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l'éducation LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES / tRIMEStRIEL N° 45 - DéCEMbRE 2016 - jANvIER - févRIER 2017
Azevedo (stellazevedo@gmail.com) - 24-11-2016

www.scienceshumaines.com tRIMEStRIEL N° 45 - DéCEMbRE 2016 - jANvIER - févRIER 2017 - 7,50 € BeL / LuX 8,30 € - suisse 15 chF - canaDa 12,95 $can - esP / GR / iTa / aLL / PoRT (conT) 8,90 € - Dom / a 9,80 € - Dom / s 8,30 €
SCIENCES HUMAINES
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Winnicott

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Les Grands

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SCIENCES HUMAINES
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n° 45

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➜ une approche internationale des questions d’éducation
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Revue
internationale
d’éducation
Revue Sèvres
n° 71, avril 2016
internationale
d’éducation
Sèvres
n° 70, décembre 2015
les langues d’enseignemen t, un enjeu politique

D O S S I E R

formation professionnelle
D O S S I E R et employabilité
les langues d’enseignement,
un enjeu politique
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À PARAÎTRE
Ce que l’école enseigne à tous (n° 73, décembre 2016)
Les premières années d’enseignement (n° 74, avril 2017)

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diffusion
é ditor ial

LA FAUTE à ROUSSEAU ?
Depuis l’Antiquité, les grands penseurs de l’éducation sont loin
d’avoir parlé d’une seule voix. Si, pour tous, philosophes, mo-
ralistes, théoriciens ou praticiens, l’éducation était la pierre de
touche pour construire un monde répondant à leurs attentes,
certains jugeaient nécessaire de façonner les jeunes géné-
rations, prônant parfois le formatage ou l’endoctrinement.
D’autres, plus humanistes, ont défendu la liberté de l’enfant
et un enseignement plus démocratique. Certains, tel Confu-
cius, ont posé les fondements d’une éducation rigoureuse qui
règle encore l’ensemble des rapports sociaux dans plusieurs
pays d’Asie. D’autres furent des penseurs paradoxaux, comme
Rousseau qui produisit un célèbre traité qu’il savait lui-même
inapplicable. D’autres encore furent des sauveurs d’enfants
comme Janusz Korczak durant la Seconde Guerre mondiale
ou des militants animés d’un esprit missionnaire tel Ferdinand
Buisson, apôtre de la foi laïque…
Au 19e et au 20e siècle, des psychologues, des sociologues, des
économistes et aujourd’hui des neuroscientifiques abordent
les questions d’éducation à travers les théories de la connais-
sance, le développement de l’intelligence, le fonctionnement
du cerveau ; ou de l’économie politique, sommée de faire face
aux grands enjeux d’une éducation qui concerne maintenant
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l’ensemble des enfants de la planète.


C’est aussi le moment où émergent au début du 20e siècle
de grandes figures de la pédagogie comme Maria Montessori,
John Dewey, Célestin Freinet…
Ce numéro invite des penseurs de tous pays qui ont proposé
une conception robuste de la manière d’éduquer. Et qui tous
ont quelque chose à nous donner à penser sur les manières
d’apprendre, de former, de transmettre et en définitive de for-
ger les sociétés humaines. l

Martine Fournier
SCIENCES HUMAINES
38, rue Rantheaume, BP 256
89004 Auxerre Cedex sommaire
Télécopieur : 03 86 52 53 26
www.scienceshumaines.com
Les Grands Dossiers des sciences humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
DIRECTEUR DE PUBLICATION

Les grands
Jean-François Dortier
SERVICE CLIENTS
VENTES ET ABONNEMENTS
03 86 72 07 00
Estelle Dieux - Magaly El Mehdi -
Mélina El Mehdi - Sylvie Rilliot

penseurs
RÉDACTION
RÉDACTRICE EN CHEF
Héloïse Lhérété - 03 86 72 17 20

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT


Christophe Rymarski - 03 86 72 07 10

CONSEILLÈRE DE LA RÉDACTION
Martine Fournier

RÉDACTEURS
Nicolas Journet - 03 86 72 07 03
(chef de rubrique Lire) 22 Condorcet
Jean-François Marmion - 03 86 72 07 09
Maud Navarre - 03 86 72 07 16
Le savoir libérateur
Chloé Rébillard - 03 86 72 17 29 CaTherine KinTZLer
Louisa Yousfi - 03 86 72 03 05

CORRESPONDANTE SCIENTIFIQUE 24 Le docteur Itard


Martha Zuber
et l’enfant sauvage
SECRÉTARIAT DE RÉDACTION phiLippe meirieu
ET RÉVISION
Renaud Beauval - 03 86 72 17 27
Brigitte Ourlin 26 Les évolutionnistes
DIRECTION ARTISTIQUE
Brigitte Devaux - 03 86 72 07 05 Selva/Leemage
Penser le développement
dominique oTTavi
ICONOGRAPHIE
Laure Teisseyre - 03 86 72 07 12

DOCUMENTATION 28 John Dewey


Alexandre Lepême - 03 86 72 17 23
6 Platon - Premier théoricien Éduquer par l’expérience
SITE INTERNET
Éditorial : Héloïse Lhérété de l’éducation CaTherine haLpern
heloise.lherete@scienceshumaines.com GeorGes minois
Clément Quintard 30 Maria Montessori
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steve.chevillard@scienceshumaines.com
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MARKETING - COMMUNICATION marTine Fournier
DIRECTRICE COMMERCIALE ET
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32 Janusz Korczak
Nadia Latreche - 03 86 72 07 08
PROMOTION - DIFFUSION
10 Les sept arts libéraux au L’invention des droits de
Patricia Ballon - 03 86 72 17 28 Moyen Âge l’enfant
PUBLICITÉ GeorGes minois phiLippe meirieu
L’Autre Régie 28, rue du Sentier - 75002 Paris

12 Montaigne 34 Alain et les pédagogues


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36 Rabindranath Tagore
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RESPONSABLE ADMINISTRATIF
ET FINANCIER 16 Les collèges jésuites
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Couverture : DR Les rêveries d’un pédagogue
Titres et chapôs sont de la rédaction.
Commission paritaire : 0218 K 87599 imaginaire
ISSN : 1777-375X miCheL soËTard
de l’éducation Dossier coorDonné par Martine Fournier
38 Gaston Bachelard
Apprendre de ses erreurs
Thomas LepeLTier

40 Les hussards noirs de


la République
GeorGes minois

42 La naissance de l’éducation
populaire
Jean-marie miGnon

Frederick Kippe/Alamy
44 Alfred Binet
Aux sources du QI
CLaudie BerT

46 Jean Piaget
La genèse 60 Ivan Illich - Déscolariser la société
marTine Fournier
de l’intelligence
dominique oTTavi
62 Pierre Bourdieu
48 Célestin Freinet La démocratisation désenchantée
marTine Fournier
Faire pour
apprendre
BapTisTe JaComino 64 Howard Gardner
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Dynamiteur du QI
50 Lev Vygotski Jean-François marmion
Le rôle des interactions
miCheL Brossard 66 Jerome Bruner
52 Donald Winnicott La culture forme l’esprit
BriTT-mari BarTh
Grandir par le jeu
Jean-François marmion 68 Albert Bandura et l’autoefficacité
phiLippe Carré
54 Burrhus F. Skinner
Du laboratoire à la classe 70 Edgar Morin - Relier les savoirs pour
mauriCe TardiF
apprendre à vivre
Jean-miChem BLanquer
56 Petite histoire de
l’enseignement technique 72 Galaxie de contemporains
sTéphane LemBré marTine Fournier

58 Carl R. Rogers et 79 Les 20 meilleurs livres de l’année


la non-directivité niCoLas JourneT
edmond marC eT Xavière CaiLLeau
les grands penseurs de l’éducation

Platon, premier
théoricien de l’éducation
« Il faut cinquante ans pour faire un homme », disait Platon.
Mélangeant classicisme et une modernité parfois étonnante, ce
philosophe grec élabore dans son Académie un programme
d’étude pantagruélique, réservé aux âmes bien nées de la cité.

C’
est à Athènes, dans la La République, dans lequel il décrit la recevront le même enseignement que
seconde moitié du 5e siècle société idéale, contient l’exposé d’un les hommes.
avant notre ère, qu’est née la véritable système pédagogique. À l’Académie, il enseigne à la manière
science de l’éducation, pour répondre socratique, sous forme de dialogue, à
aux besoins du système politique Les dirigeants-philosophes un cercle d’étudiants disciples liés par
démocratique de la cité : il s’agit de de la cité idéale l’amitié, voire par l’amour homosexuel,
former des citoyens capables de gérer Contrairement aux sophistes, Platon qui assure, dit-il, « une communauté
les affaires publiques. Pour répondre (427-347 av. J.-C.) croit à l’existence de beaucoup plus étroite », entre l’éraste
à ce besoin utilitaire, deux concep- la vérité, réalité transcendante et abso- (le maître) et l’éromène (l’élève) : les
tions s’opposent : celle des sophistes, lue, qui se situe dans le monde divin dialogues platoniciens sont très peu
professionnels rétribués, comme des idées. Le but de l’éducation est platoniques, ce qui est à resituer dans
Protagoras (485-411 av. J.-C.), pour de la découvrir. Elle est indissociable le cadre de la culture grecque classique.
qui le but de l’enseignement n’est pas du beau et du bien, et l’enseignement Mais dans la cité idéale, contrairement
d’atteindre une hypothétique vérité, intellectuel est donc inséparable de la aux sophistes, qui prônent l’enseigne-
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mais de « savoir comment être le plus morale et de l’esthétique. Il s’agit de ment individuel de type préceptoral,
efficace par ses actions et ses discours », former des hommes vertueux et au Platon pense que l’éducation devra
autrement dit acquérir l’art de persua- raisonnement juste, qui seront les diri- être prise en main par l’État, respon-
der, par la rhétorique, car « l’homme est geants-philosophes de la cité idéale. sable de la formation des citoyens.
la mesure de toutes choses », et celle de C’est donc un système très élitiste, qui
Platon, un aristocrate qui, après des ne concerne que les meilleurs esprits, La recherche de la vérité
expériences politiques malheureuses, et son idéal n’a rien de démocratique : Le programme des études est pan-
ouvre à Athènes vers 387, dans le jar- le régime qu’il envisage est une aris- tagruélique avant la lettre, ce qui
din de l’Académie, une sorte d’école tocratie dirigée par les « gardiens », plaira beaucoup aux humanistes du
supérieure et de centre de recherche, formés par une longue ascèse édu- 16e siècle, mais totalement irréaliste, et
où il enseigne tout en composant de cative. Son utopie sociopolitique est là encore mélangeant des idées d’une
nombreux traités sous forme dialo- à bien des égards déconcertante, car étonnante modernité à des concep-
guée. Le plus important d’entre eux, elle contient à la fois des idées très tions rétrogrades. Tout commence
modernes et d’autres très réaction- vers 7 ans, avec l’apprentissage des
naires, qui fourniront des arguments rudiments. Le cerveau de l’enfant est
n georges minois
Historien, il a publié, entre autres, Les Grands
aux pédagogues de tous bords. Ainsi,
ce sévère partisan d’une sélection des
à cet âge malléable, « il absorbe toutes
les impressions que l’on souhaite y
Pédagogues. De Socrate aux cyberprofs, Audibert, esprits « bien nés » n’exclut nullement imprimer ». Il faut en profiter pour
2006. les femmes : « Toutes les femmes à qui lui inculquer de bonnes habitudes et
leur nature en aura donné la capacité », développer harmonieusement l’esprit
6 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Socrate et
la maïeutique
Socrate (vers 470-399 av. J.-C.) occupe
une place exceptionnelle dans l’histoire
de l’éducation. D’abord parce qu’il af-
firme ne rien savoir, ce qui est paradoxal
pour un pédagogue : « Tu es le plus sa-
vant des hommes parce que tu sais que
tu ne sais rien », lui aurait dit l’oracle de
Delphes. Il n’a donc rien à transmettre.
Pour lui, chaque homme a déjà en lui
le savoir, un peu comme la femme en-
ceinte a en elle son enfant. Le rôle du
pédagogue est semblable à celui de
la sage-femme (c’était le métier de sa
mère,
Phénarète) : accoucher les esprits, faire
Look and Learn/Bridgeman

sortir les vérités que chacun porte en


soi. C’est l’art de la maïeutique (du grec
maieutikê, art de l’accouchement, au-
quel préside la déesse Maïa). C’est ce
que lui fait dire Platon dans le Théétète :
Roger Payne, Le Philosophe Platon.
« Mon art d’accoucher a toutes les pro-
priétés de celui des sages-femmes…
et le corps, par la musique, la danse, le Platon accorde une grande impor- Ceux qui me fréquentent donnent pour
chant choral, la gymnastique, sous la tance à ces dernières : en accoutumant commencer l’impression d’être igno-
direction de moniteurs rémunérés par l’élève à l’abstraction et à la logique, rants ; de moi, ils n’ont jamais rien ap-
l’État. Platon, ici très moderne, recom- elles sont une excellente préparation pris, mais c’est de leur propre fonds
mande la pratique de jeux éducatifs à la spéculation philosophique et per- qu’ils ont fait nombre de belles décou-
dans des sortes de jardins d’enfants, et mettent de sélectionner les « meilleures vertes, par eux-mêmes enfantées. »
l’utilisation de méthodes actives, plus natures », qui seules accéderont à la Son art de l’accouchement consiste à
lentes mais plus sûres, qu’il qualifie de métaphysique. À partir de 18 ans, on dialoguer, à poser des questions pour
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« grand détour » ou de « vaste circuit ». insiste sur la formation physique et guider l’élève jusqu’à la découverte de
À cet âge tendre, il faut absolument militaire, car le bon citoyen doit aussi la vérité. Mais, on pourrait dire, pour fi-
bannir les histoires mythologiques, être capable de défendre la cité. Puis ler la métaphore, qu’il aboutit surtout à
fantastiques, et les fictions, ce que viennent dix ans d’étude des sciences des fausses couches : son question-
nous appellerions les « contes de fées », et des mathématiques transcendantes, nement repose sur l’ironie, et fait le
toutes ces fantaisies que « nous ont cinq ans de dialectique, quinze ans vide dans l’esprit de ses interlocuteurs,
débitées Hésiode aussi bien qu’Homère de stage dans les affaires publiques. qui découvrent que ce qu’ils croyaient
et le reste des poètes, car ce sont eux sans Bref, « il faut cinquante ans pour faire n’était qu’illusion. En définitive, le seul
doute, qui ayant mis en œuvre pour les un homme », écrit Platon, et à peine objectif de l’enseignement socratique
hommes ces contes mensongers, les leur a-t-on fini les études qu’il est temps de est la découverte de soi-même, suivant
ont débités et continuent à leur débiter ». prendre sa retraite, ou, comme le dira la formule qu’il emprunte à l’oracle :
Ces fictions encombrent les jeunes cer- Aragon, « le temps d’apprendre à vivre, « Connais-toi toi-même. »
velles d’histoires inutiles et immorales, il est déjà trop tard ». D’une certaine Une pédagogie aussi révolutionnaire
de fables qui égarent l’esprit, flattent façon, le système de Platon pourrait est intolérable pour les autorités, qui
les passions, rabaissent les dieux et les être considéré comme l’ébauche de condamnent Socrate à mort pour « dé-
grands hommes, détournent de ce qui la formation permanente, idée sédui- moralisation de la jeunesse », mais il
doit être le grand but de l’éducation : la sante pour nos pédagogues modernes, n’est pas surprenant que tous les in-
recherche de la vérité. qui, en revanche, n’apprécieront guère novateurs contestataires de l’his-
À partir de 10 ans, commencent les l’accent mis sur l’élitisme et la sélection toire de la pédagogie le prennent pour
études littéraires et de mathématiques. par les mathématiques. l modèle. l g.m.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 7


les grands penseurs de l’éducation

Confucius
Maître de sagesse
Considéré comme le fondateur de l’enseignement de la Chine
impériale, Confucius a dessiné les contenus d’une éducation
morale et intellectuelle qui a règlementé l’ensemble des
rapports sociaux durant plus de deux millénaires.

D
ès l’Antiquité, Confucius mort peuvent laisser sceptique. Et ses cien ordre fondé sur le pouvoir des
(- 551/- 479) fut considéré idées nous sont parvenues à travers lignages. Auparavant, l’enseignement
comme « le premier des sages ». les paroles recueillies par ses disciples s’adressait aux nobles qui recevaient
Il est devenu aujourd’hui « le modèle (réunies dans Les Entretiens) et les inter- une formation civile et militaire par
des dix mille générations ». Philosophe prétations qui en ont été faites par leurs l’étude des « six arts » : rites, musique, tir
et responsable politique, il fut aussi un successeurs au fil du temps. à l’arc, conduite des chars, calligraphie
éminent pédagogue dont les valeurs ont Une certaine légende le représente et mathématiques. Confucius dénonça
modelé le système scolaire de l’empire comme un sage lettré, de constitution un système fondé sur l’hérédité des
chinois durant deux millénaires ainsi fragile. Mais Les Entretiens montrent charges et le favoritisme qui avait cours.
que celui des pays de culture confu- qu’il était un homme d’action et un Pour lui les nominations des fonction-
céenne de l’Asie orientale – Corée, sportif accompli, expert en dressage et naires devaient se faire au mérite et
Japon, Viêtnam. en maniement des chevaux, pratiquant « promouvoir les plus capables ».
Originaire de la principauté de Lu le tir à l’arc, la chasse et la pêche. Il Pour briser le monopole de la classe
(aujourd’hui Confus), les Chinois l’ap- fut aussi un voyageur infatigable, qui noble, il ouvrit une école qui accueillait
pelaient Kongzo. Son nom fut latinisé au arpenta les multiples petits royaumes aussi bien les pauvres que les riches.
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16e siècle par les jésuites missionnaires. de la Chine préimpériale. Son enseignement était destiné à tous
Il fut tour à tour un petit employé chargé sans distinction. Pour établir un gou-
de l’administration du bétail, préfet Le mérite plutôt que vernement régi avec intégrité, il vou-
et responsable des travaux publics de le lignage lait promouvoir des hommes de bien
la ville de Zhongdu, puis ministre de « Étudier sans réfléchir est vain, mais (junzi) alliant compétence et intégrité
la Sécurité et de la Justice de la princi- réfléchir sans étudier est dangereux », morale.
pauté de Lu. Plus tard, il parcourut les peut-on lire dans les sentences qui
provinces de Chine avec ses disciples constituent Les Entretiens. Chez La culture
(on lui en attribuait trois mille) et revint Confucius, l’étude est le complément des Cinq Classiques
finir sa vie dans sa province pour se indispensable de l’éducation morale. L’éducation morale et la transmis-
consacrer à l’écriture et l’enseignement. C’est pourquoi, pour parvenir à la sion des connaissances vont devenir,
Il faut cependant rester prudent sur société vertueuse qu’il appelait de ses durant deux millénaires, les bases de
l’histoire souvent quelque peu hagio- vœux, l’éducation joue un rôle fonda- l’enseignement confucéen. Jusqu’à la
graphique de ce personnage équivalent mental car elle élèvera le niveau moral fin de l’Empire (en 1911), le système des
en Orient à la figure de Jésus ou de de la société. examens, basé sur le corpus confucéen,
Bouddha. Ses dates de naissance et de Confucius vécut durant la période est resté en vigueur.
« des printemps et des automnes » sous La doctrine éthique repose sur la
la dynastie des Zhou orientaux, durant « bienveillance » ou amour du prochain
n martine Fournier laquelle un nouvel ordre politique se
met en place, se substituant à l’an-
qui se manifeste par la piété filiale, le
respect des aînés, la loyauté, la fidélité,
8 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
la tolérance, la sagesse et le courage. Se recueil historique de la vie des empereurs
conduire avec honnêteté et droiture, se de Chine, examen de lettre par Jint song.
témoigner sympathie, sollicitude et res-
pect, telles sont les vertus de l’honnête
homme qui permettront aussi bien la
bonne marche de la famille que celle
d’un pays bien gouverné où le peuple
vivra en paix.
Mais Confucius se préoccupait tout
autant de la formation intellectuelle
de ses disciples. On lui attribue (cer-
tainement à tort) la rédaction des Cinq
Classiques : le Livre des odes (Shi), le
Livre des documents (Shu), le Livre des
rites (Li), le Livre de la musique (Yue), le
Livre des mutations (Yi). Leur parfaite
connaissance devint obligatoire dès

BnF/Bridgeman
l’empire des Han (2e siècle av. J.-C.)
pour les lettrés, les fonctionnaires
et les officiers militaires de la Chine

n
impériale. Ces ouvrages didactiques
traitent d’éthique, de philosophie, d’his-
toire, de politique, de culture, d’art et
de musique. Outre les Classiques qui
confucéenne à ses disciples. La dif-
fusion de cette culture se fit par des
renouveau confucéen
visaient à transmettre une culture géné- « maîtres de sagesse », qui parcouraient Confucius reste aujourd’hui le penseur
rale, l’enseignement confucéen conser- la Chine à la recherche d’élèves zélés le plus influent de la société chinoise.
vait la maîtrise des six arts. et de princes éclairés et se faisaient Depuis quelques années, on observe
Cette éducation humaniste et uni- payer en tranches de viande. Ses idées même dans ce grand pays mondialisé
versaliste avait cependant quelques pénétrèrent en Corée et au Viêtnam, un phénomène de renouveau
limites. Ainsi, on raconte que Confucius dès l’époque des empires Qin et Han et confucéen (rujia fuxing). Lorsqu’en
rabroua vertement un disciple qui lui arrivèrent jusqu’au Japon au deuxième 2005, le président chinois Hu Jintao
avait demandé de lui enseigner l’agri- siècle de notre ère. Très tôt, le confucia- décrète la « construction d’une société
culture : « Adressez-vous plutôt à un vieux nisme a ainsi imprimé sa marque sur les harmonieuse » comme priorité absolue
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jardinier ! » Si son éducation veut former coutumes et les traditions de cet espace de l’agenda politique, cette décision
des hommes de bien, les sciences natu- extrême-oriental. Son empreinte sur officielle signe la réhabilitation – inédite
relles, l’agriculture, l’art du commerce l’enseignement, sur les principes essen- sous l’ère communiste – des valeurs
y sont totalement ignorés. Car l’ensei- tiels de la vie de famille et en société, sur confucéennes, dont la prégnance
gnement confucéen méprisait le travail l’art de gouverner reste visible encore culturelle en Chine ne s’est jamais tarie.
manuel et ceux qui s’y livraient. aujourd’hui. Une autre manifestation de ce
Diffusé par les jésuites arrivés en Chine renouveau est le Mouvement de lecture
Une large diffusion (au 17e siècle, le jésuite Matteo Ricci tra- des classiques (dujing yundong). Il
Confucius dispensa les premiers duit les écrits confucéens en latin), l’Eu- s’inscrit dans la pratique ancienne de
éléments de ce qui formera la culture rope des Lumières connut un véritable l’enseignement par préceptorat (sishu
engouement pour le confucianisme, jiaoyu). En réaction à l’enseignement
Pour aller Plus loin… vu comme un contre-modèle du pou- public obligatoire, où la transmission de
voir de droit divin et du despotisme des la culture traditionnelle est délaissée, des
l Les entretiens princes occidentaux. dizaines d’écoles privées, non reconnues
Confucius, Gallimard, coll. « Folio », 2016.
Il demeure, de nos jours, dans toutes officiellement, ont ainsi fleuri ces
l « confucius (K’ung tzu, les sociétés confucéennes le respect dernières années en Chine. Les valeurs
- 551/- 479) » des livres, celui des maîtres et des exa- familiales, associées à la mémorisation
Yang Huanyin, Perspectives : revue trimestrielle mens, ce qui, pour les enseignants des Classiques confucéens, constituent
d’éducation comparée, vol. XXIII, n° 1-2, mars- occidentaux, suscite parfois une cer- le fondement de cette éducation. l m.f.
juin 1993..
taine nostalgie… l
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 9
les grands penseurs de l’éducation

Les 7 arts libéraux


au Moyen Âge
Rhétorique, géométrie, musique… Le Moyen Âge
a dispensé un enseignement intellectuel exigeant et parfois
audacieux, malgré la surveillance des autorités religieuses,
réservé cependant à une petite élite.

Pourtant, l’enseignement des sept


« arts libéraux » du trivium (grammaire,
rhétorique, dialectique) et du quadri-
vium (arithmétique, géométrie, astro-
nomie, musique) n’a jamais disparu, et
Charlemagne lui-même, dont l’action
en faveur des écoles est restée prover-
biale, « cultivait passionnément les arts
libéraux et comblait d’honneurs ceux
qui les enseignaient », dit son biographe
Éginhard. C’est que les intellectuels,
tout en affirmant la suprématie de la
théologie, ont la nostalgie de la culture
antique, dont ils cherchent à retrouver
et à transmettre le contenu, qui pour
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eux constitue l’exposé des merveilles de


l’œuvre divine.
Kupferstichkabinett, Berlin

La grammaire, nourrice
des autres arts
Dès l’époque dite « barbare » du Haut
Moyen Âge (5e-10e siècle), les lettrés
prônent l’étude des arts libéraux par
Laurentius de Voltolina, Liber ethicorum les jeunes aristocrates. Pour l’évêque

D
des Henricus de Alemannia, u 5 e au 15 e siècle, le Moyen de Pavie, Ennode, au 6e siècle, la gram-
seconde moitié du 14e siècle. Âge n’a pas laissé le souvenir maire est « le fondement des belles lettres,
d’une grande époque dans la mère glorieuse de l’éloquence, la nour-
l’histoire de l’enseignement intel- rice des autres arts ». Isidore de Séville,
lectuel. Monde rural à 90 % analpha- au 7e siècle, a un programme digne des
bète, plus préoccupé à survivre et à se humanistes : « Qu’il retienne l’art du
n georges minois
Historien, il a publié, entre autres, Les Grands
défendre qu’à former de beaux esprits,
il concentre l’essentiel de ses activités
droit, qu’il comprenne la philosophie, la
médecine, l’arithmétique, la musique,
Pédagogues. De Socrate aux cyberprofs, Audibert, éducatives à la formation du clergé, et la géométrie, l’astrologie. » Mais cet
2006. la théologie éclipse toutes les autres idéal, combattu par les théologiens
disciplines. rigoristes qui l’accusent de favoriser la
10 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
culture païenne, facteur d’immoralité, Jean de Beauvais, le De disciplina scola- du goût des religieux rigoristes. Mais
n’est guère suivi jusqu’au 10e siècle, où rium, attribué à Boèce, le Traité des sept à partir du 13e siècle, les facultés des
l’enseignement, monopolisé par les arts libéraux de Nicolas de Salerne. arts libéraux deviennent des foyers de
monastères, vise uniquement à former débats intellectuels d’une étonnante
un clergé pieux. Pour saint Colomban, Le fouet et le bâton pour audace, notamment lors des exercices
les études profanes sont à rejeter, tout dompter la nature humaine comme la disputatio : le maître choisit
est dans la Bible, et l’enseignement Le fouet et le bâton font partie du un sujet sur lequel chacun est invité à
intellectuel doit se limiter à l’apprentis- matériel pédagogique, d’autant plus présenter des arguments pour et contre,
sage des psaumes. que les maîtres, qui sont des ecclésias- et le lendemain le maître fait la synthèse
Il faut attendre le 11e et surtout le tiques, ont aussi pour tâche de domp- et donne sa solution, la determina-
12e siècle, avec la croissance urbaine, ter la nature humaine pervertie par le tio. Dans l’exercice du quolibet, on va
pour voir un renouveau de l’enseigne- péché originel. La méthode de Bernard encore plus loin : les étudiants pro-
ment des arts libéraux. Les villes, où se de Chartres est aussi à cet égard exem- posent au maître de débattre d’un sujet
côtoient marchands, clercs et gens de plaire : « Comme la mémoire se fortifie improvisé, qui peut être très délicat, tel
loi, favorisent les rencontres, les débats, et que l’intelligence s’aiguise par l’exer- que : « Dieu n’existe pas », ou « l’âme est
la curiosité. Dans chaque cité épisco- cice, il pressait les uns par les encou- mortelle ». Toutes les objections sont
pale, un chanoine est chargé d’organi- ragements, les autres par le fouet et les permises, et la virtuosité du maître est
ser les études, centrées sur le trivium et punitions, d’imiter ce qu’ils entendaient. mise à rude épreuve.
le quadrivium. Chacun devait rendre compte le lende- À la fin du Moyen Âge, l’enseignement
Dans toutes les écoles épiscopales main d’une partie de ce qu’il avait écouté des arts libéraux tend à se concentrer
l’enseignement, entièrement en latin, la veille », écrit Jean de Salisbury. dans les collèges dans lesquels un petit
fait surtout appel à la mémoire, à la Dans les arts libéraux, la dialectique nombre d’étudiants pauvres reçoit gîte
répétition, au respect des autorités, devient à partir du 12e siècle la disci- et couvert. Ces établissements, où règne
et se base sur des manuels pédago- pline reine. Avec un enseignant brillant une stricte discipline, deviennent de
giques de référence fournissant guides, comme Abélard, les élèves découvrent véritables concurrents pour les facultés
méthodes et exemples : le Livre des les pouvoirs fascinants du raisonne- des arts libéraux, dont l’enseignement
pauvres, manuel mnémotechnique de ment intellectuel libre, ce qui n’est pas devient de plus en plus sclérosé. l

n Maîtres et apprentis :
de l’enseignement des métiers au compagnonnage
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L’enseignement médiéval, monopolisé par l’Église, méprise les commerce, du Florentin Balducci, vers 1340. Les apprentis,
« arts mécaniques ». Ce sont donc les guildes et les corps de qui servent de commis dans les succursales des banques
métiers qui assurent la formation des apprentis. Le statut de ces italiennes, apprennent les techniques de change, l’usage des
derniers est précisé dans un contrat conclu avec les parents, chèques, de la comptabilité en partie double. Curieusement,
comme on le voit dans le Livre des métiers du prévôt parisien nous sommes mieux renseignés encore sur l’apprentissage
Étienne Boileau, en 1260. Il distingue deux types d’apprentis : du métier de berger, grâce à un manuel rédigé en 1379 à la
les privés, membres de la famille du maître, favorisés par demande de Charles V par l’ancien berger Jean de Brie : Le
rapport aux « étrangers », limités à un par atelier. Logés, nourris Bon Berger.
et vêtus par le maître, moyennant une forte somme versée par À la fin du Moyen Âge, alors que les maîtres tendent à réserver
les parents, ils sont soumis à des conditions très dures, pour leur métier à leurs enfants, les salariés s’organisent pour
une durée qui peut aller de deux ans pour les cuisiniers à huit assurer eux-mêmes leur formation, au sein de sociétés plus
ans pour les serruriers et dix ans pour les orfèvres. Cette durée ou moins secrètes, qui pratiquent l’entraide et la solidarité
qui peut être prolongée à volonté par le patron qui en profite entre les membres : les compagnonnages. Ces derniers ont
souvent pour se procurer une main-d’œuvre gratuite. Chaque leurs règles, leurs rites, leur réseau de foyers accueillant les
corporation étant très jalouse de ses secrets de fabrication. apprentis qui font leur tour de France, et peuvent aussi lancer
Les mieux connues sont celles des métiers de la banque et des mouvements de résistance. Les conflits avec les autorités
du commerce, qui font une plus grande part à la théorie, ce patronales et religieuses se multiplient, annonciateurs de la lutte
qui justifie la rédaction de manuels comme La Pratique du des classes. l g.m.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 11


les grands penseurs de l’éducation

Montaigne
Enseigner à vivre
La Renaissance se caractérise par un
retour aux auteurs grecs et latins,
références indispensables à l’honnête
homme. Mais pour Montaigne,
ce savoir ne vaut que s’il s’enracine dans
la vie et aide à s’y orienter.
Sotheby’s

O
n réduit trop souvent les le désir d’imitation, qui installe dans la fondrière d’où je venais, si basse et
réflexions de Montaigne (1533- l’âme et l’esprit de celui qui apprend si profonde, que je n’eus plus le cœur
1592) sur l’éducation à quelques des modèles qui l’impressionnent et d’y redescendre. » De ce sentiment naît
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formules dénonçant l’apprentissage souvent l’intimident. Plus il s’efforce de aussi la vocation de l’éducateur, dont
par cœur et se moquant du pédan- s’en approcher visiblement, plus il s’en le rôle s’apparente à celui d’un guide
tisme. Formules qui nous agréent et éloigne… de haute montagne : il « élève » son
nous entraînent, car elles paraissent disciple en suivant son inclination
sonner la récréation. Un lecteur un peu Le contexte humaniste naturelle à aller plus haut, sans forcer
attentif remarque cependant vite que Dans les Essais, le chapitre « De l’ins- son allure ni négliger les obstacles ren-
Montaigne non seulement souligne les titution des enfants (1) » met en scène contrés en chemin (encadré).
difficultés de l’éducation mais même, l’origine de tout mouvement sérieux À l’époque où Montaigne écrit, l’en-
pourrait-on dire, son impossibilité. d’éducation : le sentiment mi-dou- seignement se caractérise par un retour
En effet, ce qui enclenche le parcours loureux mi-délicieux, voire enivrant, aux textes antiques comme modèles de
d’éducation, c’est la distance créée par de la distance qui nous sépare des vie, de vertu, d’écriture et de pensée.
l’admiration des belles paroles et des esprits que l’on admire. Montaigne Montaigne n’y déroge pas, mais sou-
belles actions. Cette admiration suscite utilise la métaphore de la montagne : ligne une contradiction qui pourrait
en lisant un auteur ancien, il tombe être formulée ainsi : l’éducation passe
sur un passage difficile mais excitant, par l’enseignement des Anciens, mais
n Pierre manent
Philosophe, directeur d’études à l’EHESS, il est
« un précipice si droit et si coupé (…)
que je m’envolais en l’autre monde ».
l’accès à ces œuvres nécessite l’acqui-
sition longue et pénible des langues
l’auteur notamment de Montaigne. La vie sans loi, De là, Montaigne prend conscience grecque et latine, ce qui absorbe une
Flammarion, 2014. de ses faiblesses, ce qui le motive à quantité disproportionnée d’énergie.
avancer dans l’étude : « Je découvris Cet effort empêche les « humanistes »,
12 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
ou les « pédants », de la Renaissance affaires, ou qui étaient participants à
d’approcher du naturel et de la sim- les conduire ou au moins qui ont eu la
plicité des Grecs et des Romains. L’ins- fortune d’en conduire d’autres de même
trument des langues anciennes est sorte (2) ». Ce n’est plus le cas parmi
nPortrait du maître
en guide
indispensable, mais il est en même les Modernes, déplore Montaigne. de montagne
temps un obstacle insurmontable. Il Sommes-nous condamnés à la médio-
faudrait donc apprendre le grec et le crité dès lors que nous sommes sortis Apprendre à regarder le monde,
latin pour accéder aux textes, mais d’une condition politique et morale à se regarder sans complaisance,
pour en tirer quelque chose d’utile à où les paroles étaient inséparables des pour déterminer son action ou
la vie, il faudrait aussi y renoncer avec actions, où les belles paroles étaient s’améliorer soi-même : telles
autant de résolution que l’on a mis de inséparables des grandes actions, sont les finalités de l’éducation
zèle à les apprendre ! étaient pour ainsi dire gagées sur elles ? selon Montaigne. Dans les Essais
Pour surmonter cette contradiction, C’est sur ce point que Montaigne opère (chapitre « De l’institution des
Montaigne renvoie aux traductions une inflexion décisive. D’abord, il se enfants »), le « gouverneur » est
de Plutarque en français par Jacques montre soucieux de rendre justice aux comparé au guide de montagne,
Amyot, qui enseignent au lecteur à grandeurs contemporaines, de men- qui doit faire progresser son élève
juger avec discernement des actions tionner « les plus notables hommes » vers les sommets. Tantôt il doit
des Anciens et des montrer le chemin (en proposant
hommes en géné- par exemple une lecture utile au
ral. Toute la tâche L’éducation n’a pas vocation à moment propice), tantôt il laissera
de Montaigne est l’élève ouvrir un passage de lui-
alors d’« essayer inculquer du savoir, elle doit même, afin d’aiguiser son goût
son jugement » sur
tous sujets, hauts
permettre d’élever le sens moral, de l’initiative et de la découverte.
Il tient compte de son « allure
ou bas, dans une le sens pratique et le sens critique. puérile », sans le ralentir ni le
langue qui donne bousculer, ce qui suppose une
un accès direct, phase d’observation préalable.
en français voire en gascon, à ce dont qu’il a connus, signalant que parmi les Empathique, il se met à sa place
il s’agit de juger, que ce soit la dispo- poètes, Ronsard et Joachim du Bellay, lorsqu’un obstacle apparaît, de
sition à adopter devant la mort ou du moins dans certaines parties de sorte à en comprendre la nature
la meilleure manière de se laver les leur œuvre poétique, ne sont « guère et l’aider à le surmonter. Il stimule
dents… L’éducation n’a pas vocation éloignés de la perfection ancienne (3) ». la curiosité de son élève et l’incite
à inculquer du savoir, ce qui ne fait Mais surtout, il souligne qu’une vie
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à voyager, la fréquentation des


qu’encourager une stérile vanité. Elle accomplie ne réclame pas les « grandes hommes et la découverte des
doit permettre d’élever le sens moral, actions » de César ou Xénophon : « On autres contrées valant autant que
le sens pratique et le sens critique. Elle attache aussi bien toute la philosophie la connaissance de l’histoire et
ne vise pas la science (que Montaigne morale à une vie populaire et privée de la philosophie pour forger son
regarde comme un « fard »), mais la vie qu’à une vie de plus riche étoffe : chaque jugement. Il doit enfin et surtout
heureuse, libre et vertueuse. homme porte la forme entière, de l’hu- l’engager à transformer tous ses
maine condition (4). » Cela ne signifie savoirs, préceptes et références
Une philosophie à portée pas que tous les hommes sont égaux et en sens et en substance. C’est
d’homme toutes les vies également honorables, pourquoi l’éducation est une
Pour accéder à la liberté de juge- mais plutôt que toute vie, vécue et quête vertigineuse. Le savoir ne
ment, l’élève ne peut donc se contenter regardée comme il convient, fournit sert que s’il s’amalgame à la vie ;
d’étudier l’histoire et la philosophie l’occasion et la matière pour exercer et réciproquement notre vie est la
anciennes. Il doit surmonter l’intimi- toute la gamme du discernement et du matière première de notre savoir :
dation que le prestige des « grandes jugement humains. l « Le vrai miroir de nos discours est
âmes » du passé fait peser sur lui. La le cours de nos vies. » l
raison principale de la supériorité des (1) Montaigne, Essais, livre I, ch. 26, Imprimerie nationale, Héloïse lHérété
Anciens, c’est que leurs « histoires », et 1998.
en général leurs œuvres de réflexion, (2) Montaigne, Essais, livre II, ch. 10, op. cit.
(3) Montaigne, Essais, livre II, ch. 17, op. cit.
ont été le plus souvent écrites par (4) Montaigne, Essais, livre II, ch. 2, op. cit.
« ceux mêmes qui commandaient aux
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 13
les grands penseurs de l’éducation

Comenius
Se cultiver et cultiver
les autres
Théologien protestant, ce grand pédagogue
a inspiré toute l’Europe du 17e siècle. Auteur
Rijksmuseum, Amsterdam

d’un système complet d’éducation, il est


considéré comme le précurseur d’un
enseignement universel et démocratique.

