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CLAUDE LEFORT

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ELEMENTS
TRAVAUX DE DROIT, D'ÉCONOMIE,
DE SOCIOLOGIE ET DE SCIENCES POLITIQUES
D'UNE CRITIQUE
DE LA

BUREAUCRATIE

GENÈVE
LIBRAIRIE DROZ
Il, RUE MASSOT

Collection dirigée par Giovanni Busino


AVERTISSEMENT

D'un œrtain nombre d'études publiées entre 1948 et 1958, nous


avons retenu, pour les réunir dans ce volume, celles qui concernaient
l'" édition : mai 1971 directement la critique du parti et de l'Etat bureaucratiques d'origine
« socialiste ~. et, dans leur lot, 1les mieux capables, à notre avis, de
servir à l'élaboration d'une théorie de la bureaucratie. Quelques-unes
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous d'entre eUes ont été écrites sous l'effet de l'événement et portent la
les pays, y compris l'URSS et les pays scandinaves. marque de l'improvisation. n ne nous a paru ni possible, ni souhaitable
de les éliminer - leurs défauts laissant du moins connaître ce que doit
notre analyse politique à l'interprétation du présent.
A leur suite, l'essai Qu'est-ce que la Bureaucratie? apporte les élé-
ments d'une réfllexion à distance des faits. Deux textes issus de confé-
rences prononcées en 1963 et en 1965 au Centre d'études socialistes et
au Cercle Saint-just, viennent témoigner d'une nouvelle direction de
pensée ; ils se placent sous le signe d'une interrogation qui transgresse
les limites de la problématique marxiste. Enfin l'article Résurrection de
Trotsky ?, publié en 1969, signale l'emprise de la tradition bolchévik
sur la jeunesse militante, au lendemain de la révolte de Mai 68, dont
nous avons esquissé une interprétation dans La Brèche.
Dans le souci de ne pas dissimuler un itinéraire de recherche nous
avons décidé de maintenir, autant qu'il était possible, l'ordre chronolo-
gique des publications, nous contentant d'ajouter ici et là des notes sus-
ceptibles de guider le lecteur parmi des travaux postérieurs à nos écrits.
Le recueil se clôt avec une postface où nous tentons une réflexion
sur cet itinéraire.

C. L.

Copyright 1971 by Librairie Droz S.A., Geneva (Switzerland)


Ali rights reserved. No part of this book may be reproduced or translated in any form, by
print, photoprint, microfilm, microfiche or any other means without written permission from
the publisher.
PREMIÈRE PARTIE

LE PARTI RÉVOLUTIONNAIRE
COMME ORGANE BUREAUCRATIQUE
I

LA CONTRADICTION DE TROTSKY *

« Tendons-nous la main et serrons-nous autour des comités du


parti. Pas un instant nous ne devons oublier que seuls les comités du
parti peuvent nous diriger comme il convient, que seuls ils nous éclai-
reront la voie de la terre promise. »
C'est en ces termes, dont le tour est aujourd'hui familier à chacun,
qu'en 1905 déjà Staline s'adressait aux ouvriers russes, à l'occasion de
leur première révolution. Le même jour, sans doute, note Trotsky, Lénine
envoyait de Genève cet appel aux masses : « Donnez libre cours à la
haine et à .la colère que des siècles d'exploitation, de souffrances et de
malheur ont aœumulé dans vos cœurs 1 1 »
Rien ne saurait mieux caractériser ces deux hommes et les opposer
l'un à l'autre que ces deux phrases, l'une d'un révolutionnaire pour qui
les masses opprimées sont la force essentielle de l'histoire, il'autre d'un
militant, déjà « bureaucrate », pour qui l'appareil connaît et fait seul
l'avenir. Pour nous qui savons le cours qu'ont suivi les événements
depuis lors, cette opposition psychologique prend un sens absolu, car
elle s'est incrite dans une opposition plus large, de caractère historique.
L'intention de Trotsky, dans le long ouvrage qu'il a consacré à Sta-
line, a été de dévoiler le caractère de son personnage et son comporte-
ment avant .l'accession au pouvoir et de montrer comment ils ont été en
quelque sorte légalisés par l'histoire au déclin de la révolution, avec la
formation d'une nouvelle couche sociale, la bureaucratie. Trotsky a
employé pour sa démonstration les méthodes classiques de l'historien,
il a confronté les textes, exploré les annales du bolchevisme, rapporté
des témoignages, il a interprété les dates, mettant en parallèle les docu-
ments antérieurs à 1923 et les panégyriques de commande postérieurs
à l'avènement de 1la bureaucratie. Staline est apparu dans la première
période de son activité politique comme un militant « provincial :., intel-
lectuellement médiocre et politiquement peu capable. En Géorgie, il ne
réussit jamais à grouper dans la socialdémocratie une fraction bolche-
viste en face des mencheviks ; il n'assiste aux premiers congrès bolche-

• c La Contradiction de Trotsky et le problème révolutionnaire li>, Les


Temps Modernes, n• 39, déc. 1948-janv. 1949.
t Grasset éd.
2 Staline, p. 95.
12 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 13
viks qu'à titre d'observateur, n'ayant jamais réuni le nombre de voix tique. Trotsky, dirait-on par exemple, a voulu montrer qu'il n'a pas été
suffisant pour se faire déléguer. Au Congrès de Londres, le mandat dépossédé du pouvoir faute d'intelligence politique, mais par la toute-
dont il se prévaut est frauduleux et il se voit retirer le droit de vote. Il puissance des facteurs objectifs. Et cette puissance des facteurs objec-
n'entre au Comité central bolchevik que par cooptation, c'est-à-dire sans tifs serait prouvée précisément par la médiocrité du nouveau chef. La
avoir été élu par les militants du parti. Le soulèvement de février 1917 fin de l'Introduction rend tentante cette interprétation. « Il (Staline) prit
lui donne brusquement, en l'absence de Lénine, un pouvoir exceptionnel possession du pouvoir, écrit Trotsky, non grâce à des quautés person-
dont il use aussi mal que possible : il est pour le soutien du gouverne- nelles, mais en se servant d'une machine impersonnelle. Et ce n'était
ment provisoire, la guerre révolutionnaire et, en fin de compte, la révo- pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l'avait créé ;
lution en deux étapes. Il est un de ces conciliateurs opportunistes que avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte longue
les ouvriers du Parti veulent faire exclure 3 et que Lénine remettra à et héroïque du parti bolchevik, qui était lui-même le produit d'idées ;
leur place, quand il lancera ses fameuses thèses d'Avril et réarmera le elle était le porteur d'idées avant de devenir une fin en soit. Staline la
parti en l'atlignant sur la perspectJVe de la prise du pouvoir. Ces quel- dirigea du jour où i;l eut coupé le cordon ombilical qui la rattachait à
ques données permettent d'esquisser le portrait d'un personnage sans l'idée et où elle devint une chose par elle-même. Lénine l'avait créée en
grand relief, d'un « fonctionnaire » comme le dit Trotsky, exprimant par une association constante avec les masses, sinon par la parole, du
là ce qu'il y a d'étriqué dans son travail, sa pauvreté comme théoricien, moins par l'écrit, sinon directement, du moins par l'aide de ses disciples.
sa propension à la routine. L'intention de l'auteur est évidente : i.l s'c~git Staline se borna à s'en emparer. 11 > C'est ce que Trotsky exprimait
de montrer que les « qualités », qui ont permis à Staline de devenir déjà, sous une forme différente, dans Ma Vie, quand ri écrivait : « Le
l'homme de la bureaucratie sont celles mêmes qui l'ont empêché d'être fait qu'il joue maintenant le premier rôle est caractéristique, non pas
une figure révolutionnaire. tant pour lui que pour la période transitoire du glissement politique. Déjà
La démonstration est assez claire et suffisamment étayée. Mais pré- Helvétius disait: c Toute époque a ses grands hommes et quand elle
cisément on ne peut que s'étonner qu'un écrivain politique de la valeur ne les a pas, elle Iles invente. » Le Stalinisme est avant tout le travail
de Trotsky ait cru devoir y consacrer un gros volume, et se livrer à un automatique d'un appareil sans personnalité au déclin de la révolu-
travail qui relève le plus souvent de l'histoire anecdotique et presque tion. 6 >
policière pour prouver que, pendant toute la période pré-révolutionnaire
et révolutionnaire, Staline fut un homme obscur, et que c'est là juste- Pourtant nous ne pensons pas que cette interprétation non plus soit
ment ce qui lui permit d'être, en 1924, un «dictateur tout fait». La vie pleinement satisfaisante ; l'étude de Staline par Trotsky ne nous paraît
de Staline n'était pas inconnue du public. Boris Souvarine avait publié pas tant une tentative consciente d'auto-justification. EUe nous semble
en 1935 un Staline 4 substantiel, par rapport auquel Trotsky n'apporte avoir surtout la valeur d'un substitut. En ouvrant le Staline, nous ne
aucun élément vraiment nouveau et qu'il feint curieusement d'ignorer. doutions pas que Trotsky eût écrit sous ce titre une nouvelle étude du
En admettant donc que ce fût un devoir d'éclairer l'avant-garde révo- l'U.R.S.S., qu'il eût repris l'ensemble du problème du stalinisme et qu'il
lutionnaire sur la formation et l'évolution de l'actuel dictateur de la eût cherché à en donner une caractérisation économique et sociale : telle
Russie, ce devoir avait été rempli. Souvarine ne s'était pas contenté, était bien sa préoccupation, comme nous le savons par les derniers arti-
comme le fait Trotsky durant plus de trois cents pages, de décrire le cles que nous connaissons de lui. C'est ce qu'on attendait de lui. Or ce
comportement de Statline, il avait intégré habilement cette étude dans Staline, cet ouvrage aux dimensions imposantes, qui laborieusement suit
celle autrement vaste et intéressante du parti bolchevik. L'acharnement pas à pas le maître du Kremlin, alors anonyme, pour nous montrer qu'il
avec lequel Trotsky souligne la médiocrité de son «héros», et le carac- n'a pas su diriger telle grève, ou qu'il fréquentait en déportation les déte-
tère subalterne des fonctions qu'il occupe dans l'appareil révolution- nus de droit commun et était méprisé par les politiques, - cette œuvre
naire, a été, bien entendu, compris comme le signe d'un ressentiment que l'on aurait voulue capitale se borne à démolir une légende à la-
personnel et d'une volonté d'auto-justification. Trotsky aurait proposé quelle les gens sérieux ne croient pas. Elle prend donc pour nous l'as-
à la comparaison son destin et celui de Staline avant la Révolution. Il pect d'un acte manqué. Trotsky bavarde sans nécessité sur Staline,
aurait voulu faire ressortir toute la distance qui le séparait de cet parce qu'il voudrait et ne peut pas définir Je stalinisme. Rien ne peut
obscur fonctionnaire du bolchevisme. ll suffit de connaître le tempé- mieux nous confirmer dans cette idée que la seconde partie du livre,
rament de Trotsky pour se persuader que ·ces préoccupations lui étaient volontairement restreinte 7 , inconsistante, et qui traite par allusion des
étrangères et qu'une telle interprétation est artifioielle. Il est plus sé-
rieux de parler d'auto-justification en donnant à ce terme un sens poli-
6 p. XJJI.
6 Ma Vie, p. 237, Rieder éd.
3 p. 290. T L'ouvrage, il est vrai, est inachevé, mais Trotsky indique da!JS l'Intro-
4 Staline, Aperçu historique du bolchevisme, Plon éd. duction qu'il a volontairement donné une place secondaire à la pénode post-
révolutionnaire.
14 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 15

événements de première importance : c'est qu'elle porte précisément sur médiat. Mais la question est de savoir si Trotsky agissant était aussi
la période de cristallisation et de triomphe de la bureaucratie, c'est-à- lucide que Trotsky écrivant. Car c'est une chose de juger son propre
dire, non plus sur Staline, mais sur le stalinisme. Trotsky ne pouvait comportement passé, de se retourner sur une période relativement close
pourtant pas prétendre qu'il eût épuisé le sujet dans les deux ou trois où tout invite à donner un sens unique et absolu des actions diverses
chapitres qu'il lui a consacrés, respectivement dans La Révolution trahie et d'agir dans une situation équivoque ouverte sur un avenir indé-
et dans Ma Vie. terminé.
C'est sur cette période de formation du stalinisme que nous vou- Dans son Staline Trotsky définit à nouveau les principes de l'Oppo-
drions revenir, en partant des affirmations éparses que l'on trouve dans sition de gauche dans sa lutte antistalinienne. c De nombreux critiques,
la dernière œuvre de Trotsky. Par ses insuffisances, par ses contradic- publicistes, correspondants, biographes et quelques historiens, sociolo-
tions, par ses silences aussi, elle appelle une critique qui remette Trotsky gues amateurs, ont sermonné l'Opposition de gauche de temps à autre
à sa place d'acteur dans une situation qu'il veut trop facilement dominer à propos de ses erreurs tactiques, affirmant que sa stratégie ne corres-
quand il écrit son livre. pondait pas aux exigences de la lutte pour le pouvoir. Mais cette façon
même de poser la question est incorrecte. L'opposition de gauche ne
* pouvait pas s'emparer du pouvoir et ne <l'espérait même pas - en tout
** cas ses leaders les plus réfléchis. Une lutte pour le pouvoir menée par
A la lecture du Staline, comme déjà de la Révolution trahie ou de~ l'Opposition de gauche, par. une organisation marxiste révolutionnaire,
Ma Vie, on croirait que l'attitude de Trotsky et de l'Opposition de gau- ne peut se concevoir que dans les conditions d'un soulèvement révolu-
che, dans la grande période 23-27, fut d'une parfaite rigueur. To1•• se tionnaire. Dans de telles conditions, la stratégie est basée sur l'agres-
passe comme si Trotsky, « porteur » de la conscience révolutionnaire, sion, sur J'appel direct aux masses, sur une attaque de front contre le
avait été évincé par le cours inexorable des choses qui se développait gouvernement. Nombreux étaient les membres de l'Opposition de gauche
alors dans le sens de la réaction. Nombreux sont ceux qui, prenant qui avaient joué un rôle important dans une bataille de cette nature et
parti contre Trotsky, et d'une certaine manière pour Staline, ne repro- savaient de première main comment elle devait être menée. Mais au
chent à Trotsky que de n'avoir pas été assez réaliste, de ne pas avoir début des années vingt, il n'y eut pas de soulèvement révolutionnaire en
su « adapter » la politique de la Russie révolutionnaire aux circons- Russie, tout au contraire ; dans de telles circonstances le déclenchement
tances difficiles d'un monde capitaliste en train de se reconsolider. Ils d'une lutte pour le pouvoir était hors de question.
ne contestent pas que Trotsky ait alors adopté une attitude clairement »Il faut se rappeler que dans les années de réaction, en 1908-1911
révolutionnaire, mais c'est justement cette attitude qu'ils dénoncent et plus tard, le parti bolcheviste refusa de déclencher une attaque directe
comme abstraite. De toutes manières, on n'a pas coutume de nier qu'il contre la monarchie et se borna au travail préparatoire à une offensive
y ait eu une stratégie cohérente de l'Opposition de gauche, soit qu'on éventuelle, en luttant pour le maintien des traditions révolutionnaires et
la justifie sur le plan de la morale révolutionnaire, soit qu'on la con- pour la préservation de certains cadres, soumettant les événements à
sidère comme inopportune. Trotsky lui-même a largement accrédité une infatigable anailyse et utilisant toutes les possibilités légales et
cette opinion. Dans ses œuvres, il parle de cette période avec une par- semi-légales pour éduquer les travailleurs les plus conscients. Placée
faite sérénité, répétant qu'il a agi comme il le devait dans la situation dans des conditions identiques, l'Opposition de gauche ne pouvait agir
objective et donnée. L'Histoire, dit-il en substance, passait par un nou- autrement. En fait les conditions de la réaction soviétique étaient infi-
veau chemin. Personne ne pouvait se mettre en travers du reflux de la niment plus diffidles pour l'Opposition que les conditions tsaristes ne
révolution. Ainsi, rappelant les événements de l'année décisive, 1927, l'avaient été pour les bolcheviks ... 9 »
il écrit dans Ma Vie : « Nous allions au-devant d'une défaite immédiate, On peut d'abord remarquer que cette interprétation des années 27
préparant avec assurance notre victoire idéologique dans un plus loin- est en contradiction avec les thèses générales de Trotsky sur la nature
tain avenir... On peut par les armes retenir un certain temps le déve- du stalinisme. U a écrit dans toutes ses œuvres que le stalinisme est
loppement des tendances historiques progressistes. Il est impossible de fondé sur une infrastructure prolétarienne : il est réactionnaire, mais il
couper une fois pour toutes la route aux idées progressistes. Voilà pour- est un moment de la dictature du prolétariat. Par exemple dans Etat
quoi, quand i•l s'agit de grands principes, le révolutionnaire ne peut ouvrier, Thermidor et Bonapartisme, Trotsky écrit : c cette usurpation
qu'avoir une règle : Fais ce que tu dois, advienne que pourra» 8 • Il (du pouvoir par la bureaucratie) n'a été possible et n'a pu se maintenir
serait à coup sûr admirable, quand on est dans l'action historique, de que parce que le contenu social de la bureaucratie est déterminée par
garder une telle lucidité, et d'opérer ce dépassement de l'histoire quo- les rapports de production que la révolution a établis. Dans ce sens
tidienne, qui donne la perception du permanent au cœur du présent im-
• Staline, p. 555. Ici, comme dans la suite, les mots soulignés le sont par
s Ma Vie, p. 270, 1. nous.
16 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 17

on a le plein droit de dire que la dictature du prolétariat a trouvé son ti,on et qu'7n dépit de ~out je ne le regrette pas 12.:. Trotsky parle ICI
expression défigurée, mais incontestable dans la dictature de la bureau- d u~e . mamère . volo?tauement vague de c concessions personnelles :..
cratie 10• ~ Comment donc, si l'on maintient les thèses générales de
Trotsky sur ,fa nature du stalinisme, la lutte contre Staline, toujours
., Mats JI est clau qu étant donné sa situation, ces concessions ne pou-
vaient que revêtir un caractère politique .
considérée par lui comme lutte politique, pouvait-elle, comme il le dit Avant de préciser ce que furent ces concessions, en d'autres termes
dans son dernier ouvrage, exiger un soulèvement révolutionnaire ? c.e que fut .la po~iti~ue de c conciliation et d'apaisement :. de l'Opposi-
Quand Trotsky compare la situation de l'Opposition de gauche à celle tion de gauche, tl tmporte d'évoquer une période sur laquelle Trotsky
dans laquelle se trouvait le parti bolchevik en lutte contre le tsarisme, passe en général rapidement, l'année 1923, alors que Lénine encore vi-
il implique, - avec raison à notre avis, mais à l'encontre de toutes ses vant préparait pour le XII" congrès une c bombe contre Staline :. alors
thèses, - que la lutte contre la bureaucratie ne pouvait être qu'une lutte que ~ro!sky passa!t encore pour le second chef bolchevik aux y~ux de
de classe. Nous ne pouvons que nous trouver d'accord avec les conclu- la maJonté du parh, alors surtout que Staline n'avait pas encore réussi à
sions qu'il en tire : maintien des traditions révolutionnaires, préserva- s'as~urer la domination complète de l'appareil et que le pouvoir bureau-
tion des cadres, analyse infatigable des événements pour instruire les cratique trop récent le laissait encore vulnérable. On croit ordinairement
travailleurs les plus conscients. Mais ce n'est pas un hasard si ces con- que l'antagonisme entre Trotsky et Staline fut beaucoup plus aigu que
clusions, dont il ne saisit pas la véritable portée, ne correspondent nulle- .!'~nta~onisme de StaJline et. de Lénine. Il apparaît pourtant, d'une ma-
ment à la tactique réelle qui fut la sienne et celle de l'Opposition de mere Incontestable, d'après les mémoires mêmes de Trotsky que ce
gauche dans la pratique. n'est pas lui, à cette époque, qui voulut entamer la lutte contr~ Staline
ll est frappant de voir, en effet, quand on examine de près les évé- mais Lénine. Déjà frappé à mort, Lénine avait perçu lucidement le dan~
nements de cette époque, que la lutte de l'Opposition de gauche contre ger extrême que Staline et les méthodes bureaucratiques représentaient
Staline ne prit presque jamais une forme révolutionnaire et évolua tou- pour l'avenir du parti. Les documents qu'~! a laissés et qui sont connus
jours autour du compromis. Le problème n'est pas celui que pose sous le nom de Testament ne laissent aucun doute à ce sujet. Ils mon-
Trotsky, a savoir s'~! était possible et souhaitable d'engager une lutte tre~t. de façon écla!ante que Lénine avait décidé d'engager une lutte
pour le pouvoir. La question était de mener la lutte - ou de préparer ~écts.tve contre les. tetes de la bureaucratie : Staline, Ordjonikidze, Dzer-
l'avenir, - dans l'esprit révolutionnaire. Les bolcheviks firent une re- Jl,~Skt. Les ~émotres de Trotsk!' montrent tout aussi clairement que,
traite entre l 908-1911 et remirent à p.! us tard la lutte pour la prise du s tl partageatt sur le fond le pomt de vue de Lénine, il ne voulait pas
pouvoir : mais ils ne firent pas sur le plan théorique la moindre conces- déclencher des hostilités décisives contre les Staliniens. Rapportant une
sion à leurs adversaires. A aucun moment il n'y eut de la part des bol- conversation qu'il av~it eue à cette époque avec Kamenev, déjà entré
cheviks une politique de compromis ou de conciliation avec le tsarisme. dans le jeu de Staline et son émissaire auprès de lui, il écrit : c Par-
En revanche, c'est Trotsky lui-même qui déclarait en novembre 1934, fois, lui dis-je, devant un péril imaginaire on prend peur et on
évoquant son attitude à l'égard d'Eastman lorsque celui-ci révéla de s'attire une menace réelle. Dites-vous bien ~t dites aux autres que
sa propre initiative l'existence du Testament de Lénine : « Ma déclara- je n'ai pas .la moindre intention d'engager au Congrès la lutte pour
tion d'alors sur Eastman ne peut être comprise que comme partie inté- arriver à des modifi.cations d'organisation. Je suis d'avis de maintenir
grante de notre ligne, à cette époque orientée vers la conciliation et le statu quo. Si Lénine avant le Congrès peut se relever, ce qui n'est
l'apaisement 11 • ~ Dès 1929, il écrivait dans le même sens et d'une ma- malheureusement pas probable, nous procéderons ensemble à un nouvel
nière beaucoup plus brutale : « Jusqu'à la dernière extrémité, j'ai évité examen de cette question. je ne suis pas d'avis d'en finir avec Staline
la lutte, car, au premier stade, elle avait le caractère d'une conspiration ni d'exclure Ordjonikidze, ni d'écarter Dzerjinski des Voies de Commu~
sans principe dirigée contre moi, personnellement. Il était clair pour moi nication. Mais je suis d'accord avec Lénine sur le fond 1a. :. Outre les
qu'une lutte de cette nature, une fois commencée, prendrait fatalement mémoires de Trotsky, les documents sont là qui montrent que, contre la
une vigueur exceptionnelle, et, dans les conditions de la dictature révo- volonté de Lénine, Trotsky fit du XII" Congrès du parti bolchevik un
lutionnaire, pourrait entraîner des conséquences dangereuses. Ce n'est congrès d'unanimité; on mit de côté la c bombe:. que Lénine avait
pas le lieu de rechercher s'il était correct au prix des plus grandes recommandé à Trotsky de faire éclater à ce congrès à propos de la
concessions personnelles de tendre à préserver les fondements d'un question nationale. C'est encore Trotsky lui-même qui se targue d'avoir
travail commun, ou s'il était nécessaire que je me lance moi-même dans alors évité tout combat contre Staline, en se contentant d'amender sa
une offensive sur toute la ligne, en dépit de l'absence, pour celle-ci, de
bases politiques suffisantes. Le fait est que j'ai choisi la première solu- 12 What happened and how, de Trotsky, cité par Political Correspondence of
the Workers League for a revolutionary party, n• de mars 47 p. 27. (Traduit
par nous.) '
1o P. 12.
u New International, nov. 1934 (traduit par nous). 1a Ma Vie, p. 209.
18 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 19

résolution au lieu de la condamner. Significatif aussi son refus ~e pré- Ce n'est pas le Heu de suivre dans le détail la politique de Trotsky
senter Je rapport politique devant le congrès en !.'absence de Lénme. ~t da.ns toute ce~te ~ériode, mais il importe de mettre en lumière quelques
les justifications qu'il donne ne le sont pas moms. Toute sa condmte ép~so~es particulièrement saillants. Lors du Xlii• Congrès, le premier
aurait été dictée par le souci de ne pas se présenter comme préten?ant qu1 _fut complètement « fabriqué :. par les bureaucrates, Trotsky, après
à la succession de Lénine. On comprend bien mal ces préoccupatiOns, av01~ défe~du. ses conceptions sur le Plan d'Etat, se croit obligé de
ces scrupules sentimentaux de la part d'un bolchevik, quand une ques- souligner 1 umté du part1 en des termes qui ne peuvent que jeter dans
tion politique vitale est en jeu. la confusion tous ses partisans. « Personne d'entre nous, déclare-t-il ne
En vérité, Trotsky s'est refusé au début, alors qu'il avait la supé- veu~ ni ne peut avoir raison contre son parti. En définitive le parti a
riorité, à entamer une lutte pour régénérer le parti en s'~tt~qu.a~t à sa toujours ra1son ... On ne peut avoir raison qu'avec et par le parti car
bureaucratie. Quand il soutient qu'une lutte pour le pouvo1~ etait l~p~s­ l'histoire n'a pas d'autres voies pour réaliser sa raison. Les Anglai~ ont
sible, i1! est diffidle de le croire, s'agissant de cette annee 23 ou. r~en un. dicton historique : Right or Wrong, my country - qu'il ait tort ou
r~1son, c;~st ~on pays. ~ous sommes .bien plus fondés historiquement à
encore n'était joué. Lui-même d'ailleurs écrira plus tard : « _Lénme
aurait-il pu réussir Je regroupement qu'il méditait d.ans la direction du d1re : qu 11 ait tort ou ra1son en certames questions partielles concrètes
sur certains points, c'est mon parti... Et si le parti prend une décisio~
parti ? A ce moment-là sans a~cun d~ute ... No~re actiOn commune contr.e
Je Comité central si elle avait eu heu au debut de 1923, nous .aurait que tel ou tel d'entre nous estime injuste, celui-ci dira : juste ou injuste
assuré certainem~nt la victoire. Bien plus. Si j'avais agi, à la veille du c'est mon parti et je supporterai les conséquences de sa décision jus~
XII" Congrès, dans l'esprit du « bloc » Lén~?e-T~otsky contre le b~re~u­ qu'au ~out 111• » C'est Trotsky qui s'inflige en 1940 :Je démenti le plus
cratisme stalinien, je ne doute pas que J aura•s remporté14 ta vJctOJre, catégonque, dans son Staline, quand il affirme qu'un parti politique
n'e~t ni « ~ne entité h~mog.ène, ni un omnipotent facteur historique:.,
même sans l'assistance directe de Lénine, dans la lutte .:. Trotsky
ajoute, il est vrai : «Dans quelle me~ure ~ette .vi~toire. aurait-elle. été ma1s un « mstrument h1stonque temporaire, un des très nombreux ins-
durable, c'est une autre questi~n. » M.a•s meme SI 1 on rep,o~d ~égahv~­ truments de l'Histoire et aussi une de ses écoles 1e. :. La déclaration de
ment à cette question, comme 1! le fait en montrant que l h1sto~~e allait Trotsky au Xlii• Congrès prend son véritable sens quand on sait qu'à
alors dans Je sens du reflux révolutionnaire, la tâche du pohtJque ne ce moment i_l .ava.it perçu la bureaucratisation complète de l'organisation
et la mystJfJcahon du congrès. Peu auparavant avait eu lieu en
peut jamais être de composer avec le reflux. effet, l'entrée massive de nouveaux membres dans le parti, dé~orée
Or, à partir de là, et «jusqu'à la der!'l!èr~ extrémit~ », l'~pposition du nom de «levée de Lénine:., et qui, comme Trotsky l'écrira plus
de gauche mena une politique de « conciliation» et d « .ap,a•seme~! ». tard, était «une manœuvre pour résorber l'avant-garde révolution-
Cette politique même ne pouvait demeurer cohérente, ~ar SI 1 Op~os•hon naire dans un matériel humain dépourvu d'expérience et de person-
de gauche ne souhaitait pas la lutte, ~a ~ureaucratie 1~ vo~lalt. Son nalité, mais accoutumé en revanche à obéir aux chefs 1 7 .:. Cette levée
triomphe passait évidemment pas ~·a~eantissem~nt de 1 anc1en leader avait achevé de faire du parti un instrument docile entre les mains
révolutionnaire, alors même que celm-:c• recherc~mt une ~ntente. Trotsky d~ son secrétaire général. Pourtant cette « promotion de Lénine :. qui,
fut donc entraîné à attaquer à plus1eurs repnses ; mals ses attaques d1ra encore Trotsky, « porta un coup mortel au parti de Lénine:., fut
portent Je signe de sa faiblesse. Comme le fait très justem~nt remarquer elle aussi, célébrée par lui au cours du XIII• Congrès. Trotsky poussa t~
Souvarine Trotsky s'use dans une polémique vaine au sem du Bureau ~oncession jusqu'à déclarer qu'elle « rapprochait le parti d'un parti
politique. 'oans ses articles (ceux qu'il publie à prop~s .du Cours ~ou­ elu 18• »
veau, en 1923, les Leçons d'Octobre en 1924) il mulhp.ll~ les allusions
et écrit de manière à n'être compris que des cercles dmgeants. A~cun . Il ,est vrai que la l!ltte contre le Trotskysme n'avait pas encore pris
de ses écrits n'est destiné à instruire les militants de bas~. Ce qu1 e~t JUSqu alors un caractere ouvert et surtout que le stalinisme s'était à
pein~ dévoilé politiquerr:ent. Les concessions de Trotsky ont un air plus
infiniment plus grave, alors que la répression bureaucr~tJque ~~ursmt
impitoyablement les membres ou les sy~pathisants de 1 Oppos1hon ~de trag1que quand la bata1lle est engagée. Après la première phase de cette
gauche, Trotsky ne fait rien pour les defendre ; par sa ligne en Zig- bataille, après que Trotsky eut déclenché une lutte pour le Cours nou-
zag il les désarme politiquement ; il ne leur offre aucune platefor:ne de veau, après qu'il eut été l'objet d'une campagne d'attaques systémati-
combat, aucun élément théorique qui leur permette de se reconna1tre et ques de la part du Bureau politique, après que Staline eut mis en avant
sa conception du socialisme dans un seul pays 111, Trotsky publia un
de se regrouper.
111 Staline, de Souvarine, p. 340.
10 Staline, de Trotsky1 p. 554.
17 La Révolution trahre, p. 116.
18 Staline, de Souvarine, p. 339.
14 Ma Vie, p. 203.
111 Octobre et la Révolution permanente, étude de Staline, oct. 24.
LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 21
20

article dans la Pravda (janvier 1925), dans lequel il se défendit d'avoir la tactique de l'Opposition de gauche avait contribué à désarmer
jamais eu l'idée d'opposer une plate-forme à la majorité stalinienne 20 • l'avant-garde révolutionnaire en Russie, nous devons, à la lumière de
C'était dire clairement qu'il n'y avait pas de divergences de fond entre ces derniers exemples, ajouter qu'elle fut aussi négative pour l'avant-
lui et cette majorité. La capitulation apparaît encore dans cette année garde révolutionnaire mondiale. Trotsky dit que Staline apparut un jour
1925 à l'occasion de l'affaire Eastman. Dans un ouvrage intitulé Since au monde comme un c dictateur tout fait », il oublie de mentionner sa
Leni~ died, le journaliste américain, sympathisant bolchevik, avait pris responsabilité à cet égard.
sur lui comme nous l'avons déjà indiqué, de révéler l'existence et le C'est enfin dans la dernière période de lutte entre l'Opposition
conten~ du Testament de Lénine, que Trotsky, en accord avec le comité et la direction stalinienne, à mesure que cette lutte se fait plus violente,
central, avait cru bon de cacher tant aux militants et aux masses russes que les capitulations se font plus radicales et plus tragiques. A deux
qu'aux communistes du monde entier. La déclaration de Trotsky, à cette n;pri_ses, en octobre 1926 et en novembre 27, l'Opposition de gauche, qui
époque, mériterait d'être citée intégralement, tant y éclatent la mau- reumt alors, aux côtés de Trotsky, Kamenev et Zinoviev, se condamne
vaise foi et la pratique du « sacrifice suprême :.. Trotsky accuse East- solennellement, répudie ses partisans à l'étranger et s'engage à se dis-
man de « méprisable mensonge» et insinue qu'il est un agent de la soudre. Enfin, alors qu'il n'y a plus d'espoir pour elle, alors que Staline
réaction internationale. « Le camarade Lénine, écrit-il, n'a pas laissé de a à sa disposition un congrès (le XV"), qui lui obéit aveuglément, l'Op-
testament : la nature de ses relations avec le parti et la nature du position fait une ultime démarche de recours en grâce, et rédige une
parti lui-même exclut la possibilité d'un tel testament. » Evoquant la nouvelle condamnation de son activité ; c'est la Déclaration des 121. Il
lettre de Lénine sur la réorganisation de l'Inspection ouvrière et pay- s'agit d'un document d'une grande valeur historique, puisqu'il représente
sanne (sur laquelle Staline avait .ta haute main) Trotsky n'.hé~ite p~s à la dernière action publique de l'Opposition de gauche en Russie. La
déclarer : « L'affirmation d'Eastman selon laquelle le C.C. eta1t anx1eux déclaration commence par proclamer que l'unité du parti communiste est
de cacher c'est-à-dire de ne pas publier, les articles du camarade Lénine le plus haut principe à l'époque de la dictature du prolétariat. Nous
sur l'Insp'ection ouvrière et paysanne est également erronée. Les. diffé- retrouvons les mêmes termes que Trotsky employait déjà dans son dis-
rents points de vue exprimés dans le C.C., s'il est seulem.ent posstble ~c cours au XIII• Congrès cité plus haut. Le parti est tenu pour un facteur
parler de différence de points de vue dans ce cas,. ava1~nt une portee divin du développement historique, indépendamment de son contenu et
absolument secondaire 21.:. Comment Trotsky peut-11 temr ce langage, de sa ligne. La déclaration souligne à cet effet le danger d'une guerre
alors que Lénine, sur ce point, attaquait à fond, et que Trotsky était contre l'U.R.S.S. et affirme qu'il n'y a rien de plus pressé que de réta-
pleinement d'accord avec lui, comme il l'a cent fois répété? blir « l'unité combattante du parti ». On peut trouver extraordinaire
On ne saurait faire le bilan de cette politique de conciliation sans que l'opposition cherche avant tout à garder au Parti la façade de
montrer que, même sur le plan théorique, Trotsky était obnubil,é. ~ous l'unité, alors que les plus graves dissensions la dressent contre la direc-
avons déjà signalé qu'il n'a pas donné à la lutte contre la theone du tion de ce parti. Mais les 121 ont décidé de tenir pour nulles leurs dis-
socialisme dans un seul pays, quand elle fut « découverte » par Staline, sensions avec le parti. Ils répètent certes à plusieurs reprises qu'ils sont
un caractère principiel. Il faut reconnaître également que Trotsky ne convaincus de la justesse de leurs vues et qu'ils continueront à les dé-
s'est pas opposé à l'entrée des ~ommunistes chinois ~ans le Ku.oming- fendre, comme les y autorisent les statuts d'organisation, après avoir
tang, pas plus qu'à la tactique menée par les commumstes anglais dans dissous leur fraction ; mais en même temps ils proclament : c il n'y a
le comité anglo-russe d'unité des Syndicats. Dans un cas comme dans pas de différence programmatique entre nous et le parti 23. » Et ils se
l'autre il n'a engagé la lutte contre la politique stalinienne que lors- défendent âprement d'avoir jamais pensé que le parti ou son comité cen-
qu'elle' tourna ouvertement au désastre 22 • Nous disions plus haut que tral fussent passés à Thermidor. Or non seulement en 1927 te parti a
complètement perdu son visage révolutionnaire et démocratique, mais
il a adopté la perspective du socialisme dans un seul pays, c'est-à-dire
20 « Après le treizième Congrès, certains nouv.e~ux ~roblèm~s concerna~t le
domaine de l'industrie des soviets ou de la pohhque mternationale surguent. en fait renoncé à celle de la révolution mondiale.
ou devinrent plus clair~ment définis .. L'idée d'oppose: une plate-forme quelconque
à l'œuvre du comité central du Partt pour leur solution me fut absolument ~~rao­
gère. Pour tous les camarades qui assistèrent aux réunions du Bure~u pol.t~tq';le,
du Comité central, du Soviet du Travail et de la Défe~se, du Soyt~t Mthtaue •••
Révolutionnaire, cette assertion se passe de preuves. :. Cité par Poltftcal Corres-
pondence, ibid. (Traduit par nous.) respondence, mai 1924.) Par ailleurs au Congrès des ouvriers du textile Trotsky
21 Texte de la lettre de Trotsky cité par The Bulletin of the Workers Lea-
dit : « Le comité anglo-russe d'Unité des Syndicats est la plus haute eicpression
gue for a Revolutionary Party, p. 30, n• sept-oct. 47. . .. . . de ce changement dans la situation européenne et particulièrement anglaise qui
22 Deux extraits cités par Political Corresp_ondanc,e sont stgm_ftcabfs a cet
s'opère sous nous yeux et qui conduit à la révolution européenne. :. (Rapporté
é ard. Dans un discours adressé à des étudtants d Ext~ême-Onent, ~rotsky par la Pravda, janvier 1926. Traduit par nous.)
dÏc!are : c Nous approuvons l'appui communiste au Kuommgta_ng en Chme, ou 23 Cité par The Bulletin ... , n• de sept-oct. 47.
nous essayons de faire la révolution. :. (Rapporté par lnternatwnal Press Cor-
22 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 23

Cette voie royale que Trotsky, à lire son Staline, aurait fait suivre à concret. Trotsky semble adopter ce point de vue quand il s'efforce de
l'Opposition de gauche, elle n'a donc jamais existé. Trotsky a impro- tout ramener à une explication du type c c'était le reflux de la révolu-
visé pendant cinq années une politique au jour le jour, politique de tion ». En fait cette explication, sans être fausse, n'est pas satisfaisante,
dures concessions, de révolte - quand la domination de la bureaucratie car elle est infiniment trop large. La conception du reflux révolution-
se faisait trop insupportable - puis de capitulations qui préparaient de naire peut permettre de comprendre .J'échec, mais non la déroute idéo-
nouvelles explosions. Il ne nous est pas possible de suivre ici le com- logique de l'opposition. Précisément parce que l'explication est trop
portement des différents représentants de l'Opposition. Mais les trans- large, Trotsky en invoque souvent une autre, trop étroite, cette fois : les
fuges y furent nombreux, sans même parler de Zinoviev et de Kamenev machinations de Staline et des siens. En réalité nous ne pouvons com-
qui étaient devenus des professionnels de la capitulation. Certes le vi- prendre la politique de Trotsky et des leaders révolutionnaires de grande
sage de Trotsky se détache du groupe, car il n'était pas l'homme d'un valeur qui l'entouraient, après 23, qu'en l'intégrant dans le développe-
abandon définitif. Mais sa responsabilité n'est que plus éclatante. Com- ment antérieur du parti bolchevik.
ment peut-il accabler les transfuges quand toute sa politique a tendu à Car c'est bien le bolchevisme qui continuait à s'exprimer dans l'Op-
nier toute « différence programmatique » avec les staliniens? Cette poli- position de gauche, et c'est de son impuissance à survivre comme idéo-
tique peut se résumer dans la formule qu'il employait en 1927 : « ce logie et stratégie révolutionnaires qu'il faut arriver à rendre compte.
qui nous sépare {de la bureaucratie) est incomparablement moindre que Dans un passage de son Staline, Trotsky tente d'éluder le problème.
ce qui nous unit 24. » C'était u:;e politique de suicide, puisque, malgré « Stériles et absurdes, écrit-H, sont les travaux de Sysiphe de ceux qui
toutes ses déclarations pratiques, Trotsky, mille détails nous le prou- essayent de réduire tous les développements d'une période à quelques
vent n'était pas dupe de la dégénérescence bureaucratique. Ses inter- prétendus traits fondamentaux du parti bolchevik... Le Parti bolcheviste
vent'ions dans les organismes supérieurs du parti, les notes qu'il men- s'assigna à lui-même le but de la conquête du pouvoir par la classe
tionne lui-même dans ses mémoires ne laissent pas de doute à C" sujet. ouvrière. Dans la mesure où ce parti accomplit cette tâche pour la pre-
C'est d'une manière délibérée qu'il trompe l'opinion, au nom de fins mière fois dans l'histoire et enrichit l'expérience humaine par cette con-
supérieures, c'est-à-dire pour la sauvegarde de l'Etat soviétique dans quête, il a rempli un prodigieux rôle historique. Seuls ceux qu'égare
le monde. le goût de la discussion abstraite peuvent exiger d'un parti politique
Comment comprendre que Trotsky, tout en percevant la bureaucra- qu'il soumette et élimine les facteurs, beaucoup plus denses, de masses
tisation totale du parti et le caractère réactionnaire de la politique ?~s et de classes qui lui sont hostiles 211 • » On ne peut qu'être d'accord sur
dirigeants, continue à se sentir solidaire de ce parti et de ces dm- le prodigieux rôle historique des bolcheviks. Par ailleurs la question est
geants? On ne peut répondre à cette question s~ns prendre du . rec~l mal posée. Il ne s'agit pas évidemment d'exiger du parti une sorte
et sans situer Trotsky et le trotskysme dans un developpement obJectif. de triomphe sur le cours de l'Histoire, mais de comprendre comment le
Car .J'intéressant pour nous n'est pas de voir si Trotsky a bien ou mal cours de l'histoire est exprimé par la structure et la vie du parti lui-
agi dans telle situation donnée, mais d'expliquer son atti_tude .. ~? ce même. Ce n'est pas parce que le parti bolchevik a réalisé la révolution
sens, toute une partie de la critique de Souvarine nous ~ara~t artthc~elle; d'Octobre que l'on doit le déifier et ne voir dans son échec postérieur
Dans de nombreux passages, il reproche à Trotsky d avotr mal mene qu'un accident. L'échec du parti bolchevik en 1923 doit être compris
la lutte, d'avoir provoqué la haine des dirigeants par des polémiq~es par la dynamique intérieure de ce parti. Nous ne cherchons nullement
inopportunes, d'avoir rapproché Zinoviev et Kamenev de Stalme au heu à minimiser le rôle des facteurs objectifs, mais à discerner sur la base
de les dissocier de lui, en général de ne pas avoir su attendre que le bloc de l'expérience bolchevique leur puissance permanente.
de ses ennemis s'effritât, de ne pas avoir su temporiser et manœvrer Nous ne voulons pas revenir - assez d'ouvrages et d'études de
comme le faisaient ses adversaires. Nous ne pouvons suivre Souvarine toutes sortes l'ont mis en évidence - sur le caractère bien particulier
dans cette voie ; à supposer que Trotsky ait été souvent intransigeant de la Russie dans le monde capitaliste avant 1917, sur l'aspect arriéré
et maladroit, malgré sa ligne générale de conciliation, ce n'est là qu'U-n de son économie et le manque de culture des masses. Si cette situation
aspect mineur de ,]a question, et, de toutes manières, il n'y a pas. à lui même, comme on l'a également souligné, fut favorable à la formation
reprocher de n'avoir pas su manœuvrer dans les sommets, mats _au d'un parti révolutionnaire vigoureux, les contradictions sociales étant
contraire d'avoir trop souvent limité son action aux sommets. Souvanne portées à leur paroxysme, il n'en est pas moins vrai, et l'on a générale-
le sent bien d'ailleurs, quand il fait porter sa critique, non plus sur la ment moins insisté sur cet aspect des choses, qu'elle eut des consé-
personnalité de Trotsky, mais sur le développement de ses positions. quences essentielles en ce qui concerne ,)a structure et le fonctionnement
Faire la critique objective de Trotsky et de l'Opposition de gauche, du parti. Dans aucun pays sans doute le type du révolutionnaire profes-
c'est abandonner les critères de valeur pour un point de vue historique, sionnel ne fut réalisé comme en Russie ; les nécessités de l'illégalité, en

24 Cité par Souvarine, p. 421. • Staline, de Trotsky, p. 5M.


24 LA CONTRAD!':TJON DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 25

face de l'autocratie tsariste, l'habitude de vivre sous ·l'oppression et dans que chez les ouvriers bolcheviks de Viborg. C'est assez dire que la
une grande misère contribuèrent à créer le type du praticien de la révo- force du parti ne tenait qu'à un fil. Certes, les ouvriers bolcheviks
lution que fut par excellence le bolchevik. Mais il faut voir amri que étaient les meHleurs garants de sa puissance, mais ils ne pouvaient
le révolutionnaire professionnel, par ·la logique même de sa situation, eux-mêmes diriger l'Organisation, et, parmi les cadres, personne d'autre
était amené à se détacher des masses, à n'entretenir avec l'avant-garde que Lénine ne pouvait la diriger.
réelle des usines que des relations superficielles. La clandestinité con- Cette physionomie bien particulière du parti bolchevik, on la voit
traignait le révolutionnaire à vivre dans de petits cercles relativement s'accentuer au lendemain de la révolution et pendant toute la période de
fermés. Ce climat était favorable à la centralisation, non à la démo- la guerre civile. La guerre civile, en effet, jointe au chaos économique
cratie. Trotsky, dans son Staline, écrit en ce sens : « Le penchant du et au faible niveau de culture des masses russes, rendait nécessaire une
bolchevisme pour la centralisation révéla dès le JJI• Congrès ses aspects concentration du pouvoir accentuée, une politique de plus en plus volon-
négatifs. Des routines d'appareils s'étaient déjà formées dans l'illéga- tariste face à une situation de plus en plus difficile. Souvarine décrit
lité. Un type de jeune bureaucrate révolutionnaire se précisait. La cons- parfaitement, dans ces conditions, l'évolution du Conseil des Commis-
piration limitait étroitement, il est vrai, les formes de la démocratie saires du Peuple, qui devient vite .la doublure du comité central bolche-
(élection, contrôle, mandats). Mais il n'est pas niable que les membres vik, et ne sert plus qu'à donner forme constitutionnelle à ses décisions.
des comités aient rétréci plus qu'il ne le fallait les limites de la démo- Il montre également que le comité central à son tour existait de moins
cratie intérieure et se soient montrés plus rigoureux envers les ouvriers en moins en tant que « collège » et que le véritable pouvoir se trouvait
révolutionnaires qu'envers eux-mêmes, préférant commander, même lors- concentré entre les mains d'une oligarchie au sein du Politbureau. Dans
qu'il eût été indiqué de prêter attentivement l'oreille aux masses. » Et toutes les institutions, dans les syndicats comme dans les soviets, il n'y
Trotsky poursuit : « Kroupskaia note que dans ·les comités bolchevistes, avait qu'un pouvoir et qu'une politique, celle des bolcheviks, qui deve-
de même qu'au congrès, il n'y avait presque pas d'ouvriers. Les intel- naient de plus en plus de simples fonctionnaires étrangers aux masses
lectuels l'emportaient : « Le membre du comité, écrit Kroupskaia, était et aux ouvriers en particulier. La même .logique amenait les bolcheviks
d'ordinaire un homme plein d'assurance ; il voyait l'énorme influence à se débarrasser de toutes les oppositions. On ne sait que trop avec
que l'activité du comité avait sur les masses ; en règle générale le cami- quelle exceptionnelle violence Lénine s'acharna à exterminer ses adver-
tard n'admettait aucune démocratie à l'intérieur du parti 27 • » Certes, saires, qu'ils fussent socialistes révolutionnaires de gauche ou anar-
ce divorce entre certains révolutionnaires professionnels et les masses chistes. Voline donne sur ce point des renseignements saisissants. On y
était moins marqué dans les grands moments révolutionnaires, mais les voit notamment les bolcheviks fabriquant des documents compromettants
effets en étaient cependant très graves. On les voit se manifester à l'oc- contre les anarchistes pour leur mettre sur le dos des affaires crimi-
casion de la révolution de 1905, quand les bolcheviks refusent de recon- nelles auxquels ils sont absolument étrangers. La terreur qui commence
naître les soviets que créent spontanément les ouvriers. « Le comité bol- par exterminer tous les partis opposants, tous les groupes con{;urrents,
cheviste de Pétersbourg, rapporte Trotsky, s'étonna d'abord d'une inno- et qui finit, au sein même du parti bolchevik, par l'interdiction des frac-
vation telle que la représentation des masses en lutte indépendamment tions, atteint son paroxysme avec la répression des ouvriers de Crons-
des partis, et n'imagina rien de mieux que d'adresser un ultimatum au dadt, qui, autrefois considérés comme l'élite révolutionnaire, et combat-
soviet : faire sien sur l'heure le programme social-démocrate ou se dis- tant pour des revendications dont certaines sont confuses, mais la plu-
soudre 27. » On peut affirmer que, si les bolcheviks ne provoquèrent pas part démocratiques, sont traités comme des agents de la contre-révolu-
des catastrophes, ce fut grâce à Lénine, et à sa faculté exceptionnelle .tion et implacablement écrasés.
de discerner en toute situation la signification révolutionnaire. Mais la Tous les faits concordent : le parti qui, dès son origine et en raison
prééminence même de Lénine mérite réflexion ; on est frappé de voir de la situation objective, tendait vers une structure militaire et fonction-
comme les meilleurs leaders bolcheviks sont peu solides sans lui. Il Y nait comme un organisme mal lié aux masses, a accusé considérable-
a une véritable faille entre Lénine et les autres dirigeants bolcheviks, et ment ces traits dans la période post-révolutionnaire. On ne peut que
une faille aussi entre ces dirigeants et les militants moyens de l'Orga- suivre Souvarine quand il reprend à son compte la définition de Bou-
nisation. Mille preuves pourraient en être données, mais la plus connue, kharine : « Le parti à part et au-dessus de tout 28 • » En revanche il
sans doute, est fournie par les événements de Février 1917 lorsque, nous paraît que Souvarine oscille entre une critique de l'attitude des
Lénine étant en exil, Kamenev et Staline s'emparèrent en son absence dirigeants (subjective) et une interprétation objective qui rattache cette
de la direction du parti. Quand Lénine revint et présenta ses thèses évolution du bolchevisme à la situation donnée, économique et sociale,
d'Avril, il fut presque seul contre tout Je parti, et ne trouva de soutien nationale et mondiale. Nous le répétons, la première critique n'a pas de
sens pour nous. Il n'y a pas de jugement de valeur qui soit permis. La

26 Id., p. 87, 88.


27 Id., p. 95. 211 Staline, p. 300.
LA CONTRADICTION DE TROTSKY 27
26 LA CONTRADICTION DE TROTSKY
comme une lutte de personnes. Et Trotsky lui-même peut-il affirmer
politique du parti bolchevik a été de 1917 à 1923 celle d'une organisa- qu'il s'agit d'une c conspiration sans principe, dirigée contre lui person-
tion révolutionnaire luttant désespérément pour préserver jusqu'à l'écla- ~elle~ent ». En fait H s'~git d'une rupture absolue avec le passé, comme
tement de la révolution mondiale une victoire prolétarienne sans précé- 1 avemr le montrera, mais apparemment, ce n'est qu'une transition insen-
dent dans l'histoire. Cette politique était essentiellement contradictoire, sible, une question de personnes. Trotsky, qui a voulu voir dans la seul
puisqu'elle était amenée à prendre un contenu antiprolétarien au nom e_xistence du parti et la survivance formelle de la dictature du proléta-
des intérêts majeurs du prolétariat. Mais ses contradictions elles-mêmes nat comme une garantie historique pour la révolution mondiale, pro-
étaient objectives, car elles exprimaient les contradictions du prolétariat longe par l'attitude qu'il prend le moment de la contradiction dans le
russe victorieux, et étouffé dans sa victoire par des facteurs négatifs à s_talinisme, il veut croire que ce parti bureaucratisé, qui mène une poli-
l'échelle nationale et internationale. La période post-révolutionnaire en ~Ique co_ntre-révolutionnaire, est ·un élément essentiel pour le prolétariat
Russie est le moment tragique du bolchevisme, déchiré entre ses fins et InternatiOnal. Tel est le 5ens des étranges déclarations que nous rap-
la nature des forces qu'il tente d'animer. Ce tragique culmine dans la portions sur l'unité du parti et en général le sens de sa ligne de conci-
répression des ouvriers de Cronstadt par Trotsky, qui est amené. à liation. Tel est le sens aussi de ses sursauts intermittents. Dans le même
les écraser et à forger des faux pour persuader le monde entter tt;~P~, il cache le Te~tament et accuse Staline d'abandonner la politique
de leur culpabi-lité. Mais ce moment de la contradiction est, par essence, lemmste ; dans le meme temps, il demande un « cours nouveau » une
transitoire ; le bolchevisme ne peut demeurer déchiré entre son compor- véritable démocratisation du parti, et déclare, en dépit de la bu~eau­
tement réel et ses principes ; quelles que soient les fins suprêmes qu'il cratisation, que «le parti a toujours raison». Il n'a plus la liberté
vise, il ne peut survivre s'il se coupe de son contenu réel, - les masses d'agir en révolutionnaire parce qu'il participe d'un processus qui l'a
prolétariennes qu'il représente. ll ne peut demeurer sans fondement so- conduit à tourner ·le dos aux masses. Il n'a pas la liberté d'agir en bu-
cial, comme pure volonté de forcer le cours de l'Histoire. Au sein même reaucrate parce qu'il s'est toujours déterminé, quelle que fût sa tactique,
du parti, la contradiction s'exprime comme la différence entre la politi- en fonction de l'idéal révolutionnaire.
que de Lénine et Trotsky, qui coûte que coûte « gouvernent vers la révo- Ses contradictions s'expriment peut-être de la manière la plus écla-
lution mondiale », et le corps même du parti qui tend à se cristalliser tante dans son hésitation quand il s'agit de dater le «Thermidor». En
socialement et ébauche déjà la forme d'une caste privilégiée . 1923, il repousse toute analogie avec la réaction thermidorienne · en 1926
Ce n'est que dans cette perspective que l'on peut comprendre la dé- il prévoit la possibilité d'un cours thermidorien ; en même temps il atta~
faite de Trotsky, sa liquidation en 1927, et surtout, ce qui est essentiel, que violemment les gauchistes de Centralisme démocratique, selon qui
son effondrement idéologique dès 1923. La lutte de Trotsky contre la Thermidor était déjà fait. En novembre 1927, à la suite d'une manifes-
bureaucratie manquait de base parce que Trotsky était objectivement tation de rues où les partisans de l'Opposition sont molestés par les
un artisan de cette bureaucratie. Trotsky ne peut reprocher à Staline bandes staliniennes, il affirme qu'on vient de voir une répétition géné-
de faire une politique anti-ouvrière et antidémocratique quand il a inau- rale de Thermidor. En 27, avec les 121, il affirme n'avoir jamai-s pensé
guré lui-même cette politique. Il ne peut critiquer la répression exercée que le parti ou son C.C. fût thermidorien. En 28-29 il annonce à nou-
contre l'Opposition quand lui-même a participé à la répression du veau la menace thermidorienne ; puis en 30 proclame brusquement :
Groupe ouvrier et de la Vérité ouvrière. Il n'a plus la liberté de s'ap- « Chez nous, Thermidor a traîné en longueur. » Enfin, en 35, dans sa
puyer sur l'avant-garde des usines parce qu'il s'est coupé d'elle. Il n'a brochure Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme il écrit : « Le Ther-
pas de plate-forme d'ensemble contre Sta·line parce qu'il s'est lui-même midor de .la grande révolution russe n'est pas devant nous, mais déjà
laissé enfermer dans la contradiction qui consiste à diriger le proléta- loin en arrière. Les thermidoriens peuvent célébrer le dixième anniver-
riat en fonction de ses intérêt·s suprêmes à l'encontre de ses intérêts saire de leur victoire so. »
immédiats. Le tournant de 23 •paraît souvent difficile à comprendre. En Il valait la peine d'examiner attentivement l'attitude de Trotsky à
fait, à cette époque, le caractère révolutionnaire du bolchevisme ne tient l'aube du stalinisme, car elle nous permet d'éclairer la politique (théo-
déjà plus qu'à un fil : ·la politique de Lénine et de Trotsky orientée rique) qu'il mena jusqu'à sa mort. Nous avons dit que Trotsky a re-
vers la révolution mondiale. En l'absence de cette révolution, le fil doit présenté, de 23 à 27, les contradictions du bolchevisme. Nous devons
se rompre. La contradiction trop forte doit s'abolir. Ainsi l'avènement de maintenant ajouter qu'il ne s'est jamais dégagé de cette situation dé-
Staline représente-t-il l'éclatement de la contradiction et le surgissement chirée. Il a par la suite transposé dans le domaine de la théorie révolu-
d'un nouveau terme. Pour s'affirmer, le nouveau régime n'a pas besoin tionnaire la contradiction dans laquelle il s'était trouvé objectivement
d'entrer en guerre contre toutes les valeurs précédentes. Elles se sont enfermé. Il a certes été obligé par les événements d'apercevoir le carac-
ruinées d'elles-mêmes et, perdant leur vrai contenu, sont déjà devenues tère contre-révolutionnaire du stalinisme, mais il n'a pas été capable de
en un sens des moyens de mystification ; ainsi Staline peut-il surgir
sans que sa politique semble rompre d'emblée avec la politique bolc~e­
viste. Ainsi la lutte qu'il mène contre Trotsky peut-elle appara1tre ao Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme, p. 25.
28 LA CONTRADICTION DE TROTSKY LA CONTRADICTION DE TROTSKY 29

prendre une vue d'ensemble de la nouvelle société stalinienne et de la parce que le prolétariat est incapable, mais parce qu'il était une anti-
définir. Il a transféré sur des catégories économiques - la collectivi- cipation historique. Il a échoué parce que la révolution socialiste est
sation, la planification - le fétichisme qu'il avait d'abord professé à dans son essence mondiale et que ses fondements - la concentration
l'égard de formes politiques, - Parti, Soviets. Il déclare à la fois qu' « à des forces productives, l'interpénétration des économies - étaient en-
la différence du capitalisme, le socialisme ne s'édifie pas automatique- core insuffisants à l'époque de la première guerre mondiale ; il a
ment, mais consciemment, (que) la marche vers le socialisme est insé- échoué parce que la révolution socialiste est par essence prolétarienne
parable du pouvoir étatique 31 », et que « la dictature du prolétariat a et que ses conditions - la capacité de gestion du prolétariat -
trouvé son expression défigurée mais incontestable dans la dictature de n'étaient pas mûres. Ce serait une autre tâche - qui déborde le cadre
la bureaucratie 32 ». Il montre que la bureaucratie s'est trouvée une base de cette étude - de montrer d'une part que les bases d'une telle révo-
économique et sociale autonome 3 3, mais il continue dans toutes ses lution se sont élargies en même temps que s'étendait la « barbarie»,
œuvres à affirmer que la bureaucratie n'est pas un système d'exploita- d'autre part que cette révolution présenterait des traits - participation
tion, qu'elle est simplement une caste parasitaire. Il écrit de manière effective de l'avant-garde prolétarienne au pouvoir, importance des or-
excellente : « Le Thermidor russe aurait certainement ouvert une nou- ganes autonomes de la classe, rôle réduit du ou des partis - sensible-
velle ère du règne de la bourgeoisie, si ce règne n'était devenu caduc ment différents de ceux qu'a revêtus la révolution russe.
dans le monde entier 34 » indiquant par là que le mode d'exploitation
fondé sur la propriété privée est dépassé par le cours de l'histoire, sans
que pour autant le socialisme soit réalisé, et à l'inverse il dit et répète
que le règne de la bureaucratie est purement transitoire et qu'il doit
s'effondrer devant les deux seules possibilités historiques : capitalisme
ou socialisme.
*
**
Nous avons ·Suffisamment insisté sur le sens de notre critique pour
espérer éviter les malentendus. Le Stalinisme est pour nous un système
d'exploitation, qu'il convient de comprendre, comme il convient de com-
prendre le capitalisme moderne, en vue de contribuer au mouvement ou-
vrier, seul susceptible de les renverser. Quand nous apprécions le bol-
chevisme, notamment dans sa phase de décadence, c'est en gardant avec
lui un lien de participation, car sa force et sa crise sont celles de l'idéo-
logie révolutionnaire. Par ailleurs les appréciations romantico-fatalistes,
du genre : « l'échec du bolchevisme, le parti génial des surhommes,
montre bien que la révolution est impossible», nous sont étrangères. Le
Dans cette étude, rédigée en 1948, nous ne faisons qu'évoquer l'écrasement
bolchevisme est pour nous l'expression d'une époque. Il n'a pas échoué de la Commune de Cronstadt et la répression exercée par le pouvoir bolchevik
contre les oppositions ouvrières. En ce qui concerne Cronstadt nos sources
étaient Lf! révolut~on inconnue, de Valine .(réédi!é.e en 1~9 par Pierre Belfond)
31 Id., p. 20. . . ., .
et un art1cle de V1ctor Ser2'e, Kronstadt, m Poltttcs, avnl 1945. Depuis lors de
32 On peut également rapprocher cette affirmation des dermeres hgnes du nombreuses informations ont été publiées. Signalons : Ida Mett La Commun; de
Staline qui la démentent absolument : « L'Etat, c'est moi, écrit Trotsky, est Cronstadt, Spartacus éd., Paris, 1949; R.V. Daniels, «The Klonstadt Revoit of
presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régin ...: tota- 1921 »,in American slavic and East european review, déc. 1951 ; L .Schapiro The
litaire de Staline. Louis XIV ne s'identifiait qu'avec l'Etat. Les papes de Rome Origin of the communist autocracy, chap. XVI, Londres 1955 · George Ka'tkov
s'identifient à la fois avec l'Etat et avec l'Eglise - mais seulement durant les c The Kronstadt.Rising », in St Anthof!y'S papers, n. 6,' 1959 ;'La Commune d;
époques du p~>Uvoir temporel. L'~tat t<;~~alitaire va bien au:-d~là du césaro.- Cronstadt, recuetl de documents ... , Pans, 1969, Bélibaste éd. (où l'on trouve la
papisme, car zl embrasse l'économ!e entzere d~.P,OY~· A la .dzffer~nce du Roz: traduction des lzvestia de Kronstadt ainsi que les fragments du journal d'un
Soleil, Staline peut dire à bon drozt : « La soetete, c est moz. » (C est nous qUJ témoin, l'anarchiste Berkman); et P. Avrich, Kronstadt 1921, Princeton, 1970.
soulignons.) En ce qui concerne la répression des oppositions, on lira utilement le témoi-
33 Par exemple dans le passage de son Staline où il écrit, évoquant la gnage de Ciliga, analysé ci-dessous pp. 123 et sv. et E.H. Carr, The interregnum,
période de liquidation des koulaks : « Ainsi s'ouvrit la lutte irréconciliable pour 1923-24, 1954 (pp. 88-93, 276-8, 300-2 de l'éd. Penguin). Sur le Groupe ouvrier:
le surplus de la production du travail. ~ational. Qui en disJ?osera!~ ?ans le plus L. Schapiro, The comrnunist party of the Soviet Union, Univ. Papbk. 1960
proche avenir - la nouvelle bourgeo1s1e ou la bureaucratie sov1etJque - cela (pp. 276-7) ; R.V. Daniel.s1 The conscience of the R,evolution, Harvard univ. press
devint la question dominante, car qui en disposera aura le pouvoir de l'Etat 1960 (pp. 1~9). Sur vérité ouvri~re: Daniels, op. cit., pp. 204 et 210 · d~
à sa disposition. » Staline, p. 546. même auteurJ. A qocumentary history of communism, Vintage, 1960, vo't 1,
:w Staline, p. 559. pp. 210-23 ; ;:,chapJTo, op. c1t., pp. 198-204.
LE PROLET AR/AT ET SA DIRECTION 31

son mouvement historique, dégageons cependant quelques points essen-


tiels qui commandent notre interprétation présente :

1. Remarques préliminaires sur la nature du prolétariat.


t· Le prolétariat a une définition économique et ses traits les plus
II généraux sont fixés par cette définition. Mais cette définition comprend
une histoire ; en tant qu'il se réduit à son rôle producteur il est déjà
engagé dans une transformation, que seule sa disparition pourra inter-
LE PROLÉTARIAT ET SA DIRECTION,., rompre. Tous les changements qui surviennent dans son mode de tra-
vail ont des répercussions sur son nombre, sa concentration, sa compo-
sition et en définitve sur sa conduite.

Les réflexions que nous soumettons aux camarades de Socialisme et 2" Révolté par ce seul fait qu'il est une classe exploitée contrainte
Barbarie et au .public de la revue ne constituent qu'une contribution à à une lutte permanente contre le capitalisme par sa situation de classe
l'étude du problème de la direction révolutionnaire. Nous ne prétendons salariée (défendant la valeur de sa force de travail sur le marché), le
nullement apporter une théorie nouvelle qu'on pourrait opposer, par prolétariat est révolutionnaire par la nature de son travail qui lui con-
exemple, à la théorie léniniste c:~ l'organisation. On verra qu'il s'agit fère une conception universelle et rationnelle de la société. L'histoire
plutôt de critiquer l'idée même de théorie de la direction et de montreï montre que la conscience politique n'est pas tardivement acquise par
que sur ce point précis des formes de lutte et d'organisation, le prolé- lui, après des luttes revendicatives locales et limitées, qu'elle est insé-
tariat est sa propre théorie. Il est significatif que la plupart des grou- parable dès l'origine de sa situation dans la société. Le développement
pements gauchistes, quels que soient par ailleurs leurs divergences et le du prolétariat doit être tout entier considéré comme un mûrissement de
degré de leur maturité idéologique, se rencontrent sur la nécessité de cette conscience révolutionnaire, figurant l'effort d'une classe pour con-
construire un parti du prolétariat. La critique, quand elle existe, portE' quérir son unité et affirmer sa suprématie sociale.
sur Je rôle et la nature de ce parti (vise par exemple Je mode d'organi- 3" La constitution du mouvement ouvrier, qui se traduit à la fois
sation bolchevique) ; mais l'idée est hors de cause, comme un postulat par l'organisation et la différenciation de la classe, ne devient intelligi-
de la révolution. II est non moins significatif à nos yeux que l'avant- ble que mise en rapport avec l'évolution économique de celle-ci ; elle
garde semble se détourner de ce postulat : aucune des manifestation~ n'est pas cependant mécaniquement déterminée par elle. Les change-
révolutionnaires après la Libération n'a eu pour effet de susciter la ments qui affectent le prolétariat dans son nombre, sa structure, son
création d'un parti ou de renforcer le petit parti existant - le P.C.I. - mode de travail ne prennent un sens que dans la mesure où la classe
(compte tenu de sa politique profondément erronée) ; l'antipathie des les assimile subjectivement et les traduit dans son opposition à l'ex-
ouvriers les plus consdents à l'égard d'un nouveau parti est évidente. ploitation. C'est dire qu'il n'y a aucun fadeur objectif qui garantisse
Cette répulsion n'est-elle qu'un aspect mineur de la démoralisation ou- au prolétariat son progrès. Alors que la bourgeoisie établit et développe
vrière ou a-t-elle un sens plus profond ? Elle incite au moins à la déjà une puissance économique au sein de la société féodale, le proléta-
réflexion et c'est faire preuve d'un alarmant dogmatisme que de ne pas riat ne peut progresser que par la conscience qu'il prend de son rôle
poser la question dans toute son ampleur. On pourrait penser qu'il est dans la société, que par la compréhension de sa nature et de ses tâches
artificiel de soulever ce problème dans une période où il est pratique- historiques.
ment impossible de constituer un parti et où les divergences sur un tel
sujet sont apparemment dépourvues de conséquence. Mais ce serait ne 4" La capacité du prolétariat de s'organiser face à l'exploitation et
pas comprendre que le problème de la direction révolutionnaire n'est de trouver des formes nouvelles de lutte est l'expression directe de sa
pas un problème parmi d'autres, qu'il met en cause l'idée même du pro- maturité historique. Plus que les idées ou les programmes del? partis,
létariat. C'est ce qui nous est du reste apparu quand, chargés par le la manière dont se disposent les divers éléments de la classe, les rap-
groupe de préparer un texte sur la classe et son avant-garde, nous ports concrets qu'ils entretiennent - en un sens déjà fixés par les
avons dû relier notre analyse nécessairement à une conception de la types de groupements adoptés (syndicats, partis, soviets, etc.) ; en un
direction. autre sens se révélant à l'intérieur de ces groupements sous une forme
Sans entrer dans le détail de ce premier texte, sans nous préoccu- plus sensible encore (relations dirigeants-exécutants au sein du parti ou
per de démontrer la validité, ici, du concept de prolétariat ni de décrire du syndicat) - indiquent le degré de maturité réel de la classe.
s· L'histoire du prolétariat est donc expérience, et celle-ci doit
être comprise comme progrès d'auto-organisation. A chaque période la
* <Socialisme ou Barbarie>, n• 10, juil.-août 1952.
LE PRO LETARIA T ET SA DIRECTION LE PROLETARIA T ET SA DIRECTION 33
32
classe se pose les problèmes qu'impliquent à la fois sa condition d'ex- naires qui fasse à la place de la classe ce qu'elle ne peut faire elle-même
ploitée et toute son expérience antérieure. Aujourd'hui I'uni_fication c~ois­ correspond à une conception abstraite de la révolution. L'accent est mis
sante de ·la société d'exploitation et le passé de lutte qu1 a prodUit la sur la nécessité de lutter contre le capitalisme, de renverser la bour-
bureaucratisation ouvrière dont le stalinisme est l'aspect achevé déter- geoisie, d'abolir la propriété privée. C'est la révolution, non le pouvoir
prolétarien, qui est l'objectif. L'essentiel réside donc dans J'efficacité
minent un moment essentiel de l'expérience prolétarienne. Alors que jus- • de la lutte immédiate et ceci fonde l'appel à l'action d'une minorité stric-
qu'à notre époque celle-ci s'est déroulée sous le si~ne de la lutte im~é:
diate contre la bouraeoisie et de la suppression s1mple de la propnete tement organisée à qui l'on puisse s'en remettre pour la direction du
capitaliste, elle conslste maintenant en une mise en ~uestion totale de combat.
J'exploitation et de la forme positive du pouvoir ouvner. Dans de telles conditions, il est logique que le parti se constitue et
se développe effectivement selon un processus partiellement étranger au
11. Critique de la notion de parti révolutionnaire : il se rattache à une mode d'action du prolétariat. Celui-ci a besoin d'une direction posée
époque dépassée de l'histoire prolétarienne. comme corps relativement extérieur à lui-même et dans la réalité ce
corps se forme et se comporte comme tel.
De cette brève analyse nous voulons détacher cette idée essentielle :
Je prolétariat ne peut réussir à instaurer son pouvoir qu'en progress~nt C'est d'abord un fait que l'élaboration du programme du parti
sans cesse dans la conscience de ses buts, qu'en s'organisant et se dif- comme l'initiative de sa constitution est l'œuvre d'éléments non prolé-
férenciant. Ceci n'implique aucune position sur la forme déterminée que tariens, en tout cas échappant à l'exploitation qui règne dans le proces-
doit revêtir sa direction. L'affiPmation que la nécessité du parti ne peut sus de production. C'est l'œuvre le plus souvent d'inteHectuels petits-
être mise en cause sans que ne le soit en même temps la conception bourgeois qui, grâce à la culture qu'ils possèdent et à leur mode de
marxiste du prolétariat nous paraît erronée. Il est si~nificatif que M_arx vie sont capables de s'adonner totalement à la préparation théorique
ait pu affirmer dans le Manifeste que l~s commumstes n7 pouva1ent et pratique de. I_a révolution. C'est un autre fait que le parti, pendant
constituer un parti séparé de la classe ; egalement que Lémne et Ros~ une longue penode comprend surtout des éléments non prolétariens
Luxembourg, bien que se rencontrant sur l'importance du rôle du parh, et ne fait pour ainsi dire aucune place aux ouvriers dans ses cadres.
aient pu lui attribuer un contenu tout différent, que des _éléments Trotsky dans son Staline indique, comme Souvarine, que la participa-
d'avant-garde actuellement, bien que se rattachant. au marx1sme, en tion ouvrière aux premiers congrès sociaux-démocrates était inexistante
rejettent l'idée. C'est que le parti n'est pa~ un attnbut permanent du (aussi bien chez les bolcheviks que chez les mencheviks). Trotsky décrit
prolétariat mais un instrument ~o~gé par lm pou_r le besom de sa lutte durement ~e comportement des premiers cadres bolcheviks qu'i·l appelle
de classe, à une époque détermmee de son h1stone. des « com1tards » et que nous nommerions aujourd'hui des bureaucra-
t~s.; ceux-ci, rapporte-t-il, persuadent les ouvriers de leur incapacité à
La question que nous devons poser est donc : à quelle nécess_ité cor- dmger et les engagent à l'obéissance. Même lorsque la composition
respond pour le prolétariat la constitution d'un par_t~? Sa fonction est- ouvr_ière du parti s'accentue, la suprématie des éléments non prolétariens
elle ou non dépassée? II s'agit pour la classe ouvnere de surmon!er la pers1ste. Le type du militant révolutionnaire est conçu de telle manière
dispersion de ses luttes, à la fois de les coordonn~r. et de les onenter que l'ouvrier est nécessairement confiné dans des tâches pratiques au
vers un but unique : la destruction de la bourgems1e. Cette classe se sein de l'organisation ou qu'il est arraché à la masse pour devenir un
trouve dans la nécessité d'affirmer ses objectifs permanents et essen- responsable.
tiels, qui dépassent les intérêts particuliers de telle ou telle _de ses cou-
ches et de mener une action réfléchie et concertée. Idéologtquement, le La critique du parti bolchevik ne doit pas consister en une critique
parti signifie l'effort de la classe pour penser sa ~utte sous une ~orme de la conception léniniste de l'organisation - comme ce fut trop sou-
universelle. Structurellement, il signifie la sélectiOn d'une parhe de vent le cas dans le groupe Socialisme ou Barbarie - mais en une criti-
J'avant-garde qui forme un corps relativement étranger à _la ~Jasse, que historique _du prolétariat. Les erreurs du Que faire, avant d'être des
fonctionnant selon ses lois propres et se posant comme la dmchon de erreurs de Lénme, sont en effet l'expression des traits de la conscience
la classe. La constitution du parti traduit l'expérience que fait la c_Iasse prolétarienne à une étape donnée. L'essentiel est que le prolétariat se
de son inégalité de développement, de sa dispersion, de son bas mveau représente sa direction comme un corps séparé de lui, chargé de le
culturel, de son extrême infériorité par rapport au système de combat mener à la révolution. C'est parce que la direction est en fait apportée
de la bourgeoisie ; de la nécessité en conséquence de se donner des du dehors que s'explique la conception du « révolutionnaire profession-
chefs. Plus le parti est centralisé, discipliné, séparé de la classe, plu_s nel » par exemple, qui ne fait que traduire la séparation du parti et de
il se présente autoritairement comme la ~irection de la classe, plus, tl la classe. L'idée de Lénine, que l'action des masses suit un processus
endosse de tâches révolutionnaires, plus Il répond en un sens au role inconscient, qu'elles ne peuvent dépasser d'elles-mêmes la lutte tracte-
qu'attend de lui Je prolétariat, conscient de son incapacité de réa.J_iser unioniste et que la conscience doit leur être apportée du dehors ne
ces tâches révolutionnaires. Or cette exigence d'un corps de révolutton- donne pas prise en elle-même à la critique qu'on lui adresse. Car,' s'il
1
LE PROLETARIAT ET SA DIRECTION LE PROLETARIAT ET SA DIRECTION 35
34
est vrai que le prolétariat porte en lui-même dès son origine une cons- meilleur comité central :. - Marxisme contre dictature) ; elle montre
cience socialiste il est sûr également que dans cette période cette cons- d'autre part qu'il y a un danger permanent pour le prolétariat à être
cience est abstr~ite (qu'elle est seulement conscience de la nécessit~ du réduit au rôle de matière première par l'action d'un groupe d'intellec-
renversement de la bourgeoisie), qu'elle n'a pas un contenu effecttf et t~e.ls petits-bourgeois. Si l'opportunisme, répond-elle à Lénine, est dé-
qu'elle attend la détermination de ce contenu par des éléments exté- hm par la tendance à paralyser le mouvement révolutionnaire autonome
rieurs à la classe. C'est ce qui rend possible la théorie de Lénine. Celle- de la classe ouvrière et à le transformer en instrument des ambitions
ci en elle-même n'est qu'un signe ; elle est si peu décisive s'il faut en des intellectuels, nous devons reconnaître que dans les phases initiales
croire Trotsky dans son Staline, que Lénine est revenu_ plu_s tar? sur du mouvem~nt ?uvrier .cette fin peut être atteinte plus aisément non par
son erreur. JI est du reste significatif que Trotsky - qUI affirme Juste- la décentrahsahon mats par une centralisation qui livrerait ce mouve-
ment que le prolétariat a une tendance instincti~e à reconst:uire_ 1~ so- ment de prolétaires encore incultes aux chefs intellectuels du comité
ciété sur des bases socialistes - se fasse par atlleurs la meme tdee du central.
parti que Lénine, que la tv• Internationale ait été constituée extérieure- La position de Rosa est infiniment précieuse car elle témoigne d'un
ment à la classe et apportée à cel·le-ci comme sa direction. Il est tout sens de la réalité révolutionnaire plus aigu que celui de Lénine. Mais
aussi significatif que pour Trotsky il n'y ait jamais crise du mouvement de ces deux positions on ne peut dire que l'une est la vraie. Elles expri-
ouvrier mais seulement crise de la direction révolutionnaire, autrement ment toutes deux une tendance authentique de l'avant-garde : faire la
dit que le problème de la révolution soit considéré comme celui de la révolution et s'organiser pour cette fin, quel que soit le mode de cette
direction de la classe. o~ganisation dans le premier cas ; dans l'autre, avant tout ne pas se
11 est donc superficiel de s'en prendre à la théorie du révolutionnaire separer des masses et dans l'organisation refléter déjà le caractère
professionnel comme à la rigueur du_ centralisme d~m?cratique, quan~ ré.v~lutionnaire du prolétariat. On ne peut dépasser l'opposition de
ces traits ne font que découler logtquement de 1 extstence du partt Lemne et de Rosa qu'en la reliant à une période historique déterminée
comme corps constitué. et en faisant la critique de cette période.
'Celle-ci n'est possible que lorsque l'histoire l'effectue elle-même ·
Ill. Il n'y a qu'une forme du pouvoir prolétarien. lorsque se révèle le caractère ouvertement contre-révolutionnaire d~
Si le parti est défini comme l'expression ~a plu~ achev~e du prolét~.­ parti après 1917. C'est seulement alors qu'il apparaît que la contradic-
riat sa direction consciente ou la plus consctente, tl est necessatre qu 1! tion ne réside pas dans la rigueur du centralisme mais dans le fait
tende à faire taire tous les autres modes d'expressions de la classe et même du parti ; que la classe ne peut s'aliéner dans aucune forme de
repr~sentation stable et structurée sans que cette représentation s'auto-
qu'i·l se subordonne toutes les autres formes de pouvo~r. <;e n'est p_as
un accident si en 1905 le parti bolchevik tient pour muttle le sovtet nomtse. C'~st alors que la classe ouvrière peut réfléchir son expérience
formé à Pétrograd et lui intime d'ordre de se dissoudre. Ni si en 1917 et concevotr sa nature qui la différencie radicalement de toute autre
le parti domine les soviets et les réduit à un rôle fictif. Ce _n'est pa~ classe. jusque-là elle ne prenait conscience d'elle-même que dans sa
non plus le fruit de quelque machiavélisme des dirigeants. S1 le _parh lutte contre la bourgeoisie et elle subissait dans la conception même
détient la vérité, il est logique qu'il tende. à l'i~pos~r ; s'il f?nctwn~~ de c_ette lutte la pression de la société d'exploitation. Elle exigeait le
comme direction du prolétariat avant la revolutiOn, tl est logtque qu tl partt P.arce q~e face à l'Etat, à la concentration du pouvoir des exploi-
continue à se comporter comme tel ensuite. Il est enfin logiqu~ que. la teurs, tl fallatt opposer une même unité de direction. Mais son échec
classe s'incline devant le parti, même si elle pressent dans la revolut10~ lui ré":èle qu'elle ne peut se diviser, s'aliéner dans des formes de repré-
la nécessité de son pouvoir total, puisque c'est elle-même qui a ressentJ sentatiOn stables, CDmme le fait la bourgeoisie. Celle-ci ne peut le faire
J'exigence d'une direction séparée d'elle qui exerce un commandement. que par~e qu'~l!e possède une nature économique par rapport à quoi
les parhs pohttques ne sont que des super-structures. Mais, comme
La critique du parti bolchevik par Rosa Luxembourg exprime la nous l'avons dit, le prolétariat n'est rien d'objectif · il est une classe en
réaction inquiète de l'avant-garde devant la divisio_n de. 1~ class~ ou- qui ~·~c~nomique et le po~it.ique n'ont plus de ré~lité séparée, qui ne
vrière ; elle ne met pas en cause l'existence du partt, qut repond ~ un~ se defmtt que comme experœnce. C'est ce qui fait précisément son ca-
exigence impérative pour le prolétariat ; une telle .~ise en qu~shon a ractère révolutionnaire, mais ce qui indique son extrême vulnérabilité.
cette époque ne peut s'exprimer que dans une posttJOn. abs~ratte, celle C'~st en tant que classe t~tale Aqu'il doit résoudre ses tâches historiques,
de l'anarchisme qui nie la nécessité du développement htstonque .. Rosa, et tl ne peut remettre ses mtérets à une partie de lui détachée car il n'a
en critiquant les traits extrêmes que prend la séparation du. partt et d~ d'intérêts séparés de celui de la gestion de la société. '
la classe dans le bolchévisme, indique seulement que la vénté du par~t
ne peut jamais remplacer l'expérience des masses («_les erreur~ co~ mt- Se dér~ba~t d~vant cette cr~tique essentielle, le Groupe Socialisme
ses par un mouvement ouvrier vraiment rév~lutionnatre ~.ont .h~s~o.nque­ ou Ba~bane s en ttent à des pomts de détail. Il dit qu'il faut éviter la
ment infiniment plus fécondes et plus précteuses que 1 mfatlhbtltté du formation de révolutionnaires professionnels, qu'il faut tendre à J'aboli-
36 LE PROLJ~T AR/AT ET SA DIRECTION LE PROLETARIAT ET SA DIRECTION 37

