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le retoUr Celtes et mégalithes : une association d’idées qui demeure

profondément ancrée dans l’imaginaire collectif et l’archéo-


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Des MéGalitHes logie nationale. Lorsqu’il s’attelle en 1850 à l’inventaire


de ces pierres dressées, tables et autres cercles de pierre
GaUlois anciennement attribués à « nos ancêtres les Gaulois »,
Prosper Mérimée voit déjà dans l’engouement des celto-
Matthieu Poux manes pour cette question « un amusement [qu’il] ne
prétend pas troubler ». Plus d’un demi siècle plus tard, elle
apparaît encore suisamment pertinente pour remplir une
notice de catalogue.

pierres druidiques et tables sacriicielles


Les liens incestueux qui unissent mégalithisme et celtomanie sont si anciens qu’ils
précèdent l’intérêt porté par les historiens et les archéologues français aux Gaulois
eux-mêmes. Bien avant Amédée Thierry, Henri Martin ou Camille Jullian, la tradition
populaire associe les mégalithes aux Gaulois en tant que premiers occupants du terri-
toire mentionnés par les textes avant les Romains et les Francs. Cette association
est formulée pour la première fois de façon explicite par l’antiquaire anglais William
Stukeley en 1740 (cat. 14), lequel en fait des temples druidiques utilisés pour les sacri-
ices (ill. 16). À ce titre le mégalithe devient un étendard fédérateur du néodruidisme,
relayé par la peinture et la littérature romantiques à l’exemple de Chateaubriand qui
rapproche le mégalithisme de la doctrine ossianique (cat. 10).
Cette tradition se réfère souvent aux « pierres levées » décrites par Strabon d’Amasée
dans les forêts d’Armorique, mais on ne trouve aucune trace d’une telle description
dans toute l’œuvre du géographe. Les seuls textes anciens faisant état d’un culte des
pierres datent de l’Antiquité tardive et du premier Moyen Âge : au milieu du Ve siècle,
un canon du concile d’Arles condamne comme sacrilège la pratique d’allumer des
lambeaux devant des pierres, tandis que d’autres canons et capitulaires des VIe-VIIIe
siècles prescrivent la destruction ou l’enfouissement des pierres qui font l’objet d’un
culte impie.
Ces relents de paganisme ont inspiré le motif des « tables à sacriice », consubstan-
tielles à l’image du Gaulois fruste et sanguinaire, solide et rugueux comme un menhir,
évoluant dans un cadre naturel demeuré intact depuis l’âge de Pierre. Dès le début
du XVIIe siècle, les premières recherches consacrées aux dolmens par l’historien et
naturaliste Christophe-Paul de Robien y mettent au jour des ossements humains
qui sont naturellement interprétés comme des vestiges sacriiciels. Cette fonction
fantasmée a déterminé la celtisation de leur nom, qui signiie « table de pierre » en
Breton. Récupérés par l’archéologie nazie en tant que marqueurs de la civilisation
indo-germanique, les mégalithes ont été durablement accaparés par le folklore armo-
ricain en dépit de leur large dispersion sur le territoire national.