C
omenius, de son vrai nom Jan en Angleterre, en Suède, aux Pays-Bas, de la théorie comenienne de l’édu-
Komensky, a vécu une exis- et en France où Richelieu le sollicita. cation est contenue dans La Grande
tence agitée. Ce Tchèque, né en Sa réforme est assurément moderne : Didactique, publiée primitivement
Bohême en 1592, mort à Amsterdam la classe doit être un lieu d’épanouis- en tchèque (1627-1632), puis en latin
en 1670, est un théologien protestant, sement et non un espace austère où (1657). Comenius y présente de manière
philosophe engagé, et avant tout un l’écolier s’ennuie et finalement déve- détaillée, jusqu’aux plus infimes ques-
grand pédagogue. Il fut le défenseur loppe une aversion pour l’étude. Il tions concrètes, l’ensemble de sa pen-
inlassable de la cause tchèque durant établit des écoles, polit sa méthode et sée éducative.
les convulsions de la guerre de Trente crée le premier livre scolaire – Orbis pic- L’éducation se définit d’abord en
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Ans ; il a pensé et vécu dramatiquement tus – où l’image est le support essentiel fonction de sa finalité : quel est le rôle
ces temps marqués par les conflits reli- de l’apprentissage. Inlassable, il espère essentiel de toute formation véritable
gieux où périrent sa famille et bien des établir la paix universelle, une langue d’un individu humain ? Pour Come-
membres de sa communauté. et un gouvernement mondiaux, grâce à nius, homme de son temps profondé-
Par-delà les troubles de son époque, une éducation unifiée. ment attaché à la religion, l’éducation
Comenius imagine un chemin vers Précurseur, comme le souligne Jean apparaît comme une restauration. Il
la vérité qui donnerait naissance à un Piaget, « Comenius soulève une série de faut que l’homme revienne à sa pureté
monde réconcilié. L’éducation est pour problèmes nouveaux pour son siècle : le première, d’avant la chute, telle est sa
lui la voie royale en vue de faire naître développement mental, les fondements destination morale. Dès la dédicace de
une humanité meilleure. Il mit au point psychologiques des méthodes didac- l’ouvrage, il affirme nettement une idée
un système de réforme ambitieux de tiques, les relations entre l’école et la qui portera toute son œuvre : l’homme
l’école qui lui valut une large audience société, et la nécessité d’organiser ou de qui a été créé à l’image de Dieu doit
réglementer les programmes et les cadres retrouver cette image troublée lors de la
administratifs de l’enseignement.» chute. L’éducation consiste ainsi à ten-
ter de réduire la béance et à reconstruire
n micHeL soëtard
Professeur émérite à l’Université catholique de
Former l’homme
à l’image de Dieu
l’homme à l’image de Dieu (sans pré-
tendre l’égaler !), en cultivant le savoir,
l’Ouest, il a publié Rousseau et l’idée d’éducation, Son œuvre est multiple, presque l’action, la sagesse morale et la liberté.
Honoré Champion, 2012. innombrable, et tous les textes n’ont Sa première tâche ici-bas consistera
pas été publiés. La formulation achevée à acquérir un maximum de connais-

14 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


sances. Se cultiver et cultiver les autres de l’éducation comenienne conduit à désir primitif de retrouver le bien, qui
correspond à un devoir fondamental insister sur le respect et sur l’entretien rend l’éducation morale possible. À
universel. L’instruction vaut pour tous, du corps. Comenius s’attarde ainsi sur la la pédagogie de les développer dans
touche tous les domaines, dure pendant manière de meubler les loisirs, les jeux la bonne direction afin de boucler la
toute la vie et chacun est le « pasteur » où le corps trouve plaisir et délassement boucle et d’achever la restauration
de chacun. Si la soif des lumières de (ce que nous redécouvrons à travers les qui permettra de préparer le retour du
la connaissance repose sur une inspi- activités périscolaires !). Christ sur Terre.
ration plus religieuse que strictement Il faut encore se préoccuper de l’édu- Pour Comenius, l’homme reste un
rationaliste, elle reste cependant ration- cation morale des enfants, c’est même être fondamentalement libre : son
nelle. En effet, le programme d’études la tâche essentielle de la pédagogie. pouvoir de décision est ce qui fait sa
proposé par Comenius est très complet, L’intelligence savante et l’efficacité dans dignité, Dieu lui-même ne saurait le
il touche aussi bien le domaine sacré l’action ne sont en effet souhaitables contraindre.
que celui, profane, des arts et métiers, que si elles sont mises au service d’une Comenius reste remarquable par
des sciences, de l’esthétique. Que faut- intention morale louable : « Funeste est sa façon de présenter une pédagogie
il étudier ? Les textes sacrés certes, mais le savoir qui ne tire pas vers les bonnes méthodique qui déploie toutes les
aussi la nature, l’homme lui-même, les mœurs et la piété. » Il existe en effet en dimensions de l’humain et articule
techniques. l’homme, malgré la chute primitive l’observation des comportements à
Mais il ne suffit pas de connaître, et la présence de penchants vers la la culture du sens inspirée par une
il faut agir afin de faire cette Terre à corruption, une bonté originelle toute vision de l’homme. Si, depuis, l’édu-
l’image d’un paradis possible. C’est développée, du moins une tendance cation s’est sécularisée, elle reste assu-
ainsi que tous les hommes appren- (impetus) à la moralité et à la piété qu’il rément en quête d’une fin transcen-
dront un métier, car c’est bien l’homme convient d’encourager. De même que dante que la seule religion ne peut plus
tout entier qu’il faut former dans les l’homme est animé par un désir de assumer comme Comenius en avait la
écoles. Cette orientation pragmatique s’instruire et d’agir, il existe aussi un conviction. l
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Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 15


les grands penseurs de l’éducation

Collège de Molsheim (Alsace)


construit à partir de 1615 par
l’archiduc Leopold d’Autriche,
consacré par l’évêque de Bâle,
Guillaume de Baldenstein
le 26 août 1618.
Collection BNU Strasbourg

Les collèges jésuites


La fabrique
de l’honnête homme
L’ouverture des collèges jésuites, au milieu du 16e siècle,
est un événement majeur de l’histoire de l’éducation,
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qui va façonner les élites sociales pendant deux siècles.

L
a fondation de la Compagnie Le succès est foudroyant : moins d’un ans de grammaire, deux ans de belles
de Jésus se situe dans le mou- siècle après la création des premiers lettres, un an de rhétorique), suivis par
vement de Contre-Réforme qui établissements en 1548, on recense trois ans de studia superiora (un an de
vise à la reconquête catholique des 521 collèges en Europe, regroupant logique métaphysique et mathéma-
milieux dirigeants face au protestan- 150 000 élèves, dont 2 000 au Collegio tique, un an de physique et d’éthique,
tisme. Pour cela, les jésuites reçoivent Romano de Rome, et même 1 200 dans un an de mathématiques supérieures,
une formation intellectuelle de haut la petite ville française de Billom. Un tel de psychologie et de physiologie), et
niveau dans leurs noviciats, et, rapide- engouement s’explique par plusieurs pour ceux qui se destinent à la prêtrise
ment, ils ouvrent des collèges où ils vont facteurs. quatre ans de théologie.
éduquer les fils de la bonne société, qui L’éventail des disciplines est remar-
fourniront les futurs cadres politiques, Une pédagogie quablement ouvert : belles lettres, avec
religieux et judiciaires. révolutionnaire l’étude des grands classiques latins et
D’abord, une organisation rationnelle grecs ; histoire et géographie à travers
n georges minois
Historien, il a publié, entre autres, Les Grands
et cohérente des études, fixée par un
règlement mûrement réfléchi, la ratio
les œuvres des auteurs antiques ; morale
et théologie ; sciences théoriques et
Pédagogues. De Socrate aux cyberprofs, Audibert, studiorum : un cycle de treize ans, débu- appliquées : mathématiques, astrono-
2006. tant par six ans de studia inferiora (trois mie, optique, mécanique, hydraulique,
16 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
arpentage, topographie, art des fortifi- enfants rivalisent d’assiduité dans un elles sont écrites par les professeurs
cations. Le but est de former l’« honnête esprit de compétition et d’entraide. pour leurs élèves, dans un cadre stricte-
homme », idéal de la bonne société Tout l’enseignement est donné en ment défini : « Que le sujet des tragédies
d’Ancien Régime, poli, pieux et cultivé latin, et l’apprentissage de la langue et et des comédies, lesquelles doivent être en
dans tous les domaines. de la lecture se fait suivant la méthode latin, soit sacré et pieux, qu’il n’y ait entre
de la praelectio : le maître prépare la les actes aucun intermède qui ne soit en
La rhétorique, discipline lecture personnelle par des explications latin et décent, qu’aucun personnage en
fondamentale qui précèdent la lectio, avec récitation le costume de femme n’y soit introduit. »
Les méthodes pédagogiques sont lendemain de passages appris par cœur. Des exercices de controverse sont éga-
à bien des égards révolutionnaires, La rhétorique est la discipline fonda- lement organisés, au cours desquels des
mais deviennent vite des modèles. mentale. Il s’agit de former des hommes élèves doivent défendre des positions
Une grande nouveauté est la prise en de maîtriser la communication : « Pro- opposées sur des sujets historiques.
compte de la psychologie des enfants nonce d’un ton distinct, non confus, viril, L’importance de la rhétorique dans
et des adolescents, en s’adaptant à leurs non efféminé, avec une voix accommo- l’enseignement des jésuites se retrouve
rythmes de croissance. Pour équilibrer dée à toutes les affections que tu voudras dans tous les manuels pédagogiques de
la lourdeur des programmes intellec- exprimer », dit un manuel pédagogique la Compagnie, comme celui de l’Alle-
tuels, une place est faite aux jeux et aux de la Compagnie. La rhétorique, c’est mand Jacob Pontanus, le Progymnas-
exercices physiques. Une des bases de toute une éducation à la pensée noble, mata latinitatis, vers 1590, qui consi-
la pédagogie est l’émulation, par un sys- une façon de prendre confiance en soi, dère le professeur comme un véritable
tème de notes, récompenses, distinc- de s’affirmer, de se maîtriser, c’est un acteur, parlant avec élégance, humour,
tions, distribution de prix. Les classes, mode de socialisation, que l’on apprend urbanité, sourire : tout un art de plaire
dont les effectifs peuvent atteindre 100 avec Cicéron et Quintilien, que l’on et de séduire, pour éviter l’ennui, qui
à 150 élèves pour les premières années, perfectionne par des exercices publics fait le succès de ces maîtres remar-
sont dirigées par un jésuite assisté par et aussi par la pratique du théâtre, pré- quables. Éducation élitiste, certes, mais
les élèves les plus méritants, les décu- vue dès la ratio studiorum de 1586. Les parfaitement adaptée aux exigences de
rions. Souvent répartis en deux camps, pièces n’appartiennent pas au réper- l’époque et à une culture où le terme
les Romains et les Carthaginois, les toire classique, jugé trop licencieux ; était encore synonyme de qualité. l

n L’éducation des filles, de Christine de Pisan à Fénelon


« Rien n’est plus négligé que l’éducation des filles », écrit pendant des siècles, et lorsque la question de l’éducation des
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Fénelon, futur archevêque de Cambrai, en 1687, dans son traité filles ressurgit à la fin du 17e siècle, les objectifs ont en fait
De l’éducation des filles. C’est une évidence. On pourrait donc reculé. L’esprit de la Contre-Réforme catholique n’a fait que
s’attendre à ce qu’il cherche à y remédier. Il n’en est rien. confirmer l’infériorité des filles, dont est convaincue la très
On peut en effet parler d’une véritable régression dans ce dévote Mme de Maintenon elle-même : « Nous avons moins
domaine quand on compare son propos à celui de Christine de mémoire que les hommes, nous sommes plus folles,
de Pisan dans Le Trésor de la cité des dames, composé trois plus légères, moins portées aux choses solides. » Fénelon,
siècles auparavant, vers 1400. Cette jeune veuve, très cultivée, contemporain de la marquise, confirme le diagnostic et parle
est la première théoricienne d’une éducation complète des de « la faiblesse naturelle des femmes. » Il faut certes les
filles, dont elle proclame l’égalité de nature avec les garçons. éduquer, écrit-il, mais « elles peuvent se passer de certaines
En cette fin de Moyen Âge misogyne, elle revendique pour connaissances étendues (…). La plupart même des arts
les femmes une éducation qui doit dépasser les tâches mécaniques ne leur conviennent pas. » S’il faut éduquer les
domestiques : éducation sentimentale pour la préparer à la femmes, ce n’est pas pour les libérer, mais au contraire pour
vie de couple, éducation morale pour maîtriser ses pulsions, les confiner davantage dans leur rôle traditionnel : « L’éducation
éducation intellectuelle pour tenir une conversation, y compris des enfants, la conduite des domestiques…, la science
en latin, éducation professionnelle : maîtrise des mathématiques des femmes doit se borner à s’instruire par rapport à leurs
pour tenir les comptes du foyer, techniques de gestion d’une fonctions. » Lire, écrire, compter, prier, converser, et plaire à
seigneurie, outre les classiques « travaux de dames ». Même la leur mari : c’est amplement suffisant. De Christine de Pisan
politique ne doit pas lui être étrangère. à Fénelon, l’idéal éducatif des femmes a fait un grand pas en
Cet ambitieux programme n’a bien entendu aucun écho arrière. l g.m.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 17


les grands penseurs de l’éducation

John Locke
National Portrait Gallery, Londres

L’élève est une


page blanche
L’esprit est une table rase : les idées innées n’existent pas,
elles naissent de l’expérience sensible. Considéré le
pédagogue le plus important de l’histoire anglaise, John Locke
propose une théorie empiriste de la connaissance.

D
ans la seconde moitié du apprendre à se faire lui-même, aidé en gens raisonnables plus tôt qu’on
17e siècle, John Locke (1632- dans son jeune âge par son père et par imagine. »
1704) fait souffler sur la pensée son tuteur, en s’accordant au mieux aux Le rejet de l’innéisme par Locke
un vent de modernité. Les idées de ce lois de la nature et du corps social. requiert donc de l’éducateur qu’il ait
grand penseur vont inspirer la philoso- Le principe lockéen de la tabula rasa pour seule référence le tempérament
phie des Lumières, non seulement dans projette un éclairage nouveau sur la de l’enfant qu’il faudra guider au mieux
le domaine de la philosophie politique nature de l’esprit de l’enfant qu’il s’agit de ses intérêts. Le principe d’autorité
mais aussi dans celui de la pédagogie. d’instruire pour le rendre apte à vivre au est associé à celui d’écoute. Lors de
Médecin et précepteur, il accorde une mieux en société. Cependant, Locke ne ses études à Westminster, il a souffert
importance fondamentale à l’éduca- considère pas que tous sont égaux au du régime extrêmement dur, associé
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tion. Philosophe, il est aussi l’auteur départ : les capacités mentales ou phy- aux châtiments corporels, imposé aux
d’une théorie empiriste de la connais- siques sont le produit de la nature ; elles élèves. Convaincu de l’absurdité de
sance. Pour lui, l’esprit humain est peuvent être améliorées, mais « jamais ces méthodes, il écarte toute pratique
« une table rase » sur laquelle viennent totalement changées ou transformées en coercitive et affirme la nécessité de
s’imprimer les expériences et les sen- leur contraire ». respecter la liberté de l’enfant. Il opère
sations. Autrement dit, les idées innées La dialectique du plaisir et de la dou- un renversement de la relation élève/
n’existent pas, tout s’acquiert par l’expé- leur sera le ressort fondamental sur tuteur. L’élève ne considère plus son
rience sensible. lequel le tuteur agira pour apprendre tuteur comme une source d’autorité
à l’enfant à maîtriser ses passions arbitraire, mais comme un guide éclairé
Une tabula rasa et à prendre la raison pour guide. Il qui privilégie l’explication à l’imposition
Selon les principes avancés dans Pen- s’agira aussi de bien veiller au milieu d’un savoir.
sées sur l’éducation (1693), l’enfant doit dans lequel l’enfant évolue dans le
but de prévenir les influences délé- Louanges publiques,
tères. Enfin, le langage, instrument blâmes privés
n Pierre morère
Professeur émérite à l’université Grenoble-III, il a
fondamental mais souvent peu fiable
dans la communication sociale, devra
Locke associe le principe du plaisir
et de la douleur à la notion « d’estime
récemment publié Sens et sensiblité. Pensée et être appris et utilisé à bon escient : de soi ». Flatter à bon escient l’ego de
poésie dans la Grande-Bretagne des Lumières, « Les enfants sont capables d’entendre l’enfant n’est pas le gâter ni satisfaire le
Presses universitaires de Lyon, 2015. raison dès qu’ils entendent leur langue moindre de ses désirs. Locke met aussi
maternelle, et ils aiment être traités en avant l’importance des activités
18 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
avant tout empirique et utilitaire, s’ac-
cordant bien à l’esprit pragmatique
anglo-saxon. C’est aussi une éducation
aristocratique, puisqu’elle nécessite un
précepteur pour chaque enfant. Édu-
cateur expérimenté, Locke fut aussi un
auteur à succès vers lequel les parents
se tournaient pour lui demander des
conseils. Au 18 e siècle, les Pensées
connurent plus de 20 éditions anglaises
(en dehors des éditions des Œuvres de
Locke) et furent publiées en français dès
1695, en néerlandais, en allemand, en
italien et en suédois. l

n Emmanuel Kant :
l’éducation par
Bridgeman

Classe de garçons dans une école protestante du dimanche. Gravure sur bois, 1890.
la raison
« Comment doit-on chercher
la perfection ? Où réside notre
ludiques et d’éveil. En tant que méde- seau développera au siècle suivant. espoir ? Dans l’éducation et dans
cin, il donne une grande place à l’acti- L’enfant à l’état de nature n’est pas rien d’autre. » Avant de devenir
vité physique. L’éducateur, affirme-t-il, bon dans le sens moral du terme ; il est professeur, le philosophe allemand
doit faire en sorte de garantir à l’enfant simplement vierge de toute influence. Emmanuel Kant (1724-1804) a été
« un corps ferme et vigoureux, pour qu’il Cependant, le penchant mimétique précepteur. Dans ses Réflexions
puisse exécuter les ordres de l’esprit ». de l’enfant peut l’exposer à certaines sur l’éducation, issues des notes
L’enfant ne se nourrit pas seulement influences néfastes de la société. Locke de cours de l’un de ses étudiants,
de sa propre expérience, il s’enrichit préfère donc le confier dans un premier Kant estime que l’éducation consiste
aussi de celle des adultes. D’où l’im- temps à un tuteur privé. L’apprentissage à faire passer l’enfant d’un état
portance de l’imitation. La perception de la crainte a ses vertus, dans la mesure naturel irrationnel à un état moral
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du bien et du mal n’est pas innée, elle où elle concerne des dangers réels, alors rationnel. Cependant, le professeur
s’acquiert au contact de son entourage qu’il importe d’en combattre les effets de Königsberg se démarque des
qu’il a tendance à imiter. quand ceux-ci sont sans objet. principes de Locke : « Si notre
Selon la philosophie empirique, la La civilité n’est pas un vernis, mais un connaissance commence avec
morale ne procède pas de préceptes instrument facilitant les relations entre l’expérience, il ne s’ensuit pas
divins mais des conclusions d’une personnes. Les principes de sagesse et qu’elle procède de l’expérience. »
observation pragmatique de la société de vertu n’ont rien de religieux ou de Pour lui, la loi morale s’acquiert par
humaine. Le tuteur aura pour tâche de philosophique. Ils sont le fruit d’une la raison, et c’est en suivant cette
persuader l’enfant que les notions de éducation pratique visant à assurer le loi que l’individu devient autonome.
morale répondent à la nécessité de vivre bien-être de l’individu en harmonie Si l’enfant ne naît ni bon ni mauvais,
harmonieusement en société. L’enfant avec son milieu. La vanité et la fierté ne Kant déclare tout comme Rousseau
se trouve donc à l’image de l’homme sont pas condamnables en soi si elles que « la liberté, c’est d’obéir à la loi
des premiers temps passant de l’état de s’orientent vers des comportements que nous nous prescrivons », une loi
nature à l’état social. Le rôle du tuteur créatifs comme l’ardeur au travail. rationnelle, applicable à l’humanité
sera alors de canaliser le désir natu- Quant à l’éducation religieuse, elle entière. l
rel d’affirmation de soi et de le mettre consiste pour Locke en une lecture de la Martine Fournier
en conformité avec les exigences du Bible adaptée aux aptitudes de l’enfant À lire
contrat social. en lui réservant les passages en rapport • réflexions sur l’éducation
Locke est cependant bien loin de la avec sa jeune expérience. Emmanuel Kant, 1776-1787, rééd. Vrin, 2003.

théorie du « bon sauvage » que Rous- L’éducation selon Locke est donc
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 19
les grands penseurs de l’éducation

Rousseau
Les rêveries d’un
pédagogue imaginaire
Avec son traité d’éducation, Jean-Jacques Rousseau initie la
révolution copernicienne qui a mis l’enfant au centre du
processus éducatif. S’il reste l’indétrônable inspirateur du
courant de l’éducation nouvelle, son œuvre n’en est pas moins
le reflet de bien des paradoxes.

É
mile ou de l’éducation, publié par comme le meilleur de ses écrits, reste, autant laisser l’enfant à lui-même ?
Jean-Jacques Rousseau (1712- encore aujourd’hui, l’un des livres les Le monde étant ce qu’il est, ce serait
1778) en 1762, a marqué une plus lus. Il y décrit, étape par étape, une erreur fatale qui compromet-
rupture culturelle qui a véritablement l’éducation idéale d’un jeune garçon, trait son développement. Il faut, au
libéré l'éducation : le Genevois a, selon de la naissance à l’âge adulte. contraire, conquérir sa liberté et son
la formule de son compatriote Johann L’ouvrage a dès lors fait l’objet de autonomie personnelle par-delà la
Pestalozzi, « rendu l’enfant à lui-même, malentendus persistants, tant de la rencontre conflictuelle avec la dure
et l’éducation à l’enfant et à la nature part des pédagogues libertaires, qui réalité du monde, avec la réalité de
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humaine ». Plongé dans sa lecture, Kant voudraient « laisser aller la nature », l’autre, et avec celle de la société. C’est
en a oublié sa sacro-sainte promenade que des partisans de l’autorité, qui alors que l’éducateur retrouve un rôle
quotidienne, et les poursuites dont invoquent la dureté de roc d’un « gou- décisif en favorisant l’expérience for-
Rousseau fut alors la victime, tant des verneur » contre laquelle l’enfant bute matrice, en accompagnant l’enfant
autorités politiques que des catholiques jusqu’à en souffrir. On a surtout oublié tout au long de son parcours semé
et réformées confondues, témoignent que l’écrit de Rousseau était avant tout, d’embûches, enfin et surtout en le sti-
du bouleversement qu’a produit l’ou- selon son propre aveu, une rêverie, qui mulant. Il y a bien ainsi une contrainte
vrage dans les esprits. lui permet de faire coexister les termes éducative qui s’exerce sur l’enfant,
Rousseau est en effet considéré opposés d’un nœud de contradictions, mais dans le plein respect de sa libre
comme l’initiateur d’une « révolution devenu le lot des pédagogues. volonté, en faisant agir le plus possible
copernicienne », qui aurait mis l’enfant la contrainte des choses.
au centre du processus éducatif. Son L’éducation, nœud Quant à l’accès au savoir, il reste un
« traité d’éducation », qu’il considérait de contradictions impératif de l’éducation auquel le jeune
Considérons, par exemple, le pro- garçon est soumis. Mais l’instruction
blème de la liberté et de l’autorité. est agencée par le gouverneur d’une
n micHeL soëtard
Professeur émérite à l’Université catholique de
Rousseau récuse d’entrée toute forme
d’éducation fondée sur le principe
façon telle que l’enfant a l’impression
qu’il découvre par lui-même la connais-
l’Ouest, il a publié Rousseau et l’idée d’éducation, d’une autorité qui placerait la volonté sance. Il s’agit moins de lui enseigner
Honoré Champion, 2012. de l’enfant sous la dépendance de les sciences que de lui donner le goût
celle de son maître. Faut-il pour de les aimer et des méthodes pour les
20 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
apprendre. Ici encore le pas-
sage par l’expérience des choses
(« Les choses ! Les choses ! ») est
essentiel ; l’épisode de la leçon
d’orientation au livre III montre
cependant que l’apprentissage
du savoir, s’il s’enracine dans
l’expérience, doit encore s’ouvrir
sur un monde de concepts qu’il
s’agit de construire.
Émile doit aussi apprendre un
métier, « un vrai métier qui pût
servir à Robinson dans son île ».
En l’occurrence, un métier d’arti-
san (menuisier), qui permet à
l’homme de se rendre sociale-
ment utile sans compromettre
son autonomie. Rousseau met

BnF/Bridgeman
ici en place une démarche d’ap-
prentissage originale qui fait
prendre à l’adolescent toutes
Illustrations extraites de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau.
les dimensions pratiques et
humaines du travail.

Former l’homme… L’œuvre qui a marqué le plus la pensée


mais pas la femme !
Le métier et le travail introduisent à éducative s’est constituée dans un mépris
la citoyenneté. Convaincu que l’on ne total de la pratique.
peut désormais former dans le même
mouvement l’homme et le citoyen,
Rousseau va, au livre V, mettre en doit juste apprendre à être une bonne revers de plume par Rousseau dans la
place une démarche qui, à la faveur épouse à son service. Rousseau préface de l’Émile, tournée en dérision
d’une tournée dans les pays euro- affirma souvent ses positions sexistes lorsqu’un père admiratif lui présentait
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péens (futur programme Erasmus !), sur la personnalité des femmes et leur son enfant élevé selon les « nouveaux
va faire voyager Émile à la rencontre rôle dans la société. principes », et au plus haut point ridicu-
des autres peuples. Le jeune homme Contrairement à une idée répandue, lisée lorsque l’on sait qu’il fut un piètre
se confronte alors à la contradiction l’Émile ne constitue pas un système précepteur au début de son existence
entre l’idéal politique formulé dans pédagogique. Rousseau tenait effecti- et qu’il abandonna tour à tour ses cinq
Du contrat social et les très décevantes vement à distinguer « la bonté absolue enfants à l’assistance publique…
réalités rencontrées, jusqu’à ce qu’il du projet », porté par l’idée de liberté, L’énigme reste entière : pourquoi
finisse par découvrir que la liberté et les conditions pratiques de son des praticiens comme J. Pestalozzi,
n’est dans aucune forme de gouverne- application, lesquelles peuvent varier Friedrich Fröbel, Anton Makarenko,
ment ou d’institution, mais bien dans à l’infini et restent dépendantes des John Dewey, Célestin Freinet, tous
le cœur de l’homme qui se veut libre. aléas de l’existence. engagés dans des expériences histo-
La formation par la loi, assurément L’auteur de l’Émile préférait prendre riques, n’ont-ils jamais pu se détacher
nécessaire à titre propédeutique, mais le risque de se présenter comme de l’Émile, cette œuvre de pure utopie,
insuffisante dans ce monde où l’inté- « l’homme de tous les paradoxes » plutôt et sont-ils venus y puiser régulière-
rêt prolifère, est renvoyée à une for- que de rester un « homme de préjugés ». ment, comme à une source ? Pressen-
mation de l’homme appelé à se forger Il met ainsi l’historien de la pensée taient-ils dans l’œuvre du Genevois
sa propre loi sous l’égide de la raison. éducative face à un paradoxe de taille : quelque chose de particulier qui ne
C’est aussi dans le livre V qu’il est l’œuvre qui a marqué le plus la pen- cessa de les inspirer, et dont les effets
question de l’éducation des filles. sée éducative s’est constituée sur un ne semblent pas encore avoir été
Sophie (tout aussi fictive qu’Émile) mépris total de la pratique. Écartée d’un épuisés ? l
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 21
les grands penseurs de l’éducation

Condorcet
Le savoir
libérateur
Durant la Révolution française, Condorcet
présente un projet d’instruction publique
nourri par la philosophie des Lumières,
Selva/Leemage

qui pose les bases de l’école républicaine.


Portrait du marquis de Condorcet (1743-1793) édité
par Édouard Mennechet (1794-1845) dans Le Plu-
tarque français (1835).

L
a Révolution française a fourni phique et politique. Il était favorable Un modèle raisonné
une impor tante réflexion aux droits politiques des femmes, du savoir
sur l’institution d’une école opposé à l’esclavage et à la peine de Que l’instruction soit nécessaire
publique gratuite. Au sein de celle- mort. est cependant une proposition trop
ci, les textes de Condorcet – Cinq Pour Condorcet, la question de large, car tout savoir n’est pas libé-
mémoires sur l’instruction publique l’école se pose d’urgence à un peuple rateur. Il existe des savoirs clos qui
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(1791) et Rapport et projet de décret souverain : faute de connaissances transmettent des recettes ; d’autres
sur l’organisation générale de l’ins- et de pensée réflexive, un tel peuple s’appuient sur la prédication et font
truction publique (1792) – ont donné s’expose à devenir son propre tyran obstacle à l’autonomie de la raison ;
à l’école républicaine ses principes et le progrès n’est pour lui qu’un pro- d’autres installent la manipulation
libérateurs. cessus d’étouffement. Il ne peut être d’autrui. Condorcet exclut de l’Ins-
Nourri par la pensée des Lumières libre qu’en s’appropriant les objets truction publique tout enseignement
qu’il enrichit d’une réflexion sur la du savoir désintéressé formant l’hu- religieux ; il rejette tout enseignement
« mathématique sociale », Condorcet maine encyclopédie. Il appartient à la recourant à la séduction, à l’affectivité,
(1743-1794) est l’auteur d’une œuvre puissance publique d’organiser cette à la pure autorité ou au prêchi-prêcha.
économique, juridique, philoso- appropriation afin que chacun puisse C’est la base de l’enseignement laïque.
se soustraire à l’autorité d’autrui et Lier l’instruction à la liberté sup-
cultive sa perfectibilité, afin aussi pose le choix d’un modèle ouvert et
que les décisions politiques qui s’im- raisonné du savoir. Il existe des dis-
posent à tous ne soient pas le fruit de positifs intellectuels dont le pouvoir
n catHerine KintzLer
Professeure honoraire à l’université Lille-III, elle
l’ignorance. La finalité de l’école n’est
pas l’adaptation sociale ou écono-
explicatif est plus grand que d’autres,
et qui sont plus aptes à faire face aux
est l’auteure de Condorcet. L’instruction publique mique, mais la liberté de chaque indi- développements inéluctables d’un
et la naissance du citoyen, 3e éd., Minerve, 2015, vidu : l’école publique doit instruire et progrès aveugle. Tel est celui qui fut
et de Penser la laïcité, Minerve, 2014. non imposer une éducation qui tend inauguré par la science et la philoso-
toujours à une sorte de conformation. phie classiques, qu’on peut résumer
22 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
par l’idée d’« ordre raisonné » dont qui serait contraire à l’égalité), mais à la tutelle d’autrui. Si chacun est
s’inspire l’Encyclopédie : faire en sorte, qu’elle joue entre deux réseaux dis- capable de se diriger d’après sa propre
autant que possible, que l’accès à tincts. L’école privée devra rester libre ; raison, si chacun jouit d’assez d’auto-
toute connaissance soit progressif, elle est pour l’Instruction publique un nomie intellectuelle pour ne pas être
disposé de l’élémentaire au dérivé, du aiguillon nécessaire. contraint de s’en remettre aveuglé-
simple au complexe. Ce type d’accès ment à autrui, les différences de talent
est libérateur, permettant à chacun L’égalité et l’excellence et d’habileté, si grandes soient-elles,
de comprendre les principes d’une Une fois accessible à tous, l’instruc- ne peuvent être nuisibles, elles sont la
connaissance, et aussi de progresser, tion ne révélera-t-elle pas une cruelle paisible jouissance d’un droit naturel
d’aller plus loin. Condorcet applique inégalité, celle des forces, des génies et peuvent profiter à tous.
aussi cette idée à l’enseignement tech- et des talents ? Non,
nique et professionnel qui ne doit pas s’insurge Condor-
reposer sur une transmission de pure cet : il faut com- L’école privée devra rester libre ;
routine. battre l’inégalité
lorsqu’elle est cause elle est pour l’instruction publique
L’école, institution publique de dépendance.
accessible à tous Aucun dispositif n’a
un aiguillon nécessaire.
L’instruction est publique : l’organi- le droit d’empêcher
sation politique a le devoir de l’assurer un homme d’at-
face aux forces sociales qui lui font teindre le plus haut niveau dont il est Arrêté à Clamart le 7 germinal de
obstacle. Faisant partie des « combi- capable : l’Instruction publique doit l’an II, Condorcet est retrouvé mort
naisons pour assurer la liberté », l’Ins- au contraire favoriser le déploiement dans sa cellule à Bourg-la-Reine. Sa
truction sera une institution d’État maximal de l’excellence, pourvu que théorie sur l’instruction publique
présente de manière homogène sur personne ne soit tenu dans un état de inspirera l’œuvre scolaire de la
l’ensemble du territoire national, gra- dénuement intellectuel qui le livrerait IIIe République. l
tuite et accessible à tous. Les filles
sont concernées au même titre que les
garçons et doivent recevoir le même
enseignement.
Les maîtres seront recrutés principa-
lement sur leur degré de maîtrise des
n La laïcité aujourd’hui
Bien que le terme « laïcité » n’apparaisse pas avant les premières années du
savoirs ; leur statut les mettra à l’abri
20e siècle, les principes essentiels du régime politique laïque doivent beaucoup
des pressions, qu’elles viennent de
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à Condorcet qui en a vu le fondement philosophique. Aujourd’hui, le régime


la société, des pouvoirs idéologiques
de laïcité combine deux principes. D’une part, ce qui participe de l’autorité
ou religieux, mais aussi du pouvoir
publique s’abstient au sujet des croyances et incroyances. D’autre part, partout
politique. Aucun pouvoir, y compris
ailleurs (la rue, les magasins, etc.) règne la liberté d’expression.
celui qui émane de la souveraineté
La méconnaissance de cette dualité entraîne des malentendus. Une première
populaire, n’a compétence pour dire
dérive consiste à vouloir étendre à l’autorité publique ce qui vaut dans l’espace
ce qui est vrai et ce qui est faux, pour
social : à force d’« accommodements », les religions auraient un statut politique
régenter le savoir ou pour imposer des
reconnu. L’autre dérive, symétrique, consiste à vouloir appliquer à l’espace
méthodes d’enseignement : « En géné-
social l’abstention qui vaut pour l’autorité publique : position extrémiste qui
ral, tout pouvoir, de quelque nature
abolirait toute visibilité religieuse. Or la laïcité n’est ni l’un ni l’autre : elle garantit
qu’il soit, en quelques mains qu’il ait
la liberté d’expression dans l’espace social en astreignant la puissance publique
été remis, de quelque manière qu’il ait
à la réserve en matière de croyances et d’incroyances.
été conféré, est toujours ennemi des
La laïcité ne s’oppose pas aux religions, mais à leurs prétentions à faire la loi.
lumières. »
Elle permet à chacun d’échapper aussi bien aux pressions communautaires qu’à
Cette institution ne doit pas fonc-
l’uniformisation d’État. Par exemple, un élève ôte ses signes religieux à l’entrée
tionner en monopole. Le savoir doit
de l’école publique, et les remet à la sortie : il existe donc plusieurs espaces ; on
toujours y être au meilleur niveau et la
n’est pas voué à l’uniformité. C’est une respiration. l c.k.
seule garantie à cet effet est l’existence
d’une émulation. Il faut donc, non • Penser la laïcité
pas que la concurrence joue entre les Catherine Kintzler, Minerve, 2014.
établissements du réseau public (ce
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 23
les grands penseurs de l’éducation

Le docteur Itard
et l’enfant sauvage
Celui qui a tenté d’éduquer le jeune Victor, abandonné nu dans
une forêt, a été aussi le précurseur de l’enseignement spécialisé.

