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L'ÉTAT CRIMINEL

-.
Du même auteur

Histoire de la médecine SS
(en collaboration avec S. Helman)
Tournai, Casterman, 1969
Le Massacre des aliénés
(en collaboration avec S. Helman)
Tournai, Casterman, 1971
Les Médecins allemands et le National-Socialisme
(en collaboration avec S. Helman)
Tournai, Casterman, 1973
Les Arméniens. Histoire d'un génocide
Paris, Le Seuil, 1977
Arménie 1900
(en collaboration avec J. C. Kebabdjian)
Paris, Astrid, 1980
Le Génocide des Arméniens
(en collaboration avec G. Chaliand)
Bruxelles, Complexe, 1980
Makhno. La révolte anarchiste
Bruxelles, Complexe, 1981
Histoire des Arméniens
(collaboration à l'ouvrage collectif dirigé par G. Dédéyan)
Toulouse, Privat, 1982
La Cause arménienne
Paris, Le Seuil, 1983
« Rapport sur le génocide des Arméniens
dans l'Empire ottoman»,
in Le Crime de silence
Paris, Flammarion, coll.« Champs», 1984
«Réflexions sur le génoc;ide »,
in Les Minorités à l'âge de l'Etat-nation
Paris, Fayard, 1985
Enquête sur la négation d'un génocide
Marseille, Éd. Parenthèses, 1989
Raspoutine, une tragédie russe
Bruxelles, Complexe, 1991
YVES TERNON

L'ÉTAT CRIMINEL
Les génocides au xxe siècle

OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS


DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE

ÉDITIONS DU SEUJL
27, rue Jacob, Paris Vr
ISBN 2-02-017284-4

© ÉDITIONS DU SEUIL, JANVIER 1995

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Remerciements

Dans le long parcours d'un quart de siècle où je n'ai pas cessé d'être
concerné par les questions soulevées par le génocide, j'ai rencontré bien des
soutiens. Ma reconnaissance s'adresse d'abord à mes amis disparus, Socrate
Helman avec qui j'ai fait mes premières pages d'écriture, Manès Sperber qui
rn' a montré la voie et ses limites. Elle s'adresse aussi à 1'environnement juif
et arménien qui rn' a inspiré le culte de la vérité et le respect de la mémoire ;
à tous ceux qui ne me connaissent pas - ou si peu - et que je connais bien
pour m'être nourri de leurs œuvres; et plus particulièrement, dans la der-
nière ligne droite de ces cinq années où j'ai entrepris cette synthèse et où j'ai
craint d'être dépassé par l'actualité criminelle avant que ce siècle qui était le
cadre de réflexion fixé ne s'achève, à Gérard Chaliand qui a insisté pour que
j'écrive ce livre et m'a conseillé tout au long de sa rédaction, à Pierre Vidal-
Naquet qui m'a indiqué mes erreurs, mes faiblesses et mes oublis et m'a per-
mis d'opérer un «très sérieux toilettage» du premier manuscrit, à Frank
Challe, Kurt Jonassohn, Vahakn Dadrian, Israel Charny qui m'ont aidé dans
ma documentation, à Edouard Jakhian et Claire Ambroselli qui ont relu les
parties juridique et philosophique où je craignais de rn' aventurer, à François
Lebrun qui a contrôlé le rappel historique sur la Vendée, à Arline Youngman
qui rn' a adressé les ouvrages américains dès leur publication, et à Michel
Winock qui rn' a fait confiance et a soigneusement relu ce texte. Enfm, à Fré-
déric, Pierre, Yorgos et Gilles qui m'ont initié aux techniques du traitement
de texte et ont résolu pour moi tous les problèmes pratiques en dépit de la
saturation que j'avais provoquée par mon obsession ; et à ma femme qui, par
sa tendresse et son dévouement, a fleuri ce chemin de pierres.

Les chiffres entre crochets dans le texte renvoient aux ouvrages référencés
dans la bibliographie. Les notes, regroupées en fm de volume, sont appelées
dans le texte par des exposants.
Introduction

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pour la première


fois dans son histoire, 1'humanité prit conscience qu'elle était mor-
telle. Non seulement elle avait acquis les moyens de sa propre des-
truction, mais elle avait franchi le seuil jusqu'alors toléré de 1' in-
humanité de 1'homme envers 1'homme. A la même époque, le
vocabulaire juridique s'enrichissait d'un mot nouveau qui désignait
1'une des formes les plus graves de 1'agression et qui signifiait la
destruction intentionnelle d'un groupe: «génocide». Alors que la
menace nucléaire laissait entrevoir la perspective apocalyptique
d'anéantissement de toute forme de vie sur la planète, ce crime,
parce qu'il transgressait les principes sur lesquels repose toute
société, exprimait sous une autre forme la même menace de des-
truction totale. C'est pourquoi, en référence à 1'événement qui
avait frappé le monde de stupeur, le génocide soulève 1'indignation
et condamne 1'État qui est accusé de 1'avoir perpétré à la réproba-
tion universelle. Cet effet fut, depuis, largement exploité par les
médias. Le mot fut banalisé jusqu'à être repris par toute personne
qui se considère, du fait de son appartenance à un groupe quel-
conque, victime d'une injustice ou d'une persécution. Alors qu'il
signifie pour la mémoire juive le crime absolu dont le caractère
unique ne saurait être remis en cause, il représente pour d'autres
un substantif passe-partout qui leur permet de se poser en victimes
à tout propos, voire de renverser leur responsabilité en accusant
ceux qu'ils persécutent de chercher à les détruire. Les accusations
de génocide fusent, souvent irrecevables, lancées par des ignorants
ou des pervers. Ailleurs, elles proviennent d'autorités morales ou
9
L'ÉTAT CRIMINEL

scientifiques qui fondent leur conviction sur des arguments perti-


nents. Ce concept a pourtant une signification précise et il serait
inutile de 1'échanger contre un autre vocable qui subirait les mêmes
contraintes et les mêmes manipulations. Il est par contre indispen-
sable de le contenir et de le codifier afin d'éviter ces dérives qui le
vident de son sens.
La tâche est difficile, les obstacles nombreux bien que surmon-
tables. La première difficulté est d'ordre juridique. Le mot fut, dès
sa conception, enfermé dans une convention qui interdisait toute
réflexion au-delà ou en deçà de ce cadre légal. D'autre part, l'orga-
nisation qui avait rédigé cette convention pour prévenir le retour
d'une catastrophe de même nature que le national-socialisme était
constituée d'États que ce mot dérangeait. Ils craignaient, à terme,
de voir remise en cause leur souveraineté nationale. La seconde
difficulté relève de la sémantique. La destruction des Juifs
d'Europe par les nazis était un crime tel que ceux qui cherchaient à
le comprendre ne trouvaient pas les mots pour le penser. Ils
avouaient leur impuissance à le désigner par les adjectifs qui tra-
duisent l'ignominie ou l'horreur, et ne pouvaient le décrire qu'en
utilisant ceux qui expriment la négation par le préfixe « in » - ou
ses variantes d'accord-: d'inconcevable et impensable à inex-
piable, irrémissible et imprescriptible. Cette difficulté sémantique
délivre justement la clé qui ouvre l'accès à une analyse du phé-
nomène. En soulignant les paradoxes, les ambiguïtés, les contra-
dictions, voire les inversions qui le caractérisent, elle permet
d'aborder ce concept dans sa complexité.
La gêne à cerner ce crime s'explique d'abord par le temps où il a
été commis. Il a été révélé dans un siècle où l'éthique devrait rete-
nir le geste de 1'assassin, où les droits de 1'homme interdisent aux
auteurs d'un meurtre collectif d'en faire état. Pour traiter du géno-
cide, il faut rejeter toute référence morale, comme on pourrait ten-
ter de le faire pour la guerre. Le génocide est immoral par essence.
Il n'y a pas de bon génocide, pas de génocide juste. Il est la consé-
quence de la logique d'un État qui croit à la nécessité ou à 1'utilité
de ce recours.
Depuis la Convention sur le génocide adoptée par l'ONU en
1948, des historiens, pour la plupart américains et d'identité juive
10
INTRODUCTION

ou arménienne, ont, dans des articles, des congrès ou des livres,


abordé la problématique du génocide. Ils traitèrent essentiellement
de l'Holocauste- c'est ainsi qu'ils désignaient le génocide juif- et
ils s'efforcèrent, à partir de cet événement unique et de la référence
au génocide arménien, de défmir une conception du crime de géno-
cide qui ne soit pas bridée par le texte de la Convention. Depuis
ces travaux, menés surtout à partir des années soixante-dix, le
génocide est devenu, aux États-Unis et au Canada, une matière uni-
versitaire et cet enseignement s'est diffusé au-delà de 1'université,
alors qu'en France on en est encore à gloser sur les termes de géno-
cide, extermination, holocauste, massacre et crime contre 1'huma-
nité, et qu'aucune université ne s'est préoccupée d'inscrire dans ses
programmes ce thème de réflexion pourtant indispensable à la
compréhension de l'histoire de notre temps. C'est ce décalage que
', je souhaite réduire en explorant le terrain du droit puis le concept
de génocide, avant d'aborder 1'étude des génocides contemporains.
Si l'exposé juridique du crime de génocide peut être fait en sui-
vant le fil historique, il n'en est pas de même de l'analyse de ce
concept. Les chercheurs qui abordèrent celle-ci ne tardèrent pas à
dénoncer le danger d'une « cécité disciplinaire » qui isolerait
chaque spécialiste dans son domaine privé et lui interdirait 1' accès
au domaine voisin. Une étude interdisciplinaire est en effet indis-
pensable pour dénouer 1'enchevêtrement des causes et des méca-
nismes du génocide et pour le restituer dans sa dimension. Chaque
discipline a, dans la découpe des savoirs, sa spécificité. Chaque
spécialiste des sciences humaines a ses méthodes, ses champs de
réflexion et son langage. L'historien recueille une documentation
sur des événements précis et 1' interprète. Mais 1' ensemble des
causes et des effets est parfois trop vaste pour qu'il puisse 1'appré-
hender avec ses seuls outils. Le sociologue observe des catégories
d'événements et des schémas de société, mais ne s'intéresse guère
à la dimension passionnelle qu'explore le psychologue. Ce sont la
psychologie et la psychanalyse qui démontent les structures des
idéologies que la philosophie a exposées. Les sciences politiques
examinent les systèmes de fonctionnement des États et de leurs
bureaucraties, mais ignorent les caractères spécifiques des identités
nationales, religieuses ou ethniques que révèlent les œuvres litté-
11
L'ÉTAT CRIMINEL

raires ou les arts plastiques. Les juristes disent le droit et ne font


appel à la philosophie et à 1'histoire que pour saisir 1'évolution des
idées qui conduisent à son élaboration. Le concept de génocide est
comparable à cet exemplaire morceau de cire des philosophes
- c'est à lui que Gide comparait la poésie - qui cède à 1'analyse
chacun de ses attributs 1'un après 1'autre - forme, couleur, dureté,
parfum- par lesquels on parvient à l'identifier. C'est un vaste
champ, qui leur appartient en copropriété, que ces chercheurs ont
défriché depuis plus de vingt ans. En traitant les questions qui se
posent à chacun dans sa discipline, ils sont parvenus à situer le
concept de génocide dans 1' échelle des crimes contre 1'humanité
entre le gel de la morale et le zéro absolu de 1'inhumanité de
1'homme envers 1'homme, conclusion qui pourrait paraître une
boutade incongrue si 1'on ne comprenait que, pour formuler cette
conclusion, il leur fallut explorer toutes les formes de dérive des
idées et de perversion des comportements humains conscients et
inconscients. Désormais, les distinctions entre le génocide, les
crimes contre 1'humanité et les autres meurtres collectifs sont éta-
blies. Bien que les frontières entre ces concepts soient encore
imprécises, une meilleure connaissance de ces phénomènes fournit
à celui qui enquête sur un événement particulier les moyens de le
placer dans une catégorie criminelle. L'enquêteur n'en est pas
moins exposé à des dilemmes. Il doit d'abord tenir compte du
caractère unique de chaque cas de meurtre de masse, tout en
recherchant les points communs avec d'autres meurtres- ce qui est
une démarche scientifique élémentaire -, et tout en évitant d' offen-
ser ceux pour qui toute comparaison avec le drame de leur com-
munauté est vécue comme une blessure de leur mémoire collective.
Il doit sortir chaque événement du cadre rigide des théories et des
concepts en le replaçant dans son contexte, c'est-à-dire en tenant
compte de l'environnement culturel et de l'esprit du temps. Enfin,
et c'est sans doute la démarche la plus délicate, il doit examiner en
détail des situations extrêmes sans altérer sa rigueur et son objec-
tivité.
En écrivant ce livre, je n'ai d'autre ambition que de faire le point
sur 1'ensemble des travaux des universitaires américains qui ont
parcouru ces champs de la connaissance et de les réunir aux
12
INTRODUCTION

recherches des philosophes et des sociologues européens dont ils


n'ont souvent pas tenu compte, non pour proposer une théorie du
génocide- tous concluent qu'il est encore trop tôt pour le faire et
je ne suis pas convaincu de la nécessité de le faire -, mais pour
combler une lacune et effacer bien des malentendus. L'individuali-
sation du concept de génocide par ses principales composantes
fournit une grille de décodage qui peut être appliquée à des événe-
ments précis et permet d'apprécier si, avec les éléments dont on
dispose, cet événement peut ou non être qualifié de génocide,
puisque c'est bien la question qui est à chaque fois posée. La
dimension des territoires à explorer est telle que, même s'il se
limite au xxe siècle, un seul enquêteur- surtout s'il a la modestie
du défricheur- ne peut que poser des jalons et émettre des propo-
sitions. Je m'interdis en effet- et ce n'est pas une dérobade-, sauf
pour les cas qui sont à 1'évidence des génocides et ceux qui,
à l'évidence, n'en sont pas, toute conclusion définitive. C'est pour-
quoi les cas litigieux seront classés dans le groupe des massacres
génocidaires. L'attitude qui consisterait à délivrer à certains
groupes victimes une carte de membre du « club » ouvrirait un
débat aux effets pervers dont le moindre ne serait pas 1'exclusion
des personnes reconnues victimes d'un génocide. Cette réserve
n'est d'ailleurs pas un rejet sans appel. Il peut s'agir d'un défaut
de documentation, et des suppléments d'enquête conduiront peut-
être à modifier ce point de vue. Enfin, le fait qu'un crime ne soit
pas un génocide ne diminue en rien la responsabilité du criminel et
n'altère en rien les droits des victimes à mémoire et réparation.
Ce livre ne traite que des génocides - et massacres génocidaires
-au xxe siècle, c'est-à-dire des meurtres collectifs planifiés perpé-
trés par un État. Il ne fait que de brèves références au passé et parle
à peine des hécatombes humaines provoquées lors de la « décou-
verte du monde » par 1'Europe, et singulièrement de la destruction
des Indiens d'Amérique, la plus grande catastrophe engendrée par
1'homme. Ce n'est pas un oubli, encore moins une tentative
d'occultation, mais un choix de sujet. Ces événements qui enta-
chent à jamais 1'histoire de 1'humanité se sont produits dans un
contexte radicalement différent de celui des génocides contempo-
rains. Il n'y sera fait allusion que pour souligner le caractère
13
L'ÉTAT CRIMINEL

« moderne » de certains meurtres de masse ou, au contraire, pour


montrer la difficulté de comparer avec des situations actuelles.
Quant à mon implication, elle est simple. Pendant plus de vingt
ans, j'ai écouté et lu les témoignages des survivants de deux géno-
cides, le génocide juif et le génocide arménien. Je suis descendu
avec eux dans la fosse aux souvenirs. J'ai mesuré l'insurmontable
distance entre le rescapé et celui à qui il remet son témoignage :
1'un se remémore, 1'autre recueille. Celui qui revient de 1'enfer a
survécu pour témoigner, mais une partie de lui-même est demeurée
là-bas. Il se heurte au mur de l'incommunicabilité et reste écartelé
entre une mémoire qui l'engage et un avenir auquel il ne peut réel-
lement accéder: ses images lui en interdisent l'entrée. L'étude du
génocide n'est pas un sujet froid. Avec le temps, ma douleur et ma
colère ne se sont pas émoussées et 1' actualité veille à les aiguiser.
Je me suis efforcé de les contenir. Afin de préserver l'objectivité
nécessaire à la compréhension de ce crime, j'ai détourné mon
regard de la victime pour le porter sur le criminel. En disséquant
celui-ci, je servais celle-là. Mon but n'est pas de commenter après
coup des événements et de disputer sur des mots pour les désigner,
mais d'utiliser ce qui peut encore l'être de ces tragédies irréver-
sibles afin d'interrompre, et au mieux de prévenir, leur retour. C'est
ainsi que la mort sert la vie.
PREMIÈRE PARTIE

Le terrain du droit
1

Un certain Raphael Lemkin

En 1944, Raphael Lemkin, professeur de droit international à


l'université de Yale, publie un ouvrage sur l'occupation des puis-
sances de 1'Axe en Europe. Le chapitre IX de cette étude est intitulé
«Génocide». Le mot est nouveau car, comme l'explique Lemkin,
de nouvecmx concepts de destruction sont apparus :

Par « génocide » nous entendons la destruction d'une nation ou


d'un groupe ethnique [ ... ] D'une manière générale, génocide
ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d'une
nation, sauf quand il est réalisé par des meurtres de masse de tous
les membres d'une nation. Il se propose plutôt de signifier un plan
coordonné de différentes actions visant à détruire les fondements
essentiels de la vie des groupes nationaux, pour anéantir ces
groupes eux-mêmes. Les objectifs d'un tel plan seraient la désin-
tégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la
langue, des sentiments nationaux, de la religion et de la vie éco-
nomique des groupes nationaux, et la destruction de la sécurité
personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité et même des
vies des individus qui appartiennent à de tels groupes. Le géno-
cide est dirigé contre le groupe national en tant qu'entité, et les
actions qu'il entraîne sont menées contre des individus, non en
raison de leurs qualités individuelles, mais parce qu'ils sont
membres du groupe national [35, p. 79].

Le mot est forgé, poursuit Lemkin, pour définir les pratiques de


guerre de 1'Allemagne nazie. Pour imposer un Ordre nouveau, les
nazis ont préparé, déclenché et poursuivi une guerre totale, non
contre des États et leurs armées mais contre des peuples. L'occupa-
17
L'ÉTAT CRIMINEL

ti on de 1'Europe offre à 1' Allemagne nazie 1' occasion idéale de


mener sa politique de génocide afin d'affirmer sa supériorité biolo-
gique. Dans cette perspective, le génocide est une nouvelle tech-
nique d'occupation qui vise à se placer pour 1' après-guerre, même
si la guerre est perdue, dans une position favorable à 1' affirmation
de cette supériorité. Pour parvenir à ce résultat, 1'occupant nazi
applique une politique d'extermination conforme à un plan prééta-
bli de dépeuplement qui comprend schématiquement huit types
de mesures : politiques, sociales, culturelles, économiques, biolo-
giques, physiques, religieuses, morales. Ces techniques de géno-
cide, conclut Lemkin après les avoir détaillées, « représentent un
système élaboré, presque scientifique, développé à un niveau
jamais atteint par aucune nation». L'apparition de ce système
impose une révision de la loi internationale, car ces pratiques ont
dépassé les concepts de crimes de guerre élaborés par les rédac-
teurs des conventions de La Haye. Celles-ci traitent des limites de
la souveraineté de 1'État mais « restent silencieuses en ce qui
concerne la préservation de l'intégrité d'un peuple». D'autre part,
la loi internationale a, depuis, prêté un grand intérêt aux groupes
nationaux, en les distinguant des États et des individus. Il convient
donc de « considérer la place du génocide dans la loi internationale
présente et future » et d'amender les conventions de La Haye pour
interdire le génocide dans toute guerre future. Enfin, souligne Lem-
kin, le génocide peut survenir en période de paix. C'est un pro-
blème particulièrement important en Europe où la différenciation
nationale est si marquée qu'en dépit des principes d'autodétermi-
nation politique et territoriale certains groupes nationaux sont
contraints à vivre en minorités à l'intérieur des frontières d'autres
États. Le système de protection légale de ces minorités, qui avait
été adopté dans le passé et qui était fondé sur des traités internatio-
naux et sur les Constitutions des différents pays, s'est avéré insuf-
fisant. En effet, les gouvernements de ces pays disposent de
moyens efficaces pour renforcer leur législation civile et pénale au
détriment des garanties constitutionnelles. Le génocide ne saurait
être prévenu et réprimé que si la protection des minorités est assu-
rée à la fois par la loi internationale, la Constitution et le code pénal
de chaque nation. La meilleure procédure pour parvenir à ce but
18
LE TERRAIN DU DROIT

consisterait à définir un code pénal international dont les États


membres signataires auraient inclus dans leur Constitution comme
dans leur code pénal des dispositions assurant la protection des
minorités contre une oppression de nature nationale, religieuse ou
raciale. Les codes pénaux devraient contenir des dispositions codi-
fiant les peines sanctionnant les actes de génocide. Ils devraient
également rejeter l'invocation du prétexte d'ordres supérieurs et
définir les responsabilités respectives de ceux qui ordonnent ces
actes et de ceux qui les exécutent. En raison des implications parti-
culières du génocide dans les relations internationales, les crimi-
nels responsables de génocide devraient être soumis au principe de
répression universelle de la même manière que ceux qui se sont
rendus coupables de delicta juris gentium, une catégorie de délits
tels que 1'esclavage, la traite d'enfants, la piraterie, le trafic de
drogue, les publications pornographiques, la contrefaçon. Et, ajoute
Lemkin, puisque tous les pays n'adhèrent pas au principe de
répression universelle (par exemple, les États-Unis d'Amérique),
le futur traité sur le génocide pourrait comporter une clause facul-
tative pour les pays non adhérents [35, p. 82-95].
Tout est dit dans ce texte fondateur : le mot est forgé, le concept
analysé, les propositions faites aux législateurs. Ce livre était
rédigé dans une conjoncture exceptionnelle par un juriste d'une
rare clairvoyance. La proposition s'inscrivait dans un vaste mouve-
ment de révision du droit pénal international ébauché entre les
deux guerres mondiales et accéléré après 1945 par la prise de
conscience du caractère exterminateur de la politique nazie. Les
Alliés étaient convaincus de la nécessité d'organiser la société
internationale pour prévenir le retour de pareilles catastrophes. Par
leur spécificité, les crimes nazis appelaient une incrimination nou-
velle. Lemkin proposait celle de génocide. D'autres juristes avan-
ceraient celle de crimes contre 1'humanité. Les deux concepts
étaient proches. Ils ne s'opposaient pas, le second incluait le pre-
mier. Toutefois, ils soulevaient des problèmes juridiques d'une
ampleur et d'une complexité extrêmes, dont le moindre n'était pas
de concilier le droit pénal international avec le principe de souve-
raineté des États, le souverain étant, par défmition, celui qu'on ne
contraint pas.
2

Le droit des infractions


internationales

Le débat sur le génocide - et sur le crime contre 1'humanité - ne


pouvait s'ouvrir qu'après 1' affirmation du principe de la criminalité
collective des États, c'est-à-dire de l'État comme sujet d'infraction.
La détermination d'une infraction suppose en effet la codification
de sa répression, ce qui introduit la nécessité d'un droit pénal inter-
national qui «a pour objet la répression des actes illicites qui peu-
vent être commis par les États dans leurs rapports réciproques »
[40, p. 19]. Or cette détermination de l'infraction- comme celle
du délinquant - est incompatible avec la notion de souveraineté de
1'État : souverain, 1'État n'est pas subordonné, il n'a pas de
comptes à rendre. Cependant, l'État ne saurait exiger de l'individu
le respect de droits que lui, 1'État, viole. Il ne peut ignorer les
règles du droit, de la justice et de la morale qu'il impose aux indi-
vidus. Il ne peut sanctionner un individu pour une infraction unique
et s'arroger le droit de commettre la même infraction à une échelle
collective. Il y a donc là une contradiction entre le droit interne
imposé à l'individu et l'absence de droit contrôlant les actes de
l'État qui ne peut être levée que par l'élaboration d'un droit pénal
international limitant la souveraineté de 1'État.
Ce débat universel a passionné durant des siècles juristes, histo-
riens et philosophes, et il a abouti à la légitimation du droit naturel,
c'est-à-dire d'un minimum sans lequel toute légitimité de l'État dis-
paraît. Dès le xvie siècle, deux doctrines s'opposent : celle de
Machiavel et de Jean Bodin, consacrée par la pratique des États, qui
affirme que la souveraineté est une valeur en soi et qu'elle ne doit
20
LE TERRAIN DU DROIT

être ni subordonnée à des fins ni contrôlée dans son exercice ; et


celle, d'autre part, qui affirme la primauté du droit naturel et qui
considère que la puissance n'a pas été donnée aux princes comme
une fin en soi, mais comme un moyen au service d'un Ordre de jus-
tice et de paix auquel ils sont eux-mêmes subordonnés, cet ordre
étant le droit naturel. Se référant à 1'œuvre de saint Thomas d'Aquin,
l'école espagnole (Vitoria, Bellini, Suarez) fonde ce droit sur la loi
divine. Gentilis, Grotius, Pufendorf, Burlamaqui et Vattel le fondent
au contraire sur la solidarité entre États et séparent « le droit néces-
saire de la nature» et« le droit volontaire des nations». Pour Gro-
tius, qui est reconnu comme le père du droit international, les États
doivent se considérer comme les membres d'une société liés entre
eux par un principe universel de justice. Et il distingue la guerre
juste de la guerre injuste : est juste une guerre entreprise pour
défendre les sujets d'un État étranger contre les injustices de leur
souverain. Les lois sont faites pour les hommes. Elles ne doivent ni
créer ni tolérer des situations intolérables. Vitoria, qui se pose en
défenseur des Indiens, interdit le massacre d'un innocent, même au
cours d'une guerre juste: l'innocent, dit-il, est celui qui ne porte pas
d'armes. Pour Vattel, la nouvelle loi des nations doit se préoccuper
non seulement de 1'entrée en guerre mais de la conduite de la guerre
pour déterminer si une guerre est juste ou non.
Depuis, à la question de la suprématie du droit naturel sur la loi
d'un État souverain s'est ajoutée celle de l'individu comme sujet
de droit des nations. La reconnaissance des droits de 1'homme
implique celle du principe d'intervention collective si ces droits
sont violés sur une échelle justifiant une action internationale.
Rejetant le principe de l'état de nature - selon la formule de
Hobbes - dépourvu de restrictions morales, les spécialistes de poli-
tique internationale considèrent que les relations internationales
doivent ressembler aux relations domestiques: il faut y injecter une
dose de justice sociale domestique.
Même si l'État est reconnu comme sujet d'infraction, une diffi-
culté subsiste : 1'impossibilité de définir le responsable pénal. Est
pénalement responsable celui qui, soumis à la loi pénale, y contre-
vient. Or, en théorie, le sujet de droit des infractions internationales
n'existe pas puisque seul l'État est sujet du droit international et
21
L'ÉTAT CRIMINEL

qu'il ne peut être soumis au droit pénal, non parce qu'il est souve-
rain, mais parce qu'on ne peut lui infliger une peine qui serait subie
par tous ses nationaux alors qu'ils ne sont pas tous délinquants.
La technique juridique se trouve donc appelée à résoudre simul-
tanément trois problèmes sans la solution desquels le droit pénal
international n'est pas codifiable: la définition de l'infraction inter-
nationale; l'établissement d'une responsabilité individuelle par le
rejet de 1'exception pénale du commandement de la loi ou de
l'autorité; l'identification des participants à l'entreprise criminelle.
Ces questions de criminalité collective ont d'abord mobilisé les
juristes internationaux sur les thèmes de la protection de la paix et
de la guerre conçue comme un crime en soi. Ce n'est que secon-
dairement que la notion de crime contre l'humanité s'imposa- et
avec elle celle de 1'infraction en dehors de la guerre. Pourtant, cette
notion sous-tendait les démarches initiales. Elle supposait la
prise en considération d'un ensemble de droits naturels, de lois
non écrites mais permanentes. Ces lois, « œuvre immortelle des
dieux», comme Antigone le rappelait à Créon, prévalent sur les
décrets d'un mortel. Ainsi la conviction commune des États consti-
tue un fonds de droit qui ne saurait être abrogé par des lois
internes, car ce droit prévaut sur elles et 1'État qui y contrevient
cesse d'être un État de droit.
Pour régler les comportements des États entre eux, juristes et
politiciens disposaient donc à la fin du x1xe siècle d'un code
éthique universel qui leur permettait d'espérer réduire le décalage
entre les espoirs nés des proclamations des droits de 1'homme et
les menaces accumulées par les États qui niaient ou inversaient ces
valeurs. Les nations européennes avaient envisagé 1'établissement
d'un arbitrage international réglant les litiges entre États afin d'évi-
ter que ces litiges ne dégénèrent en conflits armés. La conférence
de La Haye, réunie en 1899 sur 1'initiative du tsar Nicolas Il,
s'acheva par la signature de quatre conventions sur la solution
pacifique des litiges internationaux et de quatre conventions sur le
droit de la guerre. Celles-ci ne définissaient cependant pas des
infractions mais des comportements illicites d'un État. Ainsi, le
droit de faire la guerre (jus ad bellum) n'était pas contesté; seuls
les moyens (jus in bello) l'étaient. Une cour permanente de justice
22
LE TERRAIN DU DROIT

internationale fut créée à La Haye, mais sa compétence n'était pas


obligataire et les États pouvaient se soustraire à son arbitrage. En
1907, les États-Unis organisèrent une seconde conférence à La
Haye : le principe de 1'arbitrage obligataire y fut affirmé mais la
cour ne reçut pas les moyens de l'appliquer. Une clause, la clause
Martens, figurait dans le préambule du Règlement de La Haye
( 1899 et 1907) et se référait au respect des « lois de 1'humanité » :

En attendant qu'un code plus complet des lois de la guerre puisse


être édicté, les Hautes Parties contractantes jugent opportun de
constater que, dans les cas non compris dans les dispositions
réglementaires adoptées par elles, les populations et les belligé-
rants restent sous la sauvegarde et sous 1'empire du droit des gens,
tels qu'ils résultent des usages établis entre nations civilisées, des
lois de l'humanité et des exigences de la conscience publique
[9, p. 103].

Dans le même esprit de « définition de 1'illicite sans affirmation


de son caractère criminel », les conventions de Genève de 1864 et
de 1906 posaient les fondements d'un droit humanitaire et envisa-
geaient la répression pénale de la violation des règles qu'elles éta-
blissaient. Il est vrai que le prétexte humanitaire avait souvent été
invoqué par les puissances européennes pour justifier leur inter-
vention dans 1'Empire ottoman. L'Europe s'était octroyé un droit
de regard dans les affaires ottomanes et avait exigé de contrôler la
situation des minorités afin d'éviter leur persécution. Les Puis-
sances étaient intervenues à 1'occasion de la guerre d'indépendance
grecque, de la persécution des Juifs de Damas et de Rhodes en
1840, des chrétiens du Liban en 1860, et des Arméniens tout au
long du siècle, et surtout de 1894 à 1896. En 1904, le président
Theodore Roosevelt plaidait en faveur de 1'intervention d'une
nation civilisée en cas d'infractions ou d'impuissance à maintenir
les liens d'une société civilisée. La plupart des juristes considé-
raient alors qu'il n'y avait pas à légiférer sur l'intervention huma-
nitaire, qu'elle était plus une question de choix politique ou moral
qu'une question de droit.
La Première Guerre mondiale fut conduite au mépris des conven-
tions de La Haye et de Genève ainsi que des traités internationaux.
23
L'ÉTAT CRIMINEL

Le 24 mai 1915, les ministres des Affaires étrangères de l'Entente,


qui venaient d'être informés de la mise en application d'un
programme d'extermination des Arméniens de 1'Empire ottoman,
signaient une déclaration commune qui mentionnait une nouvelle
infraction, le« crime de lèse-humanité», et établissait la responsa-
bilité commune des exécutants et du gouvernement qui avait donné
les ordres. Dans son message au Congrès du 8 janvier 1918, le pré-
sident Wilson présentait quatorze points destinés à assurer une paix
juste et durable. Le quatorzième point annonçait un nouvel ordre
mondial et la formation d'une association ayant pour objet de
fournir les garanties mutuelles d'indépendance politique et d'in-
tégrité territoriale aux grands comme aux petits États. Wilson
s'efforça ensuite de jumeler le pacte de la Société des Nations avec
les traités de paix. Tandis que l'article 10 du pacte affirmait l'enga-
gement des nations à respecter le quatorzième point, 1' article 14 pré-
voyait la création d'une cour permanente de justice internationale, et
1' article 16 des sanctions contre tout État qui aurait recours à la
guerre en violation des engagements inscrits dans le pacte.
Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, consacra deux
articles (227 et 228) à la répression des violations des traités et des
actes contraires aux lois et coutumes de la guerre. Il établissait toute-
fois une distinction entre 1'ex -empereur d'Allemagne, Guillaume II,
désigné comme le responsable du déclenchement des hostilités, et
les coupables de crimes de guerre qui relèveraient de tribunaux
militaires ou du droit interne des tribunaux allemands selon la
nationalité des victimes. Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920,
envisageait également la responsabilité pénale des personnes qui
avaient organisé en Turquie 1'extermination des Arméniens au
cours de la guerre. Selon les termes de son article 230, la Société
des Nations devait créer un tribunal compétent dont l'autorité serait
reconnue par le gouvernement turc. Mais ce traité ne fut pas ratifié
et il fut annulé par le traité de Lausanne du 24 juillet 1923 qui com-
portait une clause d'amnistie pour tous !es actes commis entre
1914 et 1923.
Les juristes tirèrent les leçons de ces tentatives de fondation d'un
droit des infractions internationales. La réflexion fut conduite sur
des bases nouvelles par quatre associations: L'International Law
24
LE TERRAIN DU DROIT

Association, 1'Union interparlementaire, 1'Association internatio-


nale de droit pénal, et le Bureau international pour l'unification du
droit pénal. Elles étudièrent des projets, réunirent des comités et
organisèrent des conférences. Leurs travaux s'ordonnèrent autour
de l'idée lancée par le juriste roumain Vespasien Pella: la guerre
d'agression est un crime et il faut créer une cour pénale internatio-
nale pour sanctionner ce crime. La doctrine fut progressivement
élaborée à travers les travaux de juristes éminents dont le profes-
seur Donnedieu de Vabres, et, en 1925, Pella présentait à l'Union
interparlementaire un rapport sur «la criminalité collective des
États et le droit pénal de l'avenir» où, pour la première fois, la cri-
minalité de 1'État était analysée et la guerre considérée comme une
manifestation morbide de la vie de 1'humanité. Pour s'opposer à
cette criminalité, Pella demandait 1'établissement d'une juridiction
criminelle internationale. Les associations juridiques travaillèrent
à la rédaction d'un code répressif des Nations et, en 1927, 1'Asso-
ciation internationale de droit pénal chargea le professeur Pella de
rédiger un projet de « statut pour la création d'une chambre cri-
minelle au sein de la cour permanente de justice internationale»
[40, p. 129-144]. Ce projet fut adopté en 1928 et présenté au secré-
tariat général de la SDN.
Pendant la décennie suivante, le mouvement pour la mise hors
la loi de la guerre s'intensifia. Il reçut sa consécration internatio-
nale par la signature à Paris, le 27 août 1928, du pacte Briand-
Kellog qui condamnait le recours à la guerre pour le règlement des
différends internationaux. mais qui n'était en fait qu'une déclara-
tion de caractère moral dépourvue de sanction. En 1933, Pella
revenait à la charge et publiait un mémorandum sur « la protection
de la paix par le droit interne». Il proposait aux États de renforcer
l'organisation internationale par l'adoption de dispositions consti-
tutionnelles afin que l'ensemble des règles du droit international
soit partie intégrante du droit interne des États membres. Cette
disposition permettrait à l'État de se contrôler lui-même et d'éviter
des différends internationaux qui pourraient naître de l' inexécu-
tion des engagements qu'il aurait pris. Après l'attentat de Mar-
seille qui coûta la vie au roi Alexandre de Yougoslavie et à Louis
Barthou, le gouvernement français proposa au conseil de la SDN
25
L'ÉTAT CRIMINEL

1'élaboration d'une Convention internationale pour la prévention et


la répression du terrorisme, et la création d'une cour pénale inter-
nationale. Le comité chargé de la rédaction de cette convention
travailla sur un avant-projet de Pella et rédigea un texte qui fut
adopté à Genève le 16 novembre 1937 [40, p. 157-165]. Cette
convention ne concernait que les actes de terrorisme, mais la cour
avait compétence pour sanctionner les crimes et délits mettant en
danger les relations internationales. En fait, ces dispositions n'en-
trèrent jamais en vigueur et la Seconde Guerre mondiale éclata
sans que la société internationale dispose de textes répressifs
d'actes délictueux qu'elle n'était même pas parvenue à désigner et
à définir. Les efforts passionnés de juristes lucides et conscients de
leur responsabilité s'étaient brisés devant les intérêts égoïstes des
nations qui allaient payer le prix fort pour leur inconséquence.
Durant cette période, le professeur Lemkin conduisait des
recherches dans un domaine voisin : celui des agressions d'un État
contre ses minorités. Il avait participé aux travaux pour 1'unifica-
tion du droit pénal qui s'étaient tenus à partir de 1927 à Varsovie.
A Bruxelles en 1931 et à Copenhague en 1933, il avait présenté des
rapports sur la répression du terrorisme par une juridiction interna-
tionale. En 1934, à la cinquième conférence pour l'unification du
droit pénal qui se tenait à Madrid, le juriste polonais - il émigra
ultérieurement aux États-Unis- formulait le concept de deux nou-
veaux crimes qu'il proposait d'introduire dans le droit pénal
interne des trente-sept États participant à cette conférence : le crime
de barbarie, actes d'oppression et de destruction dirigés contre des
individus membres d'un groupe national, religieux ou racial; et le
crime de vandalisme, destruction intentionnelle d'œuvres artis-
tiques et culturelles qui sont les créations spécifiques du génie de
ces groupes et constituent son patrimoine [35, p. 91]. Il est certain,
comme le regrettait Lemkin en 1944, que 1'adoption de son projet
par la conférence de Madrid aurait fourni aux tribunaux un cadre
juridique couvrant les crimes commis par les puissances de 1'Axe
au cours de la Seconde Guerre mondiale et aurait interdit à ces cri-
minels de trouver refuge dans des pays neutres.
Ainsi, 1' occasion offerte au terme de la Première Guerre mon-
diale aux organisations internationales fut saisie par les juristes.
26
LE TERRAIN DU DROIT

Des concepts qui devaient engendrer une nouvelle génération de


droits de 1'homme furent clarifiés. Le coupable fut désigné et sa
culpabilité fondée sur deux incriminations : le déclenchement de la
guerre - et Vespasien Pella fut constamment sur la brèche pour
définir la guerre comme un crime et fixer les modalités de la
répression de ce crime ; la violation du droit des gens dans et en
dehors de la guerre - c'était le combat de Raphael Lemkin. Ces
deux crimes n'avaient pas encore été réunis dans un même
concept. L'événement démontra la nécessité de les englober. C'est
pourquoi le droit de Nuremberg est inséparable de la Convention
sur le génocide.
3

Le droit de Nuremberg
et le crime contre l'humanité

Par leurs proportions et leur spécificité, par leur caractère systé-


matique, leur atrocité et leur nature de crime d'État, les crimes
nazis ont posé « à la technique juridique de la répression pénale des
problèmes d'une ampleur et d'une complexité sans précédent»
[39, p. 1]. Les tribunaux institués pour la répression de ces crimes,
du Tribunal militaire international (TMI) aux juridictions natio-
nales, se sont efforcés de répondre aux questions soulevées par la
démesure de ces crimes. Certains appelaient une définition nou-
velle. Lemkin avait proposé de les désigner sous le nom de géno-
cide. A Nuremberg, une nouvelle incrimination fut définie: le
crime contre 1'humanité.
Le droit de Nuremberg est issu d'une nécessité. Devant le déve-
loppement du phénomène criminel nazi, politiciens et juristes pri-
rent conscience de la nécessité de combler d'urgence le vide juri-
dique concernant la protection des minorités nationales en temps
de paix. Jusqu'alors, un État pouvait opprimer et tuer ses citoyens
sans être limité par une obligation internationale et il n'existait
aucune loi qu'un autre État pût invoquer pour justifier une inter-
vention pour cause d'humanité. Dès le début de la guerre, cette
impunité apparut scandaleuse. Le président Benes révéla le 3 sep-
tembre 1939 au Premier ministre britannique ce qu'il avait dû taire
jusque-là: les meurtres de citoyens tchèques perpétrés par les nazis
depuis le 15 mars; et il réclama le châtiment des coupables. Le
2 décembre, l'ambassadeur polonais à Londres remettait au ministre
des Affaires étrangères britannique une protestation contre le
28
LE TERRAIN DU DROIT

régime de terreur introduit dans son pays par 1'occupation alle-


mande. Le 17 avril 1940, les gouvernements anglais, français et
polonais lançaient un appel à la conscience mondiale contre les
crimes commis par les nazis en Pologne et mentionnaient les for-
faits accomplis par le régime national-socialiste depuis des années,
c'est-à-dire en temps de paix. Cependant, le texte se fondait sur des
violations flagrantes des lois de la guerre. C'est sous le manteau
du « crime de guerre » que voyagea jusqu'au Statut du 8 août 1945
le crime contre l'humanité [5, p. 32]. A partir d'octobre 1941, les
dénonciations des crimes contre l'humanité se multiplièrent. Le
25 octobre, le président Roosevelt et Winston Churchill exprimè-
rent leur indignation devant les exécutions d'otages dans les pays
occupés par les Allemands. Churchill demandait que le châtiment
de ces crimes comptât désormais parmi les buts majeurs de la
guerre. Le 13 janvier 1942, au cours d'une conférence qui réunis-
sait à Saint-James Palace les représentants de dix-huit gouverne-
ments, fut publiée une déclaration qui dénonçait les crimes d' occu-
pation et qui prenait acte des déclarations antérieures de Roosevelt
et de Churchill. Ce texte établissait deux des principes de base d'un
code pénal international : le crime de guerre est différent de 1'acte
de guerre; sa répression exige la solidarité internationale. La com-
mission interalliée qui avait préparé cette déclaration avait posé
aux gouvernements une question sur l'opportunité d'établir une
nouvelle incrimination pour sanctionner les crimes commis par les
nazis envers les Juifs allemands. La déclaration de Saint-James ne
fit pas allusion à cette question: si celle-ci était mûre, la réponse ne
l'était pas encore [39, p. 11].
Le 15 juin 1942, Goebbels annonçait: «L'Allemagne a rompu
toute attache avec le reste du monde. » Et Hitler ajoutait peu après :
«J'attends des juges allemands qu'ils comprennent que la nation
allemande n'est pas faite pour les exigences de la justice, mais que
la justice est là pour servir la nation. » Prenant acte de cette officia-
lisation de la criminalité de 1'État allemand, les gouvernements
signataires de Saint-James adressèrent en juillet une note aux Trois
Grands leur demandant d'agir en conséquence [5, p. 276-280].
Devant la Chambre des lords, le 7 octobre, le ministre de la Jus-
tice, le vicomte Simon, annonça la création d'une commission
29
L'ÉTAT CRIMINEL

d'enquête sur les crimes de guerre constituée en accord avec le pré-


sident Roosevelt. La réponse du gouvernement soviétique fut
remise le 14 octobre dans une note de Molotov qui soutenait la
position de Roosevelt et donnait une première liste des criminels à
châtier. C'est dans cette note que se trouvent pour la première fois
nommés les principaux responsables du système criminel nazi et
qu'est formulée l'idée d'inculper les organes d'un État criminel:
le gouvernement et le Haut-Commandement allemands. L'accord
des Trois Grands sur la nécessité de s'unir pour servir la cause
de l'humanité ressort de la déclaration des Nations unies publiée
simultanément à Londres, à Washington et à Moscou le 17 décembre
1942. Faisant état des informations reçues sur le sort des Juifs en
Europe occupée, les Nations unies affirmaient leur « résolution de
veiller à ce que les responsables de ces crimes n'échappent pas au
châtiment». Le programme d'extermination des Juifs d'Europe fut
connu dès le mois de mai 1942 par les gouvernements britannique
et américain. Jusqu'à ce que ce programme soit accompli, ces gou-
vernements furent informés de son déroulement sans en connaître,
il est vrai, les détails. Ils firent obstacle à toutes les tentatives de
sauvetage et limitèrent leurs interventions à des protestations for-
melles ou à des actions ponctuelles. La raison véritable de cet
abandon des Juifs d'Europe n'était pas la conviction des gouver-
nements alliés que la meilleure façon de leur venir en aide était une
victoire rapide sur un ennemi avec lequel ils refusaient de négo-
cier, mais la crainte - exprimée dans les réponses du Département
d'État et du Foreign Office- d'une immigration juive massive aux
États-Unis et en Palestine, alors que les quotas, pourtant fixés au
plus bas, n'étaient remplis qu'à moitié. Il convient d'ajouter que
les organisations sionistes américaines faisaient de la création d'un
État juif après la guerre une priorité sur le sauvetage des Juifs
d'Europe [119 et 98].
Le 30 octobre 1943, devant la recrudescence des crimes nazis,
les Trois Grands signaient la déclaration de Moscou qui établissait
le principe définitif des compétences dans 1' application de la
répression de ces crimes : les coupables seront ramenés sur les
lieux de leurs crimes et jugés sur place par les tribunaux des pays
où ces crimes ont été perpétrés [39, p. 474-475]. La doctrine de
30
LE TERRAIN DU DROIT

Nuremberg naît avec cette déclaration qui définit la compétence


d'un tribunal en fusionnant deux structures jusqu'alors séparées :
le code international sur les lois et coutumes de la guerre et les
codes pénaux locaux.
Ces déclarations soulevaient toutefois des problèmes de tech-
nique juridique que des commissions furent chargées d'étudier.
L'International Commission for Penal Reconstruction and Deve-
lopment définit une incrimination différente des crimes de guerre :
celle d'actes qui reçurent ultérieurement dans le Statut du TMI le
nom de « crimes contre 1'humanité ». Ces propositions rejoignaient
celles de la commission constituée par la London International
Assembly qui, dès le 12 octobre 1942, avait recommandé que cer-
tains crimes contre le genre humain (crimes against man ki nd)
soient « stigmatisés comme tels et déclarés punissables en vertu du
droit international» [39, p. 13]. Cette même commission avait ulté-
rieurement proposé d'englober dans le concept de crimes de guerre
la préparation et la conduite d'une guerre d'agression ainsi que les
crimes commis à l'intérieur ou en dehors des territoires des puis-
sances de 1'Axe, dans un but d'extermination raciale et politique.
La Commission des Nati ons unies pour les crimes de guerre,
constituée le 20 octobre 1943, avait tenté d'élargir le concept de
crimes de guerre en y incluant les crimes contre 1'humanité. Elle
constatait en effet que la liste des crimes de guerre établie en 1919
ne pouvait avoir un caractère limitatif et que les nazis étaient en
train de commettre des actes qui échappaient aux catégories envi-
sagées. En mars 1944, le délégué des États-Unis au sein de cette
commission proposa de considérer comme crimes contre 1'huma-
nité « les crimes perpétrés contre des personnes apatrides ou contre
toutes autres personnes en raison de leur race ou de leur religion »
[39, p. 18]. Il ajouta qu'il qualifiait ainsi ces délits parce qu'ils
étaient des crimes contre les fondements mêmes de la civilisation,
indépendamment de leur lieu et de leur date et du fait de savoir
s'ils constituaient ou non des infractions aux lois et coutumes de la
guerre [ibid.]. Cette proposition faisait apparaître deux notions
nouvelles : le caractère universel du crime et son imprescriptibilité.
La Commission avait en fait à défmir un code de droit internatio-
nal et à situer la compétence d'un tribunal international. Elle avait
31
L'ÉTAT CRIMINEL

donc à savoir qui était coupable et dans quelle mesure on pou-


vait traduire un individu devant un tribunal international en le
dépouillant de sa protection juridique nationale. Pour déterminer la
responsabilité de l'individu dans le groupe, deux thèses s'affron-
taient : celle de Morgenthau et de Cordell Hull qui proposaient
d'exécuter sans jugement les grands criminels de guerre allemands
après leur capture et leur identification; et celle du secrétaire d'État
à la Guerre, Henry Stimson, qui préconisait la traduction de ces
criminels devant un tribunal international. Roosevelt avait chargé
un groupe de juristes de se pencher sur la question. L'un d'eux
émit 1' avis qu'on pourrait englober dans 1'accusation tout le sys-
tème de guerre totalitaire nazi. Ainsi naquit la théorie de la conspi-
racy (complot), pièce maîtresse de l'accusation de Nuremberg.
Dans le mémorandum de Yalta du 22 janvier 1945, rédigé à la
demande du président Roosevelt, apparaissent les trois concepts
juridiques nouveaux qui résument les conclusions de la Commis-
sion : la criminalité nazie dépasse la notion classique de crimes de
guerre, il s'agit d'une entreprise qui prémédite un plan criminel;
cette criminalité comprend des délits perpétrés à partir de 1933 à
1'encontre de sujets allemands, ce qui constitue également un
dépassement du concept traditionnel de crimes de guerre ; les cou-
pables ne sont pas seulement les dirigeants qui ont défini cette poli-
tique et en ont ordonné 1' application, mais aussi les organisations
criminelles qui ont contrôlé et exécuté ces crimes [39, p. 31-33].
De ces concepts naît le principe d'une répression en deux étapes :
d'abord, des chefs nazis devant un Tribunal militaire international;
puis, des autres délinquants devant des tribunaux d'occupation.
Au cours de la conférence de San Francisco où fut fondée l'Or-
ganisation des Nations unies, le gouvernement américain soumit le
30 avril 1945 aux ministres des Affaires étrangères des trois autres
grandes puissances un mémoire qui définit les crimes évoqués dans
le mémorandum de Yalta. Le gouvernement soviétique accepta ce
projet, mais il proposa quelques amendements visant à élargir le
cadre des crimes de guerre. Le 2 mai, le président Truman nom-
mait le juge Robert H. Jackson représentant des États-Unis pour la
préparation de poursuites contre les dirigeants des puissances de
1'Axe. Jackson proposa aux quatre puissances un plan d'action
32
LE TERRAIN DU DROIT

pour le châtiment des criminels de guerre. De juin à août, les repré-


sentants des quatre gouvernements se réunirent à Londres pour tra-
vailler sur un document de base présenté par les États-Unis dans
1'esprit du projet de San Francisco. Les discussions portèrent sur
la définition des incriminations. Tandis que la notion de complot,
de plan concerté, était admise comme nécessaire à 1'incrimination
du crime contre la paix, 1' adoption de la formule « crime contre
l'humanité» fut décidée à la dernière phase de rédaction du Statut,
sur une proposition faite au juge Jackson par un juriste. L'accord
de Londres, déclaration constitutive du TMI, fut communiqué le
8 août 1945. C'est le premier document consacrant les principes du
droit pénal international. Regroupant les concepts débattus depuis
vingt-cinq ans par les juristes, ce Statut est à plusieurs titres source
de droit : il lève les obstacles à la constitution d'une cour interna-
tionale de justice et il fixe des convictions juridiques. Cet accord
fondateur du Statut du TMI présentait au plan juridique des aspects
révolutionnaires. Il définissait trois incriminations dont une seule-
ment -le crime de guerre - était établie ; dont une autre - le crime
contre la paix - avait animé les débats juridiques entre les deux
guerres, sans être instituée dans le droit pénal ; et dont la troisième
-le crime contre 1'humanité - était entièrement nouvelle 1•
L'infraction définie par l'article 6 (c) du Statut concernait les
crimes contre l'humanité:

[ ... ] c'est-à-dire l'assassinat, l'extermination, la réduction en


esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis
contre toutes populations civiles avant ou pendant la guerre, ou
bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou reli-
gieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou
non une violation du droit interne des pays où ils ont été per-
pétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la
compétence du tribunal, ou en liaison avec ce crime.
Les dirigeants, organisateurs, provocateurs ou complices qui ont
pris part à l'élaboration ou à l'exécution d'un plan concerté ou
d'un complot pour commettre 1'un quelconque des crimes ci-
dessus définis sont responsables de tous les actes accomplis par
toutes personnes, en exécution de ce plan [5, p. 314].

33
L'ÉTAT CRIMINEL

En élargissant la compétence du tribunal à la poursuite des


crimes contre 1'humanité commis contre des populations civiles
avant ou pendant la guerre, le Statut transgressait le dogme de la
souveraineté de 1'État et ouvrait le droit à 1'ingérence. En outre,
l'article 7 supprimait l'excuse absolutoire de la situation officielle
des accusés, chefs d'État ou hauts fonctionnaires ; et 1'article 8 lais-
sait le tribunal libre de refuser comme circonstance atténuante
l'obéissance aux ordres d'un supérieur hiérarchique- justification
du couvert de la loi et de l'autorité. Ces trois dispositions (articles
6, 7 et 8 du Statut) constituent le premier exemple d'une inculpa-
tion pénale de crimes contre 1'humanité commis par un gouverne-
ment ou ses agents contre leurs concitoyens. Elles établissent une
connexité entre la compétence judiciaire revendiquée par les Alliés
et 1'état de guerre auquel était soumis le territoire où les crimes
furent perpétrés. Enfin, les articles 7 et 8 entamaient le principe
selon lequel seuls les États sont sujets de droit en droit internatio-
nal. Le droit de Nuremberg reconnaissait à l'individu la qualité de
sujet de ce droit.
Le principal obstacle à une incrimination concernait la légalité
des délits et des peines, fixée par le principe nullum crimen, nul/a
poena sine lege praevia: nul ne saurait être condamné pour des
actes commis antérieurement à la détermination par le code pénal
de leur caractère délictueux. En fait, les juristes de Nuremberg
déclarèrent que le droit international échappe à ce principe consti-
tutif des codes pénaux nationaux, car ce droit se fonde sur des cou-
tumes et des usages. Les infractions ne peuvent être décrites à
l'avance. Pour prévoir quels actes peuvent être qualifiés d'infrac-
tions, il faut se référer à la coutume juridique ou à des infractions
prévues dans les conventions internationales qui fixent le droit cou-
tumier. Ils ajoutèrent que les accusés ne pouvaient prétendre igno-
rer le caractère illégal de leurs actions. Et ils conclurent que, même
si le tribunal violait le principe de non-rétroactivité des lois
pénales, il en serait justifié par 1' état de nécessité, ce qui revenait à
dire que certains crimes sont trop monstrueux pour ne pas être déjà
incriminés par le droit coutumier ou le droit naturel à défaut de
l'être expressis verbis par le droit international conventionnel [26,
34
LE TERRAIN DU DROIT

p. 33-54; 9, p. 110-113]. Ce raisonnement conduisant à l'incrimina-


tion ne peut procéder que par analogie, argument que le juge Jack-
son résumait ainsi dans son rapport:« Nous proposons de punir les
actes qui ont été considérés comme crimes depuis 1'époque de Caïn
et se trouvent désignés comme tels dans tous les codes civilisés. »
Cette limitation par 1'éthique du principe de légalité consacrait le
droit naturel comme un droit supralégal, un droit de la raison.
L'acte d'accusation, lu le 18 octobre 1945 à 1' ouverture du
procès de Nuremberg, retint quatre chefs d'accusation : le plan
concerté ou complot; les crimes contre la paix; les crimes de
guerre et les crimes contre 1'humanité. Et il relia les trois dernières
infractions à la première, c'est-à-dire au complot. Mais, tenant
compte de son caractère militaire, le tribunal se déclara incompé-
tent pour juger les crimes contre 1'humanité commis en temps de
paix. Le procès de Nuremberg jugeait les grands criminels de
guerre, ceux qui sans s'être souillé les mains avaient dirigé un
appareil d'État conçu pour l'extermination. Les autres assassins,
les exécutants, avaient accompli leurs forfaits comme un acte
administratif. Déclarés responsables par les articles 6 et 8 du Statut
du TMI, il fallait pour les juger disposer d'un autre cadre juridique.
La loi n° 10 du Conseil de contrôle allié en Allemagne diversifia
les compétences des tribunaux en distinguant les tribunaux de
zone, les conseils de guerre et les cours allemandes. Cette loi repre-
nait les trois incriminations du Statut, mais elle supprimait la
connexité entre les crimes contre 1'humanité et les autres crimes.
Cette incrimination devenait donc autonome et son champ d'appli-
cation s'en trouvait étendu. Les premières juridictions alliées qui
appliquèrent cette loi furent les tribunaux américains qui succédè-
rent au TMI dans les locaux du palais de justice de Nuremberg,
instances qui furent désignées d'un pluriel qui pouvait prêter à
confusion: les procès de Nuremberg. Ces procès regroupèrent des
accusés d'un même type (ministres, médecins, industriels, magis-
trats, etc.). Il y eut douze procès et la seule inculpation qui apparut
partout fut celle de crime contre 1'humanité. Les règles de Nurem-
berg furent appliquées par les tribunaux nationaux dans plus de dix
pays. A la fin de 1970, on évaluait à 11 000 le nombre des nazis
condamnés par les tribunaux alliés et ouest-allemands. Ces procès
35
L'ÉTAT CRIMINEL

intentés par milliers pour crimes de guerre ou pour crime contre


1'humanité furent autant d'exemples d'application du droit de
Nuremberg.
Le concept de crime contre 1'humanité introduit par le droit de
Nuremberg démontrait donc qu'un État pouvait être criminel et que
cette criminalité était souvent en rapport avec sa modernité :
«L'histoire, déclarait le procureur britannique Shawcross, une his-
toire très récente, ne justifie pas 1'opinion qu'un État ne peut pas
être criminel. Au contraire, le potentiel incommensurable de mal,
inhérent à 1'État en cette ère de science et d'organisation, semble-
rait exiger impérieusement, contre les actes criminels, des moyens
de répression encore plus rigoureux et plus efficaces que dans le
cas des individus» [5, p. 56]. Les nations venaient de créer une
légalité qui fixait le caractère délictueux d'actes commis en temps
de guerre comme en temps de paix, contre des ressortissants étran-
gers ou contre les propres citoyens de 1'État criminel. Comme
1' avaient souhaité depuis si longtemps les juristes internationaux,
une loi plaçait tous les hommes, sans distinction, sous la protection
de la communauté internationale. Le crime contre 1'humanité deve-
nait un crime international de droit commun par lequel un État se
rendait coupable d'atteinte à la liberté, aux droits et à la vie d'une
personne ou d'un groupe de personnes innocentes de toute infrac-
tion au droit commun ou, en cas d'infraction, frappées d'une peine
supérieure à celle prévue par la loi.
Une conviction s'était faite sur la nécessité de réprimer ce crime.
Le 13 février 1946, l'Assemblée générale des Nations unies adop-
tait la résolution 3 (1) où, prenant acte de la définition de nouvelles
incriminations figurant dans la charte du TMI, elle recommandait
aux États membres de prendre les mesures nécessaires pour arrêter
et transférer les criminels de guerre dans les pays où ils avaient
commis leurs forfaits. Après le jugement du TMI, la résolution
95 (1) du 10 décembre 1946 confirmait les principes de droit
international reconnus par la cour de Nuremberg et par l'arrêt de
cette cour. Cette résolution élargissait à tous les États membres
de l'ONU un accord qui ne liait que les vingt-trois États parties à
l'accord de Londres. La charte du TMI de Tokyo publiée le 19 jan-
vier 1946 et le jugement rendu le 12 novembre 1948 confirmaient
36
LE TERRAIN DU DROIT

et développaient le droit de Nuremberg. Une Commission du droit


international fut créée le 21 novembre 1947 par 1'Assemblée géné-
rale de l'ONU avec la mission de« promouvoir le développement
progressif du droit international et sa codification » [résolution
174 (Il)]. Cette commission sortit en 1950 une déclaration de sept
principes qui confirmaient: les incriminations de Nuremberg; le
principe de la responsabilité individuelle, comme auteur ou com-
plice des faits incriminés ; le rejet des exceptions fondées sur le
commandement de la loi ou de 1' autorité ou sur la qualité officielle
de l'accusé; et le droit de tout accusé à un procès équitable [9,
p. 118]. La Commission prépara en outre un « projet de code des
crimes contre la paix et la sécurité de 1'humanité » fondé sur les
principes de Nuremberg. Renvoyé d'année en année, le texte défi-
nitif de ce projet n'avait pas encore été adopté par la Commission
en 1986. Les rapports politiques s'étaient transformés et les États
ne tenaient pas à limiter leur souveraineté. Les obstacles à la créa-
tion d'une cour criminelle internationale paraissaient insurmon-
tables et la rédaction d'un code des infractions internationales
aurait eu une signification purement formelle en 1'absence d'une
juridiction permanente pour l'appliquer. Avec le temps, le tribunal
de Nuremberg devenait une juridiction d'exception constituée dans
des circonstances particulières pour juger certaines personnes ayant
commis des actes criminels dans une période déterminée. Les
Nations unies reconnaissaient bien que Nuremberg était source de
droit, mais elles redoutaient la création d'un droit coutumier. Elles
préféraient s'en tenir à la ré affirmation des principes fondamentaux
des droits de l'individu qui l'engageait moins immédiatement.
Ainsi, la Déclaration universelle des droits de 1'homme adoptée par
l'ONU le 10 décembre 1948 établissait les prérogatives de l'indi-
vidu dans 1'État et garantissait les droits de la personne humaine.
Elle s'achevait en précisant à son article 30 :
Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être
interprétée comme impliquant pour un État, un groupement ou
un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou
d'accomplir un acte visant à la destruction des droits et des liber-
tés qui y sont énoncés.

37
L'ÉTAT CRIMINEL

Cette déclaration donnait au crime contre 1'humanité « 1'élément


normatif précis qui lui faisait défaut 2 ». Mais elle n'accordait pas
aux individus une protection efficace : le principe de protection des
personnes ne prévalait pas sur celui de non-ingérence. Tout sem-
blait donc indiquer la volonté unanime et partagée des nations de
ne pas limiter leur souveraineté en s'interdisant de persécuter
leurs propres nationaux. Le dogme de la souveraineté nationale,
entamé par Nuremberg,fut donc réinstitué dans son intégralité par
la force des choses. Comme les nations ne pouvaient après s'être
indignées avec une telle véhémence devant la monstrueuse crimi-
nalité nazie se rétracter, elles procédèrent, sans s'être concertées,
mais selon un accord tacite, à une retraite discrète et prudente, en
faisant apparaître le droit de Nuremberg comme une création
éphémère du droit criminel. Il n'en reste pas moins que «ce
moment fut important parce qu'il marque l'irruption de l'éthique
et du droit criminel dans le domaine, jusqu'alors réservé, du droit
international public» (Dautricourt) [17, nos 14-15, p. 17].
4

La Convention
sur le génocide

Le mot « génocide » apparaît pour la première fois dans un docu-


ment officielle 18 octobre 1945. En effet, l'acte d'accusation du
TMI déclare que les inculpés « se livrèrent au génocide délibéré et
systématique, c'est-à-dire à l'extermination de groupes raciaux et
nationaux parmi la population civile de certains territoires occupés,
afin de détruire des races ou classes déterminées de populations
et de groupes nationaux, raciaux ou religieux, particulièrement
les Juifs, les Polonais, les Tziganes» [42, t. 1, p. 46-47]. On le
retrouve, dans un concept élargi, dans le réquisitoire britannique de
Sir Hartley Shawcross : « Le génocide ne comprenait pas seule-
ment 1'extermination du peuple juif ou des Tziganes. Il fut appli-
qué sous différentes formes en Yougoslavie, aux habitants non alle-
mands de l'Alsace-Lorraine, aux populations des Pays-Bas et de la
Norvège. La technique variait d'une nation à l'autre, d'un peuple à
1'autre. Le but à long terme était le même dans tous les cas » [42,
t. XIX, p. 521-522]. Le réquisitoire français du procureur Cham-
petier de Ribes faisait également référence au génocide pour
dénoncer ce « crime si monstrueux, si inconnu dans 1'Histoire
depuis l'ère chrétienne jusqu'à la naissance de l'hitlérisme qu'il
a fallu créer le néologisme de "génocide" pour le caractériser»
[42, t. XIX, p. 557]. Pourtant, ce mot ne figure pas dans le juge-
ment du TMI du 1er octobre 1946, mais on le retrouve dans les
procès des criminels de guerre nazis jugés par les tribunaux natio-
naux alliés.
Au cours de sa première session, 1'Assemblée générale des
39
L'ÉTAT CRIMINEL

Nations unies inscrivit à son ordre du jour du 11 décembre 1946la


question de « la prévention et de la répression du crime de géno-
cide » - le même jour, elle confirmait par la résolution 95 (1) les
principes du droit de Nuremberg. Dans sa résolution 96 (1), datée
donc également du 11 décembre, elle donnait une première défini-
tion du génocide :

Le génocide est le refus du droit à 1'existence de groupes humains


entiers, de même que 1'homicide est le refus du droit à 1'existence
à un individu; un tel refus bouleverse la conscience humaine,
inflige de grandes pertes à 1'Humanité qui se trouve ainsi privée
des apports culturels ou autres de ces groupes, et est contraire à la
loi morale ainsi qu'à 1'esprit et aux fins des Nations unies.
On a vu perpétrer des crimes de génocide qui ont entièrement ou
partiellement détruit des groupements raciaux, religieux, poli-
tiques ou autres.
La répression du crime de génocide est une affaire d'intérêt inter-
national.
L'Assemblée générale, en conséquence, affirme que le génocide
est un crime du droit des gens que le monde civilisé condamne et
pour lequel les auteurs principaux et leurs complices, qu'ils soient
des personnes privées, des fonctionnaires ou des hommes d'État,
doivent être punis, qu'ils agissent pour des raisons raciales, reli-
gieuses, politiques ou pour d'autres motifs;
-invite les États membres .à prendre des mesures législatives pour
prévenir et réprimer ce crime ;
-recommande d'organiser la collaboration internationale des
États en vue de prendre rapidement des mesures préventives
contre le crime de génocide et d'en faciliter la répression et, à
cette fin, charge le Conseil économique et social d'entreprendre
les études nécessaires en vue de rédiger un projet de Convention
sur le crime de génocide qui sera soumis à 1'Assemblée générale
lors de sa prochaine session ordinaire [53, p. 14-15].

L'Assemblée générale avait tenu à donner une définition très


large du crime de génocide. Elle avait écarté une suggestion de la
délégation russe qui voulait rattacher le génocide exclusivement au
nazisme. De même, elle n'avait pas retenu une proposition fran-
çaise qui le présentait comme un crime contre 1'humanité, arguant

40
LE TERRAIN DU DROIT

que la jurisprudence de Nuremberg avait trop intimement lié cette


incrimination au déclenchement d'une guerre. Ce texte reflète
étroitement l'esprit de la définition de Lemkin et il est regrettable
que les travaux ultérieurs du Conseil économique et social 1'aient
dénaturé.
Pour répondre au vœu de 1'Assemblée générale, le Conseil éco-
nomique et social chargea le secrétaire général de rédiger un projet
de convention, ce qu'il fit après s'être assuré le concours des trois
experts les plus compétents en ce domaine : les professeurs Lem-
kin, Pella et Donnedieu de Vabres. Ce projet fut transmis à la Com-
mission pour le développement progressif du droit international, et
sa codification aux États membres et à la Commission des droits de
1'homme. Comme 1'étude n'avait pas été faite par les commissions
et que les gouvernements n'avaient pas communiqué leurs obser-
vations, le Conseil fit transmettre le projet à 1'Assemblée générale
qui, dans sa deuxième session, adopta le 20 novembre 1947 la réso-
lution 180 (Il): «Le génocide est un crime international qui com-
porte des responsabilités d'ordre national et international pour les
individus et pour les États», et chargea le Conseil économique et
social d'établir le texte définitif d'une convention. Le Conseil insti-
tua alors un Comité spécial composé de représentants de la Chine,
des États-Unis, de la France, du Liban, de la Pologne, de 1'URSS et
du Venezuela qu'il pria d'élaborer un projet de convention. Ce
comité se réunit à Lake Success du 5 avril au 10 mai 1948 et prépara
un rapport contenant le projet demandé. Ce projet fut renvoyé par
1'Assemblée générale à la Sixième Commission qui 1'examina et le
révisa. Enfin, par sa résolution 260 A (III) du 9 décembre 1948,
l'Assemblée générale des Nations unies, réunie à Paris au palais de
Chaillot, approuva à 1'unanimité le texte de la« Convention pour la
prévention et la répression du crime de génocide». Cette convention
faisait entrer le mot « génocide » dans le vocabulaire juridique, en
règle assez avare de néologismes, et levait les réserves grammati-
cales que sa construction avait soulevées. Cet hybride est en effet
constitué de deux racines : 1'une grecque, genos, qui signifie origine
ou espèce ; 1'autre latine, provenant du verbe caedere, qui signifie
tuer. Cette construction n'a, en soi, rien d'audacieux et la linguis-
tique accepte les mots formés de deux radicaux différents - socio-
41
L'ÉTAT CRIMINEL

logie est un bon exemple. D'autre part, alors que les mots fabriqués
avec le suffixe« cide »concernent des meurtres individuels du sui-
cide au parricide et au régicide, la plupart des néologismes dési-
gnant des meurtres collectifs sont postérieurs au mot « génocide » :
« ethnocide » ou, utilisés par les auteurs américains, « omnicide »
ou « démocide ». Cependant, on relève dans les textes des révolu-
tionnaires français les adjectifs « nationicide » (Varlet) et « politi-
cide »(Gracchus Babeuf).
L'intervention des représentants des États membres avait modi-
fié 1'esprit de la résolution 96 (1) et le texte de la Convention por-
tait leur marque. Ce document fit 1' objet de débats passionnés dans
le monde des juristes internationaux. Chaque article, chaque alinéa,
chaque phrase, chaque mot furent repris et commentés. Il appa-
raissait que les États, unanimes à condamner un concept global,
avaient pris conscience des risques qu'ils courraient à délivrer à
1'ONU le droit de les inculper, eux, pour des actions passées, pré-
sentes ou futures et que, comme ils ne pouvaient se dérober à leur
devoir de protection des droits de 1'homme, ils s'étaient efforcés
de limiter la portée de leur engagement. Cette attitude reflétait la
tendance générale de rejet du droit de Nuremberg comme un corps
étranger au droit international.
En 1969, la Sous-Commission de la lutte contre les mesures dis-
criminatoires et de la protection des minorités (désignée infra par
Sous-Commission) demanda au Conseil économique et social de
procéder à une nouvelle étude de la prévention et de la répression
du crime de génocide. Le Conseil autorisa la Sous-Commission à
nommer un rapporteur spécial. Celui-ci, le délégué rwandais Nico-
dème Ruhashyankiko, présenta plusieurs rapports dont le contenu
ouvrit des polémiques entre les membres de la Sous-Commission,
en raison de la mention du génocide arménien parmi les génocides
du passé. Ces discussions révélaient les difficultés soulevées par
l'interprétation d'un texte qui était plus un compromis qu'une
étude juridique objective, et l'impuissance des juristes à sortir de
leur domaine et à pénétrer le champ de l'histoire. L'allusion au
génocide arménien, pourtant incontestable, fut retirée du rapport
remis le 4 juillet 1978 [45]. En 1982, la Sous-Commission pria à
nouveau le Conseil de la charger de désigner un autre rapporteur
42
LE TERRAIN DU DROIT

spécial qui aurait pour mandat de réviser et de mettre à jour 1'étude


de cette même question. Après consultation des gouvernements,
des institutions spécialisées de l'ONU, des organisations régionales
et non gouvernementales et des universitaires spécialistes du géno-
cide, le 26 août 1985, le rapporteur spécial, Benjamin Whitaker,
remit son rapport intitulé : « Version révisée et mise à jour de
1'étude sur la question de la prévention et de la répression du crime
de génocide» [53]. Ces deux rapports, relativement complémen-
taires, mettaient en évidence les difficultés insurmontables - et
donc insurmontées - qu'avaient rencontrées les rédacteurs de la
Convention enfermés dans leurs obligations envers les gouver-
nements qu'ils représentaient et amenés à définir un concept
paradoxal et ambigu dès son élaboration. La Convention était
demeurée lettre morte et, depuis son entrée en vigueur le 12 janvier
1951, des crimes de génocide qu'elle n'avait su ni prévenir ni sanc-
tionner avaient été perpétrés. Faute d'avoir posé au préalable les
fondements d'une structure juridique compétente, l'ONU s'était
condamnée à brandir en une vaine menace une convention qu'elle
ne cherchait même pas à amender : les deux rapports furent enfouis
dans les archives du Conseil économique et social et ne furent pas
présentés à 1'Assemblée générale. L'empiétement du politique sur
le juridique avait frappé d'incapacité la Convention sur le génocide
et affaibli un concept pourtant essentiel à la survie de 1'humanité.
Il faut néanmoins s'obstiner à comprendre pourquoi la forme la
plus grave de meurtre collectif ne peut être ni prévenue ni punie
par les instances internationales. On y parvient en reprenant article
par article la Convention et en analysant les commentaires des rap-
porteurs et des juristes internationaux invités à penser le contenu
juridique du concept de génocide.

Préambule et article premier

Le préambule rappelle la résolution 96 (1) et 1'article premier


déclare:
43
L'ÉTAT CRIMINEL

Les Parties contractantes confirment que le génocide, qu'il soit


commis en temps de paix ou en temps de guerre, est un crime du
droit des gens, qu'elles s'engagent à prévenir et à punir.

Cet article réaffirme la position prise initialement par 1'Assem-


blée générale et augure bien de la suite. La difficulté surgit lors-
qu'il faut s'expliquer sur le sens donné au mot« génocide».

Articles II et III

Article II

Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quel-


conque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en
tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux,
comme tel:
a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à 1'intégrité physique ou mentale de membres
du groupe;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'exis-
tence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;
e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Article III

Seront punis les actes suivants :


a) Le génocide;
b) L'entente en vue de commettre le génocide;
c) L'incitation directe et publique à commettre le génocide;
d) La tentative de génocide;
e) La complicité dans le génocide.

La lecture du rapport de 1978 [45] montre bien que ces deux


articles posent 1' essentiel des questions soulevées et non résolues

44
LE TERRAIN DU DROIT

par la Convention et que ce sont les membres de la Sixième Com-


mission qui les ont discutés, amendés et remaniés. Cette commis-
sion s'attacha à établir un compromis entre la signification du mot
forgé par Lemkin et les exigences des États parties à cette Conven-
tion. Mais, à naviguer entre le restrictif et 1'extensif, ses membres
se révélèrent incapables de contourner les difficultés rencontrées et
ils dénaturèrent le concept de génocide. Le cadre défini par 1'article 1
et les composantes du crime - ses caractères intentionnels et sélec-
tifs - posées en tête de 1' article II, répondaient pourtant à la
demande de 1'Assemblée générale. Mais lorsqu 'ils tentèrent de
définir le génocide et d'en énumérer les victimes et les actes
de façon limitative, les rédacteurs s'enlisèrent dans un terrain mou-
vant qu'avaient mieux traversé les juristes de Nuremberg: ceci
montre bien que le concept de crime contre 1'humanité fut défini à
une période où les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale
avaient la volonté de punir alors que le concept de génocide fut
élaboré en un temps ultérieur où cette volonté s'émoussait et où les
nations désiraient mettre en sommeille droit de Nuremberg.
La définition du génocide précise deux caractères constitutifs de
l'incrimination: l'intention spéciale de détruire un groupe; et le
fait que les individus sont visés comme membres du groupe,
«comme tels» (as such). Elle a aussi le mérite de situer le géno-
cide par rapport au crime contre 1'humanité. Il existe des simili-
tudes entre les deux incriminations, mais le crime contre 1'huma-
nité - tel qu'il est défini par 1'article 6 (c) du Statut du TMI -
n'implique pas nécessairement des infractions ou des persécutions
contre les groupes et il inclut les groupes politiques. Dans le géno-
cide, c'est tout le groupe qui est visé. Lors de 1'élaboration de la
Convention, on avait proposé de relier les deux incriminations
et de commencer 1'article 1 par : « le crime contre 1'humanité,
dénommé génocide». Mais cela aurait prêté à équivoque, le TMI
ayant limité sa compétence aux crimes commis pendant une
guerre. La différence essentielle est donc d'ordre subjectif et porte
sur le mobile : si le criminel agit en vue de supprimer sa victime en
raison de sa race, de sa religion ou de ses convictions politiques,
sans autre intention, c'est un crime contre l'humanité. S'il a l'in-
tention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux,
45
L'ÉTAT CRIMINEL

en tout ou en partie, c'est un génocide. La différence réside essen-


tiellement dans une particularité de l'intention criminelle. Le géno-
cide est donc un cas aggravé de crime contre 1'humanité, du fait de
l'intention renforcée qui le caractérise.
Le génocide n'implique pas nécessairement la destruction du
groupe tout entier. Mais en poussant le raisonnement à 1'extrême,
on pourrait admettre un génocide non pas individuel - 1' article II
emploie toujours le pluriel-, mais de quelques membres du groupe.
Le bon sens amène à prendre en considération à la fois 1'échelle
relative des victimes et les effectifs totaux du groupe et à interpré-
ter 1'expression « en partie » comme signifiant qu'une fraction
importante du groupe a été détruite.
Quand elle désigne les groupes protégés, la Convention est
ambiguë : elle se contente d'en énumérer quatre sans les définir.
Ainsi, un groupe national est-il seulement composé de personnes
ayant la même nationalité - ce qui semble inclure les minorités
nationales d'un État multinational - ou bien est-il limité aux
membres d'une communauté ayant des liens historiques et cultu-
rels, que 1' on pourrait alors désigner comme un groupe ethnique?
Comment distinguer les groupes ethniques des groupes raciaux?
On peut alléguer que l'adjectif« ethnique» se rapporte aux carac-
téristiques biologiques, culturelles et historiques d'un groupe alors
que 1'adjectif « racial » se rapporte aux caractères physiques héré-
ditaires. Mais comme les travaux conduits sous les auspices de
1'UNESCO ont conclu que 1'usage du mot « race » dans le langage
courant, en raison du facteur d'irrationalité qui s'y rattache, a
entraîné des erreurs d'une gravité telle qu'il est souhaitable de ne
pas l'appliquer à l'espèce humaine, il semble peu opportun de défi-
nir des groupes raciaux. Enfin, la destruction physique d'un groupe
ethnique serait différente d'un ethnocide, ce qui soulève un point
de sémantique. En bonne logique, 1'ethnocide, la destruction d'un
groupe ethnique, devrait être une catégorie de génocide, lequel est
une catégorie de crime contre 1'humanité. Or ceux qui définissent
ce mot introduisent une connotation culturelle dominante : 1'ethno-
cide serait un ensemble d'actes commis dans l'intention de détruire
une culture. Robert Jaulin considère qu'il y a ethnocide lorsque
1'éloignement géographique permet à des massacres de s'opérer
46
LE TERRAIN DU DROIT

dans 1'ombre et de durer pendant plusieurs siècles ; 1' assimilation


reste dans ce cas la seule échappatoire à l'extermination, c'est-à-dire
au génocide [16, p. 291-303]. Ce marquage n'autorise cependant
pas à assimiler 1'ethnocide à un génocide culturel. Le recours à
cette formule laisse entendre qu'il y aurait deux types de génocide,
physique et culturel, et des génocides sans meurtre ou contrainte
physique. A moins de perdre sa signification, le substantif« géno-
cide » n'autorise l'emploi d'un adjectif que pour qualifier la vic-
time. C'est bien dans le meurtre- ce que l'on propose d'appeler
génocide physique- que s'affirme ce caractère d'exception qui a
révolté la conscience de 1'humanité.
Dans un groupe religieux, les membres sont-ils persécutés seule-
ment pour leur foi ou faut- il considérer le groupe religieux comme
« une communauté unie par un même idéal spirituel » et ouvrir la
discussion sur 1'exclusion des groupes politiques ? En effet, alors
que la résolution 96 (1) nommait les groupes politiques et non les
groupes nationaux - inclus dans la formule « ou autres » -, la
Sixième Commission, au terme d'un très long débat, céda à la pres-
sion soviétique et décida de ne pas inclure les groupes politiques
parmi les groupes protégés par la Convention. Elle considérait que
cette inclusion empêcherait de nombreux États de devenir parties
de cette convention et d'autres instruments internationaux - ce qui
revenait à admettre implicitement la criminalité d'États membres
envers des groupes politiques. Pourtant, en ce siècle d'idéologies, il
serait à la fois logique et juste d'assimiler les groupes politiques
aux groupes religieux. En excluant les groupes politiques, écono-
miques, culturels, sociaux et sexuels de la Convention, la Sixième
Commission offrait aux gouvernements la possibilité d'exterminer
des groupes humains en les étiquetant différemment. Pour souli-
gner le danger de cette exclusion, Pieter Drost proposait une défi-
nition élargie du génocide : « le crime de génocide sous sa forme la
plus grave est la destruction délibérée d'êtres humains pris indivi-
duellement en raison de leur appartenance à une collectivité
humaine quelconque comme telle» [19, t. II, p. 125].
L'énumération des actes pose un problème juridique insoluble.
Toute énumération est sujette à omission, mais une définition de
caractère général prête à interprétation. Une défmition trop vague
47
L'ÉTAT CRIMINEL

du génocide risque d'aller à 1'encontre du but recherché et


d'étendre démesurément ce cadre à des actes n'ayant qu'un lien
très lointain avec ce crime. Cette énumération traduit bien la
volonté des rédacteurs de la Convention de ne pas limiter les élé-
ments de 1'incrimination à des meurtres et de considérer le transfert
d'enfants hors du groupe et l'entrave à la fécondité comme consti-
tutifs du crime de génocide. Mais, en identifiant les atteintes à
l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe, ils permet-
taient de parler de génocide en cas d'usage de stupéfiants, d'inter-
nement psychiatrique forcé ou de torture. A 1'opposé, 1'alinéa c
reste imprécis: faut-il considérer la déportation, l'emprisonnement
avec travaux forcés ou la dénationalisation comme une soumission
à des conditions d'existence devant entraîner la destruction phy-
sique du groupe? La question se posa à propos de 1'apartheid en
Afrique du Sud, en Namibie et en Rhodésie. De nombreux experts
considérèrent que l'application de la politique d'apartheid permet-
tait d'inculper leurs auteurs comme responsables d'un génocide. Le
premier rapport sur la Convention proposait de considérer 1' apar-
theid plus comme un crime contre l'humanité que comme un géno-
cide [45]. Mais le second rapport rappelait qu'en 1983 un groupe
d'experts avait conclu que l'étendue du «génocide mental» (sic)
commis par 1' apartheid relevait de 1'alinéa b de 1'article II et que
les politiques de natalité de 1'apartheid relevaient des alinéas c et d
du même article [53, p. 24-26].
Par 1'article III, le législateur entend élargir 1'incrimination aux
incitations, projets et complicité de meurtre. Si la distinction entre
génocide et tentative de génocide (alinéas a et d) est inutile,
puisque la formule « détruire en tout ou en partie » de 1' article II
englobe les deux actes, les alinéas b, c et e mettent en évidence la
volonté des rédacteurs de la Convention de sanctionner toute diffu-
sion d'idées fondées sur la haine raciale ou la supériorité d'une
race, toute incitation à la discrimination raciale, religieuse ou
sociale, tout appel à rejeter sur certains groupes la responsabilité
des difficultés rencontrées par la nation afin de créer 1'atmosphère
propre à 1'exécution du crime. Par contre, sont exclus de la liste les
actes d'omission délibérée comme le fait de ne pas offrir à un
groupe les conditions nécessaires à sa subsistance, les actes prépa-
48
LE TERRAIN DU DROIT

ratoires à 1'accomplissement du crime - ce qui pose la question de


définir le moment où le pas est franchi dans la réalisation du géno-
cide - et les tentatives révisionnistes visant à réécrire 1'histoire en
altérant la vérité sur le génocide ou à exalter ce crime. Ce débat est
d'autant plus insoluble que, dans les pays anglo-saxons, la common
law ne réprime pas les actes préparatoires. Ce système juridique ne
permet de prononcer une condamnation que si des preuves for-
melles de « commencement matériel du crime » sont apportées,
c'est-à-dire s'il y a eu tentative, de telle sorte que la préparation, si
évidente soit-elle, n'est pas constitutive du crime.
Les articles II et III vouent à la ruine toute construction d'une
incrimination de génocide fondée sur le terrain du droit. Ils ne
creusent pas assez et ratissent trop large. La qualification des
groupes offre une dérobade et les deux énumérations des actes
permettent aux juristes, qui ont seuls la compétence pour en
connaître et en dire, de formuler cette incrimination en demeurant
fidèles au texte de la Convention. Cette distance entre l'esprit et la
lettre du droit a pour effet de banaliser le génocide, alors que le
projet de la Convention se proposait d'en souligner le caractère
exceptionnel.

Articles IV et V

Article IV

Les personnes ayant commis le génocide ou 1'un quelconque des


actes énumérés à 1'article III seront punies, qu'elles soient des
gouvernants, des fonctionnaires ou des particuliers.

Article V

Les Parties contractantes s'engagent à prendre, conformément à


leurs Constitutions respectives, les mesures législatives néces-
saires pour assurer 1' application des dispositions de la présente
Convention, et notamment à prévoir des sanctions pénales effi-
49
L'ÉTAT CRIMINEL

caces frappant les personnes coupables de génocide ou de 1'un


quelconque des actes énumérés à 1' article Ill.

