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> Registro: 5

> Título:  COGITATIONS
> Autores:  Bion, Wilfred, R ; Green, André
> Fonte:  L'Annata Psicoanalytica Internazionale, French, 2005; v. 2005, p233,
9p
> Tipo de documento:  Article
> Idioma:  English
> Número de acesso:  ANIJP­FR.2005.0233A
>  
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>  
> Base de dados:  PEP Archive
> COGITATIONS
> Wilfred R Bion, author; Londres et New York: Karnac Books. 1991. Pp. 406 9
avenue de l'Observatoire, 75006 Paris, France, andregreen@wanadoo.fr
> André Green, author
>
>   Á   l'occasion   de   la   publication   en   langue   française   aux   éditions   InPress   des
Cogitations (traduction de Jacquelyne Poulain­Colombier) et des Séminaires Italiens
de Wilfred Bion (traduction de Diana Messina), le comité de rédaction de L'Année
Psychanalytique   Internationale   a   jugé   opportun   de   publier   une   revue   critique   des
Cogitations écrite par André Green lors de la publication de cette Œuvre en anglais, et
parue en 1992 dans The International Journal of Psychoanalysis.
>
> Cogitations est le nom que Bion a donné à ses pensées couchées sur le papier. Ces
réflexions sont restées en plan dans les dossiers de Bion et, déterrées par sa femme
Francesca, elles sont maintenant offertes à notre lecture. Il faut renoncer à publier tout
ce qui a été jugé impropre à la publication, mais il faut admettre que les esquisses et
les repentirs de Bion sont souvent plus précieux que l'essentiel de ce qui prend le
chemin de la publication. Ces notes au jour le jour font l'effet d'une brise d'air frais
venant du large.
>
> En comparaison avec l'œuvre publiée de Bion, les Cogitations sont saisissantes à
lire et souvent moins difficiles à assimiler car les formulations de l'auteur sont moins
condensées   et   parce   qu'il   nous   laisse   assister   au   développement   de   ses   pensées.
Littéralement, nous le suivons.

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>
> Ce journal psychanalytique tire son matériel de deux sources: l'expérience clinique
et les lectures. En ce qui concerne la psychanalyse, on ne trouve que l'essentiel: Freud
(et seulement certaines Œuvres ­ L'interprétation des rêves, Formulations sur les deux
principes   du   fonctionnement   mental);   Mélanie   Klein   (là   encore,   seul   Envie   et
gratitude est mentionné, et les principes de base); Winnicott (cité une fois page 166).
>
> Par contre, nous sommes frappés par la richesse, la variété et la profondeur des
lectures  philosophiques  de Bion, couvrant l'épistémologie  et d'autres  aspects  de la
philosophie. Ses préférences avouées le 10 janv. 1959 (page 21) sont Kant, Whewell,
Mill, Pierce, Poincaré, Russel et Popper (déjà!). D'autres, aujourd'hui oubliés, doivent
être ajoutés: Braithbrain, Prichard, Hume et Descartes. Ceux qu'il «convoque» sont
principalement   des   logiciens   et   des   philosophes   des   sciences,   et   il   mentionne
particulièrement les mathématiques (un point commun ­ il y en a moins qu'on ne l'a
dit ­ avec Lacan).
>
>   En   examinant   ce   programme,   je   peux   penser   à   nombre   de   collègues   qui
exprimeraient   ouvertement   leur   méfiance   (si   Bion   n'était   pas   celui   qu'il   est)   et
l'accuseraient   du   crime   «d'intellectualisation»   ­   pour   se   décharger   de   leur   paresse
intellectuelle.   Ces   cogitations   ont   un   thème:   les   relations   entre   psychanalyse   et
science. Bion examine le problème selon deux points de vue: celui de la méthodologie
scientifique   de   la   psychanalyse   et   celui   de   la   psychanalyse   de   la   méthodologie
scientifique.