E
n 1797, des paysans de l’Avey- Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838) Incapable d’accéder au
ron aperçoivent un enfant nu a alors 25 ans, il n’a pas encore passé sa langage
courant dans la forêt. Craintif, il thèse de médecine, mais a été affecté Pendant de long mois, avec l’aide de sa
s’enfuit à leur vue en émettant des sons à l’Institut des sourds-muets. Il s’inté- gouvernante, madame Guérin, Itard va
inarticulés. Quelques mois plus tard, resse très vite à celui que l’on baptisera s’attacher à accompagner Victor dans
des bûcherons réussissent à le capturer désormais Victor, en référence à ses bor- son développement. Il fait preuve, pour
et l’amènent au village. On tente de le borygmes les plus fréquents. Itard est un cela, d’une créativité fantastique au
laver et de le nourrir, mais l’enfant crie disciple de Locke et Condillac, des philo- point que Maria Montessori lui rendra
et se débat, avant de parvenir à s’échap- sophes qui considèrent, à rebours de la hommage, voyant en lui un précurseur
per. Le 25 juillet 1799, des chasseurs le philosophie classique qui dominait, que essentiel en matière d’outils pédago-
découvrent dormant dans un arbre et toute connaissance vient de nos sensa- giques (2). Il invente, en effet, une mul-
réussissent à l’attraper, mais il s’enfuit tions et que nous sommes en quelque titude de « jouets éducatifs », utilise les
encore. Enfin, le 8 janvier 1880, un jour sorte « pétris » par nos expériences. Si situations de la vie quotidienne pour
d’hiver particulièrement rigoureux, l’en- c’est le cas, alors l’éducation a un pou- introduire les principes de l’arithmé-
fant vient se réfugier de lui-même chez voir extraordinaire : comme le disait le tique, la menuiserie pour les apprentis-
le teinturier du village de Saint-Sernin. philosophe matérialiste Helvétius, elle sages moteurs, le puzzle pour celui de la
On le confie à un orphelinat où de nom- « peut tout, même faire danser les ours ». lecture, etc. Il s’attache avec obstination
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breux spécialistes viennent l’observer, Itard voit donc dans l’arrivée de Victor à faire identifier les objets par Victor
tentant en vain d’obtenir de lui quelques l’occasion de montrer concrètement puis à lui faire répéter les mots qui les
mots. L’abbé Sicard, directeur de l’Insti- qu’il a raison. Il obtient qu’on lui confie désignent. Mais en vain : si Victor devient
tut des sourds-muets, obtient qu’il soit l’enfant et se propose de faire son édu- progressivement capable d’effectuer des
transféré à Paris afin de pouvoir l’étudier. cation pour l’amener à ce qu’il consi- travaux ménagers et jardiniers, s’il en
Très vite, son verdict tombe : cet enfant dère comme la faculté des humains par vient à éprouver et manifester des senti-
est un « idiot de naissance » et c’est pour excellence, le langage. Il met ainsi en ments, il restera incapable d’accéder au
cela, sans doute, que ses parents l’ont œuvre des principes pédagogiques très langage jusqu’à sa mort, vers l’âge de 40
abandonné dans une forêt où il a sur- précis : s’inscrire dans le prolongement ans. Itard finira par s’y résigner et aban-
vécu tant bien que mal. Ce diagnostic des expériences antérieures vécues par donnera Victor à son mutisme.
est confirmé par le spécialiste de l’alié- l’enfant et, en même temps, introduire Aujourd’hui encore, il est impossible
nation mentale de l’époque, le docteur progressivement des éléments suscep- de savoir si Victor était réellement inca-
Pinel, qui conclut, après un examen tibles d’élargir sa sensibilité ; susciter pable de parler (peut-être était-il apha-
minutieux à « l’idiotisme incurable ». en lui des besoins nouveaux et mettre sique ou atteint d’une forme d’autisme ?)
l’enfant en position d’apprendre à les ou si les méthodes d’Itard, souvent très
satisfaire par lui-même ; mettre en place proches du dressage, n’ont pas été
n PHiLiPPe meirieu des stimuli pour déclencher des réac- les bonnes. Mais l’œuvre d’Itard reste
Spécialiste de la pédagogie, professeur des univer- tions qui l’amèneront à la pensée ; créer néanmoins exceptionnelle : en s’élevant
sités en sciences de l’éducation à l’université Lyon-II. des situations où l’usage du langage sera contre des conceptions innéistes et
une nécessité (1)… fatalistes, il a fait progresser considéra-
24 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
blement la réflexion et l’activité pédago-
gique. En faisant le pari de l’éducabilité
de Victor, il a bouleversé une vision
résignée de l’éducation. En observant
et se mettant à l’écoute de l’enfant, il a
ouvert une voie que bien d’autres vont
explorer après lui.
Mais, en même temps, Itard est très
représentatif du caractère ambivalent
du principe d’éducabilité : il en montre
l’impératif philosophique et la fécon-
dité pratique, tout en laissant entrevoir
les dangers dont il est porteur. En effet,
contrairement à la belle et douce inter-
prétation de François Truffaut dans son
film L’Enfant sauvage (1969), le docteur
Itard n’était pas exempt de certains déra-
pages : quand Victor résistait un peu
trop à ses injonctions, il n’hésitait pas,
sachant qu’il avait peur du vide, à le sus-
pendre en haut de la tour Saint-Jacques.
Quand il réussissait bien une tâche, il
l’enfermait dans un placard pour lui
faire comprendre ce qu’est l’injustice !

Alamy
Le principe d’éducabilité, poussé à bout,
autorise alors, on le voit, des méthodes Scène du film de François Truffaut L’Enfant sauvage (1969).
particulièrement discutables sur le
plan éthique. Et l’éducateur, poussé
par un volontarisme sans limites, peut un objet que l’on fabrique, mais une (1) Voir Lucien Malson, Les Enfants sauvages, suivi de
Victor de l’Aveyron, 10/18, 2011.
se prendre pour un démiurge, façon- liberté que l’on accompagne (3). Itard, en
(2) Maria Montessori, Pédagogie scientifique, 2 t.,
nant l’humain selon son désir. Là est ce sens, est aussi essentiel par ce qu’il a Desclée de Brouwer, 2014.
la limite du principe d’éducabilité : un élaboré que par les questions qu’il nous (3) Voir Philippe Meirieu, Frankenstein pédagogue,
petit homme qui se développe n’est pas pose. l
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9e éd., ESF, 2015.

n Un fondateur de l’éducation spécialisée


Itard, dans son entreprise avec Victor de l’Aveyron, mais aussi milieu ouvert » et les « maisons d’éducation à caractère social »,
dans le travail qu’il mena toute sa vie en direction des enfants il est mis en œuvre dans les « instituts médico-éducatifs »
atteints de surdité, apparaît incontestablement comme l’un ainsi que dans les « instituts thérapeutiques éducatifs et
des fondateurs de « l’éducation spécialisée ». Cette dernière pédagogiques ». Dans les établissements scolaires, les
n’est pas à comprendre comme une révision à la baisse enseignants spécialisés sont chargés d’apporter aux élèves
des objectifs de l’éducation pour « s’adapter » aux difficultés en grande difficulté ou handicapés les aides requises à leur
particulières ou handicaps spécifiques de certains enfants, intégration.
mais bien comme l’ambition de faire bénéficier toutes et tous La loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation
d’une éducation aussi complète et exigeante que possible en et la citoyenneté des personnes handicapées du 11 février
mettant en œuvre des dispositifs et méthodes appropriés. 2005 garantit le « droit à l’éducation pour tous » et la mise
Portée par le « postulat d’éducabilité » et le principe selon en place du « droit à la compensation du handicap » : à ce
lequel « tout enfant peut apprendre et grandir », l’éducation titre, elle représente un progrès essentiel qui doit permettre le
spécialisée est aujourd’hui un droit reconnu par la loi. Ce droit développement d’une « éducation spécialisée » au sein d’une
concerne la protection de l’enfance par « l’action éducative en société et d’une école « inclusives ». l p.m.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 25


les grands penseurs de l’éducation

Les évolutionnistes
Penser le développement
Pour les évolutionnistes du 19e siècle, la pédagogie
devait favoriser le développement naturel de l’enfant.
Ce courant pionnier prônait une rénovation de la pédagogie
et la promotion des méthodes actives.

L
a philosophie évolutionniste a gique va de pair avec l’expérimenta- l’éducation se retrouvent redéfinies dans
fourni un important tribut à la tion du monde. En s’interrogeant sur le cadre d’une philosophie utilitariste.
psychologie de l’enfant puis à la l’origine de la pensée et en observant le Spencer a préconisé un renouvelle-
pédagogie. On lui doit l’idée que l’édu- développement du bébé, Darwin posait ment des programmes d’études au pro-
cation, avant d’être l’inculcation de un jalon de la révolution mentale qui fit de l’enseignement des sciences, leurs
normes ou de valeurs, doit favoriser le à la fin du 19e siècle a changé la vision applications étant utiles à la vie. L’ensei-
développement naturel. Rousseau en de l’enfant, du développement et de gnement doit aussi favoriser l’activité
avait déjà montré l’importance, mais au l’éducation. des élèves, ce qui permet de déceler
19e siècle, cette nature est définie par la leurs capacités, au moyen d’expériences
biologie et l’évolution des espèces. Nature et liberté concrètes.
Il faut commencer par évoquer Charles Cette révolution a été initiée au même Il a souhaité aussi que l’éducation
Darwin (1809-1882), qui publie en 1877 moment par Herbert Spencer (1820- donne davantage de place au corps, à la
une Esquisse biographique d’un petit 1903), autre théoricien de l’évolution, santé. Pour cela, les enfants doivent être
enfant, écrite à l’occasion de la nais- inventeur du concept de « survivance laissés libres de manger ce qu’ils veulent,
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sance de son fils, en 1849. Ce texte attire du plus apte », auteur d’un ouvrage de se vêtir comme ils le souhaitent et
l’attention sur les mouvements réflexes aujourd’hui peu lu, mais qui a en son de jouer autant qu’ils le désirent – des
du nouveau-né, et sur ses premiers temps connu un grand rayonnement préconisations qui valent également
mouvements volontaires. Il montre (De l’éducation intellectuelle, morale et pour les filles. Le « laisser-faire », la liberté
aussi la précocité du sourire et les pre- physique, 1861), notamment en France. contre l’autoritarisme du passé sont
mières relations de l’enfant à son entou- Pour Spencer, les organismes vivants, considérés comme l’inspiration par
rage, ainsi que ses premières initiatives humains compris, sont soumis à la excellence de la méthode d’éducation
et expérimentations. Ainsi se dessine concurrence, à la lutte pour la vie, en vue spencérienne, qui veut laisser opérer la
une nouvelle représentation de l’enfant, de la sélection des plus aptes (« the survi- nature.
selon laquelle l’activité est de première val of the fittest »). Cette vision conduit à Cette nouvelle vision de l’éducation
importance pour l’apprentissage : le donner beaucoup d’importance à l’idée renverse les valeurs et fait de la confron-
développement moteur et psycholo- d’effort. Il ne suffit pas pour un orga- tation des intérêts individuels la source
nisme de posséder des qualités innées, il du progrès, mettant de côté la loi morale,
faut encore les développer et, pour cela, la justice, l’éducation civique. Dans
n dominique ottavi
Maîtresse de conférences à l’université Paris-VIII,
lutter et persévérer. L’éducation, pour
Spencer, doit armer l’individu pour la
un point de vue voisin, Thomas Hux-
ley (1825-1895), disciple de Darwin,
elle est l’auteure, entre autres, de De Darwin à vie, former son caractère, sans chercher considère que l’éducation, pour pré-
Piaget. Pour une histoire de la psychologie de à remettre en cause l’inégalité natu- parer à la vie, doit se comparer à un jeu
l’enfant, CNRS, 2009. relle, et sans mettre en avant des idéaux d’échecs : « Supposons certain que la vie
moraux inatteignables. Les finalités de et la chance de chacun d’entre nous, un
26 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828), l’adulte, de la civilisation contempo-
Jeux d’enfants (v. 1780), raine. On voit par exemple des jeux de
musée des Beaux-Arts garçons qui consistent en guerre et en
de Valence (Espagne). chasse, des jeux de « sauvages ». Mais
avec toute la fabrication que cela sup-
pose d’abris et d’armes, très vite, ces
jeux conduisent à des apprentissages
tels que la coopération, la réflexion
technique, l’argumentation des points
de vue. Ils se complexifient et les enfants
découvrent par eux-mêmes les mérites
de l’architecture, de l’élevage, du com-
Iberphoto/Photoaisa/Roger-Viollet

merce… et la nécessité d’organiser


la cité selon des lois, afin de ne pas
détruire par le conflit permanent ce qui
a été acquis.
L’observation attentive du comporte-
ment spontané des enfants avait l’ambi-
tion d’allier une connaissance scienti-
jour ou l’autre, dépendent d’une par- On voit nettement à travers le jeu, par fique de la psychologie de l’enfant à une
tie d’échecs gagnée ou perdue (…). Ne exemple, comment s’effectue la suc- pédagogie rénovée, compatible avec les
devons-nous pas désapprouver et même cession des étapes, de l’enfance jusqu’à idéaux démocratiques. l
mépriser le père de famille qui laisse

n
ses enfants, ou bien l’État qui laisse ses
citoyens, ignorer la différence entre et un
pion et un cavalier ? » La théorie de la récapitulation :
Les théories éducatives évolution-
nistes sont ainsi teintées d’un pessi- une mémoire du vivant ?
misme moral qui va leur valoir bien des La théorie de la récapitulation a une phylogénie. E. Haeckel voyait ainsi
critiques. histoire très ancienne. Elle suppose aussi bien l’évolution de la nature
un lien entre tous les organismes que celle de la société, de l’histoire
Coopération et démocratie vivants, qu’il apparaisse sous forme de des civilisations, du progrès en
Toutefois, la vision évolutionniste de
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hiérarchie ou d’un ordonnancement général. C’est ainsi que la théorie


l’éducation outre-Atlantique prend des différences. Au 19e siècle, les de la récapitulation devient une
un tour plus positif. Granville Stanley théories de l’évolution expliquent ce anthropologie naturaliste. Dans le
Hall (1844-1924), son principal repré- lien par l’histoire de la vie, plus que par même esprit, le linguiste allemand
sentant, expose ses idées éducatives un ordre transcendant ou une volonté August Schleicher a pu produire une
notamment dans Adolescence (1904). divine. Au départ, les biologistes ont hiérarchie évolutionniste des langues,
Pour lui, la loi de la nature qui préside commencé à imaginer que l’embryon violemment contestée dès son époque.
au développement de l’enfant est la loi pas encore développé avait la forme En tant que théorie scientifique l’idée
de récapitulation (encadré) : l’enfant, d’un « ancêtre » de l’espèce. La de récapitulation a été remise en
puis l’adolescent, traverse des étapes « théorie » dite de la récapitulation s’est cause par le néodarwinisme, à partir
qui lui font connaître les étapes du alors déclinée de diverses manières. du moment où l’on n’a plus considéré
développement de l’humanité. L’édu- Sa forme en quelque sorte canonique que les modifications acquises par
cation, loin d’éviter ce qui est « primi- vient du biologiste Ernst Haeckel un individu pouvaient se transmette
tif », doit faire une place aux besoins (1834-1919), disciple allemand de par hérédité. Cependant, à la fin
des jeunes, reconnaître la nécessité Charles Darwin, grand diffuseur de du 20e siècle, Stephen Jay Gould
de ces étapes, les faciliter même. Pour ses idées. Selon sa « loi biogénétique (1941-2002), paléontologue et
Hall, c’est de cette manière que l’édu- fondamentale », le développement philosophe des sciences, considérait
cation guidera, en suivant la nature, de l’individu, ou ontogénie, est que l’on ne pouvait se débarrasser à
les individus vers des comportements la récapitulation accélérée de si bon compte de l’hypothèse d’une
socialement utiles, et vers des senti- l’histoire passée de ses ancêtres, ou « mémoire » du vivant. l d.o.
ments démocratiques.
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 27
les grands penseurs de l’éducation

John Dewey
éduquer par l’expérience
Figure de la philosophie pragmatiste, John Dewey fut aussi le promoteur
outre-Atlantique de l’éducation nouvelle et de ses méthodes,
qu’il considérait comme nécessaire à la démocratie.

C’
est une école pas comme travers une enquête. Et c’est bien ce a une explication plus profonde. Une
les autres qui voit le jour dès processus que l’école doit permettre démocratie est plus qu’une forme de
1896 au sein de l’université aux enfants d’acquérir. C’est par l’ac- gouvernement ; elle est d’abord un mode
de Chicago. Des élèves s’y rendent tion que l’élève apprend et non en de vie associé, d’expériences communes
pour cuisiner, travailler le bois, bricoler, absorbant passivement des vérités communiquées (Démocratie et Éduca-
mener des projets concrets. Grâce à toutes faites. Pas de cours magistral tion). » Ce qui caractérise la démocra-
ces activités, aiguillés par leur ensei- dans un silence où la parole sacrée tie, c’est « l’élargissement du champ des
gnant, les jeunes apprennent ce que proférée par le maître s’abattrait sur de activités partagées et la libération d’une
d’habitude on leur assène sans ména- jeunes esprits soumis, mais des indi- plus grande diversité de capacités per-
gement et sans se soucier du sens qu’ils vidus actifs, en mouvement, menant sonnelles ». L’école doit donner envie
peuvent trouver à ces apprentissages. l’enquête sous la houlette d’un maître d’apprendre, permettre l’épanouisse-
Il s’agit d’une école-laboratoire, qui qui guide et accompagne. ment des capacités de chacun, pro-
comptera jusqu’à 140 élèves et 23 ins- Une conception pédagogique qui mouvoir l’esprit d’initiative et libérer la
tituteurs, créée par le philosophe John prend également sens dans une créativité, offrir des expériences riches.
Dewey (1859-1952) qui entend bien réflexion politique. Comment penser Il y a un objectif social dans l’éducation
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pouvoir expérimenter, mettre en pra- que dans une société démocratique, promue par Dewey : « L’école devient
tique et à l’épreuve ses thèses éduca- l’école serait un bastion du conserva- elle-même une forme de vie sociale, une
tives… Et pour cause, c’est l’expérience tisme, où le maître, tel un dictateur, communauté en miniature étroitement
qui est au cœur de sa philosophie dont dominerait sans partage de jeunes liée aux autres modes d’expérience que
la pédagogie n’est en fait qu’un volet. esprits par la contrainte ? Pour Dewey, le groupe vit en dehors de l’école. Toute
Figure de la philosophie pragma- l’école n’est pas un sanctuaire coupé éducation qui développe la capacité de
tiste américaine aux côtés de Charles du monde où se transmettraient de participer effectivement à la vie sociale
Sander Peirce et de William James, manière quasi immuable la culture et est morale. »
Dewey estime que la connaissance les savoirs. Il faut penser la continuité
émerge de notre relation au monde entre la société et l’éducation. Et c’est Loin de l’improvisation
extérieur. L’expérience est donc le bien pour cela que l’éducation tradi- Si Dewey est l’apôtre de l’éducation
maître-mot. La connaissance n’est tionnelle doit être remise en question. nouvelle progressive, il entend l’être
pas un accès direct à des vérités Son fonctionnement autocratique avec rigueur. « Proclamer que toute
immuables. Elle est d’abord la solu- n’est pas cohérent avec l’avènement éducation authentique provient de
tion à un problème, solution que l’on des sociétés démocratiques. « L’expli- l’expérience ne signifie pas que toutes
construit pas à pas, avec méthode, à cation superficielle consiste à dire qu’un les expériences sont immédiatement
gouvernement reposant sur le suffrage ou également éducatives. Expérience
populaire ne peut réussir que si ceux et éducation ne sont pas une seule et
n catHerine HaLpern qui élisent les gouvernants et qui leur
obéissent sont éduqués. (…) Mais il y
même chose (Expérience et Éduca-
tion). » Et c’est là toute la tâche de
28 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Test de concepts d’ingénierie à l’enseignant que d’aider le groupe à
l’école élémentaire Clara Coleman cheminer, à construire avec lui des
(Glen Rock, New Jersey). expériences proprement éducatives.
S’il critique la routinisation de l’ensei-
gnement dans l’éducation tradition-
nelle, il ne défend pas pour autant
l’improvisation.

Plus qu’une pédagogie


Que cette réflexion pédagogique ait
vu le jour aux États-Unis n’est pas tout
à fait surprenant. Nation neuve dont
le rapport à la tradition ne se pose pas
Ozier Muhammad/The New York Times/Redus/Réa

dans les mêmes termes que pour la


vieille Europe, projet politique dont la
démocratie est le cœur battant, l’Amé-
rique connaît sans doute moins de
freins pour innover, en tout cas mettre
à distance la doxa pédagogique. C’est
aussi ce qui a valu à Dewey de sévères
critiques, notamment d’Hannah
Arendt, qui en fait dans son article « La
crise de l’éducation » l’un des respon-

n Durkheim contre Dewey :


deux conceptions de l’éducation
sables des insuffisances de l’école amé-
ricaine. Heurs et malheurs de la récep-
tion de John Dewey dont l’influence
sur le système scolaire américain est
encore très importante. Avec pour
Né seulement un an avant John Dewey, sociologue français entend faire de rançon du succès, une conception
le sociologue Émile Durkheim (1858- l’école un sanctuaire. Si l’éducation souvent caricaturale portée parfois par
1917) est l’une des figures tutélaires pour Durkheim a d’abord pour fin le ceux-là mêmes qui se réclament de lui
de la réflexion pédagogique française. dessillement, le développement de et qui du coup nourrissent les critiques
Si Durkheim, comme Dewey, entend l’esprit critique, Dewey tend plutôt à de ses opposants.
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repenser l’école dans les sociétés valoriser l’empowerment, autrement dit En France, ce sont surtout les pédago-
modernes, les conceptions que chacun le développement du pouvoir d’agir. gues qui se sont emparés de la réflexion
développe sont assez divergentes. Deux conceptions bien différentes de de Dewey sur l’école bien plus que les
Dewey valorise l’expérience et l’action l’éducation et de la figure du maître. philosophes. Au risque parfois de le
dans la pédagogie, Durkheim insiste sur Durkheim et Dewey exerceront l’un en réduire à un « pionnier » des pédago-
la transmission des savoirs constitués, France et l’autre aux États-Unis une gies nouvelles. Gare à ne pas perdre de
des acquis culturels et scientifiques influence déterminante sur les institutions la profondeur de champ en coupant
de l’humanité. Tandis que Dewey voit scolaires. On ne s’étonnera donc pas de sa réflexion pédagogique de son ter-
le maître comme celui qui organise les la distance qui sépare aujourd’hui encore reau philosophique. Car plus que des
activités grâce auxquelles l’enfant va l’école française et l’école américaine, méthodes pédagogiques, Dewey nous
faire ses apprentissages, Durkheim perceptible jusque dans l’ambiance des offre une réflexion capable d’articu-
a une vision bien plus classique de salles de classe. l C.H. ler étroitement éducation, société et
l’enseignant qui, incarnant l’autorité, À lire démocratie concrète. l
dévoile les vérités. Alors que Dewey • gouverner l’école.
valorise l’acquisition des savoir-faire une comparaison France/États-unis
À lire
Denis Meuret, Puf, 2007.
et des activités manuelles, Durkheim • démocratie et Éducation,
• « instruire ou éveiller ? un débat transatlan-
porte aux nues les sciences et la culture. tique »
suivi de expérience et Éducation
Le philosophe américain insiste sur John Dewey, Armand Colin, 2015.
Michael Behrent, Sciences Humaines, n° 263,
le lien entre école et vie concrète. Le octobre 2014.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 29


les grands penseurs de l’éducation

Maria Montessori
Les voies de l’autonomie
Médecin, philosophe, psychologue, cette femme fut aussi
une grande pédagogue très en avance sur son temps.
Le succès actuel de ses écoles atteste de la pertinence de ses idées.

M
aria Montessori (1870-1952) et crée un matériel pédagogique tactile plusieurs langues simultanément, à
est l’une des grandes figures et sensoriel. étudier la grammaire et le style, ou à
du courant de l’éducation En l’espace de deux ans, c’est un véri- s’engager dans une activité compli-
nouvelle (encadré). Première femme table petit miracle qui s’accomplit. Les quée de classification qui peut absor-
diplômée de médecine dans son pays, enfants, désordonnés et irrespectueux ber toute leur énergie mentale durant
elle s’occupe d’abord d’enfants dits sont devenus « polis et calmes ». Mais il de longues heures voire des jours
« arriérés » ou « idiots ». Constatant que y a plus : ils ont appris à écrire et à lire. consécutifs.
ces enfants peuvent progresser dans De nouvelles maisons des enfants et Mais c’est surtout sa manière d’ame-
un environnement plus favorable, elle des écoles voient le jour dans Rome. ner des enfants de 4 ans à la maîtrise de
commence à développer tout un maté- Des observateurs arrivent de partout. l’écriture puis de la lecture qui fit sen-
riel pour les aider à lire et écrire. Montessori organisera des stages à sation. Montessori inventa un matériel
C’est en 1907, alors âgée de 37 ans, Londres, Nice, Berlin, Amsterdam, toujours utilisé aujourd’hui. Son alpha-
qu’elle a l’occasion de mettre au Barcelone, San Francisco, et même bet mobile, constitué de lettres recou-
point sa méthode pédagogique qui, en Inde où elle s’installe pendant la vertes d’une toile rugueuse, permet aux
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dès le début du 20e siècle, va lui valoir Seconde Guerre mondiale. enfants de s’entraîner en associant les
une reconnaissance internationale. lettres aux sons, tout en se familiarisant
Cette fois, le ministre lui demande de L’éducation comme aide par le toucher aux gestes de l’écriture.
prendre en charge les enfants défa- à la vie Ce n’est qu’une fois acquis ce moyen
vorisés du quartier de San Lorenzo, L’un de ses grands combats – précur- d’expression que les enfants s’initieront
un quartier ghetto de Rome, peuplé seur à son époque – aura été d’apporter à la lecture des livres (« les enfants s’inté-
d’immigrants de l’Italie du Sud pour une attention spécifique à l’enfant : ressent aux livres quand ils savent lire »).
la plupart illettrés, où les enfants de 3 « Si l’on veut que l’humanité progresse, Selon Montessori, tout être humain
à 6 ans sont livrés à eux-mêmes. Dans l’enfant devra être mieux connu, res- naît avec la potentialité de se dévelop-
l’unique pièce qui lui est octroyée, pecté et aidé (1). » per et de s’adapter à son environne-
elle crée alors sa première casa dei Selon Montessori, l’enfant est animé ment. Les acquisitions se font dans un
bambini (maison des enfants). Elle d’un élan vital, « une dynamique psy- ordre précis, correspondant à ce qu’elle
fait construire des tables et des chaises chique », qui le pousse à explorer son nomme des « périodes sensibles »,
adaptées à leur taille (grande innova- environnement et à acquérir des propices à une acquisition précise
tion pour l’époque, qui inspirera les connaissances. C’est ce qu’elle appelle (marcher, parler, écrire, lire, etc.). « Le
équipements des écoles maternelles) « l’esprit absorbant de l’enfant » qui comportement de nos enfants montre
commence par se manifester avec que la nature, dans ses processus pour
« l’explosion du langage ». Ensuite, avec construire l’homme, suit un ordre éta-
n martine fournier la passion de certains pour l’arith-
métique, leur capacité à apprendre
bli. » C’est pourquoi l’éducation doit se
concevoir comme « une aide à la vie ».
30 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
C’est à partir de ces principes qu’elle
construit un système pédagogique très
élaboré, toujours appliqué aujourd’hui.
Les classes Montessori regroupent des
âges différents – 3 à 6 ans pour la mater-
nelle, 6 à 12 ans pour le primaire –, les
enfants n’ayant pas forcément envie
d’apprendre la même chose au même
moment. Le principe est de pouvoir
réaliser tel ou tel apprentissage au « bon
moment ». Le programme Montes-
sori couvre des apprentissages très exi-

Association Montessori Internationale


geants (comprenant géométrie, géogra-
phie, etc.) allant de 3 à 12 ans.
Le matériel spécifique permet aux
plus jeunes se livrer à la manipula-
tion d’objets et de matières. Dans les
classes, quel que soit le niveau, on
privilégie attention et concentration,
grâce à des éducateurs attentifs et
bienveillants, formés pour aider l’en- en France (privées). Le message de grammes nationaux même si la recon-
fant dans sa progression en respectant Montessori trouve un écho puissant naissance officielle tarde à venir... l
le rythme de chacun. dans les sociétés actuelles qui ont mis
(1) Les citations de Maria Montessori sont extraites de
Aujourd’hui, la pédagogie Montessori l’« enfant au centre ». L’autonomie, le La Formation de l’homme, 1949, et de Pédagogie scien-
rencontre de nombreux adeptes. Il bien-être, la bienveillance, l’éduca- tifique, 1958. La plupart des livres de M. Montessori sont
existe 22 000 écoles affichant ce label tion multisensorielle sont des valeurs traduits en Français et publiés chez Desclée de Brouwer.
dans le monde, dont une centaine plébiscitées y compris au sein des pro- Extrait d’un article publié dans Sciences Humaines, n° 279, mars 2016.

n De l’éducation nouvelle aux écoles alternatives


Montessori, Steiner-Waldorf, Decroly, Chicago, fondée par John Dewey globale, Montessori insiste sur la
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classes Freinet et lycées autogérés dont la formule « learning by doing » nécessité de respecter les périodes
de l’Éducation nationale… Il existe est restée célèbre ; les expériences sensibles ; Célestin Freinet met en
aujourd’hui une multitude d’écoles des Arbeitsschule (écoles actives) de avant l’importance du « tâtonnement
« alternatives » ou « parallèles ». Toutes Munich, par Georg Kerschensteiner ; expérimental »…
sont inspirées de l’« éducation nouvelle », la casa de bambini, à Rome, de Maria La plupart cependant avaient en
un puissant courant pédagogique né au Montessori ; l’école de l’Ermitage d’Ovide commun de vouloir forger un « homme
tournant du 20e siècle. Prenant appui sur Decroly, à Bruxelles ou en Angleterre, nouveau » pour changer la société. Au
la critique de l’enseignement traditionnel, l’école de Summerhill, d’inspiration sortir de la Première Guerre mondiale,
des médecins, psychologues, libertaire, fondée en 1921 par Alexander Freinet et Montessori voulaient créer les
philosophes explorent de nouveaux Neill. L’éducation nouvelle tient son conditions d’une véritable éducation
modèles éducatifs. Pour eux, l’enfant premier congrès international en 1921. à la démocratie et à la paix. l m.f.
n’est pas un être à dresser mais à L’équilibre entre activités manuelles, À lire
épanouir. Ils prônent une pédagogie intellectuelles, artistiques, le travail • montessori, freinet, steiner… une école
active respectant ses intérêts, ses en groupe alternant avec les tâches différente pour mon enfant ? Le guide des
besoins et sa liberté. individuelles et collectives, est au pédagogies et des établissements, de la
maternelle au lycée
De nombreuses écoles voient alors le cœur de la pédagogie des écoles
Marie-Laure Viaud, Nathan, 2015.
jour. La New School d’Abbotsholme, nouvelles. Mais tous ces éducateurs • ces écoles pas comme les autres. à la
en Angleterre, créée par Cecil Reddie ; ne parlent pas d’une même voix. rencontre des dissidents de l’éducation
l’école-laboratoire de l’université de Decroly se fait le héraut de la méthode Peter Gumbel, Vuibert, 2015.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 31


les grands penseurs de l’éducation

Janusz Korczak
L’invention des droits
de l’enfant
Protecteur des enfants juifs, ce Polonais poursuivra sa tâche
éducative jusque dans le ghetto de Varsovie. Profondément convaincu
que l’enfant a le droit d’être respecté en tant que tel, il énoncera, pour la
première fois, l’idée de « droits de l’enfant ».

G
hetto juif de Varsovie, 6 août instruction, il est confié à une école une émission de radio, Les Causeries du
1942 : « Aujourd’hui, j’ai vu Janusz « triste et sévère » où l’on bat les enfants vieux docteur, et multiplie les engage-
Korczak qui marchait avec ses à la moindre occasion : il en restera ments en faveur de l’enfance, jusqu’en
enfants (…). Un enfant s’agrippait à profondément marqué. Adolescent, octobre 1940 où, après l’invasion de la
sa poche. Il portait deux petits dans ses Korczak devient précepteur afin de Pologne par les nazis, il doit s’installer
bras… Quelqu’un se précipita vers lui, une contribuer aux ressources de sa famille. dans le ghetto.
feuille à la main, lui expliquant quelque Puis il s’intéresse aux gosses qui errent Dès son retour de la guerre, Korczak
chose et hurlant nerveusement : “Vous dans son quartier et organise une sorte n’a cessé d’interpeller les autorités sur le
pouvez partir… Ils ont signé.” Korczak d’« école de la rue ». Après avoir hésité, sort des enfants abandonnés. Très vite,
secoua la tête sans dire mot. Il ne s’attarda il abandonne ses études littéraires et il propose que l’on définisse les Droits
pas en vaines explications pour ceux qui décide de devenir médecin : « La littéra- de l’enfant. Pour lui, l’enfant est, tout
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étaient venus avec sa grâce. Comment ture, c’est seulement des mots, explique- à la fois, un être complet et inachevé.
faire comprendre à ces crânes sans âme t-il, la médecine ce sont des actes. C’est le C’est un être complet et non un simple
ce que laisser un enfant seul signifie (1) ? » moyen d’offrir à tous une vie meilleure.» « adulte en miniature » ou une « cire à
C’est ainsi que Korczak accompagna, Après avoir voyagé en Europe pour étu- modeler » car, tout petit, il a déjà une
derrière le drapeau vert de l’enfance, dier les expériences de « communautés multitude d’émotions et participe de
les 192 enfants dont il avait la charge d’enfants », il ouvre, en 1912, la première ce que Montaigne appelait « l’humaine
jusqu’aux wagons qui les emmenèrent Maison des orphelins. Mobilisé en 1914, condition » : « Les chagrins des petits ne
à Treblinka où ils furent tous exterminés. il découvre les situations désespérées sont pas des petits chagrins », disait Kor-
que vivent les enfants abandonnés. Il czak et l’enfant a le droit d’avoir une vie
L’enfant, être à la fois écrit Comment aimer un enfant. À son personnelle avec ses secrets. L’adulte,
complet et inachevé retour à Varsovie, il ouvre de nouveaux lui, doit entendre l’enfant, prendre au
Janusz Korczak est né en 1878 dans orphelinats, publie Le Roi Mathias Ier, un sérieux ses réactions et ne pas fuir les
une famille juive de Varsovie. Pour son livre pour enfants. Puis il lance La Petite échanges, y compris sur des questions
Revue, hebdomadaire écrit par et pour difficiles comme la solitude, l’amour ou
les enfants, met en place une « école la mort. Et la bienveillance de l’adulte
n PHiLiPPe meirieu
Spécialiste des sciences de l’éducation, il a
expérimentale », sans notes, sonneries,
ni emploi du temps imposé à tous, et
représente une exigence à l’égard de
l’enfant, un appel à s’exhausser au-
récemment publié Pédagogie. Des lieux communs où les élèves choisissent leurs activités dessus de lui-même et à grandir… Être
aux concepts clés, ESF, 2013. et sont évalués sur leurs réalisations complet, l’enfant n’en est pas moins
de fin d’année. En 1934, il commence aussi un être inachevé : à ce titre, il doit
32 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
être protégé dans son intégrité physique
et psychologique, à l’abri de la violence
et de l’exploitation, entouré d’adultes
qui lui fournissent les ressources néces-
saires à son développement. Complet et
inachevé, l’enfant doit donc bénéficier

The Korczakianum Centre for Documentation and Research in Warsaw


de deux types de droits inséparables :
les « droits de… » et les « droits à… »,
deux types de droits qui sont conjoints
dans un droit fondamental : le droit à
l’éducation.

