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Adnen Jdey (dir.), Gilles Deleuze, la logique du sensible http://journals.openedition.org.ezproxy.library.uvic.ca/lectures/...

Lectures
Les comptes rendus
/
2013

Adnen Jdey (dir.), Gilles


Deleuze, la logique du sensible
GUILHERME SOARES DOS SANTOS

Adnen Jdey (dir.), Gilles Deleuze, la logique du sensible. Esthétique &


clinique, De l'incidence éditeur, 2013, 425 p., ISBN : 978-2-918193-18-0.
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1 Aborder la philosophie de Gilles Deleuze par le biais de sa conception du
sensible, voilà le leitmotiv de cet ouvrage collectif qui comprend des articles de
vingt deleuziens reconnus, dont le regretté François Zourabichvili. Si elles
partagent ce thème commun, les contributions traitent néanmoins des sujets
différents. Rien de plus naturel lorsqu’il s’agit d’une philosophie souvent nommée
« philosophie de la différence », pour laquelle l’unité n’est conçue que sur fond de
multiplicités disparates. Le recueil dirigé par Adnen Jdey, chercheur à l’Université
de Tunis I et traducteur de Deleuze en arabe, offre un texte inédit en français de ce
dernier, à propos du peintre Francis Bacon. Ce texte n’avait été publié que dans

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une traduction anglaise, d’abord pour la revue Artforum, en janvier 1984, puis
comme préface à l’ouvrage que Deleuze a consacré à l’artiste1.
2 Concernant ce texte sur Bacon, on y retrouve la concision et, par là même, la
densité conceptuelle de Deleuze ; comme si le tout de sa pensée venait se focaliser
sur un point. Deleuze y soutient encore que le rapport de Bacon avec la violence
est moins lié avec la violence brute des « crucifixions, prothèses et mutilations »,
qu’avec la violence d’une sensation, « une violence de réaction et d’expression ».
D’où l’affirmation extraordinaire de Deleuze : « À la limite, les Figures de Bacon
ne sont nullement des corps suppliciés, mais des corps ordinaires, dans des
situations de contrainte ordinaires ». De cette perspective, il aurait fallu à Bacon
passer par le détour des spectacles horribles peints sur ses toiles, afin de rendre
visibles « les forces invisibles qui s’exercent sur la chair [...] par l’effet qu’elles ont
sur la chair » (p. 23), y compris dans les circonstances apparemment légères ou
banales. On retrouve dans ce manuscrit ces variations de thèmes chères à la
philosophie de Deleuze, telles la substitution de la dichotomie force/matériau à
celle, plutôt traditionnelle, de forme/matière. On y retrouve également la critique
de la représentation, en art, en politique tout comme dans la pensée.
3 Le reste du livre est divisé en quatre grandes parties : « individuations
esthétiques », « images », « ritournelles » et « cartographies cliniques ». Il est
possible que la ligne mélodique des diverses contributions soit on ne peut mieux
évoquée par Pierre Montebello, quand il répond dans son article à la question de
savoir ce que Deleuze est allé chercher chez Proust : « Sans aucun doute, à la fois
une métaphysique de l’art et une image de la philosophie […] qui ne peuvent en
tout cas résulter que de transformations singulières, d’une transmutation efficace
des genres » (p. 341). En effet, car en dépit de leurs différences (de style,
d’approche, d’objet, d’avis), ou plutôt en vertu d’elles, ces textes se ressemblent,
puis se rassemblent, par le souci de tantôt revoir l’art d’une perspective
philosophique, tantôt concevoir la philosophie à nouveau sous le signe de
l’esthétique.
4 La première partie du livre est ouverte par l’article d’Arnaud Villani, où il est
question de la métaphysique esthétique de Deleuze, que l’auteur propose
d’appeler « métesthétique ». Celle-ci se caractériserait par le refus d’un
présupposé philosophique traditionnel : la métaphysique serait synonyme de
transcendance et, de ce fait, séparée d’avec la sensibilité. Dans la philosophie de
Deleuze, au contraire, l’esthétique ou théorie de la sensibilité affirmerait la
nécessité d’une métaphysique, de sorte que « l’esthétique est une métaphysique
[...] et sa métaphysique est une esthétique » (p. 40).
5 Véronique Bergen reprend à son compte cette idée. Prenant sa place dans une
lignée nietzschéenne, Deleuze évaluerait les doctrines philosophiques selon les
affects et modes de vie qu’ils impliquent. Or, qui dit affect, remarque Bergen, dit
aussi art. D’où le rapprochement de la philosophie deleuzienne et de l’esthétique.
Donc à la question « qu’appelle-t-on penser ? », Deleuze aura répondu par le
triple critère de la création, de l’impuissance et de l’impersonnalité – tous issus de
l’art. Penser, ainsi, veut dire créer, inventer des solutions nouvelles par-delà les
réponses préétablies ; faire d’une impuissance une puissance imprévue ; atteindre
à une impersonnalité plus grande que la fiction du « Moi », laquelle est exprimée
grammaticalement par la troisième personne du verbe (« on »).
6 Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Philippe Mengue constate que la
philosophie deleuzienne ne rompt pas avec la tradition esthétique du XVIIIe

