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REMARQUES SUR L'ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

Author(s): Marcel Griaule


Source: Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SÉRIE, Vol. 16 (Janvier-Juin 1954),
pp. 35-49
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40688870 .
Accessed: 18/06/2014 03:07

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REMARQUES
SUR L'ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN
par MarcelGriaule

Le problèmedes relationsentrel'oncleet le neveuutérins


est posé depuislongtemps par les sociologueset ethnographes.
Une documentation considérablea été réunieconcernantles
rites,pratiquesou représentations qui caractérisent ces relations
et les essais d'explicationou de prisede consciencedu sujet
tiennentune place non moinsimportante dans la littérature.
Il paraîtdoncintéressant d'apporter, dansun débatqui estloin
encorede sa clôture,une contribution constituéepar une expli-
cationindigènedes situations particulières à cetteparenté.
Le Soudan,excellentterraind'études,offredès les premiers
regardsdes exemplesclairsd'uneinstitution qui, chezles Bam-
bara ou les Peuls par exemple,se manifeste non seulement lors
des étatsde tensionobservables à l'occasiondes funérailles, des
mariagesou des naissances,mais encoredans les attitudesles
plus simplesde la vie courante.Ainsilà où l'enfantpeul vit en
contactavec son pèreet son oncleutérin,il s'attendcertesà
trouverde l'attachement auprèsdu premier, maisc'estle second
qui lui témoignera de la tendresse en toutes occasions.Est-il
écolier? Son pèrelui donnerades conseils,seramodérédansses
compliments, trèssévèredans ses reproches. L'oncle maternel,
au contraire,lui réserveratoujoursune indulgenteaffection.
Une phrasetrèsfréquemment entendue, lorsquedesenfants peu
studieuxprésentent leurs notes,clôt les reproches paternels:
« ... et maintenant,va te consolerchez ton oncle».
Plustard,lesrelations changeront d'aspect: le neveu,comme
s'il prenaitde l'assurancevis-à-visd'unonclepourtant inlassable
pans sa mansuétude, le critique,émetdes exigencesqui seront
la plupartdu tempssatisfaites et dontla plus importante, chez
lesBambara,entreautres,estla fourniture d'unefemme. Souvent
d'ailleurs,cette manièrede dette que l'oncle semble avoir
contractée vis-à-visde son neveus'éteintdès que le mariageest
réalisé.En contrepartie de cetteattitude,on observe,chez les
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MARCEL GRIAULE

mêmeshommes,entrele pèreet le fils,une classiquerivalité,


fadena,expressionsubstantiveoù entrentles deux termesfa
« père» et de « fils» et qui pourraitse traduirepar « manière
d'êtrepère-fils ». Ce termes'appliquepratiquement à toutesles
rivalités,cellequi opposeces deuxhommesétantun prototype.
Dans certainespopulations,l'attitudeest plus netteencore:
lorsqueest annoncéela mortde l'oncleutérindogon,lesvieuxde
la famillepaternelle disentà leurfils: yu bemme illawa« leurmil
est mûr! ». Ils entendent par là qu'il est tempspoureux d'aller
« moissonner » les récoltes,c'est-à-dire les richessesdes utérins,
richesses laisséesvacantespar le décèsde l'oncleet qui, mythi-
quement,leur reviennent.
Le mêmeencouragement leurest donnélorsde la clôturedu
deuil,dama, célébrée plusieursmoisou plusieursannéesaprès
les funérailleset les intéressés ne se fontpas fautede se livrer
avecunebrutalité apparente ( 1),à uneraflede bétailet dedenrées
qu'ils amènentdans la maisonde jeunesgensde leurquartier.
La consommation se faitsurl'heureavec les camaradesde classe
d'âge, tonno,qui ont accueilliles pillardsaux cris de day sõ
« tayaut(?) », habituellement lancésaux chasseurspour leur
porter chance ou pour les louer de leursprises.Et c'estaussipar
la formule olupo,« bonnebrousse»,que lesvieuxlesontsaluésen
les voyantse rendreà ce repasdit niAu walu « diminution de
l'oncle».
C'est également une « diminution de l'oncle» qui est opérée
parle neveuen d'autresoccasions: toutevisiteque faitce dernier
dans la maisonde l'autreest prétexteà petitsprélèvements
opérés dans une grandeagitation,ponctuéspar des plaisan-
teriesoséeset desinjures,à l'adressede la femme de son oncle.
A ces coutumescorrespondent, danscettemêmepopulation,
la rivalitéentrepèreet fils,entrefrèreset une retenueparti-
culièreentrefilset mère.
Ces cas trèsclassiqueset qu'il est de ce faitinutilede déve-
lopper,reçoiventune premièreexplication:
Toutesles choses,disentles Dogons,que volele neveumangou
(parentà plaisanterie) (2) de l'oncleutérin, c'està cause de [sa]
mère: c'està causede la colère[qu'ilressentà l'idée]qu'il n'y a

(1) Cette attitude feintecompensela modérationréelle des prises. En 1946


les jeunes gens d'une famille de Dozyou Oreil (Sanga-du-Haut) pillèrentdes
maternels habitant Dyamini (Sanga-du-Bas) et rapportèrentun butin consi-
déré comme important et comprenant 10 mesures de mil, une dizaine de
poulets et une chèvre.
(2) Le mot mangou est employé ici pour qualifierlattitude du neveu rela-
tivementà l'oncle et qui rappelle celle de ce « parent à plaisanterie ». Cette
traduction simpliste n'est employée ici que pour sa commodité. Cf. notre
« Alliance cathartique », Africa,vol. XVIII, n° 4, octobre 1948.

