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Asma Hilali

Le palimpseste de Ṣanʿā’ et la canonisation


du Coran : nouveaux éléments1

L’édition des manuscrits de Coran les plus anciens est une étape nécessaire
afin de mieux comprendre l’histoire de la transmission des textes aux premiers
siècles de l’Islam. Depuis les débuts du xxe siècle de l’ère chrétienne, l’intérêt
des chercheurs s’est porté sur l’édition des anciens manuscrits du Coran2. Ces
études s’intéressent particulièrement au problème des variantes de lecture et de
Cahiers Glotz 21, 2010. TAP, éd. De Boccard, 2011

récitation du texte et à ses conséquences sur la pensée religieuse et la pratique


du culte musulman. La collecte du Coran est décrite dans les sources islamiques
du iiie/ixe siècle comme une initiative qui tend essentiellement à réduire les
différentes variantes de lectures du texte3. Le quasi-consensus des savants
autour du codex de ʿUṯmān s’accompagne d’une certaine clôture du débat
théologique et juridique qui a pour référence le texte coranique. Cependant,
il est historiquement improbable que l’initiative du troisième calife ait abouti à
imposer un seul codex4. À partir de là, toute découverte d’une nouvelle version
du Coran a été souvent associée à la réouverture du même débat5.
Le palimpseste du Coran 01-27.1, mis au jour à Ṣanʿā’ il y a une trentaine
d’années, apporte deux nouveaux éléments dans le domaine de l’histoire de
la transmission des textes dans les premiers siècles de l’Islam. Le premier est
lié à l’usage de l’écrit, le deuxième concerne le mélange de genres littéraires.
Cette particularité du palimpseste de Ṣanʿā’ est perçue dans notre travail sous
un angle nouveau qui concerne essentiellement le problème des variantes
dans l’usage de l’écrit aux débuts de l’Islam et le mélange des genres littéraires.
Nous présentons ici les premiers résultats de l’édition du palimpseste : 1. le
projet « Matériaux pour une édition critique du Coran »;  2. le texte inférieur
du palimpseste comme manuel de lecture du Coran ; 3. le mélange de genres
littéraires.

1. Cette note philologique est le résumé d’un travail d’édition de l’ensemble du manuscrit
de Ṣanʿā’ en cours de préparation. Je remercie Christian Robin qui a mis à ma disposition les
photographies retouchées du manuscrit. Je remercie également Adrien Leites qui a bien voulu
vérifier ma reconstitution des fragments du manuscrit comportant des variantes coraniques. Je
remercie également Lahcen Daaif pour les travaux de scannage des photographies du manuscrit
insérées dans cette note, ainsi que Jacqueline Sublet pour des suggestions d’ordre stylistique.
2. Mingana & Smith Lewis 1914.
3. Comerro 2012, p. 112-115. Je remercie Viviane Comerro de Premare qui m’a permis de
consulter cet ouvrage.
4. Comerro 2012, p. 110-116. À propos de l’histoire préislamique de l’écriture arabe et de sa
capacité d’enregistrer un document écrit, voir Robin 2006.
5. Puin 1996.

Cahiers Glotz, XXI, 2010, p. 443-448


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Projet « Matériaux pour une édition critique du Coran »

Le projet «Matériaux pour une édition critique du Coran » porte sur l’édition


et l’étude de manuscrits coraniques très anciens découverts en 1973 dans
le faux plafond de la grande mosquée de Ṣanʿā’, au Yémen. Il est dirigé par
Christian Robin (CNRS) avec un financement de l’ANR. Notre rôle dans
ce projet consiste à mener à bien l’édition critique des plus anciens folios
du Coran. Il s’agit de fragments de textes en écriture appelée ḥijāzī ou mā’il
représentant probablement l’état le plus ancien du texte coranique. Cet
ensemble de manuscrits comporte un palimpseste avec, en texte supérieur,
une partie du Coran en écriture ḥijāzī, et en texte inférieur, d’autres fragments
Coraniques de la même écriture, encore plus anciens, effacés en partie (38
feuillets complets ou fragmentaires). Le palimpseste, par son ancienneté6, a
attiré tout de suite l’intérêt de la communauté scientifique. Les raisons pour
lesquelles le texte inférieur a été effacé soulèvent la curiosité : en particulier on
veut évaluer en quoi il diffère de ce qu’on appelle le « Coran de ʿUṯmān ». Par
Cahiers Glotz 21, 2010. TAP, éd. De Boccard, 2011

