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Georg Lukács

La spécificité de
la sphère esthétique.
Quatrième Chapitre :
Les formes abstraites
du reflet esthétique de la réalité.

Traduction de Jean-Pierre Morbois


2
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

3
Ce texte est le quatrième chapitre de l’ouvrage de Georg
Lukács : Die Eigenart des Ästhetischen.
Il occupe les pages 253 à 351 du tome I, 11ème volume des
Georg Lukács Werke, Luchterhand, Neuwied & Berlin, 1963,
ainsi que les pages 235 à 328 du tome I de l’édition Aufbau-
Verlag, Berlin & Weimar, DDR, 1981.
Les citations sont, autant que possible, données et référencées
selon les éditions françaises existantes. À défaut d’édition
française, les traductions des textes allemands sont du
traducteur. De même, lorsque le texte original des citations est
en anglais, c’est à celui-ci que l’on s’est référé pour en donner
une traduction en français.

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GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

Quatrième chapitre
Les formes abstraites
du reflet esthétique de la réalité.
Il faut toujours et encore le souligner : de la véritable origine
historique de l’art, nous ne savons quasiment rien. Dans de
nombreux arts importants comme la poésie, la musique, la
danse etc. il est même vain, d’emblée, de rechercher des
documents « originels ». Ce que l’ethnographie peut ici nous
offrir ‒ même s’il s’agit des peuples les plus primitifs ‒
ressort d’un état qui a depuis bien longtemps laissé derrière
lui les débuts. Même là où l’archéologie et l’ethnographie
disposent de monuments de la culture matérielle, la frontière
entre les créations pré-artistiques et œuvres d’art ne peuvent
pas être tracées avec une exactitude historique, ne serait-ce
qu’approximative. Le processus de séparation de la sphère
esthétique du quotidien magique ne peut donc, même et
justement dans ce cas être ‒ philosophiquement ‒ reconstitué
qu’en sens inverse, à partir d’objets déjà esthétiquement
formés.
Là aussi, on peut voir immédiatement la difficulté que nous
avons mise en évidence plus haut : elle consiste dans les
sources hétérogènes de genèse des formes singulières que
nous avons donc à examiner, et en l’occurrence, comme nous
l’avons déjà souligné dans les considérations mentionnées ci-
dessus, cette hétérogénéité ne signifie en aucune façon un
isolement hermétique de chaque élément par rapport à l’autre,
et peut encore moins empêcher l’unité esthétique qui naîtra
historiquement plus tard. Cette difficulté générale s’accroît
encore du fait que nous n’avons maintenant pas à faire à la
genèse d’arts ou de genres différents, mais à des principes,
des éléments structurels de la production artistique, qui jouent

5
un rôle très différent dans les différents arts, qui pour nous ne
nous sont donnés dans ces fonctions extrêmement variées
qu’à des niveaux de développement largement plus élevés
(rythme, proportion, etc.), qui n’ont qu’exceptionnellement
conservé leur autonomie originelle (ornementation), sans
assurément pouvoir retrouver dans la culture globale cette
importance qu’ils avaient à certains stades initiaux.
1. Rythme.
Malgré ces difficultés, le tableau de la séparation de la sphère
esthétique de la réalité quotidienne peut, dans sa nature, être
reconstitué dans une description véridique, si nous choisissons
notre point de départ au cœur de la vie quotidienne, dans le
travail. C’est pourquoi nous considérons la tentative de
Bücher 1 de déduire le rythme du travail comme une
importante contribution à la découverte de ces rapports, de
même que la masse des matériaux convaincants rassemblés en
illustration et appui de sa thèse. Naturellement, ils ne sont pas
rares, même aujourd’hui, ceux qui veulent ici retourner à des
sources « plus profondes » et « plus naturelles ». 2 Il n’y a
aucun doute sous-jacent que l’existence biologique des
hommes (ainsi que des animaux), ainsi que les événements se
déroulant dans leur environnement, comportent de nombreux
éléments de rythmique. Parmi ceux-ci, il nous faut cependant
séparer précisément deux séries différentes l’une de l’autre. À
savoir d’un côté ces éléments de rythmique de la nature
environnant les hommes (le jour et la nuit, les saisons, etc.),
qui bien plus tard, à un stade bien plus avancé, après que le
rythme, devenu par suite du travail un élément important de
1
Karl Bücher (1847-1930), économiste allemand, sociologue du travail,
auteur de Arbeit und Rhythmus, [Travail et Rythme] Teubner, Leipzig 1899.
2
Évidemment, le fait qu’Aristote considère le rythme et l’harmonie (de
même que l’imitation) comme des dispositions naturelles de l’homme,
(Poétique, chap. VI), ne se situe pas dans la même ligne. G. L.

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l’existence humaine, ont été appelés à jouer un grand rôle,


tant dans le quotidien que dans l’activité artistique. Les
mythes de la préhistoire indiquent en revanche que dans les
temps primitifs, cette succession rythmique n’était absolument
pas vécue et conçue de manière aussi évidente que plus tard.
Lévy-Bruhl parle de « cérémonies qui ont pour but d’assurer
la régularité des saisons, la production normale des récoltes,
l’abondance habituelle des fruits, des insectes, des animaux
comestibles ». 3 Et Frazer dit : « Si nous voyons juste,
l’histoire de la fin tragique de Balder formait, pour ainsi dire,
le texte du drame sacré qu’on jouait chaque année, comme un
rite magique pour faire briller le soleil, faire pousser les arbres,
et prospérer les récoltes, et pour protéger l’homme et les
animaux contre les artifices des fées et des gnomes, des
sorcières et des magiciens. » 4 Il est hautement vraisemblable
que des mythes comme ceux d’Isis et d’Osiris, de Perséphone
et de Déméter, etc. aient eu à l’origine un contenu analogue.
Et il est évident qu’un rythme de phénomènes de ce genre ne
peut être perçu en tant que tel que si la succession,
l’alternance etc. sont conçues comme totalement indubitables
dans leur objectivité, comme absolument indépendantes de
notre intervention. L’expérience vécue d’une telle rythmique
dans le monde naturel extérieur présuppose donc le sentiment,
la conviction d’une certaine « sécurité » en ce qui concerne
son fonctionnement régulier.
D’un autre côté, nous avons à faire à certains phénomènes
rythmiques dans l’existence physique de l’homme (la
respiration, les battements du cœur etc.) Ceux-ci ont

3
Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), Les fonctions mentales dans les sociétés
inférieures, Paris, Félix Alcan, 1910, p. 284.
4
James George Frazer (1854-1941), Anthropologue écossais. Le Rameau
d’Or, Paris, R. Laffont, Bouquins, 1981, Balder et le gui, tome 4, p. 247.
Balder est un héros de la mythologie nordique.

7
nécessairement une grande influence sur son comportement
dans son ensemble, même s’ils peuvent rester pendant
longtemps très peu conscients. Et on ne doit en aucune façon
limiter ce phénomène à l’homme. À l’occasion de ses
expériences sur les chiens, Pavlov met à maintes reprises par
exemple la fonction facilitante du rythme. Il dit ainsi : « On le
sait bien, le rythme sert à simplifier tous les mouvements, et
de manière générale à simplifier la vie toute entière. » 5 Et
encore : « Mais par ailleurs, il y avait chez ce chien un réflexe
conditionné de type rythmique merveilleusement constitué,
c’est-à-dire qu’avec une succession constante d’incitations
positives ou inhibitrices, le système se formait rapidement. » 6
Il est de peu d’importance pour notre problème que Pavlov
introduise artificiellement cette rythmique dans son
expérimentation. Cela montre tout au plus que la disposition à
la facilitation rythmique chez l’animal n’est présente que
comme disposition, qui ne peut se concrétiser qu’en contact
avec l’homme, qui connaît déjà le travail et applique
consciemment ses résultats. Ce qui est décisif, c’est la
facilitation de certaines réalisations par leur rythmisation, et
celle-ci peut souvent ‒ sans prise de conscience ‒ se réaliser
chez l’homme et l’animal. Le rythme est donc un élément
dans l’existence physiologique de l’être vivant. Nous avons
déjà mentionné que certaines fonctions ne peuvent se dérouler
normalement que si elles adoptent un certain rythme,
l’arythmie est un symptôme de perturbation, voire de maladie.
À partir de là, il se crée dans la vie des habitudes de
mouvement, qui constituent au cours d’une longue période ces
bases de réflexes conditionnés, qui font apparaître quasi
automatiquement ce mode le plus confortable, le moins

5
Ivan Pavlov : Mittwochkolloquien [les colloques du mercredi], Berlin, 1955,
tome II, p. 53
6
Ibidem, p. 500.

8
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

fatigant ; rythme dans le vol des oiseaux, dans la démarche


des animaux et des hommes. Tout cela n’a encore rien à voir,
naturellement, avec le rythme comme élément de l’art.
Scheltema dit de manière juste et spirituelle : « nous
marchons de manière rythmée, parce qu’une démarche
irrégulière serait beaucoup trop fatigante, et par conséquent,
même les traces de nos pas dans le sable formeraient un
dessin irrégulier, sans que quiconque puisse penser à parler là
d’une ornementation. » 7
C’est pourquoi la reconnaissance de ces facteurs issus de la
physiologie ne doit pas obscurcir la question cruciale de la
genèse, et surtout pas le caractère spécifiquement humain,
conditionné à partir de la culture matérielle, du rythme issu du
travail. En soi, l’homme, tout comme l’animal, vit dans la
nature, leur relation réciproque est celle de puissances
similaires, et les rythmes qui éventuellement en découlent à
cette occasion ne s’extraient de ce fait pas du monde naturel.
Pourtant, l’homme dans le travail arrache à son contexte
naturel un morceau de la nature, l’objet de son travail, il le
soumet à son traitement, dans lequel les lois de la nature sont
exploitées téléologiquement, dans un objectif humain. Ceci
s’exacerbe encore quand apparaît dans l’outil un objet
« naturel » de ce genre transformé téléologiquement. Cela fait
donc naître un processus qui certes est soumis aux lois de la
nature, mais qui pourtant en tant que tel n’appartient plus à la
nature, dans lequel toutes les interactions ne sont naturelles
que par l’objet de travail, mais sont sociales du point de vue
de l’outil, du processus de travail. Ce caractère essentiel
imprime sa marque au rythme qui en est issu. Tandis que chez
l’animal, l’adaptation physiologique à l’environnement
produit du rythme dans certaines circonstances, le rythme naît
7
Frederik Adama Van Scheltema (1884-1968), die Kunst der Vorzeit [L’art
de la préhistoire], Stuttgart, W. Kohlhammer Verlag, 1950, p. 41.

9
dans le travail de l’échange matériel de la société avec la
nature. On ne doit en l’occurrence assurément pas oublier que
la corrélation générale entre facilitation et rythme résulte de la
nature et que dans le travail, il n’est exploité que
consciemment « seulement ». Ce « seulement » désigne
cependant un saut qualitatif d’une importance historique
universelle. On peut voir très nettement cette différence dans
le fait que plus les mouvements de l’homme au travail ‒ un
facteur décisif du rythme de travail ‒ sont « artificiels »,
moins ils résultent de la spontanéité physiologique, et plus le
travail est développé. Goethe a très clairement vu cela, et le
formule ainsi : « L’animal est instruit par ses organes ;
l’homme instruit les siens et les gouverne. » 8 Mais pour
Goethe lui-aussi, homme signifie ici indubitablement l’homme
au travail, qui se transforme en homme et est formé par le
travail.
Il faut donc encore une fois souligner le mérite de Bücher, qui
ne part pas simplement du travail, mais concrètement du
procès de travail, et qui en analyse aussi les éléments
subjectifs se rapportant au rythme. L’élément le plus
important pour nous est la facilitation du travail résultant de
sa rythmisation. Bücher part de ce que la fatigue provient
surtout de la tension psychique constante pendant le travail.
Celle-ci ne peut être réduite que par son automatisation, en
rendant les mouvements involontaires, mécaniques. C’est
précisément là la fonction de la rythmisation. La facilitation
« se produit lorsqu’on réussit à réguler la dépense des forces
dans le travail de telle sorte qu’elle ait une certaine constance,
et que le début et la fin d’un mouvement se situent toujours
dans les mêmes limites spatiales et temporelles. Par le
mouvement du même muscle pratiqué à intervalles égaux et

8
Goethe, Maximes et réflexions, Trad. S. Sklower, Œ O, 2011, p. 115.

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GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

avec la même force, on produit ce qu’on appelle un exercice ;


la fonction corporelle efficiente, une fois mise en action dans
certaines conditions de mesure chronologique et dynamique,
se poursuit mécaniquement, sans exiger un nouvel effort de la
volonté, jusqu’à ce qu’à ce que, par une volonté modifiée, il
soit arrêté, ou selon les circonstances accéléré ou ralenti. » 9
Nous n’avons pas besoin d’examiner ici de plus près le
problème de l’exercice. Cela est pour nous important dans la
mesure où la maîtrise des mouvements propres, du corps
propre est également une condition préalable pour un groupe
d’artistes (théâtre, danse) de même que la maîtrise du
matériau à travailler pour d’autres. Nous voyons à nouveau
qu’on ne peut parler raisonnablement de genèse de l’art en
général qu’à un certain niveau de développement du travail
humain. Le raisonnement de Bücher pénètre cependant encore
plus profondément notre problème. L’exercice ne peut naître
et se perfectionner que dans un travail devenu régulier, et
Bücher ajoute ici la remarque juste selon laquelle « un
mouvement peut prendre d’autant plus facilement un caractère
régulier que sa durée est plus courte. La mesure va être en
l’occurrence considérablement facilitée du fait que tout
mouvement de travail conjugue au moins deux éléments, un
plus fort et un plus faible : lever et abaisser, pousser et tirer,
étirer et relâcher etc. Il apparaît ainsi entravé en lui-même, et
cela a pour conséquence que le renouvellement régulier de
mouvements de force égale et se déroulant dans des limites
temporelles égales nous apparaît toujours obligatoirement
comme un rythme. » 10
Le fait élémentaire du rythme qui, à ce niveau, n’est
naturellement qu’un phénomène de la pratique quotidienne, et
ne comporte pas encore ‒ en soi ‒ la moindre intention
9
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., pp. 25-26.
10
Ibidem pp. 26-27.

11
esthétique inconsciente, se montre ainsi dans son rapport
nécessaire au travail. Et Bücher indique à juste titre que le
rythme différent de différents travaux nous pénètre partout
dans la conscience comme une résonance, là où « le choc de
l’outil sur la matière produit un son ». Les diversités de ces
rythmes qui ne sont pas seulement déterminés par la
constitution physique de l’homme, mais par son interaction
avec une puissance sociale, avec les exigences de modes de
travail concrets, que Bücher prouve par toute une série
d’exemples, est en l’occurrence de grande importance. Car le
caractère social du phénomène se trouve ainsi projeté dans
une lumière plus claire. Il n’est pas du tout utile d’aborder les
problèmes de la coopération de deux ou de plusieurs ouvriers,
bien que Bücher montre par des cas très évidents, comme par
exemple la collaboration de deux forgerons, comment le
processus de travail engendre non seulement un rythme bien
déterminé des mouvements coordonnés entre eux, mais aussi
celui des sons audibles à cette occasion. Le plus important est
pourtant que ce rythme n’est pas quelque chose de fixé par la
nature comme pour certains mouvements dans le règne animal,
mais est plutôt une partie intégrante toujours plus variée,
toujours plus perfectible de la pratique spécifiquement
humaine. La base n’en est de ce fait pas constituée par un
« instinct », par un réflexe involontaire, non conditionné, mais
par un réflexe conditionné au sens de Pavlov, obtenu par de
l’exercice. Et c’est précisément la multiplicité de ces rythmes
qui se constituent déjà à des stades relativement peu évolués,
qui conduit à ce que le phénomène fondamental commun
devienne une partie intégrante de la vie quotidienne de
l’homme, appliquée sous des formes diverses à des objets
divers.
Mettre l’accent sur l’écart entre cette rythmisation par le
travail et une rythmisation « naturelle » dans la vie des

12
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

animaux (ainsi que des hommes) signifie subjectivement que


cette dernière se déroule d’une manière totalement spontanée,
sans conscience qui réfléchisse, puisqu’elle forme une partie
intégrante, innée, de l’existence animale (ou humaine), tandis
que la première est le résultat d’un processus d’apprentissage
chez chaque individu. La répercussion sur l’autoconscience
provient du fait que quelque chose d’assimilé par
l’apprentissage devient involontaire, mais jamais dans le
même sens, jamais avec la même évidence que dans le cas
évoqué à l’instant, c’est-à-dire que ce qui a été acquis de
manière sûre par l’expérience, l’exercice, l’habitude conserve
toujours la tonalité sentimentale de l’acquis. Il y a
naturellement de nombreux stades intermédiaires. On doit par
exemple réapprendre à nouveau à marcher après une longue
maladie, etc. Mais l’attitude intime à l’égard de la marche
reste cependant différente de celle à l’égard de l’aviron ou du
tennis.
Objectivement, il s’agit d’un côté de rythmes largement plus
variés, de l’autre de rythmes beaucoup plus complexes et
donc en tant que tels plus accentués, produits par la relation
réciproque de procès et de l’objet de travail. Ces
caractéristiques de la situation objective déterminent les
éléments subjectifs décrits plus haut. Il est naturellement
hautement probable que le rythme de la vie déterminé
physiologiquement produise des dispositions pour ce
perfectionnement qui, au cours du développement du travail,
se subliment d’une potentialité ensommeillée en une réalité
efficiente. Mais nous sommes encore loin d’avoir jusqu’ici
éclairci cette question. Les exemples de phénomènes
« esthétiques » dans le règne animal donnés par Darwin ne
sont pas convaincants. Quand dans une période récente,
Bernhard Rensch essaye de démontrer par des expériences sur
des singes leur « sens esthétique », il traite les conditions

13
concrètes de manière très acritique. 11 Je ne parle absolument
pas de ce que, là où les réactions sont très diversifiées, il y
voit un phénomène analogue à la « mode », alors qu’on sait
bien que même chez les hommes, la mode ne peut apparaître
qu’à un stade relativement évolué, et que les réactions
esthétiques des hommes primitifs sont souvent restées
inchangées pendant des siècles. Mais il ne tient pas non plus
compte des conditions spécifiques des expérimentations. Les
animaux qui se trouvent en captivité ont une « sécurité » dont
ils n’ont jamais joui par ailleurs (tant en ce qui concerne la
nourriture que les dangers de la vie) ; leur attention se
développe donc de manière totalement différente de celle de
leurs conditions normales d’existence. Deuxièmement, ils
réagissent à des objets qui leurs sont présentés tout prêts,
qu’ils n’auraient jamais pu fabriquer eux-mêmes. Dans
l’expérience la plus intéressante de Rensch, il s’agit de la
réaction à des échantillons de formes régulières et irrégulières.
Mais leur préférence pour les premiers prouve tout au plus
l’existence d’une des potentialités que nous avons
mentionnées, mais jamais l’existence réelle du « sens
esthétique » chez un animal vivant en liberté dans des
conditions normales. Cette potentialité est assurément un
problème intéressant (également en ce qui concerne les
hommes primitifs) et mériterait une recherche approfondie.
Mais pour cela, il faudrait prendre conscience tout autrement
des conditions des expérimentations et les critiquer, ce qui
n’est pas le cas, non seulement chez Rensch, mais aussi chez
beaucoup d’autres ; cela ne concerne pas seulement les
11
Bernhard Rensch (1900-1990), biologiste allemand ayant contribué, dans les
années 1930 et 1940, à élaborer la théorie synthétique de l'évolution.
Ästhetische Faktoren bei Farb- und Formbevorzugung von Affen [Éléments
esthétiques dans la préférence de singes pour les couleurs et les formes] in
Zeitschrift für Tierpsychologie [Revue de psychologie animale], vol. XIV,
cahier I, Berlin, Hambourg, 1957.

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GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

conditions de vie en captivité, mais aussi le mode d’existence


des animaux domestiques, dont il n’est pas non plus
admissible, méthodologiquement, de tirer des conclusions
directes pour l’animal en général.
Nous avons fait cette digression afin de formuler clairement,
d’emblée, les questions de la plus haute importance pour notre
problème. Si nous revenons maintenant au problème du
rythme et du travail, il est alors clair que cette étape de
développement n’a en soi encore rien à voir avec l’art. Le
caractère esthétique du rythme n’est en soi présent dans le
quotidien de l’homme primitif que dans la mesure où le genre
de travail exigeant une dépense de force relativement moindre
et produisant en même temps de meilleurs résultats déclenche
des sensations agréables d’allégement, de maîtrise de soi-
même et de l’objet de travail, du procès de travail, une
autoconscience dans la première signification que nous avons
définie. Aussi longtemps que ces sensations apparaissent
comme l’accompagnement immédiat du procès de travail,
cette esthétique en germe, en soi, reste objectivement comme
subjectivement à l’état latent, et pour son développement, il
faut des facteurs ultérieurs de différenciation qui détachent le
rythme de cette liaison originelle indissociable avec les procès
de travail concrets donnés, lui confèrent une fonction
autonome dans la vie des hommes, et qui rendent possible de
cette façon son universalisation et application aux domaines
les plus divers ‒ en dehors déjà du travail lui-même.
Le premier de ces facteurs de médiation va être assurément la
joie de l’augmentation et de la facilitation du travail, et surtout
l’autoconscience provenant des expériences vécues et des
enseignements tirés par les hommes au travail. Ce sentiment,
qui certes resurgit toujours, y compris à des degrés bien plus
évolués qu’aux débuts du travail, aussi longtemps que le
procès de travail est amélioré et facilité à partir des prestations
15
des travailleurs, 12 se manifeste comme tous les faits vitaux
importants de cette période dans un enveloppement magique.
Sont tout à fait indifférents pour notre propos le degré
d’intimité de cette liaison à la magie, la mesure dans laquelle
‒ par des médiations ‒ elle détermine les actions elles-mêmes,
ou si elle n’est, au vrai sens du terme, qu’un enveloppement
magique de contenus étrangers à la magie. À notre avis,
Gordon Childe a en général complétement raison quand il
répète que de tels rapports sont apparents : ainsi par exemple à
un degré bien plus évolué, ce sont certes les prêtres de Sumer
qui ont inventé l’écriture, mais pas en tant que prêtres ou
magiciens, mais en raison de leurs fonctions séculières,
administratives, et c’est aussi le cas en Égypte, dans la
civilisation crétoise. 13 En un certain sens, cela vaut aussi pour
des degrés plus primitifs, bien que l’enveloppement magique
soit alors certainement plus dense, bien que l’interaction réelle
entre les enseignements réels du travail et les analogies
magiques qui les généralisent aient pu être beaucoup plus
étroite. Cette imbrication subjective ne supprime cependant
pas la contradiction existante en soi entre les actes et les
intentions. La séparation est donc ici sûrement beaucoup plus
précoce et radicale que dans la période de genèse de l’art. Et
Gordon Childe indique en conclusion ‒ à juste titre
également ‒ que la science ne pouvait pas découler
directement de la magie et de la religion, et même que la
médecine ou l’astronomie, quand elles ont été annexées par la
religion, sont par-là devenues obligatoirement stériles en tant
que sciences. 14 En tout cas, la science ne peut devenir science
que si elle développe sa méthode spécifique ‒ désanthropo-
12
Il n’est pas nécessaire d’évoquer ici les expériences complexes de l’âge du
machinisme, puisque l’ouvrier est alors devenu l’appendice de la machine. G. L.
13
Gordon Childe, Man makes himself [L’homme se fait lui-même], Londres,
1937, p. 209.
14
Ibidem, p. 255 s.

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GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

morphisante ‒ dans la lutte contre la magie et la religion.


Comme nous l’avons aussi montré, la même chose concerne
également la sphère esthétique, où certes ce processus de
détachement ‒ pour des motifs également indiqués ‒ est
beaucoup plus complexe et plus difficile que celui de la
science. Sur la question du rythme et du travail, il faut s’en
tenir fermement au fait que la genèse du mouvement rythmé
est un résultat de l’amélioration du procès de travail lui-même,
du développement des forces productives, et qu’il ne peut
donc pas être déterminé immédiatement et directement par la
magie. Mais si nous voulons maintenant nous intéresser aux
éléments déterminants de l’autonomisation de la sphère
esthétique, alors l’objet premier de notre intérêt ne va pas tant
être le processus objectif lui-même, que bien davantage son
reflet subjectif dans la conscience, le début de la formation
d’un reflet particulier de la réalité.
Quand nous avons parlé plus haut d’une genèse initiale de
l’autoconscience par suite des prestations plus importantes du
travail obtenues avec de moindres efforts, cela comprenait
implicitement une tendance au détachement du rythme de son
rôle concret dans un procès de travail défini. Plus des rythmes
diversifiés naissent de la différence matérielle entre travaux
multiples, et plus ce détachement se produit facilement, plus
le rythme peut résolument devenir partie intégrante de la vie
quotidienne, relativement indépendante des circonstances qui
l’ont à l’origine suscité. Le processus de telles séparations et
généralisations est quelque chose de tout à fait habituel. Dans
la vie quotidienne. Gehlen décrit en détail ces processus. Il
voit les abstractions qui s’y réalisent dans le fait qu’une
certaine caractéristique sensible de choses ou d’événements,
de forme, de couleur, « qui est le signe de toute une masse
d’objets, … est "abstrait" au sens propre du terme, c’est-à-dire
"retiré" dans la mesure où l’on néglige des impressions

17
voisines, et lorsque nous traitons de la même manière une
chose tout à fait différente qui contient seulement la même
marque, alors nous réalisons à nouveau une abstraction, cette
fois de la différence globale des deux choses que nous traitons
de la même manière. » Et il considère cette abstraction non
pas tant comme un acte, comme une action positive que plutôt
comme « un simple empêchement crucial d’autres
perspectives ». 15 Si donc de telles abstractions de type
analogique peuvent se produire à un niveau relativement bas,
leur diffusion est naturellement beaucoup plus facile là où il
s’agit d’emblée de réflexes conditionnés fixés par l’individu
lui-même.
Nous devrons encore à maintes reprises revenir sur la manière
extrêmement multiple dont le rythme originel du travail se
transfère aux modes d’expression les plus divers de l’activité
humaine. Il faut seulement évoquer ici, brièvement, ‒ ce qui
jouera bientôt un rôle non négligeable lors du traitement de
l’ornementation ‒ que le rythme originellement spatio-
temporel du travail à un certain niveau de la technique peut se
valider comme rythme purement spatial dans le produit du
travail. Boas décrit ce processus de la manière suivante :
« Les formes décoratives se caractérisent également par leur
rythme répétitif. Les activités techniques qui font appel à des
mouvements se répétant à intervalles réguliers entraînent le
retour des mêmes formes selon un rythme déterminé par le
geste de l’artisan. » 16 Naturellement, cela n’explique que le
15
Arnold Gehlen (1904-1976), Der Mensch. Seine Natur und seine Stellung in
der Welt [L'homme. Sa nature et sa place dans le monde] (1940), Bonn,
Athenäum-Verlag, 1950, p. 231. Le fait que Gehlen parle ici, partout, de
« symboles » et méconnaît dans ces actes ce qu’il y a d’analogique ne
supprime pas l’exactitude de sa description. G. L.
16
Franz Boas (1858-1942), anthropologue américain d'origine allemande,
militant communiste. L'Art Primitif, (1927), présentation Marie Mauzé,
Trad. C. Fraixe et M. Benguigui, Paris, Adam Biro, 2003, p. 70.

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GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

lien technique entre rythme spatio-temporel originel et rythme


purement spatial ; le fait qu’il en sorte un élément de
l’esthétique, c’est une autre affaire. Remarquons seulement ici
‒ en anticipant ‒ que la séparation et l’opposition rigides
fétichisées entre espace et temps, habituelles dans la pensée
bourgeoise, n’existent pas dans la vie quotidienne spontanée.
Ce n’est pas du tout un hasard. Car par suite, précisément, de
l’immédiateté de la pratique quotidienne, toute objectivité,
tout processus s’y trouve spontanément conçu comme quelque
chose de spatio-temporel, indissociablement. Par rapport à
cette dialectique originelle de la vie quotidienne, la séparation
‒ trop souvent ‒ métaphysiquement rigide de l’espace et du
temps apparaît comme une régression de la pensée, comme un
reflet défectueux de l’en-soi de la réalité objective. De telles
conceptions métaphysiques ont la vie dure, et cela repose
partiellement sur le fait qu’il y a des cas dans lesquels la
séparation méthodologique de l’espace et du temps est
nécessaire, scientifiquement féconde ; il suffit de mentionner
la géométrie, une science qui s’est développée extrêmement
tôt. Sur le sujet du rythme que nous traitons ici concrètement,
il est clair que sa forme d’apparition originelle dans le travail
a été obligatoirement spatio-temporelle. Si tel était déjà le cas
dans le rythme du mouvement chez l’animal et l’homme
primitif, ce l’était à plus forte raison encore ‒ et bien plus
consciemment déjà ‒ dans tout rythme de travail. Comme
c’est la tendance générale de la sphère esthétique que de
supprimer par une nouvelle immédiateté les fétichisations,
tant celles, spontanées, du quotidien que les préjugés
métaphysiques introduites dans celles-ci, elle accomplit cette
fonction qui est la sienne aussi dans le domaine du rythme.
Les questions complexes liées à cela ne pourront être traitées
que plus tard. Les exposés de Boas sont instructifs dans la
mesure où ils prouvent par des exemples ce passage spontané

19
à un rythme purement spatial déjà à un stade relativement
primitif. À un niveau bien supérieur, déjà par mimétisme, a
lieu dans la danse une reproduction consciente de la spatio-
temporalité originelle du rythme, à un niveau supérieur parce
que là, en effet, la musique et éventuellement le chant sont
unis au rythme du mouvement. Gehlen décrit très bien ce
processus : « Dans la danse libre de forme, le mouvement
communie avec la musique qui, dans une bonne danse n’est
pas un quelconque "accompagnement" ; la musique semble au
contraire simplement prolonger dans l’audible la musique
interne des mouvements, et le mouvement à son tour réintègre
en soi la musique, dénuée en soi d’espace, pour la condenser
en un lieu visible. » 17
Nous avons déjà, à la suite de Bücher, attiré l’attention sur les
tonalités rythmiques et souvent différentes entre elles dans
leur timbre, selon leur force, qui naissent à l’occasion d’un
travail particulier. Et des vestiges des traditions les plus
anciennes montrent que la nature rythmique du travail avait
coutume de se manifester, à un stade encore très primitif,
comme accompagnement du rythme des mouvements, par des
exclamations ‒ inarticulées, mais insérées de manière précise
dans le rythme. Bücher décrit cette situation de la manière
suivante : « Le premier pas que l’homme primitif a fait vers le
chant à l’occasion de son travail n’aurait donc pas consisté à
aligner des mots ayant un sens, les uns après les autres, selon
une loi de la scansion bien définie, afin de faire ainsi accéder
des idées et des sentiments à des formulations qui lui plaisent
et qui soient compréhensibles aux autres, mais au contraire à
varier des sons à demi bestiaux, et à les aligner ensemble en
une suite définie, s’adaptant au déroulement du travail, afin de
renforcer le sentiment de facilitation que lui procurent ces

17
Arnold Gehlen, Der Mensch, op. cit., p. 154.

20
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

sons en soi et pour soi, probablement pour les exacerber en un


sentiment positif de joie. Il a construit ses premiers chants de
travail à partir du même matériau originel à partir duquel le
langage a formé ses mots, les simples sons de la nature. Ainsi
sont nés des chants comme ceux que nous avons pu à
plusieurs occasions rapporter plus haut, qui consistent
uniquement en des suites de sons dénués de sens et dans
l’exécution desquelles importent seuls l’effet musical, le
rythme sonore, comme moyen de soutien du rythme du
mouvement. 18 La nécessité de construire les deux types de
rythme en harmonie réciproque était fournie par leur
dépendance commune à la respiration. » Ces considérations
montrent à nouveau comment les éléments « naturels »
deviennent efficients. Bücher a tout à fait raison quand il attire
l’attention sur le rôle de liaison joué par la respiration.
Naturellement, nous ne disposons d’aucun document
authentique sur cette période initiale, tout aussi peu que sur
ces paroles chargées d’émotion issus de sons inarticulés, et
qui sont plus tard encore devenus dans leur contenu des
chants cohérents. Nous disposons assurément de chants de
travail, et notamment de ceux dont la structure vient du
rythme de travail. La très grande majorité de ces chants de
travail provient pourtant de la période où le communisme
primitif s’est déjà dissout ; le travailleur qui chante est donc
déjà un exploité, très souvent un esclave. La teneur
émotionnelle de ces gens a déjà de ce fait une complexité (le
travail comme contrainte, le travail comme exploitation,
crainte du maître ou du surveillant, plainte, révolte etc.) que
n’ont absolument pas pu avoir les simples chants de travail
d’une société encore sans classe. La nature plus primitive de
18
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., pp. 302-303. La dernière phrase
de la citation ne figure pas dans l’édition de 1899 que nous avons consultée.
Lukács le cite d’après l’édition de 1909, p. 359.

