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® Casbah-Editions, Alger , 2012.
ISBN: 978 - 9961- 64 - 933 - 6.
Dêpôt légal : 3919 - 2012 .
Tous droits r éservés.
CHADLI BENDJEDID
MÉMOIRES
CIIADLI BENDJEDID
MÉMOIRES

Tome 1
Les contours d'une vie
1929-1979
Rédigé p ar
Abdelaziz BOUBAKIR

Tnuluit dt )':U'abe pal'


Mthenmw HAMADOUCHE

Villa n C6 , lot. Saïd Harndine, 16012 , Alger


11 est, parmI les croyants, des hommes qlll ont ete smceres
dans leur engagement envers A llah Ce/tams d'entre ew:
ont attemt leu/" fin ; et d'Qlltres attendent encore .. et lis
n 'ont vane aucunement (dans leur engagement).
(Le Saint C oran, Al-Allzâb , vusd 23)
A mon père, lLy:emple d'altrlllsme
et de magnammite.

A ma mère, en hommage ci: ses sacnfices


et ci: son hunulile.
HOMMAGE

AILX maltyrs de la Guerre de Llberatlon tombés SIL/' cette terre géné-


reuse qu 'ds ont abreuvée de leur sang p u/'.
A mes compagnons d'armes qw se sont sacnjiés pour cette pa/ne et
qUI Jill sont restesfidèlesàjama/s.
Aw; génerahons jilfures, plUssent ces memOires tellr être utz /es.
TABLE DES MATIÈRES

PRECISlOHS 15

PRo!.OOUE 19

OlAPITRE. 1

C hap itr e II
MEs RACINES ET MON ENFANCE ( 19::!9-1945)

LA PRISE DE CONSCIENCE ( 1945-1954)


"
CHAPI11I.E m Lu années de brauc (1954-1956) 75

CHAPIlllI N Le Congres de la Soummam et la créatlon de la


BASE DE L'EsT (1956-1958) 97

Chapitre V Le COMPLOT DES COLONElS ( 1958-1959) 133

CHAPIlllI VI L' état-major génëraJ ou le retour de l'espOIr


(1958-1959) 165

CHAP!TIlE VII Le premier pruonmer aprh r Indépendance 197

C hapitre VIII Le "IXNEMENT DE REDRESSEMENT DE JUIN 1965

ChapÎll'e IX A LA ~ REOlOO IIi1LITAlRE ( 1964 -1919) :!53

CHAPITllI X Le, relations avec le Maroc lIVant 1979 ::!81

CHAPITRE. XI SOUVENIRS DE VOYAOES 301

CHAPI11lE xn Boumediene tel que Je \' il! connu ,-


"'1
,
PRECISIONS

J'ai longtemps hésité avant d' entamer l' écti-


ttu'e de ces mémoires, car j ' ai toujoms considéré
que ma vie et mon parcoms de combattant n ' é-
taient lien comparés aux énonues saclifices
consentis par mon peuple tout au long de sa lon-
gue histoire. Connue je suis convaincu que 1110 n
dévouement dmant la GuelTe de Libération
et les effotts que j ' ai fmunis au lendemain de
l'Indépendance n ' étaient qu' UtI devoir qu' il m ' in-
combait d' accomplir au même titre que tous les
Algétiens de ma génération . Mon hésitation fut
renforcée par la lectme des mémoires de plu-
siems honunes politiques et grands chefs militai-
res - dont ceux de persotmalités algétiennes évi-
demment ; j ' ai constaté que la plupatt de ces
œuvres étaient imprégnées d' lUl nat'cissisme qui
met en avatlt la personne de lems autem s au
déuiment de la vétité et de la modestie qu' ap-
pelle tout témoignage histotique.
Cependatlt, l'insistance d' IUl cettain nombre de
mes atrus, patmi les fidèles moudj altidine, a fini
pat' avoir raison de ma réticence. De plus, les ten-
tatives de cettains de potter atteinte à mon passé

15
C HADLI BENDJEDID - MÊMO IRI S

militant ont confOlté ma conviction de m 'engager


dans cette expérience .
Mais, au 11l0lnent où je lne suis luis à lne relné-
morer mes souvenirs - proches et lointains -, je me
suis trouvé confronté à lm dilenune. Le premier
tenne réside dans le fait que la plupaIt de mes
documents relatifs il mes aImées de lutte ont été
soit égaI'és, soit altérés pour mollit raisons qu'il
serait long d' exposer ici . Le second a trait à ma
mémoire qui est allée s' affaiblissaIlt, deVenaIlt,
COlmne dit le dicton, « lin simple écho à une voix
éteinte ».
J'ai choisi pOLU' titTe à cette première paItie Les
contours d 'une vie, parce qu'il s'agit, réellement, de
sitnples btibes de n1a vie. L'houune, c'est COlll1U,
quelle que soit la puiSSaI1Ce de sa mémoire, n' en
est pas moins incapable de tout retenir. J'ai, par
ailleurs, élagué volontairement certaines ques-
tions dont l'évocation pOlUTait être interprétée
conune tille attaque contre des persOlu1es ou
quelque règlement de comptes.
DaI1S ces mémoires, j ' ai tenu à relater les faits
tels qu'ils se sont dérolliés, évitant de défonner la
vérité, de blesser qui que ce soit ou d' exagérer les
événements. Je suis convaincu que ce télnoignage
aussi sincère que modeste - quelle que soit sa
valeur, au demeuraIlt -, pOlUlmt servir de matétiau
aux histOliens qui auront la latitude de traIlcher s' a-
giSSaIlt de questions nationales et d' événements
historiques, source de polémique et de divergences.
De même, j'ai évité, autaIlt que faire se peut,
d' évoquer les événements auxquels je n' ai pas plis
part ou daIlS lequels je ne fus pas partie prenarlle.

16
PRtCISlO NS

Le lecteur remarquera de lui-même que ma nalTa-


tion des faits passés est imprégnée par mes posi-
tions et mes opinions actuelles. Ceci est normal,
dans la lnesure où, souvent, nous ne prenons cons-
cience du sens de celtaines attitudes histOliques
et de leur contexte qu' après leur déroulement,
quand bien même nous en eussions été les.témoins
oculaires. Parfois, on se retrouve plis dans la spi-
rale d'événements graves et on n'en l1leSme les
effets sur soi et sur le pays que plusieurs décen-
nies plus tard. Par acquis de conscience, donc, j ' ai
tenu à retracer ces événelnents avec hOlUlêteté -
du ntieux que j ' ai pu -, en essayant, par-là même,
d'en tirer les leçons.
Mon SOullait est que ces mémoires me représen-
tent auprès des gens conuue j 'ai toujours espéré
qu'ils me cOlmaissent et non sous le plisme défor-
mant qui a été créé autour de ma personne.
Enfin, je ne manquerai pas de remercier les
amis qui m'ont aidé à reconstituer des faits précis
et m'assurer de l' exactitude des noms de person-
nes et de lieux. Mes remerciements vont tout par-
ticulièrement au Professeur Abdelaziz Boubakir,
qui s' est attelé avec patience à l' emegistrement et
au décryptage de mes témoignages, après un effOlt
de longue haleine qui aura duré quatre aImées.
PROLOGUE

Je suis né une rumée avrult les cérémoniaux pro-


vocatems pru- lesquels la France célebrait le cen-
tenaire de la colonisation à la grrulde indignation
des Algéliens qui se sentirent htuniliés. POlU- SlU-,
les images que renvoyaient ces manifestations
ruTogrultes fment pom nos grrulds-pru-ents et nos
pru-ents lm moment de grMde doulem et de fms-
ti-ation, d'autrult que les autmités fi-Mçai ses
entendaient, à bllvers cette conunéllloration, affir-
mer et glmifier le tiiomphe du projet colonialiste,
en prétendMt avoir mis fin définitivement aux
nombreux soulèvements spontMés et à toutes les
fonnes de résistMce vaillrulle que noti-e peuple a
opposés à l'rumée fi-Mçaise et, après elle, aux hor-
des de colons emopéens, depuis le prelnier j om où
ils fOlùèrent le sol algélien_
Nos aïeux et nos pru-ents ont longtemps souffert
de l'injustice et de la misère sous le joug du colo-
nialisme, dMs des conditions irùltunaines. Cette
souffrMce lem était d'autrult moins suppmtable
qu'ils voyaient lems villages incendiés, lems ter-
res spoliées, lem tissu social effiloché et lem iden-
tité aliénée_

19
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRE S

A l'époque où nous ouvrimes les yeux, les jeu-


nes de nIa génération et tuai -tnêtue, sur cette
amère réalité et découvrimes que notre pays était
sous occupation étTangère, les conditions de vie
étaient lamentables. D' tm côté, les colons brandis-
saient orgueilleusement le slogan de « l ' Algélie
fiançai se », de l' autre, nos parents nounissaient
en nous le sentiment d ' apprutenance à tme telTe
glOlieuse et à tme religion rulcrée drulS les cœms.
Il était, dès lors, tout à fait natmel que nous nous
intenogions sm les raiSOllS qui nous ont conduits
à tme situation aussi abemmte et sur les moyens
de nous en sOltir.
Pru' chance, la lutte implacable menée pru' notre
peuple, à la faveur d' tme prise de conscience ren-
due possible grâce au mouvement national, toutes
tendances confondues, nous a ouvelt la voie de
l' action politique, bien que la cause pour laquelle
le pays combattait et les débats qui avaient cours
à l ' époque fussent au-delà de notre capacité d ' assi-
milation . Chemin faisant, nous conunencions à
comprendre que la libération du pays devait pas-
ser inexorablement pru' un choix ru'du et que le
chemin vers la liberté était semé d' embûches et
nous réservait saClifices et souffrrulces.
Les massacres du 8 mai 1945 furent l ' étincelle
qui aigttisa notre volonté et nous convainquit défi-
rtitivement qu' il fallait que nous fassions quelque
chose. Cela dit, la question était de savoir ce que
nous pouvions faire . Après la tuerie de mai 45, un
mot s'imposa en guise de réponse : le djihad.
Bien sûr, ce mot n' avait pas la même significa-
tion qu' auj ourd' hui . Je me souviens, en effet, que

20
PROLOGUE

les j elUles parcouraient les campagnes, à la recher-


che des moyens qui les eussent aidés à libérer lem'
pays et jeter l ' occupant dehors, La libération de la
ten-e et la défense de l ' Islam étaient IUle seule et

Inelne cause.
Je faisais paItie de ces jeunes qui avaient
besoin qu' on les prelme paI' la main et qu' on les
OIiente, Et l'hem'e de véIité sonna durant la nuit
du 1" novembre 1954 . Ma génération avait le choix
entre mle existence de selv itude et IUle vie digne
à laquelle elle ne pouvait accéder qu'à travers le
djebel, le maquis, au pétil de sa vie,
DaIlS ma région, j'étais accusé d' insoumission à
l 'administration coloniale et aux caïds, ce qui
m ' encouragea à rallier la lutte année, AupaI'3vaIlt,
cette accusation était collée à mon père si bien
qu ' il fut smn onuné « El Hadi le subversif » et moi-
même « le fils du subversif ». Il faut dire que j'étais
fier de ce qualificatif qui équivalait pour moi à un
vélitable acte de naissaIlce, Six mois à peine après
le déclenchement de la lutte atmée, je passai de la
« subversion » à la guetTe contre la FraIlce. Cette
traIlsition bOlùeversa toute ma vie. Auj ourd' hui,
qUaIld me revietment en mémoire mes aImées de
lutte, je remercie Dieu d' avoir guidé mes pas CaI',
SaIlS Lui, je n' amms pas trouvé le droit chemin, et
ll1a vie, sans cette lutte, n'aurait eu aucun sens.
La révolution aImée m 'adopta, me redonna
espoir et me pemùt de rêver. Elle fit de moi un
honune conscient de ses choix et de ses responsa-
bilités et soucieux du devenir de son pays et de son
peuple, J'embrassais, qUaIlI à moi, cette révolution
avec toutes ses qualités et ses défauts, En fait,

21
CHADLI BI NDJE DID - MEM OIRE S

existe-t-il dans l ' histoire de l' humanité une seule


révolution qui ait été paIfaite ? Cette question, j e
l' adresse aux voix diSSOnaIltes qui, pom des raisons
politiques évidentes, ne voient daIlS notre Guene
de Libération que les aspects négatifs. A ceux -là, j e
cOilSeille de s'intéresser aux eneurs qui ont été
conunises au sein des mouvements de libération et
autres mouvements sociaux qu' a COiliUS le monde
contemporain, jusques et y complis la révolution
fraIlçaise. Ils amont tôt fait d' admettTe que toute
révolution est synonyme de victoire et d' échec,
d' espoir et de déception, et que la réalisation des
obj ecti fs pow· laquelle elle est menée, justifie les
eneurs qui peuvent entacher son paI·cours.
Il en fut ainsi de notre révolution aImée : mal-
gré les graves enems qui ont pu être conunises en
son nom, elle n' en a pas moins réalisé le rêve de
notre peuple d' accéder à Wle vie respectable et
pacifique. J'ai vécu, avec les moudjalndine, les
moments de gloire cOimne ceux du doute, lorsque
nous nous slUprimes à croire que notre révolution
allai t s' éteindre. PowtaJ1t, nous avons résisté et
niomphé grâce à la volonté des honliles et à lems
saclifices.
Plus d' un denn-siècle s' est écolùé depuis la fin de
non·e révolution aImée et elle continue d' ên·e au
cœm de l ' actualité, que ce soit daIlS le débat poli-
tique à l ' intéliem du pays, daJ1s le cadre des rela-
tions avec l'ancienne puissance coloniale ou dans
celui de l'éct1tme de l ' instoire. Je pense que le
temps est venu pOlU· qu ' elle soit libérée de l' insnu-
mentation politique au nom d' lUle légititnité que les
générations aculelles regardent d' lm œil méfiaIlI ;

22
PROLOGUE

il faudra confier la mission d'écIiture de notre his-


toire aux acteurs sincères et aux histOliens.
J'ai été l ' un des premiers à appeler à substituer
à la légitimité histOlique la légitimité constitution-
nelle pour constmire une AlgéIie démocratique. II
n 'y a pas de doute que cette approche est difficile
il mettre en œuvre en raison de l ' obstination de
celtains cercles nostalgiques qui font l'apologie du
colonialisme et qui, malheureusement, trouvent un
écho ici, en Algélie.
J'ai été également le premier il appeler à tour-
ner la page de passé, sans pour autant la déchirer
parce que persOlUle - ni la génération de
Novembre ni les générations fuhu·es - n' en a le
di·oit, car il s'agit de l ' histoire de l 'Algélie. Les Cli-
mes colonialistes sont touj ours vivaces dans la
mémoire collective et la blessure ne s' est pas cica-
uisée. Et même si cette blessure se refenne un
jour, cette page n ' en restera pas moins gravée dans
l ' histoire à jamais.
Nous avons, nous moudjallidine, accompli une
mission sacrée à laquelle l' Histoire nous a appelés.
Il est de nou·e devoir aujourd' hui de céder la place
aux nouvelles générations, parce qu' elles sont plus
aptes que nous à constmire une Algélie prospère,
où régnent paix et justice sociale. Je suis
convaincu, du haut de mes quau·e-vingts ans, que
le pays ne m ' est redevable de lien et que tout ce
que j ' ai accompli n ' a été rendu possible que grâce
il la volonté de Dieu. Je fais partie des premiers
moudj allidine qui ont assumé, sans discontinuer,
les missions et les devoirs que l ' Histoire lem a dic-
tés, depuis que je fus responsable adjoint d' lUl

23
C HADLI BENDJEDlD - MEMOIRES

groupe au début de la révolution jusqu 'à mon


dépru1 de la présidence de la République en jan-
vier 1992. J'ai toujours considéré que ce que j'ai
fait est moins lm honneur qu'lme exigence.
Enfin, j'espère que le lecteur ne mrulquera pas
de constater que j'ai voulu que cette première pru'-
tie de mes mémoires soit un simple témoignage ;
guère plus. Cette pru1ie couvre la péliode a1lrult
de 1929 à 1979 ; elle traite de mes racines, de mon
enfrulce, de la plise de conscience, de mon rallie-
ment à la lutte anuée, de mon combat à la Base de
l' Est et à l'état-major de l'ALN, et des missions qui
m ' ont été confiées, en trul! que responsable mili-
taire, au lendemain du recouvrement de la souve-
raineté nationale.
Cette pru1ie sera suivie d'lm second tome qui
abordera des questions imp011rultes et sensibles
ayant mru'qué l ' histoire récente de l' Algélie,
Puisse Dieu guider mes pas.

Chadli Bendjedid
Alger, le 14 avIiI 2012 ,

,.
CHAPITRE 1
MES RACINES ET MON ENFANCE
1929-1945

l'ai touj ours répondu, non sans fierté, à ceux


qui me questionnent sur mes origines, que « je suis
U/1 Ama:igh arabisé par l 'Islam ». Pom moi, cette
fonnule d' Ibn Badis représente une vérité à
laquelle je crois fermement parce qu' elle définit
mon identité et mon appartenance et même ma
place en tarll qu'Algérien darlS ce monde.
Je suis né le 14 avril 1929 datlS la localité de
Sebâa, qui signifie « sepl » et renvoie au noyau du
clarl des Ben Djedid composé de sept membres . On
l'appelle aussi Yârch (tribu) des Djedaïdia. Selon
une autr'e légende - je ne sais si elle est vraie - ce
nom est tme défOlmation du mot Sebha qui serait
lui-même une altération de Saba ' (au Yémen). La
bourgade se tr'ouve à l' extr'ême est du pays, entr'e
Armaba et la localité de Bouteldja, eX-Blarldatl.
Située non loin de la mer, Sebâa est plarltée au
beau milieu d'tme vaste plaine altel1larlt à perte
de vue tenes cultivables, végétation sauvage et
mar·écages. Au loin, on distingue le massif monta-

25
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRE S

gneux de Bouabad qui servit de refuge aux com-


battants dmant la lutte année. Les maisons sont
disséminées sm une tetTe sablonneuse mais feltile.
Vues de loin, elles semblent collées les unes au aut-
res, tandis que cel1aines apparaissent isolées au
milieu des fennes et des jardins. Actuellement,
Sebâa s' est agrandie et est devenue lme agglomé-
ration rattachée administrativement à la wilaya de
Tarf, liInitée par la mer Méditenanée au nord,
Guelma et Souk-Aluas au sud, AImaba à l' ouest et
la fiontière tunisienne à l'est. La région est cOlUme
pom ses lacs (Lac des Oiseaux, Oubeira, Tonga et
El Malha) qui constituent lme des plus belles réser-
ves nallu·elles au monde, et vers laquelle migrent
en hiver les oiseaux venant d' Emope. C 'est dans ce
milieu nallu·el fascinant, entre Oued Kebir, Oued
BOlmamoussa et la Seybouse, que j'ai passé mon
enfance et mon adolescence ainsi qu' une paItie de
mes aIUlées de lutte.
J'ai grandi, comme tous les enfants à cette
époque-là, daIlS lm envirolUlement où les légendes,
les mythes et les histoires populaires façolUlaient
la vie de tous les j oms. Ce que notre grand-mère
nous racontait avait valem de véIité absolue . Ses
histoires ont forgé notre imagination, nos senti-
ments, notre perception du monde et notre rela-
tion avec le temps et l'espace.
PaI1Ui les légendes concemant ma famille, cer-
taines situent nos Oligines en Péninslùe aI·abique ;
au Yémen plus exactement. Mes aIlcêtres se
seraient rendus aux Lieux Saints de l' lslaIn pom y
accomplir le pèleIinage puis, fUyaIlt la disette,
amaient continué lew· chemiIl à travers l'Egypte

26
MEs RA CiNE S ET MON ENFANCE (1929- 1945)

vers la Libye. Là, ils se seraient scindés en deux


groupes. L'lm s' est fixé à Sebha, à l' ouest, et l' autr'e
a poursuivi sa route jusqu' aux hauts plateaux algé-
liens. Durant son péliple, ce deuxième groupe se
divisa également en deux, le premier prolongea
son péliple plus à l' ouest, tandis que le second pre-
nait la direction du nord pour s'installer dans ce
lieu qui prendra par la suite le toponyme de
Sebâa. Les membres de la famille qui se sont dili -
gés plus à l' ouest se fixèrent à Ksar Chellala et
pOltent des noms différents du nom Oliginel ; les
autr'es s'installèrent dans le Djebel Amour, à Aïn
Sefra et pOlt ent le nom de Bendjedidi.
Mon oncle - qui fut kh odja, c' est-à-dire secré-
taire à la mailie de Bouhadjar - m' a raconté avoir
rencontré cette branche de la famille lorsqu'il fut
condaJllilé à mOlt et dépOlté, avec d' autr'es mili-
tants, au caJnp de concentr1ltion de Bossuet, près
de Sidi Bel-Abbès. Quant aux denùers, les récits
indiquent qu'ils se sont rendus au SallaJ1I
Occidental où ils se sont fondus daJ1S la poptùation
locale.
Evidenunent, cette mythologie sur les Oligines
renvoie, dans ses lnenus détails, à ce que relataient
les récits de la majOlité des faJlùlles algéliemles
sur leurs aJlcêtr'es, et ce qu' avait rappOlté l' énù-
nent lùstOlien AbdenalunaJle Ibn KhaldoWl sur
les migl1ltions des tribus aJ'abes, lew's conditions,
leurs spécificités et leurs modes de vie. Ce qui
dénote, SaJ1S doute, Wle celtaine nostalgie, aJlcrée
daJ1S les esplits, d'lUl passé lointain qui leur rap-
pelait leurs gloires, mais qui restait conune incom-
préhensible et inaccessible.

27
C HADLI BI ND JEDID - Mi MOIRI S

Donc, à en croire ces récits, je serais moi-même


descendant d' tme tti bu issue de la péninslÙe ara-
bique, dont Wle partie serait installée à l 'ouest de
la Libye et en Tunisie, une autt-e à Ksar Chellala,
tme tt-oisième dans le dj ebel Amom , et tme qua-
ttième à Seguia Hatma et Oued-Dallab _ Malgré
cette dispersion, à tt-avel"S des régions éloignées les
Wles des autres, le lien fatuilial serait dememé,
d' après ce que nous racontaient nos pat-ents, entre
ses di fférentes bratlChes, et ce jusqu' à Wl passé
proche. Preuve en est que des membres des deux
filiales libyerme et twrisielwe continuaient à ren-
di-e visite à notre village et à pattager avec nous
nos joies et nos peines. Ainsi, à l ' occasion du
matiage d' un des fils de mon grand-père Cheikh
Mohatned, des membres de la branche de Sebha et
d'Ouchetata ont été invités, ont répondu à l ' invita-
tion et sont venus à Sebâa, à dos de chevaux et cha-
meaux. Ils y sont restés sept jom s et sept nuits, à
titt-e d' invités d' hOlwem de f 'aarch.
Les Djedaïdia de Ouchetata ont plusiems fois
tenté de raffemrir lems liens avec Cheikh
Mohatned, et sont allés même jusqu' à demander la
main d' tme de ses filles Mon grand-père a, au
début, accepté, mais il s' est vite rétracté, ayatlt eu
pem pom sa fille de la cruauté de l ' exil _ Ils ont
intelprété son refus conuue tm matlque d' intérêt
de J'aarch des Bendjedid pom eux, suite à quoi, ils
rompirent lem relation avec !tri. Pendatlt la révo-
lution, ils ont renoué le lien, strite à la rencontre
de mon père, alors en exil en Tunisie, avec lew-s
chefs, lesquels se firent le plaisir de !tri proposer
lems selv ices.

28
MEs RACINE S ET MON ENFANCE ( 1929-1945)

Quant à notre grande famille, elle s' est instal-


lée, COimne je l'ai déj à évoqué, à Sebâa, où elle a
procréé, acquis de vastes tenes cultivables, et pu
conselver sa structlU"e tlibale hennétique, à tra-
vers des alliances et des solidruités fruniliales et
lIibales ,
Il n ' existe, bien entendu, pas de docwnents qui
attestent ces propos, ils sont fondés SlU" des récits
que des générations s' appliquèrent à lI'ansmetu'e
de père en fils , Enfrults, nous écoutions, mes cou-
sins et luoi, ces histoires passionnantes sur notre
généalogie, conune s'il s'agissait de miracles qui
nous rappelaient la geste des Béni !-IiI al , C ' était,
pOlU" nous, lUle SOlU"ce de fielté, et nous nous en
enorgueillissions bien devrull les aull'es, en cla-
luarlt : « N O IlS sommes des A rabes p ure souche! »
Tous ces récits SlU" les oligines et la fili ation
peuvent êlI'e vrais, COl1Une ils peuvent êlI'e Wle
pw'e fabulation ou tout simplement invraisembla-
bles, Mais cela démontre, à ne point en douter, que
les frunilles algélielmes accordent encore de l'im-
pOitance à cette question et que pOlU" l' Algélien
les racines sont au cœlU" de la quête de son iden-
tité, de sa persOimalité, voire de sa place dans le
monde d'auj olU"d' hui ,
POlU" ma prut, j'ai complis, à l 'âge adulte, que ce
qu' on nous racontait SlU" les Oligines étai t lUl
mélrulge de réalité et de ficti on, J' ai alors tout de
suite 1I1IIlché sm la question : je suis fier de mon
runazighité et de mon apprutenru1Ce ru'abe, tout en
restant attaché à ma confession muslùmane, Ce
lIiptyque consti tue, à mon sens, l'identité algé-
lielme dru" sa lichesse et sa diversité,

29
CHADLI BrNDJEDID - MÊMOIRES

Sm cette histoire de racines, je voudrais racon-


ter lUle anecdote : à notre anivée à Sanaa, en
1980, pow- lUle visite officielle, j ' ai été swpris de
voir le peuple yéménite me réserver un accueil des
plus enthousiastes, hissant des banderoles sm les-
quels était écIit avec Wle très jolie calligraphie
arabe : « Bienvenue s ur la terre de vos ancêtres .1 »
J'en ai été très ému, et cela m' a rappelé ces histoi-
res qu'on me racontait pendant mon enfance, et
qui se transmettaient de génération en génération.
Le soir même, Aluned-Ali Ghezali, à l' époque
ministre de l'Habitat, et qui m' accompagnait dans
ce voyage, m' a confié qu'il avait observé Wle simi-
litude troublante entre notre dialecte et celui des
Yéménites. Puis, il m'a demandé de l'autOliser à
visiter quelques marchés de la ville de Sanaa pom
s'en assw-eL Il est revenu le soir, très étOlUlé et stu-
péfait, pour lue lancer : « Monsieur le Président, ils
on/ des traditions qui ressemblent beaucoup aux nô/-
l'es, et leurs dialectes ressemblent incroyablement à
nos dialectes berbères .1 »
Après l'installation des sept fi-ères dans la
région, de petites familles sont venues, par succes-
sions, de différentes régions du pays, pom s'instal-
ler autom d' eux, en quête de protection et de sécu-
rité. Elles lem prêtèrent allégeance en échange de
certains services, dont celui de Clùtiver lems ter-
res. Le système social qui régnait était le système
traditiOlUlel, tant en matière d' organisation des
relations fruniliales qu 'au sein d'lUle même
frunille . Aussi, l'organisation de la petite COlmnu-
nauté était-elle soumise à ce qu'on peut appeler
el-macheikha, qui supposait la sownission de toute
MEs RACINES ET MON ENfANCE (1929-1945)

la l1ibu à lm cheikh incontestable et incontesté,


que l' on consulte en toute chose et en toute cir-
constance. Le chef de la l1ibu des Bendjedid se
chargeait du règlement des différends, sa parole
faisant foi dans toutes les affaires. Le denuer chef
de la l1ibu fut Cheikh Mohamed, mon grand-père
matemel. A sa m01t, la macheikha avait disparu.
Les aut01ités coloniales avaient tout fait pom
démanteler cette aut01ité afin de lui substituer
celle des caïds, un vélitable pouvoi.r parallèle.
En fait, faire allégeance en échange" de protec-
tion dépassait le cadi-e des relations l1-aditionnel-
les connues ; c' était en vélité pom la population
l' expression du refus de l 'adilulusl1'lltion coloniale,
qui avait pillé ses tenes les plus feltiles et déman-
telé son système l1ibal . Cela explime aussi, d' lme
ceJtaine manière, son refus de n-aiter et d'avoir le
moindi-e contact direct avec le colonialisme qui
incamait, aux yeux des Algéliens, tant du point de
vue religieux que moral, « J'impiété ».
Les petites fanulles installées autom de nol1-e
l1ibu prêtaient allégeance de différentes maniè-
res, et selon des lites conventi01Ulels. Cette sujé-
tion se l1-aduisait par l'obéissance, le respect et
prufois aussi la crainte. Le chef de la l1ibu
Bendjedid représentait, aux yeux des autres, à la
foi s les pouvoirs religieux et temporel.
Ainsi, à tin-e d' exemple, en était-il des lites
d' entenement.
Il existait à Sebâa un smil cimetière, situé
autour du mausolée de Sidi Kllaled. Celui-ci était
une s01te de siège de oaollïa, qui compOltai t lm
spacieux dOltoir pom les hôtes de passage et lme

31
CHADLI BrNDJEDID - MtMO IRf S

école coranique. Aujomd 'hui, il n' en reste que des


ruines. Cela dit, celtains habitants du village
continuent, jusqu'à auj omd'hui, à y chercher béné-
diction et à éClire sm ses mms des pli ères et des
SOlÙlaitS, conmle celtù de voir ses filles matiées,
ses gat'çons réussir à lems examens, lems fenunes
guélir de lem stélilité ; et même, pat'fois, des ptiè-
res pom obtenir lUI logement. Sidi Khaled était lUI
saint patron. Tout le monde ne j urait que pat' lui ,
Nous, les Djedaïdia, entenions nos mOlts à l' est
du mausolée, c' est-à-dire à sa di'oite, Nos cousins,
de la fatnille Saïfi, entelTaient les lems à notre
di'oile, Et il était interdit aux auti'es fatnilles de
Sebâa d' entetTer les leurs à la gauche de nos tom-
bes, QUatlt aux fatnilles pauvres, elles itùnunaient
lems morts 10itl denière nous, du côté ouest. Ces
us sont en vigueur à ce jour.
Nous SOlmnes, donc, une fatnille de nobles, datlS
le sens que confèrent à ce mot les Algétiens, Notre
fatnille était réputée pom son combat contre l'itl-
justice datlS la région de Sebâa et ses environs.
Mon at1ière grand-père, Mabrouk, était SUltOUt
comUl pOUl' son refus de payer ttibut aux
Ottomatls. En effet, ces denùers imposaient aux
poplùations de lomdes ponctions, qu 'ils collec-
taient pat' la force, et confisquaient les récoltes,
pillaient les lichesses et elùevaient le bétail ; ce
qlÙ amena mon at1ière grand-père à se révolter et
à les combattt'e pendatlt longtemps. On peut bien
l' assinùler à ces légendaires gat'diens de l'hOlmem
de la ttibu ayatll combattu les différentes fOlmes
d' occupation au coms de l'histoire contemporaine
de l'Algétie. Lors d'Ulle de ses nombreuses

32
MIs RACINES ET MON ENFANCE ( 1929-1945)

batailles, il perdit un bras, ce qlU !tu valut le sm-


nom de « Mabrollk BOlldraa » qlÙ se répandit dans
la région, à telle enseigne que les gens dOilllèrent
son nom à lem progénitme.
A la fin du XIX' siècle, le colOIualisme réussit à
étendi-e son autOIité sm l'ensemble des régions
situées sm la plaine d'Amlaba, à travers les lois
scélérates qu'il avait pronuùguées pom exproprier
les paysans de lems tetTes, lesquelles avaient
conservé jusque-là lem statut de propriété collec-
tive. Il réussit également à démanteler le système
nibal . La région a vu l ' arrivée de plusiems vagues
de colons et de prédatems qlÙ se sont emparé des
meillemes terTes, et ont bénéficié de grandes faci-
lités pom créer leurs fermes, lems usines et leurs
ateliers. Ces colons étaient venus de divers pays
emopéens, la majOIité étant issue du sud-est de la
France. Mais il y avait aussi des Maltais et des
jlÙfs. Lem nombre atteindi-a des dizaines de
milliers à la prerlÙère moitié du XX' siècle. C'était
l 'âge d'or du colonialisme.
En parallèle, les autorités coloniales, dans le
souci de prévenir d' éventuelles révoltes, s' appli-
quaient à réserver WI n-aitement particulier à
quelques grandes familles et à ceux qu'on appelait
les notables, en en faisant lem- relais auprès des
indigènes. La famille Bendjedid faisait partie des
grandes fanùlles ayant joué ce rôle dmant l ' é-
poque ottomane, plUS dmant l 'occupation fran-
çaise. Je me rappelle que mon cousin matemel
était encore caïd, jusqu' au tout début de la guetTe,
avant de démissionner sous prétexte de maladie.
Quant à mon oncle patemel, Bralum, il fut nonuné

3l
C HADLI BENDJEDID - MtMO IRE S

khodja, c' est-à-dire secrétaire municipal, à


Bouhedjar. Après le déclenchement de la révolu-
tion, il démissiOlma de son poste, et dans le même
temps, son fil s, Khaled, rej oignit le groupe de mili-
tants qui activait avec Abdenalunane Bensalem .
Khaled fut condamné à mOlt par contmnace, avant
d'êti'e an'êté, quelque temps plus tard, et de
connaître les affi'es de la torture, Ses bOlUTeaux hù
disai ent : « Pourquoi Bensalem et Bendjedid ne vien-
nent-ils pas maintenant pour le tirer de là ? » Ptùs,
ml jour, il fut lâché du haut d' tlll hélicoptère et
momut sur le coup, que Dieu ait son âme,
Mon grand-père Mohamed était slUllOnuné
« Beyleck », du fait qu'il possédait de vastes tenains
et jouissait d ' mle grande notOliété auprès de la
poplùation, A l'instar de tous les paysans tradition-
nels, il avait plusieurs épouses et tllle libambelle
d' enfants. Le mati age COllSatlguin était très répatldu
au sein de noh'e grande fatnille, pat'ce que celle-ci
refusait de s' allier avec des fatnilles de moindi'e
rang, Cheikh Mohatned a épousé lUle femme qlÙ
s'appelait Chebla, issue d' tllle fatnille COlUme des
Olùed Sidi-Abid, C' était mle fenune de cat'actère,
plutôt belle dans sa tenue chaOlùe. Ma mère tirait
fielté de son appattenatlce aux Olùed Sidi-Abid.
Jusqu' à lUl passé pas h'ès lointain, tllle : erda était
orgatùsée chaque atmée à Sidi-Abid, C'était souvent
l'occasion de rencontres enh'e chevahers et notables,
Des membres de noh'e aarch y prenaient patt,
Aiuned, mon grand-père patemel, a épousé, lui
aussi, lUle fenune prénonunée Djemaa, issue d' tllle
fatnille renonunée des Ziadites, qui habitait à
Batlai - actuellement ChÙlatù . On racontait qu' elle
MIs RACINES fT MON ENFANCE (1929-1945)

avait le pouvoir de gué!ir, avec son lait ou un mor-


ceau de pain retiré de sa bouche, les persOlUles
atteintes de la rage.
La famille refusait également de s' allier avec
des familles hors de son clan, par souci de préser-
ver sa cohésion. Les choses ont ensuite changé ; les
grandes familles cherchaient à s' allier les tmes
avec les autres pom trouver protection et sécmité.
Enfant, nous nous racontions une anecdote qui
était, en même temps, mle devinette . Un jom, mon
oncle Brahim acheta ml cadeau et alla rendre
visite à sa scem . Sm· son chemin, quelqu' un lui
demanda où il allait. Il lui répondit : « Je vais ren-
dre visite à ma sœur, dont l 'époux n 'est autre que
mon frère! » L'explication à cela est que, à la mOlt
d'lm honune, son frère reprend sa veuve, pom
assmer sa protection et celle de ses enfants. S'il lui
anive, par exemple, d' avoir des enfants avec elle,
l' oncle pate11lel devient oncle mate11lel et vice-
versa. Panni les conséquences du 111aliage consan-
guin, l' app31ition de plusiems maladies, en plus de
nombreux conflits et d'imbroglios liés à 1' hé!itage
et à la transmission de propliété.
Je me rappelle une de ces histoires qu'on se
racontait avec autant d'émerveillement que de
fie!té sm mon gr31ld-père Moh31ned. Les gens évo-
quaient avec admiration sa façon de les traiter
avec aut31lt de !iguem· que de souplesse. Il était,
pom ainsi dire, un honUlle inflexible et jouissait
d' tUle autOlité absolue dans la région. Sa décision
était indiscutable, et il était très SC11lplÙeUX sm les
préceptes isl31niques. Il savait être dm quand il le
fallait, et tolérant qU31ld il le fallait.

35
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

On raconte qU'llIl homme se sentant hwnilié par


grand-père, décida de se rendre dans IUle forêt
avoisinante. Il s'an·êta devant IUl inunense chêne
et se mit à se plaindre : « Mohamed Bendjedid m 'a
fait ceci.. . Mohamed Bendjedid m 'a fait cela ! » Il
déversa toute sa rancœur, mais ne savait pas qU 'llIl
honune, ramassant du bois non loin de là, avait
tout entendu. Au soir, le bOlùlOllune rapporta à
mOIl grand-père tout ce qu 'il avait vu et entendu,
après av oir eu sa promesse de ne pas s' en prendre
à la persoIUle.
Quelques jours plus tard, grand-père fit venir la
persoIUle en question et ltù lança : « Alors, comme
ça, /11 es parti /e plaindre de moi à l'arbre? » Et
l'honune llÙ répondit, interloqué : « Si maintenant
même les arbres parlent et alertent Mohamed
Bendjedid, je jure de ne plus revenir ici -' » Grand-
père en lit beaucoup et le rassura : « N 'aie pas pellr,
à partir d 'aujourd'hui, nous sommes amis .1 »
Il aimait aussi la chasse et SOitait souvent dans
les bois proches en compagnie de ses amis .
Pratiquer la chasse et posséder IUl fusil étaient, à
l' époque, un signe d'op,ùence. Chasseurs chevron-
nés, ils s' aventlU"aient parfois jusque tard dans la
mùt, bravant le froid de 1' hiver, pour chasser le
celf de Barbruie, des fauves et toutes sOites d' ani-
maux. Le lion n 'avait pas encore diSpru"l1 drulS ces
régions. Un jOlU", grand-père fut attaqué pru· fme
liOille qrù lrù lacéra ses vêtements . Au moment où
il tombait SlU" le ventre, la bête le plit pru· les che-
veux et lrù ruTacha la peau du crâne. Il serait mort
sans l'intelvention de ses runis. Deprùs cet inci-
dent, on le smTIonuna « E I-Fer/as » (le chauve).

36
.MEs RACINES ET MON ENfANCE (1929- 1945)

J'ai vécu ainsi mon enfance avec Ines cousins,


bercé par les légendes sur les anciens, glOlifiant à
souhait les épopées et sublimant le passé. Un uni-
vers régenté par les valeurs de chevaleIie, d ' hé-
roïsme, d' hOlUleur et de respect des aînés. C ' était
notre petit univers, idéal, mais peuplé de mystères
et d' énigmes.
Je ne conselve de la maison où je suis né que de
vagues souvenirs. Nous vivions à deux kilomètres
de Sebâa, en pleine campagne. Nous habitions tme
grande maison près d'un cours d' eau et de champs
clôturés qui selvaient d' enclos pOlU· les chevaux et
le bétail .
Les membres de la famille passaient le plus
clair de leur temps à travailler dans les champs.
Nous jouissions du respect des voisins. Les rela-
tions de solidruité et d' entraide étaient prédomi-
nantes au sein de la lIibu et du voisinage. Le sens
de la solidruité s'expIimait particulièrement à l 'oc-
casion des semailles et des moissons, et aussi pen-
dant les épidémies C'était, sans doute, nolI·e appui
pour faire face aux épreuves et aléas de la vie. La
frunille Bendjedid était un exemple de générosité
et de solidruité. Sa notOliété s'étendait jusqu 'à
AIUlaba, et même pru·-delà la frontière ttmisielUle.
C ' était tme frultille lI·aditiOlUlelle, drulS le sens
complet du tenue, inlI·aitable sur les questions
d' honneur et de sang, lI·ès conselvalIice, et atta-
chée aux couttuues, aux traditions et à la ltiérar-
chie sociale.
Mon ru·bre généalogique, tel qu' emegislI·é drulS
l ' état civil de l ' admiItistration coloniale, est donc
conune sui t :
C HADLI BINDJIDID - MtMOIRES

Du côté du père, je suis Chadli Bendjedid, ben


El-Hadi (1897), ben A1uned (1860), ben Mabrouk
( 1800), ben Mohamed ( 1740), ben Mabrouk, dit
Boudillâ ( 1660).
Du côté de la mère, je suis Chadli Bendjedid,
ben Salha, bent Cheikh Mohamed, ben Mabrouk,
ben Mohamed, ben Mabrouk_
El-Ha di, le « fautem de troubles»
Mon père, El-Hadi, est né le 9 décembre 1897_ Il
était agricultem, propriétaire de ten-es clùtivables
héritées de son père, et qui lui suffisaient pom
vivre dignement. Son souhait était de transmettre
à ses enfants l'amour de la tetTe et le désir de la
trllvailler avec dévouement. Il était le « chou-
chou » de la famille, comparé à ses quatr-e sœurs
qui ne juraient que par « la tête d 'EI-Hadi ! » Il
était, dès sa prime enfance, un dm à cuire et un
récalcitrant, mais sans êtr-e pour autant autOli-
taire_ Cela lui valut, d' ailleurs, le sobriquet de
« mouchmvech » (le fauteur de tr-oubles), pendant
ses ruUlées d' activisme drulS le mouvement natio-
nal et dmant la révolution, à cause notrulUnent de
sa pugnacité et de son crullctère entier. Ses runis le
smnorlUnaient « Aarna », qu'on peut trllduire pru- :
le noble intr-aitable_
Il était 1' muque fils de son père_ Lorsque sa
mère priait pom lui, elle hu disait ; «Va, EI-Hadi ,
Que D ieu le donne beaucoup d 'argenl elle fasse per-
dre le bon sens _, » A ceux qui lui demandaient COln-
ment lUl honune peut avoir de l'ru-gent s' il a perdu
son bon sens, elle rétorquait : « A quoi servirait
d 'avoir de l 'argent s 'il a perdu son bon sens ? }) Cette
MI S RA CINU ET MON ENFANCE (1929- 1945)

sagesse est restée gravée dans mon esplit, à telle


enseigne que je l ' ai touj OlU"S appliquée aux
responsables du tiers-monde : « Dieu 'ellr a/ou/
donné, mais les a privés de savoir-faire .1 »
Ma mère pOltait également le nom de
Bendjedid, et se prénonune Salha. N ée en 1899,
elle est de deux ans la cadette de mon père. C ' était
tille fenmle nlodeste et généreuse, ne s' occupant
que des affaires de la maison, et veillant à notre
éducation. C' est elle qui nous a appris les contes
poptùaires, toutes les énigmes et les devinettes.
Elle était l'exemple de la fenune sobre et docile,
très pieuse, croyant au destin.
Ma mère a vraiment souffert pOlU" nous élever
et nous éduquer. Et quand les gens la question-
naient à notre sujet, elle disait : « Je ' es ai éduqués
grâce au bO/1 Dieu ! » J'ai trop longtemps vécu loin
d' elle, à cause de mes fréquents déplacements
d'une ville à l ' autre et je n' ai pu la revoir, dlU"ant
la période de la guene, que b'ès rarement. A mon
élection conune président de la République, elle
se b'ouvait à Alger, invitée chez sa sœw' mruiée à
WI enseignant d' Oligine kabyle. Elle a été la pre-
mière persOlme que je suis allé voir pOlU" lui
demrulder de plier pOlU" moi et de me souhaiter
bOlme Chrulce. Elle rendit l' âme le 12 juin 1990,
jOlU" de l ' rumonce des réslÙtats des élections muni-
cipales. C ' est au moment où je fini ssais d' accom-
plir mon devoir électoral, que me pruv int la nou-
velle de sa mOlto Le soir même, je plis le vol pOlU"
AImaba afin d' org ruuser ses ftmérailles.
A ce jOlU", je me rappellerai touj ours, à chaque
fois que je vais me recueillir SlU" sa tombe, la scène

39
C HADLI BENDJEDED - MEMOIRES

de mon déprut de Sebâa, en compagnie de mon


père, pom me rendre à AIUlaba afin d'y pomsuivre
mes études . Elle n ' a pas anêté de plemer, sup-
pliant mon père de renoncer à sa décision de m' en-
voyer à Annaba.
A l' école de Rahbet Zer'a
A six ans, j ' ai rej oint l'école publique primaire
pom indigènes, à Bône. C' était en 1935 . J'étais, à
l' époque, le premier de la fruuille d' El Hadi
Bendjedid à entrer à l'école, mes deux frères,
Aluned et Hocine ayant opté pom l' école cora-
nique. L' école s'appelait « RaMet Zer 'a », du fait
qu' elle était située en face d'lme grande place où
les marchands vendaient lem blé et autres céréa-
les. A l'indépendance, elle fut rebaptisée Ecole de
gru-çons Aslah Hocine_ Beaucoup d' élèves qui y ont
fait leur classe sont devenus de grands militants
du mouvement national et d' illustres moudjalu-
dine pendant la Révolution.
J'ai appris les mdiments de la langue française
auprès d 'lm brillant et sympathique enseignant du
nom de Maloufi . Cet établissement scolaire,
réservé aux indigènes, était dirigé par lm
Emopéen qui répondait au nom de Ptmeau. J'y ai
suivi mes éhrdes de 1935 jusqu'à 1940_ A l'époque,
j'étais hébergé chez ma tante au qurutier popu-
laire, cité Auzas, et parcomais chaque jom, à pieds,
six kilomètres en aller-retow-.
Bône fut, pmu' lTIai, à la foi s lUle aventure, une
découverte et un choc_
Une avenhu-e, pru-ce que j'avais quitté mon
village et les nuerlS. A cet âge-là, on ne peut que

40
MEs RACINES ET MON ENFANCE (1929- 1945)

ressentir la solitude et le dépaysement, quand on a


quitté la tendresse de sa maman et la convivialité
des amis. De temps à autre, j'achetais des friandi-
ses pom les offrir à un petit garçon qui me rappe-
lait mon frère Hazzam. J'étais l' enfant choyé de la
famille. Mon entrée à l'école m ' en a éloigué et j ' a-
vais conune le sentiment d' avoir grandi prématu-
ré1nent.
Ce fut lille découvelte, parce que je me trouvais
pOlU" la première fois dans une grande ville
grouillant d' animation, où vivaient des gens de dif-
férentes ethnies et nationalités, et originaires de
toutes les régions d' Algétie. Il y avait comme une
division du travail, les gens de chaque région du
pays étant spécialisés dans une activité conuner-
ciale précise. Je n' avais pas encore découvelt le
phénomène colouial, mais je me retrouvais
confronté aux complexités d' Wle grande cité, que
je n 'anivais pas à saisir.
Ce fut enfin lill choc, parce que je me retrouvais
au milieu d' ElU"opéens que je ne cOlmaissais pas
et ne comprenais pas. Ils parlaient une langue dif-
férente de la mienne ; lelU"s croyances étaient dif-
férentes des miennes, et lew· mode de vie diffé-
rent du nôtre. Il y avait panni eux des Français,
des Italiens, des juifs et des Maltais. Ils étaient dif-
férents de nous, à tous points de vue. Ma seule
consolation, à cette époque, était l'affection dont
me couvrait ma tante, qui prenait bien soin de
moi. Les jow"S les plus helU"eux pom moi étaient
les jow"S de vacances, quand je retowuais à Sebâa,
pOlU" prutager avec mon père sa passion favOlite :
la chasse et le cheval.

41
C HADLI BrNDJIOID ~ MÉMOIRE S

L' exil du père


Vers la fin des almées 1930, mon père fut inter-
dit de séjom à Sebâa, et expulsé penda/tt presque
six ans à Ba/Tai - actuellement Chiha/u - à cause
de ses démêlées récunentes avec l'adnulustration
coloniale et les caïds de la région, qui l ' accusaient
de {( semer le trouble » et d 'inciter la population
à se révolter contre les Français. Son exil fut IUl
coup tenible pom la fa/nille Bendjedid, et pom
moi pa/ticulièrement. J'étais alors en cinquième.
A m on {( exil » à Bône venait s' ajouter celui de
mon père qui était le protectem de la fa/nille dans
les épreuves difficiles. Toute ma fa/tulle fut
contrainte de se déplacer à Ba/Tai, à cause de cet
exil, et je dus m oi-même quitter Bône pom rej oin-
dre, en classe de sixième, l'école pIimaire lnixte de
Ba/Tai.
Je ga/'de à ce jom l' image d ' une élève emo-
péelUte plus âgée que m oi, qui s'appelait Jea/me.
Elle s'asseyait à mes côtés, et ne cessait de m ' em-
bêter en pa/'odiant m on nom, pal' un jeu d' inver-
sion de lettres. Je Iipostais de la même ma/uère
en lui lançant : « Jeannot lapin ! », qui était le
refrain d 'IUle célèbre chanson que fredOimaient
les élèves en classe. Ni la classe qui nous rémus-
sait, ni les cours que nous suivions enseluble, ni
même la compréhension de cel1ains instituteurs,
n' étaient à même de réduire le fossé qui nous
séparait.
Mon séj om à Ba/Tai ne dma pas longtemps,
puisque mon père m ' a très vite envoyé à Mondovi
(actuellement Dréan), chez IUl cousin pom y pom-
Slùvre mes études m oyelUles. Pom prendre m até-

42
MEs RACINES ET MON ENfANCE (1929-1945)

Iiellement en charge la famille, mon père dut


hypothéquer la maison natale avec ses teues, qui
allaient être plus tard confisquées pOlU' défaut de
paiement. POlU' reprendre son activité d' agIiclù-
telU', il dut louer la fenne Bissete, propriété d' une
juive résidant en France. Ses amis d' AML (les
Amis du manifeste et des libeltés) l' aidèrent à
suppOlter cet exil épouvant.
Nous étions trois AlgéIiens au collège de
Mondovi FeraOlUl, N aïli et moi . L'école était
située à proximité des Chemins de fer, non loin de
la stèle commémorative dédiée aux soldats fran-
çais et aux indigènes mOlts polU' la France, pen-
dant les deux GuelTes mondiales. Les noms des
soldats algéIiens étaient gravés aux côtés de ceux
des Français SlU' le marbre de la stèle qui, d' après
celtains dires, alU'ait été transférée en France à
l ' indépendance.
Le collège était réservé aux enfants des colons
et des fonctiOlUlaires elU'opéens. Nous nous étions
inscIits, mes deux camarades algéIiens et moi,
avec une autolisation spéciale. On nous faisait
asseoir au denuer rang ; cela suffisait palU' nous
faire sentir que nous étions des enfants de
citoyens du deuxième collège. Nous nous sentions
vraiment étouffés par le racisme ambiant. Ainsi,
les élèves elU'opéens nous regardaient-ils avec
condescendance et méplis. Bien que nous fussions
dans la lnêlne classe, je n'ai pas souvenir d'avoir
eu des amis panui eux. Nous sentions dans le tré-
fonds de nous-mêmes ce décalage entre ce que
nous avions appli s dans notre envirOlUlement
fanulial et les écoles conuuques, et ce que nous
C HADLI BENDJEDID ~ MÉM OIRE S

inculquait l'école française. L' expression : « Nos


ancêtres les Gaulo is » et 1'h)'IIUle : « Maréchal, nous
voilà J », qu' on nous faisait écouter dans la com,
au lever des coulems au premier jom de chaque
semaine, éveillaient en nous lUI sentiment ambigu
que nous étions incapables de nous expliquer.
Noire selùe consolation était notre sens puissant
de l'altruisme et noh·e attachement à ce que nos
parents avaient ancré dans nos esprits : « Apprene=
le savoir des Européens, mais ne les imite= pas .1 »
C'est dans cette école que j'ai compIis la significa-
tion du mot « indigène », qui nous vexait tant et
blessait noh·e amom -propre.
Je me rappelle encore, dmant mes études à
Mondovi, d'tm incident qlÙ m' a beaucoup marqué.
J'avais lm camarade de classe français, menem
d'lme bande de trublions, qui tentait d'imposer sa
loi et ses caprices à l' ensemble des élèves. Il n ' ar-
rêtait pas de me provoquer, essayant à tout prix de
m' enh·aîner à la bagane, en me menaçant de me
battt·e si je ne ltù appOltais pas des bonbons. Selùe
l'intervention de l'institutem, il qlÙ je me plaignis,
put me sauver de cette bande.
Je ne SIÙS resté à Mondovi qu'tme armée. Un
temps suffi sarlt pom saisir les inégalités socio-éco-
nOlmques entre nos deux univers. Je ne pense pas
qu'il y ait de ville plus polluée par· le racisme et
« la haine de l' Arabe » que Mondovi, à cette
époque. J'ai su, plus tar·d, que cette ville a enfanté
lUl grand écrivain fiançai s, AlbeIt Carnus, qlÙ
déclar·a que, s'il lui était dOlmé de choisir « entre
sa mère et la justice » en pleine guelTe de libéra-
tion, il choisirait sa mère, c' est-à-dire la Frarlce.

44
MEs RACINES ET MON ENfANCE (1 929-1945)

Mes études furent entrecoupées, et j 'ai dû les


abandOImer très tôt, à cause de l'exil de mon père
et des contraintes de déplacement de ville en ville,
Ainsi, j ' ai passé mon enfance, et lme partie de mon
adolescence, entre Sebâa, BlandaIl, Arulaba, BaITai
et Mamice, Enfants, nous ne comprenions pas
pütu'quoi les bourgades de la vallée d' Almaba por-
taient des noms étrangers de batailles ou d' offi-
ciers, tels que BlaIldaIl, LaIlly, BaITai, Bugeaud,
Mondovi ou encore Yousouf. Nous le saurons plus
taI'd : cela traduisait l' attachement du colon à la
force militaire, à la confiscation des teITes paI' le
sabre et le sang,
En 1939, les augures de la Seconde GuelTe mon-
diale se profilaient à l' hOIizon, avant de s' embra-
ser sur tous les fronts , Nous, les enfaIlts, ne pou-
vions comprendre ce qui se passait autour de nous,
Un enfant de notre âge ne peut, en effet, saISIr
l' aIllpleur de paI'eils événements qu 'après coup,
QUaIld nous inteITogions les adlùtes, ils nous
répondaient : «C'est une g uerre entre mécréants l »
Nous avons alors complis que c' était lme guelTe
qui ne nous concemait pas, Nous entendions les
noms de Pétain, Hitler, Mussolini, De Gaulle,
Staline" , Tout cela résOImait à nos oreilles conulle
des choses tout à fait mystélieuses et incompré-
hensibles, Nous suivions les nouvelles de la guelTe
paI' la Radio, Le speaker, Yütmes Balui, de radio
Berlin Intemationale, entaIllait ses émissions paI'
une introduction que nous avons applise paI' cœur,
et qui paI'aphrasait la sourate « Ez-zalzalah » :
« lei, Berlin, Voix des Arabes .- Quand la terre trem-
blera d 'un violent tremblement, et q1le l 'A llemagne

45
x
CHADLI BINDJIDIO - .MÉMOIRES

fera sortir ses fardeaux, et que les Anglais diront :


« Q u 'a-t-elle ? »; ce jour-là, elle con tera son histoire,
selon ce qu 'Hi/1er lui révélera l »
En novembre 1942, les Alliés débarquent sur les
côtes d' Atmaba, dans la foulée de l 'opération
Torche. Nous découvrions pour la première foi s les
soldats anglais, et en même temps les « bons de
ravitaillement ». Les pères de famille s' alignaient
dans de longues chaines pour obtenir, une fois par
mois, les provisions dont ils avaient besoin, telles
que la sem oule, le café, le sucre... Même notre
fanulle, qlÙ était relativement aisée, y recourait,
conune toutes les fanlilles . La pauvreté s' était
répandue, les f31mlles de paysans, poussées P31· la
fanune, fuyaient les c31upagnes pour s' installer
dans les faubourgs des villes. Les masses de rmsé-
reux risquaient leur vie en brav311t les tirs des sol-
dats 311g1ais, pour tenter désespérément de subti-
liser quelques sacs de provision, près de l' aérog31·e
d' Almaba . La faim poussa lm Algérien à prendre
le risque de s'introdlùre dans le c31up des soldats
anglais, et put voler quelque chose qm lm p31ut
être un sac de sem oule, av311t de découvrir qu' il
contenait lm soldat anglais endonm 1 La situation
allait en s' aggravant à cause des mauvaises récol-
tes. Sous prétexte de souterur l' effOit de guerTe,
l' acl.nunistration coloniale avait décidé de confis-
quer tout le bétail et les réserves de céréales stoc-
kées p31· les pays31lS.
Durant la même 31ll1ée, les écoles furent tr311s-
fonnées en c31ups militaires pour héberger les
troupes alliées . Face à cette situation, je fus obligé
de retoumer à Sebàa, pms de revenir à Bône pour

46
MEs RA CINES ET MON ENFANCE (1929- 1945)

reprendre mes études intenompues à Rahbet


Zer' a. Pendant ce temps, mon père rentrait d' exil.
C'est ainsi que la famille se rémut de nouveau et
nous nous sentîmes en paix et en sécmité malgré
les affres de la guelTe. A Sebaâ, je pomsuivis mes
études en français chez III institutem que mon
oncle Tayeb avait fait venir dans sa fenne pom
enseigner à ses enfants .
Cheikh Saleh
A mon retom à Sebâa, je rejOignis l ' école cora-
luque. Nous nous asseyions à même le sol, comm e
c ' était le cas dans toutes les écoles COI1uuques.
Nous éCI1vions avec de la résine sm' une tablette
en bois, recouveIte d ' argile que nous fabl1quions
nous-mêmes, la plmne étant taillée dans des tiges
de roseau . Le vacanne emplissait tout l ' espace. Par
expéIience, notre institutem', Cheikh Salall, savait
qui récitait bien le Coran et qlÙ le faisait moins
bien. Il était sévère, mais juste. Parfois, il battait
avec sa longue baguette les élèves paresseux et
peu assidus, n' épargnant même pas son propre fils,
en lelU' assénant quelques « fa /aqate » lancinantes
et achamées. Quant à moi, je ne me souviens pas
avoir été frappé III jom . J'apprenais ce qlÙ nous
était demandé palU' la jomnée, et palU' le lende-
main. Avec hù, j'ai réussi à apprendre le Coran jus-
qu' à la limite de la SOlU'ate « Ya Sin ».
J'ai smtout aimé les récits fablùeux des pro-
phètes que Cheikh Saleh nous contait, et pruticu-
lièrement cehù du prophète David (le Salut de
Dieu soit SlU' lIÙ). Je n' ai jrunais cessé de méditer
le sens de son I1istoire : gratifié de pouvoir, de

47
CHADL I BENDJEDID - MEMOIRE S

sagesse et de prophétie par Dieu ; rémussant les


lichesses de la vie d'ici-bas et celles de l'au-delà.
Dmant tous mes mandats à la tête de l'Etat, je me
suis efforcé de ne pas oublier la parole de Dieu :
« 0 David .1 NOlis avons fait de toi lin calife slIr la
terre, juge donc en toute équité parmi les gens, et ne
suis pas la passion, s inon elle t'égarera du sentier
d'Allah. Car cellx qui s 'égarent dll sentier d 'Allah
auront un dur châtiment pour avoir oublié le jOllr
dujugemenl dernier. »
Je garde toujoms l'image de Cheikh Saleh.
Peut-être est-ce mle image sublimée, largement
façOlmée par l'imagination de l' enfant que j ' étais
alors. Sans doute est-ce mle image idéalisée par
tme incmable nostalgie pom cette péliode de ma
vie. Il était si beau avec son bmllous itmnaculé et
sa barbe effilée. C'était un hOlmne pieux, qui
incamait, à mes yeux, la pmeté, la loyauté et la
sagesse. Un jom, il a dit à mon père, en ma pré-
sence : « Ton fils allra lin grand destin .1 » Plus tard,
il lui reconunanda de m' envoyer à la ZeitOlma
pom continuer mes études. Dans les aImées 1950,
mon père décida, en effet, de m'y envoyer et il m'a-
cheta tm trousseau pom la circonstaIlce. Mais le
destin en a voulu autrement, pom des raisons que
j'ignore.
Cheikh Saleh était tm adepte de la tariqa
hibriya ; il avait épousé tme fenune analphabète
de Bisla-a et s' était installé à Sebâa, en se considé-
raIlt COlmne lUl des nôtres. Il parlait avec lm accent
Oliental dù, SaIlS doute, à son long séjom en Olient
pom études. On se demandait toujoms COlmnent
ce cheikh avait pu develur tm adepte de l'ordre de

48
MIs RACI NES ET MON ENFANCE ( 19"..9- 1945)

la hibriya, ici dans la région d' El-Kala, alors que


cet ordre était plutôt répandu dans l'ex!:rême-
ouest algérien. Cet instituteur nous a imprégnés
de l' esplit nationaliste, et semé en nous la foi . A
l'indépendance, je l' ai rencontré, mais il n 'a pas pu
me reconnaître, parce qu'il avait perdu la vue.
A la même période, j 'ai suivi, de façon intennit-
tente, des cours de français auprès d' une institu-
uice française, fille d'tlll colonel et épouse du caïd
Mokhtmi, habitmt! avec lui à la fenne de mon
oncle Bralum. Cette Française qui veillait à l'édu-
cation des filles de son mmi à la maison, me pro-
posa de me joindre à elles ; elle voulait créer lm
climat d' énuùati on en cl asse. Elle me disait tou-
jours : « Pourquoi es-Ill différent des auh-es ? » Elle
ajoutait dans un m-abe approximatif : « A nta ras-
sek khechin .1 » (Toi, tu as la tête dure 1) Elle vou-
lait dire pm--là, bien entendu : « Toi, lit n 'aimes pas
les Français! » Elle suggéra à mon père de m' en-
voyer chez sa sœur en France, POlU- pOlU-suivre mes
études, mais il ne voulut lien savoir.
Notre première cache d' mmes
Après l'école coranique, nous prenions très tôt
nou·e dîner, pour sortir nous promener jusqu' aux
linUtes du village. Pm-fois, nous preluons le
lisque, faisml! fi des aveltissements des pm-ents,
de sOitir à l' aube. De temps à auu·e, nous voyions
le ciel flmuboyant qu ' illtllninai ent les projec-
teurs, du fait des combats aéliens qui opposaient
les Alliés aux Allemmlds. Plusieurs fois , nous
vîmes des avions s'abîmer en mer. Les combats
aéliens se déroulaient devant nous, à tel point

49
CHADL I BrNDJEDID - MÉMOIRES

que nous avions l ' impression d' être de la prutie.


Le hurlement des Stuka venant de TlUusie ou de
Libye, et slUvenrult à toute heure, était assourdis-
Srul!.
De temps à autre, la mer jetait sur la plage des
épaves d'avions ou de bateaux. Un jour, à l' aube,
Nauru·, le fil s de mon oncle Djell oul , découvllt l' é-
pave d' lII1 appru·eil allemand et nous en fit prut. En
nous rendant sur place, nous trouvrunes une
nutraillette, lUl fusil allemand de type Mauser, un
fusi l ntitTailleur fixé à l 'avant de l 'aéroplrule
Quand je reconstitue aujourd ' hui ce que nous
avons fait à cet âge-là, je reste médusé. Ce n' était
pas une avenhu'e, lUaiS lU1 vrai coup de folie, Nous
démontâmes la ntitTaillette et le fusil et nous rap-
pOItâmes les rumes à la fenne pour les lublifier à
l' aide d' lUle graisse que nous avions plise dans lU1
atelier de forge apprutenant au père de Mabrouk,
puis nous les enveloppâmes dans lU1 morceau de
liège utilisé conune cellules d'abeilles, et les
enforumes drulS lUle fosse sous des cactus. Nous
avons tenu le secret de ces rumes, Mabrouk et moi,
jusqu ' en 1955 . Qurult au fusil -nutrailleur, que nous
n'avions pas réussi à déll1onter, nous le retrouvâ-
mes calciné avec les ronces sous lesquelles nous
l ' avions caché.
Des nuueurs avaient circulé, à l'époque, selon
lesquelles des sous-mruins allemrulds s'appro-
chaient la nuit des côtes de la région, envoyrult des
signaux llUmneux, pour tenter de livrer des rumes
aux jelII1eS Algéliens, dans le dessein de les inci-
ter à se révolter conh-e les Frrulçais. Etait-ce vrai ?
Dieu seul sai!. Ce qlU était sûr , pru- conh·e, c' est

50
MI s RACI NES [T MON ENFANCE (1 9".-9 - 1945)

que beaucoup d' Algériens sOlùmitaient la défaite


de la France, et se prenaient, par-là, de sympathie
pom Hitler, qu'ils SUI1lOlmnaient : « Hadj Hitler ».
Ils laissaient entendre que le HUu·er viendrait
nous libérer des Français. Exactement cOimne cela
s' était passé pendant la Grande guene, où llll élan
de sympatlue était né en favem de la Tmquie et de
l'Allemagne. Déjà, certains Algériens SUl1lom-
maient GuillalUne II « Hadj Guillaume » en racon-
tant qu'il se serait converti à l'islam . Ils ne
cachaient pas lem sympathie, l'affichant dans les
cafés et sm les marchés, en signe de défi envers les
Français . A cette période, les autOlités colOluaies
avaient décidé de bri ùer les registres de l'état
civil, de pem que les Allemands ne mettent la
main dessus et s' en servent pom mobiliser les jeu-
nes Algériens .
L' attitude de la j etlllesse algérierUle était, à vrai
dire, beaucoup plus passiOlUlée, dictée par la
logique selon laquelle « " ennemi de mon ennemi est
mon ami. » Ils n'avaient pas, bien évidenunent,
entendu parler de l' holocauste, ni des crimes de
« Hadj Hitler ». Même les partis nationalistes n 'a-
vaient pas, à l' époque, défllU tille position claire
sm la question.
J'ai eu à vérifier, deux décemues plus tard, cette
attitude émotiOlUlelle, à travers mes contacts avec
Moharmnedi Saïd, qui avait rej oint l' armée alle-
martde et atteni en Tmusie, avart! d'être arTêté et
condar1ll1é à perpétuité. Lorsqu 'il har1ll1guait ses
troupes, il rendait touj oms hOimnage au muphti
d' El Qods, El-Hadj El-Husseïny, qu 'il évoquait
conllne étart! son arru . DarlS son mode d' orgarusa-

51
C HADLI BENDJIDID - MÎMO IRI S

tion militaire, et sa vision de la discipline, il s'iden-


tifiait aux officiers nazis. Il rétmissait en lui tm
mystélieux mélange d' éducation nazie, avec sa
liguem-, sa foi inébrruùable en Dieu et son tempé-
rrullent de montagnru'd kabyle . Il se mit longtemps
à chercher, le long des fi'ontières, les Algéliens qui
l'auraient « donné » aux Français.
En 1944, mon père adhéra, avec celtains nota-
bles de la région, à la section locale des AML,
lancé pru' Ferhat Abbas et revendiqurult une répu-
blique indépendante drulS Wl cadre fédéral avec la
République fi·ançaise. Mais l'initiative fit long feu.
Les événements vont alors s' accélérer pom- abou-
tir aux massacres du 8 mai 1945, qui ont été le
déclic pom- notre conscience et tm towllrull drulS
notre position vis-à-vis du colonialisme. Désonnais,
l' Algélie empnmtera tme voie différente et dou-
lom-euse vers la luite rumée.

* **
Il est nattu'el que la mémoire d' tm hOl1une
retielUle des moments prutictùièrement hem-eux
de son enfrulce et son adolescence. La mielUle
était-elle hem-euse ? Je ne samais trop dire, mais
lorsque je la reconstittle aujom-d' hui, du haut de
mes quatre-vingts rulS, je la retrouve sous la fonne
d' un ensemble d'images et de souvenirs de l' affec-
tion de la mère, de la liguem- du père, de l'am-
biance conviviale avec les runis, des scènes de soli-
druité entre AlgéIiens drulS les épreuves difficiles
et, en Inême temps, des scènes de nrisère et de
désolation que le colonialisme a imposées à mes
semblables.