tion de l'opposition entre dirigeants et exécutants à l'intérieur du parti~ de son avant-garde, il annoncera son objectif final, c'est-à-dire sera
comme si les intentions étaient efficaces, la signification du parti amené à préfigurer la forme future de son pouvoir.
détachée de sa structure et disponible. Le Groupe recommande que Sans doute l'avant-garde sera-t-elle amenée par la logique de sa
le parti ne se conduise pas comme un organe de pouvoir. Mais, lutte contre le pouvoir concentré de l'exploiteur à se rassembler sous
une telle fonction, Lénine moins qu'aucun autre ne l'a jamais reven- une forme minoritaire avant la révolution ; mais il serait stérile d'ap-
diquée. C'est dans les faits que le parti se comporte comme 1~ peler parti un tel regroupement qui n'aurait pas la même fonction. En
seule forme de pouvoir ; ce n'est pas un point de son programme. SI premier lieu, celui-ci ne pourra s'opérer que spontanément au cours de
l'on conçoit le parti comme la création la plus vraie de la cla~se, so~ la lutte et au sein du processus de production, non en réponse à un
expression achevée - c'est la théorie de Socialisme ou Barbane -, SI groupe non prolétarien apportant un programme politique. En second
l'on pense que le parti doit être à la tête du prolétariat avant, pendant lieu et essentiellement il n'aura dès l'origine d'autre fin que de permet-
et après la révolution, il est trop clair qu'il est la seule f?rm~ du ,PO~­ tre un pouvoir ouvrier. Il ne se constituera pas comme direction
voir. Ce n'est que par tactique (donner le temps au proletanat d assi- historique mais seulement comme instrument de la révolution, non
miler les vérités du parti dans l'expérience) que celui-ci tolérera d'au- comme corps fonctionnant selon ses lois propres mais comme détache-
tres formes de représentation de la dasse. Les soviets, par exemple, ment provisoire purement conjoncturel du prolétariat. Son but ne pourra
seront considérés par le parti comme des. auxilia_ires, m~is toujo~rs être dès l'origine que de s'abolir au sein du pouvoir représentatif de la
moins vrais que le parti dans leur expresswn soc1ale, puisque mm_ns classe ouvrière.
capables d'obtenir une cohésion et une homogénéité idéologique, PUIS· Nous affirmons en effet qu'il ne peut y avoir qu'un seul pouvoir de
que le théâtre de toutes les tendances du mouvement ouvrie~. Il ~st alor~ cette olasse : son pouvoir représentatif. Dire qu'un tel pouvoir est in-
inéluctable que le parti tende à s'imposer comme seule direction et a viable sans le secours du parti, précisément parce qu'il représente l'en-
éliminer les soviets comme ce fut le cas en 1917. semble des tendances - aussi bien les tendances opportunistes et bu-
Sur le terrain révolutionnaire le plus sensible, qui est celui des reaucratiques que révolutionnaires - reviendrait à dire que la classe
formes de lutte prolétarienne, le Groupe, malgré son analyse de la ouvrière est incapable d'assurer elle-même son rôle historique et qu'elle
bureaucratie, n'aboutit à rien. En ce sens on peut dire qu:il est !~in der- doit être protégée contre elle-même par un corps révolutionnaire spé-
rière l'avant-garde, qui ne fait pas la critiq~e d~ L_em.~e,, mais cell~ cialisé : c'est-à-dire à réintroduire la thèse majeure du bureaucratisme
d'une période historique. Si elle refuse au]ourd hm l1dee de parh que nous combattons.
avec la même obstination qu'elle l'exigeait dans le passé, c'est que cette
idée n'a pas de sens dans la période présente. Il est impossible, au reste, IV. Situation de l'avant-garde et rôle d'un groupe révolutionnaire.
d'affirmer que l'avant-garde a progressé radicalement dans la com~:é­ Les premières conditions de l'expérience actuelle ont été posées par
hension de ses tâches historiques, qu'elle appréhende pour la prem1ere l'éch_ec de la révolution russe. Mais cette expérience ne fut d'abord per-
fois la vérité de l'exploitation dans toute son étendue et non plus s~us ceptible que sous une forme abstraite et pour une infime minorité prolé-
la forme partielle de la propriété privée, qu'elle tourne son atten~hon tarienne. La dégénérescence du bolchevisme ne devient claire qu'avec le
vers la forme positive du pouvoir prolétarien et non plus vers la ta~che développement bureaucratique. L'avant-garde ne peut tirer d'enseigne-
immédiate du renversement de la bourgeoisie, et de soutenir en meme ment partiel concernant le problème de son organisation avant de tirer
temps que cette avant-garde est en régression dans son expérience de un enseignement total concernant l'évolution de la société, la vraie na-
l'organisation. ture de son exploitation. La forme dans laquelle elle conçoit le pouvoir
On ne peut en aucune manière savoir si le proléta~iat , dans _la pé- de la classe n'est progressivement aperçue qu'en opposition à la forme
riode actuelle aurait la capacité de renverser le P?UVOir d exp,l_m!ati~n: dans laquelle se réalise le pouvoir de la bureaucratie. L'universalité des
L'aliénation dans le travail, son exclusion du proces culturel, 1megahte tâches du prolétariat ne se révèle que lorsque l'exploita<tion apparaît
de son développement sont des traits aussi négatifs aujourd'hui qu'il avec son caractère étatique et sa signification elle-même universelle.
y a trente ans ; la constitution d'une bureaucratie ouv~ière p~enant C'est pourquoi la dernière guerre seulement a provoqué une prise de
conscience de ses fins propres et l'antagonisme qu'elle a developpe avec conscience nouvelle : le régime économique qui semblait lié à l'U.R.S.S.
la bourgeoisie a entravé sa propre lutte et l'a asservi .à d'autres exp~oi­ s'étend à une partie du monde et révèle ainsi sa tendance historique et
teurs Néanmoins l'unification du prolétariat n'a cesse de se poursUivre les partis staliniens en Europe occidentale manifestent au sein du pro-
paraÙèlement à 1~ concentrati?n du capi~~lisme, et il a derrière soi ~ne cessus de production leur caractère exploiteur. Dans cette période une
expérience de luttes qui lui cree les conditions dune ~ouvelle perce~twn fraotion de la classe a acquis une conscience totale de la bureau~ratie
de ses tâches. Ainsi pensons-nous qu'il ne peut maugurer mamte- (dont nous avons à l'époque vu les signes dans les comités de lutte
nant une lutte révolutionnaire qu'en manifestant dès l'origine sa cons- constitué sur une base antibureaucratique). Le développement de l'anta-
cience historique. Ceci signifie qu'au stade même du regroupement gonisme U.R.S.S.-U.S.A., la course à la guerre, la dérivation de toute
38 LE PROLÉTARIAT ET SA DIRECTION

lutte ouvrière au profit d'un des deux impérialismes, l'incapacité. où se


trouve le prolétariat d'agir révolutionnairement sans que cette act10n ne
prenne aussitôt une portée mondia~e, tou.s ces facteurs se sont oppo:
sés et s'opposent encore à une mamfestahon autonome de la cl~sse; lb
s'opposent également à un regroupement de l'avant-f?arde, car Il. n Y a
pas de séparation réelle entre l'une .et ~·autre. Celle-ci ne peut agir qu,e III
lorsque les conditions permettent objectivement la lu~e. totale de celle-la.
11 n'en demeure pas moins que l'avant-garde a considerablement. appr~­ L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE*
fondi son expérience : les raisons mêmes qui l'empêchent d'agu Indi-
quent sa maturi,té. . .
Il n'est donc pas seulement erroné mais impossi~l~ d~ns la. P.erw.de
actuelle de constituer une organisation que.lcon~ue. ~ hist~ue f~It JUstice 11 n'y a guère formule de Marx plus rabâchée : c l'histoire de toute
de ces édifices illusoires qui s'intitulent duechon revoluhonn~Ire en les société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes :..
ébranlant périodiquement. Le groupe Socialisme ou Barbarœ n'a pas Pourtant celle-ci n'a rien perdu de son caractère explosif. Les hommes
échappé à ce traitement. C'est seulement en comprenant quel,'es. sont la n'ont pas fini d'en fournir le commentaire pratique, les théories des
situation et les tâches de l'avant-garde et quel ra~port dOit 1 umr à elle mystificateurs de ruser avec son sens ni de lui substituer de plus ras-
qu'une collectivité de révolutionnaires peut travailler et se, déve!oppe~. surantes vérités. Faut-il admettre que l'histoire se définit tout entière
Une telle collectivité ne peut sr proposer pou,r b~t. que d expnmer .a par la lutte de classes ; aujourd'hui tout entière par la lutte du prolé-
l'avant-garde ce qui est en elle sou~ form~ d expenen.ce et de savou tariat contre les classes qui l'exploitent ; que la créativité de l'histoire
implicite ; de clarifier les problèm~s economiq__ues et, sociaux actu~ls. En et la créativité du prolétariat, dans la société actuelle sont une seule et
aucune manière elle ne peut se fixer pour tache d apporter à 1~va~t­ même chose? Sur ce point, il n'y a pas d'ambiguïté chez Marx : c De
garde un programme d'action à suivre, encore moins une orgamnhon tous les instruments de production, écrit-il, le plus grand pouvoir pro-
à rejoindre. ductif c'est la classe révolutionnaire elle-même:. 1 . Mais plutôt que de
tout subordonner à ce grand pouvoir productif, d'interpréter la marche
de la société d'après la marche de la classe révolutionnaire, le pseudo-
marxisme en tous genres juge plus commode d'assurer l'histoire sur
une base mo~ns mouvante. Il convertit la théorie de la lutte des classes
en une science purement économique, prétend étabHr des lois à l'image
des lois de la physique classique, déduit la superstructure et fourre dans
ce chapitre avec les phénomènes proprement idéologiques, le comporte-
ment des classes. Le prolétariat et la bourgeoisie, dit-on, ne sont que
des c personnifications de catégories économiques ,. - l'expression est
dans le Capital - le premier celle du travail salarié, la seconde celle
du capital. Leur lutte n'est donc que le ref.let d'un conflit objectif, celui
qui se produit à des périodes données entre l'essor des forces produc-
tives et les rapports de production existants. Comme ce conflit résulte
lui-même du développement des forces productives, l'histoire se trouve
pour l'essentiel réduite à ce développement, insensiblement transformée
en un épisode particulier de l'évolution de la nature. En même temps
qu'on escamote le rôle propre des classes, on escamote celui des hom-
mes. Certes, cette théorie ne dispense pas de s'intéresser au développe-
ment du prolétariat ; mais l'on ne retient alors que des caractéristiques
objectives, son extension, sa densité, sa concentration ; au mieux, on les
met en relation avec les grandes manifestations du mouvement ouvrier ;
le prolétariat est traité comme une masse, inconsciente et indlfféren-

• Socialisme ou Barbar!e1 n• 11, nov.-déc. 1952.


1 Mis~re de la Philosopme, p. 13:5, Costes, éd.
40 L'EXPERIENCE PROLETARIENNE L'EXPERIENCE PROLETARIENNE 41

c1ee dont on surveille l'évolution naturelle. Quant aux épisodes de sa souvent contenté de proclamer en termes abstraits le rôle de la prise
lutte permanente contre l'exploitation, quant aux actions révolution- de conscience dans la constitution de la classe sans expliquer en quoi
naires et aux multiples expressions idéologiques qui les ont accompa- consistait celle-ci. En même temps il a - dans le but de montrer la
gnées, ils ne composent pas l'histoire réelle de la classe, mais un accom- nécessité d'une révolution radicale - dépeint le prolétariat en des ter-
pag·nement de sa fonction économique. mes si sombres qu'on est en droit de se demander comment il peut
s'élever à la conscience de ses conditions et de son rôle de direction de
Non seulement Marx se distingue de cette théorie, mais il en a fait l'humanité. Le capitalisme l'aurait tranformé en machine et dépouillé
une critique explicite dans ses œuvres philosophiques de jeunesse ; la de « tout caractère humain au physique comme au moral :. 2 aurait
tendance à se représenter le développement de la société en soi, c'est- retiré à son travail toute apparence « d'activité personnelle.; aurait
à-dire indépendamment des hommes concrets et des relations qu'ils réalisé en lui « la perte de l'homme :.. C'est, selon Marx, parce qu'il est
établissement entre eux, de coopération ou de lutte, est, selon lui, une une espèce de sous-humanité, totalement aliénée, qu'il a accumulé toute
expression de l'aliénation inhérente à la société capitaliste. C'est parce la détresse de la société, que le prolétariat peut, en se révoltant contre
qu'ils sont rendus étrangers à leur travail, parce que leur condition son sort, émanciper l'humanité tout entière. (Il faut « une classe ... qui
sociale leur est imposée indépendamment de leur volonté que les hom- soit la perte totale de l'homme et qui ne puisse se reconquérir elle-
mes sont amenés à se représenter l'activité humaine en général comme même que par la conquête totale de l'homme :., ou encore : « seuls tes
une activité physique et la Société comme un être en soi. prolétaires du temps présent totalement exclus de toute activité per~on­
Marx n'a pas détruit cette tendance par sa critique pas plus qu'il nelle sont à même de réaliser leur activité personnelle complète et ne
n'a supprimé l'aliénation en la dévoilant ; elle s'est, au contraire, déve- connaissant plus de bornes et qui consiste en l'appropriation d'une
loppée à partir de lui, sous la forme d'un prétendu matérialisme écono- totalité de forces collectives ») 9 • Il est trop clair pourtant que la révo-
mique qui est venu, avec le temps, jouer un rôle précis dans la mystifi- lution prolétarienne ne consiste pas en une explosion libératrice suivie
cation du mouvement ouvrier. Recoupant une division sociale du prolé- d'une transformation j.nstantanée de la société (Marx a eu suffisam-
tariat entre une élite ouvrière associée à une fraction de l'intelligentsia ment de sarcasmes pour cette naïveté anarchiste) mais en la prise de
et la masse de la classe, elle est venue alimenter une idéologie de direction de la société par la classe exploitée. Comment celle-ci peut-
commandement dont le caractère bureaucratique s'est pleinement révélé elle s'opérer, le prolétariat accomplir avec succès les innombrables tâ-
avec le stalinisme. En convertissant le prolétariat en une masse sou- ches politiques, économiques, culturelles qui découlent de son pouvoir
mise à des lois, en un agent de sa fonction économique, celui-ci se justi- s'il s'est trouvé jusqu'à la veille de la révolution radicalement exclu d~
fiait de le traiter en exécutant au seirn de l'organisation ouvrière et d'en la vie sociale ? Autant dire que la classe se métamorphose pendant la
faire la matière de son exploitation. révolution. De fait, il y a bien une accélération du processus historique
En fait, la véritable réponse à ce pseudo-matérialisme économique, en période révolutionnaire, un bouleversement des rapports entre les
c'est le prolétariat qui l'a lui-même apportée dans son existence prati- hommes, une communication de chacun avec la société globale qui doit
que. Qui ne voit qu'il n'a pas seulement réagi, dans l'histoire, à des provoquer un mûrissement extraordi·naire de la classe, mais il serait
facteurs externes, économiquement définis - degré d'exploitation, ni- absurde, sociologiquement parlant, de faire naître la classe avec la révo-
veau de vie, mode de concentration -, mais qu'il a réellement agi, lution. Elle ne mûrit alors que parce qu'elle dispose d'une expérience
tntervenant révolutionnairement non pas selon un schéma préparé par antérieure, qu'elle interprète et met en pratique positivement.
sa situation objective, mais en fonction de son expérience totale cumu- Les déclarations de Marx sur l'aliénation totale du prolétariat rejoi-
lative. Il serait absurde d'interpréter le développement du mouvement gnent son idée que le renversement de la bourgeoisie est à soi seul la
ouvrier sans le mettre constamment en relation avec la structure écono- condition nécessaire et suffisante de la victoire du socialisme ; dans les
mique de la société, mais vouloir l'y réduire c'est se condamner à igno- deux cas, il ne se préoccupe que de la destruction de la société ancienne
rer pour les trois quarts la conduite concrète de la classe. La transfor- et de lui opposer la société communiste comme le positif s'oppose au
mation, en un siècle, de la mentalité ouvrière, des méthodes de lutte, des négatif. Sur ce point se manifeste sa dépendance nécessaire à l'égard
formes d'organisation, qui s'aventurerait à la déduire du processus d'une période historique ; cependant les dernières décades écoulées invi-
économique ? tent à considérer autrement le passage de la société ancienne à ta so-
ciété post-révolutionnaire. Le problème de la révolution devient celui
Il est donc essentiel de réaffirmer, à la suite de Marx, que la classe de la capacité du prolétariat de gérer la société et par la même nous
ouvrière n'est pas seulement une catégorie économique, qu'elle est « le force à nous interroger sur le développement de celui-ci au sein de la
plus grand pouvoir productif » et de montrer comment elle l'est, ceci société capitaliste.
contre ses détracteurs et ses mystificateurs et pour le développement de
la théorit révolutionnaire. Mais il faut reconnaître que cette tâche n'a 2 Econom_ie politique et Philosophie, tr. Molitor, p. 116.
été qu'ébauchée par Marx et que sa conception n'est pas nette. Il s'est a ldéologœ allemande, p. 242.
42 L'EXPERIENCE PROLETARIENNE L'EXPERIENCE PROLETARIENNE 43

Il ne manque pas d'indications, toutefois, chez Marx lui-même, qui caracté~istique de la bourgoisie est également manifeste dans son pro-
mettent sur la voie d'une autre conception du prolétariat. Par exemple, cessus de formation historique ; c Jes conditions d'existence des bour-
Marx écrit que le communisme est le mouvement réel supprimant la geois isolés devinrent, parce qu'ils étaient en opposition aux conditions
société actuelle qui en est la présupposition, indiquant qu'il y a sous existantes et par le mode de travail qui en était la conséquence, les
un certain rapport une continuité entre les forces sociales dans le stade conditions qui leur étaient communes à tous :. 7 ; en d'autre termes, c'est
capitaliste et l'humanité future ; plus explicitement, il souligne l'origi- l'identité de leur situation économique au sein de la féodalité qui les
nalité du prolétariat qui représente déjà, dit-il, une « dissolution de réunit et leur donne l'aspect d'une classe, leur imposant au départ une
toutes les classes » 4 , parce qu'il n'est lié à aucun intérêt particulier, simple association par ressemblance. Ce que Marx exprime encore en
parce qu'il absorbe en fait des éléments des anciennes classes et les disant que le serf en rupture de ban est déjà un demi bourgeois (8) ; il
mêle dans un moule unique, parce qu'il n'a pas de lien nécessaire avec n'y a pas solution de continuité entre le serf et le bourgeois, mais léga-
le sol et par extension avec une nation quelconque. En outre, si Marx lisa;ïon par celui-ci d'un mode d'existence antérieur ; la bourgeoisie
insiste à juste titre sur le caractère négatif, aliénant du travail prolé- s'insinue dans la société féodale, comme un groupe de cette société éten-
tarien, il sait aussi montrer que ce travail met la classe ouvrière dans dant son propre mode de production ; alors même qu'elle se heurte aux
une situation d'universalité, avec le développement du machinisme qui conditions existantes, celles-ci ne sont pas en contradiction avec sa pro-
permet une interchangeabilité des tâches et une rationalisation virtuel- pre existence, elles en gênent seulement le développement. Marx ne le
lement sans limite. Il fait voir enfin la fonction créatrice du prolétariat dit pas, mais il permet de le dire : dès son origine, la bourgeoisie est
par sa conception de l'Industrie qu'il définit comme « le livre ouvert des ce qu'elle sera, classe exploiteuse ; sous-privilégiée d'abord, certes, mais
forces humaines » 5 . Celui-ci apparaît, alors, non plus comme une sous- possédant d'emblée tous les traits que son histoire ne fera que dévelop-
humanité, mais comme le producteur de la vie sociale tout entière. Il per. Le développement du prolétariat est tout différent ; réduit à sa
fabrique les objets grâce auxquels la vie des hommes se maintient et se seule fonction économique, il représente bien une catégorie sociale déter-
poursuit dans tous les domaines, car il n'y en a pas - serait-ce celui minée, mais cette catégorie ne contient pas encore son sens de classe,
de l'art - qui ne doive ses conditions d'existence à la production in- ce sens que constitue la conduite originale, soit en définitive la lutte
dustrielle. Or s'il est le producteur universel, il faut bien que le prolé- sous toutes ses formes de la classe dans la société face aux couches
taire soit en une certaine manière le dépositaire de la culture et du adverses. Ceci ne signifie pas que le rôle de la classe dans la produc-
progrès social. tion soit à négHger - nous verrons au contraire que le rôle que les
ouvriers jouent dans la société et qu'ils sont appelés à jouer en s'en ren-
Marx, d'autre part, semble décrire à plusieurs reprises la conduite dant les maîtres, est directement fondé sur leur rôle de producteurs -
de la bourgeoisie et celle du prolétariat dans les mêmes termes, comme ma!s l'essentiel est que ce rôle ne leur donne aucun pouvoir en acte,
si les classes non seulement s'apparentaient par .leur place dans la mats seulement une capacité de plus en plus forte à diriger. La bour-
production mais encore par leur mode d'évolution et les rapports qu'elles geoisie est continuellement en face du résultat de son travail et c'est ce
établissaient entre les hommes. Ainsi écrit-il par exemple : c les divers qui lui confère son objectivité ; le prolétariat s'élève par son travail
individus ne constituent de classe qu'en tant qu'ils ont a soutenir une sans jamais cependant que le résultat le concerne. C'est à la fois ses
lutte contre une autre classe ; pour le reste, ils s'affrontent dans la con- produits et la marche de ses opérations qui lui sont dérobés ; alors
currence. D'autre part, la classe s'autonomise aussi vis-à-vis des indi- qu'il progresse dans ses techniques, ce progrès ne vaut en quelque sorte
vidus, de sorte que ceux-ci trouvent leurs conditions d'existence pré- que pour l'avenir, il ne s'inscrit qu'en négatif sur l'image de la société
destinées » ~. Cependant dès qu'il décrit concrètement l'évolution du pro- d'exploitation. (Les capacités techniques du prolétariat américain con-
lérariat et de la bourgeoisie, i.) les différencie radicalement. Les bour- temporain sont sans commune mesure avec ceUes du prolétariat fran-
geois ne composent une classe essentiellement qu'autant qu'ils ont une çais de 1848, mais celui-ci comme celui-là sont également dépourvus de
fonction économique similaire ; à ce niveau, ils ont des intérêts com- tout pouvoir économique). Il est vrai que les ouvriers, comme les bour-
muns et les horizons communs que leur décrivent leurs conditions d'exis- geois, ont des intérêts similaires imposés par leurs communes condi-
tence ; indépendamment de la politique qu'ils adoptent ils fonnent un tions de travail - par exemple, ils ont intérêt au plein emploi et à des
groupe homogène doté d'une structure fixe ; ce qu'atteste, d'ailleurs, hauts salaires - mais ces intérêts sont, d'un certain point de vue, d'un
la faculté qu'a la classe de s'en remettre à une fraction spécialisée pour autre ordre que leur intérêt profond qui est de ne pas être ouvriers. En
faire sa politique, c'est-à-dire pour représenter au mieux ses intérêts, apparence, l'ouvrier recherche l'augmentation de salaires comme le bour-
qui sont ce qu'ils sont avant toute expression ou interprétation. Cette geois recherche le profit, de même qu'en apparence ils sont tous deux

4 Cf. Le Manifeste Communiste.


Il Economie politique et Philosophie, p. 34. T /d., p. 223.
e Idéologie allemande, p. 224. 8 /d., p. 229.
44 L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE L'EXPERIENCE PRO LETARIENNE 45

possesseurs de marchandises sur le marché, l'u~ possesse~r du capital, représente au stade historique actuel la force éminemment sociale, le
J'autre de la force de travail ; en fait le bourgems se constitue par cette groupe producteur de la vie collective.
conduite comme auteur de sa classe, il édifie le système de production Force est cependant de reconnaître que ces indications que nous
qui est à la source de sa propre structure sociale ; le prolétaire de son trouvons chez Marx, cette orientation vers l'analyse concrète des rap-
côté ne fait que réagir aux conditions qui lui sont imposées, il e_st mû ports sociaux constitutifs de la classe ouvrière n'ont pas été dévelop-
par ses exploiteurs ; et sa revendication, même si elle est le pomt de pées dans le mouvement marxiste. La question à notre sens fondamen-
départ de son opposition radicale à l'exploitation elle-même, fait encore tale - comment les hommes placés dans des conditions de travail
partie intégrante de la dialectique du capital. Le prolétariat ne s'_af- industriel, s'approprient-ils ce travail, nouent-ils entre eux des rapports
iirme, en tant que classe autonome, en face de la classe bourgeo_Ise, spécifiques, perçoivent-ils et construisent-tls pratiquement leur relation
que lorsqu'il conteste son pouvoir, c'est-à-dire son mode de productJOI!, avec le reste de la société, d'une façon singulière, composent-ils une ex-
soit, concrètement, le fait même de l'exploitation ; c'est donc son ath- périence en commun qui fait d'eux une force historique - cette ques-
tude révolutionnaire qui constitue son attitude de classe. Ce n'est pas tion n'a pas été directement abordée. On la délaisse ordinairement au
en étendant ses attributions économiques qu'il développe son sens de profit d'une conception plus abstraite dont l'objet est, par exemple, la
classe, mais en les niant radicalement pour instituer un nouvel ordre Société capitaliste - considérée dans sa généralité - et les forces qui
économique. Et de là vient aussi que les prolétaires à la _différence des la composent - situées à distance sur un même plan. Ainsi pour Lénine,
bourgeois ne sauraient s'affranchir individuellement, pmsque leur af- le prolétariat est-il une entité dont le sens historique est une fois pour
franchiss~ment suppose non pas le libre épanouissement de ce qu'ils sont toutes établi et qui - à cette restriction près qu'on l'appuie - est
déjà virtuellement mais l'abolitionA de la condition prolétarie~ne ~- Marx traité comme son adversaire, en fonction de ses caractères extérieurs ;
enfin, fait remarquer, dans le meme sens, que les bourgeOis n appar- un intérêt excessif est accordé à l'étude du « rapport de forces » con-
tiennent à leur classe qu'en tant qu'ils en sont les « membres" ou fondue avec celle de ,Ja lutte de classes elle-même, comme si l'essentiel
comme individus « moyens » c'est-à-dire passivement déterminés par consistait à mesurer la pression qu'une des deux masses exerce sur la
leur situation économique, tandis que les ouvriers formant la « commu- masse opposée. Certes, il ne s'agit nuUement, selon nous, de rejeter une
nauté révolutionnaire » 1o sont proprement des individus, composant pré- analyse objective de la structure et des institutions de la société totale
cisément leur classe dans la mesure où i.Js dominent leur situation et et de prétendre par exemple qu'aucune connaissance vraie ne peut nous
leur rapport immédiat à la production. être donnée qui ne soit celle que les prolétaires eux-mêmes puissent
S'il est vrai qu'aucune classe ne peut jamais être rédu~te à sa seule élaborer, qui ne soit liée à un enracinement dans la classe. Cette théorie
fonction économique, qu'une description des rapports sociaux concrets « ouvriériste » de la connaissance, qui, soit dit en passant, réduirait à
au sein de la bourgeoisie fait nécessairement partie de la comp~éh~n­ rien l'œuvre de Marx, doit être condamnée au moins pour deux raisons,
sion de la nature de cette classe, il est vrai encore que le proletanat d'abord parce que toute connaissance prétend à l'objectivité (alors
exige une approche spécifique qui permette d'en att~i~dr~ le développe- même qu'elle est consciente d'être psychologiquement et socialement
ment subjectif. Quelque réserve, en effet, que ce_tte ep1~hete appelle, .elle conditionnée), ensuite parce qu'il appartient à Ja nature même du prolé-
résume cependant mieux que toute autre le trait .dom~nant du pr~leta­ tariat d'aspirer à un rôle pratiquement et idéologiquement universel,
riat Celui-ci est subjectif en ce sens que sa condmte n est pas la simple soit en définitive de s'identifier avec la société totale. Mais il demeure
con~équence de ses conditions d'existence ou plus profondéme~t que ses que l'analyse objective, même menée avec la plus grande rigueur,
conditions d'existence exigent de lui une constante lutte pour etre trans- comme elle l'est par Marx dans le Capital, est incomplète parce qu'elle
formées donc un constant dégap·ement de son sort immédiat et que le est contrainte de ne s'intéresser qu'aux résultats de la vie sociale ou
progrès' de cette lutte, l'élaboration du contenu idéologique que permet aux formes fixées dans lesquelles celle-ci s'intègre (par exemple l'évo-
ce dégagement composent une expérience au travers de laquelle la lution des techniques ou de la concentration du capital) et à ignorer
classe se constitue. l'expérience humaine correspondant à ce processus matériel ou tout au
moins extérieur (par exemple le rapport qu'ont les hommes avec leur
En paraphrasant Marx une fois encore, on . dira. q~'il. faut ;_vit:r
avant tout de fixer Je prolétariat comme abstraction vis-a-vis ~e 1 mdi- travail à l'époque de la machine à vapeur et à l'époque de l'électricité,
vidu ou encore qu'il faut rechercher comment sa structure sociale sort à l'époque d'un capitalisme concurrentiel et à celle d'un monopolisme
continuellement du processus vital d'individus déterminés, car .ce qu! étatique). En un sens, il n'y a aucun moyen de mettre à part les formes
est vrai, selon Marx, de la société, l'est a fortiori du prolétanat qui matérielles et l'expérience des hommes, puisque celle-ci est déterminée
par les conditions dans lesquelles elle s'effectue et que ces conditions
sont Je résultat d'une évolution sociale, le produit d'un travail humain ;
pourtant d'un point de vue pratique, c'est en définitive l'analyse objec-
9 Id., p. 229.
tive qui se subordonne à l'analyse concrète car ce ne sont pas les
10 Id., p. 230.
46 L'EXPERIENCE PROLETARIENNE L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE 47
conditions mais les hommes qui sont révolutionnaires, et la question q.u'ils r;nctent possi~.le l'a~parition ~e cette réponse systématique expli-
dernière est de savoir comment il s'approprient et transforment leur Cite qu on . nomme lmventwn techmque. La rationalisation qui s'opère
situation. au g~and JOUr reprend .à son ~ompte, i~terprète, et intègre à une per-
Mais l'urgence et l'intérêt d'une analyse concrète s'impose aussi à spective de classe, les mnovatwns multiples, fragmentaires, dispersées
nous d'un autre point de vue. Nous tenant près de Marx, nous venons et anonymes des hommes qui sont engagés dans le processus concret
de souligner le rôle de producteurs de la vie sociale des ouvriers. Il de la production.
faut dire davantage, car cette proposition pourrait s'appliquer d'une . :Cette remarque est, de notre point de vue, capitale, parce qu'elle
façon générale à toutes les classes qui ont eu dans l'histoire la charge mcite à mettre l'accent sur l'expérience qui s'effectue au niveau des
du travail. Or, le prolétariat est lié à son rôle de producteur comme rapp?rt~ de production et sur la perception qu'en ont les ouvriers. 11
aucune classe ne l'a été dans le passé. Ceci tient à ce que la société ne .s ag1t ~a.s, comme on le voit, de séparer radicalement ce rapport
moderne industrielle ne peut être que partiellement comparée aux autres soc~~l. spéc1f1que du rapport social tel qu'il s'exprime au niveau de la
formes de société qui l'ont précédée. Idée couramment exprimée aujour- s?c1ete globale, mai•s seulement de reconnaître sa spécificité. Ou, en
d'hui par de nombreux sociologues qui prétendent, par exemple, que les d autres termes, constatant que la structure industrielle détermine de
sociétés primitives du type le plus archaïque sont plus près de la société part en part ~a .structure ~ociale, qu'elle a acquis une permanence telle
féodale européenne du moyen âge que celle-ci ne l'est de la société capi- qu~ toute sociéte désormais - quel que soit son caractère de classe -
taliste qui en est issue, mais dont on n'a pas suffisamment montré l'im- d01t se ~ode~er <Sur certains de ses traits, nous devons comprendre dans
portance en ce qui concerne le rôle des classes et leur rapport. En fait, q~elle. ~1tu~t10n el.le met les hommes qui lui sont intégrés de toute
il y a bien dans toute société la double relation de l'homme à l'homme necessite, c est-à-diTe les prolétaires.
et de l'homme à la chose qu'il transforme, mais le second aspect de En quo! pourrait donc consister une analyse concrète du prolétariat ?
cette relation prend avec la production industrielle une nouvelle impor- ~ous essa1ero?s ct: le définir en énumérant différentes approches et en
tance. Il y a maintenant une sphère de la production régie par des lois evaluant leur mtéret respectif.
en une certaine mesure autonomes ; elle est bien sûr englobée dans la La première consisterait à décrire la situation économique dans la-
sphère de la société totale puisque les rapports entre les classes <>ont que~le. se t~ouve .la classe et l'influence qu'a celle-ci sur sa structure ; à
en définitive constitués au sein du processus de production ; mais ellie la .hm1te, .c est toute l'analyse économique et sociale qui serait ici néces-
ne s'y réduit pas, car le développement de la technique, le processus de s.aJTe, ma1s, e~ un sens plus restreint, nous voulons parler des condi-
rationalisation qui caractérise l'évolution capitaliste depuis ses origines t~ons de. trava!l et des conditions de vie de la classe - les modifica-
ont une portée qui dépasse le cadre strict de la lutte des classes. Par tions qui surviennent dans sa concentration et sa différenciation dans
exemple (c'est une constatation banale), l'utilisation de la vapeur ou de le~ méthodes d'exploitation, la productivité, ·la durée du travail l~s sa-
l'électricité par l'industrie implique une série de conséquences - soit l~ITes et le~ possibilités d'emploi, etc. Cette approche est la ptds objec-
un mode de division du travail, une distribution des entreprises - qui tive en cec1 .qu'elle s'attache à des caractéristiques apparentes (et d'ail-
sont relativement indépendantes de la forme générale des rapports leurs essentielles) de la classe. Tout groupe social peut être étudié de
sociaux. Certes, la rationalisation et le développement technique ne sont cette manière et tout individu peut se consacrer à une telle étude indé-
pas une réalité en soi ; Hs le sont si peu qu'on peut les interpréter pendamment ~·une ,conviction révolutionnaire quelconque 11 ; tout au
comme une défense du patronat constamment menacé dans son profit plus peut-on. d1re q~ .une tell~ en~uête est ou sera généralement inspirée
par la résistance du prolétariat à l'exploitation. Il demeure que si les par d~s mobiles. politiques pUJsqu elle desservira nécessairement la classe
mobiles du Capital sont suffisants pour en expliquer l'origine, ils ne e~pl~Iteuse, ma1s dans sa méthode elle n'a rien de spécifiquement pro-
permettent pa.s de rendre compte du contenu du progrès technique. L'ex- let<l:nen. Une se~on~e approche pourrait à l'inverse être qualifiée de
plication •la plus profonde de cette apparente autonomie de la logique t:ypiquemen~ su?Jecflve ; elle viserait toutes les expressions de la cons-
du développement technique est que celui-ci n'est pas l'œuvre de la seule c~~m;e p~oletanenne, ou ce qu'on entend ordinairement par le terme
direction capitaliste, qu'il est aussi l'expression du travail prolétarien. d !deologie. Par exemple, le marxisme primitif, l'anarchisme, te réfor-
L'action du prolétariat, en effet, n'a pas seulement la forme d'une résis- mism:, le bolchévisme, le stalinisme ont représenté des moments de ta
tance (contraignant constamment le patronat à améliorer ses méthodes conscience pro~étarienne et !1 est très important de comprendre te sens
d'exploitation), mais aussi celle d'une assimilation continue du progrès de leur successiOn ; pourquoi de larges couches de la classe se sont ras-
et davantage encore d'une collaboration active à celui-ci. C'est parce semblées à des stad~s historiques différents sous leur drapeau et com-
que les ouvriers sont capables de s'adapter au rythme et à la form'! ment ces formes continuent à coexister dans la période actuelle, en d'au-
sans ces·se en évolution de la production que cette évolution peut se
poursuivre ; plus profondément, c'est en apportant aux-mêmes des ré- 11
ponses aux mille problèmes que pose la production dans son détail, Qu'on pense par exemple au livre de G. Duveau, La Vie Ouvrière en
France sous le Second Empire.
L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE 49
48
tres termes qu'est-ce que le prolétariat cherche à dire par leur intermé- de la classe depuis son avènement, à établir que les révolutions, ou plus
diaire. Une telle analyse des idéologies, que nous ne présentons p~s généralement les diveffies formes de résistance ou d'organisation ou-
comme originale et dont on trouve de nombreux exemples dans la_ lit- vrières (associations, syndicats, partis, comités de grève ou de lutte)
térature marxiste (par exemple chez Lé~ine, la cr!tique de l'~narchtsme sont les moments d'une expérience progressive et à montrer comment
et du réformisme) pourrait cependant etre poussee assez lom. dans la cette expérience est liée à l'évolution des formes économiques et politi-
période présente où nous disposons ~·un préci~u~ recul QUI per~e! ques de la société capitaliste.
d'apprécier la transformation des doctnnes, en deptt de leur cor.d~utte C'est enfin la quatrième approche que nous jugeons la plus con-
formelle (celle des idées staliniennes entr~ 1928 _et .1?52 ou du refor- • crète ; au lieu d'examiner de l'extérieur la situation et le développement
misme depuis un siècle). Mai•s quel que smt son ~~teret, cette étude est du prolétariat, on chercherait à restituer de l'intérieur son attitude en
aussi incomplète et abstraite. D'une part, nous utilisons encore une ap- face de son travail et de la société et à montrer comment se manifestent
proche extérieure qu'une connaissance liv~esque (d~s pr?gr~mmes e! dans sa vie quotidienne ses capacités d'invention ou son pouvoir d'or-
des écrits des grand~ mouvements intéresses) P?urratt satt~fatre et, qut ganisation sociale.
ne nous impose pas nécessairement une perspechv~ p~olétane_nne. D au- Avant toute réflexion explicite, toute interprétation de leur sort ou
tre part, nous laissons échapper_ .à ce niveau ce qut f~tt _peut-etre le plus de leur rôle, les ouvriers ont un comportement spontané en face du tra-
important de l'expérience ouvnere. N?us ne n?us. mt~ressons en effet vail industriel, de l'exploitation, de l'organisation de la production, de
qu'à l'expérience explicite, qu'à ce qut est expnme, mts en for~e ?ans la vie sociale à l'intérieur et en dehors de l'usine et c'est, de toute
des programmes ou des articles sans nous p~éoccu_per d~ savmr SI les évidence, dans ce comportement que se manifeste le plus complètement
idées sont un reflet exact des pensées ou des mtentwns reelles des .cou- leur personnalité. A ce niveau les distinctions du subjectif et de l'ob-
ches ouvrières qui ont paru s'en réclamer. Or, s'il y .a touj~urs un ~cart jectif perdent leur sens : ce comportement contient éminemment les idéo-
entre ce qui est vécu et ce qui est élaboré, tran~for~e en, thes~, cet ecart logies qui en constituent en une certaine mesure la rationalisation,
a une ampleur particulière dans le cas du proletanat. ~ ~st d a?ord que comme il suppose les conditions économiques dont il réalise lui-même
celui-ci est une classe aliénée, non pas seule~ en! dom~nee, mats }otale- l'intégration ou l'élaboration permanente.
ment exclue du pouvoir économique et par la-meme m~se da~s ~ t_mpos- Une teHe approche n'a guère été, nous l'avons dit, utilisée jusqu'à
sibilité de représenter un statut quelconque - .c~ qut ne stgntfte p~s maintenant ; sans doute, trouve-t-on dans l'analyse de la classe ou-
que l'idéologie soit sans relation avec son expenence de classe, mats vrière anglaise au XIX" siècle que présente le Capital des renseignements
qu'en devenant un système de pensée~, elle su~pose une rupture avec qui pourraient la servir, cependant la préoccupation essentielle de Marx
cette expérience et une anticipation qut permet a des facteurs n?n pro- consiste à décrire les conditions de travail et de vie des ouvriers ; il
létariens d'exercer leur influence. Nous retrouvons sur_ ~e pomt une s'en tient donc à la première approche que nous mentionnions. Or, de-
différence essentielle entre le prolétariat et ·la bourgeotst~ .a l_aquell~ puis Marx, nous ne pourrions citer que des documents « littéraires :.
nous avons déjà fait allusion. Pour celle-ci, la théorie du llb_er~lt~me? a comme essais de description de la personnalité ouvrière. Il est vrai que
une époque donnée par exemple, a eu le sens d'une simple tde~hsat~o.n depuis quelques années est apparue, essentiellement aux Etats-Unis,
ou rationalisation de ses intérêts ; les programmes de ses partts politi- une sociologie c ouvrière :. qui prétend analyser concrètement les rap-
ques en général expriment le st~tut de .certai~es de ses cou~hes ; pour ports sociaux au sein des entreprises et proclame ses intentions prati-
le prolétariat, le bolchévisme, s'tls representait en une. certat~e mesure ques. Cette sociologie est •l'œuvre du patronat ; les capitalistes c éclai-
une rationalisation de la condition ouvrière était aus~~ u~e mte~prét~­ rés :. ont découvert que la rationalisation matérielle avait ses limites,
tion opérée par une fraction de l'avant-garde assoctee a une ~ntelh­ que les objets-hommes avaient des réactions spécifiques dont il fallait
aentsia relativement séparée de la classe. En d'autres termes, tl Y a tenir compte si l'on voulait tirer d'eux le meilleur parti, c'est-à-dire les
deux raisons à la déformation de l'expression ouvrière : le fait qu'elle soumettre à l'exploitation la plus efficace - admirable découverte en
est l'œuvre d'une minorité qui est extérieure à la vie réelle de la classe effet qui permet de remettre en service un humanisme hier taylorisé et
ou est contrainte d'adopter une position d'extériorité_ à son égard et le qui fait la fortune de pseudo-psychanalystes appelés à libérer les ou-
fait qu'elle est utopie (ce terme n'étant nu_llement pns _dans son acce~­ vriers de leur ressentiment comme d'une entrave néfaste à la produc-
tion péjorative) c'est-à-dire projet d'établir une sttu_atwn ~ont le pre- tivité ou de pseudo-sociologues chargés d'enquêter sur les attitudes des
sent ne contient pas toutes les prémisses. Certes, les tdé?logtes du mo_~­ individus à l'égard de leur travail et de leurs camarades et de mettre
vement ouvrier représentent bien celui-ci sous un certam rapport put::.- au point les meilleures méthodes d'adaptation sociale. Le malheur de
qu'il les reconnaît pour siennes, mais elles le représentent sous une cette sociologie est qu'elle ne peut par définition atteindre la personna-
forme dérivée. lité prolétarienne car elle est condamnée par sa perspective de classe
La troisième approche serait plus spécifiquement histor~que ; .elle à l'aborder de l'extérieur et à ne voir que la personnalité de l'ouvrier
consisterait à rechercher une continuité dans les grandes mamfestattons producteur, simple exécutant irréductiblement lié au système d'exploita-
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"
50 L'EXPERIENCE PROLÉTARIENNE L'EXPERIENCE PROLETARIENNE 51

tion capitaliste. Les concepts qu'elle utilise, celui d'adaptation sociale, interpréter des témoignages ouvriers ; par témoignages, nous entendons
par exemple, ont pour les ouvriers le sens contraire qu'ils ont pour les surt_ou~ des récits ?e vie . ou. mieux d'expérience individuelle, faits par
enquêteurs et sont donc dépourvus de toute valeur (pour ces derniers, il les mteressés et qui fourmra1ent des renseignements sur leur vie sociale.
n'y a d'adaptation qu'aux conditions existantes, pour les ouvriers l'adap- Enumérons à titre d'exemple quelques-unes des questions qui nous
tation implique une inadaptation à l'exploitation). Cet échec montre semblent le plus intéressant à voir aborder dans ces témoignages et que
les présuppositions d'une analyse véritablement concrète du prolétariat. nous avons pour une bonne part définies à la lumière de documents
L'important est que ce travail soit reconnu par les ouvriers comme un déjà existants 12.
moment de leur propre ex·périence, un moyen de formuler, de condenser
et de confronter une connaissance ordinairement implicite, plutôt « sen- On chercherait à préciser : a) la relation de l'ouvrier à son travail
tie » que réfléchie, et fragmentaire. Entre ce travail d'inspiration révo- (sa fonction dans _l'usine, s?n. savoir technique, sa connaissance du pro-
lutionnaire et la sociologie dont nous parlions, il y a toute la différence ce~~us de ?roducüon - sai~-II par exemple d'où vient et où va la pièce
qui sépare la situation du chronométrage dans une usine capitaliste et qu Il travaille - son expénence professiOnnelle - a-t-il travaillé dans
celle d'une détermination collective des normes dans le cas d'une ges- d'au!res usines, sur ?•autres machi.nes, dans d'autres branches de pro-
tion ouvrière. Car c'est bien comme un chronométreur de sa « durée d~c~I?n _? etc. ; son mtérêt. pour la production - quelle est sa part
psychologique » que doit nécessairement apparaître à l'ouvrier l'en- d Ini~Iative dans son travail, a-t-il une curiosité pour la technique ?
~-t-Il spontanément l'idée de tranformations qui devraient être appor-
quêteur venu pour scruter ses tendances coopératives ou son mode
d'adaptation. En revanche, le travail que nous proposons se fonde sur tees à la structure de la production, au rythme du travail, au cadre et
l'idée que le prolétariat est engagé dans une expérience progressive qui aux conditions de vie dans l'usine ? A-t-il en général une attitude criti-
tend à faire éclater le cadre de l'exploitation ; il n'a donc de sens que que ~ l'ég~rd des méthodes de rationalisation du patronat ; comment
pour les hommes qui participent d'une telle expérience, au premier chef, accuetlle-t-II les tentatives de modernisation ?)
des ouvriers. b) Les rapports avec les autres ouvriers et les éléments des autres
A cet égard, l'originalité radicale du prolétariat se manifeste encore. couches sociales au sein de l'entreprise (différence d'attitudes à l'égard
Cette classe ne peut être connue que par elle-même, qu'à la condition d~s a~tres ouvriers, de la maîtrise, des employés, des ingénieurs, de la
que celui qui interroge admette la valeur de l'expérience prolétarienne, di~ectwn) conc.eption de la division du travail. Que représente la hiérar-
s'enracine dans sa situation et fasse sien l'horizon social et historique chie des fonctions et celle des salaires? Préférerait-il faire une partie
de la classe ; à condition donc de rompre avec les conditions immédia- de son travail sur machine et l'autre dans des bureaux ? S'est-il accom-
tement données qui sont celles du système d'exploitation. Or, il en v::t modé du ·rôle de simple exécutant? Considère-t-il la structure sociale
tout différ.emment pour d'autres groupes sociaux. Des américains étu- à l'intérieur de l'usine comme nécessaire ou en tout cas « allant de
dient par exemple avec succès la petite bourgeoisie du Middle West s?i » ? Existe-t-il des tendances à la coopération, à la compétition, à
comme ils étudient les Papous des îles d'Al or ; quelles que soient les l'~sole~ent ? Goût pour le travail d'équipe, individuel ? Comment se
difficultés rencontrées (et qui concernent toujours la relation de l'obser- rep~rhssent le~ rapports entre les individus ? Rapports personnels ; for-
vateur avec son objet d'étude) et la nécessité pour l'enquêteur d'aller mahon de petits groupes ; sur quelle base s'établissent-ils 7 Quelle im-
au-delà de la simple analyse des institutions afin de restituer le sens p,ortan~e ont-ils pour l'individu? S'ils sont différents des rapports qui
qu'elles ont pour des hommes concrets, il est possible d'obtenir dans ces ~ ét~bhssent d~ns les bureaux, comment ceux-ci sont-ils perçus et
cas-là une certaine connaissance du groupe étudié sans pour autant JUges? Quelle Importance la physionomie sociale de l'usine a-t-elle à
partager ses normes et accepter ses valeurs. ~·est q~e 1~ peti~e bour- ses yeux? Connaît-il celle d'autres usines et les compare-t-il ? Est-il
geoisie comme les Papous a une existence sociale objective qui, bonne exactement informé des salaires attachés aux différentes fonctions dans
ou mauvaise, est ce qu'elle est, tend à se perpétuer sous la même forme l'entreprise? Confronte-t-il ses feuilles de paie avec celles des cama-
et offre à ses membres un ensemble de conduites et de croyances soli- rades 7 etc.
dement liées aux conditions présentes. Tandis que le prolétariat n'est
pas seulement, nous l'avons suffisamment s_ouligné,_ ce_ qu'il para.ît_ être, 7) La vie sociale_ en dehors de l'usine et la connaissance de ce qui
advient dans la société totale. (Incidence de la vie à l'usine sur la vie
la collectivité des exécutants de la productiOn capitaliste ; sa ventable
~ l'extérieu~ ; com~ent son travail, matériellement et psychologiquement
existence sociale est cachée, bien sûr solidaire des conditions présentes,
Influence-t-Il sa v1e personnelle, familiale par exemple ? Quel milieu
mais aussi sourde contradiction du système actuel (d'exploitation), avè-
nement d'un rôle en tous points différents du rôle que la société lui fréquente-t-il en dehors de l'usine? En quoi ces fréquentations lui sont-
impose aujourd'hui.
Cette approche concrète, que nous jugeons donc suscitée par la na- 12 c L'ouvrier américain :. publié par Socialisme ou Barbarie n• t ; Témoi-
ture propre du prolétariat, implique que nous puissions rassembler et gnage, Les Temps Modernes, juillet 1952. '
L'EXPERIENCE PROLETARIENNE L'EXPERIENCE PROLETARIENNE 53
52
elles imposées par son travail, son quartier d'habitation? Caractéristi- c!itiquable si elle ~isait à recueillir et à analyser des opinions car celles-
ques de sa vie familiale, rapports avec ses enfants, éducation de ceux- Cl offrent n~cessalfement une large diversité, mais, nous l'avons dit, ce
so~t .tes attlludes ouv_ri~res qui _nous intéressent, quelquefois, certes, ex-
ci, quelles sont ses activités extra--professionnelles ? Manière dont il
occupe ses loisirs ; a-t-il des goûts prononcés pour un mode déterminé pnmees dans des opm10ns, ma1s souvent aussi défigurées par elles et
de distraction ? En quelle mesure utilise-t-il les grands moyens d'infor- en. tout cas plus profondes et nécessairement plus simples que celles-ci
mation ou de diffusion de la culture : livres, presse, radio, cinéma ; atti- qm en procèdent ; ainsi serait-ce une gageure manifeste de vouloir in-
d_uir~ à parti~ de quelques t~moignages individuels les opinions du pro-
tude à cet égard, par exemple quels sont ses goûts ... non seulement
quels journaux lit-il? Mais ce qu'il lit d'abord dans le journal; ce qui leta~Jat sur_ 1 U.R.S.S .. ou mem_e sur une question aussi précise que celle
l'intéresse (l'événement politique ou social, la découverte technique ou de 1 éventail des sala1res, ma1s nous paraît-il beaucoup plus facile de
perce~oir les attitudes à l'égard du bureaucrate, spontanément adoptées
le scandale bourgeois), etc.
au sem du processus de production. Enfin, il convient de remarquer
d) Le lien avec une tradition et une histoire proprement prolétarienne. q~'aucun autre mode de connaissance ne pourrait nous permettre de
(Connaissance du passé du mouvement ouvrier et familiarité avec cette repondre aux problèmes que nous avons posés. Disposerions-nous d'un
histoire ; participation effective à des luttes sociales et souvenir qu'elles vaste appareil d'investigation statistique (en l'occurence de très nom-
ont laissées ; connaissance de la situation des ouvriers d'autres pays ; ~reux camarades. ouvriers susceptibles de poser des milliers de gues-
attitude vis-à-vis de l'avenir, indépendamment d'une estimation politique bons dans les usm~s, puisque n~us avons déjà condamné toute enquête
particulière, etc.) effe<;:tu~e par. des cléments exténeurs à la classe) cet appareil ne nous
Quel que soit l'intérêt de ces questions, on peut à juste titre s'inter- serv1ra1t d~ nen, car ~es r~ponse~ recueillies auprès d'individus anony-
roger sur la portée de témoignages individuels. Nous savons bien que mes ~t q_m ne P?urra1ent etre m1ses en corrélation que d'une manière
nous ne pourrons en obtenir qu'un nombre très restreint : de quel droit quantitative sera1ent dépourvues d'intérêt. C'est seulement rattachées à
généraliser? Un témoignage est par définition singulier - celui d'un un indi~idu concret que des réponses se renvoyant les unes aux autres,
ouvrier de 20 ans ou de 50, travaillant dans une petite entreprise ou se co?ftrmant ou se ~émentant peuvent dégager un sens, évoquer une
dans un grand trust, militant évolué, jouissant d'une forte expérience expénence ou un s_ysteme de vi7 et. d~ pensée qui peut être interprété.
syndicale et politique, ayant des opinions arrêtées ou dépourvu de toute Pour toutes ces ra1sons, les réc1ts md1viduels sont d'une valeur irrem-
formation et de toute eJCpérience particulière - comment, sans artifice, plaçable.
tenir pour rien ces différences de situation et tirer de récits si différem- Ceci ne signifie pas que, par ce biais, nous prétendions définir ce
ment motivés un enseignement de portée universelle? La critique est que le_ prolét~!iat est. dans sa réali~~· une fois ~ejetées toutes les repré-
sur ce point largement justifiée et il paraît évident que les résultats se?tatwn~ qu 11 se fa1t de sa cond1t10n quand 11 s'aperçoit à travers Je
qu'il serait possible d'obtenir seront nécessairement de caractère limité. ~nsm~ deformant. de_ la société bourgeoise ou des partis qui prétendent
Toutefois, il serait également artificiel de dénier pour autant tout inté- 1~xpnmer .. Un_ t~mmgnage d'ouvrier, si significatif, si symbolique et
rêt aux témoignages. C'est d'abord que les différences individuelles, si SI spontane smt-11 demeure cependant déterminé par la situation du té-
importantes soient-elles ne jouent qu'au sein d'un cadre unique, qui moi_n. Nou.~ ne fa!so~s pas i~~ ai_I~sion à la déformation qui peut pro-
est celui de la situation prolétarienne et que c'est celle-ci que nous ~en1r de .1 mterpretahon de lmdJvJdu mais à celle que Je témoignage
visons au travers des récits singuliers beaucoup plus que la spécificité 1n:pose necessatrement à son auteur. Raconter n'est pas agir et suppose
de telle vie. Deux ouvriers placés dans des conditions très différentes meme une rupture avec l'action qui en transforme le sens · faire par
ont ceci de commun qu'ils sont soumis l'un et l'autre à une forme de exe11_1ple le récit d'une grève est tout autre chose qu'y participer, ne
travail et d'exploitation qui est pour l'essentiel la même et qui absorbe sera1t-c~ q~e parce qu'on ne connaît alors l'issue, que Je simple recul
pour les trois quarts leur exis~Gnce personnelle. Leurs salaires peuvent ~e _Ja refexwn permet de juger ce qui, sur l'instant, n'avait pas encore
présenter un écart sensible, leurs conditions de logement, leur vie fami- fixe SO_? sens. En fait c;est bien plus qu'un simple écart d'opinion qui
liale ne sont pas comparables, il demeure que leur rôle de producteurs, appara1t dans ce cas, c est un changement d'attitude ; c'est-à-dire une
de manieurs de machines et leur aliénation sont profondément identiques. transformation dans la ma?i~re dt; réagir aux situations dans lesquelles
En fait, tous les ouvriers savent cela ; c'est ce qui leur donne de 3 rap- on se trouve placé. A qum 11 s'aJoute que le récit met l'individu dans
ports de familiarité et de complicité sociale (alors qu'ils ne se connais- un: P?sition d'isolement qui ne lui est pas non plus naturelle. C'est
sent pas) visibles au premier coup d'œil pour un bourgeois qui pénètre s?hda1rement. avec d'autres hommes qui participent à la même expé-
dans un quartier prolétarien. Il n'est donc pas absurde de chercher sur des nence que 1~1, qu'un ouvrier agit ordinairement ; sans parler même de
exemples particuliers des traits qui ont une signification générale, puis- la lutte soc1ale ouverte, celle qu'il mène d'une manière cachée mais
que ces cas ont suffisamment de ressemblances pour se distinguer en- pe~man~nte au sein du processus de production pour rési-ster à l'exploi-
semble de tous les cas concernant d'autres couches de la société. A quoi tatiOn, Il la partage avec ses camarades ; ses attitudes les plus carac-
il faut ajouter que la méthode du témoignage serait bien davantage
L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE 55
54
téristiques, vis-à-vis de son travail ou des autres couches ·sociales il ne qui se sont succédé coexistent, en un certain sens, à titre d'interpréta-
les trouve pas en lui comme le bourgeois ou le bureaucrate qui se voit tions ou de réalisations possibles dans le prolétariat actuel ; au-dessous,
dicter sa conduite par ses intérêts d'individu, il en participe plutôt pour ainsi dire, des mouvements réformiste, anarchiste, ou stalinien il
comme de réponses collectives. La critique d'un témoignage doit préci- y a chez les ouvriers, procédant directement du rapport avec la produc-
sément permette d'apercevoir dans l'attitude individuelle ce qui implique tion, une projection de leur sort, qui rend possibles ces élaborations et
la conduite du groupe, mais, en dernière analyse l'une et l'autre ne se les contient simultanément ; de même des techniques de lutte qui pa-
recouvrent pas et le témoignage ne nous procure qu'une connaissance raissent associées à des phases de l'histoire ouvrière (1848, 1870 ou
incomplète. Enfin, et cette dernière critique rejoint partiellement la pre- 19 17) ex.priment des types de relations entre les ouvriers qui continuent
mière en l'approfondissant, on doit mettre en évidence le contexte histo- d'exister et même de se manifester (sous la forme par exemple d'une
rique dans lequel ces témoignages sont publiés ; ce n'est pas d'un pro- grève sauvage, dépourvue de toute organisation). Ce qui ne signifie
létaire éternel qu'ils témoignent mais d'un certain type d'ouvrier occu- pas que le prolétariat contienne, de par sa seule nature, tous les épiso-
pant une position définie dans l'histoire, situé dans une période qui des de son histoire ou toutes les expressions idéologiques possibles de
voit le reflux des forces ouvrières <lans le monde entier, la lutte entre sa condition, car l'on pourrait aussi bien retourner notre remarque et
deux forces de la société d'exploitation réduire peu à peu au silence dire que son évolution matérielle et théorique l'a amené à être ce qu'il
toutes les autres manifestations sociales et tendre à se développer en est, s'est condensée dans sa conduite actuelle lui créant un nouveau
un ·conflit ouvert et en une unification bureaucratique du monde. L'atti- champ de possibilités et de réflexion. L'essentiel est de ne pas perdre
tude du prolétariat, même cette attitude essentielle que nous recher- de vue en analysant les attitudes ouvrières que la connaissance ainsi
chons et qui en une certaine mesure dépasse une conjoncture particu- obtenue est elle-même limitée et que, plus profonde ou plus compré-
lière de l'histoire, n'est toutefois pas identique selon que la classe tra- hensive que d'autres modes de connaissance, non seulement elle ne sup-
vaille avec la per9pective d'une émancipation proche ou qu'elle est prime pas leur validité mais doit encore s'associer à eux, sous peine
condamnée momentanément à contempler des horizons bouchés et à d'être inintelligible.
garder un silence historique.
Nous avons déjà énuméré une série de questions que l'analyse con-
C'est assez dire que cette approche qualifiée par nous de concrète crète devrait nous permettre de résoudre ou de mieux poser, nous vou-
est encore abstraite à bien des égards, puisque trois aspects du ;1rolé- drions maintenant indiquer - après avoir formulé <les réserves sur leur
tariat (pratique, collectif, historique) ne se trouvent abordés qu'indirec- portée - comment elles peuvent se grouper et contribuer à un appro-
tement et sont donc défigurés. En fait le prolétariat concret n'est pas fondissement de la théorie révolutionnaire. Les principaux problèmes
objet de connaissance ; il travaille, lutte, se transforme ; on ne peut en concernés nous paraissent être les suivants : 1) Sous quelle forme l'ou-
définitive le rejoindre théoriquement mais seulement pratiquement en V'rier s'approprie-t-il la vie sociale ? - 2) Comment s'intègre-t-il à sa
participant à son histoire. Mais cette dernière remarque est elle-même classe, c'est-à-dire quelles sont les relations qui l'unissent aux hommes
abstraite car elle ne tient pas compte du rôle de la connaissance dans qui partagent sa condition et en quelle mesure ces relations constituent-
cette histoire même, qui en est une partie intégrante comme le travail elles une communauté délimitée et stable dans la société ? - 3) Quelle
et la lutte. C'est un fait aussi manifeste que d'autres que les ouvriers est sa perception des autres couches sociales, sa communication avec la
s'interrogent sur leur condition, et la possibilité de la transformer. On société globale, sa sensibilité aux institutions et aux événements qui ne
ne peut donc que multiplier les perspectives théoriques, nécessairement concernent pas immédiatement son ·Cadre de vie? - 4) De quelle ma-
abstraites, même quand elles sont réunies, et postuler que tous les pro- nière subit-il matériellement et idéologiquement la pression de la classe
grès de clarification de l'expérience ouvrière font mûrir cette expérience. dominante, et quelles sont ses tendances à échapper à sa propre classe ?
Ce n'était donc pas par une clause de style que nous disions des qua- - 5) Quelle est enfin sa sensibilité à l'histoire du mouvement ouvrier,
tre approches - suocessivement critiquées - qu'elles étaient complé- son insertion de fait dans le passé de la classe et sa capacité d'agir en
mentaires. Ceci ne signifiait pas que leurs résultats pouvaient utilement fonction d'une tradition de classe ?
s'ajouter, mais plus profondément qu'elles communiquaient en rejoi-
gnant par des voies différentes, et d'une manière plus ou moins compré- Comment ces problèmes pourraient-ils être abordés et quel est leur
hensive, la même réalité, que nous avons déjà appelée, faute d'un terme intérêt? Prenons en exemple .celui de l'appropriation de la vie sociale.
plus satisfaisant, l'expérience prolétarienne. Par exemple nous pensons Il s'agirait d'abord de préciser quels sont le savoir et la capacité tech-
que la critique de l'évolution du mouvement ouvrier, de ses formes d'or- nique de l'ouvrier ; sans aucun doute des renseignements concernant
ganisation et de lutte, la critique des idéologies et la description des directement son aptitude professionnelle sont nécessaires ; mais on de-
attitudes ouvrières doivent nécessairement se recouper ; car les positions vrait aussi rechercher comment la curiosité technique apparaît en de-
qui se sont exprimées d'une manière systématique et rationnelle dans hors de la profession dans les loisirs, par exemple dans toutes les for-
l'histoire du mouvement ouvrier et les organisations et les mouvements mes de bricolage, ou dans l'intérêt accordé à toutes les publications
56 L'EXPERIENCE PROLETARIENNE L'EXPERIENCE PROLETARIENNE 57

scientifiques ou techniques ; il s'agirait de mettre en évidence la con- sein de la société d'exploitation, leur fait douter de celle-ci et croire
naissance qu'a l'ouvrier des problèmes du mécanisme de l'organisation à la seule réalité de la culture bourgeoise.
industrielle, sa sensibilité à tout ce qui touche l'administration des cho- Prenons enfin un second exemple ; comment décrire le mode d'inté-
ses. Sans se désintéresser d'une évaluation du niveau culturel de l'inté- gration du prolétaire à la classe? Il s'agirait, dans ce cas, de savoir
ressé, en prêtant à l'expression le sens étroit que la bourgeoisie donne comment l'ouvrier perçoit, au sein de l'entreprise, les hommes qui par-
ordinairement à ce terme (volume des connaissances littéraires, artisti- tagent son travail et les représentants de toutes les autres couches
ques, scientifiques) on essaierait de décrire le champ d'information que sociales ; quelle est la nature et le sens des rapports qu'il a avec ses
lui ouvrent le journal, la radio et le cinéma. En même temps on se compagnons de travail, s'il a des attitudes différentes à l'égard d'ou-
préoccuperait de savoir si le prolétaire a une manière propre d'envi- vriers appartenant à des catégories différentes (professionnel, O.S., ma-
sager les événements et les conduites, quels sont ceux qui suscitent son nœuvre) ; si ses relations de camaraderie se prolongent en dehors de
intérêt (qu'il en soit Je témoin dans sa vie quotidienne ou qu'il en l'usine ; s'il a tendance ou non à rechercher des travaux qui nécessitent
prenne connaissance par le journal, qu'il s'agisse de faits d'ordre poli- une coopération ; s'il a toujours travaillé en usine, dans quelle situa-
tique ou, comme on dit, de faits divers). L'essentiel serait de déterminer tion il a ·commencé à le faire, s'il pense à la possibilité d'accomplir un
s'il y a une mentalité de classe et en quoi elle diffère de la mentalite travail différent ; si jamais une occasion s'est présentée à lui de chan-
bourgeoise. ger de métier? S'il fréquente des milieux étrangers à sa classe et quelle
opinion il a d'eux ; en particulier s'il a des attaches avec un milieu
Nous ne fournissons que des indications sur ce point ; vouloir les paysan et comment il juge ce milieu ? Il faudrait confronter avec ces
développer serait anticiper sur les témoignages eux-mêmes, car c'est eux renseignements des réponses fournies sur des points très différents :
seuls qui peuvent non seulement permettre une interprétation mais aussi évaluer, par exemple, la familiarité de l'individu avec la tradition du
révéler l'étendue des questions concernées dans un ordre de recherches mouvement ouvrier, l'acuité des souvenirs qui sont pour lui associés à
donné. L'intérêt révolutionnaire de la recherche est manifeste. En bref des épisodes de la lutte sociale, l'intérêt qu'il a pour cette lutte, indé-
il s'agit de savoir si le prolétariat est ou non assujetti à la domination pendamment du jugement qu'il porte sur elle (on peut trouver ensemble
culturelle de la bourgeoisie et si son aliénation le prive d'une perspec- une condamnation de la lutte inspirée par un pessimisme révolution-
tive originale sur la société. La réponse à cette question peut soit faire naire et un récit enthousiaste des événements de 1936 ou de 44) ; repé-
conclure que toute révolution est vouée à l'échec puisque le renverse- rer la tendance à envisager l'histoire et plus particulièrement l'avenir
ment de l'Etat ne pourrait que ramener tout l'ancien fatras culturel du point de vue du prolétariat ; noter les réactions à l'égard des pro-
propre à la société précédente, soit permettre d'apercevoir le sens d'une létariats étrangers, notamment d'un prolétariat favorisé comme celui
nouvelle culture dont les éléments épars et le plus souvent inconscients des Etats-Unis ; chercher enfin dans la vie personnelle de l'individu
existent déjà. tout ce qui peut montrer l'inciden<:e de l'appartenance à la classe et les
tentatives de fuite par rapport à la condition ouvrière (l'attitude à
Il est à peine besoin de souligner, sinon contre des critiques de l'égard des enfants, l'éducation qu'on leur donne, les projets qu'on
mauvaise foi trop prévisibles, que cette enquête sur la vie sociale forme sur leur avenir sont à cet égard particulièrement significatifs).
du prolétariat ne se propose pas d'étudier la classe de l'extérieur, pour
Ces renseignements auraient l'intérêt de montrer, d'un point de vue
révéler sa nature à ceux qui ne la connaissent pas ; elle répond aux révolutionnaire, de quelle manière un ouvrier fait corps avec sa classe,
questions précises que se posent explicitement les ouvriers d'avant- et si son appartenance à son groupe est ou non différente de celle d'un
garde et implicitement la majorité de la classe dans une situation où petit bourgeois ou d'un bourgeois à son propre groupe. Le prolétaire
une série d'échecs révolutionnnaires et la domination de la bureaucratie lie-t-il son sort à tous les niveaux de son existence, qu'il en soit ou non
ouvrière ont miné la confiance du prolétariat dans sa capacité créatrice conscient, au sort de sa classe? Peut-on vérifier concrètement les ex-
et son émancipation. Les ouvriers, encore dominés sur ce point par la pressions classiques mais trop souvent abstraites de conscience de classe
bourgeoisie, pensent qu'ils n'ont aucune connaissance en propre, qu'ils ou d'attitude de classe, et cette idée de Marx que le prolétaire, à la
sont seulement les parias de la culture bourgeoise. C'est qu'en fait différence du bourgeois, n'est pas seulement membre de sa classe, mais
leur créativité n'est pas là où elle devrait se manifester selon les nor- individu d'une communauté et conscient de ne pouvoir s'affranchir que
mes bourgeoises, leur culture n'existe pas comme un ordre séparé de collectivement.
leur vie sociale, sous la forme d'une p·roduction des idées, elle existe « Socialisme ou Barbarie » souhaite susciter des témoignages ou-
comme un certain pouvoir d'organisation des choses et d'adaptation au vriers et les publiers, en même temps qu'il accordera une place impor-
progrès, comme une certaine attitude à l'égard des relations humaines, tante à toutes les analyses concernant l'expérience prolétarienne. On
une disposition à la communauté sociale. De ceci les ouvriers pris indi- trouvera dès ce numéro Je début d'un témoignage Is ; il laisse de côté
viduellement n'ont qu'un sentiment confus, puisque l'impossibilité dans
laquelle ils se trouvent de donner un contenu objectif à leur culture au 1s G. Vivier, c La vie en usine:., SB. n• 11, nov.-déc. 1952.
58 L'EXPERIENCE PROLETARIENNE

une série de points que nous avons énumérés ; d'autres témoignages


pourront au contraire les aborder aux dépens des aspects envisagés
dans ce numéro. En fait il est impossible d'imposer un cadre précis. Si
nous avons paru, dans le cours de nos explications, nous rapprocher
d'un questionnaire, nous pensons que cette formule de travail ne serait
pas valable ; la question précise imposée de l'extérieur peut être une IV
gêne pour le sujet interrogé, déterminer une réponse artificielle, en tout
cas imprimer à son contenu un caractère qu'il n'aurait pas sans cela.
Il nous paraît utile d'indiquer des directions de recherche qui peuvent LE MARXISME ET SARTRE *
servir dans le cas d'un témoignage provoqué ; mais nous devons être
attentifs à tous les modes d'expression susceptibles d'étayer une ana-
lyse concrète. Au reste, le véritable problème n'est pas celui de la
forme des documents, mais celui de leur interprétation. Qui opérera des Les articles de J.-P. Sartre, les Communistes et la Paix 1 se sont
rapprochements jugés significatifs entre telle et telle réponse, révélera présentés d'abord comme une prise de position sur des événements -
au-delà du contenu explicite du document les intentions ou les attitudes la manifestation du 28 mai et la grève du 4 juin 1952 ; ils voulaient à
qui l'inspirent, confrontera enfin les divers témoignages entre eux? Les cette occasion, semble-t-il, démontrer que le P.C. est le seul pôle autour
camarades de la revue « Socialisme ou Barbarie?» Mais ceci ne va-t-il duquel peuvent se rassembler aujourd'hui ceux qui s'opposent à la
pas contre leur intention, puisqu'ils se proposent surtout par cette re- guerre. Il est significatif que ce propos ait exigé des considérations
cherche de permettre à des ouvriers de réfléchir sur leur expérience? théoriques essentielles et de plus en plus étendues, un véritable exposé
Le problème ne peut être artificiellement résolu, surtout à cette pre- du marxisme prétendu orthodoxe, une théorie de la classe, de la men-
mière étape .du travail. Nous souhaitons qu'il soit possible d'associer talité ouvrière, du rapport des masses et du parti, etc. Convaincu, pour
les auteurs mêmes des témoignages à une critique collective des docu- notre part, que la réflexion théorique commande l'estimation de la poli-
ments. De toutes manières, l'interprétation, d'où qu'elle vienne, aura tique stalinienne, nous n'aborderons que plus tard ce dernier point et
l'avantage de rester contemporaine de la présentation du texte inter- reviendrons d'abord sur la thèse générale de l'auteur.
prété. Elle ne pourra s'imposer que si elle est reconnue exacte par le
Résumons cette thèse, qui n'est clairement formulée qu'au milieu du
lecteur, celui-ci ayant la faculté de trouver un autre sens dans les maté-
second article: le P.C. n'a pas été désavoué en mai ou en juin dernier
riaux qu'on lui soumet.
par la classe ouvrière pour cette raison qu'il ne pouvait pas l'être.
« Cette fois nous touchons au fond du problème, nous avertit l'auteur
lui-même : si la classe doit pouvoir désavouer le Parti il faut qu'elle
puisse refaire son unité en dehors de lui et contre lui. » (p. 725). La ré-
ponse longuement étayée est que la classe n'est rien sans le parti 2 :

• Les Temps Modernes, n• 89, avril 1953. Cet article fut écrit à la suite de
la publication des deux premières parties de l'essai Les communistes et la Paix,
qui marqua le ralliement de j.-P. Sartre à la politique du P.C.F. Nous avions
participé jusqu'alors aux réunions des collaborateurs de la Revue. Sartre nous
avait invité à publier une analyse qui exprimât notre désaccord.
1 Les Temps Modernes, juillet et oct-nov. 1952.
2 Entraîné par un mouvement d'éloquence, l'auteur n'hésite pas à prouver
plus qu'il n'est nécessaire : c La classe ouvrière, dites-vous, a manifesté sa
désapprobation au P.C. De quelle classe parlez-vous ? De ce prolétariat que
Marx vient de définir avec ses cadres, son appareil, ses organisations, son parti ?
Il aurait fallu qu'il affirmât son unité contre les communistes, qu'il se manifestât
comme classe à travers le désaveu qu'il infligeait au P.C. Mais où trouver les
chefs, les tracts, les mots d'ordre ; où prendre cette force et cette discipline qui
caractérisent une classe combattante ? Imagine-t-on la puissance qu'il eût fallu
à des organisations clandestines pour mener à bien une pareille tâche et pour
dresser, de Lille à Menton, tous les travailleurs contre leurs dirigeants? Pour
entraîner c les masses :. à un désaveu collectif du P.C., il ne fallait rien de moins
que le parti communiste lui-même :. (p. 734). Les communistes n'ont sans doute
que peu goûté cette démonstration. Ils aiment à penser ou du moins à dire que
60 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 61

