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Revue de géographie alpine

La géographie active, d'après P. George, R. Gugliemo, B. Kaiser et


Y. Lacoste
René Rochette

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Rochette René. La géographie active, d'après P. George, R. Gugliemo, B. Kaiser et Y. Lacoste. In: Revue de géographie
alpine, tome 53, n°3, 1965. pp. 491-497;

doi : 10.3406/rga.1965.3225

http://www.persee.fr/doc/rga_0035-1121_1965_num_53_3_3225

Document généré le 05/06/2016


La Géographie active
d'après P. George, R. Gugliemo, B. Kayser et Y. Lacoste
(P.U.F., 1964, 392 pages)

Dès l'avant-propos, les auteurs situent hardiment leur dessein :


« Chefs d'entreprise et Administrateurs cherchent les informations
objectives et perspectives qui peuvent leur permettre de situer leur
décision et d'en assurer l'efficacité. » « Une légitime ambition de servir
porte à devancer la remise en question... » « II est impossible aujourd'hui
de faire de la bonne administration à l'échelon public ou à l'échelon
privé sans une solide culture géographique ou sans le concours d'un
géographe. » Ce livre se propose donc d'apprendre ce que la géographie
peut apporter, et de rappeler aux Géographes leurs « responsabilités ».
Une objection théorique surgit aussitôt : à se placer immédiatement sur
ce plan, le géographe ne risque-t-il pas de se faire l'instrument des
pouvoirs de décision, d'oublier l'homme et les collectivités pour ne voir
que les superstructures et leurs besoins ? La lecture des quatre parties
du livre nous montre que cette question n'est pas vaine.
Dans une V partie magistrale, Problèmes, Doctrine et Méthode,
P. George s'attache à répondre à l'objection. Après avoir rappelé les
antécédents de la géographie, l'auteur définit en six points ses « objets
et méthodes ». Nous regrettons que le style, parfois hermétique, ne facilite
pas la compréhension continue des pensées absolument fondamentales
développées dans ce chapitre. Condenser celles-ci est délicat, mais nous
croyons ne pas trahir l'auteur dans le résumé suivant. « La géographie
est une science humaine » qui étudie l'espace « en fonction de ce qu'il
offre ou apporte aux hommes ». Cette étude n'est pas une fin en soi mais
permet « une représentation totale du milieu perçu globalement par les
collectivités qui l'occupent ». « Aboutissement et prolongement de
l'histoire », la géographie a ses méthodes propres (dont la carte) qui lui
permettent de définir des « situations ». « Cet espace géographique
apparaît ainsi non seulement comme un espace humanisé, mais comme
un espace relative qui se modèle en fonction des techniques, des
structures économiques et sociales, des systèmes de relations. L'espace lui-
même devient situation. » Nous affirmons notre accord total avec cette
définition et avec la logique rigoureuse de ces cinq premiers points.
Au sixième point, P. George constate : « L'étude d'une situation
peut procéder d'une conception contemplative ou d'une conception
active. » La première conduit à la recherche d'une < image instantanée »
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du monde (et statique du présent). C'est la conception traditionnelle,


