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Freud et l'écriture Jean-Louis Bonnat Littérature Citer ce document / Cite this document : Bonnat

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Bonnat Jean-Louis. Freud et l'écriture. In: Littérature, n°62, 1986. Le réel implicite. pp. 48-64;

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Jean-Louis Bonnat, Université de Nantes.

FREUD ET L'ÉCRITURE

Propos introductifs

De ce titre, il faut d'abord nous expliquer. Nous évoquerons ensuite nos visées présentes dans ce court travail qui se propose, moins comme un approfondissement, que comme une évocation, une mise en route (Weg zu ) de son thème. L'écriture est, de fait, aujourd'hui un motif omniprésent. Il sature les énoncés, les discours et s'en trouve banalisé jusque dans sa « vulgarisation » la plus étendue. Nous appartenons nous-mêmes disant cela, à cette heure, à une mode :

celle d'une « modernité » des « sciences humaines » où une « pensée » est traitée presque simultanément, journellement, à des centaines sinon des milliers d'exemplaires qui se rejoignent dans le semblable. Nous ne saurions ni récuser l'emprise de cette « modernité », ni prétendre avoir la bonne - ou triste - fortune d'y échapper. Prenons donc acte de l'éculage et de sa vulgarité! Et cela dit, nous aimerions préciser un peu notre dette. Il y eut jadis, un texte de J. Derrida, qui tout autant que certains Écrits (J. Lacan), nous mettait déjà sur la voie de notre thème. Il s'agissait du « Freud, ou la scène de l'écriture », publié dans : l'Écriture

et la différence (Seuil, 1967); lequel inter-posait, entre autres textes et auteurs, cette question de l'écriture.

cette notion de « différance » - à

propos des travaux de Freud et de leur lecture, autant que de certains textes d'Heidegger ou de Kant. D'autres depuis, et avec lui (J.-L. Nancy, Ph. Lacoue- Labarthe, S. Kofman, S. Weber, etc.) n'ont certes pas fini de maintenir ouvert et inachevé le chantier Le plus récent « Spéculer sur Freud » publié dans la Carte postale (Aubier-

Flammarion, 1980) ramenait, via les métaphores des postes (de « l'envoi », de

Derrida n'a cessé d'y revenir - avec

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« l'adresse », du legs, du « facteur ») ce toujours identique intérêt de Derrida pour les commentaires de ce qui appartient, pour lui, au rythme de la différance

et aux dispositifs de la « mise en

scène ».

Prenant à partie Au-delà du principe du plaisir (1920) il fait considérer

combien la démarche de Freud y est «boiteuse», toute

dire d'un « pas » dont il s'agit de dire qu'il ne se fait pas : Freud ne tenant pas plus que cela au plaisir, ou au déplaisir, de certaines spéculations! En chemin, nous avons découvert le // écrit de P. Lacoste (Galilée, 1981), qui à sa manière - plus que ne le faisait la biographie d'E. Jones jadis, mais comme l'engageaient déjà les travaux de Max Schur et d'autres - soutenait l'intérêt de construire une autre lecture de l'avènement de la psychanalyse chez Freud. Nous en étions là et venions d'écrire un énième article concernant les rapports de l'écrit, de l'œuvre littéraire et leur connexion avec la destinée lorsque nous avons découvert le très fameux article de Walter Muschg :

« Freud comme écrivain » (1930), traduit, présenté et commenté par Jacques Schotte, dans le n° 5 d'une ancienne (et feue) revue : La Psychanalyse '. C'est à la faveur d'un enseignement (« Littérature et Psychanalyse ») que nous était donnée alors l'occasion de revenir autant sur la question du rôle de l'écriture, chez Freud, que sur certains aspects de son style. D'autres encore, auteurs d'articles et rédacteurs de revues ', nous mettaient aussi depuis quelque temps sous le vent - cette emprise d'un thème, donc,

bien à la mode 2. F. Roustang, parmi eux, tributaire lui aussi de cet engouement autant que de la lecture de J. Lacan et de ses accentuations, produisait un

Elle

ne le lâche plus, Minuit, 1980). Notre intérêt pour cet angle de lecture concernant l'œuvre de Freud se trouve soutenu, de plus, par certaines évidences : au cours de ces dernières décennies l'essentiel de la démarche freudienne et cette trace littéraire énorme qu'elle a produite, ont été négligés au profit d'une thématique conceptuelle. Celle-ci, justifiée par l'urgence d'un « retour à Freud » (Lacan) - indispensable et toujours à maintenir - s'est lentement transformée en des « lectures » de plus en plus « épistémologiques » pour aboutir, en certains cas, à une vue scientiste, très proche d'une idéologie néo-rationaliste (médico-mathématique!) de plus en plus dominante au sein de la psychanalyse elle-même. A tort, peut-être, et avec une certaine « nostalgie » pour la littérature, en général, pour la variété de ses aspects, de ses questionnements, de ses éclairages latéraux (neben) portés sur le fonctionnement psychique nous ne pouvions

titre « au plus près » de cette question : « Du style chez Freud »

passagère; c'est-à-

(dans

1.

2.

Fondée déjà pour les besoins de la « cause freudienne » et issue d'une première scission (SFP)

de J. Lacan avec l'Institut (SPP), 1953.

Il suffit d'évoquer, rapidement, quelques revues portant la référence à l'écrit dans leur titre :

L'écrit du temps (Minuit); Corps écrit (PUF) Les sujets de l'écriture (PU de Lille) et tant d'articles parus soit dans des numéros spécialisés de revues de psychanalyse, de littérature : la Nouvelle Revue de Psychanalyse (n° 16, 1977, Gallimard); la Revue française de Psychanalyse; soit éparpillés à travers la somme des parutions : Critique, Études freudiennes, Ornicar, Topique, Littoral, Psychanalyse à l'Université. 34/44 (Paris VII), etc.

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cependant pas échapper à cette considération : regarder l'œuvre de Freud, aussi, comme un produit du « littéraire » et de la nécessité qui y mène : écrire. C'était alors nous laisser interroger par une « nouvelle » donne : qu'en est-il des genres, des styles, et des effets rhétoriques variés de l'écriture freudienne en regard de ce produit, éminemment « littéraire » : la théorie analytique? Sans renier ce « temps » du repérage des mouvements et emprunts de l'œuvre de Freud à des littératures diverses, à des discours aux effets

pragmatiques si variés, voire opposés (scientifique, médical, littéraire, esthétique,