21
ces chants de travail des débuts ne repose assurément pas sur
une teneur qualitativement moins différenciée que sur le fait
que le mode de travail d’une société non évoluée ne pouvait
nécessairement fournir qu’une variété de rythmes
relativement plus réduite.
Si nous cherchons alors à combler la lacune qui est ici béante,
nous devons ‒ avec toutes les réserves soulignées ci-dessus ‒
nous retourner malgré tout vers la magie. Qu’il existe un
rapport entre les chants nés des rythmes de travail et le cercle
de représentation magique, c’est ce que Bücher a montré par
quelques exemples. Ce n’est certainement pas un hasard si
l’un d’entre eux est un chant de femmes lanceuses de
faucille, 19 car tant chez les femmes qu’à la campagne, les
circonstances sont plus favorables à la survivance de telles
traditions que dans d’autres domaines. Certes, il ne s’agit pas,
là non-plus, d’un chant de travail proprement dit, mais de
l’accompagnement choral d’un jeu, qui assurément découle
du travail. Mais la survivance de tels contenus, renforcée par
les cérémonies magiques également célébrées, qui vont être
accomplies par des chants prescrits sur des rythmes prescrits,
montre que le développement des chants de travail
proprement dits à partir du rythme de travail a dû avoir un
rapport étroit avec des contenus magiques. Dans le contenu
parce d’innombrables faits relatifs à des manifestations de vie
différents, il apparaît nettement que les hommes primitifs ont
donné une interprétation magique à leur maîtrise du monde
extérieur et de leurs propres capacités ; qu’ils étaient donc
habitués à rapporter le meilleur rendement de leur travail et
les sentiments de joie éveillés par lui à l’efficience de

19
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., p. 270. Bücher rapporte une
coutume des Estes : À la fin de la moisson, les femmes célibataires jettent
leur faucille par-dessus leur épaule. Celle qui la lance le plus loin sera la
première mariée.

22
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

puissances magiques. Cette affinité de contenu entre


rythmique et magie va encore être approfondi et renforcé sous
l’aspect formel par l’effet exaltant, stimulant la vitalité et
l’autoconscience, de tout rythme strictement observé.
Une fois constaté le rapport mentionné ici, la transposition du
rythme d’un domaine à un autre apparaît alors comme tout
naturel. Le rôle du rythme dans les cérémonies magiques au
sens propre est largement démontré. Mais celles-ci étaient un
moyen universel pour réglementer les domaines de vie les
plus variés. Une fois que le mode de transposition s’est
imposé, le rythme s’est de la sorte séparé du travail concret
dont il était originellement issu, et plus rien ne s’est alors
opposé à une généralisation ultérieure, à une application
encore plus large. L’imitation ‒ déterminée en premier lieu
par la magie ‒ de certains événements réels de la vie, de façon
justement à favoriser magiquement la réalisation du but
souhaité en fait assurément partie. Le fait déjà que cette
imitation ne soit plus directement liée à un but, ou mieux dit
orientée vers un but fantasmagorique, détache le rythme du
travail réel, lui donne une forme universelle sensible. On ne
peut en parler ici que brièvement, puisque l’ensemble
complexe de la mimésis ne sera traité que dans les chapitres
suivants. C’est en l’occurrence la danse qui prendra la plus
grande importance. Remarquons brièvement à ce sujet que
non seulement parmi les peuples primitifs, mais aussi dans
l’antiquité, la danse, bien qu’elle soit déjà devenue un art,
n’avait encore en aucune façon perdu son lien originel avec le
travail, avec l’exercice et le jeu, avec les us et coutumes de la
vie quotidienne. En tous cas, à côté de toute une série de cas
issus de la vie quotidienne, Bücher cite les exemples les plus
variés tirés de l’antiquité, par exemple du Banquet de
Xénophon.

23
Quelle que soit alors la façon dont a pu se dérouler ce
processus par lequel le rythme est allé au-delà du travail
concret, s’est relativement détaché de lui, s’est généralisé de
manière sensible dans les expressions de vie les plus multiples,
l’essentiel, philosophiquement, est que, d’un moment de la vie
réelle, il soit devenu le reflet de ce moment. On ne soulignera
jamais avec assez de force ce caractère de reflet de la sphère
esthétique, y compris de ses éléments les plus abstraits.
L’esthétique bourgeoise moderne, qui soupçonne dans toute
théorie du reflet le matérialisme exécré, a toujours tendance à
opposer les formes et éléments formels simples et abstraits
‒ avant tout ceux susceptibles d’une expression mathématique
ou géométriques ‒, dans une exclusion réciproque, à la
reproduction artistique de la réalité. La reproduction simple va
être le plus souvent interprétée comme pur naturalisme et doit
en tant que telle être discréditée ou ravalée à quelque chose de
secondaire ; les formes abstraites revêtent en revanche une
lumière artificielle « venue d’en haut » comme révélations
d’une puissance transcendante, ou le plus souvent comme
objectivations de la fuite loin du monde d’une âme
condamnée dans sa nature à une solitude éternelle. À
l’encontre de telles conceptions, il faut souligner le simple fait
que toute utilisation du rythme en dehors de sa manifestation
concrète directe dans un travail déterminé est déjà le reflet de
ce qu’il accomplit réellement dans la réalité même.
On voit ici que nos deux thèses, rythme comme reflet de la
réalité objective et sa genèse à partir du travail sont
étroitement corrélées. La déduction directe du rythme des
particularités physiologiques de l’homme n’estompe pas
seulement ses traits spécifiquement humains sociaux ‒ comme
cela s’est souvent produit, en son temps, chez les darwinistes,
mais elle crée ‒ tout particulièrement dans ces dernières
décennies ‒ une séparation mécaniste entre l’homme et son

24
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

environnement social. C’est sans doute par Caudwell que cela


est exprimé sous la forme la plus extrême : « La poésie est
rythmique. Le rythme assure l’élévation du niveau de
conscience physiologique de sorte qu’il ferme la perception
sensorielle de l’environnement. Dans le rythme de la danse,
de la musique ou du chant, nous devenons auto-conscients au
lieu de conscients. Le rythme du battement de cœur, de la
respiration, de la périodicité physiologique, nie le rythme de
l’environnement. En ce sens, le sommeil lui-aussi est
rythmique. Le dormeur se retire dans la citadelle du corps et
ferme les portes. » 20 Ainsi, sous l’influence de Freud,
assurément, la poésie est tirée vers le rêve, et le rythme
devient un gardien de la clôture solipsiste de l’ego, de même
que chez Freud, le rêve est le gardien du sommeil ; et tout ceci
est projeté comme phénomène « cosmique » dans l’époque
primitive. Notons seulement en passant que Caudwell, qui par
ailleurs met partout énergiquement en avant le caractère social
de l’art, et voit même dans le rythme un équilibre entre la
teneur émotionnelle de la poésie et les relations sociales dans
lesquelles ceci se réalise dans le détail, entre sur cette question
en contradiction avec ses propres vues, de sorte que chez lui,
la poésie lyrique se place en opposition métaphysique à la
poésie épique et dramatique. Ce qui est plus important, c’est
que chez lui, de ce fait, toute relation au monde, à
l’environnement de l’homme, disparaît de l’autoconscience,
qu’elle n’est plus la perception fondée sur la pratique des
reflets de la réalité sur les hommes, mais la fuite hors du
monde, le fondement théorique d’une fermeture hermétique
de l’homme au monde extérieur. Là-dedans s’exprime
indubitablement l’attitude d’une grande partie de

20
Christopher Caudwell (1907-1937), écrivain et théoricien marxiste anglais.
Illusion and reality, a study of the sources of poetry [Illusion et réalité, une
étude des sources de la poésie], London, Lawrence & Wishart, 1946, p. 199.

25
l’intelligentsia bourgeoise dans la période impérialiste, mais il
est radicalement antihistorique de le sur-interpréter comme un
principe « éternel » dans l’évolution de l’humanité. La
mystification née de la sorte s’accroît encore du fait que
Caudwell veut étayer physiologiquement sa thèse. Nous avons
indiqué que le rôle des facteurs physiologiques ne doit pas
être sous-estimé. Le rythme qui naît dans le travail est
cependant le produit d’une interaction entre les données
physiologiques de l’homme et les exigences d’un rendement
optimal du travail, où le rapport constant au physiologique
s’exerce précisément dans le but de faciliter le travail. De
même, comme nous l’avons également souligné, dans les
phases plus tardives d’évolution, l’influence du rythme
déterminé par la physiologie (la respiration en poésie, dans le
chant etc.) est un facteur non négligeable de son
développement et de son raffinement ultérieur. Mais il faut
résolument contester le fait que ces facteurs pris en eux-
mêmes et en particulier comme négations de tout rythme
« extérieur » auraient éventuellement pu conduire à une
poésie, à une musique. La maîtrise des phénomènes
rythmique de la nature, par exemple du cycle des saisons,
exige déjà un niveau de civilisation relativement élevé.
Gordon Childe mentionne à juste titre les difficultés créées de
ce point de vue par le calendrier lunaire originel. 21 Dans une
polémique en soi légitime contre la théorie de Wittgenstein de
l’« inexprimable », 22 chez qui on construit un dilemme
métaphysique entre exprimabilité (sémantique) et intuition
mystique, Caudwell lui-même montre, quel rôle joue l’art
dans l’expression de l’inexprimable. Mais comme il ne peut

21
Gordon Childe, Man makes himself, op. cit. p. 243.
22
Ludwig Wittgenstein, (1889-1951) philosophe et mathématicien autrichien,
puis britannique, Tractatus Logico-philosophicus, Trad. Gilles Gaston
Granger, Paris, Gallimard, 1993, p. 112

26
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

en appeler ici qu’à une autoconscience solipsiste, son


opposition ‒ « Le musicien est un mathématicien
introverti » 23 ‒ est tout autant métaphysique et mystique que
la théorie, critiquée à bon droit, de Wittgenstein.
Une telle formulation n’implique assurément pas seulement
de prendre position contre la genèse mystique à partir de l’ego
isolé, mais aussi, en même temps, contre ces conceptions qui
veulent réduire le reflet à une simple photocopie de la réalité
donnée dans son immédiateté. Nous nous heurtons là, en
esthétique, aux limites générales de la pensée bourgeoise
actuelle, qui ne reconnaît pas l’existence du matérialisme
dialectique et dirige toujours sa polémique contre sa variété
mécaniste et métaphysique la plus primitive. Le matérialisme
dialectique doit en effet forger sa propre méthode dans la lutte,
non seulement contre l’idéalisme philosophique, mais aussi
contre ses précurseurs mécanistes. Lénine trace ainsi la
démarcation par rapport au matérialisme métaphysique « dont
le principal malheur est d'être incapable d'appliquer la
dialectique à la Bildertheorie, 24 au processus et au
développement de la connaissance. » 25
Il est assurément intéressant que, dès qu’il n’est pas question
de la théorie philosophique du reflet, mais de l’interprétation
de certains faits de la vie, il y a un nombre non négligeable de
chercheurs qui appliquent pratiquement la théorie dialectique
du reflet (en lui donnant une terminologie différente). Pensons
aux développements anthropologiques de Gehlen dans
lesquels il reconnaît pratiquement l’existence d’abstractions et
d’accentuations dans le reflet de la réalité, les conçoit donc
dialectiquement dans le cas concret, même si ‒ prisonnier des
23
Caudwell, Illusion and reality op. cit., p. 247.
24
Bildertheorie: théorie du reflet.
25
Lénine, Sur la question de la dialectique, in Cahiers philosophiques,
Œuvres, t. 38, Moscou, Éditions du progrès, 1971, pp. 346-347.

27
préjugés bourgeois communs de la période impérialiste ‒ il
affuble de l’étiquette trompeuse de symbole le phénomène
qu’il décrit de manière juste. C’est d’une manière analogue
que s’accomplit l’application de la rythmique en dehors du
travail concret. Dans le reflet de la totalité donnée de manière
sensible, l’un des éléments importants, le rythme, justement,
va être particulièrement mis en avant, et même en premier, tel
qu’il est sous sa forme immédiate, et c’est justement par là
qu’il se détache du contexte concret, originel, où il apparaît,
qu’il s’incorpore au trésor d’expérience en tant que fragment
de la réalité conçu de manière autonome, et s’y trouve
conservé pour être réutilisé dans de nouveaux contextes. Ce
processus est extrêmement fréquent dans la vie quotidienne ;
il se produit le plus souvent sur la base d’analogies ou de
raisonnements analogiques. Si ceux-ci peuvent germer sur le
terreau de la réalité objective, c’est-à-dire s’ils sont des reflets
de la réalité relativement fidèles, ils peuvent alors devenir un
acquis durable de la vie quotidienne, ils peuvent même donner
lieu à des généralisations scientifiques ; s’ils ne le sont pas, ils
sont appelés à mourir, ou continuent à vivre comme préjugés,
superstitions etc. (Pensons aux préjugés populaires contre les
gens aux cheveux roux.) Des « produits semi-finis »
esthétiques vivent et agissent aussi de cette manière, par
exemple d’authentiques ou faux acquis de la connaissance
pratique humaine. On ne soulignera la plupart du temps pas,
ou pas assez, que le reflet de la réalité constitue la médiation
indispensable à tout progrès ultérieur de cette extension de la
pratique.
C’est pourquoi pour nous le vrai problème n’est pas ce
phénomène quotidien de la pratique humaine, mais plutôt la
question de savoir comment, dans ce cas, le reflet normal de
la réalité se transforme en reflet esthétique. Le caractère
dialectique, et pas mécaniquement photographique, du reflet,

28
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

ne va se montrer dans toute sa complexité que lors du


traitement du reflet mimétique immédiat de la réalité, là où
surgissent par exemple des problèmes comme la
transformation de l’infinité extensive et intensive de la réalité
en une reproduction limitée, mais qui est capable de rendre
son infinité intensive. Les difficultés naissent alors
précisément de la simplicité ‒ relative ‒ de la situation. Il
s’agit pourtant seulement de refléter isolément un élément
d’un ensemble complexe, afin qu’il soit utilisable dans une
autre ensemble complexe, nouveau. C’est, comme nous
l’avons souligné, un phénomène tout à fait normal dans la
pratique quotidienne, qui ne peut plus susciter aucune réserve
particulière, une fois que l’on a bien compris le reflet
dialectique dans sa fonction médiatrice. Les difficultés qui se
dressent devant nous ont une double racine : premièrement ; il
s’agit d’un simple élément de l’unité esthétique, mais dont la
spécificité consiste précisément en ce que, même isolée
‒ d’une certaine manière ‒ il peut être considéré comme
esthétique. Une telle isolation ‒ au sens esthétique ‒ est pour
la plupart des éléments peu ou tout au moins beaucoup plus
difficilement réalisable. Si nous essayons par exemple de
considérer un personnage séparément de l’œuvre littéraire,
cela n’est la plupart du temps possible que dans une mesure
extrêmement relative. Ce personnage est déterminé, jusque
dans sa qualité la plus intime, dans son être le plus profond
par son destin, par les situations qu’il vit, par les autres
personnages avec lesquels il est en relation etc. Même
l’analyse qui l’isole présuppose ces liaisons, même si c’est
souvent inconscient, et la considération débouche toujours,
que ce soit voulu ou non, dans celle de l’œuvre concrète dans
son ensemble. Il y a naturellement une littérature infiniment
vaste sur les personnages isolés de Hamlet ou de Faust, sur le
don-quichottisme ou le bovarysme. Mais elle ne reste

29
pertinente au plan esthétique que dans la mesure où elle
n’arrache pas le personnage à son environnement donné. Si
cela se produit, alors il s’agit du phénomène de l’irruption de
la composition artistique dans la vie quotidienne, d’un
phénomène qui n’a rien à voir avec ce que nous traitons en ce
moment. Mais nous avons vu que ce n’est pas le cas pour le
rythme. C’est naturellement relié au fait que, dans le cas que
nous venons de mentionner, nous avions à faire à un
complexe contenu-forme tandis qu’il s’agit ici ‒ et cela nous
conduit au deuxième aspect de notre question ‒ d’un élément
en soi purement formel, sans qu’aucun contenu concret ne
vienne le remplir. La distinction qui se produit ici ne se
rapporte pas seulement à l’ensemble complexe contenu-forme,
mais aussi aux corrélations forme-contenu. Car même des
catégories en soi formelles, comme la composition, le
crescendo, etc. ne peuvent pas se séparer analytiquement, sans
autre forme de procès, des totalités concrètes dans lesquelles
elles figurent. Nous aurons à nous occuper en détail dans la
deuxième partie de cet ouvrage de ce que ces catégories
peuvent se formuler comme des concepts importants et
féconds pour l’esthétique. Mais il ne s’agit pas ici du concept,
mais de la chose elle-même, de son reflet direct, concret,
sensible, et de son application dans les mêmes conditions.
Cette distinction entre la chose elle-même et son concept est
de grande importance pour toute l’esthétique. Elle prend une
signification particulière quand il s’agit, comme ici, d’un
élément susceptible d’autonomisation qui acquiert dès lors un
certain caractère abstrait par rapport à la totalité concrète.
Dans la réalité concrète de l’œuvre d’art, le rythme reste
soumis aux lois esthétiques générales, c’est-à-dire que lui-
aussi est la forme d’un contenu déterminé (particulier). Mais
en même temps, son caractère abstrait reste ‒ malgré un
dépassement concret constant ‒pourtant préservé. C’est

30
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

pourquoi il est tout à fait possible que ces deux aspects soient
reflétés séparément ; certes sous réserve de leur unité
contradictoire dans le contexte concret de l’œuvre. Cette unité
de l’unité et de la duplication est un phénomène qui surgit
déjà dans la vie quotidienne dès que l’accompagnement
chanté (mis en relief) du rythme de travail prend une forme
quelque peu concrète. Dans L’épigramme, Gottfried Keller
décrit avec un humour raffiné un cas de ce genre. Un maître
cordonnier confectionne du fil poissé, et s’accompagne dans
son travail en chantant Kleine Blumen, kleine Blätter de
Goethe. 26 « Il le chantait sur un air vieillot, plein de sentiment,
avec toutes sortes d’enjolivures populaires, dont il devait
naturellement adapter le rythme à son va-et-vient, si bien que
son débit s’en trouvait gêné, retardé ou précipité, selon les
gestes qu’il faisait. » 27
La situation peut s’éclaircir davantage encore si nous jetons
un œil sur la prosodie, dans laquelle les éléments du rythme
du langage vont être traités en tant que concepts. Son utilité
comme science ‒ y compris pour la théorie et la pratique
esthétique ‒ est naturellement incontestable. Car même si des
problèmes de rythme surgissent concrètement dans la
versification à un niveau plus élevé d’évolution, il y a dans la
plupart des cas une opposition dialectique entre les exigences
abstraites de la prosodie dans laquelle le rythme originel, né
du travail, apparaît dans sa forme pure, et les nécessités du
rythme du vers, désormais plus complexe, authentique,
découlant du sens et de l’assonance des mots, auquel
assurément les lois de la prosodie sont à la base comme
fondement général. Klopstock a décrit d’une manière
expressive au moins une partie de problèmes qui surgissent
26
Petites fleurs, petites feuilles, In Œuvres de Goethe 1, Poésies diverses,
Avec un ruban orné de dessins, trad. J. Porchat, Paris, Hachette, 1883, p. 29.
27
Gottfried Keller, L’épigramme, Lausanne, L’âge d’homme, 1974, p. 288.

31
ici : « Si donc nous élaborons correctement notre hexamètre
selon la prosodie de notre langue et selon ses autres règles ; si
c’est avec le plus grand soin que nous recherchons des mots
harmonieux ; si nous comprenons en outre le rapport qui dans
les périodes échoit à un vers par rapport à un autre ; si enfin
non seulement nous connaissons la multiplicité des nombreux
genres de périodes différentes les unes des autres, mais aussi
savons ordonner ces périodes changeantes selon les
intentions ; alors seulement nous pouvons croire avoir atteint
un haut degré d’harmonie poétique. Mais les idées de la
poésie sont encore quelque chose de particulier ; et l’harmonie
sonore est aussi quelque chose de particulier. Ils n’ont encore
aucun rapport entre eux, sinon que l’âme est en même temps
sollicitée par les sensations de l’ouïe, alors qu’elle est occupée
par les idées du poète. Quand l’harmonie des vers plaît de la
sorte à l’oreille, alors nous avons déjà atteint beaucoup,
certes ; mais pas encore tout ce que nous pouvions atteindre.
Il reste encore une certaine euphonie qui est liée aux idées, et
qui aide à les exprimer. Mais il n’y a rien de plus difficile à
définir que cette finesse suprême de l’harmonie. » 28
L’opposition paraît souvent être insurmontable, abstraitement,
mais ma grande poésie consiste toujours à résoudre par une
dialectique concrète, justement les contradictions les plus
aiguës. Pour éclairer cette situation ‒ et non pour donner une
solution, ne serait-ce qu’allusivement, car cela n’est possible
que dans une théorie du genre de la poésie lyrique ‒ nous
citerons quelques formulations particulièrement expressives
de quelques grands poètes lyriques qui se sont préoccupés de
cette question. Ainsi, Goethe a toujours refusé la pratique

28
Friedrich Gottlieb Klopstock (1724-1803), poète allemand : Von der
Nachahmung der griechischen Silbenmaße im Deutschen [De l'imitation de
la prosodie des grecs dans la poésie allemande] Sämtliche Werke [Œuvres
complètes], Leipzig, Friedrich Fleischer, vol. XV, 1830, p. 10.

32
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

poétique d’une métrique stricte et d’un dogmatisme de la


prosodie et, repoussant les conseils de ces critiques, il a gardé,
dans de nombreux passages d’Hermann et Dorothée, 29 ses
hexamètres libres, souvent directement fautifs, pour préserver
l’intégrité du rythme authentiquement poétique. C’est dans cet
esprit qu’il écrit à Zelter, au sujet, ou plutôt contre les sonnets
de Voss : « Au nom de la prosodie de l’oral, il a
complètement fait disparaître la poésie. » 30 Et Edgar Poe, qui
lui est par ailleurs fondamentalement très différent sur
d’importantes questions de la poésie lyrique, dit de la
scansion, c’est-à-dire de la lecture de la poésie sur un rythme
prosodique qu’elle est très exactement la mort de la poésie,
« …que le vers est une chose et la scansion une toute autre
chose. Le vers antique, lu à haute voix, est en général musical,
et occasionnellement très musical. Scandé selon les règles de
la prosodie, nous ne pouvons la plupart du temps, quoiqu’il en
soit, rien en faire. » 31 Remarquons au passage qu’il existe
également dans d’autres arts des contradictions analogues
entre le rythme et la métrique (ici la prosodie). Wölfflin en
mentionne par exemple dans l’architecture baroque. 32
Il serait tout à fait faux de penser qu’on puisse conclure de ces
antinomies que le rythme prosodique des poèmes serait
quelque chose de purement arbitraire, de pure convention
académique. Avant tout ‒ pour en rester à la métrique
antique ‒ Bücher a démontré que ses formes principales ne
sont en rien des « inventions » arbitraire de poètes, en rien des
règles figées de leur pratique, mais qu’elles sont, justement à
29
Hermann und Dorothea, récit épique en vers comprenant neuf chants, 1797.
30
Goethe, Lettre à Zelter 22 juin 1808, in Sämtliche Werke, t. 12, Herisau,
Verlag vom Litteratur-Comptoir, 1838, p. 401.
31
Edgar Allan Poe (1809-1849), The Rationale of Verse, in The Complete
Works ed. J. A. Harrison, Vol. XIV: Essays and Miscellanies (1902), p. 253.
32
Heinrich Wölfflin, (1864-1945) historien de l'art, écrivain et professeur
suisse. Renaissance und Barock, Munich, F. Bruckmann, 1926. p. 64, 123.

33
partir de la rythmique du travail, devenues peu à peu des
éléments de la poésie. Il part en l’occurrence du rythme du
battement de pied ou de la percussion que la voix humaine
n’avait qu’à suivre et à accompagner dans le chant originel. Il
dit donc : « Le iambe et le trochée sont des mesures issues du
battement de pied ; un coup faible et un coup fort. Le spondée
a une métrique de percussion, facile à reconnaître partout, là
où deux personnes frappent alternativement : le dactyle et
l’anapeste présentent des métriques de martèlement que l’on
peut observer dans chaque forge de village, là où le forgeron
fait précéder ou suivre chaque coup sur le fer porté au rouge
de deux coups plus brefs sur l’enclume. Le forgeron appelle
cela "faire chanter le marteau". » 33 Et ainsi de suite. Bücher
souligne ensuite, pour prévenir une interprétation par trop
littérale, mécaniste, de ses conclusions de « l’art du vers, une
fois là, suit ses propres voies, dès lors que le poème s’est
séparé de la musique et du mouvement corporel, qu’il est
devenu suffisamment autonome pour mener sa propre
existence. » 34 Cette prudence se fonde encore aussi sur le fait
que la poésie antique, on le sait, se construit certes à partir de
ces éléments des rythmes de travail, mais ne conserve plus, en
aucun cas, le rythme d’un travail déterminé, mais nous donne
plutôt la combinatoire de ces éléments conditionnée par toute
une série de points de vue fondamentalement différents : alors
que les chants de travail eux-mêmes ‒ comme Bücher le

33
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., p. 311.
En poésie, l'iambe [ἴαμϐος] est un pied composé d'une syllabe brève suivie
d'une longue. Le trochée [τροχαῖος] est un pied élémentaire composé d'une
syllabe longue (ou accentuée) suivie d'une brève (ou non accentuée). Le
spondée [σπονδεῖος πούς] est un pied de deux syllabes longues
correspondant à un rythme lent. Le dactyle [δάκτυλος] est un pied, c'est-à-
dire un élément métrique (un module rythmique). L’anapeste [ἀνάπαιστος]
est un pied composé de deux syllabes brèves suivies d'une syllabe longue.
34
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., p. 312.

34
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

prouve également, en se référant aux quelques vers d’un chant


de meunier conservés par Plutarque ‒ montrent de tout autres
rythmes, qui suivent le mouvement de la meule. 35 On peut
constater des rythmes analogues dans des chants de travail
d’époques et de contrées du monde les plus diverses.
Le détachement à l’égard du rythme de travail originel est
donc un processus de très grande ampleur. Son cheminement
exact, nous ne le connaissons pas et nous ne le connaîtrons
probablement jamais de manière précise, selon ses étapes.
Mais que le monde des idées et des sentiments de la période
magique y ait joué un grand rôle comme élément initiateur,
qu’à une étape ultérieure, le déclin de la communauté
communiste primitive, la naissance des classes sociales, la
confrontation des oppresseurs et des opprimés, des exploiteurs
et des exploités ait fourni la matière à la différenciation dans
le contenu, les idées et les sentiments, voilà qui nous paraît
indubitable. Mais quelles qu’aient pu être cependant les étapes
singulières de cette évolution, le fait reste que le rythme, non
seulement d’un côté devient toujours plus diversifié, plus
varié, mais il s’enrichit également sans cesse dans son
contenu, que de l’autre côté il préserve dans le processus sa
nature originellement simple, formelle ‒ relativement aux
contenus en idées et en sentiments. Ce formalisme
‒ relativement ‒ simple et pur a en même temps une
résonnance sentimentale forte et directe. Aristote l’avait déjà
bien vu. 36 Il voit dans les rythmes et les mélodies des images
des différentes passions humaines, de la colère et de la

35
Karl Bücher, Arbeit und Rhythmus, op. cit., p. 61. Plutarque, Banquet des
sept sages, 14. Voir aussi Jacob Burckhardt (1818-1897, historien suisse de
l'art et de la culture) Histoire de la Civilisation grecque, trad. Frédéric
Mugler, Éditions de L'Aire, 2002, t. II p. 211.
36
Aristote, Politique, Livre V (8), chap. 6, Trad. J Barthélémy St Hilaire, Paris,
Ladrange, 1874, p. 282

35
douceur, du courage et de la tempérance, de même que celles
de leurs oppositions. C’est pourquoi à ses yeux, les qualités
éthiques et les sentiments sont très proches.
Nous avons déjà parlé de la joie et de l’autoconscience
éveillées par suite de l’allégement des contraintes physiques
par le rythme originel dans le travail et, les faits les plus
simples de la vie en donnent une confirmation éclatante, par
exemple la joie qui va souvent jusqu’à l’enthousiasme pour
les rythmes de marche, lorsqu’on avance, tout
particulièrement quand il s’agit de masses. Comme il y a
certainement eu une période des débuts dans laquelle toutes
les victoires de l’homme sur la nature, tous les accroissements
de ses capacités liées à cela, étaient expliquées par l’effet de
forces magiques, il n’y a pas de raison de rejeter cette
idéologie de la transition en ce qui concerne le rythme de
travail. D’autant moins que ses conséquences spontanées,
presque purement ou principalement physiques ‒ et dont les
causes véritables ne pouvaient alors naturellement pas être
percées à jour ‒ avaient manifestement une orientation, une
tonalité, une coloration immanentes, qui marchaient
parallèlement aux tendances d’interprétation magiques et
semblaient les favoriser : à savoir le règne d’une force de la
nature, ou le succès croissant dans une activité humaine par
une autre activité qui l’imite, mais n’a pourtant aucun rapport
causal avec elle. Cette situation est chez les hommes primitifs
donnée quant à la relation du travail ou du rythme, et offre
une prise naturelle, pourrait-on dire, à une interprétation
magique. Le fait que la rythmique, comme nous l’avons
mentionné, joue un rôle important dans toute une série de
cérémonies magiques indique encore plus clairement ce
rapport.
Naturellement, une évolution se produit ensuite, qui efface de
plus en plus ce lien. Cela ne contredit en rien le fait, et cela le
36
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

rend même encore plus vraisemblable, que le rythme


‒ comme nous le verrons ‒ son développement, sa
différenciation, ont pris la plus grande importance dans les
danses magiques du début etc. En tout cas, il y a, même pour
les hommes les plus évolués, l’état de fait que le rythme
exerce une sorte de « charme », c’est-à-dire que d’un côté, il
provoque un accroissement de notre autoconscience, de notre
capacité à dominer l’environnement et notre ego même, sans
que nous soyons par ailleurs au clair sur l’origine de cette
puissance ni sur les moyens de son efficience. Platon
considère même encore le rythme et l’harmonie comme des
« dons des dieux » dont les hommes sont redevables aux
muses et aux musagètes Apollon et Dionysos, leurs premiers
compagnons de fête. 37 Et déjà hors de toute mythologie,
Goethe exprime ce fondement émotif du rythme : « Le rythme
a quelque chose d’enchanteur. Il nous fait croire que le
sublime nous appartient. » 38
Que de nos jours, ces états de fait soient parfois retournés vers
du mysticisme n’est pas étonnant. Caudwell, dont nous avons
déjà discuté les vues, voit dans les arts sur lesquels le rythme
exerce une fonction prépondérante visible, dans la poésie
lyrique et la musique, des régressions vers la période magique.
« C’est pourquoi la poésie est plus instinctive, barbare, et
primitive que le roman. » 39 Cette formulation n’est en aucune
façon citée parce qu’elle serait particulièrement pertinente.
Elle est même totalement fausse, car les tendances à la
barbarie et au primitif qui domine indubitablement une grande
partie de l’art et de la théorie de l’art bourgeois dans la
période impérialiste, ne trouve sûrement pas son apogée dans
la poésie lyrique, en opposition aux formes épiques ou à l’art
37
Platon, Les Lois, livre II, chap. 1
38
Goethe, Maximes et réflexions, Trad. S. Sklower, Œ O, 2011, p. 41.
39
Caudwell, Illusion and reality op. cit., p. 205.

37
plastique, mais c’est plutôt un phénomène idéologique général.
Il faut en l’occurrence encore remarquer que ce que dans la
culture contemporaine, nous ressentons ‒ souvent à juste
titre ‒ comme barbare, n’a rien à voir avec un retour à des
temps depuis longtemps révolus, mais que c’est un
phénomène spécifique, absolument propre. Ainsi, pour citer
un exemple brutal, tout le système d’Hitler, qui fut assurément
barbare. Aussi faux que puisse être le point de vue de
Caudwell, il est pourtant très significatif de la force de telles
idées à notre époque, particulièrement parce que le but
essentiel de Caudwell est de produire une analyse marxiste
des phénomènes esthétiques. Le danger de ces tendances se
manifeste avant tout dans l’interprétation des problèmes
généraux de l’art et de sa situation actuelle, en interprétant
comme « magique », « primitif », un mode émotionnel né de
la situation sociale des intellectuels dans la période
impérialiste, et en en faisant le fondement de l’essence et de la
genèse de l’art. Mais pas moindre est le danger de déformer et
d’obscurcir les problèmes de la genèse par ces
« introjections » de sentiments extrêmement modernes
déguisés en primitifs. Justement parce que nous assignons
‒ historiquement ‒ à la période magique une importance
considérable dans la genèse de la sphère esthétique, nous
devons toujours et encore nous préserver de telles théories.
Lors du traitement de l’ornementation, nous reviendrons en
détail sur le représentant résolu de cette tendance, sur
Wilhelm Worringer. 40
Nos considérations précédentes ont montré que ces recours au
« primitif » non seulement sont antihistoriques, mais qu’ils ne
contribuent en rien d’essentiel à la solution des problèmes
esthétiques. Si nous nous reportons alors à l’aphorisme
40
Wilhelm Robert Worringer (1881-1965) historien et critique d'art allemand.
Il défend le mouvement de l'expressionnisme, auquel il donne son nom.

38
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

profond de Goethe sur le rythme, nous pouvons alors, dans


ses efforts communs avec Schiller, voir clairement comment
des questions esthétiques de ce genre peuvent vraiment
trouver une concrétisation. Dans son travail sur Wallenstein,
Schiller s’est heurté au problème de la prose et du vers, et par
son importante force d’abstraction, tout particulièrement dans
la sphère esthétique, il a généralisé ses propres difficultés de
production jusqu’au niveau de la répercussion du rythme sur
le contenu poétique. C’est dans cet esprit qu’il écrit à Goethe :
« Je ne me suis jamais mieux convaincu que par le travail
dont je suis occupé dans ce moment, que dans la poésie il
existe un rapport extrêmement intime entre la matière et la
forme, même la forme extérieure. Depuis que je mets en vers
les scènes que j’ai ébauchées en prose, je me trouve soumis à
une juridiction toute différente : il y a une foule de motifs qui
faisaient un très-bon effet dans ma rédaction en prose, et dont
je ne puis plus faire usage ; ils convenaient au sens commun
et ordinaire, dont la prose semble être le véritable organe. Les
vers veulent être mis en rapport avec l’imagination : il fallut
donc, dans plusieurs de mes motifs, devenir plus poétique.
Tout ce qui est appelé à s’élever au-dessus du commun, on
devrait au moins le concevoir d’abord en vers ; il n’y a pas de
meilleur moyen de faire connaître ce qui est plat, que de
l’exprimer en vers. » 41
Nous avons donc affaire là ‒ sous une forme concrète ‒ à la
même fonction du rythme, celle qui sublime et accentue tout,
que dans l’aphorisme de Goethe. Sauf que Goethe se contente
de résumer, de manière expressive, l’effet, le reflet subjectif,

41
Lettre de Schiller à Goethe du 24 novembre 1797, citée par La Nouvelle
Revue Germanique, tome premier, Paris, F. G. Levrault, 1829, p. 319. Cette
lettre figure également dans la Correspondance entre Schiller et Goethe,
éd. Lucien Herr, tome 2, Paris, Plon, 1923, p. 288, dans une traduction sans
doute plus élégante, mais moins littérale.

