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L’audition, prévue à 16 heures, heure française, devant


de la commission du commerce de la Chambre des
Facebook, emblème du «capitalisme de
représentants, sera suivie dans le monde entier.
surveillance»
PAR JÉRÔME HOURDEAUX
ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 7 AVRIL 2018

Le détournement de 87 millions de profils Facebook


par Cambridge Analytica afin d’influer sur la
campagne présidentielle américaine a

Mark Zuckerberg lors du Mobile World Congress en février 2016 à Barcelone © Facebook
plongé la société de Mark Zuckerberg dans une crise
La couverture du dernier numéro du magazine américain "Wired"
sans précédent en la mettant face à un dilemme en
Encore plus exceptionnel, jeudi 5 avril, Mark
apparence insoluble : comment rassurer investisseurs
Zuckerberg a été contraint d’assurer qu’il ne
et utilisateurs alors que son modèle économique
démissionnerait pas et qu’il ne renverrait aucun
repose par définition sur la collecte massive des
responsable, tout en reconnaissant des « erreurs ».
données personnelles ?
« J’ai bâti cet endroit. Je le dirige. Et je suis
Un vent de panique souffle sur Facebook. Deux responsable de ce qu’il se passe ici », a affirmé le PDG
semaines après la révélation du vol de 87 millions lors d’une interview à plusieurs médias rapportée
de profils d’utilisateurs par la société Cambridge par The Guardian. « Je ne vais pas chercher à jeter
Analytica, la firme californienne ne semble plus savoir quelqu’un d’autre sous le bus pour des erreurs que
quoi faire pour calmer la tempête et multiplie, en vain, nous avons faites. »
les annonces destinées à rassurer les utilisateurs et les
C’est la première fois que Mark Zuckerberg évoque
marchés financiers.
sa possible démission, même pour la démentir. Et sa
Geste rarissime de la part d’un PDG fondateur réaction intervient alors que la veille, le mercredi 4
réputé pour son arrogance, dépeinte dans le film The avril, un fond de pension appartenant à la ville de
Social Network, Mark Zuckerberg a condescendu, New York et ayant investi un milliard de dollars dans
mercredi 4 avril, à venir répondre, la semaine Facebook, avait demandé la tête de son fondateur et
suivante, aux questions des parlementaires américains son remplacement au sein du conseil d’administration
sur l’ingérence dans la campagne électorale de 2017. par trois nouveaux membres indépendants.
Il faut dire qu’entre le 16 mars, veille de la publication
des articles de The Observer et du New York Timesà
l’origine du scandale, et le 1er avril, l’action de
Facebook s’est effondrée de 17 %, plus de vingt
milliards de dollars de capitalisation boursière se
sont envolés. Et la chute ne fait que commencer,

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annoncent les analystes, pour qui la confiance entre chose », confirme le défenseur des libertés numériques
les marchés financiers et le réseau social est bel et bien Tristan Nitot, directeur de produit chez Cozy Cloud,
rompue. fondateur de l’association Mozilla Europe et auteur
De son côté, la société Facebook multiplie les actes du livre Surveillance:// (C&F éditions, octobre 2016).
de contrition, reconnaissant par exemple d’elle-même « Ça prend de l’ampleur et c’est une bonne chose.
qu’il s’agissait non pas de 50 millions, comme indiqué Maintenant, il ne faut pas que ça s’éteigne. C’est ce
initialement, mais de 87 millions de profils Facebook qui m’inquiète. En fait, je suis autant rassuré par
que la société Cambridge Analytica avait dérobés et l’ampleur que ça prend que sidéré par l’absence de
utilisés afin d’améliorer le ciblage de la campagne réaction auparavant. Car le problème est grave, il est
électorale de Donald Trump. Dans un communiqué systémique et il est là depuis longtemps. »
publié le 5 avril, le réseau social expliquait même que, Les manipulations de Cambridge Analytica jettent en
en dehors du scandale de Cambridge Analytica, « la effet une lumière crue sur un véritable système au cœur
plupart » des quelque 2,1 milliards d’utilisateurs de l’économie numérique. « La particularité de cette
avaient pu voir leur profil collecté grâce à une option affaire, c’est qu’il y a tout de même eu interférence
permettant de retrouver un profil correspondant à une dans le processus électoral d’au moins un pays. De
adresse mail ou un numéro de téléphone. plus, l’application de Cambridge Analytica permettait
Parallèlement à cette opération transparence, d’accéder au profil de l’utilisateur mais également à
Facebook a enchaîné les annonces visant à rassurer ceux de ses amis qui, eux, n’avaient pas donné leur
ses utilisateurs. La fonction permettant de retrouver consentement, explique Tristan Nitot. Mais pour le
un utilisateur avec son adresse mail ou son reste, la problématique n’est pas vraiment différente.
numéro de téléphone a été désactivée. Les règles Quand Facebook dit qu’il ne vend pas les données
de confidentialité ont été réécrites pour plus de des utilisateurs, c’est en partie vrai et en partie faux.
clarté. La société a également mis en place de Tout d’abord, les données fuitent très souvent. Ensuite,
nouvelles options permettant de mieux configurer ses ces données sont utilisées par Facebook pour créer
paramètres de sécurité, par exemple en supprimant de la valorisation, créer des applications, faire de la
plus facilement des applications indésirables. Elle publicité. »
s’est encore engagée à ne plus travailler avec des Même si Cambridge Analytica a bien dérobé quelque
agrégateurs de données. Jamais la société n’avait 87 millions de profils, c’est en fait quasiment
autant communiqué en si peu de temps. toute l’économie du numérique qui repose sur une
Cette communication de crise vise, notamment, à collecte massive des données des utilisateurs. Avant
contrer les nombreux appels à supprimer son compte l’explosion du scandale, la société se vantait d’ailleurs
Facebook, réunis sous le mot-dièse #DeleteFacebook de posséder des profils sur 220 millions d’Américains,
(« #SupprimeFacebook »), et les multiples tutoriels des données obtenues légalement auprès des multiples
apparus ces dernières semaines expliquant comment « data brokers » ou vendeurs de données du pays.
quitter le réseau social. Pour l’instant, la société n’a pas Ce modèle économique auquel sont irrémédiablement
communiqué sur le nombre d’internautes ayant fermé liés Facebook mais également Google ou Twitter a
leur compte. été théorisé sous l’expression de « capitalisme de
surveillance ».
Le scandale de Cambridge Analytica suffira-t-il à
faire tomber l’un des cinq « GAFAM » (Google, Le concept a fait l’objet d’une première définition dans
Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), ces géants un article des universitaires John Bellamy Foster et
du Net qui semblaient jusqu’à présent intouchables ? Robert W. McChesney, publié en juillet 2014 sur le
Il constitue en tout cas un tournant historique. site Monthly Review. Dans celui-ci, les auteurs font
« On a en effet l’impression qu’il se passe quelque du capitalisme de surveillance l’évolution naturelle du

