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L'Homme

Le Folklore refoulé ou les séductions de l'archaïsme


Nicole Belmont

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Belmont Nicole. Le Folklore refoulé ou les séductions de l'archaïsme. In: L'Homme, 1986, tome 26 n°97-98. L'anthropologie :
état des lieux. pp. 259-268;

doi : 10.3406/hom.1986.368687

http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1986_num_26_97_368687

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Nicole Belmont

Le Folklore refoulé,
ou les séductions de l'archaïsme

Nicole
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Aucun ethnologue contemporain n'oserait s'avouer folkloriste. C'est


même avec difficulté que l'ethnologie française reconnaît le folklore
comme une étape historique, un peu honteuse, de l'étude des sociétés et
des cultures de l'Europe. Elle lui dénie toute valeur scientifique et se
rallie à l'usage courant et péjoratif du terme. Le modèle reconnu, c'est
l'ethnologie des populations « exotiques » non européennes, ex-primitives,
sous tous ses avatars historiques, depuis l'école anthropologique anglaise
jusqu'au structuralisme, sans oublier les nombreux travaux américains.
De manière symétrique et inverse, le folklore comme discipline perdait
de son crédit au fur et à mesure que l'ethnologie classique pénétrait en
France1. Les années cinquante marquent l'irréversibilité du processus.
Il n'est pas question ici de remettre en cause la validité de ce modèle.
Il suffira simplement de rappeler les sentiments éprouvés — étonnement>
admiration, adhésion intellectuelle, émulation ■— ■ en prenant connaissance
de la première monographie d'un village français, Nouville, pour ne pas
avoir à justifier une méthode qui a fait suffisamment ses preuves2. On
aimerait plutôt se demander, d'une part, pourquoi aucune critique de fond

1. Dans l'étude de ce mouvement, il faudrait élucider la place transitionnelle


d'A. van Gennep.
2. L. Bernot & R. Blanchard, Nouville, un village français, Paris, Institut
d'Ethnologie, 1953.

L'Homme 97-98, janv.-juin 1986, XXVI (1-2), pp. 259-268.


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n'a été faite du folklore, condamné sans procès ; d'autre part, pourquoi les
matériaux folkloriques émergent à nouveau dans de nombreux travaux, de
valeur pour la plupart, concernant l'ethnologie de la France. Assistons-
nous à un retour du refoulé ? La question peut se poser en ces termes,
dans la mesure où l'évacuation du folklore s'est opérée dans la pratique,
sans s'accompagner d'une réflexion critique, à propos notamment de
l'idéologie qu'il véhiculait. En raison même de la façon dont il s'est fait,
ce rejet est gros de problèmes irrésolus qui pèsent sur les travaux
d'ethnologie de la France. Certes les critiques à formuler contre le folklore comme
discipline sont nombreuses et radicales : manque de rigueur et
d'objectivité, absence presque totale de méthodologie et de théorisation. Mais, en
l'espace de deux ou trois générations de chercheurs, un glissement s'est
produit : le jugement négatif a affecté non seulement la discipline, mais
aussi les matériaux de celle-ci devenus suspects et comme contaminés par
elle. Seules étaient tolérées la collecte et la conservation muséologique,
activités qui — remarquons-le — servaient déjà de justification (on dirait
volontiers d' « alibi ») aux folkloristes du xixe siècle3. Les modalités,
encore moins les raisons véritables de ce rejet, n'ont pas été élucidées.
On aimerait mettre au jour les causes de ce « non-dit » qui pèse sur
l'ethnologie de la France.
Celle-ci, forte d'une double méthode — pratique du terrain d'une part,
fonctionnalisme d'autre part (en donnant à ce terme une acception large et
sans le rattacher à une école précise) — , s'est attaquée avec le succès que
l'on sait au genre monographique. Il était possible aux ethnologues de
postuler une cohérence dans l'organisation sociale qu'ils étudiaient, qu'il
s'agisse d'un village, d'un terroir, d'une communauté, etc., cohérence
vérifiée grâce à l'application de ce fonctionnalisme minimal ; mais devant
les phénomènes qui relevaient du folklore — croyances, pratiques, rituels
populaires — , ce dernier se cassait les dents. Pendant un certain temps, on
a pu ignorer ces phénomènes ou leur accorder une place mineure et
marginale. Il était certes facile de ne pas les voir, en raison des bouleversements
de la France d'après-guerre qui balayaient apparemment les vestiges d'une
pensée populaire pré-industrielle. Mais parce qu'ils sont doués d'une
grande persistance et d'un grand pouvoir de séduction, et aussi parce que
la conjoncture sociale et culturelle s'y prêtait, ces matériaux folkloriques
ont été réintégrés peu à peu dans un certain nombre de travaux, mais de
façon presque subreptice, sans leur donner d'aveu ni leur accorder un
statut véritable. Il paraît donc nécessaire de s'interroger sur leur nature
et sur celle de la discipline, alors autonome, qui les prenait en compte.

