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TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE DE NANTERRE

RÉFÉRÉS

ORDONNANCE
22 Mars 2018

N°R.G. : 18/00526

N° :

RG 18/526
DEMANDEUR
COMITÉ CENTRAL
D’ENTREPRISE DE LA COMITÉ CENTRAL D’ENTREPRISE DE LA SA
SOCIÉTÉ GEMALTO SA GEMALTO
représenté par Yves BENICHOU dûment mandaté, domicilié
en cette qualité audit siège sis 6 rue de la Verrerie 92197
c/ MEUDON CEDEX

S.A. GEMALTO représentée par Maître Aline CHANU, avocat au barreau de


S.A. THALES PARIS, vestiaire : R222

DEFENDERESSES
S.A. GEMALTO
immatriculée au RCS de NANTERRE sous le numéro 562 113
530, prise en la personne de ses représentant légaux domiciliée
audit siège sis 6 rue de la Verrerie 92190 MEUDON

représentée par Maître Aymeric DE LAMARZELLE, de la


SELARL ACTANCE, avocat au barreau de PARIS, vestiaire
: K168

S.A. THALES
prise en la personne de ses représentants légaux, domiciliée
audit siège sis Tour Carpe Diem 31 Place des Corolles CS
20001 92098 PARIS LA DEFENSE

représentée par Maître Aurélien BOULANGER, avocat au


barreau de PARIS, vestiaire : T03

COMPOSITION DE LA JURIDICTION
Président : Karima ZOUAOUI, 1ère Vice-Présidente adjointe,
tenant l’audience des référés par délégation du Président du
Tribunal,
Greffier : Julie BOUCHARD.

Statuant publiquement en premier ressort par ordonnance


contradictoire

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Nous, Karima ZOUAOUI, 1ère Vice-Présidente adjointe, après avoir entendu les
conseils des parties à l’audience du 28 février 2018, l'affaire a été mise en délibéré au 21 mars
2018, puis prorogée au 22 mars 2018, date à laquelle l’ordonnance suivante a été rendue :

Le 11 décembre 2017, la société THALES SA a déposé une offre publique d’acquisition à 51 euros
par action auprès de la société GEMALTO NV, holding néerlandaise qui détient à 99,99% la filiale
française, GEMALTO SA.

Un communiqué de presse a été publié le 17 décembre 2017 officialisant l’offre publique


d’acquisition envisagée.

Lors de réunions organisées du 12 au 19 décembre 2017, la société GEMALTO SA a présenté aux


élus du comité central d’entreprise un projet de réorganisation accompagné d’un plan de
sauvegarde de l’emploi.

Le comité central d’entreprise de la société GEMALTO SA (ci-dessous dénommé CCE de


GEMALTO SA), craignant des incidences importantes résultant de l’offre publique d’acquisition
formulée par la société THALES SA au profit de la société GEMALTO NV, a demandé des
informations sur ce projet qui, selon ses dires, ne lui ont pas été délivrées.

Par actes d’huissier en date du 19 février 2018, le comité central d’entreprise de la société
GEMALTO SA a assigné en référé d’heure à heure la société GEMALTO SA et la société
THALES SA aux fins de voir :

- déclarer le Comité Central d’Entreprise de la société GEMALTO SA recevable et bien fondé en


ses demandes, constater l’existence d’un trouble manifestement illicite et d’un dommage imminent
au sens de l’article 809 du Code de Procédure Civile,

A titre principal, sur le cadre juridique de la consultation :


- dire et juger que le CCE de GEMALTO SA doit être informé et consulté sur l’offre publique
d’acquisition sur le fondement des articles L 2323-35 et suivants du code du travail,
- enjoindre à la société GEMALTO SA de convoquer le CCE de GEMALTO SA dans les plus
brefs délais à compter du dépôt de l’offre publique d’acquisition auprès de l’autorité boursière
néerlandaise (AFM), et ce sous astreinte de 10 000 euros par jour de retard à compter du
lendemain du dépôt de l’OPA auprès de l’AFM,
- se réserver la liquidation de l’astreinte,

A titre subsidiaire,
Si par extraordinaire, le Tribunal devait considérer que la société n’a pas à appliquer les
dispositions spécifiques relatives aux OPA :
- enjoindre à la société GEMALTO SA de convoquer le CCE dans les plus brefs délais à compter
du dépôt de l’offre publique d’acquisition auprès de l’autorité boursière néerlandaise (AFM) dans
le cadre de l’information/consultation engagée par la société sur le fondement de l’article L 2323-1
du code du travail, ce sous astreinte de 10 000 euros par jour de retard à compter du lendemain du
dépôt de l’OPA auprès de l’AFM,
- se réserver la liquidation de l’astreinte,
- enjoindre à la société GEMALTO SA de fixer un calendrier précis de la procédure
d’information/consultation du CCE,

A titre principal, sur les informations à remettre au CCE :


ordonner aux sociétés GEMALTO SA et THALES SA qu’il soit communiqué au CCE les
informations et documents suivants :
- le calendrier précis des opérations passées et à venir concernant l’OPA ainsi que le
calendrier précis de l’information/consultation du Comité Central d’Entreprise.