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complexe militaro-industriel dénoncé par les président par correspondance ou même à cibler la publicité
Dwight Eisenhower dans son célèbre discours de en ligne. Le jeu consiste à vendre l’accès au flux en
janvier 1961. Ils rappellent les origines militaires du temps réel de votre vie quotidienne – votre réalité –
Net et les efforts constants déployés par l’armée pour afin de l’influencer directement et de modifier votre
contrôler la recherche et les industries de pointe. comportement pour faire des profits. »
Les révélations d’Edward Snowden ont largement Et, sans cette surveillance, Google ou Facebook se
confirmé ces liens étroits et la collaboration active privent du moteur de leur croissance. « Demander
des géants du Net dans la surveillance des citoyens. le respect de la vie privée aux capitalistes de la
Il n’est également pas si surprenant que, comme le surveillance ou faire du lobbying pour la fin de la
révélait le New York Times le 27 mars, des salariés de surveillance commerciale, c’est comme demander à
la sulfureuse entreprise de surveillance Palantir aient Henry Ford de fabriquer chaque modèle T à la main »,
collaboré avec Cambridge Analytica pour mettre au résume Shoshana Zuboff.
point leur opération de collecte de données illégale.
Ni que le cofondateur de Palantir, Peter Thiel, soit
par ailleurs membre du conseil d’administration de
Facebook, ainsi qu’un soutien de Donald Trump.
Quelques mois après la publication de l’article de
Monthly Review, la professeure de Harvard Business
School Shoshana Zuboff va reprendre le concept de
Mark Zuckerberg lors du Mobile World Congress en février 2016 à Barcelone © Facebook
capitalisme de surveillance pour l’approfondir et lui
donner un sens beaucoup plus large. Dans un article Le 30 mars, le site Buzzfeed a révélé le contenu
publié en 2016 dans la Frankfurter Allgemeine d’un mémo interne de Facebook écrit par un des
Zeitung, elle explique comment « le capitalisme a plus proches collaborateurs de Mark Zuckerberg et
été détourné par un projet de surveillance lucratif ». illustrant parfaitement les stratégies à l’œuvre derrière
Ce détournement a eu lieu, raconte Shoshana Zuboff, ce capitalisme de surveillance. Dans ce texte, diffusé
lorsque Google a pris conscience du profit qu’il en juin 2016 auprès des salariés de la société, le vice-
pouvait tirer des données comportementales de ses président Andrew Bosworth, alias« Boz », affirme :
utilisateurs, données qu’elle désigne sous le terme de « Tout le travail que nous faisons pour croître est
« surplus comportemental ». justifié. Et cette croissance ne passe que par une seule
chose : connecter les gens. »« L’horrible vérité est
« Le succès dramatique de Google dans le “matching”
que nous croyons si profondément au fait de connecter
des publicités et des pages a révélé la valeur
les gens que tout ce qui nous permet de connecter
transformationnelle de ce surplus comportemental
plus de gens est de facto bon, affirme « Boz ». «Nous
comme moyen de générer des revenus et, finalement,
connectons les gens. Ça peut être bon s’ils en font
de transformer les investissements en capital », écrit
quelque chose de positif, poursuit-il. Ça peut être
Shoshana Zuboff. « Dans ce contexte, les utilisateurs
mauvais s’ils en font quelque chose de négatif. Peut-
ne sont plus une fin en eux-mêmes. À la place, ils
être que ça coûtera une vie en exposant quelqu’un
sont devenus un moyen de faire des profits dans un
au harcèlement. Peut-être que quelqu’un mourra dans
nouveau type de marché dans lequel les utilisateurs ne
une attaque terroriste coordonnée avec nos outils. »
sont ni des acheteurs ni des vendeurs ni des produits.
Les utilisateurs sont une source de matériaux bruts Au-delà du cas de Cambridge Analytica et de
gratuits qui nourrit un nouveau type de processus de Facebook, c’est tout donc un modèle économique
fabrication », poursuit la professeure. « Le jeu ne qu’il faudrait réformer. En France, le Parlement est
consiste plus à vous envoyer un catalogue de vente justement en train d’adopter une loi d’adaptation