3. Les spécialistes de la littérature orale bénéficiaient, et bénéficient encore, d'une


plus grande tolérance — payée par une forte marginalisation — dans la mesure
où la tendance formalisatrice de leurs travaux apaise l'exigence de scientificité.

Le Folklore refoulé 261

L'histoire du folklore en tant que discipline commence en France au


tout début du xixe siècle ; un peu plus tôt, dans la seconde moitié du
xvine siècle, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie. Sa
naissance est donc tardive par rapport à celle de l'ethnologie, ou plus
exactement de la « réflexion ethnologique », selon l'expression de C. Lévi-
Strauss4. Celle-ci date de la découverte du Nouveau Monde qui révèle
l'existence d'autres hommes dont les modes de vie et la pensée semblaient
si étranges que la question s'est posée de leur appartenance à l'humanité.
Mais cette étrangeté radicale a été comme tempérée par la distance
géographique. L'altérité n'était supportable que lointaine et exotique. En
revanche, lorsqu'aux XVIe, XVIIe et xvme siècles les théologiens et les
humanistes compilaient les coutumes et les croyances de leur propre
société, sinon de leur propre classe sociale, c'était pour les rejeter, les
condamner, leur refuser légitimité religieuse et existence selon la raison.
Or, en 1805, les membres de l'Académie celtique, dont la première
séance eut lieu le 30 mars, se donnent pour tâche de recueillir les usages
locaux, les coutumes, les traditions, les mœurs, les dialectes et les patois
des diverses régions de France5. Pourquoi, tout à coup, le regard porté sur
ces productions bizarres, taxées le plus souvent de superstitions, se fait-il
attentif ? Elles sortent alors de leur obscurité et sont même considérées
comme dignes d'être étudiées, à condition toutefois de les éloigner, non
plus dans l'espace comme les mœurs des sauvages « amériquains », mais
dans le temps, de les faire reculer vers une histoire lointaine. Il suffit de
dire que ces croyances et ces coutumes, qualifiées parfois dans les mémoires
de « singulières », « bizarres », « absurdes », sinon « grotesques », sont des
vestiges de l'antiquité de la France. Ce sont les survivances de la
civilisation, de la culture, de la mythologie, de la législation des Gaulois.
Considérées maintenant comme irrationnelles, ces pratiques sont les fragments
d'un état social jadis conforme à la raison et à la sagesse. En posant cette
thèse, les membres de l'Académie celtique rendaient acceptables l'étran-
geté, voire l'absurdité qu'ils s'étaient donné pour tâche d'observer et de
collecter. Mieux encore, ils en faisaient quelque chose de respectable,
puisque c'étaient les vestiges des ancêtres de leur pays6.
Mais cette ambivalence, cette oscillation entre égard et mépris
rendaient difficile, impossible même, la poursuite de ces collectes. En 1815, la
Société Royale des Antiquaires succède à l'Académie celtique, attaquée
explicitement pour sa celtomanie. Elle élimine peu à peu de la publication

