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I
7

! 76- 5"*V^i
í
H I S T O I R E

D E L A

FONDATION DES COLONIES

DES.

ANCIENNES REPUBLIQUES.
G-J.Xj. ///// A. ^ *
H I S T O I R E

DELA

FONDATION DES COLONIES

DES

ANCIENNES REPUBLIQUES,

ADAPTÉE A LÀ DISPUTE PRÉSENTE DE LA


GRANDE BRETAGNE avec ses
COLONIES AMERICAINES.

A la quelle on a ajouté Trois LETTRES intéressantes


fur la même dispute & les Articles de PUNION
d'UTRECHT comparés aux Articles ds Á
PUNION des COLONIES d&
VAMERsQlJE SEPTEN- 1$
trjonale. m.im:

àUÏRECHf,

Chez J. van SCHOONHOVEN & Comp.

MDCCLXXVIII.
T À B L Ë

MATIERE S.

|*N TROD'JCTION. Pag. ì

CHAPITRE I. - tz
Des Carthaginois.

$ECT. ï. Leur origine- Leur état


florissant- Leurs établijfemens . . M

SECTv IL Obscurité de ÌVûstoire deì .


Carthaginois- Ils resìraignirent ïe com
merce de leurs Colonies, leur imposerent
'des taxes. . it

CHAPITRE II.
Des Grecs.

SE CT. I. tfableau de la Constitution Po


litique Qf des ressources des Etats de la
Grèceì Ci

SE CT. II. Causes de la fondation des


k Colonies Grecques- Leurs établissement
dans la Grande Grèce- Croton- 'thuriv-
l'arente. 34

SECT. III. Colonies Grecques en Sicile-


Les Syracusains- Leur conduite lors de
Vinvasion des Perses- , & de la guerre
du Péloponèse- Mises en liberté par 'fi.
TABLE de MATIERE*

moìeon- reçoivent de nombreux ejsàins de


la Grèce. Pag. 43 .

S-E C T. IV.." tolon'ves d''Asie- , soumises


à des taxes par les Athéniens- Révolte
des Samiens- Qr des Lesbiens. 53

S E C T. V. Colonie de Corcyre- Contesta


tion entre les Corcyrtens & les Corynthiens
fur la souveraineté de la Colonie d'£pi-
damne. Résolution dés Athéniens en cette
,. occasion.. - v ' 6g

SECT. VI. Colonies de l^hrace^ Amphì-


polis- Potidée- Revue des Colonies des
Grecs. ' . ' 73

CHAPITRE IÏI.
Des Romains. .

SECT. I. Progrès des arrhes' Romaines-


Politique de ce peuple relativement aux
pais qu'il avoit conquis- municipes- Al
liés- Préfectures- Colonies- Causes de ;
la fondation de ces Colonies. 84

SECT. II. Colonies de deux Espèces- Ro


maines & Latines- Constitution & pri
vilèges d'une Colonie Romaine- dìune Co
lonie Latine- La premiere est un modèle
des Colonies Anglaises én AmériqUé. \ , <)0

SECT. III. Colonies fondées avant la Loi


Julienne- leur nombre— partage des ter-
TA B LîE TÁ s MAT I E R E-S'v

res— sujettes à lajurïsdifîion suprême du . '-'--


Ches-^Etat, surtout pourVimfójition des
taxes,— ' Histoire des Colonies' releV.es
dans laJecondê'guerre punique — Exemp- '- '
tion de service de terre reclamée 1 par
les Colonies maritimes. Pag. Ioa

SECT. IV. Exposé de la Loi Julienne*


Ses conséquences- Colonies militaires -fon
dées par Sylla- Jules César Auguste-
. Colonies provinciales- Aversion des Rç«-: .
mains pour établir des Colonies éloignées.
. Réjumê des principes & [de la .frdti* '
que des Rorpains à Fégard des Cqlon'us, 114

CHAPITRE ÏVv,.Vi vd

Application des récits p/écédens à b con


testation actuelle élevée entre la'GRAr -
DE-BRÊTAqNE & ses Colonies en Aml- ' *
RIQUE.

SECT. .L V.ues ambitieuses des Colonies -


Américaines? Les Colonies Rebelles de
Çarthstge ont eu les mêmes vues- ainsi que
celles d?Athenes & de Rome- Droit quya
la Grande Bretagne d?asseoir des taxes
en Amérique déduit d''une coutume pa
reille des Carthaginois des Grecsr & des
Romains. Jamais aucune Colonie de VAn
tiquité rfeut entrée au gouvernement ci
vil de la mere-patriek 133

1
f A B L E d e s MA T IER E $.

SECT. II. Idèes cPindépendance difficiles,


à déraciner du coeur , des Américains-
Ordre de leurs établijfemens- Entretien
d'une armée fur sied en Amérique- Ad
mission des Répréfentans des , Colonies
dans kì Parlement- Avantages & desr
avantages des deux Syjtêmes.

LETTRE

Ecrite à un Ami fur les affaires.présentes t


en lui envoyant cette traduction.

Réponse à la Lettre précédente.

HISTOIRE
De CUnion d'Utrecht.

A R T I C L E S-
De VUtiion conclue à Utrecht h 23 7«h-
vier 1519'

LETTRE d*un Négociant de


à son Correspondant à .., sur le Cré
dit de la Grande-Bretagne , d'un côté y
£jjf deV Amérique Septentrionale Unie, de
Vautre. Ou Réponse à la question : Le
quel des deux, doit influer le plus fur les
opérations d'un homme prudent? tra
duit du Hollandais*
HISTOIRE

des Colonies des Répu3liqu es *

ANCIENNE S.

r N T R O, D U C T I O N.

IL A sondation des Colonies est un des moyens,


, auquel, dans tous les siècles, les peuples ont eu re
cours pour -assurer leurs conquêtes ou ^our étendre
leurs domaines. Quand un territoire avoìt été dé
vasté ou dépeuplé par le fléau de la guerre, on y en-
voyoit a l'inibint une Colonie pour le repeupler,
pour le désendre ou pour y rétablir la culture. S'il
<ítoit habité: par une nation peu nombreuse, peu a-
guerrìe , qui eut du terrein dé reste , qui ne sût
gueres.en état de s'opposer à une invasion; il ossroit
dès lors une proie attrayante aux états qui avoient
tiré tout le parti possible de leur sol ou qui se troú-
voient surchargés d'habitans: on expédioit une co
lonie pour l'envahir & pour en prendre possession.
De là nous voyons la sondation des colonies suivre
presque pas à pas les progrès de la civilisation. L'His-
- toire des Sociétés nous apprénd que la civilisation
s'est étendue de l'Orient a l'Occident , de l'Aiie vers
. l'Asrique & l'Euròpé ; & de l'Europe vers l'Améri-
-que. L'établissement des Colonies a suivi la mème
direction. Les récits authentiques des, évenemens les
pliìs reculés paraissent indiquer que les peuples de
l'Asie commencerent à se rendre sameux par des éta-
A
5 i Histoire des Colonies .
bliffemens sormés sur la côte Orientale de la mef
Méditerranée , qu'ils répandirent des Colonies
dans la plupart des Iles & sur plusieurs côtes de cet
te mer, qu'ensin ils introduisirent des peuplades ou
tout au moins l'art de la culture jusques dans la Grè
ce. De la Grèce les Colonies se sont étendues vers
l'Italie ou la Sicile ; & de l'Italie, les Romains en
ont>nvové jusqu'aux srontieres occidentales de leur
Empire. Depuis la destruction de l'Empire Romain
en Europe, jusqu'à la découverte de l'Amérique &
des Indes, l'établissement des Colonies parait a-
voir été interrompu. La barbarie & l'ignoran-
ce qui couvrirent toute l'Europe à cette époque
6 l'empire que la superstition & l'erreur usurperent
sur les esprits arrêtterent toutes les entreprises qui
auroient pu contribuer a persectioner , à éclairer l'es-
pèce humaine.
La découverte de l'Amérique & des Indes ouvrit
le champ le plus vaste. aux avanturicrs. La plupart des
nations de REurope voulurent s'approprier une por-
tion des païs nouveaux & sirent partir des Colonies à
cet effet. Mais les puissances maritimes eurent plus
de sacilités que les autres états. Elles sormerent ,
avec un ascendant presque exclusis, des établissemens
dans l'Amerique & dans les Indes : Aufli ces établis
semens appartiennent presque tous à l'Angleterre ,
à la Hollànde , à la France & à l'Espagne. On s?af-
tend naturellement à trouver dans une pratique fi
générale , le résultat de quelques principes particu
liers à la nature humaine , ou à la constitution de
.l'état social. Ainsi l§s diverses nations qui, à des épo
ques dissérentes, ont fondé des Colonies, £ ^roat
ies Républiques , $
Rencontrées dans les mêmes combinaisons; Sel» dé-,
couverte de ces arrangemens, si elle peut se saire,
doit nous mener aux principes généraux sur les quels
on a sondé des Colonies. Si, cependant, nous no
sommes pas assez heureux pour découvrir ces prin
cipes, il ne sera pas inutile d'examiner, avec atten
tion, la conduite des nations policées & éclairées:
car leur exemple pourra nous sournir les instructions
les plus importantes.
Dans le tems que la révolte des Colonies Anglai
ses ;en Amérique, un des plus grands evenemens.de:
notre siècle, a sixé l'attention générale , dansletems;
qu'il est probable que le rétablissement de la paix de
viendra bientôt l'objet des discussions du Parlements
un auteur , inconnu à ceux qui sont à la tête des
mesures publiques , qui n'est guidé par aucun mo
tis d'interêt, qui n'est animé que par le zèle le.
plus sincere pour la vérité & pour la conserva
tion du gouvernement le plus parsait peut-être qui.
ait jamais existé , ossre à ses concitoyens une histoi
re qui explique sur quel plan les anciens peuples,
sur tout les Carthaginois , les Grecs & les Romains
ont sondé des Colonies. Il a eu pour objet princi
pal de découvrir la nature des conditions réciproques
qui subsistoient entre ces trois nations & leurs Co
lonies, de déterminer l'étendue de la jurisdïction
que les premieres se reservoient sur les dernieres ,
mais, principalement, d'exposer l'usage de l'anti-
quité relativement au droit d'imposer des taxes ,
droit devenu l'objet de tant de contestations. Deux
raisons l'ont déterminé à cette entreprise. La pre
miere, c'est qu'il a remarqué que, dans la contestation
A *
Histoire des- ÇohnieP
élevée sur l'éqùité & la justice de íà guerre actuelle,
on en avoit souvent appellé aux procédés des anciens '
peuples, sans en donner une notion juste; mais j
sur toiit , son but seroit de préparer la nation '
allx voies d'accomodement ( a ) que lë Parle
ment pourra srayer sur la soumission des Colonies ,
loit en suggérant au corps légiflatis lui même touteg
les inductions qu'on peut tirer des saits les plus au
thentiques & les plus satissaisarís de l'histoire an
cienne , soit en travaillant à réconcilier l'esprit de
la nation à cet accomodement, quand on verra qu'il a,
peut-être, été employé par la politique des peuples
árìciens qui ont joui de la liberté civile la plus par
saite.
Pour ces recherches, l'auteurne s'est pas conten
té d'autorités secondaires; il a consulté les origi
naux, & pour que les lecteurs que la peine n'épou
vante pas , n'élevent pas le moindre doute sur sa ve
racité & sa candeur, il a scrupuleusement indiqué
les sources où il a puisé : le grand nombre de cita
tions d'auteurs anciens dont ses marges sont héris
sées , donnera peut-être un air de pédantisme à cét
ouvrage; mais cet inconvénient n'est rien, lì d'ail
leurs , il peut contribuer à le rendre plus solide &
plus convaincant.

(4) Le public paraît dans l'attente d'un arrangement


pareil. La proclamation des Commissaires envoyée en Amé
rique promet une revue des actes du Parlement qui ont été
rejettés. Les meilleurs compositions, en saveur du gou
vernement , donnent des ouvertures pour qu'on accorde des
représentans aux Colonies.
des Républiques t £pV. S

C H A P f T R E I.

Des Carthaginois*

S E C-T 10 N I.

Leir origme- ï/vr état florissant- Leurs


êtàbliflemens.

D£ tous les peuples, dont l'histoire prosane saic


mention , les Phéniciens ont été les premiers qui se
sont civilisés. Ils avoient dejà acquis les Sciences
& les arts dans un tems que toute la partie occi
dentale du monde étpit plongée dans la barbarie &
l'ignorance. Leur situation sur la côte de la mer &
le cercle étroit de leur territoire les obligeant d'a
voir recours à la navigation pour subsister!; ils por
terent ces deux arts à un point de- persection 'que
l'antiquité n'a jamais égalé & que les tems moder
nes ont peine \ croire.
Ifcs commencerent par s'étendre le. long des côtes
méridionales de la Méditerranée : peu a peu, ils les -
envahirent toutes , depuis les srontieres del'Egypte
jusqu'au détroit de Gibraltar. Ils avoient sondé plu
sieurs petites Colonies dans ce pays riche & char
mant entre autres Utique (a), Hippone , Adrumete
& Leptis (è), dont les noms subsistent encore, a*,
vant d'avoir sormé leur grand établissement à Car
thage. Aristote (c) témoigne qu'U tique sut sondée ,

(a) Justin liv. 18.


(í) Sallust. Jugurt. .
r
(f) De mirabilibus.á
6 Histoire des Colonies
280 ans avant Carthage. Avcc le tems celle-ci s'ap
propria le territoire, anéantit jusqu'aux noms de la
plupart des autres : peut-être ne souffrit-elle des émi
grations que de Tyr , sans permettre qu'il en sortît
d'autres endroits.
Les Carthaginois sormerent rapidement un des é-
tats les plus opulens & les plus Jiorissans de l'uni-
vers. Toutes les circonstances les seconderent. Ils
ávoient avec eux la connoissance de bien des arts -u-1
tiles. Ils n'avoient point d'ennemis étrangers pour
traverser leurs entreprises ou pour les dépouiller du.
sruit de leur industrie. La salubrité du climat qu'ils'
habitoient étoit tellc que Salluste (a) avance qu'on
n'y mourois gueresque de vieillesse. Leur sol se pré-'
toit tellement au labeur des habitans que plusieurs
historiens (by de l'antiquité parlent avec enthousias
me de sa sertilité. On ne connoit point , dans les
tems anciens, de commerce maritime plus étendu
que le leur ; ils vivoient sous un gouvernement libre,
semblable a celui des Romains (c), composé de Sus-
íetes ou Consuls, d'un Sénat & d'assemblées du peu-'
pie. Toutes ces causes avoient élevé les Carthagi
nois à un tel degré de pouvoir , au commencement
de la derniere guerre punique , que la ville de Car,

(a) Jugurt.
(£) Horace Ovide, Pline, Polybe & Salluste. Us disent
dans le langage ordinaire de la (Societé dans son ensance,'
tn parlant du produit des terres de l'Asrique, qu'elles ne
rendoient pas seulement le centuple; mais souvenÇdeiu;
çens & quelquesois trois cens pour un*
( f } Polybe Liv. 6. chap. .49,
des Républiques , &C f
thage seule ne contenoit pas moins de 700,000 ha
bitons, (a) Ils avoient en Asrique trois cens villes
sous leur jurisdiction : leurs domaines s'étendoient
sur une bande de près de 2,000 milles, depuis la Syr-
tis Majeure jusqu'aux Colomnes d'Hercule
Ils s'étoient,en outre, approprié la côte du Sud-Est
de l'Espagne & probablement une grande étendue
de pays dans l'intérieur des terres, depuis le détroit
de Gibraltar jusqu'à l'extrêmité orientale des Monts
Pirenées. Ajoutez, a tout cela, des établissemens
dans plusieurs des Iles (c) de" la Méditerranée,
mais surtout dans la Sicile , la Sardaigne & les Iles.
Baléares (</)
Lorsque leurs affaires étoient dans l'état le plus
florissant , ( sans qu'on puisse en assigner précisément
le tems) le Senat de Carthage (e) entreprit deux
grands armemens , destinés a passer le dé
troit & a diriger leur voyage, l'un vers le Sud,
l'autre vers le Nord. L'objet de ces armemens
étoit de saire des découvertes & d'étpblir des Colo
nies sur les côtes de la mer Atlantique. Le premier .
étoit commandé par Hannon & le dernier par Himil-
con. Hannon coucha son voyage par écrit , le pu
blia dans la langue de sa patrie, mais l'original s'elt
malheureusement perdu. Il nous reste cependant une

(a) Strab. Liv. 17.


(b) Polyb. Liv. 3. chap. 3.
" (O Appian Liv. 8. chap. 1.
(d) Majorque & Minorque»,
( *) Plin. Liv. s,

M,
8 Histoire des Colonies
traduction de cet ouvrage en Grec O): elle nous
apprend que Hannon mit à la voile avec une flotte
de soixante vaisseaux, ayant a bord jusqu'à 30,000
personnes, avec tous les instrumens nécessaires pour .
bâtir des maisons & sonder des Colonies. Il cingla
doucement vers le Sud , réglant son voyagé sur les
jours qu'il y cmployoit & s'arréttant à des distan
ces convenables, pour examiner le pays &y sormer
des établissemens. Il donna des noms aux endroits
où il laissa des habitansj mais soit que ces noms aient
été mutilés dans la traduction , ce qui étoit assez la
coutume des Grecs lors qu'ils employoieíit des mots
étrangers, soit que les établissemens de Hannon aient
duré trop peu ; il n'en est pas sait la moindre mention
dans les cartes Géographiques anciennes ou moder
nes. Eochart ( b ) guidé par lJétimologie de la lan- .
gue de Carthage, qu'il regarde comme un dia'ecte
de l'Hebrcu, pense que Cerné (c), près du Mont:
Atlas & par conséquent à environ 28 dégrés dè lati- :
tude septentrionale , a été le dernier endroit où Han
non s'est arrêté pour sonder une Colonie. Cepen
dant, il ne laissa pas d'avancer plus loin vers le ...Sud
pour saire des découvertes.. Il parvint à une grande
riviere sort large, qu'il ne nomme pas; mais qu'il
désigne par des traits ineffaçables , savoir par les croco
diles & les Hippopotames qu'il dit s'y trouver en abon-

(a) Intitulé Periplus d' Hannon. La traduction grec


que sut publiée à Bâle Fan 1553 par Sigismond Galenius.
( b) Vol. 1. page 643.
(O Cerné signifie la derniere Colonie pu le pays habité
le plus Jpintain, r l . ^ )

1- " .
des Républiques , &a 9:
dance. Bóchart conclud de- la , avec beaucoup de
probabilité , que ectee description ne peut s'appli-
quer qu'à la riviere de Gambia, un des bras du Ni
ger, qui se décharge dans la mer Atlantique pres
de Pile de Gorce. Ce qui l'engage à s'arrétter à
cette conjecture , c'est qu'il ne se trouve point d'au
tre grand fleuve à plusieurs dégrés, au Sud ou au-
Nord du Niger; & que c'est le seul fleuve à la côte
orientale de l'Asrique -, où l'on trouve le Crocodile
& l'Hippopotame. Si cette opinion peut etre adop
tée, Hanrtón aura penétré au de là du tropique du
Cancer '& à quatorze dégrés de la Ligne : voyage des
plus étonnans, quand on se rappelle qu'il sut exé
cuté en naviguant le long des côtes & sans le secours
de la Boussole. . .
Quant au voyage vers leNûrd du détroit, 1l n'en
est pas resté le moindre détait , si non que Himileon
étoit à la -tête & qu'il sut exécuté en quatre mois.
On n'auroit pu même en produire un seul témoi
gnage, si Pline n'en avoit parlé par hazard,
ainsi que Festus Avienus , poete du quatrieme siècle
qui témoigne en avoir lù le récit dnns un Auteur
Carthaginois. Mais , quant aux navigations des Phé
niciens dans ces mers, on peut en rafleinbler les preu
ves les plus incontestables.. Plusieurs Auteurs an
ciens (F), dignes de la plus grande consiance , par,
lent des voyages sréquens qu'ils saisoientdans lesCas-
íiterides (c) d'où ils exportoient de l'étain, dont
(a)Liv. 5.
(b) Strab. Liv. 5. Flin; lir. 7. Herodote \\v. 3. chap.

(O Dans les Iles Britanniques ou dans la Siále.


A 5
10 Histoire des Colonies
ils sournifîbient les marchés de la méditerranée.
Mais ni ces voyages , ni ceux qu'ils sirent dans une
Ile inconnue de l'Atlantique dont parle Diodorede
Sicile O) , ni le voyage encore plus sameux dont
parle Herodote (b , pour lequel les Phéniciens s'emr
barquerent sur la mer rouge , naviguerent autour de
la côte méridionale de l'Asrique & revinrent dans
leur patrie par les Colomnes d'Hercule, ne sont au
cune mention de Rétablissement de ces Colonies &ne
rapportent aucun sait qui puisse jetter quelque lu
miere sur les conditions qu'on leur imposoit. Ainsi
11 n'eft pas nécessaire de poursuivre leur histoire.

(a) Liy. 5. chap. 19.