39
tandis que la remarque de Schiller se focalise sur l’interaction
entre forme et fond ; elle part de la fonction formelle du
rythme comme de quelque chose de donné, et examine donc,
au plan des principes, de quelle manière tout contenu doit être
modifié (accentué) afin de faire advenir sa juste unité
organique avec la forme rythmique, avec ses exigences. Nous
ne pouvons pas citer ici, in extenso, toutes ses idées très
intéressantes ; elles montrent combien ces relations
réciproques sont riches, complexes, et consistantes dans
chaque cas concret. Ses conclusions ultimes doivent
néanmoins être citées, car elles contiennent un résumé
profond et juste de la relation entre le rythme et le contenu
global de l’œuvre littéraire, bien que Schiller n’y ait
concrètement en tête que le drame. C’est important pour nous
pour comprendre aussi précisément que possible le « lieu »
esthétique du rythme. Au-delà, toutes ces idées soulèvent
d’importantes questions que nous ne pourrons aborder que
dans le prochain chapitre : le rôle que les éléments et
moments abstraits de la forme esthétique jouent dans la
constitution des formes artistiques concrètes les plus
authentiques, qui garantissent esthétiquement le reflet de la
réalité objective. Mettre au clair leur essence, à ce stade
abstrait, ne peut être, comme nous le verrons, qu’un travail
préliminaire, qu’un déblaiement du terrain afin de pouvoir
ultérieurement poser cette question de façon correcte. En
conformité avec toute la nature de notre travail, il ne s’agit en
l’occurrence pas encore de la solution concrète des problèmes
esthétiques eux-mêmes. Leur mise au clair indispensable ne
sert à cette étape qu’à une chose : élucider d’une manière
philosophique la genèse de l’art, sa séparation de la vie
quotidienne et de ses autres objectivations.
Schiller conclut les réflexions à ce sujet dont il fait part à
Goethe de la manière suivante : « En outre, lorsqu’il s’agit

40
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

d’une œuvre dramatique, le rythme rend encore un service de


la plus haute importance : comme il s’applique à tous les
personnages et à toutes les situations et qu’il les traduit selon
une norme unique, comme il leur imprime, en dépit de tout ce
qui les différencie intérieurement, l’identité d’une seule et
même forme, il oblige du même coup le poète aussi bien que
le lecteur à exiger que tous les éléments de l’œuvre, si
caractéristiques, si divers, si individualisés soient-ils, portent
en commun la marque d’une certaine universalité, d’une pure
et simple humanité. Tout doit se grouper, s’unifier et
s’harmoniser sous le concept générique de la poésie, et le
rythme est aussi bien l’emblème extérieur que l’instrument
effectif de cette loi, puisqu’il soumet tout à sa propre loi.
C’est ainsi qu’il crée l’atmosphère qui convient à la création
poétique, tout ce qui est matériel et grossier tombe et
s’évanouit, et, seul, ce qui a une dignité spirituelle flotte à
l’aide dans cet élément subtil. » 42 Schiller mentionne avant
tout dans ces considérations trois effets importants du rythme
dans des créations artistiques complexes, consistantes et
pleines de contenu. Premièrement sa fonction d’unification,
d’homogénéisation de contenus hétérogènes, deuxièmement
son importance dans la sélection de ce qui est important, dans
l’exclusion des détails secondaires ; troisièmement sa capacité
à créer une atmosphère unitaire, esthétique pour la totalité
d’une œuvre concrète. La simple énumération de ces aspects
suffit pour voir combien le rythme comme élément concret
d’une totalité artistique concrète s’est éloigné de ses simples
origines abstraites, combien de fonctions il est désormais
appelé à remplir et qui, à l’époque de sa genèse, n’y étaient
naturellement pas le moins du monde contenues en germe.

42
Lettre de Schiller à Goethe du 24 novembre 1797, in Correspondance entre
Schiller et Goethe, op. cit., p. 289.

41
Malgré cela, sa continuité par rapport aux débuts n’est en
aucune façon fortuite ou arbitraire, et elle ne peut pas non plus
être comprise simplement à partir de sa nature formelle. Si
nous pensons à ce sujet aux formulations de Schiller analysées
à l’instant, il est alors clair que ces tâches qu’il assigne à
l’action ordonnatrice du rythme ne peuvent être accomplies
par celui-ci que s’il est de manière homogène en relations
définies avec les autres éléments du genre d’art concerné qu’il
ordonnance. Il n’y a aucun doute sous-jacent que ceux-ci,
dans le cas donné (ainsi qu’en général) sont des reflets de la
réalité objective. Mais Schiller veut précisément obtenir grâce
au rythme utilisé consciemment que dans les images de reflet
suscitées, il y ait un mouvement plus fort pour souligner
l’essentiel, que leur autonomie originelle les unes par rapport
aux autres s’estompe en tant que morceaux de reflet isolés,
hétérogènes, et parviennent à l’homogénéité d’un flux
dramatique unitaire. Il est clair que seul le reflet de la réalité
est en mesure de remplir une telle fonction de mise en ordre
des éléments de reflet en une image unifiée de la réalité dans
l’œuvre d’art.
La transformation du rythme, de moment de réaction réel
comme moment du procès de travail, en un reflet a été déjà,
comme nous l’avons vu, la condition préalable indispensable
à son application à différents domaines de la vie quotidienne ;
il a pris tout d’abord là, en idées, comme nous l’avons déjà
souligné, un halo magique. Mais dans celui-ci étaient déjà
objectivement contenus les germes de sa fonction esthétique,
et c’est même précisément là que se manifeste déjà, de plus en
plus nettement, son caractère spécifique de catégorie
esthétique. Premièrement, son caractère formel. Le rythme est
certes désormais un reflet de la réalité, mais cependant pas
dans ses contenus concrets, mais plutôt, à l’inverse, ce sont
ces formes essentielles déterminées qui structurent et

42
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

ordonnancent objectivement ces contenus, les rendent


utilisables, utiles, pour les hommes. Même dans cette
extension et généralisation, la magie joue un certain rôle. Elle
éloigne toujours plus fortement les rythmes reflétés de leur
origine réelle, elle les applique à de nouvelles formes de
mouvement, de chants etc., elle crée ainsi de nouvelles
variations et combinaisons entre elles, sans pour autant
abandonner ou affaiblir sa fonction ordonnatrice. Bien au
contraire : c’est justement le lien magique, son caractère
cérémoniel qui accentue plus fortement encore, dans le
rythme, le principe d’un ordre approuvé par l’homme,
éveillant et élevant son autoconscience, mais cette fois-ci non
pas pour des raisons matérielles, mais pour des raisons
émotionnelles, sources de sentiments, évocatrices. Il faut
encore en l’occurrence souligner que cette apparition toujours
plus énergique du rythme en tant que forme est une forme
d’objectifs définis dans leur contenu (dans leur contenu
magique) ; plus ceux-ci sont déterminés concrètement en tant
que tels, et plus le caractère formel du rythme apparaît
puissamment. Que ce lien à la magie conduise très souvent à
une rigidification dans des règles cérémonielles strictement
prescrites, c’est incontestable. Mais cela ne change rien à son
importance comme médiation, comme transition, sauf que
celle-ci n’est pas rectiligne, mais obligatoirement conflictuelle.
Il apparaît un mouvement analogue, du contenu artistique
particulier à l’affirmation claire du contenu formel ‒ avec
toutes les contradictions que nous avons analysées plus haut ‒
lorsque l’évolution sociale élabore la forme particulière de la
sphère esthétique. Il s’agit alors d’un processus de longue
durée, avec quelques points nodaux, voire même des sauts
qualitatifs, jusqu’à ce que, à partir de la réalité du rythme dans
le procès de travail, se constitue un élément important, formel
abstrait, du reflet artistique de la réalité.

43
Lorsque quelque chose dans la réalité se fixe par le reflet
d’innombrables fois, répétées, dans ses éléments durables, et
se trouve appliqué, toujours et à nouveau, à de nouveaux faits
et ensembles complexes, il se produit quelque chose
d’analogue à ce que Lénine a dit de manière géniale sur les
formes logiques comme reflets de la réalité. 43 Ce caractère de
reflet d’une forme, d’un principe applicable de manière
multiple, est cependant ici d’un genre qualitativement
différent du phénomène ‒ logique ‒ décrit par Lénine. Le
concept de rythme de la prosodie constitue pour cela une
analogie plus authentique ; mais nous avons pu voir que celui-
ci, pour la pratique esthétique, ne se présente pas dans son
essence pure, mais qu’il s’agit du rythme concret particulier,
imprégné de contenu. Mais nos considérations précédentes
ont aussi montré que le « concept » prosodique de rythme
n’est pas simplement une abstraction extra-esthétique. Le
rythme ultime d’une œuvre est le résultat d’une unité
contradictoire conflictuelle des deux éléments.
Cette différence conduit au deuxième aspect. Le concept de
rythme de la prosodie (ou de la théorie musicale, etc.) a dans
son essence conceptuelle quelque chose de la nature d’autres
concepts, et dans cette mesure, il s’apparente aussi à une
science, et comporte donc des tendances qui ont également un
effet désanthropomorphisant. Le rythme particulier concret
lui-même ‒ en tant que catégorie esthétique ‒ est en revanche
purement anthropomorphisant. Il naît de la relation réciproque
des hommes au travail avec la nature, par l’intermédiaire de
leurs relations sociales entre eux, et dans la mesure où dans
l’évolution de l’art, on découvre des relations rythmiques qui
existent indépendamment de l’homme et de sa conscience, ils
43
Lénine, Résumé de la Science de la Logique de Hegel, in Cahiers
philosophiques, op.cit., p. 173 : « Les lois de la logique sont le reflet de
l'objectif dans la conscience subjective de l'homme ».

44
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

se trouvent, ‒ comme objets ou moyens d’expression de


l’art ‒ anthropomorphisés en conséquence, rapportés à
l’homme, au genre humain. (Le jour et la nuit, les saisons, etc.)
Et quand au cours de l’évolution, l’homme prend conscience
en soi-même de ses rythmes de caractère physiologique et en
tire esthétiquement profit (la respiration, le pouls, etc.) ils
servent alors au raffinement, à la différenciation, au
perfectionnement de rythmes déjà existants, sans modifier de
manière décisive leur caractère fondamental ; principalement
parce qu’ils étaient depuis longtemps déjà ‒ de manière
inconsciente ‒ associés à la formation de la rythmique.
C’est pourquoi chaque rythme qui intervient dans l’esthétique
présente un caractère émotionnel, évocateur. Celui-ci est déjà
présent, en germe, dans la réalité, dans le processus de travail,
mais seulement comme sous-produit spontané. Ce n’est que
quand ce rythme ‒ comme reflet d’une forme, d’un processus
de mise en forme au sens indiqué ci-dessus ‒ est appliqué
consciemment que cette évocation devient un but et que ce
qui à l’origine était purement causal se transforme en acte
téléologique. Naturellement, le travail lui-même est lui-aussi
téléologique, mais en lui cependant, le produit réel du travail
est l’objectif d’un procès réel de travail dans lequel le rythme
n’est qu’un moyen auxiliaire ; dans le reflet en revanche,
(même si le travail lui-même est imité par exemple dans la
danse) l’évocation devient le télos, le but. Cette transition
commence déjà à s’opérer dans la magie. Mais de sorte que ce
qui, dans notre analyse, apparaissait comme objectif n’est plus
fixé que comme tremplin, comme objectif intermédiaire
servant des buts plus élevés. La sphère esthétique est donc, en
soi, déjà présente ; pour parvenir à son être-pour-soi
authentique, elle doit arracher l’enserrement transcendant, elle
doit se fixer l’évocation de l’autoconscience humaine comme
seul véritable but, comme but « ultime » ‒ dans ce contexte.

45
La genèse de la sphère esthétique est donc, là-aussi, une
sécularisation, un retour sur terre, un positionnement de
l’homme au cœur de l’attention. Le principe anthropo-
morphisant n’est pas ici un rétrécissement de l’horizon, pas un
manque, pas une projection fausse dans un monde d’objets
fictifs magiques, mais la découverte d’un monde nouveau,
celui de l’homme pour les hommes.
Dans ces dernières remarques, nous avons dû à nouveau
anticiper. Et ce dans un double sens. D’un côté, il fallait, tout
au moins abstraitement, signaler l’essence universelle de
l’esthétique, sans pouvoir provisoirement mentionner un tant
soit peu tout le processus de la genèse de l’art, à partir de la
profondeur et de la richesse de la vie quotidienne, et son
reflux dans celle-ci ; le concept de sphère esthétique a donc dû
être défini de manière trop étroite, et en même temps trop
générale. D’un autre côté, il a fallu aussi le prendre en un sens
trop large. Nous avons en effet parlé à l’instant de l’art en
général, et pas spécialement de l’essence générale du rythme
comme élément partiel, abstrait, formel de la sphère
esthétique. Après tout ce qui a été dit jusqu’ici, nous pouvons
le résumer brièvement comme suit : le rythme est ‒ justement
en tant qu’élément partiel formel abstrait ‒ objectivement
hors du monde, même s’il est dans ses possibilités de
concerner le monde, d’ordonner le monde ; vu d’un point de
vue subjectif, il est sans sujet, même si dans son
intentionnalité évocative, il s’adresse toujours au sujet. Ce
n’est qu’ainsi que nous avons esquissé un tant soit peu
l’essence de ces éléments abstraits de l’esthétique. Les
caractères hors du monde et sans sujet sont les signes qui
caractérisent le contenu d’une œuvre de type formel. (Il est
question ici d’une absence du monde au sens esthétique
général, comme caractéristique d’éléments de forme abstraits.
Il y a naturellement des cas dans l’évolution de l’art où les

46
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

formes artistiques qui dans leur nature doivent figurer un


« monde » ‒ poésie épique, drame, peinture ‒ sortent du
monde par suite de certaines tendances abstraites de leur
époque. Il fallait mentionner ici brièvement cette possibilité
afin d’éviter une confusion entre l’absence du monde du
rythme et cette autre là.)
C’est pourquoi ces éléments de la sphère esthétique sont ceux
qui se prêtent le plus directement à une approche scientifique,
désanthropomorphisante. C’est pourquoi aussi elles peuvent le
plus facilement se rigidifier dans du formalisme. Cela peut se
produire dès la période magique de la genèse, avant
l’autonomisation de l’esthétique, lorsqu’un formalisme
cérémoniel réprime l’évocation spontanée, le change en
routine, empêche son développement. Pourtant, même
l’histoire ultérieure de l’art montre combien il est facile que la
généralisation ‒ pas forcément issue de la pratique artistique
immédiate ‒ et la systématisation du point de départ
rythmique peut se changer en une rigidité académique, en une
virtuosité purement formelle, antiartistique au sens le plus
profond. Les raisons de phénomènes de ce genre sont tout à
fait propres à éclairer l’essence du rythme comme forme
esthétique spécifique, abstraite. Cela a déjà été dit à maintes
reprises, et cela va jouer un rôle déterminant dans les exposés
plus concrets ultérieurs, que la caractéristique la plus décisive
de la spécificité de la forme esthétique consiste précisément
en ce qu’elle est toujours la forme d’un contenu défini. Même
les éléments abstraits de cette forme ne peuvent ‒ en dernière
instance ‒ constituer la moindre exception à ce principe. Dès
qu’il leur manque cette liaison au contenu artistique ‒ toujours
unique et concret ‒ la rigidification indiquée ci-dessus se
manifeste immanquablement. Remarquons ici au passage que
s’y exprime en même temps la continuité du développement
du rythme à partir du travail, de la pratique des hommes. Là

47
aussi, il naît d’une interaction concrète entre les capacités
concrètes des hommes et les particularités concrètes de
certains processus naturels. Dès que le travail, comme nous
l’avons vu, avec le règne du machinisme, n’est plus
concrètement déterminé à partir de l’homme, le rythme cesse
d’exister et d’agir dans ce sens, bien que ‒ d’un point de vue
purement objectif, considéré conceptuellement ‒ la machine
peut également avoir un rythme de ses mouvements. (Que
celui-ci puisse également, dans certaines circonstances, être
figuré artistiquement, on ne peut le contester. Mais il est alors,
à partir d’une forme déterminant l’objet, transformé en un
objet de la figuration artistique, sur la base d’un
développement anthropomorphisant du rythme.)
Insister sur l’aspect esthétique général du rythme ne suffit
cependant pas à le définir complètement. Nous avons dû
souligner énergiquement l’aspect esthétique de ses caractères
hors du monde et sans sujet. Mais cela ne supprime en aucune
façon ses déterminations esthétiques, cela les définit au
contraire plus précisément. Hors du monde signifie tout au
plus, avec ces restrictions, que le rythme comme reflet d’un
élément formel du monde, ne peut pas appréhender ce monde
en soi, dans son contenu. Il est dans un certain sens vide de
contenu, c’est-à-dire qu’il peut ‒ vu abstraitement ‒ se
rapporter formellement à n’importe quel contenu.
Premièrement, cette possibilité de relation à un contenu est
pourtant, en même temps, un impératif ; sans cette relation, le
rythme n’est esthétiquement pas là. Deuxièmement, la
définition abstraite de la relation possible à n’importe quel
contenu doit être concrétisée en ce qu’on ne peut certes jamais
déduire de l’analyse d’un rythme pour soi à quels contenus il
est applicable ; mais que dans chaque cas concret, le contenu
a une affinité claire et univoque à un rythme déterminé. Hors
du monde signifie donc vide de contenu dans le sens exposé

48
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

ici, associé à une intentionnalité vers un rythme défini tout à


fait concrètement, intentionnalité déterminée, inévitable,
même si elle n’est pas a priori définissable, passive, issue du
contenu.
Il en va de manière très analogue avec le caractère sans sujet
du rythme. Là aussi, ce genre de reflet d’une forme est en soi
indépendant du sujet créateur et récepteur. Mais là aussi, cette
indépendance n’est pas de type gnoséologique, comme dans la
science, mais implique également une certaine intentionnalité
sur la subjectivité : sur l’évocation de sentiments, de
sensations concrètes définies etc., tant en vérité pour le sujet
créateur que pour le récepteur. L’intention n’est cependant pas
directe, mais fait l’objet de médiations par les contenus
auxquels donner forme, de telle sorte pourtant que la forme ne
s’amalgame pas totalement, en ce sens, au contenu qu’elle
façonne, comme dans les formes mimétiques proprement dites,
mais que, malgré la nécessité d’une unité concrète et
organique, malgré la contrainte vécue d’une forme issue du
contenu, elle conserve en tant qu’élément une certaine
autonomie ‒ efficiente en évocation. L’unité de la forme et du
contenu, fondamentale pour l’esthétique, apparaît par
conséquent dans une modalité modifiée, limitée. C’est là une
caractéristique essentielle de toutes les formes abstraites,
comme reflets de certains éléments formels, isolables, de la
réalité. Nous ne pourrons traiter en détail l’importance
extrêmement grande pour l’esthétique de cette nature des
formes abstraites que dans l’analyse de l’ornementation, où de
telles formes abstraites n’apparaissent plus comme de simples
éléments d’un ensemble complexe ‒ non-abstrait ‒ mais sont
au contraire en mesure de s’organiser en formes artistiques
autonomes.

49
2. Symétrie et proportion.
Du point de vue philosophique, les problèmes de la symétrie
et de la proportion posent bien moins de difficultés que ceux
du rythme. Surtout parce que si elles sont certes aussi des
reflets formels abstraits d’éléments définis, essentiels et
récurrents de la réalité objective, elles ne peuvent cependant
jamais apparaître dans la pratique humaine et en particulier
dans la pratique artistique avec cette autonomie ‒ relative ‒
que nous avons dû constater pour le rythme. Elles restent
toujours de simples éléments d’un ensemble complexe dont
les principes structurels décisifs ne sont pas de nature abstraite.
Il leur manque ainsi toute la dialectique complexe de
l’élément actif ‒relativement autonome ‒, elles ne doivent
être examinées que comme éléments. En un certain sens et en
même temps à un niveau plus élevé, ces problèmes reviennent
toujours quand la symétrie et la proportion apparaissent
comme des éléments d’une forme totale abstraite portée au
niveau d’une œuvre dans l’art ornemental. Mais ils ne sont
alors que des éléments partiels de cette contradiction
dialectique qui caractérise l’essence de l’ornementation en
esthétique.
La différence de ces catégories abstraites par rapport au
rythme traité antérieurement se voit également dans le fait que
celles-là sont présentes de manière largement plus évidente
dans la nature existante indépendamment de l’homme que ce
dernier. Il serait cependant très tentant d’y voir exclusivement
un reflet de ces rapports présents dans la nature, produits par
les lois de la nature tels qu’ils se présentent aussi dans le reflet
scientifique de la réalité. Le danger qui découle d’une telle
version par trop directe de la théorie du reflet en ce qui
concerne des objets de ce genre paraît tout d’abord ne toucher
que le problème de la genèse : des sentiments esthétiques qui

50
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

ne peuvent naître qu’à un haut degré de civilisation vont être


de cette manière projetés sur les origines. Nous ne pourrons
traiter en détail les dangers concrets qui en découlent que dans
l’analyse de l’ornementation.
On nous permettra ici une remarque méthodologique
‒ anticipée elle-aussi ‒ qui nous est sans doute aussi autorisée
parce qu’elle était, au moins implicitement, contenue dans nos
considérations précédentes, à savoir que le poids théorique de
la genèse dans le reflet artistique de la réalité est
qualitativement différent de celui dans le reflet scientifique.
La différence est liée à l’historicité structurelle déjà
mentionnée de ces œuvres que crée le reflet artistique : si
l’œuvre d’art est historique dans sa nature objective, c’est-à-
dire si sa genèse concrète est une partie constitutive objective,
dont on ne peut faire abstraction, de son essence comme
œuvre d’art, alors on ne peut pas séparer genèse et spécificité
esthétique avec la même précision qu’en science, où la vérité
intrinsèque d’une thèse, d’une théorie, etc. n’a matériellement
rien à voir avec les circonstances de son élaboration. Nous
pouvons à l’occasion utilement évoquer l’aspect historique
comme explication de son approximation imparfaite du reflet
exact de la réalité objective. Mais cela n’affecte cependant pas
la question cruciale de la vérité historique. La différence entre
les deux types de reflets va cependant bien au-delà d’une
simple différence de proportionnalité dans le rapport entre
théorie et histoire ; elle a en revanche une grande importance
pour l’ensemble des problèmes des deux types de reflet de la
réalité. Les questions qui sont décisives ici, nous ne pourrons
les traiter qu’ultérieurement, lorsque nous viendrons à parler
du rapport de l’en-soi au pour-nous dans les deux types de
reflet. Nous pouvons nous contenter de mentionner à nouveau
de caractère anthropomorphisant du reflet esthétique. Nous
avons déjà vu, et plus nous progresserons dans l’analyse

51
concrète de sa nature, et plus nous le verrons clairement, que
le principe anthropomorphisant en esthétique ‒ et en elle
seulement ‒ ne signifie pas une subjectivation, pas même au
sens socialement nécessaire, comme dans la religion, mais
une objectivité d’un genre particulier, qui certes est
indissociablement liée à l’espèce humaine, comme objet et
sujet de l’esthétique.
Cette anthropomorphisation est un phénomène fondamental
pour la symétrie dans la mesure où elle entre en ligne de
compte pour l’esthétique. Hegel déjà a constaté que, vu
objectivement, il n’y a en soi aucune différence entre les
coordonnées spatiales que nous désignons par les termes
hauteur, longueur, largeur. « La hauteur », poursuit-il « a sa
détermination plus précise avec la direction vers le centre de
la Terre, mais cette détermination plus concrète ne touche en
rien à la nature de l’espace lui-même. » 44 En soi, il s’agit là
d’une configuration géocentrique générale qui ne concerne
pas spécialement les hommes. Elle n’acquiert sa particularité
qu’avec la démarche verticale de l’homme où, comme le
démontrent Darwin et Engels, apparaît un élément décisif de
séparation d’avec l’état animal. 45 Combien toutes les
relations à la réalité, à la nature vont être par-là transformées,
c’est ce qu’on peut déjà voir dans le fait que partout où la
symétrie apparaît dans la production humaine, on peut
observer une prévalence de l’axe vertical sur l’axe horizontal.
Boas dit ainsi : « Les éléments symétriques sont placés, dans
une grande majorité de cas, de part et d’autre d’un axe vertical,
ou, bien plus rarement, d’un axe horizontal. » 46

44
Hegel, Encyclopédie de sciences philosophiques en abrégé, § 255, trad.
Maurice de Gandillac, Paris, Gallimard, 1990, p. 245.
45
F. Engels, Dialectique de la nature, Paris, Éditions Sociales, 1961, p. 172.
46
Franz Boas, op. cit., p. 118.

52
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

On exprime, là, déjà, une autre notion importante, celle de


droite et de gauche. Weyl souligne dans son livre intéressant
sur la symétrie que d’un point de vue scientifique, il ne peut
naturellement y avoir pas la moindre différence entre la droite
et la gauche. En revanche, dans la société humaine, il apparaît
une différence très aiguë, et même une opposition entre elles,
elles deviennent des symboles du bien et du mal. 47 Mais elles
ne sont pas seulement affectées d’une valeur symbolique ; le
symbolisme que nous avons évoqué jusqu’à présent ne
pourrait être en soi et pour soi qu’une allégorie associée à la
droite et à la gauche (et c’est même ce qui se passe dans de
nombreux cas). En tant que telles, elles pourraient même être
inversées. Pensons à l’exemple ‒ certes moderne ‒ de la droite
et de la gauche en politique, où, depuis le jacobinisme dans la
révolution française, la gauche est dans une très large mesure
associée aux valeurs de justice et de progrès. Assurément,
droite et gauche sont devenus là des concepts généraux, qui
ont largement perdu leur sens et dans lesquels seuls se sont
maintenus des souvenirs extrêmement estompés de
l’expérience vécue originelle, directement sensible, de la
droite et de la gauche.
Mais qu’avec la droite et la gauche, il ne s’agisse pas
seulement de simples associations d’idées à caractère
allégorique, c’est ce que montrent les essais extrêmement
intéressants de Wölfflin sur cette question. Wölfflin soulève la
question de la droite et de la gauche pour la composition en
peinture, et là aussi seulement à partir d’un certain degré
d’évolution. Dans la peinture, le mouvement du regard de
celui qui regarde, c’est-à-dire l’impact esthétique de la
composition, prend une importance décisive, même là où le
tableau est construit d’une manière essentiellement
47
Hermann Weyl (1885-1955), mathématicien et physicien théoricien
allemand. Symmetry, Princeton University Press, 1952, p. 16 ss et 22.

53
symétrique. Wölfflin illustre cette idée par la Madone
Sixtine 48 et la Madone de Darmstadt d’Holbein. 49 Cette
importance s’accroît encore si la composition n’est pas
symétrique. Wölfflin décrit l’expérience essentielle qui se
dégage de la composition de la manière suivante : « De ces
observations, il s’ensuit qu’il y a lieu de parler très
généralement d’obliques ascendantes et descendantes. Ce qui
correspond à la diagonale de gauche à droite est éprouvé
comme une ascension, le contraire est éprouvé comme une
chute. Dans le premier cas (si rien d’autre ne contredit ce
mouvement) nous disons : l’escalier monte ; dans le second :
l’escalier descend. La même ligne d’une montagne suivra un
mouvement ascendant si le sommet se situe sur la droite, et
elle descendra si le sommet se situe sur la gauche. (C’est
pourquoi on trouve si souvent une pente de la montagne de
gauche à droite dans les paysages du soir. » 50 Peu nous
importe ici que Wölfflin ait réussi à exprimer une loi générale
de la composition en peinture ; lui-même s’exprime très
prudemment à ce sujet en soulignant expressément : « si rien
d’autre ne contredit ce mouvement » ; il n’oublie pas non plus
d’ajouter que sa remarque est limitée à certains genres d’art :
« Pour l’architecture, le problème des côtés droite et gauche
dans le sens que nous avons exposé ne joue aucun rôle ; pour
l’art figuratif, il ne joue un rôle qu’à partir d’un certain stade
de l’évolution, et même alors de façon inégale. » 51 Mais
l’analyse d’œuvres d’art, par ailleurs très diverses ‒ je

48
Madone Sixtine, peinture de Raphaël réalisée vers 1514, conservée à la
Gemäldegalerie de Dresde. Vassili Grossman lui a consacré un essai in
Œuvres, Paris, Robert Laffont Bouquins, 2006, pp. 791-799.
49
Madone de Darmstadt, tableau du peintre allemand Hans Holbein le Jeune
réalisé vers 1527.
50
Heinrich Wölfflin, Réflexions sur l’histoire de l’art, trad. Rainer Rochlitz,
Paris, Flammarion, 2008, p. 117-118.
51
Ibidem p. 125.

54
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

renverrai seulement à un paysage de Rembrandt, à la relation


des cartons de Raphaël au tapis réalisé ‒ montre qu’il s’agit
tout au moins d’un phénomène partiel à ne pas négliger de la
composition du tableau, à savoir « que le côté droit du tableau
a une autre valeur tonale que le côté gauche » 52
Pour ce que nous voulons faire, tout ce que nous avons dit est
largement suffisant. Il fallait en effet simplement indiquer que
la symétrie objective de la nature, dès lors qu’elle est
impliquée par la pratique de l’homme dans le reflet (celui-ci
n’est pas obligatoirement artistique), est soumise à des
tendances qui la diversifient fortement. Leur effet ne va en
aucun cas jusqu’à abolir la symétrie en général. Celle-ci
subsiste, mais son reflet esthétique prend cependant ‒ et à vrai
dire, plus l’art est évolué, et plus c’est fort ‒ le caractère d’une
approximation modifiante. Dans cette définition, les deux
termes ont la même importance. L’approximation en effet
n’est pas ici, comme dans la science, la tentative de
s’approcher toujours au plus près de l’objet, mais elle reste,
avec une intention artistique, à un certain niveau ; à un niveau
qui permet à la symétrie en tant que telle d’être vue et vécue
par celui qui regarde, mais qui insère des modifications, des
inflexions d’une importance telle que la symétrie ne se
manifeste jamais dans son essence véritable et exprimée de
manière conséquente, mais devient un simple composant
‒ certes important ‒ de la totalité concrète du tableau.
Il y a naturellement, et surtout dans l’ornementation, des
exemples d’une symétrie mise en œuvre de manière
conséquente, comme par exemple dans ce qu’on appelle le
style héraldique, où des animaux, des plantes, voire des
hommes sont figurés de manière purement décorative, en
parfaite correspondance, sans que le problème étudié ici de la

52
Ibidem p. 119-120.

55
droite et de la gauche soit le moins du monde effleuré. Il est
clair qu’il ne pouvait en découler qu’une tendance figurative
aussi abstraite que possible, ne permettant que des variations,
des possibilités d’évolution très restreintes. C’est pourquoi
elle joue dans les débuts, et surtout dans l’art oriental, un rôle
non négligeable. Plus tard, le style héraldique est devenu un
signe de rigidité, de déclin. Un témoin non suspect
d’éventuelles sous-estimations de tendances de ce type dit à
ce sujet : « La symétrie absolue, principe du style héraldique,
a joué un grand rôle dans l’antiquité tardive, ce qui est a peut-
être à voir avec une capacité créatrice décroissante dans la vie
artistique de l’époque, car l’art hellénistique observait encore
en décoration la symétrie relative, mais s’efforçait au possible
d’éviter l’ennui d’une symétrie absolue. » 53
Mais de tout cela, contrairement au rythme, on ne peut guère
tirer de conclusions sur le problème de la genèse, même avec
une certitude qui ne soit que relative. Que la priorité du côté
droit puisse être liée au travail, avec le rôle qu’y tient la main
droite, semble à première vue assez plausible. Pour cela plaide
le point de vue de Paul Sarasin, 54 selon lequel les petites
pierres en forme de coin, et les bifaces de l’âge de pierre
étaient encore pour une part taillées pour l’usage de la main
droite, pour une part pour celui de la gauche, et qu’on ne peut
pas prouver une prépondérance de la main droite à l’âge de
pierre. Celle-ci ne serait apparue qu’à l’âge de bronze.
Cependant, pour autant que je sache, moi qui ne suis pas
spécialiste, la question est aujourd’hui encore si âprement
discutée, qu’il serait très hasardeux d’en tirer des conclusions.
D’autant plus qu’à ce qu’il paraît, l’hypothèse de Wölfflin,
très plausible pour l’art européen, est fortement mise en doute

53
Aloïs Riegl (1858-1905) Questions de style, Paris, F. Hazan, 2002, p. 42
54
Paul Benedict Sarasin (1856-1929) naturaliste et ethnologue suisse.

