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Polluéesserontlesâmes.Désarticulésserontlescorps.Quandlescœursnebattront

plus,seulelamusiquesauveralemonde.

Anonyme,XXI e siècle.

Prélude

Le monde disparut en neuf mois, telle une naissance inversée. Une civilisation venait de s’éteindreàjamais. Quandlesdernierscorpsretournèrentàlaterreetquelesdernièresarmestombèrent,letemps destrompettesduJugementderniern’étaitcependantpasencorevenu.L’Histoiretransformason point final en une virgule déterminée. Quelques cœurs battaient encore, emplissant le silence mortuairedesterresesseuléesdeleurrythmerégulier.

Dixsurvivants.Dixmiraculés.Ceuxquiontjouéleursalutpendantquelesarmescrachaientleur

haine,quelesangcoulait,quelesimmeublesployaient,quelesbombesexplosaient.Alorsquele

mondes’écroulait,ilsjouaient,désireuxdemourirensoutenantleurreligionjusqu’àladernière

note:lamusique.

DeleurrequiemcommunnaquitMelody,rivièreparticulièrequidevintlamèredelanouvelle

civilisation.Desonseingermèrentdenouvellesforêts,unenouvellefaune,unenouvelleflore…Etde

nouvellestraditions.Maisl’eauditquecenouveaumondeseraitfaitd’harmonie,etilslenommèrent

Symphonie.Unmondefraternel,solidaire,uni.

Maiscelaneduraqu’untemps…

Introduction

Lesarbressedéracinentettombentenunepluieinsolite.Ondiraitquelesplanètessedétachentdu

cielpourvenirs’écrasersurterre,faucherautantdeviesquepossible.Pourtant,lesrâlesdesvictimes

sontpresqueimperceptibles.

Seulelamusiqueestlà.

Jevibreaurythmedelaviolentemélodie.Jenepeuxdétacherleregarddemonguerrierdepère.En têtedetroupe,lementonhaut,concentré,ils’appliqueàsebattre.Lemédiatordansedecordeencorde entresesdoigts.Ilnefaitaucunefaussenote,avançantàunecadencemilitairesanscesserdejouer.La mélodiequiémanedesoninstrumentfaitsedresserlespoilsdemanuque.Ellem’arrachedeslarmes. Ellemalmènemarespiration.Requiemd’untrépasséatoujoursceteffet-làsurmoi.Ilpénètredansmon cœuretysèmelechaosavantdes’attaqueràmespenséespourleschamboulersansétatd’âme.Maintes fois,j’aitentéderésisteràl’émotion.Maintesfois,j’ailuttéafinderesterneutrefaceàpareillemusique. Mais j’ai toujours échoué. Requiem d’un trépassé ne me demande pas mon avis, il me happe complètement.

Lamélodiedemonpèresemêleàcelledesescompatriotes.Malgréleursefforts,Requiemd’un

trépassédomine.Ilestcruel,insatiable,destructeur.

Déployésenarrière-plan,lesautressontmoinscalmesquemonpère.Ilsjouentavecrage,ils

hurlentetnerougissentpasdesfauxaccords.LapolyphoniedelatroupeduclandeHardestpuissante,

inflexible.Ellefaittremblerlaforêtenvironnante.Ellefissurelesol,détruitleshabitationsalentour.

Chaquegrattementdecordesengendreundégât.

Chaquesondeguitareeffriteunpeuplusmapatience.

Bientôt,iln’yaplusquelechaos.LesennemisduclandeHardsontmortsous’enfuientparlamer.

Unregardversellem’apprendqu’ilsnevontpassurvivre.Lamusiqueadéchaînélesflots.Lesvagues

atteignentdeshauteursgigantesques.

–Lecoupdegrâce!lanceKaïs.

Ilnevientpasdedonnerunordre,contrairementàcequ’ilparaît,maisdedemanderl’autorisationà monpère,lechefduclandeHard.C’estsafaçondefaire.Kaïsestdeloinleplussauvagedetous. Laissez-le seul avec une guitare dans les mains et il vous détruit le monde en quelques minutes. Heureusementquemonpèresaitsefairerespecter. –Non,l’entends-jedire. Lamusiques’estcomplètementtue.Savoixrésonneétrangementdansladésolation.Ilregardeson œuvre.Lafumée.Laforêtdéracinée.Les eauxchaotiques.Les maisons éventrées ;leur contenuse déversantcommelesanghorsd’uneplaie.Lescorpstropabîméspourquej’oselesobserverplusd’une seconde.Leciels’estouvert:ilpleutàtorrent.Cen’estpaslapremièrefoisquej’assisteàuntel carnage,maisçamefaittoujourslemêmeeffet.Mesjambessontlourdes.Mêmesilamusiques’est arrêtée,lesouvenirdugrondementdesguitarescontinueàfairevibrermoncorps.L’excitationn’apas disparu.J’aitellementl’habitudederegarderdeloinmonpèresebattreavecsonclan,quejesuisen mesurededirequiafaitquoi.

Lamerquibouillonneaussisûrementquelalaveaucœurd’unvolcan,c’estl’œuvredelaCaptain’s

deJulian.Depuissonenfance,soninstrumentparleàsaplace,traduisantsesémotions,cellesd’uncœur

pleinderancœuretdechagrin.Ilm’atoujoursévoquéuneeausecouéedevaguesimpossibleàapaiser.

Sonhistoireestpourtanttristementordinaire.Samèreaétéenlevée.D’elle,nousn’avonsretrouvéquesa

guitare,cabossée,désaccordée.Morte.Riennevitsansmusique.

Sansmélodie,toutsemeurt.

Lesarbresdéracinésquigisentpêle-mêle,laforêtlesdoitàlabassedeKaïs.Cegrandgaillardn’a

paseuuneenfancemalheureuse,loindelà.Filsunique,pourrigâté,ils’estvitedécouvertunepassion

pourlaviolencegratuite.Monpèrel’aengagépourluiapprendreàcanalisercetrop-pleind’énergie,et

depuisqu’ilafaillil’acheverlorsd’unduel,Kaïsluivoueunetotaleadoration.

Lesolcraquelé,fissuré,creusédecratèresfumants,estsignéCoral.IlmanqueunecordeàsaJolie,

maisellenes’estjamaisdonnélapeinedelaréparer.Soninstrumentsouffre,samélodieestinstable

mais,selonelle,c’estcequiluidonneencoreplusdeforce.Moi,jepensequesaguitarevafinirparse

retournercontreelleunjouroul’autre.Cen’estqu’unequestiondetemps.Lesinstrumentsnesontpas

desesclavesqu’ondomine,maisunevéritablepartiedenous-mêmes.

Àladroitedemonpère,lefrontluisantdesueur,monfrèreaînéLogan.L’incendiequidévore

goulûmentlesmaisonsestsasignature.SaLogOneestencorejeuneetfragile,maisLoganlamanieassez

bienpourassurerlefront.Monpèreestfierdelui.

Àl’horizon,Liwath,levolcandelarégiondeTénor,avaletoutsursonpassage.Ilaététirédeson

sommeilparSlash,laguitaredemonpère.Soninstrumentatoujourssuparlerauxéléments.Liwath

n’étaitpasentréenéruptiondepuisdessiècles.Àprésent,ilanéantitcequirestedupeupledeTénor.De

làoùjesuis,jepeuxleregardersedéchaîner.Jepeuxclairementvoirsalaveengloutiraussibienla

fauneetlaflorequel’espoirdessurvivants.Certainsessaientencoredejouerdeleurinstrumentpourse

défendre,maisilsserendentviteàl’évidence:c’estsansespoir.

–Onseretire.

L’ordredemonpèreestsansappel.Jemetasseencoreplusderrièremonarbre,etjeregardela

troupeduclandeHards’éloignersanssepresser.Ilsabandonnentderrièreeuxlechaosetreprennentla

directiondeHard,telsdesagriculteursquiquittentleurschamps.Çamefascineautantqueçamefait

enrager.

Letableauestécœurant.Monpèreetseshommesdormirontbientôtdansleurslits.Leursvictimes

dormirontdanscettefossecommuneimproviséequ’estdevenuTénor.

MonpèrepassesonbrasautourdeslargesépaulesdeLogan,Coralembrassesaguitare.Kaïs

taquinelesblessésdelatroupe.Etmoi,jeresteimmobile.Piégé.Cetteguerren’enestqu’àsonprélude.

Cen’estqu’unepremièrebataille,unepremièrerépliquedeHardfaceauharcèlementincessantdeTénor,

faceauxincendies.

Etquelleréplique!L’éruptiondeLiwathdétruittout.Elleserapprochedangereusement,maisce

corpsnecraintpaslefeu.Alors,malgrélesfuméesâcresquicommencentànousencercler,malgréla

chaleurquejesensàpeine,jereste.J’attends.J’attendsqueleurssilhouettesnesoientplusquedes

pointsàl’horizon.J’attendsquelesoleilplongederrièrelesfalaises.

Là,jefermecesyeuxquinesontpaslesmiens.

Là,jeprendsmadécision.

Levoleurdecœurdoitpayer.

Sheisholdingonmyheartlikeahandgrenade

GreenDay,She’sarebel

I –Attends! Kanaforcesursesjambesmaisjesuisplusrapidequ’elle.Sonmètresoixantenefaitpaslepoids

I

–Attends!

Kanaforcesursesjambesmaisjesuisplusrapidequ’elle.Sonmètresoixantenefaitpaslepoids

faceàmonmètrequatre-vingts.Depuisdixansqu’onseconnaît,ellen’ajamaisréussiàmerattraper.

–Ralentis!

Sonrireatoujoursétémamélodiepréférée,justeaprèsSweetChildO’MinedesGunsN’Roses,

mêmesijenel’avoueraijamaisdevivevoix.

Parfois,j’aienviedem’enfuiravecelle,soncœurcommeseulbagage.J’aienviedemeperdre

quelquepartdanslemondeavecsavoixpourseulguide.Maisçaaussi,jeletais.

Situasdesmains,c’estpourcaressertoninstrument.Situasuncœur,c’estpourqu’ilbatteau

rythmedetamélodie.Lamusiqueestplusjouissivequ’unefemme,fiston.

C’estaveccerefrainquej’aigrandi.

Lamusiqueestplusprécieusequel’amour,cheznous.Elleestvitale.Tomberamoureuxestvu

commeunefaiblessepourcertains,commeun«flirtpassager»,pourd’autres.

Jesuisleseulàvoirl’amourcommeuneportesansserrure.Elles’ouvrepourm’accueilliretse

refermepourmeprotéger.

–Attends,Dylan!

Jefaisminederalentir.QuandKanaarriveenfinàmahauteur,échevelée,jereparsdeplusbelle.

Ellepestesanspouvoirs’empêcherderire,cependant.

–Tuesimpossible!

–Aussirapidequ’unenotedemusique!répliqué-je,eneffectuantunepirouettedansmacourse.

Jemanqued’enfairetombermonétuiàguitaredanslequelreposemonprécieuxinstrument.

Levents’emparedemonsouffle;ilmetiredeslarmes,ilmetlebazardansmescheveux.J’aime

courirsansbut,àperdrehaleine.J’aimequel’airfraisnettoiemespoumonsdejeunefumeurpassif.

JefinisparpilernetauxabordsdeMelody.Essoufflé,jeregardelecourantmodéréemporterles

flotsverslacascadedenotrerivière-mère,enaval.Là,j’essaiederetrouverunrythmecardiaquenormal.

Kanaestencoreloinderrière,occupéeàpoussersursespetitesjambes.Jeprofitedupaysageluxuriant

enattendantderetomberdanssesbrasnus.

Lebruitdel’eauestapaisant.Ilavitefaitd’agircommeuncalmantsurmoi.Jesuiszen.Détendu.

Lanatureestmadroguepréférée.

Fendantlesherbeshautessansdemanderlapermission,larivièreserpentemajestueusementdansla

végétation.Ellepasseentrelesarbres,coupeuncheminsansprévenir.Profonde,splendide,elleestla

reinequis’imposeetquelanaturelaissepassersansrechigner.

CommetouslesenfantsdeSymphonie,j’aiétébaptisédansceseauxsacrées.Commetousles

enfantsdeSymphonie,j’aigrandiavecunemélo-âmeenmoi,gracieusementofferteparMelody.Un

cadeauempoisonné,pourmapart.

–Çava,mabeauté?

Jem’accroupissurlariveetlacontempledeplusprès.Monrefletestparasitéparlesremousde

l’eau.Jemeregardeattentivementetjemesouris.Cescheveuxchâtains,cenezdroit,cesyeuxclairs…je

suisunbeaugosse.Voilàaumoinsunechosedontjesuisfier.

Lavenueaumonded’unenfantestsuiviedesonbaptême,aucœurdecetterivièreparticulière.

C’estunévénementsacré,leplusimportantd’unevie.C’estparluiquelerestedenotreexistencepeutse

poursuivrecorrectement.Sanscepassageobligé,seulelamortnousattend.

Unefoislenourrissonimmergé,Melodychantelespremièresnotesdelamusiquequirythmerala

viedecetenfant.Etcefaisant,luiattacheàjamaisunemélo-âme:uneâmemusicale,uneâmemagique.

Maistouteâmeabesoind’uncorps,etunemélo-âmenefaitpasexception.L’instrumentdemusique

quiluipermettradevivreestfabriquéparlesluthiersetsouffleursdeverredeClavier.Cetinstrument

devientuneextensiondesoi.Unmembresupplémentaire.Unmembrevital.Leperdre,c’estlamort

assurée.

Monbaptêmeaeulieuun16décembre,danslefroidetsouslapluie.Cejour-là,larivière-mèrea

faitrésonnerquelquesnotesetmaguitareaétéfabriquéedanslafoulée.Ungrandmomentquemes

parentsontfaitimmortalisersuruneimmensetoilequitrônedansl’unedenossallesàmanger.Ilssont

toujoursémusquandilsévoquentcetévénement.

Moi,jerisjaunechaquefois.

Melodyestunegarce.

Lentement, je me redresse. Je la regarde de haut. La rivière-mère saitaussi biendonner que reprendre.Maltraitersoninstrumentounégligersamélo-âmeattisesacolèreetilarrivequ’ellerécupère sondon,condamnantparlamêmeoccasionledélinquant. Nousbaignericinenousestautoriséqu’unefoisdansnotrevie,àlanaissance.Siquelqu’unse risqueàlefaireaprèsça,ils’exposeàdessanctions.C’estdumoinscequ’onraconte.Jenesuispasun

grandsuperstitieux.J’aiprisdemonpère,dececôté-là.Mamère,elle,estcapabledeparlerdemalheur

s’ilosepleuvoirenété…

–Dylan!

Kanamerejointenfin,maisjenedétachepasmonregarddubleuclairépurédeMelody.Cette

rivièreestcenséeêtrelamèreadoptivedetouslesmusiciensdeSymphonie.Quandlemonded’Avant

s’estéteint,c’estellequinousafaitnaître,enquelquesorte.

Soneaucristallinelaisseapparaîtrelesrochesmoussuesetlespoissonsgrasquiviventensonsein.

Ilssonttrèsnombreuxet,rienqu’àlesregarder,j’enail’eauàlabouche.Bienévidemment,ilnousest

interditdelespêcher,çaauraitététropbeau…Paraît-ilqueMelodypourraitsemettreencolère,sion

osait.

–Kana,ontentelediable?proposé-jequandj’entendssespasserapprocher.

Jesaisismonétuiàguitarepasséenbandoulièreetledéposedansl’herbeenvued’unebêtiseà

venir.

–Kana?

Pasderéponse.J’aibeaum’yattendre,quandellemesautebrusquementaucoujelâcheuncri

particulièrementpeuviril.Nousbasculonsdanslarivièretêtelapremière,mortsderire.

J’ail’impressiond’êtreunmorceaudecharbonardentjetédansunlacglacé.C’estexaltant.Iln’ya

pasmeilleuresensationaumondequecelledel’eaufraîchesurunepeaubrûléeparlesoleil.Jeprofite

decesquelquesinstantsdeplénitudeavantd’émerger.Kanaremonteàlasurfaceàsontour,prised’une

quintedetoux.Jeconstatequ’elleestencoreentrainderire.

–Commentuncorpsaussimasculinpeut-ilabriterunevoixsiféminine?semarre-t-elle.

–Ilyadesmystèresinsondablesdanscemonde,minifemme.Celui-cienfaitpartie.

Nonsansgrelotter,ellemontesurmondosetdéposeunbaiserfurtifsurmanuque.J’enfrissonne.

Mesréactionssontcellesdel’adolescentquejesuis:spontanéetirréfléchi.Jeréagistoujoursdela

mêmefaçondepuisdixansquejelaconnais.Ellejouedemoicommeonjoued’uninstrument.

–Quandvas-tuarrêterdemefuir,monsieurlemystère?mechuchote-t-elle,faussementcontrariée.

–Jenetefuispas,jeteguide,réponds-jeavecmalice.

Prenantappuisurmesbras,ellevientseplanterdevantmoietpassesesjambesautourdemataille

pournepascouler.Kanan’ajamaissunagersansmonaide.J’aitoujourscruquec’étaitunprétextepour

serapprocherdemoi.Quandunjourjel’aijetéedanslarivièrepourvérifieretqu’elleacoulécomme

unepierre,j’enaidéduitquejem’étaistrompé.

–Tuesunpiètreguide!

Ellemeregardeavecunsourireapaisé.

Quandj’airencontréKana,ellenesavaitmêmepascequ’étaitunsourire.J’aipassédesannéesàle

luienseigneretàluienmontrerlesbienfaits.Aujourd’hui,quandjelavoisaussisereine,jemesens

commeunpieddélestéd’uneépine.Oucommeungarçonamoureux.Macompagneestsemblableàcette

satanéenotedemusiquehauteetdifficiled’accèsquidonnedufilàretordreàtoutmusicienquise

respecte.Elleestlaplusrare,laplusmélodieuse.Cellequin’arrivequ’unefoisdansunevie.Etjel’ai

eue!Sonabsencedesourirem’afaitsuccomberet,àprésent,c’estsonsourirequifaitbattremoncœur aussifortquelestamboursdeTam.Jecroismêmequemoncœurs’estdéfinitivementmuéentambour. –Tumeguidesverslesennuis!dit-elleavantd’embrasserl’eaud’ungrandmouvementdebras. Cefaisant,ellemanqueêtreemportéeparlecourantquisefaitdeplusenplusviolent. Melodysefâche. Jehausselesépaulesetlaretiensparlataille. –Nefaispaslasainte,minifemme.Sijenem’abuse,unejeunefillequiteressembletraitpourtrait vientme réveiller presque toutes les nuits pour braver les interdits à moncôté, pieds nus etrobe retrousséejusqu’auxhanches. –Tueschanceuxalors!Lesfemmescourageusesetfougueusessontrares,denosjours. –Jesuisd’accord. Surce,jel’attireàmoipourgoûterseslèvresperléesd’eau.Etpuissoudain,j’aitoutcequeje désire.Lafraîcheurd’unesoiréed’avril,lanaturesauvage,Kana. –Tuentends?medemande-t-ellequandnotrebaiserprendfin. –Oui. Jenepeuxqu’entendre.Lesouffled’unalizévenudesmersdeCordes,lebruitdelacascade,en aval. Et puis le chant de Melody. Une plainte plus qu’un chant, en fait. La rivière pleure notre indiscipline.Elleestconstammententraindefredonner,saufquandKanaetmoiosonstroublersapaix. Là,ellenousoffresescomplainteslesplusaiguës.Lesonserépercutecontrelesarbres.Onnevapas tarderànoustrouverlà. KanaetmoinousmoquonsdesrèglesdeSymphonie.Nousnousbaignonsiciaussisouventque possible.Ilnousarrivemêmedenousaimerlàtoutelanuit.Nouspartageonscegoûtdel’interditetdu danger.EttantpissionnousregardedetraversousiMelodyn’estpascontente.Unehumeur,çase change! –Onvaavoirdesennuis,chuchoteKana. –Commec’estexcitant! Jelaregardesansrienajouter.Sesyeuxvaironscernésdecilshumidessontbraquéssurmoi.L’œil vertbrilled’intelligenceetdemalice,lemarronestsanséclat.Ceregardatypiqueestunexcellent résuméducaractèredemaKana.DemesKana.Souvent,j’ail’impressionqu’ellessontdeux,dansce corpsfantasmatique. –Àquoitupenses? Jehausselesépaulesavantdeluiadresserunsouriremalicieux.Kanasaitquejelachérismalgré sontempéramentdefurie.Elleaimemel’entendredire. Macompagneestuntrompe-l’œil.Elleparaîtfragileetdouce,maispouravoirdéjàgoûtéàses «correctionsbienméritées»,jepeuxaffirmerqu’elleesthabitéeparl’espritd’unboxeur.Kanaparle beaucoup avec ses poings, une façoncomme une autre de masquer le mal-être causé par sa cécité partielle.Sonœilmarronn’yvoitrien.«C’estuntunnelsombresansfin,sanslueur»,m’a-t-elledit. Sesmains,petitesethâlées,saventaussibienmemenerauparadisqu’enenfer.

Quandlecourantnouspoussebrusquementenavant,jemehissesurlariveetl’aideàfairede même.L’étuidesoninstrumentattendsagementprèsdumien.Maguitareetsonviolonformentunbeau couple.J’ensuisridiculementfier. Nosvêtementsmouilléscollentàlapeauaveclevent,maisc’estagréable.Serrésl’uncontre l’autre,nousfrissonnonsenchœuretçanousfaitbêtementrire. Lesalentourssontdéserts.Personneneserisqueicienmilieudemois,saufpourcélébrerun baptême, toujours encadré par la garde de Symphonie. D’après le calendrier des naissances, aucun événementdecetypen’estprévupourlemoment. –TupensesaumassacredeTénor? Jem’assombris.Kanaaledond’êtretoujoursàcôtédelaplaquequandils’agitdedevinermes pensées. –Maintenant,oui. Commentnepasypenser…

IlyaunetraditionàSymphonie:tuersesvoisins.LaguerreentrelesclansduNordetlesclansdu SudàSymphonieduredepuisledébutdelaNouvelleÈre.Etellevientdereprendredeplusbelle maintenantqueleNordaattaquéplusieursdenosclanscôtiers.Ilparaîtquenousétionsobligésde riposter.LeSudaattaquéleNordetdétruitTénor,leclandétenantleprincipalportoùétaientconçuset d’oùpartaientlesnaviresennemis.Uneriposteintelligenteetmesurée,selonmonpère.Ungénocide injustifiable,selonmoi. Nous sommes endésaccord sur la question. Je trouve ces batailles cruelles et inadmissibles. Injustes.Barbares.Jenecomprendspaspourquoinousdevonsnousentretuerplutôtquedechercherune solutionpacifique.Sil’hommeestdouédeparole,cen’estpaspourrien!Laparole,c’estbiencequi nousséparedel’animal,n’est-cepas?

–Iln’yaeupresqueaucunsurvivant,mesens-jeobligédedire. Monpère me l’a annoncé lui-même, etje me suis surpris à penser que j’étais ravi d’être né deuxième.Jamaisjen’auraispuassumeruncombat.Jepréféreraismillefoisporterlefardeaudela lâchetéquelepoidsdesviesquej’auraisprises. Kanasaisitmamainetsoupire. –Avecunemélo-âmeaussi puissantequeRequiemd’untrépassé,jemedemandecommentil pourraityavoirlemoindresurvivant. Jenedisrien.Ellearaison.Monpèreestunmusicienterrifiant.Melodyl’adotédeseptnotes juvéniles.Monpèreenafaitlamélodielaplusvigoureuse,laplusentraînante,laplusaddictive,laplus «complète»denotreclan.Illatravaillechaquejouravecapplication.Illanourritdenotesquifontleur effet.Ilestnonseulementchefdeclan,maisaussigénéraldel’arméedeHard.Ilafaitdesamélo-âme unemélo-arme.Monpèreestdevenumusicien-soldat,commebiendeshabitantsdeHard,visiblement animésparunegrandesoifdecombat.

Requiemd’untrépassésaitparleràlaterre.Sesriffssaventdéchaînerlessables,sesaccords

creuserlessols.Ilsaitréveillerlesvolcansetendormirlestempêtes.

–Oublie,Dylan.Viensdîneràlamaison,çatechangeralesidées.

–Peuxpas.Cesoir,yalebanquet.

–Oh…

Kanan’ajouterien,maisjesaistrèsbienàquoiellepense.Sasensibilitéestaussiprofondequeles

plaiesqu’ellem’infligequandelleestencolère…

Fêterunevictoiredeguerreenfestoyantestpourelleunmanquederespecttotal,uneinsulteàla

mémoiredesvictimes.Elleseraitplutôtdugenreàpleurerlesmorts,quelquesoitleclanauquelils

appartenaient.Unjour,ellem’aforcéàassisteràl’enterrementd’unfuret!J’aidécouvertlàunaspect

trèsparticulierdemafuturefemme.Jeluiaiditqu’elleétaittropdélicate.Ellem’arétorquéqu’elleétait

justehumaine.Depuis,jecogite.Suis-jeinhumainjusteparcequelamortd’unfuretnem’atteintpas?

–Tuveuxvenir?proposé-je.

Elleaunriresansjoie.

–Pourqu’onmesurnommeencore«lamaîtressedel’héritierdeHard»?Pourqu’onfasseune

allusiondéplacéeàmonclan?Pourboireàlasantédelaguerre?

Jefaislagrimace.

–Lesmienssontmalélevésetgrossiers,jesais.Maisilvabienfalloirquetut’intègresunjourou

l’autre!Commentonferaquandonvivraensemble,situnecomprendspasmonclan?

Ellemelanceunregardaigu.Kanan’estpasdugenreàdonnerraisonsifacilement.Elleestaussi

têtuequ’unmoustiquequiadécidédevousprovoquertoutelanuitetderepartiravecdeslitresdevotre

sang.

–Jesuistafiancée,Dylan.Jesuislamèredetesfutursenfants.UnefutureHard.Çafaitdixansque

lestiensm’ontrencontrée.Ilsm’ontconnuecommeétanttacamaradedejeu,puistameilleureamie,puis

tafiancée.Etpourtant,jesuistoujours«lafilledeClassique».Jeneméritepasunpeuderespect?

Dois-jesimplementl’accepter?

Jepasseunbrasautourdesesépaulesetjeréfléchis.LanouvelledemonmariageavecKanaaété trèsmalaccueillieparmonclan.Lesmienssontd’avisqu’unHarddoits’uniràuneHardpourcréerune lignée«centpourcentpure».Ilparaîtque,decettefaçon,lesgénérationsàvenirseront«enbonne santé».Desconneriesauxquellesjenecroispas,biensûr.Lavraieraisondecettestupidetradition, c’estque le commerce entre Classique etHardn’a jamais été aubeaufixe etque le chefde clan préféreraituneunionunpeuplus…lucrative.IlfautdirequeClassiquecumuleleshandicaps:non seulementseshabitantsnesontpastrèsenclinsàtraiter avecnous,maisenoutreilsserefusentà «mangerdescadavres».Etcommenousvivonsenpartiedel’exportationdeviandedecerf,l’équation nedonnepasunbonrésultat. Àlabase,jenevoulaispasspécialementm’uniràKanaparlemariage.Maisc’estellequia demandémamainetjemesuissentiobligéd’accepterpournepasluifairedepeine.Etaussiparceque

j’avaispeurqu’ellemefrappe.Nonpasquejenecomptaispasfinirmavieavecelle,maisjevoulais

justementéviterunerixeentrenosclansrespectifs.

–Ilssontlà!Blasphème!

Kanaetmoinousmettonssurpiedd’unbond.LagardedeMelodyserapprochesursesimmenses

chevaux.Commechaquefoisquejevoislessoldatsassignésàlasécuritédelarivière-mère,jedois

retenirunfourire.

LagardedeMelody,menéeparl’officierViolin,duclandeClavier,estunemauvaiseblague.

Boudinésdansleursuniformescolorés,incapablesdefaireobéirleursmonturesplusdetrentesecondes,

cessoldatssontrisibles.Kanaetmoilesregardonspester.Certainstombentdeselle,d’autresrestent

accrochésparunpiedàlacroupedeleurbête:leschevauxsauvagesdeTamsontinapprivoisables,mais

Violins’entêteàvouloirprouverlecontraire.

–Tuessûredenepasvouloirvenir?Jelesempêcheraidedirequoiquecesoit,insisté-je,

reportantmonattentionsurKana,ignorantsuperbementlespseudo-gardiens.

–Non,jeneveuxpas.Maistoi,tuestoujourslebienvenu.

Jenepeuxlacontredire.ChaquefoisquejemerendsàClassique,danssafamille,j’ail’impression

d’êtrecequejesuis:lefiancédeKana.Niplus,nimoinsqueça.Jemesensjustemoietj’arriveà

parlersanssurveillermesmotsoumagestuelle.Jesaisqu’Ezra,sonpère,auraitpréféréqu’elleépouse

unClassique,voireunfilsdeVentavecquiClassiqueadebonsrapportscommerciaux.Maisilm’a

toujoursbienaccueillietrespecté.Quandilm’aapprisqueleshommesdechezeuxétaientlibreset

indépendantsdèsl’âgedeonzeans,jeluiaidemandédem’adopter.C’estpasdemainlaveillequeceux

demonclanarrêterontderapportermesfaitsetgestesàmonpaternel!

Lesmiensnesontpasaussidociles.Lapremièrefoisquej’aiamenéKanaauseindemonclan,tout

lemondeapenséqu’ellen’étaitquemon«loisirdusoir».Poureux,ilétaitimpensablequ’unhéritierde

Hard,etfilsdechefquiplusest,construiseunehistoiresérieuseavec«unefemmelambdad’unautre

clan».Ilparaîtquenoussommesincompatibles,quenotremariageestvouéàl’échec,quenosenfants

souffrirontdenotreunion.

Moi,j’aitoujoursditquelesglaçonsetlesbraisesfaisaientdebeauxbébés.

–Commentosez-vousvousbaignerdanslarivièresainte? Violinsembleavoirréussiàdomptersabête.Pourlemoment.Ilarrivesurnousàgrandsrenfortsde sermons, suivi de près par les autres soldats. Tous ont dégainé leurs instruments, prêts à jouer L’Arrestation,unemélodiedecinqnotesquinem’atteindrajamais.Ilsn’ontpasledroitdemetoucher;

c’estgravédanslecodedeSymphonie,décret7,alinéa3:

L’arrestationd’unhéritierdechefdeclanliéeàunconflitmineuroumajeurdevrasefaireen

présenceduchefenchargedel’héritierimpliqué.L’inverseentraîneradessanctions.

End’autrestermes,çaveutdirequesij’aienviedeplongertoutnudanslarivière-mèreetdenager

souslesyeuxdeViolinetdesessbires,ilnem’arriverarien.Pourm’arrêter,ilsdevrontallerjusque

chezmonpèrepourendemanderl’autorisation.Jejouisdoncdecertainsprivilèges.Maisjenepeuxpas

enuserquandjesuisavecKana.Nonseulementelledétestequejemeservedemonstatut,maisenplus

ellen’estpasprotégéecommejelesuis.

–Onsetire!lancé-je.

Nousramassonsnosinstruments.

–Nepensezpasfuir,voyous!

J’ignorelesinjurespourembrassermafiancéeàpleinebouche,histoiredeprovoquerdavantageles

gardes.

–Bonnenuit,minifemme.

–Bonnenuit,géant.

Nousdéguerpissonsàtoutevitesse,chacundansunedirection,profitantdelaluxuriantevégétation

pourdisparaîtrerapidement.JesaisquecetenfoirédeViolinvalaisserKanas’entirerpourmedonner

lachasse.Jefaisexprèsd’emprunterlecheminleplusescarpéetjerisàpleinspoumonsquandViolin

s’enrendcompte,troptard.

EverystepthatItakeisanothermistaketoyou…

LinkinPark,Numb

II Monpèreavisemesvêtementsetmescheveuxtrempés,unsourciltouffuenl’air.Avecsonverreà

II

Monpèreavisemesvêtementsetmescheveuxtrempés,unsourciltouffuenl’air.Avecsonverreà lamainetseslonguesdreadlocksnoires,ilal’aird’unepieuvrepompettesortiedel’océanpourprendre l’air.IlesthabituéàmevoirraccompagnéparlagardedeSymphonie,etchaquefois,j’ail’impression deluifairehonte.Maischaquefois,ilsecontentedesecouerlatêteavecunpetitricanement. –GrandKellan,jevouspriedebienvouloirprendredesdispositions!Larivièresacréeestprévue uniquementpourlesbaptêmesdenouveau-nésetnonpourlesbatifolagesd’adolescentsenchaleur! s’égosilleViolin,àboutdenerfs. Savoixestplushautequesonpauvrecorpsquipeineàgrandir.Violinfaitpartiedeceshommesde trenteansquin’ontpasétégâtésparlanature.Pasdepoils,pasdemuscles,pasdecerveau. –JecomprendsViolin,jem’enoccupe,ditmonpère. Iln’enferarien.Monpèrepréfèrelaisserlestracasdel’éducationàmamèreetboireavecsesfils. Ilyapourtantbienlongtempsquemamannenous«éduque»plus. –Vienst’asseoir,Dylan. J’offreunsouriremielleuxàViolin.Jepoussemêmel’audacejusqu’àluisoufflerunbaiseravantde sautillerjusqu’àmachaise.Pourfairebonnefigurecependant,monpèremedonneunetapesurlatête.Je gémisdeuxsecondestroptard.Violin,visiblementcontrarié,s’inclineraidecommeunpiquetetreparten jurantcommeuncharretier.Ilnemanquepasdemejeterunregardpleindehaineavantderegagnersa monture. Ce mec me déteste depuis que Kana a décidé d’unir sa vie à la mienne. Sa jalousie est proportionnelleàsonchagrindecœur,aussij’essaiedenepastropleprovoquer. Lecœur,c’estprécieux.Moiquivisgrâceàunegreffe,jelesaismieuxquequiconque. Sansluiprêterplusd’attention,jemepenchepourremplirmonassietteavantdemerendrecompte qu’ilneresterien.Jenesuisenretardquedequelquesminutesetlesplatssontdéjàtousvides. –Bandedecrève-la-faim,pesté-je. Dépité,jemerabatssurunosdecerfdéjàrongé. –Tudevraisutilisertontempslibrepourtravaillertamélo-âmeaulieudemenerlaviedureà Violin. Jebalaielaremarquedemonpèred’ungestedelamain.Jesenssonregardsurmoi,maisjen’ai pasl’intentiondem’yconfronter.Jesaisqu’ilacetteexpressiondureetlointained’après-guerre.Une expressionquifroissesestraits,quiluidonneunairgrave.Jesaisaussiqu’ilporteencoresesvêtements

decombatmalgrélafindeshostilités,ilyabientôtunesemaine.Ilsentlesang,lafumée,lasueur.

