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Entretien Sarah Caillaud

Les gendarmes deux-sévriens


pendant l’Occupation
istorien et lieutenant de gendarme-
H rie, Benoît Haberbusch travaille
au service historique de la Défense à
Vincennes où il dirige la section études
et recherches. Spécialiste de l’histoire
de la gendarmerie, il est l’auteur d’une
thèse sur la gendarmerie en Algérie
(1939-1945), dirigée par Jean-Noël Luc.
Il vient aussi de publier chez Geste édi-
tions, La Gendarmerie en Deux-Sèvres
sous l’Occupation. Issue d’un mémoire
Musée de la gendarmerie nationale

de maîtrise réalisé en 1997 à l’Univer-


sité de Poitiers, cette étude a été enrichie
grâce à l’ouverture des archives de la
gendarmerie au public (arrêté du 28 dé-
cembre 1998). Cet ouvrage décrypte l’un
des épisodes les plus critiques de l’his-
toire de la gendarmerie. Avec l’instau-
ration du régime de Vichy, de nouvelles
prérogatives sont imposées aux forces
de l’ordre. Les gendarmes se trouvent Vous avez également recueilli pour selon la localisation de la brigade. Les
dans une situation délicate, tiraillés en- cette étude les souvenirs de gendar- gendarmes de certaines brigades très re-
tre leurs convictions profondes et leur mes contemporains des événements. culées ne voient quasiment jamais les
devoir d’obéissance. Quelles ont été les difficultés à tra- Allemands. Pour les autres, ils entretien-
vailler avec de tels témoignages ? nent des relations purement profession-
L’Actualité. – Pourquoi avoir choisi La principale difficulté dans l’histoire nelles. On voit parfois quelques frictions
comme sujet d’étude la gendarmerie orale c’est la distance des événements lorsque les Allemands ne respectent pas
dans les Deux-Sèvres ? dans le temps. Soixante ans après les la réglementation, vis-à-vis de l’alcool
Benoît Haberbusch. – Il y a une raison faits, il est évident que les souvenirs par exemple.
familiale. Mon grand-père, mon oncle et s’altèrent. Mais l’objectif pour moi était
mon père étaient gendarmes. Mon père a surtout d’apporter une dimension hu- Quelles ont été les nouvelles mis-
dirigé la brigade de Secondigny dans les maine à mon travail. Au-delà des ques- sions imposées à la gendarmerie par
Deux-Sèvres de 1992 à 2000. Issu de ce tions sensibles, ils m’ont beaucoup ap- le régime de Vichy ?
milieu, je me suis rendu compte que je ne pris sur le quotidien des gendarmes pen- Avec le changement de régime, les mis-
connaissais pas tellement l’histoire de la dant l’Occupation, une dimension peu sions de la gendarmerie évoluent. On
gendarmerie, en particulier, son rôle pen- visible dans les archives. note des permanences et des ruptures.
dant l’Occupation. Des lois discriminatoires ont été mises en
Comment s’est déroulée la collabo- place dès la Troisième République. Le
Quel est l’intérêt des archives de ration entre les gendarmes des Deux- contrôle des étrangers, la lutte contre le
cette institution pour l’histoire de la Sèvres et les soldats allemands du- communisme ou les camps d’interne-
Seconde Guerre mondiale ? rant l’Occupation ? ment existent avant l’Occupation. Avec
Ces documents sont une mine d’informa- Les Allemands ont eu besoin de la gen- le maréchal Pétain, ces lois se durcissent.
tions. Les gendarmes des Deux-Sèvres darmerie pour assurer l’ordre public, ils Les gendarmes participent à la mise en
nous ont laissé des rapports riches en n’ont donc pas remis en cause son exis- œuvre de la législation antisémite de Vi-
enseignements sur la vie quotidienne pen- tence et les gendarmes ont continué leur chy, notamment le marquage, l’exclu-
dant cette période. Ils nous renseignent service. En 1940, on dénombre 540 gen- sion, le recensement, l’arrestation et la
par exemple sur les activités économi- darmes (dont 210 dans la Garde républi- déportation des juifs. Mais il faut savoir
ques, l’état des récoltes mais aussi sur les caine mobile, GRM). Pour les années que les Deux-Sèvres ne constituent pas
rumeurs qui circulaient dans la popula- suivantes, les effectifs de la gendarmerie un foyer d’implantation traditionnelle des
tion. Ils nous dévoilent des instantanés s’élèvent à environ 300 hommes (319 juifs. Lors de la grande rafle du 9 octobre
de vie. Bien évidemment, il faut rester hommes en 1944 par exemple, la GRM 1942, 94 personnes auraient été arrêtées
critique. Ces écrits sont orientés puis- ayant été supprimée après 1940). Leurs selon une liste dressée par le comman-
qu’il s’agissait pour les gendarmes d’ar- premiers contacts avec les Allemands se dant de la compagnie au préfet (67 lors de
rêter les «éléments subversifs». passent plutôt bien. Les relations varient la rafle de 1944).