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UONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

pas eu mariageentre[son]oncleutérinet [sa] mère.Si [le neveu]


insultela femme de sononcle,c'estparcequ'elleestà la placede
sa mère.La colèrequ'on éprouvecontrele père,c'est, symboli-
quement, parcequela mèren'estpasrestée(mariée) avecl'oncle(1).
Le centred'intérêt est donc,dansces premières affirmations,
l'unionnonréaliséede la mèreet de l'oncleutérin,c'est-à-dire
d'unesœuret d'unfrère. Et de fait,l'unionidéale,mythiquement
parlant,est celle d'un couple dé jumeaux dont le prototype
surgitde l'œufdu monde.D'emblée,la situationactuelleest
considérée commeunerésultante despremiers actesde la création
qu'il est nécessaired'exposersuccinctement si l'on veut appré-
henderle problème.
Le pointde départde la créationest un grainde Digitaria
exilisqui par euphémisme est nommékizeuzi « la petitechose»
c'est-à-dire, dans l'esprit gens,la plus petitede toutesles
des
choses(2). Ce grainminuscule étaitla préfiguration d'un monde
illimité: il contenaitnotamment un noyauforméd'un tableau
supportantdes signesqui devaientse disperserdans l'espace
extérieurpour aller se posersur les êtreset les faireprendre
conscience d'eux-mêmes (3).
L'intérieurde cet œuf-grain fut scindéen deux placenta
préfigurant les mondes célesteet terrestreet contenantchacun
une paire de jumeauxdes deux sexes,les Nommo,émanation
directedu créateurAmma.Car si Ammaest unique,son unité
parfaitese réalisedans l'associationde deux êtrescomplémen-
taires,en l'espèceun mâleet une femelle.Le mâle de l'une des
partiesn'ayantpas attendule tempsde formation prévusurgit
avant termeet s'éloignadans l'espace,aprèsavoirdérobédes
grainesdeDigitariaexiliset un fragment de sonplacenta.
Il voulaitcréerunmondeà lui,réplique avantla lettredeceluiqui
existaitenpuissanceet qui devaitse développer normalement (4).
(1) Ledu wonifti monmàgugokerîewoyguyã.wozogowona sabde. wogõ
woniftugo wo nâ belle yagi yõlugokineban dige.wo ninuyana woduyozogo
wo na dõf dãga dige.wo de le kinebanule wo adunosonewonawo ninumon
toyoluga.
(2) Cet euphémisme est employésurtoutpar les prêtrestotémiquesdont
la graineconstitueun interdit sévère.
(3) La partiemétaphysique de la créationne sera pas abordéeici mais
seulementla partie mythiqueoù interviennent des personnagesdont les
situations et les sentiments sontles prototypes de ceuxde l'humanitéactuelle.
La fabulationastronomique sera égalementnégligée,de mêmeque les situa-
tions détailléesdes jumeaux dont il va être question. Sur les signes,
Cf.M.Griaule etG. Dieterlen, « Signesgraphiques soudanais»,L'homme, n°3.
(4) II s agitici,de la partdes Dogon,d unepresentation résuméeet volon-
tairement gauche des événements. Le personnage mis en scène est l'avatar
d'unevibration internede l'œufqui, ayantpercél'enveloppe,atteignit l'exté-
rieur.Il étaitdoncnormalqu'il sortîtle premier, en accordavec le créateur.
C'est son vol qui causa le désordre,élémentégalementnécessairedans
la création.
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MARCEL GRI AULE

II ébauchala terreà l'aide de ce qu'il avait apporté; comme


il se trouvaitséparéde sa femelle, il remontadans l'œufpour
tenterd'y saisirla partiede placentaqui la contenait.Mais
Ammaintervenant dispersale contenude l'œufet le personnage
redescenditdans son incomplétude, commençantla quête à
jamais infructueuse de sa compagneYasigui qu'Ammaconfia
à l'autrecouplede Nommo.
Cependant, en s'unissantà sonplacentadevenuterre,c'est-à-
direà un avatarde sa génitrice, il engendradans l'obscurité, la
sécheresse et l'absencede tempsdesêtresuniques(au sensstrict),
donc incompletscommelui-même.Dans le même temps,il
prenaitla forme d'unanimalnomméYourougou(Vulpespallida).
Dès ce momenttoutdevintimpurdansle monded'en bas à
causede cetincestequi avaitd'ailleursétépréfiguré parle retour
infructueux du Yourougoudansl'œufdontil étaitissu.
Pour pallierles inconvénients de cette situation,Amma
envoyasur la terrele couplede Nommoaccompagnésde for-
geronset de quatrecouplesconstituant la secondegénération.
Ils occupaientune arche gigantesquesupportantun monde
nouveauqui, dansla lumière, l'humidité etle temps,s'imposaau
premier.Toutefois,celui-cine disparutpas et l'ordrealla de
pair avec le désordre, l'un étantnécessaireà l'autre,situation
qui se manifesta par une luttesans répitentrele Nommoet le
Yourougouet danslaquellece dernier estl'éternelvaincu.
Ce shématrèssuccinct du mythe considérable que développent
les Dogonsuffit poursuivrela recherche de leursreprésentations
des liensde parentéet,partant,de certainsde leurssentiments.
La famille dogonindiviseforme ungroupeagnatiqueexogame
patrilocalet de filiationpatrilinéaire. En matièrede mariage
elle pratiquel'échangegénéralisécomportant l'unionpréféren-
tielleavec la fillede l'oncleutérin(1).
Mais ces situations et pratiquesne sontque le canevassup-
portantdes figurations compliquéesdont les registres varient
selonque l'on envisagela positionréciproquedes consanguins
et des utérins,celle des époux,des générations et notamment
celle de l'oncleet du neveuutérin.
C'estainsique pourtoutindividule groupedesutérinsrepré-
sentela féminité et la maternité. Quelque soitsonâge,il donnera
le nom de mèreà toutesles femmesde sa famillematernelle
mêmes'il s'adresseà une fillette. Ce groupea pour patronle
couple de Nommo, première expression de l'embryon qui devait