>
>   L'écriture   de   ce   journal   possède   un   style   varié.   Il   y   a   parfois   de   longs
développements, équivalents à des articles, et l'on peut regretter qu'ils n'aient pas été
publiés plus tôt car ils auraient grandement facilité notre compréhension des idées de
l'auteur; parfois, de courts paragraphes se succèdent selon une logique rigoureuse; et
parfois il ne s'agit que de brèves notes prolongeant des idées déja exprimées, comme
pour confirmer une impression déjà couchée sur le papier.
>
> Les exemples cliniques sont en général courts: une séance (exceptionnellement),
une séquence associative (plus fréquemment), une phrase (le plus souvent) comme
autant de points de départ offerts à la réflexion. Ils ancrent l'auteur dans le berceau de
l'expérience   et   nous   permettent   d'admirer   son   inventivité   interprétative.   Il   ne   se
contente jamais de simplement paraphraser les dires du patient, comme les kleiniens
le font souvent. Mais les critères d'interprétation sont très differents de ceux de Freud,
sans pour autant se conformer aux canons kleiniens. Ils sont inimitablement bioniens.
«Plus d'un patient m'a dit que ma technique n'était pas kleinienne. Je pense qu'il y a de
la   substance   dans   cette   remarque»   (p.   166).   Beaucoup   de   notes   ne   sont
malheureusement pas datées. Francesca Bion a soigneusement reconstitué un ordre

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crédible, et l'on peut avoir confiance dans ses efforts. Il n'en reste pas moins que la
tâche du lecteur n'est pas simple.
>
>   Comme   nous   le   savons,   Bion   commença   sa   carrière   en   tant   que   thérapeute   de
groupe immédiatement après la IIe guerre mondiale. Puis il s'est entièrement consacré
à l'analyse individuelle, mais il serait faux de présumer qu'il abandonna pour autant la
dimension  groupale.   Une  pensée  revient   constamment   dans  ses  notes:  l'opposition
entre   narcissisme   (ou   égo­ïsme)   et   social­isme   ­   c'est­à­dire   la   participation   de
l'individu dans un groupe. Comme Aristote le dit: l'homme est un zoon­politikon, un
animal politique. Ce qualificatif implique la frustration de tout instinct.
>
> La réduction de cette idée à son essentiel conduit à la préoccupation de Bion pour le
sens   commun:   a)   le   partage   de   l'expérience   de   la   réalité   comme   elle   est   perçue
communément; b) le pas important fait dans la communication (l'expression inclut
l'élément   «commun»),   dans   le   sens   commun   aux   deux   partenaires   de   la   séance
analytique; et finalement c) dans l'élaboration chez l'analysant d'un sens commun à
tous les autres sens. Cette «communalité» émerge après une expérience d'unification
que Bion compare au passage de la position schizo­paranoïde à la position dépressive.
L'auteur   s'arrange   pour   combiner   la   théorie   kleinienne   avec   l'hypothèse
méthodologique de Poincaré: c'est la découverte du «fait choisi» qui nous permet de
donner sens à des éléments dispersés et non coordonnés en les réunissant dans une
cohérence significative.
>
> Une des parties les plus enrichissantes de ces Cogitations réside certainement dans
la conception de Bion du travail du rêve. Nous découvrons là le germe de ce que
l'auteur appellera plus tard la capacité de rêverie. Cela signifie que le travail du rêve
ne constitue qu'une petite partie de ce type d'activité que l'on observe chez le rêveur ­
que ce travail est un processus continu qui se poursuit dans l'activité diurne, tout en
restant inobservable (sauf sous la forme de fantaisies conscientes), excepté lors de son
absence chez le psychotique. La capacité de rêverie est simplement l'aspect visible
d'une forme de pensée largement inconsciente.
>
> Ce fonctionnement est synonyme d'une activité d'emmagasinage (certains diraient:
de rendre latent) ­ c'est­à­dire de préserver en vue d'une élaboration future, une étape
essentielle   sur   le   chemin   de   la   nomination.   Sans   nomination,   sans   verbalisation
subséquente, le patient est confronté à des angoisses sans nom, non verbalisables.
Pour Bion, les rêves ne sont pas équivalents à des hallucinations comme Freud le
pensait. L'hallucination était selon Bion une activité évacuatrice, l'opposé du travail
du rêve, qui était pour lui une activité d'engrangement.