archéologique, psychologique

cette production sur nous lecteurs, sollicités par son ressort littéraire. Freud, situé à un moment particulier de l'Histoire, a répondu et répond, présentement, sur cette question tout au long de ses écrits. De la masse des énoncés produits, du souci d'un certain style et de ses modes d'adresse, il a témoigné d'une manière toute singulière des mythes qui enserraient sa propre histoire et éclairaient ainsi « littérairement » l'avènement de la psychanalyse \ En effet, c'est bien plutôt la question du style qui est, encore, à éclairer aujourd'hui, en psychanalyse - alors que Lacan en avait, voilà longtemps, précisé la nécessité 4 - et d'abord à propos de cette œuvre de Freud et de ses écrits (question qui se pose à chaque essai de renouveau des traductions). Chez Freud, à propos de style, nous savons que nous avons à faire à quelque chose qu'il a toujours voulu sciemment et tenu à faire reconnaître. De ce « vouloir » on peut suivre la trace : depuis la lettre à son ami E. Fluss, alors que Freud est encore lycéen 5; en passant par ces Lettres à Fliess, celles surtout où, dans cette période de YInterprétation des rêves, il se plaint de ses « circonlocutions », de son style alambiqué, du doute et de l'incertitude de son « adresse » : pourquoi, pour qui, quel public? Cela qui heurte son idéal de beauté : « II y a, caché quelque part en moi, un certain sentiment de la forme, une appréciation de la beauté, c'est-à-dire d'une sorte de perfection et les phrases entortillées qui, dans mon livre sur les rêves, s'étalent avec leurs circonlocutions mal ajustées à la pensée, ont gravement heurté l'un de mes idéaux. » (Lettre n° 119, ibid., La naissance de la Psychanalyse, PUF, Paris,

il s'agissait dès lors de penser aux effets de

),

1969.)

Nous suivrons un fil, celui de cette formule des Écrits de J. Lacan : « Le

style c'est l'homme [

C'est là, par ce que souligne cette formule, que nous repérons ce qui nous fait question : ce point où quelque chose demande à être explicité, déplié, travaillé. De cette formule de Lacan nous avons cherché à pousser la traduction sous la forme de problèmes - plus à entrevoir qu'à résoudre - et ce dans les termes d'une problématique qui est plus proprement celle de Derrida :

Cf. notre travail précédent : « Du " roman familial " aux fantasmes généalogiques », in numéro

spécial : Fantasmes-Folie. Revue Littérature, Médecine et Société, janvier 1984 (Université de Nantes). 4. J. Lacan, Problème du style, Éd. Les grandes-têtes-molles de notre époque.

] l'homme auquel on s'adresse. »

3.

5.

Correspondances, 1873-1939, Gallimard, Paris, 1979.

50

Qu'en est-il du, des public(s) lorsque Freud écrit?

Qu'est-ce que le transfert et qu'advient-il lorsqu'il y a écriture théorique et non plus seulement autobiographie, auto-analyse? Comment s'effectue, et à quel moment, le passage - et le retour en arrière

aussi bien -

Quelles sont les marques repérables de ces passages? Ce sont là les points de départ, d'un cheminement qui a déjà trouvé quelques « arrivées » et d'où

nous repartons (« Trouver

viendront sous celles-ci, au fur et à mesure que va se constituer notre texte. Nous les attendrons de l'écriture 6!

d'un type d'écriture (auto-anaîy tique) à un

autre (théorique)?

c'est retrouver », Freud) mais d'autres questions

Thématique bipolaire

Posons cette assertion que nous développerons à peine, juste pour avoir présente à l'esprit, au long de ce que nous expliciterons parallèlement, une certaine thèse : L'écriture, chez Freud, est «facteur » d'analyse. C'est avec cette « matrice » formelle d'énoncé(s) (ou encore « programme génératif » d'énoncés) que nous avancerons nos propres essais de répondre aux

questions posées, en ce début de travail, à propos du style 7. (Les familiers de la lecture de Derrida y auront déjà reconnu l'emprise, le plaisir de ses métaphores « postales ». Nous ne nous soutrayons pas à ces effets!)

« Facteur » d'analyse (il dit, lui, « le facteur de la Vérité

»), cela s'entend

sous deux sens, lesquels sont mêlés, tressés tellement qu'ils ne forment qu'un et seul même lien de Freud à son œuvre : la psychanalyse. a) L'écriture est productrice d'analyse. Elle fabrique, elle est « factor ».

Il y a de l'artisanat chez Freud. // artisanalyse de la théorie psychique. (Un

de ces « petits métiers » qu'on annonçait en voie de disparition et qui

encore bien!) Cela se passe sur le modèle qui est celui de la littérature, de toutes les littératures produites antérieurement et dont Freud se sert autant

qu'il en admire le contenu et la « facture », le style. Freud écrit : papier, stylo

sous la main dit Derrida

l'opération de son écriture, la scène de ce qu'il fait en écrivant ce qu'il écrit »

(« Spéculer

chantent

fabrique des nœuds et des ficelles

sur le papier. Il spécule,

mais cela se fait de, dans, l'écriture. La spéculation « c'est aussi

», p. 304, in La carte postale). Il y a de la théorie à écrire, du

fait (factum) d'écrire (ou déjà d'avoir lu de l'écrit : ce sont tous ces auteurs - qui ne se déclarèrent pas des « professionnels » du psychisme - et dont Freud

écrit la dette au fur et à mesure qu'il cite - aspect très connu que nous ne

6. On pourra consulter un autre travail sur ce thème, celui de Conrad Stein : « L'écriture de

Une manière d'être travaillé par, de se prêter au travail du langage; ce qui caractérise bien

celle d Unica Ziirn, à propos de sa

Freud», Etudes freudiennes n°7-8, Denoël.

7.

, façon d'élaborer les anagrammes, cf. L'Homme-Jasmin, Gallimard, Paris, 1971.

le « style » de Derrida, de ses avancées; celles de Heidegger

51

faisons que rappeler - tous ces écrivains, philosophes et poètes (Dichter) de tous les temps et de toutes les langues 8,

c'est l'écriture qui l'est (si tu l'écris c'est

que tu l'es!). Pas d'écriture sans facteur, ou « posteur » : le préposé au poste

de porter. C'est encore le « posteur » comme fabricant, engendreur, enfanteur

( « mon enfant-rêve

destinataire, fût-il inconscient, « innocent ». Et c'est aussi celui qui va porter à l'adresse, engendrer en adresse (comme on dit «en recommandé»), faire arriver à Produire c'est forcément (?) in-scrire la filiation : le report (le legs d'un signifiant à un autre signifiant, devenu par cette opération «sujet»; lequel aura pour destin d'advenir au désir en retournant les traces de ce signifiant- donateur) : refiler de l'adresse à son produit, à son rejeton. Dans le même mouvement où Freud écrit, il in-scrit le legs (Derrida) et in-staure de la filiation (possible-impossible-, cf. Roustang, Granoff Transfert!

b) Le « facteur » d'analyse

», Lettre à Fliess, n° 131)

Mais pas de posteur sans

C'est là qu'il y a à situer - psychanalytiquement - la valeur libidinale

des genres littéraires de l'écriture : roman, récit, nouvelle, épistoles, essai théorique, journal, observation clinique, tragédie, etc. Chacun, avec des « styles » propres, fabrique de l'analyse, du déliage, du

dé-faisage, du dé-construit

des autres « genres », par les caractéristiques qui l'accompagnent. Particularités de Xadresse, du dispositif requis, du circuit parcouru, constituent le style d'un genre « littéraire » (ou autre). Si l'analyse thématique a raison de montrer que diverses « formes » disent souvent la même chose, elle a tort cependant de négliger que « cela » se dit autrement, chez un même auteur. Pour Freud son souci (Sorge) de dire une parole originale : la psychanalyse, passe aussi par une autre écriture et d'autres écritures 9. Une autre écriture - que celle des écrivains, des poètes, des philosophes, des auteurs d'observations médicales - où l'Inconscient est pensé radicalement parce que pris sous une autre forme d'énoncés que ceux - si nombreux - où l'inconscient se manifeste et parfois si brillamment mais à l'insu de leur propre auteur. Dans la littérature // y a de l'Inconscient, mais le lecteur, l'auditeur, - analyste ou pas, - à plus forte raison l'auteur, avant Freud, n'est, ne sont pas à la même place pour en parler. D'autres écritures, des genres littéraires variés, traversent l'œuvre de Freud sans y être thématisés linéairement au sens littéraire : le tragique n'y

chacun, pour autant qu'il puisse être distingué

8.

