une institution à
caractère politique opposée au libre exercice de la raison et à l’épanouis ¬

sement de l’être humain .


Depuis l’ ascension des sciences dites « exp é rimentales » , depuis la
Renaissance, en fait, par la faute des persécutions de l’Église envers les
astronomes, les médecins, les chirurgiens etc , , nous avons réagi en consi ¬

dérant la matière comme une chose de plus en plus morte, un assem ¬

blage d’ atomes et de cellules dénué de sens, d’esprit et de projet, le fruit


d’un hasard terrifiant . . .
Ceci parce que personne ne songeait plus, et l’Église moins que tout
autre , que la spiritualit é p ût être, elle aussi, matière à exp érience , à
vérifications accomplies dans le laboratoire de chaque corps et de chaque
conscience.. . Parce que, principalement exotérique, notre interprétation
du christianisme insistait sur la Foi, le rite, le culte, et non sur la connais¬
sance, la preuve vécue.
En termes hindouistes, on pourrait dire que le christianisme a dévié
exclusivement vers la bhakti ~ l’ adoration -, et a étouff é dans l’ œ uf
presque tous les courants ]hana, ainsi qu’ en témoigne le renvoi de
théologiens comme maître Eckhart, cassés de leur chaire et la plupart des
chasses aux hérétiques et aux sorcières, individus rebelles à l’institution. . .
Bref , l’ exp é rience mystique étant morte chez nous , sauf dans ses
manifestations émotives dégradées ( où se trouve, dans le christianisme,
l’ équivalent de la stabilit é sereine d’ un maître zen ou soufi ? ) , la possi¬
bilité d’ une démarche questionnante n’étant même plus à envisager dans
le cadre de l’ opposition religion/science, notre matière n’ a jamais été
« divine» . Nous n’ avons plus, depuis longtemps, à lui t émoigner le
moindre respect .
La terre et les plantes sont là pour être exploitées, les animaux sont
des sortes d’objets qu’on peut aligner sur des étagères, parquer dans des
hangars, et auxquels on enlève ou rajoute des morceaux à volont é ;
quant à notre corps, c’ est un ensemble de rouages sans lien entre eux,
sur lequel chaque spécialiste possède un pouvoir absolu. . .
Nous nous sommes enfoncés dans une matière lourde, dénuée de grâce
et de beauté, qui ne peut générer aucun émerveillement dans nos cœ urs et
qui, tout en apparaissant de plus en plus complexe, sous forme de lettres
et de chiffres, nous accule chaque jour davantage à l’angoisse et au néant.
Nous nous sommes réduits à un corps sans gr âce et, du coup, la
création est devenue un cadavre dans lequel nous enfonçons un bistouri
de plus en plus fin, animés de sentiments de plus en plus grossiers : le

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De S ombre à la lumi è re

désir de puissance qui naît de la peur, l avidit é qui naît de la pauvreté


intérieure et le besoin d’ en savoir toujours plus qui naît de l’ incapacité à
communier. Nous pensons aimer la matière mais nous la haïssons,
puisqu’elle reste pour nous dénuée de lumière et nous nargue au lieu de
nous éclairer. Et de notre mauvais amour de la matière, seules des choses
mauvaises sont nées.
Nous ne sommes plus capables d’ utiliser notre intuition, de percevoir
comme ceux qui pratiquaient une forme quelconque de méditation,
fussent -ils sages, éveillés, sorciers, medecine-man ou shaman, les liens qui
J nous unissent à l’ invisible. Nous déchiffrons les rêves avec la grille
verbeuse et réductrice de la psychanalyse, nous nions leur contenu méta ¬

physique, leurs avertissements prophétiques, nous refusons d’ admettre


qu’ on puisse prévoir le temps sans ites calculs mét éorologiques, voir le
futur et revivre le passé...
Nous avons d’ énormes pouvoirs, certes, mais tous fondés sur la tech ¬

nique, tandis que ceux qui étaient inscrits naturellement dans notre corps
et dans notre esprit, tournés en dérision et refoulés, ont tous périclité...
Ne citons qu’ un exemple qui ne touche mê me pas à la « parapsy ¬
chologie» : alors que n’importe quel acupuncteur asiatique est capable
de sentir directement avec ses doigts les micro-diff érences de potentiel
qui marquent l’emplacement des points d’ acupuncture . . ., que n’importe
quel « magnétiseur » sait à mains nues si un organe est sain ou pas. . .,
nous avons attendu pour être convaincus de l’ existence du corps éner ¬