« Coran de ʿUṯmān » on désigne souvent dans les études coraniques la version


du Coran que les sources musulmanes anciennes font remonter à l’initiative du
troisième calife ʿUṯmān Ibn ʿAffān (m. 656 de l’ère chrétienne)7. En effet, mû
par le désir de réunir la communauté musulmane autour d’un codex unique
du Coran, ʿUṯmān aurait ordonné de brûler les différents codex existants et de
n’en garder qu’un seul, à savoir celui qui sera appelé « le Coran de ʿUṯmān ».
Mais, faute de trace matérielle d’un Coran complet remontant au premier
siècle de l’Islam,8 la notion de « Coran uṯmanien » ou « Coran de ʿUṯmān »
demeure problématique. Lorsque nous évoquons le problème des variantes
coraniques, notre unité de mesure est la vulgate du Caire, Coran imprimé
au Caire dans les années 1920. Notre travail ne confond pas Coran du Caire
et «  Coran de ʿUṯmān  », ni «  Coran de ʿUṯmān  » et «  Coran authentique  ».
Empruntée à l’histoire du hadith, l’expression « Coran authentique » désigne
ici une certaine notion du texte non altéré.

Pour éclairer ce qui suit, nous devons avant tout définir ce qu’est une variante de
lecture. On emploie en arabe le terme qirā’a signifiant littéralement « Lecture »
que nous écrivons avec une majuscule pour bien marquer le caractère quasi-
sacré du terme. Ce terme ou plutôt cette notion de qirā’a désigne, dans le
cadre de la littérature coranique, l’écart du texte par rapport à une version du
Coran considérée comme authentique. Cet écart se manifeste certes par la
prononciation différente d’un mot ou d’une lettre, mais il définit également
l’ajout ou la suppression de passages entiers dans les différentes versions du
texte coranique qui se trouvaient entre les mains des savants de l’époque. C’est
ainsi qu’au tournant du iie/viiie siècle, la littérature des Lectures, on les appelle
(qirā’āt), a vu le jour dans le milieu sunnite et un certain nombre de Lectures

6. La datation du manuscrit ne relève pas de notre travail. Voir, à ce propos, Bothmer et al.
1999, p. 45 ; Sadeghi & Bergmann 2010, p. 353.
7. Gilliot 2008.
8. Ragheb 2012. Je remercie Youssef Ragheb qui m’a permis de consulter cet article ; Imbert
2000.
Le palimpseste de Ṣanʿā’ et la canonisation du Coran 445

Fig. 1 - Folio 5 recto, lignes 7, 8, 9.

Édition :

sont alors reconnues comme « canoniques »9. Elles le sont encore de nos jours.
L’un des résultats les plus surprenants qui s’est dégagé quand nous avons
édité le texte inférieur du palimpseste de Ṣanʿā’ est le caractère inédit des
variantes. Elles ne sont pas repérées dans la littérature des Lectures sunnite,
ni par ailleurs dans la littérature shiʿite10. Le développement de leur étude

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permettra d’éclairer les zones d’ombre qui demeurent dans l’histoire du Coran.

Le palimpseste de Ṣanʿā’ comme manuel de lecture du Coran

Pour donner un exemple concret de la façon dont ces fragments du Coran


ont été mis par écrit, nous emploierons les termes « texte inférieur » et « texte
supérieur », ce qui, pour le premier terme, implique les fragments coraniques
effacés et qui sont chronologiquement plus anciens, tandis que le second
terme désigne le texte coranique écrit après l’effacement du premier.
La figure  1 est la photographie d’un fragment du folio 5 recto du texte
inférieur. Sur cette photographie retouchée, le texte supérieur a été estompé
de façon à ce que nous percevions seulement les traces du texte inférieur à
moitié effacé. Les trois lignes correspondent aux lignes 7, 8, 9 du folio. Nous
avons reconstitué manuellement le passage coranique en partie endommagé
en respectant la forme des lettres à moitié effacées : des portions entières du
texte sont illisibles et la ligne droite qui sépare les chapitres 8 et 9 du Coran
est à demi effacée. Une variante coranique y apparaît. Une partie du passage
demeure néanmoins obscure au niveau de la deuxième moitié de la ligne 8
que nous n’avons pas réussi à reconstituer.
Ce passage coïncide avec la fin de la sourate 8 du Coran, al-Anfāl (Le butin)
et le début de la sourate 9, al-Tawba (Le repentir). Notre édition tient compte de
la différence entre le texte du palimpseste et le Coran du Caire : les mots entre
crochets correspondent au texte coranique manquant dans le palimpseste. La
ligne droite existe bel et bien dans le manuscrit et indique une séparation
entre les deux sourates du Coran. Ceci est d’autant plus intéressant qu’il s’agit
du début de la sourate 9, la seule qui ne comporte pas la basmala c’est-à-dire