(1) Cf. M. Griaule et G. Dieterlen, The Dogon, in African Worlds,


Oxford, UniversityPress, 1954. Mme G. Dieterlen prépare une étude sur la
parenté qui paraîtra prochainementdans Africa, publication de l'Institut
internationalafricain.
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V ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

devenirun universfondé sur le principede la gémelléité.


Vis-à-vis,le groupedes consanguins est la masculinité et
la paternité ; il est le répondantdu créateurAmma. Dans
ce cas, Amma-créateur et Nommo-univers créé sont équiva-
lents,l'universn'étant que la répliqued'Amma,comme le
sont les deux groupesqui s'unissentpour que la vie persé-
vère(1). Le couple(nonconjugué)Yourougou-Yasigui n'apparaît
pas.
Dans un autreplan,les deuxlignesse confondent au niveau
des deux grandspèresd'ego,lesquelssontAmma,et se diffé-
rencient au niveaudesgéniteurs : le pèreet sa sœursontle couple
des Nommoréorganisateurs, la mèreet son frèresont l'autre
couplede l'œuf,Yourougouet Yasigui.C'est dire,en d'autres
termes,que les consanguins sontl'imagedes êtresde la partie
de l'œufoù tous les événements se sontdéroulésdans l'ordre,
les autres,au contraire, correspondant à la partieoù régnale
désordreet où les générations furentperturbées.
La norme,au débutde la création, était,en effet,
la gémelli-
paritéd'une part,et l'unionfrère-sœur appartenantau même
couplede jumeaux,d'autrepart.De la sorte,les jumeauxissus
de cetteunionet qui se mariaient entreeux, avaientpourpère
le frèrejumeaude leurmère(qui deviendraplus tard,aprèsla
prohibition de l'inceste,l'oncle utérin).Considérons provisoi-
rement cetteseulerèglemythique et sa projectiondansle monde
actueloù les mariages,au contraire, sontprohibésentrefrères
et sœurs(2). Ego a pourpèreaujourd'huile mariet non le frère
de sa mère.Ce mariest doncun élémentétranger qui, si l'on se
réfèreà la règlemythique,a prisindûmentla place du frère
de la génitrice; ce derniers'unitde soncôtéà une femme étran-
gèrequi,elleaussi,usurpela placede la sœurde sonmari,c'est-à-
direde la mèred'ego.
L'agressivitéd'ego s'exercedonc contrela femmede son
oncleutérin,parceque usurpatrice, contreles biensde celui-ci
parcequ'il en est frustréet contre son pèredontla présenceest
insolite.Pratiquement il pille les biens,insultela femmede
l'oncleet vit avec son pèredans un certainétat de tensiondit

(1) On pourrait parler même d'une sorte de subordination du créateur


à son œuvre. Cette notion est en tout cas expriméedans une figuredite Amma
gunnono,« captifde Dieu », ou « Dieu captif» ; Cf.M. Griaule et G. Dieterlen,
« Signes graphiquessoudanais », L'homme,n° 3, p. 22, fig.41. Voir également
la fig.43, ibid., Amma kobo« puiseur de Dieu » ou « Dieu puiseur » qui montre
le créateurdans sa tâche de porteurd'eau, c'est-à-direde porteurde la vie du
monde ou dans sa situation de maître d'un puiseur d'eau.
(2) II ne s'agit pas de traiterici de l'origine de la prohibitionde l'inceste
telle que la conçoivent les indigènes. Cette institutions'explique sur un tout
autre plan : celui du partage des champs cultivés et des contenus claviculaires.
Cf. 1 étude de G. Dieterlen (voir n. 1, p. 38).
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MARCEL GRIAÜLE

