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Ralph Dekoninck

Une bibliothèque très sélective:


Possevino et les arts

Panni les premières grandes synthèses bibliographiques qui voient le jour au


XVIe siècle, deux occupent l'avant-scène et feront figure de modèles antagonistes,
séparés l'un de l'autre par un demi-siècle mais aussi et surtout par les convictions
religieuses qui les animent : d'un côté la Bibliotheca universalis du protestant
zurichois Comad Gesner 1, de l'autre la Bibliotheca selecta du jésuite padouan
Antonio Possevino2 • Le second ouvrage constitue bien une réponse directe au
premier, ce qu'atteste clairement une lettre de Possevino adressée à un de ses amis,
retranscrite dans sa biographie rédigée par Jean Dorigny :

Étant à Padouë je fus pénétré de douleur en voyant que la Bibliothèque d'un


certain Gesnerus, se remplissoit d'une infinité de livres également dangereux pour la
Foy et pour les moeurs; il me vint en pensée si je ne pourrois point engager les amis
que j'avois, tant de la Compagnie qu'au dehors, à travailler chacun selon son génie à
recüeillir ce qui dans chaque Faculté pourroit contribuer à s'y rendre habile, aprés
l'avoir purgée de toutes les erreurs, qui auroient pû s'y glisser, et de former du
recüeil, que feroient plusieurs personnes de sçavoir et de mérite, une Bibliotheque,
qu'on pourroit consulter avec fruit et sans danger?

C. Gesner, Bibliotheca universalis sive Catalogus omnium scriptorum locupletissimus


in tribus linguis, Latina, Grœca et Hebraica, Zurich, Christoph Froschauer, 1545.
2 A. Possevino, Bibliotheca selecta qua agi/ur de ratione studiorum ad disciplinas, et
ad salutem omnium gentium procuranda, Rome, Typographia Apostolica Vaticana, 1593. Ce
volume sera complété en 1603 par l'Apparatus sacer ad scriptores Veteris et Novi Testamenti
où Possevino recense plus de 8 000 auteurs dont il retrace la vie et les opinions et indique les
ouvrages. Selon Sommervogel, l'Apparatus sacer« est le catalogue le plus considérable des
écrivains ecclésiastiques anciens et modernes qu'on eût encore vu » (Bibliothèque des
écrivains de la Compagnie de Jésus, t. VI, Liège, De Backer, 1895, p. 1061).
3 J. Dorigny, La Vie du pere Antoine Possevin de la Compagnie de Jesus, Paris,
Étienne Ganeau, 1712, p. 500-501.

Littératures Classiques, 66, 2008


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Tel est donc le projet que Possevino va mûrir pendant près de vingt-cinq années,
mais qu'il devra se résoudre à rédiger seul durant les dernières années de sa vie
passées à Padoue. Concernant l'opposition à Gesner4, le titre de son entreprise
bibliographique parle de lui-même: la sélection s'oppose à l'universalité. Cette
divergence d'approche ne s'explique pas seulement par la quantité exponentielle de
livres publiés durant la seconde moitié du XVIe siècle, rendant impossible tout effort
de totalisation du savoir, mais plus fondamentalement par des raisons d'ordre
idéologique. C'est ce dont il faut rendre compte en présentant préalablement les
objectifs de Possevino, tels qu'ils apparaissent dans la préface, pour ensuite
examiner leur application concrète dans un des livres qui composent sa
bibliothèque. Cet échantillon servira à saisir avec plus de finesse les enjeux
religieux qui sous-tendent cette vaste entreprise éditoriale.
Si Gesner cherchait à établir un catalogue, tendant à l'exhaustivité, de tous les
écrits latins, grecs et hébreux publiés, soit près de 16 000 titres rangés selon un
ordre alphabétique, Possevino travaille tout autrement. Il ne s'agit plus de fournir
une information aussi impartiale et aussi complète que possible, jusqu'à intégrer les
écrits des auteurs hérétiques. Dans cette littérature abondante, une sélection
drastique doit désormais être opérée. Il faut en effet séparer le bon grain de l'ivraie
pour ne donner à lire que ce qui est strictement conforme à la doctrine et à la morale
catholiques. Or, ce choix ne peut certainement pas être laissé à la seule appréciation
des lecteurs, lectorat essentiellement constitué par ceux qui ont charge
d'enseignement. Car c'est avant tout à l'important réseau pédagogique mis en place
à travers l'Europe par les jésuites que la Bibliotheca selecta est destinéé.
Plus fondamentalement, l'objectif, comme on peut le lire dans la préface, est de
contribuer à la propagation de la foi, à l'extirpation des hérésies et à la suppression
des schismes (<< ad rem christianam propagandam, ad extirpandas hœreses, ad
to/lendum schisma6 »). L'information bibliographique devient ainsi une nouvelle
arme de propagande, qui répond parfaitement à l'intense travail missionnaire et à
l'œuvre de controverse du père jésuite qui le porteront aux plus hautes fonctions de

