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La divulgation par WikiLeaks, en novembre 2010, des échanges entre l’ambassade US en Tunisie et le

département des Affaires étrangères américain est censée avoir joué le rôle de déclencheur du « printemps
arabe ». Ces câbles trahissaient une vision peu flatteuse du pouvoir « sclérosé » de Ben Ali. Cependant,
reconnaît le fondateur de WikiLeaks, la teneur de ces messages indiquait clairement que « s’il y avait un
conflit entre le régime de Ben Ali et l’armée, les États-Unis ne le soutiendraient pas nécessairement. » [1] Ce
qui « a envoyé un signal fort aux activistes en Tunisie, ajoute Julien Assange, mais aussi à l’armée, aux
partisans de Ben Ali et aux régions voisines », car la situation de l’Egypte et d’autres dictatures arabes
présentait de grandes similitudes. Outre qu’ils dénonçaient la corruption des dirigeants tunisiens, ce qui ne
constituait nullement une révélation pour les populations de ce pays, les câbles informaient surtout des
intentions de Washington : les États-Unis étaient prêts à dissuader les armées des pays du Maghreb et du
Moyen-Orient de s’opposer à la « démocratisation » de la région.
Durant le dernier quart du XXe siècle, la plupart des révolutions victorieuses – depuis celle des Œillets au
Portugal jusqu’à l’effondrement du bloc communiste ou la fin de l’apartheid en Afrique du sud – ont répondu
tout autant aux aspirations des peuples à davantage de liberté et d’égalité qu’aux exigences de la doctrine
démocratiste occidentale et aux conditions de fluidité exigées par la circulation du capital. Il en est de même
en ce début de siècle. La vague des « révolutions colorées » qui a secoué la Communauté des États
indépendants – celle « des roses » en Géorgie en 2003, puis celles d’Ukraine en 2004 et du Kirghizistan en
2005, dénommées respectivement révolution « orange » et révolution « des tulipes » –, a été suivie par divers
frémissements en Moldavie ou en Azerbaïdjan. Mais l’« épidémie de liberté » [2] – selon les termes de l’ex-
Première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko – paraît s’être éteinte dans cette partie du monde, alors
qu’au cours de ces derniers mois elle a connu un nouvel essor dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient
et engendré ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe ».
Le rôle attribué par l’occident aux dictatures arabes – remparts contre le communisme au temps de la guerre
froide et, plus récemment, contre l’islamisme radical –, s’est avéré dépassé. La captation par les oligarchies en
place d’une part considérable des richesses nationales est devenue un obstacle à la libre circulation des flux
économiques qu’exigent les réseaux de puissance, à la progressive dissolution des États-nations et à leur
intégration en tant qu’agents au sein de ces grands réseaux. Parallèlement, la mainmise des régimes
autoritaires arabes sur l’information freine le libre développement des Technologies de l’Information et de la
Communication (TIC).
Les pays occidentaux, et principalement les États-Unis, comptaient davantage sur le pouvoir quasi hypnotique
des flux des TIC que sur la force des armes pour entraîner la « démocratisation » de cette partie du monde
(leurs tergiversations dans le cas des « frappes » en Libye en sont la démonstration a contrario). L’insistance
de l’administration américaine sur la question d’Internet, dès le début des soulèvements arabes, en est la
preuve tangible. On se souvient du discours d’Hillary Clinton, le 15 février 2011, vilipendant les pays qui
censuraient la Toile. « “Internet est devenu l’espace public du XXIe siècle”, a-t-elle expliqué, estimant que les
manifestations en Egypte et en Iran, alimentées par Facebook, Twitter et YouTube reflétaient “la puissance
des technologies de connexion en tant qu’accélérateurs du changement politique, social et
économique.” » [3] Il est de notoriété publique que le département d’État américain considère Google comme
le poste le plus avancé et probablement le plus influent de sa diplomatie – on sait, par exemple, qu’il a fait
pression à plusieurs reprises sur le moteur de recherche pour que celui-ci remette en ligne des vidéos
d’activistes égyptiens qui avaient été supprimées de sa plate-forme YouTube. [4]
Dès les premiers jours du soulèvement populaire en Tunisie, un nombre important de commentateurs ont
insisté sur le rôle central des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Google et Twitter
ont entendu le cri de liberté du peuple tunisien ou s’associent pour libérer la parole des Égyptiens, pouvait-on
lire ici ou là, ainsi que d’autres commentaires élogieux sur le rôle « révolutionnaire » de ces techniques.