nã ginubaba« concurrence (1) de la maisonde la mère», qui se


traduitpar des plaisanteries particulières.
Mais deuxfaitsau moinsrestentinexpliqués: l'oncleutérin
est nonseulement tenude laisserprendreses biens,maisil doit
fournir commefemme l'unede ses fillesà sonneveu,d'unepart;
d'autrepart,non seulementles jeux oratoiresdu neveuavec
sa tanteparallianceontpourthèmede base leurunionsupposée
et ridiculisée,maisencoretoutvol commispar lui chezelle est
mythiquement l'équivalentde rapportssexuelsavec elle. Ce
vol, d'ailleurs,ne prendtoutesa signification que s'il a lieu en
présence de l'intéressée et s'il est accompagnéde plaisanteries
à son adresse,dontla plus fréquente est l'appellationde « ma
femme! » à laquelleellerépond« monmari! »
Toutse passecommesi egose substituait symboliquement à
son oncleet commesi l'incesten'étaitévitéque par son union'
réelleavec une femmenée des œuvresde sa tanteet jouantson
rôle.Il s'agitdonclà d'uneréactionpluscomplexeque cellequi
a été envisagéejusqu'ici, réactiondont les Dogon instruits
connaissent également les mobileset trouvent un précédent dans
les aventuresdu Yourougou,troptôt surgide l'œufdu monde.
Ce personnage, en effet,sortitdans l'espace en emportant
une partiedu placentanourricier, c'est-à-direune partiede sa
mère.Il considérait aussique cetorganeluiappartenait en propre
et faisaitpartiede sa proprepersonne, de tellesortequ'il s'iden-
tifiaità sa génitrice - en l'espècela matricedu monde- et
qu'il s'estimait placé surle mêmeplan qu'elle,du pointde vue
des générations.
En conséquence,aujourd'hui,tout mâle, s'il considèresa
situationdansla ligneutérine, c'est-à-dire parrapportà la partie
de l'œufoù futconçule coupleYourougou-Yasigui, s'assimile
au Yourougou.De ce fait,il sentinconsciemment son apparte-
nancesymbolique à la génération de sa mèreet sondétachement
de la génération réelledontil est membre.Ceci revientà dire
qu'il appartient, chez les consanguins, à la génération suivant
cellede sonpère,et chezles utérins, à la génération de sa mère.
Cettesituationest calquéesurcelledu Yourougouqui, privéde
la partiede placentacontenantsa jumelle,épouse régulière,
et munide la partiequi luiétaitpropre(2) et valaitpoursa mère,
s'unità elle,légitimement selonlui, incestueusement selonles
autres.Ce sentiment a pourpremiereffetde renforcer le sujet
dans les attitudesd'hostilité dontil a été questionvis-à-visdes

(1) Baba a le sens de « concurrence,rivalité» mais aussi de « respect»,


(2) II est entenduque ces partiesformaientle mêmeplacenta,lequelétait
jumeléavec celuiqui contenaitle coupledes Nommo.
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membres de la génération qui,en fait,lui estantérieure : le père,


l'oncleutérinet sa femme, sontconsidérés par lui comme respon-
sablesde cettesortede diminuiio capitis.Maisce n'estpas là le
plus important : étant,selonlui, de mêmesubstanceet géné-
rationque sa mère,il s'assimileà un jumeaumâlede sa génitrice
et la règlemythiquede l'uniondes deux membresappariésle
proposecommeépouxidéal.Il devraitdonc,enqualitéde«pseudo-
frère » de sa génitrice, êtredansla situationde son oncleutérin,
épouxdésigné de cette femme.C'est surce dernier, c'est-à-dire
sur l'accapareurà la foisde sa personnalité et de son épouse
mythiquement possibleque se porteront ses réactionsbeaucoup
plus que sur son père, sorte de comparseétrangerqui ne le
frustre que d'une femme.
Mais l'incestematerneln'étantpas possible,il se rabat sur
unesorted'ombrede sa mère,c'est-à-dire la femme de sononcle,
laquelled'ailleursne peut avoir de rapportssexuelsavec lui.
La difficulté est résoluepar des insultesaccompagnées de vols
qui constituent à la foisune de
prise possession, cause d'impureté
puisquesimulant l'inceste, et unecatharsis.
En effet, le neveu,par ses insulteset plaisanteries, se débar-
rassede sa colère(kinuban,« cœurrouge») et contribueà la
paix,car ellesprovoquent le riredes utérins.De plus,le vol d'un
objet,animalou denrée,vaut pourl'ensemble desbiens; symbo-
liquementdonc, piller tout le patrimoineavunculaire,c'est
prendre aussila femmecherchée.
Mais le produitdu vol, projectionmatériellede l'inceste
fictif, contient toutel'impureté du geste,d'unepart; d'autrepart,
il contientaussi toutesles impuretéscontractéesauparavant,
en une quelconqueoccasion,par les biensen cause. Enfin,le
gestedu neveurappelleceluidu Yourougoudérobantles graines
dans l'œufdu monde,vol qui eut pourconséquenceune inter-
ventiondu Nommo.Celui-ci,en effet, récupérales grainessur
l'ordred'Ammaet se livra en tous lieux à des recherches qui
étendirent sonrègne.Volerrituellement conduitdoncle Réorga-
nisateurà intervenir, c'est-à-dire à faireprévaloir l'ordre,lequel
estunepurification. C'estégalement sousle signede cetteinter-
ventionque se placentdes prélèvements d'uneautreforme effec-
tuéschezlesutérinsparl'ensemble desconsanguins pourhonorer
la misebas d'uncouplede veaux,faitexceptionnel attribuéaux
Nommo réorganisateurs. La régionintéresséeet celles qui
l'avoisinentsont le théâtrede mouvements en tous sens qui
durentparfoispendantdes semaines.
... Tousles gensen étatde marcher et parlerse rendent dans
la famillede leurmèrepoury porterla nouvelleet recevoirun
cadeauen espèces.Autrefois, seulesles femmes étaientsollicitées
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et versaientdes cauris.Aujourd'hui, tousles membres du groupe
sontjointset donnentle plus souventde l'argent.Quantaux
vieillardsqui ne peuventse déplacer,ils se contentent de visiter
lesparentes mariées danslevillageou deguetter cellesquiviennent
au marché.
Maispourêtrelié à une lignéeutérine, on n'enestpas moins,
en revanche,l'utérinde quelqu'un.Si bien, que, finalement,
l'argentreçuaprèsavoirpeinésurles pistesest restitué, lorsdu
retour,aux demandeurs qui viennent annoncer la mêmenouvelle.
On rendce qu'ona reçuet commeon a en routedes occasions
de dépenses,le résultatest une perte.Quantà celui qui ne se
dérangepas,il perdcaril donnesansrecevoir. Maistoutcela fait
circulerl'argent(1).
Les utérinssont,dansce cas, assimilésau Yourougouque les
consanguins, vicairesdu Nommo,obligentà célébrerpar des
dons un événement marquantla puissancede son adversaire.
On voit donc que dans certainscas le neveu,en tant que
membre desconsanguins, agitdansuntoutautresens: au lieude
jouerle rôledu pillardcherchant l'inceste,il devientle vicaire
du Nommo,promoteurdes naissancesgémellaireslesquelles
constituent un défi à l'unicitédu Yourougou.Mais pour en
revenirà l'actiondu neveuchez son oncle,elle se manifeste,
dansl'approchede l'inceste,autrement qu'en parolesscabreuses
et vols spectaculaires. Lorsqu'ilépouseune fillede son oncle
utérin,egos'unità une répliquede sa tantepar alliance.Cette
dernière, commeil a été dit, est elle-même un substitutde la
mèred'ego.Il y a là imitationde l'incestemythique, lequelest
cependanttournéen dérisiondans le mêmetemps.En effet,
l'unionesten réalitéliciteet la manièrede satisfaction qui serait
donnéeau Yourougoupar cet acte n'est qu'un leurreet une
moquerie.
Cette union avec une cousinede mêmegénération, mais
représentant une
implicitement génération antérieure, a son
correspondant symétrique et son palliatif: un onclene saurait
disposerdu filsde sa sœurmais des fillesde celle-ciqu'il peut
vendreà ses frères cadets.Dans ce cas,cettenièceutérinerepré-
sentesa génitrice à elle.Les cadetsprennent doncpossession, par
assimilations successives, d'unerépliquede leursœur.Ainsiest
réaliséepar acte obliquela misesurle mêmeplande deuxgéné-
rationsdifférentes ; maiscettefoisc'estla femme qui,réellement
la plus jeune,est à la disposition d'une génération réellement
antérieure alorsque dans le mariageentrecousins,c'est-à-dire
entredeuxélémentsfaisantréellement partied'unemêmegéné-
ration,c'est par correspondances successivesque l'épouseest
(1) Cf. notre Dieu d'eau, p. 235.
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V ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