gétique l’invention d’ un «stylo-bille» dont la pointe passe sur la peau et


l’ ampoule s’allume quand le champ varie ( piquez ici svp ! ) .
Au lieu de développer notre potentiel réel et d’ utiliser des méthodes
qui ne coûtent rien, nous avons si peu confiance en nous que sans
machine nous sommes perdus !
Si ces pouvoirs finalement assez simples sont oubliés, que dire de ceux
qu’ on appelle « occultes » et qui nous reviennent en force après avoir été
complètement dévoyés ! Constatons l’attrait malsain que le grand public
éprouve à leur égard, les nombreuses émissions du genre «J’ y crois, j’y
crois pas», «Mystères », etc. , impensable il y a une vingtaine d’années.
Avec des moyens techniquls colossaux, nous nous livrons aux commé-
, ' rages de village et aux superstitions, nous jouons sur les mêmes cordes
naïves et vulgaires que les illettrés de jadis...
Dans une société qui s’ est voulue rationaliste à tout crin, la majeure
, partie des loisirs tourne autour des émotions perverses ou traduit un
intérêt morbide pour la lie occulte : apparitions, fantômes, réincarnation,
envoûtement, etc.

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Propos 27

Ce n’ est pas un hasard si ce début d année 95 voit apparaître sur les


écrans un nombre de films consid é rables comme Entretiens avec un
vampire, Frankenstein ...
Le retour du refoulé se fait dans la boue et l’opprobre, l’ignorance et
le danger.
Et ceci parce que nos vies initiatiques ont été persécutées et étouffées
par une Église étatique, elles qui auraient pu replacer tout ce soi-disant
« irrationnel» dans un cadre mystique, un contexte naturel et sain !
Nos fonctionnements, réduits à la pure logique, ont poussé vers les
égouts tout ce qui nous permettait de nous relier au monde et aux autres
dans un sens vraiment religieux.
Notre matière est morte. Elle n’ a plus d’esprit .
Nous voulons la dominer, alors que c’est uniquement en acceptant de
nous fondre en elle que nous pourrons aller vers l’au-delà.
Notre esprit est mort. Il n’a plus de matière. Il croit que son domaine
est celui des fant ômes et du merveilleux de pacotille des spirites, alors
que c’est uniquement en acceptant de le rattacher au plus naturel et au
-
plus bas, aux problèmes de kitchen sink , comme disent les Anglais, que
nous le remettrons dans le droit chemin et ferons enfin preuve de bon
sens !
Je dis cela parce que je suis une amoureuse inconditionnelle de la
matière véritable et que jamais la science n’ a réussi à me la faire sentir
comme une chose morte, la religion établie comme une prison tempo ¬

raire et déchue. Je n’attends pas l’ acquisition d’ un corps de gloire après


la mort, d’ une enveloppe transfigurée. Pour moi, le corps de gloire est
ici, dès que l’ œ il a opéré la conversion ( metanoia ) qui lui faisait voir le
pur comme impur et méconnaître l’illimité du caché dans le limité.
Un documentaire sur le développement d’ un embryon de poulet est
sans doute le film qui m’ a arraché le plus de larmes, mais les images de
fleurs qui s’ ouvrent en vitesse accélé r ée et les strates color ées d’ une
falaise peuvent avoir sur moi le même effet. . . Je me dis : « Comment
peut -on ne pas voir ce qui crève les yeux ? Que ceci est Dieu s’expri ¬
mant par mille couleurs et formes, “ Dieu naissant , “ Dieu se trans ¬
formant, “ Dieu au repos.. . Comment peut -on croire un instant qu’il ne
s’agit là que de l’ action de quelques gènes, du seul mystère de l’ADN, de
pétales et de pistils à épingler dans des herbiers ; de calcaires et de granit
solidifiés !
Notre façon de réduire la matière en la coupant en petits morceaux a
transformé notre médecine en un véritable calvaire ( nous sommes tout
juste bons à ce qu’ on nous larde de tuyaux ) , notre agriculture en une

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De l ombre à la lumière

industrie meurtrière ( comme si les plantes étaient des produits manu ¬

factur é s ) , nos techniques en instruments de mort qui se retournent


contre nous ( voir l effet des grands barrages et des centrales
nucléaires ) . . .
Je n’ ai qu’ une seule envie, c’ est que périssant sous ses dé jections
- pollution , souffrances psychologiques de l’ être r éduit à son seul
corps -, le mat é rialisme s’ écroule pour qu’ enfin je puisse chanter :
«ô matière bien aimée... matière qui est pur esprit... »