52
CHAPITREll

LA PRISE DE CONSCIENCE
1945-1954

J'avais sei ze ans lorsque les événements du


8 mai 1945 éclatèrent. A Sebâa, ce jOLU'-là était
semblable aux autres jom-s, mome, Puis, des infor-
mations conunencèrent à nous parvenir, selon les-
quelles des manifestations pacifiques avaient lieu
;i A1maba au com-s desquelles fut brandi pom- la
première foi s l'emblème national. Les manifesta-
tions fm-ent réprimées dans le sang, Quelques
jom-s plus tard, des infonnations contradictoires et
inquiétantes circulèrent qui provoquèrent une
grande colère à travers villes et villages, Les aînés
parlaient avec doulem- et réprobation, dans les
cafés et sm- les marchés hebdomadaires, de sOlùè-
vements qui avaient secoué plusieLU'S villes de
l' Est, dont Sétif, Khenata et Guelma, à l'occasion
de l' annistice. Les Algériens avaient scandé des
slogans contre le fascisme et le colonialisme, mais
la police coloniale et les colons avaient riposté en
tirant sm- les manifestants, sans distinction
aUClme. Nous appr1mes, par la suite, que les an'es-

53
C HADLI Bl:ND JEDID - MÎMOIRI S

tâti ons, les assassinats et les ratissages durèrent


plusieurs jours sous la fenùe du general Du val qui
mobilisa Legion etrangère, Tabors marocains et
soldats senégalais. Les infOimations precisaient
aussi que des villages avaient ete bombardes et
qu 'il avait ete fait appel pour cel a à l' aviation et à
la ITlaIlne.
Je n 'ai pas besoin de decrire la violence du choc
que nous avions ressenti, tant les livres d' histoire
regorgent d 'eclits relatant cette tragedie. La
lIistesse et le des espoir se lisaient sur les visages au
lendemain des massacres. Je remarquai cela chez
mon père qui m'avait patU complètement bOlùe-
verse. Il etait devenu taciturne et avait perdu son
air debOlUlaire et sa vitalite habituels. J'avais des
amis qtÙ avaient perdu des proches durant ces eve-
nements lI·agiques et qtÙ nous avaient fait pati d' ex-
peditions puuitives dont furent victimes d'itUlo-
cents villageois, des catnages qui s' ensuivirent, des
atTestations collectives, des simulacres de procès .. .
La FratlCe s' est vengee de sa defaite contre
l'Allemagne en massacrant 45 000 Algeriens .
Mais cette repression sauvage n' a fait qu' ema-
ciner chez les Algeriens l'idee de l'impetieuse
necessite de prendre les atmes pOlU" se debat1<IS-
ser du regime coloni al tyraruùque. Il en restùta
tme prise de conscience politique datlS les catnpa-
gnes-mêmes où les villageois s' engagèrent dans
l'action politique et epousèrent la cause nationale.
Le mot djihad attisait la detennitlation des jelUles
qui n' avaient qu'lllle idee en tète : batuùr le colo-
lùsateur. Il devitlt notre leillnotiv, si bien que, pen-
datll la guelTe de liberation, nOliS scatldions
La PRIS[ DE CONSCIENC[ (1945-1954)

({ Allah Akbar » avant chacune de nos actions


ruTIlées . La foi en le mrutyre et le devoir de libérer
le pays allaient de pair, mais sans extrémisme
aucun.
Après les événements du 8 mai, les autorités
coloniales se mirent à confisquer les récoltes des
pauvres frunilles paysruIDes à lm moment où l'agJi-
culture dépérissait et où les paysruls étaient
contraints de s' exiler vers les centres urbains à la
recherche d' lUl gagne-pain. Même les propriétaires
fonciers ne furent pas épru'gnés ; ma frunille subit
le même SOIt et fut spoliée des vastes lopins de
teITe qui apprutenaient à mon père et qui fiu'ent
laissés à l 'abandon.
Les événements du 8 mai 1945 ont constitué un
tOlUnant décisif pOUl' les gens de ma génération.
Je cOllunençai à comprendre, sous l ' influence de
mon père, que rien n' allait être conune avrult en
Algérie. Je m ' engageai dans l'action politique
après avoir longtemps cru que ce domaine était
l 'aprulage des adultes. J'étais le seul - panni les
jelmes de mon âge - à être autOli sé à m' asseoir
avec nos aînés ; on m' appelait l ' rumn. Les adlùtes,
dont mon père, abordaient des sujets d' ordre poli-
tique, tels que la dissolution des Amis du mruu-
feste et de la liberté, les COUl'S mrutiales, l ' empri -
SOlIDement de Ferhat Abbas, l ' expulsion de
Messali Hadj et Baclùr El Ibralumi ...
Une armée jOUl' pOUl' jOUl' après les événements,
Ferhat Abbas créa l 'Uruon démocratique du
Maru feste algérien, UDMA. Le pruti voulut tirer
les leçons des massacres de l'ruIDée précédente et
choisit la voie du réalisme, appelrult à réfonner le
C HADL I BINDJED ID -I\tttMOIRIS

système et à bâtir llll Etat fOit et juste sous la


coupe de la démocratie française . Il gagna à sa
cause les propIiétaires teniens, les représentants
de la petite bomgeoisie, les fonctioilllaires et les
membres des professions libérales des villes de la
pl aine d' AImaba. Mon père fut lil des premiers à y
adhérer au parti . Il conlIibua avec enthousiasme à
la campagne en favem de la paIticipation aux
élections de l ' Assemblée législative du 2 j uin 1946.
L' UDMA obtint onze sièges sm les lI·eize à pom-
voir. Il y avait paImi les élus tm aIni de mon père,
Bey LagOtme, gros propliétaire tenien fort connu
à AImaba.
Plus tard, mon père se présenta aux élections
cOmlntmaies sm les listes de Ferhat Abbas, c' est-à-
dire conlI·e l ' adminislI·ation coloniale. Les candi-
dats ne pment récolter un nombre suffisant de
voix ; il Y avait ballotage et, après d' âpres négocia-
tions , mon père décida de dOimer les voix de ses
électems à un colon, après qu' il lui eut posé lI·ois
conditions : le droit des élevems à bénéficier des
pâturages de la région, l'ouveltme d'tme route
publique à Sebâa et la conslIuction d' tme école.
Le colon respecta ses denx premiers engagements,
mais il n 'y eut point d' école.
Mes prelniers pas en politique
Je fis mes prelniers pas dans le monde de la
politique grâce à mon père qui fut mon guide. Bien
sûr, j ' entendais paI·ler de Messali Hadj , Ferhat
Abbas et Cheikh El Ibrallimi, mais je ne saisissais
pas encore la signification des conflits qui les
opposaient à l ' administration coloniale. Le niveau

56
La PRIS[ D[ CONloTI[NC[ ( 1945-1954)

du débat politique me dépassait. Aussi, devais-je


lue fonuer luoi-nlêlue . C'est ainsi que je lue retro-
uvai, moi, le jelme adolescent, investissant le
monde de la politique par le truchement des élec-
tions , En effet, mon père m ' encomagea à prutici-
per, en tru1l qu' obselvatem, au scrutin de 1947
organisé après l ' adoption pru' le pru'lement fran-
çais du statut de l ' Algélle, que les prutis nationaux
rejetèrent en bloc, Je fus choisi pom cette mission
pru' lUl institutem fr8.\1çai s qui présidait le bmeau
de vote ouvmt aux éleclems de Sebâa à Olùed
Oiab, Il me souvient que nous avions runené les
électew's depuis lems bomgades et lem avions
assmé la now11hu'e et l' hébergement pom les
encomager à voter pom les listes du pruti et faire
échec aux tentatives de fraude que nous crai-
gruons , Ce fut une première expélience pom moi,
qlu me pennit d' apprendre le b,a,-ba du travail
prutiS8.\1, et plus pruticulièrement la propag8.\1de
politique, l 'orgruusation des rassemblements, les
hru'llngues, la disl11bution d' affiches, etc,
OrulS le cenl1'e où je fus affecté, le caïd
Mokhtrul essaya d' influer sm le coms du vote ; il
s' assit ostensiblement sm lme chaise à côté de
l ' lU11e et n' eut de cesse de dévisager les électew's
pom les impressiOlmer et les pousser à voter pom
la liste de l' adininisl1'lltion, Mon père m ' uwita à
m ' infonner auprès du responsable du cenl1'e sm le
cru'actère légal ou non de la présence de ce caïd en
ce lieu, QU8.\1d je lui posai la question, il me répon-
dit pru' la négative, puis il l' expulsa du bm'eau,
AVrult de sOltir, le caïd m ' insulta et me menaça de
représailles, Joignru1l le geste à la parole, il se plai-

57
C HADLI BINDJEDID · MEMOIRES

gnit à la gendannerie qui me fila durant plusieurs


jours dans l'intention de m ' ruTêter. Je fus
contraint de fuir à Almaba à bord d' une Traction
qni apprutenait au député algélien Bey Lagoune.
Ce caïd était un ami de la fruuille avrull d' en deve-
nir l' elmemi juré, au point que mon père en pâtit
durant de longues rumées .
Mon père se relnit au travail de la telTe après
tme longue rupture due à son exil forcé et à la
Seconde GuelTe mondiale . Ses telTes couvraient la
plaine d' Almaba et longeaient Oued Lekbir qni
conunence aux frontières hmisielmes et aboutit au
grand lac appelé la Makhadha, lequel s' étend de
Mamice jusqu' à un endroit nonuné « 45 ». Les
eaux montaient en hiver, obligerult les habitants à
utiliser des radeaux pour se déplacer entre les
rives du mru'ais. Mon père calquait l'orgruu sation
du travail et les méthodes d'inigation et de récolte
sur celles des colons ; il acquit des maclunes agli-
coles modernes pour labourer ses telTes. D'ailleurs,
la cru'casse du tracteur qu'il avait acheté dans les
rumées 50 gît touj ow'S devrult les rnines de notre
maison qui fut détruite durant la révolution.
La conCWTence entre lni et les colons de la
région battait son plein, mais la bataille était
inégale. Un j olU', lm colon lui dit SlU' lm ton iro-
luque Ge selvais de traductew') : « Si Bendjedid, le
c iel est vaste el plein de p oussière. Si tu continues de
le regarder, tes ye1lx s 'en rempliront ». Il était clair
qu'il essayait de le dissuader de les inuter cru', pen-
sait ce colon, il n 'atteindrait jrunais lelU' luveau,
quoi qu'il fit. De son côté, l'adJuinistration l'acca-
blait d'impôts et n 'ruTêtait pas de dépêcher des

58
LA PRJSl: DE CONSCIENCE (1945-1954)

inspectems pom inventOIier ses biens et ses récol-


tes. Une foi s, les conunis françai s notèrent dans
lem mppOIt que mon père élevait des porcs.
Quand il se rendit à El Kala pom se plaindi·e en
expliquant que les Musulmans ne faisaient pas l' é-
levage des porcs ni ne mangeaient lem viande,
parce que prosclite par la religion, il eut cette
réponse cinglante : « Paye tes impôts d 'abord, après
on verra ! » Les colons avaient inventé cette his-
toire de toutes pièces pom le faire plier. Mais mon
père ne se laissa pas faire . Il coopérait parfois avec
des agricultems emopéens, dont son arni Bemard.
Les deux honunes achetaient de jeunes bovins
auprès des paysarlS au mar·ché de Malllice (Ben
M' hidi actuellement), les élevaient et les nonnis-
saient conune il se devait à Sebâa - région liche en
aliments de bétail -, puis ils les revendaient au
prix fOIt sm les marchés de la région. De temps en
temps, j ' accompagnais mon père sm mle calèche
au marché de Mamice qui se tenait tous les mer-
credis, et celui de Blarldarlles lundis.
A l' époque, il acheta mle jmnent qu' on avait
retirée des comses hippiques qui se déroulaient à
Almaba. Il en était fier et l' entretenait avec soin.
Un jom, des incomms s'introduisirent darlS l' éta-
ble la nuit, en sOliirent la bête, la conduisirent jus-
qu 'à ml endi·oit proche et la criblèrent de balles.
La balle suivarlte était vraisemblablement desti-
née à mon père qui complit cela conune tUl aver-
tissement clai.r : il fallait qu'il cesse de telùr tête
aux colons.
Génémlement, j'aidais mon père à organiser le
travail sm nos teues ; je m'occupais entre autre de

59
CHADLI BE NDJEDID - MÊMOIRES

la comptabilité. Nous payions aux paysans des


avances que nous défalqtùons de leurs salaires à la
fm du mois. Je me souviens que je lem offrais des
denrées alimentaires à l'insu de mon père. Je crois
que l' affection que j ' éprouve à l' égard des paysans
deptùs touj oms est due à cette relation qui me
liait à eux lorsqu'ils travaillaient chez mon père.
Le travail de la tene, à cette époque-là, était diffi-
cile. Les paysans oimaient de l'aube au coucher
du soleil. La pluprut d' eno'e eux étaient des sai-
sOtmiers venus des Amès et des régions frontaliè-
res, poussés pru' la frurune, le chômage et la misère.
La plaine feltile d'Almaba lem' offrait une occa-
sion de gagner tm peu d' ru·gent. Ils s' y installaient
a'vec lems frunilles des labours aux récoltes.
Sur nos telTes, ollvaillaient des khanunès - les
paysrulS qui obtierment le cinqtùème des reventlS
de la récolte - ainsi que des jardiniers. Mon père
les employait dm'rult les SaiSOtlS de récolte d' ru'a-
chides, de tabac, de blé, d' orge, de légmnes secs et
de divers légtmles. Ils prenaient la moitié de la
récolte après déduction du prix des semences et
des auo'es frais .
QUrult aux colOtlS, ils exploitaient ces paysruls
de façon éhontée, allant jusqu 'à inventer cette
fOt111ule péjorative : « L 'arabe, il faut llli faire slIer
le bllrnolls ». II va de soi que cette expression tra-
dtùt, drulS le même temps, un esplit de suffisance
et d' ruTogance dont se prévalaient des colOtlS de
la pire espèce, à l'image des Zarrut, Laml,
Albeltini, Cru'denti, Magran, Beugin et tous les
auo·es. Après que ceux-ci eurent imposé lem'
mailmùse sur l'admitùso'ati on locale, créant ainsi

60
La PRISE DE CONSCIENCE (194 5-1954)

lUl puissant lobby au sein-même des conseils elus,


ils accaparèrent les ten'es des ârollch en usant de
chantage, de requisition, de menaces, provoquant
l' éclatement des familles au sein desquelles
étaient semees les graines de la discorde pom
pousser celiains de lelU's membres à vendre lem
parcelle. Celiains pment ainsi s' approplier de
milliers d'hectares, au point que Beugin, lUl colon
jtùf, slUveillait ses tetTes en les slUvolant à bord
d'lm avion, tellement elles etaient vastes. Outre
l' exploitation, celiains colons extorquaient les
droits des paysans. C' est ainsi que l'tm d' eux,
Bertagna, remlUlerait les paysans avec des jetons
qtÙ ressemblaient à de la monnaie pom les forcer
à s'approvisiOlUler dans ses propres magasins : il
lem versait un salaire d'une main et le recuperait
de l'autre.
Le travail agIicole dans les telTes de mon père
ne m'interessait pas vraiment. J' ai passe mon
enfance et une grande pattie de mon adolescence
dans les villes d'AlUlaba, Bamù et Mondovi . Avec
le temps, j'ai firù pat· me detacher de la catnpagne.
J'ai, alors, demande la pennission de mon père
pom passer lUl concolU"S d' entrée au centre de for-
mation professiOlUlelle d'Annaba (Oued Kouba
actuellement), auquel avait patticipe aussi,
quoique sans succès, Illon cousin Iuatelnei
Mabrouk. C' etait à la fin de l' atUlee 1947. Nous
recevions des coms theOliques et pratiques datlS
les domaines du bâtiment et de l' electIicite et
divel"S auti'es metiers manuels. DatlS ce centi'e, où
j'étais responsable du dOlioir, nous étiOllS astreints
à lUl régime d'intemat d'une extrême sévélité, et

61
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRE S

la fonnation y était d'Illl nivean élevé auquel peu


d' Algériens pouvaient aspirer.
Là-bas, je côtoyai des stagiaires venus d'autres
régions, telles que Guelma et AImaba. Nous collec-
tions régwièrement des cotisations au profit du
Mouvement pour le triomphe des libertés démocra-
tiques (MTLD), en dépit de la modicité de la
bourse qlÙ nous était allouée. A la fin de chaque
mois, un nùlitant du parti dont nous ignorions le
nom, prenait contact avec vous pour récupérer l'ar'-
gent. Les slogans politiques prônés par' les partis
nationaux à l'époque étaient obscurs pOlU' nous. La
notion d' indépendance nationale était une sOite de
rêve flou, runbigu, mais nous en étions fenllelnent
convaincus, SlUtOUt que nous ployions sous le poids
de l'injustice et de l' ar'bitraire, Nous voyions les
étrangers - Maltais, Italiens et jlùfs notarlUnent -
prospérer dans la plaine d' Armaba, y trouver du
travail sans coup férir et jouir des conditions de
réussite qlÙ leur étaient offertes par' l'adnùrùstra-
tion, alors que les Algériens étaient renvoyés de
leur travail pOlU' les motifs les plus futiles. Je fus
moi-même victime d'lm licenciement abusif.
J' obtins lm diplôme qui ne me servit pas à
grarld-chose darlS ma vie pratique. Quand je quit-
tai le centre, lm des enseignants me demanda de
ltù proposer IUl nom pour me suppléer à la super-
vision du dOitoir. Je pOitai mon choix sur
MllStapha Seraïdi .
Mustapha avait de l'aplomb et de l'intelligence
à en revendre. C' était le plus clairvoyant d' entre
nous tous. Sa farnille comptait de nombreuses victi-
mes des massacres du 8 mai 1945 et beaucoup de

62
La prise de conscience (1945- 1954)

martyrs. J'avais un autre anu mtime en la personne


île Malunoud. Nous l 'appelions Oueld errOllmia (le
1 ils de la Française) parce que sa marâtre étai t d' o-
ligine françai se. Tous les soirs, après les cours, nous
sortions nous promener dans les mes d' Annaba.
Parfois, nous nous aventmions jusqu'au cours
Bertagna, l' actuelle place de la Révolution qtÙ
était, à cette époque-là, lUI espace réselv é exclusi-
vement aux Européens. Nous aimions regarder les
films et slùvre les rencontres de football ; nous fré-
quentions les cinémas et les stades chaque fin de
semaine. Malgré la rude compétition qtÙ marquait
les derbies mettant aux plis es les clubs de Guelma
et Armaba, le football n ' en représentait pas moins
lm sym bole d' apprutenance à une pauie et à mIe
religion.
Chez Tabacoop
En 195 1, je reJOIgfÙ s Tabacoop, tUle société
créée à Mondovi en 1920 et qlÙ s' était s'implrultée
à Almaba deux rumées plus tru'd, C ' était lUle
coopérative des productelU's de tabac et des vigne-
rons d' Armaba et de Guelma qfÙ employait une
main-d ' œuvre autochtone bon mru'ché, mais aussi
des Européens. Cette société a longtemps exercé
toutes sOItes de pressions sur les paysaIlS et les
petits producteurs pour les runener à céder leurs
prodlÙtS à des plix délisoires que les colons
fixaient à leur gtùse, en lelU' créant des enU1lves
bmeaucl1ltiques pom les étouffer. Mais la situa-
tion chrulgea daIlS les rumées 1950 pour diverses
raisons, au prelfÙer rang desquelles la plise de
conscience qlÙ s'était répruldue dans le nùlieu

63
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRI S

nu'al grâce au tTavail de sensibilisation des prutis


nationalistes, Ceci eut pom- conséquence l ' emploi,
pru' les actiormaiJ"es de la société, d' inspectem-s et
de morutem-s recrutés prumi les enfants des digru-
taires et des grruldes fruuilles commes de la région
dont je faisais prutie.
Je fus affecté à Ouled Diab où mon travail
consistait à veiller au respect, pru' les paysans, des
critères de production et de plantation de tabac, à
leur prodiguer des conseils et à les noter au pro-
rata de la qualité de la récolte . Avec les autres jeu-
nes inspecteuTs, nous nous réunissions réglùière-
ment à la cantine des cadres, au siège de la société
à Sidi Bralum, non loin de l ' église Saint Augustin,
pom- y recevoir les instructions, les orientations et
prépru'er des programmes de travail. Les réllluons
étaient présidées pru' Illl colonel de l ' rumée fran-
çaise à la retraite. Prumi les rurus qui ont travaillé
avec moi dans cette société, figm-e Layaclu Ben
AZ7a qui se liera d' rulutié, pru' la suite, avec Aturu'a
Bougiez, Illl preux moudjalrid de la Base de l'Est.
(Je l 'ai l'encan/ré dans les années 1980. Il était
employé che~ Sona/rach, Je 11Ii ai proposé 1/n poste de
chef de daii'a mais il déclina poliment mon offre),
J'eus souvent l' occasion de remru'quer que cer-
tains caïds de la région exerçaient des pressions
sm- les paysans afin d' obterur d' eux des pots-de-
vin. En contreprutie, ils devaient vanter lem-s pro-
duits auprès de la société. Je suis entré en conflit
avec l ' Illl d' eux ; il s ' appelait Ouchène, J'ai trans-
luis tUl rappOlt à l ' aclIuilustration et, quelques
jOIll'S plus tru'd, il fi.Jt convoqué par le responsable
aclIuirustratif qui le rappela à l'Ol'clI'e,

64
LA prise de conscience (1945-1954)

Un jour, il me croisa au marché hebdomadaire


de Bouteldja. Il accotu'ut vers moi et me dit : « Hé,
Si Bendjedid, 1101lS sommes 101ls les deux des hommes.
A partir d 'myourd'hui, 1101lS sommes amis l » Les
gens qui étaient présents ce jotu'-là n 'en reve-
naient pas : lm caïd qui mène les gens à la crava-
che présentant ses excuses à un jelme garçon ! Je
le rencontrai après l'indépendance dans une rue
d' Atmaba. Il fit mine de ne pas m' avoir vu et
totuna la tête du côté opposé Quand je l'appe-
lai « Hé, caid ! », il me salua gêné. Il était clair qu'il
SOlÙlaitait qu 'on oubliât son passé.
Je quittai la société Tabacoop en 1952. Durant
les deux années qui j 'y avais passées, j ' avais gagné
tule liche expérience pratique à travers les rela-
tions avec les paysans dont j ' ai eu à constater les
conditions de travail abominables et les souffran-
ces . Mais ce que j ' avais remarqué de plus impor-
tant chez eux, c' était leur amour de la tene.
Je reprutis à Sebâa et consacrai le plus clair de
mon temps à ma passion : la chasse. Je SOltaiS aux
am"ores - lllêllle en hiver -, Ille rendais dans les
bois et les lacs alentours avec deux chiens et chas-
sais les canards, les lièvres et les perdrix ; pru'
contre, je ne chassais jamais le celf de Barbruie.
Les chasseurs disaient que cet rulimal, quruld il
était blessé, versait des lrumes conune lm être
htunain. Je fus étOlmé, lme fois, devrult le compor-
tement bizalTe d'lm troupeau de cerfs . Au début
de la Révolution, nous fûmes, Atssani et moi, ainsi
que trente autres moudj ahidine, encerclés après
lme vaste opération de ratissage menée pru' 1' ru'-
mée française, appuyée pru' l'aviation et l'infante-

"
C HADLI BrNDJ[DI D - MÉMOIRES

rie. Nous fùmes contraints à la retraite dans lme


forêt avoisinante . Nous nous réfugiâmes dans lm
bassin profond - on eùt dit lme excavation causée
par un astéroïde. L' elUlemi amait pu nous y enter-
rer vivants s'i! nous avait reperés . Or un troupeau
de ceJfs broutait calmement près de nous, alors
que cet animal faJ"Ouche est COlUlU pom prendre la
fuite à la vue de l'honune.
Les jours s'egrenaient, monotones. Je passais
mon temps entre la chasse et mes devoirs fami-
liaux. Jusqu' au déclenchement de la révolution.
Luem d' espoir
Le 1" novembre, la guen-e éclata. C' etait Wle
consequence logique de l'indifférence de la France
vis-à-vis des revendications legitimes du peuple
algélien, de l'étouffement des libeltés et de la
répression barbare qui s'abattait sm les citoyens
innocents. Nous fmnes plis de COlut. Nous ne nous
attendions point à cet événelnent et nous n'en
cOfmai ssions ni les chefs ni les objectifs. Même le
conflit qui opposait les messalistes aux centralis-
tes et qui s' était aggravé dmant l'éte 1954, nous
n'en comprenions pas vraiment les motifs, la gra-
vité et les effets sm l' avenir du pays. Pom· moi, en
tous cas, ce ftlt IUle luem d' espoir. Je sentais qu' un
événement impOltant voi.re Clucial venait de se
prodlùre cette nuit-là. J'en étais d' autant plus
convaincu que mon père avait l' oreille constam-
ment collée à la radio, à l'affüt de la moindre nou-
velle. Et, à chaque fois qu'i! en entendait une mau-
vaise, il cliait pom qu' on éloignât le poste avant
qu 'il ne le brisât en nùlle morceaux.
L~ prise de conscience (1945-1954)

A AIU1aba et ses environs, il n' y eut pas d' opéra-


lions ce j om--Ià, malgré la présence de moudjalti-
dine au maqltis. Il fallut attendre fin 1954 début
1955, pom- voir les prentiers groupes de militants
passer à l'action année. Un petit groupe s'était
constitué dans notre région, qui conunença à acti-
ver sous le conunandement de ChOlticlti Aïssani,
qui recevait les ordres directement d' Amara
Laslai, dit Bougiez. Ce groupe venait de temps à
autre à Sebâa pom- mobiliser les jetmes, sensibili-
ser les habitants sm- les desseins de la révolution
et collecter des infonnations sm- les mouvements
de l'elU1emi et de ses agents . Les prentiers moudj a-
ltidine avaient accordé tme imp0l1ance ptimor-
diale à la sensibilisation politique et au travail
de mobilisation pom- conlt'er la propagande colo-
niale qni parlait de « complot étranger appuyé par
Le Caire et les pays socialistes », qualifiant les moud-
jaltidine de « hors-la-loi ».
Mon père et moi étions en contact avec ce
groupe. Amara Bougiez avait dOlU1é insltuction à
Aïssani de prendre attache avec mon père et moi
pour prendre notre avis sm- tout. Paradoxalement,
les pires ermentis de mon père, qui lui avaient
causé tant de problèmes avec l ' adrniltisltlltion
française, avaient tourné casaque après le déclen-
chement de la révolution au point de solliciter sa
protection ; ils se réfugièrent chez nous quelque
temps, jusqu ' au j om- où il les plia de s' en aller.
J'entrai en contact avec le groupe et en infonnai
les chefs des annes que nous avions cachées en
1942 . Quelques jom-s plus tard, ils m ' envoyèrent
tme personne - dont j'ai perdu le nom -, à qui je

.7
C HADLI BENDJIDID - MÉMOIRES

remis deux rumes, dont la mitraillette Mauser. Je


l' accompagnai, à la nuit tombée, jusqu' à un lieu
sûr. J'appris par la suite que la première pièce
avait été récupérée pru' un de mes rurus et que la
mitraillette avait été confiée à l'adjoint d' Aïssruu .
Je dememai à Sebâa sm instruction de ce delruer,
guettant les mouvements de l' eJUlenu et collectrull
les renseignements.
Ptùs, il ruliva ce à quoi je ne m ' attendais pas :
un jeune frufelu tenta de cOl1unettre ml assassinat.
Ce n 'était, en fait, qU'lm vlùgaire règlement de
comptes entre deux individus. Ce geme d'actes
isolés était mOIUlaie comante au début de la révo-
lution, en raison de la mauvaise orgmusation et de
l'absence de clruté quant à ses objectifs. Celtains
profitaient de cette situation pom régler lems
comptes avec lems adversaires et imputaient lems
actes aux moudjaludine. Ce n 'était pas lm hasru'd
si je fus nus dans le collimatem, puisque mon père
et moi - je le rappelle - étions qualifiés de fau-
tems de troubles. La gendrumelie et les caïds nous
slUveillaient sans cesse et notre donucile fut per-
quisitionné à plusiems replises. Même mes oncles
patemels et matemels n ' aimaient pas que leurs
enfrulls me fréquentent.
Je reçus mIe convocation du hiblUlal de
Mamice. Je ne sais pas pom'quoi la persOIUle qlÙ
avait déposé plainte conh'e moi m' accusait d' avoir
tenté de la hIer. Il est fOIt à pmer qu' elle y avait
été poussée pru' la gendrumelie ou lm caïd. A la
bruTe, le juge écouta le plaignant d' abord, puis, en
sOItant du hibmlal, ce denuer me pli! pru' la main.
Je complis qu'il s'était réh-acté et avait retiré sa

68
LA prise de conscience (1945- 1954)

plainte. Malgré cela, je fus écouté par le juge


d' instruction qui n' en démordait pas, me posant
des questions à n' en plus finir ; il voulait tout
savoir sm- nloi : Illon travail, Ina famille, Illon père,
mes occupations, mes amis.. . Suite à quoi, il me
remit en libelté provisoire. C ' était la première fois
que j'affrontais un juge. Je recOlmais que j'étais
pris de peur et de doute.
Quelques jours plus tard, je reçus une seconde
convocation . Mais de la gendannelie, cette fois. Je
compris que la situation était grave. Alors, je pris
attache avec le groupe et infonnai Aïssani . Ce der-
nier s ' apprêtait, sur ordre de Bougiez, à quitter la
région. Il essaya de me convaincre de rester et de
le remplacer à son poste. Je lui dis : « Ce lui qui est
convoqué à la gendarmerie n 'en ressort jamais
[vivant] ». Devant mon insistance, il filÙt par
accepter de m ' intégrer au groupe. Cela s' est passé
fin févlier, début mars 1955 .
Nous nous dirigeâmes, par tille nuit pluvieuse,
vers Sidi Trad. La neige couvrait encore les cimes
des montagnes. J'avais 26 ans. Avant de rallier le
maqlùs, j'avais demandé conseil auprès de mon père
qui m ' y encouragea en me tenant ces propos : « Dans
six mois, tout sera fini l » l'avais aussi conslùté Illon
précepteur, cheikh Salall, qui bélùt ma démaTche et
Ille dit : «Tuas pris la bonne décision l »

***
Je n' ai donc jamais fait p31tie de 1' 31mée fr31l-
çaise et n' ai même pas accompli le selvice mili-
taire dans ses r31lgs, conune je n' ai j31nais p31ti-
cipé à la guelTe contre le peuple vie1:n311Ùen en

.9
CHADLI BINDJEDID - ME MOIRE S

Indochine, ainsi que cela a été colpmté à mon


sujet, pour des motifs politiques fallacieux visant
à pmter atteinte à ma réputation et faire croire
que j ' ai rallié la révolution sur le tard. J'ai tenu à
expliquer cela d' une façon claire et nette pow' évi-
ter toute fausse interprétation : j e ne considère
pas le fait d' avoir appaItenu à un moment dmmé
à l ' année française comme Wle honte ou lm dés-
hmmeur. J'ai touj ours fait la distinction entre ceux
qlÙ, pour Wle raison ou Wle autre, ont été obligés
de servir sous le di'apeau françai s, et ceux COlmnu-
nément COllllllS sous le nom de « déserteurs de l'ar-
mée française » qui ont rej oint le maquis très tard
et qui furent source de beaucoup de désaccords
pendant et après la révolution.
Je compte, panni ceux qlÙ ont fait pattie de l ' at,-
mée fi'ançaise, llll gratld nombre d' atnis qlÙ ont
servi cette atm ée aVatlt de retolllller leurs atmes
contre elle, dès qu' ils eurent pris conscience que
l'heure de vélité avait sOllllé ; celL'(-là se sont bat-
tus avec bravoure contre ceux qlÙ furent leurs
chefs datlS les casellles fratlçai ses. Nous appelions
ces soldats et sous-officiers à nous rej oindi·e,
deplùs le début de la lutte atmée. Il y eut, en effet,
plusieurs déseltions qui défrayèrent la clu'onique,
telles celle de Salem Giuliano et Kat1l Abdelkader,
ainsi que l'opération de la casellle d' El Btiha,
quattier général de la troi sième compagnie de
tirailleurs algériens, exécutée pat' Abdenaillnatle
Bensalem, Mohatned Tallat' Aouacluia, Ali
Boukhdir, Youcef Lau'èche et d' auu·es encore, en
mat:; 1956. Ces denuers s ' empat·èrent de grandes
quatltités d' mnes dont la révolution avait gratld

70
LA prise de conscience (1945-1954)

besoin. Après leur désertion, ils affi·ontèrent le


colonel Bigeard et ses troupes dans une bataille
héroïque.
Dès qu' ils eurent intégré nos rangs, ils nous
appOltèrent une aide précieuse, grâce à leur expé-
rience acquise dans l 'année fi1lIlçaise, à fOlmer les
premiers groupes de mOlldjahdine et devinrent, par
la suite, de grands chefs à la Base de l'Est. Certains
sont tombés au champ d' hOlUleur.
Il est clair que les fausses infOlmations qui ont
été répandues sur ma prétendue appartenance à
l'armée fi-arlçaise, sont le fait de certains politi-
ciens, à la tête desquels A1uned Ben Bella, polU"
des raisons co!Umes qu' il n' est pas utile de rappe-
ler ici . Moharned Har-bi confirme cela lorsqu' il dit :
« Q ue p Ollvais j e f aire, moi qui ai toujours été
méfiant, p rudent et craignont ln manipulation ?J 'ai
dit que Ben Bella était le chef de l 'armée et qu 'il
devait conna Ître la vérité ». Cette fausse infonna-
tion a dù être reprise, involontairement, par des
histOliens co!Ums pOlU" être pointilleux Slu" la véri-
fi cation des fai ts et loin de toute calOlmue - à
l ' exemple de Benjarnin Stora et Gilbert Meyruer -
et dont les écrits ont été pris pOlu" une vérité abso-
lue. Moharned Har-bi écrit darls ses mémoires Une
vie debout, par-Jarlt des désertelU"s de l ' armée frarl-
çaise : « que moi et Abderrahmane B ensalem avions
déserté l 'armée f rançaise p our rejo indre le maquis en
1956 ». L'erTeur de Moharned Har-bi est qu' il s' est
référé au livre de Gilbert Meyruer, conune il l'a-
voue lui-même, ce dernier ayarlt vraisemblable-
ment puisé l' infOlm ation darls les archives du
Service lustOlique de l 'Année de teITe (SHA T) ;

7r
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

plus exactement, des archives du Service des liai-


sons nord-africaines du colonel Shoen. Les docu-
luents en question indiquent, faussement, que
« Chadli Bendjedid a rallié les rangs de VArmée de
Libération nationale venant de l 'armée française ».
Harbi ajoute qu 'il n' a pas eu acces à ces arclùves
lui-Iuêlne.
La même eneur a été comnùse par GilbeIt
Meynier, dans son livre Histoire intérieure du FLN,
en éctivant, à la page 282 : « Furent créés des zones
opératiollilelles - Nord et Sud - que BOlunedieillle
confia à des chefs de maquis COimne Abdelghani
Mohammed Ben Ahmed, Mohanuned Allag ou
Malunoud Guermaz, dont certains étaient aussi
d' anciens officiers de l' année fi'ançai se, conune
Abdenalunane Bensalem et Chadli Bendjedid »
[Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-
1962, Casball-Editions, Alger, 2003 , p. 282] La
même eneur est reptise à la page 320 : « Les déser-
tions de soldats algériens se nuùtiplient dans l'ar-
mée française . Certains dOilllent des cadres à
l'ALN, COimne le maréchal des logis Ali Youcefi, dit
Moustache, ou le sergent Chadli Bendjedid »
[Benjanùn Stora, Algérie, histoire contemporaine,
1830-1988, Casball-Editions, Alger, 2004, p.323.].
Dans son livre Algérie, histoire con temporaine 1830-
1988, Benjamin Stora, qui a dû lni aussi se référer
à la même source, reprend la même information
erTonée : « Chadli Bendjedid, né à Bouteldja, près
d'Annaba. SOlls-officier de l 'armée française. Rejoint
l 'ALN en 1955 )J . Cette falsification de la vérité n' a
malheureusement pas épargné mon pere, certains
lùstOiiens ayant éClit qu'il fut employé de l'adnù-

72
La prise de conscience (1945-1954)

nistration française. Mon père n' a jamais été ni


caïd ni rénuméré par l'autOlité coloniale. C 'était un
militant connu dans la région. Il adhéra, au début,
au pruti de Ferhat Abbas puis il rej oignit le
Mouvement pOlll· le triomphe des libeltés démocra-
tiques (MTLD).
Lorsque j ' étais président de la République, j 'a-
vais demruldé à lm de mes collaboratelll"s de faire
en sOite que cette enelll" fùt cOlligée, mais il ne
l'a pas fait. Aujolll"d' hui, je crois nécessaire de
délnentir cette contrevérité dans ces méul0ires,
pOlll" appOiter lllle conection à l'écritlll"e de l'his-
toire de la révolution et réhabiliter les persormes
qui ont été victimes du mensonge et de la fal sifi-
cation.
J'espère sincèrement que ces histOiiens appor-
teront, à lelll· tOlU" conune ils l' ont promis, les rec-
tifications nécessaires.

73
CHAPITREill
,
LES ANNEES DE BRAISE
1954-1956

L' aJUlée 1955 fut cruciale pour moi. Durant le


premier trimestre, j ' étais passé de l' obselvation du
phénomène colonial et ses injustices à la prise
d'aImes. Le choix ne fut pas facile ; il s' effectua
daIlS le stress, l'hésitation et la confusion. Le sou-
lèvement aImé nous a, en effet, surplis en ce sens
que nous ne saviOilS lien des prépaI'atifs qui l'ont
précédé, tout conuue nous ne cOimaissions pas ses
desseins à long tenue et ignOiions tout de ceux
qui en détenaient les rênes, même si les gens
évoquaient le djihad sans définir toutefois les
moyens de le mener et les visées qui lui étaient
assignées. Aujourd' luù, à chaque fois que je
repense à mes aImées de lutte, beaucoup d'images
défilent sous mes yeux, dont celle d'lm honuue
llmatique, sOlU-d et muet, nonuué Remalù . A
Sebâa, nous le sumonunions « D en vich ». A chaque
fois qu'il me croisait, il m' aITêtait au beau milieu
de la chaussée, me montrait les montagnes au loin,
d'lUle main, en imitant le crépitement des balles

75
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

et le vrombissement des avions, et posait l 'autre


SlU' mon épatùe, conune s 'il VOtùait me dire qu' il
était temps pOlU' moi de monter au maquis et que
j'allais porter un grade. Cela s'est passé tme année
avant le déclenchement de la Révolution. « F01l ne
croit q1l 'il n 'a il appris », dit le proverbe.
Quand les habitants de Sebâa se rendirent
compte de mon absence, ils comprirent et gardè-
rent le secret. Mais ils étaient convaincus que je
n 'allais pas tenir plus de quelques mois, car ils
croyaient que les enfants des grandes familles ne
pouvaient suppOlter les ligueurs de la vie dans le
maquis. Au lieu des quelques mois, mon absence
dlU'a sept longues atUlées. Je rej oignis la
Révolution après que l ' atme que nous avions
cachée depuis douze atlS, datlS la fenne de mon
oncle matemel m' y eut précédé. Le jOW" où j' inté-
grai le groupe qui activait datlS la région, Chouichi
AiSSatU, son prenuer responsable, ordorma que me
[ftt restituée mon atme et me nomma adjoint-chef
de groupe. Une semaine plus tard, le chef, Wl
atlcien nu litant comlU sous le sobliquet de Tekhla
fronça (il répétait souvent cette pluase qui veut
dire « qlle la France aille 011 diable »), se blessa gliè-
vement aux yeux en hemtatlt Wle branche d'at"bre
de plein fouet, alors que nous nous déplacions pat·
tme nuit noire. En raison de son âge avatlcé, il
exhOlta AiSSatll de le déchat"ger de sa responsabi-
lité. Ce demier acquiesça et me désigna à sa place.
Notre effectif fut scindé en groupes, le premier
conunandé pat· AiSSatll lui-même et le second placé
sous mon conunatldement. Nous coordomuons le
travail Aïssatu et moi-même et meluons pat-fois des

7.
U s ANNÉ I S DE BRAISE ( 1954- 1956)

actions cOlnbinees. Les liaisons avec les autres


groupes étaient inexistantes.
Au début, nous nous contentâmes d' expliquer
les objectifs de la Révolution aux habitants des
campagnes, en dépit de notre manque d' expé-
Iience dans l 'organisation révolutionnaire et en
matière de sensibilisation et de mobilisation.
Notre action consistai t à les convaincre que nos
moudj ahidine œuvraient à libérer le pays du j oug
colonial et à leur expliquer que nous n ' étions pas
des bandits, COlmne la France V01Ùait le faire
croire. Dès les premiers j ours de l' action rumée, le
problème de l ' rumement se posa avec acuité. En
plus de l ' absence d' entraînement, les premiers
combattrults mrulquaient d' annes suffisrumnent
perfectiOlUlées pour affi'onter la machine de
guelTe coloniale. De plus, la pluprut d' entre eux
n ' en maîtIisaient pas le m ruuement. Nous étions
rumés de fusils de chasse et de pistolets datant de
la Seconde Guen-e mondiale. Pour résoudre ce pro-
blème, les responsables mirent au point lm plrul
visant à récupérer des rumes auprès des citoyens
et à encourager les soldats algéliens mobilisés
dans les rangs de l ' rumée frrulçaise à déselter avec
rumes et bagages. Il était difficile de convaincre
les nu'aux de se dessaisir de leurs fusils de chasse,
bien qu' adhérant à la cause. C ' est que l'rume étai t
pour eux à la fois un moyen de défense et un signe
d'hOlUleur et de vüilité. Quruld nous ne réussis-
sions pas à les convaincre de nous remettre leurs
rum es, nous les leur prenions de force.
Ce qui aggrava la situation, ce fut la décision
des autOlités frrulçaises de réquisitiormer les

77
C HADLI BrNDJEDID - MÊMOIRE S

atmes qui étaient en la possession des citoyens .


Quatll au problème du ravitaillement, il ne se
posait pas avec autatlt de difficlÙté, taIlt les villa-
geois nous now1issaient et nous offraient le gîte ;
ils étaient d' autatll plus rassmés qu' ils nous
cOIUlaissaient, du fait que nous étions de la
région . Nous ne restions jatnais plus de trois j OlU·S
datlS lUl même lieu pom ne pas être repérés et ne
pas faire cowir aux habitaIlts le Iisque des repré-
sailles.
Face à la supérioIité de l ' etmemi en nombre et
en atmement, nous avons opté pom la méthode de
la guéIilla. Nous swprenions l ' etmemi et déstabili -
si ons ses forces pow· saper le moral de ses soldats.
La tactique adoptée pat· Bougiez consistait à for-
mer de petits groupes rapides, afin d' éviter au
maximum la confi·ontation directe avec l' elmemi .
Nous concentJi0ns nos actions pIincipaiement SlU"
l' élément swpIise et les attaques éclair suivies
d ' lUl repli rapide. La plupati du temps, nous
ciblions les convois d' approvisionnement militai-
res, dont lUl près de Sebâa, et sabotions les fil s
téléphoniques. Nous tendions des embuscades
entre Blatldatl, Tatf, ZitoWla et Aïn Kenna, notatn-
ment à Khengnet Aïj Olul, entre BlatldaIl et Tatf,
CaUSatlt à l ' etmemi des pelies hwnaines si impor-
tatltes que l ' atmée était obligée de déplacer des
citemes d' eau pom effacer les tJ·aces de Satlg. Les
colons ne se déplaçaient plus que sous l ' escOlie
des blindés et à des dates bien détenninées. N ous
avions donc réussi, ne serait-ce que SlU" le plaIl
psychologique, à faire sentir à l' elmelni qu ' il n' é-
tait plus le maîtJ·e de la situation.

18
Les almées de braise (1954~ 1956)

Conunent la tombe de mon grand-père sauva la


vie de mon père
Mon père aussi liJt panni les premiers à rallier
le combat en dépit de son âge avancé - il avait 50
ans. Il pruticipa aux premiers balbutiements poli-
tiques au sein des groupes qui activaient à El Kala,
BruTai, Blruldan, Mondovi, Mawice et Sebâa, sous
la conduite d' honunes qui, pru- la suite, feront les
hemes de gloire de la lutte rumée druls la wilaya
de Souk-Aluas et à la Base de l ' Est, tels que
Mohruned El Hadi Arru-, BechaÏlia Alaoua, Alnru-
Benzouda, Alnara Bougiez, Hadj Khemru-, Ressaa
Mazouz, Aïssruu Chouichi et El Ati Bouteldja qui
fut le premier à tomber au chrunp d' hOlmem à
Blruldan, le village qui pOlte son nom deplùs l'in-
dépendance. D' autres groupes activaient druls les
sectems de Ouenza, Beui Salall, El Maclu-ouha et
Nbaïl, mais ils étaient isolés les lUlS des autres en
raison de l ' absence de coordination et d' Wl com-
mandement lmifié.
Au premier semestre de l'ruUlée 1955, l'rumée
française lança de vastes opérations de ratissage
dans la plaine d' Almaba, drulS le but d' étouffer la
Révolution drulS l ' œuf, en démantelant les groupes
annés et empêchant l' adhésion du peuple à la cause.
Dmrult ces opératiOllS d' envergme, les Français uti-
lisaient tous les types d' annements, y compIis l' avia-
tion et l'infantelie. Mon père faillit laisser sa vie
dans ll1le de ces opérations, mais il eut IUle idée
incroyable pom se tirer d' affaire. Il était recherché
et l 'année française le traquait drulS tous les COiIlS
et recoins de la région. Dénoncé, il se retrouva encer-
clé en compaglue de deux autres soldats de l ' ALN à
C HADLI Br ND JEDED - MtMOIR[ S

qui il enj oignit de s' enfuir Quant à lui, il se réfugia


au cimetière de Sebâa. Il ouvlit la tombe de mon
grand-père, ramassa ses ossements dan s lm mou-
choir, en fit ml coussin, s ' allongea au cœm de la
séplùtme et se couvlit à l ' aide des pienes tombales.
Il demema dans cette fosse qui était si proche du
cOlmnandement des opérations qu' il put écouter jus-
qu' aux échanges enb'e les soldats et entendre le
bmit des canons et des avions qui effectuèrent des
raids jusque tard dartS la nuit Il ne ressortit de son
refuge qu' après le reb'ait de l ' année française. C' est
lme histoire à peine croyable ! Ainsi la tombe de
mon grand-père sauva la vie de mon père.
Un j om , il fut pmu'suivi par des gomniers à cheval
et il réussit à s ' échapper in exb'elnis. Il renconb'a sm
son chemin, alors qu' il fonçait à vive aIlme sm sa
monhlre, des paysans en b-ain de batb'e de l ' orge. Il
attela son cheval aux lems et comut se cacher dans
l ' amas d'orge, Quand les gmnniers anivèrent sm
place, ils demandèrent aux paysans s'ils ne l' avaient
pas vu et ceux-ci répondirent que non. Quand les
gomniers rebroussèrent chemin, le fugitif sortit de sa
cachette le corps dégolùinant de suem. Mon père
nùlita dans la région longtemps. Vers la fin de l' an-
née 1956, il fnt désigné cmmnissaire politique à
Sebâa et OlÙed Diab, Deux ans plus tard, voyant que
son âge ne lui peJmettait plus de poursuivre sa nùs-
sion, je demandai à lm groupe de moudjalùdine, sous
le cmmnandement de mon adjoint militaire, Haddad
Abdermom', de lui faire b-averser la frontière vers la
Tlullsie où il demem-a avec les réfugiés algéliens jus-
qu ' à l'indépendance. Il fut rappelé à Dieu en 1976.

* **

80
LES ANNÉES DE BRAISE (1954-1956)

L' rumée 1955 fut aussi une étape d' une extrême
impOItrulce datls le pru'coms de la Révolution, Le
gouvemement de Mendès Fratlce nonuna Jacques
Soustelle gouvemem général de l ' Algélie avec
mission spéciale : rétablir la paix et atlérultir les
insmgés, conune nous qualifiait la propagrulde
coloniale. De son côté, le ministre de l ' Jntéliem,
François MitteITatld, réussit à obtenir du gouver-
nement de gratlds renfOIts militaires, Il ne cessa
pas de c1runer haut et fOIt au pru'lement ou drulS
les média, que « l 'Algérie, c 'eslla France »,
Sm le platl militaire, l'rumée fi-ançaise lrulça de
vastes opémtions de mtissage, notrumnent datls les
Amès. Sm les fi'ontières est, où nous activions, elle
mobilisa, dumnt les six premiers mois de la même
rumée, des forces gigrultesques composées de trois
régiments de pru'achutistes, lUl bataillon de
tiraillems algéliens et lille compagnie de la Légion
étrrulgère aéropOItée, outre des goumiers, DUl-ant
la même rumée, la Révolution vécut des événe-
ments tragiques Didouche Mom ad tomba au
chrunp d' hOImem en jruwier, Mostefa Ben BOlÙaïd
fut ruTêté le mois Sui Vrult, puis tomba lui aussi en
mrutyr quelque temps après son évasion de la pli-
son centrale de Constantine. Suite à cela, les Am ès
entrèrent datls Ulle ère de conflits sectaires et de
règlements de comptes fmuicides qui ement un
impact négatif non seulement sm la Wilaya J, mais
également sm les régions d' El Kala et de Souk-
Alu'as qui COIma1U'ont à lem tom tme péliode de
chaos et de suspicion, au point que les djounoud
fuyaient, l ' rume à la main, vers lems régions
respectives. Dès lors, nous ne confiions les rumes

81
CHADLI BINDJEDID - MtMOIRES

automatiques qu'aux soldats en qui nous avions


pleinement confiance. J'étais, à cette époque,
responsable dans la région d' Aïn El Kenna.
Lorsque mes honunes - ils étaient Oliginaires de
Sebâa et Olùed Diab pour la plnpmt - remm'què-
rent ce phénomène, ils me demandèrent la pemus-
sion de rejoindre eux aussi notre région. J'opposai
lUI refus catégOlique, mon souci étant de mainte-
lur la discipline et l'ordre. Les notables de la
région Plirent attache avec moi pour me proposer
l ' aide finmlcière et matèJielle nécessaire si j 'ac-
ceptais de rentrer au bercail avec mes honunes. Ce
compOltement préludait à III {( sectarisme » (régio-
nalisme) Imvé qui allait avoir des conséquences
néfastes sur la Révolution.
Bougiez reprend les choses en main
Devant cette situation délicate, AInm-a LaskIi,
dit Bougiez, se révéla hOllune politique compétent,
orgmusateur doué et chef militaire blillmlt. Je pm'-
lerai de lui tel que je l'ai connu et côtoyé à l ' occa-
sion de nombreux événements cruciaux. Je revien-
drai aussi sur son témoignage concemant celtains
faits que je n' avais pas vécus personnellement
mais dont j'avais ressenti les effets sur le tenain.
Amm-a LaskIi est né à Merdès, près de Ben
M' hidi . Son père Tallm' travaillait la boue et la
glaise dmls lUI cours d' eau, d' où son sum om
{( BOllgie= » (contmction des mots {( bOlle » et
{( g laise »). Il fit ses classes élémentaires à
Bouteldja, puis il partit à AIUlaba pour y poursui-
vre ses études moyermes et secondaires. Il s ' emôla
dmlS l ' mmée ffaIlçaise et fut affecté sur le cuiI-assé

82
L t 5 aIUH~t5 dt brailt (1954-1956)

Richelieu. Ses nombreux voyages lui pemurent de


cOlUlaÎtre la situation dramatique qui prévalait
dans les colOlues françai ses. Une fois dégagé de
ses obligations militaires, il adhéra au MTLD.
J'ai fait la cOlUlaissance de Bougiez à Annaba
avant le déclenchement de la Révolution. Je l ' ai
rencontré la toute première fois lorsque j e lui ai
remis ma bicyclette pom la revendre dans son
magasin de brocante au souk de Djaballall. C'était
aussi l'anu de mon père avec qui il nulitait au sein
du parti. Bougiez était panm les nulitants les plus
actifs de la section d' Annaba. Il était doué d' tille
intelligence hors pair et était d' rul séIieux sans
pareil ; deux qualités qui le dotaient d'tille force
de mobilisation et d' orgaIusation rare. Il fut le
témoin de toutes les dissensions qui ont lllaI·qué le
Mouvement, notaIlUnent la cIise de juillet 1954,
dmant laquelle il s' opposa aux centralistes daI1S le
conflit qui les nut aux plises avec la base du paIti
restée fidèle à Messali Hadj . Il était responsable
de la collecte des fonds et de la disuibution de
l'orgaIle cenu·al du paIti . Il fut, conune nous tous,
smplis paI· le déclenchement de la guelTe. Bougiez
rapporte dans son témoignage : « J'ai su que cer-
tains élélnents qui militaient avec nous au sein du
comité avaient rallié secrètement l'orgaIusation
révolutiOlUlaire, sous la conduite du frère AInaI·
Benaouda, cOimnaIldant de la 2' Région, et son
adj oint, le frère MohaJUed EI-Hadi AraI·. Beaucoup
paImi ces éléments avaient émis le vœu de rej oin-
di·e la lutte aImée après son déclenchement, mais
sans y paIVelUr en rai son de l' absence de moyens
de liaison enu·e nous et les responsables de la

83
C HADLI BENDJIDID - MtMOlRES

Révolution ». Il ajoute : « Le groupe qui avait pu


rallier la Révolution, à lem tête lem responsable
Benaouda, avait tenté d'entrer en contact avec plu-
siems chefs, dont le chalud Badji Mokhtar, mais
leurs tentatives furent vaines à cause de l' absence
du responsable chargé des liaisons. C'est pom cela
que le frère Benaouda a préféré laisser cmtains
moudjaludine, qui n'étaient pas fichés par les
autOlités colOluales, regagner la ville en attendant
que les conditions soient rémues pom passer à
l'action année» .
Bien qu'il n'y ait pas eu d'actions années à
AImaba et ses environs la nuit du 1" novembre, la
police procéda à des anestations massives dans les
rangs du MTLD . Pom avoir subi ml intelTogatoire
en règle, Bougiez nIt contraint d' activer dans la
clandestinité, après qu'il eut réussi à fonner des
groupes d' action directe appelés « Epée noire >>. Ces
denuers avaient pom nussion d'exécuter les elme-
nus et les collaboratems de l' administration fran-
çaise. Dès les prelTuers n10is du soulèvelnent anné,
Bougiez put reprendre les choses en main et nrit sm
pied les premiers groupes avec succès. Il devint
notre prenuer responsable dans toute la région d' El
Kala et de Souk Alu·as, puis à la Base de l'Est. Une
fois hors d'Almaba, Bougiez essaya d'entrer en
contact avec le groupe qui avait été dépêché par
AInar Benaouda à El Kala, Kef Chehba et Oued El
Hout, sous la conduite de Mohamed El Hadi AI,IL
Quand il put les joindre enfin, il les trouva dans
tme position d'expectative car ils avaient perdu
tout contact avec lems supéliems et n'avaient pu
prendre auctme üutiative militaire . Il étudia la

84
LEs ANNEES DE BRAISE (1954-1956)

situation avec eux et ils décidèrent de rallier la


lutte année sans attendre les instmctions de lems
chefs. Lem' nombre limité greffé à lem manque
d' expérience fit qu'ils se contentèrent, au début,
d'opérations de liquidation physique d' agents de
l'administration et d'attaques contre les groupes
d' autodéfense - mis en place et équipés par l'ar-
mée française au commencement de la Révolution
- et les gardes champêtres, dans le but de récupé-
rer un InaxinllUTI d' annes.
Suite à cela, Bougiez conunença à désigner des
chefs à El Kala, B1andan, Chott, Chafi a, Zitolma et
les monts de Beni Salah. Comme il fallait adopter
lme stratégie pom pouvoir obtenir des aImes effi-
caces, Bougiez se déplaça en Tunisie avec un
groupe de moudjaludine pom' s' en procmer, collec-
ter des fonds et mettre au point des piaI1S pom éri-
ger mle sélie de postes aux fins d'y stocker les
aImes. Ces postes devaient s' étendre de Ain
Orahem jusqu ' aux frontières Iibyermes. Ils fment
en effet créés et nous les déployâmes le long des
frontières, à des endroits sécmisés que l' année
fraIlçaise ne pouvait atteindre, 11 réussit aussi à
acheter des aImes en Tmusie grâce à des cotisa-
tions qu'il avait rétulies sm place, 11 essaya égaie-
ment de prendre attache avec les représentants de
la Révolution à l ' étraIlger - Ben Bella, plus exacte-
ment - pom obternr des fonds et de l ' aImement.
Pom ce faire, il dépêcha des moudj aIlidine en
Libye, mais la nussion n' aboutit pas, bien que sa
requête eût eu ml écho favorable auprès de la
délégation. Mais Ben Bella exigea, sel on Bougiez,
que nous prernons en charge le transpOlt des

85
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRES

annes entre la Libye et les frontières algériennes ;


une telle opération était difficile à réaliser par nos
propres moyens à l ' époque. Mohamed El Hadi
Arar, représentant de Bougiez, resta en Libye jus-
qu' à l'indépendance.
Après son retour de Tunisie, Amara Bougiez ren-
contra Ahmed El Aurassi au maquis de Beni
Salah ; il était venu des Aurès pour découvtir la
région. Les deux honunes coordOlmèrent leur:;
effOlts pour rétablir les liaisons avec la zone Il,
interTompues à la suite de la disparition de Badji
Mokhtar, tombé en martyr. Bougiez alla à la ren-
contre du cOllUnarldement du Nord-constarltinois
et prit part à la rencontre prépar'atoire de l'offen-
sive du 20 aoùt 1955 . Je me trouvais à Aïn El
Kenna avec le groupe que je connnarldais, quand
me parviment des instructions de Bougiez m 'or-
dOlmant de larlcer des opérations armées. Celles-
ci eurent lieu dans toute la zone située au nord de
la ligne fenoviaire reliant Ouenza et AImaba. La
partie est fut épar'gnée pour nous servir de zone de
repli , Bien que nous ayons subi de grosses pertes,
ces attaques eurent le mérite de jeter le peuple
darlS la bataille, SlUtOUt que les Amès ployaient
sous les frappes du général Par·larlge.
Après aoùt 1955, Abdallall NouaolUia rallia
Souk-Aluas et cOllUnanda le sectem de Nbaïl,
armonçant qu' il allait chapeauter les deux tier:; de
la région Il COllUnarldée par AIn ar' Benaouda, ainsi
que toute la région restée sans chef après la mOlt
de Badji Mokhtar' ; la région relevait désOlmais de
la {{ wilaya historique des Aurès », comme aiment à
l ' appeler certains. Mais un conflit éclata dès les

86
Les années de bra ise (1954- 1.956)

premières hemes entre Guettai et ses adj oints. La


région COIUUlt al ors de graves tmbtùences causées
par une guerTe de leaderslùp SUivre d' U11e vague
de règlements de comptes. CeJtains responsables
se transfonnèrent en ({ chefs de g uerre » et cela eut
U11 impact négatif sm les capacités combati ves de
l' ALN . La comnùssion diligentée des Amès ne
réussit pas il faire cesser ces querelles intestines.
Une des conséquences de l ' envoi de cette cOimms-
sion fut l' assassinat de Dj ebar Omar dans des
conditions mystérieuses. Cette guelTe frahi cide
conh"aigJùt Guettai El Ouardi il quitter Souk-Alulls
avec ses hOlTunes, tous Oliginaires des N emelncha.
Auparavant, nous lem avions restitué les annes
qu' ils avaient apport ées avec eux ; nous avions
pem que leur conflit ne gagnât nos rangs.
Eh"angement, certaines de ces rumes se reh"ouvè-
rent enh'e les mains de l ' année française après
que les rmùets qui les h1lfiSpOitaient fment aban-
dOlmés et s' enfhirent
Après le déprut de Guettai, l' idée de la création
de la wilaya de Souk-Aluas conunença à germer. Les
responsables de la région proposèrent à A.tnru"a
Bougiez d'êh"e à sa tête. Au début, il refusa en rai-
son de la dégradation de la situation au sein de
l' ALN, puis il firùt pru' accepter, conillle il le dit lui-
même : ({ ... suite à l ' insistance des responsables de
la région et bien que j e ne fhsse pas au COUl1l11t de
ce qui se passait, cru" mon l1lyon d' action se limitait
à la région d' El-Kala et que je ne me rendais à
Souk-Alu"as que pom pruticiper aux rétl1Ùons men-
suelles ». Bougiez reprit le même type d' orgruùsa-
tion politique et militaire qu' il avait rms en place il

87
C HADLI BENDJEDID ~ MÉMOIRES

El Kala, Il regagna la confiance du peuple et réussit


à imposer la discipline et à nettoyer les rangs de
l'année, Au maquis de Beni Salal" il créa lm vélita-
ble fichier de tous les soldats et officiers de Souk-
Allias et d' El Kala, contenant les noms des élé-
ments de l' année, l'31Ulée d' intégration, les noms
des chollhada, etc, La gestion de ce fichier était
confiée à Layachi BouaZ7a, lm 3lni qui avait travaillé
avec moi à Tabacoop , Layachi était instmit et avait
IUle grande expéIience en matière d' org31usation,
Néanmoins, cette tentative de créer la wilaya de
Souk-Alu"s n' aboutit pas en dépit des grands
effOlts déployés p31' Am3l<l Bougiez de concrétiser
le projet sur les plans politique, org31uque et nuli-
taire, Les raisons de cet échec sont nombreuses ;
je citerai, p3111U elles, les divergences de vue p31'
rappOlt aux objectifs visés, les mésententes autour
des questions liées à la discipline et aux Clitères
qui devaient sous-tendre les désignations aux pos-
tes de responsabilité, l ' exacerbation de la com-se
au leaderslup, nOlmie p31' des considérations sec-
taires et nibales, P31' aillem-s, cet insuccès coïn-
cida avec les prép31'atifs qlU allaient bon n'ain,
dm"nt le prenuer semestre de 1'31Ulée 1956, de la
tenue du prenlier congrès de la Révolution dans le
but d' en évaluer le p31'com-s, coniger les en'eurs
et, plus impOltant encore, la doter d' IUl pro-
granune politique et d' mIe stmchu'e orgrulique
propre à éviter qu' elle déviât de son chenun,
La question de la tenue d' wle rémuon entre les
chefs de la Révolution était posée à l'époque,
L' idée, d' après les dires, était de Mostefa
Ben Boulaïd, Mais sa mOlt fit capoter le projet.

88
Les années de braise (l!I54-1956)

Après les attaques d' août 1955, il fut décidé de


tenir la réunion à la région Il. Les responsables
jetèrent lem dévolu sm le village d' El Maclu-ouha,
dans le mont de Beni Salah, qurutier général
d' Amru-a Bougiez. La région offrait les conditions
de sécLUité nécessaires vu son relief escru-pé, ses
forêts denses et sa proximité des frontières tuni-
sielmes, ce qui pelmettait allX responsables se
trouvant à l'étrrulger de s' y rendre SrulS grand
Iisque_ Mais l'intelTIlption des liaisons avec la
région II empêcha la tenue de la réLUuon _ C' est
aillSi que les respOllSables de la Révolution fini-
rent par opter pom le village d' Ifii Ouzellaguène,
drulS la vallée de la Sounullrull _
Aïssruu, le bru-oudem
Aïssruu était pétri de comage et de hardiesse, à
la limite de la téméIité _ Il n' hésitait pas à entr-er
en action contre l' elmenu même quand l' équilibre
des forces ne lui était pas favorable _ N ous l' appe-
liOllS le ({ barol/deur »_ Il était convaincu que la fin
pom laquelle la Révolution avait été déclenchée
justifiait le recom s à n' importe quel moyen. Ce
n ' était pas du macluavélisme, mais Aïssruu faisait
prutie de ceux qui justifiaient l' usage de la vio-
lence quelle qu' elle fût après en avoir longtemps
souffelt ellX-mêmes_ Issu d' LUle frunille pauvre, il
fut obligé de selv ir sous le drapeau français_ Il pru--
ticipa à la guelTe d' Indochine et lorsqu 'il fut démo-
bilisé, sa sihlation ne s' anléliora pas. Pis, il s' enlisa
dans la misère. Nous avons souvent eu des prises
de bec, pru-ce que je ne prutageais pas nombre de
ses décisiOllS prises à la va-vite, sans prendre le

89
C HADLI BINDJIDID - MEMOIRES

temps d'y réfléchir. Il était violent et dur, condam-


nant à mort sans jngement qniconque lui parais-
sait louche. Il me disait, quand je m'opposais à ses
décisions : {( NO lis le condamnerons et s ; n01ls avons
eu lorI, Dieu nOlis pardonnera -' » Salenl Gilùiano a
eu à vivre lUl épisode similaire au lendemain de sa
désertion de l' année française .
Giuliano : à deux doigts de l' exécution
Salem Gitùiano est issu d'une famille italienne
qui s'est fixée dans la plaine d'Annaba durant la
deuxième paltie du XIX' siècle. Sa grand-mère s' é-
tait conveltie à l' Islam.
En 1954, Giuliano était mobilisé dans les rangs
de l'année française . Une année plus tard, il s'en-
fiùt de la caseme de Blandan avec lUl groupe de
camarades, panni lesquels figurait mon compa-
gnon d' ru1lles, Abdelkader Kru'a. Ils se dispersè-
rent drulS différentes régions pour ne pas être
repérés, Giuliano rejoigrlit noh'e groupe, à l' est de
Bouteldja, Quruld l'ensemble du groupe de déser-
teurs rullva au crunp, Aïssruu elU'egish'a leurs
noms, Ce fut au tour de Giuliano de s'identifier.
AïssruU hù demanda son prénom et il lni répondit :
« Salem », pnis son nom, et GitùirulO de le décliner.
AïssruU fronça les sourcils, croyant que GitùirulO le
raillait. Puis il lni lrulça tlll chapelet de pru'oles obs-
cènes et ordOima à ses hOllunes de le condtùre vers
lUl bois proche pour l' égorger. Gitùiano ne doit sa
slUvie qu' aux supplications de djolUlond originai-
res d'Almaba qni le cOimaissaient et qni expliquè-
rent son cas à Aïssruu . Lorsqu' enfin Giuliano inté-
gra le gronpe, AïssruU et hù devilU'ent ruuis . Il

90
Les années de braise (1954-1956)

patticipa à la première opération à ses côtés, qui


eut pow- cible le cow-s d' eau traverSatlt Blandatl et
Boltane. Il fut désigné à la tête d' lUle section à
Chafia et Chott, puis promu au ratlg de chef d' lm
groupe de choc, aVatlt de cOlruuatlder lUle compa-
gnie au sein du 4' bataillon dont la patticipation à
la fatueuse bataille de Souk-Ahras est gravée en
lettres d'or datlS l ' histoire de la Révolution.

Le déchaînement des spahis


Les profondes dissensions datlS nos rangs ne
détoUInèrent pas notre attention de la mission qui
était la nôtre. N otre zone d' action était vaste et
dangereuse pat·ce que COllStatruuent sw-veillée par
les nnités de spahis - des goruniers - statiOlU1ées
datlS la plaine de Righia. Il n' est pas facile de
déClire à quel point les gOUIuiers étaient déchaî-
nés lorsqu' ils nous traquaient à cheval . Ils étaient
plus hat·gneux que les Français eux-mêmes. Ils
avaient pour mission de matdler sur les pas des
moudjallidine avant le lancement de toute opéra-
tion de ratissage. Les spahis étaient recmtés patlru
les anciens gat·diellS appattenatü au rebut de la
société, avant de devenir des hatlis, au déclenche-
ment de la Révolution. Nous les abhonions Cat·,
pour nous, ils avaient vendu leur patrie pow- mOlllS
que lien. A vrai dire, nous les détestions luêule
plus que les Français.
Les batailles qui nous opposaient à eux étaient
d' lme violence lllOwe. Un j ow-, nous nous rendî-
mes à Sebâa, après lme longue mat·che. Nous déci-
dâmes d'y passer la nuit. Les mOllssabi/il1e nous
réveillèrent à l ' aube et nous inf0l111èrent que les

91
C HADL I BENDJEDID - MÉMOIRES

goumiers se déplaçaient dans nob-e direction sur


leurs chevaux, prélude il un ratissage. Nous sortî-
mes de nos chaumières - nous étions cinquante,
c' est-il-dire tille section entière - et nous repliâmes
vers tille colline située il quelque deux kilomètres
d'Wl endi-oit appelé Koudia HaIura, pour éviter
que les villageois subissent les bombaI-dements et
les pilonnages_ Mais les gOlUniers nous repérèrent
et s' aITêtèrent non loin de nob·e position_ Aïssani
mit une serviette blanche sur la tête pour leur
faire croire que nous étions des civils, rnais la luse
n 'a pas maI-ché. S' ensuivit lUl accrochage d' tille
violence indescliptible_ Nous avions des mib-aillet-
tes de type Bren, de fabricati on aIlglaise. Nous
réussîmes il tuer quelques-uns d' entre eux et il
faire till plisonnier aImé d' tille mitraillette de type
24-29. Quand nous récupérâmes son aIme, le CaI10n
et l'olifice étaient encore ftunaIlts. Nous descenru-
mes jusqu' au pied de la colline et tuâmes lems
chevaux. Aïssani licanait en disant : ({ Avec toi,
même les bêtes y passent 1 » Le fait est que nous
étions obligés de tuer lems montmes POlU- les
empêcher de nous b·aquer et de nous attaquer.
Quelques instaIlts plus taI-d, l' aImée française
COlmnença à ratisser la zone et nous dfunes nous
replier.
Ma première blessme
A la fin de l' été 1955, nous reçûmes l' ordi-e de
nous rendi-e daI1S la région de Henaya et de
dememer au plus près d' tille petite plage située
enb·e Cap Rosa il El Kala et le méaIldi-e d' une
rivière qui se jette daI1S la mer non loin d' Aïmaba.

92
Les années de braise (1954-1956)

Nous devions attendre l ' accostage d' un bateau


chargé d' anues . Le choix du lieu avait été étudié
avec minutie , c' était lm endi'oit montagneux,
calme et isolé, situé loin des camps de l ' année
française . Quelques familles y étaient installées
qui clùtivaient de petites parcelles de telTe. Le
groupe d ' Aïssani et le lnien montaient la garde à
tour de rôle. Vingt jours s'écaillèrent et le doute
conunença à nous gagner. Bougiez nous avait
dOlmé le mot de passe qui consistait en trois
signaux ImlÙneux. Une nuit, nous vîmes un bateau
au large. Nous envoyâmes les tt'ois signaux et reçù-
mes les mêmes. Nous clûmes que c' était le bateau
que nous attendions. Mal nous en prit, car il s ' agis-
sait, en fait, d' un navire de guelTe fi1U\çai s qui
ouvrit le feu sur nous. Je fus touché au pied di-oit
par lm éclat d'obus. La blessure était si profonde
qu' elle s ' infecta et Illon pied enfla. Heureusement,
l ' éclat n 'avait touché IÙ l'os IÙ les nerfs. On me
tt-ans féra en Tmùsie où j e fus soigné par le
D' Yalùa Yacoubi, un médecin algélien qui tt-a-
vaillait dans un des hôpitaux m siens près des
fi'ontières algérielmes. Je restai à l'hôpital ml mois
entier(l)
S'agissait-il du yacht j ordanien D ina qui réussit,
l 'automne 1955, à tt-omper la vigilance des garde-
côtes et accoster entt-e Melilla et Nador ? Le
bateau avait à son bord lme cargaison d' aimes,
des équipements et lm groupe d'étudiaIlts venant
d' Egypte, paIlni lesquels se tt'ouvait Mohamed

1. J 'ai été blessé 10le deuxième fois en 1958 à BOllkous.

93
C HADLI BrNDJEDID - MÎMOIRES

Boukharouba qui sera COllllU sous le nom de


Homui Boumediene et deviendra le chef d' état-
maj or général de l ' ALN puis président de la
République ? Si c' est le cas, notre mi ssion amll
consisté à détOlUller l'attention de l' erlllemi l'om
penuettre au yacht jordanien de pom suivre sa
route jusqu' aux côtes marocaines. Ceci n' est
qu ' une hypothèse.
Ma rencontre avec Amirouche
Omant ma convalescence, je fis la rencontre
du colonel Amirouche dans l'échoppe d' Ahmed
Kebaïli à Souk Loo·ba. Il était entré en Tunisie en
novembre 1956 après avoir échoué drurs sa tenta-
tive de remettre de l'ordre doolS les Amès. Je
goo·de de lui l ' image COillme de tous : élrurcé,
balèze, le regoo·d pénébllnt, erlliuitouflé doolS sa
kachabia booiolée et la tête couverte d'lm chèche.
AInirouche tenait fOitement à l' unité des rangs
au point qu' il n ' eut de cesse de réconcilier les fi·è-
res eilllemis, aussi bien à la Wilaya 1 qu' en
Tunisie. En 1959, alors qu' il se rendai t drurs ce
pays l'om· faire le poiut Slu" la situation avec le
gouvemement provisoire, il tomba en mootyr·
avec le colonel Si El Haouès au mont Toouer, drurs
des conditiOIlS mystérieuses. Le sort a voulu que
je sois celui qui allait découvrir - j ' étais alors
président de la République - que les corps
d' Amirouche et Si El Haouès se trouvaient drurs
une cave du cOIlliuOOldement général de la
GendOO111erie nationale. J'ordoilllai alors, srurs
attendre, qu' ils soient iIùmmés au COOTé des
Mootyr·s à El Alia.