4
Voir H. Zedelmaier, Bibliotheca universalis und Bibliotheca selecta, Cologne,
Bôhlau Verlag, 1992 ; L. Balsamo, Antonio Possevino S.l. bibliografo della Controriforma e
diffusione della sua opera in area anglicana, Florence, Olschki, 2006 ; A. Biondi, « La
Bibliotheca selecta di Antonio Possevino. Un progetto di egemonia culturale », dans
G. P. Brizzi (éd.), La Ratio studiorum. Modelli culturali e pratiche educative dei Gesuiti in
ItaUa Ira Cinque e Seicento, Rome, Bulzoni, 1981, p. 43-75.
5 Notons que la préparation de la Bibliotheca selecta correspond à la période
d'élaboration de la Ratio studiorum dont elle forme le complément nécessaire, comme
l'indique le titre lui-même : qua agitur de ratione studiorum. Les deux entreprises
poursuivent en effet un même but, celui de fixer le programme et le contenu de la pédagogie
jésuite. Voir Ratio studiorum, éd. M.-M. Compère, Paris, Belin, 1997.
6 A. Possevino, op. cit., p. 2. Toutes les citations sont extraites de l'édition vénitienne
de 1603.
Possevino et les arts 73

la Société de Jésus et dans les lointaines contrées de l'Europe du Nord et de l'Ese.


Sous le généralat d'Acquaviva, le mot d'ordre est bien devenu celui de la
propagatio fidei à travers les savoirs et les arts, désormais clairement placés sous la
tutelle de la théologie et non plus de la philosophie comme chez Gesner. Tout ce qui
ne répond donc pas aux exigences et aux préceptes de l'unique et véritable Science
doit être éliminé.
Mais plutôt que d'adopter une posture répressive, à l'instar de l'Index des livres
prohibés, la stratégie de Possevino consista à donner le bon exemple en
encourageant la lecture de livres catholiques de bonne qualité, à l'orthodoxie
irréprochable. Sa Bibliotheca selecta fait ainsi figure d'une espèce de Reader 's
Digest tirant l'essentiel des auteurs de référence dans les différents domaines du
savoir. En fournissant au lecteur un résumé commode et très sélectif, qui peut à la
limite le dispenser de lire les ouvrages mentionnés, on lui allège considérablement
le fardeau d'une érudition paralysante. En outre, on se prémunit de la sorte contre la
liberté des esprits trop curieux. Plutôt que d'enquêter sur les mystères de la foi, qui
est une prérogative des seuls théologiens, il faut se contenter de croire aux
enseignements de l'Église. Bref, il ne s'agit pas tant de recommander les bons livres
que d'insister sur la bonne manière de les lire en en proposant une synthèse qui
fasse autorité. Autrement dit, il faut apprendre à faire bon usage des bons livres. Le
résultat est un vade-mecum doctrinal, véritable encyclopédie de la Contre-Réforme,
adressée non pas à la masse des fidèles, mais plutôt à ceux (prédicateurs,
confesseurs, catéchistes, enseignants dans les collèges et les universités) qui se
chargent de leur éducation, et tout particulièrement de l'éducation des chrétiens
appelés à occuper de hautes fonctions politiques ou ecclésiastiques. En s'adressant à
la Respublica christian a, l'objectif de Possevino est finalement de présider aux
retrouvailles de Religio et Sapientia.
Afin de bien mettre en évidence la manière dont ce programme prend
concrètement forme au sein de l'ouvrage, j'ai choisi d'en présenter un livre
particulièrement représentatif de la vision de Possevino. Il s'agit de l'avant-dernier
livre du volume, intitulé « De la poésie et de la peinture païennes, humaines et
fabuleuses confrontée à la vraie, honnête et sacrée8 ». Ce titre laisse clairement
présager la visée apologétique du traité. Par ailleurs, notons que la poésie et la
peinture sont traitées conjointement dans un même livre, ce dernier étant
explicitement placé sous le signe de la doctrine horatienne de l'ut pictura poesis,