L’horreur.DesémanationsquiviennentduNord.Quionttraversél’océansanss’estomper.L’uniformede

monpèreestleurtombe.

Latraditionveutqu’unguerriervictorieuxgardesonuniformedurantlasemainequisuitsoncombat

afinquesamélo-âmes’imprègnedesontriomphe.Personnellement,jetrouvequ’ilsnefontqu’absorber

leurproprepuanteur.Nosémotionsetaccomplissementspersonnelsinspirentlesmusiciensquenous

sommes.Ainsi,nousnoircissonsnospartitionsdenotesenjouéesetfortes.Ellesalimententnosmélo-

âmesquinourrissentnosinstruments.Lamélo-âmedemonpère,déjàforteàlabase,nevafaireque gagnerenpuissance. Logan,enfacedemoi,porteaussisonuniforme,commeKaïs,Coral,Julianettouslesautres musiciens-soldatsquiontdébarrasséSymphoniedeTénor. Mon frère a les yeux fatigués. Il transpire à grosses gouttes, mais sa bonne humeur semble inébranlable.Ilaramenésesdreadlocksbrunesenunequeue-de-chevaletils’empiffrecommequatre.À latablevoisine,desfillescoulentversluidesregardstimidesetsemettentàgloussercommedespoules quandilsetourneverselles.Loganjouelesinsouciants,maissonsourirefiernemetrompepas.Jelui lancemonosdecerfrongéenpleineface,espéranteffacerdesonvisagecetteexpressionprétentieuse. Commejem’yattendais,ilaleréflexedel’esquiversanscesserdesegoinfrer. –Unproblème,frérot?m’interroge-t-illabouchepleine. Jeluioffreunjolidoigtd’honneur.Moiaussij’aimeraispouvoirêtreaussialerte.J’envieses réflexesdemusicien-guerriermais,d’unautrecôté,jeleplains.Partirenguerreetenrevenirenunseul morceau,c’estmégacool.Cequil’estmoins,c’estcequisepasseentre-temps!Malgréça,unepartiede moilejalouse.Moiaussij’aimeraisparaderdevantKanaenuniformeetcouvertdecicatrices. –Dylan,cemajeurquetuviensdelever,aurais-tul’obligeancedeleplanterdansl’œildece perversdeYoan? Jesuisleregarddemonpèreetconstatequ’ilparledemonvoisindetable.Yoan,lasoixantaine bienentamée,estpenchépar-dessussachaiseetalesyeuxrivéssurleshanchesencœurdeLiliane,la gérantedurestaurantLesDélicesdeHard–dontlesmetsn’ont,entrenous,riendedélicieux. –Vosdésirssontdesordres,chef,réponds-jeàmonpaternelavantd’obéir. Pendantque Yoangémitetque monpère se marre, je me laisse aller contre mondossier en soupirant.

Au-dessusdenostêtes,escortéepardeuxnuagesinformes,lalune,pleineetblonde,s’inviteau

banquet.Lanuitesttiède.Quelqueslibellulesgravitentau-dessusdenous,attiréesparl’éclatdesfeuxsur

lesquelsrôtissaientlescerfsetlespoulesbiengrasquifoulaientnosboisetforêtsquelquesheuresplus

tôt.Lesmusiciens-chasseursdeHardsontlesmeilleursdeSymphonieSud.Aveceux,nousnemourrons

jamaisdefaim.

Desenfantsessaientd’attraperdeslibellulesetleursvisagesconcentrésmefontsourire.

Àl’extrémitédestablesdubuffet,uneestradeaétéinstallée.KaïsetCoralsontentraindes’y affronteràcoupsdesolos.KaïsetsareprisedeHighwaytoHelldomineCoraletsacoverdeSmells LikeTeenSpirit.Rassemblésautourd’eux,desenfantsavecleursinstrumentstententdelesimiteren gloussant.Dansuncoin,descouplesdansentunslow,guidéspar laseulemélodiedeleurscœurs. Derrièrelesarbres,desamantsplusexpérimentéspassentàlavitessesupérieure,bravantlesrèglesde décencepublique.Delamusiqueetdeséclatsderirenousparviennentdescasinosàlasortiedenotre quartier.J’imaginesansmalmonamisansdouteentraindetroquerjusqu’àsesreinscontredenouveaux jetons.Quandiln’estpasoccupéà«goûter»lesalcoolsdeSymphonie,ilusesesheuresàjouer.

Cettepaixquenousvivonsauseindenotreclanmedégoûte.Jenepeuxm’empêcherdepenserau

peupledeTénor,décimé.Jenesuispascensélesplaindre.Jenesuispascensélespleurersecrètement.

Etpourtant,jelefais.Ilparaîtquenousnefaisonsquerépliquer.Protégerlesnôtresetlavernotre

honneur.Jemedemandecequeverserlesangad’honorifique.

–Tuesbiensilencieux,melancemonpère.

Jehausselesépaules.

–Jen’airienàdire.

–CommentvataClassique?

Jefaislagrimace.

–Nel’appellepascommeça,p’pa.

–Pourquoi?s’indignefaussementmonpaternel.N’est-cepassonclan?

Jesoupiresansriendire.LesclansdeSymphonieSudviventenpaix,maislesrivalitéssontbien

installées.

–Tuestoujoursdécidéàl’épouser?

–Jenechangeraipasd’avis.

–Ilétaitprévuquetut’unissesàOcéane,filledeTan.Elleestunpeuplusâgéequetoi,maisc’est

unefemmepureetdroite.

–Toutcequejen’aimepas.

–Toutcequ’iltefaut.

–Tun’asqu’àladonneràLogan.

–LoganvaépouserLouane,filledeJohan.

–Cellequiressembleàgrand-pèreAllan?

–Dylan!…Oui,c’estelle,concède-t-il,l’airgêné.

Monpèren’ajouterien,moinonplus.Depuisquelquetemps,l’ambianceesttendueentrenous,et

passeulementàcausedemonmariageavecuneClassique.Plusjegrandis,plusmonpères’aperçoitqu’il

m’a«raté».Lui,l’œuvred’art,aunbrouillonpourfilscadet.Jenesuispasvraimentl’héritierconforme

àsesespérances.Jenetienspasl’alcool,jen’aimepasmebattre,jemepassededreadlocks,jenefume

pas,mesenfantsserontdessang-mêléetmamélo-âme…

Mamélo-âme,monpèrenelaconnaîtpas.Pasunefoisjen’aijouédevantluietjenecomptepasle

faire,jusqu’àcequelamortm’arracheàcemonde.

–Allonsfaireuntour,j’aiàteparler.

Jen’aipasenviedequittermachaise.Jemeursdefaimaussi.Maislesordresduchefsontsans

appel.Àcontrecœur,jemelèveetlesuisàl’écartdel’agitation.

Nouslaissonsderrièrenouslebanquetetnousgagnonslarouteprincipaledegraviers,cellequi mènejusqu’auxportesdeClassiqueaunord,àtrentekilomètresdelà,etjusqu’àcellesdeClavierausud. Departetd’autreduchemin,degrandscomplexesdeverreabritentdesloftsdeluxe.Jerepèrelenôtre quis’étaleaudernierétagesanssesoucierd’écrasersesvoisins.Lesmusiciens-verriersdeClavieront faitdenoshabitationsdesœuvresd’artuniques.L’éclatdelalunericochecontreleverre.Nosmaisons ressemblentàdesjoyauxquilévitentdansl’obscurité. Toutes les pièces de notre loft sont éclairées. Je repère la silhouette élancée de ma mère à l’intérieur,etlerougepétantdesesdreadlocks.Elleestdanslesalonentraindejouerdesoninstrument. Quandellen’accompagnepasmonpèredanssesdéplacementsofficiels,ellenefaitqueçadeses journées.Detempsentemps,ellesesouvientqu’elleadesfilsetelleapparaîtquandons’yattendle moins.Elleestdistante.Ilnousarrivedenousretrouverdanslamêmepiècetouteunejournéesans échangerseulmot.Etjenepeuxm’empêcherderemarquerqu’elleestplusbavardeavecLoganqu’avec moi.

Jesuismonpèrequis’engagesurlechemindesJeux,unsentiermenantànoscélèbrescasinos.Les

complexessontderrièrenous,l’oxygène,droitdevant.Ici,delaverdureàenêtrerassasié.Lesterresde

Symphoniesontdénuéesdebitume,cematériauquenosancêtresutilisaientpourbâtirleursroutes.La

natureestomniprésente,cheznous.Nousvivonschezelle,c’estellequinoustolèreetnonl’inverse.

–Regarde-moicettelune.Unevraiebombe!

Monpèrepointel’astred’undoigtchargédebijoux.Jemecontented’avancerenécoutantles

couinementsqueproduisentmeschaussurestrempées.J’aifroid,j’aifaim,j’aisommeil.Etjemefiche

éperdumentdelalune.

–Tuimagineslatueriequeceseraitdefaireunconcertlà-haut?

Chaquefoisquemonpèreveutm’annoncerunenouvellequivamecontrarier,ilparledelalune,

puisdutempsqu’ilfaitet,enfin,demescheveux.Ducoindel’œiljeleregardesortirsablagueàtabac

desapoche.Ilrouleunecigarette,enfrottel’extrémitéquis’embrase,puisiltireuneboufféesanslâcher

lalunedesyeux.Uneodeurdeplantesamèresnetardepasàm’égratignerlespoumons.L’ornac,plante

sauvageetagressivequisertaussidecombustible,nepoussequesurlesterresdeTam.C’estletabac

préférédemonpaternel.

–Onlavoitbienparcequelecielestdégagé.Lemoisd’avrilestvraimentmonpréféré,pastoi

fiston?

–Pasvraiment.

–Etsinontescheveux,tucomptesleslaisserpousserunjour?Turessemblesàuneserpillièrequi

s’estretrouvéecoincéedansunetornade.

–Papa…

–Situneveuxpasporterlesdreadlockstraditionnelles,àtonaise,maislaisseaumoinstescheveux

mûriravantdelesatrophier!

–Papa,sérieusement…

–J’aidécidédetefaireparticiperauprochaincombatquenousmèneronscontreOrgue.Regarde

commelesétoilesbrillent!

–Quoi?

–Ondiraitdesdiamantsqui…

–Papa!

Mon géniteur cesse de marcher et de s’extasier pour me fixer d’un regard luisant. Ses yeux

contiennenttouteslesnuancesdebleupossiblesetimaginables.Desyeuxaussiatypiquesquesamélo-

âme. Aussi inquiétants. Il m’arrive d’avoir peur de mon père. Sa carrure imposante, son calme imperturbable,sonstatut,toutçamefaitsecrètementflipper.Avoirunpèreaussipuissant,c’estcomme setrouverenpermanencesouslepiedlevéd’ungéant.Jemedemandecommentjepeuxêtresonfils.Il estaussicourageuxquejesuistrouillard,aussiintimidantquejesuistransparent.Ilparaîtquejen’ai héritéquedesongraindebeautésurlapaupièredroite…Jesupposequec’estmieuxquerien. –Tuasbienentendu. Ilseplantedevantmoi,etjesuissoudainunelunequisubituneéclipse.C’estqu’ilestvachement grand,monpère.Moiquimevantesanscessedemataille,devantlui,jemetais. –Tuasdix-neufansmaintenant,ilesttempsdet’enrôler.Tuauraisdût’ypréparerilyalongtemps, fiston.J’aifaituneénormeexceptionpourtoi,maisjenepeuxplusmelepermettre. –T’espassérieux?Moninstrumentn’estpasencoreprêt! –Tuaseudesannéespourt’entraîner,Dylan.Tuesdestinéàêtremonhéritier,unmusicien-soldat,

ettulesaisdepuistoujours.

–Jenesuisquandmêmepasprêt.

Ilmesouritaveccetairquisignifie«jem’encogne».Ilaspireunelongueboufféedetabacqu’il

merecracheauvisage.Jefaismonpossiblepoursoutenirsonregard,mêmesijesuisàdeuxdoigtsde

vomirmondînerfantôme.L’ornacsentaussibonquel’haleinematinaled’unputois.Etpourm’êtredéjà

retrouvédansunincidentimpliquantunbouche-à-boucheavecunputoiscardiaque,jesuisbienplacé

pourlesavoir.

–Tulesaurasseulementlejourducombat.Nousn’avonstoujourspasderedditionduNord.Autant

nousprépareraupire.

–Maisjerisquedemourir!

–Alorsceseratondestin.

Estomaqué,jeleregardemedireçasansémotionaucune.

–Jesuistonfils!

–Heureusementqu’ilresteLogan,danscecas.

–Papa!

–Dylan,cen’estpaslaguerrequitue.C’estlamort.

–Rienàfoutre!

Monpaternelsemarre,moijefulmine.Moninstrumentn’estpasprêt.Mamélo-âmen’estpasfinie.

Passolide.Commemonmoral.Jeneveuxpasmebattre.

–Dylan,nem’obligepasàtel’ordonner.Jefaisçapourtonbien.

–Pourmonbien?Enquoim’humiliermeferadubien?Jenesuispasprêt,jetedis!

–Loganetmoiseronslàpourt’aider.Tu…

–Jeneveuxpas!Etjetel’aiditmillefois,jen’aiaucuneenviedetraverserlamerpouraller

zigouillerjenesaisqui!Lesnégociations,çateditquelquechose?

Monpèrecessedefumerpourmefixersilongtempssansbougerquejemedemandes’iln’estpas

soudainmort.Finalement,illâchelaguillotinesurmatête:

–C’estunordre. Çayest.Lechefaparlé.Lemoisprochain,onviendrariresurmadépouille.Onsesouviendradu filscadetdeKellandeHard,celuiquinesavaitmêmepasjouerassezbienpourépargnersaproprevie. –Pourquoi? C’esttoutcequej’arriveàdemander. Ilsoupireavantdesegratterlecrâne,commes’ilcherchaitlafaçonlapluscordialedemedire d’allermefairevoirsansmefroisser. –Êtreunhommen’estdéjàpasfaciledenosjours,alorsimagineunpeucequeçafaitd’êtreun hommeavecdesresponsabilités,lâche-t-il.Jesuischef,Dylan,parcequemamélo-âmeestlaplus puissantedenotreclan.Jenel’aipasforcémentchoisie,maisjedoisassumercetteimmensecharge,que jeleveuilleounon. Jefaisdemonmieuxpour nepaslever lesyeuxauciel,etcommeçamedemandeuneffort surhumain,j’ail’impressiondefaireunecrised’épilepsie.Monpèreaunpeutroptendanceàs’apitoyer sursonsort.C’estvraiqu’êtrechefdeclan,avoirlaplusgrandemaison,lesmeilleursvins,lemeilleur gibieretdesvêtementsdelaplusbellefacture,c’esthorrible… –Monfilsaînésedébrouille,maisilestencoreloindem’égaler,continue-t-il.Quantàmoncadet, ilest…passif.Désintéressé.Ilnégligesesséancesd’entraînement.Ildélaissesamélo-âmeetnepense qu’àbriserlestraditionsens’unissantàuneClassique. –Papa! –Ilesttempsdefairehonneuràtonnom,Dylan.Demefairehonneur.Defairehonneuràtes ancêtresetàtouslesmusiciensdumonde.Cethéritagequ’ilsnousontlégué,utilisons-lecommeilse doit.SituveuxtemarieravecuneClassiqueetaltérertaprogéniture,trèsbien,faisdonc.Maisavantça, tuvasmemontrerquetuesunHardpuretdur! –Tuesentraindedirequejetefaishonte?

Sonsilencevauttouslesoui.Jesensmoncœursedécoudredemapoitrine.C’estlapremièrefois

queçam’arrive.Ilfautvitequej’ailletrouverKanapourqu’ellelerafistole.Elleestlaseuleàsavoir

guérirmoncœurmalade.

–NouspartonspourOrgueensemble.Entraîne-toibien,d’icilà.

Surcesmots,ils’éloigne.Sonombremelibèreetjemesenssoudainvulnérable.Impuissantfaceau

tempsquis’écoule.Unesecondeestdéjàdupassé.

Mamélo-âme…Simonpèreentendaitmamélo-âme…

Jesuisunhommemort.

AmIinvisiblebecauseyouignoreme?

MichaelJackson,TheyDon’tCareAboutUs

III –Desconneries! Jebalancemonlivrecontrelemuravantdem’étirer.Repenseràladiscussionavecmonpère

III

–Desconneries!

Jebalancemonlivrecontrelemuravantdem’étirer.Repenseràladiscussionavecmonpère

m’énerveauplushautpoint.

–Ilvafalloirquetuperdescettehabitudedebalancertoutettoutlemonde,pesteEthanenéclatant

derire.J’aipasenvied’atterrirdansunmurcommeladernièrefois.Mesoss’ensouviennentencore.

–Tun’asqu’àêtreplussolide.

Ethansecouelatête.

–Qu’est-cequitemetdanscetétat?

–C’estcettehistoireavecmonpère.Cettehistoiredeguerre,marmonné-je.Jeneveuxpasyaller.

–Turigoles?C’estuneoccasionenor!Jedonneraistoutpourpouvoirfairemespreuvescomme

ça.

Ethan passe une main dans ses cheveux noirs. Lui non plus ne porte pas les dreadlocks traditionnelles,parsolidaritéavecmoi. Jemelèveetvaisjusqu’auboutdelapièceafinderamassermonlivrepourlejeterànouveau,mais cettefois-ciàlafigured’Ethan. Ill’esquivepresque.Lecoinheurtesonmenton. –Salebourgemalélevé!ricane-t-il.ÇadoitêtrejoyeuxavecKana.Elledoitavoirapprisàvoler depuisletemps,non? –Laseulechosequejebalanced’elle,cesontsesvêtements!répliqué-je. –Tuferaismieuxdebalancertoncerveau,lemondes’enporteraitmieux,faitunevoixfroide. LénadeClassiquemetoisedepuisl’embrasuredelasalledeclasse.Vêtuedesoieetdesatinnoués dansledos,elleressembleàs’yméprendreàmaKana.Cesdeux-làsontjumellesjusquedansleur démarche.SiLénan’avaitpaslescheveuxsicourts,jepourraispresquelesconfondre.Sonétuiàviolon juchésuruneépaule,ellemelancedeséclairsdesesyeuxvairons.Lesmêmesqueceuxdemafiancée, saufqueKana,elle,melancedescœurs. –SalutLéna! Ellenemerépondpas,passedevantEthanetmoiennousignorantsuperbementpours’installeràsa table.

Quelques minutes plus tard,la salle estbondée.J’étais enavance,mais cela ne m’arrive pas souvent.Àvraidire,jenedaignepassouventnonplusmerendreencours.Engénéral,jepréfèreremplir mapansequemoncerveau. Aprèstout,laTour,l’académieréputéeoùlesenfantsfortunésdesclansdeSymphonieSudse côtoient, n’enseigne pas grand-chose d’intelligent. Histoire, histoire de la musique, géographie, économie.Cen’estpasiciqu’onvaapprendreàmanipulerlamagiedelamusique…Etpourcause, chaqueclangardejalousementsessecrets,pasquestiondelespartagerenpublicdansuneécole!Du coupnoussommesbloquésdurantplusieursheuresdecoursennuyeusesparjour,etcen’estpasmaître Morganequivamecontredire. Cettedernièresetraîned’ailleursencemomentmêmeversl’estradetelleunecondamnéequise rendàlapotence.MaîtreMorganeestsympathiqueetagréablequandelleneparlepas.J’admiresa volontédeferquilafaitvenirtouslesjoursalorsqu’elleaimeautantl’enseignementquej’apprécie Violin.Ellequivoulaitêtremusicienne-guerrières’estretrouvéecatapultéeprofesseurecarelleale malheurd’êtretrèsintelligenteetcultivée.Plusquelamoyenne,dumoins.Jeplainslesérudits… –Onsetait,onsecalme.C’estdéjàuneépreuved’êtreici…marmonne-t-elled’unevoixblaséeen posantsonétuiàguitare. Jem’ennuiedéjà.Cetteclassealedondemettremapatienceàl’épreuve.Lestablessonttrop petites pour mes trop longues jambes et les chaises réussissent à endolorir mes fesses de façon stupéfiante. Le clande Clavier ne s’estpas donné beaucoup de mal pour nous fournir dumatériel confortable. Maissij’étaisplushonnêteavecmoi-même,jediraisquec’estl’ambiancequimegêne.Uneaura grésillante,alimentéeparlesrivalitésentreclans,flottedansl’air.Etsij’aidesaffinitésavecceuxdu clandeTam,jenepeuxpasendireautantdesmembresdeClavier,deClassiqueetdeVent.Noscinq clanssontcensésvivreenharmonie,maisnoussommestousenclinsàdémontrerlasupérioritédunôtre. –Tucroisqu’ilpassecombiend’heuresàsepeignertouslesmatins?marmonneEthanàmon oreillealorsquemaîtreMorganecommencesoncoursd’unevoixmonocorde. L’élèvequ’ilpointedudoigtestassisbiendroit,presquerigide.Luca,filscadetdeToma,chefdu clandeClassique.ChefdemaKana.Avecsescheveuxblondsetbrillantscommelemiel,sonmenton imberbeetsesfossettes,Lucamefaitpenseràunepoupée.Lapremièrefoisquejel’aivu,j’étais persuadéqu’ils’agissaitd’unefille.J’aimêmeessayédeledraguerdeuxoutroisfois,leprenantpour uneravissanteviolonistetombéeducielrienquepourmoi,avantqueKananemetombedessus,elle. Celadit,nousnousdétestonsdésormaiscordialement.Iln’apasappréciéquejeleprennepourune fille,etjen’aipasappréciéqu’ildiseàtoutlemondequej’étaisfoudelui.Moiquiaimetousles animauxdenotrebonneterre,mêmececafarddeViolin,jen’arrivemalgrétoutpasàmelierd’amitié avecceserpentvaniteuxàgueuled’ange.Enfin,depuis,j’aiKana,etluiilaAnaïs.Lafilleduchefdu clandeTamestassiseàcôtédelui,abordantfièrementunpetitventre.Elleestenceintedetroismois. Cetteblondepossessive,unpeujalousedel’intérêtquej’aipuporteràsonLuca,mevoitcommeun dangereuxrival.

–Bon,faitmaîtreMorgane,interrompantainsimespensées,vuquevousdaignezfaireactede

présenceaujourd’hui,rappelez-nouslesderniersévénementstragiquesquenousavonsvécus.

Jefroncelessourcils.«Événementstragiques»,c’esttroppeupourqualifierl’horreurdelaguerre.

–L’alliancedescinqclans,Hard,Classique,Tam,ClavieretVent,estattaquéeparSymphonie

Norddepuisplusieursmois.Leursnaviresdeguerrefondentsurnosvillescôtièrespourlesdétruire.Et

nous,puisquenoussommesvisiblementincapablesd’utilisernoscapacitésdenégociation,nousripostons

bêtement,réponds-jesansparveniràcachermacolère.

–C’estàpeuprèsça,reprendmaîtreMorganequinerelèvepasmoncynisme.

ElleestdeHard,ellemesoutientparlogique.

–Depuisquelesclansrenégatsontétébannisdel’autrecôtédelamer,ilsviventsuruncontinent

stérile,quidonnepeuderécoltes.Ilsmeurentdefaim,etdoiventcéderauxexigencesdescontrebandiers

quileurlivrentl’eaudeMelodynécessaireàfaireéclorelamélo-âmedeleursenfants.Ilsn’ontpasune

situationenviable,maispeut-êtrequel’und’entrevouspeutnouséclairersurlepourquoidelasituation.

CommentleNordenestarrivélà?

LamaindeLucafonceversleplafondàunevitesseincroyablealorsqu’Ethanretientunrire

moqueur.

–LesclansdeBois,Cordes,Ténor,CuivreetOrgueontvoulus’approprierlamagiedelarivière-

mère.Ilsontvoululadénaturer,l’utiliserpourasservirlerestedeSymphonie.MaisMelodyasoutenules

justes,etcesclansontétébannisau-delàdelamerdesVents.Désormaisilscherchentdenouveauàse réapproprier Melody…Onleur souhaitebonnechance,conclut-il d’unevoixmoqueuse,suivied’un ricanementd’Anaïs. MaîtreMorganehochemachinalementlatête.Elleadécrochédepuisunmoment,tropoccupéeà lorgnersursatabatièred’ornac. –OK…pausepourtoutlemonde! Le brouhaha gagne la classe. Certains élèves s’échangent des partitions comme d’autres s’échangeraientdescartesàcollectionner.Jem’assoissurmonbureauetjelaisseEthanmeparlerdeson dernierrecordaucasino.Jel’écouteàmoitié.Jen’aipasvuKanadelajournée,etçam’inquièteunpeu. Ellen’estpasdugenreàsécherlescours,surtoutquandellesaitquej’yassiste.Mêmesijesuisvenu aujourd’huidansleseulbutdefuirmonpèreetses:«AlorsDylan,cetentraînement,çaavance? N’oubliepasqu’àOrgue,ilssontcoriaces!»Monpèremefoutlapression.SelonLogan,c’estparce qu’ilest«juste,droitetdésireuxdetransmettresonmétieràsesfils».Selonmoi,c’estparcequec’est unsadique.Point. Enfin…Jemebalanceidiotementsurmonbureauetmanquedemecasserlamentablementlagueule. Moncœurrateunbattement.Unbattementmanquéquimecrucifieuninstantdedouleuretmeplongedans lenoirleplustotal.Çanedurequ’uneseconde,maisjegrimaceencoreenouvrantlesyeux. –Queldommage,susurreLuca. Jeripostesansmêmeprendreletempsderéfléchir:

–Laseulechosevraimentdommage,moncherLuca,c’estquetongossesoitunfuturbâtard.

Monrivaldevientrosedecolèreetc’estimpressionnant.Sapâleurcèdelaplaceàunleverde

soleil.Ondiraitunverrequiseremplitdegrenadine.Quandjecroiseleregardsurprisd’Ethan,jeme

rendscomptequejesuisallétroploin.Jen’enaipasl’habitude.Jenesaispasvraimentcequim’apris,

j’ail’impressionquemoncœurbouillonned’unsangtropchaud.Unsangchargédecolère.

–Répèteunpeu,salaud!

LucaetAnaïsontparléenchœur,ilsfulminent,àdeuxdoigtsdevenirmeréglermoncompte.Je

sourismais,enfait,j’aipeur.Lucanem’impressionnepasvraiment.MaisAnaïs…

–Onsecalme,marmonnemaîtreMorganeàlafenêtre,sarouléeàlamain.

Ellepeutbienparler.Quandils’agitdedéfendresonhonneur,personnen’aledroitd’intervenir.

Lucarevientgraduellementaupâleetserrelamaind’Anaïsàluienfaireblanchirlesjointures.Je

suisallétroploin.L’enfantdeLucasera«bâtard»seulementparcequeleclandesamèrenele

reconnaîtrapas.Commecheznous,àTamlesnaissancesdoiventêtredepréférence«pures»

Anaïsserassoit,toujoursvexée,maisLucanemequittepasdesyeux.

–Monenfantserapeut-êtreunbâtard,maisn’oubliepasquelestiensleserontaussi.

Jesuisconcommemonorteil.Biensûrquemesgossesaurontlemêmesouci.Noussommesdansla

mêmesituation,luietmoi.Saufquemoi,jen’aipasdecomplexeàmentir:

–Monclannerejetterajamaisseshéritiers,qu’importeleursang.TupourrasdemanderàKellande

Hard,ilenadécidéainsi.

Ethanmejetteunregardchoqué,etlamoitiédelaclassesemblemedévisager.Toutlemondesait

quecen’estpasvraimentdanslasensibilitédemonpère.Quin’enad’ailleursaucune,visiblement.

Lucamefixeintensément,etj’ailemalheurdeclignerunefoisdetropdesyeux.

–Parfait,jeleferai,m’annonce-t-ilavecunsouriretriomphant.

Jemefélicited’avoirdéjàchoisilacouleurdemoncercueillejouroùj’aiannoncémesfiançailles

avecKanaàmonpère.Jen’aiplusqu’àallerlecommanderetàattendrelalivraison.Quandpapaaura

découvertnonseulementquejemesersdeluipourarriveràmesfins,maisenplusquemamélo-âmen’a

aucunechancedeluifairehonneur,jemeseraidéjàenterrémoi-mêmedepuislongtemps.

Mongéniemeperdra.

Deepintoadyingday,Itookastepoutside.

Nightwish,IWishIHadanAngel

IV Kanam’attendàlalisièredelaforêtdesSaules.Jelavoisdeloinfairelescentpas,etsasilhouette

IV

Kanam’attendàlalisièredelaforêtdesSaules.Jelavoisdeloinfairelescentpas,etsasilhouette

baignéedanslalumièredelalunefaitbêtementdansermoncœur.Jesourisintérieurementetmedérobeà

savue.J’aienviedelasurprendre.Ellepasseassezdetempsàmesauterdessuspourquejem’autorise

cepetitplaisir.Etjesaisexactementparoùpasser.

LaforêtdesSaulessurplombeMelody,etilfautquejedescendeverslecoursd’eaupourrejoindre

mafiancée.C’estplutôtsportif,maisjecoursdeboncœur.L’allianceenonyxquej’aiofferteàKana,

tailléeparunmusicien-joaillierdeTam,valaitlecoupquejetroquemonpur-sangarabe.

Jecours,jechante,jechante,jecourset…Jetrébuchesurquelquechosedemouetdenonidentifié

avantd’étoufferuncri.

Quelqu’unfaitdemême.

Danslasemi-obscurité,jereconnaisJustin,septièmefilsdeCollin,chefduclandeClavier.Étaléà

mespieds,ilneprendmêmepaslapeinedeselever.Àsoncôtédortsonaccordéonchromatique,d’une

transparencedejoyau.

Justinestcommecettepièceentropqu’ilnousresteaprèsavoirmontéunmeuble.Sonpèreahuit

enfants,etilnes’occupequedesesaînésetdesondernier-né.IldélaisseJustin,quin’aàsesyeux

aucunevaleur.

Cen’estpaslapremièrefoisqueJustindortàlabelleétoile.J’aibienessayédel’aider,delui

proposermacompagniedetempsentemps,maisilprendtoujoursçapourdelaprétention.

Unenuéed’oiseauxpassebrusquementdevantmoietj’enrotedesurprise.Lesanimauxsontlibresà

Symphonie,etc’estrared’encroiserd’aussipaniqués.Surtoutqu’ilscrientcommepaspermisàune

heureoùilsdevraientdormir.

–Dylan?

LavoixdeJustinmefaitflipper.Ilestsoudaindebout,tremblotant.Ilestpetitetmaigrepourson

âge,fauted’entraînement.Êtrehéritierdechefdeclannécessiteunminimumdeprestance,qu’onsoit

grandetcostaudoufinetdélicat,peuimporte.Mêmesijenemetuepasàlatâche,jesuisassezbienbâti,

neserait-cequepourcrânerdevantKana.Justin,lui,sembleavoirabandonnétoutevolonté.Sescheveux

rouxtombentenondulationschaotiquessursesépaulesfrêles,etsesvêtementssontchiffonnéscomme

s’ilsluiservaientaussibienàsevêtirqu’àsemoucher.Ondiraitunvagabond.Cequ’ilest,siony

réfléchitbien.

Sesyeuxclairssontfixéssurunpoint,au-dessusdemonépaule.

–Dylan,c’esttoiquiasfaitça?

Bon.Lecôtérouquinunpeulunaire,pourquoipas,maislà,dansl’obscuritéambianteetloinde

tous,jeletrouvemoyennementrassurant.

Ilpointequelquechosedansmondosetjemeretourneavantdepousseruncrid’horreurqui,pour

unefois,honoremavirilité.JefaisdenouveaufaceàJustin.Cedernierfixetoujourslascènemacabre

derrièremoi.

Jerisqueunnouveauregardpar-dessusmonépaule.

Là,danslarivièresacréequin’estcenséeaccueillirquedesnouveau-nés,quelesnouvellesvieset

jamaislamort,gîtuncerfégorgé.

Àlalumièredelalune,Melodypousseuneplaintefunèbre.

Etsoneauestteintéederouge.