>
> J'ai été surpris de noter à quel point Bion était sensible à ce que j'ai moi­même
appelé le travail du négatif. La nuit après avoir lu un passage de Quine sur le négatif,

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Bion rêva d'un nègre. Il en conclut que neg est commun à négatif et à nègre. Il déduit
de cette chaîne associative que le nègre est un idéogramme apte à contenir l'ensemble
de la chaîne d'associations produites (nègre: négatif, natif, datif, ablatif…). Dans cette
séquence Bion, comme Freud, attribue une importance cardinale à la fonction visuelle
comme matrice psychique de l'élaboration.
>
>   Nous   pouvons   d'ores   et   déjà   déduire   la   signification   de   la   fonction   alpha,   qui
apparaît le 5 août 59 en étant définie de la façon suivante: «alpha concerne et est
identique   à   une   pensée   inconsciente   en   état   d'éveil,   visant,   en   tant   que   partie   du
principe de réalité, à aider à la prise en charge réelle, par opposition à pathologique,
de la frustration» (page 54). Bion considère qu'un tel travail est logique. L'attaque de
la   fonction   alpha   chez   le   psychotique   ne   se   reflète   pas   dans   des   associations
différentes de celles du névrotique ou d'une personne normale mais dans une absence
de production associative ­ ce qui pourrait être appelé une absence de générativité
psychique. Cela rappelle les idées psychosomatiques  de Marty, dont la découverte
d'un fonctionnement irrégulier du préconscient, devenu imperméable aux dérivés de
l'inconscient.
>
> Selon Bion, cette impossibilité de produire des associations vient du fait qu'il y a
évacuation, ce qui raccourcit la vie des phénomènes psychiques dans l'organisme et al
tère l'emmagasinage et la mémorisation des phénomènes psychiques ­ sur le modèle
de la courbe d'élimination d'une drogue. Cependant, ces phénomènes sont sous­tendus
par   l'expérience   émotionnelle   qui   constitue   le   matériel   brut   et   le   fondement   de
l'élaboration   mentale.   La   séquence   pourrait   être   résumée   comme   suit:   expérience
émotionnelle ­ image visuelle (idéogramme) ­ fonction alpha ­ travail du rêve.
>
> Pour générer de l'élaboration, il ne suffit pas qu'il n'y ait pas d'évacuation; l'image
visuelle peut, au lieu de se déplier en associations, rester captive et conduire à une
hallucination ayant pour but d'encercler l'expérience afin de la neutraliser, et non de la
contenir.
>
>   Un   surmoi   meurtrier   peut   être   impliqué   lorsque   certains   contenus   inconscients
deviennent conscients, comme si ces transformations étaient l'équivalent d'une perte
ou même d'une mort. L'un des aspects intéressant de la pensée de Bion est son souci
constant de lier un point de vue intrapsychique et un point de vue intersubjectif. La
transition   PS­D   (qui   est   intrapsychique)   a   sa   contrepartie   dans   la   relation
(intersubjective) patient­analyste qui met en jeu une logique de couple plus que celle
d'un individu seul (26 sept. 59, p. 78). Il est saisissant de voir comment Bion se meut
si   facilement   de   cet   ancrage   si   vivant,   concret   et   humain   à   ses   équivalents
mathématiques qui ne pourraient être plus abstraits.
>

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> Mais pourquoi un surmoi meurtrier? L'argument de Bion sur ce sujet est paradoxal.
Un   surmoi   unifié   devient   conscient   de   ce   qui   lui   échappe   dans   le   processus   de
réunification dont il est lui­même le produit. En d'autres termes, comprendre n'est pas
seulement   saisir   ce   qui   était   inconnu   avant   la   compréhension   mais   aussi   devenir
conscient de l'étendue de notre ignorance et devoir l'accepter; réciproquement, une
rage meurtrière détruit dans certains cas ce qui avait déjà été acquis. Il est évident que
dès lors la psychanalyse se développe à partir des perspectives jumelles de l'affect
(fantaisies) et de la cognition.