L’importance attribuée à Internet, aux « réseaux sociaux » et au téléphone mobile a fait passer au second plan
le rôle de la chaîne qatarie Al Jazeera qui est pourtant le principal vecteur dans ces pays de flux
informationnels favorables à la libéralisation. « Les nouveaux médias semblent réussir cette alchimie nouvelle
de transformer l’information en participation et la participation en action » [5] lisait-on encore, ou bien :
« Outre le fait que leur prolifération [les “blogs” que développe aujourd’hui la jeunesse du monde arabe] et
leur manière d’aborder, en quelque sorte de biais, le politique rendent assez vaine toute tentative de
contrôle, on peut également penser que les véritables changements naîtront des nouvelles formes de
communication électronique. » [6] On pourrait aussi se demander si ces technologies sont portées au pinacle
pour avoir aidé les peuples à combattre les dictatures ou si elles ne font que répondre de manière plus ou
moins fantasmatique à l’idéal connexionniste occidental. Fait qu’illustre, par exemple, la notoriété soudaine
du blogueur égyptien Wael Ghonim, directeur de marketing au Moyen Orient pour le compte de l’entreprise
phare de la Silicon Valley, apôtre de la « révolution 2.0 » et représentant de la jeunesse urbaine connectée
issue des couches moyennes et supérieures, considérée à tort ou à raison comme l’élément moteur des
soulèvements.
En dépit du rôle « dépolitisant » de certaines de ces technologies, c’est un fait que leur développement ronge
depuis deux décennies au moins l’assise du pouvoir des sociétés autoritaires en corrodant le modèle
strictement patriarcal qui les domine. Le Prince, avertissait Machiavel, « peut combattre de deux manières :
ou par les lois, ou par la force » [7] Il doit être à la fois homme et bête et avoir « l’esprit assez flexible pour se
tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ». Et s’il agit en bête,
« il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui
s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles. » Voilà un conseil dont, le plus souvent, les
dictateurs ne tiennent pas compte. De nos jours, comme dans le passé, les pouvoirs autoritaires ont recours à
la limitation drastique de l’information pour s’auto-légitimer et ont tendance à vouloir que les flux TIC
demeurent des instruments de contrôle direct et de propagande. Leurs États sont pourtant contraints de faire
coexister leur « ministère de la Vérité » avec Internet et leur Marché avec des outils basés sur une activité en
réseau susceptible de se trouver en porte-à-faux avec les conduites traditionnelles strictement hiérarchiques.
Bien que ces pouvoirs sachent aussi utiliser les nouveaux médias, le bénéfice qu’ils en tirent s’avère bien
inférieur à la force du modèle connexionniste, libéral-libertaire et démocratiste, que ces derniers propagent et
qui ruine les valeurs traditionnelles sur lesquelles s’appuient ces régimes.
La question du rapport entre l’exercice du pouvoir et la gestion des flux informationnels n’est pas nouvelle.
Elle a, par exemple, fortement préoccupé George Orwell. Dans 1984, Orwell pousse à l’extrême la description
d’une société basée sur l’utilisation purement répressive de ces flux. On se souviendra sans doute que, dans
son roman d’anticipation, le « télécran » est à la fois l’arme de la Police de la pensée et un instrument de
télésurveillance. Il diffuse des hymnes militaires et des musiques absolument barbares, ou de longues séries
de statistiques illustrant les prouesses du régime. L’image d’un opposant politique accusé de trahison sert à
alimenter les catharsis populaires (les « Deux Minutes de la Haine »). Le portrait géant de Big Brother, homme
au visage austère dont la mine patibulaire est l’incarnation même du totalitarisme, est omniprésent. Le
télécran est la voix de l’autorité – il transmet ses ordres –, mais il est aussi capable de voir et d’analyser
chaque comportement qui s’écarte un tant soit peu de l’orthodoxie. Rien n’échappe à l’œil ubiquiste de Big
Brother et le décor même de la ville en ruine se divise en zone avec ou sans télécrans.