Inventer des contraintes


fécondes
Korczak n’est pas un idéaliste : il sait
que les enfants et les adolescents ne
sont pas toujours faciles, il décrit les
orphelins comme « bruyants, violents,
excités et insolents ». Pas question de
Janusz Korczak avec ses élèves à Varsovie en 1938.
s’y résigner ! Le « respect de l’enfant »
n’a rien à voir, pour lui, avec l’admi-
ration naïve d’une enfance idéalisée. un ensemble de « dispositifs pédago- l’enferme pas dans ce qu’il est, mais lui
Respecter l’enfant, ce n’est pas refu- giques » qui expriment bien ce qui fait permet de se dépasser. l
ser les contraintes, c’est chercher les la richesse de sa pédagogie : assumer
contraintes fécondes, non pas celles le devoir d’éducation de l’adulte en (1) Wladyslaw Szlengel (1914-1943), Ce que j’ai lu aux
qui permettent aux adultes d’« avoir respectant l’enfant, un « respect » qui ne défunts, ghetto de Varsovie, 6 août 1942.
la paix », mais celles qui permettent à

n
l’enfant de progresser.
Pour cela, Korczak attache une impor-
tance essentielle au sursis. Sursis à la La Convention internationale
violence d’abord avec, par exemple,
un astucieux système de « points »
des droits de l’enfant
pour réguler les bagarres : « Voilà que C’est en 1876, en France, que Maria Deraismes, parle pour la première fois des
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les enfants se mettent à réfléchir avant « droits de l’enfant ». Elle est révoltée par ce qu’elle voit : des enfants maltraités,
de se battre », note Korczak. Sursis à battus, abandonnés, exploités au travail. Elle exige que l’État les protège et les
la demande pressante, à l’exigence instruise. Six ans plus tard, Jules Ferry créera l’instruction obligatoire : le « droit à
immédiate, à la pulsion : il propose aux l’éducation » est inscrit dans la loi.
enfants qui veulent obtenir quelque En 1919, Janusz Korczak publie Comment aimer un enfant. Il affirme que l’enfant
chose de lui écrire plutôt que de le per- n’est pas un adulte en miniature, mais « un être qui a un présent » et qu’il faut
sécuter toute la journée avec leurs exi- respecter. Quatre ans plus tard, en 1923, la Ligue des nations (l’ancêtre de
gences : « Ainsi apprend-on à attendre l’Onu) adopte la première Déclaration sur les droits de l’enfant qui invite les
une réponse au lieu de l’exiger sur-le- États signataires à donner aux enfants toute la protection nécessaire à leur
champ, à expliciter une demande et à développement.
réfléchir.» Enfin, le 20 novembre 1989, l’Onu adopte la Convention internationale des droits
Korczak met aussi en place un de l’enfant. Le texte énonce tous les droits de l’enfant : avoir un nom, vivre dans
ensemble de rituels qui permettent aux une famille accueillante, être en bonne santé, bénéficier de l’éducation, mais aussi
enfants d’apprendre à vivre ensemble : pouvoir être entendu dans toutes les questions qui le concernent.
un tribunal d’arbitrage, avec un « code » Aujourd’hui encore, chaque jour, plus de 260 000 enfants meurent dans le monde
très précis, des panneaux d’affichage de causes qui, pour la plupart, auraient pu être évitées. Près de deux milliards
mis à jour régulièrement qui forma- d’enfants subsistent, tant bien que mal, avec moins de 30 euros par mois. Plus de
lisent les droits et les devoirs, la parti- cent millions vivent dans la rue. Quatre cents millions sont exploités au travail, le
cipation de chacune et de chacun aux plus souvent dans des conditions indignes. l p.m.
tâches collectives. Tout cela constitue
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 33
les grands penseurs de l’éducation

Alain
et les pédagogues
Propos sur l’éducation du philosophe Alain est devenu la
référence du courant néorépublicain. Mais ce penseur paradoxal,
pour qui l’éducation devait mener à la paix et au bonheur, avait
aussi des idées très progressistes.

L
e 1er juillet 1933, Alain donne son gnement donné aux futurs instituteurs et adaptée à chaque enfant. Mais Alain
dernier cours. Il enseigne la phi- dans les écoles normales. s’y oppose vigoureusement. Sa vigueur
losophie depuis les années 1890, Quand il écrit sur l’école, il le fait en polémique contribue d’ailleurs lar-
et il est devenu le plus célèbre des pro- praticien de terrain et en intellectuel. gement au charme de ses Propos sur
fesseurs du lycée Henri-IV. Il a formé Thierry Leterre, son biographe, dit juste- l’éducation.
toute une génération d’universitaires, ment de lui qu’il est « le premier intellec- La sotte méthode, explique-t-il, per-
d’écrivains et d’intellectuels français : tuel », parce qu’il constitue la première met à l’élève de délier son corps et de
Julien Gracq, Simone Weil, André Mau- grande figure de philosophe engagé l’affranchir ainsi de ses humeurs et de
rois, Georges Canguilhem... Pour sa dans le débat public au 20e siècle, avant ses passions. Il s’agit, non pas de nier,
dernière séance, le ministre, le recteur, Sartre, Aron ou Foucault. Son camp mais d’assouplir les tensions spontanées
le proviseur, l’économe et le censeur politique est celui du radicalisme. Il qui nous agitent. « Lire et écrire ; réciter ;
ont pris place dans la classe au milieu a été dreyfusard, il n’a cessé de lutter encore mieux écrire, non point vite, mais
des khâgneux. C’est dire la renommée contre l’Action française, puis la mon- au contraire avec la précaution d’un gra-
d’Alain. Ses élèves admiratifs l’appellent tée du fascisme, il a défendu Amédée veur ; tracer de belles marges sur un beau
« l’homme ». Thalamas (ce professeur muté pour cahier ; copier des formules pleines, équi-
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Alain est un nom de plume. Le phi- avoir soutenu que Jeanne d’Arc était librées, belles, voilà le travail heureux,
losophe s’appelle Émile Chartier. Il victime d’hallucinations auditives), et, assoupli, qui fait le nid pour l’idée » (Pro-
a grandi à la campagne, et ses écrits depuis son engagement volontaire lors pos sur l’éducation, LV). On se délivre
conservent la trace d’un imaginaire de la Grande Guerre, il est un fervent ainsi des élans violents qui sont, aux
rural, d’une certaine simplicité rustique. pacifiste. yeux du philosophe, la cause véritable
Le plus souvent, ses textes sont courts, des guerres, et on accède au bonheur,
ciselés, mais sans abus de technicité Les vertus de la « sotte parce qu’on ne peut être heureux qu’en
ou d’érudition. C’est ce qui en fait un méthode » surmontant son agitation, sa mauvaise
philosophe accessible, dont l’œuvre a Dans ses textes sur l’éducation, Alain humeur et ses passions du moment.
souvent nourri les manuels de lycée, les fait souvent l’éloge de la gymnas- Les pédagogues officiels, dit Alain,
cours de classes préparatoires et l’ensei- tique scolaire qui consiste à copier des privent l’enfant des vertus de la disci-
phrases, corriger ses erreurs, appliquer pline. Au lieu de le mettre en situation
et intégrer des règles, ou encore lire d’agir par lui-même et d’intégrer des
n Baptiste Jacomino
Docteur en sciences de l’éducation et chef
et écrire avec application. Cela peut
sembler désuet. C’est déjà l’impres-
règles par la répétition, ils lui font des
cours magistraux. Et ils veulent que ces
d’établissement de l’ensemble scolaire sion que donnait à l’époque « cette sotte leçons magistrales soient plaisantes,
Sainte-Ursule-Louise-de-Bettignies à Paris, il est méthode », pour reprendre l’expres- pour susciter l’intérêt des élèves. Mais
l’auteur notamment de Apprendre à philosopher sion d’Alain lui-même. Les pédagogues les enfants ne recherchent pas ce qui
avec Alain, Ellipses, 2009. officiels défendaient alors l’idée d’une est amusant. Ils aspirent à se confronter
pédagogie vivante, attrayante, ludique à la difficulté et à la vaincre. Ils veulent
34 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
n L’ancêtre des
néorépublicains ?
Qui s’intéresse à Alain aujourd’hui ? Souvent ceux que
l’on appelle « les néorépublicains », cette nébuleuse
d’intellectuels français qui, à partir des années 1980,
critiquent « le pédagogisme », le port du voile, les IUFM,
la réforme du collège, etc. Ils se référent souvent à
trois grands noms de la philosophie de l’éducation :
Condorcet, Alain et Hannah Arendt, pour s’opposer à
des « pédagogues » comme Philippe Meirieu ou Antoine
Prost, ou à l’héritage de Célestin Freinet. Par exemple,
Régis Debray, Alain Finkielkraut ou Jean-Michel
Muglioni, dont les discours ne sont pas identiques,
mais qui tous s’apparentent au néorépublicanisme,
citent volontiers Alain. Ils le font parfois en négligeant
certaines complexités de sa pensée, sa critique du
cours magistral, son enseignement de la « pédagogie »
au collège Sévigné, son intérêt pour les idées
de John Dewey, ou les points de rencontre entre
certaines de ses propositions éducatives et celles de
Freinet… Enfermer la lecture d’Alain dans un cadre
néorépublicain risquerait, en outre, de masquer ce qui
le sépare d’autres figures de l’école républicaine. La
André Buffard/Roger-Viollet

pédagogie officielle qu’il ridiculise est largement celle,


républicaine, qu’ont promue Jules Ferry et Ferdinand
Buisson. En défendant une discipline humanisante, il se
différencie aussi de républicains comme Condorcet ou
Milner qui prétendent instruire plutôt qu’éduquer. Il n’en
Alain durant un cours au reste pas moins qu’Alain est pleinement un républicain,
lycée Henri‑IV en 1932. radical, défenseur de l’école laïque, attaché à former
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des penseurs libres, et il y a bien dans son œuvre


être des hommes. « Car l’état d’homme des outils utiles, aujourd’hui encore, pour critiquer les
est beau pour celui qui y va, avec toutes apprentissages ludiques, l’effacement des humanités
les forces de l’enfance » (Propos sur l’édu- classiques ou le manque de discipline libératrice. l b.j.
cation, I).

S’affranchir
des superstitions base seulement que l’on s’affranchit gnement qui doit conduire à la paix
Alain réfute aussi l’idée reçue selon des superstitions pour mieux déchiffrer et au bonheur, tout en proposant des
laquelle il faudrait partir du concret, plu- notre environnement. « Qui n’est point techniques aux allures particulière-
tôt que de l’abstrait, pour que les enfants géomètre, écrit Alain, ne percevra jamais ment austères, voire militaires. Il veut
soient attentifs et qu’ils comprennent bien ce monde où il vit et dont il dépend. un enseignement qui satisfasse les aspi-
mieux. Or, dit-il, on ne comprend rien au Mais plutôt il rêvera selon la passion du rations profondes de l’enfant tout en
monde concret qui nous entoure sans moment » (Propos sur l’éducation, XIX). s’opposant aux apprentissages ludiques
un détour par l’abstraction. L’enfant La réflexion sur l’éducation d’Alain et concrets. Cette pensée paradoxale
croit que tout l’univers obéit aux cris articule donc des idées que l’on tient offre ainsi une voie pour dépasser les
et aux caprices, comme ses parents et ordinairement pour réactionnaires et oppositions simplistes entre doxa pro-
sa nounou. Seule la géométrie peut d’autres que l’on considère comme pro- gressiste et caricatures réactionnaires
le libérer de cette illusion, en l’initiant gressistes. Il critique le cours magistral auxquelles le débat français sur l’école
à un monde qui obéit à la nécessité tout en défendant une « sotte méthode » nous a habitués. l
plutôt qu’à des désirs. C’est sur cette traditionnelle. Il fait l’éloge d’un ensei-
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 35
les grands penseurs de l’éducation

Rabindranath Tagore
Un poète à l’école
Prix Nobel de littérature, ce poète indien fut aussi un grand pédagogue,
qui voulait instaurer l’éducation des populations rurales,
en alliant tradition et modernité.

C
ouronné en 1913 par le prix Nobel tan. Maîtres et élèves vivent ensemble versité mondiale, voulant dépasser le
de littérature, Rabindranath dans un cadre champêtre, se livrant en nationalisme agressif pour construire
Tagore (1861-1941) est surtout commun aux travaux d’entretien des des relations d’amitié avec toutes les
connu pour ses poèmes, ses romans et locaux ou de jardinage en acceptant nations. « Nos universités sont comme
ses nouvelles. Mais il a aussi consacré les règles de l’austérité. Les élèves ne le compartiment éclairé d’un train qui
une grande partie de sa vie à tenter de payent pas de droits de scolarité. L’arti- traverse des campagnes plongées dans
réformer le système éducatif indien. sanat y est premier, mais on y enseigne l’obscurité », écrit-il. C’est pourquoi
Quatorzième enfant d’une riche aussi le chant, la poésie aussi bien que il est convaincu que l’enseignement,
famille de Calcutta, un séjour dans les disciplines académiques. Un ensei- scolaire ou universitaire, ne peut être
l’Himalaya avec son père à l’adoles- gnement qui se doit de promouvoir dissocié de la vie rurale. Pour lui, c’était
cence est pour lui une révélation : la créativité, de respecter la liberté, la un aspect important de l’activité de
« L’exploration des montagnes et des joie et de s’appuyer sur le patrimoine Visva Bharati.
forêts succédait aux leçons de sanscrit, culturel. Tagore lui-même enseigne à À bien des égards, les idées de Tagore
de littérature anglaise et de religion… » l’école-ashram tout en réfléchissant rappellent celle des fondateurs de l’édu-
Respect de la tradition et goût de l’in- aux méthodes éducatives. Il donne des cation nouvelle en Occident (p. 28).
novation, telle sera la ligne directrice cours d’anglais, car les élèves doivent Mais son combat dans l’Inde coloniale
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de son œuvre éducative. aussi s’éveiller à d’autres cultures. Le insiste sur l’utilisation des langues
Son père l’envoie à 17 ans étudier à soir, il raconte aux enfants des histoires locales comme vecteur de l’enseigne-
Londres car il le destine à l’adminis- tirées de l’histoire de l’Inde. Il écrit ment à tous les niveaux. Il se préoccupe
tration publique. Mais il en revient pour eux des poésies et des pièces qui aussi de l’éducation des filles et ses
insatisfait. En affirmant dans ses pre- sont jouées par les élèves, ainsi que des établissements sont mixtes pour les
miers poèmes et sa musique son amour manuels scolaires simples. cours théoriques, mais adaptés au rôle
pour la culture et la langue bengalis, il de chaque sexe pour les enseignements
pense que l’enseignement en anglais, Dépasser le nationalisme pratiques. Décédé en 1941, il ne verra
instauré par la colonisation, laisse à agressif pas que son modèle de développement
l’écart l’immense masse de la popula- Tagore veut aussi renouveler l’ensei- rural sera entièrement repris dans les
tion indienne. Pour Tagore, le manque gnement traditionnel en introduisant plans quinquennaux de l’Inde décolo-
d’éducation empêche l’Inde de pro- les sciences, la technologie, l’agrono- nisée. Ni que les deux institutions ins-
gresser. Il est accablé par la misère éco- mie… Durant ses voyages à l’étranger, pirées de ses idées existent toujours… l
nomique et sociale des paysans. il observe que, en URSS ou au Japon, les
Dès 1901, il fonde un pensionnat rural gouvernements ont réussi à éduquer la • « rabindranath Tagore (1861-1941) »
avec ses propres deniers à Santinike- population en peu de temps. À partir Narmadeshwar Jha, Prospects. The quarterly review
des années 1920, il entreprend de réno- of education, vol. XXIV, n° 3-4, 1994.
• rabindranath Tagore, Pioneer in education.
ver le système universitaire indien. Il
n marTine fournier fonde Visva Bharati, qui correspondait
à l’idée qu’il se fait se faisait d’une uni-
essays and exchanges between rabindranath
Tagore and L.K. elmhirst
Rabindranath Tagore et L.K. Elmhirst, John Murray, 1961.

36 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


les grands penseurs de l’éducation

Gaston Bachelard
Apprendre de ses erreurs
Philosophe des sciences épris de poésie, Gaston Bachelard
affirme que la connaissance progresse par rupture. Du coup, apprendre
consiste à bien identifier ses erreurs pour mieux les dépasser.

A
vec sa barbe fournie, son œil une mauvaise conception de l’activité témologique » renvoie directement à
rieur et son accent provincial, scientifique. celle « d’obstacle pédagogique ». Dans
Gaston Bachelard (1884-1962) cet enseignement, il faut aller contre
incarne la figure du professeur cha- L’obstacle pédagogique l’opinion des élèves pour la simple
leureux et affable. Mais derrière son air De fait, pour Bachelard, la recherche raison qu’ils ne sont pas des esprits
bonhomme se cache un philosophe scientifique ne consiste pas à appro- vierges. Bachelard écrit ainsi : « Quand
qui peut être très critique envers l’édu- fondir ce que l’on sait déjà, mais à reje- il se présente à la culture scientifique,
cation. De sa conception des grands ter le savoir acquis pour laisser place à l’esprit n’est jamais jeune. Il est même
bouleversements de la physique et de une nouvelle façon d’appréhender la très vieux, car il a l’âge de ses préjugés.»
la chimie au cours des siècles, il tire réalité. Cette recherche incite ainsi à se Autrement dit, les élèves sont impré-
en effet des principes éducatifs qui déprendre de ce que l’on connaît, ou gnés d’idées fausses ; ils sont porteurs
peuvent entrer en conflit avec les pra- croit connaître ; elle pousse à dépasser de représentations et de préjugés for-
tiques classiques d’enseignement. Par les façons de réfléchir associées au més au cours de leur vie quotidienne.
exemple, il se dit « frappé du fait que sens commun ou aux anciens modes La nature spontanée et familière de ces
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les professeurs de science, plus encore de pensée ; elle apprend à dire non aux images et conceptions rend ces der-
que les autres si c’est possible, ne com- idées spontanées. Autrement dit, la nières bien souvent attachantes ; elles
prennent pas qu’on ne comprenne pas ». science progresse par rupture. Comme deviennent donc autant d’obstacles
La raison de cette incompréhension l’écrit Bachelard, « on connaît contre pédagogiques pour la compréhension
pédagogique est que les professeurs une connaissance antérieure, en détrui- des idées nouvelles que l’enseignant
sont peu nombreux à avoir « creusé la sant des connaissances mal faites ». veut transmettre. Comme personne ne
psychologie de l’erreur, de l’ignorance Ces dernières sont ce que Bachelard rompt facilement avec ses habitudes de
et de l’irréflexion. (…) Les professeurs appelle des « obstacles épistémolo- pensée, il faut que les professeurs réflé-
de science imaginent que l’esprit com- giques ». Par exemple, avec son analyse chissent sérieusement à ces obstacles
mence comme une leçon, qu’on peut du mouvement, Galilée s’en prend aux pour mieux les surmonter. Inverse-
toujours refaire une culture noncha- représentations issues de la physique ment, s’ils méconnaissent les préjugés
lante en redoublant une classe, qu’on d’Aristote. Ou encore, avec ses tra- des élèves, il leur est difficile de leur
peut faire comprendre une démonstra- vaux sur la pression atmosphérique, apprendre à les dépasser. Ils pourront
tion en la répétant point par point (1) ». Pascal marque une rupture avec toute répéter leurs leçons, le contenu de leur
Cette erreur pédagogique des pro- la tradition qui estime que la nature a enseignement ne passera pas. Bref,
fesseurs est, selon Bachelard, liée à horreur du vide. pour Bachelard, la formation de l’esprit
Or Bachelard considère que ce qui est scientifique ne s’apparente pas à une
vrai de la démarche scientifique l’est accumulation de connaissances, mais
n THomas LepeLTier aussi de l’enseignement des sciences,
au sens où la notion « d’obstacle épis-
à une mutation, à une transformation
fondamentale qui encourage l’élève
38 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
à rompre avec le passé et à réfléchir qui s’est formé dans l’enfance
autrement. et qui nourrit ces erreurs,
toute son œuvre sur le monde
Se confronter à l’erreur onirique qu’il a développée
Pour Bachelard, le dépassement des en parallèle à celle sur les
obstacles pédagogiques doit donc sciences consiste à retrouver
être au cœur de l’enseignement des et à revivifier ces séductions de
sciences. Mais dépassement ne veut pas l’enfance. Cette tension dans
dire délaissement ou mépris. Bache- l’œuvre de Bachelard n’a pas
lard estime en effet qu’on ne peut pas été sans dérouter certains lec-
connaître sans passer par l’erreur. Il faut teurs. Elle est aussi un signe de
s’y confronter pour la dépasser. L’obs- sa richesse…
tacle est ainsi une étape de la connais- Bref, par l’attention bienveil-
sance, un passage obligé. D’où la néces- lante qu’il porte à tout ce qui
sité de bien connaître ces obstacles pour égare la pensée scientifique,
ne pas en être prisonnier. Cela explique Bachelard apparaît finalement
l’intérêt que Bachelard porte, en tant comme un professeur qui
que philosophe, à l’histoire des sciences n’est jamais hautain à l’égard
et aux idées fausses, allant jusqu’à déve- de ce qu’il critique. Pas éton-
lopper une philosophie historique des nant qu’il incarne encore de
sciences qui se concentre sur les erreurs nos jours cette figure du pro-
passées et les décrit avec considération. fesseur chaleureux et affable. l
Toutefois, si la pédagogie scientifique de
Blend/Alamy

Bachelard consiste ainsi à combattre un (1) Citations extraites de La Formation de


imaginaire poétique, notamment celui l’esprit scientifique, 1938, rééd. Vrin, 1998.
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les grands penseurs de l’éducation

Les hussards noirs


de la République
Formés dans les écoles normales, les instituteurs de la IIIe République
sont animés par un esprit missionnaire et une vocation inébranlable,
pour promouvoir les valeurs patriotiques et citoyennes.

D
ans les débuts de la IIIe Répu- suivant l’expression de l’inspecteur Les instituteurs, fers de
blique, à partir des années 1870, Félix Pécaut en 1882. lance de la République
la question de l’enseignement L’expression « hussards noirs » n’ap-
du peuple devient en France un fon- Les lois Ferry : gratuité, paraît en fait qu’en 1913, dans un livre
damental enjeu politique national. obligation et laïcité de Charles Péguy, L’Argent. Allusion au
Depuis 1789, le pays a connu une his- J. Ferry tient parole : ministre de l’Ins- corps militaire des hussards, créé par la
toire mouvementée : deux républiques, truction publique à partir de 1879, il fait Ire République en 1793, elle s’explique
deux empires, deux monarchies, le tout voter en 1881-1882 un ensemble de lois par le port obligatoire de l’uniforme
ponctué par quatre révolutions. Pour instaurant en France un enseignement par les élèves-maîtres : une sévère
les fondateurs du nouveau régime, il primaire pour tous les enfants de 6 à 13 redingote noire et une casquette plate
s’agit d’assurer enfin la stabilité de la ans, reposant sur trois piliers : gratuité, de même couleur. Mais le caractère
République, toujours menacée par les obligation et laïcité. Reste à appliquer la militaire ne tient pas qu’à l’uniforme.
forces bonapartistes et royalistes. Le suf- décision, ce qui implique un effort colos- Les écoles normales sont de véritables
frage universel permettant désormais sal : construction de milliers d’écoles, casernes, où les pensionnaires, animés
au peuple de s’exprimer, il faut ancrer achat de mobilier scolaire et de matériel d’un véritable esprit de corps, recrutés
définitivement les valeurs républicaines pédagogique, et surtout formation et sur concours parmi des candidats
dans l’esprit des jeunes générations rétribution de milliers d’enseignants. âgés de 15 à 18 ans, sont soumis à
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par l’éducation. C’est ce que réclamait Certes, on ne part pas de rien : depuis la une surveillance permanente et à une
déjà la Ligue de l’enseignement, fondée loi Guizot de 1833, on compte déjà 15 000 stricte discipline. Les « normaliens »,
par Jean Macé en 1866, et c’est à quoi écoles dans le pays, mais la plupart sont dont on exige un dévouement absolu
s’engage Jules Ferry dans un discours entretenues par des congrégations reli- aux valeurs de la République, sont
de 1870 : « Entre toutes les nécessités du gieuses. Ce qu’il faut maintenant, c’est animés par un esprit missionnaire et
temps présent, entre tous les problèmes, former plus de 30 000 instituteurs et une vocation inébranlable, qui leur
j’en choisirai un auquel je consacrerai institutrices laïques. Ce sera la tâche permettent ensuite d’exercer leur dif-
tout ce que j’ai d’intelligence, tout ce des écoles normales : la loi Paul Bert de ficile métier : un salaire misérable de
que j’ai d’âme, de cœur, de puissance 1879 en crée une dans chaque chef-lieu 75 francs en début de carrière pour
physique et morale, c’est le problème de de département. L’organisation en est dégrossir l’esprit des petits garnements
l’éducation du peuple.» Priorité à l’édu- quasiment militaire, car la mise en place au fond des campagnes, en redoutant
cation : voilà un refrain que les Français de ce qui va devenir l’énorme machine la visite inopinée d’un inspecteur de
n’ont pas fini d’entendre et, dès les de l’Éducation nationale se fait dans un la « grande maison », ces « petits tyran-
années 1880, « la France pédagogise », climat d’affrontement : face à l’armée des neaux qui croyaient avoir des droits
soutanes de l’enseignement privé catho- sur les fonctionnaires », comme l’écrit

n georges minois
lique, qui dénonce la création de « l’école
du diable », on va former, dans un esprit
un enseignant vendéen. Comme les
militaires, les instituteurs ont aussi
Historien, il a publié, entre autres, Les Grands Péda- anticlérical, la milice des « hussards de la leurs médailles, ces « hochets » qui ne
gogues. De Socrate aux cyberprofs, Audibert, 2006. République », autrement dit les « instits » coûtent rien à l’État et dont les réci-
de l’école publique. piendaires tirent une grande fierté :
40 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
les palmes académiques, créées dès
1808 comme titre honorifique et deve-
nues une décoration en 1866, sorte de
Légion d’honneur des enseignants. En
1914, les 120 000 instituteurs de France
font partie des notabilités morales et
intellectuelles dans les petites villes
et les campagnes. Conscients d’être
les fers de lance de la République,
fiers de leur promotion sociale et de
leur contribution à l’émancipation du
peuple, ils tirent leur prestige de leur
savoir, dans un contexte que popu-
lariseront les récits et films de Mar-
cel Pagnol, qui fleurent bon la France
rurale profonde.
Leur tâche, c’est de faire décrocher
à leurs élèves le certificat d’étude, au
bout de sept années d’un enseigne-
ment avant tout pratique, où la leçon de
choses tient une place essentielle à côté

Roger-Viollet
de l’instruction morale et civique. Dans
son projet, J. Ferry précisait : « L’insti-
Classe de 8e à Auxerre (Yonne) en 1905.
tuteur enseignera… quoi ? Une théo-
rie sur les fondements de la morale ?
Jamais, messieurs, mais la bonne vieille
morale de nos pères, la nôtre, la vôtre, car
nous n’en avons qu’une. Il s’agit simple-
ment d’enseigner la morale courante, la
morale domestique, la morale sociale »,
n Ferdinand Buisson (1841-1932),
apôtre de la foi laïque
valorisant le travail, l’économie, l’hon-
nêteté, le respect des supérieurs et le Personnage emblématique de l’histoire de l’enseignement primaire gratuit,
dévouement à la patrie. obligatoire et laïque, auquel il a consacré sa longue vie sous la IIIe République,
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Et Dieu dans tout cela ? Curieuse- cet agrégé de philosophie, successivement inspecteur général puis directeur de
ment, les pères fondateurs de l’école l’enseignement primaire de 1879 à 1896, titulaire de la chaire de pédagogie à la
laïque, formés dans l’esprit d’un Sorbonne jusqu’en 1902, oracle des écoles normales en tant que maître d’œuvre
vague déisme voltairien, comme Jules du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire à partir de 1870, et du
Simon, demandent que l’on intègre Nouveau Dictionnaire de pédagogie en 1911, a en outre été un ardent défenseur
dans la loi sur l’Instruction publique les de la laïcité dans le sens le plus noble du terme. Dreyfusard, cofondateur de la Ligue
« devoirs envers Dieu ». J. Ferry préfère des droits de l’homme, député radical de 1902 à 1924, prix Nobel de la paix en
la notion de « neutralité religieuse », 1927, son nom est devenu le patronyme de centaines d’écoles primaires.
quitte à accorder un jour de congé par L’idée directrice de sa vie et de son œuvre est La Foi laïque, titre d’une édition
semaine pour laisser aux parents la de ses œuvres, et qu’il explicite ainsi : faire de l’école publique républicaine une
possibilité d’envoyer leurs enfants au institution basée sur une morale laïque : « Une morale parfaitement digne de ce
catéchisme. À l’école, dit-il, « si un insti- nom peut se fonder, se pratiquer, se développer sans appel au dogmatisme
tuteur s’oubliait assez pour instituer un religieux », écrit-il. Issu d’un milieu protestant de gauche, il prône un enseignement
enseignement hostile, outrageant pour qui privilégie, sans recours à un dieu quelconque, « l’idéal du bien, du vrai et de la
les croyances religieuses de n’importe qui, justice ». En mai 1905, en pleine guerre scolaire entre l’école privée catholique et
il serait aussi sévèrement et aussi rapide- « l’école du diable », il écrit : « L’école aura rempli sa mission si elle fait de tout jeune
ment réprimé que s’il avait commis cet Français un patriote au sens de la Révolution, c’est-à-dire un homme de raison et
autre méfait de battre ses élèves ou de se de conscience. » Chaque jour, les instituteurs inscriront au tableau noir, de leur belle
livrer contre eux à des sévices coupables ». écriture calibrée, une maxime illustrant cet idéal. l g.m.
Les hussards ne sont pas des dragons ! l
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 41
les grands penseurs de l’éducation

La naissance de
l’éducation populaire
Faire la guerre à l’ignorance et éduquer le peuple, tel a été
l’objectif constant des mouvements d’éducation populaire.
Même s’ils se sont déclinés en plusieurs doctrines et ont
beaucoup évolué au fil des transformations sociales.

D
ans la deuxième moitié du Avant cette date, des personnalités guration des universités populaires, se
19e siècle, la révolution indus- étaient déjà impliquées dans la ques- situe dans ce courant.
trielle entraîne une grande tion sociale, façonnant ce courant Le mouvement laïque naît en 1870
misère sociale qui stimule chez cer- de pensée qu’est le « catholicisme et se déploie sous la IIIe République.
tains philanthropes la volonté de social ». Leurs initiatives furent nom- Il se nourrit d’abord d’une opposition
promotion de l’éducation du peuple. breuses en cette fin du 19e siècle, à idéologique à l’Église catholique, et
L’éducation populaire croît dans un l’exemple des « patronages » institués s’appuie sur la croyance au progrès et
sillon ouvert, d’une part, par les Églises dans le cadre des conférences Saint- l’amour de la patrie.
chrétiennes et, d’autre part, par les Vincent-de-Paul ; ils étaient dédiés En 1866, Jean Macé crée la Ligue
loges maçonniques, soutiens des aux garçons, écoliers et apprentis, de l’enseignement « pour faire ces-
démocrates hostiles à Napoléon III. les accueils de loisirs en sont les héri- ser l’ignorance du peuple ». Il fonde
tiers. Une autre initiative est celle des un pôle laïque majeur d’éducation
Le rôle social des Églises sociétés d’économie sociale promues populaire en s’appuyant sur la franc-
chrétiennes par Frédéric Le Play (1806-1882). Son maçonnerie, portée par l’idéal de
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À cette époque, l’Église catholique étude du milieu de vie prônait le « voir, solidarité et ouverte aux avancées de
lutte contre le « paupérisme » sans juger agir », méthode qui sera reprise la science et de la raison. La Ligue,
contester l’ordre social. Sa doctrine en par les mouvements chrétiens de jeu- tissant sur le territoire national un
la matière s’appuie sur l’encyclique de nesse ouvrière, agricole et étudiante réseau de bibliothèques communales,
Léon XIII Rerum novarum de 1891 qui et, plus tard, par les Ceméa (Centres s’attache au devoir de faire « la guerre
désigne trois intervenants en direction d’entraînement aux méthodes d’édu- à l’ignorance et à l’intolérance ». Jules
du monde ouvrier : l’État qui inter- cation active). Ferry reprendra ses idées en rendant
vient en vue du bien commun, les l’école républicaine obligatoire, laïque
branches professionnelles qui orga- Un pôle laïque et gratuite pour tous.
nisent le champ social et l’Église qui complémentaire de Au tournant du 20e siècle, les œuvres
agit et enseigne, et donc éduque. l’éducation publique complémentaires de l’école sont en
Le protestantisme, qui se réclame du plein développement. Elles touchent
christianisme social, fut plus précoce autant à la promotion de la citoyen-
et pionnier. Il proposait la coopération neté et de la vie intellectuelle qu’à
n Jean-marie mignon comme une troisième voie entre le l’activité physique et à l’hygiénisme,
Maître de conférences associé à l’université capitalisme et le socialisme et mettait avec l’importance que prennent les
Paris-XIII, il a notamment publié Une histoire de l’accent sur la solidarité. L’œuvre de sociétés de gymnastique, les colo-
l’éducation populaire, La Découverte, 2007, et Charles Gide, théoricien de l’écono- nies de vacances et « l’appel de la
Les Métiers de l’animation, Dunod, 2012. mie sociale et fondant à Nîmes une route » des auberges de jeunesse et du
société d’économie populaire, préfi- scoutisme.
42 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Cependant, l’antagonisme entre ces techniques d’éducation nou-
deux puissances morales que sont le velle, les méthodes des péda-
monde laïque et les Églises est plus gogies actives. Pourtant, la loi
politique que social car, si le concept Chaban-Delors de 1971, dite
de philanthropie qui vise l’intégra- de l’éducation permanente,
tion et la promotion sociales s’oppose n’offre pas l’opportunité espé-
aux idées d’émancipation collective rée pour un redéploiement
comme à la lutte des classes, dans les de l’éducation populaire. Les
faits, la morale sociale qui détermine combats de l’éducation popu-
ces deux mondes a beaucoup de traits laire convergent vers les idées
communs. Et tous ont une forte attente qui touchent toujours plus à
envers l’école, ascenseur social. la question sociale dans une
France ouverte au monde.
De l’éducation populaire à Une nouvelle période s’ouvre,
l’éducation permanente sur des bases idéologiques
À la suite du ministre Jean Zay, pro- et politiques renouvelées,
moteur d’une ambitieuse politique des modes d’organisation
culturelle sous le Front populaire, les inédits et des types d’action
deux courants se rencontreront après innovants. l
la Seconde Guerre mondiale. C’est
alors André Malraux, ministre de la
Culture en 1959, qui se fait le héraut

n
d’un État « rassembleur de la culture ».
Laïques, socialistes, chrétiens tra-
vailleront parfois ensemble à la créa- Joffre Dumazedier (1915-2002) :
tion de « l’exception culturelle » de la
France, notamment dans les associa- des loisirs à l’autoformation
tions de promotion de la culture popu- Joffre Dumazedier a été à la fois un Paris‑V après mai 1968, il donne un
laire comme Travail et culture, qui offrit fervent militant de l’éducation populaire cours sur « La dynamique sociale de la
dès 1944 aux ouvriers de s’initier aux et un pionnier de la sociologie société éducative » tout en poursuivant
œuvres artistiques, ou Culture et liberté, des loisirs et de la culture. Après ses recherches en France, au Brésil
organisme de débat, de publication (Vie la Libération, il crée avec d’autres et au Maroc. Docteur d’État en 1974,
populaire, Études ouvrières…) et de for- il fonde la chaire de sociopédagogie
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résistants le mouvement Peuple et


mation à travers le Mouvement de libé- culture pour « rendre la culture au des adultes. N’étant pas homme
ration ouvrière. Au sortir de la Seconde peuple et le peuple à la culture pour à se mettre dans la position du
Guerre mondiale, le plan Langevin-Wal- favoriser l’avènement d’un homme maître érudit, il se comporte plus
lon, chargé de définir un nouveau projet nouveau et d’un nouvel humanisme ». comme un entraîneur, un compagnon
pour l’éducation, annonce : « L’éduca- En 1953, il entre au CNRS, où il d’apprentissage n’excluant pas le
tion populaire n’est pas seulement l’édu- constitue une équipe qui dirige ses dialogue critique et exigeant avec les
cation pour tous, c’est la possibilité pour recherches sur « le loisir et les modèles étudiants.
tous de poursuivre au-delà de l’école et culturels ». Dans son ouvrage Vers une J. Dumazedier voyait le loisir comme
durant toute leur existence le dévelop- civilisation du loisir ? (1962), traduit moteur d’un puissant mouvement
pement de leur culture intellectuelle, en plusieurs langues, J. Dumazedier social propre à modifier les structures
esthétique, professionnelle, civique et précise trois fonctions majeures : de la société et les orientations de
morale » (1947). délassement, divertissement et libre la vie elle‑même. Axant son travail
Mais à partir du début des développement, plaçant le temps sur la sociologie de l’autoformation,
années 1970, l’ensemble de la popu- libéré dans la perspective d’une il publie peu de mois avant sa mort
lation française est scolarisé de plus en démocratie culturelle exigeant une Penser l’autoformation (2002).
plus longtemps, et, de la même façon politique globale de l’éducation et de Retiré à Châteaurouge (Oise), il
que l’on croit moins à l’école de J. Ferry, l’information. travaille jusqu’à son dernier jour,
on croit moins à l’éducation populaire. Nommé professeur de l’IUFR des en septembre 2002, à l’âge de 87
L’éducation s’étend tout au long de sciences de l’éducation à l’université ans. l j.‑m.m.
la vie et la réflexion progresse sur les
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 43
les grands penseurs de l’éducation

Alfred Binet
Aux sources du QI
Connu pour sa contribution essentielle à la psychométrie,
ce psychologue français a proposé une approche novatrice
de l’intelligence et de ses possibilités de développement.