4. l'C.Enseignement
Lévi-Strauss,
supérieur
« Les Trois
», 1960,
sources
1 (V) de
: 43-50.
la réflexion ethnologique », Revue de
5. N. Belmont, Paroles païennes (à paraître) .
6. L'Académie celtique est fondée à une époque de revendications nationaliste,
composante présente dans toutes les émergences du folklore comme discipline.
2Ô2 NICOLE BELMONT

les mémoires qui portent sur les traditions populaires. Vers 1830, la place
est libre pour l'histoire, l'archéologie et leurs disciplines annexes
(numismatique, paléographie, etc.). Il faudra attendre la fondation de la Société
des Traditions populaires en 1886 et celle de la Revue des Traditions
populaires en 1888 pour que renaisse en France un mouvement national
d'étude du folklore. Ni l'Allemagne ni l'Angleterre n'ont connu pareille
éclipse. Dans ces pays, entre autres, le mouvement romantique a imprégné
profondément les esprits, disposés dès lors à accepter plus facilement
l'irrationnel, voire à s'y complaire. L'exigence rationaliste française eut
pour conséquence l'éviction du folklore. Les productions folkloriques sont
en effet très souvent dépourvues de sens apparent. A cet égard, elles sont
comparables aux croyances et aux coutumes des « primitifs », à ceci près
que ces derniers apparaissent comme radicalement autres : par le corps,
le milieu physique, le climat. L'éloignement dans l'espace a tenu lieu de
principe explicatif à cette étrangeté mais ne pouvait certes valoir pour
les paysans français sous le Premier Empire. On a donc éloigné dans le
temps, sinon les paysans eux-mêmes, mais leurs mœurs et coutumes
curieuses, dont l'origine fut renvoyée aux Celtes et aux Gaulois. Ce renvoi
comportait cependant une trop grande part d'idéologie, nationaliste
particulièrement, pour que puisse se développer une discipline à part entière.
Lors du renouveau de l'étude des traditions populaires en France, le
terrain théorique est un peu plus solide. Grâce à l'école anthropologique
anglaise, les folkloristes disposent d'une notion, celle de survivance, qui
permet la collecte et l'étude éventuelle des productions populaires, sans
culpabilité, gêne ou réticence. Tylor et ses disciples réussirent à théoriser
la double exigence d'éloignement dans le temps et l'espace, nécessaire pour
prendre en considération sans effroi l'altérité et l'étrangeté des primitifs
ainsi que des paysans européens. Les croyances absurdes, les coutumes
insensées, les récits horribles sont les produits de l'humanité dans son
enfance, dans la période de l'état sauvage de son intelligence. Il existe des
survivances et des témoins contemporains de cet état premier de
l'humanité : sous forme physique en la personne des lointains sauvages, plus
loin de nous encore peut-être par le temps que par l'espace ; sous forme
mentale dans les traditions populaires de notre propre société. Cette
théorie, dont le lien avec le darwinisme est évident, est acceptée,
implicitement le plus souvent, par les folkloristes français de la fin du xixe et du
début du xxe siècle. Elle permet la relance du mouvement dont l'essor
avait été brisé vers 1830 tout en lui imposant des limites : elle autorise
en effet la collecte et la conservation mais exclut la recherche de sens.
Puisque les traditions populaires sont les survivances d'un état social et
culturel depuis longtemps disparu, le sens qu'elles possédaient alors non
seulement a disparu également, mais n'aurait pu subsister, faute de
Le Folklore refoulé 263