De l’âge des pierres à l’âge de pierre


Très tôt pourtant, des doutes se font jour concernant la datation de ces monuments
de pierre. Mérimée est le premier à s฀interroger sur leur absence dans les descriptions
de César et Posidonios. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les fouilles conduites
dans les dolmens ou au pied des menhirs livrent des mobiliers datés du Néolithique,
du Chalcolithique ou de l฀âge du Bronze, mais aucune trace de ces mobiliers gaulois
reconnus sur les sites lacustres d฀Autriche (Hallstatt) et de Suisse (La Tène).
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L฀établissement de nouvelles chronologies à l฀échelle de l฀Europe, achevé vers
1860, aboutit au large consensus scientiique qui prévaut encore aujourd฀hui : le
phénomène mégalithique n฀a rien à voir avec les Gaulois de l฀âge du Fer et remonte
de toute évidence à l฀âge de la Pierre ; il est bien antérieur à l฀apparition des Celtes
dans la littérature antique, et ses derniers représentants ont été érigés plusieurs millé-
naires avant l฀épopée de Vercingétorix, ce qui explique pourquoi César n฀en dit mot.
L’application, dans les années 1960, de nouvelles méthodes de datation au radiocar-
bone aux charbons retrouvés à la base de ces monuments, conirme déinitivement
leur ancienneté.
Il est désormais établi que les grands menhirs apparaissent dans la péninsule ibérique
au milieu du septième millénaire avant notre ère, avant de se difuser sur toute la
façade atlantique. Ils font d฀abord oice de marqueurs territoriaux, matérialisant les
contours ou le centre d฀un espace occupé par les communauté humaines à l฀origine
de leur implantation, avant de signaler les nécropoles à la manière de stèles funé-
raires. Les dolmens, dont l฀apparition ne semble pas remonter au-delà du début du
cinquième millénaire, ne sont que la structure interne de sépultures dont la chambre
funéraire était recouverte à l฀origine d฀un tertre de pierres ou de terre. Quant aux
cromlechs, ils pourraient avoir servi d฀observatoires astronomiques pour la mesure
des cycles agricoles. Le mégalithisme s฀éteint, toutes catégories confondues, avant
la in du troisième millénaire avant notre ère.
Forts de ces certitudes, les chercheurs ont accompli un long travail de pédagogie, à
contre-courant des idées reçues, du folklore et de la bande dessinée. Il est d’autant
plus aisé que la religion gauloise de l’âge du Fer est de mieux en mieux connue.
La découverte et la fouille des premiers sanctuaires gaulois dans les années 1970
permettent de leur assigner un nouveau cadre, qui se situe à mille lieues de ces forêts
hérissées de mégalithes : en Picardie, dans l฀est de la France et en Auvergne (cat.
XX), ils se présentent sous la forme de grandes constructions de bois, dont la monu-
mentalité n฀a rien à envier aux grands sanctuaires méditerranéens. Érigés dans les
campagnes ou au centre de villes peuplées de plusieurs milliers d฀habitants, ces
sanctuaires sont le cadre de sacriices qui privilégient les victimes animales.
L’empreinte des premiers Celtes en Gaule ?
Si l’archéologie a eu raison des anachronismes et de la confusion entre Néolithique et
âge du Fer, elle ne résout pas complètement cette interrogation première : les méga-
lithes ont-ils un quelconque rapport avec la civilisation celtique ?
La question peut sembler blasphématoire en ce début de XXIe siècle. Elle s’appuie
pourtant sur les recherches les plus récentes consacrées à l’origine des Celtes en
Europe. Leur présence en Gaule, signalée tardivement à l’arrivée des Grecs sur les
côtes de la Provence, n’est plus perçue comme la conséquence de vagues migra-
toires survenues entre le VIIIe et le Ve s. av. J.-C., mais comme la résultante d’une
longue sédimentation démographique et linguistique qui s’est amorcée durant la
préhistoire. Ces « Proto-Gaulois » se déinissent d’abord comme une communauté
de locuteurs de la langue celtique qui se serait étendue de la Hongrie à l’Écosse et
de la Belgique à l’Andalousie. L’installation de ces « celtophones » est aussi ancienne
que celle des locuteurs de langue grecque, latine ou ibérique, et semble au moins
remonter à l’époque Campaniforme, au troisième millénaire avant notre ère. Certains
auteurs vont jusqu’à reculer leur apparition aux origines de la néolithisation, au sixième
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millénaire avant notre ère.
La question est certes loin d’être tranchée, mais elle suit à semer le doute. Après
avoir martelé pendant des décennies que les mégalithes sont bien antérieurs à l’ins-
tallation des Gaulois de l’âge du Fer, les chercheurs peineront à faire admettre qu’ils
n’entretiennent aucun rapport avec des populations celtiques arrivées beaucoup plus
tôt. Les jeunes générations ont bien intégré que les menhirs n’ont pas été élevés par
les contemporains de Vercingétorix ; les suivantes apprendront bientôt qu’ils l’ont été
par ses ancêtres, occupant le même territoire trois millénaires auparavant. Dans un
enseignement de l’Histoire qui a délaissé la chronologie pour des approches théma-
tiques, ce type de nuance est propice aux raccourcis.