56
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

en ce qui concerne l’art oriental. 55 Nous ne pouvons donc pas


du tout exprimer à ce sujet quelque chose d’un tant soit peu
vraisemblable, s’il s’agit d’une tendance purement
physiologique, ou d’une tendance sociale ayant modifié par le
travail la tendance physiologique.
Mais quoi qu’il en soit, cela a mis en lumière la contradiction
fondamentale entre les catégories géométriques abstraites
comme la symétrie et les lois structurelles de la vie organique.
Weyl souligne à juste titre dans son livre la tendance à
l’asymétrie propre aux organismes vivants. 56 Il s’agit là d’une
authentique contradiction. Car de la même façon que dans le
monde inorganique, les lois de la matière produisent des
formes symétriques, comme surtout les cristaux, à propos
desquels Ernst Fischer ‒ dans une juste polémique contre des
conceptions idéalistes, montre que là-aussi, c’est le contenu
(la structure et les lois dynamiques des atomes) qui détermine
la forme 57 et pas à l’inverse la forme qui détermine le contenu,
et qu’il faut traiter les questions de la morphologie au niveau
organique selon les lois objectives de la matière. Ici se fait
donc jour une authentique contradiction, à savoir que
l’organisme est en même temps et de manière indissociable
symétrique et asymétrique. Il ne nous incombe naturellement
pas de traiter ici cette question en détail. Certaines de ses
conséquences ont déjà été abordées à l’occasion de la question
droite-gauche. Je me contente donc de renvoyer à un exemple
qui est de la plus haute importance pour l’art ultérieur : à la
nature à la fois symétrique et asymétrique du visage humain.

55
Ciba Zeitschrift, Bâle, VIe année, n° 62.
56
Weyl, op. cit., p. 30.
57
Ernst Fischer (1899-1972), écrivain et militant communiste autrichien :
Kunst und Menschheit [Art et humanité] Essays. Globus Verlag, Vienne
1949, p. 171. On peut lire en français La nécessité de l’art, Paris, Éditions
Sociales, 1965.

57
Le fait est bien connu de tous. Celui qui s’est donné la peine
de comparer la vraie physionomie d’un homme avec ces
images que l’on obtient en juxtaposant chaque image d’une
moitié du visage à cette même image inversée n’aura pas de
peine à voir que d’un côté, ces montages prennent, à l’inverse
du véritable visage vivant, une rigidité physionomique
indépassable, et que de l’autre, les deux combinaisons, en ce
qui concerne l’expression, sont totalement différentes, tant
entre elles qu’en comparaison à l’original. Sans tenter le
moins du monde une quelconque analyse des questions qui
sont possibles et qui surgissent ici, cet état de fait, même s’il
est abordé de manière abstraite, suffit déjà à voir que chaque
visage humain (et de ce fait aussi son reflet artistique), en gros
comme dans tous les détails, comporte en soi comme facteur
dynamique l’unité dialectique de la contradiction de la
symétrie et de l’asymétrie, que la solution artistique ne
consiste pas à dépasser cette contradiction, mais à la mener à
son terme de la façon la plus multilatérale et la plus complète
possible, en englobant tous les détails, en la mettant à la base
de toute l’œuvre ; en l’occurrence naturellement, le reflet
artistique souligne les deux aspects de la contradiction plus
fortement que la réalité même. La symétrie ne sera et ne
pourra pas être simplement supprimée ici, elle apparaît partout
comme un aspect, comme un élément de la contradiction
fondamentale ; elle n’est supprimée qu’au sens de la vision
superficielle du caractère purement symétrique du visage
humain. Cela veut dire que naît ici une contradiction
authentique au sens de Marx, à savoir que les contradictions
ne vont pas être supprimées, mais bien que leur conjonction
« crée la forme au sein de laquelle elles peuvent se
mouvoir. » 58

58
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chap. III, 2, Paris, PUF, 2009, p. 118.

58
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

Des contradictions d’un genre analogue régissent le problème


de la proportionnalité. Les transitions d’un problème à un
autre sont souvent, en pratique, totalement imperceptibles.
C’est compréhensible ; car dès que la dialectique décrite à
l’instant de la symétrie se fait jour, dès qu’elle cesse d’être un
canon absolu ‒ et cela a lieu très tôt, pas seulement dans la
reproduction directe des objets du monde extérieur, mais aussi
dans l’ornementation même ‒ des règles complémentaires
autres doivent être trouvées, qui permettent d’ordonner le
monde des phénomènes, d’y distinguer le vrai du faux. Il en
va de même avec la proportionnalité. Mais il faut de plus
remarquer que d’un côté, son problème découle justement du
fait qu’ordonner le reflet de la réalité va au-delà de la pure et
en soi très simple symétrie, et cherche des principes
rationnellement intelligibles qui rendent compréhensibles les
lois objectives, telles qu’elles se manifestent, de phénomènes
et groupes de phénomènes, à première vue incommensurables,
qui se produisent. D’un autre côté, il est clair ‒ nous allons en
parler tout de suite ‒ que les questions de proportionnalité
surgissent, avec une nécessité immédiate, de la production la
plus primitive. Ce n’est donc sûrement pas un hasard si depuis
l’antiquité jusqu’à la renaissance, le problème des justes
proportions soit très important pour l’ensemble de l’art et de
la théorie artistique. Cela vaut avant tout pour la théorie et la
pratique de la figuration de la vie organique, de l’homme dans
la peinture et la sculpture (sur l’architecture, on en parlera
bientôt séparément). On cherche par tous les moyens
théoriques possibles, par la mesure, la géométrie, les
références à Euclide, etc. à découvrir ces proportions dont
l’application artistique pourrait garantir la beauté de l’objet
ainsi figuré. Là non plus, comme dans les cas traités jusqu’à
présent, il ne peut nous incomber de traiter ces problèmes en
détail. Il nous suffit de mentionner ce que l’on appelle le

59
nombre d’or 59 et de remarquer seulement au passage que les
études de proportionnalité d’artistes importants comme
Léonard de Vinci ou Dürer ont cherché à maîtriser un
ensemble de problèmes beaucoup plus important.
Indubitablement, la proportion est un reflet de la réalité
objective. Si notre existence ne se déroulait pas dans un
monde plein d’êtres vivants et de choses proportionnés
conformément à leurs conditions d’existence objectives, si la
pratique de travail la plus simple ne montrait pas qu’aucun
objet utilisable ne peut être fabriqué qui, dans le rapport le
plus étroit avec son utilité, ne soit pas justement proportionné
au but de sa production, alors l’idée même de proportion ne
serait certainement jamais née. Nous ne pourrons sans doute
jamais savoir, avec une totale certitude, quel rôle a joué la
médiation du travail dans la découverte de la proportionnalité
dans le monde non créé par l’homme. Le rapport est ici ‒ tout
comme pour la symétrie ‒ moins intelligible que dans le cas
du rythme. À cela s’ajoute que tant la symétrie que la
proportionnalité sont des éléments si importants de la
morphologie des êtres vivants, et parmi eux aussi de l’homme,
qu’il est tentant d’admettre que leur effet sur l’intérêt cognitif
et créatif ait été direct, et sans besoin de médiation. De telles
explications sont très nombreuses. Leur source dans la théorie
bourgeoise moderne de l’art est la crainte de reconnaître le
rôle essentiel du travail dans le reflet de la réalité. Worringer
formule cette conception d’une manière particulièrement
radicale. En l’occurrence, il n’est pas méthodologiquement
essentiel que dans le passage cité, sa polémique s’oriente
contre la reproduction des formes géométriques de la matière
inorganique cristalline. Il dit: « Nous pouvons bien plutôt
supposer que la création de l’abstraction géométrique était

59
Nombre d’or, ou section dorée, ou divine proportion

60
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

une pure autocréation à partir des conditions de l’organisme


humain… [Elle] nous apparaît, comme il a été dit, comme une
création purement instinctive. » 60
Nos réserves partent de présupposés totalement opposés.
Nous avons déjà souligné que nous tenons la proportionnalité
pour un reflet de rapports réels dans la réalité objective. Notre
questionnement porte uniquement sur la chose suivante : par
quels cheminements les hommes ont-ils pris conscience de ce
reflet ? Ont-ils pu partir directement de l’observation
immédiate de tels faits dans le monde extérieur, ou un détour
par la pratique, par le travail leur a-t-il été utile pour rendre
perceptibles ces relations objectives matérielles ? Mais poser
la question de la sorte renvoie tout de suite à des rapports
esthétiques : cela met en lumière la nature anthropo-
morphisante du reflet esthétique de la réalité. Il semble alors
peu vraisemblable que l’homme à peine devenu homme, qui
n’a pas encore constitué sa culture en ce qui concerne les
outils et les ustensiles, ait pu observer ou comprendre chez
lui-même ou chez d’autres êtres vivants des déterminations
aussi complexes et inintelligibles sans un niveau de
généralisation relativement élevé, comme la symétrie ou la
proportion. En revanche, la production, même des outils et
des ustensiles les plus primitifs, contraint à une attention
pratique à la symétrie et aux proportions. L’expérience a dû
montrer que même pour le biface, l’utilité présuppose que
l’on s’en tienne, au moins approximativement, à certaines
proportions entre la longueur, la largeur, et la grosseur. Et à
plus forte raison pour des produits plus complexes ‒ qu’il
s’agisse de la flèche où une symétrie est requise, qu’il s’agisse
de la poterie, où le respect de proportions précises est
indispensable pour l’utilité ‒ il faut qu’il apparaisse peu à peu
60
Wilhelm Worringer, Abstraction et Einfühlung, trad. Emmanuel Martineau,
Paris, Klincksieck, 2003, p. 68

61
dans le travail un degré relativement élevé de « doigté », de
sensibilité tout au moins instinctive, pour la symétrie et la
proportionnalité. Cela ne signifie cependant aucunement que
ces artisans aient eu une conscience claire des concepts
généraux qui étaient objectivement sous-jacents à ce qu’ils
faisaient. Rappelons-nous simplement comment le nombre
s’est imposé tard dans la pensée des hommes. Ceux-ci étaient
déjà tout à fait capables de maîtriser « pratiquement » des
quantités relativement grandes, par exemple de savoir
précisément dans un troupeau considérable qu’il manquait une
bête. Mais cela se produisait par le discernement qualitatif de
la bête singulière comme individualité, et pas par son
comptage et par une comparaison des nombres. Ce dernier
point, on peut le prouver, est le résultat d’une évolution bien
plus tardive. C’est pourquoi nous croyons que beaucoup a
déjà été obtenu et fixé dans l’expérience concrète du travail,
bien avant que ne se produise cette généralisation qui a permis
d’appliquer par exemple la notion de proportion à des
domaines plus larges en dehors du travail. Ce n’est qu’après
que ces expériences furent devenues des habitudes stables, ce
n’est qu’après que la croissance et le développement de la
production eurent posé des problèmes de proportionnalité
toujours plus complexes que des problématiques généralisées
se rapportant à la proportionnalité en général ont pu être
soulevées ; surtout lorsque la pratique sociale eut déjà entraîné
l’utilisation d’une arithmétique et d’une géométrie, même sur
une base empirique la plus primitive. Il n’en résulte sûrement
pas que l’application artistique pratique de proportions justes
ait obligatoirement dû longtemps attendre que la théorie ait
abstraitement posé la question de la proportionnalité. Bien au
contraire. Nous avons déjà indiqué à maintes reprises que la
pratique artistique à l’habitude de précéder, et de loin, les
réflexions esthétiques. Là aussi, il est hautement

62
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

vraisemblable qu’une longue expérimentation réussie des


proportions dans les différentes branches de la production ait
attiré l’attention sur la proportionnalité présente aussi dans la
vie organique, et ait rendu possibles des questionnements
raisonnables à ce sujet. Ceux-ci ont ‒ même s’ils se présentent
comme fondement théorique de la pratique artistique, comme
dans l’antiquité avec le traité perdu de Polyclète 61 ‒ un
caractère principalement scientifique. Il n’y a là rien
d’extraordinaire. Premièrement, il arrive très souvent que la
pratique artistique, dans son processus d’émancipation à
l’égard de la magie et de la religion, recherche un appui dans
la science ; ceci est encore socialement favorisé par le fait que
le prestige social des érudits est d’habitude, en ces temps-là,
plus élevé que celui des artistes, et c’est pourquoi, eux-aussi,
cherchant pour ces raisons un fondement scientifique à leur
activité, se présentaient comme des scientifiques ; on trouve
encore à la renaissance et après de tels états d’esprit.
Deuxièmement ‒ et il y a là la raison théorique la plus
profonde de ce rapport ‒ dans l’œuvre d’art objective apparaît
assurément le reflet esthétique dans sa forme proprement dite
et pure, et il suscite chez le récepteur de l’œuvre les émotions
qui lui correspondent. L’œuvre s’affirme donc autonome et
d’égale valeur face au reflet scientifique. La maîtrise de la
réalité objective dans le processus de création ne peut
cependant jamais totalement se dispenser des résultats du
reflet scientifique du monde. Selon les époques, les genres
artistiques, mais aussi selon les personnalités des artistes,
cette part dans le processus de création du reflet scientifique
va être très différent, tant objectivement que subjectivement ;
dans certains arts, par exemple en architecture, il est

61
Polyclète [Πολύκλειτος], sculpteur grec du Vème siècle av. J.-C. Il a rédigé
un traité sur son art, le Canon [Κανών] dont deux courts passages seulement
ont été préservés.

63
impensable de l’éliminer du processus de création dont il fait
partie intégrante. Il peut s’agir en l’occurrence aussi bien
d’aide dans la conquête du monde, d’approfondissement de sa
connaissance, et donc de problèmes internes, comme de
questions de forme (comme aussi dans le cas de la proportion).
Une part importante de la pratique créatrice consiste
précisément à assurer autant qu’il est possible le juste reflet de
la réalité objective, à l’approfondir même, mais en même
temps à sublimer la teneur globale ainsi obtenue dans les
formes des reflets esthétiques, à faire à partir de modes
‒ transitoirement ‒ adaptés et appliqués de reflet désanthropo-
morphisants, des modes esthétiquement anthropomorphisants,
ou à retransformer les premiers en seconds si ‒ comme c’est
la plupart du temps le cas chez des artistes authentiques ‒
l’origine et le point de départ du processus de création était de
type anthropomorphisant.
La proportionnalité devient donc l’objet de problèmes
esthétiques authentiques à des niveaux relativement élevés
d’évolution ; on va en rechercher les lois afin de trouver une
base solide à l’essence esthétique du monde organique. La
proportionnalité des produits directs du travail (outil, etc.) ne
connaît pas de problèmes de ce genre : elle découle de
l’expérience du travail, de la capacité qui s’y développe de
plus en plus à bien comprendre les proportions nécessaires à
l’utilité et à les mettre en œuvre dans un matériau donné.
Certes, là aussi, surgit un problème important de l’esthétique
et de sa genèse. À savoir la question de savoir comment un
travail comme celui-là, à l’origine focalisé uniquement sur la
pratique quotidienne, se transforme en esthétique. La
transition ne se produit certainement pas consciemment.
L’imbrication interne de l’art et de l’artisanat, dans toutes les
formations sociales précapitalistes, est si forte que de
nombreuses branches, y compris de l’activité indubitablement

64
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

artistique, objectivement, continuent encore longtemps, dans


la conscience des créateurs et des récepteurs immédiats, à être
vécues comme travail pratique, artisanal. Si nous voulons
alors aborder philosophiquement ici la question de la genèse
de la sphère esthétique, nous nous heurtons au problème de la
relation, de la différence (ou de l’opposition) de l’agréable (de
l’utile) et du beau.
C’est tout particulièrement Kant qui a posé cette question,
certes dans un sens beaucoup plus large qu’ici, cependant pas
d’un point de vue génétique, mais comme intemporel et
fondamental pour l’esthétique. Sa réponse extrêmement
idéaliste subjective, et de ce fait d’un formalisme rigide, a
provoqué de multiples protestations ; ainsi chez Herder,
presque aussitôt après la parution de la Critique de la faculté
de juger. La définition de Kant soulève des questions
extrêmement importantes, mais dont la fécondité va être
sévèrement affectée par la rigidité métaphysique de
l’opposition entre l’agréable et le beau. Il a le sentiment juste
que la ligne qui les sépare doit être recherchée dans les
relations à la réalité qui sont à la base des deux. Il est
sûrement exact qu’en l’occurrence, dans l’agréable,
l’existence concrète (l’utilité concrète) d’un objet déterminé
joue le rôle essentiel, tandis que le passage à l’esthétique
implique un détachement ‒ relatif ‒ de ce lien pratique à la vie
quotidienne, à sa pratique. Mais l’idéalisme subjectif de Kant,
qui ne reconnaît pas, qui ne peut pas encore reconnaître un
reflet d’une réalité existant indépendamment de la conscience,
en arrive obligatoirement là à des oppositions rigides. Ce qui
est pour lui essentiel dans l’esthétique, c’est de savoir « si la
simple représentation de l’objet est accompagnée en moi de

65
satisfaction, si indifférent que je puisse être à l’existence de
l’objet de la représentation. » 62
La rigidité métaphysique se manifeste crûment dans la totale
indifférence à l’égard de l’existence de l’objet. Dans la réalité
où la représentation mentionnée par Kant est justement le
reflet de cet objet, la différence clairement présente entre la
chose elle-même et son reflet ne signifie aucunement une
opposition rigide de ce genre. La vie quotidienne, comme
nous avons pu le voir dans d’autres contextes, apporte parfois
déjà une certaine distanciation par rapport à l’« existence » de
l’objet, mais d’autre part et surtout, la concentration de la
conscience sur la reproduction de l’objet fixée dans le reflet
n’implique en aucune façon une totale indifférence pour son
existence. Le fait déjà que toutes les déterminations perçues
en lui doivent concorder avec l’original, et ne peuvent être
vérifiées comme justes que par rapport à lui, exclut une
indifférence au sens de Kant. Naturellement ‒ et c’est là que
se situe l’exactitude importante, même si elle n’est que
relative, de la remarque de Kant ‒ un comportement
esthétique à l’égard de l’objet ne naît que lorsque l’intérêt se
focalise sur l’image du reflet en tant que tel. Mais ainsi, le lien
qui relie l’objet existant à sa reproduction n’est cependant
jamais totalement rompu. Nous ne pouvons étudier à fond
cette liaison que dans des cas complexes de reflet, où ces
liaisons elles-aussi sont en conséquence beaucoup plus
complexes ; remarquons seulement par anticipation, que
même dans le fantastique le plus extrême de la figuration,
donc avec l’éloignement le plus grand de l’art de la réalité
factuellement donnée, ce rapport à l’existence de ce qui est
reproduit reste cependant toujours conservé. L’expérience
vécue de toute « réalité artistique » implique nécessairement
62
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. Alain Renaut, Paris,
GF Flammarion, 2000, Première section, Livre I, § 2, p. 183.

66
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

un moment de référence à la réalité même. Aussi grand que


puisse être l’écart entre les deux « réalités », cette dualité ne
disparaît jamais complètement ; dans la démarche du
récepteur est toujours contenue une approbation de la justesse
du reflet ‒ justesse comprise au sens le plus large, est non pas
comme un fac-similé. 63
Cela se manifeste tout à fait clairement dans l’impact de
l’œuvre d’art. Naturellement, celui-ci est ‒ directement ‒
complétement dédié au reflet de ce qui est figuré, de sorte
qu’une apparence prend corps, celle selon laquelle, dans les
faits, l’indifférence kantienne à l’égard de l’existence de
l’original pourrait exister. Et cette immédiateté ‒ comme nous
le verrons dans la deuxième partie lors du traitement du
comportement réceptif ‒ est un élément qui fait partie
intégrante de la réception de l’œuvre d’art. Si celle-ci
n’apparaît pas, alors on ne peut absolument pas parler
d’impression esthétique. Mais même l’attitude de simple
réceptivité (sans parler de celle du critique, du philosophe de
l’art etc.) n’en reste pas là. Même le simple récepteur en tant
qu’homme total 64 fait en sorte de s’approprier l’œuvre d’art ;
ses expériences vécues, ses expériences de vie etc. devant
l’effet qu’exerce sur lui une œuvre d’art donnée sont pour cela
une condition préalable indispensable et l’impression
véritablement profonde, authentiquement esthétique, de
l’œuvre va désormais devenir le bien définitif de ce même
homme total. Il va non seulement influencer sa sensibilité
esthétique future, mais agir de manière plus ou moins décisive

63
Il résulte de tout cela une correction matérialiste dialectique de la théorie de
Kant du « désintérêt » ; une discussion critique de celle-ci ne peut cependant
avoir lieu qu’à un stade plus évolué de nos réflexions. G. L.
64
Chez Lukács l’« homme total » (« der ganze Mensch ») est l’homme de la
vie quotidienne par opposition à l’« homme dans sa plénitude » (« der
Mensch ganz ») qui s’exprime dans l’œuvre d’art.

67
sur sa pensée ultérieure, son action etc. Et donc, comme c’est
précisément le reflet d’un monde existant qui constitue la
teneur de l’œuvre, et puisque le comment artistique de la
composition ne peut se dissocier de la prise de position à
l’égard du contenu reproduit que par une abstraction qui lui
fait violence, l’impression assimilée par le récepteur modifie
également sa position à l’égard de la réalité même. Que cette
répercussion fasse l’objet de médiations larges et complexes,
qu’elle s’oriente vers une approbation ou un rejet etc. ne
change rien au fait que cela efface le « désintérêt » kantien,
sans que l’on abandonne le domaine de l’esthétique.
Nous devions au moins formuler cette critique de l’opposition
kantienne entre l’agréable et le beau, bien que le problème qui
nous préoccupe soit beaucoup plus étroit et primitif. La
découverte des justes proportions dans le processus de travail,
et avec lui la création d’objets bien proportionnés et en
conséquence utiles n’est pas encore en soi et pour soi un
phénomène esthétique. Notre question porte donc sur ceci :
comment ces objets peuvent-ils en tant que tels devenir des
objets de l’esthétique ? On voit la fécondité de l’approche
relativement juste de ce phénomène par Kant en ce que se
produit dans les faits un détachement à l’égard de l’utilité
pratique réelle du produit du travail existant. Pourtant et
premièrement, le vecteur de l’émotion esthétique reste ici
l’objet réel lui-même ; mieux dit, il s’agit naturellement
partout de la reproduction née dans le reflet, mais il y a
pourtant une grande différence selon que cette conscience qui
a affaire au reflet de la réalité se rapporte à la réalité en
général, (certes avec à chaque fois une concrétisation
historique), comme par exemple dans Amour sacré et Amour
profane du Titien, 65 ou dans Anna Karénine, de Tolstoï, ou
65
Tableau peint en 1514 représentant une femme noblement vêtue et une
Vénus dénudée assises au bord un bassin. (Rome, galerie Borghèse).

68
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

que par exemple une cruche déterminée qui est devant nous,
dont l’image reste indissolublement liée à l’objet concret
existant, évoque en nous des émotions esthétiques. Bien que
dans les deux cas, le vécu esthétique dépende directement de
l’image du reflet, le reflet figuré représente, dans le cas
évoqués ci-dessus l’objet direct (l’œuvre d’art) tandis que
dans le cas évoqué en dernier, l’objet de la figuration reste lié
à un objet réel. 66
Deuxièmement et de ce fait, justement, la généralisation
esthétique se place à un niveau beaucoup plus bas, il est
beaucoup plus abstrait que dans les types de figuration du
monde mentionnés à l’instant. Ce que nous avons dit plus haut
au sujet du caractère hors du monde des œuvres reposant sur
les formes abstraites de reflet de reflet est également valable
ici : une généralisation esthétique sensible a certes lieu, mais
elle se tourne vers un secteur limité, sur un aspect étroit du
monde de l’homme, et pas ‒ tout au moins dans sa tendance
fondamentale ‒ sur la totalité intensive de ses déterminations,
comme dans l’art en général. Et comme, avec la relation
étroite de la subjectivité et de l’objectivité en esthétique, ce
caractère hors du monde entraîne un rabougrissement de la
subjectivité, une ‒ relative ‒ absence de subjectivité résulte
d’elle-même de cet état de fait. Si l’on considère alors les
deux aspects dans leur nécessaire ensemble, tant la liaison
indissociable de l’image reflétée à un objet réel que les
caractères hors du monde et sans sujet de l’expérience vécue
possible, alors le problème de la séparation de la sphère
esthétique d’avec la réalité quotidienne peut être décrit
philosophiquement avec une certaine précision.

66
Il s’agit là d’un genre particulier de reflet esthétique dont le traitement
théorique détaillé ne sera possible que dans un chapitre ultérieur. G. L.

69
Nous avons déjà attiré l’attention sur le rôle pratique
déterminant des justes proportions pour la fabrication et la
fonctionnalité des objets de la vie quotidienne.
Indubitablement, un principe essentiel de construction de ces
objets s’exprime dans la juste détermination de ces
proportions, et c’est aussi pourquoi leur étude devient une
tâche centrale de la généralisation des expériences de travail,
de réflexion à leur sujet (en utilisant selon les circonstances
les résultats de la science à ses débuts), le perfectionnement
des techniques de production, etc. Le passage à l’esthétique ne
peut se produire que si ces résultats de la construction
pratique constituent un système clos purement visuel, et
deviennent, en tant que tels, l’objet de la perception directe.
Mais celle-ci n’est pas encore obligatoirement esthétique ; elle
peut encore tout simplement constituer un simple contrôle
visuel de la réussite technique. Elle ne devient esthétique que
lorsque cette perception devient évocatrice, c’est-à-dire
lorsque le système des proportions visuellement réalisé est à
même de susciter de tels effets. Cela a naturellement une
longue préhistoire : la joie du travail réussi, dans un objet
maniable et utile etc. déclenche déjà, nécessairement, des
sentiments de joie, qui implique indubitablement en germe
aussi une accentuation de l’autoconscience dans le sens que
nous avons indiqué. Le fait que les transitions soient là
extrêmement fluides, que ces mêmes objets peuvent
déclencher chez le même homme une échelle de ressenti
allant du plaisir de l’utilité jusqu’à l’évocation esthétique
montre non seulement, ‒ à l’encontre de Kant ‒ que l’agréable
et l’esthétique ne se situent pas dans une opposition rigide
métaphysique, mais est aussi une marque essentielle du
caractère esthétique de toute cette sphère. 67
67
Nous ne pourrons nous occuper en détail de tout cet ensemble complexe de
questions que dans un chapitre ultérieur. L’abstraction, nécessaire ici, qui

70
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

En ce qui concerne donc le caractère évocateur d’un système


visuel de proportionnalité ‒ matérialisé dans un objet
concret ‒ sa spécificité repose sur le fait que la construction
étroitement corrélée à la fonctionnalité se trouve illuminée
d’un coup, de manière sensible et directe. Dès la fin du
XVIIIème siècle Hemsterhuis a vu l’essence de la joie esthétique
dans le fait que chez l’homme, « l’âme veut… tout
naturellement avoir un grand nombre d’idées dans le plus petit
espace possible » 68 Que Hemsterhuis ‒ de manière idéaliste ‒
tienne ce désir des hommes pour irréalisable parce que les
caractéristiques de leurs sens, leurs organes et leurs moyens
ne peuvent percevoir les objets que dans leur succession dans
le temps, et dans leurs parties, l’une après l’autre, ne change
rien de décisif à la justesse de sa remarque. D’autant moins
que dans d’autres passages, il considère comme un grand
progrès, précieux, du développement de l’humanité, que nous
puissions différencier les objets les uns des autres selon leur
nature, par l’emploi d’un seul de nos sens, anticipant ainsi le
problème que nous avons traité de la division du travail entre
les sens. Une telle synthèse, immédiate et sensible, de faits et
rapports matériels concrets déclenche un sentiment de plaisir
d’un genre qualitativement différent de la simple joie du
travail, de la réussite, de l'usage, de la possession etc. C’est un
sentiment de plaisir analogue d’une certaine manière à celui
qui accompagne d’habitude la compréhension par la
connaissance de rapports inconnus et complexes. Il s’agit là
non pas d’un phénomène connexe, mais de la chose elle-
même. Cela englobe surtout l’unité directe sensible de

consiste à considérer de tels objets du point de vue exclusif de la


proportionnalité disparaîtra alors aussi, et d’autres aspects comme la
matérialité, la couleur, la décoration etc. pourrons trouver l’importance qui leur
revient. G. L.
68
François Hemsterhuis (1721-1790), écrivain et philosophe néerlandais.
Œuvres philosophiques, Paris, L. Haussmann, 1809, tome 1, p. 15.

71
l’interne et de l’externe, car justement la construction interne,
« cachée » de l’objet apparaît alors ‒ visuellement ‒ dans la
visibilité des proportions qui s’assemblent en un système.
C’est ainsi qu’en même temps, l’essence d’un objet devient
un phénomène directement perceptible. En un mot ‒ bien que
nous n’ayons à faire ici qu’à des éléments formels
extrêmement abstraits ‒ : la structure essentielle des œuvres
esthétiques, les contradictions spécifiques qui leur sont sous-
jacentes, se font nettement jour. La spécificité des sentiments
esthétiques soulignés par Hemsterhuis exprime encore un
aspect complémentaire de ce rapport : l’unité de la
multiplicité, et non pas en vérité dans une synthèse élaborée
idéellement, mais comme coïncidence directe, dynamique et
mobile, d’éléments contradictoires.
Ce contenu matériel et structurel qui fonde à partir de l’objet
et provoque de tels sentiments esthétiques, qui assure que
ceux-ci ne sont pas le point de départ de la réflexion ultérieure,
mais vont être au contraire des évocations directes et
conclusives, détermine la séparation de l’esthétique des idées
et sentiments du quotidien, et les démarque en même temps
du reflet et de la recherche scientifique de la réalité. Le
contenu comme la forme renvoient sans équivoque au
développement de l’autoconscience, dans ce double sens que
nous avons défini plus haut. Cette autoconscience ne peut se
développer qu’en créant un monde d’objets dans lequel le
monde apparaît comme celui des hommes, comme un monde
dans lequel l’homme n’est pas un étranger, qui plutôt exprime
l’essence de la réalité existante indépendamment de lui, et est
en même temps un cosmos créé par l’homme lui-même,
adapté à sa nature. Nous devions naturellement, pour mettre
clairement en lumière l’essence de ce rapport, formuler de
manière quelque peu trop explicite les catégories opérantes ici.
Pour exposer le juste rapport, nous devons à nouveau

72
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

renvoyer à ce qui a été dit plus haut : d’un côté à


l’impossibilité de séparer le reflet qui se met à l’œuvre ici des
objets réels qui le suscitent et de constituer le reflet
systématisé comme objet esthétique proprement dit, et d’un
autre côté ‒ et en rapport le plus étroit avec cela ‒ sur le
caractère hors du monde de ces objets et des évocations qu’ils
suscitent. Ce n’est que dans le contexte de ces réserves que
peut devenir clair comment et dans quelle mesure l’esthétique
commence ici, dans les faits, dans son autonomie spécifique, à
se détacher de la vie quotidienne, et en quoi consistent dans ce
domaine les limites ‒ infranchissables ‒ de la séparation, et
pourquoi, même si la séparation d’avec la pratique
quotidienne a eu lieu, nous ne nous trouvons encore que dans
l’antichambre de l’esthétique.
Ce problème de l’« antichambre » ne peut trouver sa
définition satisfaisante que dans la considération qui va
bientôt suivre sur l’ornementation, où les principes
ordonnateurs abstraits de l’esthétique comme le rythme, la
symétrie, la proportion, deviennent des catégories
déterminantes, ordonnatrices et structurantes dans des œuvres
esthétiques closes sur elles-mêmes. Mais avant que nous
puissions passer à leur traitement, il nous faut encore
examiner le problème de la proportionnalité sous un autre
aspect, déjà mentionné, à savoir comme catégorie abstraite,
comme principe ordonnateur abstrait de la vie organique
artistiquement reflétée. Nous savons que cette question a déjà
surgi dans l’antiquité ; son traitement théorique et son
application artistique pratique atteint son apogée à la
renaissance, une période où la conquête scientifique de la
réalité était très étroitement liée, au plan matériel comme au
plan personnel, à sa maîtrise artistique. Cette tendance est
naturellement beaucoup plus ample que si elle pouvait se
limiter à la simple question de la juste proportion. La plupart

73
des études qui commencent alors (anatomie, perspective etc.)
débouchent cependant ‒ même si c’est par un détour par la
science ‒ si exclusivement sur de purs problèmes de
figuration, elles produisent de la sorte de purs problèmes de
figuration, que nous pouvons tranquillement nous limiter aux
questions de proportionnalité qui apparaissent simultanément
à elles et en premier lieu, et dans lesquelles apparaissent les
contradictions spécifiques des éléments formels abstraits.
Parmi les problèmes qui surgissent en l’occurrence, le plus
connu et le plus riche en répercussions est celui de ce que l’on
appelle le nombre d’or. Il serait cependant oiseux, du point de
vue de notre problématique, de poursuivre la discussion sur le
caractère pertinent ou ‒ quand il est par trop généralisé ‒
trompeur de son essence. D’autant plus que les grands
théoriciens de l’art confrontés à cet ensemble complexe de
problèmes, comme Léonard de Vinci et Dürer, sont allés au-
delà de cela, et ont cherché à approfondir l’importance de la
proportionnalité en général pour l’ensemble de l’art. Le
nombre d’or est très étroitement lié au problème du beau, aux
belles représentations de l’homme beau, tandis que les
recherches de ces grands artistes portent sur la
proportionnalité qui est importante pour l’art, pour les types
les plus divers d’hommes à représenter. Ce n’est qu’ainsi que
la question devient philosophiquement significative : Est-ce
que l’essentiel chez un homme du point de vue de sa
représentation peut être exprimé de manière juste par la
détermination des proportions de son apparence physique ?
Toutes les mesures, les comparaisons etc. des penseurs
artistes importants tournent autour de ce problème. C’est dans
les écrits théoriques d’Albrecht Dürer que l’on voit de la
manière la plus intéressante les contradictions insurmontables
qui surgissent à cette occasion. Il affiche d’un côté le mépris
le plus profond pour les simples artisans qui n’apprennent pas

74
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

l’art de la mesure ni ne font appel à lui, qui abordent la


représentation de l’homme de manière purement empirique,
au cas par cas. Sans avoir étudié la juste proportion d’un type
d’homme, on ne pourrait absolument pas réussir sa
représentation artistique authentique. D’un autre côté, on ne
pourrait pas non plus produire l’art véritable de cette seule
façon. « Mais il me semble impossible » dit Dürer, « que
quelqu’un puisse affirmer savoir indiquer les meilleures
mesures d’une figure humaine. » 69 Et dans un autre passage :
« Mais je ne sais pas indiquer une mesure spéciale qui
permettrait d’atteindre ce qu’il y a de plus beau. » 70
La découverte de la juste proportionnalité est donc
indispensable pour l’artiste, mais elle ne détermine que le
début du chemin qu’il doit parcourir jusqu’à l’œuvre
véritable ; et dont les critères authentiques se trouvent au-delà
de la proportionnalité, ‒ même si elle est parfaite ‒, sans pour
autant abolir son importance. Cette prise de position de Dürer,
d’apparence contradictoire au premier abord, découvre un
rapport important entre la forme artistique approfondie et la
vraie structure de la réalité objective. La symétrie et la
proportionnalité exactes, précisément mesurables, dominent
justement là où les lois physiques en tant que telles peuvent
s’exercer en toute pureté ; le plus nettement dans le monde
des cristaux. Mais dès que la vie surgit dans la réalité comme
forme d’organisation de la matière, ‒ et plus haut est son
degré d’organisation, et plus c’est le cas ‒ la validité des lois
physiques ne cessent certes pas, mais elles deviennent de
simples éléments d’ensembles complexes, dans lesquels elles
ne peuvent s’exercer qu’approximativement. C’est cet état de
fait, précisément, qui s’exprime toujours et encore ‒ prenant
69
Albrecht Dürer (1471-1528) Schriftlicher Nachlaß Halle, Max Niemeyer,
1893, p. 222.
70
Ibidem, p. 359.