–ParMelody!Qu’est-cequec’est…? KanasurgitderrièremoienmefaisantdenouveauhurlerdeterreuralorsqueJustincontinueàme fixerd’unairmi-hébété,mi-inquiétant. –Quiafaitça?demandemafiancéed’unevoixoùpercel’angoisse. La connaissant, je sais que le sort du cerf la touche plus que celui de Melody. Elle porte immédiatementsonregardsurJustin. –Justin,tun’aspas… Legarçonsecouelentementlatêteavantdeprendrelafuite.Ilrevientquelquessecondesplustard, ramassesoninstrumentetrepart.Cen’estqu’unefoisloindenousqu’ilsemetàcrier. –Alorsça,cen’étaitpasspécialementconvaincant,marmonné-jedansmabarbe. Minifemmelèvelesyeuxversmoi.Sonregardbicolores’estassombrimalgrél’éclatdelalunequi s’yreflète. –Dylan…Onnousasouventvusdanslarivière,entendusblasphémersurMelody…Siquelqu’un noussurprendlà,aveccecerf…Cen’estplusdublasphème,c’estdusacrilège,ettousleschefsdeclan demanderontunepunition… –Jesuisbiend’accord,etJustinvasûrementdéguster! PuisjeréalisecequeKanavientdedire.Violinentête,laplupartdesgardiensdeMelodyme détestent,ets’ilsvoientl’animalmortetmoiàproximité,ilsvonttoutdesuiteentirerdemauvaises conclusions.J’attrapemafemmed’unemainetbondisleplusloinpossibledelascènedecrime.Jecours enlahissantsuruneépauledansmacourse.L’adrénalinequicouledansmesveinesestsifortequejene sensmêmepassonpoids. JemeprécipitedanslaforêtdesSaulesoùdestroncscreuxserventdedemeuresauxétudiants n’ayantpaslesmoyensdevivredansundenosimmensescomplexesdeverre.Kanatapesurmesépaules etjepiletoutnet,manquantdel’envoyervalsercontreunarbre. Jeposeceboutdefemmequinepèseriensurlesol,etellem’assassinedesesyeuxauxpupilles dissymétriques.

–Dylan!chuchote-t-elled’unevoixbassemaisautoritaire.Siontevoitarrivericiencourant,onva

sedouterquequelquechoses’estpassé!Alorstuferaismieuxd’agirnaturellement!

Surce,elleglissesapetitemaindanslamienneetsoncontactmerassure.Moncœur,unpeu

malmenéparlacourse,secalmeetjemesensplusserein.

Çanedurepasvraiment.

–’lutDylan,’lutKanaaaaaaaaaa!

Sansm’enrendrecompte,j’aicourujusqu’autroncnumérodix-huit,celuiqu’habiteEthan.Ilen

émerged’ailleursl’airpassablementéméché,uneécuellevideàlamainetvêtud’unsimplepagne.

–Alooors…onsepromène?Vousvoulezentrerunmoment?

–Non!répondsèchementKanaavantdes’éloignerd’unpasdécidé.

–Elleal’airencolère.Qu’est-cequet’asfait?

Jehausselesépaules.Ethanenfaitdemêmeavantdefaireletourdesontronc,nonsansvaciller.Il

sentlevindebaiessalées,desfruitsquipoussentdanslesvergersdeClassique.Ellessontentreposées

danslesgrottessèchesdeTamdelonguesannéesavantd’êtretransforméesenbreuvage.C’estunalcool

trèsfortdontSymphonieraffole,maisquimerendmaladechaquefoisquejeveuxjouerlesdursetboire

culsec.

Monamis’arrête,posesonécuelleparterreetcommenceàtâterl’écorce.Ilfinitparenleverle

morceauquiabriteleréservoir.Sansperdreplusdetemps,ilposesonrécipientsouslecoulisdesève.

Leliquide,luisantetpâteux,sedéverseparesseusement.Commelasèved’épicéa,lasèvedesaule

pleureurestunexcellentagentpourdessoûler,serelaxeretgagnerenvigueur.NouslesHardbuvonsplus

desèvequed’eau.Jemedemandesionvaseréincarnerenarbre,unjour.Noscerfss’ennourrissentà

centpourcent.Lesucrequ’ilsingèrentsestockedansleursboisquenoustroquonsensuitequandils

tombent,enhiver.

–DisThan,tum’enfilesunefiole?

Kanaraffoledelasèvedesaulepleureur,maisHardnel’échangepasaveclesautresclansquiont

plutôtdespins,deschênesetdescyprès.Lasèvedesaulepleureur,c’estnotrerichesseprivée.

Ethanmedonnel’écuellequ’ilvientderemplir.

–Donneçaàtachérie,çavalacalmer.

Jen’aimêmepasletempsdeleremercierqu’ilselaissetombercontreletronc,labouchesousle

réservoir.Çamefaitrire.Çamerappellenossoiréesdecélibataires:onpassaitdesheuresàvandaliser

lestroncsdesautresenlesvidantdeleursève.

–Bonnenuit,monpote!

–Kana,je…

–Nedisrien.

Sontonestcassant.

–Jesuisdésolésituaseupeur…je…

–Peur?

Elleauraitsansdoutehurlésinousn’étionspasaumilieudesauleshabités.

–Jen’aipaseupeur,Dylan,j’aicruquej’allaismourirdeterreur!Maisqu’est-cequit’estpassé

parlatête?Tuasvraiment…tusaisquoi?

–Maisbiensûrquenon!Franchement,tumeconnais,tupensesvraimentquej’iraiszigouillerun

pauvrecerfsic’estpaspourlemanger?

–Tutrouvesçadrôle?

Ellelèvelepoingetj’accueillesoncoupenriant.

–Cen’étaitpasmoi,Kana,reprends-jeplussérieusement.

Ellemecroitmaisellerestebutée.Jesoupire.Lesdisputes,jenelesacceptequedeuxfoispar

semaine,entrequinzeetdix-huitheures.Nousavonsdéjàdépassénotrequota…

–Jenemesenspasbien.J’aidéjàdumalàsupporterdevousvoirmangerdessteaks,alorslà,de

voircepauvrecerf,çamedégoûte.

–Regarde,j’aicequ’ilfaut:delasèvefraîche!Allonsdormiràlabelleétoile.

–Jevaisrentrer.

Jemepenchepourluidonnerunbaiser,maisellemerepousse.

–Laisse-moiteraccompagneraumoins,ilfaitsombreettu…

–J’yvoistrèsbien,ilmeresteunœil,figure-toi!

Encoreunefois,Kanasebraquealorsquejenefaisaisaucunementallusionàsonœilaveugle.Jene

saisplusquoifairepourlalibérerdecettehontequesusciteenellecehandicap.

J’avaleleverredesèvepâteuseenlaregardants’éloigneraumilieudessaules.Jenetardepasà

ressentirlesbienfaitsdelaboisson.Mesmusclessedétendent,lesucreserépanddansmonsangetme

réveille.LorsquelasilhouettedeKanadisparaîtdanslanuit,jefaisdemi-tour.

Ethanestallongéaubeaumilieudelaroute,saguitarepar-dessuslui.Jemedépêched’allerle rejoindrepourconstaterqu’ilhalète,commes’ilvenaitdefuirquelquechose. –Than!Qu’est-cequinevapas? Jeveuxleremettresurpied,maissapeauestsibrûlantequejeretireprécipitammentmamain. –T’asunefièvredesenfers! Il ne me répond pas, trop occupé à s’évanouir. Me maudissantd’avoir troqué moncheval, je m’empressedelehissersurmondospourl’emmenerchezuneguérisseuse.J’attrapesoninstrumentau passage.Saguitare,uneFenderaumancheboiséetàlacaissevertevitrée,laisseapercevoirlecœuret lespoumonsdesoninstrument.Commenoscorps,nosinstrumentsontdesorganes,desveines,desnerfs quipermettentànotremélo-âmedevivreetdes’exprimer.Pourlemoment,sesorganessemblenten bonnesanté,mêmesilecœur,logécontrelacaisse,batunpeuplusvitequenécessaire.Examinerun instrumentpermetd’endirebeaucoupsurlasantédesonmaître. Jemehâte,sisafièvrenetombepasrapidement,ilrisqued’engarderdesséquelles.Jesensla chaleuranormaledesapeaugagnermondos. –Tiensbon,Than. –J’aichaud… Monamis’agitesurmondos.

–Je…Than… –J’aichaud,répète-t-ilpourtouteréponse. Mêmesij’aienviedelequestionner,mêmesij’aienvied’interrogerleshabitantsalentour,pour savoirs’ilsontvucequiluiestarrivé,jecontinueàmarcher,désireuxavanttoutdesauvermonami.Je medirigedroitsurletroncnumérodix.Troppresséd’atteindrelaporte,jem’emmêledansdesbranches basses.Lesoufflecourt,jemedébarrassetantbienquemaldemesliensavantd’allercogneràlaporte, lecœurbattantcommejamais. Unejeunefemmeauxcheveuxnattésdemilletressesapparaît,lesyeuxfatigués,lecorpsenveloppé dansuntissudesoie. –Mouiii,c’estpourquoi?bâille-t-elle. –Nine,aide-moi!Ethanabesoindesoins,ilestbrûlant! –Dylan!s’exclameNinequandelleréaliseenfinclairementmaprésence. Cetteapprentieguérisseuseesttoutcequej’aisouslamainpourlemoment. –Tudoisl’aider! –Je…oui,biensûr,maisjenesuispasuneguérisseuseconfirmée… Jepassedevantellesansl’écouter. –Ilaunefièvrehorrible!Faiscequ’ilfautpourlesoigner.Jetepaieraibien,net’enfaispas. Ninesemordleslèvres,visiblementperdue.Duhautdesesquatorzeans,ellen’estpeut-êtrepasla plusfiabledesguérisseuses,maiselleestlaseuleàvivredanslaforêtdesSaules. Ellerentreprécipitammentetjelasuis.Unfuton,desdizainesdelivres,unetableetdesplaquettes deboissontéclairésàlabougie,serrésdansunespacedelatailledemonplacardàtuniques… –Peut-êtrevaut-ilmieuxl’emmenerchezuneguérisseuseplus… –Pasletemps! Jeviensdecrier.Jen’aimepasvoirEthandanscetétat.Jen’aimevoirpersonnedanscetétat.Les maladies,lesmaux,ladépressionconduisentàlamortsionnelessoignepas.Lamortmefaitpeur.Jene veuxpasqu’elleentredansmavieoudanscelledemonentourage. –Pourquoitucries,Dyl? Ethanse redresse avant de s’étirer et de bâiller. Nine et moi le regardons fixement, prêts à intervenirs’ilsemetàdélireràcausedelafièvre. –Qu’est-cequejefouslà? IlregardeNine,puismoi,puissonpagneavantdesourired’unairentendu. –Ons’estfaitunplanàtrois,c’estça? Nineréagitauquartdetouretluicolleunegifle.Moijesuistropoccupéàletâter.Satempérature corporelleestredevenuenormale. –Arrêtedemetoucher,pervers!melance-t-ilavantdeselever. –Than,ettafièvre? Ilposeunemainsursonfront.

–Pasdefièvre,dit-il.J’aitropbu,jecrois.Ramène-moichezmoi,Dyl.J’aipasenviedefaireça

avecvous,malgrétoutlerespectquejevousdois,GrandDylan…

Ils’inclineenvacillant.

Deplusenplusinterloqué,jemeruedehors,impatientdevérifiersimonimaginationm’ajouédes

tours.J’aidumalàcroirequesafièvresesoitenvoléeaussirapidement.Jenesuispasfou,ilest

forcémentarrivéquelquechoseàEthan…

Jezigzagueparmilestroncsjusqu’aunumérodix-huit.Etjemefigedansmonélan.Entreletronc

seizeetletroncvingt,làoùletroncdemonamiestcensésetrouver,untasdecendresnoiresetde

charbons’amoncelle.Seulelaclôtureestencoredebout.Dutasdeterres’échappeunemincefumée

inodore.Bouchebée,j’essaiedetrouveruneexplicationrationnelleauphénomène,maisjen’envoispas

uneseule.

Lamaisondemonamiadisparu.

Showmehowtolie,you’regettingbetterallthetime…

TheOffspring,You’reGonnaGoFarKid

V –RéessayonsDylan,voulez-vous? Jepousseunprofondsoupir. –Çasertàrien!Çamarchepas,bordel! Exaspéré, j’envoie

V

–RéessayonsDylan,voulez-vous? Jepousseunprofondsoupir. –Çasertàrien!Çamarchepas,bordel! Exaspéré, j’envoie valser ma guitare contre le mur. L’une des cibles se détache et tombe sourdement. Celafaitdeuxjoursquej’airetrouvéEthanagonisantetsontroncdétruit.Ilm’asuppliéderetourner dansl’appartementabandonnédesesparentsetj’airéussiàconvaincremonpèredel’yautoriser…mais lapeurquej’airessentieenvoyantmonamipresquemourants’estmuéeencolère.Puisenfrustration. Foutuemélo-âmedéfectueuse.Foutuinstrument. –Blasphème!s’écriemaîtreIlan,monprécepteurdepuisl’enfance.Commentosez-vous? Levieilhommesegifleàdeuxmains.Sesyeuxd’érudit,habituellementplissés,s’arrondissent lentementmaissûrement.Ondiraitquejeviensdetuerquelqu’un… –Ducalmemaître,jem’encharge. Logan,brascroisés,aunsouriremoqueuretçamemethorsdemoi. –Pourquoitutemarres,toi? –Parcequet’esridicule. –Laferme. Sonsouriresefigeetl’ambianceestsoudainglacée.Loganestencolèreetçaarriveaussisouvent quedelevoirdanserentutudansunchamp.Malgrémoi,jedéglutisbruyamment.Monfrèresepenche pourramasserlacibleetlaraccrocheàcôtédesautresavecdesgesteslentsetmaîtrisés.Sasilhouette faitdel’ombreàlamienne.Assezpourmerendrejaloux.Monfrèreesttaillécommecesidiotsdedieux grecsquiposentàpoildanslesmusées.Sesdreadlockssontretenuesparunrubanauxcouleursdesclans suddeSymphonie:cinqvertsdifférents.Unfierpatriote,ceLogan… Ilfinitparfairecraquersesjointures,marchejusqu’àmoietmecolleuncoupdepoingdanslenez. J’aivulecouparriveret,parbonheur,majoueaprisàlaplacedemonpif.Quelledivinitédois-je remercierpourça? –Ça,c’estpourtaguitare. J’écumederage,maisjemetais.Quandmonpèren’estpasdanslesparages,c’estLoganquidirige. Questiondefiliation,ilparaît.

–Tuvascommencerpartecalmer,frérot.Onnedomptepassoninstrumentavecuneaussimauvaise foi.Taguitareestleberceaudetamélo-âme,tulesaisnon?Situlajettes,c’estcommesitujetaiston âmeparlamêmeoccasion. Jelèvelesyeuxauciel.LesbeauxdiscoursdeLogannem’atteignentpas.Monâmeesttoujours bienensécuritédansmoncorpsderebelleetellen’iranullepartsansmonautorisation. –Melodyvousafaitundon,ellepeutaussivousleretirer,renchéritmaîtreIlan,encoreaffectépar mon«blasphème»sij’encroissapâleurmortuaire. –Pourcequeçamefait… –Silarivière-mèredécidaitdevouschâtierpourvotregeste,vousnevaudriezguèremieuxqu’un zombie,unsans-âme!C’estcequiestarrivéàYanndeHard,arrière-grand-pèredevotrepère!Sa guitareatellementsouffertdescoupsetmaltraitancesdesonpropriétairequeMelodyadécidédelui retirertoutemélo-âme.YanndeHardestmortvidédesonessence,d’unemortlongueetpénible.Vous connaissezcettehistoire,jeprésume? Jeserrelespoings,lesdents,lesfesses.Jenesupportepasqu’oninventedeshistoiressurmes ancêtres.YanndeHard,dixièmechefdeclandeHard,étaitcommemoi.Ilnecroyaitpasàtoutesces histoiresfarfeluesdemélodiesacréeetautresinstruments-âmes.Ilajustedécidédevivresaviecomme bonluisemblait,etcestarésdesuperstitieuxl’onttué.Monpèrem’amaintesfoismisengarde:c’estce quirisquedem’arriversijecontinueà«blasphémer»,filsdechefoupas. –Jeteproposederefaireunessai,ditLogan. Son«jetepropose»sonnecommeun«jet’ordonne».Ilbombeletorse,fierquejegardele silence. Ondiraitunpaonqui se pavane devantsonfrère encore dans l’œuf. Sonsarouel encuir, signaturedesHard,estcintréàlataille,laissantjaillirsontorsegarniderectanglessuperposésqu’ils appellentabdominaux.CommetousleshommesduclandeHard(saufmoi),ilornesesbicepsdemotifs circulairespeintsetsesdoigtsdemultiplesbagues.Sachevalièreestcependantbienvisibledanscette merdebijoux.Cetanneausetransmetdepèreenfils,degénérationengénération;unetraditionà Symphonie.C’estunhéritageaussiprécieuxqu’honorifique.Siunhommeaplusd’unenfant,ildoiten forgerpourlesautres. J’attendstoujoursquemonpèremeremettelamienne. –Récupèretoninstrument,Dylan. J’obéisàcontrecœuretpassedevantmaîtreIlanquiadûs’asseoirunmomentpourdigérermon crime.Jenepeuxm’empêcherderireenlevoyantdansuntelétat.Jeramassemaguitareetl’agitesous sonnez. –Regardeça,pasuneégratignure!Elleestsolide,commesonmaître. –Viensparici!m’ordonneLogan. Jevaismeplaceràdixmètresdelacible,àsoncôté.Lasalled’entraînementestvasteetdéserte, reclusedanslefinfonddelaforêtdesSaules,làoùlestroncsnesontplushabités.Icionpeutsebattre, s’entraînerousecâlinerenpaix. –Enposition!

JemedisqueplusviteLoganauraobtenucequ’ilveutdemoi,plusvitejeserailibre.J’avance donclajambedroite,fléchislagauche.Jepassemaguitareenbandoulièreetj’attends. –Oùesttonmédiator? –Pasbesoin. Loganaunrirebref. –Netesurestimepas,frérot.Sors-moitonmédiator. Jetraitemonfrèredetouslesnomsenpenséeetsorsmonmédiatordesousmatunique,untruc argentéenformed’ailefournienmêmetempsquemoninstrument.Quandonentraînesamélo-âmepour devenirmusicien-soldat,sionpossèdeuneguitare,unviolonouunebatterie,utilisersonmédiator,son archetousesbaguettesdonneunedirectionbrutaleàlamélodie.Aveceux,laguerreestpossible. Quelquesnotessansmédiatorblessent.Uneseulenoteavecmédiatorpeutprovoquerlamort. –Lespartitions,maîtreIlan,jevousprie. Monprécepteursetraînejusqu’ànousettendàmonfrèreuneliassedefeuillets.Avecseslongues dreadlocksblanches,sonsarouelencuirsemblableàceluideLogan,etsesmultiplesbijoux,ilaplus l’air d’une rockstar que d’unpapyde soixante-cinq ans. Soncorps estencore solide etses traits vitalisés.ÀSymphonieSud,lespremierssignesdevieillesseapparaissentversquatre-vingtsans.Il paraîtquenousvivonspluslongtempsqueceuxduNord,etqueceuxduNordviventpluslongtempsque lacivilisationprécédente. –Onvacommencerauniveauzéro,situveuxbien. JejetteunregardmauvaisauxquatrefeuilletsdepartitionsqueLogandisposesoigneusementsurle pupitre.Chaquefeuillecomportelesnotesd’Harmonie,lamélo-âmequem’aofferteMelody. Quandjel’aireçue,ellenecomportaitqueseptnotes,commepourtoutlemonde.Engrandissant, noussommescensésdéveloppercettemélodieetluidonnerdelapuissance.Noussommescensésla prolongerencoreetencore,jusqu’àlamort,etendévelopperlamagieenvued’unmétier.Noircirdes partitions,c’estrespirer.Lesnotessontnotreoxygène. Paspourmoi. Àmonâge,jedevraisdéjàavoirnoircitrentepartitions,aumoins.Jen’enaiquequatre,etelles sontmédiocres.Quantàlapuissancedemamélo-âme,jenepourraijamaisl’évaluer.J’aisuiviun entraînementdemusicien-soldat,mamélo-âmedevraitlogiquementprendrecettedirection,maisnada. –Situesprêt,onyva. Jemelanceàcontrecœur.Maguitareproduitunsonlentetdécousu.Malgrélepeudenotes, j’arrivequandmêmeàmetromperdeuxfois. –Médiocre!Lamentable! MaîtreIlannem’épargnepas. –Onnetientpassaguitarecommeontientunebranched’arbre!Vousdevezlatenircommeon porteunnourrisson.Imaginezquevotreinstrumentestvotrenouveau-né. –C’estcommeçaquejeporteraimonbébé… –Tulefaisexprès!

Jesursaute.Loganmefixeavectantd’insistancequejefinisparbaisserlesyeuxmalgrémoi. –J’ail’impressiond’avoirundébutantsouslesyeux.C’estimpossible.Tumens,Dylan.Tufais exprèsdejouerfaux. Pourcachermonangoisse,jememetsàrire. –Cen’estpasparcequejenesuispasdouéquetupeuxmetraiterdementeur. –Regarde-moi. Jerelèvelesyeuxetpriedetoutesmesforcespournepasmetrahir.LespupillesdeLogan,deux perlesvertd’eauquiluivalentdixcomplimentsparjour,semblentsondermonesprit. –Taguitareneréagitpas.Tumecachesintentionnellementtamélo-âme,Dylan.Tuneveuxpasque jel’entende. Jecommenceàtranspireràgrossesgouttes.Loganest-ildevinouuneconneriedanslegenre? –Çadépenddesjours.Enplus,c’esttaprésencequimegêne.J’ail’habitudedejoueràmerveille quandjesuisseulavecmaîtreIlan.C’esttoiquimestresses!Pasvrai,maître? C’estcomplètementfaux.Mamélo-âmeestunesimplemélodie.Quandjelajoue,rienneseproduit. Harmoniene sonne pas comme une mélo-âme précieuse qui sortde mes tripes. Elle n’estpas en symbioseavecmoi,pasplusquemaguitare.Jepeuxresteréloignédemoninstrumentdessemainessans quejemesentemaletviceversa.Jepeuxnepasécrirelamoindrenotedesmoisdesuitesansquerien nesepasse.Lamélo-âmequenousoffreMelodyestcenséenousrendreunique.Avecelle,jedevrais pouvoirfairedegrandeschoses.Jedevraispouvoirêtreunexcellentmusicien-soldat,ouexcellerdans uneautrefonctionquej’auraischoisie.Etpourtant,jenesuisqu’unsimplemusicien. MaîtreIlanenestconscient,etj’espèrequ’ilauraassezdecœurpournepasmedénoncer.Jesais quemonpèrecommenceàsedouterdequelquechosemalgrémeseffortspourlecacher,c’estpourça qu’ilaenvoyéLogansupervisermonentraînement,aujourd’hui.

–Ilfaitmieux,d’habitude,concèdemaîtreIlansansmeregarder. Ilfaudraquejepenseàallerl’embrasser. Logannousobservetouràtour.Monfrèren’estpasdupe;pourvuquecettefois-ci,illesoit. –Çac’estparcequetunet’entraînespasassez!finit-ilparlâcher.Onrecommence. Soulagé,jemeremetsenposition,etjefaismonpossiblepourqu’Harmoniedéclenchequelque chose.Jem’entraînedepuismeshuitans,mesriffsdevraientêtreenmesuredefairetombermescibles, aumoins! Àlafindemaprestation,lesilences’installe.Jen’aifaitaucunfauxaccord,cettefois.Lamélodie étaitbonne.Maismonfrèren’estpassatisfait. – Je ne sens rien. Ta mélo-âme ne m’atteint pas. J’ai simplement l’impressiond’écouter une musiquebanaleetsimplette.Etça,c’estparcequetuneveuxpasmelamontrer!Tucroisquejen’aipas entenduquetuavaischangélesnotes?Lamélodiequetuviensdejouern’estpasHarmonie. J’aienviedel’assommeravecmaguitare!Commentfait-ilpouravoirl’oreilleaussiaiguisée?Je pensaisquelechangementseraitsubtiletindiscernable. –Çadépenddesjours,jetedis!Jevaism’entraînerencoreetçairamieux.

–Cen’étaitpasHarmonie,insistemonfrère.

Moncœurmenacedebondirhorsdemapoitrineetdes’enalleràjamais.

–C’étaitHarmonie.Jemesuisjustetrompédenotesenjouant.Jesuis…j’aibesoind’entraînement,

c’esttout.Çaarrivedesetromper,non?

Logansecouelentement,trèslentementlatête.Ilnemecroitpas.Etilaraison:jemens.Jeneveux

pasjouerHarmoniecarilserendraitcomptequec’estunesimplemélodiesanspouvoirs.Jepréfère

simulerl’étourderieetmepréserver.JenesaispasquelsortmeseraitréservésiSymphonievenaitàle

découvrir.

–Jenepensaispasquetuétaisaussienretard,dit-il,entrantainsidansmonjeu.Tuvasdevoir

mettrelesbouchéesdoublessituveuxespérersurvivrecontrel’arméed’Orgue.Austadeoùtues,tun’es

mêmepasassezbonpourvaincreunefourmi.

Sansmelaisserrépondre,ilsetourneversmaîtreIlan:

–DepuisquevousêtesenchargedeDylan,vousn’avezfaitaucunrapportsurseslacunesàmon père.Sonretardestpourtantévidentetconséquent. Iln’ajouterien,maislamenacepointclairement. –Ils’esttoujoursbiendébrouilléjusqu’àprésent,sedéfendmonmaître.Depuisqu’ilestamoureux, ilvientmoinssouventauxentraînements,cequiexpliquecertainementsachute.Jesuissûrqueçava s’arranger. Çanem’enchantepasqu’ilseservedemonhistoireavecKanapoursauversapeau,maispuisqu’il sauveaussilamienne,jesupposequecen’estpastropgrave… Loganacetteexpressionquimontrequ’ilnecroitpersonne. –Penses-tupouvoirt’éloignerdelaClassique,aumoinsletempsquetufassesdesprogrès?me demande-t-il,méprisant. –Non. Maréponseestclaireetnette. –MaisjeseraiprêtlejourJ. –Tuasintérêt. Aprèsuncourtsilence,ilseraclelagorgeettournelestalons. –J’aiàfaire.Jereviendraitevoirplustard,enattendant,tunequittespascettepièceavantd’avoir réussiàpondreunemélodierespectable,tuentends? Jenerépondspas.Detoutefaçon,Logann’attendpasquejeconfirme.Illanceunregardduràmon précepteurpar-dessussonépaule. –MaîtreIlan,votresortdépenddelaréussitedemonfrère. Je serre les poings. Comme partout, il ya des lois et des règles à respecter. Quand onest précepteur,s’assurerquesonélèveprogresseenfaitpartie.Lechefdeclan,s’iln’estpassatisfait,peut déciderdepunirceluiqu’ilaengagé.Simonpèren’ajamaisfaitunechosepareillepourquiquecesoit, Logansembleenclinàcetteméthode.Jen’aipashâtequ’ildeviennechef! –Fous-luilapaix,c’estpasdesafautesimaguitareesttêtue!luilancé-je.

–Jen’airienàajouter,répondcetarrogantapollon.

Ilquittelapièceet,quandlaportesereferme,unsilencedemorts’installe.Unedemespartitions

volelentementdanslesairsavantd’atterrirauxpiedsdemonprécepteur.Cedernierlafixedelongs

instantsavantdesepencherpourlaramasser.Sansmeregarder,ilmelatendetdemande,lavoixaussi

bassequ’unebrise:

–Quandallez-vousannoncerauxvôtresquevotreguitareestmorte?Quandallez-vousleurdireque

votremélo-âmeestdéfectueuse?

Theworldishavingmorefunthanme

SimplePlan,I’mJustaKid

VI Rubbyestunepetitebeauté.Sescourbesanguleusesfontd’elleuneprincesseatypique.Lesquelques rayures qui creusent sa peau

VI

Rubbyestunepetitebeauté.Sescourbesanguleusesfontd’elleuneprincesseatypique.Lesquelques rayures qui creusent sa peau vernie lui donnent l’air rebelle et sauvage quand ses cordes sont parfaitementtendues.Maguitareestunjoyaubrut.Jel’aidepuismanaissance.Ellem’aaccompagné dansmonenfance,monadolescence,etellevoyageraencoreavecmoijusqu’àlamort.Matombeserala sienne.Elles’estdéveloppéeenmêmetempsquemoi.Maiselleestéteinte. Rubbyestunemort-née.Ellenem’ajamaisfaitressentirqu’onnefaisaitqu’un.Ellen’estpas commelesautresinstrumentsdeSymphoniedontlespropriétairesnepeuventsepasseraurisquede tombermalade,voiredemourir.Unjour,pourrigoler,j’aicachélaguitared’Ethansousuneracinede saule.Auboutdedeuxheuresderecherchesetdecrishystériques,monamis’estévanouietsonpoulsa commencéàralentir.Jemesuisdépêchédeluirendresoninstrumentetilestrevenuàlui,commes’ilne s’étaitjamaisrienpassé.Encequimeconcerne,quandonmefaituneblaguepareille,jesuisobligéde simulerunmalaise.

Rubbynesecontentepasd’êtremorte.TouslesinstrumentsdeSymphoniesonttranslucides,dotés

deveines,denerfs,d’uncircuitbiendessinédestinéàlaisserpasserlamélodie,d’uncœurquibaten

rythmeavecceluidesonpropriétaire.Seulslesmanchessonttravaillésenbois.Observerl’intérieurd’un

instrumentestpassionnant;c’estl’undemeshobbies.

Moi,j’aihéritédeRubby.Uneguitaretotalementtransparenteque,trèsjeune,j’aidûenduirede

vernisrouge,pourcachersonintérieur:unvidebéant.Rubbyn’anicœurniveines,ninerfsniâmecar

mamélo-âmenefonctionnepas.Elleestaussidésertequ’unebouchesansdents.

Jen’aijamaiséveillélessoupçonscarlachanceétaitdemoncôté.Touslesinstrumentsviennentau

mondesansorganes.Quandlesfabricantsnousleslivrent,ilsressemblentàdesimplesinstruments.Ce

n’estqu’aveclesannéesetunefoisquesonpropriétaireapprendàenjouer,vershuitans,qu’ilsemetà

vivreetseremplit.Quandj’aicomprisquelemienétaitdifférentdesautres,jemesuisempressédele

cachersouscetteteinterougeviveetmiroitante.Onm’asouventaccusédemaltraitanceenverslui,mais

jepréfèreçaquedévoilerlavérité.

Maguitareestmorte,etmamélo-âmeestunesimplemélodie.Nonseulementjenepeuxdevenir

musicien-soldat,maisdeplus,touteslespetitesbricolesdelaviesontunhandicappourmoi.Jen’arrive

pasàenvoyerdemélo-messages,jenepeuxpaséclairermespasavecdesmélo-lueurs.Jenepeuxjouer

queleshymnesetlesmélodiespopulairesquinerequièrentaucunpouvoir.

J’aimaintesfoisessayéderanimerRubbyenmeservantd’Harmonie.Envain.Mamélo-âmeest

censéeêtrel’âmedemoninstrument.La«pile»,commediraientmesancêtresdumonded’Avant.

Melodym’adonnéunemélo-âmebanalequimecondamne.

Rubbyetmoiavonspartagélemêmeberceau,lesmêmesprécepteurs,lamêmevie.Maisellen’a

jamaisdaignémefairesignemalgrémesefforts.MaîtreIlanestleseulquisoitaucourantdelasantéde

maguitare.Ilgardelesilencepourlemoment,maisjecrainsdevoirarriverlejouroùildevrarendre

descomptesàmonpère.MêmeKana,quiconnaîtpourtanttoutdemoi,nesaitpasque,d’unecertaine

façon,jevissansâme.

–Tunepensespasavoirassezdormicommeça,feignasse?

JesecoueRubbymais,biensûr,rienneseproduit.Sionmevoyaitagitermoninstrumentainsi,on

m’enfermeraitdanslesdonjonsdeVentàvie.

–Réveille-toi!

Ilyalongtempsquej’aiabandonnél’idéedelafairevivre,maismaintenantquemonpèreveut

partirenguerreavecmoisouslebras,jen’aipaslechoix.Jeréessaie.

–Situneteréveillespas,tuvasmefoutredanslamouise,tuentends?Jevaiscrever!Alors

secoue-toiunpeu,OK?Onvaessayerencoreunefois.

Presquemotivé,jevaismeplacerdevantleseulmurdemachambrequiestcouvertdeciblesde

toutestailles,detoutessortes.MaîtreIlanm’aenseignéquesijemeconcentraissurRubbyetqueje

jouaisHarmonie,jepourraisguiderlesnoteshautesoùbonmesemblerait.Encorefaudrait-ilqu’elley

mettedusien!

–Onvaessayerd’atteindreunecible,OK?

JepasseRubbyenbandoulière,meplaceàquelquesmètresdelaplusgrossecibleetinspire

profondément.Jesorsmonmédiator,fermelesyeux,jevisualiselesnotesd’Harmonieetcommenceà

joueravecetsansmédiator.J’abandonneauboutdetroistentatives.

–Traîtresse!

Dépité,jebalanceRubbysurmonlitetj’attrapeuneStratocasterbasiqueenboisdehêtreverni.

Avantdelapasserenbandoulière,jevaisplanterlecâbledansl’undesnombreuxpotsdefleursqui

encombrentmachambre.C’estlemeilleuramplidelamaison.Jevoislesfleursdecaméliatressauter

dansleurpotpuistremblertandisqu’ellesenvoientdel’énergieàl’instrumentquejetiens.Autemps

d’Avant,ilsutilisaientunetechnologiequenousn’avonspluspourfairefonctionnercertainsdeleurs

instrumentsdemusiqueetilsn’étaientpastousmusiciens.Nousensavonsplussurlacivilisationquiavu

naîtrenosancêtresgrâceaumuséeduMondequirenfermetouteleurhistoire.