(£) Melpomene. Hérodote remarque que le récit de
ce voyage n'étoit pas croyable ; pareeque les voyageurs rap
portaient qu'en naviguant autour des côtes de l'Asrique ,
ilsavoient yu Peccliptiqueou la révolution journaliere du soleil
vers le Nord. LMgnorance de l'historien sur cette particu
larité mérite plus de reproche que son incrédulité : son
objection ne sait que consirmer la vérité du récit qu'il
cherchoit à infirmer. Il est disficile de concevoir que le récit
d'un phénomene peu croyable dans ce tems là pût être con-
trouvé ,si l'on n'en eut pas été témoin. A présent ce phé
nomene est une chose réelle, universellement connue & visi
ble pour tous ceux qui naviguent autour de la côte de l'A
srique. On ne peut donc presque plus douter que les phé
niciens n'aient été en possession de l'une des plus impor
tantes & des plus brillantes découvertes des siecles moder
nes , savoir la navigation dans les Indes orientales en dou
blant le Cap de bonne Espérance.
des Républiques t &c, ' II
SECTION II.
Obscurité de lyhistoire des Carthagmois- lis reftraig-
nirent le commerce de leurs Colonies 3 leur
imposerent des taxes,

Jl est bien triste qu'il ne nous reste aucun docu


ment historique des Carthaginois, sorti de leur plume.
En génera] noûs ne savons d'eux que ce que les Ro
mains ont bien voulu nous en apprendre : aussi leur
récit porte -t-Û toutes les marques de la partialité
naturelle à une nation rivale. Avant les guerres,
qu'ils eurent avec cette république pour l'Empire du
monde , leur histoire est en grande partie inconnue.
Les tems mêmes qui suivirent cette époque 'ne nous
sont connus que par des opérations militaires & na
vales. Les Ecrivains de Rome ne" jugeoient gue-
res à propos de s'étendre sur les affaires de Cartha
ge, plus qu'il ne leur étoit nécessaire pour expli
quer les leurs. Ils entrent dans le détail de leurs
grandes entreprises, de leurs batailles & du nombre
de leurs flottes & de leurs armées : ils ne nous
disent presque rien de leur constitution civile , de
leur commerce & de leurs loix. Cette reticence nous
empêche de donner un exposé,! tout à sait satis
saisant de la maniere, dont ils se conduisoient en
vers leurs Colonies. Il nous en reste cependan: as
sez pour prouver que les droits qu'ils se réservoient
sur elles étoient très étendus,
Les documens les plus autentiques,qui donnent des lu-»
mieres sur ce sujet, sont les traités de paix& de com
merce, conclus cntre les Carthaginois & les Romains,
î a7 Histoire- des Colonies
que Polybe nous a heureusement conservés, (a) Ce"
sont des restes d'antiquité très precieux: par leur
brieveté & leur simplicité ils sont tout. a sait dignes
d'être lus. Le premier traité sut conclu l'annce
qui luivit l'expulsìon des Rois de Rome , sous le
Consulat de Junius Brutus & de Marcus Horatius,
28 ans avant l'expédition de Xerxès (4) dans la Grè
ce & '246 depuis la sondation de Rome. 1l respire
la jalousie de l'esprit de commerce, attentis à sê
préserver du danger d'une invasion, mais sur tout à
encourager la navigation pour Pavantage du commer--
ce. Il y est stipulé que les Romains ne viendront ja-'
mais ; avec un vaisseau de guerre (c) , plus près de .
Carthage, que la pointe du Promontoire blanc- Qiy,\
.i . i
(a) Li". 3. chap. 22.. &c.
Çb) 75. Olympiade. Les Eres qu'on rencontre le plus,
fóuvent dans ce traité sont les Olympiades & la sondation
de Rome. Les Olympiades étoient des périodes de quatre
ans , dont les Grecs se scrvoientpour calculer les tems-., Les
Romains comptoient depuis la sondation de Rome. Pour
qu'il soit'pkis aisé au Lecteur d'adapter ces deux Eres à
TEre vulgr.ire, il saut qu'il se rappelle que la premiere O-
lympiade tomboit à Tan 777 dela sondation deRome&.\ l'an
753 avant Jésus Christ. Ona'calculé que la guerre de "Troye
étoit arrivée vers l'an 4C0 avant la premiere Olympiade.
TABLE DE DODWELL

,(í) Longa nav'n suivant l'explication de Polybe. [ . . '


(<f) Carthage ancienne étoit lîtuée au sond d'une pro
sonde Baye , à 30 milles au nord de la ville de Tunis. A
l'Est de cette Baye s'étehdoitun grand Cap, vers le Nord,
bien avant dans la mer & divisoit cette Baye de la Syrtis
Mineure. La pointe de ce Cap s'appelloit fulchrum promon-
tsrhm.
Jes Républiques , &c. Ig
| moins qu'ils ne soient poussés au Sud de ce Cap
par une tempête ou poursuivis par un Ennemi: mais
dans un de ces deux cas , ils ne pourront rester plus
de cinq jours. Il accorde cependant à tous les vais
seau* marchands de Rome, l'entrée dans tous lea
ports Carthaginois. On ies exempte même des srais
et des taxes, excepté- de 'ce qui peut revenir au
crieur ou Huissier des ventes. Ost leur accorde les
fnémes privileges;" le long des tôtes de Carthage,
dans l'Ile de SJiFdaigne & dans la partie de Sicile
soumise aux Carthaginois (ay:^*i-'r f ,

(«} Le -Lecteur verra peut être avec plaiilr une copie


^ç. çe traité traduit par Casaubon. " Ámicitiá Romanis .&
Romanorum sociis cum Carthaginiensib'us, & Carthagi-
neniîum sociis, his legibus & conditionibus esto. Ne iià'si-
ganto Romani, Rónianorum vé'socii, ultra pufchrúm pro-
rh'òntorium i rïlsi tempestatis aut hostium vl suerint cotai
pulsi. Si quis vi delátus suerit cmendi aut accipiendi quief
quam, prêter necessaria refìciendis nav'ibùi & sacriá saci-
endis-, jus ne ei esto. Indra diem quintum quinavem ap-
plicùerint abeunto. Qui ad mercaturara venerint , vecligal
nullutn péndunto , extra quam ad praconis aut P:ïibae mer-
cedem. Quicquid his ce prasentibus suerit venditum, pi^
blica fide venditori debetur , quod quidera in Asrica aut
Sardinia suerit venditum. Si quis Romanorum in eam Si-
ciliae partem venerit, quae imperio Carthaginienilum pa-
ttt , jus aequum in omnibus Romani obtinento. Carthagi-
nienses nequid n'òceant populo Árdiati , Antiati , Lauren-
tino , Circeieniì , Tarracinensi , neve ulli alii e Latinis qui
sub ditione erunt. Etiam eorum urbibus , qui sub ditione
Romanorum non erunt , abstinente Si quam eorum ac-
ceperint , Romanis- sine ulla noxa tradunto. Castellum ul-
lum in Latino agrone aedificanto , si cum-armis infestipedera
in regione posuerint , in ea ne pernoclanto.
j4 ìiìftolre des Còlokìer
Ce traité prouve, évidemment que les Carthaginois
croyoient avoir:. le pouvoir d'étendre ou de re-
ftraindre à leur Volonté , le commerce de leurs Co
lonies dans les Iles de Sicile & de Sardaigne, &
que les Romains n'avoient pas plus de droit de com
mercer avec ces Colonies s'ils n'y étoient autorisés
par des accords, qu'avec Carthage elle même. D'un
autre côté, le privilege accordé -aux Colonies de re
cevoir dans leurs ports les marchandises des Romains
fous, les mêmes conditions qu'elles étoient reçues à
Carthage , quoi qu'un, effet remarquable de généro
sité de la part de la mere- patrie, prouve en mê-»
me tems qu'il dépendoit d'elle de le supprimer.
Mais peut-être, les Colonies étoient encore dans
leur ensance ; elles avoient besoin de toutes sortes
d'encouragemens pour devenir florissantes. Le trai
té suivant va nous apprendre que la Métropole sit
paraître dans la suite plus de reserve & de jalousie.
Le second traité paraît avoir été le grand acte de.
navigation de Carthage & avoir eu sorce de loi, jus
qu'au tems que cette République eut perdu , dans
les guerres puniques , les établissemens & les terri
toires auxquels ce traité avoit rapport. Nous igno
rons dans quel tems il sut conclu, parcequ'il estsaná
date; mais ce sut probablement peu de tems apres le
premier. Les alliés de Rome sont mentionnés &
compris dans les deux actes. Le nom des mêmes états
se trouve dans l'un & dans l'autre : ce qui prouve que
dans l'intervalle les Romains n'avoient pas acquis de
nouveaux alliés & qu'ainsi cet intervalle ne pût être
long, vû l'ambition auííi rapide qu'heureuse de ce
peuple actis & entreprenant.
des Républiques, SV, 3$
Du côté des Carthaginois ce traité diífere essen
tiellement du premier. La Ligne , au Sud de
laquelle les vaisseaux de guerre Romains ne pouvo-
ient approcher des côtes de Carthage , est étendue
depuis la pointe du Promontoire blanc jusqu'aux vil
les de Mastia & de Taricium , qui éteient situées
près des Colomnes d'Hercule (á) , de sorte que les
vaisseaux de guerre Romains devoient être exclus de
toutes les côtes d'Asrique soumises à Carthage. II
est même désendu aux vaisseaux marchands de Rome
d'entrer dans les ports des Colonies & des villes de
VAfrique propre {b) & des Havres de l'ile de Sicile.
On leur permet cependant l'entréé.de Carthage &
de cette partie de la Sicile soumise aux Carthagi
nois (c).
(a) Stephani Dietionarium Geographicum , &c.
(i) Le mot qui se trouve dans le traité ettAfrica; mata
il est évident qu'il ne doit s'entendre que du pais appellé
Asr'tca profria , situé au Sud & à t'Estfdes domaines primi
tiss de Carthage. Polybe nous apprend Liv. i. chap. 72.
que c'est là principalement que les Carthaginois revoient
leurs taxes & qu'ils ne prenoient dans leur propre païs que
dequoi sournir à leurs dépenses particulieres. Il y avoit dana
ce païs les Colonies de Leptis , d'Utique & d'Hippone.
(í) Ce traité a été ainsi traduit parCasaubon. ,, Amici-
tia Romanis & Romanorum sociis , . cum populo Cartrngi-
niensi , Tyriis , & Uticensibus , eorumque sociis , his le-
gibus esto. Romani ultra Pulchrum Promontorium , Masti-
am , & Tarscium , praedas ne saciunto , ad mercatiiram ne
eunto, urbemnullam condunto. Si in Latio urbemaliquam
Carthaginienses ceperint,quae sub ditione Romanorum non
«rit, pecuniam & Captivos ipsi habento; urbera reddunto.
Si
i6 ' Histoire des Colonies
Suivant ce traite , l'avantage du commerce des Co*
Ionies d'Afrique & de Sardaigne est réservé exclu
sivement a la Métropole. Si les Romains avóient
beloin de denrées provenant .dé ces établîssemens ,
iis n'avoient pas le droit de les acheter au marche le plus
proche &. le moins couteux ; iLs étoient obligés de
lés

Si qui Carthag'mienfìum aliquos ceperint queiscum soedere


scripto juncli iìnt Romani, qui tanien sub Romanorum
imperio non erunt; hos in populi Romani portus ne de-
ducunto; si quis erit deductus , & manum Romanus injece-
rit, liber esto. Eodem jure & Romani tenentor. Si Ro
manus ex aliqua regione quae sub imperio Carthsginienfi-
um erit , aquam commeatus ve sumpserit , cura - his co'rn-
meatibus ne cui eorum noceto quibuscum pax & amteitia
«st Carthaginiensibus .... sacito. Si qua injuria alicui
sacta erit , privato nomine ejus persceutio ne cuiquam esto ;
sud ubi taie quid admiscrit aliquis publicum id crimen esto.
In Sardinia & Asrica neque negotiator quisquam Roma
norum , neque urbem condito ; neve eo appellito , nisi
commeatus accipiendi gratia , vel naveis reficiendi. Si tem-
pestas detulerit, intra dies quinque excedito. In Sicilia ubi
Carthaginienses imperaverint , item Carthagine omnia Ro
manus sacito, vendito, quae civi licebit. Idem Romat
Carthaginiensi jus esto.
Ce traité est imparsait dans quelques endroits. Voici le
supplément que Polybe y ajoute par rapport, aux alliés de
Rome :
Similiter Romani cavent ne fiat injuria Ardeatibus,
Antiatibus, Circeinsibus , Tarracinensibus ; haec autem sunt
oppida Latii maritima , quae legibus hujus fuederis volunt
este comprehensa.
slfo Républiques , %'c. ì?
\&s tirer, comme .ils pouvòient j du poît de Cartha-
ge. Si les Colonies avoient également besoin des
denrées de Rome -, elles étoient obligées d'aller les
chercher à la même source. Pour rendre ce traité en
core plus avantageux a la mere-patrie , les marchands
de Rome n'etoient pas attirés, comme dans le pre
mier, par l'appàt d'une exemption d'impôts : ils étoient
soumis aux mêmes reglernens que les citoyens de
Carthage.
Sur des tems si éloignés , il est impossible d'assigner
avec précisions les motiss de cette indulgence accordée
ìtla partie (a) de Sicile soumise aux Carthaginois, in
dulgence qui mettoitson commerce sur le même pied
queceluiîde Carthage. Une raison qui paraît très plausi
ble, c'est que les Carthaginois souhaitoient de saire ai
mer leur gouvernement dans cette Ile , pour exciter
l'émulation entre leurs sujets & ceux des Colonies
Grecques ( b ) , pour attirer ces derniers dang
leurs établissemens &, par ce moyen, les soumettre
toutes à leur empire.
Il n'est point d'observation plus commune en po
litique que celle qui nous&it regarder l'argent com
me le ners de la guerre; Cependant une observation
des plus vraies, c'est que, quoique tous les histo
riens s'attachent à parler d'opérations militaires , il
en est cependant peu qui donnent des lumieres sur
les ressources qu'on avoit pour les soutenir. Il est
(a) Elle s'étendoit le long de la côte méridionale depuis
Vjhaeûm jusqu'à Paihynum.
(t>) Les Rómains n'aborderent en Sicile qu'âpres la pre«
miere guerre punique plusieurs années après la conclusion
d« ce traité.
B
18 Histoire des 'Colonies
difficile d'afîïgner les raisons de cette négligence^
dont l'ancienne histoire s'est rendue si coupable.
Lc sait est incontestable. L'auteur a souillé dans tous
les écrivains de réputation qui parlent des affaires de
Carthage: il n'a trouvé dans aucun d'eux la moindre
particularité satissaisante sur leurs subsides , excepté
dans Polybe' & Tite Live. Cependant, ils racon
tent des expéditions militaires & navales, si brillan
tes, si considérables, que pour les exécuter, il sal-
loit des subsides immenses.
Lcgrand objet de Carthage étoit le coríimercé.
Cette nation a effacé toutes celles de l'antiquité dans
les arts qui tiennent à la navigation. Elle prit lé
parti d'employer des troupes mercenaires pour ses
opérations militaires, parceque des hommes absorbés
dans des occupations mécaniques ne sauroient sai
re d'excellens soldats; &que la solde & l'entretien
des troupes étrangeres lui coutoiént moins que les sien
nes. En conséquence, l'Asic,la Grèce, les Gaules,-
l'Espagne, ensin toutes les contrées áë l'ancien mon
de lui sournissoient des soldats. La premiere expé
dition considérable où les Carthaginois s'éngagerent
sut l'invasion de la Sicile, lorsqu'ils se réunirent k
Xerxès Roi de Perse, pour anéantir jusqu'au nom dé
la Grèce (st). Xcrxès devoit attaquer les Grecs dans
leur païs , pendant que les Carthaginois envahiroient
leurs principales Colonies de Sicile. Xerxès se mit
à la tête d'une armée qu'on sait monter à plusieurs
millions; il jetta des ponts sur la mer, & s'ouvrit
des chemins en perçant des montagnes. Les Cartha
ginois s'approcherent de la Sicile avec un armeíneaî»
{a) Diodor. Liv. n. chap. 1. <xç.
3es Répubsiques i &r. ìty
prodigieux de 2,cco vaisseaux de guerre, montés de
300,000 hommes avec 3,000 Mtimens de transport
& d'apprivisionnerrient (a). Tous les esprits étoienn
enivrés d'idées de conquête. Lorsqu'ils mirent pied à
terre, ils s'écrièrent que la guerre étoit sinie , parce
qu'ils n'avoiént pas craint d'autre ennemi que la mer.
Les Siciliens ne surent pas effrayés a la vUe de cette
armée presque innombrable. Ils brûlerent la flotte
Carthaginoise & combattirent sur terre avec une arr
niée de 50,000 horiimesi Ils désirent leurs aggres-
seurs , leur tuerent 50,000 hommes & sirent le reste
prisonnier: Vingt vaisseaux de guerre sé déroberent
aux flammes, & précipiteront leur suite vers Car
thage. Mais ils surent accueillis d'une violente tem
pête , tout l'équipage périt ; il n'y en eut que très
.peu qui se sauverent dans une barque pour porter à
leurs compatriote^ pette effrayante nouvelle
Ce sameux armement, tout mal imaginé j tout mal
conduit, tout mal heureux qu'il eut été, ne laifl£
par de sournir une preuve srappante des ressources
de Carthage. Une nation, capable de saire de fi
grands efforts , devoit posséder des richesses immen
ses. Elle rte pouvoit lb les procurer qu'au moyen
de subsides énormes & multipliés»
Les dernieres expéditions militaires des Carthagi
nois surent leurs guerres avec les Romains. L'an-
tiquité ne sournit point d'évenemens plus mémora-

(a) Tel est le récit deDiodore; il ose même assirmer


que ce nombre est encors au dessous de la vérité.

(*) Diodore ib.


£6 "Histoire des Colonies
bles,soit qu'on considère leur durée, leur étendue 5:
leurs suites. Ils combattirent alors pour la monar
chie universelle: ils surpassoient leurs rivaux en tout;
ils ne leur cédoient que dans l'art militaire.
Les taxes surent si accablantes durant la premiere
de ces guerres, que, lors qu'elle sut terminée oiî
ne pût trouver de l'argent pour payer les arrérages
' dus aux troupes mercenaires. Assemblées a Carthagej
on osa leur proposer , qu'eu égard à la détresse de l'Etat,
felles se désistassent d'une partie de leurs demandes'.
Elles ne répondirent qu'en saisant éclater leur in
dignation: elles se révolterent. Elles virent leur par
ti se grossir des Colonies des villes de l'Asrique
propre O), excitées par le mécontentement & la
vengeance ; soit à cause des subsides qu'on lévoit sur
elles pendant la guerre , soit à cause des voies ty
ranniques qu'on employoit pour les percevoir. Dè
là une affreuse guerre civile qui mit la république à
deux doigts de sa perte;
. Le lecteur ne sera pas surpris de cés crises Convul
sives, lorsqu'il saura que le principal poid de la
.guerre tomboit sur ces provinces. Les Habitans des
villes (è) étoient obligés de sournir le double des

(4) Polyb. Liv. ï. cap. 6.


(F) La ville de Leptïs , suivant Tite Live Liv. 34 , chap.
62 , payoit tous les jours un talent de taxe à la ville de
Carthage, En évaluant , avec le Docteur Arbuthnot , le
talent à 153 livres Sterlings 15:0; cette ville devoit pa
yer 70,7 ro livres sterlings par an. C'est la taxe qu'on per-
cevoitdans la seconde guerre punique : elle égaloit, probk;
Wement , celle qu'on payoit dans la première.
des Républiques x £5>Y. iï
(absides pécuniaires qu'ils avoient coutume aupara
vant de payer sous le nom de. taxes. Mais, quant
aux productions de la terre, sruit des travaux de
l'Agriculturc , on n'en exigeoit pas moins de la moi-
tic. ) Le total d'un tel impôt paraitroit incroya
ble , si l'on ne. se rappelloit 'a sertilité prodigieuse de
l'Asrique. Apres avoir sourni un subside auiïi exor
bitant, il restoit encore au cultivateur, pour prix
de son industrie, un produit encore plus considéra
ble que celui qu'on pourroit recueillir, à propor
tion , dans la plupart des autres païs de l'univers.
Il est très probable que les Carthaginois exerce
rent leur droit d'asseoir des impôts jusques, dans
leurs établissemens en Espagne & dans les Iles de la
Méditerrannée; quoiqu'on ne puisse en sournir d'au
tre preuve que l'exemple de la.Sicile dont ils tiroient
divers subsides. Se trouvant, dang. des embarras si
grands pour lever des taxes chez eux, il n'est pas
à supposer qu'ils aient épargné ces Colonies éloi
gnées. Ce qui est certain, c'est qu'ils y saisoient
des recrues pour leurs armées ; puisque parmi leurs
troupes, il est souvent sait mention des Sardaigniens,
des Baleariens & des Iberes.
Quel bonheur pour ce peuple puissant & indus
trieux si son ambition se sût bornée à conserver
les territoires aussi riches que vastes & peuplés
qu'il avoit en son pouvoir ! ou bien , fr, au lieu
de pousser ses conquêtes vers le Nord, il se sût
contenté de les étendre vers le Midi , en menant à.
ià suite chez des peuples plongés dans la Barbarie &

(4) Potyb. Liv. 1. chap. 72.


%% Histoire des Colonies
la paresse , les arts qui servent à les civiliser & à les
occuper ! Il eut longtems fleuri , comme une des na
tions les plus puissantes & les plus heureuses qui
aient jamais existé. Mais , empoisonne par l'idée or-
guci lieuse de son pouvoir & de son opulence, it
affecta la monarchie universelle. Il se trouva aux
prises avec les Romains qui , avec u.h esprit plus
opiniâtre & plus belliqueux , épris de la même am
bition , réussirent à s'élever suries débris de Carthage.

CHAPITRE II.

Des Grecs.

SECTION I.

tableau de la Constitution Politique &.des


ressources des, Etats, de h Grèce.

