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Le capitalisme et sa critique : fondements indépassables ou adaptabilité permanente ?

Commented [1]:
Reformuler le titre en incluant le thème du croisement
entre philosophie et sociologie

Leonardo da Hora (Philosophie/Sophiapol/Paris Ouest Nanterre)


Martin Jochum (Sociologie/Sophiapol/Paris Ouest Nanterre)

Introduction Commented [2]:


Ne pas préciser

À une époque où la nouvelle grande crise économique a remis sur leau devant de la scène la
critique du capitalisme, les premières questions qui apparaissent semblent aussi simples en
apparence que complexes en pratique : Comment critiquer le capitalisme ? Comment lui
résister ? Quels sont les principaux obstacles à surmonter ?
Dans cet article, notre but est justement d’aborder certaines difficultés liées à la critique et à
la résistance anticapitalistes. À partir d’une double perspective, philosophique et sociologique,
il s’agit de ne pas sous-estimer la plasticité et la résilience du capitalisme.
Leonardo da Hora est doctorant en Philosophie au Sophiapol, où il développe une thèse
portant sur le rapport entre des conceptions de rationalité sociale et la diversité et plasticité du
capitalisme à partir d’un dialogue avec la tradition hétérodoxe française en économie.
Martin Jochum est doctorant en sociologie au Sophiapol et prépare une thèse portant sur la
place sociale de l’argent dans les utopies contemporaines et la manière dont il y façonne le lien
social, à partir d’appuis théoriques et d’observations d’expérimentations. Commented [3]:
Ce que ces deux approches ont en commun, c’est une certaine inspiration régulationniste, Préciser le directeur de thèse dans les deux cas.
qui saisit le capitalisme comme un ordre social institué, et pas seulement comme un mode de
production. Ce qui nous amène à une analyse contextuelle et située du capitalisme, attentive à
ses transformations et mutations dans l’espace et dans le temps.
Notre réflexion se déploiera en trois temps, dans la mesure où nous nous efforcerons de
répondre à trois questions : Comment la sociologie et la philosophie se saisissent-elles du
capitalisme ? Comment la critique marxiste structure-t-elle les travaux contemporains sur le
capitalisme ? Comment le renouveau des critiques permet-il d'analyser le capitalisme
contemporain ? Commented [4]:
L’introduction mériterait sans doute à être développée,
en précisant aussi l’annonce du plan.

1/ Comment la sociologie et la philosophie se saisissent-elles du capitalisme ?

Leonardo Da Hora

Je pars du constat selon lequel le capitalisme en tant qu’objet de recherche et de critique n’est
pas l’affaire d’une seule discipline, comme l’économie par exemple. Car le capitalisme n’est
pas qu’un mode économique de production, mais plutôt une forme sociale globale
d’organisation. C’est ainsi que plusieurs disciplines (économie, sociologie, philosophie, études
politiques, histoire, géographie, anthropologie, esthétique, media studies, etc.) peuvent
contribuer à la compréhension du phénomène capitaliste.
S’il en est ainsi, nous pouvons nous demander comment la philosophie se situe-elle dans
cette constellation disciplinaire. ? Quelle est sa contribution spécifique ? Cette question n’est
pas si simple que cela, parce que la philosophie n’a pas une méthodologie unique ni même un

1
champ de recherche canonique. En effet, iIl y a toujours de nouvelles méthodes et objets
philosophiques. Mais on peut tout de même essayer de donner une réponse à cette question en
rappelant que la philosophie s’occupe souvent des fondements de la connaissance (scientifique,
esthétique, éthique, etc.). Dans ce cas, la considération d’un type particulier d’analyse
philosophique portant sur la réalité sociale, à savoir la métaphysique ou l’ontologie sociale,
peuvent nous éclairer à propos de l’apport philosophique à la compréhension du capitalisme.
Mais pourquoi métaphysique ? A ce titre, Fréderic Lordon propose une bonne explication :

« On pourrait dire que derrière toute théorie en science sociale se tient une vision
fondamentale du monde social, une idée très générale des rapports de l’homme et
de la société, ou bien de la nature des rapports principaux des hommes entre eux,
en tout cas une “donnée” de départ qui va se révéler informer et orienter tous les
énoncés ultérieurs. Cette vision, à la fois par son antériorité àà toute investigation
empirique, son extrême généralité – puisque pour ainsi dire, elle embrasse d’un
coup “tout le social”, dont elle donne comme une “essence” –, par son caractère
d’inspiration et de donation globale de sens, on peut l’appeler une métaphysique.
Or force est de constater que la plupart du temps cette métaphysique demeure à
l’état d’implicite, si ce n’est d’impensé1. »

L’ontologie sociale s’occuperait donc des fondements ou concepts essentiels qui structurent
(implicitement ou explicitement) le travail des sciences sociales et qui constituent une vision
générale du monde social et, en l’occurrence, du capitalisme. C’est-à-dire que cette approche
spécifiquement philosophique tenterait de rendre compte du noyau logico-ontologique qui rend
le discours scientifique et empirique intelligible. C’est ici que des concepts clés logico-
ontologiques qui sont normalement utilisés par les discours scientifiques doivent retenir
l’attention et faire l’objet d’une réflexion spécifique : l’identité, la diversité, l’essence, le sujet,
la substance, la différence, la contradiction, la forme et le contenu, la totalité, l’unité, la
divergence, etc.
L’interrogation ontologique portant sur le social est ainsi celle qui s’interroge sur le(s) fait(s)
du monde social que l’analyse élit comme le(s) plus saillant(s), non pas, bien sûr, qu’elle excluet
les autres, mais parce qu’à ses yeux il s’impose avant eux et devant eux, celui auquel elle
accorde le plus grand pouvoir structurant. Commented [5]:
Après un travail d’explicitation de l’ontologie sociale derrière sous-tendant les analyses Pourquoi faire un paragraphe par phrase?
scientifiques et empiriques, le défi est celui de justifier cette ontologie et laet rendre cette
ontologie plus précise, ainsi que de la problématiser. Il s’agit parfois de poser des questions que
les recherches scientifiques ne posent pas vraiment, puisqu’elles les présupposent –, ce sont des
impensés. Le modus operandi philosophique est donc celui d’une (auto)réflexivité de second
degré, radicale, qui se déroule sur un plan conceptuel spécifique, où le bon déploiement des
questions et problèmes est peut-être plus important que les réponses apportées. Commented [6]:
Ici, il s’agirait de créer un lien avec Martin pour lui
passer la parole de manière un peu plus fluide.
Martin Jochum :