Sur la carrière et l'œuvre de Possevino, voir L. Karttunen, Antonio Possevino : un


diplomate pontifical au XV!' siècle, Lausanne, Pache-Varidel, 1908 ; J. Ledit, « Possevino,
Antonio », dans Dictionnaire de théologie catholique, t. XII, Paris, Letouzey et Ané, 1935,
p.2647-2657.
8 Tractatio de poësi et pictura ethnica, humana et fabulosa collata cum vera, honesta
et sacra, dans Bibliotheca selecta, chap. XVII, p. 260-320. Une édition séparée de ce traité
fut publiée à Lyon en 1595, chez Jean Pillehotte. Voir J. P. Donnelly, « Antonio Possevino
SJ. as a Counter-Reforrnation Critic of Arts », Journal of the Rocky Mountain Medieval and
Renaissance Association, nO 3,1982, p. 153-164.
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véritable credo de la pensée artistique de la Renaissance que Possevino fait sien en


rappelant l'étymologie grecque commune (graphein) à ces deux arts de l'imitation,
nés du dessin, père de tous les arts. Derrière une complémentarité de droit entre les
deux sœurs jumelles9 se cache néanmoins une inégalité de fait. Si toutes deux
servent, avec leurs moyens propres, un même dessein - instruire tout en charmant -,
la poésie apparaît comme l'émule de la peinture, la plume cherchant à rivaliser avec
l'éloquence muette du pinceaulO • Mais, à y regarder d'un peu plus près, on peut
constater que sous la promotion apparente de l'éloquence de la peinture se laisse
deviner une manœuvre stratégique consistant à assujettir finalement l'image au
langage, lequel est modelé sur l'idéal du Logos divin, c'est-à-dire d'un Verbe fait
Image ou d'une Image faite Parole. La rhétorique sacrée étant placée au sommet de
l'arbor scientiarum, tous les savoirs et tous les arts lui sont asservis. La peinture ne
fait donc pas exception, sa finalité rhétorique étant d'être une « image parlante »,
c'est-à-dire savante ou signifiante. On retrouve là la conception renaissante de la
mimèsis : la peinture ne se contente pas de reproduire la réalité, mais se charge aussi
d'en extraire la vérité". Celle-ci doit être par ailleurs révélée avec agrément, utilitas
et jucunditas se tenant la main (<< finis item vtrique idem, qui duplex, utilitas et
jucunditas l2 »), même si dans ce binôme la priorité est donnée à l'utilité, le plaisir
n'étant qu'un moyen mis au service d'une seule fin, qui ne peut être que religieuse
ou morale.
Si l'on s'en tient, en vue de réduire encore le spectre de l'analyse, aux cinq
chapitres que Possevino consacre à la peinture sur les trente-huit qui composent son
traité, on peut constater que cette vingtaine de pages est étroitement articulée à cette
question de la double utilité. C'est ce que révèlent clairement les sélections opérées
dans la littérature d'art des Anciens et des Modernes. Comme il se doit, les
références aux auteurs antiques sont nombreuses, depuis Platon et Aristote jusqu'à
Vitruve, Pline l'Ancien et Philostrate, auteurs par l'entremise desquels Possevino

« Il se trouve que la complète vertu de la Poésie, comme celle de la Peinture, se