fictivement substituée à la mèrede son conjoint.C'est direque


contrela fourniture d'une filleau groupedes consanguins dont
le neveufaitpartie,unecompensation d'égalevaleurest donnée
aux utérinssous la formed'une sœurdu bénéficiaire.
Cettecompensation directesur le plan des femmess'opère
d'unecertainemanièresurle plan des biens.Au pillagefaitpar
le neveucorrespond uneintervention des utérinschezles consan-
guins en deuil sous la forme d'une attaquedu cortègerevenant
de l'abri mortuaire en rapportantla couverturedu mort.Le
but est de reprendre violemment la pièce d'étoffe, symboledu
disparu et de sa résurrection, et de la restituercontre unechèvre.
Mais il est un autrepalliatifde la pertede bienssubiepar
l'oncle,pertequi, en cas d'application strictede la règle,devrait
êtretotale.En effet, toutobjettouchépar le pillardlui appar-
tient; il lui suffiraitmême,étantdans l'enceintedes utérins, de
prononcer le nomdes chosesou de jeterun regardsurellespour
qu'elles se vident de toute forceet deviennentde ce fait
impures (1). Il en résulteque le patrimoine de l'oncledevraitêtre
anéantià chaquevisitede sonneveu.Cetinconvénient, enpremier
lieu,esttournéparlesvolspartielséquivalantà undépouillement
total; mais il peut être entièrement réduitpar une sortede
mesurede précaution consistant pourl'oncleà absorber le groupe
des pillards,en la personnede l'aîné de ses neveux.
Tout filsaîné peut en effetêtre élevé chez son grand-père
maternel, c'est-à-dire par ses onclesutérinset leursfemmes, et
notamment parl'aînéd'entreeux. Dans ce milieu,il estl'enfant
gâté et tyrannise ses tantesqu'il gourmande et plaisantede la
voix et du geste.Son pouvoirtientnotamment au contenude
ses claviculesqui est différent selonqu'il est en relationavec les
utérinsou les consanguins: au lieu des 8 graineshabituelles,
il disposede 16 graineslorsqu'ilagitdansle groupequi l'élève.
De ce fait,il est tout puissantet joue en permanence le rôle
du mangou,« allié purificateur » (2), vis-à-visdes biensqui,par
la vertude sa présence,redeviennent pursdès qu'une rupture
d'interditles met en état de viduité.En effetl'excédentde
graines,c'est-à-dire de forcevitale,dontdisposele neveu,ali-