« sans lui, pas d'unité, pas d'action, pas de classe » (p. 760). Cette thèse masse comme l'action pure de la passion.» Nous voici donc ramenés en
a au moins un corollaire a : le parti qui est l'unité de la classe est néces- plein kantisme, et sans même une théorie de l'imagination pour nous
sairement unique et ne peut non plus être divisé en lui-même. c ... l'or- consoler de cette rude opposition entre l'activité et la passivité, entre
ganisme de liaison doit être acte pur ; s'il comporte le moindre germe l'unité et le divers empirique, la masse. 4 De fait, l'essentiel de l'analyse
de division, s'il conserve encore en lui quelque passivité - une pesan- de la nature de la classe consiste à nous montrer qu'elle n'a pas de
teur, des intérêts, des opinions divergentes - qui donc unifiera l'appa- nature, à purifier le prolétariat de toutes attaches matérielles pour nous
reil unificateur?» Mais avant de revenir sur ce corollaire examinons la le présenter comme un acte.
question de la nature de la classe. Tel le morceau de cire, la classe est donc définie comme un non-
li est significatif que l'auteur, dès le début de son argumentation, être : elle n'est ni un ensemble d'intérêts, ni un mode de travail et de
emploie l'expression d'unité de classe de préférence à celle de classe. rémunération, ni un genre et un niveau de vie, ni un rapport social
Or ce terme d'unité est, si j'ose dire, ambigu : est-elle immanente ou (p. 726). Qu'est-elle donc? - « Elle n'est qu'en acte, elle est acte :. (p.
transcendante, réelle ou idéale? Si elle est immanente, qu'on décrive les 732). Assurément il y a bien chez Marx l'idée que le prolétariat n'est
diverses formes d'existence de la classe pour retrouver en toutes un pas seulement une catégorie économique (Sartre ne craint pas d'ajouter,
même sens. Si elle est réelle qu'on cherche dans les hommes, leur mode nous y reviendrons, ni un « rapport social »), mais ceci signifie qu'en
de vie, leur travail et leur lutte son principe ; qu'on voit comment elle lui l'existence économique et l'existence politique son confondues, ou
émerge des rapports que les hommes nouent entre eux dans des condi- pour mieux dire que son rôle économique implique une transformation
tions données et comment elle change de sens tandis que ces rapports constante de ce rôle et une expérience sociale totale. Par exemple, Sartre
ou ces conditions se transforment ; bref, qu'on appelle « unité» une ne voit dans l'identité des intérêts ouvriers qu'un motif de concurrence ;
histoire singulière. A lire cette seule phrase de Sartre : « L'unité du pro- ~arx, s'il est sensible à cet aspect, montre aussi, en revanche, que les
létariat c'est son rapport avec les autres classes de la société, bref c'est mtérêts généraux de la classe ouvrière l'amènent progressivement à sur-
sa lutte, mais cette lutte, inversement n'a de sens que par l'unité ; chaque monter la contradiction de ses intérêts particuliers. C'est le sens évident
ouvrier à travers la classe se défend contre la société qui l'écrase ; et de la brève description qu'il donne dans le Manifeste et que Sartre fait
réciproquement c'est par cette lutte que la classe se fait.» (p. 760, c'est servir à d'autres fins : « A ce moment du développement, le prolétariat
nous qui soulignons), à ne lire donc que cette phrase, il semble bien forme une masse incohérente, disséminée sur tout le pays, et désunie
qu'il nous parle d'unité réelle. Cependant il lui importe seulement de par la concurrence ... Or, l'industrie en se développant non seulement
montrer que l'unité fait le sens de la lutte. Il ajoute donc aussitôt pour grossit le nombre des prolétaires mais les concentre en masses plus
définir le rapport du prolétariat à la société : ce rapport est réalisé par considérables. Les intérêts, les conditions d'existence des prolétaires
un acte synthétique d'unification qui, par nécessité, se distingue de la s'égalisent de plus en plus. » Et encore : « L'organisation du prolétariat
en classe et par suite en parti politique est sans cesse détruite par la
concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours
et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable. » Ces passages sug-
l'approbation des ouvriers à leur politique est motivée, qu'elle récompense leur gèrent l'idée d'un processus naturel, mais non inconscient, d'une expé-
justesse de vue, leur dévouement, leur moralité. Voici que Sartre balaye tous
=
ces beaux sentiments et leur oppose le principe d'identité : Parti Classe. jamais rience au sein de laquelle les conditions extérieures, l'action du groupe
pareille logique n'avait été rêvée par des hommes qui croyaient voir en la et la perception qu'il acquiert de ses tâches évoluent peu à peu en fonc-
simple obéissance empirique l'union la plus étroite du sujet et de l'attribut. Quant tion l'une de l'autre. Comment en tirer la conclusion avec Sartre : c l'ou-
au lecteur non-stalinien, il se rappelle qu'en dehors de sa formulation A est A vrier se fait prolétaire, dans la mesure même où il refuse son état »
le principe d'identité a toujours alimenté des sophismes.
(p. 732), alors que c'est avec cet état que sont données les conditions de
a Un autre corollaire, à vrai dire tout à fait superflu par rapport à la théorie
stalinienne de la classe mais capital aux yeux de Sartre, est consacré à la liberté lutte et de révolution sociale. En fait, les ouvriers n'ont dans l'histoire
de l'ouvrier. Faut-il, demande-t-il apres avoir parlé du parti unique et indivisible, refusé leur état qu'à l'époque où ils ont tenté de s'opposer à l'essor
«faut-il comprendre que l'ouvrier est passif? C'est tout le contraire ! , (762). industriel en brisant les machines : cette opposition à l'exploiteur est
La démonstration a dû donner quelque difficulté de l'auteur. C'est qu'il a jusqu'à bien la plus radicale qui soit, en un sens, puisqu'elle est négation de la
présent défini la liberté comme une tâche toujours à reprendre ; maintenant la
liberté est réalisée dans une fonction : le militantisme. c Entraîné, formé, élevé condition même d'exploité ; mais elle est aussi simple révolte immé-
au-dessus de lui-même par le Parti, sa liberté n'est que le pouvoir de dépasser diate et témoigne d'un refus de l'histoire. L'opposition de caractère révo-
par des actes, à l'intérieur même de l'organisation, et vers Je but commun çhaque lutionnaire, en revanche, s'enracine dans la situation historique et ne la
situation particulière. On dira d'un mot que le Parti est sa liberté. » Cette des- change qu'en découvrant en elle les possibilités de l'action ; par exem-
cription n'envisage qu'un cas, celui d'une parfaite communication entre les mem-
bres du parti et d'une sorte d'échange dans l'action. Malheureusement il arrive ple, les données de la production industrielle ne sont pas à supprimer,
tous les jours que la situation pose des problèmes, que la tactique de dépasse-
ment ne soit pas claire : la liberté qu'on nous décrit n'a plus alors qu'un sens, " Ce détour par une théorie de la conscience transcendantale pour justifier
celui de l'obéissance. le stalinisme, M. Garaudy doit en être stupéfait.
62 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 63

mais à remanier de telle sorte qu'elles rendent possible l'émancipation des ·bourses de travail, des associations, des syndicats et c'est en s'or-
de la majorité au lieu d'être le cadre de son asservissement. En bref, ganisant qu'elle approfondit le sens de son opposition au capitalisme.
l'activité révolutionnaire est un travail effectué sur la société. Et de là Il n'y a pas deux courants, l'un qui chemine à travers les manifestations
vient, comme dit Marx, que si elle revêt une prétention universelle, elle politiques, l'autre à travers les regroupements économiques : il y a une
ne peut dépasser dans son œuvre les fins que lui imposent les conditions expérience de l'opposition qui s'effectue constamment au sein et à partir
existantes. Toutefois, l'opposition au capitalisme n'a pas nécessaire- du processus de production et qui de loin en loin se cristallise en lutte
ment un caractère radical, elle peut se traduire par une simple lutte au explicite à l'échelle de la société globale et affronte le pouvoir de l'Etat.
sein du système pour arracher des réformes. Ou, pour reprendre ce La Commune ne reprend pas la Révolution de 1848, pas plus que la
terme, nous dirons que l'intérêt ouvrier a une double nature ; il peut Révolution russe ne copie la Commune ; l'organisation sociale du prolé-
se définir par de hauts salaires, le plein emploi, la réduction de la tariat révolutionnaire a chaque fois une forme différente et le progrès
journée de travail et, en ce sens, peut ne pas contredire à l'existence ne traduit pas seulement les changements d'ordre matériel, qui ont af-
du capitalisme ; mais, d'autre part, il est aussi pour le prolétaire celui fecté le nombre ou la concentration du prolétariat, il fait voir la trans-
de ne plus être exploité. Cette différence dans l'opposition ou dans formation de l'expérience ouvrière qui s'est dans l'intervalle poursuivie
l'intérêt peut être repérée historiquement : par exemple, pendant des dans la résistance à l'exploitation. Une remarque du même ordre s'appli-
décades, dans un pays donné, le mouvement ouvrier peut se borner à que au processus révolutionnaire lui-même. La Révolution russe par
une lutte réformiste, comme il peut aussi manifester une violence révo- exemple démarre sur des revendications qui ne mettent pas en cause le
lutionnaire sans être capable de s'organiser dans des associations de pouvoir de l'Etat. Cela signifie-t-il que la lutte est d'abord aveugle,
défense économique. Cependant, pourvu qu'on considère le développe- puis qu'elle prend un sens, quand intervient une direction consciente de
ment du prolétariat dans son ensemble, on voit que cette différence est ses fins historiques ? Cette interprétation qui prétend distinguer la
relative : les deux luttes se fondent l'une l'autre et procèdent en défini- conscience révolutionnaire de la simple lutte revendicative, suppose
tive de la même source. En tant qu'il est un groupe social opprimé, le qu'on ne veuille considérer que les discours, les programmes, l'expres-
prolétariat a une conscience au moins rudimentaire de son opposition sion consciente du mouvement. Si l'on observe la manière dont les ou-
absolue au capitalisme - ainsi le voit-on dès son origine mettre en vriers, dès l'origine, conduisent leur lutte, s'opposent dans les faits à la
question la légalité du pouvoir bourgeois o ; en tant que son oppression légalité bourgeoise, créent des organismes autonomes de lutte, des
a la forme particulière du salariat, il a la possibilité permanente de comités d'usine ou des soviets, en d'autres termes agissent selon de
résister au Capital et de lui marchander sa collaboration. Le C.j)ital, nouvelles normes sociales, alors il apparaît que leurs revendications,
fait remarquer Marx, ne peut naître que lorsque deux conditions sont quelle qu'en soit la portée explicite, sont révolutionnaires .Un comité
réunies : le travailleur doit posséder sa force de travail, pouvoir donc d'usine n'a pas de fonction, pas de sens, dans un système d'exploitation
en disposer en personne libre et il doit ne posséder rien d'autre 6 • Or et il en est donc la négation alors même qu'il n'a pour objectif qu'une
si ces conditions fondent la puissance du Capital, elles déterminent aussi augmentation de salaires ou un nouveau contrat de travail. A l'opposé
la double lutte réformiste et révolutionnaire du prolétariat. Le travail- pourrait-on dire, une manifestation c platonique :. des ouvriers en fa-
leur serait-il totalement dépossédé mais esclave, il ne pourrait dépas- veur d'un gouvernement communiste n'a aucune portée révolutionnaire
ser le stade de la révolte, c'est-à-dire d'une opposition immédiate si vio- malgré le dégagement de l'intérêt immédiat qu'elle paraît impliquer. II
lente qu'elle soit. Serait-il maître de son travail sans être dépossédé, il !l'Y a donc pas deux ordres d'activité - l'un mû par l'intérêt, l'autre
ne pourrait puiser assez de force dans son opposition pour s'attaquer révolutionnaire - et le passage de l'un à l'autre effectué grâce à une
directement au pouvoir de la classe dominante. Cette hypothèse n'est
ascèse ; il y a plutôt deux modes de conduites ou d'oppositions sociales.
d'ailleurs pas invérifiable : la lutte des esclaves aboutit bien à des sou- Si nous attachons une importance particulière à la lutte que mène le
lèvements violents, mais elle ne peut engendrer une résistance organisée
prolétariat pour défendre ses intérêts, ce n'est donc pas afin de réduire
au sein du procès de production ; la lutte de la bourgeoisie, cependant,
à celle-ci la lutte révolutionnaire, mais afin de voir comment cette der-
change progressivement le mode de production, mais paraît impuissante,
nière évolue en fonction de l'expérience que le prolétariat fait de l'ex-
à elle seule, sans le secours de couches totalement dépossédées, à ren-
ploitation et de la résistance qu'il y oppose, très précisément de recher-
verser l'Etat féodal. Le mouvement ouvrier, comme il apparaît tout au
cher comment, au travers de la lutte pour la réduction de la journée de
long du XIX" et du xx• siècle, lie constamment ces deux luttes. C'est
en se battant pour ses intérêts immédiats que la classe d'organise, crée travail, ou l'augmentation des salaires, ou contre l'intensification de la
production se dessine un progrès dans l'organisation du mouvement. A
faire, en revanche, de l'activité révolutionnaire une activité transcen-
5 Cette première conscience de classe se manifeste déjà dans le petit prolé- dante, on réduit à rien cette histoire, se condamnant à ne tenir pour
tariat parisien de 1792. Cf. Daniel Guérin, La Lutte de Classe sous la /" Réuu- significatifs que les épisodes de la lutte explicite du parti révolution-
blique.
6 Le Capital, 1, pp. 190-6. Costes, éd. naire ou prétendu tel.
LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 65
64
L'acharnement que Sartre met à déraciner la classe de son existence ginalité du prolétariat en tant que classe, et non seulement son seul
sociale et historique est plus malheureux encore quand il parle de la groupement de masse paraît donc dans son rôle de producteur. Ce n'est
production ouvrière. Au lieu de montrer le sens d'une dialectique du pas un hasard si une classe telle que la paysannerie, liée à une activité
travail dans la constitution de la classe, il rejette celle-ci à un niveau quasi stéréotypée, qui laisse ses membres à distance les uns des autres,
inférieur. L'idée marxiste que la production détermine le producteur est quelle que soit la similitude de leurs travaux, dont le succès dépend
par lui réduite à sa signification la plus pauvre ; il croit y voir une largement de facteurs incontrôlables, appréhende le milieu comme natu-
théorie simpliste de la causalité, qui ferait du prolétariat un c déchet rel, le cours du monde comme une fatalité, l'avenir comme le prolonge-
inerte de l'industrialisation » (p. 720). La production joue à ses yeux le ment du passé, le rapport de l'homme à l'objet travaillé comme celui
rôle que joue le corps dans une philosophie spiritualiste, un instr·:ment d'une simple contribution. De même, il y a entre le mode de production
d'incarnation. « Bien sûr, écrit-il par exemple, le régime de la produc- du prolétariat et son effort pour s'organiser, sa tendance à prendre
tion est la condition nécessaire pour qu'une classe existe ; c'est l'évolu- • sous son contrôle les conditions existantes, sa capacité de se rapporter
tion historique tout entière, le procès du capital et le rôle de l'ouvrier à des horizons infinis- le communisme- une parenté de signification
dans la société bourgeoise qui empêcheront le prolétariat d'être un grou- qu'aucune théorie de la causalité ne sera susceptible d'expliquer, mais
pement arbitraire d'individus, mais cette condition n'est pas suffisante ; qu'il faut absolument noter si nous voulons comprendre comment se
il faut la praxis. » (p. 734, nous soulignons). Tout se passe donc comme poursuit l'expérience de classe sur tous les plans à la fois. Mais bien
s'il y avait une entité métaphysique dénommée prolétariat, qui pourrait sûr pour être sensible à cette expérience, il faut la voir comme un phé-
en droit s'incarner dans n'importe quel groupement d'individus, mais nomène social et non comme une somme de processus individuels. Or
que d'heureuses circonstances historiques ont lié à un groupe défini em- Sartre ne se préoccupe que de voir les effets de la production sur la
piriquement par le système de production. Ce raisonnement est à la psychologie des individus. « La simple condition objective de produc-
lettre antimarxiste. Il faudrait dire à l'opposé, en effet, pour résumer teur, écrit-il par exemple, définit l'homme concret, ses besoins, ses pro-
Marx que les tâches de production qui reviennent au prolétariat dans blèmes vitaux, l'orientation de sa pensée, la nature de ses rapports avec
le régime capitaliste et le rôle social qu'elles impliquent font de lui une autrui : elle ne décide pas de son appartenance à la classe.» (731).
classe dont l'existence est praxis. L'essentiel à ses yeux est de chercher ce qui motive la décision révolu-
tionnaire de l'ouvrier et de montrer que celle-ci répond à la volonté
Et d'abord comment entendre la fonction de producteur? L'ouvrier d'obtenir un changement pour ses semblables autant que pour lui-
produit-il comme le paysan ou comme l'esclave d'une société antique? même (p. 733). C'est l'évidence, sauf pour un mécaniste endurci - le
Serait-ce le cas qu'il faudrait déjà voir dans le travail une activité plus souvent stalinien d'ailleurs - qu'à regarder l'individu, la produc-
essentielle. Celui qui écrit que l'Industrie est comme le livre ouvert des tion ne fait pas le producteur (à quoi l'on pourrait ajouter que la déci-
forces humaines nous avertit qu'à travers l'histoire entière ceux qui ont sion ne fait pas davantage le révolutionnaire) ; mais ne peut-on quitter
été les dépositaires de cette industrie ont représenté ces forces mêmes. des yeux l'individu quand on parle du groupe ? li me semblait que la
Mais le travail de l'ouvrier moderne est spécifique et l'industrie qui sociologie avait depuis quelque temps progressé sur ce point ; Sartre ne
caractérise notre société lui donne un sens qu'il n'a jamais eu dans le doit pas le penser. Il part d'unités discrètes, les travailleurs ; faut-il les
passé. Il y a d'abord que la production implique nécessairement une ajouter, demande-t-il à son interlocuteur familier (en toutes circonstan-
concentration des hommes, une coopération qui rend leur actes soli- ces le plus bête possible) ; cela ferait une somme ; voulez-vous une
daires les uns des autres, une organisation rationnelle qui fait du pro- totalité? Il vous faut un principe. Ce principe, l'auteur nous l'a déjà
duit le résultat d'un procès concerté, le plus économique possible. Il y a donné et il nous le redonne, c'est celui de l'unité de la lutte qui réside
ensuite que le domaine industriel tend à empiéter sur tous les autres et dans le parti 1 . Le raisonnement est étrange, car si l'on y fait attention,
que les ouvriers alors même qu'ils sont privés d'une large participation
à la vie sociale sont familiarisés avec un mode de production qui fonde
. 1 S~rtre, i! _est v~ai, pari~ d'u!ie façon_ plus nuanc~ quand il écrit, après
cette vie sociale. Il y a encore que l'industrie est depuis ses origines le av01r fa1t ll:l cnhq~~ dune socwlog1e mécamste, que l'umté des ouvriers s'effec-
théâtre d'une révolution constante dans les méthodes de production et tue quand Ils parhc1pent au même combat ou forment une communauté d'action.
dans la technique et donc que le prolétariat est, à la différence de toutes Alors, _dit-il, c les c_ol}d~ites individuelles.... se rappor~eraient toutes à l'entreprise
les autres classes de producteurs, amené à transformer continuellement collective et ~- défimra1ent par elle». Ma1s ou b1en tl entend par action la lutte
ouverte et dmgée du parti, dans laquelle les acteurs s'identifient et alors il
la perception qu'il avait de ses tâches, non seulement à s'adapter à de s'agit d'un état limite de communion plutôt que d'une communauté en tout cas
nouveaux instruments mais à changer sa conception de l'instrumentalité. qui ne rend pas compte de la plupart des activités de la classe · ~u bien cette
Il y a enfin que la structure industrielle est celle de toute société mo- c_ommunauté d'ac~on peut être retrouvée déjà au niveau de la pr~duction collec-
tive et de la résistance commune opposée à l'exploitation dans les entreprises
derne et que les ouvriers ne peuvent envisager leur émancipation qu'en et la critique de l'importance de la production dans la vie de la classe n'a plus
lui donnant le sens d'une prise en charge de l'industrie, d'une réorgani- de sens. Malheureusement tout le contexte prouve que la première interprétation
sation des rapports sociaux au sein du processus de production. L'ori- rend bien la pensée de l'auteur.
5
66 LE MARXISME ET SARTRE
'
!.
:

LE MARXISME ET SARTRE 67

il escamote le social à toutes les étapes : dans ses premtsses, puisqu'il au contraire si importante pour Marx qu'elle lui fait considérer comme
ne mentionne que les individus, dans sa conclusion puisqu'il aboutit à seul prolétariat révolutionnaire le prolétariat anglais et déclarer qu'un
une collectivité unie par la même volonté, s'identifiant dans l'action, long processus historique devra s'écouler avant que la classe ouvrière
parfaitement présente à soi et claire pour elle-même, qui ne répond allemande puisse combattre pour son propre compte. C'est qu'une classe
qu'en apparence au nom de collectivité et qui, en vérité, ne pourrait être de plus en plus concentrée non seulement a de plus en plus de chance
définie que comme un individu, ou mieux comme une conscience. En fait, de s'opposer dans son ensemble à la bourgeoisie, mais surtout qu'elle
si l'on veut montrer que la classe est autre chose qu'une somme d'indi- gagne une importance dans la vie sociale, qu'elle réalise une connexion
vidus, ne suffit-il pas déjà de dire qu'elle est leur rapport et que ce entre ses membres qui accroît sa capacité de direction. Le degré de
rapport ne peut être conçu comme une simple communication de cha- concentration d'un prolétariat n'est donc pas une caractéritique maté-
cun avec les autres, mais plutôt comme une participation à un schème rielle, il est, en un sens, synonyme du degré de son existence sociale.
de vie et d'action - les hommes se rejoignant dans une appréhension La même remarque vaut pour le mode de productivité de la classe. Le
particulière de leur milieu et des autres groupes sociaux. En ceci, il est bouleversement continu de la technique - et Je plus visible de tous jus-
vrai, la classe est comme tout autre groupe : elle n'est pas une réalité qu'ici, l'utilisation généralisée de l'énergie électrique - en un sens peut
à part des individus ; elle est ce qui leur permet d'agir et de penser en paraître seulement modifier les conditions matérielles de la classe et
complicité et de se poser ensemble comme différents du reste de la renforcer l'exploitation, mais il transforme aussi la capacité productive
société. Mais le problème n'est pas de superposer au social un principe de la classe, et cette transformation n'est pas seulement subie ; elle ne
grâce auquel le prolétariat gagnerait un sens supérieur ; il est de mon- peut s'effectuer qu'à la condition que les hommes se transforment à
trer que celui-ci est dans son rapport social, sa socialité, révolutionnaire, leur tour, s'adaptent au nouveau machinisme, réalisent de nouveaux
comment, en produisant, les hommes se transforment et comment cette montages corporels en réponse aux nouvelles exigences du milieu. En
transformation alimente leur opposition à la classe dominante, comment outre, dans le même temps que l'automatisation croissante de la pro-
leur simple refus de l'exploitation les amène à se rassembler dans des or- duction accentue la dépersonnalisation de l'individu et donne à son tra-
ganismes de lutte, comment ils développent une histoire, c'est-à-dire une vail un caractère purement accidentel, en favorisant une interchangea-
expérience cumulative qui s'inscrit parallèlement à celle du capitalisme. bilité des tâches, en familiarisant le producteur avec les modes de pro-
mais pour son propre rompte. Il n'y a d'ailleurs pas d'équivoque chez duction les plus divers, elle le rend sensible à une universalité que
Marx sur ce point. Tant dans Economie politique et Philosophie, que seule l'abolition de l'exploitation pourrait lui permettre de conquérir.
dans !'Idéologie allemande, dans la Sainte Famille, dans Misère de la On ne pourrait, à la rigueur, se désintéresser de l'évolution du rôle pro-
Philosophie et même dans la célèbre préface à la Critique de l'Economie ductif de la classe que si l'on concevait l'activité révolutionnaire sous
politique, celle-ci de 1859, c'est-à-dire dans tous les ouvrages où Marx la .forme abstraite d'un effort pour renverser la bourgeoisie, au lieu de
se préoccupe de définir la réalité sociale, on retrouve l'idée que les rap- vmr aussi en elle la tendance positive à la réorganisation de la société.
ports sociaux constituent la structure de la société et que la classe se Mais, de ce dernier point de vue, l'histoire de la production est aussi
définit à ce niveau. Et partout, Marx bataille sur deux fronts ; il attaque celle de la classe, elle nous renseigne, en même temps que sur son
ceux qui veulent faire de la société ou de la classe des entités transcen- devenir sur son avènement. D'ailleurs elle ne peut être réduite à sa
dantes par rapport aux individus et d'autre part ceux qui voudraient en signification économique ; ce que les hommes produisent, la manière
faire le résultat de l'action d'individus libres. De la classe, on peut dire dont ils produisent et la manière dont ils se situent les uns par rapport
ce que Marx dit de la société : « de la même façon qu'(elle) ... produit aux autres, se définissent contemporainement. De premiers rapports
l'homme en tant qu'homme elle est produite par lui. » Il est donc essen- sociaux s'établissent au niveau de la production et de l'exploitation
tiel de comprendre comment la classe se fait en tant qu'elle travaille 8 . capitaliste : la division du travail différencie des couches d'exécutants
Ou pour reprendre une formule de Marx, il s'agit de voir comment cett~ - professionnels, qualifiés, manœuvres, par exemple - tandis que le
force productive produit son propre cours en même temps qu'elle pro- système de rémunération en rapport avec cette division et sous l'effet
duit au milieu des machines les formes matérielles de toute la vie d'autres facteurs, établit une hiérarchie mouvante. Comment dire que,
sociale. S'agit-il par exemple d'un phénomène comme celui de la con- par rapport à cette structuration, la lutte révolutionnaire est contingente.
centration du prolétariat dans la société industrielle : il est dans la Il est vrai que les ouvriers ont à nier les différences de leur condition
perspective de Sartre une simple condition pour la praxis et l'on pour faire front contre le Capital ; mais cette négation, le mouvement
ne voit même pas pourquoi cette condition serait nécessaire. Elle est par lequel les hommes ressaisissent l'identité de leur sort d'exploités et
d'exécutants et se rejoignent dans l'entreprise commune, n'abolit pas
leur diversité. Ainsi Lénine montre-t-il que l'idéologie réformiste ex-
prime une aristocratie ouvrière liée au phénomène de l'exploitation impé-
s Du travail Sartre ne retient plus que celui qu'un sujet accomplit sur soi. rialiste. Ceci ne signifie pas que les ouvriers les mieux payés forment
Cf. p. 750 < ... d'où voulez-vous qu'elle vienne (la classe) sinon du travail que
les hommes font sur eux-mêmes ? >.
une organisation isolée et ont des aspirations en propre, tandis que le
68 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 69

reste de la classe participerait d'une autre idéologie. Si le réformisme couche a sur l'idéologie révolutionnaire. Dans le premier cas il s'agit
se donnait pour ce qu'il était réellement, s'il était mécaniquement lié à d'une relation permanente dans le cadre d'une certaine structure sociale
une couche sociale, il ne serait pas équivoque : en fait, c'est la classe et qui ne peut se traduire par un conditionnement historique. Dans les
entière qui perçoit dans sa couche privilégiée comme une anticipation deux autres, on voit comment, à partir d'une situation donnée des rap-
possible de son sort et elle ne renonce pas à la révolution comme on ports sociaux s'instituent et comment une perception de l'histoire et des
renonce à une idée devenue fausse ; aux yeux de la majorité, la révolu- élaborations idéologiques en procèdent. En fait, il est possible de met-
tion c'est d'abord la lutte pour des réformes dont le bouleversement tre en forme le développement de la classe sous ses aspects multiples
social n'est que la dernière conséquence. Les marxistes ont donc tor~ si on le considère comme une expérience. Tandis que Sartre déclare
de parler d'illusion pour caractériser l'attachement des masses à une c peu importe que la praxis soit ou non engendrée dialectiquement à
social-démocratie réformiste. L'illusion est une erreur qui n'est pas fon- partir de la condition prolétarienne :. (p. 734), nous dirions à l'inverse
dée dans le réel ; l'idéologie exprime certains rapports sociaux réels et que cette genèse dialectique de la classe est l'essentiel, qu'elle est la
son ambiguïté même le double caractère social d'unité et de diversité praxis elle-même. L'expérience du prolétariat, sa praxis donc, c'est le
,des prolétaires. Au vrai, les conditions économiques et sociales du réfor- mouvement historique par lequel il intègre ses conditions d'existence
misme suffisent si peu à l'expliquer qu'elles ne peuvent être elles-mêmes (par quoi nous entendons son mode de production et les relations socia-
décrites sans qu'on fasse allusion à des facteurs de lutte de classe et à les qui lui répondent) se réalise en tant que classe en s'organisant et en
des motifs idéologiques. Car ce n'est pas seulement la dialectique luttant et élabore le sens de son opposition au capitalisme. Cette expé-
du Capital qui institue une couche privilégiée, c'est la résistance du rience comprend des niveaux différents, mais elle s'effectue à chaque
prolétariat à ses exploiteurs qui contraint ceux-ci à accorder des con- niveau, déjà à ce niveau primaire que constitue la production, puisque
cessions et des privilèges. Et c'est aussi le mouvement propre de la celle-ci, bien qu'imposée est accomplie et douée d'un sens par ses
classe pour s'organiser qui la conduit à confier à une fraction d'elle- agents ; en sorte que le prolétariat n'a jamais affaire qu'à lui-même,
même des fonctions de représentation quasi-permanentes, dans ses syn- qu'à sa propre activité, qu'aux problèmes que lui pose sa situation dans
dicats et ses partis, et qui, par là même, accentue le processus de diffé- la société capitaliste. De ce point de vue, il s'agit donc de comprendre
renciation sociale et la puissance d'une minorité ouvrière. la lutte révolutionnaire en la replaçant dans l'expérience totale de la
classe. La dynamique de la Révolution russe n'est pas à considérer en
Les changements dans l'organisation des producteurs affectent donc soi, mais à relier à un prolétariat singulier, placé dans des conditions
aussi l'organisation de la lutte et celle-ci, à son tour, la première. Pour de production historiquement déterminées, entretenant avec les autres
prendre un autre exemple : la multiplication des ouvriers semi-qualifiés classes exploitées des relations qui ne sont celles d'aucun autre prolé-
dans le capitalisme contemporain transforme la lutte contre le Capital. tariat d'Europe. L'organisation du bolchevisme, son centralisme rigou-
Le groupe décisif des O.S. dans la production est à l'origine du syndi- reux doit être vu non pas comme un trait nécessaire du mouvement
calisme de masse en Europe ; aux Etats-Unis il a déterminé l'essor du ouvrier mais comme une certaine solution apportée aux rapports de
C.I.O. ; en même temps il paraît influer sur les méthodes de grève (occu- la masse et de son avant-garde. Le problème devient de savoir comment
pations d'usines et, dans certains cas, remise en marche sous le con- la politique bolchevique exprime à la fois la maturité et les difficultés
trôle ouvrier). Mais le développement de cette nouvelle couche n'est pas du prolétariat russe. Plus généralement, on en vient à s'interroger sur
déterminé par des facteurs purement économiques puisque le progrès le sens du parti dans l'expérience ouvrière et, notamment dans l'époque
de la technique et de la rationalisation est partiellement une réponse contemporaine. Mais c'est précisément cette dernière question que cer-
apportée par le Capitalisme à la résistance ouvrière, celui-ci cherchant tains veulent éviter à tout prix. C'est que si l'on tient le parti non pour
de plus en plus à renforcer l'exploitation grâce à une intensification l'incarnation de la classe, mais pour son expression et si l'on admet
du travail. qu'il peut exprimer les contradiction comme le progrès de la classe,
L'opposition de l'objectif et du subjectif, de la condition et de la une critique du stalinisme devient possible.
conscience de classe est donc artificielle dès qu'on veut lui donner un Cette critique, de toute nécessité, reviendrait à chercher le fonde-
sens absolu. Que voulons-nous en conclure? Que tout est dans tout? ment économique et social de la politique et du mode d'organisation du
Cette idée interdirait toute action et, par là même, elle ne peut être
stalinisme et à clarifier leur rapport avec la lutte du prolétariat pour
marxiste. Au reste la réciprocité d'influence que nous évoquons nous
incite à mettre l'accent sur certains facteurs et à distinguer unr dialec- son émancipation. A cet égard elle s'inspire des mêmes principes que la
tique principale dans le conditionnement. Par exemple lorsque nous critique léniniste de la social-démocratie réformiste. De même que celle-
parlons de l'influence qu'exerce sur le développement du capitalisme la ci, en effet, le stalinisme ne peut être traité comme un accident ou
résistance à l'exploitation, cette influence n'est pas du même ordre que comme un phénomène psychologique de trahison ; il a un sens histori-
celle que le mode de production a sur une couche ouvrière privilégiée, à que et une fonction dans la société ; il n'entraîne pas les masses. par
l'époque de l'impérialisme, ou que celle que le développement de cette hasard ; il est lié à un moment de l'expérience ouvrière et son rôle
70 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 71

contre-révolutionnaire, parce qu'il contredit cette expérience, doit se bref la changer en masse exécutante, est déjà une distance sociale;
dévoiler. c'est le mouvement par lequel la bureaucratie s'intègre idéalement aux
classes exploiteuses. Cette remarque ne signifie pas qu'un mode de
Le premier point à reconnaître est que la politique et l'organisation pensée bureaucratique détermine la constitution d'une couche sociale
du stalinisme, à l'échelle internationale, ont un caractère bureaucratique. spécifique; nous disons que c'est une même chose d'agir comme appa-
Par politique bureaucratique nous entendons une conduite de comman- reil de commandement, d'instituer dans un groupe des relations de carac-
dement qui fait du prolétariat un élément passif, dont on se sert, tère militaire, de se représenter là classe comme une masse incons-
qu'on engage dans des combats et des alliances sans se préoccuper de ciente et de s'établir dans le système d'exploitation. Cependant, cet éta-
son évolution consciente, à qui l'on tente d'imposer successivement des blissement est pour le stalinisme d'une autre nature que pour la social-
idéologies différentes sans que jamais l'élaboration, la discussion, la démocratie réformiste. Celle-ci identifie simplement ses intérêts à ceux
justification de la conception présente sortent du cadre d'une petite mi- de la bourgeoisie dominante ; le stalinisme n'envisage la perspective de
norité de dirigeants. Par organisation bureaucratique, nous entendons son développement qu'au travers d'une lutte à mort contre la bour-
un corps strictement discipliné et hiérarchisé dont la base n'a aucun geoisie. Cette dif.férence ne peut encore s'expliquer que dans une per-
contrôle sur la direction. Le bureaucratisme n'est pas un phénomène spective historique, celle de la transformation du capitalisme et de l'ex-
nouveau dans le mouvement ouvrier et l'on peut repérer une tendance périence que le mouvement ouvrier a fait au cours de sa lutte contre
permanente de celui-ci à rétablir en son sein la stricte division entre la bourgeoisie. Si le réformisme a pu devenir l'idéologie dominante de
dirigeants et exécutants qui est caractéristique de la société d'exploi- la Il" Internationale, c'est à la fois parce que le capitalisme pouvait ac-
tation. Cette tendance est manifeste dans la social-démocratie réfor- corder des réformes et parce que sa décadence (démontrée par la
miste (qu'on songe seulement à la description qu'en donne Rosa Luxem- théorie marxiste) n'avait pas été pratiquement expérimentée par le
bourg pour l'Allemagne) et elle apparaît même, mais toujours contra- prolétariat. Après la première guerre mondiale, la bureaucratie la
riée par l'activité des ouvriers et la critique de Lénine, dans le bolche- plus dynamique de la classe ouvrière ne peut plus, comme on dit, se
visme. Elle traduit au plus profond les difficultés d'une classe écrasée mettre à la remorque d'un capitalisme qui s'avère évidemment incapa-
par l'exploitation, qui doit, po•tr s'organiser, résoudre d'innombrables ble de progresser, qui continue bien à privilégier certaines couches ou-
tâches théoriques et pratiques et se trouve ainsi amenée à confier à une vrières, mais ne peut leur proposer qu'une moindre misère, qui apparaît
minorité le rôle de direction, tandis que son activité révolutionnaire et engendrer nécessairement un cycle de crises et de guerres permanent.
ses aspirations communistes propres supposent qu'elle supprime toute L'opposition radicale du stalinisme à la bourgeoisie ne traduit donc pas
relation de domination en son sein et inaugure un nouveau modt> d'ac- a priori l'action révolutionnaire des masses, comme n'a cessé de le
tion collectif. La nouveauté du stalinisme c'est que, pour la première croire Trotsky, mais essentiellement l'incapacité de la bourgeoisie à ou-
fois la bureaucratie revêt l'aspect d'une véritable couche sociale, s'uni- vrir à l'aristocratie et à la bureaucratie ouvrière une perspective histo-
fie 'à l'échelle internationale et acquiert une stabilité historique. Cette rique de progrès. Mais tandis que la bourgeoisie démontre son carac-
cristallisation bureaucratique est d'ordre à la fois social, économique et tère parasi'taire et régressif et son irrationalité, toute une série de trans-
idéologique. Si nous considérons d'abord le processus d'organisation formations économiques font pressentir la possibilité d'un nouveau
de la classe, il apparaît que la concentration de plus en plus poussée mode d'exploitation qui, en Europe, ne pourrait, semble-t-il, triompher
du prolétariat, le rassemblement d'importantes couches de travailleurs que par l'élimination de la couche dirigeante actuelle. La concentration
dans des tâches de production identiques et l'expérience des luttes issues monopolistique, la puissance accrue de l'Etat dans l'économie, le déve-
de la première guerre mondiale (parallèlement au renforcement du pou- loppement du machinisme, la rationalisation de la production, l'exploi-
voir de l'Etat et à la concentration du capitalisme international) ont eu tation intensive du prolétariat qui en découle donnent dans le cadre
pour effet d'entraîner des masses de plus en plus considérables dans même du système actuel une importance nouvelle tant à la bureaucratie
l'action politique, et ont fondé l'exigence d'une direction centralisée de administrative et technique qu'à la bureaucratie du travail. Alors que
la lutte à l'échelle internationale. Or, le même processus qui tend à dif- ces deux bureaucraties demeurent largement étrangères d'un point de
férencier une couche de direction et la constitue en délégation perma- de vue idéologique, il nous paraît clair que c'est dans la perspective de
nente des intérêts de la classe amène celle-ci à se rattacher à des forces teur unification et d'une gestion étatique de l'économie que la bureau-
sociales étrangères au prolétariat. Certes ce retournement semble incom- cratie ouvrière peut projeter un avenir autonome par rapport à la
préhensible ou purement accidentel si l'on veut réduire l'histoire à la classe prolétarienne et à la bourgeoisie régnante. Le stalinisme peut
psychologie. Pourquoi une avant-garde qui se rassemble à l'origine être, selon nous, interprété en ce sens, avant même qu'on ait précisé
pour la défense et l'émancipation de la classe en vient-elle à se donner son rapport au régime existant en U.R.S.S. Mais, de toute évidence, que
des fins propres? En fait, c'est que la distance idéologique que pren- se soit réalisée dans un pays du monde cette domination de la bureau-
nent par rapport à la classe les partis de la lll" Internationale, quand cratie ouvrière, qu'elle ait pu réussir quelque part à trouver un fonde-
ils prétendent lui prescrire ses fins, lui imposer le sens de sa marche, ment économique, cristalliser autour d'elle toutes les fonctions de ges-
72 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 73

tion de la société et, grâce à une appropriation collective (en tant que c'est une chose de dire que le prolétariat doit nécessairement prendre
couche dominante) se comporter comme une classe aux dépens du pro- conscience de son opposition à la bureaucratie et de chercher les signes
létariat, cet événement a joué un rôle décisif dans l'expansion et la actuels de cette expérience ; c'en est une autre de savoir si l'avenir lui
prise de conscience de la bureaucratie stalinienne. permettra de traduire positivement cette opposition en faisant échec à
ses nouveaux exploiteurs. Il nous suffit d'indiquer ici que l'expérience
Veut-on donc définir le rapport du stalinisme avec le mouvement
prolétarienne ne se poursuivra, quelle qu'en soit l'issue, que par la ten-
ouvrier, il faut à la fois rechercher les raisons pour lesquelles la classe,
tative d'instaurer dans la lutte de nouveau rapports incompatibles avec
dans sa majorité, a suivi sa politique et voir en quel sens néanmoins
l'existence d'une direction bureaucratique.
elle s'en distingue. Nous avons déjà dit que le stalinisme répondait à
un besoin dans le prolétariat, mais pourquoi, malgré sa stratégie à plu- Mais plutôt que de chercher le sens du prolétariat dans son histoire,
sieurs reprises manifestement contre-révolutionnaire, a-t-il continué à il est certes plus commode de traiter de celui-ci comme d'un personnage
capter l'énergie des ouvriers. Il ne suffit pas à cet égard de remar- dont l'action dépend de sa bonne ou mauvaise volonté, de sa lucidité
quer que le réformisme a exercé une longue emprise ; le stalinisme pu de son ignorance, de sa force ou de sa faiblesse. Son histoire, selon
a une autre puissance. C'est que sa politique ne consiste pas à émous- Sartre, la voici réduite à la succession monotone de l'espoir et du décou-
ser la violence ouvrière, mais à l'utiliser pour ses propres fins ; elle ne ragement. Note-t-il que « l'organisation de la société capitaliste n'a
vise pas, historiquement, au compromis avec la bourgeoisie, mais cher- cessé d'évoluer ni la situation de l'ouvrier de se modifier », c'est pour
che l'élimination de celle-ci ; elle n'est donc pas conservatrice - au enchaîner, comme si cette phrase n'avait aucun sens à ses yeux : « On
vrai sens du terme - mais, en fonction de ses intérêts propres, révo- trouvera, selon les époques, qu'il (l'ouvrier) « colle » plus ou moins à
lutionnaire. Chaque fois donc que le stalinisme cherche à enrayer le son action politique ou qu'il se résume plus ou moins dans sa vie pro-
développement d'un mouvement de masses dans la crainte de voir son fessionnelle ; ses liens aux organisations de classe se resserrent ou se
autorité balayée par une avant-garde clairvoyante ou l'influence du relâchent, les buts qu'on lui propose - réformes ou révolutions, peu
parti contestée par une direction issue de comités d'usine ou de soviets, importe - lui paraissent réels, parfois même à sa main, ou lointains
son action, le plus souvent, ne consiste pas à pactiser purement et sim- et parfois imaginaires. S'il perd l'espoir, aucun discours ne peut le lui
plement avec le pouvoir bourgeois, comme le ferait le réformisme, mais rendre ; mais que l'action le prenne, il croira : l'action est par elle-même
à étouffer le mouvement au nom de considérations stratégiques que son une confiance. Et pourquoi le prend-elle? Parce qu'elle est possible :
opposition historique à la classe dominante justifie. Et alors même que il ne décide pas d'agir, il agit, il est action, sujet de l'histoire ... Plu-
le stalinisme collabore tactiquement avec la bourgeoisie, cette collabo- sieurs fois l'action s'est terminée par un désastre : alors les travailleurs
ration, parce qu'elle s'insère dans une perspective de conquête de l'Etat qui étaient le sujet collectif de l'histoire, en redeviennent individuelle-
- dont l'existence de l'U.R.S.S. atteste le fondement réel - n'est pas ment les objets» (p. 717). Certes l'auteur a bien le droit de faire une
vue comme une trahison. Cependant, l'attachement des masses au sta- description schématique de l'action ouvrière, sans se référer à des épi-
linisme ne se justifie pas par leur commune opposition aux couches capi- sodes historiques précis. Mais l'étonnant est que cette action n'exprime
talistes régnantes. Il serait artificiel de croire que le prolétariat se dé- à ses yeux aucune créativité~. Elle prend l'ouvrier ou le lâche comme
finit par la seule haine du pouvoir existant et que cette atti•tude de une colère, et le monde s'en trouve à chaque fois pareillement boule-
haine demeure la même, quel que soit le parti auquel il se rallie. Pas versé. La théorie des émotions se substitue à celle de l'histoire.
plus que le réformisme, le stalinisme ne fonde sa puissance sur les En fait, cette conception a pour fonction de justifier la toute puis-
seules illusions des masses. A un certain égard, celles-ci participent de sance du parti. Aux oppositions de l'identité de condition et de l'unité
certaines aspirations de la bureaucratie ; une réorganisation de l'indus.: de classe, de l'objectif et du subjectif, Sartre ajoute en effet celle de
trie sur des bases plus rationnelles, l'élimination des crises et du chô- la spontanéité et de l'action du parti 10• Et, bien sûr, toute sa critique
mage, la planification de la vie sociale ont en elles une résonance alors
même qu'elles pressentent que cette transformation ne supprimerait pas
9 Qu'on .so.ng~ seulement à la ~rève. N'est-i~ pas évident qu'elle change de
l'exploitation et ne leur procurerait pas une véritable émancipation. Ce-
forme ? Est-JI md1fférent que depuis une !rentame d'années les ouvriers ne se
pendant, si forte que soit l'influence du stalinisme, elle ne peut s'exercer contentent plus d'arrêter le travail mais dans certains cas occupent les usines
qu'à une seule condition : il doit être une opposition, privée de toute et tentent même de les remettre en marche sous leur contrôle. Or ces tentatives
participation au pouvoir. S'il règne, son caractère antiprolétarien se dé- n'ont jamais été inspirées par le parti.
lO Faut-il faire remarquer qu'un des grands mérites de l'œuvre philoso-
voile nécessairement ; pour les ouvriers russes ou tchécoslovaques, la phique d~ Sa~tre est d'ay?ir tenté de rompre avec un mode de pensée étroite-
planification et la rationalisation sont d'abord celles de leur exploita- ment ratiOnaliste. Or voiCI que dans Les Communistes et la Paix l'auteur ne
tion ; pour les ouvrier français, en 1947, une expérience se dessinait ~rocède plu~ qu_e par dichotomie : conditio!J et classe, action et p~ion, subje-
déjà qui dressait violemment une partie d'entre eux contre leur bureau- tJf et obJectif, hberté et nature, être et fa1re, toutes ces oppositions se voient
accorder une valeur absolue. Transformé en champion des idées claires et
cratie. En ceci réside la contradiction fondamentale du stalinisme. Mais distinctes, Sartre met facilement les rieurs de son côté : c Pour un marxiste
74 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 75

est dirigée contre le spontanéisme. II va de soi que si l'on entend par la classe qui agirait en son nom. Parlant par exemple du rôle des intel-
spontanéisme un élan mystérieux (c'est lui-même qui emploie, pour s'en lectuels dans le mouvement ouvrier, il écrit : c C'est un phénomène inhé-
moquer, le terme de classe-élan) qui pousserait irrésistiblement les pro- rent à la marche prolétarienne que des individus appartenant à la
létaires à l'assaut du capitalisme, cette notion est indéfendable pour un classe dominante viennent se joindre au prolétariat en lutte et lui ap-
marxiste. Mais à travers le concept de spontanéité, c'est de toute évi- portent des éléments constitutifs ... mais il y a ici deux observations à
dence celui d'histoire autonome ou d'expérience que Sartre vise, puis- faire ... » La première est que ces individus doivent avoir une valeur
qu'il nous dit que la classe n'est rien sans le parti et ne peut se mani- réelle, la seconde « •.• qu'ils fassent leurs sans réserve les conceptions
fester indépendamment de lui. C'est sur ce dernier point que nous vou- prolétariennes» 11 • Selon Marx il y a donc non seulement des aspira-
lons insister en montrant que dans le marxisme la notion de classe est tions de la classe mais des conceptions qui sont à rejoindre si l'on veut
fondamentale tandis que celle de parti, si importante qu'elle soit, est participer à sa lutte. Ce texte est d'autant plus significatif que Marx
seconde. ajoute quelques lignes plus bas : « Nous avons formulé, lors de la
Marx n'a-t-il pourtant pas écrit : « Le prolétariat ne peut agir création de l'Internationale, la devise de notre combat : l'émancipation
comme classe qu'en se constituant en parti politique distinct. » Cette de la classe ouvrière sera l'œuvre de la classe elle-même. Nous ne pou-
phrase dont Sartre fait si grand cas n'a cependant pas le sens qu'il vons, par conséquent, faire route commune avec des gens qui déclarent
lui attribue. Elle ne veut pas dire que la classe n'existe que par le ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-
parti, elle ne précise pas le rapport de l'un et de l'au1re, elle ne donne mêmes, et qu'ils doivent être libérés par en haut, c'est-à-dire par des
pas au terme de parti la signification qu'il a prise avec le stalinisme. grands et petits-bourgeois philanthropiques ... » Cette dernière phrase,
Comment Marx pourrait-il identifier classe et parti quand il voit dans on s'en doute, ne vise pas le stalinisme ; mais il faut reconnaître que la
la Commune de Paris la première forme d'un gouvernement ouvrier, en théorie de l'autoémancipation des travailleurs n'est guère compatible
l'absence de toute direction révolutionnaire. En fait, chaque fois qu'il avec son idéologie. Or c'est seulement dans le cadre de cette théorie
parle de la révolution prolétarienne, Marx la caractérise comme le qu'on peut comprendre quelle est pour Marx la fonction du parti : il
soulèvement de l'immense majorité contre une minorité d'exploiteurs, est un produit ou une expression de la classe. Marx écrit en 1875, dans
comme l'émancipation des travailleurs eux-mêmes, et il réfute l'idée sa critique du Programme de Gotha : « L'activité internationale des
que cette émancipation puisse être l'œuvre d'une fraction extérieure à classes ouvrières ne dépend nullement de l'existence de l'Association
internationale des travailleurs. Celle-ci fut seulement la première tenta-
tive pour doter cette activité d'un organe central » 12• Plus explicitement
anti-stalinien, écrit-il par exemple, la praxis révolutionnaire des !"as~ ne sau- encore, s'il est possible, il distingue le socialisme moderne du socia-
rait se confondre avec les manœuvres qu'elles exécutent sous la direction du P.C. lisme doctrinaire par le fait que le premier seul est engendré sponta-
Et comme elle ne font rien d'autre que ces manœuvres, leur vraie praxis se nément par la classe 18. Enfin il faut reconnaître que Marx voit dans le
manifeste par ce qu'elles ne font pas. Nous avons vu tout à l'heure la liberté se parti, non seulement l'organisation générale de la classe, mais surtout
mêler à la nature ; de même, ici, objectif et subjectif se mélangent et finalement
une étrange réalité paraît qui est à la fois l'unité objective et insaisissable des son unité idéologique. Ainsi, comme le montre justement M. Rubel,
masses en tant qu'on la conclut de leur dispersion et leur élan subjectif et parle-t-il constamment du parti ouvrier alors qu'il est seul avec Engels
invisible en tant qu'on le déduit de leur immobilité provisoire. Ce concept ambi- à l'exprimer 14.
valent nous est ensuite proposé sous le nom de classe » (p. 738). Et encore
contre le même marxiste anti-stalinien « ... et puisqu'il s'agit d'ôter au Parti
le mérite de réaliser l'unité d'action ouvrière, on situera le principe magique
de leur unification quelque part entre le régime objectif de la production et la
subjectivité du producteur comme la spontanéité individuelle entre l'être et le
faire, comme la libido freudienne entre le corps et la claire conscience » (p. 11 Cité par M. Rubel, Karl Marx, Pages choisies pour une éthique socialiste.
739). Et de rire. Mais qui rit ? Ceux-là même qui se gaussaient hier du concept p. 234-5.
d'existence ou de celui de situation : M. Lefebvre, bien stlr, son ami, M. Garaudy
et son ennemi Naville. A moins que Sartre ne soit prêt à faire une redoutable . :2 La phrase de Marx sur l'organisation du prolétariat en parti politique
distinct est de 1871 (Résolution de la Conférence de l'Association internationale
mise au point sur les termes et les idées qui sont à la source de sa philosophie des travailleurs sur l'action politique de la classe ouvrière). Sa pensée n'a donc
(à vrai dire nous n'y croyons pas un instant), il devrait, nous semble-t-il, garder
une certaine retenue dans sa critique de l'ambiguïté. « Ces fadaises flattent pas varié sur ce point. Dans le même sens il écrivait d'ailleurs en 1860 dans
l'optimisme socaliste », nous dit-il encore de ces tentatives anti-staliniennes. une le~~e ~ Freihgrat~, que la Ligue communiste n'avait été c qu'un épisode
Mais Marx risque d'en être le roi, lui qui voit dans le travail une activité objec- dans 1 h1st01re du partit lequel nalt spontanément du sol de la société moder-
tive subjective (c toute la prétendue histoire du monde est production de l'hom: ne». (Nous soulignons.,
me par le travail humain donc le devenir de la nature pour l'homme») et qu1 , 13 «.(Le socialisme doctri!la~re) n'~ ét~ l'expression théorique du prolétariat
nous montre dans le prolétariat un être qui n'est pas ce qu'il parait (c Peu 9u au~s1 longtemps que celu1-c1 ne s était pas développé encore suffisamment
importe ce que tel ou tel prolétaire ou même ce que le prolétariat tout entier JUsqu a engendrer spontanément son propre mouvement historique» cité par
s'imagine être son but, momentanément. Ce qu'il importe c'est ce qu'il est et ce Rubel, op. cil., p. 224. '
qu'il sera contraint de faire conformément à son être»). u. Rubel, op. cil., p. XLll.
76 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SARTRE 77

Cette conception de la classe est, à quelques nuances près, celle de cas une tendance naturelle du prolétariat ou si elle n'est pas plutôt le
grands leaders révolutionnaires. Trotsky affirme qu'il y a dans le pro- produit d'un processus historique, comme la thèse de Lénine sur le
létariat une tendance élémentaire et instinctive à reconstruire la société développement du réformisme dans le cadre d'un impérialisme se pro-
sur des bases communistes 15 . Rosa Luxembourg que « la social-démo- pose précisément de le montrer. Le succès, à l'aube du mouvement ou-
cratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, qu'elle est le vrier anglais, d'un courant essentiellement politique, comme le fut le
mouvement propre de la classe ouvrière» 16• S'agit-il de « fadaises de chartisme, alors que les associations économiques étaient encore peu
l'optimisme socialiste :~~ ? Il s'agit plutôt de cette idée profonde que la nombreuses et fragiles, nous fait évidemment pencher vers cette idée.
classe est révolutionnaire essentiellement et non par accident, révolution- En tout cas, l'exemple allemand que Rosa Luxembourg a remarquable-
naire en elle-même et non parce qu'une fraction d'individus profite de ment analysé ne peut être récusé. Dans ce pays, la social-démocratie
son antagonisme avec la bourgeoisie pour l'entraîner dans une révolu- n'est pas venue coiffer le mouvement syndical, elle fut, au contraire, à
tion politique 1 7. Et Lénine, demandera-t-on, n'est-il pas vrai qu'il pré- son origine et c'est seulement à une étape ultérieure que syndicalisme
tend que le mouvement ouvrier, laissé à lui-même, ne saurait dépasser le et social-démocratie en sont venus à se présenter comme deux mouve-
stade du tracte-unionisme, et que l'intelligence politique lui est apportée ments distincts, le premier prétendant se suffire à lui-même. Quant à
du dehors ? De fait, l'importance du Que faire ne peut être contestée. l'attitude de Lénine, au moins jusqu'à la révolution, elle n'est pas celle
Toutefois il convient de remarquer que son auteur donne une description d'un homme pour qui le parti serait le détenteur de la vérité et la masse
fausse de l'histoire ouvrière, que sa conduite propre dément la thèse une force aveugle. Son combat incessant dans les premières années du
qu'il exprime, que cette thèse, enfin, traduit plus une contradiction du bolchevisme pour donner la plus large place aux militants ouvriers dans
léninisme qu'un de ses traits essentiels 18 • Il est en effet inexact, tout toutes les instances du parti, son mépris à l'égard de ceux qu'il appelle
d'abord, de prétendre que les ouvriers russes n'ont réussi par eux- déjà des bureaucrates, l'appui qu'il donne pendant la révolution russe
mêmes qu'à se regrouper dans des associations économiques et que aux ouvriers d'usine qu'il juge c cent fois plus à gauche que les leaders
la conscience politique a été introduite en eux par des éléments de l'organisation :~~, ses analyses théoriques de la dictatures du prolé-
extérieurs à la classe. Ce qu'il y a de caractéristique au contraire tariat qu'il assimile totalement avec le pouvoir des soviets sans faire
en Russie, c'est que le prolétariat a, dès l'origine, eu conscience de son ,une allusion au rôle particulier du parti, sont autant de signes de sa
opposition politique au régime et que ses revendications économiques confiance en l'autonomie de la classe.
ont toujours été liées à cette opposition. L'oppression tsariste, commè S'il faut cependant reconnaître qu'à certaines époques Lénine, comme
Trotsky notamment l'a montré, favorisait davantage le regroupement Trotsky d'ailleurs, a paru accorder une importance extrême au parti, il
des ouvriers dans des clubs politiques clandestins que dans des syndi- n'est pas inutile de noter que c'est à chaque fois dans une période de
cats. Ce qui est seulement vrai, c'est que les activités politiques ou- recul des masses et d'isolement de la révolution. C'est lorsque les soviets
vrières sont demeurées dispersées tant que les éléments les plus dyna- s'avèrent incapables d'assurer effectivement la gestion de l'économie,
miques de l'intelligentzia ne lui ont pas permis de se cristalliser dans lorsque la révolution se trouve isolée en Europe, lorsque la direction du
une organisation unique. Mais ces éléments laissés à eux-mêmes n'au- parti doit en fait assumer toutes les responsabilités que Lénine agit
raient eu aucun pouvoir, ils n'ont joué un rôle décisif que parce qu'ils comme si la vérité se confondait avec sa personne, et par exemple qu'il
venaient rejoindre un mouvement ouvrier profondément politique. Lénine supprime impitoyablement toutes les oppositions. C'est lorsque l'orga-
paraît du reste plus soucieux de l'expérience anglaise que de l'expé-
nisation est largement bureaucratisée et qu'il ne dispose plus d'aucun
rience russe ; il est obnubilé par le développement du tracte-unionisme
recours à une action ouvrière, que Trotsky déclare que le parti ne peut
en l'absence d'un parti politique. Mais cet exemple est lui-même ambigu.
se tromper. Chaque fois, cependant, que la classe écrit sa propre his-
Car il s'agirait de savoir si la mentalité tracte-unioniste exprime dans ce
toire, tous les grands leaders révolutionnaires se rejoignent pour affir-
mer son autonomie. C'est Marx lui-même qui, après avoir qualifié de
"' folie désespérée » toute tentative d'insurrection à Paris, soutient sans
Hl Trotsky, ln Defense of Marxism, p. 104. restriction les communards et voit dans leur œuvre c un point de départ
16 Rosa Luxembourg, Marxisme contre Dictature, édit. Spartakus, p. 21. d'une importance universelle». C'est Lénine qui cite en exemple cette
11 Rappelons la phrase de Marx, c la classe est révolutionnaire ou elle n'est attitude et raille les menchéviks et leur conception de l'opportunité révo-
rien :~~, dont Sartre fait !ln c_u~ieux usa~e. Associé~ p~r ~~lui-ci à une autr~ lutionnaire. C'est Trotsky qui décrit la révolution de 1905 et celle de
citation concernant la necessite du parti, elle parait s1gntfter : la classe agit
en tant qu'elle s'identifie au parti. Il faut donc préciser que la première formule 1917 comme l'œuvre des masses et met au premier plan le rôle des
se trouve dans une lettre adressée à Schweitzer. Marx déclare seulement que la soviets, rôle que le bolchevisme lui-même met un temps à comprendre
classe ne peut ni ne doit rien attendre des pouvoirs. JI affirme ainsi l'autonomie en 1905. C'est enfin Rosa Luxembourg qui condense en une formule
du prolétariat. significative son estimation de l'expérience ouvrière : c Les erreurs com-
18 Enfin il faut ajouter, si l'on croit Trotsky dans son livre sur Staline, que
mises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont histori-
Lénine aurait abandonné sa thèse.
78 LE MARXISME ET SARTRE LE MARXISME ET SAR_TRE 79

quement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité affirmant leur attachement au prolétariat, jugent du stalinisme sur sa
du meilleur comité central. » 1e seule opposition à la bourgeoisie, ne dominent pas le bruit de la phra-
Cet aspect du marxisme, Sartre, comme tant d'autres, préfère l'ou- séologie révolutionnaire et apprécient une société, l'U.R.S.S., non d'après
blier. Sans doute pense-t-il que l'action politique ne supporte pas une les rapports qu'elle institue entre les hommes, mais d'après ce qu'elle
trop grande rigueur dans la théorie. Les vérités de raison sont bonnes dit d'elle-même. S'il est abstrait de dévoiler l'idéologie de commande-
pour la philosophie ; en politique celles du sens commun peuvent suf- ment des partis staliniens et de la relier aux conditions d'exploitation
fire. Il suffit donc de constater que le stalinisme est suivi par une im- dans lesquelles s'édifie la société russe, à ce compte le marxisme tout
portante fraction de la classe ouvrière pour juger qu'il est le parti du entier est abstrait qui parle de plus-value quand elle n'apparaît nulle
prolétariat. Il suffit qu'il procède directement du bolchevisme pour qu'il part, et qui dénonce la mystification du libéralisme bourgeois quand
en soit le parfait continuateur. Il suffit enfin qu'on ne puisse le rempla- celui-ci propose des valeurs adorables. Peut-être pensera-t-on qu'il est
cer pour qu'on doive combattre à ses côtés. Au reste cette dernière re- plus sot qu'abstrait de vouloir tout ramener à la lutte prolétarienne et
marque est pour Sartre décisive. Il demande : supprimeriez-vous le sta- de croire que l'abolition de l'exploitation est la tâche essentielle de
linisme, que feriez-vous à sa place? Le trotskiste est la juste victime notre temps. Marx et Lénine qui le voulaient avaient pour eux, au
de ce jeu facile. Il est vrai que celui-ci se donne dans l'imaginaire la moins, de participer à une lutte effective. Il n'en est plus de même au-
situation réelle que vit le stalinien et se contente de supposer la réponse jourd'hui. On ne peut le nier. Mais on peut aussi noter que la classe
révolutionnaire qu'il aurait fallu faire. Comme chaque situation est, n'a pas seulement effectué un recul, qu'elle a affronté le problème révo-
pour une part, un effet de la politique stalinienne, le trotskiste est, à lutionnaire par excellence, qui n'est pas seulement celui du renverse-
chaque fois, condamné à remonter dans le temps jusqu'à l'avènement de ment de la bourgeoisie, qui est d'abord celui de l'organisation de son
Staline. Comme par ailleurs il sait que le stalinisme n'agira jamais propre pouvoir, celui de la gestion collective de la société, qu'elle a
comme il l'invite à le faire, il est toujours réduit à noter dans la marge continué de manifester sa créativité en recourant à des formes de lutte
du réel des avertissements et des corrections inutiles. Sartre peut donc nouvelles, qu'elle a abandonné toute une série d'illusions sur la démo-
bien dire que le possible trotskiste est abstrait et que le possible sta- cratie ou le nationalisme, que les conditions économiques n'ont cessé
linien est, à la rigueur, le seul possible puisqu'il peut se muer en réel. d'évoluer dans un sens favorable à une réorganisation rationnelle de la
Cette remarque ne vaut toutefoip que contre le trotskisme et suppose société, qu'en bref, il n'est pas possible actuellement de biffer la possi-
entre celui-ci, le stalinisme et la pensée de Sartre, un postulat commun : bilité du communisme.
le parti est sujet de la praxis. Nous avons tenté de dire en quoi cette Toutes ces réflexions, dira-t-on encore, se fondent sur une philo-
idée était radicalement antimarxiste, et, ce qui est plus grave, fausse. sophie de l'histoire, une estimation de la lutte de classes, de la puis-
Dès qu'on reconnaît que la praxis est la lutte et le devenir de la chsse, sance prolétarienne qui relèvent d'une création imaginaire. Peut-être
le stalinisme peut être remis à sa place dans l'expérience prolétarienne le marxisme est-il un délire cohérent, et tous les signes que nous voyons
et la question primordiale devient celle de clarifier cette expérience et de la créativité des ouvriers ne parlent-ils qu'à notre paranoïa. Peut-être
de l'aider à se développer, non de chercher à remplacer le parti actuel encore le marxisme a-t-il été vrai et est-il aujourd'hui périmé, la gran-
par un autre parti qui, imposé du dehors, aurait nécessairement les deur du léninisme un attribut de la belle époque dont le maniaque tente
mêmes traits. de réveiller les échos comme tel autre ceux du jazz pur. Le tout, si on
Voilà bien l'abstraction, dira-t-on : un si long raisonnement pour le pense, est de le dire.Au reste, si la politique amuse, on pourra bien
conclure à l'abstention. Il est vrai qu'il est abstrait en regard de l'his- s'en occuper encore. Mais l'étonnant est que les intellectuels qui veulent
toire quotidienne, de chercher plus la clarification que l'action efficace, aujourd'hui défendre, et à quelque égard, justifier le stalinisme sans
d'accorder plus d'importance à un auditoire de cinquante ouvriers, qu'au accepter sa philosophie de J'histoire, ont toutes les manies du marxiste,
public du Vel' d'Hiv', de chercher les signes d'une maturation ouvrière font un usage constant de ses principaux concepts et n'ont pour origi-
là où n'apparaît que le jeu du stalinisme et de la bourgeoisie. Voulons- nalité que de n'en pas comprendre le sens.
nous donc opposer une vraie histoire qui ne se manifeste pas à celle dt! En dernière analyse, l'attitude de Sartre est celle d'un empirisme en
chaque jour ? En fait il ne s'agit pas d'un choix entre telle et telle politique et nous croyons qu'il finira par nous dire que la révolution
histoire et d'une préférence pour les développements secrets plutôt que est un mythe et le pacifisme la seule vertu du présent. Tout le malheur
pour la publicité des événements, mais d'une manière de se lier à la vient de ce que J'empirisme se pratique en silence ; il ne souffre pas la
société. Notre abstraction est d'essayer de rattacher notre pensée et théorie. S'il faut parler, la politique se change en vision du monde et
notre conduite, dans la mesure du possible, à l'effort du prolétariat pour l'empirisme en philosophie. Au niveau de la philosophie, la rencontre de
abolir l'exploitation. Sommes-nous alors plus abstraits que ceux qui, Marx est inévitable et sa critique de toutes les mystifications n'a rien
perdu de sa virulence.
1e Op. cit., p. 33.
' DE LA RJ!PONSE A LA QUESTION
éternel ; je cherche à comprendre ce qui se passe en France, aujour-
d'hui, sous nos yeux:~~, je ne voyais dans cette remarque qu'une clause
de style, d'autant qu'elle venait couronner un long développement sur la
Masse, le Parti, la Classe et la Praxis, soit des concepts qui dépassent
le cadre que vous chérissez de l'ici et du maintenant. Force m'est de
81

v reconnaître que je sous-esti mais votre habileté ou que je surestimais


votre originalité. je surestimais celle-ci et j'aurais dû me rappeler que
le mépris de la théorie est un trait permanent de l'opportunisme, cent
DE LA RÉPONSE À LA QUESTION * fois dénoncé par Lénine et Trotsky. je sous-estimais votre habileté car
je vois bien que ce refus de la théorie vous dispense de répondre' aux
questions qui vous gênent: ainsi quand vous justifiez le stalinisme par
une description des rapports des masses avec le parti, vous prétendez
j e vous reprochais de confondre le parti et la classe et je voyais à demeurer sur le terrain des faits, et quand on vous répond que ces rap-
la source de cette erreur votre incapacité à définir celle-ci comme une ports ont une histoire et que le stalinisme en offre une solution toute dif-
réalité économique, sociale et historique ; je reliais cette incapacité à férente du bolchevisme, vous rappelez que vous ne recherchez que ce qui
votre rationalisme étroit qui vous enfermait dans les oppositions de se passe c aujourd'hui, en France, sous nos yeux » ; faire de la théorie
l'action et de la p assion, du subjectif et de l'objectif, de l'unité et de devient <inutile, dangereux (pardi 1) et outrecuidant •· j'ai donc eu cette
la dispersion ; je pensais que ce rationalisme vous interdisait de com- outrecuidance et vous m'avez vertement remis à ma place. Sans doute
prendre l'idée de praxis, que vous entendiez en fait comme l'acte pur auriez-vous pu remarquer que mon article répondait au vôtre et ne trai-
d'un organisme pur, et qui selon moi, suppose un entrelacement de tai t aucun thème que vous n'aviez déjà abordé, en sorte qu'Il fallait ou
toutes tes déterminations économique, sociale et politique. Il me semblait accorder ou dénier aux deux les mêmes caractères. Mais ce scrupule ne
enfin que vous ne rendiez pas compte de l'écart, pour ne pas dire de vous a pas embarrassé : quand vous écriviez que la classe se fait se
l'abîme, qui sépare le marxisme de Marx, de lénine, de Rosa Luxem- défait et se. re! ait sans cesse, vous ne faisiez qu'énoncer des remarq~es,
bourg ou de Trots ky et le s talinisme sur la question des rapports entre vous vous hvnez à de simples considérations, ou, comme vous le dites
le parti et la classe. Il paraît que je me suis trompé ; j'avais pourtant en une formule don t j'ai apprécié l'originalité, vous n'usiez que de votre
pris soin de vous citer le plus souvent possible, ma is sans doute au- c bon sens • · En revanche quand je dis que le prolétariat a une hist oire,
cune de vos phrases ne doit-elle signifier ce qu'elle dit. j'apprends main- ou qu'il développe une expérience, je < fais une reconstruction de la
tenant que le parti ne s'identifie pas plus à la classe que le fil à la dialectique du mouvement ouvrier depuis ses origines :.. A la vérité ce
botte d'a sperges qu'il lie. Vous parlez d'une médiation qui est à la fois poi~t ne mériterait pas qu'on s'y arrête et je serais tout prêt à v'ous
rapport et volonté, d'ensembles brouillés de significations et d'actions et l'abandonner si vous n'en tirie.z une argumentation qui, de déplaisante
même d'expérience ambiguë. Enfin vous déclarez - ce qui permet de devient rapidement inadmissible, et appelle enfin à de désagréables
couper court à tou t discussion s ur les rapports entre marxisme et stali-
nisme - , que vous ne faites pas une théorie du prolétariat, projet que
vous jugez c inutile, dangereux et d'ailleurs outrecuidant». je reviens
1 réflexions sur son auteur. De la critique de ma prétention vous êtes
passé, en effet, à celle de ma situation d'intellectuel dans le but de
discréditer mes idées. Certes j'avais écrit « not re abstraction est d'es-
d'abord s ur ce de rnier point pour m'empresser de reconnaître que vous sayer de rattacher notre pensée et notre conduite dans la mesure du
affirmiez déjà dans tes Communistes et la Paix votre désir de ne point possible à l'effort du prolétariat pour abolir l'exploitation:., mais après
faire ou refaire une théorie, ni même de la théorie en général. Si je tout ce n'était que des mots et vous pouviez traduire librement « vous
n'avais tenu a ucun compte de cet avertissement, c'est que, dans les pages voulez prouver, comme nous le verrons, que vous servirez mieux le pro-
suivantes, vous citiez Ma rx, Lénine, Boukharine et Trotsky et vous létariat en vous ancrant dans la bourgeoisie intellectuelle:. (1575 nous
démontriez - car vous ne pouviez le montrer - d'une manière propre- soulignons). Cependant le portrait d'un intellectuel myope et solitaire
ment théorique dans quelles conditions s'édifiait l'unité de classe. Et aurait pu vous suffire à prouver que j'étais impuissant à comprendre la
quand vous ajoutiez : « je ne m'occupe pas de ce. qui serait souha~tab.te, politique ouvrière ; il vous a fallu dire davantage : j'offre aux jeunes
ni des rapports idéaux que le parti en soi entretient avec le proletanat patrons un marxisme qui leur permettra d'exploiter en bonne conscience
le prolétariat (1575) ; dans ma description de l'évolution technique de la
• Les Temps Modernes, n• 104, juil. 1954. Rédigée dans les semaines qui sui- classe, je suis c franchement odieux » (1595) ; quand j'évoque la possi-
virent la pubhcation de l'article Réponse à Lefort - texte dont la véhémence ,bllité d'un échec final de la lutte socialiste, je suis «cynique, ( 1628),
nous surprit - cette lettre attendit une année avant de ~araltre ~f!S la Revue. car je l'attends ; enfin ma critique du stalinisme est d'inspiration trou-