Tout comme Leonardo Da Hora, je crois que le capitalisme est un concept qui nécessite
absolument une approche pluridisciplinaire. Par ailleurs, le capitalisme contemporain est une
organisation sociale qui s’incarne dans un processus dont la dynamique constante semble rendre
vaine toute démarche sociologique visant à en définir l’essence profonde. Il est néanmoins
possible d’en identifier certaines caractéristiques, à condition qu’elles puissent intrinsèquement

1 Voir LORDON Frédéric, « Métaphysique des luttes », in Conflits et pouvoirs dans les institutions du capitalisme, Paris, Les
Presses de Sciences Po, 2008, .

2
s’exprimer en termes de mouvement.

Mais il est indispensable de se prémunir au préalable contre certains schémas théoriques Commented [7]:
construits par et pour les sciences économiques. Si leur origine leur est parfois exogène, leur Pourquoi un nouveau paragraphe?
force explicative dans le champ économique leur donne aujourd’hui un statut de quasi sens
commun qu’il convient de déconstruire systématiquement dans une perspective sociologique
d’analyse d’un quelconque trait saillant du capitalisme. Ainsi, le modèle de l’homo
œconomicus, qui découle historiquement de la doctrine utilitariste, doit être critiqué. De la
même façon, et pour éviter de tomber dans le piège de l’économisme, une sociologie du
capitalisme n’est envisageable qu’à condition d’aller au-delà d’une simple sociologie du ou des
marchés. Commented [8]:
La sociologie peut trouver à travers le capitalisme un objet d’étude particulièrement riche Pourquoi avoir privilégié la sociologie et pas une autre
approche (comme la philosophie par exemple)?
dans la mesure où il propose une multitude de rapports sociaux et la possibilité d’en envisager
les interactions avec des structures qui lui sont propres. Et si le capitalisme contemporain
semble s’être doté de multiples formes rendant son analyse nécessairement
pluridimensionnelle, je choisis de m’intéresser à l’une de ses constantes institutionnelles : la
monnaie. Parce qu’elle facilite le processus d’accumulation, parce qu’elle semble constituer le
leitmotiv profond du type idéal de l’homo œconomicus et parce qu’elle se situe au cœur du lien
social – notamment à travers la question de la confiance en la valeur qu’elle représente – la
monnaie apparaît comme l’objet par excellence de la sociologie économique.
Argent des sociologues, monnaie des économistes :, c’est un fait social total qu’il s’agit de
problématiser à partir de ses rapports avec le lien social. Plus précisément : doit-on s’efforcer
d’en souligner la nature potentiellement interactionniste ?. En effet, l’argent, en tant que
médiateur généralisé des échanges, est susceptible de provoquer, encourager, voire déterminer
les comportements sociaux. Dans une optique marxienne, l’argent n’est qu’un outil des rapports
marchands qui, à leur tour, déterminent les rapports sociaux. Mais l’interaction peut s’inverser,
en cas de redéfinition sociale par ses utilisateurs. Ici, tout en utilisant les analyses proposées par
Zelizer, il faut chercher à expliquer ce que visent précisément ces derniers. Pour ce faire, il Commented [9]:
convient de partir du postulat que les usages de l’argent qui se veulent sortir du cadre marchand Référence?
traditionnel ont pour but de le débarrasser de certaines contraintes qui lui sont intrinsèques.
L’objectif est d’ici d’en déceler la ou les dites contraintes visées – implicitement ou
explicitement, consciemment ou inconsciemment – et d’observer la manière dont les acteurs
s’emploient à les atténuer ou les faire disparaître avec plus ou moins de succès.
Mais cette démarche me semblerait stérile si elle ne se limitait qu’à l’observation
d’expériences éparses :; le regard des acteurs est important mais ne peut suffire à expliquer
précisément ce qui est en jeu dans la volonté de détournement des pratiques monétaires
standard. C’est pourquoi je me place fermement contre l’empirisme le plus étroit qui se
contenterait de porter le regard du chercheur uniquement sur ce qu’il pense comme des
pratiques spontanées et inédites. Des points d’appuis théoriques semblent indispensables à une
prise de recul vis-à-vis d’observations d’autant moins classables qu’elles demeurent
hétérogènes. Le but recherché n’ s. Le e réside pas dans la construction d’une typologie qui Commented [10]:
associerait systématiquement à chaque pratique associerait systématiquement un courant Peux-tu préciser dans quels types / courants de
sociologie tu te situes?
théorique ; la mise en rapport entre théories et pratiques vise davantage à souligner quelques
réactions historiques communes aux dangers sociaux que véhicule l’argent. Elle sert, dans une Commented [11]:
démarche heuristique, à présenter de quelles manières certaines pratiques avaient déjà été À reformuler
pensées par le passé sous la forme de constructions théoriques plus ou moins applicables
directement. Réhabiliter la dimension de la théorie permettrait ainsi de déceler quelles tensions
et contradictions furent anticipées avant même certaines expérimentations utopiques. L’étude
de ces expérimentations semble pertinente dans la mesure où elles se présentent en elles-mêmes

3
comme des critiques du capitalisme. Pourtant, il s’agit davantage d’une forme d’adoucissement
du capitalisme, plutôt que d’un véritable dépassement de celui-ci. Commented [12]:
La partie 1 est trop courte par rapport aux autres
parties, et il faudrait faire une transition avec la partie 2.

2/ Comment la critique marxiste structure-t-elle les travaux contemporains sur le


capitalisme ?