résout en ces deux points : instruire et charmer ; et que la Poésie y parvient avec ses
narrations, ses épisodes, ses éloges, ses tropes, et tous les autres procédés de ce type ; la
Peinture agit de la même manière ; en se servant des couleurs, elle prend les notions des
choses mêmes, ou telles qu'elles devraient être, dont elle imite les traits, la lumière, l'ombre,
les replis. [ ... ] C'est pourquoi il était juste de ne pas les dissocier, elles qui ont tant de
symboles en commun, et sont comme adaptées l'une à l'autre par des nœuds» (A. Possevino,
op. cit., p. 468 ; cité et traduit par A.-É. Spica, Symbolique humaniste et emblématique.
L'évolution et les genres (1580-1700), Paris, H. Champion, 1996, p. 210).
10 Voir Y. Delègue, La Perte des mots. Essai sur la naissance de la « littérature» aux
XVI' et XVII' siècles, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 1990, p. 62.
" « L'une comme l'autre pareillement, partout où elle a repéré un objet tout
particulièrement remarquable, le rapporte de la multitude au propos unique qu'elle s'est fixé.
Si bien qu'elle semble moins l'avoir appris d'une personne ou de la nature qu'en donner elle-
même les lois» (A. Possevino, op. cit., p. 468; trad. A.-É. Spica, op. cit., p. 210).
12 A. Possevino, op. cit., p. 539.
Possevino et les arts 75

prend le soin d'exposer les grands préceptes de la peinture 13 : l'importance d'une


maîtrise de la géométrie et de l'arithmétique, de l'imitation et du dessin, de
l'invention et de la disposition ... bref, les articles de foi de l'esthétique renaissante.
Il n'y a donc là rien de très original: nous avons affaire à la bibliothèque artistique
la plus classique qui soit. Néanmoins, une lecture plus attentive permet de repérer
quelques éclairages plus originaux. Ainsi la célèbre rivalité entre Parrhasius et
Zeuxis - ce dernier devant se résigner face au tour de force de son collègue à qui il
cède volontiers la palme 14 - offre à Possevino l'occasion d'insister sur la nécessaire
modestie des peintres, par où se laisse découvrir l'orientation éthique qui n'ira qu'en
se confirmant à mesure que l'on avance dans le traité ls .
Si l'on se tourne en effet du côté des Modernes, c'est-à-dire des théoriciens du
XVIe siècle, les choix opérés dans ce champ littéraire en plein développement nous
laissent découvrir les réelles ambitions de Possevino. Celui-ci commence par
rappeler que l'art a pu, en ce siècle, renaître de ses cendres, à l'instar des bonnes
lettres. Étant donné ce parallélisme entre art et littérature, il n'est dès lors pas
surprenant de voir cités parmi les quatre premiers auteurs, deux humanistes (Pierre
Grégoire l6 et Jules-César Scaliger l7 ) à côté de deux artistes (Albrecht Dürerl8 et
Pomponius Gauricus I9). Plus importantes que la mention de ces quatre figures,
citées en passant, plusieurs pages sont consacrées à la synthèse de quatre écrits
italiens, rédigés par des auteurs engagés dans la réforme des arts au lendemain du
Concile de Trente: Armenineo, Ammannati2 \ Comanini22 et Giglio 23 , les deux

