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24 u Libération Mardi 13 Juin 2017

IDÉES/
Emanuele
Coccia
«Vivre
signifie
toujours
sacrifier
d’autres
êtres vivants»
Le philosophe montre de la cause animale et de l’affirma- continué à lire et à suivre la recher- tique principale, son essence. monde n’est pas la Terre mais le So-
tion végétariste se rassurent, il ne che, jusqu’à trouver une manière En second lieu, en conquérant la leil. Au sens chimique du terme,
comment les plantes s’agit pas d’un énième essai pour dé- d’intégrer cette passion cachée à surface de la Terre et en se diffusant nous sommes des êtres solaires :
sont les premiers fendre les poissons rouges ou les mon parcours philosophique. partout sur le globe, elles ont pro- toute l’énergie dont la vie se nourrit
jardiniers du monde, plantes vertes, mais d’une théorie Pourquoi se focaliser sur les duit (et continuent à produire per- provient indirectement de cette
rendant toute vie mettant en avant le mélange comme plantes ? pétuellement) l’atmosphère riche étoile. Mais, nous restons encore
humaine possible principe premier de toute présence Les plantes ont été essentielles pour en oxygène qui rend possible la vie profondément géocentriques, com-
sur Terre. Il vient vivante sur Terre. Le prix de Monaco le développement de la vie sur notre de tous les animaux supérieurs. me si nous ne pouvions pas nous dé-
de recevoir le prix couronne un esprit planète. Notre monde est Dont l’homme: nous pouvons vivre faire de la gravité de la Terre. Nous
neuf qui, de l’histoire à un fait végétal avant seulement en nous nourrissant oublions toujours que la Terre est un
des Rencontres la philosophie en pas- d’être un fait animal : il quotidiennement de l’excrétion corps céleste : elle ne se distingue
philosophiques sant par la biologie ou est un jardin avant d’être gazeuse des végétaux. La transfor- pas ontologiquement du reste du
de Monaco pour la botanique, réactive un zoo, c’est seulement mation de l’atmosphère est connue ciel, elle en est juste une portion, un
son essai paru la tradition des huma- parce qu’il est un jardin sous le nom de «Grande Catastro- endroit parmi d’autres de cette im-
en novembre, salué nités, culture transver- que nous pouvons y vi- phe de l’oxygène»: ce fut en effet un mense étendue. Réaliser cela signi-
par la critique. sale et universelle dont vre. Mais les plantes ne événement polluant, qui provoqua fie dessiner une autre géographie:
DR

la disparition est si sou- sont pas seulement des la mort des organismes anaérobies. nos vies sont purement célestes, nos

C’
est un jeune homme qui a vent déplorée. habitants de ce jardin, el- D’autre part, les animaux supé- corps sont des dépôts métamorphi-
juste l’ambition de présen- Vous êtes maître de conférences les en sont les vrais jardiniers, les rieurs sont les êtres capables de ques d’énergie solaire.
ter une nouvelle façon à l’EHESS, spécialiste de l’his- producteurs. Elles jardinent –c’est- transformer la pollution des plantes Ce recentrage autour des plantes
d’être au monde. Jusqu’à mainte- toire de la théologie chrétienne à-dire qu’elles sont à l’origine de no- en source de vie. La pollution est un implique-t-il une forme de végé-
nant, la Terre tournait autour de durant la période médiévale. tre monde, pour au moins deux rai- mécanisme parfaitement naturel: tarisme ?
l’animalité, mètre-étalon de toute Pourquoi vous intéressez-vous sons. En premier lieu, en exploitant la question est toujours de trouver Au contraire, il implique l’accepta-
présence sur le globe selon notam- aux plantes ? sur une échelle plus vaste un méca- la forme de vie capable de renverser tion intégrale de notre nature ani-
ment la logique darwinienne. Lui, Adolescent, j’ai été scolarisé dans nisme inventé par les cyanobacté- le pollueur en jardinier. male : comme tous les animaux,
philosophe de 41 ans d’origine ita- un lycée agricole. Au lieu de me ries, c’est-à-dire la photosynthèse, En réhabilitant les plantes dans nous vivons de la vie des autres.