Leonardo De Hora :

Pour répondre à cette question, nous devons comprendre pourquoi la pensée de Marx semble
être si actuelle aujourd’hui, c’est-à-dire tout à fait adaptée aux temps de crise socio-
économique. En effet, je pense que Marx nous est contemporain parce qu’il a élaboré une
analyse du mode de production capitaliste qui essaie de montrer comment son fonctionnement
normal se fait intrinsèquement accompagner intrinsèquement de pathologies et de crises. Il
n’existe donc pas de capitalisme sans crise, sans inégalité, sans exploitation. L’héritage de Marx
est de ce fait marqué par cette conception de la logique du capital comme une rationalité
économique et sociale qui se montre irrationnelle, car orientée en fonction de l’accumulation
infinie d’une richesse abstraite, déconnectée des besoins sociaux réels et qui, par conséquent,
entre en contradiction avec le bien commun.
Comme l’ouvrage de Marx est très complexe et pluridimensionnel, on peut y trouver
plusieurs mécanismes d’analyse et de critique du capitalisme, de sorte qu’il peut structurer les
travaux contemporains de différentes manières.
En me limitant au Capital je voudrais souligner qu’historiquement au moins trois concepts
critiques ont influencé et influencent encore les travaux de critique sociale, même si certains
auteurs contemporains tentent de les enrichir et d’aller au-delà de leurses perspectives
originelles.
D’abord, il y a le concept d’exploitation – c’est-à-dire que le capitalisme est ici critiqué parce
qu’il exploite les travailleurs. DCe concept dans le Capital, ce concept est associé à celui de
plus-value ou survaleur, et combine les aspects de l’extorsion et de la domination du travail
vivant. D’un côté, le secret de l’accumulation est révélé par la force de travail, seule
marchandise qui produiset plus de valeur que sa propre valeur. Le surproduit ou travail non
payé revient au capitaliste sous la forme abstraite de l’argent, au terme de la vente du produit2.
Mais à côté de cette extorsion qui ne se réalise complètement que dans la sphère de la
circulation, il y a un processus de domination à l’œuvre dans la sphère de la production, où la
force de travail est effectivement consommée, mise au travail, afin d’en extraire la survaleur.
La force de la théorie de l’exploitation c’est qu’elle nous procure un accès à la souffrance
effectivement vécue et à l’expérience subjective altérée et diminuée causées par une dynamique
du capital génératrice de pathologies sociales. À ce titre, des travaux contemporains portant sur
la domination et la souffrance au travail prolongent et enrichissent cette perspective critique
dans les champs de la psychologie3, de la sociologie4 et de la philosophie5. Par ailleurs, d’autres
auteurs se demandent si le système capitaliste ne comporte pas d’autres mécanismes

2
MARX Karl, Le Capital, livre 1, section II, chap. IV, Paris, Puf, Quadrige, 2009, p. 187ss.
3
Voir par exemple, DEJOURS Christophe, Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Points, 2014.
4
Voir entre autres LINHART Danièle, La comédie humaine du travail : De la déshumanisation taylorienne à la sur-
humanisation managériale, Toulouse, Erès, 2015 ; DURAND Jean-Pierre, La chaîne invisible : Travailler aujourd’hui : Flux
tendu et servitude volontaire, Seuil., Paris, Seuil, 2004.
5
Voir par exemple, RENAULT Emmanuel, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008.

4
d’accumulation et d’exploitation que celuile du travail salarié productif privilégié par Marx.
Des travaux historiques montrent que le capitalisme a déjà été déjà compatible avec l’existence
de l’esclavage et d’autres formes de travail6, mais aussi avec l’échange inégal entre le centre et
la périphérie7, avec une accumulation par dépossession des biens communs8, et plus récemment
avec une sorte d’exploitation du « travail du consommateur »9 ».

Martin Jochum :

Chez Marx, le concept de travail n’est jamais éloigné de celui de valeur. Je pense que l’on
touche ici à des éléments théoriques de la pensée marxiste qui sont très discutés en termes
d’interprétations dans les débats contemporains. Marx, comme Proudhon, fonde la valeur d’une
marchandise sur la quantité de travail nécessaire à sa production. Mais pour Proudhon, qui
cherche à se débarrasser du cercle de dépendance créé par la monnaie métallique, toute
marchandise peut également jouer le rôle de l’argent. A l’aide des « bons d’échange » ou « bons
de circulation libellés en heures de travail », échangeables contre les produits du travail des
individus, la monnaie se déconnecte de tout métal précieux et ne possède plus de statut
spécifique : « Il faut républicaniser le numéraire, en faisant de chaque produit du travail une
monnaie courante »10. »
Des critiques viendront rapidement de la part de Marx, qui reproche à Proudhon son
hypothèse d’un possible remplacement de la monnaie métallique par toute autre forme de
marchandise. Les deux auteurs ne partagent pas la même vision de la construction historique
de l’objet monnaie. Chez Proudhon, on trouve l’idée qu’or et argent sont les premières
marchandises dont la valeur est arrivée à constitution, constitution à savoir déterminée par la
quantité de travail qu’ils représentent. Or, nous dit Marx,

« Ce n’est […] pas la marchandise qui est arrivée, dans l’or et l’argent, à l’état de
“valeur constituée”, c’est la “valeur constituée” de M. Proudhon qui est arrivée,
dans l’or et l’argent, à l’état de monnaie11. »

L’idée centrale de la critique marxienne réside dans l’impossibilité théorique pour le temps
de travail de servir directement de monnaie. Cette critique se fonde d’abord sur l’hypothèse
marxiste d’une différence entre valeur et prix (appelée « idéalité de la valeur » dans le langage
de Marx). Rien ne garantit une égalité entre prix de marché et prix naturel ; par conséquent, les
marchandises ne peuvent s’échanger en fonction du temps de travail réellement contenu en
elles. Tout se passe comme si, dans l’esprit de Marx, le principe des bons d’échange témoignait
d’un déni du principe même de valeur de marché. Autrement dit, le temps de travail qu’indique
le bon n’exprime pas exactement celui qui est réellement contenu dans la marchandise
correspondante.
Tout le raisonnement marxien tient repose principalement dans sur la différence entre valeur
d’usage et valeur d’échange. Celle-ci, avec la multiplication du nombre des marchandises et
l’étendue des échanges, a tendance à s’autonomiser, à se constituer une existence propre au côté

