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Gaston Gross

Manuel de linguistique

pour le traitement automatique


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3

Sommaire

Introduction

Chapitre 1 : La phrase simple

1. Introduction
2. Les schémas prédicatifs
3. Prédicats et arguments
4. Représentation de la phrase
5. Définition de la phrase simple
5.1. Forme morphologique des prédicats
5.2. Forme morphologique des arguments
6. Ambiguïtés catégorielles
6.1. Les différents types de verbes
6. 2. Les différents types de noms
6. 3. Les différents types d’adjectifs
6. 4. Les différents types de prépositions
7. Élaboration de classes ou constructions idiosyncratiques
8. Figement
9. Eléments lexicaux hors prédication
10. Phrases simples et phrases complexes
11. Schémas prédicatifs du second ordre
Conclusion

Chapitre 2 : La notion d’emploi de prédicat

1. Un domaine d’arguments
2. Un sens associé
4

3. Une forme morphologique


4. Une actualisation
5. Un système aspectuel
6. Des restructurations
7. Un domaine
8. Interaction des paramètres : le substantif regard
8.1. Prédicat de perception active
8.2. Prédicat de propriété
8.3. Prédicat de comportement
9. Conclusion

Chapitre 3 : Les prédicats verbaux

1. Reconnaissance d’une forme verbale


2. Délimitation morphologique
3. Changements de catégorie grammaticale des verbes.
4. Etude des arguments
4.1. Objets et circonstants
4.2. Types d’arguments
5. Etudes des compléments nominaux
6. Opérations portant sur les arguments
6.1. Baisse de la redondance
6.1.1. L’effacement 
6.1.2.  Les pronominalisations
6.2. L’interrogation
6.3. Les mises en évidence
6.3.1. Extraction en c'est...qui, c’est…que
6.3.2. Détachement
6.4. Permutation des arguments
6.4.1. Permutation de longueur
6.4.2. Permutation contrastive
6.4.3. Inversions historiques
6.4.4. Inversions rhétoriques
5

6.5. Restructurations
6.5.1. Les verbes symétriques
6.5.2. Les verbes causatifs de sentiments
6.5.3. Constructions croisées
6.5.4. Alternance entre datif et accusatif
6.5.5. Verbes causatifs, verbes pronominaux et verbes neutres : casser, (se) casser
6.5.6. Verbes causatifs et neutres : cuire
6.5.7. Autres permutations
7. Arguments propositionnels : les complétives
7.1. Procédures de subordination
7.1.1. Phrase affirmative
7.1.2. Tête de complétive
7.2. Phrase interrogative
7.2.1. Interrogation totale
7.2.2. Interrogation partielle
7.3. Modifications dans les complétives
7.3.1. Complétives affirmatives
7.3.2. Complétives interrogatives
Conclusion

Chapitre 4 : Classes d’arguments. Les classes d’objets

1. Comment établir des classes d’arguments ?


1.1. Prédicats sans restriction argumentale
1.2. Prédicats à argument unique
1.3. Prédicats à large spectre argumental : les hyperclasses
1.4. Les classes d’objets
2. Elaboration des classes d’objets : les opérateurs appropriés
3. Les substantifs humains
3.1. Humains argumentaux et humains prédicatifs
3.2. Classes d’humains
3.3. Syntaxe d’une classe
4. Classes de concrets
6

4.1. La classe des vins


4.2. Relations d’héritage
5. Classes de locatifs
6. Classes de noms de temps
6.1. Les noms de dates
6.2. Les noms de durée
7. Classes d’objets complexes
8. Intérêt de la notion de classes d’objets
8.1. Description des opérateurs
8.2. Traitement de la synonymie
8.3. Intérêt pour la traduction
8.4. Traitement des prépositions
8.5. Classes d’objets et traitement de l’anaphore
8.6. Classes d’objets et description de la métaphore
8.6.1. Moyens de transports « deux roues »
8.6.2. L’argent et les liquides
8.6.3. Mécanisme de la métaphore
8.6.4. Portée de la métaphore
8.7. Classes d’objets et métonymie
8.8. Classes d’objets et recherche d’information dans les textes (text mining)
Conclusion

Chapitre 5 : Les prédicats nominaux

1. Substantifs prédicatifs : des noms qui ont des arguments


2. Trois grands types de prédicats nominaux
3. Des noms qu’on peut conjuguer
4. Délimitation morphologique des prédicats nominaux
5. Comparaison entre les prédicats verbaux et les prédicats nominaux
5.1. Propriétés identiques
5.2. Différences
6. Changements de catégories des prédicats nominaux
7. Constructions à verbes supports et expressions figées
7

8. Détermination des prédicats nominaux
8.1. Déterminants induits par la nature du prédicat
8.2. Déterminants dépendant de contraintes aspectuelles
9. Etude d’une classe sémantique d’action : les prédicats de <coups>
9.1. Schéma d’arguments
9.2. Conjugaison de ces prédicats
9.3. Déterminants
9.4. Propriétés aspectuelles
9.5. Prédicats appropriés
9.6. Constructions événementielles
9.7. Constitution du dictionnaire des <coups>
9.8. Autres emplois des prédicats de <coups>
Conclusion

Chapitre 6 : Les prédicats adjectivaux

1. Problèmes de délimitation catégorielle


2. Hétérogénéité des adjectifs qualificatifs
2.1. Adjectifs classifieurs
2.2. Adjectifs arguments : sujet ou compléments
2.3. Emplois syntaxiquement contraints
3. Adjectifs prédicatifs
3.1. Fonctions de surface et fonctions réelles
3.2. Classes d’objets et délimitation des emplois
4. Forme des arguments des adjectifs
5. Problèmes posés lors de la description des arguments
5.1. Constructions indirectes
5.2. Position respective des arguments
5.3. Forme du complément
5.4. Effacements
5.5. Vraies et fausses sous-structures
5.6. Problèmes de polarité
5.7. Adjectifs indicateurs aspectuels
5.8. Propriétés aspectuelles internes
8

6. Inférences générales et métonymie


7. Scalarité
8. Propriétés syntaxiques
8.1. Formes prédicatives associées
8.2. Constructions réciproques
8.3. Tournures impersonnelles
8.4. Montée du sujet
8.5. Restructurations
8.6. Effacement du verbe être :
9. Constructions causatives
10. Adjectifs composés (Adjectivaux)
Conclusion

Chapitre 7 : Les prépositions

1. Problèmes morphologiques
2. Fonctions syntaxiques des prépositions simples
2.1. Une fonction primaire : indicateurs d’arguments
2.2. Indicateurs d’arguments dans des phrases réduites : génitifs subjectifs et objectifs
3. Compléments circonstanciels ou propositions circonstancielles ?
4. Prépositions prédicatives
5. Locutions prépositives
5.1. Un problème de terminologie
5.2. Variations morphologiques
5.3. Locutions prépositives introduisant des arguments
5.4. Prédicats du second ordre
6. Prépositions formants d’adjectivaux
7. Prépositions comme variantes non actualisées de verbes
8. Dégroupement des emplois
9. Autres fonctions syntaxiques des locutions prépositives
9.1. Introducteurs locatifs
9.2. Introducteurs temporels
9.3. Introducteurs thématiques
9.4. Réductions de propositions principales d’énonciation
9

9.5. Locutions introduisant des subordonnées circonstancielles


9.6. Expression de l’aspect
9.7. Expression de la négation
9.8. Expression de la coordination
Conclusion

Chapitre 8 : Actualisation des prédicats. Conjugaison et verbes supports

1. L’actualisation des prédicats : une propriété définitionnelle


2. Les verbes : une conjugaison suffixale
2.1. Insuffisance des Arts de Conjuguer
2.2. Défectivité
2.3. Les verbes auxiliaires
2.4. Valeur des modes
3. Actualisation des prédicats nominaux
3.1. Différences entre les verbes supports et les verbes prédicatifs
3.3. Statut théorique des verbes supports
3.4. Une conjugaison reposant sur des classes sémantiques
3.4.1. Les hyperclasses
3.4.2. Les actions
3.4.3. Les états
3.4.4. Les événements : supports d’occurrences
3.4.4.1. Supports généraux
3.4.4.2. Les supports aspectuels
4. Variantes des verbes supports
4.1. Formes stylistiques supplétives et niveaux de langue
4.2. Supports métaphoriques
5. Corrélation entre verbes supports et détermination prédicat nominal
6. Les verbes supports parmi les autres actualisateurs
7. Verbes supports et restructurations
7.1. Le passif
7.2. Constructions réciproques
8. Traduction des verbes supports
10

9. Utilité syntaxique de la notion de verbe support


10. Actualisation des adjectifs
11. Actualisation des prépositions
12. Grilles d’actualisation de trois classes de prédicats nominaux
Conclusion

Chapitre 9 : Les déterminants

1. Rôle de la détermination dans la phrase


2. Déterminants affirmatifs
2.1. Déterminants quantifieurs
2.2. Déterminants définis
2.3. Déterminants indéfinis
2.4. Déterminant partitif
2.5. Déterminant « zéro »
2.6. Déterminants génériques
2.7. Intensifs
2.8. Structures comparatives
2.9. Déterminants aspectuels
3. Autres déterminants
3.1. Déterminants négatifs
3.2. Déterminants interrogatifs
3.3. Déterminants exclamatifs
4. Typologie des déterminants
5. Détermination figée
6. Détermination des prédicats nominaux
7. Notes sur l’anaphore
7.1. Sources de l’anaphore
7.2. Anaphores portant sur les arguments
7.2.1. Pronoms personnels
7.2.2. Démonstratifs
7.2.3. Le possessif
11

7.2.4. Le pronom relatif


7.2.5. Les indicateurs de « rang »
8. Types d’anaphores
8.1. Anaphores fidèles
8.2. Anaphores associatives
8.3. Anaphores classifiantes
9. Anaphores généralisantes exprimant une appréciation
10. Anaphores portant sur des arguments phrastiques
11. Anaphores portant sur les prédicats
11.1. Types de prédicats : verbes ou noms
11.2. Anaphores dépendant de la classe sémantique de prédicat
11.3. Sous-classes
12. Anaphores circonstancielles
Conclusion

Chapitre 10 : Le figement

1. Propriétés générales
1.1. Polylexicalité
1.2. Non-compositionnalité et opacité sémantique
1.3. Blocage des propriétés de restructuration
1.4. Non-actualisation des éléments
1.5. Portée du figement
1.6. Degré de figement
1.7. Blocage des paradigmes synonymiques
1.8. Non-insertion
1.9. Défigement
1.10. Etymologie
2. Les verbes figés
2.1. Figement total.
2.2. Variations dans le cadre du figement
2.3. Les compléments ne forment pas de classes
2.4. Les « compléments » ne sont pas actualisés
2.5. Blocage des transformations
12

2.6. Opacité ou transparence sémantique


2.7. Structuration interne
3. Adjectifs composés
3.1. Propriétés générales des adjectifs
3.2. Les adjectivaux
3.3. Propriétés structurelles
3.3.1. N est à N = N a Dét N
3.3.2. N est à N = Il y a Dét N dans N
3.3.3. N est à N = N V à N
3.3.4. N est à N = N V W
3.4. Adjectifs composés figés
3.5. Structuration interne
4. Les noms composés
4.1. Paramètres du figement
4.1.1. Absence de libre actualisation des éléments composants
4.1.2. Non-prédication interne
4.2. Deux types de structure interne : ordre canonique ou déviant
4.3. Composés endocentriques et composés exocentriques
4.4. Portée du figement
4.4.1. Figement d’une partie du groupe nominal
4.4.2. Le figement complet
4.4.3. La métaphore
4.4.4. La métonymie
4.5. Analysabilité et degrés de figement dans le groupe nominal
4.5.1. Le domaine
4.5.2. Relations de prédicats à arguments
4.5.3. Relation partie-à-tout
4.5.4. Relations « circonstancielles »
5. Effacement dans les noms composés
6. Typologie des noms composés
Conclusion

Chapitre 11 : Les événements
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1. Classes de prédicats
2. Définition linguistique des événements : paramètres d’analyse
2.1. Nature du verbe support
2.2. Un lieu
2.2.1. Compléments de lieu
2.2.2. Thématisation du lieu
2.2.3. Lieu affecté par l’événement
2.3. Un temps
2.4. Humains affectés
2.5. Un témoin
2.5.1. Témoin humain
2.5.2. Témoin « mécanique »
2.6. Les opérateurs appropriés
2.7. Le causatif
2.8. Probabilité
2.9. Le mode de perception
2.10. Le domaine
3. Essai de classification
3.1. Les événements comme hyperclasse
3.2. Les événements fortuits
3.2.1. Evénements fortuits ponctuels
3.2.2. Evénements fortuits duratifs
3.2.3. Diversité des événements fortuits
3.3. Les événements "créés
3.3.1. Description
3.3.2. Essai de classement
3.3.3. Importance du point de vue du témoin
3.4. Les événements cycliques
4.  Constructions événementielles verbales
Conclusion

Chapitre 12 : Les Actions


14

1. Définition de la notion d’action


1.1. Un sujet humain
1.2. Reprise par un classifieur d’action
1.3. Reprise par le faire
1.4. Verbes supports spécifiques
1.5. Adverbes appropriés
2. Modalités des actions
3. Actions et événements
4. Actions et états
5. Actions et causalité : deux localisations des causes du faire
6. Classification des actions sur la base des verbes supports
Conclusion

Chapitre 13 : Les états

1. Définition des états


2. Les prédicats de propriétés
2.1. Propriétés définitionnelles
2.2. Propriétés identifiantes
2.3. Propriétés caractérisantes
2.3.1. Description sémantique
2.3.2. Syntaxe
2.3.3. Traits de caractère et comportements
3. Les états transitoires
3.1. Définition de la notion d’état transitoire
3.2. Types d’états transitoires
3.2.1. Humains
3.2.2. Autres entités
3.3. Etats transitoires comme états événementiels
4. La notion d’états situationnels
4.1. Situation financière
4.2. Autres situations
15

Conclusion

Chapitre 14 : Les adverbes

1. Examen critique
1.1. Les adverbes : circonstants ou arguments ?
1.2. Les adverbes sont-ils invariables ?
1.3. Adverbes et autres catégories
1.3.1. Adverbes et déterminants
1.3.2. Adverbes et pronoms
1.3.3. Adverbes et adjectifs
1.3.4. Adverbes et locutions conjonctives ou prépositives
1.4. Morphologie
2. Complexité syntactico-sémantique des adverbes
2.1. Emplois hors de la phrase simple
2.2. Pronoms phrastiques
2.3. Modifieurs de phrases : introducteurs de transformations
2.4. Emplois prédicatifs
2.5. Portée de l’adverbe : les adverbes appropriés
2.6. Actualisateurs de prédicats
2.7. Indicateurs d’intensité
2.8. Modalisateurs d’expressions de quantité
2.9. Les adverbes circonstanciels
3. Adverbes complexes
3.1. Equivalents des adverbes en -ment
3.2. Autres formations
4. Adverbes figés
4.1. Extension du figement
4.2. Mécanismes du figement
Conclusion

Chapitre 15 : Subordonnées et compléments circonstanciels

1. Analyse classique
16

2. Une autre analyse : statut prédicatif du relateur cause


3. Prédicats prépositionnels
4. Implications pour la morphologie
5. Analyse des locutions conjonctives et prépositives
5.1. Le substantif
5.2. La préposition
5.3. La détermination
5.4. L’anaphore se réduit au modifieur
5.5. L’anaphore affecte toute la détermination : le démonstratif
5.6. Insertion d’adjectifs
5.7. Anaphore interne et externe
5.8. Variation morphologique du substantif de la locution
6. Restructurations
6.1. Changements de thématisation
6.2. Transformation principale
6.3. Effacement de la subordonnée
6.4. Pronominalisation de la subordonnée
6.5. Réduction infinitive et coréférence
7. Thématisation des circonstanciels 
7.1. Compléments de lieu
7.2. Compléments de temps
7.3. Compléments de cause
7.4. Compléments de but
7.5. Compléments de condition
7.6. Compléments de concession
Conclusion

Chapitre 16 : Circonstancielles de but et de cause

1. L’expression de la finalité
1.1. Propriétés communes
1.1.1. Noms prédicatifs
1.1.2. Topicalisations communes
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1.1.3. Triple thématisation


1.1.4. Supports généraux communs
1.1.5. Verbes appropriés communs
1.1.6. Adjectifs appropriés communs
1.1.7. La négation et l’interrogation portent sur la circonstancielle
1.1.8. Possibilité d'une rectification
1.1.9. Caractère obligatoire du relateur
2. Les locatifs de but
2.1. Verbes supports
2.2. Prédicats verbaux de nature locative
2.3. Adjectifs appropriés
3. Prédicats d’intentionnalité
3.1. Forme non-actualisée
3.2. Détermination du substantif et formes de la subordonnée
3.3. Transformations portant sur la subordonnée
3.4. Actualisation
3.5. Prédicats appropriés
4. Les prédicats de sentiments
4.1. Conditions d’une lecture finale
4.2. Une finalité d’un type particulier
4.3. Prédicats de sentiments concernés et définition syntaxique
4.4. Analyse du substantif désir
4.5. Réalisations morphologiques de la racine
4.6. Verbes appropriés
4.7. Adjectifs
5. La causalité
5.1. Causes internes et externes
5.2. Causes à effets et causes explicatives
5.3. Les causes événementielles
5.4. Causes aspectuelles
5.5. Causes conjecturées
6. Causes du faire
6.1. Causes exogènes
6.2. Causes endogènes
18

6.3. Adjonction de modalités


6.3.1. Cause autorisante
6.3.2. Causes explicatives et justificatives : le motif
6.3.4. Causes alléguées
Conclusion

Annexe : Index des termes


19

Introduction

Ce manuel a un double objectif : d’une part, celui de présenter une description des
mécanismes du français contemporain et, d’autre part, de proposer une méthode d’analyse de
la langue destinée au traitement automatique, vu du côté de la linguistique. Ce dernier
explique les limites que nous avons fixées à cet ouvrage. On ne trouvera ni description de la
langue orale (phonétique ou phonologie) ni histoire de la langue ni, à plus forte raison, une
histoire des théories grammaticales. Ce manuel est destiné aux étudiants de linguistique, à
ceux d’informatique qui se spécialisent dans le traitement automatique des langues ainsi
qu’aux professionnels de ce domaine.
Cet ouvrage ne nécessite pas une connaissance préalable du fonctionnement de la
langue. Il présente les mécanismes qui sont en jeu d’une façon méthodique, progressive et
claire, nous l’espérons, en évitant toute terminologie inutilement obscure et en gardant, autant
qu’il est possible, la métalangue habituelle. Il utilise les néologismes inévitables, en les
expliquant à la fois théoriquement et pratiquement. Il se veut homogène sur le plan théorique,
avec le souci constant de rendre les descriptions explicites et reproductibles, conditions
nécessaires au traitement automatique. Il postule, à la suite de Zellig Harris, que l’unité
minimale d’analyse est la phrase et non le mot, encore moins le morphème. Cette position
théorique a bien des avantages.
Les mots isolés sont presque tous polysémiques, ils prennent leur sens en contexte.
Cette observation exclut qu’on puisse étudier le lexique indépendamment de la syntaxe. C’est
ce qui avait poussé Maurice Gross à parler de lexique-grammaire. Les mots prennent leur
sens dans le cadre de la phrase, c’est-à-dire d’un schéma prédicatif constitué d’un prédicat et
de ses arguments (sujet et compléments) : Cet enfant feuillette une revue. Il est vain de
demander hors de tout contexte ce que signifie un prédicat, le verbe défendre, par exemple.
En revanche, si l’on précise la nature du complément, le sens devient évident et il diffère
selon les emplois : défendre les opprimés, défendre un point de vue, défendre une place forte,
défendre à qq de sortir. La classe sémantique des arguments détermine donc l’interprétation
du prédicat. Inversement, certains prédicats permettent d’interpréter le sens d’un argument
polysémique. Ainsi le mot toit a une interprétation différente selon que le verbe est réparer
(réparer un toit) ou posséder (posséder un toit = un logement). Une description rigoureuse de
la nature sémantique de ces arguments, en termes de classes d’objets, permet donc de
déterminer le sens du prédicat. En effet, il est rare d’observer une interprétation multiple pour
un prédicat muni de la suite la plus longue de ses arguments.
Chaque schéma prédicatif est, en outre, caractérisé par une actualisation qui lui est
propre : conjugaison du prédicat et détermination des arguments. Enfin, chaque schéma
prédicatif possède un certain nombre de restructurations possibles : passivation,
pronominalisation, interrogation, mise en évidence, etc. Nous appelons emploi un schéma
prédicatif muni de l’ensemble des propriétés que nous venons de dégager. Toutes ces
propriétés doivent être compatibles entre elles : un prédicat détermine la nature de ses
20

arguments et les possibilités de restructurations ; le choix d’un temps donné a des incidences
sur la nature de la détermination des arguments et sur la sélection des adverbes, etc. Un
emploi est donc le lieu qui intègre le lexique, la syntaxe et la sémantique. Ces instances ne
peuvent pas être étudiées de façon autonome. En conséquence, deux emplois distincts d’une
même racine prédicative auront des propriétés différentes, comme on le voit à la fin du
chapitre 2. Décrire une langue c’est faire le recensement organisé de l’ensemble des emplois
qu’elle comporte.
Ces observations mettent en lumière le fait que le comportement syntactico-sémantique
des mots dans la phrase l’emporte sur leur statut de catégories grammaticales. Ces dernières
peuvent avoir des rôles très différents selon leur environnement, comme on le voit en détail
au chapitre 1. Les mêmes outils théoriques permettent de décrire les phrases complexes. Nous
analysons les connecteurs qui relient deux phrases comme des prédicats du second ordre, dont
les arguments sont respectivement la principale et la subordonnée circonstancielle, comme
par exemple pour les constructions suivantes du substantif raison : Paul a échoué, en raison
de son incompétence ; L’incompétence de Paul est la raison de son échec.
Une autre propriété des langues naturelles est la non-compositionnalité d’un très grand
nombre de séquences de mots : cette caractéristique affecte toutes les catégories
grammaticales et toutes les fonctions syntaxiques. Une description systématique, telle que
nous la proposons dans ce manuel, montre que le figement est un phénomène massif qui
couvre une part importante de la surface d’un texte. Il s’agit cependant d’un phénomène
scalaire, car toutes les suites ne sont pas figées au même degré. Le phénomène doit donc être
décrit à l’aide de facteurs constants qui permettent de mettre en évidence le degré de
figement. Ce faisant, on voit qu’inversement un très grand nombre de suites appelées
communément « locutions » ne sont pas figées. Fondées sur des paramètres constants, les
descriptions que nous proposons pour les éléments lexicaux, peuvent être collationnées dans
un dictionnaire électronique dont la structuration sera précisée dans la conclusion.
Ce manuel est structuré de la façon suivante. Le premier chapitre traite de la définition
de la phrase simple et de ses composants, en mettant l’accent sur les ambiguïtés syntaxiques
des catégories grammaticales. Le chapitre 2 présente la notion centrale d’emploi, qui décrit
l’ensemble hiérarchisé des propriétés qui définissent les phrases simples, construites autour
des prédicats du premier ordre. Le chapitre 3 énumère les propriétés qui caractérisent les
prédicats verbaux. Le chapitre 4 explique la notion de classes d’objets, qui permet de
déterminer avec précision le sens des arguments, condition nécessaire à l’interprétation du
prédicat. Les chapitres 5 et 6 exposent l’ensemble des propriétés des nominaux et des
adjectivaux. Le chapitre 7 décrit la syntaxe des prépositions, dont certaines ont des emplois
prédicatifs. Les chapitres 8 et 9 détaillent les procédés d’actualisation des phrases simples :
conjugaison des prédicats (en mettant l’accent, en particulier, sur les verbes supports qui
conjuguent les prédicats nominaux) et détermination des arguments, en insistant sur leur
typologie. Les analyses qui précèdent présentent les propriétés qui caractérisent les
constructions libres, celles qui sont déterminées par les possibilités combinatoires des
prédicats. Le chapitre 10 est consacré au figement, qui affecte toutes les catégories et qui est
une des caractéristiques les plus importantes des langues naturelles.
En plus de leurs propriétés morpho-syntaxiques, les prédicats peuvent être décrits en
fonction de leur classe sémantique : les chapitres 11 à 13 décrivent respectivement les
événements, les actions et les états, en mettant l’accent sur les propriétés, de toutes natures,
qui caractérisent ces différents types de procès. Le chapitre 14 détaille les très nombreux
emplois des adverbes et en propose une classification qui illustre la diversité de leur statut.
Les deux derniers chapitres décrivent dans le détail les subordonnées circonstancielles. Au
chapitre 15, les connecteurs sont analysés comme des prédicats du second ordre. L’accent est
mis sur l’ensemble des reformulations dont peuvent faire l’objet les « locutions » qui
21

introduisent ce type de subordonnées. La description détaillée des subordonnées de but et de


cause (chapitre 16) met en lumière la diversité de leur formation et la multiplicité de leurs
interprétations. Les descriptions mises au point dans les différents chapitres sont consignées
dans un dictionnaire électronique dont on trouvera la structuration dans la conclusion.
Chaque chapitre est suivi d’une liste de lectures proposées. Le choix est nécessairement
arbitraire : la bibliographie est immense alors que de telles listes ne peuvent être que limitées,
compte tenu de la nature de l’ouvrage.
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Chapitre 1

La phrase simple

1. Introduction

Un des objectifs que nous fixons à la recherche linguistique, telle que nous la décrivons
dans ce livre, est de permettre une analyse automatique de textes. Cela implique un degré de
couverture des faits linguistiques suffisant, que seul peut apporter un dictionnaire électronique
construit à cet effet. Tous les mots du texte doivent bien entendu être reconnus
morphologiquement, mais aussi décrits quant à leurs propriétés combinatoires, c’est-à-dire
syntaxiques, et leur signification en contexte. Cet objectif exige également que soient prises
en compte les suites figées, dont les éléments constitutifs n’ont pas d’autonomie, et que soit
levée la polysémie, inhérente à presque tous les mots de la langue.
La définition de la notion de texte est loin d’être simple. Il n’y a pas de raison d’imposer
au texte une taille déterminée, la limite inférieure étant cependant la phrase simple.
Indépendamment de ce problème de taille, on doit mettre l’accent sur un caractère
fondamental des textes : il ne peut s’agir en aucun cas d’une liste de mots indépendants les
uns des autres, qu’on aurait tirés au hasard dans un lexique. Un texte est une construction
complexe qui encode un message à l’intention d’un destinataire. Cette constatation a fait
l’objet d’une multitude de développements variés, mettant l’accent sur le destinataire ou sur
le message lui-même, etc. (R. Jakobson 1973). Mais, quelle que soit la complexité interne
d’un texte, on admettra qu’il constitue un ensemble organisé et non une séquence aléatoire de
mots.

2. Les schémas prédicatifs

Cet ensemble organisé pose cependant d’autres problèmes. A l’aide de quels outils peut-
on rendre compte de cette structure ? Une façon naïve d’y répondre consisterait à dire que la
solution est lexicale, c’est-à-dire qu’il suffit de connaître le sens des mots du texte. Si l’on se
place du point de vue d’un lecteur humain, la connaissance qu’il a de la langue lui permet de
comprendre le message de façon quasi immédiate, sans un détour par les exercices d’école
qu’on appelle analyse logique ou grammaticale. Mais la question est évidemment bien plus
compliquée si l’on aborde le sujet du point de vue du traitement automatique. La solution
naïve envisagée à l’instant consiste à prendre les mots un par un et à construire ainsi le sens.
Mais cette démarche représente une difficulté majeure. Comme tous les mots isolés sont
polysémiques, et certains des dizaines de fois, on imagine le nombre exponentiel de chemins
qu’il faudrait envisager pour trouver le sens du texte.
Cette proposition de solution, qui met de façon indifférenciée tous les mots sur le même
plan, est donc coûteuse et crée pour ainsi dire des pistes inutiles. Elle revient de plus à définir
les mots exclusivement par leur sens. Cette erreur est généralement commise quand on
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demande à un élève la signification d’un verbe : abattre par exemple. Une telle demande ne
peut recevoir de réponse satisfaisante, car ce prédicat a une dizaine de sens différents et toute
réponse consisterait à sélectionner arbitrairement celui d’entre eux qui vient le plus
spontanément à l’esprit. En revanche, si nous fournissons un argument, par exemple, abattre
un arbre, abattre un avion, abattre un homme, alors la question peut recevoir une réponse
appropriée, illustrée par l’indication d’un synonyme : couper un arbre, descendre un avion,
tuer un homme. Cela signifie impérativement que la description d’un élément lexical ne peut
se faire sur le seul plan sémantique et que ses propriétés de construction, c’est-à-dire sa
syntaxe, font partie intégrante de sa définition.
En fait, les textes ne sont pas constitués de mots interchangeables comme le seraient les
briques d’un mur, mais ils forment entre eux des structures élémentaires, qui sont à la base de
tout discours. Ces structures élémentaires, nous les appelons des schémas prédicatifs : un
schéma prédicatif est constitué d’un prédicat accompagné de ses arguments, notions que nous
définissons dans la section suivante. Dès qu’un schéma prédicatif a été reconnu à un endroit
du texte, on se trouve devant une sélection de mots qui ensemble forment une unité, excluant
toutes les autres lectures possibles de ces mots, s’ils s’inséraient dans d’autres schémas. Nous
pouvons donc déduire que la première étape de toute analyse d’un texte est la mise en
évidence de l’ensemble des schémas prédicatifs.

3. Prédicats et arguments

Si, pour des raisons de clarté, on ne prend en compte dans un premier temps que les
mots simples, on constate qu’un schéma prédicatif ne peut pas être constitué de n’importe
quelle séquence de mots. Une suite comme un article un stylo ne constitue pas une phrase, et
n’est donc pas le lieu d’une assertion ni une suite de deux adjectifs comme obscur long, sans
parler d’une suite de mots de liaison. Un substantif comme article peut évidemment figurer
dans un schéma d’arguments, mais on ne voit pas quel environnement on pourrait lui attribuer
en propre, car la combinatoire est très ouverte. Mais, si l’on considère une unité lexicale
comme rédiger, on voit que son environnement se laisse déterminer avec précision. A gauche
s’adjoint un substantif désignant un humain et à droite un substantif comme article,
rédaction, roman, conte ou, plus généralement, tout substantif appartenant à une classe
sémantique qu’on pourrait appeler <textes>. On peut donc déduire que les mots article et
rédiger font partie de deux ensembles fonctionnellement différents mais complémentaires. Le
second délimite parmi l’ensemble des substantifs deux sous-ensembles sémantiques : la classe
des humains et celle des <textes> (ou des <écrits>), alors que le premier ne détermine aucun
environnement sémantiquement contraint mais ouvre des perspectives combinatoires très
lâches et non systématisables. On peut non seulement écrire un article mais encore le lire,
l’aimer, le connaître, le désapprouver, le déchiffrer, l’envoyer à un ami, le publier, le critiquer,
le recenser, etc. Un mot comme écrire aurait le même type d’environnements que rédiger
avec peut-être un substantif supplémentaire dans sa sphère d’influence : avec un stylo.
Nous appelons des mots comme rédiger ou écrire des prédicats et arguments des mots
comme article et stylo. A la suite de Z. Harris 1976, nous définissions un prédicat comme un
mot qui opère une sélection déterminée parmi les mots du lexique pour établir avec eux un
schéma formant la base d’une assertion. Nous appelons arguments les éléments lexicaux ainsi
sélectionnés par les prédicats. Les arguments peuvent être des mots qui n’exercent eux-
mêmes aucune contrainte sur d’autres mots (ce que Harris 1976 appelle des arguments
élémentaires) ou d’autres prédicats, comme courage et, dans ce cas, ils ont une double
fonction : celle d’arguments par rapport au prédicat de la phrase enchâssante et, en même
temps, celle de prédicats par rapport à leurs propres arguments, formant ainsi avec eux une
phrase dont le rôle syntaxique est de nature argumentale, ce qui est le cas de : Je connais son
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courage dérivé de Je connais le courage qu’il a. Ce phénomène a reçu différentes


dénominations : enchâssement, récursivité, construction complétive. Il y a donc une
différence de fond entre prédicats et arguments : les premiers peuvent avoir un double rôle de
prédicats et d’arguments, tandis que les seconds ne peuvent jamais être prédicatifs. Nous
définissons donc un schéma prédicatif comme constitué d’un prédicat et des arguments qu’il
sélectionne. On peut ajouter à la définition de Z. Harris un autre critère qui ne figure pas
explicitement dans son oeuvre : un prédicat peut être inscrit dans le temps, c’est-à-dire être
conjugué (Cf. Chap. 8), ce qui n’est jamais le cas des arguments élémentaires comme les
substantifs concrets. Il n’est pas pertinent, par exemple, de se demander quel est le passé
simple des substantifs article ou stylo. Ce qu’on appelle actualisation n’est rien d’autre que
l’inscription d’un schéma prédicatif dans le temps.

4. Représentation de la phrase

Les descriptions de la phrase simple sont nombreuses dans la littérature linguistique et


correspondent à des degrés divers d’abstraction. Compte tenu de l’importance de la question
dans l’analyse linguistique, il convient d’y porter une attention particulière. Il existe pour
l’essentiel deux représentations de la phrase. La première, issue de la philosophie antique, la
découpe en deux ensembles correspondant respectivement à « ce dont on parle » (et que l’on
appelle thème ou sujet) et « ce qu’on dit » de ce thème (et que l’on nomme rhème ou
prédicat). Ce découpage a été repris par la grammaire générative sous les termes de groupe
nominal (GN) et groupe verbal (GV). L’intuition qui se profile derrière cette opposition est
celle de l’assertion : le verbe muni de ses compléments asserte quelque chose à propos d’un
sujet.
Une autre représentation de la phrase est d’inspiration logique. Elle est défendue, à la
suite de tenants de la philosophie analytique (Frege) et de phénoménologues (Husserl), par
Z.S. Harris, qui voit dans une phrase un prédicat accompagné de ses arguments (sujet et
objets). Le prédicat sélectionne les arguments, c’est-à-dire détermine, parmi les substantifs,
ceux qui sont compatibles avec lui. Cet ensemble peut être représenté par le schéma suivant :
Prédicat (arg1, arg2, arg3, …). On notera donc que, selon la position théorique adoptée, le
terme de prédicat correspond à des réalités structurelles différentes et prête fâcheusement à
confusion. Dans le premier modèle, ce terme désigne le verbe et ses compléments, tandis que,
dans le second, les compléments en sont exclus et figurent avec le sujet parmi les arguments.
Nous voudrions montrer, dans ce qui suit, que la seconde représentation a sur la première de
nombreux avantages.
Tout d’abord, il existe des procédures formelles qui permettent de délimiter les
arguments d’un prédicat et qui justifient, de ce fait, leur autonomie distributionnelle dans le
cadre de la phrase. C’est le cas des restructurations de mises en évidence, comme le
détachement ou l’extraction en c’est…qui, c’est…que :

Ces abrutis ont cassé la vitrine


Ces abrutis, ils ont cassé la vitrine
Ce sont ces abrutis qui ont cassé la vitrine
La vitrine, ces abrutis l’ont cassée
C’est la vitrine que ces abrutis ont cassée

Cette autonomie est illustrée aussi par la pronominalisation, qui n’est possible que si
l’on est en mesure de délimiter les objets pour calculer la portée de l’anaphore : J’ai donné le
briquet à mon voisin de palier : Je le lui ai donné. L’effacement possible des compléments est
ùun autre argument qui va dans le même sens de la liberté syntaxique du complément par
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rapport au prédicat : Il est en train de balayer (la cour). Un assez grand nombre d’insertions,
de nature diverse, sont possibles entre le sujet et le prédicat. Cette propriété est partagée par
les compléments, ce qui les autonomise du prédicat tout autant que le sujet :

(Cette année, comme vous le savez), la France a vendu beaucoup de voitures


La France, (cette année, comme vous le savez) a vendu beaucoup de voitures
La France a vendu, (cette année, comme vous le savez), beaucoup de voitures

En outre, le découpage binaire (SN + SV) privilégie parmi les arguments le sujet, en lui
accordant un rang supérieur à celui des objets, ce qui est visualisé par sa place dans l’arbre.
Or, comme beaucoup d’études l’ont montré et comme nous le verrons plus loin à propos des
emplois du verbe abattre, les informations apportées par les compléments sont plus
importantes que celles fournies par le sujet : détermination de l’emploi en cas de polysémie,
possibilité de passivation, indication du figement, possibilité d’effacement d’un objet avec ou
sans modification de l’interprétation du prédicat, place de la négation, etc. (cf. Chap. 4).
Le terme même de groupe verbal semble impliquer que seuls les verbes sont des
prédicats. Or, tout le monde admet maintenant qu’il existe des prédicats adjectivaux et des
prédicats nominaux, sans oublier les emplois prédicatifs de certaines prépositions. Pour ne
parler que des substantifs (cf. Chap. 5), la notion de groupe verbal est inadéquate, puisque le
verbe qui figure dans ces constructions n’y joue aucun rôle prédicatif. Dans une phrase
comme : Paul a fait un sourire à Anne, c’est le substantif sourire qui sélectionne les deux
arguments humains ; le verbe faire ne fait qu’inscrire ce prédicat nominal dans le temps
(Chap. 8). L’effacement de cette indication temporelle s’observe dans une suite comme le
sourire de Paul à Anne, qui conserve le schéma prédicatif de la phrase précédente, à
l’exception de son actualisation. Et cette analyse ne s’applique pas seulement au substantif
sourire du fait qu’il existe une forme verbale associée Paul a souri à Anne, elle convient aussi
à un substantif prédicatif sans lien morphologique avec un verbe : Paul a fait un signe à Anne.
En revanche, il n’existe aucun moyen syntaxique similaire permettant de justifier une
entité comme la notion de groupe verbal. Le seul test se trouve dans les phrases coordonnées
mettant en jeu l’adverbe aussi : Paul a raté son train et moi aussi. Dans cette phrase, moi est
la forme tonique du pronom et représente le sujet, l’adverbe aussi est un coordonnant ; ce qui
est effacé pour éviter la redondance, c’est la suite rater (mon) train, représentant le prédicat
selon la conception binaire de la phrase. Mais ce critère est de bien moindre poids que ceux
qui délimitent les arguments.
La notion de groupe verbal pourrait s’appliquer aux verbes figés plutôt qu’aux
constructions libres. Dans ces structures « gelées », les substantifs à droite du verbe ne sont
pas de vrais objets mais forment avec lui une séquence soudée et l’ensemble porte un sens
global inanalysable en sous-séquences syntaxiques. On ne peut pas affirmer que dans boire la
tasse (avaler de l’eau involontairement en nageant), le substantif tasse soit un vrai
complément de boire. Dans le cas des figés, la notion de groupe verbal se justifierait donc
mieux, encore que certaines propriétés (comme l’insertion) soient communes aux
constructions libres et figées : Il observera vraisemblablement le comportement de son
adversaire ; Il boira vraisemblablement la tasse lui aussi.
L’opposition thème/rhème est souvent illustrée par l’observation qu’une prédication
« dit quelque chose » d’un « sujet ». Mais une prédication ne met pas seulement en jeu un
sujet, elle est aussi caractérisée par l’existence des objets. Par exemple, si le verbe lire est
défini par le fait d’avoir comme sujet un substantif humain, il est clair qu’il est défini de
façon encore plus précise par la nature de son complément, qui désigne un élément de la
classe des <textes> (roman, poème, article) ou des <supports d’écriture> (livre, journal,
magazine).
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Il se pourrait que l’analyse binaire de la phrase vienne en fait d’une conception


particulière du prédicat issue de la logique classique, qui privilégie les phrases
définitionnelles : L’homme est mortel, où traditionnellement le prédicat est identifié à la suite
est mortel. Dans ces phrases classiques, le recours exclusif au présent de valeur générale
incite à croire que le verbe être fait partie du prédicat et que l’on a affaire à l’unité être
mortel. Mais les langues naturelles ne se réduisent pas à ces relations logiques. Les prédicats
y sont susceptibles de modifications temporelles, de sorte que le temps lui-même (et ici son
expression lexicale à l’aide du support être) ne fait pas partie du prédicat proprement dit. En
effet, les phrases suivantes, dans lesquelles la temporalité intervient, sont parfaitement
acceptables :

Les Anciens ne croyaient pas que les dieux étaient immortels


Deux et deux ne feront jamais que quatre

5. Définition de la phrase simple

Nous partons de l’idée que les phrases simples sont les constituants fondamentaux des
textes, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elles se présentent toujours sous la forme
canonique qu’elles ont dans les dictionnaires électroniques ni qu’il n’y a pas d’autres
éléments de structuration du texte, comme les connecteurs, par exemple. La réalité d’une
structuration d’un texte en phrases est mise en évidence par le fait que toutes les
combinaisons de mots ne sont pas possibles. La description des phrases simples repose en
première analyse sur trois propriétés des prédicats : ils correspondent à plusieurs catégories
grammaticales, ils ont des arguments et ils sont soumis au temps.

5.1. Forme morphologique des prédicats

Notons d’abord qu’une phrase simple, au sens technique où nous l’entendons ici, ne
comprend qu’un seul prédicat. Toute phrase dans un texte réel comportant plus d’un prédicat
est une phrase complexe. Les prédicats d’une phrase simple peuvent correspondre à quatre
types morphologiques différents, si on laisse de côté certains adverbes, qui fonctionnent
comme prédicats du premier ordre, c’est-à-dire ceux dont les arguments sont des substantifs
élémentaires : Cet homme est bien ; la sortie est tout près.
Il y a tout d’abord les verbes prédicatifs, notion sur laquelle nous ne nous étendons pas,
puisque la tradition grammaticale les a identifiés à la notion même de prédicat. Nous nous
contentons d’un exemple : Cet homme respecte les autres où homme et autres sont
respectivement le sujet et l’objet du prédicat verbal respecter. Dans une phrase, qui peut être
considérée comme synonyme : Cet homme a le respect des autres, il est clair que le terme qui
sélectionne le sujet et le complément, c’est le substantif respect et non le verbe avoir, comme
nous l’avons vu avec faire un sourire ci-dessus. Nous verrons plus loin que ce verbe
« conjugue » en réalité le prédicat nominal respect. Nous développons ailleurs (Chap. 5) les
propriétés des constructions nominales. Nous signalons simplement que le substantif respect
n’est en aucune façon un complément du verbe avoir, comme c’est le cas dans la phrase : Cet
homme a une voiture.
Il existe ensuite des phrases dont le prédicat est un adjectif : Cet homme est respectueux
des autres. Ici, le verbe être joue le même rôle qu’avoir dans l’exemple précédent. Il inscrit
l’adjectif respectueux dans le temps. Enfin, certaines prépositions ont la possibilité de générer
des arguments et non pas seulement de les introduire, rôle qui leur est habituellement attribué.
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Ainsi dans la phrase : Cet homme est contre les autres, c’est la préposition contre qui est le
noyau de la phrase et le verbe être inscrit ce prédicat dans le temps : Cet homme (est, était,
sera) contre les autres.
On observera que l’actualisation des prédicats, c’est-à-dire leur conjugaison, peut être
effacée, comme nous l’avons vu avec le sourire de Paul à Anne plus haut. Cela revient pour
un prédicat verbal à être réduit à l’infinitif : Respecter les autres, cela s’apprend, à
l’effacement du verbe support pour les prédicats nominaux : Le respect des autres, cela
s’apprend, adjectivaux : être respectueux des autres, cela s’apprend et prépositionnel :
Contre les autres depuis toujours, Paul n’a jamais réussi à se socialiser. Le recensement des
phrases simples, qui est à la base de tout traitement automatique, implique l’inventaire de tous
les prédicats et leur description systématique. On verra plus loin que chaque type
morphologique de prédicats du premier ordre génère des propriétés syntaxiques spécifiques,
qui doivent faire l’objet de dictionnaires différents.

5.2. Forme morphologique des arguments

Les arguments d’un prédicat peuvent être soit des substantifs soit des phrases :

Paul a écrit un texte


Paul a écrit que j’avais tort sur ce point

On peut se demander si les arguments ne peuvent pas, dans certains cas, être de
forme adverbiale : On remettra la cérémonie à plus tard. Le groupe à plus tard dépend
directement du verbe remettre : il est donc raisonnable de le considérer comme un
argument. Mais, comme ce groupe peut permuter avec des compléments du type :
remettre à vendredi prochain, on pourrait considérer plus tard comme une forme
pronominale, au même titre que à cette époque peut être remplacée par alors. Ce
problème mériterait une analyse plus approfondie.
Nous verrons au Chap. 4 que les arguments sont susceptibles d’un certain nombre de
modifications. Ils peuvent être pronominalisés, mis en évidence, etc. Quand on a affaire un
prédicat nominal (Chap.5), les arguments prennent parfois une forme adjectivale : la réponse
de la France, la réponse française. Comme un prédicat est défini par le nombre et la nature
sémantique de ses arguments, l’identification de ces derniers est indispensable à la
reconnaissance et à l’analyse du prédicat. Nous tirons la conclusion que le premier des
objectifs d’un traitement automatique des textes est la reconnaissance des phrases, que nous
considérons comme les unités minimales d’analyse et non les mots ou les morphèmes,
contrairement à la tradition saussurienne.
La reconnaissance des arguments dans un texte se fera par comparaison avec leur
description exhaustive telle qu’elle figure dans le dictionnaire électronique (Cf. Conclusion
générale). Un dictionnaire de ce type doit recenser systématiquement toutes les formes
prédicatives (verbe, nom, adjectif, préposition) et argumentales (substantif ou phrase), tout en
notant pour chacune d’elles l’ensemble des propriétés qui les caractérisent : suite la plus
longue, nature sémantique des arguments et actualisation. L’ensemble, ainsi décrit dans le
dictionnaire, est susceptible de subir un certain nombre de modifications (réductions,
transformations, restructurations) au moment de l’insertion dans un texte (cf. Chap. 4). Ces
modifications doivent faire l’objet, elles aussi, d’une description reproductible. Toutes ces
informations feront l’objet des chapitres qui suivent.
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6. Ambiguïtés catégorielles

Toute analyse automatique pose le problème de la nature des catégories grammaticales,


encore appelées parties du discours. En effet, un système a beau reconnaître tous les mots qui
constituent une phrase ou un texte, il n’est pas pour autant en mesure d’en faire l’analyse.
L’expérience montre que l’étiquetage ne permet pas à lui seul de rendre compte des structures
syntaxiques qui sous-tendent les textes. Le tagging (étiquetage), qui repose sur l’attribution
des éléments lexicaux à l’une des neuf catégories traditionnelles, doit prendre en compte le
fait que celles-ci ne déterminent pas automatiquement, par elles-mêmes, les relations
syntaxiques qui unissent les éléments d’une structure. Avant d’envisager une analyse
automatique efficace, il est nécessaire de procéder à une réflexion approfondie sur la notion
de partie de discours, qui est depuis toujours au cœur de l’analyse linguistique.
La recherche souffre ici du poids de la tradition. Celle-ci identifie une catégorie
grammaticale à son emploi prototypique et passe sous silence les autres, qui sont souvent fort
nombreux. A quoi sert-il de continuer à affirmer que les noms réfèrent à des substances, les
verbes à des actions ou des événements, les adjectifs à des qualités, si l’on néglige le fait
qu’un très grand nombre d’emplois ne correspondent pas à ces définitions ?. Le recours
traditionnel à la « nature » des mots n’est d’aucun secours dans l’analyse automatique de
grands corpus. Les catégories grammaticales sont des ensembles hétérogènes qui nécessitent
en outre une analyse syntaxique précise, si on veut les traiter à l’aide d’un système formel.
Les descriptions destinées au traitement automatique, et donc à la reconnaissance des
emplois, doivent intégrer trois niveaux d’analyse généralement séparés : la morphologie (le
lexique), la syntaxe et la sémantique. Les pages qui suivent mettent l’accent sur les limites du
tagging quand il repose sur des critères exclusivement morphologiques.

6.1. Les différents types de verbes

Il est assez facile, dans un texte donné, d’identifier une forme verbale quelconque
indépendamment de son emploi, du fait d’une morphologie spécifique. Cette indication n’est
cependant pas suffisante à la reconnaissance automatique de la structure de la phrase. En
effet, une « partie de discours » ne détermine pas automatiquement une fonction. Il convient
donc d’établir un classement des verbes qui tienne compte de leurs propriétés syntaxiques et
sémantiques, c’est-à-dire de leur rôle dans la phrase. De ce point de vue, il existe au moins six
types de verbes différents.
Il y a d’abord les verbes prédicatifs traditionnels, autrement dits distributionnels qui, par
définition, sélectionnent des classes d’arguments. Un verbe comme annoter requiert un sujet
humain et un complément appartenant à la classe des <textes>. De même, le verbe élaguer
exige dans le contexte de droite un complément appartenant à la classe des <arbres>. Ces
verbes ne méritent pas ici de développements théoriques particuliers, dans la mesure où ils
ont fait l’objet, dans la tradition grammaticale, d’études innombrables et ont été de facto
identifiés à la fonction prédicative.
Un deuxième type de verbes est représenté par les « locutions verbales » ou les « verbes
figés ». Ces formes ne sélectionnent pas elles-mêmes de véritables classes d'arguments. Dans
casser sa pipe ou prendre le taureau par les cornes, les substantifs pipe et taureau ne peuvent
pas être considérés comme de vrais compléments des verbes casser et prendre. La relation
entre verbes et substantifs n’est pas ici de nature combinatoire, comme c’est le cas avec les
verbes distributionnels. C’est l’ensemble constitué par le verbe et son « complément »,
fonctionnant comme une unité, qui doit être considéré comme de nature prédicative et peut à
l’occasion avoir des arguments comme dans : Le conférencier a traîné le président dans la
boue, où le schéma d’arguments est le suivant : traîner dans la boue (conférencier, président).
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Quant au figement, il est dû à des phénomènes généraux comme la métaphore, la métonymie,


etc. (Cf. Chap.10).
Nous distinguons ensuite des verbes prédicatifs ordinaires les verbes causatifs, en
précisant qu’ils opèrent sur un autre prédicat. Celui-ci peut être verbal : (Les enfants lisent/Tu
as fait lire les enfants ; La quille est tombée/La boule a fait tomber la quille), adjectival :
(Paul est en difficulté/ Cela a mis Paul en difficulté) ou nominal : (Paul a des difficultés/Cela
a causé des difficultés à Paul). Nous ne confondons pas cette classe de causatifs avec les
verbes de causation interne dont les arguments sont de nature nominale, comme le verbe
renverser : Luc a renversé la chaise ; Le vent a renversé la barrière. Nous considérons ce
dernier type de verbes comme des prédicats simples, au même titre que toutes les autres
classes sémantiques de prédicats du premier ordre.
Un petit nombre de verbes, qu’on peut appeler pro-verbes, ont pour rôle de remplacer,
dans certaines conditions syntaxiques, des classes de verbes, comme le font, par exemple, les
pronoms pour les groupes nominaux. C’est le cas de le faire dans des emplois comme : Paul
danse mieux qu'il ne le faisait l'an dernier ; Paul s’est enfui, comme il le fait toujours quand
il est en difficulté. La nature prédicative de ces verbes mériterait d’être examinée de près.
Les deux derniers groupes sont de nature toute différente. La tradition grammaticale a
reconnu de tout temps une classe de verbes auxiliaires, dont le rôle est d’actualiser les
prédicats verbaux : aller, être sur le point de, venir de, etc. Ces verbes ne font pas partie du
schéma fondamental de la phrase (prédicat/arguments), mais inscrivent les prédicats verbaux
dans le temps ou sont de nature aspectuelle. Leur reconnaissance comme actualisateurs est
cruciale dans l’analyse puisqu’il pourrait y avoir, pour certains d’entre eux, confusion entre
cette fonction d’auxiliaire et un emploi prédicatif, en particulier pour aller : Je vais arrêter
mon travail, je vais au travail et venir de : Je viens de finir, je viens du marché).
Il existe enfin un ensemble de plusieurs centaines de verbes qui actualisent les prédicats
nominaux et qui jouent auprès de ceux-ci le même rôle que les verbes auxiliaires ou les
désinences avec les prédicats verbaux. Ces verbes sont appelés verbes supports. C’est le cas
du verbe avoir avec le substantif respect dans : Paul a du respect pour cette attitude ou de
faire dans : Paul a fait l’analyse de la situation. Ils ont des propriétés que nous examinerons
en détails au Chap. 8. Il nous suffit de préciser ici que ces verbes ne sélectionnent pas
d’arguments mais ont une véritable fonction de conjugaison des substantifs prédicatifs,
fonction qui correspond à la localisation temporelle (conjugaison) mais aussi aux indications
aspectuelles.
Il est donc tout à fait insuffisant pour l’analyse automatique d’une phrase, comme on
vient de le voir, d’être en mesure de localiser et de reconnaître une forme verbale dans une
phrase, car celle-ci peut correspondre à des fonctions syntaxiques très diverses. En particulier,
les constructions à verbes supports sont souvent assimilées à des locutions verbales, alors
qu’elles ont un comportement syntaxique totalement différent.

6. 2. Les différents types de noms

Tout comme pour les verbes, l’attribution d’un élément lexical à la classe des noms ne
permet pas de lui assigner une fonction dans la phrase. Le rôle qu’on lui reconnaît
traditionnellement de référer à des objets du monde concret constitue une information, certes
importante mais largement incomplète, comme c’est le cas chaque fois qu’on identifie une
classe entière à l’une de ses propriétés prototypiques. L’indexation morphologique
automatique n’est utile que si elle est accompagnée de l’établissement de la fonction
syntaxique de l’élément dans la phrase ou le texte. Or, la catégorie du substantif correspond à
des réalités linguistiques très différentes.
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Comme on le développera plus amplement par la suite, les substantifs se divisent


essentiellement en prédicats et en arguments. Tout comme les verbes et les adjectifs, il existe
des substantifs qui génèrent eux-mêmes des arguments. Le substantif rêve a un sujet humain
tout autant que le verbe rêver. Cette réalité linguistique a échappé à la tradition scolaire et à
certains systèmes de traduction automatique de la première génération. Inversement, la
fonction d’argument a toujours été attribuée aux substantifs. Nous appellerons arguments
fondamentaux ou élémentaires les substantifs qui réfèrent à des « objets » du monde extérieur
et qui n’ont jamais eux-mêmes de fonction prédicative. Cette précision est nécessaire, car les
prédicats peuvent aussi jouer un rôle d’arguments, quand ils sont en position de sujets ou de
compléments d’un autre prédicat (enchâssement). Il faut cependant ajouter qu’un même
substantif peut avoir une fonction tantôt de prédicat tantôt d’argument. Soit le mot
construction. Il est interprété comme prédicat dans une phrase comme : On a procédé à la
construction d'un nouveau pont, qui est parallèle à la phrase à prédicat verbal : On a construit
un nouveau pont. Dans ce cas, il est légitime de parler de sujet et de complément d’un
substantif. Mais le mot construction, comme beaucoup de prédicats de création, peut aussi
désigner le résultat de cette activité, à savoir un édifice : Cette construction est haute de six
mètres.
Un substantif peut encore jouer d’autres rôles dans la phrase, dont ne rend pas compte
sa seule qualité morphologique. Ainsi, un analyseur doit-il reconnaître d’autres fonctions
nominales comme :

- la détermination : un tas de (sottises)


- l’indication du genre : une souris mâle, un médecin femme
- une valeur adjectivale : une braderie monstre
- un élément de nom composé : un cercle vicieux
- un élément d’une locution verbale : mettre le feu aux poudres

Tout ce que nous venons de dire milite pour un traitement intégré du lexique, de la
syntaxe et de la sémantique.

6. 3. Les différents types d’adjectifs

Les observations que nous avons faites plus haut concernant l’identification d’une
classe entière à l’un de ses emplois prototypiques sont illustrées, de façon presque
caricaturale, par la description que l’on fait habituellement des adjectifs. Nous ne donnons ici
que quelques exemples pour mettre en évidence l’hétérogénéité de cette catégorie. Le fait que
le plus grand nombre des adjectifs réfèrent à des qualités ne doit pas exclure les autres
emplois, qui sont nombreux. Si nous laissons de côté les adjectifs « déterminatifs », comme
les démonstratifs, les possessifs, les indéfinis, etc., qui font partie de la classe des
déterminants, nous distinguons différents problèmes d’analyse :

a) des problèmes de délimitations de catégories, puisque les mêmes mots doivent figurer dans
des dictionnaires différents :

- adjectifs et participes passés : fatigué


- adjectifs et noms : les adjectifs de couleur, par ex. tuile, orange
- adjectifs et prépositions : sauf
- adjectifs et adverbes : (Il pleut) fort
- adjectifs au statut particulier : censé
32

b) des problèmes de non-motivation sémantique

Les adjectifs peuvent figurer, comme les autres catégories grammaticales, dans des
suites figées. Dans ce cas, leur signification est opaque et les règles syntaxiques habituelles ne
s’appliquent pas. Ces suites doivent être recensées comme telles dans un dictionnaire :

- de noms composés : pied noir, peinture rupestre


- d’adverbiaux : en pleine nuit (*en nuit)
- de suites intensives : une peur bleue
- de verbes composés : (me) la bailler belle

c) des adjectifs classifieurs

Un grand nombre d’adjectifs se trouvent dans des suites qu’on ne peut pas qualifier de
figées et qui pourtant n’ont pas la fonction habituelle des adjectifs, celle d’attribuer une
propriété ou une qualité à un substantif : ils désignent des éléments d’un paradigme qui
recense les variétés possibles d’une entité. Ainsi la notion de forêt se prête à diverses
classifications, dont rendent compte les groupes d’adjectifs suivants indiquant l’emplacement
géographique : forêt amazonienne, forêt appalachienne, forêt landaise ; la formation : forêt
primaire, forêt secondaire, le type de forêt : forêt tropicale, forêt vierge, etc. Nous appellerons
ces adjectifs des adjectifs classifieurs. (Cf. Chap.5, §2.1.).

d) des adjectifs arguments : sujet ou compléments

Il existe des adjectifs communément appelés adjectifs de relation, définis comme


dérivés de noms : postal, ministériel, pétrolier. Nous préférons les appeler des adjectifs
arguments pour des raisons de fonctionnement syntaxique. Nous donnons ici un exemple qui
met en lumière leur syntaxe. Soit la phrase à prédicat verbal : La France produit du pétrole.
Elle a une variante nominale grâce au support avoir : La France a une production de pétrole.
Nous pouvons lui faire subir une relativation, lui donnant ainsi un statut d’argument : La
production de pétrole que la France a. Cette phrase est encore actualisée, puisque le verbe
support y figure. L’effacement de ce dernier donne : la production de pétrole de la France, où
les deux génitifs sont respectivement objectif et subjectif. Ces arguments nominaux peuvent
être remplacés par des adjectifs qui gardent les mêmes fonctions de sujet et d’objet : la
production pétrolière de la France ; la production pétrolière française. Ici les adjectifs ne
peuvent pas être attributs : *la production est pétrolière (Cf. Chap.5, §2.2.).

e) des adjectifs anaphoriques

Nous avons dit plus haut que nous ne prenons pas en compte les adjectifs déterminatifs :
ce, mon, quelque. Certains adjectifs anaphoriques ne font pas partie de cette classe mais ne
sont pas prédicatifs non plus. C’est le cas de tel : Une telle attitude est intolérable. On voit ici
encore qu’une grammaire destinée au traitement automatique doit se défaire de la tradition
qui simplifie la réalité linguistique en réduisant les catégories à tel ou tel de leurs emplois.

6. 4. Les différents types de prépositions

Les prépositions, elles non plus, n’ont pas de comportement syntaxique unitaire. Elles
ont trois emplois différents, dont deux sont bien connus. Tout d’abord une préposition peut
être un indicateur d’arguments, c’est-à-dire introduire un complément dans le cas de verbes
33

transitifs indirects : penser à N, compter sur N, aller vers N, rivaliser avec N. Comme on a
affaire ici à la fonction traditionnellement attribuée à la préposition, nous ne nous étendrons
pas sur cet emploi.
Le deuxième emploi, moins généralement admis, est de nature prédicative. Si l’adjectif
opposé à : Paul est opposé à ce projet est évidemment un prédicat, il faut en dire autant de la
préposition contre : Paul est contre ce projet où contre a exactement les mêmes arguments
que l’adjectif opposé à. On peut analyser de la même façon un grand nombre de prépositions
locatives ou temporelles. Dans : Ton livre est sur la table, le prédicat est la préposition sur,
dont les arguments sont respectivement livre et table. Il est dans la cohérence de notre
démarche d’analyser : Paul m’a téléphoné avant mon départ comme : Le fait que Paul m’ait
téléphoné a eu lieu avant mon départ, où le schéma d’arguments serait le suivant : avant
(téléphoner, départ). Le prédicat avant est ici actualisé par le verbe support d’occurrence
avoir lieu.
Il y a enfin un troisième emploi qui n’a pas fait l’objet d’études approfondies. Il existe
des suites composées d’une préposition et d’un substantif qui ont une syntaxe d’adjectifs : à
la mode, de travers, à l’aise (cf. Chap.6). Dans ce cas, la préposition peut être considérée
comme un « translateur » (L. Tesnière 1959), qui permet de former des adjectifs composés.

7. Élaboration de classes ou constructions idiosyncratiques

Quand nous parlons de schémas prédicatifs, nous mettons en lumière le recensement de


deux types de suites fondamentales dans la langue : d’un côté, celui des diverses classes de
prédicats et, de l’autre, celui des classes d’arguments. Ces classes représentent des centaines
et peut-être des milliers de catégories sémantiques, toutes nécessaires à la description du
comportement des noms simples. A leur tour, ces classes peuvent être regroupées en une
douzaine de classes plus générales ou hyperclasses, comme les <humains>, les < concrets
artificiels>, etc. Il en va de même pour les prédicats. C’est à ce niveau que nous serons en
mesure de parler des actions liant des humains à des humains, des relations entre les concrets,
etc. Cette division donne lieu de manière naturelle à une structure sémantique du lexique
d’une langue donnée.
Cette distinction entre prédicats et arguments ouvre la voie à une nouvelle manière de
concevoir la répartition entre ce que nous appelons les constructions régulières et celles qui
font l’objet de contraintes. Quand nous disons qu’un schéma prédicatif implique un prédicat
avec une suite particulière de classes d’arguments, nous affirmons en même temps que toute
construction impliquant des arguments de la même classe sémantique donnera lieu à une
phrase simple syntaxiquement et sémantiquement correcte. Les schémas prédicatifs
représentent donc un très grand nombre d’instanciations régulières. En revanche, toute
structure syntaxique impliquant des groupes nominaux à l’intérieur d’un prédicat figé sera
dite irrégulière, même si en surface la structure semble régulière. Par exemple, la suite : Luc a
pris le taureau par les cornes n’est pas sémantiquement régulière parce qu’on ne peut guère
remplacer taureau par d’autres substantifs du même type, comme vache. Ce que nous disons
est indépendant de jeux linguistiques toujours possibles qui consisteraient à les défiger, en
créant des conditions spécifiques de lisibilité plus ou moins artificielles de chacun des
éléments de la suite.

8. Figement

Les structures que nous avons envisagées jusqu’à présent mettent en jeu des mots
simples dans les positions (argumentales ou prédicatives) de la phrase que nous avons
décrites. Nous pouvons donc associer des formes syntaxiques aux éléments simples du
34

lexique. Par exemple, nous pouvons dresser des ensembles de phrases à prédicats verbaux
ayant en commun des propriétés définitionnelles. On arrive ainsi à quelques dizaines de
milliers d’entrées, si on prend en compte en même temps la nature des arguments.
Mais on s’aperçoit très vite que les phrases simples ne sont pas limitées à des structures
dont la tête prédicative est un mot simple. Au contraire, les formes prédicatives complexes
(polylexicales) sont les plus nombreuses, qu’il s’agisse de verbes, de noms et d’adjectifs
prédicatifs. Nous pensons à l’immense masse des constructions figées, qui restent en partie à
recenser et dont les variations internes sont très amples (Chap. 11). Prenons quelques
exemples qui mettent en jeu des têtes verbales. Dans la phrase : Paul a cassé sa pipe, on sent
intuitivement deux lectures différentes, dont l’une sera dite compositionnelle et dans laquelle
le verbe a la même interprétation que dans : Paul a cassé la vitre. Mais il existe une autre
interprétation, approximativement synonyme de mourir, dans laquelle il est difficile
d’affirmer que pipe est le complément d’objet de casser, et dont le sens global est donc
indépendant de celui des éléments lexicaux qui la constituent. Nous dirons que la séquence
casser (sa) pipe est un verbe figé et que, malgré le substantif pipe, nous sommes en présence
d’un verbe intransitif.
Un autre exemple de verbe figé est illustré par la phrase : Paul a traîné Jean dans la
boue, où il est possible également de déceler une double lecture. L’une est d’interprétation
littérale : boue pourrait permuter avec des mots comme vase, sable, gadoue et traîner être
remplacé par un autre causatif de mouvement tirer ou allonger. On reconnaît ici la lecture
compositionnelle ou régulière. Mais dans l’autre interprétation, traîner dans la boue signifie
calomnier et l’on constate que les éléments constitutifs n’ont eux-mêmes aucun rapport de
signification avec celle de l’ensemble. Nous sommes là encore en présence d’un verbe figé.
Mais à la différence de l’exemple précédent, la suite prédicative traîner dans la boue est une
construction transitive ayant comme objet direct un substantif humain.
Les exemples que nous venons de prendre mettent en jeu des verbes. Mais le
phénomène concerne aussi les autres formes prédicatives. Ainsi, à côté de prédicats nominaux
simples : Paul m’a fait un (signe, geste), on peut avoir : Paul m’a fait un (pied de nez, appel
du pied), dont le sens global n’est pas non plus déductible de celui des éléments constitutifs.
De même, à côté d’adjectifs simples comme dans : Cet outil est proche de Paul, on aura : Cet
outil est à portée de main de Paul où à portée de main de est un adjectif composé figé ayant
un argument-objet humain. On peut montrer que cette suite a toutes les propriétés des
adjectifs : elle peut être attribut, épithète, être pronominalisée par le et non par y, comme ce
serait le cas s’il s’agissait d’un groupe prépositionnel en à N. Le figement peut s’appliquer
aussi aux prépositions prédicatives, comme dans l’exemple suivant : La statue est (sur le, au-
dessus du) buffet ; Paul est (avec le, en faveur du) candidat des Verts.
L’ampleur du phénomène est mise en lumière par les effectifs concernés. Face à environ
12 000 verbes simples, on a recensé près de 35 000 verbes figés (M. Gross 1986). Si on
évalue à environ 70.000 les noms simples du français, des recensements systématiques ont
fourni près de 200.000 noms composés, correspondant à plus de 700 moules de formation (M.
Mathieu-Colas 1996). On est donc en présence d’un fait massif, qui doit être considéré
comme une propriété définitionnelle des langues naturelles et qui a totalement échappé à la
tradition grammaticale. Nous renvoyons au Chap.11, où nous analyserons plus amplement le
phénomène du figement et où nous montrerons qu’il affecte toutes les catégories
grammaticales classiques, quel que soit leur statut syntaxique.

9. Eléments lexicaux hors prédication

Si l’on associe à chaque phrase son schéma prédicatif, il est plus facile de mettre en
évidence les autres éléments de la phrase contribuant à son interprétation, comme la
35

détermination, les opérateurs temporels et modaux, etc. Ces éléments appartiennent à la


phrase et sont dépendants du schéma d’arguments lui-même. Mais il est plus facile aussi de
détecter d’autres éléments que l’on trouve dans les textes et qui n’appartiennent pas au cadre
même de la phrase, comme certaines expressions relevant proprement du discours et de
stratégies rhétoriques : des expressions qui ponctuent le discours : d’une part, d’autre part ;
d’un certain point de vue ; en outre, etc., des indications concernant le sujet ou le thème d’un
discours : sur le plan politique, politiquement, dans le domaine de la médecine, d’un point de
vue lexical, etc. Comme on le voit, la mise en évidence des schémas prédicatifs d’un texte
constitue la première étape, indispensable, de son analyse.

10. Phrases simples et phrases complexes

Ce qu’on appelle habituellement phrase complexe correspond, en fait, à deux types de


structures différents. D’un côté, nous avons de véritables phrases complexes dont nous
parlerons plus loin et qui consistent en deux phrases simples réunies par un connecteur
comme dans : Nous sommes restés parce qu’il pleuvait ; Il a dit cela pour rectifier une erreur.
De l’autre, nous trouvons des phrases dont le prédicat a des arguments de nature phrastique :
Je pense qu’il est arrivé. Quand on considère des textes réels, on est confronté à des
occurrences de l’un ou de l’autre type. Dans l’analyse, nous pouvons toujours procéder à la
réduction d’une phrase complexe en ses parties constitutives, c’est-à-dire en ses phrases
simples.
Il convient aussi d’attirer l’attention sur un type de phrases très fréquentes qui, à
première vue, ne semblent pas être complexes. Il s’agit d’occurrences de ce que nous allons
appeler des phrases réduites. Comme nous le verrons plus loin, le phénomène de réduction est
très répandu et s’observe partout. Par exemple, on peut trouver des phrases simples réduites
dans : Allongé sur son lit, il pensait aux vacances, où la construction allongé sur son lit peut
être considérée comme une forme réduite d’une prédication intégrale, exprimée normalement
par X est allongé sur son lit. Il est clair que pour comprendre une telle phrase, il faut
reconstruire les liens entre l’argument-sujet non exprimé de allongé et l’argument sujet
présent dans la seconde phrase, en établissant entre eux une coréférence, soulignée par
l’accord au masculin. De même, on trouve de multiples exemples de l’opération de réduction
dans les constructions coordonnées qui vont des structures où il manque un ou plusieurs
arguments à celles qui sont vides de prédicats, comme par exemple :

Max a mangé un steak et des haricots


Max a mangé un steak et Paul aussi
Luc aime la bière mais pas Marie

Méthodologiquement, nous proposons d’énumérer les structures syntaxiques des


phrases simples associées à leurs schémas prédicatifs, tout en spécifiant toutes leurs variantes
structurales qu’on peut observer dans des textes concrets. Cette approche n’est pas éloignée
de la manière dont on élabore des dictionnaires morphologiques des mots, où l’on est amené à
poser des relations entre des variantes morphologiques d’un même mot et l’établissement de
sa forme canonique, dont elles sont considérées comme des instanciations. On dira, par
exemple, que la forme passive d’une structure transitive est une réalisation parmi beaucoup
d’autres de cette phrase, tout comme la deuxième personne du singulier du présent est une
réalisation d’un verbe donné, dont la forme de référence est habituellement l’infinitif.
Techniquement, cela donne lieu à une représentation de toutes les variantes syntaxiques d’une
phrase simple par un transducteur qui encode ces formes d’une façon très économique.
36

11. Schémas prédicatifs du second ordre

A la distinction que nous avons faite plus haut entre phrases simples et phrases
complexes correspond, en outre, celle existant entre prédicats du premier et du second ordre.
Par là, nous entendons que ces phrases complexes contiennent la plupart du temps un élément
prédicatif qui relie deux arguments de nature phrastique, c’est-à-dire contenant eux-mêmes un
élément prédicatif. On a longtemps négligé la très grande variété de formation des phrases
complexes à partir des connecteurs exprimant des relations entre des événements, des actions,
des états, etc. Voici un échantillon du type de phrases auxquelles nous pensons (Cf. Chap. 15
et 16) :

On a élagué les arbres dans le but de les fortifier


Il y a eu un glissement de terrain à cause d’une pluie diluvienne
Le policier est arrivé au moment où le juge est parti
Ces difficultés ont rendu la tâche plus difficile
A cause de sa maladie, Paul n’a pas pu venir
Chaque fois qu’il est malade, Paul reste à la maison

Il est d’une importance capitale de dresser une classification de ce type de prédicats.


Comme nous le verrons plus loin, il ne s’agit pas seulement de connecteurs morphologiques
de mots simples comme ou, or mais de suites d’une grande variété syntaxique et sémantique.

Conclusion

L'état actuel du traitement automatique des langues naturelles n’est pas tel qu'on puisse
parler de systèmes de compréhension de textes qui seraient à même de réaliser des tâches
complexes. Il est clair que le traitement automatique dépend étroitement du degré de
couverture dont le système dispose. Cette exigence est fonction de la résolution d’un certain
nombre de tâches difficiles et de longue haleine. La reconnaissance des unités lexicales
implique qu’on ait fait le recensement des toutes les suites figées ou du moins des catégories
composées. Sur cette base, il faut dresser la liste de tous les prédicats du premier ordre pour
être en mesure de reconnaître les phrases simples, qui constituent les unités minimales
d’analyse des textes. C’est dans le cadre des schémas d’arguments que se fait la
désambiguïsation des éléments lexicaux, dont on sait que, pris isolément, ils sont presque tous
polysémiques. La reconnaissance des schémas d’arguments permet, d’autre part, d’isoler les
prédicats du second ordre ainsi que tous les éléments lexicaux qui n’appartiennent pas à la
phrase simple et qui doivent faire l’objet d’une description spécifique.

Lectures

Abeillé, A., 2002, Une grammaire électronique du français, CNRS Editions, Paris.
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38
39

Chapitre 2

La notion d’emploi de prédicat

Nous avons vu au chapitre précédent qu’une phrase simple correspond à une structure
composée d’un prédicat, de forme morphologique variable, qui génère des arguments,
représentés par des substantifs ou des phrases. Nous allons approfondir ici les propriétés
générales de ce type de structure, en montrant qu’à chaque schéma sont associées des
propriétés spécifiques. Nous appelons emploi de prédicat ou emploi prédicatif un schéma
prédicatif donné et l’ensemble des propriétés qui lui sont rattachées. Nous verrons à la fin de
ce chapitre que le traitement automatique n’est pas une affaire de mots, ni même de séquence
de mots mais d’emplois. On reconnaît, on génère, on traduit automatiquement des emplois.
Un emploi est décrit à l’aide des paramètres suivants : un schéma d’arguments, un sens
associé, une forme morphologique, une actualisation, un système aspectuel, des
restructurations et un domaine.

1. Un domaine d’arguments

Que le prédicat soit verbal, nominal ou adjectival, un emploi prédicatif est d’abord
défini par son domaine d’arguments. Nous allons présenter l’outil qui nous permettra de
décrire les arguments de façon précise et reproductible. Faisons une première observation.
Soit le verbe conduire dans Paul conduit une Peugeot. Si nous remplaçons le mot
Peugeot par Citroën, Audi ou BMW, nous constatons que le verbe garde la même
interprétation. Si nous substituons à ces termes des noms communs comme berline, break,
cabriolet, coupé, limousine, le sens du verbe reste encore constant, tout comme si nous
intégrons des termes plus généraux comme voiture ou automobile. Convenons de ranger tous
ces substantifs dans une classe hyperonyme que nous appellerons <moyen de transport
routier individuel>, où les crochets délimitent une classe sémantique. Tous les éléments de
cette classe déclenchent une seule et même interprétation du verbe conduire.
Si maintenant nous remplaçons dans la phrase ci-dessus le substantif Peugeot ou tout
autre élément de la classe des <moyens de transport routiers> par un mot comme hêtre : Le
jardinier a conduit ce hêtre, alors il y a une rupture de signification, le verbe signifie à présent
« tailler d’une certaine façon » et cette seconde interprétation sera identique pour chêne,
sapin, tilleul, un ensemble de lexèmes que l’on peut regrouper sous le terme générique
d’<arbre>. Une substitution dans une position argumentale peut donc correspondre à deux
situations différentes. Ou bien la signification du prédicat reste inchangée et le nouveau
substantif appartient à la même classe sémantique ou alors le sens du prédicat change et le
substantif relève d’une classe sémantique différente. Ces classes sémantiques nous les
appelons des classes d’objets (Chap. 8).
Une classe d’objets est un ensemble de substantifs qui, dans une position argumentale
donnée, détermine le sens d’un prédicat. Ces classes peuvent être soit des hyperclasses :
<humains>, <animaux>, <végétaux>, <concrets>, < locatifs> et <noms de temps>, soit des
sous-ensembles : les <moyens de transports routiers>, les <arbres>, les <relations de
parenté>, les <aliments>, les <habitations>, les <lieux de culte>, etc. Nous verrons au
40

Chap. 8 une description systématique de ces classes et nous montrerons le rôle fondamental
qu’elles jouent dans le traitement automatique. On trouvera ici, à titre d’illustration, un
exemple de description d’un verbe polysémique à l’aide de classes (N0 correspond au sujet et
N1 à l’objet) :

1. Abattre/N0 : hum/N :< arbre>


2. Abattre/N0 : hum/N :<aéronef>
3. Abattre/N0 : hum/N :<construction>
4. Abattre/N0 : hum/N1 :hum
5. Abattre/N0 : événement/N :hum
6. Abattre/N0 : hum/N :<cartes>
7. Abattre/N0 : hum/N :<minerai>
8. Abattre/N0 : hum/N :<animal de boucherie>

2. Un sens associé

Les positions argumentales, définies en compréhension à l’aide de ces classes


sémantiques, déterminent le sens du prédicat. La signification de chaque emploi peut être
mise en évidence par l’indication d’un synonyme (noté Sy) dans un champ spécifique :

1. Abattre/N0 : hum/N : <arbre>/Sy : couper


2. Abattre/N0 : hum/N :<aéronef> /Sy :descendre
3. Abattre/N0 : hum/N :<construction> /Sy :démolir
4. Abattre/N0 : hum/N1 :hum/Sy :exécuter
5. Abattre/N0 : événement/N :hum/Sy :démoraliser
6. Abattre/N0 : hum/N :<cartes>/Sy :déposer
7. Abattre/N0 : hum/N :<minerai>/Sy :détacher
8. Abattre/N0 : hum/N :<animal de boucherie>/Sy : tuer

ou par l’indication de la traduction dans une langue étrangère :

1. Abattre/N0 :hum/N :< arbre>/Sy : couper/E:to cut down/ D :fällen


2. Abattre/N0 :hum/N :<aéronef>/Sy :descendre/E:to shoot down/D :abschiessen
3. Abattre/N0 :hum/N :<constrt>/Sy :démolir/E:to knock down/D :abreissen
4. Abattre/N0 :hum/N1 :hum/Sy :exécuter/E:to shoot/D :erschiessen
5.Abattre/N0 :événement/N :hum/Sy :démoraliser/E:to demoralize/D :niederdrücken
6. Abattre/N0 :hum/N :<cartes>/Sy :déposer/E:to lay down/D :ablegen
7. Abattre/N0 :hum/N :<minerai>/Sy :détacher/E:to break away/D :abschlagen
8. Abattre/N0 :hum/N :<anim de boucherie>/Sy : /E:to slaughter/D :schlachten

Les classes sémantiques d’arguments permettent de mettre en évidence les différentes


significations d’un prédicat polysémique et de déterminer à laquelle des significations de ce
prédicat on a affaire dans un texte donné. Un domaine d’arguments n’est donc pas défini
seulement par le verbe et par deux positions argumentales représentées abstraitement par le
symbole N. Les synonymes et les traductions que nous venons de donner établissent
clairement qu’on ne peut pas parler d’un verbe abattre unique, qui aurait des « effets de
sens » sur la base d’un fonds sémantique commun, il s’agit au contraire de huit emplois
différents, ayant chacun des propriétés autonomes.
Les mêmes remarques valent pour les arguments. Le complément du premier emploi
désigne le terme <arbre> dans son acception de végétal et non d’autres emplois possibles : un
41

mât (arbre de trinquet), un élément d’un moteur (arbre de transmission), une filiation (arbre
généalogique), un élément d’un navire (arbre d’hélice). Notre analyse repose sur
l’observation empirique que deux emplois polysémiques d’un même prédicat ne peuvent pas
avoir les mêmes classes sémantiques dans leurs positions argumentales. Dès qu’on passe
d’une classe argumentale à une autre, le sens du prédicat change.

3. Une forme morphologique

Il est maintenant admis qu’un prédicat ne correspond pas seulement à un verbe mais
qu’il existe des prédicats nominaux et adjectivaux, à quoi il faut ajouter des prépositions et
certains adverbes. Certaines racines prédicatives ont trois réalisations morphologiques :
verbale, nominale et adjectivale, comme respect-, par exemple : Luc respecte les lois, Luc a le
respect des lois, Luc est respectueux des lois. D’autres n’en ont que deux : verbe et nom : Luc
veut réussir, Luc a la volonté de réussir ; verbe et adjectif : Paul ennuie tout le monde, Paul
est ennuyeux pour tout le monde ; nom et adjectif : Luc a de la volonté, Luc est volontaire.
Enfin, certains prédicats n’ont qu’une seule forme. On peut les appeler des prédicats
autonomes : Luc coupe du bois ; Luc donne un coup à Paul ; Luc est volontaire pour ce
travail. Un dictionnaire électronique doit signaler la possibilité de ces changements
morphologiques. Dans la traduction automatique, le système est contraint quelquefois de
recourir à cette information, puisque les langues connaissent des trous morphologiques. Pour
que l’on puisse parler de variantes morphologiques d’un prédicat, plusieurs conditions
doivent être remplies :

- les deux formes doivent avoir la même racine


- les arguments doivent être de même nature sémantique
- le sens des deux formes prédicatives doit rester constant

C’est le cas de la racine respect- que nous venons de voir mais non des mots peur et
peureux où, malgré une racine commune évidente, les arguments sont différents : Luc a peur
du noir ; *Luc est peureux du noir. De même couper n’a rien à voir avec (donner) un coup.
La présence simultanée des trois formes du prédicat mérite quelques commentaires. Il ne
s’agit pas de redondance. Nous verrons plus loin que l’expression du temps et de l’aspect n’y
est pas la même. Le niveau de langue entre aussi en ligne de compte : avoir le respect des lois
et être respectueux des lois semblent être d’un niveau plus soutenu que la forme verbale
respecter les lois.
Si l’on revient au verbe abattre, on observe que les différents emplois se comportent de
façon différente par rapport à la nominalisation. Tout d’abord, il existe des emplois qui n’ont
pas de forme nominale, c’est le cas des phrases 2, 3, 4, 6, pour lesquelles seules la forme
verbale est possible. Dans les phrases 1, 7, 8, il existe, à côté de la forme verbale, un
substantif dérivé en – age : l’abattage d’un arbre, l’abattage du minerai, l’abattage d’une
génisse. Enfin, la phrase 5 est caractérisée par l’existence d’une forme nominale en – ment :
l’abattement de la population. La description que nous venons de faire montre, à elle seule
déjà, la nécessité de disjoindre pour chaque prédicat polysémique les différents emplois
autonomes qui les caractérisent.

4. Une actualisation

Nous avons vu, au chapitre précédent, qu’une des propriétés définitionnelles d’un
prédicat est sa possible insertion dans le temps. Ce fait est connu depuis toujours pour les
verbes. Très tôt les grammairiens ont mis au point des tables de conjugaison, peut-être sur le
42

modèle des flexions casuelles des noms. A l’heure actuelle des ouvrages comme le
Bescherelle sont d’une utilisation courante, bien au-delà du milieu scolaire.
La découverte de l’actualisation des prédicats nominaux, en revanche, est un chapitre
récent dans les grammaires. Le fait qu’il existe des verbes d’un type particulier dont le rôle
consiste à inscrire les prédicats nominaux dans le temps remonte aux années 60. Les
promoteurs en sont P. von Polenz (1963) en Allemagne et Z .S. Harris (1964) aux USA. Cette
question représente pour le traitement automatique une telle importance que nous lui
consacrerons un chapitre particulier (Chap. 7).
L’actualisation des prédicats nominaux présente par rapport à celle des verbes de
grandes différences. Entre le sémantisme d’un verbe et sa conjugaison, il n’y a pas de
corrélation évidente : une même conjugaison en – ir/issant, par exemple, s’applique à des
verbes de mouvement (alunir), de cris (mugir), de couleur (jaunir). En revanche, pour
conjuguer les prédicats nominaux, il faut connaître leur sémantisme. On verra plus loin que
les actions, les événements et les états ne prennent pas les mêmes supports et qu’à l’intérieur
de chacun de ces groupes, il faut créer des sous-ensembles, correspondant à des classes
déterminées de prédicats nominaux. Ainsi les prédicats de <bruits vocaux> prennent pousser,
les prédicats de <combats> mener ou livrer. Les emplois de abattage que nous venons de voir
prennent tous le support procéder à, car il s’agit de prédicats techniques. Mais souvent la
différence des emplois d’un même prédicat est soulignée par des supports distincts. En voici
un exemple mettant en jeu le substantif regard. Ce substantif, comme on le verra plus loin
(§8), peut désigner une propriété physique, le support est alors avoir : Paul a un regard terne.
Il peut s’agir aussi d’un prédicat de « comportement à l’égard d’autrui », il aura un autre
emploi de avoir, impliquant un adjectif de comportement : Paul a eu un regard (amical,
dédaigneux) pour Jean. Le mot peut désigner une perception active, le choix est alors entre
plusieurs supports : Paul a jeté un regard rapide dans cette direction ; Paul a porté son
regard dans cette direction. A cela peuvent s’ajouter des indications aspectuelles : fixer son
regard sur, poser son regard sur. On a ici une seconde raison de décrire les prédicats en
termes d’emplois et non dans le cadre d’un lexème.

