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Ce blog est d’une longueur assez inhabituelle. Son but est d’essayer d’aller le plus
possible au fond des choses, mais en des termes accessibles aux non spécialistes
intéressés.
RÉSUMÉ EN TROIS PAGES (et treize points)
(1) La monnaie dite scripturale consiste en dépôts à vue auprès des banques et de
la Poste. Elle représente aujourd’hui 86% du stock total de monnaie, le reste étant
fait de billets et de pièces. Cette monnaie scripturale n’est pas « créée à partir de
rien », comme l’affirment les initiants. Elle résulte uniquement du fait que les
banques empruntent à court terme et prêtent à plus long terme : leurs emprunts à
très court terme, principalement les dépôts du public exigibles à vue et donc hau-
tement liquides, sont définis comme de la monnaie, à la différence des prêts des
banques à l’économie, lesquels sont à plus long terme et donc peu liquides. Une
augmentation de ces prêts se traduira par une augmentation des dépôts à vue, ou
vice versa, et il y aura création de monnaie ou, mieux dit, création de liquidité.
C’est tout et il n’y a là aucune alchimie. Par ailleurs, ce processus, qui n’est pas
illimité, permet de mobiliser une partie de l’épargne pour financer des investisse-
ments, tout en laissant le public relativement liquide. Il n’y a pas création illégi-
time de richesse et donc pas de « magot » que les banques s’approprieraient indû-
ment. Les banquiers ne sont pas des sortes de faux-monnayeurs.
(2) En finançant une partie des investissements mobiliers et immobiliers, les
banques rendent de grands services à l’économie, on l’oublie trop facilement.
2

(3) Il n’empêche que l’activité bancaire engendre un certain nombre de problèmes


intrinsèques au secteur :
– La monnaie scripturale repose sur la confiance du public. Tant que ce dernier
compte qu’il peut à tout moment convertir ses dépôts à vue en billets, tout ira bien.
Mais si la confiance est ébranlée pour une raison ou une autre, il peut se produire
une ruée ou run sur les banques et, à la limite, le système bancaire tout entier peut
s’effondrer. C’est ce qui a failli arriver en 2008 aux Etats-Unis.
– La confiance est chose fragile, en conséquence le secteur bancaire l’est aussi.
C’est la contrepartie inéluctable des services que ce secteur rend à l’économie.
(4) Autrement dit, le système bancaire est sujet à des risques systémiques. Pour y
obvier au mieux, plusieurs moyens existent aujourd’hui :
– Une fonction essentielle des banques centrales comme la BNS est d’agir en tant
que prêteuses de dernier ressort. Détenant le monopole de l’émission de billets,
elles peuvent en fournir aux banques autant que nécessaire en cas de demande
élevée de retraits en billets. Plus généralement, un des rôles des banques centrales
est de stabiliser le système bancaire et financier. En 2008, la banque centrale amé-
ricaine est intervenue massivement par des prêts à intérêts consentis aux banques,
ce qui a heureusement évité que la crise ne débouche sur une nouvelle Grande
Dépression comme dans les années 1930. Ces prêts n’ont pas été de l’argent fourni
aux banques gratuitement et à fonds perdus. Ils ont été remboursés intégralement
par la suite, aux USA comme aussi en Suisse.
– Un système d’assurance des dépôts à vue et d’épargne par l’Etat contribuera
également à renforcer la confiance du public. En Suisse, les dépôts auprès des
banques sont assurés à concurrence de Fr. 100'000.- par déposant.
– Des fonds propres importants sont aujourd’hui exigés des banques, ce qui les
rend plus solides.
(5) Cela étant, que veut l’initiative « monnaie pleine » ? Elle entend première-
ment rendre le système bancaire et financier moins fragile et instable. C’est s’at-
taquer à un problème qui n’en est pas un : le système bancaire suisse paraît au-
jourd’hui très solide, aussi solide sans doute que c’est humainement faisable. Des
crises bancaires et financières se produiront certes toujours pour des raisons di-
verses et plus ou moins imprévisibles, mais nous sommes bien armés aujourd’hui
pour y faire face. A preuve le sauvetage de l’UBS en 2008, lequel a empêché
efficacement un effondrement de tout le système bancaire, tout en se soldant par
plusieurs milliards de bénéfices pour la Confédération et la BNS.
(6) Loin de rendre le système bancaire et financier plus stable, l’adoption de l’ini-
tiative créerait une onde de choc déstabilisante. Ce serait en effet un saut dans
l’inconnu, ce qui n’échappera pas aux marchés et investisseurs internationaux.
D’une monnaie forte, parfois trop forte, le franc deviendrait une monnaie faible.
(7) L’initiative stipule que seule la Confédération pourra dorénavant émettre de la
monnaie scripturale. Le système de paiements continuerait d’être assuré par les
3

banques et la Poste, mais les comptes à vue du public seraient dorénavant gérés
hors bilan. En outre, ces comptes devraient être couverts à cent pour cent par des
réserves auprès de la BNS – c’est en ce sens que la monnaie deviendrait « pleine ».
(8) Une première conséquence de ce nouveau régime serait une augmentation
considérable des frais à la charge des déposant parce que les coûts du système de
paiements ne seraient plus couverts par le rendement des prêts des banques à
l’économie financés par les dépôts à vue.
(9) Les banques ne pouvant plus utiliser ces dépôts pour financer leurs prêts à
l’économie, il faudrait s’attendre à une diminution importante de ces prêts, ce qui
mettrait en péril l’investissement et donc la croissance de l’économie. Une réces-
sion et une poussée du chômage seraient à prévoir.
(10) L’initiative stipule cependant que la BNS devrait en quelque sorte sauter dans
la brèche en accordant des crédits aux banques « pour un temps limité ». On en
reviendrait donc au statu quo, à cela près qu’il y aurait une étape supplémentaire
dans le processus via la BNS. On ne voit toutefois pas que la BNS puisse jamais
calculer, même approximativement, le montant des crédits qu’elle devrait consen-
tir aux banques pour permettre à ces dernières de fournir à l’économie les prêts
dont elles bénéficieraient dans le régime actuel. En outre, il y aurait accumulation
insensée de risques bancaires dans le bilan de la BN. Si une banque devait faire
faillite, ce serait à la BNS de payer une partie au moins des pots cassés. Par ail-
leurs, le nouveau régime conférerait à la BNS un pouvoir exorbitant sur l’écono-
mie. Au lieu d’être décentralisé comme c’est le cas aujourd’hui, l’approvisionne-
ment de l’économie en prêts et crédits serait largement du ressort de la BNS. Cela
n’échapperait évidemment pas aux politiciens et on voit d’ici les batailles autour
de la question de savoir qui contrôlera un organe devenu ultrapuissant, qui seront
les membres de sa direction générale, quelle sera la ligne de sa politique, etc.
L’indépendance de la BNS n’y survivrait certainement pas.
(11) Il importe aussi de dénoncer l’illusion propagée par les initiants selon la-
quelle l’adoption de leur texte nous mettrait à l’abri d’une déstabilisation du sec-
teur bancaire : la « monnaie pleine » n’empêcherait en rien d’éventuels mauvais
investissements par les banques ; dans les années avant 2007-2008, elle n’aurait
par exemple pas empêché l’UBS d’investir massivement dans les hypothèques
subprime.
(12) L’initiative prévoit encore que « l’argent nouvellement émis » – un peu plus
de 43 milliards en 2017 ! – sera dorénavant distribué à l’Etat ou directement aux
citoyens. Cet argent nouvellement émis le serait principalement via les crédits que
la BNS accorderait aux banques. Dans le bilan de la BNS, les actifs augmente-
raient du montant de ces crédits et le passif du même montant inscrit dans les
comptes des banques auprès de la BNS. Il n’y aurait donc pas de « magot » à
4

distribuer. La BNS se verrait par conséquent obligée de verser à l’Etat ou directe-


ment aux citoyens une grande partie ou la totalité de ses bénéfices, voire de ses
actifs si la somme à distribuer est plus grande que ces bénéfices – que ce soit
approprié ou non du point de vue de sa politique monétaire et plus généralement.
On fait ainsi miroiter aux citoyens et à l’Etat la perspective d’une sorte d’argent
de poche tombant du ciel dans leurs escarcelles. C’est de nouveau une illusion et
aussi un attrape-nigaud démagogique. En effet, le nouveau régime proposé ne
changerait rien à la fortune nationale et il n’y aurait pas création de richesse. En
économie, les miracles n’existent pas. Le système actuel de distribution des béné-
fices de la BNS à la Confédération et aux cantons est de loin mieux fondé.
(13) Conclusion : l’initiative en question est hautement toxique. Il s’agit en vérité
d’un miroir aux alouettes (« chose séduisante, mais trompeuse », selon le diction-
naire). On pourrait aussi ranger cette initiative dans la catégorie des solutions
pseudo-évidentes, du type « il n’y qu’à… », et qui promettent la lune. Elle trahit
encore une profonde méconnaissance du fonctionnement du système bancaire et
financier. Il faut donc espérer que, le 10 juin prochain, ce texte sera relégué à sa
juste place, c’est-à-dire aux oubliettes.
Un résumé comme celui-ci est forcément réducteur. Le texte qui suit est assez
long, mais plus complet. La lectrice ou le lecteur désireux d’en savoir davantage
voudra peut-être le parcourir.
Une mise au point, à toutes fins utiles : je n’ai aucun lien ni attache avec le secteur
bancaire. Ce blog a été rédigé spontanément, en toute liberté et indépendance,
dans le seul but de contribuer au débat.