75
la forme d’une contradiction insurmontable ‒ dans les
réflexions de Dürer : la proportionnalité s’exerce comme
élément actif d’une contradiction logiquement insurmontable
qui ‒ au sens de la définition de Marx citée plus haut ‒ rend
possible en tant que contradiction la dynamique artistique de
l’organisme vivant visuellement figuré.
Mais la vérité de vie, découverte ici, de ces reflets artistiques
renvoie en même temps à leur caractère anthropomorphisant.
Pour éclaircir cet aspect, il semble opportun de formuler
encore quelques brèves remarques sur la manière dont les
contradictions mises à l’instant en évidence se manifestent en
architecture. La situation de l’architecture montre une certaine
affinité avec les problèmes de proportionnalité traités plus
haut pour les objets fabriqués par l’homme pour son usage
quotidien, dans la mesure où il ne s’agit pas là non plus, de
créer une image reflet spécifique, mais d’un objet utilitaire qui
‒ pratiquement comme théoriquement indissociable de son
utilité ‒ est appelé à produire aussi des reflets artistiquement
évocateurs. Assurément subsiste là l’énorme différence ‒ dont
les raisons ne pourront être étudiées que dans un chapitre
ultérieur ‒ que les reflets évoqués par les produits de
l’architecture sont largement plus concrets, plus complexes,
qu’ils ne peuvent en aucune façon être définis comme hors du
monde. Ajoutons de plus, au passage, que la problématique
qui nous occupe ici est exclusivement celle de la
proportionnalité. L’architecture ne connaît ‒ en gros ‒ aucun
problème de symétrie, aucune question de droite et de gauche ;
nous avons déjà cité les vues de Wölfflin à ce sujet. Cette
élimination d’une problématique de la symétrie ne signifie
pour nous rien de plus que l’expression des contradictions de
la proportionnalité dans toute leur pureté. Mais cela montre en
outre aussi que ces contradictions ne sont pas simplement
ancrées dans la dialectique du reflet de la vie organique, que

76
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

leur sphère de validité doit aussi être étendue au monde


inorganique, étant donné que celui-ci est en relations étroites
et complexes avec l’existence social des hommes. Ce qui
jusqu’à présent nous apparaissait comme contradiction de
l’organique et de l’inorganique s’étend au caractère
contradictoire de la figuration artistique en général, peu
importe si son objet, sa matière etc. est organique ou
inorganique, étant donné que son objet est un « monde » de
l’homme, c’est-à-dire que l’œuvre n’est pas hors du monde.
La question qui nous préoccupe maintenant a été Jacob
clarifiée par Jacob Burckhardt il y a environ cent ans à
l’occasion de la description du temple de Paestum. 71 Il dit :
« Peut-être, en considérant le profil de chaque partie, un œil
pénétrant trouve-t-il que dans tout l’édifice, il n’y a pas une
ligne mathématiquement droite. On pense d’abord à des
mesures mal prises, à un effet des tremblements de terre ou à
d’autres accidents pareils. Mais la personne qui se place, par
exemple, vis-à-vis de l’angle de la façade à droite, de manière
à voir en raccourci la corniche supérieure dans le sens de la
longueur, découvrira une courbe de plusieurs pouces qui n’a
pu être faite qu’à dessein. La même disposition se rencontre
plus loin. Ce sont les manifestations de ce même sentiment
qui exigeait le renflement des colonnes, et qui cherchait à
accuser partout une vie intérieure, même dans des formes
mathématiques en apparence. » 72 Burckhardt attire à juste
titre l’attention sur l’intention artistique dans l’écart par
rapport à la proportionnalité mathématique précise. Ceci est
d’autant plus important que le rejet de la proportionnalité est
plutôt fréquent à l’époque moderne. (Nous le trouvons déjà

71
Il s’agit du temple de Poséidon, construit vers – 450.
72
Jacob Burckhardt, Le Cicérone : guide de l'art antique et de l'art moderne en
Italie, trad. Auguste Gérard, Paris, Firmin-Didot, 1885-1892, vol. I p. 5.

77
chez Bacon dans sa controverse avec Dürer ; 73 d’un autre
côté, les empiristes psychologisants veulent rapporter
l’inexactitude à l’imprécision de nos perceptions visuelles. 74
La première de ces prises de position oriente tout sur des
questions de goût au fondement purement historique. C’est
naturellement un fait que le développement des conceptions
purement picturales entraîne une tendance à la dissolution de
la proportionnalité, à sa relégation au second plan. La
deuxième limite la question à des particularités
psychologiques dont la valeur universelle est très
problématique. Seul le choix du juste point de départ, comme
chez Burckhardt, permet de généraliser le problème en
direction du caractère anthropomorphique du reflet esthétique,
parce qu’il s’en tient fermement à l’unité de la
proportionnalité et de son dépassement ; le fait que chez
Burckhardt, ces conclusions n’apparaissent pas consciemment
ne change rien à l’affaire. Plus tard, cette question surgit à
maintes reprises, et dans le même esprit chez Burckhardt et
chez de nombreux autres (Woermann, etc.) 75 Je citerai encore
un passage de l’Histoire de la Civilisation grecque, parce que
Burckhardt y formule esthétiquement le problème en termes
encore plus généraux. Après avoir analysé en détail la grande
variété des rapports dans les temples grecs ‒ entrant
résolument dans les détails de la stricte proportionnalité, sur
ses parallélismes et ses répétitions ‒ il dit : « Laissons de côté
la question de savoir dans quelle mesure les subtilités
découvertes par Penrose peuvent être considérées comme
conscientes et intentionnelles. Si c’est vraiment pour des
73
Œuvres de François Bacon, chancelier d'Angleterre, tome XII, Dijon,
L. N. Frantin, an X, p. 406.
74
Ainsi par exemple. Henry Home [Lord Kames] (1696-1782), philosophe
écossais du siècle des Lumières, Elements of criticism, vol. 2, chap. XXIV,
Indianapolis, Liberty Fund, 2005, p. 234.
75
Karl Woermann (1844-1933), historien de l’art et galeriste allemand.

78
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

raisons visuelles que les colonnes ont une légère inclinaison


vers l’extérieur, si les colonnes d’angle sont un peu renforcées
et leurs intervalles un peu plus rapprochés, si les marches, de
même que la grande horizontale de l’entablement, sont un peu
renflées vers le haut, il y aurait ici quelque chose de
comparable aux précédés les plus raffinés de la métrique
grecque, et les paroles de l’astrologue dans le second Faust de
Goethe se trouveraient presque confirmées à la lettre :
Le fût de la colonne, le triglyphe lui-même résonne,
Je crois bien que le temple tout entier se met à chanter.
Dans les édifices profanes, on voit une utilisation simplifiée
des mêmes formes. » 76
En l’occurrence, la dernière indication sur les finesses de la
métrique est particulièrement importante pour nous, car ainsi
Burckhardt étend aussi au rythme la contradiction que nous
avons analysée et place dans un rapport unitaire les problèmes
que nous avons examinés là avec ceux de la proportionnalité
et ‒ comme nous l’avons vu auparavant ‒, ceux de la symétrie.
Toutes ces formes abstraites auraient alors en commun, dans
leur matérialisation artistique, qu’elles ne sont alors capables
d’organiser artistiquement leur objet de manière parfaite que
si leur caractère absolu est aboli, si elles sont devenues de
simples éléments d’une contradiction ‒ différentes selon le
type d’art ou le genre ‒ sous-jacente à l’œuvre d’art. Cette
généralisation a justement lieu sur la ligne du signe
caractéristique le plus essentiel du reflet esthétique de la
réalité, celui de la nécessaire anthropomorphisation.
Esthétiquement, le monde va certes être reflété et figuré tel
qu’il est en soi, mais cet être en soi est de manière inévitable
rapporté aux hommes, aux besoins de l’espèce humaine qui
ont une genèse sociale, et un développement social.
76
Jacob Burckhardt, Histoire de la Civilisation grecque, op. cit. vol. III, p. 69.

79
C’est pourquoi la question généralisée de la proportionnalité
se formule ainsi : la coexistence d’une importance
incontournable de la proportionnalité et d’une nature pourtant
approximative, d’une certaine manière cachée, se manifestant
secrètement, sous la surface, n’est pas seulement le juste reflet
de rapports essentiels de la réalité objective, mais aussi un
besoin vital élémentaire de l’homme. La restitution artistique
d’un monde bien proportionné (où d’un monde dans lequel les
écarts par rapport aux bonnes proportions sont présentés
comme des déformations), à côté de sa vérité en tant que
reproduction et indissociablement de celle-ci, a la
caractéristique forte d’être la figuration d’un monde de
l’homme, d’un monde qu’il peut éprouver comme adapté à lui,
d’un monde qu’il s’efforce de transformer pour cette
adéquation. Comprenons bien : de l’homme, c’est-à-dire de
l’espèce humaine, pas de l’individu X ou Y. Le principe
anthropomorphisant de base du reflet esthétique n’a rien à
voir avec un pur subjectivisme. Naturellement, la subjectivité
de l’artiste est le médium indispensable d’un reflet de ce genre,
mais ce qui en lui ne fait partie que du domaine de sensibilité
d’une subjectivité particulière ne peut en aucun cas s’épanouir
en une universalité artistiquement évocatrice, elle peut tout au
plus créer une forme esthétiquement pauvre. D’un autre côté,
ce qui est propre à l’humanité, à l’espèce humaine chez ce
médium reflété de l’art ne peut pas être universalisé de
manière abstraite. Le principe de l’humanité ne peut devenir
fécond que dans une concrétude historique, sociale, et
individuelle : c’est toujours le rejeton engagé d’un peuple et
en lui d’une classe sociale, qui, à un degré donné d’évolution
de cet environnement qui est le sien et qui le détermine, peut
devenir le porte-voix de l’humanité.
Il nous fallait à nouveau entrer par anticipation dans le
domaine du reflet artistique concret de la réalité pour pouvoir

80
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

clairement mettre en lumière le caractère anthropomorphisant


de tout reflet esthétique du monde externe et interne de
l’homme. Mais le chemin de retour vers le reflet de la
proportionnalité au sens donné ci-dessus n’est pas trop loin. Il
mène au problème fondamental de l’esthétique, à la genèse
d’un monde qui est le nôtre, que nous sommes sans cesse
capables de rapporter à nous-mêmes dans sa totalité comme
dans ses détails, et qui justement parce que basée sur ce
principe ‒ en reflétant la réalité ou ses éléments ‒, elle peut et
doit avoir un caractère évocateur. Le dilemme de Dürer,
insoluble du point de vue de l’édiction d’une loi pour la
peinture, exprime ‒ d’une manière très féconde pour la
pratique artistique ‒ un fait élémentaire de la vie humaine : à
savoir que c’est l’unité contradictoire de l’ordonné et du
spontané que ses lois ne puissent s’exercer que comme point
d’arrêt, comme force stimulante et ordonnatrice de la
spontanéité qui va jusqu’au tréfonds de la pure individualité,
que cette dernière ne puisse avoir un véritable effet dans le
domaine de celles-là que comme tendance à la modification, à
la concrétisation, à la production de développements
ultérieurs. Cette interaction réciproque, contradictoire et en
même temps intime, de tendances qui, si on les conçoit
métaphysiquement, paraissent former entre elles des
oppositions strictement exclusives, est donc un principe
fondamental de l’art, parce qu’il est un principe fondamental
de la vie humaine (sociale). Mais tandis que la pensée
métaphysique, qui resurgit de plus en plus fortement pour des
raisons d’évolution historiquement nécessaires, souvent de
manière hégémonique, place ces contradictions au cœur de ses
préoccupations, tandis que la pensée et le ressenti du
quotidien protestent, souvent impuissants, contre une telle
violence faite à la vie, et sont même souvent contraints de s’y
soumettre, le reflet esthétique de la réalité crée une image de

81
la vraie vie, dans laquelle la maîtrise du monde extérieur
paraît adaptée aux exigences internes de l’existence humaine.
Ce serait une erreur de croire que la proportionnalité est une
catégorie d’une certaine façon locale, spéciale, des arts
figuratifs. Elle apparaît ici sous sa forme propre, originelle,
puisque ce qui est précisément mesurable est placé dans un
rapport dialectique à la réalité organique, surtout celle du
corps humain. Sous une forme transposée ‒ mais pas du tout
transposée par hasard ‒ ce problème joue un rôle important
dans tous les genres d’art. Aristote consacre dans sa Poétique
un chapitre particulier à cette question. 77 Naturellement, il est
caractéristique de la diversité des arts que la structure du
drame ne demande que certaines proportions qui peuvent
simplement être régulées en fonction de leurs circonstances
générales (Aristote rappelle certes, incidemment, que la durée
des tragédies était mesurée par une horloge) ; dont la
configuration concrète doit pourtant ‒ dans ce cadre ‒ être
laissée à l’individu qui la compose. (Cela fait partie de la
nature des choses que, dans l’art cinématographique, cette
mesurabilité des proportions, tant pour la totalité que les
parties, soit largement plus exacte que dans le pur art verbal
qu’est le drame.) La question de la proportion, qui ne
concerne naturellement pas seulement la totalité des œuvres,
mais aussi la relation de leurs parties entre elles, apparaît au
premier abord plus vague que dans les arts figuratifs ; il
résulte assurément d’une analyse plus concrète que la solution
artistique du dilemme de Dürer est là aussi une des tâches les
plus essentielles de la composition. Mais comme toutes les
formes sont des reflets de la réalité, se cachent derrière toutes
les questions de proportionnalité de la composition des

77
Aristote, Poétique, trad. Ch. Batteux, Paris, Jules Delalain et fils, 1874,
chap. VII. pp. 13-14, Comment doit-être composée l’action de la tragédie.

82
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

problèmes de conception du monde : celle du créateur et celle


de la société dans laquelle et pour laquelle naissent ses œuvres.
Aussi ne serons-nous plus surpris que ce même Aristote place
les problèmes de la proportion au cœur de son éthique. Certes,
pour lui aussi, il y a des actions et des comportements qui sont
sans réserve répréhensibles ; mais là où il est question de la
transformation de la vertu en son contraire, surgit le problème
du juste milieu, qu’Aristote dans ce contexte considère
comme un « extrême », et donc pas du tout comme une
médiane morte. Et le manquement est donc, soit une « non-
atteinte » de ce qui est « conforme au devoir » soit un
« excès ». Le centre méthodologique se son éthique se révèle
donc comme un problème de juste proportionnalité. 78
Il serait en revanche superficiel d’objecter que la proportion
ne serait ici qu’une métaphore. Elle est en vérité bien plus. Là
où la beauté est une catégorie centrale de la vie et de l’art, une
telle liaison doit apparaître : ni dans la vie, ni dans l’art, la
beauté ne peut reposer sur des valeurs esthétiques ou éthiques
de type éphémère, relatif : elle doit essentiellement déterminer
la structure de l’homme. Alors, si cette détermination n’est
pas de type transcendant (comme par exemple chez Plotin), si
elle n’est donc pas le simple reflet emprunté à un au-delà,
alors structure signifie ici une concordance harmonique
immanente à l’homme, qui lui est propre de par son humanité,
de rapports terrestres, d’ici-bas ; ceux-ci peuvent alors
représenter un accès à la visibilité de l’harmonie de sa
structure physique ou la manifestation de l’harmonie de ses
capacités spirituelles et morales. Le principe déterminant
essentiel est le même et c’est ‒ en dernière instance ‒ celui de
la proportionnalité. Ainsi, cette question va bien au-delà des
éléments formels abstraits, et concerne ‒ justement au plan

78
Aristote, L’Éthique à Nicomaque, Paris, Vrin, 1987, chap. 6-7.

83
philosophique ‒ des problèmes aussi décisifs que les points de
contact de principe entre éthique et esthétique.
Étant donnée la structure globale de nos réflexions, il est clair
qu’un traitement minutieux, détaillé, de ce problème n’est pas
encore possible. Que même la prise en compte concrète des
contradictions qui en résultent présuppose d’abord une vue
générale de nombreux domaines décisifs de l’esthétique,
surtout ceux du reflet proprement dit de la réalité objective.
Remarquons seulement, par anticipation, que la place de la
beauté dans l’esthétique est très controversée, et que la
réponse à la question formulée ci-dessus dépend étroitement,
c’est naturel, de la définition de sa place dans le système. La
plupart des systèmes devenus historiquement importants
placent la beauté au cœur de toute l’esthétique ; cela se
modifie très peu quand, comme chez de nombreux modernes,
une « science de l’art » particulière apparaît à côté de
l’esthétique au sens traditionnel du terme. En accord avec
Tchernychevski, l’auteur de ces considérations voit dans la
beauté un cas spécial de l’esthétique, et à vrai dire une forme
spécifique du reflet et de la figuration esthétique, qui n’est
possible que dans des circonstances sociohistoriques
concrètes particulièrement favorables. 79
Quelle que puisse être la réponse donnée à cette question à un
degré plus avancé des considérations esthétiques, il est clair
que la nature anthropomorphisante du reflet esthétique y sera
‒ consciemment ou inconsciemment ‒ confirmée. C’est une
tendance qui se réalise de façon élémentaire. Elle est, comme
nous l’avons vu, une reproduction aussi fidèle que possible de
la réalité, même dans ses formes phénoménales abstraites.
Dans la mesure où s’en approcher le plus possible est le but
79
Voir à ce sujet mon essai sur Pouchkine dans Der russische Realismus in
der Weltliteratur [Le réalisme russe dans la littérature mondiale] in Georg
Lukács Werke, tome 5, Neuwied & Berlin, Luchterhand, 1964, p. 23 et ss.

84
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

conscient de l’activité artistique saine, le critère de la vérité


esthétique ne coïncide pas nécessairement, sans autre forme
de procès, avec le degré de cette approximation. Il ne peut pas
encore être question ici du problème complexe de style lié à
l’approximation. Sur ce sujet, on peut et on doit dès
maintenant, encore une fois, indiquer que le reflet anthropo-
morphisant en esthétique n’est pas simplement un
comportement subjectif, qu’il est bien davantage déterminé
dans cette direction par son objet : par la société dans son
échange matériel avec la nature, avec la médiation des
rapports de production spécifiques déterminés par celui-ci.
Son reflet présuppose certes aussi la fidélité susmentionnée à
la vérité à l’égard de la nature en soi, mais le critère de vérité
esthétique ultime est cependant fondé sur la relation
réciproque socialement déterminée. Une analyse précise de
toutes les contradictions analysées plus haut pourrait être
reconduite sur cette base. Mais comme ce problème ne peut
être évoqué que dans ses grandes lignes les plus générales,
mais en aucun cas épuisé sous tous ses aspects, je citerai un
exemple, complexe dans son contenu, dans lequel l’aspect de
la question qui nous intéresse présentement apparaît dans une
évidence immédiate. L’historien polonais de la littérature Jan
Kott mentionne dans une analyse de Swift la conviction de
celui-ci, qu’il « partageait avec toute son époque, que l’on
peut conserver intactes toutes les particularités d’un corps si
l’on change proportionnellement ses mesures. » 80 Se référant
à Meyerson, 81 Kott montre que c’est là une erreur, que par
exemple les guêpes, aux pays des géants, ne pourraient pas
80
Jan Kott (1914-2001), critique et théoricien du théâtre polonais. Die Schule
der Klassiker, [À l’école des classiques], trad. du polonais en allemand par
Josef Papack, Berlin, Henschel, 1954, p. 100
81
Émile Azriel Meyerson (1859-1933), philosophe polonais naturalisé
français. Il développe une épistémologie réaliste, cherchant à expliquer les
phénomènes.

85
voler avec une grosseur augmentée et les anciennes
proportions, que les lilliputiens auraient souffert pour boire de
la capillarité dans les récipients, etc. etc. Mais est-ce
qu’admettre ce fait, qui montre que Swift, sous l’influence des
préjugés scientifiques de son époque, a objectivement raté son
approche de la réalité existante objectivement, change quoi
que ce soit à la vérité artistique de Gulliver ? La réponse
négative est évidente. Mais plus intéressante et importante que
celle-ci même est pour nous sa cause : la vérité sociale de la
satire de Swift, dans laquelle justement le maintien à
l’identique de l’essence (ainsi que de la proportion en tant que
sa manifestation sensible) dans des formats opposés constitue
la base du profond comique. Cette anthropomorphisation chez
Swift dans le reflet de la réalité, qui n’est pas subjectivement
arbitraire, mais fixe un état du monde, une époque décisive de
l’évolution de l’humanité, ne rate donc pas la vérité artistique
‒ en dépit de lacunes conditionnées par l’époque dans la
compréhension des lois de l’existant en soi ‒ mais elle lui
donne au contraire un fondement intellectuel sensible solide et
général. Kott cite à juste titre une lettre de Swift qui souligne
le caractère conscient de sa recherche artistique de la vérité :
« Les mêmes vices et les mêmes folies règnent partout ; au
moins dans les pays civilisé de l’Europe : et l’auteur qui
n’écrit que pour une ville, un royaume, ou même un siècle
mérite si peu d’être traduit, qu’il ne mérite pas d’être lu. » 82
Il serait assurément dangereux d’appliquer sans autre forme
de procès le résultat de cette analyse aux arts figuratifs. La
forme phénoménale visuelle a en effet en littérature une
incertitude bien plus grande qu’ici. (Plus grande dans la

82
Lukács cite ici la traduction allemande d’un auteur polonais (ibidem p. 102)
qui cite Swift. Cet auteur anglais répond en l’occurrence en français à l’abbé
des Fontaines (Août 1725). Nous nous sommes référés au texte original de
Swift, in The Works of the Rev. Jonathan Swift, (1725) vol. 12, p. 153.

86
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

poésie épique ou lyrique que dans le drame.) C’est pourquoi il


est possible pour Swift ‒ certes sur la base d’une intention de
figuration fantastique et satirique ‒ de changer les formats
sans toucher aux proportions. Nous avons déjà mentionné les
causes sociales de cette possibilité (fondées sur l’anthropo-
morphisme de l’art). Celles-ci vont naturellement aussi être à
l’œuvre dans les arts figuratifs, sauf que la marge de
manœuvre pour s’écarter de ce rapport du format aux
proportions, qui existe dans la matérialité de la réalité
objective, est beaucoup plus étroite. Plus un objet esthétique
est structuré de manière simple, plus cette marge de
manœuvre va être grande. (La pyramide comparée à
l’architecture grecque plus tardive, plus structurée.) La raison
n’est pas difficile à comprendre : dans une ornementation
purement géométrique, le grossissement du format signifie
déjà, en même temps celui des espaces intermédiaires, de
sorte que ceux-ci peuvent présenter dans ce grossissement des
surfaces vides et mortes, ou devenir imperceptibles, perturber
le rythme, etc. Le changement du format peut également
pousser impérieusement à un changement du modèle, et ainsi
des proportions. Évidemment, ces conséquences seront
d’autant plus sensibles que la figuration artistique sera moins
hors du monde. Mais il est tout aussi évident qu’il ne s’agit ici
que d’une marge de manœuvre, et pas d’une coordination
rigide. Déjà l’existence d’une sculpture monumentale qui
dépasse le format de l’homme à côté d’une sculpture
carrément miniature montre cette marge de manœuvre. Il faut
assurément prendre en compte, à cette occasion, que certains
motifs de mouvement exigent ou tout au moins préfèrent
d’emblée tel ou tel format. En peinture, la possibilité
d’agrandir le format du tableau ou de le diminuer est
beaucoup plus élastique ; déjà parce que celui qui regarde
‒ dans certaines limites ‒ perçoit instinctivement dans toute

87
image un format humain normal. Ceci ne définit pas le moins
du monde les contours les plus généraux des différentes
marges de manœuvre. Remarquons seulement ici que parmi
les tendances propres aux différentes espèces et genres d’art,
la question de savoir si une telle marge de manœuvre va être
conçue dans un mode de rétrécissement ou d’extension
(franchissant éventuellement les limites de la sphère
esthétique) est socio-historiquement déterminée. En des temps
où la tendance de fond, anthropomorphisante, de l’art est très
forte, et dans lesquels la beauté devient ‒ au sens indiqué ci-
dessus ‒ la catégorie centrale dominante de la pratique
artistique, la liaison entre format et proportion est très étroite ;
ainsi dans l’antiquité classique grecque, comme à la
Renaissance. En revanche, en des temps où ‒ pour des raisons
socialement très diverses, voire même totalement opposées ‒
surgissent des tendances qui transcendent la relation de l’art à
l’homme, cette relation peut totalement se relâcher ; ainsi
dans de nombreuses périodes de l’art oriental, où des motifs
théologiques et religieux étaient à l’œuvre dans ce sens ; ainsi
dans l’architecture moderne où avant tout le problème de la
rente foncière des grandes villes exerce une pression
irrésistible.
3. Ornementation
Nous avons jusqu’à présent considéré les formes abstraites de
reflet : le rythme, la symétrie, la proportion, comme des
facteurs isolés dans leurs relations dialectiques aux différents
arts figurant la réalité, afin de faire apparaître le plus
clairement possible tant le caractère abstrait de ces formes que
leur nature de reflets de la réalité. Dans ces analyses, on voit
l’origine des contradictions dialectiques en ce que chacune de
ces formes abstraites recèle en soi la tendance à être un
principe ordonnateur du reflet de la réalité et ainsi que et

88
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

même surtout de l’esthétique. Comme donc, ce dont nous


nous occuperons en détail dans les prochains chapitres, les
lois ordonnatrices du reflet concret et total, du reflet figuratif
de la réalité, sont non seulement plus riches et plus globales
que les lois abstraites, mais aussi que, par suite de la nature de
la réalité reflétée, elles cherchent à faire valoir des tendances
autres, qui leurs sont opposées, cela fait naître les
contradictions que nous avons mises en évidence dans
certains cas individuels. Celles-ci sont cependant, et nous
l’avons aussi mentionné à l’occasion, de nature dialectique, ce
qui veut dire que le caractère contradictoire devient une loi
dynamique féconde de la figuration artistique.
Nous devons maintenant aller au-delà de ce que nous avons
vu jusqu’ici, sous un double aspect. Premièrement, il faut
montrer que les formes abstraites de reflet possèdent la
capacité de constituer à elles-seules des œuvres d’art d’un
genre particulier ; de cela résulte le problème de
l’ornementation, qui va nous occuper dans les exposés qui
vont suivre maintenant. Deuxièmement, les lois esthétiques
mises en lumière dans l’ornementation se répercutent sur le
reflet de la réalité concrète et réelle. Il naît à cette occasion
des rapports dialectiques qui vont au-delà contradictions, que
nous avons déjà partiellement examinées, concernant des
relations particulières, et qui doivent devenir des parties
intégrantes indispensables de toute création esthétique. Avec
l’analyse de ces états de fait, nous conclurons nos recherches
sur l’ornementation, afin de pouvoir alors passer au traitement
de la figuration artistique mimétique de la réalité. Nous
verrons que certains faits historiques, qui contredisent en
apparence une telle conception, les renforcent en réalité.
L’ornementation elle-même peut par conséquent être définie
comme étant une création esthétique close en soi, avec une
intention évocatrice, dont les éléments structurels sont
89
constitués par les formes abstraites de reflet que sont le
rythme, la symétrie, la proportion etc. en tant que tels, tandis
que les formes de reflet au contenu concret paraissent exclues
de la figuration du complexe ornemental. Naturellement, cette
définition ne doit pas, elle non-plus, être comprise de manière
métaphysique et rigide. Chacun sait que l’ornementation se
réfère justement, dans ses modes phénoménaux classiques, à
des objets réels de la réalité objective (lotus, acanthe, etc.) ;
sans parler des motifs végétaux et animaliers, par exemple,
des tapis orientaux, des frises gothiques. Cela signifie
naturellement, ce dont il faudra bientôt parler en détail, que
les frontières entre l’art purement ornemental et le figuratif
(reflétant la réalité concrètement, dans son contenu) sont à
maints égards fluctuantes, et qu’apparaissent de multiples
formes intermédiaires, non seulement par nécessité historique,
mais aussi esthétique.
Aussi difficile que soit par-là, souvent dans des cas
particuliers, une localisation esthétique exacte, aussi sûrement
faut-il néanmoins, au plan théorique, tracer les limites. Celles-
ci résultent justement de la prédominance du reflet abstrait. Là
où justement les objets du monde extérieur réel concret sont
intégrés dans des systèmes esthétiques, il est important de
savoir si premièrement de tels objets vont être reproduits
avant tout selon leur structure interne autonome, ou vont être
transformés en ornementations au sens des formes abstraites,
si donc ils font sauter la bidimensionnalité ornementale par
leur profondeur existante, ou si leur objectivité originelle va
être réduite à évoquer abstraitement leur nature, comme il est
nécessaire ici ; si deuxièmement les objets réels, qui existent
dans la réalité et sont de ce fait, dans leur reflet concret,
indissociables de leur environnement concret, vont être
représentés dans la figuration artistique comme des parties de
ces connexions, ou vont être arrachés à ces relations afin

90
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

d’être transformés en éléments décoratifs abstraits de rapports


abstraits. Ces deux aspects ne sont que les deux faces de la
même chose : l’ornementation est hors du monde, justement
parce qu’elle ignore consciemment l’objectivité et les rapports
du monde réel, parce qu’elle met à leur place des connexions
abstraites de type principalement géométrique. Les bases
esthétiques et idéologiques ainsi que les conséquences de cet
état de fait, nous les traiterons en détail dans la suite, mais il
était ici simplement indispensable, pour conserver un
fondement à ces explications, d’éclairer brièvement la
structure fondamentale. Pour illustrer encore cela
concrètement, citons le début du poème de Stefan George, Le
tapis, où ce type abstrait de création de rapports est
poétiquement décrit de manière sensible :
Hier schlingen menschen mit gewächsen tieren
Sich fremd zum bund umrahmt von seidner franze
Und blaue sicheln weisse sterne zieren
Und queren sie in dem erstarrten tanze.
Und kahle linien ziehn in reich-gestickten
Und teil um teil ist wirr und gegenwendig
Und keiner ahnt das rätsel der verstrickten… 83
Si donc nous nous tournons ‒ évidemment, comme toujours,
exclusivement du point de vue philosophique ‒ vers la genèse
de l’ornementation, on y voit à nouveau la justesse de nos
constatations précédentes, à savoir que la pratique esthétique
83
Stefan George (1868-1933) Poésies complètes, trad. Ludwig Lehnen, Paris,
éd. de la Différence, 2009, p. 321.
Ici homme • animal et plantes • étrangers
S’entrelacent unis, bordés d’un fil soyeux •
Entourés d’arbres blancs parés de croissants bleus
Qui traversent partout cette danse figée.
Des lignes ici nues • là richement tramées •
Des parties confondues et parfois à l’envers
Et nul des enlacés ne pressent le mystère.

91
de l’humanité ne peut absolument pas se déduire d’une source
unique, et surtout pas d’une source esthétique, que la sphère
esthétique est bien davantage le résultat d’une synthèse a
posteriori, qui se développe historiquement peu à peu. Parmi
les tendances à l’œuvre en l’occurrence, il faut surtout en
souligner une élémentaire, issue vraisemblablement déjà du
monde animal, en soi totalement indépendante de l’art : le
plaisir d’être décoré. Si on le prend d’abord dans son sens le
plus marge, il englobe alors aussi bien la décoration du corps
que celle des instruments, et même aussi la décoration interne
et externe que l’on applique en architecture. Comme nous
allons le voir très bientôt, cet ensemble se regroupe dans un
domaine au sein duquel les différences sont au moins aussi
importantes que les traits communs. Reste en commun la
liaison indissociable à un objet réel, qu’il s’agisse de l’homme
lui-même, ou d’un objet utile employé par lui, au contraire
des arts figuratifs proprement dits, dans lesquels les substrats
matériels n’ont aucune relation à la vie humaine en dehors de
leur fonction esthétique évocatrice (le tableau comme toile
peinte etc.) Mais au sein de cette base commune, la diversité
qualitative de ces objets et cependant fonctionnelle pour la vie
sociale des hommes entraîne des différences qualitatives dans
les possibilités esthétiques, dans la capacité de développement.
Si nous considérons tout d’abord la décoration de l’homme
par lui-même, nous ne nous laisserons alors naturellement pas
entraîner dans une discussion archéologique ou ethno-
graphique, sur le point de savoir si elle a nécessairement et
dans tous les cas précédé chronologiquement la décoration
des instruments. Nous admettrons, avec Hoernes 84 et d’autres,

84
Moriz Hoernes (1857-1917), préhistorien autrichien. Urgeschichte der
bildenden Kunst in Europa [Préhistoire de l’art figuratif en Europe], 3ème éd.
revue et complétée par Oswald Menghin * (1888-1973). Vienne,
Kunstverlag Anton Schroll, 1925, p 18.