13 C'est ainsi qu'est intitulé le chapitre 34 : Quinam pingendi prœcepta tradiderunt


Antiqui et Recentes. Pour une traduction italienne de ce chapitre, voir P. Barocchi, Scritti
d'arte dei Cinquecento, t. I, Milan, Naples, R. Ricciardi., 1971, p. 42-53.
14
Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 1. XXXV, 36.
15 « Notat item Plinius fœcundum quendam artijicem, sed que nemo insolentius et
arrogantius sit usus gloria artis, ea occasione monens, quantopere artijicem quemque
eximium deceat modestia » (A. Possevino, op. cit., p. 540).
16 Pierre Grégoire de Toulouse est l'auteur d'un ouvrage intitulé Syntaxes artis mirabilis
(Lyon, Antoine Gryphe, 1578), encyclopédie dans laquelle on trouve un traité de peinture, de
sculpture et de tous les arts du métal.
17 Le polygraphe humaniste et philologue Jules-César Scaliger est l'auteur d'un traité
sur la couleur publié comme quinzième livre de ses Exotericœ exercitationes (Paris, Fédéric
Morel, 1557).
18 Albrecht Dürer est cité pour son traité sur les proportions du corps humain (Vier
Bücher von menschlicher Proportion, Nuremberg, 1528).
19 Il est fait référence à son De sculptura (Florence, 1504).
20 Giovanni Battista Arrnenini, peintre de Faenza, est l'auteur d'un traité sur les vrais
principes de la peinture (De veri precetti della pittura, Ravenne, Francesco Tebaldini, 1587),
qui présente le monde des ateliers de l'époque maniériste. Ce ne sont toutefois pas tant les
recettes d'atelier que retient Possevino, même s'il insiste sur la maîtrise du dessin, que les
propos sur les fins de la peinture.
21 Bartolomeo Ammannati est cité pour sa lettre de 1582 adressée aux membres de
l'Accademia dei Disegno de Florence. Il y est principalement question des dangers des
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premiers étant des artistes, les deux autres des hommes d'Église, comme s'il
s'agissait, par le biais de ce nouveau parallèle, de bien marquer la convergence entre
les intérêts du clergé et ceux des artistes.
Des traités de ces auteurs, Possevino retient essentiellement le fait qu'ils portent
tous sur la finalité de la peinture, laquelle est d'abord d'enseigner. Pour parvenir à
cette fin, la règle du decorum doit être strictement respectée. On veillera donc à
l'adéquation de tous les éléments de la peinture au sujet représenté, et à l'adaptation
au lieu d'exposition. C'est à partir de ces critères que sont examinés les erreurs et
les abus des peintres, et notamment leurs offenses au sens et au contenu de
l'Écriture sainte. Ainsi la repentance d'Armenini au souvenir des sculptures
indécentes qu'il a pu réaliser dans sa jeunesse peut faire figure d'exemple à suivre:
l'homme âgé confessant ses fautes à la fin de son traité apparaît bien comme l'idéal
de l'artiste abjurant, au nom de l'onesto, les hardiesses maniéristes, c'est-à-dire le
penchant pour l'indécence et le culte de la virtuosité au détriment de la sainteté du
sujet. Le mot d'ordre horatien du quodlibet audendi potestai4 , garantissant à
l'artiste une totale liberté s'en retrouve remis en cause. En se référant à Ammannati,
Possevino rappelle le contexte de la célèbre formule d'Horace, citant le passage
complet de l'Art poétique qui n'énonce cette liberté qu'en lui imposant en même
temps des bornes. La conclusion en est qu'on ne peut tout oser, le critère du
decorum définissant de nouveau les limites à ne pas transgresse.-2 5• Cela vaut tout
particulièrement pour l'expression des émotions, où prévaut une adéquation parfaite
entre la représentation et les sentiments éprouvés par le peintre, qui a pour charge de
les faire partager au spectateu.-z6 : pour faire pleurer, il faut d'abord soi-même avoir

représentations indécentes. Voir l'édition de P. Barocchi, Lettra agli Accademici dei disegno,
dans Trattati d'arte dei Cinquencento, Bari, Laterza, 1960-1962, vol. 3, p. 117-123.
22 Gregorio Comanini, chanoine régulier du Latran, publie à Mantoue en 1571 un traité
sous forme de dialogue intitulé Il Figino overo dei fine della Pittura. Le sujet central de cette
conversation est de savoir si la finalité de la peinture réside dans le plaisir ou dans l'utilité.
Voir l'édition de P. Barocchi, Il Figino, dans Trattati d'arte dei cinquencento, op. cit., vol. 3,
p.235-379.
23
Peut-être le plus influent parmi les quatre traités cités, celui de Giovanni Andrea
Giglio da Fabriano, publié en 1564, se présente, comme chez Comanini, sous la forme d'un
dialogue. La cible principale de cet écrit n'est autre que le Jugement dernier de Michel-Ange.
Voir l'édition de P. Barocchi, Dialogo quale si ragiona degli errori e degli abusi de' pittori
circa /'istorie, dans Trattati d'arte dei Cinquencento, op. cit., vol. 2, p. 1-115.
24 Horace, Art poétique, v. 10.
25 Possevino établit à cette occasion une distinction entre fictum etfabulosum, c'est-à-
dire entre la juste création, qui exprime le vrai en faisant référence à la réalité, et le fabuleux,
qui est à proprement parler fiction, c'est-à-dire représentation de ce qui n'a aucune existence
dans la nature (A. Possevino, op. cit., p. 543).
26 « Le Peintre doit comprendre qu'il lui faut concevoir, par le discours et par la
méditation, non pas tant l'idée de son œuvre future, que la sensation des douleurs que le
Seigneur Jésus, ainsi que ceux qui l'ont suivi sans trembler, ont jadis endurées »
Possevino et les arts 77

pleuré, principe de l'empathie illustré par l'exemple classique de la figuration des