5. Un système aspectuel

Un emploi est ensuite défini par son aspect. Selon que le prédicat implique ou non une
durée, on est en présence de prédicats ponctuels ou duratifs. Leurs propriétés sont différentes.
Si l’itérativité est commune aux deux types, seuls les prédicats de durée ont un inchoatif, un
progressif et un terminatif (Cf. Chap. 7). Ainsi le quatrième emploi du verbe abattre
représente-t-il un prédicat ponctuel, c’est-à-dire sans durée du point de vue linguistique. Sont
donc exclues des phrases comme *Le policier (a commencé, continue, finit) d’abattre le
fugitif. Un des critères linguistiques généralement utilisé est l’incompatibilité avec un
complément de temps en pendant N : *Le policier a abattu le fugitif pendant dix minutes.
L’idée est claire, il est impossible de subdiviser un fait qui n’a pas de durée. Cette analyse
vaut aussi pour la phrase 2. En revanche, abattre un mur ou une construction en général peut
être considéré comme un prédicat duratif. La durée est soulignée par des constructions
comme la suivante : Les ouvriers ont mis deux jours pour abattre ce mur. D’où des phrases
comme : On est en train d’abattre le mur ; On vient de finir d’abattre ce mur.
L’emploi psychologique de abattre désigne non une action mais une causation : Cette
nouvelle nous a plongés dans un profond abattement. L’interprétation durative est évidente et
l’emploi génère un état résultatif, ce qui n’est pas le cas des autres emplois que nous venons
de voir : Nous sommes abattus. L’aspect ne doit donc pas être considéré comme une propriété
d’une racine prédicative donnée mais de chacun de ses emplois particuliers. Nous avons
examiné plus haut les termes peur et peureux et nous les avons analysés comme relevant de
43

deux emplois différents de la racine. Notre argument était que les deux opérateurs n’ont pas le
même domaine d’arguments. Il y a une raison supplémentaire de procéder à une telle
séparation : ils ont deux aspects différents. Alors que peur désigne un sentiment et est
caractérisé de ce fait par un aspect à la fois ponctuel et duratif, l’adjectif peureux désigne un
trait de caractère et n’a donc qu’un aspect duratif.
L’aspect dans des langues comme le français (à la différence, semble-t-il, des langues
slaves, où il est le fait de la morphologie) est réparti sur tous les éléments de la phrase. Il y a
de ce fait des problèmes de compatibilité aspectuelle très complexes à décrire si l’on veut
traiter les faits de façon automatique. Un même prédicat nominal n’a pas les mêmes
déterminants selon l’aspect véhiculé par son verbe support. Le prédicat bêtise peut représenter
soit un semelfactif soit un itératif. Le déterminant est alors soit le numéral un soit un pluriel :
Luc a fait une (seule) bêtise ; Luc a fait (des, quelques, trois, d’autres) bêtises. Avec le
support faire, il ne semble pas y avoir de restrictions sur les déterminants au pluriel. Mais si
l’on utilise une variante itérative de faire comme multiplier, alors seul l’article les est
possible : Luc a multiplié (*des, *ces, *quelques, les) bêtises.

6. Des restructurations

Les transformations sont elles aussi fonction des emplois. Une règle de grammaire assez
générale prévoit que les verbes intransitifs avec la préposition de (N) pronominalisent ce
complément à l’aide du pronom en : Paul se souvient de ce fait, Paul s’en souvient. Cette
règle ne s’applique pas à des modaux comme tenter de, essayer de, qui prennent le pronom
le ou les démonstratifs ça ou cela : Il a tenté de se sauver par la fenêtre ; (*Il en a tenté. Il l’a
tenté), de se sauver par la fenêtre ; Il a tenté (ça, cela).
Que les transformations soient fonction des emplois est clairement mis en évidence par
l’exemple suivant. Soit le verbe louer, qui a comme compléments possibles une foule de
substantifs, dont par exemple voiture, qui appartient à la classe des <moyens de transports>,
mais aussi maison ou appartement, qui relèvent de la classe des <habitations>. On ne voit
pas bien a priori si l’on a affaire, dans ces deux cas, à un ou plusieurs emplois. En fait, il
s’agit de deux emplois différents, comme le montrent les propriétés suivantes. Avec un
complément de la classe des <habitations>, le verbe est associé à des formes nominales, ce
qui n’est pas le cas des autres emplois. Celui qui donne en location est un logeur (non un
loueur) et celui qui prend en location est un locataire. Le prix d’une location est un loyer.
L’habitation louée s’appelle une location (Paul est en location). De même, la traduction en
allemand de notre emploi est spécifique. Louer (donner en location) se traduit par vermieten
et prendre en location se dit mieten. Le logeur se traduit par Vermieter, le locataire par Mieter
et le loyer par Miete. Ces traductions ne s’appliquent à aucun des autres sens du verbe. On
voit donc qu’on est en droit d’affirmer que l’emploi de louer que l’on vient de décrire a des
propriétés qui lui sont spécifiques.

7. Un domaine

Un emploi est en partie déterminé par le domaine dont il relève. Ce fait est
systématiquement utilisé dans les différents systèmes de traduction automatique, qui notent le
type de vocabulaire (chimie, droit, médecine) comme contribuant à déterminer le choix de
telle traduction parmi d’autres possibles. Les différents emplois du verbe abattre que nous
avons vus plus haut relèvent chacun d’un domaine différent. L’exemple 1 appartient à la
sylviculture ; le second au domaine militaire, la troisième aux travaux publics, le quatrième à
la criminologie, le sixième aux jeux de sociétés, le septième au domaine des mines et le
dernier à la boucherie. Seul le cinquième (Cette nouvelle nous a abattus) relève de la langue
44

générale. La connaissance du domaine peut être d’une grande utilité en traduction


automatique, s’il reste des ambiguïtés. Selon le domaine, un même prédicat peut être associé
à un réseau lexical particulier. Ainsi, dans la langue de la boucherie, le verbe allemand
schlachten (abattre un animal de boucherie) est morphologiquement associé à une série de
termes du même domaine : Schlachtbank (billot), Schlächter (boucher), Schlächterei
(boucherie), Schlachfest (jour où l’on tue le cochon), Schlachtung (abattage), Schlachtvieh
(animaux de boucherie).

8. Interaction des paramètres : le substantif regard

Les paramètres que nous venons d’énumérer nous ont permis de définir avec rigueur la
notion d’emploi qui est, à nos yeux, un des concepts les plus importants de la linguistique.
Toute entrée lexicale devrait correspondre non à un lexème mais à un emploi et comprendre
toutes les informations qui lui sont corrélées. Notre position consiste à affirmer que le sens
n’est pas premier ni « isolable » mais qu’il est en connexion avec bien d’autres propriétés
d’une structure phrastique. Dès lors qu’un prédicat a un nombre déterminé de significations, il
a inévitablement autant de séries de propriétés différentes, qui forment non pas des
caractéristiques isolées mais sont dans un état d’interdépendance. Nous voudrions illustrer les
analyses qui précèdent par un exemple précis qui met en jeu le substantif regard, réduit par
bien des dictionnaires à son rôle de prédicat de perception, mais qui a bien d’autres emplois.

8.1. Prédicat de perception active

Paul a jeté un regard furtif sur (le tableau, sa voisine)


Paul a jeté un regard rapide dans cette direction

Dans cet emploi, le schéma d’argument est caractérisé par un sujet humain et un
complément humain, concret ou locatif. Le support jeter a différentes variantes : balancer,
lancer, envoyer, filer. Les prépositions sont locatives : vers, en direction de. Si le complément
est concret alors la préposition est essentiellement sur. Les déterminants sont les indéfinis un,
des suivis facultativement d’une modifieur. Sont interdits le ou peut-être le possessif : Paul a
jeté (*le, ?son) regard sur ce texte. Dans le paradigme de regards on trouve d’autres
substantifs, dont certains sont figés : œil : jeter un œil (à, sur) N ; jeter les yeux (*à, vers,
sur) N ; jeter un coup d’œil (à, sur) N. Les adjectifs appropriés sont souvent de nature
locative : en biais, en coin, en coulisse, oblique, furtif. Le support peut normalement être
effacé : le regard de Paul sur Jean. Les supports possibles dans cet emploi impliquent
souvent une action rapide : jeter un regard rapide sur ce texte. Enfin, cet emploi est associé à
la forme verbale : Paul m’a regardé en coin.

8.2. Prédicat de propriété

L’emploi que nous analysons maintenant relève moins de l’action ou de la perception


que d’un état et, en particulier, de la notion de propriété :

*Paul a un regard
Paul a un regard terne

Le sujet désigne ici un humain ou éventuellement animal. La construction est


intransitive mais avec un modifieur obligatoire. Le verbe support n’est pas jeter mais avoir
avec une substitution possible de : posséder ou afficher. Les adjectifs modifieurs décrivent le
45

regard : ardent, étincelant, brûlant, terne, vide, fuyant, mobile, vitreux mais non en coin, en
biais. Le déterminant de regard est un ou le au singulier : Paul a (le, un) regard vif. Le pluriel
est interdit : *Paul a les regards vifs. Aspectuellement, il y a une interprétation momentanée
ou habituelle : Paul a un regard terne (ce matin, habituellement). Le substantif regard peut
être remplacé par le substantif œil : Paul a l’œil (vif, terne), le pluriel est moins bon : Paul a
les yeux vifs, l’indéfini serait meilleur : Paul a des yeux vifs. Le support peut être effacé : le
regard (vif, terne) de Paul. Il n’y a pas de montée de l’adjectif : *Paul est (terne, vif) (de, du)
regard. La construction impersonnelle est possible : Il y a (de la vivacité, de la mobilité, du
feu) dans le regard de Paul. Enfin, il n’y a pas de verbe regarder associé.
Le substantif regard désigne une propriété de Paul. Elle est moins physique que dans :
Paul a les jambes arquées, du fait peut-être que les yeux peuvent traduire des sentiments, un
état d’esprit, certaines facultés, comme la présence d’esprit. Au 17 e siècle, on appelait les
yeux, le « miroir de l’âme ». Regard n’a rien à voir ici avec le substantif vue : Paul a une vue
perçante.

8.3. Prédicat de comportement

Le substantif regard n’est pas interprété comme un prédicat de perception dans : Paul a
eu un regard (amical, dédaigneux) pour Jean, mais de comportement à l’égard d’autrui. Le
sujet est humain de même que le complément (qui pourrait aussi désigner une activité
humaine). Ce complément est introduit par la préposition pour. Deux autres supports peuvent
figurer dans cet emploi : accorder, concéder. La préposition est alors à : Paul lui a accordé
un regard attentif. Le déterminant est indéfini : Paul a eu un regard amical pour Jean. Le
pluriel n’est pas très clair : Paul a eu des regards amicaux pour Jean. Le défini est
impossible : *Paul a eu le regard (amical) pour Jean ; le possessif est impossible aussi :
*Paul a eu son regard amical pour Jean
Un modifieur est obligatoire, sauf à la forme négative : Paul n’a même pas eu un regard
pour Jean. Mais il s’agit peut-être d’une suite figée. Regard peut difficilement être remplacé
par œil : l’œil dédaigneux de Paul pour Jean. L’adjectif est de nature comportementale :
amical, attentif, dédaigneux, hautain mais non descriptif fixe, fuyant, mobile, acéré, vif,
perçant. Il existe une construction impersonnelle : il y a eu un regard dédaigneux pour Jean
de la part de Paul. On observe aussi une autre thématisation : J’ai eu droit à un regard
dédaigneux de sa part. Enfin, le substantif a une construction verbale parallèle : Paul a
regardé Jean dédaigneusement. Dans ce cas, regarder n’est pas un prédicat de perception
mais de comportement, interprétation qui est encore accentuée par certains adverbiaux
« Monsieur de Trailles me regarda d'un air poliment insultant et se disposait à s'en aller
(Balzac, Gobseck).

9. Conclusion

Nous venons de montrer que la notion de polysémie est inadéquate pour rendre compte
du fonctionnement de la plupart des prédicats, car ce terme se situe sur le seul plan de la
signification, alors que, comme nous l’avons montré dans les exemples précédents, tous les
niveaux de la description linguistique sont interconnectés : lexique, syntaxe, sémantique. La
notion d’emploi que nous venons de développer montre clairement que chaque schéma
prédicatif incarne une signification spécifique et que cette signification est corrélée
étroitement à un ensemble de propriétés syntaxiques, morphologiques et pragmatiques, qui
font partie de sa définition linguistique globale. Dès lors qu’on a sélectionné un emploi de
prédicat, on a déterminé ipso facto un ensemble de propriétés linguistiques, qui caractérisent
cet emploi par opposition à tous les autres schémas que ce prédicat peut avoir. Il n’est pas
46

facile de mémoriser, pour un emploi donné, l’ensemble des propriétés que nous venons de
signaler. Toutes ces informations doivent cependant figurer dans un dictionnaire électronique.
L’emploi est donc l’unité structurelle de base de la langue, qu’un traitement automatique doit
pouvoir reconnaître et éventuellement générer.
Nous venons de définir la notion d’emploi. Nous avons ainsi mis au point les
paramètres qui permettent de décrire les phrases simples comme des ensembles, en intégrant
la totalité de leurs propriétés. Dans les chapitres qui suivent, nous reprenons
systématiquement chacun de ces paramètres, en mettant l’accent sur la nature morphologique
des prédicats et de leurs schémas d’arguments (Chap. 3, 5, 6, 7) et la description sémantique
des arguments (Chap. 4). Après quoi, nous traitons de l’actualisation des phrases en étudiant
la conjugaison des prédicats (Chap. 8) et la détermination des substantifs (Chap.9).

Lectures

Anscombre,   J.­Cl.,  2004, "La notion de polysémie dans le cadre de la théorie des
stéréotypes", Verbum, XXVI, n° 1, p.55-64.
Blanco, X. et Buvet, P.-A., (éds.), 2009, Les représentations des structures prédicats-
arguments, Langages n°176, Larousse, Paris.
Gross, G., 1990, "Désambiguïser dans un lexique-grammaire", Actes du Colloque Semantica :
Les modèles sémantiques pour le traitement automatique du langage, Paris, EC2, 1990.
Gross, G. et Clas, A., 1997, " Les classes d’objets et la désambiguïsation des synonymes",
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Journées internationales d’analyse statistique de données textuelles.
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47

Chapitre 3

Les prédicats verbaux

1. Reconnaissance d’une forme verbale

L’identification des formes verbales dans un texte ne présente aucune difficulté


pratique : les verbes ont tous en commun une actualisation spécifique, prise en charge par des
désinences flexionnelles traduisant les temps et les modes. Cette identification est cependant
tributaire d’une prise en compte de l’environnement, c’est-à-dire du rôle syntaxique de
l’élément dans le cadre de la phrase simple et ne peut se faire sur le seul critère de la
morphologie, car les homographes (verbe-nom, par exemple) sont très nombreux. Il reste,
comme nous l’avons vu, que l’identification d’une forme donnée comme relevant de la
catégorie des verbes ne permet pas pour autant de lui attribuer son rôle syntaxique dans la
phrase, en raison de l’hétérogénéité de cette catégorie (cf. Chap.1). Nous étudions dans ce qui
suit les propriétés des prédicats verbaux. Les autres types de verbes seront analysés ailleurs :
verbes supports (Chap.7) et verbes figés (Chap. 10).

2. Délimitation morphologique

Un prédicat verbal, comme tout prédicat, est défini par deux types de propriétés : son
rôle de générateur d’arguments et son inscription dans le temps. Ce chapitre est consacré à la
première de ces propriétés. La seconde sera examinée au Chap. 7, qui traite de l’actualisation
des prédicats. La détection d’un verbe donné implique la reconnaissance préalable de sa
délimitation morphologique. Si la reconnaissance d’une forme verbale est aisée, l’extension
morphologique qu’elle peut revêtir n’est pas simple à déterminer, car elle ne correspond pas
toujours à un seul lexème. Un verbe peut représenter, entre autres :

- des formes simples et élémentaires (sans suffixe) : regarder, conduire, virer


- des formes simples avec suffixe : solidifier, ridiculiser, sautiller
- des verbes composés : casser sa pipe, bailler aux corneilles
- des verbes pronominaux : s’enfuir, s’éclipser
- des verbes impersonnels : pleuvoir, sembler (que P)
- des verbes à éléments séparables : prendre N au sérieux
- des verbes à adverbes obligatoires : aller (bien, mal)
- des verbes à adjectifs obligatoires : filer doux, marcher droit
- des verbes avec marqueurs d’intensité : pleuvoir des cordes

Dans d’autres langues, comme l’anglais et l’allemand, il existe des verbes à particules
séparables comme : abhauen, wegfahren pour l’allemand ou give up, go away pour l’anglais.
La reconnaissance automatique des unités verbales passe par l’indication de ces informations
dans un dictionnaire électronique.
48

3. Changements de catégorie grammaticale des verbes.


Du point de vue de leur fonction dans le cadre de la phrase, les catégories
grammaticales majeures ne constituent pas des ensembles disjoints. Nous avons vu au
chapitre précédent (§3) que les verbes peuvent être associés, dans certains de leurs emplois, à
des formes nominales et/ou adjectivales : Jean désire bien faire ; Jean a le désir de bien
faire ; Jean est désireux de bien faire. Nous y reviendrons dans les deux chapitres suivants.
Du point de vue morphologique, on distingue habituellement plusieurs types de
nominalisations : l’ajout d’un suffixe : décorer/décoration, sauver/sauvetage ; une
nominalisation régressive : regarder/regard ; un changement de racine : jouer/jeu. Il en est de
même pour les adjectivations. On note, par rapport au verbe, l’ajout d’un suffixe
respecter/respectueux, désirer/désireux. Inversement, des verbes peuvent être créés par l’ajout
d’un suffixe à un adjectif blanc/blanchir. Ces changements morphologiques sont, bien
entendu, corrélés à des modifications de l’actualisation respective de chacun de ces types de
prédicats (cf. Chap. 7) et de la forme de leurs arguments. On trouve également, même si les
exemples sont rares, des verbes qui ont la même racine qu’une préposition. C’est le cas de
devancer, dans l’un de ses emplois : Dans ce classement, Jean devance Paul ; dans ce
classement Jean est devant Paul.
Il faut encore signaler le cas des prédicats verbaux autonomes. Nous appelons ainsi des
verbes qui ne sont associés ni à des formes nominales ni à des formes adjectivales ou qui
n’ont pas de lien sémantique ni syntaxique avec elles, quand une pareille forme existe. Ainsi,
le verbe causatif provoquer constitue un emploi différent du substantif provocation ou de
l’adjectif provocant.

4. Etude des arguments

Nous analysons dans la première partie de ce chapitre les propriétés caractéristiques des
arguments d’un verbe. Nous mettons d’abord au point des critères permettant de distinguer les
circonstants des arguments et nous présenterons ensuite les différentes formes que peuvent
prendre ces derniers.

4.1. Objets et circonstants

Un prédicat ouvre un ensemble de positions argumentales qui lui sont propres et qui
représentent des classes sémantiques déterminées. Ces classes dépendent de la nature du
prédicat. Ainsi le verbe déchiffrer sélectionne deux arguments : un sujet humain et un objet
appartenant à la classe des <textes>. Le verbe lire en sélectionne trois : Paul lit un roman à
son fils. Nous examinerons ici le problème de la reconnaissance des arguments et de leur
délimitation et nous verrons, au Chap.8, un outil théorique permettant de rendre compte de la
compatibilité sémantique entre prédicats et arguments.
Une difficulté maintes fois évoquée consiste à déterminer, pour un prédicat donné, le
nombre exact de ses arguments, ce que l’on désigne souvent comme la suite la plus longue.
Cela pose l’épineux problème de la distinction entre arguments et circonstants. Du point de
vue sémantique et théorique, on peut dire qu’un groupe nominal est un argument s’il figure
dans la portée stricte du prédicat. Ainsi, l’indication du prix fait partie de la définition du
verbe vendre, qui a donc, en plus du sujet, trois arguments-objets : la chose vendue, la
personne à qui l’on vend et le prix de vente : Paul a vendu sa voiture à Jean pour dix mille
euros. En cela, vendre diffère de donner qui n’en a que deux, le complément désignant le prix
étant exclu : Paul a donné sa voiture à Jean.
49

Comme il n’est pas aisé de déterminer si un groupe nominal relève ou non de la portée
du verbe, on peut recourir à des propriétés formelles. Observons d’abord que circonstants et
arguments ont des propriétés communes comme l’extraction : On observe cette coutume en
France, C’est en France qu’on observe cette coutume ; Jean a parlé à Paul, C’est à Jean que
Paul a parlé. Cette propriété est intéressante, car elle pose le problème de la relation des
circonstants avec le prédicat de la phrase. Nous reviendrons sur ce point.
Examinons maintenant certaines propriétés de position. Un complément d’objet figure
après le prédicat dans la phrase simple et ne peut être déplacé en position frontale que s’il est
repris par un pronom (détachement) : Paul a relu ce texte ; *Ce texte, Paul a relu ; Ce texte,
Paul l’a relu. Un complément circonstanciel, en revanche, peut être déplacé au début de la
phrase sans autre modification : Il pleut souvent, à Paris ; A Paris, il pleut souvent. On dira
que à Paris est un complément circonstanciel de lieu. En revanche, dans la phrase : Paul va
souvent à Paris, le complément à Paris, qui est traditionnellement analysé comme un
circonstanciel de lieu également, n’est cependant pas déplaçable : *A Paris, Paul va souvent,
sauf s’il est repris par un pronom : A Paris, Paul y va souvent. Nous considérons donc ici la
suite à Paris non comme un complément circonstanciel mais comme un argument du prédicat
aller. Cette observation mérite cependant une observation annexe : les compléments d’objets
seconds (et c’est d’autant plus vrai que ce complément est plus éloigné du prédicat), peuvent
aussi figurer en position frontale : A Jean, j’ai donné un livre et à Paul un couteau. Il faut
ajouter que, dans ce cas, le sens n’est pas constant et l’effet contrastif est plus accentué que
dans le cas des circonstants.
Malgré les critères que nous venons de présenter et qui sont bien connus, il est difficile
dans certains cas de se prononcer sur le statut syntaxique de certains compléments. Prenons, à
titre d’exemple, un complément locatif accompagnant le verbe rencontrer : Paul a rencontré
son frère au marché. Si l’on compare cette construction à la phrase : Paul dort dans (son lit,
sa chambre), on a le sentiment que, dans la seconde phrase, le complément de lieu est plus
« proche » du verbe. Cette impression est confortée par le fait que la première phrase peut
être paraphrasée de la façon suivante : Paul a rencontré son frère ; cela a eu lieu au marché,
ce qui est plus difficile pour la seconde ?Paul dort, cela a lieu dans son lit.
Examinons encore une phrase comme : Paul a parlé à Jean de ses difficultés, où Jean et
difficultés sont des arguments de parler. Comme parler est un prédicat d’action, il peut être
repris par le pro-verbe le faire (Cf. M. Prandi 2004 p.268-274) : Paul a parlé à Jean de ses
difficultés. Il le fait souvent. L’anaphorique le fait renvoie à la suite : parler à Jean de ses
difficultés dans son ensemble et non à l’un ou l’autre des arguments. Aucun argument ne peut
être repris à lui tout seul par l’anaphorique le fait : Paul a parlé à Jean, * il l’a fait de ses
difficultés ; Paul a parlé de ses difficultés, * il l’a fait à Jean. Le faire reprend donc le groupe
verbal dans sa totalité, comme on le voit en cas de présence d’un complément circonstanciel :
Jean est parti pour échapper à ce conflit, Jean est parti, il l’a fait pour échapper à ce conflit ;
Jean est parti plus tôt parce que la pluie menaçait, Jean est parti plus tôt. Il l’a fait parce que
la pluie menaçait. Cette propriété s’applique aussi en cas de prédicats événementiels : Au
printemps, il tombe souvent des trombes d’eau dans les pays méditerranéens : Il tombe des
trombes d’eau, cela arrive souvent (au printemps, dans les pays méditerranéens). La reprise
par le faire est donc exclue pour les arguments.
Nous verrons, au Chap.15, que les arguments et les compléments circonstanciels
reposent sur des structures très différentes. Un argument appartient à la construction du
prédicat d’une phrase simple, c’est-à-dire à un prédicat du premier ordre. Les compléments
circonstanciels, eux, sont introduits par des connecteurs qui sont des prédicats du second
ordre. Une préposition introduisant un argument n’a donc pas le même statut que celle qui
introduit un circonstant. La première a pour fonction d’être un élément du schéma prédicatif
d’un verbe intransitif. Au contraire, une préposition qui introduit un complément
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circonstanciel est un prédicat du second ordre qui relie deux phrases, celles qu’on appelle
conventionnellement la principale et la subordonnée.
Les arguments que nous venons d’examiner doivent être considérés comme des
arguments élémentaires dans le cadre de la phrase simple. Leur ordre est traditionnellement
plus ou moins codé. Nous ne confondons pas ces arguments élémentaires avec des suites
identiques en surface mais qui sont le fait de structures complexes comme celles qui
impliquent un attribut de l’objet, par exemple : On l’a élu maire ; Paul boit son café froid.

4.2. Types d’arguments

Il existe deux grands types d’arguments : les noms élémentaires : J’aime le chocolat ; Je
reconnais cette route et les phrases, c’est-à-dire en fait d’autres prédicats : Je sais que tu es
venu ; J’apprécie ta réponse. Ces faits sont suffisamment connus pour ne pas faire l’objet ici
de plus amples développements. Cependant, des problèmes d’analyse se posent avec certains
types de verbes. La plupart du temps, les adverbes de manière sont des prédicats qui opèrent
sur un verbe : Paul s’est comporté dignement, tout comme l’adjectif correspondant opère sur
le prédicat nominal correspondant : Le comportement dont Paul a fait preuve a été digne.
Mais certains adverbes ne correspondent pas à une telle analyse. Ainsi, on admettra que (plus)
tard est un adverbe dans : Ce problème sera réglé plus tard mais un argument dans : Paul a
remis la séance à plus tard.
Les analyses que nous venons d’effectuer sont le fait des constructions régulières, c’est-
à-dire libres et ne concernent en rien les suites verbales figées, qui n’ont aucune des libertés
syntaxiques qui caractérisent les compléments de plein statut. D’autre part, certains verbes
ont des objets internes (vivre une vie difficile).Enfin, les verbes impersonnels n’ont pas de
véritable sujet : Il pleut, (ital.) piove. Ces constructions ne sont pas à confondre avec les
topicalisations de prédicats : Il tombe de l’eau ; Il se vend beaucoup de cerises ces derniers
temps.

5. Etudes des compléments nominaux

Nous décrivons, au Chap.8, consacré aux classes d’objets, les contraintes sémantiques
existant entre les prédicats et leurs arguments. Nous envisageons ici les problèmes posés par
la reconnaissance des compléments de verbes. Nous rappelons quelques faits bien connus
concernant la phrase simple. Les verbes peuvent avoir une construction directe : saisir une
arme, indirecte : s’occuper d’une affaire ou les deux : attribuer un numéro à quelqu’un. Deux
compléments indirects peuvent s’observer : discuter de quelque chose avec quelqu’un.
Notons aussi que, dans quelques cas, un complément peut être à la fois transitif direct et
indirect : habiter à Paris, habiter Paris.
D’autres constructions sont obtenues par suite de restructurations. Il s’agit, par exemple,
de l’attribut de l’objet. Quand ce dernier est introduit par une conjonction, l’analyse ne pose
pas de problème : Pierre est compétent ; Je considère Pierre comme compétent. Mais il arrive
que la subordination ne soit pas exprimée matériellement, ce qui s’observe après réduction :
Je sais que Pierre est intelligent ; Je sais Pierre intelligent. Nous étudierons dans ce qui suit
les modifications touchant les compléments.

6. Opérations portant sur les arguments

Dans   un   texte   réel,   les   arguments   ne   figurent   pas   toujours   dans   l’ordre   canonique
qu’adoptent les grammaires et les dictionnaires. Ils peuvent subir certaines modifications que
nous   allons   examiner   dans   ce   qui   suit.   Ces   modifications   doivent   être   répertoriées   pour
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chaque verbe, car elles participent à la détermination de l’emploi. Par exemple, l’objet du
verbe aimer peut être soit un humain : Paul aime ses voisins, soit une complétive : Paul aime
qu’on dise la vérité. La pronominalisation de l’objet permet de discriminer ces deux emplois.
Le premier exemple donne lieu à une pronominalisation en  le, la, les :  Paul les aime ; le
second est de la forme cela ou ça : Paul aime ça.

6.1. Baisse de la redondance

Un schéma d’arguments, défini comme la suite la plus longue des arguments, s’observe
rarement tel quel dans les textes. Certaines informations sont prises en charge par le contexte.
On   observe   alors   soit   l’effacement   d’un   ou   plusieurs   argument(s)   soit   leur   reprise
anaphorique (pronominalisation).

6.1.1. L’effacement 

L’effacement   a   fait   l’objet   de   beaucoup   de   controverses,   qui   presque   toutes   sont


oiseuses. Il s’agit d’un phénomène de discours et non de langue, car un prédicat donné est
caractérisé par un nombre déterminé d’arguments (la suite la plus longue, rappelons­le), qui
fait partie de sa définition, comme on vient de le voir à propos de donner et de vendre. Il se
peut cependant que, dans un texte, plusieurs arguments soient omis, car non indispensables à
la   communication :  J’ai   donné   ma   voiture ;  Je   vais   partir ;  J’ai   vendu   ma   maison.
L’effacement peut correspondre à deux causes essentiellement : (1) la baisse de la redondance
et   (2)   l’oblitération   d’informations   non   pertinentes   dans   le   contexte.   L’effacement   d’un
complément pose des problèmes plus difficiles à résoudre que celui du sujet. Si l’on ne tient
pas compte de l’impératif et des prédicats événementiels qui sont précédés du il impersonnel,
on peut formuler la règle que tout prédicat doit avoir un sujet. Ceci est vrai évidemment hors
contexte. Nous donnons ici quelques environnements syntaxiques qui induisent l’effacement
du sujet. Cela se produit en cas de :

a) la coordination :

Luc rentre la voiture et il ferme la porte du garage
Luc rentre la voiture et ferme la porte du garage
Paul lave et essuie la table

b) la réduction infinitive :

Je veux que tu partes
Tu veux que je parte

Je veux partir
Tu veux partir

c) la construction impersonnelle, où l’accent est mis sur le prédicat et non sur l’agent :

Il y a beaucoup de vols par ici


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L’effacement   d’un   complément   pose,  par   contre,   des   problèmes   d’analyse   plus
complexes.   Les   raisons   en   sont   multiples.   Observons   tout   d’abord   qu’il   existe   un   grand
nombre de prédicats qui refusent l’effacement de leur complément :  Paul a tracé un trait,
*Paul a tracé ; Cela augmente les difficultés, *Cela augmente. A notre connaissance, il n’y a
pas d’étude exhaustive qui dresse la liste des verbes qui interdisent ces suppressions. Il est
clair cependant qu’un dictionnaire électronique doit comporter ce type d’information. Nous
envisageons ici les principaux facteurs qui favorisent l’effacement d’un argument­objet.
La   baisse   de   la   redondance   est   un   point   de   grammaire   qui   manque   d’observations
empiriques. Pourquoi le complément peut­il être omis dans manger une pomme et non dans
peler une pomme ? On ne peut pas dire que le complément est effaçable quand il correspond à
une classe sémantique identifiable. La liste des objets que l’on peut  peler  est aussi facile à
établir   que   celle   des   aliments.  Notons   qu’en   cas   de   coordination,   le   second   verbe   est
naturellement effaçable, s’il s’agit du même :

Paul pèle une pomme et pèle une poire
Paul pèle une pomme et une poire

Mais il est difficile de déterminer une situation où, dans un environnement similaire, un
complément peut être effacé. Soit le  texte de départ suivant :

Paul mange une pomme et Jean mange une pomme aussi

Il est impossible d’effacer la seconde occurrence de pomme, alors qu’on peut effacer le
groupe verbal :

*Paul mange une pomme et Jean mange
Paul mange une pomme et Jean aussi

Si l’on veut factoriser, c’est l’ensemble formé par le verbe et son complément qui est
mis en facteur commun :

Paul et Jean mangent une pomme

Le cas que nous venons d’étudier met en jeu des phrases coordonnées. Mais, dans les
phrases simples, il existe, dans un grand nombre de cas, la possibilité de mettre l’accent sur le
prédicat. Ainsi, le verbe manger implique­t­il nécessairement que l’on mange quelque chose.
Mais il arrive que la situation n’exige pas qu’on précise la nature des aliments mais seulement
le type d’occupation. Alors un message approprié pourrait être : Pourquoi Paul n’est­il pas à
son travail ? Il est en train de manger. Les situations concrètes qui motivent cette mise en
évidence de l’action elle­même au détriment du complément sont nombreuses et mériteraient
une étude approfondie. 
Il va de soi que les effacements dont nous venons de parler ne changent pas le sens du
prédicat. Nous parlerons alors de sous­structures d’un emploi donné. Mais dans d’autres cas,
cette réduction constitue en fait un autre emploi, car elle met en jeu des problèmes de polarité
différente. Par exemple, le verbe sentir peut être complété par deux adverbes antonymes : Cet
objet sent (bon, mauvais). Si l’on supprime l’adverbe, c’est l’une des interprétations qui est
sélectionnée : Cet objet sent = Cet objet sent mauvais. Le verbe sentir aura donc deux entrées
dans un dictionnaire, dont l’une est sentir (bon, mauvais) et l’autre tout simplement sentir. Un
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autre cas de figure est représenté par des verbes comme boire, qui a pour complément d’objet
tout élément de la classe des <boissons>. Si l’objet est effacé et si le verbe est à un temps fini,
alors la suite est interprétée comme  boire de l’alcool. Si le verbe est  au présent général, le
sens est équivalent à  être ivrogne :  Luc boit de  (l'eau, l’alcool) ;  Luc boit  (= de l'alcool).
Notons enfin que l’effacement d’un argument dans un texte peut être source d’ambiguïté :
J’ai pris ce stylo à Luc = j’ai volé ce stylo ; J’ai pris ce stylo = je l’ai saisi. L’ambiguïté n’est
pas exclue en cas de suite la plus longue : J’ai acheté ce stylo à Luc, où Luc peut être soit le
vendeur soit le bénéficiaire (datif).

6.1.2. Les pronominalisations

Cette transformation a fait l’objet d’études innombrables (Cf. Chap.9, §6). Elle a pour
effet de diminuer la redondance et pour objet de reprendre un substantif qui figure dans le
contexte   de   gauche   (anaphore).   D’autres   éléments   annoncent   des   lexèmes   qui   seront
introduits dans le discours (cataphore) :

Paul rentre chez lui. Paul lit la presse
Paul rentre chez lui. Il lit la presse

Je le connais depuis longtemps, ce salopard

Il arrive que la pronominalisation ait en plus une fonction contrastive. Dans ce cas, le
pronom est à la forme tonique :

Les responsables sont partis
Ils sont partis
Eux sont partis, mais pas nous

En cas de pronominalisation multiple, l’ordre des pronoms est contraignant : Je lui en


parle, *J’en lui parle ; Je le lui dis, *Je lui le dis. Cet ordre est propre aux différentes langues.
Il convient également de noter que certains pronoms sont figés et n’ont pas d’antécédents : en
vouloir à quelqu’un, l’avoir mauvaise, la bailler belle, l’emporter sur. Un cas particulier de
pronominalisation est constitué par les verbes pronominaux. Ils correspondent à des emplois

a) Réfléchis :

Paul a lavé la voiture


Paul s’est lavé

b) Réciproques :

Les enfants se dénoncent

c) Passif :

Ce produit se vend au supermarché

6.2. L’interrogation
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Tout   argument   libre   peut   faire   l’objet   d’une   question.   C’est   ce   que   l’on   appelle
l’interrogation   partielle.   La   forme   des   questions   est   standard   et   figure   dans   toutes   les
grammaires : qui, que, quoi, où, etc. précédés ou non d’une préposition :

Luc a ouvert le robinet
Qui a ouvert le robinet ?

Quelque chose s'est passé hier soir
Qu'est­ce qui s'est passé hier soir ?

De qui as­tu reçu ce vélo ?
D’où es­tu parti hier soir ?

6.3. Les mises en évidence

Les   phénomènes   de   topicalisation   affectent   en   premier   lieu   les   arguments.   Les


constructions syntaxiques qui les restituent constituent une des différences typologiques entre
les langues. La mise en évidence d’un argument est tantôt prise en charge par la place (en
position frontale simplement, comme en allemand) ou par d’autres procédés, comme ceux du
français   que   nous   évoquons   ici.   Les   fonctions   discursives   sont   diverses :   phénomènes
d’insistance,   effets   contrastifs,   reprises   correctives,   etc.   Les   principaux   procédés   sont
l’extraction et le détachement.

6.3.1. Extraction en c'est...qui, c’est…que

Nous ne détaillerons  pas cette restructuration qui a  été souvent étudiée. Elle permet


d’isoler, en leur faisant porter l’accent, les arguments d’un prédicat, mais aussi la plupart des
compléments circonstanciels :

Les arbres fruitiers ont gelé
C'est les arbres fruitiers qui ont gelé
Ce sont les arbres fruitiers qui ont gelé

C’est demain que nous partirons
C’est avant que Paul ne parte que nous règlerons ce problème

L’extraction n’a que deux types d’exceptions. D’une part, les expressions figées, ce qui
est une de leurs propriétés définitionnelles :

La moutarde lui monte au nez
*C’est la moutarde qui lui monte au nez

Il a pris le large
*C’est le large qu’il a pris

D’autre part, les pronoms atones sont exclus, puisque la mise en évidence implique un
contraste   qui   ne   peut   être   pris   en   charge   que   par   la   forme   tonique.   Pour   ce   qui   est   des
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pronoms atones, deux cas sont à envisager. Certains pronoms (je, tu, il) ont une forme tonique
associée. C’est cette forme qui figure entre c’est…qui, c’est…que : 

J'ai dit cela
C'est moi qui ai dit cela

Il est parti
C'est lui qui est parti

Nous l’avons vu
C’est lui que nous avons vu

Seuls deux pronoms n’ont pas de forme tonique :  on  et  il  impersonnel. Ils ne peuvent


donc jamais figurer dans l’extraction :

Il pleut
On en est revenu

*C'est il qui pleut
*C'est on qui en est revenu

6.3.2. Détachement

Le détachement, qui met un argument en position frontale et le reprend obligatoirement
par un pronom, a une fonction similaire : celle de topicaliser l’argument en question. Il génère
aussi une lecture contrastive :

Ces enfants ne réfléchissent pas
Ces enfants, ils ne réfléchissent pas
Ces enfants, ils ne réfléchissent pas comme le font les adultes

J'ai donné ce cahier à Luc
Ce cahier, je l’ai donné à Luc
Ce cahier, je l’ai donné à Luc et non à Jean

Notons que le détachement est normalement exclu en cas de constructions figées, pour
les mêmes raisons que l’extraction. Il semble, cependant, être un peu moins contraint : 

? La moutarde, elle me monte au nez
? La tangente, il la prend chaque fois qu’il a peur

6.4. Permutation des arguments

L’ordre d’apparition des arguments dans un dictionnaire électronique doit être considéré
comme   canonique   :   il   correspond  à   celui   de   la   phrase   simple   qui   ne   met   en   jeu   aucun
phénomène de discours. De ce point de vue, cette structure a souvent été considérée comme
artificielle. Cependant la phrase simple reste l’outil d’analyse le plus approprié pour l’analyse
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des textes, à condition qu’on prenne soin de mettre au point l’ensemble des modifications
qu’un texte apporte par rapport à une succession de phrases simples. Et de fait, dans les
textes, l’ordre canonique des arguments peut être bouleversé pour différentes raisons.

6.4.1. Permutation de longueur

En français, dans l’ordre canonique des compléments  d’objets, le complément direct
précède le complément indirect, c’est l’ordre le plus « neutre ». Cette suite est encore plus
évidente en cas de pronominalisation : J’ai donné ce stylo à Luc, Je le lui ai donné, *Je lui
l’ai donné. Mais, quand l’objet direct est nettement plus long que le complément indirect, il y
a permutation entre les deux compléments, pour des raisons mémorielles :

J'ai donné le livre que j'ai trouvé hier à la salle de lecture à Luc
J'ai donné à Luc le livre que j'ai trouvé hier à la salle de lecture

6.4.2. Permutation contrastive

Le datif peut aussi se trouver devant l’objet direct en cas de lecture contrastive :

J'ai donné un livre à Jean


A Jean, j'ai donné un livre (et à Paul un cahier)

Cette possibilité est exclue pour le complément direct

*Un livre j’ai donné à Jean

Cette observation contredit l’affirmation selon laquelle seuls les compléments


circonstanciels peuvent être déplacés en position frontale.

6.4.3. Inversions historiques

Comme toutes les langues naturelles, qui sont des produits de l’histoire, le français
actuel conserve des constructions spécifiques d’un état antérieur. Ces suites doivent être
recensées, puisqu’elles échappent aux règles syntaxiques mises au point pour l’analyse du
français contemporain. On ne donnera ici que quelques exemples qui ont trait à la place des
arguments. La place actuelle de l’objet exclut des constructions comme chemin faisant et
encore plus des tours comme ce faisant. D’autres archaïsmes sont à noter comme l’inversion
de la préposition et de son complément : durant toute sa vie, toute sa vie durant.

6.4.4. Inversions rhétoriques

Dans des conditions particulières, comme le récit, le sujet peut être inversé. Il figure
alors après le verbe, ce qui est la condition normale de la phrase interrogative :

Vinrent les ennemis qui nous ont tout pris


Sur la route du château roulait un chariot

Nous ne parlons pas ici des figures de rhétorique (zeugma, attelage), qui n’affectent
guère les textes qui font habituellement l’objet d’un traitement automatique.
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6.5. Restructurations

Certaines classes de verbes permettent des restructurations entre les arguments. Les
causes de ces restructurations sont diverses et, comme presque toujours, en relation avec des
phénomènes de topicalisation.

6.5.1. Les verbes symétriques

Les arguments des verbes symétriques (Vsy) ont de remarquables possibilités de


déplacements, ce qui s’explique par le fait qu’ils jouent par rapport au prédicat un rôle
similaire. Leur comportement syntaxique peut se formuler de la façon suivante : A Vsy avec
B ; B Vsy avec A ; A et B Vsy (ensemble, l’un l’autre) :

Jeanne se marie avec Paul


Paul se marie avec Jeanne
Jeanne et Paul se marient

Ici, les deux arguments symétriques sont des sujets. Il existe aussi des verbes
symétriques quant aux objets :

Paul compare A (à, avec) B


Paul compare B (à, avec) A
Paul compare A et B (ensemble, l’un à l’autre)

6.5.2. Les verbes causatifs de sentiments

Certains verbes, comme les causatifs de sentiments, peuvent faire l’objet d’une
dislocation. Dans la construction canonique, leur sujet est phrastique et, dans la construction
dérivée, la phrase est éclatée : le sujet devient celui du causatif de sentiment et le prédicat un
complément prépositionnel :

Le sang-froid (que Paul a, de Paul) a surpris Jean


Paul a surpris Jean par son sang-froid

Les propos de Paul amusent l’assistance


Paul amuse l’assistance par ses propos

6.5.3. Constructions croisées

Ces phénomènes de déplacement sont assez nombreux et ont été étudiés dans le détail.
Boons, Guillet et Leclère (1976) recensent des constructions mettant en jeu des verbes dont
les arguments peuvent être inversés :

Les abeilles grouillent dans le jardin


Le jardin grouille d’abeilles

6.5.4. Alternance entre datif et accusatif


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Les constructions précédentes illustrent des déplacements d’arguments autour d’un seul
et même prédicat. Un exemple d’alternance entre le datif et l’accusatif est illustré par le verbe
livrer : La maison Dupont a livré du fuel à Jean, La maison Dupont a livré Jean en fuel. Nous
estimons utile d’évoquer ici des alternances assez proches mais qui mettent en jeu des verbes
différents, quoique sémantiquement synonymes. Le verbe donner a un objet direct concret et
un objet indirect humain : Paul a donné un stylo à Jean. Si nous prenons maintenant le verbe
doter, nous remarquons qu’il a approximativement le même sens que donner mais que ses
arguments sont croisés : Paul a doté Jean d’un stylo. Cette complémentarité n’est pas rare.
On l’observe dans un grand nombre de domaines : Paul a annoncé à Jean le départ du
convoi, Paul a informé Jean du départ du convoi.

6.5.5. Verbes causatifs, verbes pronominaux et verbes neutres : casser, (se) casser

Certaines racines prédicatives peuvent former des verbes qui appartiennent à plusieurs
classes sémantiques : verbes causatifs, verbes pronominaux et verbes neutres :

Le vent a cassé la branche


La branche s’est cassée
La branche (a cassé, casse)

6.5.6. Verbes causatifs et neutres : cuire

D’autres racines n’ont que deux de ces possibilités :

Marie est en train de cuire un steak


Le steak est en train de cuire

6.5.7. Autres permutations

On peut rapprocher des constructions précédentes les constructions converses, qui


transforment un complément datif en sujet :

Paul a vendu une voiture à René


René a acheté une voiture à Paul

Paul a donné un cahier à René


René a reçu un cahier de Paul

Il est impossible de présenter ici tous les types de verbes (Cf. B. Levin 1993 ; J. Dubois
et Fr. Dubois-Charlier 1997). Nous signalons simplement les verbes à polarité négative, qui
n’ont pas de forme affirmative correspondante : Je ne peux imaginer qu’il m’ait trompé
sciemment ; les verbes performatifs : Je te souhaite une bonne nuit ; les verbes et substantifs
prédicatifs à résultats « concrets » : Ils ont construit une mairie, Cette construction est
solide ; les verbes de causation interne : Paul a renversé la chaise, Paul a cassé la branche,
Paul a cuit le rôti. Nous traitons ailleurs des restructurations qui affectent les compléments
circonstanciels : Il y a eu un grave accident sur le périphérique ; Le périphérique a été le
théâtre d’un grave accident.

7. Arguments propositionnels : les complétives


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Le principe de récursivité, selon lequel on peut insérer une phrase dans une autre en
position argumentale, est bien connu de la tradition grammaticale. Ces phrases sont appelées
complétives  ou  enchâssées,  selon   le   cadre   théorique.   Cette   observation   empirique   selon
laquelle des prédicats peuvent avoir deux types d’arguments différents n’a pas toujours été
clairement perçue. Certaines théories, en particulier celle de L.Tesnière (1959), considèrent
qu’un argument est fondamentalement un nom et que si une phrase occupe cette position,
celle­ci acquiert  ipso facto  un statut nominal.  La position argumentale serait donc réservée
ontologiquement à des substances.
Or   une   telle   conception   passe   sous   silence   le   fait   que   certains   prédicats   n’ont   pas
d’arguments  nominaux. Le verbe  estimer, dans un de ses emplois, ne peut prendre qu’un
complément   de   nature   phrastique :  J’estime   que   Paul   a   tort,   *J’estime   le   tort   de   Paul,
*J’estime son tort. Ces exemples, où le complément est obligatoirement une phrase, sont
relativement fréquents. Dire qu’une phrase devient un nom, c’est confondre morphologie et
syntaxe, ou plutôt attribuer une fonction syntaxique privilégiée à une catégorie grammaticale.
Le   fait   d’avoir   un   argument   phrastique   constitue   une   des   propriétés   définitionnelles   de
certains prédicats.

7.1. Procédures de subordination

Un   des   objectifs   d’une   analyse   automatique   consiste   à   reconnaître   les   phrases


enchâssées dans un texte. Les langues ne se comportent pas de la même façon de ce point de
vue.   Par   exemple,   en   allemand,   une   phrase   simple   peut   devenir   argument   sans   autres
modifications : Ich glaube, Du bist müde (Je crois, tu es fatigué); Ich meine, Du hast Unrecht
(Je pense, tu as tort). Il n’en va pas de même du français,  où toute phrase, pour devenir
complétive, doit subir des modifications, à de rares exceptions près : Je sais, il a eu tort de
dire cela. Nous envisageons successivement ces modifications, selon que le verbe principal
est au mode affirmatif ou interrogatif.

7.1.1. Phrase affirmative

Nous examinons ici les changements que subit une phrase quand elle devient l’argument
d’un   prédicat   à   la   forme   affirmative.   On   observe   cinq   types   de   « déformations ».   Ces
modifications  peuvent   être  considérées  comme  des  indicateurs  d’arguments, qui sont des
indices utiles pour l’analyse dans le cadre du traitement automatique.

a) Le premier procédé consiste à introduire la conjonction que : Luc est arrivé ; J’ai appris
que   Luc   est   arrivé.   Le   fait   que   la   subordonnée   soit   à   l’indicatif   ou   au   subjonctif   est
indépendant du problème que nous étudions ici. Le subjonctif est induit par d’autres réalités,
comme   le   sens   du   prédicat   ou   la   présence   dans   la   principale   d’une   négation   ou   d’une
interrogation. Il n’y a aucune raison d’affirmer que cette conjonction porterait une valeur de
nominalisation   de   la   phrase   complétive.   On   peut   penser   que   la   conjonction  que  est   la
réduction de la suite le fait que : J’apprécie qu’il soit venu, J’apprécie le fait qu’il soit venu.
Mais d’autres substantifs sont possibles dans cette fonction : Que je doive partir me fait peur ;
(Le fait, l’idée, la perspective) que je doive partir me fait peur.

b) La réduction infinitive est un deuxième procédé permettant à une phrase de devenir


argument. Cela s’observe surtout après les verbes de perception, où les deux procédés sont
possibles à la fois :
60

 
Luc descend l'escalier
*J’entends Luc descend l’escalier
J’entends Luc descendre l'escalier
J’entends que Luc descend l’escalier

En cas de coréférence des deux sujets, il y a effacement de l’un d’eux pour des raisons
de baisse de redondance :

Je sors
Tu sors
Je veux que tu sortes
Tu veux que je sorte
Je veux sortir
Tu veux sortir

c) La forme participiale s’observe aussi après certains verbes de perception :

Luc descend l'escalier
Paul fait de grands gestes
Je (vois, entends) Luc descendant l'escalier
On avait aperçu Paul faisant de grands gestes

d) La phrase enchâssée peut devenir une phrase relative :

Luc descend l'escalier
Je vois Luc qui descend l'escalier

Que la relative soit ici d’un type particulier est illustré par le fait que l’antécédent peut
être un pronom, ce qui n’est pas le cas des relatives classiques :

Je le vois qui descend l’escalier

Le fait qu’en français une phrase ne puisse prendre une fonction argumentale sans avoir
subi de modifications constitue un avantage pour le traitement automatique. Les informations
sur la forme de la phrase complétive doivent être marquées dans le dictionnaire des prédicats
en question, tout comme les informations sur la nature des substantifs-arguments des verbes
transitifs.

e) Dans certaines conditions, la complétive peut être introduite par la conjonction  quand :
J’aime quand tu parles comme ça. Cette subordonnée n’est pas une temporelle, puisqu’elle ne
correspond pas à une question en  quand ? Quand est­ce que tu aimes ? Quand tu parles
comme ça mais en que ? Qu’est­ce que tu aimes ? Quand tu parles comme ça.

7.1.2. Tête de complétive

Une autre analyse est possible pour la connexion entre le verbe et son argument
complétif. On a noté depuis longtemps qu’il y a concurrence entre la forme que P et la suite
61

le fait que P. Le substantif fait est analysé comme un substantif classifieur de complétive.
Dans ce cas, il se pourrait que la conjonction que soit en fait un relatif. D’autres substantifs-
têtes de complétives sont observés, comme nous l’avons signalé plus haut : idée, pensée, etc.
Ces substantifs ont, d’autre part, l’avantage de constituer de très bonnes anaphores de
phrases : Paul est revenu ; J’apprécie ce fait ; Paul suggère que nous partions. Je suis
d’accord avec cette idée.
Il arrive souvent que la complétive soit annoncée par un élément cataphorique. Un bon
exemple est celui du français du Québec, où après le verbe aimer, la complétive est
régulièrement annoncée par le pronom ça : J’aime ça qu’on aille au cinéma.

7.2. Phrase interrogative

Nous   examinons   les   mêmes   changements   subis   par   une   phrase   simple,   si   le   verbe
principal est à la forme interrogative. Deux cas différents se présentent ici : l’interrogation est
totale ou partielle.

7.2.1. Interrogation totale

A la forme en est­ce que de l’interrogation directe correspond la forme si :

Est­ce que tu es venu ?
Je me demande si tu es venu

La reconnaissance de l’interrogation indirecte permet de lever l’ambiguïté sur le statut
de si, qui peut être la forme tonique de oui ou la conjonction qui introduit une subordonnée
conditionnelle. Cet objectif est à notre portée si nous codons les prédicats d’interrogation.

7.2.2. Interrogation partielle

L’interrogation partielle garde les formes de l’interrogation directe mais sans l’inversion
interrogative :

Qui est venu ?
Je me demande qui est venu

A qui donnes­tu cela ?
*Je me demande à qui donnes­tu cela ?
Je me demande à qui tu donnes cela

Où vas­tu ?
*Je me demande où vas­tu ?
Je me demande où tu vas

Quand pars­tu ?
*Je me demande quand pars­tu ?
Je me demande quand tu pars
62

La seule différence morphologique concerne l’équivalent indirect de l’objet direct en
que, qui prend une forme de relative :

Que fais­tu ? 
*Je me demande que fais­tu ?
Je me demande ce que tu fais

7.3. Modifications dans les complétives

Les complétives peuvent faire l’objet d’un grand nombre de modifications de structures,
qui dépendent leur nature : affirmatives ou interrogatives.

7.3.1. Complétives affirmatives

a) Réduction infinitive

Nous avons déjà vu qu’avec certains verbes une complétive en que P peut être réduite à
l’infinitif. Cette réduction peut être facultative : Paul espère qu’il arrivera à l’heure, Paul
espère arriver à l’heure ou obligatoire : *Paul souhaite qu’il arrivera à l’heure, Paul
souhaite arriver à l’heure.

b) Constructions à attribut de l’objet

Certaines classes de verbes, essentiellement des verbes d’opinion ou de sentiments,


autorisent l’effacement de l’actualisation de la phrase enchâssée à prédicat adjectival :
J’estime que Paul est capable de remplir cette mission, J’estime Paul capable de remplir
cette mission. Cette construction, appelée attribut de l’objet, concerne un grand nombre de
verbes. Cependant tous les attributs de l’objet n’impliquent pas la présence du verbe être,
c’est le cas de nommer : Le Ministère a nommé Paul préfet de la Mayenne.

c) Transformations en « incises » :

Un grand nombre de verbes du « dire » en position de verbe principal peuvent être


repris en incises dans le cadre du passage du style indirect au style direct : Le gardien a dit
qu’il viendrait ; Je viendrai, dit le gardien.

d) Pronominalisation

Comme tous les arguments, les phrases complétives peuvent être pronominalisées. Les
raisons de cette substitution sont les mêmes que pour les arguments nominaux, tout comme la
forme des pronoms. En position d’objet direct, on trouve le pronom le : Je sais qu’il est
arrivé, Je le sais. Après la préposition de, le pronom est en : Je me préoccupe de ce que les
enfants soient en sécurité, Je m’en préoccupe et après la préposition à, le pronom est y. Il y a
des cas où l’on observe le pronom cela ou ça, à l’exclusion de le : J’aime qu’on soit poli, *Je
l’aime, J’aime ça. D’autres particularités sont observables. Après un certain nombre de verbes
transitifs indirects en de, le pronom n’est pas en, qui est attendu, mais le : Il a tenté de réduire
la brèche, Il l’a tenté, *Il en a tenté.

e) Déplacement des arguments


63

Certaines complétives subissent des restructurations qui ont pour effet de déplacer les
arguments. Celles-ci sont connues sous le nom de « montée de l’objet ». La plus connue est la
figure de rhétorique appelée prolepse, dont l’exemple grec est bien connu : Sais-tu combien
Euthydème a de dents ? Sais-tu Euthydème combien il a de dents ? Dans cet exemple, le sujet
de la subordonnée est devenu le complément du verbe principal. Il est des cas où le sujet de la
subordonnée devient un « datif » du verbe principal : Je trouve que Paul a une petite mine,
Je trouve à Paul une petite mine, Je lui trouve une petite mine. Un cas particulier est constitué
par l’effacement du verbe être : Je sais que Paul est malade, ?Je sais Paul être malade, Je
sais Paul malade.

f) Contrainte de projections

Le verbe réduit de la subordonnée peut avoir pour sujet tantôt le sujet du verbe principal
tantôt son objet. Le premier cas est illustré par le verbe promettre, le second par permettre :

Paul a promis à Jean de venir


Paul a permis à Jean de venir.

7.3.2. Complétives interrogatives

Les complétives interrogatives, correspondant à des interrogations partielles, sont


introduites pas un élément interrogatif, qui est le même que celui de l’interrogation totale,
comme nous l’avons vu : Qui est venu ? Il m’a demandé qui est venu ? La présence de cet
élément est obligatoire. Mais quand le prédicat de la subordonnée est nominal, alors avec
certains types de verbes, l’élément interrogatif peut être supprimé. Ce phénomène a été appelé
la « question cachée » (Cl. Muller 1996 : 200) :

On ne sait pas quel est le résultat du vote


On ne sait pas le résultat du vote.

Conclusion

Dans ce chapitre nous avons décrit les verbes prédicatifs, à l’exclusion des autres types
de verbes (Cf. Chap.1 § 6.1). L’accent a été mis essentiellement les critères qui permettent de
séparer les arguments des circonstants. Nous avons exposé aussi les nombreuses
modifications de structure que ces schémas peuvent subir (interrogation, pronominalisation,
permutation, détachement, etc.). Beaucoup de ces propriétés sont le fait des prédicats en
général, nous ne les reprendrons donc pas dans les chapitres consacrés aux autres types de
prédicats (noms et adjectifs). Nous consacrons le chapitre suivant à une description de la
nature sémantique des arguments et le chapitre 8 à l’actualisation des prédicats en général et
des verbes en particulier.

Lectures

Blinkenberg, A., 1960, Le problème de la transitivité en français moderne, Munsgaard,


Copenhague.
Boons, J.-P., Guillet, A., Leclère et Ch., 1976, La structure des phrases simples en français.
Constructions intransitives, Droz, Genève-Paris.
Bresnan, J., 2000, Lexical Functional Syntax, Blackwell, Oxford.
64

Caput, J. et Caput, J.-P., 1980, Dictionnaire des verbes français, Larousse, Paris.
Dubois, J. et Dubois-Charlier, Fr., 1997, Les verbes français, Larousse-Bordas, Paris.
François, J. et Broschart, J., 1994, « La mise en ordre des relations actancielles, conditions
d’accès des rôles actanciels aux fonctions de sujet et d’objet », Langages 113, Larousse,
Paris, p.7-44.
François, J., Le Pesant, D. et Leeman, D., 2007, Langue française n°153, Le classement
syntactico-sémantique des verbes français, Larousse, Paris.
Gross, M., 1968, Grammaire transformationnelle du français. Syntaxe du verbe, Larousse,
Paris.
Guillet, A. et Leclère, Ch., 1992, La structure des phrases simples en français. Constructions
transitives locatives, Droz, Genève-Paris.
Harris, Z., 1964, « Elementary Transformations », T.A.D.P. n°54, University of Pennsylvania,
Philadelphie.
Le Goffic, 1997, Les formes conjuguées du verbe français, oral et écrit, Ophrys, Paris.
Levin, B., 1993, English Verb Classes and Alternations, The University of Chicago Press,
Chicago.
Mater, E., 1966, Deutsche Verben, Veb, Bibliographisches Institut, Leipzig.
Mathieu-Colas, M., 2002, « La représentation des verbes dans un dictionnaire électronique :
de la langue générale aux langues spécialisées », Cahiers de Lexicologie, 81, 2, p.51-67.
Muller, Cl., 1996, La subordination en français, A. Colin, Paris.
Salkoff, M., 1973, Une grammaire en chaîne du français. Analyse distributionnelle, Dunod,
Paris.
Tesnière, L., 1959, Eléments de linguistique structurale, Klincksieck, Paris.
65

Chapitre 4

Classes d’arguments

Les classes d’objets

Nous avons vu au Chap.1 que la première étape de l’analyse automatique d’un texte
donné consiste à reconnaître les phrases qui le composent. Cette procédure exige qu’on soit
en mesure de reconnaître tous les prédicats qui figurent dans le texte et les arguments qui les
caractérisent. Or, la plupart des prédicats sont polysémiques. Un exemple simple permet de
mettre en lumière l’ampleur du phénomène. Un dictionnaire comme le Petit Robert comprend
60.000 entrées qui correspondent à 300.000 significations. Chaque entrée de ce dictionnaire a
donc en moyenne au moins cinq sens différents. Cette observation vaut pour les prédicats
comme pour les arguments. Et il ne s’agit là que d’un dictionnaire de taille moyenne. Il arrive
que la polysémie soit d’une extrême complexité. Si l’on examine un verbe comme manger on
constate que le nombre de sens, d’emplois dans notre terminologie, est de l’ordre de la
centaine.
Un premier pas vers la levée de l’ambiguïté sémantique des prédicats est illustré par
l’observation suivante. Quand un prédicat a, dans une position argumentale donnée, des
substantifs d’une même classe sémantique, son sens reste constant lors de la substitution d’un
élément du paradigme (Cf. Chap2, §1). Par exemple, le verbe prendre a le même sens dans
prendre le train, prendre l’autorail ou encore prendre le bus : ces substantifs appartiennent
tous à la classe des <moyens de transports en commun>. On observe la même synonymie
dans prendre un chemin, prendre un sentier, prendre une autoroute, où les substantifs
appartiennent à la classe des <voies> ou encore dans prendre un steak, prendre du pot-au-feu,
prendre des choux farcis, où ils correspondant à la classe des <aliments> ou plus précisément
des <plats>. Inversement, des arguments qui relèvent de classes sémantiques différentes
déterminent des interprétations différentes du prédicat : le verbe n’a pas le même sens dans
sentir une odeur et dans sentir une douleur. On voit donc qu’il est crucial de reconnaître les
arguments avec précision et d’être en mesure de leur attribuer une classe sémantique. Mais
avant d’aborder ce problème, il faut procéder à une réflexion approfondie sur la notion
d’arguments.

1. Comment établir des classes d’arguments ?

Pour reconnaître automatiquement les emplois d’un prédicat, nous classifions ses
arguments potentiels pour discriminer les différentes significations qu’il peut avoir. Une étude
systématique révèle de ce point de vue quatre types de prédicats.

1.1. Prédicats sans restriction argumentale

Nous envisageons d’abord le cas des prédicats qui prennent dans une position
argumentale donnée n’importe quel substantif, sans discrimination. C’est, par exemple, le cas
de l’adjectif intéressant, qui n’impose aucune restriction aux substantifs qui figurent en
position de sujet. Cela vaut aussi pour le verbe intéresser (quelqu’un). Il en est de même des
66

verbes parler de, penser à qui acceptent n’importe quel substantif en position d’objet. Une
observation empirique met en évidence que ces verbes ont d’autres emplois. Dans : Ce
problème n’intéresse pas les Affaires Criminelles, le verbe intéresser signifie relever de,
concerner et non plaire à. Cette différence de sens est corrélée au fait que les arguments de
cette seconde phrase font l’objet de fortes restrictions. On observe le même phénomène avec
parler de dans : Ce souvenir me parle de mon enfance, où le sujet de parler est un abstrait et
non un humain. Les prédicats sans restriction argumentale sont assez rares. Un prédicat aussi
général que (être) différent de, qui semble dans l’abstrait s’appliquer à n’importe quel couple
de substantifs, exclut les paires qui relèvent de domaines entièrement différents *Un vélo est
différent de la bienveillance.

1.2. Prédicats à argument unique

Il existe, à l’autre bout de l’échelle, des prédicats qui n’acceptent qu’un seul substantif
dans une de leurs positions argumentales. C’est le cas, pour ce qui est du complément, du
verbe extraire dans extraire la racine (carrée, cubique) d’un nombre ou, pour ce qui est du
sujet, du verbe lever dans : La pâte est en train de lever. Il ne faut pas confondre les
restrictions dont nous parlons ici avec celle qui caractérisent les expressions figées. Ces
dernières ont elles aussi des positions argumentales sans paradigmes : prendre le large (partir,
s’en aller) n’a pas d’autres substantifs en position d’objet *prendre l’étroit, *prendre le long,
*prendre le travers. Cela se comprend facilement, puisque le substantif large désigne la haute
mer et que nous sommes en présence d’une métaphore marine. Mais le figement est
caractérisé, d’autre part, par l’absence de toute propriété transformationnelle. Le passif est
exclu *Le large a été pris par lui, de même que l’interrogation *Qu’est-ce qu’il a pris ? Le
large.
Les prédicats qui n’ont que des singletons en position argumentale n’ont pas ces
limitations. Il est vrai qu’ils ne sélectionnent qu’un seul substantif, mais les restructurations y
sont possibles, à l’exclusion des constructions contrastives, puisque celles-ci impliquent au
moins deux substantifs, que l’on oppose l’un à l’autre : C’est un carré que j’ai dessiné et non
un rectangle. Le prédicat abaisser a un seul argument dans abaisser une perpendiculaire.
L’extraction est exclue pour la raison que nous venons de dire : *C’est une perpendiculaire
que j’ai abaissée, mais les autres restructurations sont possibles : La perpendiculaire qui a été
abaissée est aussi longue que le rayon de ce cercle ; La perpendiculaire, je l’avais déjà
abaissée.

1.3. Prédicats à large spectre argumental : les hyperclasses

Le spectre argumental de la plupart des prédicats se trouve entre ces deux extrêmes et
peut comprendre deux niveaux de précision. Il existe un grand nombre de prédicats qui
sélectionnent de grandes classes de substantifs, que nous appelons des hyperclasses. Celles-ci
sont généralement connues sous le nom de traits syntaxiques. Les plus fréquemment utilisés
sont les traits suivants : humain, concret, abstrait. Ces traits sont assurément nécessaires
puisqu’ils permettent de discriminer les sens différents de certains verbes :

Nhum louer Nhum : féliciter


Nhum louer Nconcret : prendre en location

Nhum abattre un animal (tuer)


Nhum abattre un concret (démolir)
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Mais les traits que nous venons de donner ont trois sortes de limites. Tout d’abord, ils ne
correspondent pas à des réalités linguistiques identiques. On ne peut pas mettre sur le même
plan les notions d’abstrait et de concret. Les substantifs concrets ne peuvent être
syntaxiquement que des arguments élémentaires dans le cadre de la phrase simple, tandis que
la plupart des abstraits sont des prédicats. Nous avons vu au début de ce livre que l’opposition
entre prédicats et arguments est une des plus importantes de la grammaire. D’autre part, les
traits habituellement utilisés par les dictionnaires sont en nombre trop restreint. Il faut ajouter
les noms <locatifs> et <temporels>, de sorte que le nombre des traits (ou hyperclasses)
caractérisant les arguments élémentaires est de six : certains humains, les noms d’animaux,
les noms de végétaux, les concrets, les noms de lieux et les noms de temps. Voici quelques
exemples d’emplois :

Humain : Paul a réfléchi (à ce problème)


Animal : Tous les animaux ont crevé
Végétal : Cette plante (germe, se fane)
Concret : Nous avons regardé ce bijou
Locatif : Cette route mène de Paris à Versailles
Temps : Cette cérémonie a duré deux heures

Si l’on veut reconnaître automatiquement ces emplois dans les textes, il est nécessaire
de coder tous les substantifs à l’aide de ces informations. Mais, les traits sont la plupart du
temps trop généraux pour définir avec précision les emplois prédicatifs. Ainsi, un des emplois
du verbe abattre est décrit de façon adéquate, si l’on note qu’il a deux arguments humains
Paul a abattu son voisin. Mais il est clair que si l’on décrit l’emploi suivant : Le bûcheron a
abattu ce chêne, en notant que l’objet désigne un <végétal> ou à plus forte raison un
<concret>, on générera des phrases fausses, comme par exemple *Paul a abattu (de l’herbe,
ces poireaux), bien que l’on doive par ailleurs coder ces noms comme des végétaux : les
(végétaux, l’herbe, ces poireaux) pousse(nt). Il faut donc mettre au point des sous-catégories
pour chacun des traits syntaxiques. Parmi les végétaux, seuls les noms d’<arbres> sont des
compléments du verbe abattre. Il en est de même des compléments concrets de ce verbe. Si
nous voulons rendre compte du sens exact d’abattre dans la phrase : Le maçon a abattu la
cloison, il n’est pas évident que le trait concret soit suffisant pour définir cet emploi. L’objet
approprié est ici un mur ou, de façon plus générale, une construction.

1.4. Les classes d’objets

Il existe donc des prédicats que la notion d’hyperclasse ne permet pas de décrire. Si
nous codons le mot arbre comme un <végétal> au même titre, par exemple, que herbe, sans
apporter de précisions supplémentaires, nous ne serons pas en mesure de prédire que les
verbes tailler, émonder, élaguer, qui s’appliquent à arbre ne sont pas possibles avec herbe :
*On a (taillé, émondé, élagué) l’herbe de ce pré et qu’inversement le verbe faucher a comme
complément herbe et non arbre. Examinons encore le verbe porter. Si son complément est
décrit comme un concret, dans la limite des objets portables, il se traduit en anglais par to
carry : Il porte une valise/He carries a suitcase. Or, il se trouve que les noms de <vêtements>
sont des concrets tout autant que valise. Le verbe porter se traduit cependant, dans ce cas, par
to wear et non par to carry : Il porte une veste/He wears a jacket. Il est donc indispensable
qu’une information comme <vêtement>, qui est plus fine que le terme général de concret,
figure dans la définition de ces mots.
Nous appelons ces classes sémantiques des classes d’objets. Ce sont des classes de
substantifs, sémantiquement homogènes, qui déterminent une interprétation donnée d’un
68

prédicat parmi d’autres possibles. Elles constituent des sous-ensembles des hyperclasses. On
aura observé que la construction des classes se fonde sur des propriétés grammaticales et non
sur une classification présyntaxique, comme c’est le cas des arbres sémantiques de la plupart
des systèmes de traduction automatique. Comme la notion de classes d’objets a été créée pour
décrire avec précision les arguments des prédicats, prédicats monosémiques et surtout
polysémiques, on observera que pour générer toutes les phrases possibles construites autour
d’un prédicat verbal comme ressemeler, il faut être en mesure de prédire quels substantifs
sont possibles en position de complément. Il va de soi que le trait concret est dans ce cas
insuffisant, puisqu’il générerait une foule de phrases fausses. En revanche, le recours à la
classe des <chaussures> permet de décrire les compléments en compréhension.

2. Elaboration des classes d’objets : les opérateurs appropriés

Le verbe ressemeler suffit à lui seul à délimiter la classe des <chaussures>. C’est loin
d’être le cas général. On doit recourir alors non à un seul prédicat mais à une combinaison de
plusieurs d’entre eux. Par exemple, porter à lui seul ne permet pas de sélectionner
automatiquement la classe des <vêtements>, puisque ce verbe accepte d’autres types d’objets
concrets. On peut lui adjoindre, par exemple, être en : Paul porte une veste ; Paul est en veste.
Mais ces deux verbes ne permettent pas encore de délimiter la classe des <vêtements>, car
tous deux peuvent fonctionner aussi avec certains noms de <sentiments> : Paul porte de
l’admiration à son père ; Paul est en admiration devant son père. On peut ajouter alors, en
vue d’une définition discriminante de la classe des <vêtements>, des prédicats
supplémentaires comme, par exemple, mettre ou enfiler, ce qui élimine ipso facto les
<sentiments>. Le choix du paquet de prédicats définissant des classes constitue un travail
empirique long mais indispensable.
Il ne faut pas confondre la recherche d’un nombre minimum de prédicats permettant de
définir une classe donnée avec le recensement de l’ensemble des prédicats qui appartiennent
en propre à cette classe d’objets. Si porter, être en et mettre suffisent à circonscrire la classe
des vêtements, on comprendra que, pour le traitement automatique des phrases comportant un
nom de <vêtement>, on soit obligé de recenser tous les prédicats qui sont appropriés à cette
classe : boutonner, cintrer, confectionner, coudre, déchiffonner, découdre, découper,
défaufiler, défriper, doubler, élimer, enfiler, faufiler, ourler, raccommoder, rallonger, rapiécer,
ravauder, repasser.

3. Les substantifs humains

Le problème que nous posons est de savoir si les noms qui sont habituellement codés
comme humains dans les dictionnaires électroniques constituent un ensemble homogène du
point de vue linguistique, c'est-à-dire si ce trait est suffisant pour décrire avec la précision
voulue la polysémie des prédicats, au regard de la reconnaissance ou de la génération
automatiques. En effet, la subdivision des hyperclasses en classes plus fines que nous
proposons a pour utilité de rejeter des phrases fausses que les traits habituels généraient à
tort.

3.1. Humains argumentaux et humains prédicatifs

La classe des humains est constituée de deux types de substantifs, les arguments et les
prédicats. Parmi les premiers figurent les noms propres Jean, Paul, Marie. Un verbe comme
punir prend des arguments de ce type : Paul a puni Jean. Ces substantifs sont des arguments
élémentaires, puisqu’ils ne peuvent jamais être le centre d’une prédication. Si l’on cherche
69

des arguments élémentaires parmi les noms communs, on est surpris de constater qu’il n’y en
a qu’un très petit nombre, comme monsieur : Un monsieur est entré ; type : Ce type ne porte
pas de chapeau ; gars : As-tu remarqué ce gars ? ; homme : Entre un homme qui s’adresse
au surveillant. Leur statut syntaxique n’est pas facile à établir. On pourrait les considérer
comme des espèces de pronoms ou des classifieurs très généraux, l’équivalent de termes
comme on ou quelqu’un. On conclura que la plupart des humains sont de nature prédicative
et, en tant que tels, ne devraient pas être étudiés dans ce chapitre. Cependant, il s’agit de
prédicats d’un type particulier, que nous ne voulons pas classer avec les actions, les états et
les événements. Nous les analysons donc ici.

3.2. Classes d’humains

Un premier groupe est constitué de prédicats proprement dits, dont les plus fréquents
sont les déverbaux : fumeur, conducteur, rieur, etc. Il est possible d'en proposer un premier
classement en fonction de la diathèse, classement qui distinguerait des prédicats :

actifs : fumeur, conducteur


passifs : pensionné, élu
datifs : bénéficiaire, allocataire

Ces substantifs sont obtenus par réduction d'une relative : On n'admet pas ici les gens
qui fument ; On n'admet pas ici les fumeurs.
Parmi les prédicats autonomes, on peut classer les noms relationnels que ce soit dans le
domaine des relations de parenté (père, mère, frère, soeur, cousin), dans le domaine
spatial (voisin) ou professionnel (confrère, condisciple). Ces substantifs ont une syntaxe
spécifique. Par exemple, leur second argument est obligatoire dans la phrase simple : *Je suis
(un + E) frère, Je suis le frère de Paul. Du fait que ce prédicat est symétrique, on s’attendra à
trouver la syntaxe des symétriques :

Luc est le frère de Paul


Paul est le frère de Luc
Luc et Paul sont frères l'un de l'autre
Luc et Paul sont frères
Luc a Paul comme frère, etc.

Le verbe nommer nous permet de mettre en évidence une autre classe d’humains. En
effet, il ne suffit pas de dire que ce verbe a trois arguments humains : nommer (Hum1, Hum2,
Hum3) pour que l'on soit en mesure de générer autour de ce verbe des phrases grammaticales.
On observe que le complément second porte des restrictions spécifiques, de nature
sémantique, c'est-à-dire purement linguistique. Seuls certains substantifs humains sont
susceptibles de figurer dans cette position : ce sont ceux qui désignent des fonctions : On a
nommé Paul (président, secrétaire de séance, * camarade, * voisin).

3.3. Syntaxe d’une classe

Les classes sémantiques, que nous appelons classes d’objets, ne sont pas seulement
définies par leur interprétation sémantique mais sont fondées sur leurs propriétés
combinatoires, c’est-à-dire syntaxiques. A titre d’exemple, parmi les substantifs humains
associés à des prédicats adjectivaux, on peut isoler une classe correspondant à des <défauts>,
qu’on peut sous-catégoriser en défauts physiques (laid), intellectuels (stupide),
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psychologiques (irrésolu), moraux (salaud). Ce dernier substantif est caractérisé par les
propriétés suivantes :

a) Il peut figurer en position d'attribut et, dans ce cas, le déterminant est facultatif, ce qui
sépare ce type de substantifs des noms de profession, où le déterminant n'est pas possible en
position prédicative : Luc est (un + E) salaud, Luc est (E, * un) menuisier

b) Le vocatif est une fonction normale, ce qui n'est pas le cas des substantifs désignant
des qualités : Salaud ! ?Vertueux ! Ce vocatif a deux variantes mettant en jeu soit l'élément
espèce de : Espèce de salaud ! soit le verbe être : Salaud que tu es ! Il est remarquable
d'observer que les défauts sont plus naturellement au vocatif que les qualités. Mais ceci est
une remarque plus psychologique que linguistique.

c) Il existe une construction croisée : Luc est un salaud, Ce salaud de Luc. Il ne faut pas
confondre cette structure avec une construction proche et qui concerne les noms de
profession : Elle a un mari médecin, Son médecin de mari, *Ce médecin de mari

d) Ce sont des compléments sémantiquement appropriés en position de compléments


seconds du verbe traiter N1 de N2. Il est clair que si nous définissons la position N2 par le
seul trait humain sans autres restrictions, nous autoriserons une foule de phrases
sémantiquement incorrectes. On remarquera, et ceci est crucial pour la construction des
classes, que les substantifs qui ont les propriétés que nous venons d’énumérer ne désignent
que des défauts humains.

Voici quelques-unes des classes d’humains : <âge> : enfant, vieillard ; <appellatif> :


monsieur, sire ; <collectif> : foule, troupe ; <défaut moral> : menteur, voleur ; <défaut
physique> : difforme, boiteux ; <défaut psychologique> : imbécile, stupide ; <ethnie> : Sioux,
Peuls ; <fonction> : adjoint, arbitre ; <grade> : capitaine, colonel ; <locatif> : Parisien,
Allemand ; <maladie physique> : tuberculeux, cancéreux ; <maladie psychique> : névrosé,
fou ; <nom prédicatif actif> : fumeur, conducteur ; <nom prédicatif datif> : bénéficiaire ;
<nom prédicatif passif> : pensionné, élu ; <partisan> : platonicien, rationaliste ; <profession>
: menuisier, chauffeur ; <relation familiale> : frère, père ; <soldat, fonction> : sentinelle,
planton ; <soldat> : zouave, biffin ; <spécialiste> : juriste, spéléologue ; <sportif> :
footballeur, escrimeur ; <titre> : duc, prince.

4. Classes de concrets

La classe des concrets est si nombreuse et variée qu’il est impossible d’en donner ici
une liste, même approximative. Une première classification distingue les objets naturels :
caillou, sable, eau des artefacts : crayon, voiture, et tout objet fabriqué de la main de
l’homme. A la différence des objets naturels, les artefacts acceptent des prédicats de création :
faire, fabriquer, réaliser, etc. A partir de là, on mettra au point des sous-classes, qui seront
construites de telle façon que la plus profonde hérite des propriétés de toutes celles qui la
dominent. Ainsi voiture hérite des propriétés des <moyens de transports individuels>
(conduire), qui héritent des <moyens de transports routiers> (rouler en), qui héritent des
<moyens de transports en général> (se déplacer en), qui héritent des <artefacts> (fabriquer),
qui héritent des <concrets> (avoir tel poids, telle couleur). Au niveau le plus élevé des
<artefacts>, on aura des classes comme les <aliments>, les <vêtements>, les <moyens de
transports>, les <meubles>, etc. Chacune de ces classes comprend un certain nombre de sous-
classes, qui peuvent avoir à leur tour des sous-classes.
71

4.1. La classe des vins

Nous allons donner un exemple de description d’une classe des concrets, celle des
<vins>. Sans compter les synonymes du mot vin lui-même (picrate, pinard, piquette, etc.), les
noms désignant des vins se subdivisent en plusieurs sous-classes :

- le type de vin : vin rouge, vin blanc, vin rosé


- leur mode de fabrication : vin doux, champagne, vin de glace
- leur matière de fabrication : vin de palme, vin de gentiane
- leur provenance régionale : bordeaux, bourgogne, alsace
- leur nom de marque : Veuve Cliquot

4.2. Relations d’héritage

Les relations entre classes sont fondées sur des bases syntaxiques représentées par les
liens établis entre les prédicats et les arguments et non sur des ensembles sémantiques sans
contours précis, comme le sont les réseaux sémantiques. Nous allons établir une structuration
du vocabulaire des <boissons>, avec comme objectif de définir la classe des <vins>. Nous
commençons par le niveau le plus élevé, incarné par le terme <boisson>, que nous définissons
non pas comme un équivalent de <liquide>, mais comme un liquide destiné à être bu. De ce
fait, la classe est définie par les opérateurs suivants :

- verbes : boire, siroter ;


- prédicat nominal (aspect itératif) : être buveur de ;
- adjectifs : insipide, imbuvable, potable.

Les opérateurs que nous venons de donner sont communs à toutes les boissons. Nous
mettons ensuite au point la sous­classe des <boissons alcoolisées>, à l’aide des opérateurs :

titrer /N0:<alcool>/N1 :[Card] degré(s)


N0:<alcool> avoir [Card] degré(s),
N0:<alcool> avoir une teneur (en alcool) de [Card] degrés.

Les <boissons alcoolisées> figurent aussi en position d’objets :

cuver/N0 :Hum/N1 :<alcool>


picoler /N0 :Hum/N1 :<alcool>

À l’aide d’autres opérateurs, on peut établir des sous-classes, séparant les alcools forts
des autres. On créera la classe des <alcools et spiritueux> en se servant d’un verbe comme
distiller, qui a la particularité d’avoir en position d’objet la source et le résultat :

On distille des prunes


On distille du schnaps

Les deux emplois ne sont cependant pas confondus, du fait des opérateurs généraux des
<boissons> dont héritent les alcools, mais non les fruits. Les <vins> sont définis par des
prédicats dont le nombre est impressionnant. En voici quelques-uns sur plusieurs centaines :
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a) Prédicats verbaux appropriés :


vin en position de sujet : avoir de la chair,  avoir de la tenue, avoir du bouquet, avoir
du corps, avoir du fumet,  avoir un goût de bouchon, avoir une jolie robe, se madériser, se
bonifier, présenter un titre alcoométrique de …

vin en position d’objet : baptiser, chambrer, clarifier, couper, débourber, décanter,


déguster, éclaircir, égoutter, élever, faire cuver, filtrer, mettre en bouteille, mettre en perce,
mouiller, soufrer, soutirer, sucrer, trafiquer

b) Prédicats adjectivaux appropriés :

acide, aigre, aigrelet, bouchonné, bourru, capiteux, charnu, charpenté, corsé, court en
bouche, équilibré, étoffé, fruité, généreux, gouleyant, harmonieux, jeune, liquoreux, lourd,
madérisé, maigre, moelleux, nerveux, paillé, passé, pétillant, piqué, puissant,  souple, soyeux,
tannique, tuilé, vigoureux.

c) Prédicats nominaux appropriés :

assemblage, champagnisation, chaptalisation, clarification, coupage, débourbage,


décantation, décuvage, fermentation, macération, maturation, mouillage, pasteurisation,
remuage, soutirage, stabilisation, foulage, vinification.

On voit donc que les substantifs concrets ne constituent pas d’entités isolées mais
entrent dans des réseaux sémantiques qui les décrivent. Un substantif concret est défini par
l’ensemble des prédicats qui lui sont appropriés.
Pour mettre au point l’arborescence qui mène au <vin>, on part du niveau le plus élevé
de la notion de <concret>. À ce titre, les substantifs désignant des <vins> héritent de toutes
les propriétés générales des concrets : poids, volume, couleur, etc. Le second embranchement
séparera les liquides des objets solides. Pour les définir, on aura des verbes comme verser,
couler, déborder, imbiber, s’égoutter et des adjectifs comme dense, fluide, huileux. Parmi ces
liquides, on séparera les objets naturels (eau, eau de pluie, eau de source) des artefacts à
l’aide des prédicats suivants : fabriquer, réaliser, mettre au point, produire, etc. On
distinguera alors parmi les liquides les boissons, etc. Un tel travail descriptif est d’abord un
problème de linguistique plus que de représentation informatique.

5. Classes de locatifs

L’hyperclasse des substantifs <locatifs> peut être définie par des propriétés syntaxiques
bien connues. Ils peuvent être introduits par des prépositions locatives : dans N, sur N, à côté
de N, le long de N, etc. Ils peuvent être repris par les formes anaphoriques là et y. La forme de
l’interrogation est où ? Ils se répartissent en diverses classes d’objets.

- Les locatifs généraux : il s’agit de substantifs désignant la notion de <lieu> au niveau le plus
abstrait : lieu, emplacement, espace, point. Ces mots peuvent être considérés comme des
classifieurs et fonctionnent comme des espèces de « pronoms » locatifs : Il est arrivé au pied
de la montagne, lieu où il a renoncé à la course

- Les figures géométriques : on les séparera selon différentes dimensions : ligne, trait,
hypoténuse, côté ; carré, rectangle, losange ; cube, cône, etc.
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- les lieux « dynamiques » : point de départ ; point d’arrivée, but, objectif, cible, lieu de
destination

- les lieux de « localisation interne » (cf. A. Borillo 1988 ; M. Aurnague 1996) : début de,
milieu de, fin de ; cœur de ; coin de, extrémité de, angle de ; flanc de, côté de ; intervalle de

- les lieux géologiques : plaine, montagne, rivière, plateau, rade, estuaire, détroit

- les lieux géographiques : pays, région, province

A quoi, il faut ajouter des lieux « fonctionnels », dont l’objet a une finalité et parmi
lesquels on peut classer :

- les agglomérations : ville, village, hameau, banlieue


- les voies : route, autoroute, chemin
- les habitations : maison, appartement, château
- les lieux de spectacle : cinéma, théâtre, cirque
- les lieux de culte : église, synagogue, mosquée
- les lieux de sports : stade, terrain de football, salle de gymnastique

La plupart de ces lieux peuvent à leur tour être subdivisés en parties constitutives. Pour
maison on aura : grenier, cave, salle à manger, salon, etc.

6. Classes de noms de temps

Les noms de temps comprennent des noms de <dates> et des noms de <durée>. Le
comportement syntaxique de chacune de ces sous-classes est très différent. Nous n’évoquons
ici que les substantifs de temps et non les adverbiaux de temps, qui sont au nombre de
plusieurs milliers.