92
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

que cela a été en général le cas. Surgit alors, désormais à un


niveau supérieur, un problème qui nous a déjà préoccupé avec
le rythme, à savoir si nous avons affaire, et si oui dans quelle
mesure, à un héritage du règne animal. Darwin fournit sur ce
point précis un matériau extraordinairement varié et fascinant
dans le détail pour conforter la réponse positive à cette
question. Pourtant, à y regarder de plus près, les arguments de
Darwin et des darwinistes ne parviennent cependant pas à
nous convaincre. Personne ne contestera que l’impulsion à se
décorer soit également à l’œuvre chez l’homme comme
élément de caractère sexuel secondaire. Cependant, par suite
de l’apparition du travail et de la société, les manières d’être
de l’animal et de l’homme sont devenues si différentes que
même dans ces formes d’activité extrêmement primitives, de
nouvelles déterminations qualitativement si différentes
surgissent qu’il n’apparaît plus possible de déduire
génétiquement l’humain directement de l’animal, en
particulier dans sa relation à l’esthétique. En termes généraux,
il s’agit là de la relation de l’individu ‒ dans notre cas de
l’individu décoré ‒ à l’espèce. Marx a décrit précisément ce
rapport, sans se référer, naturellement, à notre problème
particulier. Il dit : « L'animal s'identifie directement avec son
activité vitale. Il ne se distingue pas d'elle. Il est cette activité.
L'homme fait de son activité vitale elle-même l'objet de sa
volonté et de sa conscience. Il a une activité vitale consciente.
Ce n'est pas une détermination avec laquelle il se confond
directement. L'activité vitale consciente distingue directement
l'homme de l'activité vitale de l'animal. C'est précisément par
là, et par là seulement, qu'il est un être générique. Ou bien il
est seulement un être conscient, autrement dit sa vie propre est
pour lui un objet, précisément parce qu'il est un être
générique… Par la production pratique d'un monde objectif,
* Menghin, membre du parti nazi, a émigré en Argentine après la guerre.

93
l'élaboration de la nature non-organique, l'homme fait ses
preuves en tant qu'être générique conscient, c'est-à-dire en
tant qu'être qui se comporte à l'égard du genre comme à
l'égard de sa propre essence, ou à l'égard de soi, comme être
générique. Certes, l'animal aussi produit. Il se construit un nid,
des habitations, comme l'abeille, le castor, la fourmi, etc. Mais
il produit seulement ce dont il a immédiatement besoin pour
lui ou pour son petit ; il produit d'une façon unilatérale, tandis
que l'homme produit d'une façon universelle ; il ne produit
que sous l'empire du besoin physique immédiat, tandis que
l'homme produit même libéré du besoin physique et ne
produit vraiment que lorsqu'il en est libéré ; l'animal ne se
produit que lui-même, tandis que l'homme reproduit toute la
nature ; le produit de l'animal fait directement partie de son
corps physique, tandis que l'homme affronte librement son
produit. L'animal ne façonne qu'à la mesure et selon les
besoins de l'espèce à laquelle il appartient, tandis que l'homme
sait produire à la mesure de toute espèce et sait appliquer
partout à l'objet sa nature inhérente ; l'homme façonne donc
aussi d'après les lois de la beauté. » 85
Il n’est pas trop difficile, sur cette base, d’en tirer les
conséquences pour notre problème. Premièrement, la
décoration, pour l’animal, est innée ; il ne peut plus de ce fait
ni l’améliorer, ni la dégrader. L’homme en revanche n’est pas
du tout décoré de par la nature, il se décore ; la décoration est
sa propre activité, un résultat de son travail. L’aspect acritique
chez Darwin consiste en ce qu’il néglige cet élément décisif.
C’est pourquoi son matériau sur la genèse de la décoration,
aussi riche soit-il en soi, est peu convaincant. Cela se
manifeste aussi dans le fait que ‒ pour le goût de l’homme ‒
les êtres vivants ornementalement beaux appartiennent en
85
Karl Marx, Manuscrits de 1844, trad. Émile Bottigelli, Paris, Éditions
Sociales, 1962, pp. 63-64.

94
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

général aux espèces inférieures (plantes, animaux marins,


papillons, au maximum des oiseaux) ; La « généalogie »
s’arrête précisément là où elle devrait commencer pour la
genèse. Il en résulte deuxièmement que la manière dont un
individu est décoré, qu’il s’agisse de tatouage ou de bijoux
qu’il a mis, ne résulte aucunement de ses caractéristiques
physiologiques innées, mais que c’est la produit de rapports et
d’activités sociales. S’il s’agit donc de ce que l’homme porte
comme décorations les emblèmes de la communauté plus
restreinte à laquelle il appartient, ou que la décoration serve à
indiquer son rang au sein de celle-ci etc., dans tous les cas la
manière de se décorer n’est pas innée, mais socialement
déterminée. Troisièmement, par là-même, la relation directe
de la décoration à la sexualité se dénoue, ou paraît tout au
moins faire l’objet de bien plus larges médiations. Darwin a
prouvé pour les animaux, de manière convaincante, ce rapport,
la décoration comme caractère sexuel secondaire. Certains
psychologues modernes ont certes tendance ‒ sans être pour
autant darwinistes ‒ à concevoir la période primitive d’une
certaine manière comme la période canonique de la sexualité
omnipotente, et d’y projeter les problèmes sexuels des
hommes de formations sociales plus évoluées. À l’encontre de
cela, il suffit de citer les analyses d’Engels qui, justement à
partir des observations de hordes animales et de leur
dissolution, ou tout au moins de leur affaiblissement par la
jalousie des mâles, et donc par l’accentuation de de
l’opposition entre hordes humaines et animales, prouvent
« que les hommes primitifs, s'arrachant par le travail à
l'animalité, ou bien ne connaissaient point du tout la famille,
ou bien en connaissaient tout au plus une forme qui n'existe
pas chez les animaux. » Les hommes en devenir ne pouvaient
donc par exemple pas connaître la jalousie, sinon leurs
premières communautés n’auraient jamais pu devenir solides,

95
durables, sinon « un animal aussi désarmé que l'homme en
devenir » 86 n’aurait jamais pu se maintenir.
On ne doit pas nier par là qu’entre la pulsion de l’homme à se
décorer et sa vie sexuelle, il existe des rapports proches et
intimes. Ce qui est important, et que Darwin a négligé dans
ses comparaisons, c’est seulement que par suite de la vie
sociale chez l’homme, beaucoup d’éléments sont devenus des
caractères sexuels secondaires, qui non seulement étaient des
produits de travail (et donc en aucune façon innés à l’homme)
mais aussi nés directement des relations sociales des hommes ;
ainsi la puissance et le rang, le prestige et la richesse etc. Que
ces éléments, tout particulièrement lorsqu’ils sont fixés par
une longue habitude, agissent plus ou moins comme
caractères sexuels secondaires, c’est un fait historique, de
même que ce domaine, avec l’évolution de la société, devient
toujours plus étendu et plus largement ramifié. On ne doit
donc pas du tout rechercher la genèse de la décoration dans
une relation directe à la vie sexuelle. Le point de départ est
certainement constitué par une utilité sociale ‒ vraie ou
imaginée comme telle par tous. Plekhanov a pour l’essentiel
tout à fait raison, même si son matériau ethnographique est
obsolète, quand il dit du tatouage : « L’homme sauvage a
primitivement vu l’utilité du tatouage, et ce n’est qu’après
‒ bien plus tard ‒ qu’il a éprouvé un plaisir esthétique à voir
la peau tatouée. » 87 Il n’est en l’occurrence pas du tout
essentiel de savoir à quel niveau de conscience, avec quelle
fausse conscience, se produit cette appréciation de l’utilité.
La clarification conceptuelle de ces rapports plutôt
embrouillés va encore être compliquée par le fait que le mot
86
Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État,
trad. Jeanne Stern, Paris, Éditions Sociales, 1962, p. 38.
87
Plekhanov : Kunst und Literatur [Art et littérature] Berlin, Dietz Verlag,
1955, p. 135. Nous n’avons pas trouvé de traduction française de ce texte.

96
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

beauté, par lequel on veut très souvent définir l’esthétique,


appartient aux expressions polysémiques que connaissent le
langage et la terminologie. Thomas Mann analyse ce concept
avec ironie dans la légende de Joseph et trouve que sa
signification va de l’académisme le plus ennuyeux jusqu’à
l’attrait sexuel. « Aussi, que de duperies, tricheries et
supercheries, dans le domaine du Beau. Pourquoi ? Parce que
c’est en même temps celui de l’amour et du désir, parce que le
sexe intervient, qui détermine l’idée de beauté. » 88 En
l’occurrence, Thomas Mann analyse ici ce concept sans se
référer à sa polysémie spatio-temporelle. Mais celle-ci est
extrêmement variée, au plan biologique chez les animaux, au
plan biologique et social chez l’homme. Même si Darwin
voudrait prouver la proche parenté entre le sens de la beauté
des animaux et celui des hommes, il cite comme chercheur
honnête et consciencieux une foule d’exemples qui prouvent
justement le contraire. Il est tout à fait émouvant de lire
combien il est à l’occasion indigné du « mauvais goût » 89 de
certains oiseaux en ce qui concerne les sons et les couleurs qui
exercent chez eux une attirance sexuelle. Ou bien il parle de
certaines odeurs qui exercent des effets analogues à la saison
des amours, et ajoute comme excuse : « Notre goût ne nous
constitue pas juge compétent sur ce point. » 90 Il est donc
certainement plus ou moins fortuit que, sur ce qui dans la vie
sexuelle des animaux devient un caractère sexuel secondaire,
on puisse appliquer en général des catégories esthétiques,
même au sens le plus large.

88
Thomas Mann, Le jeune Joseph, Trad. Louise Servicen, Paris, L’imaginaire
Gallimard, 1999, p. 8.
89
Charles Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, Trad.
Edmond Barbier, Paris, C. Reinwald et Cie, 1891, chap. XIII, p. 411.
90
Ibidem : chap. XVIII, p. 581.

97
Mais cet élément de hasard n’est pas non plus à éliminer du
développement socio-historiquement déterminé de l’humanité.
C’est pourquoi il n’y a pas lieu, ici ‒ en éliminant
arbitrairement, pour la sphère esthétique, la fonction sociale
nécessaire de tous les hasards ‒ de traiter d’emblée la
décoration de soi comme une catégorie esthétique. C’est à
nouveau une rechute dans la conception de la sphère
esthétique comme un principe a priori ou anthropologique
faisant partie « de toute éternité » de la nature humaine. C’est
ce que fait par exemple Scheltema qui, à partir de prémisses
en matière de vision du monde totalement opposées à celles
de Darwin, conçoit d’emblée la décoration du corps comme
relevant de l’esthétique, et même d’une esthétique très
complexe et de haut niveau : « Sur le fait que ces formes de
décoration sont en même temps de pures formes d’art, il ne
peut y avoir aucun doute. Car non seulement cette décoration,
par exemple un collier de coquillages, va être en toute
conscience ressenti comme "beau", et non seulement cette
disposition ordonnée, totalement inexistante dans la nature,
d’éléments de même grosseur, est un pur produit de la
fantaisie, mais c’est justement comme bijou que ce collier de
coquillages n’est compréhensible que parce qu’il montre une
forme donnée, objective, à savoir celle du corps humain,
comme forme pure, c’est-à-dire interprétée artistiquement. Ce
n’est qu’ainsi que le collier prend tout son sens de beauté
décorative, que la ronde de ses chaînons souligne la racine et
en même temps la rotondité régulière du cou. » 91 Il s’agit là
certainement d’une modernisation, ou tout au moins d’une
introjection dans les stades primitifs de sentiments et vues de
stades de développement bien ultérieurs. Sans le moins du
monde parler de ce que Scheltema saute par-dessus le
tatouage, certainement plus ancien, et commence tout de suite
91
Scheltema, op. cit., p. 38.

98
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

par le bijou qui, par suite de l’autonomie de l’objet, permet


une certaine distanciation par rapport à l’existence
biologiquement donnée de l’homme, implique donc des
possibilités beaucoup plus manifestes pour un détachement de
l’esthétique du simple utile et agréable, qui ne sont pas
possibles pour le tatouage et d’autres formes primitives de
décoration du corps. C’est pourquoi ici, le caractère fortuit de
ce qui par exemple peut, à notre sens, être considéré comme
esthétique, est presque aussi fort dans la beauté naturelle des
animaux. Sans entrer ici dans des détails ethnographiques, il
suffit de mentionner les dents brisées, les pieds
artificiellement atrophiés, pour jeter la pleine lumière sur le
caractère fortuit du « beau » qui prévaut ici.
On voit ici très nettement la polysémie de ce concept. Car en
raison de son sens immédiat, extrêmement vague, il faudrait
indubitablement désigner comme « beau » tout ce que nous
avons énuméré ci-dessus. Si l’on s’en tient à ce sens immédiat,
on n’a absolument aucun droit d’opposer et de valoriser notre
concept de « beauté » à celui des sauvages, et d’écarter d’un
geste méprisant leur propre conception sur ce qu’ils ont
produit. Au contraire, nous devons dire : toute « beauté » est
déterminée par un état donné de l’évolution sociale, elle est
par conséquent, pour employer une expression de Ranke 92, en
rapport direct avec Dieu ; et il n’existe pas d’échelle de valeur
selon laquelle elle pourrait être évaluée, positivement ou
négativement. Le fait qu’au cours de l’histoire, ces esthétiques
qui sont fondées sur le concept de beauté ne tombent pas dans
un relativisme historique sans limite, mais bien au contraire
dans un dogmatisme supra-historique est à nouveau un indice
de la polysémie insurmontable de ce concept, si l’on veut
préserver l’extension qu’il a dans la vie quotidienne, et si l’on

92
Leopold von Ranke (1795-1886), historien allemand.

99
veut pourtant l’identifier avec le principe de la sphère
esthétique.
Cette ambiguïté, ce flou du concept de beauté, qui peut étayer
tout aussi bien un relativisme qu’un dogmatisme, est un
obstacle sérieux à la découverte philosophique de la genèse
historique de l’esthétique, ainsi que de ses domaines
particuliers. C’est pourquoi nous devons là-aussi recourir à
notre méthode de Marx, déjà éprouvée dans des cas antérieurs,
selon laquelle « l’anatomie de l’homme est une clef pour
l’anatomie du singe », 93 et qu’il faut donc là-aussi découvrir
la genèse en remontant en arrière à partir des développements
ultérieurs. Si nous considérons de la sorte le processus de
séparation de l’esthétique d’avec la pratique quotidienne, nous
voyons là-aussi une ligne qui part de la simple utilité
immédiate et passe par l’agréable qu’il permet ou produit ;
tout ce qui, de Darwin à Scheltema, va être désigné comme
« beauté » tombe dans cette rubrique. Ce n’est qu’à ce stade
que l’esthétique commence à se développer comme principe
autonome ; ce n’est qu’à partir de là que l’énorme quantité de
produits utiles ou agréables des débuts va pouvoir être triée
selon ces éléments dans lesquels est perceptible une intention
esthétique plus ou moins claire, plus ou moins univoque. Pour
ces constatations dans des cas concrets ‒ qui se situent en
dehors de la tâche qui nous est fixée ici ‒ il n’est pas possible
de formuler une hypothèse d’explication anthropologique,
psychologique ou biologique unitaire. Ces intentions peuvent
être concrètement suscitées par les occasions les plus diverses.
Elles portent inévitablement en soi le sceau d’un certain
hasard, tout comme nous avons pu le voir plus haut dans la
genèse des outils à partir du choix, et ensuite de la
conservation de pierres appropriées, chez Marx en ce qui
93
K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », éd. J.-P. Lefebvre,
Paris, Les Éditions Sociales, 2011, p. 62.

100
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

concerne la genèse de la valeur à partir des actes d’échange


occasionnels des débuts. C’est de ce point de vue que naît la
série : décoration « cosmétique » du corps – objets de
décoration (trouvés ou fabriqués) destinés au corps humains
‒ ornementation des instruments. Il est clair que dans cette
série, les probabilités de transformation de l’intention
esthétique fortuite en une véritable intention pour l’art et pour
sa réalisation sont obligatoirement de plus en plus élevées. Il
faut de plus naturellement remarquer, comme nous l’avons
déjà exposé plus haut, que la liaison dans ce domaine de
l’esthétique à l’utile et à l’agréable ne peut être dénouée que
dans des cas limites (le plus nettement dans l’ornementation
appliquée à l’architecture).
Dès lors que la décoration, aussi primitive soit-elle, est
produite par l’homme lui-même, toute analogie cesse avec le
monde animal, et le spécifiquement humain, le travail, fait
valoir ses droits. Sur la manière dont ce nouveau genre de
décoration découle du travail, il nous manque des données
fiables, et elles nous manquent obligatoirement puisque les
documentations sur les tout premiers débuts et les transitions
ont presque totalement disparu. Mais il ne nous paraît pas
contestable qu’ils sont génétiquement et causalement nés du
développement des techniques de travail. Nous avons
mentionné plus haut, dans d’autres contextes, en nous référant
à ce sujet à Boas, que dans les travaux tout à fait primitifs de
taille et de polissage à l’âge de pierre, le développement
même de la technique produit des parallélismes, des
uniformités, etc. Semper 94 met en évidence des phénomènes
analogues à propos de la technique primitive du textile etc. Il
est donc clair que dans de tels cas, il ne peut être question que
des présupposés techniques de l’ornementation, et pas de
94
Gottfried Semper (1803-1879) architecte allemand. Du style et de
l’architecture, trad. Jacques Soulillou, Marseille, Parenthèses, 2007.

101
celle-ci même. C’est pourquoi le polémique de Riegl contre
l’école de Semper qui, en son temps, a soulevé tant de
poussière, est largement oiseuse et scolastique. Elle est
oiseuse parce que le grand progrès technique ne peut jamais
créer que des conditions préalables objectives et subjectives à
l’activité artistique. (Nous n’avons pas besoin ici de revenir
encore une fois en détail sur ses éléments comme la conquête
de temps libre, la maîtrise du matériau et des outils, la
capacité de réaliser parfaitement son projet.) Il est scolastique
car la « volonté artistique » dégainée par Riegl n’explique rien
non plus, mais se contente de coller un nom hypostasiant au
fait qu’au cours du temps est apparu une ornementation
artistique.
Répétons-le : historiquement, le processus de genèse va bien
connaître les médiations des hasards les plus divers. Nos
exemples ont montré comment, par une accentuation
quantitative, des relations fortuites ont produit une forme
qualitativement nouvelle. Mais si nous avons pu aussi
admettre qu’un processus analogue avait très probablement eu
lieu pour la genèse historique de l’ornementation, alors il n’y
a pas encore de réponse satisfaisante à notre question
philosophique : comment et pourquoi est-il sorti de ce
processus un genre particulier d’activité esthétique ? Les
hasards ont assurément dans l’évolution sociale une
dialectique propre. Il y a hasards et hasards ; ceux qui sont
matériellement liés aux tendances objectives de croissance
d’une étape déterminée, dont la « fortuité » à la première
apparition signale justement le début de quelque chose de
nouveau, la plupart du temps sans éveiller immédiatement la
conscience de la nouveauté chez les hommes concernés, qui
ne se développe que lentement, progressivement, souvent de
manière très inégale ; elle se développe en une conscience
plus ou moins adéquate, parallèlement au changement de cette

102
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

fortuité en une réalité, voire même une nécessité devenue


socialement générale. Mais il y a en outre, dans toute
évolution sociale, des hasards au sens strict du terme, et ceux-
ci restent nécessairement sporadiques, ils s’éteignent, ils
atteignent rarement une extension sociale, même seulement
éphémère. Il est clair que sans une telle conception du hasard,
toute évolution sociale prend obligatoirement un caractère
mystifié. Il est également clair qu’il ne peut être question ici
que du premier type de hasard, mais même dans ce cas il faut
garder la réserve indiquée selon laquelle la genèse historique
la plus exacte ne peut encore donner aucune explication
historique pour la nature esthétique de ses produits reconnus
nécessaires en tant que tels.
Nous revenons ainsi au problème déjà abordé du détachement
de l’esthétique de l’utile et de l’agréable, dans la mesure où
elle n’appartient pas toute entière à la réalité quotidienne.
Nous avons déjà mentionné que ce détachement prend la
forme de transitions les plus multiples entre des niveaux
différents qui déjà s’instaurent en différences qualitatives.
Maintenant que nous n’avons plus comme avant affaire
simplement à un élément formel abstrait, mais à la
coagulation de ces éléments en une unité esthétique, on peut
d’ores et déjà souligner l’importance de ces diversités. Ce qui
est important en l’occurrence, c’est le rôle que prend dans la
vie des hommes l’objet décoré par l’ornementation. Il y a là
une différence de qualité selon que l’ornementation décore un
objet singulier d’usage quotidien, ou qu’il devient un élément
décoratif d’architecture, c’est-à-dire de la vie publique. Cette
différence esthétique a également un fondement historique. La
décoration d’ustensiles est certainement incomparablement
plus ancienne que celle de l’architecture, dont les débuts selon
Engels ne peuvent être constatés qu’au stade supérieur de la
barbarie, et qui a ses débuts n’était rien d’autre que

103
construction utile. 95 Hoernes, 96 qui fait cette dernière
constatation, met à juste titre en garde contre l’introjection
dans la chose elle-même de l’effet émotionnel que peuvent
exercer maintenant sur nous certains restes de cette
architecture dans des circonstances qui n’ont rien à voir avec
celles d’autrefois. Cette tendance se manifeste tout
particulièrement chez Scheltema. 97 Il cherche à l’aide d’une
modernisation émotionnelle à transformer le principe
esthétique en quelque chose d’éternel.
Il y a assurément, dissimulé derrière ce fait, un problème
esthétique réel qui échappe à Hoernes. À savoir ‒ et ceci
concerne beaucoup plus la décoration des ustensiles que
l’architecture elle-même ‒ que, pour les ornementations qui
nous nous parvenues, le processus de détachement de l’utilité
par le temps écoulé depuis est déjà réalisé, du fait que les
ustensiles concernés sont extraits de leur contexte réel de vie
dans lequel ils figuraient au temps de leur genèse et de leur
emploi. L’impression qui naît chez le récepteur contemporain
implique donc un renversement complet de l’original. À
l’époque, l’adéquation à l’usage immédiat était l’essentiel,
l’effet esthétique quelque chose de fortuit ou d’accessoire,
alors que là, l’utilité passe au second plan, elle doit être
reconstruite, souvent péniblement à partir des configurations
formelles, ou elle joue un rôle de vecteur, d’accélérateur de
l’évocation esthétique, tandis que l’utilité pratique agit
comme élément de l’esthétique, devenu forme à effet visuel.
Les anciens ustensiles ne pouvaient guère, originellement,
susciter un tel impact.
Cette comparaison n’est cependant pas seulement instructive
en tant qu’appel à se garder de considérer les impressions
95
Friedrich Engels, L’origine de la famille… op. cit., p. 31.
96
Hoernes, op. cit., p. 83.
97
Scheltema, op. cit., p. 54.

104
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

d’aujourd’hui comme base d’une « volonté artistique »


d’autrefois, mais elle est aussi directe et positive. À savoir que
‒ utilisée avec les précautions nécessaires ‒ elle montre
pourtant quelque chose de la direction qu’a pu prendre le
processus originel au cours du détachement de l’évocation
esthétique de l’agrément d’un emploi utile. L’utilité ne
disparaît jamais totalement de l’évocation vécue, elle
s’estompe seulement en une utilité en général, et passe ainsi à
l’arrière-plan, elle devient une base. 98 Le rapport entre ces
deux composantes de l’expérience vécue penche
naturellement, à l’époque de l’emploi direct, en direction de
l’utilité, tandis que le contraire présuppose un temps libre
relativement développé, et à travers lui une distance
relativement importante par rapport à l’activité réelle elle-
même, de sorte que des expériences esthétiques véritables ne
pouvaient sans doute absolument pas se produire dans les
stades primitifs, ou en tous cas rarement, exceptionnellement,
« fortuitement » (au sens défini ci-dessus). La contradiction
qui se fait jour ainsi, selon laquelle des activités sans intention
esthétique consciente, dont l’effet n’était originellement pas
non plus de caractère esthétique prépondérant, peuvent malgré
tout produire des objets esthétiques, se révèle en y regardant
de plus près comme purement apparente. Mieux dit : comme
mode phénoménal de la contradiction fondamentale de la
pratique humaine en général, à savoir comme expression de
cette structure de l’agir humain que nous avons définie en
exergue de ce livre avec les mots de Marx : « Ils ne le savent
pas, mais ils le font. » 99 La séparation objective de
l’esthétique du simple utile et de ce fait de l’agréable peut

98
Il est clair qu’une telle distanciation ne peut pas se produire pour la
décoration directe du corps, mais seulement pour celle qui existe
indépendamment du corps humain. G. L.
99
Karl Marx, Le Capital, Éditions Sociales, 1962, livre 1, tome 1, page 86.

105
donc se réaliser sans susciter directement d’émotion
esthétique chez le producteur et chez le récepteur.
C’est justement dans cette perspective que la distinction que
nous avons opérée entre décoration des ustensiles et
application décorative de l’ornementation en architecture est
d’une grande importance. L’architecture, précisément, comme
nous devrons en discuter en détail plus tard, n’est plus hors du
monde. La constitution, décisive pour elle, d’un espace interne
et externe propre qui n’est pas donné comme tel par la nature,
que l’homme crée donc en fonction de ses besoins matériels et
spirituels socialement et historiquement formés, où
l’évocation d’une expérience est déjà contenue de façon
immanente dans son intention créatrice et dans son effet
escompté, a, dans son genre spécifique, la tendance à produire
pour l’homme un monde « adapté ». La séparation et la
distanciation à l’égard du quotidien est ainsi objectivement
réalisée, même si l’idéologie consciente de la production et de
la réception est encore magique ou religieuse. Car
l’architecture elle-aussi a pour but une évocation, bien qu’elle
n’ait évidemment pas d’orientation esthétique ; elle se
distancie également du quotidien, et même d’une manière
beaucoup plus frappante et éclatante que les autres arts, elle
peut donc objectivement réaliser cette séparation du quotidien
tout autrement que la décoration hors du monde des ustensiles.
Le fait qu’ainsi, la sphère esthétique ne se soit pas encore le
moins du monde constituée comme autonome résulte déjà de
ces quelques remarques. Dans le dernier chapitre de la
première partie, nous traiterons en détail son détachement de
cette communauté qu’elle forme avec la magie et la religion.
On verra que ce détachement exige certes un combat
idéologique ‒ plus ou moins conscient ‒, mais qu’il est d’une
nature qualitativement différente du détachement de
l’imbrication dans la pratique du quotidien.

106
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

Nous avons ici situé la naissance de l’architecture, peut-être


en simplifiant les choses, dans la période magique-religieuse.
Cette simplification est justifiée dans la mesure où les
premières réalisations architecturales esthétiques authentiques
ont servi les buts de la magie ou de la religion. S’il y a eu
aussi des bâtiments profanes (des châteaux, des palais, etc.) il
faut dire d’un côté qu’au début, le pouvoir politique était aussi
très fortement fondé sur la magie et la religion, ce qui devait
également influencer en conséquence la nature de ses
expressions artistiques, d’un autre côté, il s’agissait là
également de bâtiments publics dont la forme ‒ comme
élément aussi de leur « utilisation » ‒ impliquait d’emblée des
éléments importants d’efficience idéologique, d’évocation.
(Expression de la puissance irrésistible, qui s’impose par la
monumentalité). Le passage de la construction à des buts de
logement privés est ‒ d’un point de vue esthétique ‒ le résultat
d’une évolution bien postérieure.
L’application de l’ornementation en architecture, c’est-à-dire
dans un art qui, dans sa nature, n’est pas hors du monde, ne
supprime pas, (si l’on considère l’ornementation dans son être
en-soi et pour-soi) son caractère hors du monde, bien au
contraire, cette combinaison, précisément, fait apparaître très
clairement sa spécificité. C’est là que le principe de la
décoration prend sa forme la plus adéquate : ce n’est plus un
ajout à l’emploi utilitaire de la vie quotidienne, c’est plutôt
dans ce contexte que la pure joie de la décoration, sa fonction
d’embellir la vie des hommes, de susciter de la joie, peut
s’exercer sans être déviée par rien. Il y a donc une série
esthétique que va de la décoration du corps en passant par la
décoration des ustensiles, jusqu’à ce point, et qui représente
justement la distanciation d’avec la pratique du quotidien.
Que le rôle joué ici par l’ornementation soit aussi un rôle utile,
à savoir soutenir l’organisation de l’espace par l’architecture,

107
de rendre encore plus sensible la structuration des surfaces par
des dispositifs décoratifs de leurs parties, marquer et animer
les points nodaux de l’édifice, etc. ne change rien à cet état de
fait. On peut même dire : c’est précisément le caractère hors
du monde de l’ornementation qui exige de l’intérieur cette
subordination à un art plastique afin de pouvoir développer
sans obstacle et complétement, sa propre nature esthétique.
Il n’est donc pas hors de propos, pensons-nous, de considérer
précisément ici les principes esthétiques de l’ornementation ;
l’application aux autres domaines abordés plus haut se produit
alors d’elle-même, avec la différence qui ici n’est pas
fondamentale, que des ornements hors du monde peuvent
aussi orner des objets en soi hors du monde. Nous partirons en
l’occurrence, comme il a également été mentionné plus haut,
des formes géométriques, et nous les entendons dans un sens
si large que les ornementations végétales et animales,
apparues pour la plupart plus tard, restent classées sous le
concept général de « géométriques ». Car ce qui domine là-
aussi, c’est un système ‒ finalement ‒ géométriquement
organisé de lignes, peu importe si elles sont simplement
droites ou connaissent des circonvolutions et des courbures,
dans lesquelles des plantes, des animaux, et même des
hommes ne vont pas être reproduits dans les conditions de
leur existence propre, mais vont être intégrés dans un contexte
de lignes (ou de lignes et de couleurs) avec des rythmes, des
proportions, des symétries, des correspondances, dans
lesquelles leur forme, leurs mouvements etc. deviendront de
simples parties intégrantes, de simples éléments de l’unité
résultant de l’ordre géométrique. Ce n’est en l’occurrence pas
essentiel si, en ce qui concerne la genèse historique dans le
détail, la figure géométrique est une « réduction » d’un objet
réel issu de la vie, ou si on lui attribue a posteriori une
signification allégorique de ce genre ; les deux peuvent se

108
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

produire de la même façon dans des cas particuliers, mais cela


n’affecte pas la question fondamentale vers laquelle nous
nous tournons maintenant : pourquoi des rapports
géométriques produisent-ils un plaisir esthétique, pourquoi
possèdent-ils une puissance évocatrice de sentiments ? (Nous
reviendrons séparément, à la fin de ces considérations, sur la
relation nécessaire de l’allégorie et de l’ornementation).
Sans aller plus loin, il est compréhensible que l’on ait cherché
la réponse à cette question du côté de la géométrie, bien que,
comme nous le verrons, les forces esthétiques à l’œuvre ici
vont très tôt au-delà du pur géométrique, et dépassent
l’opposition apparemment rigide entre anorganique et
organique, puisque l’ornementation pure, qui est en tant que
telle la forme la plus pure de la décoration hors du monde, se
développe dans le décoratif en général, dans l’un des
principes constitutifs de l’esthétique en général.
L’ornementation géométrique est pourtant dans ce cas bien
plus qu’un simple stade historique préliminaire. Les
fondements théoriques des phases ultérieures, plus
développées, montrent déjà ici leur essence de principe, de
sorte que la sortie du géométrique n’est pas seulement
directement compréhensible, mais aussi esthétiquement juste.
Ernst Fischer formule le problème de la bonne façon quand il
constate « que nous reflétons dans l’ornementation les lois de
la sphère inorganique, et ainsi la beauté de l’inorganique.
L’ornement est cette forme étonnante dans laquelle on
travaille uniquement avec des vecteurs, avec des distances
égales… Cette ornementation est manifestement de la
mathématique expressive et elle a précédé les chiffres, de
même que les idéogrammes ont précédé les lettres de
l’alphabet ; elle semble dans un certain sens être de la
mathématique devenue art. » Il cherche ici ‒ et c’est
amplement justifié, même si ce n’est que relatif ‒ un reflet de

109
l’« ordre » de la nature dans notre conscience qui certes a en
général tendance à refléter l’ordre de la société. 100 Fischer
souligne, à juste titre selon nous, que le principe de l’ordre est
essentiel dans le sentiment de plaisir esthétique que suscite
l’ornementation et, en complet accord avec nos explications
précédentes, indique le rôle de « facilitation du travail » et de
« facilitation de la vie » que joue le rythme pour les hommes.
Ce qui rend ses explications extrêmement intéressantes un peu
abstraites, c’est l’opposition quelque peu trop abrupte entre
l’organique et l’inorganique d’un côté, entre la nature et la
société de l’autre. La domination de l’inorganique, de la
nature par l’homme n’est pas seulement un processus social
‒ cela, Fischer l’exprime tout aussi résolument que ces
considérations ‒ mais elle se place aussi dans un rapport
indissociable avec l’évolution de l’homme de cette société,
avec l’échange matériel entre la société et la nature. Le jeune
Marx exprime cet état de fait d’une manière
extraordinairement expressive : « De même que les plantes,
les animaux, les pierres, l'air, la lumière, etc., constituent du
point de vue théorique une partie de la conscience humaine,
soit en tant qu'objets des sciences de la nature, soit en tant
qu'objets de l'art ‒ qu'ils constituent sa nature intellectuelle
non-organique, qu'ils sont des moyens de subsistance
intellectuelle que l'homme doit d'abord apprêter pour en jouir
et les digérer ‒ de même ils constituent aussi au point de vue
pratique une partie de la vie humaine et de l'activité
humaine… La nature, c'est-à-dire la nature qui n'est pas elle-
même le corps humain, est le corps non-organique de
l'homme. » 101

100
Ernst Fischer (1899-1972), Kunst und Menschheit [Art et humanité] Essays.
Vienne, Globus Verlag, 1949, p. 179-180.
101
Karl Marx, Manuscrits de 1844, op. cit., pp. 62.