martyrs et de la Passion du Christ dont les souffrances ne peuvent être
communiquées qu'à travers un rendu aussi réaliste que possible, ne faisant
aucunement l'économie de l'horreur et du laid si la finalité de l'édification l'exige2?
Si le principe de vraisemblance doit être en général observé, certaines libertés
peuvent même être prises pour autant qu'elles servent l'idée à exprimer ou
l'émotion à communiquer. Telles sont les conditions pour que le cercle de la
mimèsis soit opérant: le peintre doit imiter au plus près son modèle pour mieux
inciter en retour le spectateur à l'imitation de ce qui a été représenté. Comme on
peut le constater, de la mimèsis antique on glisse insensiblement vers l'Imitatio
Christi. D'où cette recommandation faite aux artistes de lire des ouvrages de
méditations sur la Passion du Christ, comme ceux de Louis de Grenade, François
Coster ou Vincentius Brun028 • S'insinue ainsi, dans la bibliothèque idéale de
l'artiste et du connaisseur, la littérature spirituelle, source d'inspiration inépuisable
et salutaire.
Au final, on peut dire que c'est une véritable congruence de la peinture et de la
piété que défend Possevino. Ses préférences et ses recommandations de lecture sont
assez explicites à cet égard. Et ses silences sont tout aussi éloquents.
Paradoxalement, il n'est fait aucunement référence aux grands traités ecclésiastiques
sur l'image publiés au lendemain du Concile de Trente: ainsi, celui du théologien
louvaniste Molanus (De picturis et imaginibus sacris, Louvain, 1570) n'est pas
mentionné, tandis que celui du cardinal bolonais Paleotti (Discorso intorno aile
imagini sacre et profane, Bologne, 1582) n'est cité que très brièvement, simplement
pour en recommander la lecture à tout peintre (( ut nemo futurus sit pictor, quem
pœniteat eum attente legissi9 »). C'est qu'à la différence de ses éminents confrères
et prédécesseurs, la préférence de notre jésuite est clairement donnée à des écrits en
prise directe avec les pratiques artistiques de l'époque, loin donc des considérations
théologiques sur le statut de l'image. Toutefois, dans le champ de la littérature d'art,
aucune mention n'est faite par exemple des traités de Pino (Dialogo di Pittura,
Venise, 1548), Varchi (Due Lezzioni, Florence, 1549), Dolce (L'Aretino, Venise,
1557) ou Lomazzo (Trattato dell' arte della pittura, scultura et architettura, Milan,
1584), pour ne citer que quelques exemples parmi les écrits les plus diffusés alors.
Son attention se porte exclusivement sur les publications de ceux que Julius von

(A. Possevino, p. 546, notre trad.) : réponse claire à la théorie renaissante, et plus encore
maniériste, de l'idea et du disegno interno. L'intelligence doit céder la place à la sensation.
27 « Mais pour ma part, je déclare très fermement que l'art le plus haut est celui qui
imite la réalité elle-même, qui exprime le martyre chez les martyrs, les pleurs chez ceux qui
pleurent, la douleur chez ceux qui souffrent, la gloire et l'allégresse chez ceux qui
ressuscitent - et qui grave ces choses dans les esprits: telle est en effet la substance de l'art »
(ibid., p. 545 ; notre traduction). Un parallèle est ici proposé avec le Laocoon.
28 Ibid., p. 546-547.
29 Ibid., p. 542.
78 Ralph Dekoninck

Schlosser a qualifiés de « moralistes 30 », c'est-à-dire des auteurs qui ont eu pour