Jevaismeplacerfaceàlabaievitréegrandeouverteetlà,jemelancedansunmedleyendiablé,

destinéàcalmermesnerfsmaissurtoutàmerassurer.JenesaispasjouercorrectementavecRubby,mais

jeresteunbonmusicien.

JejoueDead,deMyChemicalRomance,ungroupedatantdel’AncienneCivilisationdontnous avonsretrouvélespartitionsetlesparolesdechansonslorsdesGrandesFouilles.Monpèrem’aoffert touslestextesettouteslespartitionsquenousavonspuretrouverd’eux.Jesuisunfaninconditionnel depuisquej’ailulesparolesdeTheLightBehindYourEyes. Jenemeprivepasdechanter.Quandvousn’êtespasobligédeprieruninstrumentdereveniràla vie,votreexistenceestplussimple. Mesdoigtscourentseulssurlescordes,commehabitésd’uneviepropre.Lamélodieestbrutale, vivante.Ellecaressemesnerfs,adoucitmonhumeur,réveillemonexcitation.Et,alorsquej’achèvema prestation,lesdernièresparolesmehantent:«Silavien’estqu’uneblague,pourquoisuis-jemort?» Jenelediraijamaisàpersonne,maisjepréfèrelesparolesdechansonsàlamusique,engénéral. Certainstextesmefontpleurerensecret,changentmonhumeur,mefontréfléchirdesheuresetmedonnent delaforce.Jen’écoutepasmavoixquandjechante,jen’écoutequelesparoles.J’aiuncarnetnoirci d’ébauches de chansons,mais je n’ai pas encore trouvé le courage de composer une mélodie pour chacune.MonbutestdecréerunechansonpouralleravecHarmonie.Peut-êtrequ’avecuncadeaupareil Rubbyvoudrabienouvrirlesyeux?

J’enchaîneavecCan’tRepeat,d’Offspring,ungroupedontlesparolesàmoitiéeffacéesontété

remplacéesparmessoins,puisjemelancedansHomecoming,deGreenDay.Engénéral,jejouecette

dernièreavecMathisdeTam,monmeilleuraminumérotrois.Sabatterieaccompagneàmerveillema

guitare.

Toutenjouant,jejetteunœilaucoffrepleinàcraquerdevantmonlit.Ilestremplidepartitions

censéesêtreexposéesaumuséeduMonde,maisquemonpèrem’aoffertes.Avecça,nousavonsla

preuvequelamusiqueatoujoursfaitpartiedumonde.Peut-êtrequesanselle,ilmourrait,commenous?

Moiquinecroispasàlathéoriedelafindeleurmonde,jemeposesouventdesquestionssurlaplacede

lamusique.

Nosancêtresontrassemblécesreliquesqu’ilssesontléguéesdegénérationàgénération.Mêmesi,

àHard,nousprivilégionslespartitionsdeguitare,mestrésorssontvariés:BobDylan,Muse,Stromae,

Mika,Nightwish,Yiruma,JangKeunSuk,Rammstein,tantdenomsetdelanguesquimesontétrangers.

Maistantdelanguesquejecomprends.

Lelangagedelamusiqueestuniversel.

Je joue Uprising et Sweet Child O’Mine avant de poser ma guitare, interpellé par un bruit d’applaudissementssousmonbalcon.Jetraversemachambreetsorssurlaterrassedécoréedeplantes, depotsdefleurs,d’unhamacetd’unefontaine.Jevaismepencherpar-dessuslarambarde.Ethanestlà, huitétagesplusbas,unerouléeàlabouche,saguitarepasséeenbandoulière.Ilm’applauditcommesi j’étaisunerockstaretiln’estpasleseul.MaKanasetientàsoncôté,vêtued’unedemesvestesencuir passéesurunesomptueuserobeensoieclaire.Elleahabillésonétuiàviolondumêmetissu!Depuis quelquetemps,mafiancéeadécidéqu’elleseraitstylistepour instruments…«Unmétier qui ade

l’avenir!»m’a-t-elleassuré.Jen’ensuispassisûr,maisjelalaissem’offrirdesvêtementspourRubby

detempsentemps,sansriendire.

–Monchériestunmusicienhorspair!crie-t-elle.

Jemesensmalàl’aise.Unmusicienhorspair,moi?J’accepteraislecomplimentsiseulementje

savaisjouermapropremélodieetpasseulementcellesdesautres.

–Montez!leurintimé-je.

Mesamisnesefontpasprier.JerangeRubbysousmonlit,descendsl’escalierettraversenotreloft

jusqu’àlaported’entrée.Çameprendbientroisminutes!Notrechez-nousestgigantesque.Lemusicien-

architectequis’enestoccupés’estappliquéàmultiplierlesespaces,croyantsansdoutequ’uneseule cuisineetqu’unseulsalonnesuffiraientpas.Aucunecloisonnevientséparerlesdifférentespièces. Séjours,cuisines,bibliothèquesetsallesàmangernefontqu’un,sansdélimitation.Detempsentemps,un escalierencolimaçonmenantauxchambresetauxsallesdebainssedresse.Lesfenêtres,d’immenses baiesvitrées,laissententrerleciel,laforêtenvironnante,lavie.J’aimenotremaisonquandjesuisseulà l’intérieur.Mêmesiellen’ariendetrèsconvivialetchaleureux.Nousn’avonsaucunportraitdefamille. Aucunsouvenird’enfance.Mamanajetétousnosjouets,tousnosvêtementsdebébé,tousnoslivresde contesettousnosdessins.Elleestdugenreàne«pass’encombrerdupassé». –’lut! Ethanestlepremieràentrerquandj’ouvrelaporte.Ilsentfortl’ornac,maispuisqu’ilmetendune carafedesève,jeluipardonne.Ilal’aird’allerbeaucoupmieuxquelorsquejel’airetrouvéinaniménon loindesamaisonencendres.L’enquêtequiaétédiligentéen’arienrévéléetl’affaireaétéclasséesans suite. Mais bizarrement, Ethans’enfiche tant qu’il peut vivre dans son ancienne maisonentoute discrétion. Kanaentreàsontour,unsouriredetroiskilomètresauxlèvres.Notredisputesembleoubliée, j’imaginequel’accidentd’Ethanadûluifairerelativiserleschoses. –Salut,minifemme. Ellemedonneunetapesur l’épauleavantdesortir unpanier dederrièresondos.J’avisele contenu:desbaiesdewöka. –Prêtàchangerdetête? –Detête? Ethanetelleéchangentunsourireetjesuisjalouxunedemi-secondedeleurcomplicité.Cesdeux-là s’entendentbienetpartagentpasmaldedéliresquim’échappent.Bon,jesupposequetantqu’ilsne partagentpaslemêmelitetlesmêmessentiments,çapasse. –J’aicueillitropdebaiesdewökaauxvergersaujourd’hui,m’annoncemafiancée.Jesuisvenue t’enrapporteretj’aicroiséEthanetsonidéedegénie:teignons-nouslescheveux! Jememordsl’intérieurdesjoues,peuséduitpar«l’idéedegénie». –Allez,nemedispasquetuaspeur!metaquine-t-elle. Peurd’avoirlescheveuxbleus?Sûrementpas!Peurquemonpèredécouvrequej’ailescheveux bleus?Oui,carrément…Ilnecomprendraitpaspourquoij’acceptedelesteindretoutenrefusantde

porterlesdreadlocksdeHard.D’unautrecôté,sortirdessentiersbattus,j’aitoujoursaiméça.Lesgens s’autorisentuncarrédebiscuitcommeplaisir,moiuneteintureouunblasphèmedetempsentemps.Ce sontmespéchésmignons. –Pourquoipas,concédé-je.Maisonn’aqu’uneheure,mesparentsetLogansontsurlechemindu retour. Cestrois-làontdécidéd’allerrendrevisiteàlafuturebelle-familledeLogan.Engendreparfait,cet idiots’estmissursontrenteetunets’estentraînéàfairequelquesblaguesàsortiraumomentopportun. J’aipréférérestericimalgréleregardnoirdemonpèreetleslèvrespincéesdemamère.Jesaisqu’ils mesermonnerontenrentrant,maisqu’importe.Lessermonsnesontpasmortels,justechiantsàdormir. –Laisse-moifaire!s’exclameKanaensautillantjusqu’àlacuisinelaplusproche. Là,ellesortlesustensilesdontelleabesoinets’appliqueàpréparerlateintureàbasedebaiesde wöka,desfruitstachantsetcollantsdontlebleus’accrocheàvotrelanguequandvousengobez. –Onvasefairedémonter,onvaêtredéshérités,chantonne-t-elle. –Parlepourtoi!rétorqueEthanavantdelâcherunrirecreux. Monaminerisquepasd’êtredéshéritéparquiquecesoit.Ilestorphelindepuisquesamères’est suicidéeetquesonpèrel’asuiviedansl’au-delàquelquesmoisplustard.Pasparchoix.Soninstrument étaitfouamoureuxdeceluidesafemmeetsoncœurs’estarrêtédebattrequandiladisparu,arrêtantpar lamêmeoccasionceluidupèred’Ethan. Kanacesseimmédiatementdechantonner;moi-mêmejegardelesilence.Jen’aijamaisétédoué pourréconforterceuxdontlecœurestenpeine.Nesachantquefaire,jeportelacarafedesèveàmes lèvresetj’enboisdelonguesgorgées. –Unetuerie,cetruc!commenté-jeaprèscoup. –MasœurLénapensequesionenboittrop,desbranchesvontfinirparnouspousser,nouslance Kana. Ethanéclatederireavantd’allers’affalersurlecanapé.Sonairinsouciantnetrompepersonne cependant.Jesaisqu’ils’éloignepourcacherqu’ilestbouleversé.Malgrélesannées,lesouvenirdu corpsrefroididesamèreaubeaumilieudusalonresteinscritdanssamémoireàl’encreindélébile. AvantquejeneconsacretoutmontempsàKana,jedormaissouventchezluietinversement.Quandil pensaitquej’étaisbienemprisonnédansmesrêves,ilselaissaitaller.Sespleursm’évoquaientceux d’unenfantenbasâgesansrepères,terrifiéparunmondetropgrandpourlui.Maismamaladressem’a toujoursempêchédeleprendredansmesbrasetdeluidirequetoutiraitbien.Mamaladresse,ouma lâcheté.J’adoreEthan.Jelecomprends.Jelesoutiens.Maisilnelesaitpas. –Tasœurauneimaginationdébordante.Elleferaitpasmadissert’d’histoireàmaplace? Sans lui laisser le temps de répondre, il se penche et attrape une des nombreuses guitares acoustiquesquitraînentdanslamaison.Coinçantsontabacaucoindeslèvres,ilcommenceàjouerunair lentetsuave.Ethanadoreimproviserdesmélodies,cequiexpliquepourquoilasienne,Respire,estsi magnifique. Mon ami détient une cinquantaine de partitions aux notes tantôt mélancoliques, tantôt endiablées.Ilentraînesamélo-âmeafindedevenirmusicien-soldatetd’entrerdansl’arméedeHard,

maisjepensequec’estunpurgâchis.Jeleverraisbienmusicien-précepteur.Jepensequ’ilexcellerait dansl’artdetransmettresonartauxplusjeunes.Ilalapatienceetl’expériencequ’ilfautpourça.Sa mélo-âmeesttropbellepourêtredestinéeàtuer. Pendantqu’iljoue,jevaisrejoindreKana,occupéeàécraserlesbaiesdansunramequin,lesourire auxlèvres. –Qu’est-cequitemetdesibonnehumeur?luidemandé-je. Ellecouleversmoiunregardcernédelongscils. –Lénam’aaidéeàterminermarobedemariéeaujourd’hui,m’apprend-ellefièrement. Je me raidis.Robe de mariée.Mariage.Des mots qui ontle donde provoquer de minicrises cardiaquesenmoi,cesdernierstemps.Eneffet,jemesuisrenducomptequesijepartaispourOrgue,la cérémoniequenousavionsprévuedevraitêtrerepoussée.Etjeneleluiaipasdit. –J’aihâtequetulavoies!Mescheveuxbleusirontparfaitementavec!Ettusaisquoi?Ceuxde monclansesontoccupésd’uneplaylistsurprise.Ilyaurabeaucoupdeviolon,maisbiensûr,lestiens peuventinviterleursguitares.Etpourlegâteau… –Kana? –Hmm? –Pourquoiattendre? –De? –Notremariage.Pourquoiattendrelemoisprochain?Onpeuts’unirdèscesoir. Ellemeregardeavecdesyeuxsurpris. –Onnepeutpas,Dylan.Toutn’estpasprêt!J’aidelafamillequidoitfairelevoyagedepuisles îlesSilencieuses. J’aimerais tellement me marier là, maintenant, tout de suite, et oublier tous ces tracas sans importance.Enfait,j’aimêmeenviedenepasmemarier.Jeregretted’avoirdit«oui».Visiblement, mêmemoijenesaisplusoùj’ensuis.Oucequejeveux. –Pourquoies-tusipressé?Serais-tuenceint?rit-elle. Jeluisourismais,intérieurement,jehurleàm’enpéterlavoix.Jenetrouveraijamaislecouragede lui annoncer le reportde notre mariage. Etj’ai encore moins les noixd’aller voir monpère pour m’expliquer. –Jesuispresséparcequej’aihâtequetudeviennesmafemme. –Dyl,tum’envoudraspassijevomissurtonsuperbetapisàfranges,pasvrai? KanaetmoiavortonsnotrebaiserpournoustournerversEthanquiacessédejouer. –Cegenredechose,pasdevantmois’ilvousplaît!s’exclame-t-ilenpointantnotreamourdudoigt. Heureuxdechangerdesujet,jebondisjusqu’àluietprendsuneposeaguicheuse. –Bahquoi?lance-t-il.Ahnon!Tu… Iln’apasletempsdem’esquiverquejesuisdéjàentraindeluioffrirunbaiserlangoureuxet baveux.Ethantombetoujoursdanslepiège,bienquelasituationsesoitrépétéeàmaintesreprises. J’essaied’ignorerqu’ilmerendmesbaiserschaquefois.

Plantésdevantlemiroirdemachambre,noussommesaussisilencieuxquedescorpssansvie.Nos

Plantésdevantlemiroirdemachambre,noussommesaussisilencieuxquedescorpssansvie.Nos

refletsnousfixentsansciller,etnousleleurrendonsbien.Noussentonsbonlabaiedewöka,etnousen

avonspleinlescheveux.Oupresque.Lateintureadécidédefairesaloiàlatêteduclient.

Ethanarboreunecheveluremi-azurmi-noire,etlerésultatn’estpasfranchementmauvais.Çaluiva

mêmecarrémentbien!Lebleudesbaiessemariedivinementàlacouleurdesesyeux.Ethanestunbeau

gosse.Jeluidissouventques’ilétaitnéfille,jeluisauteraisdessussanshésiter…

Monamiacesséd’adopterlesdreadlocksaprèslamortdesonpère.Paraît-ilqu’illuiressemblait

énormémentaveccegenredecoiffure.Mêmes’ilditquec’estparsolidaritépourmoi,jeleconnaistrop

bienpourycroire.

Kanaaunpeutropdosésamixture,poursapart.Pasunseuldesescheveuxclairsn’asurvécu.On

diraitqu’elleporteuneperruque!Jenesaispassij’aimelerésultat.Ellenonplus,sij’encroisson

visageimpassible.

Quantàmoi,jen’aipasd’avissurmanouvelletête.Kanaavoulutentersurmoi«l’effetdégradéde

bleu»etjenesuispassûrqueçaaitmarché.Mescheveuxmi-longs,ordinairementchâtains,ontl’air

tachésdepeinture.

–Soitonrasetout,soitonassume,ditEthanenseregardantsoustouslesangles.Jesuisd’avis

d’assumer,personnellement.Jemeteindraisbienlabarbeaussi,tiens!

–Quellebarbe?persiflé-je.Lestroispoilsquipointentàtonmenton?

Ilnemerépondpas,tropoccupéàs’envoyerdesbaisers.

–Àquoitupenses?medemandeKana.

–Aufaitquejevaisfinirparadopterlesdreadlocks,moiaussi.

Ellen’apasletempsderépondrequedubruitdansl’entréesefaitentendre.

–Ilssontrentrés,croitbondefaireremarquerEthan.

Ils’élanceensautillanthorsdelachambre,visiblementpressédefaireadmirersanouvellecouleur

decheveux.Lecouragem’abandonnant,jecommenceàfureterpartout.

–Qu’est-cequetufais?m’interrogeKana.

–Jechercheunecisaille,aide-moi!

–Dylan…

–Jevaisdevoirtoutcouperavantdemefairecouperlatête!

Elleestdéjàentraindepasserlaporte,peuintéresséeparmesjérémiades.N’ayantd’autrechoix

qued’assumer,jeluiemboîtelepas.

Jesuiscertaindeneplusjamaisvoirlesoleilselever.

I’mtooawakeforthis,tobeanightmare…

Sum41,OverMyHead

VII MamanetLoganontplusoumoinslamêmeexpression:yeuxetbouchesparfaitementarrondis.Mon

VII

MamanetLoganontplusoumoinslamêmeexpression:yeuxetbouchesparfaitementarrondis.Mon

père,lui,estcalme,commeàsonhabitude.Ilneregardequemoietmondésastrecapillaire.Lateintureà

labaiedewökavaprendredesmoisàs’enaller,etmongéniteurlesaitbien.Jecrainssadécision.Sije

devaisfinirchauve,jemedessineraisdescheveuxaufusaintouslesmatins,paroledemoi!

–Salutp’pa!lancé-jed’unevoixsiaiguëquejemedemandesijenesuispassoudaindevenue

fille.

Jemesensridicule.Jen’aipaspeurdeledéfierenm’unissantàuneClassique,maisjesuisàdeux

doigtsdemouillermonpantalonàcaused’uneteinture!

–Dylan.

C’esttoutcequ’ildit.Maisdanscetuniquemot,j’entendsplusieurschoses:unemenace,dela

froideur,beaucoupdelassitude.

–DylandeHard?

Dansunechorégraphieparfaitementexécutée,nousnoustournonstousverslaported’entrée,encore

grandeouverte.Quatrelivreursenuniformeskaki,toutdroitvenusdeClavier,tiennentàboutdebrasun

cercueilenacajouverni.Unmodèledesignethorsdeprixquim’acoûtétousmesbijoux,monplusbeau

peigneetdeuxpartitionsdemaprécieusecollection.

–Çatombebien!fanfaronné-jeenallantgravermonnomsurlaplaquetted’avisderéception.

Leslivreursdéposentmafuturemaisonenpleinmilieudusalon,s’inclinentbienbasdevantmes

parentsmédusésetrepartentens’étirant.

–Qu’est-ceque…

Mamanfixelecercueilcommesielleavaitdumalàcomprendrecequec’est.JevoisEthanse

mordreleslèvrespournepasrireetKanafroncerlenezenregardantsespieds;safaçondenepas

laisseréchapperunfourire.Monpèreouvrelabouchepourparler,maisilestànouveauinterrompu.

–DylandeHard?

Unefoisencore,nousavonsdumondedansl’entrée.Jenebougepascettefois.Deuxgardesde

Symphoniepleinsdeboue–sansdouteàcausedeleursdestriers–,encadrentunViolinfieretméprisant.

Cederniers’inclinedevantmesparentsavantdeseplanterdevantmoietdelâcherlaphrasedeses

rêves:

–DylandeHard,vousêtesenétatd’arrestation.

Jelèveunsourcil,luibranditdesliensàlahauteurdemesyeux.

–Avoirlescheveuxbleusn’estpasuncrime!m’exclamé-je.

–Voscheveuxn’ontrienàvoirlà-dedans.Vouspouvezgarderlesilence.

–Quesepasse-t-il?

Monpèreseréveilleenfin.Mescheveuxetlecercueiln’étaientvisiblementpasdeschocsassez

violentspourluiarracherunephrase…SicenaindeViolinpensequ’ilvapouvoirembarquersans

raisonunhéritierdechefdeclan,ilsemetledoigtoùjepense.

–GrandKellan,desviolationsdenotrecodedevieontétécommisesetnousavonstoutesles

raisonsdepenserqueDylandeHardestimpliquélà-dedans.

–Quellesviolations?

Jecroiselesbrasetattends,commetoutlemonde,queViolins’explique.Ilhésite.Sijel’intimide,

monpère,lui,leterrifie.JelevoiscoulerunregardfurtifversKanaavantdes’éclaircirlagorge:

–Ilyadeuxnuits,uncerfaétésacrifié…égorgé. –Etalors?Qu’est-cequeDylanaàvoiravecça?s’indigneKanaquiaperdutouteenviederire. –Iln’apasétésacrifién’importeoù.Onl’aabattuauseinmêmeducoursdeMelody.Etuntémoin vousavu,Dylan. –Queltémoin?demandebrusquementmonpère. –Je…jenepeuxrévélermessources,GrandKellan. –Queltémoin? Violinsedécompose.Il saitqu’unetelledéclarationlemetdans unefâcheuseposture.Si ses accusationssontinfondées,monpèrepourrademandersonrenvoidelagarde.Voireunepeineplus lourdepourdiffamation.Finalement,illâcheduboutdeslèvres:

–Justin,filsdeCollindeClavier.

Jebondisdesurprise:

–Quoi?Cetteespèced’enflure,ilaosé? –C’estluiquiestvenunousprévenir. –Untémoinnesuffitpas,rétorquemonpère.Ilnousfautdespreuves. Jenesuispasleseulàavoirperçulechangementdeton.Ilfaitsoudainunfroiddedécembre.Sije soufflais,jesuissûrquedelabuéesortiraitdemabouche. –GrandKellan,jesuisprêtàjurerque… – Votre parole n’a aucune valeur à mes yeux. Présentez-moi des faits, sinonje vous invite à disposer. Lesilences’installe.Violinnebougepas.Ilmefixeavectoutelahainequ’ilapourmoi,etjeneme privepasd’enfaireautant.J’aitoujourspenséquecethommen’étaitpasfoncièrementmauvais,juste jaloux.Maisaujourd’hui,j’aidécidédeledétesterencoreplusqueLucadeClassique. –Lavéritéfiniraparéclater,lâche-t-ilavantdes’inclineretdes’enalleraussivitequ’uncourant d’air.

Sessbiresnoussaluentàleurtouravantdeluiemboîterlepas.

Jefulmine.CeconnarddeJustinvamelepayer!

–As-tuuneexplication?mequestionnecalmementmonpèreunefoisquenoussommesseuls.

Çamemethorsdemoi:ilmesoupçonne!

–Pourquoijeferaisuntrucpareil?

–Tun’asgénéralementpasbesoinderaisonvalablepourbraverl’interdit,rétorque-t-ilnonsans

jeterunregardenbiaisàKana.

Ilfaitallusionàmesescapadesavecelle.Danscinqsecondes,j’auraiatteintmalimite.Jevais

exploser.

Kanaserapprochedemoietglissesamaindanslamienne,sansriendire.Ellemeprouveainsi

qu’ellemesoutient,quoiqu’ilarrive,maiscettefoisçanemesuffitpas.J’aienviequemonpèreme

croie.J’aienviequeLogancessedemefixercommesij’étaisunspécimenétrange.J’aienvieque

mamanétrécissesesyeuxridiculementronds!

–Bien,finitparlâchermonpaternel.Disàtesamisdes’enaller,j’aienvied’entendretesprogrès.

VachercherRubbyetrejoins-moidanslasalledemusique.Apportetescibles,jen’enaiplus.

Ilvientd’énoncerlesphrasesquejeredoutedepuisqu’ilm’aordonnédeparticiperauprochain

combat.S’ilpensequejesuisprêtàmourir,cen’estpaslecas.J’acquiescenéanmoinsetaccompagne

KanaetEthanverslasortie.

Aprèsleuravoirditaurevoir,jeregagnemachambre,nonsansjeteraupassageuncoupd’œilà

moncercueilflambantneuf.

Onverracombiendetempsjevaisteniravantdel’occuper.

Onverracombiendetempsjevaisteniravantdel’occuper.

C’esteffroyablementhaut,maisjenem’accordepasletempsd’avoirlevertige.Monpèreaune patiencequioscilleentretrentesecondesetuneminuteetmoi,unevessiequiatendanceàlâcherquand jesuisstressé. Calantl’étuideRubbycontremoi,jepassepar-dessuslarambardedubalconetjerejoinsl’échelle d’urgenceaccrochéeaumur.Ondiraitquelemusicien-architecteapenséàmoienlaplaçantjusteàcôté de ma chambre !Je descends maladroitementle longde la paroi. Je manque de périr d’une crise cardiaquequandmamainglissesurl’undesbarreaux.Jemerattrapedejustesse,maiscen’estpaslecas demavessie. –Etmerde! Mortdehonte,jecontinuemadescenteenremerciantlecielquelanuitsoittombéeetqueniViolin niLucanesoientlàpourmevoir!J’atterrissurlegazontouffu,Rubbypar-dessusmoi.Maguitare m’encombre,maissionvenaitàmevoirsanselle,onseposeraitdesquestions.

Là,jeprendsletempsdefairelepointsurlasituation:jesuisunhommemort.Mescheveuxbleus, passeencore,maiscettefuguevamecoûterlavie!Certainesfois,jememaudisd’êtrenémusicien.Si seulementj’étaisnécaillou… –Dylan?Dylan! Jemeremetsdeboutcommeunressort.Loganestpenchépar-dessuslebalcondesachambre.Même delàjepeuxlirelasurprisedanssesyeuxéclairésparleslampadairesàluciolesquiencerclentla résidence. –Qu’est-cequetufous? Sontonhésiteentrelechocetl’inquiétude.Ilcroitquejemesuisjeté… –J’aiessayédemesuicider,maiscefichugazonestbientropmoelleux!avancé-jepourlefaire flipperdavantage. –T’esmalade?Remonteimmédiatement! Je passe Rubbyenbandoulière, m’étire, et commence à reculer jusqu’auxhauts buissons qui ceignentnotrepropriété. –Jevaischezunmusicien-guérisseur,jecroisquemoncerveauestentraindemecoulerparles oreilles.Bisous! Etjem’enfuissansdemandermonreste.Jenesuispasprèsderevenir!

Mespasmeportentjusqu’àMelody,oùjecomptemebaignerpoureffacerl’odeurd’urinequime brûlelesnarines.Notrerivière-mèretraverselescinqclansdeSymphonieSud,maisc’estHardquia héritédelacascadeautourdelaquellenousorganisonslesbaptêmes. NevoyantpasViolinetsessbires,j’avanced’unbonpas.Justeavantdepilernet.Melodyhurle.Il nes’agitpasdeseshabituelschantsoucomplaintes.Elleestlittéralemententraindehurler,etsescrisse répercutentsur les marronniers environnants. Je reste figé de longues secondes, m’attendantà voir quelqu’unrappliquer.Maispersonnenevient.Jenesaisquefaire.Commentseporterausecoursd’une rivière?Etqu’est-cequiluiarrive,d’abord? Jen’écoutepaslapetitevoixdansmatêtequimeditqu’ilvaudraitmieuxqu’onnemevoiepasà proximitédelarivière,surtoutsiellehurle,etm’approchedavantage.Monregardestimmédiatement aimantépardeuxmainsquisortentdel’eau,spectaclemacabreéclairéparlaseulelumièredelalune. Macabre,ettrèsétrange.Lesmainsnesedébattentpas.Ellesnecherchentaucuneaide.Ellessontjuste là,dépassantdelasurfacemiroitantedel’eau.LebruitquefaitMelodyestinsupportable,etpourtant, personnen’arrive.OùestcebâtarddeViolinquandonabesoindelui? –C’estquoitonproblème?demandé-jeenavisantsesflotsagités. Ondiraitqu’ellebout! –Oh! Etcesmainsquisortentdel’eau!Pendantuninstant,jemedemandes’ilnes’agitpasjustede branchagesquidonnentcetteillusion.Maisnon.L’unedesmainssemetàbouger.Ellemepointedudoigt justeavantdemefaireunsigned’aurevoir.Çamefilelachairdepoule.Sentantmavessieprêteà s’abandonnerdenouveau,jecommenceàreculer.LamaincontinueàmefairesigneetMelodyàgeindre.

Jem’enfuiscommesilamortétaitàmestrousses.Jen’aijamaiscouruaussivitedemavie,sibienque

j’aipresquel’impressionquedesailesm’ontpoussésurlesfesses!

ToutenremontantlesentierreliantHardàClassique,jememaudis.SiLoganavaitétéàmaplace,

ilauraittentédecomprendrelephénomèneaulieudeprendresesjambesàsoncou.Moi,jepréfèreêtre

lâcheetfairesouffrirmoncorpsàcoupsdepointsdecôtéplutôtqued’affronterlasituation.C’estplus

sûr!

Perdudansmespensées,jeneremarquepaslasilhouettequisedressedevantmoidansl’obscurité. Jefreineaudernier momentmaisçanesuffitpas.Mevoilàentraindechuter etd’embarquer une malheureusevictimeavecmoi.

Staringattheceilinginthedark,sameoldemptyfeelinginyourheart…

Passenger,LetHerGo

VIII J’ailevisagecollécontrelespartiesdeLuca.Cederniersembletropsonnépourréagir.Jefaismon

VIII

J’ailevisagecollécontrelespartiesdeLuca.Cederniersembletropsonnépourréagir.Jefaismon

possiblepourmeredressersansvaciller,maisj’aidûmecogneraussi:matêtetourneaussivitequ’une

girouettepargrandvent.

–Jesavaisbienquetuenpinçaispourlui!

Lavoixd’Anaïsn’estpastrèséloignée,aussijesupposequ’ellemarchaittranquillementavecLuca

avantquejenemeretrouvelatêteentresesjambes.

–Dylan!

IlsembleraitqueKanasoitlàaussi.Ellem’aideàmereleveravecsafouguehabituelleet,sij’en

croisl’odeurd’ornacetdesèvequiemplitsoudainmesnarines,Ethanestlàégalement.Ainsi,cesdeux-

làétaientensemblependantquejefuyaislesmainssurgiesdeMelody.

–ParMelody,tusaignes!

Kanaposesamaincontrematempeblessée.Sabrutalitéestpirequeladouleurcauséeparma

blessure.

–Ilsaigne?Pauvrechou!EtLuca,alors?Ill’aassommé!

Anaïsestdanstoussesétats.Quandjeretrouvemesesprits,jeconstatequelecheminestbondé.

Tropbondépouruneheureaussitardive.Lucaestlà,bêtementinaniméàmespieds.Anaïss’égosille

contreKana.Ethanobserveattentivementlascène.Autourdenous,desbadaudsissusdedifférentsclans.

Lecheminestéclairéparleslampadairesoùpapillonnentdescentainesdeluciolesetlafoulesepresse

auxportesdeClassique.

–Quesepasse-t-il?demandé-je.

–Ilsepassequetuvasmorfler!

Anaïsseplantedevantmoi.Niunenideux,elledégainesontambouretlecaleentresesjambes.Ses

baguettesensuspens,ellemejetteunregardpleindehaine.

–Alors?Tunesorspastoninstrument?medéfie-t-elle,sesyeuxs’attardantsurmanouvelle

couleurdecheveux.

Oh!quenon!Anaïsasuiviuneformationdemusicienne-guérisseuse,commelamoitiéduclande

Tam,maissonpèrel’aégalementforméeàlaguerre.Quandellesoigne,Anaïsutilisesonseultambour.

Quandellesebat,ellesesertdesesbaguettes,celles-làmêmesqu’ellepointesurmoi.Elleestl’exemple

parfaitdelamusicienneconsciencieuseetassidue.Sespartitionssecomptentparcentainesetsamélo-

âmeestd’unelongueurincroyable.Elledétiendraitmêmeunrecord,d’aprèslarumeur.Alorsqu’est-ce

queRubbypeutbienfairecontreça?

–Dégaine,HardJunior!

Jevoislecœurdesontambourbattreàunecadenceimprobable.Jevoislamélo-âmed’Anaïs

passerdanssesveines,prêteàjailliretàmepulvériser.Anaïspensequejesuisdetailleàl’affronter.

Elles’attendàunduelépineux,uncombatlongetdangereux.Iln’enserarien,puisquejecomptey

échapper.Jen’aiplusqu’àsimulerunévanouissement!

–Laisse-letranquille!Iln’estpasenétatdesebattre!medéfendKanaeninterposantsontoutpetit

gabaritentremoietmonadversaire.

–Pasenétat?Parcequetucroisquejesuisenétat?s’emporteAnaïsendésignantsonventre

arrondi.

–Tuferaisbiendet’occuperdetonchéri,intervientEthanendésignantLuca.Ilapasl’airsuper

bien.