'
La Rédaction, après avoir tenté de nous dissuader, céd~ a notr;e ms1stance. Elle
exigea d'importantes coupures auxquelles nous consenhmes. N ayant pu retrou- ble : c Le Figaro, écrivez-vous, qui vise comme vous, quoique pour des
ver le manuscrit primitif, nous reproduisons la version amputée. raisons probablement différentes à séparer la classe de son appareil... ,.
6
DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 83
82
(1622). Cette heureuse progress!on soutient v~tre lon~ue démon~tration, tion croissante de leur bureaucratie au système d'exploitation, quand je
à elle seule sans doute incomplete. je reconnais que Je ne la goute pas. lie ces transformations à l'évolution économique, j'ai tort ou j'ai raison,
Et cette petite phrase sur Le Figaro me contraint à vous voir sous ~n j'exprime une opinion que je crois fondée, mais, je vous en donne acte,
jour nouveau. je ne vous sais .même pas g~é du pr~bablement. c.ar e~fm je ne parle pas au nom du prolétariat. je parle sur le prolétariat, comme
si vous saviez quelque chose, tl fallait le due ; et SI vous ne sav~ez ne~, tout autre et d'abord comme vous. Car il ne suffit pas de dire que le
il fallait vous taire ; et si c'était un mouvement de votre plume tl fallait prolétariat crève de misère et d'abrutissement et qu'il bâille et se cou-
le reprendre. je vois bien que vous aimez la ~olémique : ~ette ~orm~le che dans l'intervalle des assauts qu'il lance sous les ordres du parti
sur les jeunes patrons lefortistes est une trouvatlle ; vous f~1tes bten nre stalinien pour avoir le droit de parler en son nom (et ne prétendez pas
de mes tours abstraits (deux fois rire d'ailleurs, et de m01 et de vous), que vous ne faites que répéter ce que dit le P.C., car il affirme tout
vous ponctuez mes phrases de spirituels bah voyons~ .tiens~ à la bo~ne autre chose). Alors? Le scandale, selon vous, je le vois bien, c'est que
heure, du meilleur effet 1. Tout ceci est dans une tradition b1en fra~ça1se je parle d'expérience. Or, dites-vous, pour parler d'expérience, il faut
et permet de vous lire à haute voix. Mais la polémiq~e ne condlll~ pas ou bien y participer ou bien être situé à sa fin, et précisément vous ne
nécessairement à la perfidie, sauf quand elle est mamée par le Ftgaro, faites rien, sans avoir l'avantage d'être Hegel ni que votre prolétariat
précisément, ou par vos nouveaux amis. je sais que c~ « pr?bablem~nt ~ soit l'Esprit. Nous voici aux prises avec votre rude bon sens et placés
a dû plaire à M. Kanapa et que votre article voulait pla•r.e ; ma1s ce devant une de ces alternatives du tout ou rien dont vous avez le secret.
mimétisme qui vous fait adopter en même temps que leurs Idées le ton Ou bien l'on est prolétaire, on agit et l'on se tait, ou bien l'on est intel-
de ceux que vous jugiez, hier encore, sévèrement, m'est, ~e reprends vos lectuel, on parle et l'on n'exprime rien (notons seulement la savoureuse
termes, franchement odieux. Hier, en ~Het, vous pen~1e~ en~ore que et prudente exception que vous jugez bon de faire à propos des intel-
trahir et se tromper n'étaient pas une meme chose ; ma1s Je volS s_nr ~e lectuels staliniens). A quoi je vous répondrai que les ouvriers parlent
petit exemple que cette distinction s'évanouit ; sans doute vous gena•~­ aussi, et davantage encore leurs collègues prolétarisés, et que lorsqu'ils
elle pour entériner le passé assez lourdement chargé de ceux que J.e parlent, ils font comme vous et moi, ils dépassent leur situation, ils
m'obstine à appeler des staliniens. Certes je ne veux pas « dram~h­ organisent les données immédiates selon un ordre qu'ils tirent de leur
ser » : il ne s'agit que d'un petit procès littéraire et j'en sors tr~s bten esprit et qui n'est pas imposé par le monde sensible.
portant, mais comme nous aimions à le dire dans le vocabulatre des
Temps Modernes, c'est significatif. L'idée que je me fais du prolétariat est, pensez-vous, un produit de
Vous faites donc remarquer que je suis un intellectuel, qu~ je. n'agis ma situation ; mais que diriez-vous aux ouvriers qui la partagent?
pas, qu'enfin je n'ai aucun titre pour yarler au nom. du proletanat. ~~ Qu'ils sont des prolétaires «cultivés», qu'ils ne répondent pas à la
communiste parle bien en son nom, d1tes-vous, « m~.•s vous, Lefort,. J ~~ définition de l'authentique abruti que vous avez posée ? ... En fait vous
bien peur que vous ne parliez sur la classe ouvner~ ~·,Tout ~~ct, Je avez trop d'esprit pour mettre en cause leur situation car vous vous
J'admets, à cette réserve près, quand nous aurons prec1se c:_ qu 11 fa~t attireriez des réponses méchantes. je suis donc convaincu que vous vous
entendre par action et inaction, que cette situation me para1t partagee contenteriez de leur dire qu'ils se trompent : vous leur diriez par exem-
par beaucoup d'autres et qu'il n'y à rie~ à en conclure sur le c~nten.u ple, qu'on ne peut obtenir de résultats efficaces en agissant en dehors
des idées exprimées ni dans un sens m dans un au_tre. Qua~d Je. d1s du P.C. et en critiquant la C.G.T., que la cohésion du mouvement ou-
qu'il y a une histoire de la classe ou~rière •.. que les diverses revolutwns vrier est une condition nécessaire à la lutte anticapitaliste. A quoi ils
prolétariennes, depuis un pe~ plus d un s1e~le ne se ressemblent pas, vous répondraient que la politique du P.C. est désastreuse pour le pro-
qu'elles manifestent un progres dan~ la. consctence et dans les. formes de létariat, qu'ils ont vu son vrai visage en 1947, quand celui-ci partageait
lutte, que les organismes du proletanat se sont trans~ormes, q,ue les le pouvoir avec la bourgeoisie et que la C.G.T. marchait la main dans
ouvriers cherchent par des méthodes beaucoup plus radtcale_s qu autre- la main avec les patrons, quand les commandos staliniens venaient chez
fois à secouer Je joug de l'exploitation et qu'en même temps 1ls ;e ~eur­ Renault matraquer les grévistes ; que le P.C. ne défend les revendica-
tent à des difficultés de plus en plus grandes, par le fait de 1mtegra- tions ouvrières qu'autant qu'elles lui servent à mettre en difficulté le
patronat mais qu'il ne se préoccupe pas de les faire aboutir, que la
1 Le procédé fait réfléchir s'-!r l'interchanç-e~b!lité des interjec~ions. Voyez grève perlée ou la grève tournante dite de harcèlement est démorali-
plutôt le succès que je me taille a bon marche SI )e vous les. applique. «Vous sante, que les intéressés se sentent à chaque fois isolés et sont de fait
portez un jugement de valeur sur ~e Parti. Ne croye~ pas que 1e .vous en oppose battus les uns après les autres. Vous ne manqueriez pas, j'en suis cer-
un autre. Et ce n'est ni le lieu, m le ~ornent de defendre ou d attaquer> Ba_h
voyons 1 «Je ne sais pourquoi vous c1tez Rosa Luxefl'!bour_g et Trotsky, car Je tain, d'arguments pour leur répondre, et, dans une telle discussion,
ne dis pas autre chose qu'eux> Tiens ! «Vous vous etes. oté les moyens de le beaucoup de problèmes seraient inévitablement abordés, car ils sont
condamner (le stalinisme) ... je ~e cache pas mes ~ympath1es pou~ de nombreu~ dans la réalité inextricablement liés : on parlerait des chances d'un
aspects de l'entreprise commumste et cependant )e garde le drmt et la faculte regroupement ouvrier en dehors du P.C., du rôle que peut jouer le
de l'apprécier. » A la bonne heure! etc.
84 DE LA RÉPONSE A LA QUESTION DE LA RÉPONSE A LA QUESTION 85
prolétariat dans la situation actuelle dominée par l'antagonisme de des ouvriers - ne révèle qu'un aspect de la réalité. La critique impla-
J'U.R.S.S. et des U.S.A., de ce qu'on peut attendre d'un régime stali- cable que Marx fait du machinisme, il la dirige en effet non contre le
nien en France et nécessairement de la nature de l'U.R.S.S. De fait, ce phénomène en soi mais contre l'utilisation qu'en fait le capitalisme et
sont les vrais problèmes et vous ne les éviteriez pas. Pourquoi faut-il contre la représentation idéale que celui-ci en donne. Non seulement
donc, parce que vous avez un intellectuel pour interlocuteur, que vous Marx reconnaît que le machinisme crée les conditions d'émancipation de
les esquiviez ou les enrobiez dans une critique personnelle const.ante ? la classe, mais il indique que celui-ci, dans sa dynamique même, vient
Cette critique est d'autant moins admissible que son auteur. ~e dispose étayer la tendance du prolétariat à prendre la direction de la société.
pour la faire d'aucun titre particulier. Seriez-vous un m1litant che- Dans un passage célèbre du Capital, repris par Engels dans l'Anti-
vronné mèneriez-vous la vie d'un prolétaire, votre critique de mon inac- Dühring, il écrit : c Par la machinerie, les opérations chimiques et autres
tion et' de ma prétendue indifférence pour la misère ouvrière pourraient méthodes, elle (la grande industrie) ne cesse de bouleverser en même
paraître au moins motivées. En fait, vous êtes ~n hom~e de lettres, temps que la base technique de la production, les fonctions des ouvriers
vous avez écrit jusqu'à présent des ouvrages de philosophie, des ~ornans et les combinaisons sociales du procès de travail. En même temps, elle
et des pièces de théâtre ; votre expérience politique est plutôt mmce et révolutionne constamment la division du travail au sein de la société et
ne brille pas par sa rigueur, à en juger sur l'exemple du malheureux projette sans cesse des masses de capitaux et d'ouvriers d'une branche
R.D.R. et sur celui de votre bref enthousiasme pour le titisme. Le ton de production dans l'autre. La nature de la grande industrie nécessite
dont vous usez pour parler de la misère ouvrière et pour me foud.r?yer donc le changement dans le travail, l'instabilité des fonctions, la mobi-
quand j'affirme que la classe continue de se former dans les. cond1hons lité en tous sens de l'ouvrier. On a vu que cette contradiction absolue ...
modernes de production ne peut faire oublier que votre p~ss10n pour le éclate dans l'hécatombe ininterrompue de la classe ouvrière, gaspillage
prolétariat est d'origine récente. A me comparer à vous Je ne me sens démesuré des forces de travail, et dans les ravages de l'anarchie sociale.
pas défaillir : j'aurai même 1~ préte?~ion de pe.nser que j'ai davantage C'est là le côté négatif. Mais si le changement de travail ne s'impose
tenté de participer à une act10n poht1que, mamfesté plus de constance aujourd'hui qu'à titre de loi naturelle écrasante et avec l'aveugle force
dans mes opinions. destructive de la loi naturelle qui se heurte partout à des obstacles, la
grande industrie, par ses catastrophes mêmes, fait une question de vie
ou de mort de reconnaître dans la variation des travaux, et, par suite
Quand j'évoquais une expérience prolétarienne, je ne prétenda~s dans la plus grande diversité d'aptitudes du travailleur, une loi sociale
nullement établir que ce qui advient au prolétariat lui advient nécessai- générale de la production et d'adapter les circonstances à la réalisation
rement, que son passé ne pouvait être différent de ce qu'il est, que la normale de cette loi 2 • » Engels commente avec profondeur ce texte ;
forme de son avenir est déjà inscrite dans son présent, bref, comme il montre, en citant d'autres passages de Marx, que l'ancienne division
vous me le faites dire, qu'il est graine, fruit et fleur (vous parlerez .sans du travail enchaînait le travailleur à sa fonction, lui imposait un ap-
doute de l'expérience d'une fleur ...) j'affirmais seulement que les Situa- prentissage si long qu'il se trouvait lié pour la totalité de son existence
tions dans lesquelles se trouve placée la classe exploitée, qu'il s'agisse à la même tâche parcellaire, et donc enfoncé irrémédiablement dans son
de conditions économiques ou sociales, ne sont pas accidentelles, que aliénation. Mais l'essor du machinisme rend possible par lui-même la
'celles-ci sont perçues en fonction du passé et posent des problèmes délivrance de l'étroite spécialisation aliénante : c La rapidité avec la-
qu'elle doit à tout prix résoudre pour progresser. quelle on apprend pendant le jeune âge le travail à la machine met fin
à la nécessité d'élever une classe spéciale de travailleurs exclusivement
en vue d'en faire des travailleurs à la machine 3 . » Cette délivrance ne
Vous jugez scandaleux que je trouve en l'automatisation crois~an~e s'effectue évidemment pas au sein du système capitaliste, mais elle est
de la production une source de puissance po~r t.a. classe ; ell.e n~ Slgm- facilitée par le développement technique. La critique du travail sur
fie selon vous que dépersonnalisation des md!vidus, atom1sahon des machine, devenue un lieu commun de nos psycho-techniciens, ne peut
groupes, moindre résistance au Capital. je n'ai ~as ni~, .ce~ asp;ct né: donc faire oublier sa signification historique. Voilà, direz-vous, l'objec-
gatif, je J'ai même noté sans m'y arrêter,. i.l est ~r~1, car J ~ta.'s preoccupe tivisme : mais précisément, il faut troubler vos classifications ; le déve-
de montrer l'insuffisance de votre positiOn. J a1 donc ms1sté sur des loppement de la technique est inséparable de celui de la conscience, ou
facteurs positifs : capacité technique accrue, interchangeabilité des tâ- de ce que je préfère appeler l'expérience de classe. Des hommes qui ont
ches sensibilité à l'universel. Ces termes m'attirent des sarcasmes : dû consacrer des années à l'apprentissage d'un métier peuvent bien
cap~cité technique, répondez-vous, c'est de l'~bjectif. ; interc~~nge.abilité tirer de son exercice une satisfaction professionnelle, et trouver dans
des tâches, ce qui provoque le chômage ; umversahté, mystlhcatwn de leur compétence un argument de résistance à l'exploitation ; ils ne sont
ta démocratie bourgeoise. Je crains que ces sarcasmes ne règlent pas
la question et que ce qui vous paraît aller d.e. soi d'après le. consen~us 2 Le Capital, t. Ill. p. 80 ; Anti-Dühring, t. III, p. 70.
de Marx, des biologistes et des psychotechmc1ens - la désmtégrahon 3 Anti-Oühring, ibid.
86 DE LA RÉPONSE A LA QUESTION . DE LA RÉPONSE A LA QUESTION 87

pas portés à se sentir solidaires d'une collectivité et à percevoir dans la rience ambiguë.:. (1588) Vous interprétez ici, je crois, un document fort
production une activité qui peut être socialement dominée ; ils sont plu- intéressant de l'Internationale syndicale rouge (datant de 1926) et qui
'tôt disposés à penser que leur travail personnel est irremplaçable et est cité par Michel Collinet dans son ouvrage sur le syndicalisme ; mais
qu'il détermine nécessairement leur condition actuelle. De fait, nous vous l'interprétez - ce n'est pas le moins drôle - à la lumière des
savons que l'intérêt de ce type de travailleurs pour la collec,tvité ne commentaires de Collinet (violemment anti-communiste), qui ne voit
dépasse pas souvent les limites de la catégorie. Vous parlez à regret dans la dépendance à l'égard de la collectivité qu'une perte de sensibi-
de l'habileté technique, de la connaissance intuitive du matériau de l'ou- lité et de conscience ; ainsi après nous avoir pompeusement parlé d'ex-
vrier professionnel, mais vous ignorez que sa spécialisation implique une périence ambiguë, toute ambiguïté disparaît et vous déclarez non seule-
rigoureuse dépendance à l'égard des conditions de travail et une limita- ment qu'il faut renforcer la résistance au Capital mais affaiblir la
tion de la communication sociale qui tendent à perpétuer l'exploitation dépendance de l'individu à l'égard de la collectivité. Vous faites un
existante. Encore faudrait-il ajouter que ces qualités exceptionnnelles du co~tresens sur le texte de I'I.S.R. qui met l'accent, comme je le fais
travail professionnel sont depuis bien longtemps réduites ; dès son ori- mm-même, sur la transformation révolutionnaire de la classe ouvrière
gine, l'économie capitaliste tend à développer la division du travail dans les conditions modernes de production et parle de la dépendance
jusqu'à ses ultimes conséquences et ne laisse subsister le métier unitaire d'une manière positive 4.
que dans de rares secteurs. Dès avant la seconde révolution industrielle, La transformation révolutionnaire consiste aussi dans l'accroisse-
l'ouvrier spécialisé est un ouvrier parcellaire, bien que les opérations ment de la capacité technique de la classe, considérée dans son ensem-
qui lui sont confiées exigent dans le détail une habileté que le machi- ble. Sans doute, sur ce point plus que sur tout autre, l'ambiguïté est-
nisme rendra de moins en moins nécessaire. Je ne nie pas que cette elle sensible ; car l'automatisation des gestes dans le cadre d'une tâche
habileté procure une satisfaction. Mais comment définir celle-ci? Qu'est- parcellaire et incompréhensible est particulièrement négative pour l'in-
elle d'autre, en définitive, qu'une simple sublimation de la déchéance? dividu. Mais la rationalisation laisse paraître, alors même qu'elle est
Au fait la sublimation est mieux que rien, et il est atroce que l'immense une pseudo-rationalisation, dictée par les intérêts particuliers des ex-
majorité des ouvrier modernes en soient privés. Cependant le problème ploiteurs, un aspect positif. C'est qu'il y a dans le travail industriel
ne consiste pas à sublimer, mais à transformer la situation présente. une exige_nce de rigueur ou de précision. En d'autres termes, je pré-
Or, l'extension du machinisme provoque un bouleversement dans les tends qu'tl faut reconnaître à ce domaine une logique qui sous-tend
rapports sociaux prolétariens et dans la mentalité des individus, de toute la vie sociale, aujourd'hui, et qui indique sous la forme la plus
caractère révolutionnaire. La mobilité en tous sens de l'ouvrier, son sensible le degré de rationalité auquel l'humanité est parvenue. je ne
adaptation aux modes de fabrication les plus divers, la puissance pro- suis pas d'accord pour ne voir dans les machines que des broyeuses
digieuse qu'il voit développer par la machine à partir des opérations d'hommes ou des instruments de malheurs : la multiplicité des opéra-
les plus simples lui ouvrent sur sa solidarité avec les hommes qui pro- tions que la machine peut accomplir, la précision qui les accompagne,
duisent avec lui ou sur leur force commune, une perspective que ne l'exigence d'économie qu'elle implique, l'organisation de la société
pouvait avoir l'ouvrier professionnel, enfermé dans la particularité de qu'elle suggère, du seul point de vue du rendement, font de la machine,
son travail et de sa condition. Ce bouleversement n'est pas univoque ; il aux yeux même de ceux qui peinent pour la conduire, une expression
est vrai qu'il coïncide avec une exploitation accrue, un renforcement de
la domination capitaliste. Mais il est essentiel de ne pas se laisser fas-
ciner par le seul aspect négatif et de voir le parti que la classe peut ~ Voici le texte de la .résolution de l'IS.R., que vous interprétez d'une
mam.~re erronée :. « En ce QUI copcerne la masse, la grande majorité de la classe
tirer de sa situation présente. ouvnere est certamement poussee par la rationalisation vers un nivellement un
Pour l'avoir souligné contre une description simpliste qui ignorait rapprochement, _une composition plus homogènes... Ce phénomène a pour résul-
t~t 1_1ne fluctuatiOn de~ travailleurs se faisant avec une rapidité jadis inconnue,
le rapport des ouvriers à la production, je me suis attiré votre colère. amst que la suppresswn des frontières inter-professionnelles d'autrefois. Cette
Il est à craindre que cette colère ne vous égare quand vous prétendez ~asse d'ouvriers. des industri.es rationalisées n'entre plus dans le cadre et les
m'opposer les communistes sur ce point, qui eux, auraient «eu vite fait taches des syndtcats de métiers e~ elle ~st, au potentiel, la base d'un large
de voir l'ambiguïté de l'expérience». Car le résumé que vous donnez de mouvement de toute la classe ouvnère. St les fluctuations rapides de la masse
fon~an:'entale des travailleur~ et l'inutilité d'un long apprentissage professionnel
leur position est pour le moins confus voire contradictoire. «La masse affatbh~sent la. force de résistance au Capital, en revanche, tout le système de
est fluctuante, écrivez-vous, l'apprentissage n'est plus nécessaire, pour production dev1ent plus complexe et sensible ...
ces raisons la résistance au Capital sera moins forte. L'ouvrier sent D'autre par, l'ouvrier, que la rationalisation transforme en un rouage du
davantage sa dépendance, il n'est plus qu'un rouage : des mouvements c?mple.xe mécanisme ~e. produc~~n sent bien plus directement sa dépendance
v1s-a-v1s de la collectivité, sa ha1son avec elle qu'il ne les sentait autrefois.
de masse sont possibles. Résistance moins forte, dépendance accrue : Malgré le désir du Capital d'utiliser la rationahsation pour isoler les travail-
pulsions contradictoires ; il faut renforcer l'une, affaiblir l'autre : il faut leurs, le nouveau type de travail facilite, en dernière analyse, la possibilité de
un militant pour aider ses camarades à définir le sens de cette expé- vastes mouvements de masse :.. Cité par Collinet, Esprit du Syndicalisme, p. 59.
88 DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 89

de la puissance collective. Or il y a ceci de remarquable dans la révo- la technique ; en soi, elle est indifférente au malheur ou au bonheur de
lution industri€lle qu'elle a tendu à intégrer l'immense majorité des ou- l'homme. C'est l'homme qui ampute l'homme ; c'est le capitalisme qui
vriers au travail productif. Autrefois ce travail était réservé à une mi- oblige le prolétaire à donner toute sa vie pour une tache parcellaire dont
norité d'ouvriers professionnels, tandis que la masse des manœuvres le produit lui est dérobé. Il est donc €ssentiel de ne pas déplacer le pro-
était reléguée à une fonction purement indéterminée. Aujourd'hui les blème, comme le font certains psycho-techniciens en reportant sur la
ouvriers sont de plus en plus nombreux à vivre sous l'impératif de la machine la responsabilité qui incombe à l'exploiteur. Je ne dis pas que
précision. Certes, à la différence des professionnels, ils ne l'élaborent vous faites la même chose, mais en ignorant le parti que le prolétariat
pas et vous diriez sans doute qu'ils se contentent de la subir. Mais peut tirer du machinisme vous arriver au même résultat ; vous escamotez
outre que les travaux sur machine exigent encore, de la part de l'indi- l'objectif révolutionnaire. Cet objectif est pour la classe ouvrière diriger.
vidu, un réglage et une surveillance qui supposent une familiarité avec Et diriger signifie pratiquement gérer la production. A ce niveau l'éco-
les opérations qu'elle effectue, ils manifestent la nécessité d'un agence- nomique €t le politique sont confondus ; car une gestion collective de la
ment tel qu'en principe toutes les opérations concourent, selon les pro- production présuppose une démocratie soviétique réelle. Et il n'est pas
cédés les plus simples, à la réalisation d'une fin fixé€ à l'avance. Je difficile de comprendre que si les ouvrier assurent cette gestion, ils sup-
soutiens que les hommes qui vivent quotidiennement dans un tel cadre primeront la misère, ils réduiront de temps de travail en répartissant
ont une perception de la collectivité et des possibilités à celle-ci offer- celui-ci équitablement, ils normaliseront les cadences que la folie du
tes, qui les différencie de tous les autres groupes sociaux. profit pousse à la limite des forces humaines ; tandis que s'ils ne déci-
Vous répondrez que ce jugement est arbitraire et que je ne suis pas dent pas eux-mêmes de la nature, du rythme, des fins de la production,
qualifié pour l'énoncer puisque je ne suis pas prolétaire. Mais lisez, par s'ils sont maintenus dans leur fonction actuelle d'exécutants, s'ils conti-
exemple, le récit d'un ouvrier américain sur son expérience en usine, nuent à être dépossédés de toute responsabilité sociale, alors, quelles
l'American Worker, de Paul Romano 5 • Il parle certes, à chaque page que soient les déclarations de la Constitution, la phraséologie du pou-
de la fatigue, de la saleté qui sont le lot quotidien de l'ouvrier améri- voir régnant et même les avantages matériels que celui-ci peut accorder,
cain moderne - cet ouvrier qui, selon notre presse bourgeoise, travaille la réalité de l'exploitation demeurera inchangée. En un mot, c'est au
dans des palaces - mais il parle aussi de l'intérêt des travailleurs pour niveau des rapports de production que s'établit la différenciation en
la grande production, de leur familiarité avec les modes de fabrication classes et c'est à ce niveau seulement qu'elle peut être abolie.
les plus divers, de la critique constante qu'ils font du gâchis patronal,
de l'échec de leur créativité. Romano, tout en montrant la résistance Si vous ne considérez point ces rapports, l'ampleur des tâches révo-
qu'oppose l'ouvrier à l'exploitation dans les circonstances les plus sim- lutionnaires dans la production, vous ne dépassez pas l'idéologie de
ples de la vie quotidienne, sa haine de ceux qui n'ont en tête que l<! l'homme révolté, à ceci près que vous ne comprenez même pas que cette
rendement, note qu'il s'intéresse à sa machine, fait souvent preuve de révolte, privée de tout fondement économique, est nécessairement vouée
curiosité technique (même si cett€ curiosité se manifeste en dehors de à l'échec. Et de fait les ouvrier que vous nous présentez, que sont-ils de
l'usine, dans ses loisirs) aime le travail bien fait et respecte l'habileté plus que les paysans du Diable et le bon Dieu ? Quel autre problème
professionnelle, qu'il a conscience d'être le mieux placé pour juger de leur donnez-vous à résoudre que d€ prendre la décision de se battre ?
l'organisation de la production. A lire ce récit, il apparaît que les ou- C'est-à-dire de suivre leurs dirigeants? Et quel motif de lutte définissez-
vriers ne sont pas seulement des esclaves ou que l'usine n'est pas seule- vous sinon seulement et toujours la misère? Vous affirmez que Marx
ment une caserne, car la loi qui y règne n'est pas seulement celle de fondait sa perspective sur la liaison de la paupérisation et de la révolte ;
l'absurde ; elle implique aussi une logique. Et sans vouloir faire un mais cette idée ne lui interdisait pas de voir que les prolétaires étaient
mauvais mot, la logique qui est ici pressentie ce n'est pas la logique des producteurs et que leur fonction économiques - parce qu'elle leur
formelle, c'est celle, concrète, de l'organisation sociale. donnait une puissance dont n'avait jamais joui auparavant aucune classe
En bref, je veux vous rappeler que ce n'est pas l'industrie la mort d'exploités - les mettait en situation de vaincre et de réorganiser la
de l'homme, comme le laisse entendre toute votre description de la con- société. Il distinguait précisément la révolution prolétarienne de celle de
dition ouvrière, mais un ordre social. Il n'est même pas vrai de dire, toutes les autres classes opprimées en ceci qu'elle n'était pas seulement
avec Marx, que la machine ampute l'homme ; la machine n'ampute pas, dictée par la misère et le désespoir. Et puisque vous affirmez que mon
elle est elle-même amputée, quand on lui prescrit des opérations spé- intérêt pour la production est bien différent de celui de Marx, permettez-
ciales qui ne formaient autrefois qu'une partie de son activité ; la par- moi d€ vous dire à mon tour que votre pathétique quand vous parlez de
cellarisation du travail n'est qu'une conséquence du développement de la misère ouvrière ne me rappelle pas non plus le langage de Marx. Car
la description de la misère ne sert jamais, dans sa pensée, à remplacer
un raisonnement ; elle vaut à l'intérieur d'une conception d'ensemble
«~ The American Worker, New York, 1947, traduit par la revue Socialisme
ou Barbarie, n•• 1-6. historique qui est autant logique qu'éthique. Tandis que je vois bien
90 DE LA RÉPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 91

que votre tableau de la misère remplace toute analyse du fonctionne- ,miste », c'est qu'elle s'applique sans équivoque à l'intelligentzia stali-
ment de la société et des possibilités qui sont offertes au prolétariat. nienne. je n'arrive pas tout à fait à croire que vous puissiez l'ignorer.
Il rend vaine toute discussion, toute contestation de votre politique ou je ne parle même pas de la philosophie officielle du stalinisme qui rem-
tout au moins de vos perspectives. Vous enfermez les prolétaires dans place la lutte de classe par le développement des forces productives et
leur misère, vous les privez de tout accès à la culture, vous leur refusez substitue au marxisme un évolutionnisme vulgaire ; mais de cette avant-
toute expérience du passé, vous leur interdisez toute véritable réflexion garde intellectuelle, qui consent à reconnaître, dans le privé, la situation
sur l'avenir et quand vous les avez ainsi changés en un monstre dont misérable du prolétariat russe, les immenses privilèges dont jouissent
la seule conscience est la souffrance, vous vous retournez vers votre les cadres politiques et techniques et justifie cet état de fait par les
adversaire pour lui crier : allez-vous dénier à ces hommes le droit de nécessités de l'accumulation en U.R.S.S., prétendant que l'essor de la
suivre leurs dirigeants même s'ils les suivent comme des bêtes, leur production réduira nécessairement l'inégalité jusqu'à supprimer la bu-
donner des conseils, quand ils ne peuvent délibérer, prétendre les ins- reaucratie. C'est à cette théorie que vous devriez réserver vos sarcasmes
truire quand ils ne veulent que se battre ? Mais votre indignation est car c'est elle qui prétend fonder sur le malheur du prolétariat des len-
un procédé. Les prolétaires travaillent, s'organisent, critiquent leurs demains qui chantent. Mais si vous vous donnez la peine de lire, vous
organisations, se disputent sur les méthodes qu'ils doivent adopter et les devez convenir que je dis tout autre chose. j'essaye de comprendre
dirigeants qu'il faut suivre ou sur le rôle même des dirigeants, et se comment le prolétariat peut constituer - envers et contre tout - sa
décident enfin sur ce qu'ils pensent être la vérité non sur le bruit des propre histoire, trouver un sens dans les circonstances de fait dans les-
pas qu'ils font en marchant. quelles il est placé, convertir les éléments négatifs de sa situation en
Cependant vous avez l'art de dissimuler vos faiblesses ou votre igno- facteurs de lutte et de solidarité. « Autant dire, plaisantez-vous, que le
rance. Tandis que vous transformez la lutte du prolétariat contre ses malade veut sa maladie parce qu'elle est l'a condition de sa guérison et
exploiteurs en une quelconque opposition oppresseur-opprimé, vous pré- du progrès médical » (1610). Cette comparaison est à la lettre extrava-
tendez que ma tentative de décrire une expérience ouvrière au sein du gante : la fonction productive de l'ouvrier n'est pas sa maladie, elle est
procès de production escamote le problème des relations agonistiques : ce par quoi il est ouvrier et a une chance de transformer le monde, elle
«j'y suis, découvrez-vous p. 1576, ce qui manque c'est la lutte de est - pour employer un terme que vous avez eu le mérite de définir
classes». Fameuse illumination qui n'a point trop tardé, j'espère. En autrefois avec profondeur - sa situation.
tout cas vous l'avez su vite traduire en termes concrets. Me voici l'au-
teur d'un marxisme pour tous dont peuvent se réjouir les jeunes pa-
trons. Leur rationalisation ne permet-elle pas à la classe de faire l'ap- Selon vous, un sens qui ne se manifeste pas n'est pas un sens : le
prentissage de son futur pouvoir? Tout est donc pour le mieux dans sens n'est jamais préparé par la situation elle-même. Ou bien la
le meilleur des mondes capitalistes possibles ! Eh bien non, Sartre 1 (ô conscience claire détermine la situation ou elle ne la détermine pas et
puissance magique du vocatif que vous m'avez rappelée) votre astuce alors la situation est comme rien pour le sujet qui s'y trouve établi.
est fallacieuse et je ne dis rien qui puisse plaire à un patron, car en Cependant cette volonté d'ignorer tout ce qui n'est pas l'objectif ou le
plaçant la tâche révolutionnaire au niveau du procès de production, je subjectif vous met aux prises avec de sérieuses difficultés. Vous écrivez
l'attaque à la racine même de son pouvoir ; je le nie non seulement par exemple : « toutes les structures objectives du monde social se
dans sa fonction actuelle, mais dans son rôle. De fait il n'y a qu'une livrent dans une indifférence première à la subjectivité ouvrière. Rien
chose qu'il ne puisse perdre sans tout perdre c'est la direction. li peut, n'est élucidé, il n'y a pas de garanties : la résignation (écrasement par
remarquez-le, perdre bien autre chose, et par exemple son titre de l'Autre) et la révolution (dépassement de l'Autre vers la tâche infinie)
patron sans être autrement menacé dans son rôle social, comme nous éclairent la situation simultanément, mais leur rapport ne cesse de
le montre l'évolution historique qui tend de plus en plus à remplacer le varier. » Comment des structures objectives peuvent-elles se livrer à la
capital privé par le capital collectif. Sa participation à l'exploitation subjectivité ouvrière ? Dans une indifférence première, précisez-vous.
suffit à lui préserver son bonheur que lui garantit un revenu de 10 à Qu'est-ce donc que cette conscience d'indifférence? Conscience de X ?
20 fois supérieur à celui de l'ouvrier. Il peut enfin devenir, pour peu Mais une structure n'est pas un X. C'est par exemple la division du
qu'il ait l'esprit ouvert, directeur d'usine sous un régime stalinien - travail à une époque donnée. La signification de cette structure n'est
le cas n'est pas fréquent, mais il existe ; il se consolera encore d'avoir pas élucidée, mais les hommes n'en éprouvent-ils pas cependant les
perdu son nom de jeune fille et son pedigree bourgeois en jouissant effets ? Leur perception des couches sociales qui les entourent ne change-
d'un revenu incomparable à celui du simple travailleur. Mais en aucun t-elle pas en fonction du rôle qui leur est imposé ? On s'interroge en
cas il ne peut s'accommoder d'un régime communiste qui le mette au vain sur cette appropriation de l'objectif par le subjectif dans l'indiffé-
milieu des producteurs et sans privilège. Le plus piquant, au reste, dans rence. Encore suggérez-vous par ces expressions un rapport premier qui
cette accusation qui m'est adressée d'élaborer un marxisme c écono- n'est pas élucidé. Mais, comme si vous accordiez trop, vous rendez en-
92 DE LA RÉPONSE A LA QUESTION DE LA RÉPONSE A LA QUESTION 93

suite à la conscience le pouvoir absolu dont elle paraissait un instant Vous êtes il est vrai sensible aux difficultés que suscite votre théorie
dessaisie : la résignation et la révolution éclairent simultanément la de la conscience, et tentez parfois, sans crainte de vous contredire, de
situation. L'indifférenciation de la situation ne vient plus de ce que son rendre à l'histoire sa continuité et son sens. Vous venez de critiquer
sens n'est pas amené encore à l'expression ou de ce qu'elle n'est pas la notion d'expérience cumulative, de dénoncer mon finalisme honteux
encore thématisée, mais de ce qu'il y a une double thématisation. La et mon organicisme secret, soudain vous déclarez : c d'ailleurs ce n'est
conscience doit à tout prix garder sa liberté entière quitte à osciller pas à vos expériences cumulatives que j'en ai et je pense en effet que
entre le oui et le non jusqu'à ce qu'elle trouve sans doute au plus pro- la classe tire profit de tout - à la condition qu'on entende par ce mot
fond d'elle-même la garantie d'une conscience absolue de révolution que )a classe tout entière avec ses liens internes et ses organes sensibles :.
.Je parti lui procure. Qu'une situation puisse signifier avant d'être com- (1588). Effet de surprise! Suffit-il donc qu'on vous accorde les liens et
prise, que le sujet lui-même se transforme sans le savoir et le vouloir, les organes pour que vous jugiez raisonnable ce qu'un instant aupara-
que ses actes, ses décisions ne procèdent pas d'un foyer absolu mais vant vous considéreriez comme absurde? De fait, le prolétariat était
qu'ils soient pris dans le cours d'une histoire, voilà ce que ne peut en écrasé par un présent perpétuel, il n'avait ni mémoire, ni expérience, ni
aucun cas admettre votre philosophie et votre politique, votre théorie du tradition. Connaissait-il le changement ? Oui ; c un changement histori-
c~oix et cel.le du Parti. Après quoi vous pouvez, certes, parler d'expé-
que cumulatif? Sûrement pas.» (1579). Mais voici qu'avec le médiateur,
rœnce ambzguë et d'ensembles brouillés de significations et attaquer le passé, l'avenir et le mouvement qui les rejoint lui sont aussitôt ren-
mon prétendu rationalisme hégélien, vous continuez de manifester mal- dus. c Le parti forme les cadres sociaux de la mémoire ouvrière, il est
gré ces précautions de langage un subjectivisme à toute épreuve. li n'y l'esquisse de leur avenir, les organes de leur action, le lien permanent
a d'abord d'ambiguïté que pour la conscience. Puis en tant que celle-ci qui lutte contre leur massification ; il est la perspective à partir de la-
se fait conscience de révolution, toute ambiguïté est supprimée, c tout quelle le prolétariat peut se replacer lui-même dans la société et pren-
sera clair, tout est réel, à commencer par cette résistance au déchiffre- dre à son tour pour objet ceux qui font de lui un objet : il est la tradi-
ment ; simplement il faut prendre du temps ; mais si l'expérience active tion et l'institution:. (1607). Mais la restitution au prolétariat de son
commence par l'incertitude et la réceptivité il devient possible sinon existence historique est une ruse et le recours au médiateur ne restitue
nécessaire de demander de l'aide : le déchiffrement peut se fair_ par en définitive que le parti. Il y a en effet deux manières d'entendre votre
une médiation». Tandis que vous introduisez les notions de temps et théorie des cadres sociaux de la mémoire. Elle peut signifier que le pro-
d'ambiguïté, vous parlez d'un retour à une conscience claire, le Parti, létariat jouit d'une expérience vécue, qu'il a une unité de développement
qui convertira tout en rationalité : le temps n'est pas créateur, il n'est auxquelles il ne peut toutefois accéder qu'en utilisant la perspective
qu'une distance entre la réceptivité et l'activité ; le réel n'est que résis- offerte par le parti. Avec cette interprétation je serai facilement d'ac-
tance ; l'expérience n'est qu'épreuve ; en d'autres termes, la conscience cord, à cette réserve près que le parti n'est pas le seul organe que
est bien en face de l'Autre, et, en tant qu'elle dépend de cet Autre, elle puisse utiliser la classe et qu'il n'offre à celle-ci une perspective que s'il
a certes à choisir, mais en elle-même elle est un Absolu. Puisque vous mène une lutte révolutionnaire. Mais de quelque manière qu'on l'ex-
aimez nommer les philosophes illustres, je dirai que vous ne repoussez prime, ce n'est évidemment pas là votre pensée. Vous l'avez dit et ré-
Hegel que pour revenir à Kant. Alors que le meilleur de Hegel est dans pété : le prolétariat n'a pas d'unité historique ; la classe se fait, se
sa tentative de décrire un devenir de l'Esprit, de montrer comment l'ac- défait et se refait sans cesse, le passé ne tient pas au présent ; les ou-
tivité s'élabore au sein même de la passivité, vous réintroduisez l'ab- vriers de 1917 n'ont rien de commun avec ceux qui les ont précédé ; les
straction de la conscience morale - non point sûre d'elle-même certes travailleurs de 1953 ignorent presque tout des événements de 1936. Le
ni claire pour elle-même, mais transcendante par rapport à to~tes se~ parti n'a pas à organiser la mémoire car il n'y a pas de mémoire ou-
déterminations, pure activité, ne souffrant ni délibération ni critique, vrière possible. Veut-il reconstruire le passé, c'est une reconstruction
en tant qu'elle coïncide avec son projet de révolution. Cependant Hegel intellectuelle, c'est comme s'il parlait de la lutte des esclaves à Rome.
est à dépasser vers Marx, et Marx à interpréter en ce qu'il se sépare de Votre thèse est autre : le P.C. est cadre de la mémoire en tant qu'il est
Hegel ; l'histoire n'est pas à escamoter au profit de la répétition du cadre de l'action des masses (cil est le lien permanent qui lutte contre
conflit oppresseur-opprimé et du choix de la révolte. Elle doit être res- leur massification - il est la tradition et l'institution » (sic). Or comme
taurée dans sa fonction créatrice et dépouillée de sa prétention méta- les masses n'agissent pas, mais seulement le P.C. qui les unit, celui-ci
physique ; bref ancrée dans les groupes sociaux dont elle est le devenir. ne peut se souvenir que de lui-même. L'équivoque - dont vous jouez -
Le prolétariat ne doit être traité ni comme une catégorie historique, ni de cette notion de cadres sociaux de la mémoire, c'est qu'elle laisse sup-
comme une masse - simple occasion de l'action - mais comme une poser une différence entre le cadre et la mémoire elle-même et qu'en
collectivité en devenir dont les transformations subies et voulues, les fait elle l'abolit. Ici je me souviens d'Halbwachs : comme la famille,
progrès et les défaites, les oppositions internes et les problèmes qu'elles cette autre noble institution, le P.C. paraît d'abord encadrer l'individu
suscitent peuvent être reliés en fonction du projet révolutionnaire qui et lui fournir de simples repères pour la remémoration d'un passé qui,
l'habite. s'évanouirait dans le rêve et l'insignifiance (un discours de Maurice
94 DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 95