vocation de moraliser l'art en insistant sur la décence et l'orthodoxie, cela dans le
but de réparer la fracture entre art profane et art sacré, occasionnée par la
Renaissance et la Réforme. Dans le contexte post-tridentin, il importait donc de
rappeler la subordination des fins de la peinture à celles de la religion, et de donner
pour modèles des artistes à la foi irréprochable et à la piété sans faille, condition
pour que leurs œuvres soient elles-mêmes imprégnées d'un esprit religieux et
touchent la fibre spirituelle des spectateurs. Possevino recommande non seulement à
ces artistes de connaître parfaitement le catéchisme de Pie V, mais aussi d'être
continuellement inspirés par la méditation et la prière, de même qu'ils sont tenus
d'expier leurs fautes et de purifier leur âme grâce aux sacrements avant de
représenter les mystères chrétiens. Seuls donc les bons chrétiens sont à même de
peindre de bonnes et belles images - esthétique et éthique, ou plutôt pathos et ethos,
convergeant ici vers la plus parfaite expression artistico-religieuse. Le peintre doit
rester un « prédicateur muet» et la peinture l' ancilla theologiœ.
Pour parvenir à cet objectif, la meilleure manière consiste paradoxalement à
perpétuer les grands idéaux de la Renaissance. Il n'est en effet nullement question
de renoncer à la culture classique. Il faut plutôt contribuer à la réconciliation de
l'humanisme et du christianisme. Cet autre trait caractéristique de l'approche de
Possevino et des auteurs qu'il cite est particulièrement représentatif de la politique
culturelle jésuite à cette époque: il s'agit de vaincre le paganisme avec ses propres
armes, ou plus exactement de l'assimiler et de le convertir aux fins chrétiennes3!.
On retrouve là le projet directeur de la Bibliotheca selecta : placer tout le savoir
humain sous l'égide de la foi catholique. Une telle alliance apparaît clairement dans
la dernière partie du traité consacrée à la littérature emblématique. Ce trente-
huitième chapitre s'ouvre par la référence à deux des grands mythographes du XVIe
siècle, Lilio Gregorio Gyraldi (De Deis gentium varia et multiplex historia, Bâle,
1548) et Natale Conti (Mythologiœ, Venise, 1551), deux auteurs qui ont encouragé
la conversion de la mythologie en allégorie, partant du principe que les mystères
chrétiens se laissent découvrir sous les fables païennes. Mais il ne s'agit pas
seulement d'une invitation à l'allégorisation de la culture classique; on y trouve
également un appel à la conversion de l'image en symbole, assujettissement de
l'image au langage que nous avons déjà rencontré. Car toute image est avant tout un
signe, et elle l'est originellement, comme le prouvent les hiéroglyphes, langue
imagée primordiale et sacrée qui trouve ses sources dans la Bible, selon la thèse
classique de la prisca theologia que défend Possevino en conseillant notamment la
lecture de Valeriano, redécouveur des Hieroglyphica d'Horapollon. Pour appuyer

30 J. von Schlosser, La Littérature artistique. Manuel des sources de l'histoire de l'art


moderne, trad. ft. J. Chavy, Paris, Flammarion, 1996, p. 429-435.
3! Possevino cite, à titre d'exemple, les fragments d'Homère utilisés par Eudoxia pour
composer un centon en l'honneur de la Vierge de Lorette. De cet exemple il conclut qu'il ne
faut pas nécessairement détruire les statues païennes, mais les adapter à des usages chrétiens
en purgeant ce qui doit l'être et en ne retenant que ce qui peut servir le message chrétien.
Possevino et les arts 79

son interprétation, il convoque également un recueil de figures de la Bible publié à


Leyde, l'année même de la parution de la Bibliotheca selecta, sous le titre
d'Emblemata sacra32• Chaque gravure figurant un épisode biblique y est
accompagnée d'un quatrain qui en révèle le sens profond. Comme on le constate à
travers cet exemple, la priorité est clairement donnée à l'enracinement biblique
d'une culture emblématique dont Possevino cite par ailleurs les grands classiques:
Alciat, Mignault, Ruscelli, Camerarius, Bocchi, Camilli, Cousteau, Simeoni, La
Perrière, Ruscelli, Contile, Paradin... Quoi que laisse présager cette diversité de
références, la priorité semble bien être donnée à l'emblématique sacrée sur la
profane. Mais en matière de conversion de l'image symbolique, tout reste encore à
faire en cette fin du XVIe siècle, l'emblématique sacrée n'ayant pas encore
véritablement pris son essor33 • D'autre part, l'idéal de l'ut pictura poesis inscrit au
fronton de ce traité trouve dans sa coda sa plus parfaite expression, sous la forme de
l'alliance du mot et de l'image dans l'emblème, alliance donnée en exemple aux
peintres qui devront donc être des lecteurs assidus de ce genre de littérature.
En guise de conclusion, il est intéressant d'effectuer un bond d'une centaine
d'années pour évoquer, sous le mode du contraste, la bibliothèque d'un autre jésuite,
le père Claude-François Ménestrier. On ne peut en effet qu'être frappé par l'écart
qui s'est creusé entre la Bibliothèque sélective du Padouan et la Bibliothèque
curieuse et instructive du Lyonnais34, qui ne manque pourtant pas de citer l'exemple
de son illustre prédécesseut 5. Dans cette bibliothèque de l'honnête homme, publiée