Ces articles définissent la responsabilité pénale des personnes


physiques et confirment la jurisprudence des autres instruments
internationaux, en particulier le jugement du TMI qui conclut :
«Ce sont des hommes, et non des entités abstraites, qui commet-
tent les crimes dont la punition s'impose comme sanction du droit
international» [42, t. I, p. 235]. Les« Principes du droit internatio-
nal » formulés en 1950 s'ouvrent par cette déclaration : « Tout
auteur d'un acte qui constitue un crime de droit international est
responsable de ce chef et passible de châtiment» [53, p. 27]. Les
projets ultérieurs de statut sur 1'établissement d'une cour crimi-
nelle internationale s'entendent sur le fait que la cour juge exclusi-
vement des personnes physiques, du chef de 1'État au plus obscur
agent ou particulier. Cependant, la Convention ne précise pas
explicitement que le fait d'invoquer des ordres supérieurs n'est
pas un argument et que les fonctionnaires de l'État ont non seule-
ment le droit mais l'obligation légale de désobéir aux ordres de
perpétrer un crime qui viole les droits de l'homme, comme le
génocide.
L'article IV rejette donc l'application de la doctrine de l'acte
d'État selon laquelle la responsabilité des actes commis par les
organes de 1'État ne serait imputable qu'à 1'État lui-même, doctrine
qui offre une excuse absolutoire aux personnes physiques par qui
ces organes agissent. Il a aussi le mérite de tenir compte de
1'exceptionnelle gravité du crime et de refuser toute exception,
qu'il s'agisse de la personne du chef de l'État qui, dans certains
pays, n'est pas un gouvernant, ou de certaines catégories de per-
sonnes dont l'immunité est prévue par les Constitutions internes.

50
LE TERRAIN DU DROIT

Article VI

Article VI

Les personnes accusées de génocide ou de 1'un quelconque des


autres actes énumérés à l'article III seront traduites devant les tri-
bunaux compétents de 1'État sur le territoire duquel 1'acte a été
commis, ou devant la cour criminelle internationale qui sera com-
pétente à l'égard de celles des Parties contractantes qui en auront
reconnu la juridiction.

En tentant de se prononcer sur une juridiction compétente, les


rédacteurs de la Convention se sont heurtés aux principes de la
souveraineté nationale. Dans la plupart des cas de génocide, le ter-
ritoire de 1'État où le crime a été commis est celui de 1'auteur du
crime. De ce fait, ou le gouvernement qui a ordonné le génocide
est toujours au pouvoir et l'on peut douter de sa bonne volonté à
engager des poursuites contre lui-même, ou le régime responsable
du génocide a été remplacé par un autre qui aura probablement un
intérêt politique à entreprendre les poursuites et ne sera plus objec-
tif. On en revient en fait à la seule question que pose la répression
du crime de génocide: l'établissement d'une cour criminelle inter-
nationale.
La Commission de droit international avait été chargée par
l'Assemblée générale des Nations unies d'examiner si la création
d'un tel organe était souhaitable et possible. Cette commission
ayant conclu que c'était possible, l'Assemblée générale nomma un
comité spécial chargé de formuler des propositions dans ce sens.
Depuis 1957, ce comité se réunit régulièrement à Genève sans par-
venir à franchir les obstacles qui se dressent devant lui. L'ajourne-
ment des travaux de la Commission jusqu'en 1990, date à laquelle
ils ont repris, traduit bien l'incapacité de l'ONU à instituer une
structure répressive supranationale.
Les projets de statut d'un tribunal international furent d'abord
subordonnés à 1'élaboration d'un code des crimes contre la paix et
51
L'ÉTAT CRIMINEL

la sécurité de 1'humanité, lequel dépendait de la définition de


1'agresseur. Lorsque cette définition fut mise au point en 1974, le
projet de création d'une cour criminelle internationale chargée de
connaître des inculpations de génocide ne fut pas poursuivi. Les
experts de la Commission considéraient en effet qu'une juridiction
internationale compétente à juger et à punir le génocide ne serait
pas en mesure de faire exécuter ses sentences, ce qui aurait le
double inconvénient de jeter le discrédit sur le principe même de la
répression du génocide et de provoquer une tension internationale.
Aussi conseillaient-ils de commencer par poser des règles de droit
qui permettraient de juger les cas de génocide et de créer au préa-
lable un organisme chargé d'enquêter sur les cas qui constituent un
début d'exécution d'un génocide et d'en établir la preuve. Cette
proposition rejoignait celle des juristes réunis au Deuxième
Congrès de prophylaxie criminelle sur la prophylaxie du génocide
tenu à Paris du 10 au 13 juillet 1967. Ils avaient conseillé de créer
un centre d'observation, d'information et d'étude sur le génocide
[17, n°5 14-15, p. 78] et cette idée avait été retenue par la Commis-
sion des droits de l'homme de l'ONU qui s'était engagée à procé-
der à une enquête dès 1'apparition de signes annonciateurs d'un
génocide, si la demande était formulée par un gouvernement ou
une organisation internationale. Cet organe d'alerte chargé exclusi-
vement d'examiner les allégations de génocide aurait pour effets
de rompre le silence qui entoure habituellement la perpétration de
ce crime et, par sa fonction de« vigile», de jouer un rôle dissuasif,
dans la mesure où il serait doublé d'une cour ou d'un tribunal inter-
national qui instituerait les principes de la compétence universelle
pour la répression du crime de génocide. Faute d'avoir installé une
justice répressive indépendante des États, les textes conservent seu-
lement une valeur théorique.

52
LE TERRAIN DU DROIT

Article VII

Article VII

Le génocide et les autres crimes énumérés à 1'article III ne seront


pas considérés comme des crimes politiques pour ce qui est de
1'extradition.
Les Parties contractantes s'engagent en pareil cas à accorder
1'extradition conformément à leur législation et aux traités en
vigueur.

Un certain nombre d'instruments internationaux ayant à traiter


de crimes de même catégorie que ceux de génocide- crimes contre
1'humanité ou crimes de guerre - prévoient 1'extradition : Déclara-
tion de Moscou de 1942; Statut du TMI; loi n° 10 du Conseil de
contrôle allié; Convention sur 1'imprescriptibilité; résolutions
2840 (XXVI) du 18 décembre 1971, 3020 (XXVII) du 18 déèembre
1972 et 3074 (XXVIII) du 3 décembre 1973. Mais l'article VII
offre à chaque État contractant la faculté d'interpréter ses propres
lois dans chaque cas, ce qui permet au criminel de se réfugier dans
son pays si celui-ci n'autorise pas l'extradition, ou de chercher
refuge dans un pays ami. L'extradition ne deviendrait possible que
si les États modifiaient leur législation interne dans ce sens.
L'article VII aurait pu cependant être appliqué en référence
au principe de la répression universelle énoncé par Grotius :
aut dedere aut punire, si ce principe n'avait été rejeté par la majo-
rité des États.

53
L'ÉTAT CRIMINEL

Articles VIII et IX

Article VIII

Toute Partie contractante peut saisir les organes compétents


de 1'Organisation des Nati ons unies afin que ceux -ci prennent,
conformément à la Charte des Nations unies, les mesures qu'ils
jugent appropriées pour la prévention et la répression des actes de
génocide ou de 1'un quelconque des autres actes énumérés à
l'article III.

Article IX

Les différends entre les Parties contractantes relatifs à l'interpré-


tation, l'application ou l'exécution de la présente Convention, y
compris ceux relatifs à la responsabilité d'un État en matière de
génocide ou de 1'un quelconque des autres actes énumérés à
1' article III, seront soumis à la Cour internationale de justice, à la
requête d'une Partie au différend.

L'article VIII ne définit pas les organes compétents puisqu'il fait


mention d'un droit qui existe déjà. En effet, le génocide est un
crime international, une question humanitaire et une violation des
droits de 1'homme. Son examen relève de la compétence attribuée
par la Charte à 1'Assemblée générale et au Conseil de sécurité.
Cependant, cet article n'indique pas si un État membre qui n'est
pas devenu Partie à la Convention pourrait arguer de cette non-
adhésion pour s'opposer à une décision de l'ONU. Il a toutefois le
mérite de reconnaître les Nations unies comme le seul organe inter-
national compétent pour appliquer la Convention, en 1'absence
d'un organisme spécial.
L'article IX pose la question de la vocation en matière criminelle
de la Cour internationale de justice de La Haye. Cette cour a com-
pétence pour déterminer la responsabilité civile des États qui rom-
praient leurs engagements internationaux et pour décider de la
54
LE TERRAIN DU DROIT

nature et de 1'étendue des réparations, mais elle n'a pas à statuer en


matière pénale. Un projet de statut pour la création d'une chambre
criminelle au sein de la cour avait déjà été déposé en 1928 et repris
par Pella en 1935, mais l'ONU n'avait guère tenu compte des tra-
vaux préparatoires des organisations internationales de droit pénal.

Les autres articles de la Convention

X à XIX - traitent essentiellement des ratifications, adhésions,


dénonciations et abrogations de la Convention. Celle-ci fut approu-
vée le 9 décembre 1948 par une résolution votée à l'unaninlité par
56 États. En octobre 1988, 97 États étaient parties à la Convention,
les autres États membres ne 1' ayant ni signée ni ratifiée. Les États-
Unis ratifièrent la Convention le 4 novembre 1988. Cette ratifica-
tion avait demandé quarante ans, les sénateurs craignant que la
Convention ne menace la souveraineté américaine et que les États-
Unis ne soient traduits devant des tribunaux internationaux. En fait,
depuis l'entrée en vigueur de la Convention, le 12 janvier 1952,
plusieurs accusations de génocide ont été portées à 1'attention de
1'Assemblée générale; les victimes étaient presque toujours des
minorités. Mais, faute d'une investigation promptement menée par
un organisme impartial, le bien-fondé des allégations de génocide
n'a jamais pu être établi devant cette Assemblée.

Imprescriptibilité

En 1965, plusieurs pays furent confrontés au problème de la


prescription prévue par leurs législations nationales relative aux
poursuites intentées pour crimes de guerre et crimes contre 1'huma-
nité. La proximité de cette échéance rendait nécessaire une réaffir-
mation des principes sur lesquels reposait la Convention. La pres-
55
L'ÉTAT CRIMINEL

cription est un concept issu du droit privé. Elle signifie que la loi
considère le fait délictueux comme oublié. Son principe fut remis
en cause dans plusieurs colloques internationaux tenus en 1964 à
Varsovie et en 1965 à Strasbourg. Il y fut rappelé que la prescrip-
tion était contraire au droit naturel comme au droit international,
qu'elle ne constituait pas, tant s'en faut, «un principe générale-
ment reconnu par les nations civilisées». Le débat restait donc
ouvert entre les partisans de la prescription- surtout les Scandi-
naves - et ses adversaires qui rappelaient que le droit pénal n'avait
pas consacré ce principe. Et nombre de juristes de citer la réflexion
de Beccaria: «Lorsqu'il s'agit de ces crimes atroces dont la
mémoire subsiste longtemps parmi les hommes, s'ils sont une fois
prouvés, il ne doit y avoir aucune prescription en faveur du crimi-
nel qui s'est soustrait au châtiment par la fuite» [38, p. 196]. Non
prévue à Nuremberg, la notion d'imprescriptibilité des infractions
avait été énoncée dans le Statut du TMI et inscrite dans la loi n° 10
du Conseil de contrôle allié. Aucun motif ne s'opposait à l'aboli-
tion des délais de prescription des crimes contre 1'humanité tant
que ces délais n'étaient pas échus. La Commission des droits de
l'homme entreprit alors l'étude des procédures légales qui permet-
traient d'excepter ces crimes du bénéfice de la prescription. Le
26 novembre 1968, par la résolution 2391 (XXIII), 1'Assemblée
générale de l'ONU adopta la Convention sur l'imprescriptibilité
des crimes de guerre et des crimes contre 1'humanité qui, dans son
article 1 alinéa b, individualisait le crime de génocide tel qu'il était
défini dans la Convention de 1948 [53, p. 33-36]. La Convention
du Conseil de 1'Europe adopta le 25 janvier 1974 seulement - alors
que le Conseil avait été saisi en décembre 1964 -un texte similaire
qui ne couvrait que les crimes de guerre et les crimes contre
1'humanité, mais autorisait chaque État contractant à étendre le
champ d'application à d'autres infractions aux lois et coutumes
internationales. Mais, contrairement à la Convention des Nations
unies, cette convention ne s'applique qu'aux infractions commises
après son entrée en vigueur. Par la loi du 22 juillet 1992, portant
réforme des dispositions du code pénal relatives à la répression des
crimes et délits contre les personnes, la France a introduit dans ce
nouveau code, en vigueur le 1er mars 1994, la répression du crime
56
LE TERRAIN DU DROIT

de génocide. L'article 211-1 définit le génocide comme« le fait, en


exécution d'un plan concerté tendant à la destruction totale ou
partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux,
ou d'un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire, de
commettre ou de faire commettre à 1' encontre de membres de ce
groupe, l'un des actes suivants ... » (suit une liste voisine de celle
de l'article II de la Convention de 1948)3. Le texte reprend donc la
notion de plan concerté retenue à Nuremberg et élargit la notion de
groupe au-delà de celle de la Convention.
En l'absence d'une juridiction internationale et d'un système
efficace de surveillance et de contrôle, la Convention de 1948 est,
à l'évidence, incapable de prévenir et de réprimer le crime de
génocide. Il faudrait pour qu'elle soit applicable que les États par-
ties à cette convention adaptent au préalable leur droit interne à
leurs engagements internationaux, c'est-à-dire que soit admise
l'hypothèse de gouvernements vertueux et d'individus criminels,
hypothèse que les faits n'ont pas vérifiée, tant s'en faut. Si la
Convention n'est qu'une compensation théorique à une pratique
criminelle, elle est à la fois inutile et inapplicable. On doit donc se
résigner à reconnaître qu'aucun document international n'est
aujourd'hui en mesure de prévenir et de réprimer le génocide et
que les déclarations et conventions resteront purement formelles
tant que l'État demeurera le seul juge de ses intérêts et que l'ONU
n'aura pas les moyens de s'opposer à la souveraineté d'un État
lorsque celui-ci viole les droits naturels les plus élémentaires.
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DEUXIÈME PARTIE

Analyse du concept
de génocide
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Penser sans classer

Les concepts de génocide et de crime contre 1'humanité furent


élaborés à une époque où les nations s'efforçaient de poser les
principes de la responsabilité pénale des États et de se donner les
moyens de sanctionner leurs infractions. La distinction entre ces
deux concepts, déjà imprécise sur le terrain du droit, le devint plus
encore dans le langage courant. Pour les philosophes, ce n'est pas
l'inhumanité du meurtre qui caractérise le crime contre l'humanité,
mais le fait que les victimes sont désignées à la mort pour ce
qu'elles sont ou ce qu'elles sont censées être. Ce crime nie ce qui
fait 1' essence de 1'homme, sa capacité à s'arracher à un détermi-
nisme biologique. Ille ramène au niveau de la bête 1• En forgeant le
mot « génocide », Lemkin lançait un défi aux historiens. Dans son
texte inaugural, il situait les premiers génocides dans 1'Antiquité :
ils avaient alors pour but une destruction presque totale de groupes
humains. Dans les temps modernes, il distinguait un nouveau type
de génocide visant à détruire un groupe dans sa culture. Il concluait
en expliquant que les génocides perpétrés par les nazis combinaient
ces deux formes et constituaient un troisième type de génocide.
Lemkin n'avait pas isolé le caractère spécifique des génocides du
xxe siècle : la liquidation par un État de groupes constitués de ses
propres citoyens. Mais il invitait tacitement les historiens à compa-
rer les génocides, donc à les classer.
C'est plus pour freiner une pression inflationniste produite par
une vulgarisation du concept et désignant comme génocide des
actes d'une autre nature que pour relever le défi conceptuel de
Lemkin que les historiens menèrent des études comparatives sur le
61
L'ÉTAT CRIMINEL

génocide et, en bonne logique, tentèrent de classer les génocides


en se référant à une typologie, celle-ci étant d'abord conçue
comme un instrument de recherche. Ils butèrent sur 1' obstacle que
dresse nécessairement cette démarche : sur quelle base classer les
génocides ; quel est le critère spécifique de ce crime ? Cette tenta-
tive de classification s'imposait: une étude historique du génocide
ne pouvait être que comparative. Mais chaque opération de typolo-
gie enfermait son auteur dans la logique criminelle qu'il avait
définie.
Le premier à s'y risquer fut un polémologue. Dans un livre
publié en 1972, Du cannibalisme au génocide, Hervé Savon classe
les génocides en trois groupes : par substitution - des envahisseurs
éliminent un peuple ou se substituent à lui ; par dévastation -le ter-
ritoire reste presque vide ; par élimination au sein d'une population
d'un groupe demeuré partiellement étranger [46]. Ce premier essai
de classification ne tient pas compte des causes et des mobiles du
crime, mais seulement des résultats. Considérant que l'intention
du meurtrier est 1'élément principal de la définition de Lemkin,
Vahakn Dadrian propose en 197 5 une typologie fondée sur une
conception du génocide qui agrandit le cadre défini par la Conven-
tion de 1948. Il distingue cinq types de génocide: culturel, dans le
but d'assimiler le groupe victime; latent, conséquence d'une
épidémie ou d'une guerre; par punition d'un groupe minori-
taire défiant un groupe majoritaire; utilitaire pour obtenir un
contrôle économique ; optimal, enfin, pour anéantir totalement
un groupe [15]. Dans un petit ouvrage publié en 1976, réédité et
complété en 1980 sous le titre Taking Lives : Genocide and State
Power, Irving Horowitz définit le génocide comme le moyen
extrême utilisé par 1'État pour imposer son idéologie et son modèle
de société [29]. Se limitant au xxe siècle, il classe les sociétés- et
de là leur caractère plus ou moins génocidaire -en fonction du res-
pect qu'elles accordent à la vie et aux droits de leurs citoyens. Dans
le même esprit, Helen Fein, dans un court texte inclus dans un
ouvrage paru en 1976 et traitant de l'Holocauste, Accounting for
Genocide, distingue deux types de génocide avant l'émergence de
l'État-nation- pour éliminer les fidèles d'une autre foi ou des
groupes jugés inassimilables -, et trois types nouveaux dans 1'État
62
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

moderne - pour affirmer sa prise en charge du destin d'un groupe


dominant, pour éliminer un groupe indigène faisant obstacle à une
expansion économique et pour détruire des rebelles [20]. En 1984,
Helen Fein transforme sa classification et défmit quatre catégories
de génocide : lié au développement culturel ; par despotisme ; par
punition; idéologique [21, p. 3-31]. En 1981, Leo Kuper reprend
1'étude comparative du génocide et s'attaque simultanément
au double problème du processus génocidaire et du mobile du
crime [32]. Il distingue dans le passé trois mobiles: pour résoudre
des conflits religieux, raciaux ou ethniques ; pour terroriser un
peuple conquis ; pour affirmer une idéologie. Il explique la multipli-
cation des événements génocidaires dans les temps modernes par la
création de nouvelles sociétés pluralistes et par les phénomènes suc-
cessifs de colonisation et de décolonisation. En fait, Kuper ne cache
pas son désir de faire accepter une extension du concept de géno-
cide à des événements jusqu'ici considérés comme massacres, atro-
cités ou péripéties d'une guerre. Il affirme la nécessité d'élargir le
cadre de ce concept aux« massacres génocidaires »et aux« atroci-
tés apparentées au génocide » et d'inclure parmi les groupes vic-
times volontairement oubliés par la Convention les groupes poli-
tiques et les groupes économiques. Son livre demeure la principale
contribution à 1' analyse du concept de génocide et il introduit le
débat sur les limites à fixer pour inclure ou exclure un événement du
cadre des génocides. En 1982, Jack Porter reprend la défmition du
génocide et isole trois composantes majeures de ce crime -l'idéolo-
gie, la technologie et l'organisation bureaucratique-, à partir des-
quelles il s'efforce de découvrir des structures génocidaires et
d'apprécier le risque génocidaire dans les principaux événements
des deux derniers siècles qui pourraient être considérés comme des
génocides [41]. Frank Chalk et Kurt Jonassohn proposent une typo-
logie fondée sur ce que la Convention isole comme le caractère spé-
cifique du génocide, 1' intention. Ils distinguent le mobile dominant :
écarter une menace potentielle ; acquérir des richesses ; terroriser;
faire triompher une croyance ou une idée - selon que la menace est
réelle ou fictive, selon que le groupe existe réellement ou est fabri-
qué par le meurtrier, ce quatrième type contient quatre sous-groupes.
Cette classification, précisent-ils, est une hypothèse heuristique : elle
63
L'ÉTAT CRIMINEL

est susceptible d'être modifiée en fonction de nouveaux travaux his-


toriques sur un événement donné [ 10].
Les auteurs de ces essais de typologie ont eu le mérite de péné-
trer le concept de génocide, d'en analyser les composantes et d'en
souligner les ambiguïtés. Mais en s'efforçant d'individualiser une
composante dominante qui serait la clé du génocide et de mettre ce
crime en carte, ils sont amenés à mélanger des contextes histo-
riques et à intégrer dans une même catégorie des événements diffé-
rents, sans tenir compte de 1'esprit et de la morale du temps, du lieu
et de la culture, c'est-à-dire de la psychologie collective qui inspira
le meurtre du groupe.
Il est vain de tenter de dresser un inventaire des génocides.
Comme la guerre, le génocide est un des moyens dont dispose un
État pour résoudre les problèmes que lui posent des groupes
humains, que ces groupes soient perçus comme un obstacle à la réa-
lisation de ses objectifs ou désignés comme boucs émissaires pour
dévier la colère du peuple. Les circonstances qui conduisent au
génocide sont aussi importantes à considérer que 1'acte criminel. Si
des comparaisons s'imposent -la nature de l'historien le porte à
situer et à relier les événements -, elles prendront plus de significa-
tion après une étude approfondie du phénomène génocidaire qui en
révélera la complexité et les contradictions. Pour y parvenir, 1'histo-
rien doit préserver son regard. « Les historiens, écrit Philippe Burrin,
s'efforcent de préciser, de situer, de relier les choses les unes aux
autres, ce qui d'une certaine manière revient à relativiser, et en tout
cas à distancier et dépassionner. Leur démarche veut être raisonnée,
analytique, explicative ; elle suspend le jugement, le laisse en dehors
du texte, du moins le jugement sous sa forme explicite. Enfin, elle
implique un certain degré d'abstraction 2• »Cette démarche suppose
une consultation des autres disciplines des sciences humaines, de la
sociologie à la psychanalyse. Sans cette incursion dans des champs
de savoir voisins on ne saurait répondre avec précision aux ques-
tions que pose ce crime et que les essais de classification ont contri-
bué à isoler : quel est le meurtrier ; quelle est la victime ? quel est le
mobile ? quels sont les éléments constitutifs du crime de génocide ?
Enfin, question plus vaste mais tout aussi essentielle : comment des
hommes peuvent-ils être les artisans d'un génocide?
2

L'Un contre l'autre

Le responsable d'un génocide est toujours un État. Parler de


l'État, disait Nietzsche, c'est parler de la mort des peuples.
« Quelque part encore, il y a des peuples et des troupeaux, mais pas
chez nous, mes frères : chez nous il y a des États [ ... ] État est le
nom du plus froid des monstres glacés. Ce sont des destructeurs
ceux qui posent des pièges au plus grand nombre et le nomment
État [ ... ] État, le lieu où le lent suicide de tous s'appelle la vie 3• »
Le génocide est un crime d'État, 1'exécution de la volonté d'un
État souverain, ce qui le distingue du massacre que peuvent accom-
plir des bandes ou des troupes non mandatées par leur gouverne-
ment. Il peut certes arriver qu'un groupe humain soit réuni en un
seul lieu et qu'un chef militaire agissant de sa propre initiative le
détruise dans un court laps de temps. On ne peut alors, stricto
sensu, éviter de parler de génocide. Ce cas fixe la limite de la
notion d'identité du criminel. Avec l'État apparaît la menace géno-
cidaire. L'élimination d'un groupe exige à chaque étape de sa réa-
lisation le soutien de la classe politique dirigeante et la participa-
tion des organes de 1'État, leur complicité, leur soumission, leur
silence. Souverain, l'État s'érige en source de droit. Si les circons-
tances paraissent 1'exiger, il se place au-dessus de la morale et en
dehors de la conscience pour disposer de la vie des indésirables.
S'il ordonne un génocide, il reste le maître du jeu, définit les règles
et contrôle le déroulement du meurtre. Un cordon ombilical relie
pratique génocidaire et pouvoir d'État [29, p. 20].
Tout État est-il en puissance génocidaire? Non, car la plupart ont
édifié des barrières de défense contre une tentation qui paraît aussi
65
L'ÉTAT CRIMINEL

banale que celle du meurtre individuel. «Les peuples les plus évo-
lués, écrivait Rivarol, sont aussi voisins de la barbarie que le fer le
plus poli 1'est de la rouille. » On peut légitimement craindre que
tout État ne recoure à cette extrémité lorsqu 'un nombre suffisant
de conditions favorisantes est réuni et qu'en situation de conflit
aiguë menaçant son intégrité territoriale - une minorité réclamant
le droit à l'autodétermination par exemple- un État ne s'aban-
donne à une« folie réfléchie».
Dans la Convention, 1'État n'est pas désigné, ce qui s'explique :
le législateur n'a pas à anticiper sur l'identité de ceux qui violeront
la loi. Dans ce cas particulier cependant, les nations ont omis
de préciser qu'elles s'érigeaient en juges d'un crime dont elles
seraient les seules coupables possibles et de donner les raisons de
cette omission. Tels des magistrats qui, mandés pour rendre un
jugement, redouteraient des indiscrétions sur leur passé qui leur
enlèveraient toute autorité, les États abordent la question du géno-
cide avec des masques et des combinaisons protectrices: ils s'assu-
rent, avant de s'associer à la Convention, qu'ils ont bien comblé
les fissures par lesquelles leur propre passé pourrait s'infiltrer pour
les discréditer. En reconnaissant implicitement dans la rédaction de
la Convention leur impuissance à instituer un organe répressif
supranational, les nations placent au-dessus du principe fondateur
de leur union - les droits de 1'homme - celui de leur souveraineté
qui leur donne le droit de tout faire à l'intérieur de leurs frontières,
même de disposer de la vie de leurs citoyens. Le génocide est
1'exemple le plus caractéristique des contradictions qui, depuis la
formulation des droits de 1'homme, empêchent tant d'États de res-
pecter ces droits en toutes circonstances. En outre, de nombreuses
cultures, en particulier en Asie, sont étrangères à ces valeurs que
l'Occident a imposées au reste du monde et qu'il a lui-même
copieusement bafouées. Elles les rejettent aussi pour se défendre
contre sa pénétration idéologique.

66
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Le pouvoir de l'Un

L'histoire, affirme Pierre Clastres qui porte sur elle le regard de


1'ethnologue, ne nous offre que deux types de sociétés, irréduc-
tibles 1'un à 1' autre : les sociétés primitives, sans État et contre
1'État ; et les sociétés à État. C'est 1'État qui opère le partage entre
sauvages et civilisés et c'est avec 1'État que le temps devient his-
toire. Il n'y a pas dans la tribu de pouvoir politique mais un chef
qui n'est pas un chef d'État : 1'espace de la chefferie n'est pas le
lieu du pouvoir. Ces sociétés primitives ont pressenti le risque mor-
tel de la transcendance du pouvoir et perçu la menace que repré-
senterait pour leur culture une autorité extérieure créatrice de sa
propre légalité : « La société primitive est telle qu'elle ne laisse pas
substituer au désir de prestige la volonté de pouvoir» [14, p. 179].
La condition première de la survie de ces sociétés était leur petit
nombre. La rupture - leur entrée dans 1'histoire - fut produite par
l'expansion démographique. Avant l'arrivée des Occidentaux
apparurent chez les Indiens Tupi-Guarani des prophètes qui dési-
gnèrent la cause du futur malheur: l'Un. Ces prophètes, les karai,
tentèrent de conjurer ce malheur en refusant l'Un, essence de
1'État. Et Clastres de relever cette contradiction : « La pensée des
prophètes sauvages et celle des Grecs anciens pensent la même
chose, l'Un. Mais l'Indien Guarani dit que l'Un c'est le Mal alors
qu'Héraclite dit qu'il est le Bien» [14, p. 185].
Marcel Gauchet s'efforce de saisir les points communs entre les
sociétés sans État et les sociétés dominées par l'État 4 • L'État a suc-
cédé à des sociétés qui pensaient que leur ordre interne était légitimé
par une source extérieure, le fait religieux, la « dette de sens » que les
hommes reconnaissent avoir envers les dieux. Il n'est que 1' avatar
tardif d'un événement premier: l'avènement parmi les hommes d'un
représentant de 1' invisible. Avec la religion qui opère cette séparation
entre le visible et l'invisible, naît la possibilité d'un gouvernement
des hommes par les hommes, « 1'acceptation d'une séparation entre
ceux réputés savoir et ceux qui doivent se plier à ce qui est ailleurs
67
L'ÉTAT CRIMINEL

décidé en connaissance de cause 5 ».Avec la naissance de l'État, le


discours religieux est reformulé : 1'État tend nécessairement à délo-
ger Dieu et à se poser comme seul constituant de la société.
Dès son ébauche, l'État est 1'Un, une entité nouvelle qui ne peut,
comme la société primitive, demeurer identique, car il ne dispose
plus des protections symboliques. Il tend spontanément à l'univer-
sel, au Tout, mais cette évolution est marquée par des étapes.
Nietzsche situe le premier moment de cette genèse de 1'État total
dans le discours de Platon qui, contre la double tradition existante,
celle du guerrier et celle du rhéteur, prépare un ordre nouveau où
les dominants, sélectionnés sur leur savoir, détiendront le pouvoir
et contrôleront les autres citoyens pour le plus grand bien de la
Cité. Le monstre glacé venait de naître. Il se substituait à l' Urstaat,
instructuré, caractérisé par la seule volonté du tyran, seul et mortel,
impuissant à se perpétuer. Nanti du monopole de la violence légi-
time qu'il masque sous les oripeaux de 1'institution, le Léviathan se
développera jusqu'à devenir 1'État moderne.
Les sociétés sont par essence diverses, mais, explique Max
Weber, elles ont pour trait commun d'être des cultures : « Les
actions qui s'y produisent se développent sur un arrière-fond com-
plexe où se mêlent, dans des ensembles hiérarchisés et différenciés,
en arrangements divers selon les nations, la causalité biologique et
les impératifs de la survie, mais aussi les multiples représentations,
les symbolismes en fonction desquels les hommes pensent leur
temporalité, l'espace qu'ils habitent, leurs relations avec la réalité
naturelle, avec les autres hommes, proches ou lointains, les puis-
sances célestes ou naturelles 6 • » Reprenant la définition de Ton-
nies, Weber oppose deux types de société : la communauté au sein
de laquelle les individus agissent selon la religion ou la tradition ;
et la société au sens strict qui est un groupement uni par un contrat.
Cette distinction sur la nature du lien social constitue la toile de
fond de l'ordre politique. La domination d'un individu ou d'un
groupe sur d'autres individus ou d'autres groupes est librement
acceptée- servitude volontaire- ou non. L'État est l'institution
qui, sur un territoire donné, s'attribue le monopole des contraintes,
et le citoyen est celui qui accepte ce monopole, que le pouvoir soit
charismatique, religieux, traditionnel ou rationnel.
68
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Le pouvoir de l'État se définit par la nature de la relation qu'il


entretient avec la société. Celle-ci existe indépendamment de lui.
Hegel la nomme« société civile». Dans son Discours de la servi-
tude volontaire, Étienne de La Boétie posait une question qui,
depuis, n'a cessé d'être soulevée : « Comment il se peut que tant
d'hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois
tout d'un Tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui
donne, qui n'a pouvoir de leur nuire qu'autant qu'ils veulent bien
l'endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s'ils n'aimaient
mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment sur-
prenante (et pourtant si commune, qu'il faut plutôt en gémir que
s'en étonner!), c'est de voir des millions de millions d'hommes
misérablement asservis, et soumis tête baissée à un joug déplo-
rable, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais
parce qu'ils sont fascinés, et pour ainsi dire ensorcelés, par le seul
nom d'un qu'ils ne devraient redouter, puisqu'il est seul, ni chérir,
puisqu'il est, envers eux tous, inhumain et cruel 7• » Pour que le
désir de servitude se soit substitué à celui de liberté, il a fallu,
comme le dit La Boétie, une « malencontre ». Le nom d'Un,
explique Claude Lefort, donne la clé de ce concept inconcevable
ou contre nature. Tous sont complices, car ils sont fascinés par ce
seul nom:« Le secret, le ressort de la domination tient au désir, en
chacun, quel que soit l'échelon de la hiérarchie qu'il occupe, de
s'identifier avec le tyran en se faisant le maître d'un autre 8• »
L'idée qui «aboutit aux théories du contrat et aux déclarations
des droits de 1'homme, [idée] selon laquelle la société est un grou-
pement d'individus dont la seule raison d'être est d'assurer la vie et
le bonheur de chacun» et qui vint limiter le pouvoir de 1'Un,
mit plusieurs siècles à s'imposer 9 • Les ·étapes de la conception
moderne de l'individu ont été bien isolées par Louis Dumont 10 •
Dans le Moyen Age chrétien, le politique est subordonné au reli-
gieux, l'autorité civile est le« département de police de l'Église».
En s'en prenant aux Universaux commentés par la scolastique,
Guillaume d'Occam prépare la substitution progressive du concept
de societas à celui d'universitas et de celui de société à celui de
communauté. La Renaissance et la Réforme expriment chacune la
différenciation entre deux préoccupations : 1'humanisme se libère
69
L'ÉTAT CRIMINEL

de la tutelle religieuse et Machiavel trouve dans Tite-Live le


modèle de la ville-État; Luther opère la séparation entre la conscience
individuelle et 1'État. Le droit naturel, fondé sur la notion de
contrat, en distingue deux formes : le contrat social qui introduit la
relation d'égalité; le contrat politique qui définit la sujétion à un
gouvernement. Au xvne et au xvme siècle, les trois philosophes du
contrat, Hobbes, Locke et Rousseau, soulignent la difficulté de
concilier des contraires : autorité-individualisme; égalité-nécessité
de pouvoir. Hobbes considère que l'individu s'insère instinctive-
ment et consciemment dans le groupe : 1'État lui assure sécurité et
confort comme prix de sa sujétion. Rousseau, au contraire, tente de
légitimer 1' ordre social et de trouver un compromis entre le peuple
souverain et ses membres. Locke rêve à une société d'égaux se
gouvernant par consentement mutuel. L'Essai sur l'entendement
humain privilégie l'acquis sur l'inné: les droits de naissance sont
inacceptables. Cette conception ouvre la voie à un véritable plura-
lisme culturel. Mais la philosophie des Lumières, au lieu d' accep-
ter la variété des cultures au sein de 1'unicité de 1'espèce, met
l'accent sur l'individu et proclame que tous les hommes naissent
libres et égaux en droit. Elle reconnaît certes les spécificités cultu-
relles mais, « échouant à intégrer les collectivités humaines dans sa
conceptualisation, donn[e] à l'ethnocentrisme un appareil consi-
dérable de justifications philosophiques et morales » (Richard
Marienstras) [37, p. 39].
La Déclaration des droits de 1'homme et du citoyen, adoptée par
1'Assemblée constituante dans 1'été de 1789, marque un tournant :
elle transfère les préceptes du droit naturel à la loi positive. Elle
substitue 1'homme à Dieu comme source de la loi et fonde 1'État
sur la conscience des citoyens. Mais, par ce jeu de retournements et
de passages qui est le passe-temps favori de 1'histoire, les valeurs
contraires revinrent en force : la societas se reforma en universi-
tas; le politique fixa ses limites à 1'humanisme et les droits de
1'homme se bornèrent à ceux des citoyens de pays souverains. Au
cours du XIxe siècle, tandis que les droits de 1'homme sont invo-
qués pour protéger l'individu contre l'État, les peuples s'émanci-
pent et le genre humain cesse d'être une somme d'individus pour
devenir une famille de nations. Le xxe siècle est « plus cruel que
70
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

ses prédécesseurs » (Soljenitsyne), parce que le mal vient des siens


et que chaque moment de la répression se fait au nom d'une desti-
née raciale ou nationale, ou de la nécessité historique 11 • Ce siècle a
détruit tant de peuples que le concept d'humanité se réduit à une
subtilité. Il a opéré une dichotomie entre la théorie et la pratique,
entre les principes et la politique, entre 1'exigence morale univer-
selle et les nécessités du pouvoir d'État.
Il convient cependant, comme le rappelait Marcel Gauchet, de
démystifier le discours de la dissolution de 1'individu dans la
société et de surmonter la dynamique de l'individualisme qui ten-
drait à faire des droits de 1'homme une politique. Ils ne sont pas les
moyens mais les moteurs d'une politique 12 • Former une société,
c'est fatalement« dommager »l'individu. Il n'existe pas d'antago-
nisme fondamental. L'individu suppose l'État: c'est celui-ci qui a
fourni à l'individu le miroir lui permettant de se reconnaître.
Les droits de 1'homme ont à 1'origine, dans la formulation des
déclarations américaine et française, entretenu une ambiguïté :
l'individu, citoyen d'un État, n'est protégé contre les abus de
1'État que par le vêtement de sa citoyenneté. Tant qu'un individu
conserve une partie de ses droits dans la société où il vit, il est pro-
tégé. Dévêtu, privé de citoyenneté, il devient 1'autre, 1'étranger, le
réfugié, 1'apatride, 1'exclu, non identifiable au groupe, celui qui
menace et qu'il faut détruire. La distinction entre liberté et oppres-
sion porte sur la nature du compromis établi entre la liberté indivi-
duelle et la souveraineté de 1'État, sur le traitement par un État de
ses déviants et de ses dissidents, c'est-à-dire sur son degré de tolé-
rance et de permissivité. Ou bien l'État est le gérant de la société
civile, il a conscience que l'individu dispose de droits inaliénables
antérieurs et extérieurs au contrat social et indépendants de sa
citoyenneté, et il exerce en le contrôlant son monopole de violence
légitime. Ou bien les intérêts nationaux et la stratégie géopolitique
l'emportent sur les valeurs et les principes, l'État se considère
comme la source des droits de l'individu, la protection des droits
de l'homme est perçue comme une fonction de l'État, et l'individu
ne peut chercher réparation à l'injustice qu'auprès des autorités
de son propre État. Alors tout devient possible, même le génocide.

71
L'ÉTAT CRIMINEL

Le totalitarisme

Le totalitarisme est la tare de ce siècle. Il aggrave en les poussant


à un excès mortel les maux engendrés par les impérialismes et le
colonialisme dans les siècles précédents. Le concept de totalita-
risme présente des caractères spécifiques : un parti unique ; une
idéologie à laquelle le parti accorde une valeur absolue et qui
devient la vérité affirmée de 1'État; le contrôle par le parti de 1'éco-
nomie, des moyens de communication et de police. Par ces traits,
les régimes totalitaires se distinguent des tyrannies, des despo-
tisines et des dictatures.
Les sociétés génocidaires sont des sociétés où l'État dispose
librement de la vie de ses citoyens. Les sociétés qui engendrent un
parti unique, une police secrète et un appareil militaire consacré à
/'expansion géopolitique sont des sociétés génocidaires en puis-
sance et les États totalitaires représentent la forme la plus accom-
plie de ces États criminels. Le génocide n'est pas nécessaire à leur
maintien ou à leur développement, et il peut advenir que son prix
soit tellement élevé que les dirigeants d'un État préfèrent ne pas y
recourir, mais il reste une solution qu'aucun obstacle moral
n'interdit d'envisager. De même, le génocide peut être perpétré
par des États non totalitaires, mais le totalitarisme réunit toutes
les conditions permettant/' exécution de ce crime, et son étude per-
met de mieux appréhender la menace génocidaire.
Le totalitarisme - ainsi que l'analyse Hannah Arendt [4] - a
inventé une méthode de domination permanente de tous les indivi-
dus dans toutes les sphères de la vie. Il s'est attaché à détruire le
lien social entre les citoyens afin de réduire le multiple en un. L'indi-
vidu avait été le prétexte à la déstructuration d'un ordre ancien. Il se
trouve nié dans un système où 1'unité se fonde sur la peur de la dif-
férence. Le totalitarisme observe scrupuleusement sa loi, une loi
qu'il a redéfinie en la vidant de ses normes de bien et de mal fondées
sur la conduite individuelle. La loi cesse d'être un cadre stable : elle
est 1'expression du mouvement et est utilisée pour fabriquer
72
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

1'Homme nouveau et sacrifier dans ce but les parties au tout. Par la


bureaucratie, 1'État assure et maintient son emprise sur toutes les
activités sociales. Par l'idéologie, qui se résume en une conception
du monde, il contrôle 1'homme en totalité. Il gagne les masses par la
propagande en matraquant des slogans, en émettant des prophéties
et en dénonçant des complots imaginaires. Ces discours n'ont pas à
justifier l'absurdité et l'irrationalité de leur contenu: ce sont ces
caractères qui les rendent efficaces. Le but de cette propagande n'est
d'ailleurs pas de convaincre mais de permettre la mise en place de
1'organisation avant que les mensonges soient éventés.
Les régimes totalitaires disposent d'une élite au centre de laquelle
se place le chef. Cette élite s'est emparée du pouvoir comme d'une
place forte. Elle est consciente d'avoir quitté le monde ancien et ses
valeurs normatives. Elle s'engage dans la voie de la démesure avec
pour objectif la conquête du monde. La terreur exercée par la police
secrète consolide son pouvoir. Dans sa progression vers 1'universel,
le régime ne cesse de buter sur de nouveaux obstacles, des « enne-
mis objectifs » qui ne sont pas des ennemis réels mais les produits de
ses fantasmes. Dans cette quête de la« désolation»- au sens éty-
mologique du mot-, 1'État totalitaire est capable, sans aucun béné-
fice, de liquider par millions des gens entièrement innocents à son
égard, des« criminels sans crime».
Le totalitarisme est la forme extrême d'une déviation criminelle
et il obéit à des lois sociologiques qui régissent les comportements
humains. Nos sociétés modernes contiennent toutes des germes de
totalitarisme. Les pouvoirs institués représentent pour les États une
menace constante de tentation totalitaire. Toute institution - tout
Un- tend selon une pente naturelle vers le Tout. Les pouvoirs, rap-
pelle Michel Foucault, se répartissent dès 1'Age classique en fonc-
tion des savoirs. Le pouvoir est le tissu même de la réalité sociale et
toute conduite entre nécessairement dans une grille étalonnée. Celui
qui accepte d'être un citoyen accepte le châtiment en même temps
que l'ordre des lois et, si les citoyens d'un pays totalitaire n'ont le
choix qu'entre le statut d'exécutant et celui de victime, les citoyens
des autres États sont, eux aussi, confrontés aux menaces de dérive
des pouvoirs. La mutation du rêveur en assassin n'est pas un
accident de 1'histoire, mais le mécanisme constant de toute structu-
73
L'ÉTAT CRIMINEL

ration sociale, « un effet de structure qui n'a rien à voir avec les
bonnes volontés individuelles, mais qui renvoie au mystère du
pouvoir 13 ».

L'autre

La victime d'un génocide est un groupe humain: ainsi la définit la


Convention. Parlant du groupe, la Convention se réfère à la compo-
sante genos du mot « génocide ». Genos signifie la race- et non le
peuple, ethnos - mais aussi la famille originelle. Comme le sub-
stantif« groupe » lui paraissait trop imprécis, le législateur lui adjoi-
gnit des adjectifs qui, en précisant la nature des groupes concernés,
restreignaient la portée du document. La situation d'un groupe au
sein d'un État définit plus le risque génocidaire que la nature de ce
groupe. Tout État moderne est divisé en groupes et contient des
minorités nationales, ethniques, religieuses, politiques et culturelles,
une division qùe l'État contient et surmonte dans l'exercice normal
de son pouvoir. Les considérations complémentaires sur la nature
du groupe, comme sur le caractère relatif ou total de la destruction
de celui-ci, sur la cruauté dans l'exécution du crime et le nombre
des morts ne permettent pas d'identifier le génocide. Un groupe qui
fait obstacle à 1'unité de 1'État sera détruit en partie ou en totalité
selon qu'Ille considère assimilable ou non. Il sera détruit en tota-
lité s'il est jugé non assimilable, et cette volonté de destruction se
poursuivra à travers les générations : le meurtrier tuera dans les
enfants la menace de reconstituer un groupe ; il supprimera même
toute possibilité de reproduction. Le groupe ne sera détruit qu'en
partie si l'élimination de ses éléments représentatifs- chefs, intelli-
gentsia ou tous les hommes adultes - suffit à le faire disparaître en
tant que tel. Le restant peut alors être assimilé.
L'autopsie de la victime -la « victimologie »-n'apporte rien de
plus à l'analyse du concept de génocide. C'est l'assassin, et lui
seul, qui conçoit et exécute le crime. L'Un est majuscule, l'autre
minuscule. La victime d'un génocide est une minorité dont un pou-
voir se débarrasse en l'exterminant ou en la réduisant à une infime
74
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

fraction quel que soit le caractère qui individualise cette minorité.


Cette mise au point implique une définition du groupe. A l'ori-
gine, le groupe est la cellule qui émerge des premiers rapports entre
les hommes : la famille, le clan, la tribu. Puis il prend un sens plus
large: le groupe est formé de la réunion d'individus autour d'un
principe, que cette réunion soit naturelle -même lieu de naissance,
même éducation, même foi, même traditions - ou produite par
1'adhésion à une idée. Quand des gens sont réunis par hasard- pas-
sagers d'un train ou d'un avion- ou pour une raison relative-
spectateurs d'un théâtre, d'une manifestation sportive, participants
d'un meeting -, ils constituent un groupe précaire, mais c'est là
une situation liminaire. Le groupe exprime, en fait, un ensemble de
relations et de correspondances ; il n'est ni la foule ni la masse. La
ville représente également la limite du concept de groupe. Dans le
passé, la ville était fondée sur un principe identifiant : le peuple
était la ville, 1'ennemi était une ville. Au xxe siècle, la ville est
depuis longtemps diversifiée. A Hiroshima comme à Dresde, tout a
été détruit et ce n'était pas un génocide. La destruction d'une ville
n'est pas nécessairement un génocide. A Hiroshima et à Dresde,
les Japonais et les Allemands n'ont pas été tués comme Japonais et
Allemands, mais comme ennemis. On peut qualifier ces bombarde-
ments de crimes de guerre, pas de génocide. Plusieurs spécialistes
du génocide condamnent l'aveuglement de ceux qui, en excluant
certaines catégories de meurtres collectifs du cadre du génocide,
offrent aux bourreaux d'autres façons de tuer. Il est essentiel de
préserver la clarté d'un concept et ce n'est pas abandonner
d'autres victimes aux mains d'un meurtrier potentiel que de distin-
guer différentes formes de réunion des hommes.
Le groupe n'est d'ailleurs pas toujours une réalité sociale. Son
identité peut avoir été façonnée par les fantasmes du meurtrier. Le
groupe est alors fictif,« regroupé», formé d'individus qui n'avaient
pas tous choisi de vivre ensemble. En effet, l'autre est d'abord une
représentation de l'Un qui le perçoit comme une menace qu'Il doit
réduire d'urgence avant qu'il n'ait les moyens de le supplanter ou de
le détruire. Peu importe alors ce qu'est l'autre réellement puisqu'il
est regardé à travers le prisme de l'Un. L'autre est d'autant plus
menaçant qu'il est plus proche. On peut, à ce propos, distinguer deux
75
L'ÉTAT CRIMINEL

catégories de groupes : le groupe à l'intérieur de l'État, perçu


comme un corps étranger irréductible à l'assimilation ; le groupe
extérieur, désigné comme barbare ou sauvage. Intérieur ou extérieur,
le groupe est un pluriel rassemblé par une différence- etc' est cette
différence que l'État veut éradiquer, non des individus-, il exprime
ou symbolise une résistance à un principe unificateur.

Les groupes menacés

L'auteur d'un génocide est souvent un autre groupe parvenu à se


préserver de la destruction en constituant un État. La nature des
groupes victimes s'est transformée avec le temps. Les génocides
du passé frappaient des groupes religieux ou extérieurs aux fron-
tières des empires ou des royaumes. Aujourd'hui, la plupart des
génocides sont domestiques : le génocide est un phénomène des
sociétés plurales. Dans ces sociétés, même si les groupes vivent
ensemble et participent à l'économie du pays, une certaine disso-
ciation est souvent maintenue : inégalité de participation à 1' appa-
reil de 1'État, cristallisation de la mémoire collective autour d'un
passé historique de conflit, maintien des différences religieuses et
culturelles [32, p. 200]. Il demeure donc une identité des groupes
fondée sur la nationalité, 1'ethnie, la race ou la religion. Au groupe
dominant s'opposent des «groupes otages». Ceux-ci, bien que
directement impliqués dans les relations sociales, sont perçus
comme étrangers même s'ils sont domiciliés dans le pays depuis
plusieurs générations. Ils sont en risque permanent, un risque
aggravé dans les périodes de changement social ou de fragilité du
groupe dirigeant qui utilise alors comme bouc émissaire le groupe
le mieux adapté à cette fonction d'otage. Les génocides domes-
tiques les plus destructeurs surviennent au cours de luttes pour le
pouvoir entre des groupes ethniques ou à 1'occasion d'un processus
d'autodétermination que le groupe dominant ressent comme un
défi, une menace d'amputation. Dans les deux cas, le processus est
amorcé par le regroupement ethnique. Lorsqu 'un statut particulier
est accordé à l'une des ethnies- ou à l'un des peuples- ou reven-
76
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

diqué par elle, tout fonctionne comme un embrayage. L'escalade


des violences locales entraîne un conflit général. Il se produit ce
que Kuper appelle des «cycles de polarisation» [32, p. 58].
Au contraire des groupes ethniques ou nationaux, les groupes
indigènes survivent dans des zones périphériques. Coupés du
monde extérieur, ils sont jugés irrécupérables, c'est-à-dire inca-
pables de participer au développement économique, ce qui suffit à
justifier leur élimination. Ces groupes ne sont au xxe siècle que la
part résiduelle d'un immense événement qui s'est poursuivi du
xvie au XIXe siècle: le choc meurtrier des cultures. Lorsqu'une cul-
ture forte et une culture faible se rencontrent, invariablement la
faible disparaît, car l'incompatibilité entre les formes de société et
d'économie est totale. C'est ainsi que disparurent la majorité des
Indiens d'Amérique. De même, la destruction des aborigènes
d'Australie fut la résultante d'une incompatibilité entre les Blancs
producteurs de laine et les Noirs chasseurs-cueilleurs [52, p. 245].
La situation prégénocidaire commence avec la perte des droits
civiques. Pour savoir qui est protégé et qui est menacé, il suffit de
poser la question : qui, dans la société, conserve une voix ? Ceux
envers qui 1'État a une obligation sont préservés; ceux qui sont
considérés comme étrangers à la communauté, en dehors d'un uni-
vers d'obligations morales, sont menacés de ségrégation, d'exclu-
sion, d'emprisonnement, d'expulsion ou de génocide. Les tech-
niques de meurtre collectif sont les mêmes pour tous les groupes et
il est évident que 1'on ne peut distinguer les groupes politiques des
groupes nationaux, ethniques, raciaux ou religieux. L'exclusion
des groupes politiques était peut-être nécessaire pour obtenir le
vote de tous les États sur la Convention. Elle n'est pas défendable
dans une perspective victimologique.

Vulnérabilité du groupe

Dadrian définit le génocide comme «la tentative réussie par un


groupe dominant, investi d'une autorité formelle et/ ou pouvant
accéder à 1'ensemble des moyens de pouvoir, de réduire par coerci-
77
L'ÉTAT CRIMINEL

tion ou violence meurtrière le nombre d'un groupe minoritaire dont


1' extermination finale est considérée comme désirable et utile et
dont la vulnérabilité est un facteur majeur contribuant à la décision
de génocide» [15, p. 204].
L'État cherche à éliminer le groupe avec un minimum de
risques. La victime est faible, elle est condamnée à subir son sort,
elle n'a pas les moyens de l'infléchir. Elle peut tout au plus, en
résistant, reculer 1'échéance, non la supprimer. Le meurtrier mène
le jeu et dispose de sa victime comme le chat de la souris. Ce n'est
pas la guerre mais la traque. Ce n'est pas un combat de fauves,
mais la « dévoration » de 1'agneau par le loup. Le génocide est un
crime perpétré contre des victimes impuissantes par des lâches qui
ne courent aucun danger. Solution du moindre risque, il frappe
d'autant plus volontiers un groupe que celui-ci est plus fragile.
La seule faute de la victime - et cette remarque vaut surtout
pour les génocides du xxe siècle - est d'être membre d'un groupe
jugé collectivement coupable par un État qui a besoin de dénoncer
cette culpabilité pour justifier son acte. Elle est donc toujours inno-
cente. Même si l'État peut trouver des arguments réels pour affir-
mer la culpabilité d'un groupe à son égard, aucune raison morale
ne peut justifier son verdict. Ce n'est pas le degré d'innocence des
victimes qui identifie le génocide. L'extrême innocence des enfants
assassinés par un État criminel ne rend pas ce dernier plus cou-
pable du crime de génocide. Il l'était déjà en tuant leurs parents.
Le génocide ne détruit pas des individus mais un groupe. Pour le
meurtrier, la victime a cessé d'être unique; c'est son étiquette, son
appartenance au groupe qui la désigne pour la mort.
La question de la coopération des victimes participe de cette
dérive de la pensée. Les victimes d'un génocide cèdent à une force
majeure, elles n'ont pas la capacité de résister à la puissance d'un
appareil d'État, et il est indécent, même si le fait peut, dans
quelques cas précis, être prouvé par 1'historien ou le spécialiste des
comportements humains, de parler de la victime comme complice
de son assassin.
3

Le paradoxe
de la modernité

Par quelle perverse distorsion la raison a-t-elle enfanté la dérai-


son? Pourquoi le progrès a-t-il été détourné à des fins meurtrières?
Le génocide est, au xxe siècle, le sinistre rejeton des noces noires
du totalitarisme et de l'idéologie. L'un fournit le cadre, l'autre le
mobile. Cependant, les mobiles pour lesquels le génocide est per-
pétré sont indifférents à la constitution du crime : dans 1'absolu, un
génocide pourrait être commis sans mobile idéologique. Pourtant,
il est difficile de percevoir un crime de cette ampleur sans un
mobile passionnel.
La modernité du génocide - si l'on peut sans frémir employer
cette formule, mais c'est bien elle qui exprime au mieux le para-
doxe - est constituée par l'irruption d'une idéologie totalisante,
sinon totalitaire, qui, dans le passé, ne s'exprimait que sous la
forme d'un dogme religieux. Jusqu'au xxe siècle, le génocide est
utilisé rationnellement comme un instrument permettant d' accom-
plir une fin. Roger Smith propose pour s'en convaincre une typo-
logie des génocides reposant sur une« grammaire des mobiles». Il
distingue cinq mobiles : revanche, conquête, bénéfice, pouvoir et
purification. A partir de ceux-ci, il identifie trois types de géno-
cide : le génocide comme châtiment ; le génocide institutionnel,
sanction politique du conquérant; le génocide utilitaire qui exploite
la conquête coloniale - tous les empires avaient à résoudre le
même problème : éliminer sans la tuer leur population excédentaire
en 1'installant sur un territoire dont la population indigène était
exterminée. La plupart des génocides antérieurs au xxe siècle
79
L'ÉTAT CRIMINEL

appartiennent à ces trois types qui relèvent de la conquête et de


l'exploitation coloniale et frappent des groupes extérieurs au terri-
toire de 1'État. La seule exception à cette règle est la persécution
religieuse. Mais elle prend plus souvent la forme d'un jugement
individuel de gens suspects d'hérésie ou de conversion simulée que
de meurtres collectifs. Même dans ces derniers cas, le génocide a
pour but de protéger une foi et non, comme au xxe siècle, de trans-
former la société. Au xxe siècle, le génocide est monopolistique ou
idéologique - donc domestique -: les groupes intérieurs sont
anéantis pour assurer le monopole d'un pouvoir ou pour faire
triompher une idéologie [52, p. 24-27].

La logique de l'idée

La «révolte métaphysique», dont parlait Camus, révolte de


1'homme contre ses conditions d'existence, besoin de refaire la
Création, de la rétablir en y apportant ordre et justice, est la cause
première des génocides du xxe siècle. Cette révolte est aussi
morale. Le désir de salut engendre la nécessité d'éliminer les
impurs parce qu'ils risquent de contaminer ceux qui sont sains.
L'idéologie est un phénomène récent. Ce terme qui apparaît dans
les temps modernes implique qu'une idée peut devenir 1' objet d'un
discours logique : « elle est très littéralement ce que son nom
indique: elle est la logique d'une idée» [4, p. 216]. L'idéologie est
radicale, c'est-à-dire qu'elle saisit chaque chose à sa racine et la
racine de l'homme est l'homme lui-même. La critique de la reli-
gion - le meurtre de Dieu - a abouti à la doctrine de la suprématie
de l'homme, donc à l'impératif catégorique du renversement de
toutes les causes d'humiliation, d'asservissement, d'abandon, de
mépris. L'État s'est substitué à Dieu et à l'homme: il a la liberté de
transformer le passé, de remplacer la vérité avec la même facilité
qu'il remplace l'homme
Les idéologies ne sont pas nécessairement totalitaires, mais,
comme le rappelle Hannah Arendt, elles ont en commun trois
80
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

caractères spécifiques du totalitarisme : elles ont la prétention de


tout expliquer et traitent de l'Histoire, c'est-à-dire de l'enchaîne-
ment des événements, comme si elle obéissait à une loi formulée
à partir d'une idée; elles sont réfractaires à toute expérience;
enfin, « le penser idéologique ordonne les faits en une procédure
absolument logique qui part d'une prémisse tenue pour axiome
et en déduit tout le reste; autrement dit, elle procède avec
une cohérence qui n'existe nulle part dans le domaine de la réa-
lité» [4, p. 220].
Avec 1'idéologie, 1'irrationnel fait retour dans la civilisation des
Lumières qui sacralisait la Raison et le Progrès. Le lien social qui
définit la communauté est rétabli avec la transformation du mythe
par l'idéologie. L'histoire des idées n'est, en effet, le plus souvent
que celle du cheminement des mythes : « Le visage de la vérité est
redoutable[ ... ] Le peuple a besoin de mythes, d'illusion, le peuple
a besoin d'être trompé» (Miguel de Unamuno). Le mythe est un
message adressé à tous les hommes par-delà le temps. Il est per-
manent : toutes les civilisations ont leurs mythes. Il est à la fois
mémoire et prophétie : il dit que l'avenir de l'homme est enfoui
dans son plus lointain passé 14 • Il fournit la réponse unique et défi-
nitive aux questions sur les origines. Il identifie chacun dans le
Tout et unifie le peuple en un seul corps. La pensée gnostique avait
utilisé le mythe pour rappeler les contradictions de 1'homme : il est
ombre et lumière ; bien et mal ; animal et dieu. Mais elle situait ces
principes contradictoires dans un temps et dans un espace imagi-
naires où ils s'affrontaient. L'idéologie dénature le mythe et le per-
vertit. Elle est incapable de percevoir la distance entre 1'esprit et
la lettre, 1'humour et 1'extravagance contenus dans 1'énoncé du
mythe. Elle prend terriblement au sérieux l'imaginaire qu'inter-
prète le mythe et c'est là, dans cette incapacité d'humour, que
l'idéologie se révèle porteuse de mort. L'idée qu'elle véhicule
devient une idée-force, obsédante, vécue comme une conception
du monde. Totalisante, cette idée-force engendre ses certitudes et
fonctionne comme une boussole dont 1'aiguille est bloquée : elle
indique toujours le nord. Comme le faisait avant elle le dogma-
tisme religieux dont elle est le moderne avatar, l'idéologie prône le
salut par 1'exclusion, le triomphe du bien par 1'éradication du mal
81
L'ÉTAT CRIMINEL

et le bonheur des hommes par leur régénération. «L'idéologie


devient d'une part une mythologie abstraite, d'autre part un sys-
tème de mensonges sacrés Is. »

La menace

L'idée d'anéantissement d'un groupe est irrationnelle alors que


son exécution, pour être efficace, fait appel à la logique : telle est la
contradiction première du génocide. La volonté de détruire serait
rationnelle si, en dépit de la démesure de 1' acte, celui qui prenait
cette décision n'avait d'autre choix, s'il s'agissait d'une stratégie
du désespoir devant une situation sans issue. En fait, dans les géno-
cides du passé comme dans ceux du xxe siècle, la menace non seu-
lement n'est pas immédiate, mais bien souvent absente. La volonté
de détruire est un mélange à parts inégales de démence et d'impos-
ture : démence d'une obsession envahissante; imposture d'un
mensonge cohérent maquillant 1' acte et le présentant comme une
autodéfense. Mais ce mensonge est ambigu : 1' assassin croit à sa
mission. Même s'il fabrique la menace, il finit par se convaincre
de sa réalité. Le mythe élaboré, le criminel imagine les moyens de
lever la menace : elle est le premier obstacle au but fixé. Peu
importe que le but soit accessible ou non, la levée de la menace,
elle, est accessible.
L'idéologie propose à l'État moderne une vision profane de la
société relevant d'un principe universel - nation, race ou classe -
qui explique 1' origine de cette société et en résout les problèmes.
Elle identifie tous les individus à la collectivité et leur refuse le
droit de penser. Elle refuse à 1' autre sa différence : il est coupable
d'être ce qu'il est, une différence insupportable. La nature de
l'idée-force définit les exclusions et module l'intolérance. Des
groupes sont condamnés pour demeurer en un lieu, pour y être nés,
pour appartenir à une nation, pour adhérer à une autre foi, à un
autre dogme, pire, pour exister. Le meurtrier définit une incompati-
bilité et ordonne le génocide comme un organisme sécrète ses anti-
corps. Il détruit parce qu'il rejette ce que la logique de son idée
82
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

l'empêche d'intégrer: le racisme condamne dans le gène et anéan-


tit par nécessité; le nationalisme supprime ceux qu'il juge inassi-
milables ; la religion extermine ceux qu'elle ne peut convertir, le
parti ceux qu'il ne peut faire plier.
On peut apparemment, en reprenant la grammaire des mobiles
de Smith, distinguer dans la période moderne deux mobiles au
génocide- selon qu'il est un instrument rationnel pour accomplir
une fin ou l'expression d'une passion- et opposer deux types de
génocide - selon que 1' autre est perçu comme un obstacle ou une
menace. Si 1' obstacle est réel, le crime profite au meurtrier : le
génocide est à la fois utilitaire et monopolistique. Ainsi les colons
ont-ils, durant quatre siècles, nettoyé des continents pour s'installer
à la place des indigènes. Cette forme de génocide assure la transi-
tion entre les génocides du passé et le x.xe siècle où ce crime est
presque toujours idéologique. En fait, la menace est le principal
mobile du crime, qu'il soit perpétré pour éliminer un rival, acquérir
une richesse, terroriser, faire triompher une foi ou une idéologie
-et l'on retrouve ici la classification de Chalk et Jonassohn -, et
cette menace n'est jamais réelle puisque l'auteur d'un génocide ne
court aucun risque et que sa victime est sans défense. Mais elle est
vécue comme une réalité d'autant plus obsédante qu'elle est fic-
tive. Au mépris et à la haine, constitutifs des exclusions, s'ajoute
une composante déterminante : la peur. Plus le groupe est proche,
plus il est faible, plus la conviction d'une menace se renforce. Le
meurtrier se croit victime d'un complot. L'autre est en lui, il cache
sa force sous le masque d'une faiblesse, c'est donc toujours lui qui
est 1'agresseur. La conviction d'avoir été trahi permet au groupe de
fuir la conscience de ses défauts, erreurs et défaillances.« Une reli-
gion est née, son évangile est la légende de la trahison » (Manès
Sperber) 16 • Cette légende est devenue, depuis l'établissement des
régimes totalitaires, un phénomène politique plus considérable que
la trahison elle-même.
Si le groupe cible n'est pas, à 1'évidence, en mesure de détruire
1'État par la force, la menace est décalée : ce groupe menace 1'âme
et non plus le corps de 1'État. Dans cette conception policière de
1'histoire, 1' autre devient 1'Autre. La théorie du complot, explique
Léon Poliakov, est le leitmotiv des propagandes totalitaires : elle
83
L'ÉTAT CRIMINEL

cimente 1'union contre un ennemi désigné comme responsable de


tout le mal et elle fournit la cause première des malheurs et des
catastrophes 17 • Le phénomène du bouc émissaire est commun à
toutes les cultures et religions : le meurtrier le choisit au plus
proche de son histoire; c'est celui que tant de démagogues ont
désigné comme le responsable du malheur du peuple. Avec l'appa-
rition des idéologies vécues comme de nouveaux messianismes,
le persécuté devient le persécuteur. Les valeurs et les codes sont
inversés depuis la Révolution française : les signes droite-gauche
- la rectitude et le sinistre ; la référence à 1' avenir et non plus au
passé. Les Lumières libèrent 1'homme des superstitions. Le philo-
sophe entre dans 1'histoire et instruit le monarque. Il se fait pro-
phète et injecte des certitudes dans le corps social. Kant découvre
au fond de la nature humaine une possibilité insoupçonnée de pro-
grès moral ; il conçoit 1'évolution de 1'humanité comme détermi-
née par les lois de la nature humaine et les nécessités de la société,
mais il ne surmonte pas l'antagonisme fondamental de ce qu'il
définit comme 1'« insociable sociabilité ». Hegel annonce 1'avène-
ment d'une ère nouvelle où l'univers s'ouvrira à l'homme pour lui
révéler ses richesses. Enthousiasmé par la Révolution, le jeune
homme se réclame de Rousseau. Puis il change avec son époque.
Alors l'État devient prééminent et le propos s'inverse: la liberté
devient esclavage, 1'émancipation soumission, la fidélité alié-
nation. «Le Weltgeist s'incarne dans le despote, et la conscience
absolue dans une police infâme et toute-puissante » (Manès Sper-
ber) 18. Ceux qui ont repris et développé les idées de ces philosophes
sans hésiter à les déformer ont contribué à construire « 1'une des
aberrations les plus monstrueuses de l'esprit humain»,« l'idée que
le monde existant est si totalement corrompu qu'il est impensable
de l'améliorer, et que, précisément pour cela, le monde qui lui suc-
cédera apportera la plénitude de la perfection et la libération
ultime» 19 •
La philosophie des Lumières a inspiré la Déclaration des droits
de 1'homme et du citoyen. Mais elle a aussi substitué la Raison à la
Foi et aboli cette part d'irrationnel qui déplace la vérité dans l'au-
delà. L'homme devint alors le lieu unique du jeu des certitudes.
Redéfini comme la mesure de toutes choses, il fut investi d'un pou-
84
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

voir jadis réservé aux dieux ou à Dieu. La Raison engendra des


idées qui révélèrent leurs effets nocifs: idée de nation, d'égalité.
Ces idées devinrent totalisantes, destructrices, car non négociables.
Ainsi la Raison se soumit à ces utopies et restitua le matériau irra-
tionnel qu'elle avait voulu détruire en une substance plus explosive
parce que plus contrainte. Où était la faute ? Quelle était la dimen-
sion oubliée? La logique du dernier homme est dans 1'oubli de
l'autre, un oubli fatal, car il n'y a qu'une alternative: ou bien cha-
cun est à la fois l'autre et un autre; ou bien l'Un est contre l'autre.
Le pouvoir ne change pas de nature et, avant 1'apparition du tota-
litarisme, on retrouve dans les mythes révolutionnaires ces proces-
sus de récurrence de l'histoire et d'invariance de ses mécanismes.
Le projet révolutionnaire était fondamentalement éthique. Mais ce
fonds moral préparait le« retour du même». En se dressant contre
l'injustice et l'inégalité, ce projet fonctionnait sur« la nostalgie
d'une totalité parfaite que rien ne viendrait troubler et où 1'égalisa-
tion généralisation serait le garant du bonheur total 20 ».Le révolu-
tionnaire exploitait le désordre mais il exigeait qu'il cessât après
1'instauration du nouveau pouvoir. Il oubliait que le pouvoir a ses
caractères structurels : il ne change pas de nature, c'est un inva-
riant.
L'utopie de la Raison opère une« pseudomorphose »,le rempla-
cement d'une ancienne forme par une autre : elle change le nom de
Dieu et continue à 1'invoquer; elle réduit la barbarie pour instaurer
le progrès qui réintroduit la barbarie. C'est ce paradoxe de la
modernité qu'Horkheimer et Adorno ont tenté de comprendre 21 .
L'idée centrale de la « dialectique négative » exposée par les deux
philosophes de 1'école de Francfort est qu'« une vérité abstraite,
moralement neutre en ce qui concerne les sciences, [peut] en arri-
ver à paralyser ou anéantir 1'homme occidental » (George Stei-
ner)22. La dialectique peut tout légitimer, même son contraire. La
Raison hégélienne « comprend tout et finalement absout toute
chose parce qu'elle a sa place et sa fonction dans le Tout et que la
totalité est au-delà du Bien et du Mal, de la vérité et de la fausseté.
On pourrait même justifier, logiquement aussi bien qu'historique-
ment, une définition de la Raison en termes qui incluraient 1'escla-
vage, 1'Inquisition, le travail des enfants, les camps de concentra-
85
L'ÉTAT CRIMINEL

tion, les chambres à gaz et les préparatifs nucléaires » (Herbert


Marcuse) 23.
Pourquoi l'humanité sombre-t-elle toujours dans une nouvelle
forme de barbarie? L'autodestruction de la Raison est-elle une
aporie ou peut-on tourner cette contradiction en apparence insur-
montable en cherchant la cause de cette régression de la Raison
vers le mythe dans la Raison elle-même, paralysée par la crainte
que lui inspire la vérité? Les Lumières avaient pour but de libérer
les hommes de la magie et de la peur par la destruction des mythes.
En fait, la Raison, qui s'était crue à 1' abri du mythe, « éprouve une
terreur mythique à 1'égard du mythe. Elle découvre sa présence
non seulement dans les concepts et les mots restés obscurs, comme
le croit la linguistique sémantique, mais dans toute revendication
humaine qui ne se situerait pas dans le cadre téléologique de
l'autoconservation 24 ». Elle ne parvient pas à s'accomplir. Le
savoir devait démontrer la supériorité de 1'homme et il se révèle
capable de détruire la nature que 1'homme voulait protéger et
1'homme que ce savoir devait transformer. La destruction des
mythes par la Raison démontre l'inutilité des sacrifices, puisque
dans les temples de la Raison triomphante on réinstitue le sacrifice.
C'est là une contradiction insoluble: l'ordre transforme le bonheur
en parodie du bonheur lorsqu'ille sanctionne, et il ne procure le
bonheur que là où il le proscrit. Le vieil obscurantisme du dogme
religieux a été remplacé par celui, encore plus contraignant, de la
vérité scientifique et rationnelle. Les vérités positives qu'expriment
les lois scientifiques ont emprisonné 1' avenir. Dans cette part
d'irrationnel que contient toute idéologie et dans l'espace ima-
ginaire qu'elle ouvre - un espace où le monde est recommencé
dans un avenir radieux - se développe 1'obsession par laquelle le
discours du dogme subordonne l'accomplissement de l'Idée à
1' anéantissement de 1' autre.
4

L'intention

Dans la définition de Lemkin, l'intention est une composante


nécessaire du crime. La Convention le souligne dans son article II :
«commis avec 1'intention de détruire en totalité ou en partie».
Comment prouver l'intention, demande Leo Kuper? Un gouverne-
ment accusé de génocide peut facilement rejeter 1'intention. La
preuve d'intention est d'autant plus difficile à établir que le législa-
teur a ajouté un nouvel élément de spécificité du crime : il faut
vouloir détruire le groupe comme tel, ce qui, s'inquiète Leo Kuper,
empêche d'inclure dans le cadre des génocides les bombardements
destructeurs de la Seconde Guerre mondiale [34, p. 14]. D'autre
part, l'intention n'est pas le désir, et la volonté d'anéantir un
groupe s'exprime par le passage à 1'acte. Le débat qui oppose les
théoriciens du crime de génocide est sur ces points particulière-
ment ouvert: il porte sur la nécessité et sur la nature de l'intention.
On pourrait croire qu'il suffit de prouver 1' intention pour établir
qu'il y a eu génocide et affirmer : seule une destruction planifiée
-un« plan concerté», disait Lemkin- peut être qualifiée de géno-
cide. Par cette affirmation, on suppose qu'à un moment donné le
ou les dirigeants d'un État ont décidé de supprimer un groupe
humain et d'interdire à ses membres sinon de vivre, du moins
d'exister en tant que membres de ce groupe ; on suppose donc
qu'un petit cercle de dirigeants s'est réuni dans ce but, et qu'un
seuil, le seuil génocidaire, a été franchi entre ce que 1'on dit ou ce
que 1'on rêve de faire et ce que 1'on fait réellement. Ce seuil géno-
cidaire marquerait aussi le moment du retour de la logique dans un
processus jusqu'alors dirigé par l'irrationnel: pour perpétrer son
87
L'ÉTAT CRIMINEL

crime dans les meilleures conditions, le meurtrier utilise ses com-


pétences et les moyens techniques dont il dispose. Or il est diffi-
cile, sinon impossible, de situer ce moment. L'historien qui, faute
d'un tribunal, fait fonction de juge d'instruction, ne peut inculper
un État suspect de génocide sur des déclarations faites dans des
articles ou des discours. Un procès pour génocide ne saurait être
un« procès d'intention», que cette intention soit exprimée par des
hommes qui ont le pouvoir de décision- c'est-à-dire de passage à
1' acte - ou par des propagandistes fanatiques qui ont une fonction
de stimulation. Cette affirmation d'une volonté de destruction
dépasse ses effets et, bien souvent, n'est pas suivie d'effets. Elle
n'a pas valeur de preuve et il faut se garder de 1'utiliser comme
telle. Elle révèle cependant une atmosphère criminelle, identifie
une menace et appelle une interprétation, mais pas dans le sens
d'une linéarité téléologique. Elle est tout au plus une étape, car,
sans cette affirmation et sans la réaction qu'elle aurait dû provo-
quer dans une société «saine» -c'est-à-dire ayant conservé ses
défenses immunitaires -, les séquences ultérieures se produiraient
moins facilement.
En fait, ce moment où se manifeste 1'intention de détruire repré-
sente un carrefour où se réunissent deux voies : 1'une invisible,
engendrée par une idée-force; l'autre apparente, jalonnée par les
étapes de l'installation d'un pouvoir totalitaire. Les systèmes totali-
taires entretiennent une ambiguïté : ils affirment leur volonté de
rompre avec le passé libéral au nom de la morale et du Bien, et
cette volonté de bien faire se transforme en Mal absolu. Ils tien-
nent un double discours, celui de la mystique et celui de la tech-
nique, de la planification et de la science 25 • Avec le progrès techno-
logique et la radicalisation des idéologies ont été engendrés
simultanément les moyens et le désir de détruire des groupes
humains. L'exécution d'un génocide est étirée sur une longue
chaîne de services où les responsabilités sont diluées et où l'inten-
tion est difficilement séparable de la réalisation. L'enquêteur qui
remonte des actes au désir est incapable d'isoler le moment du pas-
sage à 1' acte sur lequel il doit fonder son incrimination.
Israel Charny pousse plus loin l'argumentation. L'exigence de la
preuve d'intention, dit-il, est un faux débat sur la violence structu-
88
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

relie qui, par des mécanismes variés, peut détruire des vies avec ou
sans programme planifié. Dans le monde moderne dirigé par des
forces anonymes et amorphes, le débat sur 1'intentionnalité est ana-
chronique. La violence structurelle crée une atmosphère criminelle
qui rend le principe d'une destruction massive si normal que les
individus qui pratiquent cette violence ne moralisent pas leurs actes
et ne réfléchissent pas sur leur intention : le problème « ne réside
pas dans la difficulté de démontrer ce que signifie, psychologique-
ment parlant, l'intentionnalité, mais plutôt dans le manque d'atten-
tion prêté à ces processus de destruction qui, bien que massifs, sont
tellement systématiques et systémiques, et, par conséquent, sem-
blent si normaux que la plupart des individus concernés à un
moment quelconque du processus de destruction ne ressentent pas
le besoin de moraliser leur décision ou même de réfléchir sur les
conséquences de leurs actes» [52, p. XVI]. Plutôt que de chercher
à préciser le moment où la décision est prise à distance par un petit
groupe, il importe de comprendre les structures et les systèmes afin
de déterminer quelles violences structurelles, quels systèmes,
quelle organisation sociale facilitent le génocide. D'où le double
postulat posé par Charny : moins une société est accessible à la vio-
lence, plus le risque de génocide est faible - affirmation qui est à la
base de la classification d'Horowitz; moins les citoyens sont
dépassés par des forces anonymes, moins ils risquent d'être impli-
qués comme auteurs d'un génocide.
Peut-on, dans les temps modernes, faire 1'économie de la preuve
d'intention pour affirmer le génocide? Pour Tony Barta, l'élément
le plus important est la relation entre civilisation et génocide. Barta
reprend 1'exemple classique de 1'occupation coloniale de 1'Austra-
lie. Une nation comme l'Australie, explique-t-il, est fondée sur le
génocide : un pays a été conquis par un peuple qui a dépossédé un
autre peuple et l'a détruit sans qu'il y ait eu intention initiale du
gouvernement. Lorsqu'on remonte la chaîne des causes de ce
génocide, on en trouve 1'origine dans les transformations de 1'éco-
nomie anglaise. La Grande-Bretagne, contrainte de déplacer son
élevage et d'éliminer un excès de population, transporta des
colons, en majorité des convicts - c'est-à-dire des criminels -, en
Australie. Là, une double incompatibilité se manifesta : le système
89
L'ÉTAT CRIMINEL

aborigène était tout aussi incompatible aux colons anglais que le


système de colonisation 1'était aux aborigènes ; 1'élevage des mou-
tons était incompatible avec 1'usage de la terre par les aborigènes.
La coexistence était impossible. Les aborigènes n'avaient d'autre
choix que de résister, les colons que d'extirper la menace aborigène
[52, p. 237-251]. D'où la distinction entre un État génocidaire où le
projet est délibéré et une société génocidaire qui n'a pas de projet,
mais où la lutte pour la vie a les mêmes conséquences. Il est facile
de retourner 1' argument et de démontrer que si, dans une société
génocidaire, 1'appareil bureaucratique peut officiellement protéger
un peuple colonisé, celui-ci n'en reste pas moins soumis à des pres-
sions incessantes qui produisent le même résultat qu'un projet cri-
minel délibéré, et qu'en fait seuls 1'hypocrisie et le cynisme distin-
guent un État génocidaire d'une société génocidaire. Un État
comme l'État national-socialiste était convaincu d'avoir à résoudre
le même problème que les empires coloniaux : éliminer un excès
de population en le transférant sur des terres colonisées et la diffé-
rence entre les deux systèmes politiques se situait dans le cynisme
avec lequel cet État acceptait les conséquences de sa politique sur
les populations slaves de 1'Est. C'est le même débat sur les struc-
tures criminelles de 1'État qui oppose - on le verra à propos du
génocide juif - intentionnalistes et fonctionnalistes. Il convient là
encore de se garder des classifications et des typologies qui
enferment le discours. Plutôt que de distinguer deux groupes
de génocides selon qu'ils sont commis par un État ou par une
société génocidaire, il est préférable, dans une analyse ponctuelle
de chaque situation génocidaire, de faire la part de l'intentionnel et
du structurel.
Les spécialistes du génocide sont, sans possibilité de compromis,
divisés sur la question de l'intention. Chalk et Jonassohn affirment
que, si un groupe humain est presque totalement éliminé sans que
personne ait eu l'intention de le faire, ce n'est pas un génocide. Ils
reconnaissent que cette preuve par nature est souvent difficile à
établir. Les documents manquent et ceux qui existent ne sont pas
toujours fiables : il y a des preuves rapportées de génocides qui
n'ont pas eu lieu et des génocides qui ont eu lieu et qui n'ont pas
été rapportés [52, p. 16]. Faute de preuves tangibles, il est des
90
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

meurtres collectifs qui échappent au scalpel de 1'historien : il n'est


pas compétent pour en parler.
Charny s'élève avec vigueur contre cette réduction du concept
de génocide. Pour lui, la définition de ce crime est une question de
simple bon sens : si un grand nombre de gens sont mis à mort par
d'autres, cela constitue un génocide, à moins que 1' on ne puisse
raisonnablement prouver 1'autodéfense [ 1, t. 1, p. Xll]. Il suggère
d'inclure dans le concept de génocide tous les cas de meurtre col-
lectif d'un groupe et de distinguer parmi ces génocides un type par-
ticulièrement grave, le génocide intentionnel. Eric Markusen, qui
englobe dans un même concept génocide et « omnicide » - un
crime qui a eu lieu et une menace, la menace nucléaire -, va plus
loin et devient agressif : « Quand la planète Terre sera devenue une
morgue débordante pour des millions de gens, il sera trop tard pour
se rappeler la stupidité des spécialistes du génocide qui se sont dis-
putés pour limiter sa définition à 1'intention pure de détruire un
groupe cible spécifique dans sa totalité ou sa presque totalité et qui
abandonnent tous les autres cas de meurtres collectifs dans une
autre catégorie » [ 1, t. II, p. XXIV]. Cette accusation pourrait se
justifier par la nécessité de prévenir le génocide, mais Markusen
spécule sur l'impact médiatique du mot «génocide». Si l'on suit
son raisonnement en élargissant le concept à tous les meurtres col-
lectifs, on condamne à 1'oubli les victimes des répressions indivi-
duelles.
Comme il faut ici choisir, je maintiens que le génocide n'est
qu'une catégorie criminelle, l'une des formes extrêmes de crime
contre l'humanité, que tous les massacres collectifs ne sont pas des
crimes contre l'humanité, et que ce n'est pas offenser la mémoire
des victimes d'un meurtre de masse que de les inclure dans une
autre catégorie criminelle que celle de génocide si la preuve rai-
sonnable d'intentionnalité ne peut être apportée. L'intention est
plus facile à prouver que le moment du passage à l'acte. L'examen
des structures génocidaires et des conditions d'exécution du
meurtre, la similitude des techniques observée en des lieux diff-
érents, la continuité dans le temps permettent d'affirmer le
caractère inexorable d'un plan d'extermination sans qu'il soit
nécessaire de produire la preuve écrite de l'existence de ce plan.
91
L'ÉTAT CRIMINEL

En dépit de ses ambiguïtés, le génocide se distingue des autres


crimes collectifs par l'intention de détruire un groupe humain et
de le détruire en tant que tel.
Lorsque les dirigeants d'un pays constatent que leurs propres
citoyens menacent l'existence d'un groupe humain, ils ont le pou-
voir de mettre un terme à cette illégalité. S'ils ne le font pas, ils
sont complices du crime, plus, ils affirment leur intention de le lais-
ser s'accomplir, à moins qu'ils ne conservent pas le contrôle réel
du pouvoir. L'intention de laisser faire vaut, pour un État, 1'inten-
tion de faire. Toute spéculation à ce niveau de responsabilité sur
l'intention et la fonction, c'est-à-dire sur la non-préméditation,
revient à conseiller au meurtrier 1'hypocrisie et le camouflage dans
1'exécution de son acte plutôt que le cynisme.
5

L'exécution du crime

L'exécution du crime s'étale sur une longue période. Le géno-


cide est le moment final d'une crise annoncée par des prodromes et
qui se déroule par étapes sans que sa nécessité apparaisse au début
de cette crise, alors que sa menace se précise avec 1'aggravation de
la crise. La connaissance de cet engrenage permettrait d' appréhen-
der le risque génocidaire par une lecture des événements. Les pre-
miers actes de discrimination, les premières agressions physiques
précèdent les étapes programmées de la destruction : dénationalisa-
tion, expulsions, expropriations, massacres, déportations. Ces
temps ne se succèdent pas mais s'enchevêtrent. De même, le pro-
cessus se ralentit ou s'accélère en fonction des pressions exté-
rieures.

Rhétorique génocidaire

Il n'y a pas un langage de 1'extermination. Pourtant, à chaque


étape de la perpétration du génocide - comme d'autres meurtres de
masse -, le langage est utilisé pour déshumaniser les victimes,
mobiliser les masses pour les détruire et nier le meurtre. La fonc-
tion première de ce détournement des mots est d'amortir 1'effet des
actes sur les consciences et de neutraliser le sentiment de culpabi-
lité des exécutants [1, t. II, p. 386-395]. La rhétorique génocidaire
n'est certes pas la même dans des génocides élaborés sur des bases
93
L'ÉTAT CRIMINEL

idéologiques et des destructions de tribus indigènes. L'usage des


mots à des fins criminelles est en relation directe avec le dévelop-
pement bureaucratique et technocratique. C'est un usage conscient,
l'instrument d'une politique criminelle de l'État.
Ces schémas sémantiques sont difficiles à analyser. Le langage
est instable et le sens des mots souvent lié à des situations, à des
événements. La langue est à la fois le reflet et le miroir d'une expé-
rience culturelle, sociale et politique. Les événements sont définis
par le langage utilisé pour les décrire et celui-ci, à son tour, modèle
les sentiments et les perceptions de l'opinion publique. D'autre·
part, le langage est le véhicule du mythe; c'est par lui que les
mythes deviennent un outil de destruction.
Le premier temps du génocide, la suppression de l'identité de la
victime, est d'abord accompli par des mots. L'État manipule la
langue comme il manipule 1'histoire. Le discours politique et la
propagande désignent le groupe cible et en préparent le sacrifice
par un artifice verbal: la déshumanisation. Les pratiques totali-
taires, explique Jean-Pierre Faye, ne sont possibles que si elles sont
rendues acceptailes par le langage 26 • Noam Chomsky va plus loin:
« Le simple fait d'énoncer des langages justifie, rend acceptables
et même produit d'immenses massacres d'hommes, de femmes et
d'enfants 27 »,un propos que ce linguiste avait oublié lorsqu'il mit
son prestige au service d'une cause ignoble en préfaçant en 1980 le
livre de Faurisson. Le suffixe « cide » est employé pour désigner
des produits qui ont pour fonction de détruire ou d'empêcher le
développement de germes, d'animaux ou de plantes nuisibles: fon-
gicides, bactéricides, pesticides, insecticides, herbicides. Pour
détruire un groupe, il est indispensable de le dénaturer au préalable,
de le ramener à un niveau inférieur à celui de 1'humain, celui de
l'animal ou de l'objet. L'extrême recours à son anéantissement
trouve sa justification dans cette déshumanisation. Ce procédé a
ses règles sémantiques. Le monde animal est une source fertile en
métaphores et en métonymies de déshumanisation. D'autres font
référence à la maladie et les métaphores s'adaptent à 1'actualité
médicale. Ce recours à l'imagerie des maladies déclenche une
réaction de répulsion et appelle une solution thérapeutique. Pour se
défendre de tuer des hommes, le meurtrier utilise à leur propos le
94
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

vocabulaire du désinfecteur, voire du médecin. Il aseptise, il traite,


il guérit. L'effet métaphorique est produit par le substantif et non
par l'adjectif. Les insultes usuelles des langages totalitaires dési-
gnant les ennemis du régime - rats visqueux, vipères lubriques,
chiens enragés, etc.- sont, dans une perspective criminelle, rame-
nées au substantif qui suffit à assimiler la future victime à une ver-
mine, à un parasite, à un bacille, à un cancer. Cet usage est ancien
-Hitler reprenait pour désigner les Juifs les mots de Luther-, mais
l'effet est décuplé par les pratiques totalitaires qui sélectionnent les
images pour suggérer soit l'impureté soit la nature morbide du
groupe cible. En transformant sa victime, le meurtrier inverse le
sens du crime : de négatif, 1' acte devient positif, une mesure
d'hygiène ou une intervention chirurgicale. La société doit se pré-
server de la souillure et extirper le cancer. Le meurtrier multiplie
les antithèses et lance ses anathèmes. Il se réfère à une morale et
oppose les signes : 1' agneau de Dieu à la prostituée de Babylone ; le
sain au malade; le bien au mal; le fidèle à l'infidèle; le prolétaire
au bourgeois ; le patriote au traître 28 • La destruction n'est plus
autorisée, elle est imposée. Après avoir adapté son langage à son
idéologie, devenu le bras de son Dieu, de son peuple, de sa nation,
le thérapeute n'a plus qu'à frapper le groupe paria - le mot
«paria», emprunté au système des castes de l'Inde, plaçant le
groupe en dehors des limites de la société humaine, une exclusion
qui prépare le génocide. Le thérapeute assainit, purifie, évacue,
exonère. Par ce geste, il assure son salut, le sien et celui des siens,
dans ce monde ou dans 1'autre. Cette falsification du langage abou-
tit à une inversion de la pensée : la guerre devient la paix, 1'escla-
vage la liberté, le meurtre une thérapeutique. Elle occulte la réalité
et facilite l'exécution du meurtre. La bureaucratie utilise les arti-
fices de la propagande pour aplanir la voie et transformer par le jar-
gon et 1' euphémisme le crime en thérapeutique.