94
LE SANNIU DE BRAISE (1954-1956)

Nos relations avec les Yousséfistes


Avant de clore ce chapitre, je dois préciser ml
point impOitant relatif à nos relations avec Salah
Ben Youssef. J'ai entendu cettains affitmer
qU'lm groupe de ftdèles de Salah Ben Youssef,
opposés au régime de Habib Bomg uiba, amait
demandé le soutien des moudjaludine algériens
et qu'Amara Bougiez amait refusé au prétexte
qu'il ne pouvait pas entrer en conflit avec la
Tunisie qui venait d' obtetur son autononue. Or, la
véIité est que nous avons aidé Salall Ben
Youussef parce que ses choix politiques étaient
proches des nôtres. Ben Youssef était pamu les
personnalités les plus en vue qui appelaient au
déprut de l ' rumée françai se de tout le te!Titoire
tutusien. De même qu' il œuvrait à étendi·e l'ac-
tion année à tous les pays du Maglu·eb. Aussi, hù
avions-nous envoyé lm groupe composé de qlùnze
soldats - dont mon cousin El Hocine -, pom
entraîner les Yousséfistes à Aïn Draham, Souk
Larba, Baja et Tabarka, au maniement des rumes,
à l ' organisation et à la préparation au combat,
mais le groupe rentra en Algétie au bout de deux
mois, drulS lm état lrunentable, après que les élé-
ments fidèles à Bomglùba ement divillgué l' af-
faire et en raison de la faiblesse d' organisation de
Ben Youssef qui péchait pru· son élitisme et son
absence d' ancrage daIlS les nlilieux popillaires.
Son influence se linutait au Sud de la Tmusie.
Qurull à Tayeb Zellak, qlÙ avait sollicité l ' aide de
Bougiez au nom des Yousséfi stes, il fut maintenu
drulS nos rangs et nonuné mufb , en dépit des
suspicions dont il était l' objet.

95
CHADLI BE NDJEDID - MÉMOIRI:S

A vrai dire, ce soutien était une fonne de recon-


naissance au peuple tunisien frère qui ne ménagea
aUC1Ul effOit pom soutenir noti-e Révolution, que
ce soit en argent ou en matérieL La solidarité
entre les deux peuples dma tout au long de notre
lutte année, malgré les difficlùtés_ Nous avons,
pom- notre paIt, continué à soutenir le peuple Imu-
sien jusqu' à l'indépendaIlce_ Ainsi, alors que
Bomguiba revendiquait la fixation de la fi-ontiere
enti-e son pays et l' AlgéIie à la bome 233 , nous
reçûmes de Bomnediene - Ben Salem el moi - l' or-
dre de prépaI-er deux bataillons de la zone opéra-
tiormelle nord, afin de soutelur les fi-ères tmusiens
dmant la crise provoquée en 196 1 PaI- le refus de
la France d' évacuer la base navale de Bizelte_
La confi-ontation avec l' aImée françai se n 'eut
pas lieu_

96
CHAPITRE IV
,
LE CONGRES
,
DE LA SO
ET LA CREATION DE LA BASE DE L'EST
1956-1958

L' appel à la tenue d' ml congrès national qui


réunisse les responsables du sOlùèvement anné
était plus que nécessaire, deux oomées environ
après le déclenchement de la Révolution. Jusqu'au
milieu de l'oomée 1956, nous n' avions toujOlU"S pas
de platefonne idéologique et politique, à l' excep-
tion de l' appel du 1" novembre qui est, en réalité,
moins lU1 progrOOlline aux objectifs clairs qu'lme
énonciation de plincipes généraux. DffilS le même
telnps, les cinq régions avaient, avant cette date,
besoin que soit désigné instanilllent lU1 cOlmnOOlde-
ment national qlÙ prelUle les décisions à lm niveau
centralisé, coordolUle les effOlts jusque-là époo·s et
travaille confonnément à une stratégie à long tenne
à même de mettre fin au chaos, à la division et à la
com-se au pouvoir. C'est que chaque région menaitla
lutte indépendOOllinent des autres, avec ses moyens
faibles et selon les méthodes définies poo· son

97
C HADLI BENDJEDID - !l.1ÉMOIRES

responsable. L' absence de coordination était le


talon d' Achille de la luite année à ses débuts. Les
régions les plus exposées à l ' effondi'ement étaient
les Amès et Souk-Alu·as.
Amara Bougiez n' avait pas pu se déplacer pom
rencontrer les responsables de la Révolution, en
raison de la situation dangereuse qui prévalait
dans la région de Souk-Alnas et des remous qui
avaient failli miner les rangs des moudjalùdine. De
plus, il avait découvelt un plan d' assassinat qui le
visait - bien qu'il füt toujoms sm ses gardes -
fomenté par son adj oint sm instigation de ses
adversaires. C ' est pom cela qu' il avait choisi, en
juin 1956, de déléguer Amar Benzouda, représen-
tant d' El Kala, et Hafnaoui Remadiùa, celui de
Souk-Alu'as, pom exposer les points de vue des
moudjalùdine de ces deux régions. Les deux émis-
saires étaient pOitems d' un rappOit détaillé sm les
sihlations politique, militaire et écononùque de la
région. Dans sa nùssive, il exhOitait les paItici-
paIltS au congrès à ne prendi'e aucune décision
concemant la région aVaIlt d' y dépêcher une com-
nùssion d' enquête pom éhldier la sihlation qui s' é-
tait aggravée du fait des profondes divergences
entre les responsables, des conflits hibaux, de
compOitements sectaires et de l ' anaI'clùe causée
paI' le repli des moudjalùdine des NemaIncha, avec
leurs aImes, vers les monts de Tébessa.
Bougiez dépêcha Ime auh'e délégation auprès de
la représentation de la Révolution à l ' étraIlger,
nlluùe du même message. En h<U1sitant paI' le Nord-
constantinois, Benzouda et Remadiùa rencontrèrent
TallaI' Bouderbala et un autre responsable - peut-
LE CONGRi;S DE LA SOUMMAM ... ( 1956-1958)

être Ali Kali. Lorsqu'ils furent mis au courant de


leur mission, ils leurs dirent - selon le récit de
Bougiez - que le congrès s' était déjà tenu et lem'
demandèrent de leur confier les documents en leur
possession pour les remettre aux responsables de la
Révolution. Les deux émissaires rentrèrent à Djebel
Beni Salah, QG de Bougiez à la fin du mois.
Nous ftunes smp lis d' apprendre que le congrès
s' était tenu en août dans la vallée de la Somumam,
sans la pat1icipation de la Wilaya 1 après la mOlt de
Mostefa Ben Boulaïd et l' assassinat de Chihani
Bachir, et en l'absence des leaders histOliques
(Aluned Ben Bella, Hocine Ait Aluned, Mohatned
Boudiaf et Mohatned Khider) pour des raisons
incolUlUes. La région de Souk-Aluas fut exclue et les
congressistes ne lurent pas le rappOlt que Bougiez
leur avait soumis et qlÙ avait dû être détruit ou tenu
secret. Le congrès maintint Souk-Alu'as dans le giron
de la 2' Région qui allait deverur la Wilaya n. Nous
ftunes smplis aussi d' apprendre que des décisions
impOltatltes pour l'averur de la Révolution et le
deverur de la région de Souk-Almls avaient été pli-
ses SatlS que le congrès n 'ait plis la peine de cOlmaî-
tre notre avis SlU' cette question. Mêlne si, à la vérité,
aucun de nous, datlS la région de Souk-Aluas et El
Kala, ne niait l'impOltance des résoluti ons adoptées
pat· le Congrès de la Somrunatn. Lors de nos réuru-
ons, AInat'a Bougiez contestait moins les décisions
du congrès que l'exclusion, la mat'ginalisation et la
non-recOlmaisSatlCe de Souk-Aluas en tatlt que
wilaya. Il adoptait mle position tactique, en ce sellS
qu' il voulait faire pression sur les responsables de la
Révolution pour aboutir à ml rêve longtemps

99
C HADLI BINDJEDID - MtMOIRES

caressé par les moudjahidine d' El Kala et Souk-


Alu'as : celui de voir leur région érigée en wilaya au
même titre que les autres régions.
Conuue tout le monde le sait, le Congrès de la
Soununam se solda par l'adoption d' tille platefonne
impOitante qui dOlUla naissance au Conseil national
de la Révolution algérienne (CNRA ), composé de
34 membres, et au Comité de Coordination et
d' Exécution (CCE) composé d' Abane Ramdane,
Larbi Ben M'hidi, Krim Belkacem, Saâd Oahleb et
Benyoucef Benkhedda. Le ten-itoire national fut
divisé en six wilayas . La structure organique des mu-
tés de combat fut, également, revue et le bataillon
fut adopté conune la plus grande muté dans l ' Année
de Libération ; désonnais, il était composé de 500 à
600 combattants et se subdivisait à son tour en trois
compagnies, de 160 à 180 dj otilloud chactille. La
compaglue était, quant à elle, composée de trois sec-
tions, chacune comprenant entre 35 et 50 hommes et
la section comptait à son tour trois groupes de
12 honunes. En fait, cette structure différait d' une
zone à tille autre : son application était souple et
adaptée aux spécificités de chaque zone. La tenue
nulitaire fut tulifomusée et les grades furent
créés dont le plus élevé était celui de colonel. Le
colonel était le responsable militaire et politique de
la wilaya. Le responsable de zone avait le grade de
capitaine et était secondé par trois lieutenants. La
région était conunandée par tm sous-lieutenant
secondé par trois aspirants. Le chef du kism pOitait
le grade d'adjudant-chef ou d'adjudant et était
secondé par trois sergents-chefs. Le chef de groupe
avait le grade de sergent et il avait deux caporaux -

100
LE C ONGRÈS DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

chefs ou caporaux à ses côtés. Quand on relit la pla-


tefonne de la Somllinam, avec le recul nécessaire et
loin de toute passion, on peut dire qu' elle était d' un
grand appOIt, au double plan politique et opération-
nel. Cependant, la question qui n' a pas obtenu de
consensus et suscita, d' ailleurs, de profondes diver-
gences et lme grosse polémique à l'époque, était le
principe de la primauté de l'intérieur sm l'extériem
et la primauté du politique sm le nùlitaire. La délé-
gation de l' extérieur s'opposa au preIIÙer principe,
pour des raisons évidentes. Quant au second, nous
ne pouvions nous y opposer, étant conscients de la
nécessité d' ml contrôle politique sm toute action
année. La délégation de l'extérieur s'est illustrée
par son attitude inéductible, notarllinent avec Ben
Bella et la Wilaya I, où des conflits, parfois violents,
éclatèrent à cause de ce problème. Cela dit, ces deux
principes autom desquels se sont articulés les
conflits majems ayant marqué le par-coms de la
luite armée n'avaient plus de sens après la décision
du CCE de se retirer d' Alger et le départ de ses
membres pom- la Tmusie et le Mar·oc en juin 1957,
suite à la grève des Inùt joms.
***

L' encerclement des « fauteurs de troubles»


Pom s' être opposés à la marlière dont avait été
orgarusé le congrès de la Somllinarn - et non point
pom ses résolutions -, on nous accusa d'êtJ-e des
« jauteurs de troubles », et nous deveruons ainsi,
aux yeux de la direction issue du congrès, des
« hors-la-loi ».

101
CHADLI BENDJl:DID - KMO IIU:S

Ce qualificatif nous sera collé pendant long-


temps conune lille fatalité. Le CCE refusera de
nous appOiter la moindre assistance, qu'elle soit
matérielle ou militaire, suite à la demande qui
en a été faite par Amara Bougiez. Un vrai blocus
économique nous fut imposé , les populations
des régions frontalières furent contraintes de se
réfugier en Tmusie ; et nous étions, quant à nous,
obligés de compter sm nous-mêmes pom nous
approvisiOimer. Nous avons vécu dans la nusère
la plus totale pendant six mois, réduits à nous
nOlU1ir de la sOllika (rollina), lme nuxtme de blé
mOlùu et de caroube, qu 'on mélangeait avec de
l'eau et qu' on servait aux . Pom sortir de cet étau
mOitel, le conunandement décida d'exploiter les
ressomces natm-elles qu' offrait la région, notam-
ment le chêne-liège, en pruvenant à fom11ir les
outils nécessaires pom couper du liège et les
ouvriers qualifiés, qui étaient généralement des
mOllssebline et des réfi.tgiés, dont certains avaient
déjà exercé le métier. Un plan rigomeux fut éla-
boré pom le succès de l'opération, conduite par
Sadek Bomaoui, et qui consistait à prévoir les
moyens de transpOlt, les dépôts de stockage sm
le teniloire tmusien et à assmer mle bonne pro-
tection militaire. Les ouvriers coupaient le liège
sous escOite des djounoud ; puis cette matière
était transpOltée à dos de millets vers la Tmusie,
pom y être vendue à des sociétés tmusiennes.
Ainsi, Amru-a Bougiez réussit à écoiller lille
chru-ge de deux bateaux de liège vers l' Italie. Il
plit même attache avec le ministre tmusien des
Finrulces pom !tri demrulder de nous exonérer
d'impôts, ce qu'il refusa. Ces recettes nous ont

102
Lr CONCRt S DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)


aidés, telnporairelnent, a aInéliorer nos condi-
tions de vie.
Tentative de création d'tille nouvelle wilaya
Après le congrès, Zighoud y oucef dépêcha
Ammar Benaouda pom contrôler les frontières, et
Brahim Mezhoudi pom mettre fin au sentiment de
révolte qui commençait à monter à Tébessa. Mais
les deux émissaires n 'ont pas utilisé le dialogue
pom' convaincre ; ils ont plutôt opté pom la vio-
lence et les rumes pom' imposer les résolutions du
congrès de la Soununrun. Beaucoup de dj omlOud
sont tombés, hélas !, victimes de ces conflits dont
ils ignoraient les tenants et aboutissrultS. Cela dit,
Benaouda et Mezhoudi ont échoué dans lem' mis-
sion, et ne tardèrent pas à rej oindre TlUÙs.
Après le congrès, nous nous senti ons exclus et
mru·ginalisés. La déception était grande drulS les
rangs des moudjallidine. C'est alors qu' Amrull
Bougiez entruna mle vaste opél1ltion de sensibili-
sation, renoua le contact avec les responsables de
l' ALN qui avaient tenu lUle rémlion en décembre
1956, et ils tentèrent à nouveau de constituer lUle
wilaya autonome, indépendrulte des Wilayas 1 et H,
qui s' appellerait Nn El Beïda. Ils réitérèrent lem
rejet des résolutiOilS du congrès de la Soummrun,
pom les motifs suivatlts :
- Non-représentation de l'ensemble des régions ;
- Inadéquation avec la prenlière ligne d'Olienta-
tion de la Révolution ;
- RecOimaissrulce de la primauté du politique
sm le militaire et de l'intériem sm l' extériem ;
- Absence de référence au cru'actère rullbo-isla-
mique de l' Etat algérien.

103
C HADLI BENDJEDID · MEMOIRES

Ils réclamèrent aussi la mise à l'écrut des élé-


ments qui continuaient à activer à Tmus, et la fOl1ua-
tion d' tm comité représentatif de l'ensemble des
régions pom les liaisons et la coordination. Ils s' en-
gagèrent, de leu!" côté, à achenuner des aImes vers
les maquis, et renouvelèrent la confiance à Ali
Mahsas, chrugé de représenter l 'rumée politique-
ment et nulitairement à l'extéliem. Il est probable
qu'Amara Bougiez ait renoncé à l ' idée de créer cette
nouvelle wilaya, de crainte que les différends de la
Wilaya 1 ne s'étendent à EI-Kala et Souk-Alu'as .
Rencontre avec Ourumrule
Face à cette situation, le CCE dépêcha en sep-
tembre 1956 Aluru' Ourumane, frruchement dési-
gné à la tête de l ' organisation militaire de la délé-
gation extélieme du FLN , en Tmusie, pom tenter
de remédier à la situation délétère qui couvait et
d' écruter Ali Mallsas et ses prutiSruLS, qui refu-
saient touj om s d' adhérer aux résolutions du
congrès de la Somumruu. L' affrontement était
inévitable entre les deux cruups, et il fut d' mle
telle complexité que cela ruuena Bomguiba à
intervelur en persorme pom résoudre le conflit.
Cela aboutit au déprut de MalLSas vers
l 'Allemagne druLS des conditions pom le moins
dramatiques.
Omrult cette péliode, l'énussaire de Krim
Belkacem, Aluru' Ourumrule, rencontra Aluru'a
Bougiez et ses adjoints. Ceux-ci lui expliquèrent la
position des moudjaludine de la région, et Bougiez
lui proposa de lui organiser tme rétmion avec les
responsables des kisms de la région.

104
LE CONCRÈS DE LA SOU MMAM ... (1956-1958)

C'est ainsi que nous nous sonunes rendus à Souk


Larbâa, dans les environs de Baj a, où nous avons
rencontré Ouanmme dans la fenne d'lm des petits-
fil s de Cheikh EI-Mokrani. Je ne me souviens pas
exactement de tous ceux qui ont assisté à la
rémuon, mais celtains témoignages évoquent les
noms stuvants :
Mohamed-Tahar Aouacluia, Abdenalunane
Bensalem, EI-AïssaIU ChOlUclu, TallaI- Z'biri,
ZentaI- SlimaIle, MohaIned-LaldldaI- Sirine, EI-
Hadj LakhdaI-, Sebti BomnâaI-af, MohaIlled
Lasnab, EI-Hafnaoui Remadnia, MohaIlled-Salall
Becluchi, Diab OmaI-, Tayeb DjebbaI-, Ressaâ
Mazouz, Allaolla Bechaüia, Youcef Boubir,
LakhdaI- OUaI1i, Lehouaslua Moussa, El-Hadj
KhenunaI-, TallaI- Sâad Sâayoud, TallaI- SaïdaIu,
Chadli Bendjedid et d' autres_.. Bougiez mppOite
dans son témoigne que le nombre de paI1icipants
à cette réunion était de 150 moudjaludine, mais
j 'estime que ce chiffre est exagéré_
Amara Bougiez nous a présenté OUaIlU"ane
conune étant désigné PaI- le CCE pour eXaIniner la
situation daIlS la région de Souk-Alu-as sur le ter-
rain. Lui-même préféra sOl1ir et ne pas paI1iciper
à la rémuon, pour ne pas être soupçonné de vouloir
influencer les responsables des Kisms. OUaIlU-ane
nous exposa les résolutiOilS du congrès de la
SOmlUnaIn, en insistaIlt sur leur caI-actère national,
et nous paI-Ia des grands enj eux auxquels la
Révolution était confrontée, en mettaIlt l'accent
sur la nécessité d' unir les l-angS . Il conclut en
diSaIlI que la constitution d' mle nouvelle wilaya
était incompatible avec les résolutions du congrès,

105
CHADLI BENDJEDID - MEM OIRES

et que, si nous agissions de la smte, on venait


chaque région réclamer son droit de créer sa pro-
pre wilaya. Il essaya de nous forcer la main polU'
nous Inettre sous sa hltelle, mais nous avons refusé,
en affichant notre attachement à nos responsables.
Car il était, pOlU' nous, impensable d'abandonner
Amara Bougiez qui avait eu le mélite de constituer
les premiers groupes de moudj ahidine qu'il diJigea
depuis le début, et de lui substituer une persmme
ignorant les réalités de la région. La rémuon s' est
achevée la nuit et nous nous sonunes séparés, cha-
cun prutant dans sa direction. Plus tru'd, Ourumane
a présenté ml compte-rendu de sa nUssion aux
membres du CCE, dans lequel il suggérait la nuse
en place d'llUe orgruusation spéciale pOlU' la région.
Dans son témoignage, Bougiez affinne détenir
des docmnents confinnant cette suggestion, prullU
lesquels celui qui évoque la décision du CCE de
faire de la région de Souk-Alu'lls une base d' appro-
visimmement, à titre de wilaya. Ce docmnent est,
d'après lui, signé pru' Benyoucef Benkhedda, K.rim
Belkacem et Saâd Dalùeb . Bentobbal n'alU'ait pas
signé, pOlU' la simple raison qu 'il refusait de disso-
cier la région de Souk-Alu'lls de la Wilaya Il, et
bien évidenunent aussi à cause de ses différends
profonds avec Bougiez. Les chefs de la Wilaya Il
n' ont jrunais adnus la création de la Base de l' Est,
que celtains continuaient à considérer, jusqu' à
1962, conune prutie intégrrulte de la Wilaya Il.
C' est ainsi qu' est née, offi ciellement, la Base de
l' Est, à la fin de 1956. Cependrult, la décision du
CCE était venue consacrer une réalité déjà établie
SlU' le tenain depuis plusielU's mois. Il convient de

106
LE CON GRt S DE LA SOU MMAM ... (1956-1958)

smùigner que les vélitables enjeux ayant entamé


les circonstances de la création de la Base de l' Est
étaient liés à l'impOltance stratégiqne de ce teni-
taire qui s' étendait de la COlllimme d' OlUn Tbol, au
nord-est d' El-Kala, jusqu' à AImaba, Tébessa et
Sedrata, au sud, à AImaba et Guelina au nord-ouest,
et aux frontières tunisiennes, à l' est. Il s' agit d'tille
véIitable zone de transit des frontières tmusiermes
vers l' intéIiem-, qill se distinguait par ses forêts den-
ses et ses reliefs inaccessibles qtU pouvaient selv ir
pom- stocker les annes ou pom installer des postes
de conunandement (PC), à l'image des montagnes
de M' cid, Kef Chahba, Bouabad, Dir, El-Kom-si, et
les massifs de Béni Salall et d' Ouled Becluh, etc. Le
commandement de la Révoluti on avait complis
cette impOltance stratégique et lill accordait, par
conséquent, lUl intérêt paItictùier, d' où les clUCaIleS
qill ont éclaté à sa création. De son côté, l' année
française s' était aperçue de son impOltaIlce comme
base de soutien logistique pom- les wilayas de l'in-
téliem-. Ce qui l' amena il envisager la construction
des lignes MOlice, puis Challe, afin d' empêcher l'en-
trée des convois d'aImement et de ravitaillement. H
faut rappeler que les trois-qmllts des aImes et des
mlUutions ayaIlt pu être introdillts sm- le tenitoire
national, l' ont été il travers la Base de l'Est, et sous
escOlte de ses dj olUloud.
L'orgaIrisation que diIigeait AInaI" Bougiez,
avant la création de la Base de l'Est, était consti-
tuée au dépaIt de groupes, pills de sections. La
section activait dans lUl pélimètre géograpluque
nOllliné le sectem- (kasma). Il y avait ti'ois groupes :
lUl groupe COnmlaIldé par Choillclu EI-AissaIri,

107
C HADLI BE NDJEDID - MÉMOIRES

dont j'étais l'adjoint, et qui activait sm- le péIime-


tre allant de Sebâa, Blandan, Chott, Ouled Diab. Il
y avait aussi le groupe d'Allaoua Bechaùia, dont le
champ d' action s' étendait de Boukous à Bab-
Lebhar. Quant à la zone couvrant Chafia jusqu 'à
Béni Salall, elle était sous l'autOlité de Tallar Saâd
Saâoud, dit « Spaghetti ».
Amara Bougiez a eu acces aux doclUnents du
congres de la SOlUrunam. Bien qu'il se soit opposé à
ses résolutions politiques, il s'attela tres scmplÙeu-
sement à structm-er la région d' EI-Kala et de Souk-
Ahras suivant la nouvelle organisation militaire. A
cette période, les responsables de Souk-Aluas et
d' EI-Kala prirent attache avec Ben Bella et lui sug-
gérerent de se rendre dans lem- région, mais il n' y
vint jamais, pom- des raisons que nous ignorons. Il
se contenta de nous déléguer Ali MallSas pom- pren-
dre contact avec nous. Je le rencontrais pom- la pre-
miere fois. Nous lui avons fait par1 de nos démar-
ches en matiere d' orgarlisation, de recrutement et
de fOimation . Nous avions aussitôt entarné la struc-
tm-ation de la base et l'élaboration des plarlS de
recrutement et de formation. Nous n 'avions rencon-
tré aUClUle difficlùté, par·ce que les structm-es pré-
vues par· le congres de la SOUllunarn étaient presque
les mêmes que celles qui étaient appliquées sm- le
tenain au niveau de la Base de l' Es!.
Réorgarlisation de la région
A la fin de 1956, la région de Souk-A1ul1S et EI-
Kala a été réorgarlisée en trois zones, qui, à lem-
tom-, étaient subdivisées en trois régions, comptarlt
chacune trois sectiOilS .

r Oll
LE CONCRÊS DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

Le commandement de la Base de l' Est était


constihlé d' Ill conseil, présidé par Amara Bougiez,
secondé par deux adj oints, à savoir :
- Mohamed Aouacluia.
- Slimane Belachari.
Le cOimnandement de la zone 1 était confié à El-
Aïssani Chouichi, secondé par trois adj oints :
- BechaÏlia Allaoua, adjoint militaire.
- Ressâa Mazouz, adjoint politique.
- El-Hadj Khmmnar, adjoint renseignement.
La zone Il était conduite par Abdenalunane
Bensalem, secondé par trois adj oints :
- Lakhdar Ouarti, adj oint militaire.
- Hafnaoui Remadnia, adjoint politique.
- Djebbar Tayeb, adj oint renseignement.
Tahar Z ' biIi était chargé de la zone 1II, avec
COimue adj oints :
- Sebti Bomnâaraf, adj oint militaire.
- Moussa Lahouasnia, adjoint politique.
- Mohamed-Lakhdar SiIine, adjoint renseigne-
ment.
Création des bataillons
Le premier bataillon a été [onué en octobre
1956, c'est-à-dire avant la création officielle de la
Base de l'Est. Il était diIigé par Chouichi El-
Aïssam, et son champ d'action s' étendait d'Oum
Tbol, à l ' est, jusqu' à Oued-Seybouse et Djebel Dir
au nord, et à Damous, près de BOlùladj ar, au sud.
Le deuxième bataillon fut créé peu de temps
après. Il était condlùt par Abdenalunane
Bensalem. Son champ d' action allait d' Oued-
BOIUlamoussa à Nbaïel et s'étendait jusqu' aux
limites de Souk-Alulls.

109
CHADLI BENDJEOID - MÉMOIRES

Le troi sième bataillon était confié à Tahar Z'biJi


à Souk-Alu'as,
Le quattième ne fut nùs en place qu' à la pre-
nùère moitié de 1958,
AiJ,gi, après la nùse en œuvre du plan Challe,
les Français pensaient avoir réussi il isoler l'inté-
riem des bases de soutien ; c 'est alors qu' Amara
Bougiez prit la décision de fOimer un quattième
bataillon qu'il chargea de mener des opérations de
franclùssemenl. Il sera constitué de tt'ois compa-
gnies prélevées dans les trois zones, Au rùveau de
la zone l, nous l'avons renforcé avec une compa-
grue de 180 dj ounoud, cond,ùte par Salem
Giuliano, Il sera chargé, entt'e autres tâches, de
mener et de séctuiser les opérations de franclùsse-
ment vers les wilayas intériemes et de partager le
tenitoire resté vacant en zone H, Harnmarn Nbaïel,
avec le tt'oisième bataillon.
A la tête du quattième bataillon, on tt'ouve
Moharned SiJine, secondé par' Youcef Latt'ache,
COl1Une adj oint nùlitaire, Aluned Draïa, adjoint
politique et Ali Babay, char'gé du renseignement et
de l'information,
Il existe diverses versions en ce qui conceme les
objectifs tactiques et stt'atégiques et le choix du lieu
et de la date du frarlclùssemenl. Tous les indices
révélaient que l'armée française était au comant de
la mission du bataillon qu' elle se mit aussitôt à guet-
ter. Le bataillon réussit à franclùr la ligne MOlice,
mais son chef, Lakhdar' SiJine et Aluned Draïa,
avaient lnanqué au rendez-vous, pour des raisons qui
demetu'ent incoilllUes à ce jom. Ce bataillon va
mener la bataille de Souk-Ahras, l'IUle des plus glo-
rieuses de la GuelTe de Libération, Elle dma toute

110
LI C ONCRt S DI LA SOUMMAM ... ( 1956-1958)

lme semaine, et vit la prulicipation de 700 moudjahi-


dine, dont la majOlité furent tués. De la zone l, selùs
18 dj ounoud étaient revenus, d' après ce que m ' a rap-
pOIlé Salem GilÙirulO, qui avait replis le cotrunrulde-
ment du bataillon, suite à la mort du héros Youcef
Latrache au combat. Deux compagnies relevrult des
Wilayas II et ni, et une section de la Wilaya l, pruti-
cipèrent aux combats.
Plus tru"d, un cinqlùème bataillon fut créé, plÙS
un sixième, chru-gés d' escotler les convois se cfui-
gerult vers l ' intélieur, en se pOSitiOIlllrult entre les
deux lignes électIifiées.
Neuf compagnies ont été fonnées à la Base de
l' Est.
- La zone 1, comprenrult les première, deuxième
et tI"oisième compaguies.
La zone II, comprenrult les quatIième, cin-
quième et sixième compagmes.
- La zone III, comprenaIlt les septième, IllÙ-
tième et neuvième compagnies.
J'ai été, qUaIlt à moi, nonullé responsable de
région, chef de la prelmère compagme, avec le grade
de lieutenrult, secondé par Haddad AbdeIlllour,
cOlruue adj oint lrùlitaire, Aluued Tru-k:h ouche,
cOlruue adj oint politique, et Hruudi Hruued, adj oint
au renseignement. Il y avait deux autres compagmes
drulS la région, diligées respectivement pru" Youcef
Boubir et Belkacem Arrunoma, dit Beledholliolli.
Un cOlruuruldo de la Base de l'Est sera aussi
COnstihlé, chru"gé de l'intervention rapide et de
l ' exécution d' attentats, viSrult à éliminer des tI"aît-
res, et semer la tenem chez les colons et les colla-
borateurs de la Frrulce.

111
CHADLI BI NDJEDID - MEMOIRE S

Le chef de la compagnie coordOlUle son action


militaire et politique avec le chef de régi on, en
appliquant les instnlCtions d' Amara Bougiez. A
son tom, le chef de compagnie distribue les tâches
il ses adjoints, selon le schéma suivant :
L'adj oint politique, appelé aussi le conunissaire
politique, est chargé d' accomplir les tâches ci-

apres :
- Mise en œuvre de la politique du FLN dans les
régions rurales et les centres mbains, organisation
des cellules de base et recrutement des mo ltsse-
bline et dj ounoud ;
- Education politique des poptùations civiles ;
Mise en place de uibunaux poptùaires pom
statuer sm les affaires de maIiage, de divorce et
d'hélitage, régler les conflits et l'inscIiption il l' é-
tat civil ;
- Collecte des cotisations et des subventions .
De son côté, l'adj oint lnilitaire s' occupe des
tâches suivantes :
Orgauiser des unités de combat (compaguie,
section, groupe) et les doter en munitions, en
matéliel et en tenues militaires;
- Elaboration des plans de batailles et d' embus-
cades ;
FOl1nation lnilitaire ;
- Ptise en charge des blessés.
Quant aux tâches incombant il l'adj oint chargé
du renseignement, elles se résument conuue suit :
- Collecter des renseignements sw' l'elUlelni et
sUlv eiller ses luouveluents ;
- Dénoncer les collaboratems et les u·aiu'es.

!l2
LE CONCRt S DE LA SOUMMAM ... ( 1956-1958)

J'ai touj ours tenu à ce que mes adj oints accom-


plissent ces tâches avec la plus grande pmdence
et la plus grande liguem. J'ai déjà eu l' occasion de
travailler avec des adj oints, à l'image de Haddad
Abdennom et Aluned Tarkhouche, qui fai saient
preuve d' un sens élevé de la responsabilité.
Démonstration de force
Fin 1956, j'ai décidé, apn;s l'adoption de la nou-
velle organisation et l' obtention d ' wufoI1nes et de
grades, d' effectuer lme townee avec la compagnie à
travers la première région qui s' étendait d' Oued-
Seybouse à Taref en passant par le lac d' El Mkhada
et Blandan . Le but etait, bien entendu, de faire lme
dtimonstration de force et de relever, par-là, le moral
des populations, qui en seraient ainsi plus convain-
cues de la nécessité de la lutte atm ée, en voyant lme
atmée disciplinée, bien entraînée et bien équipée.
Après notre sOItie, à la tombée de la nuit, de
Sebâa direction du sud de Blandatl, lm cOIllinatldo
elUlemi nous intercepta au niveau d'lm petit
hatneau nOIlliné Halloufa, où se trouvait lUl centre
d' approvisiOIUlement. Le connnatldant n'a pas ose
nous attaquer, parce que nous étions supérieul"s en
nombre, mais n' a pas cesse de slùvre nos traces.
Pendatlt ce temps, l' atmee française a nus en
alelte ses troupes présentes datlS la region, dmant
toute la mùt, et elle reussit à nous assiéger au sud
de Blatldatl, au lieu-dit Halloufa. Au lever du jom,
des Pipper connnencèrent à nous swvoler.
D' habitude, lorsque ce type d' avion slUvole
l'espace, c' est le signe qu 'lme opérati on d' enver-
gme se prépat·e. Deux patrOlùlles fment dépê-

II3
CHADLI BENDJEDID - MÉMO IRES

chées pom inspecter les lieux " A lem retom , le


responsable m ' infOIma que tout était nonnal et
qu' il n' y avait auctme tr"ace de l'ennemi " Mais, loin
d'être rassm é, je décidai d' envoyer Wle deuxième
patr"ouille" Celle-ci revint cinq minutes plus tard
pom m ' avertir que nous étions cemés" Nous nous
repliâmes vers la crête, pendant que les Français
se dirigeaient en grand nombre vers nous de tou-
tes parts" Ayarlt remar"qué W1 mouvement de P3l1-
ique darlS les rangs de la compagnie, j'intervillS
alors énergiquement pom restamer la discipline
et ordOIUlai d' ouvrir le feu, aV3l1t que l'étau ne se
ressene sm nous, puis d' ouvrù Wle brèche darlS
les rangs de l'ennenu . Nous nous accrochâInes avec
les soldats de la cavalerie (spalus), en abat1Îmes
W1 certain nombre, et récupérâmes deux chevaux"
Après la fuite des cavaliers, Kaddom Bowu"arll prit
l'initiative, avec sa section, de les pomsuivre, et
réussit à en abath"e quelques autres"
Le ciel était clair et, tout d' Wl coup, les nuages
conunencèrent à s'arn onceler" Quatr"e avions B26
conunençaient à nous swvoler, mais les nuages
compacts les empêchèrent de bombar"der nos posi-
tions" Ainsi, la providence sauva la compagrue, ce
jom-là, d' tm 3l1éarltissement certain, les aviatems
fi"3l1çais ay3l1t arTêté de lar"guer letu"s bombes de
pem de toucher lems soldats" Après celte bataille,
je pris la décision de scinder la compagnie en tr"ois
sections, divisées, à lem tom, en tr"ois groupes
(kism). La prenuère section prit position entr"e
Sebâa et Otùed Diab, la seconde d3l1S les environs
de BI3l1darl, et la tr"oisième fut installée à l ' ouest
d' El-Kala"

114
LE CONGRÈ S DE LA SOUMMAM ... (1956--1958)

« L'ennemi est devant et la Iller derrière VOLIS! »


Amanl Bougiez me contacta depuis Ttuus, me
demandant d' affecter un groupe de combattants
pOUl' convoyer une cargaison d'annes et de Humi-
tions. Je chargeai alors Haddad Abde!U1our, mon
adjoint militaire, et Tarkhouche Aluned, mon
adjoint politique, de cette nussion hautement
périlleuse. Ils pIirent avec eux des millets, et nous
nous sonunes fixés rendez-vous, avant leur départ,
à un endroit précis.
Quelques jours après lem retom, les renseigne-
ments français découvlirent lem" plan, à cause
d' IUle « fuite ». La même nuit, l ' année françai se se
préparait à encercler le groupe et se mit à cher-
cher ses traces. J'étais à Bourdim, non loin de
Blandan, avec mle section. Pendant que les civils
s' employaient à nous préparer le dîner, j ' avais le
pressentiment que quelque chose allait ,mi ver.
J'ai alors demandé aux djOlUloud de se préparer à
se rendre au lieu où se trouvait le groupe. Les
civils n ' ont pas complis la raison de mon insistance
et pensaient que j'étais mécontent d' eux au point
de ne pas voilloir prendre notre dîner en lem com-
.
pagme.
C' était une nuit sombre et orageuse. Notre
guide, mon cousin Hocine, qui COIUlaiSSait parfai-
tement la région, réussit à nous accompagner à
travers les tenains escrupés et les buissons jusqu' à
Henaya. J'y ai retrouvé les éléments du groupe
exténués. Ils s' apprêtaient à donnir, mais j'ai
insisté pom déplacer les rumes et les dissümùer
quelque prut en pleine nuit. Mes adj oints ont
essayé de lne convaincre de relnettre la chose au

115
C HADLI BrNDJEDID . MÉM OI RES

lendemain, m ais j ' ai campé sm m a positi on, et lem


ai ordOlUlé de contacter les m01lssebline pom lem
demander de les aider dans cette tâche. Mon intui-
tion avait été juste, puisqu' au lever du soleil, nous
nous retrouvâmes assiég és, après que l ' année fran-
çaise et les goumiers eussent bouclé toute la
• •

reglon.
Le gardien avait remarqué lm goumier qui s' ap-
prochait de son cheval . Lorsqu' il l' interpella en lui
disant: « Q 1Ii est-ce ? », il n' eut pas de réponse. 11
essaya de lui tirer dessus, sans succès car la crutou-
che étai t m ouillée. Et le goumier de lui rétorquer,
avec ironie : « Celle arme ne tue pas les hommes .1 })
Après avoir entendu le tir du gomnier qui, hemeu-
sement, avait raté le gru'dien, nous sor1Îmes de nos
ablis, avrult d 'y revenir rapidement, accw és pru' le
tir nouni de l'eIUlemi . Un accrochage violent s ' en
suivit et dma jusqu'au lendemain m atin. Nous ne
dûmes notre salut qu'aux fûts de récolte qui se
trouvaient à l' entrée des refug es et que nous
dûmes ébrécher à l' aide de nos poignru'ds pom en
sortir et nous faufiler, moi et mon adjoint
Tru·khouche. A notre sOltie, nous trouvâmes
Haddad Abdennour et ses hommes encerclés SlU'
un temun nu et nous nous lTÛmes aussitôt à tirer
pom couvlir leur repli . Puis, nous mru'châmes d ' lm
pas alelte en direction de la mer, sm une distrulce
d' lm kilomètre. Le conunruldo SIUVait nos traces
sm le sable, alors qu' il était à 500 mètres sewe-
ment de nous. Nous nous sonunes enfoncés dans la
forêt pom nous y abliter. Les Frrulçais ont "VOlÙU y
entrer, mais lem chef les en a empêchés, après
avoir été infOlmé que nous déteruons des rumes

116
L E C ONGRÊ S DE LA SOUMMAM ... (1 956-1958)

automatiques, Nous installâmes lUle pièce de


type 24/29, mais à ce moment, je vis lUle celt aine
panique s' emparer des dj olUloud qui me demandè-
rent ce qu'il y avait lieu de faire, Je leur donnai
ordre de creuser des tranchées et de s'y engouff-
rer. Nous les voyions aniver ; ils étaient supélieurs
en nOlubre et en annes. J' ajoutai : « Soit nOlis tom-
bons alt champ d 'honneur, soit nOlis les exterm inons ;
il 11 'y a pas d 'autre choix .1 » lis conunencèrent à
nous bombarder par des tirs d' rutillelie, mais les
obus passaient loin denière nous, pour s' échouer
sur le bord de la mer. Nous nous retrouvions darrs
la même situation que Truiq Ibn Ziyad, lors de sa
conquête de l'Andalousie : « L a mer est derrière et
['ennemi de vant vous f »
Le calme ne revint qu'au début de l'après-midi ,
A notre sOIt1e, le conunando avait déj à quitté les
lieux, Le lieutenant avait laissé pour moi, accroché
sur lUl roseau lUl billet où il avait éclit : « Nous te
connaissons bien ; s i tu te rends, nOlis le g arantirons
t01l1 et le donnerons lin g rade s upérieur. »
Ce lieutenant, nonuné Frrulcoville était tm offi-
cier de la SAS réputé pour ses méthodes traîtres-
ses et machiavéliques pour essayer de gagner la
poplùation et de temir, pru' là-même occasion, l'i-
mage des moudjalùdine, 11 rassemblait la poptùa-
i ion pour la hru'anguer et !tù pru'ler de la grruldeur
de la France, de sa « mission civilisatrice » en
Algélie, et de sa « mansuétude », au point de pru'-
dOIUler même à ceux qui avaient plis les rumes
contre elle, Devrult les habitrults de Sebâa, il tenait
mon fi'ère cadet, Abdelmalek à ses côtés, en dis-
ünt : « No us savons que le frère de ce jeune g arçon a

117
CHADLI BtNDJEDIO - MÉMOIRES

pris les armes con tre nOliS, et qu 'il est maintenant GU


maquis. Mais comme VOliS voye; bien, nous ne nOliS
sommes pas vengés de lui ; c 'est la preuve que la
France est clémente. » Ma lnère, qui chél1SSait mon
petit frère, souffrait tant d' assister à cette scène
que, pom metti-e fin à ce calvaire, je décidai de
recruter mon frère _ Lorsqu 'il a rejoint le maquis,
je lui ai remis lm fusil qui était plus long que lui _
Puis, je l ' ai désigné comme secrétaire auprès du
connnissaire politique du secteuL
Quelques joms après l ' accrochage, j ' ai décidé
de monter lme embuscade contre ce lieutenant.
J'ai chargé quatre djolmoud qui se sont pOltés
volontaires pom cette mission. L' embuscade était
lme vélltable aventme, lm acte suicidaire et tota-
lement fou, parce que nous l ' avons dressée dans lm
endroit complètement déboisé. J'ai demandé au
chef de la section d' installer ses honnnes non loin
du lieu d' exécution de l'opération. Je lui ai aussi
demandé de prendre deux chevaux pom les utili-
ser dans le repli rapide vers la crête qui était à
deux kilomètres de nous .
Ce lieutenant avait l'habitude de quitter son
poste en direction de la route principale, en s ' ar-
rêtant au virage de Righiya pom se rendi-e au mar-
ché du lundi _ Nous avons mené l'opération connne
nous l ' avions planifiée. Le lieutenant fut grave-
ment blessé, et lUl hélicoptère fut dépêché pom
l' évacuer à l'hôpital d' Atmaba. Quelques j om s
plus tard, il sera transféré en France pom des
soins, avant de revenir quelques mois plus tard,
patu- être promu connnandant. Aux populations , il
disait : « Les fellagas l1e S0l1 1 riel1 ! Ce l1e SOI1 / que des

ua
LE C ONGRÈS DI LA SOUMM AM ... (1 956-1958)

hors-la-loi » qu' il se promettait de combattre et d' a-


néantir. « Q I/e p ellvent faire Chadli et les f ellag as f ace
al/x canons de la France ? » Il resta quelques j om s
à Almaba, puis la quitta à jamais. L' embuscade qui
je lui ai dressée était ma réponse à sa letlTe et à sa
proposition perfide.
Dj eddi Khaled en tenue verte
Un jom d' été 1957, alors que je me dirigeais à
la tête d'tille section, de Zeitouna vers Blandan,
nous nous sonuues retrouvés subiteluent plis au
milieu d' tUle vaste opération de ratissage.
Encerclés, nous étions contraints de nous replier
vers une forêt et de nous abriter dans IUle fosse. Ils
voulaiént m' arTêter vivant. J'ai entendu lem chef
leu!" dire : (( Vous deve= arrêter l 'homme à la serviette
rOl/ge », faisarlt allusion à moi. La serviette en
question contenai t des doclUuents importants sm
les dj ounoud, les mOl/ssehline et les gens qui ver-
saient des cotisations ; je l'ai bien mise au secret
pom éviter qu' elle ne tombe enlTe les mains de
l' ennemi. Après avoir beaucoup attendu, ils se sont
mis à bombar-der l'endi·oit par- des tirs d' artillerie
et des avions T6 se mirent, avec lem tenible vrom-
bisseluent, à nous sluvoler à raSe-lllotte. Nous son1-
mes restés toute la jOlUllée confinés darls la fosse,
et j'ai demarldé aux dj OIUloud de résister et de ne
pas céder, quel que soit le prix à payer, priant Sidi
Khaled de nous venir en aide. Soudain, je me sen-
tis pris d' lUle étrange fatigue ; j'ai essayé de lutter
contre le sonllueil, lUaiS en vain. J'ai alors dit au
chef de groupe : « Je vais dormir I/n p el/, et si les
militaires 110 1lS attaquent, réveille-moi .1 » Pris de

119
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRES

sonuneil, j ' ai VU dans le rêve Sidi Khaled sOltir


comme d' tm écran de cinéma, vêtu d' un accoutre-
ment vert et coiffé d'lm chèche en soie. J'ai fait
une prière pour qu'il nous sOlte de ce siège. Il me
tendit tme main et, d'tm air railleur, me lança :
« C 'est maintenant que tn penses à moi ? » Quand je
tentai de lui tenir la main, je me réveillai. Nous
sonunes restés retranchés jusqu' à Ime heure tar-
dive de la nuit. Il faisait très chaud, et nous étions
contraints de suçoter l' eau des plantes pour nous
rafraîchir un peu . Le chef de groupe, qui était tm
grand fumeur, a failli boire son mine, tellement il
avait soif.
Sauvés par la prière
Début 1957, Djebel Bouabad, dans les environs
de Chafia, a été le théâtre d'Ime bataille rangée,
qui vit la paIticipation de deux compagnies et
dura du matin jusqu' à tme heure avancée de la
nuit. Dès que j ' ai appris la nouvelle, j 'ai décidé de
rejoindre les moudjahidine à la tête d' mIe section.
Mais les combats avaient cessé. Sur le chemin, le
conunando de Bigeard nous prit en embuscade.
Nous allions vers une mOlt certaine. A notre aITI-
vée devaIlt tme som'ce d' eau, au niveau de l'inter-
section, j ' ai demaIldé aux moudjalùdine de nous
aITêter pour faire nos ablutions et accomplir la
prière du dohr. Les Français, CroyaIlt que nous
avions chaIlgé d' itinéraire, ont vite déplacé leur
plan sur la deuxième route. Après la prière, nous
continuâmes notre route et, très vite, nous nous
aperçlùnes qu'ils nous guettaient. Leurs traces sur
le sol étaient visibles. Nous fimes le trajet en trois

r20
LE C ONCRÈS DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

étapes, et lorsqu'ils nous découvrirent, ils se


mirent à nous pOlU"suivre, mais nous étions déjà
entrés dans la forêt. Les T6 se mirent alors à pla-
ner au-dessus de nos têtes. Un harki qui était avec
eux, dit au chef du cOlrunando, le lieutenant
Thomas : « Ce sont des lâches. 1 A chaqlle fo is, ils
f llient ». Et le chef de lui rétorquer : « S 'ils étaient
des lâches, ils n 'auraient pas h-aversé la roule en plein
jOlir .1 »
Cet échange nous a été rapporté, plus tard, par
lUl soldat sU11l0lmné « Rih fi ech ebbak », qui était
ligoté à lm tronc d'arbre et qui avait réussi à se
délivrer. 11lOmas était réputé pOlU· ses méthodes
cruelles et son désir de se venger sur les civils à
chaque foi s qu'il se trouvait incapable d' affi·onter
les moudj allidine. Il trouva la mOlt à djebel
Medjerda dans lill violent accrochage, suite à l' at-
taque qu' il avait menée la veille contre la base-
anière de la région II, cOlmuandée par Fadhel
Bouterfa.
Le procès de Slimane « L 'assallt »
Après avoir vu cOlmnent a été créée la Base de
l' Est et cOlmuent a évolué son organigrarmne ; après
avoir expliqué ses nussions et son rôle, je voudrais
évoquer à présent, plus en détail , l ' appar·eil judi-
ciaire mis en place par le FLN. La Révolution algé-
rielUle, à l' instar de toutes les révolutions années
de par· le monde, n' est pas exempte d' excès . Au
début, on exécutait SlU" la base d' lille simple suspi-
cion ou d' une délation, voire pour non-paiement de
cotisation. Mais le conunandement de la Révolution
a remédié à la situation, après le congrès de la

12l
C HADL I BrNDJEDID - MÉMOIRES

Soummam, en mettant en place llll appareil judi-


ciaire compOltant deux sections : 1' tme spécialisée
dans les affaires civiles et l ' autre, plus impOlt ante,
concemant les ui btmaux militaires, et s ' occupant
exclusivement de l' ALN . Les gens n' étaient pas
familiers aux uibllllaux civils, mais peu à peu, ils
n ' hésitaient pas à y recolllir pOUl régler leUls liti-
ges, conuue le divorce, 1' héli tage, les conflits liés à
la propli été, le mariage, l' établissement de l' état
civil, etc. Il est clair que le but était d' affaiblir l ' ad-
minisu1ltion coloniale en en éloignarlt le citoyen, et
en renforçant la confiance de celui-ci dans les insti-
tutions naissantes de la Révolution. L' accroissement
du rôle que conuuençaient à j ouer ces assemblées
poptùaires encoUlagel1l les citoyens à boycotter
l' adminisu·ation coloniale, quasi-définitivement, à
partir de 1956.
Sans être prétentieux, je dirais qu' avarlt même
la création de ces ui bllllaux, je m ' imposais tou-
j OUlS la plus grarlde ligueUl darls les inf0l1l1ations
avarlt de prononcer llll verdict. Quarld j ' étais
responsable de région, puis de zone, j ' exigeais tou-
j OUlS de vérifier les renseignements qui nous par·-
venaient sUl les persolUles incriminées. Et si ces
infonnations s'avéraient exactes, je delnandais à
leUl farnille ou aux sages de la région d' essayer de
convaincre les pers ormes mises en cause pOUl tm
délit, de renoncer à lem compOltement. Mais je
n' étais point indulgent avec les personnes coupa-
bles d' actes pouvarlt nuire à notre combat ou sus-
ceptibles d' influencer le moral des dj olllloud. A
tiu·e d' exemple, en 1957, j ' ai dormé ordre d' exécu-
ter lm chef de groupe pOUllme affaire de mœUlS.

12 2
LE C ONGRÎ S DE LA SOUMMAM ... (l9f>(> l' t

A l ' époque de l ' état-maj or, j ' ai appliqué la mème


sentence contre une autre personne pom le mème
motif Une fois, mon fi'ère Abdelmalek a connnis
IUle petite faute et a été condanmé à 10 jom s de
pIison. Mais le responsable de la région n' a pas
jugé bon d' appliquer la sentence. Lors d' IUle visite
d' inspecti on dans la région, l'ayant app1is, j ' ai tout
de suite ordOlmé à Abdelkader Abdellaoui, le chef
de région, d' appliquer le jugement tel qu' il était
appliqué aux dj OlUloud et aux sous-officiers.
Le conunandement de la Base de l'Est a installé
IUle haute instance judiciaire, dont la fonction est
de statuer sm les grandes affaires ayant trait à
l ' intérèt de la Révolution, connne la tralùson, la
divlùgation de secret nùlitaire, la sédition, l ' atten-
tat à la pudeur et l'homosexualité ... L' un des plus
célèbres procès tenus à la Base de l'Est fut celui
de Slimane Guenoune, dit « L' assaut », en 1957.
Le cOlfunandement de la Base de l ' Est tenait
expressément à assmer l' anivée des convois d' ar-
mement à lem destination, pom parer au manque
d' aImes et de munitions dont souffraient les
wilayas inté1iemes, suite à l ' édification des lignes
MOlice et Challe . C' est pomquoi, il reconunaIldait
touj om s à la compag1ùe d' escOlte d' ètre prudente
et vigilante, d' emprunter les itinéraires les plus
sûrs, d'éviter au 111axinuul1 de s' accrocher avec
l'e1menù afin de ne pas exposer les populations
rurales aux représailles de l ' aImée française.
Cependant, ces instructions n' étaient pas touj ours
respectées, connne le montre l ' exemple de ce qui
est aI1ivé au convoi conduit paI' Slimane
GuenOlUle, dit « L' assaut », vers la Wilaya III, suite

123
CHADLI BENDJ[DID - MÉMOIRES

à la VIsIte qu ' avait effectuée Amirouche à la Base


de l'Est
Ce moudjahid était lm vrai baroudeur, ce qui lui
valut bien son SlU110m. Son nom a blillé à une
péliade très difficile qu' avait traversée la Base de
l' Est, marquée par l ' embrouillement, l'incapacité
du conuuandement à prendre des décisions et
l ' inaction des lUutés sur les frontières . {( L'assaut »
était, aux yeux des combattants, lUl exemple de
bravoure et d' intrépidité fii sant la témélité. Il
n' hésitait pas à prendre le lisque avec ses honuues
de livrer des batailles inégales. Il cherchait l'en-
nenu, n' ayant cure des calculs stratégiques ou tac-
tiques. Il menait les combats par la telTeur et la
menace, sans se soucier anClUlement de la vie de
ses hOlmnes .
Pendant l ' été 1957, Amara Bougiez le chargea
d' escOlter lm impOltant convoi d' ru111es, de mlUu-
tians et de médicruuents vers les Wilayas III et IV .
Au cours de ce trajet pénible, {( L' assaut » ne se
déprutit pas de son tempérrunent téméraire, ni de
son compOltement quelque pen excentiique.
Alors, à chaque fois qu' il soupçOlmait une embus-
cade, il se mettait, tel lUl forcené, à tirer drulS tous
les sens et de façon aléatoire. Il utilisait les ru111es
et les mllllitions de la compaglue, mais il ne se
gênait pas de se servir, prufois, des ru111es et nnuu-
tians destinées à la wilaya. Il lui rul1va aussi de
provoquer des accrochages drulS des villages ou
des hruueaux, exposrult leurs pop,ilatiOllS aux
représailles de l ' ru111ée elUlenue. C' est ainsi que
{( L' assaut » fera découvlir les itinéraires d'ache-
nunement des ru111es vers l' intélielU".

124
LE CONCRtS DE LA SOUMMAM ... (1956-195)1.

Cette fois, il abandOlma le convoi il Serdj EI-


Ghow, c' est-il-dire il la limite de la wilaya II, et
rebroussa chemin avec sa compagnie vers la Base
de l' Es!. Quelque temps plus tard, Amara Bougiez
reçut un rappOlt d' Amirouche lui faisant prut des
elUUlis qu 'avait causés « L'assaut » et des dégâts
que sa conduite avait dfI occasiOlmer il sa wilaya.
Bougiez ordolUla alors il AbdelTalunrule Bensalem
de mettre « L' assaut » aux ruTêts, de désrumer ses
honunes, et de le juger. Le tribunal était composé,
en plus d' Amru·a Bougiez, de Mohruned Aouacluia,
le responsable militaire de la Base de l' Est,
Remadnia Hafnaoui, Zine Noubli et moi-même. La
défense était assmée pru· Ahmed Tru·khouche,
Abdelkader Abdellaoui et Mohruned-ChéIif
Messaâdia. Trois chefs d'inclùpation étaient rete-
nus contre Slimrule « L' assaut » : insubordination,
ingérence dans les affaires d' une autre wilaya et
accrochage inutile avec l'elUlemi . L' accusé fut
condruTUlé il la peine de mOlt mais cette sentence
était plutôt destinée il complaire il la Wilaya III ,
puisque Bougiez n ' en ordolUla pas l' exécution et la
conunua en peine de plison, en considération de la
bravow·e de « L' assaut » et de son sens du sacIifice
drulS les combats qu'il avait menés.
Les lignes de la mOlt
La plus noble, mais aussi la plus drulgereuse
tâche que la Base de l' Est ait eue à accomplir avec
autant d' abnégation que d' habileté, fut l'achemi-
nement des rumes et des mwùtions vers l'inté-
liem·, notrunment vers les Wilayas HI et IV. Cette
tâche était Wle véIitabIe aventme ; les moudjalù-

125
C HADLI BINDJEDIO - MÉMOIRES

dine marchaient vers tme mOit celtaine, n 'ayant


cm-e des difficwtés ni des lisques qu ' ils encou-
raient. Des milliers ont laissé lem- vie dans ces opé-
rations, les survivants continueront à en pmier les
stigmates sm- leur corps jusqu 'après l'indépen-
dance _ Les héros de la Base de l'Est ont réalisé ce
miracle, sans pareil dans l'histoire des guelTes,
défiant ainsi les postes de contrôle implantés par
les Français tout au long des fi-ontières et sur le
tenitoire national _ Ils traversaient en pleine nuit
la ligne MOlice, en coupant les fi ls barbelés à
l'aide de cisailles isolantes et en désamorçant les
mines dévastauices, qu'ils faisant parfois exploser
par des tubes de Bangalore _
Le convoi était escOlté par tme compagnie et les
djounoud utilisaient, au début, chevaux et mwets
pour U1lllSpOiter les atmes et les munitions_ Puis,
tout d' Ult coup, le COimUatldement décida de les
abandOlUler, après que l'elUlemi les eùt découvelts
à maintes replises_ Suite à quoi, le djotmdi se
u-ouva obligé de pat-COUlir, à pieds, des centaines
de kilomèu-es, chargé en plus de sa propre atme,
de deux ou u-ois auu-es pièces et de leurs nuri-
tions_ Le nombre de convois acheminés par la Base
de l' Est vers l' intétiem- dépasse la u-entaine, selon
Amat-a Bougiez_ Ces convois u1lllSpOitaient des
annes autmuatiques et, parfois aussi, des mortiers
de calibres 45 et 120 nUll _ Les moudjalùdine évo-
quent, à ce j om-, avec fielté les convois conduits
vers les Wilayas ni et IV pat- des vaillants combat-
tatltS conuue Aluned Besbassi, Mohatned Kebaïli ,
Youcef Latrèche et Slimane GuelUloUlle, dit
« L'assaut ».

126
LE C ON CRÈS DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

1957, les travaux de constmction des deux bar-


rages sur les fronts est et ouest se poursuivaient
d' an"llche-pied" 11 était clair que le conunande-
ment de l ' année française cherchait, par-là, à iso-
ler complètement les combattants de l' ALN et à
leur ôter tout soutien" Il s' avérera, plus tard, que
le miuistre de la Défense, André Morice, dont le
nom est dOlmé à lille de ces deux lignes élecui-
fiées, a persOlmellement profité de ce projet, en
écoulant le fil barbelé fabriqué par son usine à
l ' année" A la fin des U"llV31lX, les populations
nu"ent évacuées de force et regroupées dans des
cenu"es d'intemement et dans des postes proches
des casemes et des points de contrôle" Toute la
région s' étendant de la ligne MOli ce jusqu' aux
frontières tunisielmes devenait un « no man 's
land »"
A la fin de l'armée, le barTage ar1ivait jusqu'à
Tébessa en se prolongearlt versTigrine par" lill sys-
tème de r"lldars et de pau"ouilles de slUveillance"
En plus de sa fonction première, qui était celle
d'empêcher l' infilu"lltion des convois d' armement,
la ligne MOlice a été consu, ute aussi pom proté-
ger la voie fenée reliant El-Ouenza à Tébessa et
Annaba, par" laquelle étaient transpOltés le char"-
bon et le matériel militaire"
« La ligne de la mort », comme nous l' appelions,
étai t élecuifiée, semée de champs de mines, et u"a-
versée, enu"e les deux lignes principales, par" des
sentiers et parfois des routes bihunées reliant les
blockhaus pas très éloignés les lUlS des auu"es,
réservées à des pau"olulles de herse" Le barl"l1ge
étai t doté de proj ectelll"S ilhurunant en penna-

127
CHADLI BINDJEDID - MÊMOIRES

nence les lignes et les alentours. Des avions la sur-


volent sans anêt dans les deux sens, afin de détec-
ter le moindre mouvement ou tentative de fi'an-
chissemenl.
Fin 1958, début 1959, le deuxième b~lITage fut
édifié denière le premier, baptisé « Ligne Challe »,
du nom du général Mamice Challe. Il s'étend de
Bab Lebhar à Lâayoune, puis à l ' est d' El-Kala, Aïn-
Lassel, pOlU' aboutir à ZeitotUla, Botù1adjru' et
Souk-Allras, avrull de bifurquer à Lenllidj et
Tigrine et de longer la descente de Oued-Souf, en
passrull pru' Tébessa. Après la construction des
deux bruTages, les tentatives de frru1clùssement
devenaient hautement lisquées, voire dru1s la plu-
prut des cas impossibles.
Cette impennéabilité des deux lignes fut objet
de controverse entre ceux qui appelaient à les
franchir quel qu' en soit le plix en vies hmnaines,
et ceux qui réclrunaient au conllnandement de
fommr les moyens propres il réduire le nombre de
victÎlnes. Beaucoup nous ont reproché, à nous les
officiers de la Base de l' Est, de n 'avoir lien fait
pour empêcher la construction des deux lignes.
Celtains, dont Mohru11lnedi Saïd, sont allés plus
loin, nous accusru1t de vow oir faciliter la tâche à
l ' rumée fi1U1çaise et d' inciter les civils à prutici-
per à leur constmction dru1s le but de leur souti-
rer des cotisations. En vérité, nous n' avons pas
cessé de sui vre toutes les phases de la constmc-
tion de ces deux lignes. Nous avons tenté, à plu-
sieurs replises, d' entraver la progression des tra-
vaux pru' des accrochages et des embuscades.
Aussi, avions-nous demru1dé au c0I11Inandement

128
LE C ONGRES DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

de la Révolution de nous envoyer en renfOlts les


unités restées inactives dans les camps de ZeitOlUl
en Tunisie.
Amara Bougiez a évoqué cette question dans
son témoignage : « L 'armée ji-ançaise s 'esl déplacée
à la fin de 1957 vers les fi"onlières eSI, el déclencha
une vaste opération de ratissage qui durera un mois,
en déployant une armada de soldats, par voie terres-
tre et aérienne, appuyées de sept unités du Génie,
équipées d 'engins sophistiqués, destinés à aménager
le territoire pour ériger la ligne Morice. C 'étaien t ces
unités du Génie q1li implantaient au fur et à mesure,
derrière les engins, les fils barbelés, semaienl les
champs de mines, el passaienl les fils électrifiés de
haute tension. Comment des unités de l'ALN, plus
habituées à la guérilla, pouvaient-elles affronter un
tel déploiement durant un mois, avec des troupes
équipées de toute sorte d 'armes modernes, sous la
protection et la couverture permanente de l 'avia -
tion ? Certaines voix disent des choses insensées,
comme celle insinuant que nOliS aurions incité le
peuple à participer à ces travaux, pour leur soutirer
des cotisations aux maquis. Ces propos ne peuvent
émaner d 'un homme sensé, connaissant le terrain et
ayant vécu les péripéties de la lulfe armée Olt ayant
participé à certains événements ; car la France, avec
tout ce qu 'elle a mobilisé comme effectifs et moyens
colossal/X, deslinés à cel objeclif, se passera il bien de
la main-d'œuvre algérienne, à l 'exception peut-être
d 'un certain nombre de civils faits prisonniers lors de
ratissages ».
J'ai prévenu Mohammedi Saïd plus d'une foi s,
dans des comptes-rendus détaill és, des dangers

129
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRI S

que constituait pour nous le projet de constiuction


de la ligne Challe _ Je ltù ai demandé notanunent
de nolIS fournir des aImes et de mettre il noti-e
disposition, daIlS les zones 1 et II, les unités de
combat des Wilayas II, III et IV iImnobilisées le
long des fi-ontières, afin d'empêcher l' aImée fi-aIl-
çaise d'éIiger la ligne Challe, qtÙ Iisquait
d'asphyxier les maquis en les COUpaIlt des poptùa-
tiOllS et des sources d' approvisiormement. Mais je
prêchais daIlS 1e déselt !
Après le paI-achèvement de la construction des
deux lignes de la mOlt, l'approvisiOlmement des
wilayas intérieures en annes et en Inatériel deve-
nait de plus en plus difficile_ Les opératiOllS de
fraIlchi ssement finissaient généralement, soit PaI-
l 'échec, soit par la mOlt des combattaIlts, électro-
cutés, déchiquetés PaI- les mines ou tombaIlt daIlS
des embuscades que leur dressaient les éqnipes de
SmVeillaI1Ce dissélninées tout au long des deux
lignes_ En conséquence, le tenitoire de la Base de
l' Est s'en trouvait fragmenté pratiquement en trois
zones coupées les lUles des auu-es_ La prenùère, à
l 'ouest, isolait AImaba, Mondovi, BaITai, EI-Besbas,
Z ' Iizer, MOlice et Oued Seybouse_ La deuxième
était pli se en tenaille entre les deux lignes_ QUaIlt
à la troisième, située à l' est ; elle est devenue lme
« zone interdite » lUl no man 's land. L'année fran-
çaise a rassemblé les pOptùatiOllS daI1S des caInps
proches des postes militaires pom- lnieux les SlU--
veiller et les empêcher d' avoir le moincù-e contact
avec les moudjahidine_ Les popwations étaient
obligées de demaIlder lm laissez-passer pour se
rencù-e à leur travail. Ce docmuent leur fixait les

130
LE C ONCRÈ S DE LA SOUMMAM ... (1956-1958)

heures de sOitie et d' entrée de 9h à 16h. Tout retru--


dataire était considéré conune suspect ou s' expo-
sait à la mort.
Pom nous ravitailler, nous étions contraints de
faire des actions de diversion, pom détoumer l' at-
tention de l'elmemi. Ainsi lme section s' accroche
avec l' elmemi dans Wl endroit précis, afin de per-
mettre à IUle auh·e de s'inh-oduire dans les villages
pom se ravitailler.
L'activité de la Base de l' Est a remru-quable-
ment évolué enh·e 1957 et 1958. Grâce aux capa-
cités d'organisation d' Amara Bougiez, nous avons
réussi à meth-e en place des selvices impOitants
pom l'action année. Il y avait, ouh-e les tâches
confiées aux adj oints du chef de zone, dans les
domaines militaire, politique et du renseigne-
ment, des selv ices vitaux tels que ceux de 1' rume-
ment, de l' approvisiolUlement, des liai sons et de
la santé.
Des cenh-es de fonnation ont également été
créés, lesquels ont fait de la Base de l'Est le pou-
mon de la Révolution et son cœm battant.
A l'intention de ceux qui sous-estiment le rôle
qu' a joué la Base de l' Est ou qui tentent de régler
de vieux comptes avec elle, en laissant dire que les
textes de la Révolution n 'en ont pas prévu l' exis-
tence, nous reproduisons ici IUle leth-e du colonel
Amirouche, qui s' est rendu à deux replises à la Base
de l' Est, et y a renconh-é ses responsables puis, à
son retom à la Wilaya ni, adressé la leth·e suivante
à Amara Bougiez :

131
C HADLI BrNDJEDID - MÊMOIRES

FROIIT ET ARMÊE DE LIBERATIOII


WILAYA III
AUX ARMÉES , LE 8 MARS 1958

Au frere colonel de la Base de l'Est

moment peuple a/genen porte d" coups


'" '" "
mortels =
d,
armees
,. françaues. ". unites endossent
mlll110t
"l'hommage d" moudJaludmes
glO!re
d, ,." d"
Wilaya
preUlge
III
"
C'est
toute
leur adnurallon que nous tenons à vous transmettre

"W~ d, grandes batmUes. vlllncre l'ennemi


partout
,,," • tout mstant. renverser d" bilmères.
passer
françmse,
frontleres
voda ,,,
envers
fables
contre
cehos "
toute
,W
l'armee
nous
dev(lIlent un peu de votre Immense tache
L. Bu, d, l'Est grancht d~. I\magmatlon d,
comballanu El" deVient l'exemple tous
""
s'allachent , touJours
'"'
actions nous
par<lluent bIen au·dessous de nos explOIts
""
Lorsque dJounoud rapportent ~ peu de
qu\h ont
""w à l'Est. nos énergies gronulent
"
nous avons le senllment qu'avec de teh moyens el
"
d,
tels hommes. notre cause sera vite gagnee
,,,
Stimuler energtes, consohder
,,, l'elPOlr
A1genens,
dlm,
Vlctoue sensee
d'autres aspects de votre tAche "'" tous sont

v" dJounoud mentenl d, F,"" " '"' drO Lt


~ respe ct d, 10US
'" ,= "
,,, transmellanl
"" Sincères
fehCltallons, affirmez.-leur A1genens.
et sohdalres. s'acharnent à les egaler '"' ~.

""oc A1gene hbre democrallque, gloLre


""'
courage aux moudJaluchne de la Base de l'Est

F,", ,. Comité d. Wibyn,


Le eOlrun.1 ndanl Amirou che

132
CHAPITRE V

LE COMPLOT DES COLONELS


1958-1959

L' incident du Kef, que d'aucuns appellent, à


tOIt, tantôt « le complot des colonels », tantôt « le
complot de Lamour; » a fait couler beaucoup d' en-
cre. Tout le monde a dissmté sur ses tenants et
aboutissants, même cenx qui ne sont mêlés ni de
près ni de loin à cette affaire. Je dois smùigner
d' emblée que, à la Base de l' Est, nous n ' affection-
nions pas beaucoup ce tenue de « complot », pour
la simple raison que ce mot, à cOllllotation dépré-
ciative et anx relents politiciens avérés, pouvait
donner une fausse interprétation d' un épisode dill-
mati que de notre lutte anuée, ou temir l ' image de
notre Révolution en la présentant cormue une
série de manigances, d' intrigues et de complots.
Ce qui est, évidenuuent, loin d' êtr·e le cas. Ayant
vécu cmtaines phases de l' incident du Kef et ren-
contr·é certains membres du G PRA, pmu· négocier
avec enx le SOIt de Mohamed Lammui et de ses
call1arades avant leur exécution, il est de 1110n
devoir d' appOlter ici mon témoignage sur le sujet.