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siècle, c’est-à-dire avec la théorie générale de l’art, la menant plutôt jusqu’à son
énième puissance, quoique de façon paradoxale. Non seulement Deleuze
concevrait le lien entre le sensible et l’intelligible, conformément à la tradition,
mais il penserait une « cassure, au sein même de la sensibilité ». Ce faisant, la
sensibilité pourrait être envisagée ou bien sous son aspect ordinaire de
perceptions et affections vécues, ou bien sous l’aspect extra-ordinaire d’affects et
de percepts, tel que la sensation n’est plus une « simple reproduction du sensible
dans l’organe » (p. 139). Au lieu de clichés ou d’images toute faites, la sensation
deviendrait alors une espèce de « vision » indépendante, allant à l’encontre de
l’opinion comme des significations instituées.
7 Anne Sauvagnargues poursuit de même certains thèmes abordés par les trois
autres textes. Elle précise le rapport que la philosophie entretien avec l’art : le
second offre à la première « la ressource d’une expérience impersonnelle et
créatrice, qui l’incite à créer pour son compte des concepts, capables de traiter les
problèmes dont l’art expose le diagramme » (p. 161). Pour ce faire, l’art ne se
subordonnerait point à la philosophie, pas plus que la philosophie ne verrait sa
tâche assignée à l’art. Seulement, Deleuze aura tenu la pensée pour une opération
créatrice, relevant de l’impulsion d’un signe en tant que rencontre hasardeuse,
laquelle provoque un découpage nouveau de l’expérience. La pensée déborderait
ainsi les oppositions dualistes chères au bon sens et au sens commun.
8 Dans la troisième partie, Adnen Jdey analyse comment l’art représente, aux
yeux de Deleuze, une altérité à laquelle la philosophie doit se confronter, dans son
effort incessant de penser. Jdey cherche de cette manière le nœud problématique,
chaque fois mis à jour par l’esthétique deleuzienne, lors de ses rencontres avec les
différentes œuvres d’art qui l’ont poussé dans sa création. L’art « doit ainsi se
comprendre moins comme un objet pour la philosophie que comme l’une de ses
conditions de théorisation » (p. 258).
9 Bruno Heuzé se tourne, quant à lui, vers la musique. Partant du constat que
Deleuze n’a pas consacré un ouvrage particulier à cet art, comme il l’a fait pour la
peinture, la littérature et le cinéma, Heuzé n’en repère pas moins l’influence
« secrète » de la musique dans la pensée deleuzienne. À commencer par son style
d’écriture et sa méthode de dramatisation, sans parler de la conception
harmonique, vibratoire et cependant dissonante qu’il met en scène à propos du
plan de Nature spinoziste. C’est dans Mille Plateaux, soutient Heuzé, que cette
influence musicale s’est fait sentir avec plus de force, sous la forme d’un « chant
de la terre ».
10 Enfin, dans la quatrième partie, Guillaume Sibertin-Blanc livre une réflexion
sur le « maniérisme » de Deleuze dans le sillage de Leibniz. Alors que la pensée de
Leibniz est une véritable « pensée-symptôme » d’une schizophrénie baroque, pour
autant qu’elle est vouée à la reconstruction d’un monde dont les principes se sont
effondrés, la philosophie deleuzienne apparaît comme une philosophie clinique
« symptomatologisant dans notre monde un autre “destin” de la crise dont le
monde baroque avait tenté une première issue » (p. 369).
11 Éric Alliez clos le livre avec une méditation relative au concept de « Corps sans
Organes », afin de montrer le rôle omniprésent qu’il joue chez Deleuze d’après le
terme homonyme d’Artaud. Un tel concept rendrait possible l’articulation entre la
philosophie et la non-philosophie, en ouvrant la première à une logique de la
sensation dont l’affect et le percept artistiques sont les dimensions essentielles. La
philosophie deviendrait à son tour une « biophilosophie », l’expression d’une