95
L'ÉTAT CRIMINEL

Structures génocidaires

L'agression verbale sonne le glas. L'usage de certains mots,


de certaines formules, la création de certaines associations d'idées
sont déjà les instruments d'une pratique criminelle. Lorsqu'en
temps de crise les dirigeants d'un État appellent à déshumaniser
un groupe de citoyens, ce groupe est en danger immédiat. Mais la
première étape de la persécution des membres d'un groupe cible
est la suppression de leurs droits civiques. La destruction de laper-
sonne juridique d'un citoyen 1'exclut de la communauté politique.
« La fabrication massive et démentielle de cadavres est précédée
par la préparation historiquement et politiquement intelligible de
cadavres vivants» [4, p. 185]. En bon chasseur, le meurtrier pré-
pare sa victime à 1'hallali. Il fait d'abord disparaître ses protections
légales. La promulgation de lois qui transforment le citoyen en
apatride consacre une rupture avec le droit naturel, légitime le
recours à un principe supérieur- Nature, Dieu ou Histoire- et
confère à ces lois une valeur transcendantale. Cette exclusion de la
communauté contribue, comme le langage qui 1' avait précédée, à
placer les futures victimes « en dehors de 1'univers sacré d' obliga-
tion morale » (Helen Fein), une obligation fondée sur la relation
commune des citoyens avec une source sacrée, humaine ou divine,
d'autorité. L'individu n'a pour toute défense contre l'État que les
droits de 1'homme qui affirment que chaque être est unique, ni plus
ni moins. Le déni de citoyenneté est un déni d'individualité. Il
autorise le recours à des mesures extrêmes. Pour les membres du
groupe cible exclus de la famille nationale - donc de la famille
humaine -, les barrières morales sont levées.
En présentant le groupe cible comme 1'unique responsable de
tous les maux, l'État n'affirme pas sa volonté d'anéantissement,
même s'il la glisse dans ses propos. Il organise l'exclusion de sa
future victime. Banale dans toute société non démocratique,
1'exclusion d'un groupe minoritaire par discrimination transforme
insensiblement le regard de la majorité: elle crée une différence et
96
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

met 1' accent sur une déviance. La discrimination prépare la per-


sécution. Elle a le double effet de renforcer 1'hostilité de la majo-
rité envers la minorité exclue - étrangère, elle devient agent de
1' étranger - et de rendre cette minorité visible. Ces conditions
structurelles aménagent la possibilité d'exprimer ultérieurement la
volonté d'anéantissement d'un groupe en rationalisant cette pers-
pective irrationnelle. Le premier éclair était imperceptible. Quand
1'orage éclate, on ne 1'a pas vu venir.

Sélection

Le groupe victime est détruit en tant que tel. Le moment spéci-


fique du génocide, celui qui caractérise ce crime, se situe souvent
avant que le meurtre soit décidé, lorsqu 'une future victime est
identifiée comme appartenant au groupe cible. L'auteur d'un géno-
cide ne tue pas aveuglément. Qu'il ait ou non, alors, l'intention de
tuer, il a préalablement sélectionné ses victimes en les repérant, en
les marquant.
L'appartenance d'un individu à un groupe est en soi une condam-
nation, si le groupe est rejeté. Que cette appartenance soit volon-
taire ou le fait du hasard de la naissance, elle 1'identifie à une com-
munauté. Elle fait de lui le porteur de gènes ou le défenseur d'un
système de croyances ou de valeurs qui offensent ou menacent la
conception du monde qui est celle de 1'État. Les victimes sélection-
nées pour un génocide le sont en fonction de ce qu'elles sont.
Le temps de l'étiquetage est le seul moment où l'individu rede-
vient singulier et cesse d'être un pluriel. L'appartenance d'un indi-
vidu à un groupe n'est pas toujours évidente. La future victime
d'un génocide n'a pas d'uniforme. Il faut donc la reconnaître, la
trier dans la masse, l'identifier afin de la marquer, comme doit être
marquée pour l'abattoir chaque bête d'un troupeau. Cette identifi-
cation peut se faire facilement. En fait, la couleur de la peau, cette
donnée élémentaire du racisme, intervient rarement dans les géno-
cides contemporains où 1'on extermine des proches. Elle se fait
97
L'ÉTAT CRIMINEL

plus difficilement sur le faciès -les risques d'erreur sont nom-


breux, la génétique ne cessant de faire des pieds de nez aux goû-
teurs de race et aux mesureurs de crâne-, sur la langue- identi-
fiante lorsque la victime à sélectionner utilise sa propre langue,
mais elle peut se dérober en empruntant la langue de ses persécu-
teurs et en la parlant sans un accent révélateur-, sur les idées poli-
tiques, les convictions religieuses. La sélection est d'autant plus
difficile à faire que les membres du groupe cible sont mêlés au
reste de la population. C'est pourquoi il est essentiel pour prévenir
un génocide de surveiller le langage et de dépister les structures
génocidaires. Le langage peut diviser les citoyens en chasseur et en
gibier; les -lG.is opèrent une ségrégation qui permet à la police de
mener des enquêtes individuelles, d'établir des fichiers, de marquer
d'un signe distinctif les pièces d'identité.
La sélection ainsi opérée, tout est prêt pour 1'extermination.
Après avoir été identifiées« comme telles», les victimes sont reje-
tées dans 1' anonymat du groupe à exterminer. Auslese, Ausmerze
(sélection, élimination), les nazis avaient résumé au mieux les deux
temps du meurtre.

Planification

Les génocides sont, contrairement aux massacres, dépourvus


de ce climat d'hystérie collective qui conduit à tuer tous ceux qui
sont perçus comme ennemis [52, p. 42]. Cette affirmation est,
certes, trop catégorique. Mais elle rend compte d'un caractère
spécifique du génocide : la planification du meurtre. Même si les
exécutants sont souvent la proie d'une hystérie, les organisateurs
ont, eux, froidement programmé leur crime. L'État avait bien
l'intention de se débarrasser du groupe en tant que tel mais il hési-
tait souvent encore sur les options à prendre : emprisonnement, iso-
lement dans des ghettos, enfermement dans des camps de concen-
tration, déportation, expulsion ou mise à mort. Recours ultime, le
génocide est plus volontiers perpétré dans un climat de violence
98
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

qui rend presque naturelle la prise de décision. La guerre présente


pour le meurtrier le double avantage de dresser un écran de fumée
devant 1' opinion publique internationale et de camoufler son crime
en nécessité militaire. En outre, dans un climat tragique où la mort
est banale, les comportements sont d'autant moins bridés par la
conscience que le groupe cible a été depuis longtemps désigné par
la propagande comme le responsable des malheurs présents.
Le meurtre collectif direct de citoyens sans défense avec l'ac-
cord ou sur l'ordre d'un gouvernement est le problème le plus
grave auquel!' humanité ait été confrontée au cours du xxe siècle.
Un État peut ordonner trois types de meurtre de masse selon qu'il
perpètre un génocide, qu'il décide d'une guerre totale ou qu'il
envisage 1' « omnicide ». Ce dernier terme, proposé par Somerville
en remplacement de la formule « guerre nucléaire » n'a pas de réa-
lité historique, en dehors d'Hiroshima et de Nagasaki. Il n'a donc
pas lieu d'être retenu ici. Par contre, il y a entre les deux concepts
de génocide et de guerre totale de nombreux points communs. La
guerre totale est, selon la définition d'Edward Luttwak, « une
guerre au cours de laquelle une des deux parties au moins perçoit
une menace vitale, où toutes les armes disponibles sont utilisées et
où la distinction entre cibles civiles et militaires est presque com-
plètement ignorée» [52, p. 102 et 120]. Il y eut dans le passé des
guerres totales, à caractère absolu. Après une période relativement
paisible en Europe au x1xe siècle - du moins après 1815 -, les
guerres totales réapparurent au XIXe siècle avec une intensité inéga-
lée. Ce phénomène s'explique par la centralisation de l'autorité
gouvernementale, l'identification de l'armée à la nation- dont la
conscription est la conséquence directe - et par le progrès des tech-
niques. Cette mobilisation totale et le développement des moyens
logistiques élèvent le niveau de destruction de la population civile
qui devient une « cible légitime ». Le taux des morts civils fut de
1 120e au cours de la Première Guerre mondiale, des deux tiers, sur
60 millions de morts, au cours de la Seconde [ 1, t. Il, p. 234]. Il y a
entre le génocide et la guerre totale des identités troublantes :
1'État est le responsable du génocide comme de la guerre totale ; il
entreprend cette mise à mort sous prétexte de sécurité intérieure ;
ces meurtres de masse sont intentionnels et planifiés; l'identité des
99
L'ÉTAT CRIMINEL

victimes n'intervient pas; l'impulsion est donnée par l'idéo-


logie ; ils sont tous deux facilités par la bureaucratie et la technolo-
gie [52, p. 109]. La distinction entre génocide et guerre totale
porte sur la sélection des victimes et les situations respectives des
deux adversaires. Ces situations ne sont pas identiques: l'un des
deux n'a pas les moyens de vaincre - encore moins de détruire -
l'autre. La guerre totale oppose l'Un à l'Un, le génocide l'Un à
l'autre, et celui-ci n'est un adversaire que contre son gré, par une
«adversité» qu'il subit. Le rejet de l'autre traverse l'histoire et il
est souvent difficile de faire la part entre les volontés hégé-
moniques et les susceptibilités nationales qui peuvent engendrer
des guerres totales, et les peurs obsessionnelles qui produisent
des génocides. L'intrication de ces causes transforme la lecture
des événements en déchiffrement. Qu'il soit ou non formulé dans
un document, le plan du génocide définit les étapes du meurtre : le
maintien du secret; le désarmement éventuel du groupe cible; son
déracinement puis son regroupement; la saisie des biens des vic-
times; une seconde sélection éventuelle de ceux que l'on va tuer
immédiatement, de ceux que l'on va d'abord utiliser comme main-
d' œuvre et de ceux que l'on va exclure du processus; la mise à
mort; la disparition des cadavres; la négation du meurtre.

Les outils du génocide

Le progrès des techniques contribue à transformer la tyrannie ou


le despotisme en totalitarisme et la radicalisation des idéologies
engendre un désir plus impérieux de détruire des groupes humains
entiers. La bureaucratie et la technologie facilitent la réalisation de
ce désir.
La bureaucratie surveille le déroulement des différentes étapes
du programme de génocide. Cette « cage de fer» (Max Weber) a
pour fonction essentielle de protéger les exécutants des influences
extérieures en les enfermant dans un cocon moral où les valeurs
semblent préservées. Les membres d'un système bureaucratique
100
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

sont préoccupés par le maintien ou le développement de ce sys-


tème qui représente pour eux une fin en soi. La structure hiérar-
chique permet à chacun de se considérer comme un rouage, et la
division du travail en tâches spécialisées dilue la conscience des
responsabilités. Entre celui qui décide et celui qui tue s'insèrent
des services. Des fonctionnaires tiennent des fichiers, des techni-
ciens construisent des machines, des entreprises vendent des pro-
duits, des employés assurent le transport, des architectes préparent
des lieux d'accueil. Tous ces logisticiens coordonnent les moments
du crime sans s'interroger sur la fin qu'ils contribuent à produire.
L'amoralité est ainsi rationalisée, les frontières franchies sans que
les consciences soient malmenées. « La bureaucratie n'est pas par
elle-même une cause du choix de fins destructrices, mais elle faci-
lite leur accomplissement en rendant 1' obéissance de ses agents
routinière, chacun étant formé à remplir son rôle sans s'interroger
sur les buts de cette action» [20, p. 22].
La technologie amplifie et accélère la puissance de destruction.
Elle aide les assassins en leur fournissant des instruments de plus
en plus performants et en créant une distance physique et émotion-
nelle plus grande entre le tueur et ses victimes. Ce caractère routi-
nier du meurtre encourage le fonctionnaire consciencieux à se
concentrer sur 1' aspect technique de son acte plutôt que sur sa
signification. En lui donnant des outils performants, la technologie
offre au tueur un moyen idéal de lever ses inhibitions et d'adoucir
la « dure réalité » du meurtre.

La négation

Si les théoriciens du génocide débattent de la nature intention-


nelle ou fonctionnelle de ce crime, 1' assassin, lui, n'a pas de doute.
Il sait que le génocide est un meurtre par préméditation et que
1'incrimination repose sur la preuve de la volonté de détruire un
groupe en tant que tel. Il sait qu'il ne sera accusé de génocide que
dans la mesure où il aura matérialisé la menace d'anéantissement
101
L'ÉTAT CRIMINEL

formulée dans son délire idéologique. Il sait aussi que, même s'il a
préparé par des lois scélérates les conditions d'exécution du géno-
cide, il ne peut ordonner cette mise à mort en promulguant une loi
qu'illui faudrait par la suite désavouer s'il devait en rendre compte
devant la communauté internationale. Puisqu'il ne peut légaliser ce
recours extrême par l'invocation d'une autorité transcendantale, il
est condamné à 1'illégalité.
Dans 1'Antiquité, le conquérant se vantait d'avoir exterminé des
peuples afin d'en terroriser d'autres. Loin de dissimuler ses for-
faits, il en tirait gloire et les exagérait même pour paraître plus
redoutable. Depuis que les droits de 1'homme ont introduit la
morale en politique, les auteurs d'un massacre collectif sont accu-
sés de violer les valeurs essentielles de la civilisation et désignés
comme coupables de crime contre 1'humanité. Aucun État n'a- et
c'est la sauvegarde de 1'humanité -les moyens de formuler ouver-
tement sa volonté de faire disparaître un groupe. Le génocide, s'il
est décidé, doit nécessairement être déguisé. L'État ne peut donc
jamais reconnaître son crime et encore moins s'en prévaloir.
Comme il ne peut le dissimuler complètement, cet État criminel,
qui exprime sa déraison dans son discours idéologique, retrouve
dans 1'accomplissement du meurtre une logique rigoureuse. Au
Ive siècle avant J.-C., les Grecs, conscients de l'existence de forces
supérieures, préféraient faire preuve d'intelligence rusée, de metis,
plutôt que de les combattre. De même, pour défendre ses intérêts
chimériques, 1'auteur d'un génocide utilise cette intelligence rusée
dont les traits essentiels sont « souplesse et polymorphie, duplicité
et équivoque, inversion et retournement 29 ». Les cadavres d'un
groupe assassiné sont encombrants. On parvient peut-être avec des
techniques d'incinération à s'en débarrasser complètement, mais il
faudra toujours s'expliquer sur la disparition du groupe. Le meur-
trier doit donc mentir habilement et, sans nier la réalité de la des-
truction de ce groupe, la relativiser, récuser 1'intention et atténuer
les responsabilités. Le succès du mensonge est proportionnel à son
énormité: «L'immensité même des crimes donne aux meurtriers
qui proclament leur innocence à grand renfort de mensonges
1'assurance d'être crus plus volontiers que les victimes qui disent la
vérité» (Hannah Arendt) [4, p. 175].
102
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Toutes les étapes du génocide portent 1'empreinte de la négation.


On la trouve, implicite, dans 1'usage des mots, dans le retourne-
ment dialectique de la déshumanisation qui permet de supprimer
des groupes en invoquant la protection de la civilisation et le res-
pect des droits de l'homme. Pour se dispenser d'expliquer son for-
fait, le criminel exploite 1'opportunité d'une guerre ou étouffe le
vacarme en abaissant le rideau de fer de la censure et de la ferme-
ture des frontières ; il camoufle son crime sous le couvert d'une
légalité d'exception: état de siège, état d'urgence, loi martiale. Dès
la programmation du meurtre, 1'État criminel fabrique les éléments
de la désinformation qui formeront la trame de son futur système
de défense. Il utilise pour y parvenir les moyens traditionnels des
systèmes totalitaires : extorsion de faux aveux par la torture, faux
témoignages, création ou exploitation d'incidents, enregistrement
dans les archives de faux documents, destruction des ordres de
mise à mort qui ont été transcrits dans le secret le plus absolu, chif-
frés et codés, et dont la destruction immédiate a été exigée. Il
exploite les réactions de sa victime qu'il incite à la révolte pour
pouvoir réprimer celle-ci et avancer, après coup, 1'argument le plus
cynique de la dialectique de la négation : accuser la victime d'être
le bourreau.
Un État ne supporte pas une accusation de génocide. Elle colle
comme une ventouse. Si sa culpabilité était affirmée, il se verrait
condamné à une réprobation universelle. Il n'y pas aujourd'hui de
génocide possible sans négation. Aucun État n'est en mesure
d'expliquer son acte en même temps qu'il l'exécute. Aucun État
n'est en mesure de reconnaître avoir conçu, encore moins perpé-
tré, un génocide, même dans un lointain passé, à moins qu'il ne
soit en rupture historique avec ce passé. Pour chaque État, le
génocide est le crime d'autres États. Quand il est sommé de
répondre à une accusation de génocide, l'État criminel n'a d'autre
choix que de refuser cette étiquette et de brouiller les pistes pour
semer le doute sur son intention afin de se retrouver accusé
d'avoir commis un banal massacre que la communauté internatio-
nale passera aux pertes et profits.
Mensonge, distorsion, falsification, tous les moyens sont bons
après le génocide pour refuser d'assumer cet acte, comme ils
103
L'ÉTAT CRIMINEL

1'avaient été pour 1'exécuter. Le criminel avait été lâche, sournois,


pervers, cruel, impitoyable. Il reste cynique et n'éprouve aucun
remords. Il piétine sa victime et 1' accuse, non seulement de 1' avoir
provoqué, mais de 1'avoir tué, lui. Le crime se pare des dépouilles
de l'innocence; c'est l'innocence qui est sommée de fournir des
justifications. Le mal est à nouveau présenté comme le bien et 1'on
foudroie les victimes en flattant les criminels. Puisqu'il y a impres-
criptibilité et qu'il y a toujours des survivants pour demander jus-
tice, 1' assassin s'efforce d'user le temps et de faire naître 1' oubli.
«Les victimes viennent d'entrer dans l'extrémité de leur disgrâce:
elles ennuient», disait Camus. L'État criminel compte sur l'usure
de la pitié et le poids de l'indifférence, mais aussi sur sa puissance
politique qui lui permet de tout monnayer, le pardon, 1'oubli, le
silence et le mensonge.
6

Psychosociologie
du génocide

L'État est le coupable, le groupe la victime, la menace le mobile.


Le meurtre est prémédité et, si l'intention n'est pas toujours déce-
lable, la sélection la révèle. Le langage, la bureaucratie, la tech-
nologie en facilitent l'exécution. Sociologues et philosophes ont
démêlé 1'écheveau du concept. Ils ont traité des sociétés libérales et
du totalitarisme, de la servitude volontaire et de l'idéologie. Ils ont
dit les paradoxes et exposé les ambiguïtés. Mais ils n'ont pas
répondu à la question, celle que tous se posaient à la fin de la
Seconde Guerre mondiale: comment cela a-t-il été possible? Il
faut, pour y parvenir, explorer d'autres champs disciplinaires, ceux
qui justement traitent de la nature humaine. La réponse, au premier
abord, est terrifiante : le génocide est un laboratoire du comporte-
ment humain. La théorie répandue après la chute du nazisme, selon
laquelle ceux qui avaient planifié et exécuté ce crime étaient des
psychopathes, ne peut plus être retenue. Il a été largement démon-
tré depuis qu~ ces criminels avaient une personnalité normale,
qu'ils étaient des individus ordinaires dépourvus de toute hostilité
envers leurs victimes et qu'ils s'acquittaient avec conscience d'une
tâche routinière. Cette situation - commune aux guerres, aux mas-
sacres et aux génocides - révélerait un vice constitutionnel de la
nature humaine : «L'homme est malade de lui-même», disait
Nietzsche. Les deux modèles de base qui tentent d'expliquer la ten-
dance naturelle de 1'homme à la destruction sont très schématiques.
Science des groupes et des organisations, la psychosociologie se
penche sur les rapports de 1'homme et de son environnement. La
105
L'ÉTAT CRIMINEL

psychanalyse accède aux couches profondes de la nature humaine


pour y découvrir les forces d'amour et de mort qui s'y combattent.
Les regards différents de ces deux sciences permettent d'interpréter
les mécanismes qui entraînent des individus à adopter des compor-
tements de plus en plus violents et qui, par un enchaînement de
circonstances souvent incontrôlables, transforment des hommes
normaux en assassins. Mais l'enjeu de ces interprétatiOns est tel
-elles atténuent les responsabilités et distribuent l'innocence-
que, derrière les formulations apparemment rigoureuses de cer-
taines théories, il faut rechercher l'intention cachée. C'est le cas
des observations de Konrad Lorenz sur le comportement et, dans
une dimension plus bénigne, des considérations de René Girard sur
la violence sacrificielle.

Lecture éthologique de la violence

L'éthologie- science du comportement des animaux dans leur


milieu naturel- tente d'expliquer, quand on l'applique à l'homme,
les rapports de l'inné et de l'acquis, c'est-à-dire les rapports entre
les données biologiques inhérentes à l'individu et ses relations avec
son environnement social. Notre société occidentale rêve de décou-
vrir la démocratie idéale qui libérera les hommes de leur tendance
à se soumettre volontairement à un tyran, mais 1'humanité ne peut
éluder la question de la violence interne de tout groupe humain. Au
risque d'énoncer des banalités, on ne peut se dispenser de rappeler
les caractéristiques éthologiques de cet animal dit évolué qu'est
1'homme. Mais cette observation expose à une distorsion. En effet,
on passe volontiers du déterminisme biologique au déterminisme
culturel et l'on en vient à nier la liberté de conscience de l'individu
sous le prétexte qu'il ne peut échapper ni à ses gènes ni à son envi-
ronnement. Cette théorie, exposée par Konrad Lorenz, est aussi
inattaquable dans ses prémisses que 1'était le darwinisme avant que
le social-darwinisme ne le dévoie, mais elle a fait le lit des
concepts pervers de la sociobiologie dont les tenants américains -
106
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Dawkins, Konner et Wilson- déduisent des constantes du compor-


tement humain le caractère inéluctable, puisque inné, de la haine
des autres groupes [92, p. 91-125].
Au départ, des constatations scientifiques. D'un point de vue
génétique et phylogénétique, chaque individu a hérité d'un
ensemble d'instincts indispensables à la vie et à la survie de
1'espèce : faim, sexualité, fuite, agression. Chaque espèce limite ses
actes de destruction à des agressions extérieures à elle. Elle évite,
sauf en cas de surpopulation, toute agression au sein de 1'espèce.
Ce type d'agression, qui est propre à l'homme, est la source de tous
les maux. Pour prévenir son caractère destructeur, les hommes
vivent en groupe et les éléments du groupe tissent entre eux un lien
social, ensemble de codes culturels qui leur permettent de se recon-
naître. Ce lien social est un lien tragique : tout groupe a besoin de
violence. En même temps qu'elle assure la cohésion du groupe,
cette ritualisation culturelle 1'oppose à d'autres groupes. Mais le
comportement humain n'obéit pas seulement à la dynamique
des instincts et à celle de la ritualisation culturelle. Un troisième
mécanisme intervient comme frein : la responsabilité morale. Ce
frein, ajoute Lorenz, est d'une efficacité limitée, car un nouveau
mécanisme apparaît, qui opère un renversement des valeurs et
lève toutes les inhibitions au meurtre: l'enthousiasme militant.
Ainsi s'explique le paradoxe selon lequel des hommes peuvent
commettre les pires atrocités en éprouvant le sentiment d'être dans
leur droit. Les circonstances qui engendrent cette passion du
groupe sont celles qui produisent le génocide : perception de
1'autre comme menace, fabrication d'un objet détestable, présence
d'un chef qui déclenche la réaction meurtrière chez des individus
partageant le même enthousiasme militant. Et Lorenz de conclure
sur un constat pessimiste : on ne saurait ignorer les pulsions ins-
tinctives ni opposer un veto moral pour contrôler 1'agression. Cela
équivaudrait à « vouloir diminuer la pression croissante dans une
chaudière en fermant davantage la valve de sécurité 30 ». Puisque
l'agressivité ne peut être supprimée, il faut la contenir et la détour-
ner par la connaissance des mécanismes du comportement et des
possibilités de décharge purifiante - de catharsis - sur des objets de
remplacement, et par le développement de la compréhension entre
107
L'ÉTAT CRIMINEL

les membres du groupe, vœu pieux qui n'efface pas le message


déterministe de cet auteur.
Il n'y a pas, affirme Richard Lemer, de conceptualisation diffé-
rente entre le Lorenz de la période nazie et le Lorenz de 1' après-
guerre qui reçut le prix Nobel [92, p. 88]. A travers son œuvre,
Lorenz ne cesse de répéter que la biologie limite les possibilités de
1'homme. Il reste un partisan convaincu du déterminisme biolo-
gique, de la menace que la civilisation fait courir au processus de
sélection naturelle, et du risque de dégénérescence sociale, argu-
ments que sés épigones américains, les sociobiologistes, ne pren-
nent plus la peine de déguiser. Ainsi, 1'éthologie de Lorenz restitue
sous une forme apparemment neutre le poison de 1'hygiène raciale
et de l'eugénique. C'est ce danger que dénonce Lemer et il montre
où dérive l'analyse de Lorenz. Dans la relation entre un individu et
son environnement - dialectique de l'inné et de l'acquis -,
explique-t-il, tous deux sont à la fois sujet et objet. L'individu agit
sur la culture et la culture sur 1'individu. La liberté de choix dans la
décision et 1' action est contrainte mais non déterminée par les cir-
constances extérieures. Cette relation dialectique constitue un
«contexte de développement». Lemer propose de prendre en
considération ce contexte [92, p. 149-150]. Lorenz, en effet, ne
tient pas compte des capacités de conceptualisation et de symboli-
sation qui permettent à 1'homme de redéfinir ses futures victimes
en les excluant de sa propre espèce. Le long processus de déshu-
manisation qu'entreprend le meurtrier pour transformer une agres-
sion à l'intérieur de l'espèce en une agression extérieure à elle
exprime son besoin de revenir à la situation naturelle antérieure.
Pour expliquer comment des groupes entiers poussent l'aveugle-
ment jusqu'à ne pas se rendre compte qu'ils tuent des êtres
humains comme eux, il faut fournir d'autres arguments que celui
d'une compétitivité qui contraint à effacer ceux qui créent un obs-
tacle et partir de la distance que les groupes humains mettent entre
eux. Les hommes se distinguent des animaux parce qu'ils sont
devenus de plus en plus étrangers les uns aux autres. Les diffé-
rences d'aspect, de langue, de traditions, de croyances, de modes
de pensée les effraient; elles troublent leur jugement. Devant cette
étrangeté, le danger est rarement considéré objectivement. La per-
108
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

ception de ce danger est déformée par le processus de déshuma-


nisation et renforcée par la certitude d'être supérieur à 1' autre,
l'étranger. L'homme a peur parce qu'il est assez conscient pour
souffrir par 1'expérience vécue et insuffisamment conscient pour
déterminer les causes du phénomène. Il refuse sa propre peur et,
plutôt que de s'y abandonner, il la surmonte par 1' action. Par un
engrenage fatal, la peur suscite la violence, la violence exaspère la
peur 31 • Le génocide s'accomplit au terme d'une période où l'État
criminel s'est trouvé confronté à la nécessité de tuer pour survivre
et où il a préparé une partie de ses citoyens à cette nécessité par
l'éducation de la haine et l'exacerbation de la peur.

La violence sacrificielle

Pour René Girard, la violence est la condition primordiale de


1'homme. Lorsque des hommes entrent en contact, ils entrent en
conflit, chacun ressentant le désir mimétique de posséder ce que
1'autre possède. La cause cachée de cette succession de crises des
sociétés humaines et donc de cette succession de meurtres est « la
révolte mimétique», une pulsion spécifique aux mammifères supé-
rieurs qui conduit tous les membres d'une espèce à imiter leurs
congénères et à s'emparer de ce qui fait 1'objet du désir d'autrui.
Ainsi chaque meurtre engendre un autre meurtre jusqu'à ce que la
collectivité soit menacée de disparition. Alors intervient une théra-
peutique exutoire : la violence devient le moyen de surmonter la
violence ; elle est expulsée en dehors de la communauté par le
sacrifice. La violence mimétique divisait, la violence sacrificielle
unit. Elle opère une substitution salvatrice. Il y a une identité entre
violence et sacré, et cette identité se révèle dans le sacrifice de la
victime émissaire 32 • La victime émissaire - une victime anonyme,
sélectionnée arbitrairement par tirage au sort - est la pierre d'angle
de 1'édifice mythique, la grille qui permet de décoder les textes
religieux, car, explique René Girard dans Des choses cachées
depuis la création du monde, les religions sont fondées sur un lyn-
109
L'ÉTAT CRIMINEL

chage rédempteur appelé sacrifice par lequel les conflits qui déchi-
rent les hommes se concentrent sur une victime expiatoire. La des-
truction de la victime apaise la violence. La victime sacrificielle
opère une catharsis : elle purge la société de ses passions ; en éloi-
gnant le mal, elle provoque une crise salutaire. Le bouc émissaire
exerce une double fonction : il est à la fois abominé comme source
du mal et adoré comme sauveur 33 •
On ne peut toutefois pas suivre René Girard lorsqu 'il refuse
d'appliquer cette grille de décodage au christianisme alors que,
comme 1'explique Manuel de Diéguez, cette religion se fonde sur
une violence sacrificielle, préparée par la Cène, accomplie sur le
Golgotha et réitérée dans la consommation de la chair et du sang 34•
Le mot« hostie» ne vient-il pas d' hostia, la victime, proche d' hos-
tis, l'ennemi? Il désignait chez les Romains l'animal que l'on
offrait aux dieux avant la bataille. René Girard pose néanmoins
clairement la nécessité de la non-violence comme condition néces-
saire à la survie de l'humanité, surtout dans ce xxe siècle où la
catharsis mineure du sacrifice tend à être remplacée par la cathar-
sis majeure du meurtre collectif qu'elle avait justement pour fonc-
tion de prévenir.
Le pouvoir politique s'exerce par l'irrationnel. Il s'adresse au
vieil homme dans 1'homme et reproduit à travers 1'histoire les
mêmes méthodes et les mêmes conditions, puisqu'il exploite le
fondement de la nature humaine. Mais la parole sensée, le dialogue
offrent la parade contre la violence naturelle des individus, contre
la violence des groupes animés par des fanatiques ou des tech-
nocrates, et contre ces deux maux que sont 1'absence ou 1'excès
d'organisation. L'État doit tenir compte de la violence des indivi-
dus comme des déviations du collectif. La Philosophie politique
d'Éric Weil démontre la nécessité d'adopter un point de vue réa-
liste : accepter le fait inéluctable du gouvernement qui gouverne et
prendre l'individu avec son exigence morale- celle d'un accord
raisonnable avec lui-même- pour le conduire vers une meilleure
représentation de ce qu'est 1' action. Mais lorsque cette action lui
paraît contraire au droit universel, c'est-à-dire au droit naturel, il
reste à 1'individu une issue, morale justement : refuser le droit posi-
tif et subir les conséquences de ce refus 35 •
110
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Mécanismes de la soumission à l'autorité

Si la violence n'est pas insurmontable, comme le pense Éric


Weil, la soumission à l'autorité, elle, est la règle. C'est du moins ce
que concluent les psychologues. La psychologie des foules éclaire
la face cachée du système totalitaire, celle que n'exposent ni
la sociologie ni 1'économie politique. Cette face cachée est pour-
tant la plus meurtrière. Elle poursuit son but en invoquant la
«dure nécessité» sans s'interroger sur ses intérêts raisonnables. La
connaissance des masses est inaugurée par Gustave Le Bon. Il
s'interroge sur la nature de la foule et établit un parallèle avec
1'hypnose. La masse, la foule, représente tout le monde, sans dis-
tinction de qualité sociale, intellectuelle, économique. Elle est
menée par trois invariants qui sont les composantes de 1'hypnose :
la force de 1' idée, une idée fixe transplantée dans chaque élément
de la masse pour se transformer en images ; le passage immédiat,
par l'étincelle de l'idée fixe, à l'acte; la confusion entre la réalité
suggérée et la réalité éprouvée. Seule la suggestion permet de sur-
monter les deux obstacles à l'action que sont l'intelligence critique
et 1'absence de contrainte. Cette hypnose exige un théâtre à sa
mesure, une mise en scène et un discours. La représentation
manœuvre 1'espace, le cérémonial manœuvre le temps, la persua-
sion manœuvre la parole 36• La pensée des foules n'est pas une pen-
sée critique : c'est une pensée automatique indifférente à la contra-
diction.
Tarde complète 1'explication de Le Bon en distinguant deux
types de foules, naturelles et artificielles : ces dernières sont créées
par une organisation dirigée par une secte ou un parti, qui s'appuie
sur un système commun de croyances. Le schéma immuable de la
psychologie de ces foules artificielles est cette tendance spontanée
qu'ont des hommes qui se réunissent à obéir à 1'un d'entre eux, ce
besoin de servitude volontaire dont s'étonnait La Boétie. La foule
révèle aux individus leur besoin d'obéissance : « On dirait que cha-
cun se sent contraint d'obéir à la partie collective de soi-même, de
111
L'ÉTAT CRIMINEL

se soumettre à ce qui, dans son être, le constitue collectivement 'ri.»


L'apparition de la communication accentue cette immersion de
l'individu dans la foule; elle le massifie.
Les hommes qui agissent sur ordre sont redoutables. L'ordre
garantit l'innocence. L'ordre, écrit Elias Canetti, «est l'élément
isolé le plus dangereux de la vie collective des hommes. Il faut
avoir le courage de s'y opposer et d'ébranler sa domination 38 ».
Mais il en est rarement ainsi. Les expériences de Milgram montrent
que des citoyens ordinaires qui reçoivent 1'ordre de tuer leur sem-
blable 1'exécutent par vertu, parce que c'est leur devoir.
Dans les années soixante-dix, le professeur Stanley Milgram, de
l'université de Yale, réalise une expérience déterminante: deux
personnes recrutées par annonce dans un journal se rendent dans
un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la
mémoire et l'apprentissage. L'une sera le moniteur, l'autre l'élève.
Une troisième personne, l'expérimentateur, explique qu'il s'agit
d'étudier les effets de la punition sur le mécanisme d'apprentis-
sage. L'élève est placé dans une pièce isolée, attaché par des
sangles et on lui fixe une électrode au poignet. Il doit apprendre
une liste de couples de mots. S'il se trompe, il sera sanctionné par
des décharges électriques d'intensité croissante. En fait, l'élève ne
reçoit pas de décharge électrique. Son rôle est interprété par un
acteur qui simule la douleur. Le seul sujet de l'expérience est le
moniteur. Introduit dans une pièce séparée, celui-ci est placé
devant un appareil dont les manettes peuvent provoquer des chocs
de 15 à 450 volts. Ces manettes sont échelonnées et étiquetées de
choc léger à choc dangereux. L'expérience a pour but de détermi-
ner à quel moment le sujet, en proie à un conflit qui surgit aux pre-
miers cris de l'élève- dont il ignore qu'il simule la douleur-, refu-
sera d'obéir à 1' expérimentateur. Mil gram la modifie en variant les
distances entre le moniteur et 1'élève, en multipliant les expérimen-
tateurs, en permutant les rôles entre moniteur et expérimentateur
ou en introduisant deux autres élèves complices. Il apparaît que
plus la souffrance est abstraite et lointaine, moins le fait d'infliger
une douleur est ressenti, et que plus le moniteur est proche de
l'expérimentateur qui lui donne des ordres et l'invite à poursuivre,
plus il se ligue à lui contre 1'élève. Les permutations de rôle mon-
112
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

trent que « le facteur déterminant du comportement est 1'autorité


bien plus que 1'ordre en soi [ ... ] Ce qui compte, ce n'est pas ce
qu'ils font, mais pour qui ils le font 39 ». Milgram est contraint de
constater qu'une majorité de ces hommes et de ces femmes,
citoyens ordinaires du Connecticut, ont transgressé délibérément la
loi morale et se sont comportés comme des tueurs pour obéir à un
homme qui ne disposait même pas d'un moyen de les contraindre.
A la même époque, à 1'université de Stanford, Philip Zimbardo
fait une expérience voisine qui porte sur la perversion par le pou-
voir. Il simule une situation de prison où des étudiants jouent le
rôle de gardien et de prisonnier. Il constate que les gardiens pren-
nent plaisir à humilier et à torturer leurs prisonniers. Effrayé par
les métamorphoses de ces étudiants - développement de la cruauté
chez les gardiens et risque de dépression et même de suicide chez
les prisonniers -, il interrompt après six jours cette expérience pré-
vue pour deux semaines. Il conclut qu'une situation diabolique
transforme 1'homme normal et que des individus sélectionnés sur
leur normalité et leur morale, s'ils agissent en dehors d'un contexte
normal, cèdent à une force majeure et sont vite jugés névrotiques,
sadiques, fous ou psychopathes [52, p. 172-173].
La transformation du citoyen honnête et responsable en bour-
reau n'est donc pas le seul fait des régimes totalitaires. Elle est
commune à tous les systèmes. Les démocraties confèrent à des
citoyens élus librement une autorité qu'ils exercent et cet exercice
peut créer un conflit avec la conscience. Si ce conflit ne peut se
résoudre que par la nécessité du recours à des moyens extrêmes, le
citoyen ordinaire obéira et exécutera la mission qui lui est confiée.
Les expériences de Milgram mettent en évidence le mécanisme
de facilitation opéré par la bureaucratie moderne dans la réalisation
d'un génocide. La plupart des personnes collaborant à un pro-
gramme de destruction n'éprouvent pas de difficulté à accomplir
les tâches intermédiaires puisqu'elles se trouvent placées entre
1'autorité qui les commande et les exécutants qui sont apparem-
ment les seuls impliqués. L'employé, qu'il soit ou non salarié, agit
dans le cadre structurel d'une hiérarchie bureaucratique qui lui per-
met de réduire son sentiment de responsabilité : la loyauté envers le
supérieur prime les considérations morales; la division du travail
113
L'ÉTAT CRIMINEL

supprime la conscience de la fin meurtrière et la routine limite le


devoir à la bonne exécution de la tâche prescrite. Ce constat d'un
vice de forme de 1'homme incite à une vigilance permanente
puisque, quel que soit le type de société dans laquelle il s'intègre,
le citoyen n'est pas à l'abri du crime ordonné par une autorité, qu'il
en soit l'instrument ou la victime.

Liturgie de la soumission

L'homme ne se contente pas d'obéir à l'institution, il l'aime. Cet


amour du censeur, Pierre Legendre 1'explique par la permanence des
fonctions qui, du Moyen Age à nos jours, assurent la domination de
l'institution étatique. Il montre comment, par le maintien d'une litur-
gie de la soumission inscrite dans le droit canon, la question reli-
gieuse demeure au cœur de l'institution occidentale: «La version
française d'un État de Droit, centraliste et porteur du bienfait bureau-
cratique, est directement accordée à son antécédent canonique 40 • »
Le moment où se joue en Occident la fonction d'exclure est le
Moyen Age classique. Au xrre siècle, Abélard contribue à la renais-
sance du droit romain. La scolastique médiévale est en effet le fon-
dement du dogme institutionnel en Europe. Son discours, le dis-
cours canonique, couvre la totalité du champ institutionnel : « Il
régit, dispose, garantit à ses conditions n'importe quel savoir 41 • »
Le droit canon est posé par le pape au carrefour des droits humains
et du droit divin ; il commande à 1'en haut et à 1'en bas. Mais, si le
pontife romain est l'interprète du droit canon, il ne fait que le trans-
mettre; il n'est que le porteur de l'institution. Le jeu institutionnel
commence avec une règle: il n'y a d'autre vérité que celle dite au
nom du texte par son interprète qualifié. Le texte est le noyau du
dogme, la source de la puissance L'institution scolastique investit
les techniciens de l'Université d'une fonction politique: les com-
mentateurs du texte sont les docteurs et leurs opinions la doctrine.
Le docteur est le veilleur; la doctrine a pour fonction de suspecter.
L'Inquisition s'autorise à transgresser les règles traditionnelles afin
114
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

de préserver le dogme. Dans la mesure où la Règle -le droit cano-


nique - est observée, 1'inquisiteur est dispensé de son « angoisse
d'assassin». Lorsqu'il prononce la sentence, il dit le droit et sa
conscience s'efface derrière la Loi.
Le droit canon définit le caractère sacré du pouvoir que détien-
nent des clercs retranchés du monde laïc et placés au-dessus de lui
par un ordre sexuel : le pur se distingue de 1' impur ; les noces pour
la terre, la virginité pour le paradis - le mot « homme » est bien du
genre masculin. Ce pouvoir institue la soumission par la confes-
sion: le sujet s'accuse selon la Loi; il est absous par la pénitence
qui lui offre le rachat. L'immense machinerie institutionnelle
impose la Loi en la faisant aimer et le systèn1e fonctionne sans
heurts : 1' amour du pouvoir est obtenu par le consentement à la
soumission. Les rebelles sont retranchés par 1~~excommunication,
la déclaration de leur insanité mentale ou le bûcher.
L'État centraliste occidental né de la Révolution française est le
produit institué d'une entreprise de laïcisation du pouvoir. Mais la loi
demeure toujours au centre de l'édifice. La société libérale n'a pro-
cédé qu'à un escamotage. La règle laïque a effacé le pontife et le
confesseur, mais elle a retranscrit le mythe scolastique dans le dogme
de la Patrie. La texture nationaliste est « en tout point comparable
aux élaborations religieuses en Europe». Elle a repris en compte les
vieilles exclusions et remplacé 1'hérétique et le fou par 1'étranger et
le déviant. La pièce majeure de cette organisation tyrannique est la
bureaucratie. Avec son avènement, les censeurs ont déménagé des
églises dans les ministères. Mais la machine reste fonctionnelle: la
capture des sujets garantit l'amour des chefs. Du Moyen Age au
xxe siècle, la structure du pouvoir ne s'est pas transformée 42 •

Approche psychanalytique

L'intervention de Sigmund Freud dans la psychologie collective


est déterminante. Il affirme la permanence de la nature humaine et
l'impossibilité de la changer. Il détruit le mythe de l'Homme nou-
115
L'ÉTAT CRIMINEL

veau et démontre la fragilité des grands principes politiques en iso-


lant deux instances supérieures au moi traditionnel: l'inconscient,
le ça, dont l'énergie s'exprime en pulsions; l'instance morale, le
surmoi, sur laquelle se fonde l'appareil légal qui refoule les pul-
sions, instaure les interdits et développe la culpabilité. L'homme
est en conflit permanent entre les poussées du ça, les idéaux du sur-
moi et les effets adaptatifs du moi conscient. Il est dans son incons-
cient plus criminel et en même temps plus moral que dans son
conscient. D'où la contradiction qu'avaient déjà observée Hobbes
et Rousseau : quelque voie que choisisse la civilisation, « le trait
indestructible de la nature humaine l'y suivra toujours 43 ».La civi-
lisation ne triomphe de la nature humaine qu'en refoulant son
agressivité naturelle dont la pulsion de mort est la racine, ce qui
entraîne la culpabilité. La lecture des œuvres de Freud permet une
psychanalyse du lien social qui, comme Enriquez 1' a montré, tend,
avec la civilisation moderne, vers sa dégénérescence et sa dispa-
rition 44 •
Le surmoi est le pivot de la théorie freudienne de la psychologie
collective. Il représente le garant de toutes les fonctions sociales de
l'homme: «C'est la voix qui nous remet en mémoire que nous
sommes toujours responsables de la survie de notre culture et qui
refuse de rejeter sur des boucs émissaires - le milieu, le pouvoir,
1'exploitation - ce qui tient à notre nature 45 • » Codifiées dans une
éthique, les exigences de ce surmoi provoquent des névroses col-
lectives. Pour contenir la pulsion de mort, la civilisation - comme
1'individu- a, par nécessité, créé une instance cruelle, le sentiment
de culpabilité, qui devient progressivement et inéluctablement le
serviteur de cette pulsion de mort. Plus la civilisation, au lieu de
renforcer les liens d'amour entre les hommes, les amène, du fait de
la nécessité - Ananké -, à transformer le monde, plus elle laisse le
champ libre à la pulsion de mort. Éros a été piégé par Thanatos. Et
Freud de conclure:« Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin
la maîtrise des forces de la nature qu'avec leur aide il leur est
devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le
savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agita-
tion présente, de leur malheur et de leur angoisse 46. »
C'est pour répondre à cette déclaration pessimiste de Freud
116
ANALYSE DU ·CONCEPT DE GÉNOCIDE

qu'en 1932 Einstein lui adresse une lettre ouverte pour lui deman-
der de prendre position sur une question précise: «Existe-t-il ou
non un moyen de libérer les hommes de la menace de guerre? »
Einstein suggère d'instituer une juridiction supranationale, mais il
s'inquiète: comment supprimer ce besoin de haine et de destruc-
tion, comment accélérer le développement psychique de l'individu
pour le défendre contre cette psychose? Est-elle une fatalité 47 ?
Freud témoigne dans sa réponse du même pessimisme : le besoin
de destruction n'est que la pulsion de mort. La guerre conduit par
la projection extérieure de cette pulsion à percevoir 1'ennemi
comme une entité qui veut nous faire mourir et que nous devons
détruire pour survivre: «Nous sommes contraints d'avouer qu'ils
[les besoins de violence] sont plus proches de la nature que la résis-
tance que nous leur opposons (besoins de culpabilité), et dont nous
devons encore trouver une explication 48 • »
Pour tenter d'atténuer ce pessimisme, Francesco Fomari part de la
position paranoïde où le sujet perçoit l'objet comme une menace, illu-
soire en soi, mais psychologiquement réelle. La paranoïa est une
maladie de la puissance, le désir d'écarter les autres de son chemin
afin de devenir 1'unique. La position paranoïde fonde le groupe. Le
jour où, en prohibant le meurtre, 1'homme a fait apparaître le senti-
ment de culpabilité et a édifié avec le groupe une culture, il a projeté
à 1'extérieur de ce groupe les pulsions de mort des individus qui le
constituent. Mais les deux besoins de violence et de culpabilité
entrent en conflit. Le premier est engendré par le besoin de sauver
1'objet d'amour, le second par la nécessité de sauver le moi. Le sen-
timent de culpabilité fait violence au moi : cette violence « re-mord
intérieurement l'homme qui a déjà mordu». C'est pourquoi on
1' appelle remords 49 • L'État -1 'État-bête que Machiavel décrit comme
« fondé sur le renard et le lion » - permet à la pulsion de mort de se
développer. Il manipule la violence et la masque sous les oripeaux
de l'institution. Il fournit à ses citoyens l'illusion de les défendre
contre la mort en idéalisant le besoin de violence. Il produit une alié-
nation éthique où la destruction de 1' autre n'est pas ressentie comme
une faute, mais comme la lutte du bien contre le mal. «Lorsqu'ils
tuent, remarquait G. B. Shaw, les hommes ont besoin de croire que
leur acte est juste. » Le besoin de justification du meurtre provient
117
L'ÉTAT CRIMINEL

du besoin de culpabilité. Pour tuer avec une bonne conscience,


chaque homme « doit renier à travers une aliénation collective sa
propre moralité individuelle inconsciente qui, s'il devait l'accepter,
lui ferait apparaître la guerre comme criminelle, et le laisserait par
conséquent désarmé devant l'angoisse 5°». La Bonne Ame de Sé
Chouan, l'unique bonne âme existant encore sur la Terre, est, dans la
pièce de Brecht, contrainte à s'endurcir et à créer une organisation
impitoyable pour éviter d'être détruite par sa bonté. Lorsque 1'entrave
est levée, le besoin de violence peut s'exercer sans limites. Dans ce
conflit entre 1'animal prédateur enchaîné à son besoin de violence et
l'animal nouveau animé par le besoin de culpabilité, la maîtrise du
besoin de culpabilité et le contrôle de 1'environnement peuvent
conduire à la destruction extrême, c'est-à-dire au génocide et à
l'« omnicide »-que Fornari désigne comme «perspective panto-
clastique ».Ainsi, par un mécanisme d'inversion, plus l'État se pré-
tend civilisé, plus il s'institue le porte-parole de la vérité, plus il iden-
tifie ses citoyens à son projet, plus la destruction sera totale. On est
progressivement passé de la nécessité biologique du prédateur à tuer
pour vivre-« ta mort est ma vie»- à la nécessité éthique liée à
l'affirmation du besoin de culpabilité qui peut aller jusqu'au sacri-
fice de soi-« ma mort est ta vie», position socratique-, puis à la
nécessité réparatrice qui lève l'insupportable nécessité éthique, mais
qui, selon qu'elle est négative ou positive- c'est-à-dire selon qu'on
adopte ou rejette la position paranoïde -, peut s'écrire « ta mort est
ma mort» ou« ta vie est ma vie». L'humanité a donc le choix entre
une destruction totale ou un apprentissage de 1'Autre par le dia-
logue. On en revient aux conclusions de la philosophie politique
d'Éric Weil.

Les exécutants du génocide

Les expériences de Milgram et de Zimbardo, comme les théories


sur le phénomène totalitaire, ont montré que le citoyen intégré dans
une structure sociale hiérarchisée a aboli sa conscience indivi-
118
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

duelle. Ceux qui exécutent un ordre criminel n'agissent ni par


contrainte, ni par peur, ni par haine, ni par esprit de vengeance. Ils
font ce qu'on leur dit de faire. Les sentiments qui ont inspiré 1'État
dans sa décision meurtrière et que ses dirigeants ont fait partager à
la masse ne sont plus, au stade de 1'accomplissement de 1'acte,
ceux qui animent 1'exécutant. La volonté de détruire est celle d'un
groupe criminel qu'un peuple souvent humilié soutient. Lorsque
la préparation idéologique a été suffisante, le génocide s'accomplit
avec 1' accord sinon du plus grand nombre, du moins d'un grand
nombre. Les uns agissent, d'autres apportent leur soutien tacite,
une majorité demeure passive. Seul un très petit nombre s'élève
contre. L'éventail des comportements va de la participation
enthousiaste à la révolte active, mais la majorité est passive et
indifférente. La distance est grande entre la passion qui produit le
crime et le climat dépassionné dans lequel il est exécuté.
L'exécutant est le plus souvent un homme normal: il ne fait
qu'obéir à des ordres qu'il croit conformes à son idéal. Le génocide
est un acte anormal qu'exécutent des hommes normaux. Il se trou-
vera toujours, dans tous les pays, dans toutes les civilisations, des
gens dociles pour participer à un meurtre de masse et même des
fanatiques pour devancer les ordres. Les barrières de défense édi-
fiées par les droits de 1'homme sont fragiles. Les idéologies les
rompent aisément et fabriquent des idoles auxquelles les hommes
sacrifient leur prochain. Les bras se tendent pour frapper et les
prêtres qui « ordonnent » la cérémonie n'ont qu'à choisir parmi la
foule consentante ceux qui se soumettront à leurs ordres.
Chaque homme est capable d'accomplir un crime p.ourvu que
l'incitation opère une levée de ses inhibitions. L'entraînement au
meurtre collectif de prisonniers de droit commun ou d'assassins
sortis des prisons paraît, à première vue, le meilleur moyen pour
un État criminel de trouver des exécutants. En fait, l'idéal est de
confier cette tâche à un groupe d'hommes sélectionnés par une pré-
paration idéologique à qui on offre 1'accomplissement de leur
vision du monde à ce prix et pour qui la vie de 1' autre cesse d'avoir
un prix élevé. Chacun de ces hommes est prêt à recevoir l'initiation
qui le placera en dehors du commun, même si cette initiation exige
le sacrifice d'un autre:« On ne tue qu'au nom d'un Dieu ou de ses
119
L'ÉTAT CRIMINEL

contrefaçons» (Cioran). Tout système totalitaire parvient à faire de


1'homme une machine à tuer, mais 1'opération est particulièrement
réussie quand elle se fait au nom de principes moraux, c'est-à-dire
d'une idéologie fondée sur l'égalité de tous.
Les exécutants ne sont pas tous coulés au même moule. Ils assu-
ment «leurs rôles en adoptant des registres sensiblement dis-
tincts». Les uns font du zèle. Certains éprouvent un plaisir pervers
à torturer leurs victimes. D'autres, enfin, accomplissent leur tâche
avec réticences et inquiétudes (Raul Hilberg) [78, p. 69]. De ceux
qui conçoivent à ceux qui tuent, tous affectent d'être désolés d'en
venir à cette extrémité et ils ne mentent qu'à demi. Plus on descend
1'échelle hiérarchique, plus on se rapproche du crime de sang, plus
le geste devient redoutable. Les chefs le comprennent qui évitent à
leurs troupes le meurtre collectif anarchique et encore plus le
meurtre personnalisé : sur douze balles, une balle à blanc était la
précaution qui ménageait les sensibilités des membres d'un peloton
d'exécution. L'exécutant préfère tuer de la façon qui l'agresse le
moins. Il tue « dans la rage d'une pitié envers soi-même dont la
soif ne s'étanche jamais» (Manès Sperber), car il en veut à sa vic-
time de le forcer à la tuer. Il est incorruptible et peut tout aussi bien
tuer pour une idée que se faire tuer pour elle.
Le soldat du génocide tue pour protéger, étendre ou maintenir
son territoire. Ce territoire est un lieu qu'il a délimité, une race
dont il a défini les caractères, une foi en ce monde ou dans 1' au-
delà. Celui qu'il doit détruire est un ailleurs, un en-dehors, un autre
physique, un autre moral. Cet autre, «étrange étranger», ne peut
lui être supérieur puisqu'il se réfère à des valeurs différentes des
siennes et que lui a la certitude que ses valeurs sont les meilleures.
Bien qu'il soit le plus fort, il a peur de l'autre qu'il hccuse d'agir
sournoisement et d'utiliser sa faiblesse apparente pour le détruire.
Pour le frapper, il lui faut un prétexte: qu'ill'ait provoqué, que sa
future victime se rende coupable.
L'exécutant est le bras que commande une voix qui pense, éla-
bore et décide pour lui. Il ne demande pas qu'on lui explique les
raisons de son acte ; il n'a non plus aucune raison d'expliquer à sa
victime pourquoi il la tue. Les participants à un génocide viennent
de tous les milieux sociaux et professionnels. Il n'y a pas que des
120
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

soldats pour exécuter un génocide : la plupart des membres des


Einsatzgruppen étaient des intellectuels et il y eut des prêtres
croates parmi ceux qui massacrèrent les Juifs, les Tziganes et les
Serbes pendant la Seconde Guerre mondiale. A 1'opposé, le pro-
fessionnel n'est pas un agent nécessaire: les Mekong et les Yotear
qui assassinèrent la population cambodgienne étaient des garçons
et des filles de onze à dix-huit ans. Mais plus un citoyen est intégré
dans une spécialisation, plus il a de prestige, plus il dispose d'auto-
nomie, bref, plus il est professionnel, plus il sera efficace dans sa
participation au processus génocidaire.
Pour expliquer que des gens normaux collaborent à un projet
génocidaire, on ne peut se limiter à 1'examen des faits. Il faut ana-
lyser les facteurs psychologiques et sociaux qui facilitent leur
transformation en meurtriers. L'obéissance à l'autorité n'est qu'une
des composantes de ce mécanisme de facilitation. De même, le dis-
cours idéologique explique que la conscience refuse la vérité et
efface les images et les pensées qui dérangent. Mais comment
comprendre que des professionnels qui, en vertu de leur éducation,
devraient être plus rebelles à la perpétration de ce crime, ne soient
dérangés ni par leur code éthique ni par leurs idéaux ? Pour
répondre à cette question, le psychologue américain Robert Lifton
se réfère plus aux travaux d'Otto Rank qu'à ceux de Freud. L'idée
centrale de la thèse de Rank est que 1'homme tue pour affirmer son
propre pouvoir de vie. A ce principe, Lifton ajoute celui du traite-
ment d'une maladie mortelle : le génocide devient une forme abso-
lue de meurtre au nom d'une guérison [94]. Et il fournit de ses
études sur les médecins SS d'Auschwitz quatre explications
conceptuelles à la construction d'une personnalité génocidaire :
1'engourdissement psychique ; le doublement de la personnalité ; le
principe d'inversion; la rationalité amorale.
L'engourdissement psychique est un mécanisme de perte du sens
de la réalité, de « déréalisation ». Le sujet ne vit pas le présent
comme une réalité. Son psychisme a été préparé par le langage, en
particulier par le recours aux euphémismes : on lui parle de traite-
ment spécial, de réinstallation et non de meurtre collectif. Sa capa-
cité d'empathie a été réduite, son sentiment de culpabilité évacué :
il est indifférent au sort de ses victimes. Les spécialistes du mana-
121
L'ÉTAT CRIMINEL

gement connaissent bien ce phénomène : en fonction des circons-


tances et des explications fournies, les réponses du cerveau sont
modifiées par le développement de zones à rationalité limitée
(ZRL). La pensée est alors déstructurée; elle abandonne le raison-
nement logique.
Le processus de doublement de la personnalité (doubling) n'est
pas un dédoublement où deux identités alternent - Jekyll et
Hyde -, mais « une division du moi en deux ensembles fonction-
nels de telle sorte qu'une partie du moi agit comme si elle était un
tout » [94, p. 418]. Ainsi, dans 1'environnement d'Auschwitz, les
médecins SS avaient développé un moi instrumental qui participait
à l'industrie de mort et qui existait parallèlement au moi antérieur,
prégénocidaire. Ils étaient à la fois de bons médecins, de bons
pères, de bons époux et des tueurs.
Le principe d'inversion s'applique singulièrement aux médecins.
La mort est inversée. L'individu s'est transformé en un organisme
- une communauté - dont la préservation devient le but suprême.
Lorsqu 'un groupe est perçu comme une maladie mortelle, le
remède doit être total, absolu. Il n'y a pas d'alternative. L'élimi-
nation de ce groupe est une nécessité biologique, un acte de puri-
fication. Le meurtre pour guérir - et 1'utilisation pour le meurtre
de professionnels de la purification - peut être assimilé au chama-
nisme. Le concept de maladie n'est jamais innocent et la référence
au cancer, par exemple, est une incitation à la suppression de cette
maladie. Le meurtre, ainsi prescrit, est un impératif catégorique, un
acte humanitaire. Lorsque, médiatisé, le meurtre est devenu une
thérapeutique, le médecin, qui a pour tâche d'épargner les souf-
frances et de le faire humainement, comprend la nécessité de
recourir à ses compétences techniques pour réduire les souffrances
de ceux qu'il faut tuer. Il accepte de devenir un tueur pour accom-
plir cet ultime devoir biologique. Il résout ainsi ce que Lifton
appelle le « healing-killing conflict », c'est-à-dire le conflit entre
une conscience éthique qui lui impose la compassion et une idéo-
logie qui 1'invite au meurtre.
Le quatrième concept, la rationalité amorale, est également une
attitude particulière aux professionnels. Ceux-ci ont à la fois une
tendance à rationaliser et un souci d'efficacité. La rationalité, disait
122
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

Max Weber, implique « la réalisation méthodique d'une fin par un


calcul de plus en plus précis des moyens adéquats» [44, p. 2].
Cette rationalité amorale produit une « neutralité affective » : les
situations sont évaluées dans les termes techniques d'une expertise
professionnelle, ce qui permet d'occulter tout aspect subjectif, en
particulier éthique. La faculté à se concentrer sur des questions
techniques - la routine de 1' action - lève les contraintes empa-
thiques.

Les complices

Les exécutants sont des militants, des soldats ou des bureau-


crates : ils vont de 1' avant et incitent au meurtre ou bien ils s' adap-
tent en se réfugiant derrière les ordres. Les complices, eux, ne se
salissent pas les mains. Mais, dans un environnement criminel, ils
contribuent à développer la mentalité génocidaire, c'est-à-dire le
consentement progressivement acquis d'une société à s'engager
dans le meurtre collectif de membres d'un groupe. Par leur consen-
tement, ces complices favorisent 1'escalade d'une violence qui
commence par la formulation d'une idéologie de victimisation
pour s'achever par la mise en pratique d'une politique d' extermi-
nation [36, chap. VI]. Les membres de certaines disciplines sont
plus directement impliqués : philosophes, éducateurs, sociologues,
juristes fournissent le support idéologique du génocide, alors que
les techniciens permettent la création et la diffusion des moyens
nécessaires à 1'industrie de 1'extermination. La peur - la crainte de
perdre son emploi, sa liberté ou même sa vie - peut expliquer cette
résignation, mais la distinction entre complice et exécutant n'est
que relative, et un complice, selon les circonstances, devient un
acteur. Sa résignation a préparé son adaptation au crime. Y a-t-il
même dans l'exécution d'un génocide des complices? Raul Hil-
berg ne voit pas d'intermédiaire entre l'exécuteur- c'est ainsi que
son traducteur rend le mot perpetrator - et le témoin - traduction
du mot bystander. Il advient que le témoin se transforme en exécu-
123
L'ÉTAT CRIMINEL

teur. Si infime que soit sa contribution à 1'entreprise de destruction,


le complice est un rouage : puisqu'il fonctionne, il exécute;
s'il refuse d'agir, il bloque la machine, même un court moment
[78, p. 13].

Les spectateurs

Reste le spectateur -le Bystander, comme l'appelle Leon She-


leff51 [47]. Trop souvent, la majorité de la population d'un État cri-
minel ferme ses yeux et ses fenêtres et assiste passivement à l'exé-
cution d'un génocide. Le témoin de la détresse de l'autre porte une
lourde responsabilité. Son indifférence et son apathie contribuent à
créer le climat moral nécessaire à la perpétration du crime. Même
sans risque, même sans crainte de persécution ou de sanction
contre lui ou sa famille, il ne manifeste pas d'indignation. Quand
les enfants assistent au spectacle de guignol, ils avertissent
les marionnettes qu'elles sont en danger, alors que les adultes
conscients d'une menace génocidaire ne le font pas. L'État qui,
lorsqu'il s'agit d'un individu, définit dans son code pénal la non-
assistance à personne en danger et la sanctionne, encourage ses
propres citoyens à ignorer le sort de ceux qu'il persécute et les
incite à tirer avantage de leur malheur, à s'emparer de leurs biens,
de leur situation. Il les convainc - et ils ne demandent qu'à être
convaincus - qu'être spectateur c'est renoncer à aider des ennemis
déclarés tels, et que ceux qui aideront ces ennemis seront à leur
tour sanctionnés. On comprend que ceux qui refusent en invoquant
des principes auxquels ils sont prêts à sacrifier leur liberté ou leur
vie soient 1'exception. Il faut un rare courage pour ne pas demeurer
spectateur et venir en aide aux victimes. Et pourtant, dans ce
monde renversé où tous ont la tête en bas, ceux qui se redressent
rétablissent la position normale.
Plus tard, ces spectateurs d'un génocide n'auront affaire qu'à
leur conscience et ils pourront plaider 1'ignorance et la confusion
que 1'État a introduites dans leur esprit. Mais le crime de génocide
124
ANALYSE DU CONCEPT DE GÉNOCIDE

implique toutes les nations. Leur comportement avant, pendant et


après son exécution, est attentivement suivi par le criminel qui en
tire les conclusions. Le silence équivaut à une approbation, la dis-
crétion à un encouragement. L'isolement facilite l'organisation
d'une négation, alors que la mobilisation de 1' opinion publique
contre le crime permet, selon le stade, de le prévenir, de 1'inter-
rompre, d'isoler le meurtrier grâce au formidable impact de la
société spectacle.
TROISIÈME PARTIE

Les génocides du xxe siècle


1

Le génocide juif

Der Tod ist ein Meister aus Deutschland.


PAUL CELAN

De 1941 à 1945, on estime que 5 100000 personnes, sans dis-


tinction d'âge, de sexe et de religion, furent assassinées pour la
seule raison qu'elles étaient considérées comme juives par 1'État
nazi et que, comme telles, elles constituaient une menace mortelle
pour la race aryenne. Ce chiffre représentait alors les deux tiers de
la population juive d'Europe et le tiers du peuple juif tout entier. Le
bilan des victimes et les modalités du meurtre diffèrent selon le
temps et les lieux, sans que jamais la volonté criminelle se relâche.
Dans la période allant de la prise du pouvoir en 1933 à la fin de
1940, les nazis tuèrent environ 100000 Juifs, alors qu'en 1941 le
nombre des morts s'élève brutalement à 1100 000 et qu'il atteint
2 700 000 en 1942 pour retomber à 500 000-600 000 en 1944 et
100 000 en 1945 parce que les réservoirs de victimes sont vides.
15% meurent dans des ghettos ou dans des transports, 25% sont
assassinés par différents organismes de la SS, des soldats de
1'armée allemande ou des milices auxiliaires, 60 % sont mis à mort
dans des centres d'extermination ou dans le camp d'Auschwitz qui,
par sa double fonction de camp de travail et de centre d'extermina-
tion, constitue le modèle de la cruauté absolue de 1'homme envers
1'homme. Le centre de gravité du génocide juif est la Pologne, et la
période de pointe de la mise à mort dans ce pays se situe entre
mars 1942 et février 1943. Christopher Browning précise qu'à la
mi-mars 1942, en dépit de deux ans et demi d'épreuves, les princi-
129
L'ÉTAT CRIMINEL

pales communautés juives de Pologne sont encore intactes. A cette


date, 75 à 80% des futures victimes sont encore en vie. A la mi-
février 1943, la proportion s'inverse [62, p. 3].
Ce chiffre de 5 100 000 morts a été avancé par Raul Hilberg dans
son ouvrage La Destruction des Juifs d'Europe, reposant sur une
étude approfondie des documents allemands et qui constitue la
meilleure synthèse de ce processus criminel. Même si, dans la
mémoire juive, le nombre des Juifs assassinés demeure 6 millions
- c'est le chiffre avancé par le TMI dans son jugement final -, les
spécialistes évaluent ce chiffre entre 5 et 6 millions avec une forte
probabilité de 5100000 à 5 200000.
La connaissance du génocide juif repose sur un impressionnant
ensemble documentaire qui comprend des pièces officielles rédi-
gées au moment de la perpétration du crime - dont la plus grande
partie fut réunie et classée dès 1945 pour les procès de Nurem-
berg -, les minutes des procès où 1'accusation disposait de tous les
éléments sur lesquels fonder sa conviction et où déposaient accu-
sés, témoins et survivants, les comptes rendus de témoins ocu-
laires, la presse, les discours, la correspondance et les publications
de l'époque ou de l'après-guerre. C'est sur cette énorme masse
d'archives de centaines de milliers de pièces que travaillent les his-
toriens depuis un demi-siècle. Dans un premier temps, ils analysè-
rent le développement du processus de destruction. Puis, à partir
du procès Eichmann en 1960 et surtout après la restitution à 1'Alle-
magne des archives saisies par les Alliés, une nouvelle génération
d'historiens se trouva confrontée à une tâche plus délicate: en uti-
lisant les outils de l'analyse historique et sociologique, tenter non
seulement de savoir ce qui était arrivé mais de comprendre com-
ment cela avait pu arriver et quelle en était la signification. La
connaissance événementielle se déplaça vers une interprétation des
faits devenue possible par une explication de 1'enchaînement
des causes et des effets. Les historiens dépouillèrent à nouveau les
archives. Ils établirent des listes et des statistiques et rassemblèrent
de nouvelles données. Ils cernèrent les obstacles qu'ils rencon-
traient. Le premier, et sans doute le moins aisément surmontable,
était d'ordre personnel : il était impossible d'atteindre le détache-
ment nécessaire à une vision objective des faits et de rejeter le sen-
130
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
timent d'abjection qu'inspire le régime nazi. Chacun devait donc
s'impliquer en fonction de sa personnalité, de ses origines et de ses
croyances, dans les conclusions auxquelles son analyse le condui-
sait. Il fallait cheminer sur une voie étroite entre 1'empathie - c'est-à-
dire 1'identification aux victimes - et la distance morale. Le
deuxième obstacle était d'ordre technique : un même document
peut être analysé de façon différente et parfois contradictoire selon
qu'on en fait une lecture littérale ou qu'on considère le contexte
dans lequel il a été écrit. Il arrive qu'un fonctionnaire qui rédige un
document cherche à accentuer ou à réduire son propre rôle suivant
l'usage qu'il pense que l'on fera de ce document. Enfin, troisième
obstacle, la documentation présentait de graves lacunes, des
archives ayant été détruites ou perdues.
Dans son état, 1' ensemble des documents accessibles demeure
d'une exceptionnelle qualité. Ils permettent de connaître et de com-
prendre les mécanismes de ce génocide. En revanche, la question
de son unicité continue à diviser la communauté des historiens et
des philosophes.

Unicité du génocide juif

La problématique du génocide juif repose sur une alternative : ou


le génocide juif est unique et il se situe au-delà de la compréhen-
sion; ou il ne l'est pas et il n'y a pas d'obstacle à sa compréhen-
sion. S'il est unique, il est incomparable, car ce qui est un n'a pas
d'équivalent. Si aucun événement historique ne ressemble à celui-
là, si sa singularité est telle qu'elle ne peut être exprimée par des
mots, s'il est, comme certains l'ont affirmé, non pas unique mais
«uniquement unique», alors on est confronté à une aporie. Il faut
admettre que, par sa dimension, 1'événement posait un problème
nouveau et qu'il rendait inopérants les outils conceptuels des spé-
cialistes des sciences humaines qui durent forger de nouveaux
concepts et trouver de nouveaux angles d'approche. Si la formule
« unicité du génocide juif» signifie seulement qu'il fut sans précé-
131
L'ÉTAT CRIMINEL

dent, 1'historien se retrouve sur un terrain plus familier et il peut le


désigner comme relativement unique dans la mesure où il contient
plus d'éléments de singularité que de comparaison avec d'autres
événements qualifiés, eux aussi, de génocide.
Les premiers auteurs à aborder cette problématique soulignèrent
à la fois la paralysie de l'historien et l'impuissance du philosophe:
«Pour l'historien qui tente de comprendre l'holocauste des Juifs,
1' obstacle le plus important est le caractère absolument unique de
cette catastrophe. Ce n'est pas seulement une affaire de temps et
de perspective historique. Je doute que dans un millier d'années les
gens comprennent mieux Hitler, Auschwitz, Majdanek ou Tre-
blinka que nous ne le faisons aujourd'hui», écrivait Isaac Deut-
scher en 1968 1• La paralysie de 1'historien, expliquait Saul Fried-
lander qui citait Deutscher, était produite par 1'interaction de
facteurs hétérogènes, les uns d'ordre psychologique, les autres
d'ordre structurel, c'est-à-dire par la difficulté de relier des anoma-
lies du comportement à une analyse de 1' appareil bureaucratique et
de la société industrielle. Cette réflexion souligne le double aspect
de la singularité de ce génocide et ouvre 1' accès à une interpréta-
tion. L'impuissance du philosophe relevait du caractère incompré-
hensible de 1'événement tant par sa nature que par son ampleur. On
ne peut penser l'impensable ni dire l'indicible, une incapacité
qu'exprime Élie Wiesel : « Qui n'a pas vécu 1'événement jamais ne
le connaîtra. Et qui 1' a vécu jamais ne le dévoilera. Pas vraiment,
pas jusqu'au fond » [ 101, p. 66]. En fait, comme le constate Raul
Hilberg, ceux qui vécurent la «catastrophe juive» se répartissent
en trois groupes : les exécutants, les victimes, les témoins. « Cha-
cun vit ce qui arrivait depuis la perspective qui était la sienne, cha-
cun exprima des attitudes et des réactions différentes de celles des
autres» [78, p. 13]. La compréhension globale de l'événement que
l'historien tente d'obtenir est le produit de ces trois lieux d'obser-
vation fondamentalement distincts mais nécessairement complé-
mentaires.
Devant l'insistance de l'historien à lever sa paralysie, le philo-
sophe accepta de transformer cet interdit de la pensée en moratoire
et de reconnaître que le deuil et la raison, la mémoire et l'histoire
n'étaient pas antagonistes, mais, dans le temps, complémentaires:
132
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
« Penser un événement, c'est cumuler deux devoirs : celui de la
mémoire et celui de la connaissance. Si ces deux modes sont dis-
joints, alors le savoir est menacé d'un sommeil de l'esprit» (Alain
Finkielkraut) 2.
Le lieu est gardé, protégé contre les profanateurs, les voyeurs,
les maladroits et les indiscrets. La vérité n'est accessible qu'au
terme d'un parcours semé d'embûches. Le discours sur la singula-
rité du génocide n'est pas nécessairement bloqué par l'identité de
celui qui parle -juif ou non juif-, ni par les mots utilisés pour le
désigner. «Tout dépend qui parle et ce qu'il dit» (Élie Wiesel).
Celui qui tente avec douleur et respect, dans la connaissance
comme dans la compassion, d'en parler doit cependant passer une
première épreuve, celle des mots.
Le thème de 1'unicité a son vocabulaire. A partir des années
cinquante, une partie de la communauté juive utilisa le mot « holo-
causte» pour préserver l'unicité de l'événement. Le terme est d'ori-
gine grecque. La traduction grecque de la Bible- les Septante-,
traduit le mot hébreu olah, qui signifie littéralement «ce qui est
offert», par holocauste. Elle désigne ainsi une offrande consumée
par le feu, c'est-à-dire entièrement brûlée. Dans la littérature angle-
saxonne, pour les historiens comme pour les philosophes, 1'Holo-
causte - avec sa majuscule qui en fait un événement unique -
désigne le génocide juif dans sa singularité. Alain Finkielkraut s'est
élevé contre l'« effet-Holocauste», secondaire à la diffusion du film
Holocauste de la télévision américaine : « Il reste que nous évo-
quons désormais le génocide avec un mot mystificateur, dont nous
pouvons seulement espérer que sa signification a été oubliée, et
qu'il ne défigure pas complètement la réalité qu'il désigne» [23,
p. 82, note 1). Yehuda Bauer distingue même explicitement l'Holo-
causte du génocide, terme que, dans 1'expérience nazie, il réserve
aux Polonais et aux Tziganes [56]. L'expression« Solution finale»
(End!Osung) fut utilisée par les nazis pour désigner leur politique
juive. Lorsqu 'ils employèrent ce terme pour la première fois en
1940, ils n'avaient pas encore conçu cette solution comme un géno-
cide. End!Osung apparaît de plus en plus souvent dans les docu-
ments rédigés à partir de 1941 et finit par s'identifier au génocide.
Le mot hébreu Shoah a plusieurs sens. Il a souvent été traduit par
133
L'ÉTAT CRIMINEL

catastrophe. Mais il signifie aussi destruction. Il est proche d'un


autre mot hébreu, hw·ban, qui signifie destruction, extermination -
de hrb, dévaster, désoler- mais ne s'est pas imposé. Shoah est uti-
lisé par les auteurs de langue française depuis la projection du film
de Claude Lanzmann [91] dans la même acception de singularité
qu'holocauste : on dit maintenant en France la Shoah comme on dit
aux États-Unis 1'Holocau~te. Le mot « judéocide » employé par
Arno Mayer désigne indistinctement tout massacre de Juifs au
cours de l'histoire [97]. Les philosophes et les théologiens parlent
d'Auschwitz pour souligner le caractère industriel de la mise à mort
et, par là, le terrible paradoxe d'une modernité et d'une rationalité
produisant archaïsme et irrationalité. Il est enfin des mots que cer-
tains s'interdisent d'utiliser comme« extermination» que Raul Hil-
berg exclut de sa somme historique, alors qu'un colloque tenu à la
Sorbonne en 1987 réunissait les meilleurs spécialistes internatio-
naux de la« politique nazie d'extermination» [80].
Si 1'on accepte une démarche relativiste, il n'est ni nécessaire ni
approprié de chercher un terme nouveau pour désigner un événe-
ment comparable à d'autres et le mot « génocide » convient. La
question qui se pose réellement est donc celle-ci : en quoi le géno-
cide juif fut-il sans équivalent historique? La preuve de cette spé-
cificité n'est pas apportée par le nombre des victimes : 55 millions
au cours de la Seconde Guerre mondiale, dont 20 millions au
moins tuées par les nazis. Dans ce contexte, le peuple juif occupe
une place essentielle mais non unique. En fait, 1'unicité repose sur
un ensemble de caractères qui s'inscrivent dans deux registres dif-
férents : les uns relèvent du mobile idéologique du criminel, les
autres des méthodes qu'il utilise. Ainsi, pour Hannah Arendt, la
dimension planétaire du crime donne la clé de cette spécificité :
pour la première fois dans 1'histoire, un système politique décida
qui« doit et ne doit pas habiter sur cette planète» [3, p. 305]. C'est
ce qu'exprime également Saul FriedHinder : « A partir du moment
où un régime décide en se fondant sur n'importe quel critère que
des groupes doivent être annihilés entièrement et ne sont plus auto-
risés à jamais à vivre sur la terre, un pas fondamental a été franchi.
Et je pense que, dans 1'histoire moderne, cette limite ne fut atteinte
qu'une fois: par les nazis 3 ». Rubenstein souligne un autre aspect:
134
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

« Dans aucune autre circonstance de génocide au xxe siècle, le des-


tin des victimes ne fut si profondément lié à 1'héritage religieux et
mythique de ceux qui perpétrèrent le crime» [52, p. 291]. La sin-
gularité réside-t-elle dans 1'idéologie? «Ce qui est unique dans
l'Holocauste, écrit Yehuda Bauer, c'est l'idéologie qui le sous-tend
et la traduction d'idées abstraites en un crime absolu, planifié,
conçu et exécuté selon une logique elle aussi absolue » [80,
p. 291]. Le crime fut unique, explique-t-il ailleurs, parce que« pour
la première fois dans 1'histoire une sentence de mort fut prononcée
sur la culpabilité d'être né», parce que chaque Juif devait être tué
et devenait une cible car il représentait une menace [56, p. 52].
C'est là un aspect essentiel de ce génocide que distingue également
Eberhardt Jackel: «L'assassinat des Juifs par les nazis a été quel-
que chose d'unique, parce que jamais encore auparavant un État
n'avait décidé et annoncé sous 1'autorité de son responsable
suprême qu'un certain groupe humain devait être exterminé, autant
que possible dans sa totalité, les vieux, les femmes, les enfants et
les nourrissons inclus, décision que cet État a, ensuite, appliqué
avec tous les moyens qui étaient à sa disposition» [68, p. 97-98].
Les conditions de 1'extermination, son caractère bureaucratique,
ses méthodes de destruction contribuent à définir la singularité du
génocide juif : « Nulle part ailleurs un pays industrialisé moderne
n'a fait appel à l'ensemble de son appareil d'État pour organiser et
commettre pendant des années, de façon précise et impassible,
1' assassinat de millions d'hommes, pour la seule et unique raison
qu'ils étaient nés juifs ou tziganes» (Langbein) [70, p. 142]. Cette
approche permet d'ordonner les éléments constitutifs de la singula-
rité du génocide juif en deux groupes complémentaires et non
exclusifs : les uns reposent sur 1'intention, les autres sur la struc-
ture. De ce fait, la question de l'unicité s'inscrit au cœur de la
controverse qui oppose depuis vingt ans deux écoles historiques -
celle des intentionnalistes et celle des fonctionnalistes -, contro-
verse qui fit progresser la recherche sur le national-socialisme, sans
que ses participants puissent être suspectés d'avoir cherché à
déguiser la vérité historique. Pour les intentionnalistes, la destruc-
tion des Juifs d'Europe fut l'accomplissement d'un programme
établi par Hitler dès 1918 ; une ligne directe est tendue de la haine
135
L'ÉTAT CRIMINEL

d'Hitler envers les Juifs à leur mise à mort dans les chambres à
gaz. A cette tendance extrême qui fait du génocide la volonté d'un
seul homme se rattachent les « programmatistes » qui estiment que
les premières mesures antijuives furent élaborées en fonction d'un
but ultime et qu'elles suivirent une logique. Les fonctionnalistes-
ou structuralistes - s'opposent à cette thèse : non seulement il n'y a
pas de lien entre le programme annoncé par Hitler dans Mein
Kampf et dans ses autres discours ou écrits, mais on peut douter de
l'existence d'un ordre général d'extermination des Juifs donné par
le Führer; le crime se serait développé à travers des initiatives indi-
viduelles qui finirent par le rendre institutionnel ; le processus de
persécution s'emballa par la seule dynamique d'un système inca-
pable de freiner sa radicalisation.
Ce débat a le mérite de faire surgir des vérités qui avaient
échappé aux premiers historiens du nazisme : la voie qui mène au
génocide juif emprunte un itinéraire tortueux comme le montrent
les incohérences de la politique nazie dans les premières années du
régime; même en prêtant à Hitler un machiavélisme qu'il n'eut
pas, on ne peut interpréter ces irrégularités comme des ruses; Hit-
ler ne fut pas un dictateur faible, le prisonnier du régime qu'il a
dirigé comme les fonctionnalistes veulent le présenter ; s'il est vrai
que, sous le nazisme, toute décision était le fruit d'un compromis
entre des forces rivales, il reste le premier responsable du génocide
juif. Il faut donc, tant pour expliquer ce génocide que pour identi-
fier les éléments de sa singularité, admettre un emboîtement des
mobiles et des structures et ne pas faire reposer cette singularité sur
un seul élément. Ce sont les aspects irrationnels du programme
nazi qui créèrent les structures qui soudèrent le peuple allemand et
le mobilisèrent. C'est la corruption opérée par l'idéologie nazie qui
explique comment, en moins de dix ans, ce régime planifia
l'anéantissement d'un groupe humain. En intégrant l'intention
d'Hitler dans la structure du national-socialisme, on peut ébaucher
une interprétation de ce phénomène qui, par son extrême com-
plexité, se dérobait à une première analyse.
Le consensus est établi sur les points suivants: Hitler fut le prin-
cipal artisan du génocide juif; l'idéologie raciste induisit l'idée de
génocide; les circonstances de la guerre précipitèrent l'intention;
136
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
la vulnérabilité des victimes facilita le processus d'exclusion; la
bureaucratie et la technique permirent sa réalisation à l'échelle
d'un continent. Un seul point demeure obscur : la détermination
du moment où Hitler prit sa décision. «Là, à Auschwitz, dit le philo-
sophe Jürgen Habermas, quelque chose s'est passé que personne
jusqu'alors n'aurait pu imaginer. Là, on a touché à cette couche pro-
fonde de solidarité entre tous ceux qui ont visage d'homme,
à ce qu'il y a de plus fondamental dans la relation de l'homme à
l'homme» [80, p. 319]. C'est ce quelque chose d'indéfinissable qu'il
faut tenter de saisir pour percevoir la singularité du génocide juif.