133
CHADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

L' affaire n ' était guère, en fait, lm conflit pom le


pouvoir ou une luite de clans, il s' agissait plutôt de
divergences profondes sm les méthodes de la luite
année et la gestion politique de la Révolution,
ainsi que sm le choix des diligeants ; autrement
dit sm le deverur de la Révolution de façon glo-
bale. Mohamed Lamomi, Mohamed Aouaclnia,
Aluned Nouaoura, le cOlllinandant Mostafa
Lalœhal et la majOlité des officiers de la Wilaya 1
et de la Base de l ' Est étaient persuadés que la
Révolution avait dévié de sa voie initiale et qu' il
fallait réagir pom remédier à la situation avant
qu' il ne soit trop tard. C ' est ainsi qu' a genné, peu
à peu, l'idée d' employer la violence contre le
tlitunvirat pom l' amener à revoir les décisions
qu' il avait plises contre Amanl Bougiez et
Mohamed Lamotui, après la dissolution du Comité
des opérations militaires (COM).
Il faudillit revenir lm peu en anière pOlU" repla-
cer l ' incident du Kef dans son contexte hi stolique
réel, en évoquant le SOIt de la Base de l ' Est et ce
qui se tramait contre elle dans le secret.
L' état-major de l'Est
N ée dans la douletu· et les lannes, la Base de
l' Est n' atull pas vécu longtemps. Deux ans après sa
création, elle fut entenée dans des conditions tout
aussi dOlilolU"euses, fin 1958. Le lideau filt tiré SlU"
les exploits et saclifices de ses diligeants et de ses
soldats . Le SOIt ullgique qu ' ont connu celtains de
ses chefs marquera à jamais les moudjaludine de
la région et eut tul effet indéluable SlU" le coms de
la Révolution en général . Mais les enjeux qui l 'ont

134
LE COMPLOT DES COLONELS (1958-1959)

entolU'ée dès sa création a fait d' elle l 'objet de


convoitises des politiciens et de celtains avenUl-
liers, et d' inuigues de ceux qui lorgnaient vers le
.
pOUVOIr.
L'année qui vit le démantèlement de la base a
été l ' lUle des plus troubles et des plus agitées, à
plus d'lm titre, Ainsi, au niveau de la direction du
CCE, les divergences entre ses membres allaient
en s'aggravant et vont se répercuter négativement
sm la combattivité de l' ALN , Ces différends écla-
tèrent au grand j om après l' assassinat d' Abane
Ramdane, à la f111 de 1957 , Au début, nous avons
prêté foi à la version donnée par le j olUnal E 1-
Moudjahid sm la préslUuée mort de Abane au
champ d' hOlmem, mais nous avons vite été désar-
çOlmés en apprenant la vélité amère : ses compa-
gnons d' aImes l'avaient enu<lÎné au MaI'OC pom
l' assassiner. Le choc fut tenible daI1S les rangs des
moudjahidine. Amara Bougiez a dénoncé ce lâche
assassinat d' lm des symboles de la Révolution,
malgré ses différends notoires avec AbaIle, daI1S
Ime letu'e très vinùente ach'essée au CCE et
décréta une j OlUllée de deuil et de protestation à
la Base de l ' Est.
Dmant cette péliode, l ' année française s' em-
ployait à mettre en œuvre ses pl aIlS visant à isoler
l ' ALN et à la couper de tout soutien extélielU'.
C'est à cette fin que fin'ent mis en œuvre les plaI1S
du minisu'e de la Défense, Anch'é MOIice et du
général Challe. Sm lUl autre plaIl, la politique de
la V' république, aI"vée au pouvoir grâce aux
exu'élnistes et à lUle bonne paItie des officiers de
l ' aImée fi'aIlçaise, se dOlmait connue perspective

135
C HADLI BENDJEDlD - MÉMOIRES

de combiner entre les opérations militaires et des


concessions très minimes au profit des Algériens_
L' anivée du général de Gatùle au pouvoir mar-
qua le début de la période la plus dme et la plus
périlleuse pom la Révolution algérierme_ Certains
dirigeants politiques s'étaient laissé duper en
ayant cru aux initiatives lancées par le général de
GalÙle" SUltOut après son voyage en Algérie, en
juin 1958, puis à son armonce du plan de
Constarltine _ Le proj et de Constarltine représen-
tait, en fait, la car-otle et le plarl Challe, visarlt à
arléantir l' ALN en intensifiarlt les opérations de
contrôle et de ratissage dans les zones frontalières,
le bâton_ Char-les de Gaulle comOllilera sa poli-
tique par sa farneuse ({ offre » dite la ({ paix des bra-
ves », qui était synonyme pom nous de reddition
pUl-e et simple et de refus de tout dialogue sur l'a-
venir politique de l' Algérie _
Le plarl Challe
Il me par-ait impOltant d'évoquer ici la grarlde
offensive mise au point par- le général MaUlice
Challe, après qu' il eut été désigné par- le général de
Gaulle en 1958, conuue chef d' état-major. La straté-
gie du général visait à atleindi-e des objectifs pré-
cis, dont celui d' isoler les wilayas intériemes des
bases d'approvisionnement, notarmnent à partir de
la Base de l ' Est, et de les couper des poplÙations en
créarlt des centres de regroupement et des zones
tarnpons, notanuuent entre les lignes Challe et
MOlice, de prévoir des opérations d' envergure, tel-
les que les opérations ({ Etincelle» dans les Hauts-
Plateaux, ({ Jumelles » en Kabylie, « Pierres préciell-

136
LE COMPLOT DES COLONEL S ( 1958-1959)

ses », dans le Nord-Constantinois, et d' envisager


lùtélielU"ement l' édification d' une ligne électtifiée
baptisée à son nom et que nous appelions ({ la ligne
de la 1II0rt »_ La France a mobilisé des moyens énor-
mes pOlU" réaliser cet ouvrage dans les plus brefs
délais_ Le but était de renforcer la ligne MOlice et
de harceler les moudjaludine pOlU" les empêcher
d' entt-er SlU" le tenitoire national et d'acheminer
des annes et des munitions vers les maquis inté-
lielU"s et dans le même temps, de créer lille zone
tampon s' apparentant à lill « no man's land »_
C' est dans cette cOI~ onctlU"e difficile que fut
lancé le plan de démantèlement de la Base de l' Est.
La prenuère étape fut accomplie au COlU"S de la pre-
nu ère moitié de 1958, lorsque Klim Belkacem plit la
décision, hâtive, de créer le COM SlU" les frontières
est et ouest. Le but avoué était de charger cet organe
de conduire la lutte année dans les maquis, mais c' é-
tait en réalité le début de la mise à mOlt de la Base
de l' Est ët de la liquidation de ses dirigeants _
Les divergences entt-e les tt-ois ({ B » furent éta-
lées au grand jOlU", même au sujet de la création
du COM _ Boussouf, Klim Belkacem et Bentobal
étaient contt-aints de patVelur à un compronus, en
prenatll en compte le ptincipe de la représenta-
ti on régionale et le souci de représenter l' ensem-
ble des wilayas_ Désonnais, le ptincipe de la direc-
tion collégiale SlU" lequel s' était appuyée la
Révolution à son déclenchement était adapté aux
réalités du telTain et au jeu des équilibres_
SlU" la frontière ouest, le COM était diligé pat-
Houati BOlunediene, qui avait été imposé pat-
Boussouf, secondé pat- le colonel Sadek. Tous deux

137
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRE S

diIigeaient la luite année dans les Wilayas IV et V ,


Quant au COM de l' est, il était devenu un vrai
foyer de divergences et d' antagonismes qui augu-
raient d'une déflagration à COlut te/me, Rien ne
laissait entrevoir un semblant d' eff0l1 de cOOl'di-
nation et de travail collectif entre son chef,
Mohanunedi Saïd de la Wilaya III, Mohamed
Lamomi de la Wilaya 1, Armnar Benaouda de la
Wilaya" et Arnara Bougiez de la Base de l ' Es!. Le
conflit entre Bougiez et Benaouda était à son
paroxysme, Celui-ci cOOl'dOimait avec Bentobal la
neutralisation de Bougiez,
Après le départ de Bougiez du COM, tout l'orga-
nigrarlmle de la Base de l' Est fut charnbotùé, avec
la désignation à sa tête du cOimnandarlt Moharned-
Tallar' Aouacluia, secondé par' le cOimnandarll
Chotùchi EI-Aïssani , La zone 1 sera confiée au
beau-frère de Bougiez, Ressâa Mazouz, secondé par'
trois adjoints, avec le grade de lieutenarlt, à savoir
Chadli Bendj edid, Youcef Boubir et Belkacem
Anunoma, dit Beledholtiolti, Des changements simi-
laires fment opérés au niveau des zones 2 et 3, qtÙ
étaient restées sous l' autorité d' AbdelTalunane
Bensalem et de Tallar' ZbiIi,
Dissolution du COM
A la fin du mois de septembre de la même armée,
le CCE, rémù au Caire, rendit son tùtime décision
avant d'être remplacé par' le gouvemement provi-
soire, pOitarlt dissolution du COM et accusant ses
membres de défaillance, d' incapacité à appliquer
les décisions du cOlmnandelnent et, enfin, d'incom-
pétence, Aussi, des décisions ar-bitraires fiu'ent pri-

138
LE COMPLOT or s COLONELS (1958-1 959)

ses à leu!" encont!"e. A notre niveau, nous les offi-


ciers de la base, nous avions pressenti url strata-
gème visant à liquider nos responsables et à se ven-
ger d' eux, d' autant plus que nous avions constaté
Wle certaine discrimination dans la nature et le
degré des sanctions prononcées à l' encontre des mis
en cause. Des peines excessivement lourdes étaient
prononcées contre les chefs de la Wilaya 1 et de la
Base de l' Est, tandis que les autres membres eurent
di·oit à des sanctions plutôt clémentes. Ainsi,
Bougiez fut dégradé au rang de capitaine et inter-
dit de toute activité avant d'être expulsé vers
Bagdad - et non pas vers le Soudan, connne on a pu
le lire dans certains ouvrages. Lamouri a été, lui
aussi, dégradé et déporté vers Djedda, même si, en
fait, il n'y est jamais parti (il se réfugiera en Libye).
Le CCE se contenta d'exptùser Benaouda pour twe
durée de trois mois à Beyrouth. Quant au premier
responsable du COM, Mohanunedi Saïd, premier à
être accusé d'incompétence, il sera rattaché au
GPRA au Caire, pOlU" être chargé, un mois plus tard,
de diriger la nouvelle organisation dénommée
l' Etat-maj or de l' Est.
C' est sans doute Amara Bougiez qui a poussé
Lamouri à rej eter les décisions du G PRA ou, à vrai
dire, celles du hiurnvirat. Il cherchait à résoudi·e
le problème par des moyens pacifiques et dans le
cadi·e réglementaire. Mais Lamouri, lui, a opté
pmu· la violence . li a connnencé à coordorUler ses
efforts pour déloger les militaires du GPRA, avec
l' aide d' Aluned Nouaoura qui lui a succédé à la
tête de la Wilaya 1 et de Mohamed Tahar
AouacJuia, successeur· de Bougiez à la tête de la

139
CHAD LI BENDJIDID - MtMOIRES

Base de l'Est. Le point de discorde essentiel était


cette demande expresse d'accélérer l'enti-ée de
l' anuée sur le tenitoire national dans des condi-
tions quasi-impossibles . Mais Nouaoma et
Aouacluia s'y opposèrent, exigeant conuue condi-
tion de diIiger les bases frontalières . Pendant ce
teInps, Lrunollll s'était nus à coordonner avec
Mostafa Lakehal, dit Palestro, son entrée en
TlUusie. L' eITem de LamolUi était de tenir son
conciliabule en Ttulisie, au lieu de le faire à la Base
de l 'Est. Car, là-bas, on pouvait lui assmer la pro-
tection nécessaire, SlUtOut que la pluprut des chefs
des trois zones adhéraient à sa thèse .
Aouacluia enclencha alors lille sélie de rélUuons
avec nous, en zones 1, 2 et 3, en attendant l' rul-ivée
d' Anurouche et Si El Haouès _ L' accusation qu'il va
fonntùer, dans ses intelventions, se réslllnera au
fait que le GPRA vivait à Ttulis dans le faste, pen-
drult que les moudjalu dine souffraient le mrutyre
en raison du mrulque d'rumes et de mmuti ons_ Il ne
manqua pas de réclruuer des explications sm l 'as-
sassinat d'Abrule Rruudane _ L'idée de remplacer
Ferhat Abbas pru- Lrurune Debaglune à la tête du
G PRA avait également été lruse en avrult à la
, -
ll1eIue occaSIon.
Kl-im Belkacem et Maluu oud ChéJif appl1rent
1'ru1ivée de LrunOlUi au Kef, conduit pru- ml chauf-
fem qui avait été chru-gé de le rruuener de Tlipoli .
Il est aussi plausible que le lIimuvirat a découvelt
ce qui se lI-ruuait contre lui par le biais d'espions
infiJlI-és dans nos rrulgs et mes adjoints chassés
pru- les dj olmoud et poussés à rallier les troupes de
la Wilaya Il .

140
LE COMPLOT DES COLONELS (1958- 1959)

La rémuon s ' est tenue en présence des officiers


de la Wilaya 1 et de la Base de l ' Est, dont notrun-
ment le commandrult ChouicJu El-Aïssruu, le colo-
nel Aluned Nouaoma, Mostafa Palesh"o, Aluned
Draïa, MohaIlled-ChéIif Messaâdia et le conunrul-
dant Belhouchet. Le tI1mnvirat avait réussi à
convaincre Bomguiba que les pruiicipants à la
réwuon du Kef ne conspiraient pas selùement
contre le GPRA, mais complotaient aussi pom le
renverser, lui, et asseoir à sa place Salah
Benyoucef, lui fai Srult accroire que la maj orité
d' entre eux avaient soutenu le mouvement de
Benyoucef dès le début de la Révolution, La Garde
nationale tmusielme ne tru'da pas à faire in-uption
drulS l'immeuble qui ablitait la réUluon, et pro-
céda à l ' ruTestation des pruiicipants,
Ce fut IUl coup dm pom nous, Quelques j oms
plus tard, la même Gru'de nationale tunisielme se
nut à déplacer les djOWlOUd algéIiens sm les fron-
tières pour nous encercler et nous couper les
vivres. Nous nous reb-ouvions pris entre le Inar-
teau de 1' rumée des frontières, conduite pru' Ali
Mendjeli, et l ' encJmne de l' rumée française, Nous
n'avions pas le choix : ou nous nous engagions
drulS Me guen-e fratlicide, ou nous nous rendions
à l ' elmenu , Nous optâmes pour la solution paci-
fique dans le cadi'e réglementaire,
Notl'e rencontl'e avec KIim Belkacem
et Lakhdru' Bentobal
Pendrult ce temps, Klim Belkacem plit la déci-
sion d' écruier Ressaâ Mazouz du conunruldement
de la zone 1, à cause de son lien de parenté avec

141
CHADLI BrNDJEDED - MÉMOIRES

Amara Bougiez, et de déléguer Abdelkader


Chabou, Mohamed Alleg et lm jeune officier
répondant au nom de SalmlOui, à la région. Sm
place, Chabou consultera les chefs de région,
Haddad Abdellliom, Kara Abdelkader et Boutelfa
El FadlIel, sur celui qui serait le mieux indiqué
pour succéder à Mazouz ; tous lui dOlllièrent le
nom de Chadli Bendjedid. C ' est ainsi que je devins
chef de la zone 1. Dans le souci d' alTêter l ' engI·e-
nage de la crise, nous décidâmes, nous les chefs
des zones 1 et 3, de charger Bensalem de prendi·e
contact avec Mohanunedi Saïd en vue d' organiser
Ime rencontre avec lm représentant du G PRA, afin
de tirer les choses au clair, et éviter une confron-
tation fatale entre frères . Mazouz refusa de se ren-
di·e en TIUlisie et me demanda de partir à sa place.
Aupar avant, Boubir et Beledhou;ou; avaient tenté
de renverser la direction de la zone 1, mais les sol-
dats les en avaient dissuadés en tirant des coups
de semonce en l ' air. Les deux hommes s'enfuirent
au camp Zeitolllle, ou ({ l 'Armée de la république »
conune ils l' appelaient. Il se peut que Boubir et
Beledhou;ou; aient mis au comant le G PRA du
coup d' Etat en préparation .
Nous pIimes la route, AbdelTaiunane Bensalem,
Zine Noubli et moi-même, en compagnie de
Mohanunedi Saïd - très à cheval SlU· les horaires
de prière bien que nous fussions en déplacement
- en direction de Ttmis, où le groupe était incar-
céré. Il y avait Krim Belkacem et Bentobal -
Boussouf étant absent. Les deux premiers cités
avaient pu convaincre Larno1ll1 de nous demarlder
de revenir à la légalité. Je me souviens encore de

142
LE COMPLOT ors COLONELS (1958-1959)

ses supplications : « Au nom de la fra ternité, au nom


des moudjahidine, ail nom des principes de la
Révolu/ion, renh'e; dans les rangs et laisse; notre sort
enh-e les mains dll GPRA ! »
Nous eûmes beau essayer de persuader les
membres du gouvemement provisoire que la
réunion en question était lme simple réunion de
conslùtati on pour essayer de trouver une solution
à la situation, Krim et Bentobal persistèrent à dire
que Lamouri et ses camarades fomentaient lm
coup d' Etat contre les dirigeants de la Révolution
« p Olir le compte d 'intérêts étrangers ». Nous leur
demandâmes de les maintenir en plison et de ne
pas les exécuter ; demande qu' ù s approuvèrent
avec, cependant, la condition de leur livrer Aluned
Draïa, qui avait réussi à s ' échapper et à rej oindre
le tenitoire national . Lors de la rencontre,
Mohamed-Chérif Messaàdia, se tenant au loin, me
fai sait signe qu 'il ne fallait pas les croire.
Les traces des tortures qui avaient été infligées
pal' les éléments des 3 « B » étaient perceptibles
sur le visage tmnéfié de Lam oml. Aouacluia,
quant à lui, se tomna vers Bensalem et lui lança :
« Prends soin des enfants, Bensalem -' » Il savait sans
doute le S0l1 qui l'attendait. Il était dit que
Bourguiba aurait proposé sa protection à Lamomi ,
mais celui-ci l 'aurait déclinée, préférant s' en
relnettre à ses cOlnpagnons d'annes.
Rentrés au pays, nous lem· avons livré, conune
entendu, Draïa. Après la fin de l' enquête, lm tribu-
nal a été mis en place, sous la présidence de
Houari Boumediene, avec Ali Mendjeli conune
procureur et Kaïd Aimled et le colonel Sadek

143
CHADLI BENDJEDIO - ME MOIRES

connne assesseurs. Les colonels LaInouri et


Nouaoura, le conunandant Aouacluia et le capi-
taine Mostafa Lakehal seront finalement exécu-
tés ; les autres seront condamnés à des peines de
prison allant de quatorze mois à deux ans. Ces exé-
cutions vont avoir des conséquences néfastes sm-
le moral des soldats et des officiers qui ne feront
plus confiance au GPRA, et encore moins aux trois
« B ». Les tentatives de dissidence, de désobéis-
sance et de désertion vont se multiplier.
Lorsque BOlUllediene pri! le commandement de
l' état-major, il libéra Belhouchet, Draïa, Messaâdia
et Lakhdar Belhadj, et les chargea, avec Abdelaziz
Bouteflika, d'ouvrir 1111 front au Mali.

Le plan du conullandant ldir


Vers la fin de 1958, des échos conunençaient à
nous patveuir, faisant état d' wl platl COlUlU pat- le
nom de son conceptem-, le conUllatldant ldir. A vrai
dire, nous n' avions aUCIUle idée précise sur les détails
de ce nouveau progratlUlle élaboré dans le cabinet de
Krim Belkacem à Tunis. De même que nous n ' avions
compris le datlger de ce platl qu'1l11e fois adopté pat·
Krim, lequel voulait le mettre en œuvre SatlS nous
consulter, ni dematlder notre point de vue sur le
sujet. A l' époque, nous étions, Abdemrlullane
Bensalem et moi, occupés à chercher les moyens sus-
ceptibles de nous aider à franchir la ligne MOIice et,
en même temps, à restaurer la discipline dans les
ratlgs des unités dont nous avions la chat·ge datlS les
zones 1 et 2, suite au climat de révolte engendré pat·
l ' atTestation, le jugement, puis l 'exécution des chefs
de la Base de l'Est, en mat-s 1959.

r44
LI COMPLOT DIS COLONELS (1958-1959)

Dans ses grandes lignes, le pl an en question pro-


j etait de fonner Wle année modeme, bien enti'aî-
née et bien équipée, adoptant le style des années
classiques dans les combats contre lm erulemi
supél1eUl" en rumes et en effectif ; c' est-à-dire for-
mée à la confrontation directe, à la guelTe des
positions et sownise à lme hiérarchie stricte en
matière de discipline. Il est clair que ceux qlÙ ont
conçu et essayé de mettre en application ce plrul
n' ont pas étudié les expél1ences des peuples ayant
mené des guelTes de libération avant nous.
C'était tout à fait à l'opposé du mode de combat
que nous pratiquions, c' est-à-dire la guél111 a basée
SUl" le factew' d' usUl"e, l'effet SUl"pI1Se, les embus-
cades et le souci impérieux d' éviter l' affrontement
avec l' elUlemi en cas d'inégalité des forces . A cela
s' ajoute le fait que le plan en question faisai t table
rase de l'élément le plus imp0I1ant qlÙ nous avait
aidés à résister et à réussir : le soutien essentiel
que nous app0I1ait la population.
Il est étrrulge de s'apercevoir que ce plrul inter-
venait juste après le plan Challe, qui avait causé
d'énonnes pel1es aux wutés combattru1tes à l'inté-
rieUl" connne SUl" la brulde frontalière, en procé-
dant an bonclage et en pruvenant à conper tout
soutien à l' ALN.
Notre rejet du plrul p0I1ait aussi bien sUl" le fond
que SUl" les instnunents et méthodes de son appli-
cation. Klim Belkacem s' était entouré au miuis-
tère des Forces armées d' officiers dont la déser-
tion de l'rumée frrulçaise ne datait que de
quelques mois et accordrult son entière COnfirulce
à eux et à leur capacité présumée à réorgruliser

145
C HADLI BI NDJEDID - MEMOIRE S

tecJuuquement l'rumée. Ainsi, lem a-t-il confié les


mutés inullobilisées sm les frontières, alors que
nous les récJruluO!lS pom empêcher l'édification
de la ligne Challe. Sm le plrul stratégique, le plrul
ldir avait ml but, bien qu'inavoué : liquider sinon
neutraliser les « mouchawicJune » (les fautems de
troubles), conUlle on nous appelait désOllllaiS, et
faire main basse sm les mutés de la Base de l'Est,
en prévision de l'entrée sm le tenitoire national,
qui décolùerait d'éventuelles négociations avec la
prutie française.
En fait, ce plrul s' est hemté au rejet total, de la
prut des diIigerults, mais aussi des dj omloud. Il
avait comme devise : (( Applique, sans discuter .1 »,
ignorant les réalités du tenain, la psychologie des
moudjaludine et la structme sociologique des mu-
tés combattrultes. Le plus suspect est le fait que
son conceptem était lm déseIiem de l' rumée frrul-
çaise et que les personnes chru'gées de le mettre
en oeuvre étaient, elles aussi, des déseltems de
ladite rumée, qui avaient réussi à se faire adinet-
tre à Tmus drulS l' entomage de KIim et de son
directem de cabinet.
Après les premières tentatives d'application,
nous avons complis que la première cible était les
moudjaludine. En effet, le plan exigeait que les
combattrulls de la première heme refassent lem'
instruction. C'est ainsi que, en application du plrul
ldir, Mohru1Ulledi Saïd refusera de nous affecter
les troupes ü1Ullobilisées au-del à des liontières.
Peut-être craignait-il que, s'il nous dotait en rumes
et en lmités, nous récidivions. Le souvenir de l'in-
cident de Kef étrult encore vivace drulS les espIits.

146
Le complot des co lonels (1958-.-1959)

Le conunandement de l ' état-maj or de l'Est pré-


féra mettre certaines mutés à la disposition des
officiers désertems de l'année françai se. C' est
ainsi qu' il préleva une partie de la zone 1 dans la
région d' El-Kala pour y installer un bataillon
conduit par Mohamed Boutella, et ml deuxième
entre moi et AbdelTaiunaIle Bensalem, confié à
Slimarle Hoffinarl, et entre Bensalem et Zine
Noubli, un troisième bataillon sous l ' autorité de
Selim Sâadi . De cette façon, l' étau se resselTait sm
nous. Désormais, nous étions cemés : du côté des
frontières, par ces nouveaux bataillons et la Garde
nationale tunisierme, et du côté intérieur par les
divisions françai ses positiormées par--delà les deux
balTages, et qui étaient dirigées par le général
Vancksan et composées de cinq mutés de parachu-
tistes de Bigear·d, Jearl-PielTe et Trinqiller et d' au-
tres aIlciens de l' lndoclune.
Le plan ldir eut des effets désastreux, puisqu' il
se répercuta négativement sm la combativité et le
moral des moudjaludine, et fut à l ' origine de plu-
siems cas de dissidence et de désobéissaIlce, à l ' i-
mage de la dissidence des mutés de la Wilaya I, à
djebel Chaâmbi, la sédition de Harnma Loulou et
la honteuse reddition d' Ali Hambli . Il s' agissait, en
fait, d' tille idée saugrenue du cOnilllarldaIlt Idir,
qui avait exploité le dévouement de Mohanunedi
Said et la confiance de Klim Belkacem, bien que
ce dernier ait firli par le remettre en cause, au vu
de ses résultats catastropluques, sous la double
pression de Boussouf et Bentobal.
Il est, en effet, malhemeux de voir le corrunaIl-
dant Idir exploiter la loyauté et le parcom-s nuli-

r47
CHADLI BINDJEDID - MÉMOlR.E S

tant de Moh3lllinedi Saïd pom essayer de mettre


en œuvre son pl3l1 de réorg3lusation de l '31mée
sm les fi"ontières tUlusiennes" COilline il a pu met-
tre à profit son 311utié avec Klim Belkacem" Ce
denuer était l'inspiratem de son chef de cabinet,
le conun3l1dant ldir, et Moh3lllinedi Saïd et les
D.A.F, les instruments de son exécution.
Le colonel Si Nacer
Je dois m3l·quer ICI Ulle halte pom évoquer
Moh3lllinedi Saïd, alias Si Nacer. N,Ù ne peut, évi-
denunent, metti"e en doute son patriotisme, ni son
dévouement POUl" la cause de son peuple. Il était
l'llll des prelniers moudjaludine à avoir répondu
S3l1S hésiter il l'appel de la patrie. Son combat sin-
cère était associé à Ulle felvem religieuse phéno-
ménale et à Ull tempérament rugueux de monta-
gn3l·d kabyle. Toutes ces qualités feront de lui Ulle
persorUlalité originale et mystélieuse à la fois. Il
était doté d' un comage à la llinite de la témérité,
ne reClù3l1l guère deV3l1t les difficlÙtés, ni face au
d3l1ger. Il faisait sa pli ère d3llS toutes les positions
et p3ltout, et il était d' Ulle austélité légendaire.
Ses idoles avaient pom nom Hitler et El-Hadj El-
Husseïny, le mufti d' El-Qods, qu'il disait avoir ren-
contr"é pend3l1l la Seconde GuelTe mondiale et
qu'il évoquait souvent d3llS ses discoms .
Le dévouement et la loyauté de Moh3lllinedi
Saïd sont indiscutables, du point de vue moral .
Mais il est Ull fait qu 'il était plus enclin à recoUlir
aux m3luères fOltes et à la menace, qu 'à essayer
de convaincre p3l" l ' 31"gUlnenl. Il était Ull de ceux
qui avaient vraiment souffelt des affres et des hor-

'48
Le complot des colonels (1958-1959)

reurs du colonialisme. C' est pourquoi, sans doute,


la finalité de libérer son pays justifiait les moyens
auxquels il pouvait avoir recow"s. Aussi, sa vision
de la discipline était-elle assimilée plus à la sou-
mission et à l' obéissance qu' à la justification et à
la conviction. Son engagement dans l' année alle-
mande avait dû lui inculquer les méthodes des
années classiques, si différentes de celles de la
guérilla et, généralement, de la guelTe révolution-
naire. Sa devise était : (( Exécute l 'ordre, sans discu-
ter ni demander p ourquoi l » Il ne savait pas que les
moudjahidine étaient, en réalité, des frères lutlant
pour une cause conumme et qu'ils n 'étaient pas
des soldats dans lme mmée réglùière. L 'lmique
souci de Mohanunedi Saïd était de déj ouer toute
tentative de désobéissance. Si bien qu' il ne faisait
point de distinction entre la discipline et la sou-
mission. Sa cenception de la discipline convenait
plutôt à Wle année classique que pour des combat-
tants luttant pour Wle cause juste et sacrée. Il ne
concevait pas qU'Wl moudjalud, avant d'exécuter
lm ordi"e, doive comprendi"e, en être convaincu et
être sûr que cet ordi"e selt la cause pour laquelle
il lutte. Mohmllinedi Saïd a prouvé les limites de
sa conception, son incompétence et le peu de cas
qu 'il faisait de la vie des hOIllines.
Un jour, il nous a rendu visite à la zone l , et
nous lui avons aussitôt rassemblé les dj owlOud,
pour Wle harangue. Il monta sur Wle table, que
nous nous empressâmes de telur, Abdemùunane
Bensalem et moi, pour éviter qu' il n'en tombât, tel-
lement il était lourd. Puis il se lmlça, conune à son
habitude, dans un discours exalté avec sa voix tOIU-

149
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

tmante. Il n ' était pas lUl fin orateur, mais son exal-
tation enflammait les djolUloud. Cela faisait par-
tie de sa vision de la mobilisation, de la galvanisa-
tion et de la discipline durant cette péliode
difficile où l'abattement était à son paroxysme. Il
conclut en scandant : « Vive l'Algérie 1 Vive la
Révollition .1 Vive les moudjallidine / )) Et quand il
ne trouva rien à aj outer sur sa lancée, il aj outa :
« Vive Rebbi .1 » (Vive Dieu!) Il renchérit en aIUlon-
çant : « Je me suis en tendu avec le mufti de la
Palestine, mon ami El-Hadj EI-HlIsseiny, qll 'llne fo is
l'Algérie libérée, nOlis lib érerons la Palestine .1 »
Après son départ, WI officier se mit à le railler,
en disarrt : « NOliS n 'avons pas lib éré l 'A lgérie, et IlIi,
il vellt lib érer la Palestine 1 » Ces propos parvien-
di·ont à Moharmnedi Saïd qui devait certainement
avoir des taupes darls nos rarlgs. A l' occasion d' wle
deuxième visite qu'il effectuera darlS la zone 1, il
saisit l'OppOltwlité pour me demarlder si nous n' a-
vions pas, chez nous, WI officier qui s'appelait
Abdelmadjid. Je ltu ai répondu par· l' affinn ative. Il
m ' a alors demarrdé de le faire vernr « tOlit de
sllite .1 » J'ai compris qu'il VOlÙait le pwlir. Alors, je
lui ai expliqué qu'il était absent ce jour-là, « parce
que je l 'ai chargé d 'une mission à l 'intérieur )J. C' est
de cette façon que cet officier, tout chétif du reste,
a pu échapper à lme sarlction certaine.
Une fois, j'ai char·gé mon adjoint militaire,
Abdelkader AbdellaOlu, de prendi·e contact avec
Moharmnedi Saïd à Ghar·dimaou, pour l'informer
de nos démêlés avec la Garde nationale turlisienne
et certains habitarrts des frontières qlU ne ces-
saient de nous har·celer, lors de notre francrusse-

150
Le complot des colonels (1958-1959)

ment des frontières, et nons faisaient du chantage


SlU" notre annement, nos munitions et nos provi-
sions. Je lui ai demandé d' intelvenir officielle-
ment pOlU" résoudre le problème auprès des auto-
lités nuuslermes. Mais grande fut ma slUpl15e,
quand j 'appl15 que Mohammedi avait demandé à
Abdellaoui de me recommander de les « Iller
10lls >J. Quand Abdellaoui lui expliqua l' inanité
d' lUle telle suggestion, SlUtOUt que nous avions à
faire à des populations sans 31111es, disséminées
SlU" la bande frontalière s'étalant SlU" lUle centaine
de kilomètres, il lui a rétorqué : « Alors, IIIe~-en la
moitié et épargne= , 'mttre .1 »
En vérité, Moh3111lnedi Saïd n ' a pas beaucoup
Ch311gé à l' indépend311ce. Sa gr311de felvelU" reli-
gieuse le conduira à épouser les SIOg311S du Front
isl31nique du salut, et il deviendra lUl felvent p31ti-
S311 de l ' édification d' lUl Etat isl31nique. Je me sou-
viens l'avoir reçu, au lendeluain des événetuents
d' octobre 1988, avec lm groupe de moudjaludine au
siège de la Présidence. Il s' est nus à discuter avec
moi avec le mème langage et le mème ton d311S sa
voix que je lui COiliaiSSaiS pend311t la lutle 31111ée.

La reddition de H3ll1bli
Un des épisodes les plus doulolU"eux qu' ait
COiliUS la Révolution à la fin de 1958, fut la reddi-
tion d' Ali H31nbli, officier de la zone 5 de la
Wilaya 1. Beaucoup a été dit SlU" les raisons de sa
reddition au 3' régiment de cavalerie. Il est proba-
ble qu' il se soit révolté contre le GPRA et contre
Krim et Moh3111lnedi Saïd plus précisément, p31'
protestation contre les méthodes de gestion de la

151
C HADLI BrNDJIDID - MÉMOIRES

guelTe. Hambli occupa, avec ses honunes, djebel


Sidi-Aluned sm'Plombant une vaste plaine qui s'é-
tendait jusqu' aux fi'ontières tmusielUles . Et vu l'i-
naccessibilité de la zone, il était difficile de l'en
sortir. Mohanunedi Saïd fera appel à des renfolts
de plusiems régions et de camps d'instruction, et
l' encercla du côté tmusien, parce que les Français,
qui étaient au fait de la dissidence, avaient assiégé
la région du côté du tenitoire algérien et hri
avaient coupé, ainsi, l' approvisionnement. Hambli
lança un avertissement à Mohanunedi Saïd, hri
demandant de lever le siège, faute de quoi il irait
se rendre aux Français. Mais Mohanunedi Saïd
rejeta l' offi'e et refusa de dialoguer avec lui . Il alla
même jusqu 'à prendre lui-même lUle mitrailleuse
calibre 12/7 et OUVlir le feu aléatoirement en
direction de la crête, Hambli fiuit par se rendre à
l' année fi'ançaise, Celle-ci exploita ce regrettable
incident pom faire pression sm les moudjaludine.
Les avions n'arTêtaient pas de smvoler les zones 1
et 2 pom lar'guer des tracts présentarll la reddition
de Harnbli cormne le résultat de la farneuse offre
du général de Gaulle, dite « la paix des braves », et
d'autres nous prévenant contre les 3 « B », et d'au-
tres encore déclivant Larlune Debaglrine cormne
un « vautour )}.
La reddition de Harnbli fit l' objet d'une exploi-
tation odieuse dans les médias. Ainsi, il amait été
denière lUl celtain nombre d'attaques contre des
carnps de moudjalridine, notarmnent contre le
siège de l'état-major à Ghardimaou, L' armée fran-
çaise l'utilisa aussi darlS son action de propagarlde,
en lui fai sarlt faire des tomllées darlS les mar'chés

152
Le cmnplot des colonels (1958-1959)

et les agglomérations pom essayer de convaincre la


population de l'inutilité de combattre la France. Il
mourut avant l ' indépendance dans des circonstan-
ces mystérieuses. Il est possible que les Françai s
l ' aient trré dès qu' ils n' ont plus eu besoin de lui .

La dissidence de Harlllla Loulou


En application du plan ldir, le cOllUnarldement
des frontières en Ttmi sie tenta de rétmir les dj ou-
noud des écoles d' instruction en prévision de lem
entrée en Algérie. HarlUna Lmùou fut le preITÙer à
répondre à cet appel, alors qu' il était à la tête de
tout 1111 bataillon . Mais au moment où il s'apprêtait
à franchir les frontières, les dj ounoud furent
embar-qués darlS des camions pom être ensuite
affectés vers les centres d' instruction. Les
moudjahidine se sentirent Illuniliés, ce qui suscita
1111 sentiment de révolte et de désobéissarlce dans
lems rangs, à tel point qu' ils refusèrent d' appli-
quer les ordr-es. Ces valemeux combattants, qui
avaient prouvé lem cow-age dans le feu des COln-
bats, bravé la ligne MOlice et vu les COlpS de lems
compagnons électrocutés ou déchiquetés par les
chaIups de nunes, ne cOluprenaient pas qu'on
vierlle lem demander de refaire lew- instruction
sous les ordr-es des offi ciers déserlems de l' armée
françai se. COllSéquence de cette Illuniliation
HarlUna LOlùou déclar-a sa dissidence, en rejetant
tout ordre émanant du commandement de l ' état-
maj or de l'Est ou du GPRA hlSuuit par- l' antécé-
dent de Harnbli, l' état-major prit soin de ne pas
couper l'approvisiOlllement à ses hommes. Cette
situation persistera jusqu' à 1960.

r53
C HADLI BENDJIDID - MEMOIRE S

Lorsqu'il prit la tête de l' état-major de l ' ALN,


Boumediene agit avec sagesse et tenta de mettre
un tenne à la sédition de Hanuna Lotùou par le
dialogue. Il demanda à Abdemùunane Bensalem
de prendre contact avec lui, mais HaIllina Lowou
refhsa de le recevoir, et le lui fit savoir en lui tiraIlt
dessus de loin. PaIœ que LOIÙOU en vowait à
Bensalem de ne pas avoir plis de position au sujet
de l ' exécution d' Aouacluia, et d' avoir livré Draïa
au GPRA. Une deuxième tentative, menée par
TallaI' ZbiIi, aboutit au même échec. Puis,
Borunediene s ' en remit à moi et me demaIlda de
selvi.r de médiatem entre lui et le bataillon
rebelle. J'ai COfUlU HaIlUna Lowou en 1956, lors de
la réruuon que nous avions tenue avec OUaImaIle,
et je ne l'avais plus revu deplus. Il fait partie des
prenuers moudjaludine ayant réalisé de graIlds
exploits à la Base de l'Est. Je me rendis à l'endroit
où il s' était réfugié daIlS la zone 3, Lorsqu'on l' in-
fOlma que Chadli Bendjedid aI1ivait pom s' entre-
telur avec lui, il me reçut les bras ouvel1s et me fit
bon accueil. Je passai toute la mut dans son caInp,
à lui expliquer la nouvelle situation et réussis,
Dieu 111erci, à le convaincre de rentrer dans les
raIlgs. Je me souviens à ce jom de la denuère
phrase qu'il avait prononcée : «Tu ni 'as convaincu
et je te fais confiance. Pour toi, j 'accepte de revenir .!»
Plus taI'd, Borunediene me chargea de rencont.rer
le 56' bataillon - ex-S' - dont les membres, poru' la
plupaI1 Oliginaires de BéIU-Salall, avaient refusé
d' appliquer l' inj onction qui lem- avait été faite paI'
l ' état-majo.r de se déplacer de la zone située entre
TabaI'ka et Aïn Drahem, et de se déployer à

154
Le complot des colonels (1958-1959)

Menqar El-Bat! (bec de canard). Auparavant, ce


bataillon avait rejoint les troupes de la Wilaya H,
dont le chef aimait le présenter cOimne lme
« Armée de la R épublique. » Je savais que le senti-
ment de révolte avait gagné les rangs de ses hom-
mes et ses chefs de compagnie, mais j 'ai néan-
moins plis le Iisque. J'ai essayé au début de
convaincre son chef, Anunar Chemam, d'exécuter
le plan du cOimnandement, mais il ne voulait pas
assumer sa responsabilité, arguant que c'étaient
les chefs de compagnies qui refusaient d' exécuter
les ordres. Je me suis alors directement adi·essé il
lm de ces chefs de compagnie, qui était il nos
côtés, pom tenter de le dissuader. Devant son refus
obstiné, je l' ai giflé devant ses hOllunes. Ces der-
niers mu·aient pu ouvrir le feu sm moi en voyant
lem chef se faire hmnilier de la s0l1e. A la fin,
Atmnar Chemam reviendi·a quand-même il la rai-
son et son bataillon se résolut il se déployer il l'en-
di·oit même qui avait été préalablement défini par
l' état-maj or.
La fin tragique du cOllUnando Hidouche
Avant l'anivée de Hourui Bomnediene il la tête
de l' état-major de l' ALN, nous avons reçu la visite
de Klim Belkacem et Mohrumnedi Saïd, juste après
la rencontre de TIipoli. Ces deux demi ers timent
lme rémuon avec nous il la zone 2, où fut sOlùevée
la question du franclu ssement des responsables de
Wilayas et des différentes mutés positiormées sm
les frontières tunisietmes. Ktim Belkacem nous
demanda, il moi et il Bensalem, d' assmer la sécllli-
sation du fj-ancrussement d' une compaglue rele-

155
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRI S

vant de la Wilaya Ill , Nous lui avons expliqué les


difficultés d'lllle telle action, et que ces djOlllloud
n' étaient pas assez fonnés aux lourdes mitraillettes
Thomsson avec lesquels ils devraient passer, et qui
étaient encore sous graisse dans leurs caisses , Puis
nous lui avons demandé de nous accorder llll peu
de temps pour entraîner la compagnie et préparer
le fi'rulclùssement au moment et à l' endroit oppor-
UlllS , Alors, Mohrurunedi Saïd intervint, s' adressant
cl Bensalenl : (( Ya Si Abderrahmane, /u connais la
bouillabaisse ,? Fais comme la bouillabaisse, mélange
10 111 el avale ! » Nous étions sidérés, Bensalem et
moi, pru' ses propos pour le moins ilTesponsables,
pru' sa témérité et le peu de cas qu' il fai sait de la
vie des combattrults, Devant leur volonté obstinée
de voir la compagnie franchir la frontière, nous n 'a-
vons pas obtempéré, pru'ce que nous savions que
c' était lllle avenUlre aux conséquences incalclùa-
bles, Nous refi.Jsions d' errunener ces jelllles maqui-
sards à lUle lTIOlt celtaine. Nous savions aussi que
Krim voulait obterùr llll exploit médiatique,
lorsque ses collègues apprendraient qu ' une compa-
gnie avait frrulchi la ligne MOIice suite à sa visite
aux frontières,
En jlùn 1959, le cOirunruldement de l' état-maj or
de l ' Est prit la décision d'autOiiser à rentrer SlU" le
tenitoire national llll certain nombre d' mùtés rele-
vrull des Wilayas " et ni, après une f0I1l1ation inten-
sive daItS les centres de Oued Mellag, et ce en appli-
cation de la décision du cOirunruldement de fOlU1ùr
des annes, des provisions et des équipements aux
maquis, C ' est ainsi que le cOirunruldo Hidouche
qlùttera le crunp de ZeitOllll et sera chargé de

156
Le complot des colonels (1958-1959)

tnmspot1er des postes radio de type ANRGC 9 pour


rétablir le contact entre Ghardimaou et la
Wilaya m, IUl impot1ant lot d' aImes et de médica-
ments et de l' argent. Les hotlmles de Lazher Daâs,
de la Wilaya Il , étaient chargés d'escot1er le com-
maI1do jusqu'à sa wilaya d' otigine, Après l' anivée
des deux Ulùtés au PC de la zone 1, j ' ai chargé
Aluned Tarkhouche de diriger l' opération, et
Haddad Abdermour responsable de la prenùère
région et Fadhel Boutelfa responsable de la
deuxième région d'accompagner les deux UlÙtés,
chaCUlI dans la région qu'il dirigeait. J' ai demaIldé
à ces deux Ulùtés de traverser l'Oued Seybouse, en
direction de Dj ebel Edough, au cours de la même
mùt où elles devraient franclùr la ligne Motice, à
cause des reliefs escarpés et daI1gereux de la région
et de l'existence de nombreux baITages et postes de
contrôle de l' aImée, Une équipe spécialisée daIlS la
détection des mines aI1tipersotmel pour les dés-
aInorcer et le fj-aIlcru ssement des fils baI'belés
devait les accompagner. Nous les avons équipées de
deux CaI10ts pneumatiques pour traverser les tor-
rents de Oued B0Ul1aII10USSa et de la Seybouse et
les nombreux maI,"s que compte la région, Dès le
lendemain, les deux Imités réussirent à rej oindre la
région que dirigeait Fadhel Bouterfa, lequel les
conduisit jusqu'à Djebel Bouabad qui surplombait
la vaste plaine de Righia , La deuxième étape fut
menée paI' Haddad Abderulom' qui cotmaissait paI'-
faitement la région dont il était natif. Les deux éta-
pes furent péuibles, à cause des reliefs escaIl'és et
de la rmùtitude de Iivières, de marais et de postes
de contrôle militaires,

157
CHADLI BtNDJEDID - MtMOIRES

Tous les indices laissaient présager le succès de


l 'opération : deux unités militaires de 130 combat-
tants bien entraînés, des chefs nùlitaires très
aguenis et connaissant prufaitement le temun et
des glU des qw connaissaient tous les affluents de
l 'Oued Seybouse,
Ainsi, Aluned Tarkhouche, Haddad Abdennour
et Fadhel Boutelfa, appuyés pru' l'éqwpe de frru1-
chisselnent, réussirent à escOlter les deux cOlllpa-
grùes et fi'ancilli la ligne, Mais le cOlmnando
Hidouche ne pruvint pas, lw, à traverser la livière,
pour ne pas avoir appliqué mes instructions, en
s ' obstinant à passer la nwt dru1S les vergers atte-
nants à la Iivière, Le cOlmnando se trouva assailli
par l ' elUlenù qlu fit aussitôt appel à des renfOlts
d' AIUlaba et d' El-Mellah , L' accrochage dma toute
la journée, Les moudjalùdine utilisèrent des
mitraillettes MG de fabIication allemru1de, Face à
la résistance coriace de nos cOlllbattants, l' elmenll
fut conhmnt de recourir au napalm et aux blindés,
Les habitants des environs d' NUlaba virent des
avions T6 bombru'der en rase-mottes la position
des moudj alùdine, Assista aussi aux combats, lm
groupe de jourl1alistes ru1glais qw se trouvait là
pru' hasru'd, Cette tentative de fi'ru1clùssement,
bien qu' avOltée, eut des échos retentissrulls drulS
l ' opinion intemationale cru' les jomnalistes bl1tan-
lùques allaient monh'er au monde entier que la
France n 'avait pas réussi à pacifier le pays,
On cOlUlaît plusieurs versi ons de l ' échec de l'o-
pération , Certains soutierment que les éclairems
amment abandormé le conunru1do, tandis que
d' auh'es affirment que ses membres se seraient

r58
Le complot des colonels (1958-1959)

égarés sur la route pour se retr'ouver sur le chemin


d' Annaba et auraient été contraints de s'abriter
quelque paIt entr'e BounaInoussa et Sidi -Salem,
D'autr'es encore soutierment qu' wle patr'olulle
militaire française aurait aITêté Wl citoyen algé-
rien qlU, paI' mép,ise, leur aurait indiqué le lieu où
se tr'ouvaient les moudjaludine, les ayaIlt plis pour
des FraIlçais,
La majOlité des membres du COlmnaIldo tr'ouvè-
rent la mort, Seuls tr'ois ou quatr'e ont swvécu,
Aujourd' hui, une stèle cOlmnémorative est dressée
sm' leur sépultm'e, en honunage à ces glOlieux
moudjaludine,
« Heureux d 'avoir échappé à l' ellfer))
COlmnent tr'aitions-nous les plisOlwiers ? Nous
n' avions mù besoin de COlUlaÎtr'e les clauses de la
convention de Genève pour bien traiter les plison-
mers de guelTe, et leur assurer la protection néces-
saire. A Ina connaissance, aUClill prisoruuer, lU
détenu fraIlÇais ou de la légion étr-angère n ' a été
sOlmus à la tOltm'e, Notr'e sainte religion nous
défendait lme telle pratique, et notr'e hOlUlew' de
moudjalùdine ne nous autorisait pas à maltr-aiter
des soldats plisolUÙers, Nous nous contentions de
les intelToger pom' obtelur des renseignements,
avant de les remettr'e à la Croix-Rouge, Cel1ains
de ces détenus ont éClit des messages à l' opimon
française pour saluer le bon traitement qlU leur a
été réselvé paI' l' ALN, appeler leurs compatriotes
à lm sursaut de conscience et les adjw-ant à ouvlir
les yeux sur les climes conums paI' l' aImée
fl-ançaise en Algétie,

159
C HADLI BENDJ[DID - MÉMOIRE S

Auj ow'd' hui, à chaque fois que j e repense à mes


années de lutte, une nllùtitude d' images et de
scènes vimment se bousClùer dans Ina Inémoire,
dont lme photo que je conserve chez moi à ce jour.
Nous avons mené de violents combats contre
les parachutistes de la Légion étrangère, et nous
avons réussi, à maintes reprises, à en faire quelques
prisOlUliers, suite à des embuscades que nous avons
montées contre eux. La majOlité de ces para-
chutistes étaient des Allemands, constituant Wle
année bien entraînée lnais néarunoins très pmtée
sur le massacre de civils irUlocents. Ils étaient sans
foi ni loi, tuant sans pitié et sans état d'âme.
Cer1ains d ' entre eux, excédés par tant de cruauté
qu ' ils faisaient subir' aux autres, finirent par fuir
l ' année française et se rendre à l' ALN qui les prit
en charge m oralement et matériellement à tTavers
le Service de rapatriement des légiOlUlaires déser-
teurs mis en place par le FLN en 1956. Al ors que
d' autr'es ont choisi de rester dans les rangs de l 'ALN
et de vivre dans notre pays après l'indépendance.
Vers la fin 1959, ml groupe de légiormaires s' est
rendu à la zone 1. J'ai dOlUlé instr"llction de les
trmter convenablement avant de les remettre au
Croissant rouge algérien. Dès que Mohannnedi
Saïd apprit la nouvelle, il vint au PC de la zone 1 et
me demanda de lui rassembler ces légiOlUlaires
allemands que nous avions bien prépru'és psy-
chologiquement et qlU étaient heureux de retr·ou-
ver bientôt la liber1é. Mohrumnedi Saïd ru1iva en
tr'ombe à mon PC. Moi, je contemplais de loin cette
scène émouvante Mohrumnedi Saïd, fmieux,
criant à la figure des pru'achutistes en allemruld.

160
LE CO MPLOT DES COLONE LS (1958--1959)

Les signes de frayelU" qui s' esquissaient SIU" lem's


visages étaient suffi sants pOIU" deviner ce qu'il lem'
disait.
Dans les années 1990, l'ambassade d' Allemagne
m 'a envoyé tille photographie me montrant avec
ces parachutistes déseltelU"s, avec la légende
suivante : « Ce tte photo est tirée du maga::ine alle-
mand Mtillclmer Illusbiesta, da té de février 1960 ».
On pouvait lire également : « Eh b ien, n 'ave:-volls
pas peur de nOlis ?, déclare " officier algérien en souri-
ant aux légionnaires déserteurs (et c'est bien ce que
je lem' ai dit). Il s étaient contents d 'avoir échappé à
l 'enfer ». Lorsque le chancelier allemand Herzog
applit l 'histoire de cette photo, il m 'adi'essa mle
letb'e de remerciement et de recOimaissance à l' oc-
casion de 1110 11 armiversaire.
On peut citer une multitude d' exemples, dont
celui-ci . Nous avions capturé un soldat blessé à
Sidi-Trad. Il apprutenait au conunando Bigeru'd qui
avait fait son insbuction à Skikda. De temps à
aub'e, celui-ci s'insinuait dans les montagnes pOIU"
s'accrocher avec nous, notrumnent à Djebel EI-
Bellout, suite à l'action menée pru' les moudjalli-
dine conb'e le village de Zeitolille. Un jOIU", ils
interceptèrent lm jeune gru'çon qui gru'dai t des
vaches drulS les pru'ages, le tOItlU"èrent et le
ligotèrent avec du fil de fer pOIU" le forcer à lelU"
indiquer le lieu où se b'ouvaient les moudjallidine.
La section de Selmotille Mohruned de la 3'''>< zone
que conunruldait Kru'a Abdelkader les plit en
embuscade et s'accrocha avec eux. Dès qu'ils flU"ent
SOitiS SIU" Ull telTain découvelt, les moudjallidine
les slU"plirent pru' ml déluge de feu. Ils en tuèrent

161
C HADLI Bl:ND JEDID - MÎMOIRI S

quelques-lms, firent pllsoruuer un soldat et pIirent


son anne, Les autres avaient pllS la hute,
Je n' étais pas loin d' eux, près de Hanunam Sidi-
Trad, Dès que j'eus applls la nouvelle, je pllS avec
moi deux sections pour les rej oindi'e, L' at1illeIie
bombat'dait encore, suivie de l ' aviation et des
blindés, Des hélicoptères ne tat'dèrent pas à atter-
llr pour évacuer les blessés et les mOlts,
Durant la bataille, nous récupérâmes des
postes-radio et lme gratlde quantité d' atmes, Je
pllS le pIisomuer avec moi, et nous nous sOlrunes
retirés, L ' hOlmne mat'chait denlère moi, et de
temps à autre, les dj ounoud l 'éperolUlaient datlS le
dos avec les baïolUlettes de leurs fusils, Quand il
sut que j ' étais leur chef, il se plaigJut à moi de
leurs agissements, Je lem ordOlUlai de cesser leur
jeu, et !tu dematldai, à !tu, de mat'cher devatll moi
pom le prémwur de la colère des dj Olwoud, Un
peu plus tat'd, nous découvrîmes datlS sa poche
lme letb'e de son catnat'ade mOlt au combat, des-
tinée à sa fiatlcée, Le prisorulier avait aj outé en
bas de la letb'e : « 11 (le soldat mOlt) criait ton nom
avant de rendre l 'âme, » J'ai renus le pllsoruuer,
aillSi que la lettre à Mohatmnedi Saïd,
Au!re exemple d' lm soldat du contingent
fait prisoruuer
L' état-major décida d' lme vaste opération de
nuit, à travers tous les postes se trouvant sm le
long des frontières pat1Ùlèles à la ligne Challe,
d' El-Kala jusqu' au sud de Bouhadjat" Cette opéra-
tion couvrait toute la zone opératiOlUlelle du nord,
Le 13' bataillon était POSitiOrulé sm les frontières

162
Le complot des colonels (1958--1959)

nord. Nons avons décidé de prendre d' assaut un


poste du conunando Bigeard, à proximité d'Omn
Tbol. Au moment de l' attaque, les soldats français,
plis de panique, fuyaient sous notre puissance de
feu . Lorsque les moudj ahidine ont fini de cisailler
les fil s, ils retrouvèrent ce soldat dans un de ces
blockhaus et l' an êtèrenl. Lorsque j'applis la nou-
velle, le lendemain, j e demandai au chef de la sec-
tion de ramener le pli sOlUlier.
Je savais que ces j elmes Français s' étaient
retrouvés engagés dans mle guene qui n ' étai t pas
la lem. Celtains d' entre eux avaient refusé d' y par-
ticiper, parce que lem conscience les en empêchait.
Lorsque je lui ai posé la question de savoir s'il
étai t bien, il m'a répondu : « 0 1li, ch ef ! i> Je lui ai
alors rétorqué : « Tu as vu p ar toi-même co mment
nOlis traitons les prisonniers. M ais quand l 'armée
f rançaise arrê te des fe llagas, comme VOliS nOlis
appele=, elle les traile comme des singes el leur fa it
s1lb ir les pires s1lpplices i>.
J' ai été smplis par sa réponse qui était d'tme
rare audace : « Mais chef, il y a des bons el des ma1l-
vais, de notre cô té co mme du vôtre .1 »
J'avoue que sa répons e était pertinente. C' est
pomquoi, d' aillem s, j'ai cessé de l ' intenoger,
parce que je savais, du reste, qu' il allait subir un
long intenogatoire au QG de l' état-major. J' ai
reconunandé de ne pas le brutaliser pom qu' il
garde une image positive des moudj allidine, dif-
férente de celle que les services de l ' action psy-
chologique s' escrimaient à dormer de nous. Nous
avons remis le plisorulier à l'état-maj or, lequel le
remit à son tom à la Croix-Rouge intemationale.

r63
CHAPITRE VI
• • •
L'ETAT -MAJOR GENERAL
OU LE RETOUR DE L'ESPOIR
1958-1959

La seconde moitié de l'rumée 1959 fut tille des


péliodes les plus sombres de l'histoire de la
Révolution. La dissidence de Dj ebel Chaâmbi drulS
la Wilaya l, la reddition d' Ali Hrunbli et la sédition
de Hruruna Lotùou - avrult que je fini sse pru" le
convaincre de revenir à la légalité - étaient des
signes aV8l1t-com-em-s d'tille dissolution des liens
entre le conun8l1dement et les responsables des
unités combatt8l1tes.
Cette situation d'immobilisme et de pagaille
générale d8l1S les rrulgs des mùtés combattrultes
sm- les frontières était, en fait, le réswtat logique
et natm-el du conflit qui minait le G PRA, lequel
n'avait pas réussi, six mois après sa création, à
instaurer un lninünmll de cohésion et de coordina-
tion entre ses membres, et notrurunent entre les
3 « B ». Boussouf, KIim Belkacem et Bentobal ten-
taient, à l'approche des négociations avec la

165
C HADLI BI NDJEDID - ME MOIRE S

France, chaCIU1 à sa manière, d' avoir la haute main


sm- l'année des frontières et la Base de l'Est.
Chacun d' entre eux considérait que celui qui
contrôlerait les forces années détiendrait le destin
politique du pays. L' ambition de Klim était telle-
ment démesm-ée qu' il ne regardait pas les réalités
du tenmn d' Wl œil lucide. Quant au chef du
GPRA, Ferhat Abbas, et nonobstant son liche par-
com-s, sa cIùtm-e et sa renommée intemationale
que tout le monde lui reconnaissait, il était déj à
bien hors course.
Sm- le tenain, Mohrnmnedi Saïd avait lrnnenta-
blement échoué drnlS sa mission visrnlt à rétablir la
confirnlce des honunes et à instamer la discipline
au sein des wutés de l' année, après la vague de
révolte et de dissidence qlU était née en lem- sein.
Un j om-, il a été vu à Ghrn'dimaou se tenrnlt la tête
entre les maillS et entendu dire, les lrn11les aux
yeux : « Les trublions onl eu raison des hommes
loy aux, c 'en est fini de la Révolution l » Mais) malgré
ce constat aIuer) il n'a pas su en tirer des enseigne-
ments utiles pom- mettre fin à la situation délétère
qlU régnait. Il persistait, au contlmre, à accabler les
chefs de la Base de l'Est et de la Wilaya l, qu' il
accusait d' avoir facilité la tâche à l'année françai se
pom- constll.Ure les lignes Molice et Challe, et lem-
reprochant lem- laxisme pom- assw'er les opérations
de fraJlcru ssement vers l' intéI1em-.
Prn' aiIlem-s , Mohrnmnedi Saïd n' a pris aUCIUle
lueSlU-e POlU- trouver tille solution au mouveluent de
dissidence ayaJlt eu pom- théâtre dj ebel Chaàmbi,
persistrnlt à désigner des officiers déseltem-s de
l ' rn11lée frrnlçaise à la tête d' Wl millier de djOlUloud

166
L 'Hat-major général ou le retour de l'espoir (1958-1959)

des Amès N ememcha qui se sentaient abandOlUlés


par le conunandement de la Révolution, par ven-
geance pom le soutien qu' ils appOltaient à lems
chefs qui avaient été exécutés après l' incident de
Kef. La mptme devenait, alors, un fait accompli
entre le commandement de la Révolution et les nui-
tés combattantes, Ainsi, les dj omlOud vont chasser
le capitaine Zerguini sous la menace ; après lui,
Mohamed Boutella sera contraint, à son tom , de
déguerpir après avoir été chassé par le 5' bataillon,
Même le moudjalud Azeddine, qui jouissait pom'-
tant du respect de tous, n ' a pas réussi à convaincre
les djOlUloud et lems chefs de « revenir ail l1idham »,
Malgré tous les drames qui ont eu lieu,
Mohanunedi Saïd, de comuvence avec KIim
Belkacem, le conunandant ldir, du miIustère de la
GuelTe, et le cOlmnandant Kaci de la base de
Tmusie, continuait à ignorer cette réalité, Au lieu
de chercher une solution par le dialogue et 1' ru'gu-
mentation, le conunandement s' obstinait à accuser
ces dj OlUloud et lems chefs de semer le trouble et
le désordre pom fuir les combats et les qualifiait
de « mOllchawichine », Ce qualificatif suscitait
chez les dj ounoud un sentiment d' amertume, de
dépit et d' abattement. Ils avaient prouvé, plus
d'lUle fois, lem bravome dans les combats, et por-
taient dru1S lem chair des traces indélébiles de
lems saclifices, Désonnais, ils se trouvaient inca-
pables de répondre à des questions qui ne ces-
saient de les tru'auder que s' est-il passé ?
Pomquoi se retrouvent -ils sans chefs ? POlu'quoi
les accuse-t-on d' être des fautems de troubles ?
Lakhdru' Bomegâa a raison de dire que « la chance

167
CHADLI BrNDJEDID - MÉMOIRE S

de la Révolution dans la Wilaya IVest partie avec les


mOllchawichine -' » Ces luêlues {( mOllchmvichine )}
qui ont acheminé les cargaisons d' aImes sans les-
quelles les moudjahidine n ' aru-aient pas pu affron-
ter l'erUlemi ...
La réunion des dix colonels
Afin de srumonter le climat de révolte et de
confusion, et de remédier à la situation d' impasse
politique au plus haut niveau du conunaIldement,
lme réruuon d' aI·bitrage a été convoquée à Tunis,
à laquelle vont assister, outre les « 3 B », sept colo-
nels, à savoir : HouaIi Borunediene, MohaIlUnedi
Saïd, respectivement de l'état-major de l'ouest et
de l ' est, Hadj LakhdaI· de la Wilaya l, Ali Kafi de
la Wilaya n, Yazoru-ène de la Wilaya m, Delulès de
la Wilaya IV et Lotfi de la Wilaya V. Ces dix colo-
nels se trouvaient, tous SaI1S exception, à l' époque,
hors du tenitoire national . Les raisons principales
ayant luotivé cette réunion-Iuarathon, étaient, à
mon avis, au nombre de trois : la prenlière a trait
au conflit endémique OppOSaIlt certaines wilayas
de l' intéIieru- et la Base de l' Est ; la seconde est
relative à l ' exécution des colonels de Vincident du
Kef et ses conséquences néfastes sru· l ' esprit de
combat au sein des ruutés ; enfin, la troisième et la
plus ru-gente, est la dissidence des ruutés releVaIlt
de la Base de l ' Est et de la Wilaya 1.
Trois wilayas réclaInaient lm ChaIlgement daI1S
la haute hiéraI·clue politique à l ' extérieru- ; il s'agit
des Wilayas l, lU (Anlirouche) et VI, en plus de la
Base de l'Est. Les Wilayas n, IV et V demaIldaient,
elles, le maintien du conunaIldement tel quel.

