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Mélanges de la Casa de

Velázquez

La vie sociale et économique de l'Espagne musulmane aux XI-XII


siècles à travers les fatwā/s du Mi'yār d'Al-Wanšarīšī
M. Pierre Guichard, M. Vincent Lagardère

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Guichard Pierre, Lagardère Vincent. La vie sociale et économique de l'Espagne musulmane aux XI-XII siècles à travers les
fatwā/s du Mi'yār d'Al-Wanšarīšī. In: Mélanges de la Casa de Velázquez, tome 26-1, 1990. Antiquité et Moyen-Age. pp. 197-
236;

doi : 10.3406/casa.1990.2565

http://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1990_num_26_1_2565

Document généré le 01/06/2016


LA VIE SOCIALE ET ÉCONOMIQUE
DE L'ESPAGNE MUSULMANE AUX XI-XIIe SIÈCLES
À TRAVERS LES FATWÂ/S DU MICYÂR D'AL-WANSARÏSÏ

Introduction par Pierre GUICHARD


Documents réunis et présentés par Vincent LAGARDÈRE

INTRODUCTION

C'est une banalité de dire que l'Histoire de l'Occident médiéval doit


l'ampleur, la richesse et la précision de ses analyses à l'étude de centaines de
milliers de documents de toute nature contenus dans des fonds d'archives
royales, seigneuriales ou ecclésiastiques. Les historiens du monde musulman
en sont réduits au contraire à déplorer l'absence presque totale de sources
arabes médiévales comparables à celles qui ont permis l'élaboration des
ouvrages «phares» de l'historiographie médiéviste que sont, pour s'en tenir à
l'Europe méridionale, et à des exemples que l'on a presque honte de citer
tant ils s'imposent avec évidence, la Vie rurale en Maçonnais de Georges
Duby, le Latium médiéval de Pierre Toubert, la Catalogne de Pierre
Bonnasie. Il va sans dire que l'on pourrait multiplier les références
concernant n'importe quel pays de la Chrétienté latine, et mentionner, pour les
zones non catalanes de la péninsule par exemple, des thèses aussi
importantes que celles de José Angel Garcia de Cortâzar sur les domaines du
monastère de San Millân de la Cogolla ou d'Angel Barrios sur Avila l.
Ces patients travaux sur archives — ou sur les cartulaires qui
reproduisent les documents originaux et leur sont assimilables — nous permettent de
connaître dans le détail, pour certaines régions privilégiées bien sûr — car

1. J.A. Garcia de Cortâzar, El dominio del monasterio de San Millân de la Cogolla (s. X
al XIII). Introducciôn a la historia de Castilla altomedieval, Salamanque, 1969;
A. Barrios Garcia, Estructuras agrarias y de poder en Castilla: el ejemplo de Avila
(1085-1320), Salamanque, 2 vol., 1983-1984.

Mélanges de la Casa de Velâzquez (- MCV), 1990, t. XXVI (1), p. 197-236.


198 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

on sait bien que des fonds documentaires suffisamment riches n'ont pas été
conservés partout, bien loin de là — l'organisation de la société rurale ou
urbaine de plusieurs régions d'Occident au XIe ou au XIIe siècle. Il suffira
de songer, pour s'en convaincre, aux descriptions des relations seigneurs-
paysans dans la société rurale catalane qu'est en mesure de fournir Pierre
Bonnassie, ou, dans un tout autre secteur de l'historiographie, aux analyses
de la démographie florentine à la fin du Moyen Age apportées par
Christiane Klapisch et David Herlihy. Il s'agit sans doute là de régions
exceptionnellement favorisées, mais les connaissances documentaires précises que
l'on possède sur le Moyen Age occidental permettent de reconstituer dans
ses grandes lignes une évolution régionale — on pense aux Castelli e villagi
nell'Italia padana d'Aldo Settia — ou de tenter des synthèses à une échelle
plus vaste comme Georges Duby dans ses Guerriers et paysans.
On est bien loin de pareilles perspectives dans le domaine musulman.
On sait que ces sources d'archives qui sont le fondement essentiel des
travaux occidentalistes y font presque complètement défaut, en dépit de la
fréquence de l'usage de l'écrit dans les sociétés musulmanes médiévales. On
peut sans doute citer l'ensemble exceptionnel que constituent les documents
de la Geniza du Caire, ces textes juifs de toute nature conservés par hasard
dans un débarras muré d'une synagogue et retrouvés au XIXe siècle. Ils ont
permis à S.D. Goitein d'écrire son grand ouvrage sur la société
méditerranéenne des XIe-XIVe siècle2. Mais il s'agit d'une trouvaille malheureusement
unique jusqu'à présent. Sans diminuer en quoi que ce soit l'intérêt de ces
textes, ni la grande valeur des travaux auxquels ils ont donné lieu, on doit
bien observer que les informations que l'on peut en tirer, quelques
significatifs qu'ils puissent être de pratiques ou de faits plus généralement
méditerranéens, ne nous renseignent directement que sur un secteur, essentiel
sans doute puisqu'il touche à la société urbaine et aux relations
méditerranéennes, mais qui ne concerne tout de même que certains aspects de la vie
économique et sociale. Il s'agit par ailleurs de documents issus exclusivement
d'une communauté juive minoritaire, ce qui en limite aussi quelque peu la
portée. Quelque riche que soit cette documentation, enfin, elle ne concerne
pas les campagnes qui restent totalement en dehors des possibilités qu'elle
ouvre aux chercheurs et qui restent l'une des grandes inconnues de l'histoire
médiévale du monde musulman 3.
On s'est interrogé sur les raisons de «l'absence de conservation de vraies
archives pour les six ou sept premiers siècles musulmans». Claude Cahen,

S.D. Goitein, A mediterranean society: the Jewish communities of the arab world as
portrayed in the documents of the Cairo Geniza, Cambridge University Press, 5 vol.
parus depuis 1967.
Voir à ce sujet les réflexions de Claude Cahen dans sa contribution sur «Le monde
musulman médiéval» aux «Recueils de la Société Jean Bodin», XLII (Varsovie, 1975),
sur Les communautés rurales, 3e partie, Paris, 1982.
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qui pose la question dans son Introduction à l'histoire du monde musulman


médiéval4, ne fournit que des éléments de réponse qui laissent un peu le
lecteur sur sa faim. Les conquêtes mongole ou ottomane, surtout la seconde,
ne semblent pas pouvoir tout expliquer. Plus convaincante est peut-être
l'idée que les mosquées n'avaient pas la même personnalité morale que les
institutions ecclésiastiques occidentales, et n'ont pas conservé de la même
façon les documents relatifs à la gestion de leurs biens, encore que parmi
les rares fonds anciens du domaine arabe, il faille compter quelques
ensembles relatifs à l'administration des biens de mainmorte (habous). Plus
profondément, Pedro Chalmeta a souligné avec raison que «nos documents
d'archives proviennent de corps sociaux légalement constitués... qui ont
conservé soigneusement tout ce qui créait un droit en leur faveur... Dans
l'Islam, au contraire, qui éprouve de la répugnance envers tout ce qui
implique un privilège d'exception, où la loi ne connaît qu'une seule
communauté, celle des croyants, unique et indivisible, qui n'admet aucun corps
constitué, il ne peut exister d'autres archives que celles de l'Etat»5.
Celles-ci même, pourrait-on ajouter, n'ont probablement pas eu les
mêmes raisons de se conserver qu'en Occident, dans la mesure où l'Islam
n'a pas connu les mêmes formes de développement d'Etats «pré-nationaux»,
à légitimité territoriale et dynastique, pour lesquels la soigneuse
conservation d'archives était un élément de continuité et, précisément, de légitimité.
Il ne faut par ailleurs probablement pas oublier, dans une perspective
comparative, un certain nombre d'autres facteurs «structurels» peu étudiés
jusqu'à présent, comme le rôle plus grand de l'oralité dans la pratique
judiciaire, ou la faiblesse ou l'absence d'institutions de type seigneurial
comparables à celles du système féodal occidental 6.
Dans la même Introduction citée plus haut, Claude Cahen rappelle
cependant qu'il existe dans l'aire musulmane des types de sources qui sont
susceptibles, jusqu'à un certain point, de suppléer cette regrettable carence
de l'histoire musulmane en documents d'archives: les sources juridiques,
dont il déplore qu'elles aient été trop négligées par les historiens, bien qu'elles
soient «souvent les seules à nous renseigner sur certains aspects de la vie
privée et publique du Moyen Age musulman»7. C'est à ce type de sources
qu'appartiennent les recueils de fatwâjs ou consultations juridiques rendues
par les ulémas, textes comparables aux responsa des docteurs juifs, conservés

4. Claude Cahen, Introduction à l'histoire du monde musulman médiéval: méthodologie


et éléments de bibliographie, Paris, 1982, p. 55-56.
5. Pedro Chalmeta, «De historia hispano-musulmana : reflexiones y perspectivas», Revista
de la Universidad de Madrid, vol. XX, n° 79, 1972, p. 137-138.
6. J'ai tenté quelques réflexions sur ce problème dans ma thèse sur Les musulmans de
Valence et la Reconquête (Xe- XIIIe siècles), I, Institut Français d'Etudes Arabes de
Damas, 1990, p. 38-41.
7. P. 75 ; voir aussi p. 77.
200 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

par des auteurs intéressés par la jurisprudence. L'un des ouvrages les plus
considérables de ce genre intéressant l'Islam occidental est le Micyâr, du
Marocain du XVe siècle al-Wansarïs! 8. Ce volumineux ouvrage en douze
volumes contient des centaines de documents de ce genre émanant de
docteurs andalous et maghrébins des époques antérieures, qui apportent de très
nombreuses informations concrètes, parfois localisées et qu'il est souvent
possible de dater approximativement grâce aux indications concernant le
juriste consulté, sur les institutions et la vie sociale et économique. Il a été
assez largement utilisé par Hady Roger Idris dans sa thèse sur La Berbérie
orientale sous les Zirides (XIe-XIIe siècles), ainsi que dans quelques articles
portant en particulier sur le mariage dans l'Occident musulman 9.
Bien que des analyses — assez abstraites il est vrai — des documents
qu'il inclut aient été publiées dès le début de ce siècle par E. Amar 10, cet
ouvrage très important n'avait, jusqu'à une date récente, pratiquement pas
été utilisé pour éclairer l'histoire socio-économique de l'Espagne musulmane.
Evariste Lévi-Provençal, dans son Histoire de l'Espagne musulmane,
signalait qu'un dépouillement systématique de ce corpus documentaire — qu'il
qualifiait d'«immense» — aurait été susceptible de rendre les plus grands
services, mais il ne l'avait lui-même que très peu utilisé pour dresser son
tableau classique de la civilisation andalouse au Xe siècle11. Les historiens
intéressés par l'Espagne musulmane seront donc particulièrement
reconnaissants à Vincent Lagardère d'avoir commencé à publier, dans un ensemble
d'articles et d'ouvrages déjà nombreux et importants, et en particulier dans
son récent Vendredi de Zallaqa 12, de multiples analyses qui rendent compte
de la richesse et de la diversité des sujets traités dans les fatwâ/s du Micyâr,
et donnent une idée de l'intérêt que présenterait pour l'histoire économique
et sociale d'al-Andalus une publication d'un index détaillé ou d'un catalogue
des documents contenus dans cet ouvrage, maintenant disponible non plus
seulement dans l'ancienne édition de Fès, mais dans les volumes récemment
publiés par le ministère marocain des waqf/s et des affaires religieuses 13.

8. Al-Wansarïsï, al-Micyâr, 12 vol. lithographies, Fès, 1314-1315 H (1896-1898); nouvelle


édition en 13 vol. publiée par le Ministère des waqf/s et des affaires religieuses, Rabat,
1981.
9. Hady Roger Idris, La Berbérie orientale sous les Zirides (XIe-XIIe siècles), Paris, 2 vol.,
1959; «Le mariage en Occident musulman d'après un choix de fatwâs médiévales
extraites du Micyâr d'al-Wansharisi», Studio Islamica, 32, 1970. Mohamed Talbi a insisté
sur l'intérêt du Micyâr dans un article publié dans le Journal of the Economie and
Social History of the Orient, 1962.
10. E. Amar, «La pierre de touche des fétwas», publ. dans deux vol. des Archives
marocaines, XII-XIII, Paris, 1908-1909.
11. E. Lévi-Provençal, Histoire de l'Espagne musulmane, III : Le siècle du califat de
Cor doue, Paris, 1967, p. 116, n. 2.
12. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallaqa, 23 octobre 1086, Paris, 1989, p. 127-162.
13. Voir supra la note 8.
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Cet ensemble de sources intéresse particulièrement l'équipe d'archéologie


de la Casa de Velazquez, dans la mesure où ces fatwâ/s fournissent des
informations sur l'organisation du peuplement, la nomenclature des lieux
habités, l'insertion socio-politique et parfois le mode d'organisation interne
des localités rurales, l'utilisation des forteresses, les rapports entre la ville et
son environnement. Ces questions se posent avec acuité à toute recherche
sur la civilisation andalouse saisie à travers ses aspects matériels 14. Il est
certain que des documents de ce type sont susceptibles d'apporter le
complément ou l'environnement textuel indispensable à toute recherche de terrain
portant sur quelque période historique que ce soit. J'ai signalé plus haut
qu'ils étaient parfois datés et localisés : il existe en particulier dans le Micyâr
un assez grand nombre de textes relatifs à la région de Vélez-Mâlaga à
l'époque nasride. Un programme de prospection reposant sur les indications
précises qu'ils fournissent sur divers villages (qurâ) et châteaux (husûn) de
cette zone a été projeté à cet égard dans le cadre des activités de l'URA
1225 du CNRS. En m'appuyant sur le texte n° 23 du choix présenté dans
cet article, qui fournit une extraordinaire illustration du schéma
d'organisation du peuplement rural dans le Sharq al-Andalus, j'ai déjà relevé, dans
une autre contribution à ce volume des Mélanges, tout l'intérêt que pouvait
présenter la mise en parallèle des indications fournies par ces textes avec la
recherche de terrain sur la structure des territoires castraux que nous avons
poursuivie depuis plusieurs années dans la région levantine 15.

L'actuel programme des concours attirant l'attention des historiens


français sur l'histoire de l'Espagne musulmane, incluse dans la question sur
«Les pays européens riverains du bassin occidental de la Méditerranée» aux
XIe et XIIe siècles, il a paru intéressant de fournir quelques exemples non
pas d'analyses mais de traductions complètes de certains de ces documents
concernant l'époque des taifas et celle du régime almoravide. Je remercie
vivement Vincent Lagardère d'en avoir fait un choix pour une publication.
L'équipe médiéviste de la Casa avait projeté initialement un fascicule séparé
incluant l'original arabe afin de permettre aux éventuels lecteurs arabisants
de se reporter plus facilement à des textes dont la traduction n'est pas
toujours facile et qui laissent parfois place à des ambiguïtés. Des raisons
tenant principalement aux difficultés d'édition et de diffusion n'ont pas
permis à ce projet d'aboutir, et nous nous sommes finalement ralliés à la
publication des seules traductions dans les Mélanges. Cette formule, sans

14. Voir en particulier sur ces problèmes l'ouvrage collectif, résultat des recherches
archéologiques menées dans le cadre des programmes de 11JRA 1225 : A. Bazzana, P. Cressier,
P. Guichard, Les châteaux ruraux d'al-Andalus: l'histoire et archéologie des husûn du
sud-est de l'Espagne, Madrid, Casa de Velazquez, 1988.
15. Voir, dans cette même livraison, p. 163-195.
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doute moins satisfaisante que la première, répond cependant à l'objectif


principal que nous nous étions fixé qui était de donner une idée du très
grand intérêt de cette documentation sur laquelle l'attention a au total été
peu attirée jusqu'à présent.
On constatera aisément dans les pages qui suivent la diversité des
informations qu'elle apporte (sur le problème des biens des mozarabes déportés
au Maghreb, l'artisanat, la monnaie et les impôts, les contrats et les
pratiques agraires, les formes de propriété et d'exploitation rurales, le commerce
maritime, les relations matrimoniales et le droit concret du mariage et de la
famille, et de nombreux autres points). A mon avis, et pour tout autre
secteur de l'histoire socio-économique du monde musulman médiéval,
l'intérêt d'une exploitation approfondie de ces documents peut être comparé à
celui que présentent les lettres de la Geniza. A certains égards, ces fatwâ/s
rendent compte en effet de «situations type», sans doute insérées dans
l'ouvrage en raison de leur intérêt juridique, mais aussi donnés comme cas
significatifs. Elles concernent par ailleurs largement le monde rural sur lequel
les connaissances précises font si cruellement défaut. Elles ne permettent
peut-être pas d'atteindre au même degré de connaissance locale ou régionale
que les documents des archives chrétiennes, mais on peut certainement en
tirer de très nombreux éléments pour tenter de reconstituer une sorte de
«schéma de fonctionnement» d'une société andalouse que nous ne
connaissons encore que très superficiellement.