Le mobile

« Le nazisme était une énigme et un cauchemar, mais la clé de


tous les aspects de cette énigme est le dogme nazi de la race »
(Joseph Tenenbaum) 4 • La cause première du génocide juif est le
racisme, un racisme intégral réunissant un faisceau de concepts
erronés et de présupposés non vérifiés par la science en une vision
du monde dévorante et exclusive. Cette vision reposait sur deux
postulats hérités de Gobineau et de Darwin: l'inégalité des races
humaines -l'homme s'explique par la dominance du principe eth-
nique; la nécessité de sélection pour préserver la survie du plus
apte - la vie est une lutte permanente où seul survit le plus apte.
Transformés par les darwinistes sociaux et les eugénistes et par
l'interprétation abusive des premiers fondements de la génétique
posés par Mendel, ces postulats aboutirent à des affirmations aussi
absurdes que destructrices : la communauté - la Gemeinschaft de
Tonnies- est une personne; elle hérite d'un passé qui est un des-
tin; chacun de ses membres possède des caractères identifiables
qui le déterminent ; les caractères mentaux sont aussi héréditaires
que les caractères physiques ; 1'esprit est aussi déterminé que le
corps ; tout est hérédité. La lutte pour la vie entre les races
humaines et 1' obsession d'une race pure, destinée à dominer un
univers affaibli à la fois par le marxisme et la démocratie occupent
137
L'ÉTAT CRIMINEL

le centre de cette vision du monde (Weltanschauung). Cette dérive


des concepts se matérialisa en une science nouvelle, 1'hygiène
raciale, qui programmait une politique de population fondée sur la
sélection et l'élimination (Auslese, Ausmerze), une« biocratie »par
essence génocidaire.
Tel fut 1'héritage pervers légué par 1'Europe du x1xe siècle aux
mouvements d'extrême droite du xxe : une anthroposociologie qui
conférait aux membres d'une communauté nationale un droit
d'entrée que les autres n'auraient jamais la possibilité d'acquérir et
qui, par le même processus, investissait chaque membre de cette
communauté de la responsabilité de préserver et de transmettre
l'héritage qu'il détenait dans son sang. Parmi ces <<autres» qui
constituent l'étranger, le différent, une race était électivement dési-
gnée, la mauvaise race, le différent traditionnel idéalisé comme le
responsable de tous les maux qui frappent la communauté: le Juif.
L'antisémitisme peut être défini comme «l'hostilité envers un
groupe particulier formé de personnes qui se considèrent ou que
l'on considère comme "juives" 5 ».C'est donc une attitude irration-
nelle, motivée par la peur aussi bien que par la haine, adoptée
envers les membres d'un groupe «en tant que tels», attitude qui
peut à tout moment se radicaliser et verser dans la démesure.
L'antisémitisme chrétien prépara le terrain. Au lieu de reconnaître
1'élection du peuple juif par Dieu, le christianisme diffama le
judaïsme. Il considéra le désastre de la destruction de Jérusalem en
70 comme la preuve historique de la punition des Juifs par Dieu
pour avoir rejeté le Christ et 1'avoir crucifié. C'est sur cette accusa-
tion de déicide que se fondent les comportements antijuifs qui, à
partir de la Première Croisade, traversent 1'histoire de 1'Europe.
Assimilés aux démons, les Juifs sont retranchés de la communauté,
marqués par le statut et par le signe, et placés en dehors de 1'uni-
vers d'obligation morale des chrétiens. Au cours des siècles, les
États européens découvrent le pouvoir mobilisateur de cette image
du Juif, pouvoir qui leur permet de 1'inclure dans un projet poli-
tique. Lorsque, en 1543, Luther demande que les synagogues et les
écoles juives soient incendiées, que 1'argent et 1'or soient enlevés
aux Juifs, que leurs maisons et leurs livres de prières soient
détruits, qu'on jette sur eux du soufre et du goudron et qu'on les
138
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
élimine comme des « chiens fous », il lance un programme que les
nazis appliqueront à la lettre [52, p. 163].
Cet antisémitisme traditionnel d'inspiration chrétienne n'est
certes pas étranger à 1' antisémitisme nazi, mais il n'en est pas la
cause directe. Celui-ci prend sa source dans un antisémitisme
païen, violemment antichrétien, qui voit dans le judaïsme le res-
ponsable de l'aliénation imposée par le christianisme à l'Occident.
Ce renversement de sens s'opère à partir de l'idéologie raciste. A la
vieille notion de culpabilité héréditaire se substitue celle, plus per-
fide encore, de culpabilité génétique. La vision mythique d'une
communauté allemande investie d'une mission de restauration de
la race nordique et du sang aryen assure son équilibre dans la créa-
tion imaginaire d'une race négative, la race juive. Le préjugé anti-
sémite se développe en Europe de 1870 à 1910; il trouve son
milieu idéal de maturation dans un pays qui, par tradition, privilé-
gie les valeurs de soumission à 1'autorité et qui distingue le
domaine extérieur - 1'obéissance à 1'État - du domaine intérieur,
spirituel, où se réfugie la liberté individuelle. Il fallut la conver-
gence d'une époque, d'un lieu et d'une catastrophe nationale,
sociale et économique, pour que le besoin impérieux d'une identité
nationale allemande ne puisse plus être apaisé que par le chant des
sirènes nationales-socialistes. Après la Première Guerre mondiale,
sur la toile de fond d'une crise sociale grave où la régression émo-
tionnelle et le relâchement des mécanismes de contrôle facilitaient
le développement de psychoses collectives, cet antisémitisme païen
fit irruption dans une société moderne et libérale où les Juifs étaient
en voie d'assimilation. Comme la question juive était devenue une
question raciale, l'assimilation devenait suspecte: c'étaient les
Juifs qui avaient porté le «coup de poignard dans le dos». Hitler
n'a rien exprimé d'autre que les idées recueillies dans sa jeunesse à
Vienne et à Munich. Arrivé à Vienne avec de vagues préjugés, il
quitte cette ville en antisémite convaincu. Puis, à Munich, dans le
climat de la révolution bavaroise, son antisémitisme se radicalise et
se transforme en s'abreuvant à plusieurs sources : les cours
d'endoctrinement de Gottfried Feder et d'Anton Drexler, et les
divagations de l'antisémitisme russe -les Protocoles des Sages de
Sion- propagées par Scheubner-Richter et Rosenberg.
139
L'ÉTAT CRIMINEL

Dans ce nouveau mythe du Juif qui s'élabore dans l'Allemagne


de Weimar, on retrouve les éléments des anciens mythes ordonnés
autour de deux arguments dont la logique délirante interdit la réfu-
tation : la conspiration mondiale juive et la désintégration du
peuple allemand par le sang juif. La haine d'Hitler envers les Juifs
repose sur la certitude qu'ils sont une race et un peuple. En tant que
peuple, ils participent à la lutte des peuples pour la domination
mondiale. Cependant, ils ne s'attaquent pas à une nation en parti-
culier, mais au principe même de nation. C'est pourquoi ils sont les
ennemis de tous les peuples et leur élimination est un devoir pour
toute nation. L'antisémitisme nazi apparaît donc, dès sa concep-
tion, comme un phénomène universel pensé par des doctrinaires
dont le projet est la conquête du monde. Hitler prononce ses pre-
miers discours dans un climat de ferveur où le racisme et 1'antisé-
mitisme ne sont plus l'apanage d'une extrême droite muselée, mais
la conviction ouvertement proclamée de larges cercles de pensée.
La haine paranoïaque qu'Hitler éprouvait pour les Juifs et qu'il
exprimait avec le vocabulaire de la déshumanisation fut la source
d'énergie qui entretint le national-socialisme de ses origines à la
construction des centres d'extermination. Cette haine était totale et
ne souffrait aucune exception. Tous devaient être tués. De sa nais-
sance à sa mort, le Juif était génétiquement marqué : il transmettait
ce qu'il avait reçu. La faute du nourrisson juif était d'être né.
Ce délire n'aurait pu atteindre cette forme extrême s'il n'avait
été conçu dans cet environnement exceptionnel. Mais il tira sa
force du psychisme d'Adolf Hitler qui combinait une volonté
inébranlable à un charisme exceptionnel, ce qui lui permit d'impo-
ser ses fantasmes à une partie du peuple allemand. C'est Hitler qui
transforme une théorie en un programme et qui opère la volte-face
du passage à 1' acte. C'est lui qui « fait accéder 1'"antisémitisme de
ressentiment" à !"'antisémitisme de croisade" 6 ».
Le fait que 1' obsession haineuse qui traverse le discours hitlérien
ait produit un génocide ne permet toutefois pas de conclure qu'il y
eut intention dès les prémisses. L'antisémitisme d'Hitler doit être
replacé dans 1'ensemble de sa conception du monde et il ne faut
pas négliger son aspect instrumental: elle est la pièce IP.aîtresse de
son appareil de propagande. Quelque primaire que fût cette idéo-
140
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
logie dont il se considérait le prophète, elle ne lui servait que d'ins-
trument pour parvenir au pouvoir et pour consolider celui-ci.
Cependant, l'antisémitisme des nazis ne pouvait, à l'origine, mobi-
liser le peuple allemand. Il fallut plusieurs années de propagande
abrutissante pour parvenir à calquer dans son imaginaire l'image
du Juif allemand sur celle des Juifs de l'Est non assimilés. En
conclusion, Hitler fut dès le début du mouvement national-socia-
liste le moteur de l'antisémitisme nazi. Il ne voulait pas vivre avec
les Juifs, mais il ne voulait pas, en fait, les exterminer. Par opportu-
nisme politique, il préférait des solutions moins radicales. Mais
c'est bien lui qui décida du sort des Juifs. C'est sa volonté de réali-
ser ses fantasmes archaïques qui, à terme, produisit le génocide.
L'antisémitisme d'Hitler est le mobile du génocide, mais ce mobile
n'est pas une condition suffisante à sa réalisation. Une étude appro-
fondie du régime national-socialiste révèle une suite d'interactions
où la structure s'adapte à l'environnement idéologique.

La structure. L'État-génocide

« Une idéologie totalisante couplée avec un pouvoir total de 1'État


est totalement mortelle pour la vie humaine. Plus mortelle que des
famines, des épidémies, des inondations et d'autres désastres natu-
rels. Plus mortelle que la guerre» (Rummel) [108, p. 84]. L'hypo-
thèse de la nature totalitaire du national-socialisme fut d'abord
admise comme la clé de voûte de l'interprétation de ce régime. A
partir des années soixante, cette conception fut remise en cause : le
nazisme fut défini par certains en Europe de l'Ouest comme un fas-
cisme et le fruit vénéneux du capitalisme, ce qu'avaient toujours
soutenu les historiens soviétiques. Il y avait à 1'évidence dans cette
remise en cause des arrière-pensées politiques.
L'analyse du totalitarisme a le mérite de montrer ce qui distingue
les démocraties des dictatures. Mais elle ne souligne pas les diffé-
rences de structure entre le nazisme et le stalinisme, et il est diffi-
cile d'interpréter le nazisme si on se limite à le concevoir comme
141
L'ÉTAT CRIMINEL

un système totalitaire. En outre, si cette analyse permet d'interpré-


ter les instruments du pouvoir et les mécanismes de la terreur, elle
n'explique pas l'adhésion de l'élite à l'idéologie. De même, on ne
peut appliquer au seul nazisme le terme de fascisme qui convient
mieux au régime mussolinien. Le concept de totalitarisme doit
donc être nuancé lorsqu'on 1' applique au nazisme. On ne peut
considérer comme totalitaires que les phases d'extrême instabilité
du régime, c'est-à-dire les périodes où il se radicalise après 1938.
Dans le même esprit, on ne saurait identifier la singularité du
nazisme à la singularité d'Hitler: il y eut dans ce régime une
corrélation étroite entre la politique, l'économie et l'idéologie
[84, p. 93-94].
L'analyse du génocide juif doit donc prendre en compte tous ces
facteurs, ne pas se limiter aux obsessions d'Hitler - son racisme,
son antisémitisme, sa haine des bolcheviks, son besoin d'espace
vital -, et considérer les nécessités stratégiques et les impératifs
économiques. Quelle fut la place d'Hitler dans le système nazi?
Comment un seul individu a-t-il pu programmer et ordonner ce
meurtre sans être limité dans son action par des structures ? Deux
représentations de la place d'Hitler s'affrontent dans le cadre du
débat intentionnalistes-fonctionnalistes. Le courant intentionnaliste
trouve ses porte-parole chez les biographes d'Hitler et chez les spé-
cialistes de la politique étrangère et de l'idéologie. Pour eux, Hitler
se place au centre du système. Dictateur omnipotent, c'est lui, et
lui seul, qui prend les décisions politiques importantes. Monocra-
tie, le nazisme se confond avec 1'hitlérisme. Le courant fonctionna-
liste, au contraire, recrute parmi les historiens des institutions du
Ille Reich qui « sous la surface des événements [cherchent] la
poussée des structures et des forces profondes » (Philippe Burrin).
Pour eux, il ne faut pas faire de l'État nazi un monolithe. Ce régime
fut un chaos institutionnel où le pouvoir était éclaté entre des clans
rivaux. Hitler avait provoqué ce chaos par son refus d'enfermer le
Parti et 1'État dans un gouvernement centralisé et autoritaire, et par
sa volonté de créer au sein de ce système un empire qui regroupait
des idéologues fanatiques, les SS. Le nazisme fut une polycratie,
un assemblage complexe de structures de pouvoir qui luttèrent
les unes contre les autres. Cette analyse ne remet pas en cause les
142
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
obsessions d'Hitler, mais elle élargit le cercle des responsabilités
et situe le Führer dans 1'appareil décisionnel. Pour Martin Broszat,
Hitler « apparaît davantage comme celui qui donne sa sanction aux
pressions exercées par les différentes forces au sein du régime que
comme celui qui en élabore la politique» [84, p. 138].
Quand on constate la structure chaotique de 1'État nazi, il est dif-
ficile de soutenir, comme le font les intentionnalistes, que ce chaos
fut voulu par Hitler afin de contrôler le pouvoir en le divisant. En
revanche, il serait excessif de prétendre, comme le font certains
fonctionnalistes, qu'Hitler fut un dictateur faible. On ne peut com-
prendre le régime qu'en opérant une synthèse entre l'idéologie et la
structure. L'idéologie produisit la névrose collective qui permit au
régime de se développer de telle sorte que, lorsque la guerre éclata,
les composantes économiques, stratégiques et idéologiques se
confondirent.
Le débat entre intentionnalistes et fonctionnalistes fut positif. Il
ébranla des certitudes et stimula la recherche. Qu'ils traitent du
nazisme en général ou du génocide en particulier, les historiens qui
participèrent à ce débat justifièrent leur position par un examen des
événements. Pour expliquer comment un système politique aussi
complexe parvint à se corrompre au point de faire du génocide une
de ses priorités, il faut procéder à une lecture chronologique qui,
seule, permet de suivre les différentes étapes de la radicalisation du
régime et l'évolution de l'État nazi vers un État-génocide.

Les étapes du génocide juif

Même si le chemin qui conduisit les Juifs allemands des pre-


mières mesures discriminatoires au génocide fut assez inégal pour
que l'on rejette l'hypothèse d'une intention initiale, la chaîne des
crimes qui s'achève par le génocide, elle, est continue. Les nazis
préservèrent les acquis de la persécution. Comme ils s'attaquèrent
d'abord à une communauté juive intégrée constituée de citoyens
allemands, les inhibitions pour des agressions ultérieures contre
143
L'ÉTAT CRIMINEL

des Juifs étrangers, socialement moins évolués, furent immédiate-


ment levées. Cette persécution fut progressive et complexe. Elle
peut schématiquement être divisée en quatre étapes, chacune mar-
quée par des transformations structurelles.

1.1933-1938: exclusion

L'Allemagne compte en 1933 plus de 500000 Juifs: près d'un


tiers vit à Berlin et 20% sont des Ostjuden, émigrés venus de
Pologne. Les autres sont intégrés à la société civile, souvent des
patriotes fervents. Les premières mesures antijuives sont adoptées
dans un désordre qui contraste avec la rigueur de 1'élimination des
opposants politiques et de l'application du programme d'hygiène
raciale. La protection du sang aryen est en effet présentée comme
une priorité: la stérilisation des porteurs de maladie héréditaire
ordonnée par la loi du 14 juillet 1933 sera appliquée à plus de
350 000 personnes jusqu'en 1939. On peut à juste titre parler d'un
« itinéraire tortueux » (Schleunes) de la politique nazie envers les
Juifs allemands [110]. Il n'en reste pas moins que les nazis s'atta-
chent à rompre sans jamais le reconstituer le réseau serré des rela-
tions entre Juifs et non-Juifs dans la société civile en lésant le
moins possible les Allemands et 1'économie allemande. Hitler
contrôle cette politique antijuive. Il doit choisir entre deux
méthodes : 1'une, brutale et anarchique, prônée par Goebbels et
Streicher; 1'autre, rationnelle et bureaucratique, conseillée par
Goering, Himmler et Heydrich. Il est manifeste qu'il préfère au
pogrom l'exclusion légalisée, plus contrôlable et plus facilement
acceptable par la population. D'ailleurs, le boycott du 1er avril 1933
ne dégénère pas en pogrom et la rue ne suit pas le mot d'ordre du
Parti et des SA. Par contre, les premières dispositions légales prises
aussitôt après, le 7 avril - exclusion des Juifs de la fonction
publique et des professions libérales -, sont appliquées sans
heurts. Ces mesures amorcent un processus de privation des droits
civiques qui se poursuit inexorablement pendant huit ans. Par un
effet de spirale, la multiplication des violences physiques et des
exclusions légales accélère le rythme des persécutions qu'Hitler et
144
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

les dirigeants nazis légitiment souvent post facto, car les délits anti-
juifs ne sont jamais sanctionnés par l'État. En 1933, 60 000 Juifs
quittent 1'Allemagne. Mais, comme la tempête semble s'apaiser
l'année suivante, l'émigration est freinée et 10000 Juifs rentrent en
Allemagne. Une nouvelle vague d'antisémitisme déferle en sep-
tembre 1935 lorsque sont adoptées les deux lois de Nuremberg : loi
du Reich sur la citoyenneté stipulant que seuls les citoyens de sang
allemand pourront disposer de tous les droits politiques, et loi du
sang interdisant le mariage et les relations sexuelles entre Juifs et
non-Juifs. Ces lois «scélérates» opèrent une rupture décisive. En
établissant une distinction entre les citoyens de 1'État et les
citoyens du Reich qui, seuls, jouissent des droits politiques, elles
fournissent un cadre juridique aux pratiques de discrimination. Les
deux démarches nécessaires à 1' accomplissement d'un génocide -
1' identification des victimes et leur exclusion - sont donc conduites
simultanément.
Jusqu'en 1938, les nazis hésitent pourtant sur la voie à suivre. Ils
se bornent à durcir leur politique antijuive pour forcer les Juifs à
émigrer afin de réduire la population juive d'Allemagne. Parallèle-
ment, 1' application dans tous les domaines de la vie allemande
d'une «pensée biologique» engendre une inversion des valeurs
liées à la notion d'individu. Le peuple allemand est, selon les mots
de Reck-Mallecwesen, victime d'une« affreuse épidémie d'abru-
tissement». Il expérimente le pouvoir magique d'une éthique
nouvelle.

2. Mars 1938-septembre 1939: émigration

Le 12 mars 1938, l'Allemagne nazie entame sa politique


d'expansion territoriale. Après 1'Anschluss, 190 000 Juifs autri-
chiens, dont 90% vivent à Vienne, tombent sous la loi nazie. Avec
l'occupation du territoire des Sudètes, puis de la Bohême-Moravie,
et la création d'un État satellite slovaque, ce sont 350000 Juifs qui
sont dans 1' orbite nazie. Dès lors, chaque annexion ou conquête
entraîne une élévation du nombre des Juifs prisonniers du national-
socialisme et, parmi eux, de plus en plus de Juifs pauvres, non assi-
145
L'ÉTAT CRIMINEL

milés et religieux [97, p. 194]. Il ne faut que quelques semaines


aux nazis pour appliquer en Autriche et en Tchécoslovaquie des
dispositions qu'ils ont mis cinq ans à introduire en Allemagne, ce
qui démontre 1'efficacité des structures génocidaires mises en place
dans cette première période et la préservation de cet acquis. Laper-
sécution des Juifs d'Autriche est marquée par la prise en compte
des facteurs économiques. Ainsi, le déchaînement initial de vio-
lence immédiatement suivi de mesures légales d'exclusion facilite
l'application d'un double programme de discrimination écono-
mique et d'émigration. L'« aryanisation »des biens juifs est asso-
ciée à l'émigration: les Juifs paient leur droit à émigrer avec leurs
biens mobiliers et immobiliers ; les riches obtiennent un visa en
échange de leur spoliation et ils sont contraints à financer le départ
des Juifs pauvres. Le 30 novembre 1938, plus de 125 000 Juifs ont
quitté 1'Autriche. Ce système d'extorsion, organisé à Vienne puis à
Prague par Adolf Eichmann, fournit un modèle au Reich allemand
et, plus tard, à ses satellites.
L'année 1938 est également marquée par deux événements
significatifs: la conférence d'Évian et la Nuit de Cristal. L'échec
de la conférence réunissant à Évian en juillet, sur 1'initiative du
président Roosevelt, les délégués de 29 pays pour traiter de
l'accueil des Juifs émigrés, convainc Hitler qu'aucune grande puis-
sance n'est prête à recevoir les Juifs du Reich. La violence organi-
sée de la Nuit de Cristal- 9-10 novembre -, désapprouvée par une
majorité de la population allemande et même par certains diri-
geants nazis, l'amène à renoncer définitivement à la politique des
pogroms et à organiser une solution administrative du problème
juif. Le 24 janvier 1939, Goering crée sur le modèle de Vienne
1'Office central pour 1'émigration juive que dirige Heydrich. En
1938-1939, environ 120000 Juifs quittent l'Allemagne. C'est Hey-
drich qui dirige la nouvelle structure créée le 25 septembre 1939,
1'Office de sécurité du Reich - RSHA - qui réunit en une seule
organisation dépendant de la SS un organe du Parti, le SD, et un
organe de 1'État, la police de sécurité, dont dépend la Gestapo.
Le 30 janvier 1939, jour anniversaire de la prise du pouvoir, et
comme chaque année depuis, Hitler s'adresse au Reichstag. Sur un
discours de plusieurs heures, il consacre quelques minutes aux
146
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
Juifs. Il déclare en particulier: «Aujourd'hui, je serai encore pro-
phète : si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe
devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une
guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la bolchevisation
du monde, donc la victoire du judaïsme, au contraire, ce serait
1'anéantissement de la race juive en Europe. » Si 1'on prend cette
« prophétie » au pied de la lettre, on établit un lien direct entre la
guerre et le génocide juif. Elle ne fut alors interprétée ainsi ni par le
peuple allemand ni par les observateurs étrangers. On peut toute-
fois tirer de ce fragment de discours deux conclusions : si Hitler
n'a en 1939 aucun projet précis, il associe cette menace à 1' éclate-
ment d'une guerre qu'il sait proche; si son programme de conquête
est mis en péril, les Juifs d'Europe seront anéantis. Toutefois, dès la
fin de 1938, une poignée de fanatiques étudiaient déjà la possibilité
d'exterminer les Juifs du Reich.

3. Septembre 1939-juin 1941: expulsion et regroupement

La guerre nazie est, dès le }er septembre 1939, une guerre raciste
en vue de l'élimination de groupes humains. Elle «fournit le
contexte physique et psychologique pour entreprendre une action
radicale contre les communautés juives tombant aux mains des
Allemands » [77, p. 339]. Pourtant, jusqu'en juin 1941, la politique
antijuive est élaborée au gré des événements. Elle reste floue et est
en grande partie soumise aux conflits entre factions et aux rivalités
entre administrations.

Le massacre des aliénés

L'extermination des malades mentaux allemands plonge l'État


nazi dans une atmosphère criminelle. Le pas le plus décisif vers
une radicalisation des comportements criminels est franchi là, à
l'intérieur des frontières du Reich, lorsque est ordonnée l'exécu-
tion du programme dit d'euthanasie, c'est-à-dire le meurtre des
malades mentaux allemands sous le prétexte hypocrite d'une aide à
mourir. En moins de deux ans, de novembre 1939 à août 1941, plus
147
L'ÉTAT CRIMINEL

de 100 000 Allemands- dont 70 000 dans le cadre de l'action T4-


sont assassinés par leurs concitoyens avec 1'aide du corps médical
allemand et de fonctionnaires du parti nazi, dans une opération où
1'organisation SS ne joue que le rôle d'exécutant dans le transport
et la mise à mort [85 et 115]. Ce crime révèle 1'émergence en Alle-
magne d'une mentalité génocidaire. Il n'eût pas été concevable si,
insensiblement, le racisme biologique ne s'était substitué à
l'éthique humanitaire, si l'idée d'euthanasie- l'aide apportée à
celui qui souffre et dont la mort est certaine et imminente - n'avait
pas été inversée pour devenir la suppression de « vies indignes
d'être vécues». Dans ce meurtre, le vocabulaire joue un rôle déter-
minant. On parlait en Allemagne dès les années vingt des malades
mentaux comme d'« enveloppes vides», de « semi-humains »,
d'« esprits morts», d'« existences superflues».
La prescription du meurtre est donnée par Hitler dans un ordre
antidaté du 1er septembre 1939, ce qui indique la volonté du Führer
d'exploiter la guerre pour camoufler la perpétration de meurtres
collectifs. C'est le seul ordre de meurtre rédigé par Hitler. Son exé-
cution est confiée au directeur de la Chancellerie du Führer, Philipp
Bouhler, et au chirurgien personnel d'Hitler, Karl Brandt, qui édi-
fient un système complexe: l'action T4, du nom de la villa du 4,
Tiergartenstrasse, à Berlin, où est installée la bureaucratie de la
mise à mort. Tous les pensionnaires des asiles d'aliénés allemands
sont recensés par les médecins de ces asiles qui doivent renvoyer à
la centrale T4 un questionnaire polycopié l'informant sur l'identité
et le dossier médical de chaque patient. De prétendus experts déci-
dent sur dossier d'« accorder » à une partie d'entre eux la « grâce
de mort» (Gnadentod) sans, bien entendu, que celle-ci ait été solli-
citée, ni les familles informées. Les victimes désignées sont ensuite
enlevées des asiles et transportées dans des instituts de mise à mort
- il y en a six pour le Grand Reich - où 1' « aide à mourir » leur est
distribuée par le monoxyde de carbone dans des chambres à gaz
déguisées en salle de douche. Puis les corps sont incinérés et les
urnes contenant les cendres remises aux familles avec de faux cer-
tificats de décès, ce qui révèle à la population allemande 1'étendue
du processus criminel. C'est sous la pression de la population alle-
mande qu'Hitler doit en août 1941 interrompre l'action T4. Dès
148
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
août 1940, les aliénés juifs allemands sont rassemblés et envoyés à
la mort, d'abord en Allemagne puis en Pologne. Au début de 1941,
des commissions de médecins se rendent dans les camps de
concentration allemands pour trier les détenus jugés infirmes ou
incurables. 20 000 personnes sont transportées dans les instituts de
mise à mort.
L'action T4 fut une opération génocidaire exécutée dans un
double but idéologique de purification du sang allemand et écono-
mique de limitation des dépenses causées par les asiles. Le seul
élément qui ne permette pas de parler à ce propos de génocide est
l'absence d'un groupe réel. On ne peut en effet tenir pour un
groupe 1'ensemble des pensionnaires des asiles d'aliénés d'un État.
Néanmoins, ces victimes représentaient un groupe fictif, la part
jugée malade de la race allemande, même si les décisions les
incluant ou non dans cette catégorie étaient prises dans des condi-
tions de totale absurdité. Sinon, la machine T4 était bien une
machine à tuer dont les pièces maîtresses étaient celles du futur
génocide juif : sélection, regroupement, transport, mise à mort dans
des centres équipés à cet effet. Cette machine détruisit des citoyens
allemands, ce qui leva les inhibitions pour de plus vastes meurtres
collectifs. Elle présentait pourtant des défauts que corrigèrent plus
tard les techniciens du meurtre : elle était en particulier trop
voyante.

La politique antijuive en Pologne

La conquête de la Pologne occidentale livre aux nazis


1800000 Juifs. L'État nazi veut se débarrasser de ces Juifs pour ne
pas supporter la charge économique qu'ils représentent. Dans cet
esprit, les grands travaux de nettoyage ethnique associant déplace-
ment de population, expulsion et regroupement sont confiés à
Himmler qui les entreprend dès les premières semaines de la
guerre. Il prévoit un bouleversement démographique du pays. Dans
une circulaire du 21 septembre, Heydrich trace les grandes lignes
de ce programme. Il parle d'un« but final» (Endziel) qui serait la
déportation de tous les Juifs dans une réserve située à la frontière
orientale du pays. Le 30 octobre, Himmler ordonne que tous les
149
L'ÉTAT CRIMINEL

Juifs de la partie nord-ouest de la Pologne, annexée au Reich sous


le nom de Wartheland, soient déportés dans le Gouvernement géné-
ral, c'est-à-dire la partie devenue satellite du Reich et placée sous
la juridiction d'Hans Frank.
Tous ces plans s'avèrent irréalisables. L'expulsion de milliers de
Juifs vers la Pologne orientale occupée par 1'URSS doit être inter-
rompue après les protestations des Soviétiques. De même, les
projets de réserve se heurtent au refus de Frank de transformer son
territoire en un «dépotoir». Frank sollicite l'aide de Goering et
obtient gain de cause. Himmler doit céder et abandonner 1'idée de
regrouper les Juifs polonais dans la réserve de Lublin, idée qui était
désignée alors dans les télégrammes du RSHA comme « solution
finale (End!Osung) de la question juive». Dès cette époque, Himm-
ler envisage une autre interprétation de cette formule. Il s'intéresse
aux techniques de mise à mort par les gaz. Les premiers gazages
commencent à l'automne 1939. C'est à Poznan que, le 27 sep-
tembre 1939, fonctionne la première chambre à gaz construite par
les nazis en Pologne : les victimes sont des malades mentaux de
l'asile de Kocborowo [80, p. 249]. Les gazages se poursuivent en
Poméranie et en Prusse orientale : les camions du SS Herbert
Lange parcourent ces provinces pour « évacuer » les pensionnaires
des asiles.
Le regroupement dans des réserves ayant dû être différé, au
printemps 1940, les SS créent des ghettos. En avril, plus de
100 000 Juifs de Lodz sont contraints de s'y enfermer; en octobre,
ils sont 400 000 à Varsovie ; le même processus se reproduit à Cra-
covie, Radom, Lublin. Ces ghettos sont ultérieurement entourés de
hautes murailles avec des accès contrôlés. Ils ont pour but d'isoler
les Juifs et de réaliser par la faim et la maladie l'élimination des
plus faibles tout en préservant une main-d' œuvre gratuite. Ce sys-
tème est considéré comme une simple étape vers un but final qui
reste nébuleux et informulé. Ce « traitement» des Juifs de Pologne
est, dès septembre 1939, une entreprise génocidaire. Les Juifs sont,
en Pologne, traités de façon de plus en plus radicale sans que,
jamais, ceux qui décident de leur sort, que ce soit Himmler, Hey-
drich, Goering ou Frank, manifestent la moindre considération
pour leur vie.
150
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

L'occupation de l'Ouest européen

En juin 1940, 300000 Juifs d'Europe occidentale tombent au


pouvoir des nazis. La première réaction de ceux-ci est d'envoyer à
la France qui avait refusé d'accepter des Juifs allemands et autri-
chiens les Juifs des provinces d'Alsace et de Lorraine rattachées au
Reich ainsi que ceux des Gaue de Bade et du Palatinat auxquels
ces provinces appartenaient administrativement. De juillet à
décembre 1940, 105 000 personnes- aux Juifs sont mêlés des Tzi-
ganes, des aliénés, des détenus, des «asociaux»- sont déportées
en zone libre où le gouvernement de Vichy les emprisonne dans les
camps de la région pyrénéenne ouverts dès septembre 1939.
L'occupation de la France entraîne le lancement d'un autre pro-
jet: l'expulsion des Juifs d'Europe en Afrique. Cette solution terri-
toriale a le soutien d'Hitler. L'organisation SS et le ministère des
Affaires étrangères allemand qui a la responsabilité des pays occu-
pés envisagent alors sérieusement le « plan Madagascar ». Ce plan
est détaillé dans un mémorandum rédigé par Rademacher, du
ministère des Affaires étrangères. Il retient 1'attention d'Hitler qui
en étudie les possibilités de réalisation avec 1'amiral Raeder. Eich-
mann, depuis décembre 1939 responsable des affaires juives au
service IVD4- qui devient par la suite le service IVB4- de la Ges-
tapo, planifie le transport de 4 millions de Juifs sur quatre ans. Loin
de tenir ce projet secret, il en parle aux dirigeants de la commu-
nauté juive de Berlin. Mais, dès le mois d'août, le plan Madagascar
se révèle inapplicable : la flotte anglaise contrôle les mers. Il faut
changer le programme de la Solution finale. Même si les méthodes
ne sont pas encore définies, le but devient de plus en plus clair. Il
ne reste plus à Hitler que deux façons de se débarrasser des mil-
lions de Juifs que la bureaucratie nazie a exclus et que la SS a en
partie concentrés dans des ghettos: les tuer ou les déporter au-delà
du territoire qu'il s'apprête à conquérir, c'est-à-dire au-delà de
l'Oural.

151
L'ÉTAT CRIMINEL

L'opération Barba rossa

La préparation de 1'opération Barbarossa représente un saut qua-


litatif dans le processus du génocide. L'invasion de 1'URSS est
projetée à la fin de juillet 1940 et la décision arrêtée en décembre.
C'est alors que, dans les discours d'Hitler, le péril juif resurgit et
devient obsédant. Le 30 janvier 1941, à Berlin, il se déclare décidé
à résoudre la question juive. Dans son esprit, les Juifs sont mena-
çants sur trois fronts : ils soutiennent la résistance anglaise, ils
maintiennent l'hostilité des États-Unis et ils s'identifient avec les
bolcheviks. En mars, Hitler contraint Frank à accepter la déporta-
tion des Juifs des territoires polonais incorporés au Reich vers le
Gouvernement général, tout en l'assurant que le territoire qu'il
contrôle sera le premier à être « libéré» des Juifs. Le 1er mars,
Himmler visite le camp d'Auschwitz et ordonne à son comman-
dant, Rudolf Hoess, de prévoir à Birkenau un vaste camp pour des
milliers de prisonniers de guerre soviétiques.
Dans cette période cruciale, les rares documents indiquent tous
qu'Hitler« entretenait toujours l'idée de déporter et de concentrer
quelque part les Juifs européens» [63, p. 92]. Dans ces documents,
la bureaucratie parle de cette déportation comme de « la solution
finale de la question juive». Mais Hitler sait aussi que la conquête
de l'URSS, en lui livrant des millions de Juifs russes, ne fera
qu'aggraver cette question. Or, cette invasion est conçue comme
une guerre totale, une guerre d'extermination (Vernichtungskrieg).
Le 26 mars 1941, 1' armée passe un accord avec le RSHA : chaque
groupe d'armée doit être suivi de petites unités de SS et de poli-
ciers chargées d'exécuter des civils. Le RSHA organise ces unités
sur le modèle déjà utilisé en Tchécoslovaquie et en Pologne.
3 000 hommes sont répartis en quatre groupes, eux -mêmes divisés
en commandos de 70 à 100 hommes. Les chefs des groupes et des
commandos reçoivent directement d'Heydrich, le 6 juin, les ins-
tructions concernant leur mission. C'est la« circulaire des commis-
saires» (Kommissarbefehl). Elle ordonne de détruire sans enquête
et sans merci les catégories suivantes: Juifs, Tziganes, commis-
saires bolcheviques et «Asiates inférieurs». Les groupes et les
152
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

commandos sont libres d'agir à leur gré et sont affranchis de toute


obligation légale ou morale. Dans la même perspective criminelle,
le décret Barbarossa, signé par Keitel le 13 mai, soustrait les
actions des soldats allemands contre les civils à la juridiction des
tribunaux militaires et autorise des actions de représailles contre
des villages entiers. Keitel délivre à ses troupes un permis de tuer.
Si on analyse le contenu de ces ordres, on constate que les groupes
de tueurs ne doivent pas détruire tous les Juifs russes, mais les
détruire «aussi complètement que possible». Avec la préparation
de ces groupes mobiles de tuerie - Einsatzgruppen -, la Solution
finale s'identifie au génocide. Celui-ci n'est plus désormais qu'une
question de temps et de programmation. Le 20 mai, Eichmann
interdit l'émigration des Juifs de France et de Belgique« en consi-
dération de l'imminence indubitable de la solution finale du pro-
blème juif» [104, p. 82]. Tous les Juifs polonais sont regroupés
dans des ghettos fermés et leur émigration n'est plus concevable.
L'enchaînement des mesures est diabolique: même si Hitler n'a
pas encore pris sa décision, il lui est impossible, en juin 1941, de
résoudre le problème juif par 1'émigration ou par la réinstallation
des Juifs. On pouvait donc penser qu'en créant les Einsatzgruppen
Hitler révélait sa volonté de détruire les Juifs. En fait, l'examen
attentif des documents montre que, si les chefs de ces unités ont
reçu un permis de tuer les Juifs et s'ils savent qu'à terme leur des-
truction sera complète, ils n'ont pas été mandatés pour le faire dès
l'invasion de la Russie. Ils ne disposent d'ailleurs pas d'effectifs
suffisants pour accomplir cette tâche : 1 600 hommes pour tuer
4 millions de personnes.

4. Après le 22 juin 1941

Lorsque les Einsatzgruppen franchissent la frontière soviétique


le 22 juin 1941, 4 millions de Juifs vivent dans les territoires que
1'armée allemande va occuper. 1 500 000 parviennent à s'échapper.
Restent 2 500 000 Juifs russes. S'il est admis que les Einsatzgrup-
pen n'ont pas reçu un ordre de destruction de tous les Juifs, on doit
constater que ces tueurs interprètent différemment leur mandat.
153
L'ÉTAT CRIMINEL

Leurs «exploits», régulièrement rapportés à leurs supérieurs, dif-


fèrent selon le groupe. Ainsi le groupe A, qui opère dans les Pays
baltes, tue, de juin à décembre 1941, 229 000 Juifs : en six mois, le
judaïsme balte est anéanti, à 1' exception d'un reliquat enfermé dans
des ghettos. La collaboration des militaires avec ces groupes
dépasse largement l'accord passé en mars. Dans les Pays baltes et
en Ukraine, des milliers d'auxiliaires, de policiers ou de volon-
taires organisent des pogroms avant l'arrivée des Einsatzgruppen
et poursuivent leurs activités en uniforme de la police allemande.
Ailleurs, la population se montre moins encline à collaborer mais
elle n'apporte ni aide ni abri aux Juifs. Hilberg distingue dans ces
tueries deux vagues entremêlées. La première, durant 1'été et
1'automne 1941, entraîne la mort de 500 000 civils dont 90 % sont
juifs. En effet, les Einsatzgruppen ont pour mission de tuer les
commissaires politiques et les Juifs, mais ceux-ci sont plus facile-
ment identifiables. La seconde vague commence en automne 1941
dans les régions baltes et s'enfle pour déferler en 1942 dans tous
les territoires soviétiques occupés. Elle s'attaque aux 2 millions de
Juifs qui ont échappé à la première vague. Il faut les identifier, les
exclure et les regrouper dans des ghettos. Ces mesures permettent
aux Einsatzgruppen de tuer à nouveau un million de Juifs russes.
Les survivants n'obtiennent qu'un bref répit. Ils meurent de faim,
de froid et de maladie dans les ghettos, ou sont assassinés dans les
forêts où ils se sont réfugiés. La destruction des Juifs soviétiques
est un monstrueux bain de sang, dont la sauvagerie reste sans équi-
valent, même dans 1'histoire du génocide juif. La Wehrmacht et les
administrations civiles des territoires occupés collaborent étroite-
ment avec les unités mobiles de tuerie. Au début de juillet, les
quatre Einsatzgruppen sont renforcés par un cinquième. Ce groupe,
constitué de membres de la Gestapo du Gouvernement général,
contrôle 1' anéantissement des Juifs de la zone d'occupation sovié-
tique de Pologne orientale, tandis que les premiers Einsatzgruppen
s'enfoncent en URSS derrière les armées allemandes.
Dans ce contexte de destruction totale, on ne peut chiffrer avec
précision les victimes juives d'URSS parmi les 6 millions de
Russes, Biélorusses, Ukrainiens et Baltes assassinés de sang-froid
par les nazis. L'examen des rapports des Einsatzgruppen montre
154
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

que, dans les six semaines qui suivent 1'invasion, les Juifs tués sont
presque tous des hommes. En août, le nombre des victimes
s'accroît brutalement et il y a plus de femmes et d'enfants juifs
assassinés que d'hommes. Cette courbe ascendante de la crimina-
lité nazie atteint un sommet les 29 et 30 septembre avec l'exécu-
tion de 33 771 personnes à Babi Yar près de Kiev [77, p. 252-337].
Dans la mesure où un meurtre collectif est identifié à un géno-
cide par l'établissement de la preuve de l'intention et où il est éta-
bli que seul Hitler a pu donner cet ordre, dans la mesure également
où tout historien de bonne foi ne peut nier qu'en août et septembre
1941 la mise à mort systématique des Juifs d'Union soviétique,
parce qu'ils sont juifs, constitue un génocide, et en l'absence d'un
ordre écrit d'Hitler ou de la preuve d'un ordre transmis oralement à
un ou plusieurs dirigeants nazis, on admet que, si le moment du
passage du désir à 1'acte n'est pas isolé avec précision, il se situe
entre juillet et septembre 1941. La première question qui se pose
alors est de savoir s'il y eut une seule décision, deux décisions ou
même trois, la première concernant les Juifs soviétiques, la
deuxième les Juifs polonais et la troisième les autres Juifs euro-
péens. Broszat et Mommsen vont encore plus loin: il n'y aurait pas
eu d'ordre nettement formulé, mais un processus graduel et incons-
cient d'escalade. La difficulté de fixer cette date est renforcée par
une seconde question: Hitler prend-il cette décision dans l'eupho-
rie de la victoire ou dans 1'amertume de la défaite ? Pour prouver
que la décision du génocide a été prise dans une atmosphère de
défaite, Philippe Burrin ne se borne pas à observer le déroulement
des opérations militaires. Il analyse la manière dont Hitler perçoit
le déroulement de la campagne. Le Führer s'était fixé huit semaines
pour anéantir l'URSS. L'espoir d'une victoire rapide disparaît à la
fin août et cet échec relatif affecte même sa santé. Ce serait à ce
moment, dans une phase passagère de dépression qu'Himmler
exploite habilement, que son attitude envers les Juifs se transfor-
merait et qu'il prendrait, au plus tard le 18 septembre, la décision
de réaliser immédiatement un programme qu'il subordonne à
1'échec de son plan de conquête, et d'accomplir la prophétie lancée
en janvier 1939 [63, p. 151-169].
Bien que les historiens ne s'accordent ni sur la date de cette déci-
155
L'ÉTAT CRIMINEL

sion ni sur le climat dans lequel elle fut prise, un certain nombre de
points sont acquis qui éliminent nombre d'hypothèses - dont celle
d'Arno Mayer [97] qui recule à l'automne le moment de la déci-
sion finale - : le 22 juin la décision n'est pas prise ; le 18 sep-
tembre, elle 1'est; entre le 18 septembre et le 18 octobre, les événe-
ments se précipitent. Une interprétation de la date la plus probable
repose sur ce que Kershaw appelle une « mise en balance des pro-
babilités» [84, p. 195]. Christopher Browning paraît serrer au plus
près la vérité et son hypothèse semble plus probable que celle de
Philippe Burrin qui reste néanmoins plausible [61, p. 111-121].
Dans 1'état actuel de la documentation, Browning pense qu'Hitler a
pris sa décision, comme il l'a toujours fait, dans l'euphorie de la
victoire et qu'il n'y eut qu'une décision- celle d'anéantir les Juifs
soviétiques se confond avec celle de détruire les Juifs européens, le
décalage dans 1'exécution relevant de problèmes logistiques. Il la
prend à la mi-juillet, lorsque la victoire est acquise, que le conti-
nent est à ses pieds. Le moment est venu pour lui de procéder à
« 1'expérimentation raciale » dont il rêve. Si, à ce moment, les
nazis n'ont aucun problème moral pour accepter cette décision, ils
sont cependant confrontés à un obstacle d'ordre technique. Ils
entrent dans un «territoire sans carte» (Browning). Ce qu'ils se
proposent d'accomplir est sans précédent. La construction de
centres d'extermination équipés de distributeurs de gaz létal n'est
pas une solution évidente dès le moment où Hitler décide de procé-
der au génocide juif. A partir de la mi-juillet, deux processus sont
mis en route séparément : la radicalisation des meurtres en Russie ;
la préparation de la destruction du judaïsme européen. Les rôles
sont distribués : Hitler est le commanditaire, Himmler le maître
d'œuvre, Heydrich le chef de chantier et Eichmann le programma-
teur. En août et septembre, le cercle des initiés s'élargit. En tenant
compte des déplacements, des rencontres, des déclarations des pro-
tagonistes, et des ordres qu'ils ont transmis à leurs subordonnés,
on parvient à retracer la succession probable des événements.
Dès qu'il a reçu- directement ou par l'intermédiaire d'Himmler
- le feu vert d'Hitler, Heydrich demande à Goering de 1'en charger
et de lui renouveler le mandat reçu en 1939. La lettre rédigée le
31 juillet à la demande d'Heydrich par Eichmann, qui la soumet à
156
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
la signature de Goering, est régulièrement citée comme la preuve
du lancement du programme de génocide 7 • Burrin estime qu'Hey-
drich voulait alors seulement définir ses compétences dans les ter-
ritoires sous domination allemande afin de pouvoir mener à bien la
déportation dès que la guerre serait achevée [63, p. 129-131]. C'est
sur cet argument qu'il se fonde pour supposer que la décision
finale n'a été prise qu'au début de septembre. Browning répond
que cette date est trop tardive, car il fallait bien trois mois aux diri-
geants SS pour résoudre les innombrables problèmes qui se
posaient et assembler les structures de la Solution finale. C'est,
ajoute-t-il, entre Hitler et Himmler que tout se décide. Si l'on veut
savoir ce qu'Hitler pense, il faut regarder ce qu'Himmler fait.
Himmler est en accord avec Hitler. Il interprète ses ordres avec une
intuition et un empressement exemplaires. De septembre 1939 à
juillet 1941, il s'est occupé de «réinstaller» les Juifs. A partir
d'août, il se charge de les faire disparaître [61].
En Russie, dès août, les Einsatzgruppen perpètrent un génocide.
De la fin juillet à la mi-août, Himmler visite le front de 1'Est. Il
explique à ses hommes la nécessité de mener à bien 1'entreprise
d'extermination des Juifs d'Union soviétique. Chacune de ses
visites est suivie d'une radicalisation de cette destruction. La cam-
pagne d'extermination s'intensifie à la fin de 1'été et à 1'automne
1941. Les officiers SS savent désormais qu'Hitler a ordonné la
mise à mort des Juifs soviétiques. Le 15 août, à Minsk, Himmler
assiste à une exécution et a un malaise. A son retour, il fait part au
Führer de son inquiétude sur le traumatisme des tueurs confrontés
individuellement à leurs victimes - il lui cache ou déguise son
expérience personnelle. Il est vraisemblable qu'il lui soumet alors
un projet concret qui rendrait la mise à mort des autres Juifs euro-
péens anonyme et permettrait de détruire des populations entières
d'une façon plus rationnelle. Hitler a justement fait interrompre le
24 août le programme d'euthanasie. Le 28 août, dans une circulaire
au ministère des Affaires étrangères, Eichmann parle de la solution
finale «maintenant en préparation» [59, p. 199]. Les équipes de
1'Action T4 sont aussitôt transférées à Lublin. Philipp Bouhler, qui
avait été chargé personnellement par Hitler de 1' extermination des
aliénés, se rend à Lublin et Christian Wirth le rejoint. Victor Brack,
157
L'ÉTAT CRIMINEL

lui aussi responsable de 1'Action T4, envoie le 2 septembre le per-


sonnel de l'institut de mise à mort de Brandenburg à Lublin [115,
p. 143]. Le 3 septembre, les premiers gazages par le Zyklon B ont
lieu à Auschwitz sur des prisonniers soviétiques et des malades
mentaux. Le 10 septembre, Himmler étudie avec Pohl, qui dirige
tous les camps de concentration, un projet de construction de nou-
veaux camps [59, p. 199]. Le 18 septembre- date sur laquelle Bur-
rin et Browning s'accordent pour reconnaître que la décision est
déjà prise -, Himmler informe Greiser, Gauleiter du Wartheland,
que le Führer souhaite libérer le Reich et le Protectorat de Bohême-
Moravie «le plus rapidement possible» de tous les Juifs qui s'y
trouvent. Il le prie d'accueillir 60 000 personnes à Lodz pour
l'hiver [63, p. 138]. Il est donc évident que les dernières hésitations
d'Hitler sont levées, que le génocide, commencé en URSS, peut
désormais s'étendre à toute 1'Europe et que ce décalage est dû à
des problèmes techniques plus qu'à l'évolution de la situation mili-
taire. Kiev tombe le 26 septembre, livrant aux nazis 665 000 sol-
dats russes. La chute des poches de Vyazma et de Briansk permet
la capture de 673 000 autres soldats russes. Il y a donc un rapport
direct entre victoire et radicalisation du meurtre des Juifs. L'am-
pleur de la victoire conduit bien à des politiques de plus en plus
drastiques.
Le transfert des Juifs du Grand Reich vers la Pologne et la Rus-
sie est donc décidé alors que les structures industrielles de la mise à
mort sont encore en construction et ne sont pas fonctionnelles.
Heydrich réunit à Prague le 10 octobre une conférence où, en pré-
sence d'Eichmann, il planifie l'anéantissement des Juifs du Grand
Reich [63, p. 146]. Le Reichsführer SS est pris de court. Hitler veut
qu'à la fin de 1941 les Juifs du Reich soient tous déportés. Mais
les camps d'extermination ne sont pas prêts et les ghettos sont sur-
chargés. De la mi-octobre 1941 à fin février 1942, 53 000 Juifs et
5 000 Tziganes du Reich sont « transportés » vers 1'Est. Les pre-
miers convois de Juifs allemands partent pour Lodz le 16 octobre
- Greiser a négocié pour ne recevoir que 20 000 personnes au lieu
des 60 000 imposées. Les autres convois - comprenant des Tzi-
ganes - vont à Riga, à Minsk et à Kovno, où les déportés sont
fusillés dès leur arrivée ou enfermés dans les ghettos qui ont été au
158
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

préalable « nettoyés » de leurs précédents habitants. A Minsk et


pour le premier convoi de Riga, les déportés sont fusillés dès leur
arrivée. Ceux des autres convois sont enfermés dans des ghettos.
A la fin novembre, tous les convois sont détruits. C'est donc dans
l'improvisation qu'est commencé le génocide des autres Juifs
d'Europe, après celui, chaotique, des Juifs d'Union soviétique.
Il apparaît vite que la réalisation d'un tel programme exige, outre
des structures industrielles, une planification. En effet, les gouver-
nements et les ministères ne sont pas informés. Il faut élargir le
cercle des initiés et transformer des rivaux en collaborateurs. Une
conférence est prévue en décembre à Wannsee. Heydrich envoie
les invitations aux quinze participants le 29 novembre pour le
9 décembre, avec une photocopie du mandat qui 1'investit, signé
par Goering le 31 juillet. La conférence est remise au 20 janvier
1942 en raison de l'attaque japonaise sur Pearl Harbor et de la
contre-offensive soviétique. Wannsee est uniquement une confé-
rence d'information et de mise au point.
La technique de mise à mort adoptée par les SS consiste à mettre
en corrélation trois méthodes déjà opérationnelles - la déportation
par chemin de fer, la détention en camp de concentration, le
meurtre par gazage - et trois structures complémentaires : le
camion à gaz, le centre d'extermination et le camp industriel asso-
ciant 1'exploitation du travail et la mise à mort. Le meurtre de mil-
lions d'êtres humains est donc résolu par 1'organisation SS comme
un simple problème industriel. Les Juifs, comme les malades men-
taux et les Tziganes, sont marqués et transportés comme du bétail,
gazés comme de la vermine, brûlés comme de l'ordure. C'est la
conséquence logique d'un processus amorcé en 1933, lorsqu'un
nœud coulant est placé autour du cou des premiers Juifs qui tom-
bent entre les mains des nazis. Ce nœud s'est resserré au cours de
la guerre sans qu'on puisse imaginer qu'il se relâche un jour.
Le camion à gaz est, selon la formule de Philippe Burrin « une
réponse improvisée à une situation que personne n'avait prévue ou
imaginée» [63, p. 127]. A la fin octobre, Herbert Lange, le spécia-
liste des camions à gaz itinérants, dirige la construction d'un camp
à Chelmno, près de Lodz. Les gazages commencent le 8 décembre.
150000 Juifs y sont tués jusqu'en novembre 1943. A partir de
159
L'ÉTAT CRIMINEL

novembre, des camions à gaz parcourent les territoires occupés


d'URSS pour parachever la destruction des Juifs soviétiques. Ces
opérations sont menées par les Einsatzgruppen en 1942 et 1943 et
par les SS en Serbie en 1942 [60, p. 68-85].
Le chef de la SS et de la police de Lublin, le Brigadeführer SS
Odilo Globocnik, a reçu d'Himmler l'ordre de mettre à mort tous
les Juifs du Gouvernement général: c'est l'opération Reinhard.
Globocnik doit, lui aussi, improviser. Assisté de Christian Wirth et
de l'adjoint de celui-ci dans l'action T4, Josef Oberhauser, il pré-
voit de construire trois centres de mise à mort. Les sites sont choi-
sis en fonction de leur isolement et de la proximité de voies fer-
rées : Belzec et Sobibor dans le district de Lublin, Treblinka dans
celui de Varsovie. Les trois lieux présentent un plan identique : il
s'agit de convaincre les déportés qu'ils sont dans un camp de tran-
sit et qu'ils devront prendre des douches avant leur départ. A
Lublin, les équipes de l'action T4 arrivent à la fin septembre. Wirth
commence à la fin octobre la construction du camp de Belzec.
Quand Eichmann visite Belzec au début d'octobre 1941, la
décision de tuer par le monoxyde de carbone est déjà prise.
750000 personnes sont gazées à Treblinka de juillet 1942 à octobre
1943, 550 000 à Belzec de mars 1942 à juillet 1943, 200 000 à
Sobibor de mai 1942 à octobre 1943 [77, p. 1045]. A Auschwitz,
près de Cracovie, un complexe industriel, camp mixte de travail et
de mise à mort, est équipé dès septembre 1941. Le camp de Birke-
nau (Auschwitz Il) fonctionne de février 1942 -la date du début du
fonctionnement de Birkenau est encore contestée- à novembre
1944. Un million de personnes au moins y sont gazées par le Zyk-
lon B - 1 600 000 dont 1500 000 Juifs, selon Martin Gilbert [74,
p. 100]. Leurs corps sont aussitôt incinérés. A Maïdanek, près de
Lublin, un camp mixte est également construit. 50 000 personnes y
sont gazées, d'abord au monoxyde de carbone puis au Zyklon B.
Mais la machine de mort s'enraye à plusieurs reprises. A Belzec,
les gazages sont interrompus en avril 1942, le temps de construire
un bâtiment plus grand qui est fonctionnel en mai. Les déportations
vers Treblinka sont suspendues à la fin août 1942 pour reprendre à
un rythme plus soutenu quand le commandant de Sobibor, Franz
Stangl, est muté dans ce camp [ 111]. Ces problèmes administratifs
160
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
expliquent que la technique d'extermination des Juifs du Gouver-
nement général mise au point par Globocnik ne se résume pas à la
mise à mort massive de convois venus des ghettos. Certains ghettos
fonctionnent comme des centres de transit : une fois vidés de leurs
habitants, ils sont« réapprovisionnés» avec de nouveaux arrivages
venus d'autres districts du Gouvernement général, parfois de
l'Ouest. Quand la machine ralentit son rythme, les troupes dispo-
nibles - souvent des bataillons de la police de maintien de 1' ordre
(Orpo) - sont envoyées dans les villages pour tuer les habitants un
par un, d'une balle dans la nuque [62, p. 78-97]. De même, des
fusillades ponctuent les déportations. Les Allemands tuent les Juifs
qui ont été laissés sur place parce que les trains étaient bondés ou
qu'ils étaient en sursis pour effectuer des travaux. Ils assassinent
les malades, les vieillards, les infirmes, les nourrissons, tous ceux
qui ne peuvent se rendre au lieu de rassemblement le jour de la
déportation. Enfin, pour remplir son mandat, Globocnik fait ratis-
ser les forêts pour traquer les évadés: c'est laJugenjagd, la chasse
aux Juifs [62, p. 163-177]; puis, en novembre 1943, la Solution
finale atteint son point culminant avec la « fête des moissons »
(Erntefest), «la plus importante opération allemande de meurtre de
masse lancée contre les Juifs de toute la guerre», rappelle Christo-
pher Browning [62, p. 182]: les 42000 ouvriers des camps de tra-
vail du district de Lublin sont rassemblés et tués massivement à la
mitraillette. Ces différents temps enchevêtrés de la Solution finale
en Pologne analysés par Christopher Browning montrent bien que,
comme l'avait perçu dès 1951 Léon Poliakov lorsqu'il distinguait
les « exterminations chaotiques » et les « exterminations métho-
diques» [102], il n'y a pas lieu d'opposer les pratiques des Ein-
satzgruppen en URSS et celles de la SS en Pologne. Dès que la
machine industrielle se grippait, les exterminations reprenaient leur
caractère chaotique.
Les Juifs de Pologne éliminés, le génocide s'étend à l'Europe
occidentale et à 1'Europe centrale. Un arc semi-circulaire tendu
dans le sens des aiguilles d'une montre de la Norvège à la Grèce
définit la limite extérieure d'un territoire dont le centre est Ausch-
witz. La plupart des Juifs originaires de ces pays y sont déportés
par chemin de fer dans des wagons de marchandises pour être
161
L'ÉTAT CRIMINEL

gazés. Auschwitz répond à un impératif économique. De même


que 1'exclusion des Juifs a amené du profit, leur destruction doit
rapporter. Comme race, les Juifs sont condamnés à une mort
immédiate. Celle-ci peut être différée s'ils sont perçus comme ins-
trument de production ou comme cobayes pour des expérimenta-
tions humaines conduites par des médecins. Auschwitz représente
la forme la plus accomplie de domination de 1'homme par
l'homme:« A Auschwitz, les nazis ont révélé des possibilités nou-
velles dans la capacité de 1'homme à dominer, réduire en esclavage
et exterminer» [107, p. 71]. De a, sa première lettre, à z, sa der-
nière, Auschwitz épelle 1'alphabet de 1'horreur. Ce sont des hommes
qui ont conçu Auschwitz, ce sont des hommes qui y sont tués. Les
uns et les autres ne se sont ni vus, ni parlé. Entre eux, toute
1'humanité, à jamais impliquée.

Le génocide tzigane

Les Tziganes d'Europe ont été les victimes d'un génocide perpé-
tré par les nazis. Même si les faits furent établis plus tard et si les
détails du crime sont moins connus, 1'histoire de la destruction des
Tziganes suit un cours parallèle à celle des Juifs: elle débute par
des mesures d'exclusion, se poursuit par des déportations et
s'achève dans les camions ou les chambrés à gaz. Même si les Tzi-
ganes n'occupèrent pas dans l'imaginaire nazi la même place que
les Juifs, même si la traque fut moins rigoureuse, moins absolue,
même si les Tziganes ne furent pas les victimes d'une haine pas-
sionnelle, leur destruction démontra les capacités de la machine de
mort à s'étendre à d'autres catégories. Ce génocide est donc indis-
sociable de celui des Juifs. Parmi les différents groupes victimes
du nazisme - malades mentaux, prisonniers de guerre soviétiques,
commissaires bolcheviques, homosexuels, Témoins de Jehovah -,
seuls les Juifs et les Tziganes ont été programmés pour la destruc-
tion sur des bases raciales. Ils étaient considérés comme une
menace pour la pureté du sang allemand parce que « génétique-
162
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
ment infectés ». Le Conseil du mémorial américain pour 1'Holo-
causte reconnaît les Tziganes comme le seul groupe ethnique, avec
les Juifs, à avoir été marqué comme cible génocidaire.
Des siècles de préjugés et de persécutions préparèrent le terrain
en Allemagne comme dans toute 1'Europe. Les Tziganes, sans
doute le plus vieux peuple aryen d'Europe, sont des nomades partis
du nord de 1'Inde qu'une migration lente conduit dans les Balkans
au xue siècle et en Europe occidentale au xve. Un partage du
groupe en deux branches explique en partie les dénominations dif-
férentes: le mot français «Tzigane», comme le mot allemand
Zigeuner, vient du grec atzigani qui désigne une secte hérétique; le
mot anglais Gipsy est une déformation d'« Égyptien», de même
que le mot« gitan» vient de l'espagnol gitano, dérivé d' egipciano.
Etrangers, nomades sans racines, les Tziganes étaient, en période
de crise, les traditionnels boucs émissaires. Au Moyen Age, ils
furent accusés de tous les crimes et rejetés comme parias. Leur
«faute» était la même que celle des Juifs: ils existaient. Mais les
deux groupes étaient persécutés pour des raisons opposées : les
Juifs pour leur foi et leur réussite économique, les Tziganes pour
leur manque de religion et leur pauvreté.
La question tzigane fut formulée en Allemagne dès la fin du
x1xe siècle. Les Tziganes furent enregistrés et le gouvernement
promulgua des édits pour combattre le fléau tzigane. Pour les
exclure, les nazis n'eurent qu'à appliquer une législation déjà en
vigueur : les autorités administratives étaient habituées à réprimer
les Tziganes comme asociaux. Le fondement juridique de leur
exclusion est établi par les lois de Nuremberg qui les définissent
comme un groupe de race étrangère, les identifient par leur ascen-
dance et leur suppriment les droits accordés aux citoyens du Reich.
C'est là une décision particulièrement incohérente car, à l'évi-
dence, ce sont des Aryens. Hitler ordonne aux anthropologues de
prouver le contraire et un Centre de recherche d'hygiène raciale et
de biologie de la population, fondé en 1937 par le docteur Robert
Ritter et rattaché à l'Office de Santé du Reich, mène des recherches
dans ce sens. Dès 1937, Himmler déclenche une campagne contre
les « ennemis intérieurs » qui permet 1'arrestation et la détention de
tous les asociaux, dont les Tziganes. En décembre 1938, un décret
163
L'ÉTAT CRIMINEL

sur « la répression du fléau tzigane, sur la base des expériences et


des recherches cumulées», ordonne leur enregistrement auprès de
l'Office central de répression du vagabondage tzigane à la police
criminelle. Cet enregistrement est en fait un internement : les nazis
veulent exploiter la main-d'œuvre tzigane. Des instructions de
mars 1939 confirment la nature raciste du décret : il s'agit de sépa-
rer une fois pour toutes la « race » tzigane du peuple allemand. En
dépit de tâtonnements, en 1939, les premières étapes du génocide
sont parcourues : les Tziganes sont identifiés - mais mal, sur des
critères restés flous -, privés de la protection de 1'État et isolés
physiquement de la population.
Dès le début de la guerre, le service IV D4 du RSHA, dirigé par
Eichmann -le futur IV B4 -, est chargé des déportations des Juifs,
des Tziganes et des Polonais. En octobre 1939, Heydrich sort une
« loi de fixation » qui interdit aux Tziganes de quitter leurs lieux
de campement. La déportation des 30 000 Tziganes du Reich vers
le Gouvernement général de Pologne est décidée en 1940, mais le
projet se heurte au même obstacle que celui d'une réserve juive :
Frank s'y oppose.
La politique tzigane se transforme à partir de 1'été 1941. Hitler
donne 1'ordre de répertorier et de classer les Tziganes selon les cri-
tères fixés par les experts en biologie raciale. Le docteur Ritter et
son équipe- dont une femme, le docteur Eva Justin- clarifient une
situation restée jusque-là confuse. Ils établissent une classification
raffinée de ces « êtres racialement inférieurs » par catégories, en
tenant compte des distinctions entre Roms, Sintis, Lalleris, etc., et
du degré de métissage. Sans ce travail «scientifique», l'enregis-
trement administratif des Tziganes allemands aurait été impossible.
En 1942, les Tziganes sont placés en dehors de l'univers d'obliga-
tion morale des Allemands : ils sont soustraits à la procédure des
cours allemandes et tombent sous la juridiction de la SS. Ils sont
désormais assimilés aux Juifs dans la législation sociale, ce qui a
pour conséquence 1'application aux Tziganes des règlements spé-
ciaux concernant les Jnifs.
Le 16 décembre 1942, Himmler ordonne la déportation de tous
les Tziganes allemands à Auschwitz. L'ordre frappe les Tziganes
de tous âges et des enfants sont retirés des orphelinats et des hô pi-
164
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
taux. Himmler avait prévu d'exempter les Sintis et les Lalleris,
mais Hitler s'y refuse. Le premier convoi de Tziganes arrive à
Auschwitz le 26 février 1943. [1 est suivi par d'autres convois en
provenance du Grand Reich et des territoires de 1'Est. Le 30 mai
1943, 2 500 Tziganes tchèques sont gazés en une seule journée. A
Auschwitz, les Tziganes sont internés par familles et conservent
leurs vêtements. Les 4 000 survivants des Tziganes allemands sont
gazés dans la nuit du 1er au 2 août 1944.
Le génocide tzigane s'étend à toute 1'Europe. Dans la plupart des
pays occupés par les nazis, la loi place les Tziganes dans la même
catégorie que les Juifs, ce qui permet de les enregistrer, de confis-
quer leurs biens, de les regrouper et de les déporter. Ils sont inter-
nés dans les mêmes camps que les Juifs et les wagons où on les
entasse sont rattachés aux convois de déportés juifs. La Pologne est
le principal lieu d'extermination des Tziganes. Les 5 000 Tziganes
d'Autriche sont envoyés à Lodz en octobre-novembre 1941 et par-
qués dans un quartier du ghetto. Les survivants, dont 2 600 enfants,
sont gazés à Chelmno en avril 1942. 1 000 Tziganes polonais
enfermés dans un quartier du ghetto de Varsovie sont gazés à Tre-
blinka. La destruction est presque totale en Croatie, dans les Pays
baltes et en Biélorussie. Dans les territoires occupés d'URSS, le
meurtre est anarchique; ils sont traqués, massacrés par les Einsatz-
gruppen, la gendarmerie allemande et, en Ukraine, par la popula-
tion. Dans certaines régions d'Europe orientale, la situation est
confuse : ici on les extermine, là, comme en Galicie, ils peuvent
se déplacer librement. En Croatie, où les Oustachis mènent une
«guerre sainte» contre les minorités ethniques, Serbes, Juifs et
Tziganes sont enfermés ensemble dans des camps où ils meurent
massivement. Ceux qui survivent sont tués par les Oustachis ou
déportés en Pologne. Les statistiques établies par les historiens du
peuple tzigane parlent de 500 000 morts, entre le quart et le tiers
des Tziganes d'Europe. D'autres statistiques, tout aussi crédibles,
donnent des chiffres plus réduits : 200 000 à 220 000 Tziganes
assassinés par les nazis et leurs collaborateurs [83].
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le génocide tzigane fut
ignoré. Aucun Tzigane ne fut appelé à témoigner devant les tribu-
naux de Nuremberg. La question ne fut soulevée que tardivement,
165
L'ÉTAT CRIMINEL

à la fin des années soixante-dix. Ce sont les enfants des survivants


qui, par des manifestations et des grèves de la faim, demandèrent
des comptes au gouvernement ouest-allemand qui rejetait leurs
demandes de citoyenneté alors que leurs familles vivaient en Alle-
magne depuis plusieurs générations. Il y a entre Allemands et Tzi-
ganes un« passé non maîtrisé». Les préjugés qui pavent le chemin
du génocide tzigane, ce que lan Hancock appelle the Pariah syn-
drome, survivent en Allemagne [75]. Après les manifestations
raciales de Rostock en août 1992, un accord est signé entre le
ministre de 1'Intérieur allemand et le gouvernement roumain pour
expulser 30 000 Roumains, en majorité Tziganes, en Roumanie.
Dans sa 43e session d'août 1991, la Sous-Commission des Nations
unies adopte la résolution 221 qui recommande des mesures pour
garantir aux Tziganes protection et sécurité.

Les « perpétrateurs »

L'expérience du génocide juif fut partagée par trois groupes: les


perpétrateurs, les victimes, les spectateurs. Les perpétrateurs jouè-
rent un rôle spécifique dans la préparation et 1'exécution du crime.
Le perpétrateur - ce néologisme est la traduction littérale de
1'anglais perpetrator, et il me paraît rendre mieux le sens réel de ce
mot qu'« exécuteur» ou «exécutant»- est plus que l'auteur d'un
meurtre, c'est un individu impliqué dans un crime collectif [78].
« ... la destruction des Juifs ne fut pas le fait d'un individu isolé ni
d'une organisation unique. [ ... ] Le travail se répartissait dans
une bureaucratie largement déployée, et chacun était à même de
sentir que sa contribution ne représentait qu'un rouage infime
d'une énorme entreprise» (Raul Hilberg) [78, p. 13]. Le génocide
n'aurait pas eu lieu sans Hitler, sans une société consentante qu'il
manipula avec une habileté diabolique, sans 1'indifférence générale
à la souffrance, à 1'humiliation et au meurtre des Juifs. Le géno-
cide est un laboratoire du comportement humain à la fois terrifiant
et terriblement révélateur de 1'inhumanité de 1'homme envers
166
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

l'homme. L'industrie de mort fut mise au point au terme d'un


programme de recherches. Elle fut le résultat d'une collaboration
entre bureaucrates, scientifiques et spécialistes de 1'extermination.
Dans un système administratif soigneusement cloisonné, les tâches
furent réparties en vue d'une meilleure efficacité: désigner, ramas-
ser, transporter, choisir des lieux appropriés, y construire et y faire
fonctionner des machines à fabriquer des cadavres, puis à les
détruire. « Des procédures normales étaient appliquées à des situa-
tions anormales, comme si les décisions n'avaient aucun caractère
extrême, comme s'il n'y avait pas de différence perceptible entre
les affaires courantes et la solution finale » (Hilberg) [64, p. 229].
La destruction des Juifs d'Europe ne fut pas centralisée. Aucune
organisation ne fut mise en place pour traiter spécifiquement des
affaires juives. Aucun budget spécifique ne fut affecté à ce proces-
sus. La majorité des structures étaient impliquées, mais chacune ne
forgeait qu'une seule pièce de la machine. Toutes les pièces étaient
connectées et, dans cette chaîne de fonctions, si un seul maillon
faisait défaut, toute 1'entreprise s'arrêtait. Pour chaque élément de
l'appareil, l'activité antijuive ne représentait qu'une partie de son
travail, une charge additive qui était accomplie d'autant plus volon-
tiers qu'elle attribuait du pouvoir. Ce travail fut exécuté par des
civils et des militaires, par des industriels ou des hommes d' af-
faires qu'ils soient ou non membres du parti nazi. «Tous les élé-
ments qui réglaient la vie organisée de 1'Allemagne furent conduits
à y participer. Tous les organismes fournirent leur contribution;
toutes les compétences furent employées ; toutes les couches de la
société se trouvèrent représentées dans le mouvement qui enve-
loppa progressivement les victimes» [78, p. 37].
Les perpétrateurs se répartissaient en trois cercles concentriques :
un noyau central, fanatique, totalement irrationnel, d'hommes qui
avaient perdu leur conscience individuelle et inversé leurs valeurs
- ainsi, la désobéissance était un crime, pas le meurtre ; un cercle
intermédiaire, plus sensible aux événements et au comportement
des victimes ; un cercle périphérique devenu de plus en plus indiffé-
rent moralement et qui trouvait plus facile de suivre le courant que
de s'y opposer. Même dans le noyau central, on observait le plus
souvent un« refroidissement des passions». La plupart étaient des
167
L'ÉTAT CRIMINEL

gens de devoir qui avaient simplement un travail à faire, qui ne le


faisaient que sur ordre et qui, une fois leur tâche accomplie,
menaient une vie normale. Ces hommes normaux étaient plus
communément rencontrés que les sadiques qui torturaient leurs vic-
times ou se moquaient d'elles. Les perpétrate urs n'étaient pas
des tueurs professionnels, mais souvent des personnes cultivées, des
intellectuels. Ils avaient une conscience mais ils en avaient déplacé
les barrières. Le Mal, dit Hannah Arendt, avait, dans le Ille Reich,
« perdu 1' attribut par lequel d'ordinaire on le reconnaît : celui de la
tentation». L'appareil bureaucratique fonctionna sans heurts. Tous
les participants étaient conscients de la nature de l'entreprise et de
son caractère délibéré. Ils étaient prêts à faire n'importe quoi. Non
seulement ils acceptaient de jouer un rôle, mais ils se comportaient
souvent en agents zélés : ils allaient au-devant des ordres.
Dans certaines professions, la participation n'était pas aussi
simple. Ainsi, les juristes durent démonter le système légal exis-
tant, supprimer les mesures constitutionnelles qui protégeaient les
citoyens allemands et garantissaient leur égalité civile, et transférer
le pouvoir législatif du Parlement au gouvernement pour permettre
d'institutionnaliser la persécution raciale. Les médecins, qui avaient
à concilier les principes de leur éthique avec les objectifs radicale-
ment opposés du Parti, y parvinrent en inversant ces principes et
en transformant le meurtre en prescription.
A 1'autre extrémité de la chaîne de responsabilités, indépendam-
ment de ces trois cercles concentriques, dans une perspective
linéaire de la mise à mort, il y a ceux qui sont directement confron-
tés à la réalité de l'extermination parce qu'ils tuent. Parmi ces exé-
cuteurs, les uns avaient été sélectionnés par la SS en raison de leurs
« qualités » - c'est le cas des membres des Einsatzgruppen ou des
96 hommes choisis parmi les 400 membres de l'Action T4 pour
être affectés aux centres d'extermination; les autres étaient des
«hommes ordinaires», recrutés à la hâte parmi les troupes dispo-
nibles [62]. Parmi eux, on trouve, comme dans les expériences de
Milgram et de Zimbardo, toute la gamme des comportements.
Comment sont-ils devenus des tueurs? Par un ensemble d'effets
pervers : la guerre -le « délire des champs de bataille » ; 1'environ-
nement nationaliste et antisémite dans lequel ils baignent depuis
168
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

1933 ; la déshumanisation des victimes qui entraîne une distancia-


tion psychologique facilitant le meurtre ; la soumission à 1' autorité;
mais surtout, 1' appartenance au groupe des tueurs : dans ce groupe
de soldats, la « dureté » est une qualité, et la faiblesse est considé-
rée comme une lâcheté; enfin, l'accoutumance: c'est le premier
meurtre qui compte.
Si les explications psychologiques permettent de se résigner à
admettre que toute société, si elle est suffisamment conditionnée
par 1'endoctrinement et la propagande, trouvera en son sein des
exécutants pour perpétrer un génocide, on peut toutefois se deman-
der comment ce génocide fut possible dans une société libérale
dominée par la raison et la science, qui défendait des valeurs de
civilisation et qui prétendait conjuguer le progrès matériel et la
morale. Jacques Ellul, qui pose cette question, y répond en analy-
sant les mutations produites par le national-socialisme. Ce régime
s'implante dans une structure de modernité. Il utilise avec brutalité
et cynisme, mais avec logique, les éléments du système politique.
Il enferme l'institution dans un carcan bureaucratique de hiérar-
chies et de règlements. Tout en développant les techniques, il
exploite la crainte de solitude de l'individu et lui impose la règle
d'un conformisme strict. A Auschwitz, 1'homme moderne révéla
ce qu'il était capable de faire [101, p. 189-192].
Le génocide juif prend une autre dimension lorsqu'on le consi-
dère dans sa perspective européenne. Pour plus de 2 millions de
Juifs, les mesures de sélection et de regroupement furent prises par
des autorités non allemandes. Le ministère des Affaires étrangères
allemand qui était chargé des Affaires juives dans ces pays était
plus animé par un souci de compétence que stimulé par un antisé-
mitisme fanatique. Les fonctionnaires allemands avaient besoin de
la collaboration des gouvernements pour préparer la déportation
des Juifs, car ils étaient trop peu nombreux pour effectuer ce tra-
vail. La machine ne fonctionna pas comme les Allemands le dési-
raient. Le processus d'identification ne fut pas uniforme. Certains
pays refusèrent ou adoptèrent avec retard le marquage par 1'étoile
jaune. Par contre, tous appliquèrent les mesures d'expropriation.
Plusieurs pays refusèrent de déporter leurs citoyens juifs et n' arrê-
tèrent que les Juifs étrangers. Un profond antisémitisme antérieur
169
L'ÉTAT CRIMINEL

au nazisme facilita souvent la tâche de 1'administration allemande.


Ce fut le cas en Hongrie, en Roumanie et en Pologne. Quand il fai-
sait défaut, comme au Danemark, en Italie et en Finlande, 1'exécu-
tion du génocide était contrariée. Dans les pays satellites, la déter-
mination des nazis à tuer les Juifs fut infléchie de façon décisive
selon que la population locale collaborait ou non. Il en résulta
« tout un éventail de comportements, allant de la non-coopération à
certaines formes de participation, à un engagement massif qui trou-
vait pourtant moyen de ne pas pleinement remplir telle ou telle spé-
cification de la norme allemande » [78, p. 97]. Ainsi, en France, où
le gouvernement de Vichy avait lancé son propre programme anti-
sémite dès 1' été 1940, la coopération fut étroite. En 1942, la plupart
des Juifs avaient été mis hors la loi, leurs biens confisqués et une
partie des personnes internées. En février 1943, Vichy s'opposa
cependant à la déportation des Juifs français. Mais après l'occu-
pation de la zone libre et l'instauration du règne d'Aloïs Brunner,
c'est-à-dire de la SS, la distinction entre Juifs français et étrangers
fut supprimée. Des formations militarisées, comme le PPF de
Doriot et, surtout, la Milice de Darnand - créée par Vichy le
30 janvier 1943 pour lutter contre la Résistance - se chargèrent de
la traque des Juifs réfugiés dans 1'ancienne zone libre et ne furent
qu'un outil entre les mains des autorités allemandes [120].
Dans les Balkans, le système de déportation connut ses premiers
ratés lorsque les chasses à 1'homme prirent pour cibles des citoyens
du pays et non des étrangers. En 1944, alors que les grandes com-
munautés juives européennes avaient disparu, une seule restait
intacte, celle de Hongrie où vivaient 750000 personnes. En mars
1944, les Allemands occupent la Hongrie. De mai à juillet, ils
déportent 450 000 Juifs hongrois à Auschwitz. Mais le prince-
régent, 1'amiral Horthy, interrompt les déportations avant qu'elles
atteignent Budapest. Lorsqu'il est déposé quelques mois plus tard,
il n'est plus possible d'acheminer les Juifs à Auschwitz.
La Roumanie eut un comportement paradoxal. En Ukraine et en
Crimée, son armée, alliée à 1'armée allemande, avait massacré des
dizaines de milliers de Juifs avec une exceptionnelle cruauté- en
octobre 1941,50000 Juifs avaient été assassinés à Odessa; avec sa
«fête des moissons», Globocnik n'avait été dépassé que par les
170
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
Roumains. Mais le dictateur roumain, le général Antonescu, refusa
de livrer aux nazis ses propres Juifs et, en 1943, il interdit égale-
ment aux Allemands de tuer les Juifs dans les territoires sovié-
tiques occupés par la Roumanie.
La Bulgarie représente une exception: non seulement les Bul-
gares ne livrèrent pas les Juifs de l'ancienne Bulgarie aux nazis,
mais ils ne persécutèrent pas leurs propres citoyens juifs. En
revanche, le gouvernement bulgare ne put empêcher la déportation
de 11 000 Juifs de Macédoine et de Thrace, provinces annexées par
la Bulgarie en 1941 [77, p. 642-747].

Les victimes

La sentence de mort fut, pour les Juifs comme pour les Tziganes,
prononcée sur la faute d'être né. D'éminents historiens ont montré
de façon incontestable que les dirigeants des communautés juives
des ghettos coopérèrent avec les nazis pour aplanir les chemins de
la déportation et qu'ils le faisaient avec les meilleures intentions,
dans 1'espoir de préserver une partie de leur communauté [3 et 77].
Isolés, paralysés par le pouvoir terrifiant des structures totalitaires
modernes, ils n'avaient d'autre choix que de céder. Devant la puis-
sance de la machine nazie et la volonté de la majorité des pays
occupés de collaborer à leur destruction, ils n'avaient aucune
chance de survivre. Quand une poignée d'entre eux eurent la possi-
bilité de se défendre, ils le firent héroïquement dans les ghettos et
dans les centres d'extermination. Il y eut en Europe une résistance
juive structurée qui lutta contre le nazisme activement et en organi-
sant des opérations de sauvetage. Les études des communautés
juives pendant cette période de tourments « mettent en lumière un
processus d'usure interminable, où les victimes restaient dans
l'ignorance de l'issue finale et n'avaient aucun moyen d'en être
informées » [96, p. 117]. Les nazis firent tout pour les leurrer
jusqu'au bout afin que leur exécution se déroule dans le calme. Les
conseils juifs, comme les policiers juifs, furent soumis à un chan-
171
L'ÉTAT CRIMINEL

tage cruel. Leurs membres avaient été confrontés à 1'implacable


dilemme de la responsabilité collective. Ils avaient été forcés de
siéger dans ces conseils ou d'entrer dans la police juive. Pour tenter
de les comprendre, il faut se replacer dans le cadre du ghetto et
analyser les réactions d'une population moribonde, ravagée par la
faim et la maladie, qui, dans ces mouroirs, trouve encore 1'énergie
de tisser des relations culturelles. Tous sont morts. Ils savaient
qu'ils devaient mourir, et on ne collabore pas à sa propre destruc-
tion. La seule question que pose réellement aux victimes le géno-
cide juif s'adresse à la conscience juive : comment continuer à
croire de la même façon avant et après ; comment préserver la foi
traditionnelle en un Dieu miséricordieux? Mais ceci est une autre
question.

Les spectateurs

Tous furent impliqués : ceux qui savaient, ceux qui voyaient,


ceux qui se doutaient, ceux qui ne voulaient pas savoir, ceux qui ne
savaient rien, ceux qui étaient enfants, ceux qui n'étaient pas nés.
Le génocide n'est pas un spectacle où acteurs et spectateurs sont
distincts. La passivité des témoins est un comportement banal, sur-
tout en temps de guerre. Peut-on innocenter ceux qui s'accoutu-
ment à l'indifférence lorsque les événements se déroulent en
dehors de leur sphère d'expérience individuelle? L'attitude domi-
nante des Allemands confrontés à la politique d'extermination des
nazis fut une absence de réaction, une complicité passive, plus
qu'une indifférence. En janvier 1942, il restait encore 130000 Juifs
en Allemagne. Très peu de gens comprenaient la signification des
mesures très sévères prises contre eux, mais les Allemands ne se
sentaient pas concernés. L'aggravation des conditions de vie dans
le pays et les mauvaises nouvelles du front les préoccupaient
davantage que le sort des Juifs. Ils étaient habitués à la soumission,
abrutis par la propagande, mais ils n'étaient pas, comme Hitler et
les dirigeants nazis, obsédés par 1' antisémitisme. Ils avaient seule-
172
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
ment, par tradition, des préjugés, mais l'Allemagne n'était pas- et
de loin - le pays le plus antisémite d'Europe. En Europe orientale
et centrale, 1'opinion publique était influencée par une tradition
antisémite antérieure au nazisme. En Pologne, en Hongrie, en Rou-
manie, les Juifs étaient, dans l'ensemble, exclus de la nation. En
Europe de 1'Ouest, et singulièrement en France, le contexte était
différent. Il était possible de continuer à vivre normalement en
ignorant le malheur du peuple juif et 1'indifférence était la règle.
« A mesure que la guerre progressait, chacun se repliait sur ses dif-
ficultés personnelles» [78, p. 219]. La propagande antisémite de
Vichy n'eut qu'une influence relative, mais elle ne suscita pas
de protestations, car de larges couches de la société adhéraient aux
idées antilibérales et surtout antimarxistes. Au début, la déporta-
tion frappait des étrangers. Lorsque, à la fin de 1942, les rafles
séparèrent les membres d'une même famille, quand les informa-
tions sur le sort des Juifs commencèrent à circuler, il y eut une pre-
mière vague de protestation qui s'amplifia en 1943, parallèlement à
la résistance à 1'occupant.
Néanmoins, il y eut dans toute 1'Europe, en particulier en Hol-
lande et en France, des milliers de gens qui risquèrent leur vie pour
abriter et nourrir des Juifs, souvent des familles juives entières, et
pour leur procurer des moyens de subsistance. Des réseaux organi-
sés considéraient cette aide comme une partie de la lutte contre le
nazisme. Des Polonais, même s'ils furent peu nombreux, permirent
à des Juifs de survivre. Le fait est d'autant plus remarquable que le
milieu était ouvertement antisémite et que venir en aide à des Juifs
constituait un risque majeur dans un climat où le meurtre de masse
était omniprésent. «L'histoire du génocide des Juifs, après tout,
observe Christopher Browning, est une tragédie peuplée d'une
foule de bourreaux et de victimes, et d'une poignée de héros »
[62, p. 208].
Les spectateurs des pays neutres et des Alliés anglo-saxons ont
joué, par leur inaction, leur insensibilité et leur indifférence, un rôle
dans la genèse et le développement du génocide. Des « porteurs
de nouvelles » informaient le monde extérieur, et le monde entier
laissa les nazis anéantir les Juifs. Qui est responsable de ce
«délaissement» (le mot est d'Emmanuel Levinas)? Que savait-
173
L'ÉTAT CRIMINEL

on? Comment les informations reçues furent-elles interprétées? Il


faut en effet établir une distinction entre 1'information et la
connaissance des faits. Comme 1'explique Bau er, « le processus
de connaissance passait habituellement par un certain nombre
d'étapes: d'abord, l'information devait être diffusée; alors, il fallait
y ajouter foi; ensuite l'absorber, c'est-à-dire établir un lien entre
cette nouvelle réalité et une possible action à entreprendre ; en der-
nier lieu venait 1' action, si jamais elle venait et quand elle venait »
[55, p. 18]. La perception du génocide fut affectée par le rejet
d'une information considérée comme impensable, un manque
d'imagination, une inaptitude à admettre que l'anéantissement de
tout un peuple soit programmé au xxe siècle, au cœur de 1'Europe
des Lumières. Mais le mobile le plus immédiat, en même temps
que le plus inavouable, fut, pour les gouvernements occidentaux, la
crainte d'accueillir les réfugiés juifs, et cette crainte se manifesta à
partir de 1933. Jamais les Soviétiques n'envisagèrent de participer
à des opérations de secours aux Juifs dans les territoires annexés
par les Allemands. En revanche, ils absorbèrent près de 2 millions
de Juifs et leur accordèrent la nationalité soviétique pour des rai-
sons d'équilibrage ethnique. Enfin, le Vatican, bien qu'il ait reçu
dès 1942 des informations très détaillées, refusa d'intervenir auprès
des nazis. Il était plus soucieux de préserver les institutions reli-
gieuses que de défendre les droits de 1'homme. Acquiescement des
uns, indifférence des autres, ignorance de la majorité, le phéno-
mène ne fut réellement perçu qu'au printemps 1945 lorsque le
monde découvrit avec stupeur la réalité du génocide.