168
L ' ~la l-maj or ginéra l ou le retour de l' espoir (1958-1959)

Les échos qui nous pruvenaient de cette réunion


étaient rru-es, souvent contradictoires et inquié-
trulls. Sa longue durée (plus de trois mois), l ' inter-
ruption des travaux, puis leur reprise, étaient
autant d' indices que les divergences entre les pru·-
ticipants n ' avaient pas pu èt:re sunnontées, et que
celles-ci auguraient d' lill éclatement inuninent du
G PRA_ Les colonels sont convenus de convoquer la
t:roisième session du CNRA à Tripoli du 16 décem-
bre au 18 janvier. Celle-ci sOltira avec des conclu-
sions dont les couséquences positives se sont vite
fait ressentir sur le tenain. On peut en citer
quelques-lilles prumi les plus imp0l1rultes :
- Mise en place d' un état-maj or qui sera confié
à Hourui BOlunediene, et qui comptera aussi Ali
Mendjeli, Kaïd Aluned et Azeddine Zen-rui _
- Suppression du ministère de la Guene, et son
rempl acement pru· lill Comité interministériel de
GuerTe (CIG), composé de KIim, Boussouf et
Bentobal.
Ces deux décisions vont mettre Wl tenne défini-
tif aux aspirations que cultivait Krim Belkacem
pour s ' approprier le leadership .
Sur le plrul militaire, la session a recOlrunruldé,
notrurunent, l 'intensification des opérations mili-
taires et l'accélération de l' entrée des chefs mili-
taires dans lem-s wilayas d' Oligine.
Bownediene à Ghru-dimaou
Hourui Bownediene a rej oint Ghru-dimaou dans
des circonstances difficiles_ Mais il mivait au bon
moment. Il fallai t bien redi-esser la situation av rult
qu' elle ne devierille incontrôlable. Bownediene

169
C HADLI BINDJIDID - MEMOIRES

était l' honune de la situation, envoyé par la provi-


dence pow' accomplir cette mission. Nous ne le
connaissions pas, mais nous entendions parler de
lui , Pour nous, il demeurait étranger aux problè-
mes des frontières est ; ce qui, du reste, !tù pennet-
tra d' appréhender et de traiter la situation avec
lucidité et sang froid , Heureusement que nous ne
savions pas encore que c' était lui qlÙ avait présidé
le t:J.ibunal ayant condanmé à mort les colonels,
Nous sonunes pattis, nous les chefs des t:J.'ois
zones, AbdeITalunatle Bensalem, Zine Noubli et
nloi-mêlne, à sa rencontre à Ghardiluaou, après son
installation à la tête de l' état-major au cow's du
premier semest:J.'e de l' atmée 1960 . Nous avons tout
de suite senti l'immense écatt ent:J.'e lui et
Mohatmnedi Saïd, Il écouta attentivement not:J.'e
exposé sur la situation à la Base de l' Est. D' ailleurs,
il écoutait plus qu 'il ne pat'lait, inteITogeait plus
qu'il ne répondait et échatlgeait plus qu'il n 'ordon-
nait. Nous étions, à la fin, rassurés : 1' honune était
Wle persOIme intègre et pat:J.iote jusqu'à la moelle
et il était SU110ut visiOlmaire. Au retouf, nous avons
convenu, AbdeITalunatle Bensalem et moi, de lui
accorder une chance pour mett:J.'e en œuvre son
platl de sOItie de cIise,
La première mesure pIise pat' l'état-major fut
la création d' un bureau teclmique auquel seront
rattachés les officiers déserteurs de l'atmée fran-
çaise (Chabou, Zerguini, Boutella, Hoffinan et
Abdelmoumène), Bownediene les chat'gea de met-
t:J.'e au point un platl orgatùque pour réorgatuser
l' atmée, la redéployer et la restmcturer en
bataillons et en mutés d'atmement lomd, Ainsi, ils

170
L ' Ê TAT~MAJOR ÇÊNtRAL ou LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958-1 959)

se constituèrent en état-maj or réduit SUl" lequel


s' appuiera Bownediene pow' mettre en œuvre son
nouveau plan , Cette meSUl"e conuibuera à résorber
le désa!Toi des dj mmoud et à créer lm climat plus
favorable au rétablissement de la confia!lce enu'e
eux et le conuna!ldement. Bownediene cha!'gera les
officiers Illoudjahidine de cfuiger les nouveaux
bataillons. La Base de l ' Est sera divisée, suivant le
nouveau plan organique, en deux zones : la zone l ,
qui s' appelle désonnais la zone opératiOlmelle nord,
sous l ' autOlité d 'AbdetTalunaJle Bensalem, secondé
pa!' Chadli Bendjedid, rej oints, après l' intégration
des unités des Wilaya H, III et IV, pa!' Abdelkader
Chabou qui dirigeait aupa!'llvaJlt le ca!np de
Zeytowle et sera cha!'gé, daJlS la nouvelle zone, des
affaires adlllitùsu'lltives et sécwitaires. En réalité
c' était l' œil de Bowllediene da!lS la zone. QUa!lt à
Djelloul EI-Khatib, qui était secrétaire-général de
la zone, il sera rattaché à l ' état-maj or pOUl" occuper,
en fait, le même poste. A la veille du cessez-le-feu,
Aluned Ben Ahmed Abdelgha!ù nous rejoigtùt et
fitt chargé du retlSeignement. Bensalem et moi
étions responsables de tenain SUl" les urutés en
matière d' exécution des opérations militaires et de
fi'aJlclùsselllent des fil s barbelés,
QUa!lt à la zone 2, qui s ' appelle désonnais la
zone opérationnelle sud, elle sera dirigée pa!'
Salall Soufi, secondé par Saïd Abid et Moha!ned
Alleg, Elle comprenai t les wùtés des fi'ontières est
de la Wilaya 1.
Après nou'e renconu'e avec Houa!i Bownediene
à Gha!'cfunaou, l ' état-maj or nous adressa le nouvel
orga!ùgrarmne pOUl" réorgaJÙser les u'ois zones en

171
CHADLI BrNDJIOIO - MÎMOIRIS

fonne de bataillons légers. C'est ainsi que fment


créés, en zone 1, deux bataillons, le 11' et le 13', en
plus de deux compagnies d' anuement lomd ; et en
zone 2, trois bataillons, le 12', le 17', le 20' et le 56"
qui existait déjà et qui s'appelait le 5' bataillon.
Boumediene réussit à instamer la discipline et
l'ordre, et les mutés étaient désonnais somnises il
lm cOlmnandement mufié et centralisé, alors qu 'el-
les étaient, auparavant, sounnses à leUl"S chefs
directs . Après avoir reçu, de la prut du G PRA, les
wlités relevrult des Wilayas Il, III et IV inunobili-
sées sm les frontières, Bomnediene eut l'idée de
« brasser » djOlmoud et officiers, et réussit à for-
nler Ulle aImée lllodelne, bien entraînée et bien
, . ,
eqmpee.
Le méIite revient à Hourui Boumediene d'avoir
aidé il trrulScender les mentalités régionalistes et
lIibalistes qui prévalaient au sein des mutés. Le
brassage des djOlllloud et officiers et le redéploie-
ment des mutés drulS de nouveaux pélimèlI'es géo-
graphiques, ont filu pru' démrulteler ce qu' on pom-
rait appeler les « féodalités » et il ruu1i.luler l' esplit
des « seigneurs de guerre» qui a été à l'Oligine de
graves dissidences . Ce brassage a conlIibué au
contact enlI'e éléments de la Base de l' Est et les
djOlllloud des Wilayas n, m et IV, et aidé il bruuur
l'idée du « 1Vï/ayisme » avec ses effets néfastes sm
le moral des troupes lors des combats. Cette
mesm'e a aussi rulcré da!ls l' espIit des combat-
trults, l'idée qu'ils luttaient pom mle cause : la
libération de lem pallie, Des liens nouveaux ont
été tissés au sein des mutés, fondés sm le dévoue-
ment il mle cause conmlmle. Etrult dOlmé que la

172
L 'ETAT-MAJOR CENtRAL ou LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958-1959)

Base de l' Est était une zone de transit et d'appro-


visiOlmement pour l'intétieur, nous avions connu
ce brassage bien avant l'avènement de l' état-
maj or. Les éléments de la première compagme,
pms ceux du 1" bataillon, venaient de régions dif-
férentes. Même les officiers que j'ai nommés à la
tête de ces umtés, étaient d' Oligines diverses.
Par exemple, Aluned Tarkhouche était de Jijel ,
Abdelkader Abdellaoui d'Oued-Zenati, Kara
Abdelkader de Tissemssilt, Fadhel Boutelfa de
Chafia, Aluned Lesnami de Chief, mon secrétaire
persOlmel, Mustapha Ougtine, d' Alger et
Boudjemâa EI-Marouki, du Maroc. A telle enseigne
que la région 1 était sWl10lwnée ({ La légion étran-
gère », en référence aux Oligines diverses de ses
djounoud et officiers .
Nous avons aussitôt entamé la réorganisation
des wutés des prenuère et deuxième régions.
Boumediene nous a rendu visite, accompagné des
membres du bureau technique, en prenlière
région, pour assister à la fonnation de deux
bataillons, dont les éléments étaient prélevés du
1er bataillon. C'est ainsi que nous avons créé, suc-
cessivement, le 13' bataillon, à la tête duquel j'ai
nOlluné Abdelkader Abdellaoui, et le Il' bataillon,
confié à Aluned Tarkhouche. Les chefs de régions
se sont f0l1llellement opposés à l' affectation de
Khaled Nezzar à la zone 1. Ils doutaient encore des
intentions et mobiles de celtains D.A.F. , considé-
rant qu'ils nous espiOlmaient au profit de l'état-
major de l'Est. Je les ai néalUnoins convaincu d' ap-
pliquer la décision du conunandement pour des
raisons de discipline. J'ai intégré Nezzar au com-

173
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

mandement de la zone en tant que conseiller mili


taire et chef d'tille compagnie d' annement lomd.
Il faudrait, ici, rendre justice il Boumediene
pom la natme de ses relations avec les officiers
déseltems de l' année française. Cette question a
soulevé mOlùt polémiques et a été exploitée de
façon tout il fait arbitraire, utilisée par celtains
pom régler de vieux comptes personnels. Elle est
restée longtemps conune une plaie ouvelte au
point d'envenimer la vie politique algéllelUle.
C'est aussi l'une des pIincipales raisons ayant valu
il Boumediene de sévères reproches de la prut de
ses plus proches rums.
Bomnediene est accusé, entre autre, d' avoir
réintégré les déseltems de l ' rulnée frrulçai se, de
les avoir désignés il des postes sensibles et aidés il
gravir les échelons et ètre promus il des postes
stratégiques pendrult et après la Révolution. Cette
mise en cause, si elle compOite tille prut de vélité,
n' en est pas moins insidieuse. Le fait est que
Bomnediene, il son rullvée il la tète de l'état-major,
avait h'ouvé ces officiers OCCUprult des postes de
responsabilité au ministère des Forces rumées, et il
la tète de bataillons et des écoles d'insh'llction. Il
avait également héIlté d' mle situation chaotique
caractéllsée pru' le démantèlement des w1ités com-
battantes, la mptme de confirulce enh'e le C01l1-
mruldement et les dj Olilloud, et pru' l'absence de
sh-atégie pom' reprendre l'initiative dans la
conduite de la guelTe.
Boumediene se hemta il deux cenceptions oppo-
sées de l'organisation de la guelTe : celle frunilière
aux moudj ahidine, axée sm la guéIilla comme

17.
L ' ÎTAT~M AJOR CÎNÉRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958-1959)

mode d'action - un choix volontaire de discipline


conune modèle -, et tU1e autre, que certains offi-
ciers déserteurs, en tête desquels figurait le com-
mandant Idir, voulaient imposer à n ' impOite quel
plix, faisant fi des réalités du telTain, basée sur les
méthodes d'organisation propres aux années clas-
siques. Le génie de Boumediene tient au fait qu' il
avait saisi, vite et au moment oppOitun, l'ampleur
des divergences entre les deux visions et leurs
conséquences désastreuses sur les capacités de
combat des djotU1oud. 11 choisit, alors, tU1e solution
médiane, alliant les deux options, et procéda au
brassage des djounoud et officiers des différentes
structures et au redéploiement des ttlutés, tout en
élaborant tU1 programme d' insnuction politique et
militaire et en révisant les méthodes d' insn"tlction
et les modes de combat.
Bottluediene a hélité cette situation de Kiim
Belkacem, lequel avait placé sa confiance aveugle
Sttl' le directettl' de son cabinet, en l' occttll'ence le
cOimnandant Idir, et son plan relevait davantage du
caplice de son auteur que d'une réelle maînise des
réalités du tenain. Bottluediene prendra en consi-
dération le sentiment de suspicion dont étaient
empreintes les relations enn'e les moudjaludine et
celtains officiers déseltettl's de l'anuée française .
La prenuère mesure pratique qu' il va prendre est
de retirer les officiers déselteurs et de les rattacher
au bureau teclu1.ique au luveau de l'état-major.
BOttluediene était conscient de la venue tardive de
ces offi ciers à la Révolution, et avait toutes les rai-
sons de douter des motivations de celtains d'entre
eux, du fait que leur déseltion de l ' anuée f1'3n-
CHADLI BrNDJEOID - MÊMOIJU:S

çaise, qui coïncidait avec l 'avènement du général


de Gaulle, avait dû laisser planer quelques soup-
çons sm' cette décision . D ' autant plus que le géné-
ral de Gaulle aurait fait savoir, dans ses cercles res-
t:reints, qu'il voulait bien savoir conunent les choses
se déroulaient au sein de l 'ALN, parce qu' il était
persuadé que celle-ci était la force la mieux quali-
fiée pour düiger l ' Algélie postindependance.
La vision de Bmmlediene sur la question etait à
la fois lucide et pragmatique, 11 était persuadé
qu' au moins ml celtain nombre de ces officiers
détenaient lUl grand savoir-faire teclllùque acquis
dans les écoles nùlitaires françaises, dont on pou-
vait tirer profit. C'est pmu'quoi, d' ailleurs, il initia
cette conjonction des teclllùques d' organisation et
d' instruction et de conception des plans de guelTe
des mlS et du dévouement des moudjalùdine, qui
a vite donne ses fmits.
Par ailleurs, Bomnediene, dans sa str'ategie de
contr'ôle de l ' année et son ascension individuelle
au pouvoir, était avant tout soucieux de gagner la
confiance des hOlmnes. Il savait, par son sens pra-
tique, que certains officiers désertem's étaient plus
imprégnés de l' esplit de somlùssion, d'obéissance
et de stri cte discipline, et qu' ils appliquaient les
ordi'es sans poser de question, lÙ émettr'e des préju-
ges politiques. Et c' est là ce qu' il recherchait.
Bomnediene a donc réussi à occulter, lnOlnenta-
nément, cet antagOlùsme entr'e les moudj alùdine
et celtains officiers déserteurs. Les dernières
armées de la guelTe vont l'aider, grâce à l ' évolution
des capacités de combat de l ' armée et à l' harmo-
lùe qui prévalait entre les dj mUloud et lem' COln-

176
L ' ÊTAT~MAJOR GÊNÎRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958--1959)

mandement, à faire taire les voix qui continuaient


encore à poser ce problème.
Mais cette question finira par resmgir, comme
si elle était setùement différée. Celtains officiers
moudj ahidine reprochaient à BOlUnediene de les
avoir nonunés à la tête d' unités opératiOlUlelles,
alors qu ' il avait désigné les officiers déseltems à
des postes sensibles au ministère de la Défense. Ce
litige était lUle des raisons directes de maintes ten-
tatives de dissidence et de coups d'Etat, dont cel-
les menées par Chabaui et Tallar Zbüi.
La nouvelle organisation
La zone opérationnelle nord, qui s'étendait d'EI-
Kala au nord jusqu'aux frontières de la Wilaya l,
au sud, comptait, à la fin de 1960, les bataillons
suivants:
Le II' bataillon, conunandé par Aluned
Tarkhouche ;
Le 12' bataillon, cOlmnandé par Ali Boukhedir ;
Le 13' bataillon, conunandé par Abdelkader
Abdell aoui, puis par Kaddom Bouhrara ;
Le 27' bataillon, conunandé par Mohamed-Salall
Bechichi ;
Le 15' bataillon, cOlmnandé par Mohamed
Ataïlia ;
Le 25' bataillon, cOlmnandé par Youcef Boubü' ;
Le 17' bataillon, conunandé par Maklù ouf Dib ;
Le 21' bataillon, conUllandé par Abdallall
Boutellla, remplacé ensuite par Mokhtar Mekerkeb ;
Le 24' bataillon, cOlmnandé par Bowladja
Felfeli, remplacé ensuite par Zouaghi AImnar, dit
« L 'Indochine» ;

177
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

Le 19' bataillon, cOillinandé par Selim Saâdi ;


Le 39' bataillon, conunandé par Abden-ezak
Borulara ,.
Le 29' bataillon, conunandé par Mohamed Ben
Mohamed ;
Le 56' bataillon, cOillinandé par Mahfoud
BOllilOuar, remplacé ensuite par Anunar Chmllinam.
Ces bataillons et compagnies d'annement lourd
ont été déployés tout au long de la ligne Challe et
des frontières tunisiennes. Le secret de cette
nwnérotation, délibérément décousue, est que l'é-
tat-major veillait à ce que l' ennemi n 'en découvrît
ni le nombre, ni les zones de déploiement. Ces
bataillons vont, par la suite, changer de zones et
de noms. CeItaines pOiteront les noms de chouha-
das tels Zighoud, Didouche ou Amirouche.
Des compagnies d' annement low'd seront créées
pow· appuyer les bataillons dans les grandes
batailles ou dans les opérations de harcèlement des
positions de l 'ennemi . En moins d' wle année, et
grâce à la mobilisation et au redéploiement des uni-
tés de wilaya, les effectifs de la zone nord passaient
de 4 000 à plus de 10 000 hOillines. Dans la zone sud,
l ' effectif avoisinait les 6 000. Les deux zones consti-
tuaient ensemble Wle année de 16 000 honunes.
L' armement des compaguies avait nettement évo-
lué. Ainsi , dès 1960, nous disposions de mOiti ers de
calibres 120, 85 et 75, de mitrailleuses arlti-aélien-
nes de type 7/1 2 MT et de batteries de calibre 57.
Une fois qu' il eut fini d'organiser et d'équiper
les bataillons, l'état-maj or élabora un plarl d'offen-
sive massive sur la ligne Challe, dont l'objet était
de réduire le potentiel de l' ermemi et de détruire

178
L ' tTAT-MAJOR CtNtRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOlR (1958-1959)

ses m oyens de défense. Ce plan alliait les raids fm--


tifs, les embnscades et les actions de diversion. Les
cibles de l ' offensive s' étendaient le long de la
ligne, d' EI-Kala jusqu' aux frontières de la Wilaya 1.
Ces offensives auxquelles prenaient prut tous les
bataillons et les compagnies d ' rumement lom-d ont
été menées sous le conunruldement direct de
Hourui Boumediene, en coordination avec le
bm-eau tec\mique rattaché à l' état-major, et nous
nons chargions, Abdenaimlane Bensalem et moi-
mêllle, de les Illettre en œuvre sur le tenaiu.
Pru' devoir de mémoire, je dois évoquer m on ami
et compagnon d ' rumes, le moudjalud et héros
AbdelTalunane Bensalem, Des moudja\tidine de la
Base de l'Est m ' ont récenunent pru'lé des circons-
trulces malhem-enses et injustes de sa dispruition,
Bensalem était un chef valem-eux qui condnisait
hu-même les combats, De plus, il était d'tme bonté
exemplaire et d ' une modestie exceptiOlmelle. Sa
longue expétience à Diên Biên Phù l' avait agueni ;
c' est là qu'il avait découvert que le fruneux SIOgrul
Chrultrult « l 'invincibilité de la France » n' était
qU' Wl mythe, après la défaite ctusante que les
Vietnruniens avaient fait subir à l'rumée frrulçaise .
C ' est là-bas aussi qu'il avait apptis le dévouement
des peuples pOlU' leur cause juste, Nous avons tra-
vaillé ensemble au lU veau de la zone opération-
nelle nord et au nUlustère de la Défense nationale,
Puis, nous nous avons divergé, suite à son soutien à
la tentative de coup d' Etat de Tallru' ZbiIi , Après
ses démêlés avec Bownediene, il était revenu à sa
région natale, à Botihadjru', pom- mener tme vie
très simple prulni les moudjaludine,

179
CHADLI BENDJEDID - MÉMOIRI:S

En 1980, lm chamier a ete decouvelt et les auto-


lites locales ont demande à Bensalem d'identifier
les corps, etant dOlUle que la region relevait de son
autOlite pendant la guelTe. Sur le site, Bensalem se
mit à reconstituer minutieusement toutes les eta-
l'es de la bataille, qui etait conduite par son cama-
rade Tayeb Djebbar, conune si elle se deroulait à
l'instant même sous ses yeux et sous sa conduite.
Sous l' effet de l' emotion, il fut plis d' lm malaise
dont il ne se releva pas . Il mourut sur ce geste
epique et quasi-mythique, après avoir ressuscite la
bataille du 5' bataillon. Occupe par le seisme qui
venait de frapper El-Asnam, je n'ai pu malheureu-
sement assister à ses fimerailles. J'ai néalllnoins
chargé le Premier ministre, Abdelghani, de me
representer et de presenter mes condoleances à sa
famille . Avant sa dispatition, il avait sollicité une
entrevue avec moi, pat' l'intennédiaire d'lm atni .
J'avais accepté avec grand plaisir mais le SOIt en a
voulu auti'emenl. A ses atnis, il disait : « J 'ai trop
peur pour Chadli de son entourage. »
Le differend avec le G PRA
Le clash entre le GpRA et l' état-major était
inévitable au vu des divergences de vues et de
visions sur les questions inherentes à la conduite
de la guelTe. Le conflit allait en s'aggraVatlt, aVatlt
d'éclater en jlùn 1961 , lorsque l' attillelie de l'ANP
a abattu un avion de recOlUlaisSatlce français au-
dessus du centi'e d'instruction de Mellag. Son
pilote, Fredélic Gaillat'd, filt capturé pat' l'état-
major, après avoir sauté en pat'aclmte sur le teni-
toire Ilmisien, et accusé d'espiOlUlage. Sous la

180
L 'ÊTAT - MAJOR ciNtRAt ou LE RETOU R DE L 'ESP OIR (1958- 1959)

pression du gouvemement ttuusien, le G PRA a


demandé de livrer le pIisoruùer aux autOIités ttuu-
siermes, mais Boumediene et ses collègues de l' é-
tat-major, s' y sont refusés, prétextant que le pilote
était mOit. Les Tmusiens mirent la pression pom
récupérer le pIisOIulier « mort ail vif », en mena-
çant d'intervenir contre l'ALN et de lui couper
tout approvlSlormement. Au début, Boumediene
avait hésité ml moment, sous la pression d' Ali
Mendjeli et Kaïd Aluned qui s' y opposaient fenne-
ment, avant de céder à la fin et de livrer le pilote.
C' était tme épreuve difficile pom Bomnediene.
Il avait celtes perdu mle bataille, mais il avait
gagné lUl prui. Pom la prenuère fois, donc, le
conflit SOitait au grand jom . L'état-major entama
lUle vaste crunpagne, accusant le GPRA de vouloir
hunrilier l'année, et convoqua une réunion avec
les chefs des zones nord et sud, et les responsables
de bataillons, de compagnies d' rumement lomd et
de crunps d'instruction à Oued Mellag. A l' OI·di·e du
jom, l'évolution du conflit entre l' état-major et le
gouvenlelnent provisoire. Bomnediene n'a pas
beaucoup pru·lé ; il s' est contenté de nous rumon-
cer la dénussion des membres de l'état-major. Ali
Mendjeli était, qUrult à lui, fmieux . Tenrull les
membres du gouvemement pom responsables de
toutes les tru·es et de tous les malhems, il accusera
notrumnent KIim Belkacem de vouloir affaiblir
l'année.
Le 15 juillet, le cOilUnruldement de l'état-major
présenta sa délnission au gouvelnelnent provi-
soire' et fit circuler tme pétition auprès des chefs
d' mutés combattantes. Cette pétition, au ton très

18 1
CHADLI BENDJ[DID - MÉMOIRES

vinùent, dénonçait la politique du G PRA et ses


concessions au président Habib Bourguiba que le
conunandement de l'état-major SOUpÇorUlait de
visées expansioruUstes. Les rédacteurs du texte
s ' élevaient également contre la politique de dila-
pidation et de népotisme que pratiquait K.rim
Belkacem.
A la veille de la tenue de la session du CNRA à
Tripoli, nous avions signé, nous les officiers , une
autre pétition dénonçant les agissements du
G PRA, et s'opposant à la désignation du conunan-
dant Moussa à la tête de l ' état-major. J'ai été
chargé de recueillir les signatmes des officiers de
la zone opératiorUlelle nord, parmi lesquelles figu-
rait la mierUle, en tête de liste. Il y avait en tout 2 1
signahIres. Les signataires sont AbderTalUllarle
Bensalem, Saïd Abid, Salall Soufi, Malunoud
Guenez, Moussa Hassaru, Aluned Ben Aluned
Abdelgharu, Abdelharrud Abdelinoumène, Slimarle
Hoffman, Mohruned Zerguiru et, enfin, Moharned-
Seglur Nekkache, responsable srutitaire de l'ALN .
Je payerai cher mon engagement, après moins
d' une arUlée, au retom de la délégation de la
Wilaya Il de la farneuse réuruon de Tripoli .
La petition en question Considérait que la
derrussion du conunarldement de l' état-major etait
lm acte « éminemment politique » et exigeait, à
l'occasion, le retom aux principes de la Révolution
pour poursuivre la luite armée, tout en reclarnant,
au passage, un contrôle finarlcier sm les membres
du gouvemement Un mois plus tar"d, les officiers
de l' ouest vont signer, sous l ' imprùsion de Kaïd
Aluned, une pétition siIrulaire saluant le retrait

r82
L 'ETAT-MAJOR Ct NERAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958-1959)

des membres de l ' état-major des travaux du


CNRA.
Contrairement à ce que vélùclùaient celtaines
déclarations, selon lesquelles ces attitudes
seraient de caractère interne, que, en dehors du
cercles des initiés, ses réslÙtats seraient insigni-
fi ants, que, pom preuve, la Révolution a pOlU"SlI.ivi
son chelnin malgré les difficlÙtés, et que
Benkhedda et son gouvernement amaient fai t
montre d' une lucidité indélùable, en alliant
réalisme et liguem, contrairement à ces alléga-
tions, ces deux pétiti ons elU'ent un impact fonni-
dable dans les rangs de l'année et appuyèrent les
positions du conmlandement de l 'état-major, sou-
tenu, en cela, par la maj orité des offi ciers et des
dj OlUlOud des frontières est et ouest.
Benkhedda n ' a pas réussi, après avoir limogé et,
pom celtains d' entre eux, dégradé les membres de
l ' état-major, à imposer Si Moussa comme chef d' é-
tat-major. Et 100"Squ 'il s'est rendu à Ghardimaou, il
n' y a trouvé aUCIill membre de l'état-maj or à son
accueil. Au lnêlne InOlnent, il nous rendit visite au
PC de la zone nord, à Ouchetata, où nous l ' avons
reçu, Bensalem, Abdelghani et moi. C' était l' occa-
sion pom lui de montrer le degré de conullluùon
entre les diIigeants et les dj OlUlOud .
• **
Pamù les décisions impOitantes plises par les
colonels lors de lem rémùon-marathon à TlUÙS,
l' impératif de voir les chefs officiers regagner le
tenitoire national pom réorgaIùser les mùtés com-
battantes et raIùmer la lutte aImée après Iille

183
CHADLI BrNDJEOID - MÊMOIJU:S

période d'inertie qn' ont connne les maquis de l'in-


tériem', depuis le parachèvement de la ligne
Challe, Celtaines wilayas, notanunent la II, récla-
maient l'entrée du conunandement de l'état-major.
Mais cette demande semblait aussi bien inéaliste
que pratiquement impossible. 1l faudrait sans
doute la mettre sur le compte de la lutte pom' le
contrôle de l' année.
BOlmlediene entreprit d' appliquer la décision,
Fin 1960, Tallar ZbiIi traversa vers la Wilaya J, et
le colonel Lotfi tombait au champ d' hOlUleur,
j uste après avoir traversé par le sud. Avant lui,
tombait au champ d' hOlUleur Abdenalunane
Mira, dans lme bataille héroïque, alors qu'il était
sm' le chemin du retour à la Wilaya III. Le colonel
Sadek Dehilès m' avait sollicité, à deux reprises,
pmu' préparer son franchissement, mais il n' en a
pas eu l' 0ppOltmuté, En mars 1960, Aluned
Benchérif a pu franchi!' les deux lignes Challe et
MOlice,
On a beaucoup dit et écrit sur le franclu ssement
de Benchérif. J'ai lu quelques témoignages qui
relatent avec une haute précision cette opération,
COlmne si leurs auteUl"S y avaient assisté. D' autl"es
encore se sont attIibué, toute honte bue, le rôle de
diligeants, alors qu'ils n' étaient que de simples
exécutants. Sans citer de noms, je dirai, pour l'his-
toire, que c'est 11loi qui avais assuré le franchisse-
ment de Benchérif. J'avais choisi, pour cela, une
zone montagneuse inaccessible, entre Aïn El-
Kenna et Zeitotma, où nous n'avi ons jamais orga-
lusé d'opérations de ce geme. J' ai chaI'gé le chef
de la prenuère région, Haddad AbdelUlour, accom-

18.
L 'ÉTAT-MAJOR GÉNtRAL OU LE RETOUR DI L '[SPOIR (1958-1959)

pagné dn conseiller mjlitaire, Khaled Nez7ar, et de


deux sections, de séctuiser le franchissement. Je
comptais essentiellement sur l ' effet de surpIise.
Nous nous SOlmnes accrochés avec l'année fran-
çaise sur les deux flancs du lieu de franchissement
et avons mené tule attaque de diversion pom trom-
per la vigilance de l'ennemi . Ainsi, Benchélif et les
dj OtulOUd quj l 'accompagnaient réussirent à pas-
ser la ligne Challe. Le lendemain matin, ils tombè-
rent en accrochage avec l' elmemi, après le déclen-
chement d' tille grande opération de ratissage. La
majeme partie de ses honunes y laissèrent lem
vie. Benchélif et quelques stuvivants fment, quant
à eux , condujts par Salall Bouchegouf, qui cormais-
sait parfaitement la région, à Djebel BéIU-Saiall,
où Benchélif restera longtemps avant de passer la
ligne Morice. Quelque temps plus tard, nous avons
applis son arTestation près de Som El-Ghozlarle.
Quarlt à Salall Bouchekouf, il est resté cantomlé
entre les deux lignes, à Djebel BéIU-Salai1, jus-
qu ' au cessez-le-feu.
Sid-A1uned
Je me rappelle encore, à ce jom, du martyr
A1uned Tar·khouche - ou Sid-Ahmed, COlIl!lle les
officiers, les dj otuloud et même les civils aimaient
à l 'appeler. Je l 'ai cormu à sa sortie de la Zeitmma,
qu' il avait dû qrutter pom nous rejoindre bien
avant la création de la Base de l' Est. Amar-a
Bougiez l' avait désigné COlmne adjoint politique
darls la premjère compaglue dont j 'avais la char·ge.
leI' ai nonuné luoi -lnêlne au renseignelnent, puis
chef du Il' bataillon. Il était pour moi plus qu\m

l BS
C HADLI BENDJEDID - MÎ:MOIRES

frère . Ses qualités hlUnaines et morales étaient lUl


exemple pom les djOlUlOUd. Il était d' lUle telle
aménité, d' lUle telle prévenance, que je n' ai
jamais vu persOlme, dans la zone dont j'avais la
charge, lui vouer lUle quelconque aversion ou mal
veillance. Il m' a beaucoup aidé, par son travail et
son dévouement, à mainteni.r élevé l ' espIit comba
tif du Il' bataillon, qui était devenu, en un COlut
laps de temps, l ' lUle des meillemes structmes,
réputée pom ses actions réussies contre les postes
de la ligne Challe, notanunent à LaàyolUle et OlUn-
Tbol.
Il était doté d' lUle fOimation politique élevée et
d' lUle rare éloquence, qui l'aidera à devenir lUl
grand niblUl. Il a déployé de grands effOlts, en
tant que conunissaire politique, pom relever le
moral des dj olUloud, expliquer les objectifs de la
Révolution, mobiliser les m Ollsseblil1e et conn'er,
dans le même temps, le n'avail de propagande
qu' effectuaient les SAS dans les milieux civils. En
tant qu' adjoint chargé du renseignement, il se
monn'a incontestable dans la collecte d'infonna
tions concemant l' ennemi et dans sa disposition à
slUveiller ses mouvements.
Il tomba au champ d' honnem, avec son compa-
gnon d' anne, Chelbi Mohamed-ChéIif, en 196 1
dans la bataille de LaâYOlme, près d'OlUn-Tbol, tue
par lUl obus. Après sa mort, j ' ai nonuné Boutelfa
Fadhel à la tête du Il' bataillon. A l' indépendance,
je suis allé à la recherche de sa famille à Jijel,
mais je n ' ai pas pu la retrouver. A mon élection
comme président de la République, j ' ai demande
de baptiser lUllycée à Jijel , à son nom.

186
L 'tTAT-MA.JOR c t NtRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOlR ( l958-l959)

La mOlt de Haddad Abdmillour et Yazid Ben Yezar


Je n 'oublierai pas aussi mes compagnons
d ' rume, Haddad Abdelillour et Yazid Ben Yezar,
dont j 'avais prépru'é le fj-anchissement vers le pays .
Le premier était un moudjahid cOliace et intré-
pide, au point de n ' avoir jrullaiS eu à se plaindre en
VOulrult se positionner entre les lignes Challe et
Morice, Le second était lill intellectuel d' El-Milia
qui était décidé à rej oindre la Wilaya Il, à la tête
d ' IUle quru'rultaine de combattrults, après plusieurs
tentatives avortées à d' autres endroits de la ligne
Challe. Abdelkader Abdellaoui, qui était chru'gé
d ' lille mission entre les deux lignes, devait traver-
ser avec eux. Je chru'geai Haddad AbdellllOur, l'ad-
j oint militaire du 13' bataillon, de les escOlter, tant
je lui fai sais confirulce, pour sa bravoure, sa longue
expéIience et sa pru-faite COlillaiSSrulce de la
région . Il me recOllUllrulda IUle clairière entre Aïu
Laâssel, ex-Youcef, et El-Feline, qui me semblait
convenir, du fait notrulUllent que nous n 'y avions
jrullaiS tenté le franchissement et que, par consé-
quent, l ' rumée frrulçai se ne pouvait SoupçOliller
IUle tentative de ce type à cet endroit. La deuxième
raison est qu ' il y avait une forêt assez proche de la
route, ou les combattrulls pouvaient éventuelle-
ment s' abriter. En assurrult la couvelture de la
route des deux côtés, les dj olUlOud utilisèrent les
tubes de brulgalore pour détruire les fil s bru'belés,
creusèrent IUle trrulchée de 50 cm de profondeur,
pellllettrull le passage d' une section de djOlUloud
sans risque, et coupèrent les fils électrifiés de 5 000
volts . Pour éviter les tirs des mitr'ailleuses instal-
lées devant le blockhaus, Haddad AbdellllOur

,.7
CHADLI BtNDJEDID - MtMOIRES

dorma ordre à ses honmles de rallier la forêt toute


proche. Un accrochage s' ensuivit et les djOlmoud
pénétrèrent de plain-pied dans lm champ de mines.
La tentative échoua : plus d' une dizaine de djou-
noud y trouvèrent la mOlt, en plus de nombreux
blessés et de prisolUuers. Blessé, Abdellaoui fut
contraint de se replier avec les quelques smvi-
vants. C ' est ce jom-là que mon compagnon d' anne,
Haddad AbdelUlom , qui ne m ' avait jamais quitté
depuis son engagement dans la lutte année et son
affectation cOimne adj oint militaire dans la pre-
nuère compaglue, est tombé au champ d' hOimem
avec Yazid Ben Yezar et son assistant Aluned
Lesnami . A chaque fois que l 'occasion de visiter
Annaba se présente à moi, je vais me recueillir
devant la stèle conunémorative éIigée à lem'
mémoire, à Aïn Laâssel.
A Sidi Trad
J'ai passé lme bOime prutie de mes rumées de
combat drulS la région de Sidi Trad, à l' extrénuté de
la brulde frontalière, dans la COlTuntme de Zitomla.
La région était réputée pom ses reliefs escrupés,
ses pentes raides et ses grottes imprenables. C'est
pom'quoi les Français n 'ont jrunais réussi, malgré
lems nombreuses tentatives, à atteindi'e Hrumnam
Sidi Trad. Même lem aviation évitait de slUvoler
ces montagnes, pom s' épru'gner noti'e rutilleIie
installée sur les crêtes, Une fois, nous avons réussi
à abattre lm appru'eil de type T28, à la lisière de
Sidi Trad, au lieu-dit Kef El-Houml, à l' aide d' lme
mitrailleuse de type 45 MG . Après cette action,
l ' elmenu n ' hésita pas à bombru'der ces grottes avec

188
L 'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR (1958- 1959)

ses B26 américains. Avant le parachèvement de la


constlUction de la ligne Challe, cette région fi·onta-
hère s ' était transfonnée en théâtre pour embusca-
des dressées par les première et troisième compa-
gnies pour empêcher l ' elmemi d' occuper nos
positions et d'atteindre la zone fi·otllalière. Dans
IUle de ces embuscades, nous avons capturé un sol-
dat de la légion étrangère.
Nous avons donc choisi cet endroit pour le repos
et la convalescence des djOWlOUd, parce qu' il y
avait IUle station thennale dont l ' eau était réputée
pour ses veltus thérapeutiques. Non loin de cette
station, à l'ouest, se trouve le mausolée du saint
patron, Sidi Trad Belmacer, érigé à l' intérieur
d'tUle zaOlüa, sur un plateau que les tribus avoisi-
nantes utilisaient comme cimetière. Les habitants
visitent le mausolée et demandent la bénédiction,
en posant leurs lèvres sm les slVaqem, une sotte
d' ustensiles en tetTe cuite qui étaient posés sur le
tombeau. On atltibuait à Sidi Trad de nombreux
miracles. La Révolution combattait ce geme de
pratiques et de croyances, c ' est pourquoi nous
avons interdit à la population de visiter le mauso-
lée. Je me rappelle d' une anecdote : IUl jour, je fus
blessé à la jambe di·oite et les djOWlOUd, pow· bla-
guer, di saient que la malédiction de Sidi Trad s' é-
tait abattue sur moi.
« Chadli parle-t-il de la guelTe ? »
Je garde encore des souvenirs inoubliables de
mon ami photographe et caméraman yougoslave,
Stevan Labudovic. Il imposait le respect par sa
taille, mais aussi par sa modestie, ses qualités

189
CHADLI BENDJEDID - MÉMOIREs

lllorales et son dévouelnent sincère pour les


valeurs d' amitié et de fidélité _ Un jom , son épouse,
Roziska, demanda à la miemle lors d' un voyage en
Yougoslavie, si « Chadli p arle de la gllerre »_ Mon
épouse lui répondit que je n' en parlais pas_ A son
tour, ma fenune demanda à son hôtesse si Stephan,
lui, en parlait. Roziska lui rétorqua que lui non
plus n' en parlait jamais _
Pom1ant, Labudovic a vécu la guelTe avec nous
et a été témoin de ses atrocités et des crimes du
colonialisme_ Il a immOitalisé les exploits des
moudjaludine dans des milliers de mètres de pel-
licule qui constituent, auj omd' hui, une mémoire
vivante de l' Algérie combattante_ Labudovic était,
avec son compatriote Zdi-avco Pecar, l' Italien
Epoldi et l'Américain Edmond Ritchi, l'lm des
rares jomnalistes étrangers à avoir séj omné long-
temps dans les deux zones opératiOimelles nord et
sud, et écrit sm les combattants, filmé lem vie
quotidimme, rencontré les chefs de bataillons et,
sm10ut, inuno11alisé les moments de franclusse-
ment des lignes Challe et MOlice_
Labudovic était venu en Algérie en 1960, àprès
lme renconh-e enh-e Aluned Bomnendjel et le
maréchal Tito à Brioni, où le prenuer avait
demandé au leader yougoslave d' aider les combat-
tants algériens en envoyant lm caméraman réali-
ser des rep0l1ages sm la Révolution et fonner une
équipe de cameramen algériens _ Tito choisit pom
cette mission Labudovic, qui était son caméraman
persOimel et avait été son compagnon lors de la
lutte des Yougoslaves conh-e les nazis_ Au début,
Labudovic VOlÙait rej oindi-e les Amès, mais les dif

190
L 'ETAT- MAJOR GENERAL ou LE RETOU R DE L 'ESP OIR (1958-1959)

ficultés qu ' il avait rencontrées pour fi-anclùr la


ligne Challe et la mOIt du cOIllinandant A1uned EI-
Aggoune l 'en empêchèrent. Il rejoigrùt alors mon
PC et resta avec moi quatre longs mois, Il parlait
un peu le français mais avec lm accent. Lorsqu' il
ne pouvait pas s'explimer, il dessinait des lettres
en l 'air avec la main, Il se considérait COilline
dj oundi à paIt entière, au point qu' il me demaIlda
de prolonger son séjour avec nous, paI'ce qu' il per-
cevait son dépaIt comme lme déseltion ,
Un jour, il me sollicita pour monter !me embus-
cade aux Français, en plein jour, afin qu' il puisse
filmer. Je ne pouvais qu' exaucer son vœu, Nous
avons effectivement dressé cette embuscade et
nous nous SOIllines bien accrochés avec !me compa-
glùe fraIlçaise, Après notre retrait, Labudovic avait
égaI'é ses appaI'eils, qui étaient sa seule aime,
Heureusement qu' ml jemle djO!Uldi, qui s' üùtiait
avec lui à l ' ait de la prise de vues, les retrouva
accrochés à Wle braIlche d' aI'bre,
Une fois, apercevaIll Labudovic sur Ull rocher
s'apprêtaIlt à filmer, j ' eus conune le pressentiment
que quelque chose allait se passer. En effet, à
peine quelques mümtes plus taI'd, des B26 com-
mencèrent à nous sUlvoler. Je lui demaIldai de s'é-
loigner, COilline il ne voulait pas s ' exécuter, je l ' in-
terpellai SlU" ml ton violent. A peine s ' était-il
éloigné, que l'aviation se mit à bombarder au
napalm le rocher SlU" lequel il se tenait ; la masse
de piene fut littéralement pulvélisée, A cette vue
il resta conune tétaIùsé, puis il se précipita vers
moi et me plit daIls ses bms en pleuraIlt. Il venait
d' échapper mü-aculeusement à Ulle mOIt celtaine,

191
C HADLI BENDJEDlD - MÉ MOIRES

Il disait toujours que s'il venait à mourir, ICI , avei


nous, il serait « martyr ».
Labudovic refusait de filmer le napalm, parce
que cela lui rappelait la bombe atomique.
Jusqu'au jour d' aujourd'hui, il confie à ses ami-,
qu'il reste redevable de sa vie à son « chef > *
Chadli. Il était aussi lm ami intime de Houai i
Bownediene. A l'indépendance, ce denuer le rece-
vait sans protocole. Un jour, il lui demanda de
velur, lui et sa fenmle, en Algérie, pour y célébréi
la naissance de leur enfant. Mais la naissance fui
prématw'ée, et parce que Labudovic avait souhaite
que Bownediene soit le panain du nouveau-ne
Wle fille à qui Bownediene choisira le nom
d' Ida -, ce denuer demandera à l'ambassadeui
algérien à Belgrade d' offrir à la maman, Roziska,
cent fleurs pour chaque lettre du prénom « Ida »,
c'est-à-dire trois cents au total . Je l'ai rencontre
pour la denuère fois , avec son épouse, chez luoi . 1

Alger, lors de sa visite en Algérie, en mai 2007. Kt


conune à chaque fois, il fondit en lannes en m' évo
quant : « Mon chef qui m 'a sauvé la vie ! » A sel
anus, il confiait : (( Dans ma vie, j 'ai connu deux
chefs :Josip Broo Tito et Chadli Bendjedid. »
hÙlwnation de l' honune « à la peall /loire »
A Sidi Trad, toujours, j ' ai irùlwné le pellSeur et
nulitant Frantz Fanon. C' est là lm fait que certains
ont cherché à occrùter. D' ailleurs, même dans les
colloques orgruusés chaque rumée sur sa persOima
lité et sa pensée, on n' a jrunais dit que « c 'est
Chadli qui "a inhumé ». Fanon était décédé dans
Wl hôpital du Mruylruld aux Etats-Unis, où il était

192
L 'hAT- MAJOR ctNtRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR ( 1958-1959)

soigné pom une leucémie, A l'époque, nous enten-


dions parler de lui et nous savions que c' était Illl
intellectuel Oliginaire de Mrutinique qui avait
rej oint la révolution algélielme, à l'instru' de nom-
breux révolutiOimaires et intellectuels étrangers,
li avait travaillé il Tlmis avec Abrule RaJlldane au
déprutement de l'infol1nation et pruticipé active-
ment à la médiatisation de la Révolution algé-
lielme à travers ses ouvrages, ses intelventions
daJlS les forums intemationaux et pru' son action
diplomatique, notrullinent en Afrique, Je ne peux,
cependrult, confil1ner la véracité des mmeurs qui
avaient circulé, selon lesquels Français et
Américains se seraient entendus pom laisser
Fanon sans soins.
li avait laissé Illle lettre à ses runis, druls
laquelle il lem demruldait de l'enteITer en
Algérie, au cimetière des mrutyrs, A sa mOIt, sa
dépouille a été h-ansférée en Tlmisie, Le GPRA
sollicita l'état-major pom h"OlIVer Illl cimetière
pom mrutyrs, Mais on n ' en h'ouva aUCllll druls
cette région, Au coms de la première semaine de
décembre 1961 , le secrétaire général de l'ex-état-
major de l'Est, le lieutenant Ait Si Mohrullined,
me contacta de Tlllus pom me demrulder s' il exis-
tait un can'é pom les mrutyrs druls la zone nord,
Je l' infOImai que nous inlumuons nos mrutyrs au
cimetière de Si fana, situé sm le versrult sud de
Sidi Trad, En effet, nous y avons enteITé Illle dou-
zaine de mrutyrs calcinés, avec lems rumes, pru'
lm bombru'dement au napalm de l ' aviation enne-
mie qui les avait smplis sm les hautems de
Sidi Trad,

193
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

Mais, au lieu de b1lIlsférer sa dépouille et do


l'inhumer secrètement, le gouvemement provi
soire préféra aIUloncer la Ulmt de Frantz Fanon et,
plus grave encore, infonné qu'il serait entelTé au
cimetière des maItyrs, en tene algélielUle. Le
G PRA avait SaIIS doute des calculs politiques que
nous ignOllons. Mais l'annonce de l'entenelnenl
de Frantz FaIIOn en tenitoire algélien nous causa
de gros elUluis et faillit nous coûter cher. Dès que
les autmités fi1lIlçai ses ement vent de la nouvelle,
elles lancèrent deux avions de type 826, pom sm-
voler en pennanence le long des frontières, dans
la région que nous slllllmmnions le « no man 's
land », à la pOlu'suite de tout ce qui bouge pom le
bombaI·der.
Nous avions creusé la tombe, la nuit, et tout pré-
paI'é pom entelTer FaIlon. Le lendemain, lme délé-
gation représentaIlI le GPRA et l'état-major aIliva,
pOltaIlt la dépOluile mOltelle, à Oued 8aghla. Dans
la délégation, on recormaissait MohaIned-Seghir
Nek:kache, le responsable santé de l' ALN, le méde-
cin Yaàcoubi , lllle représentaIlte de la Croix-Rouge
intemationale et les deux jOlllualistes yougoslaves
Pecar et Labudovic.
Je n' ai pas apprécié le compOltement de cer-
tains membres de la délégation, venus prendre des
photos devant le cercueil du défllllt. En aIlivaIlt
aux fi'ontières, je lem ai expliqué que je ne pouvais
pas lem faire prendr'e de lisques du fait qu'ils ne
connaissaient pas la région que l' aviation slllvolait
sans cesse. {( NOlis finirions par êh'e découverts et
pilonnés », lelll' ai-je dit. Finalement, la délégati on
rebroussa chelnin. Fanon fut iIrlllllUé au cimetière

194
L 'ÉTAT- MAJOR GÉNÉRAL OU LE RETOUR DE L 'ESPOIR ( 1958-1959)

de Si fana où nous lui rendîmes des hOlmeurs mili-


taires. Nous avons entené avec lui, COlmne il l'avait
smùmité dans son testament, ses ouvrages Peau
noire et masques blan cs, La cinquième année de la
Révolution algérienne et Les damnés de la terre.
Après l' indépendance, en 1965, les moudj ahidine
ont plis l'initiative de transférer ses ossements au
cimetière des martyrs d' Aïn EI-Kenna.
CHAPITREVll

LE PREMIER
,
PRISONNIER
.
APRES L'INDEPENDANCE

Il est des paradoxes dans la vie qu'il est difficile


d' expliquer et de croire, et qu' on accepte tels
quels. Je n' ai jamais mis les pieds dans une prison
coloniale bien que les autOlités françaises m'aient
plusieurs foi s condamné à mOlt par contmnace. Et,
aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis
retrouvé denière les baneaux à l'indépendance.
Ma détention dma un mois ou plus, dans l'isole-
ment le plus total à l'intéIiem d' une casemate
aussi noire qU'lUle tombe. Je souffIis de dmùems
insuppOltables .
La pIison, c' est COlUm, n'a pas que du mauvais.
Me concemant, et malgré ce que j ' ai enduré mora-
lement et physiquement, cette expétience dmùou-
reuse a confOlté chez moi une vieille idée pharao-
tuque : l'être hmnain platufie et le SOIt le nat·gue.
La vétité est que j ' ai touj ours évité d' évoquer ce
draIne qui ln'est ani vé, au ffiOlnent où nous fêti ons
encore la victoire. Mais, bien que j'aie tout fait
pour oublier, j ' en gat-de touj ours les tenibles ima-

197
CHADLI BENDJEOID - MÉMOIRES

ges dans n1a Inén10ire, bien Inalgré n10i . Il In'ani.ve


poofois de poser cette question à mes compagnons,
sans aUClme ani.ère-pensée : « Q ui est le premier
prisonnier p ost-indépendance ? ». Ma question les
étOlme touj om s. Ce premier prisomuer, c'est tout
simplement Chadli Bendjedid. Je raconte l'lustoire
SoolS exagération ni fiOlitmes.
J'ai été le prernier officier à rentrer au pays,
quelques j oms avoolt la procloouation du cessez-le-
feu . La Révolution passait poo' une période diffi-
cile où tout pouvait OOliver. Nous autres officiers
attendions l ' oomonce des résultats du denuer
romld des négociatiollS d' EviaJl avec impatience.
La façon dont les discussiOllS se dérmùaient était
loin de nous rassmer. Les divergences de vue
menaçaient de creuser le fossé entre le G PRA et
l'état-major général . Nous étions quasiment daJlS
l 'impasse. Il ne se passait pas IUl j om SOOlS que les
accusations mutuelles et la guelTe des cOlmumu-
qués n 'aggravent encore lUl peu plus la situation.
Pom l' état-maj or général, il n' était plus question
de revenir en anière ou de faire des concessions,
au regard de l' effervescence qui régnait daJlS les
rOOlgs de l ' oomée et de la multiplication des voix
opposées à certaines dispositions de l' accord que
nous considérions conuue IUle atteinte tlagrOOlte
aux acquis obtenus au prix de sept oomées de
lutte. Les points d' achoppement concemaient, POO"
exemple, la location de la base navale de Mers El
Kébir et de ses oomexes militaires au profit de la
France, les conditiollS de coopération avec l' OOlcien
OCCUpaJlt, le statut de la nunOlité emopéenne et
les avantages dont elle devait j ouir, etc.

r98
LE PREMIER PRI SONNIER APRÈ s L 'INDÉPENDANC E

Sur ces entrefaites, l'état-maj or général intensi-


fia, dès février, sa campagne de sensibilisation en
direction de l'année des frontières, SlU' le danger
de ces accords et leurs réslùtats néfastes pour l'a-
venir du pays. La campagne avait été rigoureuse-
ment étudiée selon une stratégie qui visait il mon-
trer un GPRA capitulant face il la puissance
coloniale et, dans le même temps, mettre il nu les
velléités néocolonialistes de la classe dirigeante
fi'ançaise, Parallèlement il cela, les bataillons sta-
tionnés le long des fi'ontières multipliaient les
actes de sabotage contre les lignes éleclliques.
C' était lm message clair il la France et au GPRA
que rien ne pouvait se faire sans l' assentiment de
l' ALN ou contre sa volonté, Il serait en'oné de
croire - conune le font cert ains histOliens - que
noll'e opposition aux accords d'Evian était une
question de rivalité persormelle enll'e Houari
Bomnediene et Benyoucef Benkhedda. Ce denuer
nous avait rendu visite darlS la zone opératiOllllelle
nord et nous l'avions reçu avec les hormeurs dus il
sa qualité de Chef du gouvemement, en dépit des
graves divergences qui nous opposaient au sujet
de l'avenir du pays. Abdelhafid Boussouf avait fait
de même, secrètement, pour tâter le tenain. Je l' a-
vais accompagné moi-même dans lme visite
d' inspection aux Imités de la zone nord ; j ' avais
fait nune de ne pas le cOllllaÎlI'e.
Noll'e opposition il ces accords n' obéissait pas
non plus il quelque tactique de l'état-maj or géné-
ral pour s' adjuger le pouvoir. Il est vrai que
Bomnediene avait su exploiter et instrumenter le
différend sur ce point, refusarll d'envoyer lm

199
C HADLI BENDJEDID - MÉM OIRE S

représentant de l' état-maj or général à Evian et


s ' abstenant de voter en faveur du cessez-le-feu
malgré l'adoption du texte par le Conseil national
de la Révolution algérienne et l ' assentiment des
cinq chefs histOliques empIisOlll1és .
Le fait est que la position de l ' état-maj or géné-
ral reflétait une tendance générale qui prévalait
dans les rangs de l ' ALN , dont les chefs repro-
chaient aux négociateurs algéliens de ne pas pren-
dre en considérati on la réalité du ten-am. La plu-
patt d' entre nous croyaient fennement que
l ' avenir appattenait à ceux qui avaient pris les
annes et non pas à ceux qui avaient fait de la
cause de tout lUl peuple un fonds de conunerce
dans les salons de TlUÙS ou les ({ harems » du
Gouvenleluent provisoire. Si l 'histoire nous a
applis que les révolutions sont le fait de deux caté-
gOlies d' honunes - ceux qui les mènent et ceux qui
en profitent -, nous, pat' contre, étions fat'ouche-
ment opposés à cette logique.
Mais, je dois l ' avouer, en dépit du bouillorme-
ment qui régnait au sein des troupes relevant de
l'état-major général, les soldats ne cachaient pas
lem j oie face à l ' approche de la fin des hostilités.
Ils avaient souffelt des affies de la guelTe et
enduré lme tenible tragédie . Lem seul SOlÙlait
était qu' ils puissent enfin rentrer chez eux et
revoir lems fatuilles le plus tôt possible. Je n' ou-
blierai jatnais l ' image de mes soldats versatlt des
latmes de j oie et d' inquiétude en même temps. Je
voyais datlS leurs yeux lUle lueur d' espoir mêlée à
lme angoisse refoulée, due à lem incompréhension
face à des luttes intestines et aux profondes div er-

200
LE PREMlER PRlSONNIER APRÈs L 'INDEPENDANCE

gences qui faisaient éclater les rangs de la


Révolution, au moment où elle était si proche de
la victoire. Leurs questions au sujet de leur deve-
nir et de l ' avenir de leur pays étaient lancinantes
et dOlùoureuses. Nous évitions d'y répondre autant
que faire se pouvait, conscients que nous étions de
la gravité de la situation, entourée de trop de
zones d' ombres. Les dirigeants des zones nord et
sud étaient inquiets pour la péri ode de transition
qui devait durer six mois, vu l' absence de garan-
ties concrètes sur le retrait de l 'année française
dont les effectifs se chiffraient à 800 000 honunes.
Ce qui accentuait nos doutes, c' était la force locale
dont celtains vOlùaient qu'elle suppléât à l ' ALN.
Cette entité hybride était fonnée, dans sa majo-
rité, d' honunes qui avaient combattu les moudja-
ludine. Nous y voyions un prolongement de la pro-
moti on Lacoste et le fer de lance d' une action
visant à pmter 1111 coup fatal à la Révolution. De
même, nous n 'avions pas confiance en l'organe
exécutif provisoire que présidait Abdemùunane
Farès . La question de la libération de celtù-ci par
le général de Gaulle, la veille de la signature des
accords d' Evian, et la relation avérée qui liait les
deux honunes suscitaient mOlùt intelTogations.
Nous avions consacré nos effmts, à cette
époque-là, à la sensibilisation de nos hmmnes sur
la nécessité de faire cm]>s avec le commandement
de l'état-major dans la lutte qui le mettait aux p'i-
ses avec le GPRA et de soutelur ses revendications
appelant à rejeter la décision relative au désanne-
ment de l ' Année de Libération nationale et à accé-
lérer son retour au pays dans les plus brefs délais.

lOI
C HADLI BrNDJIDID - MÊMOIRES

Un des problèmes les plus graves qui s' étaient


posés, avait trait au SOIt réselvé à l' ALN : allait-
elle être dissoute conune le revendiquaient la
France et ceItaillS cercles pro-colonialistes
suspects ? Allait-elle être remplacée par les sup-
plétifs, ennemis des m oudjaludine, dont l'option
fut évoquée pour assurer la péliode de transition ?
Qu' allait-il advelur des éléments de cette année
qlÙ avaient consenti d ' immenses saclifices pour la
libération de la prutie ? Allait-on les remercier et
les plier de rentrer gentiment chez eux connne si
de lien n ' était ? Comment le problème des rumes
allait-il être réglé ? Etait-il concevable que cette
force de frappe fùt balayée d ' IUl revers de
main pour satisfaire les lubies des politicru'ds ?
Ces intenogatiOIlS tounnentaient les djounoud
plus que les officiers, Notre position ne souffi1Ùt
pas d ' runbages et était indiscutable : nous refu-
sions le mru'chandage et le chrultage tout simple-
ment. Cru' désrumer l' ALN revenait à ouvrir la voie
aux règlements de comptes et à l'exacerbation de
l ' esplit de vengerulce chez les collaborateurs et les
sbires de la France qui auraient honte de leur
passé peu honorable. C ' est pour cela que l ' état-
maj or général adopta lUle position intrrulSigerulte
sur cette question,
L'Année de Libération nationale ne pouvait pas
rentrer au pays au m ême titre que les réfugiés.
Notre vision future de son rôle était différente de
celle du GPRA . De plus, c' était lme question
d ' hOImeur 1 Boumediene et Mendjeli rappelaient
constanunent, drulS leurs réuniollS avec nous, ce
qu' il était advenu des rumées mru'ocaine et tmu-

202
LE PREMIER PRISONNIER APRl:S L'lNDtPE NDAN CE

sienne après l'indépendance de ces deux pays .


Leurs éléments furent désannés qui finirent mar-
ginalisés et exclus, victimes de l'ingratitude. Le
SOIt des soldats ttuusiens et marocains nomlissait
chez nous ml sentiment d' ameltmne car nous
aurions subi la Inêlne déconvenue.
Le 18 mars, Benyoucef Benkhedda atll1onça,
dans ml discours radiodiffusé à pattir de TlUUS, l' a-
bouti ssement à lU! accord global à Eviatl et appela,
au nom du G PRA, à l'atTêt de toutes les opérations
militaires sur tout le tenitoire national, à compter
du lmldi 19 mat.. à nudi . La joie du peuple dans les
villes et les villages fut inunense. Les djOlmoud de
l' ALN accueillirent la nouvelle pat- des salves de
coups de feu en l' air. Mais les nouvelles que nous
entendions à la radio ne nous disaient tien qui
vaille. Les responsables - ceux de l'intétieur
notamment - se pressaient d' occuper les postes
qui leur pennettaient d'accapat·er le pouvoir. La
course au trône était telle que celtains chefs enj oi-
gnaient à leurs hmmnes de rej oindre leur wilaya
d' mi gine. Mais les bataillons qui étaient station-
nés le long des frontières avaient pu maintenir la
discipline et la cohésion au sein de leurs rangs.
Outre l' atnplification de la clise enb-e le GPRA
et l'état-major général, les ab-ocités conunises pat-
l'OAS qui s' opposait catégmiquement aux accords
d' Evian, prenaient de l'atnpleur, notatmnent à
Alger, Armaba et Oratl, indiquatlt que la spirale de
la violence et du telTmisme n' allait pas s' atTêter
de sitôt. Ce qLÙ nous préoccupait le plus, c'était la
complicité des Européens et d'lUle pattie de l'at·-
mée française avec cette orgatlisation telTOllste.
CHADLI BENDJEDlD - MÉMOIRES

La guelTe civile fiappait à nos pOites et nous


tenions à l ' éviter coùte que coùte.
Bomnediene traçait sa voie vers le pouvoir dou-
cement mais sùremen!. Mais il était conscient
qu' il était inCOIlliU du grand public en tant qu' -
honune politique et ne jouissait pas d'IUl soutien
suffisant auprès des wilayas de l 'intéliem. C'est
pom cela qu' il se mit à la recherche de « SO/1 »
homme. Les alliances se faisaient et se défaisaient
du jom au lendemain : Bomnediene s'allia avec
Ben Bella et Klrider pom assmer IUle couvertme
politique à l' année. En tant qu' officiers, nous
savions qn' il avait eu des contacts avec les cinq
prisOimiers au château d' Alùnoy et qu' il lem avait
exposé son point de vue pom une sOitie de crise :
il lem avait proposé la création d'ml Bmeau poli-
tique et la présentation d'lm progranune pom l 'a-
près-indépendance. Bomnediene joua sm les liva-
lités et l'avivement des querelles entre les cinq
pers Oillialités. Il avait choisi de s' allier avec Ben
Bella parce que Mohamed Boudiaf avait refusé
d' être « à la bolle de l 'armée », COilliue il l ' avait dit
llù-même.

L'accueil des cinq


Après le cessez-le-feu, confOlmément aux
accords d' Evian, les autorités françai ses libérèrent
Ben Bella, Boudiaf, Aït-Ahmed, Klrider et Bita!.
Ces denùers effechlèrent une tmilllée au Maroc,
en Egypte et, enfin, en Twrisie. J'ai fait partie des
officiers qlÙ ont accompagné BO\Ullediene et les
membres de l ' état-major général pom les
accueillir à l'aéropOit de Tunis, le 14 aVlil 1962.
LE PREMIER PRI SONNIER APRIS L 'INDÊPENDANCE

Nous avions remarqué l' absence de Boudiaf, ce qui


laissait entendre que les différends entre les cinq
hOlwnes - Wl secret de Polichinelle, au dememant
ne s'étaient pas aplanis ; ils s'étaient plutôt
aggravés à l 'orée de l ' indépendance. Malgré cela,
le jom de lem libération fut illle véIitable fête
pom les officiers, quelques membres du G PRA et
les réfugiés algériens qui les accueillirent en gran-
des pompes. Ben Bella embrasa les sentiments des
gens venus l 'accueillir en les haranguant du haut
de l'estrade habituellement réservée au président
Habib Bom guiba : « NOliS SOIll/nes des Arabes l NO liS
sommes des Arabes .1 Nous sommes des Arabes .1 », a-
t-il martelé. Bow·g uiba fut agacé par· ces propos
qu' il interprêta conune tUle alliarlce avec
Abdennasser, à son détriment, d' autarlt plus que
Ben Bella venait du Caire. Le désaccord entre
Abdennasser et Bomguiba sm la Révolution algé-
rierUle et la cause palestinierUle est COlUlU de tous.
Bomguiba n 'avait pas Ben Bella en odelU· de sain-
teté, préférarlt traiter avec le binôme KIim
Belkacem et Benyoucef Ben Khedda. Il m ' avouera
plus tar·d, alors que j ' étais Président, qu' il n 'avait
j arnais eu confiarlce en Ben Bella.
Après cela, Bownediene organisa illle visite des
cinq aux tmités de combat dans les zones nord et
sud. C ' était Wle occasion pom eux de découvrir le
niveau élevé atteint par· l'ALN en matière d' orga-
nisation, de disposition au combat et de maltrise
de l ' armement sophistiqué que nous avions reçu
des pays socialistes. A la fin du mois, le conunarl-
dement de l'état-major général accusa le GPRA de
ne pas avoir imposé les dispositions inscrites dans

205
CHADLI BrNDJEDID - MÉMOIRES

les accords d' Evian après les provocations de Par


mée fj-ançai se contre les unités de l' ALN dans les
monts de Beni Salah . L' état-major général rendit
public un conummiqué acerbe dans lequel il
dénonçait les violations répétées des clauses dr
l' accord, menaçant de riposter avec force si ces
provocations ne cessaient pas.
En réaction au rapprochement entre Ben Bella
et l'état-major général, le GPRA coupa les vivres
à l'année des frontières et gela son budget. Ce fui
lme erTem monumentale que l'état-major général
mit à profit pom attiser la colère des officiers et
des djolmoud. D'lm autre côté, cette décision n' a-
vait aucun effet, car l'état-major général avait pris
ses dispositions dans les zones nord et sud. Il avait
suffisanunent de ressomces pom continuer d'ap-
provisioilller les Imités sans l' aide du GPRA . Celui-
ci conunit une autre maladresse fatale en deman-
dant à son homologue hmisien d'interdire aux
unités de l' ALN de franchir la fi'ontière et d' accé-
der à la Tlmisie. Cette décision faillit conduire à
lme confrontation atm ée entre nous et la Gat'de
nationale hmisieillle.
Oatts une tentative de swmonter la crise, Ben
Bella, soutenu pat' Khider et Bitat, proposa la
tenue d'Ime session du CNRA . La rélmion eut lieu
du 21 au 28 mai à Ttipoli, datlS une atmosphère
électrique, sm fond de graves divergences entr'e
les patiies qui luttaient pom le pouvoir et l'oppo-
sition représentée pat' le trio Klim Belkacem,
Boussouf et Ben Tobal.
J'avais dematldé à rentr'er au pays . Oatts
cette situation pom le moirts atnbiguë, Houati

206
LI PREMIIR PR1 S0NNlI R APRÈs L'INDEPINDANCI

Boumediene me chargea d'une mission auprès des


responsables de la Wilaya Il pour les convaincre
d' éviter la confrontation et l'effusion de sang. Ali
Mendjeli me remit une quantité d'annes que je
devais offrir à mes interlocuteurs. Avant de me ren-
dre dans la Wilaya H, j 'eus le sentiment bizaITe que
quelque chose allait ani ver. Celte pensée me hanta
tout au long de mon chemin. Je saluai mon frère
Abdelmalek - il était sous-officier -, retirai ma
montre et la lui offiit en ayant ces propos prémoni-
toires : « Sait-on jamais ce que nOlis réserve le des-
fin .1 » J'avais deux sections . L'une, couunandée par
Abdelkader Abdellaoui, devait se diIiger vers la
paItie nord de la zone, entre les deux lignes (TaI-r,
Zitolma, Aïn El Kenna, Blandan et l'ouest d' El
Kala), et l' autre, conunaIldée paI' MohaIlled Salall
Bechichi avait ordre de se rendre daIlS la région de
HaInmaIn Nbaïl. Je passai paI' l' endroit appelé Bec
de canard et traversai la ligne Challe de nuit, près
de Souk-Alu-as, sous lm pont proche de la voie fer-
rée. Nous n'efunes pas trop de difficlùtés à traver-
ser, CaI' la gaI'de avait été baissée après le cessez-le-
feu. Nous passâmes toute la joumée dans un poste
entre les deux lignes. Le soir, nous vîmes lme
colOIme de CamiOIlS traIlSp0I1aIlt des soldats et un
groupe de haI'kis. Ils étaient vraisemblablement à
notre recherche après qu'ils eurent découveI1 les
traces de notre passage. La colorme s' aITêta à 300
mètres de nous à cause d'tme paJ1l1e SlUvenue sur
lUl des caInions. Nous étions en état d' aleI1e penna-
nente, prêts à paI'er à toute éventualité. Mais il n'y
eut pas d' accrochage. A la tombée de la nuit, des
moussabiline de Souk-Alu-as viment vers nous. Un

207
CHADLI BrNDJEDID - MÊMOIRES

groupe accompagna la section de Abdellaoui jus-


qu' à Belu Saleh, et un autre guida Becluclu et ses
honuues vers Hanunam N ' baïl. Je restai, quant à
moi, avec des militants que j'accompagnai à Souk
Ahras. Le lendemain, j 'inspectai les deux sections.
J'avais réussi à me rendre à Belu Salall en tenue
civile, en compaglue d' un caïd que les soldats de la
Légion étrangère cOlmaissaient bien. Je me sou-
viens que nous avions passé le baITage en voiture.
J'étais assis à côté du caïd qui tremblait de tout son
corps. Il récitait le Coran sans ruTêt. Les soldats ne
firent pas attention à moi, se contentrult de lui ren-
dre le salut.
Je passai en revue la section que j'avais envoyée
à Belu Saleh. Salail Bouchegouf se trouvait entre
les deux lignes. Je chru·geai Abdellaolù de super-
viser cette zone avec lui . Je relms aux deux hom-
mes de l' ru·gent puis je me rendis à Hrurunrun
Nbaïl et y passai la mùt. Il était prévu que
Abdellaolù cOlrunande la zone 1, qlÙ se trouvait
entre les deux lignes, Bouchegouf la zone Il et
Beclùclu la zone qui s'étalait entre Souk-Aluâs et
Hrurunrun N ' baïl. Nous avions pom Imssion de pré-
pru·er le retom de l' Année de Libélâtion sm le ter-
11toire national . Après cela, je reçus - à ma
demande - le responsable de la région de Guelma.
Je le priai de m 'accompagner jusqu' au centre de
conunruldement de la Wilaya Il. Pru· précaution,
j'avais choisi de passer la mùt en ville, chez lm
policier algélien COIlllll dans la région. Malgré
cela, les autOlités fiâllçaises ement vent de ma
présence à Guelma. Le lendemain, la radio diffusa
l' infonnation selon laquelle « l 'adjoint de Bensalem

208
LE PREMIER PRlSONNŒR APRÈs L'INDEPENDANCE

est entré à Souk-Ahras avant de se rendre à


Guelma ». L' atmosphère était chargée d' éleclIicité
au sein des unités de la Wilaya II . J' enj oignis à
Becruclù de quitter la zone afin d' éviter tout inci-
dent avec eux, mais il passa outre mes ordres et
demema sm place. C'est alors que des soldats ani-
vèrent de Guelma et ouvlirent le feu sm ses hom-
mes du haut d' une colline avoisinante. Beclùcru
dut se replier pom éviter l ' effusion de sang . Suite
à cela, le responsable de la région m'accompagna
au QG de la Wilaya II qui se II-ouvait dans IUle zone
montagneuse enlI-e Collo et Mechat. Etait présent,
mon secrétaire particulier, Tayeb Hafiane, lUI
jeune de Souk-Ahras.
Je II-ouvai les responsables de la Wilaya n se pré-
parant à se rendre à la rélUùon de Tlipoli . Ils
étaient en session ouvelte. Je complis, à II-avers ma
discussion avec Salall Boublùder et Abdelmadj id
Kalù enas, qu' ils rejetaient l' autorité de l' état-
maj or général et revendiquaient la réintégration
des soldats de l ' année des frontières dans lems
wilayas d' oligine. Les djounoud suivaient, abasom-
dis, ma discussion houleuse avec Abdelmadj id
Kalùenas _ Je m ' adi-essai à Smvl El Arab en ces ter-
Ines : « No us devons travailler main dans la main
pour éviter la confrontation. L 'état-m ajor général est
décidé à rentrer en A lgérie et souhaite que nOlis
surmontions ensemb le cette phase difficile ». Salah
Boubnider était déconcerté, énelvé, clispé. Je lui
dis : « La g uerre est finie maintenant et il faut que
nOlis œuvrions ensemb le à sauvegarder l 'intégrité ter-
ritoriale et l'unité du peuple e t de l'armée. No us
devons transcender nos divergences, parce que les mis-

209
C HADLI BENDJEDID - MÊM OIRE S

sions qui nous attendent requièrent cela ». Quel ne


fut pas mon étmmement lorsque je l'entendis dire :
{( Je ne céderai pas 1In empan de la wilaya .1 }) Il vou-
lait dire la Wilaya II et l ' ex-Base de l' Est. Et d' ajou-
ter : « Ces colonels (entendre Benaouda, Kafi et
Mendjeli), nous ne les avons pas faits prisonniers che=
nOlis et nous leur avons permis de se rendre en Tunisie.
Et voilà que vous en ave= fait des colonels et des
=aïms ! » Je rétorquai : « C 'est le GPRA qui les a pro-
mus au grade de colonel, pas nOlis .1 » .