lienne, propose de partir de la consacrer à la littérature et aux lan- elles transforment l’énergie solaire le processus du vivant sur Terre, Nous ne pouvons pas produire de la
plante et de ses feuilles, et d’en faire gues classiques comme mes amis, en matière vivante: la vie organique vous inversez notre géographie matière organique à partir de com-
la substantifique moelle de l’espèce j’ai passé des années à étudier la bo- est seulement la conséquence de physique et métaphysique ? posants organiques (eau, dioxyde
humaine. Avec son essai, la Vie des tanique, la pathologie végétale, la cette capacité à transformer le soleil Les plantes nous apprennent à de carbone, énergie solaire) comme
plantes. Une métaphysique du mé- chimie agraire. Plus tard, j’ai appris (la source d’énergie la plus impor- reconnaître que le centre de notre le font les plantes. Vivre signifiera
lange, paru en novembre 2016, édi- seul le latin et le grec, et poursuivi tante sur Terre) en masse animée. monde est le Soleil: l’héliocentrisme toujours sacrifier d’autres êtres
tions Payot et Rivages (1), Emanuele par des années de philosophie et Et, c’est seulement grâce à ce méca- est pour elles un fait biologique et vivants. C’est une forme de canni-
Coccia vient de recevoir le prix des d’histoire. Je suis devenu spécialiste nisme que la vie sur la planète a non une question d’opinion. Elles balisme vertueux. De ce point de
Rencontres philosophiques de de la philosophie et de la théologie cessé d’être un fait marginal, d’un incarnent cet héliocentrisme au ni- vue, la différence morale entre le sa-
Monaco qui se sont tenues la se- médiévale mais je n’ai jamais oublié point de vue quantitatif et qualita- veau planétaire : la véritable base crifice des plantes et celui des ani-
maine dernière. Que les échaudés mes enseignements biologiques: j’ai tif, pour représenter sa caractéris- physique et métaphysique de notre maux reste métaphysique- lll
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Millennium
de Slaven Gabric.
PHOTO SLAVEN GABRIC.
MILLENNIUM. PLAINPICTURE

RÉ/JOUISSANCES
plus que «lolcat», et c’est encore A se demander si ce répliquant
plus crève paillasse de voir ce n’est pas le clone en barboteuse
concentré de victime abandonné d’En marche.
à notre bon cœur. Vu la de- Jupiter et sa torera. D’ordi-
mande, le mien est au bord de naire, le panneau FN prend cher
l’infarctus et craint d’avouer que question graffitis et autres insa-
ses ventricules ont d’autres prio- nités. Les mouches ont changé
rités. S’il fallait vraiment, je pré- d’âne, et le néoparti dominant
Par férerais copiner avec le chat opa- concentre les épithètes assez
LUC LE VAILLANT que et vénéneux qui, dans le blettes. Mais le vocabulaire dé-
dernier film d’Ozon, toise Marine préciatif est encore hésitant. Il est
Vacth quand celle-ci s’emmerde difficile d’identifier précisément
en baisant avec le jumeau gentil, les traits de caractère de ce
Jupiter junior, le petit tout au regret du double malé-
fique qui sait lui dérider les
mixeur de contraires. Les stimuli
sont variés et les injonctions con-
chat et la torera fesses.