LA SOCI éTé DE GQNSQIVï IVSATION


Ayant enlevé aux gens la dimension initiatique et les ayant convaincus
qu’ils n’étaient que leur corps, les grands trusts les ont enfermés dans un
cycle de plus en plus désespéré visant à accroître l’ avoir.
Puisque nous n’ étions que matière, avoir plus de matière était avoir
plus d’être.
Nous croulons sous les objets, mais tout le reste s’ est appauvrit
- contacts sociaux et amicaux, cr éativité personnelle, rites collectifs .
Nous vivons au milieu de nos possessions dans un lugubre désert, sans
comprendre d’où vient notre frustration .
«Elle vient de ce que vous n’avez pas encore assez !» , dit la publicité.
Tenter d’acquérir un certain bien-être pour le corps est une entreprise
parfaitement légitime. Notre erreur a été de ne pas savoir où s’ arrêtait ce
bien- être et où commençait non seulement le superflu, mais le nocif .
Manger des yaourts est nécessaire à la sant é, manger des yaourts à la
fraise témoigne d’ un raffinement qui peut avoir sa place dans l’élévation
de l’esprit, toute civilisation comportant une recherche de l’art pour l’art
( voir le film Le festin de Babette ) , mais pouvoir choisir chaque jour entre
trente marques de yaourts avec ou sans crème chantilly est une forme de
barbarie quand c’est accompli au détriment de la nature, de l’économie
mondiale et d’autres préoccupations.
Est - il bien légitime de s’ enorgueillir d’ un tel éventail quand notre
façon de consommer a causé d’ ailleurs d’horribles disettes en obligeant
des populations à se plier à nos demandes, à transformer leur agriculture
en fonction de nos besoins et à subir 4a loi de nos marchés ? ,
Les yaourts sont un exemple qui semble infime, il ne l’est plus quand
on comprend que ce processus concerne tout sans exception : vêtements,
logements, moyens de transports, armes, attitude face à l’ eau et à
l’électricité. . .

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Propos 27

Si tout le monde consommait comme nous - et nous en sommes


venus à considérer nos habitudes comme légitimes - cette planète n exis ¬

terait plus, or elle est dé jà en train de s’effriter sous nos pieds .


-
La publicité et les médias nom ont convaincus que nous ne pourrions
vivre à moins, que nous devrions même aspirer à plus . Proposer de
fausses alternatives ayant toujours été une méthode de lavage de cerveau,
il paraît qu’il n’y a le choix qu’ entre ceci ou l’ âge des cavernes ! Les
centrales nucléaires ou le lance-pierre ! La société de consommation ou
la misère et l’eau au puits !
Non seulement la plupart de nos désirs ne sont pas vus comme des
compensations ou des d é sirs superflus mais encore ils devraient être
augmentés.
Créer de nouveaux besoins a été l’ un des objectifs principaux de notre
«civilisation » quand toutes celles qui nous ont précédés - et il y en a eu
de très grandes : égyptienne, grecque, chinoise -, ont toujours tenté de
satisfaire les besoins de base afin de s’ouvrir à l’intemporel, à l’ imma ¬

tériel et au monde de l’esprit.


Mê me leurs r éalisations parfois monumentales ( temples, palais,
jardins ) n’ avaient jamais pour but la matiè re elle - m ê me, le d ésir
d’impressionner la foule en plaçant de l’argent qui rapporterait ou de le
dilapider pour l’impressionner avec le peu de cas quelles en faisaient. . .
Tout devait ouvrir à la splendeur de l’invisible, suggérer le myst è re
devant lequel l’humanité se tait .
Quels qu’ aient été ses d éfauts, le pharaon, l’ empereur de Chine, le
chef indien, avait pour idéal de servir de médiateur entre la terre et le
ciel, l’ ombre et la lumière, la matière et l’intangible . Nos pr ésidents
actuels, même s’ils pr étendent remplir un mandat divin en faisant la
police dans le monde, ne servent de médiateur qu’entre de grandes
puissances économiques cachées, les m édias et une masse d’ électeurs
abusés par leurs discours comme les taureaux par le chiffon rouge du
toréador qui va les mettre à mort .. .
Dans ses meilleurs moments, notre civilisation reconnaît que son but
principal est de maintenir un marché ou une monnaie ; on imagine sans
peine ses motivations dans les pires. ..
N’ ayant jamais été intéressée par les objets et ayant été tourmentée
dès mon enfance par les questions dites insolubles : « Qui suis - je ?
Qu’est -ce que la mort ? Pourquoi ne parle-t -on pas de l invisible dont je
sens si fort la présence ?... », questions qui, soit dit en passant, trouvent
parfaitement leur réponse dès qu’ on s’ y attelle, j’ ai toujours été blessée
qu’on me propose, pour calmer ma douleur, de changer de robe,

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De l ombre à la lumière

d acheter un téléviseur, de boire, de fumer et de jouir des améliorations


d’ une nouvelle voiture.
J’ ai toujours vu avec effroi comment ceux que les sirènes de notre
société avaient réussi à prendre dans leur filet avaient finalement un goût
de cendre dans la bouche, sans pouvoir l’ analyser. Je les voyais vite
prisonniers d’ un cercle infernal de désirs allant en grandissant et de
crédits qui les serraient à la gorge .
En exacerbant les d ésirs inutiles pour vendre ses produits, notre
civilisation a créé une nouvelle race humaine qui, quelle que soit la situa ¬

tion, se sent toujours pauvre, insatisfaite et frustrée. . .