______________________________

Texte principal
La monnaie scripturale
En Suisse, à fin janvier 2018 et selon la statistique de la BNS, la masse monétaire
au sens étroit (M1) se montait à 639,6 milliards de francs (un peu moins que le
PIB annuel) dont 14,3% consistaient en numéraire (billets et pièces) et 85,7% en
comptes à vue et comptes de transaction détenus par la public auprès des banques
et de la Poste.1 Pris ensemble, les comptes à vue et de transaction forment ce qu’on
appelle la « monnaie scripturale » ou la « monnaie de banque » ou parfois la
« monnaie électronique », laquelle est créée par les banques et institutions appa-
rentées.

1
Dans la statistique bancaire, les « comptes de transactions » comprennent les comptes salaires,
les comptes privés et d'autres comptes offrant la plupart des prestations suivantes : ordres de
paiement, prélèvements aux distributeurs de billets, chèques, cartes de débit et de crédit, « home
banking », possibilités de découvert.
5

Voici ce qu’on peut lire à ce sujet sous la plume des auteurs de l’initiative en
question2 :
« Comment les banques créent-elles la monnaie électronique ? Tout sim-
plement en octroyant des crédits ou en achetant des actifs ; pour ce faire,
elles n’utilisent pas l’argent déposé par les épargnants, mais créent à partir
de rien de l’argent qui n’existait pas auparavant. C’est une bonne affaire
pour les banques, car elles encaissent des intérêts sur cet argent qu’elles ont
créé (…) Ce qui est grave, c’est que ce sont les banques qui bénéficient –
indûment – de la création monétaire, et non les citoyens. »
Pourquoi cela serait-il « indu » ? Pour deux raisons principales, selon les initiants.
Premièrement, parce que la Constitution adoptée en 1999 confèrerait à la seule
Confédération le monopole de la création monétaire. Mais à y regarder de plus
près, l’article constitutionnel 99 al.1 stipule que
« La monnaie relève de la compétence de la Confédération ; le droit de
battre monnaie et celui d'émettre des billets de banque appartiennent exclu-
sivement à la Confédération ». [Par « battre monnaie », il faut entendre la
frappe des pièces].
Rien n’est donc dit de la monnaie scripturale ; il s’ensuit que cet argument juri-
dique des auteurs de l’initiative ne tient pas.3 Le fait que les banques créent de la
monnaie scripturale n’est pas anticonstitutionnel.
Un deuxième argument est que cette création de monnaie scripturale par les
banques non seulement leur profiterait indûment, mais rendrait fragile et instable
le système monétaire et financier tout entier, et donc l’économie.
Avant d’en venir aux arguments de fond, on notera que l’argumentation des ini-
tiants donnerait facilement l’impression – même si cela n’est pas dit en ces termes
– que les banquiers sont des sortes de faux-monnayeurs, qui « créent à partir de
rien de l’argent qui n’existait pas auparavant ».
La réalité est à la fois plus prosaïque et un peu plus complexe. Voyons cela de
près, ce qui donnera l’occasion de rappeler un certain nombre de faits et proposi-
tions, parfois assez élémentaires, concernant le système monétaire et financier,
mais qui sont souvent absents du débat.4

2
Cf. http://www.initiative-monnaie-pleine.ch/info-en-3-minutes/ Téléchargé le 19 mars 2018.
3
Il en allait autrement de la Constitution de 1874, son art. 39 al.1 disant : « Le droit d’émettre
des billets de banque et toute autre monnaie fiduciaire appartient exclusivement à la Confédé-
ration » (italiques ajoutés). Ce n’est sûrement pas par hasard que les mots en italiques ont été
supprimés dans la nouvelle Constitution.
4
Pour une discussion plus poussée et détaillée, voir par exemple l’excellente analyse (en an-
glais) du Professeur Philippe Bacchetta (HEC/UNIL) qu’on peut trouver à l’adresse suivante
valable en mars 2018 : http://www.swissbanking.org/fr/medias/positions-et-communiques-de-
6

Le propre des banques…


…est d’emprunter à court terme et de prêter à plus long terme. Les comptes à
vue (ou comptes courants) et apparentés sont en fait des prêts du public aux
banques ou, ce qui revient au même, des emprunts des banques auprès du public.
Ce dernier croit généralement qu’il ne fait que « confier » son argent aux établis-
sements, mais il s’agit en réalité de prêts à très court terme, la plupart étant exi-
gibles à vue, des prêts qui figurent bien sûr au passif du bilan des banques. De
l’autre côté de ce bilan, on trouve en contrepartie des prêts consentis par les
banques au public (entreprises et ménages), des prêts à échéance plus lointaine,
quelquefois très lointaine comme dans le cas de certaines hypothèques.
Les banques se livrent donc à ce qu’on appelle une « transformation des
échéances ». Ce faisant, elles permettent de mobiliser une partie de l’épargne du
public tout en le laissant relativement liquide.
Supposons en effet que le public tienne à conserver son argent exclusivement sous
la forme de billets. [Je connais des personnes qui, aujourd’hui encore, font si peu
confiance aux banques qu’elles détiennent presque tout leur argent en billets].
D’un point de vue économique, ces encaisses sont inactives, elles ne « travail-
lent » pas et elles ne sont d’aucune utilité pour la collectivité. Mais si elles sont
déposées dans les banques et donc prêtées à ces dernières, cela revient à mobiliser
l’épargne5 puisque les banques seront alors en mesure de consentir des prêts et
donc de financer des investissements mobiliers ou immobiliers.
Historiquement, cette fonction des banques dans le financement des investisse-
ments a joué un rôle clé dans l’industrialisation de certains pays, tels l’Allemagne
et la France au XIXe siècle, comme l’a naguère mis en évidence cet éminent his-
torien économique qu’était Alexander Gershenkron (1904-1978) de l’Université
Harvard. Il en est allé autrement dans le premier pays à s’être industrialisé dès la
fin du XVIIIe siècle, à savoir le Royaume-Uni, lequel bénéficiait à cette époque
déjà d’un marché des capitaux organisé et profond (la « City »), ce qui n’était pas
ou beaucoup moins le cas en Allemagne et en France.
Cela peut être généralisé : plus une économie connaît un marché des capitaux actif
et profond et moins les banques seront importantes pour le financement des in-
vestissements. A cet égard, le marché des capitaux est plus développé aujourd’hui
aux Etats-Unis qu’en Europe où les banques jouent donc un plus grand rôle.
Au lieu d’affirmer que les banques créent de la monnaie, il serait sans doute plus
judicieux au plan sémantique de dire qu’elles « créent de la liquidité ». Mais

presse/initiative-monnaie-pleine-ses-consequences-potentielles-en-suisse-au-centre-
d2019une-etude/the-sovereign-money-initiative-in-switzerland-an-assessement.pdf
5
Si vous conservez une partie de vos revenus sous la forme de liquidités, cette partie de vos
revenus est en fait épargnée. L’épargne ne consiste pas qu’en comptes et livrets d’épargne.
7