Pour connaître les Colonies de la Grèce, il est


nécessaire de donner une ébauche préliminaire des
ressources & de la constitution politique de ce peu-
pic. Les Etats de la Grèce, jouent un rôie si bril
lant dans l'histoire qu'on a peine à concevoir que la
population y ait été aussi petite & le païs, aussi bor
né que certaines circonstances nous obligent de le
croire. Le païs entier qu'ils habitoient , même dans,
leur état le plus florissant, ne contenoit que la
Peninsule du Péloponese & le territoire qui s'é
tend au, Nord depuis l'Jstne de Corinthe jusqu'aux
srontieres de la Macédoine , borné pari'Archipel à l'o-
jjçnç & par l'Epire & la mer Jonicnne, \ l'occi,dQi;^
des Républiques , &c. 23
Du Nord au Sud on peut à peine évaluer la longueur
de tout le Péloponese à plus de 140 milles O), &
sa longueur de l'Est à l'Ouestne pafle pas 210 milles.
Cependant ce païs si borné contenoit six Etats indé-
pendans, ceux de l'Achaic, d'Eiis, de Messene, de
la Laconie, d'Argos & d'Arcadie. Et si-l'on suppo
se, que le territoire de chacun d'eux étoit à peu
près d'une égale étendue, chaque République ne;
pouvoit gueres contenir plus de, 23 milles en lar-'
geur & 35 milles en longueur.
Le païs occupé par les Grecs au Nord de l'Istme
contient, suivant lç caleul que j'en ai sait sur les;
meilleures cartes, 139 mijles en largeur du Nord
au Sud & 258 milles en longueur de l'Est à l'Ouest
Il contenoit jusqu'à neus Républiques indépendan-v
tes; la Thessalie, la Locrie, la Béotie, l'Attique,
Mégare , la Phocide , l'Etolie , PAcamanie & la Do-
ride. Pour avoir quelque idée de la grandeur de
leurs domaines, en. suppoiànt, comme dans le pre
mier cas, qu'ils avoient à peu près la méme éten
due de territoire , on trouvera que chacune ne pos-
sédoit que 17 milles.de large & 28 de long. Et ce
qui est encore plus extraordinaire, c'est qu'il y cri
avoit encore plusieurs divisées en cités qui éto*
ient indépendantes l'une de l'autre & n'étoient
en consédération que pour se désendre mutuelle
ment. Les Locriens & les Achéens sont des exem
ples de ce phénomene. Les territoires des premiers
n'étoient pascontigus (£), ils n'agissoient pas ton-. .
(a) Il saut trou milles d'Angleterre pour saire une lieue
de France.
(M Strab. Liv. 9.
Î4 Hlftc'tre des Colonies
jours de concert (a) & les douze cites des dernier,*
paraissent n'avoir sormé ensemble qu'une alliance (by.
Le gouvernement de tous ces états étoit plus óu
moins republicain; il paraît que les Grecs n'avoient"
pas d'idée de constitution libre, où l'on ne pût en.
appeller au peuple en dernier ressort. L'histoire de
la Grèce sournit de nombreux témoignages de la vé
rité de cette remarque. Les monarchies anciennes
furent de courte durée & extrêmement limitées. Les
Rois légitimes , auffi bien que les usurpateurs , sont
constamment flétris du nom odieux de tyrans. Les
révolutions passageres qui se succéderent souvent de
la démocratie à la monarchie , occasionnées par l'in-
terét personel ou par une influence . étrangere, , rj.e>
feuroient affaiblir l'observation générale. Car le peu
ple, abandonné à lfl liberté de ses sensations & doses
fcntimens naturels, retournoit, avec éclat §ç fureur
à son. ancienne constitution,.
Dans Athenes, tout le pouvoir législatis, & unç
grande partie de & puissance exécutive réfìdoient;
dans le peuple. A Sparte méme ,les deux Rois n'a
voient pas plus d'autorité que les Consuls de Rome?
pu les Sussetes de Carthage (c). Ils présidoient dans,
le Sénat (d) & commandoient les armées nationales,
Jdús ils n'avoient aucune influence dans l'çlection
( a ) Les Locriens appel lés opuntìi n'envoyerent des aux-
iliares aux troupes consédérées de la Grece que pour s'op.-
f^pser à Xçrxts. Heiod. Liv. 7, chap. 205. -
(£) Pausanias Liv. 7.
(e) Arist. polit. Liv. 37.
[4) XçnophQrt dçliepub. Laçed,
des Républiques , Fgc. 25
des Sénateurs, qui étoient choisis par 1c peu
ple (a). Les Rois ne conservoient d'autre privilè
ge que celui de proposer les affaires qu'il salioit dis
cuter & de donner leur voix les premiers. Quand ils
se mettoient en campagne , ils étoient accompagnés
d'une espèce de suivans militaires ou conseillers, ap-
pelles Polemarchs (£) ,sans l'avis & le consentement
desquels ils he pouvoient sormer aucune entreprise
-de conséquence. Deux Ephores (c) étoient enco
re à la suite du Camp : pour veiller non seulement
sur leur conduite, mais encore sur celle de toute
Parmée. Ces Rois de nom n'avoient aucun sym
bole caractéristique de la royauté que le droit
de succession; pendant que le peuple s'étoit réser
vé le pouvoir légiflatis, le droit de nommer les Sé
nateurs & les Ephores & l'honneur de choisir dans
íbn corps les candidats qui devoient être élevés à ces
grandes dignités (</).
Pendant que le peuple jouissoit de tant de pou
voir , dans les Républiques Grecques, elles ne pou
voient posséder un territoire bien étendu ni comp
ter beaucoup de Citoyens. Comme toutes ies affai
res importantes du gouvernement étoient portées
devant le peuple, il salioit que les membres de leyr
République ne sussent ni trop nombreux , ni leurs
demeures trop éloignées pour qu'ils pussent se. ras
sembler aisément pour consulter ensemble.
(a) Arist. Polit. Liv. 2.
{b) Xenophon de Repub, Laced.
(O Les Ephores étoient une sorte de Tribu n ì qui
désense des droits du peuple étoit commise,
(4) Axist. Polit. Liv. i.
B5
?6 Histoire des Colonies
Toutes les terres, appartenantes aux Lacédémo-
niens , furent divisées par Licurguc en trente neus
mille portions (V); la samille de chaque Citoyen en
avoit une;& comme ces portions ne pouvaient ja
mais être augmentées ni diminuées, il salloit que le
nombre des Citoyens reliât toujours sur le même
pied. Quant à ces portions , neus mille surent afli-
gnéesaux citoyens de Sparte (71) qui n'étoient con
voqués que pour les petites (c) assemblées du peu
ple. Les grandes assemblées ( d~) étoient sormées
par trente neus mille hommes libres, tirés de tout
le territoire de Sparte: ils se réunissoient pour dé-:
liberer sur les grandes affaires d'état, pour faire des
ioix & décider de la paix & de guerre.
- . .* ( .. /
; (.«.) Plutarque assure que ces portions rendoient toutes
les années, Tune portant l'autre, 8z raedimn us d'orge &
une petite quantité de sruits. 'En supposant donc , avec
le Docteur Arbuthnot , qu'un niedimnus est à un
boisseau de Winchester, à peu pres ce qu*est 13 à 14, il est
aisé d'évaluer le produit d'une récolte de toutes les terres
de Sparte. Il ne montoit qu'à 430,404 quarter: (me
sure d'Angleterre qui contient huitj boisléaux). U
est des comtés, en Angleterre où l'on peut recueillir la
même quantité de grain , ce qui démontre le peu de res
sources de cere République , & par conséquent de toutes
les autres Républiques de la Grece, Athenes exceptée, a:
pres laquelle Sparte étoit la plus puissante & la plus riche:'
Plutarq. in vit. Lycurg.
(i) Plutarch. Lycurg.
(O Xenoph. liv. 3. Hellen.
{d) Ibid. Liv. s-HcHea.
des Républiques , fift." 27
Les Citoyens d'Athenes, n'dtoient pas si nombreux
que ceux de Sparte. Il parait qu'ils monterent rare
ment à plus de 20,000. C'est le nombre asiìgné par
pemosthene O) & Platon (&). D'après un dé
nombrement d'Athenes sait dans des tems posté
rieurs sous l'Archonte Demetrius de Phalerc , on ne
trouve encore que ao,ooo Citoyens [c].
Ç est une chose très probable (V) qu'ils saisoient seuls
( a ) Orat. in Aristoytoneai.
(b) In Critiá.
(O Anonimus apud Meursium de sortuna Athenarum,
cap. 4.
(d) Cette liste est un peu plus enflée dans un passage
d'Athenee, liv. 6, où il donne une description ébauchée
de l'Attique saite sous le même Demetrius de Phalere
darts laquelle le nombre des Athéniens monteàî.coo, celui
des étrangers à 10,000, & celui des Esclaves à 400,000. Ces
derniers étoient presque tous des prisonniers de guerre; on
les .employoit sur la mer, aux mines & à d'autres occupa
tions serviles. Xenophon , dans son livre de Veftigalibus ,
parle d'un Nlcias , qui avoit mille esclaves qu'il louoit à un
Mineur nommé Socias pour une obole , environ 2 sols
"de France par jour: ce dernier étoit obligé de lui tenir
compte du même nombre. Il observe qu'IIypponicus a\roit
600 & Philomonides 300 esclaves loués aux mêmes condi
tions. Il recommande fortement aux Athéniens de lever
un revenu, en achetant des esclaves & en les louant de la
même maniere. La difsérence qui se" rencontre dans le
nombre des Athéniens, entre ce passage & celui que nous
avons rapporté plus haut , résulte probablement d'une variation
accidentelle survenue dans le Cenfus ; car tout homme libre
qui ne possédoit pas la valeur de ce Cenfus étoit exclu des
assemblées du peuple,
a8 Histoire des Colomes
\s corps des hommes libres du territoire des Athé
niens & qu'il sormoient les assemblées ordinaires da
peuple dans les mains duquel résidoit le gouverne
ment de l'Etat. Les Athéniens vivoient originaire
ment comme les I.acedcmoniens , divisés en cités , ou
bourgades dans les différons districts de l'Attiques
Thésée trouva cette division sujette a des embarras,
\ des inconveniens extrêmes. Les affaires publiques
ne pouvoient être bien conduites a cause de la dissi
culté de rassembler le peuple. En conséquence, il
aggrandit la ville d'Athenes &soit par son éloquence,
soit par son autorité, il engagea les citoyens, à laisser
aux esclaves leurs habitations de la campagne & à
sixer leur résidence dans la ville.
Athenes & Sparte étoient les principales Répu
bliques de la Grèce. Elles donnoient le ton. Toutes
les autres sa régloient sur leur exemple, se thode-
loient sur leur conduite & recherchoient leur allian
ce. De leur côté ces deux rivales se disputoìent à
l'envi la gloire d'augmenter leur influence parmi
leurs alliés , en leur saisant adopter leurs mœurs ,
leurs coutumes, leurs sormes respectives de gouver
nement. Ausíì , avec le tems , la plupart des autres
étíjts se consormerent en tout ou en partie à leurs
institutions civiles, Il seroit donc inutile d'ex
poser la constitution politique de ces états. La cho
se seroit d'ailleurs impossible. Nous ne savons pres
que rien de leur constitution politique en particulier,
si non qu'elle étoit Républicaine. Rarement avoient-
ils assez d'insluence pour que leur constitution ou
leurs opérations devinssent des objets d'attention pour
leurs propres compatriotes , pendant que l'éclat des
des Républiques , &c. 29
évcnémens arrivés a Athenes & a Sparte occupe
presque exclusivement les annales de l'antiquité. De
là nous pouvons conclure avec consiance, que tou
tes bornées que les affaires de ées Républiques pa
raissent , quarid on les mesure sur Péchelle politique
de notre tems , les affaires des autres états seroient
également réduites à un taux bien bas , fì ôn les sat-
soit passer par la même pierre de touche.
Les Grecs manquoient encore én grande partie, de
tous les arts -utiles, particulierement dé l'Agriculture
& du commerce. Il est vrai qu'Athenes est' devenue
fi rameuse par sa supériorité dans les arts d'agrément,
{'éloquence , la poésie, la sculpture & l'Architecture,
qu'elle n'a été effacée, ni par les tems anciens, ni
par les tems modernes. Mais à Sparte tous ces arts
étoient désendus par Licurgue & méprisés par les
Lacédémoniens. Ils condamnoient l'éloquence , com
me un instrument de sophisme & de sourberie. Ilsdé-
daignoient la poésie , parccqu'elle tendoit à effémi-
rier les esprits, en leur inspirant la sensibilité & la
compassion & les rendoit moins propres aux opéra
tions de la guerre. Ils désendoient de bâtir une mai
son avec d'autres instrumens qu'une hache & une
scie O). Les arts méchaniques & l'Agriculture
passoient pour des occupations ignobles & n'étoient
exercés que par des esclaves (è). Les Citoyens
de Sparte consacroient tout leur tems à la guerre ou
aux exercices de la gymnastique relatiss à cette proses
sion (c). Ils se contentoient du simple nécessaire,

(a) Plutarch. Lycurg.


(i) Arist Politiq. liv. 7. chap. 9.
(O Xcnop. de llep. Laced.
30 Histoire des Colonies
soit pour le vivre , soit pour l'habillement. Ils in
terdirent tout usage des métaux de prix. Com
me ils n'avoient point d'argent , ils ne pouvoient se
procurer des artistes. Ils ne se nourissoient guères
que de pain , de brouet noir & de sromage (a) ali-
mens que les anciens avoient notés comme grossiers
& sades -y ce qui marque en effet que l'agriculture
étoit peu cultivée chez eux. Parmi les secours que
le Roi d'Egypte envoya à Sparte, au commence
ment de la guerre Asiatique conduite par Agésilaus,
dans le tems que cette République étoit au Zénith
de sa puissance & de sa gloire , il est sait mention
de 60,000 boisseaux de sroment ( b ).
En saisant l'éloge de l'Attique , Xenophon (c) s'é
tend fur la température de son climat , sur l'acabit
délicieux de ses sruits, la grande quantité de ses bel
les pierres propres à batir des temples , des autels
magnisiques , de superbes édisices publics , sur la ri
chesse de ses mines d'argent , sur sa position centrale
savorable au commerce & sur la commodité de ses
bayes & de fes havres. Cependant, il affirme que
le peuple y étoit pauvre & ne pouvoit subsister du
produit de son territoire. Il exhorte ses compatrio
tes , avec cette éloquence persuasive qui caractérise
tous ses écrits, à s'appliquer au commerce comme
au moyen le plus essicace pour sournir à tous leurs be
soins. Demosthene assirme que les Athéniens

(a) Plutarch. Lycurg.


(b) Justin Hv. 6. chap. 2. Ce qui sait environ 18,750
quarter* ; le boisseau contenant un picotin d'Angleterre.
(«) De Verìigalibus.
(d) Oratio adversus Leptinera.

-
des Républiques , &c. 3Ì
importoient plus de bled que tous les autres états de
la Grèce & qu'ils le tiroient principalement du Pont
& de Bizancc. Vers la sin de la guerre du Peloponè
se, les Lacédémoniens arrêtterent ^importation du
bled, ce qui occasionna une samine a Athenes, par-
ceque cette ville n'avoit d'autre ressource que cette
espèce de secours (d).
Si telle étoit la condition des Républiques , les
plus puissantes & les plus florissantes de l'Antiquité,
même dans le tems de Xenophon & de Demusthenej
quelle deroit donc être leur condition avant l'inva-
sion des Perses , lorsque la navigation & Part de cons
truire des vaisseaux étoient presque inconnus en
Grèce ? Thucydide nous apprend que les Athéniens
n'avoient ni vaisseaux couverts , ni trirèmes}, avant
^expédition de Xerxès & qu'avant ce période , ils
ne se servoient que d'une espèce de bateaux couverts
où l'on maneuvroit avec cinquante rames. Ils sentirent
l'utilité &l'importance de la navigation , lorsqu'ils se
virent obligés d'équipper une flotte pour l'opposerà
celle des Perses. Il nous apprend encore que tous
les Etats de la Grèce ne subsiítoient autresois qu'en
se pillant les uns les autres & que leurs brigandages
& leurs incursions n'étoient pas regardés comme in
sames ni injustes & que la coutume qu'avoient les
Grecs d'aller toujours armés venoit de cette opinion
& de ces brigandages. Il remarque que, de son
tems, cette coutume subsistoit encore (c) dans trois

(«) Diod. lib. 13. chap. 107.


(6) Liv. 2. chap. 14.
(c) Celle de la guerre du Péloponese
Jjï fíifloire des Colonies
Etats-, chez les Locriens,les Etoliens & les Acarna-»
nes'; & que les Atheniens étoient les premiers qui
l'avoient abolie. Pausanias (a) assure que la partie
ia plus pauvre du peuple chez les Euboéans & les
Phocéens n'étoient vêtus que de peaux de bêtes.
Pol} be nous a conservé un sait des plus curieux
sur la pauvreté des Républiques de la Grèce (b ).
Cleomenes (c), le dernier Roi de Sparte, qui porta
ce nom, saccagea Megalopolis , ville d'Arcadie &
patrie de l'historien ; parceque les habitans voulo-
ient persister dans leur alliance avec les Achéens
& resusoient celle des Lacédémoniens. Entre plu
sieurs choses peu vraisemblables que Phylarchus au
teur très partial & mal instruit , avoit avancées, il
avoit assuré que Cleomenes avoit sait à Megalopolis
un butin qui ponvoit valoir 6000 talens (</). Po-
lybe attaque ce récit comme exagéré & incroyable.
Il assirme que le butin ne pouvoit monter à plus de
300 talens O), & qu'en pillant tous les Etats du
Péloponèse , à moins d'en vendre tous les habitans
pour Esclaves, on ne pourroit, même dans leur é-
tat le plus florissant, en sormer la somme- exorbitan
te de 6000 talens. Il 'appuyé cette opinion sur
l'estimation des terres , des maisons & des possessions
' des
r
(a) Arcadica.
(b ) Liv. z. chap. 61 & 61.
(O Vers la 131e Olympiade,
(á) i,i6z,(5oo livres sterlings.
(*) 49,125 livres sterlings.
des *Républiques l
tics Athéniens qui s'étoit saite dans l?idee djimposer
Une taxe sur les territoires de l'Attique ; pour soutenir
la guerre (a) qu'ils avoient entreprise contre Lacé-
demóòe.,(conjointément avec les/shébains. Cette '
évaluation étbit au dessous de la somme à la quelle
Phylarchus sait monter le prix du pillage de Mega-
íqpolis. Elle n'alloit qu'à 5750 (p) talens Çc}. .
. Quand l'on considere que cette évaluation se sit
dans un temsque lesaSaircs de là tírè'cc étoient tris
florissantes $ que quelques objets de luxe avoient déjìt
.commencé à s'introduire dans ie païs, qu'il avòit ou
vert un commerce avec l'Orient , & qu'ainsi la va
leur de l'argent devoit être alors bien diminuée, ce
tableau du peu de ressources pécuniaires qu'í.vjient
.les Républiques Grecques ne peut manquer de nous
frapper d'étonnement.

(/) Il paraît qile c'étoi: h guerre appellée Bellum Laiê-


^fiìium Bacotiuttt qui aniva dans la ioce Olympiade.
(b) 1,114,062 livres sterlings.
(c) ìí est assez surprenant qu'un auteur auffi éclairé , aus
si judicieux que Meursius ait manqué le sens de Polybe au
point de réprésenter cette évaluation , comme une tsxe an
nuelle. La, taxe la plus haute que les Athéniens & leurs
.alliés aiçnt payée n'a jamais monté à plus de 1703 taleas
tous les ans. 1
t'4 tìifìoire des Colonie!
SECTION it

Causes de la fondation des Colomes Grecques-


Leurs ètablijsemens dans la Grande Grèce1-
Crotmi- Thitr'û- Parente.

'expose5, que nous venons de saire de h córl-


stitution & des sinances des Etats de la Grèce, nous
conduit naturellement aux motiss qui les engagerent
à sonder des Colonies dans des païs lointains & aii
système qu'ils surent obligés d'adopter par rapport
à ces Colonies. Dans un petit païs, peu cultivés
Où se trouvent un grand nombre de tribus indépen-
dantes à qui le terrein & la subsistance manquent , il
est differentes causes qui les portent à saire des émi
grations. Comme on n'avoit pourvu à l'accroissemont
naturel de la population par aucun moyen, comme
les Grecs n'entendoient guercs l'agriculture & encore
moins l'art des manusactures , qu'ils ctoient en gran
de partie & guerriers & paresseux ( a ) j ils avoient
souvent recours à la sorce ; & les plus soibles éto-
ient obligés dq céder leurs champs, leurs habitations
aux plus sorts (b . D'ailleurs l'esprit d'audace &
l'ambition des . conquêtes si naturels aux peuples
qui sont des progrès vers la civilisation, ajoutés au
mépris qu'ils ont pour une nation moins belliqueuse,
engagerent souvent les Grecs à s'aggrandir au dépens
de leurs voisins.
Cependant, la principale cause qui porta les Grecs
(a) Isocratis Panegyrica.
(í) Thucydid. liv. i. c^p. 2.7
des' hépubuqiies 'j î$ïi
à sonder des Colonies r' sut cet . esprit turbulent &
sactieux qui agite toutes les Republiques, mais dont
l'épidérnie avojt 'surtout gagné celles de ce païs lh[
Quand unEtat'e'tolt surchargé d'habitans dont la licen--
Ce & i'oisivcté pouvoient saire craindre.des révolu
tions j on imaginoit à-l'instant de prévenir ces mal
heurs par une émigration. Quand unDémagogue sac
tieux mènáçoit la constitution de sa patrie , on vous
l'envoyoit, à la tête de ses partisans , dans un païs»
éloigné où il pouvoit commander à son. aire & éta-
Vtst un gouvernement consorme a ses idées;
. Comme le principal objet des Grecs , én sondant
des Colonies $ étoìt de se débarrasser d'une popula
tion excessive ou dé conserver la constitution de ÌA
mere-patrie $ ôFT rie: -devoit pas attendre que,quoi-
qu'en état ;de le saire, ils voulussent prendre beau
coup depart au bien-être des peuplades sorties de soit
íeinî Ce qui est vrai , c'est qu'elle n'en avoit ni
la. volonté ni le pouvoir. La Colonie avoit la liber
té d*adopter la sorme de gouvernement qui lui plai-
soit davantage , d'entretenir ou de rompre ses liai
sons avec la mere- patrie , suivant qu'elle le jugeoit
à propos pour ses interêts. Il ne vint jamais dans
l'idée de la mere-patrie de taxer ses Colonies ni de
se réseíver sur elles le moindre droit de souveraine
té , parcequ'elle ne les dédommageoit point en se
chargeant de les désendre. Le seûl rapport qu'on
croit avoir subsisté plusieurs siècles entre la mere- pa
trie & les Colonies, n'étoit qu'une liaison d'amitié
ou d'alliance.
Cependant dans le cours des évenemens de U
Grèce, Athenes & Sparte devinrent les Etats les
c a
g<5 Histoire des Colonies
plus considérables, c'est a an de ces deux que pres
que toutes les autres Républiques & môme les Co
lonies étrangeres s'attacherent. L'objet de ces alli
ances sournit un prétexte de taxer les alliés & les
Colonies que Sparte > mais surtout Athenes , saisit
avidemment. La vérité de cette observation sera
démontrée par les saits qui se présenteront en ex
posant la maniere dont les Grecs sondoient des
Colonies*
Les païs étrangers où les Grecs sondèrent leur»
principales Colonies, surent la côte S.id-Est d'Ita
lie , qui s'étendoit depuis Brindes jusqu'au détroit
de Sicile que les anciens appelloient la Grande Grèce^
la côte orientale de Sicile depuis le détroit jusqu'au
promontoire de Pachynum ; & une grande partie des
côtes de l'Asie mineure qui s'etendoient vis à vis des cô
tes orientales de l'Archipel , appellée's AEolis &Joniej
Ils avoient j en outre * plusieurs établissemens sur les
côtes de la Thrace , depuis le Sinus Thermaicus (a)
jusqura la Propontide & dans les Iles de l'Archipel
& de la mer Jonienne. Les Colonies d'Asie & des
Iles avoient été sondées, en grande partie, par les
Athéniens , celles d'Italie & de Sieile par les Répu
bliques du Péloponèse (&).
Les premiers établissemens se sirent dans la Gran
de Gròce & la Sicile. Les plus considérables de la
Grande Grèce surent ceux de Croton, de Sybaris
. & de Tarente , & dans la Sicile , celui de Syracuse.'