6.1. Les noms de dates

Les noms de dates désignent une localisation dans le temps. Cette dernière peut être
plus ou moins précise. Si on laisse de côté la localisation temporelle qui se traduit par un
nombre précédé de la préposition en : en 2010 et si l’on s’en tient aux substantifs, on trouve
des termes de localisation stricte comme midi ou minuit, qui sont généralement précédés de la
préposition à : à midi, à minuit. Quand la localisation est approximative, on observe d’autres
prépositions : vers midi, aux alentours de midi. On peut ranger dans ce groupe les fêtes
mobiles ou fixes : Il est arrivé (à, au moment de) Noël. Les noms de dates ont un certain
nombre d’opérateurs appropriés :

- des verbes supports d’occurrence avec des noms d’événements : avoir lieu, se produire, se
passer, surgir, apparaître, se faire, intervenir ;
- des verbes indiquant une date passée : dater de, être de, remonter à ou future : être pour,
être prévu pour, tomber, être à ;
- des verbes de « dépassement » : passer, dépasser ;
- des verbes de rapprochement et d’éloignement : approcher de, s’éloigner de, se rapprocher
de ;
- des verbes causatifs de « report » : Luc (avance + décale + met + recule + remet+ renvoie+
reporte + repousse + retarde) (E + la date de) la réunion au 6 mai prochain.
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6.2. Les noms de durée

Les substantifs de temps désignant une durée sont des compléments de verbes comme
durer ou prendre ou de prépositions comme pendant ou en, selon que l’on a affaire à
des prédicats d’activité ou d’accomplissement (cf. Z. Vendler) :

La séance a duré deux heures


Ce travail a pris deux heures
Les enfants ont joué pendant deux heures
Paul a écrit ce livre en trois mois

Les noms de durée constituent des ensembles disparates, parmi lesquels on peut ranger
de grandes subdivisions historiques (ère, période), des classifieurs numériques (millénaire,
siècle, décade), des subdivisions du calendrier (an, année, mois, semaine, jour), des jours
(matin, après-midi, soir, nuit), des heures (minute, seconde). Les classes de temps sont
évidemment beaucoup plus nombreuses. Nous signalons simplement l’importance de la
syntaxe dans l’interprétation des substantifs temporels. Les substantifs de durée sont décrits à
l’aide de verbes et de prépositions appropriés. Parmi les verbes de durée on compte :

- des verbes génériques de durée : durer, être de : La séance a duré deux heures, la séance a
été de deux heures ;
- des verbes de durée intensifs : s’éterniser, traîner, se prolonger ;
- des verbes de répartition ou d’ « étendue » : être sur, s’étaler sur, s’étirer sur, s’étendre sur,
se répartir sur, se distribuer sur, se disperser sur, se disséminer, se passer ;
- des verbes de distance : être à : être à deux heures du début de la séance ;
- des verbes de changement de durée : allonger, prolonger, raccourcir, écouter ;
- des verbes d’utilisation du temps : dépenser, gaspiller, utiliser, mettre, passer, consacrer ;
- des verbes de durée « nécessaire » : demander, exiger, requérir, nécessiter.

7. Classes d’objets complexes

Il existe des classes sémantiquement complexes et qui, de ce fait, héritent des traits de
plusieurs classes supérieures, auxquelles elles sont rattachées. Elles posent des problèmes aux
ontologies traditionnelles. La plupart d’entre elles sont fondées sur une représentation pré­
linguistique et extra­linguistiques des entités. Le monde est représenté par un ensemble de
concepts hiérarchisés et caractérisés par un système d’héritage de propriétés. Il est clair que
certains de ces réseaux sont inscrits dans la langue. Mais, comme nous l’avons montré plus
haut, les classes d’objets, étant de nature linguistique et non conceptuelle, sont fondées sur
des propriétés syntaxiques et non sur une représentation mentale. Il se trouve que certaines
classes sont constituées d’objets complexes, difficiles à rattacher à une seule arborescence,
comme par exemple le substantif livre (Cf. D. Kayser 1987 ; G. Kleiber 1987). Ce mot peut
être interprété comme :

­ un concret : Ce livre pèse 800 gr
­ un locatif : Ce livre comprend 5 chapitres, contient des erreurs
­ un événement : Ce livre est une surprise
­ un humain : Ce livre prétend qu’il n’y a plus rien à faire
­ un abstrait : Ce livre est difficile, obscur
­ un support d’écrit : Ce livre est mal imprimé
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­ un ensemble de pages : Je viens de feuilleter ce livre

On voit que chaque interprétation est déterminée par un prédicat approprié. Le verbe
peser  présente le substantif comme un concret, parmi d’autres verbes possibles :  mesurer,
être de couleur Adj, tomber, ranger dans (locatif). Chacune des lectures que nous venons de
signaler est ainsi étayée par un ensemble d’opérateurs appropriés. Ce sont ces réseaux de
prédicats qui déterminent le nombre et la variété des interprétations. Un même substantif, du
fait de la multiplicité de ses emplois, peut appartenir à des classes variées, entrer dans des
réseaux ou des ensembles différents et appartenir à différentes hiérarchies. Nous dirons que le
substantif livre a des emplois différents et que les séries d’opérateurs appropriés expriment les
modalités par lesquelles ont peut le percevoir. Il va de soi que l’interprétation du substantif
livre  comme   concret   s’applique   à   une   version   papier   et   non   électronique.   Cette   dernière
partage cependant quatre des sept interprétations que nous avons signalées plus haut.

8. Intérêt de la notion de classes d’objets

Nous allons montrer dans ce qui suit l’intérêt pour l’analyse linguistique de la notion
théorique de classes d’objets. Nous verrons qu’elle permet de faire un pas important dans le
traitement automatique des langues naturelles.

8.1. Description des opérateurs

La polysémie que l'on constate dans les langues naturelles se manifeste d'abord dans le
domaine des prédicats. Dans la langue générale, rares sont les verbes qui ont un seul emploi.
Cette situation pose des problèmes particulièrement délicats dans le domaine de la traduction
automatique. Un verbe comme prendre a plus d’une centaine d’emplois et les fautes de
traduction sont nombreuses, comme on le voit en testant les systèmes actuels de TA. Si l'on se
sert des seuls traits concret ou abstrait, la plupart des emplois ne peuvent pas être reconnus,
car ils exigent une classification plus fine que les hyperclasses. Les classes d'objets sont
capables de réduire cette polysémie :

prendre <aliment> : Il a pris un steak


prendre <boisson> : Tu peux prendre de la bière
prendre <moyen de transport en commun> : Nous prendrons l'avion
prendre <moyen de transport individuel > : Il est interdit de prendre sa voiture
prendre <voie> : On peut prendre l'autoroute
prendre <durée> : Ce travail prendra une semaine
prendre <place forte> : L’ennemi a pris le fort
prendre <cours> : Il suffit de prendre des leçons
etc.

Si l'on dresse la liste des éléments de chacune de ces classes, le système, après avoir
localisé le verbe, cherchera le complément à sa droite. S'il rencontre le mot chemin, qui fait
partie de la classe des <voies>, il le reconnaîtra comme tel et interprétera le verbe prendre
comme s’engager sur et non comme manger, comme ce serait le cas avec un substantif
comme steak au poivre, qui fait partie de la classe des <aliments>. Voici d'autres exemples de
délimitation des emplois :

jouer à <jeu> : Les enfants jouent aux billes


jouer <air> : La fanfare joue la Marseillaise
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jouer de <instrument> : Il apprend à jouer de la mandoline


jouer <rôle> : Cet acteur a joué Harpagon
jouer à <sport> : Nous allons jouer au football

Cette description s'applique aux opérateurs adjectivaux :

sévère <sanction> : punition sévère


sévère <look> : aspect sévère
sévère <échec> : défaite sévère

aigu <son> : sifflement aigu


aigu <maladie infectieuse> : bronchite aiguë
aigu <douleur> : souffrance aiguë

tendre <aliment> : haricots tendres


tendre <couleur> : vert tendre
tendre <musique> : chanson tendre

L'utilisation des classes d'objets permet donc de décrire avec précision le nombre et la
nature des emplois des opérateurs. Cette opération se double de l’établissement des listes de
substantifs constituées par chacune de ces classes. Ce recensement permet de reconnaître et
de générer toutes les phrases qui relèvent d’un emploi donné de prédicat. L'utilité de ces listes
est évidente tant dans le domaine de la langue générale que dans celui des langues de
spécialités et, de façon générale, dans la documentation.

8.2. Traitement de la synonymie

Dès lors qu’on a délimité avec précision un emploi donné, en déterminant la nature de
ses arguments, on est en mesure de reconnaître le sens exact du prédicat et de traiter de façon
efficace le problème de la synonymie. Voici quelques exemples, qui montrent que celle-ci est
fonction de l’emploi précis auquel on a affaire :

passer <légumes> : mixer


passer <examen> : subir
passer <grade> : être nommé
<couleur> passer : devenir pâle
<temps> passer : s'écouler

Semblable travail peut être fait sur les adjectifs, où N0 et N1 désignent les arguments, S
les synonymes et A les antonymes :

âpre/N0: <voie, terrain>/N1:/S: abrupt, escarpé, accidenté/A:plat


âpre/N0: <saison>/N1:/S: rigoureux, cuisant/A: doux, clément
âpre/N0: <son, voix>/N1:/S: rude/A: agréable
âpre/N0: <discussion>/N1:/S: violent, sévère/A:amène

On peut ajouter à cette liste des adjectifs composés :

Apre au gain/N0: hum/N1:/S: cupide/A: désintéressé, généreux


Apre au toucher /N0: inc/N1:/S: rugueux, râpeux, rêche/A: lisse, moelleux
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Apre au goût /N0: <boisson, aliment>/N1:/S: âcre, désagréable/A: doux, sucré

Nous voudrions signaler que la description que nous venons de proposer permet de
mettre au point une véritable fonction « Synonymie » dans les traitements de texte, puisque
chaque emploi est reconnu grâce à la description des classes d’objets. Ces deux conditions ne
sont pas réunies, par exemple, par la fonction « Synonymie » d’un logiciel fort connu, comme
nous allons le montrer à propos de l’adjectif âpre pour lequel ce logiciel distingue six séries
synonymiques :

âpre : accidenté, escarpé, abrupt, raboteux


âpre : dur, pénible, austère, cruel, violent, sévère, véhément, rigoureux, rêche
âpre : cupide, avide, ardent, vif
âpre : âcre, acide, acrimonieux, acerbe, aigre, mordant
âpre : agreste, rustique, sauvage, brutal, ladre, rude, revêche

On observera que cette description peut représenter un cercle vicieux. Ou bien on


connaît le synonyme requis et alors nul besoin d’avoir recours à Word. Si on ne le connaît pas,
ce logiciel n’est pas en mesure de proposer le bon synonyme, faute, comme nous l’avons dit,
de pouvoir reconnaître les emplois. Par exemple, si dans la première série, on voit bien que
les adjectifs accidenté, escarpé, abrupt et raboteux font partie d’une série synonymique
évidente, il n’est pas précisé qu’ils ont pour sujets des <reliefs> et des <voies> (terrain, route,
colline, etc.). La seconde liste est un véritable fourre-tout. L’adjectif rêche est un adjectif du
toucher qui qualifie des objets comme tissu ou, de façon générale, n’importe quelle surface.
En outre, rien ne permet de prédire que l’adjectif rigoureux comme synonyme de âpre relève
du domaine de la météo et s’applique soit à des <saisons> (automne, hiver) soit à des
<phénomènes météorologiques> comme vent ou froid. Les adjectifs violent et véhément sont
appropriés à la classe des <combats> et à celle des <discussions>. Il en est de même pour la
troisième série. Cupide et avide peuvent être considérés comme des synonymes de âpre au
gain et non d’âpre, mais rien n’indique dans quel environnement syntaxique ardent est
synonyme de âpre. La quatrième série est tout aussi hétérogène : on met dans le même
ensemble les adjectifs qui qualifient des <aliments>, des <boissons>, des <propos> ou un
<ton> (acide, acerbe, acrimonieux, mordant). Enfin, il est difficile de trouver des classes de
substantifs où âpre serait synonyme de agreste, rustique, sauvage. On observera, pour finir,
qu’on a omis les emplois de âpre qui s’appliquent à la <voix humaine>, aux <sons>, aux
<odeurs>, aux <aliments> et aux <boissons>. Faute de la notion technique d’emploi, le
système est incapable de nous proposer le synonyme adéquat.

8.3. Intérêt pour la traduction

Dès lors que l'on a décrit avec une précision maximale le domaine d’arguments d’un
prédicat à l’aide des classes, il devient possible de proposer, dans un dictionnaire
électronique, des équivalents pour la traduction au même titre que la synonymie, laquelle est
en fait une traduction dans la même langue. On aura ainsi, pour le français, l’anglais et
l’allemand :

prendre <aliment>/E:to have, eat/D: essen, nehmen


prendre <boisson>/E:to have, drink/D:trinken, nehmen
prendre <moyen de transport>/E:to take, go by/D:benützen
prendre <coup>/E:to get/D:kriegen
prendre <ville>/E:to capture/D:einnehmen
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prendre <maladie infectieuse>/E:to catch/D:holen

faire <instrum de mus>/E:to play/D:spielen


faire <sport>/E:to play/D:treiben, spielen
faire <matière enseignée>/E:to study/D:studieren
faire <maladie infectieuse>/E:to have/D:haben
faire <prix>/E:to cost/D:kosten
<contenant> faire <volume>/E:to hold/D:fassen
faire <poids>/E:to weigh/D:haben

8.4. Traitement des prépositions

Le traitement des prépositions constitue un des domaines les plus difficiles du


traitement automatique des langues. Les classes d'objets permettent d'éviter une grande partie
des erreurs d’interprétation. Le fait d'établir la liste des éléments lexicaux correspondant à
chaque classe permet au système de reconnaître les emplois et, par là, de proposer l’analyse
correcte de la préposition. Voici quelques exemples :

à <N temps ponctuel> : à deux heures ; à <ville> : à Marseille ; à <ingrédients> : à


l'ail, au poivre ; à <cardinal> : à trois, à quatre ; à <lieu de travail> : au bureau, au
labo ; à <combustible> : au mazout ; à l'électricité ; à <monnaie> : à cent francs ; à
<moyen de transport animal> : à cheval, à chameau, etc.

avec <outil> : avec un marteau ; avec <sentiment> : avec amour ; avec <phénomène
météo> : avec la pluie, avec le verglas ; avec <N temps> : avec le soir

en <matière> : en fer, en plastique ; en <vêtement> : en pyjama ; en veste ; en


<pays> : en France ; en Allemagne ; en <année> : en 1992 ; en <saison> : en été,
automne ; en <mois> : en avril, en mai ; en <moyen de transport en commun> : en avion,
en train ; en <N forme> : en poire, en banane ; en <couleur> : en rouge, violet ; en
<langue> : en français, allemand

sous <dirigeant> : sous de Gaulle ; sous <médicament> : sous antibiotiques ; sous


<"couverture"> : sous enveloppe ; sous <durée> : sous deux jours

8.5. Classes d’objets et traitement de l’anaphore

Les classes d’objets permettent de rendre compte des phénomènes d’anaphores (Cf.
Chap. 9 §6), qu’il s’agisse d’arguments ou de prédicats. Soit la classe des <moyens de
transports individuels> qui comprend des centaines de substantifs, noms propres et noms
communs. Les noms propres correspondent à des noms de marque et, pour chacune d’elles, à
des modèles. Ainsi, l’anaphore classifiante permet de reprendre le modèle par la marque : Je
conduis ma A4, Je conduis mon Audi. Les noms de marque peuvent être repris par des noms
communs : types de véhicule et véhicule lui-même : Je conduis une berline, Je conduis ma
voiture. Il existe donc plusieurs niveaux de reprises anaphoriques, correspondant chacune à
des ensembles super-ordonnés.
79

7.6. Classes d’objets et description de la métaphore

Une description en extension des classes permet de générer l’ensemble de toutes les
phrases qui caractérisent un emploi donné. Si la combinatoire des classes ne permet pas
rendre compte d’une phrase donnée, il existe deux possibilités : ou il s’agit d’une phrase
agrammaticale ou alors la phrase comporte une figure de rhétorique, que les classes
permettent de détecter. Pour mettre en lumière la procédure que nous allons utiliser, nous
prendrons deux exemples : certains moyens de transports et la notion d’argent.

8.6.1. Moyens de transports « deux roues »

Parmi les moyens de transports terrestres, il existe une sous-classe constituée par les
<transports par animal> : cheval, mulet, chameau, âne, etc. Les opérateurs qui leur sont
appropriés sont, entre autres : voyager à dos de, faire une promenade à, monter, faire du, être
à califourchon sur, tomber de, faire une chute de. Ces animaux ne sont interprétés comme
moyens de transports qu’avec les opérateurs que nous avons mentionnés. D’autres verbes les
verseraient dans la classe des animaux de traits : harnacher, atteler, dételer. Observons
maintenant le comportement des moyens de transports individuels appelés <deux-roues>. On
constate qu’ils ont des opérateurs appropriés communs avec la classe précédente :

a) À la différence des autres moyens de transports, qui prennent la préposition en : voyager


en (bateau, voiture, train), on a ici la préposition à, qui est commune aux transports animaux
et aux <deux-roues> : (être, aller, monter, faire un tour) à (cheval, vélo, moto) ;

b) On trouve aussi des verbes construits avec la préposition sur : être perché sur (son vélo,
son cheval) ;

c) Les deux classes sont des compléments naturels du verbe enfourcher : enfourcher (son
cheval, son vélo) ;

d) De plus, ce sont des compléments de certains prédicats de mouvement : (tomber, faire une
chute) de (cheval, vélo, moto).

Dans la langue, les deux types de moyens de transports ont « quelque chose en
commun », que signale l’intersection des opérateurs appropriés. La métaphore est une
particularité des langues naturelles qui interdit que l’on établisse des arborescences en dehors
de la syntaxe. Nous analyserons plus loin la notion de « portée » de la métaphore.

8.6.2. L’argent et les liquides

Les substantifs relevant de la classe d’objets <argent> sont caractérisés par les prédicats
appropriés suivants :

coûter/N0 : <Inc>/N1 : <argent>


dépenser/N0 : Hum/N1 : <argent>
gagner/N0 : Hum/N1 : <argent>
perdre/N0 : Hum/N1 : <argent>
placer/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : Prép Nloc
prêter/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : à Hum
80

Examinons maintenant les prédicats appropriés aux substantifs qui désignent des
<liquides>, dont l’exemple prototypique est le substantif eau.

baigner/N0 : Hum/N1 : dans <eau>/N2 :


couler à flots/N0 : <eau>/N1:/N2 :
drainer/N0 : <canalisation>/N1 : <eau>/N2 : Nloc
injecter/N0 : Hum/N1 : <eau>/N2 : dans <matière>
nager/N0 : Hum/N1 : dans <eau>/N2 :
pomper/N0 : Hum/N1 : <eau>/N2 : de Nloc
soutirer/N0 : Hum/N1 : <eau>/N2 : de <contenant>
transvaser/N0 : Hum/N1 : <eau>/N2 : de <contenant>/N3 : à <contenant>
verser/N0 : Hum/N1 : <eau>/N2 : à Hum

Tous ces opérateurs, appropriés à la classe des <liquides>, s’appliquent également aux
substantifs de la classe <argent> :

baigner /N0 : Hum/N1 : dans <argent>/N2 :


couler à flots/N0 : <argent>/N1:/N2 :
drainer/N0 : <projet>/N1 : <argent>/N2 :
injecter/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : dans <entreprise>, <projet>
nager/N0 : Hum/N1 : dans <argent>/N2 :
pomper/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : à Hum
soutirer/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : à Hum
transvaser/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : de <compte>/N3 : à <compte>
verser/N0 : Hum/N1 : <argent>/N2 : à Hum

8.6.3. Mécanisme de la métaphore

Le processus linguistique de la métaphore consiste en ce qu’une classe d’objets,


caractérisée par ses prédicats strictement appropriés, accapare et pour ainsi dire « vole » des
prédicats strictement appropriés à une autre classe d’objets. Comme on l’a vu, les <deux
roues> sont comparés à des moyens de transports animaux : comme eux, ils prennent la
préposition à (à cheval, à vélo), des verbes qui désignent un mouvement (enfourcher) ou une
position (être juché sur). Ces prédicats constituent une intersection avec l’autre classe, de
sorte qu’elles ont linguistiquement des propriétés communes.

8.6.4. Portée de la métaphore

Cette identité d’opérateurs ne veut pas dire que l’une des classes soit assimilée à l’autre.
Un <deux-roues> n’a pas tous les opérateurs d’un animal comme cheval ou chameau : tous
les prédicats caractérisés par le trait <animal> sont évidemment exclus. Les opérateurs
communs sont sélectionnés en raison de la fonction et de la destination des deux ensembles.
C’est ce que nous appelons la portée de la métaphore. Cette fonction est représentée par
l’intersection des deux séries de prédicats appropriés. Voici un autre exemple. On ne voit pas
a priori, ce qu’on en commun les <arbres> et les <textes>. Il se trouve qu’un arbre qui a trop
de branches est dit touffu, de même qu’un texte qui présente trop de détails. C’est ce point
commun qui explique que le verbe élaguer puisse s’appliquer à la fois aux deux substantifs. Il
faut remarquer cependant que les synonymes n’ont pas cette possibilité : on ne peut pas
(ébrancher, émonder) un texte ni synthétiser un arbre.
81

8.7. Classes d’objets et métonymie

La métonymie est un procédé linguistique par lequel « une notion est désignée par un
autre terme que celui qu’il faudrait …» (J. Dubois et alii : Dictionnaire de linguistique,
Larousse). Si nous examinons la relation entre un prédicat et ses arguments appropriés en
termes de classes d’objets, nous observons que la métonymie se caractérise par :

- une violation de la distribution ordinaire du prédicat : lire ne sélectionne pas normalement


un <humain> en position d’objet, mais un <texte> ou un <support de texte> ;

- un raccourci dans le schéma d’arguments du prédicat : garer est normalement un verbe


transitif direct avec un troisième argument désignant un <lieu de stationnement> : J’ai garé
ma voiture dans ce parking ; Je me suis garé dans ce parking ;

- une structure sous-jacente inférée : Lire Sartre infère Sartre a écrit un livre et non pas Sartre
possède un livre ni même Sartre a traduit un livre.

Ce dernier point est d'une importance majeure. Le premier pas dans la détection d'une
métonymie consiste à reconnaître que la classe d'objets observée n'est pas celle qui est
attendue et induite par le prédicat. Le second pas consiste à inférer une structure prédicative
réunissant ces deux classes. Le travail préalable à la détection automatique des métonymies
consiste à relier entre elles, dans le dictionnaire des arguments, les classes susceptibles de
faire l’objet d’un transfert métonymique de leurs prédicats, comme les parties du corps
<Npc> et l’humain proprement dit <Hum> ; un <lieu de travail> et des <professions
libérales> ; un <auteur> et ses <œuvres> ; un <conducteur> et un <moyen de transport>, etc.
Or, entre la classe source et la classe cible du transfert métonymique, il existe une relation
sémantico-syntaxique, qui peut être expliquée par une relation prédicative. Comparons les
deux phrases suivantes :

Mon voisin a écrit un livre


Jean Paul Sartre a écrit une autobiographie

Mon voisin, bien qu’il soit le sujet du verbe écrire, n’est pas intrinsèquement un
écrivain, ce qui rend étrange la phrase : J’ai lu mon voisin. Dans la seconde phrase, le
prédicat écrire sélectionne ses deux arguments dans un même domaine, celui de la littérature.
Seul cet emploi autorise le transfert du prédicat lire approprié à la classe des <textes>, dont
fait partie le mot autobiographie, vers la classe des <écrivains>, dont fait partie le nom propre
Sartre. C’est ainsi qu’on peut interpréter une phrase telle que : J’ai lu Sartre.
Le cadre adéquat pour décrire le mécanisme de la métonymie est donc celui des classes
d’objets. Au lieu de postuler une relation vague entre un <producteur> et une <production
humaine> autour d’un prédicat métalinguistique créer, qui définirait à lui seul plusieurs
relations, nous décrirons de façon locale chaque transfert par l’identification d’une relation
précise entre deux classes d’objets. Voici quelques exemples de relations métonymiques : un
livre de Sartre, un tableau de Picasso, un film de Godard, une statue de Rodin, un air de
Mozart. La relation se situe entre un <auteur> et une <œuvre> dans les différents domaines
artistiques. Cette relation est prise en charge par des prédicats appropriés : prédicats
<d'écriture> : écrire, rédiger, composer ; prédicats de <dessin> : dessiner, peindre ; prédicats
de <réalisation> : produire, réaliser, mettre en scène ; prédicats de <sculpture> : champlever,
graver ; prédicats de <composition> : composer, écrire.
82

Tant que ces relations actancielles sont inférées, la métonymie est fonctionnelle. On ne
peut pas dire, par exemple : J'ai lu Paul pour J’ai lu le livre que Paul possède, ni même :
J’ai lu Sartre pour J’ai lu le livre que Sartre a traduit, parce que traduire est un prédicat de
<modification> et non de <création>. La métonymie est bloquée, quand l'inférence avec la
structure prédicative de départ est perdue. Les adjectifs employés ci-dessous s'appliquent, en
fait, uniquement à la classe des <supports d'écriture> : *Zola est (coloré, rouge, sale,
volumineux). Voici, à titre d’illustration, quelques exemples de métonymies, qui mettent en
relation :

a) un auteur et une œuvre :

prédicats de <consultation> pour un écrivain :


J'ai rapidement (parcouru, compulsé) Sartre

prédicats de <restauration> pour un peintre ou un sculpteur :


On a (nettoyé, reverni, remis à neuf) (ce Picasso, tous les Picasso du Louvre)

b) un locatif et des humains collectifs :

- Lieux institutionnels :
lieux scolaires : Cette école dispense un enseignement de qualité
lieux de travail : Cette usine a licencié deux de ses employés
lieux de spectacle : Toute la salle s'est levée pour applaudir l’auteur de la pièce
lieux d’habitation : Toute la maison a éclaté de rire
lieux de pouvoir : Matignon est intervenu d'urgence à la suite de cette affaire

- Lieux fonctionnels :
<rues> : Ce président a vu sa réélection contestée par la rue
<quartiers> : Ce quartier a manifesté hier après l'assassinat d'un jeune africain
<villages> : Tout le village est indigné de cette histoire d'infanticide

c) Concrets et humains : les joueurs deviennent des noms d'instruments :

Pendant quinze jours, les meilleurs hautbois de France s'affrontent à l’Opéra

d) Parties du corps, comme sièges privilégiés d’émotions et l’être entier :

<colère> : Ses yeux étincellent de colère


<joie>: Le visage de Paul est rayonnant de joie

8. 8. Classes d’objets et recherche d’information dans les textes (text mining)

Les logiciels de text mining extraient les noms d’entités qui font l’objet d’une requête
donnée en fonction de l’environnement syntaxe pertinent qui permettent de les mettre en
évidence. Imaginons qu’on recherche la réaction négative sur Internet d’un client face à un
produit qu’il vient d’acheter sur la base de mots comme colère ou déception. Si l’on a dressé
la liste des éléments de chacune de ces deux classes, on pourra extraire non seulement le mot
recherché (colère) mais aussi tous les mots de la même classe : animosité, colère, courroux,
emportement, fureur, grogne, horripilation, irritation, mécontentement, rage. Le système sera
en mesure aussi d’extraire les formes adjectivales : contrarié, en boule, en colère, en pétard,
83

en rogne, excédé, fâché, froissé, furibard, furibond, furieux, horripilé, hors de soi, irrité,
outré, ulcéré. On aura de même pour déception : décompte, déconvenue, dépit,
désappointement, désenchantement, désillusion, fausse joie, frustration, insatisfaction.
L’efficacité de la recherche est ainsi bien plus grande.

Conclusion

Nous avons vu au Chap.2 que le sens d’un prédicat est corrélé de façon directe à un
ensemble des propriétés de nature diverse (possibilité de restructurations, de nominalisations,
compatibilité aspectuelle entre les temps et la détermination des arguments, etc.). Ces
exemples nous ont montré que la signification d’un verbe ne peut pas être étudiée
indépendamment de sa syntaxe. Nous avons appelé cet ensemble de propriétés des emplois.
La reconnaissance des emplois est la condition première de toute analyse automatique. Le
moyen de les reconnaître est constitué par les classes d’objets. Une classe d’objets est un
ensemble de substantifs, sémantiquement homogènes, qui détermine une rupture
d’interprétation d’un prédicat donné, en délimitant un emploi spécifique.
Cette définition implique que les classes d’objets ne sont pas des concepts abstraits mais
des   ensembles   lexicaux   construits   sur   des   bases   syntaxiques   et   déterminées   par   la
signification des prédicats. Ces classes ne sauraient être confondues avec ce que l’on appelle
des réseaux sémantiques, qui n’ont pas de base syntaxique et constituent des ensembles sans
valeur opérationnelle sur le plan linguistique. 

Lectures

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86
87

Chapitre 5

Les prédicats nominaux

1. Substantifs prédicatifs : des noms qui ont des arguments

Dans la phrase :  La municipalité a construit une nouvelle mairie, le prédicat est sans
conteste   le   verbe  construire,   dont   les   arguments   sont   respectivement   le   sujet   humain
municipalité  et  l’objet   le  substantif  mairie  qui,  comme   tous  les  substantifs   désignant  des
édifices, est un artefact sémantiquement approprié au verbe construire. A ce verbe est associé
le substantif construction, qui a deux emplois. Tout d’abord, il peut être considéré comme un
hyperonyme de  mairie  ou, plus généralement, de tout édifice. Il s’agit alors d’un concret,
comme le montrent les opérateurs appropriés suivants :  Cette construction est haute de dix
mètres ; On va raser cette construction ; Cette construction est peinte en jaune.
Mais construction peut avoir un autre emploi. Observons la phrase : La municipalité a
procédé à la construction d’une nouvelle mairie. D’évidence, ce substantif joue ici le même
rôle que le verbe construire dans la première, il requiert à gauche un substantif humain et à
droite un substantif de la classe des <bâtiments>. La relation  qui lie ces trois  substantifs
(municipalité, construction, mairie) est de même nature que celle qui relie le verbe construire
à ses deux arguments. Il existe donc des substantifs qui ont un sujet et des compléments,
c’est­à­dire une structure argumentale, au même titre que des verbes. Parallèlement, le verbe
procéder à  n’a pas de valeur prédicative, il ne peut avoir d’argument : *On a procédé à la
mairie. Au Chap.8, nous verrons la nature de ce verbe, que nous appelons verbe support, dont
la fonction est d’actualiser, c’est­à­dire de conjuguer, le prédicat nominal construction. 
La comparaison que nous venons de faire entre un nom et un verbe peut aussi se faire
entre un nom et un adjectif. Tout le monde admet la nature prédicative de l’adjectif fier dans :
Paul est fier d’avoir réussi cet essai. Or, le substantif fierté joue le même rôle prédicatif dans
la phrase parallèle :  Paul éprouve une grande fierté d’avoir réussi cet essai, puisqu’il a les
mêmes arguments et le même sens. Ici l’actualisation du prédicat nominal  fierté  se fait à
l’aide du verbe support éprouver.
Cette mise en facteur commun des formes appartenant à une même racine pose des
problèmes à la fois morphologiques et sémantiques. Morphologiques, car pour des raisons
diachroniques,   une   racine   peut   subir   des   modifications :  rédiger/rédaction ;  lire/lecture.
Sémantiques, car l’appariement morphologique peut correspondre à des emplois différents.
Ainsi,   malgré   l’identité   morphologique,   on   n’a   pas   affaire   au   même   emploi   dans
palpiter/palpitant, où l’adjectif est un causatif et signifie faire palpiter : Ce film est palpitant
et dans, peur/peureux, où le substantif est un nom de sentiment, tandis que l’adjectif désigne
une   propriété   psychologique.   Enfin,   il   existe   des   noms   prédicatifs,   que   nous   appellerons
« autonomes », qui ne sont liés ni à un verbe ni à un adjectif. C’est le cas de avis (synonyme
de conseil) : J’ai donné mon avis à Paul, qui n’a aucun lien sémantique ou syntaxique avec le
verbe aviser  (au sens d’informer).
88

2. Trois grands types de prédicats nominaux

Il ne semble pas y avoir de corrélation entre la conjugaison d’un verbe et sa nature
sémantique : on ne peut pas assigner aux verbes en – er, en – ir ou en –ire tel ou tel type de
sens. Une telle corrélation existe pour les prédicats nominaux. Ainsi les prédicats d’action
sont conjugués à l’aide du verbe support  faire :  faire un voyage, faire un travail, faire une
inspection, etc. Avec les prédicats nominaux techniques, on aura plutôt procéder à : procéder
à   la   réfection   du   système   électronique.   Les   prédicats   d’état,   eux,   sont   actualisés   par   des
verbes comme avoir, posséder : avoir du bon sens, posséder de grandes qualités. Enfin, les
prédicats d’événements ont des supports spécifiques. Tous peuvent prendre en français avoir
lieu : (un séisme, un incident, une manifestation) a eu lieu, même si les sous­classes prennent
des supports spécifiques, ce que nous verrons au Chap.8.
Les prédicats nominaux d’action ou d’état ont des arguments comme les constructions
verbales qui leur sont associées. La place de ces arguments par rapport au prédicat est la
même qu’avec les verbes :  Cela a transformé les conditions de travail, Cela a apporté des
transformations dans les conditions de travail.  Le sujet, en particulier, figure à gauche du
verbe support et du prédicat nominal : Paul a une peur terrible de l’orage. Cette structure est
sans   doute   responsable   du   fait   qu’on   a   traditionnellement   assimilé   ces   phrases   à   des
constructions verbales ordinaires
Tout autre est la syntaxe des événements. Si l’on s’en tient aux événements proprement
dits,   ceux   que   nous   appelons   plus   loin   les   événements  fortuits,   comme  séisme,  incident,
glissement de terrain, on constate qu’ils sont dépourvus de sujet sémantique et qu’ils figurent
en position thématique par rapport au verbe support : Un séisme a eu lieu au Mexique ; Un
incident   s’est   produit   dans   le   circuit   de   distribution.  On   doit   se   demander   aussi   si   les
prédicats événementiels ont des compléments, en particulier, si dans la phrase précédente, le
groupe prépositionnel est un argument ou un circonstanciel. Cette question est cruciale pour
permettre   une   analyse   automatique   des   constructions   phrastiques   d’un   texte :   il   est   donc
nécessaire de faire figurer ces indications sémantiques dans un dictionnaire électronique.
Les trois types de prédicats nominaux que nous venons de dégager ne constituent pas
cependant des ensembles entièrement disjoints. Les prédicats de <comportement à l’égard
d’autrui>,  selon leur  aspect, peuvent   être  interprétés  soit  comme  des  propriétés  avec  une
interprétation générale : Paul est agressif, soit comme des prédicats d’action dans : Paul a été
agressif avec Jean, il y a un quart d’heure. Ces deux interprétations peuvent être soulignées
par   des   supports   spécifiques :  Paul   a   un   tempérament   agressif  ou  Paul   a   fait   preuve
d’agressivité à l’égard de Jean. Certains prédicats d’action sont susceptibles de recevoir une
lecture événementielle. On thématise alors le prédicat et non l’un ou l’autre des arguments.
Parallèlement   à   la   phrase   verbale :  Paul   a   répondu   rapidement   à   Jean,   il   existe   une
construction   à   prédicat   nominal :  Paul   a   donné   une   réponse   rapide   à   Jean.  Si   l’on   met
l’accent sur le prédicat, on obtient des phrases comme : Il y a eu une réponse rapide de la
part de Paul. Cette construction ne concerne pas tous les prédicats d’action : Paul a fait une
marche de deux heures ; *Il y a eu une marche de deux heures de la part de Paul.

3. Des noms qu’on peut conjuguer

Les noms prédicatifs, ceux donc qui ont des arguments, sont accompagnés de verbes
supports qui les inscrivent dans le temps, c’est-à-dire qui les conjuguent. Parallèlement à la
flexion verbale du prédicat respecter : il respecte, il a respecté, il respectera, on trouve les
mêmes valeurs temporelles pour la forme nominale respect grâce au support avoir : il a du
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respect, il a eu du respect, il aura du respect. Les études sur ce point sont nombreuses, tant en
français que dans un grand nombre d’autres langues. On a des descriptions suffisantes pour
pouvoir parler d’une véritable conjugaison nominale (cf. G. Gross et S. de Pontonx, 2004 ; A.
H. Ibrahim 2010).
La possibilité d’être conjugués ne s’applique évidemment pas aux substantifs concrets.
S’il est légitime de parler de passé composé, par exemple, à propos du substantif respect
dans : Paul a eu du respect pour cette attitude, la question n’a pas de sens pour des substantifs
comme caillou, voiture ou arbre. Les informations pertinentes pour l’actualisation des
substantifs concrets sont la quantification (trois cailloux) et la détermination (ce caillou-ci)
mais non la temporalité. En tous cas, il n’existe aucun moyen linguistique pour attribuer une
valeur temporelle à ces substantifs. La temporalité est donc une propriété des prédicats.
Est-ce à dire que les trois substantifs concrets que nous venons de citer ne relèvent que
de la dénomination ou de la quantification ? Observons la nature sémantique des adjectifs qui
sont compatibles avec eux et qui ont trait à leur actualisation. Un premier cas de figure se
présente, dans lequel un complément de temps modifie ces substantifs : le caillou de l’an
dernier, la voiture d’il y a deux mois, l’arbre du printemps dernier. Ces modifieurs sont bien
des indicateurs temporels. Mais une analyse plus approfondie montre que ces compléments de
temps s’appliquent en fait non aux substantifs concrets eux-mêmes mais à un prédicat effacé :
le caillou que nous avons (ramassé, analysé, décrit) l’an dernier ; la voiture que nous avons
(voulu acheter, admirée, conduite) il y deux mois ; l’arbre que nous avons (planté, taillé,
greffé) au printemps dernier. Ce glissement d’un modifieur du prédicat vers un argument
n’est pas un fait isolé : Nous allons prendre rapidement une tasse de café, Nous allons
prendre une rapide tasse de café.
Certains adjectifs relevant du temps sont cependant possibles avec des substantifs
concrets. Il s’agit d’adjectifs de « temporalité interne » comme neuf, jeune, vieux. Ces
adjectifs délimitent deux classes : les objets « inertes » naturels, d’une part, et les artefacts et
les végétaux, de l’autre : *un caillou neuf, une voiture neuve ; *un vieux caillou, un vieil
arbre. La métonymie joue dans le cas des objets qui ont une « durée de vie », ce qui est le cas
de voiture et de arbre mais non de caillou. Il se peut que l’expression voiture neuve soit
ambiguë. Il peut s’agir soit d’une voiture qui vient d’être fabriquée soit d’une voiture (même
d’occasion) qu’on vient d’acheter. Les adjectifs aspectuels proprement dits (fréquent,
épisodique) ne sont pas compatibles avec les substantifs concrets, à la différence des adjectifs
de quantification : de (nombreux, fréquents) voyages ; de (nombreux, *fréquents) cailloux.
On voit que l’actualisation des prédicats nominaux est différente de celle des arguments.

4. Délimitation morphologique des prédicats nominaux

Comme pour les verbes, les prédicats nominaux ne peuvent pas être réduits à un lexème
unique. Pour la reconnaissance automatique de ces prédicats, il faut tenir compte de toutes les
variantes morphologiques. On note ainsi des formes :

­ simples et élémentaires : tour : Paul a fait un tour en Italie
­ associées à un verbe (sans suffixe) : voyage : Paul a fait un voyage en Italie
­   associées   à   un   verbe   (avec   suffixe) :  doublement :  Paul   a   doublé   les   effectifs   de   ce
programme ; Paul a procédé au doublement des effectifs de ce programme
­ associées à un adjectif (sans suffixe) : Paul est calme ; Paul a fait preuve de calme
­ associées à un adjectif (avec suffixe) : gentillesse : Paul est gentil, Paul a de la gentillesse
­ nominalisées à partir d’un verbe composé :  Paul a mis au clair cette situation ;  Paul a
procédé à la mise au clair de cette situation
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­ autonomes :  réclamation :  Paul a fait une réclamation au maire. Bien que le substantif


réclamation  soit   identique   au   verbe  réclamer  au   regard   de   sa   racine,   le   sens   en   est
indépendant, de sorte qu’il n’y a pas synonymie entre : Paul a réclamé (le maire, de l’aide) et
Paul a fait une réclamation au maire. On doit donc considérer le prédicat réclamation comme
un prédicat autonome.

5. Comparaison entre les prédicats verbaux et les prédicats nominaux

On notera ici similitudes et les différences qui existent entre les prédicats nominaux et
les prédicats verbaux. 

5.1. Propriétés identiques

a) Ils constituent le noyau d’une phrase simple pour la raison qu’ils ont des arguments. C’est
leur sens qui détermine le nombre et la nature sémantique de ces arguments. Le substantif
prédicatif gifle a les mêmes arguments que le prédicat verbal gifler.

b) Les deux types de prédicats peuvent être ou non actualisés. Pour un verbe, l’actualisation
est   constituée   par   la   flexion   verbale   et   par   des   verbes   auxiliaires.   Celle   des   prédicats
nominaux est prise en charge par un verbe support. La réduction de l’actualisation consiste,
pour un verbe à le mettre à l’infinitif :  J’ai vu que Paul descendait l’escalier, J’ai vu Paul
descendre l’escalier  ou au participe :  J’ai observé Paul descendant l’escalier  et, pour un
prédicat nominal, à effacer le verbe support après une relativation : Paul a fait un voyage, le
voyage que Paul a fait, le voyage de Paul, son voyage.

5.2. Différences

Nous examinons maintenant les différences existant entre ces deux types de prédicats :

a) La morphologie des prédicats nominaux est celle des substantifs. Les modifications sont
constituées par le nombre (singulier et le pluriel). Ils ont, en outre, des déterminants comme
les   arguments,   mais   ces   déterminants   sont   caractérisés   par   des   restrictions   plus   grandes,
dépendant à la fois du prédicat nominal et du verbe support utilisé. Ce couple est, en outre,
caractérisé par un aspect qui influence la nature du déterminant.

b)   Les   prédicats   nominaux   n’ont   pas   comme   les   verbes   une   conjugaison   morphologique
(suffixes temporels) mais lexicale. Nous venons de voir que ce sont les verbes supports qui
les actualisent.

c)  Les   prédicats  nominaux   n’ont  pas  de  compléments  directs.  Tous   leurs   arguments   sont
introduits par une préposition : Paul a giflé Jean, Paul a donné une gifle à Jean.

d) Dans certains cas, la construction nominale introduit des prépositions différentes de celles
de la construction verbale associée :

Paul préfère celui­ci à celui­là
Paul donne la préférence à celui­ci sur celui­là
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e) De façon générale, les arguments des prédicats nominaux ont une syntaxe plus diversifiée
que   celle   des   arguments   des   verbes.   Une   phrase   à   prédicat   nominal   peut   subir   une
transformation relative, qui fait d’elle directement l’argument potentiel d’un prédicat verbal :
Paul a donné une réponse à cette question ; la réponse que Paul a donnée à cette question ;
Jean connaît la réponse de Paul à cette question. Dans ce cas, la fonction sujet du prédicat est
prise en charge par le génitif  (appelé traditionnellement  génitif  subjectif). Le génitif  peut
également véhiculer la fonction objet (génitif objectif) :  On a procédé au bannissement de
Paul ;  le bannissement de Paul auquel on a procédé ;  le bannissement de Paul. En cas de
coréférence, ces génitifs peuvent être remplacés par des possessifs : Jean connaît sa réponse ;
On a procédé à son bannissement.

f) Les arguments des prédicats nominaux peuvent aussi se présenter sous forme adjectivale,
ce qui n’est jamais le cas pour les prédicats verbaux. Nous avons étudié cette propriété au
Chap.1 (§6.3) : la France produit du pétrole : la production pétrolière française. On voit que
les   arguments   des   prédicats   nominaux   ont   des   réalisations   syntaxiques   largement   plus
diversifiées que ceux des prédicats verbaux.

g) Le comportement des clitiques est différent. Comme on le sait, ils sont atones quand ils
figurent avant le verbe et toniques en position post­verbale. A vrai dire, la formulation de
cette règle n’est pas adéquate. La place du pronom atone ne précède pas directement le verbe,
elle figure devant l’élément actualisateur du prédicat verbal. Ces deux entités sont conjointes
quand le verbe est à un temps simple : Paul salue Jean, Paul le salue. Mais quand les formes
sont composées, on voit que la place du pronom atone est devant l’élément actualisateur :
*Paul a le salué ;  Paul l’a salué ; Paul lui verse du vin ;  Paul lui a versé du vin. Cette
possibilité   s’observe   encore   quand   le   prédicat   verbal   perd   son   actualisation,   c’est­à­dire
quand il est réduit à l’infinitif : J’ai vu Paul le servir, J’ai vu Paul lui servir du vin. On sait
que sur ce point, le français a changé. Dans la langue classique, on avait : Paul lui veut verser
du   vin.   Avec   les   prédicats   nominaux,   la   place   du   clitique   précède   aussi   l’élément
actualisateur, i. e. le verbe support : Je lui ai donné une gifle ; *J’ai donné lui une gifle. Cette
distribution s’observe dans le cas de la relative, quand le prédicat nominal est actualisé : la
gifle que je lui ai donnée. Si maintenant on efface le verbe support, on constate que seule la
forme tonique est possible : ma gifle à Paul, ? ma gifle à lui, *ma lui gifle. Je lui ai donné un
conseil,  le conseil que je lui ai donné,  mon conseil à Paul, ? mon conseil à lui, *mon lui
conseil.

h) Les prédicats verbaux sont modifiés par des adverbes et les prédicats nominaux par des
adjectifs : Paul a répondu rapidement, Paul a (fait, donné) une réponse rapide. Cependant, le
comportement des prédicats nominaux est plus complexe de ce point de vue que celui des
prédicats verbaux. Il existe des cas où l’on peut trouver soit l’adjectif soit l’adverbe. Quand le
prédicat n’est pas actualisé, on n’observe que l’adjectif :  une réponse rapide, *une réponse
rapidement. Mais Paul a fait une réponse rapide, Paul a fait rapidement une réponse, où le
sens est cependant différent.

6. Changements de catégories des prédicats nominaux

Les   prédicats   nominaux   peuvent   être   associés   à   des   verbes,   à   des   adjectifs   ou   être
autonomes, c'est­à­dire former des entités sans lien avec ces deux autres catégories, comme
nous l’avons vu à plusieurs reprises. Nous avons signalé (Chap. 2 §3) les conditions de ces
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changements catégoriels : a) la racine doit être identique ; b) les arguments des deux formes
prédicatives   doivent   être   identiques ;   c)   les   arguments   doivent   avoir   la   même   place   par
rapport   au   prédicat   et,   en   particulier,   ne   pas   avoir   subi   de   permutation.  Sympathie  et
sympathique ont la même racine morphologique, mais on ne peut établir une transformation
entre les deux, puisque les arguments sont inversés dans le passage de l’un à l’autre : Paul a
de la sympathie pour Jean n’a pas le même sens que Paul est sympathique à Jean.

7. Constructions à verbes supports et expressions figées

Nous   venons   d’examiner   les   nombreuses   différences   qui   séparent   les   constructions
nominales à verbes supports des constructions verbales. Dans ces dernières, c’est le verbe qui
est le prédicat et le substantif son argument. Nous avons vu que cet argument peut, à son tour,
être un substantif prédicatif : J’approuve ta patience. On a affaire ici à un enchâssement : le
prédicat   nominal  patience  devient   un   argument   du   prédicat   verbal  approuver.   Dans   les
constructions   à   verbe   support,   en   revanche,   c’est   le   substantif   en   position   formelle   de
« complément » qui est le prédicat de la phrase, tandis que le verbe qui le précède est, en fait,
son verbe support, c’est­à­dire son verbe auxiliaire d’actualisation.
Sous le terme de locutions verbales on a pendant longtemps assimilé les constructions à
verbe support à des constructions verbales plus ou moins figées (cf. Damourette et Pichon,
Chap. 5). On voit l’origine de la confusion. Du fait que les supports sont des verbes réputés
sémantiquement vides et qu’ils ont souvent une haute fréquence dans les textes, on a pris ces
suites pour des locutions, qui ont superficiellement des propriétés analogues. On parle de
lexies ou d’expressions verbales dans les deux exemples suivants : Pierre a faim ; Pierre a
froid. Ces deux constructions ont, il est vrai, quelques propriétés communes. Le sujet est
humain et le substantif qui suit le verbe avoir est abstrait. Un certain nombre de déterminants
sont communs :

Pierre a très (faim, froid)
Pierre a plus (faim, froid) qu'hier

mais non pas tous :

Pierre a une faim de loup
*Pierre a un froid de canard

La relativation est possible dans le premier cas mais non dans le second :

la faim que Luc a
*le froid que Luc a

et, par voie de conséquence :

la faim de Luc
*le froid de Luc

On voit que malgré des similitudes de départ, on a affaire à des constructions tout à fait
différentes. Dans un cas, on est en présence du prédicat nominal  faim, qui a comme sujet
Pierre et n'a pas de complément ou éventuellement, par plaisanterie, un mot comme dessert :
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Veux­tu encore  de la soupe ? Non,  je  n'ai faim  que de  dessert. Ce prédicat  nominal  est


actualisé par le verbe support avoir. Comme dans toutes les constructions à support, le nom
peut devenir une tête de relative  la faim que Luc a, qui est source, à son tour, du génitif
subjectif la faim de Luc ou du possessif anaphorique sa faim. Cette séquence n'est donc pas
une "locution verbale" mais une phrase à prédicat nominal.
Tout autres sont les propriétés de  avoir froid. Le substantif  froid  n'y a pas de liberté
syntaxique : il ne peut pas faire l'objet d'une relativation, comme on l'a vu : *le froid que Luc
a eu ; le verbe avoir n'est pas un verbe support puisqu'il ne peut pas être effacé : * le froid de
Luc. Il faut donc considérer cette seconde suite comme un verbe composé. Prenons un autre
exemple et comparons : Luc a pris la tangente ; Luc a pris la fuite. On reconnaîtra, dans la
première phrase, le verbe figé  prendre la tangente, dont le sens n'est pas compositionnel et
qui ne permet aucune modification transformationnelle :

*Qu’est­ce qu'il a pris ? la tangente
*C'est la tangente qu'il a prise
*la tangente qu'il a prise
*la tangente de Luc

En revanche, la seconde phrase présente une syntaxe plus libre. D'abord, sur le plan
sémantique, elle est compositionnelle, si l'on admet que  prendre  est ici un verbe support et
qu'il y a un verbe associé fuir. Cependant, la construction prendre la fuite semble moins libre
que  prendre   une   décision,   par   exemple.   Tout   d'abord,   dans   la   première   phrase,   la
détermination est beaucoup moins contrainte  prendre  (une, une autre, des décision(s)) que
dans la première, où elle est figée ?prendre  (une, des fuites) ; le comportement n'est pas le
même concernant la relativation et le génitif : 

*la fuite que Luc a prise
la décision que Luc a prise

?la fuite de Luc
la décision de Luc

En interdisant la fuite de Luc, nous ne voulons pas dire que cette séquence est incorrecte
mais qu'elle ne doit pas être dérivée de  prendre la fuite. Elle le serait plutôt de  Luc est en
fuite. Il y a à cela deux raisons. De façon générale, il n'y a pas formation de relative quand le
déterminant est figé. Mais on peut aussi penser  à une autre explication. Si on prend une
phrase comme :

Luc a du respect pour son père
le respect que Luc a pour son père
le respect de Luc pour son père

l'effacement   du   verbe   support  avoir  n'a   supprimé   que   le   temps   du   prédicat  respect.   Le
prédicat lui­même n'a pas changé d'aspect. Or, le groupe nominal la fuite de Luc est interprété
comme un duratif, tandis que le verbe  prendre  attribue au prédicat  fuite  l'aspect inchoatif.
C’est la raison pour laquelle il convient d’associer prendre la fuite plutôt à s’enfuir qu’à fuir.
Le verbe prendre ne peut donc pas être supprimé, sinon on perd une information majeure. On
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voit encore une fois qu'un concept comme celui de locution verbale est à ce point général et
vague qu'il banalise ou passe sous silence les analyses auxquelles nous venons de procéder.

8. Détermination des prédicats nominaux

La détermination des constructions nominales prédicatives est d’une complexité


supérieure à celle des arguments. Elle dépend à la fois du substantif prédicatif lui-même et du
verbe support. La détermination y est doublement contrainte. La dépendance du déterminant
par rapport au substantif obéit à des lois assez générales (Cf. Chap.9) : c’est la nature
sémantique du prédicat nominal (action, état, événement) qui joue un rôle fondamental dans
le choix, car c’est elle qui induit les déterminants possibles.

8.1. Déterminants induits par la nature du prédicat

Les prédicats de <propriétés> prennent la détermination suivante :

Déterminants possibles :
L’article du : Paul a de la gentillesse
Des adverbes intensifs : beaucoup de : Paul a beaucoup de gentillesse
Un-modif : Paul a une grande gentillesse
Le-modif : Paul a la gentillesse des gens heureux

Déterminants exclus :
Les numéraux : *Paul a (trois, quelques, un tas de) gentillesses
Les définis : *Paul a (la, la grande) gentillesse
L’indéfini : *Paul a une gentillesse
Les possessifs *Paul a (sa, ta, votre) gentillesse
L’article zéro : *Paul a (E, grande) gentillesse
L’intensif : *Paul a très gentillesse
Le générique : *Paul a la gentillesse

Les prédicats de <mouvements>

Déterminants possibles :
Les comptables : Paul a fait (trois, quelques, beaucoup de, un tas de) voyages
Le démonstratif : Paul a fait ce voyage
Le possessif coréférent : Paul a fait son voyage
Le-Modif : Paul a fait le voyage dont il rêvait
L’indéfini : Paul a fait un voyage
L’indéfini pluriel : Paul a fait des voyages

Déterminants exclus :
L’article zéro : *Paul a fait voyage
Le possessif non coréférent : *Paul a fait ton voyage
Le générique : *Paul a fait le voyage
L’intensif très : *Paul a fait très voyage
L’article du : *Paul fait du voyage

Les prédicats de <sentiments>


95

Déterminants possibles :
L’article du : Paul a de la haine pour Jean
L’article un-modif : Paul a une grande haine pour Jean
L’adverbe beaucoup de : Paul a beaucoup de haine pour Jean

Déterminants exclus :
Les comptables : *Paul a (trois, quelques, un tas de) haines pour Jean
Les définis : *Paul a (cette, la, ta) haine pour Jean
L’article zéro : *Paul a haine pour Jean
L’indéfini : *Paul a une haine pour Jean
Le générique :?Paul a la haine pour Jean

8.2. Déterminants dépendant de contraintes aspectuelles

Pour un prédicat nominal donné, les variations aspectuelles apportent des restrictions
spécifiques au système de la détermination.

a) Aspect inchoatif

Le substantif peur est caractérisé, avec le support standard avoir, par la détermination
suivante :

Paul a (E, très, une grande) peur

où E correspond à l’ensemble vide, c’est-à-dire au déterminant zéro. Si ce support est


remplacé par l’inchoatif prendre, alors seul l’article zéro est autorisé et les intensifs très et
un-modif sont exclus :

Paul prend (E, *très, *une grande) peur

b) Aspect terminatif :

Face à la configuration : Paul a (*E, de la, une grande, beaucoup d’) arrogance on
trouve les possibilités suivantes : Paul a perdu (l’arrogance qu’il avait, cette arrogance, de
son arrogance, son arrogance, toute arrogance). Mais le déterminant un-modif est exclu :
*Paul a perdu une grande arrogance. De même :

Paul a (de la, ?sa) bonne humeur


Paul a perdu (?de la, de sa) bonne humeur

c) Aspect itératif :

Avec certains supports, l’itération renvoie explicitement à la première occurrence d’une


série. Aussi n’est-il pas étonnant que les déterminants soient souvent anaphoriques :

Je te fais (une, ?ma) proposition


Je te refais ma proposition
Je te renouvelle (*E, *une, ma) proposition

Paul a lancé (un, des) appel(s) à Jean


96

Paul a réitéré (*E, *un, *des, ses) appels à Jean

Paul a fait une demande à Jean


Paul a renouvelé (*E, *une, sa) demande à Jean

Quand les événements sont indépendants les uns des autres, l’article indéfini est exclu
au profit de l’article défini

Tu fais des bêtises


Tu (accumules, multiplies) (*des, les) bêtises

Tu as eu un grand succès
Tu collectionnes (*des, les) succès

Tu as des handicaps
Tu additionnes (*des, les) handicaps

Paul a fait (*les, une, des) mises en garde à Jean


Paul a multiplié (les, *une, *des) mises en garde à Jean

d) Aspect « continuatif »

On observe ici le même type de coréférence :

Paul a du courage

*Paul a gardé du courage


Paul a gardé le courage qu’il avait
Paul a gardé ce courage
Paul a gardé son courage

e) Aspect télique

Par rapport à la détermination standard :

Paul a (?la, de la, une grande) sérénité

on observe que le partitif du, de la est exclu avec un verbe télique :

Paul a atteint (la, ? de la, une grande) sérénité

Comme on le voit, la détermination de chaque prédicat doit être décrite au regard de ces
deux paramètres. Nous examinerons plus en détails la détermination des substantifs au Chap.
9.

9. Etude d’une classe sémantique d’action : les prédicats de <coups>

Nous proposons ici, à titre d’exemple, la description de la classe des <coups>. Ce


faisant, nous donnons une autre illustration de ce que nous avons appelé emploi de prédicats
(Cf . Chap.2). Nous n’indiquons les constructions verbales que pour des raisons contrastives
97

9.1. Schéma d’arguments

Les prédicats de <coups> peuvent être morphologiquement des verbes (frapper, gifler)
ou des substantifs (coup, claque). Leur schéma argumental comprend quatre positions :

a) deux des arguments représentent des humains : Paul a frappé Jean ; Paul a donné un coup
à Jean

b) le troisième argument désigne la partie du corps (Npc) de celui que l’on frappe : Paul a
frappé Jean sur la tête ; Paul a donné un coup à Jean dans le dos

c) un quatrième argument désigne l’objet avec lequel on porte le coup : Paul a frappé Jean
sur la tête avec une règle. Cet objet peut être strictement approprié à l’action (complément
par destination), comme c’est le cas de fouet, martinet, bâton ou occasionnel avec des
substantifs comme règle, corde, chaîne de vélo, etc.

Nous appelons prédicats réguliers ceux qui prennent ces quatre arguments. Cela ne
signifie pas que tous soient nécessairement présents dans la phrase, il suffit qu’ils soient
possibles en même temps. Un examen systématique montre en effet que certains prédicats
« avalent » en quelque sorte l’un ou l’autre des arguments. Ces prédicats sont de ce fait
sémantiquement complexes.
Le prédicat peut ainsi contenir sémantiquement l’objet avec lequel on frappe. C’est le
cas de fouetter, cravacher, que l’on peut décomposer comme frapper avec un fouet, frapper
avec une cravache. Dans le cas de prédicats nominaux, on est en présence de noms
composés : donner un coup de bâton, donner un coup de fouet. Dans la même position, on
trouve aussi certaines parties du corps servant à frapper : donner un coup de pied, donner un
coup de poing, donner un coup de tête. Cet argument intégré au prédicat n’est pas alors
repris par un complément circonstanciel, pour éviter le pléonasme : *Paul a fouetté Jean
avec un fouet. Mais si l’on qualifie l’instrument, ce troisième argument est exprimé : Paul a
fouetté Jean avec un fouet tout neuf.
D’autres prédicats intègrent la partie du corps sur laquelle on frappe : faire un coquart
à quelqu’un signifie qu’on le frappe à l’oeil ou à l’arcade sourcilière. Ces substantifs sont
assez rares. Enfin, il existe des prédicats qui intègrent à la fois l’objet avec lequel on frappe
et la partie du corps sur laquelle on frappe : fessée, gifle désignent respectivement des coups
de la main sur les fesses ou la joue. Là aussi on évite le pléonasme, en supprimant les deux
compléments : *On lui a donné une fessée de la main sur les fesses, sauf comme plus haut si
l’on ajoute des précisions : On lui a donné une fessée du plat de la main ; On lui a donné une
fessée sur la fesse gauche. Il faut ajouter que certains prédicats de <coups> sont
intrinsèquement intensifs (assommer, horion) ou itératifs (bastonnade, raclée). Ces derniers
substantifs ont des propriétés aspectuelles particulières.
Les prédicats dont nous venons de décrire les schémas d’arguments impliquent une
action volontaire (frapper, gifle). On exclura donc ceux qui traduisent des coups
involontaires comme heurter, cogner, qui d’ailleurs n’ont pas le même nombre d’arguments.

9.2. Conjugaison de ces prédicats

Rien ne permet a priori de dire que le support actualisant un substantif comme gifle ne
soit pas faire, puisque c’est une action. Mais le support basique est donner et faire est
interdit :
98

Paul a (*fait, donné) une gifle à Jean

Tout comme les prédicats verbaux (frapper, être frappé), les prédicats nominaux ont
des constructions passives grâce au support recevoir : Jean a (reçu, eu) une gifle de Paul.
Ces prédicats ont aussi une construction réciproque : Paul et Jean se sont battus, Paul et
Jean se sont donné des coups, Paul et Jean ont échangé des coups. Les supports basiques
actif et passif, respectivement donner et recevoir, ont de nombreuses variantes stylistiques :
administrer, allonger, flanquer, coller, foutre, porter, passer, rendre, retourner, renvoyer, filer,
lancer, appliquer et le passif écoper. Il existe des variantes intensives : asséner un coup à
Nhum. Comme tous les verbes supports, ils peuvent être effacés, ce qui signifie que le
prédicat perd son actualisation : Paul a donné une gifle à Jean ; la gifle de Paul à Jean.

9.3. Déterminants

La détermination des prédicats de <coups> est caractérisée par de fortes restrictions.


Sont autorisés :

- les indéfinis : donner (un, des) coup(s)


- les quantifieurs : donner (quelques, beaucoup de, un tas de) coups
- les intensifs : On lui a donné un de ces coups !
- les modifieurs intensifs : On lui a donné un coup terrible
- le déterminant générique le : donner (la bastonnade, la fessée) à Nhum.

Sont exclus :

- les définis sont exclus : *donner (le, les) coup(s)


- les déterminants anaphoriques le sont aussi : *donner ce coup
- le possessif quand il est coréférent au sujet : *je lui donne mon coup

Mais il est possible s’il réfère au complément : Paul lui a donné sa gifle à Jean. Dans
ce cas, la phrase est interprétée approximativement comme : Paul a donné à Jean la gifle
(qu’il lui avait promise, qu’il méritait).

9.4. Propriétés aspectuelles

Les prédicats de <coups> sont, du point de vue du mode d’action (aspect interne), des
prédicats ponctuels. Comme tels, ils peuvent avoir un aspect (externe) itératif mais aucun des
aspects caractéristiques des prédicats de durée. Si le prédicat est nominal, l’itérativité peut se
traduire par :

- des déterminants : beaucoup de coups


- des déterminants nominaux appropriés : une grêle de coups, une volée de coups
- des verbes supports : multiplier les coups

Si le prédicat est verbal, l’itérativité est rendue par :

- des adverbiaux : frapper quelqu’un à coups redoublés


- des verbes impliquant intrinsèquement l’itérativité : battre quelqu’un, rosser quelqu’un,
rouer quelqu’un de coups, bourrer quelqu’un de coups
99

Les prédicats ponctuels ne peuvent pas être segmentés du point de vue temporel. Sont
donc exclus

- l’inchoatif : *entamer une gifle


- le continuatif : *(garder, maintenir) une gifle
- l’égressif : *(finir, achever) une gifle

On pourrait être tenté, dans la volonté d’établir une arborescence entre classes
sémantiques, d’intégrer les <coups> dans celle plus générale des <gestes>. Cette solution
peut se comprendre conceptuellement : toute gifle implique un mouvement. Mais ce serait là
une classification externe, objectivisante, qui ne tiendrait pas compte de la spécificité
linguistique des <coups>. Ces derniers constituent des « accomplissements » au sens de
Vendler 1967 : ils impliquent qu’un certain point soit atteint. Pour qu’il y ait gifle, il faut que
le « giflé » soit touché. Si ce n’est pas le cas, on dira : Paul a tenté de donner une gifle à
Jean, mais il n’y est pas parvenu. Cette restriction n’existe pas pour les prédicats de
mouvements corporels comme les gestes.

9.5. Prédicats appropriés

Nous avons déjà signalé qu’une classe d’objets peut aussi être décrite à l’aide des
prédicats qui lui sont appropriés. Pour ce qui est des prédicats de <coups>, un dictionnaire
électronique doit comprendre :

- des verbes appropriés comme : (esquiver, parer, mériter, avoir droit à) un coup, rendre un
coup à quelqu’un

- des adjectifs comme : sec, violent, léger, brutal, rageur, retentissant, etc.

9.6. Constructions événementielles

Comme on le sait, la thématisation du prédicat d’action peut donner lieu à une


construction événementielle. Un premier support pour ainsi dire basique est il y a :

Il y eut des coups de part et d’autre

D’autres supports, de nature métaphorique, se rencontrent fréquemment, le sujet est


généralement non exprimé :

Les coups de poing pleuvaient sur Jean.


Une (averse, grêle, avalanche) de coups lui tombait dessus.

9.7. Constitution du dictionnaire des <coups>

Nous avons signalé plus haut que les prédicats de <coups> sont divisés en sous-classes
et que celles-ci ont des propriétés syntaxiques en partie différentes en fonction de leur sens,
bien qu’elles héritent toutes des propriétés générales des <coups>.

a) Coups génériques.
100

Ces prédicats sont pour ainsi dire sémantiquement homogènes et n’intègrent aucune
autre idée que celle de <coup>, en particulier aucune idée intensive ni itérative. Ils ne
mettent en jeu ni partie du corps ni instrument. En voici quelques exemples :

verbes : frapper, taper


noms : coup, beigne, châtaigne, gnon, jeton.

b) Coups intensifs.

Certains prédicats ont en plus une interprétation intensive : battre qq, assommer qq,
donner un horion à qq. Du point de vue syntaxique, il ne s’agit pas d’une classe différente.
On peut les paraphraser en ajoutant aux mots standards un adverbe intensif : frapper fort,
taper violemment.

c) Coups génériques à interprétation itérative.

Il existe des prédicats de coups qui intègrent une interprétation itérative. Il est souvent
difficile de séparer celle-ci du sens intensif que nous venons de signaler : rosser, rouer de
coups, tabasser, passer à tabac ; bastonnade, volée de coups, torgnole, raclée. Là encore,
cette interprétation peut être paraphrasée par des adverbiaux : frapper à coups redoublés,
frapper à tour de bras, frapper à bras raccourcis.

d) Coups avec un N.

Trois types de substantifs peuvent se rencontrer ici : des objets appropriés (coup de
bâton, coup de fouet), des objets occasionnels (coup de règle, coup avec une ceinture),
certaines parties du corps (coup de coude, coup de pied, coup de poing, coup de tête).

e) Coups sur une partie du corps (Npc).

Cette classe, qui n’est pas très nombreuse, ne comprend que des substantifs désignant
un coup sur une partie du corps sans référence au moyen avec lequel on frappe. On trouve ici
calotte (coup sur la tête), coquart.

f) Coups avec un N sur un Npc.

La plupart du temps ces prédicats impliquent que l’on frappe de la main ou du plat de
la main : fessée, gifle, mandale, mornifle, taloche, claque, giroflée (à cinq feuilles). D’autres
coups sont portés avec le poing sur le crâne : marron.
Il va se soi que chaque mot doit figurer dans un dictionnaire électronique avec le code
correspondant à sa classe, de telle façon que ses caractéristiques propres puissent permettre
la génération correcte de toutes les phrases où il peut figurer.

9.8. Autres emplois des prédicats de <coups>

Si, au lieu d’être un humain, le complément désigne un inanimé concret, alors on est en
présence d’une autre classe sémantique, c’est-à-dire d’un autre emploi. Voici les différences
qui caractérisent ces deux classes sémantiques.
101

a) Tout d’abord, beaucoup de prédicats décrits plus haut sont exclus ici parce qu’ils font
référence exclusivement à un humain : horion, châtaigne, dégelée, raclée, trempe ou
explicitement à une partie du corps : gifle, fessée, calotte, coquart. Leur nombre est donc ici
sensiblement plus réduit. Cette observation s’applique aussi à certaines constructions
verbales : *Paul a battu la table.

b) Le régime des constructions de <coups> à objet concret est différent : alors que le
verbe frapper est transitif direct en cas d’objet humain : Paul a frappé Jean, il est transitif
indirect avec un nom de choses ?Paul a frappé la table, Paul a frappé sur la table.

c) En cas de prédicats nominaux, la préposition n’est pas la même : les substantifs


humains sont introduits par la préposition à : Paul a donné un coup à Jean, tandis que les
concrets le sont par sur : Paul a donné un coup ( ?à, sur) la table.

d) Les substantifs concrets excluent la relation partie-tout. Alors qu’on peut dire Paul a
donné un coup à Jean (à l’estomac, dans le dos), où l’article défini le traduit une relation
inaliénable, cette construction est absente avec les substantifs concrets, même lorsqu’elle
existe par ailleurs : *Paul a frappé la table au pied. Pourtant on peut dire : Cette table a
quatre pieds.

e) Enfin, la construction passive en recevoir est exclue ici. On opposera les deux
phrases suivantes :

Jean a reçu un coup de la part de Paul


*La table a reçu un coup de la part de Paul.

Conclusion

La reconnaissance tardive de l’existence de prédicats nominaux est une des énigmes de


la grammaire. La notion de substantifs abstraits déverbaux n’était pas ignorée mais, la plupart
du temps, on traitait ces mots dans le cadre de la morphologie dérivationnelle. Or, ces
substantifs sont des prédicats au plein sens du terme : ils ont des arguments, ils sont soumis à
la temporalité, grâce aux verbes supports, ils font l’objet des mêmes propriétés de
restructuration que les prédicats verbaux. De plus, par la réduction de leur verbe support, ils
sont la source de groupes nominaux prédicatifs, dont les arguments ont de grandes variations
syntaxiques : compléments de noms (la réponse de la France) ou adjectifs (la réponse
française). De plus, la reconnaissance des schémas d’arguments doit se faire sur la base de
ces noms et non sur celle des verbes qui les accompagnent et qui ne sont que des
actualisateurs. Enfin, le nombre de prédicats nominaux est beaucoup plus important que celui
des prédicats verbaux. On voit que sans cette notion théorique, l’analyse automatique des
textes est quasiment impossible.

Lectures

Bresson, D., 1997, Nominale Prädikate mit Stützverb im Deutschen und Französicshen, Peter
Lang, Frankfurt am Main.
Damourette, J. et Pichon, Ed., 1911-1940, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la
langue française, D’Artrey, Paris.
102

Flaux, N. et Van de Velde, D., 2000, Les noms en français : esquisse de classement, Ophrys,
Paris.
Furukawa, N., 1996, Grammaire de la prédication seconde, Duculot, Louvain-la-Neuve.
Giry, J., 1987, Les prédicats nominaux en français. Les phrases simples à verbe support,
Droz, Genève-Paris.
Gross, G., 1996, Les constructions converses du français, Droz, Genève.
Gross, M., 1977, Grammaire transformationnelle du français : le nom, Cantilène, Paris.
Gross, M., 1981, « Les bases empiriques de la notion de prédicat sémantique », Langages
n°63, p.7-53.
Lees, R., 1960, The Grammar of English Nominalization, Mouton, La Haye.
Sommerfeld, K.-E. et Schreiber, H, 1977, Wörterbuch zu Valenz und Distribution der
Substantive, Leipzig.
Van de Velde, D., 1995, Le spectre nominal. Des noms de matière aux noms d’abstraction,
Leuven, Peeters.
Vivès, R., Gross, G., 1986, « Les constructions nominales et l’élaboration d’un lexique-
grammaire », Langue Française n°69 p.5-27.

Revues
Gross, G. et Vivès, R., (éds), 1986, Syntaxe des noms, Langue Française, n° 69 ; Larousse,
Paris.
Gross, G. et de Pontonx, S., (éds), 2004, « Verbes supports : nouvel état des lieux », numéro
spécial de Linguisticae Investigationes, Tome XXVII, Fasc. 2.
Ibrahim, A. H., (éd), 2010, Supports et prédicats non verbaux dans les langues du monde,
Cellule de Recherche en Linguistique.
103

Chapitre 6

Les prédicats adjectivaux

1. Problèmes de délimitation catégorielle

Du point de vue morphologique, les adjectifs constituent une catégorie plus difficile à
reconnaître automatiquement que les verbes et les noms. Les premiers ont une flexion qui les
distingue de toutes les autres catégories et les seconds sont identifiés par les déterminants qui
les accompagnent. Il n’existe pas de propriétés morphologiques qui permettraient,
indépendamment de la syntaxe, de délimiter à coup sûr un adjectif. S’il est vrai que la grande
majorité d’entre eux est caractérisée par un changement de désinences au féminin et au pluriel
- ce qui constitue le critère définitionnel de la plupart des grammaires - il reste que bon
nombre d’entre eux ne répondent pas à cette régularité. Il en est qui n’ont pas de distinction
formelle de genre (monotone) ou de nombre (gris, vieux). Cette irrégularité est encore
accentuée par un certain nombre d’ambiguïtés catégorielles. Celles-ci sont bien connues, nous
n’en donnons ici que quelques exemples :

a) Certains adjectifs peuvent être interprétés comme des participes passés : fatigué.
Cependant l’importance de cette ambiguïté est largement réduite du fait qu’adjectifs et
participes passés sont tous deux des prédicats, que l’aspect permet souvent de discriminer :
être pris (= être enrhumé) peut être un adjectif, avoir été pris non.

b) Il existe des emplois adjectivaux pris en charge par des substantifs, comme c’est le
cas, entre autres, de certains noms de couleur, par ex. tuile, orange ou encore de certains
intensifs : une manifestation monstre.

c) Quelques adjectifs peuvent jouer le rôle de prépositions sauf, excepté. Dans ce cas,
c’est bien entendu le comportement syntaxique qui permet d’identifier l’emploi dans un texte
donné et un étiquetage correct doit en tenir compte.

d) On en dira autant des formes adjectivales fonctionnant comme adverbes : Il pleut


fort. C’est l’environnement qui là encore permet d’identifier le statut catégoriel du terme.

e) On fera un cas à part de l’adjectif censé, dans la mesure où il est le seul à avoir une
construction phrastique non prépositionnelle : L’appariteur est censé remettre la clé à la fin
de la conférence.

Il faut ajouter que la tradition grammaticale embrouille la situation par une terminologie
inappropriée. Le mot d’adjectif y est attribué à des éléments qui n’ont pas de relation avec les
termes que nous étudions dans ce chapitre. Les adjectifs démonstratifs (ce, cette), possessifs
104

(ton, son), interrogatifs (quel, quelle), indéfinis (quelques, divers), exclamatifs (quel !)
appartiennent à la classe des déterminants, que nous étudierons au Chap.9. Ajoutons que les
homographes entre adjectifs et verbes (tendre) et adjectifs et noms (bleu) ne sont sources
d’ambiguïté que si on s’en tient à un niveau strictement lexical, comme c’est le cas des
dictionnaires. Cette difficulté disparaît dès lors que l’on prend la phrase comme unité
d’analyse, la syntaxe discriminant alors les interprétations erronées.

2. Hétérogénéité des adjectifs qualificatifs

Les lexèmes définis dans les dictionnaires comme adjectifs qualificatifs ne constituent
pas un ensemble homogène. Des critères syntaxiques permettent, dans un premier temps, de
faire un classement. Si l’on part de la définition traditionnelle, selon laquelle l’adjectif
qualificatif peut occuper trois positions, celles d’attribut, d’épithète ou d’apposition (il s’agit
en fait d’une même fonction, comme on le verra plus loin), alors on tient un premier critère
permettant de distinguer trois types d’adjectifs : ceux qui peuvent être attributs (les
prédicatifs) et ceux qui ne le peuvent pas, ces derniers correspondant à deux types : les
adjectifs classifieurs et les adjectifs-arguments. Commençons par les deux derniers.

2.1. Adjectifs classifieurs

Il existe plusieurs milliers d’adjectifs qui ont le comportement de sulfurique dans acide
sulfurique. Le terme de qualificatif leur convient très mal, puisqu’ils ne qualifient pas mais
désignent un élément à l’intérieur d’un ensemble ou d’une série. Nous les appellerons
adjectifs classifieurs. Ainsi, si l’on veut qualifier un substantif comme acide, on peut penser à
des adjectifs comme dangereux, de couleur verte, fluide, corrosif, etc., bref un ensemble de
prédicats qui opèrent sur ce substantif. En revanche, les adjectifs que nous examinons ne
traduisent pas une propriété mais spécifient un type particulier d’acide, parmi les centaines
d’autres possibles sulfurique, acétique, azotique. De même, les adjectifs charpenté,
gouleyant, long en bouche sont des prédicats appropriés à la classe des <vins>, mais les
adjectifs de couleur blanc, rouge, rosé, gris désignent des types de vins différents et ne sont
pas habituellement prédicatifs : on dira plutôt : C’est du vin blanc que Ce vin est blanc. Nous
considérons les suites acide sulfurique ou vin rouge comme des noms composés non figés.

2.2. Adjectifs arguments : sujet ou compléments

D’autres adjectifs, appelés communément adjectifs de relation, ont une fonction


d’arguments. Soit la phrase verbale : Le parlement a refusé les propositions du
Gouvernement. Le prédicat verbal peut être remplacé par un prédicat nominal actualisé par le
verbe support opposer : Le parlement a opposé un refus aux propositions du Gournement. Le
prédicat nominal refus peut perdre son actualisation par l’effacement du verbe support et l’on
obtient ainsi un génitif subjectif : le refus du parlement (des propositions du Gouvernement).
Ce génitif subjectif peut être remplacé par un adjectif le refus parlementaire (des propositions
du Gouvernement). Comme le substantif proposition est lui aussi un prédicat nominal non
actualisé, le génitif du Gouvernement est susceptible de la même opération : le refus
parlementaire des propositions gouvernementales. D’autre part, les adjectifs peuvent aussi
être des arguments de prédicats de mouvements : le voyage en Italie de Goethe, le voyage
italien de Goethe.
105

2.3. Emplois syntaxiquement contraints

Il convient de ne pas confondre les adjectifs composés, c’est-à-dire les suites formées
d’éléments lexicaux divers et qui fonctionnent globalement comme des unités adjectivales
(cf. plus bas §10) avec les adjectifs qui figurent comme éléments de suites figées diverses.
Dans ce cas, leur syntaxe est contrainte et leur signification est la plupart du temps opaque.
On les trouve dans des noms composés (pied noir, peinture rupestre), des adverbiaux (de
plein fouet, au septième ciel), des suites intensives (peur bleue), des verbes composés : (me)
la bailler belle. Ces suites doivent figurer da ns un dictionnaire soit en entrée, quand la suite
est figée, tout comme les noms composés ou le verbes figés, soit comme modifieurs intensifs
représentant une collocation non prédictible (une peur bleue). Il est clair en tous cas que la
description ne doit pas leur attribuer une liberté combinatoire qu’ils n’ont pas.

3. Adjectifs prédicatifs

Nous analysons maintenant les propriétés des adjectifs qui ont des arguments, c’est-à-
dire qui sont prédicatifs. Du point de vue syntaxique, qui est le nôtre ici, il n’y a pas de
distinction entre les adjectifs déverbaux (lisible, rêveur), les dénominaux (substantiel, formel)
ou les adjectifs autonomes (maigre, délétère).

3.1. Fonctions de surface et fonctions réelles

La tradition grammaticale attribue aux adjectifs une triple fonction, celle d’attribut,
d’épithète et d’apposition. La première de ces fonctions fait l’objet de ce chapitre. Nous
examinerons donc ici brièvement les deux autres. Prenons l’exemple suivant : Donne-moi le
cahier bleu, où l’adjectif est une épithète. Celle-ci est la réduction d’un emploi comprenant le
verbe être : Donne-moi le cahier qui est bleu. On a donc affaire à un emploi appelé
prédication seconde (N. Furukawa 1996) et qui consiste à effacer l’actualisation de l’adjectif.
Il s’agit de la réduction du verbe support, phénomène que nous avons déjà observé avec les
prédicats nominaux et dans le cas de la réduction infinitive des prédicats verbaux. La même
analyse vaut pour l’apposition : Les joueurs, fatigués, ont renoncé à l’entraînement du soir.
Le prédicat adjectival peut recevoir une actualisation qui lui est propre : Les joueurs, qui
étaient fatigués, ont renoncé à l’entraînement du soir. Nous considérons donc les épithètes et
les appositions comme des fonctions prédicatives, tout comme les attributs, à la différence
près qu’ils ont perdu leur actualisation.

3.2. Classes d’objets et délimitation des emplois

Pour la description des schémas d’arguments, c’est-à-dire pour la reconnaissance des


différents emplois d’un adjectif donné, on aura recours, comme pour les verbes et les noms
prédicatifs, aux classes d’objets Cf. Chap.4). Il existe une corrélation étroite entre les
différentes significations d’un prédicat et ses schémas d’arguments. Imaginons que l’un des
emplois de l’adjectif juste soit illustré par la phrase suivante : Ce piano est juste. Si l’on
remplace le mot piano par orgue ou violon, le sens de l’adjectif reste constant. Si, en
revanche, le sujet est calcul, alors il y a une rupture de signification et cela de la même façon
que si on mettait addition. Le sens serait encore différent avec baromètre, mais l’emploi
garderait ce dernier sens si on remplaçait baromètre par balance, thermomètre, etc. On
constate que le sens d’un adjectif (et de façon générale d’un prédicat) change et, cela de façon
compacte, en fonction des classes sémantiques (classes d’objets) décrivant leurs arguments,
comme on le voit dans les exemples suivants :
106

juste /N0 : <humain> avec <humain>


juste /N0 : <récompense>, <punition>
juste /N0 : <calcul>, <déduction>
juste /N0 : <vêtement>
juste/N0 : <instrument de mesure>
juste/N0 : <instrument de musique>

Le fait que la signification des emplois soit fonction de la classe sémantique des sujets
est illustré par la nature des synonymes respectifs (Sy) :

juste /N0 : <humain> avec <humain>/Sy: équitable


juste /N0 : <récompense>, <punition>/Sy: mérité
juste /N0 : <calcul>, <déduction>/Sy: exact
juste /N0 : <vêtement>/Sy: serré
juste/N0 : <instrument de mesure>/Sy: précis
juste/N0 : <instrument de musique>/Sy: accordé

4. Forme des arguments des adjectifs

Comme pour les autres prédicats, les arguments des adjectifs peuvent être des
substantifs élémentaires ou des prédicats. Nous signalons ici les principales structures
argumentales des adjectifs.

- Adjectifs sans arguments

Il existe des adjectifs qui n’ont pas d’arguments-objets. Ils ne doivent pas être
confondus avec des sous-structures, qui ont subi l’effacement d’un argument. Ils peuvent à
l’occasion être accompagnés de circonstants :

Tu es rêveur ce matin
Cette région est tranquille
L’air de cette salle est délétère

- Compléments en à N (les arguments peuvent être des substantifs ou des phrases)


Paul est fidèle à Marie
Paul est fidèle à sa promesse

Paul est allergique à l’aspirine


Paul est (adroit, fort) au football
Paul est sensible au froid

Paul est apte à faire ce travail


Paul est lent à résoudre ce problème

- Compléments en de N
Paul est sûr de lui
Paul est conscient du danger
Paul est heureux de sa victoire
107

Paul est partisan de la manière forte

Paul est fier d’avoir réussi


Paul est impatient de revoir le soleil

- Compléments en avec N
Paul est gentil avec moi

- Compléments en contre N, après N


Paul est fâché contre nous
Paul est fâché après nous

- Compléments en pour N
Il est agréable pour Jean de lire ce texte
Il est impérieux pour Jean de faire ce voyage
Ce texte est difficile pour un enfant

- Compléments en devant N
Paul est admiratif devant cette attitude

- Compléments en en N
Paul est fort en math
Paul est confiant en l’avenir

- Compléments en (de ce) que P


Je suis sûr que la réponse est exacte
Je suis content que tu aies accepté

5. Problèmes posés lors de la description des arguments

Nous avons étudié, dans les chapitres correspondants, les propriétés des arguments des
verbes et des noms prédicatifs. Nous examinons ici les particularités syntaxiques des
arguments des adjectifs.

5.1. Constructions indirectes

Les adjectifs partagent avec les prédicats nominaux le fait qu’ils n’ont pas de
compléments directs. La seule exception, que nous avons déjà signalée, est l’adjectif censé :
Paul est censé avoir fait ce travail avant-hier. Mis à part cet exemple, les arguments des
adjectifs sont introduits par une préposition : fier de, fort en, réfractaire à. Dans cette
position, la préposition peut ne pas figurer de façon formelle. Cet effacement ne modifie pas
cependant les formes anaphoriques. Un assez grand nombre d’adjectifs ont formellement
comme argument une complétive directe en que P : Je suis content que cette nouvelle te soit
parvenue. Mais il ne s’agit pas d’un contre-exemple à la règle que nous avons énoncée plus
haut. Cette construction est une sous-structure reposant sur l’effacement de la suite de ce : Je
suis content de ce que la nouvelle te soit arrivée, car la pronominalisation met en jeu le
pronom en, caractéristique des compléments en de N et non pas le, anaphore des
compléments directs : J’en suis content, *Je le suis content. Cette réduction s’observe aussi
avec certains verbes : Je t’ai prévenu que la solution est fausse : Je t’en ai prévenu ; *Je te
l’ai prévenu (M. Gross 1975).
108

5.2. Position respective des arguments

A ne prendre en compte que leur suite catégorielle, on pourrait penser que les deux
phrases suivantes ont la même structure : Jean est heureux de s’être mis à l’abri ; Jean est fou
de s’être mis dans cette situation. Une première propriété permet de séparer les deux
structures : la pronominalisation de l’infinitive en de est possible pour la première mais non
pour la seconde : Jean en est heureux, *Jean en est fou. La forme impersonnelle les sépare
aussi. La seconde l’accepte très bien : Il est fou de la part de Jean de s’être mis dans cette
situation, la première non : *Il est heureux de la part de Jean de s’être mis à l’abri. L’analyse
de cet impersonnel est bien connue, il s’agit de la mise en évidence d’une phrase-sujet : S’être
mis dans cette situation est fou de la part de Jean. On voit que le substantif Jean ne joue pas
le même rôle par rapport à l’adjectif dans les deux phrases. Dans la première, il est le vrai
sujet de l’adjectif heureux et la phrase infinitive est le complément de l’adjectif. Ce
complément peut être pronominalisé : Jean en est heureux. Dans la seconde, Jean est le sujet
d’une phrase complétive, elle même sujet de l’adjectif fou : Que Jean se soit mis dans cette
situation est fou (de sa part). Cette phrase peut être réduite : S’être mis dans cette situation
est fou de la part de Jean. On peut se poser raisonnablement le problème de savoir si avec
heureux l’infinitive peut être effacée ; la question ne se pose pas pour la seconde.