*
* *

I. POUVOIR ET SOCIÉTÉ «TRIBUTAIRE»

L'historiographie récente tend à définir la formation politico-sociale


andalouse comme «tributaire», c'est-à-dire organisée fondamentalement sur la
base de deux réalités à la fois antagonistes et complémentaires : la structure
étatique d'une part, les communautés urbaines et rurales d'autre part, le
rapport entre les deux étant constitué principalement par l'impôt. Une telle
interprétation laisse peu de place à l'éventuelle autonomie d'une aristocratie
foncière ou militaire de type «seigneurial» ou «féodal» qui ne serait pas
fortement liée à l'appareil de l'Etat islamique. Les communautés «protégées»
(celles que l'on désigne habituellement sous le terme de «tributaires»)
s'insèrent aisément dans ce schéma. Elles sont d'ailleurs, du moins en ce qui
concerne les Mozarabes, en voie d'amenuisement rapide dans PAndalus du
XIIe siècle, du fait des mesures répressives prises par les Almoravides aussi
bien que par les Almohades.
Dans cette interprétation, les réalités fiscales et monétaires (dirhem
d'argent et dinar d'or, et leurs éventuels sous-multiples) ont une grande
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importance. Les légendes monétaires proclament et diffusent l'affirmation


de la légitimité du pouvoir étatique, et concrétisent le rapport entre l'Etat et
la ou les communautés soumises à l'impôt. Le problème toujours posé est
celui de la légitimité des impositions, que l'Etat, avec l'accord de juristes
complaisants, cherche à étendre au-delà des possibilités légales, face à la
résistance des sujets (ra'yya), qui peuvent eux-mêmes se prévaloir d'une
tradition juridique de condamnation des taxations abusives, toujours entretenue
par un secteur de la classe des juristes, auxquels se pose aussi la question
des mutations monétaires.

COMMUNAUTÉ MOZARABE ET POUVOIR ALMORAVIDE

Dès l'année 1125, encouragés par les victoires remportées par Alphonse I
le Batailleur, roi d'Aragon, les Mozarabes de la région de Grenade décident
de secouer le joug almoravide: ils envoient des messages, puis des
ambassades auprès du souverain, l'encourageant à reconquérir Grenade, y joignant
un registre renfermant 12000 noms de combattants prêts à rejoindre ses
troupes, et lui indiquer les endroits du pays les moins bien défendus. Ils
l'informent aussi qu'en plus des personnes susnommées et qu'ils
connaissaient bien, car elles demeuraient dans le voisinage de Grenade, il y en avait
bien d'autres qui ignoraient leur démarche, car elles vivaient très éloignées,
mais se manifesteraient dès l'apparition du roi et de son armée. Pour
l'encourager à entreprendre cette expédition, ils excitent sa convoitise, lui
décrivant toutes les qualités de Grenade, sa bonne fortune face aux autres
régions, la qualité de ses fortifications, sa vaste plaine fertile, riche terre à
blé, orge, lin, vigne, oliviers et arbres fruitiers, ses nombreuses sources et
rivières, la puissance de sa forteresse, le bon caractère de son peuple.
Convaincu, le roi d'Aragon met sur pied un corps expéditionnaire de
5000 cavaliers et 15000 fantassins et se met en marche début septembre
1125. Il sort en grand secret de Saragosse en direction d'al-Andalus, suivi
de ses gens ; parmi eux se trouvaient Gaston, vicomte de Béarn, présent lors
du siège de Saragosse, Pedro, l'évêque de cette ville et Esteban, l'évêque de
Huesca. Il atteignit Valence, le mardi 20 octobre 1125; puis se dirigea vers
Guadix. Traversant le Jucar, il attaque Dénia, le 31 octobre 1125, sillonne
le Levante par petites étapes, se lançant à l'assaut des places fortes
rencontrées. Poursuivant sa progression, il traverse le défilé de Jativa, sans
rencontrer de résistance et atteint Murcie. Déviant sa marche vers Vera, il suit
la vallée du fleuve Almanzora, en direction de Purchena. Sans rencontrer
d'ennemi, il s'enfonce vers Baza. C'est alors que fut éventé le complot des
Mozarabes. Al-Andalus était alors gouvernée par Abû-1-Tâhir Tamïm b.
Yûsuf b. Tâsfïn, résidant à Grenade. Dès que l'Arnir al-Muslimïn (Emir des
Musulmans) cAIi b. Yûsuf b. Tâsfïn fut informé de la nouvelle, il envoya
des renforts.
204 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

Début janvier 1126, le roi d'Aragon se présente dans la Vega, ainsi


débutait le siège de Grenade. Au cours de cette période, il envoya un
ambassadeur au chef suprême des Mozarabes de Grenade, Ibn al-Qallàs, pour
lui reprocher de l'avoir appelé et le blâmer de l'avoir induit en erreur sur la
facilité de l'entreprise. Les Mozarabes rétorquèrent à cet envoyé, que le
souverain aragonais ne devait s'en prendre qu'à lui-même, à sa lenteur
d'intervention et à ses nombreux arrêts en cours de route, retard mis à profit
par l'Amïr almoravide pour organiser des renforts et mettre sur pied la
défense de Grenade, les abandonnant ainsi aux vexations dont ils allaient
être les victimes.
Durant six semaines, toute la région de Cordoue avait été sillonnée et
ravagée par Alphonse I le Batailleur, avant qu'il ne regagne son royaume.
Nombre de Mozarabes lui rendirent hommage et renforcèrent ses rangs, au
point de justifier, lors du rétablissement de l'ordre almoravide, les rancœurs
de leurs voisins musulmans et les sanctions les plus sévères. Abû-1-Walld b.
Rusd, Grand Cadi de Cordoue, devant l'ampleur de cette révolte et ses
lourdes conséquences, fit le voyage de Marrakech, pour rendre compte de
la conduite à tenir pour y mettre fin. Vu la violation du pacte des
Mozarabes de Seville, de Courdoue et de Grenade, sortis de la Dimma
(Protection), il promulga une fatwâ rendant licite leur exil et l'expulsion de leurs
maisons. Cette décision juridique fut renforcée par un décret ordonnant la
déportation des Mozarabes vers les régions de Meknès et de Salé.

1. La situation des Mozarabes

GRENADE XIIe siècle. ABÛ-L-QÀSIM b. WARD (465-540 H/ 1072-1146)

Voici la question ayant trait aux biens habous des églises des chrétiens, au sujet
desquels l'émir des musulmans cAfî b. Yûsuf b. Tâsfïn écrivit au juriste et cadi Abû-
1-Qâsim Ahmad b. Muhammad b. Ward et autres jurisconsultes d'al-Andalus. Voici
le texte de sa lettre — Dieu lui fasse miséricorde — dans son intégralité :
De l'Emir des Croyants et Défenseur de la religion cAfi b. Yûsuf b. Tàsfin au
juriste et cadi Abû-1-Qâsim Ahmad b. Ward et aux jurisconsultes du conseil de
Grenade — Dieu les préserve et les assiste de sa force.
Au nom de Dieu Puissant et Miséricordieux, que Dieu accorde son salut à
notre maître Muhammad et à sa famille.
Notre lettre — que Dieu vous préserve, vous assiste de sa force, vous facilite ce
qui lui plait, et qu'il étende sur vous ses bienfaits et ses bénédictions — émane de la
capitale de Marrakech — Dieu la préserve — en ce temps. Les chrétiens tributaires
déportés de Seville à Meknès al-Zaytun — Dieu la préserve — nous ont fait part de
leur souhait que quelqu'un soit envoyé auprès d'eux pour décider avec eux des
conditions de la vente en notre faveur de leurs biens, puisqu'ils ont préféré cette
solution lorsque nous leur avons laissé le choix en cette matière. Et comment
peuvent-ils continuer à observer les rites de leur religion à laquelle ils restent fidèles?
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 205

Tel est le texte de ce qu'ils nous disent dans leur lettre. Nous vous demandons une
consultation juridique sur ces deux points ; faites-nous connaître l'enseignement de
la sunna à leur sujet. De même, expliquez-nous la procédure à suivre en ce qui
concerne les biens haboussés au profit des chrétiens et de leurs églises en al-Andalus,
conformément à la volonté de Dieu Puissant et Grand ; qu'ils jouissent d'une paix
profonde, de la miséricorde de Dieu et de ses bienfaits.
De même, nous avons reçu une lettre de notre fils Abu Bakr, que Dieu lui
accorde sa force, nous assurant que des Chrétiens tributaires se sont convertis à
l'Islam à Seville — que Dieu la préserve — et qu'un petit groupe d'entre eux s'est
enfui en territoire ennemi — Dieu l'anéantisse — , poursuivi par la cavalerie, les uns
ont été tués, les autres ont été ramenés à Seville et incarcérés. Faites-nous connaître
les directives de la sunna sur ces deux affaires, conformément à la volonté de Dieu.
De même les chrétiens (installés à Meknès) ont fait valoir que leurs moines
(ruhbàn) et évêques (asâqifa) n'avaient pas d'autres ressources que les revenus des
habous constitués au profit des églises en question. Cela fait partie des points sur
lesquels il est nécessaire de donner une consultation juridique — si Dieu Puissant et
Grand le veut — . Que la réponse nous éclaire à ce sujet.
Le juriste, imam, gardien de la foi, Grand Cadi de Grenade Abû-1-Qâsim
Ahmad b. Muhammad b. Ward — Dieu lui porte assistance — répondit en 521
H/ 1127. (Micyàr, Fès, VII, 39; Rabat, VIII, 56).

2. Les biens des Mozarabes déportés au Maghreb

GRENADE XIIe siècle. ABÛ-L-FADL CIYÀD B. MÛSÂ AL-YAHSUBÏ


(476-544 H/ 1083-1144)

On interrogea le cadi Abû-1-Fadl cIyâd au sujet de habous que des chrétiens,


liés aux musulmans par un pacte (mucâ~hadûn), avaient constitués au profit d'une de
leurs églises. Les prêtres les administraient et en consacraient les revenus aux besoins
de leur église, prenant pour eux les excédents. Cette situation dura, selon la volonté
de Dieu, jusqu'au moment où, l'émir les ayant chassés de chez eux, les musulmans
transformèrent la dite église en une mosquée où l'on faisait les cinq prières et la
prédication du vendredi. Les habous demeurèrent en l'état et servirent à l'entretien
de la mosquée, le surplus revenant aux imams. Cette situation se maintint pendant
plus de dix-huit ans sans que rien ne vienne s'y opposer, jusqu'à ce qu'un agent du
trésor prétende les intégrer au bayt aï-mâl (trésor public) sans produire de zahlr
(décret) promulgué par l'émir à cette fin. Peut-il — que Dieu se montre généreux
envers toi — les intégrer au trésor public sans que l'émir le lui commande, ou n'est-il
pas possible de les intégrer de cette façon là? Est-ce licite ou illicite? Fais-nous
connaître ton jugement sur ce cas, afin que celui qui aura à traiter de cette question,
y apporte une réponse claire, péremptoire et appropriée, si Dieu le veut.
Il répondit : Les habous des tributaires (ahl al-dimma) n'ont pas à être respectés.
Si leur fondateur est en vie et qu'il veuille les annuler, il n'y a pas à s'y opposer. Si
ces habous sont anciens et aux mains des tributaires, on n'y portera pas atteinte.
Qu'à la suite de l'expulsion des tributaires du site de leur église, celui qui administrait
pour les musulmans l'ait transformée en mosquée est un acte fort judicieux puisque
les musulmans installés à la place des tributaires avaient besoin d'une mosquée pour
faire leur prière et que l'imam devait leur en construire une. Le mieux étant de se
206 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

servir à cette fin de l'église et de la convertir en mosquée. Après l'expulsion de ces


gens, cette église et ses habous reviennent en effet au trésor puisqu'ils en ont été
dépossédés et n'y ont plus de droit de regard.
Toutefois, si le fondateur de l'église ou d'une partie de ses habous est en vie, il
peut récupérer son bien, le vendre et rompre son contrat de habous, sans
opposition. Quant aux biens (dorénavant) sans propriétaire, dont les tributaires avaient la
jouissance selon leur droit d '(anciens) habitants, ils reviennent aux musulmans après
leur départ, puisqu'ils n'ont plus de propriétaire. On ne peut plus les considérer
comme relevant d'un pacte, mais on doit statuer à leur égard conformément à leur
propre droit en faisant de l'église une mosquée (on ne peut les considérer comme
bénéficiaires d'un pacte — sulhiyyun — aux termes duquel on respecterait leurs
intentions en continuant d'assurer l'entretien de l'église devenue mosquée). Continuer
grâce aux habous à assurer ses nécessités en nattes et en combustibles, à la pourvoir
d'un imam et d'un domestique, à subvenir aux frais de construction, relève d'un
jugement sûr et présente l'avantage de faire enrager les infidèles en transformant
leur demeure d'impiété et de tyrannie en un lieu où le nom d'Allah est prononcé et
où l'on observe les rites de l'Islam.
On trouve (du même cIyâd) — que Dieu lui soit miséricordieux — une autre
réponse à cette question dont voici le texte : J'ai déjà répondu il y a plusieurs années
à ton père — que Dieu lui soit miséricordieux — que le statut des chrétiens en al-
Andalus est problématique : sont-ils bénéficiaires d'un pacte leur accordant la
propriété des biens qu'ils détiennent, et faut-il appliquer le pacte à tous leurs biens, ou
bien ont-ils été conquis de vive force (canwatan) ainsi que leurs terres, alors on
applique le pacte des gens conquis de vive force.
Les juristes bien informés de tous les aspects de l'histoire disent qu'al-Andalus a
été conquis en partie par la force et en partie par traité et que la plupart des biens
de ces tributaires jouissant d'un pacte ont été conquis de vive force. Quant à moi, je
dis que ces chrétiens, dans la mesure où leur statut et celui des biens qui se trouvent
en leur possession n'est pas clair, doivent être reconnus comme ayant le droit de les
posséder du fait qu'ils les détiennent sans rencontrer d'opposition. Mais les églises et
les habous appartiennent à une autre catégorie : il n'est pas illicite de les en chasser
et de leur interdire de les utiliser et d'en tirer bénéfice comme ils le faisaient
précédemment. Leurs constitutions de habous ne sont en effet pas contraignantes car
elles n'ont pas été constituées pour Allah et n'ont pas été établies pour lui, mais
pour les idoles. Ces biens peuvent être récupérés par ceux qui les ont constitués s'ils
les réclament ; tous les biens abandonnés par des propriétaires connus, reviennent au
Trésor public des Musulmans, sous He contrôle de l'imam. On agira de même pour
les biens haboussés sans propriétaire. Si leurs biens et leurs villages leur ont été
achetés par les Musulmans qui les habitent ainsi que ceux d'entre eux qui se sont
convertis, on doit y faire les prières et l'imam y fonder une mosquée, ou une grande
mosquée s'ils en ont la nécessité. (Micyâr, Fès, VII, 47-48 ; Rabat, VII, 73-74).