«Des putschs à ell avoir les cheveux gris! »


A la fin, nous convînmes d'ajOluner la discus-
sion SlU' la mission que m 'avait confiée l ' état-maj or
général jusqu' après la rémuon du CNRA .
Durant les premiers j ours de ma présence SlU' le
tenitoire de la Wilaya II, je fus accueilli et traité
convenablement. Mais, lUle fois de retolU' de
Tripoli, le compmtement à mon égard changea du
tout au tout. Mon anne me fut retirée et mes
papiers confisqués, parce que les responsables du
G PRA avaient dit à Boubruder, lorsqu'ils avaient
su la natlU'e de la mission qui m ' était échue :
« Chadli est le plus grand des perturbateurs. Son nom
est parmi les premiers de la liste des officiers ayant
signé la pétition dénigrant le GPR4 et soutenant l 'é-
tat-major général ». Je fus anêté et traité comme
lelU' pire ermenu . Quand l' état-major général
apprit mon anestation, il dépêcha Mohamed
Attaïlia, puis Hachemi Hadj erès pOlU' s' enquérir
de mon sort. Les deux hommes furent atTêtés à
lelU' tom' dans la plaine d ' Armaba. Bralum Clubout
disait de moi : « Celui-ci a tellement participé aux

210
LE PREMIER PR1 S0NNIER APRÎ s L'INDtPENDAN CE

plltschs qI/ 'il en a les chevel/x gris .1 » Il demanda à


mes geôliers de redoubler de vigilance. « QI/ant à
ceilli-Ià (il parlait d' Attaïlia), s 'il a perdu son bras,
c 'est à cause de ses fourberies .1 » J'essayai de
convaincre mon secrétaire particullier de s' en
aller, mais il refusa et préféra rester avec moi en
prison. A Mechat, je fus jeté dans une casemate au
plafond si bas que je ne pouvais me mettre debout.
Le sol était jonché de planches sur lesquels des
clous étaient plantés à moitié pour m ' empêcher de
m ' allonger. Je passai des jours et des nuits
accroupi, ne pouvant ni Ille lever, ni m'étendre, ni
donllir. Je me demandai au fond de moi-même :
({ Qu 'est-ce qui peut bien transformer un moudjahid
en bourreau pour qu 'il en arrive à torturer de la sorte
un auh-e moudjahid comme lui ? D 'où vient toute
ce tte haine ? Avons-nolis comba tht toutes ces années
et sacrifié tout ce que nOliS avions pour en arriver à
retourner les moyens de torture de nos ennemis d 'hier
contre nous-mêmes ? » J'étais abattu physiquement
et moralement. Quand j ' essayais de me mettre sur
le côté, je sentais les clous s' enfoncer davantage
dans mon COlpS .
Je ne sais pas combien de jours j ' ai passés dans
le noir ; peut-être vingt ou plus. Lorsqu' on m' en
sortit, je crus qu'on allait me fusiller, parce qu' on
m 'avait conduit à tUle canière située près de
Mechat. Je demandai à « ROl/ge » (Attaïlia) de
m ' allmner mle cigarette ; une cigarette d ' adieu ;
l 'adieu aux compagnons, à la famille, à la vie ... Je
confiai mon SOIt à Dieu qui m ' avait anllé de
patience. Mais, dès que nous dépassâmes la car-
rière, je compris qu' on n ' allait pas m ' exécuter. Je

211
C HADLI BINDJEDID - MÉMOIRES

crois que je dois la vie à l'intelvention résolue de


BOlUuediene et Mendjeli . En effet, j 'ai appIis par
la suite que BOlUuediene avait menacé la Wilaya 11
de représailles si jamais il m'anlvait quelque
chose. On me ligota les mains avec une corde
mouillée. Quand celle-ci sécha, elle me sena les
poignets si fOlt que j ' en ressentis une dOlùem
atroce. Je saignais . On m' embarqua à bord d'tme
Jeep en direction d' El Milia. Il n' était plus question
de me tuer. Je fus enunené - avant le référendlUn
- à la pIlson d' El Milia, vidée de ses demieI-s déte
nus politiques par l' année françai se. Je vis, dans
l'immeuble faisant face au pénitencier, des soldat s
de la Légion étrangère s'esclaffant et Cllant à tue-
tête : « Voilà que les fellagas s 'entretuent mainte-
nant .1 » J'alUllis préféré mOlU1.r que d' entendre
ces railleIies sarcastiques. Quelques jOlU-S plus
tard, le chauffem de Ferhat Abbas fut amené dans
la lnêlne prison.
De ma celltùe, j'entendais le peuple scander
« Vive VAlgérie .1 Vive les moudjahidine .1 Vive Ben
Bella .1 »
Après El Milia, je fus transféré à Constantine,
mains liées. Là-bas, on me jeta dans le sous-sol du
QG de la Wilaya II . J'ai su que de nombreux
responsables militaires et politiques étaient déte-
nus dans ce lieu, panni lesquels Kaïd Aluned et
HacheIni Hadjerès. DlU1l1lt mon séjom en pIlson,
Salah Boubnider négociait avec Ben Bella au
sujet de la levée du siège dans le Nord-constanti-
nois. Le 24 juillet, il me convoqua dans son
bmeau et m'infonna que la Cllse était finie, qu'il
avait scellé lUl accord politique avec Ben Bella et

212
LE PREMIER PRISONNIER APRÈS L 'INDÎPENDANCE

lioumediene et que j 'étais désonnais libre. Puis


il me proposa, sm lUl ton teinté de remords, de
me dOIUler un peu d' argent pom me coiffer et me
raser. Je ren.lsai et lui demandai de m'établir un
sauf-conduit pom passer les baITages de la
Wilaya Il SaIlS encombre. En quittant la prison, je
broyais du noir mais je n ' éprouvais pas de haine.
J'avais senti que Boubnider regrettait ce qu'il
m ' avait fait endmer.
J'ai été le prernier officier à êtTe jeté en prison
après l' indépendance, et le delnier à en SOItir. ..
Malgré les souffrances physiques et morales
que nous avaient infligées les responsables de la
Wilaya II, je ne ressens aucune animosité à lem
égard. Quarante ans après cet incident, je rencon-
trai SalVt El Arab au Palais de la cwtme à l'occa-
sion du 1" novembre, et lui posai Wle question à
laquelle il ne s'attendait pas : « Ammi Sala", te
souviens-tu du jour oit tu nI 'as jeté dans une case-
mate ? » Il blêrnit. Je le rassmai en lui disant : « Ne
t 'inquiète pas, je ne , 'en liens pas rigueur l » Quant
à Brahim Chibout, qui voyait en moi un putschiste
invétéré, je n ' ai pas vowu le narguer. Quand j'étais
à la tête de la 6' Région rnilitaire, lui était wali de
Armaba . Président, je l'ai nonuné lninistre des
Moudjalridine dans le gouvernement de Sid-
Ahmed Ghozali . Abdelmadjid Kalùenas se confia
à Abdelkader Abdellaoui, plusiems aImées après
l'incident. en ces tennes : « Nous avons été injustes
envers le moudjahid Chadli ».
Je quittai ConstaIltine rassmé ; la crise est der-
rière nous, me dis-je. Mes soldats faillirent ne pas
me recOimllÎtre tellement mon état de saIlté s' était

213
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

altén;. Je ne pouvais pas deviner que Larbi


Berdjem allait prench-e la ville d' assaut le lende-
main et a!Tèter lm grand nombre de cach-es militai-
res et politiques, dont Lakhdar Ben Tobal _ Tout
conune je n' arums jamais pensé que j'allais l'ruTê-
ter moi-même moins de deux mois plus tard. Sur ma
route vers Taoura (ex-Grunbetla), siège provisoire de
l' état-major général, j'appris que Boumediene et
Mendjeli étaient en déplacement à Boussaâda.
Djelloul Khatib, le secrétaire général de l' état-
maj or général, m'infonna que Boumediene m'avait
nonuné - avant son déplacement - adjoint de Lru-bi
Berdjem à la Wilaya II et chef d'lm sous-groupe-
ment qu'il venait de créer, dont le QG était à Truf et
l' effectif s' élevait à 6 000 hOIillnes. Boumediene et
le cOIillnruldrull Abde!Talunane Bensalem me rendi-
rent visite à Tru-r, drulS une conjoncture difficile.
Borunediene était honipilé pru- le GPRA qui, selon
lui, avait fait montre de pusillruùmité en cédrult aux
runbitions néocoloIÙalistes, fai sant fi des intérêts
suprêmes de la nation, et VOlÙait récolter les fruits
de la victoire et faire croire au peuple qu'il avait
réalisé rulnùracle.
Il me demanda mon avis sur la situation, conune
s' il voulait me tester. Je lui répondis sans la moin-
dre hésitation: « Si Boumediene, vous me connaisse:;
et connaisse: mes positions ; vous save:; que je ne
reviens jamais en arrière. J'ai été conda111né à 1110rt
plusieurs fois et rien ne me fait peul' désormais. Nous
avons résisté plus de sept ans face à "arméefrançaise et
je ne crois pas que les manœuvres des politiciens vont
nOlis arrêter. Si cela devait demander des mois slIpplé-
mentaires de guerre, soit! Il nOlis faui agir vite pour

214
LE PREMIER PRISO NNIE R APRÈS L 'INDÎPENDANCE

éviter au p euple une guerre civile. » Boumediene sou-


tit conune à son habitude, et me dit : « Avec toi ml
moins, les choses sont claires, Si Chadli .1 » A cet
instant précis, je pris conscience que BOlUnediene
avait l'ambition de prendre le pouvoir au regard de
son insistance à balTer la route au GPRA _ Je n' étais
pas à Truf - QG du bataillon qlÙ comprenait les
meillems bataillons de la Base de l' Est - lorsque l'é-
tat-major général dotma ord.re à ses bataillons sta-
tiotmés dru1S les Wilayas l, V et VI de mru-cher sm la
capitale POlU- en déloger la Wilaya IV_ Khaled
Nezzar fut chru-gé de cotrunrulder les Il' et 13'
bataillons qm fment fonnées dans la zone 1 de la
Base de l'Est ; ils étaient prumi les meillems
bataillons en tennes d'entraînement et d' équipe-
ment et avaient livré de grruldes batailles à l ' rumée
fi, mçaise_ Les deux bataillons firent mouvement
en direction de Boussaàda, où se trouvaient
Borunediene et Ali Mendjeli qtÙ se prépru<ùent à
pénétrer drulS la Wilaya IV via Som El Ghozlrule et
Ksar El Boukhrui _ Ils se j oigrùrent aux autres
bataillons conunruldés pru-Tallru-ZbiIi.
Des affi-ontements violents et sanglants ement
lieu entre frères, mais les forces de l'état-major
général elU-ent le dentier mot pru-ce que plus
aguenies et Imeux rumées _ Les soldats du GPRA,
daIlS lem écrasante majorité, fai saient partie du
groupe du 19 mars, c'est-à-dire ceux qm avaient
rallié l' rumée après le cessez-Ie-feu_ Mon fi-ère
Abdelinalek fut blessé ; il fai sait prutie du 13'
bataillon que cotrunandait Kaddom Bouluara _ Les
chefs des deux bataillons me racontèrent, plus
tard, que les dj Olilloud évitaient la conti-ontation,

215
C HADL I BrNDJEDID - MÉMOIRES

émus par les slogans scandés par le peuple tout au


long de lelU" trajet vers Boussaâda : « Sbaâ S17il1
baraka! .1 Il (Sept ans, ça suffit !)
A JijeL
Au moment où les bataillons ralliés à l'état-
major général se trouvaient à Boussaâda, en atten-
dant l' ordre de faire route vers la capitale, HouaIi
Boumediene me chaI-gea de prépaI-er le reste des
bataillons de la Base de l'Est avec deux autres
bataillons de la Wilaya Il pOlU" me rendi-e à JijeL
Une fois là-bas, LaI-bi Berdjem et moi-même
nûmes SlU" pied six bataillons SlU" les hautelU"s de
la ville, à CaIUp Chevalier, une caseme qui avait
été évacuée PaI- l' aImée françai se. Le 17' bataillon
reçut l' Ol-di-e de se déployer SlU" les monts de
Texéna. Les Jijeliens fm-ent étOlU1és de voir lelU"
ville se tl1lnsfOlmer en gaI-mson du j OlU" au lende-
main. Nous étions en état d' alerte pemlaIlente et
suivions le développement des événements minute
PaI- minute. Notre chaInp d'action s' étendait jus-
qu'à Souk Letrùne, c'est-à-dire à la lisière de la
Wilaya rù . Nous craigrùons que le conùté de liai-
son de défense de la république, créé à Tizi-Ouzou
PaI- Krim Belkacem et MohaIned Boudiaf s' alliât
avec la Wilaya IV pOlU" occuper la capitale. Ma nùs-
sion consistait à occuper les bases aI1ière à Béjaïa
et Tizi-Ouzou et pénétr-er dans la capitale à paIur
de ces deux villes, au cas où les soldats de la
Wilaya III feraient mouvement vers Alger.
La première semaine du mois d' août, lm modus
vivel1di fut conclu entr-e Krim Belkacem, Mohamed
Boudiaf et MohaIld Ouilladj d'lm côté, et lm repré-

216
LE PREMIER PRi SONNlER APRÎs L 'INDÊPENDANCE

sentant de l ' alliance entre Ben Bella et l ' état-maj or


général, plus cOimmmément appelée « Le groupe de
Tlemcen », de l'autre. Mohand Oullladj joua lm rôle
impOitant dans la conclusion de l' accord, en ce qu' il
réussit à convaincre les pruties au conflit à écouter
la voix de la raison et évacuer les runbitions pel"Son-
nelles. L' accord aboutit à la reconnaissrulce du
Bureau politique en trull qu' institution suprême.
Suite à cela, Hourui BOlUnediene me contacta pour
m ' infonner des clauses de l ' accord et faire lUl point
de situation sur le retrait des soldats de la Wilaya
IV de la capitale. La crise avait atteint des propor-
tions telles qu' elle était devenue insupportable. Si
bien que, le 30 aoùt, l' état-major général se vit
contraint de donner l ' ordre - en coordination avec
le Bureau politique -, de foncer sur Alger. Des for-
ces des Wilayas H, 1, VI et V plirent prut au r.aid.
Après cinq jOlU"S d'âpres combats, la tragique
guelTe fratricide prit fin. Les soldats de l'état-
maj or général, et à leur tête Hourui BOlUnediene,
entrèrent il Alger.
C'était le début d' lUle nouvelle ère qui allait
être, elle aussi, jalOlmée de clises et de drames .
• **
La C1ise de l'été 1962 trouva son dénouement
avec l'entrée de 1' rulllée ralliée à l ' état-maj or
général à Alger, le 9 septembre, mettant fin aux
rêves de ceux qui alimentaient l ' animosité entre
fi·ères. Le peuple retrouva l'espoir après les
tiraillements qui slùvirent le cessez-le-feu et failli-
rent précipiter le pays dans la tempête d'IUle
guelTe civile aux conséquences imprévisibles.

217
CHADLI BENDJEDID - MtM OIRES

Le cIi de « sept ans, ça s uffit .1 » était plus fOit


que le crépitement des balles.
Nous avons tous été mewtIis par la mOit d'inno-
centes victimes dans les affrontements entre l' état-
maj or général et les forces de la Wilaya IV. Il n'était
pas du tout facile de voir ceux qui, la veille, combat-
taient dans la même tmnchée, retowller lems
aImes les WlS contre les autres. Mais il fallait trou-
ver une issue, mt-ce paI' la force, et meth'e un tenue
à cette tenible tragédie dmant laquelle les aIlIago-
ni stes ont fait prévaloir l'aInbition dévorante sm la
raison, la retenue et le saIlg-froid face à la gravité
de la situation, En réalité, l' état-major général était
la seule force sm le telTain en mesme de s'imposer,
grâce à l' wuté de ses rangs et à la discipline de ses
soldats qw faisaient corps avec lems chefs, Même
ceux qlU contestaient la direction de l'état-major
général, taIltôt au nom de la légitimité, tantôt au
nom de la primauté du politique sm le militaire, ou
qlU l' accusaient d'imposer lme solution paI' la force,
cherchaient, au fond d'eux-mêmes, à gagner ses
favems. L' état-major général sortit SaIlS graIld
dégâts de cette crise tragique, Ses membres sen-
taient qu'ils avaient épaI'gné au peuple une épreuve
insuppOitable et lme nouvelle effusion de SaIlg, Ils
avaient nus fin à une course effrénée au pouvoir et
à la répaItition du butin de guelTe. Outre ce senti-
ment d' avoir selv i à sauver le pays, l'état-major
général disposait d'lme aImée de 24 000 honunes et
jOlUSSait du soutien des Wilayas l,V et VI, ce qlU lui
pelmettait de peser de tout son poids en taIlt que
paItie prenaIlte ou, à tout le moins, en taIlt qU 'aI'bi-
tre daIlS tout règlement politique.

218
LE PREMIER PRI SONNIER APRI S L 'INDÉPENDANCE

Fin septembre, le premier gouvemement de


l' Algélie indépendante est fonné. Il est présidé
par Aluued Ben Bella. C' est, sans auClUl doute, lUI
gouvemement de règlement de clise et de com-
promis mutuel s. Hourui Boumediene réussit à
décrocher cinq pOItefeuilles ministéiiels et gru-de
celui de la Défense nationale. Au début, Ben Bella
avait hésité il accepter le poste de président du
Conseil.
Il en est touj oms ainsi avec lui ...
Il n' y a pas de doute que la raison de son refus -
au déprut - tenait au fait qu'il craignait de pru-ru-
tre aux yeux de ses détractems et de l' opinion
publique conuue lUI otage de l'état-major général,
d' autant plus que ses deux adversaires Ait Aluued
et Boudiaf nuùtipliaient les déclru-ations allrull
dans ce sens et l'accusaient d' être « attiré par le
p Ol/voir ». BOIUllediene réussit à le convaincre, au
bout de plusiems rencontres qui avaient réuni les
deux hOIlliues à Villa Rivaud, à Tlemcen, en pré-
sence d'officiers et de moudjaludine. Boumediene
lui gru-rultit qu'il avait le soutien total de l ' rumée
et Ben Bella s'engagea à préselver la séclUité et la
stabilité.
L'aImée de Libération nationale plit l'appella-
tion d' Aimée nationale poplùaire (ANP) et il lui 1111
confié de nouvelles missions dont la plus mgente, il
laquelle BOlUnediene accorda IUle pliOIité abso-
lue : il paItir d'IUle entité fonnée d'anciens moudja-
ludine en faire IUle aImée réglùière modeme ; à
paItir d'IUle aImée de libémtion en faire IUle
aImée d' édification. De nouvelles directions fin-ent
créées au uiveau central, chrugées de la plrulifica-

219
C HADLI BEN'DJIDID - MÊMOIRE S

tion, des finances, de l'annement et des persOlmels_


La plupmt d' enb-e elles furent confiées aux offi-
ciers déselteurs de l ' mmée française _ Quant aux
officiers moudjahidine, ils furent nonunés à la tête
des régions et des mutés _ Ces désignations eurent
pour effet de créer mIe cassure au luveau du
conunandement de l ' institution nulitaire, dont
les conséquences conunencèrent à apparaître
quelques mmées plus tm-d _ Les officiers moudjalu-
dine avaient peu confimlce en les déserteurs de
l ' mmée frmlçaise, en raison du ralliement tm-dif de
ces denuers à la Révolution_ Ils les accusaient
d' œuvrer à leur exclusion et à leur mm-ginalisation
au nom de l' expéri ence et de la « maîtrise tech-
nique »_ Ni le recouvrement de l' indépendmlce, lU
les nouvelles nussions assignée à l ' ANP, lU la saga-
cité de Boumediene ne pemurent de dépasser ce
conflit hérité des mmées de guelTe_ Malgré tout
cela, les conun mldmlts de Régions concenb-èrent
leurs effOlts sur la réorgmu sation des mutés et l'in-
tégration des soldats rendus à la vie civile et la
prise en chm-ge de lem-s problèmes sociaux_
Berdjem et son discours enflmruné
Fin octobre de la même mmée, Houm1
Bomnediene me confia le conunmldement de la 6'
Région nlilitaire, en remplacement de Lm-bi
Berdjem, dénu s de ses fonctions à la suite d' lUI dis-
cours acéré qu' il avait prononcé sur les ondes de
la radio de Constantine _ Avmlt de pm-1er plus en
détail de cet épisode, je dois rappeler que j ' étais
l' adj oint de Lm-bi Berdjem, ou « Larbi Mila »
cOlrune nous l 'appelions_

220
LE PREMIER PRISO NNIER APRÈS L'INOÊPE NDANCE

Celui-ci faisait prutie des premiers moudjahidine


à avoir rej oint la Révolution, dès les premières heu-
res de son déclenchement. C ' était un honune com a-
geux et fidèle et qui travaillait avec abnégation .
Mais il était trop impulsif et aventmeux , ce qui le
conduisit à commettre des enems monumentales à
plusiem's replises. LlU et Tallru' Belloucif s' étaient
j oints à l'alliance conclue entre Ben Bell a et l' état-
major général, après la rémuon de Ttipoli . Je n' a-
vais pas d' infonnations précises sm ses relations
avec les autres membres du Conseil de wilaya, mais
j ' ai su, pru' la slute, qu' il n' était pas satisfait de l'ac-
cord auquel Boubluder et Ben Bella avaient abouti
et qu'il craignait que celui-ci n' eût été conclu à ses
dépens . Quruld je SOltiS de ptison et quittai
Construltine, Lru'bi Mil a décida d' occuper la ville
pru' la force et d' ruTêter ses responsables politiques
et militaires. Cela déclencha des affrontements qlU
firent de nombreuses victimes prumi les citoyens.
Berdjem plit les rênes de la wilaya mais il n'y resta
pas longtemps . Très vite, un conflit - dont j ' ignore
les tenrults et aboutissrults - éclata entre lui et Ben
Bella et Bomnediene. Je pense que la cause en fut
la présentation de sa cruldidatme aux élections
législatives SaIlS son consentement préalable (le
sClutin devait se dérouler en septembre). AVaIlt
cela, il eut tme discussion lnouvelnentée avec Ben
Bella qu' il voulait convaincre de la nécessité de
compter sur les hOlmnes « qui 0 11/ fait , 'his/aire >).
Mais Ben Bella lui répondit avec froidem et désin-
voiture : « Laisse tomb er l 'histoire et les hommes qui
0 11/ fait , 'his/aire .1 » Pom l ' rulecdote, qUaIld Berdjem
reprutit à ConstaIltine, ses collaborateurs l ' infonnè-

221
C HADLI B1:NDJIDID - ME MOIRE S

rent qu' il venait d' avoir un enfant et lui demandè-


rent de lui choisir Wl prénom. Il lem répondit, com-
roucé : « Ela larikh » (SaIlS histoire). On m ' a dit que
son fil s pOiterait ce prénom à ce jom ...
Après cet incident, Berdjem se rendit au siège
de la radio locale et y improvisa un discoms
épique et violent daIlS lequel il s'en plit au gouver-
nement et à sa politique et proclaIna son opposi-
tion à ses décisions. Il tennina son allocution
radiophonique à la façon graIldiloquente de de
Gaulle : « C 'esl 10 111 ! C 'est t0 1l1 ! C 'esl t0 1l1 ! » Le
discoms amait pu attiser la colère de la Wialaya n
et rallumer la mèche encore finnaIlte de la dis-
corde qui s' était éteinte depuis peu, après le ral-
liement de ses responsables à l' état-major général .
Le soir, Bownediene et Ben Bella plirent attache
avec moi et m ' enj oignirent de l ' aITêter et de pren-
dre la tête de la Région. A vrai dire, la sédition de
Berdjem et les raisons qui l' y avaient conduit me
laissèrent paIltois, taIlt lien ne laissait entrevoir la
présence d' Wl conflit profond entre lui et le gou-
vemement. Mon étonnement fi.1I encore plus graIld
face à l 'absence de tout signe d'agitation chez lui
alors qu' il s ' apprêtai t à aIilloncer sa dissidence. Je
passai la nuit entière à quadiiller la ville et blo-
quer toutes ses issues. Je craignais que Berdjem
eût mis les deux bataillons qui lui étaient restés
fidèles en état d' alelte. Le lendemain matin, alors
que nous l'attendiOllS, MohaIned Attaïlia et moi, à
l'enb"ée de son bureau, nous fiûnes smpl1s par son
compOitement. Il venait à son travail conune si
lien ne s' était passé. Je lui demaIldai : « As-tll e ll
connaissance de la décision du gouvernement te

222
LE PREMIER PRI SONNIER APRts L 'INDÊPENDANCE

déme ttant de tes fonc tions et me nommant nouveau


commandant de la R égion ? » Il me répondit sèche-
ment : « O lli ! » Je rétorquai : « Bs-tll conscient de la
gravité de ce que tu as commis? » Et lui de répon-
dre en somiant : « Olli ! » J' en restai bouche bée,
incapable de rajouter ml mot. Attaïllia SOitit son
anne et menaça BeI'djem qui s'ablita derlière moi,
mais je l' empêchai de lui faire du mal,
J' infOimai Larbi Berdjem que le gouvemement
avait décidé de le placer en résidence smveillée et
lui demandai de rentrer à son domicile, en lui
garantissant qu' il n'avait lien à craindre, à condi-
tion qu'il n'en ress0l1e plus, Je fi s poster des gar-
des devant l' entrée de sa maison, Plus tard, Houali
BOUlllediene demanda après moi mais, ne m 'ayant
pas trouvé, il demanda des nouvelles de BeI'djem
auprès de mes collaborateurs, Ils lui dirent qu'il
était assigné à résidence et que des soldats avaient
été affectés à la smveillance de son domicile,
Bomnediene eut cette réflexion : « Chadli est trop
sentimental » Quelque temps plus tard, des hom-
mes de la sécmité enunenèrent Berdjem à Aflou
où il fut intemé, Un remous se produisit dans les
rangs d'lUl autre bataillon encadTé par d'anciens
désel1em s de l' armée fi"lUlçai se et cOimnandé par
Larbi Belkhir. Les officiers de ce bataillon
semaient la zizanie en incitant les soldats à la
rébellion contTe les officiers moudjalùdine, Sm
mon ordre, ce bataillon fi.!t encerclé et désanné,
Malhemeusement, deux soldats furent tués, PaT la
suite, une conmùssion fut dépêchée d' Alger,
présidée par Chabou, pom enquêter SUl' l'incident.
Ordre fut dOlmé de dégrader les officiers

223
C HADLI BENDJl:DID - MtMOIRES

du bataillon. Le lieutenant Larbi Belkheir fut


rabaissé au grade de sous-lieutenant.
La restmchlration de l' année
En 1963, BOlUnediene opéra IUle reconversion de
l' année, transfonnant ainsi l' ALN en IUle aImée
nationale poptùaire. En maI:;, la 4' RM (Biskra, COln-
maIldée paI' le colonel MohaIned Chabani) et la 5"
(commandée paI' AmaI' Mellall) fment suppl1mées.
L' état-major me chaI'gea de procéder à la fusion des
5' et 6' Régions pom en faire la 5' Région, basée à
ConstaIltine. La mission me paIut difficile au débnt,
d' autant qu' elle avait été initiée SaIlS aUCIUl plaIl
orgaIuque préalable. Mais je la menai à bien grâce à
mon expéIience passée à la Base de l'Est à la colla-
boration des officiers et à la discipline des soldats.
Je redéployai les bataillons, les équipai et opérai des
ChaIlgements à lem tête. Je n' hésitai pas à libérer
les soldats qui avaient rallié la Révolution après le
19 maI:; après lem avoir vel:;é lem solde de tout
compte. Je ne lem fai sais pas confiaIlCe, CaI' je cOllSi-
dérais que lem ralliement avait pom but d'infiltrer
nos rangs daI1S le cadre d'IUle stratégie nuse au point
paI' la Troisième force ou répondait à la volonté de
ceItaines wilayas de gonfler lems effectifs après le
cessez-le-feu pom s'en selv ir comme moyen de pres-
sion aux fins d' imposer lems conditions sm le ter-
rain. Quoi qu'i! en soit, ces soldats maIlquaient de
discipline, d'entraînement et d' expél1ence au COln-
bat. En outre, l'aImée, dans le cadre de ses nouvel-
les nussiollS, n'avait pas besoin des services de ces
honunes qtÙ ne pointaient à la caseme qu' à la fin du
mois pom toucher lem solde avant de dispaIllÎtre.

224
LE PREMIER PRiSONNJER APRÈs L'INDEPENDANCE

Ma première préoccupation, à cette époque-là,


allait vers la supelvision du retrait de l'année fran-
çaise du Nord Constantinois, confonnément aux
accords d' Evian. Cette opération était hautement
sensible. La région concentrant le plus grand nom-
bre de soldats français, nous craignions que des
dépassements ou des actes de vengeance fussent
conunis . Le sang n' avait pas encore séché et les lru'-
mes cotùaient encore. FOIt heureusement, l'opéra-
tion fut accomplie SrulS incident. Je m' efforçai du
mieux que je pouvais de maintenir la paix et la
séctuité et de protéger les habitations après les
pillages des biellS vacants qtù eurent lieu d3llS la
ville. J'avais demrutdé aux selvices compétents du
müùstère de la Défense nationale de m'envoyer tm
respOllSable pour récupérer le fonds national de
solidruité à Constantine. Je n'ignorais pas les
runbitiOllS de celtaines gens, conune je savais, du
reste, que celtains collaborateurs de Larbi
Berdjem avaient puisé dans ce fonds. C' est pom
cela que j ' avais tenu à assister en persOlUle, avec
le directem des Finrulces du ministère de la
Défense nationale, à l'opération de pesage et de
classification avrult de signer le bon de livraison.
Le fonds était tul véIitable trésor, contenrult des
centaines de kilos de bijoux en or et en ru·gent.
C'était tute autre preuve des énonnes saClifices
que notre peuple - les fenunes en pruticulier - a
consenti pom la réstm-ection de l'Etat algéIien.
Mendjeli se retoume contre Boumediene
Ali Mendjeli me rendit visite à Dru' El Bey, le
siège de la Région. L' entrevue faillit totuner à l 'in-

225
C HADLI BENDJIDID - MÊMOIRE S

ci dent. Je l'avais reçu avec les hOimnages dus a


l ' ancien moudjahid et au vice-président d«*
l ' Assemblée nationale cons tituante qu' il étaii .
Mais j ' ai vite constaté, à travers ses allusions, qu' il
omdissait un complot contre BOlUnediene. Je cru-,
comprendre qu' il préparait le ten'ain à nne
alliance entre lui et Ben Bella pom destituer le
ministre de la Défense et prendre sa place,
J' ai fait la cOlUlaissance de Mendjeli à l ' étal
maj or général, à Ghardimaou, et dmant les visites
d' inspection qu 'il effechlait à la zone opération
nelle nord et les réunions qu' il organisait avec nous
au finnament de la clise entre l' état-maj or général
et le G PRA. Je ne lui fai sais pas confiance et ne sup
portais pas son empOitement et son entêtement
Kaïd A1uned, le conunandant Azeddine et même
BOlUTIediene ont souffelt de son caractère acruiâtre
lorsqu' ils ement à travailler avec lui à l'état-major
général . Mendjeli ne cessa pas de clitiquer
BOlUnediene et sa gestion, l ' accusrult de favOiiser
les officiers déseltems de l ' rumée françai se, Mais
ce qui me mit la puce à l'oreille, ce fut son passage
du reproche et de l'allusion à la déclru'ation ouvelte
de son intention d' évincer BOlUnediene du minis
tère de la Défense, Je ltù expliquai que notre devoir
plioIitaire consistait à gru-antir la stabilité des insti
tutions et éviter toute action qtÙ mènerai t le pays
vers une aventure aux conséquences désastreuses.
Devant mon refus persistant d' entrer drulS son jeu,
et voyant que je haussais le ton, Mendjeli SOitit son
anne, la braqua SlU' moi et amait appuyé sm la
gâchette, n' eût été l ' intelv ention des officiers de la
Région qui s'intell'0sèrent entre nous deux, N ous

226
LI PREMIER PRISONNIER APRÎs L 'INDÉPENDANCE

venions d' éviter le pire_ Le soir, je fis prut à


lionmediene de l' incident et il en infOima Ben Bella
à son tom qni ordonna à Mendjeli de regagner
Alger sm-le-chrunp _
Je sus plus tru-d que Mendjeli s'apprêtait à agir
de la même manière auprès de tous les conunan-
dants de Région pom débarquer Botunediene_
Ma rencontre avec Che Guevrull
Pru1ni les souvenirs que je gru-de encore en
mémoire figme ma rencontre avec Emesto Che
Guevara _ En jnillet 1963 , le Che effectua une visite
en Algérie pom assister aux festivités du premier
rumiversaire de l ' Indépendance_ Il était runvé la
veille du 5 Juillet pom Wle visite de quatre jom-s et
il resta trois semaines ! Il visita l ' Algérie ville par
ville _ 11 se rendit en Kabylie, prit prut au déminage
des frontières ouest... Je le reçus à Construltine où
il passa deux jomuées entières_ 11 était hemeux de
découvrir l ' Algérie et se monlill impressiorUlé pru-
sa natw-e et 1' htunilité de son peuple dont il admi-
rait la lutte héroïque et la résistance face au colo-
nialisme français_ A l'époque, Che Guevrull était
affairé à constihJer lm front mondial mu conli-e
l'impérialisme _ Il considérait l ' Algérie comme un
pôle essentiel pom Wle telle initiative et Ben Bella
était prutrull_
Le Che était Wle persOlUlalité rêveuse, illW1U-
née, fougueuse et, smtout, atypique, ru-bol1lnt IUl
béret, tUle bru-be et IUl gros cigru-e_ Certes, je ne
prutageais pas ses OpllUOns sm de nombreux
sujets, mais je fus épaté pru- son enthousiasme et
sa mruuère d' expliquer les choses les plus compli-

227
C HADLI BENDJEDID - MÊMOIRl:S

quées avec les mots les plus simples. Il voulut sli


rendre dans les Aurès, fief de la Révolution. Sm
son chemin, il eut un accident grave mais, pm
miracle, il s'en SOitit vivant, tandis que son chaut
feur, qui l'avait accompagné dmant tout son péli-
pIe en Algérie, y laissa la vie. Le Che le plein a
comme on plew'e un frère .
Cette simplicité, je l' ai aussi perçue chez Ir
général Giap lorsqu'il me rendit visite quelque'»
aImées plus taI'd il Oran. En fait, la simplicité est
le propre de tous les graIlds révolutiOimaires de cv
111onde.
o DO
Mon parcours militaire, en tant que moudjahid,
fut graduel et ininterromllU. J'al assumé successi-
vement les resllOnsabilités suivantes:
1955 : chef de groupe:
1955 fin 1956 : responsable de kislll ;
1956 : chef de région;
- 1958-1959 : chef de zone, puis membre de I;i
zone Nord opérationnelle jusqu'à l'indépendance.
CHAPITRE V III

LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT
DE JUIN 1965

Le mouvement de redressement révolutiOlmaire


du 19 juin 1965 - que celtains qualifient de coup
d' Etat - était planifié voire rumoncé longtemps
avrult sa swvenrulce. Il était de notOliété publique
que la lWle de miel entre le président A1uned Ben
Bella et son ministre de la Défense Houali
Bownediene était finie et qu 'on s' acheminait
inexorablement vers le renversement de l'Wl ou
l'éviction de l'autre. On dit que Ben Bella amait
présenté Wl jOlll' son ministre de la Défense à lm
jOlU1laliste étranger en ces tennes « Voici
"h omme qui complote contre moi ! » A son tolU',
Bownediene m 'avoua en octobre 1963, qu'il en
avait assez de Ben Bella et de sa manière de gérer
les affaires publiques. Il me dit que la relation
entre eux deux s'était gravement dégradée. « La
situation ne prêle pas à l 'optimisme H, lue dit-il sur
Wl ton qui confinnait ses doutes. Le froid entre les
deux honunes était perceptible jusque drulS les
images que diffusaient les médias de l' époque,

229
CHADLI BIND JI DIO - .MÉMOIRES

chacun d' eux paraissant cont:rmié, évitant de croi


ser l ' autre comme si, entre les deux hommes, il y
avait tUle inimitié répIimée ; ils avaient été réunis
pm" la guerTe et la politique et sépm"és pm" les aspi
rations et les appétits.
Il serait faux de croire que les profonds désac-
cords entre les deux honunes seraient dus à une
différence de tempérament ou une incompatibilité
d' Iuuneur. Les véritables raisons ont trait il des
divergences de vue sur les problèmes qui s' étaient
posés au lendemain de l' indépendance et la
m mlière de les résoudi"e. La cIise était pmtout et
ses effets touchaient tous les aspects de la vie" A
l ' époque, l ' AlgéIie ressemblait à nn volcml en
ébtùlition qui menaçait d' éruption à n ' importe
quel moment. Outre l' état de désolation laissé pm·
le colonisatem, son héritage désastreux et la com-
plexité des problèmes sociaux (chàmage, stagna-
tion économique, inertie des entreprises, etc. ),
cette période était mm"quée pm" une lutte smlS
merci autom des grandes Olientations politiques
et du choix des hOllunes. Il en réslÙta, tout natmel-
lement, tUle corme fiévreuse au leadersllip et à
l 'accapm"ement du pouvoir. Les problèmes qui, en
fait, n' avaient été que retm"dés - ptùsqu-il n 'y avait
pas eu d' entente à Tripoli sm la mmlière de les
résoudi"e -, resurgirent de plus belle.
Ce qui aggrava la situation, ce fut la démission
ou l ' écmtement des postes de décision de person-
nalités politiques connues pom lem dévouement
à la patrie. En avril 1963, le secrétaire général du
parti, MohaIlled Kllider, claqua la pOlte en raison
de ses divergences avec Ben Bella au sujet de la

230
LE mouvement de redressement de juin 1965

manière d' organiser le parti et du rôle de ce der-


nier. Deux mois plus tard, Boudiaf fut ~l1Tèté pour
« complot contre le pays ». Ferhat Abbas démis-
siOlma pour protester contre la manière avec
laquelle était préparée la constitution. Le pays
était sur lme poudiière et la guelTe civile pointait
à l ' hOlizon. Ben Bella était impliqué dans tous ces
événements, mais il fuyait ses responsabilités et
imputait à Bomnediene et - évidenunent - aux
lnilitaires le di·arne de la guelTe des frontières et
l ' embourbement de l'armée en Kabylie.
o DO
Dans lm climat aussi tendu, tout le monde s' at-
tendait à ce que le FLN tranchât durant le
congrès du 16 aVlil 1964. Le congrès, dont même
le nmnéro était controversé - était-ce le l'' ou le
III' ? -, fut lm autre épisode de l ' antagonisme
larvé entre Ben Bella et Boumediene. Tout indi-
quait que le président VOlÙait étendi·e son hégé-
monie à tous les rouages de l ' Etat. Il était clair, à
travers la carnpagne de propagarlde qui précéda
la tenue du congrès et la constitution de la com-
lnission préparlltoire qui sera phagocytée par· les
éléments de gauche, les laïcs et les proches du
président, que ce dernier cherchait à tout plix
lme couvertme idéologique pour justifier ses
choix ; laquelle couverture prenait la fOlme d' ml
nouveau prograrrune politique que Ben Bella vou-
lait complémentaire à la rémllon de Tlipoli dont
la session n ' avait pas été clôhrrée et dont lUl
grarld nombre de persOlmalités ne recOlmaissait
pas les décisions.

231
C HADLI BINDJEDID - MÊMOIRES

Nous considé110ns, au sein de l'annee, que cette


politique était aventmeuse parce qu'elle relevait
d'lllle simple lubie et était caractérisée par un dis
coms démagogique et poplùiste. Dans la pratique,
le pays s'était transfonné en un champ d' expélien
ces qui ne constituaient guère plus que des mode
les étrangers à la société algélimme. Que ce soit
dans le choix de la sémantique de ses discoms, ou
dans l'application de sa doctrine SlU' le tenain, Ben
Bella utilisait un mélange hétéroclite d'idées socia
lisantes inspirées des expéIiences yougoslave, chi-
noise, cubaine et soviétique, auxquelles il adjoi-
gnait lUIe touche islamisante pom la rendre
crédible. C' était albi stant de voir le lytlune des
nationalisations, par exenlple, s'accélérer d'tille
façon alIlUissante, n'épargnant pas même les ruii-
sans, les petits cOlmnerçrulls, les bains mames, les
salles de cinéma et même les cafés. Aussi, la plu-
part des soldats firent-ils corps avec HOUru1
Bumediene qui refusa, au début, de prendTe prut
au congrès, considérrult que le rôle de l' rumée
consistait à défendre les choix du peuple et proté-
ger l 'lUuté et la séclUité du tenitoire national et
non quelque stahlt de membre du Bmeau politique
ou du Conuté centr'al, COlmne cela était en viguem
dans les pays socialistes. Mais BOlUnediene Chrul-
gea d' avis à la denuère nunute pom des considéra-
tions tactiques . C' est ainsi que nous prîmes part
aux travaux du congrès, de pem que Ben Bella
n' exploitât les sentiments et l'enthousiasme des
militants du pruii pom écruter le commruldement
de l'rumée et l' éloigner de la plise de décision sm
des questions qui pounaient compromettr'e l' ave-

232
LE mouvement de redressem ent de juin 1965

nir du pays. Nous convÎlUnes avec Boumediene de


refuser toute participation des responsables de l ' ar-
mée au Comité central . Boumediene justifia cette
posi ti on par sa crainte que des décisi ons allant à
contresens des intérêts du peuple fussent plises
avec la bénédiction de l 'année.
Nous fUmes étOIUlés, dès le premier j om des assi-
ses, par la violence des diatJ.ibes de cel1ains
congressistes à l'encontJ.-e de l'institution lnilitaire,
notanunent les responsables des fédérati ons qui
appelaient à « l'épI/ration des administrations et de
"armée ». Cela paraissait conune un plan savam-
ment orchestJ.-é sous la houlette d' Wl menem tapi
dans l 'ombre. Ces responsables se plaignaient de
l ' ingérence des conunandants des Régions militai-
res dans lems affaires et revendiquaient la
primauté de l' action partisane sm les aspects mili-
taires et demandaient à ce que l ' action de sensibili-
sation politique au sein des wutés de l ' rumée fiH
confiée au Bmeau politique du pru1i Bownediene
ne demrulda pas la pru-ole dmrult le dérolùement
des tJ.-avaux . Il demema silencieux mais néaIUnoins
tendu, écoutrult avec intérêt les cnhques qui
fusaient drulS la salle. Quruld les congressistes se
nurent à scrulder des SIOgrulS appelrult à « purifler
" armée » des désel1ems de l' rum ée française -
Chabruri était pru1iculièrement remonté conh-e
eux -, Bownediene se sentit visé. Ce fut la goutte
qui fit déborder le vase. BOlUnediene demrulda la
parole et monta à la hiblUle_ Il répliqua à ses
déh-actems sm le ton de l'holtune sûr de lui, dans
lUl discom s violent qui dlU-a jusqu' à IUle heme tru--
dive de la nuit Il lança, irOIuque : « QI/i est donc ce

'"
C HADLI BENDJEDlD - MEM OIRES

pllr fi ls de pllr qlli vOlldrait Pllrifier l 'armée ? » Un


silence lourd pesa sm la salle. Boumediene aj outa
que l'exclusion des officiers déserteurs de l' année
française était une « revendication irréaliste », parce
que ces honunes ont servi la Révolution bien qu 'ils
l' aient ralliée sur le tard, et que l'année a bénéficié
de leurs connaissances teclmiques dmant la GuelTe
de Libération et continue d' en bénéficier à ce jour.
« Ce sont des A lgériens comme VOliS .1 » lança-t-il,
avant de s'intenoger : « D evrons-nous donc recourir à
l 'expertise éh-angère p our entraîner et encadrer noIre
armée ? » Puis il conclut : « De tOlite f açon, le Congrès
est souverain ; s 'il me demande d 'exclure ces officiers,
j e me conformerai à sa décision >J .
La stratégie adoptée par Ben Bella consistait à
imposer une Inainnuse du pruti SUl" l 'ru1née.
Sachant qu'il allait être élu secrétaire général,
cela vmùait dire qu'il allait, en toute logique, s' as-
sw'er lm contrôle persOImel sur l'institution, C' est
pour cela, d' ailleurs, qu 'il eut cette réponse
« Boumediene sera tout avec le parti el ne sera rien
sans le parti .1 » A la fin des travaux, le principe du
parti IUlique - mais d' avarlt-gar'de - fut adopté.
L'entérinement rapide du document de la Charte
d' Alger donna l'impression que les choix idéolo-
giques n' avaient qu'tille impOltarlce de second
ordi'e et que les enjeux primordiaux étaient
concentrés sur la répartition des postes et des cen-
tres de décision, Ben Bella croyait à tOIt que l'équi-
libre des forces avait basctùé en sa favem, après le
congrès, dès qu'il réussit à imposer ses honunes au
sein des stmctmes centrales et de base du parti , Il
s' adjugea les fonctions cumlÙées de Secrétaire
LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT DE JUIN 1965

général du FLN et de Chef du gouvemement, et


commença à jeter les bases, de façon improvisée,
d' une gouvemance autocratique, ignorant les
mises en garde y compris de son proche entolU'age,
Parallèlement à cela, il s ' attela à éloigner les
responsables de l'année des centres de décision et
s ' apprêta à se débanasser de l' honune fOlt qu' é-
tait H0U111i BOlUnediene. Son but inavoué cOllSis-
tait à avoir la haute main Slu' tous les rouages de
l'Etat, l 'appareil du paIti et l' institution militaire,
La sédition de ChabaIu
Certains conflits nous ont été imposés paI' les
circonstaI1CeS, d' autres étaient provoqués de notre
propre fait. Pamu ces conflits, la dissidence de
ChabaIu qui n' était, en fait, qU'I111 vil complot dont
fut victime 1111 des officiers les plus hOlU1êtes
qu' ait cormus l' Algérie. Je me dois, ici, de reverur
Slu' les faits et les conséquences de cette affaire,
paI'ce que j'en nls un des actelU'S principaux. C ' est
moi, en effet, qui ai nUs en échec cette tentative de
rébellion avant qu' elle ne prit des propOltiOllS plus
graves.
ChabaIri conunandait la 4' RM . Le conflit qui
l'opposait à BOlUnediene avait pOlu' OIigine l ' af-
fectation, paI' ce denuer, des aIlcierlS déseI1enrs
de l' aImée française aux postes sensibles du
ministère de la Défense nationale, Or, ChabaIu les
considérait COlmne lUIe Troisièlne force qui repré-
sentait lUI danger réel pOlU' la Révolution, De
plus, une rtllnelU' persistante faisait état de son
remplacement inuninent à la tête de la 4' Région
paI' AmaI' Mellall. ChabaIu refusa de répondre à

235
CHADLI BENDJEDID - lVItMOIRES

la convocation de Ben Bella qui lill enjoignait de


rej oindre le Bureau politique à Alger. La clise
entre les deux hOITunes était dans l' impasse, en
dépit des nombreuses tentatives de mémation
initiées par des persOlUlalités politiques et mUi-
taires de premier plan ; elle était si grave qu' elle
menaçait d' éclatement l'institution militaire qui
en était à ses balbutiements. Beaucoup de gens,
dont les amis de Chabam, étaient persuadés que
Bownemene nowlissait lUle animosité envers ce
denùer et le considéraient connne son Iival . Ils
pensaient que c' était Bownemene qui avait
poussé Chabruù à la sémtion, l ' avait encerclé à
BisIa-a, constitué le uibwlal nùlitaire et ordonné
son exécution.
La véIité est tout auu·e.
Hourui Bomnemene a eu à clruifier sa position
sw· cette affaire drulS une intelview qu' U avait
accordée au jOLU11aliste égyptien Lotfi Al Khouly.
Il avait déclru·é, en substance: « C 'est Ben Bella qui
a palissé le frère Chabani vers cette fin hoagique ; vers
la mort. Durant tOli te une armée, Ben Bella a fa it
tOlit son possible pOlir semer la discorde entre l 'état-
major et Chabani, le commandant de la 4' RM. Par
la s uite, il me désigna au Bureau politique en même
temps que les colonels Chabani et Zb iri. Ce faisant,
Ben Bella vOlilait remplacer Chabani à la tête de la
4' Région. Mais Chabani découvrit le stratagème de
Ben Bella et refusa de rejoindre le Bureau politique. »
Ceci est la version de Hourui BOLUnediene. Il est de
mon devoir, à mon tour, de témoigner tout au
moins sur les faits drulS lesquels je fus partie pre-
nante daIlS cet événement u-agique.

236
LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT DE JU IN 1965

En réalité, c' est Ben Bella qui avait monté le


colonel Chabani contre Hourui Boumediene. Ben
Bella n' avait pas cessé de mrulœuvrer et d'mu'dir
des complots depuis que nous l'avions fait accéder
au pouvoir. Il avait la fourbeIie d3l1S le Srulg et il
n'avait pas ch3l1gé d'lUl iota. Il avait toujours voulu
semer la zizanie entre nous . Chabani était membre
de l'état-major, adjoint de Tallar Zbui aux côtés de
Bensalem et du colonel Abbés . Mais il n'y a pas de
doute que ses runbitions étaient autrement plus
grandes au regru'd de son j elUle âge. Il rumonça son
insubordination d3l1s des conditions floues à lme
péliode difficile à plus d'Wl égard. L' Algélie prul-
sait ses blesSlIl"eS et nOlIS éprouvions encore des
difficlùtés monstres à mettre en place les institu-
tions du pays et de la société. Nous faisions face à
d'iImombrables problèmes hélités de l'ère colo-
niale. QU3l1d la rébellion deviIlt Wl fait accompli,
Bowllediene me contacta pru' téléphone - il se
trouvait aux côtés de Ben Bella - et m'infol111a que
ce demier me demruldait de prendre d'assaut le
siège de la 4' RM . L' état-major avait plis la déci-
sion à l'unarillnité de faire échec à la tentative de
désobéiss3l1ce au plus tôt. Un plrul avait été lniS au
point pOlU' éteindre le feu de cette discorde qui
menaçait de déchirer le pays. L' état-major me mit
au fait de ce plrul et m'illf0l111a qu'il allait dépê-
cher Amru' Mellall d'Arris. Je devais, qU3l1t à moi,
superviser l' opération et assurer la coordination
des forces engagées drulS cette action. J'étais
secondé pru' mon adj oint de la 5' Région,
Moh3l1led Attaïlia. Ces instructions me pru'Viment
par télégrrumlle et je ne savais pas que Chabani

237
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

avait été infonné de l' opération dans ses moindres


détails, grâce à la complicité d'Ull responsable du
chiffre, originaire de Biskra. Du coup, il avait pris
des mesmes pom contrer notre plan. FOit hemeu-
sement, je n' avais pas appliqué le plan de l' état-
major à la lettre. Agi ssant selon les dOlUlées du
ten1lin, j 'ai fait déplacer le 17' bataillon - Ull des
nrieux équipés et entraînés - à travers Barika.
J' ordOlUlai à son conunandant de n'entrer à Biskra
qu' à notre anivée et de nous attendre aux abords
de la ville, sm Ulle colline, pom que nous pmssions
le voir. Chabarri ne s'y attendait pas. Quarld nous
arlivâmes à Khenguet Sidi Nadji, nous pfunes
apercevoir ses positions. Je disposais de quelques
char's et j'ordonnai à mes soldats de n' ouvIir le feu
qu' à mon signal . Pendant ce temps, je reçus ordre
de BOUlnediene d'installer Ull QG à Batna, croyarlt
que la confrontation allait dmer. J'envoyai les
deux sections darls deux directions différentes et
les séditieux fment ainsi cemés. Quand les hom-
mes de Chabarri se rendirent compte qu'ils étaient
encerclés, ils s'enfuirent vers lems cantOlUlements.
Même Chabarri fut smpIis par la rapidité de l' opé-
ration. Tout conune il était loin de s' attendre à voir
ses hOimnes prendre la fuite et l'abandonner sarlS
tirer lUl coup de feu . Quand il fut infOlmé qu 'il
était encerclé, lm et son armée, il n' en revint pas.
Il prit la fuite à son tom avec son état-major
oubliant darlS son bmeau sa veste darlS laquelle
nous trouvâmes sa carte d'identité. Quarlt à ses sol-
dats, qm étaient retoUlllés darlS lem caseme et
avaient refeImé le pOitail denière eux, ils se ren-
dirent sarlS la moindre résistarlce. Chabarri, lm,

238
LE MOUVEMENT DE REDRE SSEMENT DE JU IN 1965

alla trouver refuge à Bousaâda, le 8 juillet 1964,


chez son ami Saïd Abid, à qui il demanda
protection. A la fin de l 'opération, j ' infOimai
Boumediene par téléphone et il eut du mal à me
croire. Je lui ai dit : « La rébellion a pris fin et les
choses sont redevenues normales ». Je sentis, à l'in-
tonation de sa voix et à ses questions insistantes
sur le déroulement de l 'opération, qu' il était scep-
tique. Je précisai : « L e groupe s'est rendu sans avoir
tiré une balle ». Toujours aussi pelplexe, il s' enquit
du SOIt de Chabaui, se demandant conunent l ' opé-
ration avait pu se tenniner en lm temps aussi COlut
et sans combat. Je lui assurai que Chabani s ' était
enfui, que ses hommes avaient capitulé sans com-
battre et que nous maîtIisions parfaitement la
situation.
Sur ce, je réprutis les soldats de la 4' Région sur
d'autres bataillons à travers le pays, sur ordre du
ministre de la Défense. La rébellion avait été
étouffée dans l' œuf sans qu " Ule goutte de Srulg
n' ait été versée. Mais la tragédie de Chabaui allait
conunencer quelques jOW1i plus tru"d. Ben Bell a
utilisa ses atlIibutions en tant que Président pour
influer sur le cours du procès. Le SOIt de Chabaui
fut scellé. Un triblUlal Révolutiormaire fut mis sur
pied. Boumediene me fit savoir que le Président
Ben Bella m ' avait nonuné membre du tribunal, aux
côtés de Saïd Abid et AbdelTalunane Bensalem. Il
Ine dit : {( Le Président vous demande de le condam-
ner à mort. Si Va llS ne me croye= pas, prene= contact
avec lui dès que vous sere= dans la capitale .1 )) Bien
sûr, je l' ai cm, cru' Boumediene ne m ' a jamais
menti .

239
CHADLI BrNDJrOI() - MÉMOIRES

l'aiInerais coniger des infonnations enonées


qui ont été publiées dans la presse nationale,
selon lesquelles Aluned BenchéIif, Aluned Draïa
et Aluned Benaluned Abdelghani auraient fait
partie du tribunal qui a jugé Chabani. C' est faux .
Le triblmal était composé des officiers cités plus
haut et présidé par lm juge civil d' Alger, nonuné
Malunoud Zeltal. Nous nous sonunes rendus à
Oran, où était enfenné Chabani avec d' autres pli-
sOlUliers politiques au pénitencier de Sidi El
Homui. Il y avait panni eux Mohamed Khobzi,
Mohamed Djeghaba, Hocine Sassi, Tahar Ladjel,
Saïd Abadou, Aluned Taleb-Ibralumi et d' autres
opposants à Ben Bella.
Le procès fut expéditif. Après délibération, la
peine de mOlt fut prononcée contre Chabani pour
tentative de rébellion contre le pouvoir et de dés-
tabilisation de l'année. A l' annonce du verdict, nos
regards se croisèrent et je ressentis, à cet instant-
là, que persOlUle d' entre nous n' était convaincu
par cette sentence sévère. En tant que nulitaire, je
m ' étais plié aux ordi'es du Président auxquel s je
ne pouvais me soustraire. Pour tenter de sauver la
vie de Chabaru, je lui demarldai de solliciter la
grâce auprès de Ben Bella. Il me répondit, effon-
dré : « D emande=-/a lui en mon nom l »
N ous char'geâmes Saïd Abid, en sa qualité de
conunandarll de la l'" Région nulitaire de deman-
der la grâce auprès du Président Ben Bella, mais
celui-ci opposa un refus catégoIique et exigea que
l ' exécution eût lieu, considérant que le verdict du
uiblmal était définitif et sans appel. Quand Saïd
Abid nous fit cOlUlaîu'e la réponse de Ben Bella, je

240
LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT DE JUIN 1965

lui dis : « Sollicite une grâce en notre nom, nous les


officiers, el dis à Ben Bella qu 'i! nous a demandé de
le condamner à mort et que nous nOliS sommes exécu-
tés, bien que nOlis ne croyions pas q1l 'il mérite cette
peine qu 'il lui demande de commuer en emprisonne-
ment ». Saïd Abid relança Ben Bella, et ce demier
pesta : « Je vous ai dit exécute;-Ie cette nuit .1 })
Ben Bella manqna de respect il Saïd Abid, le
menaça en proférant des mots injtuieux : « Si
jamais tli me déranges une autrefois, je (...) .1 » et lui
raccrocha an nez. Dès le prononcé du verdict, j'ai
obselvé une augmentation du nombre de gendar-
mes dans la salle et autom du ttibnnal et compIis
qu'ils redoutaient que nous fassions évader le
condamné avant l'exécution.
Le 3 septembre, Chabani fut passé par les aImes
il l' aube, daI1S Wle forêt près de CaIlastel, en pré-
sence des membres du ttibnnal et des éléments de
la GendaImeIie nationale. Après l'exécution, son
corps fut mis daI1S tm cercueil et entelTé daIlS lm
endroit incolUUI. J'ai applis paI' la suite que Ben
Bella, alors qu'il s' apprêtait il se rendre au Caire,
le lendemain, lut la nouvelle daI1S le jownal et s' é-
cria : « Dommage .1 C omment a-I-on pu exécuter un
jeune officier comme Chabani ? » Vingt aIlS plus
taI'd, je réhabilitai ChabaIu et ordOlmai le tt1ll1S-
felt de ses ossements au CaITé des MaItyrs du
cimetière d' EI-Alia. Aujomd'hui, j'atteste que
Bownediene n' a lien eu il voir drurs le procès de
ChabaIu et que ceux qui ont essayé et essayent
encore de l' impliquer daI1S cette affaire, le font
dans l'intention de nuire il sa réputation, Je témoi-
gne que c' est Ben Bella qui a ordOlmé l'exécution

241
C HADLI BINDJIDID - MtMOIRE S

de Chabani, que c' est lui qui a refusé de conunuer


sa peine en elUpI1S01Ulelnent et que c'est encore
lui qui a insisté pom que l'exécution ait lieu le
j om -même. Tous nos effOits pom sauver Chabani
fm·ent vains.
• ••
Au premi er semestre de l ' ruUlée 1965, le divorce
entre les deux honunes était définitivement
consonuné. Le clash fut précédé pru· des événe-
ments qui rendaient toute réconciliation impossi-
ble. En effet, Ben Bella profita d'lUl voyage de
Bownediene à Moscou pom annoncer, lors d' un
meeting popillaire, la nomination de Tahru· Zbiti à
la tête de l' état-maj or général sans même en avoit·
référé à son mitustre de la Défense. Cette décision
réSolU13it COlmne tille provocation criante pour
BOlUllediene qui a dû l' interpréter conune un
signal d' alrume qui allait certainement être suivi
pru· son remplacement par le même Tallru· Zbiti à
la tête du nurustère de la Défense nationale. Le
Président entreprit Wle autre démru·che tout aussi
drulgereuse qui consista à créer une nulice direc-
tement rattachée à lui . Cette action représentait
pom nous, les officiers, un affront gravissime. Il
était inconcevable d' accepter la présence d' wle
force rumée pru·allèle qui échappât au contrôle de
l ' institntion militaire et rester passif face aux
dépassements et aux atteintes aux libertés indivi-
duelles et aux biens dont elle se rendait coupable.
Le Président alla plus avant drulS son opération de
démrullèlement du groupe d' Oujda. C'est ainsi
qu' il poussa Aluned Medeglui à démissiOlUler de

242
LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT DE JUI N 1965

son poste de ministre de l' lntélieur et Kaïd Aluued


de celui de ministre du TOlllisme et restreignit les
prérogatives de Chérif Belkacem au ministère de
l' Olientation nationale. La goutte qui fera débor-
der le vase sera l' éviction d'Abdelaziz Bouteflika
du mini stère des Affaires étrangères, à la favern
de l' absence de Boumediene qui se trouvait au
Caire porn représenter l'A1gélie à la réunion des
chefs des gouvernements arabes porn le soutien à
la cause palestinierme. Tous ces événements se
dérolÙèrent dans IUl climat tendu, marqué par les
préparatifs de la Conférence afro-asiatique, ou le
« Second Bandung » conuue on la qualifiait à l'é-
poque. Ben Bella vorùait se servir de ce fonuu porn
asseoir sa réputation internationale et sa puis-
sance en tant que leader parmi les dirigearlts du
Tiers-monde. L' acharl1ernent de Ben Bella à assu-
rer à cette conférence et au Festival mondial de la
jelUlesse lll1 succès retentissarlt, pariicipait de sa
propension à l'action internationale au détriment
de l'intériern. Un grand nombre d' officiers
voyaient d'un lnauvais œil ses accointances avec
les leaders du Tiers-monde, à l'instar- de Djamel
Abdermasser, Neluu,Tito, SékouTorné et Chou en-
Lai . Au lieu de consacrer ses efforts au règlement
des problèmes quotidiens des citoyens, Ben Bella
s'occupait de se construire IUle arna fictive darlS le
monde des grands en s'arc-boutant à sa célébrité
acquise grâce à la Révolution algélierme.
BOllluediene et les officiers proches de lui mili-
taient porn une politique propre à assrner l' équi-
libre entr-e les priolités intéliernes et les exigen-
ces extélieures.

243
C HADLI BrNDJEDID - MtMOIR[S

Mon affectation à la 2' Région militaire


CeItains ont éCIit que ma mutation à la
2' Région militaire entrait dans le cadre de la pré-
paration du mouvement de redressement de juin
1965 et que Bomnediene allait s'y replier pom
organiser la résistance en cas d' échec de l'opéra-
tion. La véIité est tout autre . Bomnediene n' était
pas satisfait du niveau d' organisation de cette
Région sensible. C' est pom cela qu' il me confia
cette mission. La prenùère semaine du mois de
JUIll, il s ' entretint avec les commandants de
Région lm à un, dans le secret le plus total . Il lem
demanda de prendre leurs dispositions en prévi-
sion d'un événe1nent qui allait {( survenir bientôt »,
et ce, en coordination avec le conunandant
Abdelkader Chabou, secrétaire général du IlÙIùs-
tère de la Défense nationale. Il y a lieu de rappeler
que les conunandants de Région et les mutés qui
ont participé à ce coup de force étaient en état d'a-
leIte mais n ' ement vent de la natme de lem nus-
sion qu'à la deInière IlÙnute.
Au départ, il fut convenu d'arTêter Ben Bella le
17 juin à sa sortie du stade d' Oran où devait se
dérouler mle rencontre entre l 'Algérie et le Brésil.
J'ai assisté au début du match mais je ne suis pas
resté jusqu'à la fin par·ce que j'étais char-gé de la
sécmité. L' idée fut abandonnée in extrenus de
pem que l' arTestation de Ben Bella ne provoquât
des troubles parmi les suppOIters et se propageât
dans toute la ville ou qu ' elle fût pIise pom lm
erùèvemenl. Ben Bella savait-il ce qui se trarnait
contre lui ? Frarlchement, je ne samais le dire _
Mais j ' ai senti, lorsqu' il avait atteni à Orarl, qu' il

244
LE MOUVEMENT DE REDRES!o'EMENT DE JUIN 1965

m 'évitait sciemment. A l'aérop0l1, il s'adressa à


moi avec froidem, allant jnsqu 'à faire une entorse
aux règles protocolaires. Le lendemain, le joumal
El Djo1lmho1lria éClivit que « le Président a été
accueilli à sa descente d 'avion par 101 lieutenant »
U'étais alors conunandant). Pom moi, le message
était clair. Aussi, refusai -je de l' accompagner à Sidi
Bel-Abbès ; je chargeai mon ami, Abdelkader
Abdellaoui, qui était chef de compagnie, de le
conduire à l'aérop0l1 et de lui dire, au cas où il
demanderait après moi, que j 'étais fatigué et que
je m'excusais de mon absence. A Sidi Bel-Abbès,
le Président prit la parole dans un meeting popu-
laire et insista, comme à son habitude, sm la pom-
suite de la Révolution socialiste sous ml régime et
IUle direction conUlllUlS, exprimant sa détermina-
tion à « affronter les co mplots qui se trament contre
l 'A lgérie à l'intérieur comme à l 'extérieur ». Dans ses
discoms, Ben Bella recomait toujoms à des expres-
sions et des adages poplùaires. Je me souviens
qu'il avait dit, ce jom-Ià : « L a caisse de lomates
contient toujours quelques tomates pourries. Et si
nOliS voulons préserver la caisse, il suffi t de j eter ces
tomates p 01lrries ». Il allait de soi qu'il fai sait allu-
sion à nous. Maghrous, conunissaire politique de la
wilaya d' Oran et proche de Ben Bella, n' anêtait
pas de monter le wali (un élément du groupe de
Rocher Noir) contre le connnandant de la Région
militaire, poussant l'outrance jusqn'à inciter la
population de Sidi Bel Abbès à assiéger IUle
caseme de l' année.
H'

245
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRES

La veille de l' opération, le commandant Chabou


In'adressa la nussive suivante, connne convenu
auparavant dans son bureau :
{( Al/frère Chadli,
«Je t'envoie les instructions concernant l 'affaire.
Je te demande de faire parvenir par un courrier sûr la
lelfre destinée à Si Salah S01ifi. Le document doit lui
parvenir cette nuit.
« Le déclenchement sera fait celte nuit. L 'heure te
sera indiquée par téléphone dans la phrase suivante :
« La IT, Région envoie sw' la 2' RM 2, 3, 4 ou 5
dossiers. » Le chifji-e indiquera l 'heure.
Il y a lieu d 'arrêter : Maghrouss ; Djellouli ;
Guadiri ; BOl/djeltia ; Sou(yah (c' étaient des élé-
ments fidèles à Ben Bella dans la région ouest).
La liaison sefera par radio ou par téléphone».
Je reçus également de Boumediene les instnlc-
tions concemant la 2' RM pOitant sw' la proclama-
tion de l'état d' urgence à travers son tenitoire. En
voici le texte :
« La dégradation de la situation in térieure en
A lgérie ran I politique, économiq ue que sociale a
décidé les Révolutionnaires à prendre leurs responsa-
bilités comme par le passé.
Répondant à la confiance des militants conscients,
des anciens 11101ldjahiddine et dll peuple, ils on/
décidé de créer IIne situation nouvelle qui permettra
à la Révolution algérienne de con /in uer suivant les
principes qui sont nés pendant la luite sacrée pour
l 'indépendance.
Dans ce but, le vice-président du Conseil, minish'e
de la Défense nationale, ordonne au commandant de
la 2' Région militaire, le commandant Be11tijedid

246
LE MOU VEMENT DE REDRE SSIM .ENT DE JUI N 1965

Chadli, de prendre ses disp ositions p Olir déclencher l 'é-


tat d 'urgence s ur tout le territoire de sa région à la
date et à l 'heure qui lui serontfixées ultérieurement.
A u jo ur et à l 'heure qui seront indiquées, les mesu-
res suivantes seront prises :
17 Isolement total du territoire de la région mili-
taire du reste du pays par l 'ANP et la gendarmerie.
Tout mouvement d'entrée ou de sortie du territo ire
de la région sera interdit. En p articulier bOll clage
total des grands axes, p orts et aérodromes ainsi que
de la fro ntière.
2 °1 Une surveillance constante des unités marocai-
nes à la frontière sera effectuée. Des réservistes de la
l ' DlP seront prêts à/aire/ace à toute action de "ar-
mée marocaine en A lgérie. Si une intervention maro-
caine s 'effechle sur notre ferritoire, immédia tement
le ministère de la Défense nationale sera prévenu et
la mobilisation des anciens moudjahidine sera effec-
tuée p our fa ire face à l 'agression marocaine.
3°/ L'ordre pub lic sera maintenu avec foutes lesfor-
ces exis tantes sur le territoire (unités combattantes,
sécurité militaire, centres d 'ins truc tion, etc.)
D ans ce bllt :
a) Contrôle de tous les mouvements à l 'intérieur de
la région militaire par la gendarmerie nationale avec
la participation de l 'armée.
b) TOlites les al/torités administratives ou p oli-
tiques dont les activités pel/vent troubler l 'ordre
seronf g ardées à vu e.
c) Con trôle de tous les bâtiments publics d 'intérêt
national (mairies, s/préfectures, p réfecture, banques,
etc.)
d) Protection rigo ureuse des étrangers.

247
C HADLI B1:NDJIDID ~ MEMOIRES

47 Les pouvoirs publics et politiques seront contrô-


lés par le commandant de région à travers la sécurité
militaire, la gendarmerie, les commissaires politiques,
des officiers qualifiés.
57 Les Compagnies nationales de sécurité (CNSj,
la milice, seront invitées à se placer SO llS l'autorité de
l 'armée. Elles seront neuh-alisées en cas de reflls.
67 Un officier sera désigné pour prendre contact
avec les autorités militaires françaises et les consulats
étrangers pour les informer que des mesures d 'ordre
interne ont été prises sllr instructions des autorités
supérieures afin que soient protégés leurs ressortis-
sants etlellrs biens.
En raison de la présence de troupes françaises sur
notre territoire, il sera demandé alt.:\: autorités mili-
taires françaises d 'éviter tout mouvement à l 'exté-
rieur du périmètre accordé par les accords d 'Evian en
précisant que cette mesure sera rapidement levée.
77 Campagne d 'explication à mener par les cadres
et les militants connus suivant les directives qui par-
viendront. Ces directives seront complétées suivant la
situation particulière de la région par des insh-uctions
précises du commandant de la région avec tOlyours
pour buts :
- Le contrôle total de la région militaire.
- Le maintien de l 'ordre absolu.
- La protection des organismes de l'Etat et des
biens publics.
- La correction paifaite des cadres et des djounoud
vis-à-vis de la population.
- L 'organisation des liaisons.
Les mesures préparatoires d 'exécu tion de cette
directive seront prises dans le secret le plus strict.

248
LE MOUVEMENT DE REDRESSEMENT DE .mIN 1965

Seuls les cadres dont le commandement est absolu-


. . ,
ment sur p euvent etre prevenus.
Les modalités d 'application, les instructions et les
ordres à donner seront patfaitement étudiés pour p er-
mettre leur rapide exécution .
La levée de l 'état d 'urgence sera donnée par le
ministre de la Défense nationale. Celle levée de l 'état
d 'urgence voudra dire que le commandant de région a
toute initiative p our assouplir certains contrôles
compte tenu de la situation sur son territoire. 11 doit
garder néan moins toutes les unités en état d 'alerte et
maintenir une vig ilance extrême p our intervenir en
cas d 'incidents ou de troub les.
Toute intervention devra se faire avec la rigueur et
la prudence requises.
Le vice-président du Conseil
Ministre de la Défense nationale. »
Houari Boumediene

J'exécutai ces instmctions avec la ligueUl'


reqluse et dans le secret le plus total, après les
avoir adaptées aux spécificités de la région. Je
transmis les instructions à Salah Soufi, COlmnan-
dant de la 3' Région militaire, la nuit-même. La
veille du jour J, je fi s patv enir mes ordres aux
bataillons et aux mutés releVatlt du teni toire de la
Région sous mon conunandement. Je préférai pl a-
cer la police sous l'autOlité de la Gendatmelie
nationale au lieu de la Sécmité militaire pom évi-
ter toute supputation. A Ih30 [du matin], Talrat·
Zbiri, le colonel Abbès, Saïd Abid, AbdemùUnatle
Bensalem, Abdelkader Chabou et Aluned Draïa
procédèrent à l' atTestation d'Alllned Ben Bella

249
C HADLI BrNDJ[DID - MtMOIRIS

dans sa résidence, il la Villa Joly. Le conunandant


Chabou m ' infonna que l 'opération s'était déroulée
avec succès . Le coup d' Etat eut lieu sans aucune
cbfficulté et sans affrontement avec les éléments
fidèles au président déchu, panni lesquels seront
également an"étés Hadj Ben Alla et Mohamed
Seghir Nekl::ache. La rue ne bougea pas et les réac-
tions à travers le monde allaient de la condanma-
tion au silence et il la neutralité, honnis Fidel
Cash"o qui expIima sa « vive indignation » eu égard
aux relations éh"oites qui le liaient il Ben Bella.
A Oran, les gens se réveillèrent le samecb sm les
musiques militaires et les blindés occupant la rue.
Aucun incident ne fut signalé, mais, malhemeuse-
ment, il y eut quelques victimes dans les manifes-
tations qui secouèrent la ville d' Annaba. Le com-
numiqué du 19 juin résume bien le bilan de Ben
Bella : {( Mauvaise gestion des biens nationaux,
gaspillage, instabilité, démagogie, chaos, mensonge et
improvisation imposés comme mode de gouvernance
à travers la menace, le chantage et l 'atteinte aux
libertés individuelles. Un climat de terreur qui a
imposé à certains la déliquescence et à d 'au tres la
peur, le silence et la soumission» .

•• •
Le 19 juin, il 4 hemes, je reçus du ministère de
la Défense nationale un télégranune portant le
sceau de la confidentialité, qui me dOlmait le feu
vert pom alléger le cbspositif mis en place la veille
afin de pennettre lm retom rapide à une vie nor-
male, avec inshuction de maintenir l'état d' alerte
et de se tenir préts à toute éventualité. Après le

250
LE MOUVEMENT DE REDRESSEME NT DE JUIN 1965

,
sucees de l'opération, nous convîmnes avec
Boumediene de ne pas être promus à des grades
• • • •
supenem s pom que nous ne paraIssIOns pas, aux
yeux de l ' opinion publique, comme des assoiffés
de pouvoir comant après les grades, d' autaIlt plus
que ceItains ne nous considéraient pas plus que
cOllune des factieux n' ayant lien à envier aux puts-
chistes d' Asie, d' Afiique et du Monde aI'abe,
Ce n' est qu' en 1969 que je serai promu colonel,
mon denuer et plus haut grade dans l ' aImée,
après des aImées de loyaux services rendus auprès
de l ' institution, SaIlS discontinuer, depuis 1955,
•••
Beaucoup de choses changèrent depuis le
19 juin 1965 : le Conseil de la Révolution, qui maIl-
quait de cohésion, se disloqua - et nous n ' avons
pas publié le Livre blaI1C qui condaInnait le pou-
voir persOlmel [de Ben Bella] et que nous avions
pronus au peuple - et l'Etat se renforça paI' des
iIlStitutions constitutiOlmelles , Toutefois, cela ne
veut pas dire que nous n' avons jaInais cOllmus
d' en'ems de gestion compaI'ables à celles conuni-
ses paI' Ben Bella , En 1980, je décidai d' accorder
l ' aIlllustie à ce denuer et ordonnai qu' il fût traité
avec les honneurs dus au nulitaIlt de la prmnière
heme et au Président qu' il fut, en dépit de l'oppo-
sition de celtainS pom qui Ben Bella n'avait pas
ChaIlgé malgré les longues aImées passées en pIi-
son et pouvait représenter lUl daIlger pom le
régime à l' étranger. Malgré cela, j'iIlSistai pom
qu' il fût libéré, Après qu' il eut choisi l'exil avec
Ait Aluned et aImoncé son opposition ouvelte au

251
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

pouvoir en place - c' était son droit le plus absolu -,


il outrepassa toutes les règles de l' opposition et se
répandit en accusations fallacieuses pom salir ma
réputation et celle de ma famille .