( a ) Le Golse de Saloniche.

(í) Thucydld. liv. r. chap. i&i


des Républiques x 3?
Stpabon rapporte («) que Croton sut sondée par
tes Achéens lors qu'ils passerent par l'Italie à leup-
retourde la guerre de Troye. Pour mettre leurs vais
seaux à l'abri des dangers de la mer, ils les tirerent sur
te rivage suivant l'usage des anciens navigateurs , &
allerent à la découverte du. païs , laissant leurs
semmes auprès des bàtimens jusqu'il leur retour*.
Mais ces- semmes dégoutées de la longueur & des
dangers du- voyage de Troye, prirent la résolution
de ne plus fe mettre en mer,&, pour sorcer leurs
compatriotes à s'établir. dans le païs où ils aveient
débarqué , ils mirent le seu aux navires. Croton de-
vint une Colonie brillante. Le climat étoit sain &
le terroir sertile. La culture, la population y sirent
des progrès :. Elle osa méme le disputer à la Grèca
pour la philosophie & les beaux arts. Pythayore
présera cette ville a Samos , sa patrie , pour y son*
der une école & une des. plus sameuiès Sectes de
l'antiquité, qui fleurit longtems. Elle ne. sut pas
moins illustre par ses Athletes. Ils étoient renom
més dans toute. la Grèce, ils remporterent plusieurs
sois le prix dans les jeux olympiques.. Cette Colo
nie envoya un vaisseau ( b ) à la flotte combinée, de
la Grèce., assemblée à Salamine pour arrêter celle
deXerxès dans l'Archipel ; elle sut la seule Colonie
d'Italie ou de Sicile qui sournit, alors des secours
contre l'invasion des Perses.
Mais, ces secours qu'elle, sournissoit pour soutenir
la liberté de la Grèce,n'impliquoient aucune sujettion
jpolitkjue. Ils étoient un effet de l'amitié & le pro-
(a) Liv. 6.
(Jp) Herodot, lìt. 8. chan. 47.
C %
38 Histoire des Colonies. .,
duit d'une contribution volontaire; Dans cetto 00*
casion, tes Etats de la Grèce suspendirent toutes
leurs animosites 'réciproques : ils se réunirent , pour
joindre leurs sorces & repousser l'ivryasion. Ils en
voyerent des ambassades à tous leurs étabìissemens.
étrangers pour, solliciter des secours » mais la plupart,
les resuserent, saute de pouvoir, ou. de bonne. von
lonté. En général , les Colonies d'Italie & de Sici-.'
îe prirent peu départ acet évenement, parccqu'elles
íe'sentoient loia du théatre. de :la guerre.
Sybaris, qui porta ensuite le nom de Thurii, sb
tuée entre les fleuves deCxathis- & de Sybaris , qui
se déchargent dans la Baye de Tarente , sut aussi son
dée par les Achéens; quoique les Ecrivains de ï'an-
tiquite n'aient afligné ni le tems-ni les causes de cet-r
te émigration. Cette Colonie étoìt puissante & flo
rissante eile avait saus-sa jurisdiction quatre étatg
çontigus, possédoit vingt cinq cités & pouvoit metT
t.re cu. campagne une armée de 300,000 hommes
ce qu'elle exécuta dans une guerre qu'elle eut avec les'
Crotoniatesfses voisins (£). Mais,ccux-ci, ayant gagné
«ne bataille décisive, porterent a l'instant un coup,
mortel aux Sybarites: ils renverserent les digues
du fleuve. -Crathis & submergerent la vi^le. Çet-
le .guerre arriva au tems de Pythagore que l'on dit
pvoir jdirigé des opérations des Crotoniates (tf), .;,
Ees Sybarites, qui survécurent à cette calamité
çnvoyórpnt des députés en Grèce ', pour solliciter des

. (f) 'C'étoit^.Cuis doute, Je nombre de tous les habitons


cn état âì porter les armes.
(h) Strabon. liv. 6. -h
{() Vers la. 38e Olvrapiade. Di9d. liv. n. chap. 10.
des Républiques , Qft\ 39,
secours & de nouvelles recrues d'habitans. Ils s'a-
drcsscrent aux Lacédémoniens , dont ils ne purent
ïien obtenir. Ils eurent ensuite recours aux Athé
niens , qui consentirent à leur envoyer dix vais
seaux remplis d'émigrans , sous la conduite de Lam-
pon & de Xenocrates (a y. Ces deux Chess sirent
îtnnoncer dans les villes du Péloponese ^'expédition
qu'ils alloient entreprendre & consulterent l'oracle
sur le succès qu'elle devoit avoir. Ils virent de tou
tes parts, accourir des flots d'émigrans, avec les-,
quels ils mirent à la voile pour l'Italie. A leur ar
rivée, ils renoncerent au dessein de rebâtir la capi
tale dans un lieu trop exposé à la suneste vengean
ce de ses ennemis. Ils choisirent un nouvel em
placement près d'une, source appellée Thurii qui
donna dans la suite son nom à la Colonie. Les Thu-
riens acquirent bientôt de la célebrité par les ri
chesses, les sciences & les beaux arts. La philoso
phie de Pytbagore s'étoit répandue dans tous les
Etats de la Grande Grèce :. elle avoit beaucoup con
tribué à éclairer les esprits & a les civiliser. Deux
illustres législateurs, rivaux de Solon & de Ly-
curgue, brillerent alors , Charondas parmi les Thuri-
ens & Seleucus parmi les Locriens , l'un & l'autre
disciples de cet illustre Philosophe. La constitution
civile de Thurii étoit sormée sur le modèle de celle
tì'Athenes. Le peuple sut divisé en dix tribus qui por-
toient les noms des cités d'où elles étoient sorties.
Ces noms nous découvrent que trois de ces tribus
venoient du Péloponèse (Z>), trois des Républiquca

(a) Diod. ib.


(b) Arcadem, Achaidem- & Eleam.
C 4
'qo Histoire des Colonies
septentrionales de la Grèce (a), une d'Athenes (b\
une de ï'Eubéc (c), une des Iles (</), & que'
selon toute apparence , les anciens habitans en avo-'
ient sorme une ( e ). Les Thuriens étoient mem-
bres de la ligue (/) conclue entre les Etats de \ï
Grande Grèce pòur leur désense réciproque. Ils eu
rent avec les- Lucaniens & Denis, Tyran de Syra
cuse, des guerres si malheureuses qu'its'surent ré
duits aux extrémités 'les plus déplorables, qu'ils per
dirent leur liberté & la plus grande partie de leurs ri
chesses. Mais il ne nous reste pas là moindre preuvè
qu'ils aient été secourus directement par les nations
d'où ils étoient descendus. Qn ne rencontre nori
plus aucunes traces qui puissent indiquer qu'ils aienÉ
eu avec' elles des rapports . d'amitié cu de su-
jettion en leur sournissant des secours d'hommes où
d'argent.' - . -...'.--.' «- -
Lés Tarentins étoient une peuplade sortie de la
Laconie: voici l'avantore'extràoraínmre qui j suivant
Strabon ( g ) -, les engagea \ s'expatrier. Teleclus ,
Roi de' 'parte-, étant venu saire ùn sacrisice aux
Dieux- à Messene, sut -massacré par les Messéniens.
Les Spartiates , outrés de voir le droit d'hospitalité

O) Boeaticam, Arslphj.tionidem, & Doriensera.


.(£ ) At'ienaidem. '
(O EubûideiT!, ' . ,
( d ) In aiaiem.
(«) Jadem, ancien nom c c PAchtíe; Dìod, Uv. 12. chap. II.
{s) Diod. liv. 14.
(*) Liv. 6.
de,s Kêqulìiques , QV» 4J,
violé d'une maniere si indigne, si révoltante ^'en
gagerent, par un serment solemnel , demarcher tout
droit contre cette ville odieuse & de ne retourner'
qú'aprês l'avoir réduite en cendres. Les Meflénicns
opposerent uné désense ìì'opimâtre que la guerre (<î)
dura vingt ans. Pendant cé tems là,les semmes deSparte'
rie manquerent pas de se plaindra amerement que Lacé -
démone étoit menacée d'une ruiné proehaïné,áussi bién
que Meisene , que les hommes étoient tous les jours
moissonnés par le ser, pendant que lés semmes, dé-'
vèriués stériles par l'absence de leurs maris, ne poií-
voient dónner de nouvelles recrues à la République.
Les Spartiates , engagés dans la guerre , sentirent la
Vérité' de cétte répréserìtation : ils détacherent du
corps de leur armée ceux qui avoient quitté Lacé
démone ttòp jeunes pour être liés par le serment.
Ils leur enjoignirent de se mêler indistinctement a-
vëc toutes les semmes de Sparte qui rí'étoient pas
mariées: de ce commerce nâquit une espèce 'd'hom
mes qu'on appella Parthehtens, pareeque leurs peres
n'étoient pas connus. La guerre tèrminéc, ces Pàr-
théniens occasiOncrent bien des troubles & beau
coup de consusion dans la constitution de Lacédémo
ne. Ils ne pouvoient, comme les autres Cicoyens,
recueillir des successions légitimes, & ils ne vóu-
loient pas se soumettre à devenir esclaves. Il se sor
ma une conspiration : elle étoit sur ìé point d'écla
ter par un massacre, lors qu'elle sut heureusement
découverte. Le peuple se délivra des craintes & des
dangers d'une révolution par une émigration. Les
(a) Premiere guerre coiuie les Messéniens qui arriva vers
Ja premiere Olympiade. .- ' .
42. Histoire des Colonies
Paríhcniens abandonnerent le Péloponese, sous la,
conduite de Prptanthus, aborderent à la Baye de-
Tarente, cù ils bâtirent la ville de ce nom & ac
quirent beaucoup de puissance sur terre & sur mer.
Ils étoient en état de saire montre de 30,000 hom
mes de cavalerie , & de 3000 d'insanterie ; ils equi
perent la flotte la plus considérable qu'on ait jamais
vue dans ces parages. Les sciences & les arts su-.
re#k chez eux dans l'état le plus florissant , surtout
sous le sameux Archytas, qui sut partisan zélé de
la philosophie de Pythagore & qui gouverna long-
tems cette République (a). * '
r IVfeis à la sin, le luxe & les sactions se glisserent
dans l'Etat de Tarente. C'est sans doute une exagé
ration de Strabon s qu'ils avoient plus de sêtes pu
bliques, qu'il n'y a de jours dans l'année. Ils pa-
railìent avoir été si sort livrés à l'esprit de saction
qu'ils nc pouvoient se. résoudre à déserer à un ci
toyen le commandement de leurs flottes & de leurs
armées. C'est pour cela que dans la guerre qu'ils eu
rent avec les Messapiens & les Lucanicns , leurs voi
sins, ils employereat pour Généraux , d'abord Alex
andre Molossus d'Epire , ensuite Archidamus & Cleo- .
nomus de Sparte
Lorsque, d urant }a guerre du Péloponese, la flotte.
Athénienne toucha les côtes de Tarente en allant en
Sicile, sous prétexte de secourir les Egestenes con
tre les Seknuntkns & les Syracusains, ma;s au sond
pour , saire, la conquête de Pile , les Tarentins resu
serent non seulement; -aux Athéniens, Pentrcc de leurs
( a ) Strabon liv. 6.; .
(b) Diod. íiv. i6.j:hap. 62.
des Républiques, Qsc. 4$
ports, mais encore l'achat des provisions (a) dont,
ils avoient besoin. Les autres Colories Grecques
d'Italie ne surent gueres plus complaisantes. En
permettant aux Athéniens d'acheter de provisions ;
elles leur sermerent l'entrée de leurs villes. '
.' Le motis d'une conduite pareille venoit deleuratr
tachement au parti des habitans du Péloponese dont
ils de scendoient presque tous, avec lesquels les A-
théniens étoient en guerre , mais surtout de la ja
lousie que la puissance d'Athenes leur avoit inspirée
&; de la crainte ' qu'elle ne soumît la Sicile à sa do
mination. Dans les voyages que les Athéniens sirent
ensuite , lorsque la sortune sembloit seconder les ar
mes qu'ils avoient portées en Sicile, leurs flottes
surent traitées par ces Colonies avce toutes sortes
de respect, ce qui prouve qu'elles agissoient plus par
interêt que par aucun autre motis.

SECTION ÍIL

Çolonies Grecques en Sicile- Les Syracusains-


Leur conduite lors de Pinvasion des Per
ses- , & de la guerre du Peloponèse-
Mijes en liberté par T'imoleon-
recoivent de nombreux es-
sains de la Grèce.

T A Sicile étoit autresois un théatre de révolutions


perpétuelles. Les Grecs y sondèrent plusieurs Co
lonies, Meflana, Megare, Naxus, Agrigente S;

(d) Thqcyd. Uv. 6. chap. 44.


44, Histoire des Colonis.
Syracuse (<?). Mais elles surent toutes, excepté
Syracuse, ou peu considérables ou d'une courte du^
rée. Les Carthaginois s'emparerent de bonne heure,
dè la côte méridionale de cette Ile : ils souhaitoient;
passionément dé la réduire toute sous leur domina
tion. Syracuse sut seule en état de s'opposer à leurs
eíforts & , dans le cours de cette contestation qui de.-
voit décider de la superiorité (è), les petits éta-
blissemens changerent souvent de domination. Ain
si un coup d'oeil sur les affaires de Syracuse sussira
pour nous apprendre la nature des liaisons politiques
que la Sicile âvort avec la Grèce.
Syracuse sut sondée par une Colonie sortie de Ca-
rinthe, sous la conduite d'Archias de la samille des
lïeraclidcs (c). Elle effaça, en puissance & en ri
chefles, toutes' les autres Colonies Grecques. Elie
cut des ressources plus grandes, un territoire, plus
vaste, des affaires plus mémorables qu'aucune des
Hépubliques de la Grèce même, en exceptant Athe
nes & Sparte. La premiere sois que les Syracusains
& tes Grecs eurent des affaires ensemble, sutautems
de l'îhvaíion des Perses, quand les Grecs envoyerent
des ambassadeurs aux Siciliens , pour . les solliciter
de se joindre a la. confédération, générale sormée con
tre Xerxès. La réponse (//) que Gelon, Roy de .
Syracuse sit a cette requête exprime le langage d'un
état indépendant; à quoi les Ambassadeurs n'oppo*,
(,a) Strab. liv- 6. . -
(i) Just. liV. 22.
(») Thucyd. liv: 6. chap. 3.
(i) Herod. liv. 7. chap. I5S.
des Répuhlìq'ues , Qfrl '4jf
íferent iaucûne replique. Mais ils insisterent sur leur
âroit de préséance. Le Roi réprésen:a que les Grecs
imploroienc son assistance avec trop d'orgueil; qu'ils
n'avoient en vue que leur interêt particulier , sans
se soucier de la Sicile; qu'aiant, auparavant, sollicité
à diverses reprises, leur assistance contre ses enne
mis, les Carthaginois & les Egestenes, sa demandé
avoit essuyé le dédain le plus mortisiant, qu'à pré
sent voyant leur patrie exposée aux dangers de la
guerre, & désirant d'avoir son assistance, ils ne dé-
daignoient pas d'implorer le secours d'un Etat qu'ils
avoient auparavant méprisé, mais qu'il netenoit qu'à
lui d'user de représailles en rejettant leurs sollicita
tions. Cependant, bien loin d'imiter leur, exemple
il consentoit à leur sournir un secours de 200 trire
mes , de 2o,coo cavaliers & de 4,000 hommes fron
deurs & troupes, legeres , s'ils vouloient lui désérer
le commandement général des troupes des consédé
rés. Les Ambassadeurs de Sparte ,. alors le princi
pal état de la Grèce, lui répondirent avec hauteur,
„ que,s'il souhaitoit desejoindreà l'alliance il devoie
se soumettre au Général des Lacédémoniens , &
„ que s'il dédaignoi^ cette condition, il n'avoit
j, qu'à garder ses troupes." Gelon sentit toute l'a-
mertume de cette réplique , mais il n'en sut pas in
digné. Il consentit à relâcher quelque chose de ses
demandes, il continua d'offrir les mêmes secours,
à condition qu'on lui consieroit le commandement de
la flotte. Alors les Ambassadeurs d'Athenes expose
rent leurs prétentions , mais d'un ton plus doux que
ceux de Sparte n'avoient sait. Ils représenterent qu'ils
%& pouvoient céder la préséance qu'à Sparte & que
4<5 Histoire des Colonies
Pancrenneté de leur République & leur superiorité"-
dans les affaires maritimes leur donnoient droit au
commandement de la flotte, si les Lacédémoniens
préséroient celui des armées de terre ; ensin qu'ils
nc pouvoient céder cet honneur à Syracuse. Gelon,
outré, de ce double resus , répliqua avec courage &
sermeté que les Grecs paraîssoient bien sournis de
généraux , qu'il ne leur manquoit plus qu'une ar
mée ou une flotte à commander ; que , puisqu'ils né
vouloient rien lui céder , ils ne devoient pas sHitten*
dré à des secours de sa part , & que leur opiniâtreté
fàisoit perdre à leur patrie son plus puissant allié.
Gelon n'exageroit point les sorces. Il est très"
vrai que les vaisseaux qu'il ossroit étoient plus quá
la moitié de la flotte consédérée de la Grèce & plus
que n'en avoient sourni les Athéniens & les Lacé-
démoniens. Herodote nous a laissé une liste des vais
seaux Ça) que sournirent les dissérens membres dé"
cette alliance: elle nous apprend que la flotte, se
montoit à 378 trirèmes dont 180 surent armées par
les Athénitns & 16 seulement par les Lacédémoniens.
Cependant , les troupes de Gelon ne resterent pas
longtems oisives. Elles surent bientôt employées à
désendre leur propre païs contre les Carthaginois (U).
Les Athéniens acquirent une grande influence
parmi leurs voisins , par le rôle brillant qu'ils sou
tinrent dans l'invasiondes Perses. Ils còmmencerent
alors à devenir les rivaux de Sparte : ils aspirerent
même à se procurer la superiorité sur la Grèce. Leur
ambition produisit la guerre du Péloponese, entre*

(a) Liv. 8. chap. 48.


(*) Page 19.
des Républiques , £fc. #7
prise pour décider qui des Athéniens ou des Lace-
démoniens domineroit dans la Grèce. Syracuse se
treuva nécessairement enveloppée dans cette guerre
par l'invasion que les Athéniens sirent en Sicile;
pour la réduire seus leur domination.
Les Athéniens rassemblerent à Corcyre une flotte
(a) de 134 triremes, dont 100 appartenoient à l'At-
tique & le reste aux Alliés, de deux navires de cin
quante rames .& d'un batiment de transport , qui
portoit cinquante chevaux. Ils dirigerent, suivant
la coutume, leur course à travers la mer Jonienne
& Adriatique, vprs la côte de la Grande Grèce -&
le long de cette côte vers la Sicile. I!s attaquerent
& désirent les troupes de Syracuse .mirent le blocus
devant cette ville & réduisirent les habitans aux4er-
nicres extrémités. Dans cette circonstance, les Sy
racusains envoyerent solliciter de la manière la plus
.pressante , d'abord le secours de Corinthe , leur me-
re-patrie, ensuite celui de Sparte (è). Ils repré
senterent aux Corinthiens les rapports qu'il avoient
avec eux étant une peuplade sortie de leur sein.
Mais ils prirent les Lacédémoniens par les motiss de
l'interét & de la crainte. Ils montrerent combien
il seroit avantageux d'attaquer les Athéniens dans le
tems que leurs troupes étoient absentes; que les
Spartiates ne devoient pas rester oisiss, jusqu'à ce
que les Athéniens, après avoir conquis la Sicile, re-
viendroient en triomphe avec le secours de nou-

(*) Page 40*


(£) Thucyd. liv. 6. chap. 45.
(O Ibid. liv. 6. chap. 88.
4*8 Histoire des Colonie}
.veaux alliés , pour soumettre le Péloponese. lïetcnís
'ncpouvoit être plus savorable pour envoyer des se
cours cn Sicile & operer une diversion , en enva-
hìfíànt l'Attique , à moins qu'on rte voúlût céder aux
Athéniens la souveraineté de la Grècé.
Les Corinthiens épouserent avec ardeur le parti
des Syracusains. Ils résolurent de leur accorder nost
seulement le secours qu'ils demandoient ; ils joignirent
encore leurs ambassadeurs a cëux de Syracuse pour
que leurs sollicitations réunies eussent plus de poid
fur les Lácédëmonicns. Mais, le seedurs lè plus
précieux qui ceux ci accorderent , surent un Géné
ral , appellé Gy lippe, pour commander les sorces de
Syracuse. Ils n'avoient pas encore sait de grands pro
grès dans la Marine; ils ne sournirent, en outre,
que deux vaisseaux. Les Corinthiens se signalerent
par des secours plus considérables. Ils sournirent
douze de leurs vaisseaux & persuaderent aux Leucá-
diens & aux Ambraciótes , deux de leurs Colonies ,
d'en ajouter encore cinq ( a ).
Ces secours sirent tourner le destin de la guerre dû
côté de Syracuse. Le Général Athénien , nommé
N icias, sollicita, de la maniere la plus pressante,
ses compatriotes , de lui sournir de nouveaux ren
sorts (&). Ils arrètterertt de lui saire passer immé
diatement dix vaisseaux: ils envoyerent une flotte
d'observation (c) de áo triré\nes, pour croiser au
tour des côtes de Péloponese & intercepter les con-
voiíí
(«) Thucyd. liv. 5. chap. 104.
(ilbid. liv. 7. chap. ií.
(e) lbid. liv. ï- chap.
Ìfi RipuMiqitft ; &c: 43
>*qìs qu'onjpourroit transporter en Sicile. Ils y ajoute
rent ensuite un armement beaucoup plus considérable^
consistant en 7 3 Galeres avec beaucoup de troupes (a).
Cependant lès Lacédémoniens sinirent par être vain
queurs & les Athéniens surentobligés d'abandonner la
Sicile. Environ soixante ans apres , lesj Syracusains i
pour se délivrer de la. tyrannie de Denis le jeune, &
des vexations des Carthaginois , reclamerent de nou
veau !c secours des Corinthiens. D'abord, on leur
ènvoya le sameux Timoleon pour Général & dix
galeres chargées de secours de toutes sortes ; ensuite