LA RÉVOLTE DE CORDOUE EN 1120 ET SES POSSIBLES CAUSES


PROFONDES

Une importante rébellion en 513-514 H/ 1120 devait mettre en cause


les troupes almoravides et la population de Cordoue. La cause en fut le
comportement d'Abù Bakr Yahyâ b. Rawâda, gouverneur de la ville. Le
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 207

jour de la fête des sacrifices (cid al-Adhâ), une foule dense se promenait
dans les rues de la ville. Un des serviteurs d'Abù Bakr décide de mettre la
main sur une femme. Il s'empare d'elle. Ameutant les alentours de ses cris,
celle-ci implore le secours des musulmans qui y répondent nombreux,
occasionnant une grande confusion. L'agitation dure toute la journée jusqu'au
soir, opposant les Cordouans aux serviteurs de l'émir. Les belligérants se
séparent. Les jurisconsultes et les édiles de la ville viennent trouver Abu
Bakr et négocient le retour au calme contre la mort de ce serviteur qui fut à
l'origine des troubles, ce qu'il refuse. La colère monte d'un cran. Le
lendemain, la population en armes, avec à sa tête les jurisconsultes, les édiles,
attaque le gouverneur almoravide, le met en fuite. Il se fortifie dans sa
citadelle devant laquelle le siège est mis. Les échelles sont dressées, les
assaillants parviennent à l'intérieur dont on chasse Abu Bakr. Ils pillent la
forteresse, incendient les maisons appartenant aux almoravides, s'emparent de
leurs biens et les expulsent de la ville sans ménagements. Informé de la
situation qu'il juge grave, cAIi b. Yùsuf b. Tàsfïn intervient avec de nombreuses
troupes Sanhàga, Zanâta et autres Berbères. En 515 H, il se présente devant
Cordoue qu'il assiège. Devant la dureté du combat, les Cordouans envoient
une ambassade au souverain pour régler le conflit.
Suite à cette affaire, Abû-1-Walïd b. Rusd demanda à être déchargé de
ses fonctions du cadiquat suprême, ce qui lui fut accordé.
Une interrogation demeure sur la véritable cause de cette révolte
populaire. S'est-il agi d'une histoire de mœurs, comme le suggère le récit
précédent, ou d'une affaire plus complexe de remise en cause des ventes des
biens des Banù cÂmir, des Banû cAbbâd, des Banû Sumàdih dont
l'annulation aurait gravement lésé, au dire d'Ibn Hamdïn, les intérêts du peuple?
Abû-1-Walïd b. Rusd avait traité dans son opuscule intitulé Kitâb al-kafâra,
du caractère licite ou illicite de l'acquisition des biens, du statut des biens
indûment acquis et des diverses fraudes et spoliations rencontrées dans ce
genre de transactions, problèmes ayant causé ces remous politiques.

3. Les biens d'origine étatique vendus à Cordoue et le pouvoir almoravide

CORDOUE XIIe siècle. IBN AL-HÀGG (m. 529 H/ 1135)

Ibn al-Hagg" répondit : Ceux qu'Allah a placés à la tête des Musulmans doivent
être vigilants et défendre scrupuleusement le Trésor public (Bayt al-mâl). On ne doit
aucunement réprouver les attributions d'un gouverneur placé par l'émir des
Musulmans à la tête d'un district (mawdic), car elles sont vraisemblablement générales et
toute vente (conclue par lui) est valable, surtout s'il est avéré qu'il se conduit bien et
gouverne comme il faut en étant très ferme en général. Les ventes faites par les
Banû cAbbâd, régulières et conformes aux intérêts du Trésor public, ne peuvent en
aucune façon être annulées d'autant plus qu'elles remontent à bien des années et que
208 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

personne n'y a fait opposition. Ce qui constitue une preuve déterminante pour qui
possède l'un de ces biens et qui ne saurait être inquiété à ce sujet.
C'est peut-être à cette question qu'ont fait allusion al-cUqaylï et Ibn al-Sayrafï,
en parlant d'Ibn Rusd et autres juristes contemporains, qui, avec lui, ont rendu des
fatwâ/ s à la demande de l'Emir des Musulmans sur les exigences du rite malikite et
de ses adeptes concernant les biens des Banû cÂmir et des Banû Sumâdih; Ibn
Hamdïn écarta d'eux les furieux que réprima l'Emir des Musulmans All b. Yûsuf b.
Tâsfîn. Par la suite, leur innocence apparut dans une longue exposition. (Micyàr,
Fès, VI, 71 ; Rabat, VI, 97-98).

LA MONNAIE

En principe, les monnaies d'or et d'argent étaient légalement


indépendantes l'une de l'autre et chacune d'elles avait un pouvoir libératoire complet,
lorsqu'elle figurait dans l'acte générateur de l'obligation ou qu'elle était
préférée à l'autre par la coutume du lieu.
Le dinar, mot arabe venant du grec denarion, désignait l'unité
monétaire d'or. Son poids qui était à l'origine de 4,55 g, fut ramené à 4,25 g. A
partir du Xe siècle, il varia sensiblement selon les régions et les dynasties,
mais les pièces étaient en règle générale pesées et non comptées. Le dinar
ou mitqàl d'or avait comme sous multiple : le demi, le quart (rubuc ou
rubà~°ï) et le huitième (tumun ou tumânï) de dinar.
Le dirham, mot arabe venant du grec drachme, désignait l'unité
monétaire d'argent en même temps qu'une unité de poids. Son poids était à
l'origine de 4,15 g environ, et fut ramené à 2,95 g environ. Ainsi le dirham
correspondait aux sept dixièmes de l'unité de poids appelés mitqâl et
équivalant au dinar, valeur relative indiquée par les traités théoriques. La valeur
du dirham par rapport au dinar fut très variable selon les régions et les
époques ; théoriquement de un dixième, elle tomba parfois à un vingtième
ou un trentième. Le dirham d'argent se subdivisait en demi (appelé qïrât),
quart, huitième et seizième (appelé harnûba ou harrûba). La harrûba devait
être en cuivre. Loin d'être constant, le rapport or-argent était soumis à des
fluctuations.
Les Almoravides commencent à battre monnaie d'or après la prise de
Sigilmàsa, dès 1058. Le choix des inscriptions religieuses est fait en fonction
de leur attachement au sunnisme malékite dont ils sont les défenseurs. Le
droit du dinar présente des inscriptions religieuses et le nom du souverain,
tandis que le revers porte dans le champ le nom de cAbdallâh,
Commandeur des Croyants, et des légendes circulaires indiquant la dénomination, le
lieu et la date de frappe. cAbdallâh se rapporte au calife abbasside, reconnu
comme l'autorité suprême par les sunnites.
Le monnayage almohade présente de nombreux signes de changement
par rapport à la tradition monétaire antérieure. La valeur faciale — mention
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 209

de dinar ou dirham — et la date de frappe sont, en effet, omises des


inscriptions tandis que le lieu d'émission est rarement mentionné. Les monnaies
almohades ne présentent que des formules pieuses, le nom — parfois la
généalogie complète — du souverain et sa titulature. En outre, ce monnayage
est remarquable grâce à deux innovations : l'adoption durable d'une écriture
cursive — nashï — et l'emploi de nouvelles unités pondérables. La
particularité essentielle du monnayage almohade réside en la présence du carré inscrit
dans un cercle sur les dénominations d'or et la forme carrée des pièces
d'argent. La tradition littéraire attribue au Mahdi Ibn Tùmart, appelé
«l'homme au dirham carré», le choix de cette forme géométrique.

4. Mutation monétaire à Valence

VALENCE XIe siècle. IBN CABD AL-BARR (m. à Jativa en 463 H/ 1071)

Le faqJh Abu cUmar b. cAbd al-Barr a émis une fatwâ au sujet de quelqu'un
qui a loué une maison ou un hammam pour une somme de dirhams du type qui
avait cours parmi les gens au moment du contrat (caqd). Puis on remplaça les
dirhams par d'autres meilleurs que les anciens. Le locataire doit se libérer en pièces
ayant cours au moment de l'échéance (qadâ') et non en pièces ayant cours au
moment du contrat. C'est arrivé ici à Valence, lorsque les dirhams courants mis en
circulation par al-Qaysï, lesquels valaient 6 dinars le mhqâl d'or, ont été changés
pour d'autres pièces dont la valeur est de 3 dinars le mitqâl. Ibn cAbd al-Barr a pris
parti pour la nouvelle monnaie, arguant que le sultan a retiré l'ancienne et interdit
de s'en servir. Or c'est une fatwâ erronée. Abû-1-Walïd al-Bàgï a rendu une fatwâ
selon laquelle tout débiteur ne doit se libérer qu'en monnaie ayant eu cours au
moment du contrat. (Micyâr, Fès, VI, 116; Rabat, VI, 164).

5. Monnaie d'or et rachat des prisonniers

SARAGOSSE (?) XIe siècle. ABU CABD ALLAH MUHAMMAD B.


MUHAMMAD AL-SARAQUSTÏ (m. 477 H/ 1084)

On l'interrogea au sujet d'un individu décédé alors qu'il détenait un certain


nombre de pièces d'or haboussees afin d'être prêtées aux prisonniers (devant payer
une rançon pour recouvrer leur liberté). Il avait reçu (ces fonds) de celui qui les
détenait (avant lui) en numéraire et en gages (reçus, hypothèques), et cela en l'an
442 H/ 1050-1051. Les monnaies d'or étaient de l'ancienne frappe, la frappe ayant
été (ensuite) modifiée, comme vous le savez. On n'a pas trouvé de justificatif de la
valeur de ce qu'a reçu le personnage en question (al-qâbid al-madkûr) de la part des
prisonniers avant la modification de la frappe et après. Ses héritiers prétendent qu'il
leur a dit lors de sa maladie, n'avoir reçu des prisonniers en échange des gages,
qu'une quantité d'or d'un peu plus de 300 dinars en numéraire et en gages, à lui
remise par celui qui la détenait avant lui. En effet, certains prisonniers soutiennent
qu'il (le premier détenteur?) a rendu une somme supérieure à celle qu'indiquent les
210 PIERRE GUICH ARD - VINCENT LAGARDÈRE

héritiers. Est-ce que l'on peut admettre leurs dires en ce qui concerne la somme
rendue (radd) et exiger du défunt (de la succession) ce qu'il doit aux prisonniers,
alors que cela ne nous est connu que d'après leurs dires? Précisez-nous votre opinion
dans cette affaire — que Dieu vous préserve — en tant qu'appui pour les choses
civiles et religieuses et que vous soyez bénéfiques à l'élite et au peuple des
musulmans.
Il répondit en inversant la question : s'il s'avère que les prisonniers ont emprunté
de l'or de bon aloi et en rendant du moins bon, ils ne seront pas quittes en en
rendant du moins bon, même si l'administrateur qui a consenti le prêt les a acquittés,
car il a donné ce qui ne lui appartenait pas. Tout prisonnier affirmant qu'il a rendu
autant qu'il a pris, ou moins en valeur et plus en nombre de pièces, ne sera pas cru
s'il ne produit de preuve testimoniale à l'appui de son dire. Tout ceci, sous réserve
que la gestion de l'administrateur a été irréprochable, sinon il sera tenu pour
responsable de ce qu'il aura dilapidé. (Micyâr, Fès, VII, 108-109 ; Rabat, VII, 161-162).

IMPÔTS LÉGAUX ET ILLÉGAUX

Pour les impôts légaux, il y a lieu de distinguer entre ceux dont sont
redevables les Musulmans et ceux qui frappent exclusivement les tributaires.
On doit de même considérer d'une part les impôts sur la propriété mobilière,
exigibles en numéraire ou en nature; d'autre part, ceux qui s'appliquent à
la propriété foncière. Aux termes de la législation religieuse, le musulman
est tenu de s'acquitter d'une aumône légale (sadaqa), en remettant à la
communauté le dixième de ses troupeaux, de ses récoltes et de ses
marchandises. Cette dîme (cusr, ou zakât) concerne les biens meubles.
A cet impôt correspond pour les tributaires de l'Islam, appartenant à
une religion révélée, une taxe personnelle de capitation (gizya), due par
chaque adulte du sexe masculin. D'autre part, les tributaires, dans les
régions passées au pouvoir de l'Islam en vertu d'un traité de capitulation,
conservent l'usufruit de leurs domaines, mais doivent s'acquitter d'un impôt
foncier, le harâg dont le taux est fixé tous les ans. Bientôt s'institue la règle
que le harâg sera dû au fisc, même si les occupants du sol renoncent à leur
statut de tributaires et se convertissent à l'Islam.
Aux impôts légaux s'opposent les taxes illégales. En Andalus elles ont
toujours été fort mal vues. Pour en mieux saisir le sens et le poids
économique, nous pouvons les regrouper sous diverses rubriques. Il y a les droits
de passage, droits de transit, douane, péage, octroi qu'ils soient perçus aux
ports (cusr, hums, zakât cuyûn, curûd al-tigâra), sur les fleuves, à la chaîne
(ma'âsir), sur les routes (rasd, arsâd), à l'entrée des villes ou des funduq
(qabâla). Les droits de vente ou droits de transaction seraient des taxes
levées sur les métiers pour droit d'exercice de profession: lawâzim, malâ-
zim, mazlama, halqa, samsara ... Venons-en aux droits du sol. L'Etat se
considère propriétaire du sol des marchés, que ce soit sùq, qaysâriyya, hân
ou funduq, et le loue aux marchands moyennant une taxe de stationnement
pour vente. Il s'agit d'un impôt sur la terre assimilable au harâg.
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 211

6. Perception des dîmes

CORDOUE XIe siècle. IBN CATTÀB (m. 462 H/ 1069)

On interrogea Ibn cAttâb au sujet d'un percepteur de dîme Cassâr) qui inspectait
à la porte de la ville les Musulmans qui y entraient, scrutait leurs chargements, leurs
marchandises et les provisions qu'ils y introduisaient. Alors qu'il fouillait un homme
en présence d'un groupe de personnes, et qu'il le mettait dans l'embarras, excédé
l'un d'eux lui lance: «Pourquoi le harceler! Tu agissais de la même manière à
Grenade, puis par la suite, je t'ai vu mendier et tu retomberas dans la mendicité, s'il
plaît à Dieu!». Et le percepteur de répondre: «Si j'ai mendié, le Prophète — Dieu
lui accorde son salut et sa bénédiction — en a fait autant». Et il dit aussi: «Si j'ai
été ignorant (ou ignoré?), le Prophète l'a été également». Un groupe de Musulmans
a témoigné à ce sujet contre lui, tandis qu'il niait ce qu'on lui reprochait. Deux
personnes équitables parmi les témoins instrumentaires, se présentèrent chez le cadi.
L'un d'eux rapporta le témoignage d'un autre homme après que le cadi l'ait interrogé
à son sujet. Leurs témoignages étaient justes et équitables. Un homme a affirmé
l'avoir entendu dire à un individu dont il inspectait les bagages: «Paie ce que tu
dois et plains-toi au Prophète !». Le percepteur de dîme nia l'ensemble de ces
accusations. Sommé de se justifier, il n'avança rien pour sa défense. (Micyâr, Fès, II,
254; Rabat, II, 326).