6 Voir. van der LINDEN Marcel, Workers of the World : essays toward a global labor history, Leiden: Brill Academic

Publishers, 2008.
7
Voir par exemple WALLERSTEIN Immanuel, World-systems Analysis: An Introduction, Duke University Press, 2004..
8
Voir par exemple HARVEY David, The New Imperialism, Oxford University Press, 2003.
9
DUJARIER Marie-Anne, Le travail du consommateur, Paris, La Découverte, 2014.
10
PROUDHON Pierre-Joseph, Organisation du crédit et de la circulation, et solution du problème social, Paris, Garnier Frères,
1848, p.24.
11
MARX Karl, Misère de la philosophie : réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon, V. Giard et E. Brière, Paris,
1908, p.115.

5
de la marchandise. Il est donc nécessaire de doter l’économie – bien qu’il s’agisse d’un
processus naturel qui s’organise en dehors de la volonté des acteurs sociaux -– d’un instrument
pouvant exprimer toutes les valeurs d’échange. Ainsi, l’échange nécessite une objectivation
préalable (effectuée par la monnaie) des produits du travail. On retrouve ici le processus du
matérialisme historique dans la mesure où la forme sociale du produit est perçue par les
individus comme détachée d’eux-mêmes ; ils sont soumis aux rapports économiques, et
notamment à « l’action des marchandises elles-mêmes, qui se déroule toujours déjà […] dans
le dos des possesseurs (ou des producteurs-échangistes) humains »12. Le raisonnement
proudhonien pose donc problème, puisque le principe de monnaie-marchandise qui en découle
suppose la possibilité d’un échange direct entre activités ; pour Marx, il est nécessaire de faire
correspondre au préalable à la valeur de la marchandise un temps de travail objectivé pour
procéder effectivement à l’échange. Comme le souligne Laurent Baronian dans un article très
éclairant sur le lien marxiste entre monnaie et valeur,

« On s’aperçoit donc que les inconvénients du troc […] ne font en réalité que
manifester dans la pratique le processus d’autonomisation de la valeur d’échange
par rapport aux marchandises elles-mêmes »13. »

Par ailleurs, le mécanisme de la concurrence induit une évolution continue de la valeur des
marchandises, si bien que cette dernière se détermine en fonction du temps de travail qui est
actuellement nécessaire. Ce raisonnement économique demeure un argument fort au regard du
fonctionnement et de l’évolution de l’économie de marché ; il nous rappelle aussi à quel point
Marx se plaît à dénoncer toute vision figée, intemporelle – par exemple la valeur d’une
marchandise comme donnée stable – privilégiant continuellement une approche inscrite au
cœur d’un processus historique. Pourtant, la version marxiste de l’argent semble liée à une
structure si solide qu’elle en paraît indépassable : le marché. En effet, son fatalisme conduit
Marx à observer l’argent comme un acteur indispensable du système de l’économie de marché
qui agit plus qu’il n’est agi14. Certes, « en changeant le nom on ne change pas la chose »15 » ;
mais certaines expérimentations locales (comme les systèmes d’échange local) nous montrent
que l’argent est susceptible d’être domestiqué, à condition d’agir directement sur son pouvoir
monétaire.
Précisons que certains travaux contemporains font l’objet d’une approche tout à fait
différente du concept de valeur : dénonçant à la fois la valeur-travail de Marx et la valeur-utilité
des néoclassiques, la vision d’André Orléan apparaît à ce titre novatrice. Reliant d’abord et
avant tout la valeur au prix, l’un des tenants de l’école de la régulation avance que l’économie
marchande n’existe qu’à travers l’usage de la monnaie16. A ce titre, et au regard de l’économie
financière, la monnaie ne peut constituer une donnée neutre et autonome. Commented [13]:
Il faut penser aux transitions entre la prise de parole de
chaque auteur. Aussi, il est nécessaire que vous
Leonardo De Hora : rappeliez régulièrement ce que toutes ces précisions
très intéressantes apportent à l’article dans sa
structuration générale, sans quoi cela peut devenir
assez descriptif.

12
BALIBAR Etienne, « Le Contrat social des marchandises et la constitution marxienne de la monnaie (contribution à la question
de l’universalité de l’argent) in L’Argent : croyance, mesure, spéculation, DRACH Marcel (dir.), Ed. La Découverte, Paris,
2004, p.106.
13
BARONIAN Laurent, « La Monnaie dans les Grundrisse », Cahiers d’économie politique, n°60, Juin 2011, p.9.
14
N’oublions pas que Marx, très marqué par l’économie classique, suit le raisonnement “toutes choses égales par ailleurs” ;
malgré la globalité de son analyse, il ne conçoit pas toujours la possibilité théorique de faire varier plusieurs paramètres
simultanément.
15
MARX Karl, op.cit. , p.119.
16
ORLEAN André, L’Empire de la valeur. Refonder l’économie, Paris, Seuil, 2011.