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du droit français au nouveau Règlement européen sur Et c’est encore pire avec les smartphones, pour
la protection des données personnelles (RGPD). Ce lesquels les gens sont formés trois minutes par le
texte, qui doit entrer en vigueur le 28 mai prochain, vendeur de la boutique. Il n’y a en France quasiment
contient plusieurs avancées en matière de protection aucune formation au numérique. À part une “élite”, la
des données des internautes. Il renforce notamment les majorité des gens n'ont aucune idée de ce qu’ils font,
obligations des entreprises traitant des données, ainsi et de ce que ça leur coûte. »
que les sanctions, qui pourront aller jusqu’à 4 % du « Il y a un autre problème difficile à résoudre : celui
chiffre d’affaires et 20 millions d’euros d’amende. de la gratuité, souligne Tristan Nitot. L’esprit humain
Mais face aux enjeux, « le RGPD ne suffira pas, est fait de telle manière que lorsqu’on lui dit qu’un
estime Tristan Nitot. Il est bien ficelé et c’est un produit ou un service est gratuit, il pense qu’il ne
premier pas dans la bonne direction, mais il faudra va rien perdre. Il y a quelque temps, j’avais calculé
voir comment il sera appliqué, et détourné ». La que l’ensemble des services fournis par Facebook
solution résiderait plus dans le comportement des revenait à trois euros par an et par utilisateur. Moi,
internautes. « Le plus important, c’est l’éducation des si c’est pour bénéficier de services sans publicité ni
citoyens, poursuit Tristan Nitot. Il faut que tout le collecte de données, je suis prêt à payer. Idem pour
monde comprenne que le numérique, c’est quelque Google pour, disons, cinq euros par an. Seulement,
chose qui touche à nos vies. Il nous faut apprendre nous serions trop peu nombreux. »
de nouvelles règles numériques, un peu comme si Cette reprise en main de leurs données par les
nous découvrions aujourd’hui l’hygiène, une hygiène utilisateurs est possible dès aujourd’hui, de nombreux
numérique. » services proposant déjà des services équivalents à
Le défenseur de la vie privée cite l’exemple de ceux proposés par les GAFAM. Une « hygiène
l’application de rencontres homosexuelles Grindr, numérique » que Tristan Nitot détaillait dans son
dont on a appris, le 2 avril, qu’une faille de livre Surveillance://. « J’utilise très peu d’applications
sécurité avait exposé les données personnelles de ses car le smartphone est beaucoup plus permissif que
utilisateurs, leur géolocalisation et leur « statut HIV » l’ordinateur en matière de collecte de données,
entre autres. « Quand on lit ce genre d’info, on se nous explique-t-il. Par exemple, j’utilise Facebook
dit que nous sommes au bord de l’abîme ! se désole mais je ne consulte mon compte que depuis mon
Tristan Nitot. Mais peut-être qu’elle permet de faire ordinateur. Pour les applications que je souhaite
prendre conscience à certains que mettre son statut vraiment installer, je me renseigne. Je lis les CGU.
HIV en ligne, oui, ça peut être un problème, que les Il existe également des organisations comme Exodus
informations que l’on accepte de donner, on ne sait Privacy, des hacktivistes français, qui analysent le
jamais quand elles vous reviendront à la figure. » code source des applications Android pour détecter
« L’utilisateur est trop souvent dépassé par ce qui et lister les mouchards. Sur Internet, j’utilise comme
lui arrive dans le monde numérique, poursuit-il. Du navigateur Firefox. J’ai un compte Gmail mais que je
coup, il adopte de mauvais comportements. Je sais par n’utilise jamais. Pour mes mails, j’utilise une adresse
exemple que pour accéder à mon blog, standblog.org, personnelle que je loue. Je n’utilise aucun des services
beaucoup de gens tapent “standblog.org” dans de Google. J’utilise les outils de Framasoft, comme
Google, au lieu de le taper dans la barre d’adresse. l’éditeur de texte collaboratif Framapad. Et pour mes
Ça montre qu’ils ne savent même pas ce qu’est une recherches, j’utilise des moteurs tels que Qwant ou
adresse URL et pour eux tout passe par Google. DuckduckGo. »

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