Le travail du deuil allemand

La polémique qui se développa dans la presse allemande au


cours du second semestre de 1986 et au début de 1987 et que 1'on
baptisa « querelle des historiens » posait trois questions, toutes
liées plus ou moins directement au génocide juif. La première trai-
tait de l'unicité de ce génocide: les crimes commis contre les Juifs
174
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
sont-ils singuliers ou peut-on en rendre compte par une théorie du
totalitarisme, et ainsi relativiser les crimes nazis en les rapportant
au phénomène totalitaire du xxe siècle ? La deuxième portait sur
1'identité du peuple allemand après le génocide : le peuple alle-
mand doit-il seulement se rattacher à des principes universels-
c'est-à-dire à la démocratie- ou peut-il préserver également sa
conscience nationale ? Enfin, troisième question : la connaissance
historique peut-elle être neutre, peut-on établir une frontière entre
la vérité des faits et leur interprétation? Cet ensemble de questions
traduisait un renouveau de 1'orgueil national allemand, une tenta-
tive de restitution de l'identité allemande bouleversée par le natio-
nal-socialisme. Une fois lancée, la controverse prit nettement une
coloration politique.
La querelle avait été ouverte par la publication dans 1'hebdoma-
daire Die Zeit d'un réquisitoire de Jürgen Habermas contre «les
tendances apologétiques de 1'historiographie contemporaine alle-
mande». Habermas prenait à partie les travaux de trois historiens
différents, Eric Nolte, Andréas Hillgruber et Michaël Stürmer,
qu'il accusait de réviser la signification du génocide juif dans 1'his-
toire allemande. En fait, le philosophe de 1'École de Francfort
tenait surtout à attirer 1' attention sur les tendances qui se manifes-
taient depuis une dizaine d'années sous la surface des travaux his-
toriques allemands. Le premier objectif était un article de Nolte
intitulé «Un passé qui ne veut pas passer», qui soutenait que
l'extermination des Juifs n'était qu'une «copie déformée» des
crimes staliniens, un assassinat préventif entrepris pour protéger les
Allemands des bolcheviks, ce qui la réduisait à la dimension d'une
innovation technique. Cette théorie fut rejetée par la communauté
des historiens comme un plaidoyer pour le « révisionnisme » et
jugée dépourvue de tout fondement scientifique. Cependant, les
critiques portèrent sur le contenu de cet article et non sur la
démarche, car les historiens admirent, non sans raison, qu'une
étude comparée des génocides était à la fois légitime et nécessaire
dans la mesure où 1' on ne tirait pas des conclusions tendancieuses
en faveur de telle ou telle théorie politique. La controverse autour
d'Hillgruber portait sur un petit ouvrage intitulé Un double anéan-
tissement : la destruction du Reich allemand et la fin du judaïsme
175
L'ÉTAT CRIMINEL

européen qui liait les deux événements et invitait les Allemands à


témoigner de 1'empathie pour les soldats allemands qui avaient
lutté contre le bolchevisme à la fin de la guerre sur le front de 1'Est.
Cette interprétation fut également jugée dénuée de tout fondement.
Dans une série d'Essais de réflexion, Michaël Stürmer demandait
aux historiens allemands de collaborer à la reconstruction de
l'identité nationale et de lever l'obstacle que les crimes nazis dres-
saient devant le passé allemand. Habermas accusait Stürmer de se
servir de l'histoire pour réécrire le passé en fonction des exigences
du présent, en écartant les moments négatifs et en remettant en
cause le caractère universel de la Constitution de la RFA [68].
La querelle éclatait après la célébration du quarantième anniver-
saire de la chute du Ille Reich, après les maladresses du gouverne-
ment allemand à 1' occasion de la visite du président Reagan à
Bitburg, au moment de 1'affaire Waldheim et alors que les déclara-
tions de nombreux hommes politiques ouest-allemands invitaient
leurs compatriotes à se pencher sur leur histoire récente. Il s'agis-
sait d'exploiter la théorie du totalitarisme afin d'escamoter le fas-
cisme et de désigner pour seuls adversaires les jumeaux totalitaires
nazi et bolchevique. Il suffisait pour y parvenir de brouiller l'image
de la victime, d'amalgamer les victimes civiles et militaires, les
Juifs pendant la guerre et les réfugiés allemands dans les territoires
de 1'Est après la guerre. Dans une remarquable allocution pronon-
cée devant le Parlement à 1'occasion de la célébration du quaran-
tième anniversaire du 8 mai, le président de la République, Richard
von Weizsacker, revendiqua le « lourd héritage » du passé nazi. Il
refusa d'éluder la réalité et de faire porter la culpabilité à une col-
lectivité: «C'est l'individu qui est coupable ou innocent, pas la
collectivité. » Et il prononça ces mots qui annulaient la tentative
ultérieure des historiens: «Nous devons assumer le passé, que
nous soyons jeunes ou moins jeunes, coupables ou non. Nous
vivons les conséquences de ce passé dont nous sommes entière-
ment responsables. Les générations peuvent et doivent s'aider à
comprendre qu'il est crucial de garder le souvenir vivant. Il ne
s'agit pas de surmonter le passé. On ne peut le changer, ni le trans-
former a posteriori. Mais celui qui ferme les yeux devant le passé
devient aveugle pour le présent. Celui qui ne veut pas se souvenir
176
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
des atrocités du passé court le danger de s'exposer à de nouvelles
menaces » [70, p. 77].
Cette controverse était cependant nécessaire. L'Allemagne reste,
après le nazisme, une « patrie difficile » qui doit assumer son passé
et poursuivre le long travail de ce «deuil impossible». La RFA a
toujours reconnu, sans les déguiser, les faits établissant les géno-
cides juif et tzigane. Le refus de reconnaître le fait historique du
génocide constitue en Allemagne depuis 1984 un délit passible des
tribunaux. Ainsi, le petit groupe de militants extrémistes qui tente
de procéder à une révision de 1'histoire, en niant certains faits, dont
la réalité des chambres à gaz, sont des délinquants dont les propos
ne sont, ni plus ni moins, ceux de criminels. Les seuls problèmes
que posent ces « assassins de la mémoire » - terme emprunté par
Pierre Vidal-Naquet à Yosef Yerushalmi- sont ceux de l'opportu-
nité d'une réponse afin de ne pas laisser leurs mensonges attaquer
une vérité indiscutable, et de la formulation de cette réponse. Il faut
procéder« comme on fait avec un sophiste, c'est-à-dire avec un
homme qui ressemble à celui qui dit le vrai » [ 117, p. 13].
Le débat sur l'historisation du nazisme relève d'une autre
démarche. Antérieur à la querelle des historiens, c'est un dialogue
entre scientifiques sur une nécessité évidente. La question est sou-
levée en 1985 par Martin Broszat : quarante ans après la chute du
Ille Reich, est-il possible d'appréhender l'époque nazie de la même
manière que d'autres époques du passé et de l'intégrer dans l'his-
toire allemande? Par-delà la monstruosité de ce régime, il existe
des schémas de normalité sociale qui 1'ont précédé et lui ont sur-
vécu; on ne peut interdire de raconter l'histoire de la vie quoti-
dienne, l'Alltaggeschichte. L'entreprise d'historisation consiste à
soumettre le nazisme aux mêmes méthodes d'investigation que les
autres périodes de 1'histoire afin de le réinsérer dans une évolution
historique globale, de passer d'une histoire de 1'Allemagne nazie à
celle de 1'Allemagne sous le nazisme. Les principaux adversaires
de cette historisation furent les historiens israéliens, en particulier
Saul Friedlander, qui s'inquiétèrent de voir cette «quête d'aires
saines» à 1'intérieur de la période nazie favoriser certaines inter-
prétations plus que d'autres. Ainsi, une description de la vie quoti-
dienne allemande sous le nazisme pourrait amener à banaliser les
177
L'ÉTAT CRIMINEL

crimes et à introduire une distance qui réduirait l'empathie. L'his-


torisation, affirme Friedlander, ne peut être menée à bon terme que
si ces crimes sont intégrés dans une interprétation historique
d'ensemble : « ... ce sont bien la spécificité et la place historique
de 1'entreprise d'extermination du Ille Reich qui constituent 1'obs-
tacle le plus récurrent et le plus décisif à 1' achèvement du puzzle.
Là réside le problème -et probablement aussi les limites - de 1'his-
torisation 8• »
Le concept d 'historisation est certes ambigu et la querelle des
historiens montre le mauvais usage qu'on peut en faire et le risque
de glissement dans le sens d'une relativisation, mais 1'historien
peut maintenir une distanciation critique sans abolir sa compassion.
Il peut parvenir à saisir une réalité sociale et appliquer à une
période aussi anormale que le nazisme les méthodes qu'il applique
aux autres événements de 1'histoire. Il est donc légitime de prendre
en compte toutes les conditions dans lesquelles une société en vient
à participer à un génocide. La rage de destruction totale, 1'éradica-
tion de toute trace de présence juive témoignent d'une formidable
régression de la pensée qui coïncide avec un processus de moder-
nisation technique. La question posée par le génocide juif est bien
celle de la singularité de l'événement. C'était un crime totalement
nouveau-« Il n'existe pas d'autre exemple d'une telle conscience
dans le meurtre, d'un tel acharnement programmé» (Jean-Pierre
Faye) -et le fait que ce crime ait été possible a changé 1'histoire de
1'humanité. Le nazisme ne peut rester dans un flou historique. On
ne peut nier ce qui s'est passé ni tenter de brouiller les événements
pour les relativiser et les justifier. Il faut rejeter l'incapacité de
concevoir et tout mettre en œuvre pour faciliter une compréhen-
sion, même s'il n'y a pas d'exemple d'une telle histoire.
2

Le génocide arménien

Le génocide armenien est le prototype des génocides du


xxe siècle, 1'exemple de ce que Melson désigne comme un géno-
cide total, la destruction par un État de la totalité d'un groupe
[132]. C'est un cas exceptionnel qui ne pouvait survenir que dans
des circonstances particulières où le risque constitué par une struc-
ture génocidaire fut aggravé par une névrose obsessionnelle, où,
dans un environnement explosif, l'idéologie fit jaillir l'étincelle.

Les causes : structure et mobiles

Venus de Phrygie, les Arméniens apparaissent au vue siècle


avant J.-C. sur un territoire situé au sud du Caucase et de la mer
Noire, à l'est du plateau anatolien, à l'ouest de la Caspienne, où ils
se mêlent aux survivants des royaumes ourartiens. Ces montagnes
au climat rude sont un pays fertile mais aussi une zone stratégique
qui contrôle l'une des routes de l'Orient. L'Arménie est un enjeu
entre des empires qui se disputent son territoire sans parvenir à
détruire ses habitants. Elle survit aux Perses, aux Grecs, aux
Romains, aux Arabes, exploitant les rivalités entre Byzance et la
Perse, tantôt royaume indépendant- elle est parfois divisée en plu-
sieurs royaumes hostiles -, tantôt province vassale. Du Ive au
vie siècle, les Arméniens se donnent les moyens de cette survie :
une religion, le christianisme ; une langue, 1' arménien; un particu-
179
L'ÉTAT CRIMINEL

larisme religieux, le monophysisme. Les Arméniens ont leur foi,


leurs rites, leur hiérarchie ecclésiastique. La création de cette
Église nationale prive 1'Arménie de 1' appui de l'Occident, mais
elle assure sa survie politique et permet aux Arméniens de sauve-
garder leur autonomie. L'arrivée des Turcs seldjoukides au
xie siècle ruine le pays. Une partie des Arméniens se réfugie en
Cilicie où, des montagnes de 1'Amanus et du Taurus à la Méditer-
ranée, pendant trois siècles, la Nouvelle Arménie préserve son
identité. Ce n'est qu'au début du xvie siècle que les Turcs ottomans
occupent la partie occidentale de 1'Arménie, dont la partie orientale
reste soumise à la Perse séfévide. Dès sa formation, 1'Empire otto-
man maintient les particularités des minorités chrétiennes, leur
langue, leur religion, leur culture. La tolérance du Sultan a pour
contrepartie une perte des droits civils. L'Empire est une théocra-
tie: la communauté des croyants -l'Umma- domine la masse des
infidèles -les dhimmis ou protégés. Chrétiens et Juifs sont des
citoyens de statut inférieur. Ils ne possèdent pas les terres qu'ils
cultivent : elles appartiennent à 1'État qui perçoit sur elles un impôt
foncier. D'autres impôts dont le taux est soumis à la fantaisie de
fonctionnaires souvent corrompus écrasent les paysans, les artisans
et les commerçants des provinces. Ils n'ont aucune protection
légale. La charia, loi civile et religieuse fondée sur le Coran et
d'autres textes sacrés, est seule reconnue par les tribunaux et le
témoignage d'un chrétien ne peut être retenu contre un musulman.
Les Arméniens n'accèdent pas à la vie politique de 1'Empire. Ce
statut d'inégalité les place dans une situation de dépendance à
1'égard du pouvoir ottoman. Ce système socio-politique est le pre-
mier maillon d'une chaîne de causes qui conduit au génocide.
Le deuxième maillon est indirectement forgé par les puissances
européennes. A partir du xvme siècle, après une expansion régu-
lière, 1'Empire ottoman amorce un processus inexorable de déclin.
Au xrxe siècle, deux phénomènes contraires placent les Arméniens
dans une situation de risque : la désagrégation de 1'Empire et la
prise de conscience nationale arménienne. Après la proclamation
de 1'indépendance de la Grèce en 1822, sous la pression des Puis-
sances qui ont dans 1'affaire des intérêts contradictoires, les
peuples des Balkans s'agitent, se soulèvent et réclament leur indé-
180
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

pendance ou leur autonomie. La Russie, qui depuis le début du x1xe


siècle est présente au Caucase, constitue pour 1'Empire une menace
directe. Elle a annexé 1'Arménie orientale et les Arméniens sont
dès lors partagés entre trois empires : perse, ottoman et russe. Elle
a, depuis le traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774 ), la possibilité
d'étendre sa protection aux sujets orthodoxes de l'Empire ottoman,
une disposition qui ne concerne pas les Arméniens, mais qui inau-
gure le principe d'intervention humanitaire. L'application de ce
principe est vécue par les Turcs comme une ingérence dans leurs
affaires intérieures et par les autres peuples comme un espoir. Les
traités de Londres en 1827 et de Paris en 1856 renouvellent ce
droit à l'intervention qu'utilise la France au Liban en 1860 pour
défendre les maronites attaqués par les druzes, intervention qui se
termine par l'autonomie du Liban. L'Europe exige du Sultan des
réformes et la Sublime Porte -le gouvernement ottoman - exploite
les dissensions des Puissances partagées entre une politique
d'intervention dont l'aspect humanitaire est le prétexte, politique
qui précipiterait la ruine de l'Empire et livrerait à la Russie des
lieux stratégiques essentiels, et une politique d'intégrité qui proté-
gerait les intérêts économiques de l'Europe. A ce jeu l'Empire
ottoman perd une à une ses conquêtes, tandis que les minorités,
à 1'écoute de l'Europe agitée par les idéaux nationalistes, prennent
conscience de leur identité et ne supportent plus le système
d'exclusion qui a prévalu jusqu'alors et qui s'aggrave avec la cor-
ruption de la bureaucratie ottomane. L'émergence du nationalisme
arménien entraîne un double mouvement de revendications : légal,
exprimé par le patriarcat arménien de Constantinople qui expose la
question arménienne sur la scène internationale ; clandestin, avec
la naissance de partis révolutionnaires dans les années 1890 qui
préconisent le terrorisme et la lutte armée. Au traité de Berlin en
1878, les Arméniens entrent, pour leur malheur, dans le concert
européen. Ils deviennent à la fois un prétexte d'intervention huma-
nitaire pour des Puissances attentives au dépeçage de 1'Empire et
une menace intérieure pour le Sultan qui, bien résolu à ne pas
entreprendre les réformes exigées, s'inquiète de leur développe-
ment économique, de leur cohésion sociale et de leur turbulence.
Le millet fidèle -c'est ainsi que les sultans désignaient jusqu'alors
181
L'ÉTAT CRIMINEL

la communauté arménienne - est devenu rebelle. La politique de


1'Europe - ses divisions, son impuissance à imposer des réformes
et ses interventions humanitaires - a placé les Arméniens dans une
situation de risque aggravé que révèlent les événements de 1895 et
1896. Pour donner aux Arméniens une leçon et pour tester la déter-
mination des Puissances, le sultan Abdul Hamid planifie et fait
exécuter des massacres. 200 000 Arméniens sont tués sous les
regards indignés des ambassadeurs et des consuls européens. Par
leur caractère systématique et sélectif ces massacres prennent une
forme génocidaire. Les Puissances se contentent de protester. Il n'y
a pas d'intervention militaire et les criminels ne sont pas punis. La
Sublime Porte a vérifié la vulnérabilité des Arméniens et les limites
de 1'ingérence des Puissances. Ces massacres renforcent le mouve-
ment de résistance organisé par la Fédération révolutionnaire armé-
nienne- FRA ou parti dachnak -,dont lesfedaïs, à partir de bases
en territoire russe, conduisent à travers les provinces orientales une
guérilla soutenue par la population arménienne.
Cependant, le pouvoir du sultan s'affaiblit. Aidé par les partis
arméniens, surtout la FRA, le mouvement nationaliste turc se déve-
loppe. En juillet 1908, un putsch organisé par le parti Union et Pro-
grès met un terme à 1' absolutisme ottoman et établit un régime
constitutionnel. Les Jeunes Turcs, ainsi que les désigne l'Europe
confiante dans leur volonté de réformer et moderniser 1'Empire,
paraissent animés des meilleures intentions. Leur nationalisme
semble tempéré par le souci de réunir les peuples constituant
l'Empire dans une fédération ottomane. En fait, le mouvement est
divisé en tendances opposées et contradictoires. Le nationalisme
turc et 1'ottomanisme sont incompatibles et les événements inflé-
chissent l'évolution du parti Union et Progrès qui ne contrôle réel-
lement le pouvoir qu'en 1914. L'amputation des derniers territoires
européens et africains- proclamation par la Bulgarie de son indé-
pendance; annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-
Hongrie en 1908 et de la Tripolitaine par 1'Italie en 1911 ; guerres
balkaniques de 1912 et 1913 qui réduisent 1'Europe ottomane à un
moignon de territoire autour de Constantinople- et 1'influence des
idéologues turcs et azéris immigrés de Bakou radicalisent ce parti
qui prône le panturquisme et même le touranisme. Ces deux élé-
182
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

ments - des défaites successives et le délire idéologique qu'elles


suscitent et renforcent - sont les conditions structurelles du géno-
cide arménien. Ils expliquent comment la perspective d'une auto-
nomie, voire d'une sécession, est perçue comme une menace mor-
telle qu'il faut lever immédiatement, totalement, à n'importe quel
prix. Si, à la veille de la guerre, les Turcs en vinrent à considérer
les Arméniens comme un danger, ce n'était pas nécessairement en
raison de ce qu'ils faisaient ou ne faisaient pas. La perception de
cette menace dépendait plus du contexte que de la nature de 1' objet
dangereux. De 1908 à 1914, la situation s'est renversée sans que
les Arméniens, eux, aient changé.
Le radicalisme des Jeunes Turcs s'exprime dès 1909 par les
massacres de Cilicie qui prennent une forme génocidaire :
30 000 Arméniens sont tués et la responsabilité du parti Union et
Progrès est établie. La Russie rouvre en 1912 la question armé-
nienne et les négociations entre Turcs et Russes aboutissent à
1'Accord du 8 février 1914 qui garantit 1'application des réformes
dans les provinces orientales d'Anatolie sous le contrôle de deux
inspecteurs européens. Cet accord est ressenti par les Turcs comme
une ingérence insupportable dans les affaires intérieures de leur
pays. La perte de leurs possessions européennes et de 5 millions
d'habitants porte un coup fatal à 1'ottomanisme. L'Empire cesse
d'être à vocation multinationale. Les Arméniens deviennent la
principale minorité ethnique sous domination ottomane, une
minorité qui n'a pas, comme la minorité grecque, un État pour
1'accueillir. Les Jeunes Turcs ne tiennent pas compte de la nature
des revendications arméniennes. Pourtant, le programme des partis
arméniens ne porte que sur des réformes sociales et administratives
au sein de l'Empire ottoman. Ces partis n'envisagent ni l'autono-
mie, ni le rattachement à la Russie, encore moins une indépen-
dance, et ils sont loin de recueillir 1' adhésion de la population
arménienne. Mais le parti Union et Progrès est devenu un mouve-
ment exclusivement nationaliste dont la raison d'être se résume en
une phrase : « Les Turcs sont un peuple qui parle turc et habite la
Turquie.» L'idéologie des Jeunes Turcs est un mélange mal digéré
de nationalisme irrédentiste - le panturquisme - et de racisme - le
touranisme. Elle repose sur la conviction que tous les peuples
183
L'ÉTAT CRIMINEL

turcophones doivent être unis en un même ensemble étendu de


1'Asie centrale à la Méditerranée et qu'alors sera reconstitué 1'âge
d'or où Touran, 1' ancêtre des Turcs, luttait contre Aria, 1'ancêtre
des Aryens, et étendait son pouvoir à toute 1'Asie. La conjonction
de ces deux mythes- celui d'une mission d'indépendance natio-
nale et celui d'une restitution de la pureté raciale originelle des
peuples touraniens - aggrave encore une situation déjà hautement
génocidaire. Lorsque la guerre éclate, les Jeunes Turcs sont
convaincus que l'avenir de leur nation est en Asie et qu'ils ont pour
tâche d'ouvrir la voie du panturquisme. La première étape de cette
conquête est l'Azerbaïdjan. Entre cette province russe et la Tur-
quie, de part et d'autre de la frontière, au cœur même du pays turc,
habitent des Arméniens. Contre toute réalité, les Jeunes Turcs sont
convaincus que les Arméniens représentent un danger mortel pour
le panturquisme. La guerre leur fournit 1' opportunité de liquider cet
«ennemi intérieur» et d'en finir une fois pour toutes avec les inter-
ventions étrangères en annulant les traités qui, depuis un siècle,
sont les fondements des interventions des Puissances. L'expérience
arménienne résume les périls que court une minorité confrontée à
un groupe dominant déterminé à homogénéiser sa société par la
contrainte et, si nécessaire, par le meurtre de masse et l'extermi-
nation [127, p. 325-326].

Les faits

En août 1914, le gouvernement ottoman hésite à s'engager dans


le conflit, mais les pressions de 1'Allemagne sont telles que la frac-
tion progermanique du cabinet, menée par le ministre de la Guerre,
Enver, 1'emporte. La Turquie se range le 2 novembre 1914 dans le
camp des puissances centrales. Les responsables de la communauté
arménienne ont, depuis août, défini leur attitude : ils souhaitent la
neutralité de leur pays, mais, si celui-ci se trouve engagé dans
la guerre, les Arméniens rempliront loyalement leur devoir de
citoyens ottomans; ce qu'ils font. Dès l'entrée en guerre de la Tur-
184
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
quie, Enver prépare l'invasion du Caucase afin d'ouvrir la route de
Bakou, centre pétrolier et capitale de 1'Azerbaïdjan. Sans attendre
de meilleures conditions climatiques, sans préparation logistique,
en plein cœur de l'hiver qui, cette année-là, est particulièrement
rude, il engage ses troupes sur le plateau arménien. Face à des
troupes russes plus aguerries et mieux dirigées, la Ille Armée
turque est anéantie à Sarikamish en janvier 1915. Les survivants se
replient en désordre à travers des provinces habitées en majorité
par des Arméniens. Des officiers aux soldats, les Turcs désignent
les Arméniens comme responsables d'une défaite qui relève seule-
ment d'une faute de stratégie. Cette accusation est fondée sur
1'existence de quatre légions russes formées d'Arméniens venus de
1'étranger - et pour certains de Turquie - que le gouvernement
russe a formées pour guider les troupes russes dans le dédale des
montagnes arméniennes. Cependant, les Arméniens des provinces
ottomanes ne sont pas responsables de cette initiative russe et
le gouvernement ottoman n'a aucune preuve de leur prétendue
trahison.
Le climat se tend et les représentants de la communauté armé-
niens craignent le pire. Le gouvernement s'efforce d'être rassurant.
En fait, entre décembre 1914 et février 1915, sous la pression de la
fraction la plus dure de ce comité dirigée par deux médecins, les
docteurs Nazim et Behaeddine Chakir, le Comité central du parti
Union et Progrès a décidé la suppression des Arméniens. Dès le
mois de février 1915, Chakir se rend à Erzeroum pour mettre au
point les détails du plan d'élimination des Arméniens des pro-
vinces orientales. En 1911, le parti Union et Progrès a créé une
Organisation spéciale, structure paramilitaire dépendant du minis-
tère de la Guerre et chargée de missions d'espionnage au-delà des
frontières de l'Empire. En 1915, une partie de cette organisation
est rattachée au ministère de 1'Intérieur et, avec 1'aide du ministère
de la Justice, affectée au programme secret de solution de laques-
tion arménienne. Des prisonniers de droit commun sont libérés des
prisons et entraînés dans des centres militaires pour former des
bataillons d'irréguliers, les tchété. Sur place, le mandat de Behaed-
dine Chakir lui confère une autorité sur les gouverneurs et préfets.
Il met au point les détails du plan d'extermination avec les
185
L'ÉTAT CRIMINEL

membres locaux du parti Union et Progrès. Ce plan, supervisé par


le ministre de 1'Intérieur, Talaat, est exécuté avec précision. De jan-
vier à avril 1915, les soldats arméniens sont désarmés, regroupés
en bataillons de travail chargés de travaux de voirie et discrètement
éliminés. Puis, sous le prétexte de punir les responsables d'une
révolte arménienne survenue à Van, les 24 et 25 avril, 2 345 notables
arméniens de Constantinople sont arrêtés. De mai à juillet 1915, les
Arméniens des sept provinces orientales- Erzeroum, Bitlis, Van,
Diarbékir, Trébizonde, Sivas et Kharpout - sont assassinés sur
place ou déportés. Seuls les Arméniens de Van parviennent à se
réfugier en Russie à la faveur d'une progression de l'armée russe.
Dans les villages, les habitants sont tués par les tchété. Dans les
villes, afin de préserver une apparence de légalité, un ordre de
déportation est affiché ou proclamé : les Arméniens disposent de
quelques heures pour se préparer à abandonner leur maison et leurs
biens à l'exception d'un mince bagage qu'ils sont autorisés à
emporter avec eux. En fait, avant la proclamation de 1'ordre de
déportation, les notables ont été arrêtés et exécutés. Dès que la
population d'une ville est regroupée, les hommes valides sont
séparés, envoyés par petits groupes dans les environs des villes et
mis à mort. Femmes, vieillards et enfants sont organisés en convois
et prennent la route de la déportation. Les déportés ne doivent
pas arriver, ou en nombre infime, à Alep où les survivants sont
regroupés. Ils meurent en route. Les gendarmes chargés de les
escorter, les tchété, les nomades kurdes, les populations turques des
villes traversées, la faim, la soif, la maladie réduisent peu à peu
ces convois, quand ils ne sont pas massivement liquidés. En août
1915, les Jeunes Turcs ont réalisé la première partie de leur pro-
gramme : il n'y a plus d'Arméniens dans une région où ce peuple
survivait depuis plus de vingt siècles aux vagues successives
d'envahisseurs.
La seconde partie du plan d'extermination concerne les Armé-
niens du reste de 1'Empire. Elle est appliquée d'août 1915 à juillet
1916. Seuls les Arméniens de Constantinople, proches des repré-
sentations diplomatiques, ceux de Smyrne, protégés par le général
allemand Liman von Sanders et les Arméniens du Liban et de
Palestine échappent à ce programme implacable qui n'épargne pas
186
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
les Arméniens catholiques, en dépit des interventions du Vatican et
de 1'Autriche-Hongrie. Pour cette phase finale, le gouvernement
évite de tuer ses victimes sur place. Il exécute plus strictement
l'ordre de déportation qu'il avait initialement limité aux provinces
orientales, ce qui est paradoxal puisque, dans ces régions éloignées
du théâtre des opérations, la déportation n'est plus justifiable. La
population arménienne est transportée par chemin de fer vers Alep.
Comme la voie ferrée n'est pas achevée, les déportés doivent faire
de longues marches pour contourner les tunnels en voie de perce-
ment à travers les montagnes de 1'Amanus et du Taurus. Comme,
d'autre part, les nécessités militaires imposent 1' acheminement de
convois en sens inverse vers les Dardanelles, les Arméniens sont
entassés dans des camps improvisés aux conditions sanitaires
déplorables. La plupart atteignent cependant Alep, plaque tour-
nante de la déportation. Une partie des déportés est envoyée dans le
Sud, en Syrie, où des camps de concentration sont aménagés. La
majorité poursuit sa route vers les déserts de Mésopotamie et le
lieu présumé de la déportation : Deir es-Zor. Le long de 1'Euphrate,
sur des terres arides, sans nourriture, sans escorte, les Arméniens
qui ont survécu meurent par milliers. Ceux qui parviennent à Deir
es-Zor sont liquidés en juillet 1916 - ils sont envoyés dans des
déserts où les chances de survie sont nulles ou entassés dans des
cavernes et brûlés vifs à 1'essence.
C'est ainsi que les deux tiers des Arméniens de l'Empire otto-
man - soit, selon les approximations sur le chiffre initial de la
population arménienne, de 1 000 000 à 1 500 000 personnes - sont
assassinés 9 • Les survivants connaissent des destins divers. Bien
peu parviennent à surmonter les obstacles de la déportation, à
s'évader et se cacher. Un nombre important de jeunes femmes et
d'enfants, estimé à 100 000, sont enlevés par des Turcs ou des
Kurdes et vivent sous une autre identité, élevés dans une autre foi
et parlant une autre langue. De même, des enfants en bas âge,
c'est-à-dire incapables de se souvenir de leur origine et plus tard
de chercher à se venger, sont placés dans des orphelinats turcs. En
tenant compte des habitants de la région de Van réfugiés en Russie,
des détenus des camps de Syrie, des rebelles du Mous~a Dagh sau-
vés par des navires alliés et des Arméniens de Constantinople, de
187
L'ÉTAT CRIMINEL

Smyrne, du Liban et de Palestine, on peut chiffrer à 600 000 les


Arméniens de 1'Empire ottoman qui échappent au génocide.
Dès qu'elles sont averties des premières mesures prises par le
gouvernement ottoman, les puissances de 1'Entente réagissent. Par
une note adressée à la Sublime Porte le 24 mai 1915, elles mena-
cent les responsables de ce « nouveau crime de lèse-humanité » de
les traduire devant un tribunal après la guerre. Informés par leurs
ambassadeurs et leurs consuls du déroulement de cette opération
criminelle dont la signification ne leur échappe pas, les gouverne-
ments allemand et autrichien choisissent de laisser faire plutôt que
de mettre en péril une alliance sur laquelle repose leur stratégie. Le
27 mai, une loi temporaire de déportation permet aux autorités
militaires de disposer à leur guise des populations civiles soupçon-
nées d'espionnage et de trahison et d'entreprendre la déportation
collective des villes et villages suspects. Le 10 juin, une loi sur
1'enregistrement des propriétés des déportés prévoit la protection
des personnes et des biens et met en place des organismes chargés
de garantir cette protection et le relogement des déportés, disposi-
tions qui ne sont jamais appliquées. En réponse à la note collective
du 24 mai, le gouvernement ottoman justifie ces mesures et accuse
les puissances de 1'Entente de les avoir rendues nécessaires en
organisant et en dirigeant le mouvement révolutionnaire arménien.
Ainsi la thèse de la provocation est immédiatement avancée pour
masquer la réalité du génocide. Cette thèse établit une analogie
entre Turcs et Arméniens et « laisse croire à une égalité sur le plan
de la force et de la conscience de soi», alors que les Arméniens
sont dépourvus de tout moyen de défense et qu'ils ne sont pas
regroupés dans une formation politique. Ce génocide n'est pas une
réplique aux provocations arméniennes, mais une réaction aux
désastres militaires turcs et une étape dans 1'accomplissement de
la révolution nationale turque [129, p. 67-71].

188
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE

La preuve de 1'intention

L'existence d'un plan de suppression de la population armé-


nienne de l'Empire ottoman constitue la preuve de l'intention
criminelle de l'État dirigé par les Jeunes Turcs. Comme la respon-
sabilité directe de cet État dans 1'exécution du crime et le caractère
génocidaire de ce crime sont établis, cette preuve permet de porter
l'accusation de génocide perpétré contre le groupe national, eth-
nique et religieux arménien.
Pas plus que pour le génocide juif, il n'existe de document per-
mettant de situer avec précision le moment du passage à 1' acte. Il
est prouvé que, depuis plusieurs années, au sein du Comité central
de 1'/ttihad- d'après le nom turc du parti Union et Progrès: Ittihad
ve Terraki -, les panturquistes ne déguisaient pas leur désir de
résoudre par la violence la question arménienne, alors que d'autres,
plus modérés, reculaient devant cette solution extrême. L'entrée de
la Turquie dans la Guerre mondiale rendit aux yeux des premiers
cette destruction à la fois plus impérative et plus facilement réali-
sable. On peut considérer comme probable qu'entre décembre
1914 et février 1915, au terme d'une réunion tenue au siège du
Comité central de 1'/ttihad, à Nouri Osmanié, dans le quartier de
Stamboul à Constantinople, le clan des irréductibles conduit par
Nazim et Chakir parvint à convaincre les dirigeants de 1'État, sur-
tout Talaat et Enver, que le moment était propice pour passer de
l'intention à l'acte. Mais le jour où le Comité central de 1'/ttihad
s'est réuni pour planifier la destruction de la communauté armé-
nienne et pour fixer le calendrier de sa mise à mort n'est pas connu
et 1'on ignore le contenu de ses délibérations.
En l'absence d'un tel document, la preuve de l'intention crimi-
nelle est administrée par un ensemble de sources qui ne laisse
aucune place au doute. Les sources turques sont les plus acca-
blantes. Elles sont d'abord constituées par les pièces recueillies en
1919 pour les procès intentés aux Jeunes Turcs responsables des
« massacres » arméniens. Après la démission du gouvernement

189
L'ÉTAT CRIMINEL

jeune-turc en octobre 1918, le nouveau gouvernement ottoman


négocie un armistice qui est signé à Moudros, le 30 octobre. Le
sultan Mehmed VI - qui a succédé à Abdul Hamid et est resté une
potiche entre les mains des Jeunes Turcs- désire que la lumière
soit faite sur les massacres arméniens avant que la Turquie se pré-
sente à la conférence de la Paix, des massacres que tous ont vus et
connaissent. Afin que cette faute ne retombe pas sur le peuple turc,
il est essentiel alors d'établir la responsabilité des Jeunes Turcs.
Une commission d'enquête est désignée. Elle est dirigée par Maz-
har bey, ancien préfet - vali - d'Angora, qui s'est opposé à la
déportation des Arméniens. Un autre décret du Sultan institue des
cours martiales pour juger les principaux responsables et des tribu-
naux d'exception, composés de militaires et de civils, pour les
fonctionnaires des provinces. La recension des documents est diffi-
cile. Avant leur fuite, les Jeunes Turcs ont effacé les traces de leurs
forfaits. Cependant, des fonctionnaires ont conservé des pièces
qu'ils utilisent comme monnaie d'échange. La plupart des pièces
recueillies par la Commission Mazhar sont des télégrammes chif-
frés décodés par leurs destinataires - adressés par les ministres de
1'Intérieur ou de la Guerre, par le Comité central de 1'Ittihad ou par
les dirigeants de l'Organisation spéciale aux responsables de l'exé-
cution du meurtre dans les provinces -, des témoignages oraux
recueillis sous serment ou des rapports rédigés après enquête.
Toutes sont authentifiées avant d'être introduites dans les dossiers
d'accusation - plus de deux cents dossiers répertoriés [125,
p. 340]. Une partie de ces documents ainsi que les délibérations des
tribunaux d'exception sont publiés dans le supplément judiciaire
du Journal officiel (Takvim-i Vekayi). Le Journal officiel publie
également les séances d'audition de la Commission de la Chambre
des députés qui, du 5 au 11 décembre 1918, enquête sur les mas-
sacres. Enfin, les comptes rendus des procès et certains documents
sont publiés dans la presse de Constantinople en 1919 et 1920.
La découverte la plus importante de la Commission Mazhar est
la révélation de l'existence et du rôle de l'Organisation spéciale
(OS) dont ne parlent ni les consuls ni les autres témoins. Le secret
avait été bien gardé. L'OS avait atteint d'emblée une perfection cri-
minelle. En créant cette organisation secrète, les dirigeants de 1'/tti-
190
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
had s'étaient mis hors la loi. En outre, son existence prouvait que
la déportation avait été utilisée comme prétexte puisque, en même
temps que le gouvernement ordonnait la déportation, il entraînait
des bandes de tueurs à massacrer les convois de déportés, puisqu'il
plaçait un écran officiel devant une destruction planifiée.
L'intention du Comité central de 1'/ttihad de commettre ce crime
est affirmée à maintes reprises par les déclarations recueillies par la
cour martiale. Le tribunal militaire de Constantinople démontra
que la déportation n'était qu'une couverture pour la mise à mort
des Arméniens décidée par le Comité central et que l'OS consti-
tuait le lien entre ce comité et les exécutants, ce qui établissait la
preuve de la préméditation. Le 11 juin 1919, le Premier ministre
ottoman, Damad Férid pacha, se présente devant la conférence de
la Paix. Il reconnaît les crimes commis par les Turcs pendant la
guerre et désigne les responsables : les dirigeants de l' Ittihad, une
version que confirment les verdicts des cours martiales et des tri-
bunaux d'exception. Ces crimes sont impossibles à cacher et la
manœuvre consiste à charger les Jeunes Turcs, et même les Alle-
mands, tout en maintenant les accusations de subversion et de tra-
hison portées contre les Arméniens. Mais, en révélant 1'existence
de 1'OS, le gouvernement ottoman administre la preuve du géno-
cide, une catégorie criminelle qui n'a pas encore été identifiée.
La documentation réunie par Aram Andonian - cinquante télé-
grammes chiffrés, décodés et souvent apostillés par le destinataire,
et deux lettres - est publiée en 1920 et 1921 en trois versions
-française, anglaise et arménienne. Elle fournit la preuve indiscu-
table de la préméditation des massacres et complète la documenta-
tion de la Commission Mazhar. En raison de nombreuses erreurs
commises par Andonian dans la transcription - erreurs de date par
négligence du décalage entre le calendrier julien et le calendrier
grégorien et erreurs de numérotation des télégrammes -, 1'authenti-
cité de ces documents a été mise en doute. Elle est maintenant éta-
blie après les travaux de Dadrian [125, 121 et 136].
Il est vrai que les archives ottomanes ne détiennent pas - ou dis-
simulent - ces pièces à conviction. Le gouvernement turc ne pour-
rait plus nier les faits si de telles preuves pouvaient être exhibées.
Les archives des ministères des Affaires étrangères allemand, amé-
191
L'ÉTAT CRIMINEL

ricain, français et anglais viennent, elles, appuyer ces accusations.


Les rapports du corps diplomatique allemand et des officiers alle-
mands en poste en Turquie révèlent à la fois le caractère structuré
du programme de suppression des Arméniens et 1'impuissance des
Allemands à s'y opposer. Les consuls allemands sont des chroni-
queurs précis et objectifs : ils n'ont rien à cacher puisque leur pays
n'est pas directement impliqué dans ce programme. Les consuls
américains, neutres jusqu'en 1917, rapportent les mêmes faits que
les consuls allemands. Entre le récit de Rossler et celui de Jackson,
tous deux consuls à Alep, il n'y a aucune discordance, ni dans le
rappel des événements, ni dans les dates, ni dans l'appréciation du
nombre des victimes. De même, le consul Davis de Kharpout
découvre que les convois de déportés qui traversent cette province
sont anéantis. Au cours d'un périple dans des vallées perdues, il
voit des milliers de cadavres de femmes et d'enfants assassinés
[128].
Enfin, au cours de la guerre, paraissent deux ouvrages, eux aussi
concordants et tout aussi accablants : le rapport du pasteur alle-
mand Lepsius reposant sur ses propres observations et les témoi-
gnages d'Allemands et de neutres qu'il a recueillis; et le Livre bleu
anglais de Lord Bryce, préfacé par Arnold Toynbee [131 et 122].
Même en ne tenant pas compte des autres sources, en particulier
des comptes rendus des témoins oculaires, des témoignages des
survivants arméniens et des déclarations des coupables eux-mêmes,
on dispose d'un ensemble documentaire permettant d'administrer
la preuve que le Comité central de 1'/ttihad a prémédité et, pendant
deux ans, perpétré un génocide. A partir de 1915, le crime et ses
auteurs sont connus de tous. Les responsables ne s'en cachent pas.
Talaat et Enver en parlent ouvertement avec leurs interlocuteurs
allemands ou américains. Comment les gouvernements turcs sont-
ils parvenus à nier ce qui était universellement admis ?

192
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE

La négation

L'aveu d'un génocide par l'État qui l'a perpétré ou par son suc-
cesseur est exceptionnel. Seuil 'État ouest-allemand a reconnu les
faits sans les déguiser et a accepté d'en assumer les conséquences.
A 1'opposé, en Turquie, les régimes successifs se sont enfermés
dans un système de dénégation qui leur avait été fabriqué par les
criminels eux-mêmes.
Le génocide arménien fut préparé par le mensonge et accompli
dans le mensonge. L'État jeune-turc a fourni à ses successeurs les
armes qui leur permirent d'assurer sa défense et de retourner le vrai
en faux. Le meurtre a été conçu de telle sorte que 1'accusé puisse
invoquer la légitimité ou plaider 1'innocence : légitimité d'une
mesure imposée par une révolte ou une guerre civile et confirmée
par 1'enregistrement dans les archives ottomanes de documents
garantissant le caractère légal de la déportation; innocence des
fonctionnaires chargés de la déportation et des gendarmes accom-
pagnant les déportés qui affirmaient avoir été débordés par des irré-
guliers, donc incapables de protéger les convois. La déportation
présentait le double avantage d'extirper avec la plante sa racine et
de camoufler la mise à mort derrière un écran de légitimité. Pour
accréditer la fiction d'un transfert protégé sur laquelle reposait
cette légitimité, un document était adressé à 1' administration la
priant d'appliquer la loi, puis déposé dans les archives où il consti-
tuerait la preuve de la volonté du gouvernement de protéger ces
populations déplacées. Simultanément, un télégramme qui devait
être détruit après déchiffrement annulait 1'ordre officiel et formu-
lait la prescription réelle, si bien que ceux qui, plus tard, cher-
cheraient la vérité dans les archives n'y découvriraient que la trace
d'une mesure banale. Pour mieux dissimuler le programme d' anéan-
tissement, un second écran était mis en place : le détournement
d'une organisation clandestine du ministère de la Guerre- l'OS,
chargée d'infiltrer des populations musulmanes au-delà de la fron-
tière pour les gagner à la cause turque - en une structure destinée à
193
L'ÉTAT CRIMINEL

massacrer des citoyens ottomans. Il y avait donc deux organisa-


tions spéciales, chacune constituant un écran. Si une enquête
conduisait à la première, ses méthodes seraient reconnues comme
une pratique courante des services secrets au cours d'une guerre.
Ainsi serait occulté le fait que cette organisation avait été dédou-
blée et qu'une partie avait été transférée sous les ordres du minis-
tère de 1'Intérieur afin de perpétrer un crime collectif. La négation
fut donc incorporée à l'acte. Avant même qu'il fût commis, le
crime était inavoué et inavouable.
Lorsque Mustafa Kemal entame la reconquête d'une Turquie
menacée de démembrement par les vainqueurs, il pose comme
condition première du Pacte national le refus de toute amputation
du territoire turc. Il est alors nécessaire d'effacer les traces des pro-
cès de Constantinople et de mettre un terme à ces actions judi-
ciaires. En 1923, Ismet Inonü règle à Lausanne «la regrettable
question arménienne » en expliquant que « la responsabilité de
toutes les calamités auxquelles 1'élément arménien fut exposé dans
1'Empire ottoman » retombe sur « cet élément » et que la Turquie
n'a fait que recourir à des mesures de représailles lorsque sa
patience fut épuisée. Entre les deux guerres, la Société historique
de Turquie présente une version plus cynique des événements : les
mesures étaient nécessaires à la création de cette grande nation,
position que Norbert de Bischoff résume ainsi: «l'extirpation
d'Anatolie des races grecque et arménienne [ ... ] a permis la créa-
tion d'un État national turc et la formation d'un corps social turc
complet à l'intérieur de cet État» [135, p. 176]. C'était avant la
date justifier la purification ethnique. La diplomatie turque conti-
nua à veiller à ce que les massacres arméniens ne soient jamais
mentionnés, si bien qu'ils avaient disparu de la mémoire des
nations, distraites de cet événement ancien par les nouvelles crises
internationales.
Après 1945, la Turquie devient membre de l'ONU, puis elle
signe la Convention sur le génocide. C'est seulement lorsque la
cause arménienne est réveillée par la célébration du cinquantième
anniversaire du génocide que le gouvernement turc modifie sa stra-
tégie : il ne se contente pas de nier les faits, il étoffe sa négation
par des « travaux historiques » qui expulsent définitivement les
194
LES GÉNOCIDES DU XX< SIÈCLE

Arméniens du passé turc. L'Arménie est seulement une « expres-


sion géographique » : il n'y eut ni Arménie historique, ni Armé-
niens en Turquie, seulement des Hittites qui se prétendaient armé-
niens. La négation atteint alors son point extrême : elle démontre
1'inexistence de la victime.
La négation est entreprise et contrôlée par un État puissant qui
s'oppose par le chantage et la menace à tous ceux qui refusent ou
contestent sa version des faits. Pour soutenir cette position insoute-
nable, une campagne est menée d'Ankara où des historiens turcs
créent un véritable laboratoire de désinformation qui présente la
version turque des causes et des événements du « prétendu géno-
cide». Comme il n'obtient pas le résultat escompté, le gouverne-
ment turc encourage les spécialistes des études turques à 1'étranger
à soutenir sa position. Il leur permet un accès limité à ses archives
jusque-là« en classement». Ce mouvement de négationnisme se
matérialise dans le livre du professeur Shaw de 1'UCLA qui décrit
les Arméniens comme des citoyens privilégiés de 1'Empire otto-
man devenus les bourreaux des Turcs ; ceux-ci répondent à leurs
agressions en déplaçant la population arménienne de quelques
zones stratégiques pour la reloger dans de meilleures conditions
[129, p. 124-126].
La négation turque s'ordonne autour de trois arguments. Le pre-
mier, constant depuis 1915, renverse les responsabilités: les Armé-
niens ont trahi la confiance des Turcs et forcé leur patience ; plus,
ils ont perpétré un génocide contre les Turcs, une accusation qui
amalgame aux événements de 1915 des exactions commises par
des bandes arméniennes venues de Russie contre des villages turcs
sur le front oriental après la débâcle des armées russes à la fin de
1917. Le deuxième argument, le plus important puisqu'il démonte
l'accusation de génocide, rejette l'intention. La Turquie reconnaît
la déportation et les massacres, mais elle nie la planification de ces
massacres, c'est-à-dire le génocide. Pour en convaincre le monde
des historiens, après bien des dérobades, le gouvernement turc
annonce en 1988 comme une grande nouvelle et la preuve de sa
bonne foi l'ouverture des archives ottomanes. Les chercheurs pour-
ront y trouver, falsifiées et enregistrées depuis 1915, les preuves de
1'innocence turque, les autres preuves ayant été pendant les
195
L'ÉTAT CRIMINEL

soixante-dix années de «classement» détruites ou cachées. Troi-


sième argument enfin, la querelle des statistiques. Elle porte sur
deux éléments: le nombre initial des Arméniens vivant dans
1'Empire ottoman - 2,1 millions, selon le patriarcat; 1,29 million,
selon le recensement ottoman; le chiffre des victimes : 1,5 million,
dans la version arménienne; de 200 000 à 800 000, selon les ver-
sions turques. Comme la réduction du nombre initial des Armé-
niens élève le rapport des victimes, le gouvernement turc reconnaît
en fait que le tiers, voire plus de la moitié des Arméniens ont dis-
paru.
Dans cette succession d'attaques et de feintes, les historiens turcs
s'enferment dans leurs contradictions. Les Arméniens n'ont jamais
existé en tant que tels; la Turquie n'a jamais prémédité de les
détruire ; eux, au contraire, ont préparé et commencé un génocide
contre les Turcs ; si les Arméniens ont été détruits, c'est bien de
leur faute ; le nombre des victimes n'est pas si élevé que cela.
L'absurdité de cette position se résume en une formule: rien n'est
arrivé, et pourtant ils 1' ont bien mérité.
La négation turque engendre chez les Arméniens une crise
d'identité: elle les dépossède de leur sentiment d'appartenance et
est vécue comme une seconde mise à mort. Paradoxalement, cette
nouvelle destruction de ses racines contribue au réveil de la
conscience arménienne. En refusant aux Arméniens de reconnaître
leur génocide, la Turquie leur permet de surmonter le choc de 1915
et d'entreprendre un double retour, imaginaire et réel, vers la patrie
originelle. Les survivants et les descendants des victimes sont
replacés dans une position de défense : ils sont contraints à faire la
preuve des préjudices qu'ils ont subis. Afin de réunir les éléments
de cette preuve, la recherche historique sur le génocide arménien
est relancée. Un dossier plus fourni et plus convaincant est réuni
qui emporte la conviction des historiens à travers le monde. Le
génocide arménien est devenu une vérité historique.
La question du génocide avait été posée par l'ONU. En 1973,
lorsque le rapporteur de la Sous-Commission chargé de traiter de la
prévention et de la répression du crime de génocide rédige un rap-
port préliminaire, il consacre dans le paragraphe 30 de ce rapport
trois lignes aux Arméniens : « Passant à 1' époque contemporaine,
196
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
on peut signaler 1'existence d'une documentation assez abondante
ayant trait au massacre des Arméniens qu'on a considéré comme
le "premier génocide du xxe siècle".» La délégation turque à la
Commission des droits de 1'homme exige la suppression de ce para-
graphe, ainsi que de deux autres qui font allusion aux groupes reli-
gieux. La diaspora arménienne s'empare de l'incident et entreprend
une campagne d'information sur le génocide. Après bien des turbu-
lences, le paragraphe 30 disparaît du rapport présenté en 1979 à la
Commission [135, p. 201-204]. Le refus turc exaspère des organi-
sations politiques arméniennes qui radicalisent leur action. De 1975
à 1983, s'ouvre une période de terrorisme, baptisé« lutte armée»,
conduit par deux groupes différents et souvent opposés, 1'ASALA et
les «Justiciers du génocide arménien», groupe «sous-marin» de
la FRA. Devenus les symboles du refus turc, les diplomates turcs
sont les principales cibles de ces actions terroristes. Le mouvement
atteint en 1983 des proportions extrêmes qui 1'autodétruisent. La
demande de reconnaissance du génocide arménien est à nouveau
formulée de façon plus diplomatique. En avril 1984, le Tribunal per-
manent des peuples établit que «l'extermination des populations
arméniennes par la déportation et le massacre constitue un crime
imprescriptible de génocide», que «le gouvernement des Jeunes
Turcs est coupable de ce génocide » et que « cette responsabilité
entraîne principalement 1'obligation de reconnaître officiellement
la réalité de ce génocide et du préjudice en conséquence subi par le
peuple arménien» [137, p. 348]. En août 1986, la Sous-Commis-
sion adopte le rapport Whitaker qui mentionne le génocide armé-
nien, ce qui met un terme à une bataille de procédure de treize ans
marquée par l'incident du paragraphe 30 [53]. Le 18 juin 1987, le
Parlement européen reconnaît la réalité du génocide arménien et sti-
pule que le refus de reconnaître ce génocide constitue un obstacle à
1'entrée de la Turquie dans la Communauté européenne, alors qu'en
février 1990 le Sénat américain refuse, malgré la campagne menée
par le sénateur républicain Robert Dole, d'adopter une résolution
désignant le 24 avril comme journée nationale de commémoration
de ce génocide- il cédait aux demandes du Département d'État: la
Turquie menaçait de reconsidérer la présence des troupes améri-
caines stationnées sur son territoire.
197
L'ÉTAT CRIMINEL

Si la Turquie veille à sanctionner toute allusion au génocide


arménien, les communautés arméniennes de la diaspora sont tout
aussi vigilantes à dénoncer les prises de position négationnistes.
Lorsque, dans Le Monde du 16 novembre 1993, Bernard Lewis,
niant le génocide arménien, parle de « version arménienne de 1'his-
toire des massacres», il s'attire quelques jours plus tard dans le
même journal une réplique d'intellectuels affirmant leur conviction
que ces événements constituent un génocide et dénonçant la poli-
tique turque de négation de ce crime. L'affaire en serait restée là, si
Bernard Lewis n'avait maintenu et « expliqué » sa position dans
Le Monde du }er janvier 1994. En cautionnant une désinformation
qu'il ne pouvait ignorer, cet universitaire ne se comportait plus en
savant mais en politique. C'est pourquoi des organisations armé-
niennes françaises ont décidé d'intenter un procès, les uns au civil,
soutenus par la LICRA, sur la base de l'article 1382 du code civil,
les autres au pénal, en se fondant sur la loi Gayssot.

Comparaison entre le génocide arménien


et le génocide juif

La plus odieuse et en même temps la plus perfide des manœuvres


de dénégation consiste à accuser les Arméniens de contester l'uni-
cité du génocide juif et d'assimiler la revendication arménienne de
reconnaissance du génocide à une tentative de réduction d'une vérité
établie : le génocide juif. Afin de rompre la solidarité des victimes et
de distinguer la mémoire arménienne de la mémoire juive, et pour
contrer les accusations de révisionnisme dont elle est l'objet, la Tur-
quie reproche à ses anciennes victimes de réviser une autre histoire.
Il est vrai qu'un malentendu a souvent séparé Juifs et Arméniens.
Les premiers soupçonnent les Arméniens de contester 1'unicité du
génocide juif et ceux-ci se sentent relégués au statut de victimes de
seconde catégorie. Il convient de lever ce malentendu. Comparer
n'est pas réduire, mais définir des similitudes et des différences
entre deux événements pour situer chacun d'eux.
198
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
Les deux événements présentent des caractères similaires dont
certains sont précisément les conditions nécessaires à l'incrimina-
tion de génocide. Dans les deux cas, un État contrôlé par un parti
unique, disposant de tous les pouvoirs civils et militaires, planifie
et exécute à la faveur d'une guerre mondiale, avec les moyens
administratifs et technologiques dont il dispose, la destruction d'un
groupe humain, d'une minorité sans défense, mais qu'il imagine
comploter contre lui et qu'il considère comme une menace vitale.
Dans les deux cas, la cause immédiate du meurtre est un ensemble
de certitudes inébranlables, un credo doctrinal qui identifie un
groupe national dont les membres, enfermés dans un cercle d'obli-
gations, doivent accomplir une mission. Pour y parvenir, ils s'ar-
rogent des privilèges et renversent les barrières morales qui font
obstacle à leur idéal messianique. Les deux génocides sont la
conséquence tragique d'une névrose obsessionnelle fixée sur un
ennemi dont la suppression est nécessaire à la survie : le génocide
n'est plus seulement autorisé, il est prescrit. Dans les deux
cas, d'autres destructions de groupes sont projetées : Polonais,
Russes et autres peuples slaves pour les nazis ; Grecs, Arabes et
Kurdes pour les Jeunes Turcs. Dans les deux cas, au terme de
1'exécution du crime, la communauté victime est, dans ce pays,
totalement détruite physiquement et culturellement, et l'État crimi-
nel consomme sa propre perte. Dans les deux cas, il s'agit bien
d'un génocide, que le concept soit interprété juridiquement - tel
que la Convention le définit- ou que l'on s'en tienne à une défini-
tion restrictive ou extensive de ce concept. En dehors du génocide
tzigane qui se déroule dans la même sphère, le génocide arménien
est, dans ce siècle, le crime le plus proche du génocide juif, donc le
plus comparable avec celui-ci.
Pourtant, ces deux événements sont plus différents que sem-
blables. Les deux États criminels n'avaient ni le même héritage
culturel, ni le même degré de développement économique, ni les
mêmes raisons de tuer. Les différences portent sur le mobile, la
préméditation, la vision de la victime par le meurtrier, l'intention
du crime et le comportement de 1'État successeur.
Le mobile est différent. Dans le cas arménien, la thèse de la pro-
vocation - encore moins du tu quoque - ne peut certes pas être
199
L'ÉTAT CRIMINEL

retenue. Il n'y a aucune commune mesure entre un État puissant et


une communauté d'autant plus incapable de résister que les
hommes adultes sont incorporés dans 1' armée. Mais le génocide
arménien s'inscrit dans une continuité politique. Il existe entre
Arméniens et Turcs un contentieux ancien, un dossier qui s'est
alourdi en un demi-siècle. Les Arméniens sont majoritaires dans
plusieurs provinces ottomanes. C'est un peuple turbulent, qui com-
mence à s'organiser politiquement et qui est installé de part et
d'autre d'une frontière sensible. Même si la menace est surévaluée,
même si le crime a une composante idéologique, le mobile est
clair: la destruction des Arméniens- leur «désolation», au sens
donné par Hannah Arendt d'extirpation du sol - règle un vieux
litige jusqu'alors insoluble. Les Jeunes Turcs tuent pour le profit.
Ces assassins sont aussi des voleurs. Au contraire, les Juifs n'ont
jamais représenté pour les Allemands un obstacle réel. Ils n'ont ni
territoire, ni parti politique. Ils se sont intégrés à 1'État allemand
tout en préservant leur identité culturelle et religieuse. Certains se
sont même totalement assimilés et n'ont même pas conscience
d'être juifs. Alors que les Arméniens existent en tant que commu-
nauté distincte - par la volonté de 1'État - et sont partout identi-
fiables, les Juifs sont disséminés dans la nation allemande. Pour les
tuer, il faut d'abord les reconnaître comme tels. Le mobile de leur
meurtre est incohérent : il n'y a aucun profit, ou si misérable. Ce
crime est absurde. Les nazis cherchent désespérément leur image
dans le miroir en effaçant celle d'un autre trop proche. Ici un crime
crapuleux, là un crime passionnel. C'est dans cette opposition que
réside la différence essentielle entre les deux génocides. Même
s'ils fondent leur droit de détruire le peuple arménien sur le mythe
touranien, les Jeunes Turcs n'y trouvent que le supplément néces-
saire au passage à 1' acte. Dans ce crime, les composantes ethniques
et religieuses de la communauté victime ne sont guère prises en
considération. C'est la composante nationale- la présence d'un
corps étranger et la menace d'une amputation territoriale - qui les
détermine. Si les Arméniens sont traqués à travers tout le pays, il y
a des exceptions. Certaines sont même négociées diplomatique-
ment. De-ci, de-là, des petits groupes indispensables à l'économie
locale ou épargnés par des fonctionnaires compatissants ne sont
200
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
pas déportés. Des femmes sont enlevées et placées dans des foyers
musulmans. Des enfants sont élevés dans des orphelinats turcs
comme des enfants musulmans. Quelques Arméniens influents ou
convertis à 1'islam continuent à vivre normalement. Pour les nazis,
de telles exceptions ne sont pas concevables. Le mythe aryen
confère au génocide juif une dimension, un caractère absolu, que
ne présente pas le mythe touranien. C'est une conception du monde
qui rejette les Juifs comme source du Mal. La haine nazie est
totale, raciale, biologique ; elle remonte jusqu'à la troisième géné-
ration et s'étend à travers toute descendance, partout dans le monde
où aucun Juif n'est plus autorisé à vivre. Les Jeunes Turcs sont
pragmatiques : ils règlent un problème froidement, sans haine, en
maîtres qui punissent un serviteur rebelle. La frénésie nazie est
sans limites : leur rigueur dans 1'exécution du meurtre exprime une
détermination nourrie par une passion délirante. Pour les nazis,
tous les Juifs vivant et à naître sont condamnés à mort. Ce n'est pas
seulement un génocide domestique total, c'est un génocide mon-
dial total. En résumé, la composante structurelle est, dans le géno-
cide arménien, plus déterminante que la composante idéologique.
C'est l'inverse dans le génocide juif.
Ces différences dans le mobile et 1' intention induisent les diffé-
rences dans le statut du groupe victime. Le génocide juif est une
entreprise tellement incohérente qu'une transformation des struc-
tures est nécessaire à sa mise en forme définitive. Même si, à tra-
vers l'Europe, les explosions d'antisémitisme ont, au cours des
précédentes décennies, révélé la fragilité de leur position sociale,
les Juifs sont, en 1933, en Allemagne, des citoyens à part entière
sans restriction de droits. Leur exclusion de la vie politique, écono-
mique et sociale n'est pas une étape programmée de leur destruc-
tion future, mais elle la facilite. La période suivante d'expulsion et
d' enfermement dans des ghettos témoigne de cette incertitude sur
le choix de la meilleure solution. Celle-ci n'est « finalement »
adoptée qu'en 1941 quand la guerre avec la Russie, une guerre
totale, est commencée. L'intention s'adapte ici aux structures. Le
génocide arménien, au contraire, est pensé comme un tout, tel qu'il
va se dérouler, peu après 1'entrée en guerre de la Turquie. La
guerre, en même temps qu'elle accroît la menace, fournit 1'oppor-
201
L'ÉTAT CRIMINEL

tunité de la lever. Les Arméniens de 1'Empire ottoman sont, depuis


des siècles, placés par leur statut dans une situation génocidaire.
Les massacres hamidiens ont révélé leur vulnérabilité. Il est inutile
de les identifier: ils sont déjà étiquetés par ce statut. Les étapes du
génocide - sélection, expropriation, déportation, destruction - sont
télescopées en un seul processus.
Les méthodes sont apparemment distinctes. En fait, cette diffé-
rence est relative. La Turquie est un pays industriellement peu déve-
loppé et elle perpètre son crime en 1915. Elle utilise pourtant les
technologies dont elle dispose : le télégraphe pour transmettre en
code les ordres ; le chemin de fer pour transporter les déportés là où
des voies ferrées sont construites ; une bureaucratie pour planifier le
meurtre, une organisation clandestine pour 1'exécuter. Le génocide
juif ne se limite pas à la froide industrie des camps à double fonction
d'exploitation servile et de mise à mort, ou des centres d'extermi-
nation. Le tiers des victimes juives du nazisme sont mortes fusillées,
des conditions d'existence dans les ghettos ou d'épuisement au
cours des transferts. Les Jeunes Turcs ont choisi de faire mourir len-
tement les Arméniens qu'ils ne tuaient pas sur place, en les déci-
mant, au cours d'une déportation qui était une mise à mort. Même si
le terrain s'y prêtait, c'était anarchique, peu pratique et peu discret.
Les nazis ne disposaient pas de montagnes et de vallées perdues. Ils
avaient un esprit plus systématique, moins brouillon et des moyens
de destruction que la technologie offrait en 1941 à un pays indus-
trialisé. Chacun des deux génocides porte la marque du meurtrier.
C'est le plus délirant qui improvise dans l'urgence la meilleure tech-
nique d'anéantissement. Enfin, il n'existe aucune filiation entre les
deux génocides. La petite phrase d'Hitler, extraite d'un discours
fleuve qu'il tint le 22 août 1939 devant ses généraux : « Qui parle
encore aujourd'hui du massacre des Arméniens?», est-elle authen-
tique? Elle ne figure que sur un seul des trois documents rappor-
tant cette allocution du Führer, et c'est justement ce document qui
n'a pas été retenu par le Ministère public à Nuremberg. Quoi qu'il
en soit, elle signifie seulement que, pour Hitler, qui n'avait pas
encore décidé la destruction physique des Juifs, la guerre facilitait le
massacre des civils -et il parlait alors des Polonais et non des seuls
Juifs de Pologne [135, p. 167-169].
202
LES GÉNOCIDES DU XX< SIÈCLE

Il existe enfin une différence dans le comportement de l'État


après le génocide. Le génocide juif est, pour la communauté mon-
diale, un fait établi et 1'État allemand qui a succédé à 1'État nazi
1'a reconnu. Les historiens allemands ont utilisé la documentation
privilégiée dont ils disposaient pour approfondir leur connaissance
du crime et 1'étudier dans tous ses paramètres. Leurs conclusions
étaient parfois divergentes, mais c'était la conséquence d'une libre
interprétation. Lorsque le débat scientifique dégénéra en querelle
partisane, la dérive fut dénoncée. Bien au contraire, la dénégation
obstinée des gouvernements successifs de la Turquie et la mobili-
sation des historiens turcs au service d'une thèse insoutenable ont
des conséquences affligeantes pour ce pays. La reconnaissance du
génocide arménien est le préalable à une analyse rigoureuse du
dossier complexe des relations arméno-turques dans 1'Empire otto-
man. Il est vrai que le génocide juif était un meurtre inutile, alors
que le génocide arménien a profité à 1'État turc qui, pour préserver
le bénéfice, s'accroche à sa dénégation. Mais tout est négociable,
même des territoires.
Il résulte de cette comparaison que 1'unicité du génocide juif
n'est pas remise en cause - jamais, dans 1'histoire, un tel projet,
aussi total, aussi insoutenable, n'a été conçu - et que le génocide
arménien, plus relatif, n'en est que plus exemplaire, car plus acces-
sible. Les Jeunes Turcs ont fourni aux États totalitaires, dont l'idéo-
logie est plus un chauvinisme national qu'un racisme, un modèle
qui n'a été qu'approché. Mais le génocide juif, inspiré par l'antisé-
mitisme, le racisme et le millénarisme, pourrait fournir à 1'avenir
un modèle pour des intégrismes religieux qui identifieraient un
groupe au Mal absolu. Il est à souhaiter que son unicité soit préser-
vée dans la mémoire de 1'humanité.
3

Le génocide cambodgien

Du 17 avril1975 au 7 janvier 1979, le Cambodge fut dirigé par


les Khmers rouges qui prirent le pouvoir avec un projet de purifi-
cation ethnique et de nettoyage social relevant à la fois du nationa-
lisme et du communisme. Le génocide cambodgien illustre bien le
malheur de notre siècle où des groupes humains sont irrémédiable-
ment sacrifiés à un principe uniformisant. Bien qu'animés d'une
volonté destructrice poussée à 1' extrême, les dirigeants Khmers
rouges n'avaient aucune intention suicidaire. Leur idéologie, toute
délirante qu'elle fût, n'était que le prétexte à la prise et au maintien
du pouvoir. Le génocide cambodgien fut perpétré par des criminels
lucides, calculateurs et froids qui conçurent et planifièrent un pro-
gramme d'uniformisation de la société khmère par suppression des
groupes ethniques et religieux et des individus jugés non récupé-
rables au sein du groupe national. Les étapes de ce programme
furent accomplies d'abord avec rigueur puis dans le chaos :
déportation de la population des villes ; triage de toutes les per-
sonnes afin d'identifier les membres des groupes ou des catégories
sociales condamnés ; destruction de la trame sociale cambod-
gienne; maintien des déportés dans des conditions qui devaient
nécessairement entraîner la mort d'une grande partie d'entre eux et
qui relevaient du principe de sélection naturelle; meurtre massif et
déportation des habitants de régions entières avec marquage des
déportés permettant de les identifier pour les mettre à mort. Ces
criminels étaient la proie d'un délire obsessionnel qu'ils communi-
quaient à leurs partisans, mais ils utilisèrent la ruse et le mensonge
pour réaliser dans la cohérence ce projet incohérent, en se récla-
204
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
mant de 1' amour de leur peuple et en soulignant la pureté de leurs
intentions.

Le passé cambodgien

Il y a quelque trente ans, dans les années soixante, le Cambodge


était un petit pays relativement peu peuplé par rapport à ses grands
voisins du Sud-Est asiatique, le Viêt-nam et la Thaïlande, mais un
pays homogène et fortement marqué par sa langue et sa culture.
Ses habitants, les Khmers, étaient presque tous bouddhistes;
85 % vivaient à la campagne de la culture du riz. Les autres mino-
rités nationales - les Chinois qui contrôlaient le commerce, les
Cham musulmans et les Vietnamiens - vivaient en marge de la
société khmère. C'est « une terre féconde aux frontières vulné-
rables entourée d'ambitions étrangères et au-dessus de laquelle le
péril est sans cesse suspendu » (Charles de Gaulle).
Le Cambodge a préservé dans les mémoires et les pierres le sou-
venir de son indépendance et de sa splendeur pendant les six
siècles où il s'identifia au royaume d'Angkor, du Ixe au xve siècle.
A son apogée, au xive siècle, Angkor est le plus puissant royaume
de la péninsule indochinoise. Sa prospérité est assurée par 1'escla-
vage qui permet la mise en œuvre de grands travaux d'irrigation-
qui accroissent la superficie et le rendement des terres cultivées, en
particulier trois récoltes annuelles de riz. Le bouddhisme, qui est
la religion officielle du royaume, n'a pas effacé les traditions
païennes, mélange de superstition et d'animisme. Les caractères
dominants du peuple khmer sont alors fixés et se maintiennent :
culte du roi-dieu qui répand les bienfaits; violence engendrée par
un système pénal brutal et entretenue par un clivage social oppo-
sant les paysans pauvres, «les grands hommes noirs», aux riches
de la ville «blancs comme le jade»; mais aussi passivité et fata-
lisme. Au xve siècle, le Siam occupe le royaume d'Angkor. Alter-
nativement, jusqu'au XIxe siècle, le Siam et l'Annam mettent le
Cambodge sous tutelle. Ils maintiennent la royauté, mais amputent
205
L'ÉTAT CRIMINEL

le pays en annexant des territoires frontaliers. La capitale est trans-


férée à Oudang puis à Phnom Penh. La spécificité khmère s'est
maintenue et renforcée sous 1' occupation étrangère du xvie au XIxe
siècle. C'est dans l'adversité que les Khmers ont acquis ce com-
plexe de supériorité et de vulnérabilité qui est à la source de leur
passion nationaliste et de leur obsession de restituer la splendeur
du royaume d'Angkor sans 1' aide de 1' étranger. Le roi demeure un
objet de culte, le centre de la nation. Mais, si les traditions et les
coutumes du temps d'Angkor sont préservées, les divisions se
maintiennent aussi entre une riche oligarchie qui possède la terre et
des paysans qui vivent en esclavage. Celui-ci est si solidement
implanté dans la société khmère que les Français ne parviennent à
1' abolir qu'au début du xxe siècle.
Pour conjurer le danger d'annexion, en 1853, le roi Ang-Duong
décide d'appeler à 1'aide une puissance étrangère. Il choisit la
France qui ne trouve guère d'intérêt dans cette proposition. C'est
seulement après 1863 qu'elle négocie avec le roi Norodom, car elle
espère alors créer un État tampon entre le Siam sous influence
anglaise et ses colonies vietnamiennes. Le protectorat français
commence en 1884 avec la signature d'une convention et la dési-
gnation d'un résident supérieur. La France réorganise le pays pour
1'exploiter. L'administration coloniale ne cherche pas à développer
1'économie du pays. Elle se borne à construire une infrastructure
routière et un réseau culturel d'archéologues, de sociologues,
de linguistes et d'historiens qui exhument 1'identité khmère. En
revanche, elle obtient du Siam la restitution des territoires occupés
au nord et au nord-ouest du Cambodge.
En 1941, 1' armée japonaise occupe Phnom Penh et proclame la fm
de 1' asservissement de 1' Asie aux puissances européennes. Le jeune
roi Norodom Sihanouk, petit-fils du roi Norodom, monte sur le trône
à l'âge de dix-huit ans. Le gouvernement de Vichy collabore avec
les Japonais et accepte la rétrocession à la Thai1ande du tiers du ter-
ritoire cambodgien. En mars 1945, les Japonais chassent les Fran-
çais et le roi proclame 1' indépendance du Cambodge. Les Français
reviennent en 1946 et reconstituent le Cambodge dans ses fron-
tières; il devient un État autonome au sein de 1'Union française. En
novembre 1953, le Cambodge recouvre sa souveraineté. Le roi
206
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
consolide son pouvoir par un artifice : il abdique en faveur de son
père et crée un parti, la Communauté socialiste populaire ou Sang-
kum. Aux élections de 1955, le Sangkum obtient une majorité écra-
sante. Ainsi, tout en préservant une façade démocratique, Norodom
Sihanouk, redevenu prince, maintient le régime féodal et ses privi-
lèges. Mais il lance l'économie de son pays et développe l'éducation
et la santé. En s'appuyant à la fois sur l'Occident et sur le bloc
communiste, il proclame sa volonté neutraliste et préserve le Cam-
bodge de la guerre, alors que celle-ci s'intensifie au Viêt-nam.
Cependant, en 1965, les incidents frontaliers se multiplient : la Thaï-
lande n'ajamais accepté le tracé des frontières et le Sud Viêt-nam
s'en prend à la minorité khmère des provinces du Mékong qui
émigre au Cambodge. Le prince se rapproche alors de la Chine et
accepte l'implantation de« sanctuaires» viêt-cong près de la fron-
tière cambodgienne, tout en ménageant les antagonistes par la nomi-
nation au gouvernement d'une droite proaméricaine. En 1969, les
États-Unis bombardent les sanctuaires viêt-cong. Lorsqu'enjanvier
1970 le prince se rend en voyage en France, le Premier ministre Lon
Nol a tout le temps pour préparer avec l'aide du prince Sirik Matak
un coup d'État qui éclate le 18 mars.

Le mouvement Khmers rouges

Le sentiment national khmer se réveille en 1936 lorsqu'un


Khmer krom- de Cochinchine-, Son Ngoc Thanh, lance le mou-
vement issarak - khmer libre -, indépendantiste et non commu-
niste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les mouvements anti-
français se multiplient et de jeunes Cambodgiens se lient avec des
membres du Parti communiste indochinois fondé en 1930 par
Hô Chi Minh. Dans cette période de confusion trois mouvements
s'opposent aux Français : les 1ssarak, les communistes et les natio-
nalistes. Les dirigeants Khmers rouges sont issus de ces trois
groupes. La plupart sont d'anciens lycéens de Sisowath, l'établis-
sement secondaire de Phnom Penh où sont élevés les enfants de la
207
L'ÉTAT CRIMINEL

bonne société cambodgienne. Quelques-uns sont des Khmers


krom, venus de Cochinchine.
De tradition, 1' administration française envoyait les élites cam-
bodgiennes poursuivre leurs études à Hanoi, puisqu'il n'y avait pas
d'université à Phnom Penh. Après 1946, craignant la contagion
du communisme, elle les fait venir à Paris. C'est à la Maison de
1'Indochine de la Cité universitaire que s'est formée 1' Association
des étudiants khmers qui limite ses revendications à 1' obtention
d'une indépendance. Lorsque les anciens lycéens de Sisowath arri-
vent à Paris, ils se regroupent dans cette association. Les plus mili-
tants forment le Cercle marxiste-léniniste cambodgien de Paris,
soutenu par le Parti communiste français auquel adhèrent alors la
plupart des futurs dirigeants du mouvement Khmers rouges :
Thiounn Mumm, le pionnier, et son frère, Thiounn Prasith; Khieu
Samphan, Son Sen, Hou Yuon, Hu Nim, Ok Sakun, et surtout
quatre jeunes gens qui formeront le noyau de ce mouvement,
Saloth Sar, Ieng Sary, Khieu Thirith et sa sœur, Khieu Ponnary. En
1956, les deux cents étudiants khmers de France créent à la Maison
du Cambodge, nouvellement ouverte à la Cité universitaire,
l'Union des étudiants khmers (UEK) qui devient le foyer des idées
révolutionnaires. Parmi ces jeunes marxistes, les uns, comme
Saloth Sar, sont déjà rentrés au Cambodge, d'autres poursuivent
leurs études en France. Khieu Samphan et Hou Yuan soutiennent
une thèse de doctorat en sciences économiques, le premier sur
l'industrialisation du Cambodge, le second sur la modernisation de
la paysannerie. Ces thèses fournissent des indications sur les
concepts économiques des Khmers rouges, mais elles ne représen-
tent pas un manuel idéologique. De retour dans leur pays, ces étu-
diants deviennent des hommes politiques. Saloth Sar est le plus
radical. Dès 1953, il entre en relation avec les Khmers issarak,
alors dirigés par Son N goc Minh et qui, devenus communistes,
soutiennent le Viêt-minh. Mais en 1954, après Genève où les
communistes khmers ne sont pas représentés, le mouvement
éclate: les uns rejoignent le Nord Viêt-nam; les autres restent au
Cambodge, pleins d'amertume envers les Nord-Vietnamiens à qui
ils reprochent de leur avoir volé leur révolution. Au terme de cinq
années de lutte clandestine, en 1960, 21 représentants des commu-
208
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

nistes khmers demeurés au Cambodge constituent le Parti des tra-


vailleurs du Kampuchéa- c'est le nom khmer du Cambodge - dont
le Comité central est dirigé par Tou Samouth, assisté de Nuon
Chea, Saloth Sar et Ieng Sary. En 1965, ce parti devient le Parti
communiste du Kampuchéa. Saloth Sar en est le nouveau dirigeant
-Tou Samouth a mystérieusement disparu -, Ieng Sary est numéro
trois. La plupart des membres du Comité central quittent alors
Phnom Penh pour prendre le maquis. Les anciens étudiants khmers,
plus modérés, décident d'agir à l'intérieur d'un cadre légal. En
1962, le prince Norodom Sihanouk fait entrer Khieu Samphan,
Hou Yuon et Hu Nim dans son gouvernement, mais ils doivent
démissionner 1' année suivante sous la pression de la droite. Ils dis-
paraissent. On les croit assassinés ; ils ont en fait rejoint les maquis
communistes, que Norodom Sihanouk nomme alors les Khmers
rouges. Ce nom leur restera.
Le premier maquis de Saloth Sar s'est formé dans le Nord-Est,
dans les provinces de Kratié et de Ratanakiri. Les tribus de ces
montagnes, les Khmers leu - Khmers d'en haut -, étaient restées à
1'écart de la civilisation des villes. Pour Saloth Sar et ses compa-
gnons, ces « nobles » sauvages humiliés et méprisés par tous les
gouvernements sont un matériau facile à travailler. Ils disposent
dans ces forêts d'altitude d'une zone de guérilla idéale : un terrain
impraticable, une base de repli inviolable. Gens simples, fiers et
loyaux, tous analphabètes, les Khmers leu se laissent embrigader
par les prophètes d'un communisme élémentaire. Ils viennent gon-
fler les rangs du petit parti de Saloth Sar. Ils font de bons soldats et
de bons cadres, aussi fidèles que cruels. Les chefs politiques expé-
rimentent sur eux le modèle de société qu'ils veulent imposer au
Cambodge. La révolution chinoise leur sert d'exemple, mais ils
veulent dépasser les Chinois. C'est dans l'épreuve, soudé par les
difficultés quotidiennes de la lutte armée, que se structure le mou-
vement Khmers rouges et que s'élabore une idéologie confuse où
la pureté et la loyauté sont élevées en vertus suprêmes. L'extré-
misme des Khmers rouges est le produit de la fusion de ces deux
types de révolutionnaires prêts à tout : des intellectuels avides de
pouvoir et des« analphabètes indignés» (Jean Lacouture). Ceux-ci
sont d'autant plus incapables de réaliser que ceux-là les exploitent
209
L'ÉTAT CRIMINEL

que les recrues sont de plus en plus jeunes, souvent des enfants, qui
se révèlent aussi fanatiques que vides de pitié. « Un mixte de ces
deux composantes ne peut donner qu'un mélange explosif, d'abord
en raison de leurs pulsions réciproques, ensuite parce que leur ren-
contre ne peut s'opérer que dans la violence» [144, p. 101].

La contre-révolution

Le coup d'État du 18 mars 1970 porte au pouvoir le maréchal


Lon Nol qui s'appuie sur les États-Unis. Ceux-ci attendent depuis
longtemps d'utiliser le Cambodge contre les communistes du Nord
Viêt-nam. En deux mois le pays s'enfonce dans la guerre. Les sol-
dats gouvernementaux arrêtent 30 000 civils vietnamiens et en
massacrent une partie. Les Nord-Vietnamiens répliquent en enva-
hissant le Cambodge. Sans expérience, les soldats cambodgiens ne
peuvent résister et une grande partie du territoire cambodgien
échappe bientôt au contrôle du nouveau régime. Les Américains
pilonnent alors les régions occupées avec des B52. Pendant trois
ans, de 1970 à 1973, ils lâchent sur ce petit pays trois fois plus de
bombes que sur le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Ces bombardements déciment les maquis Khmers rouges : des cen-
taines de villages sont anéantis. Lon Nol fait aussi appel au Sud
Viêt-nam dont les soldats pillent et détruisent les villages cambod-
giens. Massacrés et bombardés, les paysans se réfugient dans les
villes. Ce mouvement d'urbanisation forcée est encouragé par
les Américains qui cherchent à vider les campagnes pour étouffer
la révolution. A 1'inverse, des citadins fuient un régime autori-
taire et corrompu et gagnent les maquis. Certains reviennent
à Phnom Penh, terrifiés par ce qu'ils ont vu.
Comme l'explique Élisabeth Becker, Lon Nol est le Khmer anta-
goniste de Saloth Sar. Tous deux « exploitent la même veine de
fierté nationale » et rêvent de transformer le Cambodge en un État
raciste et xénophobe [140, p. 127]. Lon Nol, lui, veut purifier la
race, la culture et la religion khmères et créer un État bouddhiste
210
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
fasciste. Ainsi deux messages contraires et tous deux porteurs de
mort, exaltant la race et la nation khmères humiliées, sont délivrés
simultanément pendant ces cinq années de misère dans un Cam-
bodge ravagé par la guerre.
Réfugié à Pékin qui 1'accueille comme un chef d'État, Norodom
Sihanouk forme le Front national uni du Kampuchéa (FUNK) et
proclame le Gouvernement royal d'union nationale du Cambodge
(GRUNC) placé sous l'égide du FUNK où figurent les« trois fan-
tômes », Khieu Samphan, Hou Yu on et Hu Nim, réapparus à Pékin.
Ces nominations scellent l'alliance avec les Khmers rouges. Le rat-
tachement d'un régime communiste à un principe monarchiste
est un phénomène unique dans 1'histoire du communisme. Il
s'explique par la nature particulière de la mentalité cambodgienne :
les Khmers rouges utilisent le prince et exploitent son prestige et sa
légitimité pour s'emparer du pouvoir. La formation du FUNK et
du GRUNC permet à l'armée Khmers rouges, forte de 2000 à
3 000 soldats en 1970, de se renforcer et de se développer. Elle
laisse les soldats de Lon Nol et du Nord Viêt-nam se combattre, et
elle concentre ses efforts sur la libération et 1'organisation des ter-
ritoires abandonnés par les Nord-Vietnamiens après les accords de
Paris signés en 1973 entre les États-Unis et le Nord Viêt-nam. Pour
la première fois dans 1'histoire du Cambodge, un pouvoir s'adresse
aux paysans, mais les Khmers rouges se gardent de se présenter
comme des militants communistes. Ils se réfèrent à une structure
mystérieuse, l'Organisation (Angkar), qui est à la fois personne et
tout le monde, et les paysans se rallient à eux bien que, dès 1970,
ils se montrent sous leur vrai jour, cruels et impitoyables. Les
zones libérées leur servent de banc d'essai pour expérimenter
leur« utopie meurtrière». La vie sociale y est totalement transfor-
mée. Les paysans sont chassés de leurs villages et regroupés en
communes populaires conçues comme des coopératives autonomes
et coupées du monde extérieur. Ces communes sont souvent
construites dans des forêts que les paysans doivent défricher avant
de pouvoir labourer le sol et planter le riz. Les Khmers rouges leur
promettent que tout sera partagé et que personne n'aura faim, mais
ils font régner la terreur et matérialisent les fantasmes « orwel-
liens »: I'Angkar est partout, voit tout, entend tout et ne se trompe
211
L'ÉTAT CRIMINEL

jamais. Parallèlement, ils lancent un programme d'épuration eth-


nique et politique : les Vietnamiens de 1'Est du Cambodge sont
arrêtés ou tués; les communistes cambodgiens revenus du Nord
Viêt-nam sont assassinés. Les Khmers rouges se sont dévoilés à
partir de 1973. Des journalistes français, américains et japonais
venus dans les maquis disparaissent. Tout ce qui se passe dans les
zones « libérées » est connu du Département d'État américain qui
n'en tient pas compte tant ce délire paraît incroyable.
Pendant ces années terribles qui précèdent la catastrophe de
1975, le peuple khmer a le choix entre deux solutions: mourir de
faim dans la république de Lon Nol ou subir la loi de l'Angkar
pour pouvoir se nourrir. Cette guerre fait plus d'un million de
morts, 500000 dans le camp de Lon Nol, 600000 dans les zones
Khmers rouges, et des centaines de milliers d'infirmes. La prodi-
gieuse démence des années de pouvoir des Khmers rouges
s'explique en partie par cette période de confusion et de destruc-
tion, un désordre extrême que les révolutionnaires exploitent pour
expérimenter leur système politique.

Les crimes des Khmers rouges

« Les corbeaux noirs répandront les fruits de lovéa dans tout le


pays», prédisait un sage ermite cambodgien au XIxe siècle (le fruit
de lovéa est pourri à l'intérieur lorsqu'il est mûr). Ce même ermite,
Puth, avait également prédit que « les intellectuels seront enterrés
et que les ignorants prendront le pouvoir » et que « après s'être
libéré du joug des hommes blancs aux mains d'acier et aux yeux
d'argent, tout le peuple sera pris d'une folie fratricide qui ne ces-
sera que lorsque le sang répandu baignera le ventre de 1'éléphant »
(Boun Sokha) [149, p. 167].