.-(<*) Thucyd. liv. <5. chap- 41. Diod. Liv. 16. chap.
16. Le Docteur Price altere ce trait d'histoire pour pou
voir prouver qu'il n'est pas probable qu'on réussisse dans le
projet de réduire l'Amérique. „ Les Citoyens de Syra-
,\ cuse (dit il dans Ton Essai fur la liberté civile) setrou-
vant dans les mêmes circonstances , c'est à dire , animeì
,, d'un courage intrépide, combattant dam leur propre fais,
j, à la vite de leurs maisons v àì leurs samilles -, four la li~
,, ierté , ce bien sacré , sans lequel l'homme est une brute &
„ le gouvernement un fléau; résisterent à tous les sorces
„ d'Athenes &Ja mirent à deux doigts de sa ruine," Ne
cròiroit on pas d'apres ces paroles & d'autres exemples tiré»
deThistoire des Provinces unies & des cantons Suisses, que
les Syracusains avoient été sujets ou Colonie des Athéniens,
qu'ayant été cruellement opprimée, ils avoient trouvé dans
eux mêmes des ressources heureuses contre la puissafcce ve-
xatrice qu'ils avoient mise à deux doigts de la ruine. Ce»
pendant le sait est que les Syracusains sormoient un Etat
indépendant, & n'étoient ni sujets , ni Colonie d'Athe
nes. Les Athéniens n'attaquerent la Sicile ou plutôt Syj
racuse, que parce qu'elle étoit en alliance avec lis Péiopo
$d Histoire des Coíonìèt
deux autres pareilles- Timoléon vint à bout d*expút-«
ser le Tyran & de chasser les Carthaginois. Il pro-
cura la liberté à toutes les villes Grecques de la Si
cile : il établit à Syracuse un gouvernement démo
cratique. Mais comme des guerres longues & atro-»
ces avoient presque dépeuplé la Sicile, Timoléon
chercha en Grèce de nouvelles peuplades. Il sit pu
blier dans tous les Etats du Péloponese que le Senat
& le peuple de Syracuse offroient des habitations &;
des terres à tous ceux qui se rendroient chez eux
pour s'y établir. La Sicile étoit alors si sameuse par
ses richesses & sa sertilité , que 50,000 émigrans s'y
transporterent, outre 5,000 Corinthiens qui s*y e>
toient rendus auparavant.
La carriere historique que nous venons de par
courir ne nous offre aucun indice que les païs, d'où
étoient sorties ces Colonies, aient jamais pensé à
leur imposer des taxes ou à se réserver sur elles quel
que droit de souveraineté. Ce n'est que par amitié
ou par politique, qu'ils prirent parti les uns pour
les autres. Aussi n'y avoit-il aucune des Républi
ques du Péloponese, Sparte exceptée, qui sût en
état d'agir autrement. Quoique les Laeédémoniens

nesiens auxquels ils saisoient la guerre. Il est certain que


Syracuse eût tombé au pouvoir des Athéniens , si elle n'eût
été secourue par les Etats du Péloponese qui porterent ,
en grande partie , le théâtre de la gue; re dans la Sicile ,
par les secours qu'ils y envoyerent. Oui ce surent les
secours des habitans du Péloponese & non pas les sorce»
de Syracuse qui arrêtterent les Athéniens & les sorcerent,
cependant sans les mettre k deux doigts de leur perte, à quit>
ter la Sicile. ,
âes. Républiques ) 'fëc, gt
n*éxigeasTent jamais de tribut annuel, ils ne laissoient
pas de fàisir toutes les occasions de tirer de l argent
,de' leurs alliés & de leurs Colonies. Polybe obser
ve (a), que les institutions de Lycurgue étoient
à la vérité, très propres, en rendant les Lacédémo-
niens pauvres & belliqueux, à les préserver de toute
invasion étrangere ; mais que, ne savorisant aucune
ment le désir ambitieux de saire des conquêtes j
.elles ne pouvoient en faire une nation considérable
.& puissante. Ainsi , lorsque les Lacédémoniens s'en-
gagerent dans la guerre dú Péloponese pour disputer
lc sceptre de la Grèce , & lorsque , sous Agésilaus *
ils étendirent leurs conquêtes en Asie, ils se virenc
dáns la nécessité de saisir toutes fortes de prétextes
pour lever de l*argent $ dans le tems que , pour paraître
conserver encore l'esprit de leur constitution, ils nà
percevoient aucune taxe; La guerre du Péloponese
étoit a peine commencée , qu'ils demanderent des se
cours pécuinaires& 500 vaisseaux aux Colonies deSi-
jcilé & d'Italie , leur permettant de régler entr'ellest
lé contingent que chacune devoit sournir Dana
le cours de cette guerre , ils demanderent de Par
ient &des vaisseaux à leurs alliés (c); ils s'abaisse-

(d) Liv. 6. chap. 46 á 47.

(£) Thucyd. liv. a. chap. 7.


(i) Ibid. Hv. 8; chap. 3. Pour formër l'armemení
destiné à désendre les Olynthlens , Xenophon nous ap
prend (hist. Graec-lib. 5.) que vers la sin de la guerre du
Péloponese, les Lacédémosiens engagerent leurs alliés à
consentir qu'il sût envoyé a chaque cité } daas Wut son dl-

\
i «
ti Histoire des Colomes'
sent même jusqu'à recevoir des subsides áe la Vét-
se (*). Ils pillerent sans pitié le païs ennemi & si
rent servir le butin à l'avantage public Leí
guerres longues & ruineuses, qu'ils eurent avec les
Mefleniens , étoient supportées par l'espoir de saire
de l'argent en vendant leurs captiss pour esclaves.
Polybe raconte qu'ils vendirent jusqu'à leurs Colo
nies de l'Asie (c), pour tirer du Roi Artaxerxès des
sommes qui les missent en état de conquérir la Grè
ce. L'histoire des Colonies Athéniennes va nous dé*
velopper un système bien différent.

strict} un état des subsides dont on avoit besoist, qu'on


pourroit cependant racheter le service d'un Soldat en pa
yant une demie dragme , c'est à dire la moitié d'environ 14
sols de France par jour ; & quatre sois autant pour un ca
valier , & qu'au cas qu'une ville né sournit ni hommes ni
argent , lés Làcédémoniens pourròient lui saire payer un
Statere d'or environ 16 Shillings par jour; jusqu'à ce que
l'expédition sût sinie. On n'avoit aucun égard à la gran,
iíeur de la cité , preuve que cette maniere de lever de l'arJ
íjent étoit- auífi nouvelle que disproportionéc.
(*) Thucyd. liv. 8. chap. 5.
(i) Polyb. Liv. 6. chap. 47*
(t) Ibid.
4ef Républiques, &t. J3:
SECTION IV;

Çolonies d''Asie- soumises à des taxes par ler .


Athéniens- Révolte des Sanûens- S*
. des. Lesbiens.

En Asie , l'Eolide & l'Jonie étôient habitées paf


des Colonies Grecques, qui occupoient une partie
considérable de. ìa côte orientale de l'Archipel & s'é~
tehdoient, suivant Strabon (á), depuis le fleuve
Caïcus jusqu'au Méandre. Le mont Hermus séparoit
ces deux païs. On sorma des étabíissemens dans l'Eo-
lide, environ 100 ans après k guerre de Troyei
Ce sut au retour des Héraclides qui surent , proba-
hlement, les auteurs de cette émigration. Touteg
les Colonies d'Eoíide étoient sorties du Péloponese,
païS avec leque; elles eurent peu de communication ;
jusqu'au tems,qu'elles surent soumises a Athenes. Hcr
rodote (Js) nous apprend qu'elles avoient onze cités
dans le . continent ( c ) & sept dans les Iles voisi
nes (V).
Les Colonies d'Jonie surent sondées par Androcle
(O , sils du dernier Roi d'Athenes qui abandonna
sa patrie, lors de la révolution qui suivit la mort.
(a) Liv. 13.
(i) Liv. 1, chap. 149.
(O Leurs noms étoient , Cyme, Larisque, Novus Mu
ras, Tenus, Cilla , Notum , Aegiressa , Pitsna , Egée.1My-
rina, Grynia,
(i) Cinq dans l' Ile de Lesbos, ure dans celle de Tc-
nedofi, & une dans celle de Centum.
(e) Strabon Liv. 14.
$ìf- Histoire des Colonies
de ion pere,révolution qui lui ôta la couronne & sit éta
blir le gouvernement démocratique. Il bâtit, avec ceux
de sa suite, douze cités Qt) dans l'Jonie & dans les.
Iles voisines. Les Colonies Eoliennes & ioniennes
devinrent très florissantes. Les premieres possédoient
un sol plus sertile, les secondes un climat plus favo
rable. Leur situation les invitoit à la navigation ;
clles avoient déjà sait de grands progrès dans cet art
avant qu'il sût connu, en Grèce. Les sciences qui,
devancent toujours les progrès des arts fleurirent
dans toute l'Jonie. La ville de Milet produisit
quelques uns des Philosophes les plus sameux (è).
Pithagoro dut la naissance & l'éducation à la ville
de Samos. Les cités de l'Jonie & sans doute aussi
celles de l'Eolide étoient toutes indépendantes les
unes des autres : elles n'avoient ensemble aucune liai-
ion politique ; si non lorsque la nécessité les obli-
geoit h sormer une ligue pour la désense commu
ne (c).
Cyrus, Roi de Perse, ayant conquis la Lydie QT)
& menaçant les autres Colonies de l'Asiej elles
diront d'abord recours aux Grecs pour réclamer
leur assistance. Les Eoliens & les Joniens , sans s'a
dresser a la nation d'où ils tiroient leur origine , sor-
( a ) Milet , Myus , Priene , Ephesc „ Lebedus;, Colo-
phon, Teos, Chzomene, Phacée, Samos, Cluo, Ery-
tbrée, H^rod. liv. i. chap. 141.
(£) Thalôs, Ananimandre , Anaximenes.
'(«) Herod. liv. 1. chap. 170.
(«O 5ge Olympiade. Sigonius de Temporibus Athasas.
rora.
des Républiques , &c. 55
jnerent ensemble une requête dans laquelle ils prio-
jent instamment Sparte , qui dominoit alors sur tou-
çes les Républiques de la Grèce , de leur accorder
du secours contre leurs ennemis. Les Lacédemor
niens reçurent la requête , mais- resuserent de les ai
der. Ils se, contenterent de députer à Cyrus & de
lui mander d'un ton impérieux, qu'il eût à cesser tou
te hostilité contre les Grecs. On conçoit que Cyrus.
reçut cet ordre avec un souverain mépris ne
tarda pas à soumettre les Colonies.
Elles resterent sous la domination des Perses
jusqu'à l'invasion de Xerxès O). Les batailles de
Platée & de Mycalé qui se donnerent le même jour,
(c) leur procurerent la liberté & détruisirent en
tierement la puissance des Perses dans la Grèce &
l'Asie mineure. Cependant, malgré ces victoires,
les Joniens défespéroient encore de pouvoir conser
ver leur liberté contre, la puissance des Perses. En.
conséquence les Laçédémoniens ayant proposé de les
transplanter hors de l'Asie, les Péloponesiens y con
sentirent. 1l sut arrêtté que les Républiques de là
Grèce, qui avoient savorisé l'invasion, seroient chas-
sées de leurs territoires qu'on donneroit aux Joniens
pour s'y établir. Ce sut alors que les Athéniens lais
serent échapper des traits de cette ambition qu'ils
porterent ensuite beaucoup plus loin. Ils rejette-
rent cette proposition comme tendante à les priver
4e leurs Colonies , & se plaignirent que les Pélopor

(«) Herod. liv. i. chap. 153.


{b) 75e Olympiade. Sigonlus de Temporibus,
{.<) Herod. liv. 9. chap. 87.
0 i
SÔ Histoire des Cqjmìes
nésiens ôsassent se mêler des affaires d'Athenes (a).
Non seulement ils persuaderent aux Joniens de res-i
ter dans l'Asie ; ils parvinrent encore à les engager,'
malgré la crainte qu'ils avoient do la Perse , à con
clure & à jurer solennellement un traité par lequel
ils promettoient de rester pour toujours attachés au»
Athéniens. '?
Le mérite supérieur & la sage conduite d'Aristide»
& de Thémistocle, ensin le zèle que les Athéniens
avoient sait éclater contre les Perses , déciderent en
leur faveur tous les Etats qui sormoient la consédé
ration. Alors les Athéniens réclameront ouverte
ment le premier rang dans la Grèce.' Ce qui xsn-i
dit les esprits plus disposés à savoriser leurs préten-1
tions , sut la persidie & l'insàme procédé de Pau-
sanias Général des Lacédémoniens. Il avoie
trahi les intérêts de. sa patrie & reçu de l'argent (c)
d'Artabase , qui commandòit les Perses. Aristide
crut que l'oeçasion étoit savorable pour proposer une
taxe générale destinée, à la désense commune coritre.
les entreprises des Perses. Pour rendre cette propo
sition plus agréable , ón ajouta que le trésor seroit
déposé dans l'Ile de Délos , l'endroit le plus sacré &
le plus sur de toute la Grèce. La proposition sut ap
prouvée d'un contentement unanime ; on rendit
hommage à l'intégrité & au mérite d'Aristide , en
le choisissant non seulement pour énoncer- la somme}
mais encore pour sixer le contingent que chaque état
(a) ITe r d. liv. 9. chap. 105, Diod. liv. chap. 3?.
(i) Nep. Ari3.
(í) Diftd. liv. 1, chap. 44. Nep. PauÉnias.
tks Républiques t &c. 5^
devoit sournir. Il ; s'arrêtta a 460 talens (a): il«
éòtisa les différens alliés avec tant de sagesse qu'il
rtìérita le titre glorieux de Juste (£).
Ce procédé sut le sondement de la grandeur d'A-
thenes. Depuis l'époque de l'invasion des Perses jus
qu'à ía guerre du Péloponese, l'eclat de cette Ré
publique efface tous les autres états de la Grèce.
Elle acquit dans les armes, la littérature & les beaux
arts , une supériorité qui Pâ rendue l'étonnenient de
l'univers. Outre les personnages sameux dont nous
venons dë parler , elle eut la gloire d'avoir produit
Sòcrate , Platon , Herodote , ' Phidias le Sculp
teur (c) '& les Orateurs Periclès & Isocrates: 1 Le
tems n'étoit pas encore mûr pour le plus grand de
fës orateurs. II salloit une crise plus intéressante &
plus périlleuse pour- développer l'éloquence d'un
Démosthene. ..
Athenes trava'rlla avec habileté , k étendre son in
fluence parmi ses alliés. Elle sut les flatter adroite «
ment en leiir accordant le droit de participer à ses
assemblées. Elle sut leur persuader de consérer lc
commandement des sorces de terre & de mer à des
Athéniens. Elle rendit la conduite, des Spartiates si
suspecte que ceux-ci se dégouterent de la guerre &:
laisserent l'armée avec leurs alliés (V). Ensin les-
(«) Thucyd. liv. 1. chap. 96, 1
('£) iEschinis. orat. de salsa legatione.
(c) Diodor. liv. 11. chap. 1.
(d) Il ne parait pas que les Alliés de Sparte aient óté
rejoindre l'armée contre les Perses , apres qu'ils l'eurent
JíiUVée avec Leotychides ì la bataille de Mycale. Paufanias
n'avo
» 5.
§â Htstpire des Colonm,
Athéniens transporterent le trésor de Délos à Athè
nes O) & sirent monter la taxe jusqu'à 600 talens
(£). Peu à peu ils convertirent l'obligation du ser
vice militaire en espèces, & quand les alliés oppo-
soient un délai ou des resus au payement de la som
me, ils les y contraignirent par la force. C'est ainsi
qu'ils réduisirent leurs alliés à la condition humili
ante de sujets (c). Les ports de Phalere & de Pi-
rée surent relevés malgré les réclamations des La-
cedémoniens qui redoutoient les progrès de la puis
sance d'Athenes , en prétextant qu'il étoit à crain
dre que le Roi de Perse ne se saisit de ces places
pour conquerir la Grèce , en cas d'une nouvelle in-,
vasion
Les Athéniens acquirent subitement la souveraineté
de presque toutes les Iles de l'Archipel &. de toutes
îes côtes de cette mer. Les Joniens devinrent leurs
plusardens alliés & les Eoliens, leurs sujets. Ces deux
peuples suivoient leurs drapeaux en tems de guerre
& soarnissoient leur quote-part pour les dépenses.
isavoit que vingt vaisseaux dans son expédition contre
l'Ile de Chypre , de sorte qu'il ne pouvoit gueres s'y trou
ver de Spartiates ou de leurs allies. A insi la taxe imposte
par Aristide ne pouvoit tomber que sar les alites d'Athe
nes.

(«) Diod. liv. 12. chap. 54. Sigonius de Rep. Ath,


Liv. 4. chap. 3.

(L) Thucyd. Hv. z. chap. 13."

(f) Thucyd. liv. 1. chap. 99. Liv. 7. chap. 57;


(d) Ibid. liv. 1. chap. 90.
des Républiques 3 &c. 5$
ÇMbliques (st). Les Joniens conserverent le même
attachement jusqu'au tems qu'Athenes ne sut plus,
en état' de les protéger.- Il saut excepter l'dpoque
de la révolte de Samos, la principale Colo
nie d'Jonie, qui arriva dans le 84e Olympiade, peu
d'années avant la guerre du Péloponese. Un récit
abrégé de cet évenement servira á expliquer com
ment les Grecs traitoient leurs Colonies dans ces sor-
t.es d'occasions.
Quelques mésintelligences se glisserent entre les
habitans de Samos & ceux de Milet , & produisirent
une guerre. Les deux partis en appellerent aux A-
théniens,mais les premiers soupçonnant qu'ils savori-
soient leurs ennemis , rejetterent leur arbitrage & ré
clamerent le secours des Perses. Periclès , envoyé
avec une flotte de quarante galeres , pour soumettre
les Samiens , exécuta sa commission avec la plus gran
de rapidité. Il changea leur gouvernement Aristos-
cratique en Démocratique & leur imposa une amen -
de de 80 talens ( c ) , pour être indemnisé des srais
de cette expédition. Il exigea cinquante otages pour
la sureté de cette somme & d'une meilleure condui
te à l'avenir. Ayant consié ces otages aux Lemniens,
il remit à la voile pour Athenes.
A peine Periclès avoit quitté Samos , que les chan-
gemens dont il étoit l'auteur , occasionerent les
plus terribles tumultes. Les partisans de l'Aristo-
cratie resuserent de se soumettre au nouveau gou-
(a) Ibid. liv. 2. chsp. 9.
{b) Diod. liv. 12. chap. 17,
(í) (5,703 Uvres sterlings.
éo Histoire des Colonies
vcmement & reclamerent encore le secour? des
Perses. Pissuthés, qui commandent dans l'Asie mi
neure, leur envoya un détachement de 700 hom
mes, dans l'espoir de se rendre maître de toute lite,
Çes troupes auxiliaires , ctant entrées dans Samos il
la saveur de la nuit , rétablirent l'Aristocratie & ban
nirent les partisans d'Athenes. Periclès entreprit %
une seconde sois , d'étousser cette révolte. Il con-
duisoit soixante galeres avec lesquelles il attaqua 8ç
désit la flotte des ennemis. Voyant ses sorces aug
mentées de trente quatre trirèmes de Chios & de
Mitilenc , il mit le siège devant Samos. Mais , peu
de jours après, il sut obligé de le lever pour, atta
quer une flotte de Phéniciens que les Perses envo-
yoient au secours des Samiens. Ceux-ci prositerent
de l'occafion pour saire une sortie sur les Athéniens
qu'ils déssirent. Mais , Periclès ne tarda pas a repa
raître avec une flotte sournie par les Colonies voisi-
nes. Elle étoit si nombrcule qu'il avoit une supéri
orité décidée sur les vaisseaux des Rebelles. A;
vec l'ajde d'un Ingénieur de Lacédémone, il
imagina ces sumeuses machines de guerre appel-
lées par les anciens klìer & tortue; on s'en servit
alors pour la premiere sois. Il renversa les murs de
la ville , intercepta tous les secours & sinit par la sou
mettre. Il sit punir sur le champ les auteurs de la
rébellion du dernier supplice , arracha une amende
de 2Qp talens (a~) pour s'indemniser des srais de la
guerre, ne laifh pas un vaisseau aux Samiens,fk ra
ser leurs remparts & rétablit le gouvernement Dé
mocratique.
O) S8i?5° fie l'.ngs.
&s Rípubîîqttes, &c. di
: . Pendant la guerre du Péloponese , les Joniens &
ies Eoliens signalerent leur dévoilement pour,les A-
théniens par des secours d'hommes & d'argent. Thu
cydide parle d'eux, comrbe s'ils eussent été tributaires
& sujets d'Athenes dès le commencement de la guer
re (a): Le mc-me auteur leur donne encore les
mêmes qualisications, dans la seizieme année de cet^
te guerre Qj) : lorsque les Athéniens sirent une in
vasion en Sicile.
Il n'excepte que les Lesbiens , Colonie de Samos,
Ils se révolterent contre les Athéniens , la cinquie
me année de la guerre & se joignirent aux Lacédé-
moniens (c). Dans le discours (y) que Thucydi
de leur met dans la bouche, comme adressé par leur*
Ambassadeurs aux Spartiates & à leurs allies , pour
les engager à venir secourir & désendre leur païs,
ils n'articulent pas un seul gries de cruauté & d'op
pression contre les Athéniens , pour légitimer leur
révolte. Ils tirent toutes leurs raisons de leurs soup
çons & de leurs craintes. Ils prétendient que les
Athéniens, nation autresois des plus vaillantes &
des plus généreuses, les désenseurs de la liberté, les
amis du genre humain , avoient presque abjuré tous
ces sentimens qui leur avoient sait produire des pro
diges d'héroïsme en leur saveur, avoient adopté un
système d'administration tyrannique &; ruineux,

(<*) Liv. 2. chap. 9.