dans laquelle la géographie est un acte gratuit. En effet, le monde est
en évolution accélérée, il est contrastes, contradictions, mouvements. La
conception active conduit le géographe à l'étude de ces mouvements;
il se situe alors « dans la vie » et « s'affirme comme un partenaire
valable pour ceux qui ont mission d'organiser la vie ». « L'objet de la
géographie active est de percevoir les tendances et les perspectives
d'évolution à court terme, de mesurer en intensité et en projection
spatiale les rapports entre les tendances de développement et leurs
antagonistes, de définir et d'évaluer les freins et les obstacles. C'est par
là que la géographie peut déboucher sur l'application. » La géographie
active est donc : diagnostic et proposition de remèdes; ces mots seront
employés plus loin et nous y reviendrons. L'auteur conclut : « Le
départ paraît désormais assez facile à faire entre l'application des
disciplines d'analyse géographique ou des sciences auxiliaires de la
géographie, et celle de la géographie synthétique active, la seule
géographie. » Après la définition des objets et de la méthode, vient celle
de la doctrine.
Dans un troisième chapitre, « Compétence et responsabilité dans
l'analyse et la synthèse », P. George s'attache aussitôt à faire ce départ.
Il est net : « L'application des disciplines d'analyse n'est pas de la
compétence du géographe. » « Devenu pédologue, géomorphologue ou
hydrologue, l'ancien géographe ne conserve plus de son ancienne
formation qu'un vernis qui s'écaille vite. La référence à la géographie
n'est plus qu'une illusion ou un abus de confiance involontaire... » (p. 26) ;
« ... la désignation de géographe ne doit pas être galvaudée sous peine
d'être déconsidérée » (p. 27). Nous reconnaissons volontiers qu'il y a
une grande part de vérité dans ces lignes sévères, mais nous regrettons
que cette sévérité soit à sens unique. Les géographes spécialistes des
disciplines humaines annexes (démographie, sociologie, économie, etc.)
n'encourent-ils pas les mêmes risques et les mêmes « reproches » ?
Réduire ainsi et définir la géographie active comme la seule géographie,
n'est-ce pas en contradiction avec la définition d'une géographie, science
humaine, synthétique, aboutissement et prolongement de l'histoire ? N'y
a-t-il pas contradiction, en partie au moins, avec l'affirmation qu' « il est
sage de se montrer plus modeste dans le domaine de la spécialisation,
et de se borner à conseiller, à épauler, voire à encadrer le travail des
spécialistes » (p. 26) ? Il nous paraît que n'est pas surmontée ici la
contradiction apparente qui existe entre la géographie synthèse et
ses disciplines annexes mais indispensables, requérant une spécialisation
de plus en plus poussée. Il est excellent de poser le problème, mais le
temps est-il venu d'affirmer péremptoirement la solution ? Les dernières
lignes de ce paragraphe nous paraissent trop ambiguës pour être cette
solution : « ... l'enseignement géographique par excellence, c'est-à-dire de
toute la géographie, de la géographie globale et synthétique analysée
dans ses constituants et présentée finalement dans ses situations,
c'est-à-dire dans la forme de la géographie régionale, de la géographie
régionale dynamique » (p. 27) 1. Actuellement, les meilleurs garants du

1 II est vrai que la Géographie régionale est la géographie par excellence,


mais nous verrons que les auteurs semblent en avoir une conception très
particulière.
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géographe contre les dangers antigéographiques d'une spécialisation


outrancière nous paraissent être, d'une part, l'obligation d'enseigner,
d'autre part et surtout la volonté de travailler en équipe tant pour
l'enseignement (Institut) que pour la recherche. En l'affirmant, nous ne
sommes ni conservateur, ni imbu d'un universalisme illusoire, mais
seulement conscient d'une pratique (et non d'une philosophie) : celle de
la géographie.
P. George précise ensuite la doctrine : « L'étude des rapports
organiques entre les divers éléments de production et de consommation,
et leur projection dans l'espace, permet de définir les mécanismes et les
procédés de leur régulation » (p. 27). « Le moteur qui anime la plupart
des processus intéressés est la consommation du groupe humain » (p. 28).
C'est là une option fondamentale pour la doctrine de l'auteur, mais n'en
est-il pas d'autres comme la recherche du profit (financier ou
politique) ? Même entendu à son sens le plus large, le terme consommation
paraît ambigu, voire insuffisant. Par exemple, la consommation ne
peut-elle être orientée, disciplinée, et dans ce cas n'existe-t-il pas d'autres
moteurs qui prennent le pas sur la consommation ? La poussée
démographique est-elle le facteur premier et déterminant qui contrarie (voire
inverse) l'évolution de l'Inde, du Brésil, de l'Afrique Noire ? Nous
aimerions avoir plus de précisions sur ce point fondamental puisqu'il
définit le moteur essentiel des mouvements que la géographie active
étudie.
P. George poursuit, page 33 : « La géographie régionale peut et
doit devenir perspective. » Le géographe est « l'homme de science le
mieux placé pour diagnostiquer... et pour indiquer les remèdes, c'est-à-
dire les moyens d'intervenir... ». Il précise aussitôt : « II reste évident
que... il ne lui appartient pas de prendre les décisions et d'appliquer
les remèdes... » Ceci relève d'un choix politique et, après avoir justement
insisté sur la responsabilité majeure du géographe dans la définition et
délimitation des régions, P. George précise encore, page 37 : « C'est
pourquoi il est si important de séparer la mission d'une géographie
active, qui est travail scientifique, d'une géographie appliquée ou plus
exactement d'une application des données fournies par la géographie,
qui est affaire d'administrateurs sensibles par essence et par obligation
à d'autres considérations et à d'autres pressions que celles qui découlent
de la recherche scientifique. » Voilà qui est très clair et net. Est-ce
suffisant ? La présentation des remèdes n'influe-t-elle pas sur la décision
politique ? La recherche du diagnostic et la définition des remèdes
n'impliquent-elles pas, chez le géographe, certaines options politiques,
conscientes ou non ? Est-ce un mal, un vice ? Fausse question. C'est un
fait pratique, inéluctable; encore faut-il le reconnaître franchement et
en avoir conscience : travail scientifique, certes, mais humain. Il y a
vice seulement lorsque l'analyse elle-même est conduite en fonction de
ces options et non des faits observables.
En dernier lieu, P. George conclut justement à l'illusion
d'universalisation des rapports géographiques et souligne la nécessité « d'une
prise de connaissance par le dedans de situations que l'on a trop souvent
envisagées par le dehors » (p. 38). Les 41 pages de cette première partie
sont donc d'une extrême richesse et d'une densité que, parfois, nous
regrettons. L'image de la géographie qui nous est donnée est souvent
séduisante, convaincante en bien des points. Pourtant, des ambiguïtés,
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des ostracismes trop rapidement jetés et surtout le fait d'enfermer cette