En effet, Luca gémit comme une truie qui met bas. Apparemment, il souffre. Anaïs écarte précipitammentsoninstrumentetsejetteàgenouxdevantlui,commeplusieurspassants.J’enprofitepour déguerpir. –Toutvabien?Qu’est-cequetufaisici? Kanaestaccrochéeàmonbrasetmetirepourquejem’arrête. –C’esttoiquisenslapisse,Dyl?melanceEthanquinoussuitdeprès. JenerépondspasetmepressederrièrelesgensquipassentlesportesdeClassique.Nousentronsà peinequelebruitetlamusiqueprennentd’assautnosoreilles.Çasentlespommesaumieletlaconfiture debaiesdewöka.Leslampadairesàlucioleséclairentlavillecommeenpleinjour.Desfamillessefont tirerleportraitpardespeintres,descouplesmangentdessucreriesmaindanslamain,unorchestreà cordesentameJoie,jeunesseetjoliesfemmes,unemélodieburlesquedelarégion. –Maisquesepasse-t-ilàlafin?demandé-je. –C’estl’électiondeMisterClanaujourd’hui,m’apprendEthan. Jeclignedesyeux,surpris.Cettecérémonieannuellem’échappetouslesans,etpourcause:mon pèreestcontreleconcept.Chaqueannée,lesplusbeauxhommesdeSymphonies’affrontentdansdes épreuvesdeforceetdesdéfilésafinderemporterletitre.Monpèreboycotteleconcourschaquefois. –Vousvousyrendiez?lesinterrogé-jeenlançantunregardsuspicieuxàmesamis. –Moioui,faitEthan. –Tusaisbienquemoinon,soupireKana.Jerentraisjusteàlamaisonaprèsquetonpèrenousa chassés! Jelacroisbiensûr,maislajalousiemegrignotequandmêmelesentrailles.Mafiancéeestbientrop prochedemonmeilleuramiàmongoût.Jepasseunbrasprotecteurautourd’elleetlaramèneàmoi. –Tuveuxunepommeaumiel? –Jeveuxsurtoutsoignercetteégratignure,réplique-t-elleendésignantmatempe. Jehausselesépaules.

–Mêmepasmal.Allonsnouspromener!

–Tuveuxassisterauconcours?s’étonneKana.Jepensaisquetun’aimaispasça.

–Monpèrenousinterditd’yassistermais,maintenantquejesuislà,autantregarder!

–Vad’abordt’acheterunautresarouel,monpote,intervientEthan.Jesaispascommenttut’es

débrouillémaistuempestes!

Jefaislagrimace.

–Etsituallaism’enchercherun,toi?Jetepaieraiuncageotdepommessucrées!

–Peuxpas.J’aiunrendez-vous!

Sansrienajouter,ils’éloigned’unpasdécidéets’enfoncedanslafoule.

–Nousvoilàseuls,dis-jeavecunsourire.

Kanamelerend.Elleglissesamaindanslamienneetnousavançonstranquillementparmiles

stands.Malgrémonairguilleret,l’imagedesmainsmefaisantsignedepuislarivièremehante.Rienque

d’ypenser,moncœurm’envoiedesdéchargesd’angoisse.LalogiquevoudraitquejeprévienneViolinet

monpère,maiscesdeux-làsontsurlalistedespersonnesquej’ailemoinsenviedevoir.

–Dis,jepeuxdormircheztoicettenuit?demandé-je.

–Biensûr.

–Etdemain?

–Oui,quandtuveux.

–Ettoutel’année?

Elleglousse.

–Tuessaiesd’échapperàtonpère,pasvrai?

Jehochelatête.

–Tun’espeut-êtrepasaucourant,maisClassiqueestjumeléeàHard.Tonpèren’aurapasbesoin

dechercherbienloinpourteretrouver.

Jenel’écouteplus.Jeviensd’apercevoirlatignasseroussedeJustin.Cedernier,mainsdansles

poches,jettedesregardsfurtifsautourdelui.Ondiraitqu’ilessaiedepasserinaperçu.

–Cetenfoiré…

Sonmensongemeresteentraversdelagorgeetj’aisoudaindesenviesdemeurtre.

–Dylan!

Kanameretientparlebrasavantquejenemejettesurlui.Elleasuivimonregardettentedeme

raisonner.

–Çasuffit,laisse-le.

–Quejelelaisse?Ilestallémentirsur…

–Jelesais.Maisnet’abaissepasàsonniveau,tuesfilsdechef!

–Jemeficheéperdumentd’êtrefilsdechef!

Justins’estarrêtéaubeaumilieudupassage.Ilm’arepéréetmeregardesansciller.Avecson

accordéonsurledosetsesvêtementscrasseux,ildénotedanslafoulejoyeusequiarevêtuseshabitsde

fête.

–Jevaisjusteluicasserlenez?négocié-je.

–Turesteslà!

–Luiparler?

–Non,Dylan!

ParrespectpourKana,jelaissetomberpourcettenuit.Maisjecomptereveniràl’attaque.

Justinnemequittepasdesyeux,etmoinonplus.C’estseulementlorsqu’uncouplepassedevant

nousetdisparaîtquejeleperdsdevue.

Nousnoustrouvonsunbancàlalisièred’unverger,unpeuàl’écart.Classiqueestréputépourses

exploitationsmaraîchères,quialimententunegrandepartiedeSymphonie.Devantnouss’étalentlafoule

etlepodiumoùvonts’affronterlesprétendantsautitredeMisterClan.Derrièrenous,desplantsde

légumes,descheminsdeterreetlespremièreshabitationsdescitoyensdeClassique.Ilsviventdansde

confortableschaletslongeantdesroutesbordéesdeplants.ChaquefoisquejeviensàClassique,je

respirelibrement.J’aimeceterritoiresansartificesquinousnourrit.

–Qu’est-cequetuasfaitàtescheveux?

Léna,sortiedenullepart,vas’asseoiràcôtédesajumelle,m’ignorantcomplètement.Pendant

qu’ellesdiscutent,jechercheJustindesyeux.J’aienvied’allerluicasserlafiguresansqueKaname

voie.

–…Ilaunemauvaiseinfluencesurtoi,jetel’aidit!

Jen’aipasletempsderépondreàlaremarquedeLéna.Lafoulesemetàapplaudir.Sousl’éclat

desnombreuxlampadaires,lechefTomadeClassiquemontesurscène,suivideprèsparMikaetLuca,

seshéritiers.Cedernierestsipâlequejenefaispasladifférenceentresapeauetsescheveux.Seule

ombreautableau,unbleubienapparentsursonfront.Àvoirlafaçondontilsetient,sonentrejambele

faitsouffrir.Jenel’aipasloupé…

–MusiciensetmusiciennesdeSymphonie,soyezlesbienvenusàlavingt-cinquièmeéditionde

MisterClan,notreconcoursannuelrécompensantleplusbelhommedeSymphonie!

TomadeClassiqueparlehautetfort.Ilestvêtud’unsomptueuxensembleensatinetcoifféd’un

foulardbleudemerrouléenturbanquifaitressortirsesyeuxazur.Luiaussial’aird’unepoupée!

Commeceuxdesonclan,ilarboreunechevelureclairetrèsraidequitombeencascadesursesépaules

étroites.TomadeClassiquen’estpastrèsmusclé,maisilestlechefdeclanleplusagiledeSymphonie:

iln’ajamaisétéblesséaucombat.Sesdeuxfilsquil’encadrentledépassentdeplusieurstêtesmais,

commetoutchefdeclan,lechefTomadégageuneauradepuissancequinousôtel’enviedeledétailler

troplongtemps.

C’estunchefrespectégrâceàsamélo-âme:Sonatedeprintemps.Amplifiéeparsonviolonnommé

Bach,ellealacapacitéd’accélérerlacroissancedelaflore.Ellepeutmêmecontrôlerlesinsectesetles

volatiles,pourleschasserd’unchamp…oulesenjoindreàdévorerunennemivivant.

Devantlascène,installésdansdegrandsfauteuilsfaceàlafoule,lesautreschefsdeclans.Collin

deClaviernecessedesaluerl’assemblée.Ils’esttoujoursenorgueillid’êtreàlatêteduclanleplus

important de Symphonie. Tous les musiciens-ébénistes, musiciens-luthiers et musiciens-verriers se trouventàClavier.C’estlà-basquesontconstruitslesinstrumentsdesnouveau-nés.Laresponsabilitéqui leurincombeestimmense!L’instrumentqu’ilsfabriquentestdestinéàaccompagnerunevie,àdevenirle corpsquiferavivrelamélo-âme.Saconfectionestdoncminutieusemaisdoitégalementêtrerapide:

l’instrumentdoitêtrelivréetfonctionneldeuxjoursaprèslebaptêmedubébé.Mêmesicedernierne

peutpasencores’enservir,soninstrumentdevientunepartiedeluiquigranditàsoncôtéetsenourritde

sonamour,maiségalementdeceluidesparents,quil’utilisentpourjoueràleurenfantlespremières

notesdesamélo-âme.Lemusicien-luthieralerôled’unesecondesage-femme.

Justeàcôté,JorisdeTams’appliqueàignorerPhinéasdeVent.Tousdeuxsontenfroiddepuisdes années.Eneffet,ledirigeantdeTamrefusedetroqueràVentuneplantehallucinogène«pourfairela fête».L’ornacdontraffolemonpèrepousseàmêmelarocheaucœurdececlantoutenreliefsrugueux, toutcommeunegrandepartiedesplantesmédicinalesquinoussontindispensables.Nousimportonsen prioritédesfeuillesd’oguïsqui,eninfusion,guérissentlesmauxdeventreetdetête,ainsiquelasébat qui est une plante contraceptive assez surprenante. Kana m’assure qu’elle pourrait s’en nourrir exclusivementtant«c’estundélicesansnom»,maisjenepourraijamaisleconfirmer.Touslesgarçons quisesontrisquésàenprendresontmorts.Lasébatnedissimulepassonféminisme. Lesiègedemonpèreestlàégalement,maisilnel’occuperapas.

Si les chefs CollinetJoris portentdes tenues semblables à ceuxdes habitants de leurs clans respectifs,Phinéas,lui,sedémarque,commeàsonhabitude.Unehautecouronnedejoyauxestposéesur satête.Delonguesbouclesbrunes,ornéesdefilsd’orparendroits,enjaillissentjusqu’àseshanches.Il ported’énormesanneauxauxoreilleset,mêmes’ilnem’apparaîtquedeprofil,jedevinequ’ilachargé toutsoncorpsdebijoux.Avecsonénormecommercedetextile,deseletdepoissons,Ventestleclanle plusrichedeSymphonie.JesupposequePhinéaspeuteffectivements’envanter. –Accueillonssansplustardernosquinzeprétendantsdecetteannée,troisdechaqueclan! Sousuntonnerred’applaudissement,lesjeuneshommesmontentchacunleurtoursurlepodiumet saluentlafoule.Ilssonttousvêtusd’unsimplepagneblancquilaissepeudeplaceàl’imagination.Je manquerecrachermoncœurdesurprisequandjevoislatêtedupremiergarçon.

Pourquoijesaigneetpastoi?

Jean-JacquesGoldman,Pastoi

IX Ethansedandinesanscomplexeetexhibelenuméro1tracéaufusainsursontorseimberbe.Ilse

IX

Ethansedandinesanscomplexeetexhibelenuméro1tracéaufusainsursontorseimberbe.Ilse

démarquecomplètementdesautresparsescheveuxbicolores.J’enprofitepourcomparerlamusculature

desoncorpsaveclamienneavantd’esquisserunsourire.Toutvabien,jesuistoujourslemieuxbâtides

deux!

–Tulesavais?interrogé-jeKana,complètementabasourdi.

–Non,rit-elle.Maisilestàsaplace,tunetrouvespas?

Jemerembrunis.Biensûrqu’ilestàsaplace;unmecaussiséduisantqueluiestàsaplace

n’importeoù!

–Pourquoiilnemel’apasdit?

–Ilavaitsûrementsesraisons.

–Tesfréquentationsnes’améliorentpas,Kana,soupireLénaensecouantlatête.

Elleselèveettendlebrasàsasœur.

–Viensavecmoi,ilsontunstanddeparfumsauxextraitsnaturels,jeveuxallervoir.Ceseramieux

quederesterici.

–Mais…

Kanahésite.Sasœurfaittoutpourl’éloignerdemoi,c’estaussiclairqueducristal.Jesuislegrain

depoussièrequigênesavueenpermanence.

–Vas-y,jevaisregardercecherEthanfairesonnuméro,luidis-je.

–Tuessûr?

–Oui,Vas-y.Jet’attendslà.

Ellesepenchepourmedonnerunbaiser.

–Jeferaivite!

Jelaregardes’éloignerbrasdessus,brasdessousavecsajumelle.Sescheveuxbleusondulentsous

labrisetièdedusoir.Sonsourireestserein.Ellesesentaiméeetcomblée.C’estaussilesentimentque

j’ai,maistoutrisquedes’arrêtersielleapprendquenotremariagedoitêtreannulécarjeparsenguerre

mefairezigouiller.

Toutensoupirant,jeregardeEthanouvrirlesfestivitésavecl’épreuvede«lutted’élégance»,un

numéroquiconsisteàmettreàterresonadversairesansfiniràpoil…

Ethanremportelestroismanchesimposéeshautlamain,etencorehabillé.Lafoulel’acclame,

surtoutlesfilles.Delàoùjesuis,jepeuxlesvoirluienvoyerdesbaisers,commes’ilétaituneespècede

KurtCobaindenotreère.Jesuisjaloux.Maisjenesaispassijelesuisd’Ethanquiadusuccès,oudes

fillesquiattirentl’attentiond’Ethan.

Lesautresprétendantssesuccèdentetfontaussibienquemonamimais,malheureusementpoureux,

sabellegueuleleurfaitdéfaut.Lesorganisateursfontpasserdesurnesdestinéesàrécolterlespremiers

votesdupublic.Jesuisconvaincuqu’Ethanestentête.Pendantqu’ilvasepréparerpourl’épreuve

suivante,jemesurprendsàpenserquejel’admire.Ilyatantd’orphelinsdanslemondequej’aitendance

àl’oublier,maisd’êtreprivédesesparents,c’estcommeêtreamputéd’unepartiedesoncœur.La

moitiétranquille,sereineetinsouciantedontlesgéniteursprennenthabituellementsoins’estévaporée

pournelaisserquelapartdechagrin,destressetd’anxiété.Commentvoit-onlemondequandonest

seul?Avecquirit-onlesoir?Contrequipestons-nous?Ethansesent-iloubliéquelquefois?J’ai

soudainlecœurserré.Levoirsurcetteestradeàparader,commepourdire«j’existe,nem’oubliez

pas»,levoirdissimulersapeinechaquejourpuisrentrerchezluisansriendemander,çamedonne

brusquementenviedepleurer.Entantquemeilleurami,jesuiscenséluirendrevisiteetl’épauler.Mais

toutmontemps,jel’offreàKana.Ethanetmoiavonspourtantgrandiensemble.Samèreétaituneamie

prochedelamienne.Sonpère,unmerveilleuxprofesseurdemusique.Ethanetmoiétionscommeun

devoiretsoncorrigé.Nousnesommesplusquedeuxpagesd’unlivredifférent.

Lesapplaudissementsmedétournentdemespensées.Ethanestànouveausurscène,saguitareàla main.Ilatroquésonpagnecontrenotresarouelencuirtraditionnel.L’épreuved’improvisationdébuteet, avantmêmequemonaminecommence,jesaisqu’ilvalaremporteraussi.Contrairementàbeaucoupde musiciensquisontintimidantsetfiersdel’être,Ethan,lui,estpudiquedanssafaçondejouer.Ilaimela discrétionetlasobriété.Chacunedesesnotesestsincère.Quandj’écoutesamélo-âmeRespire,tousmes soucismeparaissentinsignifiants. –Bonnechancepour cetteépreuved’improvisationmusicale,EthandeHard.Jevousinviteà présentervotreinstrumentpuisàcommencer.Vousaveztroisminutespournoussurprendre,annoncele chefToma. Ilvaserasseoirsousunesalved’applaudissements,laissantlaparoleàEthan. –MafidèlecompagnesenommaitPerle,maisjel’airebaptiséeilyacinqansdecela,nous apprendmonamienbrandissantsoninstrument. Saguitarealemanchegravédemotifs.Lacaisseestfumée,maislesorganesdel’instrumentsont bienvisibles. –Elles’appelledésormaisAnges,enhommageàmesparents. Lafoulebruissesoudaindechuchotementsattendris,peinésouinsensibles.Moi,jelesavais.Le jouroùiladécidéderebaptiserPerle,ilestvenumedemandermonavis.Ilm’asuppliédel’aideràlui trouverunpatronymequirendraithommageàsesparents.C’étaitimportantpourlui.Jel’aienvoyé baladercommeonenvoievalserunefourmisurunvêtement.J’étaistropoccupéàorganiserunesoirée romantiquepourKana.

–Angesetmoiallonsdonctenterderavirvosoreillesetvoscœurs! Ethans’installesurletabouretprévupourlui.Sonsouriredisparaîtetlaconcentrationdurcitses traits.IlplaceAngescommeilfautetposesesdoigtssursescordesdélicates.AngesestcommeRubby, magnifique.Àladifférencequeluin’apasbesoindelapeindre.L’intérieurd’Angesestbienvisible:un cœurpalpitant,desveinesfonctionnelles,unsystèmenerveuxnormal.Quandilsemettraàjouer,on pourravoirlesnotesdemusiquedanserautourducœur,puiserleurénergiedanslespoumonspuis remonterjusqu’auxcordesvialesveines.UnspectaclefascinantdontjesuisprivéavecRubby Ethancommencepardesnoteslégères,espacées,tellesdesgouttesd’eauclapotantsurunefeuille d’arbre.IlnequittepasAngesdesyeux.Pluslamélodiesedéroule,pluslecœurdesoninstrument palpite.Ethanenvientàselever,portépardesnotesplushautes,plusrapprochées.Desnotesqui véhiculentuneémotion,lecourage.Telleestladevisedemonami:tombermaistoujoursserelever. Mêmeamputé. Bientôt,sonsolosenoiesouslesapplaudissementsdupublic.Ethans’inclineavantd’embrasser Angesetdeluimurmurerquelquechose.Ildisparaîtauprofitdudeuxièmeprétendant;ungarçonde ClassiquetailléenVetsaharpequiparaîtminusculeentredesmainsaussilarges.Lamélodiequ’iljoue manquedem’endormir,tantellemedétend,maisheureusement,unautregaillard,deTamcelui-là,me réveilleavecsestimbales.Quandl’épreuvesetermine,l’urnecirculeànouveau.Jemelèvepouraller voter. C’estlàquejel’entends.Unsontraverselafouleetlebrouhaha.Jen’aijamaiseul’ouïetrèsfine, maiscettefois-ci,jepourraismettremamainàcouperqu’ils’agissaitd’uncri.Moncœurs’emballe alorsquejeregardeautourdemoi.Jelesensquibrûledansmapoitrine,maispersonnenesembleavoir remarquéquoiquecesoit. Jem’enfuisendirectionduvergerleplusproche.Suis-jeleseulàentendre?Lescrisnecessent pas.Personnenelesremarque.Suis-jeentraindedevenircomplètementdingue? –Pressé,Dylan?J’espèrequetonpèrenesaitpasquetues… Jenem’arrêtepasdevantCoralquialabouchepleine.Ellenevapassepriverd’allerrapporterma présenceiciàmonpère,maispourlemomentjem’enficheéperdument. Jeremontelecheminenterrebattue,désertetsombre.Lesluciolesontdésertéleslampadaires. Les cris se font de plus en plus pressants. Ils se rapprochent. Les battements de mon cœur accélèrent,commemesjambes.Jesaisaufonddemoiquequelqu’unestendanger.Unefille.Etàen jugerparseshurlements,ellesouffrelemartyre.Peut-êtreunefemmeégaréequidonnenaissance?Kana m’aracontéquel’effortdanslesvergersdéclenchaitsouventdesaccouchementsprématurés. –Oùes-tu? Levidesefaitunejoiedemerépondre.Jemesenshagard,hébétéparleboum-boumdemoncœur quibattropvitedansmapoitrine,etparlesilencequihurledansmesoreillesquej’arrivetroptard.Je quittelesentierpourm’enfoncerparmidesplantsdelégumes.Jefaismonpossiblepournepaspiétiner letravaildemaKanaetdesesconsœurs. –Ilyaquelqu’un?

Jemefigeànouveau.Cettefois,jesaisoùaller.Unnouveaucris’estrépercutécontrequelque

chose.ÀClassique,iln’yaqu’unendroitpropiceauxéchos.

Jetraverseunpotagerdecitrouillesaussivitequepossible.Jecoursàenperdrehaleine,jusqu’à

arriverauxcarrières.

–Oùes-tu…?

Jen’aiplusbesoind’êtreenalerte.J’aitrouvécequejecherchais,etj’auraispréférénejamaisle

découvrir,finalement.

Malgrél’obscuritéambiante,l’horreurmedonnedeshaut-le-cœurdouloureux,etj’ail’impression

quejevaisvomir.Justinestàcalifourchonsurunejeunefemmeblesséeàlatête.Sesvêtementsen

lambeauxpendentdepartetd’autredesoncorps.Ellealesyeuxmi-closetdeslarmesmaculentson

visageblême.Àsoncôté,uneclarinettefissuréedontlecœurbatfaiblement.

Justinseredresselentement,levisageaussineutrequ’unepierre.

–Qu’est-cequetuasfait…?soufflé-je.

Justinnerépondpas,maisletableauestclair.Avantmêmedemettrelapauvrefilleensécurité,je

mejettesurluietluicolleunedroitephénoménale.Ladouleuréclatedansmonpoing,dansmoncœur,

maisjesuisprêtàrecommencer.LechocenvoievalserJustinetdeuxdesesdentsvolentdanslesairs.

–Espècedesalaud!Qu’est-cequetuasfait?

Ilcrachedusangavantdeseredresserpéniblement.Ilditquelquechosequejenecomprendspas.

Jeluidonneuncoupdepieddansl’estomacquilerenvoieàterre.Sonaccordéonestadosséàuneroche,

etledésirdel’éclaters’emparedemoi.Jemeretiensdejustesse.Cetacteferaitdemoiuncriminel,

commelui.

Justinreprendlaparoleet,cettefois,jelecomprends:

–J’aifait…cequetum’as…conseillé…,halète-t-il,incapabledeserelever.

–Qu’est-cequeturacontes,enfoiré?

–J’ai…je…

Justintrembleouconvulse,jen’ensaisrien.Ilcracheànouveaudusang.Jemedemandesijeluiai

exploséunorgane.Pourlecoup,ceseraittoutcequ’ilmérite.

Jereportemonattentionsurlavictimequiestdevenueaussiblanchequ’uncarrédeneige.Si

blancheque,danslanuitnoire,sonvisagesembleirradier.Saclarinetteelle,s’opacifie,cequiestde

trèsmauvaisaugure.Jevoissamaîtressefaireuneffortsurhumainpourl’attraper.Elleestmourante.

–Ohnon…

Jevaismejeteràsoncôtéetluitendssaclarinette.Jepourraisluiprodiguerlespremierssoins,si

seulementj’avaisuneâmemusicale!JepourraisjouerGairireetainsiétablirclairementd’oùvientson

mal.Lamélodieillumineraitleszonesgravementtouchées.Çam’aiderait.Maismêmesijejouaiscette

mélodiebasiquequ’onapprendàl’âgededixans,riennesepasserait.Monhandicapmepourritlavieet

gâchecelledesautres!Toutelaragequej’aipourJustin,jelaretournecontremoi.Toutàcoup,j’ai

enviedebriserRubbyendeux.Çametuerait.Ouplusexactement,commeçanemetueraitpas,onme

tuerait.Symphonien’estpastendreaveclesgensdifférents.

–Lilly… Lajeunefilleserresoninstrumentcontreelle. –Ne…me…laisse…pas… Leuragoniemutuellemefendlecœur,mêmesijenelacomprendspas.Jen’aijamaisrienressenti detelavecRubby. Lavictimefermesoudainlesyeuxetsesbrasserelâchent.Lillyroulesurlesol. –ParlesCinq! Àcourtd’idées,jemepenchesurlamalheureuseetluifaisunbouche-à-bouche.Jeposeunemain sursapoitrine:soncœurbatencorefaiblement.J’essaiedetoutesmesforcesdelaranimer,maisellene revientpasàelle. –Qu’est-cequevousfaites? Desbrasmetirentenarrièreetjemanquebasculer.LessbiresdeViolinmetiennentfermement. Derrièreeux,desbadaudspardizaine.Ilétaittempsqu’ilsarrivent! –Retirezvossalespattesdemoietallezchercherunmusicien-guérisseur!Cettefille… –Qu’étiez-vousentraindefaire? –J’essayaisdelasauver,espècesdesourds!Vousnel’avezpasentendueappeleràl’aide? Jemedégagedel’emprisedesgardesetfouillel’assembléedesyeux. –Ya-t-ilunmusicien-guérisseurici? Unefemmes’extraitdelafouleprestement,suiviedeprèsparNine,sonapprentie.Elleporteau brassonpanierdepremierssecours. –Ques’est-ilpassé?s’enquiertlaseniorenallants’agenouillerprèsdelajeunefemmesans attendrederéponse. Ni uneni deux,elleretirelechâlequ’elleporteetendrapela malheureuse.Elle examine la maîtresseetsoninstrument.Nineobserveattentivementl’examen. –Unviol. Jesursaute.Violincomprend,commemoi,lagravitédelasituation.Sesyeuxcouleurscarabéese plantentdanslesmiensetsessourcilssefroncentaupointdenefairequ’un. –Ques’est-ilpassé?m’interroge-t-ild’untongravequejeneluiaijamaisconnu. Derrièrelui,lesgardestententd’éloignerlescurieux.Danslamaréehumaine,jerepèreKanaet Léna.Lesmainsplaquéescontresabouche,macompagnenepeutdétachersonregarddelavictime. QuantauregarddeLéna,ilestfixésurmoi. J’aienvied’allerrassurerKana,maisViolinnecomptepasmelaissertranquille. –Jel’aientenduecrieretj’aiaccouru.Justinétaitentraindela…de… Jen’arrivemêmepasàledire.Jenepeuxquemontrerlecrimineldudoigt.Cederniercacheson visagedanssesbras.Recroquevilléenpositionfœtale,ildonnel’impressiondevouloirdisparaître.J’ai envied’exaucersonsouhait. –Salaud…

C’estlapremièrefoisquej’entendsViolininsulterquelqu’unaussigrossièrement.Mêmeavecmoi, iln’ajamaisétéaussiloin. IlfaitungesteetdeuxgardesvontsaisirJustin.Sonvisageesttuméfié,ensanglanté.Ilpeineàtenir sursesjambesetregardelesol. –C’estvousquiluiavezfaitça?medemandeViolinendésignantJustin. –Oui.Etj’auraisfaitplussicettejeunefemmen’étaitpasentraind’agoniser. Ilnemelereprochepas.Ilnem’arrêtepas.Violinserait-ilbrusquementdevenucompréhensif? –Luiavez-vousprodiguélespremierssoins?medemande-t-ilencore. SonregarddéviesurRubbyàquelquesmètresdelà,toujoursdanssonétui.Maréponseestdonc inutile.Lahonterevient.Lacolèreaussi. –Jen’yaipaspensé.J’étaistropoccupéàm’occuperdeJustin. Violinhocheencorelatête.Ànouveau,ilnemereprocherien. –Tenez-lebien.Quequelqu’unaillechercherleschefsdeclanprésentsàl’élection.Etéloignezla foule!ordonne-t-il. Seshommesobéissenttandisqu’unadolescents’élancechercherlesCinq. –Sic’estbientoi,tuvasregretterd’êtrené,mongarçon,filsdechefoupas,cracheViolinà l’adressedeJustin. Ungémissementdelavictimenousfaitfairevolte-face. –Ellerevientàelle!s’exclamelamusicienne-guérisseusequitientuneplantesouslenezdela jeunefemme. Violinbonditverselleetjel’imite.Lesyeuxdelamalheureusepapillonnentavantdes’ouvrir complètement.D’unevoixfaible,elleréclamesoninstrument. –Ilnefautpasbougermonenfant,détendez-vous,luiintimelaguérisseuse. Ellen’écouteplus.Lessanglotsquiobstruentsagorgeéclatentsoudainetelles’effondreenpleurs. – Mademoiselle, nous allons vous rendre justice, lui promet Violin. Je vous promets que le coupableseratrèssévèrementpuni. EllecessedepleurerpourimplorerViolinduregard.Elleal’airperdueetterrorisée.Pendantun instant,j’imaginemamèreouKanaàsaplace. –Respirez,monenfant. Laguérisseusemaintientsatêteetluidonneuneautreherbeàinhaler.Nine,elle,secontentede fixerlaclarinettefendue.L’apprentieesttétanisée. –Jevaisvousemmenerdansmoncabinetpourunexamenplusapprofondi,nevousenfaitespas.

Desbruitsdepasprécipitéssefontentendre;leschefsTomadeClassique,PhinéasdeVent,Joris

deTam,CollindeClavieretKellandeHardsurgissent,quilacoiffedetravers,quilesdreadlocksdans

touslessens.Monpèredevaitsetrouverdanslesparages,puisqu’ilestprésentluiaussi.Jecroiseson

regard.Ilaperdusoncalmehabituel.SesyeuxrebondissentdelavictimeàJustin,àViolin,puisàmoi.Il

mefixeunlonginstant,commes’ilsedemandaitquijesuis.IlsedoutaitquejemetrouvaisàClassique,

maisilm’imaginaitdanslafamilledeKana,pasici,aubeaumilieud’unescènedecrime.

–Grandschefs,s’inclineViolin.Nousavonslàuneaffairetrèsgrave.Cettejeunedemoisellevient desubirunactebarbareetilsembleraitqueJustindeClaviersoitleresponsable.Ilvousappartientde… –Monfils? LechefCollinbonditdevantViolin,labarbefrémissante.Iln’aléguéàJustinquesarousseur. Autrement,c’estunhommegrasetbarbuquis’entêteàporterdestuniquesmoulantesmalgrésabedaine. –Qu’insinuez-vous?Unfilsdechefneferaitjamaisunechosepareille! IlneregardemêmepasJustin.Toutcequiluiimporte,c’estdedéfendresonnometsonhonneur. –Nousallonsvérifiercelapardesexamensmédicaux,bienévidemment.Maispourlemoment,la situationestainsi.DylandeHardesttémoin. J’acquiescesanshésiteravantderelatercequej’aivu. –Mensonge! J’esquivedejustesseundespostillonsdeCollin.Niunenideux,ilsortsonsynthétiseurdesonétui. Ilnel’utilisepas,maiscesimplegesteestclair:ilmemenace. –Monfilsn’estpasunmenteur,intervientmonpère. Malgrésasurpriseévidente,ilmedéfend.C’estladeuxièmefoisaujourd’huiqu’ilm’éloignedu déshonneur.Peut-êtredevrais-jepenseràêtreunfilsplusexemplaire… –Etmonfilsn’estpasunvioleur! –Nouspouvonsvérifierçaavecmamélo-âme,sivouspermettez,intervientPhinéas.Riendetel qu’unpeudetorturepourfaireparler. LechefPhinéaspossèdeFiesta,unemélo-âmequicorrespondparfaitementàsapersonnalité.Elle luipermetdecontrôlerlesmembresducorpsdefaçonàlescontraindreàexécuterdespasdedanseou d’autresacrobatieshumiliantes. –Messieurs,s’ilvousplaît,intervientViolinavantquemonpèreouJorisnepuissentrépondre. Nousavonsuneblessée,ici. Commepourluidonnerraison,lavictimegémit.Violins’agenouilleprèsd’elle. –Mademoiselle,nousallonsvousprodiguertouslessoinsnécessaires,maisavantcela,j’aibesoin devotreconfirmation.Pouvez-vousaffirmerquecejeunehommeestlecoupable?demande-t-il en désignantJustin. Cedernierestsimalenpointquejemedemandes’ilvapasserlanuit. Touslesregardssontpendusauxlèvresdelavictime. –Unpetiteffortmademoiselle,jevousenprie.Vousavezvusonvisage?insisteViolin. Elleacquiesce. –Est-celui? ViolinpointetoujoursJustindudoigt.Lessecondess’écoulentdansunsilencepesantavantquela jeunefemmenesedécideàparler:

–Non.

Jesursaute,toutcommeJustin.Ilparaîtaussisurprisquemoi.

–Non?Vousenêtessûre?

Elleacquiesceavantdetendrel’indexdansmadirection.

–C’estlui.

Iwannalivebutyourwordscanmurder

AlexHepburn,Under

X Kanarefermedoucementlaportederrièreelle.Elleaessayédemeréveillerdixfois,maisj’aifait

X

Kanarefermedoucementlaportederrièreelle.Elleaessayédemeréveillerdixfois,maisj’aifait

semblantdedormir.Elleparttravailleretjerestelà,lesyeuxclosetcernés,lespenséesemmêlées,le

moralenchutelibre.Jenevaispasbougerdelajournée.

Dixjourssesontécoulésdepuisqu’onm’adéclarésuspectnumérodeuxsuiteauvioldela«jeune

filleduverger».J’aiapprisqu’ellesenommaitLoïsdeTam,maislesbavardsdeSymphonieluiont

attribuécesurnomparsoucidesensationnalisme.

JustinestenquarantainedanslesdonjonsdeVent,depuislecrime.Ilsefaitsoigneretinterroger touslesdeuxjours.DestestsADN,prodiguésparunmusicien-expertcompétent,ontprouvéqu’ilavait bientouchéLoïs.J’aidûm’ysoumettreaussi,maislesrésultatsm’ontinnocenté.Onmesoupçonne malgrétoutdecomplicité.Lorsdemoninterrogatoire,Coral adûavouerqu’ellem’avaitvucourir prestementendirectiondes vergers, mais elle n’a puconfirmer oudémentir monimplicationdans l’affaire.Mapositionestgênante.Àpartmoi,personnenesembleavoirentendulesappelsàl’aidede Loïs,cesoir-là.Lefaitquejemesoisélancéainsisansraisonàleursyeuxesttroublant. Celadit,onmeficheàpeuprèslapaix.Aprèsavoirdéclaréquej’étaislecoupable,Loïsadémenti avantderedonnermonnomauxautorités,puisdeserétracterànouveau.Violinetlescinqchefsont déclaré que le choc l’empêchait de se souvenir clairement des faits et qu’il faudrait attendre son rétablissementcompletavantdetirerdesconclusions.Enattendant,jesuisenliberté,maismavieest devenueuneprisonsansbarreaux.Jenepeuxpassortirsansqu’onmepointedudoigtouqu’onchuchote surmonpassage.Etlesraresquimesoutiennentnefontpasfranchementpreuvedediscrétion,ilparaît mêmequ’ilssesontteintlescheveuxenbleu!Mêmesidesgenssontdemoncôté,çanemeravit absolumentpas.Jen’aipasbesoind’êtresoutenu.J’aisimplementbesoind’êtrecru.