7. Légitimité des magârim

SARAGOSSE (?) XIIe siècle. ABU CABD ALLAH AL-SARAQUSTÏ


(m. 477 H/ 1084)

Mon maître Abu cAbd Allah al-Saraqustï fut interrogé au sujet de quelqu'un
qui remet une chose à un courtier pour la vendre aux enchères ; après l'avoir vendue,
le courtier se soustrait à la taxe (ma'gram) dont il partage le montant avec le
marchand (acheteur) et le vendeur de la marchandise. Est-ce que cela leur est permis ou
non? Est-il licite pour quelqu'un de soustraire quelque chose à l'impôt (magârim)l
Explique-nous cela.
Il répondit: On ne fait face aux besoins de défense des marches frontières
musulmanes, dont les habitants sont sans cesse inquiétés par les incursions de
l'ennemi — que Dieu le détruise — et à l'insécurité des routes, que grâce aux taxes des
marchés (magârim al-aswâq) instituées de longue date par les autorités (ahl aï-hall
wa-I-caqd: ceux qui lient et délient) dans ce but, parce que le trésor public (bayt
al-mâl) ne peut faire face à ces besoins. Il convient de les conserver, et de charger
des gens sûrs et de confiance de les percevoir et d'en utiliser convenablement le
produit, auquel cas leur activité est louable, et quiconque les détourne et ne les
utilise pas à bon escient est fraudeur et injuste ; et tel est le cas des gens des souks
qui devraient les payer mais les retiennent et ne les versent pas. (Micyâr, Fès, V, 25 ;
Rabat, V, 32).
8. Harag sur une métairie

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN RUSD (m. 520 H/ 1126)


On le consulta au sujet d'un homme accusé de cultiver une métairie d'une autre
212 PIERRE GUICH ARD - VINCENT LAGARDÈRE

personne en tout illégalité et injustice. Les témoins instrumentaires affirmèrent que


le prix approximatif de la métairie était de 250 mitqals. Est-ce que le témoignage
imprécis des témoins est licite ou non, sans plus de précision sur le prix déterminé
de la vente au cultivateur? L'homme concerné précisait qu'il cultivait la métairie,
l'entretenait et versait au Sultan l'impôt foncier (harag) dont elle était grevée. Est-ce
qu'il faut lui supprimer, selon le témoignage défavorable porté contre lui, le droit
d'exploitation et ce qu'il a versé d'impôt foncier? (Micyâ~r, Fès, IX, 408; Rabat, IX,
540).

9. Qatf sur une propriété dans une qarya

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN RU§D (m. 520 H/ 1126)

On le questionna — que Dieu lui accorde sa miséricorde — au sujet de quelqu'un


qui vend une partie de ses biens en spécifiant que l'acheteur paiera une taxe (wazif)
plus forte que celle qu'il devrait pour le terrain qu'il acquiert. Est-ce possible ou
pas?
Voici le texte de la question (sur laquelle on te demande) une réponse — que
Dieu soit satisfait de toi — : Un individu achète à un tiers la moitié de tous ses biens
dans l'indivision. Dans un post-scriptum que les notaires ont coutume d'ajouter après
l'acte de vente, il déclare au vendeur assumer en sus des impositions et taxes
habituelles afférantes à la moitié des biens achetés, une certaine redevance (qatf). Par
exemple, les redevances à prélever dans la localité (qarya) en question s'élevant à
cinquante dinars à répartir sous forme de contributions (ma°âwin) entre les habitants,
la redevance due par les biens en question atteignant quatre dinars, le vendeur se
décharge sur l'acquéreur de la moitié de ses biens d'une redevance de vingt dirhams,
puis il appert que la redevance due par l'ensemble des biens en question s'élève à
deux dinars (au lieu de quatre) [...].
Il répondit : la vente est licite si la redevance concernant la moitié des biens en
question s'élève à quatre dinars et que le vendeur se décharge sur l'acquéreur (de la
moitié de ses biens) d'une redevance de vingt dirhams sans que l'acheteur stipule
qu'il paiera pour le vendeur au titre de sa quote-part des taxes du village (qarya), les
quatre dirhams. L'acheteur ne sera tenu qu'à la moitié de la taxe due par le village.
S'il fait cette stipulation d'acquitter les quatre dirhams des taxes du village pour le
vendeur, la vente est viciée. Elle peut faire l'objet d'une concession (tawc) du genre
de celles que les notaires ont coutume d'entériner dans les actes. (Micyâr, Fès, VI,
342-343 ; Rabat, VI, 480^81).

10. Imposition étatique sur l'imam d'une qarya

GRENADE XIIe siècle. ABU ISHÂQ IBRÀHÏM B. FATÛH

Le juriste Abu Ishàq Ibrahim b. Fatûh a été consulté par les gens d'une localité
(qarya), qui avaient prévu pour celui qui exercerait chez eux la fonction d'imam
dans leur qarya un salaire déterminé, dont chacun paierait sa quote-part à égalité.
Trois personnes refusèrent de payer, et s'abstinrent d'accomplir la prière commune
du vendredi avec eux. Doivent-ils être contraints de payer la part qui leur a été
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 213

imposée? Cet imam est-il tenu au même titre que les autres habitants du village de
contribuer aux impôts lorsqu'on leur a imposé une contribution étatique (farda
mahzaniya) ou taxe financière (wazïfmâlï) ou non?
Il répondit : Ces trois personnes doivent se conformer aux obligations des autres
habitants de la qarya, car l'établissement d'un imam est une obligation. L'imam doit
percevoir ce qu'ils lui donnent, s'il n'est pas jugé indigne de cet emploi. Quant aux
impôts qui frappent les gens de la qarya, ils lui incombent comme ils leur incombent
à eux-mêmes, puisqu'il fait partie de la population de cette qarya. (Micyâr, Fès, I,
135; Rabat, 1,156).

II. VIE FAMILIALE

Par une exception remarquable, dans la législation musulmane, qui est


essentiellement religieuse, le mariage constitue un contrat purement civil.
Ses conditions de validité sont au nombre de quatre: 1°) consentement
direct ou indirect donné par le père ou le tuteur testamentaire (wasl) ; 2°) la
constitution d'une dot (sadâq), dont le minimum est de trois dirhems ou un
quart de dinar d'or pur, et qui peut être payé au comptant (naqd) ou à
terme (kâll); 3°) la présence de deux témoins remplissant les conditions
voulues par la loi; 4°) l'absence d'empêchements à mariage, tels que la
parenté, l'alliance, la différence de religion, la grossesse, etc.. En dehors du
contrat, qui est valable par la réunion des quatre conditions précédentes, le
mariage ne devient parfait que par la consommation physique (al-wat%
laquelle est présumée, jusqu'à preuve contraire, lorsqu'un des faits matériels
suivants a été dûment constaté. Ces faits sont, exemple, l'isolation, l'entrée
du mari dans la chambre nuptiale, la chute du rideau sur l'appartement où
se trouvent les époux, le séjour de la femme pendant un an accompli chez
le mari, etc.
Il est utile de remarquer que le Musulman peut contracter un mariage
valable avec une sectatrice des Ecritures, juive ou chrétienne ; mais, à
l'inverse, on n'admet pas le mariage d'une Musulmane avec un non-Musulman.
La polygamie ou plutôt la tétragamie étant permise par le Coran, le
législateur a dû prévoir le concours de plusieurs femmes légitimes se
partageant l'affection d'un seul mari. La loi veut dans ce cas, qu'il n'y ait aucune
différence entre les épouses, et elle ordonne au mari de partager son séjour,
par périodes de vingt-quatre heures ou par périodes plus longues, chaque
épouse ayant, à tour de rôle, droit à une période.
Enfin, le mari doit également à sa ou ses femmes l'entretien (nafaqa)
selon ses ressources. La nafaqa comprend le logement, la nourriture, le
vêtement, les accessoires (henné, koheul, fard, etc.), le service domestique, quand
la condition sociale de la femme l'exige.
Il n'y a pas de régimes matrimoniaux réglant l'association pécuniaire
de l'homme et de la femme, d'après le droit musulman, ou plutôt il n'y a
214 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

que le régime de séparation de biens. La fortune personnelle de chaque


époux lui reste propre.
Dans la conception islamique, le mariage, contrat consensuel, peut
prendre fin par le consentement mutuel des deux époux. Jusqu'ici, la
législation musulmane est plus logique que les législations occidentales qui, ayant
fait du mariage un contrat consensuel, n'ont pas admis le divorce par
consentement mutuel. Mais là où commence l'anomalie, c'est lorsqu'on
accorde au mari le droit de répudier sa femme, sans motifs, tandis que celle-ci
n'est nullement armée d'un droit égal. Il est vrai que la femme mécontente
de son mari, peut obtenir du cadi la répudiation de sa propre personne;
mais les deux situations ne sont guère identiques.
Ainsi, en dehors du décès de l'un des époux, qui met fin au mariage,
toutes les autres causes de dissolution du mariage sont groupées sous le
générique de talâq, répudiation, auquel on accole un autre mot pour
caractériser chaque situation particulière. C'est ainsi que l'on a: 1° Le talâq al-
hulc ou répudiation moyennant rançon, la femme payant quelque chose à
son mari pour obtenir de lui qu'il la répudie.
2° Le talâq al-mubârât ou répudiation par décharge mutuelle. Le mari
renonce au droit de répéter la portion de la dot payée au comptant, et la
femme à réclamer la portion payable à terme.
3° Le talâq, répudiation, que le mari est libre d'imposer à sa femme,
sans aucun motif. Elle est encourue par la prononciation de certaines
paroles, qui, en tous cas, ne doivent laisser aucun doute sur l'intention du mari.
4° Le talâq peut être aussi l'œuvre de la femme. Mais celle-ci n'ayant
qu'une capacité juridique restreinte, la législation veut qu'elle en soit relevée,
ou plutôt que sa personnalité juridique soit complétée par le juge. C'est
donc, en réalité, de la décision du cadi que découle la répudiation
demandée par la femme. Aussi, à l'inverse de la répudiation prononcée par le
mari, celle qui dérive de la sentence judiciaire est-elle irrévocable, elle
n'admet pas de retour.

11. Mariage à Tolède et Calatrava

CORDOUE XIIe siècle. IBN CATTÂB (m. 462 H/ 1069)

(Les juristes de Cordoue et de Tolède) furent interrogés au sujet de Muhammad


b. Yûsuf b. al-Gâsil. Cet Ibn al-Gâsil s'était en effet marié à Tolède avec une femme
nommée cAzIza, et lui avait accordé dans son contrat de mariage le droit de répudier
à son gré toute femme qu'il prendrait par la suite. Etant administrateur des biens
habous à Calatrava, il y séjournait un certain temps, puis regagnait Tolède. En dû-1-
higga 452 H/ Janvier 1061, il répudia cAzîza et rédigea à ce sujet un acte dont il lui
cacha l'existence. Puis il repartit à Calatrava, où il épousa une femme nommée
Sams à la mi-muharram 453 H/ Février 1061. La nouvelle parvint à cAzïza qui était
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 215

à Tolède ; elle s'adressa au cadi de la ville Abu Zayd b. al-Hassâ et lui présenta la
clause figurant dans le contrat de mariage, puis prononça la triple répudiation de la
femme épousée par son mari à Calatrava. Le cadi de Tolède en avisa celui de
Calatrava, Muhammad b. Bukayr, qui prononça la séparation d'Ibn al-Gâsil et de
Sams qu'il avait épousée à Calatrava, conformément au message que lui avait adressé
Ibn al-Hassâ à la requête de cAzïza se fondant sur la clause en question. Il lui
enjoignit de prononcer la triple répudiation après lui avoir demandé de s'expliquer
auprès de lui. Le mari s'opposa à cette décision en se fondant sur la répudiation
qu'il avait prononcée contre celle qui invoquait contre lui la clause dont elle était
bénéficiaire. Ensuite il rentra à Tolède et se prévalut auprès du cadi de cette ville
Abu Zayd de l'acte de répudiation qu'il avait fait dresser (contre cAzïza). Il consulta
les juristes sur cet acte. Le temps passa. Certains émirent une fatwâ selon laquelle il
devait faire serment de n'avoir pas cohabité avec cette femme après sa répudiation,
à titre de garantie. Le mari prêta serment sur l'injonction du cadi ; elle confirme son
serment. Il demeura après son serment à Tolède près de deux mois. Mais pendant
ce temps là Sams, à Calatrava, se libérait de son lien matrimonial après avoir produit
au cadi Ibn Bukayr un acte lui accordant ce droit si son époux s'absentait, de son
propre gré ou obligé de le faire, pendant plus de six mois. (Micyâr, Fès, III, 320-
322; Rabat, 111,417^18).

12. Répudiation

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN AL-HÂGG (m. 529 H/ 1135)

Une femme obtient la répudiation en abandonnant à son mari pour qu'il la


répudie, toute la portion de sa dot payable à terme et autres choses stipulées dans
l'acte de répudiation, s'engageant en outre à ne pas se remarier avant un an et à lui
remettre si elle rompait cet engagement 100 dinars almoravides. Par jugement fondé
sur une fatwâ, la répudiation a été déclarée valable et la condition posée inacceptable
et lui a été reconnu le droit de se remarier avant un an sans rien devoir à son ex
mari. Ibn al-Hâgg déclare avoir délivré ainsi qu'Ibn Rusd une fatwâ en ce sens.
(Micyâr, Fès, X, 103 ; Rabat, X, 140).

13. Trousseau, dot

CORDOUE XIIe siècle. ABÛ-L-WALÏD B. RU§D (m. 520 H/ 1126)

On l'interrogea au sujet d'un homme qui apporte à sa femme un trousseau, lors


de la signature* du contrat de mariage. Il demanda à son futur beau-père de se
conformer à l'usage (curf) respecté dans l'endroit, en fournissant à sa fille un
trousseau équivalent à ce que lui-même apporte à cette dernière lors de la conclusion du
mariage. Le beau-père refuse. Tel est le texte de la question. Votre réponse — Dieu
soit satisfait de vous — : Les populations de cette région célèbrent les mariages
conformément à leurs coutumes qu'ils respectent et ne transgressent pas. Leur
coutume à l'occasion des mariages veut que le mari apporte à sa femme une partie de
ses biens. La coutume et l'usage veulent que chez eux, celui qui a apporté à sa
femme cette partie de ses biens, voit nécessairement son beau-père attribuer à sa fille
sur ses biens propres, un don équivalent à celui fourni par le mari ou davantage.
(Micyâr, Fès, III, 230; Rabat, III, 381).
216 PIERRE GUICH ARD - VINCENT LAGARDÈRE

13.'

Question posée auparavant à Abu Marwan b. Masarra — Dieu soit satisfait de


lui — , du temps qu'il assumait la magistrature à Hisn al-Fandâq où il eut à connaître
de cette affaire.
Dans l'acte de mariage, un homme stipule qu'il apporte à sa femme une maison
dans telle localité (qarya) et la surface d'un tiers de champ à prélever par arpentage
sur ses terres, moitié en terre nue, moitié en olivette. Dans la question on signale
que dans la localité du mari on ignore l'arpentage (taksir) et on ne le pratique pas.
(Micyâr, Fès, III, 297; Rabat, III, 388).

14. Utilisation de la dot

GRENADE XIIe siècle. ABÛ-L-QÀSIM B. WARD (m. 540 H/ 1146)

On l'interrogea au sujet d'une femme qui veut consacrer les 200 dinars qu'elle a
reçus en dot, à l'achat d'une maison ou d'une servante ou de tissu d'ameublement.
Son époux l'en empêche, lui disant d'acheter avec cet argent, des vêtements pour
eux deux. Faut-il retenir les dires du mari ou pas ?
Il répondit : Sache que l'obligation pour la femme d'utiliser sa dot en
complaisant à son mari, est une question sans fondement dans la doctrine et qui ne relève
que de la coutume. La plupart des gens s'opposent à nous à son sujet; certains
malikites andalous du temps passé ne rendaient pas de fatwâ/s l'imposant. Mon
opinion en cela, est que la femme ne doit s'imposer en cette matière que les
obligations coutumières les plus répandues. (Micyâr, Fès, VIII, 52; Rabat, VIII, 77-78).