(t) Liv. 7, chap. 5z:

(<) Thucyd. liv. 3. chap. g


id) Ibid. liv. 3- chap. 9,
(>2 Histoire des ColonieS.
chcrchoient des prétextes pour réduire a l'esclavagé
leurs alliés & leurs Colonies, au lieu de désendre la
liberté de la Grèce contre leur ennemi commun;
qu'ils avoient déjà en partie exécuté leur plan de
despotisme & n'attendoient qu'une occasion favora
ble pour le consommer, qu'alors lesLesbiens nepourro-
ientplus espérer une résorme ni opposer de la réfîstan-
cc,quand ils auroient été victimes de quelques traits
violens d'injustice ou de tyrannie , qu'ainsi la pru
dence exigeoit qu'ils prévinssent l'orage avant que la
soudre les eut écrasés.
Le lecteur le moins attentisne peut s'empêcher de
remarquer la consormité qui se trouve entre les sen-
timens des Lesbiens & ceux que les Américains vien
nent de saire éclater de nos jours. Mais à la louan
ge des siècles modernes & pour le bonheur de ces
Colonies , le Parlement Britannique a trop de mo
dération & d'humanité O) pour penser jamais à
prendre dans le chatiment d'un attentat semblable»
la République d'Athenes , pour modèle.
Les Lacédémoniens voyoient trop bien les avanta*
ges d'une désection pareille pour ne pas les saisir avi-
demment. Ils promirent leur assistance (ô) & pré
parerent les secours nécessaires. Mais ils surent pré
venus par les Athéniens. Ceux-ci dépêcherent Cli-
nippidès avec 40, galeres & luï enjoignirent de tirer
des rensorts des alliés & des Colonies d'Asie. Cet
armement arriva a Lesbos avant les secours du Pélo*

(a) Des esprits mil intentionnés pourroient ajouter oî


fj: ajfez de sorce. N. du ïwd.

{b) Diod. iiv. iï. chap. 55,


Républiques f &c. £>3
£onese. Les Lesbiens surent vaincus sur mer , Mi-
tylene, leur capitale, sut assiégée & prise & l'Ile ré
duite à l'obéissarice , malgré les Lacédémoniens quî
envoyerent une flotte à son secours & opérerent une
diversion en envahissant l'Attique.
Une révolte si noire, si dénaturée, jetta les A-
théniens dans la plus violente colere. Dans les pre
miers transports de leur- ressentiment, ils conclu
rent $ par un decret affreux & sanguinaire , à saire
punir de mort tous les mâles de Lesbos , qui avoient
atteint l'âge de puberté & à vendre les semmes &:
les ensans pour esclaves : le même jour ils depêche
rent un vaisseau avec des commissaires pour exécu
ter cette horrible résolution.
Mais, quand leur passion sut un peu calmée, ils
commencerent à réfléchir sur ce qu'ils avoient sait.
Le lendemain , une assemblée de Citoyens sut indi
quée. On revit la premiere sentence ; ensin, après de
grands débats, il sut décidé à la pluralité, non pas
d'un'grand nombre de voix, d'y saire quelque adou
cissement On expédia sur le champ un autre
raisseau , pour arrêtter l'exécution du premier arrêt.
Les députés de Lesbos , qui étoient venus plaider
leur cause à Athenes , s'embarquerent sur ce dernier
vaisseau. Ils se procurerent un nombre sussisant de
rameurs, pour qu'ils se succédassent & que les uns
manœuvrassent pendant que les autres dormiroient.
Ils eurent soin de leur procurer d'excellentes provi
sions & leur promirent des récompenses extraordi
naires, pour les engager à saire la plus grande dili
gence. Le premier vaisseau avoit mis #l la voile jus-
Thucyd. liv. 3. chap. 49,
(ft Histoire des Cohmes
tcment vingt quatre heures auparavant , ils ne pu
rent jamais l'atteindre. Mais, ils arriverent avant
que l'officicr eût sait lecture de la premiere sciv-
tence. Les Lesbiens surent assemblés sur le champ;
on leur apprit a la sois & leur arrêt & leur grace.
Cependant le second décret ne laissoit pas d'être bien
rigoureux; tous les chess de la révoite, au nombre
de mille , envoyes auparavant à Athenes, étoient con
damnés à mort. Toutes les terres de Lesbos , ex
cepté celles des Mcthymnéens, qui n'avoient pas
trempés dans la révolte, devoient être divisées en
3000 portions , dont la dixieme partie l'eroit consa
crée aux Dieux , le reste distribué par sort aux
Colons venus d'Athenes & le Gouvernement de l'Ilo
devoit refler a l'avenir entre les mains des Athé
niens (a). La nécessité obligea les Lesbiens de pa
yer , pour chaque portion de leurs terres, une rente
de deux mines (Z>) aux Athéniens auxquels le sort
les avoit sait écheoir.
^ Vers la sin de la guerre du Péloponese , les Jo-
oiens & les Eoliens surent obligés de se détacher
d'Athenes , pour se soumettre partie aux Perses ,
partie aux Lacédémoniens qui avoient réuni leurs
sorces , pour humilier les Athéniens. Sparte rompit
ensuite avec la Perse, lors de la désaite de Cyrus,
qu'elle avoit désendu de tout son pouvoir. Elle en
voya Agésilaus en Asie pour proteger les Colonies
Grecques de ce païs. Mais il sut obligé de hâter son
retour , pour désendre sa propre patrie contre une
ligue
" (a) Thucyd. llv. 3. chap. 10.
ffi) Une mine valoit 8 liyreâ sterlings 4; d'Angleterre*
dès Républiques y %?c. 63
ligue de presque toutes les Républiques de la Grèce
qui 11c pouvoient plus supporter l'insolence & l'ava-
rice des Lacédémoniens. Ceux-ci se vangerent par
la paix ignominieuse où Antaleidas céda pour tou
jours les Colonies Grecques de l'Asie à Artaxerxès»

SECTION V,

Colonie de Corcyre- Contestation entre les Cor-


cyriens & les Corynthiens fur la souve
raineté de la Colonie d^Epidamne
Résolution des Athéniens en
cette occasion.

Î_jEs autres Colonies principales de la Grèce cto-


íent établies à Corcyre, Ile de la mer Jonienne, à
Amphipolis ' sur La côte de la Thrace & à Potidée ,
sur les srontieres orientales de la Macedoine.
Corcyre étoit habitée par une peuplade de Corin
thiens , dont lmmigration parait être d'une grandè
antiquité; quoique les anciens historiens n'en rap-
* portent ni le tems , ni les motiss. Ils acquirent de;
grandes richesses & beaucoup de puissance en s'ad-
donnant au commerce & à la navigation ; ils y sirent
méme des progrès si étonnans qu'ils essaçerent tous
les Etats de la Grèce, Athènes exceptée. Ils mé
priserent les Corinthiens d'où ils étoient sortis &,
parecqu'ils n'étoient pas si riches qu'eux, ils en vin
rent jusqu'à leur resuser les marques de respect; que!
les Colonies avoient coutume de témoigner à leur mc-
re-patric; ils resuserent encore de leur envoyer tous
les ans les prémices Annuels de certains sruits pour

1
Ç6 Histoire des Coìontes
offrir aux Dieux O) de la Métropole (6), de cé
der aux Corinthiens le droit de préséance dans les
jeux Olympiques, ensin d'employer, dans les sacri
sices publics, un des prêtres de Corinthe pour y
présider (c ), pour examiner les entrailles des vic
times & pour en tirer des augures (</). Ces al
tercations sirent naître une guerre entre les Corin
thiens & les Corcyriens : il est nécessaire d'en ex
poser brièvement les causes & quelques évenemens,
qui serviront à développer les principes sur lesquels
les Grecs sondoient des Colonies , tels qu'ils avoient
été suivis jusqu'alors (e).
Cette rupture sut occasionnée par les prétentions
de souveraineté que les deux partis réclamoient sur
une Colonie établie à Ëpidamne qui sut ensuite con
nue sous le nom de Dyrrachium. Corcyre avoit sour
ni la plupart des Colons , auxquels s'étoient joints
quelques émigrans sortis de Corinthe & conduits
par Phialus, natis de cette ville (/). Il s'éleva
parmi les Epidamniens des troubles , qu'ils ne pou-
voient étousser sans une assistance étrangere. Ils com
mencerent par s'adresser à Corcyre où leur requête
sut méprisée. Ayant consulté ,l'oracle sur les mesu
res qu'ils devoient prendre, ils eurent pour réponse
qu'ils devoient implorer l'affistance de Corinthe. Les

(4) Polyb. Excerpta, 114. Diod. liv. 12. chap. 30.


{b) Nom que les Grecs donnoientà la mere-patrie.
(O Scholiaste sur Thucydide, liv. 1. chap. 25. .
(i) Thucyd. Ibid.
(c) C'étoit la 85e Olympiade, quelques années avant la
guerre du Péloponese.
(/) Diod. liv. 12. chap. 3. . Thucyd. liv. I. chap. 24.
des Républiques j . 6*
4
Corinthiens les [écouterent avec bonté , les prirent .
fous leur protection & leur promirent, les secours
qu'ils dcmandoiem. Ce qui ies engagea à cette dé
marche, ce sut, & le ressentiment que leur causa
l 'ingratitude & la conduite injurieuse de Corcyre,
& leur droit de préeminence & de commandement
sur la Colonie.
Les troupes Corinthienrïes avoient à peine atteinc
la ville d'Epidamne, qu'elle sut attaquée avec vi
gueur par les Corcyrierts, indignés de cè qu'on
avoit eu recours aux Corinthiens qui étoient inter
venus dans l'affiúrc. Conime lâ place étoit serrée
de près & réduite aux dernieres extrémités , on de
manda d'autres secours aux Corinthiens qui entre
prirent de la délivrer en y envoyant une nouvelle.
Colonie: fls sirent publier que tous ceux qui vou-
droient aller s'établir à Epidamne auroLciit les mê
mes droits & 'sranchises dont jouissoient les Cito
yens de Corinthe ; ils ajouterent Une clause remar
quable , suivant la quelle on pouvoit obtenir tous les?
avantages des Colons sans s'expatrier , en payant 50
dragmes à l'état O). On entendoit par ces droits
& sranchises, la jouissance des mêmes loh , religion
.& gouvernement qui étoient établis a Corinthe (6);,
au moins les Corinthiens donnoient à entendre qu'ils
n'avoient aucune intention de retirer aucun de ces
privilèges j car il ne paraît pas qu'ils sussent en état
d'assurer la possession de ce qu'ils promettoient»
La facilité d'obtenir ces avantages pour la sommet

(«) Une Drcgme valoit environ 14 sols de France»


(*) Scholiast fur. Thucyd. liv. 1, chap. ip
E a
6» Histoire des Colonie)
modique de 50 dragmes , est encore une preuve qùè
les Corinthiens & les Colons ne les évaluoient pas
bien haut. Elle n'étoit,ce semble , qu'un expédient
imaginé pour tirer de l'argent des Citoyens les plus
riches, asin de procurer aux émigrans les moyens
de ife transplanter qui manquoient probablement à
plusieurs. Quoi-qu'il en soit , il y en eut beaucoup
qui partirent , & beaucoup qui sournirent de for
gent, (a). '
Les Corcyriens, instruits de ces procédés, envo
yerent des ambassadeurs à Corinthe pour se plain
dre. Ils réprésenterënt qu'Epidamnè n'appártenoit
pas aux Corinthiens , mais ài eux. Au cas qu'il s'éle
vât quelque doute sur leur droit on' n'avoit qu'à s'en
rapporter a la décision de l'oracle de Delphes ou à
ccllé de tout autre Etat neutre du Péloponese r En
sin que si ces conditions n'étoient pas acceptées,
ils étoient résolus de solliciter l'affistance des Athé
niens , démarche qui seroit également suneste aux
deux parties.
Les Corinthiens resuserent de se prêter à un ac-
comodement , avant que les troupes de Corcyre se
sussent retirées d'Epidamne. On se livra dans l'in-
tcrvallë a des hostilités qui ne pouvoient que retar
der la paix. Ensin les Corcyriens eurent recours à
Athenes & les Corinthiens y envoyerent prompte
ment des ambassadeurs pour traverser leurs négocia>
t-ions. L'aflàire sut débattue devant le peuple A-
thénien & les députés des deux Etats parurent de
vant lui , pour désendre leurs droits respectiss. Tm>

Ça) Thucyd. Ibíd,


f
des Républiques y &c. 69,
eydide (#) nous a transmis ces discours, du moins
la substance de ce qui sut dit dans cette occasion.
Ce qu'on y. trouve , au sujet des Colonies , est très
remarquable.
Les Corcyriens soutinrent que , quoiqu'ils sussent
une Colonie de Corinthe; ce n'étoit pas une : rai
son de leur resuser les secours qu'ils demando-.
ient. Une Colonie devoit assurément du respect
des égards a sa Métropole tant qu'elle en rece-
voit des marques de tendresse & de respect. Mais
que si celle-ci tenoit une conduite toute contraire
& si au lieu de témoignages d'amitié eile ne leur
saisoit éprouver que des rebuts & des affronts , il
étoit permis de rompre de pareils liens & même de
se révolter. Envoyoit-on des peuplades da^s des païs
éloignés polir en saire des esclaves? Ne conservoient-,
elles par les mêmes privileges dont elles avoient joui: .
dans leur païs natal ? Les Corinthiens n'avoient - ils
pas., par une injustice criante , réjetté les propositions
d'accomodement les plus raisonables,ea resusant un,
arbitrage qui eût terminé la dispute à l'amiable ?
Les Corinthiens répliquerent que le prétexte d'in
justice pour légitimer une telle révolte , étoit mal,
sondé. Les Corcyriens avoient rompu toute liaison,
avec eux, longtems avant cette dispute. S'il étoit
vrai que des procédés injurieux & oppressiss sussent,
condamnables & cruels de la part de la mere-patric
envers les Colonies, ils ne l'etoient pas moins de la
part des Colonies envers la mere-patrie. Si l'on n'a-
vpit pas envoyé des peuplades a Corcyre pour les

(>0 Liv. ï. chap. 31.


E 3
70 Histoire des Colonies
traiter en esclaves , on ne les y avoit pas non plus en
voyées pour qu'elles osassent mépriser & insulter leur
Métropole. Quelle preuve plus srappante que les
Corcyriens se plaignent sans raison, que la bonne,
intelligence qui règne entre Corinthe & ses autres
.Colonies de Leucadie & d'Ambrariote , qui la trai
tent avec affection & respect ! Elle n'a jamais deman
de d'aucune de ses Colonies autre chose que de lui
rendre des témoignages publics de respect & de la
lervir dans les guerres en qualité d'alliées. Elle n'a
jamais exigé davantage des Corcyriens, quoiqu'ils
se foyent révoltés. En supposant même qu'elle les
cut traités- aves quelque séverité , il ne leur conve-
noit pas d'avoir recours à la vengeance. Ils auroient
dû, comme des ensans dociles, se soumettre un mo
ment au' courroux & a la mauvaise humeur de leur,
mere. Us se seroient par là concilié le suffrage de
toute la Grèce, pendant que la conduite de la me
re- patrie auroit été condamnée universellement. En
sin ils avoient beau se couvrir de prétextes imagi
naires, le vrai motis de leurs insolences antérieures &
de leurs hoitilités actuelles ne venoit que d'un esprit
turbulent & séditieux, inspiré par les richesses
qu'ils avoient acquises.
D'après les exposés & les conclusions des deux
partis dans cette dispute mémorable , il parait que
les droits & les privileges respectiss des Métropoles
& des Colonies Grecques étoient extrêmement va-
gues. D'un côté quoi de plus équivoque que ces as
sertions, savoir que les Colonies avoient droit a la
faveur & à l'amitié de leur mere-patrie, qu'elles
n'etoient pas transplantées dans des climats lointains
des Républiques, &r. 71.
pour être réduites à l'esclavage ou exposees à ses ca
prices & à ses vexations , ensin que dans le cas qu'-
ellessc croiroient victimes d'un traitement pareil , el
les avoiciu droit de rompre, d'arborer l'indépendan-
çe & de réclamer le secours d'une puissance étran
gere.
Les maximes sur lesquelles l'autre partie s'appu-
yoit ne sont ni moins vagues , ni plus satissaisantes.
La Colonie devoit , disoit-eile , avoir pour la merc-
patrie toutes sortes de déserences & d'égards & ne
pas la payer par des affronts. & des insultes. Les rap
ports de l'une avec' l'autre ressemblent a ceux qui
subsistent entre une mere & son ensant & renser
ment toutes les obligations de respect, d'honneur, de
soumission & d'asïïïtance.
Quand de tels principes sinissoient par être l'ob-
jet d'une dispute politique, il étoit clair que le cas
avoit été très rare & que la décision ne pouvoketre
importante. Si les liaisons entre la Métropole & la
Colonie, au lieu de n'être que des sormalités de pu
re cérémonie, eussent rensermé des discussions de
droit civil, & des privilèges, elle eut attiré i'atten-
tion publique, les principes d'une décision pareille
eussent été connus généralement & l'on se seroit
attendu à des preuves plus satissaisantes & plus dé
cisives. La clause même, en apparence la plus dé
cisive & la plus importante, celle que les Colons
doivent en tems de guerre , voler sous les étendarts de
la Métropole & la secourir comme de bons alliés,
est énoncée en termes si généraux & si ambigus &
peut être sujette à tant d'extensions & de restric
tions suivant les vues & le besoin des parties , qu'il,
E 4,
74 Histoire des Colonies
est difficile de décider si elle renserme une obligation,
réelle pour la premiere de secourir la seconde. Ausfi
les Athéniens prononcerent contre les Corinthiens,
accepterent l'alliancë des Corcyriens & leur envoye
rent des secours. C'étoit leur interêt de se lier a-
vec une nation si puissante sur mer , malgré les con
séquences qui pouvoient en résulter contre eux mê
mes, en excitant leurs propres Colonies àla révolte,
par l'espoir d'un prétexte semblable d'impunité. Il
est évident que les Métropoles insistoient sur les
devoirs d'attachement, de respect & d'alliance , com
me sur des raisons qui impllquoient la soumission;
parce qu'elles n'avoient pas des sorces suffisantes
pour se saire rendre les devoirs de subordination.
Les Atheniens avoient acquis ces sorces depuis peuj
ils avoient imposé des taxes sur leurs Colonies & la
démarche qui leur saifoit alors prendre le parti d'une.
Colonie révoltée contre sa Métropole, prouve com
bien ils tenoient peu a leurs principes. Cependant,
leur entreprise réussit. Les Corcyriens devinrent ar-
dens amis & alliés des Athéniens & leur sournirent
des secours d'argent & de vaisseaux durant la guerre
du Péloponese Leur situation les mit en état
de rendre de grands services dans la guerre de Si-
-cile. Le rendez-vous des flottes d'Athenes se -sit à
Corcyre , elles s'y pourvurent de munitions de guer
re & y mirent a la voile pour se rendre, par là voie
la plus sûre & la plus courte , vers les côtes d'Italie.
C'étoit le seul trajet de Sicile qu'on pût exécuter
fcns naviguer le long des côtes , mais tout courlj

(/i) Tbucyd. liv. 2. chap. 9. & li\-. 7. chap. 5$, - .


73,
qu'il étoit, il ne laisse pas de paraître une des en
treprises les plus hardies de la navigation des An-'
ciens.

SECTION VI.

Colonies de 'T'race- Amphipolis- Potidèe- Re


vue des Colonies des Grecs.