A
lfred Binet (1857-1911), pour logique de l’enfant, dont il devient individus. Pour étudier la manière
beaucoup, est « l’homme qui président en 1902 (elle prendra son dont fonctionne la pensée, il observe
a inventé les tests d’intelli- nom après sa mort), et il fonde les ses deux filles : Armande pense en
gence », ce qui lui a souvent valu un Cahiers Alfred Binet. En 1905, il crée mots et elle dessine très bien, alors que
commentaire critique : Binet aurait le Laboratoire de psychologie expéri- Marguerite, qui pense en images, ne
fourni à l’école un outil pour mettre mentale dans une école de la rue de dessine pas, mais est musicienne…
à l’écart les enfants « moins doués ». la Grange-aux-Belles, à partir duquel Elles appartiennent à des types intel-
Reproche fort injuste cependant, car il multiplie les recherches dans les lectuels différents, en conclut Binet.
pour lui, tous les enfants méritaient écoles. La même année, il publie, à la Dans un ouvrage novateur, L’Étude
l’éducation. demande du gouvernement français, expérimentale de l’intelligence (1903),
Mais Binet est aussi l’auteur de nom- l’« Échelle métrique de l’intelligence » il montre la cohérence des conduites
breuses recherches novatrices dans le qu’il a élaborée avec un jeune psy- intellectuelles de chaque individu.
domaine de l’intelligence. Après une chiatre, Théodore Simon (encadré), Dans d’autres domaines également,
très brève carrière d’avocat, il se lance et qu’il continuera à perfectionner au Binet s’est livré à des constatations qui
dans des études de médecine qu’il ne cours des années suivantes. se sont révélées pertinentes, mais dont
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termine pas. Ayant fait la connaissance Il s’est attelé à la rédaction d’un Traité on ne lui a pas attribué la paternité.
de Jean Martin Charcot, en 1883, il de psychologie quand la mort, à la suite Il en vient à considérer que l’intelli-
commence à étudier les hystériques d’une attaque cérébrale, vient l’inter- gence se manifeste par des « proces-
dans le laboratoire de l’hôpital de la rompre. Il n’a que 54 ans. sus supérieurs » tels que le jugement,
Salpêtrière. Puis son intérêt se tourne Binet laisse derrière lui une œuvre l’imagination, le raisonnement, alors
vers les gens « normaux ». Ce sont eux considérable mais qui, curieusement, que beaucoup de ses contemporains
qu’il étudie dans le Laboratoire de a eu en France un faible impact. Est- ne considéraient que les processus élé-
psychologie physiologique de la Sor- ce à cause de la diversité des sujets mentaires comme l’acuité sensorielle
bonne, où il entre en 1890. Il fonde, traités – la perception, les sensations, ou le temps de réactivité.
en 1891, L’Année psychologique, revue la mémoire, la suggestibilité, etc. –
scientifique toujours existante. qui donne une impression de dilet- éduquer l’intelligence
Après la naissance de ses deux filles, tantisme ? Pourtant, si les domaines Ce qui a surtout fait la célébrité de
son intérêt se concentre progressive- abordés sont, en effet, divers, c’est un Binet est en réalité son invention de
ment sur les enfants. En 1899, il adhère même objectif que poursuit Binet : l’échelle métrique d’intelligence appe-
à la Société libre pour l’étude psycho- l’étude « des propriétés des processus lée aussi test Binet-Simon (encadré).
psychiques qui varient d’un individu à Sa foi dans le pouvoir de l’éducation
l’autre (1) ». lui fait espérer que, si l’on donne aux
Il s’intéresse en fait à ce que l’on arriérés (terminologie de l’époque)
ncLaudie Bert appelle aujourd’hui les « fonctions
cognitives » et à leurs différences entre
la nourriture intellectuelle qui leur
convient, ils pourront rattraper leur

44 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


n Du test
Binet-Simon au QI
Depuis que l’école publique est
devenue obligatoire, tous les petits
Français entrent à l’école primaire
– mais on s’aperçoit rapidement
que certains n’arrivent pas à suivre
dans la classe correspondant à
leur âge. En 1904, le gouvernement
décide qu’il faut les repérer, pour les
mettre dans des classes conçues
pour eux.
On charge Alfred Binet d’élaborer
l’outil qui le permettra. Il s’attelle
à la tâche, avec une idée de base :
créer une série de petits exercices,
très variés, mais faisant tous appel
à des processus mentaux tels que
mémoire, logique, attention…
Albert Harlingue/Roger-Viollet

Avec son collaborateur, Théodore


Simon, il soumet à ces exercices
des centaines d’élèves. Les
épreuves sont de difficulté variable,
alors on regroupe celles qui sont
Alfred Binet à Paris vers 1910. réussies à un âge donné par la
majorité des enfants normaux, et
l’on constitue le barreau de l’échelle
retard. Il participe à la sélection des qués, plus assidus et plus dociles, opi- de mesure de l’intelligence qui
candidats aux classes expérimentales nion confirmée à la rentrée suivante. correspond à cet âge. Par exemple,
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pour enfants arriérés, dont la première Dans une classe, la moyenne du retard pour 4 ans : indiquer son genre ;
ouvre en novembre 1906, et en élabore est tombée en un an de deux ans et nommer clé, couteau, sou ; répéter
avec soin les programmes : réduction demi à un an et demi ; dans une autre, trois chiffres… Si un enfant de 4 ans
de la part consacrée aux disciplines les élèves ont gagné six mois d’instruc- échoue, on regarde s’il a réussi le
faisant appel à l’intelligence verbale tion en moins d’un semestre ; ailleurs niveau inférieur, et, si oui, on lui
(français, histoire-géographie…) et encore, Binet apprend qu’à la fin de attribue un âge mental de 3 ans. Les
augmentation de la place accordée à l’année scolaire, cinq élèves sont orien- enfants dont l’âge mental est très
la gymnastique, au chant, aux travaux tés vers un CM1 normal. Ces succès inférieur à l’âge réel seront placés
manuels… Surtout, il introduit une dis- obtenus dans des classes pour enfants dans les classes spéciales.
cipline nouvelle, l’« orthopédie men- retardés grâce au programme et à la Binet propose son échelle en 1905,
tale », destinée à « mettre les facultés des pédagogie qu’il a mis au point, et grâce
puis publie des modifications,
débiles en forme » : c’est un ensemble à l’orthopédie mentale qu’il a inventée
en 1908 et 1911. Le succès est
d’exercices – immobilité, dynamo- pour eux, constituent la partie de son
immédiat : en 1913, Lewis Terman
mètre, tapping – à faire pratiquer matin œuvre dont il était le plus fier. l
en donne une version adaptée aux
et soir (2).
Binet s’informe régulièrement des (1) Alfred Binet et Victor Henri, « La psychologie États-Unis ; en 1912, William Stern
résultats de ces classes expérimentales individuelle », L’Année psychologique, vol. II, n° 1, 1895. propose de remplacer l’âge mental
(2) Voir Alfred Binet, Les Idées modernes sur les enfants, par le quotient intellectuel,
auprès de leurs instituteurs. Dès les 1909, rééd. L’Harmattan, 2010, et « Les classes pour
premières semaines, on lui apprend enfants arriérés », Bulletin de la Société libre pour l’étude
ou QI. l c.b.
que les enfants sont à la fois plus appli- psychologique de l’enfant, n° 68, février 1911.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 45


les grands penseurs de l’éducation

Christopher Futcher/iStock/Getty
Jean Piaget
La genèse de l’intelligence
Au 20e siècle, Piaget incarne, par excellence, la psychologie de l’enfant.
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Sa théorie constructiviste de l’intelligence


est cependant aujourd’hui révisée par les recherches récentes.

L
e développement progressif 1980), actif pendant quarante ans au É. Claparède est à la fois l’inventeur de la
de l’intelligence chez l’enfant, Bureau international de l’éducation de psychologie fonctionnelle, qui considère
ordonné par des stades, fait par- l’Unesco, a influencé la pédagogie et la que le développement psychologique
tie de la culture du 20e siècle comme représentation de l’enfant, bien qu’il s’appuie sur le besoin ou un intérêt, et
l’atome ou la pasteurisation… En ne puisse être considéré comme un du mot d’ordre selon lequel l’enfant doit
effet, le psychologue Jean Piaget (1896- théoricien de l’éducation. être mis « au centre des apprentissages ».
Très tôt dans le 20e siècle, Piaget, biolo-
giste à l’origine, se forme au contact des La formation du
n dominique ottavi principaux courants de la psychologie raisonnement
Maîtresse de conférences à l’université Paris-VIII, de l’enfant, science alors en constitu- Pour cela, l’Institut se veut à la fois
elle est l’auteure, entre autres, de De Darwin à tion. Dès 1921, il est assistant d’Édouard centre de recherche, école et lieu de
Piaget. Pour une histoire de la psychologie de Claparède à l’Institut Jean-Jacques- formation à la psychopédagogie. Pia-
l’enfant, CNRS, 2009. Rousseau de Genève, devenu depuis get a auparavant travaillé à l’élabo-
faculté des sciences de l’éducation. ration des tests psychologiques au
46 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
laboratoire de Théodore Simon, coin- tion des fameux stades de l’intelligence sonnement et d’abstraction. Pour lui,
venteur de l’échelle métrique de l’intel- en découle : l’enfant possède d’abord l’étude de l’enfant n’était qu’un moyen
ligence avec Alfred Binet. Au contact une pensée pratique qui accompagne d’y parvenir. Sa démarche était une
des enfants, Piaget a ressenti le besoin ses expériences, la période sensorimo- démarche épistémologique. C’est
d’une « embryologie de l’intelligence », trice. L’activité du jeu révèle une pen- pourquoi, à partir de 1950, il définit sa
d’une théorie qui permette de com- sée symbolique, non immergée dans recherche comme une « épistémologie
prendre la formation du raisonne- l’expérience immédiate mais dépen- génétique ». Chacun à leur manière,
ment. Il met au point une méthode dante de gestes et d’images. Enfin, la Henri Wallon (1879-1962), Lev Vygotski
originale qui consiste à interroger un pensée formelle rejoint celle de l’adulte (1896-1934), Jerome Bruner (1915-2016)
enfant confronté à des expériences et s’émancipe de l’ici et maintenant et ont affronté ces limites de la psycho-
telles que le changement de conte- se détourne de son égocentrisme. logie génétique en demeurant dans
nant d’un liquide ou le changement de Si la théorie des stades de l’intel- une perspective développementale. La
forme d’une boule de pâte à modeler. ligence a profondément marqué la psychologie génétique de H. Wallon,
Questionné, l’enfant révèle ou non, pensée psychologique et éducative du en particulier, mettait l’accent sur l’in-
selon son âge, la présence de notions 20e siècle, elle est aujourd’hui révisée fluence de la réalité sociale et le carac-
comme la conservation des quantités par de nombreuses recherches. De tère indissociable du développement
ou la réversibilité d’une opération. nouvelles approches d’observation intellectuel et émotionnel. J. Bruner
L’enfant, pour Piaget, se développe et de nouvelles techniques telles que a réévalué quant à lui les apports de
mentalement au fur et à mesure qu’il l’IRM ont permis de mettre en évi- la culture et du langage. Aujourd’hui,
acquiert une connaissance objective dence les capacités précoces du bébé, le modèle de la psychologie cognitive
du réel. Cette dernière est véritable- la variété des stratégies cognitives et le tend à recouvrir ces débats aux enjeux
ment acquise par le raisonnement rôle de l’inhibition. pourtant centraux. l
abstrait et la logique formelle, par En fait, le véritable objet d’étude de
exemple par la maîtrise du raisonne- Piaget était de comprendre l’intelli-
Texte publié dans Sciences Humaines, hors-série n° 7, septembre-
ment hypothético-déductif. La défini- gence humaine, les capacités de rai- octobre 2008.

n Piaget et les méthodes actives


En quoi la psychologie de l’enfant peut-elle contribuer des opérations intellectuelles procède de l’action, car
au renouvellement de la pédagogie ? Parallèlement à ses la logique est avant tout l’expression de la coordination
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nombreuses activités scientifiques, Jean Piaget était proche générale des actions. » En second lieu, souligne-t-il, « l’intérêt
des éducateurs, et sympathisant du courant de l’éducation n’exclut en rien l’effort », et « les méthodes actives ne
nouvelle (il avait été l’étudiant de Maria Montessori et soutenait conduisent nullement à un individualisme anarchique, mais à
la pédagogie de Célestin Freinet). De 1929 à 1968, il fit partie une éducation à l’autodiscipline et de l’effort volontaire. »
du Bureau international d’éducation (instance genevoise Si, selon Piaget, la mise en pratique de ces méthodes n’a pas
aujourd’hui intégrée à l’Unesco) et multiplia les conférences fait de grands progrès, c’est parce qu’elles sont « d’un emploi
sur l’éducation. plus difficile que les méthodes réceptives courantes ». D’une
Dans Psychologie et pédagogie (1969), il dessine les part, elles demandent au maître « un travail plus différencié
contours d’un nécessaire renouvellement de l’enseignement. et bien plus attentif, tandis que donner des leçons est bien
On y trouve certaines réflexions qui, près de cinquante ans moins fatigant et correspond à une tendance beaucoup plus
plus tard, gardent encore toute leur pertinence… « On ne naturelle de l’adulte… » D’autre part, une pédagogie active
peut nullement dire, déplore-t-il, qu’une vague de fond ait suppose une formation des maîtres plus poussée et une
renouvelé les procédés pédagogiques dans le sens des connaissance suffisante de la psychologie de l’enfant. Un
méthodes actives. » Si elles sont acceptées sur le plan message pour les Espe (écoles supérieures du professorat et
théorique, ajoute-t-il, un certain nombre de malentendus de l’éducation) ? l
perdurent à leur propos. En premier lieu, celui qui consiste Martine Fournier
à assimiler ces méthodes à des écoles de travaux manuels. À lire
L’activité de l’enfant se déploie au plan de la réflexion et de • Psychologie et pédagogie
l’abstraction aussi bien que des objets. « Le développement Jean Piaget, 1969, rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2008.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 47


les grands penseurs de l’éducation

Célestin Freinet
Faire pour apprendre
Freinet est à la fois le pédagogue français le plus célèbre et
le plus mal connu. Soucieux de respecter l’intérêt de l’enfant,
il mit au point des techniques originales que ses successeurs
ont adaptées aux évolutions de la société.

C
élestin Freinet (1896-1966) est travaille. Au retour, on note ce que l’on individuels pour chaque élève), les
né en Provence, dans un petit a vu, on se relit ensemble, on se corrige, fichiers autocorrectifs (forme d’ensei-
village de Gars. « Je suis paysan on imprime ce que l’on a écrit, on l’en- gnement programmé par discipline), la
et berger, écrit-il. Quand je me scrute voie à des correspondants lointains… bibliothèque de travail (dossiers théma-
en profondeur et que je gratte la croûte C’est ainsi que les élèves apprennent tiques remplaçant les manuels scolaires
dont la civilisation s’est évertuée à me à lire et à écrire, sans manuel scolaire à la libre disposition des élèves), le jar-
recouvrir, c’est toujours l’eau qui coule et sans cours magistraux, grâce à des din scolaire qui comprenait l’élevage de
dans la “tine” du vieux moulin. » Son techniques simples. petits animaux, les ateliers de peinture,
œuvre pédagogique est imprégnée de On est bien loin du matériel péda- poterie, théâtre ou poésie… Mais ces
cet héritage et de cet imaginaire. Dans gogique sophistiqué que propose à la outils étaient au service d’un modèle
l’arrière-pays niçois, où il est nommé même époque Maria Montessori. Frei- de travail dont la dimension sociale
instituteur, à Bar-sur-Loup, puis à Saint- net s’intéresse pourtant à la pédagogie coopérative importait autant que les
Paul-de-Vence, et dans l’école qu’il crée Montessori. Il écrit sur elle et rejoint le conditions matérielles.
lui-même, avec sa femme Élise, à Vence, mouvement de l’éducation nouvelle La réflexion de Freinet repose sur une
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dans les années 1930, Freinet ne cesse auquel elle appartient, comme Adolphe philosophie vitaliste (chaque humain
de proposer à ses élèves des apprentis- Ferrière, Ovide Decroly ou Édouard Cla- est animé d’un élan vital, dynamisme
sages enracinés dans la vie paysanne. parède. Tous ces pédagogues veulent naturel qu’il ne faut pas contrarier chez
Les enfants pratiquent la menuiserie, offrir aux enfants des apprentissages qui l’enfant), tout en étant inspirée par le
le jardinage, l’élevage, la maçonnerie… répondent à leurs intérêts. Ils veulent behaviorisme. Confronté à sa tâche,
C’est avec eux que Freinet construit, aussi, au sortir de la Grande Guerre, pro- explique-t-il, l’enfant apprend naturel-
pierre à pierre, certains bâtiments de mouvoir la paix et la démocratie. lement en tâtonnant, à force d’essais
l’école. Souvent, la classe se promène et d’erreurs (c’est ce qu’il appelle le
dans les environs. On observe les Le tâtonnement « tâtonnement expérimental »). Pour
vaches, les moutons, le cordonnier qui expérimental apprendre à faire de la bicyclette, il faut
En 1944, évincé de l’Éducation natio- monter à vélo, et non suivre de longs
nale en raison de ses méthodes et de cours théoriques sur le maniement du
n Baptiste Jacomino
Docteur en sciences de l’éducation et chef
ses opinions politiques, Freinet crée le
mouvement de l’École moderne fran-
guidon, le fonctionnement des pédales
et les lois de l’équilibre. Il en va de même
d’établissement de l’ensemble scolaire Sainte- çaise, qui essaimera dans de nombreux pour tous les apprentissages. C’est en
Ursule-Louise-de-Bettignies à Paris, il est l’auteur, pays. Progressivement, il met au point écrivant que l’on apprend à écrire. C’est
entre autres de Alain et Freinet. Une école contre un ensemble de techniques péda- en faisant les comptes de la coopéra-
l’autre ?, L’Harmattan, 2011, et, avec Yves Rou- gogiques originales au service de ses tive scolaire que l’on développe des
vière, de Comprendre Freinet, Max Milo, 2014. méthodes : le texte libre, l’imprimerie, compétences en arithmétique. « C’est
les plans de travail (sortes de contrats en forgeant qu’on devient forgeron, écrit
48 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Freinet. Ce vieux proverbe artisanal
disait bien naguère la nécessité primor-
diale de mettre l’apprenti dans le bain
du métier, l’enfant et l’adolescent dans le
bain de la vie, pour qu’ils se forment par
l’expérience et la pratique souveraines,
aux faits, aux gestes et au comportement
qui orienteront et fixeront leur destinée.
Seule l’école s’est, de tout temps, inscrite
en faux contre ces sages conseils.»
Comme les autres militants de l’édu-
cation nouvelle donc, Freinet prône
l’apprentissage par la pratique. Il était
cependant très critique vis-à-vis d’une

Jean Ribière/Gamma/Rapho
utilisation « scolastique » (mécanique)
des méthodes actives : pour lui, il fallait
redonner un sens aux activités scolaires
en rétablissant les finalités concrètes
des apprentissages. Contrairement à
d’autres pédagogues de l’école nouvelle,
Freinet pensait aussi que ce n’était pas de créativité l’héritage de ce lointain Pour aller Plus loin…
par le jeu que l’on apprend, mais par fondateur. Freinet prônait la coopéra-
le travail. tion entre les enfants pour assouplir l Œuvres pédagogiques
les relations entre le maître et les élèves 1942-1943, rééd. Seuil, 1994.
L’avenir de la coopération… et favoriser l’avènement d’une société l naissance d’une pédagogie
La pédagogie Freinet peut-elle aider authentiquement démocratique. Mais populaire
à résoudre les problèmes éducatifs il a peu écrit sur ce point. Le chantier 1949, rééd. Maspéro, 1968.
que rencontrent aujourd’hui les ensei- demeure ouvert pour penser, à sa suite, l L’École buissonnière
gnants dans les quartiers difficiles ? Oui, les enjeux, les formes et les finalités de la Film de Jean-Paul Le Chanois, 1949. Coffret
répondent les militants du mouvement coopération dans l’école du 21e siècle. l DVD, Doriane Films/Icem, 2006.
Freinet depuis les années 1970. Fernand

n
Oury (1920-1997), par exemple, fonda-
teur de la pédagogie institutionnelle,
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s’est largement inspiré des techniques À jamais marginal ?


Freinet pour répondre aux défis édu-
catifs qu’il rencontrait dans les villes et Célestin Freinet est certainement le plus célèbre des pédagogues français. Mais
dans les banlieues. Les résultats sont sa pédagogie est mal connue. On croit souvent qu’elle consiste à laisser les
encourageants, à en croire certaines élèves agir au gré de leurs caprices, alors que, bien au contraire, elle repose sur
études récentes, comme celle qu’a diri- une organisation du travail très structurée et structurante. Les élèves planifient
gée le chercheur Yves Reuter dans une leurs tâches et conduisent leurs projets jusqu’à leur terme, sans se laisser aller
école Freinet de la banlieue lilloise. ni aux divertissements ni aux fluctuations de leur humeur. Les idées fausses que
Aujourd’hui, le mouvement Freinet l’on se fait de cette pédagogie ont sans doute contribué à la maintenir dans une
et, plus largement, les divers héritiers position très marginale en France. Ajoutons que, dans un pays où le système
de Célestin Freinet ne se contentent scolaire est à ce point centralisé, il n’est pas simple de faire vivre des propositions
pas d’appliquer soigneusement les alternatives. Il n’est pas impossible, par ailleurs, que l’éducation nouvelle en
idées du pédagogue. Ils inventent de général, et la pédagogie Freinet en particulier, aient aussi été victimes de leur
nouvelles techniques et adaptent les succès. Les instructions officielles de l’Éducation nationale ont intégré certaines
anciennes, comme Freinet lui-même idées venues de ce courant. Elles appellent à centrer l’école sur l’enfant et ses
n’a cessé de les y inviter (l’imprimerie centres d’intérêt, pour le rendre acteur de ses apprentissages. Les mouvements
par exemple, a été remplacée par l’ordi- militants qui défendaient ces positions ont alors perdu un peu de leur raison d’être.
nateur). C’est certainement le courant Et leurs idées, une fois reprises par l’institution, apparaissent souvent comme des
de la « pédagogie coopérative » qui per- dogmes imposés d’en haut, qui suscitent la méfiance et le ricanement. l b.j.
pétue avec le plus de rayonnement et
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 49
les grands penseurs de l’éducation

Lev Vygotski
Le rôle des interactions
Ce psychologue biélorusse, écarté par le régime soviétique,
a élaboré une théorie du développement humain dont
l’école constitue le maillon essentiel.

L
ev Semionovitch Vygotski, né Une théorie volontaires. Récusant une conception
en 1896 a pleinement adhéré historico-culturelle fixiste des aptitudes, Vygotski déve-
aux espoirs de la Révolution On ne peut comprendre la forma- loppe une conception dynamique du
d’octobre. Mort en 1934, il a échappé tion des capacités humaines que si développement.
de peu aux persécutions staliniennes. l’on part de l’appropriation par le Ainsi, il définit une « zone de dévelop-
Son œuvre a été retirée du commerce jeune enfant des savoirs et savoir-faire pement prochain » comme l’espace
et republiée à partir de 1956. produits historiquement et déposés de développement délimité par ce
Cependant, il est, avec Jean Piaget, hors de l’individu dans le monde de que l’enfant sait faire seul (limite infé-
Henri Wallon et Jerome Bruner, consi- la culture. C’est la thèse centrale que rieure) et ce que l’enfant sait faire avec
déré comme l’un des grands psycho- Vygotski soutient dès le premier cha- l’aide de l’adulte (limite supérieure).
logues du développement. La psycho- pitre de Histoire du développement Ultérieurement, cette zone va s’inté-
logie du développement cherche à des fonctions psychiques supérieures rioriser, créant ainsi un espace interne
comprendre comment se construisent (1930-1931). de développement.
les capacités mentales des humains. Or l’appropriation du monde
Elle se démarque des perspectives humain ne peut se faire que dans des L’enfant apprend en
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de l’innéisme tout comme de l’empi- contextes patiemment construits, fonction de ses besoins
risme. Le concept de « construction » au cours d’interactions tissées entre Dans les situations informelles
est central autant pour Piaget que adultes et enfants. Ces « contextes d’apprentissage, l’enfant acquiert une
pour Vygotski : l’enfant se développe en intersubjectifs » constituent pour part importante de sa culture (savoirs,
interagissant avec son environnement. les jeunes enfants la « fenêtre » par savoir-faire, croyances, etc.) sans qu’il y
Mais pour comprendre pleinement laquelle ils entrent dans la culture. ait de la part de l’adulte une intention
l’originalité de la démarche vygots- Outre des outils techniques, les socié- délibérée de transmettre ces savoirs.
kienne, il est nécessaire d’introduire tés humaines créent des « outils psy- Concernant l’acquisition du langage
le concept de « culture » tel qu’il est chologiques » – notamment le langage oral, l’enfant apprend à parler au sein
entendu dans la théorie historico- et toutes sortes de signes. Les moyens du milieu familial au cours de ses
culturelle de cet auteur. mnémotechniques sont l’exemple contacts quotidiens avec son entou-
classique de ce que Vygotski nomme rage sans qu’il y ait « intention didac-
« outil psychologique », c’est-à-dire tique de la part des adultes. Il apprend
n micHeL Brossard
Professeur émérite en psychologie du
des outils permettant d’agir sur et de
transformer ses propres processus.
en fonction de ses besoins, selon son
propre “programme” », dit Vygotski.
développement à l’université Bordeaux-II. En appliquant les consignes que De même, dans les sociétés sans
Auteur de Vygotski. Lectures et perspectives lui donne l’adulte, l’enfant régule écriture, les connaissances sont
de recherches en éducation, Presses universitaires son propre comportement. Ainsi, se acquises par la pratique et l’expé-
du Septentrion, 2005. construisent au sein des interactions, rience. À l’inverse, l’apparition d’un
les premières ébauches de conduites système d’écriture et d’une classe de
50 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
lettrés a permis, dans certaines socié-
tés, de détacher les connaissances des
pratiques et d’élaborer des savoirs.
Afin de transmettre ces connaissances
ont été instituées des situations for-
melles d’apprentissage dont l’école
est l’exemple type. Ces situations dif-
fèrent des précédentes au moins sur

Higher School of Economics, Moscou


deux points essentiels.
• Les contenus transmis formelle-
ment n’ont pas de rapports immé-
diats avec ce dont l’élève fait l’ex-
périence. C’est alors le maître qui
conduit l’enfant, grâce à des situa-
tions « aménagées », à se poser de
nouvelles questions : l’apprentissage En 1929, Lev Vygotski lors d’une étude comparative en Ouzbékistan avec des paysans
est provoqué et non plus spontané. illettrés et des paysans ayant reçu une éducation élémentaire sous Staline.
L’enseignant suit un programme
découlant de la logique du contenu l’objet d’un apprentissage. Qu’il s’agisse souligne Frédéric Saussez en préface
transmis, tout en prenant appui sur d’une langue étrangère, de l’arithmé- d’un ouvrage essentiel : « Les modes de
les conceptualisations spontanées tique et de l’algèbre, des concepts quo- penser propres aux disciplines à ensei-
des élèves. tidiens et des concepts scientifiques, gner et les savoirs scolaires contribuent
• L’apprentissage formel accroît sans cette dialectique est essentielle pour à donner du pouvoir à celui qui les maî-
précédent les possibilités offertes comprendre comment se transforment trise. Ici, la solidarité entre théorie du
par la zone de développement pro- non seulement les contenus mais aussi développement et théorie de l’éducation
chain. Par exemple, l’apprentis- les structures du psychisme humain chez Vygotski conduit à envisager le pou-
sage de l’écrit n’est pas entrepris (Pensée et Langage, 1934). L’intério- voir libérateur des savoirs systématiques.
lorsque les capacités langagières risation des contradictions entre les Ces derniers constituent des instruments
de l’enfant sont parvenues à matu- conceptions quotidiennes des élèves et de conscientisation et de liberté… » l
rité mais lorsque ces fonctions sont les conceptions élaborées transmises (1) Lev Vygotski, à l’étroit dans la théorie du conditionne-
encore immatures : le développe- par le maître ainsi que le travail fait pour ment, entend par réaction une « réponse globale de l’orga-
ment est anticipé et provoqué par dépasser ces contradictions doivent être nisme ». Voir Psychologie pédagogique (1926).
l’enseignement. considérés comme le moteur du déve-
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Comment l’enfant peut-il s’appro- loppement. Cette analyse permet de


POur aLLEr PLuS LOin…
prier un contenu si le développement dépasser l’opposition entre pédagogie
n’est pas prêt ? Peut-on à partir d’une transmissive et pédagogie non directive. l Psychologie de l’art
telle hypothèse éviter un retour à une 1925, trad. fr. La Dispute, 2005.
pédagogie de l’inculcation ? Comment Une œuvre originale l signification historique de la
concevoir avec précision les rapports L’œuvre de Vygotski, mise à l’écart crise en psychologie
entre enseignement, apprentissage et par le régime stalinien, n’a été décou- 1926, trad. fr. Delachaux et Niestlé, 1999.
développement ? Vygotski, qui a été verte que tardivement dans le monde
l Histoire du développement
un enseignant passionné, écrit que occidental. En France, la première
des fonctions psychiques
le maître a pour tâche de provoquer traduction de Pensée et Langage date
supérieures supérieures
des contradictions entre l’élève et son de 1985. Les premières traductions 1931, trad. fr. La Dispute, 2014.
environnement, afin de susciter des (notamment en anglais) ont fait l’ob-
l Pensée et Langage
« réactions » (1), mais le maître n’a nulle jet de nombreuses interprétations
1934, trad. fr. Éditions sociales, 1985.
emprise sur le travail d’élaboration et continuent d’alimenter les débats
interne de l’élève, sur son histoire entre chercheurs. l Vygotski. une théorie
personnelle. À l’école, un nouveau « rapport au du développement et de
l’éducation
Le développement de la pensée, monde » se construit donc : les concep-
Frédéric Yvon et Yuri Zinchenko, Université
médiatisé par le langage et la culture, tions scientifiques prennent appui sur d’État de Moscou et université Laval
est provoqué par les apprentissages les conceptions quotidiennes et en (Montréal), 2011.
mais ne fait quant à lui à aucun moment retour les transforment. Ainsi que le
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 51
les grands penseurs de l’éducation

Donald Winnicott
Grandir par le jeu
Premier pédiatre britannique à devenir psychanalyste,
il insista sur l’importance des relations précoces entre la mère
et l’enfant, mais aussi de l’imaginaire et du jeu.
Et favorisa la rencontre entre éducation et psychologie.

«J
e n’ai jamais pu suivre paraît structuré beaucoup plus pré- victimes de privations matérielles et
quelqu’un, pas même Freud.» cocement que ce que les Freud père affectives susceptibles de les emme-
On ne s’étonnera pas de et fille imaginent, mais le jeu peut être ner sur la voie de la délinquance, qui
retrouver l’auteur d’une telle déclara- aussi efficace que la pratique langagière épouse en secondes noces une assis-
tion dans un groupe de psychanalystes des associations libres pour révéler tante sociale, accorde une importance
autoproclamés les indépendants, et y les conflits inconscients. Winnicott la cruciale non seulement à l’influence
exerçant d’ailleurs une forte influence suit sur ce plan au point que tous deux de l’environnement, mais au rapport
tout en rechignant parfois à s’en décla- restent considérés comme les fonda- de l’enfant avec lui. D’où sa fameuse
rer membre… teurs du courant des relations d’objets, formule de 1940 selon laquelle « cette
Dans les années 1930, le pédiatre qui met l’accent sur les relations pré- chose qu’on appelle un nourrisson
Donald Winnicott (1896-1971) fait ses coces entre le bébé et sa mère. Mais n’existe pas » : il entend par là que le bébé
premières armes de psychanalyste dans sur d’autres points, leurs théories vont n’existe pas seul. Il s’avère indissociable
l’orbite de Melanie Klein. Cette pion- diverger de plus en plus, ce qui explique de sa mère car dépendant, de manière
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nière de la psychanalyse pour enfants qu’à tout prendre Winnicott se considé- d’abord absolue puis de plus en plus
se trouve en conflit ouvert avec Anna rera plutôt comme un indépendant que relative jusqu’à la conquête progressive
Freud en personne : leurs débats viru- comme un kleinien pur sucre. du sentiment d’être soi et de l’auto-
lents culmineront pendant la Seconde nomie. Le développement du jeune
Guerre mondiale avec ce que l’on a Une mère « suffisamment enfant tourne donc autour de l’idée de
appelé, au sein de la British Psycho- bonne » séparation. À l’origine se trouve une
Analytical Society, les Grandes Contro- Qu’est-ce qui les sépare ? Principa- « préoccupation maternelle primaire »
verses. En substance, Anna Freud, ins- lement que M. Klein s’intéresse sur- qui crée la fonction de holding, c’est-à-
titutrice de formation, estime que la tout aux conflits internes de l’enfant, dire de soutien physique et émotionnel
psychanalyse a un rôle à jouer dans les et à la mère en tant que représenta- au moi de l’enfant encore dépendant,
domaines de la pédagogie et de l’édu- tion fantasmatique. Winnicott, pour avec une part de handling, de saisie
cation, mais pas dans celui du soin, sa part, estime que la mère est capitale et d’enrobement physique, depuis le
le psychisme de l’enfant étant insuffi- en tant que personne réelle, incarnée, toucher jusqu’aux câlins en passant
samment structuré et son langage trop inscrite dans le monde physique. Lui par l’alimentation. Ce sentiment de
limité. M. Klein soutient l’inverse : non qui après la Première Guerre mondiale confiance va s’entacher pour le bébé
seulement le psychisme de l’enfant lui a suivi des enfants adoptés, qui pendant de frustrations progressives : avec un
la Deuxième est nommé conseiller mélange d’anxiété et d’ivresse toute-
des autorités pour les plans d’évacua- puissante, l’enfant apprend à accep-
n Jean-François marmion tion des enfants de Londres, qui est
confronté au quotidien avec des enfants
ter qu’il ne peut pas fusionner avec sa
mère, qu’elle peut ne pas répondre à ses
52 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
besoins immédiats, et que l’individua- là aussi que se joue
lisation est à ce prix. Ce processus est l’émergence du « vrai
assuré grâce à une mère « suffisamment self », dans la sponta-
bonne », c’est-à-dire non pas parfaite néité et la reconnais-
mais ni indifférente ni étouffante. Qui sance de la réalité,
fait ce qu’elle peut, en somme, capable pourvu que n’empiète
de répondre aux attentes du bébé et de pas un « faux self »
le rassurer, mais de lui laisser une marge artificiel, illusoire et
grandissante pour qu’il intègre la « capa- pérenne visant à se
cité d’être seul ». concilier encore la
mère et plus généra-
Le glorieux doudou lement, plus tard, le
L’enfant doit explorer tout un entre- regard de la société.
deux, un « espace transitionnel », sur- Les défaillances de
tout par l’intermédiaire du jeu. En 1941, l’acquisition de l’au-
dans un passage célèbre, Winnicott tonomie peuvent
décrit par exemple un bébé surmontant même déboucher sur
peu à peu ses appréhensions pour jouer la psychose.
avec une spatule, situation typique On attribue à Win-
d’une période d’hésitation où l’enfant nicott 60 000 consul-
sollicite encore la mère, ne serait-ce tations mère-enfant

Amiani/iStock/Getty
que du regard, avant d’exercer seul une durant sa carrière. Il
action sur le monde extérieur. C’est là restera comme le pre-
que l’objet transitionnel, le glorieux mier pédiatre anglais
doudou, exerce bien sûr son rôle d’in- psychanalyste, et de
termédiaire, à la fois substitut rassurant loin le plus influent.
de la présence maternelle et fidèle com- Certes, d’autres psychologues comme était un clinicien, soucieux du bien-être,
pagnon galvanisant, point de repère lors Jean Piaget s’étaient intéressés au déve- de l’inconscient et de l’affectivité de
de l’exploration de l’inconnu. Et c’est loppement de l’enfant, mais Winnicott l’enfant. ●

n Dolto, Winnicott, même combat ?


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De ce côté-ci de la Manche, les points communs entre notre fallait expliquer les événements. Ce qui en France a abouti
Françoise Dolto nationale et Donald Winnicott semblent au sacre de l’enfant, c’est-à-dire, au prix d’une simplification
nombreux. Même expérience de terrain au chevet des outrancière, à l’enfant roi. Et pourtant la psychanalyste ne
enfants en préconisant le recours au jeu, même intérêt se montrait pas d’une permissivité à tous crins : elle pouvait
pour les relations précoces, même revendication d’une d’ailleurs se révéler assez normative, en dépit d’une toile de
éducation accompagnant au mieux le développement, fond postsoixante-huitarde qui n’a jamais vraiment emporté
même volontarisme pour toucher le grand public, l’un sur sa sympathie. La propagation des théories de Winnicott et
la BBC et l’autre sur Europe 1 puis surtout France Inter. Dolto eut sans doute des dommages collatéraux dont il est
Tous deux ont insisté sur l’importance de l’autonomisation difficile de les tenir pleinement responsables, mais en tout
de l’enfant, s’accomplissant notamment avec la tolérance à cas, le regard sur l’enfant a changé. Le bébé n’est plus un
la frustration (Dolto parlait de « castrations symboligènes » simple « tube digestif » que l’on refusait d’anesthésier avant
pour décrire le renoncement progressif à la toute-puissance une opération sous prétexte que ses pleurs, à ce stade de
chez l’enfant). Mais contrairement à Winnicott, Dolto a fait sa maturation physiologique, ne pouvaient constituer qu’un
de la reconnaissance de l’enfant son cheval de bataille. réflexe. L’enfant n’est plus ce figurant condamné à se taire
« Le bébé n’existe pas », disait Winnicott en savourant sa à table, sans personne pour s’intéresser à ce qu’il éprouve.
provocation. « L’enfant est une personne », tel était le slogan Désormais, dès le berceau, dès la crèche, chacun mérite du
de Dolto. Elle n’a cessé d’appeler à la prise en considération respect. Avant c’était une exception. Aujourd’hui, en principe,
de l’enfant, y compris du bébé, qu’il fallait toucher, auquel il c’est la règle. n j.‑f.m.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 53


les grands penseurs de l’éducation

Skinner
Du laboratoire à la classe
Maître-penseur du comportementalisme, Skinner, avec son idée de
conditionnement opérant, se fait l’inventeur de l’enseignement programmé.