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- quels ont été les autres acheteurs potentiels ? Leurs offres et sur quel périmètre ? Quelles ont
été les raisons précises du choix pour THALES ?
- le prix ou la parité d'échange auxquels l'initiateur offre d'acquérir les titres, les éléments qu'il
a retenus pour les fixer et les conditions de paiement ou d'échange prévues ;
- le nombre et la nature des titres de la société visée que l'initiateur détient déjà seul ou de
concert ou peut détenir à sa seule initiative, ainsi que la date et les conditions auxquelles leur
acquisition a été réalisée au cours des douze derniers mois ou peut être réalisée à l'avenir ;
- les statuts des sociétés GEMALTO NV et THALES SA;
- les objectifs et intentions de l'initiateur et les éventuelles conditions suspensives à l'offre;
- la politique industrielle et financière et les plans stratégiques que l'auteur de l'offre envisage
d'appliquer, ainsi que les répercussions de leur mise en œuvre sur l'ensemble des intérêts,
l'emploi, les sites d'activité et la localisation des centres de décision de la société GEMALTO
SA;
- l’incidence de ce projet d’acquisition sur le projet de réorganisation (livre II) et de Plan de
sauvegarde de l’emploi actuellement présentés aux instances;
- Quels actes préparatoires à l’acte de cession ont été passés ? Communication de ces documents :
engagements unilatéraux de THALES, lettre d’intention, accords passés entre Thales et Gemalto
notamment celui relatif à la stratégie mentionnée par la Direction lors des réunions du 12 au 19
décembre 2017 (p 221 du projet de PV – Pièce n°6), les projets de contrat de cession, le projet de
pacte d’actionnaires,
Le tout sous astreinte de 5 000 euros par jour de retard, et par document, à compter de la décision
à intervenir,
- se réserver la liquidation de l’astreinte,

En tout état de cause,


- interdire à la société GEMALTO SA de mettre en œuvre le projet tant que le CCE n’aura pas été
en mesure d’émettre un avis motivé sur l’OPA et ses incidences sur la société et ce sous astreinte
de 10.000 euros par infraction constatée et se réserver la liquidation de l’astreinte,
- condamner la société GEMALTO SA à verser au CCE la somme de 2.000 € sur le fondement de
l’article 700 du Nouveau Code de Procédure Civile, outre les entiers dépens.

La société GEMALTO SA demande, à titre principal, de constater l’existence de contestations


sérieuses ainsi que l’absence de trouble manifestement illicite. En conséquence, elle demande au
Tribunal de Grande instance de Nanterre de se déclarer incompétent et de renvoyer le demandeur
à mieux se pourvoir.
A titre subsidiaire, elle sollicite qu’il soit débouté de ses demandes, en l’absence de fondement
juridique, l’offre publique d’acquisition concernant une société étrangère non soumise au droit
français. En tout état de cause, elle conclut au débouté le CCE de GEMALTO SA de sa demande
d’astreinte, ainsi que de sa demande au titre de l’article 700 du code de procédure civile. Elle
sollicite sa condamnation à lui verser la somme de 10.000 euros au titre de l’article 700 du code de
procédure civile.

La société THALES SA demande que le CCE de GEMALTO SA soit débouté de ses demandes,
excédant les pouvoirs du juge des référés. Elle sollicite sa mise hors de cause en l’absence de tout
lien de droit avec la société GEMALTO SA ainsi que la condamnation du CCE de GEMALTO SA
aux entiers dépens.

A l’audience du 28 février 2018, les parties ont maintenu leurs demandes. Pour un exposé plus
détaillé des moyens des parties, il est renvoyé à leurs conclusions conformément à l’article 455 du
code de procédure civile.

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MOTIFS DE LA DÉCISION

Sur la mise hors de cause de la société THALES SA

La société THALES SA n’ayant aucun lien de droit avec la société GEMALTO SA, il convient de
la mettre hors de cause.

Sur le trouble manifestement illicite

Selon l'article 809 alinéa 1 du Code de Procédure Civile, le juge des référés peut toujours, même en
présence d'une contestation sérieuse, prescrire en référé les mesures conservatoires ou de remise en
état qui s'imposent soit pour prévenir un dommage imminent, soit pour faire cesser un trouble
manifestement illicite.