Cetteaffaireprenddesproportionsénormesquientachentmêmelapaixentrelesclans.Monpèreet lechefCollinsontdansunemauvaiseposture.Tam,dontestissueLoïs,amisunembargosurtousles échangescommerciaux.C’estunmanqueàgagnerpécuniairepourHard,maiscelaimpliquesurtoutque nous ne serons plus approvisionnés enmédicaments. La culpabilité que je ressens est la pire des douleurs.

Letempss’écoulesi lentementquejesoupçonneleSoleil des’êtreendormi avantd’avoirpu

Letempss’écoulesi lentementquejesoupçonneleSoleil des’êtreendormi avantd’avoirpu terminersacourseàl’ouest.QuandKanarentreenfin,ilmesemblequetouteuneépoques’estécoulée. Lajouecontrel’oreiller,jelaregardeposerlepanierdelégumesqu’elleaaubrasainsiqueson violon.Cedernierportelemêmetablierqu’elleetçaarriveàmefairesourireuncourtinstant.Kana sembleteniràsonprojetdestylismepourinstruments. Elledéfaitsonpropretablier,puissescheveux.Sonvisageestluisantdesueur.Jeluiaiditmille foisdequittersesfonctionsdanslesvergers,quej’étaisassezrichepourqu’ellen’aitbesoinderien. Maismafiancéeasesprincipes.Pourelle,êtreduberceaudeClassiquesignifieœuvrerpourClassique, qu’importesonmariageavecunhéritieraisé.Enéchangedesonlabeur,ellereçoitunpanierdefruitset delégumesàramenerchezelletouslessoirs.Unemaigrerécompensepourdesheurescourbéesousle soleillesjoursoùellen’apascours. J’aihontederestertoutelajournéeàdéprimerpendantqu’elletrime.Maisjen’arrivepasàsortir decettechambre.Jesuisengluéaulit,lestédupoidsdemespensées.

Del’autrecôtédelacouche,Kanameregarde,lessourcilsfroncés.

–Tun’asrienmangédelajournée,pasvrai?Tuestoutpâle!Tuveuxmourirdefaim?

Quandelleposesesmainssurseshanchescommeça,ellemerappellemamère.Avantquema

génitricenem’oubliepourseconsacreràLogan,elleprenaitsouventcetteposepourmehouspiller.

–Pasfaim.

–Pasfaim,passoif,pasenforme,énumère-t-elleavantd’allerfouillersursesétagères.

Elleensortuntissudebainetunerobepropre.

–Jevaismelaveret,ensuite,jeteprépareraiunfestind’ogre.Onverrasiturésisteras!

Jen’aipasletempsdedirenonqu’elles’envaversleruisseauleplusproche,prèsdescarrières

oùJustinacommisl’irréparable.LesfemmesdeClassiqueselaventlà-basentrevingtheuresetvingt-

deuxheures.Après,c’estautourdeshommes.Ungardechargédesroulementsestpostéàmi-chemin pourfaireleguettouslessoirs. –Kana,attends! Jebondisdulitetlarejoinsdevantlaported’entrée. Nevapaslà-bas,c’estdangereux.Sijet’escortais,tu… Ellesourit. –Lénaetlesfillesm’attendent.Jevaisrevenir trèsvite.Etsi quelqu’unosem’approcher,je l’envoiedanslatombe. Elleenestcapable,biensûr.Çamerassureàmoitié.Kanasaitsedéfendre.Ellesaitmêmeattaquer. –Faisattentionquandmême.

Jesuisridicule.Lecoinestsûr.Iln’yajamaiseudeproblème,maisdepuisl’agressiondeLoïspar

Justin,cetendroitmefichelachairdepoule.

–Situpréfères,onpeutallertouslesdeuxprendreunbaindeminuitchezMelody,mepropose-t-

elle,leregardpétillant.

J’enmeursd’envie.Maisc’esthorsdequestion.Lesmainssontpeut-êtreencorelà-dedans…

–Jecomprends,Dylan,net’inquiètepas,dit-elledevantmonsilence.Jereviensvite.

Ellem’envoieunbaiserets’enva.Jelaregardes’éloigner,guidéeparquelqueslucioleségarées.

Sarobeesttenduesurseshanches.Sescheveuxbleusformentunhaloétrange,danslanuit.C’estun

tableauquim’inspire.Jen’aijamaispeintdemavie,maisj’enaisoudainenvie.Commentsefait-ilque

l’amourarriveàmefairecommettredesdélitsalorsquelesinjusticesm’envoientautapis,melaissant

sansénergie?

Lesilences’estinstallé.Pourtuerletemps,jememetsàfureterdanslaminusculemaisonnette.La

familledeKanaoccupeunchaletquelqueskilomètresplusausud.Kanaetsasœurviventici,prèsdes

vergers,afind’êtreprochesdeleurlieudetravail.QuandLénam’avudébarquerilyadixjours,elleest

retournéechezsesparentssansmêmeprendresesaffaires.Cettefillemedétestechaquejourunpeuplus.

Prèsdelafenêtre,unmannequindepaillearborelarobedemariéeterminéedemafiancée.C’estun modèlequimetoucheetm’émeut,passeulementparcequ’ilsignifiequeKanavadevenirmafemme, maisparcequ’elleapassédesmoisàlaconcevoiretlerésultatestàmesyeuxunique. Lebustierestencuirblanc,letissumaîtredeHard.Lajupequilecomplèteestensoie,signaturede Classique.Larobeestpourvued’unelonguetraînedontledégradédebleusrappellenoscheveux.Nos deuxclanssontreprésentéssurcettetenueatypique.Nosdeuxpersonnalités. –Dylan. Un courant d’air ardent contre ma nuque. Je lâche un cri de douleur avant de me retourner précipitamment,moncœuraratéunbattement.Unevoixvientdemurmurermonnomàmonoreille.Un chuchotismasculin.Biensûr,iln’yapersonnedansmonchampdevision.J’aibeaufouillerdesyeuxla minusculemaison,leconstatestviteétabli,c’estdésert. –Qui…quiestlà? Jenesuispasfou.Jen’aipasinventélavoix.L’angoissepicoremoncœur.Mespoilssehérissent. –Quiestlà?demandé-jeunpeuplusfort. Lesilencequimerépondestinsupportable.Niunenideux,j’attrapeRubbyposéedansl’entréeetje déguerpis,incapabledefairefaceàunfantôme,aussiinvisiblesoit-il.

déguerpis,incapabledefairefaceàunfantôme,aussiinvisiblesoit-il.

Lechemincaillouteuxquiserpenteentreleschaletsestpresquedésert.Lesfemmessontoccupéesà

selaverquandleshommessontencoredanslesvergers.C’estuneambiancedifférentedecelledeHard.

Chezmoiencemoment,lesgenssontprobablemententraindemangeroudedanseràlabelleétoile.Les

duelsmusicauxdoiventbattreleurpleinetlescasinossontsûrementbondés.Monpèredoitêtreentrain

des’entraîneravecLogan.Loganenprofitesûrementpourluiracontermondernierexerciceavecmaître

Ilan.

Jesuislahontedemafamille.

Auloin, j’entends quelques notes de musique. Dupiano. Quelqu’unprofite de la soirée pour parfairesamélo-âme.Jem’arrêtequelquesinstantspourécouterlamusiquequiserépercutecontreles arbres.C’estunrythmelent,paresseux.Lapersonnequijoues’interrompttouteslestrentesecondespour recommencer et modifier les notes. J’en suis presque jaloux. Moi aussi, j’aimerais travailler sur Harmonie.J’aimeraisluidonnerplusdematière.J’aimeraisqu’elledonnevieàRubby.

En quittant la zone habitée pour les vergers, je ne croise que La Folle. Cette femme d’une quarantaine d’années, maigre comme un squelette anorexique, se nomme Dana. D’aussi loin que remontentmessouvenirs,elleatoujoursétéunpeudérangée. Jelaregardepasserdevantmoisansmevoir,lesyeuxdanslevide.Elleaunsourirebéatduquel couleunfiletdebave.Sescheveuxblondsn’ontpasétébrossésoulavésdepuissilongtempsqu’ils paraissentbruns.Leplusflippantdanstoutça,cesontsesyeux.Ondiraitqu’ellen’apasdormidepuis desannées,tantilssontgonflés!Sesglobesoculairessortentdeleursorbitesd’unemanièreinquiétante etlecontourdesespaupièresestviolacé.Sesveinessaillentetsonvêtement,untissuquiadûêtreune robedansuneautrevie,estpleindeterreetdepoussière. Danaestainsiàcaused’Apogée,samélo-âme.Cettedernièreaétécrééedanslebutdefairede Danaunemusicienne-guérisseuse,maislesnotes,tropélaborées,tropmodelées,onteuuneffetinattendu. Apogéealacapacitédeplongerquiconquel’écoutedansl’extaselaplustotale,quelquesoitsonétat d’esprit.Monpèrem’aracontéquedepuisqu’elleavaitapprisàmaîtrisercettecapacité,Danal’utilisait surelle-mêmetouslesjours,aupointquec’enétaitdevenuunedrogue.Ellenepeutpluspasserune secondesansgratterlescordesdeCéleste,samandoline.Sesdoigtsécorchéssontensangàforcede joueretsoninstruments’épuise.Jevoisàsoncœurquiluttequ’ilfaituneffort,maisbientôttousdeux mourrontd’épuisement.Lesmusiciens-guérisseursdeSymphonieonttouttentépoursortirlamalheureuse desonaddiction,maisc’estsansespoir.Lavoilàquiterminesesjoursàerrer,leregarddanslevague. C’estlerisquequenousencouronsennousoccupanttropdenosmélo-âmesaupointdenégligerlereste. Lamêmechoseestarrivéeàlamèred’Ethan. Devenueaccroàsamélodie,Médiane,lamèredemonami,afiniparsombrer.Cheznous,selaisser alleràcepointestvucommeunsuicide.Unemortchoisiedoncméritée.Ilnousestinterditdepleurer publiquementlessuicidés.

Jem’arrêtepourécouterApogée.Ellemepénètreet,surlemoment,monsouhaitlepluscher,c’est denejamaislalaissers’échapper.J’ail’impressiondebriserleschaînesquim’entravent.Jemesens commeunnoyéquirevientàlavie.J’aienvied’embrassertoutettoutlemonde.J’aimelavie,soudain. J’idolâtrelemonde.Maisçanedurequ’uneminute.QuandDanadisparaît,mesangoissesreviennentau galop. Toutenmeremettantàavancer,j’énumèreleschosesétrangesquisesontproduitesautourdemoi, cesdernierstemps.D’abord,cecerfégorgéaumilieudelarivière.Puisunepairedemainsquisortentde Melody.Letroncd’Ethanquidisparaît.Loïsquim’accusedeviol.Etcechuchotementbrûlantàmon oreille,toutàl’heure.Tous ces événements sontsurvenus sans laprésencedetémoins pouvantme confirmerquejesuismentalementstable,maisj’aiencoreconfianceenmoi.Unpetitfarceurs’amuseà mefaireflipper.Peut-êtreLuca,poursevengerdemadernièrerencontreaveclui?Peut-êtreAnaïs?Qui quecesoit,jecompteluifairecrachertoutessesdents.

Mespasmeconduisentjusqu’auseulbancquibordelesentiermenantauxbains.Jedécided’y attendreKanaetjesorsRubby.Là,j’improviseunemélodie;jelaissemespenséesselibérerdelacage tropétroitequ’estmatête:àl’intérieur,onsemarchedessus,tantc’estencombré! Jouerpouroubliercequivientdeseproduire,c’estlaseulechosequejepeuxfaire.Unocéanagité dequestionsfaitrageenmoi.Desvaguesd’angoisselenourrissent.Jejouepourm’occuper,pourtuerle silence,pourfairetairecesquestions.Pourignorerlesregardspleinsdesous-entendusquemelancent lespremièresfemmesquireviennentdesbains. Jemerendscomptequej’aimalchoisimonendroit.Aveclarumeurquicourtsurmoi,mepointer seulàproximitédulieudebaignadedesfemmesn’étaitpasl’idéedusiècle!Heureusement,Kanafinit parapparaîtreencompagniedeLénaetdedeuxautresjeunesfilles.Cesdernièress’inclinentrapidement devantmoiavantdes’enallerpromptement.Léna,elle,nebougepas,pourunefois.Elleseplantedevant moietcroiselesbras.Elleneditrien,maissonregardestrévélateur.Jedécidedel’ignorer.Elleest bienladernièrepersonnedontj’aieenviedem’occuper! Kananemedemandepascequejefichelà.Elleagitesousmonnezunbraceletenkrïsts,des pierresrugueusesetlumineusesquipoussenttellesdesherbes,auxportesdeTam.Ellelesamontéessur unetigesolideetjeremarquequeLénaarborelemêmebracelet. –Ilestmagnifiquenon?medemandemafiancéeenmetendantlamain.Etilvabienavecmon alliance! JehochelatêteavantderangerRubby.Nousrepartonsendirectiondelamaisond’unpasmodéré. Jenesuispaspresséderentrer,maisresterdehorsnem’enchantepasnonplus.Siseulementjepouvais voler!Jeseraisallémeréfugiersurunnuage… Kanaabeaumeparler,Lénaabeauattendrequejediseunmotpour merembarrer,jereste silencieuxcommeuncriminelquirefused’avouersescrimes.J’aiunmauvaispressentiment.J’observele grouped’hommesquiremontentlesentierendirectiondesbains.Certainsd’entreeuxontlescheveux bleus.Jen’aipasletempsdemettredesnomssurleursvisagesqu’unesilhouettenousbarrelaroute. –DylandeHard.

NousnousarrêtonsdevantViolinetquatredesessbires.Leregardcerné,ildonnel’impressionde

nejamaisavoirautanttravaillé.S’ilnepassaitpassontempsàlouchersurmafemme,jel’admirerais

presque.

–Quoiencore?craché-je,peudisposéàrépondreàsesquestions.

–Jevousdemandedebienvouloirnoussuivre.

–Etpourquoiça?

–LoïsdeTametsafamilleaffirmentvousavoirvurôderprèsdelachambred’hôpitaloùlapauvre

enfantessaiedereprendredesforces.

–Quoi?m’exclamé-je.Maisc’esttotalementfaux!

–Nementezpas,Dylan,sonpèrenousjurevousavoirvudesespropresyeux.

KanaseplaceentreViolinetmoi,commeellelefaitchaquefoisquequelqu’unchercheàmenuire.

Violinperdsoudainsesmoyens.Jelevoisrosirmalgrélapénombre.Ilseraclelagorgeetsemetà

s’agitersansraison.OndiraitmoilorsdemapremièrefoisavecKana…

–Dylann’arienfait!Ilétaitavecnous!Commentaurait-ilpuagressercettementeuseetnousaider

àcueillirdeskrïstsaumêmemoment?

Elleagitesamainaubraceletsoussonnez.

–Ilvanousfalloirlapreuveque…

–Jesuistémoin.

JemetourneversLéna.C’estbienlapremièrefoisqu’elleserangedemoncôté!Sonvisageest

sérieuxquandelleannonce:

–Aprèsnotrebain,Dylanestvenunouschercherpournousraccompagnercheznous.Nousnous

sommesarrêtésauxportesdeTampournousconfectionnerdesbraceletsdekrïsts.Aprèsça,ilestparti

devantpourdiscuteravecKillianetnousaattenduessurcebanc,là-bas.Commentaurait-ilpualler

jusqu’àl’hôpitaldeClassiqueetenrevenirensipeudetemps?

Ellementavecunetelleaisance!Moi-même,j’ycroispresque.

–Ilyadestasd’autrestémoins,renchéritKana.AllezdoncquestionnerKillian,etlegardequifait

leguet.Ilnousavus!Toutcommelamoitiédesfemmesquisetrouvaientlà.

J’aienviedelafairetaire.Mentirpourmeprotégerneluiapporteraquedesennuis,maisj’aidû

avalermalanguesansm’enrendrecompte.Ellenefonctionneplus.JelaissedoncViolinfairequérirle

gardeenquestionmalgrélacrisecardiaquequimeguette.Nousattendonsquelquesminutesensilence

avantquecederniernerapplique.Àmagrandesurprise,ilconfirmemaprésenceauxportesdeTamily

aenvironvingtminutes.ÇanesuffitpasàViolinquienvoieégalementchercherceKillianquejene

connaisnid’Èvenid’Adam.Ilporteunemultitudedebijouxaucou,enprovenancedesmontagnesde

Tam.Ilconfirmeaussiquej’aidiscutéavecluiprèsd’uneheure!

–Vouspouvezcontinuervotreenquête,cherViolin,s’indigneKanaunefoislestémoinspartis.

Accuseruninnocentdéjàtourmenté,c’estunehonte!Vousdevriezpunircettementeuseaulieudenous

embêter.

–Je pense que vous emmener tous les deuxavec moi auposte estpréférable.J’ai besoinde réfléchirà… –Iln’yapasàréfléchir!s’emporteKana.LepèredeLoïsadûhalluciner,ildoitêtretraumatisé, maiscen’estpasuneraisonpours’enprendreàuninnocent!Allons-y! Surce,elletournelestalons. Kanapourraitêtrelourdementsanctionnéepouroserparlerainsiàunresponsabledelagardede Symphonie. Mais Violinl’aime assez pour fermer les yeux. Je ne sais pas si je dois lui enêtre reconnaissant… Mafiancéepasseunemaindanslamienne,unedanscelledeLéna,etnousvoilàpartis.Auboutde trentesecondesdemarche,elleexploseànouveau. –CetteimbéciledeViolin!Quelleaudacederevenirt’accuser!Commesituallaisfairequelque chosed’aussihorrible…Heureusementquetum’assuivie,finalement.Situétaisrestéseulàlamaison, sanstémoin,ilsenauraientprofitépourtedéclarercoupableàcoupsûr!Tuparlesd’unejustice! Jem’arrête.JeregardesuccessivementKanaquiécumederage,puisLénaquisembleêtretombée amoureusedesonbracelet.Ellelefixecommeonfixel’hommedesesrêves… –Kana…Qu’est-cequetuasdit?demandé-jedansunsouffle. –Oublionsça,chéri.Cen’estqu’unemauvaisepasse.Lesgenssontbêtes,cettehistoirevavitese tasser.Oùesttonbraceletaufait? –Mon…monbracelet? –Oui,lebraceletenkrïstsquejet’aifait. J’avalemalangueunedeuxièmefois. –Tul’asperdu,pasvrai?Commenttut’esdébrouillé? Ellefaitinstinctivementcraquersesjointures,préambuled’uncoupàvenir,maisLénal’interrompt. –Tuasvulatailledesonpoignet?Lebraceletétaitbientroppetit!medéfend-elleànouveau. Etjecomprendstout.Jeneluiaijamaisfaitdecadeauouditdemotgentil,avant.Cebracelet semblepourLénascellernotreréconciliation.Saufquejen’aijamaisoffertdebraceletàquiquecesoit! –Tuasdûleperdrependantquejet’embrassais,gloussemafiancée. –Tuparlesd’unbaiser!Onauraitditquetuledévoraisvivant,lanceLénaenfaisantlagrimace. Jemesensmal.Latêtemetourne.QuiaembrasséKana?Qui? –Dylan?Çava? Rienneva.Nimoi,nilasituation,nilemonde.Jen’étaispasavecelles.Jen’aipasquittémon

banc.

–Dylan?

Jenesuispasalléleschercherauxbains.

Unvoileflous’abaissedevantmesyeux.

Jen’aipasoffertdebracelet.

Jetombe.

Jen’aipasembrasséKana.

L’obscuritém’engloutit.

Neverletthemtakethelightbehindyoureyes…

MyChemicalRomance,TheLightBehindYourEyes

XI Ladouleurmefaitouvrirlesyeux.Jesuffoque.Jemenoiedansmapropresueur.Moncœurva

XI

Ladouleurmefaitouvrirlesyeux.Jesuffoque.Jemenoiedansmapropresueur.Moncœurva éclater,tantilmefaitsouffrir.J’aibeautenterdereprendremarespiration,jesuisentraind’étouffer.Le néantetlalumièrejouentàsaute-moutondevantmesyeux. –Tenez-luilatête. Lavoixvibredansmoncrâne.Quelqu’unobéitetvoilàqu’onmeplaceuntrucquisentfortsousle nez.Jemevoisobligédel’inhaler.Bientôt,ladouleurs’estompeunpeu,mespoumonssegonflentd’air. Lescouleursreviennent. Monpère,penchéau-dessusdemoi,estsianxieuxquesonvisagen’estplusquerides. –Dylan,tureviensàtoi! C’estbienlapremièrefoisquejelevoisaussiinquiet. –Iladitquelquechose? Lavoixdemaman,nonloin,estobstruéedesanglots.Lesévénementsrécentsmereviennenten mémoire. –Où…? Cesimplemotmedemandeuneffortsurhumain. –TuesàlamaisonDylan,toutvabien.Tuvast’ensortir. Cesdeuxdernièresphrasessecontredisent.Sijevaisbien,jen’aipasbesoindem’ensortir.Donc jevaismal. Jeremarqueseulementladoucemélodied’unvioloncelle.Jereconnaiscetair.Ils’agitdeSenset croyances,unemélodiequiapaiselecorpsendétendantlesmuscles.ElleappartientàJoanne,notre guérisseusefamiliale.Jeconstatequ’elleaajoutédenouvelles notes qui fonteffet.Jerespireplus librement. Je cesse de m’angoisser. Joanne utilise généralementsoninstrumentquand il n’ya plus d’espoir.Elles’ensertpouraccompagnerlesmourantsversleurdernièredemeureentoutesérénité. Même ensachant cela, je n’arrive pas à paniquer. Sens et croyances m’emprisonne de ses notes doucereuses. Maisladouleurquim’aréveillérefluesubitement. Jefermelesyeuxet,sanslevouloir,jesombreànouveau.

Quelqu’unjoue KisstheRain auviolon.Jesaisquec’estKana.Sij’adoreMyChemicalRomance,

Quelqu’unjoueKisstheRainauviolon.Jesaisquec’estKana.Sij’adoreMyChemicalRomance,

elleidolâtreYiruma.Elletroquesouventseseffetspersonnelscontredespartitionsdecemusicien.

Lespaupièrescloses,jel’écoutejoueravecsoncœur.Lamélodieestbelle.Jemesensmieux.Prêt

àaccueillirlescouleurs.Alors,j’ouvrelesyeux.

Lénaapparaîtdansmonchampdevision,etnonKana.Deboutdevantlabaievitrée,ellejouesans

meregarder.Elleutiliseunviolonclassiquealorsquesoninstrumentàellepatientesagementsurson

dos.Mêmesij’ignorecequ’ellefaitlà,jeneladéconcentrepas.Jepréfèrequ’ellejoueplutôtqu’elle

meparle.

Machambreesttellequejel’ailaisséeladernièrefoisquejel’aiquittée,cequimesembleêtre

dessièclesplustôt.Sij’encroislesoleilquitapecontrelesvitres,noussommesenpleinmilieudela

journée.

J’essaiedemeredresser,maisj’aiunmaldechienàlefaire.

–Aïe!

Ondiraitquemabouchepèseunetonne.J’aidumalàparler.Lénacessebrusquementdejoueret

faitvolte-face.Quandellemevoit,sesyeuxs’arrondissent.Jeremarquequ’ilssontgonflésetqueson

visageestbaignédelarmes.

–Tuesréveillé?

Jemecontentedehocherlatête.Pourquoiest-ellesisurprise?Àmagrandestupeur,elleserue

horsdelachambreencriant:

–Ilestvivant!Ilaouvertlesyeux! Jel’entendsdévalerlesmarchesàtoutevitesse. –Dylanestvivant! Prenantappuisurmescoudes,jemeredresseunpeuplus.Tousmesoscraquent,commeréveillés d’unprofondsommeil. Moncercueil flambantneufestposé aupied de monlit, ouvert, prêtà accueillir sonnouvel occupant.Unesensationd’effrois’emparedemoi.Étais-jevraimentsiprochedelamort?

Desbruitsdepasprécipitésmesortentdemespenséeset,lasecondesuivante,toutuncortège

débouledansmachambre.Monpèreestentête,commed’habitude,suivideprèsparunLoganpâle

commedesfessesdebébéetparuneKanaauvisagesinoyédelarmesquejepourraisyvoirmonreflet.

ViennentensuitemonEthan–quiarboretoujoursfièrementsonécharpedeMisterClan–,Coral,Lénaet

maman.Simultanément,toussepenchentau-dessusdemoietdemandentenchœur:

–Dylan!Çava?

Questionstupide,maisjehochequandmêmelatête.Manuquecraque.

–Ilestbienvivant!exultemamanavantdeverserdeslarmesdesoulagement. Elleserrefermementsaguitarecontreelle.J’aimeraisqu’ellemetiennecommeça,detempsen temps… –Ilrespirenormalement,constateLogandontlespoingsseserrentetsedesserrent,signedeson anxiété. –Dylan! Kanasejettedansmesbrasetsemetàpleurersifortquemontympanmenaced’exploser.Elleet mamanformentunchouetteduo! –Tu…étais…mort…,sanglotemafiancée. Jelèvelebraspourluicaresserlescheveux.Ilestsiankyloséquejenelesensmêmepas!Jesuis obligédemepencherpourvérifierquejen’aipasétéamputéàmoninsu. –Tunousasfoutuunedecestrouilles!s’écrieEthan.Qu’est-cequi t’aprisdemourir sans prévenir? Jen’aimêmepasletempsdem’excuserqueCoralprendlaparole:

–IlvatotalementrécupérerquandRubbyseraremiseaussi.

Pourlecoup,jemanquevraimentdemourir!Rubby…Maguitarequin’estqu’uneguitare.Jejette

unregardalerteàmonpère.S’ill’avue…S’ill’afaitexaminer…Siquelqu’unaremarqué…

–Oùest-elle?OùestRubby?

–Ellevabien.

Monpèreparleenfinetsontimbreestcaverneux.

–Oùest-elle?répété-je.

Ilpointeundoigtembijoutéversuncoindemachambre.Delàoùjesuis,jenevoisqu’unberceau

debébé.Serais-jedevenupèresanslesavoir?

–Elleestlà-dedans,elleserepose,m’apprendmonpaternel,m’ôtanttoutecrainte.Nousavons

empruntéceberceauàlanurserypourqu’ellesesenteàl’aise.

Jehochelatêtesansriendire.Ilestvraiquel’onprendgrandsoindesinstrumentsquandilssont

malades.J’aiunpeutroptendanceàlesconsidérercommedesimplesmorceauxdebois…

Monpères’accroupitprèsdemoietjetteunbrefregardàKana.Celle-cicomprend.Ellecesse

immédiatementdepleureretseredressepourluilaisserdel’espace.

–Commenttutesens?

–Je…

–Dis-moilavérité.Est-cequetoncœurtefaitencoremal?

Jeprendsletempsdem’examiner.Moncœurnemefaitpasmal,maisilmegêne,enquelquesorte.

Jelesensbienprésentdansmapoitrinealorsqu’onn’estpascenséssentirsesorganes.

–Ilnemefaitpasmal.

–Tuenesbiencertain?

Jehochelatête.Monpèrefermelespaupièresunmoment,etjeremarquealorslesravagesdu

manquedesommeilsursonvisage.Ilestpâlecommejamaisjenel’aivuetdegroscernesviolacés

bordentsesyeux.Jesuissecrètementsatisfaitqu’ilsesoitmisdanscetétatpourmoi.Pourunefoisqu’il n’yenapasquepourLogan,jenevaispasmeplaindre.Jedevraismourirplussouvent. –Tuasfaim? Ungrondementmontantcrescendosefaitentendre,éloquent.Surpris,jebaisselesyeuxsurmon estomacquivientdecrier. –Jeprendsçapourunoui,ditmonpèreenfixantmonventrecommesij’ycachaisunebêtesauvage. Pourunefoisdansmavie,jeconnaislafaim.LaFaimavecungrandF. –Jem’enoccupe!s’exclameKana. Ellesortdelachambreteluncourantd’air,Lénadanssonsillage. –Quandtuaurasmangé,onparlera. Quandilprendcetongrave,çaneprésageriendebon.Simasantéestsimauvaiseaupointqu’ona mêmepréparémoncercueil,jepréfèrelesavoirtoutdesuite,histoirededresserleplanningdemes dernièresheures. – Onpeutparlermaintenant,jevaisbien.Jesuis…supermalade? Personnenerépond.J’endéduisqueoui.Silesheuresmesontcomptées,dèscesoirjevaisme mettreàvivrecommej’enaienvie.JemepromènerainudevantViolin.Jemeteindrailescheveuxen vertmenthe.J’iraicolorerceuxdeLucadanssonsommeil.J’iraicollermonpoingdansl’entrejambede Justin.Jemegaveraidesève.J’épouseraiKanaaubeaumilieudeMelody. –Quetoutlemondesorte,saufLéane,ordonnemonpèreenseredressant.Allezaideràpréparerà dîner. Mamanvients’asseoiràmonchevet.Monpèrerestedeboutetmefixe.Lesautressortent. –Dylan,quandontcommencétescrises?medemande-t-il. –Mescrises? Tousdeuxsontpendusàmeslèvres. –Mescrisesdequoi?Jen’aijamaisfaitdecrise.Jemesuisjusteévanoui. –Sansraison? JerepenseàmasoiréeavecKanaetLéna.Jerevoisleursbraceletsenkrïsts. –Deschosesétrangessesontpasséesautourdemoirécemment,alorsj’ai…je… Jerepenseàlavoixmurmurantmonnomàmonoreille.Jerevoislesmainsmedireaurevoirdepuis Melody.JerepenseauxaccusationsdeLoïs. –Monespritnel’asansdoutepassupporté. –Deschosesétranges? J’hésiteàraconteràmonpèrecesévénementsquimehantent.Quepourrait-ilfairedetoutefaçon? –Tudoistoutnousdire,Dylan! Mamanmetientenjoueavecsesyeux.Elleserretoujourssaguitarecontreelleet,ànouveau,jeme demandepourquoielleoffresachaleuràsoninstrumentetpasàsonfils.Jevaisfinirparcroirequec’est monpèrequim’amisaumondeetallaité,paselle!

Jeleurracontetout.LescrisdeMelody,cettenuit-là.Lesmainsquidépassaientdel’eau.Lavoix

prèsdemonoreille.

Monpèreetmamanseregardentunlongmoment.

–Quoi?Ilyaquelquechosequejedoissavoir?

–Rienquetunesachesdéjà,m’annoncemonpère.Ilsemblequequelqu’unchercheàtenuire.

–Et…voussavezquic’est?

Monpèresoupire.

–Commentpourrait-onlesavoir?

–Quelqu’unchercheàmenuire…Maisquelrapportaveccesfameuses«crises»donttuparlais,

aveclefaitquemoncœuraitbienfaillis’arrêter?

Simonpèresaitcachersesémotions,cen’estpaslecasdemaman.Elleferaitunebienpiètre

actrice!Jelavoissursauteravantderegardermonpèreavecdegrandsyeux.

–C’estsûrementdûàtagreffe.

Jegardelesilenceuncourtinstant.Mesparentsnesontpashonnêtesavecmoi.

–Magreffeaeulieuilyaprèsdevingtans!

Peuaprèsmanaissance,lesmusiciens-guérisseursquim’ontaidéàveniraumondem’ontdécouvert

unefaiblessecardiaque.Leseulmoyendemesauver,c’étaitdemegrefferunnouveaucœur.Monfrêle

organismedenourrissonavaitpeudechancedesupporterunetelleintervention.Touts’estfinalement

bienpasségrâceaudonneuranonymequim’aléguésoncœur.J’aigrandinormalement,sansaucunsouci

desanté.

–Lesgreffésconnaissenttousunjouroul’autredescomplications,insiste-t-il.

–Descomplications…Tuveuxdire,commeunrejet?

Mamanémetunpetitcriaigu,maisjen’yprêtepasattention.

–Oui,c’estpossible,confirmemonpère.Peut-êtrequetonorganismecommenceàrejetercecorps

étranger.Peut-êtrequetoncœurs’estaffaiblioun’apasgrandicorrectement.Aprèstout,tuassubicette

greffetrèsjeune.C’estdéjàunmiraclequetusoisencoreparminous…

Ilnemâchepassesmots.Jenesaispassij’appréciesonhonnêteté.

–Tuveuxdirequ’aprèsdix-neufansdepleinesanté,ilestpossiblequemonorganismerejettemon

cœur?

Monpèresedétourne.Uneimagehorribleprendformedansmatête.J’aienviedevomir.N’ya-t-il

pasmortplusaffreuse?

–Siçadoitêtrelecas,jepréfèrequ’onmetuedèsmaintenant!

Unclaquementsecretentitdanslapièce.Jemetsdutempsàcomprendrequ’ils’agitdubruitdela

giflequevientdemecollermaman.