contexte ; par leur nature même de survivances, elles sont dépourvues de


signification. On connaît dès lors la raison de leur irrationalité. Il vaut
néanmoins la peine d'en faire la collecte, d'abord parce qu'elles vont
disparaître avec le triomphe complet de la raison, ensuite parce qu'elles
pourront servir à reconstituer l'archéologie mentale de nos ancêtres.
Le terme archéologie ne vient pas ici par hasard ; la métaphore
apparaît chez tous les folkloristes français depuis le début du XIXe siècle, à
travers un vocabulaire révélateur. Le terme le plus congru dans l'expression,
le plus riche de sens, est utilisé par les membres de l'Académie celtique :
c'est celui de monument. Il ne désigne pas seulement des édifices ou des
restes architecturaux, mais aussi les croyances, les usages, les traditions,
les mœurs, les cérémonies et même le langage. « II apparaîtra peut-être
bizarre de présenter des mots comme des monuments antiques ;
cependant les noms de lieux, les dialectes, le langage vulgaire qualifié de patois
pour n'avoir rien de matériel, n'en sont pas moins de véritables restes,
qui autant que des ruines, déposent pour l'histoire d'un pays »7.
En latin, monumentum était d'abord tout ce qui rappelle quelqu'un ou
quelque chose, tout ce qui perpétue le souvenir ; le mot s'est ensuite figé
dans le sens restreint de monument architectural commémoratif . Formé
sur le verbe moneo, « faire songer à quelque chose, faire souvenir et avertir,
engager, donner des inspirations, instruire », le monument est pour les
membres de l'Académie celtique la trace, matérielle ou mentale, verbale
ou gestuelle, de ce qui est passé, de ce qui n'existe plus, son sens
étymologique est très proche de celui de « superstition », qui s'appliquait jusque-
là aux croyances et aux pratiques populaires. Selon E. Benveniste, super-
stitio désigne une croyance qui a subsisté, qui a survécu, qui porte donc
témoignage d'un état antérieur8. En 1871, Tylor proposera de remplacer
le terme superstition, qui « aujourd'hui implique un reproche et quoiqu'il
soit à bon droit permis de verser le blâme sur ces débris de civilisations
mortes enclavées dans une civilisation vivante »9, par celui de survivance,
dont le sens est identique, mais la connotation honnête et pure.
Si le terme monument est aussi nouveau dans son emploi que bien
formé étymologiquement, le vocabulaire métaphorique des folkloristes
de la seconde moitié du xixe siècle devient plus insistant et plus péjoratif.
H. Hubert, dans un compte rendu d'ouvrages consacrés à l'Ecosse écrit :
« Le folklore d'un peuple se compose en majeure partie des résidus de son
passé, et des reliques de ses prédécesseurs, à divers degrés de dessèchement

7. L. F. Lemaistre, « Sur les Monuments celtiques ou romains du département de


l'Aisne », Mémoires de la Société des Antiquaires, 1823, IV : 49.
8. E. Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes , Paris, Éd. de
Minuit, 1929 (« Le Sens commun »).
9. E. B. Tylor, La Civilisation primitive, I, Paris, Reinwald, 1876 : 83.
264 NICOLE BELMONT

et de décomposition. Les pratiques et les croyances qu'on relève dans les


recueils ne sont souvent que des épaves »10. A la même époque, dans
l'Introduction de son livre, Le Paganisme contemporain chez les peuples
celto-latins, P. Sébillot parle de « débris » et de « déformations »u. E. Bur-
nouf, quant à lui, compare les traditions recueillies par les frères Grimm
à des « blocs erratiques » qui, au milieu de terrains géologiquement
différents, attestent un ancien état de choses dont ils sont parfois les uniques
témoins12. C'est dire qu'on se représentait la collecte du folklore comme
le travail de l'archéologue s'interrogeant sur l'ensemble architectural dont
il a en main un morceau de colonne ou s'efforçant d'arracher à la terre des
tessons de poterie, des fragments de sculpture, des monnaies frustes.
L'ethnologie française contemporaine qui réinsère les productions
folkloriques dans ses travaux ne tente pas, bien sûr, de leur donner comme
origine ces « civilisations mortes » dont parlait Tylor. Elle cherche à
retrouver, avec souvent beaucoup de bonheur, leur cohérence, leur place
dans l'organisation mentale de la société traditionnelle, leur sens.
Cependant, elle est parfois prise dans une ambiguïté rarement aperçue : elle se
veut contemporaine, mais se montre toujours séduite par la remontée
dans le temps que lui offrent les informateurs les plus âgés13. Tout se
passe comme s'il était impossible d'échapper à l'idéologie du « bon vieux
temps » et à l'illusion que les productions populaires, de nos jours en
miettes, étaient autrefois sans discontinuité, cohérentes et accessibles à
l'interprétation. Cette « mémoire populaire » que l'anthropologie
historique utilise comme ingrédient de beaucoup de sauces, aurait besoin
d'être élucidée à la fois dans son mécanisme et dans ses emplois
académiques.
Les productions folkloriques sont plutôt comparables aux souvenirs
d'enfance de l'individu qui, discontinus, ne permettent pas de rétablir la
totalité du vécu : ils émergent comme des îlots — ou des blocs erratiques —
au milieu de la brume de l'oubli. Mais ils semblent aussi de portée dérisoire
quand on les compare aux événements importants qui, eux, n'ont pas
laissé de traces. Freud n'hésite pas à voir dans les représentations
collectives populaires les traces mnésiques inconscientes des impressions de
l'humanité primitive. C'est dans Moïse et le monothéisme qu'il pousse cette
idée le plus loin, n'hésitant pas à affirmer que « les masses comme
l'individu gardent sous forme de traces mnésiques inconscientes les impressions