comme la monnaie est habituellement définie comme le plus liquide des actifs et
que la monnaie scripturale est hautement liquide, il n’est pas faux, à strictement
parler, de dire que les banques créent de la monnaie, mais cela risque d’accréditer
dans le public non averti l’idée qu’il s’agit d’un processus obscur, suspect, voire
illégitime – bref, d’une sorte de faux-monnayage. (A noter que même l’actif le
plus liquide n’est pas tout puissant : si certains créanciers sont légalement tenus
d’accepter un règlement en espèces ou en monnaie scripturale, le fisc par exemple,
les entreprises privées ont en général le droit de refuser de vendre leurs produits
ou services si elles ne le veulent pas pour des raisons quelconques – l’économie
de marché inclut aussi la liberté de ne pas vendre).
Si les banques rendent donc un grand service à l’économie en mobilisant une par-
tie de l’épargne pour financer des investissements, tout en permettant au public
de rester relativement liquide, il ne s’ensuit pas du tout que…
… « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes bancaires »
Un premier problème à cet égard est que la confiance joue un rôle essentiel dans
le processus en question. Tant que le public pense que ses dépôts à vue sont sûrs
et qu’il fait donc confiance aux banques, retraits et nouveaux dépôts sous la forme
de numéraire (billets) tendront à se compenser, de sorte que les banques pourront
opérer avec un très petit stock de billets ou, ce qui revient au même, un très petit
volant de liquidités à la BNS.
Mais supposons maintenant qu’il se produise un choc ou une commotion d’un
type ou d’un autre : une ou plusieurs banques mal gérées font faillite, elles doivent
fermer leurs guichets et les déposants n’ont plus accès à leurs comptes à vue et
d’épargne ; une grave crise politique, économique ou sociale survient et déstabi-
lise le pays ; une guerre menace ; etc. Dans ces conditions, le public peut perdre
plus ou moins soudainement la confiance qu’il accordait aux banques et il voudra
donc convertir ses dépôts à vue en billets, comme il en a légalement le droit. Si le
mouvement, qui peut aussi s’étendre aux comptes d’épargne, est suffisamment
général, il se produira alors un « run » ou ruée sur les banques ou certaines d’entre
elles. Le spectacle de longues files d’attente devant ces banques renforcera la perte
de confiance – le processus tend à s’autoalimenter et cela peut déboucher sur plu-
sieurs vagues successives de ruées sur les banques. C’est ce qui s’est produit sur
une vaste échelle aux Etats-Unis entre 1930 et 1933 (pas moins de quatre grandes
paniques bancaires). On se souvient que le dernier cas en date d’un run notable
sur une banque remonte à septembre 2007 lorsque l’établissement britannique
Northern Rock a dû fermer ses guichets, pour être nationalisé par la suite.
Une panique bancaire généralisée prendra nécessairement à contre-pied l’en-
semble des établissements. Etant à long terme, la plupart de leurs actifs ne peuvent
être réalisés pour faire face aux demandes de retrait et, si rien n’est fait (voir plus
loin), elles seront obligées de fermer leurs guichets. C’est ce qui est arrivé en mars
8

1933, au moment de l’investiture de Roosevelt, quand le secteur bancaire améri-


cain tout entier s’est trouvé paralysé pendant plus d’une semaine – et cela dans un
pays où l’essentiel des paiements se faisait déjà par chèques bancaires...
A noter encore que cette succession de crises bancaires aux Etats-Unis pendant
les premières années de la Grande Dépression – et donc la faillite ou fermeture de
nombreuses banques – a provoqué une importante destruction du stock de mon-
naie scripturale et donc du stock total de monnaie (–25% entre 1930 et 1933) ;
d’où une déflation aiguë, le PIB réel baissant d’environ un tiers en trois ans et le
niveau des prix d’environ un quart alors que le taux de chômage, qui était de 4%
en 1929, culmina vers 25%. La Federal Reserve (la banque centrale américaine)
ne fit pratiquement rien pour combattre cette déflation, ce qui est difficile à com-
prendre vu d’aujourd’hui.6
La confiance est chose fragile et en conséquence le secteur bancaire l’est aussi.
C’est la contrepartie inéluctable des services que ce secteur rend à l’économie
(voir plus haut) ou, si l’on préfère, c’est le prix à payer pour ces services.
Avant d’examiner ce qui peut être fait pour diminuer la fragilité inhérente au sec-
teur bancaire, une distinction cruciale doit encore être mise en évidence, celle
entre crise de liquidité et crise ou problème d’insolvabilité. Il y a crise de liquidité
lorsqu’une banque est fondamentalement saine, ses actifs de bonne qualité valant
(en temps normal) plus que ses engagements ; mais si cette banque se voit sou-
dainement confrontée à d’importantes demandes de retrait sous la forme de billets,
elle ne pourra y faire face en l’absence d’aide extérieure, comme cela vient d’être
relevé, et elle sera en proie à une crise ou un problème de liquidité. Cependant,
une banque peut aussi – comme toute autre entreprise – devenir insolvable et faire
faillite, si elle a par exemple imprudemment accordé des crédits et prêts à des
entreprises ou personnes qui ne pourront les honorer par la suite.
A noter qu’une banque peut à la fois devenir insolvable et se trouver en manque
de liquidités, mais en pratique on peut le plus souvent déterminer, du moins en
rétrospective, quel est l’aspect dominant dans tel ou tel cas.
Rendre le système bancaire moins fragile
Une autre manière de voir les choses est de souligner que le système bancaire est
exposé à des risques systémiques. Si par exemple une grande banque doit fermer
ses guichets par manque de liquidité ou pour cause d’insolvabilité, il peut se pro-
duire un phénomène de contagion : de proche en proche, cette perte de confiance
touchera d’autres établissements et, à la limite, le secteur bancaire tout entier. Un
système bancaire hautement interconnecté sera menacé d’effondrement. Y a-t-il
moyen de parer à ces risques systémiques ?

6
Pour en savoir plus, on peut par exemple consulter un de mes récents livres, De crise en crise,
volume 1 : La Grande Dépression des années 1930, Slatkine, Genève, 2011, 275 pp.
9

Dans un livre intitulé Lombard Street : A Description of the Money Market publié
en 1873, Walter Bagehot (1826-1877), un journaliste et publiciste anglais, a mon-
tré pour la première fois, en des termes compréhensibles aux non-initiés, comment
la banque centrale – la Banque d’Angleterre en l’occurrence – se doit de réagir
lorsque le système bancaire est ébranlé et qu’il y a crise générale de liquidité. Le
livre de Bagehot lui a été inspiré par une crise bancaire survenue peu avant.
Le 10 mai 1866, la banque d’escompte Overend, Gurney and Company dont le
siège se trouvait sur Lombard Street à Londres, d’où le titre du livre de Bagehot,
fit faillite, elle dut fermer ses guichets et suspendre ses paiements. Cela déclencha
une panique bancaire générale, d’abord à Londres, puis dans pratiquement tout le
pays. La Banque d’Angleterre réagit selon une stratégie ou un modèle qui allait
devenir classique et qui se fonde sur trois principes : (1) prêter abondamment aux
banques en manque de liquidités, en leur fournissant en particulier tout le numé-
raire nécessaire ; (2) à des taux d’intérêt plus élevés que ceux du marché ; et (3)
moyennant de solides garanties, des titres d’Etat par exemple. La raison d’être des
deux dernières conditions est qu’il s’agit d’aider les établissements en manque de
liquidités et non pas ceux qui ont en réalité un problème de solvabilité.
Grâce à ces prêts lors de la crise Overend-Gurney, les banques saines mais en
difficulté ont pu se procurer auprès de la Banque d’Angleterre, qui détenait et
détient toujours le monopole de l’émission de billets, le numéraire qui leur man-
quait pour faire face aux demandes de retrait en billets et elles purent donc garder
leurs guichets ouverts ou les rouvrir promptement. Cette stratégie réussit pleine-
ment, la confiance se rétablit et la panique se résorba rapidement.
Un prêteur de dernier ressort
Une autre manière encore de voir les choses est de dire qu’un secteur bancaire
fragile par essence a absolument besoin d’un prêteur de dernier ressort, lequel ne
peut être que la banque centrale.
La crise financière qui a éclaté en 2007-2008 a illustré le rôle des banques centrale
en tant que prêteuses de dernier ressort. Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers,
une grande banque d’investissement en principe américaine mais en fait multina-
tionale, qui avait été fondée en 1850, dut déposer son bilan. L’établissement s’était
engagé à fond dans le secteur immobilier américain et détenait un très important
stock d’hypothèques subprime, au point qu’elle en était venue à ressembler à un
grand fonds d’investissement immobilier. Une enquête postérieure révéla qu’elle
avait aussi utilisé diverses astuces comptables pour embellir son bilan.
La faillite de Lehman Brothers constitua un choc de première grandeur, l’équiva-
lent économique d’un tremblement de terre de magnitude 9 ou 10. On pourrait
donc penser que la Federal Reserve aurait dû intervenir pour empêcher un événe-
ment susceptible de provoquer, par contagion, l’effondrement de tout le système
10