>
> Ce fut en octobre 1959 que Bion eut l'intuition  de l'importance  théorique de la
frustration. Avant lui, le recours à la notion de frustration était trop simple, presque
comportemental. Il faut reconnaître que Bion eut le mérite d'introduire la distinction
cardinale entre fuite de la frustration et modification  de la frustration. En d'autres
termes, le point important est de distinguer les moyens par lesquels la frustration n'est
pas reconnue, acceptée ou transformée par une psyché qui ne pourrait que l'évacuer ou
la fuir; l'alternative étant que la frustration déclenche une modification de la psyché
qui a son tour modifie les conditions créées par la frustration. Bion a fait de cette
distinction le fondement de son système.
>
> Cette modification positive doit vraisemblablement être liée à la fonction alpha.
C'est un mécanisme fondamental postulé pour expliquer des hypothèses susceptibles
d'être traduites en faits vérifiables. Ce n'est donc qu'un postulat qui peut également ne
pas être mis en rapport avec quelque réalité empirique vérifiable que ce soit (p. 95). Il
faut insister sur le lien entre fonction alpha et image visuelle. Bion pense au rêve; en
d'autres   mots,   les   images   visuelles   sont   pour   lui   des   représentations   de   chose
fondamentales. Les images des choses peuvent soit ouvrir la voie vers les pensées ou
les idées, soit, régressivement devenir des «choses en soi» ­ un terme qu'il ne faut pas
trop vite associer à la notion de Kant, malgré les apparences, mais qui devrait plutôt
être   conceptualisé   comme   pré­représentatif.   De   même,   une   telle   structure   peut   se
trouver empêchée de parvenir à la représentation.
>
> Une différence importante entre les positions de Freud et Bion réside en ce que,
pour Freud, la représentation est première et avant tout la représentation d'un désir,
car l'homme n'aurait pas de disposition le poussant à chercher la vérité. Pour Bion, le
besoin de vérité est tout aussi essentiel pour la psyché que la nourriture pour le corps.
Cette   position   peut   être   considérée   comme   religieuse   et   peut   être   critiquée;   nous
savons que Bion n'était pas indifférent à la religion. Cela ne l'a pourtant guère amené à
sous­estimer le rôle du déni.
>
> C'est à travers sa difficulté à se remémorer le matériel des séances que l'analyste
peut se rendre  compte  de la  destructivité  des  communications  du patient  ou, plus
correctement, de leur stérilité, cette expérience est familière a tout analyste travaillant

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avec des cas difficiles. L'effort de compréhension et de liaison en séance est si intense
qu'il se fait aux dépens de l'enregistrement et de l'emmagasinage, des fonctions qui ne
font pas problème quand la compréhension de ce qui est communiqué par l'analysant
n'absorbe   pas   trop   l'énergie   de   l'analyste   et   «fait   sens»   de   façon   plus   ou   moins
appropriée.
>
>   Encore   une   fois,   cette   dépense   et   cette   consommation   d'énergie   par   l'analyste
provient du travail de liaison et d'association que le patient lui­même est incapable
d'entreprendre,   ou   cherche   à   s'épargner.   Ce   travail   se   fait   spontanément   chez   le
névrosé   car   dans   la   névrose   la   synthèse   des   éléments   produits   est   en   effet
automatique. Elle dépend de ce fait moins des associations de l'analyste.
>
> Le résultat de cette synthèse (qui est l'œuvre de la fonction alpha) se manifeste de
deux façons: 1) par une construction logique (mathématique) et 2) par un rêve. Un des
aspects   originaux   des   Cogitations   est   le   parallèle   fait   entre   structures   logiques   et
structures   du   rêve.   Tout   comme   une   formule   mathématique   produit   des
développements, un rêve engendre des associations. Cette trouvaille peut être étendue
aux relations entre narciss­isme et social­isme, secret et public­action. Contrairement
à d'autres kleiniens, Bion ne perd jamais de vue la réalité ­ et encore moins la vérité.