Thorez, une manifestation à la Bastille, un autre discours de Thorez, ( « où al-Je écrit que le parti était identique à la classe ? ») et vous
voilà qui rythme l'existence, coJT'me une première communion, un anni- brouillez à plaisir le problème dans l'espoir de suggérer une infime
versaire, une autre première communion). Mais ces repères se révèlent mais précieuse distance au cœur de votre identité classe-parti. Après
ensuite les seuls événements qui comptent, l'histoire de l'individu s'iden- avoir concédé à la classe une expérience, vous attribuez au parti une
tifie à celle de la famille, l'histoire des ouvriers à celle du P.C. Cette activité de déchiffrement et parlez constamment de lui comme d'une
thèse n'est pas admissible. Le parti, répétons-le, n'est pas la seule 'nsti- médiation. Quant à l'expérience, j'ai tenté de montrer qu'elle se rédui-
tution de la classe, il en est une parmi d'autres. Vous parlez vous-même sait en définitive à celle du parti. Voyons en quoi consiste le déchiffre-
d'organes sensibles et de liens internes et dites que le passé ne peut ment : « Le parti ne se distingue des masses que dans la mesure où il
être conservé que par des « organes spécialisé». Quand vous donnez est leur union. C'est par leur union même qu'elles produisent leurs cou-
un nom à ces organes, les voici comme par hasard, réduits à l'unité : rants internes et c'est à partir de ces courants qu'il déchiffre la situa-
le P.C. Pourquoi ne pas parler des syndicats, des petits groupements tion de la classe dans la société et sa position présente dans la lutte
politiques minoritaires mais influents et, si vous faites allusion à séculaire qu'elle mène» (1607). Le parti provoque des courants dans les
l'avant-guerre, du parti socialiste? Si vous ne vouliez considérer que masses, (2" terme) et à partir de ces courants il déchiffre la classe (3"
ce qui se passe aujourd'hui, vous pourriez à la rigueur juger la posi- terme). Voilà qui est significatif à défaut d'être clair. Parmi ces trois ter-
tion dominante du P.C. comme un signe de sa valeur ; si vous préten- mes, le second, les masses, est bien distinct du premier, le Parti ; que
dez en revanche voir en lui la médiation permanente dont la classe a représente-t-il? Les Communistes et la Paix nous l'ont enseigné : il est
besoin pour unifier son passé, vous ne pouvez plus vous prévaloir de la passivité, l'extériorité, « la classe niée :t. On lui accorde ici le mouve-
cette position récemmment acquise. Bref, il y a plusieurs médiateurs, ment. Mouvement il est vrai déclenché par le parti. Ce mouvement a-t-il
plusieurs mémoires et donc un développement qui les soustend, qu'au- un sens, a-t-il a être déchiffré? Non ; il fournit seulement au parti
cun ne peut prétendre épuiser. Mais il faut faire une autre remarque : l'occasion de déchiffrer la classe. La classe? Quelle est donc sa fonc-
ces mémoires ne se ressemblent pas ; les militants du P.C. se souvien- tion ici ? Nous l'apprenons six lignes plus haut : « le dirigeant déchiffre
nent de ce qui manifeste la combativité et le rayonnement de leur orga- la situation, l'éclaire par ses projets, à ses risques et périls, et la classe
nisation, point du reste. Quant aux militants gauchistes, par exemple, en observant les consignes légitime l'autorité du dirigeant. » (Nous sou-
ils se souviennent des actions néfastes du P.C. 6 lignons). Avons-nous le droit d'en conclure que le parti est identique à
la classe? Sans doute pas. Mais en quoi sont-ils différents? Ou, pour
être plus précis, en quoi la classe est-elle différente du parti, en tant
Mais vous ne consentez pas à reconnaître que vous confondez le qu'il obéit à ses dirigeants ? Je vous accorde volontiers que la classe n'él
parti et la classe. Vous vous indignez même que je vous le fasse dire pas la même extension que le parti, mais cette différence est nulle, eu
égard à leur commune obéissance aux dirigeants. En tout cas, le déchif-
6 Vous donnez une interprétation personnelle des événements de 1936, et frement ne suppose aucune distance entre le parti et la classe. Une
c'est votre droit. Il vaut cependant la peine d'indiquer quelle est la source de situation est déchiffrée, qui concerne la classe en tant que celle-ci est
vos renseignements : c'est manifestement le livre récemment paru de Danos et
Gibelin, juin 36. Cet ouvrage est-il stalinien? Nullement ; ses auteurs sont dirigée par le parti. Autant dire que le parti déchiffre sa propre situa-
trotskistes ou troskisants. Et il n'y a pas de hasard en ceci : le P.C. n'a jamais tion. On ne saurait enfin prendre davantage à la lettre votre définition
rien publié de sérieux sur 36, car il préfère passer sous silence l'essentiel, c'est-
à-dire le mouvement des masses ouvrières. Il est donc plaisant de vous voir
contraint d'utiliser un travail de gauchistes (mais bien sûr vous ne le citez pas) gine une p_olitique d~libérée d'union ; celle-ci fut évitée .a~ssi longtemps qu'il
pour étayer votre démonstration. Quant à celle-ci, je la juge erronée. Vous faites le fut possible. Et lom que le mouvement des masses smv1t et c traduisît :t le
d'abord partir le mouvement social des manifestations politiques de 1935 et rapprochemen! des sommets, il précéda ce d_ernier et en fut un !acteur impor-
écrivez : « il faut rappeler que le Front populaire fut une union politique et tant. Je ne vo1s pas non plus que, par la SUite, les masses se s01ent bornées à
que le rapprochement se fit par le sommet» (1608). Danus et Gibelin remon- donner du Front populaire une traduction ou une interprétation sociale · l'occu-
taient à dessein à une période antérieure. Ils notaient que jusqu'en février 1934 pation des usines fut spontanée, vous le notez vous-même, et elle dépass~ large-
le P.C. avait pratiqué une politique d'isolement, critiquant radicalement le P.S. ment le cadre fixé par les organisations politiques, qui s'employèrent à la faire
qu'il assimilait au fascisme ( à la même époque cette politique avait contribué cesser. Dès l'arriyée de Blum _au _pouvoir, le P.S. ~eman~a - vainement d'ail-
au succès d'Hitler, en Allemagne). En 1932, les élections municipales avaient leurs - la repnse du travail. Quant au P.C. s'il affuma son soutien aux
sanctionné l'échec de cette politique : le P.C. avait perdu 3(Xl.(X>O voix et ses ouvriers en grève, il nia toujours que le mouvement ait un caractère révolution-
effectifs étaient tombés à moins de 40.(X)() membres. Après le 6 février le P.C. naire et joua un rôle décisif dans sa liquidation. Là où Blum avait échoué
continua d'abord à refuser de constituer un front unique cependant que les Thorez réussit quand il avertit les militants qu'il fallait savoir terminer uné
masses manifestaient clairement leur combativité et qu'une forte effervescence grève. Quelques mois après les grèves de juin il allait même jusqu'à déconseil-
régnait dans les usines. Ce n'est qu'au dernier moment que le P.C. décida ler l'occupation des usines. S'il y a bien un caractère du mouvement de 36,
de participer à la manifestation populaire du 12, qui fut un triomphe. Et cc c'est qu'il a largement échappé au contrôle des directions syndicales, qu'il a
n'est qu'en juin qu'il adopta une politique de front unique. Danos et Gibelin été plus loin, beaucoup plus loin que ne le désiraient les directions politiques.
montrent fort justement que ce tournant répondit à une crise intérieure du parti Comment prendre cet exemple pour démontrer la subordination des masses
et à un changement dans la stratégie de l'U.R.S.S. Je ne vois donc pas à l'ori- alors que celle-ci fut péniblement acquise par les organisations dirigeantes ?
DE LA RSPONSE A LA QUESTION DE LA RÉPONSE A LA QUESTION 97
96
du parti comme médiateur. Vous écrivez bien : «Entre la classe comme ployé de l'usine de Clichy n'a que rarement mis les pieds dans l'atelier
activité et comme entreprise historique et la masse comme produit pas- ?ù travaillent les ouvriers. Il ne sait pas ce qui s'y passe. S'il y pénètre
sif de la production, il faut une médiation » (1611). Mais cette média- 1! est regardé comme vous le seriez vous-même en cette circonstance.
tion est définie comme le terme qu'elle fait surgir : elle est union des Qu'y a-t-il donc qui circonscrit le milieu ouvrier ? Ce n'est point seule-
masses, activité, entreprise. Et loin qu'elle soit englobée par lui, c'est ~en~, sa~s _doute, que les hommes fassent le même travail (en fait la
elle qui l'englobe : le parti change les masses en classe pour constituer dlffer_enclahon des travaux est sensible), c'est d'une part, que ce travail
un être qui lui soit homogène et puisse lui obéir. est ngoureusement collectif, que les hommes dépendent les uns des
autres, comme leurs tâches sont commandées les unes par les autres,
Mais avant de montrer les implications concrètes de ce raisonnement c'est d'autre part que l'exploitation est concentrée sur l'activité com-
je voudrais revenir sur les critiques que vous adressez à ma conception mune des exécutants, et que cette activité domine toute la vie sociale.
de la classe, car celles-ci éclairent les fondements philosophiques de Vous prétendez qu'il n'y a pas de coopération entre les ouvriers ; et en
votre théorie et l'extrême subjectivisme que j'avais déjà aperçu dans un sens vous avez raison, car la coopération suppose une mise en com-
les Communistes et la Paix. j'avais écrit, trop sommairement il est vrai : mun des énergies pour atteindre certaines fins. La coopération est ici
« Si l'on veut montrer que la classe est autre chose qu'une somme d'in-
dividus, ne suffit-il pas déjà de dire qu'elle est leur rapport et que ce
rapport ne peut être conçu comme une simple communication de cha-
cun avec les autres, mais plutôt comme une appréhension particulière de
- imposée. Elle résulte d'une convergence aveugle d'opérations parcel-
laires. Mais ceci n'empêche qu'une solidarité ne sous-tende nécessaire-
ment. cette coopération objective. Le travail n'est pas si mécanisé qu'il
ne la~sse à chacun une marge d'initiative dont les effets intéressent tous
leur milieu et des autres groupes sociaux.» Vous m'objectez que ce ceux qui participent à la même tâche. Voici un tour automatique qui
rapport ne correspond à aucune réalité, qu'en tant que masse travaillant dégrossit les cônes de métal ; en voici un autre qui les affine. Entre les
dans les usines les ouvriers sont privés de toute coopération, qu'il n'y ouvriers qui les commandent il y a une élémentaire solidarité, en sorte
a pas de schème en ce sens, qu'il n'y a pas de tradition, que je fuis la que l'un respecte suffisamment l'angle qu'il doit établir pour que l'au-
synthèse nécessaire à la constitution d'une totalité dont la simple unité tre puisse effectuer son affinage. Et cette solidarité est encore plus sen-
de vie ou de condition ne suffit pas à rendre compte. Et vous déclarez sible sur une chaîne où les erreurs de l'un ruinent le travail du voisin
positivement : « Je la (la classe) vois, moi, en elle-même (?) comme un ou de tous les autres. Vous croyez que ces travaux sont anonymes, que
universel concret : singulière, puisqu'on l'a faite avec ces hommes-ci les ouvriers sont rivés à leurs outils ou à leurs machines au point de
dans ces circonstances-ci, universelle, puisqu'elle embrasse une collec- s'ignorer, mais rien n'est plus faux. Ce sont des hommes concrets qui
tion entière» (1592). Je souscris, certes, à cette formule mais je pré- se transmettent les pièces sur lesquelles ils travaillent, - même s'ils ne
tends que votre théorie ne saurait s'en accommoder : car la singularité se sont jamais vus, comme les hommes de l'équipe de jour et ceux de
concrète ne vient pas de ce que la classe est fabriquée à un moment l'équipe de nuit qui ont conclu un pacte tacite pour se donner quelques
donné du temps avec des hommes qu'on rassemble, mais de ce qu'elle pièces d'avance quand ils quittent leur machine. Au reste croyez-vous
est un groupe délimité par une fonction sociale et économique, et son que le patronat le plus dynamique de notre monde aurait donné tant
universalité vient de ce que cette fonction lui ouvre la possibilité d'im- d'importance aux enquêtes de psychologie sociale dans les usines si la
poser ses normes à la société et de faire l'histoire, non de ce que le question des rapports concrets entre les individus au travail n'avait une
prolétariat forme une collection entière (depuis quand le collectif est-il réelle importance? Mais l'essentiel c'est que ces relations ou cette soli-
synonyme d'universel ? J'y perds mon Hegel !) darité immédiate n'est pas une simple adaptation au travail collectif
Revenons donc sur ce rapport des ouvriers qui les singularise dans imposée par le capitalisme, qu'elle s'effectue au sein de l'exploitation et
la société capitaliste et que vous jugez de pure similitude. Voici, comme dans la résistance.
vous dites, 5 millions de travailleurs. Qu'ont-ils donc de singulier? Ils Or celle-ci se manifeste de deux manières : d'abord par une entente
produisent dans des usines ; pour la plupart ils sont concentrés dans tacite ou une complicité qui rend possible l'erreur, la distraction ou le
d'immenses entreprises : il y a d'autre catégories de travailleurs, des sabotage des individus, ensuite par un refus collectif d'obéissance qui
employés, des techniciens, des ingénieurs, des membres de la direction ; est le seul mode d'action efficace qui puisse être dirigé contre la direc-
mais ces groupes leur sont plus ou moins étrangers ; un ouvrier a pour tion, sans impliquer la division entre travailleurs. De la première forme
compagnons d'autres ouvriers ; c'est avec eux qu'il discute ; c'est dans mille exemples peuvent être donnés qui ne sont pas même ignorés des
le même quartier qu'il habite. S'agit-il d'un hasard dû à la proximité ? cadres inférieurs. Un chef d'équipe, un chronométreur, voir un chef
Pas seulement. Ecoutez parler un ouvrier de Billancourt et un ouvrier d'atelier savent à quoi s'en tenir sur l'opposition sournoise des ouvriers
de Clichy, ils ont vis-à-vis de leur travail et des autres groupes de
qu'ils commandent ou surveillent. Un chef d'équipe sait que s'il n'est
l'usine, des attitudes voisines ; ils se comprennent à demi-mot. Est-ce
seulement la misère qui les réunit ? La plupart des employés sont moins pas toléré par les ouvriers, s'ils est l'exécutant aveugle des ordres de la
bien payés qu'eux ; leurs réactions sont cependant différentes. L'em- direction, il ne pourra que difficilement se maintenir à son poste. Un
7
DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA RÉPONSE A LA QUESTION 99
98
chronométreur sait qu'il n'a pas « intérêt » à remarquer le ralenti_s~e­ robinsonnades de l'économie bourgeoise que Marx se plaisait à ridicu-
ment systématique des opérations _quand il vie!lt les mesurer. _Le mtheu liser. Car le fait premier n'est pas le capitaliste mais le Capital, pas
ouvrier est fermement constitué, 11 a ses attitudes, ses habttudes! sa l'individu prolétaire mais le prolétariat ; et l'expérience première de
morale : et les individus qui ne s'y conforment pas ne font que. m1eux l'ouvrier n'est pas seulement la solitude, mais l'appartenance à un
ressortir son homogénéité. C'est Je mouchard ou le stakhanov1s~e ou groupe travaillant collectivement et collectivement exploité.
même ce type d'individu qui ne fait que rechigner contre la machme et C'est en ce sens qu'on peut parler de la classe comme d'un universel
alimente sa paresse du travail des autres. et non parce qu'elle est une «collection entière ». Son universalité réside
Mais, direz-vous, chaque milieu n'a-t-il pas son code?_ En qu?i en ceci que toutes ses caractéristiques empiriques communiquent, que
l'usine est-elle à cet égard différente de la caserne? En cec1, pr~ctse­ le travail, l'exploitation, la solidarité qui sont de fait constituent l'unité
ment, que tes ouvriers produisent, que leur réunion n'est pas ac_c,t~en­ essentielle d'une collectivité placée et replacée sans cesse devant la
telle, mais en un sens nécessaire, qu'ils sont au cent~e de la soc1ete et tâche de bouleverser radicalement l'ordre social et simultanément l'ordre
non les pantins d'un maniaque à galons. Et en cec1. encore que ~ans humain. je prendrai donc le contrepied de votre formule qui condense
l'industrie Je commandement n'est pas simple domination psycholo~tque, admirablement votre opposition à toute pensée marxiste : « il n'y a
mais extorsion de la plus-value et que la résistance n'est p~s s1mple aucun passage de la socialité empirique à la classe écrivant l'histoire»
dérobade, fuite devant les ordres mais récupération. Les ouvne_rs n'?nt (1604). Le prolétariat est cette classe qui, façonnée par l'économie capi-
pas besoin d'apprendre la théorie de la plus-value pour savmr qu on taliste, structurée par la division du travail et l'évolution technique,
vole leur temps et leur force et pour tenter de voler à leur tour. sur ce trouve dans la contingence de sa situation le passage à une action his-
vol, c'est-à-dire de récupérer. (Mais vous qui me re~roch:z d'tgnorer torique. Mais je donne plein sens à votre expression : le passage est à
les relations agonistiques, je crains fort que vous 1gnonez tout ~e faire. Il s'ébauche dans la socialité empirique, mais sa trace est à cher-
cette lutte acharnée qui se mène chaque jour autour. de la. prod~ctt- cher et il n'y a pas de parcours préfiguré. Il faut que des hommes se
t · ) Or c'est la fonction de cette collectivité - son potds soc1al et ;~o­ rassemblent, mettent à profit les occasions de lutter, changent en ex-
~~~ique - et la fonction de son opposition qui f?~t que la r~s.ls­ pression des mouvements qui s'ignorent, affirment en permanence les
tance tacite de chaque jour peut se transformer en res1stance exphc1te, fins socialistes de la classe. Cependant, ce qu'il y a de remarquable
en revendications concertées, en grèves, entraîner le mouvement de m~l­ dans cette action c'est qu'elle change elle-même en fonction des trans-
tiples entreprises, découvrir sa ~ignificat~on P?litiq~e et dans des Cir- formations empiriques, car elle est prise dans la socialité - le mode
constances exceptionnelle, devemr lutte revolut10nna1re. d'organisation de l'avant-garde et son programme sont aussi dans l'his-
La lutte révolutionnaire ne découle pas ~a.tureller:zent de l'opposi- toire - et en ce sens il y a beaucoup plus qu'une interaction entre la
tion quotidienne des exploiteurs et ~e~ e~pl_o1tes, ma1.s ell~ ne peut se classe et le sujet écrivant l'histoire ; il y a une dialectique - le terme
développer et ressurgir quand elle a ete defa1te, ma~gre la vtolence de la supérieur conservant le terme inférieur, non seulement en tant qu'il en
répression, que parce que cette opposition est contm~~ et appelle co!ls- retient le sens, comme le veut Hegel, mais en tant qu'il ne peut dépasser
tamment un rassemblement des énergies et une res1stance collec!1ve. absolument la forme que celui-ci lui a préparée, - la politique et l'or-
L'action des organes de la classe, le rôle .d.es journa~x, des sechons ganisation du parti révolutionnaire demeurant tributaires des rapports
syndicales, des cellules ou des groupes P?ht~ques est tmportant (com- de fait existant à un moment donné du temps, au sein de la classe.
ment le nierais-je, puisque à mes yeux I'htstmre de_ la classe e:t es_sen- Pour être sensible à cette dialectique, encore faut-il voir la classe ou-
tiellement celle de son organisation) mais cette ach~n ~u c~ role. brent vrière en elle-même, comme vous dites si bien, et non raisonner sur la
leur origine d'un milieu déjà sensibilisé par I'expl?ltatiOn a _J'exigence réalité sociale en général, comme vous le faites pratiquement.
de la lutte, déjà travaillé par des courants de h_at~e, m?dele ~ar des Quand vous écrivez en effet « la réalité sociale est en chacun et en
rapprochements accidentels ou intentionnels et qUI n est nen moms que
tous comme un pattern culturel qui n'a de vie que celle qu'on lui donne,
pure dispersion. . . . se maintient comme tradition et n'évolue jamais comme mouvement in-
Vous écrivez vous-même: «la massification n'est Ja~ats SI ;>o~ssée tentionnel » (1600) vous parlez d'une certaine réalité, fondée sur des
que l'ouvrier perde Je sentiment d'appartenir. ~ .un m1heu ». Ma1s ce rapports stagnants, visant à préserver un équilibre non dynamique, cer-
milieu vous Je concevez comme un ordre de stmthtu~e ! chacun se per- tainement pas de la réalité prolétarienne ni même de la réalité bour-
cevant comme partie d'un ensemble dont le~ caract~nshques sont seule- geoise. Car cette dernière est fondée sur le conflit inter-humain, sur
ment différentes des autres ensembles soctaux ; nen de plus. Chaqu~ l'exploitation et la concurrence, la recherche de la domination et du
individu est seul travaille seul, est exploité seul, a un r_apport pnve prestige : son schéma est dynamique ; s'il ne rend pas compte de la
avec Je patron, e~t voué à la pure répétition ?u geste ma.chm.al. Et pour variété des événements historiques il en donne le style - les crises, les
briser cette solitude il faut un deus ex machma : le parh qu1 cha!lge la guerres, et la prédominance toujours plus forte du capital collectif. Si
masse en communion. En ceci vous prolongez sur le plan soc1al les
DE LA RÉPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 101
100
abstraite car elle est psychologique, elle lie deux consciences sans tenir
vous réduisez la réalité sociale bourgeoise au maintien de la tradition,
compte de ce que celles-ci sont immergées dans la nature et la culture
si vous ne voyez dans le pattern culturel que la répétition, à quoi rat-
en sorte que leur regard n'est qu'un moment particulier et second dans
tachez-vous donc l'histoire bouleversée de la bourgeoisie ? Allez-vous
leur expérience d'appartenir à un monde. L'ouvrier n'a parfois jamais
donc convertir celle-ci en classe-entreprise, en collection entière d'hom-
rencontré le patron ou les directeurs ou les a entrevus seulement de
mes conscients de la fin unique qu'ils se proposent? La vérité est qu'il
loin d_ans la cour de l'usine où ils ar;ivent trois heures après lui. 11 n'a
,Y a un schéma historique de la bourgeoisie porté par les rapports so-
essuye que le regard des intermédiaires, chef d'équipe contremaître
ciaux qui lui sont propres, comme il y a un schéma historique du prolé-
techniciens, individus souvent semi-prolétarisés et qui ~n tout cas n~
tariat qui n'est point séparable de son existence sociale. Et l'originalité
!iennent pas sa vie dans leurs mains. Ces regards l'~bjectivent p~ut­
de cette existence sociale vient non pas de ce qu'un groupe d'individus
etre, comme le regard d'un enfant endimanché qui le pose comme chose
peut s'en détacher pour communier dans l'activité pure de la révolution
sale. Pourtant sa conscience de classe ne naît pas sous les regards.
mais de ce qu'elle ne peut s'affirmer comme existence qu'en prenant
Elle s'ébauche quand il se perçoit au sein d'une collectivité qui produit
conscience de son rôle et de ses tâches. Ou, en d'autres termes, la diffé-
pour que d'autres en tirent les fruits et elle s'affirme quand il voit la
rence qui sépare la conduite historique du prolétariat de celle de la
pos~ibilité P~our ses camarades et lui de diriger leur production. Le
bourgeoisie, le caractère intentionnel du mouvement ouvrier de la dy~ senhment d etre le producteur et le sentiment d'être l'exploité sont indis-
namique aveugle du capitalisme n'est pas autre que la différence qUI
sociables et aucun des deux n'est constitué par le regard. C'est tout
sépare l'existence sociale du prolétariat, - expérience du travail et de
au contraire ce double sentiment qui donne au regard son quale de
la solidarité privée de toute garantie économique actuelle, - de celle complicité ou de haine. Et il se réfère primordialement à l'expérience
de la bourgeoisie, puissance coïncidant avec des intérêts privés et déter-
d'un monde qui pervertit l'homme. C'est la totalité des relations hu-
minée par la loi qu'ils lui imposent. Plaines qui s'offre comme injustice ou pourriture en même temps que
Mais que le prolétariat soit déjà classe, au niveau du procès de des hommes sont haïs qui profitent de cette situation. En niant cette
production, et pourtant qu'il ne soit point synthèse achevée, qu'il y ait expérience de la classe et du monde, en esquivant le pluriel de la collec-
dialectique, mais non finalisme, que l'action des organes d'avant-garde tivité ouvrière, en substituant au travail comme élaboration d'un nou-
soit à replacer dans la dynamique de l'ensemble et qu'il n'y ait point veau sens des relations humaines, comme détour par lequel l'opprimé
totalité indifférenciée, ni spontanéité miraculeuse, je le vois b1en, tout mine la puissance de l'oppresseur, la distance quasi immatérielle du
ceci qui bouleverse la relation sujet-objet est pour vous «pensée ma- regard, vous ruinez toute possibilité d'histoire. Une fois que le proléta-
gique». Cette magie, j'y reviendrai, a toutefois l'avantage de rendre riat ou la conscience a accompli ce double mouvement qui la fait re-
possible une recherche sur la société et l'histoire empiriques, tandis que fuser d'être une chose et reprendre dans la fierté les caractères objectifs
celle-ci forme à vos yeux un magma de facteurs contingents (dénommés qu:on lu}. impose, quelle ~ction - je v~us prie - lui accordez-vous, qui
conditions nécessaires à la lutte révolutionnaire) que transcende allé- pUisse 1 mtéresser essentiellement? PUisque vous n'avez rien contre les
grement votre opposition métaphysique dominant-dominé. L'essence de les expériences cumulatives, voulez-vous m'expliquer comment vous les
la lutte du prolétariat nous est, en effet, présentée par vous en ces concevez quand vous avez réduit l'aventure humaine au simple affron-
termes : « Par un double mouvement qui le porte à refuser d'être une tement des consciences vouées à la répétition d'un cogito à deux ?
chose et à reprendre, pour soit, dans la fierté, les caractères objectifs
C'est en ceci encore que votre pensée me semble pré-hégélienne car
qu'on lui impose, le prolétariat se constitue comme conscience. Sa sub-
jectivité est à la fois la négation de la conscience de l'Autre et sa pro- elle ne sort point du champ des consciences individuelles, elle ignore la
pre objectivité.» Et vous ajoutez superbement : «De tout cela pas un totalité, en tant qu'unité d'un monde englobant ces consciences, et for-
mot dans votre article. » je le confesse. Pas un mot. D'abord parce que tiori 1~ d,e~eni~ de la tot~lité, pour autant qu'il ne se réduit pas simple-
je refuse de penser la relation de deux classes concrètes comme celle du ment a 1h1st01re des umtés discrètes qui la composent. Et d'Hegel au
SOI et de L'AUTRE, ensuite parce que je nie que cette relation puisse moins, l'on pouvait tirer Marx. Mais de vous ? Même point Staline.'
être séparée de celle de l'homme à la nature, ou du travail. Or c'est sur . Je ne prétends pas cependant que votre philosophie vous ait conduit
ce point qu'apparaît le fondement philosophique de votre position sur la à vos positions actuelles, je dis seulement que vous ne pouvez vous en-
classe. La définition que vous donnez de la prise de conscience prolé- g~ger dans ~ne action politique que de la manière dont vous l'avez
tarienne, c'est celle-là même que vous donniez dans l'Etre et le Néant fait, c'est-à-dire _sans réflexio.n. sur l'expérience historique, sans analyse
p.e la prise de conscience de l'homme ; non seulement elle a le défaut des rapports sociaux, sans cnhque de la réalité, sans vous mettre vous-
de s'appliquer à tout individu, prolétaire ou non, mais elle ne carac- ~ême d~ns .l'histoire .. Il vous fallait réduire le prolétariat au Parti,
térise même pas le rapport d'oppression. Elle vaut pour toute relation c es~-à-d1re a une enht_é homogène, ~ar!aitement définissable par son
avec autrui y compris l'amour. Vous la faites découler vous-même de la proJet de lutte. 11 fallait que ce parti fut le stalinisme non seulement
parce qu'il se pose comme tel, mais encore parce qu'il ne laisse aucune
relation la plus générale qui soit : celle du regard. Cette relation est
DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 103
102
initiative à la classe, et, à la lettre, se prend pour elle ... Si, aujourd'hui elle l'existence de la classe, ou bien y avait-il deux classes ? Aujour-
comme hier, l'obscurantisme, le schématisme, l'empirisme vont de pair d'hui même où les syndicats sont divisés quels sont les dirigeants dont
avec votre engagement, c'est qu•;• n'y a rien dans votre philosophie qui il faut légitimer l'autorité? S'il faut suivre le P.C. parce qu'il est le
annonce les problèmes de l'histoire et de la lutte des classes. Taillée seul parti politique représentatif du prolétariat, faut-il pour les mêmes
pour les situations à trois personnages, elle s'exténue à vouloir assimiler raisons obéir au travaillisme en Angleterre et aux bonzes du syndica-
ces êtres massifs que sont les classes. lisme en Amérique ? Si vous pensez que le stalinisme est la direction du
prolétariat mondial, au nom de quoi pouvez-vous l'affirmer, puisque son
Cependant, le drame de votre philosophie est une chose, les cc.tclu- tnfluence se réduit à une partie de l'Europe et de l'Asie qu'elle est
sions pratiques auxquelles il vous mène en sont une autre, sensible à minime dans une autre partie et à peu près nulle sur le co~tinent amé-
tout lecteur des Temps Modernes, qu'il soit ou non philosophe. C'est ricain ? Si vous jugez, par contre, que les dirigeants ici et là ont une
sur ces conclusions que je voudrais finalement revenir, d'abord sur le autorité également légitime pour autant qu'ils ont la confiance des
rapport pratique vous établissez entre le prolétariat et ses dirigeants, masses, concluez-vous que le terme de prolétariat ne recouvre aucune
ensuite sur votre identification du P.C. et du parti révolutionnaire. réalité particulière, que les classes française, anglaise, tchèque, russe
Vous écrivez : « je vois que les dirigeants ne sont rien sans les et américaine sont de nature différente, puisque leurs dirigeants sont
masses, mais que la classe n'a de cohésion et de puissance que dans la prêts à se faire la guerre? (Vous aurez sans doute besoin pour la
mesure où elle fait confiance aux dirigeants» (1609). Si cette phrase démonstration de raisonner sur vos propres principes, comme vous nous
signifiait seulement qu'en définitive la victoire de la classe coïncide l'avez promis.) Le moins surprenant n'est pas votre obstination sur cette
avec l'accord des masses et de leur dirigeants, elle se changerait en question des rapports classe-dirigeants, à vous réclamer des grands
évidence en même temps qu'en lapalissade. Comment une classe pour- leaders révolutionnaires. Sans songer, du reste, à revenir sur les textes
rait-elle, en effet, s'emparer du pouvoir sans faire confiance à ses diri- que je citais, et qu'on peut facilement multiplier vous déclarez : c je
geants, puisque ce pouvoir implique une direction? Qu'il s'agi~se du ne sais pourquoi vous citez Rosa Luxembourg et Trotsky, car je ne dis
comité central du Parti révolutionnaire, ou du Soviet suprême - Je n'en pas autre chose qu'eux.» Avez-vous seulement remarqué que Rosa,
discute pas pour l'instant - la direction donne à la classe sa cohésion Trotsky et Lénine, pendant la totalité de leur vie, sauf ces deux der-
et sa puissance, en tant qu'elle a sa confiance. Mais bien sûr ce n'est niers pendant une période de cinq ans, ont été opposants au sein de la
pas ce que vous voulez dire : vous prétendez que la classe doit néces- direction prolétarienne, c'est-à-dire que leur tâche a consisté à dresser
sairement faire confiance aux dirigeants, sous peine de n'être rien ; car, la classe contre ses dirigeants actuels ? Cette tâche ne pouvait être
chacun le sait, le contraire de la puissance est l'impuissance, celui de la menée que s'ils pensaient que la confiance des masses en une direction
cohésion, la dispersion. Ainsi précisez-vous l'action de la classe en ces peut être une erreur, que la puissance et la cohésion de la classe n'est
termes, que j'ai déjà eu l'occasion de relever : « la class~, en observant pas liée à l'observance des consignes, mais qu'elles se constituent dans
les consignes, légitime l'autorité du dirigeant». Cette tdée que _vous la recherche de l'action vraie. Relisez les textes de Lénine avant 1917.
avez déjà plusieurs fois exprimée dans Les Communistes et la Patx, et Il n'y a rien qu'il méprise davantage que les prêches à l'union du parti
qui est au centre de votre raisonnement, est fausse, condamnable et ne et à la cohésion de la classe «en général». Ce n'est pas l'accord des
peut être défendue par personne. Elle est fausse car l'histoire montre hommes qui justifie une action, c'est le programme ; la fidélité au pro-
qu'il y a eu des directions successives de la classe et 9ue _le p~ssage d_e gramme peut imposer la solitude à l'individu et une action de diviseur.
l'une à l'autre ne fut possible que parce que le proletanat n observait
plus les consignes de ses dirigeants et leur reti_rait sa ,confianc~, - Légèreté, mauvaise foi, indigence? Vous escamotez ce qui devrait faire
qu'il y a dans un même pays et à plus forte ra1s~n à 1échelle .mt~r­ l'enjeu de la discussion et vous présentez comme un marxiste consé-
nationale, des directions simultanées, et que la conf1ance du proletanat quent, en accablant de sarcasmes un spontanéisme que je n'ai nulle part
en l'une suppose en même temps la défiance à l'égard de l'autre. Elle défendu et qui n'est à ma connaissance aujourd'hui défendu par personne,
est condamnable car elle revient à retirer aux ouvriers tout pouvoir de pas même par les anarchistes qui reconnaissent la nécessité d'une direc-
critique à l'égard de leurs organisation existantes, à soumettre chacun tion révolutionnaire. c: Si vous entendez prouver votre thèse, me dites-
aux consignes des dirigeants sous prétexte que l'obéissance collective vous, c'est cette activité d'organisation, de direction, d'induction, qu'il
fait la seule puissance de la classe. Elle n'est enfin à la lettre défendue vous faut ôter aux fractions spécialisées et rendre à la totalité :. (1601 ).
Comment supprimerais-je cette activité, puisqu'elle constitue l'histoire
par personne, car le P.C. lui-même pré_tend fonder son a~~orité, non sur
de la classe ? je dis seulement qu'un organe de direction ne surgit pas
J'obéissance de la classe, mais sur la Justesse de sa polthque. Ou pour
ex nihilo, qu'il répond à un besoin pratique et idéologique existant dans
reprendre cette critique sous forme de questions ~oncrètes, i_e v~us
demanderai : fallait-il en France, avant la guerre, su1vre le parh socia- la classe, que son programme et son mode d'organisation ne peuvent
liste ou le parti communiste quand l'un et l'autre représentaient une dépasser absolument son temps, c'est-à-dire le cadre que lui imposent
importante partie du prolétariat? La dualité de la direction contredisait- les conditions objectives et le champ de la praxis prolétarienne. je dis
104 DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 105

encore, qu'un tel organe, si important soit-il, ne reflète l'opinion que enseignement non-équivoque. Cette politique obéit à deux exigences :
d'une partie de la classe, que l'autre partie qui la suit peut être une rechercher un large appui dans les masses ouvrières sans jamais ce-
arrière-garde, dont il ne faut pas tenir compte ou une avant-garde qui pendant tolérer un mouvement qui échappe à son contrôle ; rechercher
ne s'est pas encore cristallisée, mais qui indique la vérité de l'avenir. je une alliance avec des couches de la bourgeoisie, plus ou moins éten-
dis enfin que toute direction subit le poids du système d'exploitation dues, selon le rapport de forces actuel, qui permette une immixtion dans
dans lequel elle se développe et qu'il peut se faire qu'elle tente de s'en- l'appareil d'Etat ou en tout cas une responsabilité sociale accrue. Ces
raciner dans ce système, alors même qu'elle garde la confiance de la deux exigences sont liées : c'est grâce à son influence sur le prolétariat
majorité du prolétariat. Bref, loin de traiter la classe comme une tota- que le P.C. peut peser d'une manière décisive sur les affaires nationales,
lité indifférenciée, je la vois comme ultra différenciée, inégalement sen- c'est grâce à son enracinement dans les classes moyennes qu'il réussit
sible à l'expérience passée, inégalement consciente des tâches à venir, à freiner les offensives ouvrières et à les soumettre à sa politique de
totalité seulement en ceci que sa situation exige toujours d'elle la lutte compromis. Cette statégie était déjà sensible avant la guerre, elle s'il-
contre l'exploitation. Et loin de tenir pour rien le rôle d'une fraction lustra en France, en 1936, et en Espagne. En même temps que les P.C.
spécialisée, je lui reconnais la tâche décisive d'expliciter constamment se proclamaient les seuls représentants du prolétariat et qu'ils avaient
les objectifs derniers de la classe, de critiquer toutes les mystifications le souci constant de conserver la confiance des masses, ils déniaient à
présentes qui visent à laisser les ouvriers dans leur condition d'exploité, la lutte ouvrière tout caractère révolutionnaire et cherchaient à tout prix
d'organiser quand cela est possible la couche prolétarienne la plus à la maintenir dans le cadre de la légalité, ils visaient à participer à
large, sur un programme révolutionnaire. la gestion de la société. Après la guerre, les mêmes principes appliqués
à une situation beaucoup plus favorable (victoire de l'U.R.S.S., rôle
Quant à l'identification du parti stalinien au parti révolutionnaire, joué par le stalinisme dans la « libération nationale », scission ou effon-
vous ne vous préoccupez jamais de la justifier. Vous ne faites allusion drement des pouvoirs bourgeois) permirent au stalinisme de participer
au contenu de la politique du P.C.F. que pour éluder un débat sur le dans toute l'Europe continentale à l'appareil d'Etat et de le conquérir
fond. Ce débat, dites-vous, ne concerne pas votre sujet. Vous parlez de en Europe centrale et orientale, sans qu'il y ait de révolution proléta-
l'autoritarisme stalinien comme d'un trait de caractère, de l'absence de rienne, c'est-à-dire instauration d'un nouveau pouvoir issu des organes
démocratie comme d'une propriété particulière de la situation actuelle, ouvriers de lutte. Cependant la constance de la stratégie stalinienne
dont il n'y a pas à tirer de conséquences. Le gouvernement bourgeois n'interdit pas, selon les conjonctures, des variations tactiques qui font
n'est-il pas lui-même de plus en plus dictatorial, la démocratie n'est- accorder plus d'importance à l'un des deux thèmes, sans que l'autre
elle pas formelle? Ils le sont. Raisonnant en bourgeois, vous jugez (à soit jamais abandonné : ainsi des chances accrues d'une participation
bon droit) que les critiques bourgeoises adressées au P.C. sont hypo- au pouvoir ou la menace des mouvements ouvriers révolutionnaires peu-
crites. Mais cette comparaison prouve seulement que la politique stali- vent amener le stalinisme à attaquer de front des entreprises ouvrières ;
nienne n'est pas révolutionnaire, car l'identité des moyens employés dé- tandis que l'offensive de la bourgeoisie à l'échelle nationale ou inter-
voile la parenté entre les fins poursuivies. Comme la bourgeoisie, le nationale peut provoquer une lutte violente contre l'Etat. L'évolution de
stalinisme élabore sa politique en secret, dupe les éléments qu'il veut la politique du P.C.F. depuis la Libération nous en offre un exemple
entraîner, et ne tolère l'action populaire qu'à la condition d'en garder frappant. Dans une première phase, qui s'achève en 1947, le P.C. parti-
le strict contrôle. Certes le léninisme n'était pas un foyer de sainteté ; cipe à l'appareil d'Etat, il réorganise les secteurs qui lui sont confiés,
il maniait la ruse, cherchait les compromis nécessaires, manifestait sou- installe ses militants dans les postes les plus importants, cherche à pla-
vent même à l'égard de la classe un autoritarisme ; ses principes d'or- cer sous son contrôle certaines branches de la production ; sur les ou-
ganisation tout autant que les conditions de la lutte clandestine à la- vriers il exerce une pression constante pour les engager à produire sans
quelle il était contraint n'étaient pas compatibles avec une large démo- revendiquer ( « produire d'abord, revendiquer ensuite») ; il n'hésite pas
cratie ouvrière; cependant il agissait selon ce principe essentiel que toute à entrer en conflit ouvert contre les corporations en grève (les typo-
action du parti doit être clairement comprise par la majorité du prolé- graphes, les facteurs, les métallurgistes de Renault, au début de leur
tariat et contribuer à sa prise de conscience révolutionnaire. Toute ana- grève) ; cependant cette tactique va de pair avec une démagogie ren-
lyse qui cherche à estomper cette différence entre le léninisme et le sta- forcée au sein de la classe ouvrière et une action concertée, visant, à
linisme, qu'elle soit motivée par un anti-communisme aveugle, comme travers les syndicats, les comités d'entreprise, etc., à sélectionner des
l'était celle de Monnerot, ou par un pro-stalinisme comme le vôtre se cadres dont la fidélité serait garantie par les privilèges accordés. Dans
rejoignent en fait sur le terrain de l'ignorance ou de la mauvaise foi. une seconde phase, le P.C. relégué dans l'opposition - pour des motifs
Il n'y a d'ailleurs pas que le style de la politique stalinienne qui soit qui dépassent largement le cadre de la lutte sociale en France - cher-
en cause ; il y a cette politique elle-même, qui manifeste depuis près de che par tous les moyens à retarder l'intégration de la bourgeoisie fran-
vingt ans - approximativement depuis 1935 - une remarquable conti- çaise dans le bloc atlantique et à affaiblir la puissance économique et
nuité et dont l'on peut tirer, à la suite de la dernière guerre, un militaire de celle-ci ; en conséquence, il appuie ou provoque une série
106 DE LA REPONSE A LA QUESTION DE LA REPONSE A LA QUESTION 107

de grèves dans des secteurs clefs de la production et se déclare le cham- que vous pourriez justifier son influence sur la stratégie des partis
pion de la revendication ouvrière. Son action a, toutefois, ceci de parti- nationaux. Vous déclarez que vous ne débattez pas sur le fond (ibid.) ;
culier qu'elle ne vise jamais à généraliser les mouvements déclenchés, c'est que vous ne pouvez le faire.
qu'elle utilise des moyens qui affaiblissent les ouvriers autant qu'ils A considérer l'U.R.S.S. et les démocraties populaires on ne fait
nuisent à la production - grève isolée dans un secteur économique, qu'éclairer les objectifs contre-révolutionnaires du P.C.F. La tendance
grève perlée, grève tournante etc. Et dans le même temps, coïncide avec du stalinisme en France nous la voyons accomplie en Europe centrale et
cette tactique de violence une tactique d' « alliance ~ avec des couches orientale où, après la libération, la conquête de l'Etat s'est effectuée à
bourgeoises : le thème central d'agitation demeure l'indépendance na- la fois aux dépens de la bourgeoisie traditionnelle et du prolétariat.
tionale et l'objectif est de constituer de vastes rassemblements sociaux. Tandis que les représentants des partis bourgeois ont été progressive-
je prétends que la politique du P.C.F. est incompréhensible si l'on ment éliminés, la nationalisation des moyens de production, la collecti-
veut l'apprécier selon les catégories anciennes et la réduire à une signi- visation et une planification instaurées, les ouvriers demeurent aussi dé-
fication réformiste ou révolutionnaire. La considérerait-on comme réfor- possédés qùe par le passé de toute participation à la gestion de la pro-
miste on ne saurait rendre compte de la lutte à mort que le P.C. est duction ; non seulement ils sont dans la même situation que les ouvriers
capable de mener contre la bourgeoisie ; la tiendrait-on pour révolution- du capitalisme occidental, n'ayant pour propriété que leur force de tra-
naire, on ne pourrait admettre qu'elle utilise la classe ouvrière comme vail, ils sont l'objet des méthodes d'exploitation les plus dures (sa-
une masse de manœuvre et qu'elle agisse de front contre elle dans cer- laire aux pièces, stakhanovisme), mais ils subissent une oppression qui
taines circonstances. En revanche, cette politique devient claire si l'on les enchaîne plus étroitement à leur condition que par le passé puisque
,reconnaît qu'elle tente de se frayer la voie vers un pouvoir nouveau, à la dictature policière rend à peu près impossibles les revendications col-
la fois d'éliminer la bourgeoisie, et d'instaurer une nouvelle exploitation. lectives, exerce un contrôle absolu sur les syndicats, interdit à l'ouvrier
Vous avez toutefois un moyen de convertir l'absurde en mystère ou de changer d'usine, détermine arbitrairement la durée du travail et le
de déposséder les événements de leur sens manifeste : le recours à salaire. Vous écrivez dans Les Communistes et la Paix, que ce sont les
l'U.R.S.S. que vous nommez aussi, par mauvais goût métaphysique, bourgeois et non les ouvriers qui s'indignent de la perte d'une liberté
l'Autre. Toute discussion sur la politique concrète du P.C.F. devient abstraite. Mais il ne s'agit pas de liberté abstraite : la possibilité pour
ainsi superflue puisqu'on ne saurait connaître la raison de ses actes. les ouvriers de revendiquer, de défendre leurs conditions de vie à tra-
Vous bouclez alors votre apologie de l'obscurantisme : vous aviez attri- vers leurs syndicats a été la condition du progrès social. Si vous jugez
bué au Parti l'activité pure et dénié à la classe toute faculté de critique, que le sort des ouvriers ne fera que s'améliorer dans les démocraties
puisqu'elle n'était que par lui. Cela ne suffisait pas : vous supprimez populaires, quels critères invoquez-vous ? Pourquoi voulez-vous que
jusqu'à l'idée de critique. Maintenant se découvre une passivité au sein les groupes qui déterminent la planification, qui fixent les normes de
de l'activité, la trace en la conscience d'une conscience qui lui est plus travail et les salaires se démettent volontairement de leurs privilèges et,
intérieure qu'elle-même et qui la meut. Cette théologie ne pourrait con- par le seul fait que le revenu national s'accroît acceptent une réparti-
vaincre qu'à la condition de montrer que l'U.R.S.S. est Dieu, je veux dire tion équitable de celui-ci ? Pas plus que la bourgeoisie, la bureaucratie
ne saurait abandonner sa position dirigeante pour faire le bonheur du
la patrie révolutionnaire. Mais ceci, vous ne le montrez, ni ne le prouvez,
prolétariat.
ni même le dites. Votre « description purement formelle, écrivez-vous,
vise seulement à établir l'existence de l'Autre comme activité objecti- Sans doute refusez-vous d'admettre que la bureaucratie est une classe ...
vante au plus profond des subjectivités ; elle reste vraie dans toutes les Vous n'hésitez pas à écrire qu'il faudrait qu'on vous apportât les preuves
hypothèses; c'est dire qu'elle ne décide pas si la relation du P.C. à d'une lutte entre la bureaucratie et le prolétariat pour que vous ad-
l'U.R.S.S. est favorable ou nuisible aux intérêts du prolétariat fran- mettiez que celui-ci se distingue de celle-là. Et vous précisez - sans
çais» (1616, nous soulignons). Et vous ajoutez prudemment dans un rire - qu'il vous faut une documentation de première main (1619, note).
autre passage qu'en ce qui concerne l'exploitation des ouvriers en Ignorez-vous que les usines russes sont fermées aux observateurs étran-
U.R.S.S. la discussion est ouverte (note, 1619). Vous vous contentez gers et qu'une telle documentation ne pourrait être que stalinienne ?
donc de valider deux inconnues l'une par l'autre : la valeur révolution- Considérez-vous comme rien les témoignages des oppositionnels exilés,
naire de la politique du P.C.F. par sa dépendance à l'égard de l'U ...{.S.S., à commencer par les plus anciens, ceux de Trotski ou de Ciliga ?
celle de l'U.R.S.S. par le fait qu'elle fournit au P .C.F. « l'origine incon- Ignorez-vous que les travaux les plus sérieux et les moins suspects
ditionnée de sa propre activité~ (1616). Le procédé est inadmissible: d'antistalinisme, comme ceux de Bettelheim, largements fondés sur des
car c'est seulement si vous pouviez montrer précisément que la politique documents officiels soulignent l'antagonisme des ouvriers et des bureau-
du P .C.F. est prolétarienne que vous pourriez induire que sa défense de crates et notamment la lutte de classes larvées (sabotages, vols, dépré-
l'U.R.S.S. intéresse la révolution, et c'est seulement si vous établissiez dation de matériel) qui règne dans les usines? Que faut-il pour vous
que Je régime russe est socialiste ou s'oriente dans le sens du socialisme convaincre? Des grèves? La dictature suffit à les empêcher. Nous
108 DE LA RÉPONSE A LA QUESTION

savons pourtant qu'il s'en est produit en U.R.S.S. pendant la guerre ,


qu'il s'en produit aujourd'hui en Tchécoslovaquie, où le gouvernement
ne cherche plus à cacher qu'il se heurte à une hostilité ouvrière. Mais
vous auriez beau jeu de répondre que la construction du socialisme peut
momentanément contrarier les intérêts du prolétariat, et que les troubles
sont fomentés par les ennemis du régime. Rien ne peut vous convaincre,
tous les signes peuvent vous paraître ambigus, si vous n'acceptez l'idée
VI
que la division de la société implique nécessairement un antagonisme
ouvert ou latent entre les couches adverses. ORGANISATION ET PARTI *
Sur ce dernier point, comme sur les autres, vous ne répondez à au-
cune des questions que se posent à notre époque les ouvriers ou les
intellectuels qui, tout en voulant le communisme, sont hostiles au stali- CONTRIBUTION A UNE DISCUSSION
nisme ou s'inquiètent de sa politique. Ce silence confère aux 170 pages
que vous avez consacrées dans les Temps Modernes à vos nouvelles
positions politiques, un caractère alarmant de gratuité. Pourquoi vou- Il n'y a pas d'action révolutionnaire solitaire : cette action qui tend
liez-vous tant parler, si vous aviez décidé d'ignorer les problèmes et de à transformer la société ne peut s'effectuer que dans un cadre collectif
mettre le stalinisme à l'abri de toute critique? Ne cherchiez-vous donc et ce cadre tend naturellement à s'étendre. Ainsi l'activité révolution-
qu'à vous prouver à vous-même la validité de votre choix? Vous étiez- naire, collective, et cherchant toujours plus à l'être, implique nécessaire-
vous seulement posé la question, que vous aviez autrefois si bien for- ment une certaine organisation. De cela personne n'a jamais disconvenu
mulée : pour qui écrit-on? ni ne disconvient. ·Ce qui a été contesté dès le début de l'élaboration de
nos thèses, ce n'est pas la nécessité pour le prolétariat d'une organisa-
tion, c'est celle de la direction révolutionnaire, celle de la constitution
d'un parti. Le noyau de nos principales divergences est là. La vraie
question dont les termes ont été parfois déformés de part et d'autre
est celle-ci : la lutte du prolétariat exige-t-elle ou non la construction
d'une direction ou d'un parti ?
Que cette question soit la source permanente de notre conflit théo-
Le lecteur trouvera une analyse de la bureaucratie comme classe sociale riques n'est assurément pas accidentel. Les thèses de Socialisme ou Bar-
dans nos essais Le totalitarisme sans Staline et Qu'est-ce que la Bureaucratie? barie se sont développées sur la base d'une critique de la bureaucratie
Nous le renvoyons, en outre, aux textes publiés par Pierre Chaulieu dans
Socialisme ou Barbarie, n. 2 (1949), 5-6 (1950), 17 (1955), 21 (1957), 35 sous toutes ses formes : nous ne pouvions donc qu'affronter d'une ma-
(1964). Sur la situation de la classe ouvrière en Europe de l'Est, nous lui signa- nière critique le problème de l'organisation révolutionnaire. Or celui-ci
lons notamment : Ygael Gluckstein, Stalin's satellites in Europe, London, 1952 ne pouvait que prendre un caractère explosif car il mettait en cause
(première part., chap. 6) ; Sarton et Weil, Salariat et contrainte en Tchécos- notre cohérence idéologique. On peut bien admettre des lacunes dans
lovaquie, Paris 1956 ; Benno Sare!, La classe ouvrière d'Allemagne orientale,
Paris, 1958. Sur la situation de la classe ouvrière en U.R.S.S., nous disposions sa représentation de la société, circonscrire des problèmes dont on ne
de peu d'éléments d'informations, quand nous rédigions notre article, le témoi- détient pas la solution, on ne peut admettre au sein de nos conceptions
gnage de Ciliga analysé plus loin, celui de Victor Serge (Mémoires d'un révolu- idéologiques générales une contradiction qui tend à mettre en opposi-
tionnaire, Paris, 1951 ), les données réunies par Trotsky (La Révolution trahie, tion la pensée et l'action. Chacun d'entre nous doit voir et montrer le
chap. VI). Le livre de S. Schwarz fournissait à l'époque d'utiles renseigne- lien qu'il établit entre les formes de l'action révolutionnaire et les idées
ments (Labor in the Soviet Union, New York 1952, trad. fr. 1956). Depuis lors,
a paru une étude utile sur la condition ouvrière de 1917 à la mort de qu'il affiche.
Staline: T. Cliff, Stalinist Russia, a marxist analysis, chap. 1, c: Socio economie
relations in Stalin's Russia :., London, 1955 ; en outre le dépouillement des archi- DU PASSÉ AU PRÉSENT.
ves de Smolensk fournit une information incomparable (Merle Fainsod : les
griefs des ouvriers d'industrie, in Smolensk under soviet rule, Cambr., Mass.,
1958; trad. fr. 1967, chap. 16). L'article de P. Chaulieu: la Révolution prolé- Qu'est-ce donc en ce qui me concerne qu'être cohérent?
tarienne contre la Bureaucratie, dans sa section l'économie bureaucratique et
l'exploitation du prolétariat, Soc. ou Bar b., n. 20, déc. 56- fév. 57 apporte A l'origine de nos thèses se placent les analyses du phénomène
une riche interprétation .. bureaucratique. Ce phénomène nous l'avons abordé simultanément par
Il serait fastidieux d'énumérer tous les documents qui sont venus confirmer
nos indications et permettent de dénoncer plus rigoureusement l'ignorance ou
la mauvaise foi dans l'analyse sartrienne. • Socialisme ou Barbarie, n. 26, nov.-déc. 1958.
llO ORGANISATION ET PARTI ORGANISATION ET PARTI 111

divers biais avant de nous en faire une représentation globale. Le pre- forcement du parti ? S'étant identifié une fois pour toutes avec la Révo-
mier biais, c'était la critique des organisations ouvrières en France. Nous lution mondiale, le parti était prêt à bien des manœuvres pour peu
découvrions en celles-ci autre chose que de mauvaises directions dont qu'elles fussent utiles à son développement.
il aurait fallu corriger les erreu··s ou dénoncer les trahisons ; nous dé- Bien qu'on ne puisse faire cette comparaison qu'avec beaucoup de
couvrions qu'elles participaient au système d'exploitation en tant que précautions, car eUe n'est valide que dans une certaine perspective, le
formes d'encadrement de la force de travail. Nous avons donc com- P.C.!. comme le P.C. voyait dans le prolétariat une masse à diriger. Il
mencé par rechercher quelles étaient les bases matérielles du stalinisme prétendait seulement la bien diriger. Or cette relation que le parti entre-
en France. Nous discernions, en ce sens, à la fois les privilèges ?~tuels tenait avec les travailleurs - ou plutôt qu'il aurait souhaité entretenir,
qui assuraient la stabilité d'une couche de cadres politiques et syndi- car en fait il ne dirigeait rien du tout - se retrouvait, transposée à
caux et les conditions historiques générales qui favorisaient la cristalli- l'intérieur de l'organisation entre l'appareil de direction et la base. La
sation de nombreux éléments dans la société en leur offrant la perspec- division entre dirigeants et simples militants était une norme. Les pre-
tive d'une nouvelle classe dominante. miers attendaient des seconds qu'ils écoutent, qu'ils discutent des pro-
Le second biais c'était la critique du régime bureaucratique russe, positions, qu'ils votent, diffusent le journal et collent les affiches. Les
dont nous avons montré les mécanismes économiques qui soustendaient seconds, persuadés qu'il fallait à la tête du parti des camarades compé-
la domination d'une nouvelle classe. tents faisaient ce qu'on attendait d'eux. La démocratie était fondée sur
le principe de la ratification. Conséquence : de même que dans la lutte
Le troisième biais c'était la découverte des tendances bureaucratiques de classe, le point de vue de l'organisation prédominait, dans la lutte à
à l'échelle mondiale, de la concentration croissante du capital, de l'inter- l'intérieur du parti, le point de vue du contrôle de l'organisation était
vention de plus en plus étendue de l'Etat dans la vie économique ct décisif. De même que la lutte révolutionnaire se confondait avec la lutte
sociale, assurant un statut nouveau à des couches dont le destin n'était du parti, ceUe-ci se confondait avec la lutte menée par la bonne équipe.
plus lié au capital privé. Le résultat était que les militants se déterminaient sur chaque question
Pour ma part, cet approfondissement théorique allait de pair avec selon ce critère : le vote renforce-t-il ou au contraire ne risque-t-il
une expérience que j'avais menée au sein du parti trotskiste, dont les pas d'affaiblir la bonne équipe? Ainsi chacun obéissant à un souci
leçons me paraissaient claires. d'efficacité immédiate, la loi d'inertie régnait comme dans toute bureau-
cratie. Le trotskysme était une des formes du conservatisme idéologique.
Le P.C.I., dans lequel j'avais milité jusqu'en 1948, ne participait en
rien au système d'exploitation. Ses cadres ne tiraient aucun privilège de La critique que je fais du trotskysme n'est pas d'ordre psychologi-
leur activité dans le parti. On ne trouvait en son sein que des éléments que : eUe est sociologique. Elle ne porte pas sur des conduites indivi-
animés d'une « bonne volonté révolutionnaire » évidente, et conscients due11es, eUe concerne un modèle d'organisation sociale, dont le carac-
du caractère contre-révolutionnaire des grandes organisations tradition- tère bureaucratique est d'autant plus remarquable qu'il n'est pas déter-
nelles. Formellement, une grande démocratie régnait. Les organismes miné directement par les conditions matérielles de l'exploitation. Sans
dirigeants étaient régulièrement élus lors des assemblées générales ; doute ce modèle n'est-il qu'un sous-produit du modèle social dominant ;
celles-ci étaient fréquentes, les camarades avaient toute liberté de se la micro-bureaucratie trotskyste n'est pas l'expression d'une couche
rassembler dans des tendances et de défendre leurs idées dans les réu- sociale, mais seulement l'écho au sein du mouvement ouvrier des bureau-
nions et les congrès (ils purent même s'exprimer dans des publications craties régnant à l'échelle de la société globale. Mais l'échec du trot-
du parti). Pourtant le P .C.I. se comportait comme une microbureaucratie skysme nous montre l'extraordinaire difficulté qu'il y a à échapper aux
et nous apparaissait comme telle. Sans doute faisait-il place à des pra- normes sociales dominantes, à instituer au niveau même de l'organisa-
tiques condamnables : truquage des mandats lors des congrès, manœu- tion révolutionnaire un mode de regroupement, de travail et d'action
vres effectuées par la majorité en place pour assurer au maximum la qui soient effectivement révolutionnaires et non pas marqués du sceau
diffusion de ses idées et réduire celle des minoritaires, calomnies diver- de l'esprit bourgeois ou bureaucratique.
ses pour discréditer l'adversaire, chantage à la destruction du parti Les analyses de Socialisme ou Barbarie, l'expérience que certains
chaque fois qu'un militant se trouvait en désaccord sur certains points tiraient, comme moi-même, de leur ancienne action dans un parti condui-
importants du programme, culte de la personnalité de Trotsky, etc. saient naturellement à voir sous un jour nouveau la lutte de classe et
Mais l'essentiel n'était pas là. Le P.C.!. se considérait comme le le socialisme. Il est inutile de résumer les positions que la revue fut
parti du prolétariat, sa direction irremplaçable ; il jugeait la révolution amenée à prendre. Il suffira de dire que l'autonomie devint à nos yeux
à venir comme le simple accomplissement de son programme. A l'égard le critère de la lutte et de l'organisation révolutionnaires. La revue n'a
des luttes ouvrières, le point de vue de l'organisation prédominait abso- cessé d'affirmer que les ouvriers devaient prendre en mains leur propre
lument. En conséquence de quoi celles-ci étaient toujours interprétées sort et s'organiser eux-mêmes indépendamment des partis et des syn-
selon ce critère : dans quelles conditions seront-elles favorables au ren- dicats qui se prétendaient les dépositaires de leurs intérêts et de leur
112 ORGANISATION ET PARTI OROANJSATION ET PARTI 113

volonté. Nous j ugions que l'objectif de la lutte ne pouvait être que la seule une fraction, la plus consciente, peut c s'élever au niveau des
gestion de la production par les travailleurs, car toute autre . solution tâches universeHes de la révolution ,. (ibid.) : c cette fraction est néces-
n'aurait fait que consacrer le pouvoir d'une nouvelle bureaucratie ; nous sairement un organis me universel, minoritaire, sélectif et centralisé. :.
cherchions en conséquence à déte rminer des revendications qui témoi- (Socialisme ou Barbarie, n• 10, p. 16.)
gnaient, dans l'immédiat, d'une conscience anti-bureaucratique ; . nous Cet a rgument me paraît fonder déjà toute les analyses du Que Faire.
accordions une place centrale à l'analyse des rapports de production et Mais Lénine en déduit un cer1ain nombre de considérations qui ne pou-
de leur évolution, de manière à montrer que la gestion ouvrière était vaient être admises telles quelles dans le cadre idéologique de Socia-
réalisable et qu'elle tendait à se manifester spontanément, déjà, au sein lisme ou Barbarie. Bornons-nous à l'essentiel : Lénine considère que le
du système d'exploitation ; enfin nous étions amenés à définir le socia- proléta riat ne pouvant accéde r de lui-même à la conscience scientifique
lisme comme une démocratie des conseils. de. la so;.iété ten.d s pontanément à se soumettre à l' c idéologie régnante,
Ces positions, dont on ne peut d'ailleurs dire qu'elles soient aujour.~ so1t, à 1 1déolog1e bourgeoise » ; la tâche essentielle du parti est de le
d'hui su ff is amme nt élaborées, mais qui ont déjà fait l'objet d'un travail soustraire ~ cette influence en lui apportant un enseignement politique
important, se sont s urtout a ffirmées lorsque nous avons levé l'hypo- et cet ensetgnement ne peut être administré que de l'extérieur du cadre
thèque trotskyste qui pesait sur nos idées. Mais, bien entendu, elles de s~ vi7 ~uotidienne « c'est-à·dire de l'extérieur de la lutte économique,
ne peuvent prendre tout leur sens que si nous forgeons, simultanément, de ~ exteneur de la sphère des rapports de production » ; en outre,
une représentation nouvelle de l'activité révolutionnaire elle-même. C'est Lémne démontre que l'organisation prolétarienne pour être supérieure
là une nécessité inhérente aux thèses de Socialisme ou Barbarie. A vou- à celle de l'ennemi de classe doit la battre sur son propre terrain : pro-
loir l'éluder nous multiplions les conflits entre nous, sans en faire voir fessionnalisation de l'activité révolutionna ire, concentration rigoureuse
la portée et quelquefois sans la comprend re nous-mêmes : il est en effet des tâches, spécialisation des fonctions des militants (d'où le pa rallèle
évident qu'une divergence s ur le problème de l'organisation révolution- • sans cesse repris au cours du Que Faire entre le parti et l'armée) ; enfin,
naire affecte peu à peu le contenu entier de la revue : les analyses de la - conséquence implicite - a ssuré de la validité de son programme du
situation politique et des mouvements de lutte, les perspectives que nous seul fait que les masses le soutiennent, le parti se trouve naturellement
essayons de tracer, et s urtout le langage que nous employons quand destiné sinon à exercer Je pouvoir, du moins à y participer activement.
nous nous adressons à des ouvriers qui nous lisent. Or sur ce point De telles idées sont incompatibles avec la critique de la bureaucratie
il s'est avéré et il s'avère impossible d'accorder nos idées et de donner et l'affirmation de l'au tonomie prolétarienne.
une réponse commune au problème.
Nous ne pouvons admettre que la conscience politique soit introduite
Un certain nombre de collaborateurs de la revue ne peuvent fa ire du dehors dans le prolétariat par une ·fraction organisée ; nous jugeons
mieux que de définir l'activité révolutionnai re dans le cadre d'un parti a.u contraire qu'il faut redéfini r le concept même de politique, que celui-
de type nouveau, ce qui, en fait, revient à amender le modèle léniniste, ct da ns l'usage qui en est traditionnellement fait dans le mouvement
que le trotskysme a tenté de reproduire intégralement. Pourquoi cet ouvrier, garde un contenu bourgeois, qu'il n'a un sens pour les travail-
échec? Et d'abord, pourquoi faut-il parler d'un échec? leurs qu'à partir du moment où ceux-ci sont s usceptibles de relier les
événements à leur expérience propre des rapports de production. La
politique n'est donc pas à enseigner, elle est plutôt à expliciter comme
T IRONS LA CONClUS ION DE NOS CRIT IQUES. ce qui est inscrit à l'état de tendance dans la vie et la conduite des
ouvriers. Mais cette idée conduit à bouleverser l'image de l'activité du
L'argumentation essentielle avancée en faveur de la construction militant ; ce n'est plus comme le voulait Lénine c le tribun populaire ,.
d' un parti révolutionnaire me paraît figurer dans un texte déjà ancien sa chant profiter de la moindre occasion pour c exposer devant tous ses
de la revue : c Le prolétariat ne p ourra ni vaincre ni même lutter sérieu- convictions sociales et ses revendications démocratiques ,. (Que Faire) ;
sement contre ses adversaires - adversaires qui disposent d'une orga· c'est celui qui, partant d'une critique ou d'une lutte de travailleurs dans
nisation formidable, d'une connaissance complète de la réalité économi- un secteur déterminé, tente d' en formuler la portée révolutionnaire, de
que et sociale, de cadres éduqués, de toutes les richesses de la société, montrer comment elle met en cause le fait mArne de rexploitation et
de la culture et, la plupart du temps du prolétariat lui·même - que si donc, de l'étendre. Le militant apparait alors comme un agent des tra-
lui dispose d' une connaissance, d'une organisation de contenu prolé· vailleurs, non plus comme un dirigeant. P ourtant, certains d'entre nous
ta rien, supérieures à celles de ses adve rsaires les mieux équipés sous se refusent à tirer cette conclusion, ils s'arrêtent en chemin dans leur
ce rapport. , (Extrait de Socialisme ou Barbarie, n• 2, < Le parti révo· .critique de la politique. Et l'on peut même se demander si leur affirma-
lutionna ire », p. 103.) tion que la conscience n'est pas introduite du dehors ne leur sert pas à
Etan t donné que le prolétariat ne peut, en tant que classe prise dans
son ensemble, avoir cette connaissance et fournir cette organisation,
1 s'identifier, naïvement certes, mais plus sûrement, avec un curieux
aplomb, à la classe ouvrière.


ORGANISATION ET PARTI ORGANISATION ET PARTI 115
114
D'autre part, ils critiquent l'idée que le pa~i doiv~ être un .organe Troisième correctif apporté à la théorie léniniste : chercher de nou-
de pouvoir. Et de fait, celle-ci contredit la representation. 7ssenhelle d.u velles modalités de fonctionnement du parti. En fait, on les cherche
socialisme en tant que société des conseils. Mais cette cnhque est émi- sans les chercher car il est souvent dit que les règles importent peu et
nemment équivoque. Elle signifie que le parti n'es~ p~s un ,organe b~­ que le critère de notre antibureaucratisme est dans notre programme.
reaucratique, puisque son programme est la réahsatwn d un ~ouv01.r On les cherche cependant, ne serait-ce que parce qu'il est impossible
soviétique et donc - en dernier ressort - un programme anh-p~rh. de souscrire à la thèse du Que Faire sur la professionnalisation de l'ac-
La logique exigerait que, partant d'un tel objectif, nous nous opposwns tivité révolutionnaire, effectivement inconciliable avec le principe qu'il
à la formation d'un organisme qui s'arroge le monopole du programme faut tendre à abolir toute séparation entre dirigeants et exécutants.
socialiste et risque de concurrencer les conseils, .que nous cherchi~ns L'idée nouvelle est d'étendre au parti le principe de la délégation et de
une nouvelle voie à l'activité révolutionnaire. Ma1s tout au contra1re, la révoca~ilité qui inspire l'organisation soviétique. Si je ne me trompe
l'appel à une organisation autonome des travailleurs, effectiveme~t re- pas, certams camarades pensent que les organes dirigeants se trouvent
présentative, devient une justification de l'ex~stence et de .la du.r.~ du sous un contrôle effectif permanent des militants à partir du moment
parti. Le parti devient nécessaire à la fondatiOn du pouvo1~ sovietique. où ceux-ci ont le pouvoir, à chacune de leurs réunions, de changer de
Bien plus, ce pouvoir n'est autonome que dans la. mesure ou le parh le délégués. Mais ils ne font que perfectionner un modèle de démocratie
juge tel. Autant dire, et certains camarades le d1rent en effet, e? p~r­ for~elle. Dans les organismes de classe, la notion de révocabilité peut
lant de la situation pré-révolutionnaire, qu'il n'y a qu'une orgamsatwn avOir un contenu positif du fait qu'il existe un milieu de travail réel ·
valable : « le parti est un organisme dans la forme et dans le fond les hommes forgent en vertu de leurs relations, au sein du milieu produc~
unique, autrement dit, le seul organisme (permanent) d.e la classe dans tif, une expérience qui leur permet de trancher, dans la clarté, les problè-
les conditions du régime d'exploitation. II n'y a pas, JI ne peut pas Y mes qu'ils rencontrent. Ce qu'ils décident concerne leur vie et le pouvoir
avoir une pluralité de formes d'organisations auxquelles il s~ juxtapo- leur est donné de vérifier ce qu'ils décident à partir de leur vie. Le parti,
serait... En ce sens la distinction entre comités de lutte et parh. (ou toute en .n~v.anche (quel que soit le jugement qu'on porte sur lui), est un milieu
autre forme d'organisation minoritaire de l'avant-garde ouvnère) c~n­ arttflclel, hétérogène, puisque les individus qui s'y rassemblent diffèrent
cerne exclusivement le degré de clarification et d'organisation et nen par leur activité professionnelle, par leur origine sociale et par leur
d'autre». (Socialisme ou Barbarie, n• 10, p. 16.) culture. L'unité de ce milieu n'existe qu'en raison de la centralisation
imposée à l'organisation et cette centralisation est elle-même fondée sur
Certes il n'est parlé ici que des conditions du régime d'exploitation, la cohésion du programme. Dans de telles conditions, les décisions à
mais on ~e voit pas pourquoi la thèse ne s'étendrait pas à celle du ré- prendre au niveau des cellules ont toujours une double motivation : celle
gime socialiste car l'autonomie des soviets, de même qu~ celle de~ c.o: qui tire son origine d'une action à mener dans un milieu social exté-
mités de lutte n'est effective qu'à partir du moment « ou leur majont~ rieur et celle qui la tire de l'application du programme ou de l'obéis-
adopte et assimile le programme révolutionnai~e ~ue, jusque là, .le p~rh sance à l'instance centrale. Le délégué de la cellule a, de même, une
est seul à défendre sans compromission». (Soctaltsme ou Barbarte, n 2, double fonction : il est le meilleur camarade en ce qui concerne le tra-
p. 101.) vail. pro~ re de 1~ ~ellule et il est, d'autre part, le camarade compétent,
La tendance à étendre indéfiniment les prérogatives du parti se ma- celUI qu1 a ass1m1lé le programme, qui représente le c Centre ~. qui
nifeste d'ailleurs dans la définition qu'on offre des organismes de classe possède la science de la politique révolutionnaire, qui a le pouvoir de
de type comité de lutte. Après les avoir prése~té~ c?~me ~e~ .embryo.ns « s'élever au niveau des tâches universelles de la révolution~. En consé-
d'organismes soviétiques et non de type par~1,. eta1t-JI spec1flé (S?cta- quence, le principe de la révocabilité se trouve privé d'efficacité : aux
lisme ou Barbarie, n• 2, p. 100), on ne les d1stmgue plus du parh que yeux des militants, le délégué, en dépit de ses erreurs ou de ses fautes
par leur moindre degré de clarification et d'organisation. apparaît comme un camarade qui a le privilège de faire partie des diri~
De fait nous ne cesserons :fe le répéter, si l'on affirme la nécessité geants et dont la compétence s'accroît naturellement du fait qu'il parti-
du parti, ;i l'on fonde cette nécessité .s~r le, fait que. le parti déti~nt le cipe à la direction. Peu importe que le délégué soit ou non révocable à
programme socialiste, si l'on caractense 1 autonomie des orgamsmes tout. instant, les facteurs qui paralysent la base militante dans un parti
forgés par les travailleurs d'après le critère de leur accor~ avec le pro- ne tiennent pas à ce qu'elle ne dispose pas du pouvoir permanent de
gramme du parti, celui-ci se trouve naturellement ~eshné à ~xercer révoquer, ils tiennent beaucoup plus profondément à ce que cette base
avant et après une révolution le pouvoir, tout le pouvou réel des classes est accoutumée à l'existence de l'appareil dirigeant, à la hiérarchisation
des fonctions, à la spécialisation de l'activité politique.
exploitées.
Mail il faut reconnaître dans le même temps que cette thèse .est en Evoquons encore une fois le parti trotskiste pour poser cette ques-
contradiction formelle avec notre théorie et dénonce de la mamère la tion : qu'y aurait-il eu de changé avec l'introduction d'un système de
plus aiguë l'incohérence de ceux qui la soutiennent. délégués révocables ? On peut répondre : rien, très vraisemblablement,
116 ORGANISATION ET PARTI ORGANISATION ET PARTI 117
sinon une exacerbation de la lutte des tendances qui, au lieu de cul- Si cett~ proposition était vraie, il faudrait dire à la fois que nous
miner dans les assemblées et les congrès, aurait revêtu un caractère somm~s. mis en deJ?eu~e de constituer un parti et que ce parti, en raison
explosif permanent, chaque tendance s'employant dans le cadre des des cnbques que Je viens de mentionner, ne peut que devenir I'instru-
cellules à substituer au délégué en place, son propre candidat. ~en~ _d:une nou_velle bureaucratie ; en bref, il faudrait conclure que
La démocratie n'est pas pervertie du fait de mauvaises règles orga- 1 activi~e. révolutionnaire est nécessairement vouée à l'échec. Mais cette
nisationnelles, elle l'est du fait de l'existence même du parti. La démo- propos1~10n -,que je c~ois trouver à l'origine de toutes les justifications
cratie ne peut être réalisée en son sein du fait qu'il n'est pas lui-même d~ parti - n offre qu ~ne pseudo-évidence. Evidence de géomètre qui
un organisme démocratique, c'est-à-dire un organisme représentatif n a . p_as de contenu social. En face du pouvoir centralisé de la bour-
des classes sociales dont il se réclame. ge~Isie, de ~a science que possèdent les classes dominantes, on cons-
Tout notre travail théorique devrait nous faire aboutir à cette con- trUit ~ymétrzquem~nt un adv~rsaire qui, pour vaincre, doit acquérir un
clusion. Non seulement, certains d'entre nous la refusent, mais, à mon pouvOir et une sc1enc~ supéneures. Ce pouvoir et cette science ne peu-
avis, en cherchant à concilier l'affirmation de la nécessité d'un parti ve~t alors que se conjuguer dans une organisation qui, avant la révo-
avec nos principes fondamentaux, ils tombent dans une nouvelle contra- lutiOn, s~rcl~ss_e !'Eta! . bourgeois. Dans la réalité, les voies par les-
diction. Ils veulent opérer cette conciliation en prenant pour modèle un quelles s en;1ch1t 1 expenence des travailleurs (et les tendances du socia-
parti où seraient introduites des règles de fonctionnement caractéristi- h~me) n~ s acc~rde~t pas av~c ce schéma. C'est une utopie que s'ima-
ques d'un type soviétique et, par là, ils vont à rebours de leur critique gmer qu une mmonté orgamsée puisse s'approprier une connaissance
du léninisme. de 1~ socié_té et ~e 1:~istoire qui lui permette de forger à l'avance une
En effet, Lénine avait parfaitement compris que le parti était un represe_ntabon scientifique du socialisme. Si louables et si nécessaires
organisme artificiel, c'est-à-dire fabriqué en dehors du prolétariat. Le que sOient les efforts des militants pour assimiler et faire eux-mêmes
considérant comme un instrument de lutte absolument nécessaire, il ne progresser I_a connaiss~nce de la réalité sociale, il faut comprendre que
s'embarrassait pas de lui fixer des statuts quasi soviétiques. Le parti cette connaissance sUit des processus qui excèdent les forces d'un
serait bon si le prolétariat le s )Utenait, mauvais, s'il ne le suivait pas : groupe défini. '?u'il s'agisse de l'économie politique, de l'histoire sociale,
ses préoccupations s'arrêtaient là. De telle sorte que dans L'Etat et la ~e la technolog_Ie, de la sociologie du travail, de la psychologie collec-
Révolution, le problème de la fonction du parti n'est même pas abordé : tive ou en ?éneral de to~tes les branches du savoir qui intéressent la
le pouvoir révolutionnaire c'est le peuple en armes et ses conseils qui transformatiOn de la société, il faut se persuader que le cours de la
l'exercent. Le parti, aux yeux de Lénine, n'a d'existence que r ::r son cul_ture ~chappe à toute centralisation rigoureuse. Des découvertes, révo-
programme qui est précisément : le pouvoir des Soviets. Une fois lutiOnnaires ~elon nos propres critères, existent dans tous les domaines
qu'instruit par l'expérience historique, on découvre dans le parti un (:onnues ?U InCOnnues de nous), qui élèvent la CUlture c au niveau des
instrument privilégié de formation et de sélection de la bureaucratie, tac~es. univ_er~elles de la révolution », qui répondent aux exigences d'une
on ne peut que se proposer de détruire ce type d'organisation. Chercher soc1éte socialiste. Sans doute ces découvertes coexistent-elles toujours
à lui conférer des attributs démocratiques incompatibles avec son es- avec ?es modes d~ pensée conservateurs ou rétrogrades, si bien que leur
sence, c'est tomber dans une mystification dont Lénine n'était pas vic- syn~hese prog_ress1ve et leur mise en valeur ne peuvent s'effectuer spon-
time, c'est le présenter comme un organisme légitime des classes exploi- tanement. Ma_Is cette synthèse (que nous ne pouvons concevoir que sous
tées et lui accorder un pouvoir plus grand qu'on ne l'avait jamais rêvé f?rme ?yna~Ique) ne saurait se produire sans que la lutte de la classe
dans le passé. revoluhonnair_e,_ en faisant apercevoir un bouleversement de tous les
~apport~ traditionnels, ne devienne un puissant agent de cristallisation
Ideologique. Dans de telles conditions, et seulement alors on pourra
L'IDÉE DE DIRECTION RÉVOLUTIONNAIRE. parler en termes. sensés d'une fusion de l'organisation proiétarienne et
EVIDENCE DE GÉOMÈTRE. de la cul~ure. Repétons-le, ceci ne signifie pas que les militants n'ont
pa_s ~n r.ole e~sentiel à jouer, qu'ils ne doivent pas faire avancer la
Mais si l'on ne peut, du moins à partir de nos principes, accueillir theor~e revolutwnnaire grâce à leurs connaissances propres mais leur
l'idée du parti révolutionnaire sans tomber dans la contradiction, n'y travail ne p~ut êt,re considéré q~e comme une contribution à un travail
a-t-il pas, cependant, un motif qui nous conduit sans cesse à en pos- cult~rel soctal, s effectuant toujours par une diversité de voies irré-
tuler la nécessité? ductible.
Ce motif, je l'ai déjà formulé en citant un texte du no 2 de la revue. . C'est une aut~e u~opie que d'imaginer que le parti puisse assurer une
Résumons-le de nouveau : le prolétariat ne pourra vaincre que s'il dis- ngoureuse coordmahon des luttes et une contralisation des décisions
pose d'une organisation et d'une connaissance de la réalité économique Les luttes ouvrières telles qu'elles se sont produites depuis 12 ans _ et
et sociale supérieures à celle de son adversaire de classe. telles que la revue les a interprétées - n'ont pas souffert de J'absence
118 ORGANISATION ET PARTI ORGANISATION ET PARTI 119

d'un organe du type parti qui aurait réussi à coordonner les grèves ; des éléments plus ou moins actifs, plus ou moins conscients. De la capa-
elles n'ont pas souffert d'un manque de politisation - au sens où l'en- cité qu'auront les plus actifs à propager des idées et à soutenir des
tendait Lénine - elles ont été dominées par le problème de l'organisa- actions révolutionnaires dépend finalement l'avenir du mouvement
tion autonome de la lutte. Ce problème aucun parti ne peut faire que ouvrier.
le prolétariat le résolve ; il ne sera résolu au contraire qu'en opposition Mais parmi ces éléments actifs, certains - et de loin les plus nom-
aux partis - quels qu'ils soien,, je veux dire aussi anti-bureaucratiques breux - tendent à se rassembler au sein des entreprises, sans chercher
que soient leurs programmes. L'exigence d'une préparation concertée d'abord à étendre leur action à une plus vaste échelle. Ceux-là trouvent
des luttes dans la classe ouvrière et d'une prévision révolutionnaire ne .spontanément la forme de leur travail : ils font un petit journal local,
peut être certainement pas ignorée (bien qu'elle ne se présente pas à ou un bulletin, militent dans une opposition syndicale, ou composent un
tout moment comme certains le laissent croire), mais elle est insé}!drable petit groupe de lutte. D'autres éprouvent le besoin d'élargir leurs hori-
aujourd'hui de cette autre exigence que les luttes soient décidées et con- zons, de travailler avec des éléments qui appartiennent à des milieux
trôlées par ceux qui les mènent. La fonction de coordination et de cen- professionnels et sociaux différents des leurs, d'accorder leur action
tralisation ne motive donc pas l'existence du parti; elle revient à des avec une conception générale de la lutte sociale. Parmi ces derniers se
,groupes d'ouvriers ou d'employés minoritaires qui, tout en multipliant trouvent nombreux - il faut le reconnaître - des camarades qui n'ap-
les contacts entre eux ne cessent pas de faire partie des milieux de pro- partiennent pas à un milieu de production et qui ne peuvent donc se
duction où ils agissent. rassembler qu'en dehors des entreprises : leur culture constitue un ap-
En fin de compte, à la conscience des tâches universelles de la révo- port essentiel au mouvement ouvrier, à condition qu'ils aient une juste
lution, le prolétariat n'accède que lorsqu'il accomplit ces tâches elles- représentation de leur rôle qui est de se subordonner à ce mouvement.
mêmes, qu'au moment où la lutte de classe embrase la société entière et L'action de ces derniers éléments ne peut avoir d'autre objectif que
où la formation et la multiplication des conseils de travailleurs donne de soutenir, d'amplifier, de clarifier celle que mènent les militants ou les
les signes sensibles d'une nouvelle société possible. Que des minorités groupes d'entreprises. Il s'agit d'apporter à ceux-ci des informations
militantes fassent un travail révolutionnaire ne signifie nullement qu'un dont ils ne disposent pas, des connaissances qui ne peuvent être obte-
organisme puisse au sein de la société d'exploitation incarner en nues que par un travail collectif, mené hors des entreprises ; il s'agit de
face du pouvoir bourgeois, sous une forme anticipée, grâce à la centra- les mettre en contact les uns avec les autres, de faire communiquer leurs
lisation et à la rationalisation de ses activités, le pouvoir des travail- expériences séparées, de les aider à constituer peu à peu un véritable
leurs. A la différence de la bourgeoisie, le prolétariat n'a, au sein de la réseau d'avant-garde.
société d'exploitation, aucune institution représentative, il ne dispose On peut définir plusieurs moyens qui permettraient dès aujourd'hui
que de son expérience dont le cours compliqué et jamais assuré ne peut de s'orienter vers ces objectifs : par exemple la publication d'un journal.
se déposer sous aucune forme objective. Son institution c'est la révolu- Mais on ne touchera jamais les travailleurs et on ne réussira jamais à
tion elle-même. les associer à l'entreprise d'un journal si l'on ne fait d'abord la preuve
de son sérieux. Si les informations communiquées sont insuffisantes ou
L'ACTIVITÉ MILITANTE. précaires, si les expériences mentionnées sont exceptionnelles, si les
interprétations proposées sont hâtives, les généralisations sommaires,
Quelle est donc la conception de l'activité révolutionnaire que quel- bâties à partir de faits singuliers et épars, en bref, si Je journal est
ques camarades et moi-même avons été amenés à défendre. Elle découle fabriqué par un groupe qui n'a que très peu de contact avec des mili-
de ce que des militants ne sont pas, ne peuvent, ni ne doivent être : tants d'entreprise, personne ne s'intéressera à ce travail. A un niveau
une Direction. Ils sont une minorité d'éléments actifs, venant de couches plus modeste, il s'agit d'abord de convaincre des ouvriers, des employés,
sociales diverses, rassemblés en raison d'un accord idéologique pro- des petits groupes existant déjà que nous pouvons leur être utiles. Le
fond, et qui s'emploient à aider les travailleurs dans leur lutte de classe, meilleur moyen est de diffuser à leur intention (sous la forme d'un bul-
à contribuer au développement de cette lutte, à dissiper les mystifica- letin sans périodicité régulière) de courtes analyses portant sur la situa-
tions entretenues par la classe et les bureaucraties dominantes, à pro- tion actuelle et des informations - si elle ont été obtenues par des
pager l'idée que les travailleurs, s'ils veulent se défendre, seront mis en moyens hors de leur portée. Nous soulignerons que les journaux d'entre-
demeure de prendre eux-mêmes leur sort entre leurs mains, de s'orga- prise peuvent les publier ou les utiliser comme bon leur semble. Nous
niser eux-mêmes à l'échelle de la société et que c'est cela le socialisme. soulignerons encore que si notre travail les intéresse, celui-ci s'enrichira
Nous sommes convaincus que le rôle de ces éléments est essentiel - naturellement des informations et des critiques qu'ils nous communi-
du moins qu'il peut et doit le devenir. Les classes exploitées ne forment queront.
pas un tout indifférencié : nous le savons, et ce n'est pas les partisans D'autre part, on peut mettre en train quelques analyses sérieuses,
d'une organisation centralisée qui nous l'ont appris. Elles contiennent concernant le fonctionnement de notre propre société (sur les rapports
120 ORGANISATION ET PARTI

de production, la bureaucratie en France ou la bureaucratie syndicale).


On établirait ainsi une collaboration avec des militants d'entreprise de
façon à poser en termes concrets (par les enquêtes sur leur expérience
de vie et de travail) le problème de la gestion ouvrière.
De telles tâches peuvent paraître modestes. En fait, bien menées,
elles exigeront un travail considérable. L'important est qu'elles soient à
la mesure des minorités d'avant-garde et qu'elles permettent d'envisager
un développement progressif, c'est-à-dire un développement tel qu'à
chaque niveau de réalisation corresponde une extension possible du
travail.
En définissant ces objectifs et ces moyens, on définit en même temps
les formes d'organisation qui leur correspondent et qui reposent d'abord
sur le rejet de la centralisation. L'organisation qui convient à des mili-
tans révolutionnaires est nécessairement souple : ce n'est pas un grand DEUXIÈME PARTIE
parti dirigeant à partir d'organes centraux l'activité d'un réseau de mi-
litants. Ce qui ne peut aboutir qu'à faire de la classe ouvrière un instru-
ment ou à la rejeter dans l'indifférence voire l'hostilité à l'égard du
parti qui prétend la représenter.
Le mouvement ouvrier ne se frayera une voie révolutionnaire qu'en
rompant avec la mythologie du parti, pour chercher ses formes d'action LA CRISE DU TOTALITARISME
dans des noyaux multiples de militants organisant librement leur acti-
vité et assurant par leurs contacts, leurs informations, et leurs liaisons
non seulement la confrontation mais aussi l'unité des expériences
ouvrières.

Ce texte accompagna notre retrait du groupe Socialisme ou Barbarie.


Qui s'intéresse à la discussion que suscita la question du Parti dans ce groupe
peut lire, outre notre article : « Le prolétariat et le problème de la direction
révolutionnaire>, celui de P. Chaulieu «La direction prolétarienne>, n. 10, juiL-
août 1952, ibid., la lettre de A. Pannekœk et la réponse de P. Chaulieu, n. 14,
1954, enfin la critique que nous opposa P. Cardan, lors de notre départ, dans le
cadre des thèses de l'étude « Prolétariat et organisation>, n. 27 et 28. On trouve
en outre, dans La Brèche (Morin, Lefort, Coudray), Paris, 1968, les éléments
d'un prolongement et d'une transformation du débat. Il ne semble pas que les
problèmes soulevés dans ces divers textes aient cessé d'être actuels. En témoi-
gnent la discussion publiée par Studies on the Lejt, avec la participation
de Tom Hayden, vol. 5, n. 2, 1965; les commentaires, pas toujours pertinents,
présentés par G. Lichteim dans Marxism in modern France, New York, J9C6.
Il suffit enfin de lire les textes de R. Rossandra et de Sartre dans Il Manife-
sta, n. 4, 1969, pour se persuader que l'emprise de la tradition demeure forte
sur ceux qui cherchent à se détacher de l'orthodoxie communiste.
VII
LE TÉMOIGNAGE D'ANTON CILIGA 1
'

Sur l'U.R.S.S. - ce pays si mal connu, dit-on par habitude - les


témoignages se comptent par centaines, sans doute. Mais il n'y a pas
de témoignages sans témoins ; pas de témoins sans des valeurs procla-
mées ou, quand elles sont dissimulées, agissantes. Liberté concrète, bon-
heur effectif ; travail forcé, guépéoutisme : il n'y a qu'à voir, croirait-on,
pour aboutir à une de ces définitions : mais c'est un stalinien ou un
antistalinien qui voit. Ciliga, lui, n'est ni l'un ni l'autre. Impartial, il ne
l'est pas davantage. A chaque instant, comme personnage dans son livre
ou comme auteur, il affirme et revendique ses valeurs. Il faut les ad-
mettre ou les condamner avant de le lire. Pour ceux qui, comme nous,
adoptent son attitude révolutionnaire, son témoignage est un des plus
intéressants qui aient paru sur l'U.R.S.S. Il ne s'agit pas d'une étude
ni d'une somme de documents. Si l'on ne retenait que l'exposé théorique
il faudrait en reconnaître le caractère sommaire, bien que sa thèse
d'une société de classes en Russie et d'un nouveau type d'exploitation
sous le couvert d'une propriété collective soit juste dans ses grandes
lignes et d'autant plus méritoire qu'elle fut formulée dès 1933. La valeur
documentaire des deux livres, d'autre part, semble aujourd'hui assez
faible, quel que soit l'intérêt des renseignements fournis sur le travail
forcé (II, p. 30), la hiérarchie des salaires ou les méthodes du Guépéou.
L'originalité de Ciliga vient de ce qu'il ne se préoccupe que de raconter
une expérience quotidienne et que celle-ci est pleine de sens parce qu'il
l'a vécue en lui donnant un sens. Ainsi la question de la véracité ne
peut se poser, alors qu'elle se posait sans cesse, par exemple, à la lec-
ture de Kravchenko. L'auteur ne cherche pas à se dissimuler ni à mettre
E:n avant une pseudo-objectivité ; son témoignage et sa critique sont
indiscernables.
Ciliga pénètre en U.R.S.S. en 1926, chargé d'une expérience révolu-
tionnaire déjà longue. Il a participé depuis 1919 aux luttes du mouve-
ment communiste en Yougoslavie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en
Autriche. Membre du Politbureau du parti yougoslave depuis 1925, il

• Les Temps modernes, n. 60, oct. 1950 (Témoignage révolutionnaire sur


l'U.R.S.S.)
1 A. Ciliga : 1. Au pays du mensonge déconcertant ; II. Sibérie (Plon, 19&>).
(Le premier volume avait déjà paru en 1937.)
124 LE TEMOIGNAGE D'ANTON CIL/GA LE TEMOIGNAGE D'ANTON CIL/GA 125

est également délégué du Bureau balkanique du Komintern. Des diver- l'Organisation (1, p. 157). Il semble que, dans la période de l'effondre-
gences, à cette époque, le séparent déjà de l'Internationale sur la politi- ment révolutionnaire, l'insuffisance théorique exige le monolithisme.
que du parti yougoslave, mais il n'a pas mis en question la valeur du Dans la prison où le stalinisme l'a reléguée, l'Opposition obéit sur un
régime russe et il ignore à peu près tout de la lutte de l'opposition mode mi-comique, mi-tragique à l'inexorable loi qui a déjà conduit
trotskyste. Pourtant tout le prépare à cette mise en question, car il est Lénine à se débarrasser de toutes les minorités. Il est vrai que certains
plus qu'un militant sérieux ou un fonctionnaire de l'Internationale ; il a militants plus clairvoyants cherchent à caractériser le nouveau régime
compris que la politique révolutionnaire est dans son essence doute et bureaucratique. Mais tous sont suspendus à l'attitude de Trotsky. Or,
dissipation du mensonge, si déconcertant soit-il ; il ne cherche pas celui-ci tergiverse et se contredit. Après avoir ouvert sa polémique con-
d'abord dans le socialisme la croissance des machines et des usines tre le Plan par sa fameuse formule : c Ce n'est qu'un édifice de chif-
mais une transformation des rapports humains (1, p. 12). fres :.>, il célèbre en 1931 « les succès actuels vraiment inouïs :.>, c le
rythme sans précédent de l'industrialisation :. et voit dans la nouvelle
Son premier ouvrage retrace les progrès parallèles de sa critique de
politique économique une « tendance de la bureaucratie pour s'adapter
l'U.R.S.S. et de sa critique de la théorie révolutionnaire, c'est-à-dire de
au prolétariat :.> (1, p. 194) alors que la bureaucratie est en train, grâce
sa critique de soi. En même temps qu'il découvre les traits contre-révo-
au Plan, de trouver une base réelle à son pouvoir.
lutionnaires de la société soviétique, il découvre les motifs de ses juge-
ments. Ainsi se trouve-t-il amené, comme il dit, à briser toutes les idoles Si l'évocation des groupes oppositionnels pendant cette période est
et à se séparer du trotskysme et du léninisme en même temps qu'il s'op- pleine de sens, les conclusions de Ciliga sont en revanche sommaires.
pose au stalinisme. C'est que les oppositionnels trotskystes, qu'il ren- Il est simpliste de qualifier le trotskysme de c variante libérale de la
contre en prison, lui paraissent entretenir la mystification de l'« Etat bureaucratie:.> (1, p. 215). On ne peut apprécier le trotskysme qu'en
ouvrier ». Ils ne veulent à aucun prix étendre la critique qu'ils font de envisageant ses origines, le bolchevisme, et l'on ne peut passer sous
Staline et des siens à la société soviétique dans son ensemble. Leur silence les difficultés dans lesquelles celui-ci a dû gouverner après la
propre éviction du pouvoir leur semble un malentendu. Ils appellent le révolution. Certes l'auteur a raison de mettre en cause Lénine lui-même
parti qui les a exclus leur parti et Staline fait pour eux figure d'usur- (1, IX) et de montrer que son attitude vis-à-vis des masses prélude à
pateur (1, p. 164). Certes, ils attaquent les méthodes bureaucratiques, l'arbitraire bureaucratique. Mais il aurait fallu au moins indiquer les
mais tout se passe comme s'ils ne comprenaient pas eux-mêmes la por- circonstances qui motivèrent cette attitude, sans nécessairement la jus-
tée de leurs attaques. Ce sont des hommes qu'ils mettent en cause ou tifier. Il aurait fallu tenter d'opposer à la politique léniniste une politi-
des faits singuliers ; ils ne s'en prennent pas aux principes du nouveau que tenue pour révolutionnaire. La sympathie de Ciliga pour les ten-
régime. Les moins conscients d'entre eux reprochent à Trotsky d'avoir dances gauchistes du Groupe ouvrier et de l'Opposition ouvrière, qui
laissé échapper l'occasion du pouvoir quand il était « général victo- exprimèrent un moment les revendications démocratiques du prolétariat
rieux » ; ou encore ils accordent que Staline est un mal nécessaire, en- face à Lénine, ne peut faire oublier qu'ils étaient dépourvus de tout pro-
tendant ainsi que les mesures en cours devaient être prises de toutes gramme économique viable. Laisser entendre, comme le fait Ciliga, que
façons et qu'il fallait un homme sans principes pour les appliquer. A Lénine s'est retourné contre les masses du seul fait qu'il était au pou-
partir de 1929 la plupart se contentent d'accuser Staline de reprendre voir, c'est adopter une psychologie aussi commode que superficielle ;
le programme de l'Opposition et de le mal appliquer. Pendant la terreur c'est reporter sur la personne de Lénine un type d'explication que l'au-
de la collectivisation et du premier Plan, on fait la critique minutieuse teur raille à juste titre quand les oppositionnels l'appliquent à Staline,
des bilans officiels ; on traite le Plan de gigantesque bluff, au lieu d'en et quand ils voient partout à l'œuvre sa c méchanceté:..
attaquer les principes sociaux. L'Opposition est dépourvue de perspec- Quel que soit l'intérêt de ce témoignage sur l'opposition, on retien-
tive et ne croit pas à une réussite possible du nouveau régime, persua- dra surtout des ouvrages de Ciliga la description qu'il donne de la
dée qu'elle est de l'échec inévitable de tout ce qui n'est pas socialiste. montée de la bureaucratie et de l'écrasement des masses. On insiste
«On s'attendait à chaque instant, note Ciliga, à une catastrophe suivie ordinairement sur les facteurs d'ordre économique qui ont provoqué le
d'un changement complet dans le personnel dirigeant et cette attente reflux de la révolution et permis l'instauration de la dictature d'une
étouffait tout désir de rechercher le sens social des événements:. (1, p. « caste privilégiée :.. Trotsky, auquel nous venons d'emprunter ce Jan-
189). Apparemment, la vie de l'Opposition est active. Dans les prisons, gage, ne complète cette interprétation que par des généralités d'ordre
notamment à l'isolateur de Verkhné-Ouralsk, que Ciliga évoque vigou- psychologique. Parlant des masses, il insiste sur leur lassitude après
reusement, de nombreux groupes discutent et éditent des journaux. les années de révolution et de guerre civile ; parlant de l'appareil, il
Mais le désarroi profond se traduit par de fréquentes scissions. A montre qu'une couche de dirigeants cherchait à consolider ses privilèges.
Verkhné-Ouralsk précisément, la majorité de la fraction trotskyste, sou- Entre ces deux modes d'explication, il y a place pour une interprétation
cieuse avant tout de préserver son intégrité, lance un ultimatum aux qu'on pourrait qualifier de psycho-sociologique et qui, sans exclure les
autres tendances : elles devront se dissoudre ou quitter les rangs de deux autres, permet de rendre compte plus complètement de la forma-
126 LE TEMOJONAGE D'ANTON CIL/GA LE TEMOIGNAGE D'ANTON CIL/GA 127

tion de la bureaucratie et de son emprise sur la paysannerie et le pro- nant contre elle une partie de ses membres à titre d'exploiteurs. < La
létariat russes. nouvelte économie, écrit Ciliga, bouleversait toutes les routines, élevait
Ciliga fait bien comprendre comment la paysannerie s'est transfor- les couches inférieures de la population et en absorbait une partie dans
son personnel administratif. Pour un paysan de condition moyenne, de-
mée et a fourni à la bureaucratie, grâce à la collectivisation, les fonde-
ments de son pouvoir. Certes, la terreur a été le premier instrument de venir président de kolkhose ou simplement < brigadier » ou < chef de
domination des masses paysannes. Les renseignements que donne Ciliga camp » représentait un avancement incontestable. De vastes possibilités
sur ce point recoupent absolument ceux de Trotsky. filais ce serait arti- d'action s'ouvraient devant lui, ses facultés organisatrices se dévelop-
paient... ::. (1, p. 68).
ficiel de vouloir rendre compte du succès de la collectivisation par la
seule terreur. Ceci n'expliquerait pas, notamment, l'attitude des paysans Ce qui vient d'être dit de la paysannerie peut être répété à propos du
à partir de 1930, quand Staline mit un premier frein à l'exercice de la prolétariat, mais avec une autre portée. On ne pourrait comprendre com-
violence. A cette époque la terreur avait déjà produit son effet ; les ment la bureaucratie a établi son pouvoir sur la classe ouvrière et l'a
paysans sentaient tout retour en arrière impossible ; en revanche, le maintenu si l'on n'admettait qu'elle a puisé une part de ses forces dans
machinisme pénétrait dans les campagnes et fascinait les masses. « j'ap- cette classe même. C'est en ce sens que Ciliga note parmi ses premières
pris, rapporte Ciliga, des choses étonnantes sur les espoirs qu'éveillait impressions sur la vie en U.R.S.S. : < Un très grand nombre de jeunes
la collectivisation chez les paysans. Avec la collectivisation, c'était la ouvriers et paysans, grâce à l'instruction moyenne et supérieure, prenaient
civilisation technique qui pénétrait dans les campagnes arriérées de la en main les leviers de commande de la société nouvelle. Mais cette heu-
Russie. La radio et le cinéma pénétraient dans les villages où hier en- reuse évolution comportait non seulement certains traits regrettables
core il n'y avait même pas d'école ; là ou hier encore il n'y avait même isolés, mais encore avait tout un côté profondément vicié. Les couches
pas de charrue, où on labourait à l'aide de la houe ancestrale, le trac- qui s'élevaient se pénétraient en même temps d'un certain esprit bour-
teur faisait son apparition. Il y avait de quoi être ébloui. D'innombra- geois, d'un esprit d'égoïsme desséché, de bas calcul. On sentait chez
bles usines se construisaient, des armées de tracteurs, d'autos, de ma- elles une détermination bien arrêtée de se tailler une bonne place sans
chines agricoles inédites allaient apparaître au village avec des masses sans tenir compte du prochain, un arrivisme cynique et spontané ... Cet
d'engrais artificiels. La poste, le téléphone, les médecins, les agronomes, esprit régnait en maître, non seulement parmi les sans-parti, mais sur-
les stations de machines et de tracteurs, toutes sortes de cours et d'éco- tout chez les communistes qui, au lieu d'être les meilleurs, étaient les
les s'installaient dans les campagnes. Tout cela ne pouvait manquer pires de tous. » Il ne s'agit pas ici de considérations purement psycho-
d'impressionner profondément les instincts créateurs des masses » (1, logiques : le psychologique prend un nouveau sens replacé dans un
p. 67). Cette sorte d'attraction exercée sur les masses par la nouvelle cadre social et historique. Si des ouvriers deviennent des bureaucrates,
économie ne signifie pas, comme l'aurait dit Trotsky, que cette économie ce n'est pas que l'homme en thèse générale soit ambitieux et préoccupé
fût, dans ses fondements, socialiste. Comme le dit ailleurs Ciliga : « Les d'intérêts matériels. Car, si c'était vrai, il faudrait se demander pour-
paysans ne considéraient pas la collectivisation comme leur affaire à quoi, en période révolutionnaire, les hommes oublient leurs intérêts indi-
eux, comme leur propre création, mais comme une entreprise désirée viduels. Il faut ici comprendre la psychologie sur le fond de la condi-
par le gouvernement. Mais en même temps ils se soumettaient à l'expé- tion prolétarienne qui est aliénation et extrême dépossession. Le prolé-
rience. La masse paysanne des kolkhoses avait conscience d'être une taire n'est pas automatiquement révolutionnaire. Dans la mesure où sa
argile pétrie par l'administration et se résignait à ce rôle ... » (1, p. 69). situation objective le lie à une collectivité organisée, il tend à penser sa
L'industrialisation des campagnes fascinait le paysan russe comme il propre libération dans le cadre d'une libération sociale. Mais, en tant
avait fasciné le paysan américain au début du siècle. Les masses étaient qu'il demeure un individu, il lui est toujours possible de refuser d'a'ssu-
sensibles au progrès « en soi », et, pour ainsi dire, abstraction faite de mer le sort de la classe et de chercher une solution personnelle à ses
J'exploitation à laquelle elles étaient soumises dans le présent, parce problèmes. Cette dernière attitude est d'autant plus tentante que les
qu'elles percevaient confusément que la civilisation technique leur ap- circonstances paraissent ajourner la révolution. Ainsi voit-on, par exem-
portait la possibilité de décupler leur puissance sur la nature et donc, ple, après l'échec d'un grand mouvement de grève, des ouvriers, autre-
à longue échéance, de transformer leur condition. fois parmi les plus combatifs, se détourner tout à coup de la lutte so-
Un autre facteur explique le succès de la bureaucratie : la transfor·· ciale et déclarer que seul compte un profit individuel. Ce détachement
mation sociale qui s'opéra au sein de la paysannerie pendant la collec- prend une ampleur extrême après la révolution en U.R.S.S., quand la
tivisation. Aussi bien l'exercice de la terreur que l'administration éta- configuration des événements indique la stagnation et l'ajournement
tique exigèrent la promotion de nouveaux cadres partiellement issus des de la libération sociale effective. La classe ouvrière, qui avait tendu
1
masses elles-mêmes. Il est artificiel d'imaginer, comme on le fait trop un moment à se comporter comme une unité, se disloque. De nombreux
souvent, une poignée de bureaucrates exerçant la dictature sur les éléments s'en détournent et cherchent à s'ouvrir un avenir individuel.
campagnes. La bureaucratie n'a pu écraser la paysannerie qu'en tour- Or, cet avenir est rendu possible par le nouveau régime bureaucrati-
1
128 LE TEMOIGNAGE D'ANTON CIL/GA LE TEMOIGNAGE D'ANTON CIL/GA 129

que ; dans ce cadre social, la désertion de la classe et les tentations de que de la période post-révolutionnaire ; mais on aurait pu approfondir
« débrouillage ~ individuel prennent la forme d'une intégration dans la ces observations en montrant que le noyau primitif de la bureaucratie
couche exploiteuse. Quelques récits de Ciliga éclairent ce phénomène. était lui-même partiellement composé d'éléments prolétariens cadres
Son portrait du directeur de la prison d'Irkoutsk, par exemple, est des politiques et syndicaux de la classe. C'est à partir de cette anal;se qu'on
plus significatifs. C'était un ancien ouvrier ; il savait que la prison peut expliquer l'attitude de la classe ouvrière russe depuis vingt ans.
était peuplée de révolutionnaires ; il s'intéressait à eux et ne leur était Comme le rapporte Ciliga, elle est consciente de l'exploitation qu'elle
pas hostile. Mais il estimait que la répression politique n'avait pas subit. Elle ?~rço!t le~ ~urea~crates comme des patrons et n'est pas dupe
grande importance. « Quand on abat des arbres, disait-il, on ne regrette de la myshflcahon Ideologique du pseudo-communisme stalinien. Par-
pas les copeaux. » Il s'était fait directeur de prison, espérant que ce lant des bureaucrates, les ouvriers plaisantent amèrement : « La terre
travail lui permettrait d'obtenir une bourse, et qu'il pourrait ainsi entrer es~ à nous, le blé est à eux ; Bakou est à nous, le pétrole à eux ; les
à l'Université et conquérir des diplômes. « Il avait fermement décidé de usmes sont à nous, ce qu'elles produisent à eux. » (II, p. 122). Bien
percer, écrit Ciliga, et le régime lui en donnait la possibilité. Il avait plus, les ouvriers luttent d'une manière quotidienne et secrète contre les
donc lié son sort au sien.» « La bureaucratie, ajoute l'auteur, ne se exploiteurs par le sabotage, le vol, l'abaissement du rendement. Mais si
contente pas d'opprimer les masses, elle en sort les meilleurs pour en la l~tte garde ce caractère souterrain et indirect, si elle est ainsi défi-
faire des chefs. Au milieu de toute cette misère et de cette atmosphère guree, c'est que la classe est écrasée par le problème de l'organisation de
de servitude, le Pé Vé Tché (directeur de la prison) ne pensait qu'à son son pouvoir, qu'elle n'a pu résoudre. « A quoi mène la lutte ? se dit le
propre avenir, qui pourrait très bien ne pas coïncider « complètement » p~~létari_at. A. quoi servirait une nouvelle révolution?~ (II, p. 123). Et
avec l'idéal socialiste » (II, p. 34). CI!tga aJoute JUStement: «Il ne s'agit pas seulement ici de la lassitude
physique et psychologique due à la proximité de la révolution, quoi-
Mais c'est sur la période où il fut chargé de cours à l'université de que le facteur soit important. C'est aussi parce que les masses voient
Léningrad que Ciliga fournit les observations les plus nombreuses et les devant elles et contre elles, non plus l'ancienne classe dirigeante, celle
plus intéressantes. Les étudiants de l'Université communiste, écrit Ciliga des bourgeois et des nobles, mais une classe nouvelle et originale, la
« formaient en quelque sorte l'élite du prolétariat de Léningrad ; bureaucratie des communistes et des spécialistes, partiellement issue du
c'étaient des jeu nes gens de 25 à 30 ans,sains et énergiques. Presque peuple, d'origine ouvrière et paysanne» (Il, p. 124).
tous avaient été ouvriers et avient derrière eux une longue carrière d'ac-
tivité publique. Ils étaient cultivés et intelligents, de vrais « gentlemen En fait ce n'est pas seulement sur le prolétariat russe mais sur le
du prolétariat». Il me semblait que c'était ce milieu qui devait fournir prolétariat mondial que les pages de Ciliga font réfléchir. Sans doute
les futurs champions ouvriers dans la lutte contre la bureaucratie. le prolétariat russe a-t-il eu un sort particulier : à la fois victorieux
... Pourtant, je dus bientôt constater que mes prévisions n'étaient pas dans une révolution faite, et - par sa jeunesse historique, sa faiblesse
fondées. Ils ne s'intéressaient que d'une façon toute superficielle aux numérique, ses attaches paysannes - exposé plus qu'aucune autre à la
questions d'histoire et de sociologie, aux débats théoriques sur le mou- menace de l'exploitation. Mais il n'a fait qu'exprimer dans leur essence
vement ouvrier ... Leur vie spirituelle était parfaitement mécanisée ... On les contradiction du prolétariat universel. Au prolétariat se posera
aurait dit que leur sens du social était émoussé » (1, p. 45). Observant toujours le problème de trouver une forme de pouvoir qui exprime
leur vie quotidienne, l'auteur constate qu'ils se sentent étrangers à la pratiquement sa libération de classe. Et toujours il engendrera dans
classe ouvrière dont ils sont cependant issus et avec laquelle ils entre- son élite, et pour les besoins mêmes de son organisation, des couches
qui tendront à se retourner contre lui et qui chercheront leur libération
tiennent des relations étroites. Alors que le prolétariat souffre de la
dans une nouveau système exploiteur. L'expérience russe a porté au
sévère crise du ravitaillement de l'hiver 29-30, les étudiants pourvus de
grand jour des difficultés inhérentes à toute lutte prolétarienne. C'est
tout estiment normale leur situation privilégiée. « Quand on leur parlait seulement en réfléchissant sur cette expérience et en l'assimilant qu'on
des privations que subissaient les ouvriers, écrit Ciliga, ils répondaient pourra poser le problème de l'émancipation sociale sur de nouvelles
par des lieux communs, tels que « l'édification du socialisme ne va pas bases*.
sans difficultés». Par leur position sociale et leur idéologie ils s'iden-
tifiaient avec la bureaucratie. En fin de compte, je dus constater qu'ils
représentaient, non pas une élite ouvrière, mais bien une « jeune garde
de la bureaucratie » (I, p. 46). L'auteur renouvelle la même observation
sur les jeunes militants communistes d'usine auxquels il est amené éga-
lement à faire des cours. Et il conclut : «Cette sélection en faveur de
l'administration des ouvriers les plus actifs et les plus doués laissait la . • N~H;s parlo~s légèreme.nt de~ tendances gauchistes du Groupe ouvrier et de
classe ouvrière exsangue et expliquait en grande partie le pouvoir illi- 1 Opposition ouvnère. Nous Ignonons en 1950 les documents que nous signalons
mité de la bureaucratie sur le prolétariat » (1, p. 49). II ne s'agit ici en note de La Contradiction de Trotsky. Cf. ci-dessus, p. 29.
9
LE TOTALITARISM-E SANS STALINE 131
fiance ou la haine aveugle qu'elle a inspirée aux uns et aux aut res la
paralysie idéologique dont elle a frappé l'avant-garde révolutionn~i re
pendant trente ans ne peuvent indéfiniment résister aux solides discours
des nouveaux dirigeants qui, poussés par la nécessité, font apercevoir
la parenté profonde de tout système moderne d'exploitation. Un rideau
VIII de fer autrement important que celui qui empêchait la circulation des
h?m~es et des marchandises est tombé : c'est Je rideau tissé par I'ima-
gmatton des_ ho~mes, le rideau au travers duquel J'U.R.S.S. métamor-
LE TOTALITARISME SANS STALINE " phosée paratssa1t échapper à toute loi sociale. Société sans corps, tou-
JOurs confondue avec la pure Volonté de Staline (infiniment bonne ou
mé~hante), elle. a suscité le plus étrange délire collectif de notre temps.
Déhre bourgeo1s qui convertissait l'U.R.S.S. en une machine infernale
L'U.R.S.S. DANS UNE NOUVELLE PHASE
a~x joints pa rf~itement huilés, broyant toute différence sociale et indi-
vtduelle et fabnquant sous les ordres d'un Gengis Khan réincarné un
Le nouveau cours de la politique russe inauguré depuis la mort de hom~e robot chargé de l'anéantissement de l'humanité. Délire c com-
Staline et illustré avec éclat par le XX· congrès a une extraordinaire mumste » façonnant l'image idéale du paradis socialiste, dans laquelle
portée dont on ne saurait prendre conscience sans apercevoir le boule- l~s contrastes les plus grossiers de la réalité se changeaient en harmo-
versement social qui est à son origine. En révélant et en consacrant cc nteux complémentaires. On ne l'a pas assez remarqué ces délires op-
bouleversement, il marque un moment décisif dans l'histoire mondiale. posés s'ent~ecroisa!e?t curieusement dans le mythe d'u~ système parfai-
Il a une signification proprement révolutionnaire car il suppose - par t~ment c?here~t des1gné comme totalitarisme absolu ou comme socia-
delà les personnages qui s'agitent à la tribune du congrès, inventent de hs~e ~ a•s toujours présenté comme radicalement différent des systèmes
nouveaux artifices de domination, parlent avec emphase de l'édification cap1tahstes connus de nous. Le trotskysme, il est vrai, présentait un ta-
du communisme, maudissent un ancêtre hier encore sacré héros civili- bleau contrasté,, n:ais, s~ contentant de greffer l'image du totalitarisme
sateur, décident une à une des tâches de dizaines de millions d'hommes sur celle du soc1ahsme, 11 accumulait dans son propre mythe les fictions
- les hommes eux-mêmes qui n'ont pas la parole, mais dont les nou- d~s précéde,nts. L'U.R.S.S. avait édifié des bases socialistes qui inter-
veaux besoins, les nouvelles activités dans la production, la nouvelle d1sa1ent qu on 1~ rappr?chât d'un système d'exploitation ; en même
mentalité ont provoqué une rupture avec le passé et la liquidation de temps,. elle porta1t une dictature et de grossières inégalités sociales qui
celui qui en fut l'incarnation incontestée. Révolutionnaire, l'événement l.a .déf1gur~1ent ; le prolétariat était le maître d'un pouvoir dont il
l'est parce qu'il désigne, non pas un changement d'orientation politique cta1t par ailleurs totalement dépossédé. Comme dans les rêves où toutes
de caractère conjoncturel, mais une transformation totale qui affecte le les. m~tamorphoses apparaissent naturelles, dans l'utopie trotskyste Je
fonctionnement de la Bureaucratie en tant que classe, la marche des ins- soc1 al~sme se changeait en son contraire sans perdre son Identité. Le
titutions essentielles, l'efficacité de la planification, le rôle du parti tota- prodUit de cet imbroglio était la prédiction à court tenne d'une chute de
litaire, les rapports de l'Etat et de la société, parce qu'Il exprime, au la Burea~cratie,_ pe_tite caste de traîtres, impuissante à empêcher une
plus profond, un conflit inhérent au système d'exploitation fondé sur le restauration capltahste ou une résurrection prolétarienne.
capitalisme d'E tat. S~ns doute les événements sont-ils impuissants par eux-mêmes à
En U.R.S.S. comme ailleurs se manifeste le poids décisif des classes dét rutre les mythes, mais au moins ces derniers devront-Ils se transfor-
exploitées ; comme ailleurs la conduite de la classe dominante s'avè~c mer. pour s'adapter aux bouleversements survenus depuis la mort de
déterminée par le souci d'assurer par de nouveaux moyens une domi- Stalme. La pseudo-caste des trotskystes du re et confirme sa solidité à
nation à laquelle ne suffit plus la simple coercition et, comme ~illeu~s, l'ép~euve de la guerre -d'abord, et maintenant à l'épreuve d'une transf~r­
le prolétariat se trouve affronter des tâches dont la formule, tnscnte ~ahon du gouv.ernement. Si la direction révise ses méthodes, ce n'est
à l'envers de l'échec capitalis•e, s'élabore progressivement. m sous la press10n d'éléments capitalistes décidément invisibles ni sous
Le XX• congrès, par-delà toute les significations qu'il peut ~evêtir, la men~ce ?e l'impérialisme étranger, ni en réponse à un sou'lèvemer.t
inspire une conclusion inéluctable. L'U.R.S.S. ne peut plus para1tre un du p roletanat. Il faut donc comprendre l'évolution dans le cadre d'une
monde ., à pa rt~ . une enclave dans le monde capi ta.list~, un ,système structure ~ociale propre ... Cependant la bourgeoisie voit disparaître avec
imperméable aux critères forgés à l'approche du cap•taltsme. .a con- son Gengts Khan une merveilleuse clé d'explication. La terreur est mise
hors la l~i, _la _d ictature s'assouplit, on déclare garantir aux citoyens
leurs. dro1ts .md1viduels ; le niveau de vie des masses est sensiblement
• Socialisme ou Barbarit, n. 14, juil.-sept. 1956. améhoré et tl apparalt probable qu'il rejoindra dans quelques années

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132 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 133

celui des pays capitalistes avancés ; Staline enfin est dénoncé comme l'ère st~linienne,. pourtant, fertile en zigzigs, pas davantage il ne saurait
un tyran brutal qui a vicié le développement du régime. Mieux : toute se rédmre au tnornphe d une fraction sur une autre. Dans Je passé, en
une série de mesures sont adoptées qui prouvent clairement le désir des effet, Ales brutaux coups de barre imposés par Staline ont eu toujours
Russes d'éviter la guerre. La bourgeoisie est prise de vertige : son la rne~e fonct.ion. Il s'agissait, dans le cadre de l'U.R.S.S., de faire
image de la machine infernale paraît dérisoire. Comment continuerait- pré~al01r le pnmat de I:'l direction étatique aux dépens de tout groupe
elle de rêver une différence de nature entre les capitalismes occiden- socta.l ?u de toute frac!wn de la bureaucratie qui menaçait la cohésion
taux et l'U.R.S.S. ? Parallèlement, l'imagination « communiste » se dé- ?u n;gtrne. ~ l'échelle mternationale, il s'agissait de faire prévaloir les
traque. On avait dit de Staline qu'il était le phare éclairant la route mtérets de 1 U.R.S.S. aux dépens de ceux des bureaucraties locales en
du socialisme, il paraît que cette lumière orgueilleuse, à force d'aveu- sort.e. que les rapports de force entre les P.C. nationaux et les b~ur­
gler, en noyait les lignes ; il était le pilote magnifique gouvernant parmi geotstes respecttves qu'ils affrontaient soient nécessairement subor-
les écueils semés par les agents impérialistes, il s'avère maintenant qu'il don~és à la stratégie propre de l'U.R.S.S. dans le monde. Trotsky a
inventait ces agents, transformant à plaisir tout opposant en bandit ; suffts.arnment analysé les zigzags staliniens pour qu'il soit inutile d'y
il s'avère qu'il semait lui-même les écueils et qu'en son absence la mar- revemr ; les brutales purges opérées dans les cadres des kolkhosiens
che eût été et plus souple et plus rapide ; il était le stratège génial qui de~ techniciens, des militaires, des syndicalistes, les revirements sou~
avait su désagréger la plus puissante armée du monde, le voici devenu dams dans la politiqu~ chinoise, a~l~mande, espagnole, illustrent ce par-
dictateur brouillon dont l'incompétence a failli exposer l'U.R.S.S. à une c?~rs tortueux de la dtctature stahmenne imposé chaque fois sans tran-
terrible défaite. Sans doute le régime se prétend-il intact, une fois débar- sttlon préalable à la totalité des acteurs « communistes :.. Le lecteur
rassé de son encombrante personnalité. Mais comment conserver l'image !rançais se souviendra plus particulièrement des tournants abrupts qui
de l'harmonie socialiste ? Le mythe voulait qu'il y eut parfaite corres- Jalonnent la route du P.C. et qui l'ont précipité successivement de la
pondance entre le sytème économique et social et la direction politique : guerre contre les socialistes, avant 34, au front populaire de la lutte à
le système était socialiste et Staline était génial, chacun était le reflet ~utra.nce contre la bourgeoisie et la guerre impérialiste à la participa-
de l'autre. La critique n'était donc pas possible à moins qu'elle ne visât ho~ a cette guerre sur la base d'un nationalisme effréné de la collabo-
l'ensemble : tout action politique de Staline était perçue comme juste r:'ltton avec la bourgeoisie au sein du gouvernement iss~ de la Libéra-
pour l'impérieuse raison qu'elle ne pouvait être fausse, traduisant à tion à une opposition violente contre les alliés de la veille. Mais ce que
chaque fois les nécessités oc;ectives. Or ce mythe est éventré. Si la Trotsky ne pouvait e:"pliquer, c'est qu'à chaque tournant, et ~n dépit
politique de Staline depuis plus de vingt ans comporte une sene des pertes locales subtes par les P.C., l'unité de la direction bureaucra-
d' « erreurs » - dont certaines colossales -, c'est que l'objectif et le tique se trouvait réaffirmée catégoriquement, l'ensemble des troupes se
subjectif ne se mirent plus l'un dans l'autre, c'est que la nécessité histo- r~ssemblant. sur. le nouveau terrain avec la même cohésion que sur I'an-
rique est brisée, c'est enfin que la critique est possible ... Qui fi,·era ses c.ten. La sohdanté du camp stalinien traduisait en effet un trait essen-
limites à cette critique? Staline seul est en cause, insinue Khrouchtchev. tt~! d~s bu.reaucraties nationales que ne pouvait voir Trotsky : la subor-
Mais Staline a incarné la politique de l'U.R.S.S. Qui dira donc où com- d,matt?n ngoureuse de. leur politique à celle de l'U.R.S.S. ne pouvait
mence et où finit l'erreur? Et qui dira où commence et où finit la poli- s expltquer par la trahtson des chefs, par les liens personnels qui les
tique? Qui déterminera la prétendue frontière de l'objectif et du sub- unissaie~t à la caste diri~eante en U.R.S.S. ou par quelque autre fac-
jectif? Le régime politique et social peut-il se laisser ?issocier du teur acctdentel ; elle tenél:tt à la nat~re même des P.C. qui participaient
régime économique ? Quand l'Etat concentre tous les pouvotrs entre ses de celle de la bureaucratie russe, qm cherchaient à frayer la voie à une
mains, quand il définit l'orientation de la production et son volume, noAuvelle couche, d~minante, à arracher le pouvoir à la bourgeoisie en
quand il fixe les normes de travail, quand il détermine l'échelle des ~erne tern~s qu à tmp~ser un nouveau mode d'exploitation au proléta-
statuts sociaux par les salaires et les avantages qu'il attribue à chacun, nat: ~oumts aux presswns, dans chaque cadre, différentes, de la bour-
il est rigoureusement absurde de séparer l'activité politique de la vie '?eotste et du prolétariat, l~s P.C. ne pouvaient cristalliser leurs propres
eléments et P.rendre .conscience des chances historiques que leur offrait
sociale totale. En vain Khrouchtchev prétend-il circonscrire le terrain
la con~e~tratwn ~rotssante du capital qu'en gardant les yeux constam-
offert à la critique : si la personnalité de Staline n'est plus sacrée, c'est ment ftxes ~ur ~ U.R.S.S., dont le régime leur offrait l'image de leur
toute direction d'hier et de demain, c'est le régime dans son ensemble propre avenu. S1 les tournants de Staline, quelles que soient leurs effets
qui perdent leur droit divin à la vérité historique. Le système devient momentanés s~r les P.~: nat~onaux, étaient nécessairement ratifiés par
objet d'analyse et objet de critique comme tout système social. par ceux-ci, c est que 1 mtéret de ces derniers était réellement subor-
L'effondrement de la mythologie stalinienne, avant même qu'on en ?o.nné ~ celui de l'organisme-mère, seul capable de leur imposer l'unité
tente une interprétation et qu'on la fonde sur une analyse de l'U.R.S.S., tdeol~gtque que leur propre situation sociale ne faisait qu'esquisser. Et,
indique l'extraordinaire portée du dernier tournant russe. Ce tournant de meme, comme nous aurons l'occasion de le redire, le totalitarisme en
ne saurait se comparer à aucun de ceux qui ont été effectués pendant U.R.S.S. se trouvait justifié par principe aux yeux mêmes des fractions
LE TOTALITARISME SANS STALINE 135
134 LE TOTALITARISME SANS STALINE
logiques - , ils deviennent de plus en plus vulnérables, de plus en plus
qu'il décimait par la fonction qu'il jouait en sacrifiant impitoyablement
exposés à la critique de ceux-mêmes qui les pratiquent.
leurs intérêts à la cohésion de la bureaucratie prise dans son ensemble.
Le tournant aujourd'hui effectué par la nouvelle direction est radi- En ce sens, te tournant du XX• congrès a inauguré un cours nou-
calement différent, puisqu'il met en question les principes mêmes do~t veau et irréversible ; le monopole de la vérité édifié par le stalinisme
tous les tournants précédents tiraient leur origine. On récuse le totali- est brisé, quoi que fassent les nouveaux dirigeants pour le restaurer.
tarisme, on loue la direction collective, on admet implicitement que la Pendant des décennies, les règles d'organisation et les règles de pensée
politique de l'U.R.S.S. peut être contestée puisqu'on reconnaît explici- de tous les militants communistes ont été règles d'or. Inquiétude,
tement que celle de Staline était erronée, on désavoue les procédés par désarroi, critiques individuelles se résorbaient toujours dans la vision
lesquels ta dictature a hier anéanti les opposants et s'est subordonné ultime de l'univers stalinien, univers régi par la nécessité dans lequel
tes intérêts des pays satellites, on fait du passé, qui s'était présenté toutes les actions devaient coûte que coûte s'enchaîner mécaniquement.
comme enchaînement inéluctable de vérités historiques et avait été vécu La politique stalinienne de participation au gouvernement paraissait-elle
comme tel, un objet d'interrogation. contraire aux intérêts des ouvriers français, au lendemain de la Libé-
ration? Elle ne pouvait l'être ; la conquête de l'Etat par les P.C. en
Paroles? Mais la parole est efficace. Et s'il est vrai qu'on n'agit
Europe orientale prouvait qu'elle était révolutionnaire. Cette conquête de
pas conformément à ce que l'on dit, il est non moins vrai qu'il serait
l'Etat, les nationalisations et la collectivisation paraissaient-elles s'ef-
insensé de désigner par la parole te contraire de ce que l'on fait. Au
fectuer sans transformation de la situation du prolétariat dans la pro-
reste, des faits attestent le nouveau sens du langage bureaucratique.
duction ? La portée socialiste de ces mesures était garantie par le sou-
Parce que le titisme se trouve officiellement légitimé par l'U.R.S.S.,
l'affirmation que le socialisme peut suivre des voies divergentes a pleine tien que l'U.R.S.S. leur accordait et l'exemple qu'elle donnait d'un
ré~ime vers lequel s'orientaient progressivement les démocraties popu-
signification ; celle de Thorez, en revanche, que le P.C. français rap-
pelle bruyamment, n'en avait aucune en 1947 parce qu'elle n'annonçait laires. En U.R.S.S. même, les inégalités sociales les conditions de tra-
vail, la répression policière pouvaient-elles inquiéter ? Ces traits décou-
alors que Prague, ou la possibilité pour la bureaucratie de s'emparer
l~ient, . di_sait-on de l'isolement de l'U.R.S.S., toujours menacée par
de l'appareil d'Etat sans insurrection armée du prolétariat. Ce qui dans
I1mpénahsme et ses agents. Dans un tel système de pensée il n'y
le contexte stalinien apparaissait simple ruse verbale destinée à dissi-
muler le monolithisme du bloc bureaucratique est devenu expression avait pas de prise possible sur les événements, la cause se trouvant
renvoyée de proche en proche jusqu'à la politique de Staline et celle-ci
réelle de la divergence. se ~ustifia?t à son tour par les conditions objectives auxquelles elle
Il est vrai que dans l'immédiat la divergence titiste reste isolée, que avait à fa1re face et qu'elle était seule à pouvoir apprécier dans leur
les divers P ..C. dans le monde, s'alignent à un rythme plus ou moins complexité. On n'avait donc d'autre possibilité (sinon tout contester)
rapide sur les nouvelles positions de Khrouchtchev, en dépit de leurs que de régler son activité sur celle de la direction : militant on était
réticences et de leurs inquiétudes. Les contre-épurations se déclenchent stalinien d~s pieds à la. tête, sa~s aucune autre référence po~sible que
en chaîne en Europe orientale avec la même rigueur que les épurations c~lle fourme par le parti. On était une fois pour toutes muni d'un sys-
d'autrefois, inspirées par Staline. Mais si le fonctionnement se révèle te'!le de,. réf!ex~s permettant d'agir. dans toute situation, quelle qu'elle
dans les conditions présentes inchangé 1 , il est atteint en son principe : smt, qu 11 s ag1sse du pacte atlanhque, de tactique syndicale de bio-
tes fondements de la discipline mécanique instituée par la dictature sta- logie, de littérature ou de psychanalyse... '
linienne sont sapés par ceux-là mêmes qui continuent d'une certaine
manière de l'exercer. C'est que les rites ne peuvent être bouleversés en C'est précisément parce que le stalinisme constituait un univers aussi
un jour ; ils résistent et résisteront d'autant mieux qu'ils continuent de mécaniquement réglé que la critique actuelle ne peut se laisser limiter
traduire dans chaque pays une situation sociale, qu'ils continuent d'être à un secteur isolé. Comme à la fin du Moyen Age la simple critique des
des instruments efficaces de cohésion pour les bureaucraties montantes. méthodes de l'Eglise a levé l'hypothèque du sacré et conduit à un effon-
Cependant à partir du moment où s'introduit une disjonction entre les drement du totalitarisme religieux, la seule mise en question de la poli-
rites et le; croyances - entre la discipline de fer et les principes idéo- _tique stalinienne appelle de proche en proche un réexamen de chaque
problème et ébranle le totalitarisme moderne dans ses fondements. Mais
1 En fait de nombreux signes indiquent que le tournant a d'impo~tantes
ce ne sont pas seulement les militants c communistes :., et particulière-
répercussions' sur les divers partJs communistes dans _le _monde. La Chme ne ment les intellectuels, qui sont arrachés à leur torpeur ; Je nouveau
réagit pas comme la Pologne ; m Thorez comme. Togliatti. Dan~ de nombre.ux cours de la bureaucratie russe ne peut qu'exercer une influence très
cas _ notamment en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Bulgane -, une. v1ve forte sur te comportement du prolétariat dans son ensemble. Car s'il est
critique de l'appareil dominant est suscitée par le XX• congrès et cet appareil est
contraint pour se défendre de menacer ouvertement les nouveaux opposants. vrai que l'action du prolétariat est au plus profond déterminée par tes
En France l'Humanité fournit quotidiennement le spectacle du plus ~rand conditions de l'exploitation, par sa lutte pour arracher au capitalisme le
embarras ~herchant à la fois à minimiser la critique du stalinisme et à s'aligner contrôle de son travail, cette action dépend aussi de son estimation des
sur les n~uvelles directives.
LE TOTALITARISME SANS STALINE 137
136 LE TOTALITARISME SANS STALINE

forces sociales contre lesquelles il doit s'exercer, des chances histori- tente de leur fournir, est donc la première des tâches et celle qui nous
ques qui lui sont offertes. En ce sens, la cohésion du stalinisme a long- permettra de déterminer l'ampleur des répercussions du tournant dans
temps été perçue comme un barrage insurmontable. Consciemment ou le monde communiste, sur lesquelles nous avons d'abord insisté.
non, les ouvriers se sentaient paralysés par leur bureaucratie. A la dif-
ficulté d'ébranler un appareil puissant constitué pour les besoins de la On ne saurait cacher la difficulté de cette tâche ou dissimuler que
lutte contre le Capital, mais rigidifié et de plus en plus distant des dans les limites de cet article, on se propose de poser des fondement~
masses, s'ajoutait celle de s'attaquer à une force mondiale dont la cohé- - qu'on espère solides - pour une analyse et une discussion ulté-
sion historique apparaissait à tous. Cette cohésion altérée, la bureau- rieures plutôt que de donner une interprétation exhaustive du nouveau
cratie commence de perdre les dimensions fantastiques qu'elle avait ac- cours. Une te~le interprétation exigerait en effet qu'on tienne également
quises. Elle n'est plus fatalité. Elle se révèle traversée par des conflits, compte des différents facteurs qui sont inextricablement mêlés dans la
exposée à l'erreur, vulnérable. L'autorité accordée aux dirigeants entre- réalité, et de la situation intérieure de l'U.R.S.S., et des relations entre
tenait dans le prolétariat un sentiment d'impuissance ; il est amené à l'U.R.S.S. et les autres pays bureaucratiques (particulièrement la Chine)
prendre conscience de leur faiblesse et à scruter ses propres forces. On et de la concurrence entre le bloc bureaucratique et le bloc occidental.
ne saurait en conclure que la crise des P ;C. en elle-même peut provo- Or nous comptons nous limiter à l'examen de la situation en U.R.S.S.
quer une offensive prolétarienne, mais il paraît hors de doute que, Cette limitation, il est vrai, ne signifie pas qu'on se préoccupe exclusi-
placé dans des conditions de lutte, le prolétariat se situerait dans un vement de ce qui se passe à l'intérieur des frontières géographiques de
l'U.R.S.S. Si, comme nous tenterons de le démontrer, les problèmes
nouveau rapport de forces avec sa bureaucratie. qu'affronte la nouvelle direction concernent le fonctionnement d'une so-
C'est délibérément que nous avons cherché à souligner les immenses ciété hautement industrialisée régie par le totalitarisme, ils ne sont pas
répercussions possibles de la liquidation du stalinisme et de la nouvelle l'apanage de l'U.R.S.S. Sans doute se posent-ils différemment en Chine
orientation Khrouchtchev avant de nous interroger sur les facteurs qui o~ .en Hon~rie, qui demeurent encore au stade d'une accumulation pri-
les ont déterminées. C'est qu'à nos yeux l'événement en tant que tel mitive et différemment encore aux Etats-Unis où le développement in-
ouvre un champ nouveau de possibilités. Idéologique, il est plus qu'idéo- dustriel ne s'accommode pas d'une planification générale et d'un régime
logique dans la mesure où le stalinisme est lui-même à la fois phéno- totalitaire. Mais, si diverses que soient les situations, elles s'éclairent
mène idéologique et phénomène social, système de pensée et système l'une par l'autre, car elles connaissent des impératifs similaires créés
d'action. Nous n'en sommes pas moins conscients - est-il besoin de le par la grande production moderne, l'impératif de nouvelles relations
répéter? - que les changements futurs dépendent en dernier ressort, sociales au sein de la classe dominante, d'un nouveau mode de domi-
non d'une transformation de mentalité, mais de nouvelles luttes et de nation du prolétariat, d'un nouveau comportement du prolétariat dans
nouvelle formes de luttes de la classe ouvrière. Déjà nous percevons les usines 2 • Ainsi ce que nous pouvons dire sur l'U.R.S.S. renvoie néces-
toutes les ruses par lesquelles le militant cherche à se dissimuler la sairement à d'autres cadres sociaux.
rudesse de l'événement, à dominer son vertige, les yeux détournés obsti-
nément de la fosse stalinienne. On fait comme s'il ne s'était rien passé ; Cependant, les limites de notre analyse apparaissent autrement im-
on répète que l'autocritique est signe de vitalité comme si la liquidation portantes d'un second point de vue. Il est extrêmement difficile en effet
de Staline n'était pas celle du passé ; on se raccroche à Lénine comme d'analyser le nouveau cours en se guidant constamment sur des don-
si l'on pouvait en douceur transférer sa foi d'un dieu à l'autre: et sur- nées empiriques, pour cette excellente raison qu'en U.R.S.S., bien plus
tout l'on se félicite bruyamment de l'assouplissement de la dictature, de qu'en un régime capitaliste bourgeois, ces données sont dérobées à
la libéralisation du régime, de l'amélioration des conditions de vie, l'observation. Cette difficulté est manifeste dès qu'on s'interroge sur la
comme si la Vérité inchangée avait seulement su devenir aimable. Tous signification des rivalités qui déchirent la direction politique. La liqui-
les «mécanismes de défense :t, comme dit le psychologue, tendent à pré- dation de Béria, la rétrogradation de Malenkov, le désaveu de Staline
server le militant des sollicitations brutales de la réalité. On ne saurait sont sans aucun doute l'expression de conflits sociaux, mais officielle-
sans légèreté sous-estimer leur efficacité et les ressources infinies de ment ils sont rattachés à des motifs futiles : l'un est un espion l'autre
incompétent, le troisième mégalomane. Si l'on recherche une ~éritable
l'auto-mystification. explication, on ne peut que s'arrêter à des hypothèses plus ou moins
vraisemblables. Encore ne s'agit-il dans ce cas que d'un aspect relati-
Mais, précisément parce que l'histoire est sociale essentiellement, les
péripéties de la pensée stalinienne ne doivent pas non plus nous obnu-
biler. Toutes les tentatives destinées à reconstituer une c bonne cons- . .2 Dans t?l!s. les hautement industrialisés, l'essor de la technique
P?YS
ms_ti!u~ un.e division radical~ entr~ .les dirigeants et les
exécutants, une extrême
cience » communiste ne peuvent faire oublier que la nouvelle orientation spec1ahsatio~ ?es tâches qu1 modifie les rapports entreles individus au sein de
répond à des problèmes sociaux surgis en U.R.S.S. et dans le monde. la co_uche. dmgeante et il exige une participation active des producteurs au
Comprendre le sens de ces problèmes, la portée des solutions qu'on travail qu• appelle un nouveau type de commandement.
138 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 139

vement mineur du régime et peut-on rechercher à quels problèmes so- plus fragmentaires. Encore doit-on remarquer qu'elles viennent de s'en-
ciaux se heurte la direction sans se préoccuper de savoir comment ils richir singulièrement avec le xx• congrès : les dirigeants n'en avaient
se traduisent exactement dans la rivalité des clans politiques. Mais, ces jamais tant dit... et leurs discours, tout particulièrement celui de
problèmes eux-mêmes, il ne nous est pas permis d'en apercevoir le Khrouchtchev, offrent nouvelle et ample matière à la réflexion. Cepen-
développement dans la vie concrète des groupes. Nous ne pouvons, par dant, ces discours et la politique qu'ils inaugurent posent précisément
exemple, savoir quelles sont les réactions des ouvriers en face de l'ex- par leur nouveauté le problème décisif de l'interprétation. On imagine
ploitation, car ces réactions sont soigneusement dissimulées par le ré- qu'ils viennent répondre à des problèmes posés par le développement
gime. Bien sûr, les grèves le sont, si du moins il y en a eu. Mais le antérieur de l'U.R.S.S. Mais, pour déterminer le sens de la réponse, :J
sont aussi tous les modes de résistance des ouvriers dans les usines faut avoir déjà une idée des problèmes posés, les discours noyant cons-
qui, sans prendre la forme d'une action violente et publique,. exerce.nt tamment l'analyse de la situation réelle dans une apologie du socia-
une influence considérable sur le développement de la grande mdustne. lisme. Le lecteur a donc toujours le droit de répliquer à l'interprétation
Dans un pays comme les Etats-Unis, cette résistance n'est certes pas qu'on lui propose : « Ce que vous prétendez découvrir dans le discours
reconnue pour ce qu'elle est (un refus de l'exploitation capitaliste), elle de Khrouchtchev, c'est vous qui l'y mettez en vertu d'une estimation a
est au contraire rattachée le plus souvent à des traits psychologiques ou priori de la réalité russe. »
au climat moral défectueux de l'usine, mais elle n'est pas niée : des Si nous avons mentionné ces difficultés, c'est qu'elles nous parais-
milliers de sociologues payés par le patronat, quand ce n'est pas par sent inévitables et qu'il serait dangereux de les escamoter. Nous les
les syndicats, parlent de ce qu'ils appellent le refus de coopérer des reconnaissons donc explicitement. Nous disons ouvertement que nous
ouvriers, décrivent les procédés par lesquels ceux-ci ralentissent le tra- avons une certaine idée du développement de l'U.R.S.S., une certaine
vail, sabotent des pièces, s'opposent à l'application des nouvelles nor- idée de la société totalitaire et des conflits qu'elle engendre et que ces
mes, s'arrangent entre eux sans tenir compte de la hiérarchie que tente idées nous éclairent les transformations actuelles ; nous disons aussi
d'imposer le capital par son système de primes. En U.R.S.S., nous avons que l'examen de la nouvelle politique, non seulement nous confirme ces
seulement un écho de cette résistance, de loin en loin, dans la presse idées, mais les éclaire à son tour. Seule la cohérence de l'analyse peut
syndicale ou dans les discours des dirigeants, mais nous ne pouvons garantir sa validité et le passage que nous opérons du passé au pré-
mesurer l'ampleur du phénomène et encore moins préciser son évolution sent, de la théorie aux faits.
exacte. Nous ne pouvons que procéder par induction, éclairer les quel-
ques renseignements dont nous disposons par ceux beaucoup plus nom-
breux qui nous viennent des pays capitalistes, convaincus que nous
sommes que la situation des ouvriers dans la grande industrie moderne La fonction historique du stalinisme.
présente partout des traits similaires, et qu'en conséquence le comporte-
ment du prolétariat russe ne peut être qu'analogue à celui du proléta- Au reste, qu'on considère la nouvelle politique. C'est elle qui incite
riat américain. à s'interroger d'abord sur la signification du régime. C'est elle qui
Cette méthode, si valable soit-elle, ne nous fournit pas cependant remet le passé en question et qui, prétendant distinguer ce qui était
une approche historique suffisamment concrète du cours nouveau russ7. juste de ce qui ne l'était pas, se définit par rapport à l'ère stalinienne.
Entre les conclusions de portée générale auxquelles elle nous condUit Seulement, ses procédés sont assez insolites pour avertir que la réalité
et les données précises du cours nouveau manquent, nous le sentons est dissimulée. Toutes les erreurs passées sont en effet rattachées à la
bien les chaînons intermédiaires et ainsi nous manque également la seule personnalité de Staline. S'étant placé au-dessus du parti par
rigu~ur de l'enchaînement total. Or ce que nous venons de dire des vanité, ne souffrant plus la critique, pourvu d'un complexe de persé-
rapports entre la bureaucratie et le prolétariat est aussi vrai des rela- cution que sa position dominante transformait en complexe de persé-
cuteur, Staline, dit-on, s'entoura d'intrigants à son image et, grâce à
tions sociales à l'intérieur de ta bureaucratie, qui nous paraissent avoir l'incroyable pouvoir dont il disposait, accumula les mesures arbitraires
une importance décisive mais que nous n'appréhendons qu'au travers qui jetèrent désordre et confusion dans tous les secteurs de la vie so-
de l'image réfractée qu'en fournissent la presse et les discours officiels. ciale. Comme on peut le remarquer, la nouvelle direction, en stigmati-
11 faut donc interpréter, prolonger sur l'image des traits à peine esquis- sant vigoureusement le culte de la personnalité, ne se demande même
sés, inventer des transitions pou; combler les lacunes, établir finalement pas comment il lui fut possible de se développer ; d'ordinaire, un culte
une convergence que brouillait le dessin officiel. Certes, toute analyse est l'œuvre de ceux qui le pratiquent, mais le culte stalinien est présenté
sociale appelle ce travail, quel que soit son objet, puisque les données comme l'œuvre de Staline lui-même : IL s'est mis au-dessus du parti,
sont toujours incomplètes et ambiguës, puisqu'il faut toujours recons- IL a fondé son propre culte. Ainsi peut-on s'abstenir de rechercher com-
truire en partant d'une idée. Mais, dans le cas de l'U.R.S.S. la pdrt de ment on l'a hissé ou laissé se hisser au sommet de l'Etat, ce qui serait
l'interprétation est d'autant plus forte que les données sont plus rares et le début d'une analyse réelle. De toute évidence, les dirigeants actuels,
140 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 141

par ce mode d'explication, ne se sont pas affranchis du fameux culte, ment rusé, tout préoccupé qu'il est de faire concorder ce portrait avec
ils sont seulement passés, pourrait-on dire, du rite positif au rite néga- sa définition de la bureaucratie comme caste parasitaire, comme forma-
tif : le premier consistant à charger un homme de toutes les vertus, le tion accidentelle dépourvue de toute signification historique. A l'image
second à le charger de tous les vices, l'un et l'autre lui attribuant la de la bureaucratie qui maintient au jour le jour par une série d'artifices
même liberté fantastique de gouverner à son gré les événements. Cepen- une . existence menacée par l'impérialisme mondial et le prolétariat,
dant, le passage au rite négatif a ceci de particulier qu'il provoque une Staline se trouverait privé de toute intelligence de l'histoire et seulement
rupture ouverte avec l'idéologie marxiste. Le rite positif n'en était cer- capable de manœuvrer pour préserver sa position personnelle. Staline
tes qu'une pitoyable caricature mais il ne la contredisait pas : Staline serait un faux c grand homme » comme le parti qu'il incarne serait un
génial était vu comme l'expression de la société socialiste. Comme nous pseudo-parti 3 • Toute la construction repose sur une estimation de la bu-
l'avons déjà dit, l'objectif et le subjectif paraissaient coïncider bien que reaucratie et, comme on le voit, l'interprétation du stalinisme commande
la mystification fût partout. En revanche, Staline monstrueux n'a plus celle de Staline. Il serait cependant faux d'en conclure que l'analyse du
aucun répondant dans la société, il devient un phénomène absurde, dé- personnage historique est finalement dépourvue d'intérêt puisqu'elle ne
pourvu de toute justification historique, et tout recours au marxisme fait que répéter l'analyse sociale en lui ajoutant un commentaire psycho-
devient impossible. Un bon stalinien qui a répété pendant des années logique. Le rôle propre de la personnalité se manifeste en effet non seu-
que les traits hystériques ou démoniaques d'Hitler n'avaient pu avoir lement en ce qu'il remplit une fonction sociale mais aussi en ce qu'il
une fonction sociale que parce qu'ils étaient venus exprimer la dégéné- s'en écarte ou crée une perturbation. Dans le cas de Staline, l'impor-
rescence du capitalisme allemand se retrouve seul, si l'on peut dire, face tant serait de rechercher en quoi le personnage échappe au cadre que
au phénomène Staline, sans autre explication que son essence de « mé- semble lui fixer son rôle politique, dans quelle mesure notamment son
chanceté». autoritarisme forcené détourne, à une époque donnée, la terreur de ses
buts primitifs ou en altère l'efficacité. Mais cette recherche prouve assez
Il faut donc, pour commencer, poser la question tabou par excel- qu'il faut commencer par comprendre le rôle politique : Staline ne
lence et qui est question marxiste type : quelle a été la fonction histo- s'éclairant que détaché sur le fond du stalinisme.
rique de Staline? Ou, en d'autres termes, comment le rôle qu'il a joué
est-il venu répondre aux exigences d'une situation sociale déterminée ? Il ne saurait être question dans les limites que nous nous imposons
de fournir une description historique du stalinisme, mais, dans la me-
11 va de soi qu'une telle question ne saurait porter principalement sur la
personnalité de Staline. Elle vise son rôle politique ; elle vise une forme sure où l'histoire fait éminemment partie de la définition du phénomène
de pouvoir qu'il a incarné et qu.'on peut résumer sommairement par la social, nous devons comprendre en quoi à l'origine le stalinisme se dis-
tingue de toute formation antérieure. Or il se confond avec l'avènement
concentration de toutes les fonctions, politiques, économiques, judiciaires
du parti totalitaire. Il apparaît quand le parti concentre entre ses mains
en une seule autorité, la subordination forcée de toutes les activités au
modèle imposée par la direction, le contrôle des individus et des grou- tous les pouvoirs, s'identifie avec l'Etat et, en tant qu'Etat, se subor-
pes et l'élimination physique de toutes les oppositions (et de tou~-:s les donne rigoureusement toutes les autres institutions, échappe à tout con-
t~ôle social, quand, dans le même temps, à l'intérieur du parti, la direc-
formes d'opposition). C'est ce complexe de traits qu'on nomme ordinai-
tion se délivre de toutes les oppositions et fait prévaloir une autorité
rement terreur dictatoriale. Quant à la personnalité de Staline, on est
convaincu qu'elle exprime d'une certaine manière ces traits et qu'elle est incontestée. Assurément, ces traits ne se sont pas dessinés en un jour ;
si l'on voulait en suivre la genèse, il faudrait se situer au lendemain
donc symbolique. Mais il n'est pas sûr qu'elle puisse par elle-même
même de la révolution russe, noter dès 1918 l'effort du parti pour se
enseigner quoi que ce soit. Trotsky a admirablement montré, dans sa
Révolution russe, qu'il y avait une sorte de connivence historique entre débarrasser des comités d'usine en les intégrant dans les syndicats et
la situation des classes et le caractère de leurs représentants, en sorte en leur refusant tout pouvoir réel, il faudrait suivre pas à pas la politi-
que de Lénine et de Trotsky qui proclament toujours plus fermement la
que s'imposaient simultanément, par exemple, un parallèle entre les
nécessité d'une rigoureuse centralisation de toutes les responsabilités en-
situations de la noblesse français et de la noblesse russe respectivement
à la veille de la révolution de 89 et de celle de 17 et un parallèle entrE tr; les mai~s du parti ; il faudrait surtout constater que, dans le grand
les caractères de Louis XVI et du tsar. Mais cette caractérologie ne doit debat syndtcal de 1920, le programme du parti totalitaire était déjà
pas faire illusion ; elle ne prend un sens en effet que dans le cadre formulé publiquement par Trotsky. On sait qu'à cette époque celui qui
d'une interprétation préalable des forces sociales. On ne sélectionne les
traits psychologiques d'un individu et on n'y découvre une finalité que 3 Rappelon.s cet!e formule de ~a. Vie: c: Le fait qu'il (Staline) joue main-
parce qu'on se guide sur une certaine image du groupe social que repré- ten~nt le pre'!ut;r role est. caracténstique non pas tant pour lui que pour la
sente cet individu. Aussi, quand Trotsky prétend faire le portrait de J?énode tranSJtoJre du ghssement politique. Déjà Helvetius disait : c Toute
epoque.~ ses grands hommes et qu!lnd elle '!e les a pas, elle les invente».
Staline dans l'ouvrage qu'il lui a consacré et dans Ma Vie, il ne sélec- Le _stahmsme. est avant tout I.e travatl automatique d'un appareil sans person-
tionne que la médiocrité intellectuelle du personnage et son tempéra- nahté au déchn de la RévolutiOn ». p. 237 (Rieder, éd.)
LE TOTAliTARISME SANS STALINE 143
142 LE TOTALITARISME SANS STALINE
c'est l'évidence, ne choisissent pas : la thèse du dépérissement de l'Etat
fut plus tard l'ennemi n" 1 du pouvoir affirmait qu'une obéissance ab-
continue d'être affirmée aussi impérativement tandis que l'Etat concen-
solue de tous les groupes sociaux était due à la direction du parti ;
tre .t<?us les pouvoirs. Mais la société elle-même, pourrait-on dire, ne
postulant qu'en raison du changement de propriété l'Etat ne pouvait
cho1s1t pas, en ce sens qu'aucune force sociale n'est à même de faire
être l'instrument d'une quelconque domination sur le prolétariat, il
peser ses intérêts d'une façon décisive dans la balance. La différencia-
affirmait que l'idée d'une défense des intérêts de la classe ouvrière
tic~ des sal~ires est si peu accusée qu'elle n'engendre aucune base
contre J'Etat était absurde, et en conséquence préconisait une stricte
sociale maténelle pour une nouvelle couche dominante. Le stalinisme est
subordination des syndicats au parti ; en outre, fort du succès que lui
le moment ~u .choix. D'un point de vue idéologique, d'abord : la for-
avait valu son plan de mobilisation des ouvriers dans les transports, il
mule du soc1a1Isme dans un seul pays vient légaliser l'état de fait · la
demandait une militarisation cmnplète de la force de travail (ne recu-
séparation de l'Etat et des masses, la concentration de toute l'autdrité
lant devant aucune des mesures de coercition qu'elle impliquait) ; enfin entre les mains d'une direction unique. Tous les traits provisoires de la
il stigmatisait toutes les oppositions considérant que les principes démo-
no~v~lle société et qui n'avaient leur sens plein qu'en fonction d'une
cratiques relevaient du « fétichisme » quand le sort de la société révo- pohtlque d'ensemble orientée vers le socialisme sont ratifiés comme s'ils
lutionnaire était en cause. constituaient en eux-mêmes l'essence du socialisme. La double consé-
Et pourtant l'on ne saurait parler avec rigueur d'un stalinisme pré- quence de cette tr~nsformation, c'est, d'u~e part, que le stalinisme peut
stalinien. Non seulement Lénine réussit jusqu'à sa mort à faire préva- se pr~senter effectivement comme le contmuateur du léninisme puisqu'il
loir l'idée, sinon d'un contrôle, du moins d'une limitation du pouvoir ne fa1t que s'approprier certaines positions de celui-ci en les traitant
du parti, reconnaissant l'existence d'une « lutte économique » des ou- so~s une n~uvell~ modalité, c'est-à-dire en les érigeant en valeurs alors
vriers au sein de la société post-révolutionnaire, concédant une relative quelles éta1ent Simples mesures de fait, c'est, d'autre part, qu'il se dis-
autonomie au syndicat, mais les fondements de sa politique, comme pense désormais d'une réflexion théorique sur le marxisme · les mesures
ceux de la politique de Trotsky ne sont pas ceux qui s'établiront par la de l'Etat devenant socialistes pour la seule raison qu'elles' étaient léni-
suite. Pour l'un et J'autre, pour l'immense majorité des dirigeants de nistes. (c'e~t-à-dire analogues à celles que recommanda Lénine vivant).
cette époque, toutes les mesures « totalitaires » sont considérées comme Tand1s qu avec Trotsky la contradiction est à son comble et qu'ainsi
provisoires ; elles paraissent à leurs yeux imposées par la conjoncture, ce~~i-ci se tr?~ve. obligé d'énoncer dans les termes les plus rudes sa
de simples artifices improvisés pour maintenir l'existence de l'U.R.S.S. cntlque du fe1!ch1sme démocratique, avec Staline la mystification est
dans l'attente de la révolution mondiale, pour imposer une discipline complète et .l'étouffement de la démocratie n'a même plus besoin d'être
de production dans une période où la désorganisation économique en- r~connu, .P.u1sq~e 1~ précédent léniniste de la suppression des opposi-
gendrée par la guerre civile est telle que la démocratie paraît incapable tions légztzme a lm seul le caractère socialiste du présent.
de la résoudre. Sans doute, pour nous qui réfléchissons sur une expé-
rience historique trente ou trente-cinq ans après qu'elle s'est développée, . En .outre, d'u~e point de vue «matériel:., le stalinisme concrétise et
cnstal.hs~ un chmx social. En inaugurant une politique délibérée de dif-
les arguments des dirigeants bolcheviks ne peuvent être acceptés tels
fé~enclahon des r~v~nus, il acce~tue considérablement les privilèges
quels ; la dictature du parti, si elle se trouve renforcée sous la pression
ex1stants, I~s multiplie, les. normalise ; il transforme de simples avan-
de facteurs conjoncturels, s'affirme déjà, nous l'avons dit, à l'époque de
tages de fa1t .en statu.ts soc1aux ! des fonctions qui étaient l'enjeu d'une
la révolution, aux dépens du pouvoir soviétique ; davantage, elle est lutte de pr~shge soutiennent mamtenant de puissants intérêts matériels.
dans le prolongement de l'activité du parti bolchevik avant la révolu-
Dans le I?~me temps, les anciennes oppositions de mentalité se muent
tion, elle ne fait que développer jusqu'à ses extrêmes conséquences les en oppos11ions soc1ales ; une fraction de la société s'enracine dans Je
.traits du parti d'avant-garde, rigoureusement centralisé, véritable corps
~ouveau sol fé~rilement labouré par le parti et lie son existence défini-
spécialisé de professionnels de la révolution dont la vie se développe tivement au rég1me •.
largement en marge des masses ouvrières. Rien ne serait donc plus arti-
ficiel que de réduire l'évolution du parti à celle d'une politique, que
4 Il nous e~t impossible de développer dans le cadre de cette étude une
d'ignorer les processus structurels qui conditionnent cette politique. Il
n'en reste pas moins que dans la période pré-stalinienne une contradic- analyse économique de l'U.R.S.S. et l'on pourrait donc nous reprocher de
S':'pposer r~~olu 1~ probl~me de la nature de classe de l'U.R.S.S. au lieu d'en
tino fondamentale subsiste au sein du parti, contradiction qui sera pré- ~Iscuter. L tnégahté. soc1ale <!ue nous évoquons et la séparation de fait de
cisément abolie avec l'avènement du totalitarisme. Entre les moyens 1 Etat et. du prolétana~ ne suffisent pas, par exemple, aux yeux des « communis-
adoptés qui ne cessent d'accuser la séparation entre l'Etat et les classes tes :. qui les reconnaissent et à ceux des trotskystes à caractériser l'U R S s
com~e ur'!e. société de cla:;;se. Le fondement socialist~ du régime serait ~~~ré
dont il se réclame, qui ne cessent d'affranchir et l'Etat et, au sein de par 1 aboht1on de la propnété privée.
l'Etat, les dirigeants bolcheviks de tout contrôle social, d'une part, et, ?ierre Chaulieu, dans une importante étude, a critiqué amplement cette
d'autre part, les fins qui ne cessent d'être proclamées, l'instauration dermère .thèse. Il a ~ontyé de façon péremptoire que les rapports juridiques
d'une société socialiste, il n'y a pas de choix effectué. Les dirigeants, de propnété ne fourmssa1ent eux-mêmes qu'une image déformée des rapports
LE TOTALITARISME SANS STALINE 145
144
LE TOTALITARISME SANS STALINE
les Etats-Unis ou l'Angleterre doive nécessairement subordonner les
En d'autres termes, le totalitarisme stali~ien s'~ffir~e. quand. l'ap- monopoles à la direction étatique et supprimer la propriété privée. On
pareil politique forgé par la révolution, apres avoir red~l~ a~ ~tlence en est d'autant moins sfir, nous aurons l'occasion d'y revenir, que le
les anciennes couches sociales domin~~tes, s'est affranchi e ou. con= marché et la concurrence continuent de jouer un rôle positif à certains
trôle du prolétariat ; cet appareil pollftque se subordonne alors dtrecte égards dans la vie sociale et que leur éviction par la planification crée
ment l'appareil de production. . ~ pour la classe dominante des difficultés d'un nouvel ordre. En demeu-
Une telle formule ne signifie pas qu'on attribue. au, parh ~n ro~: rant dans un cadre strictement économique il faut, par exemple, se
démesuré. Si nous nous situions dans une perspe~tlve econo~mque: demander si les exigences d'une intégration harmonieuse des différentes
phénomène central serait, à nos yeux, la concentration du capital, 1 exl branches de production ne se trouvent pas contre-balancées par celles
ulsion des propriétaires et la fusion des mono~ole~ d~ns un nouve de développer le maximum du productivité du travail grâce à la relative
~nsemble de production, la subordination du prole~anat a une nouv~lle autonomie de l'entreprise capitaliste. Mais, quoi qu'il en soit, il faut
direction centralisée de l'économie. Nous souhgnenons alors sans pem~ convenir que les tendances de l'économie, aussi déterminantes soient-
ue les transformations survenues en U.R.S.S. ne font qu'amener .a elles, ne peuvent être séparées de la vie sociale totale : les c protago-
~a dernière phase un processus partout manifeste dans le monde capi- nistes » du Capital, comme dit Marx, sont aussi des groupes sociaux
taliste contemporain et qu'illustre la constitut~on mên:te des monop;le:, auxquels leur passé, leur mode de vie, leur idéologie façonnent la con-
les ententes inter-monopolistiques, l'interventiOn croissant~. des t~ s duite économique elle-même. En ce sens, il serait artificiel de ne voir
dans tous les secteurs de la vie économiq~e, en sorte que, 1 mstaura~IO~ dans les transformations qu'a connues l'U.R.S.S. à partir de 1930 que
du nouveau régime paraîtrait figurer un s~mple p~ss~ge dun type dtfte le passage d'un type de gestion capitaliste à un autre, bref que l'avè-
ro riation à un autre au sein de la gestiOn c~pltahste. Dans une e nement du capitalisme d'Etat. Ces transformations constituent une révo-
p er; ective le parti ne saurait plus appara1tre comm~ un_ deus e-: lution sociale. Il serait donc tout aussi artificiel de présenter le parti
~achina . Ù se présenterait plutôt comme un instrument h1ston.gue, celu_1 comme l'instrument de ce capitalisme d'Etat, en laissant entendre que
du capit~lisme d'Etat. Mais, outre que nous cherchons ~?ur 1 mstant a celui-ci, inscrit dans le ciel de l'Histoire, attendait pour s'incarner l'oc-
corn rendre le stalinisme en tant que tel et non t.a s~cteté r_usse dans casion propice que lui offrit le stalinisme. Ni démiurge, ni instrument,
son pensemble, si nous épousions la seule perspective, eco~o~mque, ~ous le parti doit être appréhendé comme réalité sociale, c'est-à-dire comme
nous laisserions abuser par l'image d'une pseud~-n7cess1te h1stonque. milieu au sein duquel simultanément s'imposent les besoins d'une nou-
S'il est vrai en effet que la concentration du ~ap1taltsme est repér~~~e velle gestion économique et s'élaborent activement les solutions histo-
dans toutes les sociétés contemporaines, on n en peut co~clure gu e e riques.
doive aboutir en raison de quelque loi idéale à son étape fmale. R1en ne Si l'appareil de production ne permettait pas, ne préparait pas, ne
permet par exemple d'affirmer qu'en l'absence d'un bouleverse- commandait pas son unification, le rôle de l'appareil politique serait
~eunst social qui balayerait la couche capitaliste régnante, un pays comme inconcevable. Inversement, si les cadres de l'ancienne société n'étaient
pas démantelés par le parti, si une nouvelle couche sociale n'était pas
d roduction qu'à ce dernier niveau l'opposition du Capital et du Travail_ est promue à des fonctions dirigeantes dans tous les secteurs, la transfor-
a~s~i radicale' dans ta société russe que dans .ta société am~ricaine ou frança1~e; mation des rapports de production serait impossible. C'est sur la base
1 montré enfin qu'il serait absurde de separer la sphere de la pro~uctton de ces constatations que s'éclaire le rôle extraordinaire qu'a joué le
~e acelle de la distribution et qu'en conséquence l'iné.g~lité des revenus c1rcon~ stalinisme. Il a été l'agent, inconscient d'abord, puis conscient et sOr
crivait une couche sociale particulière dont les « pnvtlèg~~ > communs tradUI- de soi, d'un formidable bouleversement social au terme duquel une
saient une appropriation collective de la plus-value ouvnere ~t paysanne .. En
t te lecteur à cet article ( c: Les Rapports de produc~ton. en Russte >, structure entièrement nouvelle a émergé. D'une part, il a conquis un
senv:ora~e ou Barbarie n• 2 mai-juin 1949), bornons-nous a. ajo~ter. que le terrain social nouveau en dépossédant simultanément les anciens maîtres
sgg{~tf:me ne saurait s~ laisser définir « en soi >,. par la nationahsa_h?n .des de la production et le prolétariat de tout pouvoir. D'autre part, il a ag-
mo ens de production, la collectivisation. de l'agnculture et la. pl~mficatton,
soif indé endamment du pouvoir prolétanen. Il y ~ _dans le _capttah~me bour- gloméré des éléments arrachés à toutes les classes au sein d'une nou-
geois un!\nfrastructure économique qui confère sa ventabl~ pmssanC: a la cl~e velle formation et les a impitoyablement subordonnés à la tâche de
p
dominante quel que soit le caractère de l'Etat dans la co_n]O~~ltur.e . . rranc. e,
le sociali~me ne peut désigner une infra-structure. pmsqu 1 stg~t te a pr!se
direction que leur donnait la nouvelle économie. Dans les deux cas, la
in ar le rolétariat des moyens de_ productton ou . la gestion collective terreur dominait nécessairement l'entreprise. Cependant, l'exercice de
~n ra 0~ tio pLa dictature du prolétanat c'est essentiellement ce nouveau cette terreur, à la fois contre les propriétaires privés, contre le proléta-
e ! ~~ ~~tio~.' Que celui-ci échappe au pr~~étariat! qu'il. soi.t ra~en~ au rôle
~eo~imple gexécutant qui lui est dévolu dans l'mdu~t!le capttahste, tl n Y a P!us
riat et contre les nouvelles couches dominantes, brouillait apparemment
le jeu. Faute de comprendre que la violence n'avait qu'une seule fonc-
de trace de socialisme. La bureaucratie d'Etat plamfte alor~ selon. l.a perspective
t d ns l'intérêt de tous ceux qui se partagent les fonctions .dmgeantes. ~eé tion en dépit de ses multiples expressions, on s'ingéniait à prouver,
~ati~nalisations et ta collectivisation sont formel~em~nt au servtce de la soct t selon ses préférences, qu'elle était au service du prolétariat ou de la
entière, réellement au service d'une classe particulière. 10
146 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 147
contre-révolution bourgeoise ; ou bien l'on tirait argument de ce qu'elle du travail. Techniciens, intellectuels, bourgeois, militaires, anciens féo-
décimait les rangs de la nouvelle couche dirigeante pour présenter le daux, paysans, ouvriers aussi sont brassés au sein d'une nouvelle hié-
stalinisme comme une petite caste, dépourvue de tout fo~dement de r~rch!e dont le d~nominateur commun est qu'elle dirige, contrôle, orga-
classe et seulement préoccupée de maintenir . sa propre existence aux mse a tous les mveaux de son fonctionnement l'appareil de production
dépens des classes en compétition dans la société .. ~e développe~en! ~~ et la force de travail vivante, celle des classes exploitées. Ceux-là
la politique stalinienne était cependant dès son ongme sans ambig~Ite. · mêmes qui demeurent dans leurs anciennes catégories profession-
la terreur n'était pas un moyen de défense utilisé par une poignee nelles voient leur mode de vie et leur mentalité bouleversés car ces
d'individus menacés dans leur prérogatives pa.r les forces soc1~Ies en anciennes professions sont recentrées en fonction de leur i~tégration
présence, elle était constitutive d'une force sociale neu.ve dont, l a~ène­ dans la nouvelle division du travail créée par le Plan. Assurément, le
ment supposait un arrachement par les fers à. l.a matn~e. de 1ancienne mode de travail de ces nouvelles couches, les statuts qui leur sont ac-
· 't · t dont la subsistance exigeait le sacnf1ce quotidiennement en- cordés en raison de leur position dominante dans la société ne peuvent
socle e e . dé'à f é Que
tretenu des nouveaux membres à l'unité de l'orgamsme J .orm · que créer à la longue une véritable communauté de classe. Mais dans
le stalinisme se soit d'abord caractérisé -:-. av~nt 19~9,. pu~s dans 1~ le temps où s'accomplit ce bouleversement, l'action du parti se' révèle
période de la collectivisation et de la prem1ere mdus~nallsahon :- pa ~ét~rmi~ante. C'est ~~~ q_ui, par la discipline de fer qu'il instaure, par
sa lutte contre les propriétaires privés et le prolétanat,, et en~Uite par 1 umté mcontestée qu 11 mcarne, peut seul cimenter ces éléments hété-
les épurations massives dans les couches domi~antes, n est évidemment rogè.nes: Il anticipe ~'avenir, proclame aux yeux de tous que les intérêts
pas dû au hasard. La terreur suivait le chemm de la nouvelle classe, particuliers sont stnctement subordonnés aux intérêts de la bureaucra-
qui avait à reconnaître son existence contre les .autres avant de ~ se tie prise dans son ensemble.
reconnaître » elle-même dans l'image de ses fonctiOns et de ses aspira- Une fonction essentielle du stalinisme, nécessaire dans le cadre de
tions multiples. la nouvelle société, apparaît ici. La terreur qu'il exerce sur les couches
Ce chemin fut aussi celui de la conscience bureaucratique. On ne dominantes n'est pas un trait accidentel : elle est inscrite dans le déve-
eut dire qu'avant l'industrialisation le stalinisme se rep~~sente les ~uts loppe~ent de, la nouv_ell~ clas~e, dont. le mode de domination n'est plus
p nstituera ensuite la formation d'une nouvelle soc1eté. La cramte garanti par 1 appropnahon pnvée, qu1 est contrainte d'accepter ses pri-
J.?e~t~~prendre cette industrialisation, la. résis~ance au pro.g~amme trot- vilèges par le truchement d'un appareil collectif d'appropriation et dont
skyste qui la préconise témoignent de l'I~certltu.d~ du stallmsme sur s~ la dispersion, à l'origine, ne peut être surmontée que par la violence.
· n Celui-ci se comporte déJà empmquement selon le mo Certes, on peut bien dire que les purges effectuées par le stalinisme
propre fonct 10 · • . t 1 · de
dèle qui s'imposera par la suite, il renforce f~~nlemen e P.ouv01r ont ~té jusqu'à mettre en danger le fonctionnement de l'appareil de pro-
l'Etat, procède à t'anéantissement ~e~ op~os.Ihonnels, esqmsse, avec ductiOn, on peut mettre en doute l'efficacité de répressions qui à un
prudence encore, une politique de differenciatiOn des revenus..La bu- moment ont anéanti la moitié des techniciens en place. Ces réserves ne
reaucratie se définit par tout autre chose qu'un comp~exe de ~ra1ts ps~­ mettent cependant pas en cause ce que nous appelons la fonction histo-
chologiques ; elle conquiert sa propre . ex1stenc~ sociale, qm la diffe.- rique du stalinisme ; elles permettraient seulement de déceler nous
rencie radicalement du prolétariat ; ma1.s elle ~1t encore dans I.e~ h~n- avons déjà mentionné ce point, en quoi le comportement perso~nel de
zons d e 1a soc1'ét'e pre'sente · C'est une fo1s lancee dans
. la collectJvJsatiOn
· t Staline s'écarte de la norme qui domine la conduite du parti 11. Dire en
et la planification que de nouveaux horizons histonques surg.1~sen , que effet, que le stalinisme a une fonction n'est pas insinuer qu'il est ~ du
s'élabore une véritable idéologie de classe et donc une pollhqu.e con- point de vue de la bureaucratie - «utile:. chaque moment encore
certée, que se constituent les bases solides d'une nou~elle pmssan~e moins que la politique qu'il suit est à chaque moment la seule p~ssible ·
. · Ile d'une puissance qui se crée et se recrée mamtenant quoh-
t ene c'est en l'occurence seulement affirmer qu'en l'absence de la terreu;
ma
diennement ' en pompant les forces productives de la soc1'été 1ere. A
. en f' stalinienne le développement de la bureaucratie est inconcevable. C'est
ce niveau pourtant de nouvelles tâches naissent et la pnse de cons- '1 en d'autre termes, convenir que, par-delà les manœuvres de Staline, le~
. ar le stalinisme de son rôle historique se révèle alors, d'une luttes fractionnelles au sein de l'équipe dirigeante, les épurations mas-
c1ence p C' t l'' 1
1
nouvelle manière, un facteur décisif du développement. es que In- 1

dustrialisation formidable qui s'accomplit ne d.onne . pas seulement ses 6 Le rôle propre de Staline ne doit pas nous faire oublier qu'il y a dans

b ases a· une bureaucratie dé]. à constituée, elle revolutiOnne cette bureau-


·'té t'è
la terreur une sorte de logique interne, qui l'amène à se développer jusqu'à
ses extrêmes conséquences, indépendamment des conditions réelles auxquelles
. elle fait surgir on ne ~e dira jamais assez, une soc1e en 1 re-
cra t Je, ' lét · t d t elle est venue répondre à l'origine. Il serait trop simple qu'un Etat puisse
men t nouv elle . En même temps que se transforme le pro . ana , on en user de la terreur comme d'un instrument et la rejeter une fois l'objectif
quelques années des millions de paysans vienne?t grossir l~s rangs, se atteint. La terreur est un phénomène social, elle transforme le comportement et
fabriquent de nouvelles couches sociales arrachees. au,x a~c1enne~ ~l~s­ la menta,Iité des individus et de Staline lui-même sans doute. Ce n'est qu'après
ses, au mode de vie traditionnel que leur réservait 1 ancienne 1Ivision coup qu on peut dénoncer, comme le fait Khrouchtchev ses excès. Dans le
présent, elle n'est pas excès, elle constitue la vie sociale. '
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 149
148
classes, l'accélération de toutes 1 f .
sives pratiquées à tous les niveaux de la société, se profile l'exigence comme idéal et qu'il réalisait tou:s ceor~es ·lr~duct~ves. qu'il imposait
d'une fusion de toutes les couches de la bureaucratie dans le moule sa puissance démesurée et à ' . s rat s ourmssatent un alibi à
d'une nouvelle classe dirigeante. Cette exigence est clairement attestée son ommprésence policière.
par le comportement des milieux épurés : si la terreur stalinienne a
pu se développer dans une société en plein essor économique, si les La contradiction essen t'œ Ile du totalitalisme stalinien.
représentants de la bureaucratie ont accepté de vivre sous la menace
permanente de l'extermination ou de la destitution, en dépit de leurs Si Khrouchtchev, fils ingrat s'il en rt , .
privilèges, c'est que prévalait aux yeux des victimes et aux yeux de l~s avanies que dut lui faire subir St r u ' n avatt pas_ été obsédé par
tous l'idéal de transformation sociale qu'incarnait le parti. Le fameux vte, n'aurait-il pu considérer pl a m: dans la dermère partie de sa
thème du sacrifice des générations actuelles au bénéfice des générations N' ·t . us seremement Je chem·
aurat -t 1 pu relire posément le cha it . m parcouru ?
futures, présenté par le stalinisme sous le travesti d'un programme de cra à l'accumulation primitive et r p re du Ca~ztal que Marx consa-
construction du socialisme, reçoit son contenu réel : le parti exigeait coucheuse de toute vieille sociétéépéte~ apr~s lm : « La force est l'ac-
le sacrifice des intérêts particuliers et des intérêts immédiats des cou- puissance économique » ?N'aurait-il en rav~tl. Elle est eUe-même une
ches montantes à l'intérêt général et historique de la bureaucratie la langue rude qui est la sienne . ~us;~pltquerf a.u xx· congrès, dans
comme classe. boulot » ? Ou bien en termes h.. . a me a att pour nous le sale
On ne saurait se borner toutefois à comprendre le rôle du stalinisme qu'il en a coûté ~our dé a er c msts,. paraphraser Marx : « Voilà ce
dans le seul cadre de la bureaucratie. La terreur qu'il a exercée sur un production planifiée » ? A Yir: Is~=~ bOis natur;n~s. et ~terne11es de la
prolétariat en plein essor suppose qu'à certains égards il venait répon- connu de la société soviétique on s'aff~~tsch.~r , 1 htstonen anglais bien
dre à une situation spécifique de la classe ouvrière. Il serait en effet titude. Ce n'est pas que Deutscher 'ferat pr~s~ue d'une telle ingra-
vain de nier que la politique du parti, si elle a pu rencontrer une résis- mais à ses yeux les nécessités de l'~~r e 1~ s!altms~e..dans son cœur,
tance de plus en plus ferme dans les rangs du prolétariat - que le au socialisme comme elles s'ét . t . cumu ation pnmthve s'imposaient
code du travail enchaînait à la production, que le stakhanovisme en- gatoire stalinien était inéluctabf~enL tmp~~ées au capitalisme : le pur-
traînait dans une course folle d'accroissement de la production-, n'ait voit pas que l'idée d'une accumuÏ .e ma . e~~ est que notre auteur ne
L'accumulation primitive signifi atton ~tmthve socialiste est absurde
en même temps suscité une participation à l'idéal du nouveau régime.
Ciliga l'a bien montré dans ses ouvrages sur l'U.R.S.S., par ailleurs des paysans dans des lieux de t;aJa~~~orc~r~ la ~éport~tion en_ mass~
durement critiques : d'une part, l'exploitation forcenée qui régnait dan~ t~us les moyens - le plus souvent lié ' es usmes, 1extorcatton par
les usines allait de pair avec une énorme prolétarisation de la petite vtse à constituer une masse de t gaux - de la plus-value. Elle
paysannerie ; pour celle-ci, habituée à des conditions de vie très dures, subordonnant la force de tra a·! moyens. de production te11e qu'en lui
v t on pmsse par la suit t .
elle n'était pas aussi sensible que pour la classe ouvrière déjà consti- men t 1a reproduire et l'accroître d' . e au omattque-
tuée ; bien plus, elle représentait à certains égard un progrès, la vie sa fin elle implique nécessairement ~; g.r~f~t. ~ans so~ principe et dans
dans les villes, la familiarité avec les outils et les produits in"astriels le capitalisme ne peut se livrer . tvtstO~ u Capital et du Travail :
provoquant un véritable éveil de la mentalité, de nouveaux besoins so- Marx que parce qu'il a en face deal ~e~ « orgtes », selon l'expression de
ciaux, une sensibilité au changement. D'autre part, au sein même du et il fait en sorte que leur déposse m. es h?mmes.t~talement dépossédés
en même temps que sa u· sston smt quohdtennement reproduit~
prolétariat, une couche importante d'ouvriers, se trouvant promue à de P tssance est quotidien e t
nouvelles fonctions grâce au parti, aux syndicats, ou au stakhanovisme, accrue. Certes, on peut contester ue le . . n m~n en.tretenue et
découvrait ainsi des voies d'évasion hors de la condition commune in- une société qui n'a pas édifié d '"àq . soctahsme sott réahsable dans
connues dans l'ancien régime. Enfin et surtout, aux yeux de tous, l'in- à-dire .qui n'est pas passée pa~J u~n=t~~fras,tructure é~onomiq~e, c'est-
dustrialisation, qui faisait surgir des milliers d'usines modernes, décu- peut dtre que le socialisme en tant ue e d a~cumulatton, mats on ne
plait les effectifs des villes ou en tirait du sol d'entièrement neuves, puisque, quel que soit le niveau des fq tel att à yasser par ce stade
multipliait le réseau des communications, apparaissait sans contestation i~ suppose la gestion collective de lao~cr~sd pr~ductt~es auq~el il est lié,
hon effective des usines par les o . uc tOn, c est-à-dtre la direc-
possible progressive - la misère et la terreur constituant la rançon Reconnaître une accumulation p~~tmn'et~s rassemblés dans leurs comités.
provisoire d'une formidable accumulation primitive. Assurément, le sta- , . t tve en U R S S c'e t d tt
linisme construisait grâce au fouet, il instituait cyniquement une dis- qu Y regnent des rapports de producf d · · · ·• s a me re
mettre encore que ceux-ci tendent à ton e t!pe capitaliste, c'est ad-
crimination sociale inconcevable dans la période post-révolutionnaire, il position qu'ils supposent - la con~:t r?rodd~tre et à approfondir l'op-
subordonnait sans équivoque la production aux besoins de la classe ' u ton un stock de machines et
dominante. Pourtant, la tension des énergies qu'il exigeait dans tous
les secteurs, le brassage des conditions sociales qu'il effectuait, les 6 Nous nous rapportons à se étud
notamment à c Mid-Century Russia :t • e:; amt .
ré~shmesHda'!s Heretics and Renegades
chances de promotion qu'il offrait aux individus dans toutes les • amtlton, Londres, 19M. '
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTAUTARISME SANS STALINE 151
150
de matières premières d'une part, et ce11e d'une force de travail totale- chent à la classe dominante. Intégrées dans un système de classe, leurs
fonctions particulières les constituent comme membres de la classe do-
ment dépossédée de l'autre, ne pouvant avoir pour effet qu'une nor~a­ minante. Mais, si l'on peut dire, ce n'est pas en tant qu'individus agis-
lisation de l'expl~itation. En ce sens, l'obstination de K~rouch~c~e.v JUS- sants qu'ils tissent le réseau des relations de classe ; c'est la classe
qu'à maintenant à taire les problèmes de l'accumulation pnmitlve en bureaucratique dans sa généralité qui, a priori, c'est-à-dire en vertu de
uRss paraît fort raisonnable. «Péché originel », aux ~e~~ de la la structure de production existante, convertit les activités particulières
b~u~g~~isie, comme disait encore Marx, l'accumu~ati~n .pnmih~e l'e~.t des bureaucrates (activités privilégiées parmi d'autres) en activités de
bien davantage à ceux de la bureaucratie qui dOit dissimuler JUsqu a
classe. L'unité de la classe bureaucratique est donc immédiatement don-
son existence de classe. . née avec l'appropriation collective de la plus-value et immédiatement
En outre il serait artificiel d'expliquer le stalinisme à parhr des dépendante de l'appareil co11ectif d'exploitation, l'Etat. En d'autres ter-
seules diffic~Ités économiques auxque11es il a eu à !.aire ~ac~. Ce q~e mes, la communauté bureaucratique n'est pas garantie par le méca-
nous avons tenté de faire ressortir, c'est le rôle qu Il a Joue ~~~s a nisme des activités économiques ; elle s'établit dans l'intégration des
crista11isation de la nouvelle classe, dans la r~volution. de la societe en- bureaucrates autour de l'Etat, dans la discipline absolue à l'égard de
tière Si l'on veut conserver l'expression marxiste repnse p~r Deut~cher, l'appareil de direction. Sans cet Etat, sans cet appareil, la bureaucratie
il fa~t en renouveler le contenu et parler d'une « accumulatlo~ sociale », n'est rien.
en entendant par là que les traits actuels de .la ~ureauc~ahe ne p~u:
vaient advenir que par le truchement du parh q~t. les degagea et e., Nous ne voulons pas dire que les bureaucrates en tant qu'individus
maintint par la violence jusqu'à ce qu'ils se stabthsent dans une nou- ne jouissent pas d'une situation stable (bien que cette stabilité ait effec-
tivement été menacée pendant l'ère stalinienne), que leur statut ne leur
ve11e figure historique. procure que des avantages éphémères, bref que leur position dans la
Encore devons-nous comprendre qu'il tient à l'essence de la b.ureau- société demeure accidentelle. Il n'y a pas de doute que le personnel
cratie de se constituer selon le processus que nous avons décnt. far bureaucratique se confirme peu à peu dans ses droits, acquiert avec le
nous comprendrons, du même coup, que cette classe. recèle. une con r<~:­ temps des traditions, un style d'existence, une mentalité qui font de lui
diction permanente qui évolue certes a.v~c son histOire mats ne sauratt un «monde:. à part. Nous ne voulons pas dire non plus que les bureau-
se résoudre avec la liquidation du stahntsme. . crates ne se différencient pas au sein de leur propre classe et n'entre-
La dictature « terroriste » du parti n'est pas. seulement 1~ signe d~~ tiennent pas entre eux de sévères relations de concurrence. Tout ce que
manque de maturité de la nouvelle class;., elle repond, nous 1~vons tt~ nous savons de la lutte entre les clans dans l'administration prouve au
à son mode de domination dans la societe. Cette classe est dune ~u roc contraire que cette concurrence prend la forme d'une lutte de tous
nature ue la bourgeoisie. Elle n'est pas composée ~e ~roupe.s qui par contre tous caractéristique de toute société d'exploitation. Nous affir-
leur pr~riété de moyens de production et leur explott.atlon pnvé~é ~eni: mons seulement que la bureaucratie ne peut se passer d'une cohésion
force de travail détiennent chacun une part. de la pu~ssance ~a r;e • des individus et des groupes, chacun n'étant rien en lui-même, et que
et nouent les uns avec les autres des relation~ fondees sur e.ur oree seul l'Etat apporte un ciment social. Sans schématiser abusivement le
respective. Elle est un ensemble d'individus qui, p~r leur _fo.~~hon .e~.~~ fonctionnement de la société bourgeoise, on doit reconnaître qu'en dépit
statut ui est associé, participent en commun a un bene tee rea 1se de l'extension toujours accrue des fonctions de l'Etat, celui-ci ne s'af-
q y loitation collective de la force de travail. La classe ~o.ur- franchit jamais des conflits engendrés par la concurrence des groupes
par. une exp t"t t se de'veloppe en tant qu'elle résulte des achvttés privés. La société civile., ne se résorbe pas dans l'Etat. Alors même
ge 01 se se cons 1 ue e é · · ·
des individus capitalistes, e11e est sous-tendue p~r un d termmtsmf eco~ qu'il tend à faire prévaloir l'intérêt général de la classe dominante aux
· e ui en fonde l'existence que11e que sOit la lutte que se 1vren. dépens des intérêts privés qui s'affrontent, il exprime encore les rap-
nomlq~ q t uelle que soit i•expression politique conjoncturelle a ports de force inter-capitalistes. C'est que la propriété privée introduit
~:s u~~eeu~:n:-ciq aboutit. La division du travail inter-capitaliste et le un divorce de principe entre les capitalistes et le Capital - chacun des
m~rché rendent les capitalistes strictement dépendants les un~ d~s au-
1
tres et co11ectivement solidaires en face de la force de travai . e ~e~~~
termes se posant successivement comme réalité et excluant l'autre
comme imaginaire. Les vicissitudes de l'Etat bourgeois moderne attes-
he les bureaucrates ne forment une classe que parce qu , tent assez cette séparation dont Marx a tant parlé : séparation entre
~~~~tio'ns et leurs statuts les différencient collectiveme.nt d;s clas.se;étx- l'Etat lui-même et la société et au sein de la société entre toutes les
, · rce u'ils les relient à un foyer de dtrechon qu1 er-
,
d
~~~~e~!· p~~~tfc~ion dispose librement de la force de tra~ail. dEn d'tu-
'il a des rapports de productiOn ans es- 7 Nous reprenons le terme classique de «société civile :. pour désigner
tqr::l:e:~;~·o~e~~t ~a;~~~~~riai réduit à la fonction de simple ex~~~tant
1 l'ensemble des classes et des groupes sociaux en tant qu'il sont façonnés par la
· · · ar le Personnage de l'Etat, c'est parce qu 1 Y a division du travail et se déterminent Indépendamment de l'action politique de
~~~~ ~~p~~a~p~r~a~~e classe que les activités des bureaucrates les ratta- l'Etat.
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 153
152
sphères d'activité. Dans le cadre du régime ~~r~aucratique, une telle Iation naturelle des forces économiques. Dans la société bureaucratique,
séparation est abolie. L'Etat ne peut plus se deftmr comme une expr~s­ en revanche, l'Etat est devenu la société civile, le Capital a chassé les
sion. 11 est devenu consubstantiel à la société civile, nous voulons d1re capitalistes, l'intégration de toutes les sphères d'activités est accomplie
mais la société a subi une métamorphose imprévisible : elle a engendré
à la classe dominante. un monstre qu'elle contemple sans reconnaître son image, la dictature.
L'est-il cependant? Il l'est et ne l'est pas. Paradoxalement se réintro-
duit une séparation à certains égards plus profonde qu'elle n~ fut Ce monstre s'est appelé Staline. On veut persuader qu'il est mort.
en aucune autre société. L'Etat est bien l'âme de la bureaucratie et Peut-être laissera-t-on son cadavre embaumé dans le mausolée comme
celle-ci le sait qui n'est rien sans ce pouvoir suprême .. Mais I'Eta~ dé- tém~in du passé révolu. C'est en vain toutefois que la bureaucratie espé-
possède chaque bureaucrate de toute puissance effective. ~1 le me. en rerait échapper à sa propre essence. Elle peut bien enterrer sa peau
tant qu'individu, lui refuse toute créativité dans son domame par~tc~­ morte dans les sous-sols du Kremlin et parer son nouveau corps d'ori-
lier d'activité le soumet en tant que membre anonyme aux décrets nre- peaux aguichants : totalitariste elle était, totalitariste elle demeure.
vocables de i•autorité centrale. L'Esprit bureauc_ratiq~e. pla!"le. au-dess~s
des bureaucrates divinité indifférente à la parhculante. Ams1 la plam- Avant d'envisager les efforts qu'effectue la nouvelle direction pour
fication (cette p'tanification qui prétend attribuer à c?acun, sa juste contourner les difficultés inéluctables que suscite la structure du capi-
tâche et l'accorder à toutes les autres) se trouve-t-elle elaboree par un talisme d'Etat, il nous faut mesurer l'ampleur de la contradiction qui
noyau de dirigeants qui décide. de t_out ; . les fo~cti_onnaires ne, peuvent l'habite. Cette contradiction n'intéresse pas seulement les rapports inter-
que traduire en chiffres les idees dtrectnces, dedune l~s consequences bureaucratiques, elle se manifeste non moins fortement dans les rela-
des principes, transmettre, appliquer. La cl~sse ne perçmt dans ~on E~at tions que la classe dominante entretient avec les classes exploitées.
que le secret impénétrable de sa propre ex1stence. Chaque fonct~onna1re De nouveau s'impose une comparaison entre le régime bureaucra-
peut bien dire : l'Etat c'est moi, mais l'Etat est l'Autre et sa regle do- tique et le régime bourgeois, car les liens de la classe dominante et du
mine comme une fatalité inintelligible. prolétariat sont en U.R.S.S. d'un type nouveau. L'origine historique de
Cette distance infinie entre l'Etat et les bureaucrates a encore une 1~. bu_rea~cratie l'att~ste déjà ; ~elle-ci s'est en effet formée à partir
conséquence inattendue : ceux-ci ne son_t jamais ~n m~sur:, à moins de d msbtut10ns, le parti et le synd1cat, forgées par le prolétariat dans sa
se constituer comme opposants, de critiquer la regle mshtuée. Formel- lutte contre le capitalisme. Certes, au sein du parti la proportion d'in-
lement cette critique est inscrite dans le mode d'existence de la bureau- tellectuels ou d'éléments bourgeois révolutionnaires était sans doute
cratie ; puisque chacun est l'Etat, chacun est invité, e_n ~roit, à. diriger, 3:ssez forte pour exercer une influence décisive sur l'orientation poli-
c'est-à-dire à confronter son activité réelle et les ob]echfs socialement tique et le comportement de l'organisation. II n'en serait pas moins
fixés. Mais, dans la réalité, critiquer signifie se d~solidariser de la vain de nier que le parti est né dans le cadre de la classe ouvrière
communauté bureaucratique. Comme le bureaucrate n est memb~e de sa et que, s'il a finalement exclu ses représentants de tout pouvoir réel
classe qu'en tant qu'il s'intègre à la politique de l'Etat, tout ecart de il n'a cessé de se présenter comme la direction du prolétariat. Au demeu~
sa part est en effet menace pour le système. De là vien~ que p~~da~t rant, la bureaucratie continue de s'alimenter d'une fraction de la classe
toute J'ère stalinienne la bureaucratie se livre à une orgie de cnhcall- ouvrière à laquelle elle ouvre les portes (beaucoup plus largement que
Ieries et dissimule toute critique véritable. Elle fait solennellement le ne l'a jamais fait la bourgeoisie) des écoles de cadres, qu'elle détache
procès des méthodes bureaucrat~ques mais ~on.tinue d'appli_quer scru- de la condition commune par les privilèges qu'elle lui accorde et les
puleusement les règles qui établissen_t et ma1~hennent son l!respo~sa­ chances d'avancement social qu'elle lui offre. En outre la définition
bilité. Elle bavarde et se tait. De là v1~nt aussi qu~ to~t mal~tse séneux sociologique du prolétariat, si l'on peut dire, se trouve transformée.
dans Je fonctionnement de la productiOn se tradUit necessatrement par Dans la société bourgeoise, une différence essentielle se trouve énoncée
une épuration massive des bureaucrates, techniciens;. sa~a~ts ou cadres au niveau des rapports de production entre le propriétaire des moyens
syndicaux, dont l'écart par rapport à la norme (qu tls 1 atent voulu ou de production et le propriétaire de la force de travail. L'un et l'autre
non) trahit une opposition à l'Etat. sont présentés comme partenaires dans un contrat ; formellement, ils
La contradiction entre la société civile et l'Etat n'a donc été sur- sont égaux et cette égalité se trouve par ailleurs consacrée dans Je ré-
gime démocratique par le suffrage universel. Cependant cette égalité
montée sour une forme que pour réapparaître sous une a~t.re: aggra~ée;
A J'époque de ta bourgeoisie, en effet, l'Etat se trouve relie a la soctéte est apparemment fictive : il est clair qu'être propriétaire des moyens de
civile par les liens mêmes qui l'en éloignent. Le secret de l'Etat est pour production et propriétaire de sa force de travail n'a pas le même sens.
Dans le premier cas, la propriété donne le pouvoir d'utiliser le travail
les capitalistes secret de polichinelle car,_ m~lgré ~ous se,s ~fforts pour
incarner ta généralité aux yeux des parbculi:rs, 1. Etat s.aligne sur les d'autrui pour obtenir un profit et cette disposition du travail implique
positions du particulier le plus p_u!ssant. Pr~ftte-t-1l de cnses pour gou- une liberté réelle. Dans l'autre, la propriété donne le pouvoir de se sou-
verner entre tes courants, sa politique tradUit encore une sorte de regu- mettre en vue de conserver et reproduire sa vie. L'égalité des parte-
LE TOTALITARISME SANS STALINE 155
154 LE TOTALITARISME SANS STALINE
ver à ceux qu'elle domine et se prouver à elle-même que ce qu'elle fait
naires dans Je contrat ne saurait donc faire illusion : le contrat est
n'est point le contraire de ce qu'elle dit. Pendant l'ère stalinienne la
asservissement. Le capitalisme d'Etat en brouille les termes. Le contrat
hiérarchie brutale de la société, la législation implacable du travail' la
se présente alors comme rapport entre les individus et la société. L'ou-
poursuite effrénée du rendement aux dépens des masses, d'une p~rt,
vrier ne Joue pas sa force de travail au capitaliste, il n'est plus une
l'affirmation constante que le socialisme est réalisé, de l'autre, forment
marchandise · il est censé être une parcelle d'un ensemble qu'on appelle
les deux termes de cette cruelle antinomie. Or celle-ci est en même
les forces pr~ductives de la société. Son nouveau statut ne se distingue
temps génératrice d'une démystification des masses. Tandis que l'Etat
donc apparemment en rien de celui du bureaucrate ; il entretient avec
appelle le prolétariat à une participation active à la production, le per-
la société totale la même relation que Je directeur d'usine. Comme lui,
suade de son rôle dominant dans la société, il lui refuse toute respon-
il reçoit un salaire en réponse à une fonction qui vien~ s:intégrer dans 1~
sabilité, toute initiative, et le maintient dans les conditions de simple
totalité des fonctions définies par le Plan. Dans la reahté, on ne le satt
servant du machinisme auxquelles le capitalisme l'a voué depuis son
que trop, une tel statut, qui procure à chacun l'avantage .de nommer
ongme. La propagande enseigne donc quotidiennement le contraire de
son supérieur c: camarade», est l'envers d'un nouvel asservtsseme~t au
ce qu'elle est destinée à enseigner.
Capital et cet asservissement est à certains égards plus complet putsque
J'interdiction des revendications collectives et des grèves, l'enchaînement Nous. verrons par la suite que l'évolution du prolétariat russe, son
de l'ouvrier au lieu de travail peuvent en découler naturellement. Com- affranchissement de la gangue paysanne qui l'encerclait encore pen-
ment le prolétariat pourrait-il lutter contre l'~tat qui le r~présente ? A~x dant les premiers plans quinquennaux, son apprentissage de la techni-
revendications, on peut toujours opposer quelles sont hees à u~. P?mt que moderne aggravent considérablement cette contradiction de l'ex-
de vue particulier, que les intérêts des ouvriers .Pe~ven~ ne p~s com~tder ploitation bureaucratique et jouent un rôle décisif dans la transforma-
avec ceux de la société entière, que leurs obJectifs tmmédtats dmvent tion politique récente. Ce que nous voulons seulement souligner, c'est
être replacés dans le cadre des objectif.s historiques du socialisme: Les qu'une telle contradiction tient à l'essence du régime bureaucratique ;
procédés de mystification dont l'Etat dtspose sont do~c plus subhls .et ses termes peuvent bien évoluer, on peut bien inventer de nouveaux
plus efficaces dans Je nouveau système. Dans le razsonnement soctal artifices pour les rendre c: vivables », cependant la bureaucratie tant
que développe la structure en vertu de ses articulation~ fo!mell~s, des qu'elle existe ne peut qu'être déchirée par une double exigence : inté-
chaînons essentiels sont dissimulés aux yeux du proletanat ; tl ren- grer le prolétariat à la vie sociale, faire c: reconnaître:. son Etat
contre partout les signes de son pouvoir alors qu'il en est radicalement comme celui de la société entière et refuser au prolétariat cette intégra-
dépossédé. tion en accaparant les fruits de son travail et en le dépossédant de
Toutefois les classes exploitées ne sont pas seules mystifiées. En toute créativité sociale.
raison de cette mystification même les couches dominantes ne sont pas En d'autres termes, la mystification est partout, mais elle engendre
en mesure de se poser comme classe à part dans la société. Assurément, pour cette raison les conditions de son renversement, elle fait partout
les bureaucrates se distinguent par leurs privilèges et par leurs ~tatuts. peser une menace sur le régime. Celui-ci à certains égards se révèle
Mais cette situation exige d'être justifiée aux yeux du prolétanat : la infiniment plus cohérent que le système bourgeois, tandis qu'à d'autres
bureaucratie a besoin d'être c: reconnue » bien davantage que la. bour- il découvre une vulnérabilité nouvelle.
geoisie. Ainsi une importante part de l'activité de la bu~eaucrahe (par
J'intermédiaire du parti et des syndicats) est-elle consacree à persuader
le prolétariat que l'Etat gouverne la société en son no~ .. Si, dans u.ne L'idéal du parti et sa fonction réelle.
perspective, l'éducation des masses, la prop.a~an?e soctahste ~pparats­
sent comme de simples instruments de mysttftcahon des explmtés, dans Les problèmes qu'affronte le parti dans la société bureaucratique
une autre elles témoignent des illusions que la bureaucratie développe nous introduisent au cœur des contradictions que nous avons énoncées,
sur elle-même. Celle-ci ne parvient pas absolument à se penser comme et ce n'est pas un hasard s'ils se trouvent, comme nous le ferons ressor-
une classe. Prisonnière de son propre langage, elle s'imagine qu'elle ne tir, au centre des préoccupations du xx· congrès.
J'est pas, qu'elle répond aux besoins. de la collec~ivité .ent~ère. 7ertes,
cette imagination cède devant les extgences de 1 explmtatwn, c est-à- C'est en vain cependant qu'on chercherait chez les critiques de
dire devant l'impératif d'extorquer au prolétariat la plus-value par les l'U.R.S.S. une compréhension de ce problème. L'originalité du parti n'est
moyens les plus impitoyables. Comme le disait Marx. à propos d'~~c jamais aperçue. Les penseurs bourgeois sont souvent sensibles à l'entre-
autre bureaucratie, celle de "Etat prussien du XIX• stècle, l'hypocnste prise totalitariste qu'incarne le parti. Ils dénoncent la mystique sociale
fait alors place au jésuitisme conscient. Il n'en demeure pas moins qui le domine, son effort d'une intégration de toutes les activités qui
qu'un conflit hante la bureaucratie, qui ne la laisse jamais en repos les subordonne à un idéal unique. Mais cette idée s'affadit dans le
et l'expose aux affres permanentes de l'autojustification. Il faut prou- thème rebattu de la religion d'Etat. Hanté par les précédents hlstori-
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 157
156