Un autre roman d’anticipation publié à la même époque propose une vision assez différente du futur. Il s’agit
de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Dans ce récit, où le mode de domination correspond de manière
étonnamment prémonitoire à celui qui règne dans nos sociétés connexionnistes, les flux TIC, séducteurs,
addictifs et participatifs, sont parvenus à vider les esprits et à désamorcer toute velléité de révolte. « Bourrez
les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants”
côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en
faisant du sur-place », explique le capitaine Beatty au pompier Montag. Il n’est plus utile de savoir si les
« faits » sont révélés avec exactitude ou s’ils sont falsifiés car le flux discursif des TIC est doté d’un effet
déréalisant. L’information basée sur un déferlement ininterrompu d’évènements créera à la fois un sentiment
d’inquiétude propice à l’immobilisme et l’illusion d’avancer. Avant d’être une mesure de loi, la censure a été
acheminée par les excès de la société elle-même. La destruction de la culture est davantage un phénomène
endogène d’extinction que de censure. Car « au vingtième siècle, poursuit Beatty, on passe en accéléré. Livres
raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute. (...) Les classiques ramenés à des
émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux
minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. (...) La scolarité est écourtée, la
discipline se relâche, la philosophie, l’histoire, les langues sont abandonnées, l’anglais et l’orthographe de plus
en plus négligés, et finalement presque ignorés.(...) Davantage de sports pour chacun, esprit d’équipe, tout ça
dans la bonne humeur, et on n’a plus besoin de penser, non ? Organisez et organisez et super-organisez de
super-super-sports. Encore plus de dessins humoristiques. Plus d’images. L’esprit absorbe de moins en moins.
Impatience. Autoroutes débordantes de foules qui vont quelque part, on ne sait où, nulle part. (...) Et voilà,
Montag. Tout ça n’est pas venu d’en haut. Il n’y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ,
non ! La technologie, l’exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. »
(op. cit.)
Le roman d’Orwell et celui de Bradbury ont été écrits dans l’immédiat après-guerre, soit une vingtaine
d’années après Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Ces œuvres d’anticipation comptent parmi celles qui
ont le plus marqué l’imaginaire contemporain au point qu’elles sont devenues de véritables mythes litéraro-
politiques. Mais la figure de Big Brother créée par Orwell constitue la référence (bien sûr négative) la plus
universelle de la doctrine libérale-libertaire à l’échelle mondiale. La première publication du roman en
Angleterre date de 1948, c’est-à-dire du début la Guerre froide. Fahrenheit, quant à lui, est paru aux États-
Unis en 1953, alors que la société américaine baignait déjà en plein maccarthysme. Ce qui paraissait menacé,
aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, c’était à la fois la « culture » et la « liberté ». Ces auteurs ont donc cherché à
extrapoler le péril qui guettait ces deux valeurs, mais en des termes qui ne se ressemblent que
superficiellement.
On peut, certes, déceler nombre d’analogies entre les deux histoires. Ces romans se déroulent au milieu ou au
début d’un grand conflit mondial. Ils ont l’un comme l’autre pour protagoniste principal un agent étatique
chargé de la répression : chez Orwell, la tâche du gratte-papier Winston consiste à falsifier l’histoire et, dans le
roman de Bradbury, le pompier Montag a pour mission de brûler les livres. Chacun des deux personnages
connaîtra une grave crise de conscience, se heurtera à sa hiérarchie et tentera d’échapper à la machine
totalitaire dont il est l’un des rouages.
Dans 1984, les livres ont été détruits et les journaux sont en permanence réécrits en fonction de la version
officielle. Dans Fahrenheit, la destruction des livres est en cours, bien qu’ils soient devenus dans les faits
inutiles car les gens lisent avec difficulté et leur répertoire lexical s’est considérablement appauvri. Cette
forme d’illettrisme provoque d’ailleurs chez eux des troubles de mémoire et ils ont du mal à se souvenir de
leur histoire individuelle. Autre analogie notable : Orwell et Bradbury avaient tous deux prévu l’importance
que prendrait le téléviseur – l’appareil occupe la place centrale du foyer domestique et a déjà la forme d’un
écran mural de grande taille –, alors que cette technologie n’en était qu’à ses balbutiements. Ils avaient
compris que l’écran ne serait pas seulement un transmetteur de l’idéologie du pouvoir vers un spectateur
passif, mais aussi un instrument d’interaction comme aujourd’hui Internet et la télévision. Car même si cette
dernière n’a pas encore atteint un niveau d’interactivité comparable à celui du roman, elle parvient à englober
une part croissante de vie réelle dans ses programmes de divertissement [8] Les existences malheureuses,
leurs drames et leurs frustrations, et même leur désespoir sont devenus matière à distraction, alimentant une
industrie du divertissement cyniquement compassionnelle. Cette criarde exposition du naufrage social et de
ses drames conduit à déposséder leurs protagonistes de ce droit ultime qui est le droit au tragique. Le
personnage bradburien a atteint le stade ultime de cette perte car il hait le tragique autant que la littérature
ou la poésie, comme tout ce qui demande un effort intellectuel, alors que le personnage de 1984 vit encore
sous l’emprise totale du fatum.