Le plus difficle cependant reste à passer. Tant que la consommation
fonctionnait assez bien, pour la majorité des populations de nos pays, la
frustration restait invisible ; en fuyant en avant on pouvait taire son nom .
Mais maintenant que le système arrive à son ultime limite, que malgré
ces idéaux inchangés il ne va même plus pouvoir assouvir les désirs d’une
minorité, maintenant que non seulement le superflu, fabriqué de toutes
pièces, mais encore le nécessaire - minimum de travail, logement, eau,
air - vont manquer, nous devrons faire face au «vide-vide» ...
Le vide des hommes sobres de jadis était un « vide- plein » . Ceux - ci,
tout en possédant peu ou en étant éprouvés dans leur corps, savaient
qu’il existait autre chose. Ils pouvaient se nourir de la beauté invisible,
du sens caché de la vie, se recharger dans les grands espaces de la nature.
Le vide auquel nous aurons à faire face sera, est dé jà, celui de gens qui,
ayant été conditionnés par le matérialisme, une fois privés d’objets se
croiront privés de tout . Ils se sentiront anéantis et sans valeur. Ils
n’ auront jamais appris à se ressourcer dans une ascèse spirituelle, la
parole amicale, les contacts humains, les éléments . . .
Le Peau - Rouge qui ne possédait que son tipi, le Noir qui n’ avait
que sa case et le Touareg ses chameaux, avaient la totalité du ciel au -
dessus de leur t ê te . Ils avaient acc ès sans s’ en rendre compte à
d’ immenses étendues de liberté. La contemplation des couloirs du
métro et d’ un bout de trottoir semé de détritus est tout ce qui restera
à nos pauvres .
La misère urbaine que nous ayons créée n’offrira aucune ouverture
vers l’Absolu. Sans objets, nous n’avons effectivement plus rien puisque,
pour les fabriquer, nous avons tout détruit autour de nous et dans notre
esprit !
Préserver ce qui est fondamental dans la matière ( eau, air nourriture,
toit ) va nous poser prochainement des problèmes colossaux. Retrouver
l’immatériel encore plus !

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Propos 27

Nous ne savons plus nous tourner vers l intérieur, nous concentrer,


faire des efforts soutenus. L art du zapping est partout . Enseignant la
méditation et le yoga, je suis chaque jour effar ée de découvrir à quel
point ceux qui viennent me voir sont fragiles physiquement et psycho ¬
logiquement.
Où sont les rudes gaillards zen de jadis prêts à recevoir une peignée
dès que leur effort se relâchait, à se cduper un bras pour la vérité ?
L’ Occidental moyen est devenu un être douillet, fatigable, influen ¬

çable, non autonome dans sa pensée, ses goûts et ses loisirs. Or, c’est lui
qui devra , privé de tout ce qui lui servait de b é quilles, red écouvrir
d’antiques vertus dans lesquelles il n’a pas été éduqué.
Nous parlons de solidarité, de ceci, de cela . . . Quelle solidarité réelle et
chaleureuse peut exister dans nos pays quand la t élévision a enfermé
tout le monde chez soi, quand, même dans le monde agricole l’ entraide
n’existe plus ?
Pour consommer, nous avons morcelé la terre et les corps, sépar é,
opposé . Nous avons fait de chaque être un individu qui d ésire plus
posséder que communiquer, se transformer ou répondre aux grandes
questions de la vie.
Pour produire plus et moins cher, nous avons jou é le jeu de la
compétition et du rendement et nous avons fabriqué des milliers d’exclus.
Mais nos calculs é taient faux ! Quoi de plus ruineux que la d élin ¬
quance, le chômage, la drogue et le désespoir ?
Heureusement, comme toujours, c’est quand une crise atteint son
point culminant que, d’ après la loi du Tao, le noir vire au blanc. Mais la
crise, selon moi, n’en est encore qu’à son début .
Et pour cette raison, j’ éprouve une immense compassion pour ceux
qui sont jeunes aujourd’hui.
Notre jeunesse est désarçonnée parce qu’ ayant été élevée dans l’idée
qu’à dix-huit ans elle posséderait une voiture, un magnétoscope et par ¬

tirait en vacances sur des plages ombragées de cocotiers, elle découvre


qu’ elle a ét é bern ée . Le syst ème ne peut tenir ses promesses . Il a
exacerbé des d ésirs qu’il ne pourra assouvir. Il va s’écrouler. Et non
seulement il n’y aura ni voiture ni magnétoscope ni plage avec des
cocotiers, mais encore il n’ y aura peut -être même pas de choses de base
- un petit travail, un petit logement , de petits plaisirs.. .
La jeunesse que nous avons formée ( je ne parle pas en termes de
diplômes mais en termes de dispositions mentales ) est celle qui aura sans
doute à affronter les plus grandes difficultés matérielles et spirituelles en
ayant été la moins préparée à cette tâche.