15. Concubine mère

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN CATTÀB (m. 462 H/ 1069)

Abu Muhammad b. cAttâb fut consulté sur le cas d'un individu qui vend à sa
femme ou à sa concubine mère, la moitié d'une maison lui appartenant, 150 mitqâls
cabbadides et fait entériner par des témoins instrumentaires qu'il a touché l'intégralité
de cette somme. Il décède. Après sa mort, son frère conteste la validité de cette
opération faisant valoir une contre lettre spécifiant que le vendeur habiterait la
maison vendue jusqu'à sa mort, et un autre acte établissant que le défunt avait de
l'inimitié pour lui; de son vivant il disait que son frère n'hériterait pas le moindre
dirham de lui.
Il répondit : Selon Abu Muhammad b. cAttâb et Asbag b. Muhàmmad (m. 505
H/ 1 1 1 1), si le défunt a bien spécifié qu'il habiterait la maison jusqu'à sa mort, la
vente est nulle ; la femme n'a aucun droit sur la maison, ni sur sa valeur, car il a eu
en vue d'en faire don. (Micyàr, Fès, VI, 57-58 ; Rabat, VI, 79).

16. Salaire dû à la femme pour l'allaitement

CORDOUE XIe siècle. IBN KAWTAR (m. 403 H/ 1022)

Un père pauvre doit à sa femme un salaire d'un quart de dinar (mhqâl) par
mois pour allaiter son enfant; et pour l'entretien de ce dernier et par mois: 1/4
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 217

moins 1/16 (de dinar) de farine, 1/8 moins 1/16 (de dinar) d'huile et 3 fagots de
bois ; et pour le vêtir, chaque année : 2 chemises de lin, une douillette et une bande
de lin; et comme literie: une demie couverture, la moitié d'un drap et un petit
matelas de laine dans un berceau, une pièce de cuir pour être mise sur le petit
matelas, un oreiller bourré de laine et une courte pointe bourrée de coton. Ces
dispositions sont fonction de la fortune du père. Selon une opinion de certains,
quiconque répudie une femme qui allaite, lui doit le salaire de l'allaitement et la
vêture du nouveau-né, sans fournir d'huile ou autre choses. Il n'y a pas divergence
sur ce point dans la doctrine et les fatwâ/s sont rendues dans ce sens à Cordoue.
(Micyâr, Fès, IV, 34; Rabat, IV, 44).

17. Réserve d'une chambre par une femme après le mariage de sa fille

CORDOUE XIe siècle. ABU MUHAMMAD B DAHHÛN (m. 431 H/ 1039)

On interrogea Abu Muhammad b. Dahhûn au sujet d'une femme qui fait don
à sa fille qui se marie avec son époux, d'une maison dont elle excepte une chambre
où elle demeurera jusqu'à sa mort ; après quoi cette pièce représentant moins du
tiers de l'immeuble fera partie intégrante de celui-ci.
Il répondit : Cette donation est viciée parce qu'elle comporte un aléa. Elle n'est
pas licite, car une donation de ce genre, fondement d'un contrat de mariage est
assimilée à une vente. (Micyâr, Fès, III, 313-314; Rabat, III, 409).

18. Succession

CORDOUE XIe siècle. IBN CATTÀB (m. 462 H/ 1069)

Ibn cAttâb fut consulté sur le cas dibn Sadîqî. Celui-ci a, par testament, attribué
le tiers disponible de sa fortune en faveur de personnes désignées nommément et le
restant à sa concubine mère Salwan dont la part consistait en la maison qu'il habitait
à l'intérieur de la ville de Cordoue. Il a reconnu devoir à un tiers 200 mitqâls. Il
atteste reconnaître la dette de cette somme qui lui a été versée sans engagement
d'affermage. Il a chargé de l'exécution de son testament, sa concubine mère Salwân
et le juriste Muhammad b. Abî Zacbal en leur imposant de consulter le vizir Abû-1-
Waïïd Muhammad b. Gahwar et de ne rien faire sans son avis. Il a, en outre,
désigné comme ses héritiers, sa fille et sa sœur cÀ'isa. (Micyâr, Fès, IX, 297 ; Rabat,
IX, 400).

19. Récitation du Coran stipulée dans une succession

GRENADE XII siècle. ABÛ-L-QÀSIM B. WARD (m. 540 H/ 1146)

On lui soumit le cas d'une personne décédée, qui par testament lègue 5 dinars
pour qu'on fasse des récitations (coraniques) hebdomadaires sur sa tombe. Le
légataire ignore ces dispositions. Un récitateur est engagé pour moins de 5 dinars. Faut-
il lui transmettre l'ensemble de la somme ou pas? (Micyâr, Fès, VIII, 48; Rabat,
VIII, 70).
218 PIERRE GUICH ARD - VINCENT LAGARDÈRE

20. Salarié, Madrid

CORDOUE XIe siècle. IBN CATTÀB (m. 462 H/ 1069)

On l'interrogea sur un individu qui, à Madrid — qu'Allah la rende à l'Islam —


engage un salarié moyennant une fourniture de blé. Puis intervint leur départ de la
ville qu'ils quittèrent (suite à la Reconquête). Ils se retrouvèrent à Cordoue — que
Dieu la conserve dans l'invocation de l'Islam — où le salarié réclame à son maître le
blé qu'il lui doit. Mais ce dernier lui dit : «Je ne te donnerai pas de blé, car son prix
est deux fois plus cher à Cordoue qu'à Madrid, mais je consens à te verser
l'équivalence du prix qu'il avait à Madrid». Est-ce que ceci est licite ou non ?
Il répondit: Le salarié n'a droit qu'à la quantité de blé qui lui était due à
Madrid. Si le maître désire lui donner la quantité de blé ici, c'est licite, mais le
salarié ne doit pas en percevoir le montant de son maître, selon l'interdiction du
Prophète de la vente du blé avant d'en avoir reçu le paiement. Si le maître refuse de
remettre la mesure de blé due au salarié et que celui-ci porte plainte au Sultan, il
devra par jugement percevoir la valeur du travail qu'il a fourni, vu qu'il est
impossible de se rendre à Madrid. (Micyâr, Fès, VI, 138; Rabat, VI, 197-198).

21. Le logement : location de maison

CORDOUE XI-XIP siècles. ABÛ-L-WALÏD B. RU§D (m. 520 H/ 1126)

On l'interrogea au sujet d'un quidam qui prend une maison en location pour
un certain temps à raison de 8 grains d'or almoravide par mois. Il entend verser 8
grains valant chacun l/76e de mitqâl au propriétaire qui exige des grains valant
1 / 72e de mitqâl. Il répondit : Le locataire doit au propriétaire un loyer mensuel de
l/9e de mitqâl (c'est-à-dire de 8 grains de 72 au mitqâl conformément à l'exigence
de ce dernier). {Miyâr, Fès, VIII, 197; Rabat, VIII, 316-317).

22. Le logement : location de maison avant achat

CORDOUE XIe siècle. IBN DAHHÛN (m. 431 H/ 1030)

Ibn Sahl rapporte d'après cAbd Allah b. Mûsâ al-Sârafî que, d'après Ibn
Dahhûn et Ibn al-Saqqâf, il n'est pas permis à quelqu'un de prendre en location à
10 dinars pour un an ou un mois, une maison qu'il achète ensuite 20 dinars avec
exonération du loyer. Ibn Dahhûn ajoute ceci: si l'exonération du loyer est une
condition de l'acte et si le vendeur l'a rétablie après l'établissement de l'acte de
vente, cela est licite. (Micyâr, Fès, VIII, 145-146; Rabat, VIII, 314).

III. STRUCTURES DU PEUPLEMENT ET ORGANISATION


FONCIÈRE DES CAMPAGNES. LA VILLE ET SON
ENVIRONNEMENT RURAL

La société rurale d'al-Andalus est constituée de communautés paysannes


libres de toute sujétion de type seigneurial et jouissant de la pleine propriété
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 219

de leurs terres, soumises seulement à un prélèvement d'une part de la


production agricole sous la forme d'impôts.
Chaque communauté urbaine est gérée par un conseil (gamà~ca), composé
de qâ'id ou commandant de la forteresse, d'un ou de plusieurs vizirs
responsables de l'administration du district, secondé par le cadi chargé des
problèmes juridiques et d'un conseil de sayhs, personnes influentes de la région.
La compétence de ce conseil s'étend à tous les problèmes de la cité et de
son district (iqllm). C'est lui qui décide de l'attribution des recettes des biens
communaux ou des biens habous et de la collecte des impôts, de l'entretien
des édifices, de la restauration des murailles de l'enceinte fortifiée, ou de
l'attribution des soldes aux garnissaires, ainsi que de la construction d'une
nouvelle forteresse, dans telle ou telle région du district.
Chaque village (qarya), noyau d'habitat de base d'une dizaine de
maisons ou plus, est regroupé autour d'un village plus peuplé comportant une
forteresse (hisn) qui servait de refuge aux populations environnantes. Chaque
qarya constitue un ensemble relativement homogène de maisons et de terres
dépendant de plusieurs propriétaires ou d'une communauté d'exploitants.
La structure de base de l'organisation rurale de la région de Valence, de
Murcie, d'Almeria et du district de Vêlez Malaga, est le village (qarya),
comme forme la plus courante d'occupation et de mise en valeur du sol.
Les limites des parcelles appartenant aux différents propriétaires sur le
territoire de chaque qarya sont souvent bien précisées. S'étendant sur des
dizaines ou des centaines d'hectares, les terroirs sont partagés en de
nombreuses familles de propriétaires fonciers, ou du moins appropriés
collectivement par un groupe «gentilice» comprenant de nombreux «ménages» pour
ce qui est des terres de parcours pour les troupeaux.

23. Hisn et qurâ

CORDOUE XIIIe siècle. ABÛ-L-WALÏD B. RU§D (m. 520 H/ 1126)

On m'a adressé — Dieu en soit satisfait — cette question en provenance du


Levante d'al-Andalus (sarq), dont on attend ta réponse — Dieu soit satisfait de
toi — . En voici le texte du début à la fin: II s'agit d'un village (qarya) parmi quatorze
villages; dans ce village mentionné se trouve une ancienne grande mosquée. Les
gens des villages cités, avaient été en un premier temps d'accord pour la bâtir et y
faire la prière, du fait de l'avantage pour les populations des villages considérés, de
sa position centrale. Ils y prièrent jusqu'à la Fitna. Ensuite, ils se déplacèrent à
cause des troubles, vers une forteresse (hisn) surplombant ces mêmes villages. Ils
firent la prière dans sa grande mosquée jusqu'au début de la trêve. Puis ils se
transportèrent vers le village proche de la forteresse, faisant partie des quatorze villages
signalés. Ils firent la prière dans sa grande mosquée jusqu'à ce que la trêve soit
consolidée. Alors les gens regagnèrent leur lieu d'origine dans les villages mentionnés.
Ils se divisèrent en deux groupes : une partie des gens faisait la prière dans la nouvelle
grande mosquée qui se trouvait dans le village où ils s'étaient rendus après avoir
220 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÊRE

quitté la forteresse au début de la trêve. Les gens de ce village mentionné alléguèrent


ceci, disant : Notre village compte trente maisons, alors que le village où se trouve
l'ancienne mosquée ne possède que douze maisons. Les gens des autres villages
précités dirent: nous n'effectueront notre prière que dans l'ancienne Grande Mosquée,
car elle est située dans le village le plus central par rapport aux autres. Votre village
est éloigné de nous, ce qui nous est préjudiciable. Nous avons avantage à prier dans
l'ancienne Grande Mosquée, conformément à ce qui se faisait dans les premiers
temps et ce pourquoi elle avait été bâtie. Fais-nous connaître clairement — que Dieu
te porte assistance — s'il faut transférer la prière, de la nouvelle Grande Mosquée
vers l'ancienne Grande Mosquée, du fait de l'avantage mentionné, ou demeurer
divisés en deux groupes, ou maintenir la prière dans la nouvelle Grande Mosquée,
conformément à la mention faite par les habitants du village où elle est implantée et
qui comporte trente maisons? Eclaircie-nous ce problème de façon péremptoire et
sans ambiguité, car il nous est tombé dessus et nous aimerions le résoudre en
conformité avec la doctrine. Que Dieu te porte assistance et te dirige dans la bonne
voie.
Il formula à ce sujet — que Dieu lui vienne en aide — cette réponse: J'ai bien
considéré la question et j'ai arrêté ce qui suit. La préséance de l'ancienne Grande
Mosquée ne doit pas être observée, si l'établissement de la prière du Vendredi y fut
interrompue du fait du déplacement de sa population pour cause de Fitna, vers la
Grande Mosquée de la forteresse. Il faut que la prière du Vendredi soit instaurée
dans le village où ils se sont dirigés en provenance de la forteresse, au début de la
trêve et où ils établirent la prière du Vendredi, et qu'elle ne soit pas transférée de
celui-ci vers l'ancienne Mosquée, avec le retour des populations dans leurs habitations
de l'ensemble des villages, ou vers une autre Mosquée. Que Dieu Très Haut accorde
son concours, II n'a pas d'associé (Kitâb al-Fatawa, 783 n° 184).

24. Quartiers gentilices et propriété foncière

CORDOUE XI-XIIe siècles. IBN RUSD (m. 520 H/ 1126)

Ibn Rusd fut consulté sur une bourgade (qarya) comprenant un bon nombre de
quartiers (hawâ'ir, pi. de hârat) dont chacun porte le nom d'un groupe (familial?
qawm) et est connu comme étant leur patrimoine et celui de leurs pères. Les
habitants de l'un de ces quartiers sont entrés en contestation avec ceux d'un autre
quartier. Ils revendiquent comme étant leurs, certains biens fonciers et ont décidé
ensemble d'en référer à leurs instances juridiques. Chaque groupe a constitué un
mandataire général, habilité à signer un accord, à désavouer une procédure, à contester
une décision ou à refuser la confiance. Il s'est emparé de l'affaire et de toutes les
attributions contenues dans la procuration générale, en tant que telle.
Chaque mandataire des deux quartiers fit une déposition au nom de son
mandant. Le mandataire des accusés dit au mandataire des demandeurs : «Dis à tes
constituants que s'ils prennent possession de ce qu'ils revendiquent et confirment
cette appartenance par des serments, cela leur sera acquis». Il leur fit contracter un
contrat de libre consentement avec leurs serments, concernant l'attribution de ces
biens. Au moment de prendre possession des biens en litige, les demandeurs
déclarèrent : «Certains sont notre propriété commune, tandis que d'autres appartiennent à
un tel et à son frère un tel, qui ne sont pas en procès avec nous, et n'ont pas donné
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 221

procuration au mandataire». Fais-nous clairement savoir si la mise en possession est


licite selon cette attribution. Faut-il que les défendeurs remettent ces biens après le
serment des demandeurs ou pas? Que faut-il faire dans ce cas? (Micyâr, Fès, X,
236-237; Rabat, X, 331-332).

25. Propriété villageoise et irrigation

CORDOUE XI-XIP siècles. ABÛ-L-WALÏD B. RUSD (m. 520 H/ 1126)

On interrogea Ibn Rusd au sujet des habitants d'une localité rurale (qarya) qui
possèdent une canalisation (sàqiya) dont ils utilisent l'eau pour irriguer leur terre,
leurs vergers et jardins, chacun d'eux disposant d'une part déterminée d'eau. La
canalisation traverse une terre appartenant au Sultan et le terrain de l'un d'entre
eux. Chacun d'eux dispose de sa part d'eau certains jours fixés, conformément aux
usages de leurs pères et de leurs aïeux, sans que se soit jamais élevé à ce sujet le
moindre différend. Depuis une dizaine d'années, l'homme qui avait une partie de la
canalisation sur son terrain, entra en rapport avec le Sultan, construisit a novo, un
hammam en contre-bas de la canalisation, alors que pareille installation n'y avait
jamais existé, et l'alimenta avec l'eau de la canalisation. Puis il y établit un moulin,
ouvrant et modifiant la canalisation afin de l'alimenter, alors que cette canalisation
n'était prévue par ses propriétaires que pour canaliser l'eau nécessaire à l'irrigation
de leur terre et de leurs vergers et que l'eau ne parvenait pas auparavant à l'endroit
où est installé le moulin hydraulique. Est-il licite pour cet homme — que Dieu
t'assiste — d'utiliser cette eau pour son hammam et son moulin, amenée par cette
canalisation? Ses associés, usagers de cette séguia, qui sont ses cousins, s'opposent à ce
captage. Le Sultan ignore tout de cette affaire, personne ne l'ayant mis au courant,
bien qu'une partie de la canalisation soit située sur sa terre.
Il répondit : si le propriétaire du hammam n'a pas de droit sur l'eau qui ne fait
que passer sur sa terre pour aller sur d'autres (terres), il ne peut rien en prendre sans
l'agrément des propriétaires, puisque sa source leur appartient. Dieu est garant de
notre réussite (dans cette fatwa). (Micyâr, Fès, VIII, 253-254; Rabat, VIII, 407-408).