Il y a donc, au-delà des analogies entre les deux romans, des différences essentielles. Le rapport inversé aux
technologies, notamment, constitue une différence majeure entre leurs univers. Dispositif de surveillance et
de contrôle chez Orwell, les TIC sont instruments de relation, de communication et de pseudo-création chez
Bradbury. Ces moyens techniques se ressemblent, mais leur usage se situe sur des plans différents. D’une
société orwellienne à une société bradburienne, le mode de domination change de nature et se complexifie.
Le vide et l’étourdissement se substituent à la propagande et à la force qui sont, chez Orwell, l’essence même
du pouvoir. « Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit
humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies », explique à
Winston un membre du Parti. Chez Bradbury, il ne s’agit pas de briser les individus ni de torturer leur
mémoire, mais de les conforter dans la passivité, de fomenter et d’organiser l’oubli.
La société connexionniste insuffle, elle aussi, un sentiment d’impuissance (ou « d’écrasement par le monde »,
pour reprendre une expression de Joseph Gabel) semblable à celui dont souffrent les personnages d’Orwell,
mais elle le fait en utilisant d’autres voies : en gavant et non en privant, en détournant la sexualité et non en la
réprimant, en favorisant les flux communicationnels instantanés et dépourvus de substance (dans le sens
d’une twitterisation générale) et non en censurant, en transformant la production de flux en loisirs (jeux en
réseau, sms), en valorisant les pseudo-relations de type Facebook, en innovant sans cesse techniquement. La
nouvelle définition du travail comme travail sur soi [9] et du Capital comme capital humain nécessite, de la
part du pouvoir, davantage une attitude d’encouragement que de répression, de « nurturance » que de
violence, de technicisation débridée et librement accessible à tous que de restriction ou d’étroite surveillance.
L’addiction, autrefois au travail productif, aujourd’hui à la production de flux dans et hors de l’activité
professionnelle, est un instrument de stabilité des rapports sociaux bien plus efficace que la coercition, quelle
que soit sa forme.
Il faut se demander pourquoi le roman de Bradbury semble beaucoup moins intéressant aux révolutionnaires
contemporains que 1984. La métaphore d’Orwell est systématiquement évoquée lorsque, par exemple, on
parle du Londres d’aujourd’hui et de ses 500 000 caméras de vidéosurveillance. Bien que ce dispositif ait
prouvé son inefficacité [10] il est considéré, à l’instar du panopticon de Bentham et de sa version
foucaldienne, comme la preuve tangible que la société dans laquelle nous vivons est « carcérale ». La
dénonciation de la politique de contrôle incarnée par l’écran s’accompagne généralement d’un second type
de critique : l’écran sert aussi à tromper sur les agissements du pouvoir, à masquer la vérité et, ce faisant, il
permet au pouvoir de se maintenir sur la base du mensonge. C’est à ce double titre, celui du contrôle et du
mensonge, que l’écran, pris au sens large, est censé servir une politique qui se prétend démocratique, mais
évolue vers une forme de totalitarisme dont l’échéance est plus ou moins rapprochée, selon les périodes ou
ce type de jugement est formulé et la radicalité du groupe qui en est l’auteur.
On constate pourtant que, sauf circonstances exceptionnelles et en dépit du fait qu’il existe une sophistication
de plus en plus grande des aspects inévitablement répressifs à l’intérieur des sociétés connexionnistes, la
logique des flux TIC s’accommode difficilement des drastiques limitations orwelliennes. On l’a vu, récemment,
dans le cas de la Tunisie et de l’Égypte. Il faut donc raisonner en termes de polarité et non en termes absolus.
Une société structurée en réseaux et non plus en classes au sens de Marx s’appuie sur une série de « binômes
paradoxaux » [11] : contrôle/circulation, vitesse/panne, séparation/liaison. À ce titre, il n’est nullement exclu,
dans l’absolu, que la tendance connexionniste dominante aujourd’hui puisse s’inverser dans le futur,
privilégiant le contrôle sur la circulation, d’autant que les réseaux de puissance sont labiles et que la
délocalisation joue aussi en ce qui les concerne. Cela signifie par exemple qu’ils peuvent sacrifier le
développement des TIC dans des zones en déclin et favoriser des zones émergentes.