P
sychologue le plus cité dans le humain ; au contraire, s’inscrivant dans d’Aristote à Jean Piaget, qui assimile
monde scientifique anglo-saxon la puissante tradition empiriste anglo- l’apprentissage à une opération intel-
au 20e siècle, mais aussi critique saxonne (John Locke, David Hume, lectuelle se déroulant dans l’esprit de
iconoclaste des valeurs humanistes etc.), il voyait dans cette discipline une l’apprenant. Pour Skinner, ce sont les
dont le livre Beyond Freedom and science naturelle appelée à rendre relations entre les comportements et
Dignity a été dénoncé dès sa parution compte du phénomène de l’apprentis- l’environnement qui sont la véritable
en 1971 par le vice-président des États- sage chez la totalité des êtres vivants, de source de l’apprentissage. Apprendre,
Unis, Burrhus Skinner (1904-1990) l’amibe à l’homme. Ainsi, tout comme ce n’est pas, pour une personne, assi-
est sans discussion le psychologue Charles Darwin a replacé l’homme dans miler de nouvelles idées, mais modifier
nord-américain qui a exercé la plus l’évolution biologique dont il est le fruit, son comportement sous l’influence de
grande influence sur l’éducation, car Skinner a cherché à replacer l’apprentis- l’environnement, c’est-à-dire devenir
ses idées, aisément transposables à sage humain parmi les comportements capable de faire autre chose, d’agir autre-
l’action pédagogique, ont durable- des autres organismes vivants. ment dans une situation donnée. L’ap-
ment pénétré les salles de classe et prentissage n’est donc pas un processus
changé les stratégies d’enseignement. Le « conditionnement mental, mais un acte. Par exemple, savoir
Mais cette influence a souvent été opérant » jouer une pièce de Mozart au piano, c’est
présentée comme pernicieuse par des O r, t o u s c e s c o m p o r t e m e n t s être capable de la jouer effectivement ;
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intellectuels européens et américains obéissent à un principe unique que savoir jouer aux échecs, c’est pouvoir
qui voyaient en Skinner un « domp- Skinner a mis en évidence dès 1938 jouer une partie d’échecs. Pour Skinner,
teur de rats » qui voulait manipuler les dans son œuvre maîtresse, The Beha- le savoir n’est donc pas dans la tête du
enfants plutôt que les éduquer. viour of Organisms : ils engendrent des musicien ou du joueur mais dans leurs
Certes, Skinner a passé l’essentiel de sa conséquences aléatoires qui exercent actions, leurs performances. Or, de telles
longue carrière scientifique à étudier en un effet de retour sur eux. C’est ce performances sont des routines com-
laboratoire des rats et quantité d’autres que l’on appelle le « conditionne- portementales mises en place à la suite
animaux. C’est que, à l’inverse d’un ment opérant ». Ainsi, apprendre, c’est de milliers de répétitions dont chacune
Freud ou d’un Piaget, Skinner n’a jamais acquérir ou modifier un comporte- a été renforcée.
limité l’étude de la psychologie à l’esprit ment en fonction des conséquences C’est ce principe que Skinner va appli-
immédiates qui lui sont associées : si quer à l’éducation. Au cœur de celle-ci
ces conséquences sont vécues comme se trouve l’idée que la classe est un
n maurice Tardif
Professeur à l’université de Montréal, il enseigne
des récompenses, le comportement
qui les engendre sera renforcé et
environnement d’apprentissage. L’en-
seignant est le maître de cet environ-
l’histoire de la pensée éducative occidentale aux tendra à se répéter. Si ces mêmes nement ; il ne se centre donc pas sur
futurs enseignants. Il publié notamment, avec conséquences sont vécues comme la pensée des élèves, mais sur ce qu’ils
Clermont Gauthier, La Pédagogie. Théories et des punitions, alors le comportement doivent apprendre, c’est-à-dire sur les
pratiques de l’Antiquité à nos jours, 3e éd., Gaëtan tendra à disparaître. comportements précis qu’ils doivent
Morin Éditeur. Ce principe prend à revers toute la acquérir et maîtriser. Son rôle est cru-
tradition psychologique et pédagogique cial, car c’est lui qui organise et gère cet
54 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Bettmann/Corbis
Deux enfants font leurs devoirs sur une calculatrice électronique IBm.

environnement, définit les comporte- la différenciation de l’enseignement etc. Toutes ces innovations restent
ments acceptables à travers un système (scaffolding), l’insistance sur la moti- pleinement d’actualité, même si elles
de règles à respecter, précise des objec- vation, c’est-à-dire les renforcements, sont désormais fortement colorées
tifs comportementaux hiérarchisés et la critique des notes et des examens, par le cognitivisme. l
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met en place un système de renforce-


ments. Un enseignant skinnerien se
tient au centre de l’action, il observe
sans cesse les comportements de ses
nmots-clés
élèves et les renforce au fur et à mesure. BeHaviorisme enseignemenT
Par exemple, plutôt que de rester immo- la psychologie behavioriste se veut la programmé
science des comportements (behavior) skinner fut l’inventeur de l’enseignement
bile à l’avant de la classe, il déambule
observables, et soutient que l’on apprend programmé, individualisé et adapté à la
parmi ses élèves et leur procure sans
par conditionnement, en réponse à des progression de chaque élève. Il mit au
cesse des feed-back positifs, en fonction
stimulations venues de l’environnement. point un dispositif technique où l’élève
d’objectifs propres à chacun.
Aux états-Unis, la psychologie universitaire devait répondre à des questions. chaque
La vision de Skinner ne s’est toutefois
a été largement dominée des années 1910 bonne réponse permettait de passer à
pas limitée à la classe, car elle est aussi
jusqu’aux années 1980 par ce courant. l’étape suivante. cet apprentissage par
à l’origine de nombreuses innova-
Au 21e siècle, le behaviorisme survit essai-erreur ne se résumait donc pas à un
tions pédagogiques : les programmes
toujours à travers diverses alliances avec simple conditionnement. l’enseignement
par objectifs, l’enseignement pro-
le cognitivisme, notamment dans les programmé, pratiqué entre 1950 et 1980,
grammé*, les techniques de gestion
thérapies cognitivo-comportementales, est l’ancêtre de l’enseignement par
de classe, notamment auprès des
l’enseignement à distance et ordinateur et de l’apprentissage en ligne.
élèves en difficulté de comportement,
l’abandon des punitions dont Skin- l’enseignement explicite.
ner a montré l’inefficacité à l’école,
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les grands penseurs de l’éducation

Petite histoire de
l’enseignement technique
Nouveaux métiers, nouveaux savoir-faire...
L’enseignement technique est né des besoins engendrés
par les sociétés industrielles.

A
u début du 20 e siècle, 90 % tion qui perdure toujours aujourd’hui, concernent des niveaux et des savoirs
d’une classe d’âge entrait direc- comment s’est-il développé en France ? très divers pour former les artisans au
tement sur le marché du tra- travail du bois et du fer ou les mécani-
vail sans autre formation que celle de De l’apprentissage aux ciens chargés d’entretenir ou de réparer
l’école primaire. On apprenait le « lire, premiers enseignements les machines à vapeur. Les cours ont
écrire, compter », et les études, pour Dès le 18e siècle, de nombreuses écoles lieu le soir, ou ont un caractère saison-
la minorité qui en poursuivait, étaient de dessin assurent une formation pro- nier, voire ambulant : dans l’agriculture
dominées par la culture classique. Qu’il fessionnelle « de base », destinée aux par exemple, des écoles ménagères
s’agisse de l’habileté des ouvrières du artisans et techniciens. À la même ambulantes pour les filles et écoles
textile, de la technique des forgerons, époque, la formation des ingénieurs d’agriculture d’hiver pour les garçons
pendant longtemps, l’apprentissage se structure, avec l’École des ponts et existent jusqu’aux années 1950. Ces
des métiers s’est résumé à l’imitation chaussées (1747) puis l’École centrale enseignements dépendent souvent
des « anciens ». Augustin Viseux, entré à des travaux publics (1794), future École d’engagements locaux des municipali-
la mine à l’âge de 14 ans, explique dans polytechnique. Rien de généralisé, tés, d’entreprises, de syndicats ouvriers
son autobiographie publiée en 1991 que cependant, car les savoirs du métier ou patronaux, d’associations. Seules
son parcours de reprise d’étude et sa passent surtout par une lente impré- trois écoles d’arts et métiers sont créées
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promotion jusqu’à la fonction d’ingé- gnation : aux champs, le fils apprend jusqu’en 1900, malgré leur réussite
nieur est exceptionnel. Cependant, le travail de la terre de son père, tandis pour former des ouvriers qualifiés, sou-
avec les changements induits depuis la que dans les corporations, le maître est vent promis à une promotion sociale et
Révolution industrielle, l’essor des tech- censé transmettre son art à l’apprenti. professionnelle. À partir de 1907, elles
niques, les nouvelles organisations de Mais avec l’essor du machinisme, l’in- s’éloignent de la formation des ouvriers
la production, les besoins de formation troduction de la vapeur puis de l’élec- en délivrant des diplômes d’ingénieur.
de plus en plus spécifiques sont allés tricité, le développement des machines
croissant. L’enseignement technique à écrire et à calculer, la hiérarchie du Du CAP aux lycées
a une histoire déjà longue, souvent personnel dans les entreprises et la professionnels
méconnue, riche d’acteurs et d’expé- croissance du rôle des contremaîtres, En 1914, si cours et écoles techniques
riences multiples. Malgré les retards, les la transmission informelle paraît peu accueillent plusieurs milliers de gar-
difficultés et une certaine disqualifica- à peu insuffisante. Toutes ces raisons çons et de filles, la grande majorité
expliquent le recours à l’enseigne- des adolescents arrive encore sur le
ment technique. Pourtant, les diver- marché du travail sans autre bagage
nstépHane Lembré
Maître de conférences en histoire contemporaine
gences sont fortes sur l’opportunité et
les modalités d’un tel enseignement :
que l’enseignement primaire. L’adapta-
tion aux besoins locaux des entreprises
à l’ESPE-Lille-Nord-de- France, il a publié Histoire comment intégrer l’atelier dans l’école ? doit prévaloir en matière de formation
de l’enseignement technique, La Découverte, Les écoles techniques et les cours de la main-d’œuvre : cette conviction,
coll. « Repères », 2016.π apparaissent dès le 19e siècle, dans les ajoutée aux difficultés du financement
campagnes comme dans les villes. Ils et de l’organisation, retarde le dévelop-

56 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


Laurent Cerino/Réa
Lyon, 4 novembre 2015. Inauguration du centre de formation des Compagnons du tour de France.

pement de l’enseignement technique gnement technique) jusqu’aux écoles miques à partir des années 1970, sont
en France. d’ingénieurs et aux filières technolo- fragilisées par la montée du chômage.
C’est seulement avec la loi Astier giques universitaires. Des écoles nor- L’image de l’ouvrier et de l’usine devient
(1919) puis la création de la taxe d’ap- males nationales d’apprentissage sont un modèle repoussoir ; les filières ter-
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prentissage (1925) que vont pouvoir chargées de former les professeurs tiaires, les plus demandées, offrent des
s’ouvrir des écoles pratiques et des des centres d’apprentissage. L’ensei- débouchés souvent incertains…
écoles nationales professionnelles, gnement technique se dote alors de Il faut noter cependant que l’appren-
pourvues d’un personnel formé. Le cer- pratiques pédagogiques originales et tissage sur les lieux de travail (atelier,
tificat d’aptitude professionnelle (CAP) innovantes s’appuyant notamment sur usine, boutique…) existe depuis long-
s’impose progressivement, jusqu’à la psychopédagogie. temps en France à côté d’une forma-
devenir le diplôme emblématique des Avec les réformes des années 1960- tion professionnelle généraliste. Par
ouvriers dans les années 1950. 1970 apparaissent les lycées techniques ailleurs, l’adaptation des formations
Ce n’est qu’au sortir de la Seconde qui accueillent une partie significative scolarisées aux évolutions technolo-
Guerre mondiale que la France s’engage des élèves au temps de « l’explosion giques a été bien réelle dans ces der-
dans un enseignement technique de scolaire ». Pourtant, ces filières restent nières décennies, notamment avec
masse. La commission Langevin-Wal- des filières de relégation, cantonnées l’introduction de l’informatique. Les
lon prévoit une réforme qui l’intégre- à l’accueil d’élèves jugés incapables de comparaisons fréquentes et anciennes
rait dans le système éducatif, ce que suivre des études « classiques » scienti- avec le système de formation profes-
n’avaient pu faire les promoteurs de fiques ou littéraires qui constituent en sionnelle en Allemagne, souvent néga-
l’école unique. Le projet n’aboutit pas : France la référence culturellement légi- tives pour l’Hexagone, ne doivent pas
les responsables de cet enseignement time. L’image de l’enseignement tech- faire oublier l’ancienneté et la diversité
défendent une véritable filière auto- nique, avec ses filières technologiques des réalisations, ainsi que l’ajustement
nome, du niveau primaire (centres et professionnelles, se dégrade alors que complexe à des besoins économiques
d’apprentissage puis collèges d’ensei- ses finalités, face aux difficultés écono- changeants. l

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les grands penseurs de l’éducation

Carl R. Rogers
et la non-directivité
Carl R. Rogers est l’un des fondateurs de la psychologie
humaniste. Son nom reste attaché à la notion de non-directivité,
appliquée en psychothérapie et dans la pédagogie.

N
é en 1902 à Chicago, Carl profession qu’il exerça pendant douze de manière pratique et systématique
Ransom Rogers a suivi dif- ans à la Rochester Child Guidance dans des domaines très variés. En
férents cursus universitaires Clinic. tant que psychothérapeute, il travail-
avant de s’orienter vers la psychologie. lera sur le rôle de l’aidant au sein de
Son intérêt pour la nature et le phé- Une vision positive de l’être la thérapie et sur le groupe comme
nomène de croissance, qui ne s’est humain instrument de changement. En tant
jamais démenti, le conduisit à entre- Chef de file de ce que l’on a appelé que professeur, il mettra en place de
prendre des études d’agronomie à la troisième voie ou encore la psycho- nouvelles techniques pédagogiques.
l’université du Wisconsin où il passera logie humaniste, Rogers a toujours En tant que chercheur, il s’investira
plusieurs années avant de se décou- tenu une place originale. Il a en effet dans de nombreuses études avec
vrir une vocation religieuse. En 1924, voulu se différencier à la fois de la toujours un souci d’objectivité et de
il entra au séminaire de théologie de psychanalyse, qui met l’accent sur vérifiabilité.
l’Union (Union Theological Seminary) les déterminismes inconscients de Rogers a toujours mis en relation
où, après deux années d’études, il l’homme, et de la psychologie com- ce qu’il découvrait dans un domaine
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s’aperçut qu’il lui serait impossible de portementale (béhaviorisme) qui ne pour l’appliquer ou le vérifier dans un
travailler dans un domaine où l’on exi- prend en compte que les compor- autre. Il s’est toujours servi de ses rela-
geait de lui l’adhésion à une doctrine tements observables. Situé dans le tions à autrui pour mieux comprendre
religieuse spécifique. courant de la psychologie existentielle ce que pouvait être une interaction, et
C’est alors qu’il rejoignit le centre de qui a puisé son inspiration dans la c’est ainsi qu’il a enrichi et fait évoluer
formation pédagogique de l’univer- phénoménologie (Edmund Husserl, sa façon d’aider et d’enseigner.
sité de Columbia où il fut fortement Karl Jaspers) et l’existentialisme (dont Deux grands principes étayent la
influencé par l’enseignement de Wil- Jean-Paul Sartre a été le représentant psychologie de Rogers.
liam H. Kilpatrick dans le domaine de le plus éminent), il a cherché à jeter • La non-directivité désigne le fait de
la philosophie de l’éducation et où il un pont entre la philosophie et la s’abstenir de toute pression sur le
découvrit les thèses de John Dewey psychologie. sujet (individuel ou collectif) pour lui
qui font de l’expérience la base de Ainsi, Rogers n’apporte pas seule- conseiller ou lui suggérer une direc-
l’apprentissage. Rogers devint spé- ment une approche psychologique, tion, pour se substituer à lui dans ses
cialiste de psychologie clinique et mais aussi une philosophie de la vie perceptions, ses évaluations ou ses
notamment de thérapie infantile, et une vision fondamentalement posi- choix. Elle implique la confiance dans
tive de l’humain. C’est un peu tout les capacités d’autodéveloppement
cela que traduit la notion de non- et d’autodirection du sujet, dans ses
ne dmond marc
eT XaViÈre caiLLeau
directivité. Cependant, ce qui aurait
pu rester un concept intellectuel, flou
capacités d’autonomie et de responsa-
bilité. On la retrouve aussi bien dans le
et abstrait, sera appliqué par Rogers domaine de la relation d’aide que dans
58 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
celui de l’animation des groupes, ou
de la relation pédagogique.
• À la notion de non-directivité
s’ajoute celle de centration sur la
personne. Autrement dit, le théra-
peute ne traite pas un problème, un
cas, une névrose, mais il entre dans
une relation empathique et pro-
fonde avec une personne. Il en est de
même en éducation, où l’enseignant
doit accueillir les élèves chaleureu-
sement, leur témoigner estime et
compréhension, dans une relation
authentique et sincère.

Apprendre par soi-même


Alors qu’il a exercé le métier de

Frédéric Maigrot/Réa
professeur pendant de longues
années, son expérience et sa réflexion
l’amènent à cette réflexion apparem-
ment paradoxale : on ne peut ensei-
gner quelque chose de significatif à
À lire
autrui. Pour lui, les connaissances qui l’homme d’atteindre son plein déve-
• Le développement de la personne
influencent une personne sont celles loppement. Mort en 1987, il apparaît 1961, trad. fr., Dunod, 2005.
qu’elle a découvertes elle-même, à comme l’une des grandes figures de la • Liberté pour apprendre
travers l’expérience. Il écrit d’ailleurs : psychologie contemporaine. ● 1972, rééd. Dunod, 2013.
« À mes yeux, l’expérience est l’autorité Extrait de l’article « L’inventeur de la non-directivité », Sciences Humaines,
n° 101, janvier 2000.
suprême. » Les expériences person-
nelles sont difficilement communi-
cables à autrui et risqueraient de le
détourner de son propre chemine-
ment. Il parle d’apprentissage authen-
n L’éducation humaniste
Les conceptions humanistes de l’éducation ont déjà une longue histoire.
tique, autrement dit apprendre par
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De Comenius aux représentants de l’école nouvelle et à la psychologie de


soi-même plutôt qu’accumuler des Carl Rogers, elles incarnent une attitude positive vis-à-vis des élèves et
connaissances. soulignent l’importance de l’empathie, la coopération et l’entraide.
Sa manière d’enseigner reflète cette Parmi les pratiques pédagogiques qui s’en inspirent, on peut citer :
orientation. Cette démarche ne sera • l’apprentissage coopératif qui, selon ses promoteurs, apporte une estime
ni comprise ni acceptée par ses col- de soi et des autres. Il engendre une augmentation de la motivation, un meilleur
lègues, car elle remet trop en cause transfert de ce qui est appris d’une situation vers une autre, et une nette
la pédagogie traditionnelle (les pro- amélioration du climat scolaire ;
grammes uniformes, la notation, les • le tutorat par les pairs, que l’on peut définir comme l’enseignement d’un
cours magistraux…). Elle aura néan- élève à un autre, est une autre forme d’apprentissage fondée sur la solidarité
moins un impact considérable sur entre élèves. Les études montrent que les programmes de tutorat par les pairs
tous les mouvements de contesta- ont des effets positifs nets sur la réussite scolaire et sur les attitudes aussi bien
tions pédagogiques des années 1970. des tutorés que des tuteurs.
Aujourd’hui, il est l’inspirateur du Ces conceptions humanisantes de l’éducation ont été portées par
courant de la pédagogie humaniste Armen Tarpinian (1923-2015) qui plaidait pour une école véhiculant des valeurs
(encadré). d’autonomie, d’autoresponsabilité, d’aptitude à se lier à autrui sans sentiment
« Celui qui voyage seul, voyage plus d’infériorité ou de supériorité, dans une juste estimation des différences et des
vite. » Ce proverbe, qu’il cite dans son complémentarités (École : changer de cap. Contributions à une éducation
autobiographie, est révélateur de la humanisante, 2007). n 
position que Rogers a toujours adop- Martine Fournier
tée. Avec un but essentiel : permettre à
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les grands penseurs de l’éducation

Ivan Illich
Une société sans école
Dans les années 1970, en pleine mouvance contestataire, Illich se livre à
une critique radicale de l’école. Considérée comme utopiste, une société
sans école est pourtant loin d’avoir perdu toute sa pertinence…

D
ans les années 1970, les livres sissent pas dans un système où le savoir taines choses qui ne s’apprennent pas
d’Ivan Illich (1926-2002) s’ar- est « formaté » pour adhérer à la société à l’école (…). Substituer l’éducation à
rachent dès leur parution. de consommation, esclavagisant ainsi l’éveil du savoir, c’est étouffer l’homme,
Dans cette période d’ébullition où la les êtres humains. « Partout, l’élève en le poète, geler son pouvoir de donner du
contestation des sociétés industrielles vient à croire qu’une production accrue sens au monde », écrit-il.
bat son plein, ce prêtre d’origine vien- est seule capable de conduire à une vie Plutôt qu’une scolarité qui occupe les
noise devient l’une des figures charis- meilleure.» élèves de leur naissance au baccalau-
matiques de la contre-culture. Son essai, « vif, radical et irrévéren- réat, Illich propose une formation à la
À Cuernavaca, petite ville du Mexique, cieux (1) », dénonce des systèmes sco- carte tout au long de la vie. Pour cela, il
il fonde un centre interculturel de docu- laires qui, dans la plupart des pays, définit quatre réseaux grâce auxquels
mentation (Cidoc) conçu au départ exigent un investissement dispro- « celui qui veut s’éduquer puisse bénéfi-
pour former des missionnaires amé- portionné par rapport aux résultats : cier des ressources nécessaires ».
ricains travaillant en Amérique latine. « gavage » et ennui des élèves, échec • Un premier service serait chargé de
Le Cidoc devient rapidement un point scolaire, surproduction de certains mettre à disposition « les objets édu-
de rencontre pour des intellectuels du diplômes, mal-être de nombreux ensei- catifs » : il serait offert par les biblio-
monde entier. Des débats passionnés gnants, administration bureaucratisée thèques, les laboratoires, les musées,
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ont lieu à propos de l’éducation, notam- et inefficace… les salles de spectacle ; mais aussi les
ment avec Paulo Freire, pédagogue usines, les fermes ou encore les aéro-
militant brésilien qui refuse le principe Moins d’école, ports où chacun devrait pouvoir se
d’une école à plusieurs vitesses, la mise plus d’éducation rendre librement pour des périodes
à l’écart des autodidactes, et surtout le Est-ce à dire qu’Illich est contre l’édu- d’apprentissage.
gaspillage de dépenses des États dans le cation et la culture, comme pourrait le • Un service d’échange de connais-
domaine éducatif. laisser penser la traduction française sances tiendrait à jour les personnes
Une société sans école, paru en 1971, – malencontreuse – du titre de son désireuses de faire profiter autrui de
promptement traduit en français puis livre ? C’est en fait tout le contraire : le leur compétence propre.
en espagnol, va participer de la grande titre initial, Deschooling Society, sug- • Un réseau de communication serait
popularité d’Illich dans cette période gère de « déscolariser la société » pour destiné à faciliter les rencontres entre
où l’institution scolaire est en proie à de supprimer le monopole du système pairs. Il enregistrerait les désirs et per-
vives critiques. Pour lui, plus le niveau éducatif. Ce n’est pas moins d’école mettrait à trouver des compagnons
de diplôme s’élève, plus le nombre de que propose Illich, mais au contraire de travail ou de recherche. Cet « appa-
récalés s’accroît. L’école trie plus qu’elle de démultiplier et diversifier les lieux riement des égaux » pourrait, signale
oriente, et met à l’écart ceux qui ne réus- d’apprentissage pour que chacun déjà Illich, se faire par ordinateur.
puisse avoir accès aux savoirs et savoir- • Le quatrième réseau serait constitué
faire qui l’intéressent : « Les hommes d’un « service de référence en matière
n martine fournier n’ont pas besoin de davantage d’ensei-
gnement. Ils ont besoin d’apprendre cer-
d’éducateurs », une sorte d’annuaire
de professionnels et d’amateurs,
60 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
droite » par les marxistes de l’époque,
Saint-Jean-de-Védas (Hérault),
1er septembre 2006. Fanfare théâ-
« libertaire » pour les conservateurs…
trale présenté par Les Grooms Illich, persuadé que l’école allait dispa-
lors du la première édition du raître dans un futur proche, avait tout
festival Art dans la rue. au moins réussi à réconcilier ces deux
camps contre lui !
À relire ce livre aujourd’hui, on en
mesure l’aspect grandement utopique
propre à l’esprit de son temps. Cepen-
dant, si l’on considère les difficultés
de l’école, ses critiques des systèmes
scolaires n’ont pas perdu une once de
leur pertinence. Et le développement de

David Richard/Transit/Pictur
l’Internet et les initiatives telles que les
réseaux d’échange et de savoir ont déve-
loppé les lieux d’apprentissage hors les
murs de l’école. Finalement, la pensée
d’Illich sur l’école n’est peut-être pas
aussi datée que l’on pourrait croire… l

sachant que pour Illich, personne On imagine les réactions de tous ceux
(1) Thierry Paquot, Introduction à Ivan Illich,
ne devrait être interdit d’enseigner. qui n’adhéraient pas à cette mouvance La Découverte, coll. « Repères », 2012.
« La disparition du maître d’école éducative pour le moins réformiste ! Toutes les autres citations de l’article sont extraites
fera éclore des vocations d’éducateurs La perspective est qualifiée de « fan- de l’ouvrage d’Ivan Illich, Une société sans école, 1971,
indépendants.» taisiste », « rousseauiste », « naïve », « de rééd. Seuil, coll. « Points », 2015.
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les grands penseurs de l’éducation

Pierre Bourdieu
La démocratisation
désenchantée
En dévoilant le rôle de l’école dans les inégalités scolaires,
Les Héritiers puis La Reproduction vont avoir un impact
majeur sur la recherche et les politiques d’éducation.

A
u tournant des années 1960, familles cultivées, dont on sait que, véritable acculturation, les apprentis-
Les Héritiers. Les étudiants pour beaucoup, ils n’auront pas de sages sont vécus comme des artifices,
et la culture (1964) suivi de problèmes à l’école et feront de bril- éloignés de toute réalité concrète.
La Reproduction. Éléments d’une lantes études. Ce que les enseignants considèrent
théorie du système d’enseignement Les Héritiers a fait l’effet d’un véri- alors comme une absence de dons de
(1970) révolutionnent la perception table pavé dans la mare, en dévoilant leur part n’est souvent que le résultat
des inégalités scolaires. Cinquante les mécanismes d’un fait empirique d’une socialisation différente. D’où la
ans après leur parution, que reste- que tout le monde constatait plus ou violence symbolique d’une institution
t-il de ces deux petits livres, écrits à moins secrètement : à l’école, les bons (l’école) qui, au final, redouble les
quatre mains par deux jeunes socio- élèves se recrutaient dans les milieux inégalités sociales en pérennisant une
logues, Pierre Boudieu (1930-2002) et aisés et cultivés (l’un allant souvent véritable aristocratie scolaire (qui peut
Jean-Claude Passeron, présentant un avec l’autre), alors que la plupart des ainsi s’autoreproduire ; le thème sera
corpus de statistiques et d’enquêtes enfants d’ouvriers attestaient de par- développé en 1970 dans La Repro-
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sociologiques sur les étudiants ? cours scolaires médiocres. À l’univer- duction), et en participant aussi à la
Au fil du temps, la paternité va en sité ne se retrouvaient plus guère alors fabrication de l’échec scolaire.
revenir à Bourdieu, dont les travaux que les enfants de la bourgeoisie. Pour
ultérieurs creuseront les notions qui y les auteurs, c’est aux facteurs cultu- L’école, une machine de
sont présentées : celles notamment de rels, davantage qu’économiques, qu’il sélection sociale
capital culturel, de culture légitime ou fallait imputer ce constat. Les enfants La publication des Héritiers apparaît
de violence symbolique. En matière de cadres et de professions libérales alors comme une opération de désen-
d’éducation, la problématique conte- bénéficient d’un capital culturel (lan- chantement radicale. En se fondant
nue dans les deux ouvrages est même gage, bibliothèques, fréquentation sur des analyses statistiques indiscu-
appelée aujourd’hui par les socio- des musées, voyages…) fourni par tables, Bourdieu et Passeron mon-
logues la théorie bourdieusienne l’environnement familial dans lequel traient la dimension en partie illusoire
de la reproduction. Quant au terme la culture est acquise « comme par du processus de démocratisation
« héritier », il est passé dans le langage osmose ». Or l’école légitime préci- de l’école. La surreprésentation des
courant pour désigner les enfants de sément ce type de culture qui « pré- enfants des familles culturellement
suppose implicitement un corps de favorisées dans l’enseignement supé-
savoirs, savoir-faire et de savoir-dire rieur et, a contrario, la sous-représen-
qui constitue le patrimoine des classes tation des enfants d’origine popu-
n martine fournier cultivées ». Pour les enfants de milieux
populaires, par contre, l’acquisition
laire indiquent que l’école fonctionne
comme une machine de sélection
de la culture scolaire nécessite une sociale.
62 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
n Basil Bernstein :
langage et classes
sociales
En 1971, le sociologue Basil
Berstein (1924-2000) publie un
ouvrage qui fait date. S’appuyant
sur une vaste recherche
sociolinguistique auprès de jeunes
enfants de différents milieux sociaux,
il montre que la richesse et la
variété du langage déterminent la
réussite scolaire. Les enfants de
milieux populaires n’ont à disposition
qu’un « code restreint » alors qu’un

DR
« code élaboré », en usage dans
Pierre Bourdieu (1930-2002). les milieux cultivés, est utilisé dans
l’enseignement. n m.f.
Bien sûr, les critiques ont fusé à pro- tant de ce constat, les sociologues se
pos de ce livre, comme d’ailleurs à sont mis à chercher par quels méca- À lire
propos de toute la sociologie de Bour- nismes fins (attitudes des maîtres, • Langage et classes sociales. codes
dieu, accusée d’être teintée d’idéologie classes de niveau ou hétérogénéité, sociolinguistiques et contrôle social
Basil Bernstein, Minuit, 1993.
marxiste et d’établir des déterminismes rapport au savoir) se construisaient
qui laissent peu de place à l’initiative effectivement les inégalités ; et, d’autre
des acteurs et à leurs stratégies. part, sur la réflexion des politiques
Il n’empêche que le livre a eu une (dans les mesures de démocratisa- Les statistiques actuelles, pourtant,
influence considérable, d’une part, tion par exemple), des enseignants et montrent que le constat des Héritiers
sur la sociologie de l’éducation : par- même du grand public… n’a en rien perdu de sa validité ! ●

n
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Raymond Boudon : le poids des stratégies individuelles


Un des premiers à critiquer de manière élaborée la théorie des sociaux inconscients des enseignants. Boudon propose,
Héritiers a été le sociologue Raymond Boudon (1934-2013). lui, de l’analyser en termes de décision rationnelle. Pour une
Dans L’Inégalité des chances (1973), il part de l’hypothèse que famille modeste, l’orientation vers l’enseignement technique
le fonctionnement d’une société est le résultat de l’agrégation est moins risquée que vers les filières générales : les études
des décisions et des actes quotidiens d’individus rationnels et techniques assurent à court terme une insertion professionnelle
propose une interprétation inverse des résultats statistiques sans interdire de continuer si les résultats sont bons, alors que
observés par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. On les filières générales ne sont rentables qu’à long terme ; en
sait par exemple qu’à résultats scolaires égaux de leurs enfants, outre, les filières techniques sont de toute façon valorisantes
les familles populaires acceptent, ou choisissent, beaucoup puisqu’elles conduisent à un statut socioprofessionnel qui
plus facilement que les familles favorisées une orientation vers a toutes les chances d’être supérieur à celui de parents
des enseignements techniques et professionnels. Bourdieu appartenant aux catégories sociales les plus modestes. Pour
interprète cet écart en termes de rapport de domination : Boudon, l’échec de la démocratisation serait donc plus un
l’habitus des familles modestes ne leur donne pas les outils « effet pervers » de l’accumulation de décisions individuelles
linguistiques et culturels pour contester efficacement les que l’effet de la domination symbolique exercée par les classes
propositions d’orientation du conseil de classe, tandis que sociales favorisées à l’école. n
ces mêmes propositions sont influencées par les préjugés Vincent troger

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 63


les grands penseurs de l’éducation

Howard Gardner
à chacun son intelligence
Le QI ne mesure pas l’intelligence, mais seulement
l’une d’entre elles. La théorie des intelligences multiples
a été accueillie comme le Messie par la communauté des
éducateurs, et reste très influente trente-cinq ans plus tard.