212
LES GÉNOCIDES DU XX' SIÈCLE

Le 17 avril

Le jeudi 17 avril 197 5, au petit jour, Phnom Penh accueille avec


soulagement ses libérateurs, les « petits hommes surgis de la forêt »
(Jean Lacouture): la guerre est finie, les différentes factions de la
nation cambodgienne vont se réconcilier. Ces adolescents d'une
quinzaine d'années, vêtus de noir et bardés d'armes, ne partagent
pas la joie des citadins. Ils ne sourient jamais. En revanche, ils
obéissent à des consignes précises et ils ordonnent à tous les habi-
tants de quitter immédiatement la ville. Le premier signe révéla-
teur de la terreur organisée par les Khmers rouges est 1'évacuation
d'hôpitaux surchargés. 20 000 personnes, des malades, des blessés,
des femmes en couches, des infirmes, sont jetées dans les rues, par-
fois avec leurs lits et leurs perfusions. Les chirurgiens doivent
interrompre leurs interventions. Tous les étrangers sont regroupés
dans les ambassades qui sont contraintes, sous la menace des
armes, à livrer les citoyens cambodgiens qui y sont réfugiés. Alors
commence, dans la chaleur d'avril, le mois le plus chaud de
1'année, le gigantesque exode de plus de 2 millions de personnes
-la ville qui comptait 600 000 habitants avant la guerre est surpeu-
plée en 1975. Ces personnes ont reçu l'ordre de retourner à leur
village natal. Elles s'éparpillent dans toutes les directions sans
savoir en fait où elles vont. Il y a tellement de monde qu'on avance
à peine. Les cadavres s'accumulent au bord des routes. A toute
demande de nourriture, les jeunes soldats fournissent la même
réponse: «Il faut s'adresser à l'Angkar et l'Angkar, c'est chacun
de vous. » Les bagages sont enlevés, les bijoux saisis. Tout indi-
vidu qui proteste ou se rebelle est tué.
Ce chaos n'est qu'apparent. Il cache un plan rigoureux dont la
première étape est 1'évacuation des villes - toutes les villes du
Cambodge sont vidées de la même manière en quelques jours - et
le filtrage de la population de son départ jusqu'à son « reloge-
ment». Les Khmers rouges veulent découvrir l'identité de chacun
afin de pouvoir détruire les groupes sociaux qu'ils ont prévu d'éli-
miner. Ils obtiennent par la ruse, en leur faisant de fallacieuses pro-
213
L'ÉTAT CRIMINEL

messes d'amnistie, que les militaires et les fonctionnaires de


l'ancien régime se fassent connaître. Ceux-ci sont immédiatement
passés par les armes, souvent avec toute leur famille, car les
enfants sont jugés dangereux «jusqu'à la troisième génération ».
Les Khmers rouges demandent à tous les citadins de se débarrasser
de leurs pièces d'identité. Comme ils ne savent pas lire, cadres et
soldats ont mis au point une technique subtile et perverse : chacun
doit dire qui il est, de quelle couche sociale il est issu, quel est son
degré d'instruction et de formation professionnelle; si l'on découvre
qu'il a menti, il est puni, c'est-à-dire le plus souvent exécuté; s'il
dit la vérité, sa vie dépend de ce qu'il est et seule l'Angkar décide.

Mise à mort du peuple nouveau

Les Khmers rouges divisent arbitrairement la population cam-


bodgienne en deux catégories : le peuple ancien ou peuple du
18 mars ; et le peuple nouveau, peuple du 17 avril. La première a
fourni de 1970 à 197 5 les cadres et les soldats du nouveau régime
et les coopératives des villages «libérés». La seconde comprend
tous les autres habitants, 4 millions de personnes qui ont eu le
malheur de vivre auparavant dans les zones contrôlées par le gou-
vernement de Lon Nol et contre lesquelles se déchaîne la fureur
des Khmers rouges. Ces personnes symbolisent la ville, foyer de
corruption et parasite de la campagne. Elles ont reçu une instruc-
tion, elles sont mauvaises. Seules quelques-unes, après rééduca-
tion, pourront être récupérées. Les autres doivent disparaître. Ce
fatras idéologique est une déformation grotesque de la théorie
marxiste selon laquelle les villes créent de la plus-value aux dépens
de la campagne. C'est pourtant sur cette hypothèse que se fonde la
destruction partielle du groupe national cambodgien qui est la com-
posante majeure de ce génocide.
Les Khmers rouges se coupent de la communauté internationale.
Les frontières sont fermées et minées, les côtes surveillées par des
patrouilleurs. Les étrangers sont expulsés. A 1'exception de neuf
représentations de pays communistes, les ambassades - dont celle
de 1'URSS - sont fermées. Les seules informations sur la vie du
214
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
Cambodge seront fournies par la radio de Phnom Penh qui émet en
langue khmère. A 1'intérieur, les villes restent vides, ou presque.
Le Cambodge est transformé en un immense camp de travail où la
population est brutalement soumise à des mesures radicales, sans
précédent dans 1'histoire contemporaine. Tout est planifié, exécuté
méthodiquement, avec une rigueur implacable, même si, à 1' éche-
lon individuel, tout paraît confus et improvisé.
Le pivot de la restructuration du pays est la coopérative. Y tra-
vaillent pour cultiver le riz les trois forces de production : force
n° 1' troupes d'élite du travail, les célibataires de plus de douze
ans; force n° 2, faite des adultes mariés et des enfants de six à onze
ans; force n° 3, les vieillards -appelés «jeunes vieux» -et les
jeunes enfants (trois à six ans), employés à de menus travaux. Les
horaires sont insupportables : quinze à dix -huit heures de travail
par jour. Le régime alimentaire est insuffisant - deux boules de riz
par jour -, les soins médicaux et les médicaments inexistants. Les
Khmers rouges s'acharnent à supprimer les valeurs traditionnelles
fondées sur la cellule familiale. Les enfants - les filles comme les
garçons- sont séparés des parents dès l'âge de sept ans. Ils vivent
dans des unités d'enfants où ils sont soumis à une éducation poli-
tique sans recevoir d'autre instruction, utilisés comme espions,
puis enrôlés dans l'armée. Ils deviennent les chiens de garde du
nouveau régime et n'obéissent qu'à l'Angkar.
Le concept de classe autorise tous les excès. Le chef de la coopé-
rative et les soldats ont tout pouvoir pour punir qui ils veulent et
« faire disparaître » - c'est le mot consacré - leurs victimes en leur
fracassant la nuque d'un coup de matraque ou de manche de pioche
dans les champs. La population nouvelle est soumise à un triage
permanent. L'Angkar traque ceux qui cachent leur identité et les
espions 1'aident à démasquer les intellectuels, les enseignants, les
membres des professions libérales, les étudiants et les bourgeois
embusqués, qui sont aussitôt liquidés. Avant la révolution, le vil-
lage cambodgien était dirigé par un chef de village, le travail
réparti au sein de la famille ou d'un petit groupe qui cultivait son
lopin de terre. Chacun avait sa maison, envoyait ses enfants à
1'école, se rendait à la pagode. Tous se réunissaient pour les fêtes.
Tout cela disparaît. Les traditions artisanales, artistiques, gastrono-
215
L'ÉTAT CRIMINEL

miques, toutes représentatives de 1'identité khmère à travers la


diversité de ses provinces, sont supprimées. Les Khmers rouges
rasent les« trois montagnes de pouvoir» qui menacent leur révolu-
tion : les impérialistes étrangers, les féodaux de 1'ancienne société,
la bourgeoisie possédante. C'est, cauchemardesque, le retour aux
origines. Les déportés défrichent la forêt pour y construire des
paillotes rudimentaires. Il est interdit de garder des objets de la
ville, de porter des vêtements de couleur, de manifester ses senti-
ments. Toute vie privée est suspecte. Toute infraction aux douze
commandements de l'Angkar, serinés toute la journée, est punie de
mort. La sélection se fait par la terreur, le travail, la famine et la
maladie - tous les déportés sont paludéens, des épidémies de cho-
léra se déclarent. Cette destruction de la cellule familiale s'opère
cependant progressivement. Les premiers mois, les déportés peu-
vent encore vivre en famille, mais cette autorisation est supprimée
en 1976 au terme d'une seconde déportation dans d'autres régions,
ordonnée après un changement de la politique économique.

Les groupes religieux et ethniques

La volonté de destruction de 1' ancienne société est illustrée par


1'extirpation des racines religieuses bouddhiques -les membres du
haut clergé sont immédiatement assassinés après avoir été, comme
les militaires, invités à se faire connaître; des bonzes sont tués,
d'autres regroupés dans des villages spéciaux. Quant à la purifica-
tion ethnique, elle se traduit par la suppression des minorités. Les
Cham, ou Khmers Islam, étaient doublement condamnés par leur
appartenance ethnique et par leur religion. Ces descendants des
survivants de l'empire du Champa, absorbé par le Viêt-nam du
XIIIe au xvie siècle, s'étaient réfugiés au Cambodge, le long du
Mékong. Ils y avaient construit leurs villages et organisé leur
société. Soumis à une certaine discrimination par les différents
régimes cambodgiens, ils avaient, en 1970, soutenu les Khmers
rouges. Pourtant, après le 17 avril, leurs chefs religieux et poli-
tiques sont assassinés, leurs mosquées détruites, leurs écoles fer-
mées et leurs villages anéantis, s'ils se rebellent. Ils sont contraints
216
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
de renoncer à leur nom, à leur foi, de couper leur barbe, de porter
d'autres vêtements et de manger du porc. La moitié de la commu-
nauté Cham, environ 100 000 personnes, est tuée. Les Vietnamiens
et les Chinois sont plus souvent expulsés qu'assassinés - les
Khmers rouges évitent de provoquer leurs voisins ou alliés com-
munistes. Les Khmers d'origine vietnamienne - Khmers krom -
ne sont tués qu'en 1977 lorsque les relations avec le Viêt-nam se
détériorent. Les Thaïs de l'Ouest sont rapidement liquidés. Cer-
tains parviennent à fuir, mais comme ils ne peuvent pas franchir la
frontière, ils s'organisent en maquis.

Les purges

« Le point culminant de la terreur est atteint quand la police


d'État commence à dévorer ses propres enfants, quand le bourreau
d'hier devient la victime d'aujourd'hui.» L'évolution du régime
confirme cette analyse d'Hannah Arendt [140, p. 259]. Les diri-
geants vivent dans la terreur du complot et ne tardent pas à se
détruire entre eux. Le pays est quadrillé de camps de détention
réservés aux« ennemis de l'intérieur». Ce sont en fait des centres
de torture puis de mise à mort dont le modèle est Tuol Sleng - qui
signifie en khmer « colline de 1'arbre à poison » -, installé dans un
établissement scolaire de Phnom Penh et dirigé par un ancien
maître d'école. 20 000 personnes furent conduites à Tuol Sleng.
Toutes furent enregistrées ; leurs « aveux » furent recueillis ; toutes
furent photographiées à leur arrivée et après leur exécution; toutes
furent exécutées selon un calendrier précis : il y avait un jour pour
les femmes, un jour pour les enfants, un jour pour les ouvriers, etc.
Pourtant, Tuol Sleng ne saurait, comme on 1' a fait, être appelé un
«Auschwitz cambodgien». La plupart des victimes furent des
cadres Khmers rouges considérés par le pouvoir central comme un
danger, soit parce qu'ils contestaient ses décisions, soit parce qu'ils
étaient soupçonnés de vouloir le renverser. Leurs familles furent
souvent exécutées avec eux. En fait, 1'examen des archives de Tuol
Sleng révèle qu'en 1976 les personnes torturées appartenaient à
1'ancien régime, alors qu'en 1977 les victimes étaient surtout des
217
L'ÉTAT CRIMINEL

étudiants et des diplomates revenus de 1'étranger, trompés par


les promesses des Khmers rouges. Dès cette date, des dirigeants
Khmers rouges, comme Hu Nim, sont tués. En 1978, seuls des
cadres du nouveau régime sont incarcérés.
Le pays avait été divisé en six zones et chaque chef de zone dis-
posait d'un pouvoir absolu et d'une certaine autonomie. Lorsqu'il
fallut constater les premiers échecs du programme économique,
I'Angkar s'en prit à certains chefs de zone et envoya les troupes
d'une ou de plusieurs zones liquider les cadres de la zone jugée
responsable de ces échecs. Ainsi, en 1976, les soldats de la Zone
spéciale et de l'Est éliminèrent les« traîtres» du Nord et, en 1977,
ceux du Sud-Ouest vinrent purger le Nord-Ouest. En 1978, la
population de la zone Est est anéantie. Ce meurtre de masse, le plus
sanglant de 1'histoire du Kampuchéa démocratique - plus de
100 000 personnes -, est à lui seul un génocide. Les Khmers rouges
s'étaient pris à leur propre piège. Ils avaient envoyé les troupes de
la zone Est, commandées par So Phim, envahir le Viêt-nam. Elles
avaient échoué et, en réplique, les troupes vietnamiennes avaient
pénétré dans la zone Est dont tous les habitants avaient été accusés
par I'Angkar d'intelligence avec l'ennemi. Pour les punir, les sol-
dats les éliminèrent par villages entiers, par familles entières,
peuple ancien et peuple nouveau confondus. Les survivants furent
tous déportés vers d'autres zones. Ils reçurent 1' ordre de porter une
écharpe bleue à carreaux blancs qui leur fut distribuée lors de leur
passage à Phnom Penh. Cette écharpe, le krômar, est un grand fou-
lard que les paysans khmers portent autour du cou ou sur la tête
pour se protéger du soleil. L'écharpe rouge, parfois noire, à car-
reaux blancs était le signe de reconnaissance des Khmers rouges.
Ainsi, ceux qui portaient le krômar bleu étaient désignés pour la
mort et les porteurs des autres krômar étaient autorisés à les tuer.
Ce marquage par des écharpes est la preuve de l'intention génoci-
daire des Khmers rouges [ 150].
Quelques dirigeants de la zone Est dont Heng Samrin et Hun Sen
réussissent à fuir. Ils forment le Front d'union nationale pour le
salut du Kampuchéa (FUNSK) et révèlent les crimes commis par
les Khmers rouges. Les Vietnamiens, eux aussi en pleine paranoïa
-l'exode des boat people débute en 1978-, exploitent la situation
218
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
pour détourner sur le Cambodge la peur et la colère qu'inspire leur
système. L'armée du Viêt-nam, forte d'un million d'hommes, lance
un assaut décisif le 25 décembre 1978. Phnom Penh tombe le
7 janvier 1979. Heng Samrin est installé à la tête du pays qui
devient la République populaire du Kampuchéa démocratique.

L'État Khmers rouges

Le système politique

La plus effroyable des fables futuristes fut écrite dans un pays


rural du tiers-monde et non dans un État industrialisé [140, p. 12].
Cette construction démente - et pourtant d'une logique interne
rigoureuse- fut l'œuvre de quelques hommes et femmes, en fait
d'un petit clan familial : Saloth Sar, alias Pol Pot; Khieu Ponnary,
sa femme et son éminence grise; Ieng Sary, un intellectuel brillant
qui accepta de rester le numéro deux du régime ; Khieu Thirith, sa
femme et la sœur de Khieu Ponnary, sans doute l'idéologue du
Parti, intelligente, froide, dure, déterminée. Ce quarteron de crimi-
nels préféra demeurer longtemps dans 1'ombre et placer sur le
devant de la scène, comme potiche, Khieu Samphan, un homme
politique populaire, mais souple et obéissant. Trois autres person-
nages jouèrent un rôle essentiel: Nuon Chea, le numéro trois du
régime; Son Sen, le militaire; Ta Mok, l'exécuteur des basses
œuvres. Ils conçurent un système fondé sur le secret absolu. Ils
adoptèrent les dogmes les plus extrêmes du communisme et allè-
rent plus loin que Staline en 1929 et que Mao au cours du « Grand
Bond en avant ».Ils se dissimulèrent pendant leurs deux premières
années de pouvoir sous 1'appellation ambiguë d' Angkar, ce qui
leur permit de rester invisibles et de préserver l'image d'une puis-
sance supérieure quasi divine.
Après le 17 avril, le pays est coupé du monde extérieur, sans
relations politiques, sans commerce avec 1' étranger. On sait seule-
ment que le prince Norodom Sihanouk, chef du FUNK et du
219
L'ÉTAT CRIMINEL

GRUNC, est de retour à Phnom Penh. Le prince effectue une mis-


sion à l'ONU, rentre au Cambodge en décembre et est écarté
en janvier 1976 après avoir promulgué la Constitution. C'est
alors seulement que 1'État cambodgien se présente officiellement
comme 1'État du Kampuchéa démocratique. En avril, le FUNK et
le GRUNC sont dissous et le régime révèle ses institutions : une
assemblée de représentants du peuple présidée par Nuon Chea;
un présidium de 1'État avec, à sa tête, Khieu Samphan; et un gou-
vernement dirigé par Pol Pot, dont on ignore qu'il s'agit de Saloth
Sar. Dans le gouvernement figurent les dirigeants du Parti : Ieng
Sary aux Affaires étrangères ; sa femme aux Affaires sociales ; Son
Sen à la Défense ; Hu Nim à 1'Information.
Les Khmers rouges sont divisés en deux groupes : les cadres
civils et les militaires. Les forces armées sont réparties dans les six
zones: Nord, Nord-Est, Est, Sud-Ouest, Nord-Ouest et spéciale,
c'est-à-dire Phnom Penh. Les secrétaires de zone ne reçoivent des
directives que du Comité central. Ils sont les maîtres absolus du
territoire qu'ils contrôlent. Ils organisent les coopératives et nom-
ment les cadres des subdivisions de zone : régions, districts, can-
tons. A l'exception de Ta Mok, le seul secrétaire de zone resté
fidèle à Pol Pot, tous sont éliminés. A 1' autre extrémité de la chaîne
de pouvoir, les trois membres dirigeant la coopérative: le prési-
dent, le président-adjoint et le commissaire politique. Ces jeunes
gens, parfois même des enfants, sont les piliers du régime.
Le 30 septembre 1977, après avoir exercé le pouvoir pendant
trente mois au nom de l'Angkar, Pol Pot, pressé par la menace
vietnamienne, révèle que l'Angkar est le Bureau politique du
Comité central du Parti communiste du Kampuchéa dont il est le
secrétaire général. Jamais auparavant, ni à l'extérieur, ni à l'inté-
rieur où l'Angkar est omniprésente, le nom du Parti n'a été pro-
noncé. En 1978, alors qu'il prétend libéraliser le régime en créant
un grand rassemblement populaire, Pol Pot poursuit 1'épuration
du Parti et de 1' armée. Ces criminels ont toujours menti, dans
leurs paroles comme dans leurs actes. Tandis qu'ils évacuaient les
villes et enfermaient la population dans des camps rebaptisés
coopératives, les dirigeants Khmers rouges vivaient à Phnom Penh
où ils avaient leurs maisons, leurs domestiques, leurs chauffeurs,
220
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
leurs gardes du corps, leurs aides de camp, leurs hôpitaux et
leurs médecins. Leur prétention à la pureté et leur exigence de
loyauté n'est qu'une grossière imposture : ils faisaient exécuter un
pauvre qui cueillait un fruit alors qu'ils ne se refusaient aucun des
avantages de cette civilisation occidentale qu'ils prétendaient
rejeter.

L'idéologie

« Révolutionnaire, la nouvelle culture se veut résolument natio-


naliste, purifiée de tout apport étranger, même fort ancien » [ 147,
p. 165]. Bien que construite sur le modèle chinois, cette révolution,
la plus radicale et la plus violente réalisée dans des délais aussi
brefs, inspirée par une pensée logique poussée à 1'extrême, était
animée par deux idées-forces, obsessionnelles : 1' orgueil national
et la haine des Vietnamiens. Les principes qui constituaient déjà la
ligne politique du Parti communiste du Kampuchéa en 1966 furent
suivis sans dévier pendant ces années d'utopie criminelle : indé-
pendance-souveraineté nationale, autosuffisance et violence révo-
lutionnaire. La haine des Vietnamiens avait été entretenue par
l'incessante poussée du Viêt-nam que la colonisation française
avait seulement interrompue. L'antagonisme entre les deux mou-
vements communistes cambodgien et vietnamien n'avait pas dis-
paru dans la clandestinité. Pour les Khmers rouges, le Viêt-nam
restait l'ennemi extérieur qu'il fallait combattre et éliminer. Leur
alliance de 1975 avait été un mariage de raison et les Khmers
rouges étaient obsédés par la crainte d'une invasion vietnamienne.
Le principe d'autosuffisance se référait au principe maoïste : il faut
compter sur ses propres forces. Tout ce qui était étranger était
considéré comme mauvais : le peuple khmer devait être préservé
d'une contamination extérieure. Fascinés par le passé glorieux
d'Angkor, les Khmers rouges étaient convaincus que le Cambodge
pouvait vivre en autarcie et se transformer sans aide extérieure,
qu'un peuple d'agriculteurs comme le peuple khmer pouvait tout
accomplir en travaillant sa terre. Quant à la violence révolution-
naire, elle était plus la conséquence d'une tradition khmère que de
221
L'ÉTAT CRIMINEL

1'idéologie marxiste. Celle-ci leur offrit des modèles qu'ils simpli-


fièrent. Ce communisme intégral qui devait conduire à une société
de bonheur et d'abondance serait fondé par des hommes nouveaux,
libérés de 1' instinct de propriété et de domination. En référence à la
thèse titiste de refus de limitation de la souveraineté nationale par
le mouvement communiste international, les Khmers rouges comp-
taient sur la « génération prometteuse » d'enfants et d'adolescents
coulés dans le moule pour créer cette société idéale. Ainsi s'explique
cette hystérie de purification raciale et sociale aussi absurde et
obsédante que celle des nazis. Paradoxalement, ce nationalisme
extrême détruisit l'identité khmère qu'il entendait préserver.
L'introduction de catégories artificielles entre anciens et nouveaux,
entre jeunes et vieux, le nivellement social par la disparition des
classes, de 1'enseignement, de la monnaie, des fêtes, des jours
fériés, des congés, des traditions et des coutumes, la disparition des
lois, la réglementation stricte du mariage déchirèrent le tissu social.
Cette société artificielle qui n'avait plus rien de khmère était vouée
à une autodestruction d'autant plus rapide qu'elle n'avait aucune
assise économique, même si, après le désastre de l'année 1975, un
plan de quatre ans fut imposé. Le système reposait sur 1' obsession
du complot et de la trahison. Il ne pouvait subsister sans espions
et sans ennemis. Peu avant sa mort, André Malraux demanda à
une amie de lui décrire le nouveau Cambodge. Il l'interrompit
rapidement: «Bon, n'insistez pas: c'est la Chine vue par des
cons » [ 144, p. 85].
La culture du riz devait assurer à elle seule l'avenir radieux dont
rêvaient les Khmers rouges. L'indépendance-souveraineté serait
garantie par une augmentation de la production. Pour parvenir à
trois récoltes par an et à un meilleur rendement, il fallait maîtriser
l'eau, c'est-à-dire construire des digues pour empêcher l'inonda-
tion et constituer des réserves pour la saison sèche (de décembre à
avril) en creusant des canaux. Comme ils n'obtenaient pas trois
récoltes par an, ils tentèrent d'élever le rendement et encouragèrent
la culture d'autres plantes vivrières, la pêche et 1' élevage, tout en
interdisant la cueillette, puisque le peuple devait vivre des fruits de
son travail. Plus de la moitié des victimes des Khmers rouges mou-
rurent d'épuisement et de faim, sacrifiées à ce délire de maîtrise de
222
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

la terre et de 1' eau et à cette idée fixe d'une autosuffisance, source


de la souveraineté nationale, en dépit des catastrophes écono-
miques que les lubies de quelques fanatiques engendraient.

Découverte et négation

La première question est celle des faits et


de la manière de les connaître quand il
s'agit d'événements qui se produisent dans
des pays sans liberté politique ni liberté de
presse, où il n'y a pas d'opinion publique
mais seulement un discours officiel.
PAUL THIBAUD

En cas de génocide, l'incrimination est portée au terme d'une


procédure d'investigation qui établit la matérialité des faits et,
puisque c'est l'élément essentiel, administre la preuve de l'inten-
tion. Pour le génocide nazi - et, avec plus de retard, pour le géno-
cide tzigane -, cette preuve fut établie dès 1945 par le regroupe-
ment et le recoupement de trois catégories de documents : les
déclarations des participants, les récits des survivants, les témoi-
gnages des contemporains. Avant les déclarations des premiers
«porteurs de nouvelles », cette vérité était inconcevable. Plus tard,
lorsqu 'il n'y eut plus de place pour le doute, on ne parvint toujours
pas à penser cette «inconcevable certitude» (Manès Sperber).
Dans le cas du génocide arménien, la conviction sur le caractère
organisé des massacres fut obtenue dès le début, à partir des pre-
miers récits de témoins. En 1919, l'intention criminelle des Jeunes
Turcs et la planification du meurtre de masse n'étaient mises en
doute par personne. Mais lorsque cette vérité fit obstacle à la
reconstruction nationale, le gouventement turc rejeta tous les élé-
ments d'incrimination, les documents ottomans comme les témoi-
gnages des contemporains, avec un acharnement tel que les récits
des survivants ne furent guère utilisés dans 1'administration de la
preuve, tant il était aisé d'y déceler la marque du temps et les
dépôts de la souffrance qui pouvaient en altérer 1' objectivité. La
223
L'ÉTAT CRIMINEL

découverte du génocide cambodgien s'est faite dans un contexte


bien différent. Le Cambodge était totalement isolé, 1'information
bloquée et réduite à un filet de propagande grossière. Peu de per-
sonnes parvenaient à s'échapper de la nasse. Pourtant, leurs récits
concordaient. Après le 17 avril, tous racontaient la même histoire
de terreur et de famine. Quant aux rares visiteurs, triés sur le volet
et admis à voir ce que 1'Angkar voulait bien leur montrer, ils admi-
raient trop le système pour se poser des questions sur sa nature cri-
minelle. De même, la presse internationale qui s'était opposée à
1'intervention américaine au Viêt-nam et au Cambodge refusait
d'admettre que ceux qui avaient« libéré» le Cambodge le détrui-
saient. Enfin, pour les intellectuels de gauche qui avaient, depuis
tant d'années, perdu leurs illusions devant l'évidence des crimes
des régimes totalitaires et qui s'attachaient encore au radeau du
maoïsme, ce génocide était doublement inconcevable, dans sa
nature et dans ses agents. Les premières informations sur la cruauté
des Khmers rouges avaient pourtant été faites à 1'automne 1974 par
le Washington Post et le New York Times. Mais elles n'avaient pas
entamé 1' admiration de certains intellectuels pour les « petits
hommes noirs». L'événement fut créé en France par la publication
en 1977 du livre de François Ponchaud, Cambodge, année zéro
[ 147]. Depuis son premier article paru dans Le Monde en février
1976, le père Ponchaud avait alerté les médias. Sa conviction était
fondée sur les témoignages des victimes ainsi que sur des faits
immédiatement vérifiables comme le récit de 1'évacuation de
Phnom Penh et l'analyse de l'idéologie des Khmers rouges faite
d'après l'écoute de leur radio. Aux États-Unis, John Barron et
Anthony Paul écrivaient dans le Readers Digest des articles réunis
en 1977 dans un livre [139]. En janvier 1977, les Khmers rouges
pénètrent en Thaïlande et assassinent les habitants de trois villages.
Des photos circulent. Dans un article paru dans le Nouvel Obser-
vateur du 28 mars 1977 et intitulé« La démesure cambodgienne»,
Jean Lacouture dénonce le régime de Pol Pot. Quelques mois plus
tard, dans Survive le peuple cambodgien, il a le courage et l'hon-
nêteté de dire sa honte « d'avoir contribué, si peu que ce soit, si
faible qu'ait pu être en la matière l'influence de la presse, à l'ins-
tauration de l'un des pouvoirs les plus oppressifs que l'histoire ait
224
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

connus » [ 144, p. 5]. La prise de position de Lacouture ouvre une


controverse. Noam Chomsky s'étonne du revirement de Lacouture
et met en cause la qualité de 1'information de Ponchaud. Il relève
des différences entre les articles de Ponchaud et son livre. Il reprend
ses arguments dans un livre paru en 1979, After the Cataclysm. Les
récits des réfugiés, soutient-il, ne sont pas dignes de foi; ceux qui
affirment le génocide en se fondant sur eux ou sont malhonnêtes ou
manquent de méthode; il explique que la presse américaine rap-
porte ces témoignages pour justifier rétroactivement la politique
américaine et détourner l'attention sur les violations des droits de
l'homme dans des pays alliés des États-Unis, comme l'Indonésie
qui mène depuis 1976 une guerre d'anéantissement au Timor-
Oriental 10 • Tandis que la controverse se développe, en particulier
dans les colonnes du Nouvel Observateur, les révélations sur les
atrocités du régime Khmers rouges se multiplient. Le représentant
démocrate Stephen Solarz rompt le silence du Congrès américain et
conduit la première enquête officielle sur les Khmers rouges. En
avril 1978, à la conférence d'Oslo, les preuves de leurs crimes sont
présentées par des participants de plusieurs pays. La Grande-Bre-
tagne tente de porter l'affaire devant l'ONU, mais le délégué sovié-
tique s'oppose à cette ingérence dans les affaires intérieures d'un
pays souverain. La condamnation des crimes cambodgiens se
heurte aux impératifs de la politique, des impératifs souvent contra-
dictoires puisque l'URSS est l'alliée inconditionnelle du Viêt-nam.
« L'inapprochable terreur du Cambodge», titre le New York Times
du 3 juillet 1978. Il faut attendre les accusations d'Hanoi pour que
L'Humanité, zélatrice du régime à ses débuts, puis soutien plus
modéré, opère une volte-face et réussisse le tour de force de se pré-
senter en 1979 « comme le seul journal à avoir pris toute la mesure
des horreurs perpétrées par ce régime» [142, p. 10].
Au printemps 1978, Pol Pot avait réalisé que les Vietnamiens
allaient l'emporter. Il avait invité une équipe de journalistes you-
goslaves - les Khmers rouges ont toujours admiré le modèle
titiste - à venir sur place constater les acquis du régime. Le film
de 52 minutes tourné par Nicolas Victorovic et projeté le 19 avril à
la télévision française «fait passer d'un coup l'information sur le
Cambodge de 1'approximation au témoignage, du probable au cer-
225
L'ÉTAT CRIMINEL

tain» [144, p. 81]. Pourtant doublement censuré, par Pol Pot


d'abord puis par la télévision yougoslave, ce documentaire montre
le dictateur gras et hilare, dissertant dans son fauteuil de velours et,
en contraste, les cités fantômes, « le grouillement lugubre, prostré,
du peuple embrigadé piétinant la rizière» (Jean Lacouture), et des
enfants de douze ans montés sur des caisses pour travailler à la
chaîne sur des machines. En décembre, des journalistes américains,
dont Élisabeth Becker, se rendent à Phnom Penh. Ils constatent
que Pol Pot délire. Il continue à palabrer sur l'avenir radieux que
construit son parti et à dénoncer les complots conjugués de
1'OTAN et du Pacte de Varsovie contre le Cambodge.
Le premier conflit ouvert entre deux États communistes est,
selon la formule de Zbigniew Brzezinski, une « guerre par procura-
tion», faite par le Cambodge et le Viêt-nam pour le compte de la
Chine et de l'URSS [148, p. 58], mais c'est aussi un règlement de
comptes entre deux petites nations ennemies de longue date. A la
fin de 1978, les États-Unis envisagent d'établir des relations diplo-
matiques avec la Chine et ils calquent leurs réactions sur celles de
la Chine, d'autant plus facilement que le Viêt-nam bascule sans
réserve dans le camp soviétique. En janvier 1979, les Vietnamiens
découvrent les documents abandonnés par les Khmers rouges, en
particulier ceux de Tuol Sleng, et les camps moins connus de Wat
Eik et de Koch Ro Tech, ainsi que les chamiers de Cheng Enk et de
Tonlé Bati et les fosses communes des coopératives. Le procès
public du« génocide commis par la clique Pol Pot-Ieng Sary »est
une parodie. Seuls ces deux dirigeants sont déclarés coupables
et condamnés à mort par contumace. Le prétendu avocat de la
défense est convaincu de la culpabilité de ses clients et il accuse
la« Chine fasciste» d'avoir écrit pour eux le scénario. Ce n'est pas
ainsi que 1' on établit la preuve d'un génocide.
La controverse sur le génocide ouverte par « 1'échange » Chom-
sky-Lacouture rebondit en septembre 1980 avec la parution dans
la revue Esprit de deux articles: «Le Cambodge, la presse et ses
bêtes noires » de Serge Thion, et la réponse de Paul Thibaud :
« Le Cambodge, les droits de 1'homme et la presse internatio-
nale » 11 • Thion monte au créneau pour défendre Chomsky. Il
reprend ses arguments, dénonce la campagne « subtile » qui se
226
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
développe pour ériger Chomsky en « épouvantail polpotesque » et
tente de disqualifier les adversaires de Chomsky en les accablant
de sarcasmes. Il ironise sur« les grandes visions du prêt à penser»,
sur les «naufragés des illusions politiques», «la poudre à gratter
les consciences», «la vraie muraille de Chine des lamentations».
Il rappelle aussi- et l'argument est valable- que la position améri-
caine a changé avec 1'occupation du Cambodge par le Viêt -nam :
« Honnis hier, les Khmers rouges sont devenus le premier rempart
de 1'Occident contre les menées de 1'impérialisme soviétique dans
la région.» Mais ce n'est pas le but de la controverse. Serge Thion
est au centre du révisionnisme contemporain en France. Il appar-
tient, selon la formule de Pierre Vidal-Naquet, à une «secte de
l'ultra-gauche révolutionnaire, La Vieille Taupe» [117, p. 155-
160]. Dans la même mouvance, Noam Chomsky a signé une péti-
tion d'universitaires américains pour protester contre les attaques
conduites contre le négationniste Robert Faurisson. En 1980, il pré-
face son livre Mémoire en défense contre ceux qui m'accusent de
falsifier l'histoire. La question des chambres à gaz, paru justement
à La Vieille Taupe [117, p. 93-103]. L'article de Serge Thion paraît
dans le même numéro d'Esprit où Pierre Vidal-Naquet répond au
livre de Faurisson. Cette mauvaise querelle illustre la technique de
la négation : découvrir la faille pour abattre la muraille. Thion a
bien vu la difficulté de dénombrer les victimes et c'est au nom de
la vérité - «ce qu'il y a de terrible quand on cherche la vérité,
c'est qu'on la trouve» est la maxime reproduite sur les publica-
tions de La Vieille Taupe [117, p. 160] -qu'il accuse Ponchaud,
Lacouture et tous ceux qui parlent de génocide d'ignorance et de
falsification. Quand Jean Lacouture écrit: «Ce qui nous oppose,
N oam Chomsky et moi, paraît être que le crime lui paraît mesu-
rable en chiffres quand il est établi en système~>, la remarque n'est
pas «saugrenue», ainsi que l'écrit Serge Thion. Elle résume au
contraire ce qui sépare les deux hommes. Chomsky - comme
Thion - ne veut pas admettre que ces événements ont un caractère
voulu, qu'il ne s'agit pas d'exactions isolées qu'expliquerait l'hos-
tilité traditionnelle des paysans envers les gens des villes, mais
d'un meurtre planifié par un régime qui oppose le peuple ancien au
peuple nouveau et qui, tout au long de ses quatre années de pou-
227
L'ÉTAT CRIMINEL

voir, n'a cessé d'épurer son peuple pour le sélectionner en


attachant à chacune de ses victimes 1'étiquette d'un groupe. Ce
que Thion refuse de reconnaître, c'est la « discontinuité vraie »
(Paul Thibaud) du génocide qui place ce régime à part parmi les
États et le disqualifie définitivement 12.
Il ressort de cette controverse que la « stratégie d'ajournement »
menée par les négateurs du génocide cambodgien au nom de la
vérité historique est une méthode perverse de dissuasion et qu'il
faut écouter les premiers rapports des victimes et des témoins qui
eux seuls permettent de percevoir, par le système criminel qu'ils
révèlent, une menace génocidaire et de tenter de la lever : il sera
toujours temps, plus tard, de rectifier le chiffre des victimes.

La preuve du génocide

On estime que 1 à 2 millions de Cambodgiens sur 6 à 7 millions


- environ un habitant sur six - moururent pendant les quarante-
cinq mois où les Khmers rouges furent au pouvoir, assassinés ou
victimes des conditions de vie auxquelles ils furent soumis. Même
si 1' on ne tient pas compte de 1'entrave à la fécondité des femmes
et de la suppression des minorités ethniques et religieuses, cette
destruction partielle du groupe national cambodgien constitue bien
un génocide. Le néologisme « autogénocide » introduit une cer-
taine confusion - « endogénocide » serait plus précis -, dans la
mesure où il sous-entend un comportement suicidaire, alors qu'il
s'agissait d'une politique de réduction par la sélection: les Khmers
rouges se vantaient de n'avoir besoin que d'un million de jeunes
gens idéologiquement sûrs pour construire le nouveau Cambodge.
De même, 1'exclusion des groupes politiques dans 1'énumération
des groupes concernés par la Convention interdirait, estiment cer-
tains juristes, de parler de génocide. Mais les Khmers rouges iden-
tifièrent au sein du groupe national des sous-groupes artificiels qui
furent successivement désignés pour être éliminés. Qu'il s'agisse
de la distinction entre peuple nouveau et peuple ancien ou de la
228
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
mise à mort des habitants d'une zone administrative, on ne saurait
parler de groupes politiques. Ces personnes étaient seulement
jugées irrémédiablement corrompues. Elles furent triées et même
marquées ; elles furent avilies et déshumanisées, puis exécutées
rationnellement, de la façon la plus efficace et la plus économique.
Les soldats et les cadres Khmers rouges parlaient de « disperser
hors de la vue » ou de « disperser jusqu'au dernier » les membres
de ces groupes dont ils refusaient 1' existence et qui devaient être
soumis à une «dissolution sociologique», c'est-à-dire être physi-
quement éliminés. Les autres qu'on avait laissés survivre pour les
utiliser comme main-d' œuvre servile furent soumis à des condi-
tions de vie qui entraînèrent leur mort par excès de travail, suicide,
sous-alimentation, maladie et manque de soins médicaux. Ce
« traitement » du peuple nouveau reposait sur le principe de sélec-
tion naturelle.
Sans se référer à aucun modèle, les Khmers rouges employaient
un vocabulaire révélateur. Certaines formules reviennent sans cesse
dans les séances de rééducation politique : maîtrise, purification,
épreuve, initiative, travail, production. Elles illustrent ce que Jean-
Pierre Faye appelle le« bougé des mots». Les personnes tuées une
à une dans les coopératives « partagent deux mètres de rizière » ou
«vont faire de l'engrais». Elles subissent un« traitement spécial»
de« regroupement sous les arbres» ou« vont construire une mai-
son dans la montagne». L'explication donnée à la condamnation à
mort systématique lors des séances d'accusation était : « nous pré-
férons abattre dix amis plutôt que de garder un ennemi en vie » ;
«quand l'herbe nuisible pousse, il faut la détruire en la déracinant
complètement».
Outre la destruction partielle du groupe national, des groupes
cités par 1'article II de la Convention furent totalement ou partielle-
ment détruits. Le groupe religieux bouddhiste fut anéanti en tant
que tel. Le haut clergé fut assassiné, les bonzes chassés de leurs
monastères, tués ou contraints à se défroquer et à se livrer à des
travaux manuels, ce que leur religion leur interdit. Les temples et
les représentations du Bouddha furent détruits ou profanés.
Le pali, langue des bouddhistes khmers, fut interdit ainsi que
les prières, les méditations et toute forme de culte. Avant 1975,
229
L'ÉTAT CRIMINEL

60000 moines vivaient au Cambodge. Après 1979, on dénombra


moins de 3 000 survivants. Les autres avaient été tués ou préfé-
raient ne pas révéler leur identité, surtout ceux qui avaient dû se
marier. La Constitution du Kampuchéa démocratique décréta la
suppression des minorités et interdit toute manifestation d'appar-
tenance ethnique. Cette éradication des groupes ethniques et reli-
gieux frappa plus lourdement les Cham.
Une Commission de documentation sur le Cambodge dirigée par
David Hawk et constituée de réfugiés, de spécialistes des droits de
1'homme et de juristes, travaille depuis 1982 sur les crimes perpé-
trés par les Khmers rouges. Cette commission dispose de centaines
d'heures d'enregistrement des témoignages des survivants recueil-
lies dans les camps de Thai1ande, aux États-Unis et au Canada; des
photographies des centres de torture et d'exécution, des chamiers
et des temples détruits ; des archives de Tuol Sleng et de la corres-
pondance entre le Bureau politique du Comité central du Parti
communiste et les responsables de ce centre ; des émissions de pro-
pagande de radio-Phnom Penh qui exposent le délire idéologique
des dirigeants Khmers rouges [1, t. I, p. 137-154]. En 1986, le gou-
vernement australien presse les ministres de l'Organisation du Sud-
Est asiatique d'envisager la constitution d'un tribunal international.
A New York, des survivants des génocides du xxe siècle, Cambod-
giens, Juifs et Arméniens, dont Élie Wiesel, David Hawk, Dith
Prean, Haing Nor- qui interprète le rôle de Prean dans La Déchi-
rure -, Ross Vartian - président de 1'Assemblée nationale armé-
nienne -, demandent aux nations d'utiliser pour la première fois
dans 1'histoire les dispositions de la Convention sur le génocide
pour punir les coupables de ces« crimes haineux».
Tous les éléments sont en effet réunis pour permettre à des histo-
riens et à des juristes de dresser un réquisitoire contre 1'État du
Kampuchéa démocratique, pour l'inculper de génocide et pour exi-
ger la traduction de ses principaux responsables - les membres du
Bureau politique, tout le Comité central, les commandants mili-
taires, les fonctionnaires dirigeant le réseau de centres de torture et
d'exécution - devant un tribunal international, en application de
l'article IX de la Convention. Mais l'ONU n'a jamais soulevé
1'hypothèse d'un génocide commis par les Khmers rouges. Ni
230
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

1'État du Kampuchéa démocratique, ni des individus n'ont été


amenés à répondre de crimes contre l'humanité ou même de viola-
tions des lois internationales. Au contraire, en septembre 1979,
l'Assemblée générale de l'ONU vote l'admission en séance des
Khmers rouges comme représentants du Cambodge. La commu-
nauté internationale préfère voir dans les Khmers rouges les déten-
teurs d'une souveraineté nationale plutôt que les responsables d'un
génocide. En 1980, Khieu Samphan est le porte-parole des Khmers
rouges à l'ONU. Interrogé à plusieurs reprises et pendant dix ans
sur les accusations de meurtre de masse, il ne varie pas dans ses
propos et nie tout en bloc. Il reconnaît seulement quelques abus et
quelques erreurs, 3 000 personnes disparues, mais il nie la volonté
politique d'extermination : la plupart des morts seraient imputables
aux Vietnamiens et à leurs agents khmers. Le siège des Khmers
rouges est maintenu à l'ONU en 1982 avec le soutien d'une majo-
rité des membres de 1'Assemblée générale.

Le Cambodge après 1979

Après 1' occupation du Cambodge par le Viêt-nam, des milliers


de réfugiés fuient vers la Thaïlande qui, à partir d'octobre 1979,
accepte d'ouvrir sa frontière. Des camps sont installés sous la res-
ponsabilité du gouvernement thaïlandais, du Haut-Commissariat
aux réfugiés, de 1'UNICEF et du CICR. Les centres d'hébergement
reçoivent tous les réfugiés et, dans la confusion, une partie de
1'armée des Khmers rouges se replie en Thaïlande. La « libéra-
tion» par le Viêt-nam est une occupation et le régime dirigé par
d'anciens cadres Khmers rouges repentis est une autre forme de
communisme. Des épidémies se développent, la famine s'installe
et, en juillet 1979, Heng Samrin fait appel à l'aide internationale
en affirmant que, sans elle, 2,5 millions de Cambodgiens mourront.
Cet appel suscite un élan humanitaire exceptionnel, entretenu par
des considérations stratégiques et politiques: la famine est imputée
au Viêt-nam dont le régime avait déjà provoqué l'exode des boat
231
L'ÉTAT CRIMINEL

people. On parle de «tragédie insondable», d'« holocauste


moderne». L'opinion publique internationale, qui s'était tue quand
le génocide se déroulait, fait tardivement sa crise de conscience. La
télévision lui montre que le Cambodge est un charnier et que les
survivants vivent dans des conditions dégradantes dans les camps
thaïlandais. On apprend que le génocide se poursuit dans les zones
contrôlées par les Khmers rouges à 1' ouest et au sud du pays où des
milliers de personnes sont parquées sans vivres et sans secours.
François Ponchaud accuse le Viêt-nam de commettre au Cambodge
un « subtil génocide » : limitation du culte bouddhiste, uniformisa-
tion des esprits et des vêtements, atteinte aux libertés individuelles,
ouverture de prisons politiques. On parle de camps Khmers rouges
en Thaïlande, de détournement massif de 1' aide humanitaire dans
ces camps et au Cambodge. La confusion est extrême, les informa-
tions contradictoires, les inexactitudes nombreuses : la plupart des
journalistes qui écrivent alors sur le Cambodge ignorent son his-
toire et sa culture. C'est alors que Phnom Penh déclare que la
menace de famine a été exagérée et le risque surestimé, car la
cueillette et la pêche ont permis aux Cambodgiens de se nourrir.
Le programme de secours au Cambodge avait été le plus important
jamais organisé jusqu'alors: plus d'un milliard de dollars en trois
ans pour une population de moins de 6 millions d'habitants. Mais,
si 1' aide humanitaire a sauvé des réfugiés et des habitants du Cam-
bodge, on doit reconnaître qu'elle a consolidé le régime de Heng
Samrin, renforcé le contrôle du Viêt-nam sur le Cambodge et per-
mis aux Khmers rouges de maintenir des foyers de résistance.
Pol Pot se dit malade et s'efface. Khieu Samphan occupe la pre-
mière place dans le Parti du Kampuchéa démocratique qui rem-
place en 1981 le PCK dissous. Sihanouk se rend à Pékin, dénonce à
la fois les bouchers Khmers rouges et 1' occupation vietnamienne. Il
crée en mars 1981 le Front uni national pour un Cambodge indé-
pendant, neutre, pacifique et coopératif qui participe avec les
Khmers rouges et d'autres opposants à Heng Samrin à un gouver-
nement de coalition qui détient le siège du Cambodge à l'ONU.
Pourtant, les assassins de Ta Mok continuent à tuer des villageois
et à mener une guérilla dans les forêts.
Après le retrait des troupes vietnamiennes et l'installation, au
232
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

terme des accords de Paris d'octobre 1991, d'un nouveau gouver-


nement présidé par Norodom Sihanouk et auquel participe Khieu
Samphan, les Khmers rouges contrôlent encore 15% du territoire
cambodgien le long de la frontière thaïlandaise. L'exploitation des
gisements de rubis et des bois précieux leur assure une indépen-
dance économique. Dans les zones «libérées», l'ordre est le même
qu'il y a vingt ans, fondé sur la terreur et le culte de la terre et de
1'eau. En 1992, Pol Pot, qui demeure le chef des Khmers rouges,
définit sa stratégie. Elle n'a pas changé: offensive politique par la
propagande dans les campagnes et l'entretien de la haine des Viet-
namiens; avancée militaire en tenaille sur Phnom Penh. Retranchés
dans leurs sanctuaires, les Khmers rouges narguent les Nations
unies en multipliant les obstacles à 1'application des accords de
Paris et en refusant de se laisser désarmer par 1'Autorité provisoire
des Nations unies au Cambodge (APRONUC) créée par le Conseil
de sécurité en février 1992.
L'intervention de l'ONU fut ici exemplaire. Elle révéla que les
Khmers rouges ne constituaient pas une force capable d'enrayer le
processus de maintien de la paix. Entre les élections de mai 1993 et
la proclamation de la Constitution en novembre, sous la protection
de 1' ONU, la volonté du peuple cambodgien s'est exprimée et les
Khmers rouges ont été marginalisés. Leur pouvoir de nuisance
demeure cependant intact et ils semblent à la fois patients et réso-
lus à reprendre le pouvoir. Il est paradoxal de constater que le lieu
où l'ONU a démontré sa capacité de contribuer au maintien de la
paix est justement celui où, quinze ans auparavant, s'est déroulé le
seul génocide postérieur à la Convention de 1948, un génocide
qu'elle n'avait su ni prévenir ni sanctionner.
4

Génocides
en Union soviétique?

Le titre de ce chapitre -le point d'interrogation, le pluriel et


l'inclusion dans les génocides du xxe siècle- ouvre une contro-
verse. Les génocides juif, tzigane, arménien et cambodgien furent
perpétrés dans un intervalle de temps limité - moins de quatre
ans-, dans une conjoncture précise- pendant ou au terme d'une
guerre. La vague criminelle soviétique, au contraire, traverse le
siècle et s'étend sur deux continents. Elle s'abat sur un pays qui,
pendant quarante ans, est 1'une des deux grandes puissances du
monde. Le nombre des victimes civiles de ce régime, c'est-à-dire
des person11es tuées délibérément par 1'État, se chiffre en millions.
On a même parlé de dizaines de millions de victimes, un chiffre
tellement élevé qu'il semblait incroyable. Cette attitude sceptique a
indirectement coûté la vie à bien des personnes en les privant du
soutien d'une opinion publique mondiale indignée. Elle a Fenforcé
la conviction des dirigeants soviétiques qu'ils pouvaient tout faire
chez eux pourvu que le secret fût préservé. Ce constat d'un drame
immense aide à lever le soupçon de banalisation du génocide qui
pointe dès que s'ébauche une comparaison entre les deux totalita-
rismes qui marquèrent ce siècle, même si 1'on souligne les pro-
fondes dissemblances idéologiques et structurelles entre le nazisme
et le communisme soviétique. Pour présenter un panorama des
crimes soviétiques, il faudrait recourir à un concept nouveau,
comme celui de « démocide » que propose Rummel, un concept
englobant les morts des massacres, exécutions, déportations, relé-
gations et réclusion dans des camps de travail, et n'excluant que
234
LES GÉNOCIDES DU XX• SIÈCLE

les victimes des combats de la guerre civile et de la Seconde


Guerre mondiale. Dans cet amalgame de meurtres, un ou plusieurs
génocides furent-ils perpétrés? L'attitude des représentants sovié-
tiques qui participèrent à la rédaction de la Convention le laisserait
supposer. Ils insistaient sur la nécessité d'isoler les «fascistes»
nazis comme seuls auteurs d'un génocide et refusaient l'inclusion
des groupes politiques dans la liste des groupes concernés. Ce
n'était pas le seul spectre de Katyn qui les amenait à redouter
l'effet boomerang de la Convention, mais la connaissance qu'ils
avaient d'une histoire immédiate de leur régime lourde de forfaits.
Le point d'interrogation placé à la fin du titre n'exprime de doute
que sur le caractère pluriel du mot« génocide». Les soviétologues
portent à de nombreuses reprises et pour des événements différents
1'accusation de génocide, une accusation fondée pour chaque cas
sur des arguments recevables. Bien souvent cependant, les preuves
sont insuffisantes et il conviendrait plutôt de parler de situation
génocidaire où 1'on peut identifier des composantes du génocide,
mais où des éléments essentiels permettant de prononcer cette
incrimination font défaut. Il importe en effet de distinguer le sub-
stantif et 1'adjectif. Le substantif « génocide » suppose, répétons-
le, l'action délibérée d'un gouvernement qui produit, de façon pré-
visible, une perte massive de vies. C'est un crime particulièrement
haineux de liquidation physique de groupes identifiables et d'une
ampleur telle qu'il menace la survie de ce groupe. Enfin, c'est un
fait accompli: un génocide a eu lieu; on ne l'identifie que lorsqu'il
est consommé, ou presque. L'adjectif« génocidaire »,au contraire,
«se réfère simplement aux politiques et pratiques associées au
génocide» [12, p. 64]. Cette forme adjective identifie aussi une
tendance, un ensemble d'indices qui permettent de craindre
l'accomplissement d'un génocide. Lorsqu'un meurtre collectif est
en train de se commettre, l'usage de cet adjectijfonctionne comme
un système d'alerte signalant un groupe en danger de génocide.
Un acte ou une politique ne peuvent être considérés comme géno-
cidaires que s'ils sont dirigés contre un groupe spécifique avec
l'intention de le détruire comme tel. Cette mise au point séman-
tique permet de distinguer les trois systèmes criminels qui ont
perpétré un génocide - nazi, jeune-turc et Khmers rouges - et ceux
235
L'ÉTAT CRIMINEL

qui ont préparé ou commencé d'exécuter des meurtres collectifs


présentant certaines des composantes de ce crime et qui feront
1'objet de la prochaine partie de cet ouvrage. A la charnière entre
ces deux ensembles criminels, le gouvernement dirigé par le Parti
communiste de l'Union soviétique qui priva de vie des millions de
ses citoyens, des victimes qui n'étaient ni les combattants d'une
guerre ou d'une révolte, ni des criminels et qui n'étaient «cou-
pables » que d'appartenir à un groupe ethnique, religieux, national,
social ou politique ou d'être les parents, enfants ou amis de ces
non-coupables. Plus de la moitié moururent dans des camps ou des
colonies de «travail correctif», des lieux où l'on ne meurt pas de
mort naturelle et exceptionnellement de vieillesse.
L'ouverture des archives de l'ex-URSS est encore partielle,
puisque les archives du KGB et les archives présidentielles sont
encore inaccessibles. On dispose néanmoins d'un «corpus statis-
tique » (Nicolas Werth) qui permet de faire provisoirement le point
sur plusieurs des questions posées par la répression en URSS et, en
particulier, de réviser à la baisse les chiffres initialement avancés.
En effet, les premières statistiques avaient été faites à partir de
recoupements et d'extrapolations fondées sur 1'étude de la crois-
sance démographique et sur les témoignages d'opposants ou
d'anciens détenus. Robert Conquest [156] ou Alexandre Soljenit-
syne [ 169] estimaient à plusieurs dizaines de millions les victimes
du stalinisme : il y aurait eu à la fin des années trente une dizaine
de millions de personnes dans le Goulag. Conquest pensait que la
moyenne des détenus se situait autour de 8 millions par an de
1937 à 1953 et que la mortalité annuelle était d'environ 10%. Il
concluait que 12 millions de personnes étaient mortes dans les
camps de 1937 à 1953. En ajoutant à ce chiffre celui des victimes
de la collectivisation et de la famine, Conquest parvenait à un total
proche de 20 millions de morts. Ces chiffres, avancés dans les
années soixante-dix, avaient alors été contestés par plusieurs sovié-
tologues, mais les plus célèbres dissidents soviétiques, en particu-
lier Alexandre Soljenitsyne et Roy Medvedev [ 164], avaient
confirmé les estimations de Conquest, en les considérant même
inférieures à la réalité. Soljenitsyne parlait de 70 millions de per-
sonnes envoyées dans le Goulag et de 15 millions de citoyens
236
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
soviétiques tués en dehors des camps. Il concluait que la répression
stalinienne avait fait plusieurs dizaines de millions de victimes. Or,
les publications récentes révèlent une population pénale très infé-
rieure à ces estimations et permettent de considérer que le nombre
de personnes tuées en dehors des camps est plus réduit qu'on
ne l'avait initialement craint. «Même "corrigés à la baisse" par
rapport aux extrapolations tirées des témoignages des survivants,
les chiffres froids et nus aujourd'hui exhumés, colonne après
colonne, ne doivent jamais nous faire oublier que chaque unité
représente une vie humaine brisée, mutilée, sacrifiée » (Nicolas
Werth) [170, p. 50].
Pourquoi tous ces morts ? Parce que 1'idéologie marxiste est une
idéologie sans compromis qui affirme détenir la vérité, connaître
le Bien et le Mal, supprimer la misère et l'exploitation de l'homme
par 1'homme et tracer le chemin de 1'égalité et du bonheur. Parce
que après 1917 cette utopie a été incarnée par un État qui a déman-
telé 1'ancienne société pour en construire une autre et éliminer tous
ceux qui s'opposaient à cette reconstruction et que la doctrine
marxiste baptisait «ennemis de classe». Si la théorie s'abstenait
de parler d'élimination physique, elle prescrivait de supprimer les
conditions qui permettaient à cet ennemi d'exister en tant que
classe. Ce concept d'« ennemi de classe » - ou d'« ennemi du
peuple»- autorisa l'anéantissement physique de toute personne
soupçonnée d'être un élément antisoviétique, sans qu'il soit néces-
saire d'établir la preuve de sa prétendue culpabilité. Parce que
l'État s'identifia à un parti. Le mythe du Parti omnipotent, omni-
scient, transcendant était fondé sur la croyance en des forces histo-
riques qui, au nom du progrès et de la liberté, exigeaient des sacri-
fices humains. Parce que se succédèrent au pouvoir suprême deux
« mangeurs d'hommes » différents, mais tout aussi déterminés à
subordonner les moyens à la fin de 1'État : 1'un, Lénine, convaincu
d'agir dans l'intérêt du Parti; l'autre, Staline, résolu à tout pour
s'emparer du pouvoir et le préserver, un génie dans l'art du men-
songe et du crime. Par une tragique inversion de sens, le commu-
nisme soviétique, qui promettait aux masses un« avenir radieux»,
dériva vers les pires excès. Pendant les trois quarts de siècle que
dura cet interminable cauchemar, 1'État communiste renversa des
237
L'ÉTAT CRIMINEL

obstacles successifs, les premiers réels, imposés à Lénine par la


conjoncture, les autres fictifs, nés du cerveau criminel de « l'Égo-
crate ». Ils n'avaient ni l'un ni l'autre la moindre considération
pour la nature humaine de ces obstacles. Après la mort de Staline,
la machine ne s'arrêta que lorsqu'il fallut bien constater que l'uto-
pie n'avait détruit tant d'hommes que pour engendrer du vide.

Le communisme de guerre et la NEP

La situation des bolcheviks, six mois après octobre 17, semble


désespérée. Le pays est en pleine anarchie, la guerre civile fait
rage, le peuple se soulève. Pour sauver la révolution, Lénine
reconstitue « 1'État avec ses organes de force traditionnels : armée
et police [ ... ] les révolutionnaires vont céder le pas à des adminis-
trateurs ponctuels et autoritaires» [155, p. 99]. Dans les cam-
pagnes, les bolcheviks créent artificiellement deux groupes : les
pauvres et les koulaks. Des commandos ouvriers aidés par les
comités de pauvres sont envoyés saisir les produits agricoles. Ils ne
laissent aux paysans que le nécessaire pour vivre et ensemencer.
Dès 1917, une Commission extraordinaire panrusse - la Tcheka -
est créée, dont les pouvoirs sont étendus après 1' attentat contre
Lénine en août 1918. La Tcheka est, selon la formule de son chef,
Dzerjinski, « la direction raisonnée de la main vengeresse du prolé-
tariat révolutionnaire » contre les ennemis du peuple et de la révo-
lution [165, p. 33]. Elle ne combat pas des individus mais des
groupes entiers, des classes sociales : bourgeoisie, aristocratie,
clergé, koulaks. La création de la Tcheka inaugure le règne de
l'utopie : «la dictature du prolétariat doit faire naître l'individu
communiste du matériel humain de 1'époque capitaliste » (Boukha-
rine). Tel est l'esprit de la Terreur rouge ordonnée par l'État pour
inspirer la peur. De 1918 à 1922, fanatiques et cruels, les hommes
et les femmes de la Tcheka perquisitionnent, arrêtent, fusillent,
individuellement ou en masse, avec ou sans jugement. Dans ce der-
nier cas, la sentence est presque toujours la mort, baptisée« mesure
238
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE

suprême de protection sociale» [169, t. 1, p. 241]. Cette répression


joue son rôle et, au prix de centaines de milliers de morts, la révo-
lution est sauvée. Ce chiffre ne tient pas compte des victimes de la
famine provoquée en 1922 et 1923, surtout en Ukraine, par les
réquisitions de blé.
«L'écrasement de l'insurrection des cosaques du Don, qui a
éclaté au printemps-été 1919, prend les formes d'un génocide»,
affirment Helier et Nekrich qui se réfèrent à un document du
Comité central du parti bolchevique ordonnant de mener « comme
seule guerre juste, la guerre la plus impitoyable contre toutes les
couches supérieures des cosaques, au moyen de leur extermination
totale» [160, p. 73]. Un tel ordre est bien de nature génocidaire,
mais il ne suffit pas à affirmer le génocide, pas plus qu'en d'autres
occasions les ordres d'annihilation ou d'extermination des « enne-
mis de la révolution » dans les territoires occupés ou réoccupés par
les bolcheviks au cours de la guerre civile. Le massacre des
cosaques du Don- comme les pogroms de Juifs en Ukraine perpé-
trés par les partisans de Petlioura ou par les Blancs - est un des
événements tragiques de ces années d'anarchie où des armées et
des bandes se déchirent et où la famine et la misère font à elles
seules des millions de morts qui s'ajoutent aux 4 millions de la
Guerre mondiale. Ces meurtres collectifs ne peuvent être qualifiés
de génocide, car il n'y eut pas pour les produire la volonté d'un
État qui les aurait organisés.
Ayant rassemblé l'essentiel des parts de l'ancien Empire russe
en un ensemble fédéral centralisé dans lequel, croit-il, se dissoudra
l'esprit nationaliste, Lénine annonce une série de mesures- arrêt
des réquisitions, liberté pour les paysans de disposer de leur pro-
duction en échange d'un reversement partiel de celle-ci à 1'État
selon un prix fixé - qui constituent la « Nouvelle Politique écono-
mique» (NEP). Ces mesures libérales favorisent l'émergence
d'une classe de petits fermiers propriétaires, produisant et échan-
geant pour le plus grand bien d'une économie ruinée par les réqui-
sitions. En 1927, le niveau de production, aidé par des conditions
climatiques favorables, rejoint celui de 1913 : 70 millions de
tonnes de blé, un cheptel reconstitué. L'URSS exporte du blé.
Mais le système des camps de travail institué en juillet 1918,
239
L'ÉTAT CRIMINEL

système d'esclavage organisé, devient une institution et les révoltes


continuent à être matées par une répression féroce. Progressive-
ment, après la maladie puis la mort de Lénine, Staline prépare la
voie vers un pouvoir absolu. Au nom de la NEP, il écarte la gauche
du Parti et s'allie provisoirement à la droite. Mais, au cours de
l'hiver 1927-1928, une disette, en partie produite par un abaisse-
ment autoritaire du prix du blé, inquiète le Parti qui se souvient de
ce qui arriva en 1917 quand les ouvriers avaient faim. Au lieu de
ramener les tarifs à leur ancien taux, le Parti décide la confiscation
des réserves des spéculateurs qui stockent les céréales. En fait,
confiscations et réquisitions se confondent. Un tournant décisif
s'annonce qui rompt avec les principes de la NEP. La récolte de
1928 est médiocre, surtout en Ukraine, les achats de céréales
inférieurs aux chiffres escomptés. « A nouveau le problème des
moyens à utiliser pour faire pression sur la paysannerie se pose
[ ... ] la guerre de classe fait rage à la campagne opposant, non pas,
comme on 1' avait espéré, paysans sans terre et propriétaires, mais
l'ensemble de la paysannerie au Parti» [155, p. 224]. En avril
1929, la XVIe conférence du Parti approuve le premier plan quin-
quennal qui prévoit 1'utilisation de toutes les ressources pour
l'industrialisation du pays, décision qui entraîne nécessairement la
suppression de l'économie de marché et la collectivisation. Pour
créer dans ce délai de cinq ans une industrie lourde, il faut en effet
des machines, des brevets et des experts, c'est-à-dire des devises,
que 1'État ne peut se procurer que par 1'exportation de matières
premières, et d'abord de blé. En outre, la planification suppose une
concentration des moyens de production entre les mains de 1'État,
une centralisation et un développement de la bureaucratie, donc le
passage au totalitarisme. L'adoption de ce plan consacre également
la victoire politique de Staline qui écarte alors la droite du Parti
pour appliquer le programme demandé par la gauche.

240
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE

La collectivisation et la « dékoulakisation »

L'application du Plan bouleverse les structures de la société


rurale qui représente les deux tiers de la fédération soviétique. La
NEP avait préservé la nature individualiste du paysan russe. En
1929, les fermes d'État- ou sovkhozes, dont la production est
directement destinée à 1'État - et les coopératives - ou kolkhozes,
où les paysans mettent en commun leurs terres et leurs moyens de
production- cultivent moins de 3% des surfaces arables et n'ont
pas de moyens mécaniques. La collectivisation est conçue à 1'ori-
gine comme une opération dirigée contre les koulaks, mais aussi
comme une mesure progressive devant concerner au terme du plan
quinquennal 20 % des terres. Pourtant, en janvier 1930, le Comité
central du Parti décide une collectivisation immédiate et totale,
c'est-à-dire la suppression des avoirs fonciers de 25 millions de
familles paysannes et la création de 250 000 coopératives et fermes
d'État auxquelles doivent être transférés les terres, le bétail et le
matériel agricole enlevés aux paysans. Pour y parvenir, le Parti
envoie dans les campagnes des commissions de militants endoctri-
nés qui considèrent le paysan comme un ennemi de classe. Aidées
par un réseau d'espions, ces commissions ont pour objectif de
démasquer les koulaks, accusés de saboter la tâche grandiose de
construction du socialisme.« Nous sommes passés de la limitation
des activités de classe des koulaks à la liquidation des koulaks en
tant que classe», explique Staline. Appuyées par la police, l'armée
et un appareil de propagande qui tente de rendre volontaire cette
collectivisation forcée, les commissions ont carte blanche pour tuer
les koulaks et leurs familles ou les déporter soit en Sibérie soit sur
le premier grand chantier de 1' Archipel du Goulag, le Bélomorka-
nal qui unit la Baltique à la mer Blanche, où ils meurent de faim,
de froid ou d'épuisement.
Les koulaks - en fait estimés à 4 % de la paysannerie, les riches
propriétaires ayant été tués au cours de la guerre civile - sont défi-
nis comme tels sur des critères imprécis : la surface cultivée, le
241
L'ÉTAT CRIMINEL

cheptel, les revenus, le nombre d'ouvriers agricoles employés. En


réalité, ce sont les paysans qui, au cours de la NEP, se sont révélés
les plus productifs - donc les meilleurs cultivateurs - et qui sont
souvent dénoncés par des voisins jaloux de leur réussite, que 1'on
baptise koulaks. La définition reste vague, ce qui permet aux
commissions, aux brigades de propagande, à la Guépéou (GPU)-
qui a succédé à la Tcheka - de liquider en tant que tel, d'exterminer
en tant que «classe sociale» ou «ennemi du peuple» n'importe
qui. En même temps qu'elles « dékoulakisent », les commissions
collectivisent tous les biens des autres paysans, jusqu'à leurs mai-
sons et leurs vêtements. Devant la résistance passive des paysans,
qui se manifeste surtout par 1'abattage du bétail, le Parti amorce
vite un repli. Le 2 mars 1930, la Pravda publie un article de Staline
qui dénonce le « vertige du succès » et met en garde les commis-
sions qui, par un excès de zèle, ont perdu le sens de 1'équilibre.
Avec un cynisme calculé, Staline rappelle que, si l'élimination des
koulaks est nécessaire, Lénine avait expliqué que la collectivisa-
tion devait être volontaire. Un décret autorise alors les paysans
de classe moyenne et les paysans pauvres à quitter les fermes col-
lectives, ce qui entraîne la fuite de la moitié des paysans de
ces fermes. Puis, un autre décret leur permet de posséder dans
ces fermes un lopin de terre et une vache, ce qui en ramène une par-
tie. Mais la pause est brève et la collectivisation reprend en 1931,
plus progressive mais inexorable. En 1932, 61 % des exploitations
agricoles sont collectivisées; en 1937, la collectivisation est totale.
La « dékoulakisation » a fracturé 1' « épine dorsale du peuple
russe » (Soljenitsyne). Elle était un prétexte pour contraindre les
paysans à entrer dans les systèmes d'exploitation collective, en fait
à les attacher à nouveau à la terre, soixante-dix ans après l'aboli-
tion du servage. L'un des principes directeurs de la destruction des
koulaks était l'imposition de quotas pour chaque région et même
chaque village. Les commissions devaient arrêter un nombre donné
de prétendus koulaks et les listes étaient établies sur place. Les
koulaks avaient cessé d'être des hommes. On pouvait à discrétion
les tuer ou les emmener, eux et leurs familles, en wagons scellés
vers la Sibérie, 1'Oural et le Kazakhstan.
Le bilan est effrayant. Staline le reconnut plus tard devant Chur-
242
LES GÉNOCIDES DU xxc SIÈCLE
chili, en août 1942. Il chiffrait à 10 millions le nombre des paysans
tués ou déportés 13 • Ce chiffre était identique aux premières consta-
tations des soviétologues : ils estimaient que 10 à 11 millions de
personnes avaient été éloignées de leurs villages par la dékoulaki-
sation; qu'un tiers avaient été tuées sur place, un tiers déportées en
exil, un tiers envoyées dans des camps de travail ; enfin qu'une par-
tie des déportés étaient morts pendant le transfert. Au Kazakhstan,
où la collectivisation frappait une population nomade et s'associait
donc à une sédentarisation forcée, il y aurait eu en 1930 un million
de morts sur une population de 4 millions. Le recensement de 1939
enregistra une chute de 21 % de la population kazakhe par rapport
à 1926 [ 157, p. 190; 168, p. 6-7]. Les Kazakhs avaient répondu à
la contrainte en abattant leurs bêtes, mais la famine avait brisé leur
résistance. Staline retint la leçon : la famine pouvait être une arme
contre un soulèvement rural.
En 1988, Ambartsoumov écrivait dans les Nouvelles de Moscou:
« Cela équivalait à un génocide, entre 5 et 10 millions de personnes
mortes durant la collectivisation forcée du début des années
trente» [167, p. 85]. «Omettre cette tuerie d'environ 15 millions
de paysans soviétiques, en partie massacrés sur place, en partie
progressivement détruits dans des camps de travail forcé, serait
affaiblir et même vider de son sens le concept juridique de géno-
cide», conclut Lyman Legters [12, p. 65]. Même si ce chiffre de
15 millions est certainement excessif, comment ne pas poser
la question d'un génocide? Certes, les documents d'archives
aujourd'hui disponibles font état de chiffres nettement plus faibles :
381 026 familles, soit 1 803 392 personnes « dékoulakisées » en
1930-1931. En 1932, 1 317 022 koulaks étaient recensés dans les
camps de travail, ce qui laisse supposer que 500 000 personnes sont
mortes au cours du transfert. Il n'est cependant pas fait mention
dans ces documents des personnes tuées sur place ou simplement
envoyées en exil. D'autre part, alors que les premiers koulaks,
dénommés« colons spéciaux», sont livrés à eux-mêmes et que la
mortalité dans ces « villages de travail » est élevée -jusqu'à 14 %
pour 1'ensemble, 50 % pour les enfants de un à six ans -, à partir de
1934 les villages de travail - encore appelés « zones spéciales » -
sont réorganisés et les « colons spéciaux » sont employés dans des
243
L'ÉTAT CRIMINEL

exploitations agricoles ou forestières ou dans 1'industrie. Le taux


de mortalité s'abaisse alors nettement. Enfin, entre 1932 et 1940, le
flot de ces colons spéciaux ne tarit pas avec la fin de la collectivi-
sation: 2176 791 personnes déportées [170, p. 44-46].
Ce n'est pas sur les chiffres que se fonde la conviction de géno-
cide. Dans ce cas précis de la« dékoulakisation », 1'État, qui fonde
son idéologie sur le principe de classe, fabrique une classe fictive,
jugée hostile au prolétariat et rebelle au socialisme, qu'il désigne
comme cible à ses sbires afin que chacun des membres de ce
groupe soit anéanti comme tel, et il introduit un concept original
dans l'application de ce programme: l'imposition de quotas. Une
politique ne peut être considérée comme génocidaire que si elle est
dirigée contre un groupe spécifique avec 1'intention de le détruire
comme tel. Or, c'est ici le cas. Des moyens génocidaires ont donc
été employés contre les prétendus koulaks pour contraindre les
autres paysans à la collectivisation. S'agit-il d'un génocide? La
question doit être posée. En revanche, lorsqu'on examine un aspect
particulier de la collectivisation forcée, la famine organisée en
Ukraine en 1932-1933, on peut répondre positivement et parler de
génocide.

Génocide par la famine en Ukraine

« Il apparaît avec certitude qu'une accusation de génocide peut


être portée contre l'URSS pour ses crimes en Ukraine. Telle était,
tout au moins, 1' opinion du professeur Raphael Lemkin qui prépara
la Convention» (Robert Conquest) [157, p. 272]. «La famine
ukrainienne fut un acte délibéré de génocide, approximativement
du même ordre d'amplitude que le génocide juif de la Seconde
Guerre mondiale, à la fois par le nombre des victimes et par la
souffrance humaine qu'elle engendra» (James Mace) [168, p. 11].
Venant de spécialistes de 1'Union soviétique et du génocide, de
telles affirmations ne peuvent être éludées, d'autant que 1'examen
des faits vient les corroborer.
244
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
Le génocide ukrainien peut être comparé au génocide cambod-
gien. Dans les deux cas, un régime communiste qui se déclare
menacé par un ennemi de classe cherche à détruire partiellement
un groupe national tel qu'il existait antérieurement, à le détruire
comme« facteur politique et comme organisme social» [12, p. 67].
Dans le cas ukrainien, la destruction a été exécutée sur place, en
affamant la population. Cette famine a été organisée et produite par
1'État dans 1'un des pays les plus fertiles du monde que les Sovié-
tiques eux-mêmes appelaient« la corbeille à pain de l'URSS». Les
bolcheviks redoutaient les aspirations nationales ukrainiennes qui
s'étaient manifestées dès 1917. Mais ils avaient accepté après la
guerre civile un compromis: ils accordaient aux Ukrainiens un cer-
tain degré d'identité culturelle, ce qui avait l'avantage de stimuler
l'irrédentisme, c'est-à-dire de préparer l'annexion de l'Ukraine
occidentale. Les dirigeants ukrainiens de la RSS d'Ukraine préser-
vèrent cette identité culturelle comme un substitut à l 'indépen-
dance et demeurèrent des nationalistes, un malentendu que Staline
ne pouvait permettre. En 1928, il attaque. Pour lui, la paysannerie
est le foyer de la tradition nationale et la collectivisation lui paraît
le moyen le plus sûr de briser le nationalisme ukrainien. Contraire-
ment au moujik russe, le paysan ukrainien n'a pas connu le ser-
vage. Fermier libre, il a un sens aigu de la propriété de la terre qu'il
cultive. Aussi, la collectivisation est-elle menée en Ukraine plus
brutalement qu'en Russie. Conquest estime que, de 1928 à 1932,
1,5 à 2 millions d'Ukrainiens sont déportés et 500 000 massacrés
sur place comme koulaks. En 1932, les trois quarts des fermes pri-
vées ont disparu. Le pouvoir affiche alors sa volonté de « détruire
la base sociale du nationalisme ukrainien». Dans chaque village,
les commissions chargées de détruire les koulaks ferment 1'église
et arrêtent le prêtre et 1' instituteur. Dans les villes, 1' intelligentsia
est emprisonnée, la culture ukrainienne interdite. Les paysans
répliquent en freinant la production. Le gouvernement élève alors
le quota : en 1932, il exige deux fois et demi plus de blé qu'en
1927. En 1930, 1'Ukraine qui produisait 27 % du blé de 1'URSS
avait fourni à l'État 7,7 millions de tonnes (38% du total national)
sur une récolte de 23 millions. En 1931, alors que la surface culti-
vée avait diminué avec la collectivisation et que la récolte prévue
245
L'ÉTAT CRIMINEL

était de 18 millions de tonnes, Moscou avait maintenu son quota,


tout en sachant qu'il était impossible à remplir. Néanmoins, 7 mil-
lions de tonnes avaient été collectées, mais les blés de semence
avaient souvent été confisqués. En mai 1932, le quota est négocié à
6,6 millions de tonnes, mais la moisson est mauvaise. Non seule-
ment Moscou exige le quota, mais il prend des mesures draco-
niennes contre les paysans - les koulaks ou prétendus tels ont dis-
paru et la majorité des fermiers sont des kolkhoziens - qui
signifient une condamnation à mort : une « loi sur 1' inviolabilité de
la propriété socialiste » déclare que tous les biens des coopératives,
dont les récoltes, appartiennent à 1'État, ce qui permet de tuer ou de
déporter les personnes surprises à glaner le blé ou à arracher des
betteraves; une liste noire de villages accusés de saboter les réqui-
sitions est publiée, ce qui entraîne pour les habitants de ces villages
la suppression des crédits, la fermeture des magasins coopératifs,
l'interdiction de tout commerce, donc 1'impossibilité de se procurer
les produits les plus élémentaires. En août, la moisson est entière-
ment réquisitionnée, tout le blé est transporté dans les gares où il
pourrit souvent dans les silos. En octobre, le gouvernement impose
une nouvelle réquisition égale à la moitié de la précédente. Des
brigades viennent piller toutes les réserves dont les blés de
semence. A la recherche du« pain caché», elles traquent les pay-
sans. Au début de 1933, une troisième réquisition donne le coup de
grâce. Puisqu'il y a encore des survivants, il doit y avoir de la nour-
riture, affirment les tortionnaires.
La famine s'installe dès le printemps 1932. Au cours de l'hiver
1932-1933, les villages sont dépeuplés. Leurs habitants sont privés
de tout moyen de subsistance. Ils fouillent le sol à la recherche de
racines, mangent 1'écorce des arbres et les semelles de leurs chaus-
sures. On rapporte des cas de cannibalisme: c'est le lot de toutes
les grandes famines. Les paysans quittent leurs demeures et partent
vers les gares où ils espèrent se procurer de la nourriture et gagner
les villes. Le gouvernement exige alors que les citoyens sovié-
tiques aient un passeport pour pouvoir séjourner dans les villes, et
il ne le délivre pas aux paysans. Un cordon de soldats aux fron-
tières isole 1'Ukraine de la République de Russie afin de maintenir
le blocus économique. Les autorités s'acharnent sur les paysans et
246
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
leur enlèvent tout moyen de se procurer de la nourriture. S'ils veu-
lent manger leurs animaux domestiques ou chasser, les commis-
sions les précèdent, collectant les peaux de chiens et de chats,
détruisant le gibier, les oiseaux et les nids. Les paysans ukrainiens
meurent de faim à côté de silos pleins de blé gardés par la troupe.
De 1931 à 1933, 1'URSS exporte plus de blé et de beurre que les
années précédentes. Alors qu'au cours de la famine de 1921-1923
des millions de personnes avaient été sauvées par l'aide humani-
taire de 1'American Relief Association, 1'URSS refuse toute aide :
la famine n'existe pas puisque 1'URSS ne peut à la fois exporter
du blé pour acquérir des devises et solliciter l'aide humanitaire.
Elle cache la famine et affiche un masque de prospérité. Un triple
verrou isole l'Ukraine: barrages autour des villes, fermeture de la
frontière - les voyageurs venant de Russie sont fouillés ; ils ne peu-
vent faire entrer des aliments en Ukraine -, enfin blocus des infor-
mations en provenance d'Ukraine. « La terre immense était recou-
verte d'un manteau de silence, et en dehors du petit cercle d'initiés,
personne ne pouvait se faire une idée d'ensemble de la situation.
Un second cordon de silence coupait le pays des contacts avec le
monde extérieur. Les missions étrangères et les correspondants de
presse étaient concentrés à Moscou », écrit Arthur Koestler 14 • Le
secret est préservé. Quand des nouvelles filtrent, elles sont aussitôt
dénoncées comme mensongères. L'URSS s'oppose à l'envoi d'une
commission d'enquête de la SDN mais accueille en septembre
1933 Édouard Herriot venu sceller un accord franco-soviétique. Le
ministre français parcourt, ravi, des villages Potemkine pleins de
policiers souriants. C'est une de ces bouffonneries régulièrement
montées par les régimes totalitaires pour démentir catégoriquement
les « mensonges de la presse bourgeoise ».
Staline savait. Il avait étendu la pratique de la famine provoquée
à d'autres régions, au nord du Caucase où vivaient de nombreux
Ukrainiens, aux cosaques du Kouban qui avaient soutenu les
armées blanches - le nom de « cosaque » était supprimé depuis
1930, une partie avait été déportée, le reste fut affamé en 1932-
1933 -et même aux Allemands de la Volga. C'était bien une
famine politique organisée contre des groupes nationaux qui
étaient ou pouvaient devenir des obstacles à sa volonté de création
247
L'ÉTAT CRIMINEL

d'une nation homogène centrée sur la Russie. La famine ne concer-


nait pas toutes les régions productrices de blé. Elle ne peut être seu-
lement expliquée par des réquisitions insensées. Il n'y eut pas de
famine en Russie centrale, mais seulement dans des républiques
menaçant le projet de centralisation ethnique russe en Union sovié-
tique. D'ailleurs, après la famine, des Russes furent envoyés en
Ukraine repeupler les villages dévastés et ils reçurent des vivres.
En mai 1933, Postychev remplace le premier secrétaire ukrainien,
Skrypnik, accusé de déviation nationaliste. Il explique qu'il a fallu
détruire le nationalisme, car il était responsable des difficultés à
maintenir les quotas. La destruction de la paysannerie ukrainienne
fut menée parallèlement à la décapitation de 1'intelligentsia, à la
russification des villes et à 1' éradication de la religion orthodoxe et
catholique uniate en Ukraine. Elle est donc directement liée à la
solution de la question nationale ukrainienne. En mai 1933,
1'Ukraine a cessé d'être une entité nationale.
Si l'intention de perpétrer ce crime est confirmée par les docu-
ments des archives soviétiques- et elles sont pour l'instant muettes
sur ce sujet 15 -, les paysans ukrainiens ont, en 1932 et 1933, été
victimes d'un génocide. La nature génocidaire du crime est prou-
vée par l'appartenance des victimes au groupe national ukrainien,
même si l'État soviétique a dissimulé derrière le concept de classe
l'identité nationale et religieuse de ces victimes et derrière la col-
lectivisation forcée des pratiques de tamisage ethnique. Du prin-
temps 1932 où commence la famine à mars 1933 où Staline fait
interrompre les réquisitions, sur 20 à 25 millions de paysans ukrai-
niens, 3 à JO millions- 5 millions estiment les historiens qui se
basent sur le trou démographique- sont morts de faim parce qu'ils
étaient paysans et parce qu'ils étaient ukrainiens. En 1933, des
représentants de la presse internationale aidèrent les autorités
soviétiques à cacher la famine en Ukraine 16 • En octobre 1985,
un congrès d'historiens réuni à Kiev dénonçait les « falsifica-
tions bourgeoises » de 1'histoire de la collectivisation de 1' agricul-
ture. Aucun des participants n'évoqua la famine de 1932-1933
[158, p. 329].