10. L'Année sociologique, 1900-1901, V : 219. (Mes italiques.)


11. P. Sébillot, Le Paganisme contemporain chez les peuples celto-latins, Paris,
Doin, 1908.
12. E. Burnouf, La Science des religions, Paris, 1872. E. Burnouf, spécialiste des
études indianistes, fut professeur au Collège de France.
13. Une autre attitude, réactionnelle celle-ci, consiste à ne vouloir prendre en
considération que le contemporain, en particulier sous sa quintessence de l'urbain.
Le Folklore refoulé 265

du passé »i4. Il voit bien cependant que cette proposition va à rencontre


de la théorie darwinienne qui exclut de l'hérédité les caractères acquis.
Mais il ne s'agit pas tant pour Freud de qualités acquises que «
d'impressions du dehors, c'est-à-dire de quelque chose de presque concret [...] En
admettant que de semblables traces mnésiques subsistent dans notre
hérédité archaïque, nous franchissons l'abîme qui sépare la psychologie
individuelle de la psychologie collective et nous pouvons traiter les
peuples de la même manière que l'individu névrosé »15.
Laissant provisoirement de côté les difficultés théoriques que soulèvent
ces affirmations, on notera que, beaucoup plus tôt dans son œuvre, Freud
avait comparé les symptômes des névrosés à des monuments qui
commémoreraient certains événements traumatiques. « Ainsi à Londres, vous
trouverez devant une des plus grandes gares de la ville une colonne
gothique richement ornée : Charing Cross. Au xme siècle, un des vieux
rois Plantagenêt qui faisait transporter à Westminster le corps de la reine
Éléonore, éleva des croix gothiques à chacune des stations où le cercueil
fut posé à terre [...] Ces monuments sont des ' symboles commémoratifs '
comme les symptômes hystériques. Des habitants de Londres qui, de nos
jours s'arrêteraient devant ces monuments et pleureraient au souvenir des
événements qu'ils évoquent, se comporteraient comme ces névrosés qui
sont affectivement fixés à une époque de leur passé au point de négliger
la réalité et le présent »16.
Bien que transposés au niveau de la psychopathologie individuelle, ces
« monuments commémoratifs » des névrosés semblent avoir la même
fonction que les traditions et les dialectes qualifiés également de monuments
par les membres de l'Académie celtique — « véritables restes qui autant
que des ruines, déposent pour l'histoire d'un pays » — et que les
survivances de l'école anthropologique anglaise, témoins actuels d'un passé
révolu qui devraient permettre de le retrouver et d'en reprendre
possession. Mais cette fonction participe d'une illusion qui fut partagée autant,
sinon plus, par les folkloristes que par leurs « informateurs », adeptes de
ces croyances et rituels populaires. Illusion semblable à celle qui nous fait
croire que nos souvenirs d'enfance conservent la mémoire fidèle, bien que
parcellaire, des événements du passé. En réalité, remarque Freud, ils
n'ont pas émergé, mais ont été formés au moment de l'évocation, pour des
motifs « dont la vérité historique est le dernier des soucis »17. De la même