géographie dans une doctrine appellent des réserves, suscitent des
questions. Avoir provoqué ces questions en clarifiant de nombreux
points est le premier mérite de ce livre, digne de son titre. Il l'est
encore par les études qui suivent, destinées à dissiper les malentendus
qui pèsent sur la géographie et à illustrer la conception des auteurs.
Dans une seconde partie, Y. Lacoste apporte une brillante
contribution à l'étude des pays sous-développés. S'attachant à une définition
efficace du sous-développement, il écrit : « La notion de
sous-développement est indissociable de ces deux réalités fondamentales : 1° les trois
quarts des hommes sont sous-alimentés et sous-employés; 2° l'humanité,
entrée dans une phase absolument nouvelle de son évolution, va doubler
en moins de 40 ans. » « Fondamentalement, le sous-développement peut
se définir dans un pays déterminé, comme un état dû à la distorsion
durable entre une croissance démographique plus ou moins forte et un
relativement faible accroissement des ressources » (p. 53). Il est vrai
qu'au niveau de la constatation et dans une large mesure de la dynamique
du sous-développement, ces deux critères conjugués sont fondamentaux.
Nous pensons qu'il existe, pour définir le sous-développement,
comprendre son existence et son maintien, un troisième facteur également
fondamental : le facteur politique2. Il est difficile à réduire en une
formule, car celle-ci doit traduire l'existence des rapports sociaux
internes tendus, de type pré-industriel, et des rapports extérieurs de
dépendance politique et économique. L'introduction de ce facteur donne
en outre une image plus dynamique et perspective du
sous-développement (elle différencie la Bulgarie et la Roumanie de la Grèce et de la
Turquie, la Chine de l'Inde, l'Argentine du Brésil, etc. Le facteur politique
était grossièrement identique il y a 20 ans, lors de l'apparition du sous-
développement, il ne l'est plus et les situations de sous-développement
ne sont plus identiques; Y. Lacoste le montre d'ailleurs plus loin).
Ayant étudié les caractères essentiels du sous-développement et
déterminé des situations (ou types) de sous-développement à l'aide de
critères à base démographique et économique, Y. Lacoste en vient à la
recherche des facteurs d'hétérogénéité interne des pays sous-développés.
Parmi ceux-ci, il cite avec raison, la création de zones d'économie
moderne appelées par certains : pôles de développement. Il conclut,
page 118 : « Aussi ces régions d'économie moderne, qui combinent les
effets de stoppage économique et les facteurs de l'expansion
démographique, peuvent être considérées, non pas comme des pôles de
développement, mais au contraire comme de véritables pôles de
sous-développement. » C'est vrai en bien des cas, en particulier lorsque ces pôles
sont le résultat d'une simple volonté de profit (par profit, entendons
aussi bien le profit financier que le profit politique qui consiste à créer
pour le prestige et le maintien d'un pouvoir). Mais la généralisation
est abusive, et fausse à court ou moyen terme, lorsque ces pôles sont