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De l ombre à la lumière

Comment faire face aux épreuves avec des slogans du genre : « Vous
vous changez, changez de Kelton » et autres niaiseries du même acabit ?
L'être humain moderne n’ est pas un guerrier, il n’ est pas cheva ¬

leresque. Il ne sait pas se priver, faire face à la douleur volontairement,


puiser ses forces dans l'Absolu .
On me demande ce que je vois en cette fin de siècle . Je vois avant
tout de la souffrance . Je vois des clochards dans les rues , des gens
désemparés, des familles inquiètes, des jeunes terrés frileusement chez
leurs parents et se demandant ce que le monde attend d'eux.
Je vois des famines, de la criminalité dans les banlieues et de la
violence qui submergera les parties des villes jusqu'alors protégées .
Je vois des campagnes désertées et livrées à l abandon, tandis que la
population urbaine étouffera dans des zones surpeuplées . Je vois des
gens, qu'on appelle aujourd’hui les « néo-ruraux» - et dont je fais partie
vivant à mi - temps dans l’ Orne - qui tenteront de faire revivre les
territoires abandonnés au prix d’ efforts et de sacrifices personnels
importants. Je vois une immense récession. Pire encore. ..
Selon moi, la consommation débridée qui a ruiné matériellement la
planète culminera avec la destruction insidieuse de l’ esprit par la
diffusion de machines capables de créer des mondes virtuels.
Depuis le début de l’ ère industrielle, notre projet, avoué ou pas, a été
de reconstruire le monde à notre façon au lieu de nous y insérer et de le
célébrer. Nos techniques ont commencé par éventrer les montagnes et les
champs, sans faire preuve de la moindre sensibilit é à leur égard , du
moindre doute métaphysique, et elles vont aboutir prochainement au rem ¬

placement artificiel de tous les sens et de la totalité du milieu «extérieur» .


Abîmé, violé et détruit, le monde nous a dé jà été restitué par l’image
et le son grâce à la télévision - nous pouvons voir forêts et cascades tous
les jours dans nos spots publicitaires, même s’ils n’existent plus. Bientôt,
il nous sera rendu dans toutes ses dimensions gr âce aux images
virtuelles, aux casques qui nous permettrons de sentir et toucher les
choses que jusqu’ à présent nous ne pouvions que voir...
La reconstitution d’ un faux réel est ce qui permet à la plupart des
gens de supporter que le monde s’écroule, qu’il n’y ait plus ni verdure ni
espace et que les rues soient pleines de sans - abri . La substitution du
faux au vrai permettra au vrai d’ être escamot é et de continuer à
p éricliter, sans que personne ne bouge de son fauteuil. Imagine-t -on la
d étresse qui frapperaient les citadins si, par suite d’ une panne de t élé ¬
vision, ils devaient vivre dans les conditions r éelles qui sont les leurs
- béton, entassement, isolement ?

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Propos 27

On a dit que la religion était l opium du peuple.. . La phrase devra


être changée lors du troisième millénaire . La télévision, qui constituait
dé jà un objet de culte certain, sera supplant ée par tout ce qui, sous une
forme alléchante et de plus en plus convaincante, permettra de fuir le
réel. La nouvelle idole sera le virtuel.
Plus la reconstitution sera criante de vérit é et plus l’ être humain
deviendra passif et aliéné. j
D’avoir été capable de recréer une illusion parfaite de l’ univers, il se
croira «Dieu» alors qu’il sera devenu un zombie.
Tout cela rendra la prise de conscience et l’action encore plus difficiles
qu elles ne le sont déjà.
À vrai dire, dans mes visions les plus pessimistes, je ne suis pas loin
de voir une majorit é de sous - humains branch és directement sur des
tubes de glucose nourriciers, pendant qu’un programme leur fait croire
qu’ils galopent dans la pampa . Autour d’eux, la ville en ruine est devenue
un dépotoir aux mille dangers.
Ils ne mourront pas d’ overdose ; ils mourront de vieillesse dans leur
sommeil «virtuel», refusant farouchement de se réveiller pour faire face à
l’ atroce réalité.
Et pendant ce temps, les r éfractaires au foutu caract ère dans mon
genre, ceux qui ont toujours nagé à contre-courant et pris la sale habi¬
tude de grogner devant chaque nouveau « miracle » de la technique,
seront en train de déblayer les décombres avec leur pelle et leur pioche,
avec de vulgaires outils datant d’ avant le déluge informatique, et
tenteront de reconstruire ce qui peut l’être.
Il y a fort à parier aussi que, malgré tout, ils prendront le temps de
regarder la lune, au - dessus de la ville en pleurs et chanteront tout bas
quelque chose qui ressemblera à un hymne, mais n’en sera pas un ; leur
religion sera tout simplement d’être «reliés».
Oui, je suis très pessimiste . Malgr é des statistiques qu’ on veut bien
chaque mois me présenter, je ne vois pas le nombre des miséreux
diminuer sur les trottoirs, je ne vois pas les tags désespérés et vengeurs
disparaître des murs. Je ne vois pas ce qu’on me dit de voir !
Et surtout, je ne peux pas croire que les problèmes actuels soient nés
d’ une conjoncture passagère, chute du bloc Est , probl è mes avec
l’ Allemagne, etc . Pour moi, il s’ agit d’ une crise de structure, non de
conjoncture, annoncée de longue date par les gens les plus intègres de
notre société et prévisible depuis au moins vingt ans.
J’ ai parlé des dangers du virtuel « mécanique » mais le virtuel
« gén étique » me semble tout aussi inquiétant . Les clones et les b ébés