6
A coté de cette question de l’exploitation, très liée au concept de valeur-travail, tel quecomme
l’a soulignée Martin Jochum, il y a un deuxième modèle critique qui est celui des crises. La
théorie des crises, développée notamment dans le livre III du Capital à travers la thèse de la
chute tendancielle du taux de profit17, constitue une critique fonctionnelle ou systémique du
capitalisme18, c’est-à-dire une manière de dire qu’il est irrationnel en tant que système et qu’il
ne peut pas bien fonctionner, car il est intrinsèquement ou structurellement dysfonctionnel. Les
crises structurelles et la perspective de son écroulement rendent le mode de production
capitaliste fondamentalement instable, au cours nécessairement heurté et chaotique, dont les
coûts et les conséquences sociales et politiques sont dramatiques, voire catastrophiques.
L’intérêt de cette critique est qu’elle permet de montrer comment le capitalisme, par le
développement de ses contradictions, engendre sa fin de manière immanente. C’est ainsi que
plusieurs marxistes ont privilégié ce modèle critique dans leurs analyses du capitalisme. Parmi
les classiques, on peut mentionner Rosa Luxembourg, Lénine, Henrik Grossmann et Paul
Mattick. Aujourd’hui, des auteurs comme Anselm Jappe19, Immanuel Wallerstein et Randall Commented [14]:
Collins20 essaient de voir dans la grande crise actuelle l’amorce d’une fin du capitalisme. En Références?
revanche, certains auteurs contemporains comme Nancy Fraser sont plus prudents quant à la
fin immédiate du capitalisme, mais ils cherchent à élargir le cadre des crises et contradictions
du capitalisme, tout en essayant d’élaborer une analyse multidimensionnelle des crises
économiques, mais aussi politiques, écologiques et sociales21. En outre, l’insistance sur des lois
transhistoriques du développement capitaliste, comme celle de la chute tendancielle du taux de
profit, peut amener conduire à une négligence depar rapport à la diversité historique et spatiale
du capitalisme. Certes, les crises se suivent dans le capitalisme, mais se ressemblent-
elles toujours? Les apports de la théorie de la régulation sont très instructifs à ce propos, dans
la mesure où ils insistent sur la multiplicité des crises et des régimes d’accumulation au cours
de l’histoire et de la géographie du capitalisme22.

Martin Jochum :

Je crois effectivement que le caractère indépassable du système capitaliste peut être discuté,
notamment au regard des nouvelles formes de crises financières. Mais il convient de concéder
au capitalisme sa capacité d’autodéfense. Il ne s’est pas autodétruit, et les nouvelles dimensions
dont il s’est doté depuis l’époque de Marx lui ont permis, à travers des formes multiples, une
perpétuelle adaptabilité. De nombreux exemples l’illustrent ; l’un des plus significatifs et déjà
ancien est celui de l’obsolescence planifiée : aujourd’hui plus que jamais, de nombreux objets
d’usage quotidien contiennent des biais conditionnant leur future défaillance. Ainsi, la crise de
surproduction devient hors sujet. Pour garantir au système de production les débouchés
nécessaires, un autre type d’obsolescence dite perçue s’observe à travers la publicité : celle-ci
suscite chez le consommateur le sentiment de manque, en lui renvoyant une image négative de
lui-même.

Leonardo De Hora :

17 MARX Karl, Le Capital, livre III, section III, Paris, Éditions Sociales, 1997.
18
JAEGGI Rahel, « Was (wenn überhaupt etwas) ist falsch am Kapitalismus? Drei Wege der Kapitalismuskritik »,Working
Paper 01/2013 der DFG-Kolleg-Forscher/innengruppe Postwachstumsgesellschaften, Jena 2013, p. 3.
19
JAPPE Anselm, Crédit à mort : La décomposition du capitalisme et ses critiques, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2011.
20
En ce qui concerne les deux derniers, voir leurs contribution s dans l’ouvrage collectif WALLENSTEIN Immanuel, COLLINS,
Randall (et alli), Le capitalisme a-t-il un avenir ?, Paris, La Découverte, 2014.
21
FRASER Nancy, « Behind Marx’s Hidden Abode », New Left Review, avril 2014, no 86, coll.« II », p. 55‑72.
22
Voir BOYER Robert, La théorie de la régulation. 1. Les fondamentaux, La Découverte, Paris, 2004, p. 38.

7
Pour finir, on peut mentionner le modèle fondé sur le fétichisme et sur l’aliénation. Dans ce
cas, la cible de la critique est ce « monde à l’envers » produit par les rapports sociaux
marchands-capitalistes, c’est-à-dire un monde où les individus (capitalistes et travailleurs) sont
dominés par des mécanismes impersonnels, abstraits, automatiques ; un monde dans lequel les
hommes sont gouvernés par les choses, par leurs propres produits autonomisés (marchandises,
argent, capital). La première section du livre 1 du Capital se révèle comme la véritable matrice
de tout un courant. Le capitalisme est critiqué en tant que quelque chose d’inauthentique,
d’extérieur, d’inconscient. Le capital, en tant que rapport social fétichisé et aliéné, est perçu
comme un « sujet automate »23. Plusieurs auteurs, en France24 ou ailleurs25, suivent cette ligne
d’interprétation de la critique de l’économie politique. L’intérêt de ce modèle critique est celui
de nous rappeler que le capitalisme est bien plus qu’un mode de production, il est une formation
sociale globale et complexe. Ainsi, il permet de critiquer d’autres dimensions que la stricte
dimension de la production économique :; la critique en termes d’aliénation ou de fétichisme
rend possible l’articulation entre critique sociale et critique culturelle. Néanmoins, le modèle
du fétichisme ou de l’aliénation peut nous inciter à comprendre le Capital comme une
substance-sujet, comme un système totalitaire s’imposant de façon monolithique à des
individus passifs. C’est ainsi que certains travaux contemporains s’inspirant du schéma de
l’aliénation cherchent tout de même à en faire un usage « déflationniste », en s’écartant d’une
interprétation « absolutiste » du capitalisme ; la dynamique expansive du capitalisme
engendrerait une variété de puissances aliénées et détachées sans pour autant faire « système »
et laissant une place à l’action et à la liberté26.

3/ Comment le renouveau des critiques permet-il d'analyser le capitalisme


contemporain ?

Leonardo da Hora :

Comme j’ai essayé de le montrer par rapport à l’héritage marxiste, il me semble que le socle
commun de certaines critiques contemporaines est le diagnostic d’une complexification et
d’une diversification des dynamiques et des pathologies capitalistes. Certes, il peut toujours
s’agir d’exploitation, de crises, d’aliénation, mais leurs manifestations ne sont pas forcément
les mêmes qu’àe celles de l’époque de Marx. En effet, je pense que le renouveau des critiques
peut nous aider à prendre au sérieux et ne pas sous-estimer la capacité que le capitalisme a de
se renouveler, de générer des innovations et de causer de nouveaux types de pathologies
sociales (sans exclure les anciens). De ce point de vue, analyser le capitalisme contemporain
renvoie donc à une double tâche : d’un côté, il s’agit de reprendre la boîte à outils marxiste et
montrer son actualité ; de l’autre, élargir son cadre et même apporter des complémentarités,
notamment au sujet de la logique ou de la rationalité du capital, sa complexité et sa plasticité.