La notion employée ici de « réseau de puissance » se réfère au niveau supérieur des réseaux économiques et
politiques, niveau le plus performant pour le captage de la richesse et le drainage des flux financiers. « Il
comprend, écrit Jacques Wajnsztejn, les États dominants (ceux qui participent aux Grands sommets) et
certaines puissances émergentes comme la Chine, les banques centrales et les institutions financières, les
firmes multinationales et les sphères informationnelles au sens large (informatique, communications, médias,
culture). » [12] C’est le niveau où s’est produite l’explosion des marchés financiers dans les années 80 et où a
lieu la fictivisation du capital. À l’instar des flux TIC, il a tendance à rendre le temps plus abstrait et à agir dans
l’instantanéité. Le niveau inférieur où domine encore le mode de production matériel doit s’accommoder
d’une temporalité plus longue, celle qui est nécessaire à l’accumulation du capital et à l’action transformatrice
du travail. On remarquera, à ce propos, la façon dont une société ultra-connexionniste comme celle du Japon
est désarmée face à un accident industriel du type Fukushima. Le mode d’action « fluxiste » du niveau de
puissance dominant et son éloignement progressif des pratiques de l’âge industriel ont pour conséquence une
certaine paralysie face à une situation de crise qui nécessite la mise en œuvre de moyens matériels
importants.
La communication officielle sur la catastrophe nucléaire au Japon nous rappelle aussi que les « princes » qui
gouvernent les sociétés connexionnistes se font souvent plus lions que renards et persistent à ignorer que les
flux informationnels et communicationnels gagnent désormais en « économie » et en « efficacité », donc en
pouvoir de domination, s’ils rapportent des vérités factuelles au lieu des habituels mensonges. Les situations
de crise comme les guerres ou les grands désastres écologiques réactivent habituellement le vieux réflexe
orwellien de travestissement du réel – on se souvient notamment de l’alibi des armes de destruction massive
qui a servi à justifier l’intervention occidentale en Irak et l’on assiste aujourd’hui à ce même procédé de
surinformation-désinformation dans la gestion de la crise nucléaire au Japon.
Les médias, même s’ils cherchent à prouver leur légitimité en traquant certains mensonges officiels, ou en
faisant des révélations, ne constituent pas pour autant un « contre-pouvoir ». Affaiblissant telle personne ou
insistant sur tel dysfonctionnement particulier, ils renforcent globalement le pouvoir dont ils sont l’auxiliaire
le plus précieux. Les flux médiatiques agissent surtout par leur continuité et leur éclectisme. L’individu se voit
offert un choix d’informations à partir desquelles il va réagir avec passion ou peur, en fonction de son état
d’esprit au moment auquel il les capte ou du prestige qu’il gagnera à les communiquer à autrui. Mais le
démocratisme et la prégnance du représentationalisme dressent une barrière difficile à franchir entre le
savoir et le faire. L’« information » qui transite par les TIC correspond à une forme de connaissance
déconnectée de l’action et adaptée au renoncement et à la passivité. Il faut noter que la forme de démocratie
dont nous avons hérité et qui constitue le terrain d’élection du connexionnisme – le démocratisme
représentationnel qui est la version historique bourgeoise du principe de souveraineté populaire –, a séparé
symboliquement et physiquement le citoyen et l’action politique. Pour cette raison, la doctrine démocratiste
occidentale s’accommode sans grande difficulté des dictatures (à condition qu’elles ne troublent pas le « jeu
économique ») et « recycle » avec facilité son personnel au cours des « démocratisations ». En parlant des
mouvements communaux dans l’Occident médiéval et des aspirations de la protobourgeoisie à
l’autogouvernement, Castoriadis notait qu’il existe dans ce cas « une différence essentielle relativement à
l’imaginaire démocratique grec ancien : presque aussitôt nées, les nouvelles villes évoluent vers des formes
oligarchiques ou en tout cas vers des formes de délégation irrévocable du pouvoir, ou de “représentation” –
et jamais, mis à part quelques soulèvements du “menu peuple” et, par exemple, les Ciompi à Florence vers la
fin du XIVe siècle, vers des formes de démocratie directe. » [13] Il s’agit là sans doute d’une contingence
historique, mais nous continuons à lui payer un lourd tribut.
La logique réticulaire s’est étendue aujourd’hui à tous les domaines de la vie sociale et la communication
connexionniste désincarnée – qu’elle soit graphique (forum, listes de diffusion, chat, etc.), auditive ou audio-
visuelle (téléphone, webcam, visio-com, etc.) – renforce de fait la mise à distance des individus ; elle est
fondamentalement différente du dialogue socratique ou, de manière générale, de toute forme de socialité
« organique ». Elle ne traduit pas pour autant une « virtualisation » du dialogue puisqu’il s’agit d’une
communication bien réelle. Mais étant désincarnée, elle a tendance à réduire la présence physique de
l’interlocuteur à une image sonore ou visuelle, ou à l’éliminer totalement.
Dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » [14]] Deleuze écrivait que la nouvelle forme de
capitalisme n’est plus celle de la domination « directe », du « classe contre classe ». La société a radicalement
changé depuis Marx et a aussi beaucoup évolué depuis les analyses de Foucault. Pour Deleuze, le contrôle a
remplacé l’enfermement et il est « comme un moulage auto-déformant qui changerait continûment, d’un
instant à l’autre, ou comme un tamis dont les mailles changeraient d’un point à un autre. » Parler comme
Deleuze de « société de contrôle » incite à penser que la surveillance constitue la finalité de la mise en place
des nouveaux dispositifs. Il semble plutôt que le contrôle soit un phénomène « émergent » dans une société
connexionniste qui cherche surtout à favoriser la fluidité du capital et la circulation des flux et n’hésite pas,
dans ce but, à pousser les agents à développer leur « créativité » et à « communiquer ». Cet aspect est absent
du texte de Deleuze qui ne relève que le côté concurrentiel, la rivalité qui oppose les individus entre eux. La
société connexionniste s’appuie sur l’autonomie de l’agent qu’elle tente de favoriser à travers un mouvement
contradictoire : intensification du maillage, atomisation, flexibilisation, désincarnation et incitation à la prise
de risque individuelle. Cependant, en cas d’échec de ce type de dispositifs, il va de soi que la hiérarchie
rétablit le principe d’autorité. L’exemple du trader Jérôme Kerviel est à ce titre exemplaire. Il n’y a donc pas de
remise en question de la hiérarchie sociale par le connexionnisme, mais réorganisation les relations sociales
sur une base réticulaire, les plus puissants étant ceux dont le réseau est le plus étendu ou dont le « poids
synaptique » est le plus fort dans leur réseau.
On notera que si le développement réticulaire et l’explosion fluxiste avaient pour seule ou principale finalité
l’accroissement du « contrôle » et n’étaient pas un pur produit du développement illimité de la rationalité
économique, ils trahiraient un très mauvais calcul de la part des dominants puisque les réseaux physiques, de
même que leurs flux énergétiques et informationnels, constituent, de par leur irremplaçabilité et leur position
vitale, le talon d’Achille des économies mondiales les plus puissantes.
Si, en tant que « science de la communication », la cybernétique avait fait le rêve d’une organisation
« rationnelle » du monde, considérant les humains comme des machines dotées de cerveaux-ordinateurs,
force est de constater que cette cauchemardesque illusion ne s’est pas réalisée. Le connexionnisme, quant à
lui, a compris la différence entre le vivant et l’inerte, l’humain et la machine, le formel et le réel, la vérité
abstraite et la vérité interactionnelle. Précisons que le terme « connexionnisme » est pris ici dans ses deux
principaux sens : celui de modèle cognitif issu des sciences cognitives et de leur critique de la cybernétique, et
celui de modèle social. Ce sont donc deux plans distincts dont l’ouvrage de Boltanski et Chiappello, Le nouvel
esprit du capitalisme, avait bien établi la relation. Le modèle des sciences cognitives cherchait à rapprocher
l’informatique et la biologie du cerveau de modèles d’intelligence distribuée, modèles qui ont été ont été
transposés, de façon plus ou moins métaphorique, à l’étude des sociétés humaines [15] Contrairement à la
cybernétique qui était effectivement une science du contrôle (ou, ce qui revient au même, prônait
l’instauration du contrôle « scientifique » de la société), le connexionnisme ouvre, comme on l’a dit, le champ
de la créativité et de la communication, de l’auto-réalisation « libérée » ou de l’imaginaire. Il s’accommode
parfaitement du discours et de certaines pratiques libertaires dans un monde qui aspire, pour se délivrer à la
fois de l’économique, devenu une insupportable source de tension et de catastrophes, et d’une conception de
la valeur purement matérielle, à recréer du « social », du « convivial », du « lien » ou de l’« économie
solidaire ».