14. S. Freud, Moïse et le monothéisme, Paris, Gallimard, 1967 (« Idées ») : 127.


15. Ibid. : 135.
16. S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 1966 : 15.
17. S. Freud, « Sur les souvenirs-écrans », in Névrose, psychose et perversion, Paris,
PUF, 1973 : 1 12-132. Le concept de souvenir-écran, « qui doit sa valeur pour la
mémoire non à son contenu propre, mais à la relation entre ce contenu et un
autre contenu réprimé », n'est pas indifférent à notre problématique.
266 NICOLE BELMONT

manière, les peuples ne conservent pas de façon ininterrompue la mémoire


de leur histoire. A une époque où la nécessité s'en fait sentir, ils
construisent celle qui répond à leurs opinions et leurs aspirations du
moment18.
Laissant encore une fois de côté les problèmes théoriques soulevés par
ces textes de Freud, particulièrement celui du passage de l'individuel au
collectif, on insistera sur la récurrence de cette représentation de
l'archaïque présent au cœur de l'actuel. On la voit à la naissance du folklore
comme discipline, à sa renaissance dans le dernier quart du xixe siècle ;
on la trouve dans les théories de l'école anthropologique anglaise ; on la
retrouve chez Freud. Mais dans toutes ces occurrences, c'est une
représentation entachée d'un certain mépris. Les membres de l'Académie celtique
parlent de « bizarreries innocentes de l'esprit humain », de « restes de
préjugés populaires qui enchaînent » ; Tylor avoue que les traditions
populaires seraient à bon droit blâmables ; P. Sébillot considère, avec une
certaine indulgence, les paysans européens de son siècle comme des
« païens innocents ». Freud, quant à lui, l'associe à la névrose. De nos jours
enfin, la reprise en compte des productions « folkloriques » dans les
travaux des ethnologues de la France s'accompagne de justifications,
explicites ou non selon les cas : nécessité de collecter ce qui va disparaître
irrémédiablement, exigence scientifique de rétablir une continuité
historique sans laquelle on ne pourrait rien comprendre. On invoque beaucoup
moins, sinon jamais, la beauté de ces matériaux, la séduction qu'ils
exercent, peut-être à cause de leur apparente irrationalité, la curiosité
qu'ils éveillent et le désir qu'ils font naître d'y trouver du sens.
Si tous les caractères des matériaux folkloriques — éloignement dans
le temps, bizarrerie, irrationalité, incohérence, nature dérisoire ou
choquante — ■ sont également ceux des souvenirs d'enfance, mais aussi des

symptômes névrotiques et des rêves, on pourrait en dire autant des


sentiments et des réactions qu'ils suscitent : étrangeté, incompréhension, gêne,
curiosité, séduction. Or ces phénomènes ont pour trait commun d'être
des « retours du refoulé » tentant de se frayer une voie d'accès dans des
expressions qui ne peuvent alors qu'être déformées. De la même manière,
les productions folkloriques sont à la fois actuelles et renvoyées dans un
passé révolu ; elles sont irrationnelles parce que leur signification est
dissociée de leur expression et dissimulée ; elles sont gênantes parce qu'elles
tentent de dire ce qui ne doit pas se dire clairement, et séduisantes pour la
même raison ; elles possèdent enfin un dynamisme qui leur permet de

18. S. Freud, Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1927 :


69.