mégalithes et géosymboles à la in de l’âge du Fer


Les choses se compliquent encore au vu des résultats de
certaines fouilles récentes. L’une d’elles a eu lieu il y a quelques
années au pied du grand menhir de Beaulieu dans le secteur
d’Aulnat-Gandaillat au sud-est de Clermont-Ferrand. Avec sa
hauteur imposante de près de 6 mètres, il est reconnu comme
l’un des plus gros du Massif central et son implantation a long-
temps été attribuée au Chalcolithique. Un sondage de vériication
réalisé en 2008 sous la direction de Frédéric Surmely a livré une
surprise de taille : sa fosse d’implantation contenait des céra-
miques… gauloises datées de la in de l’âge du Fer, qui datent
sa mise en place au plus tôt du milieu du Ier siècle avant J.-C. Un
autre menhir proche, celui de la Pierre Piquée à Aubières, a été
érigé ou réimplanté à une date encore plus récente, qui conine
au début de l’époque romaine !
Ces éléments ne signiient pas forcément que ces pierres ont été
taillées et transportées à une époque aussi tardive. Mais elles Menhir de Beaulieu, secteur d’Aulnat-Gandaillat
(Puy-de-Dôme), milieu du I siècle avant J.-C.
er

revêtaient encore suisamment d’importance, aux yeux des


populations arvernes de la in de l’âge du Fer, pour justiier l’efort
considérable nécessaire à leur redressement, et peut-être même à leur déplacement.
Le même phénomène a été observé en Provence ou dans la région de Genève à
la pointe du bord du Lac Léman,
où des menhirs ont été redressés
à la même époque. La plupart
d’entre eux sont mis en relation
avec des sites cultuels ou funé-
raires, établis plus ou moins
consciemment à l’emplacement
ou à proximité d’anciens sites
mégalithiques fréquentés entre
le Néolithique et l’âge du Bronze.
Certains correspondent à l’évi-
dence à des « lieux de mémoire »,
où l’on a entretenu le souvenir et
le culte d’ancêtres héroïsés, et
qui ont parfois perduré jusqu’au
Nathaniel Whittock, Stonehenge, Druids sacriicing to the Sun in their Temple, gravure,
début du XIX siècle.
e début du Moyen Âge. Ce courant
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s’est traduit, en Armorique, par
des ofrandes de monnaies ou de vases déposées dans d’anciens dolmens pillés de
longue date. Le mégalithisme breton a par ailleurs survécu, à la in de l’âge du Fer,
dans ces « lechs » ou stèles monumentales sculptées qui dominent les paysages du
Morbihan.
Les grands menhirs redressés de Beaujeu et d’Aubière sont visibles de toutes parts
au centre de la plaine de Limagne depuis la chaîne des Puys et les plateaux volca-
niques qui la dominent, densément occupés à l’époque de César. Ils ont pu faire
oice de « géomarqueurs » destinés à marquer le centre d’un territoire, signaler l’em-
placement d’un ancien chef-lieu, de point de visée astronomique en relation avec
les sanctuaires édiiés à leur périphérie (Corent, Gergovie, Le Brézet) ou encore de
simple bornage dans le cadre d’un redécoupage agraire. Quelle qu’ait pu être leur
fonction exacte, qu’ils aient été érigés, réimplantés ou simplement restaurés à la in
de l’époque gauloise, il s’agit bien de « mégalithes celtiques », au sens archéologique
et linguistique du terme.
L’appellation ne réjouira guère les chercheurs qui ont fait table rase de cette ilia-
tion, tout en continuant à les désigner par des termes bretons ou gallois inventés de
toutes pièces au XIXe siècle. Elle ne contribuera pas à redorer l’image des Gaulois,
qui se voient à nouveau relégués au rang de populations arriérées, aux conceptions
symboliques héritées de la préhistoire. L’expérience nous enseigne de toute manière
qu’il est bien diicile de lutter contre des fantasmes. Qu’il admire l’esthétique new
age de ces monuments en pierre sommairement taillée, ou salue l’efort humain et
technique nécessaire à leur érection, le public y verra toujours la métaphore d’une
culture barbare aux mœurs mal dégrossies, située aux antipodes de l’obélisque et des
pyramides égyptiennes. Devenu emblème de gauloiserie à l’instar du casque ailé, le
menhir restera l’éternel accessoire d’un célèbre héros de bande dessinée, hissé dans
son 23e album au rang d’industrie touristique et de marketing ethnique.

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