110
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

Sur quoi reposent alors la nature de l’ornementation, précoce,


rapidement parvenue à la perfection, riche, et cependant hors
du monde et son impact? Nous pensons que ce phénomène
résulte d’une loi fondamentale de l’évolution socioculturelle,
de la particularité du reflet de la réalité qu’elle détermine, et
cela tant en science qu’en art. Dans la préface à la
Phénoménologie de l’Esprit, Hegel est le premier à avoir
donné une description philosophiquement exacte de ce
phénomène. Il part de ce que cette œuvre qui est la sienne doit
donner une expression conceptuelle à un nouvel état du
monde, et veut donc en liaison à cela définir avec précision,
objectivement comme subjectivement, les signes spécifiques
de l’apparition de la nouveauté dans l’histoire. Il part donc de
ce que cette réalité nouvelle peut tout aussi peu avoir « une
effectivité parfaite » que « l’enfant qui vient de naître. » 102 La
nouveauté est naturellement le produit de multiples tendances
et déterminations qui étaient à l’œuvre au sein du vieux
monde longtemps avant son apparition au grand jour, et si elle
prend alors forme, c’est là « le tout ayant fait retour dans soi à
partir de la succession comme à partir de son extension, le
concept simple devenu de ce même tout. » 103 C’est pourquoi
le reflet dans la conscience humaine d’un tel état de fait a
nécessairement un caractère abstrait, ésotérique.
Dans la Logique, Hegel revient sur le même problème ‒ cette
fois uniquement du point de vue de la connaissance ‒, où il
n’examine pas tant la figure de la nouveauté historique
comme celle de début de la maîtrise idéelle de la réalité. Ce
début est le général. « Si dans la réalité » dit-il « que ce soit
celle de la nature ou celle de l’esprit, c’est l’individuel concret
qui s’offre le premier à la connaissance subjective, naturelle,
102
G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, trad. Gwendoline Jarczyk et
Pierre-Jean Labarrière, 2007, Gallimard Folio, tome 1, p. 28.
103
Ibidem p. 29.

111
il en est tout autrement de la connaissance ayant pour base la
forme du concept, de la connaissance conceptuelle : ici, au
contraire, c’est le simple, détaché du concret, qui s’offre le
premier, car c’est seulement sous cette forme que l’objet est
un général se rapportant à lui-même et, au point de vue
conceptuel, l’immédiat. » 104 Il polémique contre ceux qui en
appellent ici à l’intuition, car le processus qu’il décrit alors a
déjà incorporé leur point de vue, et l’a dépassé en idée. Et
même d’un point de vue subjectif, on trouve la même
situation. « Puisqu’on parle de facilité, nous ferons remarquer
qu’il est plus facile à la connaissance d’appréhender la
détermination conceptuelle abstraite que le concret qui
représente une association compliquée de déterminations et de
leurs rapports. » 105 Hegel attire ici immédiatement l’attention
‒ et cela concerne déjà directement notre problème ‒ que
même la géométrie ne commence pas par la forme spatiale
concrète, mais par les éléments et les formes les plus simples,
le point, la ligne, le cercle, etc.
C’est alors un fait également bien connu que d’un côté, la
géométrie a été la première activité scientifique de l’homme
primitif, la première application de la science à la pratique
(longtemps avant sa constitution en connaissance
systématisée), que de l’autre côté, l’ornementation
géométrique vit à cette même période de genèse et
d’extension de l’agriculture sa première floraison. Les deux
tendances sont naturellement très étroitement corrélées.
Hambidge 106 montre par exemple que le rectangle apparaît
tout d’abord dans les mesures agraires, et qu’il a ensuite été

104
G. W. F. Hegel, Science de la logique, logique du concept. Trad.
S. Jankélévitch, Paris, Aubier, 1971, tome 4, p. 520.
105
Ibidem.
106
Jay Hambidge (1867-1924), artiste américain, auteur de Dynamic symmetry,
Yale University Press, 1920, p. 7 s.

112
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

transposé à la construction des temples etc. Il n’est pas besoin,


espérons nous, d’une démonstration particulière de ce que
cette première maîtrise consciente et théorique de la réalité,
qui du point de vue du développement de l’humanité a une
importance plus durable que toutes les conquêtes artistiques
largement plus éblouissantes du l’ère de la chasse (même dans
des conditions particulièrement favorables comme dans le sud
de la France) présente un caractère abstrait au sens de Hegel
indiqué ci-dessus. Ce caractère abstrait prend cependant, une
importance particulière dans les conditions où l’on commence
à la comprendre : l’homme primitif vie dans un
environnement qu’il est encore bien loin de maîtriser et c’est
seulement un tout petit rectangle qui est maintenant éclairé
par la lumière d’une vraie connaissance. Mais que cette
connaissance soit au début interprétée de manière magique,
puis plus tard religieuse, ne la place cependant pas au même
niveau que n’importe quelle pseudoscience magique.
Là-aussi, ce n’est que de l’évolution ultérieure que l’on peut
tirer des hypothèses rétroactives sur la précédente : on se
remémore le prestige de la vraie connaissance qui, pendant
des millénaires, s’est attaché presque exclusivement aux
mathématiques ou la géométrie ; de Pythagore et Platon se
trace cette ligne qui mène au nouvel alphabet de la nature de
Galilée, 107 jusqu’au more geometrico 108 de Spinoza. C’est la
‒ toute première ‒ avancée vers une vraie connaissance, tout à
fait au sens de Hegel, à un stade encore absolument non-
développé, non-concret. Malgré tout, c’est justement dans
cette abstraction que se réunissent l’exactitude absolue,
inatteignable par ailleurs, de la connaissance de la réalité
objective et l’évidence sensible, visuelle, facilement
compréhensible. Si donc la pulsion d’une vision esthétique du
107
« Le langage de la Nature est écrit avec l'alphabet de la géométrie »
108
Selon l’usage de la géométrie.

113
monde exigeant irrésistiblement son expression dans l’activité
artistique qui commence, mais qui, comme nous l’avons vu,
ne s’est pas encore constituée dans son autonomie, pousse en
direction de l’ornementation géométrique, alors c’est là qu’il
faut en rechercher la cause. Cette unité de la connaissance
certaine et exacte atteignable dès l’étape primitive, et d’une
évidence sensible directement éclairante relie d’un côté ce qui
a déjà été acquis avec la base de toute science et de tout art,
avec le travail, de l’autre côté ce double caractère indivisible
d’exactitude conceptuelle abstraite et d’évidence sensible
directe, crée justement par et par suite de cette abstraction, la
possibilité de sublimer les œuvres ainsi créées au-delà de la
multiplicité hétérogène de la pratique quotidienne, de leur
conférer par rapport à elle cette distance et cette spécificité,
par lesquelles elles peuvent devenir des œuvres d’art
autonomes. (Nous avons déjà indiqué que ceci est un
processus de longue durée.)
Souvenons-nous maintenant de ce que Hegel a dit, dans
l’analyse logique de cet ensemble complexe, à propos de la
facilité de la perception de l’abstraction. L’abstraction
analysée par Hegel va être précisément transposée ici en une
évidence sensible, mais pas au sens d’un retour à une
immédiateté sensible pré-conceptuelle de la perception pure
‒ ce contre quoi Hegel se prémunit ‒, mais de manière telle
que les déterminations idéelles soient parfaitement incluses
dans cette immédiateté sensible. La possibilité que la
construction puisse valoir comme preuve scientifique
géométrique montre que là, le phénomène sensible immédiat
exprime adéquatement l’essence (ce que Hegel appelle le
concept), l’approche même d’une certaine manière de telle
façon que l’on peut parler de son unité immédiate, de
l’expression directe de l’essence par le phénomène. Ce n’est
qu’à une étape largement plus évoluée que le caractère

114
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

sensible va être analysé philosophiquement, l’attention attirée


sur l’« adimensionnalité » des éléments de géométrie (le point,
etc.) ; comme déjà par Platon. Ensuite, le caractère dés-
anthropomorphisant de l’évidence géométrique devient
conscient, et la séparation du reflet scientifique et du reflet
artistique se trouve là-aussi réalisé. Certes, en soi, cette
dualité existe dès le début, mais cela ne change rien à cette
liaison originelle dont nous avons parlé jusqu’à maintenant, et
qui se maintient longtemps au plan émotionnel.
La facilité de la perception, de la vision d’ensemble, de la
prise en compte des détails a donc déjà un caractère purement
esthétique : celui d’un reflet de la réalité objective, mais dont
l’intention va au-delà de la transformation la plus adéquate
possible de l’en-soi en un pour-nous. Cela doit être inclus en
elle ; on ne pourra jamais répéter assez résolument ici,
justement, que la science et l’art reflètent la même réalité.
Mais dans le reflet esthétique se crée, comme nous l’avons
déjà dit, une image du monde dans laquelle la relation aux
hommes constitue le principe fondateur inamovible qui,
précisément pour cela, au moyen d’un effet évocateur, rend
cette relation susceptible d’être vécue directement. Ces points
communs avec le travail et la science, en même temps qu’un
net détachement par rapport à eux, sont présents dans
l’ornementation géométrique d’une façon presque tangible. La
spécificité de cet aspect-là de la réalité qui détermine la
méthode de la géométrie, qui rend possible sa genèse précoce
en tant que science et en tant qu’art, est à la base aussi bien
des points communs que des différences. L’autonomie de l’art
dans l’étude et la maîtrise de la réalité par les hommes se
manifeste ici d’une manière très expressive. D’un côté, la
liaison avec la science par suite de l’identité de l’objet du
reflet, se manifeste en ce que l’ornementation géométrique
sous sa forme vraiment achevée, surtout en Égypte, anticipe

115
pratiquement de plusieurs millénaires les résultats de la
science ultérieure, fondée sur des mathématiques très
développées. Weyl 109 démontre que tous les types de la
variabilité des rapports que l’on rencontre ici et que seules les
mathématiques du vingtième siècle ont pu scientifiquement
étudier et définir avec exactitude, étaient déjà représentés et
matérialisés par l’ornementation égyptienne. Mais d’un autre
côté, cette concordance est en vérité ‒ en soi, tout
particulièrement pour la philosophie de l’art ‒ une
connaissance a posteriori extrêmement importante qui dévoile
clairement, de manière irréfutable, l’essence de l’objet
nécessairement commun du reflet. Mais elle n’est du point de
vue de l’art en tant qu’art qu’une connaissance a posteriori
puisqu’elle ne peut rien ajouter d’essentiel à l’essence
esthétique de l’ornementation géométrique. Sa variabilité
inépuisable est à la source de son impact esthétique, et pour
provoquer ou pour éprouver celui-ci, cette connaissance
n’était ni nécessaire, ni historiquement possible à cette époque.
L’impact réel implique assurément ‒ au sens que nous avons
indiqué à maintes reprises ‒ l’aspiration inconsciente, le
sentiment inconscient, que l’on a établi ici un lien en général
avec la réalité. Elle a comme base, comme force motrice de la
création et du plaisir de l’œuvre l’expérience vécue du début
de la maîtrise de l’homme sur la nature, du début de l’ordre
instauré par l’homme avec ses connaissances pratiques. Mais
cet en général suffit largement à expliquer la genèse et
l’essence. Justement parce qu’ici, la concordance entre art et
science dans le reflet exact de la réalité apparaît sous une
forme tellement claire, parce que la concordance peut être
objectivement et exactement prouvée, mais ne peut
subjectivement ‒ on peut le prouver de manière tout aussi
exacte ‒ avoir que des sources « inconscientes », il y a là un
109
Hermann Weyl, op. cit., p. 103 et s. cf aussi pp. 49-52.

116
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

paradigme pour le « Marcher séparément, frapper


ensemble » 110 de l’art et de la science : dans le reflet de la
réalité plus direct et plus total, et plus du tout hors du monde,
ces relations réciproques sont beaucoup plus complexes. Mais
leur base est la même, et c’est pourquoi il fallait souligner tout
particulièrement ce rapport instructif en l’illustrant par ce cas
simple et abstrait. La simplicité et l’abstraction de
l’ornementation a pour conséquence, comme nous l’avons vu,
que le phénomène et l’essence semblent coïncider
parfaitement. Cette convergence qui par ailleurs, dans l’objet
de l’esthétique, n’apparaît de manière aussi directe
qu’extrêmement rarement repose sur le caractère à la fois
abstrait et sensible du phénomène, et sur le caractère abstrait
de l’essence. Mais ce dernier ne doit pas, comme cela s’est
produit chez Kant, être confondu avec l’absence de contenu.
Avec le génie de son regard sur les problèmes esthétiques,
Kant a clairement vu dans la création esthétique la dualité
profonde traitée ici, en distinguant la « beauté libre »
(pulchritudo vaga) de la « beauté simplement adhérente »
(pulchritudo adhaerens). La vue géniale est cependant
troublée par son idéalisme subjectif, et par l’incapacité qui en
résulte de comprendre le rôle en esthétique du reflet de la
réalité. Il a la volonté justifiée de libérer l’essence de
l’esthétique de cette dépendance directe par rapport à la
connaissance philosophique scientifique, comme c’était le cas
chez Leibniz et son école, et de fonder philosophiquement son
autonomie. Mais comme il ignore le phénomène du reflet, il
ne peut fonder l’essence de la « beauté libre » qu’en ce qu’elle
« ne suppose nul concept de ce que doit être l’objet. » 111
C’est pourquoi dans l’explication concrète de cette doctrine, il

110
La formule est du Feld-maréchal prussien Helmuth Karl Bernhard von
Moltke (1800-1891).
111
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, op. cit. § 16, p. 208.

117
s’empêtre dans des contradictions insolubles. D’un côté, il
explique les phénomènes naturels qui ne sont pas toujours
invoqués bien à propos (les fleurs, les oiseaux etc.) d’une
manière souvent proche du sophisme ; c’est à juste titre que
Ernst Fischer, lorsqu’il traite des cristaux, rapporte leur
conformation à des lois objectives de la nature, et dans leur
domaine à la détermination de la forme par le contenu. D’un
autre côté, là où Kant en vient à parler de l’ornementation
elle-même, il n’invoque pas seulement des exemples
modernes subalternes (tapis, rinceaux, etc.), mais il voit en
eux une pure absence de contenu à la place du contenu
abstrait que nous avons mis en évidence. (Nous verrons plus
tard que la conception de « beauté adhérente » est, pour les
mêmes raisons, encore plus contradictoire.) L’essence
abstraite de l’ornementation géométrique n’est donc en
aucune façon, comme Kant le pense, sans contenu, elle n’est
pas « sans concept » 112 même si le concept est parfaitement
absorbé dans l’évidence sensible immédiate. Qu’il n’ait pas de
contenu objectif concret, mais seulement un contenu abstrait
en général ne fait que lui donner un caractère extrêmement
spécialisé, mais ne signifie pas son absence totale.
Ce type particulier de contenu s’exprime donc avant tout dans
le fait que se forme autour de cette abstraction en général une
aura faite d’allégorie et d’ésotérisme. L’émotion qui, grâce à
la géométrie, imprègne ce mode d’exposition comme image,
élément ou partie de la conquête du monde s’impose dans la
forte pression à interpréter concrètement l’abstraction en
général, à la renvoyer de son éloignement à la réalité concrète.
Les formes géométriques ne sont organiquement liées à
aucune objectivité concrète ; et si apparaissent dans
l’ornementation certaines formes objectives (plantes, animaux,

112
Ibidem p. 198.

118
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

êtres humains) alors même ceux-ci peuvent ne pas avoir de


consistance sensible concrète particulière, mais représentent
obligatoirement des hiéroglyphes de leur signification, des
abréviations abstraites de leur existence. Et ceci d’autant plus
que cela fait partie de l’essence de l’ornementation d’arracher
chaque objet qu’elle travaille aux connexions que sont ses
relations réciproques avec son environnement et de le
transposer dans un contexte ‒ de ce point de vue ‒ artificiel.
C’est pourquoi la teneur spirituelle d’une œuvre purement
ornementale ne peut être que purement allégorique ; un sens
qui est totalement transcendant par rapport aux formes
phénoménales sensibles concrètes. Une reconstruction
véridique des significations ésotériques souvent magiques ou
religieuses de l’ornementation géométriques nées de la sorte
est pour l’ethnologie, l’histoire de l’art, etc. dans la plupart
des cas une tâche difficile à résoudre. Riegl déjà a attiré très
fortement l’attention sur sa difficulté. 113 Mais il lui a pourtant
à ce propos échappé que l’origine de cette difficulté réside
dans la nature même de l’allégorie, tout particulièrement
quand sa signification est le privilège d’une caste fermée de
prêtres, gardienne du secret. L’allégorique repose en effet
précisément sur le fait qu’entre le caractère visible et sensible
des objets représentés et leur signification qui dévoile dans la
composition la totalité de l’œuvre d’art, il n’y a aucun rapport
fondé sur la nature des objets eux-mêmes. Du point de vue de
cette objectivité, toute signification allégorique est plus ou
moins, et souvent totalement arbitraire. D’un autre côté,
l’interprétation allégorique sous sa forme magique ou
religieuse originelle part justement de ce que l’ensemble des
phénomènes de la réalité ne peuvent exprimer que de manière
inadéquate la sublime vérité du magique ou du religieux, ce
qui fait que le caractère arbitraire de la signification à partir de
113
Aloïs Riegl, Questions de style, op. cit., p. 36.

119
l’objet, c’est-à-dire « d’en bas » reçoit une confirmation
« d’en haut ». Cette double tendance convergente dans
l’allégorie est si forte qu’elle s’impose parfaitement, y
compris dans de nombreuses périodes ultérieures, dans des
relations entre phénomènes et essence qui ne sont plus
abstraites. C’est ainsi que dans le christianisme des premiers
siècles, des récits d’une grande sensibilité expressive comme
ceux de l’Ancien et du Nouveau Testament, seront interprétés
de manière purement allégorique par Clément d’Alexandrie,
par Origène, 114 et d’autres. 115
Il y a naturellement entre ces deux types d’allégorie une
différence qualitative. Tandis que la dernière variété
mentionnée fait violence, avec l’interprétation allégorique, à
l’essence de la figuration artistique de l’objet, ou ignore sa
signification proprement dite, la nature allégorique de
l’ornementation géométrique découle justement, de manière
organique, de sa spécificité esthétique elle-même. L’effet
évocateur de l’ornementation géométrique, joint à sa nature
d’abstraction en général ‒ sur la base de l’émotion de la vision
du monde qui meut tout cet ensemble ‒ produit, à partir du
vécu immédiat, le besoin de l’interprétation allégorique.
Celle-ci peut fort bien, en conséquence naturelle de cet état de
fait, du point de vue du contenu, n’être qu’arbitraire, mais
pourtant, justement à cause de cela, elle n’implique en aucune
façon une violence faite à l’essence artistique, à la pratique
artistique. Boas donne un grand nombre d’exemples 116 qui
montrent comment une seule et même figure géométrique est
114
Clément d'Alexandrie, (150-215), lettré grec chrétien, Père de l'Église. Il
chercha à harmoniser la pensée grecque et le christianisme. Origène (185-
253). Père de l'exégèse biblique. Théologien et Père de l’Église.
115
Hugo Ball dans la préface à Denys l’Aréopagite : Die Hierarchie der Engel
und der Kirche [La hiérarchie des anges et de l’Église] Munich-Planegg,
O.W. Barth, 1955, p. 23.
116

120
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

interprétée dans son contenu allégorique de manières les plus


diverses et les plus opposées. On ne peut naturellement pas
reconstituer aujourd’hui de tels effets sur les contemporains ;
Même dans les données ethnographiques tirées de la vie des
peuples primitifs, le doute est totalement justifié sur le point
de savoir si les interprétations données aujourd’hui ne sont
pas des formes très affaiblies ou même déformées des vieilles
traditions. Scheltema lui-aussi s’exprime sans ambiguïté sur
des états de fait très semblables : « la compréhension de la
valeur symbolique des formes géométriques simples nous a si
totalement échappé que nous ne pouvons guère nous faire une
juste représentation de la signification qu’avait pour nos
lointains ancêtres cette figure du cercle avec un centre bien
marqué que nous avons étudiée ici. » 117
On peut encore moins déduire directement l’impact vivant
actuel de l’ornementation et le rendre compréhensible, même
en partant de la reconstruction la plus exacte de l’intention
originelle. Cela n’exclut cependant pas la possibilité d’une
explication au travers de médiations. Comme nous avons
cherché à la montrer, il y a en effet à la base de ces tendances
créatrices originelles une structure objective déterminée des
œuvres créées ; et cette structure peut déterminer la qualité
des effets durables pendant des millénaires. La relation
réellement présente entre phénomène et essence, le caractère
de l’essence comme abstraction en général, sont ces bases
structurelles formelles. Il semble peut-être que cette
interprétation de l’impact artistique des ornementations
‒ conçues comme des allégories ‒ contredise notre
affirmation antérieure selon laquelle, dans l’ornementation,
phénomène et essence coïncident. Il faut cependant aussi, en
anticipant sur ce qui sera exposé ultérieurement, prendre en

117
Scheltema, op. cit., p. 59.

121
considération que toute allégorie, redouble toujours et
nécessairement l’essence qui se fait jour dans l’œuvre d’art. À
savoir qu’il y a alors d’un côté une essence transcendante,
allégorique, intrinsèque, conceptuellement formulable, à
laquelle doit viser la totalité de ce qui est artistiquement figuré.
D’un autre côté, ‒s’il s’agit véritablement d’une œuvre d’art ‒
cela ne concerne absolument pas la dialectique de l’essence et
du phénomène qui se manifeste là de manière sensible. Elle
peut normalement être présente, comme dans les récits que
nous avons évoqués de l’Ancien et du Nouveau Testament ;
mais il est également possible que cette dialectique se réalise
comme coïncidence parfaite dans la figuration sensible
concrète d’ornementations géométriques. Mais c’est pourquoi
l’ornementation géométrique, ‒ même si sa signification
allégorique est irrémédiablement perdue ‒ n’est en rien
dénuée de tout contenu artistiquement pertinent. Il reste une
teneur significative, qui puise sa richesse et sa profondeur de
ces sources de l’orgueil de la domination humaine sur le
monde extérieur, de l’aisance et de la spiritualité manifestes,
sensibles, de l’ordre visible ainsi créé, tel que nous l’avons
décrit plus haut. S’exprime là une loi esthétique générale des
effets de longue durée. Mais il faut seulement remarquer ici,
en préambule, que même dans le cas traité maintenant de
l’ornementation géométrique, où la toute première évidence
semble indiquer de manière séduisante que l’effet esthétique a
des fondements purement formels, mais que la base véritable
de l’impact est cependant conditionnée ‒ en dernière
instance ‒ par le contenu. Naturellement ‒ et cela vaut pour
tous les effets esthétiques ‒ ceux-ci vont être directement
déclenchés par l’intermédiaire du système existant des formes.
L’unité du contenu et de la forme en esthétique, la nature
spécifique de la forme artistique, à savoir que celle-ci est
toujours la forme d’un contenu particulier, unique en son

122
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

genre, se manifeste justement dans ce rôle de médiation de la


forme entre l’œuvre et sa réception, dans le fait que le
récepteur est affecté directement par des effets formels, mais
que ceux-ci se transforment immédiatement, dans son ressenti,
en éléments de contenu, de sorte qu’il pense être soumis à des
effets liés au contenu.
Nous ne pouvons absolument pas traiter ici les relations
réciproques complexes entre contenu et forme qui s’exercent
tout au long du destin historique d’une œuvre, d’un genre,
d’un art, etc. ; il faut seulement indiquer brièvement que dans
l’effet purement formel en apparence de l’ornementation
géométrique, il y a des effets de contenu qui rayonnent sans
cesse, en raison justement de l’abstraction en général de
l’essence représentée, du genre à la fois sensible et spirituel
abstrait du monde phénoménal présent, en conséquence de
leurs relations dialectiques réciproques. Ces effets, comme
nous l’avons montré, ne peuvent absolument pas être
identiques aux effets originaires, déjà parce que leur
signification n’est plus déchiffrable, et si même elle l’était,
elle ne nous dirait plus rien aujourd’hui en termes d’évocation
artistique. Quant à la teneur émotionnelle, nous l’avons déjà
mentionnée en citant le poème de Stefan George. Mais même
cette teneur émotionnelle est loin d’être aussi indéterminée
qu’il peut paraître au premier abord ; nous avons déjà parlé de
ses fondements en termes de vision du monde. Même si elle
ne peut pas se fixer dans un contenu objectif concret ‒ et cela
fait justement partie de la nature esthétique de
l’ornementation ‒ il y a en elle, très nettement, des
déterminations sous-jacentes de forme et de contenu. (Ici
surgit pour la première fois, à un niveau extrêmement abstrait,
un problème très important pour l’esthétique dans son
ensemble. À savoir la question que le contenu efficient de
l’œuvre d’art, en ce qui concerne son objectivité concrète,

123
peut être extraordinairement indéterminé, interprétable de
manières très diverses, sans qu’il soit ‒ au sens esthétique ‒
véritablement indéterminé, sans qu’il doive laisser la place à
une absence de contenu, au sens kantien. Le fait que cette
question surgisse ici en lien avec la nature allégorique de
l’ornementation est cependant encore loin de signifier qu’elle
ne pourrait pas reparaître, d’une manière essentiellement
modifiée, à des niveaux plus concrets et plus développés, et
tout particulièrement en musique, mais pas seulement là.)
L’abstraction de ces déterminations esthétiques, qui apparaît
de manière sensible et s’identifie seulement à la sensibilité,
mais n’y disparaît pas, a pour conséquence que sa description
conceptuelle a obligatoirement un caractère principalement
négatif, c’est-à-dire que l’on ne peut bien cerner ce qu’il y a
d’esthétiquement positif qu’en partant de négations. Il en a été
ainsi dans la relation du phénomène à l’essence. Il en est ainsi
dans l’étape suivante de concrétisation : l’ornementation n’a
pas de profondeur. Nous le savons : ce mot a une double
signification, mais nous espérons pouvoir montrer qu’il
définit dans l’état de fait esthétique présent, tant dans le sens
littéral que métaphorique ‒ validé de manière générale par une
longue pratique historique ‒un aspect important de la chose
elle-même. Le sens littéral se laisse aborder sans difficulté :
cela fait partie de la nature de l’ornementation géométrique
que d’être bidimensionnelle ; cette évidence immédiate de la
coïncidence du sens et de la sensibilité se perdrait en effet
avec l’implication de la dimension de profondeur : le triangle,
le cercle etc. peuvent être indissociablement eux-mêmes en
totalité et en partie des éléments d’une surface décorative,
tandis qu’un cube, avec la restitution nécessaire de la
perspective, représente le reflet d’une objectivité concrète, où
les principes d’illustration scientifique et de composition
artistique se séparent déjà âprement. Nous verrons plus tard

124
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

que le passage du principe d’ornementation dans le décoratif


au sens le plus large est lié à une certaine tolérance à l’égard
de la troisième dimension, que certes, en l’occurrence, se
déroule une lutte des contradictions dans laquelle le principe
décoratif représente la tendance à supprimer dans les faits les
figurations existantes de la troisième dimension dans l’effet
ultime d’une surface. Dans l’ornementation pure, une telle
contradiction n’existe pas encore. Nous avons déjà mentionné
que l’utilisation ornementale d’animaux ou de plantes prend à
ceux-ci leur objectivité réelle, vivante, elle les homogénéise
parfaitement aux éléments géométriques du reste de
l’ornementation, qui certes prend maintenant aussi en compte
des lignes géométriques courbes, elle les transforme en pures
ornements. Ceux-ci ont simplement là, eux aussi, une
existence visible en général, même si celle-ci est
objectivement déterminée un peu plus concrètement que celle
des ornements purement géométriques ; l’unité, lorsque l’effet
de forme est médiatisée par le contenu, se transforme en
émotion fantastique en opposition à celle de la vie.
Des problèmes plus complexes surgissent lorsque l’on conçoit
la profondeur de façon élargie, métaphorique. Nos dernières
remarques nous ont cependant rapprochés de leur solution, car
la réduction d’être vivants à des silhouettes ornementales, ce
qui, comme nous l’avons déjà vu est nécessairement lié au fait
qu’ils ne sont plus reflétés dans leur environnement naturel,
que les relations réciproques de leur vie avec cet
environnement qui est le leur sont traitées comme inexistantes,
signifie l’exclusion de leurs problèmes vitaux réels, des
oppositions réelles de la vie hors de l’œuvre d’art. Mais ainsi,
‒ et c’est là le point saillant ‒ on écarte par principe tout ce
qui est négatif au sens dialectique hors du champ de la
figuration ornementale. Cet effacement nous place cependant
clairement et concrètement face à la vérité de la formulation

125
métaphorique de la profondeur : que considérons nous donc
comme profond dans l’art, peu importe duquel il puisse s’agir ?
La réponse est toute prête : un reflet de la réalité tel que,
fidèle à la vérité, il figure les contradictions de la vie dans
toutes leurs déterminations décisives, dans leur dynamique la
plus pleinement développée. Plus grande est la tension de ces
contradictions concrètes que l’œuvre d’art unifie, plus celle-ci
sera profonde. C’est un juste usage du langage que de
conférer l’attribut de la profondeur précisément à des artistes
qui de ce point de vue vont jusqu’au bout, sans ménagement ;
il en va ainsi de Dante et de Rembrandt, ainsi de Shakespeare
et de Beethoven. Une contradiction concrète et dynamique est
pourtant impensable sans un développement conséquent de la
négativité. Engels souligne à juste titre ‒ naturellement dans
le domaine de la pensée philosophique, mais sa constatation
est aisément applicable également à l’art ‒ que Feuerbach est
« plat en comparaison avec Hegel » 118 parce qu’il reste loin
en arrière de lui dans le traitement concret et conséquent de la
négativité. Ce qu’il y a surtout d’important pour nous dans ces
considérations d’Engels, c’est que l’opposition entre
profondeur et platitude est indissociablement liée au mode de
traitement du négatif dans la vie de l’humanité. Mais cela vaut
également la peine de mentionner ‒ puisque, comme on ne le
répétera jamais assez, l’art et la science reflètent la même
réalité ‒ l’accent important que met Engels sur la concrétude
et la relativité historique du négatif ainsi que sur son
importance centrale dans l’évolution sociale. Aucun art qui
veut refléter adéquatement la réalité sociale concrète ne peut
passer à côté de cet ensemble complexe de problèmes sans
encourir le reproche justifié de fadeur, de platitude, de
minimisation de la réalité. Seule l’architecture est une
118
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique
allemande, chap. III Paris, Éditions Sociales, 1946, p. 28.

126
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

exception. Mais puisque les raisons pour cela ‒ en dépit de


certaines affinités avec la question traitée ici ‒ sont de nature
différente, déjà parce que cet art, malgré son incapacité à
exprimer le négatif, n’est cependant pas hors du monde
comme l’ornementation, nous ne pourrons traiter le manque
de négatif dans l’architecture que lors de son analyse.
La place particulière de l’ornementation repose donc sur le
fait qu’elle se trouve en deçà du dilemme de la figuration
artistique qui découle de cette situation. Le manque de toute
négativité ne veut pas dire un renoncement à sa figuration,
mais au contraire une spécificité de principe de ce mode de
mise en forme. En conséquence, le manque de profondeur qui
résulte également nécessairement de cela n’implique aucune
tendance à la platitude ou la fadeur, mais exprime au contraire
un aspect tout à fait spécifique de la réalité. Nous avons déjà
esquissé dans ses grandes lignes une description de sa nature.
Maintenant se font jour encore plus clairement qu’auparavant
les composants intrinsèques de cette mise en forme : l’impact
fabuleux également déjà mentionné y prend, pour employer
une expression de Friedrich Hebbel, 119 l’accent d’une beauté
avant la dissonance, le reflet d’une réalité qui n’a jamais
existé concrètement de la sorte, que les légendes de presque
tous les peuples ont décrit comme un âge d’or, comme un
paradis perdu. Il y a naturellement déjà, là-dedans, un certain
déplacement de la tonalité par rapport à l’émotion originelle
de la connaissance géométrique, de la conquête de la réalité,
quand l’aspect progressiste de celle-ci prend l’arrière-goût
d’une harmonie que l’on n’a possédée qu’autrefois. Pourtant,
cette opposition qui dans tout art de figuration réelle serait
indépassable, n’est ici pas beaucoup plus qu’une oscillation
entre des déterminations émotionnelles de tonalités différentes.
119
Friedrich Hebbel, Lettre à Gurlitt du 23 juin 1847, in Friedrich Hebbels
Briefe, vol. 1, B. Behr (E. Bock), 1900, p. 221.