>
> Il y a parfois des accents platoniciens dans les Cogitations, par exemple lorsque
nous lisons que généralisations  et «idéalisations» (dans le double sens de produits
d'idées   aussi   bien   que   d'idéaux)   pourraient   être   une   seule   et   même   chose.   Des
conceptions   auxquelles   un   autre   couple   fait   écho,   celui   de   la   réalisation   et   de   la
particularisation. Bion était très conscient que l'aporie psychanalytique primordiale est
de donner une réponse verbale à des objets non verbaux. La conséquence de la lutte
entre pulsions de vie et de mort (Bion ne recourt pas à ces termes mais parle d'objets
vivants   et   morts)   est   que   l'animisme   (ou   le   point   de   vue   animiste)   ne   peut   se
développer lorsqu'une puissance mortifère prédomine. La mort est dans l'âme.
>
> Les premières  intuitions  concernant l'attaque aux liens peuvent  être trouvées  en
février   1960.   En   fait,   la   formation   du   rêve   et   de   ses   associations   constitue   une
évidence de l'existence  d'une fonction alpha. Bion est le seul kleinien pour qui le
modèle du rêve est plus important que le modèle du bébé. Une telle option reflète
vraisemblablement un renoncement à la position empirique ou pragmatique si souvent
embrassée   par   les   tenants   d'un   constructivisme   psychanalytique   fondé   sur   une
conception naïve du développement. Par exemple, une référence au sein n'est pas,
chez Bion, une référence directe à un organe ou même à une personne, mais une
hypothèse liée à des phénomènes mentaux (p. 250). Cependant, on note un peu plus
d'embarras dans ses réflexions au sujet du pénis (pp. 253 et 257).
>

6
> La conception que se fait Bion des relations entre psychanalyse et sciences, à une
époque où ce thème est d'une grande actualité, est intéressante car elle en renverse
totalement l'approche usuelle. Au lieu de placer ses espoirs dans une psychanalyse
entraïnée   dans   le   sillage   de   la   science,   à   la   recherche   de   procédures   d'évaluation
agréées par les scientifiques, Bion, au contraire, soutient par exemple que ce qu'une
communauté estime être «scientifique» dicte quelles fantaisies sont à exprimer dans la
cosmologie prévalente et quelles fantaisies doivent chercher un autre aboutissement
(p. 155). Le système scientifique déductif est défini par sa place dans la hiérarchie des
processus   de   pensée.   Il   est   tout   à   la   fois   le   niveau   le   plus   élevé   d'un   système
particulier et le point par rapport auquel des systèmes de niveau inférieur (en termes
de généralisation) peuvent être utilisés.
>
> Nous y gagnons une impression extrêmement précise de la raison d'être de nombre
de concepts de Bion: phénomènes, choses en soi, objet, langage, affect, intégration,
etc.   Il  y  a  là   les  fondations   de  rien  de   moins  qu'un  traité.  Nous  ne   pouvons  que
spéculer sur les raisons qui ont poussé Bion à refuser de le publier de son vivant, mais
sommes heureux de pouvoir le lire maintenant (pp. 150­165). Ces détails sont d'autant
plus   utiles   que   Bion,   plus   généralement,   souligne   la   faiblesse   de   nos   moyens   de
communication, non seulement entre analystes mais aussi entre analysant et analyste.
Les mathématiques et la musique faisant exception, peut­être parce que tous deux
n'utilisent les mots que secondairement.
>
> Cependant, le cas le plus extrême de défaut de communication se produit dans la
relation analytique avec le psychotique ­ à un point qui donne l'impression que la
communication  ne passe que par la partie  non psychotique  de la personnalité  (du
psychotique).   Il   faut   souligner   ici   le   rôle   de   la   représentabilité.   Bion   se   réfère   à
nouveau au rêve: le représentable est le fondement de la fonction alpha, qui conduit à
la prédominance du principe de réalité, pour autant que les éléments bêta restent sous
l'emprise du principe de plaisir­déplaisir. Plutôt que de considérer les relations entre la
fonction   alpha   et   la   réalité   comme   un   processus   d'apprentissage   progressif   et
pragmatique, Bion soutient qu'une telle évolution est possible, dans la mesure où la
fonction alpha est le substrat de l'idéalisation.