9. Melchert 2008.
10. À propos des variantes coraniques du point de vue Šiʿite, voir Bar-Asher 1993 ; Kohlberg
& Amir-Moezzi 2009.
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la formule prononcée au début de chaque chapitre : «  Bismillah al-Raḥmān


al-Raḥīm » (« Au nom de Dieu, clément et miséricordieux »). Néanmoins, on
peut constater qu’une basmala est visible au début de la ligne 8.
Il nous est possible de distinguer au début de la ligne 9 la formule « Ne dis
pas bismillāh » : . Il y a donc à la fois une basmala au début de
la sourate 9 et son annulation par une injonction, écrite à ce niveau bien précis
du texte, qui signifie qu’il ne faut pas dire la basmala. Ce passage comporte
donc une note didactique expliquant au « transmetteur » du Coran la méthode
qu’il doit suivre dans la récitation ou l’écriture de la sourate 9. On doit dire
que le terme « transmetteur » inclut ici aussi bien le lecteur du texte que celui
qui récite le texte, voire même le commentateur (l’état du texte ne permet pas
de tirer de conclusions à ce propos).
Ce qu’on peut en conclure pour l’instant est que le texte inférieur est un
support d’enseignement car la variante que nous avons soulignée signale
l’erreur de lecture et la corrige. Mais, le scribe a-t-il aussi fait fonction de
correcteur ? Notre travail d’édition ne peut pas répondre avec certitude à
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cette question. Cependant, l’écriture de la basmala et son annulation à la ligne


suivante permettent de supposer qu’il s’agit du même scribe car celui-ci dispose
de l’espace dans le parchemin pour corriger sa propre erreur et ne semble pas
contraint par un espace réduit laissé par un autre scribe. La correction de
l’erreur comme son signalement proviennent probablement du même scribe
mais ne relèvent pas de la même fonction. Les traces de la correction laissent
croire que le correcteur dispose d’un texte de référence qui fixe les règles de
récitation du Coran. Le passage que nous avons édité prouve, à lui seul, la
présence d’un texte du Coran écrit ou oral antérieur au texte inférieur et qui
fait autorité.

Le palimpseste et le mélange de genres

La figure  2 est un fragment du folio  11 verso du texte inférieur. La ligne


reproduite sur la photographie correspond à la ligne  6 du folio. De même
que la figure 1, le texte supérieur est estompé sur cette image et seul le texte
inférieur apparaît en grande partie effacé. Nous avons rempli manuellement
les vides effacés et procédé à la reconstruction du passage.
Ce passage comporte également une variante comme le démontre un simple
coup d’œil comparatif entre le texte arabe appelé édition et le texte arabe
appelé Coran du Caire. Il s’agit du même passage coranique 24, 33 : « Donnez-
leur quelque peu de ces biens que Dieu vous a accordés11. » Afin de souligner
la différence entre le verset et la variante, en voici une traduction littérale :
« Donnez-leur une partie de l’argent que Dieu vous a donné. »
Ce second type de variante est exégétique et relève de la confusion de genres
entre le texte coranique et son commentaire. La variante est : « Donnez-leur
de l’argent que Dieu a bien voulu vous donner ». Le mot « rizq » (biens) est
remplacé dans la variante par le mot «  māl  » (argent). La variante est plus
proche de la paraphrase du passage coranique et détaille en quelque sorte
11. Coran, 24, 33 (traduction de Kazimirski).
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Fig. 2 - Texte inférieur, folio 11 verso, ligne 6, reconstitution.

Édition :

Coran du Caire :

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le sens du premier terme (biens) en une de ses composantes, l’argent12. La
variante coranique a dans ce passage une fonction exégétique et s’approche
de la forme d’un commentaire. Là encore, l’intention didactique est manifeste
et renforce notre hypothèse concernant la fonction des fragments de Ṣanʿā’
comme manuel d’apprentissage du Coran. L’apprentissage ne concerne pas ici
la récitation et la composition des chapitres du texte mais l’interprétation du
mot « rizq ». En plus de la fixation de la forme, le manuel d’apprentissage sert
à la fixation du sens.
Ce développement donne à penser que le palimpseste de Ṣanʿā’ n’est
probablement pas un codex du Coran mais un support voué à un usage
autre que liturgique. Il s’agirait très probablement d’un texte ayant un statut
intermédiaire. Il se situe dès lors entre l’aspect fixe du codex et l’aspect inachevé
de l’exercice scolaire. Nous sommes tentée de dire que le (ou les) scribe(s) du
texte inférieur ne reproduisent pas le codex du Coran mais qu’ils mettent par
écrit certaines règles d’apprentissage et d’explication de fragments coraniques.
Le deuxième exemple permet de supposer qu’une tradition exégétique a
accompagné les séances d’apprentissage du Coran. Malgré l’ancienneté des
fragments du texte inférieur du palimpseste, ceux-ci témoignent de l’existence
d’un texte coranique plus ou moins fixé probablement dès le premier siècle de
l’Islam. Des normes d’écriture du Coran, de sa récitation et de son interprétation
circulaient en effet parmi les croyants au moment où le copiste du texte
inférieur a corrigé les erreurs du texte et a apporté les notes exégétiques.
Le statut du Coran inférieur semble représenter un stade intermédiaire entre
l’aspect fixe d’un codex et la forme inachevée d’un exercice d’apprentissage.
Le scribe ne se limite pas à reproduire certains fragments du Coran : il met
également par écrit les lois de la récitation.