127
En l’occurrence, les deux pôles ont une base commune : le
retrait des objets et de leurs rapports hors de la réalité normale,
puisque d’un côté ils perdent leur environnement naturel,
tandis que l’acte qui les en prive directement leur confère de
nouvelles liaisons qu’ils n’avaient pas par ailleurs, tandis que
d’un autre côté, les deux s’accordent entre eux dans
l’homogénéité la plus complète, et cet ordre ‒ fortuit en
rapport à l’objectivité réelle de la vie ‒ est en soi extrêmement
régulé. Ainsi, l’ornementation apparaît comme la
reproduction bien ordonnée d’un aspect essentiel de la réalité,
comme l’abstraction sensible et évidente d’un ordre en
général. Celui-ci prend par rapport à la réalité normale un
aspect quelque peu fluctuant, dont les deux pôles mentionnés
ci-dessus sont l’expression émotionnelle, sans perdre leur
caractère de réalité en général.
Ce caractère fluctuant, réel irréel, se renforce encore si nous
considérons l’ornementation sous un autre angle, inabordé
jusqu’à présent, celui de sa matérialité. Nous avons fait
allusion plus haut au débat entre Semper et Riegl au sujet de
sa genèse, et nous l’avons défini comme scolastique. Certes, il
est en effet d’un côté historiquement exact que toute
ornementation découle du travail technique, mais il est
impossible de déduire simplement et en droite ligne ses
principes esthétiques d’une quelconque technique ; d’un autre
côté, la « volonté artistique », opposée radicalement à la
genèse technique, est un concept creux, anhistorique et
métaphysique, qui ignore les relations historiques réciproques
(y compris avec la technique), et ajoute de la sorte au résultat
final de l’évolution réelle une cause imaginaire, hypostasiée.
En réalité, tout ornement est l’unité indissociable de
l’authenticité la plus intime du matériau et de l’immatérialité
la plus évanescente. La première est facile à voir. Car autant
on ne peut guère déduire directement la genèse de

128
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

l’ornementation du seul développement de la technique,


autant il est clair que la réalisation de figures
géométriquement exactes dans les matériaux le plus divers
(étoffes, terre cuite, pierre, ivoire, etc.) présuppose un haut
niveau de maîtrise du matériau. Et pas seulement, à vrai dire,
une perfection technique en général, mais aussi un soin précis
pour faire exister les possibilités, transposables en effets
visuels, du matériel travaillé considéré. Il naît alors une
nouvelle nuance de la technique, qui dans la maîtrise de la
matière, va qualitativement au-delà de la finalité pratique,
sans renoncer à celle-ci, et même en la perfectionnant, en
découvrant dans les caractéristiques du matériau les
possibilités qui seront directement efficaces pour un effet
visuel optimal, et développe jusqu’à la perfection la manière
de les faire s’exprimer. Celles-ci sont différentes pour chaque
matériau, de sorte que la réalisation du même objectif, de la
visibilité géométrique, de la netteté, de l’ordre, de la précision
etc. exige et produit des lignes de développement artistiques
et techniques différentes.
Ce que nous avons appelé l’immatérialité de l’impact
implique en apparence un objectif et une élaboration de type
totalement opposé. Et en fait, il y a là à l’œuvre une
contradiction dialectique réelle, féconde pour l’évolution de
l’art dont elle favorise le progrès. Nous avons à l’instant pris
connaissance des composants de la matérialité.
L’immatérialité est très intimement liée au caractère
géométrique fondamental de l’ornementation, avec son
essence hors du monde que nous avons déjà étudiée en détail.
La base de la contradiction est déjà contenue dans la
géométrie elle-même, à savoir celle entre son évidence
sensible directe et la conscience que les figures produites,
copiées dans la réalité, ne peuvent jamais correspondre
exactement à leurs propres définitions mathématiques ; cela,

129
Platon, comme nous l’avons vu, l’a déjà mentionné. Pour la
science, la solution est claire : l’essence mathématiquement
formulée est la seule vraie ; la représentation sensible devient
de plus en plus une illustration ‒ surtout pédagogique ‒, où
l’on fait simplement abstraction des irrégularités inévitables.
Dans une application purement technique, on vise assurément
la meilleure approximation. En art, en revanche, le
phénomène sensible devient la manifestation incontournable
de l’essence ; l’évidence sensible immédiate se préoccupe
uniquement d’évoquer l’« idée » de la construction
géométrique ; les irrégularités existantes en soi, aussi
importantes soient-elles pour la science, ne sont absolument
pas prises ici en considération. Mais c’est justement pour cela
que le « caractère idéel » est inclus de manière immanente
dans la construction sensible, et il est à l’origine de sa nature
immatérielle, extraite de la vie réelle, il en fait ces composants
de la contradiction dialectique dans l’esthétique de
l’ornementation dont il est justement question.
Le caractère esthétique se manifeste donc dans le fait que
cette tendance peut également être appliquée sans difficulté
aux éléments de l’ornementation qui ne sont plus purement
géométriques (plantes, animaux etc.). Car l’essence homogène,
homogénéisante de l’ornementation tend justement à conférer
à tous les objets représentés un tel « caractère idéel ». Celui-ci
apparaît comme une réduction visuellement impressionnante
de l’objet considéré au strict nécessaire pour qu’il soit
simplement reconnu, et pour l’isoler de tout environnement
naturel. Chaque objet est simplement pris en lui-même, et ses
liaisons dans la composition n’ont en principe rien à voir avec
sa propre objectivité en tant que telle. Il est clair qu’un mode
de représentation de ce genre-là accentue encore le « caractère
idéel », déjà présent en soi, des formes géométriques. Mais il
est tout aussi clair qu’une telle mise en avant, consciemment

130
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

unilatérale, de ce qu’il y a d’« essentiel » dans les plantes ou


animaux insérés dans la composition, qui appréhende tout au
plus visuellement un trait particulièrement expressif, mais ne
vise pas du tout à rendre visible leur nature réelle en tant que
telle, qui se contente de la reconnaissance immédiatement
suggestive et de l’insertion possible dans l’ordre de
l’ensemble étranger à l’objectivité, ne fait que renforcer ce
caractère dématérialisant, désobjectivant. Les parties
constitutives non-géométriques de l’ornementation sont donc
pour le moins tout aussi « idéelles » que celles qui sont
purement géométriques ; mieux dit : il naît de ce « caractère
idéel », de cette dématérialisation, un milieu homogène.
Comme nous pouvons le voir, il y a donc là, présente dans les
faits, la contradiction que nous avions annoncée. Il nous faut
maintenant seulement définir encore sa nature d’un peu plus
près. Car elle est essentiellement différente de contradictions
analogues dans les arts figuratifs. Si l’on veut par exemple
rendre visible par des moyens picturaux une figure flottant
librement dans l’air (comme dans la Madone Sixtine, comme
dans l’Assomption du Titien 120 etc.), alors il faut faire
s’exprimer une objectivité réelle ‒ avec la pesanteur qu’elle
implique ‒, un mouvement réel etc. de sorte que ce
mouvement à l’orientation en soi impossible prenne une
évidence sensible au sein d’un monde d’objets réels. Il s’agit
donc d’une contradiction qui pénètre profondément les
caractéristiques objectives de chaque élément de l’image, qui
de ce fait appartient à la dialectique de l’essence au sens de
Hegel, qui dévoile les contradictions internes du tout et des
parties, du phénomène et de l’essence, qui découle de la
liaison universelle de tous avec tout, qui soulève et résout la
contradiction au sein de la matérialité figurée par la peinture
120
L’Assomption de la Vierge, peinture du Titien installée en 1518 dans l'église
dei Frari à Venise.

131
même. Dans l’ornementation en revanche, la contradiction est,
en comparaison par exemple à la peinture, externe. Comme
cela résulte nécessairement de ce qui a été exposé jusqu’ici,
les objets évoqués dans l’ornementation n’ont pas de
matérialité propre ; ils n’ont tous en commun ‒ dans une
composition ‒ que la matérialité de l’ensemble (et donc le
bois, la pierre, l’ivoire etc.) et par suite du manque de cette
matérialité propre des objets, ces tensions que nous avons
indiquées pour la peinture ne peuvent pas naître. La
dynamique qui résulte de la composition ne connaît ni les
dimensions, les lois du mouvement du monde réel, ni les
directions déterminées par celles-ci ; elle n’est rien de plus
qu’un guide pour l’œil du récepteur, qui offre des alternances
rythmiques, un balancement rythmique, etc. L’immatérialité
de l’ornementation décrite plus haut n’est donc en
contradiction qu’avec la matérialité du matériau (la pierre,
l’ivoire, etc.), avec le travail spécifique de ce matériau, et pas
avec une matérialité des objets figurés. De ce fait, la
contradiction peut n’être qu’externe, un « passage dans
l’autre », ce que Hegel 121 a défini comme la caractéristique
du degré inférieur de la dialectique, de la « sphère de l’être »
(en opposition à celle de l’essence).
Dans la sphère esthétique de l’ornementation, cette
contradiction est de ce fait nécessairement de caractère
subjectif, c’est à dire qu’elle n’est pas le reflet subjectif d’une
contradiction existante en soi dans la figuration elle-même,
comme dans les exemples tirés de la peinture que nous venons
de citer, mais une contradiction qui naît uniquement dans la
réception de l’œuvre, certes produite nécessairement par sa
structure objective. C’est pourquoi cette contradiction mise au
jour en dernier peut s’intégrer parfaitement dans la série de

121
Hegel, Enzyklopädie, § 161, Zusatz.

132
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

celles exposées précédemment. C’est en effet ici seulement


qu’il s’avère en pleine clarté que toutes ces contradictions ne
font que définir toujours et encore les différents aspects du
même contexte matériel, et le concrétisent ainsi. Le caractère
hors du monde de l’ornementation s’extrait par là de cette
signification négative, purement privative en apparence,
qu’elle devait nécessairement avoir lors de sa première
évocation. Elle se montre maintenant comme une qualité
totalement positive, riche de contenu, comme sa nature
particulière, extrêmement variée, intrinsèquement mature,
suscitant de multiples évocations, qui ne s’épuise nullement
dans un système abstrait formaliste de simples relations
formelles, dont la structure formelle découle bien davantage
de l’impulsion à partager des contenus essentiels, et devient
apte à évoquer artistiquement des contenus multiples. Schiller
qui malgré quelques tentatives parfois réussies et essentielles
de surmonter l’esthétique kantienne, mais en reste à maints
égards prisonnier, et qui surtout n’a jamais pu totalement
dépasser l’absence de contenu de la « pure forme » inscrite
dans les principes et son caractère étranger à la matière, donne
dans son poème L’Idéal et la Vie une description suggestive
de cette beauté de l’œuvre d’art. Elle est factuellement fausse
et trompeuse, si on la rapporte, comme le veut Schiller, à l’art
tout entier, en particulier à l’art figuratif. Mais elle fournit
pourtant ‒ sans le vouloir ‒ une description poétique
grandiose de ce que nous avons exposé comme étant le
contenu positif du caractère hors du monde de
l’ornementation :
Aber dringt bis in der Schönheit Sphäre,
Und im Staube bleibt die Schwere
Mit dem Stoff, den sie beherrscht, zurück.
Nicht der Masse qualvoll abgerungen,
Schlank und leicht, wie aus dem Nichts gesprungen,

133
Steht das Bild vor dem entzückten Blick.
Alle Zweifel, alle Kämpfe schweigen
In des Sieges hoher Sicherheit,
Ausgestoßen hat es jeden Zeugen
Menschlicher Bedürftigkeit. 122
Nous déjà parlé, au début de ces considérations, de la
perfection précoce de l’ornementation. Il ne s’agit pas
seulement là de sa genèse précoce, et pas non plus, comme
nous avons l’avons souligné en nous appuyant sur Weyl, de ce
qu’elle matérialise artistiquement, dans des circonstances
favorables, toutes les variations conceptuellement possibles
bien des millénaires avant que la pensée scientifique ne soit
capable de les appréhender théoriquement, mais d’une attitude
à l’égard de la réalité, d’une modalité de la refléter
esthétiquement, qui porte en soi des traits spécifiques des
stades primitifs du développement de l’humanité. Cette
conception va encore être renforcée par la particularité des
contradictions dialectiques qui lui sont sous-jacentes, et qui
déterminent sa spécificité. Celles-ci découlent subjectivement,
comme nous l’avons vu, de ces contradictions objectives qui
apparaissent d’habitude aux stades relativement inférieurs de
l’organisation interne de la matière ; la géométrie, qui est
devenue si importante dans ce domaine, fait partie elle-aussi
122
Schiller, Das Ideal und das Leben, [L’idéal et la vie, in Poésies de Schiller,
trad. Ad. Régnier, Paris, Hachette, 1868, p. 297.
Mais pénétrez dans la sphère du beau,
et la pesanteur, avec la matière qu’elle domine
reste en arrière dans la poudre.
Aux regards charmés apparaît la forme,
non plus dégagée, par une lutte pénible, de la masse inerte,
mais svelte et légère, et comme jaillissant du néant.
Tous les doutes, tous les combats s'apaisent
dans la haute sécurité de la victoire ;
L’idéale beauté a exclu tout vestige
de l’humaine indigence.

134
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

de ce groupe. On peut voir là dans un autre contexte ce que


nous avons dit de la convergence et de la divergence
historiques des catégories scientifiques et esthétiques au sein
du reflet de la même réalité. Nous avons alors montré que les
degrés supérieurs de la désanthropomorphisation s’éloignent
tellement de la perception humaine sensible de la réalité
objective qu’aux nouvelles catégories découvertes ne peuvent
plus correspondre aucune catégorie esthétique. En revanche,
nous avons affaire ici à un point culminant de la convergence.
Parmi toutes les différences des fonctions que nous avons
mentionnées et que la géométrie remplit dans le reflet
scientifique et dans le reflet esthétique, il y a un élément
commun entre les deux tellement extraordinaire, directement
éclairant, que l’on n’en trouvera jamais plus de semblable
parmi les autres éléments formels du reflet. Là aussi, il y a un
motif de perfection précoce de l’ornementation géométrique.
Cela explique ce que nous avons appelé plus haut son
caractère « primitif ». Car une convergence à ce point intime
du reflet scientifique et du reflet esthétique ne peut pas revenir
à une étape plus développée. S’exprime là une unité originelle,
primitive, des capacités humaines, où les différentiations
ultérieures ne sont pas encore présentes. Il ne s’agit cependant
déjà plus d’un mélange embrouillé qui indiquerait que
l’homme est à la merci de l’environnement, mais du début de
la maîtrise de celui-ci, dans toute son univocité, son
exactitude et son abstraction grandioses.
Les arts figuratifs au sens propre qui, de ce fait, ont laissé
derrière eux ce caractère hors du monde de la simple
ornementation, sont soumis à des contradictions d’un ordre
supérieur, à des principes de composition complexes. Et
comme le sentiment esthétique des époques ultérieures, tant
chez les créateurs que chez les récepteurs, a été formé par
cette évolution des arts, s’ajoute aussi à la tonalité émotive de

135
l’ornementation cette nuance de primitivité (au sens
esthétiquement positif) qui est celle de l’art d’une période
d’enfance de l’humanité ; enfance conçue ici dans un sens
spécifique, encore plus dense que dans la réflexion sur l’art
grec chez Marx. 123 Primitivité ne signifie donc pas ici une
étape non-évoluée de la conception artistique ou même de la
technique, comme ceci peut être le cas aux débuts de l’art
figuratif. Bien au contraire, il s’agit d’une perfection de la
forme dont on trouve qu’elle n’est plus atteignable, et dont la
base est cette unité de contenu et de forme, telle qu’on ne peut
plus la réaliser dans les conditions sociales et intellectuelles
de l’époque plus tardive.
Cela aussi est un impact que l’ornementation n’a pas du tout
pu exercer sur ses contemporains, et qui pourtant n’est pas
arbitraire, car il découle du rapport nécessaire contenu-forme
de l’ornementation elle-même. Cette nuance particulière
n’apparaît que tard, par suite de l’évolution historique, de la
place qu’y tient l’ornementation, des changements historiques
des circonstances sociales et de leur influence sur l’art, sur le
plaisir de l’art et la sensibilité artistique. De tels déplacements
dans le contenu émotionnel des impacts sont un phénomène
général dans l’histoire de l’art ; leurs causes, leur adéquation à
l’essence esthétique des œuvres ou leur ‒ relative ‒ fortuité
dans le rapport à celle-ci ne peut être traité en détail que dans
la partie matérialiste historique de l’esthétique. Nous
reviendrons encore, ultérieurement, sur certaines conditions
philosophiques préalables, ou conséquences de déplacements
de ce genre. Mais si néanmoins nous mentionnons ici ce
problème, nous le faisons d’un côté pour montrer combien
l’ornementation, si purement formelle en apparence, est
fortement déterminée par le contenu et la vision du monde, et
123
Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », op.cit.,
Introduction de 1857, M. 22, page 68.

136
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

de l’autre côté parce que dans les dernière décennies, l’art


géométrisant est revenu « à la mode », par l’intermédiaire
cependant d’une théorie qui met résolument la tête en bas
toutes les questions historiques comme esthétiques, mais qui a
acquis une certaine importance comme expression de
tendances influentes de la décadence moderne. C’est pourquoi
il nous paraît inévitable de nous confronter brièvement aux
points de vue de cette conception de l’art.
L’œuvre de ce genre la plus connue et la plus influente est
Abstraction et Einfühlung de Wilhelm Worringer. Nous ne
pouvons naturellement pas analyser ici l’ensemble de sa
conception esthétique ; mentionnons seulement au passage
qu’avec cette mise en opposition, il prend d’emblée position
contre le reflet de la réalité par l’art, puisque chez lui, ce n’est
pas le véritable réalisme artistique qui apparaît comme
concept opposé à l’abstraction, mais la subjective,
impressionniste, Einfühlung (Vischer, Lipps etc.) 124 Dans un
passage important, le rejet radical par Worringer de tout reflet
de la réalité s’exprime clairement. Il dit : « Les théories
banales de l’imitation dont notre esthétique n’a jamais réussi,
à cause de l’assujettissement de toute notre culture aux
concepts aristotéliciens, à secouer l’emprise, nous ont rendus
aveugles aux vraies valeurs psychiques qui forment le point
de départ et le but de toute production artistique. » 125 La
position décadente moderne, particulière, de Worringer
s’exprime ici dans le fait qu’il voit dans l’« abstraction » non
seulement un point de départ de l’activité artistique, ce qui est

124
Friedrich Theodor Vischer (1807-1887). Lukács lui a consacré en 1934 un
essai intitulé Karl Marx et Friedrich Theodor Vischer in Beiträge zur
Geschichte der Ästhetik, [Contributions à l’histoire de l’esthétique] Aufbau
Verlag, Berlin, 1956, pp. 217-285. Theodor Lipps (1851-1914), philosophe
allemand de l’art. Einfühlung peut se traduire par Empathie.
125
Wilhelm Worringer, Abstraction et Einfühlung, op. cit, p. 143.

137
juste, mais aussi le but de tout art. Au plan de la politique
artistique, le livre de Worringer est en conséquence une
anticipation théorique de l’expressionnisme, dont il est plus
tard devenu le héraut. Mais déjà dans ce livre, la dialectique
de toute l’évolution artistique se trouve réduite à une lutte
entre impressionnisme et expressionnisme, et Worringer se
place en l’occurrence dans les rangs de ces idéologues
impérialistes qui cherchent à « détrôner » l’antiquité et la
renaissance pour mettre à leur place l’art des peuples primitifs,
celui de l’orient, du gothique, et du baroque. Il nous fallait
très brièvement montrer cette conception globale de
Worringer afin que sa théorie de l’« abstraction » qui s’appuie
naturellement sur l’orne-mentation géométrique, soit
comprise dans toute sa signification comme interprétation
esthétique historique de cette dernière.
La base théorique de Worringer est l’opposition entre les
sentiments de bien-être dans le monde et de peur de lui ; le
premier fonde l’Einfühlung, le deuxième l’abstraction. Le
type même du premier, c’est l’antiquité classique, comme
« anthropomorphisation du monde poussée à l’extrême » 126
« L’on était à demeure dans le monde et l’on se sentait en son
centre. » 127 Worringer « oublie » ici une toute petite chose, à
savoir que ce sont précisément les philosophes de la Grèce
antique qui, comme nous l’avons montré, ont été les premiers
à se battre consciemment pour la désanthropomorphisation de
la pensée humaine, que leur polémique contre l’art avait
justement là sa source. Il est vrai que de tels détails n’ont pas
d’importance pour Worringer, puisqu’il se fixe comme grande
tâche de mettre à la place de l’« intra-mondanéité
(immanence) » de l’antiquité la « supra-mondanéité
(transcendance) » de l’autre art, du vrai. Mais ce ne sont là, en
126
Ibidem p. 144.
127
Ibidem p. 123.

138
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

termes de vision du monde, que des bases générales ;


l’essentiel, pour Worringer, c’est ce qui en résulte
subjectivement. Son opposition entre l’homme et le monde est
en vérité celle entre instinct et entendement. Et Worringer
n’hésite pas à afficher son choix pour la vision
« transcendante » du monde au sens de l’irrationalisme, de la
prédominance de l’« instinctif ». « Mais l’instinct de l’homme
n’est pas dévotion envers le monde, il est fait de crainte. Non
sans doute de crainte corporelle, mais bien spirituelle. D’une
sorte d’anxiété spatiale ressentie par l’esprit devant la
confusion et l’arbitraire bariolés du monde phénoménal. » 128
La théorie de Worringer va ainsi tout de suite au-delà d’une
simple explication esthétique et historique de l’ornementation
géométrique. Ses principes fondamentaux sont en vérité ceux
de l’art authentique, de l’art transcendant. « Tout art
transcendantal débouche donc sur une désorganisation de
l’organique, c’est-à-dire sur une traduction du mouvant et du
conditionné en valeurs de nécessité inconditionnée. Mais
l’homme ne peut éprouver une telle nécessité que dans le
grand au-delà du vivant, dans l’inorganique. Voilà qui le
conduisit à la ligne rigide, à la forme cristalline morte. » 129
L’art géométrique de l’inorganique est donc bien davantage
qu’une variété déterminée de l’art, pleinement légitime au
sein du domaine de validité de ses principes, il est plutôt son
modèle absolu : l’inorganique, l’hostile à la vie est le grand
objectif que vise tout art authentique. On énonce là
l’antihumain comme le grand principe directeur de la vie et de
l’art : 130 « …se libérer, dans la contemplation du nécessaire et
de l’immuable, de la contingence de l’existence humaine en
général, de l’arbitraire apparent de l’existence organique toute

128
Ibidem p. 145.
129
Ibidem p. 148.
130
Ibidem p. 59.

139
entière. La vie comme telle est alors ressentie comme un
obstacle à la jouissance esthétique. »
Worringer n’est pas le seul à avoir cette conception ; les rangs
bigarrés de ses sectateurs s’étendent de Paul Ernst 131 à
Malraux. Citons seulement ici quelques formulations
caractéristiques d’Ortega y Gasset : « En cherchant la note la
plus générique et caractéristique de cette nouvelle production,
je trouve la tendance à déshumaniser l’art. » 132 Ortega y
Gasset montre ensuite que « la nouvelle sensibilité est
dominée par un dégoût de l’humain en art. » 133 Et il tire de
cette situation la conséquence importante qui n’était présente
que de manière latente chez ses prédécesseurs : « l’art
nouveau a ‒ et il l’aura toujours ‒ la masse contre lui. Il est
essentiellement impopulaire ; plus encore : il est anti-
populaire » 134 Il ne nous incombe naturellement pas de nous
expliquer avec cet art nouveau et sa théorie. Toujours est-il
que tout observateur impartial reconnaîtra que des courants
artistiques très importants du vingtième siècle, comme
l’expressionnisme, le cubisme, la nouvelle objectivité, l’art
abstrait, aussi divers qu’ils puissent être par ailleurs, sont,
dans leurs prémisses en matière de vision du monde et d’art,
extrêmement proches de ces théories artistiques antihumaines.
Ce qui nous intéresse ici avant tout, c’est de savoir comment
toutes les tendances évolutives de l’humanité sont falsifiées
par de telles théories de la décadence. Il est de manière
générale proclamé par ces orientations que non seulement
l’objectivité de la science, le caractère contradictoire objectif
de l’être, sont à concevoir comme irrationalité antihumaine,
131
Paul Ernst (1966-1933). Écrivain allemand
132
José Ortega y Gasset (1883-1955) La déshumanisation de l’art,
trad. Marie-Pia Gil, Revue Conférence n° 5, automne 1997, p. 219
133
Ibidem, p. 228
134
Ibidem, p. 206.

140
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

mais aussi que précisément, en tant que telle, ils doivent être
transformés en idéal. 135 Les identifications de la désanthropo-
morphisation croissante de la connaissance à un
antihumanisme de la connaissance scientifique en général, de
la nature de la réalité objective indépendante de l’humain à
son caractère hostile à l’homme sont depuis bien longtemps
devenues des dogmes pour ceux qui renâclent devant les
conséquences ultimes tirées de la désanthropomorphisation
des sciences. C’est chez Pascal que cette panique a reçu en
premier lieu une expression de grande efficience. Ce n’est pas
par hasard qu’il soit le contemporain de ce bouleversement
révolutionnaire des mathématiques et des sciences de la
nature, auquel nous avons déjà fait allusion plus haut, pas un
hasard qu’en tant que scientifique, il fasse partie de ses
pionniers, mais pas un hasard non plus qu’il renâcle au plan
de sa vision du monde devant ses conséquences, et recherche
dans le monde chrétien un monde de l’humanité, après que la
science a désacralisé, déshumanisé le monde. Le thème de la
peur surgit ainsi déjà chez Pascal. Mais ce n’est que lorsque
l’évolution sociale a progressé au point que les classes
dominantes et leur intelligentsia se sentent déjà totalement
déshumanisées, que la peur devient un des piliers de base de
l’idéologie rétrograde et que son approbation perverse, son
idéalisation suicidaire deviennent la thème dominant dans la
pensée et l’art de la décadence. C’est ce sentiment de la vie
qu’expriment Worringer et ceux qui partagent ses opinions.
Nous avons vu comment les bases de sa conception des
formes abstraites, de leur essence esthétique, et de leur impact
historique sont ainsi interdépendantes. L’effet de séduction de
ces théories est conditionné par leur mélange de demi-vérités
à des déformations, naturellement sur la base d’une
135
Sur toutes ces tendances philosophiques en général, cf. mon livre La
destruction de la raison, Paris, L’Arche, 1958-1959, 2 vol. G. L.

141
conceptualisation, d’une « ontologisation » du mode de
ressenti de la décadence. Cette unité de demi-vérité et de
déformation, nous venons de la découvrir : le rejet à la fois de
la désanthropomorphisation de la connaissance du monde par
les progrès de la science et de l’effrayante inhumanité de la
réalité (dans le capitalisme). Un deuxième mélange de ce
genre consiste à hypostasier la peur en musagète de l’art
authentique et en même temps en « sentiment originel » de
l’humanité, tant au début qu’à la fin de son parcours. Il est
naturellement exact que la peur a joué un rôle puissant dans la
vie de l’homme primitif. Mais c’est tout simplement faux et
c’est une déformation des faits quand Worringer prétend voir
justement dans l’ornementation géométrique (et ainsi
indirectement dans la géométrie elle-même) l’expression
originelle de cette peur. Les survivances de la magie
témoignent éloquemment de la puissance de cette peur, mais
comme nous l’avons déjà montré ici, la découverte de l’ordre
géométrique, des lois de la géométrie (dans la pratique
quotidienne, la science et l’art) est précisément un premier pas
pour se libérer, au moins partiellement, de cette peur, qui
résultait de l’incapacité des hommes à dominer les forces de
la nature. Les effets en idées et en émotions de cette libération
éveillent, comme nous l’avons montré, un écho dans
l’idéologie de quelques millénaires après que cette libération
se soit peu à peu effectuée. Le fait que les premières tentatives
pour dominer la réalité par les mathématiques et la géométrie
aient été accompagnées aussi de représentations magiques ne
fait rien à l’affaire ; c’est caractéristique en général de la
première période d’évolution de l’humanité.
Avec les conceptions comme celles de Worringer, le rapport
de l’homme au monde inorganique se trouve en même temps
mis la tête en bas. La conquête de la réalité objective, dont les
premiers pas se déroulent ici, devient une « anxiété spatiale »

142
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

spirituelle ; le mode inorganique, selon les mots déjà cités de


Marx « le corps non-organique de l’homme », devient
l’incarnation du principe hostile aux hommes. Le sentiment
du monde de la décadence impérialiste se trouve donc injecté
dans l’époque primitive de l’évolution de l’humanité, et
l’hypostase ainsi obtenue sert à instaurer le mode émotionnel
de ce temps de déclin comme expression de l’essence
humaine la plus authentique, de l’art vrai. Et finalement : la
généralisation par Worringer de l’ornementation géométrique
comme principe fondamental de tout art vrai est à nouveau un
mélange de demi-vérité et de déformation totale. Cette
dernière, nous l’avons déjà mise en évidence. La demi-vérité
consiste en ce que certains acquis de principe de
l’ornementation deviennent au cours de l’évolution des
composants constitutifs de l’art en général. Nous ne pourrons
nous préoccuper concrètement de cette question que plus tard.
Et ceci parce que ‒ et cette justification implique déjà une
réfutation de principe de la théorie de Worringer ‒ les
tendances de l’ornementation devenues efficaces en général
ont largement surmonté, dépassé au cours de ce processus leur
caractère spécifique, rigoureux, géométriquement inorganique.
Ils deviennent un élément artistiquement constitutif du reflet
de la réalité objective, et là-dedans avant tout de celle de
l’homme et de son monde. Il se produit alors ‒ y compris dans
le gothique, dans le baroque, etc. ‒ précisément le contraire de
ce qu’affirme Worringer : ce n’est pas l’ornementation qui
impose ses lois de l’inorganique à la réalité organique
(humaine) artistiquement reflétée, mais ce sont les principes
découlant de l’ornementation qui se plient aux principes d’un
reflet objectif concret de la réalité, ils deviennent des éléments
de forme d’un art qui n’est plus abstrait, plus hors du monde.
Il va de soi que ce processus lui-aussi ne peut se dérouler que
sur la base de contradictions dialectiques. Nous ne pourrons

143
revenir sur les contradictions concrètes que dans un contexte
devenu concret.
De telles questions sur la genèse et la nature de
l’ornementation ont une importance de caractère esthétique
général, qui va donc au-delà de l’analyse philosophique de sa
genèse. Le caractère hors du monde de l’ornementation, et pas
seulement de l’ornementation purement géométrique, crée
justement une relation à sa base sociale et à son évolution,
apparemment simple, mais en réalité beaucoup plus complexe
que celle des arts qui représentent concrètement la réalité.
Pour ces derniers, l’évolution sociohistorique elle-même
fournit non seulement le contenu particulier du moment du
reflet de la réalité, mais aussi de leurs changements de forme
esthétique ; il n’est pas pensable qu’un Homère ait pu
anticiper d’une quelconque manière les possibilités de
composition formelle d’un Thomas Mann. Une telle
anticipation est cependant, justement par suite du genre
abstrait hors du monde de l’ornementation présente dans une
bien plus large mesure. Le rattachement direct à des acquis
formels antérieurs ou leur reproduction spontanée dans des
conditions sociales modifiées, la continuation presque sans
changement de traditions anciennes, a eu et a ici un champ
d’action bien plus étendu que dans d’autres arts. Sauf qu’on
ne doit naturellement pas se représenter ce champ d’action
comme illimité. Insistons encore une fois sur notre
constatation antérieure, selon laquelle la décoration humaine
(au contraire de l’animale) est de caractère social et pas
biologique, que cette base sociale a un rayon d’action d’autant
plus fort que la décoration s’éloigne du quotidien, et se
constitue davantage en genre artistique. Ceci a pour
conséquence que l’évolution sociale influence fortement les
possibilités de naissance et d’impact de l’ornementation elle-
aussi. Quand ce changement devient fécond pour elle, quand

144
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

doit se présenter une période de stérilité, sur quoi se fondent


ses principes, c’est ce que la recherche matérialiste historique
de l’histoire de l’art doit découvrir. Il faut seulement
mentionner ici qu’il s’agit en l’occurrence de configurations
objectives, de possibilités objectives d’un tel mode de reflet
de la réalité et du système formel qui en résulte. Ils ne
dépendent donc en aucune façon de la volonté, de la décision
des hommes d’une époque définie. Nous avons vu en effet
quelle est l’importance, considérable, que Worringer accorde
à l’ornementation, et nous savons également que les tendances
artistiques les plus diverses ‒ depuis l’art nouveau ‒ ont
cherché à créer une nouvelle ornementation conforme à
l’esprit du temps. Nous nous sommes déjà expliqués avec la
théorie de Worringer, et c’est aujourd’hui déjà un lieu
commun que le constater l’échec de toutes ces tentatives que
nous avons évoquées. C’est ainsi par exemple que la
prétendue obédience artistique abstraite produit une pseudo-
ornementation : elle vulgarise et déforme le reflet de la réalité
en du pseudo-ornemental, du pseudo-décoratif, sans découvrir
dans l’ornementation proprement dite quoi que ce soit de
véritablement nouveau. Dans ces faits se manifeste
l’objectivité des fondements mentionnée à l’instant : sur la
base de sa propre vie sociale, du mode spécifique de reflet de
la réalité conditionné par celle-ci, une époque doit posséder en
matière de vision de monde les conditions préalables de
l’ornementation afin que ces systèmes formels puissent se
matérialiser selon des modalités qui soient davantage que des
modes éphémères. Les théories, les résolutions, les
programmes, etc. ne peuvent devenir féconds que s’ils rendent
conscientes des tendances fécondes de la vie sociale elle-
même. Cette objectivité des fondements montre précisément
‒ ce que nous avons déjà mentionné à maintes reprises ‒

145
combien cet art apparemment si purement formel est pourtant
en dernière instance lui-aussi déterminé par le contenu.

146
GEORG LUKÁCS : LES FORMES ABSTRAITES DU REFLET ESTHÉTIQUE DE LA RÉALITÉ.

Table des matières


1. Rythme. ............................................................................. 6
2. Symétrie et proportion. .................................................... 50
3. Ornementation ................................................................. 88

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