–Nedisplusjamaisça!Filsindigne!

Elleselève,levisagevertdecolère.

–Tuvisgrâceaudécèsd’unautre,etaulieud’êtrereconnaissant,tudemandesàmourir?Cette

personneest-ellemortepourrien?

Jenedisrien.Pasunefoisjen’aipenséàcettepersonnedisparue.Unbébé.Unnourrissoncomme

moi,quin’apaseuletempsdeconnaîtrelemonde.Unbébécondamnéquim’adonnésoncœur.Etqu’ai-

jefaitdemavie?Riendeparticulier.Jemerendsseulementcompteàquelpointmonexistenceest

vaine.Jen’aiaucunbut.Jen’aidepaslesgens.Jenesuispas«bonethonnête».Jenem’occupequede

Kana.Égoïsteetinutile.C’estcequejesuis.Sicebébéavaitvécuàmaplace,quelgenredepersonne

serait-ildevenu?

Mamanmetourneledospouressayerdesecalmer. –Tunedoispastropsollicitertoncœur,reprendmonpère.Ilestpréférablequetufasseslemoins d’effortsphysiquespossible.Évitedecourir,detropmarcher.TunetejoindraspasànousàOrgue.Toi etmoiironsquelquetempssurlesTerrainsviergesavantquejeneparteguerroyer.JelaisseraiLogan dirigerHardet… Jenel’écouteplusdepuisqu’ilaparléd’Orgue.Çaveutdirequemonmariageestsauvéetquema vieestépargnée:Kananemettrapasfinàmesjours!J’endanseraispresque. –C’estprêt! Kanaentredanslachambretoutsourire,unplateauàlamain,suiviedeprèsparEthanetLéna. –Bien.Mangetranquillement,noustermineronscettediscussionplustard. Monpèremefaitunsignedetêteavantdesortir.Mamannebougepas.Ellemeregardelesyeux embués. –Jepeuxt’embrasser? Jesouris. –Jen’attendsqueça. Ellemeprenddanssesbras,etsonétreinteesttoutcequejedésiresoudain.C’estlapluschaude des fourrures.La plus fraîche des boissons.Ça s’éternise,etje comprends ce qu’elle fait.Elle ne m’embrassepascommeunemèreembrassesonfils.Ellem’embrassecommeunemèreembrassesonfils quivamourir. Ellemeditadieu.

Holdingmylastbreath.Safeinsidemyself…

Evanescence,MyLastBreath

–C’estquoi,ça?

–C’estquoi,ça? XII Monrefletmerenvoiel’imaged’ungarçonunpeuhagard,bienbâtimaismaigrelet,lescheveux

XII

Monrefletmerenvoiel’imaged’ungarçonunpeuhagard,bienbâtimaismaigrelet,lescheveux

parsemésdebleu.Etlevisagepeintcommeceluid’unclown.Unbleuoutranciermaculemespaupières.

Etsimonvisageesttoujourspâlot,monnez,lui,estrougevif.Etdirequemonpèrem’avucommeça…

–Navré,s’excuseEthand’unetoutepetitevoix.

Jefaisvolte-faceetcommenceàavancerverslui.Ilreculeprestement.

–Comprends-moi,c’étaitpourt’aider.Tuétaistoutblanc.Yaquelesmortsquisontaussiblancs

quetul’étais.C’était…pasjoliàvoir.J’aimisdelacouleurpourque…tuvois…

Ils’estarrêtécontrelemursurlequelmesciblesattendentpatiemmentdeserviràquelquechose.Je

nesuisplusqu’àuncentimètredelui.Cegarçonquiessaiedemerouleravecsonhistoirenesaitpasque

sespenséesetsentimentssortentencemomentmêmedesoncœurpourvenirselogerdanslemien.Je

comprendstout.Voirlescadavresdesesparentsl’atraumatisé.Ilnesesentaitpasprêtàrevivreça.

–Jepensaisquetuétaisjusteévanoui.Jepensaisquetuteréveilleraisviteetqu’onenrirait.Je

n’avaispasprévuquetu…queturisqueraisd’ypasser.

Seslèvrestremblent,sesyeuxs’emplissentdelarmes.Avantqu’ilnesedéshonoreenpleurant,je

reprendslaparole.

–Jevois.Tuauraispumettreplusdebleu!Tusaisbienquec’estlacouleurquimevalemieux.

Ilm’accordeunsourire,etjemedisqu’ildevraitpouvoirl’offriràunêtrecher.

–Than,quandest-cequetucomptestetrouverunenana?

Ilhausselesépaules.

–Trouvequelqu’unquit’aimeetquetuaimesetmarie-toi,çateferaleplusgrandbien.

–Toi,tum’aimes?

Jecligne.

–Tusaisbienqueoui.

–Alorsépouse-moi,dit-ilenfaisantexagérémentgonflerseslèvres.

–Hé!

NousnoustournonsversKanaquiobservelascènedepuislelit,segoinfrantdepommescoupéesen

dés.

–Jevouslaisse,yenaquin’ontpaslachancederoupillertoutelajournée!s’exclameEthan.

–Turentrescheztoi?

–J’aicoursdemain,contrairementàcertainsquiontledroitdes’enpasser,raille-t-il.

Surce,ilnousenvoiedesbaisersetquittelachambre.LaporteserefermeàpeinequeKanacourt

jusqu’àmoietmesautedessus.Songenouatteintmonentrejambeetjedoisfaireuneffortsurhumainpour

nepaslamordreenretour.Cependant,quandjelasenstremblercontremoi,jeluipardonne.

–Plusjamaisça!medit-elle.Tum’asfaitunepeurbleue,j’aicruquetuétaismort!

Elletrembleencoreplusfort,commeEthanavantelle.Suis-jesiterrifiantqueçaquandjesuis

mort?Jelaserrecontremoietmesbrasserefermentsurlevide.Unesueurfroidemetraversel’échine

etjesursauteviolemment.

–Dylan?

Non.Mesbrasl’enserrent.Toutvabien.J’aiencorehalluciné.

–Toutvabien,jem’excuse.

Elleplaqueunemainsurmonfrontetj’ail’impressionquematêtesedisloque.Tantdebrutalité

dansunesipetitemain…

–Pasdefièvre.

Ellesoupireavantderetirersonbras.

–Sixjours.Sixjoursquetuétaisallongélà,pâle,froid,immobile.Jen’arrivaismêmepasàtrouver

tonpouls!

Sixjours…J’essaiedefaireledécompte.Combiendetempsreste-t-ilavantquemonpèreneparte

pourOrgueavecseshommes?Combiendetempsreste-ilavantmaviederêveavecKanadanslanature

sauvage?Bronzer,manger,etbatifoler,voilàmonprogramme.

–Dylan,tudoisprendresoindetoi!

Kanasedécolledemoipoursaisirmonvisageentresesmains.Jelisdanssesyeuxdel’anxiété.

Uneanxiétéquim’estfamilière.

–Qu’est-cequitefaitpeur?

–Quetudisparaisses.J’aipeurdenepluspouvoirêtreavectoi.

Jemeremémorenotrepremièrerencontre.Kanaétaitlà,unsoird’étéauborddeMelody,seule.

Elleavaitunedizained’années,commemoi.Jepensaisêtrel’uniquerebelledenotremonde,etpourtant,

cettefillesetenaitlàsansremords.Ellepleurait.Avantmêmequejesachepourquoi,jemesuissurprisà

penserqu’elleseraitbienplusbelleavecunsourire.Là-bas,pourlapremièrefoisdemavie,moncœur

degarçonnets’estappliquéàmemontrerqu’ilétaitbienprésent.Ilbattaitsifortquejecraignaisqu’elle

nel’entende.Cen’estquequelquesannéesplustard,aprèsnotrepremierbaiserdepréados,qu’ellem’a

apprisqu’elleavaitperdul’usagedesonœilgauche.Sapupillemarronnevoitrien.C’estarrivéàcause

d’unemauvaisechuteetsonsourires’étaitévaporédepuiscejour-là.J’aiconsacrétoutemonénergieàle

fairerevenir.Çam’aprisdesmois,maisj’ysuisarrivé.«Jesouristantquetuesprèsdemoi.Tu

resteras,mêmesijedevienscomplètementaveugle,pasvrai?»,m’avait-elledemandé.Çan’ajamaisété

unproblèmedetenircettepromesse.Jusqu’àmaintenant.Maintenant,alorsqu’ellemeregardeavecson

œiléteintetsonabsencedesourire,quepuis-jedire?Quejeprometteounon,silamortdécidaitdeme

m’emporter,quepourrais-jebienyfaire?

Commejenesuispasenmesuredeluirépondre,jel’attireàmoietjel’embrasseavectoutl’amour

quej’aipourelle.Ellemerendmesbaisersetmescaresses.Çafaitdessemainesqu’onnes’estpas

touchéscommeça.Jerevis.

Ilnenousfautpaslongtempspourfinirdansmonlit,noscorpscoususdansuneétreintepassionnée.

Sanslevouloir,jerepenseàcequemonpèrem’adit,«Éviteleseffortsphysiques».Maisjen’arrive

pasàarrêter.AimerKanaestleseulsportauqueljesuisaccro.Malgrénosinvitésenbas,malgréma

santédéfaillante,jemedonneentièrementàelle,jusqu’àenperdrelaraison.

J’aienviedenejamaisretrouvermesesprits.

Ainsi,j’oublieraispourdebonlascènedemesbrasserefermantsurduvide.

–Ondevraitvitesemarieretpartir,meditKana. Blottie contre

–Ondevraitvitesemarieretpartir,meditKana. Blottie contre moi, elle trace des cercles imaginaires sur mon torse. Malgré nos pirouettes endiablées,ellesentencorebonlalavande.Unmystère! –ConstruireunemaisonsurlesTerrainsvierges,jerenchéris,faisantallusionàceskilomètresde terrainsabandonnésquientourentSymphonieSud.C’estlà-basquel’armées’entraîneengénéral,etque lescoupless’isolent. –Sanspersonne.Rienquenousetnotrebébé. Jesouris. –Nosbébés.J’enveuxdouze,unparmois! Elleritavantdeseredresserlentement.Quandelleposelesmainssursonventreetqu’elleme couleunregardsoussescheveuxencascade,jesaisqu’ellevam’annoncerunenouvellequivaàlafois meraviretmecondamner. –Pourl’instant,iln’yenaqu’un,dit-ellesansmequitterdesyeux. Jerestebêtementmuet.Quandsesparolesprennentenfinsensdansmatête,jedemandequandmême confirmation:

–Un…unquoi?

Pourtouteréponse,elleprendmamainetlaplacesursonventre,souslasienne.Biensûr,jenesens

rien.Maislemessageestclair.

Jebondishorsdulit.

–Tuattendsunenfant?

Ellerittoutenhochantlatête.Jenesaispasoùmettremesémotions.Jenesaismêmepassijesuis heureux!Jecomprendspourquoielleavaitsipeurquejedisparaissetoutàcoup. –Tuenesabsolumentsûre? –Oui. –AussisûrequeKurtCobainestmort,quelespoissonsnevolentpasetqu’uneguitaren’estpasun fruit? –Oui!Lénam’aaccompagnéechezunemusicienne-sage-femme,ilyaquatrejours.Iln’yaaucun doute. Tandis que je me transforme en statue de pierre doublée de granit, elle sort du lit et vient m’étreindre. –FélicitationsDylan,tuvasêtrepère! Monpèrevamecrucifier.Mamanvamemaudire. –Dylan?Tunedisrien? Jesuisfoutu. –Tun’espascontent,lâcheKana. Savoixestenmorceaux. –Je… C’esttoutcequejedis.Monespritestvide.Moncerveauenvoiedessignauxàmesmembrespour qu’ilsfassentcequejedésire.Jemerhabillemachinalement.Kananeditriendeplusetfaitdemême.Je voisàsonexpressionqu’elleestàdeuxdoigtsdepleurer,blesséeparmonmanqued’enthousiasme. –Kana,je… Moncœurbatlachamade.Toutcelaestnouveaupourmoi. Maisjen’aipasletempsdem’excuser.Lelustreau-dessusdenostêtesfaitunecrised’épilepsie. Lescristauxquilecomposents’entrechoquentbruyamment. –Qu’est-ceque… Lesolsemetàvibrerluiaussi.Mesciblessedétachentuneàunedumurpours’écraserparterre. Lamaisontremblecommesielleétaitunecartetenueenéquilibrepardesconsœursinstables. –Dylan,quesepasse-t-il?paniqueKana. Pourtouteréponse,uneexplosiondétruitl’undesmursdemachambreetmeprojettedanslesairs. J’atterrislatêtelapremièredansmoncercueil,maisjeneprendspasletempsd’avoirmal.Kanagémit. Jebondishorsdemadernièredemeurepourladécouvrirétendueplusloin. –Nerestonspaslà,vite! Jemedépêchedelarejoindre.Lasecondesuivante,leplafonddécided’allerembrassermonlit.La nuits’invitedansmachambre.Dedehors,descrisetdesbruitsd’explosionssesuccèdent.ToutHard semblevisé! Bientôt,j’entendslespremiersinstrumentsdesmusiciens-soldats. –Viens,Kana!

Nousnousruonsdanslesescaliers.Enbas,l’agitationrègne.Duverrebrisépartout,lesmeubles déplacés,leslustresflirtantaveclesol.Çasentlebrûlé. J’aperçois monpère passer prestementla porte,sonmédiator entre les dents,le visage fermé commejamais.Loganletalonnesanshésiter,mêmes’ilcommenceàsuercommeunefontaine. –Sorteztous!Dégainezvosinstruments,préparez-vousaucombat!Ténorattaque! LavoixdeViolindehors,amplifiéeparunmégaphone,proclamecesphrasesrépétéesenboucle.En arrière-plan,lestamboursdeguerredeTam.J’ail’impressionquec’estlapremièrefoisquejeles entends. C’est peut-être le cas. Nous sommes loin des côtes où se sont déroulées les premières batailles…SilestroupesdeTénorsontarrivéesjusqu’ànous,qu’enest-ildesautresclans? –Ténor?soufflé-je.Ténoraétédétruitilyaunmois! –Dépêchez-vousdesortir!ordonnemaman.Dégainezetbattons-nous! Ellebercequelquessecondessaguitareavantdel’extirperdesonétui,résignée.Sansattendre davantage,ellelapasseenbandoulièreetdétachesonmédiatordelachaîneàsoncou. Parlesvitresbrisées,j’entendslesmélodiessemélanger,jevoisdesflammeslécherlacimedes arbres.Moncœursemetàbattretropvite.Jerecommenceàavoirmal. –Kana,descends,jevaischerchernosinstruments,vatemettreàl’abri! Ellesecouelatêteetmesuitdanslachambre.Leplafondastoppésacourse,monlitestéventré. –Ténor…commentçapeutêtreTénor?paniqué-jeenallantquérirRubbydanssonberceau. Kanadégagesonviolondesonétuietsetientprête. –Peuimporte,allonsnousbattre,Dylan! –Tamélo-âmen’estpasfaitepourlecombat! –Jesaisutilisermespoings! –Ilesthorsdequestionquetuprennesdesrisques! Jedésignesonventredudoigtmais,enréalité,jepensesurtoutàmoi.Jenesuispastaillépourle combatetencoremoinsRubby!Toutcequej’aiàfaire,c’estmettremafiancéeensécuritéetderester auprèsd’ellejusqu’àlafindeshostilités.Êtrelâche,ensomme. –Onvatrouverunendroitoùtecacher,et… JesuisinterrompuparlesnoteshautesdeRequiemd’untrépassé.Bientôt,lesgrondementsdela terrerépondentàlamélo-âme. Monpèreacommencéleboulot. –Kana! Lénadébouledanslachambresivitequesajupevoledanstouslessens.J’envoisunpeuplusque nécessaireet,biensûr,ellecaptemonregardàcemoment-là!Elleneprendpasletempsdemetraiterde touslesnoms,cependant.Paniquée,elleseruesursasœuretluisaisitlebras. –Nosinstrumentsnesontpasfaitspourlecombat,allonsnouscacher! –Lâche-moiLéna!Je… –Danstonétatc’estdangereux,suis-moi!

Ellel’entraînesansluilaisserlechoix.Jetalonnelesjumellesjusqu’auhalld’entréeetmanqueme casserlafigurequandunesecoussefaitvibrernotremaison. Mamanestdéjàpartie,ilneresteplusquenous. –Allons-y! Noussortonsentrombe.Lesescalierstapissésdecuirrougedelarésidencenem’ontjamaisparu aussiaccueillants.Nouslesdévalonsàtoutevitessetandisquelesexplosionsnousfonttressautertoutes lesdeuxsecondes. –Stop! Léna, entête, freine d’uncoup après quelques foulées. Kana la percute et je manque de les précipitertoutesdeuxdansletrouqu’ontlaissédeuxmarchesmanquantes. –L’espacen’estpasénorme,maisfaitesattention!prévientLéna,visiblementprêteàsauter. Elletermineàpeinesaphrasequ’uneautremarcherendl’âmeetvas’écraserplusbas,élargissant letrou. L’immeublenetrembleplus,iltangue!J’entendsunson.J’enoubliederespirerquelquessecondes. Lamélodied’unorgueserapproche.J’enmettraismamainàcouper.Lesondel’orguem’atoujours fichulafrousse.C’estuninstrumentquimeterrorise.J’aidessueursfroides. –Quelestcesonaffreux?demandentlesjumellesenchœur. –Del’orgue,réponds-je. Unenotehauteetpaf,unboutdemursedétache.Unenotebasseetboum,uneautremarchetombe, justederrièremoi.Jesuisàdeuxdoigtsdem’évanouir.Commentenest-onarrivéslà? –Siçacontinue,onvaêtreemmurés!paniqueLéna. Unsonépouvantableretentit.Nousregardonsavechorreurparletroulesescaliersdudessous s’effondrerlentementmaisinéluctablement.Seullenôtresemaintientpourlemoment.Ilressembleàune bouchedelaquelletombentdesdentslesunesàlasuitedesautres.Quiquesoitnotretortionnaireà l’orgue,ils’amuse.C’estquelqu’unquimaîtriseparfaitementsamélo-âme. Moncœuradécidédemecompliquerlavie.Chacundesesbattementsdevientunetorture.Etcet orguequiserapproche! –Dylan,tuesmusicien-soldat!Sers-toideRubby!m’intimeLéna. Prisaudépourvu,j’improvise:

–Rubbyest…elleest…elleestmalade,ilesthorsdequestionquejel’utilise!

Lénatapedupiedavantdelancerunjuronparticulièrementgrossier.Sondernierespoir–moi–

s’estévanoui.Ellesortfinalementsonpropreinstrumentdesonétui,maisjesaisqu’ilnenoussera

d’aucuneutilité.CommecelledeKana,samélo-âmealacapacitédesoignerlesplantesetdelesmenerà

maturité.Ellen’apasétéécritepourlecombat.

–Venezparlà!

J’ail’airconfiantetcalme,maisc’estunefaçadedestinéeàrassurerlesfilles.Jesuisàdeuxdoigts

demouillermonsarouel!J’attrapeuneKanablêmeetlahissesurmonépauledroite.Heureusement

qu’ellen’apasencoreprisleskilosinhérentsàunegrossesse!JehisseLénaquiprotestesurl’autre épaule.Rubbyestpeut-êtreinutile,maismesmuscleseux,nesontpasencarton! –Accrochez-vous! Dansl’incapacitédeprendredel’élanàcausedel’absencedesolderrièremoi,jeprieMelodyde m’aideretjesautepar-dessusletroudeplusieursmètres.Melodynem’aidepas,ellemedéteste.Bien sûr,nostroispoidsnousprécipitentdanslenéant.Jemesuisprispourquoi,unPégase? Noustombonsàtoutevitesse.Moncœur,lui,s’envole.KanaetLénahurlentàpleinspoumonsetma vessieselâchepourdebon.Nousatterrissonscinqétagesplusbassurquelquechosedemoelleuxqui noussauvelavie.Lesfillesserelèventplusrapidementquemoi.Moi,jeprendsletempsdefaire l’inventairedespartiesdemoncorps.Riennemanque,semble-t-il. –ParMelody! Kanafaitunpasenarrièreavantdes’écrouler.Sonteintpâlevirerapidementauvert.Jeme redresseàmontouretlâcheungémissement.Monpoignetadûsetordre,ilmefaitunmaldechien!Mon cœuretluijouentàquimeferaleplussouffrir.Pourl’instant,monorganevitalestentête… –Partonsvite!souffleLénad’unevoixbrisée. Sesyeuxsontemplisdeterreur,sestraitsdéformés,onpeutliresurlevisagedeLénalafroideune expressionquejen’aijamaisvue.Jesuissonregard,etcomprendsalorssonorigine:sousnosyeux,une montagnedecorpsensang.Lapoussièrelesrecouvre.Aucunnebouge.Malgrémoi,jedétailleles malheureux.Certainsserrentleurinstrumentcontreeux.D’autresontunepartitionàlamain.Ilsdevaient travaillertranquillementleurmélo-âmequandlesols’estdérobésousleurspieds.Jemerendsalors comptequeseulnotreloftestencoredebout,plusieursmètresplushaut.Etc’estd’uneétrangetésans nom.Aucune poutre,aucunmur ne le retient,mais il ne tombe pas.La paranoïa s’empare de moi. Quelqu’unena-t-ilaprèsnotrefamille? –Des…descadavres…,souffleKana,incapablededétachersonregarddescorps. Nousn’envoyonspassouvent,àSymphonieSud.J’aibeaufairedesefforts,jen’arrivepasàretenir pluslongtempsunvomissement.C’estlapremièrefoisquejevoisdescadavresdeprès.Leurétatest terrifiant,cauchemardesque.Jememetsàpleurersansmêmem’enrendrecompte.Jeconnaissaistoutes lespersonnesquihabitaientcettebâtisse.Toutesmerespectaientmalgrémesâneries. Toutessontmortes. –Dylan. Jemeretournesivitequemanuquecraquedangereusement.Cettevoix.Lamêmequecellequia murmurémonnomàmonoreille,chezKana.Moncœurs’emballedavantageetjedoisposermamainsur mapoitrinepourluiéviterdedéguerpir.Iln’yapersonne.Justenousetlesdécombres. –Cassons-nous! JelaisseLénaaidersasœuràseremettresurpiedetjelesdevance,pressédequittercettefosse communeimprovisée.Jedégoulined’urine,delarmes,desueursfroides,devomi,maisjenem’arrête pas.

Devantnotrerésidence,lesgensfuient.Ceuxquisebattentavecleurinstrumentrestentimmobileset

tententdeseconcentrer,ceuxquicomptentsecachercourentàenperdrehaleine.Lesarbressontenfeu.

Lesoltremblecommesiquelquechoseessayaitd’ensortir.J’aibeaubalayerduregardlesenvirons,

partoutjenevoisquedésolation.

JerepèreKaïsetLogan,auxprisesavecunhommedontjenedistinguepaslestraitscarilme

tourneledos.Delàoùjemetrouve,jepeuxcependantlevoiraffalécontresoninstrument,unénorme

orgueblancvernissé,assortiàsescheveuxcouleurneige.C’estuninstrumentimpressionnant,semblable

aumienparsonvernisetsonabsenced’organes.Aucunevienesembleenémaner.

Lemusicieninconnujoued’unemain,l’autreesttranquillementposéesursahanche.Lesnotesqui

s’échappentdesonorguesontstridentes,angoissantes.Ellespercentlanuit,ellesavalentlesautresnotes

demusique.Ellesmedonnentlachairdepoule.Jenetardepasàdécouvrirl’ampleurdesonpouvoir

quandunetempêteemporteKaïs.Soncorpsestballottéparunetornadeetils’écraseplusloin.

Loganarrêtedejoueretaccourtpourl’aider.Jememordslalanguesifortqu’ellesemetàsaigner.

Lasituationestmauvaisepourmonfrère.Cemusicienal’avantage,etunesimplenotedemusique

pourraittuermonaîné.Rienqued’ypenser,j’enailevertige.

MonmondesansLoganressembleraitàunepartitionsansnotes.

MêmesiRubbyestinutile,jesupposequejepeuxsurprendrecemecparderrière.

–J’arrive,Logan!

Jem’élancemaislavoixdeKanamefaitpilernet.

–Dylan,Lénaabesoind’aide!

Jefaisvolte-facepourconstaterqueLénaconvulsedanslesbrasdeKana.Lesyeuxclos,elle

respireavecdifficultéetjecomprendsvitepourquoi:àsespieds,sonviolonestcabossé.

–Merde!

J’oublietotalementLoganpourmeconcentrersurmabelle-sœur.Lecœurdesoninstrumentest

écrasé.Ilasûrementétéblessédanslachute.Chutedontlafautem’incombe…

Ànouveau,l’angoisses’emparedemoi.Lénaendureladouleurdesoninstrument!Soncœurest

écraséparunpoidsqu’ellenepeutôter.C’estsansdoutepirequedesubirunrejetd’organe…

–Léna!Respire!Tiensbon!

Kanadevienthystérique.Elletombeàgenoux,sasœurdanslesbras.

–Dylan,faisquelquechose!

Àparttournersurmoi-même,jenevoispasquoifaire.

–Tuluiasjouélespremierssoins?

–Oui!Elleesttouchéeaucœur,jenesaispasquoifaire!

–Moinonplus!

–Ellesouffre!pleureKana.ParMelody,aide-la!

Jemeprécipiteversellesetsaisisleviolonblesséavecmilleprécautions.Jenesuispasmusicien-

guérisseur,maisjesupposequ’ilsuffitdedégagerlapartiegênantepourqueçaaillemieux.Decequeje

voispourlemoment,lecœur,bienquefaible,estintact.Avantqu’ilnesoitperforé,jedoistenter

quelquechose.Mesmainstremblenttellementquejedoislesimplorer:

–Arrêtez,jevousensupplie,pasmaintenant!

J’oseàpeinedéglutirquandj’enposeunesurlapartiecritique.Avecdesgestesextrêmementlents,

jetentededégagerlecœur.LesgémissementsrauquesdeLénasontinsupportables.Sonagonieperturbe

maconcentration,maisjem’évertueàcontinuer.

–OhLéna…Neparspas,respire!Tiensbon!

Kanamedétruitlestympansàhurlercommeça.J’aimeraisqu’elleviennem’aider,maisjen’ose

pasparler.

Lacacophoniedesinstrumentsautourdenousmecollevitelamigraine.Malgrétousmesefforts,je

merendscomptequelasituationestdésespérée.Àcoursd’inspiration,jemelèveetmemetsàcrier:

–Unguérisseurparici,vite!Jevousensupplie!Unguérisseur!

Personnen’entendmavoixdanscettecohue.JerepèreLaFollequipasseentrelescorps,unsourire

béatauxlèvres.Desgouttesdesangs’échappentdesesdoigtsblessésquigrattentencoreetencoreles

cordesdesamandoline.Ellen’aaucuneconsciencedelasituation.Elleestmonseulrecours.Jemerue

verselleetluiattrapelebras.Elleselaissefairesanscesserdejouertandisquejel’amènedevantLéna

etlafaitasseoir.

Mabelle-sœuraviréaubleu.Sarespirationestsifflante.Quandjevoisdeuxfiletsdesangsortirde

sabouche,jecomprendsqu’iln’yaplusrienàfaire:lecœuresttropabîmé.Jemelaissetomberà

genouxdevantelleetluiprendslamain.

–Jesuisdésolé,Léna.

Jeregardesonvisageetjemedisquej’aidel’affection,pourelle.

–Qu’est-cequetufais?Vachercherunguérisseur!

Kanaalavoixbrisée,jenecomprendsqu’unmotsurdeux.Ellemedonneuncoupdepoingdans

l’épaule.Puisunautre.Etencoreun.

–Lève-toi!Nelalaissepasmourir!

Elleestdéjàentraindepartir,maisça,Kananelevoitpas.

–Fais-luitesadieux.

Jenesuispascertainqu’elleaitentendu.Mesmotssontavalésparmessanglots.JepleureLéna.Je

pleurecettesœurquej’auraisvouluconnaîtredavantage.Lamélo-âmedeLaFollem’atteintmalgrémoi.

Lénaestentraindemourir,etpourtantjemesensheureux!Jesuisdétendu,àl’aise.Mapeinen’arrive

pasàsurpassercettejoiequicommenceàpoindreenmoi.Ellel’étouffe.

–Laissons-lapartirheureuse.

Kanan’estpasentraînéeparlamélo-âme.Jenesaispascommentellefait:jen’aijamaisvu

personnerésisteràApogée.

Mafiancées’évanouit,maisjenebougepas.JecontinueàtenirlamaindeLéna.Quelquepartdans

matêterebonditl’idéequejesuissonmeurtrierindirect.Jenedoispasypenser.Pasmaintenant.

–Dy…Dylan…

QuandjemepenchesurLéna,meslarmestombentsursonvisageblafard.

–Kana…fais…attentionà…Ka…na…etau…aubébé…

Elleneditplusrienetusesesdernièresforcespourserrermamain.LamélodiedeLaFollequi

pointfaiblementparmicellesdesautressemblel’apaiser.Sonvisages’éclaired’unlégersourire.Elle

meurtlentement,maislajoielasubmergepetitàpetit.

Sapoitrines’affaisse.Samainlâchelamienne.

Ellenebougeplus.

Ellenesouffreplus.

Iwasborninthatsummerwhenthesundidn’tshine

Mika,Promiseland

XIII Bleu.Bleucommelacouleurqueprennentlesvisagesdesmourants.Bleucommelesflammes.

XIII

Bleu.Bleucommelacouleurqueprennentlesvisagesdesmourants.Bleucommelesflammes.

Immobilecommeunportrait.L’organistequimefaitfacetientsesdoigtsensuspensau-dessusdeson

instrumentetmeregardesansciller,unmincesourirecousuauxlèvres.Cousuausenspropreduterme.

Lesextrémitésdesabouchesontsuturéesaufilnoir,commepourempêchersonsouriredeprendre

davantaged’ampleur.Cesdeuxpointsluifontcommed’étrangesfossettes.

Touslespoilsdemoncorpssehérissent.Jesuistétanisé.Etcaptivé.Captivéparsontorsenu.Ou

presquenu.Lesnombreuxbijouxquil’ornentbrillentdemillefeux;descadenasaccrochésàmêmela

chair.Sonpantalonestfaitdemaillesdefer.Contrairementàl’assaillantdeLogan,ilalescheveuxd’un

noircorbeau,unemasseobscurequidescendjusqu’àsataille.Sesyeuxsontdeuxrubisscintillants

cernésdecilsnoirs.Rouges.Cethommealesyeuxrouges.

Sasilhouetteestciselée,iln’estpastrèsgrand,n’apasl’airplusâgéquemoiet,pourtant,jen’ai

jamaisvuunmecaussiintimidant!Mêmemonpèreneferaitpaslepoids.

ÀgenouxdevantKanaetLéna,jenepeuxdétachermonregarddecetteapparitionquim’al’airplus

mystiquequ’humaine.

Autourdenous,desgenss’écroulent,meurent,fuientdevantlesorguesquisemblenttomberduciel.

ToutSymphonieSudestenvahipardesorganistesauxcapacitésétranges;certainssontpétrifiésparune

deleursmélo-âmes,d’autress’entretuent.Cesinstrumentsterrifiantslévitenttelsdesoiseaux:dujamais

vu.

Cesgenssontd’Orgue.IlsviennentduNord.EtleNorddéversesahaineetsaragecontrenous.La raged’êtreexiléssurdesterresstériles.Lahainededevoirsacrifierleursmaigresrichessespouracheter àprixd’oràdescontrebandiersdesfiolesd’eaudeMelodypourbaptiserleursenfants. –Bonsoir,DylandeHard. Jereculeinstinctivement,aupointd’enécraserlamaindeLéna.Unsimplechuchotis.Desmots prononcés dans un souffle. Un ton mélodieux. Une voix si basse… Comment se fait-il qu’elle m’assourdisse? –Qui…quiêtes-vous? Avantderépondre,moninterlocuteurcaressequelquestouchesdesonimmenseorguenoirverni. Sesdoigtssontincroyablementfins!Lesquelquesnotesqueproduitl’instrumentmeterrifientencoreplus

quelamort.L’instantd’après,uncorpstombeàmespieds.LaFolle.Samandolineserréecontreelle,le

souriretoujoursaussilarge,ellevientderendresonderniersouffle.Sonvisagecontremeschevillesest

sibrûlantquejemedégagebrutalement.Jesuispétrifiéd’horreur.

–Tupeuxm’appelerShamès.IlparaîtqueçaveutdireSoleil.Tuveuxsavoirpourquoijesuisun

soleil,DylandeHard?

Jen’enaiaucuneenvie,maiscedémonquisemblemeconnaîtrenecomptepasm’écouter.

–Carj’irradiecommeunastre.Drôle,hein?

Ilcaresseencoresoninstrumentetlapersonnequipassedevantnouss’écroule.Jenecherchepasà

l’identifier.JepriejustepourquecenesoitpasLogan.

–Maisjenefaispasqu’irradier.Tousceuxquimetouchentsebrûlent,seconsument.Ettusais

pourquoi?

Jem’enmoquetellement!

–Parcequejesuisnésousunemauvaiseétoile,commeondit.

Cethommeestfou.

–Toienrevanche,tuesbienné,DylandeHard.Maistuesunvilaingarçon.Tuméritesunepunition

dignedetonpéché,qu’endis-tu?

J’aileréflexedemejetersurlecôtéquandilenfonceunetouchedesonorgue.Desflammesbleues

sedressentoùjemetrouvais,àquelquescentimètresdeLéna.