Cf. les références que cite F. Roustang dans son « L'analysant, un romancier? » (dont nous

Elle ne le

Cf. P. Fédida. « Topiques de la théorie », p. 306 et s. in L'Absence. Gallimard, Paris, 1978.

l'écriture »

n'avions pas pris connaissance à l'époque de notre essai sur « le roman familial lâche plus, op. cit.

9.

Et antérieurement, un texte qui, à dix ans d'intervalle, faisait écho à (Derrida) : Les stries de l'écrit. La table d'écriture (ibid.).

»), in

« la scène de

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est pas tragédie; l'épique n'est pas une épopée; la nouvelle, le roman ne sont

pas : Nouvelle, Roman

Et pourtant il y a de cela.

La « parole écrite ». L'écrit freudien est souvent discursif : discours,

« dialecte », dialogue. Son procédé le plus habituel consiste à mettre en scène

des interlocuteurs, des contradicteurs. Ce n'est pas seulement artifice littéraire pour soutenir un propos, souscrire à une mode de l'écriture (médicale). Cela ressemble plutôt à quelque chose

d'inhérent, d'essentiel au texte (cf. le commentaire de Muschg), à sa prose où - comme dans la cure - les énoncés sont construits, fabriqués de par une nécessité extérieure à l'analysant. Cette nécessité fournit son énergie, son efficacité à produire de la parole, du texte (mais nous en reculons la cause)

« parce qu' » il y

que «ça» parle! Cela peut se comprendre mieux du fait de la référence au transfert. Chez Freud, à propos de cette écriture dialogique, nous disons ou aimerions

dire et montrer qu'elle est celle du transfert. Les « Lettres à Fliess » en sont comme le temps majeur, celui du manifeste. Mais d'autres lettres, avant, autant que des Études sur l'hystérie, « affichent » ce transport de l'écriture en un autre lieu : celui de l'Autre. Le transfert - sous ces modalités et métaphores du « postal » - est le

« lieu » où l'adresse constitue le destinateur (celui, donc, qui s'adresse à l'Autre) dans son envoi.

a de l'Autre, dans

le dispositif. Il faut qu'il y en ait pour

Car cet envoi est d'avance et déjà un « retour à me chercherais pas si tu ne m'avais déjà rencontré »).

l'expéditeur » (« Tu ne

Le destinataire importe (un-porte!) peu. Il figure. Il fait figure de support.

auquel « on » (se)

C'est l'autre, le double, le semblable à qui « on » s'adresse,

cause 10. Dans le transfert, au sens de la « névrose de transfert », en analyse, le psychanalyste est « pris » sous ces deux positions du circuit de l'adresse. Il est du double et de l'Autre. Chemin faisant la parole, analysant, déconstruira ces

« postes » pour restituer à l'analysé cet antagonisme irréductible : il y a dans

la parole, de l'assigné autant que de l'assignable biographiquement parlant et de l'inassignable linguistiquement parlant. Là, gît la butée dont s'éclaire (l'entrée d') une « fin » d'analyse.

tiber et Trans

L'écrivain et historien de la littérature tragique Walter Muschg intitulait son essai de 1930: «Freud comme écrivain11»; en allemand «Freud als Schriftsteller ».

Sur le désir d'écrire, et ses « figurations », cf. O. Mannoni « L'autre Scène », p. 105 et s., in

Clefs pour l'Imaginaire. Seuil, Paris, 1969.

10.

11.

La psychanalyse, n° 5, op. cit.

53

Nous mettrons le « als » en relief. Cet « als », ce « comme » est connoté de l'idée suivante : Freud est vu et pris, considéré dans la position (Steller :

qui se tient, qui occupe la place : Stelle} d'un écrivain. Mais ce « comme » introduit une distance, un écart à l'écriture elle-même. De plus cet « als » dit le point de vue d'un autre écrivain sur Freud « comme » écrivain : W. Muschg écrivain, essayiste de la littérature, faisant lui aussi place (Stelle) à la littérature mais par un détour (Umweg) : celui de l'essai littéraire critique. Nous aborderons Freud non pas « en tant qu'écrivain » mais tel un Freud écrivant, en train d'écrire; en plein dans l'activité de l'écriture. Ce qui le fait produire de l'écriture, laquelle est la théorie psychanalytique. Un « Freud

schreibend

» dont ses contemporains (ceux de la ville de Franckfurt, qui en

1 930 lui attribuent le prix Goethe pour son œuvre) ont fait un « Schriftsteller » sans le « als ». Freud « emporté » par l'écriture. L'écriture chez Freud est « facteur » d'analyse. Au sens premier retenu

(cf. ci-dessus) : elle produit et procure de l'analyse à Freud, chez Freud lui- même. C'est l'« auto »-analyse, dont les temps forts se situent aux environs des années 1895-1900, au long des lettres adressées à Fliess. Cette « auto «-analyse 12 va céder le pas, permettre le passage, la « passe », à une autre écriture qui s'élabore dans le même temps que ces « Lettres à Fliess » : l'Interprétation des rêves (1899). Celle-ci est à la fois le dénouement et le « reste » de l'« auto-analyse », où le seul « public » (L. 119) qu'était Fliess

s'élargit à la dimension d'un public de lecteurs divers, plus qu'anonyme

venir » (dans « 10 à

translation. Autre temps et autre lieu! L'auto-analyse « tombe » dans le domaine

à

20 ans ». Quel souffle! Or, ce passage se solde d'un reste : ce qui chute quand « ça » tombe dans le domaine public et au futur. Des matériaux sont abandonnés. Des traits

d'une vérité biographique, historique sont maquillés, travestis, transformés. Le

« transfert » est devenu transformation (Umsetzung), au sens où l'est toute

« traduction » (Ùbertragung). Freud passe « par-dessus » ce qui était, de sa vie privée, trop personnel. Peut-être, sans doute même, que quelque chose en est

« à

15 », ou « 15 à 20 ans », cf. L. 127 et L. 131). Transfert :

« 15

de l'œuvre; laquelle atteindra son adresse, ses destinataires dans

mis « en dessous » (Unterdriïckung

donc vraiment déplacé, changé de place (Stelle). C'est ce qui advint de

« l'Affaire Emma » replacée sous le « rêve de l'Injection à Irma » (I. des rêves)

dont Monique Schneider nous compte les détours (depuis la publication, par les soins de Max Schur, et la traduction en français des lettres inédites à Fliess sur cette histoire I3). Cette perte, ce délestage, est la condition sine qua non du style « théorique » généralisateur de l'écriture freudienne. Celle-ci ne peut plus avoir pour objet la seule personne de Freud. Et, si c'est apparemment

réprimé, voire refoulé (Verdràngung)

)

1 2. Cf. ce qu'en dit O. Mannoni : « l'Analyse originelle », in Clefs pour l'Imaginaire, op. cit.