23
MARX Karl, Le Capital, livre 1, section II, chap.. IV, op. cit., p. 173.
24
Voir par exemple BIHR Alain, La logique méconnue du Capital, Lausanne, Éditions Page deux, 2010. Et aussi des auteurs
tels que Antoine Artous, Jean-Marie Vincent, et Anselm Jappe,.
25
Outre les études pionnièeres de LUKACS Georg, Histoire et conscience de classe : Essais de dialectique marxiste, Nouv. éd.
augm., Paris, Editions de Minuit, 1960., et de ROUBINE Isaak, , Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Paris, Editions
Syllepse, 2009., on peut mentionner POSTONE Moishe, Temps, travail et domination sociale : Une réinterprétation de la théorie
critique de Marx, Paris, Mille et une Nuits, 2009..
26
Pour une interprétation de ce type, voir HABER Stéphane, Penser le néocapitalisme : vie, capital et aliénation, Paris, Les
Prairies Ordinaires, 2013.

8
Et pour cela, il faut repenser la notion même d’essence du capitalisme, afin d’échapper à une Commented [15]:
conception trop essentialiste. Tantôt dans la dimension macroéconomique, tantôt dans la Pourquoi passer à la ligne?
dimension du travail, mais aussi dans les champs culturel et politique, ce que le capitalisme a
montré, c’est qu’il n’est pas un mode de production ou même une formation sociale comme les
autres. Il a une spécificité qui réside dans sa capacité à s’adapter à des contextes variés et à
supporter des changements très profonds, sans, bien sûr, perdre son identité.

Mais que veut dire prendre au sérieux la plasticité, la diversité, bref, l’anti-essentialisme en Commented [16]:
tant que noyau de l’ontologie du capitalisme ? Je crois que le premier pas à faire consiste à est Revoir la distribution des paragraphes de manière
générale.
celui de reconsidérer la logique du capitalisme, c’est-à-dire ce qui le caractérise
fondamentalement et permet de reconnaître sa présence, son expansion et sa reproduction en
dépit des transformations et des mutations.
En effet, je crois qu’on peut trouver (au moins en partie) chez Marx une alternative pour
dépasser ces problèmes. Pour cela, on doit d’abord réinterpréter le passage sur la transformation
de l’argent en capital, dans la deuxième section du livre 1 du Capital, de sorte à élargir le cadre
critique partant de la logique du capital (A-M-A’) au-delà de la critique de l’exploitation fondée
sur l’extraction de plus-value.
Pour cela, je crois qu'on doit reconnaître cette logique comme la plus caractéristique du
capitalisme, ce qui n'est pas si évident. En effet, une grande partie des lectures de Marx insistent
sur le rapport capital x travail (libre) comme ce qui marque la spécificité du capitalisme par
rapport à la production marchande.
Or, même avant d'introduire la problématique de la plus-value et, par là, du rapport entre
capital et travail, Marx montre clairement que si la production marchande se définit par le circuit
M-A-M, le capitalisme se définit par la forme A-M-A27, ce qui le caractérise avec une
dynamique expansive tout à fait spécifique28.
Chez Marx on peut envisager cette dynamique comme l'aspect le plus adéquat et large pour
caractériser le capitalisme. Cela ne veut pas dire que le rapport salarial est négligeable dans
l’avènement du capitalisme tel que Marx l'a connu. Il s'agit tout simplement de dire que, si d’un
point de vue économique, il devient le centre de gravité de toute « économie politique
marxiste », il semble que d'un point de vue sociétal, ou social en général, la prise en compte de
la dynamique expansive est plus adéquate pour une théorie critique du capitalisme en tant que
formation sociale. C'est ainsi que partant de la dynamique expansive comme noyau du
capitalisme, on peut rendre compte des processus d'intensification et d’aggravation de
l'exploitation, mais aussi d'autres aspects de l’expansion capitaliste, comme le marché mondial,
l'accumulation du capital, la diffusion du colonialisme, le développement du consumérisme, la
financiarisation, le problème écologique, etc29.
Mais cela veut-il dire que le capital subsume le monde selon une logique totalitaire ? S’il en
était ainsi, on ne pourrait pas rendre compte de la diversité spatiale et temporelle, car cette
subsomption totalitaire rendrait le monde homogène.
Pour échapper à ce problème, il faut procéder en deux temps. D’abord, on doit reconnaître
que de cette logique abstraite du capital découle deux traits majeurs : d’un côté, puisque la
richesse envisagée est abstraite, la dynamique expansive est infinie, incessante ; de l’autre, la
logique du capital est indifférente au concret, c’est-à-dire que les moyens concrets utilisés pour
l’obtention de la richesse abstraite n’ont rien de transcendent, de sacré, d’immutable. C’est
ainsi que Deleuze et Guattari parlent d’axiomatique générale des flux décodés pour bien cerner
cette logique, au sens où

27
Cf. MARX Karl, Le Capital, livre I, deuxième section, ch. 4, op. cit., p. 166.
28
MARX Karl , op. Cit., p. 172.
29
HABER Stéphane, Penser le néocapitalisme : vie, capital, aliénation, op.cit., p. 73-4.