5.3. Forme du complément

Quelquefois, les classes d’objets permettent de prédire de façon simple et reproductible


la forme de la préposition. Ainsi, parmi les nombreux emplois de l’adjectif bon figure celui
qui signifie que l’on est doué pour une activité, qu’on a des dispositions naturelles dans tel ou
tel domaine. Si le complément désigne un <sport>, alors la préposition est à : Paul est bon au
foot, au tennis. S’il s’agit d’une <matière scolaire>, c’est la préposition en qui est
généralement utilisée : Paul est bon en français, en math (M. Mathieu-Colas 1998 : 24). Nous
venons de voir aussi que la préposition introduisant un complément d’adjectif peut parfois
faire l’objet d’un choix : Paul est fâché (contre, après) nous, le seconde préposition relevant
d’un niveau de langue plus relâché.

5.4. Effacements

L’établissement des différents emplois d’un même prédicat peut être rendu difficile par
des réductions, c’est-à-dire des effacements de compléments, quand ils sont de nature
phrastique. Comment coder les arguments de solidaire ? Deux compléments sont possibles :
un substantif prédicatif ou un humain : Je suis solidaire de la décision prise par Paul, Je suis
solidaire de Paul. Un exemple identique met en jeu le verbe approuver : J’approuve la
conduite de Paul, j’approuve Paul. Il est possible d’unifier ces emplois et de les dériver l’un
de l’autre à l’aide d’une restructuration. Il est clair que le complément de approuver implique
une action ou un comportement. On pose donc comme point de départ : J’approuve la
conduite de Paul. Cette phrase peut avoir une restructuration : J’approuve Paul dans sa
conduite. C’est l’effacement du prédicat nominal qui donne la phrase : J’approuve Paul. Nous
appliquons la même analyse à solidaire : Je suis solidaire de la décision de Paul, je suis
solidaire de Paul dans sa décision, je suis solidaire de Paul.
109

5.5. Vraies et fausses sous-structures

On ne peut parler d’effacement d’un argument et, par conséquent de l’existence d’une
sous-structure, que si le prédicat reste sémantiquement constant dans l’opération. C’est le cas,
par exemple, de lire : Je lis un roman, je suis en train de lire. Il en est de même pour les
adjectifs, à cette différence près que les problèmes aspectuels y sont plus délicats à analyser.
Il est raisonnable de penser que l’adjectif content peut perdre son complément : Paul est
content de cette nouvelle, Paul est content. L’effacement du complément constitue
évidemment une perte d’information, ici la cause du sentiment, mais l’adjectif garde son sens
et même son aspect. En revanche pour heureux c’est moins clair, du fait que l’interprétation
durative de l’adjectif n’existe pas en présence du complément : Paul est heureux de
partir/Paul est heureux. Un cas plus clair est constitué par toute une série d’adjectifs qui
changent de classe sémantique, quand ils n’ont pas de complément. Soit : La maison est
haute de 10 mètres, où l’adjectif est suivi d’un complément. On rangera cet emploi parmi les
prédicats de mesure. Mais en l’absence de complément : La maison est haute, l’adjectif
change de classe : il n’indique pas une mesure mais une propriété reposant sur une évaluation,
qui peut être différente selon les individus. Cet adjectif figurera donc dans deux classes
sémantiques différentes.

5.6. Problèmes de polarité

Il arrive que l’on classe les adjectifs par paires antonymiques : long/court, grand/petit,
gros/mince, jeune/vieux. Mais ils ne constituent des couples qu’avec certains substantifs.
Nous avons encore une fois l’occasion de montrer que la syntaxe fait partie de la définition
des mots. Nous venons de voir que certains adjectifs désignent la valeur de certaines
grandeurs ou une appréciation individuelle. C’est le cas de long : Cette planche est longue de
3 mètres, Cette planche est longue. L’adjectif court qui semble être son correspondant n’a
qu’une de ces propriétés : il n’a que l’emploi évaluatif : Cette planche est (bien) courte ;
*Cette planche est courte de 3 mètres.

5.7. Adjectifs indicateurs aspectuels

Nous signalons ici une classe d’adjectifs de nature prédicative mais qui ne peuvent pas
être considérés comme des adjectifs qualificatifs. Leur fonction est de participer à
l’actualisation des prédicats nominaux, en prenant en charge les relations aspectuelles. On
trouve parmi eux des :

a) Itératifs comprenant des sémelfactifs : seul, unique, des fréquentatifs : fréquent,


multiple, des adjectifs indiquant une faible fréquence : rare, occasionnel, une fréquence
élevée : fréquent, nombreux, une fréquence trop élevée : continuel, sempiternel, une
fréquence habituelle : habituel, régulier, une fréquence périodique : annuel, mensuel.

b) Inchoatifs/ingressifs : débutant, novice

c) Terminatifs : final, cessant, dernier, finissant, terminal, extrême

d) Duratifs : continu, durable, persistant, permanent

e) Progressifs : en cours
110

Sur ce point, comme sur bien d’autres en grammaire, la désignation traditionnelle a été
un obstacle à un examen empirique sérieux, qui doit précéder toute analyse théorique. Il est
bien connu qu’on ne voit les phénomènes que dans les limites de la théorie ou des
présupposés qu’on se donne, ce qui pose le problème de l’adéquation de l’outil à la réalité
qu’on veut décrire.

5.8. Propriétés aspectuelles internes

L’aspect, et plus particulièrement le mode d’action, est une des propriétés intrinsèques
des prédicats. Il faut donc en rendre compte, surtout si on a l’intention de décrire les adjectifs
au regard d’un grand nombre de propriétés qui en dépendent. Les adjectifs sont plus difficiles
à étudier de ce point de vue que les verbes et les noms. Pour ces deux classes
morphologiques, il est assez facile de faire la différence entre ceux qui sont ponctuels ou
duratifs. Cette opposition est importante du fait qu’elle induit d’autres aspects : tous les
prédicats peuvent relever de l’itérativité, mais seuls les duratifs peuvent avoir un inchoatif, un
progressif ou un terminatif. La difficulté pour les adjectifs vient de ce qu’on a tendance
parfois à les identifier aux états. La plupart des adjectifs désignent, il est vrai, des propriétés
et donc des états et sont duratifs.
Mais cette notion de durée dépend de la nature sémantique des adjectifs. Un adjectif
comme infirme désigne un état, surtout quand il est accompagné d’un adverbial comme de
naissance, et ne semble pas vraiment avoir de limite temporelle. Cet « état » n’a pas de sens
itératif : être (souvent, sans cesse, rarement, fréquemment) infirme ; ?ne pas cesser d’être
infirme. De même, certaines classes d’adjectifs n’admettent pas l’itérativité pour des raisons
sémantiques. La notion de fidélité implique « une constance dans les affections, les
sentiments » (Le Nouveau Petit Robert). Tout manquement à cette constance supprime ipso
facto ce comportement. Voilà pourquoi on doit interpréter comme une plaisanterie la phrase
suivante : Paul est souvent fidèle à sa femme.
Ce serait une erreur d’identifier ce type de durée à celle qui caractérise les traits de
caractère (qualités ou défauts) et, à plus forte raison, les bonnes ou mauvaises habitudes, les
états d’esprit ou les humeurs qui, comme on sait, relèvent de la durée mais de façon passagère
(Cf. Chap.12). Considérer tous ces adjectifs comme uniformément duratifs revient à gommer
bien des différences sémantiques importantes. Il faut mettre au point un ensemble de tests
permettant de sérier divers types de durées. Seule la syntaxe permet de mettre cela clairement
en évidence.
Il ne faut pas oublier non plus que certains adjectifs désignent des changements d’états,
qui représentent en fait des événements. C’est ici qu’il faut classer les inchoatifs (jaunissant,
vieillissant) ainsi que les résultatifs (collé, rangé). Les interprétations inchoatives peuvent
aussi être prises en charge par certains supports spécifiques : devenir morose, tomber malade.
De même, l’interprétation résultative peut être soulignée par certains adverbiaux être
maintenant Adj, être à présent Adj, rester Adj.

6. Inférences générales et métonymie

Certains emplois sont systématiquement doubles, du fait de l’existence d’une


métonymie, comme par exemple celle qui existe entre un auteur et son oeuvre : Ce texte est
obscur, Cet auteur est obscur (T. Massoussi 2008). Il convient d’indiquer dans un
dictionnaire les deux possibilités, car cette indication signale qu’il y a figure de style. Bien
que la métonymie ne soit pas entièrement prédictible, on peut mettre au point certaines
régularités, comme entre :
111

a) Les <parties du corps> et les humains :

Les cheveux de Léa sont déjà grisonnants


Léa est déjà grisonnante

La peau de Luc est noire


Luc est noir

b) Les murs ou les ouvertures d’un local et le local lui-même :

Les murs de la cuisine sont peints en blanc


La cuisine est peinte en blanc

c) Les auteurs et leurs œuvres

Les pièces de ce dramaturge sont peu jouées


Ce dramaturge est peu joué

d) Les <conducteurs> et les <moyens de transport privés>

La voiture de ce conducteur est en panne


Ce conducteur est en panne

e) Les <voyageurs> et les <moyens de transport >

Le train est encore à quai


Nous sommes encore à quai

7. Scalarité

Il est inutile de reprendre ici la description du comparatif et du superlatif et de leurs


différentes variantes. Ces faits sont décrits dans la plupart des grammaires. Cependant,
l’expression du haut degré, qui correspond à ce que I. Mel’cuk (1996) appelle la fonction
magn, n’est indiquée systématiquement ni dans les grammaires ni dans les dictionnaires. Et
pourtant, ces informations doivent être précisées pour chaque adjectif, puisqu’elles
constituent souvent des collocations ou sont le résultat de métaphores : une pluie diluvienne,
une force herculéenne, un froid polaire, fort comme un Turc, blanc comme neige (cf. Romero
2002). L’étude systématique des possibilités combinatoires montre que l’adverbe très n’est
pas toujours possible ou d’une acceptabilité douteuse. Des prédicats comme en désordre, à
l’abandon, en friche peuvent relever de l’intensité mais l’adverbe totalement est meilleur que
très : Ce champ est totalement en friche ; Cette pièce est totalement en désordre ; Ce château
est ( ?très, totalement) en ruine.
Certains adjectifs ont une racine verbale, elle-même indépendante de toute intensité,
comme mourant. On comprend aisément que, comme le verbe, l’adjectif ne peut prendre ni
comparatif ni superlatif. Le synonyme moribond semble en avoir hérité les propriétés, à
moins qu’une phrase comme : Il est tout à fait moribond soit acceptable. Cette analyse
s’applique à la plupart des adjectifs issus de verbes non scalaires : en vie, vivant. On observe
que si vivant est précédé de l’adverbe très, on est en présence d’un emploi différent signifiant
animé ou remuant.
112

Les adjectifs (simples ou composés) qui désignent des états binaires opposés ne relèvent
pas non plus de la scalarité : en état de marche, en panne ; en mouvement, au repos. D’autres
adjectifs décrivant des situations et qui prennent le verbe se trouver à côté de être sont eux
aussi difficilement intensifiables : en deuil, en feu, en flammes, en fleurs. Mais souvent, dans
ce domaine, une étude plus approfondie permet de trouver des éléments intensifs,
essentiellement de nature adjectivale : en nette augmentation, en chute libre, en pleine
croissance.

8. Propriétés syntaxiques

Nous avons examiné jusqu’à présent les propriétés qui caractérisent les emplois
adjectivaux ainsi que leurs schémas d’arguments. Nous abordons maintenant les
modifications qui peuvent opérer sur les phrases simples telles que nous venons de les
décrire. Celles-ci sont de nature diverse. Elles peuvent concerner la forme morphologique du
prédicat, des changements de thématisation, des phénomènes d’anaphore, etc. Nous passons
en revue les opérations qui permettent de passer d’un schéma d’arguments décrit dans un
dictionnaire électronique aux phrases réelles des textes.

8.1. Formes prédicatives associées

La lexicographie se limite souvent au cadre des catégories grammaticales. La première


information que donnent les dictionnaires est constituée par celle de la partie du discours du
mot à définir. Cette information n’est certes pas inutile, car elle a une incidence sur la
morphologie. Mais il est clair que cette indication est insuffisante et cela pour bien des
raisons. Imaginons que nous mettions en face du mot regard l’indication qu’il s’agit d’un
substantif. On saura ainsi que le pluriel prend un –s. Mais ce substantif peut être un locatif : Il
y a un regard dans ce mur ou un prédicat : Paul a jeté un regard rapide à cette copie. Dans ce
dernier cas, le substantif doit être rapproché du verbe regarder : Paul a regardé rapidement
cette copie.
Ces possibilités doivent figurer dans un dictionnaire, en particulier dans la perspective
du traitement automatique. En voici une raison de nature pratique. Les langues n’ont pas le
même comportement morphologique pour les racines prédicatives. Le mot anglais
correspondant à faim est hunger. On pourrait en induire que de avoir faim se traduit par to
have hunger, mais on sait que la bonne traduction est to be hungry. On voit que l’indication
de la forme adjectivale à côté du substantif est indispensable pour la bonne traduction en
anglais. D’autres raisons militent en faveur de l’indication systématique des différentes
formes, quand elles existent : l’intensité d’un prédicat d’une langue A peut n’exister que pour
une variante morphologique de la racine dans la langue B.
Les restructurations nécessitent des descriptions fines évitant toute généralisation qui
produirait des phrases inacceptables. Il est des cas où l’adjectif grouillant est associé au verbe
grouiller. Voici un exemple bien connu dans la littérature grammaticale (Boons, Guillet,
Leclère 1976 ; Salkoff 1983) : Le jardin grouille d’abeilles, Le jardin est grouillant
d’abeilles. Il ne faudrait pas en conclure que cette équivalence est générale et indépendante de
la syntaxe. Il n’existe pas d’équivalence entre les deux phrases suivantes : Les abeilles
grouillent dans le jardin, *Les abeilles sont grouillantes dans le jardin. Observons encore
qu’en cas de forme nominale, il faut noter les déterminants qui vont avec le substantif, car ils
ne sont pas toujours prédictibles, comme on le voit dans les exemples qui suivent : Il est
capable de résoudre ce problème, Il a la capacité de résoudre ce problème, ?Il a des
capacités pour résoudre ce problème. Il est apte au service, *Il a des aptitudes pour le
113

service, *Il a l’aptitude au service. Il est apte à faire cela, Il a l’aptitude de faire cela, Il a
une grande aptitude à faire cela.

8.2. Constructions réciproques

Les propriétés des constructions réciproques sont bien connues et ne sont pas
spécifiques des adjectifs. Nous ne les illustrons donc que par un seul exemple : Paul est ami
avec Jean, Jean est ami avec Paul, Paul et Jean sont amis, Paul et Jean sont amis l’un avec
l’autre. La réciprocité implique que les deux arguments se situent sur le même plan par
rapport au prédicat, du moins dans l’emploi réciproque. Il existe ainsi des adjectifs qui sont
intrinsèquement réciproques, quel que soit leur sujet (identique), d’autres le sont
occasionnellement (ressemblant) : il n’est pas évident que si A ressemble à B, la réciproque
soit vraie, car on privilégie l’un des arguments par rapport à l’autre.

8.3. Tournures impersonnelles

Quand un prédicat adjectival a un sujet phrastique en Que P ou réduit à l’infinitif, il est


quelquefois possible d’extraire cet adjectif dans une construction impersonnelle : Faire ceci
est facile (à, pour Paul), Il est facile (à, pour Paul) de faire ceci. Qu’il pleuve est agréable à
Marie, Il est agréable à Marie qu’il pleuve. Certaines constructions adjectivales à sujet
humain peuvent aussi se prêter à des constructions impersonnelles, avec reprise du sujet sous
forme d’un complément prépositionnel : Tu es stupide de penser comme ça ; Il est stupide de
ta part de penser comme ça. Jean est difficile à comprendre ; Il est difficile de comprendre
Jean. Jean est lent à comprendre ; *Il est lent de comprendre Jean.

8.4. Montée du sujet

Le phénomène inverse s’observe aussi : une construction impersonnelle est transformée


par montée du sujet :

Il semble que Pierre est malade


Pierre semble (être) malade

8.5. Restructurations

Ce sont vraisemblablement les changements de thématisation qui expliquent les


modifications qu’on appelle restructurations. Il s’agit la plupart du temps de phrases
complexes impliquant une phrase enchâssée. Nous verrons ces modifications plus loin. Voici
un exemple. Partons d’une phrase adjectivale à sujet phrastique :

Le ton que Paul a adopté avec son voisin est agressif


Le ton de Paul avec son voisin est agressif

Si l’on veut thématiser le substantif humain Paul, le reste de la phrase subit alors
certaines modifications, en particulier le sujet initial ton devient formellement un complément
prépositionnel :

Paul est agressif avec son voisin dans son ton


114

8.6. Effacement du verbe être :

En français, il n’existe pas de phrases, traditionnellement appelées nominales, dans


lesquelles la copule est effacée, comme c’est le cas dans les phrases génériques de certaines
langues comme le latin : Homo homini lupus (L’homme est un loup pour l’homme). Mais il
existe quelques constructions syntaxiques où le verbe est effacé :

Pierre est malade


Pierre, que je sais être malade
Pierre, que je sais malade

9. Constructions causatives

Un dictionnaire électronique doit indiquer la forme des constructions causatives opérant


sur les adjectifs. Nous entendons par là les constructions externes et non les adjectifs qui ont
eux-mêmes une interprétation causative comme agaçant, inquiétant. Cette opposition entre
causation interne et externe s’applique aussi aux verbes : renverser, déplacer désignent des
causatifs internes et faire avancer une causation externe (Cf. Chap.16). En ce qui concerne les
adjectifs, il faut distinguer les adjectifs simples des adjectifs composés. Les premiers prennent
rendre : être jaloux, rendre jaloux ; être ambitieux, rendre ambitieux. Les adjectifs composés,
dont la plupart sont de forme Prép Dét N, prennent l’opérateur mettre : être la mode, mettre à
la mode ; être en forme, mettre en forme. Une description fine des classes sémantiques doit
permettre de prédire lesquelles de ces classes sont susceptibles d’entrer dans une construction
causative et lesquelles en sont exclues.

10. Adjectifs composés (Adjectivaux)

Prenons, à titre d’exemple, une suite comme à la mode. La façon habituelle d’analyser
cette séquence est d’en faire un complément descriptif. Certains dictionnaires parlent de
locutions et quelques-uns de locutions adjectivales. Nous la considérons comme un adjectif
composé ou adjectival. Notre position repose sur les considérations suivantes. Un adjectif
peut être attribut, épithète ou apposition ; il peut être soumis aux différents degrés de
comparaison ; il peut être pronominalisé en le. C’est ce qui apparaît clairement avec l’adjectif
élégant : Cette fille est élégante ; Nous avons vu une fille élégante ; Cette fille, élégante, a
séduit tout le monde. Cette fille est (plus, moins) élégante que sa soeur ; Cette fille est très
élégante. Cette fille est élégante et sa soeur le sera aussi.
Si nous nous limitons pour le moment à ces critères pour admettre comme adjectifs tous
les lexèmes qui ont ces propriétés, alors nous sommes obligés de reconnaître que à la mode
est un adjectif : Cette fille est à la mode ; Nous avons vu une fille à la mode ; Cette fille, à la
mode, a séduit tout le monde. Cette fille est (plus, moins) à la mode que sa soeur ; Cette fille
est très à la mode. Cette fille est à la mode et sa soeur le sera aussi. Observons que cette
dernière propriété est un argument très fort en faveur de notre analyse : si la suite constituait
un complément, comme elle est introduite par la préposition à, on s’attendrait à une
pronominalisation en y, mais c’est le que l’on observe, comme dans le cas des adjectifs
simples. Nous considérons donc à la mode comme un adjectif qui relève de notre étude et
nous analysons ainsi tous ceux qui ont le même comportement syntaxique, c’est-à-dire
environ 10.000 adjectifs composés. Ceux-ci correspondent à plusieurs centaines de formants
différents (cf. Chap.10).
115

Conclusion

Nous venons de voir que la catégorie des adjectifs constitue comme toutes les parties du
discours un ensemble de constructions diverses, qu’il n’est pas possible de définir sans avoir
recours à leur comportement syntaxique. La difficulté de cette analyse vient, d’une part, de ce
qu’ils ne représentent pas seulement des états, puisqu’il existe des adjectifs classifieurs, des
adjectifs-arguments, des adjectifs aspectuels, et d’autre part, du fait que les états ne sont pas
tous pris en charge par des adjectifs, mais aussi par des substantifs (pauvreté, insouciance,
colère) ou des verbes (végéter). Il faut donc une description croisée. Nous avons décrit ici les
propriétés de la classe formelle des adjectifs et nous consacrons un chapitre spécifique aux
états (Chap.13), indépendamment du cadre des catégories grammaticales.

Lectures

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Suède.
117

Chapitre 7

Les prépositions

La définition habituelle des prépositions se résume à un petit nombre de propriétés : il


s’agit de mots relationnels, morphologiquement invariables, qui introduisent des
compléments d’objets indirects, des compléments circonstanciels, des compléments de nom,
des attributs, ainsi que des compléments d’adverbes ou d’adjectifs. Les prépositions posent un
grand nombre de problèmes théoriques du fait de leur grande diversité. Notre description a
pour but de préciser leurs propriétés syntaxiques et sémantiques. Leur reconnaissance passe
d’abord par leur morphologie.

1. Problèmes morphologiques

Les prépositions sont généralement listées en séparant celles qui tirent leur origine du
latin (à, de, dans, par, pour, vers, etc.) de celles qui ont été formées au cours de l’histoire de la
langue, sur la base d’autres catégories morphologiques : adjectifs sauf, participes passés
excepté, participes présents suivant, durant, adverbes devant, derrière, noms côté, question.
A quoi il faut ajouter le nombre important, de l’ordre de plusieurs centaines, de prépositions
composées ou de locutions prépositives. Celles-ci ne doivent pas cependant être considérées,
du point de vue syntaxique, comme des prépositions simples, mais être analysées de façon
indépendante, comme nous le verrons plus loin.

2. Fonctions syntaxiques des prépositions simples

Nous avons précisé au Chap.1, que nous considérons la phrase comme l’unité minimale
d’analyse. C’est dans ce cadre que nous décrivons les prépositions, comme toutes les autres
catégories morphologiques. Du point de vue de leur fonctionnement, on peut leur attribuer six
fonctions différentes. Les deux plus connues sont respectivement celle d’indicateurs
d’arguments et de circonstants. D’autres sont des prédicats du premier ou du second ordre.
D’autres encore sont des formes non actualisées de verbes. Enfin, certaines d’entre elles
servent à former des unités lexicales composées, dans le cadre d’une translation. En précisant
ainsi les conditions de leur distribution, nous refusons le recours à des critères trop généraux
qui n’ont guère de pouvoir explicatif, comme de dire qu’une préposition établit une relation
de dépendance entre le terme qu’elle introduit et le terme qui la précède.

2.1. Une fonction primaire : indicateurs d’arguments

La fonction traditionnellement attribuée aux prépositions est celle d’introduire le


complément d’un verbe transitif indirect, ce qu’on appelle communément un complément
d’objet indirect. Mais ce rôle s’étend aux autres catégories prédicatives, noms et adjectifs :
Paul se soucie de bien faire ; Paul a le souci de bien faire ; Paul est soucieux de bien faire.
118

Nous dirons que les prépositions dans cet emploi sont des indicateurs d’arguments (Z. Harris
1976). Dans ce cas, le complément indirect peut figurer seul : Paul se soucie de ma santé ou
après un complément direct : Paul attribue cet échec à un manque de préparation ou encore
après un autre complément indirect : Paul se rend compte de son erreur à la réaction du
public. Cette fonction des prépositions est donc commune à tous les prédicats du premier
ordre, quelle que soit leur catégorie grammaticale.
Une affirmation traditionnelle mérite d’être examinée. La plupart des grammaires
signalent que certaines prépositions peuvent jouer un rôle adverbial. Elles citent, à ce sujet,
des exemples mettant en jeu l’effacement d’un complément. Dans : Les éclaireurs marchent
devant nous, le mot devant est considéré comme une préposition, alors qu’il serait de nature
adverbiale dans : Les éclaireurs marchent devant. A cette analyse, qui postule un changement
de catégorie grammaticale, on peut objecter que la première des deux phrases est susceptible
de figurer au début d’un texte, c’est-à-dire de constituer des informations ne nécessitant, pour
être interprétées, aucune information préalable, tandis que la seconde, hors contexte, est sentie
comme incomplète. Sans autres indications ou en cas d’hésitation de la part de l’interlocuteur,
elle peut être l’occasion de questions comme : Devant quoi ? dont la syntaxe montre
clairement qu’il s’agit d’une préposition. Dans les textes où ces constructions sont possibles,
la situation permet évidemment de restituer l’élément supprimé pour des raisons de
redondance. L’effacement possible d’un complément ne doit pas être interprété comme une
preuve de changement catégoriel.
Il faut observer que toutes les prépositions locatives ne se prêtent pas à l’effacement du
complément. Ainsi, sur et sous n’ont pas cette possibilité : Le livre est sur la table, *Le livre
est sur ; Les jouets sont sous les gravats, *Les jouets sont sous. Dans certains cas, la
préposition a un doublon en cas d’effacement : Le livre est dans le coffre/Le livre est dedans.
Le statut de cette dernière forme n’est pas très clair. Rappelons qu’en ancien français dedans
pouvait avoir un complément exprimé : Le livre est dedans le coffre. Cette forme parallèle
existe aussi pour sur/dessus, sous/dessous.
Une autre question souvent débattue est de savoir si, dans le cas des verbes transitifs
indirects, la préposition appartient au verbe ou au complément. Formellement, on a tendance
à la rattacher au verbe, puisqu’on parle de verbes transitifs indirects. Mais en cas de
pronominalisation du complément, la préposition est souvent fusionnée avec le pronom,
comme dans y ou en. La question est en fait induite par la position théorique qu’on adopte. Si
l’on considère, comme nous le faisons, que l’unité d’analyse est la phrase, alors c’est la
structure toute entière qui est à prendre en compte et non pas chaque élément isolément.
On constate que la nature des prépositions introductrices d’arguments est assez
contrainte et ne constitue pas de paradigmes. Il n’y a pas d’alternance dans les cas suivants :
l’emporter sur N, parler de N avec N, donner N à N, etc. On peut se demander si les
prépositions de ce type sont motivées sémantiquement. Là où les relations sont les plus
claires, c’est avec des classes sémantiquement bien délimitées. C’est le cas des verbes de
mouvement, par exemple, où le point de départ est exprimé par la préposition de et la
destination par pour, à, vers, etc. De même, avec certains verbes symétriques, la préposition
est souvent avec : N parle avec N : Paul et Jean parlent l’un avec l’autre. Quand le verbe
appartient à la classe des <combats>, la préposition avec peut alterner avec contre : Paul est
en guerre (avec, contre) nos ennemis.
Les restructurations peuvent avoir des incidences sur l’emploi des prépositions. Ce
phénomène s’observe dans différents domaines de la grammaire. Tout d’abord, il peut y avoir
dislocation du groupe nominal. Quand celui-ci est constitué d’un déterminant nominal
quantifieur, comme dans l’exemple suivant : L’an dernier, du fait des grands froids, des
milliers d’oiseaux sont morts, ce déterminant nominal peut être détaché en fin de phrase et
introduit par la préposition par : L’an dernier, du fait des grands froids, les oiseaux sont
119

morts par milliers. Dans le cas des prédicats symétriques, certains compléments
prépositionnels peuvent être remplacés par d’autres structures ou être effacés : Paul rivalise
avec Jean ; Jean rivalise avec Paul ; Paul et Jean rivalisent (ensemble, l’un avec l’autre).

2.2. Indicateurs d’arguments dans des phrases réduites : génitifs subjectifs et objectifs

Les prépositions que nous avons citées dans le paragraphe précédent entrent dans les
schémas d’arguments d’une phrase simple canonique, qui n’a subi aucune transformation, que
cette phrase soit actualisée : Paul descend de l’arbre ou non J’ai vu Paul descendre de
l’arbre. Cette remarque s’applique aussi aux phrases à prédicat nominal : Napoléon a fait ses
adieux à la Vieille Garde. La préposition introduit dans les deux cas un complément indirect.
Mais les phrases à prédicat nominal ont des propriétés spécifiques. Elles sont susceptibles de
subir une transformation relative : les adieux que Napoléon a faits à la Vieille Garde. Cette
modification de structure fait de la phrase de départ formellement un groupe nominal. Ce
groupe nominal garde tous les éléments de la phrase de départ : schéma d’arguments composé
du prédicat (adieux) et de ses arguments (Napoléon et Vieille Garde) et actualisation (le verbe
support faire). Comme toute actualisation, celle-ci peut être effacée et l’on obtient la suite :
les adieux de Napoléon à la Vieille Garde, où le schéma argumental reste le même. Mais le
sujet est introduit par la préposition de, construction qu’on nomme habituellement génitif
subjectif, comme on l’a vu plus haut. Dans d’autres constructions, ce génitif correspond à un
objet (génitif objectif) : On a corrigé ce texte ; On a procédé à la correction de ce texte ; la
correction de ce texte auquel on a procédé ; la correction de ce texte. La préposition de
introduit un complément prépositionnel, correspondant au complément direct de la
construction verbale.
Un autre exemple bien connu de ce type d’emploi est représenté par le passif où l’agent,
correspondant au sujet profond est introduit par la préposition par. Dans le cas des passifs
nominaux, les prépositions introductrices du sujet sont de ou de la part de : Paul a reçu (de,
de la part de) Jean l’autorisation de partir. Il existe d’autres constructions dérivées, dans
lesquelles un argument est introduit par une préposition. C’est le cas des constructions
factitives ou causatives : J’ai fait faire un tour aux enfants ; J’ai enjoint à Paul de rectifier
cette erreur.

3. Compléments circonstanciels ou propositions circonstancielles ?

On distingue généralement, dans l’analyse grammaticale ou logique, les notions de


compléments circonstanciels et de subordonnées circonstancielles. Cette distinction classique
semble claire : on a affaire à un complément quand la préposition introduit un nom et à une
subordonnée quand il s’agit d’une phrase. Ainsi sans tablier est un complément et sans qu’il
puisse dire un mot est une proposition subordonnée. C’est oublier qu’il existe des substantifs
prédicatifs. Ces derniers, étant des prédicats, constituent le noyau d’une phrase autonome. Si
sans tablier est un complément, ce n’est pas le cas de sans peur, qui est une variante de sans
avoir peur, réduction infinitive de sans qu’il ait peur. On doit donc considérer toute
préposition ou locution prépositive suivie d’un substantif prédicatif comme formant une
proposition subordonnée. Ces considérations facilitent grandement les analyses que nous
faisons dans la suite de ce chapitre.
Nous étudions plus loin les locutions conjonctives ou prépositives introduisant des
subordonnées circonstancielles, pour n’examiner ici que quelques types de compléments dits
circonstanciels. Nous avons vu au Chap. 3 (§ 4.1.) que plusieurs critères séparent les
arguments des compléments circonstanciels. D’une part, les arguments sont dans la
dépendance du prédicat, c’est-à-dire qu’ils sont induits par lui. Ainsi, nous considérons les
120

compléments de prix comme des arguments, car ils sont impliqués par des verbes comme
acheter ou coûter : Tu as acheté ce livre (pour) dix euros. Ce livre a coûté dix euros. Nous
avons déjà signalé qu’un circonstant peut être repris par la séquence le faire : Paul a écrit ce
livre pour son plaisir ; Paul a écrit ce livre, il l’a fait pour son plaisir. Cette reprise n’est pas
possible dans le cas des arguments : Paul a écrit un livre sur les oiseaux ; *Paul a écrit un
livre, il l’a fait sur les oiseaux.
Il existe un certain nombre de constructions, interprétées comme circonstancielles, et
qui sont en fait des restructurations de propositions principales. La construction à mon avis
doit être considérée comme une thématisation différente de la principale : (mon avis est que/à
mon avis), il va faire beau. C’est ainsi qu’il faut analyser selon (moi), d’après (moi), pour
moi, bien qu’il n’existe pas ici, comme avec avis, de relation morphologique avec une
construction actualisée. Notons enfin que, dans certains cas, la préposition peut être
postposée : durant (toute) sa vie, (toute) sa vie durant. Ces inversions s’observent dans : là
dessus, là contre.
Nous évoquerons encore quelques emplois prépositionnels qui posent des problèmes
d’analyse. Nous avons déjà signalé que les constructions symétriques permettent des
équivalences entre la conjonction et et la préposition avec : Marie et Jean se sont mariés ;
Marie s’est mariée avec Jean ; Jean s’est marié avec Marie. Cette propriété s’applique aussi
dans le cas de constructions qui ne sont pas à proprement parler symétriques : Paul s’est
promené avec Jean ; Jean s’est promené avec Paul ; Paul et Jean se sont promenés. Il existe
des prépositions qui introduisent des compléments de lieu et de temps : à Paris, à huit heures.
Ces constructions peuvent être ambiguës du fait que ces suites peuvent également figurer
derrière des prédicats : Nous sommes arrivés à Paris ; Nous remettrons la séance à huit
heures.

4. Prépositions prédicatives

Comme nous l’avons signalé à plusieurs reprises dans les premiers chapitres, le prédicat
d’une phrase simple ne doit pas être identifié à la seule catégorie des verbes. Nous avons vu
qu’il existe des substantifs et des adjectifs qui ont cette fonction. A cette liste il faut ajouter
certaines prépositions. En tant que prédicats, ces prépositions génèrent des arguments. Par
exemple, la préposition contre dans : Paul est visiblement contre ces mesures a cette
propriété. Dans cette phrase, contre joue le même rôle que le verbe s’opposer à, qui a le
même schéma d’arguments. Cela veut dire que le verbe être doit être analysé comme un verbe
support qui actualise la préposition prédicative contre. Comme tout verbe support, il exprime
la temporalité : Paul était visiblement contre ces mesures, Paul sera visiblement contre ces
mesures. Ce support peut naturellement être effacé : Paul, visiblement contre ces mesures, a
émis un vote négatif.
Il est vraisemblable qu’il faille analyser de la même façon les prépositions traduisant la
localisation : Le livre est sur la table ; Les chaussures sont sous l’évier. Si cette analyse est
correcte, le verbe se trouver doit être considéré aussi comme un support. Certains verbes
semblent dériver d’une préposition prédicative : Dans ce classement, Paul est devant Luc ;
dans ce classement Paul devance Luc (Cf. Chap.3, §3). Nous analysons maintenant les
locutions prépositives dont le fonctionnement est plus complexe.

5. Locutions prépositives

La description des locutions prépositives est bien plus difficile à mettre en œuvre, dans
la mesure où elles représentent des suites plus diversifiées et ont un comportement plus
121

irrégulier. Nous verrons d’abord le bien-fondé de leur dénomination ainsi que leur fonction
syntaxique

5.1. Un problème de terminologie

On distingue traditionnellement les locutions prépositives des locutions conjonctives,


comme s’il s’agissait de catégories différentes, les unes introduisant un complément, les
autres une subordonnée. Cette double dénomination ne correspond pas au fonctionnement des
ces constructions. En effet, ce qui sépare afin de (afin d’informer tout le monde) de afin que
(afin que tout le monde soit informé), ce n’est pas le statut du connecteur lui-même, mais la
nature du complément : la forme en que P introduit un prédicat muni de son actualisation et
celle en de le même prédicat à l’infinitif, c’est-à-dire dépourvu d’actualisation. Dans les deux
cas, le complément de afin est un prédicat, donc une phrase. Il n’y a aucune raison d’attribuer
un nom différent à ces deux variantes mineures du connecteur. Cette différence
morphologique du complément s’explique, en outre, de façon simple. En cas de coréférence
des sujets de la principale et de la subordonnée, le prédicat de cette dernière perd son
actualisation et hérite de celle du verbe principal. Cela se traduit par la réduction infinitive
pour les prédicats verbaux (afin d’informer tout le monde) et par l’effacement du verbe
support pour les prédicats nominaux : (à des fins d’information). On voit que les phénomènes
en cause sont extérieurs à la locution et n’ont aucune incidence sur son statut. Il n’y a aucune
raison de voir dans ce phénomène une différence de catégorie. Cependant, pour des raisons de
commodité, nous continuons à utiliser le terme de locution mais sans lui donner un statut
théorique précis (Cf. Chap.15).

5.2. Variations morphologiques

Nous soulignons les différentes formes morphologiques que peuvent prendre les
locutions « prépositives » ou « conjonctives ». Nous verrons plus loin leurs différents statuts
syntaxiques.

a) Groupes nominaux avec une préposition introductrice : à force de, par rapport à, au
lieu de, à l’occasion de, à l’aide de, en raison de ;

b) Groupes nominaux sans préposition introductrice : faute de, suite à, face à ;

c) Groupes nominaux avec un adjectif intensif : au fin fond de, en plein milieu de, en
plein cœur de, au beau milieu de, au plus fort de, au grand dam de ;

d) Infinitifs introduits par une préposition : à dater de ;

e) Groupes nominaux avec répétition du substantif : côte à côte avec, au coude à coude
avec, en tête à tête avec, face à face avec, nez à nez avec ;

f) Formations adverbiales suivies d’une préposition : conformément à, loin de ;

g) Ablatifs absolus suivis d’une préposition : abstraction faite de, compte tenu de ;

h) Ablatifs absolus sans préposition : sauf N, excepté N ;


122

i) Ablatifs absolus avec effacement du participe : à part les premiers, mis à part les
premiers

Ces structures ne sont pas rigides et peuvent subir certaines modifications. Tout d’abord,
il existe des transitions entre certaines formes. Ainsi, un ablatif absolu peut être mis en
parallèle avec une forme nominale : Tous sont venus, excepté Jean ; Tous sont venus, à
l’exception de Jean. Les locutions peuvent être soudées dans certaines conditions, comme
dans afin que. Cette soudure est cependant superficielle, car en présence d’un article, elle
disparaît : à telle fin que. Une même racine est susceptible d’avoir plusieurs réalisations
morphologiques : on trouve ainsi une forme nominale parallèlement à une forme adverbiale :
au contraire de, contrairement à ; au travers de N, à travers N. Certaines locutions font
l’objet de sous-structures par effacement d’un de leurs éléments constitutifs : au nez de <au
nez et à la barbe de, outre que< outre le fait que, par pluie<par temps de pluie. Quelquefois,
la locution comprend deux substantifs formant une structure binaire : au fur et à mesure de,
au nez et à la barbe de, au vu et au su de, aux risques et périls de, de part et d’autre de, en
lieu et place de. Enfin, il semble que certaines locutions soient issues de constructions
verbales avec effacement de ce verbe. Du fait de est issu de venir du fait de, à bonne distance
de exige un verbe de localisation être, se tenir, se trouver. Voici encore quelques exemples :
(être) à dos de, (être) à l’origine de, (se trouver) au chevet de, (tenir) au fait que, (figurer) au
nombre de, (confier qq chose) aux bons soins de, (avoir lieu) du vivant de.

5.3. Locutions prépositives introduisant des arguments

Nous examinons ici l’existence de locutions prépositives introduisant des arguments de


verbes. Soit à l’intention, en faveur de, que l’on dit habituellement régir un datif. Or,
parallèlement à : Paul a dit cela à l’intention de Jean, on peut avoir : Paul a dit cela à Luc, à
l’intention de Jean. De plus, le critère définissant un circonstanciel signalé plus haut (Cf.
Chap.3 §4.1.) fonctionne tout naturellement : Paul a dit cela à Luc et (cela, il l’a fait) à
l’intention de Jean. Cette analyse montre que à l’intention de introduit un destinataire plutôt
qu’un datif proprement dit. Dans d’autres cas, la situation est plus claire. Avec les prédicats de
comportement à l’égard d’autrui, certaines locutions introduisent de vrais arguments. Un
prédicat comme agressivité a un argument en à l’égard de : Paul a fait preuve d’agressivité à
l’égard de Jean, Paul est agressif à l’égard de Jean. D’autres prépositions sont possibles ici :
vis-à-vis de, à l’endroit de.
De même, l’argument en par du passif, dénomination plus judicieuse que celle de
complément d’agent peut, dans certaines conditions, se voir substituer une forme complexe
par les soins de, par les bons soins de, par la diligence de : L’affaire é été menée à bien (par,
par les soins de, par les bons soins de) l’aîné de la famille. Ces locutions ne font pas partie du
sujet proprement dit : *Les bons soins de l’aîné de la famille ont mené à bien cette affaire. On
peut en dire autant de locutions comme sous l’effet de : La tôle s’est gondolée sous l’effet du
vent : *L’effet du vent a fait se gondoler la tôle. On trouvera encore des cas où l’agent est
introduit pas une locution prépositive : Paul a reçu ce prix (du, des mains du) Président de la
République. Dans d’autres cas, on a le sentiment que l’on est en présence de prédicats,
comme nous le verrons dans la section suivante : Paul a privilégié Jean au détriment de Luc,
qui correspond à Jean a privilégié Paul. Cela s’est fait au détriment de Luc. Les compléments
de certains verbes de mouvements sont aussi introduits par des locutions prépositives : se
glisser à l’intérieur du tunnel, se retirer à bonne distance de la falaise.
123

5.4. Prédicats du second ordre

Il existe un consensus sur l’analyse de la phrase suivante : L’orage d’hier soir a causé
de graves dégâts. Le verbe causer relie deux prédicats du premier ordre, en l’occurrence les
prédicats nominaux événementiels orage et dégâts (Cf. Chap.16). Causer est donc un prédicat
du second ordre. Cette construction syntaxique peut subir un certain nombre de
modifications. On peut, par exemple, utiliser la forme nominale du prédicat : L’orage d’hier
soir a été la cause de graves dégâts. On peut aussi mettre la phrase au passif : De graves
dégâts ont été causés par l’orage d’hier soir. Parallèlement, on peut avoir un passif nominal :
De graves dégâts (ont été, ont eu lieu) à cause de l’orage d’hier soir qui, après
transformation, est la source de : Il y a eu de graves dégâts, à cause de l’orage d’hier soir.
Prenons un autre exemple. On analyse traditionnellement la phrase suivante : Paul est
parti avec le désir de faire fortune comme une principale suivie d’une subordonnée finale,
introduite par la locution prépositive avec le désir de, que l’on peut paraphraser par pour :
pour faire fortune. En fait, la syntaxe de cette locution est très claire. Le substantif désir est
un prédicat nominal. Ici, ce substantif n’a pas d’actualisation propre mais hérite de celle du
verbe principal est parti. Ce prédicat peut cependant être actualisé de façon autonome grâce
au verbe support avoir : Paul est parti, il (a, avait) le désir de faire fortune. On peut
considérer avec comme une variante non actualisée de avoir. Ce prédicat nominal peut à son
tour être remplacé par la forme verbale correspondante : Paul est parti. Il (désire, désirait)
faire fortune. On voit que la racine désir- a comme sujet celui de la principale et comme objet
la phrase dite subordonnée circonstancielle de but. Les locutions conjonctives que nous
venons d’analyser sont donc des variantes de prédicats du second ordre, qui ont perdu leur
actualisation propre au profit de celle du premier prédicat, celui de la phrase appelée
proposition principale (Cf. Chap. 15).

6. Prépositions formants d’adjectivaux

Il existe un très grand nombre de séquences où le verbe être est suivi d'un groupe
prépositionnel Prép Dét N : être de bonne humeur, être à l'abandon, être en perte de vitesse.
Se pose le problème de savoir quelle analyse on doit proposer pour ces suites, en particulier,
on doit décider si le substantif a ou non le fonctionnement d’un groupe nominal. Si oui, le
verbe support est la suite être Prép (L. Danlos 1981). On aurait alors être de + bonne humeur,
être à + l'abandon, être en + perte de vitesse. Le découpage auquel nous venons de procéder
considère que c'est le substantif humeur est le prédicat et que être de est le verbe support.
Cette analyse se heurte à plusieurs difficultés. Nous avons vu qu'une construction à prédicat
nominal peut être ou non actualisée et que, dans ce dernier cas, le passage se fait par
l'intermédiaire d'une phrase relative. Or, la relative n'est pas possible avec les constructions
que nous envisageons : * la bonne humeur dont Paul est.
En conséquence, la réduction et l'effacement du support présumé être de ne le sont pas
non plus. La bonne humeur de Paul est, en fait, à relier à Paul (a de la, fait preuve de) bonne
humeur. Observons encore à l’abandon dans : Ce jardin est à l’abandon. Ici aussi, les
restructurations habituelles sont exclues : * l’abandon auquel est ce jardin, *ce jardin y est,
*l’abandon de ce jardin. Nous proposons une autre analyse. Le découpage que nous
suggérons ne met pas en jeu un support être Prép suivi d’un groupe nominal, mais le verbe
être suivi d'un groupe prépositionnel, qui est en fait un adjectif composé, ce que nous
appelons un adjectival. Nous appelons ces prépositions des formants d’adjectivaux. On
pourrait à leur sujet penser à la notion de « translation » de Tesnière (1959). Il est cependant
difficile de prédire leur emploi. Pourquoi dit-on à la mode et non pas de la mode, aux abois et
124

non dans les abois, dans le doute et non avec le doute ? Il serait d’un grand intérêt théorique
d’examiner si des propriétés syntaxiques ou sémantiques permettent de prédire la bonne
préposition. Certains cas peuvent dès à présent être résolus (cf. D. Leeman 1995).

7. Prépositions comme variantes non actualisées de verbes

S’il est un principe de grammaire généralement admis c’est celui qui distingue les
parties du discours. La tradition grammaticale, dès ses origines, s’est évertuée à définir un
nom par rapport un verbe et peu à peu par rapport aux adjectifs. Les dénominations mêmes
devaient traduire leur réalité profonde, presque leur essence. Ce n’est qu’avec la prise en
compte systématique de la syntaxe que les choses ont évolué et qu’on a mis en évidence le
fait que les catégories, si on les décrit avec minutie, constituent des ensembles hétéroclites
qu’il est quasiment impossible de réduire à l’unité.
Prenons un exemple illustrant un emploi de la préposition avec dans ce qu’on est
convenu d’appeler une locution subordonnée finale avec l’intention de : Paul est revenu avec
l’intention de se venger. Contrairement à ce qu’on prétend, cette phrase complexe n’est pas
constituée de deux phrases (une principale et une subordonnée) mais de trois, puisqu’il y a
trois prédicats : deux prédicats verbaux (revenir et se venger) et un prédicat nominal intention
(Cf. Chap. 15 et 16). Comme tous les prédicats nominaux, ce dernier peut s’inscrire dans le
temps à l’aide d’un verbe support, en l’occurrence avoir. On obtient la phrase : Paul est
revenu, il avait l’intention de venger, qui est rigoureusement synonyme de la première, à la
différence près qu’ici le prédicat nominal est actualisé. Quelles sont les différentes étapes de
cette modification ? Tout d’abord on peut supprimer le temps de ce prédicat nominal, qui
entre alors dans la sphère de celle du prédicat principal (est revenu). On obtient : Paul est
revenu, ayant l’intention de se venger. Cette forme garde l’aspect, puisque le participe peut
être accompli ou non (ayant, ayant eu) l’intention de se venger. Si l’on supprime maintenant
cette information aspectuelle, apparaît la préposition avec, que nous considérons comme la
forme non actualisée du verbe support avoir. Un autre exemple met en jeu un verbe
prédicatif. Soit la phrase : Cette fois, nous avons vu Paul qui (portait, avait) un chapeau ;
Cette fois, nous avons vu Paul avec un chapeau. Les verbes porter et avoir sont des prédicats.
La préposition avec joue ici un rôle similaire.

8. Dégroupement des emplois

Une des difficultés de l’analyse automatique réside dans la multiplicité des emplois de
la plupart des prépositions. La nature des descriptions requises exclut que l’on postule, pour
telle ou telle préposition, un sens premier ou profond dont les autres dériveraient par des
mécanismes sémantiques très généraux que l’on pourrait percevoir hors de tout emploi. Nous
pensons au contraire que les diverses significations des prépositions sont fonction de leur
environnement syntactico-sémantique. Cette démonstration pourrait être faite à propos de
toutes les prépositions. Nous examinons ici, à titre d’exemple, deux emplois de la préposition
pour, dont l’un exprime le but : Paul a fait cela pour m’embêter et l’autre la cause : On l’a
condamné pour vol. Les relations entre but et cause ont été souvent décrites (G. Gross et M.
Prandi 2004). Le fait de savoir que le but est une cause finale ne permet pas de discriminer
automatiquement les deux emplois de pour dans les textes. Observons d’abord que la
préposition finale est parallèle à la conjonction pour que, qui est employée en cas de non-
coréférence du sujet de la principale et celui de la subordonnée : Paul a dit cela pour que tout
le monde se moque de Jean. Cette possibilité est exclue pour l’emploi causal. Le nombre, la
nature et la place des arguments sont différents. Dans l’emploi final, le verbe (ou plus
généralement le prédicat) désigne une action volontaire et consciente exclusivement, ce que
125

soulignent des adverbes comme volontairement, intentionnellement, exprès, etc. Le prédicat


de la subordonnée exprime un résultat souhaité par l’auteur de l’action. Le sujet de ce
prédicat peut être coréférent au sujet de la principale ou non. Ce prédicat se situe par
définition dans l’avenir, comme le montrent les adverbes temporels appropriés : Paul a
préparé cet examen pour être un jour avocat d’affaires.
L’autre construction est très différente. La phrase principale est constituée d’un
ensemble assez restreint de prédicats, qu’on pourrait appeler des prédicats de <sanctions>,
appartenant à des sous-ensembles correspondant à des <punitions> ou des <récompenses> :
Le jury a récompensé Paul pour avoir écrit un roman lumineux. Il n’y a pas coréférence entre
le sujet de la principale et celui de la subordonnée, mais entre l’objet de la principale et le
sujet de la subordonnée. Enfin, le verbe de la subordonnée désigne nécessairement une action,
faite par humain en position d’objet du verbe de la principale. Cette action est au passé : On
l’a condamné pour avoir volé deux pains.
L’analyse rapide que nous venons de faire montre que les deux emplois de pour ne
peuvent être expliqués que par la mise en lumière de leur environnement et non pas par une
réflexion abstraite, légitime bien entendu, sur la causalité et la finalité. Le traitement
automatique exige que tous les emplois des prépositions soient ainsi décrits avec précision et
de façon reproductible, si l’on veut reconnaître ou traduire automatiquement des textes.

9. Autres fonctions syntaxiques des locutions prépositives

Nous examinons d’autres fonctions syntaxiques des locutions prépositives pour montrer
que la notion purement catégorielle de locution ne permet pas de rendre compte de leur
diversité syntaxique.

9.1. Prépositions locatives

Plus de deux cents locutions prépositives ont un sens locatif. Les locutions peuvent être
classées selon que l’on a affaire à une localisation interne ou externe (A. Borillo 1988). La
localisation interne implique que le substantif de la locution désigne une partie d’un
objet donné : au dos de, sur le devant de, au revers de, au bout de N, à la face extérieur de N,
à la face intérieur de N, à la queue de, à la surface de, à la tête de, à la pointe de, à un bout
de N, au bas de N, au beau milieu de, au bord de N, au centre de N.
La localisation externe situe un objet par rapport à une scène ou un élément de repère :
à deux lieux de, à distance de, à droite de, à l’extrémité de N, à l’arrière de N, à l’autre bout
de N, à l’écart de N, à l’endroit de N, à l’intersection de et de, à la droite de N, à main droite
de, à main gauche de, à mi-hauteur de, à proximité de, au coin de (rue) et (rue), au coin de N,
au commencement de N, au côté de, en arrière de N, en arrière de N, en aval de, en marge de.

9.2. Prépositions temporelles

Comme pour le lieu, la localisation temporelle se fait par référence à un autre


événement ou encore à une date. On a alors :

a) La temporalité interne, qui situe un événement dans le déroulement d’un autre événement :
à l’aube de, à la fin de, à l’issue de, au seuil de, en plein milieu de, au plus fort de, en plein
milieu du réveillon ;
126

b) La temporalité externe qui situe l’événement par rapport à un autre, considéré comme
repère. Cet événement peut avoir lieu avant (à la veille de), pendant (du temps de, à l’époque
de) ou après (à la suite de, au lendemain de) l’événement-repère.
c) Une date : à l’avènement de Louis XIV, au moment de la Révolution

Une étude plus approfondie relèverait plutôt de l’étude des compléments de temps que
de celle des locutions prépositives.

9.3. Indicateurs thématiques

Il arrive souvent que les propos d’un locuteur dépendent des conditions dans lesquelles
il les tient et surtout du point de vue auquel il se place. Le locuteur peut, pour différentes
raisons pragmatiques, prendre des précautions oratoires pour replacer son discours dans les
conditions requises. Il dispose d’un assez grand nombre d’introducteurs thématiques. En voici
quelques-uns, traduisant le domaine abordé : dans le domaine de, dans le champ de, au
niveau de, en matière de, en fait de, sur le plan de, sur le chapitre de, dans le cadre de, dans
le paysage de, dans le contexte de, sur le sujet, sur l’objet, question de, ainsi que le point de
vue auquel il se place : du point de vue de, sous l’angle de. Reste le statut théorique de ces
unités. Il ne suffit pas de dire que ce sont des introducteurs. Ce terme n’est pas plus précis que
celui de connecteur, qui n’a pas de statut syntaxique précis. L’hypothèse que nous émettons,
c’est que les substantifs qui figurent dans ces locutions sont des variétés de locatifs,
arguments de verbes de position : (si on se place, si on se situe, si on se met) (dans le
domaine, sur la plan de, au niveau de, dans le cadre de) N. Les introducteurs thématiques
sont donc un sous-ensemble des constructions locatives. On peut parler à leur propos de lieux
abstraits.

9.4. Réductions de propositions principales d’énonciation

Certaines locutions prépositives peuvent être analysées comme des réductions de


propositions principales : De l’avis de Paul, l’affaire est sérieuse. Le substantif avis est un
prédicat nominal et la phrase signifie approximativement : Paul pense que l’affaire est
sérieuse. Comme, pour l’analyse, la racine prédicative doit être constante, pour justifier cette
analyse on aura recours au verbe support être et l’on obtient : Paul est d’avis que l’affaire est
sérieuse. L’analyse est la même pour de l’aveu de, qui dérive de faire l’aveu que, pour à la
demande de qu’on peut tirer de faire la demande, pour sur l’ordre de issu de intimer l’ordre
de, pour dans la crainte de obtenu par effacement du verbe être : être dans la crainte de. A
l’instigation de est actualisé par être puisqu’il s’agit d’un adjectival : Ce remaniement est à
l’instigation de Paul.

9.5. Locutions introduisant des subordonnées circonstancielles

Nous rappelons que nous ne faisons aucune distinction de nature entre une locution
prépositive et une locution conjonctive, comme nous l’avons justifié au début de ce chapitre.
Les propriétés du substantif fin sont exactement les mêmes dans afin de et afin que, que le
substantif fasse l’objet de contraintes syntaxiques comme fin ou soit libre comme dans peur :
de peur que, de peur de. Nous examinons, au Chap. 15, le statut des substantifs qui figurent
dans les locutions introduisant une circonstancielle. Nous les analysons comme des prédicats
nominaux d’un type particulier, des prédicats du second ordre.
127

9.6. Expression de l’aspect

Certaines locutions permettent de traduire l’aspect. Ces faits sont bien connus et nous
n’en donnons ici que quelques exemples. Ces locutions sont en fait des prédicats. Par
conséquent, elles peuvent dans la plupart des cas être précédées par le verbe être.

Imminence : être à l’article de (la mort), être au seuil de (la vieillesse), être aux portes
de (la gloire)

Inchoatif : être au début de (son règne), être au commencement de (ses études), être à
l’aube d’une (carrière remarquable)

Progressif : se produire au fil de (la cérémonie), se produire au cours (des événements),


se passer au plus fort de (la tempête)

Terminatif : être au terme de (son mandat), être à la fin de (ses souffrances)

Itératif : à force de, à chaque fois que, à chaque instant de, au fur et à mesure de

9.7. Expression de la négation

Certaines locutions prépositives sont « spécialisées » dans l’expression de la négation.


Nous laissons de côté les formes adjectivales être démuni de, être dénué de, pour ne retenir
que les locutions. L’expression d’une cause négative peut être prise en charge par faute de :
Faute de carburant, les avions étaient cloués au sol. On note d’autres locutions : (par)
manque de, à défaut de, ainsi qu’un grand nombre de constructions commençant par sans,
que nous analysons comme la forme négative de avec : Paul a entrepris ce travail sans
l’appui de personne ; Paul y est allé carrément sans crainte d’être ridicule ; Paul a entrepris
cette recherche sans espoir de gain personnel.

9.8. Expression de la coordination

La coordination entre deux arguments ne se traduit pas uniquement à l’aide de la


conjonction et. Il y a beaucoup de moyens lexicaux pour établir cette relation. L’emploi de et
implique une égalité entre les deux termes qui, de ce fait, peuvent être permutés : Paul et
Jean sont partis au marché ; Jean et Paul sont partis au marché. La coordination peut se
traduire de même à l’aide de l’adverbe aussi. Dans ce cas, les deux termes ne sont pas sur le
même plan. Le second est un ajout au premier, considéré comme prioritaire : Paul est allé au
marché ; Jean aussi. Ce type de coordination inégale est souvent prise en charge par des
locutions prépositives : en compagnie de, en liaison avec, avec l’aide de, en même temps
que, conjointement avec, de concert avec.

Conclusion

Les prépositions ainsi que les locutions prépositives sont une illustration claire et
évidente de la nécessité d’intégrer les différents niveaux que l’on sépare habituellement : le
lexique, la syntaxe et la sémantique. Les analyses que nous avons faites ont mis en évidence
que l’opposition entre mots lexicaux et mots grammaticaux correspond à une conception
essentiellement morphologique de la langue. Comme nous l’avons observé, il existe des
prépositions prédicatives et les prédicats ne peuvent pas être assimilés à des outils
128

grammaticaux mais constituent le noyau d’une prédication. A plus forte raison, il est exclu de
garder une dénomination comme « mot vide de sens ». D’autre part, les locutions prépositives
ou conjonctives ne forment pas une catégorie grammaticale spécifique. On ne peut pas les
assimiler à une classe de prépositions « composées », comme le sont les noms composés par
rapport aux noms simples. Nous avons montré que leur comportement syntaxique est divers.
On conclura que le vocabulaire ne peut à lui seul constituer le point de départ de l’analyse
linguistique. La syntaxe fait partie de la définition des lexèmes de façon constitutive. Toutes
les catégories grammaticales sont syntaxiquement ambiguës. C’est le cas des prépositions
simples et, à plus forte raison, des suites appelées locutions, qui constituent des réalités
linguistiques qu’on ne peut pas réduire à une seule classe. Pour rendre compte de leur
diversité, un travail systématique d’analyse s’impose, qui met en lumière le fait que la
dénomination traditionnelle constitue un obstacle à la découverte de leur fonctionnement
linguistique.

Lectures

Adler, S., 2001, « Les locutions prépositives : question de méthodologie et de définition »,


Travaux de linguistique, 42-43 p.157-170.
Amiot, D., 2002, « Quelles relations entre les catégories de l’adverbe, de la conjonction de
subordination, de la préposition et du préfixe ? », Verbum 24/3, p.295-308.
Borillo, A., 1988, « Le lexique de l’espace : les noms et adjectifs de localisation interne »,
Cahiers de grammaire, n°13, p.1-22.
Borillo, A., 2001, « Il y a prépositions et prépositions », TL 42-43, p.141-156.
Broendal, V., 1950, Théorie des prépositions, introduction à une sémantique rationnelle, E.
Munnksgaard, Copenhague.
Buyssens, M., 1975, Les catégories grammaticales du français, Editions de l’Université de
Bruxelles.
Cadiot, P., 1989, « Dimensions de la préposition », Travaux de linguistique et de philologie
XXVII, Strasbourg-Nancy, p.57-74.
Cadiot, P., 1991, De la grammaire à la cognition : la préposition « pour », Editions du
CNRS, Paris.
Cadiot, P., 1997, Les prépositions abstraites en français, A. Colin, Paris.
Feigenbaum, S. et Kurzon, D., (éds), 2005, Prepositions in their Syntactic, Semantic and
Pragmatic Context, J. Benjamins, Amsterdam.
Franckel, J.-J. et Paillard, D., 2007, Grammaire des prépositions, Ophrys, Paris.
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Gougenheim, G., 1959, « Y a-t-il des prépositions vides en français ? », Le Français
moderne, n°27, p.1-25.
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Gross, G., et Prandi, M., 2004, La Finalité. Fondements conceptuels et genèse linguistique,
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Leeman, D., 2008, « Prépositions du français : état des lieux », Langue Française, n°157 p.5-
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Le Pesant, D., 2006, « Esquisse d’une classification syntaxique des prépositions simples du
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Melis, L., 2003, La préposition en français, Paris, Ophrys.
Paillard, D., 2002, « Prépositions et rection verbale », TL, n°44, p.51-68.
Piot, M., 1988, « Conjonctions de subordination et figement », Langages, n° 90, Larousse,
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Tremblay, M., 1999, « Du statut des prépositions dans la grammaire », Revue québécoise de
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Vaguer, C., 2007, « Bibliographie : prépositions et locutions prépositives », Modèles
linguistiques, n°55, Tome XXVIII-1, p.121-171.

Numéros spéciaux de revues

Analyse des prépositions, 1981, Ch. Schwarze, (éd) Niemeyer, Tübingen.


Langue française n° 157, 2008, « Enigmatiques prépositions », D. Leeman (éd.), Larousse,
Paris.
Modèles linguistiques n° 53, 2006, D. Leeman et C.Vaguer, (éds), Editions des Dauphins,
Paris.
Lexique n°11, 1993, « Les prépositions : méthodes d’analyse », Lille.
Faits de langue n°9, 1997, La préposition : une catégorie accessoire ?
Langages n°173, 2009, « Approches récentes de la préposition », W. De Mulder et Dejan St.,
(éds).
130
131

Chapitre 8

Actualisation des prédicats

Conjugaison et verbes supports

1. L’actualisation des prédicats : une propriété définitionnelle

Dans la définition des prédicats que Z. S. Harris a proposée dans les Notes du cours de
syntaxe (1976) figure explicitement le fait que ces lexèmes ont des arguments. Cette relation
n’est pas, dans son esprit, fonction des catégories grammaticales, mais des relations de
dépendance qu’un mot impose à d’autres. Nous avons vu, au chapitre précédent, que c’est le
cas, par exemple, de certaines prépositions. Il se trouve seulement que le critère dont il se sert
pour définir un prédicat (il nécessite la présence d’un substantif) permet d’inclure les
déterminants dans la classe des prédicats, puisqu’ils nécessitent eux-aussi la présence d’un
substantif, extension qui n’est pas souhaitable pour beaucoup de raisons. Nous pensons
qu’une autre propriété des prédicats, tout aussi définitionnelle de leur statut, est le fait d’être
soumis au temps, ce qui n’est pas le cas des déterminants. Si nous décrivons les prédicats à
l’aide de ces deux critères (schéma d’arguments et temps), nous éliminons les catégories
indésirables. Du coup, la conjugaison devient une des propriétés définitionnelles de la
prédication et cela d’autant plus qu’elle ne peut pas être étudiée indépendamment d’autres
éléments de la phrase, comme l’aspect et la détermination des arguments.
L’actualisation des prédicats comprend donc à la fois des indications de nature purement
temporelle (conjugaison) et des informations sur de propriétés sémantiques internes ou
externes au prédicats (aspects). L’actualisation fait appel à des moyens linguistiques différents
selon qu’on est en présence de verbes, de noms ou d’adjectifs. Nous allons étudier
successivement la conjugaison de ces trois types de prédicats.

2. Les verbes : une conjugaison suffixale

Nous n’étudions pas dans le détail les temps verbaux. Ils ont fait l’objet d’un nombre
important d’études systématiques ou ponctuelles, tant du point de vue de la morphologie que
de leur emploi dans le discours (Ch. Touratier 1996 ; R. Martin 1988). Nous ferons cependant
deux remarques. La description systématique de la conjugaison verbale a précédé celle des
prédicats nominaux, à la fois pour des raisons matérielles (elle est plus facile à mettre au
point) et théoriques (la notion de prédicat nominal est récente). Les Arts de conjuguer ont une
perspective essentiellement morphologique : contrôler l’orthographe d’une forme verbale
donnée. Personne ne conteste l’utilité de ces manuels. Il se trouve seulement que leur
perspective surestime les régularités morphologiques. Nous verrons que les paradigmes
flexionnels dépendent non d’un verbe donné mais de ses emplois (Cf. Chap.2).
132

2.1. Insuffisance des Arts de Conjuguer

La conjugaison des verbes a fait l’objet depuis longtemps d’études relativement


exhaustives, qui ont été remises au goût du jour dans le cadre du traitement automatique, dont
le premier objectif a été la reconnaissance de toutes les formes verbales. Il n’est plus question
désormais d’évoquer les trois conjugaisons de la grammaire scolaire, puisque ces travaux
(Bescherelle et DELAS, DELAF, Cf. Bl. Courtois 1999) ont montré qu’il existe pour le
français plus de 130 types de conjugaisons différentes. Elles n’ont pas toutes cependant le
même degré d’autonomie. La conjugaison verbale ne peut pas être définie, pour un verbe
donné, par une seule et même grille d’analyse correspondant aux modes et aux temps. Elle est
fonction des différents emplois d’un même verbe morphologique. Un exemple bien connu est
celui du verbe pleuvoir. S’il s’agit du verbe météorologique, seule la troisième personne du
singulier est possible : il pleut, il pleuvait, il pleuvra. Si, au contraire, on a affaire au verbe
support d’événement, alors seul le pluriel est permis : Subitement, (les coups de poing
pleuvaient, *un coup de poing pleuvait) sur le dos de Jean. Si on ne sépare pas radicalement
ces deux emplois, il est impossible de prévoir la conjugaison adéquate de chacun d’eux.

2.2. Défectivité

Une étude systématique de la conjugaison des verbes en fonction de leurs emplois, au


sens technique de ce terme que nous avons décrit au Chap.2, n’a pas encore été réalisée. Ce
travail est pourtant indispensable en vue du TA. Voici, à titre d’illustration, quelques
restrictions. Le verbe regarder correspond dans Bescherelle à une seule conjugaison, sans
restriction de temps ni de modes. Or, plusieurs de ses emplois sont défectifs. Dans son sens
statique, synonyme de concerner, il n’a pas de passé composé : Cette affaire ne nous regarde
pas ; *Cette affaire ne nous a pas regardés. Il en est de même du sens locatif : La façade
regarde la mer ; ? La façade a regardé la mer. Ces restrictions ne sont pas prises en compte
par les ouvrages de référence, vraisemblablement parce qu’elles sont difficiles à mettre en
évidence, du fait qu’elles présupposent la description de tous les emplois des verbes. D’autre
part, il serait utile de disposer de données concernant la compatibilité des temps verbaux avec
les adverbes qui leur sont appropriés ou qui s’excluent avec chacun d’eux. Ces corrélations
permettraient d’apporter des informations nouvelles sur la sémantique des temps.

2.3. Les verbes auxiliaires

La conjugaison des verbes peut être prise en charge par des verbes auxiliaires. Nous ne
parlerons ici que de ceux qui indiquent le temps, les autres seront traités dans le cadre de
l’aspect, dont ils relèvent pour la plupart. Les trois verbes les plus fréquents sont aller, venir
de et être en train de. Les deux premiers traduisent respectivement ce que la tradition
grammaticale a appelé le futur proche et le passé récent. Cette interprétation est accentuée par
certains adverbes : Ils vont partir incessamment ; Ils viennent juste d’arriver. Le troisième
exprime une action dans son déroulement au moment de l’énonciation ou par rapport à un
autre événement. Ces verbes ont une interprétation composite. En plus de l’expression du
temps, ils apportent des informations supplémentaires de distance de l’événement par rapport
au temps du locuteur.

2.4. Valeur des modes

Nous ne comptons pas faire une description systématique des modes mais en souligner
quelques aspects. Les six modes traditionnels du français (indicatif, impératif, subjonctif,
133

conditionnel, infinitif et participe) n’ont pas tous le même statut. Pour ce qui est des deux
derniers, nous avons signalé, au Chap.3, qu’il s’agit de formes non actualisées du verbe, que
l’on rencontre quand une phrase élémentaire devient un argument. Ils jouent alors le même
rôle que la conjonction que suivie d’une phrase : celui d’être des indicateurs d’arguments
dans le cas de l’enchâssement ou d’une baisse de redondance en cas de coréférence du sujet
de la principale et de celui de la subordonnée.
Nous soulignons le fait qu’un mode doit être étudié dans le cadre syntaxique où il se
situe. Ainsi du subjonctif : il ne peut figurer dans une phrase indépendante, sauf à titre de
trace historique (Dieu sauve la Nation, Vive le Roi, Fasse le Ciel que tout se passe bien). En
français moderne, on ne le trouve que dans les subordonnées complétives ou
circonstancielles. Dans les complétives il est induit par la nature du verbe principal : Je sais
que Pierre viendra ; Je souhaite que Pierre vienne ou par certaines transformations
syntaxiques (négation, interrogation) : Je pense qu’il viendra ; Je ne pense pas qu’il (viendra,
vienne) ; Penses-tu qu’il (viendra, vienne) ?
On a souvent attribué un sens spécifique au subjonctif, celui de doute ou d’absence de
réalisation du prédicat de la subordonnée. Il est assez difficile de justifier cette hypothèse. Si
le subjonctif véhicule un sens spécifique de potentialité ou de non-réalisation dans : Je
souhaite que Paul vienne, pourquoi trouve-t-on alors l’indicatif dans : J’espère que Paul
viendra, à moins d’établir une distinction sémantique pertinente entre le souhait et l’espoir.
Une autre raison qui justifie le fait de considérer le subjonctif comme une forme ou une
variante morphologique de l’indicatif ne véhiculant aucun sens propre isolable est le fait que
les complétives-sujets sont toutes au subjonctif : Que Paul soit venu a été annoncé par la
presse, puisque le verbe principal situe l’action dans le passé ou dans des phrases comme :
Que Paul soit venu est un fait constaté de tous, où le sens du verbe principal exclut le
potentiel. Le subjonctif peut figurer aussi dans des phrases relatives mais dans des conditions
syntaxiques particulières : Je cherche un livre qui soit facile d’accès. Dans ce cas, l’indicatif
est également possible et le subjonctif, qui a donc un sens contrastif ici, est interprété comme
un futur : Je cherche un livre qui sera facile d’accès.

3. Actualisation des prédicats nominaux

La conjugaison des prédicats nominaux est plus difficile à mettre au point que celle des
verbes, car elle n’est pas de nature suffixale (Cf. Chap. 5, §3). Rappelons que la conjugaison
verbale était à l’origine lexicale. Par exemple, certaines désinences verbales, en particulier
celle de l’imparfait – ais et celle du futur – ai, sont des résidus d’anciennes formes du verbe
avoir où la transformation de formes verbales pleines en suffixes change les propriétés de
l’unité suffixée : celle-ci perd sa signification propre, son autonomie syntaxique et ne
conserve que les indications temporelles réduites à des marqueurs morphologiques. On aurait
le droit ici de parler d’un verbe qui perd son statut et se vide sémantiquement (F. Brunot et
Ch. Bruneau 1949, p.353-356).

3.1. Différences entre les verbes supports et les verbes prédicatifs

La conjugaison nominale n’a pas atteint, comme celle des verbes, le stade d’une
actualisation suffixale, qui la rendrait plus ou moins autonome de la nature sémantique des
prédicats. D’autre part, il n’existe pas, comme on pourrait le concevoir théoriquement, de
verbe support unique pour tous les noms prédicatifs, comme c’est le cas du verbe être pour les
prédicats adjectivaux. L’existence même des verbes supports a longtemps échappé à
l’attention des grammairiens, parce que ces verbes précèdent le prédicat nominal, du moins
pour les actions et les états et que donc, sur le plan strictement formel, il n’y a pas de
134

différence structurelle entre une phrase à prédicat verbal et une autre à prédicat nominal. De
fait, la pratique scolaire analyse comme identiques les deux phrases : Paul a donné un
bonbon à Jean et Paul a donné une gifle à Jean. On affirme que, dans les deux phrases, le
verbe donner a trois arguments : un sujet (Paul), un complément direct (respectivement
bonbon et gifle), un complément indirect second introduit par la préposition à (Jean). Mais
cette identité de surface cache en fait deux structures différentes.
Le complément direct bonbon est un substantif concret tandis que gifle est un abstrait.
Le déterminant est à peu près libre avec le substantif concret, tandis qu’il existe de fortes
contraintes sur le déterminant de gifle : les quantifieurs y sont possibles Paul a donné (deux,
trois, plusieurs) gifles à Jean, mais non le défini *Paul lui a donné la gifle ni certains
possessifs *Paul lui a donné (ma, ta, notre) gifle. La pronominalisation de bonbon est
naturelle : Ce bonbon, Paul l’a donné à Jean, ce qui n’est pas le cas avec gifle : ? Cette gifle,
Paul la lui a donnée. L’interrogation en que est naturelle quand elle porte sur le complément
concret mais non sur l’abstrait : Qu’est ce que Paul lui a donné ? Un bonbon, *Une gifle. Le
verbe donner peut être nominalisé dans la première phrase, c’est-à-dire quand il est prédicatif
mais non dans la seconde : Paul lui a fait don d’un bonbon ; *Paul lui a fait don d’une gifle
(sauf plaisanterie). Le complément en à N semble dépendre du substantif gifle dans la
seconde phrase, mais non de bonbon dans la première : la gifle de Paul à Jean ; *le bonbon
de Paul à Jean. Le substantif gifle est associé au verbe gifler, de sorte qu’en gros donner une
gifle est synonyme de gifler. On dira que le prédicat, i.e. le mot qui sélectionne les arguments,
n’est pas le verbe donner mais le substantif gifle.
La seconde phrase n’a donc pas trois arguments mais deux seulement, selon le schéma
suivant : gifle (Paul, Jean) et le verbe donner n’est pas un prédicat mais un verbe qui
conjugue le prédicat nominal gifle. Nous appelons ce type de verbes des verbes supports. Les
deux phrases sont donc différentes du point de vue de leur structure syntaxique.
Les prédicats nominaux ont une conjugaison qui leur est propre. Le fait qu’il s’agisse de
noms implique certaines conséquences. Un substantif est accompagné d’un déterminant, qui
joue ici un rôle majeur dans l’interprétation aspectuelle du prédicat (Cf. Chap. 9). Les
modifieurs adverbiaux qui accompagnent les verbes correspondent ici à des adjectifs. Or, le
nombre d’adjectifs est plus important que celui des adverbes. Si on combine tous ces
paramètres, on voit que la conjugaison des prédicats nominaux est plus riche que celle des
prédicats verbaux.

3.3. Statut théorique des verbes supports

Les verbes supports peuvent être définis théoriquement de la façon suivante.


 
a) Leur propriété essentielle est  d'actualiser  les prédicats nominaux.  Dans une phrase
comme  Paul   a  donné   une   gifle   à  Jean,  ce   n'est   pas   le   verbe  donner  qui   sélectionne   les
arguments,   respectivement   deux   arguments   humains,   mais   le   substantif  gifle  qui   est   le
prédicat de la phrase. Le verbe  donner  "conjugue" ce substantif prédicatif, l'inscrit dans le
temps. Un verbe support n'a donc pas lui même de fonction prédicative, en raison du principe
qu'il ne peut pas y avoir deux prédicats dans une même phrase simple.

b) Il découle de là qu’un verbe support peut être effacé dans une phrase sans que celle­ci
perde   son   statut   de   phrase.   L'actualisation   seule   sera   absente.   Cet   effacement,   appelé
réduction de verbe support, se fait par l'intermédiaire d'une phrase relative : Paul a donné une
gifle à Jean, la gifle que Paul a donnée à Jean, la gifle de Paul a Jean. Dans cette dernière
séquence, le prédicat  gifle  n'est pas inscrit dans le temps. On notera que cet effacement de
135

l'actualisation s'observe aussi avec les prédicats verbaux : on a alors une réduction infinitive :
J'ai entendu Paul qui descendait, j'ai entendu Paul descendre. Par contre, l'effacement du
verbe prédicatif supprime  de facto  la phrase, puisqu'il ne reste alors qu'une succession de
deux   substantifs,   dans   le   cas   d'un   prédicat   verbal   à   deux   arguments :   *Paul   Jean,  après
effacement du prédicat dans : Paul a giflé Jean. Cette observation vaut pour la phrase simple.
Dans   les   textes,   certains   facteurs   (baisse   de   la   redondance   en   cas   de  coordination   ou   de
comparaison) peuvent entraîner l’effacement d’un prédicat. Mais celui­ci peut toujours être
rétabli grâce au contexte. L’effacement d’un verbe support est cependant conditionné par la
règle  de l’identité  aspectuelle  du prédicat  et du support. Le  prédicat  connaissance  est un
prédicat duratif, ce qui est souligné par le fait qu’il est actualisé par  avoir,  qui est aussi de
nature durative : Paul a connaissance de cette situation. Comme il y a compatibilité entre les
deux   termes,   l’effacement   du   support   n’enlève   pas   d’information   à   la   phrase :  Sa
connaissance de la situation. Mais un support inchoatif comme prendre ne saurait être effacé,
puisque  cet  effacement   supprimerait   l’inchoativité  et  changerait  par  là  la  signification   du
message.  Sa connaissance de la situation  représente un message aspectuellement différent
de : Paul prend connaissance de la situation.

c) Les transformations morphologiques (nominalisation, adjectivation, "verbalisation")
sont le fait des prédicats. Les verbes supports ne peuvent pas faire l'objet d'un changement de
catégorie grammaticale. A preuve, les supports les plus importants être, faire, avoir, procéder
à, effectuer n'ont pas de forme nominale. En outre, quand un verbe est associé à une forme
nominale comme donner/don, tirer/tirage, exercer/exercice, cette forme nominale s’applique
à   l’emploi   prédicatif   mais   non   au   verbe   support.   Comme   nous   l’avons   vu,  donner  est
prédicatif avec un complément concret (bonbon) et  support avec un prédicat nominal (gifle).
C’est le premier emploi seulement qui  peut avoir une forme nominale. On notera de même
l’impossibilité de la nominalisation du verbe support dans  tirer une conclusion/*le tirage
d’une conclusion ;  exercer des représailles/*l’exercice de  représailles. Cette propriété a été
testée sur plusieurs centaines de verbes supports.

d) On a pensé pendant longtemps que les verbes supports avaient pour fonction d'être
des agents de nominalisation  (J. Giry 1976). Le support  faire  permettrait  ainsi   au verbe
voyager de prendre une forme nominale voyage : Paul a voyagé, Paul a fait un voyage. Cette
fonction de nominalisation des verbes supports n'est pas une propriété définitionnelle, car il
existe à peu près deux fois plus de prédicats nominaux autonomes (c'est­à­dire non reliés à un
verbe) qu'il y a de déverbaux. Ces prédicats autonomes prennent un verbe support tout autant
que les déverbaux : Paul a fait un (voyage, tour) en Italie, Paul a fait une (réponse, sottise).
De ce point de vue, l'existence d'un verbe associé est un problème morphologique que l’on ne
peut pas cependant considérer comme accidentel, dans la mesure où les prédicats nominaux
permettent d’exprimer l’aspect à l’aide de moyens plus riches.

e) Comme les verbes supports actualisent les prédicats nominaux, ils prennent de plus
en charge les informations aspectuelles qui peuvent les caractériser. De ce fait, on ne peut pas
isoler l'étude des supports de tous les autres éléments qui permettent de traduire l'aspect. Par
rapport au support faire, un verbe comme entamer traduit une valeur inchoative et multiplier
une valeur itérative  :  Paul fait une tournée de conférences,  Paul entame une tournée de
conférences ; Paul a fait une bêtise, Paul accumule les maladresses.

3.4. Une conjugaison reposant sur des classes sémantiques


136

Le choix de la conjugaison d’un prédicat nominal, c’est-à-dire celui du verbe support,


est directement lié à la nature sémantique de ce prédicat. Nous allons, pour les besoins de la
description, nous servir d’une typologie sémantique des prédicats nominaux que nous
développerons aux chapitres 11 à 13. Nous étudions d’abord les verbes supports indicateurs
d’informations temporelles, puis, dans un deuxième temps, les supports aspectuels.

3.4.1. Les hyperclasses

Nous avons subdivisé les prédicats nominaux en trois grandes classes, que nous avons
appelées hyperclasses. Le premier embranchement est celui qui distingue les actions des états
et des événements. A chacune de ces hyperclasses correspondent respectivement des supports
très généraux comme faire, avoir et avoir lieu :

Paul a fait un voyage en Italie


Paul a un bon caractère
Un tremblement de terre a eu lieu en Turquie

Une grande part des prédicats nominaux de chacune de ces trois classes peut être
conjuguée de la sorte. Mais ces verbes supports, que nous appellerons généraux, ne
conviennent pas à d’autres prédicats. On est donc contraint, si l’on veut mettre au point des
descriptions reproductibles, de subdiviser ces dernières en classes sémantiques plus fines.

3.4.2. Les actions

Les actions ne prennent pas toutes le support faire. C’est le cas, par exemple, des
prédicats de <coups> (Cf. Chap.5, §9), qui, tout en désignant incontestablement des actions,
sont actualisés par le support donner : (*faire, donner) une claque à Nhum. De même, faire
est très peu naturel avec les actions techniques : celles-ci prennent procéder à (? faire,
procéder à) le tirage au sort du gagnant ; (*faire, procéder à) l’arrestation du meurtrier.
Comme on le voit, il convient de mettre au point autant de sous-classes sémantiques de
substantifs d’actions qu’il est nécessaire pour pouvoir leur assigner le support adéquat. La
description est donc en partie un problème empirique, mais c’est une étape indispensable.
Parmi ces supports, certains sont strictement appropriés à une sous-classe et autorisent
ou non un support basique. Le premier cas est celui des prédicats de <fautes> ou de
<méfaits>, dont le support basique est faire et le support approprié commettre : Paul a (fait,
commis) une faute. On aura de même donner et flanquer une gifle ; faire et mener une
recherche ; avoir et éprouver un sentiment. Le substantif conclusion, lui, n’a pas le support
général faire, il ne prend que tirer, qui lui est strictement approprié : Luc en a conclu qu’il
avait tort ; Luc en a tiré la conclusion qu’il avait tort. Nous énumérons dans ce qui soit
quelques classes d’actions, en précisant pour chacune d’elles les supports qui leur sont
appropriés.

<Action sur N> : exercer (tyrannie, pression)


<Aides> : accorder, apporter, attribuer (aide, subvention)
<Combats> : mener, livrer (guerre)
<Comportements> : faire preuve de (courage)
<Cours-enseignement> : dispenser (leçon, cours)
<Crimes> : commettre, consommer, perpétrer (crime, forfait)
<Coups> : administrer, allonger, asséner, filer (soufflet, gifle, claque)
137

<Cris> : émettre, jeter, lancer, pousser (hurlement)


<Décision> : prendre (décision)
<Opposition> : opposer (refus, fin de non-recevoir)
<Opérations chirurgicales> : pratiquer (opération, incision)
<Ordre> : donner, intimer (ordre)
<Punition> : infliger (sanction)
<Questions> : poser (question)
<Perception< : jeter (regard)
<Recherches> : mener (enquête)

3.4.3. Les états

Nous ne mentionnons que quelques classes d’états. Nous décrivons ce type de prédicats
plus en détails au Chap. 13. Nous donnons ici quelques exemples pour illustrer le fait que, là
encore, les supports sont déterminés par les classes sémantiques des prédicats qu’ils
actualisent.

Propriétés définitionnelles :
Avoir : un triangle a trois côtés

Propriétés duratives :
Avoir : Paul a un caractère serein ; Paul a une grande taille
Posséder : Paul possède de grandes qualités
Souffrir : Paul souffre d’asthme
Respirer : Paul respire la santé
Connaître : La Chine connaît une grande prospérité

Etats transitoires :
Avoir : Paul a un coup de barre
Accuser : Paul accuse la fatigue
Ressentir : Paul a ressenti une grande joie
Eprouver : Paul éprouve un sentiment de soulagement
Afficher : Paul affiche un teint éclatant
Présenter : Paul présente des symptômes inquiétants

Etats situationnels :
Avoir : Paul a du retard
Accuser : Le train accuse un retard d’une heure

Etats résultatifs :
Porter : Paul porte une blessure au bras

3.4.4. Les événements : supports d’occurrence

A la différence des actions et des états, les événements correspondent à une structure
syntaxique spécifique. Le prédicat nominal figure en position de sujet : Ce drame a eu lieu la
semaine dernière et non en position d’objet, comme c’est le cas des actions : Le président a
tenu une conférence de presse.