26. Bois haboussé à Qrtba

CORDOUE XIe siècle. IBN SIRÀG (m. 456 H/ 1064)

On interrogea Ibn Sirâg au sujet d'un bois situé dans les environs de la localité
(qarya) de Qrtba, du district (camal) de Comares (Qamâris) (on penserait à la localité
de Cartama, encore existante, non loin de Malaga, mais Comares se trouve
sensiblement plus à l'est, bien que dans la même région). Il a été haboussé depuis plus de
cent ans au profit de la mosquée située dans la dite qarya. La dite mosquée n'en
ayant jamais retiré le moindre profit, les habitants de la qarya désirent le vendre
pour en affecter le prix à la restauration de la mosquée, prix qui atteint 7 dinars
d'argent à 10 dirhams au dinar. Est-ce que la vente est licite ou pas?
Il répondit : Si ce qui est mentionné est établi, la vente du bois est licite, et l'on
peut en affecter le prix pour subvenir aux besoins de cette mosquée. (Micyâr, Fès,
VII, 103; Rabat, VII, 153).
222 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

27. Mosquée d'une qarya abandonnée

SARAGOSSE (?) XIe siècle. ABU CABD ALLAH MUHAMMAD B.


MUHAMMAD AL-SARAQUSTÏ (m. 477 H/ 1084)

On le questionna sur une localité (qarya) abandonnée située à environ trois


milles de Vélez-Mâlaga où se trouve une mosquée dotée d'une toiture et jouissant de
habous constitués pour ses réparations et son entretien. Ces jours-ci des gens de
Vélez-Mâlaga sont allés démolir cette toiture et en ont chargé les bois sur leurs bêtes
de somme pour les affecter à la mosquée du faubourg de Vêlez. Est-ce que cela est
licite ou pas? Ont-ils commis un forfait en occasionnant la ruine d'une des maisons
de Dieu? Faut-il que ceux qui détruisent une mosquée, la remettent dans son état
initial ?
Il répondit: D'après la doctrine d'Ibn al-Qâsim — Dieu soit satisfait de lui —
pareille mosquée doit être laissée en l'état où elle se trouve, avec ou sans espoir de
la voir retrouver sa prospérité. Un autre Imam est d'avis qu'on ne peut en utiliser
les matériaux pour une autre mosquée s'il y a peu d'espoir de la voir fréquentée à
nouveau en conséquence d'un repeuplement de la localité; cette opinion, adoptée
par Ibn Abl Zamanïn, peut être appliquée en l'espèce sans objection, mais il vaut
mieux suivre la première, plus prudente et généralement admise. On entérinera ce
qu'ont fait ces gens là et n'exigera pas d'eux qu'ils reconstruisent la mosquée qu'ils
ont démolie. Ils ne seront tenus à aucun dommage et ils n'ont pas péché, mais ils
auraient mieux fait de s'en abstenir. (Micyâr, Fès, VII, 96-97; Rabat, VII, 142).

28. Pressoir à huile haboussé pour la défense

SARAGOSSE (?) XIe siècle. ABU CABD ALLAH MUHAMMAD B.


MUHAMMAD AL-SARAQUSTÏ (m. 477 H/ 1084)

On le consulte au sujet de quelqu'un habitant Vélez-Mâlaga — que Dieu Très


Haut la préserve — disposant d'un pressoir à huile actionné par une source. Les
deux tiers de cette installation sont haboussés au profit des détachements assurant la
défense des Musulmans, en bien de mainmorte perpétuel jusqu'à la fin des temps.
Un homme a été chargé, à vie, de contrôler les recettes et les dépenses de ce habous
et il y a quatorze ans qu'il s'en acquitte parfaitement. Faut-il — oh mon maître —
que l'administrateur de ces biens de mainmorte rende compte par devant témoins
des rentrées et des dépenses du dit habous qui lui sont passées entre les mains
pendant cette période, ou doit-on accepter ses déclarations sur parole, sans preuve
testimoniale ?
Il répondit : Cet administrateur n'a pas à établir de preuve testimoniale au sujet
de la gestion de ce habous et il sera cru tant qu'on n'établira pas qu'il ment. (Micyâr,
Fès, VII, 95; Rabat, VII, 140-141).

29. Moulin à huile haboussé pour la défense

ABU CABD ALLAH MUHAMMAD B. MUHAMMAD AL-SARAQUSTÏ

On lui soumit le cas d'un individu qui avait haboussé une part d'un moulin à
huile aux défenseurs de Vélez-Mâlaga contre les chrétiens et un champ à ceux qui la
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 223

gardent la nuit et couchent dans ses remparts. Il s'est dégagé de ces biens, les a
remis à un administrateur désigné par lui. Celui-ci les a gérés comme on le lui avait
spécifié et en a conservé la gestion pendant une dizaine d'années, au cours desquelles
il en a perçu les revenus. Mais on ignore s'il en a dépensé quoi que ce soit à son
profit. Vu qu'en ce moment les musulmans (de Vêlez) n'ont besoin ni de défenseurs,
ni de vigiles la nuit, on lui demande d'affecter le produit et les revenus de ces biens
à l'acquisition d'un autre bien dont le revenu serait affecté à la même destination. Il
refuse cela et l'interdit. Il est l'intendant de ces biens par devant la personne qui les
a constitués en habous, comme il est précisé. Faut-il le destituer pour les raisons
mentionnées, lui demander des comptes et lui réclamer l'ensemble des revenus qu'il
a perçus ? Eclaire-nous sur la décision à prendre. {Micyâr, Fès, VII, 98 ; Rabat, VII,
145).

IV. FORMES JURIDIQUES DE LA PRODUCTION AGRICOLE

L'épanouissement de la civilisation d'al-Andalus doit beaucoup au


travail paysan et aux progrès des campagnes. Dans ces campagnes peuplées,
semble-t-il productives, vivaient des hommes presque totalement ignorés des
sources arabes. Des campagnes elles-mêmes et de leurs rapports avec les
villes et leurs habitants, il ne nous a été conservé que ces contrats agricoles,
rapportés par les recueils de consultations juridiques et les formulaires
notariaux.
L'exploitation du sol, qu'il soit le propriétaire ou seulement le fermier
de celui-ci, s'appelait câmir, c'est-à-dire «colon partiaire» et se disait
également munàsif ou métayer au sens propre, et sarïk ou associé (d'où la forme
latinisée, exarichus qui apparaîtra dans certaines chartes aragonaises à partir
du XIIe siècle).
Ces contrat types visent en général le mode d'association que le droit
musulman appelle muzâraca, société pour le labour, société pour
l'ensemencement, la nature de la muzâraca est d'être une société contractée pour la
culture de la terre, établie pour une période de plusieurs années. «Le
propriétaire du terrain et le fermier contractant apportent chacun, par exemple,
une égale quantité de semences, mesurées en qaûz de Cordoue : blé, orge,
seigle, fèves et légumineuses. L'un et l'autre procèdent au mélange de
chacune de ces catégories de graines et le fermier s'engage à labourer et à
ensemencer les champs affermés, à moissonner la récolte obtenue, à la
dépiquer, puis à la partager par moitié avec le maître du champ, en prenant à
sa charge tous les frais qu'il aura exposés: achat des bêtes de labour ou
louage d'ouvriers agricoles». (Lévi-Provençal).
Pour qu'un contrat d'ensemencement en commun (muzâra°à) soit licite,
il importe que la plus parfaite équité préside au contrat. L'égalité dans les
apports et le partage, est la formule la plus simple et la plus commode pour
réaliser cette condition.
224 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÊRE

Le contrat de métayage (munâsafa) lie généralement un propriétaire


qui fournit la terre, la moitié de la semence et le travail à un associé,
métayer apportant la deuxième moitié de la semence et les bœufs. La récolte
se partage également, ainsi que les grains et la paille.
Si les parties expriment formellement leur intention de s'associer en se
servant de l'expression (sirka), l'un des associés apporte à la fois: terre,
semences, outils, cheptel, en un mot ce qui est nécessaire à la culture ; l'autre
fournit le travail moyennant une part variable de la récolte.
Un autre type de contrat intéresse plus spécialement l'arboriculture:
celui de la mugârasa ou bail à complant. Par ce contrat un propriétaire
livre son terrain à un associé qui s'engage à le planter d'arbres fruitiers, à
condition qu'au bout d'un certain temps, la propriété des arbres et du terrain
sera partagée entre eux dans une proportion déterminée.
Aux contrats de muzâraca qui ne concerne que les cultures sèches,
s'oppose pour la culture irriguée, le contrat d'association dit de musâqât
dans lequel le fermier ne bénéficie plus en général, que du tiers des produits
récoltés, parfois des deux tiers ou de la moitié, si l'on en croit les
formulaires notariaux.
Le louage d'une terre agricole (kirâj est un contrat en tous points
semblable au contrat de vente d'une terre, avec cette différence que la vente
a pour objet le transfert de la propriété de la chose en échange du prix de
vente, tandis que le louage a pour objet la jouissance de la terre pour un
temps déterminé, en échange d'un prix de location.
La mise en valeur du sol cultivable par contrat de fermage (qabâla)
était particulière pour les domaines habousses et les bien-fonds constitués
en waqf/s, au bénéfice des mosquées. Un témoignage reproduit par le juriste
Ibn Sahl, nous révèle que les biens habous de la Grande Mosquée de
Cordoue étaient donnés à bail, moyennant des redevances fixes à des
concessionnaires (mutaqabbil), qui les faisaient fructifier en passant eux-
mêmes des contrats d'association agricole avec des métayers de leur choix.
Ce même juriste soulève un point intéressant de la jurisprudence cordouane
en matière de calamités agricoles (gaïha), dans la mesure où celles-ci
pouvaient justifier la rescission (isti^aj des contrats de fermage ou, tout au
moins, de certaines de leurs clauses.

30. Vente d'un troupeau de moutons

CORDOUE XIe siècle. IBN CATTÂB (m. 462 H/ 1069)

Ibn cAttâb et Ibn Qattân furent consultés au sujet de la vente de la moitié d'un
troupeau de moutons à un prix déterminé, payable à échéances fixes, l'acheteur
s'engageant à faire paître pour le propriétaire l'autre moitié du troupeau pendant
toute la durée du crédit accordé. Après conclusion de la transaction, l'acheteur
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 225

accorde au vendeur, que lui-même pourra à son gré exiger le partage du troupeau et
lui verser alors le prix convenu ou le reliquat dont il sera encore débiteur à ce
moment là. Puis le vendeur réclame le partage que refuse l'acheteur et exige alors le
paiement du reliquat de sa créance.
Réponse d'Ibn cAttâb et d'Ibn Qattan : On accordera au vendeur le partage et
l'acheteur sera tenu d'acquitter sur le champ le prix de sa part de mouton et le
reliquat de sa dette. Ibn Sahl dit : «Je réprouve cette fatwâ et la réponse qu'ils y ont
apportée. J'en ai discuté avec Ibn Malik qui estime que l'acheteur ne doit pas
s'acquitter sur le champ du reliquat de sa dette puisque ce n'est pas lui qui a réclamé le
partage des moutons. Je me range à ce dernier avis et entreprends Ibn cAttâb sur sa
réponse. Je finis par le convaincre de dire que l'acheteur ne doit pas s'acquitter sur
le champ du prix, puisque ce n'est pas lui qui a demandé le partage de ce qui lui est
nécessaire. Je convainc aussi Ibn Qattan, mais al-Matîtï approuva la réponse initiale».
Ce que Ibn Sahl estime être une erreur évidente. (Micyâr, Fès, VI, 161-162; Rabat,
VI, 230-231).

31. Berger salarié

CORDOUE X-XP siècles. IBN LUBABA

On lui soumit le cas d'un berger gardant des moutons et payé à l'année 10
dinars. Au cours de l'année, le propriétaire des moutons vend son troupeau ou
décide d'en prendre soin lui-même. Le berger ne demande pas à ce propriétaire de
lui confier d'autres moutons et le propriétaire des moutons ne lui en propose pas.
Mais il demeure sans travail ou il loue ses services à un autre propriétaire pour le
restant de l'année. L'année étant écoulée ou avant qu'elle ne s'achève, le berger vient
trouver le propriétaire des moutons et lui réclame les 10 dinars. Le propriétaire des
moutons lui rétorque : «II ne te revient que le salaire correspondant à la période où
tu as gardé mes moutons du fait de ton absence le restant de l'année. Tu n'as pas
accompli le travail que je t'avais confié». Il lui versa ce qui correspondait à son
temps de présence chez lui. {Miyâr, Fès, X, 66 ; Rabat, X, 88).

32. Muzâraca (a)

GRENADE XII siècle. ABÙ-L-FADL CIYÂD B. MÛSÀ AL-YAHSUBÏ


(476-544 H/ 1083-1144)

On l'interrogea sur un autre problème de ce genre. Deux propriétaires possèdent


une terre que l'un d'eux fait cultiver en s'associant à deux cultivateurs dont l'un
fournit les bœufs, le matériel et sa part de semence, et l'autre sa part de semence et
tout le travail ; il réclame au co-propriétaire de lui restituer la semence mise dans la
moitié du terrain possédée par ce dernier. Le cultivateur ayant cultivé cette part de
concert avec le propriétaire des bœufs en fournissant le travail et la semence, a
d'abord reconnu ces faits, avant que le grain ne lève, puis il a nié, déclarant n'avoir
été qu'un salarié au service du propriétaire des bœufs.
Réponse. Si le contrat d'association (muzâraca) ne spécifiait pas qu'il aurait à
faire l'avance de la moitié de la semence et qu'il a ensemencé toute la parcelle
226 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

bénévolement, il est valable. En cas de contestation, on retiendra le dire, sous


serment, de celui qui invoquera la coutume locale d'après laquelle il s'agit soit d'un
louage de service, soit d'une location ; qu'ils soient valables ou viciés ; dans ce premier
cas, le contrat vaut, dans le second on l'annulera. (Micyà~r, Fès, VIII, 105; Rabat,
VIII, 165).

33. Muzâraca (b)

CORDOUE XIe siècle. ABU CUMAR B. AL-MAKWÏ AL-lSBÏLÏ (m. 401


H/ 1010)

Abu cUmar al-lsbïli a été questionné au sujet d'un propriétaire qui donne une
terre à cultiver en association agricole (muzâraca) contre la moitié de la récolte;
celle-ci est de 5 wasq-s de blé.
Il répondit : En l'espèce nul n'a à verser de zakât pour tout revenu inférieur au
minimum imposable. (Micyâr, Fès, VIII, 92; Rabat, VIII, 142-143).

34. Munâsafa (a)

CORDOUE XIe siècle. ABU CUMAR B. AL-MAKWÏ AL-lSBÏLl (m. 401


H/ 1010)

On l'interrogea sur le cas d'un propriétaire qui remet à des gens une terre
inculte pour qu'ils y cultivent du millet. Ces gens la défrichent, la labourent. Le
propriétaire leur propose de prendre la semence, mais ils refusent de l'accepter. Après
la moisson, les exploitants veulent donner au propriétaire le tiers du millet récolté;
ce dernier les prie d'accepter la semence (qu'il leur avait offerte) et de lui remettre la
moitié de la récolte.
Il répondit: S'il a donné sa terre en métayage, il a droit à la moitié du millet
récolté, après déduction de la semence. (Micyâr, Fès, VIII, 112; Rabat, VIII, 175).