9
« L'axiomatique considère directement des éléments et des rapports purement
fonctionnels dont la nature n'est pas spécifiée, et qui se réalisent immédiatement à
la fois dans des domaines très divers, tandis que les codes sont relatifs à ces
domaines, énoncent des rapports spécifiques entre éléments qualifiés, qui ne
peuvent être ramenés à une unité formelle supérieure (surcodage) que par
transcendance et indirectement »30. »

Ce qui veut dire aussi que le rapport capitaliste est indépendant de la forme concrète qu'il
revêt à chaque moment.
Dans ce sens, nous pouvons parler de la logique du capital comme une espèce d'invariant
dynamique formel qui se matérialise différemment selon le type de capitalisme. Formel au sens
où cette logique apparaît plutôt comme une forme qui doit s’adapter à différents contenus, mais
qui tout de même y impose tout de même certaines contraintes structurelles. SAinsi, si l'on
prend l'ensemble du premier volume du Capital, on peut voir que ce qui intéresse Marx, ce n'est
pas la reproduction inconditionnée d'une substance, mais une pluralité de processus (tous mus
par la dynamique expansive du capital) qui ont leurs contenus, leurs enjeux et leurs
contradictions propres31.
S'il en est ainsi, rien n'assure au préalable que cette accumulation soit toujours réussie. Le
capitalisme doit assimiler les circonstances une à une, il doit surmonter chaque obstacle. Plutôt
qu'une auto-valorisation, où la valeur entretiendrait un rapport privé à elle-même, il y a toujours
un processus risqué de soumission et de restructuration de l'existant. À ce titre, on peut parler
ici d’une interprétation du capitalisme sur la base d’une ontologie sociale trans-immanente,
c’est-à-dire d’une conception du mode d’être du capitalisme qui évite à la fois une visée trop
essentialiste et transcendante au contexte et une conception trop floue et empirique. La logique
est immanente au sens où elle cherche toujours à s’adapter aux contextes actuels ; mais, en
même temps, elle cherche à restructurer ces contenus et les rendre fonctionnels au processus
d’accumulation, d’où l’aspect « trans », extérieur, s’imposant à la matière.
Bien qu’un peu trop abstraite et méritant un développement plus complet, il me semble que
dans le cadre de cette considération ontologique, il seraitpermet plus facilement d’intégrer les
résultats empiriques des courants de recherche qui débordent le cadre théorique marxiste
classique. Dans cette perspective, il ne s’agit plus seulement de construire un modèle d'un type
particulier de production et d’exploitation, un certain type de dynamique macroéconomique
concrète ou un théorème de crise spécifique. Bien entendu, ces tâches demeurent primordiales
car le développement d'un diagnostic précis du moment présent est essentiel pour une théorie
critique. Cependant, il est nécessaire de tenir compte de la nouveauté radicale et de
l'indétermination apportées par le capitalisme, qui rend tout diagnostic nécessairement
temporaire. Commented [17]:
Là encore retravailler la transition et le passage de
parole (à faire dans tout l’article).
Martin Jochum :

Certaines initiatives locales d’ordre monétaire se présentent comme des tentatives de remise en
cause de certains processus du phénomène capitaliste. C’est notamment le cas des systèmes
d’échange local (les Sel).
Phénomènes récents en France, les Sel s’inscrivent dans un large mouvement d’initiatives
locales visant à redéfinir, à travers une autre monnaie, le cadre économique dans lequel se
réalisent les échanges. Le but avoué n’est pas seulement de tenter de se réapproprier une
certaine forme de pouvoir en retraçant localement l’espace des échanges ; il s’agit également

30
Voir DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, Mille Plateaux, Editions de minuit, Paris, 1980,p. 567.
31
Voir HABER Stéphane et MONFERRAND Frédéric, « A propos de Marx, prénom : Karl, de Pierre Dardot et Christian Laval »
in Actuel Marx n. 53, 2013, p. 174-5.

10
de permettre un accès facilité à certains produits et services dont une partie de la population est
privée dans les réseaux monétaires traditionnels. A travers une tarification définie de gré à gré
(concernant les services, la plupart des Sel considèrent qu’une heure de travail a la même valeur
quel que soit son objet), les compétences et passions de chacun peuvent être révélées et
partagées.
La transaction ne se déroule pas selon les mécanismes habituels. Une fois le service rendu
ou le produit fourni, l’échange ne se conclut pas par un remboursement bilatéral entre les deux
personnes directement concernées, mais à travers une compensation multilatérale : le solde de
chacun est alors positif ou négatif, mais par rapport à celui de la totalité du groupe de référence.
De plus, les Sel découragent la thésaurisation et incitent à l’engagement dans l’échange, avec,
dans la plupart des cas, un crédit gratuit au départ : l’endettement – véritable clé de voûte de
ces systèmes – peut alors devenir mobilisateur d’affects sociables.
La monnaie fictive utilisée par les selistes ne joue pas le rôle d’intermédiaire anonyme des
échanges qui est celui de l’argent qui circule au sein d’une économie monétaire standard. Les
expériences menées au sein des Sel montrent que celui-ci est passible de domestication, voire
de ré-encastrement dans le domaine social. Les relations sociales instaurées dans les Sel restent
par conséquent impénétrables si on les regarde à travers le prisme de l'utilitarisme ou des
conceptions rationalistes de l’économie (néo)classique.
Il est malgré tout nécessaire de préciser que, si le rapport à l’argent semble bel et bien modifié
au sein des Sel, ces derniers constituent plus une initiative citoyenne qu’un véritable projet
anticapitaliste. En effet, si l’accumulation est contrecarrée par la décote parfois appliquée à la
monnaie créée par le Sel et, dans certaines structures, par la destruction en fin d’année de la
réserve accumulée par les membres, le phénomène n’a qu’un impact limité en termes
d’influence, de par sa délimitation humaine et géographique. Là encore, la question de l’argent
est liée à celle de la confiance en un moyen de paiement utilisé par le plus grand nombre. De
plus, la gamme de biens et services à laquelle les Sel donnent accès est, elle aussi, relativement
limitée. Nous nous proposons ici d’évoquer une autre expérimentation, sans doute plus
ambitieuse : le concept de monnaie locale.
Proudhon, constatant le déséquilibre entre le caractère périssable de la marchandise et la
sûreté temporelle de la liquidité, voulut rétablir l’égalité en élevant la marchandise au rang de
l’argent. Silvio Gesell32, grand lecteur de Marx et Proudhon, propose alors de procéder dans le
sens inverse, en abaissant la monnaie au rang de la marchandise. Comment ? En infligeant à
l’argent le même défaut d’usure qui touche la marchandise. Pour ce faire, au-delà de la pratique
d’un faible taux d’intérêt, il s’agit d’instaurer un intérêt négatif : la monnaie se déprécie avec
le temps, tout comme la marchandise se dégrade (les deux variations doivent d’ailleurs être
équivalentes) :
« Lorsque la monnaie aura des propriétés physiques correspondant aux
désagréments et aux pertes que nous causent les marchandises, alors seulement, elle
constituera l’instrument sûr, rapide et bon marché des échanges, puisque nul ne la
préfèrera aux marchandises, en aucun cas et à aucun moment […]. Nous devons
faire de l’argent une marchandise plus mauvaise si nous voulons en faire un
meilleur moyen d’échange33. »