13.

Monique Schneider: «De l'épistolaire au théorique: l'accidentellement vivant», in Actes

du Colloque « Les correspondances » (oct. 1982). Publication de l'université de Nantes, janvier 1984.

M.

Schur, « L'affaire Emma », in Les études freudiennes. Revue, n° 15-16, traduction D. Miermont,

Denoël, Paris, 1979.

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encore le cas (l'auteur et le narrateur pouvant être assimilés sous le même «je»), quelque chose d'autre doit y prendre place, même si, dans ce rêve Freud rapporte un morceau de son « auto »-analyse. Cela ira en s'accentuant avec les écrits suivants (nous allons y revenir). Second sens, seconde métaphore pour traduire ce « facteur » d'analyse qu'est l'écriture :

L'écriture emporte ailleurs

et pour le futur. Placement! A longue

échéance! Transfert d'un lieu à un autre (transfert de fonds!) : transfert d'un

destinataire singulier (Fliess, dont Freud avoue qu'il a besoin pour relire ses manuscrits! cf. L. 119) à des destinataires autres. Corollaire : Freud y parle « autrement » ; devient un autre destinateur, un

autre scripteur (Derrida note la présence nombreuse des « Es

» comme sujet

impersonnel d'un grand nombre d'énoncés du Au-delà, in « Spéculer ce qui est également souligné par F. Roustang, op. cit.)

», p. 340;

Il ne s'agit plus de voir Freud « comme écrivain », répertorié, classé et

honoré dans les rangs des « gens de lettres », mais beaucoup plus comme écrivant, pris dans l'écriture où // y a (es gibt) de la théorie. Un Freud toujours

présent entre l'auto-hétéro-analyse et la place (Stelle) multiple, décentrée, inassignable à un sujet individuel, autobiographique u. La théorie psychanalytique devient, « pour » Freud, cette Carte postale

(Derrida) qu'il (s')adresse à des destinataires inconnus et qu'il porte en lui, plus vrais que lui-même, que ce lui-même dépassé, éjecté, maintenant qu'il se confond « désormais avec la psychanalyse ». Ce qui s'efface c'est la singularité du drame de l'individu Sig(is)mund Freud pris dans cet idéal de beauté et de vérité qu'il ne cessera de (se) rappeler jusque dans ses dernières lettres (de

Londres) sur la religion et le

Un Freud fondu et passé dans son édifice théorique et littéraire : transfert et

transfusion. Un Freud qui est, déjà, dans le détachement et ce à l'égard de son œuvre elle-même, exception faite pour le Moïse et le Monothéisme,

Monothéisme. Un Freud perdu pour les siens.

justement (cf. M. Schur citant la lettre dernière à A. Zweig, op. cit., p. 163)!

A la différence du névrosé et sur un pôle inverse (mais en partant des

mêmes matériaux psychiques « personnels »), l'auteur-narrateur Freud,

notre mythologie ») : celui des

pulsions et de l'Inconscient. Sur une voie parallèle encore (mais selon un autre angle du prisme déformant et projetant dans un autre espace, voisin de celui de la théorie), c'est la « religion » psychanalytique. Ce minimum de croyance nécessaire à tout analyste et qui - bien qu'analysé - renaît de ses cendres s'en vient fonder cette « société de chiffonniers » analystes, dont parlait si bien Lacan avant que les « siens » n'en fassent, depuis, l'épreuve, toujours actuelle 15. Si Freud a « réussi là où le paranoïaque échoue » (Lettre à Ferenczi),

l'écrivain, construit un nouveau mythe collectif (

«

14.

Cf. l'analyse du « Rêve de l'Injection à Irma » dans le Livre II des Séminaires de J. Lacan :

Léonard de Vinci

F. Roustang, Un destin si funeste

Le Moi dans la théorie de Freud, Seuil, 1978, et l'analyse du « Moi » dans le (Freud) à propos de la création d'une œuvre et de la sublimation.

15.

Minuit, Paris, 1976.

55

c'est que l'envers d'une théorie est bien cette religion délirante ou ce « mythe

individuel du névrosé » (Lacan, 1953) lesquels ne diffèrent que par une question d'angle (degrés ou radians) vis-à-vis de la position phallique. C'est aussi cet écart, cet angle (translation) que l'écriture produit chez

Freud, mais aussi chez tant d'autres

pour la

connaissance de « Pendo-psychique » et de ses théories, mais avec moins de

décentrement : Hans, Schreber, etc.

qui,

comme lui, ont œuvré

Nous prenons appui sur le texte de Muschg et sur le commentaire de J. Schotte pour - après F. Roustang, « Du style de Freud » - développer une autre idée que résumait « notre » renvoi au transfert à propos d'écriture

théorique, et qui connote cette notion de transfert : il n'y a pas de transfert sans traduction! Là encore, c'est surtout à Derrida que nous sommes

proche de

la « Verdràngung» (refoulement, déplacement: exit!) ne va pas sans faire évoquer un autre terme allemand qui dit, lui aussi, le transport, le trafic, le

commerce (au sens sexuel, entre autre) : Verkehr 16.

transfert de la cure, - celui de la névrose « supplémentaire » qui suscite et

requiert la cure, - Freud l'a (re)découvert après le départ de Dora : une

sombre histoire de transport et de trafic amoureux. Verkehr, très évidemment! Mais cette « Vbertragung » freudienne peut être rendue aussi par : «

Ce qui charge la notion de transfert d'une

référence, soit intralinguistique : passage d'un niveau de la langue, à un autre niveau (par exemple la « Grundesprache » d'un côté et les « Mémoires » de

l'autre, du Pdt Schreber) ; soit extra-linguistique, trans-linguistique : entre deux langues différentes ou voisines.

toujours un reste, une perte, une « tare »

d'intraductible. Le terme habituel pour dire traduction est plutôt : « Ûberset-

zung ». Et, si traduire c'est aussi porter par-delà une frontière (Ubertragung), c'est donc passer et faire passer d'une place à une autre, d'une position, d'une assiette (Setzung) à une autre. Un texte mal traduit est un texte qui n'est

son beurre), qui a

perdu sa place. Faire passer d'une place, d'une position à une autre, voilà qui renvoie à une stratégie du langage (intra ou trans-linguistique) ! Ce qui est certain c'est qu'il y aura toujours de la perte, une « relique » (ces « restes » que tiennent tant à retrouver les exégètes, les puristes, les fétichistes avec ou sans amour donné).