>
> Nous trouvons là les premières intuitions de l'auteur sur ce qui va être appelé le
facteur   C   (C   pour   connaissance).   C   et   ­   C   sont   les   deux   facettes   d'un   même
phénomène. La connaissance  est  à la fois  stimulée  et prohibée. Les  mythes  de la
Chute et d'œdipe témoignent de cela. Bion nous offre une intéressante discussion des
mythes   comme   «non­sens   commun».   Il   compare   brillamment   les   mythes   avec   le
contenu manifeste des rêves. Il extrapole avec hardiesse et étend cette comparaison
aux formules mathématiques des calculs algébriques, dans lesquels chaque formule
accomplit une fonction similaire. A la racine de chaque solution réside un phénomène

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commun: l'expérience émotionnelle. Les mythes sont peut être à l'analyste ce que sont
les mathématiques sont au scientifique.
>
> Cela nous confronte à nouveau au problème de la causalité. Bion prend position
contre   l'approche   inductive   et   en   faveur   de   la   déduction,   dans   laquelle   l'élément
temporel est essentiel à la relation de cause à effet. Il est difficile de surestimer le rejet
par   Bion   des   modes   de   pensée   empiriques,   si   communs   dans   la   théorisation
contemporaine, tant celui­ci est marqué. Une autre pierre d'angle de son approche
théorique est la référence  à la dimension sociale,  elle­même  liée  au langage. Une
interprétation structurale des «positions» kleiniennes permet d'extraire les pensées de
Mélanie Klein de leur «infantilisme» (p. 199). Il n'y a pas non plus de sous­estimation
de l'importance de l'œdipe dans sa prise en compte des postulats de Mélanie Klein,
contrairement   à nombre des  successeurs de celle­ci. Bion est certainement  le seul
auteur kleinien qui ait tenté  d'unifier les idées  du fondateur de la psychanalyse et
celles de son mutant le plus notable.
>
> L'importance des controverses à propos de la validité des constructions analytiques
est bien connue des cercles psychanalytiques. La critique de la référence de Freud à
une   «vérité   matérielle»   a   incité   les   post­freudiens   à   embrasser   un   scepticisme
excessivement   contestable   ­   en   faveur   d'une   théorie   de   la   «narrativité»   et   d'une
herméneutique qui ont renoncé à toutes prétentions de recherche de quelque vérité que
ce   soit.   Bion   suggère   une   solution   à   ce   problème   en   défendant   le   statut   d'une
approximation de la vérité. En recourant à cette proposition, nous pouvons tout à la
fois éviter de nous duper au sujet de la valeur de nos spéculations  et de porter la
charge de renoncer à une référence essentielle de l'approche freudienne.
>
> Ce journal contient aussi les premières intuitions de Bion quant à l'attaque de la
fonction alpha de l'analyste, cas particulier  de l'attaque aux liens. Ce concept très
populaire reprend clairement et précisément les idées finales de Freud sur la liaison et
la déliaison en tant qu'expressions du mode de fonctionnement des pulsions de vie et
de mort.
>
> La déliaison est le résultat de la frustration ­ plus précisément, de la tendance de fuir
la frustration au lieu de la modifier, ce qui est une pierre angulaire de la théorie de
Bion. Le plan et les objectifs de ce qui apparaît sous une forme schématisée dans Aux
sources de l'expérience sont ici formulés avec une extrême clarté (p. 259). Le travail
de   Cogitations   prend   la   forme   ­   extrêmement   rare   en   psychanalyse   ­   d'une
métathéorie. Aucun auteur qui ait un tant soit peu réfléchi à la théorie ne sera capable
d'échapper à la force de ces pages.
>
> Les fondations de la théorie de Bion peuvent être formulées de diverses façons. En
accord   avec   l'auteur,   je   choisirai   les   suivantes:   les   positions   schizo­paranoïde   et

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dépressive, la scène primitive et la situation Œdipienne ­ ce qui constitue une synthèse
heureuse   de   Mélanie   Klein   et   de   Freud.   C'est   la   structure   à   quatre   versants   qui
soustend le matériel de la fonction alpha. La partie finale de Cogitations consacre
beaucoup de place aux recommandations de Bion selon lesquelles l'analyste devrait
être sans mémoire et sans désir ­ une recommandation qui a eu de larges échos.