2 Le caractère durable de la distorsion est une condition nécessaire à


l'existence d'une situation de sous-développement, sinon il y a seulement
situation de crise temporaire. Ce caractère durable est lié en partie au fait
que la distorsion s'entretient d'elle-même par le jeu de l'essor démographique;
Y. Lacoste le montre fort bien. Mais, au fond, cette durabilité est étroitement
fonction de facteurs politiques.
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parties d'un développement intégré régional ou national; leur impact


est prévu; des mesures progressives permettent d'en corriger les effets
négatifs et d'accroître les effets positifs. Si nous suivions l'auteur dans
cette généralisation, l'état de sous-développement serait sans espoir.
Dans « les tâches du géographe dans la perspective du
développement », Y. Lacoste analyse d'abord les expériences faites, en Chine
particulièrement. Il insiste ensuite, avec raison, sur la nécessité d'une
meilleure connaissance du sous-emploi et de ses formes. Il y a là 10 pages
excellentes, suivies de 6 autres sur le rôle du géographe dans
l'organisation de l'investissement-travail. Le chapitre se termine par deux
paragraphes : « Le géographe et l'étude des milieux climatiques » et
« Collaboration du géographe et de l'agronome ». Ici encore nous
regrettons une omission symptomatique. Dans le cas des pays sous-déve-
loppés, où les connaissances de base sont insuffisantes sinon nulles, la
tâche du géographe est de travailler à la connaissance totale du milieu, y
compris physique. L'étude géomorphologique de la région est nécessaire,
à la condition bien sûr de n'être pas conduite seule et pour elle-même,
mais avec la perspective de montrer ses incidences sur l'activité humaine,
ses possibilités et ses contraintes dans le cadre d'un développement
intégré. Une expérience, à la vérité fraîche et incomplète, nous conduit
à insister sur ce point par réaction à certains points de la première partie
de ce livre. Combien de réalisations faites sans connaissance des
données les plus simples de la morphologie, des formations superficielles,
etc., se sont révélées inefficaces, voire désastreuses tant sur les plans
psychologique, économique et social que sur le seul plan technique, et
c'est là le plus grave.
La troisième partie propose des « Thèmes d'études de géographie
active dans les pays industriels ».
P. George traite d'abord de la « Responsabilité du géographe devant
le problème agricole » et conclut sur trois orientations de recherche
(p. 186).
R. Guglielmo aborde, page 192, la « Géographie active de l'industrie ».
Il souligne que l'héritage du passé constitue un patrimoine non
négligeable et précise ses facteurs de crise. Il s'attache ensuite à montrer les
possibilités et besoins des industries modernes et nouvelles. Il termine
par l'examen du problème fondamental, celui des localisations et, partant,
de l'aménagement du territoire où il est clair que le rôle et la
responsabilité du géographe peuvent, et doivent, être majeurs.
Le même auteur apporte ensuite une contribution remarquable à
« Un chapitre nouveau de la géographie, la géographie de la
consommation ». Celle-ci comprend l'analyse des types de consommation, de
leur répartition spatiale, et surtout elle conduit à l'analyse géographique
de la distribution. Dans un monde industriel où l'habitat en pleine
mutation n'est pas encore clairement défini, il est essentiel de connaître
les conditions de la distribution et de déterminer la localisation des
centres commerciaux; cette recherche fait effectivement partie de la
géographie.
La « critique géographique du développement urbain » est bien sûr
faite par P. George. Après avoir rappelé les caractères et problèmes du
développement urbain en pays industriel, il fait le départ entre urbaniste
et géographe. Il indique à celui-ci trois thèmes de recherche : la
détermination des types d'évolution; — la qualification des parcelles à
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urbaniser; — les rapports de la ville avec les autres villes et la région.