Le trouble manifestement illicite s'entend de toute perturbation résultant d'un fait matériel ou
juridique qui directement ou indirectement, constitue une violation évidente de la règle de droit qu’il
appartient au juge des référés de faire cesser.
L’article L2323-35 du code du travail relatif aux offres publiques d’acquisition prévoit :
“Lors du dépôt d'une offre publique d'acquisition, l'employeur de l'entreprise sur laquelle porte l'offre
et l'employeur qui est l'auteur de cette offre réunissent immédiatement leur comité d'entreprise
respectif pour l'en informer. L'employeur auteur de l'offre réunit le comité d'entreprise dans les
conditions prévues à l'article L2323-42.Au cours de la réunion du comité de l'entreprise qui fait
l'objet de l'offre, l'employeur indique si l'offre a été sollicitée ou non. Le comité d'entreprise décide
s'il souhaite procéder à l'audition de l'auteur de l'offre et désigner un expert-comptable dans les
conditions prévues à l'article L2325-35".

L’article L2323-39 du code du travail relatif aux offres publiques d’acquisition prévoit :
“I.- Préalablement à l'avis motivé rendu par le conseil d'administration ou le conseil de surveillance
sur l'intérêt de l'offre et sur les conséquences de celle-ci pour la société visée, ses actionnaires et ses
salariés, le comité de l'entreprise faisant l'objet de l'offre est réuni et consulté sur le projet d'offre.
Au cours de cette réunion, il examine le rapport établi par l'expert-comptable en application de
l'article L2323-38 et peut demander la présence de l'auteur de l'offre.
Le comité d'entreprise émet son avis dans un délai d'un mois à compter du dépôt du projet d'offre
publique d'acquisition. En l'absence d'avis dans ces délais, il est réputé avoir été consulté. L'avis du
comité d'entreprise ainsi que le rapport de l'expert-comptable sont reproduits dans la note en réponse
établie par la société faisant l'objet de l'offre ou, s'il y a lieu, dans la note d'information commune
établie par l'auteur de l'offre et la société faisant l'objet de l'offre”.

Il résulte de ces textes que le comité d’entreprise qui doit être informé et consulté sur une offre
publique d’acquisition est le comité d’entreprise de la société visée par cette offre, dite société cible.

En l’espèce, la société cible est la holding néerlandaise, la société GEMALTO NV, et non la filiale
française de cette société, la société GEMALTO SA.

Cependant, il n’est pas contesté par les parties que la société GEMALTO SA France est détenue à
99,99 % en qualité de filiale par la société GEMALTO NV, société de droit néerlandais, société cible
de l’offre publique d’acquisition de la société française THALES.

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Dés lors, il convient de constater que la société GEMALTO SA est affectée directement par l’offre
publique d’acquisition formée par la société THALES, est ainsi une partie directement concernée
par cette offre et que le CCE de GEMALTO SA tient des articles L2323-35 et L2323-39 du code du
travail le droit de recevoir une information de la part de la société GEMALTO SA.

Le CCE de GEMALTO SA justifie de l’incidence sur l’emploi pouvant résulter de cette offre au sein
de la société GEMALTO SA dont il n’est pas contesté qu’elle est susceptible de faire l’objet d’un
plan de sauvegarde de l’emploi pour lequel la société THALES a formalisé des propositions de
reclassement à travers une convention de mobilité.

En effet, il résulte des débats que la société THALES a précisé à l’audience que la dite convention
de mobilité s’inscrit dans le double cadre de l’offre publique d’acquisition et du plan de sauvegarde
de l’emploi de la société de GEMALTO SA. Au surplus, le communiqué de presse en date du 17
décembre 2017 relatif à l’offre précise que “les employés concernés par le plan social lancé
récemment par GEMALTO bénéficient d’un accès aux bourses de l’emploi et du programme de
mobilité interne de THALES et ceci aux même conditions que les employés de THALES”.

Dés lors, il convient de constater que le CCE de GEMALTO SA n’a pas disposé des informations
suffisantes pour exprimer valablement un avis éclairé avant la mise en oeuvre de l’offre publique
d’acquisition et que le délai légal pour rendre son avis n’a pu commencer à courir en raison du refus
réitéré à plusieurs reprises de la direction d’organiser une nouvelle réunion pour fournir les
informations suffisantes et les réponses aux questions posées.

La procédure d’information /consultation n’ayant donc pas été régulièrement menée, il convient de
constater que la société GEMALTO SA a violé les dispositions de l’article L2323-39 I du code du
travail. Cette violation constitue un trouble manifestement illicite qu’il convient de faire cesser.