38 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 78 ■

Actu78.pmd 38 04/10/2007, 16:09


Parmi les missions nouvelles imposées pendant, dans les Deux-Sèvres, c’est vrai- D’autres ont pris une part plus active
par l’occupant, il y a la lutte contre le ment le STO qui a donné une image néga- dans la Résistance, notamment à la bri-
marché noir, florissant dans le départe- tive de la gendarmerie au sein de la popu- gade de Niort. Des gendarmes ont trafi-
ment des Deux-Sèvres, et surtout la ré- lation. Tout le monde est touché dans son qué les listings recensant les jeunes con-
quisition des travailleurs et la recherche entourage par cette obligation. Parfois, les voqués ou les réfractaires au STO. Mais,
des réfractaires au Service du travail obli- fils des gendarmes eux-mêmes sont con- dans l’ensemble, elle se limite à une
gatoire (STO)*. voqués. Avec cette mission de réquisition résistance passive.
des travailleurs, les gendarmes ruraux
Comment les gendarmes ont-ils réagi perdent ce qui faisait leur force : leur Qu’appelez-vous résistance passive ?
à cette orientation répressive impo- contact avec la population. Cela perturbe C’est une résistance modeste dans ses
sée par le régime du maréchal Pé- leurs réseaux d’informateurs, c’est-à-dire objectifs. Par une non-action, les gendar-
tain ? les personnes qui les renseignaient sur les mes servent la cause de la Résistance. Au
Au départ, les gendarmes ont eu à peu activités des campagnes. Les gendarmes cours de leur tournée par exemple, ils
près la même attitude que la population apparaissent comme des laquais de l’oc- cachaient à leur hiérarchie des informa-
française. L’instauration du régime de cupant, des collaborateurs dont il faut se tions sur les opposants au STO, sur les
Vichy trouve un écho favorable au sein méfier. activités de résistants ou sur l’avancée
de la gendarmerie, en raison de leur atta- des Alliés. Autrement dit, c’est l’absence
chement à la figure du maréchal Pétain. Il semble que dans la gendarmerie, de zèle.
Ancien combattant de la guerre 14-18, il les faits de résistance ont été rares...
véhicule des valeurs chères à un certain Il n’y a pas eu de réseau organisé au sein Il semble donc qu’au sein de la gen-
nombre de militaires tels le travail, la de la gendarmerie des Deux-Sèvres. La darmerie, l’obéissance l’ait emporté
patrie, etc. Avec l’instauration du STO Résistance est le résultat d’initiatives per- sur la conscience. Le devoir d’obéis-
en 1943, les mentalités évoluent. La tra- sonnelles. Il est très difficile de quanti- sance imposé par le statut militaire
que des réfractaires au STO pèse sur le fier les faits de résistance de manière de la gendarmerie explique-t-il le fai-
moral des gendarmes deux-sévriens. Cela exhaustive. C’est surtout avec le STO ble nombre de faits de résistance
engendre une véritable crise de cons- que certains ont décidé d’entrer en dissi- dans l’institution ?
cience dans l’institution. dence. En effet, des gendarmes des Deux- Aujourd’hui, il existe des cours sur l’éthi-
Sèvres ont aidé des jeunes à se soustraire que à l’Ecole des officiers de la gendar-
Vous soulignez dans votre livre que à cette obligation en ne les arrêtant pas. merie nationale (EOGN) à Melun, où on
l’Occupation a brisé durablement les Au total, 2 273 Deux-Sévriens ont été se penche sur la réaction des personnels
liens traditionnels qui unissaient les contraints au STO et pas moins de 1 244 pendant les périodes de crise. A l’épo-
gendarmes départementaux et la po- cartes de réfractaires ont été délivrées que, le contexte est différent. Très atta-
pulation. Qu’est-ce qui a le plus terni après la guerre. chés aux valeurs d’obéissance, les gen-
l’image de la gendarmerie dans les darmes ne discutent pas les ordres. Res-
Deux-Sèvres ? ter loyal à l’Etat français est le devoir de
Comme on l’a vu, sous l’Occupation, les tout bon militaire à l’époque. En 1944,
gendarmes sont chargés de remplir des La Gendarmerie en Deux-Sèvres seulement 16 gendarmes sur les 315 sont
missions impopulaires telles que la rafle sous l’Occupation, de Benoît passés au maquis.
des juifs, la lutte contre la Résistance et la Haberbusch, Geste éditions, 2007,
recherche des réfractaires au STO. Ce- 376 p., 23 € A la Libération, comment ont-ils vécu
l’épuration ?
Les gendarmes y ont participé, chargés
notamment de rechercher et d’arrêter les
criminels de guerre. Mais la gendarmerie
elle-même n’a pas été épargnée par l’épu-
ration. Si, dans les Deux-Sèvres, aucun
d’entre eux n’a été fusillé, envoyé en
prison ou révoqué comme cela a pu être
le cas ailleurs, certaines personnes trop
zélées pendant la guerre ont été mutées.
Tous les officiers subalternes de la com-
pagnie (hormis un) ont été mutés et sur
les 37 brigades du département, 17 chefs
de postes ont été déplacés. L’Occupa-
tion a perturbé les gendarmes et les a
marqués durablement.
Musée de la gendarmerie nationale

* Le Service du travail obligatoire a été


instauré par le gouvernement de Vichy
le 16 février 1943. Tous les jeunes nés
entre 1920 et 1922 étaient réquisitionnés
pour une durée de deux ans et envoyés
pour travailler sur des chantiers
en Allemagne ou en France.

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