3.4.4.1. Supports généraux


138

Les verbes supports généraux des événements sont : avoir lieu, arriver, il y a. Comme
pour les autres hyperclasses, ces supports généraux s’appliquent à un grand nombre
d’événements. Pour rendre compte des autres supports d’événements, nous aurons recours à
une classification des événements que nous expliquerons au Chap.11.

a) Supports des événements fortuits

Il existe pour les événements fortuits, c’est-à-dire ceux qui sont le fait du hasard, un
grand nombre de supports événementiels. A titre d’exemple, nous ferons précéder chaque
support d’un substantif adéquat. Souvent la forme impersonnelle est plus naturelle que la
construction de base :

Un accident s’est produit


Il s’est produit un accident

Voici une petite liste de supports de ce type :

(malheur) advenir, (signes) apparaître, (accident) arriver , (conflit) éclater, (trêve)


intervenir, (difficultés) naître, (paix) se faire, (difficultés) se faire jour, (empêchements) se
former, (obstacles) se lever, (symptômes) se manifester, (obstacles) se produire,
(insuffisances) se révéler, (difficultés) surgir, (incident) survenir, (défaillances) venir au jour.

b) Supports des événements créés

(cérémonie) se dérouler
(championnat) se disputer
(spectacle) être donné
(assises) être réunies

c) Supports des cycliques

(Noël, anniversaire, fête) tomber (tel jour)


(printemps, l’équinoxe de printemps) arriver

3.4.4.2. Supports aspectuels

Le Bescherelle des verbes ne porte pas d’indications aspectuelles. Il y a plusieurs


raisons à cela. L’objectif de l’ouvrage est de nature orthographique (graphie des verbes) et
morphologique (forme des conjugaisons). Sont donc exclues les indications sémantiques et,
parmi elles, les valeurs aspectuelles. Dans le cas des verbes, l’aspect est soit amalgamé avec
une forme temporelle (désinence) soit pris en charge par des moyens lexicaux. Nous
n’insisterons pas sur le premier cas. La forme dite imparfait est, du point de vue temporel,
une forme du passé dans la plupart de ses emplois. Cette même forme peut véhiculer, en
outre, une valeur aspectuelle de durée : Ils marchaient toute la journée ou itérative : Le matin,
il se rasait. Mais la plupart du temps, dans les constructions verbales, l’aspect est traduit par
différents moyens lexicaux : un préfixe (faire, refaire), des adverbiaux (souvent, plusieurs
fois, au fur et à mesure, au début), etc. Ces informations figurent non dans les précis de
conjugaison mais dans les grammaires. Pour bien des raisons, ces informations doivent
figurer dans un ouvrage sur la conjugaison des prédicats nominaux, en particulier parce qu’il
139

existe des verbes supports spécialisés dans l’expression des valeurs aspectuelles. Les
supports aspectuels constituent eux aussi des amalgames : ce sont des indicateurs aspectuels,
mais ils portent en même temps des informations temporelles. Dans : Il a débuté une tournée
de conférences, il s’agit du début d’une action, qui est située dans le passé. Voici une rapide
typologie de l’aspect.

a) L'aspect itératif

L’aspect itératif, qui spécifie le nombre de fois qu’un procès a (a eu, aura) lieu, peut être
traduit à l’aide de plusieurs moyens lexicaux. Tout d’abord, par des adverbiaux comme pour
les constructions verbales : Il a posé cette question une seconde fois, il pose souvent cette
question. Le suffixe – re peut précéder le verbe support : Cet enfant a refait la même bêtise ;
Il a reposé cette question. Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’itérativité peut être
prise en charge par des adjectifs : Luc fait de fréquents voyages en Asie ; Luc pousse de
continuels soupirs. Cependant, nous mettons l’accent ici sur les supports spécialisés dans
l’expression de l’itérativité. Ceux-ci dépendent de la nature du prédicat : action, état,
événement. Pour ce qui est des actions, on a d’abord le cas de verbes comme réitérer et
renouveler, dont la première syllabe ne peut pas être considérée comme un préfixe autonome :
Luc a lancé un appel à Paul/Luc a (réitéré, *itéré) son appel à Paul ; Luc a fait une demande
au ministère/Luc a (renouvelé, *nouvelé) sa demande au ministère. Les prédicats du dire ont
plusieurs supports itératifs appropriés : Luc a donné des conseils à Paul/Luc a ressassé ses
conseils à Paul ; Luc a (donné, adressé) un avertissement à Paul/Luc a rabâché ses
avertissements à Paul/Luc a seriné des avertissements à Paul.
Les supports itératifs qui viennent d’être donnés gardent la syntaxe de la phrase de
départ. Il existe une autre construction qui implique un changement dans la structure de la
phrase. Ainsi, à côté de : Paul a donné beaucoup de conseils à Jean, où le complément Jean
est formellement un datif, il y a une phrase comme : Paul a inondé Jean de conseils, où ce
nom est à l’accusatif. Ces verbes sont très nombreux : bombarder qq de questions, rouer qq
de coups, inonder qq d’informations. Il existe aussi des supports itératifs de prédicats d’état :
Il reprend des forces, et d’événements Les symptômes se renouvellent ; Les fautes fourmillent
dans ce texte ; La guerre se rallume.

b) L’aspect intensif

Certains prédicats sont scalaires, c’est-à-dire susceptibles de variations en fonction de


l’intensité. Cela est vrai des propriétés ou des états passagers : baigner dans la joie,
bouillonner de colère, brûler d’amour, déborder de joie mais aussi des actions asséner un
coup face à donner un coup ou hurler un ordre parallèlement à donner ou encore déployer
une activité face à avoir une activité.

c) L'aspect inchoatif

L’aspect inchoatif, qui n’est possible qu’avec les prédicats duratifs, traduit le début du
procès. Il est parallèle aux aspects progressif et terminatif. Nous n’indiquons ici que les
verbes supports traduisant ces différents aspects et non les verbes auxiliaires, qui sont
communs aux constructions verbales et nominales. Si on examine les deux verbes suivants :
Paul (commence à, entreprend de) étudier la vinification, on constate qu’ils sont en fait des
auxiliaires opérant non sur le prédicat nominal à proprement parler mais sur l’ensemble qu’il
140

forme avec son actualisateur faire : Paul (commence à, entreprend de) faire une étude sur la
vinification, ce qui n’est pas le cas d’entamer : *Paul entame de faire une étude sur la
vinification, Paul entame une étude sur la vinification. Seul entamer est donc un support.
La nature du support inchoatif dépend de la classe (ou sous-classe) sémantique du
prédicat. Voici quelques exemples de prédicats d’actions : Luc (fait, esquisse) un geste de
protestation ; Luc (fait, amorce) un geste ; Luc (a, entame) des négociations avec Paul ; Luc
(fait, débute) un tour de chant ; Luc (traite, aborde) un sujet délicat ; Luc (fait, ébauche) un
plan de la ville. Les événements ont des verbes inchoatifs spécifiques : Le malheur affleurait
déjà ; Des signes inquiétants apparaissaient ; L’orage a éclaté aussitôt ; Des difficultés ont
jailli.

d) L'aspect progressif

Il y a souvent des malentendus sur la nature de cet aspect. En fait, il peut s’agir de deux
réalités différentes. D’une part, le fait pour tout procès duratif de continuer son cours ou de
l’autre, pour des prédicats duratifs scalaires, d’augmenter ou de diminuer d’intensité. Ici
encore, on prendra soin de ne pas confondre les auxiliaires aspectuels et les supports. Pour ce
qui est du « continuatif », le verbe continuer est un auxiliaire : Luc continue sa dissertation ;
Luc continue de faire sa dissertation. En revanche, poursuivre est un support : Luc fait
l'ascension du Mont Blanc, *Luc poursuit de faire l'ascension du mont Blanc, Luc poursuit
(l’, son) ascension du mont Blanc ; Luc fait un travail sur les fleurs, Luc poursuit son travail
sur les fleurs. Il en est de même pour maintenir : Luc exerce une grande pression sur ses
subordonnés, Luc maintient sa pression sur ses subordonnés. Les prédicats d’état ont des
continuatifs propres : Paul a du sang-froid, Paul (garde, maintient, conserve) son sang-froid.
C’est le cas aussi des événements : La séance se poursuit ; Les troubles subsistent ; La
pression se maintient ; Le froid (dure, perdure).
D’autre part, il existe des prédicats qui combinent la durativité avec la notion de
scalarité. C’est le cas d’un prédicat d’événement comme froid : Il fait froid ; Le froid devient
plus intense ; Le froid s’accentue mais non de être en marche : Le moteur est en marche, *Le
moteur est de plus en plus en marche. L’intensité peut être traduite par une foule de moyens
linguistiques (adverbes, adjectifs, adverbiaux, etc.). Nous n’évoquons ici que les verbes
supports. Nous séparerons les augmentatifs des diminutifs. Les augmentatifs peuvent être
illustrés par des exemples comme : Cette tendance se confirme ; Le danger croît ; La rumeur
enfle ; L’épidémie se développe. Les diminutifs correspondent à : La fièvre baisse,
L’ignorance régresse, Le vent fléchit, L’orage se calme.

e) L'aspect terminatif

On ne confondra pas non plus les auxiliaires d’achèvement avec les véritables supports.
Ainsi finir doit être considéré comme un auxiliaire aspectuel et non un verbe support : Luc
finit son travail ; Luc finit de faire son travail. Il en est de même pour achever : Luc achève
son travail ; Luc achève de faire son travail. Mais interrompre est un support : *Luc a
interrompu de faire son travail ; Luc a interrompu son travail, de même que suspendre : Luc
a suspendu les hostilités contre ses voisins.
Il existe des verbes terminatifs spécifiques pour les états : Luc a de la bonne humeur,
*Luc a perdu de la bonne humeur, Luc a perdu (E, de) sa bonne humeur, Luc a perdu la
bonne humeur qu'il avait et pour les événements : Le combat s’est arrêté ; La séance se
termine ; Le processus est arrivé à sa fin ; Le (brouillard, malentendu) se dissipe.
141

f) L'aspect télique

Parmi les locatifs, il en est qui sont « orientés », i.e. destinés à être atteints, comme un
but, une ligne d’arrivée, une destination. Le verbe qui leur est approprié est le verbe
atteindre : Ils ont atteint le sommet de la montagne. Par métaphore, certains prédicats ont
cette possibilité, en particulier les qualités qu’on est censé rechercher. Ces propriétés peuvent
être envisagées du point de vue statique : Luc est d'une grande sérénité, Luc a une grande
sérénité. L’emploi télique implique le verbe atteindre : Luc a atteint la sérénité. On a encore
des verbes comme trouver : Luc a trouvé la paix à la fin de sa vie.

4. Variantes des verbes supports

Pour un prédicat nominal donné, on peut observer souvent plusieurs supports différents.
Ces variantes sont de nature diverse. Elles apparaissent dans des constructions identiques ou
dans des phrases ayant subi des restructurations.

4.1. Formes stylistiques supplétives et niveaux de langue

Pour une même classe sémantique de prédicats, il existe souvent, à côté du support le
plus naturel, le plus fréquent, que nous désignons par le terme de support de base, un grand
nombre de formes supplétives, appelées variantes, qui relèvent de niveaux stylistiques
différents. Un des cas les plus connus concerne le support donner avec les prédicats de
<coups> : donner une claque : administrer, allonger, décocher, filer, flanquer, foutre. A côté
de pousser, les prédicats de <cris> sont aussi actualisés par lancer, émettre, jeter, lâcher. Si
l’on a comme objectif de générer toutes les phrases possibles, il est indispensable de noter
pour chaque classe toutes les variantes. Une discrimination entre elles exigerait une
description sémantique plus fine, mettant en jeu la notion de niveau de langue.

4.2. Supports métaphoriques

Parmi les divers supports, il en est qui sont de nature métaphorique. En voici quelques
exemples. On peut évidemment les classer parmi les supports appropriés :

a) actions : coller une gifle, négocier un virage, jeter un cri, lancer un regard
b) états : nourrir un sentiment, porter une responsabilité, afficher une santé
éblouissante
c) événements : pleuvoir (sanctions), planer (doute), gronder (révolte), crépiter (coups
de feu)

5. Corrélation entre verbes supports et détermination prédicat nominal

Nous avons analysé de façon autonome les divers moyens d'actualisation des prédicats
nominaux. Il va de soi que, dans une phrase donnée, tous ces éléments sont intégrés. La thèse
que nous défendons, c'est que l'actualisation est un phénomène qui caractérise la phrase toute
entière. Le choix d'un prédicat donné exclut d'office certains aspects qui sont incompatibles
avec lui. Nous avons noté plus haut que les déterminants ne peuvent être étudiés dans le seul
cadre du groupe nominal. Cette observation s'applique également aux prédicats nominaux,
dont la détermination dépend à la fois de leur nature sémantique et du verbe support. Le
142

prédicat voyage a des déterminants assez variés s'il est actualisé par le support faire (faire un,
ce,  des, etc.). Avec un support terminatif comme  achever, les déterminants  indéfinis  sont
impossibles ; sont autorisés les définis ou les possessifs : Paul a achevé (ce, son) voyage. Ces
observations mettent en lumière le rôle des déterminants dans l'actualisation des prédicats
nominaux.   Le   fait   que   le   pluriel   et   les   quantifieurs   puissent   traduire   l'itération   est   une
remarque banale : Luc fait des bêtises, J'ai fait à Luc trois recommandations. Mais cet aspect
peut aussi être pris en charge par certains emplois du possessif : Cet enfant a reçu sa gifle,
Luc a pris sa cuite. Certains déterminants traduisent l'intensif : Luc a un des ces rhume(s) !
Quel rhume il a ! 

6. Les verbes supports parmi les autres actualisateurs

Les verbes supports ne sont qu’un des éléments de l’actualisation des prédicats
nominaux. Les étudier séparément en privilégiant le couple prédicat nominal/verbe
support consisterait à ignorer l’unité fonctionnelle de tous les lexèmes qui participent
à la conjugaison de ces prédicats. Mais si on pense à l’actualisation des prédicats
nominaux comme à un ensemble, on se donne comme objectif de mentionner toutes
les paraphrases possibles. Voici quelques exemples qui illustrent cet objectif.

Itérativité :

Il voyage fréquemment en Italie


Il voyage en Italie avec une certaine fréquence
Les voyages qu’il fait en Italie sont fréquents
Il fait de fréquents voyages en Italie
Il fait un grand nombre de voyages en Italie
Le nombre de voyages qu’il fait en Italie est élevé
Il ne cesse de faire des voyages en Italie
Il accumule les voyages en Italie

Il se promène tous les jours


Il se promène chaque jour
Il ne se passe pas un jour sans qu’il se promène

Il fait (une, sa) promenade quotidienne


Ses promenades sont quotidiennes
Il se promène quotidiennement

Inchoativité

Un incendie s’est déclaré au 1er étage


Un incendie a pris au 1er étage
Un incendie a éclaté au 1er étage
Un incendie est parti au 1er étage
Il y a eu un départ d’incendie au 1er étage
Il y a eu un début d’incendie au 1er étage

Il commence à avoir la grippe


Il a un début de grippe
143

Il a chopé la grippe
Il a attrapé la grippe

Progressivité :

L’épidémie de fièvre jaune se développe


L’épidémie de fièvre jaune est en développement
Il y a un développement de la fièvre jaune

L’épidémie de fièvre jaune s’amplifie

L’épidémie de fièvre jaune progresse


L’épidémie de fièvre est en forte progression
Il y a une forte progression de l’épidémie de fièvre jaune

L’épidémie de fièvre jaune se propage


Il y a une forte propagation de la fièvre jaune

L’épidémie de fièvre jaune prend de l’extension


L’épidémie de fièvre jaune est en extension
Il y a une extension de l’épidémie de fièvre jaune

L’épidémie de fièvre jaune prend de l’ampleur

Ces paraphrases, qui sont loin d’être exhaustives, n’ont pas la même valeur
expressive ni la même fréquence. Elles constituent cependant des équivalents
sémantiques et doivent être recensées, si l’on envisage un jour de faire de la
génération automatique.

7. Verbes supports et restructurations

Nous décrivons ici des supports qui sont observés dans des restructurations de
constructions élémentaires. Nous examinerons les constructions passives et réciproques.

7.1. Le passif

Les phrases à prédicat nominal, tout comme les phrases verbales, sont susceptibles de
restructurations. Le passif verbal est habituellement analysé comme le résultat de la
thématisation de l’objet : Paul a autorisé Jean à sortir; Jean a été autorisé par Paul à sortir.
Ce changement de perspective s’observe aussi avec les prédicats nominaux. La phrase active
parallèle prend le support donner : Paul a donné à Jean l’autorisation de sortir. C’est le
support recevoir qui permet la thématisation de l’objet et l’on obtient un passif nominal :
Jean a reçu de Paul l’autorisation de sortir. Il existe une dizaine de supports qui permettent
cette modification : donner/recevoir (autorisation) ;  faire/recevoir  (compliment) ;  faire/subir
(vexation) ;  infliger/subir  (camouflet) ;  exercer/subir  (pression) ;  procéder à/faire l'objet de
(nettoyage). De la même façon, le nombre de variantes est important ici : bénéficier de (prêt),
écoper de (punition), encaisser (coups), endurer (souffrance), essuyer (échec, défaite), être
l’objet de (critiques), obtenir (subvention), palper (subvention), prendre (gifle, coup),
ramasser (coups), subir (choc). Nous considérons ces constructions comme des passifs
nominaux.
144

7.2. Constructions réciproques

On observe d’autres restructurations. Avec certains prédicats, la relation respective entre


sujet et objet par rapport à ce prédicat est telle qu’ils sont permutables. Ainsi du verbe se
marier. Paul se marie avec Jeanne implique que Jeanne se marie avec Paul et que Paul et
Jeanne se marient. Ces constructions peuvent être essentiellement réciproques, c’est le cas de
se marier, mais peuvent l’être aussi occasionnellement comme regarder : Paul regarde Jean ;
Jean regarde Paul ; Paul et Jean se regardent. Cette construction est possible aussi pour les
prédicats nominaux. C’est la forme pronominale qui prend souvent en charge cette relation :
Paul a donné un coup à Jean ; Jean a donné un coup à Paul ; Paul et Jean se sont donné des
coups. Mais il existe des verbes supports réciproques spécifiques : Paul est Jean ont échangé
des coups. Ce verbe est possible aussi avec les prédicats de perception : Paul et Jean ont
échangé des regards ou des prédicats de parole : Paul et Jean ont échangé des propos
aimables. Ces informations font partie de la conjugaison et doivent figurer dans un ouvrage
sur l’actualisation des noms.

8. Traduction des verbes supports

On voit donc l’importance de la notion de support dans l’économie générale de la


grammaire d’une langue. Or, de ce point de vue, les langues diffèrent entre elles, même celles
qui sont proches les unes des autres, comme les langues latines. Ces différences doivent
figurer dans un dictionnaire bilingue. Nous comparons sur ce point le français et l’italien.
Nous donnons quelques cas parallèles et mettrons ensuite l’accent sur les différences.

Supports identiques

Actions :
Adopter une attitude/adottare une attegiamento
Commettre un crime/commettere un delitto
Donner un ordre/dare un ordine
Emettre un cri/emmettere un grido
Caresser un rêve/accarezzare un sogno
Faire une description/fare una descrizzione
Pratiquer une opération/praticare una operazione

Etats
Accuser la fatigue/accusare la stanchessa
Brûler d’amour/ardere d’amore
Avoir peur/avere paura
Eprouver de la joie/provare gioia
Nourrir de l’amour/nutrire amore
Porter un nom/portare un nome

Evénements
Avoir lieu/avere luogo
Courir un danger/correre un pericolo

Deux supports italiens pour un support français :
145

Administrer (gifle, baptême)/somministrare (un schiaffo) amministrare (il battesimo)


Apporter de l’aide/portare, dare aiuto

Les supports reposent sur des métaphores différentes :

Abreuver de conseils/inondare di consigli


Déverser des injures/vomitare insulti
Essuyer un échec/incassare uno sacco
Négocier un virage/prendere une curva
Pleuvoir des coups/grandinare colpi
Seriner des propos/ripetere parole
Aligner des échecs/infilare insucessi

Supports différents :

Accorder une faveur/fare un favore


Livrer (combat, bataille)/dare battiglia
Mener (combat, bataille)/condurre une guerra
Prendre un bain/fare un bagno

9. Utilité syntaxique de la notion de verbe support

La notion de verbe support ainsi définie est d’une grande importance dans l’architecture
générale de l’analyse syntaxique, car elle permet :

a) de prendre en charge la conjugaison des prédicats nominaux, temps et aspect ;

b) d’expliquer, par leur effacement, la formation des groupes nominaux :

Jean a donné une réponse, la réponse que Jean a donnée, la réponse de Jean

c) d’expliquer la forme de la préposition dans un groupe nominal :

avoir de l’admiration pour N, être en admiration devant N


son admiration pour N, son admiration devant N

être supérieur à N, avoir de la supériorité sur, la supériorité de N sur N

d) d’analyser le possessif : 

Luc a faim, la faim que Luc (a + avait + aura + a eue), la faim de Luc, sa faim 
Luc a le désir de réussir, le désir que Luc a de réussir, le désir de Luc de réussir, son
désir de réussir
Je connais la réponse que Luc a donnée, Je connais la réponse de Luc, Je connais sa
réponse

e) d’expliquer la formation des locutions conjonctives (Cf. Chap.15) : 
146

Luc a dit cela : il avait le but de convaincre, Luc a dit cela avec le but de convaincre
Luc a dit cela : il avait le désir de convaincre, Luc a dit cela avec le désir de convaincre

10. Actualisation des adjectifs

L’actualisation   des   adjectifs   est   bien   moins   complexe   que   celle   des   verbes   et   des
substantifs prédicatifs. Il s’agit essentiellement du verbe  être :  Ce livre est intéressant. On
prendra garde que le verbe sembler n’est pas un support malgré sa position : Ce livre semble
intéressant, car il implique l’effacement de être : Ce livre semble être intéressant. Cela vaut
aussi pour paraître. Deux autres verbes font partie de l’actualisation des adjectifs : le verbe
devenir  qui  traduit   un   changement   d’état   (devenir   agressif)  et  rester  ou  demeurer  qui
traduisent   la   permanence   dans   l’état.   S’il   s’agit   d’adjectivaux,   c’est­à­dire   de   locutions
adjectivales, d’autres formes sont possibles être/se tenir à l’écart ; être/se maintenir en forme.
On verra que les substantifs traduisant des états ont un nombre de verbes supports bien plus
élevé.

11. Actualisation des prépositions

Nous avons signalé au Chap. 6 que certaines prépositions sont de nature prédicative.
Comme tous les prédicats, ils ont une conjugaison, que nous allons évoquer rapidement. Les
prépositions locatives statiques ont comme support  être  ou  se trouver :  Le livre est sur la
table ;  Le   cartable   se   trouve  (sous,  à   côté   de)  l’armoire.   Les   prépositions   traduisant   un
comportement à l’égard d’autrui acceptent être : Je suis (pour, contre) (Jean, cette solution).
On peut considérer comme extension du support être des verbes comme se prononcer : Paul
s’est prononcé contre cette solution. Quand la préposition désigne un rang dans une série, le
verbe  être  peut être remplacé par le statique  figurer  ou le dynamique  venir :  Dans l’ordre
alphabétique la lettre A  (est,  figure,  vient) avant la lettre B. La préposition  entre accepte à
côté de être le verbe s’étendre : La plaine d’Alsace (est, s’étend) entre les Vosges et la Forêt
Noire.

12. Grilles d’actualisation de trois classes de prédicats nominaux

1. Classes des <critiques> : critique, reproche, remontrance, remarque


Schéma d’arguments : N0 : Nhum/N1 : à Nhum/N2 : (sur, à propos de) N3
Verbes supports : faire
Verbes supports appropriés : lancer, adresser, porter, élever, prodiguer, émettre,
former, formuler, exprimer, exercer
Verbes supports passifs : recevoir, subir, essuyer, faire l’objet de, encourir
Verbes supports réciproques : échanger
Déterminants : quantifieurs, un-modif
Verbes supports aspectuels :
Inchoatif : soulever, esquisser
Intensif : asséner
Itératif : répéter, renouveler, multiplier, réitérer
Itératif-intensif : accabler Nhum de
Progressif : atténuer
Terminatif : cesser, interrompre, arrêter, suspendre, taire, terminer
147

Construction événementielles : les critiques (fusent, s’élèvent) contre N

2. Substantif <retard > : retard


Schéma d’arguments : N0 : Nhum/N1 : sur N(action)/N2 :
Verbes supports : avoir
Verbes supports appropriés : accuser, afficher, enregistrer, subir, marquer, annoncer
Verbes supports réciproques :
Déterminants : du, un-modif
Verbes supports aspectuels :
Inchoatif : prendre
Intensif :
Itératif :
Itératif-intensif : accumuler
Progressif : augmenter
Terminatif : réduire
Construction événementielles : s’établir, s’installer, apparaître, se creuser

3. Classes des <sinistres> : incendie


Schéma d’arguments :
<Sinistre >/N1 : Prép Nloc/N2: <date>
Verbes supports : avoir lieu, y avoir, se produire
Verbes supports appropriés :
Déterminants : indéfini, défini, démonstratif
Verbes supports aspectuels :
Inchoatif : se déclencher, se déclarer
Intensif : faire rage
Itératif : se multiplier
Itératif-intensif :
Progressif : se propager, continuer, s’étendre
Terminatif : s’éteindre, prendre fin, s’arrêter

Conclusion

La conjugaison des prédicats est fonction de leur catégorie grammaticale. Verbes, noms
et adjectifs ont des moyens spécifiques pour traduire la temporalité : affixes temporels ou
verbes supports. Mais, dans les trois cas, la conjugaison s’applique à des emplois prédicatifs :
une même forme verbale peut avoir deux conjugaisons différentes, comme nous l’avons vu
dans le cas du verbe regarder dont la conjugaison n’est pas la même selon qu’on a affaire au
verbe de perception (regarder un match) ou à l’emploi synonyme de concerner (cela ne te
regarde pas). Il en est de même du substantif prédicatif regard, qui prend le verbe support
jeter dans l’emploi de prédicat de perception (Il a jeté un regard dans notre direction) et
avoir dans le cas du prédicat descriptif (Paul a un regard triste). Ce qui vient d’être dit a pour
conséquence qu’il faut une description des différents emplois des prédicats, si l’on veut les
conjuguer de façon automatique. D’autre part, la conjugaison n’est qu’un aspect de
l’actualisation des prédicats, qui comprend en outre des adverbes de temps, des adjectifs ou
adverbes marqueurs aspectuels, des déterminants dans le cas des prédicats nominaux, etc.
L’actualisation d’un prédicat nécessite qu’il y ait compatibilité aspectuelle enter tous des
éléments.
148

Lectures

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français », Langue Française n°87, Larousse, Paris, p.11-22.
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Revues
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spécial de Linguisticae Investigationes, Tome XXVII, fasc. 2.
Ibrahim, A. H., (éd) 2010 : Supports et prédicats non verbaux dans les langues du monde,
Cellule de Recherche en Linguistique, Paris.
150
151

Chapitre 9

Les déterminants

La détermination des substantifs constitue un des chapitres les plus ardus de la


grammaire et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il n’existe pas de consensus sur le
nombre et la nature des déterminants. Il est clair qu’on ne peut pas les réduire à ce que l’on
appelle traditionnellement articles. Ils comprennent aussi des adjectifs indéfinis (quelques),
des adverbes (beaucoup de), des substantifs (des milliers de), des numéraux cardinaux (deux,
cent). Les déterminants ne constituent donc pas une catégorie grammaticale uniforme. Font
aussi partie de la détermination certaines séquences, qui figurent en général après le nom et
qu’on appelle modifieurs. Ainsi la phrase : *Paul a une faim est incorrecte, bien qu’un
déterminant y figure de façon explicite. Si on ajoute un adjectif, par exemple, ou un
complément de nom, alors la suite devient grammaticale : Paul a une faim subite, Paul a une
faim de loup. On voit que ces ajouts font partie intégrante de la détermination dans certaines
positions syntaxiques. L’établissement d’une liste exhaustive des déterminants n’est donc pas
une tâche triviale. A quoi s’ajoute la difficulté d’une classification sémantico-fonctionnelle.
Une autre complication est liée au statut du substantif. Selon que celui-ci est un prédicat
ou un argument, la détermination est différente. Avec un prédicat nominal, celle-ci dépend de
la nature même du prédicat nominal et du verbe support. Enfin, les langues, même les plus
proches du point de vue typologique, se comportent de façon très différente dans ce domaine.
Le latin n’avait pas d’articles ; certaines langues n’ont pas d’articles indéfinis. Enfin, certains
déterminants sont le lieu d’ambiguïtés importantes : l’article le peut avoir une interprétation
anaphorique, cataphorique ou générique. L’article un est aussi un numéral. La forme des est le
pluriel de l’indéfini mais aussi la contraction du défini pluriel avec la préposition de. Nous
proposons dans ce chapitre de faire une classification et une description de la détermination
en français.

1. Rôle de la détermination dans la phrase

Un schéma d’arguments, comme lire (enfant, livre), ne constitue pas une phrase que l’on
peut trouver dans un texte. Le passage de ce schéma à une phrase réelle nécessite deux
opérations : la linéarisation et l’actualisation. La première consiste, pour des langues
analytiques comme l’anglais et le français, à placer les arguments de part et d’autre du
prédicat, de sorte que leur place rende compte de leur fonction : le sujet est à gauche et les
compléments à droite, du moins dans la phrase élémentaire. La linéarisation se traduit de
façon différente dans les langues flexionnelles comme le latin ou le grec. Ce sont les cas qui
prennent en charge les fonctions argumentales : le nominatif caractérise le sujet et les autres
cas les compléments. Les relations syntaxiques sont ainsi indépendantes de l’ordre des mots.
152

Des langues comme l’allemand participent des deux systèmes, ce qui donne aux arguments
une certaine liberté de position.
La détermination des substantifs dépend de leur fonction syntaxique dans la phrase.
Pour les substantifs en position d’arguments, les restrictions portant sur la détermination ne
sont pas aisées à établir hors de l’opposition massif/comptable. Aucune étude d’ensemble n’a
été réalisée pour confirmer ou infirmer l’opinion selon laquelle leurs déterminants y sont plus
ou moins libres. Ainsi le substantif pain n’a pas le même déterminant selon que le verbe est
vendre ou aimer : Ici on vend du pain ; *Ici on aime (du, le) pain. Les restrictions sont
beaucoup plus fortes dans le cas des prédicats. Il est quasiment impossible de faire figurer
dans un dictionnaire-papier l’ensemble des déterminants que peut prendre un nom prédicatif
donné. L’établissement de cette liste dépend de plusieurs paramètres. D’abord du type
sémantique de prédicat nominal : les prédicats d’états acceptent difficilement l’article
indéfini : ?Paul a une gentillesse. Ensuite, il faut noter une corrélation entre le déterminant du
substantif prédicatif et la nature de la préposition qui introduit le complément du prédicat
nominal. Le prédicat admiration a un complément en pour avec le support avoir : avoir de
l’admiration pour N et un complément en de avec la construction adjectivale : être béat
d’admiration devant N. Nous proposons, dans un premier temps, une classification des
déterminants du français. Nous tenterons ensuite de mettre au point une combinatoire en
fonction des différents paramètres que nous venons d’évoquer. Les déterminants eux-mêmes
peuvent être subdivisés en déterminants affirmatifs, négatifs, interrogatifs et exclamatifs.
Nous allons les décrire successivement.

2. Déterminants affirmatifs

Nous passons d’abord en revue les déterminants affirmatifs, qui regroupent sept classes
différentes : les quantifieurs, les définis, les indéfinis, le partitif, l’article zéro, les génériques
et les intensifs.

2.1. Déterminants quantifieurs.

On appellera déterminants quantifieurs ceux qui répondent à une question en combien ?


Combien Paul a-t-il de livres ? (Il a trois livres ; Il en a trois, de livres ; Trois). Cette
définition nécessite une remarque syntaxique. Pour certaines classes de déterminants, la
position détachée détermine une modification. C’est le cas de ceux qui comprennent la
préposition de : celle-ci est effacée en cas de réponse à la question en combien ? Combien a-t-
il de livres ? *Beaucoup de, *un tas de, beaucoup, un tas. C’est le cas aussi des indéfinis qui
exigent, dans la même distribution, la présence d’un pronom pluriel uns : Combien a-t-il de
livres ? *Quelques, Quelques-uns. Parmi les déterminants quantifieurs, on classera :

a) Les cardinaux : un, deux, trois, cent, mille. Ces déterminants accompagnent des noms
comptables. Il existe, cependant, un assez grand nombre de groupes nominaux figés, où la
lecture compositionnelle de ces déterminants est bloquée : voir trente-six chandelles, faire les
quatre cents coups, mille mercis, etc. Les déterminants cardinaux sont souvent accompagnés
d’adverbiaux spécifiques qui les modalisent : vers les 10 heures, dans les mille francs, aux
environs de 300 personnes, pas moins de 3 contraventions, de l’ordre de grandeur de 2%, au-
delà du chiffre fatidique de 4000 morts par an.

b) Certains adjectifs indéfinis : plusieurs, quelques. Cette classe ne comprend pas


l’ensemble de ce qu’on appelle adjectifs indéfinis dans la grammaire scolaire. Même et autre
ne sont pas des quantifieurs, selon la définition que nous venons de donner. Comme presque
153

toujours, les dénominations traditionnelles ne permettent pas d’énumérer l’ensemble des


éléments appartenant à une classe donnée. Chaque classe traditionnelle comprend des
éléments hétérogènes du point de vue sémantique.

c) Les adverbiaux : beaucoup de, peu de, assez de, trop de. Il faut ajouter un certain
nombre d’adverbes en – ment : énormément de, vachement de, etc. L’ensemble comprend
plusieurs centaines d’éléments.

d) Les déterminants nominaux quantifieurs : une foule de, un tas de, (une grande)
quantité de. Le nombre de ces substantifs est de l’ordre de 3.000. Ils correspondent à 15
classes sémantiques homogènes et bien délimitées (cf. P.-A. Buvet 1993). N1 représente le
substantif qui figure dans le déterminant nominal.
Classe 1 : N1 est un nom de nombre Classe 6 : N1 est une monnaie
Luc a lu une dizaine de livres dans la Luc a volé (pour) cinq francs de bonbons
semaine Luc a acheté cinq mille dollars de SICAV
Plusieurs milliers d’élèves ont contracté
cette maladie Classe 7a : N1 est un contenant
Luc a pêché un plein filet de soles
Classe 2 : N1 est une unité de mesure de Luc a mangé plusieurs assiettes de petits
longueur pois
Luc achète trente centimètres de ruban
pour Léa Classe 7b : N1 est un nom suffixé en -ée
Luc a vendu trente mètres de corde Luc a bu trois bolées de cidre
Luc a livré plusieurs charretées de foin à
Classe 3 : N1 est une unité de mesure de Max
surface
Luc a acheté trois mètres carrés de Classe 8 : N1 désigne une surface :
moquette L'arbitre est sifflé par tout un gradin de
Luc a bêché un hectare de jardin supporters
Luc commande un plateau d'huîtres
Classe 4 : N1 est une unité de mesure de
masse Classe 9 : N1 est un support d’informations
Luc a livré trois tonnes de gravier Luc apprend trois pages de formules
Luc met deux cents grammes de sucre dans Luc a tapé une disquette de données
la pâte
Classe 10 : N1 est un collectif
Classe 5 : N1 est une unité de mesure de
Luc surveille trois régiments de zouaves
volume Luc suit une meute de loups
Luc a analysé trois décimètres cube de
sang Classe 11 : N1 est une forme
Luc a bu un litre de vin
Luc a attrapé trois grappes de raisins
Luc a mangé trois boules de glaces
155

Classe 12a : N1 désigne une partie d’un Luc a deux minutes de repos
tout Classe 14 : N1 est un substantif déverbal
Luc a mangé trois morceaux de gâteaux de nature itérative
Luc commande une part de tarte Luc remarque une accumulation de fautes
Luc a entendu une succession de coups
Classe 12b : N1 désigne une fraction
Luc a fait un tiers du chemin Classe 15 : N1 constitue un déterminant
Les actionnaires ont touché un dixième des figé
bénéfices Luc a fait une montagne de fautes
d'orthographe
Classe 13 : N1 est un nom de temps Luc observe une nuée de sauterelles
Luc a trois heures de retard Luc a vu une kyrielle de voitures sur la
Luc a fait une demi-heure de natation route

2.2. Déterminants définis

Nous classons, dans cette rubrique, quatre types de déterminants qui correspondent à des
questions en qui ? Ils permettent d’identifier un élément ou d’y référer quand il est déjà connu
de l’interlocuteur. Nous distinguerons :

a) Les démonstratifs : ce, cette, ces. Le démonstratif a deux emplois assez différents.
Le premier, qu’on appelle déictique, accompagne le geste de quelqu’un qui désigne du doigt
un objet qu’il veut signaler à un interlocuteur : Donnez-moi cette clé. Le second emploi
renvoie à un référent déjà identifié dans la situation ou dans un contexte : Tu te souviens de ce
type ? (anaphore) ou encore annonce une information à venir (cataphore) : Il a parlé dans ces
termes : « Le monde changera de face… ».

b) Les possessifs : mon, ton, son, vos, etc. L’attribution des possessifs à la classe des
déterminants est un fait récent, qui ne rend pas compte cependant de la nature syntaxique
réelle de ces éléments. Si le substantif qui suit est un prédicat, alors le possessif peut être
analysé comme un argument-sujet : Paul a fait un voyage, le voyage que Paul a fait, le
voyage de Paul, son voyage ou un argument-objet : On a procédé à l’exécution du condamné,
l’exécution du condamné à laquelle on a procédé, l’exécution du condamné, son exécution. Si
le substantif est un concret, alors le possessif peut désigner le sujet d’un verbe comme
posséder : son vélo = le vélo qu’il possède. Pragmatiquement, beaucoup d’autres lectures sont
possibles : le vélo dont il parle tout le temps, le vélo qu’il a envie d’acheter, etc.
Parallèlement, il existe des emplois figés qui ne peuvent faire l’objet d’aucun
calcul syntaxique : prendre son pied, jeter sa gourme.

c) Le défini : le, la, les. L’expression de l’anaphore est l’emploi le plus fréquent de
l’article défini. Il réfère à un substantif qui figure dans l’environnement de gauche et qui est
connu de l’interlocuteur. Il existe aussi un emploi cataphorique : On procède de la sorte :
d’abord on pèle les fruits, ensuite on les fait bouillir, enfin on les met dans des bocaux de
verre. Trois autres interprétations sont possibles : un sens déictique : Il est impoli de se
comporter de la sorte, possessif dans le cas du réflexif : Pierre s’est lavé les cheveux, Paul a
perdu la vue ou anaphorique : Ce village est ancien : l’église est romane.
Morphologiquement, le déterminant le peut être amalgamé aux prépositions à et de : au, aux,
du, des.
156

d) Le déterminant le-Modif. Cette suite ne figure pas comme telle dans les grammaires
classiques. Or, il est facile de montrer que le modifieur (en gros une relative, un complément
de nom, un adjectif ou une forme de nature pronominale qui en est le substitut) fait partie de
la détermination et constitue avec le pré-déterminant le un déterminant complexe : les groupes
prépositionnels suivants sont agrammaticaux : Paul travaille (*de la manière, *d’une
manière, *de manière). Si on ajoute des modifieurs appropriés, ces suites deviennent
acceptables : Paul travaille (de la manière la plus judicieuse, d’une manière adéquate, de
manière conventionnelle). Pareille observation peut être faite avec les groupes nominaux en
position d’arguments. La phrase suivante ne peut pas être interprétée : *Le garçon est le fils.
Mais si l’on ajoute à la détermination de chaque groupe nominal le modifieur qui lui manque,
alors la phrase devient grammaticale : Le garçon que tu vois est le fils du maire. Dans ces
exemples, le modifieur est obligatoire. Dans d’autres cas, il est facultatif : J’ai acheté une
voiture ; J’ai acheté une voiture puissante.

2.3. Déterminants indéfinis

Les déterminants indéfinis un, une, des ne doivent pas être confondus avec le cardinal
homographe un, une au sens de un seul ni le pluriel des avec l’article défini contracté des,
fusion de la préposition de et du défini pluriel les.

a) L’article indéfini accompagne la plupart du temps un substantif dont il n’a pas encore
été fait mention et qui est introduit dans le texte pour la première fois : J’ai acheté un cahier ;
J’ai repéré une adresse ; Il a des migraines ; Il a gagné des sous. La négation est en (ne) pas
de, que l’article soit un singulier ou au pluriel : Je n’ai pas acheté de cahier, Je n’ai pas
repéré d’adresse, Il n’a pas gagné de sous. Dans le même emploi on peut trouver des formes
plus longues : un certain, un quelconque.

b) L’article indéfini peut être suivi d’un modifieur facultatif dans un groupe nominal :
J’ai une voiture allemande ou un groupe prépositionnel : avec peine, avec grand peine ou
obligatoire, la plupart du temps dans le cas d’adverbiaux : il travaille (*d’une manière, d’une
manière efficace).

2.4. Déterminant partitif

a) Le partitif du, de la, des n’est pas le même selon qu’il s’applique à un concret ou à un
prédicat. Avec un concret, le partitif du, de la désigne une certaine quantité d’un ensemble
massif : Paul a bu de l’eau ; Paul a brûlé du bois. Dans certains cas, le pluriel peut aussi avoir
une interprétation de massif : Nous avons mangé des épinards. Quand la forme du détermine
un prédicat nominal, il existe souvent un paradigme du, un-modif : Il a (du, un grand)
courage.

b) Le déterminant du-Modif. : Nous avons du travail à faire, Paul a de l’énergie à


revendre.

2.5. Déterminant « zéro »

a) Le déterminant zéro correspond à des structures syntaxiques très différentes et a fait


l’objet d’un très grand nombre d’études. On le trouve dans des paradigmes très divers : les
noms propres (Louis, Pierre Corneille), les vocatifs (Monsieur, Madame), les éléments de
noms composés (moulin-à-vent, allume-cigares), certaines constructions adjectivales (pieds-
157

nus) ou verbales (mettre en œuvre, porter ombrage à, tirer gloire de) ainsi qu’avec certains
compléments adverbiaux (sans intérêt, par intérêt, à dessein), etc.

b) Le déterminant zéro-Modif : avoir grand faim, de manière stupide fonctionne en


alternance avec d’autres déterminants : avoir une faim de loup, d’une manière stupide.

2.6. Déterminants génériques

Un déterminant générique réfère non à un individu mais à un ensemble et signifie « tous


les éléments de l’ensemble considéré », quelle que soit sa taille. Il existe trois types de
déterminants génériques :

a) Le générique le, la, les : L’homme est mortel ; Les hommes sont méchants ; La femme
n’est pas inférieure à l’homme.

b) Le générique un : Un triangle est une figure géométrique ; Un cheval est un


mammifère.

c) Le générique ce, ces : Cette voiture ne se fabrique plus. Dans ce cas, le démonstratif
peut être paraphrasé par ce type de : On ne trouve plus ce (type de) chapeau.

2.7. Déterminants intensifs

Un certain nombre de mots, classés généralement comme adverbes, fonctionnent comme


déterminants avec un sens intensif. Il s’agit de termes comme très, assez, suffisamment. Ainsi,
les prédicats nominaux d’interprétation scalaire peuvent être intensifiés par un de ces
éléments : Jean a très soif, Tu as eu assez peur, Tu as entièrement raison.

2.8. Structures comparatives

Les constructions comparatives, du moins celles qui mettent en jeu un substantif,


peuvent jouer le rôle de déterminants: Paul a plus faim qu’hier ; Il a moins d’argent que
Paul ; Paul a fait moins d’histoires que Jean. Cette construction s’applique aussi aux
substantifs non prédicatifs : Jean a (plus, moins, autant) de voitures que Paul n’en a jamais
eues.

2.9. Déterminants aspectuels

Les prédicats nominaux peuvent avoir une détermination spécifique. Nous avons vu que
l’actualisation des substantifs prédicatifs se fait à l’aide des verbes supports, qui traduisent la
temporalité et, dans certains cas, l’aspect. Ce dernier peut aussi être pris en charge par une
classe particulière de déterminants. Nous donnons ici quelques exemples correspondant aux
différents aspects.

a) Inchoatifs : (Il a eu) un accès de colère ; (On perçoit) une amorce de solution ; (Il n’existe
pas même) un commencement de preuve ; (On a eu à combattre) un début d’incendie ;
(On a signalé) un départ de feu ; (Il nous a adressé) une ébauche de sourire.
158

b) Itératifs : (Il y a eu) une accumulation d’erreurs ; (On a entendu) un foisonnement de


propositions ; (Il y a) un regain de tension ; (Il nous a bombardés d’) un feu roulant de
questions ; (Ce n’était qu’) un flot d’insultes ; (La matinée a été remplie par) une
succession de contretemps.

c) Terminatifs : (On vit) une fin de règne ; (On signale) la clôture de la session

d) Continuatifs : (On observe) un maintien de la pression ; (On annonce pour demain) une
persistance du mauvais temps ; (On constate) la permanence d’un sentiment d’insécurité

e) Progressifs : (On observe) la progression de la maladie

f) Suspensifs : (Les employés ont décidé) un arrêt de travail ; (L’entreprise est en) cessation
de paiement ; (Il y aura) une interruption de séance ; (On enregistre) une suspension des
paiements

3. Autres déterminants

A côté des déterminants affirmatifs, il en existe d’autres qui expriment la négation,


l’interrogation et l’exclamation. Pour les deux premiers au moins, on peut parler de négation
et interrogation partielles, dans la mesure où elles portent sur un argument et non pas sur le
prédicat lui-même.

3.1. Déterminants négatifs

La négation ne…pas opère sur le verbe et, de façon générale, sur le prédicat. Avec un
déterminant défini ou démonstratif, seule la négation totale est possible : Je n’ai pas vu le
directeur, Tu n’achèteras pas cette voiture ? Dans le cas de l’indéfini, on trouve, comme nous
l’avons signalé, la forme (ne) pas de : Je n’ai pas de (cahier, chaussures), Paul n’a (pas,
jamais) mangé de pommes. L’indéfini a d’autres formes de négations. Aucun, pas un, nul :
Paul n’a mangé aucune pomme ; Pas une branche ne bougeait ; Nul homme n’est immortel.

3.2. Déterminants interrogatifs

L’interrogation peut porter sur l’identité ou la quantité. Dans le premier cas, on a des
phrases comme : Quel est (l’élève, celui de vous) qui a sifflé ? Il peut porter sur l’identité d’un
objet : Quelle chemise portes-tu aujourd’hui ? ou sur une classe entière, au sens de quel type
de : Quelle voiture possèdes-tu ? L’interprétation quantitative est prise en charge par quel dans
le cas des prédicats scalaires : Quel est le prix de ce livre ? ou par combien dans le cas de
substantifs comptables : Combien a-t-il d’enfants ?

3.3. Déterminants exclamatifs

Le déterminant exclamatif est de la même forme, mais induit une intonation spécifique,
traduite à l’écrit par un point d’exclamation : Quel temps ! Dans une langue moins soutenue,
on note aussi la forme un(e) de ces : Elle a un de ces courage ! Elle a attrapé un de ces
rhume ! Ce qu’il faut noter c’est que le substantif reste au singulier, malgré le pluriel du
démonstratif : Nous avons vu un de ces (cheval, *chevaux).
159

4. Typologie des déterminants

Personne n’a jamais tenté de faire figurer dans un dictionnaire électronique l’ensemble
des déterminants qui spécifient les arguments d’un prédicat donné. Dans les tables de verbes
élaborées au LADL (M. Gross 1975), on n'a pas jugé utile de consigner cette information,
peut-être parce qu'on admettait, comme tout le monde, qu'il y avait peu de restrictions dans
cette position. Il existe pourtant des contraintes. Le verbe tenir à implique pour l’objet un
déterminant défini : Paul tient à cet ami, *Paul tient à un ami. Il faudrait pour cela examiner
chaque verbe particulier ou du moins chaque classe de verbes, en tenant compte aussi des
temps et des aspects, qui interviennent dans le choix de la détermination.
Nous n’examinons ici que la détermination des prédicats nominaux, pour lesquels on
peut trouver certaines régularités. Dans les tables des prédicats nominaux (cf. G. Gross 1989 :
417), ces informations figurent dans des colonnes prévues à cet effet, dont les intitulés sont
les suivants :

Un
Un-modif
Le-Modif

Avec un substantif comme inspection, ces colonnes correspondent aux constructions


suivantes : faire une inspection des travaux, faire une inspection méticuleuse des travaux,
faire l’inspection la plus méticuleuse des travaux. Cette représentation n’est cependant pas
sans inconvénients. Si la détermination est relativement libre, il faut multiplier le nombre des
colonnes, ce qui prend de l'espace et réduit la lisibilité. D'autre part, comme tous les
déterminants sont mis sur le même plan et correspondent chacun à une colonne, cette
représentation ne permet pas de rendre compte des corrélations entre divers types de
déterminants. Si l'on veut consigner les données dans un dictionnaire, il est nécessaire de
compacter les informations de telle sorte que l'ensemble de la détermination propre à un
prédicat nominal avec un support donné puisse figurer dans un champ d'une base de données.
Pour ce faire, nous allons attribuer à chaque type de déterminant que nous avons évoqué plus
haut un indice numérique et faire figurer cet indice dans un champ destiné à cet effet :
De cette façon, il est possible de prédire la détermination du prédicat nominal et, par
conséquent, de générer toutes les phrases que l'on peut construire autour de lui. Ce travail est
un des plus complexes de la description linguistique. Les indications qui suivent doivent être
considérées comme un programme plutôt que comme une réalisation.

5. Détermination figée

Un premier cas à envisager est celui des suites qui comprennent des déterminants figés.
Comme cette position ne jouit d’aucun degré de liberté, il est facile de faire figurer la totalité
de la suite dans le dictionnaire. On aurait ainsi :

- un cardinal : voir trente-six chandelles


- un démonstratif : être le chéri de ces dames
- un possessif : y perdre son latin
- un indéfini : avoir un grain
- un indéfini suivi d’un modifieur : avoir un air de fête
- l’article zéro : être en voyage, chercher noise
- l’article zéro suivi d’un modifieur : mener grand train
160

- un partitif : donner du grain à moudre à, reprendre du poil de la bête


- le générique le : perdre le Nord

Il ne peut s’agir ici que de suites verbales, car il n’existe pas de prédicats nominaux dont
la détermination externe soit entièrement figée.

6. Détermination des prédicats nominaux

Soit le substantif peur. Son support standard est le verbe avoir. Ce couple autorise la
détermination suivante :

- L’article zéro : Paul a peur


- L’intensif très : Paul a très peur
- Un-modif : Paul a une peur terrible
- Le-modif : Paul a eu la peur de sa vie

Si le support est l’inchoatif prendre, la détermination change et l’on n’aura plus que :

- l’article zéro : Paul prend peur

On constate donc que la détermination n’est pas fonction du seul prédicat nominal. Pour
rendre compte de l’ensemble des déterminants d’un emploi donné, on peut aussi penser
recourir, pour unifier la description et compacter les données, à une notation numérique
affectant à chaque déterminant énuméré plus haut un indice numérique :

0 : article zéro

1 : cardinal 13 : partitif
2 : adj. indéfini 14 : partitif-modif
3 : adverbiaux
4 : nominaux
15 : générique le
5 : démonstratif 16 : générique un
6 : possessif 17 : générique ce
7 : défini
8 : défini-modif 18 : intensif très
19 : intensif plus
9 : indéfini 20 : intensif assez
10 : indéfini modif
21 : comparatif plus...que
11 : article zéro 22 : comparatif moins...que
12 : zéro+modif 23 : comparatif autant...que
Si on applique cette notation aux exemples que nous venons de donner, on obtient ( W
étant le verbe support) :

peur/W:avoir/Dét :11, 12, 18


peur/W:prendre/Dét : 11

Pour fuite, on aurait :

fuite/W:être en/Dét : 11
fuite/W:prendre/Dét : 15

Cette représentation n'échappe pourtant pas à une des critiques que nous avons faites à
l’encontre de la description de la détermination à l’aide de tables, celle de ne pas compacter
l'information. Pour y remédier, on peut mettre au point des "groupes" de déterminants qui
fonctionnent de façon compacte dans des positions syntaxiques données. On peut alors
affecter à ces "groupes" un autre indice numérique ou alphanumérique (D1, D2, D3, etc.). On
prévoit ainsi, quand la détermination n'est pas figée, la totalité des déterminants à l'aide d'un
seul indice.
La perspective que nous présentons constitue un travail de longue haleine. Mais on peut
tenter de dégager dès à présent certaines régularités. Les exemples précédents étaient
élémentaires puisqu'ils mettaient en jeu des déterminants contraints, dont on peut expliquer
l'emploi à l'aide de la liste que nous avons établie au début de ce chapitre. A l'autre extrémité,
on peut concevoir un prédicat avec son verbe support qui accepterait tous les déterminants de
notre liste. Ce serait la limite supérieure. Toutes les autres distributions figureraient entre ces
deux extrêmes. Le nombre des combinaisons mathématiquement possibles est énorme mais
on sait que toutes les combinaisons ne sont pas réalisées, loin de là.
On peut cependant se demander s'il existe des cas où tous les déterminants sont
possibles. Prenons comme exemple un prédicat comme voyage et le support faire. Le spectre
des déterminants est très large : les quantifieurs sont possibles ainsi que les définis (avec des
restrictions sur le possessif quand il n'est pas coréférent), les indéfinis, les comparatifs sont
exclus les articles zéro et zéro-modif, le générique et les intensifs comme très. Cette
distribution pourrait être observée avec un grand nombre de prédicats d'actions itératives,
avec des supports comme faire, effectuer, réaliser. Mais ce n'est pas le cas de tous. Si l'on
considère gifle comme une action et donner comme son support le plus naturel, on observe la
présence des déterminants quantifieurs, des indéfinis mais il y a des restrictions sur le
démonstratif et certains possessifs : ?Je lui ai donné cette gifle ; Je lui ai donné sa gifle ; * Je
lui ai donné ma gifle.
Mais on peut mettre en évidence des corrélations très générales entre groupes de
déterminants. Si l'on prend un prédicat d'état et le support avoir, il y a une corrélation forte
entre le partitif du et un-modif :

Luc a de la fierté
Luc a une grande fierté

Luc a du courage
Luc a un grand courage
162

Les quantifieurs et, de façon générale, le pluriel seront exclus. La recherche que nous
suggérons de faire consiste à systématiser la description de la détermination et à compacter au
maximum les informations ainsi obtenues. Le travail envisagé est sans doute long et
fastidieux mais il est indispensable à la génération automatique de phrases du français. La
complexité du déterminant n'apparaît vraiment que si l'on envisage une description
exhaustive. Une étude de ce type permettra aussi d'apporter des lumières nouvelles sur
l'actualisation des prédicats nominaux et particulièrement sur l'aspect. Comme la
détermination est fonction à la fois du prédicat et du verbe support, il doit y avoir
compatibilité aspectuelle entre les différents éléments qui actualisent le prédicat. C'est peut-
être cette compatibilité aspectuelle qui expliquera la distribution singulièrement complexe de
la détermination.

7. Notes sur l’anaphore

L’anaphore est un moyen linguistique qui reprend un mot ou un ensemble de mots


(arguments ou prédicats) dont il a déjà été fait mention antérieurement dans le discours et dont
la référence est déjà connue de l’interlocuteur. Elle est donc orientée vers la gauche : As-tu vu
la gardien ? Non, il est absent. Le pronom il est une anaphore qui réfère à gardien dont on
vient de faire mention. En cela, elle s’oppose à la cataphore qui pointe vers la droite : « Pour
faire un gâteau on s’y prend de la sorte : on prend d’abord de la farine, puis de l’eau ;
ensuite… ». L’article la annonce la phrase qui suit.

7.1. Sources de l’anaphore

L’anaphore peut affecter trois types de structures différentes : un argument (de nature
nominale ou phrastique), un prédicat et un circonstanciel.

- un argument (substantif ou complétive) :

Arrive un homme. Celui-ci s’est adressé à moi


Il m’a acheté un livre mais je l’avais déjà lu
Je sais qu’il est arrivé. Tu le sais aussi

- un prédicat (une phrase) :

Il est parti. Ce départ est passé inaperçu


Il a gagné le tour de France. Cet exploit a été salué par tous

- un circonstanciel :

On arriva dans une grande plaine. Là, régnait un grand calme (locatif)
Tu arriveras à midi. Alors tu mangeras (temps)
Tu frapperas avec force. Ainsi tu pourras casser la noix (manière, moyen)

7.2. Anaphores portant sur les arguments

Comme on vient de le voir, ce type d’anaphores opère sur tout type d’arguments, qu’il
s’agisse d’un substantif ou d’une phrase : Paul est revenu. Je l’ai revu ; Paul est revenu. Tu
sais (cela, ça). Nous allons d’abord examiner les anaphores mettant en jeu des substantifs.
163

7.2.1. Pronoms personnels

Seuls sont concernés les pronoms de la troisième personne (il, elle, ils, elles). Les deux
premières n’ont pas d’emplois anaphoriques, puisqu’elles renvoient aux instances du dialogue
(locuteur et interlocuteur). Les reprises anaphoriques peuvent être atones : il, elle, ils, elles ou
toniques, en cas d’interprétation constrastive : lui, elle, eux, elles.

Arrive alors un homme. Il était vêtu de noir


Arrive ensuite un autre homme. Lui avait un costume clair

L’anaphore peut correspondre à des cas obliques. La forme est alors en ou y :

On a ouvert une nouvelle agence bancaire. J’en connais déjà le directeur


As-tu pensé te présenter aux élections ? J’y pense

7.2.2. Démonstratifs

Le démonstratif peut être morphologiquement un adjectif ou un pronom :

a) Adjectifs démonstratifs

Dans ce cas, on a affaire à l’anaphore fidèle ou classifiante que nous verrons plus loin :
ce, cet, cette, ces :

On nous a donné de la soupe. Cette soupe était délicieuse


J’ai rédigé un texte. Cette rédaction m’a pris toute la matinée

b) Pronoms démonstratifs

On a l’habitude d’opposer deux séries, traduisant le substantif le plus proche : celui-ci,


celle-ci, ceux-ci, par opposition celui-là, celle-là, ceux-là, qui désigne souvent le plus
éloigné

Arrive un homme que je ne connaissais pas. Celui-ci s’est mis à parler sans cesse
Arrive un autre homme. Celui-là est resté muet

c) Pronom suivi d’un complément de nom : Celui de, celle de, ceux de

Il y a dans cette ville plusieurs banques. Celle de la rue V. Hugo est la plus proche

d) Démonstratif suivi d’un adjectif de « rang » : ce dernier, cette dernière

A Enghien, il y a la BNP et le Crédit Agricole. Ce dernier est le plus connu

7.2.3. Le possessif

Le possessif peut prendre deux formes : la forme adjectivale : mon, ton, son, notre,
votre, leur ou pronominale : le mien, le tien le sien. L’adjectif possessif renvoie directement à
Crédit Agricole, mais il s’y ajoute la dépendance de. Son équivaut à de + Pronom :
164

Il y a un Crédit Agricole à Enghien. Je connais son directeur


Il y a plusieurs banques à Enghien. La mienne est située à côté de la gare

7.2.4. Le pronom relatif

Les pronoms relatifs lequel, laquelle, lesquels, lesquelles ne sont pas des reprises
fréquentes et peuvent être interprétées comme littéraires :

J’ai trouvé une nouvelle banque, laquelle m’a été indiquée par mon frère

Il arrive que cette construction représente en fait une anaphore fidèle (voir plus bas) :

On m’a indiqué une banque. Laquelle banque me convient mieux que celle que j’ai

7.2.5. Les indicateurs de « rang »

En cas de séquence de groupes nominaux, les éléments anaphoriques que nous venons
de voir pourraient créer une confusion et ne permettraient pas d’identifier les groupes
nominaux concernés. Pour les discriminer, la langue possède des pointeurs indiquant
l’emplacement d’un groupe nominal par rapport à la séquence et permettant ainsi de référer au
substantif voulu. En cas d’un groupe binaire, on dispose de l’un, l’autre, les deux anaphores
peuvent être reliées à l’aide des conjonctions et et ou :

J’ai rencontré Pierre et Paul. L’un fume comme un pompier. L’autre s’est arrêté
Pierre et Paul sont libres. Tu peux faire appel à l’un ou à l’autre
Pierre et Paul sont libres. L’un et l’autre sont incompétents

D’autres éléments anaphoriques permettent d’éviter cette ambiguïté potentielle, en


précisant le rang relatif des différents groupes nominaux :

J’ai demandé à Paul, Jean et Marc de venir. Le premier a refusé, le second s’est excusé
et le troisième ne m’a pas répondu

8. Types d’anaphores

8.1. Anaphores fidèles

Ces anaphores reprennent le même substantif, en le faisant précéder d’un démonstratif


(Cf. Kleiber 1986) :

Il y a avait un jour un roi cruel. Ce roi terrorisait la région


J’ai acheté une voiture. Cette voiture est rapide
J’ai vu un stade de foot. Ce stade contient 10.000 places
J’ai mis deux heures pour aller à Strasbourg. Ces deux heures, je les ai passés à dormir

Nous avons élu un gouvernement. Ce gouvernement est incompétent


Nous avons monté une équipe de foot. Cette équipe est excellente
La foule arrivait. Cette foule était menaçante

8.2. Anaphores associatives


165

Ces anaphores ne renvoient pas directement (fidèlement) à un antécédent, mais le font à


l’aide d’une inférence, qui met en jeu une relation du type incluant-inclus (dont notamment la
relation partie–tout, qui repose sur notre connaissance du monde :

On a traversé un village. L’église était ancienne


On a abattu l’arbre. Les branches étaient déjà pourries

8.3. Anaphores classifiantes

Les anaphores fidèles sont sources de redondances, souvent fastidieuses. Pour éviter cet
inconvénient, on reprend le terme par un classifieur. Celui-ci est précédé d’un déterminant
anaphorique : le, ce :

J’ai acheté un chat. Cet animal me plaît


J’ai une Audi. Cette voiture est sûre

Les anaphores classifiantes peuvent être étudiées à l’aide des classes d’objets (Cf.
Chap.4). Il existe des hiérarchies entre les classes :

Le bordeaux est un vin, qui est un alcool, qui est une boisson
Un chat est un félin, qui est un mammifère, qui est un animal
Un vélo est un deux roues, qui est un moyen de transport terrestre, qui est un moyen de
transport individuel, qui est un moyen de transport

On observe la règle suivante : une reprise anaphorique ne peut être que généralisante,
c’est-à-dire représenter une classe « au-dessus ». On peut dire : le chat, ce félin mais on ne
peut pas dire : *un félin… Ce chat. Les anaphores classifiantes vont donc du bas vers le haut :

Le vétérinaire a opéré mon chat : (ce félin, ce mammifère, cet animal) est maintenant
hors de danger
J’ai bu du bordeaux : (ce vin, cet alcool, cette boisson) m’a fait du bien

Si l’on est en mesure d’établir pour chaque argument la liste de ses hyperclasses, on peut
prédire les anaphores généralisantes possibles. On pourrait présenter cette classification de la
façon suivante :

Maillot de corps<sous-vêtement<habit du haut<vêtement


Tong<sandale<chaussure
Quatrain<poème à forme fixe<poème<texte littéraire<texte
Grand magasin<commerce< entreprise< établissement< société

Les classifieurs dépendent évidemment du type de collectifs :

Un club sportif est une association, qui est une société, etc.

Chaque fois, le collectif peut être repris par chaque « englobant »

On a vu un magasin. (Ce commerce, cette entreprise, cet établissement, cette société …)


On a créé une énorme aciérie. Un tel établissement pollue toute la région
166

Les anaphores généralisantes peuvent être soulignées par des éléments comparatifs
comme : un tel, un semblable, un…de ce type, ce genre de :

Luc a ouvert une librairie. Ce genre de commerce ne marche pas bien actuellement
La terre a tremblé violemment. Un événement de ce genre crée toujours une panique
indescriptible

9. Anaphores généralisantes exprimant une appréciation

Le classifieur peut être remplacé par un substantif traduisant une appréciation de la part
du locuteur. Dans ce cas, il y a amalgame entre anaphore et jugement de valeur :

On a arrêté ce groupe de terroristes. Ce ramassis de criminels doit être puni


Tu aimes notre gouvernement ? Cette clique d’incompétents !

On ici trouve des qualifiants de collectifs : un groupe peut être défini, s’il est malfaisant,
comme : une clique, un ramassis de, une bande de. Ce procédé s’applique aussi aux objets :
un tas d’objets peut être qualifié de cet amas, ce fatras.

10. Anaphores portant sur des arguments phrastiques

On sait que les arguments correspondent à des groupes nominaux mais aussi à des
phrases. Pour qu’une phrase puisse jouer le rôle d’un argument, elle doit subir un certain
nombre de modifications morphologiques et syntaxiques (Cf. Chap.3). Les anaphores portant
sur une phrase-argument sont de plusieurs types :

a) pronoms « personnels » anaphoriques neutre : le

Je sais que Paul est venu. Je le sais

b) pronoms démonstratifs anaphoriques : cela, ça

Je sais que Paul est venu. Tu sais (cela, ça aussi) ?

c) reprise par un substantif classifieur

Paul est venu. Ce fait est connu de tous, Cette nouvelle est connue de tous

11. Anaphores portant sur les prédicats

L’anaphore portant sur un prédicat pose des problèmes d’analyse plus complexes. Elle
est indépendante de la catégorie grammaticale du prédicat. D’autre part, il est plus difficile de
mettre au point une classification hiérarchique.

11.1. Types de prédicats : verbes ou noms

L’anaphore peut prendre en charge un prédicat verbal ou nominal :

Paul (s’est promené, a fait une promenade).


167

Cet exercice est bon pour la santé

11.2. Anaphores dépendant de la classe sémantique de prédicat

L’anaphore est fonction des grandes classes sémantiques auquel appartient le prédicat :
action, état ou événement. A ce niveau, elle correspond à la classe elle-même :

Il gèle. Cet événement arrive rarement


Paul crie. Cette action est ridicule
Paul malade. Cet état lui est familier

11.3. Sous-classes

Voici un exemple de sous-classification : un assassinat est un crime qui est un délit qui
est une action

assassinat<crime<délit<action

On aura alors :

Paul a tué son voisin. (Cet assassinat, ce crime, ce délit, cette action) sera puni(e) de la
peine maximale

12. Anaphores circonstancielles

Les textes comprennent d’autres éléments lexicaux externes à la phrase simple et qui
participent à leur structuration (Cf. Chap.15). La nature des anaphores dépend de la classe du
circonstanciel :

Il n’a pas répondu à cette insulte. C’est ainsi qu’il faudrait toujours agir
Le rideau s’est ouvert. Alors on a vu deux clowns stupéfiants
On nous a conduits dans une salle. Il y avait là une dizaine de personnes inconnues

Conclusion

Les fonctions de la détermination nominale sont nombreuses et dépendent de la nature


du substantif auquel ils se rapportent. Il ne suffit pas de dire qu’un déterminant détermine. Si
le substantif est un nom prédicatif, le déterminant peut être de nature déictique, anaphorique ;
il peut indiquer la quantification ainsi que des informations aspectuelles, etc. Avec un
argument, les fonctions du déterminant sont elles aussi très nombreuses. Ces énumérations ne
sont pas par elles mêmes des indications claires sur le rôle syntaxique de chacun des
déterminants. Ceux-ci ne peuvent pas être étudiés de façon isolée mais dans le cadre d’une
phrase simple : on voit alors que la détermination est fonction de la nature sémantique et
l’aspect du prédicat, du type des arguments qui constituent le schéma de phrase et des
éventuels circonstants. La détermination nominale est un des éléments de l’actualisation de la
phrase.
168

Lectures

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170

Chapitre 10

Le figement

La notion de grammaire est fondée sur la liberté combinatoire des mots, le sens d’une
séquence étant le produit de celui de ses éléments constitutifs. Cette réalité est connue sous le
nom de compositionnalité. Le sens de la phrase suivante est compositionnel : L’élève a lu ce
(texte, livre), du fait que le verbe lire possède un schéma d’arguments normal : il sélectionne
en position de sujet un humain et en position d’objet un élément de la classe des <écrits> ou
des <supports d’écriture>. Malgré le fait que la position-objet soit limitée ici à deux classes
d’objets et n’autorise pas l’ensemble des substantifs du français, nous dirons que nous avons
une construction libre ou encore distributionnelle. La liberté combinatoire s’entend comme la
possibilité d’utiliser librement les éléments des classes d’objets autorisées par le schéma
d’arguments d’un prédicat donné. Ce schéma d’arguments constitue l’identité du prédicat, ce
que nous avons appelé son emploi. (Chap.2). Dès lors qu’une position argumentale
correspond à une classe d’objets, on est en présence d’une construction libre. Cela vaut pour
les relations entre un prédicat et ses arguments mais aussi, au niveau inférieur, entre les
éléments constitutifs des groupes : entre le nom et ses déterminants, entre une préposition et
ses compléments. Le principe que nous évoquons repose sur le fait que les combinaisons
syntaxiques mettent en jeu des paradigmes, c’est-à-dire des choix entre des éléments
appartenant à une même position dans une phrase donnée.
Mais les langues naturelles sont caractérisées en même temps par des restrictions plus
ou moins importantes portant sur cette liberté combinatoire. Les constructions issues de cette
contrainte ont reçu plus d’une centaine de dénominations diverses : mots composés,
expressions idiomatiques, expressions figées, synapsies, synthèmes, mots polylexicaux, mots
complexes, tours idiomatologiques, etc. Nous les regroupons toutes sous le terme générique
de figement. Nous allons d’abord dégager les propriétés générales caractérisant ce
phénomène, qui constitue une des propriétés les plus importantes des langues naturelles. Nous
étudierons dans un second temps les aspects particuliers que prend le figement dans le cadre
des différentes catégories grammaticales.

1. Propriétés générales

Pour éviter d’inutiles redondances dans la description des restrictions combinatoires, qui
sont pour partie communes aux différentes catégories, nous allons tout d’abord décrire les
propriétés générales du phénomène.

1.1. Polylexicalité

La première condition pour qu’on puisse parler de figement, au sens où nous


l’entendons ici, exige qu’on soit en présence d’une séquence de plusieurs mots, qui par
ailleurs ont une existence autonome. Cela exclut les suites formées à l’aide d’un affixe
(préfixe, suffixe), qui relèvent de ce qu’on appelle la dérivation. Le phénomène ne met donc
171

en jeu que des mots lexicaux. Font exception à ce que nous venons de dire les suites
composées d’un élément latin (post-, anté-, extra-, semi-) ou grec (auto-, hémi-, péri-), qui
peuvent êtres considérées comme intermédiaires entre dérivation et composition. Reste le
problème des séparateurs entre les différents éléments lexicaux, qu’on ne doit pas réduire à un
simple problème de graphie. On admettra comme séparateurs le trait d’union, l’apostrophe et
le blanc. Faut-il accepter la soudure ? C’est le cas dans certaines langues (allemand, anglais)
mais les exemples français sont rares. Des séquences comme vin et aigre sont assurément des
mots autonomes, mais on hésitera à considérer le mot vinaigre comme un nom composé.

1.2. Non-compositionnalité et opacité sémantique

Il existe dans chaque langue un grand nombre de séquences qu’un étranger ne peut pas
interpréter, même s’il connaît le sens habituel de tous les mots simples qui les composent.
C’est le cas, par exemple, de la phrase : La moutarde lui monte au nez. Le sens «ordinaire »
de ces mots ne permet pas de deviner que l’on parle d’une personne qui manifeste des signes
d’impatience ou se met en colère. Nous dirons que cette phrase n’a pas de lecture
compositionnelle. Très souvent, une suite donnée peut avoir deux lectures : l’une transparente,
compositionnelle, et l’autre opaque. Cela s’applique à une phrase comme : Les carottes sont
cuites, qui signifie que ces légumes sont prêts à être mangés ou que la situation est
désespérée. Quand le sens d’une séquence n’est pas fonction de celui des éléments
constitutifs, nous dirons que nous sommes en présence d’une suite opaque, ininterprétable
littéralement. Cette analyse vaut aussi pour la phrase : Notre candidat a pris une veste, que
l’on peut interpréter de façon compositionnelle : Notre candidat a pris la précaution de se
vêtir ou figée : Notre candidat a été battu aux élections. Cette observation vaut pour les
groupes nominaux. Ainsi, le substantif clé (au sens d’outil servant à visser ou dévisser des
boulons) peut être accompagné d’un certain nombre d’adjectifs qui forment avec lui un sens
compositionnel : une clé solide, une clé neuve, une clé chromée. En revanche, une clé
anglaise n’est pas une clé que l’on a fabriquée en Angleterre, mais une variété de clé, une clé
d’un type particulier. Nous sommes en présence d’un groupe nominal dont le sens ne peut pas
être déduit de celui de ses éléments : il y a opacité sémantique. Nous verrons plus loin que,
dans les langues de spécialités, les termes sont souvent des mots composés, c’est-à-dire des
entrées lexicales, mais que leur sens est transparent : machine à laver la vaisselle, porte-
conteneurs, etc.

1.3. Blocage des propriétés de restructuration

Les constructions libres, quel que soit leur niveau, ont des propriétés de restructuration
qui dépendent de leur organisation interne. Ainsi, la relation entre un verbe transitif direct et
son complément peut faire l’objet de certains changements de structures. A partir de la
phrase : L’enfant a lu ce livre on peut obtenir notamment une passivation : Ce livre a été lu
par l’enfant, une pronominalisation : L’enfant l’a lu, un détachement : Ce livre, l’enfant l’a
lu, une extraction : C’est ce livre que l’enfant a lu, une relativation : Le livre que l’enfant a lu,
etc.
Toutes ces modifications ne s’appliquent pas de façon systématique à l’ensemble des
relations verbe-compléments. Sur les quelques dizaines de transformations habituelles, on
peut observer l’absence de telle ou telle, dont il n’est pas toujours facile de percevoir la cause.
Le verbe concerner peut être mis au passif : Cette affaire nous concerne tous, Nous sommes
tous concernés par cette affaire, alors que son synonyme regarder ne le peut pas : Cette
affaire nous regarde tous, *Nous sommes tous regardés par cette affaire.
172

La cause du blocage n’est pas évidente ici. Il se peut qu’on doive l’attribuer à l’emploi
métaphorique de regarder, bien que cette figure ne bloque pas d’autres transformations
comme la pronominalisation ou la relativation : Nous tous que cette affaire regarde, nous
nous sommes défilés. Un cas limite est constitué par l’absence totale de propriétés de
recomposition : la structure ne peut alors faire l’objet d’aucune modification. On dira qu’elle
est syntaxiquement figée. Or, ce qu’il faut souligner avec insistance, c’est que l’opacité
sémantique et les restrictions syntaxiques vont de pair. Observons la phrase suivante : Luc a
pris la tangente. Rien dans le verbe prendre ni dans le substantif tangente ne permet de
prédire le sens de l’ensemble : se tirer d’affaire habilement, esquiver une difficulté. Ce qui
doit être signalé, c’est que cette opacité sémantique est corrélée à une absence de propriétés
transformationnelles : *La tangente a été prise par Luc ; *Qu’a pris Luc ? ; *Luc l’a prise ;
*C’est la tangente que Luc a prise ; *La tangente que Luc a prise.
Ce que nous venons de dire des suites verbales s’applique également aux substantifs,
comme par exemple à cordon(-)bleu (bonne cuisinière) : *le bleu de ce cordon ; *un cordon
très bleu ; *un cordon particulièrement bleu ; *ce cordon est bleu. On voit que le figement est
un phénomène qui transcende ce qu’on appelle généralement les différents niveaux de
l’analyse linguistique et qu’une description qui serait exclusivement syntaxique ou
sémantique ne retiendrait qu’une partie des faits.

1.4. Non-actualisation des éléments

Nous avons vu (Chap.8) qu’une phrase est soumise à l’actualisation, c’est-à-dire que son
prédicat est conjugué et que les arguments sont spécifiés par la détermination (cf. Chap.9).
Les deux types d’actualisations ne sont pas indépendants l’un de l’autre. L’absence
d’actualisation est un des critères les plus sûrs du figement, comme dans les exemples que
nous avons donnés. Dans la phrase : La moutarde (lui) monte au nez, les articles ne peuvent
faire l’objet d’aucune modification : *Cette moutarde (lui) monte à son nez. Il en est de même
pour prendre la tangente : *prendre (une, cette, sa) tangente. Si le générique les est remplacé
par le démonstratif ces : Ces carottes sont cuites, alors on n’a pas affaire à une suite figée
mais à une lecture compositionnelle.
Le critère vaut pour toutes les catégories. Ainsi, les déterminants apparaissant avec le
substantif pomme de terre s’appliquent à l’ensemble de la suite prise comme unité, mais
aucun des deux substantifs ne peut recevoir de détermination propre : *cette pomme de la
terre. Cette observation vaut pour tous les noms composés : dans un tableau noir l’adjectif ne
peut recevoir aucun type de modification : *un tableau très noir,* un tableau assez noir.
Le critère que nous venons de mentionner permet a contrario de montrer que certaines
suites, appelées habituellement locutions, ne sont pas figées et, de ce fait, ne méritent pas cette
dénomination. Dans la locution finale dans le but de, le substantif but a une détermination
assez diversifiée : dans un but polémique, dans ce but, dans quel but ?, dans le but de plaire,
etc. Il peut en outre être conjugué : Paul avait comme but de s’enrichir. Nous verrons plus
loin (Chap.16) qu’il s’agit en fait d’une construction syntaxique libre du substantif but.

1.5. Portée du figement

La situation la plus simple est celle où l’ensemble de la séquence est figé. C’est le cas de
certaines suites verbales : avoir les yeux plus gros que le ventre ; de substantifs : cordon-bleu,
col-vert ; de suites adjectivales : à cran, dans les choux ou adverbiales : à fond la caisse, ou
encore de certaines locutions prépositives : aux bons soins de. Dans ces exemples, le figement
affecte la totalité de la suite, sans aucun degré de liberté. Cette situation n’est pas la plus
fréquente : souvent, dans une séquence donnée, seul un sous-ensemble fait l’objet d’un
173

figement. Une des fonctions lexicales de I. Mel’cuk (1984) rend compte de l’expression du
haut degré (fonction magn) qui se traduit souvent par des suites métaphoriques figées :
toucher en plein dans le mille ; chevaucher à bride abattue ; rouler à tombeau ouvert ; geler à
pierre fendre. Ici, le verbe garde son interprétation, le figement se réduit aux seules suites
adverbiales.
Nous étudierons plus loin le cas des verbes figés. Prenons juste un exemple. Dans une
phrase comme : Vous lui avez tiré les vers du nez, le sujet (vous) et le complément humain
(lui) sont libres et peuvent faire l’objet de substitutions : Ils t’ont tiré les vers du nez. Ce qui
est figé, c’est la suite tirer les vers du nez à. Il n’y a pas non plus figement total dans : Luc a
cassé sa pipe, dans la mesure où le pronom possessif, coréférent au sujet, change de forme
selon la personne : Attention, tu vas ( ?casser ta pipe, te casser la pipe). Une description
linguistique fine doit rendre compte, pour une séquence donnée, de ce qui est figé et de ce qui
ne l’est pas, surtout dans une perspective de traitement automatique.

1.6. Degré de figement

Nous venons de voir qu’une partie seulement d’une chaîne donnée peut faire l’objet
d’un figement, tandis que le reste relève d’une combinatoire libre. Nous envisageons
maintenant un aspect différent du phénomène, qui ne concerne plus l’étendue d’une séquence
contrainte, calculée en nombre de mots, mais son degré de figement. Plusieurs des exemples
que nous avons donnés jusqu'à présent mettent en jeu des figements complets : aucun des
éléments composant la chaîne ne permet de choix, et, par conséquent, ne peut faire l’objet
d’un paradigme. Par exemple, un substantif comme cordon-bleu n’accepte aucune substitution
ni pour le substantif ni pour l’adjectif. On est donc en présence d’un figement total. Ces suites
fonctionnent de façon compacte, en bloc, exactement comme les catégories simples (à des
problèmes de graphie près) et c’est à tort ou pour des raisons de commodité rédactionnelle
qu’on les fait figurer dans les dictionnaires sous l’un ou l’autre des termes. Elles devraient
constituer des entrées indépendantes.
Mais cette situation n’est pas la plus fréquente. On trouve souvent, dans une position
donnée, des possibilités de substitution. Ainsi, dans la suite rater le coche (rater une
occasion), on peut remplacer le verbe rater par louper ou manquer : louper le coche, manquer
le coche. Il y a là une liberté lexicale, même si le sens reste opaque dans les trois cas. Les
variantes sont plus fréquentes que le figement total, comme on peut le constater d’après les
recensements systématiques qui ont été opérés sur les noms (M. Mathieu-Colas 2008). Une
suite comme vin rouge n’est pas entièrement figée. D’une part, puisque ce groupe peut être
repris par le substantif tout seul : J’ai acheté du vin rouge cette année ; ce vin est meilleur que
celui de l’an dernier. Et, d’autre part, puisqu’en position d’épithète, on observe à la place de
rouge des adjectifs comme blanc, rosé, gris. Ces adjectifs désignent différents types de vins,
ils ne sont pas susceptibles d’une prédication et n’ont pas le sens habituel : le vin blanc est en
fait plutôt jaune et le vin gris n’est pas gris. Nous venons de voir que, dans une position
donnée, les possibilités de commutation sont plus ou moins importantes : l’absence de
paradigme n’est qu’un cas-limite.

1.7. Blocage des paradigmes synonymiques

On a coutume, depuis Saussure, d’opposer deux axes : l’axe syntagmatique et l’axe


paradigmatique. Or, il faut s’entendre sur la nature de cette opposition. L’axe paradigmatique
ne traduit rien d’autre que cette réalité des langues naturelles qui veut qu’en position
d’arguments on ait affaire non à des unités mais à des classes de mots. Ainsi, après le verbe
manger, on peut avoir la classe des <aliments> et non pas seulement le mot steak. Dans ce
174

cas, il est possible de remplacer un mot soit par un autre de la même classe sémantique soit,
hypothèse plus restreinte, par un synonyme. Ces possibilités de substitution dépendent de la
nature des prédicats et relèvent de contraintes très générales. Nous observons que, dans les
suites figées, cette possibilité de substitution synonymique est exclue. On a souvent observé
ce phénomène dans les locutions verbales. Une suite comme casser sa pipe ne peut donner
lieu à des variations comme *casser sa bouffarde, *briser sa pipe. Observons encore signer
son arrêt de mort, *signer sa condamnation à mort ; avoir du grain à moudre, *avoir des
graines à moudre ; manger son blé en herbe, *manger (du, son) froment en herbe. Cette
observation peut se faire pour toutes les catégories :

- les noms : une caisse noire, *une caisse sombre ; un blanc cassé, *un blanc brisé ; un
faux sens, *un mauvais sens ; un court-circuit, *un bref-circuit ; une clé anglaise, *une
clé britannique ; un simulateur de vol, *un imitateur de vol ;

- les adjectifs : à bout de force, *à fin de force ; à base de sucre, *à fond de sucre ; bleu
roi, *bleu reine ; sourd comme un pot, *sourd comme un vase ;

- les adverbes : en plein dans le mille, *en plein dans le cent ; de plein fouet, *de pleine
cravache ; aller comme un gant, *aller comme une moufle ; de gaieté de coeur, *de joie
de cœur ;

- les déterminants nominaux : un nuage de lait, *une nuée de lait ; un train de mesures,
*un autorail de mesures.

1.8. Non-insertion

Dans les suites libres, il est possible d’insérer, à des endroits déterminés, des éléments,
comme un adjectif ou une relative : J’ai lu un livre, J’ai lu un beau livre, J’ai lu un livre qui
m’a plu ; des adverbes d’intensité devant les adjectifs : un beau livre, un très beau livre ; des
incises : Il vient de se produire, me dit-on, un grave accident d’avion. Dans les séquences
figées, l’insertion d’éléments nouveaux est très réduite. Cette observation s’applique à toutes
les catégories. Un col-vert (canard), un col bleu (ouvrier), un col blanc (bureaucrate) ne
permettent aucune insertion entre le nom et l’adjectif, alors que cette possibilité existe pour
les groupes nominaux libres : un pré très vert, des yeux très bleus, une lumière très blanche.
Les adjectifs composés ont la même rigidité. Il n’est pas possible d’introduire
d’éléments dans les suites adjectivales à cran, à la mode du fait d’un figement total. D’autres
adjectifs polylexicaux sont moins contraints de ce point de vue. Dans de bonne humeur, c’est
la relation entre de et humeur qui est figée, mais la position adjectivale (obligatoire puisqu’on
ne peut pas dire être d’humeur en dehors d’un modifieur) fait l’objet d’un petit paradigme de
(bonne, mauvaise, ...) humeur et permet à ce niveau l’insertion d’un quantifieur : de très
bonne humeur. Cette liberté n’existe pas pour à la mode, dont le fonctionnement comme bloc
soudé est encore mis en évidence par le fait que l’intensif précède la séquence : très à la
mode.
Ces remarques valent aussi pour les verbes. Le verbe tourner de l’oeil (perdre
connaissance) ne permet aucune modification ni aucune adjonction : *Il tourne d’un oeil, *Il
tourne de l’oeil gauche, *Il tourne du bon oeil. Il faut ajouter cependant à ce que nous venons
de dire la restriction suivante. Il est souvent possible, juste après le terme qui porte
l’actualisation, d’ajouter dans les suites figées certains adverbes ou incises : Il tourne
vraiment de l’oeil, Il prend toujours les vessies pour des lanternes (se méprendre
grossièrement).
175

1.9. Défigement

Les constructions libres sont caractérisées par l’existence de paradigmes permettant des
substitutions définies par les contraintes d’arguments et par des modifications et des
restructurations qui dépendent de la nature sémantique et syntaxique de la relation existant
entre le prédicat et ses arguments. On peut ainsi calculer le nombre de variations potentielles
pour une construction donnée. En revanche, par leur nature même, les séquences contraintes
n’offrent pas cette possibilité. A contrario, le figement peut être mis en évidence grâce à
l’effet provoqué par le jeu du défigement, qui consiste à ouvrir des paradigmes là où, par
définition, il n’y en a pas. Ce « coup de force » s’observe de plus en plus dans la presse, qui
se sert du défigement en vue de certains effets particuliers, destinés à attirer l’attention du
lecteur. L’effet de surprise attendu révèle la présence d’un figement. Le défigement ainsi
pratiqué n’est pas considéré comme une « faute », comme c’est le cas de transgressions
opérées sur des suites générées par des règles, mais comme une activité ludique. Il requiert
souvent un ensemble de connaissances culturelles, car les allusions y fourmillent. On fait
référence à des aphorismes : Aux Niçois qui mal y jouent : Honni soit qui mal y pense ; des
stéréotypes : Silence, on assassine : Silence, on tourne ; des slogans politiques Sous les PV,
la plage : Sous les pavés, la plage, etc.

1.10. Etymologie

Un autre paramètre d’étude concerne l’origine du figement. Cette question n’est pas
indépendante de la définition de la notion. En effet, il ne viendrait à l’idée de personne de se
demander d’où viennent des suites comme : un devoir difficile ; Il a oublié ses clés ; Quel
temps fera-t-il demain ? Je viens de terminer un roman, ni quand elles ont été prononcées
pour la première fois. Il s’agit de constructions librement générées par la syntaxe et qui ne
figurent, à plus forte raison, dans aucun dictionnaire. Se poser le problème de l’origine d’une
séquence donnée implique que la structure ne soit pas libre, qu’elle n’est pas l’emploi régulier
d’un locuteur, mais que la combinaison lui est imposée et que cet agencement a une source
historique, même si elle ne nous est plus accessible. Il est donc naturel qu’on se pose le
problème de l’origine des séquences figées. Cette question a fait l’objet de recherches
universitaires (P. Guiraud 1980 ; R. Martin 1996), ainsi que de nombreuses publications pour
le grand public (Rey et Chantereau 1979 ; Cl. Duneton 1990). Nous ne donnons ici que
quelques indications.
Le figement peut avoir une origine « externe » et faire référence à des événements
historiques : franchir le Rubicon, être riche comme Crésus, mythologiques : pomme de
discorde, nettoyer les écuries d’Augias, religieux : séparer le bon grain de l’ivraie, nul n’est
prophète en son pays ou constituer des réminiscences littéraires : On a souvent besoin d’un
plus petit que soi, A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. D. Gaatone (1984) a mis
l’accent sur le fait que le figement représente l’insertion d’une langue dans l’histoire.
Le figement peut, d’autre part, relever de l’histoire linguistique interne. Il reste, dans
toutes les langues, des « blocs erratiques », des éléments ou constructions qui remontent à un
état de langue antérieur. Ces éléments ont gardé leur syntaxe d’origine et apparaissent de ce
fait comme extérieurs au système actuel. Un exemple simple est l’absence de l’article,
habituelle en ancien français, mais qui donne de nos jours à l’expression une allure étrange ou
inconnue : chercher noise. D’autres particularités syntaxiques vont dans le même sens, quand
elles font référence à des réalités sociologiques qu’on n’est pas en mesure de comprendre
d’emblée : la bailler belle (tromper), tenir le haut du pavé (occuper le premier rang), faire
quartier (accorder la vie sauve).
176

2. Les verbes figés

Après avoir examiné les propriétés générales du figement, nous abordons à présent les
particularités que le phénomène présente dans le cas des différentes catégories
grammaticales, qui posent chacune des problèmes particuliers. Nous commençons par les
verbes.