« L’
intelligence ? C’est ce que Théorie signée Louis Leon Thurstone individuelles de l’enfant. « Nous impo-
mesurent mes tests.» Cha- (1887-1955). Ou bien, selon un modèle sons à tous nos enfants une éducation
cun connaît la boutade mixte avancé en 1993 par John B. Car- qui les prépare à devenir enseignants »,
lancée selon la légende par Alfred Binet, roll, le facteur g chapeaute-t-il deux écrit-il. Le cancre qui deviendra drama-
prestigieux psychologue surtout connu niveaux d’aptitudes spécifiques ? Autant turge, ou qui réparera mieux que per-
aujourd’hui pour avoir élaboré avec de variations sur le même thème de sonne votre voiture, ou qui décrochera
son confrère Théodore Simon les pre- l’intelligence unique. Mais d’autres une médaille olympique, ne serait donc
miers tests psychométriques, en 1905. psychologues se sentent à l’étroit au pas intelligent ? Gardner ne tire pas
Nul n’étant prophète en son pays, c’est point d’évoquer plusieurs intelligences. ses arguments de son chapeau, mais
surtout aux États-Unis que son travail Raymond Cattell (1905-1998) propose du passage en revue de la psychologie
est d’abord salué. C’est là aussi que les de différencier une intelligence fluide cognitive et de la neurobiologie de
modes de calcul sont revisités par le (grosso modo, une adaptation à l’ici et son temps, à la suite d’un programme
psychologue Lewis Sterman, avant que maintenant) et une intelligence cristal- de recherches à Harvard consacré
l’Allemand William Stern mette au point, lisée (la somme de nos connaissances, au potentiel de chaque être humain,
en 1912, le fameux quotient intellectuel, dont seulement certaines sont sollici- mais aussi à une longue pratique de
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le QI. Et, en effet, « intelligence », dans le tées à l’instant présent). David Wechsler neuropsychologue lui ayant montré
langage commun, est devenu synonyme (1896-1981), dans sa batterie de tests l’hétérogénéité des profils intellectuels
de ce que mesure le QI. WAIS, préconise le calcul de deux quo- possibles à la suite de lésions céré-
Dès qu’il s’agit d’aller plus loin, le tients intellectuels, l’un verbal et l’autre brales. Le cerveau ne s’est pas déve-
20e siècle est riche en débats ardus. non verbal. Joy Guilford s’intéresse à loppé pour la seule intelligence logico-
L’intelligence se caractérise-t-elle par l’intelligence créative. mathématique… Il n’est pas question
une qualité générale, le facteur g, que pour Gardner d’en finir avec le QI, mais
l’on retrouve peu ou prou dans ses L’hétérogénéité des profils d’admettre qu’il reflète les « capacités
différentes facettes ? C’est l’hypothèse intellectuels intellectuelles d’un professeur de droit »,
du psychologue de l’éducation anglais Mais c’est Howard Gardner qui tout qualité certes honorable mais bien
Charles Spearman (1863-1945). Se à coup, en 1983, lâche une bombe à insuffisante pour rendre compte de la
décompose-t-elle en aptitudes pri- fragmentation dans le paysage avec son diversité des individus.
maires plus ou moins indépendantes concept d’intelligences multiples. Son En appliquant les huit critères lui
(compréhension verbale, aisance livre Les Formes de l’intelligence (trad. semblant les plus pertinents, Gardner
numérique, raisonnement…), cha- fr., 1997) dénonce le QI comme une retient alors sept formes d’intelligence.
cune mesurable par un test approprié ? « tyrannie » obnubilée par la seule intel- L’intelligence linguistique et la bonne
ligence valorisée à l’école, et recouvrant vieille intelligence logico-mathématique
les compétences logico-mathéma- recouvrent les compétences mesurées
n Jean-François marmion tiques. Alors que l’école devrait valori-
ser et accompagner les compétences
par le QI. Il y adjoint une intelligence
musicale, la plus précoce, une spatiale,
64 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
n Qu’est-ce que
l’intelligence
émotionnelle ?
Howard Gardner n’a jamais prétendu
que sa liste d’intelligences multiples
était définitive, ni même qu’on pouvait
la clore. En 1985, deux ans après le
phénomène Gardner, son ami Robert
Sternberg propose un « modèle

Andres Rodriguez/Alamy
triarchique » distinguant les intelligences
analytique (mesurable par le QI)
mais aussi créative et pratique. C’est
surtout le psychologue et journaliste
scientifique Daniel Goleman qui a cru
déceler une lacune dans le modèle
chère aux dessinateurs et architectes par L’homme des intelligences de Gardner : en bon cognitiviste
exemple, une kinesthésique, qui permet multiples imprégné de la métaphore de l’esprit
d’adapter son corps à un contexte et C’est d’abord dans la communauté humain comme ordinateur traitant de
mène aussi aux performances spor- éducative que les intelligences mul- l’information, Gardner avait négligé une
tives. Plus une intrapersonnelle, recou- tiples rencontrent le succès le plus fra- intelligence primordiale, celle que l’on
vrant connaissance de soi et capacité cassant. À l’évidence, les profession- peut qualifier d’émotionnelle. Goleman
d’introspection, et une interpersonnelle, nels attendaient un tel pavé dans la décrit L’Intelligence émotionnelle
sociale, permettant aussi bien de com- mare. Gardner participera à divers (1997) comme une compétence
prendre les autres que de les diriger, programmes et pratiques éducatives susceptible de se développer pour
les guérir ou les faire consommer… comme le Projet Zéro, ou encore à l’éla- maîtriser le stress, éviter la dépression
Ces intelligences seraient présentes boration de sa propre batterie de tests, ou même sauver son couple. Et même
chez chacun mais pas uniformément le projet Spectrum. Il ne sera pas pour s’il doute de l’élaboration d’un test fiable
réparties, ni également valorisées par rien dans l’irruption de l’informatique susceptible de la mesurer, Goleman,
tous les milieux sociaux ou les cultures. à l’école, ni dans la meilleure considéra- comme Gardner avant lui, a mis dans
Pourquoi sept intelligences ? Gardner tion accordée à l’expression artistique.
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le mille auprès du grand public. Son


reconnaît le caractère arbitraire de ce Il aura beau mener d’autres travaux
intelligence émotionnelle est cependant
chiffre, à telle enseigne qu’en 1993, sur les leaders, les artistes, les prodiges,
dotée de certaines connotations
dans Les Intelligences multiples (1996), le revers de la médaille de l’explosion
morales, or Gardner refuse de le suivre
il y ajoute l’intelligence naturaliste qui d’Internet, il restera toujours l’homme
sur le terrain des valeurs. Pourtant, en
consiste à reconnaître et classer les des intelligences multiples. Il estime
2006, Gardner franchit le Rubicon en
espèces naturelles. Gardner envisage lui-même que le catalyseur de son suc-
publiant
même, non sans un luxe de précau- cès a été justement d’employer le terme
tions, une intelligence spirituelle ou d’intelligences plutôt que talents, capa- Les Cinq Formes d’intelligence pour
existentielle. Il balaye en revanche d’une cités ou aptitudes. Quitte à ce qu’on affronter l’avenir (trad. fr., 2009),
phrase l’hypothèse d’une intelligence l’accuse parfois de multiplier les intel- un projet « ambitieux, voire grandiose »
émotionnelle émise par Daniel Gole- ligences comme d’autres les petits qui associe aux intelligences multiples
man (encadré), qui lui semble reprendre pains. « Mes étudiants me demandent une « quête de valeurs » (les guillemets
les intelligences intrapersonnelle et souvent s’il existe une intelligence culi- renâcleurs sont de lui). Et d’appeler au
interpersonnelle, avec en sus une sen- naire, une intelligence humoristique ou développement d’un esprit discipliné,
sibilité aux convenances sociales qui une intelligence sexuelle. Ils ont fini par synthétique, créatif, respectueux
lui semblent relever du domaine des conclure que je ne pouvais reconnaître d’autrui, et éthique ! Après tout, il
valeurs. Or il ne veut pas en entendre que les intelligences dont j’étais moi- n’y a que les imbéciles dotés d’une
parler, ce qui explique qu’il réfute éga- même doté… » Tiens, ne dirait-on pas intelligence monolithique qui ne
lement l’éventualité d’une intelligence du Binet ? l changent pas d’avis. l j.‑f.m.
morale.
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 65
les grands penseurs de l’éducation

Jerome Bruner
L’enfant en quête de sens
Ce pionnier des sciences cognitives plaidait pour une
psychologie culturelle qui ne se limite pas aux seuls aspects
logiques de la pensée. Une de ses préoccupations majeures a
été de tenter d’appliquer ses recherches à l’école.

Q
uand Jerome Bruner (1915- de Jean Piaget et se réfère à la psycho- seront ainsi condensées et organi-
2016) a fêté son 100 e anni- logie historique d’Ignace Meyerson. sées. Et c’est à partir de cette structure
versaire en octobre 2015 à Durant sept décennies, un thème cognitive, à partir de ce qu’il sait déjà,
New York, toujours aussi vif d’esprit, domine son œuvre interdisciplinaire : qu’il pourra continuer, par analo-
un livre est sorti en son hommage : la quête de sens. gie, à faire évoluer son savoir avec
Jerome S. Bruner beyond 100. Culti- l’aide indispensable du milieu qui
vating possibilities. L’idée n’était pas L’enfant, un chercheur de l’entoure, dont la fonction est de lui
de célébrer le passé, mais de regarder structures servir d’« étayage » (scaffolding).
en avant pour situer son œuvre dans Pour Bruner, l’individu qui apprend La culture environnante, dont l’école
le contexte de l’évolution rapide de la participe activement à la construction est un acteur clé, joue un rôle essen-
société actuelle. Comment ses ana- de son savoir. L’enfant est considéré tiel pour former l’individu qui est
lyses continuent-elles à nous guider comme un « chercheur de structures » en constante interaction avec elle :
dans nos efforts pour refonder l’école ? qui s’efforce de comprendre comment les « outils culturels », notamment
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Selon quels principes ? Selon quelle les choses du monde extérieur sont les modes de pensée, le langage, les
compréhension de l’être humain ? reliées entre elles. Il y est prédisposé concepts disciplinaires, divers sup-
Bruner est un pionnier de la psycho- par l’évolution phylogénétique (l’évo- ports matériels, etc., vont influencer
logie cognitive culturelle. Tout en tra- lution des organismes vivants) et pos- sa croissance intellectuelle et sa capa-
çant sa propre voie dans la continuité sède à la naissance tout le potentiel cité d’agir de façon autonome. « (…)
de John Dewey et de Lev Vygotski, nécessaire pour apprendre. Mais il La culture et la recherche du sens sont
il rend également hommage à l’ap- a aussi besoin de l’interaction avec la main qui façonne, tandis que la
proche du développement cognitif les membres de sa culture qui l’aide- biologie exerce des contraintes que la
ront à se servir des « outils » qui s’y culture peut souvent dénouer. » Pour
trouvent. Il apprendra à parler pour Bruner, c’est donc « la participation de
communiquer avec son entourage, l’homme à la culture, et la réalisation

n Britt-mari BartH
mais le langage lui servira aussi pour
préciser et structurer sa pensée. Ses
de ses forces mentales au travers de
la culture qui expliquent le dévelop-
Professeure émérite à l’Institut supérieur de expériences et leur encodage, que ce pement de son intelligence et de ses
pédagogie de l’Institut catholique de Paris, soit par l’action, l’image, le langage, capacités à apprendre (1) ».
habilitée à diriger des recherches à l’université de ou d’autres systèmes symboliques, L’intention d’apprendre des jeunes,
Sherbrooke (Québec), elle a notamment publié lui permettront d’organiser le monde leur motivation, est directement tri-
Élève chercheur, enseignant médiateur. Donner et de se le représenter sous la forme butaire de la posture de soutien adop-
du sens aux savoirs, Retz, 2013. d’un modèle intérieur, une « struc- tée selon les cultures. La construction
ture cognitive ». Ses connaissances du savoir est également une construc-
66 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
contextualisé (comme le récit), et permettent à l’enfant de comprendre
l’explication qui est un mode décon- de quel contexte, de quelle situation
textualisé et causal. Ces deux modes il s’agit, lui facilitant ainsi sa propre
se complètent pour créer du sens. participation.
Bruner regrette que dans les écoles Bruner a ainsi ouvert une direction
occidentales, le mode explicatif soit nouvelle de recherche en éducation
trop privilégié. Si les jeunes enfants qui met au centre de la préoccupa-
ont tout le potentiel pour exercer tion pédagogique « l’intersubjecti-
ces modes de pensée, c’est le rôle de vité » en tant que transparence des
l’école de les entraîner à les utiliser et à attentes mutuelles. Créer une relation
en prendre conscience. « Les limites du de confiance entre les personnes qui
développement intellectuel dépendent communiquent est nécessaire pour
en effet de la manière dont une culture garantir l’engagement et la partici-
aide un individu à utiliser le potentiel pation avec les autres à un processus
intellectuel qu’il peut posséder (3). » de coconstruction de sens. Il s’agit
de mieux comprendre, non seule-
Apprendre ensemble, ment les savoirs et compétences sco-
une nécessité laires visés, mais également les outils
Bruner s’intéresse ainsi à la rela- de pensée qui y mènent. Et c’est la
tion entre le fonctionnement cognitif manière d’apprendre ensemble qui
Adam Eastland/Alamy

humain et son contexte historique, est importante.


institutionnel et social. Il est attentif Un fondement de l’orientation
à la façon dont les personnes pensent culturelle de la psychologie cognitive
ensemble dans un but précis, à la réside dans la mise en évidence de
Au Musée national de Rome. façon dont une structure d’interac- l’aptitude à agir et à coopérer. Et c’est
tion permet de créer une « attention bien ce changement de paradigme qui
conjointe », une trame dans laquelle est à même, pour Bruner, d’éclairer la
tion de soi. « C’est un soi possible, qui s’établit la compréhension d’une refondation de l’école. l
régule l’espoir, la confiance, l’opti- communication. Ainsi, c’est par des
misme et leurs contraires (2). » Et Bruner actions et interactions permanentes
précise : « Toute pratique éducative avec ses parents et son entourage que (1) Jerome Bruner, Car la culture donne forme à l’esprit.
qui se propose d’accroître la puissance l’enfant apprend d’abord à commu- De la révolution cognitive à la psychologie culturelle,
1990, rééd. Retz, 2015.
de l’esprit doit mettre au centre de son niquer et à s’initier aux règles du jeu
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(2) Jerome Bruner, L’Éducation, entrée dans la culture,


activité “l’acte de penser” ». Pour lui, il y de la vie sociale. Des situations de 1996, rééd. Retz, 2008.
a deux formes fondamentales de pen- communication familières (comme (3) Jerome Bruner, The Relevance of Education, Norton,
sée : l’interprétation qui est un mode « dire au revoir » ou lire un livre…) 1971.

n « Un homme absolument charmant »


Jerome Bruner est décédé en juin 2016, à l’âge de 100 ans et
8 mois. Ceux qui le connaissaient le décrivaient comme « un
littérature, la poésie, le théâtre que dans la psychologie.
J’ai vécu cette époque un peu comme un schizophrène.
homme absolument charmant ». La journée, je menais des expériences très minutieuses en
En 1999, ce professeur de psychologie de Harvard, président laboratoire ; le soir, j’allais au théâtre, au cinéma, je lisais des
de l’American Psychological Association (1964-1965), membre romans. (…) De ce moment est resté ancrée en moi cette
de l’Educational Panel of the President’s Science Advisory idée qu’il y a deux façons d’approcher l’humain : l’approche
Committee sous les présidents Kennedy et Johnson, déclarait scientifique – objective, formelle, rationnelle –, l’autre, plus
à Sciences Humaines : « Au début de ma carrière, je voulais littéraire, subjective, interprétative mais qui nous permet
comprendre comment les humains forgent une culture, créent d’accéder au monde intérieur des humains. » l
des idées, des pensées, des univers mentaux. Or, l’exploration
des états mentaux des êtres humains – leurs rêves, leurs • «Pour une psychologie culturelle. entretien avec Jerome Bruner»
imaginations, leurs cultures –, je la trouvais plus dans la Jean-François Dortier, Sciences Humaines, n° 99, novembre 1999.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 67


les grands penseurs de l’éducation

Albert Bandura
et l’autoefficacité
Ce psychologue canadien a élaboré une théorie
psychologique résolument optimiste qui mise sur la confiance
en soi pour développer ses compétences.

Q uel mélange de hasard, de


circonstances favorables et
de sentiment d’efficacité per-
sonnelle a-t-il permis à l’un des six
tion et d’encouragements parentaux,
d’une autoefficacité à toute épreuve…
Le jeune étudiant passe ainsi son
doctorat à l’université d’Iowa en 1952,
humain est le produit d’une interac-
tion dynamique et permanente entre
des cognitions, des comportements et
des circonstances environnementales.
enfants d’une famille venue d’Europe pour devenir professeur de psycho- Dans ce modèle, nous sommes à la
de l’Est, installée au fin fond de l’Al- logie à Stanford en 1964. Parmi les fois les producteurs et les produits de
berta du Nord au début du 20e siècle, multiples responsabilités scienti- nos conditions d’existence. Voici la
de devenir le plus éminent psycho- fiques et distinctions honorifiques dimension résolument optimiste et
logue vivant aujourd’hui, selon l’étude qui égrènent sa longue carrière acadé- positive de la psychologie d’A. Ban-
de la très officielle Review of General mique, notons simplement qu’Albert dura : les hommes et les femmes,
Psychology (2002) ? Bandura a été président de l’Asso- volontaires et libres de leurs actes
D’abord, sans doute, l’autodétermi- ciation américaine de psychologie et autant que déterminés et façonnés
nation d’un père autodidacte, porteur vient de recevoir en 2016 des mains du par les circonstances de leurs vies,
d’un projet de vie et de promotion président Obama la Médaille natio- sont « au moins les architectes partiels
sociale, convaincu de l’importance de nale de la science. de leurs propres destinées ». Cette pos-
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l’éducation, fortement engagé dans la ture d’A. Bandura fait fonction d’anti-
vie démocratique locale. Ensuite, un Être l’architecte de sa vie dote au sentiment d’impuissance qui
encadrement scolaire nécessairement Cet itinéraire permet de mieux com- pourrait submerger le sujet contem-
distant, vu l’époque et le lieu, mais prendre pourquoi la théorie socio- porain confronté aux complexités du
paradoxalement porteur d’initiatives cognitive de Bandura est à la fois une monde.
autodirigées chez les élèves. Puis la psychologie de l’optimisme, de la Psychologie positive, la théorie
stimulation d’une communauté de compétence et du 21e siècle. sociocognitive est également une psy-
jeunes qui ont relevé le défi de l’avenir Selon cette théorie, les sujets sociaux chologie de la compétence, quand elle
improbable : l’accès à l’université. Et ne sont pas des organismes réactifs, s’arme de son concept organisateur,
peut-être surtout la construction pro- formatés par des contingences socio- l’autoefficacité. D’après A. Bandura,
gressive par le jeune Bandura, à force psychologiques ou dominés par des le système de croyances qui forme le
de réussites scolaires, de modélisa- pulsions dissimulées au plus profond sentiment d’efficacité personnelle est
de leur psyché. Ils sont disposés à le fondement de la motivation et de
s’autoorganiser, à se comporter de l’action, et des réalisations et du bien-
n PHiLiPPe carré
Professeur à l’université Paris-X, il est l’auteur
façon proactive et à activer des méca-
nismes d’autoréflexion et d’autorégu-
être des humains. Comme il l’indique
régulièrement, avec une conviction
notamment de L’Apprenance. Vers un nouveau lation. Mais ils ne sont pas pour autant rare, « si les gens ne croient pas qu’ils
rapport au savoir, Dunod, 2005. des acteurs tout-puissants et indé- peuvent obtenir les résultats qu’ils
pendants de leurs environnements désirent grâce à leurs actes, ils ont bien
sociaux. Pour lui, le fonctionnement peu de raisons d’agir ou de persévérer
68 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
face aux difficultés ». De l’éducation à
la santé publique, du management à
l’action sociale, de l’orientation pro-
fessionnelle au vieillissement, une
quantité impressionnante de preuves
empiriques illustrent l’influence
majeure des croyances d’efficacité
personnelle dans la quasi-totalité des
actions humaines. Elles interviennent
dans la nature des projets que nous
formons, la force de nos décisions,
notre persévérance et nos démissions ;
les évaluations que nous formons
de nos actes avant d’agir encore ou
d’abandonner ; nos vulnérabilités au
stress et à la dépression ; nos enga-
gements et nos enthousiasmes ; la
nature de nos choix de vie, affectifs,
sociaux, professionnels…

Frederick Kippe/Alamy
L’entertainment education
Quant aux applications sociales, on
ne peut ignorer l’impact des travaux
d’A. Bandura dans le mouvement de
l’entertainment education. Sous ce

n
titre sont réunies des dizaines d’expé-
riences de changement social par les
médias dans de multiples domaines :
prévention du sida, violences faites
« L’apprenance », une conception de la
aux femmes, addictions, grossesses formation des adultes
juvéniles. A. Bandura intègre à sa
Ébauchée au tournant du 21e siècle, la notion d’apprenance vise à développer une
théorie sociocognitive ce fait social
théorie intégrative de la formation, qui émerge sous l’effet combiné des mutations
majeur que représente la pénétration
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sociales, économiques et technologiques de la postmodernité.


massive des moyens de communi-
Le cadre théorique d’Albert Bandura en fournit les fondements conceptuels.
cation électroniques dans nos vies
La formation y est vue comme produite par l’interaction dynamique des facteurs
quotidiennes, plaidant pour une psy-
dispositionnels, comportementaux et environnementaux des apprentissages
chologie en phase avec les transfor-
des adultes.
mations des façons de penser, d’agir
• sur le plan des dispositions, quels éléments « déjà là » de nos trajectoires
et de vivre au 21e siècle.
biographiques expliquent-ils pourquoi et comment on aime, valorise et envisage
À 90 ans, A. Bandura publie début
l’acte d’apprendre – ou de ne pas le faire ?
2016 un nouveau volume massif sur
• sur le plan des comportements, quelles sont les stratégies, les façons de faire
un thème dont il ne pouvait heureuse-
et les (auto)régulations qui régissent nos pratiques d’apprentissage ?
ment pas imaginer, à sa sortie, à quel
• sur le plan des facteurs exogènes (ou « externes » dans le cadre
degré d’actualité, dans son pays et le
sociocognitif), quelles sont les caractéristiques des contextes, situations et
nôtre il serait porté : le désengagement
environnements, qu’ils soient choisis, construits ou imposés, qui les facilitent ou
moral (1). Ce livre passe en revue les
les empêchent ?
mondes des affaires, du spectacle, de
Réunissant aujourd’hui plusieurs dizaines de recherches, un numéro récent de la
l’industrie des armes, du terrorisme,
revue Éducation permanente pose un premier bilan de la fécondité de ce concept
de l’écologie… ●
intégrateur, à l’heure ou la formation des adultes quitte son héritage issu de l’habitus
scolaire pour voguer sur les courants tumultueux de sociétés en mutation vers les
(1) Albert Bandura, Moral Disengagement. How people rivages encore trop peu explorés de l’apprentissage tout au long de la vie. ● p.c.
do harm and live with themselves, Worth Publishers,
2016.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 69


les grands penseurs de l’éducation

Edgar Morin
Relier les savoirs
pour apprendre à vivre
L’éducation devrait enseigner la complexité et les
contradictions de la connaissance, permettant une meilleure
compréhension d’autrui et du monde.

S
ociologue et philosophe, Edgar Son œuvre étant caractérisée par l’égide de l’Unesco : Les Sept Savoirs
Morin (né en 1921), fils d’un une préoccupation épistémologique nécessaires à l’éducation du futur
commerçant juif de Thessalo- quant aux conditions et à la nature de (2000).
nique, est devenu citoyen français par la connaissance (comme en atteste
la vertu de l’école de la République. Il son œuvre majeure, La Méthode, Complexité et
faut donc avoir à l’esprit ce que furent 1997-2004), c’est notamment sous cet transdisciplinarité
l’expérience scolaire de l’enfant et les angle qu’il aborde les grands enjeux Tout le travail accompli au travers
engagements de l’intellectuel dans les de l’éducation. des différentes étapes de La Méthode
enjeux concrets de l’éducation. En 1998, le ministre de l’Éducation débouche sur une réflexion quant à
Dans son œuvre, Morin revient sur nationale Claude Allègre lui demande la transmission des enjeux éduca-
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sa propre expérience scolaire. C’est de contribuer à une rénovation péda- tifs. Pour cela, la pensée de Morin
le cas par exemple dès Autocritique gogique pour répondre au défi de sur l’éducation est imprégnée d’une
paru en 1959. Il insiste sur l’impor- l’expansion des connaissances. priorité épistémologique qui en fait
tance du roman national et du phé- Comment tisser des liens entre les l’originalité. Il reprend les célèbres
nomène d’identification, s’identi- disciplines, pour aborder le réel de interrogations kantiennes, « Que
fiant aux grands héros de l’histoire façon non parcellaire ? On est au puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? »,
de France telle qu’elle était contée cœur de la thématique de la com- « Que m’est-il permis d’espérer ? »
sous la IIIe République. Il pointe éga- plexité qui guide toute sa recherche. pour arriver finalement à « Qu’est-
lement les vertus de « l’école buis- Un travail collectif approfondi est ce que l’homme ? » Et c’est la ten-
sonnière », particulièrement pour sa mené qui aboutira aux réflexions tative permanente de répondre à
découverte du cinéma au cours des rassemblées dans La Tête bien faite cette question qui fait de Morin un
années 1930, source de déploiement (1999) et dans Relier les connaissances anthropologue dans un sens bien
de son imaginaire. (1999). particulier.
Mais, au moment d’aboutir, Morin Mais il relie ces traditionnelles
se heurtera à plusieurs tirs de barrage. questions au thème de la vie, en réfé-
Il en tirera certaines conclusions sur rence notamment à la phrase de
n Jean-micHeL BLanquer
Directeur du groupe Essec, il est l’auteur de
les freins bureaucratiques au change-
ment. Il convertira ses réflexions en
Rousseau dans l’Émile : « Vivre est le
métier que je veux lui apprendre. »
L’École de la vie, Odile Jacob, 2014. préconisations plus universelles au Morin décèle en elle un risque (il n’y
travers de son ouvrage réalisé sous a pas de « recette » de vie) mais aussi
70 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
une lumière quant aux enjeux fon-
damentaux de l’acte d’éduquer : « On
peut enseigner à relier les savoirs à la
vie. On peut enseigner à développer
au mieux une autonomie et, comme
dirait Descartes, une méthode pour
bien construire son esprit, qui permet
d’affronter personnellement les pro-
blèmes du vivre. Et on peut enseigner à
chacun et à tous ce qui aide à éviter les
pièges permanents de la vie. »
Enseigner à vivre est non seulement
une récapitulation de sa philoso-
phie de l’éducation mais aussi une
réflexion sur les nouveaux enjeux,
reliés aux progrès et menaces techno-
logiques ainsi qu’aux évolutions de la
société. Comme dans La Voie (2011),
l’auteur ne craint pas d’entrer sur le
terrain des préconisations concrètes.
Le meilleur outil pour appréhender
cette complexité est la transdiscipli-
narité. Il y a chez Edgar Morin une
part de nostalgie du paradis perdu,
celui de l’humanisme classique. Le
grand divorce moderne entre les
sciences et les « humanités » suivi
d’une fragmentation de tous les
domaines de spécialité sont domma-
geables à la connaissance, à la condi-
tion humaine. Il s’agit d’une crise
de la culture. Le savoir est comme
un univers en expansion qui va vers
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toujours plus d’éloignement de ses


composantes. Plus nous savons, plus
nous nous éparpillons et nous cloi-
sonnons. C’est aussi pour cela que
la science peut d’une certaine façon
nous éloigner de la sagesse.
Comment renouer avec l’idéal
antique qui est aussi l’idéal des Olivier Roller/Divergence
Lumières d’une approche globale du
savoir ? C’est le grand enjeu éthique
de la philosophie de l’éducation
de Morin. C’est parce que celui qui Térence : « Je suis humain, rien de ce la technologie et de la barbarie, gar-
apprend est traversé par ces tensions qui est humain ne m’est étranger. » der le sens de l’émerveillement pour
(que Morin décèle en lui-même) qu’il Transmettre cela à l’enfant dès ses mieux combattre l’horreur. Tout ceci
saura, en les identifiant, renforcer premiers pas. Lui donner le sens conduit finalement Morin à retrouver
son sens de la compréhension et du démocratique qui va avec l’incer- les vertus cardinales, celles que visait
respect de l’autre. L’autre qui est en titude. Sor tir de l’utilitar isme l’éducation de l’homme antique :
moi me permet de voir le moi qui est moderne, dépasser l’angoisse de la tempérance, courage, sagesse et
dans l’autre. L’empathie débouche postmodernité, interroger lucide- justice. ●
sur une éthique. Il cite volontiers ment la condition humaine à l’ère de
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 71
les grands penseurs de l’éducation

Galaxie
de contemporains
Ils sont psychologues, sociologues, philosophes ou historiens :
chacun à sa manière, ces penseurs déchiffrent les mécanismes
de la cognition, les ressorts de la motivation, le rôle de la pédagogie
ou l’évolution de l’école. Sciences Humaines les a rencontrés
et propose un tableau – non exhaustif – de quelques figures
qui occupent aujourd’hui le devant de la scène.

Stanislas Dehaene
Vers une neuropédagogie

Depuis une dizaine d’années, les


recherches en neurosciences ont
apporté de nouvelles connaissances
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sur le fonctionnement du cerveau


et sur la manière dont les enfants
apprennent.
Professeur au Collège de France, le
chercheur Stanislas Dehaene fait figure
de pionnier avec ses recherches sur
les bases cérébrales du calcul et de la
lecture. Il a montré notamment que
les circuits utilisés pour lire et compter
correspondent à des zones très précises
du cerveau, quelle que soit la culture
ou la langue du sujet. En comparant
Didier Goupil/Signatures

le cerveau de bons lecteurs à celui de


personnes illettrées, ces recherches
ont également mis en évidence qu’ap-
prendre à lire induit des modifications
de l’anatomie et de l’activité cérébrale,
qui jouent en retour sur la qualité du
n martine Fournier langage oral. Démontrer que le cerveau
se transforme en apprenant n’est pas
72 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
l’une des moindres avancées de ces « on redécouvre actuellement l’impor- des enseignants. Ces découvertes
dernières décennies. tance du geste d’écriture. Écrire le mot commencent aussi à être ensei-
Les travaux de son équipe du labo- lentement au tableau tout en l’épe- gnées aux étudiants des nouvelles
ratoire NeuroSpin, (unité Inserm lant, faire tracer les lettres par l’enfant, écoles supérieures du professorat et
de neuroimagerie cognitive, situé à sont bénéfiques, notamment parce de l’éducation (ESPE). Le 21e siècle
Saclay) et la collaboration de nom- que ces méthodes soulignent l’organi- sera-t-il celui d’une neuropédago-
breux chercheurs internationaux, ont sation spatiale et temporelle du mot gie ayant pour ambition de mieux
permis d’apporter, grâce à l’imagerie (www.MonCerveauALecole.com.) ». comprendre ce qui se joue dans le
cérébrale, de nouveaux éclairages sur Ces recherches ne vont pas sans cerveau d’un enfant qui apprend,
l’apprentissage et sur ses difficultés, confirmer les intuitions de certains et d’améliorer ainsi les méthodes
notamment en matière de dyslexie. pédagogues telle Maria Montessori d’apprentissage ? l
L’apprentissage de la lecture notam- au début du 20e siècle. C’est pourquoi
ment a fait l’objet récemment de révi- les neuroscientifiques ont apporté à lire…
sions importantes : la supériorité des leur soutien à Céline Alvarez, cette
méthodes privilégiant une approche institutrice démissionnaire de l’Édu- l Les neurones de la lecture
phonique (apprentissage systématique cation nationale, qui prône de croiser Odile Jacob, 2007.
des correspondances entre les lettres les recherches des neurosciences l La Bosse des maths
et les sons) est aujourd’hui confirmée avec la pédagogie Montessori (Les Nouv. éd., Odile Jacob, 2010.
par les recherches internationales. Lois naturelles de l’enfant, 2016). l apprendre à lire. des sciences
Les enfants ayant appris à décryp- Aujourd’hui, des équipes pluri- cognitives à la salle de classe
ter systématiquement les phonèmes disciplinaires – neuroscientifiques, Odile Jacob, 2011.
deviennent de meilleurs lecteurs que psycholinguistes, chercheurs en l Le code de la conscience
ceux qui ont appris les mots globa- sciences de l’éducation – collaborent Odile Jacob, 2014.
lement. En outre, ajoute S. Dehaene, pour diffuser ces résultats auprès

Olivier Houdé
le rôle de l’inhibition

Professeur à l’université Paris-V où il dirige


le Laboratoire de psychologie du dévelop-
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pement et de l’éducation de l’enfant, Olivier


Houdé est aussi un militant de la neuropéda-
gogie, « véritable science des apprentissages »
qui aide à comprendre pourquoi certaines
situations d’apprentissage sont efficaces,
alors que d’autres ne le sont pas. O. Houdé
a mis au jour l’importance de la capacité
d’inhibition, permettant aux enfants de résis-
ter aux automatismes qui conduisent à des
Anne van der Stegen/avds.be

erreurs de raisonnement. Pour lui, le défaut


d’inhibition peut expliquer des difficultés
d’apprentissage et d’adaptation tant cogni-
tive que sociale. l

à lire…

l apprendre à résister
Le Pommier, 2014.

Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 73


les grands penseurs de l’éducation

de l’égalité des chances qui devait


remplacer l’élitisme républicain n’a
pas été tenue », écrivait F. Dubet dans
Sciences Humaines en octobre 2014.

Des recherches
innombrables
La question la plus vive à laquelle est
confrontée la sociologie de l’éduca-
tion aujourd’hui est celle des inégali-
tés sociales de la réussite scolaire. Au
long des trois dernières décennies, les
sociologues ont ouvert « la boîte noire »
du système éducatif, en étudiant les
stratégies des acteurs pour comprendre
comment se fabriquent ces inégalités.
Les recherches sont devenues
innombrables. Elles portent notam-
ment sur :
◗ les « effets classe » ou les « effets
Hermance Triay/Opale

maîtres » (Pascal Bressoux) ;


◗ les secrets de la réussite (Bernard
Lahire, Tableaux de familles. Heurs et
malheurs scolaires en milieux popu-
laires, 1995) ou les causes de l’échec
(Stéphane Bonnery, Comprendre
François Dubet et Marie Duru-Bellat l’échec scolaire. Élèves en difficul-
Sociologues engagés tés et dispositifs pédagogiques, 2007 ;
Élisabeth Beautier et Patrick Rayou,
Depuis les années 1970, la sociolo- les limites de la démocratisation (Le Les Inégalités d’apprentissage, 2009) ;
gie de l’éducation affiche une grande Mérite contre la justice, 2009). ◗ l’efficacité des politiques d’édu-
vitalité. À l’occasion de colloques, d’articles cation, la discrimination positive.
• Le sociologue François Dubet est et d’ouvrages, ces deux sociologues (Stéphane Beaud, 80 % au bac, et
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l’un des premiers à avoir donné à la ont travaillé de concert pour livrer après ? 2003, Agnès van Zanten,
sociologie de l’éducation un cadre théo- leur expertise et faire des proposi- L’École de la périphérie. Scolarité et
rique renouvelé. Dans À l’école. Sociolo- tions qui tentent de remédier aux ségrégation en banlieue, 2001) ;
gie de l’expérience scolaire, écrit en 1996 difficultés du système éducatif. En ◗ les inégalités de sexe (Christian
avec Danilo Martuccelli, il analysait la 2000, L’Hypocrisie scolaire associait Baudelot et Roger Establet, Allez les
manière dont les élèves vivent ce qu’il travail de recherche et engagement filles !, 1992).
appelle leur « expérience scolaire ». en faveur d’un collège démocra- Parallèlement, des sociologues ont
• Marie Duru-Bellat, elle aussi tique, en recommandant notamment poursuivi l’analyse des inégalités
sociologue et spécialiste de la ques- l’instauration du socle commun de d’accès à l’éducation (Pierre Merle,
tion scolaire, publie en 2006 L’Infla- connaissances. En 2010, ils publient, La Démocratisation de l’enseigne-
tion scolaire. Les désillusions de la avec Antoine Vérétout, Les Sociétés ment, nouv. éd., 2002) et leurs évolu-
méritocratie, livre qui va provoquer et leurs écoles. Emprise du diplôme et tions (Camille Peugny, Le Destin au
un vif débat. Elle y souligne le coût cohésion sociale. À l’aide des compa- berceau. Inégalités et reproduction
économique et social de la com- raisons internationales, on y lit que sociale, 2013). L’heure est aujourd’hui
pétition scolaire, et une course aux les sociétés méritocratiques comme aux comparaisons internationales
diplômes qui génère un sentiment la France sont aussi celles où la repro- et aux leçons que l’on peut en tirer
de déclassement chez les vaincus. duction sociale est la plus forte : (C. Baudelot, R. Establet, L’Élitisme
En 2009, elle dénonce les effets per- « L’école française reproduit les iné- républicain. L’école française à
vers de l’idéologie du mérite et de galités scolaires entre les générations l’épreuve des comparaisons interna-
l’égalité des chances, en montrant et les accentue aussi. La promesse tionales, 2009). l
74 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
le cours magistral où tout le monde
est censé apprendre, comprendre,
enregistrer la même chose au même
moment.