(1) L impureté, pourles Dogon,estmoinsuneadjonctiondecorpsétranger,


de miasmeou d'orduremoralequ'un vide provoquédans les forcesde vie.
Cf. G. Dieterlen, Mécanismede l'impuretéchez les Dogon,Journalde la
Société des Africanistes,t. XVII, 1947, p. 81-90.
(2) Cf. M. Griaule, L'alliance cathartique[Africa,vol. XVill, n° 4,
octobre1948).Au momentoù a été rédigéecetteétude,le contenuclaviculaire
n'avait pas encoreété révélépar la vieille aveugle Innekouzou,prêtresse
d'Ammade Sanga-du-Haut. Le dépôtauquelil estfaitallusiondanscetarticle
n'estautreque les grainesdes clavicules.Sur ces graines,voirG. Dieterlen,
Les correspondances cosmo-biologiques chezles Soudanais,JournaldePsycho-
logie normale et pathologique,juillet-septembre1950.
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MARCEL GRIAULE

menteau furet à mesuredes besoinsles videsprésentés par les


biensrendusimpurs.Par chocen retour,le contenuclaviculaire
du neveuestreconstitué parabsorption de nourritures et autres
substances prélevées sur le patrimoine protégé.
Les biens,dans cettesituation,sont·donc constamment en
passed'augmentation et de fructification, Tundesbutsde l'insti-
tutionétant d'assurerau patrimoine des utérinsun avantage
sur celui des consanguins par les actes et qualitésd'un neveu
appartenant en fait,étantdonnéela règlepatrilinéaire, à l'autre
groupe. C'estque ce dernier a théoriquement plus d'intérêts chez
ses onclesmaternels que chezsonpère,d'unepart; d'autrepart,
c'est pourlui une manièred'exhiberl'état de rivalitéquelque
peuinamicalequi caractérise ses relationsavec sonpère.
Bienentendu,par l'effet d'uneréciprocité à permutation, les
consanguins qui,eux aussi,élèventleurspropresneveuxutérins,
sontparles mêmesmoyensremisconstamment à égalité.
Cettesituationde commodité et d'équilibrene va cependant
pas, à la longue,sans inconvénients : le neveugrandi,devenu
l'épouxd'une fillede son oncle,parvientau faîtede sa person-
nalitéet de sa puissance,lesquellesattirenttoutesles richesses,
qu'ellessoientdu dehorsou du dedans.C'est qu'à l'imagedu
Yourougoupilleurde touslesbienscontenus dansle seinmaternel
en qualitéà la foisd'épouxet de fils,le neveu,pseudo-fils du
ménageoncle-tante et pseudo-mari de sa tante,a tousles pou-
voirset surtoutla « chance». Il en résulterait, si les choses
restaienten l'état, une ruptured'équilibrequi pourraitaller
jusqu'à un enrichissement démesuréde l'un vis-à-visde la
diminution ou de la stagnation des autres.
C'est pourquoi,dès qu'il a prisfemme, c'est-à-diredès qu'il
est « établi» (1), l'hôteest l'objetde pressions insensibles mais
persévérantes pour qu'il quitte la familleutérine; celle-ciest
d'ailleursdans son droitétant donné que le mariageclôt la
périodede cettesorted'assujettissement au neveu.En fait,le
neveuutérin,mêmesortide la famillequi l'a élevé,conserve
duranttoute sa vie le prestigede la puissancebénéfiquequi
lui est prêtée.Et c'est pourquoila tribudes Arou ne désigne
jamais pouren faireson chefun neveuélevé chez les utérins.
Cethomme,qui estchoisijeune,devient, enquelquemanière,
le représentant du peupledogonentier,au contraire des autres
chefsqui, eux,exercent leurautoritésurunerégionrestreinte et
sontles plusvieuxdes fractions qu'ilscommandent. Un homme

(1) L'acte essentielde cet établissement est l'attributionen usufruit


d'un champpar les consanguins. Cf.l'étudede MmeG. Dieterlen à laquelle
il est faitallusion,p. 38, n. 1.
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V ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

qui seraitorganiquement trèspuissant,commel'est le neveu


vis-à-visdes utérins,régneraittrop longtemps,attireraità
lui trop de richesseset de pouvoirs.Il en résulteraitune
démesurepréjudiciableà la prospérité du peupleet à l'équi-
librepolitique.
C'est dans le mêmeespritque ce hogond'Arouest entouré
d'interdits sévèresconcernant sa parenté.On considère, en effet,
que cette autorité suprême est le vicairede tousles personnages
mythiques et que les situationsrituellesdans lesquelleselle se
meutsont la répliquedes événements du commencement du
monde.Le hogonest donc,notamment, du
l'image Yourougou,
prototype du neveupillardet c'est seulement pourne pas exa-
gérerson pouvoirqu'il n'est pas choisiparmiles premiersnés
élevéschezlesutérins, c'est-à-dire parmiceuxqui,parexcellence,
représentent le personnage mythique.
GommeYourougou,le hogonpasse pourdevoirs'unirà sa
mère(1). Aussiest-il,dès sonintronisation, séparéd'elle.Il reste
eh relationavec elle,la nourrit, maispar l'intermédiaire de ses
sœursà lui, lesquellessont à la foisses filles,puisqu'ilest le
pseudo-mari de leurmère,et ses épouses,car ellessontcomme
des jumellesauxquellesil devraitêtreuni selonle mythe.Le
mêmeinterdit pèsesurl'aînédes filsdu hogon: répliquede son
père,il est aussi le pseudo-maride sa mère,c'est-à-direde
l'épousedu hogon.
On voit ainsi que dans une trèslargemesureles relations
entre parentstiennentcompte des situationsmythiqueset
notamment de celledu Yourougou.C'est en qualité de symbole
du Yourougouque le chefsuprême estséparéde sa mèreet de son
filsaîné; le neveuinsulteur estaussile Yourougou; sesvolssont
non seulementlicites,mais encoreencouragéset loués par les
vieuxconsanguins qui l'excitentavantson départen lui criant:
yuruguyoyya « va ! entre! commele Yourougou» et qui le
complimentent à sonretour.
Il sembledoncque le personnage soitprisau sérieuxet honoré
au mêmetitreque les autresacteursdes premières scènesdu
monde.En réalité,s'il est si souventévoquéet représenté, c'est
pour le mieux ridiculiseret pour montrer l'inanitéde ses efforts
dans la recherche qu'il poursuitsans trêvede sa jumelleet la
réprobation soulevéepar son unionavec sa mère.Les interdits
concernant l'inceste,commeles gestespositifsqui tendentà le
frôler sansl'atteindre, sontdes répliquesdes actesmanquespar