226
De l ombre à la lumière

grandis intégralement en éprouvette ne sont pas loin, les animaux qui


mélangeront toutes les formes et toutes les caract éristiques, les plantes -
jouets...
Comment ferons -nous face à toutes ces nouveaut é s et à tous ces
pouvoirs, quand ce qui existe nous submerge déjà par sa complexité ?
Quand nous ne savons dé jà pas nous débrouiller avec un seul p ère et
une seule mère ? Deux bras et deux jambes ?
Nous n avons voulu accepter aucune limite face à la matière, parce que
nous ignorions l absence de limites du monde intérieur. La matière va se
retourner contre nous en nous montrant que, loin de pouvoir établir des
colonies sur Vénus, nous ne pouvons même pas fournir à la plupart des
habitants de cette planète un verre d’eau et un bout de pain...
Dans un futur proche, nous serons obligés de redécouvrir l’humilité et
de creuser à l’intérieur - dans le sang et les larmes...

LES NOUVELLES VALEURS

Les valeurs spirituelles


Ainsi que je l’ai dé jà dit, l’Église me semble autant et sinon plus
responsable de l’avènement de la société de consommation et de maté ¬

rialisme que les grands firmes économiques et une sciepce dégénér ée.
J’en parle en connaissance de cause. Étant née avec ce que l’on peut
appeler la «fibre mystique» et port ée à la contemplation dès mon plus
jeune âge, je n’ai trouvé dans le catéchisme qu’on me proposait qu’un
ramassis de choses à croire sans pouvoir les vérifier. Ayant de plus un
sens psychologique tr ès fin, je n’ai rencontr é dans l’Église, selon moi,
que des gens ayant des problèmes graves camouflés sous les mots de
charité, sacrifice, etc. Les prêtres parlaient avec des voix onctueuses qui
me donnaient la nausée. Leur dégoût de la chair (mot ignoble) n’était
que trop évident.
L’Église ne proposait pas une voie et elle n’en propose d’ailleurs
toujours pas. Elle n’est que credo et dictats. Les mouvements du Nouvel-
Âge, malgr é leur côt é brouillonr et bien qu’ils soient pour la plupart
contaminé s par les fausses valeurs de notre époque - rapidit é,
rendement, consommation -, ont au moins mis l’accent sur la nécessité
d’un chemin personnel, d’une exp érience et d’une ouverture dans la
tolérance...
Sous leur influence, ayant perdu une grande partie de leur audience,
les Églises établies ont progressé par rapport à celles de mon enfance.

227
Propos 27

Elles font toutes un effort pour se débarrasser du superflu : lois


surannées, rites tenant du folklore, masochisme, dolorisme et autres
attitudes néfastes dénoncées par la psychologie.