Traduire, interpréter (ubersetzen) conduit facilement à sauter le pas, à

franchir, à faire franchir

« pas dans son assiette » [même si le traducteur y fait

traduction » (dixit le Weiss Mattutat

redevables. « Verschiebung » : le transfert, le déplacement, décharge

« Ubertragung », ce

).

Le

corrélat c'est qu'il

y

a

un cours d'eau : (einen Fluss ubersetzen). Passage

du Rubicon! Transgression! Du «transfert à liquider» au liquide de la transfusion, de Freud à son œuvre, un nom est pris dans cette mutation : celui

16. Cf. Le Verdict (Kafka). C'est le mot clef, de la dernière phrase du récit! comme dans « Dora » (in les Cinq psychanalyses, PUF, 1970). Souligné par Freud en note 1, p. 74.

56

de Fliess (et sa théorie de l'écoulement nasal!). Et il évoque un autre : celui

de l'ami Fluss

Mais restons sur cette « Ûbersetzung » qui connote la « Ûbertragung » :

et de sa sœur, dont Freud fut amoureux : Gisela!

la « transférance ». Il donne pour l'horizon cette idée de passer au-dessus,

pardessus (comme tout ce qui se situe dans cette série des mots à préfixe : ùber)

voire : passer outre. Passer outre

de la bisexualité, par exemple. D'où l'idée intéressante de rapprocher, comme le fait J. Laplanche dans son séminaire sur le transfert (1983-1984), pour les préciser : transfert et « mise en acte » («Agierung » - bien que ce soit un néologisme forgé sur ce qui est déjà une francisation : agierenl). Dans les

deux situations (transfert et agissement) il y a plus que du « trans », il y a du

« par-dessus », de la transgression! Ce que Freud transfère, transporte d'un type d'écriture à un autre, par exemple des Études sur l'hystérie (rédigées sous formes de « nouvelle », de

«roman», de «journal»), à tel écrit sur

Correspondance à Fliess

sur Léonard

Jung, Ferenczi, Abraham, etc.) ou telle série d'exposés très didactiques (comme

ceux de l'Introduction à la Psychanalyse

ce n'est pas seulement le lieu de

réception, d'écoute des destinataires forcés de changer de place, c'est aussi et

d'abord la sienne : sa place, son assiette

par-dessus laquelle il saute (ùber-

setzen) pour (se) placer au-dessus (ùber-stellen). Il (se) met ailleurs, comme dans ces récits venus d'ailleurs, récits de rêves, ou d'hallucinations (andere

: celui du « père

fondateur de la psychanalyse », comme on arrive à le dire. Ce qui est désormais

« perdu » c'est le Freud « originaire », celui - apparemment - de l'« auto »-

analyse, de la « psychologie concrète » (comme avait cru le découvrir G. Politzer).

Perdu

reconnaît, lui ou des gens de sa famille dans des textes aux allures de généralité.

Exemples : « Un homme de trente-huit ans de formation universitaire

« Les Souvenirs-écrans », 1899); ou « un enfant de dix-huit mois »; ce « bébi o-

o-o-o » est : Ernst, le petit-fils de Freud, fils de Sophie (récemment) décédée

- alors que Freud n'a pas achevé Au-delà

- en janvier 1920. Ce petit garçon

à Fliess (Fluss), et à sa théorie biologique

Les rêves, en passant par la

pour aboutir à tel essai sur Hans, sur Schreber ou

(mais pour repartir aussi en « postes » d'écriture épistolaire avec

),

Schauplatz), parlant ainsi d'un autre lieu, plus « éternel »

mais non pas disparu sans avoir laissé de trace! C'est ainsi qu'on le

» (dans

joue, très sérieux (ernst), à faire passer une bobine par-dessus (ùber) les bords de son berceau. Et ce : « Au loin/ici », d'un bord à l'autre, ça intrigue Freud

qui s'y connaît Vraiment,

dans l'écriture théorique de Freud l7. Du un-script, un-scrit (un « p» en est la différence!).

en « ùber »

// y a

!

(es gibt) du « un » (comme il y a du « il », du « es »

)

Mais d'un texte

à un autre,

d'écrits publiés à ces « Archives Freud »

secrètes, inédites, si le plaisir des exégètes est de retrouver ce Freud perdu pour et par l'écriture théorique, une grave erreur serait d'expliquer celui-ci

17. Une formulation connue depuis certains séminaires de J.Lacan: 1972-1973, Ou pire ;

1973-1974, Les non-dupes-errent, Paris, 1981.

57

par celui-là perdu-retrouvé. Si on peut expliquer (qu'il y a de) Yun c'est par

l'Autre - au sens de Lacan dans une vie (sublimation).

et au moyen de ces mutations de destin pulsionnel

Des genres : Freud, metteur en scène

Muschg écrit avec fougue, admiration et audace - pour son époque - sur l'amour de Freud pour sa langue. Il parle de son « amour sensuel du mot » (il faut le dire ! Et il faut - peut-être - écrire « comme » un littéraire pour le dire aussi simplement et « érotiquement » !). Il note son goût pour les images, les métaphores : celles des Dichter {ibid., p. 79-90). Pour notre part nous soulignerons, dans l'optique des travaux de ces

dernières

Genette, etc.) la variété et les dominantes des formes narratives chez Freud. Les multiples facettes - celles surtout du « discursif » - qui dominent les écrits

ont tantôt l'allure de récit (narration), tantôt de discussion, ou de traité cela fortement mêlé. Cette prédominance du discursif, du « dialogue » impose une autre

constatation : il y a une grande activité de mise en scène, et de nombreux personnages

à y intervenir, dans les écrits de Freud. D'où

« représentation » chez Freud; théâtre et saynètes, jeux d'acteurs et distribution de rôles 18. Lui qui aime tant parler de roman, de nouvelles, abonde en fait dans le genre dramatique (dont Shakespeare et Sophocle sont ses « montreurs » préférés). Pas étonnant qu'il n'ait pas pu sentir Dostoievsky : un des romanciers les plus dramaturgiques l9, mêlant - peut-être trop, pour lui - roman et tragédie 20, détournant le roman de cette fonction d'évasion que lui, Freud, lui

conférait en 1909 (« la Création littéraire et le rêve éveillé

Freud, donc, transpose (umstellen) le récit en scènes dramatiques; il outre-passe (ùber-setzen) les règles du genre littéraire (le récit médical) pour

traduire (uber-tragen) cela dans un autre genre. C'est là son style : animé, vif,

lesquels cachent aussi

souvent encore des dialogues, des controverses, voire des doutes (comme c'est

Tout

Todorov,

années en

matière de

critique

littéraire (Barthes,

cette

idée :

II

y

a

de

la

»).

dynamique; des dialogues plus que des monologues

le cas dans Au-delà « être ou ne pas être

C'est la discursivité de ses écrits qui frappent. Leur rythme brisé, dialo-

Pour exemple : le récit que Freud fait de « la comédie de la restitution de l'argent », dans

« l'homme aux rats », in Cinq Psychanalyses, PUF, Paris VII*.

