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L'Homme

M. Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la


surmodernité
Marc Abélès

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Abélès Marc. M. Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. In: L'Homme, 1994, tome 34
n°129. pp. 193-194.

http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1994_num_34_129_369701

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Comptes rendus

Marc
1992, AUGE,
155 p. Non-lieux.
(« La Librairie
Introduction
du XXeàsiècle
une anthropologie
»). de la surmodernité. Paris, Le Seuil,

L'élargissement de l'horizon anthropologique à l'étude des sociétés contemporaines apparaît


aujourd'hui comme un des acquis de la dernière décennie. En même temps, cette orientation
n'est pas sans susciter des interrogations au sein même de la discipline. Où va l'anthropologie,
se demandent certains avec perplexité ? N'est-elle pas condamnée à oublier ses propres
traditions et à perdre son identité ? Question formulée parfois de manière plus abrupte à l'endroit
de ceux qui font profession d'étudier nos sociétés : faites-vous vraiment encore de
l'anthropologie ? Tout se passe comme si la légitimité de cette démarche pouvait faire problème
et induire des soupçons à l'égard de ses protagonistes. Peut-être est-il temps d'en finir avec
une image stéréotypée qui fait de l'anthropologie du proche une sorte d'invention bâtarde
qui devrait principalement son succès à la fermeture des terrains lointains et au repli
subséquent des ethnologues en Europe.
C'est dans la perspective d'une clarification essentielle et salutaire que s'inscrit la démarche
de Marc Auge. Ce dernier récuse d'emblée l'idée que les ethnologues qui travaillent dans
les sociétés occidentales pratiquent une « anthropologie par défaut ». L'anthropologie du
proche a déjà largement démontré que dans certains domaines, la parenté par exemple, elle
n'avait rien à envier en raffinement, voire en sophistication, à l'ethnologie qui se pratique
en terrain exotique. L'une des questions qui lui est le plus souvent adressée concerne la
pertinence de ses méthodes appliquées à des phénomènes complexes et les changements d'échelle
qu'implique la prise en considération de la modernité. Privilégiant traditionnellement les
micro-univers, l'ethnologie ne risque-t-elle pas d'offrir une représentation amputée du réel ?
En fait, comme le constate M. Auge, les travaux réalisés notamment en milieu urbain font
justice de cette objection. Il est tout à fait possible d'appréhender la complexité des rapports
sociaux à partir d'un espace limité, par exemple dans une cage d'escalier de HLM.
Contrairement aux apparences, le véritable problème qui se pose à l'anthropologie du proche est
moins celui des méthodes que celui de l'objet.
C'est cette interrogation sur l'objet — « le préalable de l'objet » — qui oriente la réflexion
de M. Auge. En ce sens, sa démarche est beaucoup plus ambitieuse que les considérations
habituellement consacrées à l'ethnologie européaniste. Il ne s'agit pas de savoir si cette
dernière présente un outillage plus ou moins « adapté » à nos sociétés, auquel cas elle ne serait
qu'une métaphore de l'anthropologie expérimentée ailleurs : elle quitterait les tribus pour
se « transporter » (c'est le sens propre de metapherein) dans les villages ou les quartiers
urbains. Cette attitude volontariste a toute chance de déboucher sur la constitution de
pseudoobjets et d'alimenter à terme de faux problèmes. Pour Auge, la situation est bien différente :
en réalité, « ce n'est pas l'anthropologie qui, lasse des terrains exotiques, se tourne vers
des horizons plus familiers, [...] mais le monde contemporain [...] qui appelle le regard
anthropologique » (p. 35). L'analyse de nos sociétés et de leurs territoires proposée ici n'est pas
seulement le prolongement de textes antérieurs (La Traversée du Luxembourg, Un Ethnologue

L'Homme 129, janv.-mars 1994, XXXIV (1), pp. 193-224.