***
Aujomd' hui, quand je revois le film des événe-
ments de juin 1965 et la péliode qui les a précé-
dés, la persOIUlalité de Ben Bella me rappelle lm
chef fatimide qui ordOIUla que [ftt anéantie toute
la nibu qui lui pava le chemin vers le pouvoir afin
que l'lùstoue ne dise pas qu' il fut porté au n-ône
par elle. Ben Bella a voulu faire de mème _ Malgré
sa poplùarité et son ama à la linùte du culte de la
persOIUlaiité, il essaya, dmant ses n-ois ans de
domination, de nous éliminer lm à lm pom avoir le
champ libre et régner sans prutage après que nous
ltù avons offert le pouvoir sm un plateau en or.
C ' était lui le cfuigerult fatinùde et nous la Uibu à
extelllùner. Mais 1' Iùstoire ne se répète pas tou-
j oms de la mème façon ...

252
CHAPITRE IX

A LA 2' REGION MILITAI RE
1964-1979

Je ne fus pas maintenu longtemps à la tête de la


5' Région militaire. Après l'éviction de Loo·bi
Berdjem et la mise en échec de la sédition de
Chabani , le colonel Houooi Bomnediene me dési-
gna, fin 1964, à la tête de la 2' Région militaire en
remplacement d' Abdelharnid Latrèche, tOOldis que
la 5' Région échut il Abdallah Belhouchet. Ma mis-
sion fut définie avec précision : réorgoouser les
mutés de 1'oomée selon IUl nouvel orgoougranune,
en tenaJlt compte des leçons tirées de la Gl/erre des
sables. La première décision que je plis fut de sor-
tir le siège du COllUnaJldement de la Région du
palais du bey, taJlt il était inconcevable, sm le plan
sécmitaire, de le maintenir en plein cœm de la
ville, ce qui pouvait constituer ml réel daJlger pom
les populations civiles en cas de guelTe. De plus,
son emplacement ne pennettait pas de sauvegar-
der le secret nulitaire doolS lUle situation d' alelte
maximale. La restl1lctmation de la Région ne fut
pas tUle sinécme. Je trouvai la plupoot des officiers

253
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

et des soldats affairés il des tâches exclusivement


administratives, alors que la Région manquait de
bataillons organisés et n' avait pas de progranune
précis d' entraînement et de fonnation. Je com-
mençai par mettre en place IUl plan d'urgence
pour réorganiser complètement la RM, avec prio-
rité absolue il la constituti on de nouveaux
bataillons suffisanunent entraînés, légers et capa-
bles d'intervenir en tout temps et tout lieu. Je
réussis en lUl temps record il monter trois
bataillons, aidé en cela par mon expéli ence
acqnise il la base de l' Est et il la 5' Région.
En 1969, je fus promu au grade de colonel.
C' était le grade qui était le mien lorsque je quittai
l' atmée. En 1984, lorsque je procédai il la réorgani-
sation de l' atmée, je promus lUl groupe de colonels
au grade de général . On me demanda de pOtter
Inoi-InêIne ce grade ou un grade supéIieuT, en Ina
qualité de ministre de la Défense et de conUnatl-
datlt suprême des forces atmées, mais j 'ai décliné
la proposition en ironisatlt : « Je n 'ai pas envie q1l 'on
m 'appelle le générai-président .1»
Les effOtts de réorgatrisation de l' atmée dans la
région ouest se soldèrent pat· la création de gran-
des IUrités de combat il la fin de l'atUlée 1970, dont
la fatneuse 8' BB (brigade blindée) il Ras El-Ma, il
Sidi Bel-Abbès, qui a vu le jour il la faveur d'lUl
projet que j'ai supelvisé et matélialisé avec \Ul
groupe de tecluriciens du nrinistère de la Défense
nationale. Cette bligade, qlù constitue la plus
gratlde troupe pennanente de l' atmée algérienne,
est éqlùpée de bataillons de blindés et d'infante-
lie mécatrisée appuyés pat· des IUrités d' attillelie,

254
A LA 2' RimoN MILITAIRE (196'1 1979)

de génie militaire, de défense aérienne, de recon-


naissance et de logistique . La 8' BB a pris prut à la
guelTe d' octobre 1973 aux côtés des autres rumées
ru-abes. Elle demeure le fl euron de l'rumée algé-
rielme et sa force de frappe.
Au milieu des rumées 1970, la 2' Région
militaire, qui comprend les wilayas d' Oran,
Mostagrulem, Sicli Bel-Abbès, Tlemcen, Mascru-a,
Saïda etTiru-et, représentait 27% des effectifs de
l ' AN P, avec ses forces tenestres, aériennes et nava-
les_ Elle comp01te aussi l ' Ecole supérieure d' avia-
tion de Tafraoui ; l ' Ecole de l ' administration géné-
rale ; l' Ecole des cadets de la Révolution ; les
centres d' instruction militaire ; les centres des ser-
vices sociaux de l ' rumée. Boumecliene nI! agréa-
blement SlUpriS lorsque je lui proposai d' inaugu-
rer lU1 complexe sportif militaire . Il avait cru que
Chabou avait débloqué lUl budget pour la réalisa-
tion de cet ouvrage au détriment des autres
Régions . Lorsqu ' il m ' intenogea sur la provenance
de l 'ru-gent, je lui répondis avec luun om : « Je l'ai
volé -' » Le fait est que j ' imposais aux sociétés
nationales qui réalisaient des projets pour l ' ru--
mée, de contribuer avec leurs propres eff01ts à la
réalisation d' infrastructtu-es pour l' institution mili-
taire. C ' est ainsi que fut éligé ce complexe sportif
sans que le ministère de la Défense ne déboursât
le moindre centime_ J'ai également cédé des
infrastructures militaires à des institutions civiles_
En mru-s 1966, je cédai la caseme de Sénia au
ministère de l' Education qui en fit l ' lUlivel-sité
actuelle_ La cérémonie officialisant cette cession
se déroula en présence de Hourui BOlUuecliene.
C HADLI BENDJEDID - MtM OIRI S

l' étais, dlU"ant toute ma présence à la tête de la


2' Région militaire, concentré SlU" les questions
d'ordre militaire ; je m 'attelai au renforcement des
capacités combatives de l' année. Je me rendais
de temps à autre à Alger pOlU" participer aux
rétUlions cycliques du Conseil de la Révolution qui
se rétrécissait conune tUle peau de chagrin - il ne
comptait plus que huit membres -, aux réunions
conj ointes entre le Conseil de la Révolution et le
gouvemement ou encore aux réunions des com-
mandants de Région qui se tenaient au ministère
de la Défense.
Boumediene me chargeait parfois de le repré-
senter à l' étranger.
Cette pétiode a vu aussi des événements impor-
tants voire graves, au premier rang desquels la ten-
tative de coup d' Etat menée par Taha Zbiri - je fus
lUl élément essentiel dans sa mise en échec, le sui-
cide de mon ami Saïd Abid, l' évacuation de Mers
El Kebir, mon différend avec Kaïd A1uned, mon
refus de prendi"e le ministère de l' IntérielU", ma
rencontre avec le général Giap, la préparation du
congrès du paIti ...
La tentative de coup d' Etat de TallaI· Zbili
La tentative de putsch menée paI" TahaI" Zbili en
décembre 1967 fut la plus graIlde scission au sein
du Conseil de la Révoluti on après les démissions
d' Ali Mahsas, Bachir Boumaza et Ali Mendjli .
QUaIld je me remémore cet épisode, je m ' étOlll1e
touj oms des propos de Zbili qui déclaI"e taIl-
tôt : « Si ce 11 'était p as Chadli, j 'aurais pris le p ou-
voir », taIltôt : « Chadli se serait [de tOlite fa çol1}
A LA 2 ' RÉG I ON MILITAIRE (1964- 1979)

placé du côté du vainqueur » Pourtant, la vérité est


tout autre.
J'étais au fait de désaccords entre le président
Bomnediene et le chef d' état-major. Mais j ' étais
loin d' imaginer que Tahar ZbiIi allait en aniver à
l 'usage de la force pour accaparer le pouvoir. En
réalité, ces désaccords concelnaient aussi certains
membres du Conseil de la révolution qui repro-
chaient, ouveltement ou en secret, à Bomnédiène
d' accaparer le pouvoir avec le groupe d' Oudjda et
de confier à des DAF des postes sensibles du minis-
tère de la Défense. Le conflit s' aggrava après le
refus de ZbiIi d' assister aux festivités du 1" novem-
bre 1966 et du fait des fréquents déplacements
qu' il effectuait entre l ' état-major et le bataillon de
blindés statiOIlllé à Bordj el Balui. Déplacements
que Bomnédiène suivait de très près. Le conflit
atteignit son apogée suite à l ' échec des médiations
entreprises par des persOIlllalités politiques et mili-
taires. J'ai plis la pleine mesure du danger à
Bouzaréall, au domicile de Abdenahmane
Bensalem qui nous avait invités à déjelmer après
la rémuon du Conseil de la révolution et des COIn-
mandants de régions .
Nous étions cinq Saïd Abid, Abdenahmane
Bensalem, le colonel Abbès, Yaluaoui et moi-même
à prendre notre repas ensemble dans mle
ambiance fratemelle, discutant de divers problè-
mes qui nous préoccupaient à l'époque. Le soir, je
devais rentrer à Oran par avion. Je ne m ' étais pas
rendu compte qU' lm complot se tramait et que j ' al-
lais être impliqué à mon insu. Nous nous installâ-
mes dans le salon pour prendre le café. Je remar-

257
C HADLI BENDJEDID - MÊMOUU:S

quai que l'assistance était plus silencieuse que


d' habitude. AUClUl de mes interlocuteurs ne nu·
mit au courant de ce qui se mijotait. Je les vis qui
faisaient un clin d'œil à Said Abid, cOlUlaissant la
solide anùtié qui nous liait et qu 'ils votùaient, me
semble-il, exploiter. Puis, ils lui firent signe de
m' en parler en leur nom. Said Abid se leva et me
dit sur lUl ton réprobateur mêlé de sollicitude dan',
lequel je perçus conune un appel à l'aide :
- Es-tu satisfait de cette sihtatiol1, Si Chadli ? Je
veux dire la situation du pays. Tous ces problèmes ne
t 'affectent-ils pas?
- Quels problèmes ? Itu dis-je.
- Les problèmes dans lesquels se débat le pays,
voyons / Tu trollves cette s ihtation normale?
- Tous les pays [du monde) vivent des problèmes.
Certes, il y en a beaucoup [che: nOliS), mais je pense
sincèrement qu ';ts peuvent être réglés par le dialogue
et à h-avers les institutions en place, rétorquai-je.
- No us avons essayé de les résoudre dans ce cadre,

mats sans sucees.

En clair, Said Abid VOtùait parler de l'accapare-


ment du pouvoir par le clan d'Oujda et de l' obso-
lescence du Conseil de la Révolution qlU avait
perdu lUl grand nombre de ses membres. De plus,
Boumediene avait pratiquement vidé l' état-major
de ses prérogatives qu'il avait nùses enh·e les
mains des anciens officiers déselteurs de l' année
française, au nÙlùstère de la Défense. A ce
moment-là, je compris qu'il y avait anguille sous
roche : notre présence tous ensemble au donùcile
de Bensalem n 'était pas iImocente, SlUtOUt lorsque
Said Abid revint à la charge :

2"
AL .... 2' RÉGION MILITAIRE (196<1 1979)

- Nous sommes appelés à prendre une décision cru -


ciale s ur-le-champ.
C ' était clair. Ils planifiaient le renversement de
Boumediene. Je leur dis :
- Vous connaisse: ma franchise . Alors, laisse:-moi
vous dire dès à présenl, pour que VOliS ne disie: pas
plus tard que je vous ai trahis : je m 'opposerai à toute
personne qui utiliserait la force el la violence pOlir
prendre le pouvoir. Je connais Tahar Zbiri depuis
1956 ; je Vai même connu avant Boumediene. Melle=-
vous ça bien dans la tête : je me mettrai en travers du
chemin de tous ceux qui recourront à la violence pour
porter atteinte à la stabilité du pays. Ma position là-
dessus est claire.
De guelTe lasse, ils insistèrent pour que je les
rejoigne. Quand je les quittai, je me rendis compte
de la gravité de la sihlation. Je sentais que le pays
allait cOlUlaître une période de trouble et que le
sang allait de nouveau corner. Il fallait, croyais-je,
que les problèmes fussent réglés dans le calme et
la sérénité pour éviter au pays de s' elùiser dans
wle guelTe civile dont il n 'avait pas besoin.
J'ai vmùu lever toute équivoque sur cette
affaire, pour que tout le monde sache quelle fut
ma position à l ' égard de cette tentative aux consé-
quences dramatiques.
Je me rendis chez Tallar Zbiri, à El-Biar, et lui
dis :
- J 'étais avec les compagnons el ils m 'ont informé
de leurs intentions. J 'ai voulu que III saches ce que je
pense de toul ça. Il esl plus que probable qU 'ils vien-
nent te voir et le refilent de fa usses informations sur
ma posilion.

259
CHAD LI BENDJEDID - lVItM OI RE S

Je lui répétai ce que j ' avais dit auparavant et lui


expliquai mon point de vue en lui disant que c' est
à l ' intérieur du Cons eil de la Révolution que les
problèmes devaient être débattus et tranchés :
- L es institutions existent. Je ne suis pas prêt à
habituer l 'armée aux coups d 'Etat qui sont devenus
une mode au Moyen-Orient, en Afrique et en A sie,
insistai-je.
Tahar Zbiri ne fit aUClm cOlmnentaire, mais son
silence en disait long . Je compris qu' il était décidé
à aller jusqu' au bout. J'étais à la fois démoralisé
et angoissé. Quel projet Zbiri allait-il proposer
[connne a1temative1 ? A supposer qu' il réussisse
son coup de force, de quelle vision de l 'avenir
était-il pOlteur ? Il n' était pas question d' attendre.
Je me rendis en toute urgence à la présidence de
la République et demandai à voir le président
Houari Boumediene. Quand il me reçut, je lui dis :
-Je suis venu te saluer et te souhaiter plein succès
dans ta mission. Je retourne aujourd 'hui à Oran.
Sache que ta position sera la mienne et que tu me
. , . ,
trouveras totljollrs a tes cotes.
Je me contentai de ces quelques mots et ne lui
divlÙgUai pas le secret de ma rencontre avec Zbiri
et les autres compagnons. Bomnediene ne dit mot
et somit, signe que les services de renseignelnents
l ' avaient infOlmé du complot. Il par'aissait serein.
Je repartis pour Oran en compagnie de
Mohamed Salah Yahi aoui qui me demanda de met-
tre à sa disposition lm hélicoptère pour rej oindre
la 3' Région militaire. Je refusai, au prétexte que
le temps de neige n' était pas propice à lm tel vol.
Ce qu' il voulait, en réalité, c' était de parvenir le

260
A LA 2' RÎGION MILITAIRE (1961 1979)

plus vite possible à la 3' Région pour me b,mer le


chemin et m' empêcher d'intervenir contre les for-
ces ralliées à Tabar Zbiri . Durant la deuxième
quinzaine du mois de décembre, les unités s' ébran-
lèrent de Médéa, Miliana et El Asnam (Clùef) en
directi on de Blida. Elles étaient conunandées par
Layachi, gendre de Zbiti. J'étais en contact penna-
nent avec Boumediene, l'infOlmant des détails des
préparatifs. 11 me demanda d' envoyer des tireurs
de bazookas car Zbiti fai sait mouvement sur Alger
armé de chars. Face à un tank, selù lm bazooka ou
IUl auh'e blitldé est efficace. Je dépêchai deux
avions h-anspOltant deux sections qui attenirent à
Boufarik. De là-bas, elles furent dirigées vers El-
Affi"OIUl où elles prirent position sur des collines,
en attendant l' anivée des avions de Ouargla. Les
deux sections ouvrirent le feu sur les chars dont
plusieurs furent incendiés, bloquant la voie et
empêchant les autres blindés d' avancer, tandis que
d'auh'es engins eurent des avaries en cours de
route. L'affaire fut réglée en moins d'lm quart
d'heure à coups de bazookas et grâce à l'interven-
tion des Mig 17 et Mig 21. La nuneur disait que ces
avions étaient pilotés par' des Russes, mais ces
allégations étaient complètement fausses. Les sol-
dats alliés à Zbiri s' égaillèrent darlS les montagnes
avoisinantes, abandonnant chars et CaInions en
feu . Certains préférèrent se rendre. C' est ainsi que
prit fin cette opémtion démentielle qui était
vouée à l' échec d' avarlce en raison de fautes tac-
tiques et teclmiques grossières. En effet, quel est
ce militaire tenté par' lm coup d' Etat qui ne pren-
drait pas en considémtion la couverture aérierme

261
CHADLI BINDJrDID - MEMOIRE S

et la distance, sachant qu'El Asnam se trouve à 200


kilomèb'es d' Alger?
Avant cela, j ' avais dépêché un bataillon afin
d' occuper la caseme des putschistes à El Asnam et
les Pliver de ravitaillement. Abdelkader Chabou et
moi n 'étions pas d'accord sur la pers orme qui
devait conunander l 'opération, Chabou avait
envoyé IUl télégranune aux bataillons lem enjoi -
gnant de n' exécuter que les ordres émanant de lui ,
Je dus alors contacter les chefs de ces bataillons en
mgence pour lem' demander de n'exécuter aUCIUl
ordre, honnis ceux qui viendraient de la 2' Région.
Après l'échec de la tentative de coup d'Etat,
Tallar Zbiti et quelques-mlS de ses honunes (ils
étaient tous de la même région, ce qui confinne
l 'aspect régionaliste et bibal de cette opération
aVOltée), se sauvèrent. Il se peut que les selvices
de sécmité lem aient assmé ml passage sécmisé
jusqu ' aux frontières hmisielU1es, avant de rejom-
dre le Maroc. Kasdi Merbah vint me voir pom me
demander de lui remelli'e les officiers de la 2'
Région qlÙ étaient solidaires de Zbiti, ce que je
refusai . Quand il s' en plaignit à Bomnediene, celui-
ci le plia de ne pas insister, en hù disant : ({ Chadli
est responsable de ses actes ».
En 1979, Tallru' Zbiti me fit prut, pru' le buche-
ment d 'ml émissait'e, de son souhait de renb'er au
pays, Je lui demruldai de patienter ml peu, le temps
pom moi d' étudier l ' affaire. Un jour, ml de mes col-
laboratems à la présidence de la République m ' in-
fonua que Zbiti était à l'aéropOit. Je l' autOilsai à
renb'er et à rester chez lui . En oub'e, je hù imposai
de s'éloigner de la vie politique.

2.2
A LA 2- RÎclON MILIT....IRE (1964--1979)

Le suicide de Saïd Abid


Saïd Abid n'avait pas pu me convaincre de me
j oindre aux putschistes. Il s' étai t rendu compte
que je n' étais pas un adepte des coups d' Etat et
que j'étais résolu à intelvenir sans luénagelnent
pom faire ban1lge à tous ceux qui utiliseraient la
force pom prendre possession du pouvoir. Il savait
pertinenunent que je conunandais de grandes uni-
tés de combat, qui plus est luiellX équipées que les
autres. Saïd Abid hésita longtemps et finit par
adopter une attitude de neutralité, perdant du
coup la confiance de Boumediene et de Zbiri, en
même temps. Il ordOlma à toutes les unités de la
1" Région de regagner lems casemes et dit à ses
honunes : « N 'intervene; pas, laisse;-les s 'entretuer l
Je ne slds ni avec le groupe de Boumediene ni avec
cel"i de Zbiri ». Mais les proches de Zbiri - à leur
tête Zerdani - le menacèrent, l'inslùtèrent et le
traitèrent de lâche. Cela pOlta lm coup sévère à
son moral, si bien qu'il sera retrouvé sans vie dans
son bm·eau. Le bnùt com·ut qu'il amait été exé-
cuté par ml conunando ou que Slimane Hoffinan
l'amait tué. Ce geme de rumems est fréquent en
pareille circonstance. Les honmles de Saïd Abid y
crurent et se confinèrent à l'intérieur des caSeines
de la l'·' Région dont ils interdirent l'accès à qui
que ce fût, dérùant au pouvoir en place toute légi-
timité. Bomnediene réagit avec sang fi·oid et évita
de recomir à la force, préfél1lnt, au contraire, apai-
ser les esprits. Il me demanda de rappeler à la rai-
son les responsables de la mutinelie. {( Ils le respec-
tent et l 'écoulent. Essaye de les convaincre [de revenir
à la raison] , », me dit-il. Je ne quittai pas Oran et

'63
C HADLI BINDJIDID - MEM OIRE S

appelai au téléphone un chef de bataillon à Ténès


que je COlUlaiSSaiS bien. Je le priai d' entrer en
contact avec les responsables des autres bataillons
et de leur faire cOlUlaître mon engagement à faire
toute la lumière sur les circonstances de la mOit
de Saïd Abid. Je lui assurai que nous allions
déclencher une enquête sérieuse à ce suj et et que
si jamais il s' avérait que Saïd Abid avait été assas-
siné, la loi s' appliquerait à l ' encontre des auteurs
dans toute sa rigueur. Les chefs militaires se
contactèrent les lUlS les autres et finirent par met-
tre fm à la mutinerie. Je continue de croire, à ce
j our, qu 'une guelTe civile n ' a été évitée que par la
grâce de Dieu.
V owant cOlUlaître la vérité et balayer tout doute
et, swtout, tenir ma pamle, je me rendis au domi-
cile du défunt. De son vivant, il m ' invitait souvent
à déjewler ou à dîner chez lui quand j'étais de pas-
sage à Alger. Je fus reçu par son épouse. Elle était
en proie à la plus déchirante affliction. Je lui dis :
-Je suis venu vous voir, sachant que la situation
est g rave. Je veux que vous me disie~ la vérité !
Elle hésita lUlmoment, puis elle me répondit :
- SaÏd s 'est suicidé ; c 'est lui qui s 'est donné la
mort.
Puis elle aj outa :
- Mais ils l 'y ont poussé. Oui, les responsables l'onl
p oussé à se s uicider. Ils venaient tout le temps che~
nous, surtout Ab dela~i~ Zerdani, et ils l 'ins ultaient et
insultaienl sa famille. Ils lui disaient : « Tu es Wl
lâche! Tu n' es pas un vrai Chaoui ! » Il les écoutail
tête baissée et ne leur rép ondait pas. Ils voulaient
qu 'il se mette du côté de Tahar Zbiri. Avant de com-

264
A LA 2- REGION MILITAJRI (l96~ 1979)

mettre le geste ultime, j 'ai senti qu 'il me disait adieu


au téléphone. 11 m 'a dit qu 'il allait partir en voyage
très loin et qu 'il n 'allait pas pouvoir m 'appeler. 11 m 'a
dit aussi : « Quand notre fils grandira, dorme-lui
Ina chenrise avec les galons ».Je m 'exclamai, aba-
sourdie : « Mais tu m'appelles toujoms quand tu
pars en mission ou en voyage ! ». 11 eut celle
réponse : « Là où je vais, il n'y a pas de téléphone ».
Je rétorquai : « Je sais que tu en trouveras lUl et
que tu nous appelleras 1 » J 'étais loin de me dOl/ter
que ces mots allaien! être les derniers ».
Quatre mois après la tentative de coup d' Etat de
Tahar Zbiri, Hourui Bomediene échappa à lm atten-
tat. Alors qu'il quittait le Palais du gouvemement,
au sortir d'lm Conseil des ministres, un agent des
CNS tira sm lui et le toucha à la lèvre supérieme.
Quant à son chauffem qui avait pu le sauver mira-
culeusement, il fut atteint par plusiems balles et
transpOlté à l' hôpital Maillot. Le bmit coumt que
BOlUnediene était mOlto Juste après l' attentat raté,
le conunandant Mellall - rulcien adjoint de Tallru'
ZbiIi à l'état-major - appela ses ruuis, prului les-
quels Mohrurunedi Saïd, et les infonna qu' il venait
d' éliminer Boumediene et qu 'il ne restait à l'oppo-
sition qu' à prendre le pouvoir. Mais l'état du
Président n'était pas grave et il dut convoquer la
presse pom démentir la rrunem.
Dès que j 'appris la nouvelle, je prutis pom
Alger de toute mgence et me rendis au chevet du
Président, à l ' hôpital Maillot. Je IlÙ demruldai d'in-
fliger des sanctions exemplaires à l' encontre des
auteurs, mais il me répondit calinement : « Ce n 'es t
pas grave .1 » Quelques jours plus tard, les services

265
C HADLI BENDJEDID - MEMOIRES

de sécurité mirent la main sur le conunanditaire et


ses complices. Une fois président, j 'accordai la
grâce à Amar Mellah.

La récupération de Mers El Kébir


En février 1968, je supervisai l'évacuation de la
base de Mers El Kébir par la marine fi'ançaise
avant la date butoir fixée à cet effet. C ' est lUle
réalisation dont je suis très fier. C' est que je consi-
dérais que l'indépendance de l'Algérie était
incomplète, tant que cette base stratégique n ' était
pas récupérée et que le dentier soldat fi'ançais n ' a-
vait pas quitté le tenitoire algérien. A la fin de
l ' année 1970, les forces aériermes algériermes
recouvrèrent la base de Bousfer, le dentier lieu
dememé dans le giron de l ' année fi<Ulçai se confor-
mément aux accords d' Evian.
A vrai dire, je n' ai pris conscience de l ' amplem
des concessions faites à Evian par la délégation
qui fut chargée de conduire les négociations qu ' a-
près mon affectation à la 2' Région ntilitaire.
J' avais acquis la conviction, aussi, que les moudj a-
hidine n ' auraient j amais accepté de déposer les
armes en juillet 1962 s ' ils avaient été au courant
des dispositions de ces accords.
Mers El Kébir est lUle zone sensible sm le plarl
stratégique ; c' est lille base maritime et lUl pmi
antinucléaires, C ' était lUl véritable Etat dans
l'Etat et nous ignOlions ce qui se passait à l' inté-
rielU'. L'Algérie avait concédé cette base à la
Frarlce pom lUle dlU'ée de quinze ans à dater du
référendlUll sm l' autodétemtin ation, avec possibi-
lité de proroger la durée de la concession d' lill

266
A LA 2- RÉGION MILITAIRE (196'1 1979)

conunllIl accord. Bien que la France recOlmût l'al-


gélianité de cette base, elle n' en réussit pas moins
à obtenir des privilèges, à l'instar de la mise à la
disposition de la France par l' Algérie, des facilita-
tions nécessaires au bon fonctiollilement de celle-
ci, dont la libre utilisation des aéropOlts du voisi-
nage. L'Algélie recOlmaissait aussi le droit de la
France à utiliser le sol et les soutenains de la base,
ses eaux tenitOliales et son espace aérien. De
même que l' accord octroyait à la France toutes les
prérogatives se rapportant aux questions de
défense, de sécwité et de maintien de l' ordre à
l'intériem de la base. Les Français avaient la main-
mise sm toute la région jusqu' à Aïn El Tmk. Nos
soldats n 'avaient même pas le droit d'accéder à
cette zone powtant algériellile.
Le président Bownediene me chargea de mener
des négociati ons avec l'année fnlllçai se pom trou-
ver ensemble des mesmes diligentes pom évacuer
les Français de la base de Mers El Kébir avant l' ex-
piration des délais inscrits dans les accords
d' Eviall. Avant de parler des négociations, je dois
rappeler que les Français avaient entamé, sans
nous aviser, la construction de fortifications
défensives pom protéger Mers El Kébir contre
toute attaque. Ces rempruts commençaient au
Mmdj adj o (Bousfer) et s' étendaient jusqu' à Srulta
Cruz, sm les hautems d'Oran. Cela voulait dire
que 1' rumée française prévenait Wle offensive pro-
bable des Algériens ou envisageait d' occuper la
base même après l'expiration des délais imprutis .
Les Français avaient tiré tille leçon de l' opération
« Catapulte », dmant laquelle la mruine runéri-

267
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRES

caine détruisit leur flotte à Mers El Kébir, en 1940,


et s'étaient inspirés de l'expéIience des Alliés pen-
dant la Seconde GuelTe mondiale. L'opération
« Torch », cOlmnandée par le général Eisenh ower
ne dura que trois jours. Au début, les Alliés voulu-
rent débarquer à Mers El Kébir, croyant que la
base était tenue par les soldats fidèles à De
Galùle, mais ils furent plis sous les feux de l ' ar-
tilleIie des forces du maréchal Pétain. Ils durent
alors débarquer aux Andalouses. A l' époque, il y
existait une jetée qui leur facilita le débarque-
ment sur la plage avec chars et camions. Les
années alliées montèrent vers Mmdj adjo et pilon-
nèrent les positions du maréchal Pétai n. Les
Français avaient dû penser que si les Algéliens
vOlùaient 1111 jom récupérer la base par la force, ils
procéderaient de la même manière.
J'étais en contact pelmanent avec le général
conunandant de la base. Quand je sus que les
Français avaient entamé la construction des fOlti -
fi cations, je demandai à le voir. C'était 1111 gatùliste
qlÙ faisait preuve d'lm sens élevé de l ' hoilllem
lrùlitaire. 11 me déclara, avec une incroyable fi"all-
clùse, lorsque je lui demandai les raisons qui pous-
saient les Français à construire ces remparts : « Nos
renseignements indiquent que VOltS vous apprête= à
nous attaquer, alors nous prenons nos dispositions
pour nous défendre ». Je lui dis : « II n 'existe aucune
raison qui nOlis ob ligerait à recourir à la force. Nous
sommes signataires des accords d 'Evian et ces derniers
sont clairs là-dessus ». J'ajoutai : « Au nom du minis-
tère de la Défense nationale, je puis vous assurer que
nOlis n 'avons aucunement l 'intention de nOlis en pren-

2..
A LA 2 e REGION MILITAIRE (1964- 1979)

dre à VOllS ». Il lue jura alors « sur [son] honneur


militaire » qu' il allait dormer l'ordre d'alTêter les
travaux. Ce fut fait. Je lui rappelai, par aillems, que
la clause relative à la concession de Mers El Kébir
expirait bientôt et lui demandai d'autOliser cer-
tains de nos jelmes officiers de la mruine nationale
à suivre des cycles de fonnation et d' entraînement
pour gru,mtir la bOlme mru·che de la base après son
évacuation pru· l ' rumée frrulçaise. Je demandai
aussi que le matéIiel qui s'y trouvait fût laissé sm
place. Les Français finirent, après des négociations
ru·dues, pru· accepter de fonner 50 officiers et de
nous céder le matéliel d' tule valem globale de
15 lnilliards, pom seulement lm milliard de centi-
mes. Je crois que c' est le général de Gaulle lui-
même qui avait dOlmé son feu vert et approuvé
cette somme. Je tnmsmis lm rappOlt détaillé au
ministre de la Défense qui suivait les négociations
de près . Tout s'était bien passé.
Le 31 janvier au soir, lllle cérél110nie consacrant
la rétrocession fut organisée, dmant laquelle le
drapeau fillnçais fut baissé. Le 1" févlier, la base
de Mers El Kébir redevenait officiellement algé-
Iienne. L'emblème national fl otta et l ' hynme natio-
nal retentit sm la base pom la preJnière fois . Le
jom de l ' évacuation, le conunandrult de la base,
Wruller, m' invita à une réception pom m ' en remet-
tre les clés. La cérémonie se déroula à bord d' un
bateau aruané au port. Les autres navires avaient
déjà quitté la base. Le général conunandrult de la
base et les membres de son état-major pl1rent prut
à la fête, de même que 1' runbassadem de FI1lllCe et
son épouse. De mon côté, j ' étais accompagné des

2.'
C HADLI BENDJEDID - MÎMOIRE S

membres de l'état-major de la 2' Région militaire.


Durant la cérémonie, l ' épouse de l 'ambassadeur
plit le menu et demanda au général fi'ançais de lui
signer lm autographe, Le visage du déjà ex-cOln-
mandant de la base rougit et ses yeux se remplirent
de lannes. Il me demanda la pennission de fouler
mle demi ère fois le sol algélien. Sur ce, nous nous
saluâmes avant que le demier navire français plit
le large en tirant des salves d' adieu. Plus tard, je
passai en revue les mutés de la maline algélielme
ml tOlpiIleur et lm patrouilleur - qill venaient
d' accoster à la base navale, en présence de Hou31i
Bomnediene, de membres du Conseil de la
Révoluti on et d' officiers de la m31ine nationale,
Mon désaccord avec Kaïd Aluned
La Révolution agraire fut 31moncée en novem-
bre 1973. L'ordOlmance et la ch31te de la révolu-
tion agraire étaient prOlmùguées et mle conunis-
sion nationale installée. Ensuite viment les
dispositions org31u s31lt les coopératives aglicoles
et la création de l' Union nationale des pays31lS
algéliellS (UNPA). Des c31npagnes de volont31iat,
menées p31' les étudi31lts, furent l31lcées pour
expliquer les objectifs de cette révolution qill
était, pomtant, loin de faire l ' un31unuté au sein du
Conseil de la Révolution, dont celtaillS membres
s 'y opposaient secrètement. Je fus étOlmé, ml jour,
d' entendre Aluned Draïa me dire : « Pourquoi /on
p ère devrai/-il faire don de ses ferres ail profit du
F onds de la R évolution agraire? » D ' autres - not31n-
ment Kaïd Aluned - y étaient ouveltement défavo-
rables. Personnellement, j ' aimais à smùever les

270
A LA 2~ RÎGION MILITAJRE (1964--1979)

problèmes des campagnards à chaque fois que le


sujet de la tene était évoqué. La raison en est que
je suis moi-même lm fil s de la campagne et que je
COlUlaiS la valem de la ten'e du fait que mon père
possédait de vastes superficies et que j'ai long-
temps côtoyé les paysans dmant ma jelmesse. Je
répétais souvent que les lllraux n' avaient pas
bénéficié des acquis de la Révolution et qu'ils
vivaient encore dans l'inconfOlt et le dénuement.
Les habitants des campagnes ont embrassé la
cause dès ses premières hemes et ont souffeI1 de
ses affres. Ce sont eux qui cachaient les moudjalù-
dine, lem fournissaient la nOillTihn'e et lem ser-
vaient de guides au maquis. Ils ont suppOlté les
plus gros saclifices et payai ent au plix fOlt cha-
Clme de nos batailles contre l'année française qui
lem faisait subir les pires sévices en représailles
de ses peI1es.
Franchement, je n' étais pas très convaincu par
la Révolution agraire telle qu' elle était envisagée.
J' étais plutôt de l'avis de ceux qui disaient qu'il
fallait que nous fassions quelque chose pom les
paysans en lem concédant plutôt les telTes aban-
dOlUlées et en lem octroyant des facilitations et
des crédits. Mais lm groupe de laïcs réussit à
convaincre Boumediene de faire le contraire. Dès
lors, les bmeaucrates dont s' était entomé Tayebi
Larbi au nÙlùstère de l' Agticulhn'e deviment les
vélitables gestiOlUlaires, prOlmùguant les lois et
distribuant les ordres. Le paysan s'en tr'ouva péna-
lisé, égaré qu'il fut dans lm dédale de situations
confuses et lme pléthore de lois invraisemblables
et, qui plus est, le desselvaient complètement.

271
C HADLI BrNDJEDID - MÎMOIRES

Plus il Y a de lois, moins celles-ci sont efficaces,


Sllltout quand il s'agit du travail de la tene. Ces
bmeancrates avaient brandi le fameux slogan :
« La terre [appartient) à ce/IIi qlli /a travaille ». Or,
il se trouve que ces mêmes bmeaucrates avaient
décrété lme série de textes directement inspirés
de modèles socialistes contradictoires et aux anti-
podes des réalités sociales algéllelUles .
Avec le temps, le paysan, qui n' était pas habitué
aux coopératives de production et de cOillinercia-
lisation, COillinença à s'éloigner de la tene et ne
profita plus du fiuit de ses efforts. De même que
les fonnes adoptées pom le travail de la tel1"e, loin
d' avoir réglé les problèmes, n 'avaient même pas
pu garantir l'autosuffisance. Bien au contraire, la
situation se compliqua davantage au point que
l ' Algélle se vit obligée d' impOiter tous ses pro-
duits de consOillination, des œufs aux viandes et
au lait, en passant par ... les oignons 1 Un jom, j 'é-
tais avec ma famille à bord d' lm yacht et j ' ai vu un
chalutier üllinobilisé non loin de là. Je m 'en appro-
chai, saluai les pêchems et lem demandai ce qu' ils
fai saient là. Ils m ' ülfonnèrent que le bateau avait
subi une avaIie. Je lem demandai de nouveau :
({ Vous faites partie d 'une coopérative de pêche ? »
Après hésitation, ils me répondirent par l 'affinna-
tive. Quand je les incitai à m ' en dire plus, ils fini -
rent par se confesser à moi : « E'cherka helka (l 'as-
sociation est source de désagréments) ; nOliS ne
sommes pas habit1lés à celle façon de travailler ».
Je reviens, après cette digression, au débat ora-
geux voire violent qui opposait padois Hourul
Boumediene et Kaïd Allllled. Le premier tenait

272
A LA 2' RtCION MILITAIRE (196<1 1979)

mordicus à la Révolution agraire, tandis que le


second la rejetait cruTémenl. Notre rôle au sein du
Conseil de la Révolution devait consister à rappro-
cher leuTs points de vue, lnais qui, panni nous, pre-
nait la pru'ole pom ce faire ? J'avais conunencé à
remru'quer que Kaïd Aluned avait tendance à éle-
ver la voix sm Boumediene sans que les membres
du Conseil ne disent mol. Or, lem silence signifiait
qu ' ils étaient soit neutres soit d' accord avec Kaïd
Abmed, Lorsque je me rendis compte que la situa-
tion avait atteint llll degré tel qu' elle menaçait l' u-
nité de la direction politique, je demruldai la
pru'ole et intelvins en diSrult : « Si SlimGne, certes,
lu es le secrétaire général du parti, mais c'est
Boumediene le chef de l 'Etat et c 'est à l1li q1le revient
le dernier mot, Laisse-le aller j1lsq1l '011 bOllt de sa poli-
tique et on verra ... P ourquoi veux-tu nOlis imposer
ton avis ? NO liS t 'avons désigné à la tête du parti,
maintenant, si t1l 11 'es pas convaincu par la
R évolution agraire, libre à toi, mais ne complique pas
les choses .1 » Ce désaccord de fond fit que Kaïd
A1uned basclùa drulS l' opposition à BOlllnediene en
1972 après que les deux honunes ement travaillé
longtemps main drulS la main à l'état-major géné-
ral et au Conseil de la Révolution.
Je voudi-ais dire, à la fin, que Si Slimrule (Kaïd
Aluned, N OL ' E), qui est mort en exil , Dieu ait son
rune, avait raison. Evidenunent, j'étais pour lme
réfonne agticole à condition qu' elle fût appliquée
de façon rationnelle et réfléchie et sans toutes ces
structm-es bm-eaucratiques hypertrophiées qui
nous ont conduit à la catastrophe que l ' AlgéIie a
COlUlue dlUl111t deux décemues . Bien sûr", je n'étais

273
C HADLI BrNDJEDID - MÎMOIRES

pas d'accord avec Kaïd Aluned et je me suis


opposé à lui, mais j ' insiste pom dire, auj omd' hui ,
qu 'il avait vu juste et que nous tous avions tOIt.
Quand BOlUnediene entra dans le coma, j'étais
responsable des corps de SéClUité. La première
décision que j ' avais ptise après avoir longuement
consulté les rappOlts qui me paIvenaient au sujet
de l'interdiction absolue de conunerciali ser les
produits aglicoles dans Ime wilaya autre que la
wilaya d'Oli gine, fut de lever celte interdiction.
Boumediene me prollose l'Intérieur
Vers la fin de l'aImée 1974, le conflit entre le
président BOlU'llediene et le ministre de l' lntétiem
Aluned Medeglui atteignit le point de non-retom .
Medeglui était Me figme de proue du groupe
d'Oujda. Malgré son hmmlité et son call1ctère
introvelti, c'était ml hOllune de décision. Il militait
pom lUI Etat modeme et fOlt et s'y était attelé avec
abnégation et honnêteté . Il avait réussi, depuis sa
nOlmnation connne ministre de l' Inté,iem, à res-
hèlctmer l' admüùsh'ation algélie!Ule et jeter les
fondements des institutions de l' Etal. Medeglui se
considérait cOlmne le père de l' arumnish-ation algé-
tie!Ule et sa conviction trouvait lUI écho auprès de
celtains éléments du groupe d'Oujda qlÙ le confor-
taient daIIS sa vision. Il h-availla d' aITache-pied
pom étenru-e sa toute-plÙSSaIlce à tous les rouages
de celte arulùnish-ation. 11 est fort possible,
d'aillems, que cette propension à l' hégémonie rut
la raison pl1ncipale de son différend avec
BOlUllediene, qUaIld bien même d'auh-es sujets
opposaient les deux honU1les, notaIlU1lent la

274
A LA 2· RtCION MIL ITAIRE (196 1 1979)

Révolution agraire dont il contestait l'application,


et l'ingérence du paIti daI1S le fonctiormement
de l 'administi1ltion, si bien que Medeglui ne
cessait pas de menacer de claquer la pOlte, lors des
réunions du Conseil de la Révolution,
Le président Boumediene l'lit la décision de
limoger Alulled Medeglui alors que lui-même se
trouvait en visite de travail à TiaI'et. Je m 'apprêtais
à le saluer sur les frontières de la 2' Région mili-
taire, à TisselTISsilt, lorsqu'il lue dit : « Viens avec
n01ls à Alger J » Nous passâmes la nuit à El ASnaIll,
Tayebi LaI-bi vint me voir et m 'inf0l111a, après m 'a-
voir sondé nn bon moment, qu'lm remaniement du
gouvemement était sur le point d' être aIUloncé et
que le Président me proposait de prendi'e le minis-
tère de l'Intélieur, « C 'est donc p01lr cela que
Boumediene m 'a demandé de l 'accompagner j usqu 'à
Alger », me dis-je, NéaIUllOins, je déclinai son offre
pour deux raisons, D' abord, paI'ce Bomllediene ne
m ' en avait pas fait la proposition lui-même, préfé-
mnt m ' aborder par le biais de Tayebi LaI-bi pour
connaître ma réponse, Or, la responsabilité d'lm
ministère de souveraineté de cette envergure
devait être discutée de vive voix avec le Président
lui-même, Ensuite, paI'ce que je savais que les atui-
butions des différents services de sécmité étaient
imbliquées au point que le minisu'e de l' Intétieur
n ' était pas libre de ses décisions,
Ce j our-là, Medeglui me paIut préoccupé, Il n ' ar-
rêta pas de me demaIlder, conUlle s'il savait ce qui
l 'attendait : « TlI nOliS accompagnes à A lger ? » Il
paI-aissait évident que le Président avait défitùtive-
ment u'aIlché, Le limogeage de Medeglui eut pom'

275
C HADLI BINDJEDID - MiMO IRI S

effet d' aggraver son mauvais état psychologique.


Bomnediene demanda alors à Aluned Draïa d' être
à ses côtés et de le soutenir moralement. Medeghri
était cOlmu pom ne jamais se séparer de son anne
de poing, même quand il se rendait à la Présidence.
Le 10 décembre de la même rumée, il fut retrouvé
mOlt à son domicile. On pru-Ja de suicide dù à son
état dépressif
Suite à mon refus, Bomnediene confia le minis-
tère de l ' lntériem à Mohruned Ben Aluned
Abdelghani .
Ma rencontre avec le général Giap
Panni les meillems souvenirs que je gru'de
encore, ma rencontre avec le général Giap . Je l ' ai
reçu à Oran, le 8 jrulVier 1976, lors de sa toute pre-
mière visite en Algérie. Il était accompagné par
Abdallall Belhouchet. La rencontre fut chaleu-
reuse et conviviale. J'étais habité pru' le même sen-
timent que lorsque j ' avais rencontré Che Guevara
à Construltine quelques rumées plus tôt ; c' est lli1
sentiment difficile à décrire , mle adiniration
mêlée de déférence face à l 'hmnilité du révolu-
tiolmaire. Je pense que cet émerveillement est dù
au fait que nous avons combattu la même puis-
sance coloniale, lui à Diên Biên Phù et moi en
Algérie. De cette rencontre, je retiens smtout,
outre les qualités humaines de mon hôte, son
inunense capacité à expliquer les différentes tac-
tiques de la guérilla. Sa grande expérience du ter-
rain lui a pennis de lruniner l ' rumée françai se à
Diên Biên Phô et de rempOlter des victoires histo-
riques contre les rumées du Sud Viêt-Nrun et des

276
A LA 2° RÎÇ(ON MILITAIRE (1964-1979)

Etats-Unis. Il abordait aussi les sujets politiques


dans un langage fOlt simple mais tellement expres-
sif. N ' est-ce pas lui qui a dit, à la salle Harcha, que
« l'impérialisme est 1111 mauvais élève » ? Il ne s'est
pas séparé de moi dmant tout son séjom il Oran,
évitant de parler il Abdallah Belhouchet dont il
savait qu' à Diên Biên PM, il se trouvait dans l'au-
tre camp.
A la fin de sa visite, le général Giap m'offIit le
drapeau du Viêt-Nam et je lui fis cadeau, il mon
tom, de mon pistolet qui ne m'avait jamais qtùtté
dmant la GuelTe de Libérati on. La seconde fois
qu'il vint en visite en Algélie, je le reçus en tant
que président de la République. Il n ' avait pas
changé ; il était touj oms aussi affable et souIiant.
J'avais décidé d' effacer les dettes du Viêt-Nam .
J' en avais parlé au ministre des Affaires étrangè-
res, mais celui-ci ne lU 'y fitjruuais repenser.

«D où tiens-tll cela ?»
J

La delnière visite de Houati Boumediene à


Oran eut lieu en févIier 1978. Il s'y était rendu à
la tête d'tille impOltante délégation, pom inaugu-
rer de gratldes réalisations dans le domaine des
hydrocat'bmes à Arzew, il l'instat· du complexe de
gaz natmel liquéfié GNL 1, de la première tratlche
du nouveau pOlt et du complexe de méthanol et
d' autres délivés du pétrole. A Bethioua, il posa la
prelnière pielTe de la nouvelle usine de liquéfac-
tion de gaz GNL2 . Le lendemain, il inaugma le
batTage de Saâda à Reli zane.
Le soir du prelnier jom de sa visite, nous dînâ-
mes avec lui il Mostagatlem, le D' A1uned Taleb-

277
CHADLI BENDJ[DID ~ MÎMOIRES

Ibrahimi et moi . Boumediene ne tarda pas à pren-


dre congé de nous, prétextant tm coup de fatigue .
J'avais obselvé sur son visage le même lictus que
lors de ses précédentes visites à Oran, mais j ' étais
loin de m'imaginer que c'étaient les symptômes de
la maladie qui le rongeait de l'intélieur et qui
allait l'empOiter quelques mois plus tard. Quand
BOlunediene nous laissa selùs, nous abordfunes le
sujet du congrès du patti dont les prépat'atifs pré-
occupaient le Président. Il était prévu que le
congrès conigeât le pat'cours politique et aboutît
à la création d'tm patti poptùaire fOit et capable
de mobiliser les citoyens autour des grands choix
du pays. Vu que j ' avais une grande cOnfiat1ce en le
docteur Taleb-Ibrahimi, je lui demandai de poser
le problème des responsables qtÙ usent et abusent
de leur pouvoir et de leurs [hautes 1 fonctions dat1S
les appat'eils de l' Etat pour s'enrichir illicitement.
Je Itù dis : « NOliS comptons sllr toi. Le mot d 'ordre
de la prochaine étape devra être celui-c i : « D'où
tiens-tu cela ? » Je lui répétais que le SlOgat1 qtÙ
était le nôtre jusque-là, l 'homme qll 'il jallt à la
place qll 'il jallt, n' avait jatnais été réellement appli-
qué de façon adéquate. Boumediene avait tat1cé
ces gens-là dat1S un de ses discours, en les invitatll
à choisir entre l'engagement et la prébende. Ce
jour-là, il avait dit, entre autre : « Dorénavant, il ne
sel'o pllls possible de tenir le bâton par le miliell .1 »
Quat1d BOllinediene venait prendre quelques
jours de repos à Orat1, je lui parlais de la nécessité
d'opérer des réf0l1lles dat1S les stmctures de l'Etat
et de Chat1ger les honunes. Mais ce n' était pas la
prenùère fois que j 'abordais ce sujet. J'insistais

278
A LA 2~ RiGlON MILITAIRE (1964-1979)

souvent aupres de lui palU" qu'il accélérât la tenue


du congres du parti, en lui disant : « Si les choses ne
changent pas, je demande ma retraite ». Je ne bluf-
fais pas ; je vOlùaiS vraiment jeter le tablier si bien
que je me suis mis à chercher lm logement à Alger
palU" y passer le restant de mes jOlU"S avec ma
famille .
CHAPITRE X
LES RELA TIONS AVEC LE MAROC
AVANT 1979

J'ai düigé la 2' Région militaire dmant


15 armées consécutives. J'étais pleinement cons-
cient de la gravité de la responsabilité qui m' in-
combait. C' est que cette région est très sensible et
revêt tme grande impOltance stratégique, en raison
de l'étendue de son tenitoire, de la concentration
du tiers des effectifs de l'armée en son sein et du
type d' armement hautement sophistiqué dont elle
est dotée. De plus, la 2' Région longe la frontière
avec le Mar·oc, ce qui la rend d' autarlt plus sensible.
La probabilité était fOlte pom qU'llil conflit armé
éclatât avec ce pays il n'impOlte quel moment, sm
fond de tensions pennanentes. Ma setùe préoccu-
pation était d'éviter d'en arliver aux armes, tout en
veillarll à l'intégIité et il la SéCUlité du tenitoire
national . Cette harltise me tounnentait SaIlS cesse
en tant que moudj alud et responsable nulitaire,
par·ce que j 'appartiens il une génération qui croit
dm connne fer en l'Uluté des peuples magln·ébins ;
tUle génération convaincue que ce qui lie les peu-

281
C HADLI BENDJEDlD - MEMOIRES

pies de la région est autrement plus impOltant que


ce qui les sépare et qui considère que les liens his-
toriques et religieux, l ' wùté géograplùque et l ' aspi-
ration à tm averùr commun font de celte région un
bloc homogène. Mais l ' infamie du colOlùalisme et
les ambitions [malsaines] de certains honunes poli-
tiques en ont voulu autrement.
Il va sans dire que cette conviction est fondée
sm l' expérience vécue à la favem de notre luite
conunune dmant notre glOlieuse Révolution. Nous
n ' oublions pas que les peuples fi'ères marocain et
I:wùsien ont accueilli à bras ouverts les moudjalù-
dine algériens à tm moment difficile. Conune nous
gardons touj oms en mémoire que certains
Marocains et Twùsiens ont pris les annes avec
nous et ont combattu dans la même tranchée jus-
qu'au sacrifice suprême pom l'indépendance de
l ' Algérie. Il est regrettable de dire que le recouvre-
ment de l ' indépendance par les pays maglu'ébins
a dOlUlé lieu à des querelles tenltOlialistes obéis-
sant à des calCtÙS étroits chez certains hOlllines
politiques et à des velléités expansiOlmistes chez
d' autres, ruinant les espoirs des nationalistes qtù
rêvaient d' tm Maglu'eb wù et libre.
Le problème des revendications frontali ères
avait smgi avant l ' indépendance de l'Algérie.
Hassan Il avait exercé divers types de pressions
sm le gouvemement provisoire pom l' empêcher
d' organiser le référendwn sm l' autodétermination
sans la région de Tindouf dont il clamait la maro-
canité. Il déploya ses troupes le long des frontiè-
res . Ce fut le premier signe révélatew' de ce que
cette bande frontalière allait se transfOlmer en Wl
LES RELATIONS AVE C LE MARO C AVANT 19 79

temun miné qlU allait souffler toutes les bOlUles


volontés qw nOlUllssaient le rêve d'lm Maglu'eb
uni . Les frontieres est n ' étaient pas en reste,
pwsque l' approche de l'indépendance avait aussi
aigtusé l'appétit de Bomgwba qw réclamait à son
tom 1' ruUlexion de tenltoires a1géllens. Ces inten-
tions belliqueuses tantôt ouveltes, tantôt
cachées - faisaient que je me méfiais des desseins
de Hassan II. A tel point que nos forces ru11lées
étaient en état d'alerte quasi penurulent.
Les relations entre l' Algétie et le Mru'oc étaient
presque tout le temps tendues, mru'quées par lUl
défaut de confiance mutuelle, de coopération fra-
temelle et de bon voisinage, De même que les rap-
pOitS entre Hourul BOlUuediene et Hassrul Il
étaient ctispés, conune s'il existait entre les deux
hOlmnes de vieux COlnptes à régler ou une anin10-
sité si profonde que ni l'lU1 ni l' autre ne pouvaient
la SlU11l0nter. Cette relation mouvementée a créé
lUl climat de suspicion dont l'impact négatif aJUu-
hila toutes les tentatives ViSrult à jeter les fonde-
ments d'lU1e coopération flUctueuse pom les deux
pays et les deux peuples qw rêvaient de stabilité,
Q1U de nous peut oublier que le Mru'oc a tenté
d'occuper lme prutie du tenltoire nati onal au
moment où l' Algélle SOitait déclurée, blessée, d 'lUl
conflit anué ayant dmé plus de sept ans ? C' était
lme agression condru1Ulable. Le fruueux CIl de Ben
Bella, hagrolll7a, hagrolll7a l (Us nous ont agressés)
nous rappela que le rêve de toute lUle génération
de voir les peuples maglu'ébins gagner la bataille
de l' mUté apres celle de l'indépendrulce, n ' était
qu'lU1e clumere.

283
C HADLI BINDJIDID - WMOIRE S

Je me trouvais en Chine lorsque j'applis que


l' année marocaine s' était infiltrée, le 15 octobre
1963, à l'intéIiem des tenitoires algéIiens, à Hassi
Beïda, et y avait implanté des camps militaires.
J' essayai de convaincre les diIigeants chinois d' é-
cOUlter notre visite mais ils insistèrent pom que
nous l'achevions. A notre retom au pays, la Gl/erre
des sables était déj à finie, l' année marocaine s' é-
tant retirée grâce à la mobilisation du peuple algé-
lien qtù avait défendu l'intégIité de son tenitoire
bec et ongle, aux démarches de l' OrgaIùsation de
l' Ulùté afIicaine et aux pressions de Djamel
AbdelUlasser et Fidel Castro.
A ce sujet, j ' aimerais ouvIir Ulle paI'enthèse
pom saluer la sagesse de Mohand Otùhadj qtù mit
tm tenne à sa rébellion en Kabylie pom se joindre
aux forces réglùières engagées daI1S la bataille
contre l'inltus maI·ocain. Comme je salue le cou-
rage du leader Mehdi Ben BaI'ka qtù fut le setù
homme politique maI'ocain à condaInner ouvelte-
ment et SaIlS aInbages les visées impéIialistes du
roi, qualifiaIlt l' agression maI'ocaine de « trahison
à la Il/Ile des p euples maghrébins p our l 'unité ».
Cette positi on comageuse lui a valu la condaInna-
tion à mmt paI' contumace. Il sera assassiné en
octobre 1965.
La leçon que nous avions tirée de cette guelTe
éclair, en tant que nùlitaires, c' était que Hassan n
n' avait pas renoncé à ses visées aIUleximmistes et
qu'il ne recmUlaissait pas les frontières héIitées de
la colonisation et dont l'intaIlgibilité est insClite
daIlS la ChaIte de l'OUA. Cette vision était paIta-
gée paI' la classe politique maI'ocaine et à sa tête

284
LES RELATIONS AVEC LE MARoc AVANT 1979

le parti Al Istiqlal d'AI/el El Fassi, qui rêvait d' un


« gral1d Maroc » comprenant de larges tenitoires
de l'ouest et du sud-ouest algériens et de
Mamitanie jusqu'au fleuve Sénégal. Nous avions,
à maintes reprises, exprimé à Bomnediene, en tant
que militaires, notre rejet catégOlique de toute
concession sm la question des fi-ontières _
Boumediene n'était pas satisfait de la manière
dont le problème du bomage avait été discuté avec
la Ttmisie. Sa position était que les fi-ontières algé-
rie/mes ne pouvaient, de quelque façon que ce
soit, faire l 'objet de marcliandage ou de chantage,
d' autant qu'il savait pertinemment que certains
dirigeants politiques cherchaient à garantir au
Maroc une compensation économique contre l 'a-
bandon de ses ambitions tenitOliales. Cette posi-
tion avait été clarifiée de la manière la plus ferme
par Ben Bella lors de sa rencontre avec Hassarl II
à Saïdia, en mai 1965 ; rencontre à laquelle je fus
empêché d' assister pom des raisons que j ' ignore_
Les relations enti-e l'Algérie et le Mar-oc ne se
sont pas arlléliorées après le redressement de juin
1965 . Chaque partie campait sm ses positions.
Plus grave, la présence d' une opposition mar-o-
caine sm notre sol, héritée du règne de Ben Bella,
constituait un obstacle supplémentaire à l ' apaise-
ment entre les deux pays_ Hassarl II faisait un
abcès de fixati on de cette opposition qtÙ s' était
réfugiée en Algérie en 1963, considérarlt le règle-
ment de cette question conune un préalable au
réchauffement des relations entre les frères erl1le-
mis. Tout comme il accusait l' Algérie d' appOiter
aide et soutien à son rival politique Mehdi Ben

28S
C HADLI BI ND JEDID - Mi MOIRI S

Barka. La direction politique de cette opposition


activait dans la capitale, tandis que son bras rumé
se trouvait dans deutf centres de l'Ouest du pays,
le premier à Sidi Bel-Abbès et le second à
Mohrurunadia ; autrement dit, sur le tenitoire de
la Région que je cOlrunruldais .
Conscient de la nécessité d' apaiser le climat de
guelTe latv ée qui régnait entre les deux pays,
Boumediene, en prévision de la première visite
qu' il devait effectuer au Mat·oc, pli! attache avec
moi pour cOlmaî tre mon opinion sur l' opposition
mru·ocaine. Je lui ai dit, après lui avoir fait un état
des lieux : {( Je ne crois pas en une opposition qui
active hors de son p ays. Si les frères marocains veu-
lent s'opposer au pouvoir en place, qU 'ils le f assent
cheo eux ». Puis, je l'ai infonné que je détenais des
infonnations qui indiquaient que les selv ices sec-
rets mat'ocains avaient infiltré les rangs de cette
opposition. Convaincu pru' mon point de vue,
Boumediene me demanda d' agir dans l 'intérêt
suprême du pays . L' opposition mru'ocaine était
atmée et entraînée pat· l ' AN P, tandis que l ' action
politique et logistique relevait du FLN . A l ' époque,
le mOllh afedh (COlrunissaire) national du patti pom
la région d' Oran, s' appelait Gouaslnia Chadli
Abdelhatnid. Ce nom induisit en elTeur les servi-
ces de renseignement mat'ocains et fit croire à
Hassan II que c' était moi, Chadli Bendjedid, qui
organisais et Olientais politiquement cette opposi-
tion. Les Mat'ocains ont longtemps confondu entre
Illon 110111 et 111011 préllOln, tout COllnne, au début de
la Révolution atmée, le 2' BW'eau croyait que
Chadli étai t mon nom de fatnille. J' ai donc sciem-

286
LES RELATIONS AVEC LE MARoc AVANT 1979

ment entretenu l'équivoque pmu' épargner à ma


famille les représailles de l'année françai se. Mais
le subterfuge ne résista pas longtemps,
Je dOlmai l ' ordre aux selvices de sécmlté de
démanteler l' organisation année et de récupérer
les rumes, tout en veillrult à trouver des débouchés
dans les domaines autogérés pour ceux qui choisi-
raient de rester en Algélie, QUrult à ceux qui ont
préféré bénéficier de la grâce royale, nous leur
avons facilité le retour da!ls leur pays,
La confusion entre mon nom et mon prénom m ' a
créé un sérieux problème avec Hassa!l H, Durrult la
première visite de Boumediene au Mru'oc, j ' étais la
deuxième personnalité de la délégation drulS l'or-
di'e protocolaire, mais Hassrul Il modifia la liste et
me classa au quauième rrulg, Je sentis, durrult les
enu'etiens, que le roi était froid et distrult avec moi
et complis la raison de cette attitude, Le soir, je
refusai de prendi'e prut au dîner qu' il avait dOlmé
en l ' hO/mem' de la délégation algérielme. J' avais
dit à Mouloud Kassim : « Si jamais Boumediene le
demande la raison de mon absence, dis-lui que je suis
fatigué el que je ne pourrai pas assister à la cérémo-
nie », Plus tru'd, Bomnediene reprochera à Hassa!l n
son compOltement vis-à-vis de moi. Lors de ma
deuxièlue visite au Maroc, je sentis le roi nl0ins hos-
tile à mon égard.
AVa!lt sa première renconu'e avec le monru'que
alaouite, Bomnediene misait sur l' opposition mru'o-
caine, Il considérait que l' Algélie était redevable
au Mru'oc, pour avoir lui -même longtemps séj om11é
à Nador et Oujda, où il fut témoin de l ' accueil
réselvé pru' le peuple mru'ocain aux moudjaltidine.