248
LES GÉNOCIDES DU XXe SIÈCLE

La Grande Terreur (1936-1938) [156]

La grande purge qui permet à Staline de s'assurer un pouvoir


sans réserve présente trois caractéristiques essentielles : son
ampleur- elle fait des millions de victimes ; sa méthode de confes-
sion publique de trahison et/ ou de sabotage; sa dissimulation der-
rière de grands procès publics qui mystifient 1'Occident, prompt à
accepter l'interprétation soviétique d'un complot organisé par la
direction du Parti et d'un sacrifice nécessaire à 1'accomplissement
d'une grande cause et au progrès de l'économie.
Depuis la révolution de 1917 où quelques milliers de camarades,
les« vieux bolcheviks», s'emparent du pouvoir par leur discipline
et leur audace, le Parti s'est transformé en un appareil bureaucra-
tique centralisé coupé de sa base prolétarienne. Au XVIIe congrès
du Parti qui se tient en janvier 1934, quelques délégués envisagent
de remplacer Staline au poste de secrétaire général. Il réplique par
un coup d'État mené par étapes progressives, mais tout au long
duquel il laisse croire que la responsabilité des excès incombe au
chef du NKVD -l'organisme qui a intégré la GPU -, Ejov, de telle
sorte qu'au plus fort de la terreur les victimes continuent à penser
que Staline n'est pas informé. Or, non seulement il 1'est, mais il
dirige la répression jusqu'au moindre détail, selon une logique par-
faite, avec une cruauté inspirée autant par la peur que par l'esprit
de vengeance. Les listes établies par Ejov sont soumises à son
approbation, les sentences sont préparées à 1' avance par le procu-
reur général Vychinski. Les procès s'emboîtent les uns dans les
autres : les premiers accusés révèlent les activités contre-révolu-
tionnaires de membres du Parti contre lesquels une inculpation est
alors lancée; tous confessent leurs crimes alors que les accusations
sont un fatras d'absurdités et de contradictions et qu'il n'y a pas la
moindre preuve d'un complot contre Staline. Pour qu'ils avouent
des crimes qu'ils n'ont pas commis, ces communistes sont soumis
à une torture physique et mentale, une succession d'interrogatoires
menés sans relâche par plusieurs équipes de policiers, un chantage
249
L'ÉTAT CRIMINEL

sur leur famille. Même invraisemblables, ces confessions produi-


sent le résultat désiré: l'opinion juge qu'il n'y a pas de fumée sans
feu, les accusés sont discrédités par leurs aveux et 1'État montre
son pouvoir. A 1'étranger, on estime les accusations exagérées,
mais on n'imagine pas qu'il s'agisse d'un coup monté, d'un men-
songe organisé. Staline eut le génie de ne se fixer aucune limite
d'ordre moral ou intellectuel dans 1'application de ses méthodes et
leur excès le rendait crédible lorsqu'il récusait ces crimes.
Le système des purges commence en 1933 par l'élimination
d'éléments indésirables du Parti. Une détente s'amorce en 1934,
tandis que Staline met discrètement en place un appareil répressif
dirigé par des hommes qui lui sont dévoués. L'assassinat de Kirov,
le 1er décembre 1934, met un terme à cette période de calme. En
1935, la terreur se développe. Le processus de purge s'accélère en
août 1936 où se déroule le premier des grands procès du Commis-
sariat du peuple de la justice de 1'URSS, le procès du « Centre ter-
roriste trotskiste-zinoviéviste », bloc prétendument dirigé par
Zinoviev et Kamenev. Le deuxième procès, celui du « Centre anti-
soviétique trotskiste», «dirigé» par Piatakov et Radek, a lieu en
janvier 1937, et le troisième, contre le «bloc des droitiers et des
trotskistes antisoviétiques », Boukharine, Rykov et Yagoda, en
mars 1938. Derrière ces procès, la Iejovchtchina frappe des mil-
lions de personnes. La grande purge atteint son point culminant de
mai à septembre 1937. Les chefs de l'Armée rouge- dont Tou-
khatchevski et Iakir- sont arrêtés, jugés et exécutés en juin 1937.
Puis 125 000 personnes, dont la moitié des membres du Parti dans
1' armée de terre et la marine ainsi que les conseillers militaires
envoyés en Espagne, sont arrêtées, souvent avec leurs familles, et
tuées. Au printemps de 1937, une épuration du Parti sans précédent
frappe toutes les républiques et plus particulièrement les cadres
non russes afin de stopper le «mouvement d'indigénisation des
partis nationaux» [155, p. 270]. Le cyclone déracine les vétérans
bolcheviks de la révolution et de la guerre civile et les vieux stali-
niens fidèles à la ligne du Parti, ceux-là mêmes qui ont commis ou
couvert les crimes contre la paysannerie. « Partout les Exécutifs
sont exécutés», écrit Boris Souvarine à cette époque 17 • Au début
de 1938, le Parti est démantelé : 80% des membres entrés dans le
250
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
PC entre 1920 et 1928 sont éliminés. Les survivants sont soumis
par la peur. La tempête se détourne alors vers les citoyens ordi-
naires. Ce n'est pas une terreur chaude, comme celle organisée par
Lénine en pleine guerre civile, mais une terreur planifiée selon le
système des quotas et par un mécanisme de dénonciations en
chaîne contre une population sans défense. Les vagues de persécu-
tions se succèdent. Le NKVD a réparti la population en groupes.
Un certain pourcentage, environ 5%, de chaque groupe doit être
arrêté. Un accusé peut donc passer d'un groupe à l'autre, selon
l'accusation, toujours fallacieuse, qui pèse sur lui, une accusation
qu'il est d'ailleurs prié de formuler lui même. En effet, à son arri-
vée en prison, chacun se voit poser la question rituelle : « Voulez-
vous me dire à quoi vous attribuez votre arrestation?» N'importe
qui peut être arrêté. Il suffit d'avoir été dénoncé, d'avoir un lien, si
ténu soit-il, avec des personnes arrêtées. Toutes les minorités natio-
nales des villes russes, comme les Arméniens et les Lettons
d'Ukraine, tous les groupes religieux, comme les baptistes, les
musulmans, les bouddhistes, les Témoins de Jéhovah, sont élimi-
nés 18 • Au cours de l'été 1937, les prisons sont surpeuplées, les tri-
bunaux travaillent jour et nuit, les procès se déroulent à huis clos et
les sentences de mort sont aussitôt exécutées. Le pays vit dans la
peur et le silence. Staline ne peut aller plus loin. En décembre
1938, il interrompt l'épuration après un dernier raz de marée qui
balaie Ejov et les cadres du NKVD. Au XVIIIe congrès du Parti, en
mars 1939, Staline triomphe. Il n'a plus d'adversaire. De janvier
1937 à décembre 1938, 7 à 8 millions de personnes sont arrêtées,
dont 1 million fusillées et 2 millions mortes en détention, estime
Robert Conquest [ 156]. Les chiffres de Conquest ne peuvent plus
être retenus.« Jusqu'à présent, les archives ouvertes à la consulta-
tion n'ont apporté aucune donnée statistique décisive sur 1'ampleur
des exécutions durant la "Grande Terreur"», observe Nicolas
Werth en 1993. Il précise cependant que, sur le nombre total des
fusillés, on dispose de deux documents soviétiques : selon le pre-
mier, adressé à Khrouchtchev par les responsables de 1'Intérieur et
de la Justice, les différents tribunaux soviétiques ont, de 1921 à
1954, condamné, sur 1'accusation d'« activités contre-révolution-
naires», 3 777 380 personnes, dont 642 980 à la peine capitale; un
251
L'ÉTAT CRIMINEL

second document fait état de 681 692 exécutions - droit commun


et politiques confondus -en 1937 et 1938. On peut donc estimer à
500 000 le nombre des «politiques » exécutés en 1937 et 1938.
Mais aucune donnée statistique ne précise combien de personnes
ont été tuées au moment de 1' arrestation, dans les prisons, ou sont
mortes au cours du transfert vers les camps [170, p. 49-50].
Ce qui est certain, en revanche, c'est que toutes les victimes de la
Grande Purge étaient totalement innocentes des crimes dont on les
accusait. Elles n'avaient commis aucune faute envers cet État cri-
minel qui les persécutait. Elles n'appartenaient à aucun groupe,
même politique, si ce n'est, pour certaines, à un groupe national ou
religieux. Elles furent tuées une à une, froidement, de façon pré-
méditée, sur les ordres d'un État qui avait fixé antérieurement les
quotas des purges. La Grande Terreur est l'exemple d'un massacre
collectif à l'échelle de centaines de milliers de victimes qui ne peut
être qualifié de génocide.

La relégation des peuples

L'ancien commissaire aux nationalités, le Géorgien Iossif Vissa-


rionovitch Djougachvili, dit Joseph Staline, qui, à ce poste, flattait
les préjugés nationaux et protégeait les identités culturelles en
encourageant la pratique des langues nationales, était atteint de
cette maladie que, sur sa fin, dénonçait Lénine : le chauvinisme
grand-russe. Il était obsédé par l'idée que les peuples constituant
la Fédération s'assimileraient dans une structure supranationale
soviétique qui serait en fait une nationalité russe cachée. L'échec
de ce projet justifia, pour lui, des mesures génocidaires qui débu-
tèrent avec le génocide ukrainien et se poursuivirent par la trans-
plantation partielle ou totale de peuples. Si, à propos de chaque cas,
les historiens de chacun de ces peuples concluent volontiers à un
génocide, il est difficile d'identifier chaque transfert comme
un génocide. Certains de ces transferts étaient une mesure straté-
gique : assurer en temps de paix la sécurité des frontières en dépla-
252
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
çant des populations non fiables qui pourraient en temps de guerre
aider 1'ennemi; les autres visaient à prévenir ou punir, pendant ou
après la guerre, une collaboration présumée avec l'occupant.
La liste des peuples relégués est longue [159]. Elle commence
par le déplacement, au début des années trente, des Chinois et des
Coréens d'Extrême-Orient. Puis, pendant dix ans, à partir de 1940,
les « flots de 1'Égocrate » déferlent sur le Goulag, la Sibérie et
1'Asie centrale. Le 17 septembre 1939, 1'Armée rouge envahit la
Pologne; en juin 1940, les Pays baltes; en août 1940, la Bessarabie
et la Moldavie. Dans chaque territoire occupé, 1' armée est suivie
par le NKVD qui dispose de listes d' «·ennemis du peuple» à arrê-
ter, tuer ou déporter. Ainsi 15 000 officiers polonais sont tués dans
trois camps, dont 4 143 à Katyn où, en 1943, les nazis invitent la
presse neutre à examiner les corps des charniers qu'ils viennent de
découvrir. 380 000 Polonais sont déportés de 1939 à 1941 vers la
mer Blanche ou 1'Asie centrale; dans les Pays baltes, 32 000 dépor-
tés ; 10 000 en Bessarabie.
La Seconde Guerre mondiale fait de 18 à 20 millions de victimes
soviétiques : 7 millions sur les champs de bataille, 7,5 millions
tués par les nazis dont 2 millions de Juifs, 1 million de civils
morts de faim en Ukraine pendant 1'occupation nazie, 2 à 3 mil-
lions de prisonniers russes exécutés ou morts dans les camps nazis,
500 000 civils déportés en Allemagne morts du travail forcé. Mais
en URSS, pendant et après la guerre, Staline intensifie les trans-
ferts de population. En août 1941, la totalité des Allemands de la
Volga, dont les familles étaient installées là depuis deux siècles, et
les Allemands ethniques vivant en URSS sont déportés en Sibérie
et au Kazakhstan : au total, 1 225 000 personnes.
Après 1'avance de 1'Armée rouge, à partir de 1944, les « popula-
tions criminelles » de Crimée et du Caucase sont massivement
transportées en Sibérie et en Asie centrale pour avoir collaboré
avec 1'ennemi, alors que ces populations étaient restées dans
1'ensemble loyales envers le pouvoir soviétique : les nazis avaient
tenté d'organiser une collaboration avec les autorités locales et,
lorsqu'ils l'avaient fait, les résultats avaient été médiocres. Par
contre, dans toutes ces régions, des unités de partisans, composées
de minorités nationales, avaient lutté contre 1'occupant. La seule
253
L'ÉTAT CRIMINEL

accusation pouvant être retenue contre ces minorités concerne les


populations d'origine turque. A Berlin, des groupuscules émigrés
s'efforçaient de réveiller les sentiments panturquistes. Mais les
habitants de ces régions n'avaient pas été concernés par ces projets
qu'ils ignoraient totalement. De même, ils ne participèrent pas à
1'enrôlement de quelques membres de leurs nationalités dans les
légions de la Waffen SS. Cette «punition» des peuples fut menée
systématiquement, pour chacun en un ou quelques jours, dans le
secret, sans une ligne dans la presse locale et nationale. Elle fut
précédée de 1' envoi des soldats de ces nations incorporés dans
l'armée soviétique dans des unités de travaux publics. Comme les
hommes étaient absents, la majorité des déportés étaient des
femmes, des enfants et des vieillards. Dans tous les cas, 1'opéra-
tion était soigneusement préparée. La région était encerclée par
1'armée qui acheminait des camions vers les lieux d'arrestation et
les responsables locaux du Parti étaient envoyés sur place pour
organiser le déplacement. Les 17 et 18 mai 1944, 194 000 Tatars
de Crimée sont déportés. Grecs, Arméniens et Bulgares de Crimée
sont déportés avec eux. En novembre 1943, la région autonome des
Karatchaïs-Tcherkesses cesse d'exister : les Karatchaïs sont dépor-
tés, pas les Tcherkesses. Le 23 février 1944, les camions transpor-
tent la totalité des Tchétchènes et des Ingouches qui forment res-
pectivement 50% et 5,8% de la population de cette république qui
cesse d'exister. Les noms des villes sont changés et les Tchétchènes
et Ingouches d'Ossétie du Nord et du Daghestan sont, eux aussi,
déportés. Le 8 mars 1944, tous les Balkars de la république auto-
nome de Kabardino-Balkarie sont envoyés au Kirghizistan et au
Kazakhstan. La république devient kabarde. La même mesure
frappe les Turcs Meskhets, Géorgiens en partie turquisés, qui sont
déportés en Ouzbékistan avec les Lazes d'Adjarie et les Kurdes du
sud de la Géorgie afin d'éviter tout contact de populations musul-
manes avec la Turquie voisine - 86 000 déportés de Géorgie en
1944. La république autonome des Kalmouks est supprimée après
la déportation du 27 au 30 décembre 1943 de 81475 Kalmouks en
wagons de marchandises vers la Sibérie et l'Asie centrale. C'est à
ce propos qu'une controverse divise les historiens allemands, cer-
tains prétendant que les Kalmouks ont effectivement aidé 1' occu-
254
LES GÉNOCIDES DU xx• SIÈCLE
pant. En fait, 3 % des Kalmouks collaborèrent avec les nazis et un
corps de cavalerie kalmouk combattit avec 1'armée allemande. n
n'y eut pas de politique spéciale d'occupation nazie au Caucase.
Les crimes nazis y furent moins nombreux qu'en Ukraine et en
Crimée parce que 1' occupation fut plus brève, mais, comme par-
tout ailleurs, les nazis pratiquèrent la même politique d'asservisse-
ment, de pillage et de crimes [ 166, p. 83 ; chiffres rectifiés d'après
170, p. 46]. Au total, près d'un million de personnes, dont plus de
la moitié étaient des enfants de moins de seize ans, furent transfé-
rées, dans des conditions presque identiques à celles des victimes
de la « dékoulakisation » quinze ans avant, dans des « zones de
peuplement spécial» pour« très graves crimes envers la patrie».
Aucune nécessité militaire n'imposait ces déportations qui eurent
lieu souvent des mois après la réoccupation des républiques. Au
:xxe Congrès de 1956, Khrouchtchev parle de « violations brutales
des principes léninistes fondamentaux de la politique des nationali-
tés de 1'État soviétique » et porte ces « actes arbitraires » au compte
du « culte de la personnalité » de Staline.
Mais la relégation des peuples ne s'arrête pas là. A partir de
1944, exécutions et déportations se succèdent sans interruption
dans une frénésie de nettoyage politique et ethnique. 140 000 Baltes,
36 000 Roumains de Moldavie, 175 000 Ukrainiens occidentaux
accusés de soutenir l'Organisation des nationalistes ukrainiens, un
nombre élevé mais difficile à apprécier de Polonais, de Roumains
de Bessarabie et de Nord-Bukovine, de Tchèques, de Slovaques, de
Bulgares et d'Allemands de Bulgarie, de Hongrois, d'Allemands
de 1'Est et de Japonais de 1'île de Sakhaline sont envoyés, depuis
les territoires conquis par l'URSS après 1939 ou devenus satellites,
dans des «camps de travail correctif» ou des «zones spéciales».
De 1947 à 1949, le fléau revient s'abattre sur les minorités natio-
nales soviétiques, fauchant 57 000 Grecs des rivages de la mer
Noire, 20 000 Arméniens - dont certains étaient volontairement
revenus en Arménie soviétique après 1945 -, 11 700 Géorgiens,
des musulmans de groupes ethniques turcs, des Kurdes, tous
envoyés en Asie centrale et en Sibérie [170, p. 46-47]. n faut enfm
rappeler le sort des 2,3 millions de prisonniers de guerre sovié-
tiques ayant survécu à leur détention en Allemagne et ayant été
255
L'ÉTAT CRIMINEL

rapatriés avec 1'aide des Alliés. 80 % sont tués, déportés en camps


de travail ou exilés, ainsi que les citoyens soviétiques civils
envoyés comme main-d' œuvre forcée en Allemagne. Seuls 20 %
sont autorisés à rentrer chez eux. A ces victimes s'ajoute le million
de morts de la famine de 1946-1947 provoquée par des réquisitions
de blé. Enfin, la propagande antisémite conduite à partir de 1947
devait aboutir à l'élimination ou à la déportation des Juifs, si la
mort de Staline en 1953 n'était pas venue interrompre cette action
programmée. De 1957 à 1967, le Soviet suprême de 1'URSS réha-
bilite une partie des peuples caucasiens et autorise leur rapatrie-
ment. Mais les Allemands de la Volga ne retrouvent que leurs
droits civiques, pas leur république, et les Tatars de Crimée, appe-
lés «citoyens de nationalité tatare résidant antérieurement en Cri-
mée», ne sont pas autorisés à revenir dans leur pays. Ce n'est que
le 14 novembre 1989 que le Soviet suprême vote le plein rétablis-
sement des droits de tous les groupes ethniques déportés en masse,
tout en ignorant la proposition d' Andreï Sakharov d'offrir aux
familles des déportés la possibilité d'un retour au pays.

Le Goulag

Le Goulag- GULAG, Administration principale des camps,


créée en juillet 1934 -était, comme Soljenitsyne 1' a établi, la pièce
centrale du système soviétique de répression, une institution déli-
bérément conçue pour un triple but d'exclusion, de production éco-
nomique et d'élimination. Dans la tradition russe, le Goulag asso-
ciait la prison et 1'exil. Par la terreur qu'il inspira, il soumit la
population et transforma des individus - et souvent des groupes
entiers- en une masse de travail servile. Enfin, il extermina: la
principale fonction du camp de travail forcé n'était pas de produire
mais de tuer, explique Lyman Legters [12, p. 60]. Les camps ont
été inventés pour exterminer, affirme Soljenitsyne : « Tout ceci
relève du GÉNOCIDE[ ... ] A moins que les travaillistes de gauche
n'inventent un autre terme» [169, t. III, p. 419]. Au risque de se
256
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
faire taxer de « travailliste de gauche » (sic), on ne peut accepter
ces affirmations. Le système du Goulag présente certes des compo-
santes génocidaires : le pourcentage élevé de minorités nationales
déportées ; une mortalité pendant le transport et dans les camps
telle que 1'on peut considérer qu'une perte massive de vies était
prévue par le gouvernement soviétique. Les statistiques du Goulag
qui ont été récemment découvertes permettent une meilleure
approche de ce système carcéral et semi-carcéral extrêmement
complexe. Ces statistiques portent surtout sur les « camps de travail
correctif» - 1'autre catégorie administrative, les « colonies de tra-
vail correctif», comprenait des unités plus petites où étaient enfer-
més des détenus condamnés à des peines de cinq ans ou moins.
Elles ne concernent pas non plus les «zones spéciales» - «vil-
lages de travail»- où les« colons de travail» (troudposelentsy) et
les «colons spéciaux» (spetzposelentsy) avaient été assignés à
résidence. Au moment des déportations massives par catégories
sociales ou ethniques, des « relégués » avaient été envoyés vers ces
« zones spéciales » où se trouvaient depuis 1934 les victimes de la
« dékoulakisation »,tandis que d'autres avaient été enfermés dans
des «camps de travail correctif». Enfin, les frontières entre le
camp et la zone spéciale ont toujours été mouvantes : les « relé-
gués » se trouvaient dans une situation intermédiaire entre le camp
et la liberté. Ces statistiques montrent en effet que la population
carcérale subissait une rotation plus importante que ne le décrivait
la littérature concentrationnaire. Cette rotation s'explique par le
nombre important de peines de moins de cinq ans- 15 millions sur
quatorze ans ( 1934-1949) et 6 millions de libérés- et par la morta-
lité variable selon le lieu de détention et la période envisagée - les
années les plus dévastatrices sont 1938, 1942, 1943 et 1944.
D'autre part, il y avait au Goulag deux types de détenus: les droit-
commun et les condamnés pour activité contre-révolutionnaire, et
il n'est pas possible de déterminer combien de droit-commun
étaient en réalité des politiques.
Il n'y a pas lieu, dans cette perspective, de distinguer le système
des camps de travail-le Goulag- et les zones de peuplement spécial
-la relégation-, où les déportés devaient se débrouiller pour survivre
au milieu d'une population hostile qui les rejetait comme des intrus.
257
L'ÉTAT CRIMINEL

L'Archipel s'étendait du détroit de Behring à la mer Noire. Il


remontait dans les régions les plus inhospitalières du Nord sibé-
rien. Les deux colonies les plus importantes étaient la région de
Komi et, à partir de 1932, la Kolyma, une entreprise de mines d'or
dont la superficie était quatre fois celle de la France. Située dans
l'Arctique, la Kolyma est entourée d'un double cercle de toundras
et de forêts. L'hiver, le froid est extrême, la pénombre remplace le
jour. L'été, le jour est permanent, les moustiques insupportables.
Le taux de mortalité dans les transports est beaucoup plus élevé et
atteint 50 % lorsque les détenus sont entassés dans des wagons et
qu'ils traversent la Sibérie l'hiver. Les flots humains déversés par
la répression partaient en effet en wagons de marchandises ou en
« paniers à salade ». Ils étaient parqués dans des centres de transit,
puis acheminés vers les camps, parfois dans les cales de barges qui
remontaient les fleuves sibériens, ailleurs en charrette ou même à
pied. Ils étaient souvent transférés« d'île en île» et rarement libé-
rés au terme de leur peine. Celle-ci était renouvelée ou prolongée
par une relégation qui reculait le retour. Les zeks- détenus, z/k
par abréviation - occupaient un territoire commun, partageaient un
mode de vie uniforme et recevaient une nourriture proportionnelle
à leur rendement.
Il ne s'est pas trouvé plus de 2 millions de détenus ensemble
dans le Goulag, mais le taux de mortalité fut tel - de 2,5 à 18 %
par an - que le renouvellement était incessant. Le « cancer » initial
des Solovki proliféra après les années vingt. Il envoya des méta-
stases qui constituèrent 1'Archipel. Les estimations de Conquest
sur la population des camps- 30000 détenus en 1928, 600000
en 1930, 2 millions en 1931-1932, 5 millions en 1933-1935, de
8,5 millions en 1939 (soit 9% de la population adulte enfermée
dans des camps de travail correctif ou des prisons) - ne peuvent
plus être acceptées [156, p. 316]. Pas plus que ne peuvent être rete-
nus les chiffres obtenus par approximation à partir de chiffres
oscillant entre 3 et 20 millions de détenus entre 1940 et 1950 [167].
Avec ces mêmes méthodes de calcul, Rummel considère que
«dans les trente-quatre années qui suivent la mort de Staline, on
estime à 6 872 000 le nombre des personnes mortes dans les camps,
la plupart dans les premières années du post-stalinisme». Il fait en
258
LES GÉNOCIDES DU xxe SIÈCLE
effet une moyenne entre le chiffre le plus bas, 1 695 000, et le plus
élevé, 12 467 000, et il ajoute à ces chiffres les victimes de la guerre
d'Afghanistan, plus d'un million d'Afghans [167, p. 217-232].
Les chiffres du Goulag, on peut maintenant 1'affirmer, ont été
considérablement grossis. Les archives révèlent que, pour les deux
catégories du Goulag, le nombre de détenus passe de 500 000 en
1934 à 1 900 000 en 1939 pour retomber, surtout en raison de la
mortalité élevée pendant la guerre, mais aussi de quelques libéra-
tions, à 1500000 en 1945, avant de s'élever à nouveau avec l'af-
flux de nouvelles catégories de déportés : prisonniers de guerre
soviétiques, membres de l'armée Vlassov,« nationalistes» des ter-
ritoires rattachés à l'URSS, à 2500000 en 1950. De 1934 à 1947,
1'administration du Goulag enregistre, dans les seuls « camps de
travail correctif», 1 million de morts. En extrapolant pour
l'ensemble des camps-« colonies de travail» et« camps de travail
correctif» -, on parvient à un chiffre d'au moins 2 millions de
morts [170]1 9 • D'autre part, il faut ajouter à ces chiffres celui des
« colons de travail » : 1 317 022 en 1932. Il ne tarit guère jusqu'en
1940: 997 513. Il remonte alors avec l'arrivée des contingents
de peuples déportés. Au début de 1953, avant la mort de Staline,
2 750 000 personnes vivent encore dans ces «zones spéciales ».
Pour tenter d'établir le chiffre des victimes de la relégation, il faut
additionner celui des morts au cours des transferts -parfois de 10 à
25 % des effectifs - à celui de la mortalité au cours des premières
années de la relégation : 25,5 % de 1944 à 1948 pour les déportés
du Caucase du Nord, 20% pour ceux de Crimée. Il y a plus de
2 millions de détenus après la mort de Staline en mars 1953, mais
la population des camps se réduit progressivement, ainsi que la
mortalité, même si le Goulag est maintenu jusqu'en 1987.
Même après révision à la baisse, les chiffres ne témoignent pas
de la nature du système criminel de l'État soviétique. Ils ne signi-
fient pas qu'un ou plusieurs génocides aient eu lieu. Même s'il est
responsable de plus de la moitié des victimes, le Goulag n'a pas
été conçu pour détruire un groupe spécifique, mais pour exter-
miner par le travail une masse devenue anonyme d'exclus de
la société dont l'identité d'origine importait peu. De même, les
purges et la Grande Terreur de 1937-1938 ne peuvent être quali-
259
L'ÉTAT CRIMINEL

fiées de génocide. En revanche, l'accusation de génocide peut être


soulevée lorsque l'État soviétique liquide les koulaks comme classe
ou qu'il déporte par dizaines des minorités nationales. La question
du génocide en URSS est donc directement liée aux politiques
menées par Staline de 1928 à 1953 et l'accusation se resserre
lorsque l'on considère la politique de déracinement et de dénatio-
nalisation des minorités nationales, et la politique de construction
sociale par la collectivisation de l'agriculture et l'industrialisation
rapide. Le seul cas sur lequel on peut actuellement prononcer cette
incrimination est le génocide ukrainien de 1932-1933, le seul cas
dans l'histoire d'une famine fabriquée par l'homme pour détruire
en partie un groupe national.

*
* *

AVERTISSEMENT

L'historien est rattrapé par l'événement. Lorsque j'achevai, en


janvier 1994, d'écrire cette troisième partie sur les génocides du
xxe siècle, le génocide rwandais n'avait pas encore commencé. Ce
génocide est intimement lié au contexte africain dans lequel il a été
conçu et perpétré. C'est pourquoi je ne 1' ai pas rapporté dans cette
partie du livre et l'ai inclus dans la quatrième partie consacrée aux
massacres génocidaires. Il est évident qu'un génocide a été perpétré
au Rwanda d'avril à juillet 1994. Le nombre et la nature des témoi-
gnages recueillis permettent déjà de 1' affirmer.
QUATRIÈME PARTIE

Massacres génocidaires
Qu'il soit issu de révolutions, de l'éclatement d'un empire ou de
luttes d'indépendance, l'État-nation s'est imposé comme modèle
unique à l'ensemble de l'humanité. Le principe qui le fonde est le
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, un droit lié à ceux,
inaliénables, de 1'individu à la vie, à la liberté et à la recherche du
bonheur. Mais nations et peuples ne se confondent pas. L'unité de
la nation est fragile. Elle défend jalousement sa souveraineté et
dénie aux peuples qui la constituent le droit à disposer d'eux-
mêmes. Elle a des raisons de se défier des tendances séparatistes de
ses minorités que ses voisins exploitent volontiers pour l'affaiblir
ou la déstabiliser. L'État-nation dispose de la vie de ses citoyens et
oppose aux représentations internationales le principe sacré de sa
souveraineté.
Le phénomène minoritaire est la source première des conflits qui
déchirent 1'État. Plutôt que de parler de minorités nationales, terme
qui contient une ambiguïté, il est préférable de traiter de minorités
ethniques, religieuses ou linguistiques - ces trois éléments pouvant
ensemble ou séparément constituer une minorité -, en se référant à
l'article 27 du Pacte international de 1966 de l'ONU relatif aux
droits civils et politiques 1• Ces minorités peuvent être victimes de
discrimination, de persécutions religieuses ou raciales, d' oppres-
sion économique, culturelle, et d'agressions physiques pouvant
aller jusqu'au génocide.
Si l'on s'en tient à l'article II de la Convention de 1948, les
génocides sont, dans 1'histoire des peuples et des civilisations,
innombrables. Toute discrimination envers un des quatre groupes
263
L'ÉTAT CRIMINEL

recensés par la Convention entraînant déportation ou massacre est,


aux yeux des juristes qui interprètent le texte, un génocide, conclu-
sion qui vide de sens le concept. Ou bien le génocide représente la
forme extrême du meurtre de masse et demeure la plus grave des
incriminations prononcées contre un État, ou bien il faut trouver un
autre mot pour désigner ce meurtre, ce qui ne fait que déplacer la
problématique. Certes, la Convention est le document de référence.
Mais l'institution qui l'a votée, l'ONU, n'a eu en un demi-siècle
de fonction ni la volonté ni les moyens d'incriminer, encore moins
de sanctionner, un de ses membres. Lorsque l'un d'eux constate
des violations patentes du droit international, il a plus le souci de
préserver ses intérêts nationaux que d'être le garant des principes
qui ont fondé l'ONU. Les États ne défendent le droit des peuples à
1' autodétermination que lorsque ce droit sert leur politique. La
nation ne voit pas ses minorités comme elle se voyait elle-même
lorsqu'elle était - ce qui fut souvent le cas - une minorité. Elle
refuse toute idée de partition et est prête aux pires extrémités pour
en conjurer la menace.
La controverse sur 1'extension ou la réduction du concept de
génocide est toujours ouverte. En limitant aux génocides juif, tzi-
gane, arménien, cambodgien, rwandais et, peut-être, ukrainien les
génocides du xxe siècle et en désignant les dossiers litigieux
comme massacres génocidaires, je me place dans une position
réductrice qui ne rn' autorise cependant pas à ignorer la conception
élargie du génocide adoptée par des auteurs reconnus par la com-
munauté scientifique pour avoir été les pionniers de la recherche
sur ce crime, comme Leo Kuper, Israel Charny, Frank Chalk ou
Kurt Jonassohn. Ils ont eu le mérite d'avoir posé en toute impartia-
lité les questions qui faisaient problème et d'avoir élargi leur
champ de vision à 1'ensemble de ce siècle et, pour les deux der-
niers, à 1'histoire universelle.
En me repliant sur une position réductrice j'encours le reproche
de me dérober par le recours à un adjectif- « génocidaire » -
moins infamant que le substantif. Ce n'est pas mon propos, mais je
reconnais volontiers mon souci de préserver, dans une volonté de
compréhension du phénomène, le caractère absolu, total et impres-
criptible de ce crime, tel qu'il a été exposé dans les chapitres pré-
264
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

cédents. Entre 1'État nazi fondé sur le génocide et qui 1'accomplit


contre les Juifs et les Tziganes, 1'État jeune-turc qui considère le
génocide comme le moyen de résoudre une difficulté politique,
1'État Khmers rouges qui, en trois ans, réduit par le meurtre sa
population d'environ un quart, l'État issu du rêve égalitaire
de Lénine et paradoxalement responsable de plusieurs dizaines de
millions de morts civils et les autres événements définis comme
massacres génocidaires, il y a une différence qualitative plus que
quantitative que je vais rn' efforcer d'établir.
La recension de ces cas litigieux est souvent incomplète. Au
XIIe congrès d'Amnesty International, en 1979, Sean Mac Bride
cite huit exemples de massacres équivalant à des génocides, mais
omet les plus sanglants comme le Bangladesh et le Burundi.
L'accord semble acquis sur un certain nombre de cas où, bien que
les entraves morales soient rompues, le risque d'escalade vers le
génocide reste limité. Ces sociétés non génocidaires sont déchirées
par des conflits à caractère religieux comme en Irlande du Nord où
ce sont des actes terroristes qui expriment les pulsions génoci-
daires, ou à caractère racial comme en Afrique du Sud où les lois
de 1'apartheid étaient par leur contenu haineux assimilables au
génocide mais où 1'obstacle au génocide est d'abord démogra-
phique - le refus de citoyenneté et le morcellement de la popula-
tion sont alors les substituts du génocide [32, chap. x].
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des mas-
sacres génocidaires sont perpétrés pour réduire une menace de
partition territoriale. Comme l'État criminel est lié aux autres États
par un système d'alliances qui inspire les jugements portés par
ceux-ci sur ses actes, les solidarités ne sont rompues que lorsque la
limite de 1'acceptable est franchie. Le jeu consiste à demeurer en
deçà de ce seuil pour maintenir ces liens. D'autre part, les États
s'en tiennent aux frontières établies afin de ne pas déclencher une
réaction en chaîne incontrôlable. Ils savent que ces frontières, sur-
tout en Afrique, ont été tracées par des traités qui ne tenaient pas
compte des antagonismes entre groupes ethniques, linguistiques et
religieux et que ces identités nationales arbitraires ont entretenu
des braises chaudes que peut enflammer le moindre souffle de
vent. Ce sont d'abord ces haines croisées qui provoquent des mas-
265
L'ÉTAT CRIMINEL

sacres génocidaires. Mais l'explication des massacres génocidaires


par les haines croisées et les conflits séculaires est souvent simpli-
ficatrice et sert d'alibi à la non-intervention. L'information sur
chaque cas doit être plus vigilante et la lecture des événements rap-
portés dans chaque dossier doit être conduite avec prudence et rete-
nue. Chacune des parties cherche à tromper 1'enquêteur. Les livres
blancs comme les livres noirs sont écrits pour noircir l'adversaire
et blanchir le rédacteur. Les observateurs les plus honnêtes et les
spécialistes les plus compétents peuvent être abusés. Les commis-
sions dépêchées sur place par des organisations internationales sont
souvent bernées par les assassins, alors que celles qui recueillent
les témoignages des réfugiés doivent faire la part de 1' excès engen-
dré par la misère et la souffrance. Si une typologie des massacres
qui soulignerait une composante au détriment des autres n'est pas
souhaitable, il n'en demeure pas moins que ces événements crimi-
nels sont régis par une histoire, des rapports de forces, des straté-
gies économiques et politiques, mondiales certes mais aussi conti-
nentales. Aussi la présentation la plus conforme à la réalité semble
être une étude successive de ces dossiers par continent. Cette cri-
minalité des États modernes, cette spécificité du meurtre de masse
au xxe siècle est distincte d'un passé dont ces États ont certes
recueilli 1'héritage mais qui ne peut être considéré comme le pro-
logue des génocides du xxe siècle.
1

Les génocides du passé

Il serait aussi vain de tenter d'établir un inventaire des génocides


de 1'histoire que de chercher à y faire la part des massacres et géno-
cides. Les preuves sont éparses ou absentes, les hypothèses fragiles,
1'intention de détruire affichée comme une manifestation de puis-
sance, le groupe identifié plus souvent à une ville, une île, un terri-
toire qu'à un peuple ou une religion en des temps où la nation n'est
pas constituée, où le concept de race est ignoré, où la morale est dif-
férente, où les usages de la guerre consacrent le droit du vainqueur
à massacrer les soldats vaincus, à déporter ou vendre comme
esclaves les femmes et les enfants. La catégorie du génocide n'est
pas celle du maximum. Ce ne sont ni le nombre des victimes, ni le
degré de cruauté dans les pratiques de mise à mort qui désignent
comme tel un meurtre collectif, mais le caractère voulu et planifié de
ce meurtre et l'identité des victimes. Aussi quelques exemples signi-
ficatifs, simples coups de sonde dans un passé fait de massacres et
de déportations, révèlent, mieux qu'une liste s'efforçant d'être
exhaustive, les transformations dans la conception et la pratique des
« prises de vie » civiles d'un passé lointain au :xxe siècle.

Archéologie du génocide

Y a-t-il eu des génocides dans l'Antiquité? Probablement oui,


dans le Croissant fertile, à lire les inscriptions par lesquelles les
rois de ces régions- et notamment les Assyriens- se vantaient
267
L'ÉTAT CRIMINEL

d'avoir exterminé leurs ennemis. Les grands empires d'Orient


n'ont cessé de guerroyer pour maintenir leur prépondérance contre
des voisins qui devenaient menaçants ou qui guettaient leur fai-
blesse pour cesser de leur verser un tribut. Leur grandeur était à la
mesure de leurs conquêtes. Aucune contrainte morale, aucun inter-
dit religieux ne s'opposaient à 1'anéantissement de 1' ennemi.
Lorsqu 'un empereur ou un roi choisissait de pardonner aux vain-
cus, de les réduire en esclavage, de les déporter ou de les extermi-
ner, il le faisait par intérêt politique. Dans ce choix intervenaient
les traditions morales ou religieuses - les Assyriens étaient plus
cruels que les Égyptiens et certains peuples plus radicaux que
d'autres-, mais aussi des considérations pratiques: le vainqueur
n'avait pas intérêt à détruire des richesses, et 1'homme, qu'on pou-
vait asservir ou taxer, en était une. Enfin, l'effet de terreur s'épui-
sait avec le temps : on ne pouvait continuer indéfiniment à anéantir
des peuples pour faire peur aux autres. On ne saurait juger ces sys-
tèmes politiques à l'aune de nos critères moraux: les vaincus eux-
mêmes comprenaient qu'on les mît à mort et, si on les épargnait, ils
n'éprouvaient sans doute pas de gratitude pour cette clémence. Il
serait vain de décrypter 1'Antiquité pour savoir si tel ou tel événe-
ment mérite la qualification de génocide. A trois mille ans de dis-
tance, il est plus important de comprendre que de juger et d' appré-
cier dans quel contexte la plupart des peuples du Croissant fertile
ont disparu sans laisser de trace.
Dans 1'Antiquité, la preuve d'un éventuel génocide est fournie
par les « perpétrateurs » qui exagèrent en règle l'ampleur du
meurtre collectif. La Bible serait, si 1'on y recherche les massacres
génocidaires qu'elle rapporte, une source inépuisable. Elle révèle,
en particulier, que plusieurs peuples ont été anéantis par Israël. Le
Dieu d'Israël diffère des autres dieux. C'est un Dieu d'action qui a
fait sortir son peuple d'Égypte, 1' a guidé à travers le désert et lui a
assuré la conquête de la Terre promise. Après 1'Exode, « le Dieu
des patriarches, doux et pacifique, devient le "Guerrier", un dieu
de l'orage et de la conquête» (S. W. Baron). Dès son établissement
en Palestine, Israël est engagé dans des guerres contre les Amalé-
cites et les Madianites. Pour ceux-ci, la prescription de Yahvé est
claire : il faut tout passer par le fer, le feu ou 1'eau, les êtres vivants
268
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

et les objets (Nombres 31, 1-24). L'extermination des Amalécites


-des nomades rattachés aux Édomites qui vivent dans la partie
nord du Sinaï et dans le désert du Néguev - est rapportée sans
ambiguïté. C'est un cas exemplaire de génocide ordonné par
Yahvé. Il est inflexible et impitoyable. Sa sentence est inexorable:
un intervalle de plusieurs siècles s'écoule avant qu'elle ne soit exé-
cutée. « J'effacerai complètement la mémoire d' Amalek de des-
sous les cieux » (Exode 17,14). « Tu effaceras la mémoire d' Ama-
lek de dessous les cieux; tu n'oublieras pas» (Deutéronome 25,
17-19). Saül a reçu l'ordre de tuer hommes, femmes, enfants,
bétail. L'« anathème » est clair : « Maintenant, va, frappe Amalek,
voue-le à l'anathème avec tout ce qu'il possède; sois sans pitié
pour lui; tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et
brebis, chameaux et ânes» (Samuel 1, 15, 3). Mais il est sélectif.
Saül dit aux Kénites qui ont témoigné de la fidélité envers Israël :
« Allez, retirez-vous, disparaissez du milieu des Amalécites de
peur que je vous fasse disparaître avec eux» (Samuel 1, 15,6). Et
quand Saül a désobéi en épargnant Agag et une partie du bétail
pour le conserver en butin, Yahvé le destitue et Samuel exécute
l'anathème. L'exagération est manifeste, puisque les Amalécites
réapparaissent dans le texte sacré après Samuel. David mène des
campagnes contre eux et conduit d'autres guerres d'extermination.
«Quant à Nob, la ville des prêtres, il la frappa du tranchant du
glaive, hommes et femmes, enfants et nourrissons ... » (Samuel 1,
22, 19). La pratique de 1'extermination est réciproque et le Dieu de
Moab, Astar-Camos, ordonne à son peuple de tuer les Hébreux
pour les lui consacrer : « Et je tuai tout, savoir sept mille hommes
et enfants, et des femmes libres, et des jeunes filles et des esclaves
que je consacrai à Astar-Camos »,peut-on lire sur la stèle de Mesa,
roi de Moab (Ixe siècle) [ 117, p. 169].
En dehors de quelques sources épigraphiques, on ne dispose sur
ces prescriptions de mise à mort que de la Bible. Le commande-
ment de tuer, expliquent les commentateurs, ne peut, dans une tra-
dition chargée de légendes, de mythes et de symboles, être pris au
pied de la lettre. L'injonction faite aux Hébreux est d'abord de
demeurer vigilants et de commémorer le mal fait aux Juifs
lorsqu'ils furent, à la sortie d'Égypte, attaqués sur leurs arrières par
269
L'ÉTAT CRIMINEL

les Amalécites, un peuple peut-être mythique. «On ne peut


comprendre le commandement comme l'obligation d'identifier
un peuple, de se jeter sur lui pour l'anéantir» [65, p. 24 et
p. 57-58]. Il n'en reste pas moins que l'impératif inscrit dans le
Décalogue, «Tu ne tueras point», est une règle intérieure valable
pour le peuple d'Israël et qu'elle ne s'applique pas au monde exté-
rieur. Cette pratique des massacres était coutumière dans 1' Anti-
qui té et, si 1' on ne dispose sur cette prescription de mise à mort par
Israël que de la source biblique, c'est bien parce qu'elle n'a pas
surpris les contemporains et qu'ils n'ont même pas jugé utile de la
mentionner.
Parmi les peuples qui se sont affrontés dans le Croissant fertile,
les Assyriens furent les plus cruels. De Téglath-Phalasar Ier
(1114-1076) à Sargon II (731-705) et Assurbanipal (669-627), les
mêmes situations se répètent. Chaque année, au printemps, le roi
d'Assyrie envoie ses guerriers envahir et piller un pays. La cam-
pagne achevée, les soldats coupent les têtes des cadavres pour les
compter et les entasser en pyramide ; les survivants des peuples
vaincus sont réduits en esclavage ou tués. La guerre était une
nécessité. Elle n'avait d'autre but que d'accroître la puissance du
souverain et de glorifier Assur, 1'État assyrien divinisé.

La Grèce ancienne. Rome. Les Mongols

Chalk et Jonassohn isolent dans l'histoire de la Grèce ancienne


un épisode de la guerre du Péloponnèse qu'ils jugent exemplaire
de la dialectique génocidaire [10, p. 64-73]. Cet événement n'a
qu'un seul rapporteur: Thucydide 2 • En 416 avant J.-C., au cours
de la seizième année de la guerre du Péloponnèse qui oppose
Athènes et Sparte et leurs alliés respectifs, Athènes envoie une
expédition contre 1'île de Mélos - dont le nom moderne est Milo -,
au sud des Cyclades. Contrairement aux autres cités insulaires,
Mélos refuse de se soumettre à 1'autorité d'Athènes. Les stratèges
qui commandent 1' expédition dépêchent aux Méliens des représen-
270
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

tants qui engagent des pourparlers avec les magistrats et les


notables de la cité.« Athènes» et« Mélos» ont un dialogue, c'est-
à-dire que chaque interlocuteur s'efforce de convaincre 1'autre par
son argumentation. Les représentants athéniens exposent 1'objet de
leur mission: ils sont venus à Mélos dans l'intérêt de leur Cité. Les
Méliens demandent à continuer à rester neutres dans la guerre qui
oppose Sparte à Athènes. Mais, expliquent les Athéniens, leur neu-
tralité - et plus encore leur amitié - serait dangereuse pour
Athènes, car les autres peuples sujets d'Athènes l'interpréteraient
comme un signe de faiblesse, « alors que votre haine constitue à
leurs yeux une preuve de notre puissance». Les Méliens n'ont pas
le choix : les forces sont inégales. Ils espèrent cependant que les
dieux ne les abandonneront pas et que Sparte, devenue leur alliée,
viendra à leur secours. Les Athéniens balaient ces arguments :
«Nous croyons, étant donné ce que l'on peut supposer des dieux et
ce que 1'on sait avec certitude des hommes, que les uns et les autres
obéissent nécessairement à une loi de nature qui les pousse à domi-
ner les autres chaque fois qu'ils sont les plus forts.» Il faut que les
Méliens soient candides pour espérer que Sparte viendra à leur
secours. Les Athéniens leur expliquent que 1' alternative est
simple : ou ils deviennent leurs alliés tributaires et ils conserveront
la jouissance de leur sol ; ou ce sera la guerre. En dépit des mises
en garde des Athéniens, les Méliens refusent. Les stratèges grecs
engagent immédiatement les hostilités. Après quelques mois de
résistance, Mélos tombe. Les Athéniens massacrent tous les
hommes en âge de servir. Les femmes et les enfants sont vendus
comme esclaves. Des colons d'Athènes s'installent ensuite dans
1'île (Thucydide V, 84-116).
L'affaire de Mélos n'est certainement pas un génocide. Ce dia-
logue doit être replacé dans son contexte. Dans la Grèce ancienne,
les conflits entre cités étaient régis par des usages, un ensemble de
règles que respectaient les belligérants. Ainsi, on épargnait ceux
qui se rendaient et les non-combattants, on déportait les vaincus et
on installait des colons dans les territoires occupés. Ce code de la
guerre établissait un droit des gens. A la faveur de la guerre civile
du Péloponnèse, ces règles commencent à être bafouées : une épi-
démie de violence gagne le monde grec. La guerre devient totale,
271
L'ÉTAT CRIMINEL

« inexpiable ». Elle prend un caractère nouveau : les décisions


concernant les vaincus sont adoptées en fonction de l'intérêt de la
Cité. L'utile se substitue au juste. « Les hommes en vinrent pour
qualifier les actes à modifier arbitrairement le sens habituel des
mots» (Thucydide, III, 82). Athènes qui, en 428, au terme d'un
débat entre Cléon, partisan de la République, et le sophiste Diodo-
tos, partisan du réalisme politique, avait décidé d'épargner Myti-
lène, en 416, cède à la force : Torônè, Skiônè subissent le même
sort que Mélos (Thucydide III, 35-50 et V, 3 et 32). On est entré
dans une logique génocidaire.
Mais la violence n'est pas le seul fait d'Athènes. En 424-423,
toujours au cours de la guerre du Péloponnèse, Sparte, craignant
une invasion athénienne imminente, fait disparaître 2 000 Hilotes.
Pierre Vidal-Naquet, qui rapporte cet exemple de sélection du plus
apte - car le plus redoutable - pour le mettre à mort, précise que
1'épisode est resté mystérieux et que « seul un mince filet de
mémoire atteint 1'historien athénien » [ 117, p. 134-13 8). Dans
la cité lacédémonienne, les Hilotes formaient la catégorie servile
de la population : ils cultivaient les terres des Pairs, 1' élite guer-
rière. Méprisés et avilis, ils constituaient une majorité. Sparte ne
pouvait se passer des Hilotes, mais elle redoutait qu'ils s'arment et
se révoltent. Aussi procéda-t-elle- par fraude, en leur promettant
1' affranchissement - à la sélection des plus vaillants qui auraient
été les plus aptes à un soulèvement éventuel. 2 000 Hilotes furent
retenus à la suite de cette sélection. Se considérant désormais
comme des hommes libres, ils se couronnèrent de guirlandes et se
promenèrent ainsi autour des temples. Mais, peu de temps après,
les Lacédémoniens les firent disparaître « et personne n'a jamais
su dans quelles conditions ils furent tous mis à mort » (Thucydide,
IV, 80).
Le dossier de Carthage est mieux fourni que celui de Mélos qui
reposait sur un rapporteur unique : témoignages et chroniques
convergent. Peut -on considérer la destruction de Carthage par
Rome au cours de la troisième guerre punique ( 150-146) comme
le premier exemple classique d'une guerre d'extermination? Le
mobile est évident : pendant trois siècles, Carthage a été la rivale
de Rome. L'enjeu de la guerre est le contrôle du commerce en
272
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

Méditerranée occidentale. La volonté d'anéantir est affichée par


Caton. A force de répéter « Carthago delenda est», le vieux cen-
seur enlève la décision du Sénat : la ville sera détruite et la guerre
déclenchée au premier prétexte. Carthage résiste trois ans. Scipion
Émilien intervient alors. C'est un bon stratège. Il s'empare de la
ville qui est incendiée et rasée. On passe la charrue et on répand du
sel sur ses ruines. Les récits ne renseignent guère sur le sort des
victimes qui paraît être celui de tous les peuples vaincus. Mais
Rome veut détruire Carthage, puissance maritime, pas les Cartha-
ginois. Elle ne cherche pas à extirper la civilisation carthaginoise
[10, p. 92-93]. Les Romains proposent aux habitants- qui refusent
- de se retirer sur le lieu de leur choix, pourvu qu'il soit à plus de
15 kilomètres de la mer. Utique et d'autres cités sont épargnées.
Après la destruction de Carthage, les civilisations numide et car-
thaginoise se confondent et la langue carthaginoise devient le lan-
gage officiel de l'Afrique du Nord.
Un étonnant malentendu a été entretenu par les historiens à pro-
pos de Sylla. Il évoque des monceaux de cadavres et des fleuves de
sang et il devient le prototype de 1'exterminateur, alors que 1'exa-
men objectif des faits, compte tenu de 1'esprit du temps, conduit à
une conclusion différente. La guerre civile entre Italiens et Romains,
qui éclate en 91 avant J.-C., dite guerre sociale - de socii, les
alliés -, fut longue et impitoyable. Pour les Romains, la guerre
civile était le mal absolu : elle exprimait une dégradation des
valeurs. Sylla vainquit et massacra les Samnites, comme ceux-ci,
vainqueurs, auraient massacré les Romains, comme Marius, le rival
de Sylla, avait fait mettre à mort les Teutons, les Cimbres et les
Cambiens ou les Grecs alliés à Mithridate. A la même époque,
Mithridate ordonne un massacre plus génocidaire de nature que les
mises à mort de Sylla. Il inaugure en effet sa lutte contre Rome en
88 en faisant exterminer tous les Italiens et tous les Romains du
royaume du Pont. Ces « Vêpres asiatiques » ont été soigneusement
préparées. Chaque cité a reçu des consignes précises : détruire tout
ce qui a du sang italien, adultes et enfants, mais aussi esclaves,
affranchis et femmes « polluées » par les Italiens. 80 000 personnes
sont tuées en une journée, ce qui suppose une planification et un
marquage préalable des étrangers 3•
273
L'ÉTAT CRIMINEL

La mainmise des Barbares sur 1'Europe et 1'Asie s'est opérée en


sept siècles, du Ive au xie, par vagues successives. Ces Barbares,
que les chroniqueurs présentent comme des monstres, sont certes
des prédateurs, mais ce sont surtout des nomades que les ondes de
choc qui traversent la steppe du Gobi à la Russie méridionale ont
mis en marche, gens d'un autre temps, décalé et immanent,
d'autres mœurs, d'autres valeurs. Supérieurs par leur tactique mili-
taire, ils soumettent des villes et sont intégrés ou assimilés par des
sociétés. Ce n'est pas dans leur histoire qu'il faut chercher les
traces d'un génocide.
Au xme siècle, 1'Empire des steppes, éparpillé en Asie, s'unit
dans un cadre physique, ethnique et social lorsque Gengis Khan
se lance à la conquête du monde. Les historiens ont souligné
le contraste entre la sagesse et la pondération de 1' ordre mon-
gol, la fameuse «paix mongole», et 1'extrême violence de ses
conquêtes. Les Mongols, comme tous les empires nomades,
obéissaient à d'autres considérations morales et politiques que
les empires sédentaires, et leur volonté de détruire relevait de
mobiles bien différents. Le système mongol cherche au début à
supprimer les structures sédentaires agricoles et le réseau urbain
qui s'y rattache afin de le remplacer par une économie nomade
réduite en hommes et nombreuse en troupeaux. Dans cette
perspective, la destruction est planifiée. Le catalogue des crimes
mongols devient une litanie de pillages, de massacres, de déporta-
tions, de masses humaines utilisées comme boucliers à 1'assaut
des cités retranchées. Les victimes des Mongols au xme siècle se
comptent par millions. En Asie centrale, la conquête mongole
prend une forme génocidaire et il est difficile dans la longue énu-
mération de leurs forfaits de faire la part du génocide et du
massacre, mais il est indéniable qu'ils perpétrèrent plusieurs
génocides.
De même, Tamerlan, un Turc héritier d'une partie de 1'Empire
mongol, par piété coranique et par amour religieux du meurtre,
détruit des populations entières et des systèmes d'irrigation millé-
naires, et fait retourner la Perse au désert. Le dernier avatar de ces
conquérants mongols est évoqué par Elias Canetti 4 • Mohammed
Tughluq, sultan de Delhi, « cas le plus pur de souverain para-
274
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

noïaque », rêve, lui aussi, de conquérir le monde. Il contraint les


habitants de Delhi à abandonner leur ville et il anéantit des pro-
vinces entières pour écraser des révoltes.

Le monde chrétien
et la découverte du monde

On saisira mieux la modernité de ce crime complexe qu'est le


génocide en suivant la transformation des structures répressives
parallèlement à celle du pouvoir de l'État, que celui-ci soit
confronté à des menaces réelles ou fictives créées par des groupes
réels ou fictifs. L'État moderne ne mène que rarement une guerre
d'extermination contre un peuple, une ville, un territoire, il lutte
contre un mal intérieur qui le ronge, à la fois peur d'un objet iden-
tifiable et angoisse d'un danger mal identifié. Pour parvenir à extir-
per ce mal, il invente une institution qui se place en dehors de la loi
et trie les citoyens suspects afin de désigner parmi eux les membres
du groupe qu'il se propose de détruire comme source du mal. Cette
institution essentiellement génocidaire apparaît au Moyen Age
dans 1'Europe chrétienne lorsque la Cité de Dieu est menacée de
1'intérieur par des hérésies qui mettent en cause le dogme et par
des pouvoirs temporels qui secouent sa tutelle, lorsqu'elle se sent
assiégée. Jusqu'alors, la foi chrétienne était le mobile ou le prétexte
à la destruction de groupes humains. Mais les frénésies homicides
des masses qui déferlent sur l'Europe et le Moyen-Orient au cours
des Croisades n'ont rien de commun avec la planification d'un
meurtre collectif par un pouvoir d'État. La guerre d'extermination
que mène au xne siècle la papauté contre 1'hérésie cathare avec
l'appui de la noblesse française du Nord relève des mêmes
méthodes. Mais cette guerre ne permet pas d'extirper cette hérésie.
Les Cathares vivent au milieu d'une population catholique qui ne
les dénonce pas comme tels. A Béziers, faute de parvenir à séparer
le bon grain de 1'ivraie, sur l'injonction- apocryphe- du légat du
pape: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens», les Croisés
275
L'ÉTAT CRIMINEL

assassinent tous les habitants. L'Église s'enlise dans un bourbier:


plus elle couvre les crimes des Croisés, plus 1'hérésie se renforce.
Le pape Grégoire IX décide alors de confier la répression à une
organisation spéciale d'enquêteurs, une milice religieuse, les
« frères de 1'Ordre des prêcheurs », fondée par Dominique de Guz-
man. L'Inquisition met au point un appareil irremplaçable et
presque parfait de persécution. La procédure inquisitoriale sup-
prime les droits de l'accusé, privilégie la délation, institue le huis
clos, 1' aveu sous la torture, et constitue des listes : chaque citoyen
devient un suspect. C'est elle, et non la violence militaire, qui par-
vient à extirper de France 1'hérésie cathare.
Dès la fin du XIIIe siècle, le concept d'État se développe en
France, un concept issu du droit romain et fondé sur la soumission
du sujet au roi et de l'individu à la communauté nationale. Dans le
conflit qui s'étend sur plusieurs siècles entre Rome et les pouvoirs
temporels, la papauté n'a reculé devant aucun moyen. Elle a mis
au point des instruments de mise à mort dans 1'ordre et la légalité
que les États ont soigneusement entretenus et utilisés à leur profit.
En 1307, l'arme que l'Église a forgé se retourne contre elle. Phi-
lippe le Bel monte de toutes pièces - sur des accusations fantai-
sistes de conspiration d'une secte diabolique- une opération de
destruction de 1'ordre des Chevaliers du Temple dont la puissance
menaçait le pouvoir royal. C'est un exemple de suppression par des
moyens légaux d'un groupe de pression économique avec un mini-
mum de mise à mort, le but recherché étant la destruction de
l'identité du groupe et non des membres du groupe.
Du xve au XVIIIe siècle, une chasse aux sorcières livra aux
flammes du bûcher des milliers - des dizaines de milliers peut-être -
de femmes accusées de pactiser avec le diable. Cette persécution,
qui atteignit son paroxysme de 1560 à 1680, permet de saisir les
mécanismes par lesquels un fond endémique de croyances, de
mythes et de légendes enfouis dans l'inconscient collectif resurgit
lors des périodes de tension pour se transformer en un ensemble
irrationnel géré par la raison d'État. « Dans une séquence longue
de traumatisme collectif, 1'Occident a vaincu son angoisse du
moment en "nommant", c'est-à-dire en identifiant, voire en "fabri-
quant" des peurs particulières 5• »Parce qu'elle mobilise l'irration-
2ï6
MASSACRES GÊNOCIDAIRES

nel en ses profondeurs, la suppression d'une menace imaginaire


est plus démesurée, plus incontrôlable que celle d'une menace
réelle dont on peut vérifier la levée. La chasse aux sorcières est
«l'exemple insurpassable d'un meurtre massif d'innocents par une
bureaucratie agissant en accord avec des croyances qui, inconnues
ou refusées aux siècles précédents, avaient fini par être tenues pour
des vérités allant de soi 6 ». Elle apaise un besoin de purification
par la destruction de catégories d'êtres humains considérés comme
les incarnations du Mal, et déshumanisées à cet effet, un besoin
qui, de tout temps, a fait le lit du génocide.
En Espagne, les mêmes obsessions désignent d'autres cibles. A
la fin du xve siècle, les Rois catholiques introduisent avec 1'accord
du pape 1'Inquisition dans leur système politique. Elle devient en
1542 la Congrégation du Saint-Office. La majorité des inquisiteurs
ne sont pas des moines fanatiques, mais des laïcs, souvent
d'anciens juristes, qui font carrière en chassant le judaïsant. Le
pouvoir royal détourne le sens de 1'Inquisition et l'utilise comme
un instrument de centralisation, de contrôle de l'ensemble de la
société. Cet appareil répressif - génocidaire dans son principe
puisque construit sur la sélection - est d'abord utilisé contre les
conversos, ou marranes. Au début, le système s'abat avec férocité
sur des communautés entières qui sont anéanties. Puis le Saint-
Office hésite à tuer. Il règle sa procédure sur la pratique de la tor-
ture et le maintien du secret et institue la « mémoire de la honte »
qui poursuit le condamné frappé d'indignité au-delà de sa mort.
L'obsession de pureté du sang, la « limpieza de sangre », premier
racisme de l'histoire, 1'emporte alors sur celle de pureté de classe,
l'« hidalguerie ». Elle atteint son paroxysme au xvne siècle où les
« fureteurs de lignées » traquent les généalogies plus loin que ne le
firent les nazis. Jusqu'à la fin du xv me siècle, les judaïsants restent
la préoccupation fondamentale du Saint-Office. Mais, dès sa créa-
tion, 1'Inquisition a étendu son autorité aux autres formes d 'héré-
sie : les femmes béates -qui relèvent de 1'univers de la folie-, les
Réformés, les Morisques ou musulmans d'Espagne convertis - les
autres musulmans ont été, comme les Juifs qui refusaient d'abjurer
leur foi, expulsés à partir de 1492 7 •
Le colonialisme fut, dans un proche passé, celui des cinq der-
277
L'ÉTAT CRIMINEL

niers siècles, le grand pourvoyeur de génocides. Il renouvelait


1' occupation des sols. Conquérant ou immigrant, le colon consi-
dérait les habitants des terres qu'il convoitait comme des sauvages,
incapables de s'adapter à la civilisation, ce qui justifiait sa conquête
ou son installation et 1'autorisait, sans offenser sa morale, à traiter
les autochtones à sa convenance, des sous-hommes à exploiter ou
tuer. Le recours au meurtre collectif fut le plus souvent jugé inutile
et déraisonnable. En vidant la mer de son eau, c'est-à-dire en sup-
primant la main-d' œuvre servile, le colon ruinait 1'économie colo-
niale. Dans cette perspective, 1'exploitation préservait du génocide.
Ce fut, schématiquement, le cas du colonialisme en Afrique et en
Asie.
La découverte de l'Amérique et de l'Océanie entraîna au
contraire 1'éradication des indigènes. La structure mentale du colo-
nisateur était certes la même sur tous les continents, mais les don-
nées géographiques différaient. Plus le territoire était insulaire, plus
totale fut la destruction. Les aborigènes d'Australie et de Tasmanie
furent simplement exterminés. En Amérique centrale et du Sud, les
conquistadors commencèrent par renverser les systèmes politiques
locaux en exécutant les chefs et en réduisant les masses colonisées
dans des proportions génocidaires. Cette pratique, exclusivement
motivée par le profit, s'étendit sur trois siècles. Une étude consa-
crée au génocide en deçà du xxe siècle devrait accorder une place
centrale à cette effroyable hécatombe. Ce sujet est immense, et s'il
est impossible de ne pas 1'aborder, il est embarrassant de se conten-
ter de 1'effleurer. Cet ensemble de génocides - il ne faut surtout
pas, à ce propos, récuser le mot « génocide » - diffère des géno-
cides du xxe siècle. Il s'oppose même à eux en de nombreux
points. Aussi, dans cet essai, consacré aux génocides du seul
xxe siècle, le rappel d'événements anciens n'est fait qu'à titre
exemplaire, pour remonter aux origines ou montrer comment
l'État, en même temps qu'il modifie ses structures, transforme la
nature de son comportement criminel. Ce rappel ne préjuge donc
en rien de l'importance et de la nature de ces crimes. Les débats
qu'a suscités 1'estimation des pertes - les chiffres de 1'école de
Berkeley ont été contestés - et qui portent sur le rôle des épidémies
dans cette perte démographique - les Européens ont à leur insu
278
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

accéléré la destruction des Indiens en important des germes patho-


gènes devenus létaux pour une population privée d'immunités
acquises, et les épidémies de rougeole, de grippe, de typhus ou de
variole ont fait plus de ravages que la cruauté des occupants - ne
permettent pas de conclure à une intention de destruction. Faute
d'avoir su manier leurs instruments de répression, les colons ont
dépeuplé des territoires qu'ils auraient exploités à meilleur prix
avec des techniques plus douces. Le réquisitoire de Bartolomé de
Las Casas traduit seulement une meilleure intelligence du colonia-
lisme 8• Au lieu de traiter les Indiens comme un bétail d'une durée
de production estimée entre un et quatre ans, il proposait de les
regrouper dans une communauté où ils préserveraient leur identité
culturelle et seraient plus productifs.
La servitude indienne ne résista que dans des sociétés nom-
breuses et cohérentes. Ailleurs, elle fut anéantie. Privée de main-
d'œuvre locale, l'Amérique espagnole et portugaise l'importa en
pratiquant d'énormes ponctions en profondeur de 1'Afrique et en
recrutant des « volontaires » par rafles et enlèvements. Trois servi-
tudes s'entremêlèrent sur le continent américain: l'indienne, qui ne
résista que là où ses sociétés étaient cohérentes ; la blanche, guère
plus résistante ~ la noire, qui parvint à s'enraciner et à survivre en
dépit de pertes difficiles à estimer 9 • En Amérique du Nord, les
immigrants procédèrent différemment : ils constituèrent d'abord
sur le littoral une nation avant de conquérir 1' intérieur. La destruc-
tion des Indiens d'Amérique du Nord n'a sans doute pas été voulue
par les gouvernements de Washington, pas plus que celle des
Indiens d'Amérique du Sud ne le fut par le roi d'Espagne. Elle fut
le résultat d'une politique de massacres, d'expulsions, de déporta-
tions et de regroupement en réserves, en dépit de quatre cents trai-
tés conclus jusqu'en 1868 et dont aucun ne fut respecté, mais aussi
d'une volonté d'exterminer par l'alcool et l'inoculation de mala-
dies. Le pouvoir central avait les moyens d'interrompre un proces-
sus d'anéantissement dont l'issue n'était pas douteuse. Là, comme
en Australie, une vérité s'imposait, jamais énoncée, toujours pré-
sente : ces deux groupes, 1'un fondé sur une économie de subsis-
tance, 1' autre sur une économie de marché, ne pouvaient coexister.
Le seul dénominateur commun de ces cinq siècles de colonisa-
279
L'ÉTAT CRIMINEL

tion est le comportement du colon qui recevait un chèque en blanc


pour disposer à son gré et en bonne conscience de cette masse
«anthropoïde». Les différences physiques, linguistiques, reli-
gieuses, culturelles et socio-économiques levaient les inhibitions
morales. Le meurtre était permis. Le racisme était nourri d'indiffé-
rence et de mépris plus que de haine. En transformant cette bonne
conscience en culpabilité, les porteurs des Lumières ont contraint
les meurtriers à changer de mentalité et de vocabulaire.
Le régime de terreur le plus perfectionné jamais conçu fut celui
de Chaka, chef de 1'État zoulou d'Afrique du Sud de 1816 à 1828.
Avec pour seule arme une sagaie courte transformée en poignard,
Chaka édifie un système « protototalitaire », un modèle de contrôle
par la terreur plus efficace que les techniques les plus sophistiquées
des États modernes, « le plus parfait despotisme que le monde ait
connu 10 ».Chaque guerre menée par Chaka est une guerre totale. Il
ne lutte pas contre les forces armées de ses ennemis mais contre
1'ensemble de leurs ressources. Il détruit tout et ne laisse en vie que
les jeunes gens pour en faire des guerriers. Il entoure son domaine
d'un désert artificiel - traffic desert-, ce qui présente le double
avantage de dissuader ses hommes de s'évader et de poser à
d'éventuels agresseurs des problèmes de logistique. Toute résis-
tance est levée par la destruction. Son armée est soumise à la même
discipline de terreur. « Quand la violence est utilisée au service du
pouvoir, sa limite est la destruction de 1'objet contraint II. » En
effet, dans la mesure où le pouvoir tient à préserver son identité, la
terreur se maintient en deçà de la destruction du groupe. Mais
lorsque la violence a pour but de changer les conditions sociales,
les personnes situées dans la zone de violence sont détruites
comme groupe. L'extinction d'un groupe est alors utilisée pour
créer un effet de terreur sur un autre groupe que l'on ne peut élimi-
ner. Chaka porta jusqu'à ses plus extrêmes limites le système de
gouvernement fondé sur 1' anéantissement d'un adversaire réel ou
fictif, système où le génocide est utilisé comme instrument de la
terreur et qui ressemble à celui édifié par les Khmers rouges.
Bien souvent, les procès de génocide faits à tel ou tel régime
cachent une intention politique. Ceux qui ouvrent ces polémiques
ne font pas un travail scientifique : ils exploitent des faits pour
280
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

contester des héritages et tenter de les invalider. Le meilleur


exemple de telles pratiques est celui, réactualisé à 1' occasion de
leur bicentenaire, des massacres de Vendée.

La Vendée

Chaque grande nation porte dans son passé une cicatrice, jamais
fermée, en référence à un événement qui bride sa vision objective
du génocide tant elle craint de se voir, lorsqu'elle porte un juge-
ment sur les autres, retourner l'argument du tu quoque. On ne sau-
rait exciper de sa propre turpitude, dit la loi. Ainsi, 1'unité entre le
nord et le sud de la France s'est faite à travers la croisade albi-
geoise, et la Révolution française, championne des droits de
1'homme, a, croyant se préserver, anéanti la Vendée militaire. Le
débat sur la Vendée ramène à cet insupportable paradoxe des
meilleures intentions produisant les pires excès.
Le dossier est fourni, les faits sont incontestables, mais d'une
relative complexité. La guerre civile de Vendée, provoquée par les
paysans des Mauges et du Bocage qui refusent la conscription et
exigent le plein exercice de leur liberté de culte, oppose de mars à
décembre 1793 1'armée de la République à la « grande armée
catholique et royale». Au début de l'été, celle-ci tient un territoire
à cheval sur quatre départements: la Vendée militaire. Sur un rap-
port de Barère, la Convention qui, depuis la chute des Girondins,
est soumise à la dictature du Comité de Salut public, vote le
1er août une loi d ·anéantissement de la Vendée : la réduire par Je fer
et le feu et évacuer les civils. En octobre, les « Ivlayençais » de Klé-
ber battent 1'armée catholique et royale à Cholet et poursuivent au-
delà de la Loire les survivants et de nombreux civils qui fuient avec
eux dans 1'espoir d'atteindre un port de la Manche ; c'est la « virée
de galerne » qui s'achève le 23 décembre par 1'écrasement des
Vendéens à Savenay, défaite qui marque la fin de la première
guerre de Vendée menée comme une répression traditionnelle
d'une révolte populaire.
281
L'ÉTAT CRIMINEL

Mais la Convention veut extirper la rébellion. Elle la considère


comme toujours menaçante. Le plan proposé à cet effet par le
général Turreau - appliquer à la Vendée la tactique de la terre brû-
lée - est approuvé par Carnot et adopté par la Convention. De jan-
vier à avril 1794, les « colonnes infernales » de Turreau quadrillent
le territoire de la Vendée militaire et détruisent tout: maisons, habi-
tants, vivres, bois. Bien que, sur huit colonnes, deux seulement
appliquent les consignes criminelles de Turreau, une partie de la
population civile est massacrée sans qu'aucune nécessité militaire
puisse être invoquée comme prétexte à ce meurtre collectif. Alertée
sur les atrocités commises en son nom, la Convention destitue Tur-
reau et ordonne le retrait de ses troupes. Après Thermidor, Hoche
négocie la paix avec les survivants qui continuent la lutte. A la dif-
férence de Carrier, condamné à mort en décembre 1794 pour les
abominables crimes commis à Nantes, Turreau, qui a réclamé son
procès, est acquitté en décembre 1795. Évoquant cette tragédie,
Gracchus Babeuf parle d'un système de dépopulation, formule qui
définit bien une intention d'extermination 12•
Depuis deux siècles, la mémoire vendéenne est pieusement
entretenue. D'une part l'événement a créé l'identité d'une région
qui n'existait pas jusque-là en tant que telle et a façonné la société
vendéenne, d'autre part il est un symbole opposant les « deux
Frances » : laïque et républicaine, catholique et monarchiste; le
parti de Dieu contre celui de la Révolution. Préservée, 1'image
devient la propriété des ultraroyalistes. Bref, la guerre de Vendée
est entretenue par un courant commémoratif qui fait de cette terre
un lieu de mémoire et le foyer de la lutte entre la République et
l'ordre chrétien 13.
Se greffant sur ce fond permanent d'exploitation de la mémoire,
des historiens ouvrent une polémique en dénonçant ce qu'ils appel-
lent le « génocide franco-français » comme le premier génocide
idéologique 14 • La démarche n'est pas innocente. Elle vise à exploi-
ter la « charge émotionnelle et symbolique » (François Lebrun)
d'un terme encore mal cerné pour établir une relation directe entre
ce crime et les génocides du xxe siècle. Reynald Secher va plus
loin. Il établit un parallèle entre les révisionnistes comme Faurisson
et ceux qui nient le génocide vendéen. Dans la même veine, il se
282
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

réfère à Nolte qui, pour réduire la signification du génocide juif,


écrit : « Dans 1'histoire de 1'Europe moderne, c'est la Révolution
française qui la première fit passer dans la réalité l'idée d'extermi-
ner une classe ou un groupe 15 • » En septembre 1993, Alexandre
Soljenitsyne passe quatre jours en Vendée. Le 25 septembre, aux
Lucs-sur-Boulogne, haut lieu de la mémoire vendéenne, il pour-
fend la Révolution française en comparant ses crimes à ceux des
bolcheviks.
Ces outrances verbales inspirées par des prises de position parti-
sanes et qui sont, alors qu'elles accusent de cette faute leurs adver-
saires, une manipulation de la vérité historique, n'ont aucune place
dans le débat soulevé par la guerre de Vendée. La question reste
néanmoins posée de savoir si les événements qui se sont déroulés
en Vendée en 1794 - et non en 1793 - constituent un génocide. Il
serait vain d'escamoter ce débat en avançant les excuses absolu-
toires des circonstances exceptionnelles- la République était en
danger à 1'extérieur; cette guerre civile pouvait la détruire -, ou de
comparer les colonnes infernales à des cas identiques survenus
antérieurement, comme la Saint-Barthélemy, les dragonnades de
1681-1685 précédant la révocation de l'Édit de Nantes ou l'ultime
combat des Camisards, ou, postérieurement, comme les massacres
de la conquête de 1'Algérie ou les ravages de la colonne Voulet au
Sénégal et au Niger. La question du génocide n'est pas posée par la
première guerre civile de Vendée, encore que l'ordonnance d'exter-
mination décrétée en août 1793 par la Convention ait été renouve-
lée en octobre et qu'en novembre le nom de Vendée ait été sup-
primé pour être remplacé par celui, signifiant, de Vengé. Le bilan
des victimes de cette guerre « inexpiable » apporte une réponse.
Bien que les chiffres soient imprécis et contestés, cette guerre a fait
au moins 200 000 morts chez les « Blancs » - dont le tiers pendant
la« virée de galerne»- et 100000 à 200000 chez les «Bleus».
Ce sont les colonnes infernales qui sont accusées d'avoir perpétré
un génocide: elles dépeuplèrent une région et anéantirent une éco-
nomie 16• La Convention porte la responsabilité de ce crime. Sa
volonté, sans cesse affirmée, d'anéantir la Vendée militaire est exé-
cutée par Turreau sous le contrôle de deux représentants en mis-
sion. Mais le Comité de Salut public n'a pas délivré d'ordre écrit et
283
L'ÉTAT CRIMINEL

rien ne prouve que Robespierre ait couvert les forfaits de Turreau.


Il reste un doute sur 1'intention du pouvoir central. Enfin, il
manque un élément pour prononcer l'incrimination de génocide:
l'identification des Vendéens comme groupe. Ils ne sont ni un
groupe ethnique, ni un groupe national-le nom de Vendée n'appa-
raît qu'en 1790 pour désigner un département de l'ancienne pro-
vince de Poitou -, ni un groupe religieux, pas même un groupe
politique, mais les habitants d'un territoire insurgé que la Conven-
tion est résolue à raser en détruisant tout, indistinctement, comme
firent souvent à travers les siècles les États qui écrasèrent des rébel-
lions en livrant ~es populations à une soldatesque incontrôlée. Il
est malhonnête de faire du massacre des Vendéens en 1794 1' arché-
type des génocides contemporains, même si certains jubilent à
l'idée de voir la Révolution perdre son sens dès ses premiers ans en
niant les valeurs qui la fondent. Cette affirmation ne réduit en rien
la barbarie de ce meurtre collectif. Celui-ci se situe seulement dans
une catégorie différente.
« Il est temps, écrit François Lebrun, que ce triste dossier soit
rouvert avec toute la rigueur scientifique et la sérénité qu'il
mérite 17 • »Le débat ne porte pas seulement sur la dénomination de
cet événement qui fut le plus grand meurtre collectif de la Terreur,
mais sur sa signification. Le paysan vendéen accueille favorable-
ment la révolution de 1789. L'insurrection est déclenchée à la fois
par des causes socio-économiques et religieuses : la conscription et
l'attachement à l'ancienne foi et à l'ancienne Église. C'est le pay-
san qui, en 1793, demande aux manoirs des chefs militaires et c'est
dans la guerre qu'il s'allie aux seigneurs. Dans ce choc entre deux
mondes «opaques l'un à l'autre» (François Furet), le plus grave
n'est pas qu'en 1794 les vainqueurs aient, sur de «terribles certi-
tudes», cru avoir le devoir d'anéantir la Vendée, mais qu'ils aient
été convaincus d'en avoir le droit. C'est sans état d'âme que Carnot
ordonne« l'extermination des brigands de la Vendée». L'utopie a
changé de visage et de formulation. On n'est plus contraint de
croire au dogme, mais en 1'homme nouveau, une prescription qui
nourrira les idéologies futures. La Terreur « démoralise la Révolu-
tion», elle en renverse le sens et renouvelle« l'ancien bail de ser-
vitude» (Edgar Quinet). Comme l'explique François Furet, la
284
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

Révolution a deux pôles, l'un fondateur, l'autre destructeur. Elle


continue l'Ancien Régime en même temps qu'elle le détruit. A la
différence de la démocratie américaine qui n'avait pas d'adversaire
réel, la Révolution française a dû renverser un monde pour établir
la démocratie, rappelait Tocqueville. Le drame fut qu'un petit
groupe d'hommes était prêt, pour accomplir sa vision manichéenne
du monde, à décapiter une partie de 1'humanité si la « force des
choses » dont parlait Saint-Just 1'imposait. « Dès le texte fondateur
[celui des droits de l'homme et du citoyen] l'équation inhibitrice
qui allait obérer toute 1'entreprise de fondation est en place : il [ce
texte] condense une façon de penser la liberté qui empêche de la
réaliser » (Marcel Gauchet) 18 •
2

Dossiers asiatiques

En abordant 1' étude de ces dossiers, on éprouve un scrupule


-le mot est faible- à s'ériger en juge pour les instruire. Qu'elle
s'exprime en chagrin ou en indignation, en pitié ou en colère, 1'empa-
thie éprouvée pour les victimes ne doit pas entraver le jugement,
encore moins l'infléchir. Lorsqu'un groupe est en situation génoci-
daire, le danger de génocide est plus élevé. Lorsque dans ce contexte
un massacre survient, ce danger s'aggrave. Il est normal que la
plainte que dépose alors le groupe victime se fonde sur ce risque
aggravé et qu'il accuse le meurtrier de commettre un génocide. Mais,
comme le juge qui instruit un dossier, 1'historien ne retient pas néces-
sairement cette incrimination. C'est ce décalage entre la plainte de la
victime et 1'inculpation retenue, dans un double contexte de situation
génocidaire et de risque aggravé par un commencement d'exécution,
qu'identifie la formule« massacre génocidaire ».
Le nombre est moins significatif que le rapport : 10 % de vic-
times d'un groupe ont plus de sens que 10 millions. Une sélection
est plus incriminante que 1' anéantissement d'une ville ou d'une
région, la discrimination plus révélatrice d'une intention que la tor-
ture, la mutilation ou une débauche de cruauté. Dans cet esprit de
présentation d'un dossier aux fins d'incrimination, le propos n'est
pas de charger le récit, mais de rechercher une identité de nature
dans des crimes différents. Si ces meurtres de masse relèvent de
causes multiples -révolution ou guerre civile, guerre d'indépen-
dance ou lutte politique, polarisation sur un groupe, ségrégation,
déshumanisation -, ils ont un dénominateur commun : le criminel
est un État qui subordonne les moyens à la fin qu'il poursuit.
286
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

Chine

Après les peuples de l'URSS, aucun peuple n'a, dans ce siècle,


plus souffert de massacres que le peuple chinois. Les statistiques
révèlent 1'ampleur de cette catastrophe. Rummel obtient par
approximation le chiffre de 39 millions de victimes civiles [177].
La démographie chinoise explique des chiffres aussi élevés. Cepen-
dant, alors que la Chine est, avec 1'URSS, le meilleur exemple de
1'adéquation entre totalitarisme et prise de vies civiles, le meurtre y
prend rarement la forme de massacre, et celui-ci est rarement géno-
cidaire.
Au x1xe siècle, la révolte des Taiping, « la plus grande guerre
civile de 1'histoire », avait fait plus de 40 millions de victimes, la
plupart mortes de faim, et la répression des révoltes musulmanes
du Yunnan et du Xinjiang entraîna une forte réduction de la popu-
lation de ces provinces [43, p. 432]. Le xxe siècle s'ouvre sur les
massacres croisés de la révolte des Boxers. Après 1'effondrement
du pouvoir central en 1917, le pays sombre dans l'anarchie
jusqu'en 1928 où Tchang Kaï-chek - Jiang Jieshi - unifie la Chine.
Dans les dix années suivantes, nationalistes, communistes et sei-
gneurs de la guerre tuent près de 3 millions de civils ; dans cette
situation de guerre civile permanente, 10 millions de Chinois meu-
rent de faim. La guerre sino-japonaise cause 10 millions de morts,
dont 6 millions de victimes civiles des nationalistes par conscrip-
tion forcée, exécutions et famines produites par la destruction des
récoltes ou des digues. 4 millions de civils chinois sont tués par les
Japonais. Les campagnes militaires du Japon sont conduites avec
une extrême brutalité. Elles s'ouvrent par le sac de Nankin en
décembre 1937- qui aurait fait 340000 victimes chinoises, chiffre
que les Japonais continuent aujourd'hui à récuser- et se poursui-
vent par la campagne des « trois tout » - pillez tout, brûlez tout,
tuez tout- menée en 1941 contre la population des régions qui sou-
tiennent la guérilla et par des bombardements des grandes villes
afin d'en terroriser les habitants. Les atrocités sont systématiques.
287
L'ÉTAT CRIMINEL

Le gouvernement japonais est directement responsable de ces


meurtres massifs de civils. L'armée et la police japonaises sont
toutes-puissantes. Les officiers ont reçu des ordres que les soldats
exécutent. Dans son laboratoire du Mandchoukouo, dès 1937,
Shiro Ishiï conduit sur des prisonniers de guerre chinois - rarement
prisonniers de guerre furent plus maltraités que les prisonniers chi-
nois utilisés comme mannequins pour entraîner les soldats japonais
ou comme cobayes - des expériences avec des souches de bacilles.
Les résultats de ces travaux sont utilisés pour une guerre bactério-
logique menée sur le territoire chinois. Ces crimes contre 1'huma-
nité sont ignorés du tribunal de Tokyo et ne sont révélés que bien
plus tard 19• Xénophobes et racistes, les Japonais traitent avec le
même mépris les Chinois, les Coréens et, dans leur archipel, la
caste impure des Burakumin. Le malheur du Japon fut alors «de
prendre pour un modèle universelle code et les mœurs d'une caste
de guerriers mal sortis de l'âge féodal» [43, p. 273].
De 1946 à 1949, la guerre civile fait 5 millions de victimes
civiles, assassinées à part égale par les nationalistes et les commu-
nistes. Après 1949, le Parti communiste chinois entreprend le plus
vaste projet de transformation d'une société jamais conçu puisqu'il
concerne 500 millions de paysans. La construction de cette utopie
coûte la vie à des dizaines de millions de personnes. Comme en
URSS, un État totalitaire contrôle tout, planifie tout, organise tout.
Des millions de Chinois sont déportés dans des terres inhospita-
lières comme travailleurs libres. Des millions d'autres sont enfer-
més dans des camps de travail forcé et de lavage de cerveau. Dans
cet «Archipel oublié» (Jean-Luc Domenach) dispersé à travers
toute la Chine, le taux de mortalité est souvent très élevé [174].
Mais on ne dispose pas, comme aujourd'hui pour l'ex-URSS,
d'archives concentrationnaires. Aussi les estimations sont-elles
difficiles à serrer. Rummel estime les victimes à 4 millions de 1949
à 1958, 10 millions de 1959 à 1967, 6 millions de 1967 à 1976, soit
un total approximatif de 20 millions de morts, un bilan plus lourd
que celui, erroné, qu'il retient pour le Goulag [177]. Dans les pre-
mières années du régime, 1'URSS fournit une assistance technique
à 1'organisation du système pénitentiaire chinois. Comme en
URSS, une lutte impitoyable est menée contre les « contre-révolu-
288
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

tionnaires » : paysans, opposants politiques, minorités nationales


et 1ou religieuses. Dès que la Chine est centralisée et unifiée, le
Parti communiste chinois fait faire au pays un « grand bond en
avant» : une politique de collectivisation forcée soustrait à la pro-
duction agricole plus de 100 millions de personnes pour les
employer dans l'industrie ou dans de grands travaux afin de rendre
les communes populaires autosuffisantes. La réduction de la pro-
duction et 1'arrêt des importations engendrent la plus grande
famine de tous les temps : de 15 à 30 millions de morts. Cette
famine ne fut pas planifiée comme elle 1'avait été en Ukraine. Ce
fut seulement une erreur, la conséquence d'une politique incohé-
rente. De même, au cours de la Révolution culturelle ( 1966-1969)
où s'opposèrent deux lignes politiques, les innombrables victimes
ne furent pas assassinées sur ordre du pouvoir central. L'Occident a
fermé les yeux sur les meurtres de masse commis sous le régime de
Mao Zedong. Ils dérangeaient aussi les fantasmes de ses intellec-
tuels sur la transformation de 1'homme et de la société. Et puis, il
ne s'agissait pas de génocide.
L'accusation de génocide a été portée contre la Chine dans un
cas : le Tibet. Constitué à 1'origine de trois provinces - Chamdo,
Kham et U-Tsang -,le Tibet géographique est actuellement limité à
la région autonome du Tibet, 1'ancien U-Tsang. 6 millions de Tibé-
tains vivent en Chine dont 1 800 000 dans la région autonome. La
société tibétaine est entièrement consacrée à sa religion, le boud-
dhisme tantrique. Chaque ville, chaque village a son monastère et
ses prêtres, les lamas. Après la chute de la dynastie mandchoue, en
1911, le dalaï-lama proclame l'indépendance du Tibet, jusqu'alors
sous souveraineté chinoise. Mais aucun gouvernement ne reconnaît
cette indépendance et quand, en 1950, 1'Armée populaire de Chine
entre au Tibet, le recours déposé par le dalaï-lama à l'ONU est
rejeté, sur intervention de la Grande-Bretagne et de l'Inde. Le gou-
vernement chinois signe avec le dalaï-lama l'« Accord en dix-sept
points » qui reconnaît le système politique en place et la spécificité
culturelle du Tibet dont la liberté religieuse est garantie. En dépit
de cet accord, la Chine entreprend des « réformes démocratiques »
dans les provinces agricoles de Kham et de Chamdo où elle ins-
talle des colons chinois. La rébellion de ces provinces et 1'exode
289
L'ÉTAT CRIMINEL

des Khampas vers Lhassa en 1958 provoquent en 1959 un soulève-


ment de la capitale qui est réprimé par des bombardements. Le
dalaï-lama et 80000 à 100000 Tibétains se réfugient en Inde. Les
Chinois imposent le communisme au Tibet. Ils détruisent les fon-
dements de la culture tibétaine et tentent de « siniser » le Tibet,
c'est-à-dire d'imposer aux Tibétains la culture chinoise. En 1966,
la furie des Gardes rouges achève la destruction culturelle. Les
Gardes rouges s'en prennent aux « quatre vieux » : traditions, pen-
sées, cultures et coutumes. C'est une période d'extrême confusion:
le mouvement est divisé en deux factions, il y a des Tibétains dans
ces deux factions et il est difficile de savoir ce qui les oppose.
Après la mort de Mao Zedong, la résistance se poursuit au Tibet où
des émeutes sont sévèrement réprimées en 1987 et 1988.
Le bilan permet de conclure à une volonté exécutée de des-
truction religieuse et culturelle : sur trois à quatre mille monastères
et monuments religieux, il n'en reste que trente. Bien qu'il y ait
un fossé entre les chiffres de la Chine et ceux du gouvernement en
exil du dalaï-lama, il semble établi qu'il y eut de 1955 à 1959
65 000 morts dont 40 000 victimes de bombardements, qu'après
1959 plus de 100000 enfants ont été déportés, que 87 000 Tibétains
ont été exécutés et que, dans la province de Kham, les six districts
de Golok ont été dépeuplés par assassinat et déportation.
La Commission internationale de juristes - une organisation non
gouvernementale - se réunit en 1959 pour débattre sur 1' accusation
de génocide portée par le gouvernement en exil du dalaï-lama.
Pour y répondre, elle examine le rapport présenté par un comité
d'enquête qui fonde sa conviction sur la Convention de 1948. Ce
comité établit que « le gouvernement de la République populaire
de Chine a entrepris au Tibet de détruire un groupe religieux en
tant que tel : le groupe religieux bouddhiste [ ... ] que des meurtres
et des déportations d'enfants ont été commis dans le but avéré
d'exterminer le groupe bouddhiste tibétain» et que ces faits consti-
tuent « un acte de génocide au regard du droit international coutu-
mier» [172, p. 13 et p. 59]. Ces allégations sont reprises par la
Commission qui conclut à « un cas prima facie de génocide » et
recommande qu'une investigation soit menée par les Nations unies.
En fait, la Commission reconnaît 1'ac tus reus de génocide, mais ne
290
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

peut prouver le mens rea, c'est-à-dire l'intention de détruire les


Tibétains comme groupe national et comme groupe religieux, en
tout ou en partie [41, p. 244-251]. La controverse reste ouverte.
Elle porte les parties à 1'excès verbal. Contre toute évidence, la
propagande chinoise a nié la plupart des faits et justifié ceux
qu'elle reconnaissait en invoquant le féodalisme et le retard écono-
mique du Tibet. A 1'opposé, un Comité international de juristes
pour le Tibet constitué en 1989 parle du « pire génocide après la
Seconde Guerre mondiale » et accuse la Chine d'avoir torturé ou
tué un million de Tibétains 20 • Au Tibet, le gouvernement chinois a
détruit la culture et 1'environnement religieux d'un peuple par un
ensemble d'agressions qui ne visaient pas à 1'anéantir physique-
ment mais à extirper une double identité nationale et religieuse afm
de le contraindre à 1'uniformisation, en fait à le «siniser», un
résultat qu'il est près d'atteindre puisqu'il y a actuellement au Tibet
plus de Chinois que de Tibétains. C'est le même processus criminel
qui a été appliqué dans la «région autonome du Xinjiang »,
1'ancien Turkestan chinois, contre les peuples musulmans : Ouï-
gours, qui constituent près de la moitié de la population de cette
région, mais aussi Kazakhs, Tadjiks, Kirghizes et Chinois - les
Huis. Les soulèvements débutent en 1959 et se poursuivent depuis.
La répression s'abat sur cette population dissidente dont une majo-
rité milite pour la sécession et lutte contre la sinisation forcée.