2.1. Figement total.

Comme nous l’avons vu plus haut, certains verbes sont suivis de groupes nominaux
qu’on ne peut interpréter comme leurs arguments, dans la mesure où ces substantifs ne
forment pas de paradigmes et où leur relation avec le verbe est sémantiquement opaque. C’est
le cas, par exemple, de cracher le morceau (avouer), couper les cheveux en quatre (pinailler),
manger les pissenlits par la racine (être mort et enterré), etc. Ces suites fonctionnent
globalement comme des verbes simples et doivent figurer dans un dictionnaire électronique
avec les mêmes informations que les verbes simples : classe sémantique (action, état,
événement), nature sémantique du sujet, etc. Ce figement complet ne concerne qu’une
minorité parmi les suites verbales à liberté restreinte.

2.2. Variations dans le cadre du figement

Le figement n’est cependant pas toujours un phénomène compact. Il existe, même pour
des suites verbales considérées comme figées, des variations dont la description doit tenir
compte :

- Les verbes figés sont des prédicats comme les verbes « libres », ils sont soumis à
l’actualisation : Il partira, Il prendra la poudre d’escampette. On considérera ici la
conjugaison (les flexions verbales) comme hors du champ du figement ;

- Les locutions verbales ont la même structure interne formelle que les groupes verbaux
libres ; elles peuvent avoir un « complément » direct : prendre la tangente, indirect : tirer au
flanc ou les deux : mettre du beurre dans les épinards, prendre le taureau par les cornes ;

- Il est possible, d’autre part, d’insérer certains adverbes après les éléments qui portent
l’actualisation : Il tire vraiment au flanc, Il a vraiment tiré au flanc. En cela les verbes figés se
comportent différemment des noms composés ;

- Quand la suite est assez longue, pour éviter de répéter des séquences prédictibles, il
peut y avoir des effacements. Ainsi Il ne faut pas prendre les enfants du Bon-Dieu... est une
abréviation de : Il ne faut pas prendre les enfants du Bon-Dieu pour des canards sauvages.

2.3. Les compléments ne forment pas de classes

Les domaines d’arguments des prédicats (verbaux, nominaux ou adjectivaux), quand ils
sont libres, peuvent être exprimés en termes de classes d’objets (cf. Chap. 4 ; G. Gross 2008).
Ainsi le verbe prendre constitue-t-il des emplois différents selon que ses compléments
appartiennent à des classes sémantiques homogènes comme des :

a) <aliments> : J’ai pris un steak


177

b) <boissons> : J’ai pris du vin


c) <médicaments> : J’ai pris de l’aspirine
d) <moyens de transport en commun> : J’ai pris le train
e) <voies> : J’ai pris l’autoroute

De même, le verbe ressemeler a comme objet un élément de la classe des <chaussures> :


soulier, sandale, botte, etc. Le verbe annoter opère sur la classe des <textes>. Dans leur
emploi libre, donc, les prédicats doivent être définis à l’aide de classes et non d’unités
lexicales.
Tout autre est le cas des locutions verbales. Les structures figées, identiques cependant
en termes de séquences de catégories, ont elles, en position argumentale, non pas des classes
d’objets mais des éléments isolés, qui ne sont susceptibles d’aucun paradigme : on ne peut les
remplacer ni par un synonyme ni par un antonyme. On pourrait objecter à cette remarque que
certaines locutions ont des débuts de paradigmes : perdre (la boule, la boussole, le Nord, les
pédales, etc.), mais ces phrases sont synonymes, alors que le sens de chacun de ces mots ne
permet pas de prédire cette interprétation et que, dans d’autres distributions, cette synonymie
ne s’observe pas. La différence entre ces deux cas de figure est encore soulignée par le fait
qu’un complément distributionnel unique (abaisser une perpendiculaire) forme avec le
prédicat qui le précède une relation compositionnelle, c’est-à-dire calculable, ce qui n’est pas
le cas des locutions verbales. Quatre situations sont à signaler :

- l’élément bloqué peut être en position d’objet direct sans complément second (c’est le
plus grand nombre : près de 5.000 dans la liste de M. Gross 1986) : porter le chapeau,
prendre une veste, prendre la tangente, franchir le pas ;

- le premier complément est bloqué tandis que le second est libre : tirer sa révérence à
Nhum, graisser la patte à Nhum, donner le change à Nhum, porter ombrage à Nhum ;

- le premier complément est libre et le second figé : mettre Nhum au pas, passer Nhum à
tabac, induire Nhum en erreur ;

- les deux compléments sont figés : séparer le bon grain de l’ivraie, prendre des vessies
pour des lanternes, prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages.

2.4. Les « compléments » ne sont pas actualisés

Les déterminants des substantifs prédicatifs ont été étudiés assez systématiquement dans
le cadre des constructions à verbes supports. Nous avons vu qu’ils sont caractérisés par de
fortes contraintes. Le prédicat gentillesse est actualisé par le support faire preuve de. Les
déterminants possibles sont les suivants : article zéro : Paul a fait preuve de gentillesse ;
déterminant un-Modif : Paul a preuve d’une grande gentillesse ; déterminant le-Modif : Paul
a fait preuve de la plus grande gentillesse. Sont exclus : l’article défini : *Paul a fait preuve
de la gentillesse ; l’indéfini : *Paul a fait preuve d’une gentillesse ; le possessif : *Paul a fait
preuve de sa gentillesse.
Observons maintenant ce qui se passe dans les locutions verbales. On ne trouve pas
exclusivement l’article zéro. La distribution est assez ouverte :

- l’article zéro : chercher noise, prendre feu, passer à tabac, tenir tête, avoir barre sur
- l’article défini générique : tenir le coup, prendre le large, prendre le pli
- l’article indéfini : avoir un grain, prendre une veste (=être battu)
178

- l’article « partitif » : faire du gringue à


- l’adjectif possessif : casser sa pipe, perdre son latin, en prendre son parti
- l’adjectif numéral cardinal : voir trente-six chandelles, faire les quatre-cents coups
- l’adjectif indéfini : en voir de toutes les couleurs.

Ce qu’il faut retenir, c’est que même variée, la détermination est, dans chaque cas,
contrainte et ne donne lieu à aucun paradigme : l’emploi compositionnel prendre une veste
(vêtement) a une détermination à peu près libre, tandis que l’emploi figé ne peut prendre que
l’article un. Tout autre déterminant interdit la lecture figée. La description que nous venons de
faire nécessite quelques restrictions. Un assez grand nombre de locutions verbales
comprennent un adjectif possessif coréférent au sujet. La forme de ce possessif change en
fonction de la personne, mais c’est la seule liberté possible : Paul a cassé (sa, *ma) pipe ;
Paul prend (ses, *tes) désirs pour des réalités.

2.5. Blocage des transformations

A la différence des noms composés, dont la structure interne peut différer de celle d'un
groupe nominal ordinaire, les locutions verbales, quel que soit leur degré de figement, ont
toujours une structure standard. Cela signifie qu’à s’en tenir simplement à la surface, on ne
peut dire si l’on a affaire ou non à une locution verbale, seule une analyse permet de l’établir.
Cette constatation n’est pas sans conséquence pour le traitement automatique. Il faut donc
mettre au point des critères permettant de décider si une suite donnée doit figurer ou non dans
le dictionnaire. L’établissement de ces critères syntaxiques a fait l’objet de nombreuses
recherches (S. Mejri 1996). Ces critères, que nous allons passer en revue, n’ont pas tous la
même portée, mais ils vont dans le même sens : une construction est d’autant plus figée
qu’elle a moins de propriétés de restructuration. Nous envisageons successivement la
passivation, l’extraction, le détachement, la pronominalisation, la relativation, l’interrogation.
Avant d’illustrer ces différents cas, nous rappelons que les suites figées peuvent, pour des
raisons ludiques ou d’expressivité, faire l’objet de défigements, comme dans : Paul a pris le
taureau de la linguistique par les cornes de la syntaxe ! Ces jeux linguistiques ne prouvent
pas la liberté des structures en question mais mettent l’accent a contrario sur leur figement,
mis en évidence par l’effet humoristique obtenu. On ne peut donc pas s’en servir comme
critères d’analyse, au même titre que les emplois réguliers. A quoi il faut ajouter que les cas de
non-blocage, que nous allons signaler pour chacune des transformations, concernent des
effectifs en nombre limité.

a) Le passif

Les verbes transitifs libres n’ont pas tous un passif (Ch. Leclère 1993) : *Cinq kilos sont
pesés par ce sac ; *Deux mètres sont mesurés par cette table ; *Mille francs sont coûtés par
cette commode. L’absence de passif ne détermine donc pas nécessairement une structure figée.
Si l’on prend des suites à double lecture, on constate que c’est la suite figée qui exclut le
passif :

Paul a pris (attrapé) la mouche


(La, cette) mouche a été prise par Paul

Paul a pris la mouche (=Paul s’est vexé)


*La mouche a été prise par Paul
179

Paul a bu une tasse de thé


Une tasse de thé a été bue par Paul

Paul a bu la tasse (avaler de l’eau au cours d’une baignade)


*La tasse a été bue par Paul

Il existe cependant des cas où des structures, figées par ailleurs, peuvent avoir un passif.
Il est difficile d’en trouver la raison :

Il a vite pris le pli/Le pli a été vite pris


On a tenu compte de nos remarques/Il a été tenu compte de nos remarques

Nous ne confondons pas ces passifs avec ceux qui s’appliquent aux constructions à
verbes supports sans article : Ordre à été donné à la population de quitter le village.

b) L’extraction

L’extraction est un changement de structure qui s’applique à un argument (sujet ou


objet) quand il s’agit, dans un paradigme donné, d’opposer deux éléments : C’est l’élève qui a
sifflé et non le surveillant ; C’est une poire que j’ai mangée et non une pomme. Il y a donc
contradiction entre l’extraction et une locution verbale dont les positions argumentales sont
contraintes. Cela explique que l’on n’ait pas : *C’est la mouche qu’il a prise ; *C’est la tasse
qu’il a bue

c) Le détachement

Le détachement est un type particulier de mise en évidence qui est assez proche de la
focalisation : J’ai acheté ce manteau en Italie/Ce manteau, je l’ai acheté en Italie ; J’ai
acheté (la, ma) voiture avant-hier/ (La, ma) voiture, je l’ai achetée avant-hier. Pour que le
détachement soit possible, il faut que le déterminant soit défini, l’indéfini bloque la
transformation : J’ai acheté un manteau/*Un manteau, je l’ai acheté. Comme dans les
locutions verbales les déterminants sémantiquement définis sont absents, le détachement est là
aussi souvent difficile : ?La mouche, tu la prends souvent ; ?La tasse, tu l’as bue. Le
détachement est cependant possible en cas de déterminant indéfini ou générique, grâce à la
reprise par le pronom ça. Cette variante s’applique plus facilement aux locutions verbales :
Une veste, ça se prend quand on prépare mal les élections.

d) La pronominalisation

Cette transformation a pour source le détachement ou une reprise anaphorique : Ce


manteau, je l’ai acheté en Italie. Il était bon marché. Elle est absente des locutions verbales :

Luc a poussé des hauts cris. *On les entendait de loin


Luc tire au flanc. *Il y a mal.

On trouve cependant des pronoms dans des locutions verbales : en avoir le coeur net, en
avoir sa claque, en flanquer plein la vue à, ne pas en fiche(r) une rame, la bailler belle,
l’échapper belle, la trouver saumâtre, le prendre de haut. Ces pronoms ne réfèrent à aucun
substantif déterminé ni, semble-t-il, à une situation. Il nous suffit ici de constater qu’ils n’ont
pas le même fonctionnement que les vrais pronoms.
180

e) La relativation

Cette transformation est utile pour faire la distinction entre les constructions à verbes
supports et les locutions verbales. Nous avons montré au Chap.3 que avoir faim est une
construction nominale tandis que avoir froid est une locution verbale. La relativation
s’applique à l’une et non à l’autre : la faim que j’ai eue, *le froid que j’ai eu ; la décision que
j’ai prise, *la tangente que j’ai prise

f) L’interrogation

Comme les autres transformations, l’interrogation s’applique normalement à des


substantifs libres :

Luc a acheté un livre à son fils


Qui a acheté un livre à son fils ?
Qu’est-ce que Luc a acheté à son fils ?
A qui Luc a-t-il acheté un livre ?

Dès lors qu’une position argumentale est contrainte, l’interrogation ne s’applique pas :
Cet élève a pris la porte. *Qu’est-ce que cet élève a pris ?

2.6. Opacité ou transparence sémantique

Si, dans une suite donnée, toutes les restrictions formelles que nous avons énumérées
sont réunies, on constate que le sens est opaque, c’est-à-dire qu’il n’est pas fonction de celui
des mots qui la constituent. Si l’on compare les trois groupes suivants : croquer une pomme,
croquer de l’argent et croquer le marmot, on observe que la relation compositionnelle entre
croquer et pomme se traduit par une liberté complète de fonctionnement au regard des critères
que nous avons énumérés :

- en position d’objet, on trouve les aliments ou, du moins, une grande partie d’entre eux.
Le complément peut donc être décrit en termes de classes d’objets ;

- le complément est actualisé ; le déterminant est libre et réfère à un objet déterminé :


croquer (une, des, ces) pommes ;

- les transformations que nous avons énumérées s’appliquent : Cette pomme a été
croquée par Paul ; C’est une pomme que Paul a croquée ; Cette pomme, Paul l’a
croquée ce matin ; Paul a croqué une pomme, elle était acide ; la pomme que Paul a
croquée ; Qu’a croqué Paul ? Une pomme. On reconnaît là une construction libre.

La seconde expression croquer (de l’argent, une fortune, un million de francs) partage la
plupart des propriétés de la construction précédente : l’objet constitue une classe, la
détermination n’est pas figée mais on constate des restrictions au niveau des transformations.
L’extraction, dans la première phrase, portait sur le substantif pomme et opposait ce mot à
d’autres aliments : C’est une pomme qu’il a croquée et non une poire tandis que, dans la
seconde, elle semble porter plus sur l’intensité : ? Ce n’est pas de l’argent qu’il a croqué mais
une fortune ; Ce n’est pas un million de francs qu’il a croqués mais un milliard. La question
181

n’est pas non plus très naturelle, hors contexte : Qu’est-ce qu’il a croqué ? Un million
d’euros. Ceci est corrélé à l’interprétation métaphorique de croquer (dilapider).
Le troisième exemple n’a aucune de ces propriétés : aucune restructuration n’est
possible et le sens est opaque, l’expression signifie se morfondre à attendre. On pourrait faire
les mêmes remarques à propos de : se mettre à table. Si le substantif est défini : Mets-toi à
cette table, le verbe se mettre est synonyme de s’asseoir. Si le substantif n’a que l’article zéro,
il y a deux interprétations, l’une plus opaque que l’autre. La moins opaque signifie s’asseoir
pour manger et peut être considérée comme l’inchoatif de être à table (être en train de
manger), mais on voit que le sens n’est pas compositionnel, puisque les mots eux-mêmes ne
désignent pas l’acte de manger. Le sens le plus opaque relève du domaine policier : L’inculpé
s’est mis à table = (Il a avoué, Il a parlé). On voit que les locutions verbales sont figées à des
degrés divers. Pour mettre clairement en évidence ces degrés, il faudrait examiner toutes les
suites verbales non régulières au regard d’une batterie importante de critères et constituer une
typologie de toutes les séquences qui répondent aux mêmes critères. Il se pourrait qu’on
obtienne plusieurs centaines de classes différentes.
De ce point de vue, les langues de spécialités ont un comportement particulier. Les
« termes » qui constituent leur vocabulaire répondent en partie aux critères du figement que
nous avons définis : on ne peut pas remplacer un élément par un synonyme : machine à laver
le linge, *machine à nettoyer le linge. Cependant, le mot est sémantiquement transparent.

2.7. Structuration interne

Nous établissons ici une classification en fonction des catégories de surface des
locutions verbales. Cette énumération est loin d’être exhaustive. Elle donne cependant une
idée de la diversité des locutions verbales.

a) Structures à « objet direct » simple

- V le N : casser le morceau, tenir le crachoir, aimer la bouteille, brûler le pavé


- V un N : avoir un grain, boire un bouillon, faire un carton
- V les N : courir les filles, avoir les chocottes, mettre les bouts
- V du N : faire du chiqué, faire du cinéma, brasser du vent
- V N : faire eau, faire glouglou, crier gare, crier grâce

b) Structures à « compléments » complexes

- sans relation entre compléments :


tirer les marrons du feu, chercher midi à quatorze heures

- avec un article le coréférent :


prendre le taureau par les cornes, tirer le diable par la queue

c) Structures à pronoms sans référents

en : en appeler à, en avoir gros sur la patate, en avoir par-dessus la tête


la : la bailler belle
le : le prendre de haut
les : les avoir à zéro
y : y aller de sa petite chanson, y aller de son couplet
182

d) Phrases à sujet impersonnel

ça : c’est écrit noir sur blanc, ça caille, ça déménage


il : il va de soi que P, il s’en est fallu de peu que P
il y a : il y a des chances, il y toutes les chances que P

e) Constructions à éléments coréférents :

- coréférents au sujet :

- défini : baisser les bras, perdre l’esprit, allonger le pas, baisser les yeux
- possessif : abattre ses cartes, abattre son jeu, calculer son coup, faire ses comptes

- coréférents à l’objet :

- possessif : pousser qq dans ses retranchements, donner son compte à qq


- défini-possessif : abîmer le portrait à qq

f) Insertion d’un objet direct

Une des difficultés majeures pour le traitement automatique est constituée par le
caractère discontinu du figement d’un grand nombre de locutions verbales :

Mettre (quelque chose) à l’encan


tirer (une affaire) au clair

3. Adjectifs composés

Nous étudions maintenant les adjectifs prédicatifs composés. On verra que les
problèmes qu’ils posent sont de nature très différente.

3.1. Propriétés générales des adjectifs

Nous avons donné, au Chap.6, une définition syntaxique de cette catégorie. Nous
considérons comme adjectifs les formes qui correspondent aux trois critères suivants :

a) elles figurent, en position d'attribut, à droite du verbe être


b) elles peuvent subir l’effacement de leur actualisation (épithète, apposition)
c) elles peuvent être pronominalisées par le pronom invariable le

3.2. Les adjectivaux

Cette définition permet de dresser la liste des adjectivaux. Nous considérons à la mode,
de   bonne   humeur,  à   l'abandon  et  en   perte   de   vitesse  comme   des   suites   adjectivales
complexes, puisqu’elles ont les mêmes propriétés que les adjectifs simples :  Cette fille est
(belle, à la mode), Une fille (belle, à la mode) attire tous les regards, Cette fille est (belle, à
la mode) et sa soeur l'est aussi. Nous considérons la suite  à la mode comme  un adjectival
composé, c’est­à­dire comme une unité lexicale. Ces unités peuvent être compositionnelles (à
la mode) ou figées (à cran), c’est­à­dire sémantiquement opaques (Cf. Chap.6).
183

3.3. Propriétés structurelles

Nous examinons ci-dessous certaines formations adjectivales mettant en jeu la


préposition à. Nous étudions la structure de ces adjectivaux à l'aide de verbes supports. Cette
analyse part de la constatation qu'une structure est d'autant plus libre que le nombre de
relations linguistiques entre les différents composants est élevé (cf. G. Gross 1988). Quand il
n'y a aucune relation syntaxique entre les différents éléments, nous disons que la structure est
totalement figée. On comprendra ainsi que les notions de composition et de figement ne sont
pas synonymes. Certains adjectivaux sont constitués de plusieurs mots sans être figés pour
autant, dans la mesure où les éléments constituent un paradigme, comme c'est le cas de à l'ail
dans : Cette tarte est à l'ail. Dans le paradigme du substantif, on pourrait avoir oignon,
pommes, poires, prunes, etc. En revanche, pour l'adjectival à cran dans : Pierre est à cran (à
bout de nerfs), il n'y aucune possibilité de permutation pour le dernier élément. On admettra
alors que l'on a affaire à un adjectif figé. Les restrictions sur les relations potentielles entre les
éléments d'un composé montrent que les paradigmes sont variables. C'est cette variabilité qui
permet de parler de degré de figement d'une suite donnée.

3.3.1. N est à N = N a Dét N

Nous étudions dans ce premier groupe des adjectivaux de la forme à N non opaques
sémantiquement, dont la relation au sujet peut être paraphrasé par le verbe avoir : Ce pull est
à col roulé, Ce pull a un col roulé. Nous considérons que ces deux suites sont des
paraphrases, bien que des distinctions sémantiques plus fines, en particulier de nature
pragmatique, puissent montrer qu'il n'y a pas équivalence totale dans l'interprétation des deux
constructions. Cependant, même partielle, cette paraphrase nous permet de distinguer cet
emploi de tous les autres adjectivaux en à N que nous allons étudier par la suite. Il est
possible, d'autre part, que des variantes de avoir, comme comporter ou comprendre, donnent
des phrases plus naturelles. Nous prenons avoir comme un représentant de la classe. Il traduit
approximativement une relation de partie-à-tout ou une caractérisation : Cette voiture est à
deux places, Cette voiture a deux places ; Ce bateau est à fond plat, Ce bateau a un fond plat ;
Cette chemise est à manches courtes, Cette chemise a des manches courtes ; Ce tissu est à
rayures, Ce tissu a des rayures. La suite être à n'admet pas ici d’autre déterminant que l'article
zéro : *Ce tissu est aux rayures, *Ce tissu est à des rayures, *Ce tissu est à de grandes
rayures.

3.3.2. N est à N = Il y a Dét N dans N

Cette structure est caractéristique, entre autres, de la dénomination d'un grand nombre
de réalisations culinaires : Luc mange du saucisson à l'ail, Ce saucisson est à l'ail, Il y a de
l'ail dans ce saucisson ; Luc mange un gâteau au chocolat, Ce gâteau est au chocolat, Il y a
du chocolat dans ce gâteau. On observera que dans ces structures aussi, il y de fortes
restrictions sur la détermination du substantif : on trouve le générique le mais non l'indéfini,
même accompagné d'un modifieur : Ce gâteau est au chocolat, *Ce gâteau est à un chocolat,
*Ce gâteau est à un chocolat fondant. D'autres prépositions peuvent être observées, en
particulier sur et à : Cette surface est à rainures, Il y a des rainures (sur + à) cette surface.

3.3.3. N est à N = N V à N

Les relations que nous suggérons maintenant sont plus spéculatives, dans la mesure où
la paraphrase est plus sémantique que syntaxique : Ce moteur est à essence, Ce moteur
184

(marche + fonctionne) à l'essence ; Cette lampe est à alcool, Cette lampe fonctionne à
l'alcool. On peut ranger dans ce groupe les cas d'effacement dont on peut contrôler la trace de
façon moins aléatoire : Max travaille à mi-temps, Max est à mi-temps ; On paye Max au
rendement, Max est payé au rendement, Max est au rendement ; On a mis Max à contribution,
Max a été mis à contribution, Max est à contribution.

3.3.4. N est à N = N V W (où VW désigne un verbe à l’infinitif et son complément)

Le verbe être à permet de créer, à partir d'un verbe, des structures nominales à
interprétation adjectivale. Le verbe peut être à l'actif ou au passif.

a) Le verbe est à l'actif

Dans ce cas, on observe le parallélisme suivant : Max regrette de devoir partir, Max est
au regret de devoir partir ; Max agonise, Max est à l'agonie ; Max recherche la solution, Max
est à la recherche de la solution. Cette possibilité dépend quelquefois de la nature du
complément, en particulier du statut, humain ou non, de ce complément : Max est à l'écoute
des jeunes, Max écoute les jeunes ; Max est à l'écoute de la misère du monde, *Max écoute la
misère du monde.
Dans ce dernier cas, nous n'avons pas affaire à une nominalisation, mais le substantif
écoute doit être considéré comme un substantif prédicatif autonome, sans autre lien avec le
verbe écouter que morphologique. Dans les cas que nous venons d'évoquer, il y aussi de fortes
restrictions sur la détermination du substantif : seul le générique est possible : *Luc est à un
regret (E + immense) de devoir partir, *Luc est à une recherche (E + fébrile) de la solution.

b) Le verbe est au passif

Le verbe être à permet aussi de nominaliser des formes passives : Luc est abrité du vent,
Luc est à l'abri du vent. De ce point de vue, le support il y a a des propriétés analogues au
support converse avoir (cf. G. Gross 1989) : Il y a chez Luc de l’admiration pour cette
réaction, Cette réaction est admirée par Luc, Cette réaction a l'admiration de Luc. Il arrive
que le complément d'agent ne puisse pas être exprimé : Ce jardin est abandonné, Ce jardin
est à l'abandon ; Ce jardin est abandonné (E + de son propriétaire), Ce jardin est à l'abandon
(E + *de son propriétaire). Quelquefois il est difficile de décider si la nominalisation repose
sur une construction active ou passive : Luc est au désespoir de devoir partir, Luc désespère
de devoir partir, Luc est désespéré de devoir partir. On observe aussi des constructions
moyennes : Cette voiture est arrêtée, Cette voiture est à l'arrêt.

3.4. Adjectifs composés figés

Nous évoquons ici un certain nombre d'adjectifs polylexicaux dont le sens n'est pas
compositionnel, la signification globale n'étant pas le produit de celles de chacun des
éléments. Cette situation a des explications diverses. Il peut s'agir d'une construction
anciennement compositionnelle, dont on a perdu la motivation, d'une métaphore ou d'une
métonymie plus ou moins vivantes. On a beau connaître le sens du mot parfum, on ne sait pas
pour autant que l'adjectival (être) au parfum dans : La police est au parfum est synonyme de
(être) au courant. De même, rien dans les mots aux anges ne permet d'interpréter la suite être
aux anges comme traduisant une joie extrême. On peut en dire autant de : à cheval sur (les
principes), au bout du rouleau, à la bourre, à feu et à sang, à cran, à fleur de peau, à jour,
etc. Ces suites sont à recenser. Elles nécessitent deux types de traitements. D'une part, en tant
185

qu'adjectifs prédicatifs, elles doivent être décrites du point de vue de leurs propriétés
distributionnelles et transformationnelles, comme tout adjectif prédicatif. On doit, d'autre part,
préciser leur degré de figement, car toutes ne sont pas figées au même degré.

3.5. Structuration interne

Nous donnons ici de courts extraits d’une typologie des adjectifs composés (G. Gross
1991). L’ensemble comprend près de 250 moules de formation d'adjectivaux, dont tous ne
sont pas entièrement figés. On voit que le phénomène est productif et de grande ampleur.

a) Adjectifs construits sur une préposition

Préposition = à
à N : à bout, à cran, à poil, à plat
à N Adj : à air chaud, à angle droit, à armature métallique
à Adj N : à courte vue, à claire-voie, à larges bords
à le N : à l'abandon, à l'agonie, à l'écoute, à l'arrêt

Préposition = dans
dans le N : dans l'affliction, dans l'erreur, dans le ton
dans le N Adj : dans l'âge ingrat
dans le Adv Adj : dans le plus simple appareil
dans les N : dans les choux, dans les règles
dans les Adj N Prép : dans les bonnes grâces de N

Préposition = de
de N Adj : d'abord facile, d'âge avancé, d'utilité publique
de Adj N : de plain-pied, de bas étage, de bon aloi
de Adj : de biais, de fond, de gauche
de le N : du métier, du jour, du matin, du tonnerre

Préposition = en
en N : en admiration devant, en arrêt devant, en transes
en N Adj : en chute libre, en mi majeur
en Adj N : en bon état, en bonne posture, en bon ordre
en N Pé : en liberté surveillée, en vase clos

Préposition = entre
entre Card N : entre deux âges, entre deux eaux, entre deux vins
entre le N et le N : entre la vie et la mort

Préposition = sans
sans N : sans appel, sans coeur, sans connaissance, sans fondement
sans N Adj : sans domicile fixe
sans N ni N ; sans feu ni lieu, sans foi ni loi

Préposition = sous
sous le N : sous le choc
sous le N Prép : sous l'effet de, sous l'emprise de, sous le charme de
sous Adj N : sous bonne garde, sous haute surveillance
186

Préposition = sur
sur N : sur mesure, sur pied
sur le N : sur la brèche, sur la défensive, sur la paille, sur la touche, sur le retour
sur le N Adj : sur la corde raide

b) Adjectifs composés sur un adjectif

Adj-Adj : aigre-doux, doux-amer, fou-fou, sourd-muet


Adj N : faux cul, faux-jeton, grand-bourgeois, grand seigneur
Adj N Adj N : bon chic bon genre

c) Adjectifs composés sur comme

Adj comme N : bête comme chou, amer comme chicotin


Adj comme un N : beau comme un camion, buté comme un âne

d) Adjectifs composés sur un nom

N : boulot, chocolat
N et N : échec et mat, juge et partie, poivre et sel
N N : bleu azur, bleu roi, boulot-boulot, copain-copain, grandeur nature
N Adj : ambre jaune, feuille morte, fleur bleue, panier percé, châtain clair

e) Adjectifs composés sur un verbe

V N : casse-gueule, casse-pieds, rabat-joie, tape-cul


V Pro : attrape-tout
V Adv : passe-haut, passe-bas, passe-partout
V à Dét N : tape-à-l'oeil, tire-au-flanc
V en N : boute-en-train

f) Adjectifs composés sur tout

tout en Npc : tout en muscles, tout en nerfs


tout Adj : tout-puissant
tout N tout N : tout sucre tout miel, tout feu tout flamme

g) Adjectifs composés sur un adverbe

Adv Adj : bien aise


Adv Pé : bien-aimé, bien balancé
Adv Pant : bien-pensant, bien portant, mal pensant
Adv à N : bien à propos

h) Adjectifs composés sur un participe

Pé Pé : mort-né, porté disparu


Pé Adj : brûlé vif
Pé à N : gonflé à bloc, gêné aux entournures, saigné à blanc, pris au jeu
187

Pé sous un Adj N : né sous une bonne étoile

i) Adjectifs composés sur un nom propre

Nprore + ien : Etat(s)-unien, Onusien


Npropre + al : extrême-oriental
Npropre + ard : louis-philippard, quarante-huitard
Inversion : est-allemand, sud-africain

4. Les noms composés

Nous venons de voir la complexité interne des adjectivaux. Celle des noms composés est
encore plus grande. Il existe pour le français plus de 700 types de formants différents de noms
composés (M. Mathieu-Colas 1996), correspondant à plusieurs centaines de milliers de mots
de la langue générale. Dans les langues de spécialités, la composition est pour ainsi dire la
règle et leur nombre se calcule en millions. Dans ce qui suit, nous ne ferons pas de distinction
entre les noms prédicatifs et les noms-arguments.

4.1. Paramètres du figement

Nous mettons au point les critères permettant de présenter les caractéristiques du


figement dans les groupes nominaux. Les paramètres que nous énumérons dans un premier
temps sont les plus généraux : ils induisent d’autres particularités qui expliquent, elles aussi,
le phénomène dans le cadre des substantifs.

4.1.1. Absence de libre actualisation des éléments composants

A la différence des groupes nominaux libres, dont chaque élément lexical peut recevoir
une actualisation propre, les noms composés ont une détermination globale, qui affecte
l’ensemble de la suite et non les éléments constitutifs. On opposera ainsi (un) fait évident, qui
est un groupe nominal ordinaire comportant un substantif-tête (fait), dont la détermination est
constituée à la fois par l’article un et par le modifieur adjectival évident au mot composé (un)
fait divers, où la détermination (l’article indéfini un) ne s’applique pas au mot fait mais à
l’ensemble fait divers. L’adjectif divers ne participe pas à la détermination du nom fait mais
constitue avec lui une unité lexicale nouvelle. Cet adjectif ne peut pas recevoir d’actualisation
non plus :

un fait maintenant évident, *un fait maintenant divers


un fait de moins en moins évident, *un fait de moins en moins divers
un fait tout à fait évident, *un fait tout à fait divers
un fait qui a été évident et qui ne l’est plus, *un fait qui a été divers et qui ne l’est plus

Ce phénomène est encore plus évident dans des suites comprenant deux substantifs.
Comparons les séquences (le) livre de mon frère et (le) livre d’or. On observe que, dans le
premier cas, les deux noms peuvent recevoir l’un et l’autre une détermination autonome : le
livre de mon frère, ce livre de ton frère, l’intéressant livre de notre frère, le livre étonnant de
votre frère, le livre de mon petit frère, le livre de mon frère aîné, tandis que, dans le second
cas, la détermination ne peut porter que sur l’ensemble et non sur les substantifs pris
séparément : *le livre épais d’or, *le livre de mon frère d’or, *le livre d’or jaune, *le livre de
cet or.
188

Nous dirons donc que les noms composés, quel que soit leur degré de figement, sont
caractérisés par une absence de détermination autonome de chacun de leurs éléments
constitutifs. Cela se traduit presque toujours par le fait que, dans les composés mettant en jeu
deux substantifs, le second substantif a l’article zéro :

N de N : boule de billard, acte de foi, peau de buffle


N à N : roue à aube, terre à foulon, verre à vin
N sur N : gravure sur bois

Le seul autre déterminant qui apparaisse devant le second substantif est le générique le :
la peur du gendarme, la folie des grandeurs, la limitation des naissances, le coup du lapin, un
ordre du jour, etc. Il y a bien ici présence d’un article, mais on observe qu’il ne réfère à aucun
objet ou être défini, qu’il est totalement contraint et qu’il ne peut faire l’objet d’aucune
substitution : *la peur d’un gendarme, *la limitation de ces naissances, *le coup de notre
lapin, *un ordre de ce jour-là. On retiendra qu’un groupe nominal constitue un nom composé
quand l’actualisation porte sur l’ensemble du groupe et non sur l’un ou l’autre des
composants.

4.1.2. Non-prédication interne

Le fait qu’aucun élément d’un nom composé puisse être actualisé montre que les mots
ne sont pas reliés par une prédication : un fait évident est une prédication, un fait divers ne
l’est pas : Nous avons constaté un fait qui est évident, *Nous avons constaté un fait qui est
divers. Cela veut dire qu’un groupe nominal ordinaire est une assertion que le locuteur est en
mesure de faire suivant les règles de la grammaire, tandis que le nom composé est une
séquence qui réfère à un objet ou à une idée abstraite que le locuteur ne crée pas, mais qui est
préconstruite et qui fait partie de son stock lexical, au même titre que les noms simples.
Comme il désigne un objet, il est susceptible de répondre à une question du type : Comment
s’appelle (cet objet, cette action, cet événement) ? (M. Riegel 1991) :

Cet objet s’appelle une pince-monseigneur


Cette action s’appelle une mise en conformité
Cet événement s’appelle un tremblement de terre

Toutes les propriétés syntaxiques et sémantiques que nous allons décrire par la suite sont
convergentes : un nom composé ne peut pas être une phrase en réduction, comme le pensait
A. Darmesteter (1874), puisqu’une phrase est toujours une assertion tandis qu’un substantif
est une dénomination. Cette constatation s’applique également à des cas où le sens n’est pas
opaque : le mot accent grave désigne, en typographie, un type particulier d’accents, par
opposition à accent aigu, accent circonflexe, mais grave ne qualifie pas le substantif accent.
C’est ce qui explique que l’on dise : Ceci est un accent grave mais non : *Cet accent est
grave. De façon plus générale, il n’y a pas de manipulations syntaxiques entre les différents
éléments d’un nom composé. Deux autres propriétés sont corrélées au caractère préconstruit
de ces suites, d’une part l’interdiction d’une paraphrase synonymique et d’autre part
l’impossibilité d’insertions. Nous définissons donc comme noms composés les groupes
nominaux qui correspondent aux critères que nous venons d’énumérer.
189

4.2. Deux types de structure interne : ordre canonique ou déviant

Si l'on observe la structure interne des groupes nominaux, une première distinction
s’impose : il existe des suites qui ont une structure interne atypique ou aberrante par rapport à
ceux, considérés comme standards, qui comprennent un substantif accompagné de ses
diverses formes de détermination. Des suites comme un en-cas (collation), le qu’en dira-t-on,
un tire-bouchons, un va-nu-pieds, une contre-allée, un en-avant (rugby) n’ont pas de
substantif-tête actualisé par une détermination (adjectif, complément de nom ou relative). Le
nombre de ces structures génératrices de groupes nominaux atypiques est très élevé (M.
Mathieu-Colas 1996). En fait, n’importe quelle suite de mots peut devenir groupe nominal,
dans un emploi éventuellement métalinguistique, si on la fait précéder d’un déterminant et si
elle a une distribution d’argument ou de prédicat nominal : Ce « J’en ai marre » était de trop.
Il se trouve que ces groupes nominaux atypiques sont considérés par tous les auteurs
comme des noms composés. Darmesteter (1874) les a appelés des composés par ellipse. Il
faut remarquer que ces suites peuvent être sémantiquement opaques (un passe-montagne, un
tire-fesses, un en-avant, un en-cas) ou quasi transparentes (un allume-cigares, un tire-
bouchons, le qu’en dira-t-on). Le fait qu’on leur reconnaisse un statut de noms composés est
souligné par la présence (non nécessaire souvent) du trait d’union. Comme on vient de le voir,
les groupes nominaux atypiques sont loin d’être tous opaques du point de vue sémantique : un
ouvre-boîtes a évidemment quelque chose à voir avec ouvrir et boîte, même s’il n’est pas
spécifié quel est exactement le sujet d’ouvrir. De même, la signification du mot qu’en dira-t-
on n’est pas indépendante de celle des composants. Constatons ici combien le terme de nom
composé est flou dans la tradition grammaticale : les groupes nominaux à structure interne
déviante sont considérés comme des noms composés, même si leur sens est relativement
compositionnel, alors que la définition de la composition met souvent l’accent sur l’opacité
sémantique. Cela vient peut-être du fait que leur caractère de structure déviante les caractérise
fortement et évite toute confusion avec les groupes nominaux libres.
A ce type de groupes nominaux aberrants, on opposera ceux - et c’est le plus grand
nombre - qui ont une structure canonique, c'est-à-dire qui comprennent un substantif
accompagné de ses déterminants ou modifieurs. Ces groupes nominaux, qui ont une structure
de surface régulière, peuvent être, à leur tour, libres ou contraints. Pour ces derniers, que A.
Darmesteter appelle des juxtaposés, il faut montrer en quoi consiste la contrainte. On ne peut
pas les détecter automatiquement : il faut les analyser et, au regard de certaines propriétés,
décider si l’on a affaire à des groupes nominaux libres ou s’ils sont, et à quel degré, figés. On
conçoit que le travail de reconnaissance et de description est plus complexe que pour ceux du
premier type.

4.3. Composés endocentriques et composés exocentriques

Parmi les suites canoniques, que nous analysons maintenant, il faut opérer une autre
distinction, selon que le groupe nominal contraint possède un substantif-tête (panier à pain,
panier à provisions) ou non (panier percé = dépensier). Dans le premier cas, on perçoit l'un
des substantifs comme le centre ou le pivot de la suite, les autres éléments en constituent la
détermination ou une spécification quelconque. Ce substantif-pivot peut parfois être employé
seul, après effacement de la détermination ou de la spécification : Donne-moi (le panier à
pain, le panier), Un panier à pain est un panier.
Cette réduction est possible, même si la relation entre le substantif-tête et les autres
éléments est moins simple que dans l’exemple que nous venons de donner. La tradition
linguistique a appelé les composés à substantif-tête des composés endocentriques et tous les
autres types des composés exocentriques, comme panier percé : Luc est un (panier percé,
190

*panier), *Un panier percé est un panier. Ces derniers ne posent, en fait, aucun problème
d’analyse : ils sont figés du point de vue syntaxique et sémantique. Ce sont des suites
« gelées » qui ne diffèrent d’un mot simple que par leur polylexicalité formelle et les marques
morphologiques spécifiques aux composés. Il va de soi qu’il faut les lister, car elles
constituent des entrées de dictionnaires. Notons qu’une telle liste de composés exocentriques
peut constituer la matière première d’études portant sur la métaphore, qui est essentiellement
à l’oeuvre dans leur formation.
Les composés endocentriques présentent, eux, des problèmes d’analyse interne
beaucoup plus complexes. Une première question se pose à leur propos : quelle différence y a-
t-il entre eux et les groupes nominaux ordinaires, avec lesquels ils partagent certaines
propriétés : structure canonique de groupe nominal et existence d’un substantif-tête? Nous
illustrons ici l’analyse plus abstraite que nous avons faite plus haut. Prenons une suite comme
(une) porte d’entrée. A première vue, on a le sentiment qu’elle est entièrement
compositionnelle du point de vue sémantique, que porte et entrée y gardent donc leur sens. En
fait, ce n’est pas entièrement le cas, puisque le sens exact n’est pas (une) porte par laquelle
on entre, ce qui serait un pléonasme, mais la porte principale d’une maison (ou d’un
établissement), considérée comme son entrée normale, celle en particulier qu’empruntent les
étrangers. Ce groupe n’a donc rien à voir avec une suite comme la porte de l’entrée, qui
constituerait, elle, une séquence entièrement compositionnelle. Faut-il considérer notre
exemple comme un nom composé ? C’est évidemment une question purement
terminologique, tant que l’on n’a pas précisé à partir de quel degré de figement on admet
qu’une suite nominale est un nom composé. Nous pensons qu’il convient de le prendre pour
tel, à la fois pour les raisons sémantiques que nous venons de signaler et pour des raisons
syntaxiques : les éléments n’ont pas de détermination autonome.
Examinons maintenant la séquence (une) porte de garage : Cet ouvrier vient de poser
une porte de garage. Comparons son fonctionnement avec celui d’un groupe nominal
ordinaire la porte de mon garage : Cet ouvrier vient de réparer la porte de mon garage. Tout
d’abord l’endocentrique porte de garage n’est pas opaque du point de vue sémantique,
puisque le sens est compositionnel ou quasiment. Il se trouve cependant que la syntaxe interne
de cette séquence n’est pas totalement libre, à la différence de celle du groupe nominal la
porte de mon garage. Dans ce dernier cas, on observe une assez grande liberté dans la
détermination : la porte de (mon, ton, ce, quelques, nos) garage(s) ; une porte de (mon, ton,
ce, quelques, nos) garage(s).
On peut ajouter des modifieurs : la porte verte de mon garage, la porte de mon garage
parisien, la porte vitrée de mon vieux garage. Le complément de nom de Dét garage peut être
pronominalisé et faire l’objet de reformulations : J’en (= de ce garage) ai changé la porte,
Mon garage a une porte solide, Il y a une porte verte à mon garage. On pourrait résumer ces
propriétés en disant qu’entre porte et garage dans : la porte de mon garage, il y a une relation
de partie-à-tout, comme dans : la selle de mon vélo, le toit de ta maison. C’est ce qui explique
certaines restrictions : *ma porte de ton garage, ?cette porte de notre garage, ?cette porte
d’un garage.
Analysons maintenant le comportement de porte de garage. La détermination portant
sur la suite porte de garage est libre : (une, la, cette, notre, quelque) porte de garage. Cela est
déjà un indice du fait que porte de garage doit être considéré comme une unité. Mais, dès lors
qu’on s’intéresse à la détermination de chacun des substantifs, on observe de fortes
restrictions. Dans une porte de garage, le déterminant un est un article indéfini, tandis que
dans une porte de mon garage il s’agit d’un numéral et le groupe nominal est libre. On est
donc en présence de deux configurations différentes. L’adjonction d’adjectifs est restreinte
aussi. On peut qualifier l’ensemble porte de garage, mais l’adjectif ne sera pas inséré : une
porte de garage verte, une grande porte de garage, *une porte verte de garage, *une porte de
191

grand garage face à la porte verte du garage. La pronominalisation de garage n’est pas
possible non plus : *J’en ai acheté une porte.
On constate que la suite porte de garage est une suite à actualisation contrainte, où le
mot garage ne peut pas recevoir de détermination propre et d’où sont absentes les relations
syntaxiques spécifiques des groupes nominaux mettant en jeu une relation partie-à-tout. Ces
observations vont de pair avec l’analyse sémantique qu’on peut en faire. Dans la porte de
mon garage, le groupe de mon garage est une détermination, il identifie un objet donné,
tandis que dans porte de garage, le complément de nom spécifie, c’est-à-dire désigne un type
de porte particulier, une variété de porte et constitue une désignation. Faut-il aller jusqu’à
considérer porte de garage comme un nom composé ? Certains éprouveront quelques
réticences à le faire, suivant en cela la tradition qui veut qu’un nom composé désigne une idée
unique. Mais que dire alors de ouvre-boîtes, coupe-papier, machine à laver la vaisselle, qui ne
sont pas opaques et que tout le monde considère comme des composés ?

4.4. Portée du figement

Nous entendons par ce terme l’étendue, calculée en nombre de mots, de la suite affectée
par le figement. L’indication du début et de la fin des séquences contraintes est indispensable,
en particulier, pour le traitement informatique.

4.4.1. Figement d’une partie du groupe nominal

Le figement que nous décrivons maintenant ne concerne pas l’ensemble du groupe


nominal mais seulement la partie qui n’est pas le substantif-tête. On pourrait la qualifier de
périphérique par rapport au substantif. Nous envisageons successivement deux situations,
selon que le figement porte sur le déterminant du nom ou sur son expansion.
Nous ne dirons que quelques mots sur le figement du déterminant, puisque nous avons
décrit ce phénomène au Chap. 9. Il concerne les substantifs en position de N1, dans une suite
N1 de N2, interprétés comme des quantifieurs de N2. Leur source est souvent métaphorique,
donc figée. C’est ce qu’on trouve dans : un luxe de détails, un monument d’idioties, une
kyrielle de plaintes, un tapis de feuilles, un trésor de patience, etc.
D’autre part, l’expression du haut degré est souvent à l’origine de compléments en de
N2, où ce N2 représente un substantif considéré comme le prototype de la qualité exprimée
par le substantif N1. Voici des exemples mettant en jeu des prédicats nominaux : une fièvre de
cheval, une voix de Stentor, une patience d’ange, un appétit d’ogre. Il ne faut pas confondre
ces exemples avec les compléments en de N figés qui traduisent non pas l’intensité mais la
qualité : une voix de velours, une voix de casserole. Dans les suites que nous venons
d’analyser, seuls le déterminant ou l’expansion sont figés. Le substantif-tête garde avec le
reste de la phrase les mêmes relations distributionnelles que lorsqu’il est seul : Luc a une
fièvre de cheval, Luc a de la fièvre ; Luc a une patience d’ange, Luc a de la patience. Il va de
soi que nous ne pouvons pas parler à leur sujet de noms composés mais de déterminants ou de
modifieurs figés, c’est-à-dire d’éléments figés de groupes nominaux.

4.4.2. Le figement complet

Personne, s’il ne connaît pas le sens du mot, n’est en mesure de deviner qu’un frappe-
devant est un gros marteau dont on se servait pour aplatir le métal. Aucun des deux mots ne
peut faire l’objet d’une substitution ni de modifications syntaxiques (changement de temps,
négation, etc.). Si le sens est connu, on comprend que le terme a une motivation
métaphorique. On peut en dire autant de en-cas et de sot-l’y-laisse, signifiant respectivement
192

une collation et la croupe d’un poulet rôti, considéré comme la partie la plus succulente. De
même, rien ne permet de deviner que le quatre-vingt-et-un est un jeu de dés. Ces mots
composés, totalement figés, sont à apprendre par coeur.
Les suites exocentriques opaques sont dans la même situation. De même qu’il faut
apprendre des mots simples comme pain et vin, il faut mémoriser des suites figées comme
cordon bleu (bonne cuisinière), petit gris (petit escargot ou variété de tabac), faux-cul
(personne non fiable), chevau-léger (type de soldat du siècle dernier), blanc-bec (jeune
homme sans expérience), cul-de-jatte (personne amputée des deux jambes). La seule
différence qui sépare ce type du précédent, c’est qu’ici la suite a une forme canonique et
qu’un programme informatique à lui seul ne peut pas décider si, pour une suite donnée
rencontrée dans un texte, l’on est en présence d’un nom composé ou d’un groupe nominal
libre, sauf présence de traits d’union.
Les groupes nominaux totalement figés, à la fois du point de vue syntaxique et
sémantique, sont loin de constituer la majorité. Leur traitement linguistique est en fait assez
réduit. Ils ne relèvent d’aucune analyse syntaxique interne, car il n’existe ni paradigmes ni
transformations. Les seules modifications sont de nature formelle : variantes graphiques,
formation du pluriel éventuellement spécifique, présence d’un séparateur.
On peut faire, à leur propos, des considérations historiques ou étymologiques. A quel
moment ou à quelle occasion tel ou tel nom composé est-il né ? La découverte de l’origine
d’un nom composé est de nature archéologique et n’a pas d’interférence avec la description
syntaxique et le calcul du degré de figement. On peut aussi examiner les causes du figement
qui dépendent de la langue elle-même et non de l’histoire ou de la littérature. Il s’agit de la
métaphore et de la métonymie.

4.4.3. La métaphore

Il ne s’agit pas ici de faire une étude générale sur la métaphore mais d’illustrer son
fonctionnement dans la formation des noms composés figés. Le mouvement nazi a été
dénommé par métaphore peste brune, par allusion à la couleur des chemises que portaient les
membres de ce parti, vraisemblablement à partir d’un moule lexical comme la peste noire
(épidémie). La métaphore est une opération de substitution sémantique qui ne maintient pas
toutes les propriétés syntaxiques du mot-source (Cf. Chap. 4 §7.6.). J.-P. Boons (1971) a
analysé l’emploi métaphorique du verbe farcir : Paul a farci la dinde de marrons, Paul a farci
son roman de citations. Dans la seconde phrase, les restrictions de sélection du verbe farcir
ont été transgressées et on a remplacé par glissement métaphorique les arguments habituels
par d’autres. Mais cette constatation à quoi on réduit habituellement la métaphore est loin
d’être suffisante. Il faut remarquer qu’elle bloque aussi les possibilités de reformulation :

- la reconstruction : Il y a de la farce dans cette dinde, *Il y a de la farce dans ce roman ;


La farce est constituée de marrons, *La farce est constituée de citations

- l’effacement : Paul a farci la dinde, *Paul a farci son roman

- la paraphrase nominale : Paul a mis de la farce dans sa dinde, *Paul a mis de la farce
dans son roman

On comprend pourquoi la création de noms composés par métaphore interdit les


opérations syntaxiques habituelles qui sont possibles dans les constructions libres.
193

4.4.4. La métonymie

C’est un procédé « par lequel une notion est désignée par un terme autre que celui qu’il
faudrait, les deux notions étant liées par une relation de cause à effet (...), par une relation de
matière à objet ou de contenant à contenu (...), par une relation de la partie au tout (...) »
(Dictionnaire de Linguistique, Larousse). La métonymie est à l’oeuvre dans un grand nombre
de cas. Si un tout est désigné par une de ses parties, c’est que cette dernière est caractéristique
de l’ensemble, qu’elle en constitue une propriété saillante. Ainsi, un bateau à voile est-il
réduit à ses mâts : un trois-mâts, un quatre-mâts ; tel oiseau à une particularité corporelle : un
rouge-gorge, un hochequeue. On fera une remarque analogue à celle que nous avons faite
pour la métaphore : le transfert sémantique ne s’accompagne pas des propriétés de
restructuration, puisqu’un élément ne peut être soumis aux mêmes reformulations que
l’ensemble.

4.5. Analysabilité et degrés de figement dans le groupe nominal

Sur la base des analyses que nous venons de faire, nous définissons comme composés
des groupes nominaux :

- dont aucun élément n’est actualisé de façon autonome et, en particulier, dont la
détermination interne ne peut faire l’objet d’aucune variation ;
- qui ne constituent pas de prédication interne ;
- entre les éléments desquels on ne peut pas faire d’insertion ;
- dont aucun des éléments ne peut faire l’objet d’une substitution synonymique ;
- et dont le sens global correspond à un concept existant dans la langue et qui pourrait, à
l’occasion, être exprimé par un substantif unique.

Ce que nous venons de dire ne signifie pas que pour former ces concepts, il faille vider
les éléments composants de leur signification et refuser toute relation entre les éléments : nous
n’exigeons pas que le sens soit totalement opaque. Les suites telles que nous venons de les
définir et qui sont totalement opaques ne constituent qu’un sous-ensemble, comme nous
l’avons vu précédemment. Nous examinons maintenant des combinaisons dont les éléments
sont plus ou moins libres du point de vue syntaxique, mais qui forment cependant des unités
de dénomination.
Ces relations dépendent de la nature sémantique du substantif-tête. Le substantif moulin
peut figurer dans des groupes nominaux libres. Il est alors le noyau du groupe nominal et
reçoit un assez grand nombre de déterminants qui l’identifient : J’ai vu le moulin que tu viens
d’acheter, Ce moulin appartenait à Jean, Tu as acheté là un moulin superbe, Ton moulin est
en état de marche. Il se trouve, d’autre part, que moulin est un terme générique susceptible de
représenter des types d’objets différents. Il s’agit d’un dispositif (machine ou appareil) de
transformation de certains produits. On obtient alors des dénominations en fonction :

- des produits transformés : moulin à épices, moulin à poivre, moulin à café, moulin à
sel, moulin à légumes

- du résultat de la transformation : moulin à huile, moulin à farine

- du mode de propulsion : moulin à vent, moulin à eau, moulin à vapeur, moulin


hydraulique, moulin à bras
194

La liste que nous venons de donner suscite les commentaires suivants :

a) Les expansions sont ici de nature différente. Elles ne servent pas à identifier un objet
mais à désigner, à nommer une variété d’objets qui ont en commun de pouvoir être désignés
par le terme moulin. Ces expansions sont donc effaçables. C’est la situation qui permet de
déterminer à quel type d’objet l’on a affaire précisément. Notons que ces expansions ne sont
pas elles-mêmes actualisées.

b) Le sens de ces suites est compositionnel, à l’exception de moulin à prières ou moulin


à paroles, qui ne désignent pas des moulins mais un objet de culte ou un bavard. Cette
différence peut être illustrée par la règle d’effacement : Un moulin à huile est un moulin ; *Un
moulin à paroles est un moulin. On peut considérer que chaque classe d’objets est caractérisée
par un nombre déterminé de lignes de pertinence par lesquelles on peut la caractériser et qui
donnent lieu à autant de variétés de composés potentiels.

Nous allons illustrer, dans ce qui suit, quelques-unes des relations qu’on peut observer
entre les éléments lexicaux des noms composés non entièrement figés.

4.5.1. Le domaine

Dans un grand nombre de groupes nominaux, l’expansion désigne le domaine d’emploi


et peut être effacée quand la situation permet d’interpréter correctement l’objet dont on parle.
Une paraphrase est possible à l’aide de l’expression : dans le domaine de, en matière (Adj, de
N) : un accord salarial, un accord dans le domaine des salaires, un accord en matière
(salariale, de salaire). L’expansion (la spécification) peut être :

- un adjectif : un accord salarial, une prouesse technique, une vérité statistique, une
dynastie minière

- un complément en de N : un maître d’école, un maître de pêche, un maître d’équipage

4.5.2. Relations de prédicats à arguments

Nous donnons ici quelques exemples de composés dont la relation entre les éléments
représente, du moins à l’origine, une relation de prédicat à sujet ou à objet.

a) relation de sujet : une promesse de Gascon, une réponse de Normand, une descente
de police, une charge de cavalerie

b) relation d’objet : un joueur de luth, un rédacteur de motions, un éleveur de pigeons.


Cette construction a fourni un grand nombre de :

- noms de métiers : un avaleur de sabres, un rempailleur de chaises, un marchand de


glaces, un compositeur de musique, un allumeur de réverbères

- noms de « qualités » : un enfonceur de portes ouvertes, un lecteur de romans


195

4.5.3. Relation partie-à-tout

Nous ne retenons pas ici le cas où le substantif N1 représente un déterminant figé


comme dans : une nuage de lait. Si N1 a une syntaxe libre comme dans : une portion de
fromage, un quart de litre, nous considérons que nous avons affaire à un groupe nominal
ordinaire, dont le déterminant est simplement polylexical et ne relève pas du figement. Nous
classons ici des suites comme : un barreau de chaise, une roue de voiture, une roue de vélo,
une porte de garage, un toit de maison, un ressort de montre. Il se pourrait qu’il y ait une
étape intermédiaire entre le groupe nominal libre : Le ressort de ma montre est cassé et le nom
composé : Un ressort de montre est fragile, mettant en jeu l’article générique un : Le ressort
d’une montre est (une chose) cassable.

4.5.4. Relations « circonstancielles »

a) La substance

Pour tous les objets concrets, l’indication de la substance peut être mentionnée : une
fourchette en métal, une fourchette en plastique, une maison en briques, une maison en
pierres de taille. Le substantif désignant la matière n’a pas ici de détermination propre. Cela
correspondrait donc à une des définitions du figement que nous avons donnée plus haut. Mais,
cette détermination n’est pas figée puisqu’on peut constater des paradigmes : une fourchette
en métal inoxydable, une maison en briques rouges, une fourchette en plastic d’Oyonnax.
Nous considérons qu’il s’agit là d’adjectifs composés (de, en) (N)matière et que leur relation
avec le nom est de nature prédicative : Ce (objet) est (de, en) N(matière). Il arrive que la
matière constitue non plus une indication mais un élément distinctif permettant de classer les
objets en types : un chapeau de paille, une fibre végétale/de la fibre de verre.

b) Le lieu

Le lieu ne traduit pas ici une localisation mais permet de créer une typologie, la
désignation d’une variété : un village de montagne, un rat des villes, un rat des champs, un
ours polaire, un ours des Pyrénées.

c) Le temps

La même observation vaut pour les indications de temps : des vacances d’hiver, des
vacances d’été, le repas de midi, le repas du soir.

d) La conséquence :

une maladie mortelle, un facteur d’insécurité, un effet destructeur.

5. Effacement dans les noms composés

Dans les groupes nominaux atypiques (en-cas, ouvre-boîtes) et dans les groupes
nominaux exocentriques (panier percé, cordon-bleu, bas-bleu), on ne peut effacer aucun
élément, sous peine de supprimer le mot composé lui-même. Pour les composés à élément-
tête, on peut observer des effacements.

a) hors contexte
196

Il est possible, indépendamment de tout contexte, de supprimer dans une suite Nom +
Adj, soit l’élément de gauche : (pommes) frites ; (feuillet) intercalaire ; (sauce) béarnaise, soit
l’élément de droite : central (téléphonique) ;

b) en contexte situationnel

On peut, d’autre part, dans certaines circonstances précises, réduire caporal-chef à chef
ou procéder à des réductions comme : clé (anglaise) ; joint (de culasse) ; simulateur (de vol) ;
stimulation (cardiaque) ; gardien (de but) ; gardien (d’immeuble). C’est la situation qui lève
alors l’ambiguïté.
La possibilité d’effacement est évidemment un indice de moindre figement et, en tout
cas, la preuve qu’il y a un substantif-tête que l’on interprète sans hésitation dans une situation
donnée, de sorte que l’on peut analyser un grand nombre d’éléments effaçables comme des
indicateurs de domaine. Ainsi (faire) un coup boursier peut être interprété comme un coup
que l’on fait dans le domaine de la bourse. Fonctionnent de la même façon : coup médiatique,
coup politique, coup publicitaire, à la différence de coup bas, coup tordu, où l’adjectif est de
nature qualificative. S’il peut y être effacé lui aussi, dans certains cas, la raison en est
différente. Elle tient à l’interprétation négative du mot coup.
On observe donc la permanence du substantif-tête dans les effacements que nous venons
de signaler. Dans certaines conditions, et cela mérite d’être signalé, c’est l’élément modifieur
qui est maintenu. C’est le cas de école communale qui peut être réduit à la Communale ;
l’armée coloniale à la Coloniale. La réduction est soulignée par l’usage fréquent de la
majuscule dans ce cas. Le terme Ecole Normale Supérieure a un comportement particulier : il
peut présenter les réductions suivantes : effacement des spécificateurs (l’Ecole) ou effacement
de substantif (Normale Sup, Normale).

6. Typologie des noms composés

Dès lors que l'on envisage la composition nominale comme un phénomène qui affecte
les groupes nominaux, une première constatation s'impose. Si l'on veut décrire ce phénomène
de façon intégrée et reproductible, il est impossible de se contenter d'observations générales
sur le figement, indépendamment de la nature de la structure interne des noms composés. En
effet, pour reconnaître automatiquement les noms composés, il faut être en mesure d’en
montrer les limites et prédire leur morphologie (formation du pluriel et éventuellement du
féminin), et établir au préalable une typologie de la composition, afin de percevoir les
problèmes spécifiques à chaque type. En fonction de la structure interne des noms composés,
les éléments de la description varient. Selon que la structure interne du mot composé
correspond ou non à la structure canonique des groupes nominaux, les indications requises ne
sont pas les mêmes. La reconnaissance automatique comme une unité figée d'une structure
hétérogène dans un texte est évidente, ce qui n'est pas le cas d'une structure canonique.
La nécessité de cette typologie a été reconnue depuis longtemps par divers auteurs. La
typologie de loin la plus explicite est celle qui a été établie par Michel Mathieu-Colas (1996).
Elle comprend plus de 700 types et permet de se rendre compte de l’ampleur du phénomène.
Nous ne donnons ici que les grandes lignes de la structuration de cette base, qui comprend 17
classes élémentaires :

1. emprunts : casus belli, prima donna, pin-up, ilang-ilang


2. onomatopées : bla-bla, gri-gri, frou-frou, tic-tac
3. lettres, abréviations, sigles : a b c, b.a.-ba, T.S.F., K-octet
197

4. composé sur particules : demi-litre, ci-devant, à-coup, sous-marin, en-avant


5. composés sur cardinaux : trente et un, quatre-quatre, deux-roues, cinq à sept
6. composés sur thèmes savants : oligo-élément, oto-rhino, surdi-mutité
7. composés sur verbes : tire-bouchon, couche-tard, compte-gouttes
8. composés sur adjectifs : clair-obscur, chaud et froid, fort en thème
9. composés adj + nom : beau-frère, faux sens, rouge-gorge, bon vivant
10. composés nom + adjectif : table ronde, cordon-bleu, bouc émissaire
11. composés nom + nom : poche revolver, café-tabac, thé citron
12. composés nom + de + X : pomme de terre, mot de passe, règle de trois
13. composés nom + à + X : cuillère à soupe, poste à essence, machine à laver
14. composés nom + en + X : mise en scène, arc-en-ciel, fuite en avant
15. composés nom + Prép + X : service après-vente, preuve par neuf
16. composés nom + divers : traction avant, voix off, gilet pare-balles
17. composés sur phrases : on-dit, sot-l’y-laisse, qu’en-dira-t-on

Il faut ajouter à cette liste huit autres classes faisant le recensement des composés
complexes :

1. Expansions de A + N : bon vieux temps, plus petit commun multiple


2. Expansions de N + A : produit national brut, résonance magnétique nucléaire
3. Expansions de N + N : opération ville morte, jambon assiette beurre
4. Expansions de N + de + N : offre publique d’achat, heure de grande écoute
5. Expansions de N + à + N : film à grand spectacle, oeil au beurre noir
6. Expansions de N + en + N : requête en suspicion légitime
7. Expansions de N + Prép + N : acte sous seing privé
8. Expansions diverses : non-assistance à personne en danger

Conclusion

L’importance du figement est apparue clairement avec l’avènement du traitement


automatique. Cette importance est d’abord quantitative : des observations ont montré qu’il
affecte environ un quart de la surface d’un texte journalistique. Les mots composés sont trois
fois plus nombreux que les catégories simples correspondantes. Par exemple, en face de
17.000 verbes simples, on compte au moins 50.000 verbes composés. La structure interne des
mots composés est d’une extrême complexité, comme on l’a vu dans le cas des noms
composés. L’importance du figement est aussi qualitative. La détection des mots composés
permet d’éviter de procéder à une analyse spécifique de mots qui n’ont aucune autonomie
syntaxique, comme on le voit clairement dans le cas d’une traduction littérale des mots
composés. Le codage des suites figées est indépendant de celui qu’aurait chaque élément
constituant dans un environnement compositionnel. Le figement est avec la notion d’emploi
une des notions théoriques les plus importantes du traitement des textes.

Lectures

1. Etudes générales

Gross, G., 1996, Les expressions figées en français. Noms composés et autres locutions, Paris,
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2. Locutions

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3. Noms composés

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4. Locutions verbales

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Adjectifs
Gross, G., 1991, « Typologie des adjectivaux », Analyse et synthèse dans les langues romanes
et slaves, G. Narr Verlag, Tübingen, p.163-178.
201
202

Chapitre 11

Les événements

1. Classes de prédicats

Nous avons vu (Chap.3, 5, 6, 7), que les prédicats correspondent morphologiquement à
des   verbes,   des   noms,   des   adjectifs   et   des   prépositions,   ce   qui   induit   des   propriétés
morphologiques et syntaxiques spécifiques. Mais les prédicats se prêtent parallèlement à une
description   sémantique,   qui   ne   recoupe   pas   cette   classification   catégorielle.   Nous   avons
montré, au Chap.4, les avantages que représente l’introduction de classes sémantiques (classes
d’objets)   dans   la   description   des   arguments.   Nous   proposons   d’étendre   un   type   de
classification   similaire   aux   prédicats   du   premier   ordre.   Nous   verrons   successivement   les
événements (Chap. 11),  les actions (Chap. 12) et les états (Chap.13). La mise au point de ces
classes   permet   de   factoriser   les   propriétés   des   prédicats.   Nous   constaterons   que   ces   trois
grandes classes ne sont pas entièrement disjointes, mais que des actions et des états peuvent,
dans certaines conditions, recevoir secondairement une interprétation événementielle.

2. Définition linguistique des événements : paramètres d’analyse

Vu   la   diversité   pragmatique   des   événements,   il   n’est   pas   aisé   de   déterminer   si   un


prédicat   donné   désigne   un   événement   ou   non.   La   langue   courante   dispose   d’une   grand
nombre de termes qui peuvent être considérés comme des variantes de la notion : phénomène,
fait, fait divers, circonstance, incident, péripétie, accident, etc. Ces termes ne permettent pas
cependant de rendre compte de façon  linguistique  du comportement des prédicats que nous
étudions   dans  ce  chapitre.  Nous  allons  donc,  dans  un  premier  temps,   mettre   au point  un
ensemble de paramètres qui permettent de définir cette classe de substantifs et de décrire leur
syntaxe. Bien que la notion d’événement puisse être exprimée par des verbes :  Il pleut, Le
pont a cédé, nous fonderons nos analyses sur les substantifs, pour les raisons suivantes. Les
prédicats nominaux sont actualisés par des verbes supports spécifiques, en fonction de leur
classe   sémantique   (Cf.   Chap.8).   Si   les   actions   prennent  faire  ou  effectuer,   les   noms
événementiels   sont   conjugués   à   l’aide   de   supports qui   leur   sont   propres   :  avoir   lieu,   se
produire,   arriver,   etc.   Nous   avons   là   un   critère   formel   qui   permet   de   sélectionner   les
constructions nominales événementielles de façon rigoureuse. Un tel critère n’existe pas pour
les verbes exprimant des événements. La présence de déterminants permet, en outre, de rendre
compte de l’aspect de ces prédicats. C’est donc sur la base des prédicats nominaux que nous
allons mettre au point les propriétés générales des événements.
203

2.1. Nature du verbe support

Les substantifs événementiels sont des prédicats et, comme tels, ils sont susceptibles
d’être définis à l’aide des outils généraux qui servent à décrire les prédicats nominaux, parmi
lesquels figurent les verbes supports.

a) Verbes supports temporels

Parmi les supports les plus fréquents des substantifs événementiels on trouve : avoir
lieu, se produire, arriver, survenir, se dérouler. Ces supports constituent un critère
définitionnel suffisant pour rendre compte de la classe.

Un (événement, accident, tsunami) (a eu lieu, s’est produit, est survenu)

Ces verbes ont une double fonction. D’une part, ils déterminent les prédicats nominaux
comme appartenant à la classe des événements et, d’autre part, ils conjuguent ces prédicats, en
les inscrivant dans le temps. Nous avons déjà signalé que si un substantif codé habituellement
comme <action> est actualisé par l’un de ces supports, il reçoit secondairement une
interprétation événementielle.

b) Verbes supports aspectuels

Certains verbes supports expriment en outre l’aspect des prédicats nominaux


événementiels. Leur choix est fonction de la classe sémantique des événements :

Itératif : Les violences reprennent ; Les attaques se multiplient ; Sa maladie revient


Inchoatif : Le combat s’engage ; Le feu se déclare ; Le désordre s’installe
Progressif : Les attentats se poursuivent ; L’insécurité se prolonge ; L’instabilité
continue
Terminatif : Les débats sont interrompus ; La séance est suspendue

Du point de vue sémantique, ces verbes apportent une triple information aux substantifs
prédicats auxquels ils sont associés : ils spécifient leur interprétation événementielle, ils les
inscrivent dans le temps et leur apportent une valeur aspectuelle.

2.2. Un lieu

Un événement ne se conçoit pas sans un lieu où il se produit. On ne peut imaginer un


événement qui aurait lieu nulle part. Ce lieu peut sans doute demeurer inconnu, mais il est
conceptuellement impliqué par la notion d’événement. Un adverbe comme quelque part
traduit cette incertitude : Cela a dû se produire quelque part dans les Andes. C’est la raison
pour laquelle nous considérons ce complément comme un argument plutôt que comme un
circonstanciel. Cette analyse est confirmée par les restructurations syntaxiques (thématisation)
dont il peut faire l’objet.

2.2.1. Compléments de lieu

L’indication du lieu peut être exprimée naturellement par un complément prépositionnel


ou par un de ses substituts :
204

Une incident a eu lieu (à Paris, dans le métro, à la gare de Lyon)


C’est là que s’est produit le glissement de terrain

2.2.2. Thématisation du lieu

Ce complément peut être thématisé, c’est-à-dire figurer en position de sujet, comme


c’est le cas de beaucoup de compléments de ce type. Cette restructuration se fait grâce à
divers opérateurs appropriés :

a) Connaître, enregistrer

Berlin a connu une série de manifestations commémoratives


Ce pays a enregistré de forts tremblements de terre

c) être (le théâtre, la scène, le lieu) de

La gare du Nord a été le théâtre d’un incident sans gravité


L’autoroute du Nord a été le théâtre d’un grave accident

d) Voir se produire

Madrid a vu se produire un attentat à la bombe

2.2.3. Lieu affecté par l’événement

Un lieu peut être non seulement l’endroit aléatoire où s’est produit un événement, mais
encore représenter l’objectif d’un événement organisé, d’un attentat par exemple. Cette
relation s’exprime à l’aide des verbes suivants :

a) frapper, toucher, endeuiller, ébranler : Une série d’attentats a (frappé, touché,


endeuillé, ébranlé) la ville de Madrid

b) viser : Cet attentat visait le World Trade Center

2.3. Un temps

Tout comme le lieu, un événement se produit nécessairement à un moment donné, que


ce moment soit connu ou non. Ce complément représente une date :

a) Date en position de complément

Une explosion a eu lieu à midi, le 11 septembre en 2001


Le tirage au sort aura lieu demain soir à 20 h
Cet incident remonte à septembre dernier

b) Thématisation de la date

L’année 2001 a vu se produire un attentat meurtrier à New York


205

2.4. Humains affectés

Un événement peut affecter des humains, surtout s’il est s’agit d’une agression ou d’une
attaque violente.

a) En position de complément :

Une agression a été commise contre le Président


Ce vol à main armé s’est fait aux dépens des clients de la banque
La chute des prix a eu lieu au détriment des petits porteurs

b) Thématisation de l’humain affecté :

Les gens de ce quartier sont victimes d’agressions constantes


Ce deuil a touché la plupart des familles
Le séisme a endeuillé les habitants de l’Indonésie
Un malheur a frappé nos voisins
Ce choc a blessé plusieurs passagers
La famine n’a pas épargné les populations nomades

2.5. Un témoin

Pour les mêmes raisons conceptuelles et pragmatiques, un événement nécessite un


témoin qui puisse le rapporter. Sans témoins, pas d’événement.

2.5.1. Témoin humain

Le témoin de l’événement peut être un humain : auditeur, public, spectateur, visiteur,


etc. Un certain nombre d’adjectifs permettent de noter la situation du témoin : direct, visuel,
oculaire, attentif, capital, privilégié. La mention du témoin peut se faire dans le cadre de la
complémentation ou d’un argument-sujet :

a) En position de complément

Cet incident s’est produit (devant nous, en présence de tous, devant nos yeux ébahis,
sous les yeux de la foule)

b) Thématisation du témoin

Paul a été le témoin direct de cet incident


Des dizaines de personnes étaient sur la scène du drame
Vous étiez sur les lieux du crime
Des badauds observaient la cérémonie
Au détour du chemin, nous sommes tombés sur une manifestation

2.5.2. Témoin « mécanique »

Par métonymie, le témoin humain peut être remplacé par un appareil enregistreur, qui
dépend évidemment de la nature de l’événement : baromètre, lecteur, oscillographe,
thermomètre :
206

Le baromètre a enregistré une chute de la pression atmosphérique


L'oscillographe a noté un tremblement de terre
Le thermomètre affiche une augmentation de 10 degrés
Une caméra a filmé l’agression contre la bijouterie

Voici d’autres verbes possibles pour le dispositif en question : afficher, constater,


déceler, détecter, écouter, enregistrer, entendre, noter, observer, relever, remarquer,
surprendre.

2.6. Les opérateurs appropriés

Un événement donné peut être défini, non seulement par ses verbes supports, mais aussi,
selon sa classe sémantique, par des opérateurs appropriés. Voici ceux qui caractérisent un
<séisme> :

Verbes : détruire, frapper, endommager, ravager, dévaster, ébranler, secouer (une


région)

Adjectifs : meurtrier, majeur, intermédiaire, dévastateur, destructeur, catastrophique,


tectonique, de magnitude n sur l’échelle de Richter

Un séisme meurtrier, de magnitude 5 sur l’échelle de Richter, a ravagé les côtes des
Philippines

2.7. Le causatif

Un événement a généralement une cause, que nous appelons une cause événementielle
(G. Gross, R. Pauna, F. Valetopoulos 2009)

Ce séisme a (provoqué, déclenché) un glissement de terrain

Les opérateurs causatifs ont des formes syntaxiques variées. Les événements fortuits (cf.
3.2.), qui ne doivent rien ni à la main ni à la volonté de l'homme, excluent certains causatifs :
des verbes comme  susciter  et  donner lieu  à  opèrent sur des prédicats­événements   à sujet
humains (donc non fortuits) et désignant soit un sentiment soit une réaction ou une attitude :
Ces propos ont suscité  (de la haine, une réaction défavorable)  de sa part ; Ce spectacle a
donné lieu à des scènes d'hystérie ;   Cette mise en scène a suscité des sifflets.  *Ce virage
suscite des accidents ;  *Cette humidité suscite souvent de la pluie.

2.8. Probabilité

Un événement peut faire l'objet d'une spéculation quant à son occurrence. Ce paramètre
est exprimé par des adjectifs exprimant sa probabilité :

Une agression peut être (organisée, planifiée, préparée, prévisible, probable)

Cet événement est (accidentel, aléatoire, brusque, contingent, fortuit, imprévisible,


imprévu, improbable, inattendu, inopiné, occasionnel)
207

2.9. Le mode de perception

Un événement peut être classé en fonction du mode de perception qu’on a de lui ou


selon la participation plus ou moins grande du témoin :

- visuel : éclair, arc en ciel


- acoustique : cri, coup de feu, brouhaha
- "participatif" : accident, représentation théâtrale, élections

2.10. Le domaine

Enfin, les événements relèvent de domaines variés comme :

- les phénomènes naturels : phénomènes météorologiques, catastrophes naturelles


- les domaines d’activités : physique, chimie, démographie, etc.
- les mouvements sociaux : grève, émeute
- la vie courante : accidents domestiques, faits divers, etc.
- la vie sociale : cérémonie, défilé, élections

3. Essai de classification

Notre objectif est maintenant de mettre au point une typologie des événements en nous
servant de ces propriétés générales comme moyens d'analyses plus précis. Nous commençons
par décrire l’hyperclasse.

3.1. Les événements comme hyperclasse

Le français possède avec avoir lieu un verbe support qui permet de délimiter assez bien
l’hyperclasse des substantifs d’événements. Nous définirons donc comme événementiel tout
substantif   qui   prend   ce   support.   Les   événements   sont   en   outre   caractérisés,   comme   nous
l’avons vu, par des prédicats appropriés :  observer, être témoin de, participer à, assister à,
rapporter, relater, etc. Nous décrivons dans ce qui suit les sous­classes d’événements. Nous
distinguons cinq types d’événements différents :

- événements fortuits : séisme, accident, gel, chute


- événements organisés : défilé, cérémonie, conférence
- événements cycliques : anniversaire, Pâques
- actions événementielles : réponse, signe, attentat
- états événementiels : grippe, retard, calme

3.2. Les événements fortuits

Les événements fortuits sont ceux qui ne peuvent pas faire l'objet d'une prédiction de
notre part, car ils dépendent du hasard. Nous montrerons que le terme fortuit peut être étayé
par   des   propriétés   syntaxiques   spécifiques.   On   pourrait   penser   à   d'autres   subdivisions   et
proposer de classer les événements en fonction de la présence ou de l'absence physique d'un
témoin. Mais on voit tout de suite que cette opposition ne caractérise pas la nature intrinsèque
de ces événements, elle leur est extérieure : un accident de la route reste un accident, que l'on
précise s'il a eu lieu  sans témoin ou  sous les yeux de la gendarmerie  ou  en présence de
208

témoins oculaires. Si le témoin n'est pas mentionné dans un énoncé, il manquera un argument
à la suite la plus longue mais la nature même du procès n'en est pas affectée.
Une   classification   initiale   qui   ferait   intervenir,   d'autre   part,   les   domaines   de   façon
déterminante ne serait pas pertinente non plus, puisque nous cherchons à rendre compte des
événements   dans   leur   expression   linguistique.   A   ce   titre,   rien   ne   sépare  rupture   de
canalisation, qui est du domaine de la mécanique, de coup de grisou qui relève de celui des
mines. En revanche, il est pertinent d’opposer des événements  fortuits  à d’autres qui sont
organisés ou planifiés par l'homme. Cette différence est fondée linguistiquement. On prendra
comme exemples d'événements fortuits des substantifs comme : accident, explosion, rupture
de canalisation. Nous les définissons par le fait qu'ils excluent tout sujet  agentif  :  *Luc a
effectué un accident, Luc a eu un accident ; *Les ouvriers ont fait une explosion, Les ouvriers
ont provoqué une explosion ; *Le soudeur a fait une rupture de canalisation, Le soudeur a
provoqué une rupture de canalisation.  Le verbe support d'occurrence le plus habituel des
événements   fortuits   est  se   produire.   Ce   verbe   exclut   toute   intervention   humaine   dans   le
processus, ce que confirme encore l'impossibilité pour ces prédicats d'avoir le causatif donner
lieu à, qui est réservé à des événements causés par des humains.
Comme ces événements sont fortuits et relèvent du hasard, ils échappent à la volonté de
l'homme et, par conséquent, leur localisation spatiale ou temporelle est aléatoire. Personne
n'est maître de ces deux variables : *Nous avons reporté l'explosion à demain, *Nous avons
déplacé le tremblement de terre,  alors que ces constructions sont possibles, comme nous le
verrons   plus   loin,  pour  les   événements   organisés  par  les   hommes  :  Le  préfet  a  remis   la
cérémonie au lendemain ;   La remise des médailles n'aura pas lieu à la Mairie mais à la
Préfecture.   L’occurrence   des   événements   fortuits   relève   de   spéculations   statistiques   :  Un
séisme est attendu en Californie avant la fin du siècle ;   La météo prévoit de la pluie pour
demain ;  Statistiquement, il y un crash tous les deux ans en Europe.  On comprend que les
adjectifs   qui   accompagnent   les   événements   fortuits   relèvent   du   domaine   de   l'éventualité :
inattendu, imprévu, accidentel, surprenant, inopiné, fréquent, rare, etc.

3.2.1. Evénements fortuits ponctuels

A partir de cette définition des événements fortuits, qui ont comme support prototypique
le   verbe  se   produire,   on   peut   établir   des   sous­catégorisations   à   l'aide   des   particularités
aspectuelles qui les caractérisent. On peut séparer les événements ponctuels des duratifs. Un
événement ponctuel n'est pas compatible avec des adverbiaux qui impliquent le déroulement
comme  petit à petit, progressivement, lentement, pas à pas, etc. Parallèlement, il existe des
verbes supports d'occurrence qui impliquent  un fait ponctuel. Il s'agit essentiellement  de :
advenir, arriver, éclater, intervenir, se faire, surgir, survenir  : Il se fit un déclic, Un court­
circuit est survenu dans ce dispositif.
Tous ces verbes supports d'occurrence n'ont pas la même extension. Certains d’entre eux
sont spécifiques d'événements particuliers et ne peuvent définir la classe elle­même : Un coup
de feu a éclaté derrière le mur ;  Un coup de feu claquait au loin ;  La vérité a enfin éclaté ;
Une difficulté inattendue a surgi hier. Les événements ponctuels peuvent cependant relever de
l'itérativité. Dans ce cas, les supports sont nombreux et ont souvent un emploi métaphorique :
Les coups de feu crépitaient derrière la maison ; Des éclairs zébraient le ciel ; Des incidents
fâcheux ont émaillé cette séance ;  Les malheurs s'accumulaient sur notre tête.

3.2.2. Evénements fortuits duratifs
209

Les événements fortuits "duratifs" ont des supports spécifiques. Ils ont, contrairement
aux précédents, la possibilité d'avoir un aspect inchoatif, progressif et terminatif. Un même
verbe peut avoir plusieurs interprétations, selon qu'il actualise un ponctuel ou un duratif. Ainsi
éclater  peut   s'appliquer,   comme   on   l'a   vu,   à  coup   de   feu  et   signifier   qu'il   y   a   eu
ponctuellement   occurrence   de   cet   événement,   mais   il   actualise   aussi   des   duratifs   comme
guerre, incendie ou orage, où il traduit un aspect inchoatif. Dans ce cas, c'est la possibilité des
autres  aspects  qui fait la différence  :  La guerre qui a  éclaté  en septembre 1939 ne s'est
terminée qu'en 1945 ; L'orage qui vient d'éclater sera de courte durée.
Il   ne   faut   donc   pas   confondre   les   supports   d'actualisation   spécifiques   d'événements
instantanés avec ceux qui caractérisent le début d'un processus, comme c'est le cas de  se
déclarer,   qui   traduit   la   première   étape   d'un   processus   susceptible   d'un   certaine   durée   :
L'incendie   qui   s'est   déclaré   au   troisième   étage   n'est   pas   encore   maîtrisé ;  L'épidémie   de
grippe qui s'est déclarée au mois de mars, atteint à l'heure actuelle les pays méditerranéens.
C'est aussi le cas de débuter, se déclencher, faire irruption. La durée et la fin de l'événement
ont eux aussi des supports appropriés : L'éruption continue le long de l'Etna ; Cette épidémie
se   développe   rapidement ;  L'orage   se   termine   à   l'instant ;  L'épidémie   a   pris   fin   le   mois
dernier.  Dans le cas de duratifs, on observe la possibilité d'intensifs :  L'averse redoubla ;
L'incendie se développe.

3.2.3. Diversité des événements fortuits

Les   événements   fortuits   peuvent   être   sous­catégorisés.   Nous   donnons   ici   quelques
exemples de sous­classes, sans prétendre à une quelconque exhaustivité. Notre seul but est de
montrer leur diversité : accidents, maladies, épidémies, catastrophes, phénomènes  naturels,
phénomènes météorologiques, bruits, changements d’états

a) Accidents

Accidents corporels : fracture du col du fémur, déchirure musculaire, déplacement de


vertèbre
Accidents de santé : accident circulatoire, accident cardiaque, accident cardio-
vasculaire, phlébite
Inflammations : acrodermatite, stomatite vésiculeuse
Maladies infectieuses : hépatite A, méningite, tuberculose, dysenterie épidémique,
grippe espagnole, peste
Accidents hospitaliers : accident opératoire, accident anesthésique, accident
nosocomial,
Symptômes : amaigrissement, fièvre, syncope

Accidents de la route : accident de la route, accident de circulation, collision frontale,


choc latéral, choc frontal
Accidents ferroviaires : collision ferroviaire, accident à passage à niveau, déraillement
Accidents aériens : collision en vol, collision au sol, explosion en vol
Accidents maritimes : chavirement, avarie d’hélice
Accidents naturels : chute de pierres, chute d’arbre, feu de forêt, glissement de terrain,
Accidents géologiques : accident tectonique, accident éruptif, accident géologique

b) Catastrophes
210

Catastrophes géologiques : éruption volcanique, glissement de terrain, raz de marée,


séisme, tremblement de terre, tsunami
Catastrophes climatiques ou météorologiques : avalanche, cataclysme, cyclone,
inondation, ouragan, sécheresse, tornade
Catastrophes maritimes : échouage, échouement, naufrage, submersion
Catastrophes écologiques : déforestation, désertification, marée noire, réchauffement
climatique

c) Phénomènes naturels

Géologiques : érosion, soulèvement, sédimentation


Maritimes : marée, flux, reflux
Astronomiques : éclipse, solstice, équinoxe

d) Phénomènes météo

Température : canicule, vague de chaleur, vague de froid


Précipitations : pluie, neige, grêle
Nuages et brouillards : altocumulus, altostratus
Vents : mistral, tramontane
Etats du sol : verglas, gel

e) Bruits

Bruits naturels : bruissement, clapotement, ruissellement, sifflement


Bruits d’objets : vrombissement, tamponnement, détonation

3.3. Les événements "créés"

Les événements que nous allons décrire maintenant ne sont pas dus au hasard mais à une
décision humaine. Comme nous le verrons plus loin, il ne faut pas confondre ces événements
avec les actions que nous appelons actions événementielles.