V_>i'Est dans la Thrace que les Grecs sormerent


leurs derniers établissemens. Après avoir distribué des
peuplades de chaque côté, il ne leur restoit plus qu'à'
s'emparer de ce païs là. Sa situation vers le Nord, l'à-
preté du climat , le terroir hérissé de montagnes &
de sorêts, repaire des bêtes séroces ,& surtout le gé-'
nie sauvage & belliqueux des habitans, ôterent long-
tems aux Grecs la tentation de s'en rendre maîtres.
Ensin, les Athéniens voyant, après l'invasion des
Perses,leur puissance maritime considérablement aug
mentée & se sentant en état de vaincre tous les ob
stacles, tenterent cette entreprise. Soit par leurs
Colonies soit par des conquêtes , ils s'approprierent
presque toute la côte de l'Archipel , depuis lo Stry-
mon jusqu'aux Dardanelles.
La principale de ces Colonies étoit Amphipolis,
qui , par sa position , sormoit une barriere pour tou
tes les autres. Elle étoit située entre deux bras du
Strymon , commandoit un passage sur ce fleuve : ello
avoit un débouché aussi commode que prompt vers
74 Hiftoìre des Colonies
les (a). Aristagoras de MHet sut le premier qui eh- .
treprit d'y sonder une Colonie de Grecs d'Asie, qu'il
arracha de leur patrie pour se dérober au joug de.
Darius, Roi des Perses; mais cette Colonie sut bien
tôt chassée par' les Edones, tribu de laThrace. Tren
te deux ans après (£), les Athéniens y transporte
rent une Colonie de dix mille émigrans (c), qui
resterent quelque tems maîtres d'Amphipolis. Mais
ayant tenté des efforts ambitieux pour reculer les
bornes de leur païs & se procurer de nouvelles ter
res, ils irriterent les" Thraces qui les attaquerent,
dans un endroit appelle Drabescus & les extermine
rent totalement. Vingt neus ans après cette catas
trophe, les Athéniens, sous la conduite d'Agnon,
fils de Nicias , tenterent de nouveaux efforts pour
sormer un établissement dans un poste si avantageux,
& réussirent.
Cette Colonie resta sous la jurisdiction d'Athenes.,
jusqu'à l'époque de la guerre du Péloponese. Elle
sut alors mise en liberté par Brasidas , Lacédémonien,
qui avoit conduit une armée a travers la Thessalie ,
pour attaquer les places qu'Athenes possédoit sur les
consins de la Thrace. Brasidas s'en empara par sur-
"prise & par trahison ; mais il n'avoit pas des sorces
suffisantes pour conserver sa conquête. En conséquen
ce , il sit de nécessité vertu , & prétexta qu'il nvoit
entrepris cette expédition pour assurer les libertés
de la Grèce dans ce païs, contre, la tyrannie d'A-

(a) Th'jcyd^ iiv. 4 chap. 102. ;


(b) 792 Olymphde.
(c) Thucyd. liv. 4. chap. 101. Diod. liv. Ii. chap. 70.
.

des RèqubTiques , &c. 75


thenes. En voyant paraître Brasidas, les Habitans
d'Amphipolis se hâterent de donner avis à Thucydi
de l'historicn , qui commandoit alors une flotte A-
thénienne à une demie journée de leur ville. Mais,
quoique Thucydide eût sait toute la diligence possi
ble , il ne put arriver à tems pour sáuver la place.
Il ne parvint ít l'embouchure du Strymon que le
É)ir du jour qu'Amphipolis avoit capitulé.
La perte («) de cet établissement sut un coup
suneste aux Athéniens. Il leur sournissoit des ma
tériaux pour la structure des vaisseaux, leur ouvroit
le chemin vers les autres Colonies qu'ils avoient dans
ce pa'ïs , mais ils en tiroient surtout de grands reve
nus qui étoient surement le sruit des mines qu'ils
saisoient exploiter dans le voisinage.
Potydée étoit située sur la côte septentrionale du
Sinus Termaicus (è), près de l'Istme de la Pénin
sule de Pallenc. Elle sut habitée originairement par
une Colonie de Corinthiens (c) , sans qu'il soit pos
sible d'assigner ni l'époque ni les causes de ce: éta
blissement.' Il est certain que cette Colonie a été
sondée avant l'invasion des Perses , puisque Hérodo
te en parle dans l'histoire de cette guerre (<./). A-
près avoir traversé l'Hellespont, Xcrxèsfrt avancer
son armée en trois grands corps. L'un traversa lc
milieu de la Thrace,de la Macédoine & de la Thes
salie, l'autre se mit en marche le long des côtes de

(a) Thucyd. liv, 4. chap, jc8,


(b) Le Golse de Salonichi.
(O Thucyd. liv. 1. chap 56,
(d) Liy. 8. chap. 125.
7$ 'Histoire des Colonies
de l'Archipel , sans perdre de vuë la flotte persienne,
qui naviguoit de conserve , le troisieme s'avança en
tre les deux autres , à une distance presque égale de
l'un & de l'autre, pour pouvoir communiquer plus
aisément avec' la flotte & l'armée (d). Le second de,
ces grands corps se sit rendre hommage & payer con
tribution par toutes les villes de la côte qu'il avoit
suivie & entr'autres, par celle de Potydée. Cette
Colonie sournit à Xcrxès des secours d'hommes &
de vaisseaux & resta squmisc à ce Monarque jusqu'à
ce qu'il se sût retiré en Asie, après la bataille de
Marathon. Elle se révolta alors avec plusieurs au
tres cités voisines , & sut assiégée par Artabane. Ce
Général la tint bloquée pendant trois mois; mais,
toutes ses tentatives surent insructueuses. Il eut alors
recours à l'artisice & entretint des intelligences avec
un certain Timoxene, Citoyen accrédité & distin
gué de la ville. Il envoyoit ses dépêches dans la ville
en les enveloppant autour d'une flèche & recevoit la
réponse par le mème Stratagème. Mais , pour son
malheur , la flèche sut remarquée, la trahison décou
verte & arréttéc. Ensin , Artabane sut obligé de
lever le siège par une crue extraordinaire de la ma
rée qui submergea la plaine où il étoit campé & sit
périr une grande partie de ses troupes. Il rejoignit le
corps principal de l'armée des Perses, qui étoit can
tonné dans la Thessalie & la Macédoine, sous le
commandement de Mardonius qui, quelques mois a-
près, sut lui même chassé de la Grèce.
Après la retraite des Perses , les Ilabitans de Po*

(a) Ilqrod. Ibid.


des Républiques, &r. f7
tydëe paraissent être rentres dans l'alliance d'Athenes
& s'etre soumis à payer leur part d'une taxe annuelle
que cette ville exigeoit de ses allies. Au moins, il
est certain («) qu'ils étoient tributaires de cette
République avant que la guerre du Péloponese écla
tât. La conduite des Athéniens, dans l'affairc d'E-
pidamne , l'aíììstance qu'ils sournirent alors aux Cor-
Cyriens avoient sort irrité les Corinthiens. Les pre
miers sentant bien qu'ils avoient encouru le ressen
timent des autres, ne négligerent rien pour en pré
venir les suites. Ils craignoient surtout que les Co
rinthiens n'employassent l'influence qu'ils avoient
avec leur Colonie de Potydée, pour lui saire rom
pre toute sujettion à í'égard d'Athenes. Asin de
prévenir les conséquences de quelque négociation ,
qu'ils ne doutoient pas qu'on n'entreprit , ils rirent
razer les murs de cette ville & exigerent des ôtages
pour s'assurer qu'elle leur refteroit sidele. Ce coup
d'autorité parut si révoltant, si extraordinaire, que
les Colons envoyerent des Ambassadeurs à Athenes
pour saire des remontrances & à Sparte , pour ré
clamer de l'assistanec. Celle-ci promit des secours, st
la nécessité l'exigeoit; mais Athenes ne voulut ja
mais consentir à mitiger la rigueur de son décret.
Aussi Potydée se révolta à l'instant contre Athenes
& se jetta dans les bras de Corinthe & de Lacédé
mone.
Les Athéniens souhaitoient passionément de re
couvrer la souveraineté de cette Colonie & les Co
rinthiens & les Lacédémoniens ne désiroient pas
moins de la maintenir dans l'indépendancc. Les pre-
(4) Thucyd, liv. 2. thap. $6,
.f 8 tìifioire des Colonis
miers envoyerent une armée & une flotte nombreu
se pour la soumettre & les autres sournirent des se
cours pour la désendre. Ce n'étoit , cependant , pas
le seul zèle de protéger la Colonie qui saisoit agir
Corinthe & Sparte* C'étoit plutôt la jalousie que
leur avoit inspiré l'accroissement de la puissance des
Athéniens , qui ne tarda pas a saire éclater la guer- '
re du Péloponese. D'un autre côté la crainte de se
Voir enlever cette puissance qui avoit commencé à
saire ombrage , donna lieu au décret qui comman-
doit la démolition des remparts, démarche regardée
comme nécessaire pour détruire les mesures des en
nemis d'Athenes Qa~).
Le siège de Potidée est un des plus mémorables
dont l'hiitoire ancienne sasse mention. Il dura plu
sieurs années ; la Garnison ne se rendit qu'après a-
voir été réduite aux dernieres extrémités. Ensin
elle obtint les conditions les plus honorables , en ca
pitulant. Les IIabitans& les Soldats pouvoient quit
ter la place avec leurs semmes & leurs ensans & se
retirer où bon leur semblerolt. Tout homme avoit
droit d'emporter un habillement complet & chaque
semme, deux. Le Général Athénien étoit très
disposé à condescendre a leurs demandes. Il
étoit tout a sait dégouté d'un siège i si long, qui
avoit çouté jusqu'à 3.000 talens & l'hiver
qui approchoit pouvoit avoir les plus sunestes consé
quences pour les troupes dans un païs sroid (c). L#
(a) Thucyd. liv. 1. chap. 66.
(t>) 387,600 livres sterlings.
(f) Thucyd. liv. 2. chap. 70»
des Républiques , ^9
Ville étoit à peine évacuée qu'elle sut repeuplée d'une
nouvelle Colonie d'Athenes.
Sept ans après , & la septieme année de la guerre
du Péloponese (.7), Brasidas tenta de surprendre Po-
tidée dans son expédition (è) contre les établisse -
niens des Athéniens dans la Thrace. Ce Général s'é-
toit approché de cette ville pendant la nuit, il avoit
deja gagné les remparts avant d'être découvert; mais
il n'avoit pas des sorces surfilantes pour investir la
place ; & voyant son premier dessein échoué , il n'osa
pousser plus avant son entreprise & se retira avee
ses troupes.
La Colonie resta sous la domination d'Athenes jus
qu'au tems de Philippe ( c ) , Roi de Macédoine &
perc d'Alexandre le Grand. Ce Prince ambitieux
commença par persectionner la discipline des troupes
Macédoniennes , augmenter les sinances de son
royaume en prenant soin de saire travailler avec suc
cès aux mines de la Thrace & par reculer , peu à
peu , les bornes de ses états. Entre les places qu'il
ajouta à ses domaines & qui donnerent occasion aux
harangues les plus brillantes de Démosthene,se trou
va Rétablissement de Potidée, dont il se rendit maî
tre ( d ) , en obligeant plusieurs des habitans de se
retirer à Athenes.
D'après les saits que nous venons d'alléguer & les
principes qui nous avons développés , il eft à présu
mer que le Lecteur adoptera facilement le systême
(,4) Thucyd. liv. 4. chap. 135.
(b) Page 68.
(O Dans la 105e Olympiade.
(<*) Diod. liv. 16. chap. 8.
06 Histoire des Colonies
que nous allons exposer sur les Colonies de la Grè
ce. Toutes les Républiques de ce païs là avoient
un territoire extrêmement borné: elles ne conte-
noient que peu d'habitans , a cause du cercle étroit
de leur territoire , mais surtout à cause de peu de
progrès qu'elles avoient sait dans l'agriculture & lés
manuíactures. Ainsi , lorsque le seu des guerres pres
que perpétuelles qu'elles avoient l'une avec l'autre,
ne dévoroit pas le superflu d'un peuple trop nom
breux , le seul expédient qui leur restoit pour se dé-1
livrer d'un poids qu'elles ne pouvoient soutenir, é-
toit d'envoyer des Colonies dans des païs éloignés
qui pussent se désendre par elles mêmes & s'entre
tenir par leur propre industrie. La mere-patrie se
déchai^gcoit volontiers d'un tel sardeau pour son re
pos & sa sûreté. Elle n'attendoit aucun retour des
Colons , parce qu'elle n'étoit en état ni de les pro
téger , ni de s'assurer les avantages qu'elle eut pú
en esperer. Ainsi l'unique lien gui se sormoit alors,
le seul même qui pût se sormej entre la Métropole
& la Colonie , ctoit un lien d'amitié. Telle sut la
pratique usitée en Grèce jusqu'au tems de l'inva-
íìon des Perses. Vers cette époque, les Athéniens
& les Spartiates commencerent à porter leurs désirs
ambitieux au délà du cercle étroit de leurs domai
nes particuliers & songerent à réduire du moins en
partie , leurs alliés & leurs Colonies sous leur ju-
Tisdiction. Delà une révolution importante dans le
lystême politique de la Grèce. On ne pouvoit en
tretenir des armées & des flottes nombreuses , sans
un sonds public, ni se procurer un sonds public sans
taxes. Les Athéniens choisirent la conjoncture la
plus
étes Républiques, &c. 6t
plus savorable , pour lever un revenu $z le succès
surpassa leur espérance. Depuis la désaite de Xcr-
xcs jusqu'au commencement de la guerre de Pélo
ponese , dans l'espacc de cinquante ans $ ils impose
rent des taxes a leurs alliés , mais surtout à leurs
Colonies , sans aucune opposition & presque sans qu'
elles osassent se plaindre. Dans le cours de cette
guerre qui dura près de trente ans, ils perdirent
une grande partie de leurs alliés & de leurs Colonies;
sans cependant discontinuer de percevoir des taxes
sur ceux qui leur reltoient. Ils conserverent cet usa
ge jusqu'à la sin de la guerre sociale; presque ausil
longtems qu'il leur resta un établissement étranger.
Ainsi, durant un période de 120 ans, savoir depuis
le commencement de la 76e Olympiade , lorsque les
Perses surent chassés de la Grèce jusqu'au commen
cement de la 106- Olympiade , lorsque les alliés su
rent déclarés indépendans a la sin de la guerre So
ciale, Athenes continua à lever des taxes sur ses
Colonies. .
U n'y avoit point d'autre état assez puissant pour lever
de pareilles taxes que Sparte. Toutes les autres Ré
publiques, a l'exception de Thebes durant la vie
hélas si courte du sameux Epaminondas , ne' recher-
choient ni n'ambitionnoient de crédit chez leurs
voisins que pour conserver le territoire borné qu'el
les avoient à elles , & pour trouver un resuge dans
Palliance d'Athenes ou de Sparte («) relativement
(<») C'est une idée absurde & cependant assez commune
de s'imaginer que l'équilibre de puissance est une politique
d ont les Etats modernes de l'Europe ont seuls le se
cret. Ce prétendu secret était connu & mis cn pratique
Sa . Histoire des Colomes
au Système General. La constitution de cette der
niere désendoit toute espèce de taxes. On ne sour-
nissoit même aux dépenses particulieres du gouver
nement que par des contributions privées & les Sol
dats ne touchoient aucune paye. Mais, lorsque du
rant le cours de la guerre du Péloponese , les Lacé-
démoniens rassemblerent des armées & des flottes
puissantes , & tenterent des expéditions en Asie &
en Sicile, & lorsque ensuite, sous Agésilaus, ils»
pousserent leurs conquêtes jusqu'en Asie & aspire
rent a la souveraineté de la Grèce , ils ne pouvoient
absolument se passer d'argent pour poursuivre des ex
péditions si éloignées. Comment s'y prirent-ils pour
lever cet argent? Ce ne sut pas, à la vérité, par
des taxes régulieres^ ce sut par des expédiens qui
produisoient le meme esset, mais dont la maniere é«
toit bien plus onéreuse & plus accablante. Ce fut
en arrachant de grosses contributions à leurs alliés &
à leurs Colonies, par des vexations & des traités
ignominieux . Ils suivirent cette méthode plus de
soixante ans , depuis le commencement de la guerre
du Péloponese jusqu'à la bataille de Mantinée , lors
que la puissance de Sparte sut presque anéantie par

par les Républiques de la Grèce. Les eíForts qu'elles sirent


pour le maintenir ont été une des causes principales des
guerres &. des révolutions qu'on rencontre íi sréquemment-
dans Phistoire de cette nation. Cette balance de pouvoir
est encore le mobile & la régie des opérations des tribus'
sauvnges de l' Amérique. Cette idée est inspirée par la na
ture meme ; elie s'offre íï naturellement qu'elle peut à pei
ne échapper à aucune assemblée d'hommes qui ont assez de'
«teeernement pour sormer une société politique.
'des Républiques i fìj>c. S3
Ëpàminondas. En un mot , Pkìstoire de lu Grke n'of
fre pas un seul exemple d",un Etat qui ait en le pouvoir
de lever des contributions ou des taxes fur ses Colonies^
fans avoir mis ce pouvoir à exécution.
Ce n'est pas hiême la conduite d'Athenes & de
Sparte sur cet article qui donna naissance à ces ligues
puissantes qui se sormerent contre l'une & l'autre, &
parvinrent à les Humilier. Si elles s'étoient bornées
à lever une taxe raisonable sur leurs Colonies pour
la protection que celles-ci en recevoient, si elles
s'étoient contentées de ne tirer de l'argent de leurs
alliés qu'en tems de guerre , pour les srais qu'exi-
geoit la désense commune ; il n'est pas probable qu'
elles eussent révciUé la jalousie de leurs voisins, nï
(Ju'on les eût attaquées dans l'exercice de ces droits.
Mais quand il s'agissoit de reculer les bornes de leurs
.domaines, ces Républiques s'embarassoient peu du
choix des moyens. La supériorité , qu'elles avoienc
sur les autres états voisins , leur inspira l'ambition la
. plus éffrenée : l'une & l'autre aspira^ tour à tour j
à la souveraineté de toute la Grèce. Les Spartiates
surent les premiers à engager les autres Républiques
dans une ligue sormée contre Athenes. Ils par
vinrent a renverser là puissance ; mais ce sut pour
s'élever eux mêmes sur ses débris. Epaminondas
rendit aux Lacédémoniens le mal que ceux-ci avoient
sait aux Athéniens : ensin peu de tems après les lau
riers de la Grèce surent tout à sait flétris par les
Macédoniens.
$4 Histoire des Colonies

CHAPITRE lit;

Des Romains.

SECTION I:

Progrès des armes Romaines- Politique de


te peuple relativement aux pais qu'il avoit
conquis- municipes- Alliés* Pré
fectures- Colonies- Causes de
là fondation de ces
Colonies:

T . Orsque Romu'.us jetta les sondemens du vaste


édisice de l'Empire Romain, ses sorces prometto-
ient peu & les circonstances externes ne, lui étoient
gueres savorables. Les Romains étoient une horde
d'aventuriers qui,' sortis d'Albe , capitale du Latium,
vinrent s'établir sur les srontières dé leur territoire
aux bords du Tibre. Ils commencerent par vouloir
construire un espèce de ville; mais, comme ils n'à-
voient pas assez d'habitans pour la remplir, ils sti-
rent obligés d'ouvrir un azile à tous les brigands du
voisinage & de se procurer des semmes par stra
tagème, ne pouvant en obtenir par des voies plus
honnêtes, («).
L'italie comprenoit alors un grand nombre des pe
tits Etats indépendans, jaloux les uns des autres, &
très habiles dans l'art militaire à cause des combats
sréquens qu'ils se livroient les uns aux autres. Les
( a ) Tite Live. Liv. i . chap. 9.
des. Républiques, &c. 85
Romains avoient subjugué jusqu'à six de ces Etats,
avant d'avoir reculé les bornes de leur territoire à
douze milles de leur capitale, & avant la sin du pre
mier siècle de la sondation de, Rome O). Depuis,
cette époque jusqu'à l'expulsion de Tarquin le super
be & l'extinction du gouvernement monarchique l'ati
245 de la sondation de Rome , ils n'.avoient étendu
leur territoire qu'à quinze milles. Cependant, ils
avoient déjà construit Ostie, subjugue les Sabins,
les Yolsques & les Sabiens , sait la guerre aux La
tins & aux Toscans, jette les sondemens de leur
gouvernement sous Servius Tullius,aggrandi & em
belli considérablement leur ville capitale (Z1).
Depuis l'expulsion des Rois jusqu'à l'entiere con
quête du Latium & au commencement de la guerre
avec les Samnites l'an 417 (c), les Romains ne pou-
voient être regardés comme puissans ni leurs sorces
comme considérables. Ils n'avoient pas encore éten
du leurs domaines au de là de 130 milles de Rome.
Les Gaulois avoient ravagé leur pais , razé leurs vil
les, débauché leurs alliés, pénétré dans leur capitale
& presque anéanti leur existence, comme na
tion. Les Latins, leurs voisins , leur avoient resusé
]es subsides qu'ils étoient convenus de leur payer,-,
ils avoient arboré l'indépendance & rompu toute li
aison , à moins qu'ils ne sussent réunis en un seul
corps. Leur gouvernement avoit été ébranlé par les
séditions & les révolutions qui avoient sait établir

(4) Eutrop. liv. 1.


{b) Ibid. Liv. 1.
(í) Tite Live. liv. 8. chao. 13.
g6 Histoire des. Coloims.
les tribuns (<i), les Dictateurs, les Consuls plebdï-,
ens , les Décemvirs & les Tribuns militaires.
Malgré ces agitations convulsives au dedans & des
ennemis si puissans au dehors, les Romains conser
verent cette grandeur d'aine qui ne les abandonna
jamais , même dans les situations les plus critiques.
Ils attaquerent les Latins & oserent déclarer la guer
re aux Samnites. Ils réduisirent, avec rapidité, les
premiers à l'obéistance & développerent une politi
que si sage dans les conditions des paix qu'ils dicte
rent, qu'ils prévinrent tous les soulevemens qui
tmroient pû éclater de ce côté là (U). Mais la guer
re qu'ils eurent avec les derniers sut une des plus
terribles qu'ils aient entreprise en Italie. Elle dura
près de cinquante ans, sut sameuse par un grand
nombre de batailles où les succès surent divers Sa ne
sinit que l'an 472, (c) de la sondation de Rome. A-
près que les Samnites surent domptés , le succès des
armes Romaines sut extrêmement rapide. ' Avant
l'annéc 500 ils avoient presque subjugué toute l'Ita-
lie & ce peuple conquérant commençoit déjà à por
ter ses vues, ambitieuses vers la Sicile , l'Espagne &
PAsrique. Avant la sin des deux siècles suivans , Cé
sar & Pompée avoient porté la gloire des aigles vic
torieuses dans presque tous les païs du monde alors
connu. Ainsi des sept siècles que dura la Républi-

. (a) L'établissemcnt des Tribuns arrirça l'aja 259 de la


sondation de Rome. Le premier Dictateur sut élu l'an 253
dela mêmeanée. Eutrop. liv. i.Tite Live,liv. chap. 18.
(6) Tit. Live. liv. 8. chap. 14.
(f) Eutrop. liv. a.
des Républiques, &v. 87
que Romaine, presque cinq surent employés à re
culer les bornes de leur territoire à une distance seu
lement de cent trente milles de la ville. Dans les-
deux siécles suivans , l'étendue de cet Empire sut fl.
vaste qu'il n'avoit presque point de bornes.
Des circonstances étrangeres développent le carac
tere & sont naître les efforts des nations aussi bien,
que des individus. Les peines & les dangers que les
Romains éprouverent en combattant les cinq pre
miers siècles de leur République , servirent à les ex
ercer , à les instruire , à leur inspirer une bravou
re qui triompha de tous les obstacles &leur procu
ra a la sin l'empire de l'univers. Des guerres per
pétuelles , presque toujours couronnées par des suc
cès , inspiroient à leurs troupes une consiance & un
courage dont on ne voit presque aucun autre exem
ple dans l'histoire du genre humain. Mais leur ha
bileté politique ne sut pas moins éclatante que !a bra
voure de leurs légions. Ils surent le premier peuple
de l'antiquité qui établit cette admirable & noble
coutume de traiter les vaincus avec humanité , au
lieu de suivre la pratique sauvage & barbare de les
vendre pour esclaves. Ils ne se bornoient pas , à leur
égard , a des actes d'humanité : quelquesois , ils leur
accordoient des saveurs & des privilèges capables d'a
méliorer leur condition civile & d'augmenter la
somme de leur bonheur.
La conduite des Romains à l'égnrd des Etats d'I
talie avec lesquels ils combattirent si longtems &
qu'ils subjuguerent à la sin , est une preuve éviden
te de la vérité de cette remarque. Quand une na
tion avoit merité, par ses procédés, la reconnais
88 Histoire des Colonies
lance la plus étendue , soit en se rangeant prompte
ment sous leurs drapeaux , soit par sa sidélité & son
attachement à leurs interêts, ils lui conseroient les
privilèges de municipes. Il y en avoit en général
de deux sortes. Par la pregriere , une nation étoic
entierement incorporée aux Romains: elle adoptoit
leurs loix, avoit entrée dans leurs tribus, accès à tous
les honneurs , à tous les ossices de la République.
Mais ils payoient cherement ecs avantages ; en se
soumettant a tous les services de Citoyens. Dans la
seconde espèce de municipes, les privilèges consérés
n'étoient gueres qu'honoraires. La nation conser-
voit ses loix, ses coutumes son gouvernement. A
Rome on les traitoit avec de grands égards & beau
coup de politesses. Mais ils agissoient comme alliés!
ils étoient sujets a des services, à des subsides, consor
mément aux conditions du traité qu'ils avoient fàitj
ou suivant les demandes de la République Romaine ,
dans des occasions pressantes (a). - . . ...
Elle conséroit les privilèges de Socìi ou cìvìtaU}
foeiLratae pour des services moins considérables. La
nation, qui lesrecevoit, conservoit son territoire,
ses loix, son gouvernement & n'étoit sujette qu'a
certains impôts & services stipulés dans le traité. .
Les Romains n'avoient pas beaucoup de présectur
rcs: enecre étoient-elles traitées avec la plus grande
rigueur. 'Elles étóient composées de peuples qui
les avoiçnt irrités par leur conduite & qu'ils punis-