Une nouvelle religion mondiale ? * |


À mon avis , ce qui émergera de tout cela et auquel je souhaite
fortement participer, sera une religion mondiale qui ne sera pas un
syncrétisme, loin de là, mais aura réussi à extraire l essence commune à
toutes les religions, avant que celles-ci ne soient devenues de sinistres
institutions.
Cette religion mondiale acceptera dans ses rangs toutes les religions
en place dégraissées de leur «colifichets », c’est - à - dire en tant que voies
ésotériques-initiatiques, et comportera une nouvelle forme «laïque» de la
religion, telles que l’incarna par exemple Krishnamurti, et telle que, on
l’ oublie trop souvent, le fondateur de chaque religion vécut la sienne,
avant quelle ne devienne un « parti». I
Le Christ n’était pas chrétien et n’allait pas à la messe le dimanche.
Bouddha n’était pas bouddhiste non plus !
Pour ceux qui en sont capables, on en reviendra donc à l’expérience
pure sans r éf é rence . Quant à ceux qui le pr éf è rent, ils pourront se
réf érer désormais au cœ ur de chacune de ces religions qu’ils ne tiennent
pas à abandonner. Question de muscle et de bravoure. Résultat
identique garanti.
Ici encore, ceci n’ ira pas sans r éactions violentes de la part des
courants ossifiés et fanatiques de chaque religion, de ces appareils de
r épression politique. On pense à l’ islam bien s û r, mais les int égristes
catholiques ou juifs n’ont pas grand chose à leur envier.. .
Tous ceux qui, à l’heure actuelle, réfléchissent sur le sens profond
d’ une seule religion et acceptent de découvrir à quel point , une fois
qu’ on a dépassé les mots, les autres ont eu les mê mes intuitions ,
travaillent déjà dans le sens de cette essence commune qui va émerger.
De mon côté, par les retraites que je dirige et par tout ce que j’écris,
je tente non cette synthèse mais cette extraction.
Ésotériquement parlant, le christianisme, le bouddhisme, le taoïsme,
l’hindouisme, l’islam, le judaïsme, etc., témoignent de la même lumière.
Extraire le sens, dépasser les rites et les langues . Voilà la t âche de l’ an
2000 .
Le temps à venir ne pourra et ne devra pas être religieux, nous en avons
«soupé » des Églises, comme des « ismes » politiques, d’ ailleurs. Il devra
être mystique et spirituel, et c’est, en un sens, beaucoup plus difficile.

228
De l ombre à la lumière

La sobriété volontaire
Pour cette approche mystique, une certaine sobriét é me semble
nécessaire. Bien s ûr elle nous sera imposée sous peu par les événements
mais, en - dehors de cela, il est important de dire que la sobriét é volon ¬

taire, par le temps libre quelle dégage, l allégement de l’esprit, etc., a des
vertus dont on ne parle pas assez . Je me sens proche de Diogène dans
son tonneau qui, lorsque le grand conquérant Alexandre lui demanda :
« Que désires - tu de moi ? De l’ argent, des terres, un palais ? », r épon ¬

dit : «Pousse-toi un peu, tu me caches le soleil»...


Quand on met cette réponse superbe face aux consignes de notre
époque : achetez plus, sachez vous vendre, et soignez votre image.. . , on
se rend compte à quel point nous avons déchu.
Certes, nous possédons dix mille choses et notre technologie peut
accomplir des merveilles. Mais la noblesse, l’indépendance, la morgue
cynique qui fait éclater les baudruches, le franc parler qui paralyse la
langue de bois..., qui en donne l’exemple aujourd’hui ?
«Ah ! dit le poète, mais où sont les neiges d’antan ?»
Les gens qui viennent chez moi sont toujours sidérés du peu que je
possède, et en sens inverse, je m’ étonne de leur encombrement .
Exemple : je me fais livrer un piano. Les déménageurs ahanent jusqu’au
cinquième étage, poussent la porte. .. ouf . .. ils mettent l’ instrument
contre le mur et s’exclament : « Ben dites donc, vous aimez la musique
vous ! Vos meubles ne sont pas encore arrivés que vous faites livrer le
piano ! » . Comment leur avouer que j’ habite dans ce décor depuis dix
ans !
Tout cela pour dire que la sobriété que j’ai choisie pour ne pas être
coincée dans un bureau et pouvoir creuser les questions essentielles,
m’ apparaît aujourd’ hui comme une action r évolutionnaire. Je suis la
preuve vivante qu’ on peut être heureux et même tr ès heureux autre ¬

ment - sans télévision, sans frigidaire, sans machine à laver, sans disques
laser, sans mixer, etc . On vient parfois me visiter en riant, comme on
visite un musée. N’empêche que chez moi on peint, on écrit, on fait de
la musique, on organise des d ébats qui valent bien ceux de « Grands
Reporters » et, même si on marfge par terre, je dois plutôt mettre les
gens à la porte que le contraire. . .
Je suis persuadée que, dans les temps difficiles qui pointent leur nez,
ce sont ceux qui, comme moi, peuvent se passer de presque tout sans se
trouver diminués, qui survivront . Ceux qui sauront faire du bonheur
avec rien . Après tout, je vis dans un luxe que Louis XIV n’aurait jamais
pu imaginer. ..

229
Propos 27

Et pourquoi ne pourrait-on pas être une carmélite laïque ?


Choisir l essentiel sans s’enfermer dans une institution ?