35. Munâsafa (b)

CORDOUE XIe siècle. ABU CUMAR B. AL-MAKWÏ AL-lSBÏLÏ (m. 401


H/ 1010)

Un propriétaire confie sa terre à un métayer en fournissant la moitié de toutes


les semences. Le métayer (munâsif) la cultive, moissonne le blé, le dépique, le vanne
et le propriétaire en perçoit la part lui revenant. L'exploitant lui propose ensuite de
partager avec lui la récolte de lin avant filage, mais le propriétaire refuse sa part
tant que l'autre n'aura pas achevé la tâche qui lui incombe : rouissage et filage. Il dit
au métayer qu'il lui revient de le préparer totalement et d'en assumer les frais.
Il répondit : On se conformera à la coutume (sunna) de leur pays sur ce point
et à l'usage observé dans leur région par les gens. (Micya~r, Fès, VIII, 112; Rabat,
VIII, 176).
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 227

36. Sirka

GRENADE XIIe siècle. CIYÀD (m. 543 H/ 1148)

Le cadi Abû-1-Fadl cIyâd fut interrogé sur quelqu'un qui remet à un autre
individu un bœuf pour labourer sa terre dans sa localité en vue d'une association
(sirka).
Le second (propriétaire de la terre) fournit un autre bœuf, tout le matériel de
labour, et la semence, et travaille de concert avec le propriétaire du premier bœuf.
Après l'achèvement des travaux, celui qui a fourni la semence dit à son associé:
«Rends-moi la moitié du grain que j'ai semé». L'autre refuse et ne lui donne rien.
Fais-nous connaître clairement — que Dieu t'assiste — le licite de cette association.
Il répondit: Toute la récolte revient à celui qui a apporté la semence, mais il
doit défrayer le propriétaire du (premier) bœuf qui a travaillé avec lui. (Micyâr, Fès,
VIII, 105; Rabat, VIII, 164).

37. Mugàrasa (a)

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN AL-HÂGG (m. 529 H/ 1135)

Ibn al-Hâgg fut consulté au sujet d'une terre haboussée. Peut-elle être donnée
en bail à complant ?
Il répondit: La terre haboussée ne peut être donnée en bail à complant, car
cela conduit à en distraire une partie. (Micyâr, Fès, VIII, 110; Rabat, VIII, 171).

38. Mugàrasa (b)

Un homme accorde un bail à complant à un autre, au terme duquel la moitié


du terrain complanté doit revenir au bailleur quand la plantation sera en plein
rapport. Parvenue à ce stade, la propriété a brûlé. Le propriétaire refuse de lui en
remettre la moitié conformément à son engagement.
Il répondit : II n'y a pas de discussion. Le bailleur a droit à la moitié du terrain
complanté puisque le bail est arrivé au terme convenu. (Micyâr, Fès, VIII, 113;
Rabat, VIII, 177).

39. Musâqât

CORDOUE XIIe siècle. IBN AL-HÀGG (m. 529 H/ 1135)

On interrogea Ibn al-Hâgg au sujet d'une femme qui fait don à son mari d'un
bien foncier dans un magsar. Il le donne en bail partiaire (musâqât) par un acte
testimonial, sans le témoignage de sa femme en question. Il excipe d'un autre acte
aux termes duquel il avait la disposition du dit bien et le cultivait.
Il répondit : La donation est valable et le bail partiaire vaut prise de possession.
Le second acte est lui aussi valable ; l'un d'eux suffit. (Micyâr, Fès, IX, 84 ; Rabat,
IX, 125).
228 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

Magsar: Dans les documents espagnols du moyen âge, on trouve souvent ce


mot sous la forme «machar». Dans un diplôme d'Alphonse X, publié dans le
Memorial histôrico espanol (I, 300), on lit : «un villar que le dicen Muchar (Machar)
Aluchar»; on voit donc que «machar» désignait un hameau ou village. (Dozy,
Supplément aux dictionnaires arabes, I, 195-196).

40. Kirà\ gelée (a)

CORDOUE XI-XIP siècles. ABÛ-L-WALÏD B. RUSD (m. 520 H/ 1126)

On interrogea Ibn Rusd sur un champ de blé (zarc) qui subit la gelée alors qu'il
est en herbe, puis la sécheresse. L'exploitant doit-il en payer le loyer (kir&).
Il répondit: Si la sécheresse s'est prolongée au point qu'elle aurait anéanti la
culture si elle avait échappé à la gelée, l'exploitant ne paiera pas de loyer du champ.
(Miyâr, Fès, VIII, 106; Rabat, VIII, 165).

41. Kirà'(b)

SARAGOSSE (?). ABU CABD ALLAH AL-SARAQUSTÏ (m. 477


H/ 1084)

Al-Saraqustî fut consulté au sujet d'une terre louée sous réserve qu'en cas de
calamité de toute espèce, le loyer sera diminué. En cas de mauvaise récolte pour une
autre raison que la sécheresse, le préjudice peut-il être supporté par le propriétaire ?
Il répondit : Le locataire de la terre ne doit rien distraire de l'intégralité de son
loyer, si la récolte est compromise par autre chose que la sécheresse, par exemple la
pluie, le froid, les oiseaux ou les sangliers, etc.. Ni en faire subir le préjudice au
propriétaire, qui ne diminuera en rien le loyer à cause de cela. (Micyâr, Fès, V, 208 ;
Rabat, V, 237).

V. LA TRANSFORMATION DES PRODUITS AGRICOLES

En Andalus, la culture des mûriers et l'élevage des vers à soie se sont


implantés dans les parties abritées des vallées de la Sierra Nevada, là où se
sont installées les tribus syriennes lors de la grande immigration de Balg en
740. Les régions de Finana, Alméria, Cordoue, la Vega de Grenade
produisent de la soie. Toutes les bourgades de la région de Jaen et des Alpu-
jarras sont adonnées à la sériciculture. Jaen a sous sa dépendance plus de .
trois mille hameaux agricoles où l'on élève des vers à soie et plus de six
cents villages dans les Alpujarras. Une autre grosse région productrice de
soie est le territoire de Malaga, autour de la forteresse de Senes (Hisn Sanas)
et les districts de Guadix et Baza.
L'industrie de la meunerie, parmi une population dont le pain
constituait l'un des aliments essentiels, était fort active en Espagne musulmane,
où les meuniers passaient au dire de Saqatï (XII s.) pour des fraudeurs
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 229

impénitents. S'il existait à Tarragone, à Gibraltar des moulins à vent, ainsi


que sur les plateaux largement aérés de la Meseta, les historiens et
géographes arabes mentionnent surtout des moulins à manège (tahuna) actionnés
par des bêtes de somme. Mais le moulin le plus commun était le moulin à
eau (rahâ), installé au bord d'un cours d'eau sur lequel avait été construit
un barrage (sudd). Suivant le débit de la rivière, une ou deux roues à aubes,
désignées sous le nom arabe de sâniya (d'où l'espagnol acena) entraînaient
dans leur mouvement la meule tournante. Il y avait même des moulins
mobiles, montés sur des radeaux, sur l'Ebre, à Saragosse, sur le Segura, à
Murcie. Certains moulins, aux abords des grandes villes, étaient enfin,
réservés à des moutures spéciales : c'est ainsi qu'au témoignage d'Ibn Sahl, il
y avait sur le fleuve de Cordoue, des moulins qui ne broyaient pendant l'été
que du henné, pour le compte des droguistes. Les notices des géographes
arabes, révèlent des structures denses de moulins hydrauliques sur les
principaux fleuves, rivières, torrents ou séguias, proches des villes et villages, et
des grandes plaines cultivées en céréales panifîables.
Le moulin hydraulique est un engin coûteux, dont la construction
demeure réservée à ceux qui possèdent une certaine fortune ou disposent d'une
main-d'œuvre abondante. Mais c'est aussi un appareil que plusieurs petits
propriétaires peuvent édifier en association ou louer aux propriétaires d'un
village, ou à quelques autres gros propriétaires terriens, n'ayant d'autres
liens avec l'administration califale ou émirale, que l'acquittement des impôts
afférents au sol, aux eaux ou à l'activité de ce moulin. Aucune banalité,
aucun monopole seigneurial, rien du point de vue du droit musulman, ne
pouvait interdire à quiconque de construire son propre moulin.
L'Andalus cultive et tisse le lin seul ou mêlé à d'autres fibres textiles.
Saragosse était réputée pour ses toiles de lin. L'habileté des tisserands
espagnols est reconnue par Ibn Hawqal. Les manteaux confectionnés à Péchina
sont envoyés en Egypte, à la Mecque, au Yémen et ailleurs. On y fait pour
le public et pour la Cour, des vêtements de lin d'une bonne épaisseur, mais
aussi d'une fine souplesse qui est appréciée par ceux qui utilisent la toile
dite sarb dont la qualité s'approche du meilleur tissu originaire de Satâ en
Egypte. La plaine de Valence produisait un lin très blanc dont les artisans
de la ville confectionnaient de fins tissus, teints au safran ou au kermès,
spécialités exportées dans tout l'Occident. Les largeurs des tissus de lin
étaient aussi réglementées suivant leur utilisation. Généralement, la pièce
d'étoffe (suqqa) compte trois empans un tiers de large. La pièce d'étoffe
appelée radda à pour largeur plusieurs empans, sans la lisière. La pièce
d'étoffe appelée tafslla, a pour largeur deux empans et demi, sans le liseré.
La culture de la canne à sucre se pratiquait sur la côte méditerranéenne
orientale, dans les vallées particulièrement bien exposées, où elle voisinait
avec celle des bananiers. Les centres de production les plus importants
230 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

étaient la basse vallée du Guadalquivir, en aval de Seville, et dans le sud-


est, Vélez-Mâlaga, Almunécar et Salobrena, entre Malaga et Alméria. Abû-
1-Hayr al-Isbilï (XI s.) décrit la technique de fabrication du sucre: on
découpe la canne par petits tronçons qu'on écrase vigoureusement dans des
pressoirs (macasar) ou dans des appareils analogues ; on en exprime le suc
qu'on porte sur le feu dans une chaudière (mirgal) bien propre, on pousse à
l'ébullition, on laisse en repos pendant quelques temps, puis on clarifie ; on
reprend ensuite la cuisson jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le quart du
liquide. Alors on remplit de ce sirop concentré des moules (qawâlib)
d'argile d'une forme spéciale ; on les range à l'ombre jusqu'à la consolidation ou
cristallisation ; on retire le pain de sucre pour le faire sécher à l'ombre, puis
on l'enlève.

42. Mûriers et vers à soie

CORDOUE XI-XIP siècles. ASBAG B. MUHAMMAD (m. 505 H/ 1111)

On interrogea Asbag b. Muhammad au sujet d'un propriétaire de mûriers qui


les donne à un homme (pour qu'il élève des vers à soie), avec toutes les feuilles et en
fournissant tout le matériel nécessaire: bois, cordes et crochets et tout le travail.
Une fois l'élevage terminé, les parties contractantes s'en partagent le produit dans
une proportion convenable, par moitié, tiers ou deux tiers, selon leurs propres
accords. Penses-tu — que Dieu t'assiste — que cette transaction est permise ou non?
L'est-elle si le propriétaire des mûriers fournit une partie du matériel et de la semence
de vers à soie et s'engage à fournir une partie du travail, recevant ensuite une part
fixée du produit de l'élevage? Ce genre de contrat est fréquent chez nous et cause
bien des tracas. Que tu réussisses et aies notre reconnaissance, si Dieu le veut.
Il répondit : Ces transactions ne sont pas permises sous la forme indiquée, car il
s'agit d'un salaire indéterminé. Le propriétaire des mûriers doit engager un ouvrier
pour un salaire convenu et ne consistant pas en une part de la soie produite. Les
deux parties peuvent fournir, si Dieu le veut, chacune une partie de la semence de
vers à soie dans la proportion de leur choix, l'ouvrier achetant au propriétaire des
mûriers, pour un prix fixé, la quantité de feuilles nécessaires à l'élevage des vers à
soie issus de sa part de semence et recevant un salaire déterminé en compensation
du travail qu'il fournit et ne consistant pas en une part de la soie produite. Qu'ils se
mettent d'accord, si Dieu Très Haut le veut! (Micyâr, Fès, VI, 178; Rabat, VI,
254-255).

43. Tissage de la soie

CORDOUE XIe siècle. IBN CATTÀB (m. 462 H/ 1069)

Question posée à Ibn cAttâb et Ibn Qattân au sujet d'une personne décédée. Sa
femme et deux de ses enfants nés d'une autre femme, se saisirent de son héritage.
On attesta qu'ils s'étaient absentés de Cordoue pendant près de trois ans, pour vivre
dans le Levante (Sarq al-Andalus), sans confirmation de témoins instrumentaires.
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 231

Sa veuve reconnaît que son époux a laissé à sa mort, dans la maison qu'il habitait
avec elle, 12 paires de meules dressées sur leurs socles (asirratihâ) et que depuis son
décès, remontant à dix mois, elle les a louées moyennant des redevances qu'elle a
perçues. Elle a parfaitement reconnu cela. Se présente alors chez le cadi, un
demandeur qui produit un acte aux termes duquel il a remis à Mufarrag, l'un des fils du
défunt, 10 mitqâls d'or ancien de bon aloi, pour tisser 40 pièces de soie écrue, ayant
chacune 60 motifs, 4 empans de large et 16 coudées de long, et d'une façon convenue
entre eux. Mufarrag" devait exécuter cette création, avec le financement et selon les
normes d'exécution du demandeur. Il dit que Mufarrag ne lui avait pas effectué ce
travail, et demande le remboursement de la somme qu'il lui a versée, par prélèvement
sur la part d'héritage de ce dernier, portant sur les meules et le montant de leur
location perçu par la veuve. Cette dernière fait valoir qu'elle a assumé la dépense
afférente à leur entretien pendant la période où elle en a tiré profit. (Micyâ~r, Fès, X,
66; Rabat, X, 88).

44. Affermage d'un moulin (a)

CORDOUE XIe siècle. IBN AL-FAHHÀR (m. 419 H/ 1028)

Le fermier (mutaqabbil) d'un moulin qui a été submergé par une inondation,
désire le réparer de ses propres deniers et bénévolement pour parfaire son fermage.
Le propriétaire s'y oppose et désire annuler le contrat.
Il répondit : Le propriétaire aura gain de cause et c'est en ce sens qu'il en a été
jugé à Tolède.
Ibn al-Fahhâr répondit : Le fermier peut procéder à la réparation ; il sera tenu
de verser tout le montant du fermage et, en cas d'expulsion, il sera indemnisé de la
valeur intrinsèque de ce qu'il aura construit. (Micyâr, Fès, VIII, 178; Rabat, VIII,
285).

45. Affermage d'un moulin (b)

CORDOUE XIe siècle. JURISTES DE CORDOUE SUR UN ACTE


CONCLU PAR IBN DAHHÙN (m. 431 H/ 1039)

Les juristes de Cordoue ont été consultés au sujet d'un acte conclu par le sayh
Abu Muhammad b. Dahhûn, dans lequel il est dit : un tel fils d'un tel a pris à ferme
pour deux ans un moulin d'un tel qui en possède une part en propre, le reste
constituant celle de ses deux fils un tel et un tel. Le fermier consent à verser telle
somme aussitôt après conclusion du contrat. Il sait que ce moulin ne fonctionne
qu'en été et chôme en hiver.
Al-Qurasî répondit: le rendement du moulin n'étant pas garanti, le fermage
n'en est pas admis.
Ibn Farag répondit : le fermage est admis et le rendement du moulin est garanti ;
au fermier de le faire produire pendant les mois d'hiver et d'été.
Ibn cAttâb répondit: Un moulin ne peut être affermé en stipulant qu'une
certaine somme sera versée au comptant et d'avance. Le fermage d'un moulin n'est
permis que si son rendement est garanti, s'il n'est pas garanti, cela n'est pas licite du
fait de l'introduction d'un aléa, pas plus que sa location, ni le paiement d'avance.
232 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

Si le demandeur établit que le rendement du moulin n'est pas garanti, sa location


sera annulée pour la période restant à courir. Dans le cas contraire, la location en
est valable et le fermier pourra l'exploiter hiver comme été jusqu'à l'expiration du
contrat. (Micyâr, Fès, VIII, 179-180; Rabat, VIII, 287).