>
> Il y a probablement eu des malentendus à propos de la signification de ce précepte
qui,   selon   certains,   comporte   le   risque   de   transformer   l'analyse   en   une   technique
mystique. Je comprends le soucis de Bion de donner priorité à ce qui, dans le matériel,
est   connecté   à   l'inconnu.   Cependant,   il   me   semble   en   partie   contradictoire   de   se
référer à des relations de causalité et de temporalité et, dans le même mouvement, de
se faire l'avocat d'un tel «oubli» du matériel passé.
>
>   J'ai   discuté   de   cela   avec   lui.   Il   répondit   en   se   référant   à   nouveau   à   Freud   qui
recommande de «s'aveugler» quand le matériel paraît obscur et indéchiffrable. Selon
moi,   cette   attitude   change   toute   la   perspective:   ce   serait   plus   une   technique   pour
émerger   d'une   impasse   qu'une   règle   de   conduite   habituelle.   Pourtant,   avec   les
psychotiques,   il   est   vrai   que   les   analystes   sont   souvent   amenés   à   la   limite   de   la
confusion mentale. Mais il ne faudrait généraliser cet avis qu'avec précaution.
>
> On note le même détachement de Bion en ce qui concerne la réaction thérapeutique
(positive   et   négative),   susceptible   de   distraire   l'attention   de   la   psychanalyse
proprement   dite.   Une   telle   position   est   inhabituelle   parmi   les   psychanalystes
anglophones, chez qui règne le souci d'aider le patient.
>
> En relisant ses notes, Bion se dit exaspéré de leur futilité (p. 306) ­ fausse modestie
ou exigences d'un surmoi peu commun? La deuxième hypothèse est peut­être la bonne
car Bion exprime des sentiments  de culpabilité,  s'accuse de plagiat  ou de vol des
patients. Voilà une exigence particulièrement élevée: réaliser une théorie de la pensée.
Les pensées attendent leur penseur. Que seraient des pensées qui ne nécessiteraient
pas un penseur? Et seul le menteur a besoin d'une pensée.
>
> Une cogitation particulière m'a paru formidable. En février 1971, Bion note que la
psychanalyse a perdu de sa force et pourrait disparaître dans les limbes, car elle serait
une charge trop lourde à porter pour nous, ou qu'elle mènerait à une impasse, ou parce
qu'elle mobiliserait une angoisse de l'inconnu à un degré tel que les mécanismes de
protection de la noosphère condamneraient les idées nouvelles à la destruction par
crainte qu'elles ne causent une catastrophe telle que la noosphère se désintègrerait
dans l'amorphe. Cette crainte n'est peut­être pas si irréaliste si nous considérons les
développements actuels de la pensée psychanalytique elle­même, dont le but pourrait
être de protéger les analystes eux­mêmes.
>

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> En juillet 1971, Bion lâche les rênes de son intérêt, qui allait se développer par la
suite, et il écrit une «Fable pour notre temps». L'auteur y démontre à la fois sa grande
profondeur   et   son   sens   de   l'humour,   qui   relativise   les   pensées   les   plus   lugubres.
Cependant, désillusionné, il décrit ses relations avec ses collègues de Los Angeles
comme presque entièrement infructueuses (p. 334). De plus, il pense pouvoir dire à
peu près la même chose de l'Angleterre.
>
> Le penseur dérange: il éveille des peurs, aussi bien par ses pensées que par sa
personnalité.   Le   pessimisme   envahit   ce   journal,   avec   l'impression   que   le
développement   de   la   technologie   des   temps   modernes   fait   gagner   du   terrain   au
barbarisme, y compris dans le domaine de la science. Les dernières pages du journal
nous montre un Bion lecteur de Freud. Il est un lecteur critique,  à coup sûr, mais
quelle lecture digne de Freud pourrait, aujourd'hui, ne pas être critique?
>
> L'homme Bion n'est pas absent de ces Cogitations. Le 8 août 1978, il se remémore
des évenements datant de 60 ans quand, lors de la bataille d'Amiens à laquelle il prit
part pendant la première guerre mondiale, quelques mois avant l'armistice, tous ses
hommes furent tués.