12. À propos des implications juridiques du mot « māl » dans ce verset et de son lien au
concept de « mukātaba » qui concerne le statut des esclaves dont il est question dans Coran,
24, voir al-Naysābūrī 1960, vol. XV, p. 100. Pour une autre interprétation du mot kitāb comme
contrat de mariage, voir Crone 1994. Le point de vue de Patricia Crone ne concerne pas notre
hypothèse liée à la fonction didactique de la variante dans l’énoncé du verset.
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Malgré son ancienneté, le palimpseste de Ṣanʿā’ n’est donc probablement


pas la plus ancienne trace du texte coranique ; ce texte a sans doute circulé
du vivant du Prophète Muḥammad, c’est-à-dire avant 632 de l’ère chrétienne.
À en croire les anciennes traditions relatant la transmission des textes sacrés
aux premiers siècles, la version la plus ancienne aurait été une version orale,
préservée dans les mémoires.

Bibliographie

Bar-Asher 1993 : M. M. Bar-Asher, « Variant Readings and Additions of the Imāmī-


Shīʿa to the Qur’an », Israel Oriental Studies, 13, 1993, p. 39-73.
Bothmer et al. 1999 : H. G. von Bothmer, K. H. Ohlig & G. R. Puin, « Neue Wege der
Koranforschung », Magazin Forschung (Universität des Saarlandes), 1, 1999, p. 33-46.
Comerro de Premare 2012 : V. Comerro de Premare, Les traditions sur la constitution du
« codex » coranique de ‘Uthmān, Beyrouth, à paraître en 2012.
Cahiers Glotz 21, 2010. TAP, éd. De Boccard, 2011

Crone 1994 : P. Crone, « Two legal problems bearing on the history of the Qur’ān »,
Jerusalem Studies in Arabic and Islam, 18, 1994, p. 1-37.
Gilliot 2008 : C. Gilliot, « Origines et fixation du texte coranique », Études, 409, 2008,
12, p. 643-652.
Imbert 2000 : F. Imbert, «  Le Coran dans les graffiti des deux premiers siècles de
l’Hégire », Arabica, 47, 2000, p. 381-390.
Kohlberg & Moezzi 2009 : E. Kohlberg & M. A. Amir-Moezzi, Revelation and
Falsification, The Kitāb al-qirā’āt of Aḥmad b. Muḥammad al-Sayyārī. Critical Edition
with an Introduction and Notes, Leyde, 2009.
Melchert 2008 : C. Melchert, « The Relation of the Ten Readings to One Another »,
Journal of Qur’anic Studies, 10, 2008, p. 73-87.
Mingana & Smith Lewis 1914 : A. Mingana & A. Smith Lewis, Leaves from three ancient
Qurāns, possibly pre-‘Othmānic, with a list of their Variants, Cambridge, 1914.
al-Naysābūrī 1960 : Al-Ḥasan al-Naysābūrī, Ġarā’ib al-Qur’ān wa raġā’ib al-furqān, éd.
Ibrāhim Yaḥya ʿaţwa ʿiwaḍ, Le Caire, 1960.
Puin 1996 : G. Puin, «  Observations on early Qur’an manuscripts in Ṣanʿā’ », dans
S. Wild éd., The Qur’an as text, Leyde, 1996, p. 107-111.
Ragheb 2012 :Y. Ragheb, « Les premiers documents arabes de l’ère musulmane », dans
Aspects du septième siècle. Études et travaux, Paris, à paraître en 2012.
Robin 2006 : C.-J. Robin, «  La réforme de l’écriture arabe à l’époque du califat
médinois », Mélanges de l’université Saint-Joseph, 59, 2006, p. 319-345.
Sadeghi & Bergmann 2010 : B. Sadeghi & U. Bergmann, « The Codex of a Companion
of the Prophet and the Qur’ān of the Prophet », Arabica, 57, 2010, p. 343-436.