Le âr le des femmes
À part l’ émergence de cette refigion mondiale s’ opposant aux maux
du matérialisme et de l’intégrisme, je pense que les facteurs-clés de l’ère
nouvelle viendront des femmes, et je suis fière d’en être une.
Bien que leur position soit encore un enfer dans la plupart des pays
africains, asiatiques, arabes.. ., et quelle soit loin d’être parfaite dans les
pays comme le nôtre, il me semble que, d’ une façon encore très souter ¬

raine, l’humanité commence à se rendre compte que le mépris des valeurs


f éminines, dans la femme comme dans l’homme - accueil, douceur,
amour, courage, résistance, fluidit é, et non compétition, logique, oppo ¬

sition, conflit de pouvoir. . . - est un fléau . Nous sommes dominés par des
valeurs masculines dans le monde économique, politique et religieux. Il
en résulte partout oppression des faibles, guerres, incompréhension du
monde affectif, rejet de ce qui transcende la raison, négation du spirituel
et du mystique, intolérance, manque de connaissance de soi...
Selon moi, les femmes ont non seulement plus de courage que les
hommes mais aussi plus de lucidité. Elles se remettent en question, alors
que leurs confrères se terrent ou s’ agrippent à leur pouvoir et le défen ¬
dent avec violence. Combien d’ hommes dans les activités de découvertes
de soi ? Très peu . Ceux qui organisent des séminaires le constatent amè ¬

rement : l’homme sait . Il a peur de reconnaître son ignorance et se cache


derrière une façade . Il est difficile de le faire parler simplement, sans
qu’il cherche à impressionner l’ auditoire ou , pire encore, à se faire
materner et consoler. Il refuse généralement de se mettre en chemin, ce
serait au-dessous de lui !
Les femmes, ayant tellement souffert, n’ont pas peur de rater, d’ appa ¬
raître inexpérimentées. Elles savent que les échecs répétés font partie de
la vie et que celle-ci ne saurait se passer à briller. Elles communiquent
aisément entre elles et, malgré tous les clichés, font preuve d’ une grande
solidarité . Les images de femmes guettant leur permanente pour savoir
laquelle réussira à attirer le mâle, ont fait long feu . La sororité existe. En
fait, les femmes n’ont rien à perdre.
Qui lutte contre la mafia de la drogue en Italie ? De pauvres petites
mères de famille au foulard vert . Qui s’ élève contre l’ int égrisme
musulman ? Une femme qui se veut comme les autres et ne prétend pas
être un h é ros . Qui permet à la vie de continuer dans les bidonvilles
mexicains ? Au Brésil ? Au Chili ? Des femmes encore, qui ont relevé

230
De l ombre à la kiml è re

leurs manches pour r ésoudre les problè mes de nourriture et d eau ,


quand les hommes baissent les bras ! Les femmes sont les héritières des
problèmes causés par l’inflation démente du principe masculin. Elles s’y
attaquent avec la t énacit é et l’ humilit é qui les caract érisent depuis
toujours mais qui enfin . .. se voient ! Les femmes actuelles ont toute
mon admiration, que ce soit ici ou là - bas, et je pense que c’ est d’ elles
que sortira enfin la voix de la raison et de l’ amour.
Je vois le troisième millénaire comme celui de la femme initiatrice,
œ uvrant pour la lib é ration des hommes ; de la femme faisant sortir
l’ homme de la prison de sa rigidit é et de ses peurs . C’ est elle qui lui
permettra de se reconnecter avec les sources vivantes de la mystique, de
briser le carcan du verbiage politique, des théories, et de se ressourcer
dans les gestes quotidiens.
Je vois une mystique et une forme d’ amour qui, gr âce aux femmes,
redescendront sur terre et s’occuperont de vaisselle, d’ enfants , de
l’entourage dit «petit » ...
À voir trop grand, l’homme n’a rien vu, et le petit est mort .
Or « Dieu » est dans le petit , dans chaque atome, sous chaque pas .
Cela, la femme ne l’ a jamais oublié . Elle l’ a toujours su.
Lors du troisième millénaire, je serai de ces femmes -là . Une femme
douce, qui aime, éduque, agit, pleure et sait . Alors le salut viendra de
tout ce qui a été renié, bafoué et humilié.

Née à Paris en 1952, Ariane Buisset a pour passion l idée de réconcilier les
religions et enseigne la méditation et le yoga à Paris et dans un centre
qu’elle a créé dans l’Orne. Après des études aux Langues Orientales, elle a
passé quinze ans à voyager et à vivre dans des monastères zen, tibétains ...,
et a suivi les enseignements de Philip Kapleau, Namkai Norbu,
Krishnamurti. . . Également auteur, elle a publié : Le dernier tableau de
Wang Wei ( Albin Michel ) , Pour l'amour de la terre ( Souffle d’Or ) .

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