ques qui dispensent de penser le présent en tant que _tel, on. compare le régime d'un Franco ou d'un Syngman Rhee en dépit de leur dicta-
les règles du parti à celle des ordres conquérants, son Idéologie à celle ture ; il s'annonce en revanche aux Etats-Unis,' bien que les institutions
de l'Islam au VIt" siècle 8 ; on ignore alors la fonction essentielle qu'il ~~~ocratiques n'aient cessé d'y régner. C'est qu'il est au plus profond
joue dans la vie sociale moderne, dans le monde du xx• ~iècle unifié l~e a la ~tructu~e d~ la production moderne et aux exigences d'intégra-
par le Capital, dépendant dans son développement de celui de chacun tion sociale qui lUI correspondent. L'essor de l'industrie, I'envahisse-
de ses secteurs à la fois désarticulé par la spécialisation technique et m~~t progressif ~e tous les domaines par ses méthodes, en même temps
rigoureusement' centré sur l'industrie. Par ailleurs le trotskysme s'épuis~ qu Il_s c~éent un Isolement croissant des producteurs dans leur sphère
à comparer au modèle bolchevik le parti communiste actuel comme SI particulière, opèrent comme dit Marx une socialisation de la société
celui-ci se définissait par des traits tout négatifs, - sa déformation mettent chacun dans la dépendance de l'autre et de tous, rendent néces~
de l'idéologie socialiste, son absence de démocratie, sa conduite contre- saire la reconnaissance explicite de l'unité idéale de la société. Que
révolutionnaire. Trotsky lui-même, on le sait, hésita longuement avant c~tt~ p_articipation sociale soit en même temps qu'exprimée et suscitée
de reconnaître la faillite du parti en U.R.S.S. et ne put que recom- r~p!1~ee, que }a comm?nauté se brise devant une nouvelle implacable
mander un retour à ses formes primitives. Non seulement il ne pouvait divis~on _de mmtres et d esclaves, que la socialisation se dégrade en uni-
admettre que les traits du stalinisme fussent annoncés par le bolche- formisation des croyances et des activités, la création collective dans
visme et que l'aventure de l'un fut liée à celle de l'autre, mais il refusait la passivité et le conformisme, que la recherche de l'universalité s'abîme
absolument l'idée que le parti puisse avoir gagné une fonction nouvelle. da_ns la stéréotypie des valeurs dominantes, cet immense échec ne sau-
Le parti bolchevik était le parti réel, le stalinisme une fantastique et r_ait _dissimuler les exigences positives auxquelles vient répondre le tota-
monstrueuse projection de celui-ci dans un univers coupé de la révo- htansme. Il est, peut-on dire, l'envers du communisme. Il est Je traves-
tissement de la totalité effective.
lution.
11 suffirait cependant d'observer l'étendue des tâches attribuées au . <?r le parti est l'institution type dans laquelle le processus de socia-
parti, l'extraordinaire accroissement de ses effectifs (il compre~d . au- lisatiOn s effectue et se renverse. Et ce n'est pas un hasard si, procédant
jourd'hui plus de 7 millions de membres), pour se persuader qu Il JOU_e de la lutte pour instaurer le communisme, il peut sans changer de forme
un rôle décisif dans la société. De fait, il est autre chose qu'un appareil devenir le véhicule du totalitarisme. Le parti incarne dans la société
de coercition, autre chose qu'une caste de bureaucrates, autre chose bureaucratique une fonction historique d'un type absolument nouveau.
qu'un mouvement idéologique destiné à ~roclamer la IT_lission hist?rique II est l'agent d'une pénétration complète de la société civile par l'Etat.
sacrée de l'Etat, bien qu'il connote ausst tous ces trmts. Il est 1 agent Plus précisément, il est le milieu dans lequel l'Etat se change en société
essentiel du totalitarisme moderne. ou la société en Etat. L'immense réseau de comités et de cellules qui
couvre le pays entier établit une nouvelle communication entre les villes
Mais ce terme doit être er.tendu rigoureusement. Le totalitarisme et les campagnes, entre toutes les branches de l'activité sociale entre
n'est pas le régime dictatorial, comme on le laisse entendr~ ch_aque fois toutes les entreprises de chaque branche. La division du travail q~i tend
qu'on désigne sommairement sous ce nom un type ?e dommat~o.n abso-
à isoler rig~ur~usem.ent les individus se trouve en un sens dépassée ;
lue dans lequel la séparation des pouvoirs est abohe. Plus yrecisément, dans le parti, 1 mgémeur, le commerçant, l'ouvrier, l'employé se trouvent
il n'est pas un régime politique : il est une forme de société - c~tte
côte à côte et avec eux le philosophe, le savant et l'artiste. Les uns et
forme au sein de laquelle toutes les activités sont immédiatement rehées les autres se trouvent arrachés aux cadres étroits de leur spécialité et
les unes aux autres, délibérément présentées comme modalités d'un uni- resitués ensemble dans celui de la société totale et de ses horizons his-
vers unique, dans laquelle un système de valeurs prédomine _absolui?ent, toriques. La vie de l'Etat, les objectifs de l'Etat font partie de leur
en sorte que toutes les entreprises individuelles ou collectives d01ve~t
monde quotidien. Ainsi l'activité la plus modeste comme la plus haute
de toute nécessité y trouver un coefficient de réalité, dans.laquell~ enfm
le modèle dominant exerce une contrainte totale à la fois physique et se trouve valorisée, posée comme moment d'une entreprise collective.
spirituelle sur les conduites des pa~ti~uliers. En c~ s~ns, le totalit~risme Non seulement les individus paraissent perdre, dans le parti le statut
prétend nier la séparation cara~ténstique d~ _capitahsm,e bourg_ems des qui les différencie dans la vie civile, pour devenir des « c~arades •
divers domaines de la vie sociale ; du politique, de 1 économique, du des hommes sociaux, mais ils sont appelés à échanger leur expérience:
juridique, de l'idéologique, etc. Il effectue une identificati?n permanente à exposer leur activité et celle de leur milieu à un jugement collectif en
entre J'un et l'autre. II n'est donc pas tant une excrOissance mons- regard duquel elles prennent un sens. Le parti tend donc à abolir le
trueuse du pouvoir politique dans la société qu'une IT_létamorphose de. la mystère de la profession en introduisant dans un nouveau circuit des
société elle-même par laquelle le politique cesse d'exister comme sphere milieux réellement séparés. Il fait apparaître qu'il y a une manière de
séparée. Tel que nous l'entendons, le totalitarisme n'a rien à voir avec diriger une usine, de travailler dans une chaîne de production, de soi-
gner de~ malades, d'écrire. un. !raité de philosophie, de pratiquer un
sport qui concerne tous les md1v1dus parce qu'elle implique un mode de
R Monnerot, Sociologie du communisme, N.R.F., 1949.
LE TOT ALJTARISME SANS STALINE 159
158 LE TOTALITARISME SANS STALINE
é~ranger ; _non l'élément essentiel qui relie l'individu à la vie de J'orga-
participation sociale et s'intègre finalement dans un ensemble dont msme, m~ts le noyau inerte où viennent s'abîmer les forces productives
l'Etat régit l'harmonie. C'est dire notamment que le parti transforme de Ja SOCiété.
radicalement le sens de la fonction politique. Fonction séparée, privi-
lège d'une minorité dirigeante dans la société bourgeoise, elle se diffuse
F~alement, 1~ parti est la principale victime de cette séparation ·
maintenant grâce à lui dans toutes les branches d'activité. ~a.r, ~~s _la soctété,_ les exig_ences de la production créent, dans cer~
Tel est l'idéal du parti. Par sa médiation, l'Etat tend à devenir im- ames tmttes du moms, une mdépendance de fait du travail Le arti
manent à la société. Mais, par un paradoxe que nous avons déjà lon- en revanche, a pour travail exclusif de proclamer de diffuser· d'im~ose'
guement analysé, le parti s'avère dans la réalité revêtir une signification
toute opposée. Comme la division du Travail et du Capital persiste et
~e:vi~~~~es _idét~~?giques. Il ~e repaît de politique.' Sa princip~le fonctio~
e _JUS_t ter sa fonctton, en se mêlant de tout, en niant tout ro-
s'approfondit, comme l'unification stricte du Capital donne toute-puis- b_Ième part!culter, en aff,ï_rmant constamment le leit-motiv de J'idéal ~ffi­
sance effective à un appareil dirigeant, subordonne toutes les forces ete~ En me~e temps qu tl se persuade que son activité est essentielle il
productives à cet appareil, le parti ne peut être que le simulacre de la se rouve reJeté en vertu de son comportement en dehors de la société
socialisation. Dans la réalité, il se comporte comme un groupe particu- réelle. Et cette contradiction accroît son autoritarisme la revend" f
lier qui vient s'ajouter aux groupes engendrés par la division du travail, de ses p~é~ogative~, sa prétention à l'universalité. c·~st qu'il e;~ae;~i~
un groupe qui a pour fonction de masquer l'irréductible cloisonnement cace là ou,_II ~e satt pas l'~tre, e~ tant qu'il travestit la société en Etat,
des activités et des statuts, de figurer dans l'imaginaire les transitions en tant qu tl _stmule une umté .soctale et historique par-delà les divisions
que refuse le réel, un groupe dont la véritable spécialité est de n'avoir e! les conflits du monde reel, ou comme aurait dit Marx il est
pas de spécialité. Dans la réalité, l'échange des expériences se dégrade reel en tant qu'imaginaire. A l'inverse, il est imaginaire en t~nt u'il
en un contrôle de ceux qui produisent, quel que soit leur domaine de est réel, dépourvu . de toute efficacité historique là où il croit J'a~pli-
production, par des professionnels de l'incompétence. A l'idéal de parti- quer, sur le terram de la vie productive de la société •·1
1 h t
cipation active à l'œuvre sociale vient répondre l'obéissance aveugle à comme un perpétuel perturbateur. qu an e
la norme imposée par les chefs : la création collective devient inhibi-
tion collective. Ainsi la pénétration par le parti de tous les domaines
'! n'est donc pas étonnant qu'on retrouve en définitive au sein du
partt les tares de la_ ~ureaucratie que nous relevions déjà, poussées à
signifie seulement que chaque individu productif se trouve doublé par l~ur ~aroxys~e. Indtvtdus « universels :., délivrés de l'étroitesse d'une
un fonctionnaire politique dont le rôle est d'attribuer à son activité un ~-It~att~n ou d ~n statut, promus à la tâche d'édifier le socialisme mul-
coefficient idéologique, comme si la norme officielle définie par l'édifi- -~ e~ mcarnattons d'une nouvelle humanité, tels on pourrait définir
cation du socialisme et les règles conjoncturelles qu'on en fait découler I_ a ement les memb~es du parti. Ils sont en fait condamnés à J'abstrac-
pouvaient permettre de mesurer son écart par rapport au réel. Réduit à tion de la règle dommante, voués à l'obéissance servile fixés à 1
commenter les conduites effectives des hommes, le parti réintroduit ticul~rité de leur fonction de militant, entraînés dan; une lutt: ~:~;
ainsi une scission radicale au sein de la vie sociale. Chacun a son ~erct ~ 1~ . ch~sse du plus haut poste, servants d'une paperasserie
double idéologique. Le directeur ou le technicien agit sous le regard de d auto-Justthcatton, un _groupe particulier parmi les autres attaché à
ce double qui « qualifie» l'accroissement ou la baisse de la production conserver e~ à reprodUire les conditions qui légitiment so~ existence
ou tout autre résultat quantifiable en fonction d'une échelle de valeurs Cependant, Ils ne sauraient pas plus renoncer à ce qu'ils devraient êtr~
fixe fournie par l'appareil dirigeant. Pareillement, l'écrivain est jugé que _renoncer _à ~e qu'ils sont. Car c'est par cette contradiction ue Je
selon les critères du réalisme déterminés par l'Etat, le biologiste mis parti acc?mpltt 1 essence du totalitarisme, foyer de la c: socialis~ion :.
en demeure d'adhérer à la génétique de Lyssenko. Peu importe, au de- ~e la société_ et de la subordination des forces productives à la do · _
meurant, que le double soit un autre. Chacun peut en jouer le rôle vis- hon du Capital. mma
à-vis de soi ; le directeur, l'écrivain, le savant peuvent être aussi mem-
bres du parti. Mais si proches qu'on voudra l'un de l'autre, les deux
termes n'en figurent pas moins une contradiction sociale permanente. La réforme du totalitarisme.
Tout se passe comme si la vie sociale toute entière était dominée par un
fantastique chronométrage dont les normes seraient élaborées par le , . ~~ d~ctatu~e sta_Iinienne a joué un rôle historique déterminant dans
plus secret des bureaux d'études. !·edih~ahon d une Infrastructure bureaucratique et dans la cristallisa-
~on d u~e no~velle ~lasse dominante ; ce rôle, on ne peut exactement
L'activité du parti réengendre ainsi une séparation de la fonction 1 apprécier qu une fots reconnus les traits spécifiques de la bureaucratie
politique, alors qu'elle voulait l'abolir, et en un sens elle l'accuse. C'est do?t le mode d'appropriation collectif. confère à l'Etat et au parti une
en effet dans chaque domaine concret de production, aussi particulier f.mssanc~ absolue dans tous les domames de la vie sociale . les condi-
soit-il, que se fait sentir l'intrusion du politique. La liberté de travail se tons qUI engendrent le système créent à la fois une identification de
heurte partout aux normes du parti. Partout la « cellule » est le corps
LE TOTALITARISME SANS STALINE 161
LE TOTALITARISME SANS STALINE
160 d'
. . . 1 uelle tendent à s'abolir toutes IS-
l'Etat et de la sociét~. CIVIle .~ans ~; ue le juridique, l'idéologique, ~tc.,
tinctïons entre le _politique, 1 e~~~? t ~c 't'Etat qui rétab\it une contramte Les mesures de libéralisation et la transformation des classes.
et un divor~e r~d_tcal de la soct e eles activités concrètes et une mons-
de l'apparetl dtr~geant sur_ .toutesT \les sont les conclusions que nous Dans cette perspective, il faut d'abord reconnaitre que la société de
trueuse auton_omle du_ pohhqu:;me~tent d'aborder maintenant les trans- 1956 a une autre physionomie que celle de 1935. Et la bureaucratie et
avons formulees et qut nous p r es ar le xx· congrès, de mesu- le prolétariat et la paysannerie ont connu au travers de l'industrialisa-
formations du régime, rend_ues pub tqu . l~s ont déterminées et de nous
rer l'efficacité des force s ht stonqu~s qut~rmes nous sommes maintenant tion, nous l'avons dit, une réJJolution. Celle-ci fut encore accélérée par
interroger sur leur portée. En ?'au rdes ·e· res .' en quoi les changements l'accroissement rapide de la population. En premier lieu, les anciennes
uestiOnS erm · . .. couches sociales dominantes, une fraction du prolétariat et de la pay-
en mesure de poser. ces q cture bureaucratique, en quOI rcpon-
présents s'intègrent-IlS dans la stru 1 é 7 Cette réponse apporte-t- sannerie se sont fondues au sein d'une nouvelle classe. Liés à des fonc-
dent-ils à des problèmes posé~ p~r e ~~~sanger les termes des cont ra- tions qui les distinguent des exploités, tirant leurs privilèges de leur
elle une « solution :», ou ne fait-e e qu intégration à l'appareil d'Etat, les voyant s'accuser avec l'essor de l'in-
dictions du régime? . er les accusations d' < objec- dustrie, partageant un même mode d'existence de par leurs revenus com-
Mais précisons d'abord, pour de~~ur!~t à démontrer la nécessité du muns, leur commune opposition à l'exploité, leur ambition identique de
tivisme », que nous ne cherchons n~ cm e lui a donnés le xx• congrès, s'élever dans la hiérarchie, les bureaucrates ont composé un milieu de
cours nouveau dans tous_ les _aspec s qu la date à laquelle il est ap- plus en plus homogène. C'est une évidence que le stade de leur maturité
encore moins qu'il _de~att. s'tmpos% é:hodes staliniennes aurait-elle ~u implique un autre mode de commandement que celui de leur avènement.
paru. Peut-être la hqutd~hon des . tien de Staline au pouvoir au_ratt- Le stalinisme, nous l'avons souligné, a joué à l'origine un rôle essen-
avoir lieu plus tôt, p_eut-e!r~ le :~n questions qui passionnent le JOU~- tiel dans la formation de la classe, il en a incarné l'unité et anticipé
il pu prolonger l'ancten r. gu~e, 1 Deutscher a montré de façon pert~­ l'avenir alors qu'elle vivait encore dans la gangue de l'ancienne société.
naliste n'ont aucune po~ee r~el ede ses destructions avaient temporat- Mais cette action engendra, pour la bureaucratie, un paradoxe dont
nente que la guerre et 1. éten ue es conditions analogues à celles d~ la témoigne le long cortège d'épurations que nous connaissons. En même
rement recréé, de 1946 a 1950 d . de la production aux deux hers temps qu'elle s'affirmait dans la société, conquérait un statut à part,
période d'avant-guerre ; la réd~chon t du niveau de vie (la ration du elle s'exposait à la menace accrue de la terreur stalinienne. On se sou-
de son volume de 1939, l:effon reme~art de son volume d'avant guerre) vient des purges de 1937, à la fin de la seconde période quinquennale:
consommateur ne dépassatt pas le q 'exce tion. En revanche, l'achève- 42 % des directeurs d'entreprise, 55 % des présidents de syndicats sont
ont justifié à nouveau _des mesures d oui la première fois changé .le épurés. Il ne s'agit pas d'opposants, mais bien des cadres du nouveau ré-
ment de la reconstructiOn . en 1950b~· p tion et un sentiment de sécunt~ gime, dont les prérogatives sont brutalement subordonnées à celles de
climat de la société,_ assure une,:t~~i~t~en de ta terreur stalinienn~. SI l'appareil dirigeant. Sans doute ne procède-t-on plus par la suite à des
désormais incompatibles av_ec ét tion 11 e\le se révèle cependant trré- épurations d'une pareille ampleur, mais il semble bien que l'arbitraire
convaincante que soit cette mte_rP! a te 'eu u'el\e le soit, car le sens de la dictature ne s'affaiblit pas. Le témoignage d'un Kravchenko, ceux
médiablement hypothétique et tl ·~p.or à ~ne ~onjoncture. ll nous suff~t surtout que nous livrent aujourd'hui les nouveaux dirigeants, attestent
de la nouvelle politique n'est ~a~ ~~: sont transformées au point d'ext- \ la persistance de la terreur ; et de nombreux faits - destitutions d'éco-
de percevoir que tes for~es s~cta es suffit de comprendre que ce~te ré- nomistes ou de militaires célèbres, procès des médecins - nous per-
ger une réforme. De meme, tl nous sentie! du système bureaucratique et 1 mettent de suivre la trace du despotisme stalinien j usqu'en 1953. Or,
forme intéresse le fonc_ti?~~eme~~ e;éterminer si le contenu précis qu'elle la terreur, supportée dès l'origine avec impatience par tous ceux qui ris-
il est secondaire, en dehn~•ve, ïé qui nous préoccupe n'est pas cel\e d~ quent d'en être victimes (et d'autant plus inquiétante qu'elle crée une
revêt est nécess~ire. La n ces!' d'événements politiques, ~·e.st celle qUI perturbation dans la marche de l'économie), devient intolérable quand
l'enchaînement terme. à _term ens dans la connexion mttme du pré- 1 elle n'est plus justifiée par les conditions sociales, quand elle n'apparaît
s'inscrit dans la contmUtté du s , t s'interpréter que dans le cadre plus comme la rançon provisoirement inévitable de la fondation de
sent et du passé, le présent n~ pou;s~n l'ordre. Le divorce entre le statut de fait et Je pouvoir réel des membres
des problèmes engendrés par e pa . de la bureaucratie apparait sous un jour nouveau quand la cohésion
absolue de la nouvelle classe cesse d'être l'impératif premier légitimant
l'intervention permanente de l'appareil dirigeant dans la vie sociale,
quand l'industrie crée et recrée quotidiennement le fondement de la puis-
sa nce de classe.
' Cf. Htretics and Renegades, op. dt.
LE TOTALITARISME SANS STALINE 163
LE TOTALITARISME SANS STALINE
162
phrasant une fois de plus Marx - le temps des porte-parole réalistes
. \''dé Jo ie bureaucratique change alors
Serait-ce trop de ~Ire que .. ' eo d;s remiers plans quinquennaux, de la nouvelle classe est venu. Ils s'appellent Malenkov et Khrouchtchev,
de sens? Dans la pénode .hérmq~ t r ~sme offre à la bureaucratie Boulganine et Mikoïan. Ils confèrent aux membres de leur classe le
le marxisme, m~tamorphose pa~ / d ~ ~ '~·'un ~ouve! ordre économique, statut qu'appelait depuis longtemps leur fonction dirigeante.
une vision tragtqu~ du m~de · .~ ~~tes de la mission historique qui Pourtant la nouvelle politique ne saurait s'interpréter dans le seul
de la destruction VIOlente es car ~ine ~bsolument. Au demeurant, cet cadre de l'évolution des dominants. Celle des exploités apparaît non
incombe aux hommes n?uveaux o rofond c nisme de l'exploiteur qu'a moins déterminante, et les concessions qui les visent au centre de la
idéal n'est pas incom~at.Ib;e ~~e~ le fe Or l'aJto-mystification est essen- réforme. C'est que les méthodes qui prévalaient avant la guerre ont
dénoncé Trotsky. Mais Il e ISSimU . e Marx disait des bourgeois perdu leur efficacité en 1956, face à un prolétariat que l'industri'alisa-
ti elle. On peut dire des bluBreBaucrat~se cEe nquutilisant la phraséologie révo- tion a multiplié, dont elle a transformé les besoins, la mentalité, les
• . . Je dans Le rummr . t
du XVIII siec , d 1 costume ~léniniste ils se masquen modes de résistance à l'exploitation. jusqu'à la guerre 11, le prolétariat
· ·
Iutwnnaire, en . se drapant. . ans e « ' • ·
leur lutte Ils réussissent « a mam- a reçu l'afflux régulier d'éléments arrachés aux campagnes, étrangers
Ies intérêts étr?Its ~t particuliersd d~ rande .tragédie historique ~' « ils donc à la tradition de la classe ouvrière, habitués à un niveau de vie
tenir leur passiOn a la hauteur e a. g e 10 Comme Ja bourgeoisie très bas et à des besoins rudimentaires, dépourvus de culture technique.
A h · ée par leur epoqu » • A