bancaire américain. Mais si la législation permet à la Federal Reserve de sauver


les établissements en manque passager de liquidités, elle lui interdit de renflouer
les banques insolvables. Or tel était clairement le cas de Lehman Brothers, un
indice probant à cet égard étant qu’aucune autre grande banque, américaine ou
étrangère, ne s’était déclarée prête à reprendre l’intégralité des activités de l’éta-
blissement.7
Cependant, le 16 septembre 2008, soit le lendemain même du jour où Lehman
Brothers fit faillite sans que la Federal Reserve intervienne, cette dernière se vit
contrainte de voler au secours d’AIG (American International Group), un des lea-
ders mondiaux de l’assurance et des services financiers8 qui était, lui aussi, lour-
dement frappé par la crise des subprimes et dont la chute aurait eu des consé-
quences systémiques incalculables. Sur le moment même, il n’était pas évident
qu’AIG était fondamentalement sain, mais la suite des événements montra que
c’était bien le cas – voir plus loin. Au final, la Federal Reserve a dû injecter pas
moins de 182 milliards de dollars dans AIG.
Une kyrielle d’autres banques (environ 975 au total) bénéficièrent aussi de l’aide
de la Federal Reserve et de la Treasury américaine, le principal programme mis
sur pied à cette fin ayant nom TARP (Troubled Asset Relief Program) doté initia-
lement d’un fonds de 700 milliards de dollars. Aux dernières nouvelles,9 TARP
et d’autres programmes ont déboursé au total 626 milliards de dollars, ce montant
comprenant aussi, hors du secteur bancaire, une aide à General Motors (50,7 mil-
liards) et Chrysler (10,7 milliards).
De ce total de 626 milliards, 390 ont été restitués à ce jour, à quoi est venue s’ajou-
ter une somme de 323 milliards versée par les banques au titre d’intérêts, de divi-
dendes, de frais et émoluments, pour un total général de 713 milliards. Les inter-
ventions de la Fed et de la Treasury se sont ainsi soldées à ce jour par un bénéfice
de 713 – 626 = 87 milliards (!), même si de rares banques sont encore débitrices
aujourd’hui. Dans le cas d’AIG cité plus haut, l’établissement a remboursé en
deux ans les 182 milliards de dollars reçus en 2008, avec en prime un bénéfice de
25 milliards. En Suisse, l’UBS, qui se trouvait au bord du gouffre, a été sauvée le
16 octobre 2008 au moyen d’une injection en capital de quelque 6 milliards de
francs par la Confédération et un rachat massif, par la BNS, de ses créances dou-
teuses, dont un important portefeuille d’hypothèques subprime. Il n’empêche que
ces montants ont été entièrement récupérés par la suite, avec un bénéfice de plu-
sieurs milliards pour la Confédération et la BNS.

7
A ce sujet, voir : http://time.com/3450110/aig-lehman/ ; adresse valable en mars 2018. La
banque Barclays avait manifesté un certain intérêt, mais le régulateur financier britannique lui
interdit une reprise éventuelle.
8
AIG compte aujourd’hui environ 56’000 collaborateurs servant plus de 90 millions de clients
dans plus de 100 pays et juridictions.
9
Voir : https://projects.propublica.org/bailout/list ; adresse valable en mars 2018.
11

Pourtant, s’il y a bien une antienne qui revient sans cesse dans les médias ou dans
les propos du public, c’est celle de « ces banquiers qui se paient grassement tout
en provoquant régulièrement des crises financières, mais qui doivent être sauvés
par l’argent des contribuables lorsque les choses tournent mal ».10 Il y a des
mythes que rien ne peut extirper. En réalité, les banquiers n’ont pas simplement
reçu de l’argent public gratuitement et à fonds perdus, mais ils ont bénéficié de
prêts à intérêt, des prêts dont la totalité ou presque a été remboursée par la suite.
A noter encore que le Président Obama a reconnu publiquement, lors d’un dis-
cours prononcé en octobre 2012 dans le New Hampshire, que les banques améri-
caines avaient remboursé « jusqu’au dernier penny » l’aide (the bail-out money)
qu’elles avaient reçue suite à la crise financière de 2007-2008.11 Mais rien n’y a
fait et les Américains restent persuadés aujourd’hui, dans leur majorité, que les
banques ont indûment profité de la manne des contribuables.
Il a été dit plus haut que « la confiance est chose fragile et, par conséquent, le
secteur bancaire l’est aussi : c’est la contrepartie inéluctable des services que ce
secteur rend à l’économie ou, si l’on préfère, c’est le prix à payer pour ces ser-
vices ». Un autre prix à payer est la nécessité tout aussi inéluctable pour la banque
centrale d’intervenir comme prêteuse de dernier ressort lorsque le système ban-
caire est ébranlé. Malgré toutes les précautions qu’on peut prendre (voir ci-des-
sous), des crises bancaires se produiront toujours, à des intervalles irréguliers et
pour des causes souvent différentes ou inédites, ce qui signifiera nécessairement
qu’il faudra aider le système bancaire au moyen de prêts. C’est entièrement nor-
mal – alors, autant en être conscient et l’admettre une fois pour toute.
Un autre aspect problématique du secteur bancaire…
…dans la plupart des pays est que ce secteur n’est généralement pas conforme au
modèle concurrentiel de la théorie économique néoclassique, avec un grand
nombre d’agents se faisant concurrence et dont aucun n’a de « pouvoir de mar-
ché » (c’est-à-dire la capacité d’influer sur les prix et autres paramètres perti-
nents). Le modèle approprié est généralement plutôt celui d’un oligopole, avec un
petit nombre de grands établissements (l’UBS et le CS en Suisse) qui disposent
d’un pouvoir de marché, mais avec aussi une « frange concurrentielle » (en
Suisse, les banques cantonales, Raiffeisen, la banque Migros, Postfinance, etc.) Il
n’est donc pas sûr que ce secteur bancaire oligopolistique fournisse ses prestations
à des conditions et à des prix économiquement optimaux. En outre, cela peut en-
courager des comportements collusifs, comme on l’a vu dans la manipulation

10
La dernière fois que j’ai entendu ce mythe était... hier, vendredi 23 mars 2018, lors de l’émis-
sion Forum de la première chaîne de la radio romande.
11
Voir à ce sujet : http://www.politifact.com/new-hampshire/statements/2012/oct/25/barack-
obama/barack-obama-says-banks-paid-back-all-federal-bail/
12

scandaleuse de taux aussi importants que le LIBOR ou de certains cours de


change.
Bref, les banques et les banquiers ne sont pas exactement populaires, ils ne l’ont
jamais été et ils le sont moins que jamais aujourd’hui, même dans une partie des
milieux conservateurs. Une anecdote personnelle à ce sujet : mon grand-père pa-
ternel, qui était commerçant après avoir été industriel et qui était le plus bourgeois
des hommes, n’aimait pourtant pas les banquiers et il avait coutume de dire : « Ces
messieurs vous prêtent un parapluie quand il fait beau et vous le reprennent quand
il pleut ».
Cette impopularité des banques et des banquiers, quelquefois même la haine dont
ils font l’objet, risque de jouer en faveur de l’initiative « monnaie pleine »
lorsqu’elle sera soumise au souverain le 10 juin prochain. Mais avant d’en venir
à cette initiative, il reste encore à examiner…
… une autre précaution pour rendre le secteur bancaire plus solide
D’important fonds propres (capital et réserves) figurant dans le bilan des banques
contribueront aussi à rendre le système bancaire plus solide. Si ce système était
laissé à lui-même, le ratio « fonds propres/total du bilan des banques » finirait
probablement par tomber très bas – peut-être pas plus d’un ou deux pour cent.
Pourquoi ? Parce que plus ce ratio est bas et plus l’établissement sera rentable,
toutes autres choses égales ; ou si l’on préfère, plus élevé sera le rendement de ses
fonds propres. Les banques sont en concurrence auprès des investisseurs, ce qui
signifie qu’une banque donnée a intérêt à être plus rentable que les autres et donc
à détenir le moins possible de fonds propres. En contrepartie, la banque prendra
aussi des risques de plus en plus élevés si les choses devaient mal tourner. Des
banquiers prudents se rendront compte de ces risques, ce qui les freinera. Mais
l’expérience suggère qu’au fur et à mesure qu’une situation normale se prolonge,
les dirigeants des banques seront de moins en moins conscients de ces risques
(« this time is different »), le ratio précité diminuera en moyenne dans un envi-
ronnement non régulé et le système bancaire deviendra de plus en plus fragile.
En d’autres termes, la probabilité que des banques fassent faillite « lorsque la bise
sera venue » est d’autant plus grande que les ratios précités seront bas en
moyenne ; et comme on l’a vu, les faillites bancaires peuvent déclencher une perte
de confiance générale, avec toutes ses conséquences. C’est pourquoi le législateur
fixe dans pratiquement tous les pays un ratio minimum de fonds propres que les
banques doivent observer (en fait plusieurs ratios, mais peu importe). Le problème
est qu’il n’est pas possible de déterminer objectivement un ratio « optimal » –
c’est une question de choix économique ou même sociétal entre, d’une part, la
solidité du système bancaire et, d’autre part, la performance (et incidemment la
rentabilité) des banques dans ce système. Les milieux bancaires tendent au-
jourd’hui à préférer et donc à préconiser un ratio relativement bas, certainement
13