3.3.1. Description

Nous envisageons des événements dont le sujet est un humain interprété comme agentif.
Ils offrent donc un argument supplémentaire, propriété corrélée à d'autres que nous allons
analyser. Prenons à titre d'exemple un terme comme  défilé militaire. Si nous reprenons les
paramètres que nous avons mis en évidence plus haut, nous constatons qu'il y a ici des verbes
spécifiques appropriés aux "témoins" de ce type d’événement : Nous avons assisté au défilé
du 14 Juillet ;  Nous avons quitté le défilé au bout d'un quart d'heure.  Cet événement est
interprété comme "duratif" comme le montrent les verbes aspectuels suivants :  Le défilé a
commencé à 8h et se terminera à midi ;  Le défilé s'est déroulé sans incidents.
Mais   ce   qui   sépare  défilé  des   événements   fortuits   que   nous   avons   analysés,   c'est
l'existence possible de sujets humains agentifs : Le préfet a organisé ce défilé et l’exclusion
de verbes  comme  se produire  :  *Il s'est produit  un défilé ; *Un défilé  se produira  à 8h.
L'interprétation   agentive   du   sujet   justifie   des   adjectifs   comme  improvisé,  réussi,  planifié,
211

préparé,  etc.   Cette   même   notion   d'agentivité   explique   que   l'on  puisse   trouver   des   verbes
comme annuler, supprimer : Le gouvernement a supprimé le défilé du 14 Juillet cette année.
Pour les mêmes raisons, le lieu et la date peuvent être précisés : Le défilé aura lieu au Champ
de Mars ; Le défilé aura lieu le 14 Juillet.
Non seulement ces événements peuvent être prédits mais on peut encore en modifier le
lieu :  Le   défilé   est   transféré   au   boulevard   de   Vincennes,  la   date   :  Le   défilé   est   remis   à
dimanche prochain  ou encore l'occurrence :  Nous referons ce défilé dès que possible.  La
durée de l'événement peut aussi faire l'objet de modifications : En raison de la pluie, le défilé
sera réduit à une heure ; Le défilé est rallongé d'une demi­heure. 
Les causatifs ne sont pas les mêmes que ceux qui s'appliquent aux événements fortuits.
Ainsi on trouve occasionner, donner lieu à mais plus difficilement provoquer, causer : Le 14
Juillet est l'occasion d'un grand défilé ;  Les commémorations militaires donnent lieu à des
défilés ; *Le 14 Juillet a provoqué un défilé ; *Cet anniversaire a causé un défilé. On voit que
les notions de fortuit et d’organisé permettent de distinguer deux types d'événements qui ont
des propriétés linguistiques très différentes.

3.3.2. Essai de classement

Là encore nous donnons, à titre d’illustration, quelques exemples de classes.

- Faits divers : hold-up, meurtre, querelle, rixe, vol


- Cérémonies civiles : cérémonie du 14 juillet, inauguration, commémoration
- Cérémonies militaires : parade, défilé, revue de troupes
- Cérémonies religieuses : messe, office, vêpres
- Cérémonies littéraires : Remise du Prix Goncourt
- Cérémonies scolaires : rentrée scolaire, distribution de prix
- Cérémonies universitaires : rentrée universitaire, remise de diplômes

- Evénements politiques et diplomatiques : armistice, capitulation, conférence de presse


- Evénements militaires : agression, attaque, combat, guerre
- Evénements sociaux : émeute, grève, manifestation, rébellion, révolte
- Evénements culturels : défilé de mode, exposition, première, prix littéraire, spectacle
- Evénements sportifs : championnat, coupe, épreuve, match, tournoi
- Evénements agricoles : moisson, semailles, récolte
- Evénements de mass média : journal télévisé, reportage, retransmission

3.3.3. Importance du point de vue du témoin

Nous   avons   montré   les   différences   linguistiques   induites   par   le   caractère   fortuit   ou
"créé" d'un événement. L'indication du témoin n'est pas nécessaire mais présupposée :  Un
accident a eu lieu à l'intersection des deux boulevards.  La différence entre les deux types
d'événements vient de ce que le second est prévu et organisé : Le préfet a organisé un défilé
et nous y a invités ; Nos amis nous ont conviés à une cérémonie familiale. Cependant, si on
banalise l'agent et si on se place du point de vue du seul témoin, les événements "préparés"
peuvent aussi être interprétés comme des événements fortuits, interprétation illustrée par le
verbe  tomber sur, etc. :  En descendant du boulevard,  je suis tombé sur une manifestation
violente ; A la gare j'ai été le témoin involontaire d'une rixe.
212

3.4. Les événements cycliques

Les événements que nous avons étudiés jusqu'à présent n'impliquent pas par eux­mêmes
une quelconque marque de temps, de sorte que rien ne permet de savoir, en dehors d'une
indication spécifique, quand un événement donné a eu lieu : Un accident aérien s’est produit
(E, à onze heures). Or, il existe un certain nombre d'événements que nous appelons cycliques,
dont l’occurrence  est récurrente   à intervalles  réguliers,  comme les  fêtes  nationales  (le  14
Juillet), les fêtes religieuses mobiles, pour ce qui concerne le jour de la semaine (Noël) ou du
mois   (Pâques),   certains   événements   de   la   vie   sociale   (rentrée   des   classes)   ou   privée
(anniversaire). Ces substantifs ne sont pas actualisés par les supports intervenir, se produire :
*(Noël, Pâques)  s'est produit agréablement.  En revanche, le verbe  avoir lieu  est possible
même  si le  présent  actuel  est  peu naturel  : *Noël  a lieu  aujourd’hui ;  Noël  a lieu  le 25
Décembre ; Cette année, Pâques a lieu le premier dimanche d'avril ; La rentrée des classes a
lieu le 1er  septembre.
Le verbe le plus approprié est cependant le verbe  tomber, dont le complément est un
substantif qui désigne un mois, un jour de la semaine, un jour déterminé du mois : Noël tombe
le 25 Décembre ;  Cette année Noël tombe un mercredi ;    Cette année Pâques tombe le 20
Avril.  Les substantifs de cette classe ont une syntaxe de date :  A  (E, la)  Noël, les enfants
reçoivent des cadeaux ;  Pour mon anniversaire, nous irons à Londres ;  Noël est déjà passé,
Pâques est encore à venir.
Il ne faut pas confondre ces événements avec les fêtes ou manifestations dont ils sont
souvent l’occasion, car ils ne prennent pas, à eux seuls, le verbe  assister à  : *Nous avons
assisté   à   Noël   cette   année ;    Nous   avons   assisté   aux   fêtes   de   Noël   cette   année.  Si   l'on
interprète ces noms comme des fêtes, alors on trouve les verbes spécifiques des cérémonies :
J'ai participé à la fête de Noël du collège ;    Nous avons fêté l'anniversaire de Luc ;    J'ai
assisté aux fêtes de Pâques à Rome ;  On célèbre Noël avec faste dans ce pays ;  Nous avons
souhaité un joyeux (anniversaire, Noël) à Paul. Ces événements, qui sont interprétés comme
des dates, n'acceptent aucun des causatifs spécifiques des événements fortuits : *provoquer,
*causer, *entraîner Noël ni des événements "organisés" : *Cela a (donné lieu à, occasionné)
Noël. Le seul causatif qui semble possible est le verbe fixer, dont un des objets appropriés est
le générique date : Le ministère a fixé la rentrée des classes au 7 octobre.
A l’inverse, certaines dates sont interprétées par métonymie comme des événements. Ce
sont celles qui ont vu se produire un événement important, comme par exemple le 14 juillet
ou le 11 septembre. Cette interprétation est illustrée par les supports spécifiques des prédicats
événementiels : Le 14 juillet a renversé la monarchie de droit divin ; Le 14 juillet a donné la
voix au peuple ; Le 11 septembre a secoué toute l’Amérique.

4.  Constructions événementielles verbales

Les exemples que nous avons pris jusqu’à présent mettent en jeu des substantifs
prédicatifs, dont l’étude est facilitée par l’existence de verbes supports qui leur sont
appropriés. Nous examinons maintenant dans quelles conditions une phrase verbale peut
recevoir une interprétation événementielle. Les phrases génériques ne peuvent pas être
interprétées comme des événements : Deux et deux font quatre ; Les hommes sont mortels ;
On a souvent besoin d’un plus petit que soi. Sont interprétées comme des événements les
phrases impersonnelles :

­ verbes météorologiques : Il pleut, il gèle


213

­ constructions impersonnelles : Il se vend beaucoup de voitures ces derniers temps


­ phrases clivées : Il y a eu une réponse de sa part

Mais les phrases actives peuvent aussi, dans certains cas, être interprétées comme des
événements. Les exemples les plus évidents sont représentés par les titres de journaux :

Les Français ont voté dimanche. Cet événement a changé la donne politique
Un ouragan a dévasté le sud des Etats-Unis. Cette catastrophe est la seconde depuis
deux mois

Conclusion

La notion de prédicat événementiel peut être définie par un certain nombre de propriétés
que nous avons définies au début de ce chapitre. Nous avons vu que, dans les phrases
événementielles, c’est le prédicat qui est thématisé et non pas le sujet comme dans le cas des
prédicats d’action ou d’état : Un grave accident s’est produit à l’entrée du village. Très
souvent, les phrases ont un sujet « apparent » : Il s’est produit un grave accident à l’entrée du
village. Ce sujet apparent s’observe fréquemment avec les verbes impersonnels qui sont de
nature événementielle : il pleut, il gèle, ça glisse. Dans tous les cas, la structure argumentale
est spécifique. C’est cette structure spécifique qui explique que des actions et des états
puissent être interprétés comme des événements : dans ce cas le sujet profond ne disparaît pas
mais est pris en charge par un élément de la restructuration : Paul a répondu négativement à
cette demande : il a été répondu négativement à cette question. Les verbes d’action à structure
standard peuvent être interprétés comme des événements quand ils figurent en position
argumentale : dans ce cas, le classifieur fait joue le rôle de tête de complétive : Le fait qu’il
est arrivé est connu de tout le monde ; nous avons appris le fait que l’Assemblée a voté cette
loi.

Lectures

Anscombre, J.-C., 1984. « Morphologie et représentation événementielle : le cas de noms de


sentiments et d’attitude », Langue française n° 105.
Asnès, M. et Kupfermann, L., (éds) Evénements, prédicats et arguments, Langages n°169,
2008.
Bach, E., 1986, « The Algebra of Events », Linguistics and Philosophy 9, p.5-16.
Davidson, D., 1980, Essays on Actions and Events, Oxford University Press, Oxford.
Desclés, J.­P., 1991, « Archétypes cognitifs et types de procès », Travaux de Linguistique et
de Philologie, n° 29, Klincksieck, Paris, p.171­195.
Fillmore, C.J., 1968, « The Case for Case », Universals in Linguistic Theory, Holt, Rinehart et
Winston, New York.
Flaux, N. et Van de Velde, D., 2000, Les noms français : esquisse de classement, Ophrys,
Gap-Paris.
François, J., 1986. Changement, causation, action, Genève, Droz.
Fuchs,   C.,   1991,   « Les   typologies   de   procès   :   un   carrefour   théorique   interdisciplinaire »,
Travaux de Linguistique et de Philologie, n° 29, Klincksieck, Paris, p.9­17.
214

Gross, G. et Kiefer, F., 1995, « La structure événementielle des substantifs», Folia linguistica,
Acta Societatis Linguisticae Europaeae, XXIX, 1-2, p.43-65.
Gross, G., 1998, « Pour une typologie des prédicats nominaux », in Assertion, information.
Actes du colloque d’Uppsala en linguistique française, Uppsala.
Gross, G., 2007, « Actions, états et événements constituent-ils des ensembles disjoints ? »,
Variation et stabilité du français. Des notions aux opérations, Mélanges offerts à Jean-
Marcel Léard, Editions Peeters, Louvain, p.107-114.
Gross, M., 1981, «Les bases empiriques de la notion de prédicat sémantique», in Langages
n°63, Larousse, Paris, p.7- 52.
Kiefer, F., 1998, « Les substantifs déverbaux événementiels ». Langages, n° 131, p.56-63.
Lee, S.-H., 2001, Les classes d’objets d’événements. Pour une typologie sémantique des noms
prédicatifs d’événement en français, thèse de doctorat, Université Paris XIII.
Lim, J.-H, 2002, La fréquence et son expression en français, Honoré Champion, Paris.
Mourelatos, A., 1978, « Events, Processes and States », Linguistics and Philosophy 2.3,
p.415-434.
Van de Velde, D., 2006, Grammaire des événements, Villeneuve d’Ascq, Presses
Universitaires du Septentrion.
215
216

Chapitre 12

Les Actions

1. Définition de la notion d’action

La notion d’action, qui semble intuitivement claire, est sémantiquement ambiguë et


nécessite de ce fait d’être précisée. Elle désigne à la fois des prédicats dont le sujet est
humain : Paul a ramassé la balle mais aussi le pouvoir exercé par une force biologique ou
physique : Le vent a renversé la cloison. La notion d’action au sens étroit où nous l’entendons
ici n’implique qu’un humain. Les définitions habituelles sont souvent tautologiques. « On
appelle verbe d’action, par opposition à verbe d’état, un verbe qui exprime une action
(modifier quelque chose, effectuer un mouvement, produire un objet, etc.) comme courir,
marcher, descendre, lire, vendre, etc. » Dictionnaire de Linguistique, Larousse, 1973. La
définition du TLF n’est guère plus explicite « Verbe d’action : verbe dont le lexème suggère
qu’un agent, à un degré quelconque, accomplit ou subit une activité : courir, chanter, etc.
mais aussi souffrir, subir ».
Mais, même au sens étroit que nous venons de lui donner, la notion d’action correspond
à des constructions syntaxiques différentes, selon que le sujet est un humain proprement dit et,
dans ce cas, on est en présence d’une action consciente et volontaire : Paul a menacé Jean de
son couteau ou d’un substantif humain issu de la restructuration d’une phrase : Le
comportement de Paul m’a sidéré ; Paul m’a sidéré par son comportement, où le sujet
profond peut être effacé : Paul m’a sidéré. Cette opposition entre humain proprement dit et
humain « phrastique » détermine la distinction que nous faisons entre agentivité et causativité.

1.1. Un sujet humain

Au sens restreint que nous donnons à ce terme, une action ne peut avoir qu’un sujet
humain. Nous excluons donc l’interprétation de ce mot que l’on trouve dans des constructions
comme : Ce traitement n’a eu aucune action sur son état. Il faut exclure aussi les emplois où,
par métaphore, certains phénomènes naturels sont assimilés à des humains : La pluie a lavé les
carreaux. Nous nous limitons donc aux sujets strictement humains et nous interprétons les
autres emplois comme des causes.

1.2. Reprise par un classifieur d’action

Selon l’hyperclasse à laquelle ils appartiennent, les prédicats peuvent être repris par des
classifieurs nominaux ou verbaux. Ainsi, comme nous l’avons vu au Chap.11, les événements
peuvent être désignés à l’aide du classifieur événement ou le pronom cela :

Il a gelé aux Caraïbes. Cet événement est passé inaperçu


Il a gelé aux Caraïbes, cela n’arrive qu’une fois tous les vingt ans
217

Les prédicats d’action peuvent aussi être classifiés par le substantif acte ou plus
généralement par le mot action :

Il a peint des graffiti sur la façade de la Mairie. Cet acte lui a valu une forte amende
Paul a grillé le feu rouge. Une telle action est interdite par le Code de la route

1.3. Reprise par le faire

Une action peut encore être reprise par l’expression le faire, qui s’applique à la fois aux
prédicats verbaux et nominaux (Cf. M. Prandi 2004, p.268-274) :

Paul se promène au Luxembourg, comme il le fait tous les dimanches


Paul fait une promenade au Luxembourg, comme il le fait tous les dimanches

Cette reprise est exclue pour les événements et les états :

*Il gèle comme il le fait tous les hivers


*Paul est malade, comme il le fait chaque automne

L’expression anaphorique le faire n’est pas à confondre avec le verbe support faire, qui
actualise le prédicat nominal promenade. Dans une construction à verbe support, cette reprise
garde le genre du substantif prédicatif :

Cette promenade, il la fait tous les dimanches


Ce trajet, il le fait tous les jours

Le pronom le qui figure dans le classifieur d’action le faire est un neutre. Son emploi est
indépendant de la forme morphologique du prédicat (verbe ou nom).

1.4. Verbes supports spécifiques

Les actions ont en outre des supports spécifiques. Il existe des verbes supports généraux,
comme faire ou effectuer, qui s’appliquent à une grande partie des prédicats d’action et
d’autres qui sont réservés à des classes plus restreintes, comme on le voit dans les exemples qui
suivent :

<aides> : accorder (une faveur à), allouer (allocation), apporter (aide), attribuer
(subvention), prêter (aide, concours)
<attitudes et comportements> : épouser (une attitude, un comportement), faire preuve de
(courage)
<combats> : mener (combat, guerre), livrer (bataille, combat), mener (opérations,
interventions)
<cours-enseignement> : dispenser (enseignement), donner (cours)
<crimes> : commettre, consommer, perpétrer (crime, forfait)

Nous proposons plus loin une classification sémantique des actions, à l’aide
essentiellement des verbes supports.
218

1.5. Adverbes appropriés

Les prédicats d’action sont accompagnés de certains adverbiaux comme lui- même,
personnellement, en personne :

Paul y est allé personnellement


Ce travail il le fera en personne

En résumé, une action est définie à l’aide des cinq critères que nous venons de préciser :
un sujet humain en position thématique, une reprise par un classifieur d’action ou par
l’expression le faire, une actualisation par des verbes supports appropriés ainsi que par certains
adverbes orientés vers le sujet.

2. Modalités des actions

Ainsi définies, les actions se subdivisent en deux groupes selon que le sujet agit de façon
volontaire ou non.

a) Actions volontaires et conscientes

Les actions volontaires sont compatibles avec des adverbes d’intentionnalité ou une
subordonnée exprimant la finalité :

Paul se promène pour améliorer sa santé


Paul a cassé volontairement la vitre
C’est à dessein que Paul a transmis de fausses informations

Ce critère a une explication simple. La finalité implique de la part du sujet la maîtrise de


son action, laquelle ne peut être que délibérée. Nous considérons toutes les expressions finales
intentionnellement, avec préméditation, etc., comme des indices traduisant une action voulue,
de même que les adverbes désignant une attitude consciente : consciemment, volontairement,
délibérément, exprès, de plein gré, qui impliquent le contrôle du sujet sur son action.

b) Actions ni volontaires ni conscientes

D’autres actions excluent toute intention. Deux cas de figure sont à envisager. Un
premier ensemble regroupe des verbes « involontaires », comme se tromper, délirer, etc., qui
sont cependant interprétés comme des actions, comme le montre la reprise par le faire :

Paul s’est trompé, comme il le fait chaque fois qu’il fait une addition
Paul se trompe en prononçant ce mot. Je le fais aussi ; j’en fais autant

De même, on peut interpréter comme des actions involontaires le verbe se perdre et


certains verbes de mouvement ou des causatifs de mouvement :

Le voyageur s’est perdu en chemin, comme il l’a fait la dernière fois


La caravane s’est écartée de sa route
En se levant, cet enfant a renversé sa chaise
219

Nous avons affaire ici à de véritables actions, bien qu’elles ne soient ni volontaires ni
préméditées.
Un deuxième type d’actions involontaires est constitué par des constructions bien
connues impliquant des causatifs de sentiments (N. Ruwet 1972 : 181-251 ; M. Gross 1975).
La phrase Paul agace Jean est susceptible de deux lectures. L’une traduit une action volontaire
et consciente, comme le met en évidence l’adverbe exprès :

Paul a fait exprès d’agacer Jean


Paul s’est mis à agacer Jean

Dans la seconde lecture, Paul n’est pas conscient de l’action qu’il exerce sur Jean. Cette
lecture, qui interdit les adverbes de finalité, est plus évidente si l’on ajoute un complément
désignant un comportement :

Paul agace Jean par (ses tics, sa démarche)

En réalité, cette phrase est le résultat de la restructuration d’une construction où le sujet


est de nature phrastique :

Le fait que Paul ait des tics agace Jean

On reconnaît ici les distinctions que nous avons faites plus haut entre humain proprement
dit et humain phrastique, d’une part, et entre agentivité et causativité de l’autre.

3. Actions et événements

De façon générale, dans les phrases événementielles, c’est le prédicat qui est thématisé
Un accident s’est produit hier soir sur le périphérique. Nous considérons cette phrase comme
élémentaire et nous ne la confondons pas avec les constructions causatives : Hier soir, la pluie
a provoqué un accident sur le périphérique, qui met en jeu un argument supplémentaire. En
cela les prédicats d’événements s’opposent aux prédicats d’action, où la position frontale est
occupée par le sujet. Les enfants jouent dans la cour ; Nous travaillons à ce projet. Nous
soulignons ainsi une autre différence qui sépare les actions des événements.
Mais c’est sans compter le fait que les prédicats d’action peuvent subir un certain
nombre de restructurations. Partons de la phrase Paul a réagi violemment qui comprend
indiscutablement un prédicat d’action, comme le montre la reprise par le faire : Paul a réagi
violemment comme il le fait chaque fois qu’il a peur. Le procès est vu du côté du sujet, c’est
de Paul que l’on parle. Mais il est possible aussi de thématiser le prédicat. La phrase verbale
ne se prête guère à ce changement. En revanche, c’est possible avec le prédicat nominal Paul
a eu une réaction violente ; il y a eu une réaction violente de la part de Paul. Ce qui souligne
la lecture événementielle et non active, c’est l’impossibilité de la reprise par le faire : *Il y a
eu une réaction violente de la part de Paul, comme il le fait chaque fois qu’il a peur. En
revanche, une reprise « événementielle » est naturelle : Il y a eu une réaction violente de la
part de Paul, comme c’est le cas chaque fois qu’il a peur. Cette lecture événementielle est
encore accentuée par le fait que le support il y a peut être remplacé par se produire : Il s’est
produit une réaction violente de la part de Paul. Se pose alors le problème de savoir si on
range réaction parmi les actions ou les événements. La réponse ici est assez simple. Il existe
des actions qui peuvent recevoir secondairement une lecture événementielle. Reste qu’il est
assez difficile de prédire quand une action peut avoir cette propriété. Elle est possible avec
220

sourire : Paul a (eu, fait) un sourire ; il y a eu un sourire de sa part. Mais Il y a eu un rire de


sa part est nettement moins bon.
De façon plus générale, toute action peut être considérée de l’extérieur comme un
événement que l’on mentionne ou relate. A côté d’une reprise par le faire, on peut aussi y
référer par un marqueur événementiel. L’action est alors vue non du point de vue de l’agent
mais comme un fait qui se passe dans le temps et dans un lieu déterminés. C’est
particulièrement visible dans le cas des généralisations : Paul a claqué la porte. (Cela lui
arrive, Cela se produit, on constate le fait) chaque fois qu’il est dans son tort. On voit donc
que l’opposition radicale établie entre action et événement doit être nuancée.

4. Actions et états

Rien ne semble a priori plus facile à distinguer que les actions et les états : dans le
premier cas il y a activité, dans l’autre non. La différence est claire dans les cas
prototypiques : frapper n’est pas un état et tristesse n’est pas une activité. Mais ici comme
ailleurs, les faits ne sont pas aussi tranchés. On admettra par exemple que remarque représente
une action. Il est donc naturel de trouver le support faire : Paul a fait une remarque
surprenante. Mais avec certains types de déterminants pluriels, le prédicat peut être interprété
comme désignant une habitude, une coutume : Paul fait toujours des remarques surprenantes.
Dans ce cas, le pluriel d’une action peut être interprété comme l’instanciation d’une propriété
habituelle, ce qui rapproche ce type d’action des états. Cela explique qu’on puisse trouver le
support avoir qui actualise généralement les propriétés plutôt que les actions : Paul a de ces
remarques !
Prenons inversement des noms de qualités ou de défauts comme gentillesse ou
agressivité. Ces substantifs ainsi que les adjectifs qui leur sont associés traduisent des
caractéristiques générales, des propriétés constantes que l’on appelle traits de caractère dans
le langage courant (Cf. Chap.13). Il s’agit d’états permanents, comme le souligne le terme
classifieur « caractère » : Paul a un caractère (gentil, agressif). Cette interprétation est encore
soulignée par certaines reformulations qui en constituent des paraphrases : être naturellement
gentil, avoir un fond gentil, etc. Mais, par une règle sémantique générale, les mots qui
désignent des traits de caractère, donc des propriétés sinon inaliénables du moins constantes
ou d’une durée prolongée, peuvent recevoir une interprétation actualisante. Il s’agit alors
d’une manifestation ponctuelle d’une disposition générale. On peut dire en voyant quelqu’un
faire un geste généreux : Il est gentil. Ce qu’on qualifie ainsi, ce n’est pas ici un état
permanent mais une action particulière d’une disposition naturelle.
Ce qui souligne cette interprétation, c’est la possibilité de remplacer la verbe être par le
support se montrer : Paul s’est montré gentil dans cette circonstance. Parallèlement, dans les
constructions nominales, le support avoir qui traduit plutôt une propriété : Paul a beaucoup
de gentillesse, peut être remplacé par le support faire preuve de, qui est un support d’action.
On voit donc qu’il faut nuancer l’opposition catégorique que l’on établit entre les grands types
sémantiques de prédicats.

5. Actions et causalité : deux localisations des causes du faire

Les actions sont aussi définies par la nature des causes qui opèrent sur elles. Une action
humaine peut être déterminée par des raisons externes au sujet agissant ou par d’autres qui ne
relèvent que de lui (motifs), du fait même qu’un humain est susceptible de se donner ses
propres règles de conduite. Les causes externes ou exogènes (G. Gross 2009) sont de deux
types. Il peut s’agir, d’une part, d’un autre humain. L’auteur de l’action obéit alors à une
221

injonction qui lui est faite et cette connexion s’exprime par un grand nombre de verbes qui
vont d’une invitation polie à un ordre péremptoire :

Le surveillant nous a fait partir


Le surveillant nous a invités à partir
Le surveillant nous a forcés à partir

Cette relation sera appelée factitive et se définit syntaxiquement par la présence d’un
sujet humain à la fois pour l’opérateur factitif et pour l’opérande. Il peut s’agir, d’autre part,
d’un événement :

Cette situation nous a fait partir


Cette situation nous a contraints à partir

Nous appellerons cette relation causative. Dans cette configuration, il y a une disparité
entre les deux sujets : celui du causatif est un événement et celui de l’opérande un humain : les
sujets ne peuvent être coréférents.
La cause d’une action peut, d’autre part, être interne au sujet agissant. Les raisons qui
poussent à l’action sont multiples : une réaction personnelle devant un événement extérieur (à
la vue de, devant de tels faits, etc.), une réflexion ou une prise de conscience (à l’idée de, à la
pensée de) ou un sentiment (de joie, par amour). Nous appellerons endogènes ce second type
de causes, qui correspondent à des définisseurs comme mobile, motivation ou motif.

6. Classification des actions sur la base des verbes supports

Nous proposons ici quelques outils qui permettent de procéder à un début de typologie.
Le premier est constitué par les verbes supports. Nous avons déjà signalé qu’il existe des
verbes supports généraux. Parmi ceux dont le spectre est le plus large, on trouve d’abord une
opposition entre procéder à d’un côté et faire ou effectuer de l’autre. Procéder à s’applique
essentiellement à des prédicats techniques : audition, augmentation de capital, essai, examen,
réforme, licenciement, opération, évaluation, interpellation, vérification, contrôle, analyse,
ajustement. Ces substantifs sont les plus fréquents avec procéder à dans un très vaste corpus
journalistique. Cette observation est confirmée a contrario par le fait que ce verbe ne
s’emploie guère avec des prédicats d’actions très généraux : *procéder à un (travail, voyage,
entretien). Avec un substantif comme sortie, ce support est exclu avec l’emploi commun de ce
mot, synonyme de promenade mais possible, par exemple, s’il désigne le fait technique pour
un cosmonaute de s’extraire d’une cabine spatiale. De leur côté, faire et effectuer
appartiennent à la langue générale. Les deux verbes diffèrent sur deux points. Effectuer n’a
pas d’autre emploi que d’être support et il appartient à un niveau de langue plus soutenu,
comme on le voit dans faire son service militaire, effectuer son service militaire. Mais les
deux verbes s’appliquent à un grand nombre de prédicats et ne permettent pas de délimiter des
classes sémantiques, du fait qu’ils les transcendent. Le support faire preuve de permet
d’actualiser tous les prédicats traduisant un comportement : faire preuve de courage,
d’audace, de régularité.
En revanche, il existe un assez grand nombre de supports qui actualisent des classes
précises et bien délimitées (Cf. Chap7). Ils permettent ainsi d’établir un classement qui repose
sur un critère formel, avec des prédicats nominaux, évidemment :

<Aides> : allouer
<Combat> : livrer
222

<Compliment> : trousser
<Complot> : ourdir
<Conseil> : prodiguer
<Coups> : asséner, décocher
<Crimes> : perpétrer
<Refus, fin de non-recevoir> : opposer
<Ordres> : intimer
<Propos> : proférer, prononcer

Cependant, la plus souvent, les verbes supports ont des emplois multiples, de sorte que
par eux-mêmes ils ne permettent pas de délimiter des classes entièrement homogènes mais
regroupent des classes voisines. Ainsi, si perpétrer ne sélectionne que des <crimes>,
commettre actualise d’autres classes : des <bassesses> : malveillance, trahison, infidélité,
parjure ; des <accidents> : accident, carambolage ; des <bêtises> : confusion, impair,
stupidité ; des <erreurs> : bévue, ânerie, contresens. Il reste que ce support sélectionne des
prédicats à interprétation négative.
Le support infliger sélectionne lui aussi plusieurs classes, sémantiquement proches :
celle des <défaites> : déroute, revers, celle des <punitions> : châtiment, pénalité, sanction,
celle des <démentis> : désaveu et celle des <dommages> : blessure, sévices, torture. Là
encore, les substantifs appartiennent à des ensembles sémantiques proches. Ce n’est pas
toujours le cas. Le verbe mener est approprié à la classe des :

<combats> : assaut, bataille, charge, guerre


<action> : activité, entreprise, tâche
<bruit> : tapage, vacarme
<coopération> : collaboration, partenariat
<discussion> : dialogue, entretien, pourparler
<recherche> : enquête, inspection, investigation, quête
<politique> : stratégie, politique, intrigue
<représailles> : arrestation, vengeance
<révolte> : rébellion, révolte, révolution

La possibilité qui se présente alors est de définir une classe, non pas par un seul support
mais par de combinaison de plusieurs verbes supports. S’il est vrai que mener s’applique à
l’ensemble des classes que nous venons de voir, les substantifs qui prennent à la fois mener et
livrer ne sont que des combats. Si administrer s’applique à des <coups> mais aussi à certains
<sacrements> : administrer la baptême à qq, les substantifs qui prennent à la fois administrer,
allonger, décocher, filer, flanquer, foutre sont exclusivement des prédicats de <coups>. De
même, émettre, jeter, lancer, pousser ne sélectionnent ensemble que des substantifs de la
classe des <cris>. Compte tenu des emplois multiples des verbes supports, il est plus rentable
de partir d’une classification sémantique des actions (comme le font B. Levin et Jean Dubois)
et de préciser pour chacune des ces classes la nature de leur actualisation (Iris Eschkol).

Conclusion

La notion d’action est trop diverse pour qu’on puisse en faire ici une typologie, même
rapide. C’est pourquoi nous avons précisé, au début de ce chapitre, les propriétés communes à
toutes les actions, en opposant ces dernières aux états et aux événements. Les verbes d’actions
sont un bon exemple du fait qu’une description purement syntaxique ne permet pas de
223

procéder à une classification satisfaisante d’un nombre aussi élevé de prédicats. Aussi la
plupart des auteurs (B. Levin 1993 ; J. Dubois et Dubois-Charlier 1997) ont procédé à une
classification sémantique, fondée dans un second temps sur des propriétés lexicales et
syntaxiques. Nous avons présenté (Chap. 5, §9) une description systématique d’une classe de
prédicats d’actions, celle des <coups>. Les paramètres que nous avons mis au point pour cette
classe s’appliquent à l’ensemble des prédicats d’action.

Lectures
Asnès, M., 2004, Référence nominale et verbale. Analogies et intercations, Presses de
l’Université de Paris-Sorbonne.
Davidson, D., 1980, Essays on Actions and Events, Oxford University Press, Oxford.
Dubois, J. et Dubois-Charlier, Fr., 1997, Les verbes français, Larousse-Bordas, Paris.
Gross, M., 1975, Méthodes en syntaxe, Hermann, Paris.
François, J. et Rauh, G. (éds), 1991, Les relations actancielles. Sémantique, syntaxe,
morphologie, Langages n° 113, Larousse, Paris.
François, J., Le Pesant, D. et Leeman, D., 2007, Langue française n°153, Le classement
syntactico-sémantique des verbes français, Larousse, Paris.
Kenny, A., 1963, Action, Emotion and Will, Routledge & Paul Kegan, London.
Le Pesant, D.,
Levin, B., 1993, English Verb Classes and Alternations, The University of Chicago Press,
Chicago.
Prandi, M., 2004, The Building Blocks of Meaning. Ideas for a Philosophical Grammar, John
Benjamins, Amsterdam – Philadelphie.
Ruwet, N., 1972, Théorie syntaxique et syntaxe du français, Seuil, Paris.
224

Chapitre 13

Les états

1. Définition des états

Les prédicats généralement désignés sous le nom d’états sont caractérisés par une
grande hétérogénéité, de sorte qu’il est difficile d’en donner une définition globale. On
rappelle pour mémoire la description de A. Kenny 1963, qui propose une classification
tripartite des prédicats (states, performances et activities) et celle de Z. Vendler 1967 qui
distingue quatre types de procès (événements, états, achèvements et accomplissements). Ces
études ont été le point de départ d’un grand nombre de travaux qui, sans jamais vraiment les
remettre en question, y ont apporté des modifications : A. Mourelatos 1978, D. Dowty 1979.
On pourra consulter sur ce sujet le panorama proposé par L. Gosselin & J. François 1991.
Cette diversité donne à penser que la meilleure solution consiste, dans un premier temps, à
définir la classe des états de façon contrastive, en la comparant aux événements et aux actions.
Les états ne sont pas des procès et n’ont pas, de ce fait, les verbes supports classiques des
événements (avoir lieu, se produire) ni ceux des actions (effectuer, faire, procéder à). Les
états n’ont pas non plus les reprises propres à ces deux classes : arriver, se produire pour les
événements et le faire pour les actions. Les supports les plus fréquents des états sont, selon
Anscombre 2010, : être, devenir, paraître, avoir l’air, rester, se montrer, se révéler.
Une autre différence est de nature aspectuelle : les états ne peuvent pas être ponctuels
contrairement à certains événements (Il y a eu déclic) ou actions (Paul a poussé un cri). A
côté de ces critères syntaxiques, les auteurs que nous venons de citer on proposé des
propriétés sémantiques. Les états sont caractérisés par la durée, l’homogénéité, l’impossibilité
de contrôle du sujet et l’absence d’orientation. Cela revient à dire qu’ils sont compatibles avec
des compléments en pendant combien de temps, mais non avec les compléments de type en
N(durée) : *Paul est stupide en deux heures. Ils n’ont pas de variation interne, et n’acceptent
pas de construction finale : *Paul est peureux pour ennuyer tout le monde. De plus, les états
sont perçus dans leur seule durée sans référence explicite à un début ou une fin. Ces deux
dernières notions nécessiteraient des ajouts aspectuels : devenir paresseux, tomber malade ;
perdre sa timidité, sortir de son désarroi. D’autres propriétés traditionnellement attribuées aux
états ne s’appliquent pas uniformément à tous les états : la stativité ou le dynamisme, les
propriétés aspectuelles comme l’itérativité, la possibilité d’une construction causale,
l’interprétation résultative, la scalarité, etc. Nous étudions ces propriétés dans le cadre de
chaque classe d’états que nous allons examiner.
La plupart des études que nous avons mentionnées reposent sur des bases empiriques
trop étroites. Par exemple, A. Kenny et Z. Vendler étudient les états dans le seul cadre des
verbes. L’existence effective de verbes d’état ne doit cependant pas dissimuler le fait que la
catégorie essentiellement concernée est celle des adjectifs et des constructions associées
(adjectivaux). Il convient donc d’examiner avec soin les différents critères que nous avons
signalés plus haut et qui permettent de rendre compte des états dans leur diversité. Il n’est pas
évident qu’à la fin de cette analyse une notion générale et unique d’état doive être maintenue.
225

Elle pourrait être avantageusement remplacée par des sous-ensembles sémantiquement


homogènes. Ajoutons que, comme nous l’avons signalé dans les deux chapitres précédents,
les actions, les événements et les états ne constituent pas des ensembles entièrement disjoints.
Nous montrons au fil de l’étude les différentes intersections. Nous proposons trois grands
types d’états : les propriétés, les états transitoires et les états situationnels.

2. Les prédicats de propriétés

Nous étudions, dans un premier temps, un ensemble de sous-classes d’états qui


constituent des attributs essentiels des entités auxquelles ils s’appliquent.

2.1. Propriétés définitionnelles

Nous appellerons propriété une caractéristique qui appartient en propre à un être ou à


une chose (ou encore à ensemble d’êtres ou de choses). Si elle est constitutive de l’entité elle-
même, nous parlerons de propriété intrinsèque (Cf. Anscombre 2010). Cette situation est
illustrée tout d’abord par les classifications hiérarchiques :

Un chat est un félin


Une voiture est un moyen de transport
Un chêne est un arbre

La notion de propriété, au sens où nous l’entendons ici, peut être considérée comme une
réponse à une question en qu’est-ce qu’un N ?

Qu’est ce qu’un chat ?


Un chat est un félin

Cette classification est hiérarchique, puisque la classe des félins comprend d’autres
éléments que les chats et que, d’autre part, à un niveau supérieur, les félins appartiennent à la
classe des mammifères. Cette classification est objective, admise de tous et ne dépend pas de
l’opinion des individus, ce qui exclut les verbes d’appréciation :

*Je trouve qu’un chat est un félin


*J’estime qu’un chêne est un arbre

Comme l’appartenance d’un élément à une classe donnée est une propriété
définitionnelle, seul le verbe être au présent générique est possible, à l’exclusion du passé et
du futur. On ne voit pas non plus de fin à cette propriété, aucune borne ne peut en être fixée :

*Les chats seront des mammifères


*Les chats ont été des mammifères
*Les chats sont des mammifères depuis très longtemps
*Les chats ne seront plus des mammifères

De même, tout changement de classes est exclu, ce qui élimine les constructions
causatives et le verbe devenir, certains aspects et, de façon générale, toute notion de bornes :

?L’évolution a fait du chat un mammifère


*Le chat deviendra un mammifère
226

*Le chat est souvent un mammifère


*Le chat est un mammifère depuis longtemps

A côté des relations hiérarchiques, il existe d’autres propriétés définitionnelles qui ne


relèvent pas d’une classification, mais de l’attribution d’une caractéristique essentielle à un
être ou à une chose, en l’absence de laquelle l’entité en question n’existe plus. Une telle
propriété définitionnelle regroupe l’ensemble des éléments d’une classe. C’est ce que
soulignent les déterminants tout, tous les ou les génériques un ou le :

Tous les hommes sont mortels


Un triangle a trois côtés

On pourrait objecter que l’adjectif immortel peut avoir un sujet humain : Cet exploit l’a
(rendu immortel, immortalisé). Mais il s’agit d’un emploi différent du premier. Le verbe
immortaliser ne sélectionne pas un argument humain mais des substantifs comme mémoire ou
souvenir.

La bataille des Thermopyles a immortalisé la mémoire des 300 soldats de Spartes


La bataille des Thermopyles a immortalisé les 300 soldats de Spartes

Il ne s’agit pas ici d’une propriété définitionnelle des humains, pour deux raisons. D’une
part, comme on le voit, la propriété ne s’applique qu’à certains d’entre eux et, d’autre part, il
s’agit d’un emploi métaphorique, qui ne doit pas être confondu avec celui qui est illustré dans
l’exemple : Les dieux sont immortels.
Pour les deux classes que nous venons d’évoquer, la notion de durée de l’état n’est pas
pertinente, ni celle de temporalité ou encore d’aspect (inchoativité, terminativité, itérativité).
La description que nous venons de faire de la notion de propriété définitionnelle explique son
comportement syntaxique. Cette propriété est statique et atemporelle, puisque seul le présent
générique est possible, à l’exclusion des autres temps (passé ou futur). Elle relève d’un
constat mais non d’une appréciation, c’est la raison pour laquelle, le verbe trouver ainsi que
les verbes d’opinion sont exclus. Il faut signaler aussi que les critères classificatoires et les
propriétés définitionnelles n’ont pas d’interprétation scalaire (pas de comparatif ni de
superlatif). On retiendra en outre que ces prédicats n’ont pas de constructions causatives,
puisqu’ils échappent à toute modification.
Nous avons pris jusqu’à présent des propriétés qui caractérisent des ensembles : les
hommes, les triangles, etc. Il existe d’autres propriétés inhérentes, qui s’appliquent non plus à
tous les hommes mais à certains individus, en les identifiant par un trait typique. Il peut s’agir
de caractéristiques physiques qui sont de naissance comme le sexe (homme, femme), la
couleur de la peau (blanc, noir, jaune), des particularités physiologiques (avoir un front
fuyant) ou des défauts congénitaux (être bossu, être mongolien). On trouve souvent dans leur
environnement des adverbiaux comme de naissance, être né Adj, etc. Ces propriétés ont les
caractéristiques suivantes. Les phrases où elles figurent sont au présent (ou éventuellement à
l’imparfait) mais non à un temps composé : Louis XIV (avait, *a eu) un nez proéminent.
Comme il s’agit de propriétés statiques, les verbes désignant des entrées dans l’état sont
habituellement exclus *Cet enfant est devenu mongolien. Il n’y a pas non plus de construction
causative : *Cet accident lui a donné un front fuyant. Cependant, ce groupe est
aspectuellement moins stable que les deux précédents, dans la mesure où un changement
d’état n’y est pas entièrement exclu : l’âge (grisonner), les manipulations génétiques ou la
chirurgie sont en mesure, dans certaines circonstances, de modifier ces propriétés.
227

2.2. Propriétés identifiantes

Il existe des paramètres d’identification d’un individu comme l’âge légal, la nationalité,
la religion, la profession.

Il est citoyen français


Il est protestant
Il est avocat

Hors de tout contexte particulier, ces propriétés sont caractéristiques de certains humains
ou d’une classe d’humains mais non l’ensemble des hommes. Elles n’impliquent pas de
limites par elles-mêmes mais, contrairement aux prédicats que nous avons vus, des bornes
sont naturelles pour eux :

Il est maintenant citoyen français


Il a perdu sa citoyenneté
Il s’est converti au protestantisme
Il est devenu avocat

Ces prédicats présentent, en outre, des restrictions aspectuelles dans la mesure où le


nombre de changements dont nous venons de parler est pragmatiquement limité : ?Il ne cesse
de devenir citoyen français. Du point de vue pragmatique, la durée de ces états peut donc être
interprétée comme potentiellement limitée et l’entrée ou la sortie de l’état comme plus
naturelle : Paul est citoyen français depuis trois ans. Paul a été rayé de l’ordre des avocats.
Le fait que ces propriétés soient modifiables dans certaines conditions explique la possibilité
du verbe devenir et donc d’une construction causative :

Paul est devenu citoyen français


Un décret de la République a fait de lui un citoyen français

Paul est devenu avocat


Ce concours a fait de lui un avocat

Ces prédicats ne sont pas scalaires et excluent tout comparatif ou superlatif : Paul est
très français représente un emploi différent de Paul est français. Dans un cas, il s’agit d’un
strict prédicat de nationalité et dans l’autre d’un évaluatif : être très français signifie avoir les
propriétés prototypiques d’un français. L’interrogation portant sur elles est en qui et non en
comment :

Qui est-ce ? Le mari de Jeanne


De qui s’agit-il ? D’un avocat du barreau de Paris

Ces prédicats ont des propriétés communes avec les précédents. Comme il s’agit de
propriétés objectives qui peuvent faire l’objet d’un constat, ils excluent les verbes d’opinion :
* J’estime que Paul est médecin. Ils ne sont pas non plus scalaires : * Paul est plus médecin
que Jean. En revanche, ils acceptent la temporalité : Avant d’être citoyen français, Paul était
Américain.
228

2.3. Propriétés caractérisantes

Il y a une différence significative entre les prédicats que nous venons d’analyser et ceux
qui désignent ce que l’on nomme communément des traits de caractère, qui « caractérisent »
moralement un être de façon individuelle et durable : peureux, coléreux, irascible, etc.

2.3.1. Description sémantique

Les prédicats désignant des traits de caractère ne doivent pas être confondus avec les
noms de sentiments. La phrase : Jean a peur de cet obstacle traduit un sentiment occasionnel
mais n’énonce aucune caractéristique générale le concernant, comme le montre l’emploi du
démonstratif, qui exclut toute interprétation générique. En revanche peureux dans Jean est
peureux, bien que dérivé de la même racine, constitue un emploi différent : il désigne une
caractéristique permanente, innée ou acquise, un élément constitutif de ce qu’on appelle
communément le caractère ou le tempérament. Il en est de même de coléreux face à en
colère. Ces termes sont des prédicats (nominaux ou adjectivaux) qui dépeignent le naturel
d’un homme.
Les propriétés caractérisantes peuvent être mises en lumière si l’on prend en
considération des classifieurs qui en soulignent l’interprétation. Le terme trait de caractère est
le lieu d’une métaphore assez claire : il s’agit de propriétés qui sont « imprimées » dans le
psychisme d’une personne comme une lettre d’imprimerie sur un support :

Paul a un caractère courageux


Paul est courageux de caractère

La langue dispose d’un assez grand nombre de classifieurs de ce genre, qui soulignent
que les propriétés en question sont pour ainsi dire inscrites de façon durable dans un individu.
Voici quelques-uns de ces substantifs : naissance, nature, naturel, tempérament, instinct,
complexion :

Paul est courageux de nature


Paul a une nature courageuse
Il est dans la nature de Paul d’être courageux

Paul a un naturel heureux


Paul est de naturel heureux

Paul est paresseux de naissance


Paul est né paresseux

Paul a un tempérament inquiet


Paul est inquiet de tempérament

Paul a un instinct (méfiant, de méfiance)


Paul est méfiant par instinct

Ces substantifs, bien qu’équivalents du point de vue aspectuel, ne sont pas exactement
des synonymes, car ils correspondent à des points de vue différents sur l’explication des
conduites humaines. Les substantifs tempérament et complexion sont les témoins d’un état de
la médecine antérieure à la pensée scientifique moderne, où le psychisme dépendait de la
229

combinaison des quatre éléments (la terre, l’eau, l’air et le feu). Le substantif instinct est
d’interprétation moins statique. Cette nuance est soulignée par le verbe approprié pousser :

Son instinct le poussait à réagir vivement

Dans leur emploi habituel, ces propriétés n’impliquent pas de bornes temporelles
explicites, du fait que les traits de caractères sont considérés comme des caractéristiques d’un
individu, surtout quand on formule des jugements généraux comme : Jean est (peureux,
timide) ; Jean est quelqu’un de (peureux, timide). Cette interprétation exclut une lecture
itérative de ces prédicats : ? Jean est souvent peureux, Jean ne cesse d’être coléreux ou
ponctuelle Jean a été coléreux ce matin.

2.3.2. Syntaxe

Cependant, ces propriétés ne sont pas immuables, car elles peuvent avoir des bornes,
malgré la métaphore qui se cache derrière le terme de caractère. Les phrases suivantes sont
naturelles :

Dans son enfance, Jean était peureux


Depuis qu’il a acquis de l’expérience, il s’est enhardi
Cette expérience l’a enhardi
Ces épreuves à répétition ont fait de lui (un homme courageux, l’ont rendu timide)

La notion de permanence doit donc être interprétée comme relative. Elle s’applique à
une propriété habituelle, durative quand il n’y a pas de spécifications particulières. Mais un
homme est susceptible de changer de caractère, ce qui explique les variations aspectuelles
(inchoativité, terminativité), spécifiques habituellement des états contingents.

Paul est maladif depuis un certain temps


Paul est devenu peureux

De ce fait, ces prédicats peuvent recevoir une construction causative, malgré


l’interprétation générique :

Son expérience au combat l’a rendu courageux


Son expérience au combat a fait de lui un homme courageux

Les traits de caractères constituent des prédicats scalaires : Paul est très courageux ;
Paul est de plus en plus coléreux. Les prédicats que nous avons étudiés dans cette section
traduisent des appréciations comme le met en évidence l’emploi de verbe d’opinion comme
trouver :

Je trouve que Paul est courageux


A mon avis, Paul est coléreux

3.2.3. Traits de caractère et comportements

D’autre part, les propriétés désignant des traits de caractère peuvent avoir une lecture
comportementale, c’est-à-dire active, grâce à des verbes supports comme se montrer (avec les
adjectifs) ou faire preuve de (avec les prédicats nominaux) :
230

Paul s’est montré courageux dans cette situation


Paul a fait preuve de courage à cette occasion

Un même terme est donc susceptible d’appartenir à deux classes prédicatives


différentes. Un trait de caractère est une disposition naturelle qui peut rester à l’état latent ou
se réaliser dans un comportement ou un acte effectif. Il reste que les deux interprétations sont
interdépendantes, car comment pourrait-on dire de quelqu’un qu’il est courageux, si on ne l’a
jamais vu à l’œuvre.
Les propriétés caractérisantes acceptent donc les constructions causatives, à la fois dans
leur interprétation de traits de caractère et dans celle de comportement :

La nature l’a doté d’un grand courage


Les événements ont altéré son caractère
L’expérience a changé sa manière d’être

Cette propriété des traits de caractère illustre le fait qu’il y a une intersection entre les
états et les actions (Cf. Chap.12), ce que met en évidence l’interprétation des verbes supports
se monter (Adj), faire montre de N, faire preuve de N. Voilà pourquoi des adjectifs comme
courageux ont deux interprétations : en tant que trait de caractère ils caractérisent la
personnalité de quelqu’un, ce que met en évidence une construction comme Jean est
quelqu’un de courageux. Ils peuvent aussi qualifier une action précise à un moment
donné Jean a fait preuve d’un grand courage à cette occasion. Un être habituellement lâche
peut se montrer courageux dans une certaine circonstance.

3. Les états transitoires

Nous étudions maintenant un vaste ensemble de prédicats que nous regroupons, faute de
mieux, sous le terme d’états transitoires. Le mot latin status et le mot français état, qui en est
issu désignent une « manière d’être, d’une personne ou d’une chose » (NGR). Cette manière
d’être est transitoire et induite par une observation particulière et non par la connaissance
générale que l’on a de ces entités. Si je dis que Paul est (étonné, ivre), je ne prétends pas
donner une description générale de Paul, ni lui attribuer une propriété qui serait constitutive
de son identité, mais j’indique une disposition qui le caractérise momentanément. Ces états
sont des « stations » transitoires.

3.1. Définition de la notion d’état transitoire

Les états transitoires sont des prédicats qui décrivent un homme, un objet ou toute autre
entité tels qu’ils sont à un moment donné. Ils ne définissent pas un être en tant que tel et sont
incompatibles avec des adverbiaux du type : de naissance, depuis toujours, héréditairement
ou par définition. Ils impliquent une idée de discontinuité. Il ne s’agit de « propriétés » ni
définitionnelles ni permanentes. La phrase : Paul est inquiet signifie qu’il l’est actuellement
par opposition à : Paul est de nature inquiète. Dans la terminologie de J.-C. Anscombre 2010,
on a affaire à des « propriétés extrinsèques et accidentelles ». Comme il s’agit d’états
délimités dans le temps, ils ont un début, un déroulement et une fin, d’où la possibilité d’avoir
les aspects inchoatif, progressif et terminatif :

Paul (est, devient, reste) serein


Paul est subitement devenu tout rouge
231

Paul a perdu de son arrogance

Ils sont en outre susceptibles d’itérativité :

Il est sans cesse inquiet


Paul est rarement de bonne humeur
Chaque fois qu’il se promène, Paul s’enrhume

Ces prédicats acceptent régulièrement des opérateurs causatifs:

Paul est inquiet


Cette nouvelle l’a rendu inquiet

Paul est fébrile


Ce travail l’a rendu fébrile

Ces états représentent en outre des évaluations ou des constats, comme le montre
l’emploi de verbes d’opinion :

Je trouve que Paul est en forme


A mon avis, Paul est fatigué
Il me semble que Paul n’est pas dans son assiette ce matin

Ils répondent à une question en comment :

Comment est Paul ce matin ?


Il est (en forme, serein)

Comment trouves-tu Paul actuellement ?


(Calme, résigné)

Ils peuvent être repris par les anaphoriques ainsi ou comme ça

Paul est de mauvaise humeur et il est comme ça depuis ce matin


Paul est bougon. Il est souvent ainsi

Ils ne représentent pas nécessairement des prédicats statifs, mais peuvent impliquer un
certain type de processus : être en mouvement ou être en chute libre.

3.2. Types d’états transitoires

Les états transitoires dépendent de la nature sémantique des entités qu’ils décrivent. Il
est impossible d’en rendre compte dans ce chapitre. Nous allons prendre quelques exemples
s’appliquant à des humains et à une classe de concrets.

3.2.1. Humains

Comme il s’agit de manières d’être ou de dispositions passagères, par opposition aux


prédicats de « situations » que nous verrons plus loin nous allons nous servir de classifieurs
pour mettre un peu d’ordre dans une liste qui pourrait apparaître comme hétéroclite. I.
232

Kokochkina (2004) a énuméré différentes classes de modalités d’états, parmi lesquelles elle
compte les états physiques :

- états de santé : malade, bien portant, grippé, enrhumé


- états de forme : en forme, tonique, alerte, dans un état déplorable
- états de fatigue : fatigué, crevé
- états de sensation : affamé, rassasié
- états de veille : éveillé, endormi

Une autre classe est constituée par les états psychologiques :

- état intérieur : inquiet, agité, serein, calme, nerveux, hésitation


- état moral : heureux, malheureux, triste
- état d’esprit : décidé, hésitant, alerte
- état d’humeur : en colère, apaisé,
- état mental : confus, dérangé,

On peut ajouter, par exemple, des prédicats d’apparence physique :

- apparence physique : décoiffé, rasé de près


- apparence vestimentaire : accoutré, attifé, débraillé, boudiné
- état de propreté : propre, crotté, barbouillé

De façon générale, les noms de sentiments sont interprétés aussi comme des états
passagers :

Paul a envie d’un verre de vin


Paul est déçu de cette prestation
Paul a honte de ton comportement
Paul a peur d’une telle responsabilité

Ces prédicats ont des constructions causatives associées, la plupart du temps en rendre
quand il s’agit d’adjectifs : Cela l’a rendu nerveux. Parallèlement, il existe des structures
traduisant l’entrée dans l’état : Il est devenu nerveux ou sa sortie : Il a perdu sa nervosité. Ils
sont susceptibles d’itérativité : Paul est sans cesse (nerveux, fatigué). Ils sont caractérisés par
la scalarité : Paul est très (heureux, fatigué, décide, amoureux, déçu).
Du point de vue sémantique, le générique état transitoire que nous étudions et tous les
éléments qui appartiennent à cette classe doivent être considérés comme des locatifs abstraits,
comme le montrent les constructions locatives où ils peuvent figurer :

Il est dans une grande torpeur


Il est plongé dans une certaine torpeur
Il sort de sa torpeur

Paul (est, se trouve) dans un état de fébrilité


Paul (se maintient, reste, demeure) dans cet état de fébrilité
Paul (garde, conserve) cet état de fébrilité
Paul (tombe, entre) dans un certain état de langueur
Paul atteint une grande sérénité
Paul (retrouve, revient à) sa sérénité
233

Paul (quitte, sort de) cet état de torpeur

Ces prédicats sont susceptibles de recevoir une construction causative, qui peut prendre
des formes morphologiques diverses : mettre dans, plonger dans, rendre, mettre en. Elles
correspondent en outre à différentes valeurs aspectuelles :

Du fait de ce médicament, il est plongé dans une profonde torpeur


On le maintient artificiellement dans une profonde torpeur
Cette réponse m’a mis dans une rage folle
On m’a (mis, maintenu) dans un état de dépendance
Cette situation m’a plongé dans une certaine inquiétude

3.2.2. Autres entités

Pour ce qui est des substantifs concrets, la diversité des états transitoires est bien plus
grande du fait du nombre des objets concrets. Prenons, à titre d’exemple, le substantif eau.
Les paramètres descriptifs ou évaluatifs sont, entre autres, les classifieurs suivants :

Chaleur : tiède, chaud, froid, bouillant, frais, glacé


Pureté : clair, trouble, sale, boueux, limoneux
Mouvement : tumultueux, calme, bouillonnant, inerte
Lumière : étincelant, brillant, terne, miroitant

Prenons encore l’exemple de la lumière :

Intensité : doux, vif, aveuglant, éclatant, éblouissant, faible, fort


Tonalité : blafard, tamisé
Clarté : clair, trouble, glauque
Couleur : roux, doré, jaunâtre
Mouvement : mobile, tremblant, tremblotant
Transparence : diaphane, scintillant

3.3. Etats transitoires comme états événementiels

A strictement parler, les prédicats que nous venons de voir ne sont pas exclusivement
des états : ils ont des points communs avec les événements, comme le suggère la possibilité
qu’ils ont d’être des réponses à une question comme :

Qu’est-ce qui lui arrive ?


Il est (malade, fatigué, endormi, en colère)

ou d’avoir des verbes supports d’occurrence comme arriver :

Il lui arrive d’être (malade, fatigué)

On peut penser aussi à un verbe événementiel comme se trouver :

Paul n’est pas là. Il se trouve qu’il est malade

D’autres supports événementiels sont possibles : advenir, se produire, arriver :


234

Il advint qu’il fut malade

Ces constructions sont impossibles avec les prédicats caractérisants :

Qu’est ce qui lui arrive ?


?Il est (peureux, rancunier, sourcilleux)

4. La notion d’états situationnels

Le type d’états que nous abordons maintenant se distingue sur bien des points de ceux
que nous avons examinés. Ils désignent des situations ou des circonstances dans lesquelles
peuvent se trouver un individu ou un objet mais n’apportent aucune information spécifique
sur ces individus ou sur ces objets, comme le font les propriétés ou les états transitoires. Par
exemple, le prédicat être en retard n’a pas de valeur descriptive, ne donne aucune indication
qui caractériserait un sujet, il énonce simplement le fait que la personne en question n’est pas
là au moment voulu. Les prédicats situationnels ne peuvent être interprétés comme des états
caractéristiques que dans certaines conditions syntaxiques particulières. Ce serait le cas, par
exemple, si l’on introduisait dans la phrase des adverbes comme régulièrement ou tout le
temps : Paul est tout le temps en retard. C’est l’aspect itératif traduisant une habitude qui
transformerait une situation donnée en trait de caractère. Etre en retard n’est pas non plus un
état intérieur passager comme d’être en colère. Les situations que nous décrivons sont
extérieures aux personnes et aux choses, elles sont le fait des circonstances. Ces situations
peuvent être sous-catégorisées à l’aide d’adjectifs classifieurs précisant des domaines :
situations (géographique, humanitaire, militaire, juridique, budgétaire, professionnel,
alimentaire, militaire, épidémiologique, matériel, judiciaire, socio-économique). Nous allons
étudier quelques-uns de ces états situationnels, en les examinant du point de vue de la cause.

4.1. Situation financière

Nous avons signalé plus haut que les prédicats d’identité répondent à une question en
qui ? et les prédicats d’états passagers à une question en comment ? Nous étudions maintenant
des expressions décrivant la situation financière dans laquelle on peut se trouver. Un
adjectival comme en faillite ne répond à aucune de ces deux questions :

Qui est-il ? Comment est-il ?


*En faillite

Cette impossibilité s’applique à tous les éléments de la même classe sémantique : ruiné,
endetté, surendetté, à bout de ressources, en état de misère, en état de pauvreté, en état de
précarité, dans un état de dénouement Modif ainsi que leur contraire : riche, aisé, nanti,
fortuné, prospère, etc. :

Paul vit dans un état de pauvreté inimaginable


Cette entreprise est dans un état prospère
L’entreprise est dans un état de prospérité étonnant

Ses entreprises l’ont rendu riche


Ses entreprises ont fait de lui un homme riche
235

Le substantif état n’est pas le même que celui que nous avons examiné dans les
paragraphes précédents, où il représentait une caractéristique descriptive du sujet. En effet, si
je dis de Paul qu’il est heureux ou en forme, je donne une information sur son moral ou sa
santé. Mon affirmation est le résultat d’une appréciation personnelle de ma part. Cette
interprétation est confirmée par l’emploi possible du verbe trouver : Je trouve que Paul est
(heureux, en forme). Ce verbe d’opinion est exclu avec les prédicats situationnels que nous
étudions maintenant : *Je trouve que Paul est en faillite.
L’adjectif composé en faillite ne désigne ni une propriété du sujet ni une caractéristique
personnelle mais un état de fait, une certaine situation, ici d’ordre financier. Le terme qui
convient le mieux à cet emploi est celui de situation ou encore de condition, de position. Les
prédicats situationnels relèvent, eux, d’un constat, d’un état de fait. Le substantif faillite, qui
est à l’origine de l’adjectival en faillite, est un substantif événementiel : il a des opérateurs ou
des supports appropriés aux prédicats d’événements :

La faillite menace cette entreprise


Paul a frôlé la faillite
La faillite l’a frappé une seconde fois
Paul a encore échappé à la faillite

Le mot accepte les causatifs caractéristiques des événements : provoquer, causer


entraîner : Cette situation a (provoqué, entraîné) la faillite de Paul. L’adjectival en faillite,
comme tous les éléments de sa classe, peut recevoir une construction causative en mettre :

Une gestion désastreuse a mis (Paul, cette entreprise) en faillite


La situation économique actuelle a mis cette entreprise (à bout de ressources, dans un
grand état de précarité)

Les états situationnels ont en outre un comportement de locatifs, ce qui explique la


forme des causatifs :

La récession a plongé les entreprises textiles dans la récession


Les entreprises sont entrées dans une récession inattendue
Les entreprises sont sorties de la récession

Les mesures gouvernementales ont sorti l’économie de la récession

Le caractère locatif des prédicats situationnels est souligné par la fréquence de la


préposition dans : dans de beaux draps, dans de mauvais draps, dans de vilains draps, dans
l'impasse, dans l'opulence, dans la dèche, dans la détresse, dans la gêne, dans la mélasse,
dans la merde, dans la misère, dans la mouise, dans la mouscaille, dans la nécessité, dans la
panade, dans la pauvreté, dans la purée, dans la rue, dans le marasme, dans une situation
difficile. Ces adjectivaux ont une syntaxe spécifique. Ils peuvent se pronominaliser par la
pronom y :

Dans cette situation difficile, Paul y est depuis de nombreuses années


Paul est dans la panade ; Jean y est aussi

Cependant ces constructions n’acceptent pas l’interrogation en où : Où est-il ?*Dans la


(panade, le besoin).
236

4.2. Autres situations

Comme tous les états, les situations dépendent de la nature des entités auxquelles elles
s’appliquent. Nous allons en donner quelques exemples.

a) Humains

Position corporelle : à genoux, à plat ventre, debout, accroupi


Activité : au travail, au bureau, à l’usine
Activité professionnelle : à plein temps, à temps partiel, en activité, au chômage, à la
retraite
Voyage : en train, en voiture, en avion, à vélo
Situation policière : aux arrêts, en consigne, en contravention, en état d’accusation, en
garde-à-vue
Situation de dépendance : à la merci de, sous la coupe de, aux ordres de, sous le joug de
Conflit : en état de guerre, en conflit avec, en bisbille avec, en paix avec
Dans les temps : en retard, en avance, à l’heure

b) Machines ou dispositifs

Arrêt-mouvement : à l’arrêt, immobile, en mouvement, en marche


Etat de fonctionnement : en panne, hors d’usage, en état de marche

Comme on le voit, les prédicats que nous avons regroupés dans cette section ne
décrivent pas, ils donnent des indications sur les conditions ou les situations dans lesquelles
peuvent se trouver des humains ou des concrets.

7. Conclusion

La notion d’état est plus difficile à décrire que celle d’événements et d’actions, qui
peuvent être définis à l’aide de quelques propriétés syntaxiques solides et stables. Rien de tel
n’existe pour la notion générale d’état. Les propriétés qu’on lui attribue généralement
(stativité, durée et homogénéité) sont toutes sujettes à caution si on les applique à l’ensemble
des prédicats généralement rangés sous le nom d’état. On est donc contraint de faire une
classification sémantique plus fine, recourant aux notions de propriétés, d’états événementiels,
d’états situationnels. Ces classes ont chacune des comportements syntaxiques homogènes et
stables. Notre description laisse entrevoir le fait que la notion générale d’état gagnerait à être
remplacée par une classification plus fine reposant sur des propriétés syntaxiques
discriminantes et stables.

Lectures

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Français Moderne n°78-2, p.186-205.
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Bolinger, D., 1967, "Adjectives in English : Attribution and Predication", Lingua, 18, p.1-34.
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Riegel, M., 1985, L'adjectif attribut, PUF, Paris.
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238

Chapitre 14

Les adverbes

Les adverbes constituent de loin la catégorie grammaticale la plus floue. Leur nombre
est très élevé et leur diversité particulièrement grande. Il n’est pas facile d’élaborer des
critères hiérarchisés qui permettraient de décrire tous les emplois de façon méthodique. On les
définit généralement par trois critères : l’invariabilité, leur caractère la plupart du temps
facultatif et leur relation de dépendance avec un autre élément de la phrase. On voit qu’il
s’agit essentiellement de définitions négatives. La tradition grammaticale distingue
les adverbes d’affirmation, de négation, d’interrogation, de manière, de quantité, de temps, de
lieu. Cette liste a le double inconvénient d’être incomplète et de ne pas rendre compte de
l’extrême diversité des fonctions syntaxiques qu’ils recouvrent. Nous allons, dans un premier
temps, examiner les propriétés qui leur sont généralement attribuées.

1. Examen critique

La catégorie des adverbes est à ce point diverse qu’il n’existe aucune définition générale
qui puisse s’appliquer à l’ensemble des éléments de cette classe. Il n’existe donc pas d’autre
manière de les décrire que de mettre au point un certain nombre de critères permettant de
rendre compte de leur fonctionnement.

1.1. Les adverbes : circonstants ou arguments ?

Les adverbes, dit-on, sont circonstanciels par nature et ne doivent pas être confondus
avec les arguments. Un des critères qu’on utilise pour les distinguer est l’effacement. A la
différence des arguments, les éléments circonstanciels seraient facultatifs. Cette opposition est
loin d’être claire. Tout d’abord un grand nombre de verbes transitifs ont un complément
effaçable (l’ensemble vide est noté E) :

Paul est en train d’écrire (E, un texte)


Je viens de manger (E, un steak)
Cet enfant aime jouer (E, aux soldats de plomb)

Ensuite, l’affirmation selon laquelle un complément circonstanciel est effaçable mérite


qu’on y regarde de plus près. Beaucoup d’adverbes sont prédicatifs, parallèles en cela aux
adjectifs de même racine :

Paul a répondu courageusement


Paul a donné une réponse courageuse
La réponse de Paul a été courageuse
239

L’adverbe courageusement est un prédicat qui opère sur répondre, de même que
l’adjectif courageux le fait sur le prédicat nominal réponse. On voit que si l’on efface
l’adverbe, on est en présence d’une autre assertion : Paul a répondu. Dans le second cas, on
rapporte le seul fait que Paul a répondu ; dans le premier, on affirme le courage qu’il a
manifesté dans sa réponse. Comme l’effacement modifie le message, on ne peut donc pas
prétendre, sans plus, que l’adverbe est facultatif.
La plupart des adverbes de manière ne sont pas des arguments du prédicat verbal mais
opèrent sur lui (M. Gross 1986 :19), ce sont des adverbes prédicatifs, comme on le voit si on
passe par la construction nominale :

Paul a répondu (E, calmement)


La réponse de Paul était calme

Les secours sont arrivés (E, rapidement)


L’arrivée des secours a été rapide

Mais il existe d’autres adverbes qui font partie intégrante du schéma argumental du
verbe, puisque ce dernier ne peut pas s’employer seul :

*Paul se porte
Porte se porte (bien, mal, comme un charme)

*Paul se comporte
Paul se comporte (mal, de façon indigne)

*Paul a procédé
Paul a procédé (correctement, comme il faut)

*Paul a accueilli qu’on lui fasse cette remarque


Paul a accueilli (calmement, avec le sourire) qu’on lui fasse cette remarque

La définition syntaxique de ces emplois nécessite la présence de l’adverbe dans la


structure de base : se porter [Advm], se comporter [Advm], accueillir [Advm]. Pour générer
des phrases correctes, il faudrait sous-catégoriser sémantiquement les adverbes possibles dans
ces trois cas. Le verbe se porter est caractérisé par des adverbes, en nombre réduit, désignant
un état physique positif ou négatif : il se porte (bien, mal) ; le verbe procéder prend des
adverbes déontiques : il a procédé de façon (légale, illégale, inconvenante, régulière) ; le
verbe accueillir est complété par des adverbes désignant une attitude ou un comportement : Il
a accueilli cette nouvelle (avec le sourire, en maugréant, de bon gré, en se révoltant). Ils ont
donc un comportement d’arguments.

1.2. Les adverbes sont-ils invariables ?

Le fait de ne prendre en compte que les adverbes simples (monolexicaux) et de fonder


sur eux seuls la définition de l’ensemble de la catégorie a occulté un grand nombre de
variations morphologiques. En effet, certains adverbes simples peuvent subir des
modifications morphologiques. C’est le cas de l’adverbe tout dans certaines positions
syntaxiques : Il est tout petit/Elle est toute petite. Les grammaires (Riegel, 2006 p.381) citent
encore un comportement analogue de seul, grand et frais : des roses fraîche(s) écloses, des
fenêtres grand(es) ouvertes. Mais, le nombre des adverbes composés est infiniment plus grand
240

que celui des adverbes simples (M. Gross, 1986). On observe dans cette catégorie, de
nombreuses modifications de diverse nature :

- Souvent la préposition introductive est sujette à des variations : apprendre cette


nouvelle (de, par) la bouche de N ; remercier quelqu’un (de, par) surcroît ; cela arrivera
(avant, dans, sous) peu ; (au, du) reste, il a été puni ; (dans, en) ce temps-là, la vie était plus
belle.
- A côté de déterminants figés en un clin d’œil ; en toute simplicité, on constate
l’existence de paradigme : à (une, deux, plusieurs, de nombreuses) reprises.
- On observe certaines modifications relevant de relations anaphoriques : en (mon, ton,
son) for intérieur.
- Souvent des adverbes simples sont doublés de structures complexes qui ont un certain
degré de liberté vite/à toute vitesse, à vitesse modérée ; à vitesse constante ; intérieurement/en
son for intérieur ; préventivement/à titre préventif ; nuitamment/de nuit. Ces paraphrases sont
particulièrement fréquentes.

1.3. Adverbes et autres catégories

Nous examinons dans ce qui suit les ambiguïtés catégorielles qui peuvent apparaître
dans la reconnaissance de certaines formes adverbiales.

1.3.1. Adverbes et déterminants

La distinction entre l’adverbe et les autres catégories n’est pas toujours très nette. Par
exemple, il existe une intersection entre la classe des adverbes et celle des déterminants. Un
grand nombre d’entre eux sont morphologiquement des adverbes. C’est le cas de certains
quantifieurs : beaucoup de, plus de, autant de, énormément de, etc. D’autre part, les
déterminants peuvent faire l’objet de restructurations qui génèrent des constructions
interprétées comme adverbiales : De grandes volutes de fumées sortaient du toit/La fumée
sortait du toit en grandes volutes ; Cette année, un grand nombre de Français sont partis en
vacances/ Cette année, les Français sont partis en vacances en grand nombre.

1.3.2. Adverbes et pronoms

De même, certains adverbes gagneraient à être analysés comme des pro-formes, c’est-à-
dire des anaphores de compléments circonstanciels ou de phrases indiquant une circonstance.
Ainsi, la forme alors est considérée habituellement comme un adverbe de temps. En fait, elle
joue le rôle de reprise anaphorique pour tout complément désignant une date : (Quand Louis
XIV régnait, du temps de Louis XIV, au 18 ème siècle), le train n’existait pas. Alors, le train
n’existait pas. De même, ainsi joue un rôle de reprise de complément de manière ou de
moyen : (En ouvrant la porte, ainsi), il a créé un courant d’air ; (En bombardant le noyau,
ainsi), on libère une grande énergie ; Il faut parler (franchement, ainsi). Il n’est pas
déraisonnable non plus de considérer ailleurs comme un « pronom » de lieu : (Dans un autre
pays, dans un autre chapitre, ailleurs), cette affirmation serait plus pertinente. M. Gross
(1986 :13) analyse comme pronoms les formes interrogatives où, quand, comment, pourquoi.
Les déictiques correspondant (ici, maintenant) sont, à notre avis, de même nature. Les
adverbes sont souvent à l’origine de prépositions composées, surtout quand ils sont
accompagnés des prépositions à et de : parallèlement à, contrairement à, indépendamment de.
Dans ce cas, ils ont bien entendu une syntaxe de préposition, c’est-à-dire qu’ils ont des
compléments : Indépendamment de cette difficulté, on a observé d’autres handicaps.
241

1.3.3. Adverbes et adjectifs

La détection des formes adverbiales est souvent rendue difficile par le fait que certaines
de leurs fonctions sont prises en charge par des lexèmes qui sont formellement des adjectifs.
Cette possibilité s’observe avec des éléments appropriés à certains verbes : manger gras,
léger ; rouler français ; voter socialiste ; écrire serré ; tirer trop court ; tomber juste ; crier
fort ; pleuvoir dru. Ces formes sont invariables et générées par des constructions variées.
Dans le cas de manger, il est clair qu’un classifieur comme aliment ou même alimentation a
été supprimé. Mais il ne faut pas en conclure que toute forme invariable soit automatiquement
de nature adverbiale. Les dictionnaires interprètent le mot debout comme un adverbe au nom
de ce critère, alors que la syntaxe montre clairement qu’on est en présence d’un adjectif :
L’enfant est debout ; son frère l’est aussi. Il se met debout ; il reste debout. Ils analysent de
même le mot droit : L’enfant se tient droit alors que cette forme est variable : La fille se tenait
droite. Inversement des formes adverbiales peuvent avoir une fonction adjectivale : Cette fille
est pas mal.

1.3.4. Adverbes et locutions conjonctives ou prépositives

Les adverbes ne doivent pas être confondus avec les locutions conjonctives ou
prépositives. Par définition, les adverbes à la différence des prépositions n’ont pas de
complément. Nous verrons au Chap.15, que les locutions conjonctives introduisent, à un
niveau superficiel, des subordonnées circonstancielles, que nous analysons comme des
complétives. En réalité, il s’agit de connecteurs qu’il faut considérer comme des prédicats du
second ordre. Ces connecteurs peuvent subir deux types de modifications. D’une part, la
subordonnée peut être effacée pour des raisons diverses :

A défaut (de faire une croisière), je prendrai deux jours de repos


Pourquoi est-il parti ? Parce que !

Dans ce cas, l’effacement de la subordonnée ne transforme pas le connecteur en


adverbe, de même que l’effacement d’un complément de lieu ne transforme pas la préposition
en adverbe de lieu ou de temps :

A côté (de la chaise), on voyait un tabouret


Avant (la démission du président), l’ambiance était agréable

D’autre part, le contenu de la subordonnée peut faire l’objet d’une anaphore, où le


démonstratif remplace le contenu de cette subordonnée : Il a dit cela dans le but de
convaincre ; La démonstration est inexacte pour la raison que les données étaient fausses ; Il
a agi d’une façon brutale ; Il est parti en vacances à l’occasion de ce week-end prolongé. Les
structures obtenues ne peuvent pas non plus être interprétées comme des adverbes : dans ce
but, pour cette raison, de cette façon, à cette occasion.
Enfin, on ne saurait passer sous silence le problème posé par le figement. De fait, le
nombre des adverbes composés est beaucoup plus important que celui des adverbes simples.
Ils posent des problèmes spécifiques que nous étudions plus loin. On peut donc se demander
s’il existe une définition commune de toutes les unités traditionnellement catégorisées comme
adverbiales. A la lumière des analyses que nous allons faire dans ce qui suit, nous pensons que
non. Notre démarche consistera à décrire les adverbes dans le cadre syntaxique où ils figurent.
242

On verra alors que cette catégorie est si variée que le terme qui la dénote est un obstacle plutôt
qu’une aide à l’analyse.

1.4. Morphologie

Morphologiquement, les adverbes sont très complexes. On peut observer :

- des formes adverbiales pures : très, certes


- des formes communes avec des noms : bien, mal
- des formes communes avec des adjectifs : fort
- des formes en - ment : calmement, rapidement
- des structures discontinues : de manière calme, de façon rapide
- des structures figées : à l’emporte-pièce, à tout va

Cet état de choses pose des problèmes lexicographiques. Si les adverbes simples
constituent tout naturellement des entrées de dictionnaire, tout comme les adverbes
entièrement figés, on peut hésiter sur le statut à accorder, de ce point de vue, aux formes
discontinues. Un analyseur syntaxique doit aussi être en mesure de reconnaître les formes
adverbiales dont la morphologie est identique à celles d’autres catégories (noms ou adjectifs).

2. Complexité syntactico-sémantique des adverbes

Il est illusoire de rendre compte du statut des adverbes sans décrire les constructions
syntaxiques dans lesquels ils figurent. C’est la première étape d’une classification rigoureuse.
Indépendamment de leur structure interne, les adverbes ont une syntaxe très hétérogène, que
l’on ne peut qu’évoquer rapidement dans ce chapitre. Ce qui suit n’est donc pas une
description exhaustive de la syntaxe des adverbes, mais une tentative de mettre un peu d’ordre
dans le foisonnement de ces constructions.

2.1. Emplois hors de la phrase simple

Les emplois que nous allons évoquer dans un premier temps se situent hors du cadre de
la phrase simple. Ils ne font donc pas partie du schéma argumental qui la caractérise. Les
informations qu’ils véhiculent prennent en charge diverses indications.

a) Le domaine :
Ces adverbes précisent le point de vue auquel se place le locuteur ou le domaine dans
lequel s’inscrit la validité d’une affirmation ou d’une prise de position.

Philosophiquement, il n’a pas de formation


Du point de vue philosophique, il n’a pas de formation
En fait de littérature, il est béotien
Au sens politique du terme, cette action est un complot

De façon générale, certaines formes sont des réductions de phrase : Si l’on (se place du point
de vue philosophique, parle de philosophie), il n’a pas de formation.

b) Des réductions de phrases principales à prédicat d’opinion :


243

Beaucoup de prédicats d’opinion figurant dans une proposition principale peuvent être
réduits à des adverbiaux, la complétive devenant du coup une proposition principale :

Mon avis est qu’il a tort


Il a tort, à mon avis

Je crois qu’il va être sanctionné


A ce que je crois, il va être sanctionné

c) L’énonciation :

Ces adverbes expriment, de façon générale, l’attitude du locuteur devant son propre
discours. Il faudrait établir des distinctions plus fines pour discriminer les différentes attitudes
possibles de la part d’un locuteur.

Il est évident qu’il a tort


Evidemment, il a tort
De toute évidence, il a tort

Pour être franc, je n’en sais rien


Franchement, je n’en sais rien
En toute franchise, je n’en sais rien

Pour être honnête, je l’ignore


Honnêtement, je l’ignore
En toute honnêteté, je l’ignore

Certes, il a travaillé correctement


Il a sans doute travaillé correctement

Il a bien le droit de sortir, lui !

d) La reformulation :

Ici aussi, l’adverbe repose sur une phrase :

Pour le dire en d’autres termes, il n’est pas à la hauteur


En d’autres termes, il n’est pas à la hauteur
Autrement (E, dit), il n’est pas à la hauteur

e) Des marqueurs de ponctuation du discours ou du récit :

(Premièrement, en premier lieu), il faut se renseigner


(D’abord, d’entrée de jeu), il nous a prévenus
(Ensuite, dans un second temps), il s’est mis en colère
D’une part, il pleut, d’autre part, je n’ai pas le temps
(Ensuite, de plus, à cela s’ajoute que, en outre, de surcroît), il pleut
(Finalement, en fin de compte) tu as raison
(Enfin, en définitive, en résumé), je m’abstiendrai
244

Ce balisage textuel est représenté par un grand nombre d’autres formes adverbiales :
ensuite, puis, alors, etc.

f) La connexion :

Conséquemment, nous répondrons négativement


En conséquence, nous répondrons négativement
En revanche, son frère est venu
Au demeurant, ce n’est pas un mauvais bougre
Il est en outre président du club
D’autre part, il s’est intéressé aux livres anciens

g) Des marqueurs d’argumentation :

Comment s’appelle-t-il (déjà, encore) ?

2.2. Pronoms phrastiques

Les formes oui (ou si) et non sont souvent analysés comme des adverbes d’affirmation
ou de négation. Ils ne fonctionnent pas cependant comme ne…pas, que nous voyons plus loin.
Ces adverbes sont en fait des pronoms phrastiques qui remplacent respectivement une phrase
affirmative et négative. Ce rôle est mis en évidence par le fait qu’ils peuvent figurer en
position de complétive après la conjonction que : Je pense que oui ; Je te dis que si ; J’espère
que non.

2.3. Modifieurs de phrases : introducteurs de transformations

Un certain nombre d’adverbes permettent d’introduire des phrases ayant subi des
restructurations. Il s’agit des phrases :

- interrogatives totales : est-ce que : Est-ce qu’il vient ?


- négatives : ne…pas, ne…plus : Il ne viendra (pas, plus)
- exclamatives : que !, comme ! : (Qu’il, comme il) est grand !

2.4. Emplois prédicatifs

Les adverbes que nous allons analyser maintenant sont des prédicats du second ordre,
c’est-à-dire qu’ils opèrent sur d’autres prédicats. Leur analyse est bien connue. Elle se fait en
général par comparaison avec des constructions adjectivales :

Paul marche (rapidement, de façon rapide)

Dans ce cas, l’adverbe opère sur le prédicat verbal marcher, comme l’adjectif opère sur
le substantif marche :

La façon (de marcher de Paul, dont Paul marche) est rapide

Le substantif classifieur façon peut être effacé :

La marche de Paul est rapide


245

La particularité des adverbes prédicatifs, c’est qu’ils ne sont pas actualisés eux-mêmes,
cette information est prise en charge par leur opérande (le prédicat de la principale). De plus, à
la différence de leur forme adjectivale associée, ils ne sont soumis ni au nombre ni au genre :

Paul travaille sérieusement


Le travail de Paul est sérieux
Les travaux de Paul sont sérieux

Paul marche rapidement


La marche de Paul est rapide

Dans certains cas, les deux rattachements semblent possibles :

Paul a répondu sincèrement


Paul a été sincère dans sa réponse
La réponse de Paul a été sincère

On observera qu’il s’agit d’adverbes nommés habituellement adverbes de manière.


L’avantage de les traiter comme des prédicats permet de ne pas entrer dans des distinctions
sémantiques subtiles entre moyen et manière, qu’il est difficile de justifier.

2.5. Portée de l’adverbe : les adverbes appropriés

Il existe des adverbes dont le spectre est très large, puisqu’ils s’appliquent à un grand
nombre de prédicats. Ainsi, l’adverbe correctement peut caractériser tous les prédicats
d’action : Paul a écrit ce mot correctement ; Paul a fermé la porte correctement. D’autres
adverbes ne sont possibles qu’avec un nombre restreint de prédicats et parfois même avec un
seul :

Ce conducteur (roule, conduit) à tombeau ouvert


Tu as (rédigé, écrit) ce texte en style télégraphique

Paul est tombé sur son ennemi à bras raccourcis

Ces adverbes appropriés permettent souvent de différencier des modalités d’action :


aller (au pas, au trot, au galop, ventre à terre), cuire au feu de bois, remettre en mains
propres, écrire en gros caractères, voter à bulletin secret. Ces restrictions de cooccurrence
ont été étudiées dans le détail par M. Gross (1986).

2.6. Actualisateurs de prédicats

Nous examinons maintenant des adverbes dont la fonction est d’actualiser des prédicats.
Ce sont des indicateurs de temps, équivalant aux désinences temporelles et indiquant que
l’action est en train de se dérouler, a eu lieu dans le passé, se produira dans l’avenir ou encore
des indicateurs aspectuels qui peuvent se substituer à un grand nombre d’autres marqueurs.

a) Indicateurs de temps

- le temporalité stricte :
246

Il pleut en ce moment
J’arrive demain
Dans deux jours, je suis parti
A l’avenir, je m’abstiendrai

- l’imminence :
La facture sera réglée (incessamment, sous peu)

- le passé récent :
Il arrive à l’instant de Rome

b) Indicateurs d’aspect :

- l’itératif :
Il vient (parfois, souvent, fréquemment, à tout bout de champ) chez nous
Il vient (exceptionnellement, à titre exceptionnel)
Il pleut ici de temps à autre

- l’habituel :
Généralement, il ne se trompe pas sur ce sujet
En général, il ne se trompe pas sur ce sujet
En règle générale, il ne se trompe pas sur ce sujet

- l’inchoatif :
(Initialement, dans sa phase initiale, au début) la maladie était bénigne

- le terminatif :
(Finalement, à la fin, pour finir), la poutre a craqué

2.7. Indicateurs d’intensité

Un très grand nombre d’adverbes traduisent le haut degré. Ils se construisent avec des
prédicats scalaires. Ces adverbes peuvent avoir un spectre relativement large et concerner un
grand nombre de prédicats ou être appropriés à une classe restreinte et même, à la limite, à un
seul élément. Ils peuvent s’appliquer à un :

- prédicat verbal :

Paul aime (beaucoup, à la folie) le vin de Bourgogne


Paul croit (beaucoup, dur comme fer) qu’il gagnera
Paul rira (beaucoup, à gorge déployée)

- prédicat adjectival :

Paul est (très bête, bête comme ses pieds)


Paul est (très fort, fort comme un Turc)

- prédicat nominal :

Paul a (beaucoup de volonté, une volonté de fer)


247

Paul a (beaucoup de patience, une patience d’ange)


Paul a (beaucoup de chance, une chance de cocu)

2.8. Modalisateurs d’expressions de quantité

D’autres adverbes s’appliquent non à l’intensité mais à la quantité et, en particulier, aux
quantifieurs :

Ils étaient presque tous présents


Ils étaient (juste, environ) (cent, une centaine)
Nous n’étions que vingt
Nous étions (uniquement, seulement) trois présents

2.9. Les adverbes circonstanciels

Un grand nombre d’adverbes ou de locutions adverbiales correspondent à des


constructions de nature circonstancielle. Leur syntaxe mériterait une analyse beaucoup plus
approfondie que celle que nous proposons. Notre classification n’a d’autre but que de
présenter un canevas commode pour illustrer leur hétérogénéité syntaxique.