En relation à la société industrielle classique, les nouvelles formes d’exploitation connexionnistes ne
dépendent plus forcément du rapport travail/rémunération, mais d’un positionnement plus ou moins
asservissant dans les réseaux, situation qui n’est pas encadrée juridiquement et qui est même assimilée
parfois à des « loisirs ». La tendance propre aux sociétés connexionnistes à désubstantialiser l’économie ne
rend nullement celle-ci « immatérielle », comme le prétend André Gorz ou l’économiste René Passet, ni
« cognitive » ou « informationnelle », mais simplement « fluxiste ». Cela signifie que la production et la
gestion des flux (informationnels, communicationnels ou financiers) a tendance à subsumer la production et
la gestion des biens. Lors de la crise des subprimes, les prêts hypothécaires ont été émis par millions et les
banques américaines, souhaitant se passer des notaires, ont créé leur propre système informatisé pour
enregistrer les transactions : le système MERS. Mais ce fichier MERS contient des documents peu détaillés sur
l’hypothèque et l’emprunteur et ne valent rien aux yeux des juges. Le but des banques était en fait de
spéculer sur la base de ces hypothèques frauduleuses en les revendant en masse à des investisseurs. Mais à
présent, pour faire valoir leur droit à récupérer les biens hypothéqués, les banques sont incapables de
présenter des documents notariés. Plusieurs banques se disputent parfois le même bien. Cet exemple illustre
la façon dont des biens physiques et leurs possesseurs eux-mêmes peuvent subir une désubstantialisation et
être convertis en unités d’informations (bits).
Devenue la base de l’économie, l’activité fluxiste a créé de nouvelles formes de précarité comme a) le manque
de réseau (l’exclusion), facteur de précarité qui n’entraîne pas forcément l’appauvrissement mais peut mener
à l’isolement et à l’incapacité à maintenir les liens existants, b) la dépendance de réseaux locaux courts et
contraignants en relation aux réseaux longs réservés aux puissants, c) l’immobilité et le rôle de représentation
des puissants sur les nœuds des réseaux, présence fixe qui autorise les puissants à être, eux, très mobiles, d)
le refuge dans ces nouvelles formes d’activité typiques de la société connexionniste que sont les jeux vidéo, le
téléphone mobile, le sms et le surf sur Internet. Dans Fahrenheit, Mildred, la femme du pompier Montag, est
un personnage archétypal et une parfaite anticipation du Nolife ou du Hikikomori japonais. Elle demeure en
permanence confinée entre les trois murs-écrans de sa salle de séjour et s’adonne à une communication
pseudo-ludique avec les membres de sa « famille » que sont les icônes télévisuelles interactives.
La corporéité technique subissait (et subit encore, mais à une échelle moins grande que par le passé) une
situation d’enfermement destinée à produire des biens et des services. Dans la société connexionniste, la
corporéité technique n’est plus destinée prioritairement à transformer des matières premières, mais du
temps. Il s’agit là d’une autre forme d’enfermement par enveloppement dans un maillage de flux plutôt que
par contention dans un espace foucaldien ou même dans un espace de contrôle comme le suggère Deleuze.
L’individu décorporéisé et atomisé concourt lui-même autant qu’il peut à se transformer en unités
d’information, en messages qui trouveront leur place dans le réseau. À consommer du temps pour produire
des flux.
Ce mode de domination a besoin de désubstantialiser pour favoriser la fluidité. L’État lui-même rêve de
s’autodésubstantialiser – le « dégraissage » est l’un de ses maîtres-mots. La technique peut remédier
facilement à une interruption de flux matériels, mais redoute par-dessus tout les perturbations qui touchent à
la circulation des corps, quel qu’en soit le motif – la victime emblématique de ce type de société est le
voyageur immobilisé, que ce soit par une grève, un accident ou une catastrophe. De manière générale, la
société connexionniste se méfie du corps car il est source de tensions et de ralentissement des flux. C’est
pourquoi les solutions envisagées visent à diminuer dans la mesure du possible les situations de contact : on
favorisera, par exemple, le télé-enseignement, la télé-médecine ou la communication en ligne avec les
administrations, et on cherchera à désubstantialiser peu à peu l’ensemble des institutions.
L’idée du réseau se présente donc comme une métaphore opérante capable d’éclairer et d’unifier un grand
nombre d’aspects de nos sociétés. Son succès et son importance proviennent de son rôle croissant dans la
vision qu’a l’époque d’elle-même. Sans vouloir retracer ici l’histoire de cette métaphore conceptuelle,
signalons que, dans son ouvrage Critique des réseaux [16] Pierre Musso tente de cerner les trois moments clés
de la généalogie du réseau. Le premier moment où domine la technique artisanale du tissage court des
origines mythologiques à Descartes. Le deuxième temps, « biologico-politique », marque le moment de la
fusion de l’organisme et de la rationalité réticulaire, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, préalable à la
double invention conceptuelle et symbolique de Saint-Simon et des macro-réseaux techniques territoriaux.