moins de dix pour cent. Mais des économistes de renom, comme par exemple
Martin Hellwig de l’Institut Max Planck, n’hésitent à prôner un ratio de vingt pour
cent, voire davantage. Impossible d’en dire plus à ce sujet – c’est, comme men-
tionné, une question de choix.
Autre précaution encore
Une des leçons de la Grande Dépression des années 1930 a été qu’un système
d’assurance des dépôts à vue et des comptes d’épargne par l’Etat était un autre
moyen de rendre le système bancaire plus solide. Cela fut fait, d’abord aux Etats-
Unis sous Roosevelt, puis dans pratiquement tous les pays industrialisés. En
Suisse par exemple, ces dépôts sont aujourd’hui assurés ou garantis par la Confé-
dération à concurrence de Fr. 100'000.- par déposant.
Le remède est certes bon, mais il n’est pas infaillible. Ainsi, les dépôts auprès de
la banque britannique Northern Rock étaient assurés, mais cela n’a pas empêché
un run sur cette banque en 2007. Dans le cas de la Suisse aujourd’hui, on peut
aussi se poser des questions, au risque de peindre indûment le diable sur la mu-
raille. Imaginons donc que l’UBS et le Crédit Suisse fassent faillite (qu’à Dieu ne
plaise…), même si ce risque paraît actuellement très petit. Etant donné la masse
énorme des dépôts dans ces deux grandes banques, la Confédération devrait faire
face à une facture quasiment astronomique, au point qu’on peut se demander com-
ment les choses se passeraient en réalité. Mais c’est là un scénario vraiment ex-
trême. S’il devait se réaliser, d’autres mesures seraient sans doute adoptées pour
protéger les déposants et éviter un effondrement du système bancaire.
Un deuxième problème avec le secteur bancaire
Cet autre problème n’est pas inhérent au système bancaire en tant que tel, comme
c’est le cas des risques systémiques décrits ci-dessus, mais il tient à une particu-
larité presque universelle de la fiscalité touchant les entreprises.
Dans pratiquement tous les pays, le fisc permet aux entreprises de déduire de leur
revenu imposable (généralement leur bénéfice) les intérêts encourus sur leurs em-
prunts, bancaires en particulier. En revanche, les intérêts « notionnels » ou impli-
cites sur leur capital propre ne peuvent être déduits. D’un point de vue écono-
mique, cette asymétrie de traitement ne se justifie pas. Lorsque des fonds sont
investis dans une entreprise pour en constituer le capital propre, ils ne peuvent
plus, ipso facto, être placés sous d’autres formes comme par exemple des bons du
Trésor, lesquels ont un rendement. Ce rendement non réalisé constitue ce qu’on
appelle un « coût d’opportunité », lequel représente un authentique coût de pro-
duction pour les entreprises, au même titre que les salaires versés à la main-
d’œuvre. A ma connaissance, la Belgique est aujourd’hui le seul pays qui autorise
la déduction des intérêts notionnels.
14

Pourquoi cette asymétrie de traitement est-elle importante du point de vue du sec-


teur bancaire ? Elle l’est parce qu’elle signifie une incitation pour les entreprises
à se financer par endettement, en particulier mais pas uniquement auprès des
banques, plutôt que par des fonds propres obtenus par émission d’actions sur le
marché des capitaux ou par d’autres moyens. Un secteur bancaire fragile par es-
sence s’en trouvera donc favorisé au détriment du marché des capitaux et il tendra
à devenir hypertrophié. Plus généralement, il y aura une tendance au surendette-
ment dans l’économie, ce qui la fragilisera.
Comme on le sait sans doute, la « troisième réforme de l’imposition des entre-
prises » (RIE III), qui a été refusée par le souverain lors de la votation du 12 fé-
vrier 2017, proposait entre autres d’introduire la déduction des intérêts notionnels.
La gauche politique s’attribue volontiers le mérite ou la gloire de ce refus par le
peuple et les cantons, un refus qui serait dû en particulier à l’introduction des
intérêts notionnels. Ce n’est pourtant pas ce qu’a conclu l’enquête VOTO sur cette
votation12 :
« (…) Rares sont les personnes interrogées qui ont avancé comme motifs
des éléments concrets de la réforme fiscale, comme par exemple l’impôt
sur le bénéfice corrigé des intérêts [notionnels] ou la patent box. Il y a tout
lieu de penser que personne ou presque n’avait compris la nature exacte de
ces mesures. Partant, la RIE III n’a pas échoué dans les urnes parce que
certaines mesures n’ont pas récolté la majorité, mais bien parce que le pa-
quet dans son ensemble, et plus encore la manière dont il a été présenté, n’a
pas trouvé grâce aux yeux du peuple. »
Plus généralement, cette enquête VOTO a conclu qu’ayant eu de la peine à com-
prendre les mesures proposées, beaucoup de votants ont préféré opter prudem-
ment pour le statu quo, c’est-à-dire voter non, y compris au centre et à droite du
spectre politique.
Comme on le sait sans doute aussi, un nouveau paquet, RIE IV ou « projet fiscal
17 », est actuellement en gestation. Craignant apparemment un nouveau refus po-
pulaire en cas de référendum, le Conseil fédéral n’a pas inclus la déduction des
intérêts notionnels dans ce nouveau paquet. On ne peut que le regretter.
Un autre aspect pertinent de la fiscalité concerne non pas les entreprises, mais les
ménages. Aux Etats-Unis, par exemple, mais aussi dans nombre d’autres pays, les
ménages peuvent déduire de leur revenu imposable les intérêts des hypothèques
bancaires contractées pour l’achat de leur logement en propriété propre, mais sans
que soit ajouté à leur revenu imposable ce qu’on appelle en Suisse un « revenu
locatif » (c’est-à-dire ce que rapporterait ce logement s’il était loué à des tiers).
12
Voir l’adresse suivante valable en mars 2028 : http://www.voto.swiss/wp-con-
tent/uploads/2017/04/Etude_VOTO_12_02_2017_FR.pdf Les enquêtes VOTO ont succédé
aux anciennes enquêtes VOX.
15

Toujours en Suisse, la notion de revenu locatif est inlassablement contestée de


divers côtés au motif qu’il s’agit d’un revenu fictif. En réalité, c’est un revenu non
pas fictif, mais en nature, et donc un revenu bien réel, lequel doit légitimement
faire partie du revenu imposable.
Un exemple imaginaire peut montrer pourquoi la non inclusion du revenu locatif
dans le revenu imposable débouche aussi sur une inégalité de traitement. Soient
deux ménages parfaitement identiques pour ce qui est de leur fortune, sauf que le
premier ménage est propriétaire de son logement alors que le deuxième est loca-
taire, mais détient un portefeuille de titres valant exactement ce que vaut le loge-
ment du premier ménage (et les deux ont donc exactement la même fortune). Le
rendement dudit portefeuille, intérêts et dividendes, sera bien entendu inclus dans
le revenu imposable du deuxième ménage qui est locataire. Si un revenu locatif
n’est pas imputé au revenu imposable du premier ménage propriétaire de son lo-
gement, ce ménage paiera moins d’impôts que le ménage locataire, ce qui est ma-
nifestement inéquitable, les deux ménages ayant par hypothèse exactement la
même situation de fortune.
L’absence, aux Etats-Unis et ailleurs, de l’imputation d’un revenu locatif signifie
que les ménages sont incités à devenir propriétaires de leur logement en s’endet-
tant auprès du système bancaire. En d’autres termes, le logement en propriété
propre financé par hypothèque bancaire est privilégié au détriment du secteur lo-
catif. Le résultat est qu’aux Etats-Unis la plupart des ménages sont propriétaires
de leur logement, avec concurremment un fort endettement auprès des banques,
alors que le secteur locatif en est plus ou moins réduit à la portion congrue.
Par ailleurs, la majorité de la classe politique américaine entend (ou en tout cas
entendait) promouvoir le logement en propriété propre dans les couches les moins
favorisées de la population. Un moyen honnête d’atteindre cet objectif aurait été
d’accorder des subventions ou des prêts étatiques aux membres de ces milieux
pour les aider à acquérir un logement, mais – inconvénient rédhibitoire – cela
aurait grevé les budgets publics. Les politiciens américains ont donc procédé par
la bande en édictant des règles légales incitant ou même obligeant les banques à
accorder des hypothèques aux plus défavorisés, y compris à ceux que l’on a ap-
pelés les « ninjas » (soit des ménages avec « no income no job and no assets », à
savoir « sans revenu, sans emploi et sans fortune »).13 Ces hypothèques ont en-
suite constitué une part importante des hypothèques dites subprime, lesquelles ont
été un facteur majeur dans la genèse de la crise financière qui s’est déclenchée en
2007-2008 et qui a manqué provoquer l’effondrement de tout le secteur bancaire
et financier. Là aussi, l’enfer était pavé de bonnes intentions.