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dans le métro et Domaines et châteaux) où l'auteur mettait en évidence le caractère


stratégique des notions d'espace et de lieu. Elle a également une fonction heuristique précise,
puisqu'il s'agit de montrer que la société contemporaine est l'objet anthropologique par
excellence, qu'elle s'offre à ce type de regard, qu'elle implique ce style d'approche.
C'est que le monde où nous vivons, par opposition aux sociétés traditionnelles, est
caractérisé par un triple excès : un temps surchargé d'événements, un espace où l'on passe sans
cesse d'une échelle à l'autre, du village au planétaire, et dont la circulation et la
délocalisation sont les figures familières ; en contrepoint de ces phénomènes, une concentration forte
sur le moi-sujet. Cette surabondance événementielle et spatiale, cette individualisation des
références, définissent ce qu'Auge désigne comme la surmodernité. Comme on le voit, cette
dernière met en jeu trois données constitutives du questionnement anthropologique : le temps,
l'espace, le sujet. En même temps, la surmodernité pose très crûment la question de
l'articulation de notre appréhension du contemporain et des strates qui relèvent d'une antériorité
pensée comme tradition ou archaïsme. Pour mieux éclairer cette réflexion, l'auteur
développe une investigation qui privilégie la dimension spatiale.
Afin d'analyser la manière dont l'espace est pratiqué et pensé dans notre société, il
propose une première définition du lieu tel qu'il apparaît aux anthropologues : une «
construction concrète et symbolique de l'espace à laquelle se réfèrent tous ceux à qui elle assigne une
place » (p. 68). Itinéraire, carrefour, centre constituent ce dispositif spatial. Le lieu est tout
à la fois imprégné d'histoire, repère pour les individus, théâtre des relations qu'ils entretiennent
au quotidien. L'univers contemporain propose cependant, à côté de cette perception
rassurante d'un espace propice à la sociabilité, un tout autre type d'expérience. L'aéroport,
l'autoroute, les grandes surfaces sont par excellence les territoires de la surmodernité : l'on y circule
silencieusement, dans l'anonymat. Il ne s'agit pas de flâner, voire de s'égarer, tout est ici
finalisé en vue d'objectifs bien précis : les individus voyagent, achètent, etc. M. Auge qualifie
ces espaces de « non-lieux » : des lieux où la solitude et la similitude se substituent à
l'identité et à la relation ; des lieux qui ne font plus sens autrement que par les commentaires,
les messages, les injonctions qu'ils produisent à l'intention de leurs utilisateurs.
L'exemple de l'autoroute où le paysage est mis à distance au profit des textes censés le
signaler, est révélateur. L'information standardisée interpelle l'individu enfermé dans son cocon.
Dans cette situation, le sujet est voué à l'anonymat des stations-services et des chaînes d'hôtel.
« Les non-lieux créent de la contractualité solitaire », note M. Auge (p. 119). L'expression
de voyageur disparaît d'ailleurs au profit de celle de passager ; de même ne parle-t-on plus
de carrefour, mais d'échangeur. Dans l'approche des sociétés contemporaines,
l'anthropologie doit donc prendre au sérieux cette « expérience du non-lieu », tout aussi constitutive
de notre rapport au monde et aux autres que les formes plus traditionnelles d'appartenance
territoriale. Approfondir l'analyse du non-lieu est sans doute le moyen d'éviter l'écueil d'une
conception qui ferait de la surmodernité et de la figure spatiale qu'elle revêt aujourd'hui
l'expression d'une illusion ou d'une aliénation.
En déterminant pour objet de recherche la relation complexe qu'entretiennent lieux et
non-lieux dans nos pratiques et nos représentations, l'anthropologie accède au plus profond
de nos inquiétudes et de nos obsessions, que celles-ci s'incarnent dans le personnage de l'immigré
ou dans la machinerie historique du « réveil des nationalismes ». Dans l'Europe en
construction, n'est-il pas plus que jamais indispensable de penser ensemble l'identité et la relation,
la localisation et la mobilité ? On mesure l'enjeu que représente, dans cette perspective, le
développement de cette « anthropologie de la surmodernité » dont M. Auge pose ici les
fondements.

Marc Abélès
CNRS, Paris

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