>
> Bion a une capacité étonnante pour saisir un facteur commun à des situations très
différentes: par exemple, la relation du bébé à sa mère, de l'analysant à l'analyste, et
du croyant à Dieu. Relation est un mot­clé de la pensée de Cogitations, non pas dans
le sens trivial de la relation d'objet mais dans celui du concept de relation, qui a été
trop peu pensé en psychanalyse. Les aspects religieux de la pensée de Bion ont suscité
la méfiance. Cependant, ses références directes à la religion sont discrètes et il se
montre toujours très soucieux de la mettre en perspective avec d'autres points de vue.
Cela signifie­t­il qu'il était préoccupé par sa propre mort? Il n'y a pas la moindre
allusion à ce sujet dans les Cogitations, sous réserve qu'elles aient été publiées dans
leur intégralité.
>
> Ces notes se terminent sur un leitmotiv qui court plus ou moins explicitement tout
au long du livre: le soucis de Bion de placer la psychanalyse dans le contexte de la
lutte humaine pour émerger d'une existence purement animale ou barbare vers un état
qu'on pourrait appeler civilisé (p. 378) ­ et sans illusion. Après tout, notre conception
du bien, ou de la «bonne théorie», prévient l'idée qu'elle pourrait détruire l'individu et
le groupe (Avril 1979). Les Cogitations s'arrêtent à ce point.
>
> Le lecteur de cette revue, j'en suis certain, aura le sentiment que j'approuve trop son
contenu et que je ne suis pas suffisamment critique envers son auteur. Selon moi, c'est
l'accusation   contraire   qui   pourrait   m'être   faite.   Je   ne   considère   pas   avoir   réussi   à
transmettre   la   richesse   exceptionnelle   de   ces   notes   privées   et   à   montrer   leur
importance pour la pensée psychanalytique. Mon accord avec Bion est sans doute dû

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au  fait  que  je  suis   parvenu,  de  mon  côte,  à  certaines  conclusions  semblables  aux
siennes,   indépendamment   de   ma   lecture   de   son   Œuvre.   J'ai   connu   Bion
personnellement après l'avoir découvert par ses livres, je suis resté en contact avec lui
sans   interruption   jusqu'à   sa   mort,   et   cela   donne   à   ma   lecture   la   qualité   d'une
expérience émotionnelle qui pourrait être considérée comme manquant d'objectivité.
>
> Ce qui me fait répondre si positivement à cette lecture est de la comparer avec la
moyenne de la théorie psychanalytique, telle qu'elle apparaît dans les publications ou
les congrès. Durant les dernières années de sa vie, Bion n'a pratiquement pas publié
dans les journaux officiels et n'a pas été approché par les comités  des congrès de
I'IPA. Est­ce une coïncidence? Nous témoignons notre reconnaissance à Francesca
Bion qui nous a permis de lire ce document exceptionnel.
>
> Tous les psychanalystes sont d'accord pour considérer que Freud était un génie,
mais les opinions divergent pour savoir qui après lui mérite ce qualificatif. Pour ma
part, j'estime que Bion mérite sérieusement cette distinction. Par hasard, j'ai lu les
Cogitations   en   même   temps   que   l'extraordinaire   volume   des   Freud­Klein
Controversies   1941­1945, qui  décrit   avec   éloquence   la  situation   scientifique   de  la
British Psycho­Analytical Society pendant ces années. Comparée à ces discussions
excitantes, Cogitations apparaît comme l'expression d'une pensée d'un autre âge. Où
en sommes­nous aujourd'hui, dix ans après la mort de Bion?
> Footnotes
>
> 1  Traduit de: Cogitations, edited and forword by Francesca Bion, London and New
York: Karnac Books. 1991, reviewed by André Green, Int. J. Psycho­Anal. (1992)
73 , 585, par Claude Dubois et révisé par André Green .
>
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> L'Annata Psicoanalytica Internazionale, French, 2005; v.2005, p233 (9pp.)
> ANIJP­FR.2005.0233A

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