13
Deux grandes institutions ad hoc ont aussi été créées à cet effet, les fameux Freddie Mac et
Fanny Mae, des « government-sponsored enterprises » (des entreprises parrainées par le gou-
vernement), lesquelles n’ont pas peu contribué à la crise financière de 2007-2008.
16

La création de monnaie scripturale n’est pas illimitée


A la différence des faux-monnayeurs, les banques ne peuvent pas créer de la mon-
naie (scripturale) en quantité illimitée car le processus est circonscrit par, entre
autres, la taille de ce qu’on appelle la « base monétaire » ou « monnaie de banque
centrale ».14 Cette dernière se compose de la masse existante de numéraire émis
par la banque centrale, plus les réserves détenues par les banques auprès de ladite
banque centrale, des réserves qui, en cas de nécessité, peuvent être converties en
billets. Un ratio minimal de réserves détenues par les banques par rapport à leurs
engagements leur est le plus souvent imposée légalement. Cela revient à fixer une
limite supérieure à la création de monnaie scripturale. Pour une base monétaire
d’une taille donnée, les banques pourront en effet créer un multiple de cette base
sous la forme de monnaie scripturale – c’est ce qu’on appelle le « multiplicateur
monétaire ». On peut se figurer ce processus sous la forme d’une pyramide inver-
sée et posée sur sa pointe, cette dernière étant tronquée.
Masse monétaire

Base monétaire

Augmenter ou diminuer la base monétaire est un des instruments majeurs de la


politique monétaire des banques centrales. Pour p.ex. augmenter cette base et
donc la masse monétaire, une banque centrale a le plus souvent recours à des opé-
rations dites d’open market : elle achètera des titres d’Etat ou autres actifs finan-
ciers, au moyen en quelque sorte d’un chèque tiré sur elle-même, ce qui se traduira
par une augmentation des dépôts des banques auprès de ladite banque centrale,
autrement dit une augmentation de leurs réserves. Modifier le ratio exigé de ré-
serves est un autre instrument, mais moins utilisé en pratique. Il y a encore
d’autres instruments de la politique monétaire, mais nous allons en rester là,15 en
notant qu’une des conséquences de l’initiative de la monnaie pleine serait de ré-
duire le multiplicateur monétaire à l’unité, ce qui signifie qu’il n’y aurait en fait
plus de multiplicateur. La pyramide ci-dessus deviendrait un simple rectangle.

14
La création de monnaie scripturale est aussi limitée par la demande de crédits, la confiance
du public, l’inclination des banques à prendre des risques ainsi que la réglementation bancaire
et financière.
15
Pour un survol des instruments de la politique monétaire de la BNS, voir par exemple :
https://www.snb.ch/fr/iabout/monpol/id/monpol_instr
17

Le décor ayant été planté, ce qui a été un peu long mais était nécessaire, nous
pouvons maintenant en venir à…
…l’initiative dite de la monnaie pleine
Un système bancaire et financier absolument sûr et stable est une pure utopie.
Comme déjà dit et comme l’histoire le prouve, il s’est toujours produit et il se
produira certainement toujours des crises bancaires et financières, à des intervalles
irréguliers et pour des raisons différentes, plus ou moins inédites et imprévisibles.
Ce qu’il faut plutôt viser est donc un système aussi sûr et stable que cela est hu-
mainement faisable.
A cet égard, on peut dire, sans tomber dans l’autosatisfaction (mais au risque de
tenter les dieux…), que le système bancaire et financier suisse paraît aujourd’hui
très solide et que, dans l’ensemble, il se trouve entre de bonnes mains. A titre
d’illustration, le sauvetage de l’UBS par la BNS et la Confédération en 2008 a
été, sans exagération, un tour de force remarquable, le problème ayant été reconnu
à temps, puis résolu avec compétence et efficacité, dont acte avec remerciements
aux responsables de l’opération.
Un objectif central de l’initiative en question est de rendre le système bancaire et
financier suisse plus solide et stable. Elle s’attaque donc à un problème qui, dans
les conditions actuelles, n’en est pas un. Tout au contraire, il est probable – non,
il est quasiment certain que son adoption éventuelle provoquerait une onde de
choc déstabilisante et susciterait, comme on va le voir plus en détail, de graves
difficultés et problèmes, particulièrement dans une phase initiale de transition qui
pourrait se révéler fort longue.
Le nouvel article constitutionnel 99 al.2 proposé par l’initiative stipule que
« Elle seule [la Confédération] émet de la monnaie, des billets de banque et
de la monnaie scripturale comme moyens de paiement légaux ».
Les mots en italiques sont nouveaux par rapport à l’article actuellement en vi-
gueur. Cela signifie concrètement que toute la monnaie scripturale, c’est-à-dire
tous les comptes à vue détenus par le public auprès des banques et de la Poste,
devrait dorénavant être couverte intégralement par des réserves auprès de la BNS.
Une possibilité théorique pour atteindre cet objectif serait de centraliser tout le
trafic de paiements à la BNS, en cela que tous les comptes à vue seraient transférés
des banques et de la Poste à la BNS. Ce n’est cependant pas ce que propose l’ini-
tiative, un nouvel article 99 al.5 stipulant que
« Les prestataires de services financiers [les banques et la Poste] gèrent les
comptes pour le trafic des paiements des clients en dehors de leur bilan.
Ces comptes ne tombent pas dans la masse en faillite. » (Italiques ajoutés).
18

Les banques et la Poste continueraient donc d’assurer le trafic des paiements, mais
les comptes à vue du public seraient non seulement hors bilan, mais devraient être
couverts intégralement par des avoirs ou réserves auprès de la BNS 16 – c’est en ce
sens que la monnaie deviendrait « pleine ». Quant aux banques, elles ne pourraient
dorénavant financer leurs prêts et crédits qu’au moyen des comptes d’épargne et
autres dépôts ou emprunts à long terme, devenant ainsi nolens volens des sortes
de fonds d’investissement.
Il s’ensuit que la « transformation des échéances » par les banques (voir plus haut)
serait sinon supprimée, du moins fortement réduite. Il est en effet concevable que,
dans ces nouvelles conditions, les échéances des prêts et crédits consentis par les
établissements soient à plus long terme que leurs sources de financement et qu’il
y ait donc une certaine transformation des échéances, mais sur une bien plus petite
échelle qu’actuellement.
Autre chose encore : du moment que les banques ne pourraient plus utiliser les
dépôts à vue pour financer leurs prêts et crédits à l’économie, étant donné aussi
qu’un système de paiements hors bilan génère nécessairement des coûts qu’il fau-
drait couvrir, il est certain que les frais à la charge des détenteurs de dépôts à vue
augmenteraient considérablement.
On peut penser par ailleurs que, du moment que les établissements ne pourraient
plus financer, au moyen des dépôts à vue, une partie de leurs prêts et crédits aux
entreprises et ménages, dont les hypothèques, le volume de ces prêts et crédits se
contractera nécessairement, probablement de beaucoup. Les investissements dans
l’économie chuteraient d’autant, mettant en péril l’activité économique et la crois-
sance. Une récession plus ou moins profonde et longue serait à prévoir.
Les auteurs de l’initiative semblent cependant avoir été conscients de ce danger
puisqu’un nouvel article 99a, para. 1, sur la BNS a la teneur suivante :
« En sa qualité de banque centrale indépendante, la Banque nationale suisse
mène une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays ; elle
gère la masse monétaire et garantit le fonctionnement du trafic des paie-
ments ainsi que l’approvisionnement de l’économie en crédits par les pres-
tataires de services financiers. » (Italiques ajoutés).