Kanacommenceàreprendresesesprits,aussijem’enfuispourtenterdemettredeladistanceentre

ceShamèsetelle.Jecourscommejen’aijamaiscouruauparavant.Jesautepar-dessuslescorpssans

vie,bousculanttoutlemondesurmonpassage.

Dylan.

Encoresavoixprèsdemonoreille.Àendevenirfou!Quandjemeretourne,l’hommeàl’orgueest

pourtantàplusieursmètresdemoi.Perchésursoninstrument,têtelevéeversleciel,ilsouritbéatement

versleciel.Ilselaisseporteretjoueavecsesorteilsnus.C’estlapremièrefoisdemaviequejevoisun

orgueouquoiquecesoitd’autresedéplacerseul!Touslesmusicienss’écroulentsursonpassage.Dela

fumées’échappedeleursbouches,leursvisagesrougissent,etl’horreurmefrappe:ilsseconsumentde

l’intérieur!

Shamèsnemeregardepas,maisilmeparle.

–Nefuispas,monami,nousn’avonspasfinideparler,chantonne-t-il.

Jebifurqueversladroiteetpasseparlafenêtred’uncasinodéserté.L’horreurm’empêchede

réfléchir.Quiestcemecefféminéaubrushingimpeccableetpiercédepartoutquimeconnaît?

–Nefuispas,Dylan,jesuisjustevenutedélivrerunmessagedelapartduNord.

Jegrimpesurunepoutretombéeausol,espérantfuirparuneautrefenêtre,maismonpoursuivant

joueundosuivid’unrégrave,etunmurfondcommeglaceausoleil.J’aileréflexedemejeterenarrière

pouréviterd’êtreéclaboussé.

Unmurvientdefondre.Jesuisentraind’halluciner.

–ParlesCinq…

Aucuneissuenes’offreàmoi,etpersonnen’essaiedemesauver,commedanscesexcellentslivres d’aventuresquejelis.Danscesouvrages,quandlehérosestendanger,quelqu’unsurgittoujoursdenulle partpourl’aider.OùestEthan?OùestLogan?Suis-jeseulementunhéros? –Dylan. Encorecetour.Quandjefaisvolte-facecettefois,jemanquepasserdansl’autremonde.Moncœur m’envoie une décharge abominable. Je halète. Cette fois, Shamès n’est qu’à quelques minuscules millimètresdemoi.C’estlatechniquequej’emploieavecKanaquandellemefaitlatêtemaisquej’ai terriblementenviedel’embrasser.J’espèrequecethommenevapasfairelamêmechose! Unechaleurincandescenteémanedelui.Unsoufflebrûlant.Jeretienslemien,malgrémonbesoin d’oxygène.J’aiunefroussedetouslesnoms!Jecommenceàsuer.Chaud.Tropchaud.Latempérature grimpeenflèche. –Etsituarrêtaisdefuir,hein?Jen’aipasreçul’ordredetetuer,cherDylan.Détends-toi. Samainsurmatête.Cemecpasseunemaindansmescheveux!Jebrûle.Samainestcommeunfer ardentquigrillemoncuirchevelu.Jecriededouleuretmedégagedeforce.Ilmeregardetâtermatête, visiblementamusé. –Écoute-moibien.IlfautquetuviennesàOrguedansseptjours,commetoncherpèrel’avaitprévu avantdelâchementchangerd’avis.Ont’yattendavecimpatience.Oh!Etiltedemanded’amenerRubby avectoi.Nesoispasenretardetamènebientoninstrument.Est-ceclairoudois-jemerépéter? Jenesaisplusquoipenser.Est-cemoiquideviensfououlemonde?CethommeconnaîtRubby.À quelpointmeconnaît-il?Quiest-il? –Quiêtes-vous? –Shamès,netel’ai-jepasdit? –Comment…? Jerassemblemesdernièresforcespourdéglutir. –Commentmeconnaissez-vous? Ilaccentuesonsourireetmonregardestobnubiléparlesfilsdesuturequirisquentdelâcheraux commissuresdeseslèvres. –Toutlemondeparledetoi,dansleNord.Ondiraitqu’ilst’aimentàlafolie,j’ensuispresque jaloux,figure-toi. Iléclatederire,faituntoursurlui-mêmeetregagnesonorguequilévitesagementtroismètresplus

loin.

–Onm’ademandédetedirececi:«Lemeilleurestàvenir,DylandeHard.»Jet’aitransmisle

message,j’imaginequejepeuxmeretirer.

–Attends!

J’inspireprofondément.Iladitqu’ilnemetueraitpas,jesupposequejepeuxparlersansdanger.

–Quiestce«on»?Oùt’envas-tu?Qu’est-cequevousmevoulez?

Shamèsfaitsemblantderéfléchir.Jeleregardes’étirer,passerunemaindansseslongscheveux

puismefaireunclind’œil.

–ViensàOrguedansseptjoursavecRubby,onrépondraàtoutestesquestions.Ah,aufait!

Félicitations,j’aicrucomprendrequetuallaisbientôtdevenirpère.Quellechance!Moi,chaquefoisque

j’essaie,mesconquêtesmeurent,consuméesparlachaleurdemoncorps.N’est-cepastriste?

Monenfant.Ilestmêmeaucourantdeça!Kanaestendanger.

–Toutcequis’estproduitautourdemoirécemment,toutescesaccusations,ceschosesétranges…

c’étaitvous?

Shamèsapplauditau-dessusdesatête.Jejurequedelafumées’échappedesespaumes!

–Lecoupdesmainssortantdel’eau,c’étaitpourtestertoncourage.J’aiétécruellementdéçu.

Quandj’aivuquetun’étaispastrèsfort,j’aicontinuéàjoueravectoi.J’aimechuchotertonnomàton

oreillequandpersonnen’estlà.J’aimequetusoisleseulàm’entendreetquetupaniques.

Jeserrelespoings.J’ignorecommentils’yprendpourfairetoutça,maisjen’osepaslelui

demander.Jenemesavaispasaussitrouillard!

–Vousm’avezfaitpasserpourunvioleur,unmenteur,auprèsdesautres!

Ilcessed’applaudirpourpencherlatêtedecôté.Finalement,illasecoue.

–Jen’aijamaisfaitça.Jeviensdeteledire,toutcequej’aifait,c’estdetesaluerdanscette

rivièreetdetediredesmotsdoux.

–Ilyaeud’autreschoses!

–Oh…Alorstuassûrementd’autresamisaussifarceursquemoi.Tuessisociable,DylandeHard,

commejet’envie!

Ilnementpas,jelesens.J’auraispréféréquecesoitlecas.Silesautresincidentsn’étaientpasde

sonfait,celasignifiequej’aieffectivementunautreennemi.

–PourquoiMelodyhurlait-ellecejour-là?Pourquoiétais-jeleseulàl’entendre?

Shamèssoupire.

–Net’ai-jepasditquejebrûlaistoutcequimetouchait?Cetterivièren’estpasuneexception.

Moncorpsardentl’aquelquepeufaitsouffrir.Commequoi,cetteeaufaitsadiva,maisellen’estmême

pascapabled’éteindreuneflammecommemoi.Risible!

Unsilences’installe.Àl’extérieur,desgenscontinuentdemourir.Demoinsenmoinsdemélodies

decheznoussefontentendre.LeNordraseleSud.J’entendsnéanmoinsRequiemd’untrépasséen

arrière-fond,etçamerassure.Tantquemonpèreseraenvie,Hardnetomberapas.

–Moiaussij’aimeraisteposerunequestion,DylandeHard.Pourquoinetesers-tupasdeRubby

pourtedéfendre?m’interroge-t-ilendésignantmoninstrumentenbandoulière.

D’aprèssonton,jeperçoisqu’ilconnaîtlaréponse.Macuriositéestpiquéeauvif.Ilsaitpour

Rubby.Détient-illaclédecemystère?

–Tusaisquelquechoseàcepropos?

–Jesaispleindechosesàpleindepropos!rétorque-t-ilfièrement.

Sansmelaisserlequestionnerdavantage,ilrejetteunenouvellefoissescheveuxdanssondosavant

dereprendrelaparole.

–Situasfinideparler,jetesalueettedisàbientôt,DylandeHard.

Jeclignesimplementdesyeux.Unsimplebattementdecils,etildisparaît.Etcen’estpastout! Éberlué,jeconstateque,danslecasino,toutestenordre!Lesgenssontassisdevantleursmachinesà jouer.Ilssirotentdesboissonscommesiderienn’était.Toutestenparfaitétat. Jesuisprisd’unenauséesoudaine. –OhDylan,c’estraredetevoirici!Tufaisunepartie? Kaïs!Qu’est-cequ’ilfaitlà?N’était-ilpasentraindesebattreavecLogancontreunjoueur d’orgue? Toutsedédoubledevantmesyeux.J’hallucine.J’aienviedevomir.Jemedébrouillepoursortirdu casinoetmeretrouveràl’airlibre.J’inspireunegrandeboufféequimefaitdubienavantdeportermon regard sur le chaos qui aurait dû se trouver là. Il n’y a aucun chaos. Des gens se promènent tranquillement.Auloin,desfeuxdebois.Uneodeurdeviandegrillée.Desduelsdeguitares.Leriredes enfants.Notreclanvitcommeill’atoujoursfait. –Shamès,d’Orgue. Jemesensobligédediresonnomàvoixhautepourmeconvaincrequejen’aipastoutinventé. –Shamès. Quelqu’unmebousculeenpassant.LaFolle!LaFolle,bienvivante,poursuitsarouteenjouant Apogéeenboucle.Dansunsursaut,jerevoisLénamourirdemanièreatroce.Jememetsàcourirmalgré mesnauséesetmoncœurendétresse.Jeremontelecheminettourneauniveaudenotrerésidence.La bâtisseestbiendebout.Lescomplexesn’ontpasunefissure!

Devantlesgrilles,KanaetLénadiscutentcommeàleurhabitude.QuandLénam’aperçoitetqu’elle

fronceimmédiatementlessourcils,lesoulagementmesubmerge.Jecoursverselleet,sansréfléchir,jela

prendsdansmesbras.Jesensqu’elleseraiditcontremoi,maisjenelalâchepas.Vivresamortendirect

aétélachoselaplustraumatisantedemonexistence.Dèsàprésent,jemeprometsdefaireplusattention

àelle.

–Dylan?

Kanameregarded’unairahuri.Merendantseulementcomptedemongeste,jem’empressede

relâcherLénaquiestcurieusementcalme.

–Qu’est-cequetufais?demandemafiancée,interloquée.

–JemontremonamourfraternelàLéna,j’improvise.Jemesuisrenducomptequej’étaisbientrop

froidavecelle.

Lesjumellesmedévisagentcommesij’étaisuneespècedefruitpasmûr.JevoisLénarougir

légèrement.Jenefaisaucuncommentairecependant.Jesuistropheureuxdelesvoirtoutesdeuxenbonne

santé.Maisj’aiencorequelquesdoutes.Monregarddéviesurleventredemafiancée.Attend-elleun

enfant,ouai-jeinventécettescèneaussi?Peut-êtreai-jeimaginélachoseensonge?

–Kana.Tuestoujoursenceinte?

Ellefroncelessourcils.

–Commentça«toujours»?Tupensesqueçavadisparaître,justeparcequetun’espasd’accord?

–Non,je…

–Quetuleveuillesounon,c’estcommeça!Tun’avaisqu’à…

–Toutvabien!lacoupé-jeavantqu’ellenedévoilenotreintimitéaugrandjour.Quandelleesten

colère,tousnossecretsypassent.

–J’aijustel’impressionde…rêver.Jepensaisqueçan’étaitpasarrivé.

Ellemescrutelonguement,visiblementperdue.

–Est-cequeçaveutdirequetuescontentoupas?Jenetecerneplus!

Jenesaispassijesuiscontent.Toutcequejesais,c’estquenotreenfantdevras’accrocheravec

desparentscommenous…

J’aperçoissoudainmonpèreetjesaisisl’occasiondenepasrépondre.

–Jedoisyaller!Onsevoitplustard.Aufait,Coralvabien,elles’enestsortie?

–Sortiedequoi?

Jenecherchepasàensavoirplus.J’aiinventél’invasiond’Orgue.Cequis’estpasséavantmes

pirouettesavecKanaaeulieu.Cequis’estpasséaprèsn’apaseulieu.

Jelesplantelàetcoursendirectiondemonpère,quiavanced’unbonpas,talonnéparLogan.

–Papa!

Ilfaitvolte-face.Jemeretiensdesursauter.Cettefigure…Ilacetteexpressiond’après-guerreque

jeconnaisbien.Elleinondesonvisageaprèschaquecombat.Çamerassuretellementquejesuisàdeux

doigtsdepleurer.Toutcequivientdesepasser,ill’avu!Doncças’estpassé.Doncjenesuispasfou!

–Dylan,tunedevraispasquittertachambre,tuesencoreenconvalescence,mesermonneLogan.

–Net’ai-jepasditdefairelemoinsd’effortsphysiquespossible?

Lavoixdemonpèreestplusbassed’uneoctavequed’habitude.Jeleconnaisassezpoursavoir

qu’ilesttendu.Sonmédiatorestserrédanssamaindroiteetsonvisagesoucieux.Lesorganistesquiont

détruitHardilyaquelquesminutesselivrentencorebatailledanssatête,visiblement.Pourêtrecertain

decequej’avance,jemejetteàl’eau:

–Papa,tuveuxquandmêmeterendreàOrgue?Mêmeaprèstoutça?

–Commentça«quandmême»?s’enquitLogan.«Toutça»quoi?

Jeneregardequemonpère.Ilhésiteuneseulesecondeavantderépondre:

–Etpourquoijen’iraispas?

–Shamès?tenté-je.

Cettefoisiltressaille,justeavantdefairesemblantdes’étirer.Unepremièrepourmonpère!Lui

quiatoujourssurestermaîtredelui-mêmeéprouvedesdifficultésàlefaire,soudain.

–Qui?s’enquitLogan.

Jel’ignoreencore.Mêmesijesuisheureuxdelevoirenunseulmorceau,j’accordetoutemon

attentionàmonpère.

–Vatereposer,j’aidutravail,Dylan.Nous…

–JeviensàOrgueavectoi.

Aprèsuncourtsilence,ils’exclame:

–Ilenesthorsdequestion!

Logansursaute, visiblementsurpris par le tonbrusque de notre père. Soncalme a totalement disparu. –Retourneàlamaison! –Non.Jedoisvenir,etjepensequetusaispourquoi.Mêmesimaviechangedutoutautout,jen’ai paslechoix. –Père?répèteLoganenesquissantunsouriremoqueur. Jen’hésitequ’unesecondeavantdecracherlemorceau:

–Kanaestenceinte.

Aprèsavoirétépoursuiviparunhommeauxlèvrescousuesavecsonorguevolantquiafaillime

butermillefois,annoncermafuturepaternitéaétéunjeud’enfant!

–Cettenaissanceàvenirnemodifieenrienmonranget,decefait,jedoisapprendremonmétier

auprèsdetoi.JeviensàOrgue,etLoganserachefparintérim.

Sansluilaisserletempsderépondrenidemecogner,jetournelestalons.

Jesuismortdepeur.Complètementperdu.Jenagedansl’incertitude.JeneveuxpasalleràOrgue. Toutmonêtrerejettecettepossibilité.Maisjen’aipaslechoix. CeShamès,quelqu’ilsoit,enmentionnantlagrossessedeKana,l’aindirectementmenacée.Etle massacre fictifdontje viens d’être témoinn’estprobablementqu’une ébauche de ce qui attend de nombreuxinnocents si je décide d’ignorer l’avertissement. De plus, l’organiste semble détenir des informationsconcernantRubby.Macuriositéestpiquéeauvif.J’aimeraissavoirpourquoijen’aipas droitàuneâmemusicale,commetouslesautres. Jenesuisniunhéros,niunLogancourageux,niunKellanbrave.JesuisunDylanpeureuxetlâche quitrembleàl’idéedepartirenguerre. Cettefoispourtant,lavienemedemandepasmonavis.

Tellmeastoryintothatgoodnight,singupthestarsforme…

GreenDay,SongoftheCentury

XIV Jesuisinnocenté.AprèsunejournéedeprocèsinterminableaupalaisdeVentenprésencedescinq

XIV

Jesuisinnocenté.AprèsunejournéedeprocèsinterminableaupalaisdeVentenprésencedescinq

chefsdesclanssud,deleurshéritiers,etdetousleshabitantsdeSymphoniequiontpus’entasserdansla

salledutrône,onm’afinalementrendujustice.

Justinaétédéclarécoupabledevioletd’agressionayantlaisséàlavictimedegravesséquelles

physiquesetmorales.Ilestcondamnéàl’emprisonnementàperpétuitédanslesdonjonsdeVent.Son

instrumentaétéplacédansunecellulemitoyenne,desortequ’ilnepuisseplusjamaisl’utiliser.Collinde

Clavierapubliquementreniésonfilsaprèsl’annonceduverdictdujury.Sadéclarationm’abriséle

cœur.L’expressiondeJustinàcemoment-làm’abrisélecœur.Voirsesfrèresluitournerledosm’a

brisélecœur.Maisjel’ailaissésebrisersansrienfairepourrecollerlesmorceaux.

C’estlavie,jesuppose.

LoïsdeTamm’aoffertunbouquetdekrïstspoursefairepardonnersa«confusion».Ellem’aparu

sincère.Ellen’estpaslapremièreàm’accuserd’unechosequejen’aipasfaite,aussi,jenepeuxpaslui

envouloir.

Unetoutepetitelueurapercépeuàpeulebrouillardquim’habitaitjusqu’àprésent.Jenesuispas

fou,j’enaieulaconfirmation.LesréponsesàmesquestionssetrouventàOrgue,auprèsdeceShamès

quejeneconnaisnid’Èvenid’Adam.Jenesuisnicourageuxnivaillant,j’enconclusdoncquej’aides

tendancessuicidairesquiexpliquentpourquoijem’enrôlesansréfléchirdavantage.Dansquatrejours,je

vaismeretrouveraucœurd’unearméepourlatoutepremièrefoisdemavie.Papan’auraplusdeLogan

fortetbraveàsoncôté,maisuneloquetremblanteetpissante.Malgrétout,çam’excite.Sij’étaisunpeu

plushonnêteavecmoi-même,jediraisquejepréfèremouriraucombatavecunpeudedignitéqued’un

rejetd’organedansmonlit,faibleetpitoyable.

Papaafinipars’yrésoudre.Ilaprotestéunpeuaudébut,pourlaforme,maisjepensequ’envérité ilestcontentquejevienne.Ilsemblesavoirdeschosesquej’ignoreencore–pourquoisinonunchef prendrait-il le risque d’emmener un musicien-soldat dont l’instrument n’est pas en mesure de combattre?–,etcevoyageserapropiceauxconfidences.Dumoins,jel’espère. Jelaissepourlemomentlessoucisglissersurmoicommedel’eau.Maisjenepeuxqueressasser encoreetencorecequis’estproduit.

–Bientôtlegrandjour? Jesursaute.Ethanlâcheunrirebrefavantdesedéshabilleretdemerejoindredanslecoursd’eau quipassedansnotrerésidenceetsedéversedansunbassinprivatif. –CetendroitestréservéàlafamilleduchefdeHard,dégage!luilancé-jeenluiéclaboussantle visage. –Toutçapourquejenetevoiepaspleurer,rétorquemonamiavantd’éclaterderire. Pleurer.J’enaiterriblementenvie.D’évacuerceslarmesquimemeurtrissentlapoitrineetlecœur. Ellescompressentmonmoral. –Tupeuxencorereculer,tusais,lâche-t-ilaprèsunlongsilence.Kanaabesoindetoi,surtoutence moment.Etmoiaussi… Jesoupireavantderejeterlatêteenarrière.Lesétoilessontbelles,cettenuit.J’aienviedeles décrocheretd’enfaireuncollierpourmafiancéeéternelle. –Dyl,tulesais,quetuestoutcequimereste,pasvrai? JereportemonattentionsurEthan.Ilnemeregardepas.Iljoueaveclachevalièreléguéeparson pèreavantsondécès. –Jelesais. –Maistut’envasquandmême. Laculpabilitémeserrelesentrailles. –Cettefois-ci,tuneseraspasdanslesparages.Tuparstebattre.Tupars…mourir. Illeditsidoucement,quejel’entendsàpeine.Çamefaitfrissonner.J’aipeur.J’angoissecomme jamais.Jen’aipasenvied’yaller.Maisquelquechosemepousse.Jesaisjustequesijereste,Shamès reviendra.Etsi la prochaine attaque n’étaitpas qu’une hallucination? Si Kana mourait? Je ne le permettraispas! –Jen’aijamaisentendutamélo-âme.Jenet’aijamaisvulatravaillerneserait-cequ’unefois. Rubbyettoi,vousêtescommedeuxcorpsétrangersquidoiventcohabiter.J’ail’impressionquevous n’êtespascommenous. Ethanfaitcommes’ilavaitdesdoutes,maisilsait.Ill’adevinédepuislongtemps.Nousfaisons justetouslesdeuxcommesiderienn’était.Biensûrquemoncomportementinterpelle.Ethann’estsans doutepasleseulàfairesemblantd’ignorermoncas. –Rubbyn’estjamaisvraimentnée.Ellen’estpaspourvued’organes.Mamélo-âmen’aaucun pouvoir.Jesuisplushumainquemusicien.Jen’aipasd’âmemusicale. Ilhochelentementlatête. –C’estpourçaquetunecroispasànostraditionsetànotrehistoire. –Jesuislapreuvevivantequ’ilestpossibledevivresansmélo-âme.Pourquoiaccorderais-jedu créditàcesconneries? Ethansecouelatête.Danslanuit,sesyeuxbleusbrillentd’uneétrangelueur.Ilserapprochede moi,aupointquenosdeuxnezsetouchentpresque. –Lapreuvevivante?murmure-t-il.Dylan,situn’aspasd’âme,tunepeuxpasêtrevivant.

Jesursaute.

–Qu’est-cequetudis?

–Jedisquetuessûrementmort.

Unlongsilences’installe,briséparlesseulsbattementsdemoncœur.Quelleestcettesensation

d’effroi?

Ethanfinitparéclaterderire.

–Jeplaisante,regardetatête!

Mêmes’ilditça,sesmotsdansentdansmonesprit:«Situn’aspasd’âme,tunepeuxpasêtre

vivant.»

–Tuvasmemanquer,Dylan.

Jeneréagismêmepas.Jelelaissem’enlaceretmeserrercontrelui.«Tunepeuxpasêtrevivant.»

–Cecin’estpasunadieu,medit-il.Justeunaurevoir.

Jen’arrivepasàluirendresonétreinte.

Etsij’étaismort?

–Deuxhommesnuss’enlaçantdansunruisseauenpleinenuit.Quesuis-jecensécomprendre?

Cettefois,jeréagis.Ethanetmoinousdécollonsprécipitamment,maisc’esttroptard,Logannous

regarded’unairsoupçonneux.Mainssurleshanches,letorsebombé,ilexhibefièrementsescicatrices

deguerre,commed’habitude.

Sonregards’attardesurnous.Tantpis,autantyalleràfond:

–Tupourraisrepasser?Onvientàpeinedecommencer!ironisé-je.

Ilfroncelessourcils.Logann’aaucunsensdel’humour…

–Ethan,pourrais-tunouslaisser,s’ilteplaît?intime-t-ild’unevoiximpatiente.

Monamiprendsontempspoursortirdel’eau,puisseplantedevantLogansansriendire.Jenevois

passonvisage,maisceluidemonfrères’assombritbrusquement.J’aiunmauvaispressentiment.

–Appelez-moiquandvousavezfini!ditEthand’unevoixchantante,puisilramassesesvêtements,

ets’enva.

JerejoinsàmontourLogan,enroulemaservietteautourdematailleetm’assoisparterre.Quand

monfrèreselaissetomberprèsdemoi,jemeraidis.D’aussiprès,jepeuxvoirsescernes,sesyeux

rouges.

Sesdreadlocksbleues.

Quelquechoselepréoccupe.

–Désolémonfrère,maisj’aibeaufaire,jen’arrivepasàt’imaginersurunchampdebataille,me

confie-t-il.

Jebaisselesyeux.Commesimoijepensaisquec’étaitmaplace!

–Tudoistedirequejesuisvraimentnul.

–Non,dit-il.Enfait,tadéterminationm’adonnéenviedemesecouerunpetitpeu.Jesuispeut-être

héritier,maisjen’ensuispasmoinsunêtreàpartentière.Depuismesseptans,papam’emmènepartout,

ilm’assommed’informations,d’entraînementsetderendez-vous.J’ailaisséfilermonenfanceetmon adolescencesansm’enrendrecompte. Jel’écouteparlersansl’interrompre.Jenel’entendraipeut-êtreplusjamais,aprèsmondépart. –QuandjetevoyaisfairelepitreavecEthanoubiendécoucherpourrejoindreKana,jemedisais toujoursquetuneréalisaispastachance. Ilsoupire. –Jevaisessayerdem’accorderunpeudetemps.Derattraperceluiquej’aiperdu.Mêmesipapa meconfieHardenvotreabsence,jevaisenprofiterpourélargirmoncerclesocialetessayerdetomber amoureux. J’éclatederire. –Essayerdetomberamoureux?Çanes’«essaie»pas.Çavient,c’esttout. Ilhausselesépaules. –JevaisdevoirrompreavecLouane. – Tumérites mieuxqu’une fille qui ressemble à grand-père !Pourquoi tut’es entiché d’elle, d’ailleurs? –Jenemesuispasentichéd’elle…MaislepèredeLouaneestpasseur,ilassurelaliaisonentre lesîlesSilencieusesetleportdeVent.Puisquec’estunbonamidepapa,iloffreàHardsesplusbelles acquisitionsenprovenancedesîles.Monmariageavecunmembredesafamillepermettraitdeperpétuer ça.

Jesecouelatête.

–Commesionnepouvaitpassedéplacerjusquelà-basnous-mêmes!Ilétaitjustedésespérédene

jamaismariersafille,alorsiltel’arefilée!

–Jelepenseaussi.

–Ettoi,engarçonbienéduqué,tuasaccepté.

–Jenecontrarieraijamaispapa.Toutcequ’ilfait,illefaitpourunebonneraison.

Leventselève,aussijeretiremaservietteetenfilemesvêtements.JemerassoisàcôtédeLoganet

prendsletempsd’observerlesenvirons.Leparcoùj’aifaitmespremierspas.Larivièreoùmamannous

baignait,Loganetmoi.Leloftoùj’aigrandi.Lefossédeterrequipeineàserefermerdepuisqu’Ethan

m’aaidéàm’yenterrerunjour,pourvoirl’effetqueçafaisait.Touscesévénementsnesontplusquedes

souvenirs.

–Tupeuxpleurer,Dylan.Tuenasledroit.

Jeposematêtesursonépaule,etjemelaissealler.

–JeferaiattentionàKanaetàtonenfant.Jenesaispaspourquoitupars,maisjesaisquetunele

faispasdegaietédecœur.Tunedoispastelaisserdistraire.Maistuserasrentréavantlanaissance,

biensûr.

Jenerépondspas.Jesanglotesilencieusement.

–Tusais,mêmesijesuisentraînéetaguerri,papanem’ajamaislâchéd’unesemellesurles

champsdebataille.Ilm’atoujoursprotégé.Ilferalamêmechoseavectoi,c’estsûr.Tunevaspas

mourir,Dylan.Papanelepermettrapas.

«Situn’aspasd’âme,tunepeuxpasêtrevivant.»

–Jesuispeut-êtredéjàmort.

Ilseraidit.

–Qu’est-cequetupeuxdirecommeconneries!Çavamemanquer!

Ilfouilledanssapocheetmetendsonpoing.

–C’estquoi?

–Uneespècedecadeau.Jenet’enaijamaisfait,pasvrai?

J’ouvremapaumeetLoganylaissetombersonmédiator.C’estunmodèleenlosangesimple,mais

quiaplusd’expérienceenmatièredeguerrequemoi…

–Ettoi?Ets’ilyaurgenceetquetuenaiesbesoin?

–Jen’enauraipasbesoin.Toisi.Peut-être.

–J’aidéjàlemien.

Ilsecouelatête.

–Unsoldatvoyageavectrèspeud’objetspersonnels.Encasd’enlèvement,tunepourrast’ensortir

qu’entroquantdesobjetsdevaleur.Prendsmonmédiatoretéchange-lesinécessaire.

–Tuesfou!Onnedonnepasunepartdesoicommeça!Etpuisc’estlaguerre,sionm’enlève,on

metuera,onnechercherapasànégocieravecmoi!

Loganposesamainsurmonépauleetlapresse.

–Accepte-le,Dylan,s’ilteplaît.LeSudnerisquerien,jen’enauraipasbesoin.Garde-lesurtoi

commeuneamulette.

Logandélire.

–C’estlapremièrefoisquenouséchangeonsplusdetroismots,alorsnegâchonspascemomenten

nousdisputant.D’ac’?melance-t-il.

Ilsepencheversmoiet,pourlapremièrefoisdenotrevie,m’étreintfermement.Çafaitautantde

malquedebien.Enfait,ilestcarrémententraind’aplatirlestrapèzesquejem’efforcedegonflerdepuis

desmois!Maisjenemeplainspas.JeleserrecontremoitoutenobservantKanapar-dessussonépaule.

Elleestlàdepuisledébut,souslecouvertdesarbres.Enveloppéedansunecouverture,leslarmes

inondantsonvisage,elleattendpatiemmentsontour.

Sontourdemedireadieu.

TheonlyheavenI’llbesentto,iswhenI’malonewithyou

Hozier,TakeMetoChurch

XV Commecesvaguesquitententdésespérémentdefuirlamer, Commecesoleilquinepeutrégnersanslune,

XV

Commecesvaguesquitententdésespérémentdefuirlamer,

Commecesoleilquinepeutrégnersanslune,

Commececorpsquinepeutvivresanscœur,

Jemesoumets.

Harmonie,couplet1,DylandeHard

Monarmureestspéciale.Jeanne,notrecouturière,terminedel’ajustersouslesyeuxbrillantsde

maman.

–Jesuisàlafoisfièreetextrêmementtristedetevoirdanscettetenue,pleure-t-elleàmoitié.

Jemeretiensdefaireuneremarque.Mamanaenfindélaissésoninstrumentpourm’accorderunpeu

detemps,jenevaispastoutgâcher!

–Tatoutepremièrearmure,tontoutpremiercombat,continue-t-elle.

QuandJeannes’écarte,jemedécouvreenfin.Laglacemerenvoiel’imaged’ungarçonsurpris,pas

vraimentàl’aisedanssesnouveauxvêtements.

J’aitroquémonsarouelconfortablecontreunpantalonencuirdelianetrès–trop–moulant,une

tuniqueetunevestedecuird’érabledoubléedefourruredecerf.Jeportedesbootsverniesàlacetsetà

bouclesainsiquedesgants.J’ail’aird’unpapillondanssachrysalide.Pourcouronnerletout,Jeannea

nouéautourdematailleundrapeauauxcouleursdesclansSuddeSymphonie:cinqvertsdifférents.

–C’estça,une«armure»?

Jesuiscruellementdéçu!Dansnoslivresd’histoireetdanslesmusées,lesarmuressontlourdes,

toutenfer,avecunheaumeetdesbrassardssolides.Lessoldatsontl’airincroyablementvirilsetforts

ainsiéquipés.Moi,jeressembleàuntravesti.

–Papaneportepasdutoutcegenred’«armure»quandilpartenguerre!EtLogannonplus!

Monpère,monfrèreetlessoldatsdeHardontdestenuesplusamplesetplusconfortables.Ils

portentdesprotectionsauxendroitssensiblesmaissontlibresdeleursmouvements.L’inversedeceque

m’offremonaccoutrement!

–Jen’aipaseuletempsdevousconfectionnerunetenueplustravaillée,j’aiétéprisedecourt!

protesteJeanne,visiblementvexéequejen’aimepassacréation.

–C’estserrécommetout! –Passerré,moulant,mecorrigeJeanneenagitantuneénormeaiguillesousmonnez. –Ouaisbahleproblèmeestlemême.Commentjevaispisser? –Dylan,tonlangage!meréprimandemaman. –Jevoulaisdire,commentvais-jem’yprendrepourmesbesoinsnaturels? MamanetJeannesoupirentenchœursansmerépondre.Ellesmecroiententraindefairelepitre, maisc’estunevraiequestionquim’angoisse! –Qu’onmerendemonsaroueletqu’onbrûlecettetuniquequim’écraselespecs! –Dylan! –Maismaman… –C’estlatenuetraditionnelledecombat! –Traditionnelleoupas,commentveux-tuquejecoureenétantaussicompressé? –Tun’espascensécourir.Jouerdetoninstrumentnécessitedel’immobilité. Jemeraidis.Ellemarqueunpoint. –Cecuir,c’estl’étendarddesHard,poursuit-elle.Il fautleporter latêtehaute!C’estnotre signature,notrehymne,leclanquenousdéfendonsetchérissons. –D’accordmais…commentdiablevais-jepisser?

–D’accordmais…commentdiablevais-jepisser?

UneorgiedenourriturenousestofferteauchâteaudeVent,notrepointdedépart.Ceclanestnotre

mined’or.Entantqueterritoirecôtier,ilpossèdesonpropreport,etdoncsapropreflottedepêcheurs.

Pourobtenirpoissons,fruitsdemers,coquillagesetalgues,nousdevonspasserparlui.Pourobtenirdu

sel,nousdevonspasserparlui.Pourlouerlesbateauxdeguerrequiconduisentle