Vladimir Marinov, « Matricide et parricide dans Crime et châtiment», in Psychanalyse à

l'Université, t. 9, n° 33, décembre 1983, AUREP Réplique. Cf. aussi M. Bakhtine.

« De tous les genres littéraires, le théâtre est le plus charnel », A. Green, in « Hamlet et

Hamlet » (Une interprétation psychanalytique de la représentation), Balland, Paris, 1982. Cet auteur, comme Freud, se réfère lui aussi à Aristote à propos du genre tragique. Mais, précisément, ce que

Freud tolère de Shakespeare sous cette forme du tragique, il ne T'acceptera pas d'un autre grand « parricide » (Dostoievsky sous la forme du roman et dans un style différent, il est vrai). Aristote, là encore, inspire et guide son sens esthétique et son classicisme (cf. La Poétique, Seuil, 1980).

)

sous forme de « dialogue » : question-réponse (Hamlet :

? ») qu'il se fait.

18.

19.

20.

58

gique est celui de la contre-verse (chant et contre-chant), celui des « dialogues » de Socrate, écrits et mis en scène par Platon (cf. Derrida). Des exemples précis, brièvement : L'avenir d'une illusion, ou ce chapitre III des conférences de l'Introduction à la psychanalyse (à propos des lapsus). Et, puisque nous parlions de Vun qui s'inscrit dans l'écriture théorique, lorsque Freud reprend la parole pour dire « je », « nous », cela ne pourrait passer pour un retour (zuriïck) au bon vieux temps du « Je » de l'« auto »-

analyse-à-Fliess. Rien de ces : Ruckkehr, Heimweg, Wiederholung

pas le même « Je » : celui des narrateur et auteur, ou le Freud de la biographie. Celui-là est une fiction littéraire, un «je » de mise; celui qui avait à advenir et qui n'est plus le « Moi-je » de l'omnipotence infantile et, dans l'après-coup, narcissique « en diable », (maniaque ou mélancolique !). Ce « Je » est bien (de)

l'Autre, fait et dit, prononcé et soutenu par, pour l'Autre 21. C'est bien ce qui nous touche le plus, à lire et commenter ses textes, c'est de sentir, de savoir - malgré ou à cause de la masse considérable d'écrits sur la biographie de Freud - le vide, l'évidement du « Je », des « nous » dans ces récits à controverse. Un Freud absent autobiographiquement de « ses » historiettes, de « ses » drames familiaux (Ernst et la mort de Sophie, sa mère).

un Freud

perdu, disions-nous, pour les siens et pour notre goût de la personnification, de la présence de nos « héros » des mythologies modernes ".

L'épreuve la plus démonstrative à faire : relire et commenter, de ce point de vue narratif et énonciatif - de l'absent « autobiographique » -, en parallèles :

Les lettres à Pfister (Gallimard) et l'Avenir d'une illusion (PUF) à propos

des rapports entre psychanalyse et religion. Le Freud de l'Avenir

n'est plus celui des lettres au pasteur suisse. Mais peut-être celui-là est-il encore le plus sympathique, le plus « proche » de Pfister? Et bien retournons l'argument! Nous avons toujours eu la même et durable impression en lisant Freud qu'il a toujours écrit « en correspondance » (comme

« on » parle en psychanalyse, dans la cure). Cf. Le Malaise

Il y a un modèle rhétorique du « genre épistolaire » qui est fréquent dans tous ces écrits. Il l'a souligné, du reste lui-même, dans l'avant-propos aux Nouvelles (fausses) conférences (1932). Il lui fallait le support d'un interlocuteur, d'un « auditeur imaginaire » plutôt, là, pour écrire. Ce qu'avait été

Ce n'est

Un Freud trop sérieux (ernst), celui de «la séance continue

»;

n'est pas,

de R. Rolland.

21. Par et pour : cause et finalité, destination (se) ramènent à l'Autre dans le circuit que parcourt l'adresse de la parole. Et surtout il s'agit de l'Un, de l'unique ce qu'il est bien rare de

trouver dans l'humaine condition. Relire Heraclite avec

Lacan, à moins qu'on ne lui préfère

Heidegger! 22. Ce que nous résumerons par la formule : « il y a du " un " sous les " Je " ». Et ajoutons

que la formule n'est pas réversible en ces termes : « il y a du " Je " sous les " un " », - ce que fait

la psychobiographie

!

- mais plutôt sous

cette tournure : « il y a des " Je " sous le(s)

" un " ».

La forme énonciatrice : « Je », ayant chaque fois à être précisée par ce qu'il en est des relations du sujet et du prédicat, en tant qu'énoncé et en tant que procès d énonciation : où se situe et se joue le sujet de renonciation, - par rapport au sujet (de l'énoncé) et au prédicat. Il y a « des »

sujets. Et le plus sujet n'est pas celui auquel on pense (: la « personne », le sujet autobiographique

En réalité : le nom d'un Autre!) - cf. « On bat un enfant »

unifié, apparemment, sous « son » nom

ou « Un enfant est battu », in Névrose, Psychose et perversion, PUF, 1973.

59

qui, muet, absent, fait parler. Facteur

de paroles23! Freud confiait à Fliess ce goût, ce « sentiment de la forme » (L. 119 citée).

Muschg parle, encore, précisément de ces « mises en forme », de la joie qu'on

qu'il suppose ou prête à Freud - d'une

ressent devant ses textes et - de ce «joie de donner forme » {ibid., p. 89).

Fliess, jadis! Le garant d'une écoute

Les correspondances de Freud (plusieurs milliers de lettres; beaucoup encore inédites ou d'autres sur le point d'être traduites : celles à Ferenczi par exemple, on les a dit « plus de deux mille ») prendraient un sens nouveau si on les éclairait de ce point de vue et les considérait comme des prologues à une écriture théorique dialoguée (platonicienne), tendue vers ce moment de

l'épreuve qu'est toute écriture : «

Évidemment cette écriture est, a été et restera longtemps, occultée par la réduction au psychobiographique et la réintroduction - tellement plus facile, plus supportable - des « aspects humains », familiaux; autobiographie de l'existence de Freud : amours, faiblesses, petits travers, habitudes, etc. De cette psycho-« bio »-logisation on a vu se porter ailleurs l'effet dévastateur et « déplaceur ». Nous visons par là ce qui est né depuis M. Bonaparte, E. Kris, Hartmann, - sous l'étiquette de « psychanalyse appliquée », aux États- Unis, mais en France aussi bien! Chaque fois l'œuvre et l'auteur en sortent magnifiés, exceptionnels, renarcissisés, à l'inverse de ce processus é'évidement subjectif inhérent au pouvoir de toute œuvre tant soit peu « prenante » et que Freud soulignait à propos de Léonard. Cela ne fait que reposer le problème déjà traité des rapports de

l'autobiographique, de l'auto-analyse et des écrits théoriques (cf. D. Anzieu et tant

d'autres

précisément : qu'en est-il du transfert - cf. ci-avant -

lorsque Freud passe à l'écriture de la psychanalyse théorique 24? Que reste-t-il pour produit d'une transformation (Umsetzung), d'une transduction-traduction (Ubersetzung et Ubertragung) de l'écrit « auto «-analytique et autobiographique

à l'écrit théorique? Quel est le prix de ce « passage », de cette traversée, où en sont les difficultés, les barrières, les écueils (Hindernisse)? Surtout lorsque l'on sait, dès les premiers documents conservés, de ces

lettres de jeunesse (de Freud à Fluss), combien Freud se dit en butte à cet idéal de « beauté »; puis à ce public imaginaire des « dix à quinze » ou « quinze

à vingt années » à venir; enfin à ce refus d'être, en tant que personne, l'objet vénéré - quand bien même il se fait autoritaire et jaloux de ses prérogatives - de ce qu'il a suscité d'admiration; donc à cette obligation de croire en et

la

séance continue »!