32 Bemardus Sellius, Emblemata sacra, è prœcipuis utriusque Testamenti historiis


concinnata, Leyde, Francescus Raphelengius, 1593. Voir A. Hamilton et Chr. L. Heesakkers,
« Bemardus Sellius Noviomagus (c. 1551-93), proof-reader and poet », Quœrendo, vol. 19,
nO 3, 1989, p. 163-224.
33 Voir A. Guiderdoni-Bruslé, De la figure scripturaire à la figure emblématique.
Emblématique et spiritualité (1540-1740), thèse de doctorat dactylographiée,
Leuven / Paris IV, 2002. Possevino donne l'exemple du remplacement des symboles païens
par les symboles chrétiens sur les monnaies antiques. Et de citer une série de symboles
proprement chrétiens (le soleil de justice, l'agneau dominateur, le jardin clos, etc.), avec en
tête de liste, bien entendu, la Croix.
34 Cl.-Fr. Ménestrier, Bibliothèque curieuse et instructive, Trévoux, É. Ganeau, 1704.
Voir J.-M. Chatelain, La Bibliothèque de l'honnête homme: livres, lecture et collections en
France à l'âge classique, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2003, p. 86-94.
35 « Le Pape Gregoire XIII donna peu de temps après une commission toute pareille au
pere Antoine Possevin Jesuite, qui étant encore plus versé dans les lettres humaines que Sixte
de Sienne et ayant été envoyé par sa Sainteté en divers Royaumes et en des païs reculez pour
les affaires de la Religion, étoit mieux instruit des mœurs de ces peuples differens et des
manieres de traiter avec les Infideles et les Heretiques, soit pour combattre leurs erreurs, soit
pour les instruire des veritez de la Foi. Il entreprit pour cela deux ouvrages differens, quoique
tendans à la même fin ; il donna à l'un le titre d'Apparat sacré pour l'intelligence des livres
du Vieux et du Nouveau Testament, et de leurs Interpretes, des Conciles, des Peres grecs et
latins, des Theologiens scholastiques qui ont refuté les Heretiques, des Theologiens moraux,
des Casuistes, des Historiens ecclesiastiques et des Poësies sacrées. Il fit précéder cet ouvrage
80 Ralph Dekoninck

en 1704 mais déjà en germe vers le milieu du XVIIe siècle, la théologie se fait bien
plus discrète pour céder du terrain aux belles lettres et aux beaux-arts. Quelle
distance entre l'univers aseptisé et utilitariste de la Bibliotheca selecta et cet
ouvrage où domine la culture de la curiosité, méprisée par Possevino ! En matière
artistique, les références aux théoriciens moralistes y font place à des ouvrages
comme ceux de Lomazzo, Félibien, Marino, Scudéry, autant d'écrits qui n'auraient
certainement pas trouvé grâce aux yeux de Possevino, puisqu'y triomphe l'esprit de
la rareté et de la préciosité. Les intérêts de la conversion ont été remplacés par ceux
de la conversation : « Je veux former un homme de conversation et non pas un
savant de cabinef6. » L'agrément a finalement pris le dessus sur l'enseignement,
comme en témoigne ce passage, symptomatique de cette évolution culturelle de
l'idée de bibliothèque, puisque cette dernière n'apparaît plus que comme un tableau
agréable à contempler:

Les plus grandes & les plus riches Bibliotheques ne sont pas publiques & ouvertes
indifferemment à tous ceux qui voudroient en consulter les Livres, ou les lire à loisir.
La pluspart ne sont vûes des Passans & des Voïageurs, que comme des Tableaux &
des Peintures pour en admirer la beauté sans en tirer d'autre avantage, que d'avoir
repû leurs yeux d'un agréable spectacle durant une heure. 37

Ralph Dekoninck
Université catholique de Louvain

d'un autre auquel il donna le titre de Bibliotheque choisie» (Cl.-Fr. Ménestrier, op. cil.,
p. 17-18).
36 Cité par J.-M. Chatelain, op. cit., p. 70.
37 Ibid., p. 119.