réalisent la tac e Impos f 'él, e d'abord au-dessus d'e\Ie-meme La force d'inertie que constitue une telle couche sociale dans la pro-
à son avènement, la bureaucra Ie s eve membres pour imposer l'idéal duction a été cent fois soulignée. Elle est prête à endurer l'exploitation
et est contrainte de massacrer ses propr :ffermi la passion devient ou- la plus dure et en un sens elle la provoque, en raison de son ignorance
de la domination nouvelle. Le s~~tème ·ent 'le mythe tend à rentrer technique ; elle est dépourvue des réflexes de solidarité caractéristiques
trance, les exploits de la révolu IO~.d~~~~~ Tandis qu'hier encore les du milieu ouvrier. Il n'est pas douteux que l'efficacité de la législation
dans les limites de la. pros~ quo/ \ tiques d'un jugement dernier du travail- sans cesse aggravée de 1930 à 1940- ait dépendu de ce
procès prenaien.t . les .~~me~~~~o~~ Je~n :;cusés légitimaient la cause qui prolétariat arriéré. A cette époque, la coercition brutale (au reste tou-
devant l'Humamte, qu. Ier res aveux et transformaient leur jours jointe à la propagande socialiste) se révélait rentable. Mais,
les perdait,. s'.arrachaien~. leurs. ~r~P aujourd'hui le tribunal n'est plus comme le notait Marx, l'industrie est le lieu d'une révolution perma-
crime imagmalfe. e.n tra Isodn re~. ~e l'accusé la simple victime de la nente du mode de production, du mode de pensée et du mode d'exis-
que l'exécutant simstre du espo IS ' ' tence des hommes. S'il faut des générations et quelquefois des siècles
Tchéka. . M lenkov viennent répondre à cette pour que s'effectue une transformation de la mentalité paysanne dans
Les mesures attachees au nom de ~ bureaucratique, on rétablit une le cadre de la vie agricole, il ne faut que des années pour que des
évolution. On formu~e un ~abta~u~~;t: on déclare les affranchir ensem- hommes s'adaptent à J'industrie, envisagent les problèmes sous l'angle
séparation de 1~ poli~~ et e a J str;it ainsi les citoyens à la menace nouveau de la « logique :. de la production, découvrent la complémen-
ble de l'appare,II poht~que, o: ~o~'arbitraire dictatorial ; on condamne tarité de leurs tâches particulières, se perçoivent solidaires dans leur
permanente qu .exerçait ~ur u 1 instigateurs du pseudo-complot des condition d'exploités, apprennent à revendiquer, c'est-à-dire à changer
des procès anciens et ~ecents, es. . k le rocureur de la terreur. leur sort - instruits qu'ils sont par le progrès insatiable de la techni-
médecins et, rétrospechv~ment, tyic~~n~u~' doiv~nt présider au fonction- que - et, en définitive s'approprient un besoin jusqu'alors inconnu : le
On proclame les. rèf?les de;.o~r~ Iq~ les soviets, le parti, le syndicat, besoin social, le besoin d'une existence sociale en tant que telle.
nement des institutions o Icie e~ . ·s On procède en même temps
. •'t ·ent plus meme reum · . Reconnaître que le prolétariat russe a aujourd'hui un quart de siècle
dont les congres ne. ai 1. r les objets de consommation et de grande industrie derrière lui, c'est déjà comprendre - alors qu'on
à des baisses de pnx spectacu aires t~u de biens de consommation des-
l'on définit un programm~ de produc lOnde la population. Finalement, et ne saurait rien de ses luttes - que ses rapports avec ses dirigeants se
tiné à satisfaire les besoms nouve!lux 1 à la collectivité celui qui in- posent en termes absolument nouveaux. II est évident - sauf pour ceux
qui n'ont jamais voulu tourner leurs regards vers la vie des usines et
c'est J'œuvre du xx· ~ong,r~s, ?n elm;~s; que - dirons-nous en para-
cama la terreur, Staline Ul-mem . apercevoir la lutte que se livrent quotidiennement ouvriers et direction
autour du rendement - qu'à un certain stade de l'évolution du prolé-
. « La tradition de toutes les gé!'~- tariat la force devient un instrument d'exploitation inefficace. Mais,
10 Rappelons ce texte célèbre de ~arx . eau des vivants. Au moment precis voudrait-on confirmation de cette évidence, il suffirait de considérer les
rations pèse comme un cauc~emar sur er~~ eux-mêmes à bouleverser toutes relations qu'entretiennent bureaucrates et prolétaires dans un pays où
où ils paraissent occupés a. se trans folles ils appellent anxieusement à leur ces derniers se trouvent dès l'avènement du nouveau régime enracinés
choses, à réa.liser des crééations ~~~;eà l~urs devanciers, justement dans les
aide les espnts du pass., e~~ru nom leur cri de guerre, leur costume,
périodes de crise révolutionna• ~· leur t é~érable travestissement et avec le
11 Deutscher note qu'à partir de 1930, 1,5 à 2 millions de travailleurs furent
pour représenter, dans cet ~ntiqèe e eno:velle de l'histoire universelle :.. Le 18 absorbés annuellement par l'industrie. Soviet UnioM, p. 84.
langag~ qui nN'est plasé àBe~~~paarl~ ~. 148. Molitor, éd.
Brumatre de apo on '
LE TOTALITARISME SANS STALINE 165
LE TOTALITARISME SANS STALINE
164 plus-value, il faut obtenir le maximum d 1
dans l'industrie et liés à une tradition de lutte. La résistance du prolé- cun le rythme le plus rapide et 1 pl ;. eurs gestes, susciter en cha-
tariat d'Allemagne orientale, qui a pris la forme aiguë d'une grève géné- d~ la combinaison de ces millfers u~ea re~~at à l.'op_é~ation intéressée ;
rale contre le relèvement des normes et qui a contraint la bureaucratie mtlliers d'inventions corporelles tirer Yf mes t~dtvlduels et de ces
à abandonner ses plans, témoigne clairement de la nécessité où se pole de subsister ou de dé asser une oree qut permette au mono-
trouvent les dirigeants de composer avec les exploités quand ceux-ci t~liste. Il n'est pas exagér/de dir:on concurrent da?s le_ concert capi-
nat devient le maître virtuel de la Pqued dat_ns cette Sltuatwn le proléta-
disposent d'une expérience historique. ,. . . ro uc 10n. Non pour la · 1 .
so n. qu t1 est mdtspensable à la rod f . s!mp e rat-
mats pour cette raison que toute 1~ pr~~u~~~o;;- ~1 le /uét toujours - ;
Pourtant, ces considérations sont encore insuffisantes. On ne saurait
en effet détacher Je prolétariat et son évolution du mode de production ; portement, qu'elle se mesure à ch . es cen r e sur son corn-
ou, en d'autres termes, négliger que la transformation de l'industrie af- travail ; pour cette raison en bref aq~~ l~stant à sa participation au
fecte elle-même essentiellement la conduite des hommes qui sont maî- qui l'emploient comme le 'sujet hu:n~~~ d~s tr~e:~i~.nu par ceux-là mêmes
tres de sa marche. Or, sitôt qu'on aperçoit cette liaison entre la vie des
hommes et celle des machines, on doit convenir qu'elle appelle partout, . L'U.R.S.S. connaît aujourd'hui les im . ff
à notre époque, un nouveau type de commandement. Est-ce un hasard hon. Elle suit nécessairement l'év 1 f per~ 1 s .ct7 la, grande produc-
si, dans le pays le plus fortement industrialisé du monde, les entreprises abandonne les méthodes de coerc~i~ ton _qu_ ~ SUivie 1 usine Ford. Elle
les plus puissantes et les plus modernes ont dû l'une après l'autre mières années de l'industrialisation ~ ?nm;ttves 9ui, pen~ant les pre-
renoncer à leurs méthodes traditionnelles de combat et composer avec sol un immense système industri~l ~ on p~r?IIS de _fatre jaillir du
les ouvriers, utiliser notamment les syndicats auxquels elles avaient Unis, l'U.R.S.S. doit mobiliser tout . ncore OJn dernère les Etats-
longtemps interdit toute action publique, pour établir une paix sociale tivité du travail. C'est que, dans lae~o~s f?~ces pour. relever la produc-
dans le processus de production? Est-ce un hasard si, après avoir celui qui disposera de la plus forte pétl_ft?n mondtale, le maitre sera
concédé de substantielles augmentations de salaires depuis la guerre, de sa production l'V R S S ' ff" producttvtté. Quel que soit le volume
' . . . . n a lrmera sa su é . "té
le patronat américain cherche par tous les moyens à obtenir une « par- dépensera moins d'heures de « travail . 1 P non que lorsqu'elle
ticipation » effective des ouvriers à la production - par des techniques produire tel ou tel produit 12 Cet ob· ~?fcla » t9ue les Etats-Unis pour
psycho-sociologiques comme par l'institution du salaire annuel garanti. sentiels du xx· congrès et ~evient Jec 1 cons tt~e I'u~ des thèmes es-
On connaît la spectaculaire évolution de Ford qui, après avoir été le cours de Khrouchtchev Boulganine ~~m~e u~ leit-motiv 13dans les dis-
bastion du travail forcé, après avoir édifié un système totalitaire en notamment, souligne q~e les plans 'cte ~:o~~c~i ~te~k~v • Boulganine,
miniature (dans lequel toute la vie productive et privée de l'ouvrier d_ans l'industrie, pas même dans les entre . VI . non P_as été remplis
était contrôlé par un appareil policier), après avoir interdit l'accès de Citent d'avoir largement dépassé 1 pnses qui, par atlleurs, se féli-
ses usines au syndicat et réprimé les grèves par la force pure, a sou- ~ppelle les travailleurs à comprene~renor~.~s de t produc~ion fixées ; il
dain changé de méthodes et se situe aujourd'hui à l'avant-garde de la elever la productivité du travail» et so f·u t s on c u? mté~et _vital à
politique de compromis. Cette evolution, si elle fut dans une large me- _q~fe enla cereorgamsatwn
normes et des salaires doit J. ouer un rôuletgdnéec1s1 sens. des
sure la conséquence d'un grand mouvement de lutte ouvrière, répondit
à des impératifs de la grande production moderne. Les investissements
dans des machines de plus en plus coûteuses et délicates, la rationali-
sation, qui fait dépendre rigoureusement chaque secteur de prcJuction
12 Souslov écrit en ce sens · c Le · "è me qumquennal
·
de tous les autres, mettent au centre de la vie du Capital le problème .
Importante dans l'émulation acifi u stxt sera une étape
de la productivité du travail, en conséquence celui de la continuité, de cette étape est que désarmai~ le qa es des deux. systèmes. La particularité de
la vitesse et de la qualité de la production, celui du relèvement cons- pour résoudre, dans le délai histlri:ue dl~s 1ovt~s fpossède tout ce qu'il faut
~ondw;nental de l'U.R.S.S. : rattra er et Pus re , le problème économique
tant des normes. Or l'accroissement de la productivité depend en der- evolues en ce qui concerne la p~oducti~~passerh 11~ pays capitalistes les plus
nier ressort de la conduite des producteurs, de leur aptitude à la vitesse, d~vons assurer le passage de toute notre é par . a lta!lt. Or, pour cela, nous
mque nouveau plus élevé accroltre n conomte natwnale à un niveau tech
là. ~· ~ssentiel aujourd'hui' pour assure~t~~le~{nt l~ product!vi~é du travail. C'est
de leur adhésion au moins tacite aux normes de la direction. Le Capital
se heurte donc comme il ne s'y est jamais heurté dans le passé au
phénomène humain. Il dispose certes de la force : la police, l'armée,
peti~!o_n avec le capitalisme » XX• Pè mdau du. soctaltsme dans la com-
sovtettque, p. 234. · congr s u partt communiste de l'Union
les lois de l'Etat, les moyens d'affamer. Mais sa puissance, qui s'est 13 L es Cl"t at·Ions qui suivent sont extraites
considérablement accrue depuis vingt-cinq ans, ne lui sert qu'à mater de Khrouchtchev du texte publié par 1 C ~!1 ce qu1· concerne le discours
le prolétariat ; elle est absolument inefficace pour le faire produire. 195~ ; en ce qul concerne tous les au:! a: ters du communisme, de mars
Cah.te~s du communisme et intitulé XX" s ~tscours, ~u Recueil cité par les
Pour l'amener à produire, il faut composer. Car il ne suffit pas de sovtéttque. Nous indiquerons les pagescoggr ltédu partt communiste de fUnion
concentrer des ouvriers dans des usines et de les y garder huit ou dix exposé. e r renee dans le cours de notre
heures sous le contrôle d'une police pour en extorquer une raisonnable
LE TOTAUTARISME SANS STAUNE 167
LE TOTALITARISME SANS STALINE
166
t d que si le prolétariat est ne se réduit pas à un mode de gouvernement ; il est lié à un mode de
. Mais ces ~P~=·~e~ee~t:~v;r~~ ~t~a~~ ~~ ~:éer des condi~ions d'exis-
A

gestion économique, à une appropriation collective de classe qui n'est


mts en mesur . . d c articiper » plemement aux pas un instant mise en cause. Le cours nouveau se présente plutôt
tence nouvelles q~t lUI pern:'ettron_t at~on ~e la planification s'impose comme une tentative de réforme du totalitarisme, une tentative pour
tâches de productwn. Une reorgams b. t"fs traditionnels du dépasser certaines contradictions du passé, pour inventer certains arti-
. , 1 as de renoncer aux o Jec ' fices destinés à assurer un meilleur fonctionnement de la société. Le
donc. Certes, ' 1 ne s.~gt ~ . 1 rde mais il s'agit, pour remplir cet
développement de 1 mdu_s r!e ou , . roduction des biens de problème est donc de rechercher quelle est la nature de la réforme des
objectif, d'~ccorder u~ '.nt~ret nfu~e~?av~r!a q~e la puissance réelle de
A

institutions, quelles en sont les limites et quels nouveaux problèmes elle


consommation. Plus genera emen ' . ertain volume des suscite. Les discours du XX• congrès nous offrent un guide incompa-
la société ne ~e définit pas exc~~:;:~me~tte~~~l u~a~ériel, mais qu'elle rable dans cette recherche et, à les suivre, on verra que les questions
forces productives, ou ~ar h un . t u~ ce potentiel humain se mesure dominantes du présent pour les dirigeants de la bureaucratie sont celles
est fondée sur un potentiel . umam e ~ssèdent les masses et à leur ad- que nous avons jugées inhérentes au totalitarisme. Assurément, la bu-
à la fois à la culture techmque. que P 0 èd donc à des baisses reaucratie enveloppe ses difficultés dans une constante apologie du ré-
. t . de d'ex!' tence n proc e gime. Au surplus, elle laisse entendre qu'il s'agit de difficultés techni-
hésion a un cer am mo . ~ de. consommation courante, on reva-
de prix importantes sur les ~bJets . de travail et l'on annonce ques, liées à une conjoncture et donc toujours solubles. Ce n'est pas
. · . on rédUit la semame seulement qu'elle mystifie ; elle se mystifie elle-même, parce qu'elle est
\onse les sa1a1res • .1 on aménage plus souplement
qu'on réduira bientôt la journée_ de travat!;ie\les si importantes q••'elles incapable de se représenter objectivement son propre rôle dans la so-
· ayés Ces concesswns ma e • .. ciété, parce qu'elle est condamnée à envisager tous les problèmes en
les conges ~ . 'elles ne cesseront de s'amp 1!fier - ,
soient - et ~\ n'e~t pas do~te~~n~~ce à certains traits de la législation postulant la nécessité de sa propre existence. Il n'en reste pas moins
sont encore msufflsa?tes. n , conomique se sera plus suspen- qu'à l'intérieur des horizons étroits que lui circonscrivent ses intérêts
du travail ; l'accusation de sabot~ge er la tête de l'ouvrier; celui-ci ne elle mène la critique aussi loin qu'il est possible. Sur l'appareil d'Etat,
due comme une menace perma~en e su . ement dans une même sur le parti, sur la planification, sur le fonctionnement de l'industrie et
sera plus co?traint de travailler n~~s~~ ~~~~~x auxquels il a droit u. de l'agriculture ses propos visent l'essentiel, mettent à nu les contradic-
usine sous pem_e de perdr~ les avaartiâ er lus activement à la vie du tions inhérentes au système totalitaire d'exploitation.
On appelle enfm_ les ouvners ;f p t lapgar~ntie d'une démocratie véri- La critique fondamentale de Khrouchtchev, Boulganine et Souslov
parti et du syndicat en leur o ran porte sur la scission qui s'est établie entre l'Etat et la société, entre le
table. parti et la vie productive, entre l'idéologie et le travail pratique, entre
les normes de la planification et le fonctionnement réel de la production.
La réforme de l'Etat, du parti et de la planification. L'objectif à chaque pas réaffirmé est la restauration d'une unité telle
que les divers secteurs de la vie sociale communiquent effectivement,
. t été prises du vivant de Sta- telle que les membres de la société participent activement à la tâche
Toutes ces mes.ures (d?nt cert~mes o~évoilent qu'un certain type de commune. Mais cet objectif est, aussitôt formulé, démenti. La par-
line) ont une. portee c_onsldérab:e fo~~~ionnement d'une société moder~e, ticipation des hommes, la communication des activités est en effet
dictature est mcompah.bl_e av~c ~URS S de celui des grands pays m- subordonnée, comme on le verra à la règle imposée par l'appareil diri-
elles rapprochent le regime. e . . . .. ne rennent tout leur sens que geant. Qu'il s'adresse aux membres des classes exploitées ou à ceux
dustriels du monde bourgefls. ~al~ ~~le~urea~cratique. Elles n'affectent mêmes de la classe dominante, l'appel de la direction se réduit, en
situées dans le cadre. de_ a s rue uelui-ci comme nous Y avons insisté, dernier ressort, à cette formule : c Fais comme si la maxime de ton ac-
pas l'essence du totahtansme, car c ,
tion pouvait être érigée en loi universelle de la volonté bureaucratique :. .
. sions présentes étaient réellement Ou, en termes plus vulgaires : « Souhaite du plus profond de son cœur
u. Nous raisonnons co'!1me 51 le~ co;l~~le que K en bon chef d'Etat, en tout ce que te commande la direction :. . K. et B. affirment que la bureau-
très importa~tes. En fait, tl est Vf!ltse~me dans le ~~illeur des cas, les mesu- cratie est prête à se désarticulier et à fournir le spectacle d'incroyables
amplitie senstblement la portée. ~ats, :::.estimées Replacées dans le cadre du contorsions, qui la rendront heureusement méconnaissable, sans modi-
res présentes ne. doivent pas f\ts limitées. Par exemple, l'asso.uplissement fier en rien son corps. Ils ajoutent que le spectacle est gratuit mais
capitalisme mondtal, elles son.t o ·ntient pas moins des condttJOns beau-
du code du _travail qui se, dessmfa:tfni~ ou en France. Et, surtout, le. rel.ève- qu'il est de l'intérêt du public d'y croire.
coup plus ngoureust;s QI;' aux E I'U R S S loin derrière les pays capttahstes La critique de l'Etat se présente dans le discours de K. sous le titre
ment du niveau de v1e latsse encore · ~tre · qu'un progrès important sous ce
les plus évolués. Il ne semble pas, e!l o hain K souligne au contraire dans c Perfectionnement de l'appareil d'Etat :.. Elle nous apprend que celui-
rapport soit à attendre ~ans u~ a~r:r n~r~~ront. pl~s aussi fréquentes, car les ci a pris des proportions anormales, c démesurées :., qu'une partie de
son disc~urs Q':le les bll;tssefs e devront être employés à financer un nouveau l'appareil est purement parasitaire, c'est-à-dire vit aux dépens de la
fonds qui devate~t y fatre ace
système de retratte.
168 L E TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME S ANS STALINE 169
société au lieu de diriger effectivement : c Conf?rmément _aux pri11cipes bliques. L'une d~ conséquenc~s de cette dictature a été d'engendrer une
léninistes d'organisation du travail de l'appareil, Je co'!uté central du lutte e~tre le.s clivers appare1ls dirigeants (dont témoignent tes cons-
P.C.U.S. et Je con seil des ministres de l'U.R.S.S. ont pns a~ co~~s des ~~~tes epurations dans les directions des républiques pendant l'ère sta-
deux dernières années d'importantes dispositions pour Simplifier la hmenne) et une inégalité de développement des diverses régions de
structure rédui re Je personnel et a méliorer le fonctionnement de l'appa- l'U.R.S.S. K. reconnatt à cet égard que les revenus des kolhoses sont
reil admlnistratiL Grâce à ces mesures, le personnel a été r_éd~ it, d'ap~és d~ns ce'"!~nes républiques incomparablement supérieurs à ceux des ré-
les données dont nous disposons, de 750 000 ho~mes. Ma1s 11 fau t, dire gJ_on~ vo1smes (p. 331 ). Et, tout en admettant que les ressources bud-
que J'a ppa reil a d ministratif est encore déme~urement grand, _qu~ 1 E~at getaires octroyées par l'Etat fédéra l sont « pour l'essentiel ,. c correcte-
dépense pour son entretien des ressources enormes. La soc1éte sovié- m~nt réparties -., il a dmet encore qu'il y a c: parfois un décalage inex-
tique est intéressée à ce qu'u n plus grand nombre de gen~ travaille à la P_h~able dans le_ montant d es crédits alloués à certaines républiques
production : dans les usines et les fabriques, dans les mmes et sur les (tbtd.). Il précomse do nc de créer des conditions d 'exploita tion rigou-
chantiers, dans les kolkhoses, S.M.T. et sovkhoses, là où se crée la reusement égales dans les diverses régions et de donner aux directions
richesse nationale. .. K. ajoute : c Notre appareil d'Etat comporte en- l ~ca~e~ p~us de liberté dans l'application du Plan national. Mais il est
core beaucoup d'éléments superflus, accomplissant parallèlement un S1gmflcat1f que cette liberté récemment octroyée ait déjà été à l'origine
même travail. Nombreux sont les travailleurs des ministères et des ad- d:une _nouvelle poussée de bureaucratisme. Comme le signale B., les
ministrations qui, au lieu de travailler à l'organisa!ion des masses labo- republrqu~s s~ . sont empres~ées de créer des ministères sans se préoc-
rieuses en vue de l'exécution des décisions du parti et du gouver~e~ent, cuper _d e JUStifier leur fonctlon dans la société : c La création dans les
continuent à s iéger da ns les bureaux, passent leur ~emps à no1rc1r du républiques de m ini~tères de l'Union et des républiques alors que te
papier, à entretenir une correspondance bureaucr~hque. Il faut. pour- nomb re des entrepnses est insignifiant n'a pas seulement lieu en
suivre une lutte implacable contre le bureaucrat1 sme, ce mal Intolé- ~i rghis i e., .Ainsi, ~ans la république de Tadjikie, il a été créé un minis-
rable qui cause un grand préjudice à notre œuvre commune .. (p. 334). fere de 1 mdus.tne l égè r~ avec vingt-sept personnes, ministère qui ne
11 va de soi que la critique du bureaucratisme _n:est pas nouvelle. c?ntrô~e que SIX entr.epn ses, un ministère de l' industrie textile de ta
Elle était déjà à l'honneur de la vieille école. stallmenne.: la bureau- republique. de Turkme~ie qu i f?è.re dix entr_eprises: Dans la république
cratie engendre de tou te nécessité le bureaucrahsme, el!~ defend de to~fe de Moldav1e, on a creé un mm1stère de l'mdustn e forestière avec un
nécessité son ex istence en le critiquant. On ne saurat! cependant ~1e r person~e l de trente-deux personnes. Ce ministère ne dirige que huit
que ta critiq ue a pris une extension jusqu'alors inconnue .et qu'elle ~n s­ entrepr.•ses, dont quatre exploitations forestières, sur lesquelles deux
pire une véritable refonte de l'Etat. N o~ se~lemen t on r~dutl ma~stve­ sont Situées dans les territoires de la R. S.F.S.R. et de la R s s
ment les effectifs des ministères, on rationalise leurs achvités, m~1s on ~·u~raine ~ (p. 174). -C'est que les bureaucrates voient dans la déce~t~a~
menace de supprimer des secteurs entiers de l'Etat. Co~me l'écnt B. : hsatton le moyen d'affirmer leur intérêts particuliers. La conclusion que
c ... La question qui se pose n'est sans doute plus umquement celle B. retire de tels exces est éloquente : on ne peut s'en remettre aux
d'u ne réduction notable de l'appareil central, mais en général celle ~e r~publiques du_soin de. d~cide r de l'organisation de leur gouvernement.
l'utilité de l'exis tence de certains ministères de l'U.R.S._S . et d~s rép~bh­ C est le conset l des mm1stres de l'U.R.S.S. qui doit décider si l'exis-
ques .. (p . 173). Et B., comme K., n' hésif~ pas ~ aff1rmer l1dé~ dune tence d'un ministère est justifiée ou non.
décentralisation : « ... La direction centralisée dOit se do~?~~~ ~un a c-
croissement d 'indépendance et du développement de 1 m1tiahve des .Sur ce point précis, les limites de la réforme de l'Etat a pparaissent
organisations locales pour régler les pr?blè,':"es du développement éce>- cla~rement. La central ~sation de toutes les responsabilités entre les
nomique et cu ltu rel~ (p. 172-3). De fa1t,_ ltmportance ~e ce~e décen- ~am~ _de la bureaucratie de Moscou a créé un malaise, elle a engendré
tralisation se révèle décisive dans les relations entre l_es repubhq~es. ~e s 1 hoshhté pe~anente des bu reaucraties régionales, elle a entravé en
dirigeants avouent en effet implicitement que la qu~sbon des nationalités outr~ ~e fonc_h onnement de la planification qui ne tenait pas compte des
n'a pas été réglée. K. affi rme qu'on c ne saura1t exercer .une tutelle cond1t10ns d1verses propres à chaque république. Une décentralisation
mesquine sur tes républiques fédérées~. (P: 332). B. _reconna1t «que _tes s'i~ pose donc qui, sans altérer le droit absolu de l'appareil central de
mesures prises pour éliminer la centralisation e.xces~1~e dans la ge~h?n ~éc1d:r d~ tout, do.nne~ait aux autorités locales une certaine liberté dans
de l'économie rencontrent la résistance de certa1ns dmgea_n~s des m m l ~­ 1 apphcahon des d1 recttves. Cependant, cette décentralisation, aussi Jimi-
tères de l'U.R.S.S. et des républiques qui veulent .tout dtr~ger à P.a rh r f~e q~'elle soit, aboutit dans les faits à re nforcer le bureaucratîsme des
du centre, comme si, vraiment, placés au sommet, ~ls v~ya1 ent la Situa- d1re~t1on~ locales, qu1 entendent s'épanou ir à leur guise aux dépens de
tion mieux que ne la voient les dirigeants des re.pubhques fédé~ées » la d1rect10n centrale : elle est donc aussitôt démentie et Je principe de
(p. 173). La vérité est que l'appareil de Moscou a 1mpo~~ un_e véntable 1 ~ tutelle de , Mos.cou réaffirmé. En d'autres termes, la centralisatior.
dictature aux républiques de l'U.R.S.S. et que la ~lamftcahon a tou- n est pas à 1 orlgme de la bureaucratie, c'est la bureaucratie qui en-
jours été établie par lui, indépendamment des besoms réels des ré pu- gendre le bureaucratisme à tous les niveaux et appelle la centralisation.
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 171
170

Ces difficultés se retrouvent mais considérablement amplifiées, dans ignorance, c'est que les responsables de district ne sont pas à la hau-
la réforme du Parti. C'est que,' nous l'avons dit, celui-ci est l'institution teur de leurs responsabilités. Dans l'agriculture notamment, nombreux
fondamentale du totalitarisme. Parce qu'il tend à être l'agent essentiel sont ceux qui dirigent les kolkhoses « de façon formelle, sans compé-
de la « socialisation :. il est le cadre où l'échec de celle-ci est le plus tence » (p. 346).
visible. On ne s'étonn~ra donc pas que K. fasse une critique i_mpla~able Que font donc ces cadres incompétents? Ils font semblant d'agir ;
de son fonctionnement, en dénonçant deux traits que nous avwns JUgés ils déploient, selon K., une agitation d'autant plus spectaculaire qu'elle
inhérents à sa nature : il est séparé de la vie productive ; il se comporte est absolument vaine. Ce sont des « fainéants occupés». « A première
comme un groupe particulier dont l'activité purement formelle ne vise vue, ils semb~ent très actifs et, en effet, ils travaillent beaucoup, mais
qu'à justifier sa propre existence. toute leur activité est absolument stérile. Ils siègent en réunion jusqu'au
Dès le début du chapitre qu'il consacre à « l'activité d'organisati~n petit jour, après quoi ils galopent dans les kolkhoses, semoncent les
çlu parti», K. fait ressortir en terme~ crus la sci.ssion qui s'est établie retardataires, tiennent des conférences et prononcent des discours pleins
entre son activité politique et la pratique économtq~e : «.II f~ut a~ouer de lieux communs et, en règle générale, rédigés d'avance, appelant à
que, de longues années durant, nos cadres du pa_r!t .ont eté msuffisa_m- « se montrer à la hauteur», à « surmonter toutes les difficultés» à
ment éduqués dans un esprit de haute respons~btltte en~ers la s~lutlon « opérer un tournant», à «être dignes de confiance», etc. Mais un dlri-
des questions pratiques de l'édification é~~nomtq~e. Cect a. perm1s aux geant de ce genre a beau faire du zèle, à la fin de l'année il n'y aura
méthodes bureaucratiques de gestion de 1 ~conom1; ~e se repan~re !ar- aucune amélioration. Comme on dit, « il a fait de son mieux, ce qui ne
gement ; beaucoup de travailleurs ?~ p~rtt ont ne~ltgé le trava1l d or- l'a pas empêché de rester planté comme un pieu» (p. 346). Inlassable-
ganisation dans le domaine de I'éd1ftcatwn économ1que, ne se sont pa_s ment K. répète le même thème : « le parti réclame de ses cadres qu'ils
suffisamment intéressés à l'économie et, souvent, ont _rempl~cé le tra~atl ne séparent pas le travail du parti du travail économique, qu'ils dirigent
vivant d'organisation des masses par des conversations o_1seu~es, 1 ont l'économie concrètement, en connaissance de cause :. (345). L'isolement
noyé dans un océan de paperasseries » (p. 344). Et 11 ajoute un tient donc aussi à une dégénérescence de l'idéologie : celle-ci ne répond
instant plus tard : «Malheureusement, jusqu'à prése~t encore, dans plus aux problèmes posés par la vie sociale réelle. « Son principal
de nombreuses organisations du parti on oppose, ce quz est absurde, le défaut aujourd'hui, déclare K., est d'être dans une grande mesure déta-
travail politique du parti aux activités économiques. ?n. trou_ve e~core chée de la pratique de l'édification communiste » (p. 353). Et il souli-
des « militants » du parti, si l'on peut les appeler_ amst, q~t estiment gne que « propagandistes et agitateurs doivent connaître non seulement
que le travail du parti est une chose et que le travazl écono~z~ue et des tel ou tel principe théorique, mais aussi les choses concrètes de l'écono-
soviets en est une autre. On peut même entendre ces .«.mthtants:. se mie, ne pas parler dans le vague mais en connaissance de cause. Là est
plaindre d'être arrachés à leur acti~ité «. purem~nt polzflqu_e » et ~on­ le fond du problème» (p. 354). La critique de K., reprise par B., est
traints d'étudier l'économie, la techmque mdustnelle et agncole, d étu- développée jusqu'à ses dernières conséquences par Souslov. Dans le
dier la production » (nous soulignons, p. 345). chapitre de son discours intitulé « Mettre fin à la coupure nuisible entre
On peut repérer cet isolement du parti à tous les niveaux de son le travail idéologique et la vie», celui-ci confirme d'abord les réflexions
fonctionnement. D'abord à propos de la répartition des militants au de K. : « Notre travail idéologique, dit-il, ne s'attache que dans une
sein de la société : « Il est anormal, déclare. encore K., que,_ dans ~er­ faible mesure à résoudre ces importants problèmes (les problèmes prati-
taines branches branches de l'économie nationale, une p_artle constdé- ques de l'édification communiste) et est pour une bonne part inutile car
rable des communistes soient occupés à des tr~vaux qm ne _sont pas il se borne à ressasser les mêmes formules et thèses connues et il 'édu-
liés directement aux secteurs clés de la production. » 1 5 Par a11leurs, I_a que parfois de~ glossateurs et des dogmatiques séparés de la vie » (p.
formation que reçoivent les cadres les _rend incapa~les de ~épandre effi- 239, nous soulignons). En outre, Souslov, sans apercevoir apparemment
cacement aux problèmes de la productiOn. « 11 s~fftra de ~~r~ par exem- l'immense portée de cette idée, affirme la nécessité d'un changement
ple que nos écoles du parti forment des travatlleurs qm tgnorent les radical de la fonction idéologique. Elle a été, jusqu'alors, « dans une
éléments de l'économie concrète » (p. 350). La conséquence de cette grande mesure orientée vers le passé, vers l'histoire, au détriment des
problèmes d'actualité » 16• Or une telle orientation détournait les mili-
tants des tâches présentes, elle les enfermait dans une mythologie où
16 K. ajoute : « Ainsi, dans les entreprises et l'industrie houillière, ,on
corn te rès de 90.000 communistes, mais dans les travaux du .fond on n e~ Souslov, p. 239. Boulganine déclare dans le même sens : « Bien souvent
corn~te gue 38.000. Plus de trois million~ de membre~ .et ~e candtdats au parti 16
nou~ avons poussé nos cadres dirigeants, les communistes et les sans-parti à
vivent dans les régions rurales, mais moms de la motbé d entre eux travatllent étud1er, dans les écoles, les cercles, les cercles d'étude dirigée et dans leurs
directement dans les kolkhoses, les SM. T. et les sovkhoses » (p. ~). . études personnelles, l'histoire du 1;1arti de préférence et nous avons extrêmement
Souslov confirme cette critique en signalant que « d.ans nomb.re d orgamsa- peu attiré leur attention sur l'assunilation de la théorie économique du marxis-
tions du parti la proportion des <"lvriers et des kolkhostens panru les nouveaux me-léninisme, sur la connaissance de l'économie concrète» (p. 183-4).
adhérents est' très faible » (p. 236).
LE TOTALITARISME SANS STALINE 173
172
LE TOTALITARISME SANS STALINE
ment. Il est,_ de fait, tel que le décrit K., un groupe séparé des autres
les héros bolcheviks luttant contre les populistes, les économistes, les groupe~ sociaux et qui s'est pris lui-même pour fin de son activité. Son
partisans du Bund figuraient des modèles extraordinaires, en ?ehors de appareil est « encombrant :., sa conduite c formaliste ». c Les travail-
toute référence à la réalité présente 17 • Sans perdre de vue, affirme pru- leurs qualifiés qui s'y trouvent, selon K., s'occupent moins d'organiser
demment Souslov, l'étude de l'expérience révolutionnaire du passé, il 9ue _de collecter toute sorte de renseignements, de statistiques, d'ailleurs
faut comprendre que l'U.R.S.S. est entrée da~s un: nouv~lle~ phase ~<! mutlles _dans la plu~art des cas. C'est pourquoi trop souvent l'appareil
son déve:oppement : cette phase « où toute 1 attentlon dmt etre portee du parti _tour~e à v1de »(p. 345, nous soulignons). Et K. ajoute : « On
à l'étude et à l'élaboration de la science économique » (p. 240). Souslov ne s~ura1t tol:rer pl_us longtemps que beaucoup de travailleurs de l'ap-
ne se demande pas un instant pourquoi le mythe du passé a domin_é pareil ~u parh, au heu de se trouver quotidiennement parmi les masses,
toute l'activité du parti ; sans doute n'est-il à ses yeux que le prodm! se c?nflnent d~ns ~le.urs ~u~eaux et multiplient les résolutions tandis que
de la routine et du bureaucratisme. L'idée ne l'effleure pas que le paril la v1e pas~: a cote » (tbtd.). Souslov, une fois de plus, se distingue
ait pu, grâce à ses récits semi-légendaires, affronter la tâche de son A
d~~s la cntlqu~ du parti et signale que malgré les efforts du c.e., les
époque, en un moment où la bureaucratie, élevée au_-~e~sus d'elle-meme, dmgeants con!m~ent d'être étrangers à la vie des entreprises : c Le
devait se dissimuler à tout prix l'image de sa cup1d1te. Pas davantag: nombre. d~s. reumons et des conférences a diminué. Les responsables
il ne pressent que les mythes forgés par le stal!ni?me lui P,er~ettent _a ~u. pa~tl VISitent plus souvent les entreprises ... Mais peu de choses ont
lui Souslov de tenir à présent le langage reahste de 1 « econom1e ete fa1t~s sous c~ rapport. ~alheureusement, dans bien des organismes
co~ crète ». Naïvement, il fait le portrait d'une société régie par la d~ part~, 1~ mame des réumons et la paperasserie - et non Je travail
mystification où pratique et pensée sont déc~irées, ~e -~ort~ait dans le- d orgamsatw~. parmi les masses :- absorbent encore Je temps et les
quel Marx dénonçait magistralement les tra1ts de 1 altenatwn. forc_es des ~uhtants. » _« L~ maladie de la paperasserie, ajoute Souslov,
La dégénérescence idéologique et l'isolement du parti se trad.uisent attemt aussi les organtsatwns de base du parti, souvent même avec Je
enfin au niveau de la pensée scientifique. K. dit rudement des econo- concours des comités de district du parti qui réclament des procès
mistes qu' « ils ne participent à l'examen des questions essentiell~s verba_ux « détaillés » des réunions et des conférences, toutes sortes de
du développement de l'industrie et de l'agricult~re_ ~u cours de~ co_nfe- re~se1gnements, etc. Il en résulte parfois que le souci n'est pas Je tra-
rences réunies par le c.e. du P.C.U.S. Cela s1gmfte que nos mst1tuts vail avec les ho~mes, mais le gribouillage de papier qui absorbe Ja
économiques et leurs collaborateurs se sont foncièreme~t détachés_ d~ la plus gr~nde partie du temps du secrétaire de l'organisation de base
pratique de l'édification commun~st.e » (p. 253_, _no~s sou!1gnons). M1k01an, du parti » 1s.
de son côté, après avoir aussi severement cntlque_les eco_nom1stes et les . ~1 nous fa!lait multiplier les citations pour montrer que nous n'exa-
historiens, qu'il traite de « barbouilleurs de pap1er », aJOUte à propos genons . pas 1 ampleur de la crise du parti russe, pour faire ressortir à
des philosophes : « Il aurait fallu_ dire deux mots à l'a~resse de nos quel pomt les termes de notre analyse précédente étaient proches de
philosophes. Au demeurant, ils d01vent comprendre eux-memes que leur ceux employés p~r. les dirigeants. actuels. Encore faut-il y revenir : Je
situation n'est guère plus brillante et qu'ils sont encore plus en reste cadre de notre cnhque est tout différent du cadre officiel des discours
devant le parti que les historie1.s et les économistes » (p.269).
Séparé de la vie productive de la société, ~oué à ~ne idéalisation du , 1 8 S?us~ov cite ensuite le cas particulièrement savoureux d'un secrétaire
régime devenue inefficace, le parti ne sauraJt fonctionner convenable- d or&"amsation de .kolkho~ : « Sa table et tous les rayons sont encombrés de
dossters. et de cah~ers. Il ~lent des registres où il consigne Je travail des groupes
~u. parti, le tra~at~ parm_1 le.s femmes, le travail avec les jeunes communistes,
1 ~~d~ accordé~. a 1 orgamsatwn. du komsomol, les demandes et les plaintes )es
11 Souslov fait en termes imagés un véritable réquisitoire c?ntre les diri- m1sswns, conf1ees aux commumstes, le. travail d'éducation du parti, celui du
geants du parti qui répètent stérilement les sloJ!:ans du pas~e : . « ... Notre cercle d art amate~r. Il a des dos.sters portant l'inscription : c Journaux
travail idéologique ne s'attache que dan~ u_ne fa1ble me~ure a resoudr~ ces ~1Ur~ux >, « Bulletms :.,_ «Emulation. dans l'élevage>, «Emulation dans
importants problèmes (touchant à l'orgamsatwn de la soc1été dans le pre~ent) 1 agn_culture >, « L~s Am1s des plantatwns forestières:.. Le travail des propa-
et est, pour une bonne part, _in~tile, car il ~e borne à ressasser les memes gand!stes est cons1gné ~ans l!?is cahiers : « Registres du travail des propa-
formules et thèses connues et il eduque parfOIS des gloss~!eurs et des dogma- gan~l.stes >, «Le Trav~ul pohhque de masse>, « Les Missions quotidiennes
tiques détachés de la vie ». Il ajoute : «Beaucoup de m1htants de base com- confle~s aux propagandistes :.. Représentez-vous combien de temps il faut pour
prennent eux aussi combien cette situation est anormale, Le. cal!.'arade lgnat?v, re~phr _toutes ces paperasses qui coupent inévitablement du travail d'organi-
mécanicien de moissonneuse-batteuse de la S.M.T. ?e M_1kha1lovs~~· r~gwn sation y1vant. Il est ~ re.~arqu~r en mê'!le temps que, dans ce kolkhose, on ne
de Stalingrad, a très bien dit à ce. r.ropos : « Depuis tre1ze. ans, 1etudie au poursuit aucun trava1l d ~duca~on panm les trayeuses et les bergers. Les· fer-
cercle l'histoire du parti. Pour la tre1z1eme f01s: les_ propagand1~t~s nous parlent mes ne son~ pas mécam~~s, tl n y a pas d'horaire, pas de rations établies
du Bund. N'avons-nous rien de plus important a fa1re que de cnt19ue! le Bund? pour !e béta1l_. La produchv1té de l'élevage est extrêmement basse. La moyenne
Ce qui nous intéresse, ce sont les affaires de ~otre. S.M.~., du d1stnct et d_e la de la1t fo~rme. an~uellement par. vache _est de 484 litres. Quant aux dossiers
région. Nous voulons vivre du présent et _de 1 avemr, m~us nos propagand1s~~s du secréta1re, ~~~ n ont pas fourm de latt. Sous ce rapport ils se sont avérés
se sont à tel point empêtrés dans les affa1res des populistes et du Bund qu Ils absolument sténles :. (p. 237-8). '
n'arrivent pas à en sortir:. (p. 239-40).
LE TOTALITARISME SANS STALINE 175
LE TOTALITARISME SANS STALINE
174
d.e 1~ gestion de l'économie. Dire 1 . . .
du xx· congrès. Ce que nous avions présenté comme contradiction es- s•gmfier qu'il doit ré artir les o .que e parh dmt . orgamser ne peut
sentielle du totalitarisme, Khrouchtchev et Souslov le ramènent à un en- tâches productives . 2est l'œu u~Jers dan.s l'~ntrepnse en fonction des
semble de défauts d'organisation ; ils ne cessent d'affirmer que des me- saurait non plus v~uloir dire :;e'ï ~ne ~ateg~ne de techniciens. Cela ne
sures techniques peuvent y pallier. Le parti était mauvais, la réforme .émettre des suggestions sur la ~ ehur d o~rmt un c~dre o~ ils puissent
le rendra bon. Il sera ce qu'il doit être en vertu de sa fonction prise ou bien des revendications ~r~. e. de ~~ur travail, la. v•e de l'entre-
idéale : le lieu de rencontre de tous les acteurs sociaux, le lieu de le syndicat est censé le leur o . n lVI, ue es. ou collectives : ce cadre,
toutes les initiatives concrètes, la médiation permanente entre l'Etat reconnaître qu'il n'organise rie~fnr. ,.Qu, organ~ se do~.c le parti ? Faut-il
et la société entière. C'est que l'appareil dirigeant ne peut pas plus en tant que telle ? 11 lui est ' qut 11 s orgamse, qu Il est l'organisation
des masses mais, maintenant e~'iou r~ reco~mandé de. faire l'éducation
se représenter l'absence du Parti que sa propre absence. Quel qu'il
soit, le parti est le parti, parce qu'aux yeux de la direction il est k
populistes, les économistes et qle do~t oub.her ses récits favoris sur les
ner du passé pour aborder les ~~blè;eamtena,nt qu'il d~it se détour-
la société elle-même, son objectivation sensible. Et, de fait, dans
le cadre du système il est nécessaire. Aussi parasitaire qu'il soit quel enseignement spécifique lui pe t ï s de 1 « éco~omJe concrète»,
sous un certain aspect, il n'en demeure pas moins qu'il répond à qui se multiplient sur le territoire d~ j!u ~~';é ?, Les ecoles techniques
un besoin social, qu'il véhicule !1 règle sans laquelle la bureaucratie d'enseigner aux masses les . . . . . n ont-elles pas la charge
n'existerait pas. Que la bureaucratie affermie ressente avec plus d'im- tâche d'améliorer la gestion ~:•I:.~~~es m~thodes .de travail ? Quant à la
patience la contrainte du parti, que le développement de la production tant les pires ennuis. Après l'interd~~~rue, el~:f~sque d'amener au mili-
dénonce plus fortement la perturbation qu'il apporte dans la vie écono- seignements et des statistiques « 1 c •~n no ' ' e de ~oll~cter des ren-
mique ne saurait signifier qu'il puisse disparaître. La tête peut bien n'est rien de moins que connaître e p us souvent :. muhles, l'objectif
faire souffrir, on ne peut s'en passer. Plus elle fait souffrir, plus on la ché ;.le militant est invité à deveni~ r~n:o~~~!e~tfef~r/,udquedl.on est ratta-
soigne, plus on la traite avec égard et respect. Ainsi K. proclame-t-il trepnse · mais sou é . c t u •recteur d'en-
il rester~ ombre. ~t~c~~r~r :t~~~ ~ ~e ~~i~ se sub~titue~ à lui. Double,
1
sans rire l'essor du parti, après en avoir fait une impitoyable critique,
l'immense tâche historique qu'il accomplit et le prestige dont il jouit au fantômes : les directeurs s~nt de s s n~ ement mterdlt de jouer les
sein de la société. « Le rôle de notre parti, déclare-t-il notamment, s'est craignent les revenants. Bref, le re~;~~~a~I auJa"J. il~s sensib.Ies qu'ils
accentué encore davantage dans l'édification de l'Etat, dans toute la vie les sarcasmes de K qu'il a d • e e IS net sent b1en, après
. , ., per u son ame « Tu tiens d é .
JUSQU au petit jour pour rien lui dit e b t K es r umons
politique, économique et culturelle du pays. l> les kolkhoses bru;amment, tu tiens dn su s ~~ce . ; tu .galopes dans
Quel est donc le nouveau rôle du parti? Par quels artifices sera-t-il communs, pis, tes conférences sont réâ~ éc~sn ;ences ~lemes de lieux
rénové? A vouloir les définir on ne peut qu'être frappé de l'indigence du poses, tu souscris des engagements sol:nnelsd avance , tu ~rends d~s
programme. Le parti doit être tout, mais il n'a pas de fonction spécifi- Souslov, tu manies orgueilleusement t d ·:· Et! c.hez tm, poursmt
que. Ainsi, il est entendu que les cadres du parti ne doivent pas séparer muraux:., « Bulletins:. « Emulation d es 1,oss•ers mhtulés «journaux
leur travail du travail économique, qu'ils doivent « diriger concrète- l'agriculture:., « Les Àmis des plant ~~s é;evag~ :., « Emulation dans
ment», « en connaissance de cause l>. Mais cette définition est aussitôt travail du propagandiste:. «Les Mrs '?"s ores~•è.res :., « Registre de
corrigée : « Cela ne signifie certes pas que les fonctions des organismes propagandistes :. ... lmbécil~ dit K tu SIOn; ·{~tldJenne~ confiées aux
du parti doivent être confondues avec celles des organismes économi- t'a pas empêché de reste; lanté co~s al e .ton mieux, ce qui ne
ques, ni que les organismes du parti doivent se substituer aux orga- « Quant à tes dossiers il , p rn: un pieu. Souslov achève :
nismes économiques. Cette situation aurait pour effet d'effacer les res- tes dossiers :. 19. Le C~n sr~s 0 ~i~ ~~s fourm ?e l~it. Absolument stériles,
ponsabilités personnelles» (p. 345). Bref, le parti doit diriger, tout en Cependant le secrétaire ~e district a~flaudlt, .signale le procès-verbal.
laissant la direction effective aux intéressés, aux hommes chargés d'une Doublure il I'éta·t · • . g ope mamtenant après son âme
fonction dans le processus de production. Et il doit respecter l'autorité
d'autrui tout en la subordonnant à ses propres directives. K. ne tente
désormais les nuits bureaucratiques dont onu:~~ r~
• 1 • ma1s 1e vo1c1 double de 1 • ê
;·t ·
consacrera

pas même de réfléchir sur cette «difficulté:.. Il se contente d'ajouter :


« Il s'agit de faire en sorte que le travail du parti soit axé sur l'orga-
percer son énigme. Démarcheur de 1

tout dmger, en connaissance de cause et


• •
masse~ ?u bonimenteur de l'économi: c:écc::tl~téilu~~;ei~e!;:
à ne se fv~
:urès
. a•sa• reproche à