).

Et plus

23.

24.

Qu'on se reporte pour l'illustration de notre argument au début du chapitre IV de l'Avenir

(man, es).

Mais la demonstration est plus flagrante dans « A propos d'un événement de la vie religieuse » in

l'Avenir. Là Freud reprend directement comme matériaux un échange de lettres pour (y) répondre - devant d'autres lecteurs - de son interprétation de la croyance. Il y a « monologue », dialogue et

développement de la forme généralisée de l'énoncé. « On », « il »

S. Leclaire a évoqué cela dans : On tue un enfant (Seuil, 1975). Maud et O. Mannoni y

reviennent régulièrement, La théorie comme fiction et Fictions freudiennes; d'autres : M. Safouan (L'inconscient et son scribe), F. Perrier, C. Clément, E. Roudinesco, D. Sibony (L'Autre incastrable), Monique Schneider, etc.

60

de sacrifier à ce «style idiomatique» qui le définissait, le déterminait déjà « comme littérateur », dès le lycée. Style et visée, communication et adresse font de Freud dès ses premières lettres « privées », « intimes » (à Martha) un écrivain théorique, philosophique, « absent » - non des contingences mais - de l'emprise, par trop narcissique, de ces réalités sur un « je » infantile. Ce « je » est celui du « moi » hypertrophié, déplacé, vulgaire aux yeux du mystique

est plutôt

stoïque, celui de la « belle indifférence » quant aux effets narcissiques de ses propres mises en route (succès, disciples, honneurs, renom) 2S. Bien sûr les conditions de vie varient. Nuances et précisions s'imposent selon les moments, les textes précis, considérés de l'œuvre de Freud. Mais le coup de patte (la « belle indifférence », autant que la méticulosité à poursuivre le déracinement de soi-même) s'impose toujours le même, avec ses retombées sociales : pessimisme, scepticisme, distances à l'égard des honneurs faciles, au travers (trans, et iïber) d'écrits divers : correspondances, essais cliniques et théoriques ou d'autres plus « littéraires » (« roman analytique » à propos du

Léonard, « roman historique » à propos du

Pascal et de ses exigences de dessaisissement. Mais

ici

le

« je »

Moïse et le monothéisme).

Freud Schriftsteller oder

« Schriftstheler » ?

« voleur d'écriture »? Ce terme fabriqué à

partir du substantif Stheler : voleur, n'est pas d'usage dans la langue allemande

de mot et à y faire advenir

certaines vérités; on verra que ce «mot» n'est pas gratuit et que sous les honneurs d'une activité professionnelle de prestige gît une autre et terrible

réalité. Alors, pourquoi ce « mot d'esprit »? Il y a ce Freud dévorateur de livres, le rat de bibliothèques, le ver-de- livres (le « Bùcherwurm » du « souvenir-écran »). Ce Freud c'est cette sorte

d'homme-rat, bibliophile et papyrophage qui faisait passer tout son argent dans sa passion des livres. Cet homme est aussi celui-là qui se trouve atteint, en 1923, de ce qu'on reconnaît être un cancer (cf. Max Schur). Le cancer, selon une métaphore, déjà utilisée à cette époque, est dit :

rongeur! Freud est donc rongé par un cancer. Où çà? A la mâchoire! Là-

Lœwenzâhne » -

souvenirs-écrans».) Reissen26\ Faut-il y

même où « ça » dévore, où « ça » ronge et « ça » déchire. («

sauf, comme ici, à y poursuivre le plaisir du jeu

Freud un écrivain ou

un

«dents de lion»: pissenlit «

Les

voir l'application (topique corporelle) de cet adage, selon lequel : « chacun est puni par où il a péché»? Car Freud aurait-il pu, lui-même, y échapper?

Dévorateur

délicieux

25. Cf. R. Laporte : « Parviendrai-je à écrire " je " tout en métamorphosant par l'écriture ma

vie d'homme elle-même? » in Fugue, Gallimard, p. 49, Paris, 1970.

On se reportera à cet article de S. Leclaire « A propos d'un fantasme de Freud » où ce

« reissen » (déchirer) sst rapproché du « reisen » (voyager) et de la phobie des chemins de fer de Freud, in Revue L'Inconscient, n° 1, PUF, 1967. Verkehr et Obertragung s'y trouvaient déjà réunis!

de pain, de livres, fumeur incorrigible de cigares si

26.

61

de

cela même qui lui avait donné à goûter l'existence! Freud lorsqu'il devint écrivain ne poursuivait-il pas un autre « arrachement » (Ausreissen) : comme l'annulation du Freud Schriftstheler,

d'écritures? Réparation, dirait M. Klein! Freud restaurerait ainsi (on peut

l'imaginer

donné!), par l'acte de produire des écrits, la fonction elle-même - plus que l'image - du donneur d'écritures (le père), mis à mal (verreissen). Réparer, annuler la défoliation-défloration de son cadeau : le livre. Lui restituer des livres tout neufs 27. Et, pour ce faire, il invente un autre don de l'écrit. C'est là aussi son style, lui le pilleur, le rongeur de bibliothèque : il écrit « comme » un écrivain, à la place (an Stelle) de l'écrivain-donneur « originaire » du livre. « Au commencement - pour Freud - était le livre », dit en somme le

cela engage moins Freud que l'art des variations sur un thème

du voleur

(cf. « le goût du pain

»

[

]

du « souvenir-écran »

)

il devait « tomber »

« roman familial » freudien, que ses écrits, théoriques ou non, épistoles et « roman analytique », ne cessent de mettre en scène. Le livre? La Bible : celle de Philippson, celle du rêve des étranges oiseaux

égyptiens au chevet de

la

« mère

morte » ( !)