Coopération et entraide
P. Meirieu fait en outre « le pari de
l’hétérogénéité ». En pleine période
de rénovation de l’enseignement, où
l’objectif est d’accroître le nombre de
bacheliers, les enseignants se voient
confrontés, non sans difficultés, à des
élèves issus de tous les milieux sociaux.
Pour lui, l’avenir de l’éducation se trouve
dans ce qu’il appelle « la classe verticale »,
où des élèves d’âges et de niveaux dif-
férents, encadrés par plusieurs profes-
seurs, coopèrent et s’entraident : tout le
contraire, estime-t-il, de la compétition
scolaire de plus en plus dure qui prévaut
dans le système français.
Finalement, quel a été l’impact de
son combat ? Le bilan est contrasté.
L’hétérogénéité des classes provoque
toujours l’ire ou le désarroi de nom-
breux enseignants.
Cependant, bien que timidement,
Tim Douet

le principe de différenciation péda-


gogique, conforté par l’exemple de
la réussite des pays qui la pratiquent
Philippe Meirieu (telle la Finlande) entre dans les
Héraut de la pédagogie classes. Des initiatives comme les
TPE (travaux personnels encadrés),
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Auteur de nombreuses publications, de l’enseignement dans les lycées, lui lancés en 1999 par P. Meirieu dans les
Philippe Meirieu s’affiche comme un vaudra définitivement l’animosité des lycées, sont aujourd’hui acceptés et
infatigable pèlerin de la pédagogie. défenseurs de l’« enseignement tradi- même réclamés par les syndicats qui
Cet instituteur militant au départ tionnel » et des attaques sans conces- s’y opposaient auparavant.
dans les mouvements d’éducation sion de la part des « antipédagogues » Surtout, peut-être n’est-ce là que la
populaire, devenu professeur des uni- (encadré p. 76). face émergée d’un immense iceberg
versités en sciences de l’éducation, a Que prône P. Meirieu qui révolte pédagogique dont P. Meirieu serait
cumulé les responsabilités adminis- tant ses ennemis ? Le fondement de le porte-drapeau : celui de tous ces
tratives et pédagogiques (directeur sa pensée est le « principe d’éduca- enseignants qui s’échinent au quo-
de l’Institut des sciences et pratique bilité ». Comme tous les pédagogues tidien, à l’aide de méthodes variées,
de l’éducation et de la formation avant lui, de Comenius au courant de d’innovations et d’adaptations
de l’université Lyon-II, directeur de l’éducation nouvelle, il estime que la constantes, à faire réussir tous leurs
l’Institut national de recherche péda- mission de l’enseignant est de mettre élèves en faisant progresser même
gogique, directeur de l’Institut uni- en œuvre les moyens qui permettent les plus rétifs… À 65 ans, P. Meirieu
versitaire de formation des maîtres à chacun de progresser et d’acquérir ne baisse pas la garde. Pour lui, sans
de l’académie de Lyon, membre du son autonomie. Pour cela, il se fait le pédagogie, les connaissances ne se
Conseil national des programmes…). promoteur des méthodes actives et transmettent pas. C’est la leçon qu’il
En 1997-1998, son passage au minis- de la « pédagogie différenciée » dans réitère après les tragiques événe-
tère Allègre où il est chargé d’une laquelle le travail individuel et les tra- ments récents dans son dernier livre :
consultation ouvrant sur la réforme vaux de groupe viennent compléter Éduquer après les attentats, 2016. l
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 75
les grands penseurs de l’éducation

la guerre de trente ans des antipédagogues


le conflit éclate dans les années 1980, aménagement. les seconds tentent Fabrique des crétins
en pleine explosion scolaire. il d’adapter l’école aux mutations des (Jean-Paul Brighelli, 2005),
oppose alors les « républicains » sociétés contemporaines : recherche La Débâcle de l’école (laurent
et les « pédagogues », l’intellectuel d’une plus grande égalité des chances, lafforgue et liliane lurçat, 2007),
médiatique Alain Finkielkraut contre le prise en considération des profils, de L’École de la lâcheté (Maurice
tribun pédagogiste Philippe Meirieu, la culture et des personnalités des Mashino, 2008), L’École fantôme
l’instruction contre l’éducation, la élèves, actualisation et modernisation (robert redeker, 2016), ou Carole
tradition contre l’innovation… les des méthodes d’enseignement… Barjon (Mais qui sont les assassins
premiers se posent en gardiens du essayistes, journalistes, philosophes, de l’école ?, 2016)… Dans ces essais
temple de l’école républicaine, de sa enseignants : les attaques se font polémiques, on retrouve pêle-
mission universaliste de transmission particulièrement virulentes de la part mêle l’accusation de nullité envers
des savoirs où la réussite se distribue de ceux que l’on appelle désormais les enseignants (« ayatollahs de la
selon le mérite de chacun. ils sont très les antipédagogues. Chaque rentrée pédagogie » pour J.-P. Brighelli), des
attachés à sauvegarder une culture scolaire voit son lot de parutions iUFM (supprimés sous la présidence
« classique » (celle des humanités), assénant un discours qui ne cesse de Sarkozy) « goulags de pédagogistes »,
des filières d’excellence destinées aux se radicaliser sur le délabrement de des sciences de l’éducation qui ont
élites et les « valeurs » républicaines. l’école. Titres et sous-titres annoncent désenchanté la culture, ou encore
Pour eux, la laïcité est un principe « la faillite obstinée de l’école des concepteurs de programmes qui
intangible qui ne doit tolérer aucun française » (Marc le Bris, 2004), La assassinent le savoir. l m.f.
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76 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
de recherche. Ce double ancrage dans rations légitimes d’égalité, de mobilité
l’éducation et la philosophie politique et de réalisation personnelle, à l’âge
l’a conduit à un postulat original : l’école où « nous avons irrévocablement quitté
a été conçue dès le départ comme un l’âge naïf de la méritocratie ».
laboratoire de la démocratie ; c’est en Brillant diagnosticien, M. Gauchet se
son sein que sont testés avec le plus voit parfois reproché d’être plus faible
d’acuité les principaux dilemmes de ce quant aux remèdes… Sa « philosophie
régime : la relation entre l’individu et le de l’éducation » se révèle en effet diffi-
collectif, la question de l’égalité, la place cilement convertible en pratiques édu-
de la culture, la tension entre autorité et catives. Son apport, qui rend ses livres
Éric Feferberg/AFP

liberté, entre sphères privée et publique. stimulants, reste toutefois d’ouvrir


grand la réflexion, en intégrant la ques-
Inventer de nouvelles tion scolaire dans le double processus
médiations de démocratisation et d’individuation
C’est aussi là que se stratifient le qu’a connu l’Europe au cours du der-
plus visiblement les valeurs d’une nier siècle. Il apporte ainsi un surcroît
Marcel Gauchet  société : l’idéal d’émancipation après de réflexivité dans un domaine où les
et la philosophie de les Lumières, la citoyenneté sous la travaux, souvent hyperspécialisés,
l’éducation IIIe République, l’aspiration égalitaire se révèlent généralement éclairants
après-guerre, l’épanouissement per- quant aux bonnes pratiques à adopter,
Marcel Gauchet défend une approche sonnel à partir des années 1970. Selon mais aveugles sur la finalité de l’acte
philosophique de l’éducation. À la dif- M. Gauchet, toute la difficulté de l’école éducatif. l
férence des pédagogues, son projet est réside dans sa difficulté à accompa- Héloïse lHérété
moins normatif que compréhensif. Il gner le processus d’individualisation.
ne se demande pas – ou marginale- Il ne suffit pas, selon lui, de renoncer
(1) Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique
ment – comment éduquer, mais plutôt à l’autoritarisme de l’école holiste du Ottavi, Pour une philosophie de l’éducation (Hachette,
pourquoi éduquer. À quelle(s) fin(s) ? passé. L’école doit inventer de nouvelles 2003), Conditions de l’éducation (Stock, 2008), Trans-
Quels sont les présupposés implicites médiations pour répondre aux aspi- mettre, apprendre (Stock, 2014).
qui guident les acteurs de l’école ? Cette
problématique le conduit à analyser
l’ensemble des discours sur l’éduca- Où sont passés les philosophes ?
tion : sociologique, psychologique,
la philosophie de l’éducation ou de préoccupations restreint ; ou
pédagogique, politique. Il remonte le
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occupe une place marginale en bien (b) une forme de conscience


fil des pensées éducatives depuis Jules
Ferry, étudiant à la fois leur versant France. On compte à peine quelques malheureuse, attachée à des
théorique (Piaget, Vygotski, Bourdieu, séminaires qui y sont consacrés, idéaux de culture ou d’éducation
etc.), leur conversion en directives sco- essentiellement au sein des eSPe. dont la grande heure est passée ».
laires, sans éluder les débats virulents Deux raisons, symétriques, à cette D’autre part, les sciences de
auxquels ils ont donné lieu. Avec pour désaffection. D’une part, l’éducation l’éducation, constituées comme
ambition ultime, dans une société où est aujourd’hui perçue comme discipline universitaire en 1967, ont
l’école est saturée d’attentes, d’amener un objet périphérique pour les préféré arrimer leurs savoirs à des
cette dernière à lister ses présupposés philosophes : elle ne fait jamais approches plus positives comme
et contradictions, à « réfléchir sur les partie, par exemple, des notions la psychologie et la sociologie, au
conditions primordiales de son exercice au programme du baccalauréat. détriment de la philosophie. l H.l.
et sur les limites de son pouvoir ».
Denis Kambouchner y voit un signe
Ce travail se poursuit sur trois livres (1),
de l’indifférence des philosophes
tous coécrits avec Marie-Claude Blais
aux questions pédagogiques, à lire…
et Dominique Ottavi. Il relève de la phi-
losophie politique en raison du profil « tentés de cultiver l’une ou
l’autre de deux positions : (a) une l L’École, question
atypique de M. Gauchet : ancien insti-
philosophique
tuteur (diplômé de l’école normale de indifférence fataliste associée à
Denis Kambouchner, Fayard, 2013.
Caen, il a été instituteur), il a ensuite un repli sur un domaine d’objets
fait de la démocratie son principal objet
Décembre 2016/janvier-février 2017 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 77
les grands penseurs de l’éducation

l’essor de l’économie
de l’éducation

L’économie est-elle en passe de


devenir la science de référence en
matière d’éducation ? De manière
emblématique, le dernier numéro
de la Revue française de pédagogie
lui est consacré alors même que
cette revue, qui fait autorité dans le
milieu, s’est construite historique-
ment dans un rejet idéologique
fort de cette discipline (n° 192,
septembre 2015).
En quelques années, les éco-
nomistes ont gagné l’attention
des décideurs. Ils sont présents
dans les appels d’offres lancés
par le ministère de l’Éducation

Leprohon
nationale, ce qui n’était pas le cas
dix ans plus tôt. La place prise en
peu de temps par l’École d’éco-
Antoine Prost nomie de Paris (PSE) en matière
d’évaluation des politiques édu-
Historien-pionnier de l’éducation catives est frappante. Mallette des
parents, internats d’excellence,
Dans les années 1970, l’histoire de enseignés à l’école, les pratiques cordées de la réussite, réformes
l’éducation se constitue en champ pédagogiques dominantes et l’évo- de la carte scolaire sont autant de
de recherche spécifique, à la faveur lution des pratiques éducatives fami- mesures emblématiques dont on
notamment de travaux qui posaient liales a mis en évidence des réali- leur confie désormais l’évaluation.
un regard critique sur l’institution tés que le mythe républicain d’une Comment expliquer cette évo-
scolaire. école sanctuarisée avait longtemps lution rapide ? Pour Éric Mau-
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Normalien, professeur honoraire à masquées ou caricaturées : inégalité rin, économiste à PSE, « à partir
l’université Paris-I, ce spécialiste d’his- sociale et sexuelle des cursus, enjeux des années 1990, les économistes
toire contemporaine est devenu une politiques du combat laïque, corpo- ont laissé de côté le paradigme
figure incontournable de l’histoire de ratismes enseignants… jusqu’alors dominant chez les
l’éducation. Il est l’auteur de nombreux Auteur de multiples articles et sociologues du “toutes choses égales
ouvrages dont une magistrale histoire publications (notamment du rapport par ailleurs” et se sont intéressés
de L’Enseignement en France, 1800- Prost sur les lycées commandé par aux relations de causalité plutôt
1967 (1968) plusieurs fois rééditée, ou François Mitterrand en 1981), il a col- qu’aux corrélations. » Une autre
plus récemment, Du changement dans laboré dans différentes instances à la raison tient à l’accès aux données
l’école. Les réformes de l’enseignement définition des politiques d’éducation, publiques qui ne cesse de se déve-
de 1936 à nos jours (2013). en apportant à ses analyses le recul lopper depuis 2000, ajoute Julien
de l’histoire et en révélant notam- Grenet, économiste de PSE. En
Le mythe républicain ment les origines de l’hostilité d’une juillet 2016, le ministère de l’Édu-
d’une école sanctuarisée partie de la gauche aux méthodes cation nationale a ainsi réuni une
A. Prost a été l’un des premiers à pédagogiques novatrices. En 2016, vingtaine de chercheurs, propo-
intégrer dans son travail les apports il soutient la réforme des collèges sant de leur ouvrir complètement
méthodologiques des autres sciences portée par Najat Vallaud-Belkacem, les données du système Admis-
sociales, notamment de la sociologie. en dénonçant une « nostalgie élitiste » sion postbac (APB). l 
Son analyse des relations entre les de ses opposants. l Anne mAscret
politiques scolaires, les contenus
78 Les grands dossiers des sciences Humaines n° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Les meilleurs
livres
de l’année
Depuis le début de cette année 2016, Sciences Humaines a
reçu environ 1 000 livres tout frais sortis des presses, en a
recensé 180, certains se voyant couronnés « livre du mois ».
La sélection fut donc drastique au regard de la production
éditoriale, parfois discutable, toujours discutée en comité de
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rédaction. Pourquoi ne pas faire un pas de plus et nous


demander lesquels d’entre eux nous serions prêts à relire et à
défendre ? Les vingt titres que nous remettons sur le métier dans
ce dossier sont ceux qui ont passé cette nouvelle épreuve. Pour
quelles raisons ? Les uns parce qu’ils enrichissent de belle
manière la connaissance scientifique de l’être humain,
les autres parce qu’ils répondent à nos interrogations sur
l’actualité troublée qui nous entoure, d’autres encore parce qu’ils
renouvellent notre regard sur l’histoire proche ou lointaine, tous,
enfin, parce qu’ils nous ont convaincus que les sciences
humaines sont indispensables à notre compréhension du monde. l
cheurs ont arrêté de comparer les capacités cognitives
des animaux à celles des humains et qu’ils se sont mis à
les étudier dans ce qu’elles avaient de spécifique. D’une
certaine façon, pour se rendre compte de l’intelligence
des animaux, il a fallu faire preuve d’intelligence.
Par exemple, au lieu de tester un écureuil pour savoir
s’il peut compter jusqu’à dix, alors que cette activité ne
fait pas partie de sa vie, il est apparu plus judicieux de
s’intéresser à sa capacité de mémoriser les endroits
où il stocke ses provisions de glands. C’est ainsi que
l’on a découvert qu’il possède une étonnante mémoire
spatiale. De même, pendant longtemps, on a testé la
capacité des chimpanzés à reconnaître des visages.
Mais on leur demandait de distinguer ceux des humains.
Le jour où ce sont des images d’autres primates qui ont
été utilisées, on s’est rendu compte que les chimpan-
zés étaient très bons à cet exercice. Et ainsi de suite.
Ces sortes d’angles morts de l’éthologie trahissaient
un manque d’empathie et de discernement de la part
des chercheurs : incapables de se mettre à la place des
animaux, ils n’arrivaient pas à imaginer des expériences
qui évaluent leurs propres capacités cognitives. Selon
F. de Waal, cette forme d’incompétence s’apparentait à
celle d’une personne qui jetterait un chat et un poisson
dans une piscine pour déterminer lequel nage le mieux.
À partir de ces multiples exemples, F. de Waal rappelle
comment on a pu réaliser que les animaux sont capables
de planifier des actions, de bien mémoriser certains évé-
nements ou lieux, de résoudre des énigmes, de fabriquer
et de manier des outils, de communiquer, de développer
Sommes-nous trop « bêtes » des relations sociales complexes, de coopérer. Chemin
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pour comprendre l’intelligence faisant, le primatologue règle son compte à l’accusation


d’anthropomorphisme dont il fut souvent la cible. Bien
des animaux ? sûr, certains animaux sont très éloignés des humains.
Mais un « anthropomorphisme critique » s’avère très utile
Frans de Waal, Les liens qui libèrent, 2016, en éthologie. Assumer, par exemple, que des singes
408 p., 24 €. « font des projets » ou « cherchent à se réconcilier » après
une dispute formule une hypothèse qui peut être testée.
E n ce qui concerne l’intelligence, les êtres humains
ont souvent tendance à dévaloriser celle des autres
animaux. Pourtant, comme nous l’explique dans son
On se donne ainsi les moyens de mieux comprendre
leurs comportements. On serait donc « bête » de ne pas
recourir à cet anthropomorphisme.
nouveau livre le célèbre primatologue Frans de Waal, ce
Au bout du compte, F. de Waal confirme au-delà du
mépris pour l’intelligence animale a perdu toute raison
doute raisonnable l’idée que, sur le plan cognitif, la diffé-
d’être au cours des trente dernières années. Les étho-
rence entre les humains et les autres animaux n’est pas
logues ont en effet découvert des capacités cognitives
de nature mais de degrés. Reste la question pendante à
insoupçonnées chez les animaux. Plus question donc de
ce travail : comment traiter des êtres qui pensent et res-
considérer que ces derniers sont des machines qui ne
sentent un peu comme nous ? l
font que répondre à des stimulations extérieures. Il existe
THOMAS LEPELTIER
d’authentiques formes d’intelligence chez eux. Ce ren-
versement de perspective a commencé quand les cher-
80 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017
Philosophes, sociologues, historiens...
se penchent sur l’amour

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tion sélective, qui montre à quel point nous ne voyons
Le Gorille invisible que ce que nous voulons bien voir. Notre perception est
influencée par les objectifs que nous assignons à notre
Quand nos intuitions cerveau. Pour parvenir à son but, celui-ci n’hésite pas
nous jouent des tours à ignorer des éléments importants du réel. Christopher
Chabris et Daniel Simons ont fait ce constat à partir
Christopher Chabris d’une expérience troublante, celle du « gorille invisible ». Le
et Daniel Simons, principe : des observateurs sont placés devant un écran
Le Pommier, 2016, et visionnent une partie de basket, avec pour tâche de
432 p., 25 €. compter les passes. À un moment de la vidéo, un (faux)
gorille traverse le terrain. Mais la plupart des spectateurs
ne le voient pas. Leur cerveau ne remarque même pas
l’intrus, car cela ne fait pas partie de la mission qui leur a
été assignée. Une fois avertis, les spectateurs s’avouent
« Où est passé ce stylo que je pensais avoir posé sur la
table ? » ; « Assurément, je vais terminer ce dossier, aller
chercher les enfants à l’école et faire les courses en une
désappointés par leur inattention. Ce type d’erreur, nous
en commettons tous au quotidien, lorsque nous sommes
assurés par exemple qu’il n’est pas nécessaire de ralentir
heure maximum ! » ; « Bien sûr que je t’écoute ! Même si je
à un croisement car il n’y a jamais de véhicule qui se pré-
regarde la télé en même temps… » Excès de confiance
sente à droite. Ce livre nous invite à questionner nos habi-
en soi, sentiment d’être attentif, de pouvoir se souvenir de
tudes et à les tester en renvoyant vers des vidéos présen-
quelque chose sans le noter : ces illusions nous touchent
tant les expériences des psychologues. Les auteurs nous
au quotidien. Or, elles nous amènent souvent à commettre
font découvrir les illusions qui affectent notre quotidien et
des erreurs. Ce livre relate l’une des découvertes les plus
livrent en conclusion quelques recettes pour s’en libérer. l
récentes des neurosciences cognitives : celle de l’atten-
MAUD NAVARRE

espace restreint. L’auteur parle d’une « anomalie du cerveau


Vous êtes ici humain ». Elle se traduit par une représentation abstraite
de l’espace, qui nous permet de bien lire des cartes et des
Pourquoi les hommes plans, mais nous détourne d’éprouver physiquement notre
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sont capables d’aller sur environnement, comme le pratiquent beaucoup d’animaux.


la Lune et se perdent dans Notre rapport à l’espace est géométrique, et non sensoriel.
un parc Le travail du psychogéographe consiste alors à réfléchir sur
une nouvelle organisation des espaces qui permettrait de
Colin Ellard, Seuil, 2016, retrouver cette compétence. Ce livre fourmille de références
326 p., 21 €. scientifiques et d’exemples illustrant les rapports parfois
étonnants entre l’homme et son milieu. On y apprend entre
autres en quoi les maisons anglaises et allemandes ne sont

S i vous attendez la énième version du « Pourquoi les


femmes ne savent pas faire les créneaux et les hommes
deux choses à la fois », vous n’êtes pas du tout sur la bonne
pas conçues de la même manière, comment la disposition
de notre espace de travail peut nous rendre plus performant,
pourquoi les gens ont tendance à converger vers un même
piste. Il n’est pas question de différences de genre dans endroit lorsqu’ils vont en ville, comment des patients hospi-
ce livre. Colin Ellard est un psychogéographe, qui étudie talisés dans une chambre avec vue sur une forêt guérissent
l’effet de l’environnement sur nos comportements ou notre plus vite que les autres, et bien d’autres choses. Captivé par
humeur. Tout d’abord, il s’interroge sur ce paradoxe énoncé ces histoires plus passionnantes les unes que les autres,
dans le titre qui veut que les humains soient capables on a parfois l’impression d’en perdre le fil. Décidément, on
d’inventer des moyens toujours plus ingénieux pour explorer revient toujours à la question de départ : « Où suis-je ? » l
l’espace, alors qu’ils peuvent facilement se perdre dans un MARC OLANO

82 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


livres de l’année
senter de nouveaux modèles du fonctionnement cérébral
L’Erreur de Broca qui, après une réception incrédule, commencent à faire
leur chemin dans la communauté scientifique. Il déplore
Exploration d’un cerveau éveillé à longueur de pages l’inertie de ses collègues et de la
société, l’attachement aux dogmes, le confort intellec-
Hugues Duffau, Michel Lafon, 2016, 282 p., tuel, le ronronnement, le principe de précaution. Tout
17,95 €. en saluant le courage de ses patients, qui, acculés par

E n 1994, le neuropsychologue Antonio Damasio une tumeur, trouvent les ressources nécessaires pour
signait L’Erreur de Descartes, une attaque retentis- consentir à une opération neurochirurgicale d’autant
sante contre le lieu commun cartésien voulant que nos plus impressionnante qu’ils demeurent conscients, le
émotions parasitent nos réflexions et prises de décision. cerveau ignorant la douleur. C’est à leurs réactions que
En 2016, Hugues Duffau, responsable du département le professeur Duffau comprend jusqu’où ne pas aller
de neurochirurgie du CHU de Montpellier, directeur de trop loin durant l’intervention, quelle quantité de matière
recherche à l’Inserm, dégaine son Erreur de Broca pour grise (parfois d’aire de Broca), il peut se permettre de
régler son compte au saint patron de la neuropsycho- supprimer sans dommage. L’intérêt de ce livre naît du
logie. Résumé des épisodes précédents : en 1861, la subtil mélange qu’il fait de considérations historiques
phrénologie bat de l’aile. Cette pseudoscience, pendant et anatomiques, d’explorations visant à cartographier la
une cinquantaine d’années, a tenté de corréler facultés matière blanche, de scènes quasi documentaires sur le
et émotions humaines à des protubérances crâniennes, quotidien des consultations, sur les opérations éveillées,
dont la célébrissime « bosse des maths ». Paul Broca, sur les coulisses des congrès de neurosciences. Le tout
fondateur de la Société d’anthropologie et chef du ser- agrémenté de remarques inattendues sur une interven-
vice de chirurgie à Bicêtre, autopsie un malade ayant tion conçue comme une œuvre d’art, une chorégraphie,
perdu l’usage de la parole et relève une lésion de la un concert de Keith Jarrett (personnage déterminant
troisième circonvolution frontale gauche. Il n’adhère pas dans le parcours d’H. Duffau), d’où la technique la plus
à la phrénologie, mais croit aux localisations cérébrales. rigoureuse n’exclut pas l’intuition. l
JEAN-FRANÇOIS MARMION
Il estime donc avoir déniché le siège du langage articulé,
la future « aire de Broca ». Cette découverte sera confir-
mée par d’autres cas cliniques : la neuropsychologie est
née, et la classification des aphasies selon les symp-
tômes observés et les lésions cérébrales incriminées
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sera enseignée jusqu’à nos jours.


Certes, on trouvera bien quelques patients ayant déve-
loppé un langage normal bien que nés dépourvus d’une
aire de Broca. Mais on y voit une illustration de la plasti-
cité cérébrale, qui permet au cerveau de se réorganiser
tout seul pour pallier certains dysfonctionnements.
H. Duffau, lui, est d’un autre avis : il constate qu’en pro-
cédant à l’excision de tumeurs cérébrales, il a supprimé
des centaines d’aires de Broca sans générer d’aphasies.
La plasticité cérébrale n’y est pour rien : selon lui, l’aire
de Broca n’a tout simplement rien à voir avec le langage.
En fait, c’est tout le modèle localisationniste de la neuro-
psychologie qui lui semble bon pour les oubliettes. Dans
cette perspective, l’important n’est pas la mosaïque
d’aires de matière grise auxquelles on s’intéresse depuis
un siècle et demi, mais les réseaux de matière blanche
plus profonds, distribués dans tout le cerveau et fonc-
tionnant en parallèle en évoluant à chaque instant.
H. Duffau écume les colloques internationaux pour y pré-
Décembre 2016/janvier-février 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 83
Les 20 meilleurs
les théories existantes ont du mal à prendre en compte le
La silhouette de corps, les affects, les émotions. Enfin, l’innéisme reste le
« maillon faible » des sciences cognitives. L’étape suivante a
l’humain été celle des neurosciences, fondées sur un outil spécifique,
Quelle place pour le la neuroimagerie fonctionnelle, qui permet d’observer la
naturalisme dans le monde variation du débit sanguin dans le cerveau en fonction de
d’aujourd’hui ? la tâche effectuée par le sujet. Outre le fait que les mesures
sont aujourd’hui peu fiables, des critiques internes à la disci-
Daniel Andler, Gallimard, pline rejettent l’idée que les fonctions cognitives possèdent
2016, 560 p., 29 €. une localisation stricte dans le cerveau (modularisme), car
le cerveau est un dispositif non linéaire qui « pense » sur plu-

L e programme naturaliste des neurosciences vise à


combler l’écart qui sépare le cerveau de la pensée et,
au-delà, du monde social. Extrêmement ambitieux, il ne
sieurs échelles à la fois. À la différence d’un ordinateur, cet
organe traite les informations de façon parallèle, sans pro-
cesseur central. Enfin, dernier volet du naturalisme, la psy-
peut, selon le philosophe Daniel Andler, faire l’objet ni d’une chologie évolutionniste vise à décrire le cerveau comme une
adhésion totale ni d’un rejet inconditionnel, et l’auteur tente, collection d’aptitudes héritées de l’évolution et remontant au
dans ce livre touffu, de dépasser le dialogue de sourds entre Pléistocène. En s’appuyant sur des mécanismes évolutifs
défenseurs et pourfendeurs du naturalisme. La branche assez simplistes, elle propose des scénarios agréables à
des sciences cognitives qui projette d’établir la naturalité lire, mais non réfutables. On le voit, tout en se déclarant
de l’ensemble des processus mentaux constitue le premier favorable à un « naturalisme critique », D. Andler expose
paradigme structurant ce courant. Cependant, pour l’auteur, surtout, de façon pédagogique, les difficultés inhérentes à
il n’existe à ce jour aucun consensus sur l’architecture de ce programme, de sa création à aujourd’hui. l
l’esprit ni sur le fonctionnement de la conscience. En outre, RÉGIS MEYRAN

des organes masculinisés, et des « hermaphrodites vrais »


Des sexes (XX ou XY) dotés des deux appareils génitaux. En général,
innombrables la médecine et la chirurgie s’efforcent de leur assigner une
apparence conforme à l’un des deux sexes. Ce qui est
Le genre à l’épreuve de la contestable. Mais ce qui l’est encore plus, selon T. Hoquet,
biologie est que nous soyons incapables de concevoir cette plura-
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lité de types sexuels comme normale, et plus diverse qu’y


Thierry Hoquet, Seuil, 2016, autorise la catégorie, acceptée du bout des lèvres, d’inter-
250 p., 18 €. sexué. La nature, pourtant, nous donne des leçons : il existe

O ui, les cellules sexuées existent bel et bien dans la des espèces animales capables de changer de sexe au
nature. Mais répartir les individus en seulement deux cours de leur vie. Pour être bref, si le sexe ne constitue pas
catégories, mâle et femelle, est une pratique réductrice, une essence homogène et stable pour l’individu, il est pour
peu respectueuse de ce qu’il en est biologiquement. Telle le moins arbitraire de vouloir à tout prix que l’humanité se
est la thèse développée par le philosophe Thierry Hoquet répartisse en deux genres, en messieurs et en mesdames,
dans ce livre incisif et troublant. En effet, les marqueurs et tout ce qui s’ensuit. Rendu à ce point, T. Hoquet n’en dit
biologiques du sexe sont multiples : chromosomiques, pas plus : il moque un peu les stéréotypes de genre dans la
gamétiques, hormonaux, somatiques, etc. T. Hoquet en littérature enfantine. Mais on se rapportera avec profit à son
distingue sept. Or, ils ne travaillent pas toujours tous dans précédent opuscule, Sexus nullus ou l’égalité, où il soutenait
le même sens. Plus souvent que l’on pense, des individus un projet radical : effacer de l’état civil la mention du sexe des
naissent porteurs d’un caryotype sexuel atypique. Il y a des citoyens. Le présent livre apporte une caution scientifique
« filles » X0, qui seront stériles, d’autres sont « mosaïques » et éthique à ce programme. Quant à son efficacité, c’est un
(X0 et XY), des « garçons » XXY, avec des caractères peu moins assuré: il semble bien que les identités religieuses
secondaires féminins. Il y a aussi des individus XY dont aient survécu à la laïcisation de l’état civil… l
l’apparence génitale est quasi féminine, d’autres XX avec NICOLAS JOURNET

84 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


livres de l’année
dunes « affreuses » bordé d’une mer « effrayante », au
Métaphysique d’un bord de climat malsain et aux marais puants habités par des
mer brutes. Un siècle plus tard, le bassin se transforme en un
éden balnéaire, un petit Tahiti dont les brises parfumées
Pierre Cassou-Noguès, Cerf, 2016, 386 p., 24 €. purifient les bronches des citadins. Aujourd’hui, c’est
une villégiature trop peuplée l’été et languissante l’hiver.

P renez un littoral (de préférence une plage), installez-


vous face à la mer, gardez les yeux ouverts, pensez
et décrivez. Ça ne vient pas ? Associez un peu : un
Il faut y voir l’œuvre du temps, mais aussi la preuve pour
le philosophe qu’il ne saurait y avoir de point final à la
description qu’il s’emploie à donner du monde. Ce bout
souvenir apporté par l’odeur des algues qui sèchent sur
de bord de mer est un « hyperobjet » exemplaire : sa
l’estran ou par les cris des enfants qui jouent au ballon.
consistance liquide, ses contours mobiles, ses usages
Toujours pas ? Aidez-vous en feuilletant Le Parti pris des
multiples et variés le rendent singulièrement insaisis-
choses, du poète Francis Ponge. Là, vous n’êtes plus
sable. On s’y noyait autrefois, on y barbote aujourd’hui.
très loin de l’état d’esprit requis pour entrer en commu-
Est-ce à dire qu’il n’a pas d’essence propre ? Là s’arrête
nion avec cette Métaphysique d’un bord de mer, œuvre
le vertige du phénoménologue : en « nouveau réaliste »,
du mathématicien, philosophe et écrivain Pierre Cassou-
le philosophe se range à l’idée que les choses existent
Noguès, après une bonne dizaine de titres a priori tout
bien indépendamment de la conscience que nous en
aussi inclassables, tels qu’Une histoire de machines, de
prenons. Mais nous n’y accédons jamais complètement,
vampires et de fous, Les Démons de Gödel, Histoire
ni par la pensée ni par les sens. Elles nous semblent
des Feltram (roman), Mon zombie et moi, La Mélodie du
éternelles, comme la mer, mais nous pouvons les éprou-
tic-tac (et autres bonnes raisons de perdre son temps).
ver de manières toujours différentes. Une conclusion
L’objet présent de son attention est le bassin d’Arca-
riche et profonde servie par une écriture magnifique.
chon et son rivage marin, la côte de Gascogne, ses
Vous pourrez peut-être en faire vous-même l’expérience,
pins à perte de vue, ses dunes nomades, mais aussi ses
un été, en situation. l N.J.
hôtels, ses parasols et ses messieurs en panama hier,
en maillot de bain aujourd’hui. Ce bord de mer-là, il le
dit d’entrée, est la rencontre d’une étendue d’eau, subs-
tance mouvante sans lieu ni forme fixe, et d’un océan de
sable tout aussi remuant. Comment peut-on prétendre
extraire l’essence d’une entité comme celle-là ? Il aborde
la question par petites tranches de descriptions, de
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réflexions intimes et de récits historiques : des souvenirs


d’enfance sur cette côte, des gens rencontrés et dis-
parus, un photographe amateur d’ectoplasmes, le récit
d’une tentative de mesurer le rivage à pied (impossible
au regard de la nature fractale de tout littoral), l’histoire
oubliée d’une contrée peuplée de bergers naufrageurs,
les mémoires d’un cartographe chargé au 18e siècle d’en
tracer les contours (entreprise vouée à l’échec), l’action
controversée des planteurs de pinèdes, et l’aventure de
ce capitaine de chaloupe qui, au 19e siècle, inventa le
plagisme et ses vertus médicinales, là, à Arcachon. Tout
cela fait-il une métaphysique ? On l’entrevoit au-delà de
la 240e page, lorsque vient le moment de tirer la leçon
de ces vues librement disposées. « La description la plus
banale exige une métaphysique », affirmait l’auteur en
introduction. Quelle est-elle ? C’est d’abord le constat
de l’instabilité radicale de ces tableaux successifs : au
18e siècle, la contrée n’était encore qu’un paysage de

Décembre 2016/janvier-février 2017 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 85


Les 20 meilleurs
leurs mains : au cours des deux dernières décennies, la
Expulsions richesse du 1 % des gens les plus fortunés dans le monde
a augmenté de 60 %. L’auteure illustre son propos par
Brutalité et complexité dans de nombreux cas : l’éviction de millions de petits fermiers
l’économie globale dans les pays pauvres du Sud a permis l’acquisition
de terres par des investisseurs et des gouvernements
Saskia Sassen, Gallimard, 2016, étrangers, la ruine et la perte d’emploi d’une grande partie
384 p., 25 €. des populations grecque et espagnole ont été causées

N ous sommes entrés, depuis les années 1980, dans par les politiques d’austérité, l’expulsion de 9 millions de
une phase nouvelle de l’évolution du capitalisme foyers américains de leur maison est une conséquence
mondial. Telle est la thèse soutenue dans cet ouvrage de la transformation de leur crédit immobilier en produits
par Saskia Sassen. Pour la sociologue, le capitalisme financiers à haut risque, les politiques d’environnement ont
contemporain a basculé vers une forme renouvelée de ignoré délibérément les émissions toxiques provoquées
ce que Karl Marx appelait « l’accumulation primitive ». Au par des opérations minières en Russie et aux États-Unis,
Nord comme au Sud de la planète, dans les économies etc. Plus personne n’échappe à cette « logique systé-
capitalistes comme dans celles qui ont conservé un mique » qui a pour effets d’appauvrir le plus grand nombre
régime communiste, on assiste à un double phénomène : et d’empoisonner la terre, la mer et l’air. Nous vivons ainsi
une recomposition des activités économiques visant une période paradoxale où la sophistication des nouvelles
notamment à favoriser la sous-traitance des industries technologies s’accompagne de brutalités primaires. Il faut
et des services, et la montée en puissance de la finance vite agir, conclut S. Sassen, prendre conscience que notre
dans les grands centres urbains. En résultent de multiples conception de la croissance économique est périmée, et
formes d’expulsions au profit de « formations prédatrices » que d’autres voies de développement sont à inventer. l
CLÉMENT LEFRANC
qui concentrent toujours davantage de valeurs entre

Où l’on pourra d’ailleurs constater que les pensées les plus


Justice anciennes ne sont pas forcément les moins pertinentes.
Car si l’utilitarisme entend maximiser l’utilité et le bien-être, le
Michael J. Sandel, Albin Michel, libéralisme développer le libre choix de l’individu, le question-
2016, 416 p., 21,50 €. nement de M.J. Sandel montre bien leurs limites respectives.
En effet, les implications sociales de ces deux doctrines

M
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ichael J. Sandel a donné durant


morales conduisent soit à un individualisme forcené, soit à
trente ans un cours sur la jus-
une neutralité politique délétère. L’une comme l’autre entre-
tice à Harvard. Il est suffisamment
tiennent une tension entre l’individu jaloux de ses libertés et
connu dans le monde pour remplir
un État qui entend pallier les inégalités d’une société concur-
des stades de football lors de ses prestations. Les esprits
rentielle. Pour M.J. Sandel, le recours est dans l’aristotélisme,
chagrins pourraient trouver cela suspect. Mais la lecture de
pour lequel la vertu prime sur le bonheur, et la recherche du
Justice pourra les rassurer. Il s’agit bien là d’un authentique
bien (commun) sur celle des choix individuels. Pour le dire
livre de philosophie morale et politique. Avec cette carac-
autrement, plus que le calcul ou les principes, c’est la valeur
téristique bien anglo-saxonne d’allier le maniement des
même de ce que nous recherchons qui doit être sondée :
théories les plus élaborées aux exemples les plus quotidiens.
« La justice ne nous renvoie pas seulement à la question de
On croisera bien le basketteur Michael Jordan, des éleveurs
savoir comment répartir des biens. Elle exige aussi que nous
de chèvres afghans, Winnie l’ourson et quelques pom-pom
sachions les évaluer. » Pour ce, il est nécessaire de créer une
girls, mais aussi Jeremy Bentham, Kant, John Rawls et
« culture publique » qui permette l’expression des accords et
Aristote.
des désaccords. À travers les exemples choisis et par un
Partant d’interrogations simples sur ce qu’est un acte ou une
questionnement rigoureux, M.J. Sandel met en évidence la
société juste, M.J. Sandel isole trois conceptions principales
nécessité d’un débat politique véritable, c’est-à-dire ouvert
se fondant respectivement sur le bien-être, la liberté et la
à tous. l
vertu, soit l’utilitarisme, le libéralisme et, disons, l’aristotélisme.
THIERRY JOBARD

86 LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES N° 45 Décembre 2016/janvier-février 2017


livres de l’année
d’agrégé de philosophie était parfaitement conforme à
son milieu professionnel. Celui qui fut son élève restitue
la théorie du maître en rappelant les enjeux scientifiques
de l’époque et en expliquant ce qui reste d’actualité. Il
s’arrête en particulier sur trois notions qu’il juge cen-
trales : la théorie des champs, l’habitus et les déclinai-
sons du capital. Il en livre un commentaire personnel
d’intellectuel éclairé, plutôt qu’une analyse systématique.
L’originalité de son entreprise se révèle pleinement
quand l’auteur abandonne la théorie pour parler du
Bourdieu « people », l’homme du monde, un volet de sa
vie moins souvent étudié. Bourdieu avait cette faculté
d’écrire de manière tantôt ésotérique, tantôt ouverte
à un large public. En tant que sociologue, il verrouille
ses textes à l’aide d’un jargon théorique volontairement
précieux (illusio, homologie structurale, hybris…). Cette
forme d’ésotérisme est un moyen de s’émanciper des
faits sociaux ordinaires, de marquer la dimension scien-
tifique de la sociologie. En tant qu’intellectuel politique,
Bourdieu adopte un style tout autre, proche du jour-
nalisme. Dans son livre La Misère du monde (1993),
par exemple, il mobilise de longs extraits d’entretiens
à l’état brut, sans co