Enfin, le troisième moment caractérise le XXe siècle, depuis l’invention de l’ordinateur, avec une nouvelle
vision correspondant à la doxa du réseau qui peut être qualifiée de « biotechnologique ».
La forme réseau devient un opérateur social à une époque située entre les Lumières et la philosophie du XIXe
siècle, moment charnière formalisé par Saint-Simon pour qui le réseau ne définissait pas seulement le
système industriel, mais devait devenir la base matérielle et symbolique de la société dans son ensemble. Or
cette utopie techno-sociale s’est réalisée, ou du moins cherche à le faire. C’est celle d’une démocratie
mondiale réticulaire basée sur la communication où le présent est passage, transition et mouvement, mais un
mouvement du non-changement. Puisque, dit l’auteur (op. cit.), la « société de communication » a sa vérité
dans le réseau, alors ce dernier est un passeur qui nous transmute en « passants », toujours plongés dans des
flux (d’informations, d’images, de sons, de données...) De même que la république platonicienne cherchait à
attribuer une place à chaque individu, la démocratie réticulaire met chacun dans une situation de passage en
le « branchant » à un réseau. L’opérateur réseau né de la pensée du changement historique aboutit à
l’évacuation de toute pensée du changement.
Doctrine militante pour des raisons historiques liées à son imaginaire et à l’influence du christianisme, le
démocratisme occidental est actuellement en pleine communion connexio-centriste avec les pays arabes.
L’actuel « printemps arabe » ne sonne-t-il pas l’heure de voir se réaliser le projet du saint-simonien Michel
Chevalier, l’homme qui, au XIXe siècle déjà, annonçait que le réseau technique réconcilierait l’Orient et
l’Occident ? [17] Le « système général » de la Méditerranée qu’imagine Chevalier fait de chaque grand port un
lieu d’interconnexion de réseaux imbriqués entre terre, mer et eaux intérieures. « La Méditerranée a été une
arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la
Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici
divisés. » [18] On peut donc se demander si, en même temps qu’elle semble réaliser le rêve d’œcuménisme
connexionniste de Chevalier – l’union de l’Orient et de l’Occident dont la Méditerranée devient le « lit
nuptial » – cette période de l’histoire n’est pas tentée d’inventer une nouvelle forme de révolution : la
révolution a-politique, portée par le fétichisme du réseau, « techno-utopie » suscitant des discours
visionnaires sur de nouveaux liens sociaux, de nouvelles communautés, voire une nouvelle société.
Le développement sans frein des techniques a produit un sentiment de fatalité, déterministe et finaliste, et la
conviction largement partagée que l’Eden connexionniste est promis à l’humanité tout entière. Que c’est là sa
plus heureuse destinée et que, consciemment ou dans leur inconscient, tous les peuples y aspirent
profondément. L’origine de cette conviction est à rechercher dans les liens étroits entre l’évolution de
l’espèce humaine et celui de sa technique. Il faut ici revenir à l’œuvre de Leroi-Gourhan et se souvenir que,
pour lui, il était impossible « de ne pas considérer que l’humanité change un peu d’espèce chaque fois qu’elle
change à la fois d’outils et d’institutions. » [19] Le processus technique chez l’homme est équivalent aux
changements génétiques conduisant à la spéciation des autres mammifères. C’est pourquoi la corporéité
technique humaine est inséparable de sa corporéité biologique.
À la fois extérieure et incarnée, la technique ne semble pas un choix fait par l’espèce humaine mais une
donnée de nature, et son orientation ne se présente pas comme pas le résultat des circonstances, mais de
l’impérieuse nécessité de la survie – comme chez les autres espèces leur évolution biologique.
La question est donc de savoir si, en tant qu’êtres dont l’identité corporelle et extracorporelle est façonnée en
partie par la technique, et plus précisément par cette forme particulière qu’est la technique capitaliste, nous
pouvons l’évaluer d’un point de vue extérieur, dans la mesure où nous « raisonnons » et « imaginons » en
grande partie à travers notre double identité biologique et technique (double car le processus n’est
heureusement pas totalement fusionnel).
La difficulté d’appréhender et de critiquer ce phénomène est peut-être la raison de notre sentiment
d’impuissance face à une souffrance bien réelle, un type de souffrance dont la logique scissionnelle entre
biologie et technique serait, dans cette hypothèse, la cause principale.

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