Le parti des enfants. J’ai long-
tradictoires. Le Jupiter en forma-
tion accélérée vient de troquer sa
temps cru qu’à force de compré- barboteuse pour un treillis, et en-
Tour d’horizon des panneaux électoraux à hension narquoise et de prise en visage de statufier l’état d’ur-
l’aube de l’ère Macron, où la France qui se voyait charge financière, la paix des gence. L’ex-conseiller bancaire
aigre pomme ridée se découvre douce et familles décomposées serait as- des Crésus ravaude la taxe sur les
désirable. surée et l’ordre des préséances transactions financières pour
préservé. Ou alors, je me disais faire pièce aux faiseurs de pluie
que le numérique changerait l’af- anti-COP 21 et souffler dans le

O
n se croyait peuple flétri, Le chaton blanc. Le petit chat faire sans avoir l’air d’y toucher, cornet de Trump.
demandeur de knout na- est bien vivant et vous regarde permettant la coexistence de Ne pas en déduire pour autant
tionaliste, de régression avec son air penché depuis l’aire mondes parallèles, sans qu’il y ait que le pragmatisme sera total et
thatchérienne et de dégagisme d’autoroute où l’abandonner à trancher la question d’un pou- l’accommodement permanent.
antieuropéen. Et nous voilà res- vaut désormais crime contre voir démocratique devenu illu- Macron est sans doute autre
suscités en une tendre jeunesse l’humanité. Les Agnès de l’anti- soire. L’échec de Hollande qui chose qu’un simple fourgueur
du monde collaboratif par la spécisme sont devenues les Anti- avait fait de la jeunesse une prio- d’optimisme à un pays qui rit de
grâce de l’élection d’un seul. Sur gone d’une société qui s’en veut rité, comme la survenue de se voir embelli dans un miroir
les panneaux d’affichage législa- d’avoir la dent dure, la carnation Macron, prouve l’inverse. Il y a déformant. La lune de miel finie,
tif qui flanquent le collège où ont rouge sang et de se faire le ventre toujours querelle de générations les Junon jappeuses que nous
sévi mes enfants, il y a deux ou content. Mascotte du récent parti et, comme les précédentes, la sommes viendront lui mordre les
trois images qui témoignent de animaliste et contretype idéalisé nouvelle veut tout, tout de suite. mollets. Le dieu d’Olympie finira
l’état de confusion mentale et d’une nation très chienne, la pau- Le miniparti Allons Enfants bientôt Minotaure assiégé en son
d’espoir mêlés du vieux pays vre bête se la joue toute petite réserve ses candidatures aux labyrinthe. Et c’est là qu’il lui fau-
lll ment très mince. Il faudrait macronisé. chose ébouillantée pour vous 18-25 ans. Le Président en fin de dra faire preuve du courage
plutôt réinventer un rite qui puisse Dans un brouillard rosé, c’est tirer les larmes. Si elle avait porté trentaine devrait se méfier. Mais d’une des candidates LRM.
rendre ce sacrifice moralement ac- comme si flottait un désir d’ave- leggings panthère et peau de à voir le programme d’Allons En- Comme la torera centaure Marie
ceptable. nir neuneu couplé avec un be- phoque, on l’aurait baptisée fants, qui s’est évité le «z» de Sara, il devra embrocher les op-
Une dimension politique à votre soin d’affirmation adulescent, «Bébé Bardot». Si elle était des- liaison qui fait fracas de fanfare, posants fulminants, quitte à por-
travail ? une rêverie câline d’entraide uni- cendue de son kite-surf pour es- le risque est faible tant cela tient ter au bout d’une pique la tête de
Le livre est une longue réflexion verselle masquant un «pousse- sorer sa crinière aventurière sur du mimétisme côté attrape-tout la cause animale. Et tant pis si, ce
autour de l’idée de mélange : l’at- toi de là que je m’y mette», tout à les tapis du ministère de l’Envi- et bons sentiments. Europe à faisant, le matador junior cause
mosphère, notre premier environ- fait inavouable car l’ambition a ronnement, on l’aurait surnom- revivifier, contrat de travail uni- des peines de cœur aux petits