Cette région, sur laquelle il a été insisté au départ et dont il pouvait
sembler que les auteurs l'avaient oubliée, fait l'objet d'une quatrième
et dernière partie, due à B. Kayser et P. George.
Dans « la Région comme objet d'étude », B. Kayser donne une
excellente définition de la région : « Une région est sur la terre un
espace précis mais non immuable, inscrit dans un cadre naturel donné
et répondant à trois caractéristiques essentielles : les liens existant
entre ses habitants, son organisation autour d'un centre doté d'une
certaine autonomie et son intégration fonctionnelle dans une économie
globale » (p. 367) 3. Pourtant, ayant présenté les facteurs de formation
et d'évolution du cadre et des structures de la région en économie libérale
et socialiste, B. Kayser semble oublier sa définition lorsqu'il indique les
méthodes d'étude régionale : « Cinq rubriques principales se dégagent :
— La population dans ses aspects démographiques et sociaux;
— Les ressources et leur utilisation;
— La consommation;
— Les relations extérieures;
— La structure géographique » (c'est-à-dire les régions) (p. 331).
Qu'est devenu « le cadre naturel donné » ? Donné par qui ? Est-il
sans intérêt humain, économique, géographique, de connaître la
morphologie de la région (c'est-à-dire l'étudier, la comprendre, la présenter),
son climat, son hydrologie, ses sols et sa végétation ? Qui, mieux que le
géographe peut, en s'appuyant sur les spécialistes bien sûr, synthétiser
ces données pour définir le cadre naturel ? Celui-ci n'est-il plus « une
rubrique principale » de l'étude régionale ? A moins de considérer
comme définitivement acquise la connaissance physique de la terre
(très localement cela est possible), la querelle nous paraît vaine : l'étude
physique n'est pas toute la géographie, elle est une de ses branches; la
supprimer conduirait à une géographie « croupion » dont ne peuvent
vouloir les auteurs. Une telle attitude n'est valable que si l'on conçoit
que la géographie n'est qu'une science économique, plus large que
l'économie elle-même parce que touchant à toutes les disciplines
humaines, et, qu'en conséquence, on veuille démontrer qu'elle est non pas le
meilleur, mais le seul outil valable à la disposition des pouvoirs de
décision. S'il en est ainsi, nous craignons qu'il arrive au géographe de
demain ce qui arrive souvent à l'économiste d'aujourd'hui pour avoir
oublié les données « naturelles », ou les avoir seulement prises aux
spécialistes d'étude de ces données. L'avantage fondamental du
géographe dans les disciplines humaines est qu'il a une compréhension
globale du milieu, tant humaine que physique, cette dernière ayant été
acquise avec le souci permanent de la rapporter à l'homme. Il ne faut
pas pousser le parti pris jusqu'au sectarisme; il faut admettre que,
momentanément ou individuellement, des géographes puissent faire de
l'étude physique l'essentiel de leur travail. D'autres géographes, qui
n'auront pas oublié l'homme, viendront après eux et trouveront dans
leurs résultats ce que les spécialistes n'auraient pas pu leur donner
parce qu'ils ne sont pas géographes.

3 Cette définition n'est présentement pas valable dans beaucoup de pays


sous-développés. Il faut pourtant l'admettre même là, dans une perspective
de développement.
LA GÉOGRAPHIE ACTIVE 497

Après avoir montré que le développement des régions est inégal, et


se traduit par des disparités, voire des phénomènes de
sous-développement, B. Kayser, en collaboration avec P. George, étudie tout
naturellement la région comme objet d'intervention. Sa nécessité est aujourd'hui
évidente et ses principes sont rappelés. Les principaux enseignements
des expériences étrangères sont brièvement tirés. Le livre s'achève sur
l'étude de l'expérience française. Signalons, entre bien d'autres, cette
conclusion essentielle : « II n'est pas illogique de concevoir la poursuite
de la croissance numérique de la population parisienne, bien au contraire,
elle est à la fois inévitable et normale... Régionaliser la France, certes,
mais aussi reconstruire Paris г (р. 392).
La longueur de notre compte rendu montre, à elle seule, l'intérêt
et la portée considérables de ce livre. Il faut féliciter P. George, Y. Lacoste,
R. Guglielmo et B. Kayser, d'avoir posé et développé le problème du
devenir de la géographie. Voici enfin, émanant de géographes à l'autorité
et à la qualification incontestées, une base solide pour alimenter une
réflexion et une discussion nécessaires. Car nous ne pensons pas que la
discussion soit close. Sur bien des points nous adhérons volontiers à
cette géographie active, mais bien des ambiguïtés restent à lever, des
silences à combler, des exclusives enfin à discuter. Entraîner les
géographes à cette réflexion et à cette discussion est le premier mérite
de cette Géographie active. Son second, qui est aussi un de ses
buts, est de savoir convaincre de l'utilité pratique de la géographie.

R. Rochette.