- Le but :
Tu as cassé le vase (délibérément, de propos délibéré, après mûre réflexion)
Tu as claqué la porte exprès
Je lui ai serré la main intentionnellement
Tu nous as volontairement menti

- La cause :
Il est maire. A ce titre, il lui incombe d’intervenir
Tu as agi par nécessité

- La condition :
Au besoin, nous prendrons un parapluie
Dans tous les cas, le résultat est connu d’avance
Selon le cas, nous répondrons par oui ou par non
Sinon, il n’y a plus rien à faire
Sans ça, on ne comprend rien
Je reste ici, des fois qu’il viendrait

- La concession :
Contre toute attente, le résultat a été positif
Malgré tout, on ne peut rien y faire
Il est venu (néanmoins, malgré ça)

- La conséquence :
En conséquence, c’est à toi de passer l’aspirateur
Il pleut. Aussi, nous resterons à la maison

- La manière :
Il a traversé la ville à toute allure
Il a fait ses bagages à la hâte
248

Il a conquis le pouvoir à la hussarde

- La restriction :
Prends donc un chandail, au moins
Il gagnera. A tout le moins, il ne perdra pas

- Le temps :
A l’aurore, ce sera le départ
Je connais ce collègue de longue date
En 2010, la situation de l’Europe n’est guère meilleure

- Le lieu
Ici, on est plus tranquille
Plus loin, tout le monde riait

Le classement sémantico-syntaxique rapide des adverbes auquel nous venons de


procéder a permis de mettre en évidence la complexité de cette catégorie et de présenter au
passage des exemples d’adverbes polylexicaux.

3. Adverbes complexes

Nous appelons adverbes complexes ceux qui sont décomposables (en lexèmes ou
suffixes). Nous examinons dans cette section les suites adverbiales qui ont un mode de
formation régulier, qu’ils soient monolexicaux (les adverbes en –ment, par exemple) ou
polylexicaux (ceux qui sont construits sur un nom abstrait comme manière). Nous ne les
considérons pas comme figées.

3.1. Equivalents des adverbes en -ment

Les adverbes en - ment ont fait l’objet d’études diverses et variées (Ch. Molinier et Fr.
Levrier 1999). On les analyse habituellement comme des formes dérivées d’un adjectif (au
féminin) qui s’accorde avec le substantif instrumental latin mente, devenu le suffixe – ment en
français, de sorte que l’adverbe correctement, par exemple, ne doit pas être considéré comme
un mot simple mais construit. Z. S. Harris 1976 : 198-200 propose d’analyser certains suffixes
comme des formes réduites de substantifs abstraits, ici en l’occurrence façon et manière :

Paul travaille correctement


Paul travaille de (manière, façon) correcte

Ces dernières constructions ne sont pas figées, en particulier du point de vue de la


détermination :

Paul travaille d’une manière correcte


Paul travaille de la manière la plus correcte
Paul travaille de cette manière-là

Les deux substantifs ne figurent pas seulement en position adverbiale, c’est-à-dire après
une préposition, mais en position libre :

La (manière, façon) dont Paul travaille est correcte


249

Paul a une (manière, façon) correcte de travailler

Nous sommes en présence d’un moule de production d’une partie importante des
adverbes complexes. Leur syntaxe est régulière. Les substantifs manière et façon ont un
spectre très large, puisqu’ils acceptent presque tous les adjectifs. Dans certains cas, surtout
dans une langue soutenue, ces formes générales peuvent être remplacées par des substantifs
appropriés au prédicat de la phrase où elles figurent, ce qui entraîne des contraintes de co-
occurrence (cf. A. Mrabti 1980) :

Paul marche rapidement


Paul marche (de façon, d’un pas) rapide

Paul écoute (de façon, d’une oreille) distraite

Paul écrit (de façon, d’une plume) alerte

Paul regarde distraitement


Paul regarde (de façon, d’un oeil) distrait

Le phénomène que nous décrivons met en jeu des relations comparables à celles du
complément d’objet interne :

Paul a vécu de façon mouvementée


Paul a vécu une vie mouvementée

Une autre façon de paraphraser les adverbes en - ment consiste à relier l’adjectif contenu
dans l’adverbe au sujet du verbe. Nous sommes alors en présence d’un adverbe orienté à la
fois vers le prédicat et le sujet :

Paul a répondu courtoisement


Paul a été courtois dans sa réponse
La réponse de Paul a été courtoise

3.2. Autres formations

Les types de formation que nous allons examiner sont nécessairement en nombre réduit
et ne sont là qu’à titre d’illustration.

a) Dislocation de déterminants

Certains déterminants nominaux complexes correspondent à la structure N1 de N2. La


dislocation de ces déterminants donne souvent lieu à des adverbes :

On trouve sur ce marché quantité de pommes


On trouve sur ce marché des pommes en quantité

Il y a, certes, en passant d’une phrase à l’autre, des rectifications de déterminants à


effectuer pour tenir compte de phénomènes de référence, mais elles n’invalident pas l’analyse
que nous proposons.
250

b) Effacement de verbes supports

Nous avons noté, au Chap. 8, que les verbes supports actualisent les prédicats nominaux
et que la forme du support dépend de la nature sémantique de ces prédicats. Observons la
phrase suivante, où doute est actualisé par le support il y a :

Il n’y a aucun doute qu’il pleuvra

Cette phrase peut subir la restructuration suivante :

Il pleuvra ; il n’y a aucun doute (E, là-dessus)

Si l’on supprime l’actualisation du prédicat doute, ce substantif sera introduit, du fait de


la négation, par la préposition sans et l’on obtient l’adverbe sans aucun doute

Il pleuvra, sans aucun doute

Voici encore un exemple, impliquant les prépositions avec et sans :

La police nous a arrêtés. Elle a usé cependant de ménagement (avec nous)


La police nous a arrêtés, usant cependant de ménagement
La police nous a arrêtés, avec ménagement cependant

J’éprouve du plaisir à accepter cette offre


J’accepte cette offre avec plaisir

Les ennemis nous assaillent et ils ne font pas de trêve


Les ennemis nous assaillent sans faire de trêve
Les ennemis nous assaillent sans trêve

c) Effacement de verbes appropriés

Certains verbes prédicatifs ont comme compléments des classes d’objets


sémantiquement homogènes. C’est le cas de passer avec des substantifs de temps :

Nous avons passé toute la nuit à chanter

Par un changement de topicalisation, on obtient la restructuration suivante :

Nous avons chanté (pendant) toute la nuit

Observons encore :

J’ai payé dix francs pour acheter ce livre


J’ai acheté ce livre pour dix francs

Son départ aura lieu demain matin


Il partira demain matin

d) Effacement de substantifs appropriés


251

Dans certaines constructions adverbiales, on observe l’effacement de substantifs


classifieurs : manière, façon, mode :

Il prépare la soupe (à la mode ancienne, à l’ancienne)


J’aime les homards à la (mode, façon, manière, E) armoricaine

Cet effacement est possible avec certains compléments de temps :

Il est parti depuis (peu de temps, peu)


Le colis vous parviendra sous peu

Notons encore des exemples comme :

(Sur ces entrefaites, sur ce), le président est reparti

e) Structures productives

Les séquences Prép (Dét) N constituent des moules de formation d’adverbes complexes
(adverbiaux). La description peut se faire en fonction de la préposition et de la classe
sémantique du substantif. La préposition à suivie d’un nom d’instrument permet de créer des
adverbiaux de moyen appropriés à certains verbes :

- Comment as-tu découpé cette plaque ?


- Au (couteau, chalumeau)
- A la (scie, scie mécanique, scie circulaire, scie à métaux)

Des noms de sentiments ou d’attitudes, accompagnés de la préposition avec, forment des


adverbes de manière :

Il a répondu à cet appel avec (joie, enthousiasme, fierté)


Vous avez réagi avec (fermeté, constance, désinvolture)

Les parties du corps sont aussi sources de structures adverbiales (sans préposition) :

Il s’en est allé, la tête penchée


Il s’est affaissé, les bras ballants
Nous partirons, le front haut
De surprise, il s’est tu, la bouche ouverte

On pourrait multiplier les exemples. Nous avons simplement voulu montrer qu’un grand
nombre d’adverbes reposent sur des schèmes productifs. Nous allons examiner maintenant les
adverbes polylexicaux figés et les raisons de leur figement.

4. Adverbes figés

Les adverbes complexes que nous venons de passer en revue sont générés sur la base de
structures syntaxiques susceptibles de former des moules productifs. On peut donc parler à
leur propos de constructions régulières et libres, même s’il y a pour chacun d’eux des
restrictions lexicales. Nous examinons maintenant, parmi les adverbes polylexicaux, ceux qui
252

sont figés. Nous décrivons, dans un premier temps, l’extension du figement, nous évoquerons
ensuite quelques-unes des causes de figement.

4.1. Extension du figement

Le figement peut concerner la totalité de la locution adverbiale. On peut alors faire les
mêmes remarques que pour les autres locutions entièrement contraintes (Cf. Chap. 10) :

Il est parti sans tambour ni trompette


Il parle à tort et à travers
Il a fait cela à la va comme je te pousse
Il est tombé sur son adversaire à bras raccourcis

On observe un début de liberté, quand on trouve des effacements partiels dans la suite :

Il a dépensé cent francs en tout (et pour tout)


L’affaire s’est passée en l’an (de grâce) 2010
Je ne parlerai qu’en mon nom (personnel)
Cela s’est passé (au nez et) à la barbe des policiers
Il l’a fait en (toute) connaissance de cause
Cette guerre a duré des années (et des années)

Un nombre important de locutions adverbiales acceptent des variations sur l’un ou


l’autre des éléments. On peut constater :

- des changements de prépositions :

Nous avons rejoint Lyon (de, en) une seule traite

- des modifications de déterminants :

Je t’ai dit (trente-six, cent, mille) fois de te taire

- des débuts de paradigmes :

de (longue, fraîche) date


à onze heures (sonnantes, tapantes)
saoul comme (une grive, une bourrique, un cochon)
sur le coup de (dix, onze) heures

- des coréférences :

en (mon, ton, son) âme et conscience


dormir tout (mon, ton, son) soûl
parler entre (mes, tes, ses) dents
appuyer de tout (mon, ton, son) poids
bête comme (mes, tes, ses) pieds

- des positions libres :


253

A y réfléchir (plus, de plus près, comme tu l’as suggéré), j’avais tort


Au premier (regard, coup d’oeil), tu avais compris
(Je partirai) n’en déplaise à (Luc, Paul, mon père)
Fais-le, pour l’amour de (Dieu, tes parents, du Ciel)
De mémoire de (vigneron, berger, commerçant), on n’avait jamais vu ça

Les contraintes vont ici en diminuant. Comme pour les autres catégories, on constate un
continuum entre les adverbes libres et ceux qui sont totalement figés.

4.2. Mécanismes du figement

Le figement des adverbes a des causes similaires à celles que l’on observe pour les
autres catégories linguistiques.

a) Opacité des éléments

Une locution adverbiale peut apparaître comme non-compositionnelle quand l’un de ses
éléments lexicaux n’est pas ou plus reconnu comme un mot de la langue. L’étrangeté est alors
assimilée au figement, puisque les reformulations y sont impossibles :

(se lever) à (potron-minet, potron-jacquet)


(boire) à tire-larigot
(déclarer) sans ambages
(partir) en catimini
(boire) à la régalade

b) Comparaison

Comme pour d’autres catégories, la métaphore est source de figement. L’explication est
assez simple. Pour caractériser un être, un objet, un événement, une qualité ou une action, on
peut les comparer à un élément de référence, porteurs de la propriété caractéristique à un
degré éminent. C’est l’expression de l’intensité ou du haut degré. Comme le choix se porte sur
l’élément le plus typique, on comprend que celui-ci ne forme pas vraiment de paradigme, sauf
exception. La comparaison peut être évidente et correspondre à l’expérience humaine
commune, la relation sémantique semble alors relativement motivée, que la construction soit
adjectivale ou verbale :

blanc comme neige


fort comme un boeuf
sale comme un cochon
clair comme de l’eau de roche
mince comme un fil

presser comme un citron


retourner comme une crêpe
flamber comme une allumette
arriver comme un bolide
changer comme un caméléon
254

Dans d’autres cas, la comparaison est plus opaque. Elle paraît moins motivée et l’on
peut parler d’opacité relative ou complète de la relation, ce qui est la définition du figement
sémantique :

con comme un balai


bête comme ses pieds
fort comme un Turc
fier comme un petit banc
triste comme un bonnet de nuit
con comme une valise

saigner comme un boeuf


se porter comme un charme
se battre comme des chiffonniers
dormir comme une masse
râler comme un pou
s’ennuyer comme un rat mort

Certaines des comparaisons ne sont pas interprétables littéralement et relèvent pour leur
motivation de l’antiphrase :

bronzé comme un cachet d’aspirine


aimable comme une porte de prison
utile comme un cataplasme sur une jambe de bois
grand comme un mouchoir de poche
vif comme une tortue

D’autres font référence à des situations, des croyances ou des pratiques périmées ou
encore à des allusions religieuses ou littéraires :

soûl comme un Polonais


fier comme Artaban

courir comme un dératé


jurer comme un templier
jurer comme un charretier

pleurer comme une Madeleine

Mais les formes en comme N n’indiquent pas nécessairement une intensité, elles peuvent
traduire aussi la manière :

Il est habillé comme l’as de pique

c) Remotivations de suites obscures

L’expression vieux comme Mathusalem est compositionnelle pour qui connaît la Bible.
Ce n’est pas le cas de vieux comme Hérode. Comme cette expression n’est pas motivée, elle a
fait l’objet d’une refonte humoristique : vieux comme mes robes, peut-être sur le modèle de
vieilles fringues, vieilles frusques.
255

d) Figement syntaxique

Nous avons défini les adverbes complexes (ou polylexicaux) réguliers par la possibilité
qu’ils ont de faire l’objet de reformulations paraphrastiques. Certains adverbes figés ont une
structure qui ne correspond pas à des suites adverbiales canoniques :

- restrictions lexicales :

sur ces entrefaites

- prépositions suivies d’un élément autre qu’un nom :

à reculons
en outre
à la va comme je te pousse

- accord non évident, en particulier quant au sujet :

de guerre lasse
tambour battant

- constructions issues de langues spécialisées :

jusqu’à plus ample informé


au quart de tour

Conclusion

Nous avons montré dans ce chapitre que la catégorie des adverbes est de loin la plus
hétérogène des parties de discours. Il n’existe aucune définition qui permettrait de rendre
compte de l’ensemble des éléments de la classe. Notre description met clairement en lumière
les limites de la notion traditionnelle de catégorie grammaticale. Nous avons montré que les
éléments que l’on classe habituellement dans cette catégorie correspondent à des structures
très différentes, qu’il serait illusoire de réduire à une syntaxe unique. Si certaines classes sont
généralement bien décrites, comme les adverbes prédicatifs en –ment ou les adverbes
composés en – de manière Adj, il existe un très grand nombre d’éléments lexicaux dont le
statut ne dépend ni des prédicats du premier ordre ni de ceux du second ordre. Ils
appartiennent à la structuration générale du discours et mériteraient une étude de fond.

Lectures

Goes, J., (éd), 2005, L’adverbe : un pervers polymorphe, Artois Presses Université, Arras.
Gosselin, L. et François, J., 1991: Les typologies de procès: des verbes aux prédications",
Travaux de linguistique et de philologie, XXIX, Strasbourg-Nancy, p.19-86.
256

Gross, M., 1986, Grammaire transformationnelle du français. 3. Syntaxe de l’adverbe,


ASSTRIL, Paris.
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257
258

Chapitre 15

Subordonnées et compléments circonstanciels

1. Analyse classique

La tradition grammaticale affirme que les subordonnées circonstancielles sont


facultatives. Cette assertion est fondée sur l’idée qu’elles apportent des informations dont la
présence n’est pas indispensable à l’interprétation du message, celui-ci étant pour l’essentiel
contenu dans la principale. Or, l’effacement de ces informations prétendument annexes
change la nature même de l’information. Dans : Paul part parce qu’il a peur, on n’asserte pas
le départ de Paul, celui-ci étant présupposé, mais on affirme que la raison de cette absence
tient à sa peur. Cette observation est confirmée par le fait que la négation ne nie pas le contenu
de la principale mais celui de la subordonnée, comme il a été souvent remarqué et comme on
le voit dans : Paul ne part pas parce qu’il a peur, où la négation opère non sur la verbe partir,
que pourtant elle encadre, mais sur la subordonnée. La négation ajoute à l’interprétation une
valeur contrastive : Paul ne part pas parce qu’il a peur mais parce qu’il s’ennuie et Paul part
reste vrai. Voici un autre exemple. Dans la phrase : Si demain tu fais un tour en mer, j’irai
avec toi, le futur de la principale est interprété comme un éventuel. Si on supprime la
subordonnée, le futur de j’irai avec toi constitue en revanche un réel. La suppression de la
subordonnée a donc une incidence sur l’interprétation de la principale. L’observation que
nous faisons sur le caractère obligatoire de la circonstancielle n’apparaît pas toujours de façon
évidente quand on se limite à une phrase hors contexte mais elle saute aux yeux quand on
supprime toutes les circonstancielles d’un texte donné : ce dernier devient très vite
incompréhensible.
La seconde observation a trait au statut du relateur. L’analyse classique décompose la
phrase complexe en une principale et une subordonnée, et intègre la conjonction dans la
seconde. Il semble étonnant que cette analyse n’ait jamais été réfutée, car le relateur ne joue
aucun rôle dans la circonstancielle. Pour mettre ce fait en évidence, il suffit de prendre une
subordonnée dont le prédicat est accompagné de tous ses arguemnts comme dans : Paul a été
puni par le maître à cause de son comportement violent envers ses camarades. Le substantif
prédicatif comportement de la subordonnée est saturé : un sujet humain (exprimé par le
possessif) et un complément humain (camarades). Ce prédicat ne peut évidemment pas
recevoir d’autres éléments : la locution à cause de est donc extérieure au schéma d’arguments
de la subordonnée, tout comme elle l’est à celui de la principale. Elle a par conséquent un
statut à part, auquel nous allons maintenant porter notre attention.

2. Une autre analyse : statut prédicatif du relateur cause

La racine caus- se réalise morphologiquement par le substantif cause et le verbe causer.


Ces deux formes peuvent être reliées par le verbe support être : L’ironie de Pierre a causé des
réactions négatives de la part du public ; L’ironie de Pierre a été la cause de réactions
négatives de la part du public. On voit que cette racine est un prédicat du second ordre,
259

puisqu’elle relie deux prédicats nominaux, ici ironie et réactions. Son schéma d’arguments est
le suivant : caus- (ironie, réactions). A partir de là, on peut procéder à des modifications de
structure. Il est possible, par exemple, de thématiser le complément à l’aide de l’opérateur à
lien avoir pour et on obtient : Les réactions négatives du public ont eu pour cause l’ironie de
Paul. Une autre thématisation de l’objet est obtenue en mettant la phrase au passif : Les
réactions négatives de la part du public ont été causées par l’ironie de Paul. On a affaire ici à
un passif verbal.
Mais cette thématisation de l’objet existe aussi avec le prédicat nominal. Pour le
montrer, observons un emploi particulier de la préposition à dans à l’abri, qui permet au
substantif abri de devenir un adjectival à interprétation passive : Cette maison est à l’abri du
vent ; Cette maison est abritée du vent. On pourrait en dire autant de : à l’essai, aux arrêts,
etc. (Cf. Chap.6). Si nous appliquons cette restructuration à la racine caus-, nous obtenons :
Les réactions négatives du public ont eu lieu à cause de l’ironie de Paul. Et après une
transformation principale (v. plus bas §6.2.) : Il y a eu des réactions négatives du public, à
cause de l’ironie de Paul.
On voit que le prédicat du second ordre caus- est caractérisé par deux types de
constructions : une construction active : causer, être la cause de et une construction passive :
être causé par, (avoir lieu, être) à cause de. Dans les deux cas, la principale et la subordonnée
sont les arguments du prédicat caus-, ce qui revient à dire qu’on a affaire à des complétives.
La locution à cause de n’est pas une structure figée, elle représente une des réalisations
syntaxiques possibles de la racine caus-. Cette réalisation est de nature passive, comme le
montrent les structures suivantes :

A a causé B
A a été la cause de B
B a été causé par A
B, à cause de A

L’analyse que nous venons de faire met en évidence que le prédicat caus- relie les deux
phrases et que, par voie de conséquence, il exclut que la locution puisse faire partie de la
subordonnée.

3. Prédicats prépositionnels

Cette description de la locution à cause de a été rendue possible par le fait qu’elle
comporte un substantif dont le comportement syntaxique est connu par ailleurs et dont les
propriétés sont bien connues : fonction prédicative, variations morphologiques, actualisation
par verbe support. Mais il existe des « connecteurs » qui ne comportent pas de substantif :
c’est le cas de certaines prépositions. Soit la phrase : Paul est arrivé avant que nous soyons
partis, où la « subordonnée » peut avoir un prédicat nominal : Paul est arrivé avant notre
départ. Le prédicat du second ordre est ici la préposition avant. Celle-ci hérite, elle aussi, de
l’actualisation de la proposition « principale ». Mais cette préposition peut à son tour être
actualisée de façon autonome. Dans la mesure où elle relie deux événements, il est naturel de
penser au verbe support événementiel avoir lieu et l’on aura : (Que Paul est arrivé, l’arrivée
de Paul) a eu lieu avant notre départ. On peut substituer à ce prédicat actualisé (avoir lieu)
avant un synonyme qui a la même fonction, comme précéder : L’arrivé de Paul a précédé
notre départ. Ici encore le prédicat avant a deux arguments de nature événementielle,
correspondant respectivement à la principale et à la subordonnée.
260

4. Implications pour la morphologie

On comprend d’où provient l’erreur d’analyse de la tradition grammaticale. Faute d’une


description rigoureuse de la notion de phrase, elle traite de façon différente la principale et la
subordonnée. Cette dernière se voit adjoindre le mot de liaison, dont il n’est en aucune façon
un élément. Le terme de « conjonction » par lequel on désigne cet élément de relation ne
reçoit aucune description syntaxique propre ; le verbe relier qui définit généralement son rôle
est particulièrement vague. On peut en dire autant de toutes les prépositions. Ce terme ne
désigne donc pas une fonction syntaxique. D’autre part, le fait de rattacher le mot de liaison à
la seule subordonnée ne met pas en évidence qu’une phrase complexe, constituée par une
principale et une subordonnée, constitue en fait une seule assertion. Cette dernière est prise en
charge par le relateur qui opère sur elles et qui constitue un prédicat du second ordre, dont les
arguments sont la principale et la subordonnée.
Il se peut qu’une telle analyse ait été bloquée par le fait que la notion de prédicat a été
assimilée traditionnellement à la catégorie du verbe. Mais il est admis depuis longtemps que
la prédicativité peut être aussi le fait de substantifs et d’adjectifs. C’est précisément ce qui se
passe dans la plupart des « locutions conjonctives ». Si l’on admet que la locution prépositive
avec le désir de traduit la finalité, alors il est facile de montrer que cette suite n’est pas figée,
que le substantif prédicatif désir n’y est pas actualisé, qu’il hérite de l’actualisation du
prédicat de la principale mais qu’on peut la lui restituer en substituant à la préposition avec le
verbe support avoir : avoir le désir de. On se trouve alors dans une configuration que l’on
connaît bien. Ce prédicat nominal, accompagné de son support, a aussi une forme verbale
(désirer) et adjectivale (être désireux de). Dans tous ces cas de figure, la proposition qui suit
et que l’on appelle traditionnellement subordonnée circonstancielle est la complétive de ce
prédicat, quelle que soit sa forme morphologique.
Le fait de considérer les locutions comme des structures dérivées permet d’expliquer le
fonctionnement réel des phrases complexes. Le prédicat du second ordre peut être actualisé ou
non, il peut se représenter morphologiquement comme un nom, un adjectif, un verbe ou une
préposition. Toutes ces analyses montrent que la notion de locution est un concept non
explicatif et doit être considéré comme l’arbre qui cache la forêt. Nous gardons pourtant ce
terme pour des raisons de commodité pédagogique, en le considérant comme une
dénomination sans valeur descriptive sur le plan syntaxique.

5. Analyse des locutions conjonctives et prépositives

Nous décrivons, dans ce qui suit, la syntaxe des locutions conjonctives. Un petit nombre
d’entre elles sont figées : en vertu de, au nez et à la barbe de, à force de, au rebours de, à
défaut de, à l’instar de. Mais nous allons montrer que la plupart d’entre elles sont construites
autour d’un prédicat nominal non actualisé, qui hérite de l’actualisation du prédicat de la
phrase principale.

5.1. Le substantif
261

La notion même de locution implique, de façon plus ou moins explicite, une restriction
des propriétés combinatoires, qui se caractérise par l’absence de paradigmes dans une position
syntaxique donnée. Or, il se trouve que le figement n’est pas une propriété binaire. Il existe
des degrés de figement (G. Gross 1988) qui peuvent affecter tout ou partie de la séquence. Les
restrictions, dans le cas d’une locution, concernent soit le substantif lui-même, soit la
préposition soit la détermination. On dira que le substantif n’est pas figé, quand il a le même
sens et, de façon générale, le même emploi que dans une position prédicative. Ainsi le
substantif intention dans avec l’intention de n’est figé ni sémantiquement ni syntaxiquement,
car il a les mêmes propriétés que dans avoir l’intention de. Cette liberté s’observe dans la
plupart des locutions prépositives ou conjonctives. S’il est figé, le substantif a un
fonctionnement différent de celui des expressions libres : le substantif dépit dans en dépit de
ne peut pas être interprété comme un nom de sentiment ; coup dans à coups de (subventions)
n’a rien à voir avec l’idée de battre ; dans à l’article de (la mort), le substantif n’appartient pas
au vocabulaire grammatical. Voici encore quelques exemples : au grand dam de, au seuil de
(la nouvelle année), aux bons soins de, au lieu de, en guise de. Nous verrons plus loin que,
dans les locutions libres, la plupart des substantifs sont des prédicats nominaux non actualisés,
qui peuvent recevoir une actualisation autonome à l’aide de verbes supports, comme c’est le
cas du substantif intention ci-dessus.

5.2. La préposition

La plupart du temps, la préposition qui introduit la locution est unique mais l’existence
de paradigmes dans cette position n’est pas un fait exceptionnel. Avec le substantif aide, on
peut avoir à ou avec : à l'aide de/avec l'aide de. Le substantif intention accepte avec et dans :
avec/dans l’intention de. De et en sont possibles avec sorte : de sorte que/en sorte que.
Crainte accepte par et de : par crainte de/ de crainte de. Il existe une alternance par/zéro avec
crainte : par crainte de VW/crainte de VW (où VW désigne un infinitif suivi d’un
complément). Ces alternances de prépositions sont fréquentes dans les constructions
locatives : au bas de, en bas de, dans le bas de ; à bord de, au bord de, sur le bord de ou
temporelles : à la fin de, sur la fin de, vers la fin de.

5.3. La détermination

Les variations sont encore plus significatives dans le cas de la détermination. C’est une
preuve supplémentaire de leur liberté combinatoire. En effet, on observe des déterminants :

- négatifs : dans le but précis de VW/dans aucun but précis ; pour le motif que/pour nul
autre motif ; au moment où/à aucun moment ;

- interrogatifs : pour quelle raison ? pour quel motif ? à quel moment ? dans quelles
conditions ? dans quel but ?

- exclamatifs : et dans quelles conditions ! et à quelle fin ! et à quel moment !

- indéfinis : pour d'autres raisons, à un certain moment, dans d'autres circonstances


pour n'importe quelle raison, pour telle ou telle raison ;
262

- quantifieurs : pour deux raisons, pour plusieurs raisons : la première... la seconde...,


pour les deux motifs suivants.

Cette observation est encore accentuée par la prise en compte des phénomènes
d’anaphore. Rappelons que les déterminants qui figurent dans les locutions ont un emploi
cataphorique : ils annoncent le complément ou la subordonnée. Dans avec l’intention de
plaire l’article l’ annonce la subordonnée de plaire. Ce rôle est bien connu et c’est le seul
qu’envisagent la plupart des grammaires. Un autre cas de figure n’est presque jamais évoqué :
c’est celui où le contenu sémantique d’un complément ou d’une circonstancielle correspond à
un fait déjà connu de l’interlocuteur. Dans ce cas, on ne répète pas l’information mais on y
réfère à l’aide d’éléments anaphoriques (Cf. plus bas §5.7). Voici l'essentiel de ces
déterminants.

5.4. L’anaphore se réduit au modifieur

La subordonnée circonstancielle peut faire l'objet d'une pronominalisation dont le but est
de référer à un fait antérieur connu. Ce pronom a différentes formes :

- le relatif de liaison :
en conséquence de ce que P/en conséquence de quoi
au lieu de ce que P/au lieu de quoi
faute de ce que P/faute de quoi
après que P/après quoi

- les pronoms cela, ça et là


en comparaison de ce que P/en comparaison de (cela, ça)
en conséquence de ce que P/en conséquence de (cela, ça)
après que P/après (cela, ça)
à cause de ce que P/à cause de (cela, ça)

d'ici à ce que P/d'ici là

Il semble que, dans le cas de l'anaphore, on puisse effacer quelquefois le modifieur (la
notation E représente l’ensemble vide) :

En attendant (E, qu'il vienne), je lirai


A défaut (E, de pouvoir lire), je me promènerai
A force (E, de crier comme ça), tu te fatigueras

5.5. L’anaphore affecte toute la détermination : le démonstratif

Le déterminant cataphorique peut être remplacé par le démonstratif ce, qui renvoie à un
événement antérieur considéré comme connu. Il s'agit du cas d'anaphore le plus fréquent. En
voici quelques exemples :
263

Afin de pouvoir voter, il faut s’inscrire à la mairie


A cette fin, il faut s'inscrire à la mairie

Dans les circonstances que tu viens de dire, je ne partirai pas


Dans ces circonstances, je ne partirai pas

Dans le but de répondre correctement, tu consulteras ce document


Dans ce but, tu consulteras ce document

Du fait qu’il pleuvait tout le temps, le travail n’a pas pu être achevé
De ce fait, le travail n'a pas pu être achevé

Pour la raison qu’il avait gelé, les travaux se sont arrêtés


Pour cette raison, les travaux se sont arrêtés

Il existe une différence de comportement syntaxique entre les déterminants


cataphoriques et les anaphoriques. Alors que les premiers réfèrent à des phrases seulement
(les subordonnées), les secondes peuvent renvoyer à un contexte ou à une situation, comme
c’est le cas de conditions : Dans ces conditions, je ne partirai plus…

5.6. Insertion d’adjectifs

L’adjonction d’adjectifs dans une structure est un argument supplémentaire permettant


de souligner la liberté syntaxique des locutions. Cette situation est très fréquente. On ne
donnera que deux exemples pour illustrer le phénomène, celui de but et de raison :

Dans le but de : dans le but évident de, dans un but louable, dans un tel but, dans un but
similaire

Pour la raison que : pour la simple raison que, pour de pareilles raisons, pour l’évidente
raison que, pour des raisons inconnues, pour des raisons inavouables

Avec chacun de ces deux substantifs le nombre d’adjectifs possibles est de l’ordre de la
centaine. On conclura encore une fois que, du fait de cette grande liberté syntaxique, la notion
de locution, qui implique un certain degré de figement, n’est pas une bonne dénomination.

5.7. Anaphore interne et externe

Nous venons de voir que le démonstratif remplace la totalité de la détermination du


substantif figurant dans la locution : le démonstratif ce dans dans ce but correspond à
l’ensemble constitué par l’article cataphorique le et la subordonnée finale : dans le but de
plaire, dans ce but. Ce type d’anaphore s’observe aussi en l’absence de l’article défini : afin
de plaire, à cette fin. Nous appellerons anaphore interne ce cas de figure, puisqu’il s’agit de la
détermination du substantif prédicatif figurant dans la locution. Cette anaphore peut aussi être
prise en charge par un possessif : à l’initiative de Paul, à son initiative ; dans l’intérêt de
Jean, dans son intérêt ; à l’avantage de Luc, à son avantage.
264

Mais l’anaphore peut être dans la portée du complément seulement. Face à dans ce but,
à cette fin, à cet effet, dans ces conditions, où l’anaphore correspond à la détermination du
substantif, on observe des cas d’impossibilité de cette nature : en vue de plaire, *en cette vue ;
en raison d’un épais brouillard, *en cette raison ; à cause de l’absence de Paul, *à cette
cause. Ici, l’anaphore porte sur le complément exclusivement : en vue de cela, en raison de
cela, à cause de cela. Nous appellerons cette configuration anaphore externe.
Cette différence mérite d’être expliquée. En termes de syntaxe, elle s’analyse ainsi. Dans
le cas des locutions comme dans le but de, la détermination du substantif but change : une
détermination cataphorique (le-Phrase) est remplacée par une détermination anaphorique qui
lui est parallèle. En revanche, dans à cause de l’anaphore n’affecte que le complément ce que
P : à cause de ce que P : à cause de cela.
Dans ce cas, l’absence d’article est de rigueur : *à une cause de, *en une vue de, *à la
cause de, *en la vue de. Il ne s’agit pas d’un article zéro facultatif, comme dans sous prétexte
de, sous le prétexte de. Examinons d’abord à cause de. Le substantif n’est pas figé puisqu’il
constitue le même emploi que dans : A est la cause de B. Dans cette construction, si on veut
thématiser l’objet, différentes possibilités s’offrent à nous : l’opérateur à lien : B a A comme
cause, ou encore la construction converse de nature consécutive : B est la conséquence de A
ou encore le passif nominal : B est à cause de A. Il existe des prépositions qui permettent de
former des passifs nominaux (être abrité de, être à l’abri de). La forme passive à cause de ne
permet qu’une anaphore externe puisqu’elle n’a pas de liberté syntaxique interne.

5.8. Variation morphologique du substantif de la locution

Quand le substantif figurant dans une locution est un nom prédicatif, il peut être associé
à des verbes ou des adjectifs. Face à avec l’intention de, qui est une forme prédicative
autonome, on observe des locutions comme avec le désir de, venant de avoir le désir de, qui
est associé à désirer et être désireux de

Paul a répété cette explication, avec le désir de se faire mieux comprendre


Paul a répété cette explication, ayant le désir de se faire mieux comprendre
Paul a répété cette explication, il a le désir de se faire mieux comprendre
Paul a répété cette explication, il désire se faire mieux comprendre
Paul a répété cette explication, il est désireux de se faire mieux comprendre

Cette remarque est une raison supplémentaire de ne pas considérer les locutions comme
des catégories grammaticales autonomes.

6. Restructurations

Nous étudions ici les diverses restructurations dont peuvent être l’objet les locutions
conjonctives ou prépositives.

6.1. Changements de thématisation

Dans une séquence comme : Paul a dit cela avec le désir de convaincre, l'accent est mis
sur le verbe dire, du fait qu’il est le seul qui soit actualisé. Mais on peut thématiser aussi le
prédicat de la subordonnée. On obtient alors :

Convaincre était le désir qu'avait Paul en disant cela


Convaincre était le désir de Paul en disant cela
265

Convaincre était son désir en disant cela

On peut encore thématiser le relateur lui-même, en le mettant en position frontale. Le


résultat est alors :

Le désir qu'avait Paul en disant cela était de convaincre


Le désir de Paul était de convaincre
Son désir était de convaincre

Ces différentes reformulations comportent les mêmes éléments lexicaux que la phrase
complexe standard :

- un verbe d'action volontaire du sujet de la principale (dire)


- un prédicat qui désigne l'objectif recherché (convaincre)
- un prédicat (le prédicat nominal désir), qui peut être remplacé par le verbe désirer ou
l'adjectif désireux.

6.2. Transformation principale

Nous avons vu qu’une prédication du second ordre implique, dans le cas des
circonstancielles, deux phrases-arguments. Dans la construction de base, l’actualisation est
prise en charge par le prédicat du second ordre (le connecteur). On peut postuler ainsi la
source d’une phrase temporelle : Le fait que le gang a été intercepté a eu lieu lors du passage
de la frontière. Une telle phrase, de nature plutôt théorique, peut subir une transformation
principale. Dans cette restructuration, l’actualisation du connecteur est effacée au profit de
celle de la phrase-sujet, qui devient ainsi une « principale », dans la mesure où elle devient le
pivot de référence : Le gang a été intercepté lors du passage de la frontière. Certaines
locutions sont le résultat d’une thématisation inverse, on assiste alors à une permutation des
deux phrases-arguments : Qu’il a gelé a été la cause de la mort de ces arbres ; Ces arbres
sont mort à cause du fait qu’il a gelé. L’analyse que nous venons de faire a l’avantage de
montrer que les prédicats du premier et du second ordre ont des propriétés identiques.

6.3. Effacement de la subordonnée

Dans   la   langue   parlée,   la   proposition   subordonnée   peut   être   effacée,   dans   certaines
conditions énonciatives. Il ne reste alors que le connecteur :  Pourquoi ne veux­tu pas venir
avec   nous au   cinéma   ?   Parce   que.   Cet   effacement   ne   doit   pas   être   confondu   avec   la
pronominalisation de la subordonnée que nous allons étudier maintenant. 

6.4. Pronominalisation de la subordonnée
266

Comme   toute   phrase,   une   subordonnée   peut   être   pronominalisée,   c’est­à­dire   faire
l’objet d’une anaphore. Dans ce cas, le contenu sémantique de la subordonnée est déjà connu,
de façon explicite ou non. Comme une subordonnée est introduite par un connecteur, souvent
une préposition, l’anaphore n’est pas prise en charge par un pronom atone (le) mais par le
pronom démonstratif  cela, réduction de  ce fait  :  Paul a été condamné pour avoir volé des
pommes : Paul a été condamné pour (ce fait, cela). Il existe des formes anaphoriques qui
correspondent aux différents types de subordonnées. La manière et le moyen peuvent être
remplacés par  ainsi,  de cette façon :  On soigne ces arbres, en leur appliquant une résine
spéciale ; on soigne les arbres (ainsi, de cette façon). Les temporelles sont reprises par alors :
Tu tailleras les haies, lorsque les beaux jours arriveront ; Alors, tu tailleras tes haies.

6.5. Réduction infinitive et coréférence

Une modification bien connue affectant la subordonnée consiste, en cas de coréférence
des sujets, à effacer l’actualisation de la subordonnée : ?*  Paul est parti dans le Midi pour
qu’il se repose un peu ; Paul est parti dans le Midi pour se reposer un peu. Quelquefois,
l’effacement de l’actualisation se fait en cas de coréférence avec l’objet :  On a condamné
Paul pour avoir sali le mur.

7. Thématisation des circonstanciels 

Nous allons examiner, dans ce qui suit, certains types de restructurations qui permettent
de transformer des compléments circonstanciels en sujets. Pour des raisons de clarté, nous
allons d’abord examiner les différents types de circonstanciels, nous proposerons ensuite une
explication de ce phénomène.

7.1. Compléments de lieu

Nous passerons en revue certains types de compléments de lieu, en les décrivant en


termes de classes d’objets, pour que l’analyse soit plus précise.

a) Relations de contenant à contenu

La préposition dans permet, parmi d’autres moyens linguistiques, de traduire la relation


établie entre un contenant et un contenu, comme dans l’exemple suivant : Il y a cinq litres
dans ce bidon. Au regard de la définition des circonstanciels que nous avons rappelée plus
haut, le complément en dans N est déplaçable : Dans ce bidon, il y a cinq litres. Il se peut que
la valeur informative de ces deux phrases ne soit pas identique, même si les éléments lexicaux
gardent leurs propriétés syntaxiques. Si le complément circonstanciel se trouve au début de la
phrase, il est en quelque sorte topicalisé, mais il reste un complément. Imaginons qu’à valeur
sémantique constante entre les différents éléments de cette phrase, nous voulions mettre le
mot bidon en position de sujet. La langue met alors à notre disposition le verbe contenir : Il y
a cinq litres dans ce bidon ; Ce bidon contient cinq litres. Observons, au passage, que ce
verbe, apparemment transitif direct, n’a pas de forme passive : *Cinq litres sont contenus
dans ce bidon.
D’autres verbes sont en mesure de jouer le même rôle de topicalisation d’un
circonstanciel de lieu dans des emplois métaphoriques : Il y a plusieurs erreurs dans cette
traduction, Dans cette traduction, il y a plusieurs erreurs, Cette traduction (comprend,
comporte) plusieurs erreurs. Il y a un trop grand nombre de handicaps dans cette région,
267

Dans cette région, il y a un trop grand nombre de handicaps, Cette région concentre un trop
grand nombre de handicaps. Voici d’autres verbes jouant un rôle syntaxique similaire :
englober, retenir, réunir, être farci de, être truffé de, etc. : Il y avait un grand nombre de
fautes dans cette rédaction, Cette rédaction était truffée de fautes ; Il y a toutes les matières
scientifiques au programme de terminale, Le programme de terminale englobe toutes les
matières scientifiques.

b) Compléments scéniques

Nous définissons ces compléments comme des lieux dans lesquels se déroule un
événement. Ce complément est différent de celui qui traduit la localisation d’un objet, comme
dans : Il y avait un livre sur la table, où il y a peut être paraphrasé par se trouver : Un livre se
trouvait sur la table. Nous prenons en considération des phrases du type : Il y a eu un terrible
accident à Paris, A Paris, il y a eu un terrible accident et nous essayons de mettre le locatif
Paris en position de sujet. Un des moyens linguistiques toujours possible consiste à introduire
un substantif classifieur comme lieu : Paris est le lieu où il y a eu un terrible accident. Mais
cette phrase est très analytique. Une autre restructuration est beaucoup plus naturelle. Celle-ci
se fonde sur une métaphore mettant en jeu certains <lieux de spectacles> : Paris a été le
théâtre d’un terrible accident ; La chambre des députés a été la scène d’un coup d’Etat
manqué ; Ce château a été le décor de fêtes somptueuses. Ces possibilités métaphoriques sont
cependant limitées : *Cette rue a été le cinéma d’un crime abominable ; *Cet endroit a été les
planches de l’assassinat du duc de Guise. On trouve encore des mots comme site : Reggane a
été le site de la première explosion nucléaire française.

c) Locatifs appropriés

Comme nous venons de le voir, les éléments prédicatifs qui permettent à un locatif de
passer en position de sujet sont fonction de la nature sémantique des compléments de lieu et
de leur corrélat. Ainsi les instruments de mesure ont-ils des verbes qui leur sont propres : Il
est 3 heures à cette montre, à cette montre, il est 3 heures, cette montre affiche 3 heures.

d) Compléments de « surface »

Il existe un certain nombre de substantifs qui désignent des « traces » observables sur
une surface : égratignure, marque, rayure, etc. Il y a des traces de coups sur son visage ; Il y
a une série de rayures sur la table. C’est le verbe porter qui permet à ce types de lieux de
passer en position de sujets : Son visage porte des traces de coups ; La table porte une série
de rayures.

7.2. Compléments de temps

Le phénomène s’observe aussi avec les compléments de temps. Ceux-ci ont la même
liberté syntaxique que les locatifs. Comme pour le lieu, il existe des classifieurs de temps qui
permettent la mise en évidence du complément temporel : Paul a choisi de partir au moment
des élections, Les élections sont le moment que Paul a choisi pour partir. Les bons seront
récompensés un jour, Le jour arrivera où les bons seront récompensés. Nous dûmes partir le
lendemain, Le lendemain est le jour où nous dûmes partir. Certains verbes, comme connaître,
permettent à un complément de temps de devenir sujet : Il y a eu des révoltes sanglantes au
moyen âge, Le moyen âge a connu des révoltes sanglantes.
268

En position d’objets, il y a deux sortes de compléments de temps : ceux qui sont bornés
à droite, c’est-à-dire qui désignent des accomplis et ceux où le terme de l’action n’est pas
nettement indiqué. Les compléments sont respectivement en N et pendant N : Paul finira ce
travail en trois mois, En trois mois Paul aura fini ce travail. Le verbe mettre permet de faire
du complément de temps un objet de ce verbe : Paul mettre trois mois (à, pour) finir ce
travail. Dans l’autre exemple, c’est le verbe passer qui a la même fonction : J’ai réparé le
filet pendant toute la nuit, Pendant toute la nuit, j’ai réparé le filet, J’ai passé toute la nuit à
réparer le filet.
Un certain nombre d’autres verbes ont le même rôle syntaxique avec, dans certains cas,
des modalités spécifiques :

suffire : J’ai réussi à boucler ce travail en deux heures, Deux heures m’ont suffi pour
boucler ce travail ;
consacrer : J’ai corrigé ce texte pendant la matinée, J’ai consacré la matinée à corriger
ce texte ;
réserver : A l’avenir nous aurons beaucoup de surprises, L’avenir nous réserve
beaucoup de surprises ;
débuter : L’année civile commence au premier janvier, Le premier janvier débute
l’année civile

La mise en évidence d’un complément de temps peut s’opérer à l’aide d’autres moyens
linguistiques : Les hommes mouraient de faim à une certaine époque, A une certaine époque
les hommes mouraient de faim, Il fut une époque où les hommes mouraient de faim. D’autres
mises en évidence ne conservent pas aussi nettement le parallélisme entre les deux phrases :

Je n’ai pu finir la conclusion, faute de temps ; Le temps m’a fait défaut pour finir la
conclusion
On ne peut plus actuellement répondre de la sorte ; Le temps (n’est plus, est révolu) où
l’on pouvait répondre de la sorte
Paul a quitté le pays depuis longtemps ; Le temps a passé depuis que Paul a quitté le
pays
Il faut répondre sérieusement maintenant ; Le moment est venu de répondre
sérieusement
Il attendait toujours minuit pour aller au restaurant ; Minuit était le moment qu’il
attendait pour aller au restaurant

7.3. Compléments de cause

Certains relateurs de cause ont une syntaxe complexe qui met en jeu des restructurations
(Cf. Chap.16). C’est le cas de la racine caus-, que l’on trouve dans la locutions conjonctive à
cause de : Un accident grave s’est produit à cause de la pluie. Ce complément est mobile,
mais son statut ne change pas pour autant : A cause de la pluie, un grave accident s’est
produit. En revanche, avec une inversion des arguments, on permet au substantif de devenir
sujet : La pluie a (produit, provoqué) un grave accident. Mais ces transformations sont très
générales et ne mettent pas en jeu des lexèmes spécifiques qui permettent le changement de
structure. D’autres structures ont cette possibilité. Certaines constructions causales construites
autour de la préposition pour sont constituées d’une principale comportant un verbe de
« sanction » comme punir ou récompenser et d’une subordonnée avec un verbe désignant une
action considérée comme condamnable ou louable : On a condamné Paul à dix ans de prison
pour ce meurtre ; On a attribué le prix Nobel à Paul pour ce roman. Un des emplois du verbe
269

valoir permet aux compléments de cause de devenir sujets : Ce meurtre a valu à Paul dix ans
de prison ; Ce roman a valu à Paul le prix Nobel.

7.4. Compléments de but

La locution dans le but de n’est pas la seule distribution du substantif but (Cf. Chap. 16).
Comme il s’agit d’un prédicat nominal, il peut être accompagné de son verbe support : Paul
s’est levé dans le but de protester ; Paul s’est levé, il avait pour but de protester. Cette
dernière phrase peut faire l’objet d’un certain nombre de restructurations qui mettent l’accent
respectivement sur le prédicat de la principale (dans la structure standard où la principale
précède la subordonnée) et sur celui de la subordonnée :

Paul s’est levé, il avait pour but de protester


Protester était le but qu’avait Paul en se levant

Mais on peut aussi mettre l’accent sur le relateur de finalité (but) :

Le but qu’avait Paul en se levant était de protester

7.5. Compléments de condition

Des opérations analogues peuvent concerner certains compléments conditionnels : Il


prendra le départ à condition que Paul lui fasse signe. Une inversion des arguments se fait
grâce au verbe conditionner ou à son équivalent nominal condition :

Que Paul lui fasse signe conditionne son départ


Un signe de la part de Paul est la condition de son départ
La condition de son départ est un signe de la part de Paul.

7.6. Compléments de concession

Certains verbes traduisent une opposition et permettent à un complément de passer en


position de sujet : Paul est parti malgré la pluie, La pluie n’a pas empêché le départ de Paul.
La notion d’opposition peut être prise en charge par des verbes comme empêcher, interdire ou
des substantifs comme obstacle, empêchement :

Il est parti malgré la pluie


La pluie ne l’a pas empêché de partir

Il ment nonobstant ses fonctions ministérielles


Ses fonctions ministérielles ne lui interdisent pas de mentir

Il a pris la parole en dépit de la peur qui le paralysait


La peur qui le paralysait n’était pas un obstacle à sa prise de parole.

Conclusion

Toutes les analyses que nous avons proposées mettent en évidence le fait qu’une
description purement structurale, c’est-à-dire statique, ne permet pas de rendre compte du
270

comportement des arguments par rapport au prédicat et de la relation des compléments


« circonstanciels » par rapport au reste de la phrase. Nous avons vu que des phénomènes
pragmatiques comme la topicalisation font partie intégrante de la description linguistique, si
l’on veut rendre compte du comportement réel des unités grammaticales. Faute d’analyse
empirique sur la base d’un très grand nombre de propriétés, les compléments circonstanciels
sont encore à l’heure actuelle un domaine négligé de la grammaire.

Lectures

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Danlos, L., 1988, « Les phrases à verbe support être Prép », Langages, n°90, Larousse, Paris.
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Gaatone, D., 1996, « Syntaxe, lexique et sémantique : quelques réflexions sur le problème des
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Gingras, L., 1991, « Dans le but de, dans un but de, dans un but (+adj) », L’actualité
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Touratier C. et Merle J.-M., 2006, La connexion et les connecteurs, Aix-en-Provence,
Publications de l’Université de Provence.
272

Chapitre 16

Circonstancielles de but et de cause

Au chapitre précédent, nous avons vu que la majorité des locutions conjonctives (ou
prépositives) sont construites autour d’un substantif qui est le vrai porteur de l’information.
La locution ne doit donc pas être prise comme un tout substituable globalement à d’autres
locutions. Le dictionnaire latin-français Gaffiot traduit la conjonction latine ut à la fois par
afin que et pour que. Les dictionnaires modernes adoptent la même attitude. Le dictionnaire
allemand Pons (Klett) traduit um...zu par pour et afin de. Le mot Absicht y est traduit tantôt
par but (jd verfolgt eine Absicht mit etw : qq poursuit un but avec qc) et tantôt par intention
(in der Absicht etw zu tun : dans l’intention de faire qc). On voit que les locutions sont
traduites comme si elles constituaient des ensembles sémantiquement interchangeables. Sur la
base des analyses que nous avons effectuées au chapitre précédent, nous allons montrer que
les substantifs figurant dans les locutions ont une syntaxe et une sémantique autonomes et
qu’ils ne sont pas interchangeables. Le fait de considérer ce substantif comme un prédicat
permet d’apporter un éclairage nouveau sur les relations circonstancielles. C’est ce que nous
allons mettre en évidence en analysant, à titre d’exemple, les subordonnées circonstancielles
de but et de cause.

1. L’expression de la finalité

Nous étudions les trois substantifs suivants : but, intention et désir

Paul a fait cela dans le but d'alerter la population


Jean est allée à la mairie avec l'intention de se renseigner
Luc est parti en Orient avec le désir de voir le monde

Le fait que ces prédicats traduisent tous les trois la finalité est mis en évidence par
l’ensemble des propriétés qu’ils ont en commun. Cependant ces substantifs ne sont pas
substituables les uns aux autres, comme nous allons le montrer en analysant la syntaxe propre
à chacun d’eux. On verra alors que la finalité n’est pas un concept homogène mais
l’intersection de plusieurs constructions reposant sur des métaphores différentes.
273

1.1. Propriétés communes

Les trois substantifs que nous venons de mentionner ont des propriétés syntaxiques
communes. C’est la raison pour laquelle les grammaires les regroupent sous le terme de
locutions, sans préciser qu’ils peuvent avoir d’autres positions syntaxiques.

1.1.1. Noms prédicatifs

Les substantifs en question sont des noms prédicatifs, car ils ont des arguments :
respectivement un sujet humain coréférent à celui du verbe principal et un objet phrastique, à
savoir la subordonnée circonstancielle, qui est en fait une complétive, comme nous l’avons
déjà vu au chapitre précédent :

Paul est sorti ce soir. Il avait l’intention d’aller au cinéma

Nous avons vu que certains de ces substantifs ont des formes verbales ou adjectivales
associées : désirer, avoir le désir de, être désireux de, ce qui confirme leur statut de prédicats.

1.1.2. Topicalisations communes

La mise en évidence par c’est…que est possible pour toutes les subordonnées finales :

C’est dans le but d’alerter la population que Paul a dit cela


C’est dans l’intention de se renseigner que Jean est allé à la mairie
C’est avec le désir de voir le monde que Luc est parti en Asie

1.1.3. Triple thématisation

Ces prédicats peuvent faire l'objet d'une triple thématisation, affectant le prédicat de la
principale, celui de la subordonnée et celui qui se « cache » derrière le connecteur (Cf.
Chap.15 §6) :

Mise en évidence du prédicat de la principale :


Paul a dit cela dans le but d'alerter la population
Jean est allé à la mairie avec l'intention de se renseigner
Luc est parti en Orient avec le désir de voir le monde

Mise en évidence du prédicat de la subordonnée :


Alerter la population était le but de Paul en disant cela
Se renseigner était l’intention de Jean en allant à la mairie
Voir le monde était le désir de Luc en partant en Orient

Mise en évidence du relateur :


Le but de Paul en disant cela était d’alerter la population
L’intention de Jean en allant à la mairie était de se renseigner
Le désir de Luc en partant en Orient était de voir le monde
274

1.1.4. Supports généraux communs

Tous les prédicats nominaux peuvent être actualisés par le verbe support avoir, à
l’exception des substantifs locatifs, où ce verbe correspond à une autre construction :

Paul a l'intention de réussir


Paul a le désir de réussir
Paul a (?le, comme) but de réussir

1.1.5. Verbes appropriés communs

Un certain nombre de verbes appropriés peuvent caractériser l'ensemble des substantifs


de finalité. Le verbe réaliser est de ceux-là :

Paul voulait réussir. Il a réalisé son (but, intention, désir)

Un autre groupe de verbes décrit l'attitude du sujet, capable de tenir son intention secrète ou
de la divulguer :

Paul a (caché, dissimulé) son (but, intention, désir)


Paul a (dévoilé, avoué, affiché) son (but, intention, désir) de partir

Une autre classe de verbes appropriés est constituée par le couple poursuivre, renoncer à :

Paul voulait se venger mais il a renoncé à (ce but, cette intention, ce désir)
Paul poursuit son (but, intention, désir) de se venger

Ces verbes ont le même sujet que celui de la principale. D'autres verbes mettent en jeu
un acteur différent. Là aussi, il y a des séries sémantiques :

Luc a (deviné, discerné) (le but, l'intention, le désir) de Paul de partir


Luc a (approuvé, contrarié) (le but, l'intention, le désir) de Paul de partir
Luc a (révélé, divulgué) (le but, l'intention, le désir) de Paul de partir

1.1.6. Adjectifs appropriés communs

a) Des adjectifs indiquant un jugement de valeur. Parmi les plus fréquents dans les
textes on trouve : absurde, extravagant, ambitieux, généreux, légitime, criminel, cupide,
coupable, perfide, louable. La liste est évidemment beaucoup plus longue.

b) Des adjectifs d'aveu ou de dissimulation : secret, caché, avoué

c) Des adjectifs d’évidence : clair, évident, manifeste, apparent, visible

d) Des adjectifs restrictifs : seul, unique, seul et unique, exclusif, précis. La restriction
peut aussi être traduite par ne…que : Paul n’est parti que dans le but d’embêter son
voisin
275

e) Des adjectifs de probabilité. Le locuteur peut porter un jugement sur les chances qu’a
l’auteur de parvenir au résultat souhaité en agissant comme il le fait : vain, fallacieux,
etc.

1.1.7. La négation et l’interrogation portent sur la circonstancielle

Il a souvent été remarqué qu’en cas de négation, celle-ci ne porte pas sur le prédicat de
la principale mais sur celui de la subordonnée (Cf. Chap.15 §1) :

Paul n'est pas venu dans le but de régler ses comptes


Si Paul est venu, ce n’est pas dans le but de régler ses comptes
Est-ce pour régler ses comptes que Paul est venu ?

1.1.8. Possibilité d’une rectification

Comme pour toute chose humaine, un but ou une intention ne se réalisent pas toujours :
une phrase finale peut donc être continuée par une autre en mais, qui révèle que l’objectif visé
n’a pas été atteint :

Paul a fait un pas pour arranger les choses, mais (il a échoué, il n'a pas réussi, ça n'a
pas marché, etc.)

Les propositions finales ne doivent pas être identifiées aux causales. Ces dernières
impliquent nécessairement une conséquence, sous peine qu’il n’y ait pas cause, ce qui n’est
pas le cas des finales.

1.1.9. Caractère obligatoire du relateur

Il est bien connu qu’une relation causale peut s’établir entre deux phrases, en l’absence
de tout mot de liaison, par le seul fait d’une inférence qu’on peut faire entre deux
événements :

Paul est tombé. La route était glissante


Paul est tombé parce que la route était glissante

La même observation peut être faite pour les consécutives :

La route était glissante. Paul est tombé


La route était glissante, de sorte que Paul est tombé

Une « reconstitution » semblable n’est pas possible pour le but. La séquence : *Paul a
travaillé très fort. Il réussit ne peut pas être interprétée comme synonyme de la suivante :

Paul a travaillé fort avec l’intention de réussir


Paul a travaillé fort. Il avait l’intention de réussir

Les substantifs que nous venons d’examiner ont un nombre important de propriétés
communes. Celles-ci peuvent être considérées comme une définition syntaxique de la finalité.
Nous allons montrer maintenant que chacun de ces prédicats a des propriétés linguistiques
spécifiques et que, de ce fait, on ne peut pas les substituer les uns aux autres. La finalité reçoit
276

avec chacun d’eux une coloration particulière, qui dépend des différentes métaphores qui sont
à la base de chaque emploi.

2. Les locatifs de but

La finalité peut être traduite par des substantifs locatifs indiquant un lieu que l’on veut
atteindre : but, fin, objectif, cible. Nous analyserons le premier de ces termes.

2.1. Verbes supports

Le support basique des prédicats locatifs est le verbe être, compte tenu du fait que le
sujet profond est la phrase "circonstancielle" :

Régler ses affaires est le but de la visite de Paul


Mettre les choses au point est le but de la remarque de Jean

Le verbe avoir doit être considéré comme un opérateur à lien et induit par une
réorganisation de la phrase :

Cette visite (de Paul) a (pour, comme) but de régler ses affaires

et par réduction :

Paul a (pour, comme) but de régler ses affaires

A côté de ces verbes, on en trouve d’autres comme :

se fixer comme/pour but

ou encore : se donner comme/pour ; s'imposer comme/pour ; s'assigner comme/pour.

2.2. Prédicats verbaux de nature locative

a) Prédicats d’ « accomplissements »

Paul désirait changer l’ambiance, il a atteint le but qu'il s'était fixé


Paul voulait marquer le coup, il est parvenu à son but
Paul s'était proposé de changer la situation, il touche à son but

b) Prédicats directionnels :

Paul voulait le contredire. Il est allé droit au but


Réussir ce coup était le but vers lequel il tendait

c) Prédicats de « changements de direction »

Paul ne se laisse pas détourner de son but final


Paul tourne le dos au but initial qu’il s’était fixé

d) Prédicats de "distance" :
277

Paul veut reprendre les affaires en main. Il est encore loin du but qu'il s'était fixé
Paul est tout près du but
Tout effort qu’il faisait le rapprochait du but qu’il s’était fixé

e) Prédicats de « progression » ou d’« effort »

Paul poursuit le but qu'il s'était fixé de changer la situation


Paul (maintient, tend vers) ce but

f) Prédicats de « perception » :

Une métaphore militaire (comme on le voit clairement avec le terme objectif, par
exemple) explique peut-être que des verbes de perception comme viser ou avoir en vue
puissent s’employer avec ces substantifs :

En faisant cela, Paul (visait, avait en vue) un but caché


Paul a perdu de vue le but qu’il avait en venant
Paul a les yeux fixés vers le but à atteindre

g) Prédicats psychologiques ou de « quête »

Trouver la solution était un but auquel il aspirait depuis longtemps


Ce but, il le recherchait depuis longtemps
Il est tout entier tendu vers ce but

2.3. Adjectifs appropriés

a) Les adjectifs mettent eux aussi en évidence l’interprétation locative des substantifs de
cette classe :

Luc a fait cela dans le but (lointain, éloigné) de changer la situation


Son but immédiat est de trouver du travail

b) Tout comme les locatifs, un but peut être d’accès aisé ou difficile :

Le but que Paul s'était fixé était (facile, difficile) à atteindre


Il s’est exercé dans le but inaccessible de conquérir ce sommet

c) Les objectifs peuvent être d'importance diverse :

Paul veut clarifier la situation. Ce but est (prioritaire, incontournable)


Le but principal de Luc est de satisfaire les clients

d) Les raisons d'une action peuvent être étalées dans le temps :

Paul s'est ressaisi dans le but (immédiat, final, ultime) de se comporter comme tout le
monde
Son but initial était de construire une maison. Il a changé d’avis depuis longtemps
278

Pour plus de détails, on pourra se reporter à Gross et Prandi 2004 p.149-170.

3. Prédicats d’intentionnalité

Nous allons étudier un deuxième groupe de constructions finales, dont le


fonctionnement est très différent de celles que nous venons de décrire. Les substantifs
prédicatifs relevant de cette classe sont entre autres :

- intention, dessein
- idée, pensée, arrière-pensée
- projet
- volonté, résolution
- recherche, quête

Nous décrivons le substantif intention comme représentant typique de ce groupe (Cf.


Gross et Prandi 2004, p.183-196).

3.1. Forme non-actualisée

La forme non-actualisée - la locution donc - est introduite par les prépositions avec et
dans :

Paul est parti en vacances (avec, dans) l’intention de se refaire une santé
Paul a acheté ce livre (dans, avec) l’intention de le traduire

La négation met en jeu la préposition sans. Dans ce cas, on note la possibilité d’effacer le
déterminant défini :

Paul a dit ces mots (sans l’intention, sans intention) de blesser son interlocuteur.

3.2. Détermination du substantif et formes de la subordonnée

La détermination est corrélée à l’emploi de la préposition.

a) Avec impose des restrictions plus fortes que dans :

- Les déterminants anaphoriques ne sont pas très naturels Il a fait son voyage (?
avec, dans) cette intention

- Il en est de même pour les interrogatifs (?Avec, dans) quelle intention a-t-il fait ce
voyage ?

- L’article défini est possible seul ou accompagné d’un modifieur : Paul est parti
avec l’intention (délibérée) de se venger.

b) La subordonnée peut être représentée par un prédicat nominal ou adjectival :

Il a tenu ces propos dans une intention (évidente) de dénigrement.


Paul a réagi de la sorte avec une intention (pacifique, belliqueuse, hostile, paternelle,
malveillante), etc.
279

3.3. Transformations portant sur la subordonnée

La subordonnée elle-même peut être à la forme négative :

Paul est venu au colloque avec la ferme intention de ne pas participer à la discussion.

Elle ne peut pas être pronominalisée isolément (anaphore externe) :

*Paul est parti avec l’intention de (cela, quoi)

mais l’anaphore interne est naturelle grâce au démonstratif ce :

Paul est parti dans cette intention

L’interrogation de la subordonnée n’est pas naturelle ou alors relève de la langue non-


standard :

*Paul est parti avec l’intention de quoi


?Paul est parti avec l’intention de faire quoi

3.4. Actualisation

Si l’on actualise le prédicat intention, le support le plus fréquent est avoir :

Paul est parti ; il a l’intention de prendre un peu de vacances

Il existe des verbes appropriés caresser, nourrir :

Paul rédige activement une histoire de France


Il (nourrit, caresse) l’intention de se faire élire à l’Académie.

D’autres supports véhiculent une notion d’inchoativité :

Paul se montre un peu partout, il a formé l’intention de se présenter aux élections

ou sont des paraphrases de encore ou de ne…plus :

Paul garde l’intention de se présenter aux élections


Paul a abandonné son intention de se présenter aux élections

3.5. Prédicats appropriés

a) verbes

On observe des verbes comme accomplir, exécuter, donner suite à, mettre à exécution,
réaliser :

Paul a accompli l’intention qu’il avait de partir en vacances.


280

Inversement, on peut en empêcher la réalisation :

Jean a (contrarié, fait avorter, s’est opposé à, est allé contre) l’intention de Paul.

Le sujet peut aussi cacher ou dévoiler son intention ou renoncer à elle. On peut être en
mesure de deviner ou pénétrer les intentions d’autrui.

b) adjectifs

L’adjectif inconscient est en contradiction avec le sens d’un substantif comme intention,
qui implique que le sujet de l’action soit conscient de ce qu’il recherche. En cela intention
diffère d’autres substantifs traduisant une finalité : avec le désir inconscient de VW. Les textes
montrent qu’il existe des séries qualifiant intention :

- formelle, évidente, visible


- arrêtée, marquée, ferme
- cachée, secrète, tacite, avouée
- maligne, honnête, mauvaise, bonne, perverse
- naïve, louable

Les adjectifs restrictifs semblent moins naturels avec intention qu’avec but : dans le seul
but de/ ?dans la seule intention de ; rien que dans le but de/ ?rien que dans l’intention de ;
dans le seul et unique but de/ ?dans la seule et unique intention de.

4. Les prédicats de sentiments

Un autre type de finalité est exprimé par certains noms de sentiments, qui traduisent le
but de façon particulière (Cf. Gross et Prandi 2004 p.197-216).

4.1. Conditions d’une lecture finale

De façon générale, pour qu’il y ait lecture finale, plusieurs conditions doivent être
réunies. Il faut :

a) qu’un humain effectue une action corrélée à un résultat souhaité par l’intermédiaire d’un
connecteur spécifique.

b) que le connecteur puisse avoir un argument de nature complétive, représentant la


subordonnée finale. Cette condition est remplie pour désir, comme pour elle l’était pour but et
intention :

Il utilise le français (avec le désir, avec l’intention, dans le but) d’être compris de tous

mais exclut des substantifs comme admiration ou colère, qui sont pourtant des sentiments tout
autant que désir : *Il utilise le français avec (l’admiration, la colère) d’être compris de tous

c) que les substantifs en question soient à même d’exprimer l’objectif poursuivi par le sujet.
Par exemple, les substantifs joie ou honte ont bien des arguments phrastiques :

Nous avons fait le voyage de Paris. Nous avons eu la joie de revoir nos amis
281

Il n’a rien appris. Il a eu honte de ne pas pouvoir répondre

mais ils ont une interprétation causale ou consécutive et non finale.

4.2. Une finalité d’un type particulier

Les noms de sentiments traduisent de la part du sujet une relation à l’acte différente de
celle que nous avons vue jusqu’à présent. Le sujet n’est ici que partiellement libre : les noms
de sentiments peuvent recevoir des qualificatifs comme irraisonné, instinctif, machinal,
spontané, inconscient :

Paul hésitait, temporisait, avec (le désir, l’espoir, la crainte) inconscient(e) que son
entreprise y gagnerait.

Si un homme poursuit un but dont il n’a pas lui-même une claire conscience, c’est
qu’une force en lui l’y incite. Cette force est constituée par les sentiments. En atteste une
métaphore qui met en jeu des verbes de compulsion, comme pousser ou mouvoir : Jean a pris
un billet d’avion, (mu, poussé) par le désir de voir l’Orient. Cette force, il n’est pas toujours
en son pouvoir de la maîtriser :

Paul est mû par un désir (irrésistible, impétueux, invincible) de voir l’Orient


Pierre est parti en Amérique, le désir l’a pris subitement de voir autre chose

4.3. Prédicats de sentiments concernés et définition syntaxique

Les adverbiaux de temps un jour, à l’avenir, dorénavant sont compatibles avec les
substantifs de sentiments susceptibles d’exprimer la finalité, mais non avec les autres
substantifs de sentiments :

Pierre travaille d’arrache-pied, avec le désir qu’un jour ses efforts seront récompensés
?*Pierre est reparti, de dépit qu’un jour on ne fasse plus appel à lui.

On peut donc distinguer deux types de noms de sentiments susceptibles d’exprimer le but :

a) des substantifs proprement orientés vers le futur comme désir, envie, espérance,
espoir, souhait, aspiration, ambition

b) et d’autres comme peur, crainte, souci, dont le sens final est différent de celui qu’ils
ont habituellement. La finalité traduite à l’aide de noms de sentiments est ici plus proche
de la cause que celle exprimée par les deux autres classes.

4.4. Analyse du substantif désir

La locution n’est introduite que par la préposition avec : 

L’auteur a repris ce texte, (?dans, avec le désir) de l’améliorer pour le fond et la forme. 

La suite dans le désir de ne se rencontre guère. Pour éviter une confusion, rappelons que
le complément  dans Poss N : Dans son désir de trop bien faire, il a fini par agacer tout le
monde traduit une cause et non un but.
282

La détermination du substantif désir est la suivante :

­ le défini le ­ Modif : avec le désir que tout marche bien, avec le désir de réussir, avec
le désir évident que tout marche bien, avec le désir évident de réussir

­ l’indéfini  un  ­ Modif :  avec un désir évident  que tout marche bien, avec un désir


évident de réussir, avec un désir évident de réussite

- l’article zéro est exclu.

Dans ces locutions, qui mettent en jeu la préposition avec, les déterminants suivants sont très
peu naturels :
 
­ le relatif de liaison  *Avec le désir de quoi, a­t­il fait cela ?

­ l’anaphorique ce : ?Il est parti (avec ce désir, avec un tel désir, avec un désir pareil,
avec un désir de ce genre).

­ l’interrogation *Avec quel désir est­il parti ? 

4.5. Réalisations morphologiques de la racine

désirant VW avec le désir de VW

ayant le désir de VW

N0 est désireux de VW N0 désire VW N0 a le désir de VW

désireux que N0 est de VW

désireux de VW

le désir qu’a N0 de VW

le désir de N0 de VW

son désir de VW

4.6. Verbes appropriés

Le substantif désir peut être construit avec des prédicats :


283

a) de manifestation: avouer, extérioriser, manifester


b) de « combustion » : brûler (du désir de), être embrasé (du désir de)
c) de « voration » : être dévoré (du désir de)
d) de « pression » : être (tenaillé, taraudé, travaillé) du désir de

4.7. Adjectifs

Les adjectifs appropriés correspondent à des métaphores qualifiant le désir comme :

- un feu : avec le désir (ardent, brûlant, cuisant) de se faire élire

- un mouvement inconscient ou non formulé : avec le désir (aveugle, confus, fugitif,


refoulé, trouble, vague, conscient, réfléchi) de bien faire

- une force irrésistible : avec le désir (ferme, immodéré, impérieux, irrésistible, violent)
de résister à toute attaque

- une attitude de sincérité : avec un désir (sincère, vrai, réel) de changer d’attitude

Ces adjectifs se rencontrent aussi dans le cadre de la construction actualisée :

avec le désir ardent de bien faire


Il avait un désir ardent de bien faire.

La finalité représente donc un ensemble de constructions important par sa diversité et


son extension lexicale, qui dépasse de loin la liste des conjonctions de subordination finales
que l’on décrit dans les manuels.

5. La causalité

Nous étudions, dans ce qui suit, une classification des constructions causales. Comme
on le verra, cette relation est beaucoup plus complexe que la finalité, dans la mesure où elle
met en œuvre un nombre plus important de paramètres. La cause est généralement définie
comme un lien que l’on établit entre deux événements dont l’un entraîne l’autre. Cette
définition s’applique en fait au monde des phénomènes et ne rend pas compte des moyens par
lesquels la langue traduit ce lien. La cause linguistique ne doit pas être confondue avec la
causalité scientifique. Elle est beaucoup plus diverse : la langue soumet cette notion à un
grand nombre de points de vue différents, de sorte qu’on ne peut pas la considérer comme un
ensemble unique. Nous énumérons dans ce qui suit les paramètres qui permettent de rendre
compte des relations de cause de façon générale. Au niveau le plus élevé, on fera d’abord
deux distinctions : on opposera causes internes et externes d’une part et causes à effet et
causes explicatives, de l’autre. Les causes peuvent ensuite être définies selon la nature de leur
opérande : événements, actions ou états. Nous étudierons dans le détail les différentes
modalités des causes événementielles et des causes du faire.

5.1. Causes internes et externes

Une première grande opposition sépare les causes exprimées par un prédicat du premier
ordre dans le cadre d’une phrase simple (causes internes) de celles qui relient deux phrases
(causes externes). Les premières sont exprimées par différents types de verbes causatifs, où la
284

notion de cause n’a pas de support morphologique (tuer, renverser, dilater, angoisser) ou est
exprimée par des suffixes (banaliser, réifier, etc.). Les secondes sont exprimées par des
connecteurs reliant deux phrases. Les analyses qui suivent concerneront ce dernier type, qui
représente ce que la tradition appelle des subordonnées causales.
Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, les connecteurs qui relient une
subordonnée à une principale sont en fait des prédicats, quelle que soit leur forme
morphologique (verbe, nom, préposition, locutions prépositionnelle ou conjonctive). Cette
observation est importante, car elle permet de procéder à un classement des types de causes en
fonction de la classe sémantique de leurs arguments, comme on peut le faire avec n’importe
quel type de prédicat (cf. Chap. 3). Dans : La tempête a causé des dégâts, la classe sémantique
de dégâts permet de mettre au point une classe de causes événementielles, tandis qu’on
analysera comme cause du faire celle qui est exprimée par la phrase suivante : La tempête a
fait fuir les vacanciers. Ce qui est déterminant pour l’analyse de la causalité, c’est la nature
sémantique du prédicat sur lequel elle opère (son opérande). En résumé, il y a trois types de
causes, selon qu’elles opèrent sur :

a) un événement : La tempête a causé des dégâts (cause événementielle)


b) une action : (Paul, cela) l’a fait partir (cause du faire)
c) un état : L’explication de Paul a rendu ce texte plus explicite (cause d’un état)

A cette première classification, s’ajoutent d’autres paramètres. Les connecteurs de


causes peuvent traduire des causes pures, c’est-à-dire avoir une interprétation causale stricte
comme être la cause de, provoquer, susciter ou impliquer un incrément sémantique comme la
métaphore, le raisonnement déductif, des phénomènes d’énonciation ou de conjecture ou
encore des inférences interprétant une succession temporelle comme de nature causale. Enfin,
les constructions causales peuvent faire l’objet d’une thématisation différente, on aura alors
affaire à des constructions consécutives. Nous n’examinons, dans ce qui suit, que quelques
exemples des deux premiers types, les causes événementielles et celles du faire. Nous
souhaitons ainsi proposer une méthode de description qui puisse servir à l’analyse des autres
subordonnées circonstancielles.

5.2. Causes à effets et causes explicatives

Les deux phrases suivantes sont toutes deux de nature causale :

a) La pluie a causé des dégâts


b) Il y a eu des dégâts à cause de la pluie

Cependant, du point de vue de l’information qu’elles véhiculent, elles sont très différentes.
La première a les propriétés suivantes :

- le relateur de cause est un prédicat conjugué (a causé) ;


- les deux arguments événementiels (pluie, dégâts) sont par rapport à lui au même
niveau ;
- le sujet est interprété comme la cause et l’objet comme l’effet ou la conséquence ;
- la négation est possible : La pluie n’a pas causé de dégâts ;
- il y a possibilité de formation d’une conséquence, par inversion des arguments :
La pluie a causé des dégâts ; Ces dégâts sont la conséquence de la pluie.

La seconde phrase présente par rapport à la première une dissymétrie :


285

- ce qui est thématisé ici c’est l’effet (dégâts) : ce prédicat devient le centre d’une
proposition principale et porte de ce fait l’actualisation grâce au support il y a eu ;
- le verbe causer perd son actualisation et devient la locution à cause de ;
- le sujet (pluie) devient le complément de cette locution ;
- il n’y a pas de phrase consécutive parallèle possible ;
- la phrase est une réponse à une question en pourquoi ?
Pourquoi y a-t-il eu ces dégâts ? A cause de la pluie.

On voit que la question en pourquoi ne peut pas être un critère définitionnel des
constructions causales en général, puisqu’elle ne correspond qu’à certains types de causes.

5.3. Les causes événementielles

Pour la définition de la notion d’événements nous renvoyons au Chap.11.

a) Causes pures

Nous définissons les causes événementielles comme celles qui ont deux arguments
représentant des événements. Nous évoquerons d’abord les causes pures, celles qui sont
exprimées par des relateurs qui n’ont d’autre interprétation que causale, sans autre incrément
sémantique. Nous avons vu au Chap. 11 que les événements forment des sous-classes :

effets : résultat, impact, séquelles


événements économiques : embargo, inflation, chômage
phénomènes naturels : érosion, radiation, échauffement
phénomènes météo : tempête, pluie, gel
catastrophes naturelles : inondation, séisme, pollution

Dans les structures syntaxiques que nous venons de voir, la cause précède la
conséquence. Si l’on veut thématiser cette dernière, plusieurs possibilités se présentent. On
peut utiliser la forme passive : Ces dégâts ont été causés par la tempête. Quand le prédicat est
le substantif, on a la construction avec opérateur à lien : Ces dégâts ont eu pour cause la
tempête.

b) Causes événementielles métaphoriques

Parallèlement aux causes pures, on relève des connecteurs qui sont de nature
métaphorique et qui impliquent, de ce fait, une inférence. Il est à remarquer qu’à presque
chaque prédicat causatif métaphorique correspond une structure consécutive parallèle. Le
premier type de métaphore met en jeu la notion d’origine : La pénurie alimentaire est à
l’origine de cette révolte : Cette révolte trouve son origine dans la pénurie alimentaire. Il y a
ensuite la métaphore de la naissance : Les difficultés d’approvisionnement ont (engendré, fait
naître) une spéculation sur les matières premières : Cette spéculation sur les matières
premières est née des difficultés d’approvisionnement. Une autre métaphore implique la
notion de semence : La rivalité territoriale entre les deux pays a été le germe de deux grands
conflits : Deux grands conflits ont été (en germe dans, le fruit de) la rivalité territoriale entre
les deux pays. Nous noterons encore la métaphore de la source : Les modifications apportées
au moteur de cet avion ont été la source de retards imprévus : Ces retards imprévus (trouvent
leur source dans, découlent de) les modifications apportées au moteur de cet avion.
286

5.4. Causes aspectuelles

Les connecteurs causatifs que nous avons vus jusqu’à présent opèrent sur des
événements pris dans leur globalité. Il en est d’autres qui s’appliquent, dans le cas des
événements duratifs, non à leur globalité mais à une seule de leur phase. Ces connecteurs
traduisent un aspect :

- inchoatif : allumer un conflit, déclencher une émeute, instaurer l’état d’urgence,


lancer une mode, ouvrir l’appétit ;
- un aspect progressif : maintenir la pression, développer l’activité, alimenter une
querelle, entretenir des relations, nourrir un sentiment ;
- terminatif : suspendre une autorisation, effacer un souvenir, dissiper un malentendu,
éradiquer une maladie, extirper les abus.

5.5. Causes conjecturées

Il arrive souvent qu’un événement se produise sans qu’on en connaisse la cause. Si cet
événement est de quelque importance, nous souhaitons comprendre ce qui s’est passé. Nous
faisons alors des conjectures sur sa raison d’être. Ici, les causes ne sont pas factuelles mais
font l’objet de spéculations. Les moyens linguistiques qui traduisent ces conjectures sont
divers. En l’absence de toute information, on se sert des verbes comme conjecturer, mais il y
a aussi : supposer, supputer, faire l’hypothèse que : Ce résultat est faux, je suppose qu’on a
oublié une donnée. Si l’on a quelques indices perceptibles, on utilise apparemment : Les
cuves sont vides, apparemment il y a une fuite dans le circuit interne. Si l’on se fonde sur des
rumeurs, les moyens à notre disposition sont sembler, paraître : Pierre n’a plus de voiture ; il
(paraît, semble) qu’il a fait faillite.

6. Causes du faire

Un grand nombre de relateurs de cause opèrent sur des prédicats d’action (cf. Chap. 12).
Dans ce cas, le sujet de la phrase enchâssée est un humain, par définition. Nous allons
analyser d’abord les causes exogènes, qui excluent la coréférence entre les deux sujets, puis
les causes endogènes, qui impliquent cette coréférence. Nous verrons que la plupart de ces
relateurs ne sont pas eux-mêmes de nature causative, mais sont interprétés comme causatifs à
la suite d’un raisonnement ou d’une inférence.

6.1. Causes exogènes

Nous appelons causes exogènes celles dont le sujet de l’opérateur causatif est différent
du sujet humain de la seconde phrase. Deux cas se présentent : le prédicat peut être un
événement ou un humain.

a) Prédicats événementiels :

a) Prédicats de « circonstances » : avec (ce) N : Avec ce trafic, on n’avance pas vite

b) Prédicats de « conditions météorologiques » : avec (ce) N(météo) : Avec ce beau


temps, on peut se promener
287

c) Prédicats de « propos » : à ce N(propos) : A ces mots, il se mit à pâlir ; A ce beau mot


de paradoxe, il tomba tout de suite d’accord ; A la simple relation de cet itinéraire, il se
souvient de tout

d) Prédicats de « circonstances occasionnelles » : à l’occasion de, donner lieu à : A


l’occasion de Noël, on achète un sapin ; Il s’est sauvé à la faveur de la nuit ; Ces
leçons sont des occasions de plaisanterie ; Ces réunions donnent lieu à des
réjouissances

e) Prédicats de « situations » : devant N(situat), en face de N(situat), face à N(situat) :


Devant de telles difficultés, il a calé ; (En face de, face à) ces difficultés, je ne sais que
faire

f) Prédicats verbaux causatifs : Le mauvais temps nous a fait partir ; Les circonstances
ont contraint le gouvernement à changer de stratégie.

b) Prédicats causatifs à sujets humains :

Les causatifs à sujets humains sont pour partie les mêmes que ceux du groupe f) que
nous venons de voir : La police nous a fait partir ; L’opposition a contraint le gouvernement
à changer de stratégie. Le sujet humain est interprété comme agentif, comme le montrent les
adverbes d’intentionnalité : La police a délibérément fait partir les manifestants. Ces
constructions sont souvent appelées factitives et le verbe faire peut être considéré comme
prototypique de cette construction. Mais d’autres prédicats apportent à la notion de factitivité
des modalités supplémentaires.

a) Prédicats de « contrainte ». On ne donnera ici que quelques exemples : On m’a obligé de


partir ; On m’a mis dans l’obligation de partir ; On m’a forcé à lire ce livre ; On m’a
contraint à lire ce livre ; On m’a imposé la lecture de ce livre

b) Prédicats de « requête » ou d’« ordre » : A la demande de Luc, tous se sont levés ; A la


demande générale, il y eut une minute de silence ; Sur l’ordre de Paul, tous sont partis ; Sur
la réquisition du parquet, l’homme a été arrêté ; Sur la plainte du parquet, l’homme a été mis
en accusation

c) Prédicats de « menace » : Sous la menace de son arme, j’ai cédé ; Sous la pression de la
classe politique, le gouvernement a démissionné

d) Prédicats d’« aide » : Sous l’impulsion de Paul, les affaires se sont développées

6.2. Causes endogènes

Ici, les opérateurs causatifs ont le même sujet que celui de la phrase dite principale ou
établit avec lui une relation métonymique. Cette coréférence explique une règle générale de
baisse de la redondance. Le prédicat de cause perd son actualisation : effacement du verbe
support ou réduction du verbe à l’infinitif.
288

a) Prédicats à sujet humains coréférents

a) Prédicats de « perception » : préposition à. Dans ces exemples, une relation causale est
établie entre une perception et une action ou une réaction humaines. Les prédicats peuvent
être nominaux : A la vue de ce spectacle, Paul a pâli ou verbaux : En voyant ce spectacle,
Paul a eu envie de partir. Ici, comme dans ce qui suit, les prédicats n’ont pas par eux-mêmes
d’interprétation causale : celle-ci est le résultat d’une inférence, du fait de la juxtaposition des
deux phrases.

b) Prédicats de « représentation intellectuelle » : préposition à : A l’idée de partir, Paul s’est


réjoui ; A la seule pensée de devoir faire cela, Paul s’est plaint ; A la perspective de pouvoir
souffler, Paul s’est senti soulagé

c) Prédicats de « sentiments » : prépositions de, par, sous l’effet de : De dépit, il a tout laissé
en plan ; De colère, il a renversé le vase ; Par dépit, il a refusé de jouer ; Sous l’effet de la
colère, il a perdu contenance.

d) Prédicats de propriétés psychiques

- dans Poss N(propriété). Ces prédicats à sujets coréférents expriment des états ou des
propriétés du sujet de la principale : Dans sa folie, il a osé répliquer au directeur ; Dans sa
bêtise, il est allé tout raconter à la police ; Dans sa générosité, il a pardonné à son pire
ennemi ; Par générosité, il a pardonné à son ennemi ; Dans son énervement, il a renversé le
vase

- avec Poss N(propriété), en Nprop, par Poss Nprop : Avec (sa, cette) mauvaise santé, il
n’a pas pu assister au défilé ; Avec une telle intelligence, on réussit facilement tous les
concours ; En vieux renard (qu’il est), il a roulé tout le monde