~
.des
fOls à
nisation et sur l'éducation des masses, sur l'amélioration de la gestion remarquer. , a1re pomt trop
de l'économie, sur le développement continu de l'économie socialiste, sur
l'élévation du bien-être matériel du peuple soviétique, sur l'élévation de
son niveau culturel:. (p. 345). Voilà bien le verbiage durement reproché
aux petits bureaucrates, mais dont les gouvernants comptent, apparem-
ment, se réserver l'usage exclusif. Considérons cependant deux traits
19 Nous paraphrasons deux
que nous avons déjà cités. passa~es des discours de K. et de Souslov
énoncés par K. : l'organisation et l'éducation des masses, l'amélioration
LE TOTALITARISME SANS STALINE 177
176 LE TOTALITARISME SANS STALINE
que.lque so_rte. élaboré la th~orie d.e cette inertie en affirmant que le
Toutefois comme la magie des mots n'est pas nécessairement effi- r,égi_me soci~ltste n~ se voyait pas Imposer comme le régime capitaliste
cace, K. évo~ue deux remèdes, dont I.e premier, ~ormulé. à propos, du 1 exigence dun rapide renouvellement de l'outillage 20.
bureaucratisme en général, nous ramene aux me1lleu_rs JOU~s. de 1ère
Comment le bureaucratisme entrave-t-il matériellement le fonction-
stalinienne : " Il est nécessaire d'accorder une atte~t~o~ speciale à. la nement de la planification? B. souligne justement que le progrès ne dé-
bonne organisation du contrôle de l'exécution des decisions du part~ et
p~n.d p~s seulement ~e facteurs techniques - le développement de I'élec-
du gouvernement. On aurait tort de croire q~'il ne s'agit Ade contr?ler
tnfl~~tlon, le perfectiOnnement de l'outillage, l'utilisation rationnelle des
que les mauvais travailleurs. Il est néc;ssa1~e de controler ~uss1 le
matieres premières - , il est lié à un facteur humain au cadre d'ou-
travail des honnêtes gens, car le controle, c est avant tout l ordre »
vriers qualifiés, de techniciens, d'ingénieurs et de sava~ts. Or ces hom-
(p. 335, nous soulignons). Le second remède _est inco':testa~lement nou.-
mes ':e sont pas formés. et répartis en fonction des tâches qu'ils ont à
veau : l'émulation socialiste doit être introdUite au se1_n meme du parti.
rempltr dans la productiOn. « Si étrange que cela paraisse déclare K.
Entendons que le militant doit faire l'o?jet d'~n ~a~a.Ire au. r~ndement,
la formation des spécialistes pour diverses branches de l'lconomie na~
comme tout autre travailleur. « Il faut JUger 1 achv1te du dmgeant du
tionale ~st déterminée jusqu'à présent dans certains cas, non par les
parti tout d'abord par les. résultats ob_tenus dans le développement dAe
perspectives de développement de ces branches, mais en grande partie
l'économie pour les sucees desquels 11 est r~sp~nsable .... Il appara1t
p~r .les requêtes injus!ifiées et souvent changeantes présentées par les
nécessaire, camarades, poursuit K., que nous ~levwn.s. aussi. la respo.n:
mimstères et les admmistrations... Un autre défaut grave, c'est qu'on
sabilité matérielle des dirigeants pour le travail m_atenel qUI leur ~ ete
prép.are l~s cadres pour l'industrie et l'agriculture sans tenir compte des
confié, que leur traitement dépende dans une certame mesure des resul-
particula_ntés de chaque zone du pays, de la région, de l'entreprise où
tats obtenus. Si le plan est dépassé, il touchera davantage ; dans le cas
Ils travailleront » (p. 328). La critique de K atteint plus sévèrement la
contraire, son traitement s'en ressentira» (p. 347-8). f?r~ation des spécialistes : «Au point de vue de la quantité (des spé-
Nulle idée ne donne mieux la mesure du génie bureaucratique, ni du ciahstes formés), nous pouvons être entièrement satisfaits, note K., mais
chemin parcouru depuis la période héroïque des pre~iers .q~inquennats. ':ous devons accorder une sérieuse attention à la formation des spécia-
Le temps des porte-parole réalistes de la burea~cratle,_ repetons-le, est ltstes. Un défaut grave, c'est la liaison insuffisante de l'école supérieure
décidément venu. La mystique, autrefois complement Indispensable de a~ec la pratique, avec la production, c'est le retard par rapport au
l'inégalité sociale et du stakhanovisme, se voit étalée sur l'échelle vul- mve?u de la technique moderne. Les jeunes ingénieurs et agronomes ne
gaire de la vie productive. reçmvent pas encore dans les établissements d'enseignement supérieur
Après la critique du parti et l'Etat, celle de_ la plan.if!cation a ?o- des connaissances pratiques suffisantes en matière d'économie concrète
et d'organisati~n de la production » (p. 326, nous soulignons). Par ail-
miné les discours du xx· congrès, quoique moms explicitement. C est
qu'elle est imbriquée dans les autres. Comm; no~s I'av?n~ noté, 1~ pro- leurs, ces étabhssements sont mal répartis sur le territoire, c'est-à-dire
blème fondamental des rapports entre les republiques mteresse ~Irec~e­ concentrés dans quelques très grandes villes - comme ils le sont dans
ment la structure de la planification. Tout en affirmant.« la nec_es~Ité les pays bourgeois - et non adaptés aux besoins des régions indus-
d'un principe de planification centralisée » - et, d.e fait, ce ~n':c1pe trielles. K., B. et S. ironisent sur le nombre des instituts scientifiques
ne saurait être mis en cause sans que le soit le systeme du .ca~Italtsm.e installés à Moscou et absolument séparés des centres de production
d'Etat dans son ensemble - , K. reconnaît que la centraltsatJon dmt auxquels est liée leur recherche 21 • D'une façon générale, les dirigeants
être assouplie, qu'elle a engendré une disparité inadmissible entre. les
républiques, que les problèmes concret.s ?u. dével.op~ement de. leur eco-
nomie respective a jusqu'alors été neglige. Mais Il est clair que ,les
défauts d'une centralisation excessive ne sont. que la cons~quence ~un 20 c: Le parti, déclare Souslov, a dtl remettre dans le droit chemin bien
de ces _Piètres économistes qui prônaient le concept anti-marxiste de la nécess.ité
mal plus profond et moins facile à circonscnre par les d~~Igeant~ . le de f_remer !e rythme du ~éveloppement de l'industrie lourde. La néJ:ation par
bureaucratisme. B. note : c: Dans certaines branches d~ .1 ~ndustne, le l~s econo!Distes d~ la ~oti~)J~ d'.< usure morale.:. de l'outillage en régtme socia-
potentiel des entreprises est loin d'être suffisamment utiltse. B~aucoup hste, équtvalant a la JUStiftcatton de la routine et du conservatisme dans le
d'usines atteignent leur plein rendement avec une lenteur extreme, ne domaine technique, nous a causé beaucoup de tort» (p. 240-41).
. 21 c: La répartition des. ~nstituts de recherches et des stations d'essai ne
tirent pas bien parti de leur équip_e'!'ent ; les, temps .morts sont notables. ttent pas compte des condttions économiques et naturelles. Nombre d'instituts
Les ministères industriels et Jes dmgeants d entrepnses ne pr~nn~nt pas de recherche et d'écoles supérieures sont éloignés des centres de production
les mesures qui s'imposent pour assurer le fon~t~onne~en.t. re~uher des correspondants. A Moscou, notamment, se trouvent trois établissements scienti-
usines, pour liquider les pertes de terr:'ps et ame~wrer 1 utihsatJon de la fiques d'études maritimes et océanographiques : l'Institut d'hydrophysique
main-d'œuvre auxiliaire» (p. 152). SI de tels vtces. son~ e.ncore à .dé- l'Institut d'océanolo~ie de l'académie des sctences de l'U.R.S.S. et l'Institut
d'océanographie des services météorologiques, deux instituts de mines : celui
noncer, c'est que la bureaucratie développe une 1~ertœ '.ncompatible de l'académie des sciences de l'U.R.S.S. et celui du ministère de l'Industrie
avec le progrès. Souslov note, en ce sens, que les economistes ont en l'li
LE TOTALITARISME SANS STALINE 179
LE TOTALITARISME SANS STALINE
178 loin d'atteindre les objectifs fixés en matière de productivité. Or, une
tre rises béatement satisfaits
critiquent la mentalité des cadres des en p ès réalisés à l'étranger, telle disparité a pour origine, nous dit-on, au moins dans une large
s indifférents aux progr . t f. é mesure, l'anarchie qui règne dans le domaine des salaires et des nor-
des résultats o btenu ' é d remplir les normes officillemen IX s. mes. « Il faut dire - c'est K. qui parle - que l'on constate dans le
exc1us1v · ement préoccup s e d'initiative et leur ob é"IS- système des salaires et des tarifs beaucoup de désordre et de confusion.
La pas~ivité des bureaucratesct!er; ~;rna~~~ie atteignent enfin la. pla- Les ministères, les administrations et les syndicats ne se sont pas pré-
sance servile à tous tes échelo~s celle-ci ne peut être efficace que SI elle occupés comme il convenait de ces questions et les ont délaissées. Il
nification en son cœur .. De fait, "bi de confronter constamment les arrive fréquemment que les salaires soient uniformisés. Mais il arrive
est contrôlée ; que s'Il est p~s~I ~ és A cette seule condition peut aussi que le même travail dans différentes entreprises et même dans le
moyens mis en œuvr_e et les u s d~~s dlverses branches aux branches cadre d'une seule soit payé différemment. Parallèlement aux travaux
s'opérer une adaptaho~ courante u'elles commandent, cette adapta- peu rémunérés, il existe une catégorie de travailleurs dont la rémunéra-
connexes dont elles dependent rZ:di tati on constante et réciproque _des tion est inexplicablement exagérée. Une importante tâche politique et
tion se présentant comme u~e ' . P e les d"Irigeants des entrepnses économique se trouve ainsi devans nous : réglementer la rémunération
. "té Or 11 s avere qu ·
besoins et des ac t lVI s. ' ieux d'afficher le respect des cons~- du travail :t (p. 318, nous soulignons). Ces remarques de K. ne font
sont souvent beaucoup plus soue. rser les normes ou à ne les remphr certes que porter au grand jour une situation connue depuis longtemps,
gnes du Plan - quitte à .n~ pas ~ra ~es arrangements bureaucratiques mais sur laquelle le stalinisme a jeté le voile, d'autant plus obstinément
que par des voies . prohibees{ pl d"fficultés suscitées par le Plan et qu'il avait contribué sciemment à l'engendrer avec le stakhanovisme.
privés - que de faue re~~or Ir_ es K1 note en ce sens : « Si l'on eJ_Ca- Quelle est en effet la première cause de l'incroyable désordre des sa-
de stimuler ainsi son ame}I~ratl~~- t i~t kolkhose et sovkhose s'acqmtte laires qui règne en U.R.S.S. ? Elle est, on le sait, d'ordre politique. Le
mine comment tel ou tel. re_gwn, IS r 'a 'ercevra que les paroles ne cor- régime, certes, a cherché à stimuler la production par l'action exem-
de ses engagements socialist;s~ on s ~érifie-t-on en général ces enga- plaire de travailleurs, mais il a surtout « fabriqué:. dans les entreprises
respondent pas aux actes. D aii~~u~s~ le fait pas. Nul n'est responsab~, une couche sociale privilégiée, grâce à laquelle il a assuré son pouvoir
gements? Non, le_ plus ~~ul~entent de l'inexécution des engagements .. sur les masses. Cette couche a joué en Russie un rôle analogue à celui
ni moralement, m matene em ! rs il révèle que les cadres syndi- qu'avait joué à une époque l'aristocratie ouvrière dans le régime bour-
Dans un autre passage de sond discou dner les difficultés et les échecs geois. Cependant, la fonction c sociale :t attribuée à cette couche a très
caux sont surtout préoc;up~s e u~a~~nformisme rassurant vis-à-vis de vite débordée sa fonction économique, au moins en deux sens. D'une
de l'entreprise en vue d affich~tr les entreprises concluent des. con- part, comme l'a noté très tôt Trotsky, le travail de stakhanovistes ris-
l'appareil dirigeant : «On sai quet sont pas exécutés, mais ~es quait d'apporter une perturbation dans un processus où prédomine l'exi-
trats collectifs. Souvent ces .c~nt~a :li~~ bien En général, il faut diTF.~ gence d'une production collective. D'autre part, et c'est ce qui retient
syndicats se. taisent commée d~ dfs~uter avec le~ dirigeants de l'économie à présent notre attention, l'extrême diversité des salaires introduisait
que tes syndicats ont cess K ajoute : « Et cependant, une irrationalité imprévue dans la planification.
et qu'ils font excellent mé_nage avec eu:;~indre de gâter ces relations ;
dans l'intérêt. de la. cause, Ila~f~i:~ttifea~ (p. 351). Il ne saurait en effet exister une planification réelle à l'échelle de la
une bonne discussiOn est p . t 1 planification officielle et société entière tant que le coat du travail socialement nécessaire à telle
ou telle catégorie de produits ne peut être évalué. Dans la phase de
La faille qui risque de s'intro~mr; en ;:ss~rt en dernier lieu sur un maturité où est entrée la bureaucratie, l'impératif qui légitimait la for-
le fonctionnement réel de 1~ pro a~ch'Z~té à mettre en évi~ence, ~al gré mation d'une aristocratie ouvrière perd de son importance (sans pour
point précis que K. et _B. n ont p nous l'avons signalé, 1exécution du autant disparaître), tandis que la perturbation que celle-ci apporte dans
ses implications essentielles. ~omme d çà des résultats obtenus dans la la production se révèle de plus en plus sensible. On comprend donc
plan de productivité res~e tres. en e lissent les normes à 200 % sont toute la portée de la critique de K. Dénoncer l'existence d'une catégorie
production ; des entrepnses qui remp
de travailleurs c dont la rémunération est inexplicablement exagérée :.,
c'est tenter de maîtriser l'irrationalité qu'introduit la politique d'exploi-
la mer de Moscou et les Mon!s 3:ux tation au sein du processus économique.
hou_Ili"ere. N'est-ce pas beaucoup pour
Et ncore : « On ne saurai
·t tolérer l'absence de coordi_nahon
. .. de l'académie des
On se leurrerait cependant si l'on pensait qu'une telle irrationalité
M~m~è~~/ dans !~activité des établifsfseféen~~x~~~~~f~~~:: branches d'industrie puisse être surmontée par des mesures de détail. Le stalinisme n'a fait
qu_l ·nstituts de recherche a ec s · ( 328-329).
~~~e~~:sét~~li~sements d'enseig_nement suién~~::Se ~t notre radio fo!lt l'él~ge que l'accuser, il ne l'a pas engendrée. Il est frappant qu'elle caractérise
22 K oursuit : « Il faut dire que no t~e considérables, mais ne disen.t nen tous les systèmes d'exploitation dans le monde contemporain. L'ouvrier
de ceux" ~ui contracte~! des e~gat~~~~~ conditions existent pour !la misen~~ américain, anglais ou français n'est pas plus capable que l'ouvrier russe
quand ils échouent, bient qui~ f~~t inculquer aux gens le sens de a respo de reconnaître les éléments exacts de son salaire sur son bulletin de
œuvre de ces engagemen s. ( 347)
bilité pour leurs engagements :. p. .
LE TOTALITARISME SANS STALINE 181
LE TOTALITARISME SANS STALINE
180
. . su erpose pareillement au salaire de cessé de se mulpiplier en U.R.S.S. Mais, ce que dévoile K., c'est que les
paye ; Je systeme de pn_mes se P . arité telle que les individus dirigeants des entreprises sont obligés de céder partiellement à ce cou-
base 23 et engendre ~pareiilem~~t une -~~~p rétribués différemment. C'est rant. Si les salaires sont " fréquemment :. uniformisés, c'est que les
accomplissant un ~~rn~ travai ~e v~I russe se trouve confronté à une dirigeants acquièrent à ce prix la participation des ouvriers à la pro-
que le Capital ame_ncam, anglais o artifices la productivité. On corn- duction. Malgré les consignes étatiques, ils cèdent parce que les exi-
même exigence : stimuler, par des . il 'critique une différenciation gences concrètes de la production ne leur permettent pas de s'opposer
prend donc que ~-· dan.s le pass~~~~~ uement la tendance à l'unifor- de front à la résistance ouvrière.
exagérée des salaires, denon_ce sy ff t qde reconnaître cette tendance. Mais, paradoxalement, l'inflation des primes engendrée par Je stali-
misation. Il n'e~t P.as question e~ e ~e serait leur donner Je pouvoir nisme en est venue elle-même à alimenter cette résistance du prolétariat.
L'admettre serait ceder_ aux o~vner~. elèvement des normes risquerait Le salaire de base se trouve en effet correspondre à des normes fictives,
de contrôler la productwn, pUisq~e e ~ collectif De fait J'individu sur largement en deçà du travail moyen de l'ouvrier, et les primes qui s'y
alors de dépendre de Je~r consen e~e? n'est a; en mes~re de décider ajoutent sont censées désigner un dépassement de ces normes. Le relè-
lequel s'exerce la pressi~n ~u c:pl rfsonnier pd'un système dans lequel vement des normes par la direction est donc d'autant plus chèrement
du rythme ~e son _tra~~Il, Il. e~.e~ oser à une expulsion du processus payé, passé un certain niveau de production, et toute accélération de la
refuser la vitesse signifie, sOit. P t une perte de salaire. En re- vitesse est explicitement présentée comme exploitation supplémentaire.
. ·t t t au moms accep er . d
de production, sOl. . ou .. , r J'é alité du salaire a Je pouvOir e B. définit très exactement cette situation et s'en indigne : " La fixation
vanche, la collectiVIté umhee pa g à l'évolution de sa rémunération, de normes réduites et, par voie de conséquence, leur dépassement nota-
confronter J'accroissement ?esd no~m_es est incompatible avec l'autorité du ble est à l'origine d'une apparence trompeuse de prospérité dans les
et de choisir; un tel pouvmr e c OIX entreprises et rend ouvriers, personnel de maîtrise et ingénieurs moins
Capital. . . euvent bien éliminer une irrationa- attentifs à une augmentation réelle de la productivité du travail. Au
Les nouveaux dmg~a~ts russe~ Pl s rationalisation ne leur permet fond, les normes sont actuellement définies non par le niveau technique
lité spécifique~e~! sta_hme~n.e, maism:~: » de la gestion capitaliste. La et d'organisation du travail mais par le désir de les adapter à un niveau
que de rétablir 1 uratwnahte « nor . t aux limites imposées par u_n de salaire déterminé » (p. 164, nous soulignons). On ne saurait mieux
planification se heurte .donc s~r ce foi; Capital et Je Travail, interdit dire que l'action du prolétariat contraint les chefs d'entreprises à
mode d'exploitation qUI, en separat.n ent de la société Non seule- subordonner les impératifs de production à l'accord au moins tacite
, t' ete du fonc wnnem · .
une representa IOn ex.a . . t, r~ts d'une minorité sociale et e11 e des ouvriers. On ne saurait mieux faire entendre que la réorganisation
ment elle vise à satisfaire les In e e e on l'a souvent dit, mais elle ne des salaires préconisée devant le xx· congrès vise à durcir l'attitude
échappe a~ contrôle des rr:t~se:, ~~~~:ces productives de la société. ~c des dirigeants et a imposer un relèvement massif des normes.
peut se developper et ~ai nste d c les fondements de sa propre puzs- Qu'il s'agisse de ·l'Etat, du parti, ou de la planification, les réformes
coût reél de la production, e o~ . ,
sance, lui restent partiellement ~~s:~:~::~ la lutte ouvrière ~ue dévoile
avancées au XX• congrès ont à nos yeux une portée commune : elles
visent à aménager le totalitarisme. Les dirigeants dévoilent et com-
Encore devons-no~s mettre e nee à l'uniformisation signalée par battent l'inertie de l'appareil administratif, l'impotence du parti, la
Je désordres des salatres, ~t la .;:n~a salaire de base et du salaire réel dégénérescence de l'idéologie, la centralisation excessive du Plan, les
K. Cette tendance et 1~ dispan Jesu deux cas la nécessité dans Jaqu:lle inégalités criantes de salaire. Ce faisant, ils parviendront, ce n'est pas
dénoncée par B. ~r~duis~ntd~~~;eprises de composer avec Je prolétanat. douteux, à éliminer des abus. On ne songe pas à nier que certaines
se trouvent les dmgean s d'f de la production t: Jderne mesures sont dans Je cadre du système progressives ; telles sont celles
Comme nous J'avons noté, les con L LO~~ers et les mettent en mesure qui préconisent une répartition plus judicieuse des spécialistes, une réor-
tendent à unif~rmiser. les f~~ctio~~fi~~:~~~~vent imposée par Je patronat. ganisation des instituts d'enseignements techniques et scientifiques ou
de s'opposer a la hiérarc Ie a se faisait l'écho en ce sens, pour bien encore la réforme des ministères ou la refonte des salaires. On ne
Déjà, avant la gue~re, la p~esse ,russe rand nombre d'~uvriers à l'intro.- conteste pas davantage que le relèvement du niveau de vie et l'élimi-
s'en indigner, de 1 opposition d un gt ue dans des brigades de travail nation de la terreur policière n'aient un effet positif sur la vie sociale.
duction du stakhanovisme. Elle. re~e~~~aities par les intéressés selon un Il demeure que toutes ces réformes sont subordonnées à un objectif
les primes octroyées se tro~va~en ~ e ordre se trouvaient récemment essentiel : susciter une adhésion nouvelle au régime, éveiller l'initiative
principe égalitaire. Des fa.Jts lu .m~lm 'y a pas de doute qu'ils n'ont créatrice de la population, stimuler une " participation » active à la pro-
signalés en Allemagne onenta e . I n duction. Or cet objectif est, en dernier ressort, incompatible avec la
structure du système qui maintient une division radicale entre les clas-
. , normal note B., que le .salaire de ses exploitées et la bureaucratie, d'une part, et d'autre part implique
2S «On ne saurait considerer com40meà 60"' 'de leur rémunératiOn et que une subordination rigoureuse de tous les membres de la société à l'ap-
·
base des ouvners n .e représente que 70
soit encore moindre :. (p. 16S) ·
dans certaines entrepnses 11
LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 183
182
ï d'Etat En ce qui concerne le pro le·t ana
· t , t·1 e st clair que toutes
.
fe~re~oncessi~ns accordées par les dirigeants se àh:~~~:~t b~~u~~~~e ~~~
La crise de l'agriculture.
posé par l'exploitation. On appelle l~s masse~ ., de soi qu'elles ne
d le parti et à s'y expnmer, mats 1 va Les problèmes posés par le développement de l'agriculture révèlent
~~~~:7e~~t co~~~ster lavalidit~ des règles of~~~-ielle~; r~l;;t~~;~~iodne~
'fa au mieux le caractère des solutions de Khrouchtchev. A les envisager
sommairement, pour terminer, nous éclairerons sous un nouveau jour les
normes prêché par Bou! gan me est la con 1 ton . e. . it
d même la différenciation des salaires est un prmctpe QUI ne s~ura contradictions du totalitarisme et les conditions concrètes qui ont déter-
ê;re mis en cause. Khro~chtch:_v ra:llee~ mena~e ~~in~:~~~~r~~! ~~~~t;= miné la nouvelle orientation politique.

rigibles » qu~ ~e rnt3~~) e~nt~~a~t::;t;~~~sd~~s masses sont invitées La crise de l'agriculture a dominé les débats des organismes diri-
geants depuis de nombreuses années. Aucun discours ne l'a évoquée
îu:g~~~tm:n;.~:prf~er en. toute liberté dans_ l~s, li.mite s du rt~le qe~e !~~~ 1 devant le Congrès sans souligner son caractère prioritaire. De fait,
. t p s au]· ou rd' hUI qu hter 1eur ac ton
forgent les dom man s. as P1u M · à l'· chelle de la popu- comment les diverses réformes sociales pourraient-elles être efficaces
revendications propres ne sont reconn~e~ at~~s m:mes termes. Nous si subsistait l'ancienne disparité entre le développement de l'agriculture
lation e?~ière, .le problèm~ r~:t~i/~s;t d=~~ lutte contre le bureaucra- et celui de l'industrie ? K. signale par exemple qu'en 1953 les cultures
avons dejà note q~ue pour . e bons travailleurs comme des mau- céréalières n'étaient pas plus étendues qu'en 1913; la situation de l'éle-
tisme est le controle de chacun, d ~ ar chacun de ses responsabi- vage était aussi retardataire. Pourtant, dès cette époque, toutes les
vais. Sans doute 1~ pris~ de co~sctence p e our l'Etat de s'assurer énergies avaient été mobilisées en direction de l'agriculture. C'est en
lités est-elle bien necessatre: mats le se_ul mo~ nt rôle est de ne pas effet au lendemain de la guerre que la crise atteignit son point culmi-
que les individus ont une JUSte co~scten~~ r:na~~r une formule que ne nant : la récolte des céréales en 1946 ne représentait pas la moitié de
les quitter du regard. Comme tl_e dtt t~n.t'ernaptional . ~ le contrôle c'est son volume de 1940. Les immenses destructions engendrées par la
.
desavouerai ·t pas le conserva
. tsme. , ·
rétablissement de la léga l't'
1 e
guerre, la réduction considérable du parc des machines agricoles, la
, d A ssi après av01r sou1tgne 1e . t surexploitation bureaucratique qui avait sévi durant la période précé-
1 or re. » u ' è 'h, te pas à donner un averhssemen
socialiste, le leader du_ C~grd s .n :s~ne diminution des pouvoirs de la dente avaient suscité des forces centrifuges dans l'économie kolkho-
sévère à tous ceux qut a en é r~t,en ions et de saboteurs et il convient sienne 24 • Le paysan réduisait au minimum sa participation à la pro-
Tchéka : le pays est parsem esp · mes de la sécurité d'Etat » duction collective et consacrait une partie toujours plus importante de
tout au contraire « de renforce~ les orgams ue de la nouvelle poli- son temps à la culture de la « parcelle:. dont l'Etat l'avait laissé pro-
(p. 336). Finalement, on pourra_tt ~eit~~ ~i~t:r:~~~e et à l'art : <Le parti priétaire. Malgré les mesures draconiennes prises en 1947 pour assurer
tique cette formule ~ue K. aJphq~battre toute représentation non con- le recouvrement des récoltes et pour élever les normes de rendement,
a combattu ~t .conhnuera e. co entendu ue la réalité, selon K., c'est la production ne cessa de stagner. C'est en 1950 qu'une importante
forme à la reahté » (p. 357), et~nt vofr ris ué de présenter une réforme tenta de transformer les conditions de l'exploitation. Deutscher
l'ordre bureaucratique. De 1 fatt, ~~~~ta~ion officielle de la réalité, d::- dit justement qu'on opéra alors une seconde collectivisation 211• Tandis
image en désaccord avec ad ~~pre n le sait fait durement rappeler à qu'au début de 1950 il existait environ 250.000 fermes collectives d'une
nombreux éléments se sont' ~lad ~c pas d~uteux que les oppositions superficie moyenne de 400 hectares, il ne restait plus à la fin de l'année
l'ordre par la Pravda; 1~ nées o . fermement que par le passé : le que 120.000 fermes d'une superficie de 1.000 hectares. Alors que les
soient étouffées ou repnm es ausst premières s'étaient développées dans le cadre de l'antique communauté
régime ne les tolère pas. .. d xx· rurale, ces dernières constituaient des unités d'un type nouveau. La
bi la nouvelle pohhque u réforme, en brisant les frontières de la communauté traditionnelle visait
Si l'on consid~re_ dans so~ ense~ 1= libéralisation du régime n'en à détruire l'indépendance du kolkhose, a le soumettre plus directement
congrès ,il faut amst r~co~n~~r~ib~~alisation est elle-même un moyen à l'emprise directe de l'Etat. Le débat politique dont quelques échos
offre qu un seul aspec Ït ~ lie n'est pas incompatible avec un retentirent dans la presse de cette époque révèle bien l'alternative à
pour aménager le t?ta. 1 ~nsme, e ti ue dans le même temps ; elle laquelle la direction cherchait à faire face. Ou bien il fallait tenter d'in-
renforcement de la. dtsctplme bureau~;:nc~ elle risquerait d'atteindre la téresser les kolkhosiens à l'accroissement de la production collective,
l'appelle au contr~t:e, car ~n son a 1 le discours de K. conviendra en abaissant les taxes agricoles, en fournissant en abondance et à bon
la cohésion du regtme. QUJ~onqlut e ~ ut e'voqués _ et la démocratie marché des produits manufacturés, en relevant enfin les prix des pro-
s sont stmu anemen
que tous 1es moyen f ·re face à la situation actuelle.
et la contrainte brutale - pour at
24 Nous renvoyons le lecteur à la très intéressante étude de Peregrinus :
"' Les Kolkhoses pendant la guerre :., publiée par Socialisme ou Barbarie, n• 4,
oct.-nov. 1949.
211 Heretics and Renegades. p. 22.
LE TOTAliTARISME SANS STALINE 185
184 LE TOTALITARISM-E SANS STALINE
rection : susciter l'adhésion des masses en accordant d'importantes con-
duits agricoles. Ou bien il fallait étatiser l'économie agricole, c'est-à J:re
cessions, en relevant le niveau de vie, en assouplissant les méthodes
su rimer tes parcelles individuelles, abolir le marché et, en noyant es d'exploitation ; contrôler plus que jamais l'activité de chacun, imposer
Pp s kolkhoses dans de nouvelles unités géantes, soumettre les p_ay- et faire respecter à tous les échelons les consignes de l'Etat. Mais ce
~~~~e~ un contrôle rigoureux analogue à celui que subissen~ ~es ouvrters dilemme revêt, dans le cadre de la production agricole, un aspect par-
dans l'industrie. Bref, ou il fallait s'en remettre en la f~c1htant ~ ~ne ticulier. Le travail de la terre se dérobe en effet partiellement au con-
I égulation naturelle, ou il fallait imposer une réglementation auro~tauet trôle de l'appareil dirigeant. La dispersion des producteurs, l'étendue
On sait que Khrouchtchev fut alors partisan! de la sec~nde sou 10~ e des espaces qu'ils cultivent, le rythme du travail dont tes résultats n'ap-
qu'il proposa en conséquence la construction d'. c agrov•lle~ • dans ~~­ paraissent que de loin en loin - au moment des récoltes - , l'instabi-
quels seraient regroupés les paysans, arrachés a leurs anc1ennes con l- lité des facteurs naturels dont dépend en dernier ressort le succès des
Iions d'existence. opérations, tendent à ruiner les procédés de contrôle et de surveillance
Bien que les mesures préconisées par K. n'aient pas été adoptées et que facilite au contraire l'industrie~. Dans de telles conditions, la
u'ait alors prévalu un compromis entre ces deux tendance~, le_ débat coopération des producteurs se révèle indispensable. Mais cette coopé-
de 1950 éclaire singulièrement ta politique actuelle. En l?r~m1er heu, ~n ration n'est possible que si tes kolkhosiens ont conscience de bénéficier
eut présumer raisonnablement que la lutte entre les dm~eants, ~pres du système existant, que si le service collectif qu'ils accomplissent leur
ia mort de Staline, fut largement déterminée par la question agr1cole. apparait clairement indissociable de leur propre avantage personnel.
11 n'est pas invraisemblable de supposer que Malenkov :- ac~usé! on Dans la réalité, ils ont au contraire conscience que les fruits de leur
s'en souvient, d'avoir commis des fautes g ra': es en matière d agncu~= travail sont accaparés par la bureaucratie et cette réflexion est quoti-
ture _ ait été éliminé pour avoir recommande _des ~esu res t!op pac• diennement confirmée par la présence et le comportement de la bureau-
fi ues à l'égard des kolkhosiens. En second heu, 1\ app~ra1t que la cratie locale qui s'épanouit à leurs dépens. Ils résistent donc à l'exploi-
p~litique sanctionnée par le xx• congrès reflète d'une mamère nouvelle tation, comme le font les ouvriers dans l'industrie en limitant la pro-
les deux préoccupations précédentes . . duction, mais dans des conditions incomparablement plus favorables.
Apparemment, K. a abandonné te projet des al?irovi~les. Il précomse L'appareil dirigeant ne peut pour sa part qu'osciller entre deux modes
lui-même des mesures destinées à améliorer la s1tuat•?n des ,kolkho- de réponse. Ou bien il cherche à intéresser les kolkhosiens à la produc-
siens : tes p rix de stockage des céréales et . des produ•!s .de 1élevag: tion, il renonce, au moins partiellement aux méthodes de coercition
ont été relevés et tes revenus des kolkhos•ens ont, dtt-1!, augmente brutale ; mais, comme ses exigences ne sauraient se restreindre, il risque
depuis deux an~ de 20 milliards de roubles. Mai_s c'est que sa réforme de voir les paysans profiter de ces concessions pour se préoccuper
essentielle ne vise plus les régions agricoles d~Jà ~xplo1tées. Un plan davantage de leur parcelle et se détourner de la production collective.
formidable de mise en valeur des territoires de S1béne et ~u Kazak~stan Ou bien il renforce son contrôle sur le travail, établit des normes sé-
a été élaborée : 28 à 30 millions d'hectares de te_rres v1erge~ dotven~ vères de rendement, punit durement toute dérogation aux consignes du
être défrichés en 1956; au moins autant.l'ont déJ,~ été depu•s 1953 ~ Plan, multiplie à cette fin les appareils locaux de surveillance ; mais il
200 000 tracteurs et des milliers de machmes et d mstrumen~s ont éte exaspère l'opposition des paysans, rend plus sensibles les exactions de
env~ és dans ces régions. Or l'exploitation sibérienne. ~st d1recte_m~nt la bureaucratie locale et ruine les chances d'une coopération des pro-
. Y
Ié l'Etat . elle est dans la ligne de la politique autontaue ducteurs. La période de l'avant-guerre révèle déjà clairement cette os-
1mpu s e par , · t · rt · cillation. Après la collectivisation, une politique de concessions est pra-
· r K C'est une population nouvelle qut es •mpo ec!
recomman dee pa · · ·à r dé 1 e tiquée entre 1935 et 1938 ; après l'échec de cette tentative (appelée Nep
dans les territoires vierges. 350.000 travailleurs sont deJ par IS, . c ar
K . et ·il ajoute : « Au cours du nouveau quinquennat, le parti d~vra des kolkhoses) une législation sévère est de nouveau appliquée et le
s~~s doute adresser plus d'une fois des appels semblables à la Jeu- travail forcé est légalisé et étendu. A chaque fois, les mesures prises
( 303) Les paysans de Sibérie seront donc dans une large engendrent de nouvelles difficultés, dont témoigne la stagnation de la
~:::r: d~~ ho~mes nouveaux ; ils ne travailleront pas un so~ auquel production.
ils sont attachés depuis leur enfance et que souvent leur~ ancet~:~~~! Les immenses progrès réalisés dans la mécanisation de l'agriculture
labouré ils ne seront pas liés les uns aux autres par les tens ~u . . •_ depuis quelques années ne peuvent qu'améliorer la situation agricole,
~e roximité dans le cadre du village, ils seront des mdtv~du~ mais les débats de 1950 et du xx• congrès attestent que la crise ne
~r!~~egmenf soumis à l'emprise étatique. N'est-ce pas dans ces rég•on::. peut être résolue par les seuls facteurs techniques : elle est essentielle-
nouvelles que les agrovilles de K. pourront se développer sans rencon- ment sociale.
trer l'opposition de populations enracinées dans leur sol ?
Le problème agricole tel que nous 1~ ~évèlent le dé~at de 1950 _et la M Toutes ces remarques ont déjà été form ulées par P. Chaulieu dans l'ar-
politique actuelle met en lumière les d1ff1cultés du rég1me. Une f~•s d~e ticle qu'il a consacré à c L'exploitation des paysans sous le capitalisme bureau-
cratique:., Socialisme ou Barlxlrie, n• 4, oct.-nov. 1949.
plus nous sommes en mesure d'apercevoir le dilemme qu'affronte a t-
186 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 187

Dans cette perspective, on peut à bon droit se demander si les ré- m~nente ~u'elle entretient et les traits archaiques de son appareil écono-
formes préconisées par K. sont s~sceptibles d~ t~ansfo_rmer les do~né~s mtque, _ait été capable de rejoindre assez rapidement son niveau de
du problème agricole. L'exploitation des terntotres vterges de Stbéne productiOn de 1939 atteste assez cette accélération générale du progrès
et du Kazakhstan ne constitue en effet qu'un détour. dans le processus techniq~e.; celle-ci a ~éterminé partout un essor sans précédent de la
des relations de la paysannerie et de la bureaucratie. K. a renoncé à product~vlté et a fourm un champ de possibilités imprévu. Il n'en reste
démanteler les kolkhoses existants et à les refondre dans de nouvelles pa_s moms que les différents pays n'ont bénéficié de ce progrès qu'en
unités sous le contrôle de l'Etat ; sans préjuger de !:efficacité de_ cette ratson de leur structure propre. Le capitalisme d'Etat en U.R.S.S. et la
réforme il faut avouer qu'elle aurait sans doute susctt~ ~ne formtdabl_e pl~nifi_cation qu'il implique se sont révélés capables, du moins à un cer-
opposidon dans une période où la liquida~ion ~u stahn_Jsme ~pportatt t~m mveau de développement des forces productives, d'utiliser plus ef-
à tous les signes d'un climat nouveau de patx soctale. Mats, ~n _1 absen~e ficacement que le capital privé les ressources offertes par la technique 21.
de cette solution de force, aucune mesure positive_ ne paratt mterven~r Dans ~e cadre, nous l'avo~s amplement souligné, s'est opérée une trans-
dans le cadre des régions déjà exploitées. La direction se propose plutot formatiOn _des forces soctales en présence, un épanouissement de la
d'appliquer les méthodes étatiq~~s dans. un cadre neuf ou l'on pour.ra bureaucratie et un essor de la classe ouvrière que son nombre et sa
faire surgir les agrovilles ex mhtlo. Mats dans ce but el~e ~st amene~. culture désignent maintenant comme un grand prolétariat moderne · tes
dès le début, à imposer à certaines catégories de la soctéte un travatl réformes politiques récentes sont venues sanctionner cette évolution
forcé : des centaines de milliers d'hommes sont et sero~t envoyés da~s répondre aux conditions nouvelles créées par la maturité de la société:
de lointains territoires où les conditions de vie et ~e chmat sont parti~ Mais, ce que nous avons tenté de montrer, c'est qu'en raison même
culièrement arides pour construire une nouvelle agn~ulture. ~?e ceux-ct de ce changement - de l'expansion économique et de l'affermissement
soient appelés par K. « travailleurs d'élite ~ et « dtgne~ ?atlsseurs du des classes - de nouveaux problèmes sont nés qui rendent le fonction-
communisme» ne saurait dissimuler qu'il s'agi,t d'une .s~mstre déporta- nement des _institutions plus précaires, qui compliquent les relations en-
tion analogue à celles qui ont eu lieu pend~nt 1ère st~hmenn~. Au_ reste, tre les dommants et davantage encore les relations entre dominants et
la Pravda admoneste déjà la jeunesse QUI méconnatt les. btenfatts du dominés. Ces problèmes tiennent à l'essence du totalitarisme, mais tout
travail forcé et cherche à se dérober à ses nouveaux devmrs. En o~tr~, autant à l'essence de système d'exploitation moderne. En fait, ils com-
la mise en valeur de la Sibérie peut-elle ne pas_ réengendrer les, dtff~­ posent les expressions diverses d'une contradiction fondamentale car te
cultés rencontrées sur les anciens territoires? St, com~e nous 1en~e~­ totalitarisme n'est pas une forme accidentelle qui viendrait s'aj~uter à
gnent les vicissitudes de l'histoire de l'agriculture deputs l,a coll~ctl_v•­ la structure sociale capitaliste, il en est à nos yeux la forme achevée.
sation, la résistance paysanne découle au plus profo~d de 1 explott.a~JOn Pour mieux dire, le capitalisme bureaucratique n'a éliminé certains
bureaucratique et se développe c naturellement » grace aux con~ttlons vices du capitaliste bourgeois que pour réintroduire une autre série de
propres du travail ~grico~e •. l'avenir sibérien ne peut que reprodutre les vices qui témoignent de la contradiction permanente de la société d'ex-
difficultés du passe ukratmen. ploitation et la dénoncent avec une force accrue à tous les niveaux de
la vi~ sociale., Par e~emple, la planification a permis de supprimer un
Conclusion. certam type d anarchte dans la production et la concurrence aveugle des
intérêts privés, mais elle a réengendré un nouveau mode de rivalité en-
Crise ou stabilisation ? On aimerait pouvoir désigner par une for- tre les bureaucrates, une inertie des cadres dirigeants ; elle s'est réduite
mule simple la période inaugurée par le XX• congrè~. Mais toute no~re à une coordination superficielle des branches d'activité à une détermi-
analyse récuse un mode de définition qui prétend resumer la connats- nation globale du niveau de la production, elle s'est ;évélée incapable
sance de l'U.R.S.S. dans une courbe de santé. de mesurer les efforts de la collectivité à la dépense réelle du travail
humain et a interdit en conséquence de contrôler son fonctionnement
11 n'est pas contestable que d'immenses progrè~ tech~iques ont. é~é concret. Elle propose un modèle d'intégration de la production et de
réalisés en U.R.S.S. depuis la guerre. Et, pour avotr so~ltgné le~ dtfft- participation sociale inconnues dans les autres sociétés, mais elle est
cultés du régime nous avons fourni une image né_cessatrement ;ncom- condamnée à le contredire pour maintenir la domination du Capital sur
plète de l'évolution. Il est de fait que les destructions engen?r.ees par le Travail. Par ailleurs, l'idéologie totalitaire possède une efficacité
la guerre ont été comblées en un temps record, que les prévtswns les
plus optimistes ont été rapidement dépassé~s _par le ryth~e de la. re- . ~ Il est dou~eux qu'une comparaison objective des mérites respectifs des
construction, que l'U.R.S.S. se situe aujourd hUI dans certams domames regnl}es économiques. de I'!J.R.S.S. et des U.S.A. soit possible. Si l'U.R.S.S.
à un niveau très supérieur à celui de l'avant-guerre. ~ans aucun doute, témot~ne dans la pénode recente d'un développement ful~urant il reste qu'elle
Je formidable progrès technologique qui s'est produtt, dans le monde bénéficie, d'une part, de l'étendue des territoires inexploités dont elle dispose
d'autre part, et surtout, de son retard par rapport aux U.S.A. Au lieu d'avoir
entier à la suite de la guerre, a été un facteur décisif dans la recons- à passer par les étapes que parcourt le capitalisme bourgeois elle utilise les
tructi~n. Le fait que la France, malgré la crise sociale et politique per- dernières découvertes technologiques du pays le plus avancé. '
188 LE TOTALITARISME SANS STALINE LE TOTALITARISME SANS STALINE 189

nouvelle ; elle rend l'individu sensible, dans chaque domaine d'activité, 2


soul~ve~ les montagnes ~. Ainsi, dans le temps même où la bureau-
aux impératifs de la société entière et de son avenir historique, mais crabe ~ ef!orce de consoltder ses conquêtes, de définir en termes neufs
elle le prive en même temps de toute possibilité d'adhésion réelle à ces s~s obJectifs de cl~sse, elle est encore contrainte de se placer sous le
impératifs en imposant par contrainte la norme de l'appareil dominant. signe de la révolutiOn, d'invoquer celui qui incarna la lutte contre l'ex-
En regard des idéologies bourgeoises, elle est en un certain sens pro- ploitation et contre l'Etat despotique. Elle doit se dénoncer elle-même et
gressive puisqu'elle vise l'ouvrier en tant qu'être social et non, comme développer contre elle, par le mythe, une formidable puissance critique.
dans le cadre de l'industrie américaine en tant qu'individu panni d'au-
28
tres. Mais, ce faisant, elle développe, en le reconnaissant, un besoin Ce J?aradoxe échappe complètement à nos intellectuels progressistes
social qui se heurte plus fortement qu'en tout autre cadre aux besoins K. parle-t-Il d'un retour au léninisme ? C'est donc qu'on y revient Sartr~
~pprouve. Il se rengorge même. < Le XX• congrès du pC de l'UR. S s
particuliers de l'exploiteur. Bref, tous les efforts que déploie l'Etat 1~!-on dans f:e~ Temps modernes de mai 1956, p. 1619 -·a· marqué· 1~ fi~ de
totalitaire pour assurer un fonctionnement harmonieux de la société, 1 epoque. stahmenne et le reto!lr du communisme à ses principes. 11 justifie tous
pour susciter la créativité des hommes, se retournent contre lui, engen- ceux QUI, comme nous, sans nen tolérer des déviations du stalinisme refusaient
drent un péril parce qu'ils font dépendre toujours davantage de l'accord de rompre avec l'U.R.S.S. et le mouvement communiste:. '
des producteurs l'efficacité des règles de l'appareil dirigeant. Mais_ le . Décidément la foi aux allures tranquilles est rareme.nt exempte de jésui-
tisme. Dans 1~ XX• ~ongrès, le progessiste pourrait au moins apercevoir
paradoxe est qu'il ne peut se priver de ces efforts. Tout au contraire, Q!le!ques questwns. P<_>mt. .<Il a _marqu_é la fin de l'époque stalinienne:., nous
l'évolution de la production, la recherche d'une productivité accrue dans d1t-ll avec le sens socwlogJque a1gu QUI le caractérise et n'est-ce pas tout un'
tous les secteurs, le contraignent de plus en plus à obtenir 1~ partici- < le retour du co~~unisme a ses principes :.. Quel retou;? On mangera mieu~
pation des hommes à la planification. Déchiré entre cette ~x1gence_ et e_n U.R.S.S. (et d ailleurs, ~our longtemps encore, moins qu'en un pays capita-
hste moyen) ; les classes ~~~ées vont a_cql!érir plus largement voitures, réfrigé-
celle d'une direction autoritaire, le régime est alors condamne à susciter rateu_rs et P?Stes de téléviSIOn (dont JOUit depuis longtemps la bourgeoisie) .
la critique de ses propres méthodes, à dénoncer les principes de son certai!ls droits démocratiques ~eront dorénav~nt respectés (dans tes limite~
fonctionnement. Ainsi le voit-on se débattre dans un interminable pro- restremt~s q_ue nous avons S<_JUhgnées) ; la pohce ne tiendra plus te citoyen 3
cès : la bureaucratie s'accuse de bureaucratisme, combat les méfaits de sa merci (~1~n c;~ue les services de la Tchéka soient renforcés) ; un accusé
P<;n~r~a choiSir hbrement son_ avocat (mais ses droits exacts sont encore à
la centralisation, juge le parti séparé de la vie productive, inca?~ble defl!llr) ; ,ces p~og~ès sont m~onte~tablemen~ importants. Mais, s'ils témoi-
qu'elle est de reconnaître dans le dével~ppe~ent concret .ct~ ses activités gnaœn_t dun prm~tpe commumste, tl faudratt tout simplement conclure que
le reflet fidéle de sa propre nature. C est dire que le regime, plus que l~ régtme commumste est encor~ _loin ,en deçà du régime bourgeois. Par ailleurs,
tout autre, rend possible une expérience révolutionnaire des masses, 1aba~don de ,plus en, plus exphc1te. dune _perspe<;tive révolutionnaire à J'échelle
mondiale et IIdéaJ ~.une société hiérarchisée clauement affirmé dénoncent une
fondée sur la critique interne du totalitarisme. rup~ure avec le lémmsm~ J?lus complète qu'elle ne le fut au temps de Staline
Le retour au léninisme prêché par Khrouchtchev offre peut-être le tou1our~ pré?ccup~ de diSSimuler son nouveau visage sous les traits de l'idéo~
log1e revolutionnaire.
meilleur exemple de ce développement paradoxal_. Il introduit à premi~~e !'Jais, de <;ette rupture, le ~~ogres~iste des Temps modernes n'a cure. 11 a
vue une note discordante dans le langage réaliste des nouveaux dm- déc1d~ une f01s pour toutes qu 11 fall~ut en U.R_.S.S. croire les ~ens sur parole.
geants. Ceux-ci nous avons insisté sur ce point, dénoncent la « mysti- ~l.croJt donc K. avec la même perséverance qu'Il ne croit pas Eisenhower C'est
fication » du p~ssé dont le part' faisait sa principale ac~ivité ; ils en- ICI que la fo~ fait place au_ jésuitisme.. L~s Temps modernes ne p~uvent
se conte'}te~ d approuver K., 11 leur faut msmuer qu'ils pensaient la veille ce
gagent les militants à se tourner résolument vers les proble~es q~~ pose que celui-ci a pr?clamé le le!l~emain. K justifie c tous ceux qui sans rien
la marche de la production dans le présent; au surplus, Ils cnhquent tolérer des déviations _du stahmsme refusaient. de rompre avec l'U.R.S.S. et
si sévèrement Je fonctionnement du parti que celui-ci ne semble plus le mouvement commumste >. Quelle belle enseigne pour la revue, en vérité:
chargé d'aucune tâche spécifique dans la société. Alo_r,s qu'aux ye;•x d~ Sartre ou. le~ R~compenses de la vertu 1 Le communisme rejoint notre philo-
S?Phe QUI 1avait heureusement attendu sur le terrain du léninisme sans
Lénine Je parti préfigurait en quelque sorte la soc1eté commums~e a nen tolérer de ses écarts... Mais si le lecteur se demande comment s'est mani-
venir, qu'il dépassait la lutte économique subsistant dans la pénode fe~tée cette }ntolérance, s'il recherche les textes dans lesquels Sartre aurait pu
post-révolutionnaire, il est maintenant consid~ré comme un gr?~p.e g~1sser depu1~ 1953 u~e critique de la déviation stalinienne que découvrira-t-il ?
parmi les autres, aligné sur le barême capitaliste de la productivite, R1~n. Le régtme de 1 U.R.S.S. a été proprement <néantisé>, déviations com-
pn~··· E~ reva~che, _le lecteur trouvera un article de Marcel Péju qui a le
dont les militants sont rémunérés en proportion du rendement de leur ~énte ~e Juger mvraisemblable l'accuSfiti.on, mont~ contre Slansky mais qui
travail. Mais le langage réaliste ne peut suffire. L'appel à la coopé- s emplOie surtout. à démontrer. que celuJ-cJ s est fa1t le complice volontaire de
ration des masses exige un nouveau mode d'idéalisation de la réalité, son procès. Depuis, K. a exphqué autrement la technique des aveux : < battre
b,attre, encor.~ battre :.. Sans .a!fendre une autocritique de Péju sur ce point, or:
que peut offrir la participation au parti et le mythe r~nové de la ré~o­ s étonn~ de lmsolente hypocns1e !lvec laquell.e la rédac~on des Temps modernes
lution. Symbole de la démocratie révolutionnaire, Lémne se trouve _m- ~ fab~1q_ue après co_up d~ faux titres de résistance antistalinienne, alors qu'elle
vesti d'un pouvoir neuf ; sa légende doit cristalliser l'action. collech~~· s est d1shf!guée depuis trois ans par sa parfaite platitude à l'égard de la politique
< commumste :..
susciter une nouvelle adhésion à la tâche commune, promouvOir un mili- . _Du silence g~né de la veille sur le régime de l'U.R.S.S. à l'approbation
tantisme enthousiaste analogue à celui qui dans le passé permit de ma1se de Khrouchtchev, chacun jugera du chemin parcouru.
190 LE TOTALITARISME SANS STALINE

Ces contradictions ne signifient pas que le totalitarism~. en U.~.S·~·


soit nécessairement inviable. Des artifices comme ceux qu tmpro~tse a
direction du xx· congrès permettent précisé~ent de masquer ,tes ~~~~~;
atibilités de changer les termes des problemes affronté~, d assu
~ie et le développement du système. Ce qu'il faut tout~f~1s reconnattre:
A

c'est que ce système ne peut vivre que dans la con~r~dtchon, que centre IX
en permanence sur Je débat soc1a · 1. L'U ·R·S ·S·• d1s10ns-nous en . corn-
t
men ant ne peut plus apparaître comme un monde à par~, e11e pre~en e L'INSURRECTION HONGROISE *
une çfi ~re particulière du capitalisme. Nous pou:-rons a]ou_te~ mamte-
nant q~e les traits qui la singularisent sont a~sst ceux qu1 1exposent
plus que tout autre pays à la critique et à l'actwn des masses.
LA VERITE SUR DOUZE JOURS DE LUTTE

Que s'est-il exactement passé entre le 23 octobre et le 2 novembre ?


Nous essayerons de Je dire en nous appuyant presque exclusive-
ment sur les informations diffusées par la presse et la radio hongroise,
c'est-à-dire sans nous référer à des témoignages dont on peut contester
l'impartialité. La plupart des informations dont nous faisons usage ont
été publiées par la presse française, mais cette presse a fonctionné
comme presse bourgeoise. C'est-à-dire qu'elle a cherché à dissimuler ou
à minimiser l'action du prolétariat et qu'en revanche elle a mis au pre-
mier plan tout ce qui permettait de présenter l'insurrection comme un
soulèvement national. Toutes les revendications politiques et nationales
ont été soulignées et on a surtout parlé des combats que menaient les
« insurgés » en général, sans chercher à expliquer quelles étaient les
forces sociales en lutte. Ce n'est que dans la toute dernière période
qu'on a annoncé que des tendances très diverses se manifestaient. On
n'a mentionné qu'incidemment l'existence des conseils et leurs revendi-
cations. Grâce à cette manœuvre, la presse a complètement déformé les
traits de la révolution pendant la toute première période. Pendant les
trois premiers jours, en effet, les émissions de Radio-Budapest étaient
pour leur plus grande part consacrées à l'action des usines, celles des
· •· dans ce texte l'hypothèse de grèves en Union
Nous ne fats?ns qu evoqu~r des information précises ont été réunies sur les faubourgs de Budapest - Csepel, Rada Utca, Ganz, Lunz, Etoile
0
so~iétique._ Depms ~~ ré~~f~ ÜJS 2 et 56, tout particulièrement dans _les camps Rouge, jacques-Duclos - celles des grands centres industriels de pro-
greves qut Qon~ eu teu !te l'ensemble de documents publiés en françats : Samzz- vince - à Miskolc, Gyor, Szolnok, Pecs, Debrecen, etc.
de travail. u _on con~u osition communiste en U.R.S.S., Paris, 1969. D'aut~e
dat, 1. La votx de 1°f.P. . f des comités d'usine par Je pouvoir bolc_hevlk Les villes où, selon des informations de sources diverses, des mou-
part, nos propos ~ur evtc IOn . · résent L'article de D. Ltmon, vements insurrectionnels ont éclaté depuis la nuit du 23 au 24 octobre
pourraient être n&oureuse!"ent fon?~s a~ 1~ Revu~ internationale n•• 4 et 5, ont été, en dehors de Budapest :
«Lénine et le controle o~vner/, pub!~~ ~ 1967) donnait d'utiles i~formations.
1946 _(reprod. da_ns .«/~og~sht?n ~fhe BoÎshevik revolution and workers control Région de Borsod : Hongrie nord-orientale, aux confins de la
Deputs,_ on peut hre . . v~tc . ~ ol 22 n• 1 mars 1963 ; F. 1. Kapl~n, Tchécoslovaquie. Mines de charbons et aciéries parmi les plus impor-
in russtan mdustry :., Slavzc re~zew, v · . t' 1 bor' 1917 1920 · The formatzve tantes du pays, importantes centrales électriques. Centre de l'industrie
Bolshevik ideology agt8 ~h~ et~~tnt~~ sa;~~ B~lsheviks ~nd ~orkers' con!rol, chimique hongroise. Ville la plus importante : Miskolc, 100 000 habi-
years, New York, 1 • · ' «Les comités d'usme en Russ1e à
1~17-21, LondrReés,,19ti?O; Ain 7u~~rgae~l:~ n• 4 1967 (publié en russe en 1923). tants. Autre centre sidérurgique : Diosgyoer.
l'epoque de la vo u on :., ' . ' · · 1 d · forma- Région de Baranya : Hongrie méridionale, aux confins des fron-
Sur l'éliminat~on des oppositions et la : ~~~~s~~~n e~y~~1 co~rti~1s e{cJ~é dans tières yougoslaves, entre le Danube et la Drau. Mines de charbon, gise-
tians sont fourmes da~~ :~s o;vr;~~~k~ ci des~us dans le texte de Kollonta; ments d'uranium découverts il y a quelques années. Capitale : Pecs.
une note sur La contra ;c (10 ~ 3~ 1964) !'a Préface' de Cardan et les notes de
publié par qm ou Bar · n t, am
Sqc.,1accompagnen ! si qu~ dans le commentaire de S. Bricianer
Solidanty
(n• 36). • Socialisme ou Barbarie, n• 20, déc. 56- fév. 57.
192 L'INSURRECTION HONGROISE 1 L'INSURRECTION HONGROISE 193
Gyoer : Hongrie occidentale, sur le Danube, sur la route de Buda- ?é~ocratisation, la limitation de l'emprise russe étaient demandé
pest à Vienne. Ville industrielle, notamment la plus grosse usine de mststance, les crimes et les tares du régime étaient dénoncéeses a~l~c
matériel ferroviaire de Hongrie. qu~m~nt. Les événements de Pologne avaient porté à bi pu t-
Szeged : troisième ville de Hongrie. Région agricole, aux confins agttattOn. C'est cette situation . r son corn e cette
des frontières yougoslaves et roumaines. Importante université. majo~ité des ~c~dres moyens du q;~r~;~t~~~e s~~e:ni~i~~~: ~uit~, la grande
Szolnok : l'un des plus gros centres ferroviaires de Hongrie. Base trouves du cote des insurgés Mais en ~ s e ase se sont
tion se manifestait dans les ~sines. meme temps, une grande agita-
aérienne. Passage de la ligne de chemin de fer en direction de Moscou.
De ces émission il ressortait qu'à l'exception de Budapest où dès 1
le début l'ensemble de la population s'était soulevé, le combat révolu- ma~~~t ~e;~~~o~~~~i~~r::~~!e~o l'organ.e d~ parti 1~ signalait et de-
tionnaire reposait exclusivement sur les ouvriers d'usine : ceux-ci for- ment dut ainsi promettre à cette ur. apatser es ouvn_ers. Le gouverne-
maient partout des « conseils», partout formulaient des revendications masses serait relevé de 2S % t epoque,, qu~ _le mveau de vie des
révolutionnaires, partout s'emparaient d'armes, en plusieurs endroits se (qui équivalait à une retenu: dee alnOn~cer llabolthlo~ de l'emprunt forcé
, . ;o sur es sa atres) Les
battaient avec acharnement. n avatent pourtant pas suffi . elles étaient d' 11 t. promesses
On sait que tout a commencé le 23 octobre par une manifestation de légalisation de la semaine de' 46 heure (h at eurs empérées par la
solidarité à l'égard des Polonais, organisée par le cercle Petoefi, c'est- projet précédent avait prévu 42 heures sDe ~~~~~s n~rm~~es), ,alors q~'un
à-dire par les étudiants et les intellectuels. Cette manifestation, d'abord étaient décidés à ne pas se contenter .d 1 a?t res, _es ouvners
interdite, puis autorisée au dernier moment par le gouvernement, fut ~aient plus des cadences de production ~m~~~~e~;;~~ttes ; tls ne vou-
rejointe par des masses d'ouvriers et d'employés qui avaient quitté le~ tls ne voulaient plus des ordres d . e gouvernement :
usines et les bureaux. Elle se développa dans l'ensemble pacifiquement.
Mais, dans la soirée, un discours de Geroe mit le feu aux poudres. ~;~;ti~ ~~a~~t:: ;,~~sih!~7~~~enq~~c1~:;1~ftie~: :~~f~~~ itn:t~,:~~i~~~
Alors qu'ils s'attendaient à d'importantes concessions de la part du polthques se trouvaient chaque jour discrédités pa~e~~~s lsynd~aux et
gouvernement, les manifestants s'entendirent dire que l'amitié de la presse des méfaits du régime Rakosi auxquels ils avaient aa~~~rte~~~ la
Hongrie pour l'U.R.S.S. était indéfectible, que les éléments troubles qui Les ouvriers qui étaient dans la rue le 23 octobre n'ét · t
voulaient créer de l'agitation seraient matés et que le comité central ment venus réclamer le retour de Na . 1 . aten pas seule-
n'avait pas l'entention de se réunir avant le 31 octobre, soit huit jours Leur attitude peut être résumée par 1~dé~l~r~~~~n~.~~t~: c~oset en tête.
des grandes usines_ Csepel, publiée deux jours plus tôt pa;;~~:g~~~n~~r
plus tard. A la suite de Geroe, Nagy prodigua quelques bonnes paroles
et un appel au calme. Les manifestants ressentirent le discours de
Jeunesses commu?tstes : « jusqu'à présent nous n'avons . s
Geroe comme une provocation. Une colonne de manifestants se dirigea
vers la Radio et chercha à y pénétrer pour que soient diffusées leurs ~vous avons appns pendant ces tem~s tragiques à être sd~~~ie~~ ~o~
revendications : « La radio ment ! Nous voulons faire connaître ce que ancer à pas de loup. Soyez tranqutlles, nous parlerons aussi. :.
nous voulons. » La police de sécurité tira alors sur les manifestants - Dans la nuit du 23 au 24 1 0 r1 .
et à partir de ce moment-là les combats se propagent dans la ville. l~s manifedstants. Mais les s~ld~t~ h ~~g~~i;é~~:!~n~~t:~:n~!e~ ~~er dsur
Quelques heures plus tard, Geroe, affolé, appelle Nagy au Gouverne- mer~, et ans les casernes, ils fournissent eux-mêm s er-
ment, mais cela ne modifie en rien l'attitude des insurgés, qui mettent mantfesttants, ou n'opposent aucune résistance lor:~u~esce~';~~ a,ux
en avant des revendications de fond, et ne se contentent pas d'un chan- emparen . Des ouvriers des arsenaux t - t sen
gement de personnes. distribuent. Le lendemain a lieu notamme:fpor ent ddes ar~es et les
le parlement ou' 1· nterv· t une gran e batatlle devant
Le discours de Geroe mit donc le feu aux poudres. Mais il serait tennen , annonce Radio-B d t
risqué de penser que les manifestants seraient sagement rentrés chez soviétiques et des avions 11 n'y a p d d t u apes , les chars
· • as e ou e sur le rôle · t
eux si l'on avait bien voulu leur annoncer le retour immédiat de Nagy 1es ouvners ce mercredi 24 . ils se batte t h que JOUen
les ouvriers des usines Cse ~1 . n, avec ac arnement. Ce sont
comité central de l'insurre~tion:u~~o~~a~ 1:~~nt-garde et qui c_réent le
au pouvoir. Il y avait très longtemps qu'une extraordinaire effervescence
régnait à Budapest. Et nous ne pensons pas seulement aux manifesta-
tions du cercle Petoefi où d'importants meetings avaient dénoncé tou- les ouvriers révolutionnaires » appelle à 1 téè par éc lées étudtants et
. 1 d' . . a gr ve g n raie Le même
jours plus violemment la politique du gouvernement et le rôle de JOUr, a ra 10 offtctelle annonce que des troubles ont écl té . .
l'U.R.S.S. Nous ne pensons pas seulement, non plus, à l'extraordinaire ~ans les usines ; elle diffuse constamment des ~ en pr?vmce
climat qu'avaient suscité les funérailles de Rajk, puis celles d'anciens et~t de manifestations survenues dans les centre~o%~un~q·u~s qut font
membres du parti et d'anciens officiers dont les masses avaient appris gr~e. Le soir, elle annonce que le calme est reven us ne ~ de Hon-
quelquefois en même temps la liquidation et la réhabilitation. Un fort pnses de province et elle appelle instamment les ~ da!ls c~tames entre-
courant d'opposition grandissait depuis des mois au sein du parti ; la travail le lendemain matin Le J·eudi 1 uvners reprendre le
. ' e gouvernement donne l'ordre de

·~
194 L'INSURRECTION HONGROISE L'INSURRECTION HONGROISE 195

nouveau aux ouvriers et aux fonctionnaires de reprendre le travail, ce geoi~ie de Budapest, mais en même temps elle incite ces couches à s'en-
qui atteste que la grève continue. hardir, à formuler leurs propres revendications et à venir sur le devant
de la scè~e,. alors que jusqu'à présent le combat révolutionnaire avait
A plusieurs reprises, le gouvernement se croit maître de la situation reposé prmc1palement sur le prolétariat.
et le dit. C'est qu'il ne comprend pas exactement ce qui se passe dans
le pays entier : des comités ouvriers se constituent un peu partout, mais Plaçons-nous maintenant à la date du samedi 27 octobre et avant
Je plus souvent ils expriment leur confiance à Nagy ; la grève est géné- de rec~ercher c?mment évolue la révolution, considérons ce que fut l'in-
rale, mais elle n'est pas dirigée contre Nagy. Par exemple, le conseil surrection ouvnère durant les quatre premiers jours.
révolutionnaire de Miskolc, qui joue très vite un rôle de premier plan, Le conseil de Miskolc nous servira d'exemple.
demande le 25 « un gouvernement où soient placés des communistes Ce consei~ a été for'!lé dès le .24. Il a été élu démocratiquement par
dévoués au principe de l'internationalisme prolétarien, qui soit avant t?us les. ~uvners des usmes de Miskolc, indépendamment de toute posi-
tout hongrois et respecte nos traditions nationales et notre passé mil- tion politique. Il a ordonné aussitôt la grève générale, sauf dans trois
lénaire». secteurs : I.es transports, l'énergie électrique et les hôpitaux. Ces me-
Les conseils peuplent la Hongrie, leur pouvoir devient dès jeudi le sures t~mmgnent .de_ son souci de gouverner la région et d'assurer à la
seul pouvoir réel en dehors de l'armée russe. Mercredi, le gouvernement population le mam.hen des services publics. Très tôt également (le 24
manie tout à tour la menace et la prière. Tour à tour il annonce que ou le 25), le con~ell a ~nvoyé une délégation à Budapest pour prendre
les insurgés seront écrasés et leur propose de rendre les armes en contact av~c les ms~rges de la capitale, leur apporter Je soutien actif
échange d'une amnistie. Mais, à partir de jeudi après-midi, il s'avère de la pro~mce et agir de concert avec eux. Il publie un programme en
qu'il est impossible de faire quoique ce soit contre la grève générale et quatre pomts :
les conseils. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, Nagy et Kadar - Retrait immédiat de toutes les troupes soviétiques ;
promettent qu'ils vont négocier le départ des Russes ; le soir le Front
populaire patriotique déclare à la radio : « Le gouvernement sait que - Formation d'un nouveau gouvernement ;
les insurgés sont de bonne foi.» L'organe du P.C. hongrois, Szabad - Reconnaissance du droit de grève ;
Nep, a déjà reconnu le même jour que le mouvement n'est pas seule-
ment l'œuvre de contre-révolutionnaires, mais qu'il est aussi « l'expres- - Amnistie générale pour les insurgés.
sion de l'amertume et du mécontentement de la classe ouvrière». Cette
reconnaissance partielle de l'insurrection a été, comme on le voit, dé- . ~ur le plAan politique, le conseil a nettement défini sa position le
passée par les événements en quelques heures et c'est l'ensemble de Jeudi 25. Grace à la radio dont il s'est emparé, celle-ci a été aussitôt
J'insurrection que le gouvernement est contraint de légitimer. Le lende- connu~. dans ~a H?ngrie entière. Nous l'avons déjà rapporté: il est
main matin, le commandant des forces de l'ordre s'adresse par la radio P?Ur 1 mterna~wnah~me prolétarien et simultanément pour un commu-
aux insurgés en les appelant «jeunes patriotes». msme hongrms. natiOnal. L'associ~ti~n des deux idées peut paraître
confuse du P?mt de vue des pnnc1pes communistes. Dans tes cir-
II y a donc jeudi une espèce de tournant. Il semble que l'insurrection con~tances pres~ntes, ,elle. est parfaitement compréhensible. Le conseil
ait vaincu, que le gouvernement cède. Et Nagy sanctionne ce change- e~t mternahonahs.te, c est-a-dire qu'il est prêt à lutter avec les commu-
ment en réformant le gouvernement ; il appelle à collaborer avec lui m~!es et les ouvners du monde entier, mais il est national, c'est-à-dire
Bela Kovacs, ancien secrétaire du parti des petits propriétaires, empri- qu 11 r~fuse toute sujetion à l'U.R.S.S. et demande que Je communismo
sonné par les Russes pour «espionnage» et Zoltan Tildy, du même hongrois soit libre de se développer comme il l'entend. ...
parti, ancien président de la République, au. le~demain de la g~erre:
Cette transformation gouvernementale est tres etonnante. Elle v1se a Par aille~~s •. le conseil n'est pas opposé à Nagy. 11 propose un gou-
vernement dmge par celui-ci. Cela ne l'empêche pas de faire Je contraire
satisfaire l'opinion puisqu'elle montre que le parti communiste est prêt
à collaborer désormais avec d'autres partis ; en même temps, Nagy de ce que demande Nagy. Au moment où celui-ci supplie les insurgés
donne des gages de son hostilité aux Russes, car il n'y a pas de doute de dépo~er les arm.es et pl.us particulièrement les ouvriers de reprendre
que ses nouveaux collaborateurs, persécutés récemment par Moscou, le travail, le consell de Miskolc forme des milices ouvrières maintient
l'aideront à exiger de nouvelles relations avec l'U.R.S.S. Mais cette ré- et étend la grève e~ s'organise comme un gouvernement loc~! indépen-
forme ne satisfait pas les conseils ouvriers : ceux-ci demandent bien damment du pouvmr cen!~al. ~ n'est pas seulement parce qu'il veut
l'indépendance nationale et la démocratie, mais ils ne veulent pas de chasse.r les Russes et qu Il vmt Nagy leur prisonnier. 11 n'est prêt à
politiciens réactionnaires qui, au su~plus, ont déjà c?llaboré .ave.c les s~ut~mr Nagy que si celui-ci applique le programme révolutionnaire
Russes. Le retour au pouvoir des anciens leaders «petits propnéta1res » Ams.I, quand N~gy. fait .entrer au gouvernement les représentants d~
satisfait probablement une partie de la paysannerie et la petite baur- part1 des propnéta1res, 11 réagit vigoureusement. Dans un c commu-
196 L'INSURRECTION HONGROISE L'INSURRECTION HONGROISE 197
niqué extraordinaire:. diffusé par sa radio le samedi 27 à .21 h. 30, le à constituer à la fin de la première semaine révolutionnaire une répu-
conseil déclare notamment qu'il c a pris en main le pouvmr dans tout blique des Conseils.
le comitat de Borsod. Il condamne sévèrement tous ceux qui qualifient
notre combat de combat contre la volonté et le pouvoir du peuple. Nous Sur la base de telles informations, l'image qu'a composé la presse
avons confiance en Imre Nagy, ajoute-t-il, mais nous ne sommes pas bourgeoise d'une simple participation ouvrière à un soulèvement natio-
d'accord avec la composition de son gouvernement. Tous ces politiciens nal est évidemment artificielle. Répétons-le : on était en présence de la
qui se sont vendus aux Soviets ne doivent pas avoir leur place dans le première phase d'une révolution prolétarienne.
gouvernement. Paix, Liberté et Indépendance». Quels étaient les objectifs de cette révolution ?
Cette dernière déclaration met bien en relief aussi l'activité du con- Nous les connaissons par une résolution des syndicats hongrois pu-
seil qui, nous venons de le dire, se comporte ~omme un gouvernement bliée le vendredi 26, c'est-à-dire trois jours après le déclencheme~t de
autonome. Le jour même où il prend le pouvo1r dans tout le dépa~te­ l'insurrection. Elle contient toute une série de revendications d'une im-
ment de Borsod, il dissout les organismes qui sont la tra.ce du rég~me mense portée.
précédent, c'est-à-dire toutes les organisations du par~1 commumste
(cette mesure est annoncée le dimanche matin par sa radiO). II annonce
aussi que les paysans du département ont chassé les responsables des 1° Que la lutte cesse, qu'une amnistie soit annoncée et que des
kolkhoses et procédé à une redistribution de la terre. négociations soient entreprises avec les délégués de la jeunesse ;
Le lendemain, enfin, Radio-Miskolc diffusera un appel demandant
2o Qu'~n large gouvernement soit constitué, avec Imre Nagy
aux conseil ouvriers de toutes les villes de province « de coordonner comme président, et comprenant des représentants des syndicats et de
leurs efforts en vue de créer un seul et unique puissant mouvement». la jeunesse. Que la situation économique du pays soit exposée en toute
Ce que nous venons de rapporter suffit à,.montrer. que s'est mani- franchise;
festé dès le lendemain du déclenchement de 1 msurrechon de B~dapest
3o Qu'une aide soit accordée aux personnes blessées dans les luttes
un mouvement prolétarien qui a trouvé d'emblée sa juste .expression par tragiques qui viennent de se dérouler et aux familles des victimes ;
la création des conseils et qui a constitué le seul pouvoir réel ~n pr~­
vince. A Gyoer, à Pecs, dans la plupart des grandes ~~tr.es v1lles, ~1 4o Que la police et l'armée soient renforcées pour maintenir l'ordre
semble que la situation ait été la même qu'à Miskolc. C et~1t .le conse.'l par une garde nationale composée d'ouvriers et de jeunes ;
ouvrier qui dirigeait tout ; il armait les combattants, orgams.alt le ravi- 5o Qu'une organisation de la jeunesse ouvrière soit constituée avec
taillement, présentait des revendications politiques et éc?nom1~ue~. Pen.- l'appui des syndicats ;
dant ce temps, le gouvernement de Buda~est. ne represen.talt r.1en ; 11
s'agitait, lançait des communiqués contrad1ctmres, menaça1t, PUI~ sup- • ~o Que le nouveau ~ouvernement engage immédiatement des négo-
pliait les ouvriers de déposer les armes et de reprendre le trava1l. Son Clatwns en vue du retra1t des troupes soviétiques du territoire hongrois.
autorité était nulle. Sur le plan économique :
En face des conseil il n'y J.vait que les troupes russes, et encore,
dans certaines régions, il semble bien qu'elle ne ~e soient pas battues. 1o Constitution de conseils d'ouvriers dans toutes les usines ;
Dans le département de Miskolc, notamment, on ~1gnala que les trou~:s 2o Instauration d'une direction ouvrière. Transformation radicale
étaient dans l'expectative et qu'en plusieurs occas.wns ?es soldats s?v:le- du système de planification et de la direction de l'économie exercée par
tiques fraternisaient. Des faits analogues sont s1gnales dans la reg1on l'Etat. Rajustement des salaires, augmentation immédiate de 15 % des
de Gyor. salaires inférieurs à 800 forint et de lO % pour les salaires de moins
Nous ne connaissons pas précisément toutes les revendi.cations for- de 1 500 forint. Etablissement d'un plafond de 3 500 forint pour les
mulées par ces conseils. Mais nous avons l'exemple du conseJI de Szegel: traitements mensuels. Suppression des normes de production, sauf dans
Selon un correspondant yougoslave du journal Vj~snik de Zag.reb qm les usines où les conseils d'ouvriers en demanderaient le maintien. Sup-
se trouvait dans cette ville, le 28 octobre a eu heu un~ r~umon des pression de l'impôt de 4 % payé par les célibataires et les familles sans
représentants des conseils ouvriers de Sze.ged ; les reve~~1catwns, ado~­ enfants. Majoration des retraites les plus faibles. Augmentation du taux
tées ont été : le remplacement des autorites locales stahmennes, 1 apph- des allocations familiales. Accélération de la construction de logements
cation de l'autogestion ouvrière et le départ des troupes russes. par l'Etat;
11 est tout a fait extraordinaire de remarquer que les conseil nés 3o Les syndicats demandent en outre que soit tenue la promesse
spontanément dans des régions différentes, partiellement isolés par. les faite par Imre Nagy d'engager des négociations avec les gouverne-
armées russes, aient immédiatement cherché à se fédérer. Ils tenda~ent ments de l'U.R.S.S. et des autres pays en vue d'établir des relations
198 L'INSURRECTION HONGROISE L 'INSURRECTION HONOROISE 199

économiques donnant aux parties des avantages réciproques sur la base raient rien gagné encore si dans leur vie de tous les jours, dans leur
du principe de l'égalité. travail, ils demeuraient de simples exécutants qu'un appareil dirigeant
11 est dit en conclusion que les syndicats hongrois devront fonction- commande, comme il commande aux machines. Les conseils eux-mêmes
ner comme avant 1948, et devront changer leur appellation et s'appeler seraient finalement dépourvus d'efficacité et destinés à dépérir s'ils ne
désormais c syndicats libres hongrois». comprenaient pas que leur tâche est de prendre en main l'organisation
de la production.
Cette liste de revendications est signée par la présidence du conseil
des syndicats hongrois, mais il n'y a pas de doute qu'elle reprend et De .ceci les ouvriers hongr.ois étaient conscients. Et c'est ce qui
systématise les revendications émises par les divers conseils ouvriers. donne a leur programme une 1mmense portée. Ils en étaient d'autant
P.lus .cons~ients qu~ le régime .stalinien, tout en leur refusant une parti-
Considérons de près ces revendications. Assurément, elles ne consti- Cipation a la geshon des usmes, n'avait cessé de proclamer que les
tuent pas un p rogramme socialiste maximum. Car un tel programme ouvriers éta~ent les .v~ais pr~priétai res de leurs entreprises. En quelque
aurait pour premier point le gouvernement des représentants des con- sorte, le rég1me stahmen ava1t contribué sur ce point à son propre ren-
seils appuyé sur les milices ouvrières. Peut-être était-ce là ce que sou- versement, car il avait permis aux ouvriers de comprendre une chose
haitaient de nombreux ouvriers, déjà très en avance sur les déclara- plus clairement que partout ailleurs : c'est que l'exploitation ne vient
tions des c sommets :.. Peut-être pas. Nous n'en savons rien. De toutes pas de la présence de capitalistes privés, mais plus généralement de la
manières, ce qu'on peut consid~rer comme th~oriquement j.uste n'est division dans les usines entre ceux qui décident de tout et ceux qui n'ont
pas nécessairement ce que pensent et ce que d1sent ceux qu1 son.t . en- qu'à obéir.
gagés dans une révolution et qui sont placés dans des cond1hons
Le programme des syndicats s'attaque donc à cette question qui est
déterminées. fondamentalement révolutionnaire : Il demande dans le même paragra-
T el quel, le programme des syndicats va très loin. D'une p:.rt, il phe « l'instauration d'une dire<:tion ouvrière et la transformation radi-
demande que Nagy gouverne avec les représentants de la jeunesse et cale du système de planification et de la direction de l'économie exercée
ceux des syndicats. Or la jeunesse a été à l'avant-garde de la révolu- par l'Etat :.. Comment cette transformation radicale s'effectuera-t-elle?
tion ; d'autre part, les syndicats doivent être transformés, devenir des Comment les ouvriers réussiront-ils au travers de leur direction à parti-
syndicats libres, de véritables représentants de la classe ; leurs organis- ciper à la planification ? Cela n'est pas dit. Cela ne pouvait d'ailleurs
mes doivent être démocratiquement élus. La demande revient donc à être dit, trois jours après l'insurrection, dans le feu de la lutte encore,
exiger un go uvern~ment révolutionnaire. et dans un document qui ne pouvait affirmer que des p rincipes. Mais si
En second lieu, le programme prévoit l'armement permanent d'ou- la revendication est encore mal définie, son esprit ne fait pas de doute :
les ouvriers ne veulent plus que s'élabore indépendamment d'eux le
vriers et de jeunes qui, avec l'armée et la police, seront le soutien du
plan de production, ils ne veulent plus que ce soit une bureaucratie
gouvernement. d'Etat qui envoie les ordres. Cela les intéresse au plus haut point de
En outre et ce point est essentiel, la résolution demande la consti- sav~ir ce que la. direction décide à l'échelle nationale, comment la pro-
tution de co'nseils dans toutes les usines. Cela prouve que les ouvriers ductiOn sera onentée, dans quelles branches on projette de faire les
voient dans leurs organismes autonomes un pouvoir qui a une signifi- plus grands efforts et pourquoi ; quel volume doit être atteint dans les
cation universelle ; ils ne le disent pas, ils n'ont peut-être pas conscience divers secteurs ; quelle est la répercussion de ces objectifs sur leur
de ce qui leur sera possible de faire, mais ils tendent à une sorte de niveau de vie, sur la durée de la semaine de t ravail, sur le rythme de
république des Conseils. Il ne sont pas du tout disposés à s'en remettre travail que cela imposera.
au gouvernement du soin de décider de tout e.n leu;. nom! .mais veulent Si l'on poursuit attentivement l'examen du paragraphe c économi-
au contraire consolider et étendre le pouvo1r qu 1ls detiennent eux- que ~ du programme, on s'a perçoit enfin que les ouvriers ne s'arrêtent
mêmes dans la société. pas à des revendications de principe ; Ils font une demande très précise
Mais ce qui prouve la maturité révolutionnaire du mouvement, ce et qui a immédiatement une répercussion formidable sur l'organisation
sont les revendications propres à l'organisation de la production. Ces de la production dans les usines : ils exigent la suppression des normes
revendications échappent évidemment à l'intelligence du journaliste de production, sauf dans les usines où les conseils en demanderaient le
bourgeois, car celui-ci ne voit que ce qui se ~~sse à la surfa~ des maintien. Cela revient à dire que les ouvriers doivent être libres d'orga-
choses c'est-à-dire sur le plan étroitement poltt1que. Or, ce qui dans niser leur travail comme ils l'entendent. Ils veulent mettre à la porte
la réaiité décide de la lutte des forces sociales, ce sont les relations toute la bureaucratie, depuis les agents d'études jusqu'aux chronos qui
qui existent au sein de la production, au cœur des entreprises. veulent aligner le travail humain sur le travail de la machine et qui, de
Les ouvriers pourraient bien avoir au gouvernement des hommes en plus en plus, alignent le travail des machines sur tes cadences folles
qui ils ont confiance et qui sont animés d'excellentes intentions, ils n'au- imposées au travail humain, quitte à faire sauter les machines.
200 L'INSURRECTION HONGROISE L'INSURRECTION HONGROISE 201
Ils n'excluent pas que dans certains cas des normes doivent être
maintenues, mais ils spécifient que ce sont les ouvriers qui, à travers
leur Conseil, sont seuls qualifiés pour en décider. Diversité des forces sociales en lutte.
De toute évidence, cette revendication pose les premiers jalons d'un Mots d'ordre démocratiques et nationaux.
programme gestionnaire et si la situation lui avait permis de se déve-
lopper elle ne pouvait que conduire à ce programme. Et, en effet, on ne Reprenons le film des événements au moment où nous l'avions inter-
peut pas séparer l'organisation du travail des hommes de celle de la rompu. N.ous .avons dit qu'à partir du jeudi 25 s'opère un tournant
production en général. Les directeurs d'entreprise n'ont jamais toléré dans la ~1tuation .. Le gouvernement reconnaît d'abord le bien-fondé de
une telle dissociation et ne le peuvent effectivement pas car tout se la lutte msurrectionn~lle ; il promet qu'il négociera bientôt le départ
tient dans l'usine moderne. Le jour où les hommes décident de la con- des . troupes .r.us~es ; 11 donne des portefeuilles à des non-communistes
duite de leur travail, ils sont amenés à envisager tous les problèmes de (petits p~opneta1res). Sur cette base, il se croit en mesure de demander
l'entreprise. que les I~surgés déposent définitivement les armes. Pourtant les com-
Finalement, détachons du programme des syndicats les revendica- b~t~ contmuent. .A Budapest, la bataille fait rage au début de l'après-
tions de salaire. Ce qui est très caractéristique, c'est qu'elle visent à midi du vendredi 26 contre les chars soviétiques. Le gouvernement ne
resserrer l'éventail des salaires, c'est-à-dire à combattre la hiérarchie : co.mp~end pas cette situation : il pense que ses concessions sont déjà
15 % au-dessous de 800 forints, 10 % entre 8 et 1 500, un plafond de tres 1mportant~s et surtout il est persuadé que les conseils ouvriers
3 500. Or la hiérarchie est l'arme des staliniens comme des capitalistes, v_ont le soutemr car, répétons-le, ceux-ci proclament qu'ils ont con-
parce qu'elle leur permet, d'une pa~t, d~ co~stitue~ une couche pr~v~­ fiance en Nagy. Un ultimatum est donc lancé pour que les armes soient
légiée qui est un soutien pour le régime etabli et, d autre paT!, ~e divi- déposées ~e vendridi 26 avant 22 heures. Le lendemain matin la lutte
ser les travailleurs, de les isoler les uns des autres en multiphant les se poursuit et la radio officielle soutient que ceux qui contitu~nt de se
niveaux de rémunération. La lutte contre la hiérarchie est aujourd'hui battre sont des «bandits» et seront traités comme tels. Les insurgés
fondamentale pour les ouvriers du monde entier, qu'ils travaillent à sont de nouveau considérés comme des c agents de l'Occident ».
Budapest, à Billancourt, à Detroit ou à Manchester, et on la voit effec- D~vant l'amp~eur ~es combats qui reprennent (c'est notamment dans
tivement passer au premier plan chaque fois qu'aux Etats-Unis, en la nwt de same~1 à dimanche que la prison de Budapest est attaquée et
Angleterre ou en France une grève sauvage éclate, indépendamment des que sont exécutes les deux Farkas, chefs policiers du régime de Rakosi
syndicats. Cette lutte devient d'autant plus claire pour les ouvriers ~ue et responsables d'une série de crimes), devant l'extension des conseils
le développement technique tend à niveler de plus en plus les emplms : révolutionnaires qui se multiplient en province et englobent maintenant
j'extrême différenciation des salaires apparaît ainsi absurde du point toutes les couches de la population, le gouvernement est amené de nou-
de vue de la logique de la production et justifiable seulement par les vea~ à ~éder. La situation est, semble-t-il, très confuse le dimanche
avantages politico-sociaux qu'en retire l'appareil dirigeant. matm. D une p~rt, des négociations avec des représentants étudiants à
Dans l'appel que lancera quelques jours plus tard (le 2 novembre) Budapest ~boutissen_t ~ un armistice, d'autre part, les combats persis-
le Conseil national des syndicats hongrois, il sera demandé un nouveau tent _malgr~ cet. armistice. Le plus probable est que certaines fractions
:jystème de salaires, c'est-à-dire sans aucun doute une refonte des caté- des msurges qu1 sont .à court d'armes ou de munitions ou qui se trou-
gories artificiellement multipliées par le régime précédent. v~nt dans .une m~u~a1s~ posture acceptent la négociation, tandis que
d autres, reapprovisionnes en armes par les soldats, poursuivent ou
Quelle est l'image que composent ces premiers jours de lutte? La reprennent le combat.
population, dans son ensemble, s'est soulevée et a c.~erché à bal~yer le T.oujours est-il que l'après-midi du dimanche 28 amène une seconde
fégime fondé sur la dictature du P.C. La classe ouvnere a été à 1 avant- retraite gouvernementale, qui est en même temps une capitulation russe.
garde de ce combat. Elle ne s'est pas ~iss?ute ~a~~ le « mouvement Entre 12 et 13 heures, Nagy annonce qu'il a ordonné à ses troupes de
national ». Elle est apparue avec des obJectifs specifiques : cesser le !eu. A 15 heures, Radio-Budapest déclare : « Bientôt le combat
1• Les ouvriers ont organisé spontanément leur pouvoir propre, les prendra fm. Les armes se sont tues. La ville est silencieuse. Silence de
conseils auxquels ils ont d'emblée cherché à donner la plus grande mor~. _Il convient de réfléchir aux mobiles de ce meurtre atroce, dont le
extensi;n possible ; 2" ils