46. Fondouks et moulins

CORDOUE XI-XIP siècles. ABÛ-L-WALÏD B. RU§D (m. 520 H/ 1126)

On lui présenta aussi le cas des locataires à ferme des fondouks et des moulins.
Si des fondouks manquent de gens venant s'y faire héberger, et des moulins de blé
apporté pour y être moulu, peut-on considérer cela comme une calamité justifiant
une réduction du loyer à la charge de ceux qui les ont affermés.
Réponse. Si la clientèle des fondouks loués diminue par suite de troubles (Fitna)
ou de l'insécurité des routes, etc.. et si les moulins loués ne fonctionnent guère par
suite d'une mauvaise récolte, etc., il s'agit d'un vice et le locataire peut à sa guise
conserver sa location ou la résilier. S'il ne dit rien en temps voulu, il sera tenu de
payer l'intégralité du loyer et n'en sera dispensé que si la population évacue l'endroit,
les moulins ne fonctionnant plus et les fondouks demeurant vides. Le locataire ne
peut pas, si ses revenus s'amenuisent, déduire de son loyer le manque à gagner de
ses recettes, sans agrément. Il revient donc au fermier de choisir selon ce que nous
avons proposé. (Micyâr, Fès, 304 ; Rabat, 452).

47. Cordonnerie et tannage des peaux (a)

DENIA XIe siècle. ABÛ-L-WALÏD AL-BÂGï (m. à Almeria en 474


H/ 1081)

On interrogea les juristes de Dénia au sujet d'un homme, cordonnier de son


état, décédé en laissant une femme, une mère et des enfants. Il désirait répartir son
héritage entre sa femme et ses fils, en en exceptant sa mère. Il engagea des témoins
instrumentaires contre sa mère, leur faisant témoigner qu'elle acceptait de ne
percevoir que son sixième (sa part de veuve sur les biens de son mari), au moment de
son décès, sur l'ensemble de sa succession, et il obtint d'elle qu'elle accepte de ne
rien réclamer de ce qu'il laisserait, que ce soit peu ou beaucoup. Or dans la
succession qu'il laisse, figurent des peaux d'un grand prix, au tannage dans la région de
Tolède. La mère se plaignit de l'injustice de cette affaire.
Tous répondirent en disant que cet accord était illicite, les peaux étant absentes
de Dénia et dans la région de Tolède, et étant en plus chez le tanneur, elle ne savait
pas, lors de la conclusion de l'acte, quelle en était la nature.
Al-Bâg"ï dit dans son Kitâb farq al-fuqahâ': «Lorsque j'arrivai à Dénia, je me
renseignai à leur sujet, et je rendis une fatwâ annulant cet acte». L'un des ayants
droit (héritiers) demanda une fatwâ aux gens (juristes) de Cordoue, dont les plus
éminents étaient à cette époque Abu eAbd Allah b. cAttâb, Ibn al-Qattân et Ibn
Mâlik. Ils furent saisis par écrit de cette affaire; leurs fatwâjs confirmèrent la
nécessité d'annuler l'acte et de déclarer l'incompétence de ceux qui l'avaient établi. (Micyâr,
Fès, VI, 358 ; Rabat, VI, 503-504).
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 233

48. Cordonnerie et tannage des peaux (b)

CORDOUE X-XP siècles. IBN LUBABA

On le questionna au sujet d'un artisan qui achète à un tanneur (dabbâg) pour 6


dinars, 30 paires de chaussures en découpures de cuir (zawg mufassala) qu'il devra
achever de confectionner. Est-ce que cela est licite ou pas ?
Il répondit: Cette transaction est bonne; elle comporte vente et salaire; c'est
comme si l'artisan achetait les découpures de cuir 5 dinars et recevait pour en faire
des chaussures 1 dinar de salaire. Le marché est licite, car la tâche en question est
uniforme. Tel n'est pas le cas d'un tisserand qui vend pour un dinar une pièce
(suqqa) dont il reste à tisser une coudée à un tiers qui devra l'achever. Ce marché
est vicié, même s'il vend cette pièce à qui il veut. En effet on ignore si la coudée
restant à tisser et dont dépend la qualité de toute la pièce, le sera bien ou mal. C'est
un risque. (Micyâr, Fès, V, 222; Rabat, V, 257).

VI. LES ASSOCIATIONS DE CAPITAL ET LES ACTIVITÉS


COMMERCIALES

En Andalus, il est de règle que tout travail qui n'est pas de nature
essentiellement agricole ou n'a pas pour objet l'exploitation du sous-sol ou
de la végétation spontanée soit un travail urbain. Ce fait s'explique d'autant
mieux que les villes et les bourgades sont particulièrement nombreuses.
L'agglomération urbaine doit non seulement pourvoir aux besoins de ses
habitants en objets manufacturés et à leur ravitaillement quotidien, mais
aussi servir de lieu d'échange à la population rurale du canton environnant.
C'est pourquoi les descriptions des géographes, si brèves soient-elles, sont
en général axées sur la vocation de chaque ville andalouse à servir de marché
à la région qui l'entoure.
Le commerce des marchandises de vente courante, aussi bien que celui
des objets de luxe et des articles d'exportation, donnaient nécessairement
lieu à une circulation importante entre les diverses régions d'al-Andalus et à
un trafic routier qui ne ralentissait qu'à la mauvaise saison. Le reste du
temps, les convois de bêtes de somme sillonnaient les principales voies de
communication, se dirigeant vers Cordoue et les autres grandes villes ou
vers les ports d'exportation, Algéciras, Malaga et Alméria.
La commandite (qirâd) est une convention en vertu de laquelle un
particulier ou un groupe d'investisseurs confie de l'argent ou des marchandises
à un agent qui l'exploite et restitue ensuite au propriétaire le capital et une
part du bénéfice convenue d'avance, retenant pour rémunération de son
travail le surplus de ce bénéfice ; en cas d'insuccès de l'affaire entraînant une
perte, l'agent n'est en aucune manière tenu de restituer le capital perdu et
ne subit que le préjudice du temps et des efforts prodigués sans résultat
ainsi que le manque à gagner, le capitaliste supportant seul en définitive la
perte financière effective.
234 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

49. Capital commercial accumulé par un esclave

GRENADE XIIe siècle. ABÛ-L-QÀSIM B. WARD (m. 540 H/ 1146)

On le consulta au sujet d'un maître disant à son esclave : «Commerce pour moi
pendant sept ans au bout desquels tu me donneras 50 dinars». Quand l'échéance
approche, il veut récupérer son capital. S'agit-il d'une espèce d'affranchissement
contractuel ou d'une transformation de la redevance due par un affranchi
contractuel ou d'un affranchissement à terme?
Il répondit: Ce genre d'affranchissement relève de deux principes et peut être
décrit de deux manières. Il s'agit là d'un cas typique d'affranchissement à terme. Si
c'est ainsi, le maître ne peut récupérer son capital à l'approche de l'échéance, c'est-à-
dire environ un mois avant elle. (Micyâr, Fès, VIII, 50 ; Rabat, VIII, 74).

50. Vente d'un cheval

ÉPOQUE ALMORAVIDEXIe siècle

Les juristes de Cordoue ont été consultés au sujet d'un quidam soldat Hazima
qui avait vendu un cheval à Seville. Par la suite, l'acheteur le revendit à une autre
personne. Or l'émir Sïr le reconnaît à une marque sur sa cuisse. Il s'en empare par
une fatwâ des juristes.
Ils répondirent à la déclaration de l'acquéreur. Celui-ci gagna Cordoue avec
l'acte d'achat de ce cheval fait au garde (hasaml = al-Hasam désigne la garde
constituée en 464 H/ 1071-1072 par FAmoravide Yûsuf b. Tâsfîn), et le jugement
portant sur l'acquisition de ce cheval. Il ne revendiquait pas le cheval. Le cadi Abu
cAbd Allah b. al-Hâgg s'accorda avec eux pour que le garde en verse le prix de sept
mitqâls. (Micyâr, Fès, IX, 452; Rabat, IX, 585).

51. Achat de blé

CORDOUE XI-XIP siècles. IBN RU§D (m. 520 H/ 1126)

On l'interrogea sur le cas de quelqu'un qui ayant acheté deux mudds de blé
pour deux mitqâls moins un quart de mitqâl, verse deux mitqâls au vendeur sans
que ce dernier lui rende la monnaie sur-le-champ.
Il répondit : Pour que la vente de blé soit conclue entre eux, il faut que
l'acheteur verse au vendeur deux mitqâls et que celui-ci lui rende la monnaie d'un quart
de mitqâl. Or l'acheteur lui a versé l'argent et le vendeur ne lui a pas rendu la
monnaie du quart de mitqâl immédiatement, selon ce que tu as mentionné. La vente
est viciée, elle n'est pas licite. L'acheteur doit rendre le blé au vendeur et récupérer
son or. Il ne leur est pas licite à tous deux de conclure cette vente, ni à l'acheteur de
recevoir du blé pour un quart de mitqâl. (Micyâr, Fès, VI, 135-136 ; Rabat, VI, 194).
SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE DE L'ESPAGNE MUSULMANE 235

52. Association de capital

CORDOUE XI-XIIe siècles. ABÛ-L-WALÏD B. RU§D (m. 520 H/ 1126)

On l'interrogea sur deux associés qui apportent chacun 50 mitqâls. Au bout de


plusieurs années d'association, l'un d'eux demande de mettre dans le capital de
l'association, 50 dinars supplémentaires à l'autre qui n'a pas de quoi le faire ; il lui offre
alors de lui avancer la moitié de cet apport (c'est-à-dire 25 dinars) pour que leur
association se maintienne à moitié-moitié. Est-ce que cela est licite ou pas ?
Il répondit : S'ils agissent ainsi pour développer leur commerce, cela n'est pas
permis; si c'est par charité et bienveillance, ils le peuvent. (Micyâr, Fès, VIII, 113-
114; Rabat, VIII, 179).

53. Les conditions du commerce maritime

CORDOUE-GRENADE XIe siècle. ABÛ-L-QÀSIM B. SIRÀG (m. 456


H/ 1064)

Le Grand Cadi Abû-1-Qasim b. Sirâg fut confronté au problème posé par des
armateurs dans l'impossibilité de faire naviguer leurs bateaux, faute de trouver des
marins à gages fixes. En Andalus, personne ne voyage à gages. Qui désirait le faire
et engager pour cela du personnel, en tentant de modifier les usages, n'y parviendrait
pas ou difficilement. Ils procèdent actuellement de la façon suivante : on arme des
navires pour des voyages aller et retour; ce que l'on y charge de grain, beurre,
chevaux, mulets, sert à la nourriture de l'équipage qui procède au partage de ce qui
reste, en gardant pour lui une partie, la moitié ou le tiers, l'autre revenant aux
propriétaires du navire. Faut-il interdire cette pratique à cause de l'inconnu qu'elle
renferme ou de l'impossibilité de naviguer à gages fixes? Comment faire, alors que
le pays d'al-Andalus a besoin de blé dont la majeure partie lui parvient par mer.
Beaucoup de gens de bien voudraient armer un navire et participer à ce genre
d'opération, mais en sont empêchés par l'irrégularité du mode de location sus
mentionné. L'état du pays n'échappe à personne, non plus que la nécessité où il est de se
ravitailler de cette façon. Cette manière de procéder ne serait-elle pas moins douteuse
si l'on ne pourvoyait pas à la subsistance des membres de l'équipage, abandon qu'une
augmentation de leur quote-part pourrait compenser?
Il répondit: Si l'affaire est conforme à la description qui en est faite dans la
question, vu la nécessité invoquée, on peut donner un navire en location contre
quote-part de la cargaison, la moitié, le tiers, le quart ou telle autre fraction. Car le
rite de Malik tient compte de l'intérêt général en cas de nécessité inéluctable. (Micyâr,
Fès, VIII, 142-143 ; Rabat, VIII, 224).

54. La commandite

CORDOUE XI-XIIe siècles. IBN AL-HÀGG (m. 529 H/ 1135)

Ibn al-Hagg" — que Dieu lui fasse miséricorde — fut consulté sur une question
de commandite (qirâd) à laquelle il apporta une réponse éclairante. Il répondit par
la formulation suivante: j'ai réfléchi à ta question — que Dieu nous fasse miséri-
236 PIERRE GUICHARD - VINCENT LAGARDÈRE

corde — et j'ai arrêté une décision: Trois modalités vicient un accord de commandite
entre le possesseur du capital et l'agent. La première serait de conclure une
commandite pour un temps limité. La deuxième, de la conclure sans limitation de temps,
mais en stipulant que l'agent qui reçoit le capital ne versera au capitaliste que 2
mitqâls par mois. La troisième porterait sur la stipulation de la part de bénéfice
devant revenir à chacun, avec obligation pour l'agent de verser en sus les deux
mitqâls au capitaliste, ce qui est tout bénéfice pour le détenteur du capital et non de
l'agent. Si la commandite conclue entre eux l'a été sur le premier modèle, elle est
viciée. L'agent y rend une commandite semblable et remet son bien au capitaliste.
La deuxième modalité n'est pas du domaine des commandites viciées, mais interdite
et très condamnable, car elle s'identifie à une location d'or. Elle stipule que l'agent
doit rendre au possesseur du capital l'argent qu'il lui avait confié, tout le profit de
cet argent revenant à l'agent. Quant à la troisième modalité, elle est aussi du domaine
de la commandite viciée, si ce n'est que l'agent rend une commandite semblable à
celle qu'il a reçue et l'ensemble des gains revient au capitaliste. (Micyàr, Fès, VIII,
133; Rabat, VIII, 210-211).

55. Commandite et commerce avec le Maghreb

MALAGA XI-XIP siècles

Un commerçant andalou se présenta devant moi disant : «Abu SVayb, je suis


un commerçant de Malaga, je suis venu commercer dans ce pays (Maroc). Etant
tombé malade, je ne suis plus capable de voyager en mer et de cheminer sur terre.
J'ai 500 dinars, indique-moi un homme de confiance, auquel je les confierai en
commandite, le temps que durera ma maladie». Abu SVayb lui répondit: «Cet
homme que tu recherches et sur qui Dieu a étendu ses bienfaits, vient d'arriver !» Il
se digigea vers lui et lui dit: «Verse cette somme à cet homme». Lorsqu'il l'eut
encaissée, Abu Sucayb poursuivit: «Va maintenant au port (d'Azammûr), achète la
marchandise que tu trouveras là-bas et prends la mer. Il se dirigea vers le port, y
trouva du blé qu'il acheta et chargea sur le navire, avant de prendre la direction de
Malaga où il le vendit et acheta avec son prix des figues et autres marchandises.
Alors qu'il était en pleine mer, la tempête se leva et se déchaîna. Les occupants du
navire durent l'alléger et jetèrent à la mer une partie de sa cargaison par crainte du
naufrage. Puis le temps se calma, la mer redevint bonne et ils regagnèrent le port
d'Azammûr. Il vendit la cargaison du navire pour 1 100 dinars. [...] Abu §ucayb
interrogea cet homme sur son commerce et ce qui lui était advenu au cours de son
voyage. Il lui raconta tout en détails et que l'ensemble du bénéfice s'élevait à 600
dinars. (al-Tâdilï, Kitâb al-tasawwuf, 169).