Le Folklore refoulé 267

réapparaître sous des formes diverses et d'imposer avec autorité leur


pratique et leur étude.
Le rapprochement que nous faisons entre ces manifestations
psychiques de l'individu — normales ou pathologiques, seul le mécanisme
importe ici — et les productions qualifiées de folkloriques ne constitue pas
une simple comparaison visant à mieux faire comprendre les caractères de
ces dernières, caractères que l'on aimerait mettre en lumière. Nous
pensons que ces matériaux émanent des mêmes sources psychiques, mais que
certains, ayant été soumis à une projection destinée à accentuer plus
encore l'illusion d'éloignement et d'extériorité, se manifestent sous une
forme collective. Illusion tellement forte et tenace qu'elle a non seulement
« contaminé » les matériaux mais aussi les chercheurs, qu'ils soient folklo-
ristes, ethnologues, ou même psychanalystes. Dès lors, la question se pose
de savoir s'il faut vraiment parler d'illusion : cette « illusion archaïque »
constitue en effet la forme obligée des traditions populaires, qui
s'expriment en quelque sorte sous couvert de l'archaïsme19. L'adhésion à
cette illusion, qui serait le fait des sociétés traditionnelles, lui confère la
fonction d'une mythologie ; elle devient idéologique lorsque la culture
« savante » prend cet archaïsme pour argent comptant et le traite en
anachronisme : en d'autres termes, lorsqu'elle ignore la composante actuelle
de l'archaïsme.
Si l'on se souvient des étapes de la constitution, non seulement du
folklore en tant que discipline, mais de l'ethnologie elle-même, on sera
frappé par la permanence de la problématique du primitivisme et de
l'archaïsme. Si l'on veut bien ne pas considérer cette histoire comme
révolue et indigne d'attention, on y trouvera les indices de ce qui est peut-
être la tâche première, fondamentale, essentielle de l'ethnologie : mettre au
jour l'archaïsme qui est en nous et dans nos sociétés, y compris dans le
plus actuel et le plus contemporain.

Laboratoire d'Anthropologie sociale


Collège de France, Paris

19. P. Coirault (Notre chanson folklorique, Paris, Picard, 1941 : 140) exprimait sans
doute la même idée lorsqu'il déclarait : « A supputer séculaire l'ancienneté
indispensable pour fonder la Tradition (et c'est un minimum), qui obtiendrait de son
vivant l'ensemble des qualités nécessaires ? On ne sera pas folklorique
autrement. »
268 NICOLE BELMONT

Abstract

Nicole Bklmont, Repressed Folklore, or the Seductions of Archaism. — Folklore has


been ousted as a discipline insofar as the methods and theories of "exotic" ethnology
have constrained French researchers. However this has been done without any
critical reflexion being given to, in particular, the ideology that folklore conveyed.
Since recent studies of value have been taking into consideration folkloric material,
such reflexion has become all the more necessary. Basically, it would tend to show
that archaism does not exclude what has to do with current, presentday phenomena.

Zusammenfassung

Nicole Belmont, Die verdrângte Volkskwnde, oder der Reiz des Archaismus. — Die
Beseitigung der Volkskunde als Disziplin hat allmâhlich stattgefunden, nachdem
sich die Methoden und die Theorien der exotischen Volkerkunde den franzosischen
Forschern zur Regel gemacht haben. Aber diese Beseitigung hat ohne jede kritische
Uberlegung, die besonders die von der Volkskunde befôrderte Idéologie betrifft,
stattgefunden. In den letzten Werken werden die volkskundischen Grundlagen
wieder in Betracht genommen und machen diese Kritik noch notwendiger, die
wesentlich zu zeigen strebt, dass der Archaismus die Gegenwart und das Aktuelle
nicht ausschliesst.

Resumen

Nicole Belmont, El Folklore rechazado, o las seducciones del arcaismo. — Laevicciôn


del folklore como disciplina se fue realizando a medida que los métodos y las teorias
de la etnologia exotica se imponian a los investigadores franceses. Pero esta evicciôn
no se acompanô de ninguna reflexion critica, y en particular en lo que contienne la
ideologia que el folklore véhicula. El hecho de que se vuelvan a tomar en
consideration materiales folklôricos en trabajos recientes e importantes, hace que esta
critica sea aûn mas necesaria. Esencialmente, tiende a monstrar que el arcaismo no
excluye ni lo contemporâneo ni lo actual.