(1) Aru ogono dago ango yurugule wo naie baria kalegin wo « le hogon
d'Arou,choisijeune,c'est commecela s'est terminéentrele Yourougouet
sa mère». C'est-à-dire: la situationdu hogonrelativementà sa mèreest
comparableà celle du Yourougourelativement à la sienne.
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MARCEL GRIAULE

lui ou réussisdansla honte,doncune démonstration continuelle


de sonimpuissance.
Nous avons vu qu'aux institutions réellesorganiséespour
egovis-à-visdes utérinscorrespondait un état moralde tension
entreegoet son père,explicableen partiepar la qualitéde ce
pèrephysiqued'êtreune sorted'étranger en regardde l'oncle
utérin,pèremythique. Une démarchedifférente utilisela partie
de la
qu'onpeutappelermétaphysique mythologie :
Dans l'infiniment petit initialsymbolisépar la grainede
Digitariaexilis (1) s'étaientdéveloppées,à partirdu noyau,
7 vibrations internes connotées par7 segments de taillecroissante
disposésen éventailde 360° (2). Les extrémités de ces segments
étaientdoncsituéessurune spiralefigurant l'amorcedu mouve-
mentd'extensionqui allait continuerà l'extérieur l'œuvrede
création.Car l'extrémité du 7e segmenttouchaitl'enveloppe, y
ouvrantle passage nécessaire.Par cette fissuresortit,entre
autres,un prolongement du 7e segmentqui, en une certaine
manière, représentait une 8e vibration émanantde la précédente.
Si l'on considèrele symbolisme de cette figuration on voit
d'abord apparaîtredans les 7 traitsinégaux,une silhouette
humaine, les 1eret 6e étantlesjambes,les 2e et 5e les bras,les 3e
et 4e la tête,le 7e étantle sexe,placéentrele 6e et le 1er.Cette
silhouette, sous son aspectgéométrique, connotel'hommedans
sa qualitéde « graindu monde» adunodene.Sous son aspect
numérologique ellerappelleque le microcosme humainestconçu
commeun coupleidéalde nombre4 (symbolefemelle) et 3 (sym-
bole mâle) en situationde procréation, laquelleest figurée par
l'éjectiondu 8e segment, prolongement du 7e,c'est-à-dire du sexe.
Maisce 8e segment est déjà extérieur à l'ensemble des 7 pre-
miers; il marquele débutd'uneautresériede 7 et cettequalité
d'êtreun débutmarqueaussi son incomplétude. De ce fait,il
est assimiléau Yourougou,c'est-à-dire à l'êtreincompletpar
excellence.Il fautdoncs'attendreà une attituderevendicatrice
de la part du produitvis-à-visde ses géniteurs et plus parti-
culièrement vis-à-visdu mâle; en effet, commel'indiquela posi-
tiondes segments, c'estle sexemâlequi, danscettecirconstance
particulière émetune partiedétachéede lui-même.
Cettemanièreà la foismythique et métaphysique de repré-
senterles situationsprimordiales réciproques entrepèreet fils,
rendintelligibles pourl'indigène renseigné lesattitudes actuelles.
Le filsgarderancuneà son pèrede son incomplétude initiale.

1) Voir plus haut d. 37.


2) Voir la figuredans notreConnaissancede Vhommenoir,Rencontres
internationalesde Genève,1951,et dans The Dogon,p. 83.
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L'ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