16
Cela ressort de l’art. 197, ch. 12, des dispositions transitoires ad art. 99 (ordre monétaire et
marché financier) et 99a (Banque nationale suisse) : « Les dispositions d’exécution prévoiront
que, le jour de leur entrée en vigueur, toute la monnaie scripturale figurant sur des comptes pour
le trafic des paiements deviendra un moyen de paiement légal. Il en résultera des engagements
correspondants des prestataires de services financiers vis-à-vis de la Banque nationale
suisse. » (Italiques ajoutés).
19

Les mots mis en exergue ne peuvent que signifier que la BNS devra consentir des
prêts aux banques pour que celle-ci puissent continuer à approvisionner l’écono-
mie en crédits.17 Mais c’est ici que les choses deviennent franchement bizarres.
Supposons en effet que, par un miracle d’information, la BNS soit capable de
calculer exactement le montant et la distribution des prêts, par ailleurs « limités
dans le temps », qu’elle devra consentir aux banques pour que ces dernières puis-
sent à leur tour accorder aux entreprises et ménages les crédits dont ils bénéficie-
raient avec le système actuel.18 On en reviendrait donc au statu quo, à cela près
qu’il y aurait une étape supplémentaire dans le processus via la BNS. A cela près
aussi que si une banque devait d’aventure tomber en déconfiture, ce serait doré-
navant à la BNS de payer une partie au moins des pots cassés ! Les initiants rétor-
queraient sans doute qu’en contrepartie les dépôts du public seront plus sûrs, mais
ils sont déjà aussi sûrs que cela est humainement faisable, comme on l’a vu.
Outre la complication de ce système à deux étages, il faut souligner que le bilan
de la BNS deviendrait beaucoup plus risqué et fragile qu’aujourd’hui, avec une
accumulation insensée de risques bancaires.
En réalité, on ne voit pas que la BNS puisse jamais déterminer ou calculer, même
approximativement, le montant et la distribution des prêts qu’elle devrait accorder
aux banques. Plus généralement, la politique monétaire de la BNS passerait en
terra incognita. Quels seraient les effets du nouveau régime sur les taux d’intérêt ?
sur la masse monétaire ? sur le taux de change ? Et que deviendrait la politique
monétaire de la BNS ? Seule une période d’expérimentation relativement longue
pourrait permettre de répondre à ces questions, une période de tâtonnements et de
navigation à l’aveugle, avec tous les dangers que cela comporterait.
Il importe aussi de dénoncer l’illusion propagée par les initiants selon laquelle
l’adoption de leur texte nous mettrait à l’abri d’une déstabilisation du secteur ban-
caire : la « monnaie pleine » n’empêcherait en rien les mauvais investissements
par les banques ; elle n’aurait par exemple pas empêché, dans les années avant
2007-2008, l’UBS d’investir massivement dans les hypothèques subprime.
Les auteurs de l’initiative assurent encore que si cette dernière est adoptée, le franc
suisse deviendra la monnaie la plus sûre et la plus solide au monde. En réalité,
cela risque d’être juste le contraire : il n’échappera pas aux marchés et investis-
seurs internationaux qu’en adoptant l’initiative la Suisse se lance dans une expé-
rience jamais tentée ailleurs et qu’elle fait un saut dans l’inconnu. Aucun doute
que, d’une monnaie forte, parfois trop forte, le franc deviendra une monnaie trop
faible.

17
Voir aussi l’art. 99a al.3 sur la BNS qui stipule : « Elle [la BNS] peut octroyer aux banques
des prêts limités dans le temps ».
18
Il va de soi que les banques auraient tout avantage à « gonfler » leurs demandes de crédits
par la BNS, cette dernière devant donc procéder à un tri.
20

Ce n’est pas tout car le nouveau régime conférerait à la BNS un pouvoir exorbitant
sur l’économie. Au lieu d’être décentralisé comme c’est le cas aujourd’hui, l’ap-
provisionnement de l’économie en prêts et crédits serait largement du ressort de
la BNS. Cela n’échapperait évidemment pas aux politiciens et on voit d’ici les
batailles autour de la question de savoir qui contrôlera un organe devenu ultra-
puissant, qui seront les membres de sa direction générale, quelle sera la ligne de
sa politique, etc. L’indépendance de la BNS n’y survivrait certainement pas.
L’article 99a al.3 du texte de l’initiative stipule par ailleurs que
« Dans le cadre de son mandat légal, elle [la BNS] met en circulation, sans
dette, l’argent nouvellement émis, et cela par le biais de la Confédération
ou des cantons ou en l’attribuant directement aux citoyens ».
Dans le régime proposé par l’initiative, « l’argent nouvellement émis » – un peu
plus de 43 milliards en 2017 ! – le serait principalement via les crédits que la BNS
accorderaient aux banques, voir plus haut. Dans le bilan de la BNS, les actifs aug-
menteraient du montant de ces crédits et le passif augmenterait du même montant
inscrit dans les comptes des banques auprès de la BNS. Il n’y aurait donc pas de
« magot » à distribuer.
Par conséquent, la BNS se verrait obligée de verser à l’Etat ou directement aux
citoyens une grande partie ou même la totalité de ses bénéfices, voire de ses actifs
si la somme à distribuer est plus grande que ces bénéfices – que ce soit approprié
ou non du point de vue de sa politique monétaire et plus généralement. On fait
ainsi miroiter aux citoyens et à l’Etat la perspective d’une sorte d’argent de poche
tombant du ciel dans leurs escarcelles. C’est de nouveau une illusion et aussi un
attrape-nigaud démagogique. En effet, le nouveau régime proposé ne changerait
rien à la fortune nationale et il n’y aurait pas création de richesse. En économie,
les miracles n’existent pas. Le système actuel de distribution des bénéfices de la
BNS à la Confédération et aux cantons est de loin mieux fondé.
Conclusions
Cela étant, on ne peut que conclure que l’initiative « monnaie pleine » est en vérité
un miroir aux alouettes (« chose séduisante, mais trompeuse », selon le diction-
naire). On pourrait aussi ranger cette initiative dans la catégorie des solutions
pseudo-évidentes, du type « il n’y qu’à… », et qui promettent la lune.
Tout le monde ne sait sans doute pas que, historiquement parlant, ce n’est pas la
première fois que le souverain doit se prononcer sur une initiative de ce type car
il y a un précédent, à savoir l’initiative dite de la « monnaie franche », laquelle a
fait l’objet d’une votation en avril 1951. Le texte soumis au souverain était d’ap-
parence inoffensive, sa disposition principale stipulant que
21

« La banque investie du monopole des billets de banque [la BNS, évidem-


ment] a pour tâche principale de régler la circulation de la monnaie en
Suisse de telle façon que le pouvoir d'achat du franc suisse reste constant
ou autrement dit que l'indice des prix des marchandises de première néces-
sité reste constant, afin de garantir le plein-emploi des travailleurs. »
Sous cette apparence inoffensive se cachaient en fait les idées hétérodoxes – far-
felues disaient certains – du commerçant et théoricien monétaire allemand Silvio
Gesell (1862-1930), le père de la « monnaie franche »19, d’où l’intitulé de l’initia-
tive. En bref, il s’agissait d’accélérer la vitesse de circulation de la monnaie par
divers moyens afin de stimuler la demande agrégée et donc l’économie. Si l’ini-
tiative avait été acceptée, la loi d’application aurait probablement dû s’inspirer
des idées de Gesell, lesquelles avaient été largement discutées dans le débat avant
la votation. (Je m’en souviens bien : j’avais alors 13 ans et c’est une des premières
problématiques économiques à m’avoir interpellé, comme on dit).
L’initiative fut cependant balayée par le peuple, avec 87,6 % de non pour une
participation honorable de 53,1%, ainsi que par tous les cantons. Le nombre de
oui a même été inférieur au nombre de signatures récoltés pour l’initiative… Le
Conseil fédéral et le Parlement avait opposé un contre-projet à l’initiative, lequel
ajoutait aux tâches déjà attribuées à la BNS celle de « pratiquer une politique de
crédit et une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays ». Ce con-
treprojet a été accepté très confortablement.
Y a-t-il un Silvio Gesell derrière l’initiative pour une monnaie pleine ? Selon la
presse alémanique, cela semble être principalement Joseph Huber, lequel est pro-
fesseur émérite de « sociologie économique et environnementale » à l’Université
Martin Luther à Halle-Wittenberg en Allemagne. Parmi les économistes suisses
plus ou moins en vue, il semble n’y avoir – à ma connaissance – qu’un seul parti-
san de la monnaie pleine, soit le Professeur Sergio Rossi de l’Université de Fri-
bourg, lequel est un élève ou disciple de feu le professeur Bernard Schmitt (1928-
2014). Celui-ci, qui enseignait à Fribourg et à Dijon ce qu’il appelait « l’économie
quantique », avait parmi les économistes suisses une réputation bien assise de,
mettons, hétérodoxie. Une ambiguïté toutefois : si le Professeur Rossi soutient
l’initiative, il a aussi déclaré à la RTS qu’il en désapprouve les conditions de mise
en œuvre.20