nement, n’est pas juste l’ensemble mauvaise presse chez les Bisou- mée «Matelot Hulot». que, accueil des réfugiés, énergie chats français que nous aurons
des éléments qui se trouvent au- nours et la certitude est molle Mais elle est là, seule et sans renouvelable et quota de jeunes tant aimés être, un été de grâce
dessus de la croûte terrestre, elle est chez les marshmallows. nom, chatounette mélancolique comme il y a la parité féminine. durant. •
plutôt la sphère métaphysique à
l’intérieur de laquelle tous les élé-
ments circulent, se mélangent et se
transforment les uns dans les
autres. L’on pourrait dire que les
Ce soir, Léon pleure au téléphone
Etats-nations font tout pour com-
battre l’atmosphère, c’est-à-dire Témoignage sur les doit faire office de cendrier. Maintenant, Léon mourir heureux, d’autres Léon aussi. J’imagine
pour combattre le mélange, la circu- personnes âgées isolées. est seul. Avec sa femme, ils s’aimaient si fort. mille solutions, mille fins heureuses. Une ap-
lation et la transformation des êtres. L’amour rajeunit les vieux amants, mais quand plication de visite à domicile de personnes

H
La nouvelle carte du monde devrait ier soir, Léon m’a appelée. Il devait être il s’enfuit, c’est comme un trou noir. Un trou âgées pourrait aussi faire ma fortune. Mais je
partir de la capacité des hommes à aux environs de 23 heures quand le té- béant que Léon voudrait refermer à jamais. sais bien que Léon va rester seul. Je vais
migrer, dégager l’être humain des léphone a sonné. Je ne connais pas Maintenant, Léon voudrait mourir. Je crois l’oublier. Il se rappellera à ma mémoire à ces
notions de peuple et territoire, exac- bien Léon. Il doit avoir 80 ans ou peut-être plus. qu’il a essayé de se suicider. Sans Simone, Léon rares occasions où les familles sont censées se
tement comme le fait le paysagiste C’est une vieille personne. Mais je sais de lui ne veut plus vivre. réunir ou se téléphoner. Je n’aurai pas répondu
Gilles Clément pour les plantes l’essentiel. Il avait une femme, elle s’appelait Ce soir, Léon pleure au téléphone. Il voudrait à son appel. Mais je continue de rêver. J’aime-
vagabondes. C’est dans ces espaces Simone, ou peut-être Colette, je ne suis plus vivre avec moi. Tous les deux, dans mon appar- rais que des solutions existent pour vaincre
de migrations, hors des nations et sûre. Je les ai rencontrés deux ou trois fois, tement niché au 6e étage et sans ascenseur. l’isolement de notre époque. J’aimerais que
des peuples, que se déploie la vie à peut-être moins. A vrai dire on ne se connaît C’est une idée incongrue mais c’est joli. J’aime nos nouveaux ministres, ceux de la Solidarité,
venir. Le futur du monde ce sont les pas vraiment. On partage un même patronyme y penser. Bien sûr, il paierait la moitié du loyer. de la Santé, du Travail inventent de nouveaux
migrants: les combattre, les repous- et le souvenir de mon grand-père. Léon a les J’aimerais dire à Léon que je peux l’aider, que dispositifs qui facilitent les liens entre les per-
ser, les tuer signifie combattre, yeux de mon grand-père. C’est peut-être pour j’ai entendu son appel, que je ne le laisserai pas sonnes âgées, malades ou isolées et ceux qui
repousser, tuer le futur. cela que je l’aime bien. tomber. Alors j’écris pour me donner bonne voudraient les accompagner. Je sais bien que
Recueilli par CÉCILE DAUMAS De Simone, j’ai conservé des petites tasses en conscience. Léon souffre et je suis son seul re- nos sociétés vont continuer à vieillir, j’aimerais
(1) «Les Plantes, liens dans l’autre», Libéra- porcelaine, entourées d’un liseré doré. Et puis, cours. J’aimerais bâtir une de ces maisons où que notre perception des anciens et de la soli-
tion du 22 décembre 2016. les petites tasses se sont cassées, la dernière se côtoient les générations. Léon pourrait y darité rajeunisse. TANIA KAHN