II lui en veut égalementde son intervention qui montrequ'il


n'estpas un produitintégralde sa mère,qu'il n'estpas en entier
surgide la racine,du, maternelle et d'elle seule. Un palliatif
consisteraitpourluià êtrele filsde sa mèreet de sononcleutérin,
c'est-à-direde deuxgéniteurs de mêmeracine.Cependant, même
dansce cas,il seraitcontrece géniteur, carcelui-ci,en procréant
à nouveau,lui donneraitdes frèressemblablesà lui. Le fils
considère eneffet que,lorsdesrapports sexuels,sonpèreintroduit
danssa mèreungermeidentiqueà celuiqui luia donnénaissance.
Le pèresembledonctenirpournulle produitprécédent, puisqu'il
désireen recréer un nouveau.
L'hostilitéainsiprovoquéedépassenaturellement le géniteur
et s'étendaux résultatsdes nouvellesunions,c'est-à-direaux
frèrespuînés.D'autre part,tout puînéest appelé,tôt ou tard,
à passersous l'autoritéde ses aînés et notamment du premier
né qui prendla placedu pèredécédé.Il reportedoncà l'avance
surle futurpatriarche ses sentiments de méfiance.
Ces attitudessontrenforcées par la concurrence sur le plan
matrimonial : idéalement, ego voudrait épouser toutes les filles
de son oncleutérin,lesquellesdeviennent en réalité- et si la
règleest appliquée(1) - les femmes de ses frères.
Symétriquement, il est,selonle mythedu coupleprimordial,
l'épouxidéal de ses sœurs,maiscelles-cis'unissenten principe
à dçs cousins,qui deviennent des beaux-frères. Certes,des com-
pensations nuancéeslui sontdonnéessurce plan,par exemple,
sousla formesuivante: la sœurplace sous sa langue,en arrière
du filet,une grained'onugo(2) qu'elle maintientdurantdes
semainesjusqu'à formation d'une cavité. Lorsque la graine,
ainsi logée,se maintient d'elle-même, elle est retiréeet offerte
dansun phylactère au frèrepréféré lorsqu'ilpartpourla guerre.
La graine,symboledu sexedu frère, a pénétrédansla chairde sa
sœur,réalisantle gestedu premier couplede jumeaux.
Il n'en restepas moinsque les unionsfrères-belles-sœurs
et sœurs-beaux-frères d'ego,bienque résultantdu mêmeprocès
qui a conduitau mariaged'egoet de sa cousinemaintiennent
chez l'intéressé une hostilitéqui portele nomde parentégala.
Ce mot,de la racinede mêmeforme signifiant« dépasser»,indique
de quelsyeuxegoregardeces parents.Le termefaitallusionau
« dépassement »,à la démesure du Yourougouqui s'unità sa mère.
C'est-à-direqu'abandonnant le personnage du Yourougouqui l'a
conduitau mariageavec la fillede son oncle, ego se tient
ces règles,
(1) Le systèmed'échangegénéralisébouleversepratiquement
(2) ZizyphusmauritaniaLam. ou Z. jujuba Lam. Nousavons rencontré,
voiciquelquesannées,desfemmes
portant cette Nous
graineenkystée. n'avons
pas menéd'enquêterécentesur cette pratique.
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MARCEL GRI AULE

pour le Nommo contempteurde l'incesteet considèreles


autrescouples commeles symbolesdu Yourougouet de sa
génitrice. Son rôle s'exprimepar des plaisanteries particulières
où il feintde vouloirséparerles deuxconjointsdontl'unionest,
à ses yeux,incestueuse.
Dans sa famillelarge,il restedoncà la disposition du Dogon,
finalement, un éventailde franche sympathie assez restreint,en
admettantqu'il existe.Car les consanguins, qui semblent, dans
nos remarques, avoiréchappéà la vigilantehostilité d'ego,sont,
en réalité,résuméspar lui dans l'imagepaternelle.
Quant à la femmed'ego,objet de sa compétition, elle est
une manièrede pis-aller,qui ne lui donnequ'une satisfaction
incomplète. Serait-ild'ailleursmariéà sa sœurjumelle,selonla
règlemythiqueque l'ordredes chosesn'en seraitpas mieux
assuré; en effetune union d'une telle perfection ne saurait,
au diredes Dogon,que provoquer, en premier lieule déséquilibre
du ménagepar excès d'autoritéde la femmeet en secondlieu
celui de la famillelarge par excès de chance de conjoints
idéaux.
Ego serait-iluni à sa mère,selonl'exemplemythiquedésor-
donnéqu'il souhaitesuivre,qu'il le paieraitpar un boulever-
sementgénéralde la société.Il resteque le Dogonne pouvant
satisfaire un désirillicitede tout temps(unionmaternelle) ou
licitemythiquement mais interdit(unionsororale)dispose,en
revanche,d'un clavier actuellementtrès étendu de femmes
puisquesa sociétépratiquel'échangegénéralisé. Cettecompen-
sationest pourtantune cotemal tailléequi ne l'empêchepas de
se sentiren compétition plus ou moinshostileavec tous ses
proches.Tenantinconsciemment (1) son père pour un intrus,
sa mèrepour une jumelleinavouée,son oncle utérinpour un
fournisseur de femmeet de biens,qu'il taxe d'avarice,sa tante
pour une épouseinatteignable qu'il insulte; tenantses frères
pourdes rivaux,ses sœurspourdes épousesmanquées; jugeant
illicitesles ménagesde ses frères et belles-sœurs commeceuxde
ses sœurset beaux-frères, le Dogon,théoriquement, se dresse
seul contretous.
Dans# la réalité,l'atmosphère est moinstendueque ne le
laisseentendre cet exposé.Les insultes, revendica-
plaisanteries,
tionset volsréelsmanifestent des sentiments à demifeintsdont

(1) II est entenduque les pratiqueset étatsde chosesdécritsici sontvus


sousl'angledes « docteurs» du peupledogon.Les adultesordinaires sontplus
ou moinsrenseignés, les jeunesassez peu et en toutcas ne se soucientguère
que d'appliqueravec énergieet bonnehumeur les droitsde vols,plaisanteries,
insulteset récriminations qu'ils peuventexercerà rencontredes uns et des
autres.
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V ONCLE UTÉRIN AU SOUDAN

les racinesprofondesatteignentce que nousappelons,dans nos


sociétésoccidentales,
l'inconscient.
Ces pratiques,qui ontl'avan-
tage d'être sont
cathartiques, aussi la preuveque la société
noiredontnousavonsparlé- et ce n'estqu'un exempleparmi
beaucoupd'autres- a su canaliseret réglementer les tensions
et les pulsionsinhérentes
à toutevie familiale.
Faculté des Lettres,
Universitéde Paris.

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0AHU9BS HOTRN. DE SOCIOLOGIE

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