19
On disait aussi « monnaie fondante ».
20
Voir une interview qu’il a donnée, le 23 mars derniers, à la première chaîne de la radio ro-
mande. Cette interview était un petit chef-d’œuvre de confusion. Après avoir déclaré qu’il vo-
terait pour l’initiative, Rossi a poursuivi en en critiquant certaines dispositions essentielles, pour
conclure qu’il était bon qu’on discute enfin de la monnaie et du système bancaire et financier.
L’interview peut être téléchargée à l’adresse suivante : https://www.rts.ch/play/radio/la-mati-
nale/audio/initiative-monnaie-pleine-interview-de-sergio-rossi-professeur-deconomie-a-lu-
nifr?id=9413207&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da
22

Aujourd’hui, alors que la campagne autour de l’initiative vient d’être lancée, les
initiants cherchent à banaliser leurs propositions, à les faire paraître inoffen-
sives.21 De leur point de vue, c’est une tactique plus habile que celle qui consiste-
rait à mettre l’accent sur le caractère novateur, voire révolutionnaire de leur texte.
Un des arguments avancés par les initiants lors d’une récente conférence de presse
est que le texte proposé ne revient, au fond, qu’à séparer banques d’investissement
et banques de dépôts (ou banques commerciales), comme cela a été fait aux Etats-
Unis par la loi Glass-Steagall de 1933 adoptée suite aux convulsions bancaires
des années précédentes. Que penser de cet argument ?
La loi en question était l’un des principaux éléments d’un véritable corset que le
gouvernement Roosevelt a imposé à l’appareil bancaire et financier américain.
(FDR détestait les banquiers et les financiers, n’hésitant pas à le faire savoir ou-
vertement). En rétrospective, on peut dire qu’en handicapant gravement les acti-
vités des banques et institutions financières, ce corset a contribué significative-
ment à retarder la reprise économique aux USA après 1933 puisque, outre-Atlan-
tique, c’est en fait la Deuxième Guerre mondiale qui a mis fin à la Grande Dé-
pression.22 La loi Glass-Steagall a été abrogée par étapes entre 1970 et 1999, ce
qui a fait dire à certains économistes, Joseph Stiglitz par exemple, que la crise
financière de 2007-2008 ne se serait pas produite si ladite loi était restée en vi-
gueur. C’est plus que contestable, la crise en question ayant eu d’autres causes,
avant tout dans le secteur immobilier. Si banques d’investissement et banques de
dépôt étaient restées séparées, la crise aurait pu être différente par certains de ses
aspects, mais pas son origine ni sa physionomie essentielle.
A noter encore que la loi Glass-Steagall n’interdisait pas aux banques de dépôts
de consentir des crédits aux entreprises financés par les dépôts à vue du public,
comme l’initiative veut l’interdire. Tout au contraire, elle était censée les encou-
rager à fournir ces crédits. Ce qui leur était interdit était d’acquérir et négocier des
titres financiers (à l’exception des obligations d’Etat, « charité bien ordonnée… »)
En outre, ni ces banques ni les banques d’investissement n’étaient obligées de
couvrir à cent pour cent leurs engagements par des réserves auprès de la banque
centrale, comme le veut l’initiative monnaie pleine. Le parallèle fait par les ini-
tiants avec la loi Glass-Steagall est donc erroné.23

21
Voir un article intitulé « Verniedlichtes Vollgeld », dans la NZZ du 23 mars 2018.
22
Pour en savoir plus, voir par exemple l’ouvrage mentionné à la note 5 ci-dessus. La lenteur
de la reprise aux USA, avec un hoquet en 1937-38 (une « récession dans la Dépression » suite
à un resserrement monétaire injustifié et prématuré), a été due à d’autres causes encore, dont en
premier lieu une politique économique générale, surtout en 1933-36, qui visait à ramener l’offre
globale au niveau d’une demande agrégée qui était très déprimée…
23
Certains commentateurs se sont laissés prendre par l’argumentation des initiants – voir par
exemple un article de Marian Stepczynski dans la Tribune de Genève du 26 mars 2018, article
intitulé « Le tort d’avoir raison trop tôt ». Je dois dire que venant d’un commentateur en général
avisé et compétent, cet article m’a étonné et déçu.
23

A l’époque de la Grande Dépression, le modèle bancaire dominant en Suisse était


déjà celui de la banque universelle, c’est-à-dire une banque acceptant des dépôts
à vue et d’épargne tout en se livrant aussi à des activités d’investissement et autres,
un modèle banni par Glass-Steagall. La Grande Dépression des années 1930 n’a
pas été de tout repos pour les banques suisses. Presque toutes durent être réorga-
nisées et consentir des réductions de capital ; une grande banque, la Banque po-
pulaire suisse (BPS), dut même être sauvée par la Confédération. Mais les deux
plus importants établissements, à savoir la SBS et le Crédit suisse, qui étaient des
banques universelles, réussirent à survivre sans aide extérieure, puis à prospérer.
Cette expérience historique suggère que le modèle des banques universelles n’est
donc pas nécessairement si mauvais ! Ces banques peuvent en particulier mieux
diversifier leurs actifs et donc réduire les risques qui pèsent sur elles. Comme aux
USA et dans la plupart des pays européens, la crise bancaire entraîna en Suisse
une régulation accrue par les pouvoirs publics. A la différence de la loi Glass-
Steagall, la nouvelle loi fédérale sur les banques de 1934 ne constitua cependant
qu'une ingérence modérée de la Confédération.24
Pour en revenir à l’initiative sur la monnaie pleine, on a déjà dit que la mauvaise
image des banques et des banquiers risque de jouer en faveur de l’initiative. Cette
mauvaise réputation tient en particulier aux bonus et plus généralement à la rému-
nération des banquiers. Lorsque les citoyens et citoyennes apprennent par les mé-
dias que par exemple le patron du Crédit suisse, M. Tidjane Tian, a été payé
presque 10 millions de francs en 2017 alors que sa banque n’était pas encore sortie
de l’ornière, on peut peut-être comprendre que beaucoup s’en étonnent ou s’en
indignent. On se rappelle aussi que l’initiative Minder « contre les rémunérations
abusives » a été acceptée par le peuple en mars 2013, avec 68% de oui.
La question n’est pas simple de savoir si ces rémunérations et bonus sont vraiment
excessifs ou s’ils sont économiquement justifiables d’une manière ou d’une autre.
J’en ai discuté ailleurs,25 mais on notera ici qu’il ne s’agit pas uniquement du sec-
teur bancaire, les rémunérations et bonus des dirigeants d’entreprise étant tout
aussi élevés, voire plus élevés dans d’autres branches comme l’industrie chimique
et pharmaceutique. Il n’est donc pas légitime de faire des banquiers les boucs
émissaires d’un problème général, si c’en est vraiment un.
« Quand il se prononce, le peuple suisse ne se trompe pas souvent », disait déjà
Numa Droz, Conseiller fédéral en 1876-1892. Dans un livre à paraître prochaine-
ment,26 je crois avoir montré qu’on peut en dire autant de la plupart des quelque
630 votations depuis 1848. Espérons donc que cela se vérifiera aussi le 10 juin

24
Ce paragraphe s’appuie en partie sur l’article « banques » dans le Dictionnaire historique de
la Suisse.
25
Voir : De crise en crise, vol. 2 : La grande récession et la crise financière (2007-2009) –
Origines, déroulement et conséquences, Slatkine, Genève, 2011 ; pp. 284-289 et passim.
26
De la démocratie directe en Suisse, à paraître chez Slatkine, Genève.
24

prochain et que l’initiative sur la monnaie pleine sera reléguée à sa juste place,
c’est-à-dire aux oubliettes.
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