287
C HADLI BINDJIOIO - MtMOIRES

Du coup, son appui à cette opposition était rIDe


marque de recOlmaissance au peuple marocain.
Mais, après les sonunets d' Ifrane et de TIemcen, Il
s'abstint de faire le moindre pas qui eût pu polluer
l'atmosphère entre les deux pays. Cette période fut
caractérisée par rUl respect mutuel et rUle bOlme
entente, les deux honunes évitant les discours polé-
nuques. Panni les signes apparents de cette nou-
velle politique, la décision de Boumediene de me
désigner pour le représenter, du 12 au 22 mai 1970,
aux trois fêtes marocaines : la fête du Trône, la fête
de la Jeunesse et la fête des Forces années royales,
ou les {{ Trois g lorieuses », conune les appellent les
Marocains. La délégation était composée des chefs
d' état-major de toutes les Régions nulitaires.
Les relations entre les deux pays étaient bon-
nes. Nos frères luarocains nous reçurent avec les
honneurs et firent montre d' rIDe grande hospitalité
à notre égard. Nous primes part au gigarrtesque
défilé nulitaire orgarrisé à cette occasion. J'étais
assis à la droite du roi Hassan II, tarrdis que son
frère Abdallah, 1' héJitier du trône, était assis à sa
gauche. Les délégations étrarrgères étaient éton-
nées de la chaleur de l ' accueil qui nous était
réservé par' Hassan II ; il n' était pas dans ses habi-
tudes de faire s'asseoir à sa droite dans sa cabine
royale un invité étrarrger quel que fût son rang. Un
général m ' expliquait, debout à ma droite, légère-
ment décalé vers l ' ar1ière, les détails de la parade
à laquelle avait pris part une formation de l' armée
algérierme. Durarrt cette visite, le roi me décerna
une Médaille royale. Fait saillant, l ' officier de rarlg
qui pOltait l ' emblème national et qui n' était autre

288
LIS RELATIONS AVEC LI MARoc AVANT 19 79

que mon frère Abdelmalek, refusa de baisser le


drapeau au passage du roi devant la f0!111ation
algériemle. Quand on lui en demanda la raison, il
répondit en ces tenues : « Le drapeau pour lequel
sont tombés un million et demi de martyrs ne peut
être baissé devant un homme, fiit-ce lin roi l)}

Oufkir tâte le pouls


A la fin du défilé, le roi chargea le général
Oufkir d' organiser des cérémonies en l' honneur de
la délégation algéliemle. Avant cela, l'officier
supéIieur marocain avait demandé à Chabou s' il
n' était pas inconvenant d' aborder avec moi des
sujets politiques. Pendant que nous visitions
Casablanca, Oufkir s ' enquérait de temps en temps
de noh'e situation. Un JOur, un groupe de jelUles
officiers , au grade de conunandant, s ' approchèrent
de moi . Après discussion, je compIis qu' ils vou-
laient me faire passer un message. Ils finirent par
me livrer le fond de leur pensée : « Essaye~, en
Algérie, d 'empêcher Kadhafi de sceller une union
entre la Libye et l 'Egypte, en attendant que nous ren -
versions la monarchie ici au Maroc et mettions en
place lin régime républicain. Après, nOlis construirons
ensemble "Union du grand Maghreb arabe ». Je
reconnais que leur audace me laissa pantois. Je me
demandai, au fond de moi-même, si ces officiers
étaient sélieux ou essayaient juste de jauger les
intentions de l'AlgéIie. Je découvlis le subterfuge
lorsque je m ' aperçus que le général Oufkir les
appelait auprès de lui l ' IUl après l' auh'e, visible-
ment pour qu' ils lui rendent compte de mes pro-
pos . L' ère était aux coups d' Etat en AfIique, en

289
C HADLI BrNDJEOID - MÊMOIRES

Asie et dans le Monde arabe, et le Maroc n ' était


pas à l 'abl1, Mes doutes se continuèrent lors de
notre déplacement à Manakech. Je descendis à la
Mamounia, lUl hôtel de haut standing très appré-
cié par l ' ancien Premier Ministre britannique
Winston Churchill . J' avais pour habitude de me
réveiller tôt le matin et de prendi·e mon petit
déj euner dans le hall de l ' hôtel. Alors que j ' étais
seul, lUl jeune hOlmue s' approcha de moi et me
demanda la pennission de s ' asseoir à ma table. Il
me parut bizane. Après lm moment d' hésitation, il
me tint le même di scours que les jelmes officiers
de Casablanca. J'éludai ses questions par des
réponses évasives en prétendant ignorer tout du
sujet. J' étais convaincu que c' était encore lm élé-
ment du général Oufkir. De deux choses l ' une : soit
Outkir vmùait cOlm3Ître ma position sur le roi et
la monarchie en général, parce qu' il savait que j ' é-
tais à la tête de grandes unités de combat de l ' ar-
mée algérielU1e statiOlmées sur les frontières avec
le Maroc, soit il était sérieux et échafaudait lm
plan pour détrôner Hassan Il .
De retour en Algélie, j ' en infonuai Houari
Boumediene. Il ne me répondit pas et se contenta
de sowire, COlmue à son habitude. Bowuediene
était-il au courant de quelque chose ? Franchement,
je n'en ai aucune idée. Je n'avais aucune relation
avec le général Outkir. Pourquoi alors avait-il tenté
de me sonder SlU· cette question ? Cette intelToga-
tian m ' inhigue à ce j our. Je savais, par conh·e, qu' il
enh·etenait de bons rapp0l1s avec le colonel
Chabou, secrétaire général du ministère de la
Défense nationale, tous deux ayant selv i sous le

290
LES RELATIONS AVI C LE MARoC AVANT 1979

drapeau français. Lorsque le colonel Chabou périt


dans lm accident d' hélicoptère, en avril 197 1, le
général Oufkir assista à ses ftmérailles et plem-a sa
mort à chaudes lannes.
Des informations non confirmées parlent d'lm
complot coordOlUlé entre Chabou, Oufkir et ml
général tmnsien, lui aussi ancien conscrit de l' ar-
mée fr<ll1çai se, qui aurait été fomenté avec la béné-
diction de la Fr<ll1ce pour renverser les régimes en
place au Maghreb. L' opération entrait dans le
cadre d'ml plan à long tenne visant à protéger les
intérêts fr<ll1çai s dans la région.
Pom- revernr à ma visite dans ce pays frère,
celle-ci m ' avait pemns de constater la gr<ll1de dif-
férence qu 'il y avait entre les anciens officiers
marocains de l' année française et ceux qui ont
servi sous les dr-apeaux espagnols. Le génér-aJ
Abdesselam, un ancien de l' année ibérique, m 'ex-
pliqua que ses semblables vouaient une loyauté
aveugle au Trône, contrairelnent aux anciens de
l' armée françai se dont beaucoup avaient participé
aux tentatives de renversement du roi. n n ' est pas
exclu qu' Oufkir ait VotùU s'assurer de ma position
vis-à-vis d' ml éventuel charlgement politique dans
la région du Maghreb ar-abe, car- Chabou l' avait
convaincu, quand il avait su que j ' allais conduire
la délégation mùitaire algérierUle au Mar-oc, que
j ' étais « leur homme » et que je les soutiendr-ais en
cas de tentative de renversement du roi .
n n' en fallait pas plus pour confinner mes doutes_
Le 27 mai 1970, je pris part au sonunet
Bomnediene-Hassan II à lfrane_ La rencontre fut
ml véritable succès qlll aboutit à la signatm-e d'lUl

29r
CHADLI BENDJIDID - MEMOIRES

accord pOitant sur la création d' une conmussion


mixte chargée d' officialiser le bomage des frontiè-
res . La comnussion était co-présidée par Mohamed
ZerguiIu et le général Oufkir. Le Maroc recoillmt
l'algérianité de la nune de Ghar Djebilet et les
deux pruties conviurent de créer une société mixte
pour en assurer l' exploitation conjointement. Le
sonunet fut llll succès sur tous les plaJls, puisqu' il
ouvrait la voie vers l 'apaisement du climat poli-
tique et fai sait naître l' espoir d' une coexistence
pacifique et d'lm retolll" à des relations nOimali-
sées entre les deux pays. DrulS le même temps,
BOUluediene luena lllle nussion de bons offices
entre le Mru"oc et la Malllitruue. Ses effOits furent
cOlll"onnés par un accord de bon voisinage entre
les deux pays et aboutirent, en septembre de la
même ruUlée, au SOimnet de Nouadlubou qui
recOimnaJlda l'accélération de la décolonisation du
Sallru<l occupé pru" l' Espagne. Mais, la précipita-
tion des événements nous fit revenir au point de
déprut.
Une armée plus tru·d, conunença le feuilleton
des coups d' Etat au Maroc. Des voix s'étaient éle-
vées qui tentaient d' impliquer l' Algérie en l ' accu-
Srult d' en être la fomentatrice . Le 10 juillet 197 1,
le roi fit échec à la tentative de putsch de Skhirat,
conduite pru· Mohruned Ababou. La réaction du
général Oufkir me parut suspecte, en ce sens qu' il
avait voulu effacer toute tr<lce de son implication
drulS le complot en veillaJlt à exécuter en personne
les conspirateurs. Bien que le roi essayât, pru" la
suite, de s' ouvrir à l'opposition et malgré ses
effOits tinudes d' opérer des réfOlmes en instiulaJlt

292
LES RELATION S AVE C LE MARoc AVANT 1979

une monarchie constitutiormelle, tllle autre tenta-


tive de coup d' Etat eut lieu, menée, cette fois, par
le général Oufkir lui-même ; lui qui était considéré
conuue le pilier du royamue,
Ici, en Algérie, nous savions que l 'opposition et
une partie de l' élite militaire étaient attirées par'
l ' expérience algériemle en matière d' industtiali-
sation, de réforme agraire, de démocratisation de
l ' enseignement, etc" et qu' elles aspiraient à ren-
verser la monar-clue pom constnùre un Maglueb
mu , Mais l ' Algérie s' en tint au principe de non-
ingérence darlS les affaires intériemes de ses voi-
sins. Cette expéIience nous avait dénlOlltré à tous,
et en premier lieu à Bomuediene, la fragilité du
tt'ône, après les nombreuses secousses qtÙ le firent
vaciller en moins de denx arlS, NéaruuoitlS, nous
n ' avons jaruais tenté d' exploiter situati on , Certes,
Bomuediene corlSidérait Hassatl H conuue tlll obs-
tacle important sm le chenun de l' muté maglué-
bine, mais, après les sonuuets d' Ifi'atle en 1969 et
Tlemcen en 1970, il adopta tllle politique pragma-
tique à son égar'd fondée sm la cohabitation et le
respect mutuel. Il s' est interdit tout soutien à l ' op-
position mar'ocaine qtÙ corlSidérait l' Algérie
COllUue ml modèle et un exemple,
Bomnediene dépl oya des efforts titarlesques
pom sauver le projet d' Uruon du Maglu'eb ar'abe,
Il s' efforça de convaincre le roi de la nécessité
d' appliquer l ' accord de Nouadlubou signé par'
l'Algérie, le Mar'oc et la Mamitarue et qui appelait
clairement il intensifier et il coordormer les efforts
entre les chefs des trois Etats pom accélérer le
processus de décolorusation darlS la région confor-

293
CHADLI BENDJ[DID - MÉMOIRES

mément aux résolutions des Nations lmies. Mais ce


projet d' unité butait sans cesse sm la question du
Sahara Occidental. Le roi du Maroc accusait
l' Algélie de vouloir déstabiliser son trône déjà
chancelant, par son soutien politique et militaire
au Front Polisatio. Pire, la presse mat'ocaine n' a
jatnais cessé d'accuser l' Algélie de nOlmir des
visées tenitOliales sm le Sahat·a.
Je témoigne, aujow'd' hui, que Houatl
Bownediene n' a jatnais posé le problème sous cet
atIgle ni dmant les sessions du Conseil de la
Révolution ni au COlrrs de nos rencontres. Nous mili-
tions tout bonnement pom l' élimination du colonia-
lisme dont nous avions tellement souffel1 et dont
nous cOlUlaissions les affres lnieux que quiconque.
Nous avons plis fait et cause pom le droit à l' auto-
détennination, consacré par l'organisation des
Nations wues datlS sa Chat1e adoptée au lendemain
de la Seconde GuelTe mondiale. L' ONU a appelé,
datlS plusiems de ses résolutions, à se confonner à
ce plincipe au Sal13.Ia mat'ocain et a engagé
l' Espagne à organiser un référendum au Sal,at."
Occidental. En Algélie, nous avons approuvé le
référendwn sur l' autodétennination de notre pays
pat1atIt de notre atnère expélience colOluale et des
lourds saclifices consentis durant les atUlées de
guelTe. Mais le Mat·oc et la Mawitatue, pOm1atIt
signataires des docwnents onusiens, complotaient
pour se pat1ager le tenitoire salu·aoui. Hassan II et
Mokhtat· Otùd Daddall conclment, en octobre 1974,
lm accord secret aux tennes duquel le Maroc
atUlexait la pattie nord et la Mamitatue la pattie
sud du Sal,at'a Occidental . Par la suite, les deux dili-
LES RELATIONS AVIC LE l\IIAROC AVANT 1979

géants se rétmirent à Rabat pow- effectuer le tracé


des frontières avant de signer un pacte de défense
COlmnune.
Nous sentions que toute celle manœuvre était
ditigée contre l' Algétie. Les calculs de chaclm de
ces deux pays étaient clairs : Hassan Il œuvrait à
isoler la Mawitanie de l' Algétie et faire accroire à
la conummauté intemationale que le dossier Sall-
raoui était définitivement clos. Ould Daddall, lui,
voulait réfréner les ambitions du Maroc qni lor-
gnait du côté de son tenitoire, en scellant lUl nou-
veau tracé des fi-ontières entre son pays et son voi-
sin du nord. Le revirement fulgw-ant d'Ould
Daddall était perçu par Bownediene COimne Wl
coup de poignard dans le dos, voire lUle haute tra-
luson de ses engagements plis avec l' Algélie. Le
président mawi tatuen ne ratait aUClille occasion
d'affinner qu'il était lill atm de l'Algérie où il pas-
sait le plus clair de son temps. Il se fowvoya com-
plètement lorsqu'il crut qu'il allait s' épat-gner les
foudi-es du roi en tOWllatlt casaque. J'ai entendu
BOWllediene tenir au président Olùd Daddah, lors
de sa denuère rétmion avec lui à Bechat-, en pré-
sence de membres du Conseil de la Révolution - la
rétmion dtll"a cinq hew-es -, des propos qu'il n' avait
jatnais tenus aupat-aVatlt. Boumediene avait perdu
son flegme habituel lorsque, datlS lill discours qui
a fait date, il s' en ptit au président mawitatuen en
des tetmes peu cowtois. Depuis lors, il dOlU1a des
instmctions fennes pow- soutetur l'opposition
mawitanietU1e jusqu' à la déchéatlce d'Ülùd
Daddall, en juillet 1978. Son ralliement au Mat·oc
datlS l'affaire du Sahara Occidental et son incapa-

'95
C HADLI BINOJIOIO - MEMOIRES

cité à maîtriser la nouvelle situation sont les deux


raisons directes de sa déposition.
Les relations avec le Maroc et la question sah-
raouie étaient au centre des préoccupations de
Boumediene. C' était à l' ordre du jom de toutes les
réunions du Conseil de la Révolution, de même
qu'il m'en parlait tout le temps dmant ses fré-
quentes visites à la 2' Région militaire. C' était
moins tUle obsession qu' mte question d' honnem. Il
répétait sans cesse qu'il ne laisserait pas le roi spo-
lier les tenes salu·aouies. La situation se détériora
après la marche organisée par Hassan Il qui
occupa ainsi le Sahara Occidental. Par cette
action, le roi SOIUla le glas de l' accord d' amitié
entTe nos deux pays. Nous avions deux choix :
recom1r aux atmes ou régler le conflit pat· la voie
diplomatique fondée sm le respect de la légalité
intemationale et des décisions des Nations unies
et de la Com intemationale de Justice.
Nous débattîmes longuement de la question du
Saltat<l Occidental lors d" Ule rémuon du Conseil
de la Révolution et exatnillâmes le sujet sous tous
ses angles. Houati Boumediene insista pom
cOlUlaître l'avis de chacIUl d'entre nous. Il posa le
problème de la disposition de l'atmée algérienne
en cas de déclenchement des hostilités. AUCIUl
membre du Conseil ne prit la parole. Il me
delnanda 1110 11 avis et je lui dis : « L 'armée manque
de moyens et d 'organisation. Objectivemen t, nous ne
serons pas en mesure de ravi/ailler nos uni/és loin de
leurs bases en cas de guerre. » Je n'avais pas le droit
de lui mentir datlS des circonstances aussi graves.
Ce qu'il avait entendu lors de la rémtion ne lui a

296
LI S RELATIONS AVE C LI MARo c AVANT 1979

pas plu_ Il réagit violenunent : « Alors, cela vellt dire


qlle je n 'ai pas d 'hommes .1 » Quand je lui répétai
que je ne lui avais dit que la sbicte vélité et qu'il
fallait que nous la prenions en considération, il me
répondit, plus calme : « Je ne parlais pas de toi,
Chadli .1 » Puis, il s'adi-essa à Abdelaziz Bouteflika :
« Dans ce cas, prépare tes bataillons, Si Abdelaoio .1 »
Il voulait dire que nous n'avions d' aub-e choix que
de privilégier la solution diplomatique_ A nob-e
sortie de la rélUuon, lUl membre du Conseil
crut utile de me metb-e en garde : « P Ollrqlloi t 'op-
poses-tu à lui ? 11 t 'en tiendra rigueur e t se vengera de
toi , » Et d'ajouter, médisant : « S 'il était lin
homme, il j etterait son burnous et ren trerait che: lui
sans pills attendre .1 » Je lui répondis, assonullé, SlU-
tout que cet énerglUllène se b-ouvait sous la pro-
tection de ce luêlue blUTIOUS : {( Je suis militaire
co mme lui et j 'ai dit ce que j e p ensais en toute fran-
chise_ Cela dit, j e SlIis tout à fa it prêt à prendre ma
retraite et redevenir un citoyen normal, (si c 'est ce
qlle vellx dire] .1 » Boumediene préférait ma fran-
fil
cluse à l 'hypocrisie des cOlUtisans et des flagor-
neurs.
Partant de mon constat, il chargea Moharlled
Zerguilu et Salim Saâdi d'effectuer une inspection
générale des lUutés de la 2' Région lnilitaire et de
lui présenter lUl rapport détaillé SlU lelU état en
matière d' orgarlisation, d' armement, d'approvi-
siormement et de prépar-ation au combat. Un mois
plus tar-d, le rapport était SlU son blUeau_ Zerguilu
et Saâdi étaient ar1ivés à lUle conclusion aub-e-
ment plus accablante que la lnielme_ Quand
BOlUllediene lut le contenu du rapport, il les éjecta

297
C HADLI BENDJEDID - MtMOIRI S

de son bureau, honipilé. Puis, au bout du compte,


il finit par se rendre à l' évidence que je disais vrai .
Mais il y avait panni nous des aventuriers qui le
convainquirent de la possibilité de l' intervention
d',m bataillon fonné d' appelés du contingent à
paItir de BechaI. Celte maladi·esse nous valut le
tragique épisode d' Amgala 1 où nos soldats furent
faits prismullers. Nous étions en état d' alerte maxi-
male et les deux pays s ' engagèrent dans une spi-
rale dangereuse qtÙ entaIna gravement les rela-
tions enti·e eux et faillit conduire à lme guelTe aux
conséquences fâcheuses. La colère ne manqua pas
de gagner les rangs de l'aImée, taIldis que certains
membres du Conseil de la Révolution tentaient de
faire pOlter à Botunediene la responsabilité de
celte hturuliation, l ' accusant de salir la réputation
de noti·e aImée. Mais Amgala 2 sauva la situation
et remit Botunediene en positon de force.
L' incident eut également des contrecoups poli-
tiques à l' intérieur du pays, après la signature d' tul
appel paI· Ferhat Abbès, Benyoucef Ben Khedda,
Hocine LallOuel et Cheikh Kheireddine en maI:;
1976. Bien que le doctunent appelât les deux paI·-
ties à aITêter la guelTe au nom de la fratelTùté
mustùmaIle et de la solidaIité humaine et regret-
tât le mauvais ti-aitement infligé aux ressorussaIlIs
maI·ocains - qui seront exptùsés - et la IJ-agédie
vécue paI· les poptùations de Segtùa EI-HaIma et
du Ri o de Oro, le message, en réalité, était tule
incitation à la destitution de Boumediene, accusé
d' autocratie et d' idolâtiie, et une remise en cause
des grands choix du pays. Le doctunent contesta-
taire fut d' autaIlI plus critique qu' il coïncida avec

298
LE S RELATIONS AVE C LE MARoc AVANT 1979

les débats sm la Charte nati onale et l'élection pré-


sidentielle. Bomnediene se sentit particlùièrement
visé par le marufeste et prit la décision de faire
placer ses autems en résidence smveillée à lem
domicile.
Les relations algéro-mar-ocaines restèrent ten-
dues, mais les deux pays réussirent à ti-anscender
l' état de gUelTe en dépit de carnpagnes média-
tiques féroces. Sm le plarl diplomatique, il n' y eut
ni vainquem ru vaincu . La rencontre qui devait se
terur à Bruxelles enti-e Houari Bownediene et
Hassarl II n' eut pas lieu.
Fin septembre 1978, nous apprîmes la maladie
de Bomnediene, après son retom du Sonunet du
Front du refus qui s' était tenu à Daruas. Le
27 décembre, il 1111 rappelé à Dieu.
La crispation enti-e l' Algérie et le Maroc
demema jusqu' au jom où je renconti-ai le roi
Hassarl n, le 26 février 1983 [au frontières]. Nous
décidàmes ensemble de rouvrir les frontières fer-
mées depuis 1975 _ C' était ma prenuère interv en-
tion darlS le dossier des relations entre l'Algérie et
le Mar-oc et de l'affaire du Sallar-a Occidental,
hérité de feu Houari Bomuediene. Je veillai à le
suivre persolUlellelnent avec persévérance et cons-
tance dmarlt mes ti-eize armées passées à la tête
du pays. D' auclUls parièrent que j'allais abandon-
ner la cause saluaouie et m 'en laver les mains à la
façon de Ponce Pilate, partar1l de la thèse que le
conflit enti-e l' Algérie et le Maroc était dû à lm
duel entre le président Bomuediene et le roi
Hassan II . Ceux-là oublient que la position de
l' Algérie est lUle position de principe fondée sm

299
C HADLI BINDJIDID - MEMOIRES

le droit des peuples à l'autodétennination et le


règlement des conflits dans le cadre de la légalité
intemationale.
CHAPITRE XI

SOUVENIRS DE VOYAGES

J'ai eu la chance de visiter quelques pays dont


je garde d'excellents souvenirs. Mes voyages m'ont
pennis de découvrir les expéIiences d'autres peu-
ples qni m' ont grandement servi dans mon par-
COlU"S en tant que responsable militaire et poli-
tique. J'ai visité la Chine, l' Egypte, le Maroc,
Cuba, l' Union soviétique, la Tchécoslovaquie et
l' Ouganda, en tant que représentant peI"SolUlel de
Bownediene ou du Conseil de la Révolution.
Mes souvenirs les plus marquants restent mes ren-
contres avec le leader chinois Mao Zedong et avec
le président égyptien Djamel Abdennasser.
« Vous êtes lUI gralld peuple et votre pays est
merveilleux! Il
Mon premier voyage après l'indépendance m'a
conduit à la lointaine Chine. C' était en octobre
1963. Près d'Wl demi-siècle plus tard, je ressens
toujoms le même bonhem lorsque je me remémore
ce pétiple. Hourui Bownediene me convoqua au
ministère de la Défense nationale et me chru·gea de

301
C HADLI BI:NDJIDID - MtMOIRI S

conduire lme impOltante délégation militaire qui


compOltait les chefs d' état-major des Régions nùli-
taires, en Clùne pom pmticiper à la célébration du
29' anrùversaire de la Longue Mm'che, Une autre
délégation algélielme civile était conduite par
Amar Ouzeggane. J' avoue que j ' étais hemeux et
peltmbé à la fois, Hemeux parce que l ' occasion
m ' était offelte de visiter lUl pays mm qlÙ a foumi à
l' A1gélie un soutien politique et lmlitaire inestima-
ble dmant la lutte année. Peltmbé parce que mes
compagnons et moi-même voyagions pom la pre-
lm ère foi s à l'étranger et ignOlions tout des règles
protocolaires dans lesquelles nous étions totale-
ment néophytes, Les Chinois voulaient nous assis-
ter dans le domaine lmlitaire et, dans le même
temps, sOltir de l ' enclavement dmlS lequel ils se
trouvaient et étendre lem influence aux pays nou-
vellement libérés du joug colonial .
J'intelTogeai BOlUnediene
- P ourquoi n 'irais-tu pas toi-même, d 'autant que
l'invitation t 'a été adressée p ersonnellement en tant
que ministre de la D éfense ?
JI me répondit sm le ton de l' honune assmé du
bien-fondé de ses doutes :
- Il veut nous couper l 'herbe sous Je pied. ..
« 11 », c' était Ben Bella, Et d' ajouter, sm lUI ton
touj oms aussi allusif :
- L a situation n 'a rien de réj ouissant.
BOlUnediene craignait de quitter le pays parce
qu' il flairait lUl coup founé de Ben Bella qui l ' eùt
éjecté du Conseil du gouvemement et débm'qué
de son poste de lmlùstre de la Défense nationale
en son absence,

302
SOUVENIRS DE VOY AG ES

Nous embarquâmes pom Pékin. Dmant tout le


voyage - faute de vol direct sm Pékin nous avions
dû transiter par Palis et Hong Kong -, les propos
soupçOlmeux de Boumediene me hantaient
l' esprit. Lorsque nons atten1mes à l' aéroport
d'Orly-Sud, un incident faillit provoquer IUle crise
diplomatique entre l' AlgéJie et la France. A notre
descente d'avion, nos passepOits nous fment
confisqués et l' appareil resta inunobilisé sm le tar-
mac de l' aéropOit dmant de longues hemes.
Quand je protestai en ma qualité de chef de la
délégation, je découvlis que mon nom était sm
lme liste de condanmés à mOit interdits d' entrée
sm le tenitoire françai s. La France n' avait pas mis
à jom ses fiches de contrôle aux frontières plus
d'Wle rumée après l' indépendrulce de l'Algérie.
Après Wle longue attente, les responsables de l'aé-
ropOit reçment instruction de nous laisser repar-
tir. Quruld mon passepOit me fus restitué, il était
mouillé et fi'oissé, si bien que j'avais failli ne pas
le recOlmaître. Nous remontâmes à bord de l'avion
et, après lm très long voyage, atten1mes à Hong
Kong, où nous attendait le directem de l' agence de
presse chinoise. Ne pru'lant que le fi'rulÇaiS, nous
eûmes tout le mal du monde à conunuuiquer avec
les responsables de l' aéropOlt, jusqu' à ce qu'wle
interprète crunbodgiemle fiH appelée à la res-
cousse. Dès qu 'ils sW'ent que nous étions algéliens,
ils se mirent à nous parler de la Révolution dont
ils suivaient les nouvelles de près, omettrull même
de nous deluander nos CaInets de vaccination .
Les officiels chinois nous attendaient à la fron-
tière, car les relations entre la Chine et Hong Kong
CHADLI BENDJIDID - MÊMOIRE S

étaient rompues. N ous montâmes dans lm train


spécial omé aux cmùems algéliermes en direction
de Pékin. Le ti'ain traversa pratiquement toutes les
provinces de Chine ; à croire que nous refaisions
la Longue Marche ! Le voyage dura toute Wle
semaine. Nous étions tellement éreintés que nous
demandâmes aux responsables clùnois la pemus-
sion de rentrer au pays en lem expliquant que la
situation à nos frontières ouest était explosive.
Mais ils insistèrent pom que nous pom sui vions
notre visite jusqu' au bout. Dans la province de
N anjing, le général Xu Sluyou m ' offIit un sabre de
samouraï datant de la guelTe sino-j aponaise (1 937-
1945). Nous avons également visité Ülümqi, capi-
tale de la province musulmane du Xinjiang à
majOlité ouïghome rurcophone. Nous Mnes
impressiormés par l ' arclùtectme exceptiOlmelle de
lems mosquées et étonnés, swtout, d'apprendre
qu' ils cOlmaissaient bien l' AlgéIie et qu' eux aussi
s' intéressaient à notre Révolution année.
Le nunistre de la Défense chinois, le maréchal
Lin Piao, sWl10nuné le N apoléon de la Chine,
était quelque peu contraIié par l 'absence de
Bownediene. N os tentatives pom expliquer à nos
hôtes les raisons impélieuses - sans entrer dans les
détails - qui l'avaient empêché de répondi'e à l ' in-
vitation fment vaines. Lin Piao ne nous reçut pas
et chargea son chef de cabinet de nous accompa-
gner. Il n' empêche, le séj om ne fut pas exempt d' a-
necdotes. Celtains membres de la délégation
étaient déconceltés par la façon de saluer des
Clunois et le sowire qui ne quittait jamais lems
lèvres. La veille de notre retom en Algélie, via la

304
SOUVINIRSOE VOY AGES

Binnanie et l ' Egypte, le leader chinois Mao


Zedong, accompagné de Chou en-lai et des memb-
res du Bmeau politique, organisa lUle cérémonie
en noti'e honnem. Il nous fit lUl accueil d' une cor-
dialité exti'ême. Je garde en mémoire les mots
qu' il m 'avait dits ce jom-liI : ({ Vous êtes 11/1 grand
peuple et votre pays est merveilleux .1 »
La colère de ChoukaÏIi il Gaza
En 1966, j'accompagnai Hourui Boumediene,
pru111i lUle délégation militaire de haut rang, drulS
sa prenùère visite officielle en Egypte. Bownediene
accordait à ce déplacement une importance pruti-
culière ; il œuvrait il relrulcer les relations enti'e les
deux pays après la péliode de fi'oid qui avait slÙvi
le redi'essement de jlÙn 1965, Il était au comant des
difficultés que traversait l ' Egypte il l' intéIiew'
conune à l'extéliem, notrufUnent son implication
daJls la guelTe civile au Yémen et la menace israé-
liefUle. La visite fut un succès il tous les égru'ds :
Elle consolida la position de l ' AlgéIie drulS le
Monde arabe et raffemùt le prestige de
BOlUnediene dans la région.
Le gouvemement égyptien avait adopté - c'est
COfUm - lUle position tactique pru' rappOlt au
redi'essement du 19 jlÙn, Le Caire tenait à ce que
les relations entre nos deux pays se pomSlùvent
nonnalement, tout en s ' inqlÙétaJlt sm le SOIt
réservé à Ben Bella. Dj runel AbdefUlasser avait, en
effet, dépêché le maréchal Abdelhakim Amer, qui
était accompagné du jOlU11aliste et éClivain
Hassrulein Heykel, il Alger pom discuter de la pos-
sibilité de libérer Ben Bella et de lui pennetti'e de

305
C HADLI BENDJEDID - MÎMOIRE S

se rendre en Egypte. Mais Bomnediene avait hésité


à prendre une décision individuelle sm cette ques-
tion sensible et préféré la somnettre au Conseil de
la Révolution. J' avais dit à Bomnediene : « Ali nom
de quoi les Egyptiens s 'immiscent-ils dans nos affaires
intérieures? » Il lue répondit : {( Au nom de l 'ara-
bité ». Je rétorquai : {( Si l'arabité veut dire s 'ingérer
dans nos affaires intérieures, alors, nous ne sommes
plus des Arabes ». Bac1ùr Bomnaza, qlÙ était assis à
côté de moi, laissa échapper un larg e somire.
Depills ce jom, et à chaque fois qu ' il me rencon-
trait, il me lançait, en me taqlùnant : « Si Chadli,
nous ne sommes plus des Arabes l )} Nous avions, bien
entendu, rejeté la demande égyptierme.
Au Caire, Aluned Choukaiii, le représentant de
l 'OLP auprès de la Ligue arabe, rendit visite à
Houari Bomnediene et lill demanda d'autOliser la
délégation llÙlitaire algéIierme à se rendre à Gaza .
ChoukaÏ1i votilait à travers cette visite, remonter
le moral des combattants palestirùens en lem fai-
sant rencontrer les moudjalùdine algériens. La
Révolution algérierme était, à l ' époque, pom' le
peuple palestirùen ml modèle et ml exemple. Nous
embarquâmes à destination de Gaza à bord d' un
avion spécial égyptien et prîmes part à un meeting
dmarlt lequel ChoukaïIi par-Ja avec exaltation de
la libération de la Palestine et de la solidarité des
frères ar'abes avec la cause palestirùerme, pills il
salua la délégation algéIienne et ne tarit pas d' élo-
ges sm notre Révolution armée, La fmile scandait
des slogans glorifiant l 'arabité, l ' Egypte, l ' Algérie,
Abdermasser.. , Au moment où la masse criait
« Vive Abdennasser ! », Choukaïri me tendit le

306
SOUVENIRS DE VOlAGES

micro, en ma qualité de chef de la délégation algé-


rienne, sans qu' il m ' en eût averti auparavant. Pris
de comt, j e dus improviser ml petit discom's dans
lequel je saluai le comage de la résistance palesti-
lùerUle et assmai le peuple palestinien du soutien
inconditionnel de l ' Algérie à ses droits légitimes,
avant d'appeler les combattants palestiniens à ne
compter que sm eux-mêmes . J'aj outai que le sou-
tien des frères arabes était impOit ant mais qu' il ne
suffisait pas. « La Révolution algérienne en est la
pa/faite illustration », expliquai-je. Je rappelai que
le soutien extériem nous avait beaucoup aidés
mais que nous ne devions la victoire finale qu' à
nos effOits propres. Je ne m ' étais pas rendu
compte que la plupart des officiers et sous-offi-
ciers instructems étaient des Egyptiens. Les serv i-
ces de sécmité égyptiens comprirent, à travers
mon discoms, que j'incitais les Palestilùens à reje-
ter la tutelle égyptienne et à se rebeller contre
elle. Je savais, du reste, que Choukaïri travaillait
en étroite coordination avec les services de rensei-
gnement égyptiens, mais mon intention n' était pas
de créer tme discorde entre Palesti.rùens et
Egyptiens. Loin de là.
Le lendemain, Ahmed Choukaïri repartit en
Egypte, fmieux, dans le même avion... mais sans
nous ! La délégati on algérierme dut alors rej oin-
dre l'Egypte sm ml vol régulier, dans 1U1 appareil
plein à craquer de voyagems ployant sous le poids
de lems bagages. Il y avait parmi eux IUle fenune
qui pOitait un parùer rempli de poules. L' avion
ressemblait à IUl de ces autobus bondés des rues
du Caire. Après mle escale tecluùque à l'Olt Saïd,

307
C HADLI BENDJIDID - MÉMOIRES

nous attenimes enfin au Caire. Au pied de l ' avion,


il y avait le représentant de l 'OLP, mais point d' of-
ficiel s égyptiens. Nous rentrâmes au Kasr AI-
-
Oubba Palace, le lieu de résidence officiel de la
délégation, à bord de deux véhiclùes loués par le
représentant palestinien. Nous dfunes porter nos
valises nous-mêmes de l'entrée de l ' hôtel jusqu' à
nos chambres. Je fi s exprès de critiquer la situa-
tion en Egypte tout au long du trajet. Je savais
que la pluprut des chauffems de taxi en Egypte
étaient des indicatems des services secrets ; je
voulais donc que mes attaques lem parviennent.
Lorsque Abdermasser fut mis au COUl<mt du corn-
portement indigne de Choukaïri, il le sennorma.
Le soir même, Abdermasser org ruusa lm dîner en
1' hormem de la délégation algérienne et insista
pom que je m ' asseye à côté de Hussein El Chafei
- son vice-président et responsable des affaires
d' Al Azhru· - et de deux rutistes renommées ; je
crois que l ' une d' elles n ' était autre que Faten
Hrunruna. Abdermasser était assis avec
BOlUnediene à la table d' en face . Il sOluiait tout le
temps à notre adresse et faisait signe, de temps en
temps, à El Chafei de discuter avec moi. Je ne rap-
portai pas l' incident à BOlUnediene cru· je savais
que Kasdi Merball, qui était du voyage, l'avait
déjà fait. Nonobstant cet événement, notre séjom
au Caire fut très bénéfique et agréable. Les
Egyptiens nous invitèrent à lUI concert d' OLUn
KaitholUn et nous réservèrent la prenuère rangée.
Quruld la diva se nut à chrurter, elle nous salua en
agitant son foulru·d qu' elle tenait touj oms dans sa
main sm scène. BOLUnediene était lUI grand adnU-
SOUVENIRS DE VOlAGES

rateur de la cantatIice egyptienne dont il COlUlaiS-


sait le repertoire par cœur, mais Nasser etant
absent, il ne put assister à la soirée pom des
considérations protocolaires .
Mon périple au pays des Pharaons m ' a pennis de
decouvrir le sens de l ' humour egyptien. Même
AbdelUlasser avait la blague facile . D' aillems, on
dit qu' il amait institué lm service special pom col-
lecter les histoires drôles. Il disait : {( Je suis le sel/l
et unique ::aïm et je ne partagerai ce tih"e avec per-
sonne d 'atih'e qu 'Olim Kalthol/m ! » Il nous raconta
la blague slùvante : IDl jom, Mohamed Abdelwallab
est venu se plaindre des taxes trop élevees qlÙ I,ù
etaient imposees. Sachant à quel point il etait
pingre, AbdeJUlasser hù repondit {( Calme-toi
Mohamed, pourquoi t 'emportes-tu ainsi ? Nos frères
algériens, pOllrtant connus pour leur nervosité, 11 'ont
pas bOl/gé le petit doigt lorsql/ 'ils ont appris le COI/p
d 'Etat conh'e Ben Bella. Et toi tll perds tes IleIfS pOllr
une banale histoire d 'impôts ?Vaen Algérie, ça t 'apai-
sera .1 » Cette observation en apparence humOlis-
tique, n' en cachait pas moins IDl sous-entendu poli-
tique. Une autre blague etait en vogue, à cette
epoque, qlÙ disait que Boumediene, en se prome-
nant avec AbdelUlasser dans les lUes du Caire, hù
demandait de COiltoID1ler tel ou tel quattier pom
eviter d' être alpague pat' les conunerçants à qlÙ il
devait de l' agent du temps où il etait etudiant à
l ' universite El A=har.
Quelque temps plus tat'd, il fut decidé, lors d'lm
sonunet de la Ligue at-abe, la création d' Wl office
en chat'ge de la coordination entre les at11lees at-a-
bes. Une délegation rnilitaire egyptielUle, cond,ùte

309
CHADLI BrNDJEDID - MÊMOIJU:S

par un général, visita la 2' Région, mais je refusai


de la recevoir et chargeai mon chef d'état-major de
l' accompagner. Je n' avais toujours pas digéré le
coup de Choukaüi à Gaza. Pour l ' histoire, le géné-
ral égyptien s' en était plaint à Bomnediene.
Chez les leaders de la Révolution cubaine
J'ai découvelt Cuba et ses chefs révolutiOlmai-
res en 1968, lorsque j'ai représenté l'Algérie à la
conunémoration de l' attaque de la caseme
Moncada. Mon séjour dura dix jours. Les relations
entre nos deux pays étaient plutôt tièdes, caracté-
risées par une méfiance mutuelle, suite à la
condarllilation par· Fidel Castro du redi·essement
du 19 juin 1965. Ce jour-là, il prononça lm discotu"s
virulent diffusé par· la radio cubaine qui eut pom·
conséquence le rappel des arnbassadeurs des deux
pays et la felmeture des bm·eaux de l'agence de
presse Prensa Latina à Alger. Ma visite à Cuba
était IUle occasion de coniger la fausse image que
les Cubains avaient de nous ; ils ignoraient tout de
l' expélience algélienne de l'après-indépendance.
Castro et ses compagnons, qu' tille arnitié solide
liait à Ben Bella, considéraient son renversement
comme tille contre-révolution et IUl coup d' Etat
contre la légitimité révolutiollilaire et la volonté
du peuple. Castro était même allé plus loin, en
affilmarlt : {( Ils onl retourné les armes de la
Révolution contre celui qui représentait incontesta-
blement la volonté de t01lt le peuple ».
Il était impératif de lever ce malentendu entre
deux pays à l'avarlt-gar·de du mouvement de libé-
ration nationale. Ma mission était avant tout poli-

'10
SOUVENlRS DE VOYAGES

tique et consistait à réchauffer les relations bila-


térales et les remettre sm les rails.
A l ' aéropOit de la Havane, nous fûmes accueillis
par le conunandant Oscar Femandez Mell, mem-
bre de l ' état-major et du Comité central du pruti
conu11lmiste cubain, M. Gru·cia, responsable du
déprutement Afiique du Nord au ministère des
Affaires ét:rrulgères, et le capitaine Luis Perez,
responsable des relations extéliemes au ministère
de la Défense. Nous descendimes à l' hôtel Habana
Libre et nous y reposâmes toute la jomnée. Le
cOlnmruldant Mell s'excusa de ne pas pouvoir res-
ter avec nous. Il était occupé à rassembler 50 000
soldats dans la province de Crunagüey. Le lende-
main, les cOillinruldrults Mell et Flavio Bravo, le
responsable de la défense civile, paru:rent gênés
quant à l' orgruusation du progrrulline de la visite.
Je lem fis prut de mon smùlait de rencont:rer
Annando Hrut, membre du Bmeau politique
chru-gé de l' Ol-gruuque, Raul Cast:ro, nUlustre des
Forces rumées, et Ratù Rua, nunist:re des Affai.res
étrangères.
Le 30 juillet, nous nous envolâmes pom la pro-
vince d' Oliente, berceau de la Révolution cubaine.
A Srultiago de Cuba, nous consacrâmes la j OtU1lée
à la visite des sites lustOliques consacrés au héros
Frank Isaac Pais Gru·cia, assassiné à l 'âge de 22 rulS
et que les Cubains considèrent conune tm mrutyr
de la Révolution. Nous eûmes l' occasion de visiter
aussi la fenne d'où était pruti le mouvement du
26 juillet et la caseme Moncada, transfonnée en
école. Le lendemain, on nous fit découvlir les
réalisations qui avaient vu le jom· dans cette pro-

31l
CHADLI BtNDJEDID - MtMOIRES

vince gouvemée par le cOlwnandant Glùllermo


Garcia Fria, tels que les banages, une fenne d' Etat
et un 1'011 de pêche. Par la suite, nous nous rendî-
mes au deuxième fiont ouver1 par Raul Castro, le
frère du Lider Maximo. Le vendredi, je visitai le
poste de contrôle de la base américaine de
Guantanamo que les Cubains considéraient
cOlwne lm taquet dans le corps de l'île de la
liber1é. Je ne pouvais pas imaginer que cet îlot se
transformerait, sous l'ère Bush, en une prison où
les règles les plus élémentaires de la liber1é et des
droits luunains allaient être bafouées.
Le conunandant Glùllenno Garcia nous fit lm
exposé détaillé sm la situation économique et
sociale à Cuba et expliqua les grandes lignes de la
« Révolution écono mique », conune on l' appelait là-
bas. Dans sa présentation, il nùt l'accent sm le rôle
déterminant de l'année dans la réalisation de cet
objectif (encadrement, fOimati on, contrôle ... ). Le
cOlwnandant aborda l' aspect politique, faisant état
des nombreuses difficultés que le régime cubain
rencontrait dans sa luite l'om augmenter la pro-
duction dans Wl envirOimement hostile et lm iso-
lement étouffant, le tout ajouté à l'incompréhen-
sion des alliés, c'est-à-dire l'Union soviétique et les
autres pays socialistes. Il émit le SOlÙlait que des
pays cOlwne Cuba, le Viêt-nam, la Corée, l'Algérie
et la S)'Iie j oignent lems effOl1s l'om renforcer
lew· coopération et faire front conunWl contre les
pays impérialistes. Quant au conunandant Lara, il
nous parla des problèmes agricoles, notanunent
l'absence de main d'œuvre qualifiée l'om la coupe
de la carme à sucre. Al ' école militaire interarmes

312
SOUVEMR S PE VOIACES

de Cohiba Aguillo, je constatai les grands effmis


déployés en matière d' organisation et d'assiduité.
Le denuer jour, je fus reçu au milustère de la
Défense par le chef d' état-major qui s' excusa de
l' absence de Raoul Castro. La rencontre la plus
impmiante fut au nurustère des Affaires étrangè-
res, où le nurustre essaya de justifier la froidelU'
des relations entre nos deux pays par « lin simple
malen/endll )l. Il salua la fermeté de la position
algériemle sur la crise du Proche-Orient et
exprima son espoir de voir se développer les rela-
tions entre son pays et le nôtre. La rencontre fut
une occasion pour moi de faire comprendre il mon
interlocuteur qu'il serait erTOné de nous considé-
rer conune des putsc!ustes : « NOlis sommes des
moudjahidine, tout comme VOllS, êtes des révolution-
naires », lui dis-je.
Cette visite ouvIit la voie il une nouvelle ère
dans les relations entre nos deux pays et prépara
le tenain il la visite de Fidel Castro en AlgéIie qui
eut lieu en mars 1972 .
A Moscou
En 1972, le président Houari Boumediene me
désigna pOlU' le représenter persormellement et
représenter le Conseil de la Révolution aux cérémo-
nies du 50' amuversaire de la création de l'Union
soviétique, en décembre 1922 . J'étais accompagné
du cOlmnarldarlt Abdesselarn Chabou et de
M. Moharned Flici, représent311t du FLN. Nous
nunes reçus il l'aéropOlt par' le vice-ministre de
l' Enseignement supérieur, président de l'associa-
tion d'amitié algéro-soviétique, vice-président du

313
CHADLI BENDJEDID - :MtMOIRIS

déprutement des affaires intériemes au Comité


Central du PCVS. Etaient également présents notre
runbassadem et notre attaché militaire à Moscou.
Nous passâmes la première nuit drulS le somptueux
hôtel Sovietskaya avec les délégations des autres
pays. Le lendemain matin, nous prîmes prut à l' ou-
vertme des festivités au Kremlin. La cérémonie
était présidée pru· Nicolaï Podgomy, président du
Soviet suprême, qlÙ, après une comte allocution,
passa la pru·ole au secrétaire général du pruti com-
mlUliste soviétique, Lemud Brejnev. Celni-ci pro-
nonça le discoms le plus long que j'aie jrunais
entendu (il dma quatre hemes et dernie), drulS
lequel il insista sm le renforcement des relations
avec l' Algérie et la Sytie. Le seul président à avoir
soulevé la question palestiruerUle fut Ceausescu qlÙ
appela toutes les pruties en conflit à œuvrer pom
une paix juste et durable au Proche-Orient. Pru11U
les délégations ru·abes, seuls les représentrults de
l ' Egypte, de la Sytie, de l'Irak et de l'Algérie
avaient pu prendre la pru·ole, pru· manque de temps.
J'ai prononcé un comt discoms en frrulçais drulS
lequel j ' ai salué les grandes réalisatiorlS du peuple
soviétique et sOlùigné l ' excellence des relatimlS
entre les peuples algérien et soviétique, renforcées
pru· la lutte rumée dont je saluai grandement le sou-
tien de l 'Vruon soviétique et ses louables effmts
pom la liberté et la paix dans le monde et la coopé-
ration et la fratenùté entre les peuples .
En fait, ce discoms a une histoire : lorsque j'ap-
pris qu ' mle délégation représentant les conumuUs-
tes algériens allait prendre prut à la cérém mue, je
demruldai à notre runbassadem d' infmmer les

314
S OUVENIRS DI VOT AGIS

responsables soviétiques que la délégation algé-


IielUle se retirerait dans le cas où des AlgéIiens
autres que les représentants officiels de l ' Algélie
seraient invites, et de Inesurer les conséquences
d' lm tel retrait sur les relations entre les deux pays.
Pour éviter tout incident diplomatique, les Soviets
durent se plier à mon exigence. Les conummistes
algéIiens furent invités à nouer des rencontres hors
de la capitale, avec les représentants du Komsomol
(l ' organ.isation des j elmesses conununistes) et les
syndicats, outre des visites dans les kolkhozes et les
sovkhozes. Quand les festivités Plirent fin, nous
fimes une visite à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et
en Estonie. Notre délégation était la seule à avoir
choisi cette destination. Pour les autres délégations
arabes des visites dans les républiques soviétiques
musulmanes avaient été prograrrunées. Je filS
ébloui pal' la beauté de la ville que nous atteigtû-
mes de nuit, par train. C' est Ime ville magnifique à
l ' arcrutectme hannonieuse. Je visitai les sites les
plus renOlTUneS, conune la maison de Lenine à
Razlev, le musée de VErmitage réputé pour ses tré-
sors d' rut wuversel, Ime usine de fablicati on de tur-
bines pour les centrales élecl1iques et le croisew'
Aurore, témoin du déclenchement de la Révolution
d' Octobre. Je me recueillis au mémOlial de
Piskruiovskoïé où reposent 480 000 victimes du
siège de Lelungrad qui dw." 900 j ow·s.
A Tallirm, capitale de l' EstOlue, j ' ai eu des dis-
cussions avec des responsables du pruti . Je lem ai
pru'lé des réalisations de l ' Algélie drulS les domai-
nes de l'indusnie, de l ' agIiculture et de la culture.
Un de nos interlocuteurs avait grruldement appré-

315
C HADLI BrNDJEDID - MÉMOIRES

cié le fait que nous ayons choisi de visiter son pays


« qui était p euplé uniquement de pro testants et d 'or-
thodoxes, avant que les M us ulmans tatars ne s 'y
fixent à leur tour », nous expliqua-t-il . Le mode de
gestion d' un kolkhoze de pêche attira mon atten-
tion : les bénéficies n'étaient pas distribués aux
travaillems mais réinvestis pom le développement
du kolkhoze et l' amélioration des conditions de
vie. Le kolkhoze éqlùvalait il une ville autosuffi-
sante où existaient de petites industries agroali-
mentaires et textiles, des infrastructmes sanitai-
l'es et des ateliers de maintenance .
De retolU· il Moscou, j'eus des discussions avec
MM. Oliansky, chargé de l' enseignement au sein
du Comité central, Savitsky, vice-ministre de
l' Enseignement supéIiem et Romantsev, responsa-
ble du dépmiement des pays arabes au Comité cen-
tral . Les rencontres furent très cordiales. Les
Sovietiques m' ont fait pmi de lem intérêt pom tou-
tes les questions concemant l' AlgéIie, mais je me
rendis compte qu'ils ignoraient malhemeusement
tout de la politique intéJieure de notre pays. J'en
veux pom preuve les propos que me tint Olimlsky
sm l'éviction de Kaïd Aluned en m 'intelTogemlt sm
son successeur. Je lui expliquai en deux mots que
Kaïd Ahmed avait été mon compagnon d' mmes et
qu'en Algérie nous constnnsions « lin Etat qui ne
disp araît pas avec les hommes ». {( Ce qui co mpte pour
nOliS, c 'est la voie à suivre et non les p ersonnes », lui
dis-je. A la fin de la discussion, il m' avoua qu' il
était satisfait du limogeage de Kaïd Aluned parce
que les Soviets voyaient en lui « un élément conser-
valeur ». S' agissmlt du Monde arabe, Oliansky

316
S OUVENIRS DI VOT AGI S

considérait que l ' Egypte n' était pas sélieuse dans


son OIientation socialiste. Quant à la réunification
des deux Yémen, il craignait que l ' Arabie Saoudite
n ' en fùt le seul bénéficiaire et il fit allusion à la
possibilité de voir l'AlgéIie jouer lUl rôle impOItant
en matière de soutien au Yémen du Sud.
A Moscou toujours, je rencontrai les étudiants
algéIiens , civils et militaires, et abordai la question
de l ' ouveltme d' IUl centre clùtmel algéIien dans la
capitale soviétique pom lem pennettre de conser-
ver des liens avec lem pays et lem crùtme. Je dis-
cutai avec eux aussi des questions de la bomse et
de l'accueil et leur promis de transmettre lems pré-
occupations aux hautes autOIités du pays.
Lors de la cérémonie conunémorant le 50' anni-
versaire de la fondation de l'Union soviétique, les
discoms des prutis conununistes occidentaux ne
truissaient pas d' éloges sm l'URSS . De mruùère
générale, nous prutions avec la celtitude que les
responsables soviétiques étaient favorables au ren-
forcement des relations de lem pays avec l ' Algélie
dont ils étaient convaincus qu' elle devait jouer un
rôle prépondérant drulS le Monde rullbe et le conti-
nent afIicain.
Après l ' éviction de Kaïd Aluned, le Krenùin
appela à lUl rapprochement plus affilmé entre le
PCU S et le FLN.
Le sonunet afii cain de Krunpala
En juillet 1975, j ' accompagnai le président
Hourui BOlUnediene au Sonunet afIicain de
Krunpala. Le sonunet m ' a pemùs de faire la
cOIUlaissrulce de plusiems leaders afIicains et rull-

31 7
C HADLI BENDJEDID - MÉMOIRE S

bes, tels que Julius Nyerere, KelUleib Kaunda,


Samora Machel, Yasser Arafat et d' autres . Je ren-
contrai pOlU' la première fois le jeune colonel
Mouammar Kadhafi qui me pruut slU'excité. Je ne
sais pas pOlU'quoi je me rappelai, à cet instrult pré-
cis, le calme et la solemuté du roi Idriss Senouci .
A l' époque, Anwru' Sadate promettait à Kadhafi de
lui infliger IUle leçon qu' il n' oublierait pas de sitôt.
Mais l'intervention de Bomuediene dissuada le
président égyptien d' aller plus loin. C ' est peut-
être pour cela, d' ailleurs, que Boumediene l' invita
à nous accompagner en Ougrulda et à éviter de
smvoler l ' espace aérien égyptien à bord d' IUl
avion libyen. Kadhafi était assis à côté de
BOlUuediene, lui expliqu3I1t les nussions des
congrès populaires et les fonctions des conutés
poplùaires, tentrult de le convaincre de la néces-
sité de supprimer les fi'ontières tenitOliaies entre
les deux pays. Anné d'une rame de papier, il illus-
trait ses propos pru' des croquis.
DIU'3I1t le sonunet, BOlUnediene avai t fait tout
son possible pOlU' dégeler les relations entre
Agostino N eto et Williruu Holden pOlU' faire bar-
rage au mouvement sépru'atiste UNITA de Jonas
Savimbi . Je ftlS également désagréablement SlU'-
pris pru' le comportement de ldi Anun Dada,
devenu président de l' OUA . Beaucoup de dili-
ge3I1ts de pays afiicains furent offilsqués par son
compOitement grossier de soudru'd, son runbition
excessive et ses attitudes aussi folkiOliques qu' ou-
lI'3I1cières. Dans une nuse en scène frultasque,
Anun Dada fit son entrée drulS la salle, pOlté sur
une chaise pru' quatre honunes de race blrulche. La

3r8
SOUVENIRS DE VOlAGES

presse s' en fit l'écho et tira à boulets rouges sur le


président ougandais dont le pays sera dans le col-
limateur de plusieurs capitales occidentales.
Les relations entre Houooi Botunediene et
Jtilius Nyerere n ' étaient pas au beau fixe . Je ne
comprenais pas cette mesentente entre les deux
honunes, d'autOOlt que Julius Nyerere était tule
persOfmalite respectée pour son combat en faveur
de la libération des peuples africains, ses effOlts
itùassables pour l' instauration de l' égalité entre
les races et les etlmies et sa lutte contre le colOltia-
lisme et le racisme. Qu' est-ce qtÙ avait donc pu
pousser Botunediene à lill tOtuller le dos et refuser
de lill serrer la main en dépit des nombreuses qua-
lités qill leur étaient COlmntuteS ? Il se peut que
Botunediene eût adopté cette attitude inOOlticale
poo-ce que Nyerere - il était catllOlique - avait cri-
tiqué la conversion de Antin Dada à l' [sloon ou en
raison de sa position vis-à-vis du redressement du
19 jtùn. La relation entre Botunediene et Nyerere
se déteriora davruttage Stùte à l' itLVasion poo- [di
Antin Dada du tenitoire tOOlzamen en 1978.
Nyerere chrutgera neaJlIlloins sa position à l' egoo-d
de l' Algérie après son entree en gtrene contre
l'Ougrutda et [' expulsion d' Antin Dada de
Koonpala. L'A[gérie l' avait soutenu ntilitairement
mais exigea qu' il se retirât de l' OugOOlda et que le
président déchu fût remplacé poo' tut chef d' Etat
musulinrut.

319
CHAPITREXn

BOUMEDIENE TEL QUE JE L'AI CONNU

J'ai fait la cOlUlaissance de Boumediene en


févIier 1960 . C ' était l ' époque où il commençait à
émerger du lot après avoir rallié Ghardimaou en pro-
venance de l ' état-major de l'Ouest, suite aux déci-
sions de la 3' session du Cons eil national de la
Révolution algéIielUle tenue à TIipoli . Après sa dési-
gnation à la tête de l ' état-major général, nous allâ-
mes le voir, Abden-alunane Bensalem, Zine Noubli
et moi, en tant que chefs de zone à la Base de l ' Es!.
Notre démarche fai sait suite aux changements opé-
rés dans la struchIre de l ' ALN et aux nouvelles mis-
sions qui lui étaient échues dans IUl contexte nou-
veau. Nous étions - je l' avoue - méfiants eu égard
aux expéliences que nous avions vécues avec de pré-
cédents diIigeants.
Cinquante ans se sont écoulés depuis et j e le
revois toujours COlline au premier jour de notre
rencontre. Il était mince et élancé. Il avait les che-
veux roux, les j oues creuses et les dents bnmies
par le tabac. Il fumait tellement qu' il alllUnait
chaque cigarette au mégot de la précédente. Il

321
CHADLI BrNDJEDID - MEMOIRES

était tel lUl ascète, mangeant peu et s' habillant


modestement, au point qu'il était difficile de le
distinguer au milieu de ses soldats. La sévéIité et
la solennité qui se lisaient sm son visage cachaient
mal IUle grande timidité. Bomnediene était int:ro-
verti , tacinU1le et pudique. Il écoutait plus qu'il ne
parlait et ne prenait jamais de décisions hâtives ; il
veillait touj om s à consulter ses collaboratems et
il n' a jamais été autOiitaire COimne cmtains le pré-
tendent. Mais, dans le même temps, il était effi-
cace et inflexible lorsque l'intérêt du pays était en
jeu. Dans sa vie de tous les jours, il était 11lunble,
elmemi du faste et de l'ostentation. Fidèle à ses
principes d' hmnilité depuis le maquis jusqu' à sa
mOlt, il ne s'est jamais laissé gli ser par ses fonc-
tions de lninist:re de la Défense ou de chef de
l' Etat. D'lUle façon générale, il prenait ses déci-
sions après avoir énldié toutes les probabilités et
en avoir anticipé les effets ; il laissait les choses
Inlu1r. Mais tille fois pl1ses, ses décisions étaient
in-évocables. C' était sa façon de gouvemer.
Lors d' mle réunion à Ghardimaou, Boumediene
VOlùut tout savoir sm la situation et ne fit aUCtUl
commentaire. Il vOlÙait en particulier, cOlm3Ître
nos capacités lnilitaires, sonder le moral des trou-
pes et avoir des infonnations sm les lignes Challe
et MOlice. La rencontre avec lui nous redonna
confiance en l'avenir ; nous étions convaincus que
l'honune avait été envoyé par la Providence pom
sauver la Révolution. Nous nous mîmes d'accord,
Bensalem et moi, à notre retom, pom dOimer sa
chance à Bomnediene, parce qu' il était nouveau
[dans notre région] et n' était COimu des officiers

322
BOUMEDIENE TEL QUE JE L 'AI CONNU

que de nom . De plus, il n' était pas compromis dans


les événements qui avaient secoué la Base de l'Est.
Fort heureusement, nous ign01ions qu' il avait pré-
sidé le tribunal qui avait condanmé LamolUi,
Aouacluia, Nouaoura, le conunandant Lalœhal et
les autres offi ciers à la peine de m011 . Sinon, notre
position aurait sans doute été différente. En
véIité, nous œuvrions à sunnonter cette situation
de blocage quitte à faire des concessions. Nous
étions convaincus, en effet, que la sauvegarde de
la Révolution et l'objectif visant à la remettre
dans le bon chemin importaient plus que tout.
Il n'y avait aucun bmt conunun enb'e Houari
BOlUnediene et Moharmnedi Saïd, que ce soit darlS
leur tempérarnent, lelU' clùtme ou leur aptitude à
diliger les honunes. Quant à la gestion des affaires
de l ' Etat, que ce fÎlt au sein de l ' armée, au
Conseil de la Révolution ou au gouvemement,
Bomnediene n'agissait jarn ais en despote, deman-
darlt tOUjOlU'S l' avis de ses collaborateurs avarlt de
b·arlcher. C ' était IUl fin négociatem' et un polé-
miste convainquant. Sa méthode de gestion s'ins-
Clivait darls la durée, loin de l 'improvisation et de
la précipitation. Après sa m011, cel1aillS ont cher-
ché à esquiver leurs responsabilités directes dans
des décisions plis es de façon collégiale, imputarlt
des réslùtats négatifs ou des insuccès au selù pré-
sident Bomnediene. Il est de mon devoir de confir-
mer que nous tous assum ons les grandes décisions
plises sous la présidence de BOlUnediene, qu' elles
aient été positives ou négatives, par'ce que
Bounlediene ne diligeait pas selù . En tout cas, il
n' agissait jaruais SaIlS en référer à ceux qu' on

323
C HADLI BENDJIDID - MtMOIRES

appelle cOillinunément {( le groupe d 'O'yda », aux


moudj ahidine connnandants des Régions militai-
res, aux officiers déseltems de l' année française
ainsi qu' à ses conseillers spéciaux. Je crois qu' à
travers cette diversification, il voulait assmer un
celtain équilibre dans la sphère décisiOimelie.
BOlUllediene accorda lme grande impOitance à
l ' arabisation. Cet intérêt est né de sa conviction
que la réhabilitation de la langue nationale faisait
paItie intégraIlte des revendications sOlùevées par
le mouvement national et inscrites dans les docu-
ments offi ciels de la Révolution algérienne.
Omant sa présidence, il fut procédé à l' arabisation
de l ' administration et de la justice, de même
qu'une politique globale d' aI-abisation progressive
de tous les paliers de l ' enseignement était mise en
place_ Politique dont j ' ai pom suivi l ' application
après sa disparition. Cela dit, BOlUllediene n ' était
pas lm adepte de l ' enfennement sm soi_ Il a tou-
jours appelé à s'ouvrir aux autres langues et cw-
tmes pom em1crur la langue arabe_ Lui-même par-
Iait COlU1llllillent le français mais il n' utilisait
jaInais cette laIlgue dans ses allocutions . Il était
profondément CroyaIlt et veillait à appliquer les
préceptes de l ' Islam et à les adapter au choix
socialiste. Il ne faut pas oublier qu' il a étudié à la
mosquée d' AI Azhar. Son livre préféré était le
COl1ll1 qu' il avait appl1s par cœm et dont il citait
souvent les versets dans ses discours. Il considérait
l ' Islam conUlle lme religion de justice sociale et
d' égalité face aux droits et devoirs. Mais, dans le
même temps, il réprouvait l' accaparement de la
pensée islamique et l ' intelprétation [subj ective1

324
BOUMEDIENE TEL QUE JE L 'AI CONNU

de la volonté divine. Il disait toujom-s que « l 'Islam


rejette l'exploitation de l 'homme par l 'ho mme ». Qui
ne se souvient pas de sa fameuse phrase pronon-
cée devant les ditigeants des pays islamiques
au sonunet de Lahore en 1974 : « NOlis refllsons
d 'enh-er au paradis le ventre vide ! » En fait, cette
affinnation explimait uue nouvelle VISIOn d' lm
Islam cOlTespondant aux réalités de notre époque.
Un Islam tolérant et ouvelt au dialogue. Cette
déclaration lui valut uu chapelet de critiques à
l ' intéIiem- conune à l'extéliem- du pays.
Il s' est opposé avec felmeté à toutes les fonnes
de fondamentalisme, d ' extrémisme et de SlU·en-
chère dont se prévalm-ent celtains en utilisant la
religion à des fins politiques. Il est tout à fait à son
hOlUlem- d' avoir constmit des dizaines d'instituts
d' enseignement religieux et veillé persOlUlelle-
ment à l 'organisation de séminaires sm- la pensée
islamique.
BOllinediene et moi étions liés par lme relation
de respect et de confiance mutuels . Il ne doutait
jamais de mon abnégation et de mon amitié. Nob·e
amitié a été forgée par beaucoup de vicissitudes
et d' expétiences COlllinuues, telles que la sédition
de Chabani, la vaine tentative d' Ali Mendjeli de
m'inciter à lue smùever contre lui, le nlouveluent
de redi·essement du 19 juin, la tentative de coup
d' Etat ratée de Talul.r ZbiIi, etc. Boumediene avait
compIis que j amais je ne le poignarderais dans le
dos, en dépit des viles intentions de celtains de
semer la discorde enb·e nous. Je lui rendais visite
au siège de la Présidence à chaque fois que j ' étais
de passage à Alger. D' aillelU·s, il avait dOlUlé

325
CHADLI BI:NDJIDID - MÎMOIRIS

instruction au service du Protocole de me laisser


entrer sans rendez-vous ni pennission. Un jom, je
lui rendis une visite de cOllltoisie chez lui, lorsqu'il
était encore célibataire. Le voyant en compagnie
du Prernier ministre tunisien Bahi Ladgham, je fi s
un pas en anière pom ressOltir, mais il m'inter-
pella : « Rentre donc Si Chadli ./ » 11 me présenta à
son hôte en ces tenues: « Je VO liS présente Je chou-
chou de Boumediene .1 » Je ne savais pas que cer-
tains membres du Conseil de la Révolution me
qualifiaient ainsi.
Aluned Taleb-lbralùmi rapporte dans ses mémoi-
res (Tome Et), que BOlUllediene lui amait parlé, sm
son lit de mOlt, de ses relations avec les différents
membres du Conseil de la révolution. 11 lui a dit, me
concemant : « Le seul membre du Conseil de la
R évolution dont je n 'aie pas eu à me plaindre est
Chadli. Il intervient peu lors des réunions regroupan t
les membres du Conseil de la révolution et du gouver-
nement, mais il a beaucoup de bon sens. Lorsquej 'a-
vais des problèmes qui me préoccupaient, je me rendais
à Oran le rencontrer. Il me pilotait dans sa voiture et
ces balades avec lui réussissaient à me faire oublier mes
tracas d'Alger.1JJ ». Je suis fier de ce témoignage. 11
est vrai que je n'interv enais pas beaucoup lors des
rélllùons et Boumediene me le reprochait souvent.
Parfois, il me demandait pomquoi je n' apparaissais
à la télévision qu' à de très rares occasions .
Omant les denùers joms de sa vie, il me rendait
visite au siège de la 2' Région rnilitaire, à Oran,

1. Aluntd Taltb-Ibl'all.imi, Mémolres d'un Aigellen, 1. 2. 1 Casball.-


Editions, Aigu, 2009, p. 435.

326
B OUMEDIENE TEL Q UE JE L 'AI CONNU

lorsqu'il se sentait dépIimé. En général, ses vlSltes


étaient inopinées à tel point que le chef du
protocole, Abdelmadjid AllallOum et Abdelaziz
Bouteflika m' appelaient pour savoir s' il était avec
moi. Je lui avais réseIvé lme villa à Bousfer - l' an-
cieIme résidence du conunandant de la base de
Mers El Kebir. Je l'accompagnais moi-même dans
ses virées à Oran et ses environs ; c'est moi qui
conduisais. Je donnais instruction aux gardes du
corps de rmuer denière nous sans attirer l'atten-
tion. Un jour, au nlOInent où je In'anêtais à un car-
refour à Boutlilis, lm garde-champêtre tomba des
nues en nous voyant circluer seuls en voiture dans
cette petite bomgade : « Boumediene et Chadli sous
mes y eux .1 »), s'ecI1a-t-il, abasourdi .
Peu avant sa mOlt, BOlUnediene réfléchissait
séIieusement à des changements radicaux dans la
politique agIicole, l'induslIialisation et les natio-
nalisations. 11 m'a même confié, plusieurs fois, qu'il
avait regretté ces choix. 11 tenait absolument à
convoquer lm congrès du parti pom évaluer les
aspects politiques intéIieurs en vue d' en identifier
les lacnnes et envisager de nouvelles altematives.
Omant une de ses visites à Oran, je lui fi s prut de
mon opinion sur les grands projets. Je lui dis que
l'indnslIie indushialisrulte n' a pas fait de l'AlgéIie
lm pays induslIialisé, que la Révolution agraire a
coupé le paysan de sa teITe, que la bureaucratie
étouffait les citoyens et qu'il était temps de Chrul-
ger les honunes et de réfonner les institutions.
Nous discutions jusqu'à des hemes tru"dives de la
nuit autom d'nn jeu d' échecs ; je ne le battais
j runais. Je sautais sm l'occasion, de temps en

32 7
C HADLI Bl:ND JEDID - MÎMOIRI S

temps, pour lui parler de questions dont j 'estimais


qu'il fallait les trancher et de celtains travers qu'il
fallait coniger.
B OUlnediene aiInait à se confier à tnoi et lne par-
lait de choses intimes, bien qu' il ne ffIt pas habi-
tué à parler de sa vie plivée, des IOLU'des responsa-
bilités qui l ' accablaient et de la bâÎbise des
hOIllines. Je lui ai dit, tille fois, que beaucoup de
ses proches collaborateurs feignaient la loyauté
envers hù et le poignardaient dès qu' il avait le dos
tOLUné. J' ajoutai : « Ces gens-là profitent des bien-
f aits et crachent dans la soupe ». Quand je hù
demandai pourquoi il ne se séparait pas d' eux, il
me répondit : « Si j e f aisais ça, les gens dira ient que
Boumediene s 'est déb arrassé de ses compagn ons
comme on je ffe 1//1 chiffon ». De fait, BOLUnediene
ne se précipitait jamais dans sa plise de décision
lorsqu'il s'agissait de remplacer quelque responsa-
ble dans son entourage inunédiat. Le plus impor-
tant changement qu'il ait eu à enb'eprenclre eut
lieu en 1977 . Le Président voulait metbe fin à des
lobbies qui cOIllinençaient à se constituer. Il releva
A1U11ed BenchéIif du conunandement de la
GendanneIie nationale et le nOIllina à la fonction
civile de Illimsb'e de l ' Hydraulique et de
l' EnvirOIU1ement. Il en fit de même pour Aluned
Draïa, le directeur général de la Sùreté nationale,
qu'il nOImna aux TranspOIt s. Ce j our-là fut le plus
beau de sa vie
BOlU11ediene n' hésitait pas à me parler de sa vie
pIivée avec tille franchise déconcmtante. J'essayai
touj ours de le convaincre de se mrui er en hù
disant : « La Révolution est terminée maintenant. Il

,,.
BOUMEDIENE TEL QUE JE L 'AI CONNU

est temps que tu accomplisses l 'autre moitié du devoir


religielLT [en te mariant} ! » Il me répondait :
« D ans ce cas, je te laisse le soin de me chercher une
épouse J » Je le plis au mot et me mis à chercher
panni les familles honorables lme fenuue qui eût
pu épouser le Président. Mais je me suis très vite
ravisé, convaincu que le mruiage devait être fondé
sm le libre choix. Un jom, il me dit, blasé : « Si
Chadli, si le choix était lin âne, je l 'aurais mis devant
moi et bastonné à mort -' }) Je ne sais pas, à ce jour,
s' il VOlÙait pru'ler de quelque échec drulS sa vie
persOIUlelle ou de décisions qu'il amait regretté
d' avoi.r p,ises.
La fatigue se lisait sm son visage. Il souffrait
mais ne se plaignait pas. Il SUppOItait son mal en
silence et avec cOlu·age. Il avait mauvaise lnine,
mais je ne savais pas qu'il était malade ; je croyais
que c' était dû au SlU1llenage. Il me pru'lait de la
force morale de Georges Pompidou et de sa mal-
adi e qu'il avait cachée à l' opinion publique. Je me
souviellS encore de ce qu ' ù m' avait dit ce jom-
là conuue si c' était hier : « J 'admire la patience de
Pompidou >), J'étais loin de me douter que lui-
même était souffrrult. Le destin a VOlÙU que les
deux honuues mement de la même maladie de
Waldenstrôm, une hémopathie maligne rru'e. J' ai
entendu dire qu'il amait contracté ce mal après
avoir consommé du petit-lait et de la galette pré-
pru'ée pru' sa mère, Je crois qu'il n'est même pas la
peine de répondre à ces calembredaines!
A son retom de Druuas où il avait plis prut au
sonunet du Front de la résistance et de la fermeté,
Bomuemene se nl0ntrait de Iuoins en luoins en

329
C HADLI BENDJ[DID - MtMOIRES

public. Les nuneurs les plus folles cOillinençaient à


circlùer. Ce/tains disaient qu' il s' était éclipsé pour
réfléchir à tête reposée à des changements
majems qu' il allait opérer bientôt, d' autres par-
Iaient de divergences profondes au sein du Conseil
de la Révolution qui l ' auraient contnuié au point
de se retirer de la vie publique, d'autres encore
privilégiaient la thèse du coup d' Etat voire de l ' as-
sassinat. Il en était touj ours ainsi quand le prési-
dent n'apparaissait pas à la télévision.
Décision fut prise de le transférer à Moscou. Il
préféra l' URSS aux Etats-Unis et à la France pour
des impératifs de sécmité. Je suivais l'évolution de
sa maladie au jour le jour. A1uned Taleb-Ibrahimi ,
qui devait se rendre à son chevet à Moscou, me
delnanda : « Y a-t-il lin message que tu voudrais lui
transmettre ? » Je lui répondis : « Dis ail Président
de prendre soin de lui et de ne pas se faire de soucis :
lanl que je suis là, il n 'y aura pas de co mplol }) .
Bomnediene s' était senti sOlùagé d'apprendre qu' il
ne souffrait pas d' un cancer et rassuré par mes
propos. Il était même de bOlU1e hmnem·, selon
Taleb-Ibrahimi . Mais son état de santé se dété-
riora. De retour au pays, il reçut les membres du
Conseil de la Révolution et du gouvernement à la
villa Dar El Nakhil. Ce n ' était plus le BOlUnediene
que je COlU1aiSSaiS ; il avait considérablement mai-
gri . Ses yeux n' avaient plus le même éclat. Il n' a-
vait plus d' entrain, au point de ne plus pouvoir
parler. Ses pieds étaient enflés. Quand je lui ser-
rai la main, il ne me lâcha pas, conune s' il V01Ùait
me dire quelque chose, mais en aparté. Je compris
par· la suite qu' il voulait m ' inf0l111er qu' il m ' avait

330
BOUMEDIENE TEL QUE JE L 'Al CONNU

chargé de la coordination des corps de sécillité.


Dès que j ' apptis cela, je me rappelai tout de suite
ce qu' il ne cessait pas de me dire auparavant :
« Chadli, veille slIr le pays el la Révolution! » C ' est
que les persOimes à qlÙ il avait confié la mission
de m ' en infonner n' avaient pas appliqué la volonté
du Président, et ce, avec la complicité d' autres
membres du Conseil de la Révolution. Mais,
devant le pélil menaçant, ces mêmes persOimes
n.u·ent obligées de se plier à ses ordres. J'applis la
décision de ma nomination à ce poste par la voix
du secrétaire général du mimstère de la Défense,
Abdelhamid Lal:rèche.
BOlllnediene momut le 27 décembre 1978. Sa
dispruition dorma lieu à une lutte SrulS merci pom
sa succession qlÙ faillit fai:re vaciller l ' Etat.
Certains ont essayé d' exploiter la tenue du
congrès de la jellllesse pom se faire élire, d' autres
ont cruTément recolll·u au soutien de pays étrrul-
gers, d' autres encore se sont engagés drulS des
alliances conh·e-natme.
Tout cela ne m ' intéressait pas. J'avais senti que
j'avais perdu llll compagnon d' annes et llll runi
h·ès cher, dont le selil souci était de libérer le pays
du joug colonial et de consh,ÙTe une Algélie juste
et prospère. Il rêvait d' une société soudée et libé-
rée de la dépendance et de l ' ignorrulce. Il s'est
dormé sans compter au service de son peuple au
point de se négliger et de délaisser sa propre
frunille . Nous étiOilS dans le même bateau, lui et
moi. J'ai toujoms été à ses côtés drulS les moments
les plus dangereux h·aversés pru· son régime.
Je le vois toujoms améolé de hunière.

331
CHADLI BENOJEDIO - MEMOIRES

Je suis indigné d'entendre dire que j 'awms


effacé les traces de l' ère Bownediene. Ceux qui
tierulent de tels propos sont ceux qu'on appelle les
barons du système à qui la situation a longtemps
profité et tme minOlité de gauche qui a essayé de
me faire chanter, sans y pruvenir.
Dès que j'entrunai les réformes, des voix fusè-
rent qui m' accusaient de vouloir définitivement
tow11er la page. Or, ce que j'ai entrepris, c'était la
réfonne d'lm système qui était drulS l'impasse et
qui n 'était pas imputable au setù chef de l' Etat. Ce
qui est plus étOlUlant encore, c' est que ces mêmes
persOlUles qui m' accusent d' avoir VOtÙU jeter
Boumediene au rebut de l ' histoire, sont ceux-là
mêmes qui ont qualifié de « décennie noire » la
période dmant laquelle j'ai été président de la
République.
Achevê d'imprimer en septembre 2012
Sl.l' /es presses de flmprlmer/e
casbah-Editions
Lot S'id Hamdine, Hydra, 16012,Alger-Algêrie
TéI. : 0215419101021541911IFax : 021541217
. MaiI : c~alc_

AIQef, 2011
CHADLI BENDJEDID
Mémoires

Chadli Bendjedid est ne le 14 3'\'1;11929 à Sebàa, daü-a de


Bouteldja, daus la wilaya de Tarf Il rejoint la lutte année début
1955 el assume successivement plusieurs responsab ilités
fi la Base de l 'Est.
III ilitaires

Eu 1962, il est chef. adjoint du commalldrult de la 6 t Rég ion


militaire an grade de cOlluualldrult. En 1963, à la tète de la 6e
Région militaire, il slIpelvise l 'évacuation de l' année fnulçai se du
NOI"d-constanti.nois. En 1963-1964. il commande la 5e Rég ion
militaire avant d ' être nOlllme commaudant de la le RM. à Oran.
Le 19 juin 1965, il dev ient membre du Conseil de la Rév olu-
tion. En 1968 , il supervise l ' év acuation par la mrullle françai se
de la base navale de Mers El-Kébir. En 1969, il est élevé au grade
de colollel.
En janv ier 1979, élu seCl'étaire général du FLN par le 4e
Congrès du pru1i, il est élu président de la République le
7 féVller 1979 et sera réélu en 1984 et 1989.
Après les événement s d ' octobre 1988, il entreprend des réfonnes
politiques profonde s.
En février 1989, il organise 1111 référendum pour l ' amendement
de la Constitution, OlIVl'rull ainsi ulle n ouv elle ère fondée sur la
démocratie et la libel1é d ' expression .
Il démissionne elljanvier 1992.

Tome) : Les contours d 'mIe vie 1929-1979

1/ estnaU/rel que /a mémoire d '"n homme retienne des moments


particulièrement hellret.Ll de son elllallce. La lIIielllte elait-elle
heureuse ? Je Ile saurais trop dire, mais lorsqlle je III y pel/che
mljollrd'llI.Ii, du lIaut de mes qutl/re-l'ingls ans, je la rell'Oln'e
assurement COlllllle IJII ensemble d 'images el de sOIn'etùl'S de
l'affection de la mère, de la rigueur du père, de "ambiance
coul'il';ale arec les rouis, des séquel/ces de solidarité eulre Algériens
dans les éprem'es difficiles el, el/même temps, des scèl/es de lIIisère
et de désolalioJl qlle le colonialisme tl imposées à mes compatriotes.

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