32
Les écrits de Gesell font encore l’objet d’un large discrédit parmi la plupart des économistes contemporains. En témoignent
d’ailleurs la relative rareté des traductions de l’auteur allemand dans les bibliothèques universitaires. Keynes reste l’un des
seuls à lui avoir rendu hommage durant quelques pages à la fin de sa Théorie générale, avançant même que « l’avenir aura plus
à tirer de la pensée de Gesell que de celle de Marx » (KEYNES John-Maynard, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de
la monnaie [1936], Ed. Payot, Paris, 1971, p.350). Cette négligence peut s’expliquer par une vision eugéniste reprochée
régulièrement à Gesell. En effet, L’Ordre économique naturel fait souvent référence au rôle déterminant de la sélection
naturelle dans la survie et le perfectionnement des meilleurs agents économiques.
33
GESELL Silvio, L’Ordre économique naturel [1916], Ed. M.Issautier, Ivry, 1948, p.211.

11
Plus près de nous, ce que l’on nomme monnaie locale est une monnaie fictive créée à
l’initiative de la société civile (par exemple par le biais d’associations) et destinée à un usage
local susceptible de concerner tout ou partie d’une population sur un espace géographique
donné (généralement deux à trois petites villes au maximum). La démarche éthique demeure
comparable à celle des Sel ; mais ici, chaque habitant de la zone concernée peut choisir ou non
de se procurer de la monnaie locale (contre des euros) pour l’utiliser à des fins de
consommation, tout comme les commerçants présents peuvent décider ou non de se faire régler
par ce moyen de paiement fictif (ils pourront d’ailleurs, le cas échéant, rendre la monnaie en
euro ou non, suivant le choix du payeur). Outre un encouragement évident à la consommation
de produits et services locaux (démarche que l’on retrouve au sein des AMAP34), l’originalité
– comme dans certains Sel -– réside dans le fait que la plupart des monnaies locales sont
volontairement vouées à être dépensées dans l’année : elles sont dites fondantes. Leur détenteur,
s’il ne les dépense pas durant un certain délai, se voit forcé de se procurer un timbre payant (un
certain pourcentage de la somme indiquée sur le billet ou la pièce) pour que son moyen de
paiement reste valable35. Cette péremption annoncée de la monnaie locale pousse ses
utilisateurs à s’en servir dans les temps et au sein de l’espace géographique à l’intérieur duquel
elle est acceptée.
Que penser du concept de monnaie locale ? S’il demeure restreint (d’abord
géographiquement), il a le mérite de poser réellement la question de la thésaurisation. Le
principe d’accumulation capitaliste se verrait alors limité dans sa déclinaison monétaire. Il n’est
d’ailleurs pas étonnant de lire des éloges de l’intuition gesellienne sous la plume de Keynes :
ce dernier, considérant que l’épargne déprime l’activité économique, défend toute démarche de
consommation volumineuse et rapide, censée relancer l’activité et donc créer de l’emploi. Mais
en retirant, certes, à l’argent son pouvoir d’autocréation de valeur, c’est une vision consumériste
qui prend le pas sur ce qui se présentait comme un système hors économie marchande
traditionnelle. On peut alors considérer qu’il s’agit davantage d’une critique d’un capitalisme
particulier de type néolibéral, largement privilégié par les autorités économiques européennes
depuis plusieurs décennies. On pourrait donc en conclure que les Sel, et plus généralement les
monnaies locales, constituent la revendication d’un retour de la vie sociale et économique à une
échelle locale. Si cette démarche semble se fondre dans une critique globale d’un capitalisme
mondialisé, elle ne remet pas en cause les fondements du capitalisme, mais en discute certaines
modalités. Et en tant que qu’initiative citoyenne et démocratique, elle ne fait que renforcer le
système dans lequel elle se construit et qu’elle entend contester.

Conclusion

Le capitalisme a fait preuve d’une capacité d’adaptation et de résilience inouïe. C’est


pourquoi la critique et la résistance anticapitalistes doivent constamment se renouveler. Nous
espérons avoir posé certains jalons pour l’appréciation de cet aspect de la dynamique capitaliste,
ainsi que pour l’exposition des démarches critiques et des expériences alternatives. La tâche est
bien évidemment très complexe, ce qui exige de nouvelles contributions à un champ qui reste
très ouvert et à développer. Néanmoins, force est de constater que, comme l’avait cru Karl

34
En plein essor, les AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) sont des partenariats locaux entre des
consommateurs et un ou plusieurs producteurs agricoles locaux ; la production est vendue aux consommateurs sous forme de
paniers (généralement hebdomadaires) ; les acteurs de ces échanges directs entre producteurs et consommateurs sont bien
souvent engagés en faveur de l’agriculture biologique destinée à des circuits courts et locaux.
35
Notons que, dans le cas des Sel, il s’agit généralement d’appliquer un taux d’intérêt négatif au compte de l’adhérent, ou
encore de faire fonctionner un système de coupons à retirer à intervalle régulier.

12
Kautsky36, la crise n’est pas nécessairement le memento mori du capitalisme : il se dote d’armes
spécifiques et d’une dynamique inédite pour se protéger. Commented [18]:
La conclusion est trop courte.

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