En conséquence, et sans qu’il soit nécessaire de statuer sur les autres moyens soulevés par la société
GEMALTO SA et la société THALES SA, il convient d’enjoindre à la société GEMALTO SA de
convoquer son CCE dans le délai d’un mois à compter de la signification de la présente décision afin
de l’informer, de lui communiquer les documents listés au présent dispositif et de le consulter sur
l’offre publique d’acquisition de la société GEMALTO SA par la société THALES SA et ce sous
astreinte de 1.000€ par jour de retard passé ce délai courant à compter de la signification de la
présente décision.

Le CCE de GEMALTO SA relevant à bon droit que la procédure d’offre publique d’acquisition
menée entre la société française THALES SA et la société néerlandaise GEMALTO NV est soumise
à la validation d’une autorité de contrôle néerlandaise, il n’appartient pas au juge des référés
d’interdire la mise en oeuvre de cette procédure, ce d’autant que la société GEMALTO NV n’est pas
dans la cause. Le CCE de GEMALTO SA sera débouté en conséquence de sa demande d’interdiction
de mise en oeuvre de la dite offre.

Conformément à l’article 700 du code de procédure civile, la société GEMALTO SA sera


condamnée à payer au CCE de GEMALTO SA la somme de 1.500 euros au titre de ses frais
irrépétibles et non compris dans les dépens.

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PAR CES MOTIFS,

Nous, Karima ZOUAOUI, 1ère Vice-Présidente adjointe, statuant en référé, par ordonnance
contradictoire,

METTONS hors de cause la société THALES SA;

CONSTATONS l'existence d'un trouble manifestement illicite;

ENJOIGNONS à la société GEMALTO SA de convoquer son comité central d’entreprise dans le


délai d’un mois à compter de la signification de la présente décision afin de l’informer et de le
consulter sur l’offre publique d’acquisition de la société GEMALTO SA par la société THALES SA
et ce sous astreinte de 1.000€ par jour de retard passé ce délai courant à compter de la signification
de la présente décision;

ORDONNONS la communication sous astreinte de 1.000 euros par jour de retard passé le délai de
30 jours à compter de la signification de la présente décision par la sociétés GEMALTO SA au
comité central d’entreprise de la société GEMALTO SA des informations et documents suivants :
- le calendrier précis des opérations passées et à venir concernant l’OPA ainsi que le calendrier
précis de l’information/consultation du Comité Central d’Entreprise,
- la liste des autres acheteurs potentiels, leurs offres et leur périmètre, les raisons précises du choix
pour THALES,
- le prix ou la parité d'échange auxquels l'initiateur offre d'acquérir les titres, les éléments qu'il a
retenus pour les fixer et les conditions de paiement ou d'échange prévues ;
- le nombre et la nature des titres de la société visée que l'initiateur détient déjà seul ou de concert
ou peut détenir à sa seule initiative, ainsi que la date et les conditions auxquelles leur acquisition a
été réalisée au cours des douze derniers mois ou peut être réalisée à l'avenir ;
- les statuts de la société GEMALTO NV;
- les objectifs et intentions de l'initiateur et les éventuelles conditions suspensives à l'offre;
- la politique industrielle et financière et les plans stratégiques que l'auteur de l'offre envisage
d'appliquer, ainsi que les répercussions de leur mise en œuvre sur l'ensemble des intérêts,
l'emploi, les sites d'activité et la localisation des centres de décision de la société GEMALTO SA,
- l’incidence de ce projet d’acquisition sur le projet de réorganisation et du plan de sauvegarde de
l’emploi actuellement présentés aux instances,
- les actes préparatoires à l’acte de cession : engagements unilatéraux de THALES SA, lettre
d’intention, accords passés entre THALES SA et GEMALTO SA notamment celui relatif à la
stratégie mentionnée par la Direction lors des réunions du 12 au 19 décembre 2017 (p 221 du projet
de PV – Pièce n°6), les projets de contrat de cession, le projet de pacte d’actionnaires;

CONDAMNONS la société GEMALTO SA à payer au Comité central d’entreprise de la société


GEMALTO SA la somme de 1.500 euros au titre de l’article 700 du code de procédure civile,

DÉBOUTONS le Comité Central d’Entreprise de la société GEMALTO SA du surplus de ses


demandes;

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DÉBOUTONS la société GEMALTO SA de toutes ses demandes ;

DÉBOUTONS la société THALES du surplus de ses demandes;

CONDAMNONS la société GEMALTO aux entiers dépens.

FAIT A NANTERRE, le 22 mars 2018.

LA GREFFIÈRE LA PRÉSIDENTE

Julie BOUCHARD Karima ZOUAOUI