Inde

En Inde, à la veille de l'indépendance, prévue pour le 15 août


1947, une structure sociale génocidaire est en place, annonçant une
spirale de violences croisées [32, p. 63-68]. Dans ce pays, le sys-
tème des castes et la religion interdisaient tout mélange ethnocultu-
rel. Dans une Inde indépendante, les hindous auraient tout dirigé :
ils représentaient la majorité - 300 millions d'hindous contre
100 millions de musulmans - et tenaient déjà les leviers de
commande politique. La partition s'imposait. Mais rien de compa-
291
L'ÉTAT CRIMINEL

rable n'avait jamais été tenté auparavant et la distribution géogra-


phique des populations ne permettait pas une séparation entre une
Inde hindoue et un Pakistan musulman.
La partition libère de formidables pulsions. Le continent indien
s'embrase. Les communautés s'entre-tuent. Les massacres com-
mencent à Calcutta en août 1946, un an avant l'indépendance et
s'étendent, endémiques, à travers le pays. Au Pendjab, à majorité
musulmane - 57 % des 34 millions d'habitants -, la situation est
particulièrement explosive. Les musulmans réclament la totalité de
la province. Mais le Pendjab est aussi la patrie historique des 6 mil-
lions de sikhs qui veulent créer un État séparé avec Amritsar, leur
centre religieux, pour capitale. La partition attribue Lahore au
Pakistan, Amritsar à 1'Inde. Elle laisse 5 millions de sikhs et d 'hin-
dous dans la moitié pakistanaise du Pendjab et 5 millions de
musulmans dans la moitié indienne. Une situation voisine se pré-
sente au Bengale où 1 300 000 musulmans se rendent au Pakistan
oriental, à 1'est du Bengale, alors que 3 300 000 hindous du Ben-
gale oriental quittent le futur Pakistan oriental. Lorsque commence
« le plus grand déménagement de 1'histoire » (Lapierre et Collins)
- 8 millions de réfugiés musulmans et 8 millions de réfugiés sikhs
et hindous; 10 millions de musulmans restent en Inde et 10 mil-
lions d'hindous au Bengale oriental -, il paraît inévitable que les
deux groupes s'affrontent avec fureur 21 • A Calcutta, une cité divi-
sée en deux communautés et où la violence est traditionnelle, on
s'attend à de terribles massacres. Trente-six heures avant l'indé-
pendance, Gandhi se rend à Calcutta et parvient à unir les deux
communautés dans une même prière. Mais le «miracle de Cal-
cutta» ne se reproduit pas au Pendjab qui entre en convulsion et
explose. De chaque côté, des millions de réfugiés abandonnent
leurs biens pour gagner les zones refuges. Les autres sont pris au
piège et livrés à la folie meurtrière des foules. L'absence d'autorité
- les Anglais restent neutres et se désintéressent du maintien de
l'ordre à partir du 15 août -libère les haines accumulées pendant
des siècles. La Ligue musulmane qui dirige le Pakistan tient assez
bien la population, mais le gouvernement hindou est débordé par
les ultranationalistes qui lancent leurs commandos de tueurs. Des
deux côtés, les forces de l'ordre, contaminées par la haine, n'inter-
292
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

viennent pas ou même participent. La structure sociale du Pendjab,


une mosaïque de villages et de petites villes musulmanes, hindoues
ou sikhs, facilite la reconnaissance des victimes. Les massacres
commencent avant la partition, préparés par les dirigeants de la
communauté sikh. A Amritsar et dans les villages et bourgs musul-
mans, les sikhs tuent et mutilent les hommes, violent et égorgent
les femmes. A Lahore, les hindous et les sikhs sont massacrés par
la foule musulmane. Partout, les plus forts tuent les plus faibles.
Les colonnes de réfugiés sont décimées. Un des plus terribles mas-
sacres est perpétré par 1'armée pakistanaise contre une colonne de
réfugiés sikhs qu'elle escorte. Des deux côtés les assassins s'en
prennent aux trains. Pendant cinq jours, les trains arrivent à Lahore
et à Amritsar chargés de cadavres. Ce n'est que le 22 août, une
semaine après 1'indépendance, que les deux gouvernements,
jusque-là impuissants, parviennent à garantir les droits de leurs
minorités sans interrompre cependant le flot de violence qui
s'apaise progressivement. Ces meurtres de masse font un million
de victimes, les trois quarts musulmanes, du tiers à la moitié au
Pendjab. Les responsabilités sont croisées et partagées. Les obser-
vateurs britanniques estimèrent que les massacres de musulmans à
l'est du Pendjab dépassèrent en quantité et en cruauté ceux d'hin-
dous et de sikhs au Pakistan occidental.
Depuis, la haine raciale et le fanatisme religieux n'ont pas épuisé
leurs effets. Dans les« petits massacres» observés sporadiquement
- surtout au Pendjab et au Cachemire -, il est difficile de faire la
part du débordement de foules hystériques et de la volonté crimi-
nelle de 1'État. Au Cachemire, à majorité musulmane, le souverain
hindou avait, en 1947, fait assassiner par 1'armée des milliers de
musulmans. Un demi-siècle après, la situation du Cachemire n'est
pas réglée. En juin 1993, deux organisations américaines de
défense des droits de 1'homme révèlent que les autorités indiennes
poursuivent au Cachemire leur politique de «terreur contre le ter-
rorisme » pour écraser les guérillas musulmanes qui combattent les
unes pour l'indépendance du Cachemire, les autres pour son ratta-
chement au Pakistan 22 •

293
L'ÉTAT CRIMINEL

Bangladesh

La partition de 1'Inde divise le Pakistan en deux parties que sépa-


rent 2 000 kilomètres et que réunit seulement la religion musul-
mane. Tout oppose en effet les deux Pakistans. Le Pakistan occi-
dental, 55 millions d'habitants de langue ourdou, détient le pouvoir
politique et contrôle l'économie. C'est un pays montagneux qui,
pour ses échanges, se tourne naturellement vers le Moyen-Orient
arabe. Le Pakistan oriental, où plus de 95% des 75 millions d'habi-
tants parlent le bengali, est un pays de moussons menacé par les
crues du Gange et du Brahmapoutre, un pays misérable dont les
taux de natalité, de mortalité infantile et d'analphabétisme sont
parmi les plus élevés du monde. Avec l'indépendance, le Pakistan
oriental ne fait que changer de maître : il se sent colonisé et
exploité. La ligue Awami qui se développe dans cette atmosphère
de crise réclame le retour à la démocratie et une autonomie régio-
nale dans une fédération pakistanaise, prélude à 1'indépendance du
Bengale. Aux élections de 1970, la Ligue emporte la presque tota-
lité des sièges attribués au Pakistan oriental. La partition semble
inévitable. Pour la prévenir, le président pakistanais, Yahya Khan,
suspend le 1er mars 1971 la réunion de 1'Assemblée nationale. La
ligue Awami réplique en décrétant la grève générale. Les partisans
du Bengale libre - Bangladesh - tiennent la rue. Les négociations
ouvertes à Dacca entre Yahya Khan et Cheikh Mujibur Rahman,
président de la Ligue, sont rompues le 25 mars. L'« opération ven-
geance », préparée par le gouvernement pakistanais et conduite par
le général Abdul Khan Niazi, débute dans la nuit du 25 au 26 mars
1971 : 1' armée tire à 1' arme automatique sur la foule et détruit le
quartier hindou. Puis 1' armée pakistanaise, aidée par une force
auxiliaire qu'elle a levée, les Razakhars, occupe les ports, ferme
les frontières, écrase la rébellion armée de la ligue Awami et mas-
sacre des civils. Le général Tikka, gouverneur militaire du Bengale,
aurait déclaré : « Je réduirai cette majorité à une minorité. » Mais
les soldats tuent électivement les hindous, accusés de former une
294
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

cinquième colonne. Les massacres se poursuivent sans que les


accusations de génocide lancées dans la presse mondiale dérangent
le Pakistan. Pour contrebalancer les responsabilités, il publie un
Livre blanc sur les atrocités commises par la ligue Awami.
L'afflux de réfugiés précipite l'intervention de l'Inde. Indira
Gandhi obtient 1'appui inconditionnel de 1'URSS qui prend le
risque de soutenir un adversaire des pays islamiques et qui ver-
rouille la Chine, alliée du Pakistan. Armée de ce traité d'alliance
militaire russo-indien, le Premier ministre indien parcourt les
grandes capitales occidentales pour les convaincre de la nécessité
de parvenir à un règlement politique au Bengale.« Ce qui se passe
au Bengale n'est pas une guerre civile dans le sens habituel du mot,
explique-t-elle. C'est un génocide en guise de punition infligée à
des millions de gens dont le seul crime est d'avoir voté de façon
démocratique». Du 2 au 15 décembre, avec une supériorité numé-
rique écrasante, 1'armée indienne conduit une guerre éclair et
contraint l'armée pakistanaise du Bengale à se rendre. Le Bangla-
desh est né. C'est la première fois, depuis la Seconde Guerre mon-
diale, qu'un mouvement sécessionniste obtient son indépendance
et que des victimes 1' emportent sur le « perpétrateur » [ 10, p. 396].
A peine indépendant, le Bangladesh ouvre la chasse aux Raza-
khars et aux Biharis. Colonie d'une colonie, cette communauté se
trouve pour la seconde fois la cible d'un vainqueur. Les Biharis
vivaient à 1'est de 1'Inde dans 1'État de Bihar où ils formaient une
minorité musulmane. Au moment de la partition, ils avaient émigré
au Pakistan oriental. De langue ourdou, la communauté biharie
était restée favorable à 1'unité pakistanaise. En mars 1971, les
Biharis, considérés comme un symbole de la domination pakista-
naise, avaient été victimes de massacres. Aussi de jeunes Biharis
s'étaient-ils engagés dans la force auxiliaire des Razakhars. Après
l'indépendance, la communauté biharie, jugée par le Bangladesh
coresponsable des crimes commis par 1'armée pakistanaise, est
menacée. L'armée indienne la protège jusqu'à son retrait en jan-
vier 1972. Des milliers de Biharis sont alors arrêtés, jetés en prison
ou disparaissent. Les autres ont le choix entre demeurer au Ben-
gale et s'assimiler ou partir en Inde ou au Pakistan. Mais ces deux
pays n'en veulent pas. 730 000 Biharis sont relégués dans des
295
L'ÉTAT CRIMINEL

camps ou des enclaves [181]. Plus tard, le Bangladesh pratique une


politique de discrimination à 1'égard des minorités non musul-
.manes de la province de Chittagong, à la frontière birmane. Il
s'oppose à leur demande d'autonomie régionale et refuse de main-
tenir leur identité linguistique, culturelle et religieuse. Ces exi-
gences sont perçues comme une tentative sécessionniste et répri-
mées militairement. Le gouvernement tente également de changer
les structures démographiques de la région par transfert de la popu-
lation minoritaire et installation de Bengalis 23 • Ces crimes du len-
demain ou du surlendemain commis par les victimes d'hier ne peu-
vent être invoqués par leurs meurtriers comme des excuses
absolutoires.
En 1972, la Commission internationale de juristes enquête sur
les différents aspects de la répression menée par 1' armée pakista-
naise en 1971 au Pakistan oriental : massacre sans discrimination
de civils, arrestation, torture et exécution sans jugement de mili-
tants de la ligue Awami; tentative d'extermination de la population
hindoue. Pour ce dernier cas, elle retient l'incrimination de géno-
cide : « les atrocités commises par 1' armée faisaient partie d'une
politique délibérée menée par une force disciplinée» [32, p. 80].
En revanche, elle rejette l'allégation de génocide perpétré alors par
les Bengalis contre les non-Bengalis : « la violence spontanée et
frénétique d'une foule contre une partie spécifique de la commu-
nauté que la foule perçoit comme une menace et dont elle ressent
1'hostilité ne doit pas être considérée comme 1'élément nécessaire à
la preuve de l'intention consciente qui constitue le crime de géno-
cide» [ibid.]. Ce sont là des arguments spécieux et des nuances
bien fragiles. Il est vrai que le cas du Bangladesh est complexe.
Mais ni le massacre génocidaire perpétré par le Pakistan pour ter-
roriser la population bengali, ni la vengeance à forme génocidaire
assouvie par 1' armée pakistanaise sur la communauté hindoue en
souvenir de 1' « entre-tuerie » de 1947, ni les représailles, génoci-
daires également, des Bengalis ne constituent un génocide, car
l'intention de détruire un groupe ne peut être prouvée et l'exécu-
tion de cette destruction n'est qu'ébauchée.
Dans cette affaire, l'ONU n'a pas joué son rôle. Le Conseil de
sécurité, averti dès juillet par le secrétaire général, n'est saisi qu'en
296
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

décembre 1971, après l'intervention indienne. L'ONU est bloquée


par les intérêts contradictoires et les alliances paradoxales des
grandes puissances: les États-Unis et la Chine soutiennent le
Pakistan, et l'URSS l'Inde. Dans un débat à la Commission des
droits de 1'homme, le délégué pakistanais justifie les massacres par
le libre exercice de la souveraineté nationale de son pays. Son
argumentation est exemplaire de la mauvaise foi d'un État souve-
rain accusé d'avoir perpétré un meurtre de masse contre une mino-
rité: le principe d'autodétermination ne s'applique pas à des terri-
toires reconnus partie intégrante des États membres 24 •

Birmanie [175]

En 1948, la Birmanie, jusqu'alors colonie britannique, devient


indépendante. De 1948 à 1962, le pays est une démocratie parle-
mentaire. Cependant, bien que la Constitution autorise les minori-
tés ethniques à se retirer de 1'Union birmane après 1958, celles-ci
réclament un statut d'autonomie interne. Ces minorités repré-
sentent le tiers des 40 millions de Birmans. Karen (67% des
minorités), Shan (9% ), Kachin, Mon, Rohyngya vivent dans les
régions montagneuses de la périphérie et dans le sud du pays.
Après l'adoption en 1961 du bouddhisme comme religion d'État
-85% de la population est bouddhiste-, des mouvements d'indé-
pendance se développent. En 1962, un coup d'État, dirigé par le
général Ne Win (de son vrai nom, Shu Maung), instaure une dicta-
ture militaire à parti unique. En avril1978, l'armée birmane ravage
les villages des Rohyngya - une communauté musulmane vivant
dans la province d' Arakan, sur la frontière occidentale. Plus de
200 000 réfugiés fuient vers le Bangladesh qui, incapable de les
nourrir et peu désireux de s'aliéner ses voisins birmans, les confie
au Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU. Dès 1983, les
Karen fuient vers la Thaïlande où ils sont entassés dans des
camps.
En septembre 1988, après avoir écrasé dans un bain de sang une
297
L'ÉTAT CRIMINEL

vaste manifestation étudiante, un Conseil d'État pour la restaura-


tion de 1'ordre public (SLORC) prend le pouvoir. Le SLORC est
présidé par le général Saw-Maung, un pantin que contrôle Ne Win
-il sera remplacé en 1992 par le général Than Shwe. Le SLORC
s'engage à préparer des élections libres, mais il fait arrêter la tête
de liste du principal parti d'opposition, Aung San Suu Kyi, fille du
héros de l'indépendance nationale, Aung San, et futur prix Nobel
de la Paix 1991. En mai 1990, ce parti d'opposition est élu à une
écrasante majorité. Le SLORC ne remet pas le pouvoir à la nou-
velle Assemblée nationale.
La junte militaire du Myanmar- c'est le nouveau nom de la Bir-
manie -conduit depuis 1988 une politique génocidaire qui, 1'idéo-
logie en moins -le SLORC ne tue que pour préserver son pouvoir -,
rappelle celle des Khmers rouges. 4 à 5 millions de personnes, la
population de quartiers entiers des centres urbains, sont déplacées
vers des zones rurales insalubres et regroupées dans des camps
sous surveillance militaire, baptisés «villes nouvelles». Le chef
du renseignement militaire, le général Khin Nyunt, fait procéder
à des arrestations illégales suivies de tortures et d'exécutions
sommaires. La situation des minorités ethniques est désastreuse.
Certaines entretiennent une rébellion aux frontières. Elles sont
systématiquement exterminées. En 1992, au nord-est du pays, des
villages kachin sont détruits : 500 000 personnes sont sans abri.
225 000 Rohyngya fuient vers le Bangladesh, 60 000 Karen et Mon
vers la Thaïlande. Au nord-ouest, des milliers de membres de la
tribu des Naga Hills se réfugient en Inde.
La Birmanie est non seulement 1'un des régimes les plus répres-
sifs et les plus brutaux du monde, elle est, en outre, le premier État-
bandit de la planète. Le rapport sur la situation des droits de
l'homme au Myanmar, établi par le rapporteur spécial, le Japonais
Yozo Yokota, et remis en 1993 à la quarante-neuvième session de
la Commission des droits de l'homme, confirme les faits [175,
p. 109-162]. Outre ses pratiques génocidaires à 1'encontre des
minorités et des opposants, le SLORC est une narco-dictature qui
contrôle la production de 1'opium à partir des cultures de pavot et
qui prend une importance croissante dans le trafic mondial de
1'héroïne. En outre, il organise la traite de jeunes femmes et
298
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

d'enfants birmans dans les usines à sexe de Thaïlande. Devant le


développement du Sida, il utilise des méthodes expéditives : les
jeunes prostituées séropositives sont renvoyées de Thaïlande. Cer-
taines sont exécutées par les gardes-frontières birmans. Les autres
disparaissent après leur retour au Myanmar- on soupçonne le gou-
vernement de leur faire administrer du cyanure.
Le SLORC occupe le siège de la Birmanie à l'ONU. Il entretient
des relations politiques et économiques avec la plupart des nations,
en particulier avec la Thai1ande qui profite du teck et des pierres
semi-précieuses de Birmanie, et avec la Chine qui le fournit en
armes. Une compagnie française se prépare à exploiter un gisement
de gaz en Birmanie dès que le gazoduc sera construit. Seule une
pression internationale, conduite par 1'Association des nations
d'Asie du Sud-Est (ASEAN) ou l'ONU, permettrait de mettre un
terme à la situation génocidaire qui prévaut en Birmanie.

Indonésie

Au Sud-Est asiatique, 1'Indonésie, premier pays musulman du


monde- 90 millions de musulmans sur 120 millions d'habitants en
1959 -, est un gigantesque archipel où coexistent trois cents
groupes ethniques qui parlent deux cent cinquante langues. En
1950, la République d'Indonésie devient un État souverain sous la
présidence du dirigeant historique du Parti d'indépendance natio-
nale (PNI), Soekarno, considéré aussitôt comme un des leaders du
tiers-monde. Dans cette «démocratie dirigée», le PNI détient le
pouvoir, mais son adversaire, le Parti communiste (PKI), poursuit
son infiltration du corps de l'État. Avec 10 millions de membres
en 1965, il devient une menace immédiate pour l'armée, les pro-
priétaires terriens, les musulmans et la CIA qui est obsédée par
1'expansion communiste en Asie du Sud-Est. Le 30 septembre
1965, un coup d'État dirigé par un lieutenant-colonel de l'armée de
1' air installe un « Conseil de la révolution » qui prétend protéger le
président Soekarno. Le lendemain, ce conseil est renversé et
299
L'ÉTAT CRIMINEL

le général Suharto installe une dictature militaire. L'armée de terre


exploite 1'opportunité fournie par le coup d'État pour éliminer son
seul adversaire politique, le PKI qu'elle accuse, non sans preuves,
d'avoir utilisé l'armée de l'air et la marine pour s'emparer du pou-
voir. Afin de légitimer ses actes et de démontrer qu'elle représente
le peuple indonésien, l'armée s'appuie sur les partis religieux, sur-
tout le puissant parti musulman NU - Nahdatul Ulama. Elle leur
remet des listes noires de dirigeants du PKI à abattre. Mais, s'il est
indéniable que l'armée indonésienne avait l'intention d'anéantir le
PKI, il est probable qu'elle n'avait pas prévu qu'en délivrant à des
fanatiques un permis de tuer elle déclencherait une vague incontrô-
lable de violences qui prend vite un triple caractère ethnique, reli-
gieux et de classe, chaque bande de tueurs étant animée par ses
haines et ses jalousies. Les massacres commencent à Djakarta le 8
octobre, perpétrés par 1' armée. Puis des commandos de miliciens
armés par les militaires se répandent dans l'île de Java où vivent
les deux tiers des Indonésiens pour assouvir la« vengeance popu-
laire»- c'est ainsi que l'appelle l'amiral Sudomo, chef de la Sécu-
rité nationale - contre les cadres et les militants du PKI. Dans le
centre et la partie orientale de 1'île où tous les communistes, les
chefs inscrits sur les listes noires et les militants dénoncés par leurs
voisins, sont assassinés avec leur famille, les motivations des meur-
triers sont complexes. Une Union paysanne affiliée au parti com-
muniste attendait une réforme agraire pour prendre les terres aux
propriétaires terriens, pour la plupart membres du parti musulman
NU [32, p. 152]. A Bali et à Atjeh, centre religieux de l'Indonésie
musulmane - au nord de Sumatra-, les massacres sont particuliè-
rement horribles. Des villages entiers sont anéantis. Les milices
musulmanes détruisent les« athées», c'est-à-dire les communistes
et leurs familles, mais mènent aussi - sans considérer les contra-
dictions de leurs mobiles -, une guerres sainte contre la minorité
hindoue et une lutte de classes contre les travailleurs immigrés de
Java et les commerçants chinois - ces derniers sont accusés à
la fois d'exploiter les pauvres et d'être des agents de la Chine
communiste. A la mi-novembre, l'armée cherche à «rétablir
l'ordre », mais les pires massacres ont lieu en décembre et les exé-
cutions se poursuivent en 1966. Quant au président Soekarno, il
300
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

reste prisonnier dans son palais jusqu 'en 1967 où il est déposé. En
1968, Suharto devient président.
Le nombre des victimes - officiellement toutes communistes -
est estimé à 500000. C'est le chiffre que reconnaît en 1976 l'ami-
ral Sudomo. C'est également le chiffre retenu en 1968 par le
Washington Post. Mais il ne tient pas compte de la vague d'arresta-
tion et de détention sans jugement : plus de 500 000 personnes dont
la plupart ne sont relâchées qu'en 1978. L'anéantissement du PKI
oar 1' armée indonésienne ne peut être, si 1'on s'en tient à 1'article II
de la Convention de 1948, qualifié de génocide : la victime est un
groupe politique. Chalk et Jonassohn, eux, considèrent qu'il s'agit
d'un génocide [10, p. 378-383]. La question n'a pas été soulevée
par l'ONU. L'éradication de la menace communiste était pour les
États-Unis une priorité absolue. En 1991, pour la première fois, des
officiels américains reconnaissent avoir fourni à 1'armée indoné-
sienne des listes de dirigeants et de cadres communistes 25.

Timor-Oriental

Ancienne colonie, 1'Indonésie se comporte depuis son indépen-


dance comme un État colonisateur. Forte du rôle de gendarme du
Sud-Est asiatique que les États-Unis lui ont accordé, elle viole le
droit international et défie l'ONU. En 1963, la souveraineté sur
1'Irian occidental- partie occidentale de la Nouvelle-Guinée restée
sous contrôle hollandais -lui est remise par l'ONU à la condition
d'organiser en 1969 un plébiscite. Celui-ci est une farce. Depuis,
l'Indonésie combat l'Organisation pour l'indépendance de la
Papouasie libre, un mouvement sécessionniste qui réclame le ratta-
chement de 1'Irian occidental à la partie orientale de 1'île, la
Papouasie-Nouvelle-Guinée, indépendante depuis 1973.
Au Timor-Oriental, le gouvernement indonésien est confronté
à une logique génocidaire. L'exposé des faits dispense de tout
commentaire. A l'est de Java, l'île de Timor, montagneuse et cou-
verte de forêts- un terrain favorable à la guérilla-, avait été parta-
gée entre les Hollandais et les Portugais qui occupaient sa partie
orientale. Les 680 000 habitants du Timor-Oriental appartenaient à
301
L'ÉTAT CRIMINEL

de nombreuses ethnies, mais étaient en majorité animistes ou


catholiques. Après la révolution portugaise d'avril 1974, le Portu-
gal envisage d'accorder à ce territoire son indépendance et
1'Indonésie reconnaît alors son droit à 1' autodétermination.
Le Front révolutionnaire pour l'indépendance du Timor-Oriental
(FRETILIN) emporte les élections de mars 197 5 et proclame le
28 novembre l'indépendance du pays. Le 7 décembre, l'armée
indonésienne, soutenue par les États-Unis- Ford et Kissinger se
rendent à Djakarta en novembre-, bombarde la capitale, Dili, et
envahit le Timor-Oriental. L'Indonésie est également assurée du
soutien de 1'Australie qui a des intérêts pétroliers dans la région.
Le 22 décembre 1975, le Conseil de sécurité demande à l'Indoné-
sie de retirer ses troupes (résolution 384 ). Elle ignore cette résolu-
tion, massacre 60 000 personnes et installe à Dili un « Gouverne-
ment provincial» qui, le 30 mai 1976, en dépit d'une nouvelle
injonction du Conseil de sécurité (résolution 389), demande 1'inté-
gration à 1'Indonésie. Le 17 juillet, le Timor-Oriental devient la
21 e province de 1'Indonésie. Placée devant le fait accompli, 1'Assem-
blée générale de l'ONU le rejette en novembre 1976 et jusqu'en
1982 renouvelle chaque année le droit inaliénable du peuple du
Timor-Oriental à l'autodétermination et à l'indépendance 26•
Le gouvernement indonésien mène depuis 1976 une guerre
d'anéantissement au Timor-Oriental. Il s'efforce de réduire la popu-
lation par le massacre, la famine, la malnutrition et la limitation des
naissances. Le système agricole est détruit, les familles paysannes
déplacées et transférées dans des camps et des villages stratégiques
où elles sont affamées. La mortalité infantile s'étend. Un pro-
gramme de planning familial-limitation des naissances et stérilisa-
tion-, introduit en 1980, est développé en 1985 [180, p. 159].
L'armée indonésienne est engagée dans un conflit qu'elle est inca-
pable de régler militairement 27 • Plusieurs fois battu, le FRETILIN
poursuit la lutte, soutenu par le peuple et par 1'Église catholique.
Mais le Timor-Oriental est devenu une vaste prison où la popula-
tion terrorisée est sous surveillance permanente. L'étendue du
désastre est difficile à apprécier. Le gouvernement indonésien
ignore les représentations faites depuis 1983 par la Commission des
droits de l'homme de l'ONU et lui refuse l'autorisation d'envoyer
302
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

des observateurs au Timor-Oriental. La condamnation par le Parle-


ment européen de 1'occupation indonésienne du Timor-Oriental
(mars 1988) et son affirmation du droit de ce peuple à l'autodéter-
mination (septembre 1988) ne troublent pas le gouvernement indo-
nésien qui lance en mars 1991 une vaste opération armée.
Le nombre des victimes est difficile à établir étant donné le blo-
cus de l'information. Le bilan s'alourdit d'année en année: on par-
lait de 10% des habitants tués en 1975, de 15% en 1979, de 30%
en 1988. Le Département d'État estime les pertes entre 100 000 et
200 000 personnes, mortes de faim - à la suite de destruction des
ressources -, de 1'usage des agents chimiques et des défoliants 28 •
Quel que soit le chiffre retenu, il est clair que les 680000 habitants
du Timor-Oriental ont plus souffert, en rapport de pertes, de
l'invasion indonésienne qu'aucun autre peuple envahi par une
armée depuis la Seconde Guerre mondiale. Empêtré dans cette
guerre, le gouvernement indonésien ne peut la gagner qu'en sépa-
rant définitivement les survivants du Timor-Oriental de leur terre
par le meurtre et la déportation, un génocide ignoré d'une opinion
insoucieuse de cette guerre du bout du monde et qu'il perpétrera à
terme si les organisations internationales ne haussent pas le ton
pour l'en empêcher.

Sri Lanka

Les explosions sporadiques sur un fond de violence entre la


majorité cinghalaise bouddhiste et la minorité tamoule hindouiste
n'ont pas encore pris une forme génocidaire, mais elles représen-
tent un risque permanent de dérive génocidaire.
L'île de Ceylan était une colonie anglaise. Elle devient indépen-
dante en 1948, sous le nom de Sri Lanka. Sur une population de
12,7 millions, les Tamouls forment une minorité de 2,6 millions.
Ils sont divisés en deux communautés distinctes: les Tamouls ori-
ginaires de Ceylan qui vivent au Nord et sur la côte Est, 1,4 mil-
lion; et les Tamouls immigrés de 1'Inde, importés par les Anglais
303
L'ÉTAT CRIMINEL

au XIxe siècle comme main-d' œuvre dans les plantations de thé du


centre de 1'île, 1,2 million. Les Tamouls de Ceylan se considèrent
comme une vieille nation d'origine dravidienne qui, depuis vingt-
cinq siècles, partage 1'île avec les Cinghalais, eux d'origine
aryenne.
Le pouvoir de l'État sri-lankais est détenu par les Cinghalais qui
ignorent les revendications identitaires exprimées par les Tamouls.
La Constitution de 1972 impose la langue cinghalaise et les
Cinghalais affichent leur volonté d'absorption de la communauté
tamoule, ce qui entraîne la radicalisation du Front uni de libération
tamoul qui réclame non plus 1'autonomie mais la sécession. En
1977, une nouvelle éruption de violence attire l'attention de l'opi-
nion publique mondiale. Élu président, Julius Jayawardene, diri-
geant du parti d'Union nationale, accorde en 1978 des droits
constitutionnels aux Tamouls dont la langue devient, comme le cin-
ghalais, langue nationale. Mais la récession économique accentue
la tension entre les deux communautés. La loi sur la prévention du
terrorisme de 1979 autorise la détention sans jugement et au secret
dans des prisons et des camps de travail. La guerre civile éclate en
1983. C'est alors un cycle infernal de terrorisme et de représailles
qui entraîne un déplacement vers le nord d'une partie des Tamouls
vivant dans le reste de 1'île, tandis que les autres émigrent dans le
sud de 1'Inde.
En 1986, International Alert, organisme créé 1'année précédente à
Londres pour attirer 1'attention sur les conflits de groupe afin de
prévenir le génocide et le meurtre de masse, traite la guerre civile du
Sri Lanka comme un dossier prioritaire (les autres dossiers sont
l'Ouganda, l'Irian indonésien, le Tibet et, en 1987, le Pendjab après
l'attaque du temple d'or d'Amritsar et l'assassinat d'Indira Gandhi).
International Alert organise des conférences réunissant les parties
intéressées pour étudier la possibilité d'une solution pacifique du
conflit et envoie deux missions en Inde et au Sri Lanka.
En 1987, l'escalade de la guerre civile montre qu'il n'y a pas de
solution militaire à un conflit ethnique aussi profondément enra-
ciné et la recherche d'une solution politique se poursuit. Après
intervention d'Amnesty International, de la Commission des droits
de l'homme et de la Sous-Commission, l'Inde accepte d'intervenir
304
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

comme médiateur. Le débarquement de troupes indiennes dans la


presqu'île de Jaffna, où les guérilleros des Tigres tamouls sont
retranchés, met fin aux combats et le président Jayawardene
accorde l'autonomie aux provinces du Nord et de l'Est à majorité
tamoule, une décision contestée par les communautés musulmanes
et cinghalaises de l'Est du pays. En septembre 1989, les troupes
indiennes se retirent. Le conflit s'enlise et des foyers de guérilla
demeurent dans le Nord.
L'exemple du Sri Lanka illustre le paradoxe inclus dans le prin-
cipe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, principe sur
lequel repose l'ordre international. Seul un État est sujet de droit
international. Il peut donc seul préserver l'identité d'un groupe.
Ainsi, fort de son particularisme, de son lien social, un groupe
s'identifie volontiers comme peuple et réclame le droit à 1'indé-
pendance nationale. L'application de ce principe génère donc un
processus continu de décomposition des États qui aboutirait à
un morcellement extrême annulant toute possibilité de maintenir
une structure internationale efficace.

Iran

300000 Baha'is vivent en Iran d'où vient le Bab qui enseigna au


XIxe siècle le message prophétique dont est issu le baha'isme. Le
baha'isme n'est pas une secte, mais une religion universelle, une foi
particulière, sans dogme ni prêtre. Le thème central de la croyance
baha'ie est 1'unité de 1'humanité. Les Baha'is espèrent 1' avènement
d'un gouvernement mondial libre de tout préjugé de nationalité,
de race, de classe, de sexe et de foi. La communauté internatio-
nale baha'ie regroupe plus de 4 millions de fidèles répartis dans
165 pays. Elle est guidée par 1'enseignement de son prophète
Baha'Ullah- lui-même disciple du Bab- et les interprétations de
son fils, Aboul-Bahr. Le mot « baha'i » vient de baha, gloire ou
splendeur. Le centre mondial se trouve en Israël. Baha'Ullah, mort
en 1892, a été enterré à Haïfa, alors en territoire ottoman.
305
L'ÉTAT CRIMINEL

Depuis sa création, le baha'isme est persécuté en Iran, en parti-


culier par la police politique du Shah, la Savak. Après la révolution
islamique de 1979, le gouvernement orchestre une campagne
contre les Baha'is, accusés d'être des partisans du Shah et des
agents du sionisme: arrestation des dirigeants, les « Baha'is émi-
nents » ; exécutions, saisie de biens, destruction des lieux saints ;
on propose aux Baha'is vie et liberté en échange du renoncement à
leur foi et une large publicité est faite aux rares cas d'abjuration.
Depuis, dans ce pays où le droit civil est basé sur le droit isla-
mique, les Baha'is sont privés de toute protection légale.
L'information permanente de l'opinion publique mondiale sur la
situation des Baha'is d'Iran et l'appel aux organisations internatio-
nales sont les seuls moyens dont dispose la communauté baha'ie
pour préserver l'existence de ses fidèles en péril. La Sous-Com-
mission rédige depuis 1980 des rapports sur l'intolérance religieuse
et les violations des droits de l'homme dont les Baha'is sont vic-
times. Dans de nombreuses résolutions, la Commission des droits
de l'homme établit que des Baha'is ont été emprisonnés et exécu-
tés en raison de leurs convictions religieuses. De 1980 à 1983, le
Parlement européen et 1' Assemblée parlementaire du Conseil de
1'Europe condamnent ces pratiques fanatiques. En fait, depuis
1983, les exécutions sont plus rares. L'État iranien n'est certes pas
engagé dans une campagne de meurtres de masse, mais le pro-
gramme inauguré en 1979 contre les Baha'is est génocidaire. En
1988, la Commission des droits de 1'homme, traduisant 1'inquié-
tude exprimée en décembre 1985 par 1'Assemblée générale de
l'ONU et constatant que la situation s'aggrave, pose la question de
la compatibilité entre le droit islamique et le droit international :
«Il se produit encore en République islamique d'Iran des actes
incompatibles avec les instruments internationaux relatifs aux
droits de 1'homme [ ... ] la situation dans ce pays continue à justifier
la vigilance de la communauté internationale 29 • »
3

Dossiers africains

Il faut, pour aborder ces dossiers, se défaire du regard de


1'homme blanc qui oppose schématiquement une Afrique préco-
loniale en proie à d'incessantes guerres tribales et une Afrique
décolonisée où des violences liées à ce passé se libèrent. Certes, la
colonisation fut, avant le xxe siècle, une des entreprises humaines
qui produisit le plus grand nombre de victimes et engendra les plus
irréparables désastres. Pendant un siècle et demi, l'Europe s'est
répandue sur l'Afrique après l'avoir découpée selon des tracés rec-
tilignes qui ignoraient les courbes de 1'histoire et de la géographie.
Les violences des Français en Algérie - de la mise en coupe réglée
du pays par Bugeaud et ses troupes aux massacres de Sétif et de
Guelma en mai 1945 et à la guerre de 1954-1962 -,dans l'Ouest
africain et à Madagascar en 1947, des Portugais en Guinée, Angola
et Mozambique, des Anglais au Kenya, des Italiens en Éthiopie,
des Espagnols et des Allemands dans leurs colonies démontrent
bien que les méthodes de colonisation reposaient sur 1'usage de la
force et étaient soumises à une priorité : le profit. Le colonialisme a
transformé les sociétés africaines en distillant la peur et en les
enfermant dans un sentiment d'infériorité préjudiciable à leur épa-
nouissement. Il les a remodelées en leur imposant sa conception du
monde et ses croyances. Il a réécrit leur histoire, substituant à une
tradition orale riche et variée sa vision occidentale des organisa-
tions sociales et d'une linéarité chronologique des événements. Il a
introduit de nouvelles structures. « Sur une toile de fond tradition-
nelle se dessinent des formes d'expression politiques inédites (par-
tis, syndicats, institutions parlementaires), comme pour rechercher
307
L'ÉTAT CRIMINEL

dans le passé la justification des transformations à venir» [ 187,


p. 6]. La décolonisation laisse face à face des Africains« tous héri-
tiers à la fois des valeurs émoussées de leur culture et du masque
blanc sur leur peau noire, issu de la domination», déstructurés,
sans espoir de retour aux modèles anciens [43, p. 359]. A ces fac-
teurs négatifs s'ajoutent un faible niveau de production et une
« incapacité à imaginer un modèle politique, économique et cultu-
rel adapté aux réalités locales» (Gérard Chaliand) 30 • La prise en
compte de ces multiples facteurs de tension permet de situer ces
différents dossiers dont chacun porte la marque de spécificités
locales dépendant de sa géographie et de son histoire. Ainsi, une
ligne traverse 1'Afrique suivant à peu près le 16e parallèle séparant
les Arabo-Berbères, au Nord, et les Négro-Africains, au Sud, deux
entités dont la cohabitation fut et demeure conflictuelle. De même,
de part et d'autre de cette ligne, tentent de survivre les derniers
groupes nomades condamnés par 1'évolution des États à se séden-
tariser.
Si 1' on met à part la destruction des Herero du Sud-Ouest afri-
cain qui relève d'un autre temps, les violences génocidaires en
Afrique s'ordonnent au xxe siècle autour de trois situations liées à
la décolonisation : le refus de sécession, les luttes interethniques et
la paranoïa du chef. La première situation illustre le paradoxe
contenu dans le principe du droit des peuples à disposer d'eux-
mêmes et qu'explique Rupert Emerson : « La doctrine de 1'autodé-
termination dans son aspect contemporain peut, pour presque tous
les cas pratiques, être définie comme le droit sanctionné par l'ONU
accordé à chaque peuple colonial (considéré comme constituant un
tout singulier et indivisible) d'obtenir son indépendance aussi rapi-
dement et aussi complètement que possible » [34, p. 77]. Les États
pluriethniques ont souvent été préparés au fédéralisme par le colo-
nisateur. Ils tentent d'intégrer les peuples disparates qui les consti-
tuent dans un ensemble politique et la sécession d'un groupe repré-
sente une menace de fragmentation qui amorcerait une réaction en
chaîne incontrôlable au terme de laquelle 1'Afrique serait réduite à
une poussière d'ethnies. Si le principe d'autodétermination est,
pour l'ONU, un moyen de décolonisation, il n'autorise pas la
sécession. En 1963, l'Organisation des États africains (OUA), à
308
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

peine fondée, opte pour le principe de l'intangibilité des frontières


héritées de la colonisation. Pour elle, le droit des peuples s'identifie
avec le droit des États. « La plupart des pays du tiers-monde, parti-
culièrement en Afrique, écrit Leo Kuper en 1985, ont besoin d'une
période de stabilité pour consolider leur indépendance, développer
leur économie et intégrer leurs peuples. Ils ont de bonnes raisons
de redouter des conflits sécessionnistes et une balkanisation [sic]
qui les rendrait plus vulnérables à une intervention extérieure et à
une domination néo-coloniale» [34, p. 80].
La deuxième situation, celle engendrée par des « conflits inter-
ethniques», nécessite un commentaire. La réalité des clivages eth-
niques- on appelait jadis ces ethnies des tribus -est une évidence.
L'univers social du continent africain est cependant complexe et la
différence ethnique doit être expliquée. Il existe de petites ethnies
et des ensembles ethniques qui traversent les structures étatiques et
dont chacun représente un espace culturel. D'autre part, les fron-
tières des ethnies se sont sans cesse déplacées. La colonisation n'a
pas cherché à appréhender ces distinctions subtiles. Elle n'a pas
tenu compte du traumatisme engendré dans les sociétés africaines
par les siècles de traite qui ont précédé 1'irruption coloniale. Elle a
imposé son modèle raciste et social et a plaqué ses fantasmes sur
une histoire qu'elle n'a pas cherché à décrypter. Mais, ce qui est
plus grave, 1'administration coloniale, aidée par ses missionnaires,
a forgé une nouvelle conscience des« élites africaines». Les futurs
dirigeants des États-nations ont intériorisé le discours colonial et
ont accepté une « indigénisation des Africains » source de malen-
tendus et d'intolérance. C'est ainsi qu'au Rwanda et au Burundi
des sociétés ethniquement homogènes connaissent des poussées de
fièvres tribales dramatiques à la suite de clivages arbitraires fabri-
qués par la puissance mandataire.
Troisième contexte, d'une certaine façon en relation avec le pré-
cédent, le cas du dirigeant paranoïaque, ivre de titres et avide de
pouvoir. L'opinion internationale s'est gaussée de ces rois, empe-
reurs, colonels et maréchaux-présidents à vie. Elle a posé sur eux le
regard serein de 1'homme raisonnable sur le fou, un regard appe-
santi par le racisme. Mais elle ne s'est pas indignée ou, si elle l'a
fait, elle n'a pas transmis son indignation aux organisations inter-
309
L'ÉTAT CRIMINEL

nationales gouvernementales qui gèrent ces délires au mieux des


intérêts économiques et des stratégies politiques de leurs membres.
Il n'est que de puiser dans le vivier africain pour découvrir des
assassinats politiques -c'est-à-dire des « meurtres délibérés perpé-
trés hors de toute légalité sur l'ordre d'un gouvernement ou avec sa
complicité, pour des motifs politiques» [2, p. 21] -ignorés de la
communauté internationale jusqu'au moment où ils prennent une
proportion telle que les médias s'émeuvent et portent 1'accusation
de génocide.
Les dossiers retenus sur cette base ne sont cependant pas aussi
nettement distincts. Quel que soit le mobile de son crime - crainte
d'une sécession, menace ressentie par une minorité au pouvoir, fan-
tasmes d'un tyran-, l'État identifie ses peurs en fonction d'un passé
souvent imaginaire de haines plus ethniques et religieuses que de
classe, et il use à son gré de 1'arme que lui a léguée le colonisateur :
des forces de police et de sécurité organisées pour la répression.
Enfin, ces dossiers ne traitent pas des drames engendrés par les
guerres civiles au Zaïre, en Centrafrique, au Liberia, dans la Come
de 1'Afrique - en Somalie, en Érythrée et dans l'Ogaden -, au
Mozambique et en Angola, ni des exécutions extrajudiciaires -une
autre formule pour désigner les assassinats politiques - qui, dans
bien des pays africains, semblent encore une méthode de gouver-
nement, ni des massacres des Arabes de Zanzibar par leurs anciens
esclaves en 1964 avant que 1'île ne soit réunie au Tanganyika pour
former la Tanzanie, ni de 1'Afrique du Sud où la question de savoir
si l'apartheid rentre dans la catégorie du génocide s'est posée à de
nombreux juristes, sociologues et historiens, ni, plus récente et
encore ignorée, de la traque des peuples nomades du Sahara par les
gouvernements d'Algérie et du Mali.

Sud-Ouest africain

Les idées et les pratiques du colonialisme européen en Afrique


- son esprit de mission et son paternalisme toujours prêts à se
transformer en violence impitoyable si les conditions 1'exigent
310
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

-sont des caractères favorables à la perpétration d'un génocide. Le


cas des Herero marque la limite extrême entre massacre génoci-
daire et génocide.
Dans les années 1890, 1'Allemagne décide d'étendre son empire
au Sud-Ouest africain- actuelle Namibie- où la maison Lüderitz
a acquis des terrains en 1883. Elle envoie quelques milliers de
colons, des éleveurs de bétail, dont les possibilités d'exploitation
reposent sur les lignes de chemin de fer qui réunissent leurs
domaines à la côte. La construction de ces voies ferrées est attri-
buée à des compagnies allemandes qui reçoivent des bandes de ter-
rain de 20 km de part et d'autre de la voie et 1'accès à des points
d'eau. Sur ce territoire de 500000 km 2 vivent 200000 indigènes,
des tribus d'éleveurs nomades qui restent en dehors de l'influence
allemande et ne réalisent pas le changement introduit par 1'arrivée
des colons : les Ovambo au nord; les Herero et les Nama au sud.
Herero et Nama poursuivent jusqu'en 1892 leurs luttes tradition-
nelles. Il y a tout au plus quelques guerres d'escarmouches comme
celle menée de 1891 à 1893 par le capitaine François contre le chef
herero Hendrik Witbooi.
Lorsque, à partir de 1893, leurs terres et leur bétail sont saisis ou
achetés à crédit par les colons allemands, les indigènes expriment
leur mécontentement. Mais ils n'ont aucun recours lé gal- les juge-
ments des tribunaux donnent toujours raison aux colons- et ils se
sentent esclaves dans leur propre pays. Le gouverneur allemand,
Leutwein, cherche à apaiser les tribus en traitant avec elles sans
jamais respecter les accords et en exploitant leurs divisions. Avec
la construction de nouvelles voies ferrées, les indigènes sont systé-
matiquement expropriés et le gouvernement allemand prévoit de
les déplacer dans des réserves. Pour le chef herero Samuel Maha-
rero il n'y a pour son peuple d'autre issue que la guerre. Il profite
du déplacement dans le Sud de la petite troupe allemande pour
déclencher le 12 janvier 1904 une insurrection : 6 000 guerriers
attaquent les fermes et massacrent des colons. Les Allemands sont
pris au dépourvu. Ils évitent le combat et se retranchent en atten-
dant l'arrivée de renforts. Le Kaiser et l'état-major allemand don-
nent au général Lothar von Trotha - qui a déjà réprimé des soulè-
vements en Afrique orientale et la révolte des Boxers en Chine -
311
L'ÉTAT CRIMINEL

pleins pouvoirs pour mater l'insurrection. Von Trotha n'a qu'un


but : détruire la nation herero. Arrivé en juin avec des moyens
énormes, il attaque les Herero en août à Wittenberg et les défait
militairement. Puis il prend des mesures injustifiables qui visent à
anéantir le reste de l'armée et le peuple herero. Le territoire herero
est encerclé par un cordon de troupe afin de couper toute retraite
vers des zones où une survie est possible. Les Herero sont poussés
vers le désert de sable Omaheke, aride, sans un point d'eau. Ceux
qui ne sont pas achevés par les patrouilles allemandes sont ainsi
condamnés à une lente agonie. Le décret impérial signé par
Guillaume II le 26 décembre 1905 ordonne la séquestration de
l'ensemble des biens, meubles et immeubles des indigènes du Sud-
Ouest africain- donc également ceux des Nama qui poursuivent
une lutte de guérilla - et le pays herero est rattaché à la couronne.
Quand, en 1906, le parti social-démocrate demande au Reichstag
de contraindre le gouvernement à restituer les terres, il lui est
répondu que cela est impensable puisque « sans bétail, le Herero
n'a pas l'usage de sa terre» [185, p. 217]. De 1905 à 1907, en
Afrique australe allemande -le Tanganyika-, l'insurrection des
Maji-Maji- ce nom, qui signifie «eau», fut donné par les pro-
phètes qui affirmaient aux insurgés que 1'absorption d'un breuvage
à base d'eau, de sorgho et de maïs leur assurerait l'invulnérabilité-
regroupe plusieurs ethnies qui refusent de se laisser dépouiller par
l'autorité coloniale. Les massacres prennent une ampleur génoci-
daire : 120 000 morts ; ils ne sont interrompus qu'après l' interven-
tion des députés socialistes devant le Reichstag [43, p. 331].
« Mourons en combattant plutôt que d'être victimes des mauvais
traitements, de la prison ou de toute autre calamité», écrivait à
Witbooi Samuel Maharero qui ne se faisait aucune illusion sur le
sort qui attendait son peuple dans cette lutte inégale contre un
adversaire qui disposait de réserves inépuisables en hommes et en
matériel [ 185]. Il y avait 80 000 Herero au moment du déclenche-
ment de la révolte. En 1911, il n'en restait que 15 000. 75 à 80%
avaient été tués par les soldats allemands, étaient morts de soif
dans le désert ou des conditions de détention dans les prisons ou
dans les camps. Les survivants étaient placés dans des camps de
concentration ou envoyés en Afrique du Sud. C'est bien de
312
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

l'anéantissement physique d'un peuple qu'il s'agit. Les Herero ont


été les victimes d'un État criminel qui supprimait ceux qui faisaient
obstacle à ses intérêts économiques. Massacre génocidaire ou
génocide, et, dans ce cas, génocide du XIXe siècle, dernier soubre-
saut du colonialisme, ou du xxe siècle, puisqu'il est survenu en
1904? Aujourd'hui, les Herero commémorent chaque année le
massacre de 1904. Mais de nombreux colons allemands sont restés
en Namibie et 1' on tend à présenter Samuel Maharero comme un
chef corrompu qui aurait lancé une révolte pour satisfaire des inté-
rêts personnels Le dossier mérite donc d'être rouvert.

Nigeria

Le Nigeria est le plus peuplé des États africains - 37 millions


d'habitants en 1963, 122 millions en 1993. Création anglaise, le
pays réunit de part et d'autre du Niger trois peuples que tout
sépare: la géographie, la langue, la religion, l'organisation sociale,
le développement économique. Au nord, une zone de brousse où
habitent les Haoussa, musulmans depuis le xe siècle et regroupés
dans des villes, sous 1'autorité des émirs. Au sud-ouest, les
Yorouba ont une société complexe, issue d'anciens royaumes et
basée sur le lignage. Au sud-est, s'étend une zone de savanes, de
forêts et de lagunes, le pays ibo que l'islam n'a pas pu atteindre et
que les Européens sont parvenus à christianiser. Plus ouvert à
l'Occident que le Nord, le Sud a saisi l'opportunité de recevoir une
éducation européenne. Il est aussi, de ce fait, plus ouvert au natio-
nalisme. Mais il est plus pauvre et la misère engendrée par la sur-
population provoque la migration d'un million d'Ibo vers les villes
du Nord où ils sont exclus par les musulmans et regroupés dans les
faubourgs. Dès 1945, l'administration anglaise accorde au Nigeria
une Constitution de type fédéral qui, pense-t-elle, devrait permettre
de gérer les antagonismes ethniques. Le pays est divisé en trois
régions et cette division est maintenue quand, en 1960, le Nigeria
proclame son indépendance au sein du Commonwealth qu'il quitte
313
L'ÉTAT CRIMINEL

en 1963 pour devenir la République du Nigeria. La fédération nigé-


riane est menacée d'éclatement dès sa formation. Trois causes de
conflit génocidaire sont ici intriquées: existence d'un groupe otage
- les Ibo, immigrés au nord -; lutte pour le pouvoir entre groupes
ethniques dans une structure fédérale- le Nord, obsédé par la
crainte d'une domination ibo -; menace de sécession du groupe
ibo. L'équilibre fragile représenté par une association entre un Pre-
mier ministre haoussa et un président de la République ibo est
rompu en janvier 1966 lorsque, au cours d'un putsch mené par un
groupe d'officiers, en majorité ibo, le Premier ministre est assas-
siné. Le putsch échoue. Le général Ironsi, un Ibo, désigné par le
Parlement pour rétablir 1'ordre, institue une dictature militaire et
nomme dans chaque région un gouverneur militaire. Il semble vou-
loir abolir le fédéralisme et créer un État centralisé. Un malentendu
s'installe qui déclenche une réaction en chaîne. En effet, les Haoussa
interprètent ces événements comme une conjuration ibo pour
s'emparer du pouvoir. Les foules musulmanes organisent des
pogroms contre les Ibo. Les massacres d'Ibo s'étendent de Kano à
Lagos et atteignent leur paroxysme à la fin septembre où les foules
musulmanes détruisent les quartiers ibo de la ville, tuant et pillant.
En juillet, le général Ironsi et des officiers et soldats originaires du
Sud-Est sont assassinés et la faction nordiste porte au pouvoir le
général Gowon qui appartient à un groupe ethnique minoritaire du
Nord et qui est chrétien. Mais le mal est fait. Le carnage a fait plus
de 30000 victimes. 2 millions d'Ibo quittent le Nord dans un
gigantesque exode de 1 500 kilomètres à travers la brousse pour
rejoindre leur pays, tandis qu'en une migration croisée les Haoussa
quittent le Sud, fuyant les massacres perpétrés en représailles par
les Ibo. A la fin de 1966, facilitée par ce réalignement ethnique, la
sécession est réalisée de fait au Sud-Est où il n'y a plus que des Ibo
et des ethnies minoritaires. L'assemblée de la région du Sud-Est
proclame le 27 mai 1' autonomie de la région. Le général Gowon
qui, après avoir été partisan de la sécession, a réalisé qu'il pouvait
diriger 1'ensemble du pays et conserver les ressources pétrolières
du Sud-Est, réplique en créant une nouvelle structure fédérale com-
portant douze États au lieu de quatre - une quatrième région, le
Centre-Ouest, avait été formée en 1963. Cette nouvelle partition
314
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

rend les Ibo minoritaires dans deux des trois États qui forment le
pays ibo et les prive des ressources pétrolières de Port Harcourt.
Le 30 mai 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu, ancien gouverneur
militaire de la région du Sud-Est, proclame l'indépendance de cette
région. Elle devient la République du Biafra.
L'intervention des armées fédérales en juillet marque le début de
la guerre civile. Après des succès initiaux qui les conduisent à
1'ouest où ils tentent d'entraîner les Yorouba dans la sécession, les
Biafrais sont écrasés par les troupes fédérales supérieures en
nombre et en armement. Celles-ci reprennent les territoires perdus,
envahissent le Biafra, pénètrent dans la capitale Enugu et encer-
clent le reste de 1'armée biafraise en la coupant d'un accès à la mer
et d'une retraite au Cameroun. Mais les Biafrais refusent de se
rendre et mènent au centre de leur pays, dans leurs forêts, une gué-
rilla souvent victorieuse contre une armée nigériane qui a gagné
militairement mais ne parvient pas à terminer la guerre. Enfermés
dans leur« réduit», les Biafrais n'ont plus qu'une issue: intéresser
à leur cause les organisations internationales. C'est le premier cas
de médiatisation d'un conflit génocidaire. Pendant deux ans et
demi, de 1968 à 1970, l'opinion publique occidentale est informée
du drame biafrais. Elle est confrontée au spectacle insupportable
d'enfants, de femmes et d'hommes au dernier stade de la carénce
alimentaire. La mort des Biafrais est vécue en direct. Les images
parlent plus que les mots. La télévision montre que Gowon tente de
réduire le Biafra par la famine et qu'il refuse l'aide humanitaire.
Tous veulent se porter au secours d'une population en voie de
disparition. Un pont aérien parti de l'île portugaise de Sao Tomé et
organisé à partir de février 1968 par les Églises allemandes et le
Comité international de la Croix-Rouge (CICR) maintient le Biafra
sous perfusion alimentaire. Mais aux envois humanitaires se
mêlent des transports d'armes, et 1'armée nigériane s'oppose à tout
vol vers le Biafra et supprime l'acheminement terrestre par le
«corridor de la pitié». Les négociations qui se tiennent en 1968 à
Kampala, à Niamey, puis à Addis-Abeba échouent. En août, le
CICR suspend son aide au Biafra. Des milliers de personnes meu-
rent chaque jour de faim, mais le risque est trop grand. Sur propo-
sition de la Grande-Bretagne qui, comme l'URSS et les pays
315
L'ÉTAT CRIMINEL

musulmans, soutient le Nigeria, le général Gowon invite des obser-


vateurs à enquêter sur place. Ceux-ci ont à déterminer si le Nigeria
est coupable du crime de génocide, une accusation lancée par les
Biafrais mais aussi par le délégué de la Croix-Rouge et par le pré-
sident Nixon au cours de sa campagne électorale. En dépit de
1'immense activité médiatique déployée pour convaincre 1'opinion
publique de la réalité d'un génocide, les organisations internatio-
nales se taisent. Pour l'ONU, la guerre du Biafra est une affaire
intérieure du Nigeria. Les événements survenus au Congo après
l'indépendance de 1960 ont contraint les Nations unies à définir
leur position vis-à-vis des mouvements de sécession 31 • Elles refu-
sent d'approuver et de soutenir une action en faveur de la séces-
sion d'une partie d'un État membre. Une dernière tentative de ces-
sez-le-feu échoue à Addis-Abeba en décernbre 1969. La situation
des combattants biafrais est désespérée. Le général Ojukwu quitte
le Biafra. Son chef d'état-major, le général Effiong, se rend en jan-
vier 1970. C'est la fin de la guerre du Biafra et les vainqueurs ne se
livrent pas à des représailles. Cette guerre a fait plus d'un million
de victimes civiles, mortes« pour préserver l'unité d'un conglomé-
rat de peuples artificiellement créé par la colonisation» [32, p. 75].
Les Ibo ont accusé le gouvernement nigérian d'avoir planifié un
génocide. Les procédés employés étaient à 1'évidence génocidaires,
mais l'intention ne peut être prouvée. C'est un enchaînement de
circonstances nées d'une peur qui a produit la guerre civile, et c'est
la poursuite de la guerre qui a entraîné le recours à la famine par un
blocus. Le Nigeria a entrepris cette guerre pour empêcher une
sécession, pas pour détruire le peuple ibo. Même si le monde 1' a
vécu comme un génocide - Richard Marienstras parlait déjà d'un
« auto génocide » -, la mort de plus d'un million d'Ibo relève d'une
autre catégorie criminelle. Depuis 1968, par un habile dosage de
décentralisation et de regroupements régionaux supraethniques, le
régime nigérian semble être parvenu à réintégrer les Ibo dans 1'État
nigérian [184, p. 409].

316
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

Soudan

Le Soudan - 13 millions d'habitants en 1963, 25 millions en


1993 - regroupe six cents ethnies. Le Nord - 18 millions - est
arabo-musulman : 70% des Soudanais sont musulmans, mais seu-
lement 40% arabes. Le Sud- 7 millions- est négra-africain, ani-
miste ou chrétien. La séparation du pays entre ces deux groupes est
réalisée depuis le xvie siècle par 1'islamisation et la traite des
esclaves. Le Sud animiste reste jusqu'à la fin du x1xe siècle un
réservoir d'esclaves dans lequel viennent puiser les trafiquants
musulmans. Le Nord méprise le Sud qui craint et hait le Nord. Pen-
dant la période du condominium anglo-égyptien qui commence en
1899, la Grande-Bretagne maintient ce clivage. Elle envisage un
moment d'incorporer le Sud du Soudan à ses possessions de l'Est
africain puisqu'il appartient à cet espace culturel et climatique.
Mais elle renonce à cette partition qui déstabiliserait le Moyen-
Orient arabe. L'indépendance du Soudan est proclamée le 1er jan-
vier 1956, aussitôt après la révolution égyptienne. Elle a pour
conséquence la domination politique, administrative, économique
et culturelle du Nord sur les tribus du Sud. Dépendant et sous-
développé, le Sud se considère comme une colonie du Nord. Cette
situation était tellement prévisible que la guerre civile débute en
1955 dès que les populations du Sud apprennent que la Grande-
Bretagne va remettre le pouvoir à la majorité musulmane. Cette
guerre, menée de part et d'autre avec férocité, se poursuit jusqu'en
1972. Elle fait 500 000 à 700 000 morts, presque tous sudistes. Les
accusations de génocide portées alors contre le Nord reposent sur
les allégations de liquidation systématique des chefs de la rébellion
et des éléments cultivés, une politique visant à priver le Sud de
dirigeants. Le conflit, qui reste totalement ignoré des médias,
est en effet« hautement destructeur, et présente de nombreux épi-
sodes de massacre génocidaire », mais il ne peut être qualifié
de génocide [32, p. 73].
Le coup d'État militaire du général Nimayri en mai 1969 et le
317
L'ÉTAT CRIMINEL

rapprochement entre le Soudan et les États-Unis en 1971 permet-


tent la signature en février 1972 de 1' accord d' Addis-Abe ba
octroyant une autonomie aux trois provinces du Sud et garantissant
des libertés de croyance et de culte. Ces garanties sont inscrites
dans la Constitution de mai 1973, dont l'article 1 proclame que les
Soudanais «forment une seule nation» et qu'ils sont unis par des
valeurs communes, mais « diversifiés par la multiplicité des appar-
tenances religieuses et culturelles». Pourtant, pendant dix ans, la
situation économique du Sud ne change pas. Après la découverte
de pétrole dans le Sud, le président Nimayri rompt en avril 1983
l'accord d' Addis-Abeba: il révise les frontières pour inclure les
champs pétrolifères dans le Nord. La paix dure cependant jusqu'à
la promulgation en septembre 1983, sous la pression des Frères
musulmans revenus dans le gouvernement - Hassan el-Tourabi,
leur dirigeant, est ministre de la Justice depuis 1979 -, du code
pénal islamique qui institue la charia comme source de droit. Les
troupes négra-africaines de l'armée nationale cantonnées dans le
Sud se soulèvent et se réfugient en Éthiopie où elles forment
l'Armée de libération des peuples soudanais (ALPS), dirigée par
John Garang. La reprise des combats de guérilla dans le Sud
entraîne un déplacement de population vers le Nord. Les réfugiés
fuient plus leurs « libérateurs » que les troupes gouvernementales.
La guerre civile semble s'apaiser en juillet 1984 après le rejet par
1'Assemblée nationale d'une Constitution basée sur la chari a et
avec la révolution d'avril 1985 qui introduit un régime démocra-
tique. En fait, le gouvernement exploite les divisions ethniques et
les haines claniques. Il lève des milices tribales pour réduire la
tribu des Dinka dans laquelle se recrutent la majorité des rebelles.
La sécheresse suivie d'inondations et d'invasion de criquets pro-
voque en 1988 une famine qui tue 250 000 personnes. Une nou-
velle marée de réfugiés gagne le nord du Soudan et 1'Éthiopie.
Le 30 juin 1989, une junte militaire dirigée par le général Omar
el-Béchir institue un régime islamique fondamentaliste. Dès lors,
la guerre civile se développe à nouveau et elle prend une forme
génocidaire. En même temps qu'il nettoie la fonction publique de
ses opposants et qu'il en licencie les femmes, le régime conduit
une politique planifiée de purification ethnique et religieuse mar-
318
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

quée par la déportation massive et le massacre de populations


civiles, politique exécutée par l'armée et les milices tribales.
Cette dépopulation ne concerne pas seulement le Sud, mais aussi
d'autres régions jugées sensibles, comme la province occidentale
du Darfour et les monts Nouba, au sud du Kordofan où
l'ALPS tentait de s'implanter. Dans les monts Nouba où vivent
500 000 cultivateurs de souche africaine - animistes, musulmans
non arabes ou chrétiens, pour un tiers de chaque religion -, le gou-
vernement applique un programme de meurtre de masse et de
déplacement de population : les villages sont rasés, les hommes
assassinés ou envoyés comme main-d' œuvre loin de leur pays ; les
femmes violées « pour qu'elles aient une descendance arabe » et
vendues comme esclaves ; les enfants enlevés et vendus comme
domestiques ou parqués dans des camps pour recevoir un ensei-
gnement islamique et un entraînement militaire. Ce plan de dépo-
pulation prévu pour 250 000 personnes est actuellement en voie
d'achèvement. Des tribus arabes s'installent sur les terres éva-
cuées. L'aide humanitaire envoyée aux Nouba est systématique-
ment détournée. Les bidonvilles de Khartoum où s'entassent
1 500 000 réfugiés du Sud sont rasés. 500 000 personnes sont
déplacées dans le désert au sud de la capitale. Seules les ONG
musulmanes ont accès à ces camps et l'aide alimentaire est condi-
tionnée à la conversion à l'islam.
Dans le Sud, le gouvernement impose la charia aux chrétiens et
aux animistes. La guérilla sudiste qui, jusqu'en 1990, contrôlait la
plus grande partie du Sud, est éclatée en groupes rivaux qui se
combattent, ce qui aggrave la confusion. Depuis la chute de Men-
gistu en mai 1991, 1'ALPS a perdu son sanctuaire et son soutien
logistique éthiopiens. Elle résiste mal à 1'offensive gouvernemen-
tale qui, à 1' aide de blindés, reprend le contrôle des villes du Sud.
Les civils sont massacrés, fuient ou sont enfermés dans des camps
de regroupement tandis que le pays est ravagé par une épidémie de
kala-azar.
Alors que la première guerre civile avait été tenue secrète et que
les informations sur la reprise de la rébellion dans le Sud étaient
rares, depuis 1992 les organisations internationales, alertées par les
évêques d'Afrique orientale, les ONG et les journalistes, commen-
319
L'ÉTAT CRIMINEL

cent à s'émouvoir. Cette guerre a déjà fait en dix ans au moins


600000 morts. S'il ne s'agit pas encore d'un génocide, il s'agit
bien d'« un ensemble de politiques de terrorisme d'État qui, en se
combinant, aboutissent à un quasi-génocide», écrit Rony Brauman
qui, établissant un « protocole compassionnel » de dix situations
génocidaires actuelles, affirme que c'est indiscutablement au Sou-
dan que revient la « palme de 1'horreur » 32 •
Cette relance de 1'information peut seule permettre de sauver ces
« populations en danger » en isolant le Soudan des autres nations.
L'Assemblée générale de l'ONU (décembre 1992), le Parlement
européen (octobre 1992), le Congrès des États-Unis (octobre
1992), le Bureau international du travail (sur l'esclavage au Sou-
dan), Amnesty International ont condamné le Soudan pour des vio-
lations des droits de l'homme et des conventions qu'il a signées,
en particulier celles relatives aux droits de l'enfant. La Commis-
sion des droits de 1'homme désigne un rapporteur spécial chargé
d'enquêter sur la situation au Soudan, le juriste hongrois Gaspar
Biro. Bien qu'il continue à brosser un tableau idyllique de la
société soudanaise (discours du président el-Béchir lors de la visite
du pape en février 1993), le gouvernement soudanais s'efforce de
rendre la répression moins visible et accepte 1'ouverture de pour-
parlers avec John Garang au Nigeria et l'envoi d'une commission
d'enquête. Le rapport de Gaspar Biro, remis le 1er février 1994, est
examiné à Genève par la Commission des droits de l'homme 33 • Ce
rapport est accablant. Il fait état d'exécutions sommaires et de
condamnations à mort pour apostasie, d'arrestations arbitraires, de
viols, d'enlèvements de femmes et d'enfants déportés pour l'escla-
vage ou les travaux forcés, de massacres des populations civiles
avec mutilations, de rétablissement des peines corporelles, de dis-
crimination des femmes et de conversions forcées, surtout dans les
camps de déportés. Le président Omar el-Béchir accuse ce rapport
d'être« blasphématoire». En février 1994, le Parlement européen
condamne le Soudan pour sa poursuite de la violation des droits
de 1'homme et le Conseil de 1'Union européenne décide, à partir de
mars 1994, un embargo sur les armes. Les déplacements de popu-
lation se poursuivent en 1994. L'US Committee for Refugees
estime que, depuis 1993, 1,3 million de Soudanais du Sud sont
320
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

morts de faim, de maladies et des conséquences des déplacements


forcés, qu'un Soudanais du Sud sur cinq est mort des suites de ce
conflit, qu'il y a plus de 3 millions de personnes déplacées à l'inté-
rieur du pays et que 300 000 personnes sont réfugiées hors du
Soudan.
Les premiers pourparlers engagés au Nigeria entre le gouverne-
ment et 1'ALPS échouent. Les deux factions de 1'ALPS signent en
octobre 1993 un accord à Washington et les négociations repren-
nent au début de 1994 à Nairobi avec le gouvernement soudanais.
Le 23 mars, un accord sur 1'aide humanitaire aux populations du
Sud-Soudan est signé. Les thèses des parties en présence sont
certes inconciliables, mais la seule solution viable est le retour à
l'accord d'Addis-Abeba et à la Constitution de 1973. Un accord de
paix débouchant sur une partition du Sud représenterait une mau-
vaise solution. Il confirmerait le régime de dictature militaire et
abandonnerait à cette dictature les populations du Nord, tandis que
le Sud, livré à lui-même, serait un terrain d'affrontement entre les
Dinka majoritaires et les autres ethnies. ..

Rwanda et Burundi

Par-delà le cri, 1'analyse d'une situa-


tion complexe est la première forme du
respect.
ÜLIVIER MONGIN

Les historiographes qui ont fabriqué le passé du Rwanda et du


Burundi pour y inclure leurs fantasmes racistes portent une lourde
responsabilité dans la genèse des luttes fratricides qui disloquent
les sociétés de ces deux pays. Un tissu social vieux de deux mille
ans, une belle culture de langue bantoue se déchirent sous les yeux
ignorants d'un Occident qui a pourtant, dans ce drame, sa part de
responsabilité: il y a introduit des préjugés meurtriers. L'apparte-
nance hutu ou tutsi n'était pas, avant la colonisation, vécue comme
321
L'ÉTAT CRIMINEL

constituante d'une identité. Dans la période précoloniale, les


dimensions de 1'enclos, le nombre des têtes de bétail, 1'histoire ora-
lement transmise de chaque famille fondaient plus 1'identité que
cette structure lignagère, réelle mais alors contingente. Cette socio-
logie de 1' « imagination constituante » - selon le mot de Paul
Veyne repris par Claudine Vidal- doit être reconstituée historique-
ment afin de dissiper ce tragique malentendu. Le champ social de
ces deux pays a été investi par des mythes qui ont « fait passer des
idéologies ethniques pour des vérités d'histoire» [190, p. 19].
Cette histoire a d'abord été « irréalisée » par les Européens avant
d'être reprise par les « élites » locales. Ainsi, « la séparation en
entités ethniques adverses d'ensembles que ne différencient ni la
langue, ni le contexte géographique, ni la religion, ni la culture tra-
ditionnelle » fut relatée, enseignée et intériorisée «jusqu'à consti-
tuer un corps de croyances partagées par une minorité instruite,
croyances qui non seulement assignaient un destin historique aux
formes immédiatement coloniales de l'inégalité sociale mais fon-
daient en nature 1' accès privilégié à des styles de vie européani-
sés» [190, p. 21].
Sur cette imagerie calquée sur le schéma raciste européen sont
venus se plaquer au moment de l'indépendance des intérêts poli-
tiques. La division ethnique a été entretenue et aggravée par les
déchirures. Un cycle irréversible de peur et de vengeance a trans-
formé cette fiction originelle en une réalité. Chaque personne est,
aujourd'hui, au Burundi comme au Rwanda, marquée ethnique-
ment et, selon les circonstances, victime ou meurtrier. Pour démon-
ter ce piège infernal mis en place par la fantasmagorie coloniale et
exploité par des factions qui fondent leur pouvoir sur un véritable
intégrisme ethnique, il est indispensable de présenter 1'histoire de
ces deux pays telle que des chercheurs scrupuleux et avertis des
réalités africaines 1'ont restituée. Ainsi, les médias cesseront de
souffler sur des braises ardentes en véhiculant une interprétation
des événements qui fait référence à une vision raciste et ethnocen-
trique 34 • Il faut arriver, écrit Jean-Pierre Chrétien, à «sortir des
pièges d'un regard étranger fardé de couleur locale et totalement
myope (la chronique locale du pensionnat belge-rwandais) pour
retracer un regard intérieur, respirant l'air des "collines", mais
322
MASSACRES GÉNOCIDAIRES

ouvert sur le vaste monde, à commencer par 1'horizon des espaces


est-africains» [184, p. 10].
Le Rwanda et le Burundi - respectivement 26 338 km 2 et
27 800 km 2 - appartiennent à 1'espace géographique et culturel des
Grands Lacs de 1'Est africain. Les populations de ces deux pays
-plus de 7 148 000 habitants au Rwanda selon le recensement de
1991, la plus forte densité du continent africain, et 5 800 000 habi-
tants au Burundi -bénéficient dans leurs collines de conditions cli-
matiques favorables qui permettent trois saisons agricoles. Leur
histoire, avant 1'apparition des premiers explorateurs européens
- et avec eux de 1'écriture - ne peut être retracée qu'à 1' aide de
sources orales. Au Burundi, alors qu'il n'est jamais fait mention
de «luttes tribales ancestrales», on voit émerger au xvie siècle, au
milieu de principautés qui se déchirent, un État monarchique qui
fonde l'identité nationale. Le roi est un intermédiaire entre deux
univers, 1'un imaginaire, 1' autre quotidien. Dépositaire du tambour
sacré - un même mot désigne le royaume et le tambour -, le
mwami est à la fois le garant des équilibres naturels et sociaux et le
bouc émissaire : il attire sur lui les forces nocives. Il est un masque,
un médium entre la société et son environnement, mais aussi
1'arbitre des conflits entre cultivateurs et éleveurs. La « société pos-
sède le roi», mais elle possède aussi la royauté et, si le roi ne rem-
plit pas son rôle, « la royauté se dresse contre le roi » [ 184, p. 59-
78]. La royauté est investie par les lignages. Au Burundi, cinq à six
grandes familles, issues de la catégorie pastorale tutsi, fournissent
les épouses royales - le roi est polygame. Les fonctions de cour
comme de religion - un « réseau sacré » détient les tambours et
porte les peaux de léopard - sont assurées par des lignages qui
appartiennent à une série de clans bien définis, hutu et tutsi. A par-
tir du xvie siècle, le monarque s'affranchit du contrôle religieux et
des forces lignagères. Ntaré - le lion -, 1' ancêtre de la dynastie,
unifie les forces politiques. Dès lors, la « succession au tambour
royal » est assurée selon un rythme quaternaire : un cycle de quatre
rois nommés Ntaré, Mwesi, Mutaga et Mwambotsa. Puis la dynas-
tie change. Il y eut, selon les sources, de deux à quatre dynasties.
Alors qu'au Burundi le passé reste noyé dans un flou historique,
au Rwanda l'histoire est plus structurée et les sources orales ont
323
L'ÉTAT CRIMINEL

conservé des listes généalogiques de souverains et des récits évé-


nementiels. Le Rwanda s'est constitué par la conquête de princi-
pautés tutsi de l'Est puis de principautés hutu de l'Ouest en un État
central dominé par la dynastie tutsi du clan des Banyiginya. Les
« maniements vertigineux de chronologie dynastique » établie par
1' abbé rwandais Alexis Kagame afin de faire régner le premier roi
du Rwanda en même temps que Charlemagne sont remis en cause
comme une représentation dynastique et aristocratique du passé
rwandais indirectement induite par la colonisation [190, p. 44-61].
Avant l'arrivée des colons allemands en 1896, le clivage hutu-
tutsi relève d'une catégorisation ancienne des clans et d'une« défi-
nition de la société selon un modèle d'ordres ou de rangs à voca-
tions héréditaires» [184, p. 13]. Chaque clan exerce des activités
différentes : les Batutsi sont des éleveurs, les Bahutu des agricul-
teurs, les Batwa des cueilleurs et des chasseurs - le préfixe « Ba »
désigne le pluriel. Il n'y a pas de cloison entre Hutu et Tutsi et la
dualité éleveurs-agriculteurs ne « condense pas, bien loin de là,
toutes les figures de la servitude» [190, p. 22]. Par contre, les Twa,
d'origine pygmée, sont une caste méprisée. A travers cette confi-
guration clanique complexe émerge, au Burundi, une nouvelle
catégorie, de lignage tutsi : le clan princier des Baganwa - dont
certains sont hutu - d'où sont issus les rois. Cette hétérogénéité
correspond donc à une hiérarchie sociale calquée sur la répartition
du gros bétail et sur 1'exercice du pouvoir. Il existe, avant la colo-
nisation, «une ethnicité réelle sans ethnies» (Jean-Pierre Chré-
tien). Les premiers récits des géographes et ethnologues européens
ont fixé ces différences sociales et les ont rapportées à des identités
ethniques à partir desquelles se cristallisent les schémas racistes.
A la fin du x1xe siècle, 1' arrivée des colons allemands coïncide
avec une série de catastrophes qui ravagent la région des Grands
Lacs : peste bovine, épidémie de variole et surtout de maladie du
sommeil, invasion de criquets. Ces fléaux, des querelles dynas-
tiques et les razzias des marchands d'esclaves venus de la côte
orientale et de Zanzibar mettent fin à la prospérité de ces deux
pays. La colonisation allemande est vécue comme un épisode bru-
tal auquel le mandat confié à la Belgique à la fin de la Première
Guerre mondiale vient mettre un terme. Les deux pays sont alors
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MASSACRES GÉNOCIDAIRES

réunis en un seul: le Ruanda-Urundi, rattaché administrativement


au Congo en 1925. Deux résidents, un pour le Rwanda et un pour
le Burundi, ont chacun la tutelle du roi, laissé en place mais à
1'autorité réduite.
Au Burundi, la Société du Mandat remodela le pays « selon un
fantasme féodal qui, à la longue, devait devenir son propre passé»
(Jean-Pierre Chrétien). A partir des années trente, au moment où, à
la suite de la crise économique mondiale, 1'exploitation des colo-
nies est renforcée, 1'administration belge sélectionne une minorité
de chefs qu'elle intègre dans le circuit européen. Cette « élite éclai-
rée » est recrutée dans la lignée royale des Baganwa au Burundi et,
dans les deux pays, parmi les Batutsi. L'accès privilégié à l'école et
aux études supérieures avait été ouvert, dès les premières années
du mandat, sur ces bases racistes au Rwanda: «chefs nés», les
Batutsi «ont le sens du commandement». Une« race», le Mututsi
- « Mu » indique le singulier- dispose du monopole politique. Les
Bahutu se voient condamnés à rester d'éternels « manœuvres
subalternes». Le résultat est net: en 1959, au Rwanda, 43 chefs sur
45, 549 sous-chefs sur 559 sont des Tutsi [190, p. 25].
Le quiproquo ethnique part de cette prémisse : la sélection de
chefs coutumiers selon un clivage ethnique, en partie enraciné sur
une structure lignagère, en partie fabriqué par le colonisateur.
L'administration coloniale, qui espère parvenir à unifier le Rwanda
et le Burundi, interprète 1'histoire de ces pays à partir d'une vision
extérieure -le schéma raciste européen et la conception féodale de
la royauté -et remodèle tout le réseau des pouvoirs. L'historio-
graphie reconstitue un passé entièrement fictif à partir de la thèse
hamite qui fleurit en Europe depuis le XIxe siècle. Les Chamites
-ou Hamites- seraient les descendants de Cham dont la Genèse
maudit la postérité. Ils sont d'abord présentés comme les ancêtres
des Noirs. Mais les constatations par les premiers voyageurs de
diversités physiques et culturelles entre les groupes africains impo-
sent un retournement. Afin de préserver 1'a priori de la dominance
de la race blanche, Gobineau avait imaginé une première « des-
cente » de la race caucasienne de la Mésopotamie à 1'Afrique, cinq
mille ans avant l'ère chrétienne. L'historiographie s'appuie ensuite
sur les travaux des linguistes allemands et français : les Hamites
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L'ÉTAT CRIMINEL

deviennent les Africains « non nègres », les Aryens de 1'Afrique.


Par cette série de manipulations, les Tutsi sont des Hamites venus
d'Éthiopie ou d'Égypte- avec leur bétail, disent même certains
récits. Ils finissent par être désignés comme les «Juifs de
l'Afrique». La« preuve» décisive est apportée par l'anthropolo-
gie qui identifie les races par la taille, la couleur de la peau, la che-
velure et la forme du crâne.
Au Rwanda, l'édifice politique et social du royaume sert de
modèle à cette «prémisse d'inégalité» (Jean-Pierre Chrétien) qui
est progressivement intériorisée par 1'élite culturelle. De même, au
Burundi, les clivages historiques qui divisaient la société se combi-
nent avec cette nouvelle lecture raciale et raciste. A la fin des
années cinquante, on assiste au Rwanda à un nouveau renverse-
ment de la position ethnique qui transforme le rapport des forces
politiques. L'histoire, initialement falsifiée dans une perspective
raciste, 1'est alors dans une perspective sociale. De nouveaux
mythes, piochés dans le sottisier des féodalités, sont élaborés sous
l'impulsion du clergé. Celui-ci s'inquiète: la «race» tutsi est
«vouée au bolchevisme». Le régime colonial freine la formation
des élites tutsi et s'appuie sur une contre-élite hutu formée dans les
écoles chrétiennes et les séminaires. Les missionnaires, qui, en un
demi-siècle, ont fait de ce pays un royaume chrétien, expliquent
aux mandataires que la civilisation européenne délivre un message
religieux et que 1'évangélisation a fait de la majorité hutu des
chrétiens. C'est à ce moment que naît l'idéologie raciale hutu,
fondée sur l'opposition de deux races: l'une, indigène,« a le droit
de vivre ici», l'autre, étrangère, ne l'a pas. Les paysans hutu
deviennent les vrais Rwandais, des Bantous victimes de la domina-
tion féodale des Tutsi. Le Parti du Mouvement de l'émancipation
hutu (Parmehutu) exige l'abolition de l'ancien régime et l'exclu-
sion des Tutsi du pouvoir politique qu'ils avaient jusqu'alors
monopolisé. C'est l'un de ses fondateurs, Grégoire Kayibanda, un
ancien séminariste, qui, le 1er juillet 1962, devient président de la
République. Au Burundi, où le roi Mwambutsa a, en 1930, épousé
une princesse baptisée, le renversement du rapport de forces
est moins net, mais 1'analogie des situations entretient ce double
quiproquo racial et social.
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MASSACRES GÉNOCIDAIRES

Lorsque l'indépendance survient en 1962, le schéma racial se


plaque sur le schéma social, et le travail d'édification d'une iden-
tité ethnique révèle alors son caractère pernicieux. Les effets des
discours haineux entraînent la rébellion des « groupes dominés » :
les paysans hutu contre les éleveurs tutsi ; la majorité contre la
minorité- il y a 90% de Hutu au Rwanda, 80% au Burundi (les
Twa ne représentent que 1 % de la population) ; les esclaves contre
les seigneurs, les petits Hutu à la peau noire contre les géants Tutsi
au teint clair. L'héritage de ce piège infernal légué par le tuteur à
ses pupilles devenus adultes marque les dernières années du man-
dat belge. C'est dans cet «espace symbolique» que s'est consti-
tuée au Rwanda la« quatrième ethnie». En effet, après l'indépen-
dance, le terme d'« évolués » tombe en désuétude et les dirigeants
hutu, loin de se référer au modèle marxiste ou à la tradition afri-
caine, se rangent sous la bannière de 1'Église catholique. Ils for-
ment au sein de la société rwandaise un «univers étranger» qui
adopte le style de vie européen et, se prévalant de son modernisme,
assure sa domination sur la paysannerie. Cette nouvelle « élite »
reprend à son compte les clichés du colonialisme. Elle « reporte le
présent de l'histoire sociale dans un monde ancestral fantasmé».
Les «braves paysans bantous» ont été spoliés par les «envahis-
seurs hamites», ces «perfides pasteurs nilotiques». Après l'indé-
pendance, la carte d'identité porte au Rwanda la mention « Hutu »
ou« Tutsi». Des mesures discriminatoires enracinent cette division
ethnique et créent « un contexte favorable aux pulsions et aux
rumeurs racistes» [190, p. 28-39]. Ainsi cette carte d'identité, dans
un pays où, contrairement aux préjugés racistes, il n'y a pas de dif-
férence entre Hutu et Tutsi, se révélera, comme jadis 1'étoile de
David en Europe, un certificat de mort, lorsqu'en 1994 les mili-
ciens trient les passagers d'un bus ou d'un autocar et tuent les
Tutsi.
Le cycle des massacres est inauguré en 1959 au Rwanda où la
cristallisation ethnique est plus poussée. Après l'indépendance, en
1963, le gouvernement rwandais dirigé par les Hutu fait tuer plus
de 10000 Tutsi. Les Tutsi du Rwanda émigrent massivement vers
le