(cf. Interprétation des rêves,

p. 494-495); celle que lui lègue son père pour un anniversaire 28; celle-là encore,

ou une autre semblable, dans laquelle il apprit à lire 29, comme tous les enfants juifs 30. Ce Freud-là est bien celui d'une « scène de l'écriture » (J. Derrida) et toujours la même, mais qui engage le porteur Freud à être présent à la fois comme acteur, comme metteur en scène, comme témoin : objet(s) et sujet(s) comme chaque fois, lorsqu'il s'agit d'un « fantasme originaire » (cf. « On bat

un enfant», 1919) 31.

sur la clinique des névroses, la théorie des rêves, des lapsus, des

actes manques, des pulsions ou la culture, c'est être transposé (umgesetzt) ou être trans-porté (ubertragt) là où les pulsions de mort laissent produire le meilleur commerce, le transport (Verkehr) auquel l'être puisse accéder au cours de l'aventure de son humanisation : celle d'une œuvre. C'est là cette « place » que la Boétie réclamait à Montaigne (ou Hamlet

à Horatio) à l'heure de son agonie : une stèle 32 (eine Stelle), un nom inscrit auxquels on puisse accéder par « Ùbersetzung » , par traduction, par métabo- lisation, de place en place, de transfert en transfert. Place qui se résume en

Écrire

une plaque apposée -

ce que désirait Freud -

(« Lettres à Fliess », n° 137),

27.

R. de Sebond, « Ùbersetzung » et

Chez V. Gogh aussi il y a le livre! la Bible et tous les autres livres! Cf. D. Bakan, Freud ou la tradition mystique Juive, Payo.t, Paris, 1977. Cf. le numéro cjue la Revue L'Écrit du temps consacre à Éd. Jabès au Livre et à Moïse et

Montaigne a

traduit

« Ùbertragung » se joignent là encore!

28.

29.

30.

« pour » son

père,

le

livre

de

le Monothéisme (à partir d'un texte de Lyotard, in Questions de judaïsme (Éd. de Minuit, Paris,

1984) : «

le

rapport du Juif avec le Juif se concrétise par un échange de Livres » (Éd. Jabès), ibid.,

p.

S. Leclaire, J. Laplanche à nouveau, etc. après Lacan cf. « La relation d'objet

14. (Nous soulignons.)

31.

32.

Se reporter à la littérature abondante sur ce thème : J. Laplanche et J.-B. Pontalis; J. Nassif,

» (inédit).

« Hommage à la Boétie (lettre de M. de Montaigne à son père : Pierre de Montaigne) », in

Œuvres complètes de Montaigne, Seuil.

62

portant un nom im-mortel (il y a de l'un

de l'Autre (la renommée, venue de la ville de Francfort, de Vienne, etc.).

encore) et que consacre la parole

« La peinture

faut y mettre sa peau

», avait dit J.-F. Millet. V. Gogh

l'a cru à la lettre. Mais Freud, serait-il « déplacé » de dire que, lui aussi, pour l'éloquence et l'« appétit » que nécessitait une telle emprise : la psychanalyse, il y a laissé de la peau, sa mâchoire plutôt? C'est là un legs de Freud, profit

et perte compris, qu'on ne voit pas si clairement revendiqué! La « sublimation », c'est plus propre et ça fait - apparemment - moins (de) mal! Le « symbolique » ça parle mieux surtout si on oublie de penser que le « réel » s'y appuie ! Mais l'écriture ça fait des trous, des déchirures (« ausreissen »), ça trans-perce. C'est un emporte-pièce qui fait l'habit du « poète » troué d'étoiles, troué de ces manques-à-être-couvert. L'homme y advient nu! Sinon, pourquoi Freud aurait-il redouté si fortement certains types

d'écrivains, philosophes et

in Correspondances 1873-1939)1 Le détour (Umweg) par la psychanalyse s'imposait, pour lui. La dette du livre, si elle nécessitait le sacrifice d'une vie, d'une mâchoire " inscrivait aussi dans ses comptes, qu'il devait « rendre au centuple » et lui laissait le temps d'accomplir sa besogne. Ce qu'il fit avec « sérieux », jusqu'à la fin 34.

d'avoir à les rencontrer (cf. lettre à Schnitzler, n° 197,

Legs de Freud

L'image est belle. Mais les héritiers sont « incertains » alors que le père,

pour une fois, est lui

transfert n'est jamais trans-parent ! Les héritiers ayant à devenir à leur tour, fondateurs, trouvent-ils assez de « transcendance » pour forger cette alchimie pulsionnelle, cette métabolisation de « l'amour du père » nécessaire à leur

disparition?

« certissimus » ! Traduire Freud c'est le trahir; le

Si les fils de Freud sont fatigués (C. Clément) la filiation risque d'être simple « copie conforme », simple « Wiederholung » (institutionnelle,

conceptuelle )

répondre de la dette, de ce qu'ils ont dérobé (stehlen) au feu - (du) - père! Chacun - nous le savons et le méditons trop peu - en cet héritage ne peut « le » voir sur-vivre (iiberleben) en lui qu'à cette condition de mettre à

alors qu'il leur faudrait inventer et perdre à la fois, à nouveau, pour

33. Cf. l'épisode de la Bible : Samson détruisant les Philistins à coups de mâchoire d'âne. Livre

des Juges XV, 14. L'objet (partiel) meurtrier s'incarne souvent dans les figures d'un bestiaire (cf. le

familier. C'est lui qui façonne les

figures du destin et de la mort : «

sous lui et par lui que travaillent les « pulsions de mort ». En sous-traitance! Mais qu'en est-il alors de l'altérité? Et chez Freud? Qui était le « Samson » de cette terrible histoire? Et qui pourrait faire figure des Philistins assommés par cette redoutable mâchoire? Freud «donateur» de sa mâchoire à

cancer pour Zorn : un tigre

», p. 378), etc. C'est

)

ou d'un «objet» (outil, travail

)

à

chacun sa mort » (Derrida, in « Spéculer

Juifs

un âne, fût-il

analytique? 34. Ecrire est une « sous-traction du corps », comme le confiait M. Duras dans une interview filmée, lors des répétitions de « Savannet Bay » ; une préparation, en somme, au « bien mourir » de Maurice Blanchot (à propos de Kafka et de Rilke), ou a cet autre « Mourir à rien » dont s'entretenait

M.

un Samson, vengeur de l'histoire des

devait-il être assimilé pour autant à

Duras commentant La maladie de la mort (Libération, 4 janvier 1983).

63

mort son texte lu (uberlegen), comme seule marque de deuil et encore d'attachement (uberlieben). Cela, dans l'histoire, s'est appelé : la Réforme 35.

Post(e)-Scriptum

Rennes-Nantes, Janvier 1984. Ce texte, précédemment publié dans Atelier d'Écriture rf 1 : Littérature et Psychanalyse (Nantes, Université) avec l'adresse

à Jean Laplanche, l'année de son séminaire sur le Transfert : 1983-1984

par les soins de J. Bellemin - Noël la place « en littérature »

qui devait lui revenir, par destination. Qu'il en soit donc remercié!

a trouvé ici -

La « Réforme » s'oppose précisément, à la lettre et dans l'esprit, à l'idée de « guerre sainte »

et

, Le terme « réforme » est employé par Freud, lui-même, au chapitre IX de l'Avenir d'une illusion, op. cit.

à celle de l'Inquisition, affaires d'ouvrage collectif; la Réforme est cheminement et « conversion »,

ce

qui se joue, en propre, en un drame singulier. Le législateur intervient - en toutes - mais pas au

même

35.

en-droit!

64