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puissante vie non organique qui traverse le Corps sans Organes.


12 Signalons au demeurant l’article posthume de François Zourabichvili, repris
d’un texte écrit pour un ouvrage collectif en anglais2. Dans ce texte, nous voyons la
préoccupation qui fut toujours celle de Zourabichvili lors de ses lectures de
l’œuvre deleuzienne : montrer la rigueur argumentative qui anime celle-ci
par-delà un usage métaphorique des concepts3. En l’occurrence, Zourabichvili
analyse le concept de percept et la façon dont il concerne la « vitalité »,
exemplairement incarnée par le « devenir-enfant ».
13 En un mot, Deleuze aura trouvé dans l’art l’un des objets privilégiés pour
repenser ce que veut dire penser, comme l’attestent savamment les nombreux
spécialistes de Gilles Deleuze, la logique du sensible – à l’évidence non des
moindres. Un tel recueil peut certes effrayer le lecteur non initié à la philosophie
de Deleuze, et cela en raison même de son vocabulaire fort technique, partant de
sa difficulté. Mais ce recueil ne prétend pas être un livre d’introduction à la pensée
deleuzienne – d’autres travaux étant destinés à cette tâche propédeutique4. Aussi
on peut dire que l’œuvre dirigée par Adnen Jdey accomplit sa mission, dans la
mesure où elle réunit des points de vue différents, et toutefois complémentaires,
sur une problématique des plus importantes du deleuzisme.

Notes
1 Gilles Deleuze, Francis Bacon : The Logic of Sensation (trad. Daniel Smith), London,
Continuum Press, 2003.
2 Paul Patton (dir.), Deleuze: A Critical Reader, Oxford, Blackwell Publishers, 1996,
p. 188-216.
3 À ce sujet notamment, voir l'avant-propos de François Zourabichvili, Vocabulaire de
Deleuze, Ellipses, 2003, ainsi que François Zourabichvili, La littéralité et autres essais sur
l'art, Paris, PUF, 2011.
4 En guise d'exemple, le livre d'Arnaud Bouaniche, Gilles Deleuze, une introduction, Paris,
Pocket/La Découverte, coll. « Agora », 2007.

Pour citer cet article


Référence électronique
Guilherme Soares dos Santos, « Adnen Jdey (dir.), Gilles Deleuze, la logique du
sensible », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 18 novembre
2013, consulté le 09 février 2018. URL :
http://journals.openedition.org.ezproxy.library.uvic.ca/lectures/12702

Rédacteur
Guilherme Soares dos Santos
Doctorant en philosophie à l’Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis, et membre du
LLCP (Laboratoire d’études et de recherches sur les Logiques Contemporaines de la
Philosophie, EA 4008).

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Etienne Balibar, Saeculum. Culture, religion, idéologie [Texte intégral]

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