( i ) Les premieres étoient appeliées Municipes cum La


pone fujfragu; les secondes. Municipes, fine suffragto. Tit.
Live. Uv. 38. chap. 36. Lestus, voce niunicipium. Gellius,
tlV, 16, çhap, 15,
des Républiques, &c. 89,
f&ent ordinairement en leur enlevant une partie de
leurs terres, en leur ôtant aussi , en grande partie,
leur gouvernement civil. Elles n'avoient point de ma-'
gistrats suprêmes de leur nation. Toutes les années
on leur envoyoit de Rome un Préset pour les gou
verner & saire exécuter les loix Qa).
Lës terres enlevées aux présectures ou consisquées
pour d'autres raisons étoient destinées à des Colonies
que l'on jugeoít à propos d'envoyer de tems en tems
hors de Rome. Diverses raisons importantes autoriso-
ieht cette coutume. Quelquesois laColonies'ctablissoit
sur des terres nouvellement conquises pour désendre
l'empire de ce côté là & assurer la soumission des
nouveaux; sujets (£). Dahs d'autres tems, l'objet
de la sondation des Colonies étoit , pour avoir une
plus grande population (c) & augmenter les mem
bres de la République; car dans tous les tems, la
population des Colonies augmente très rapidement.
Un autre motis qui saisoit agir les Romains , comme
tous les autres états de l'antiquité , étoient la sure
té & le repos de la République que l'on procuroit es
sicacement , en envoyant dans des païs lointains tous
les Citoyens débauchés ou sactieux qui eussent pù la
corrompre ou la troubler (V). Dans les derniers
tems de la République , ce qui engagea a sonder des
Colonies sut pour récompenser les Soldats véterans

(a) Festus, voce prasectura,


(£) Cicero, Agraria altera,
(e) Tite Live. liv. Z7, chap. 9.
[4) Çicer. prima Epist. ad Atticum,
$0 Histoire des Colonies
qui avoient rendu des services aux dissérons chefs-
des Légions dans les guerres civiles. On les appcl-
loit CoIonies militaires (sl).

SECTION II.

Colonies de deux Espèces- Romaines & La-


tines- Constitution & privileges d*une Co- .
Ionie Romaine- d'une Colonie Latine-
La premiere est un modèle des
Colonies Anglaises en Amé
rique.

jLes Colonies étoient divisées en Romaines & cn.


Latines (Jì). Les unes & les autres étoient sormées,
par des Citoyens, excepté dans certaines occasions,
que quelques Latins ou d'autres alliés avoient la per- '
million de s'y joindre, mais n'acquéroient aucun
privilège civil ( c ).
Une Colonie Romaine étoit un corps de Citoyens
qui sortoient de Rome, avec leurs samilles, pour
s'établir dans un territoire éloigné que le Sénat lui
assignoit. On publioit un édit où se trouvoit le nom
du païs , la quantité de personnes qui devoient com
poser la Colonie, en suppliant ceux qui vouloient
s'y joindre de donner leurs noms aux Triumvirs
chargés de les conduire. Si la liste contenoit plus
de noms qu'on n'en avpit demandés, alors on tiroiD

(a) Patercul. Liv. 1. chap. 14.


(£) Tite Live. liv. 39. chap. 55.
(O lbid. liv. 34. chip. 41.
des RcpuNiqucs, Qfc. r gï
au sort ceux qui devoient être présérés. S'il ne s'y
trouvoit pas le nombre prescrit, les Citoyens éto
ient obligés de', tirer au sort pour comp'.ctter la Co
lonie & l'on sorçoit (st) ceux, sur qui le sort tom-
boit, de suivre Immigration. Les Triumvirs con-
duisoient les émigrans dans Je territoire où ils dé
voient s'établir, leur partageaient les terres & leur
donnoient une sorme de gouvernement , qui étoit
toujours modelée sur celle de Rome.
Les Colons jouissoient de tous les privilèges de
Citoyens Romains que comportoit leur situation. Ils
avoient dans leurs mains la conduite des affaires de la
Colonie quand cela n'entroit pas dans les arrangemens
du ches- Etat. Ils pouvoient saire des loix locales sui
vant qu'elles étoient nécessaires pour l'adminiílration
de la justice & infliger des peines criminelles, sui
vant Pexigence des cas particuliers (£)- Cepen
dant, dans tous les cas, ils étoient soumis à la
jurisdiction suprême de Rome. Ils conservoient ses
institutions civiles & devoient se soumettre a toutes
ses loix (c).
Cependant ils n'avoient droit ni de voter dans les
assemblées, de 'a mere-patrie, n'y d'y être élu pour
les emplois publics. Ces saits sont démontrés par
bien des preuves. La premiere c'est que les Co
lons n'étant pas inscrits, ni leurs biens évalués dans

(a) Dionys. liv. 7. chap. 13. Cette contraint 3 confis-


toit à désendre la maison , le seu & l'eau ; car on ne pou-
voit sorcer un Citoyen à renoncer à sa liberté jrulgi'é lui.

. (&) Tite Llv. liv. 6. chap. 17.


(í) Gellius liv. 6. chap. 13.
Histoire des Colon'gs
dans le cens d'aucune des tribus de Rome, ils n'avo-
ìent pas les titres qui donnoient le droit de suffrage. Ils,
étoient tous enregistrés dans le Cens de la Colonies
laquelle ils appartenoient & consormément à ce cens,
ils étoient cotisés pour les taxes locales de la Colo
nie & pour les taxes publiques du Ches- Etat. Le,
cens de la Colonie étoit completté par son propre
censeur , ensuite porté à Rome & présenté sur ser
ment au Censeur de ectte ville, pour les besoins pu
blics
Une autre raison sc tire des qualités qui sormoienf
un Citoyen Romain. Pour l'étre il salloit trois cho
ses essentielles, résider dans la ville ou sur les terres
appellécs Ager Romanus , être enrôlé dans une tri
bu , avoir entrée aux honneurs Sc aux emplois de
l'Etat. On pouvoit posséder un ou deux de ces
vantages séparément. Les étrangers n'avoient que
droit de résidence. Les Affranchis (è) avoient ré
sidence & entrée dans les tribus; mais ni les uns,
ni les autres ne pouvoient prétendre aux emplois.
Le droit de suffrage affecté à la résidence coule visi
blement de la nature de la chose. Pourquoi eût-on
conséré à une portion du peuple un privilege dont
il n'eût pû saire usage ? Son éloignement lui em-
' pêchoit d'être présent aux assemblées ordinaires de
ses compatriotes: c'eût donc été une très mauvaise

(<0 Tite Live. Liv. 29. chap. 15.


( h ) Les affranchis étoient les Esclaves aux quels on
donnoit la liberté, &, quoiqu'il n'y eut point de loi qui
les empêchât de remplir des emplois publics , cependant ,
l'us«ge s'y opposoit toujours.
des Républiques , &c: 93
politique de le revêtir d'un pouvoir que, dans des
cas extraordinaires, ils eût pu employer à somen
ter le seu des sactions.
Les Colonies appellécs Latines ne jouisiòient que
des privilèges civils que les peuples du Latium pos-
sédoient à Rome (a). On rie sauroit mieux les
saire connaître qu'en saisant une esquisse de
l'histoire de ce peuple. Les Latins habitoient tren
te cités (è) & cultivoient un païs sertile qui s'é-
tendoit depuis les bords du Tibre jusqu'au lac Pomp-
tinus. Ces cites semblent, en gênerai, avoir etc
indépendantes les unes des autres & ne s'être liguées
que pour la désense commune. Le Roi des Latins
résidoit dans la ville d'Albe; c'est, peut-être, là
que se tenoient anciennement les assemblées convo
quées pour traiter des interêts communs de la con
sédération. Lorsque la ville d'Albe eut été conqui
se par le íameux combat smgulier entre les Horaces
& les Curiaces (c) & que ses habitans eussent été
transplantés a Rome, les Romains prétendirent à la
souveraineté de tous les peuples Latins , parce qu'ils

(a) Ce n'est pas parce que ces Colonies étoient composees


des Latins ou parce qu'elles étoient sondées dans le Latium,
qu'elles étoient appellées Latines, comme on se l'est ima
giné. 11 ne s'y trouvoit jamais un grand nombre de Latins;
& , même en grand partie , elles étoient sondées hors du
Latium. Tite Live donne , en différentes occasions , le nom
de Colonies Latines à des Colonies Romaines, liv. 27. chap.
9. liv. zg. chap. 15.
(b) Dionys. liv. 6. chap. 63,
(O Tite Live. liv, 7. chap. 24-
Histoire des Coloniés
s'ctoient empares de leur capitale (d) Mais , com
me les autres cites du Latium. n'avoient pris aucune
part à !a querelle élevee entre Albe & Rome, que
ìc Roi d'Albe n'étoit, probablement , souverain que
de nom , ainsi les prétentions que les Romains sor-
moient, à cet égard, étoient absolument srivoles.
Les Latins ne voulurent pas les reconnaître & trans
sérerent le lieu de leurs assemblées à Ferentina (<5<).
Les Latins regardoient les Romains comme sor
tis d'eux, ambitionnoient leur alliance & s'empres-
soient d'imiter leurs usages? Leurs Soldats étoient
vêtus , armés & disciplinés corame ceux de Rome.
Ils les égaloient eu valeur & combattoient parmi
les Légions (c). La pause perpétuelle de disputes
entre ces états étoit l'ambition qu'avoient les pre
miers d'être Citoyens de Rome (</),& l'obstination
des Romains à ne vouloir les traiter que comme su
jets. Ainsi leur alliance étoit souvent rompue par
des jalousies qui engendroient des guerres. Ces guer
res étoient quelquesois terminées par des traités
( e ) , quelquesois ausiì par la perte de quelques vil
les Latines. Après la désaite des Latins près du
Lac Rcgillus, ils envoyerent des Ambassadeurs à
Rome, pour implorer, de la maniere la plus hum
ble & la plus pressante , la compassion des vainqueurs.
Ïls offroient de renoncer à toutes les prétentions
qu'ils avoient sormées pour être réunis ou indéperí-

(a) Dionys. liv. 3. chap. 35.


(b) Dionys. liv. 3. chap. 35.
(c) Tite Live. liv. 8. chap. 8. à. liv. 1. clwp. 5».
( d) Dionys. liv. 6. chap. 63.
(O Dionys. liv. 5. chap. 76.
des Républiques , 95
dans; ne demandant que la grace d'être regardés
comme sujets. Les Romains , par considération pour
les services importans qu'ils en avoient reçus en qua
lité d'alliés & par compassion pour leurs malheurs en
qualité d'amis , dédaignerent de prositer de l'humi-
liation où ce peuple étoit reduit: ils signalerent
leur grandeur d'amc en le rétablissant dans son an
cienne condition Ça).
Mais cette magnanimité ne put prévenir de nou
velles révoltes. Les Latins (Z1) reclamerent avec un
nouvel empressement l'éxécution de leur plan fa
vori qui consistoit à ne sormer qu'un seul peuple. I!s
Touloient que les deux états sussent réunis en une
seule République, qui seroit entierement réglée sur
des principes d'égalité, que chaque peuple pofledât
à portions égales , les dignités & les emplois lucra
tiss & surtout qu'un des Consuls & la moitié du Sé
nat sussent pris parmi les Latins (c)- Les Romains
"rejetterent avec indignation des demandes si outrées
& ce resus sit naître une guerre sanglante. Ensin les
Latins surent entierement désaits & l'on prit des me
sures capables d'assurer pour toujours l'attachement
& l'obéissance de leurs cités. On donna à six de
leurs cités tous les privilèges de Rome ou la sor-
rne la plus avantageuse de municipes. On en priva
.trois de leurs terres qui surent repeuplées par des
Colonies Romaines. On désendit aux autres d'en
tretenir aucune communication ensemble , soit pour
(a) Ibid. liv. 6. chap. 21.
(í) L'an 415 de la sondation de Rome,
( f ) Tite Live. liv. 8. chap. 5.
g6 Histoire des Colonies
mariages ,. soit pour commerce, soit pour affaires
d'état. Les vaisseaux des Antiates surent detruits &
l'on transporta à Rome la partie de ces vaisseaux
qu'on appelloit Rottrum : elle sut exposée pour ser
vir Je monument public des suites d'une rébellion :
elle servit encore à embellir le forum, où le peuple
' ctoit harangué: circonstance qui lui donna le nouveau
nom de Rostra qu'il conserva toujours dans la suite (Y).
Ce recit montre clairement que la plus grande
partie des cités du Latium n'avoient pas le droit de
Bourgeoisie de la ville de Rome. On ne leur per-
mettoit pas mí'me d'adopter les loix Romaines (£).
Elles conservoient leurs propres loix , remplissoient
ies devoirs d'alliées de Rome & sournissoient it cet
Etat des secours considérables de troupes (c). Elles
acquirent, cependant, quelques privilèges particu
liers. On les traitoit constamment avec des marques
particulieres d'estime & d'amitié ; on leur permet-
toit, en certaines occasions, de voter dans les co
mices , honneur qui ne paraît pas avoir été Conséré
à d'autres alliés. Mais, cette saveur étoit modisiée
de saçon qu'elle ne pouvoit guères influer sur les dé
cisions; car on ne leur permettoit pas de donner
leurs suffrages à part , on les plaçoit dans une tribue
particuliere que le sort déterminoit (c). Suivant
/ un

(a) Tite Live. liv. 8. chap. 14.


( b ) Les Romains ne permettoient pas même à leurs aí-
liés de saire usage de leur langue sans un consentement ex
pres. Voyez la requête des habitans de Cumes à ce sujet-
Tite Live. liv. 40. chap. 42.
(O Tite Live. liv. 8. chap. 4.
dès Républiques &c. <J?
ufl autre privilège , tout homme qui avoit géré, pen
dant un an $ un ossice .de magistrat chez les Latins j
Obtenoit le droit de Bourgeoisie de Rome & pouvoít
y briguer les charges comme candidat
Ainsi} les Colonies Latines ne jouissant que des
privilèges du Latium ne possédoient pas autant d'a-
Vantagcs qu'à íìoméï Il parait qu'ils se virent enle
ver tout à sait le droit de Bourgeoisie ;&. cette per
te n'étoit gueres compensée par le droit passager de
voter dans les comices conséré à toute la Colonie ou
par le droit perpétuel de Bourgeoisie accordé à leurs
Magistrats. Toutesois , on ne doit pas s'étonner que
les pauvres Citoyens se transplantassent dans ces Co
lonies a des conditions si désavantageuses. La plus
grande partie des affaires del'Etat étoit conclue dans
les comices par centuries & suivant cette pratique,
le bas peuple qui comprehoit tous les Citoyens les
plus pauvres n'avoit presque aucune influence dans les
délibérations. Ils ne sormoit qu'une seule centu-
Irie des qiíatrc vingt-treize dont les comices étoient
Composées : il n'arrivoit presque jamais qu'on sut
obligé d'avoir recours a son suffrage , parecque la ma
jeure partie des centuries avòit presque toujours vo
té & par conséquent terminé les délibérations ,
àvant que la derniere pût être consultée ( d ). Ainsi
les pauvres Citoyens de Rome ne devoient pas ótre
bien attachés à leur droit de Bourgeosie. Il étoit
. (a) Tit. Live. liv. 25. chap. 3.
(£) App. de bello civ. liv. 1. chap. 443,
(«) Cicero , oratiò pro Caeciiia cap. 33.
(d) Dionys. lib. 8' cap. 82.
6
ç8 Histoire des Coìon'tèì
naturel qu'ils présérassent d'être Citoyens d'une Có-
íonie où leur influence seroit plus grande , parceque
lc nombre en étoit plus petit , quoique les affaires
sussent de moindre importance.
D'ailleurs, les Colonies Latines pouvoient regar
der leur condition comme presque aussi avantageuse
que celle des Colonies Romaines. Le privilège le
plus important qu'elles perdoient, en perdant leur
droit de Bourgeoisie , étoit de voter dans les comices*
&, comme nous avons vu , les Colonies Romaines né
poíìedoient pas ce droit, Le gros du genre humain
n'a guercs la saculté de jouïr d'avance. Ainsi les Co
lons Latins pouvoient saire très peu de cas de ce
qu'ils ne vouloient , probablement , jamais réclamer,
savoir le droit de Bourgeoisie que les Colons Romains
se réservoient au cas qu'ilsretournassent a Rome (a).
Sigonius (£) assure qu'on ne permettoit pas même
aux Colonies Latines de conserver les loix Romaines;
mais qu'à la place , elles étoient , obligées d'adopter
le droit du Latium. Il semble avoir épousé cette
opinion, dans la vue de marquer plus sortement la
différence des deux espèces de Colonies qu'il
sait consister en ce que l'une suivoit le droit du La
tium & l'autre, celui de Rome. Mais les autorités
qu'il cite bien loin d'être irrécusables, n'impliquent
pas même l'interprétation qu'il adopte : elles sont, au
contraire, susceptibles d'un sens parsaitement analo-

(*) Les Romains appelloient ce droit , Voitliminio cìvi-


tatem rií-uperares Voyez la tiote de Graevius sur le mot
Postliminio , cap. 12. Oratio pro Balba.

(b) De jure Italis , lib. z. chap. 3.


tsex Républiques , $a fy)
- |nc íiu système que nous avons développé ci dessus.
- <Òn doit encore observer qu'une autorité exercée
d'une maniere si arbitraire & ii capricieuse he pou-
voit procurer aucune bonné sin, Rétablissement
d'un nouveau code de loix plus imparsaites que cel
les auxquelles les Colonies étoient accoutumées de-
voit leur être désagréable & désavantageux , sans
procurer d'autre but que d'aliéner leurs esprits de
la merê-patrie. Si les Romains trouvoient leur bon
heur dans leurs loix, ils ne poùvoient surement pri
ver leurs Colonies du même avantage. Les Colons
ìeroient ils donc devenus moins bons sujets en con
servant des loix qu'ils approuvoient & qui les lioient
k la meré-patri6,par interêt &par inclination? N 'é-
toit-ce pas altérer leur attachement que de leur im
poser lés loix d'unpaïs, dont les habitans, loin d'ê
tre Citoyens de Rorné , en étoient souvent les en
nemis? Ainsi, nous pouvons conclure qu'il paraîtroit
que l'une & l'autre espèce de Colonie conservoient l'u-
. liige des loix Romaines auxquelles elles étoient accou-
mécs& attachées > & que ce qui les dittinguoit prin
cipalement l*unedé Vautre étoitque les Colonies La
tines perdoient entierement le droit de Bourgeoisie,
pendant que les Colonies Romaines conservoient cé
droit & poùvoient le réclamer quand bon leur sem-
bloit.
Une Colonie Romaine étoit une image parsaite
d'une Colonie Anglaise en Amérique , aux différen
te près qui se trouvent dans la constitution de Ro
me & celle de là Grande Bretagne. Le gouverne
ment des Colonies Romaines étoit , autant qu'il est
« G a
Itôo "Histoire des Colonîts
possible, approchant de celui de la mere-pàtrìe. Les
Duumvirs étoit le plus beau modelé qu'on put sor
mer du Sénat; & le peuple de l'une & l'autre avoit
du pouvoir & jouoit un rôle exactement semblablc-
On rencontre la même ressemblance dans les Colo
nies Britanniques. Le Gouverneur répresente leRoi^
le Conseil général est une image du Conseil du Roi ,
& comme il n'y a point d'ordre de noblesse qui
puisse sormer un membre particulier du corps légis
latis, les chambres des Réprésentanssont les tableaux
les plusréssemblans des deux chambres du Parlement.
Les Colonies Romaines avoient pouvoir d'imposer
des taxes , de saire & d'exécuter des loix , & des ré-
gleméns pour le gouvernement & la police de la Co
lonie , & dé choisir des Patrons òu des Agens à Ro
me qui veillassent à leurs interêts. Nos Colons d'A
mérique jouissent dés mêmes droits. Les Colons Ro
mains ne perdoient aucun des privilèges civils donc
ils jouissaient dans leur mere-patrie, à moins que
leur situation ne les leur sit perdre nécessairement ,
parce qu'ils ne pouvoient en saire usage. C'est par
saitement la même chose avec les Colons Anglais. Les
Colons Romains n'avoient droit ni de participer au
gouvernement de la mere-patric , ni de voter dans
les comices, ni d'entrer dans les charges & les dig
nités ; parce qu'ils avoient sacrisié de bon cœur ces
avantagés pour en avoir , dans les Colonies , d'autres
dont ils saisoient plus de cas. Ils pouvoient, ce
pendant, rentrer dans ces privilèges quand bon leur
sembloit, en retournant dans leur mere-patrie.& en
reprenant les- titres qui leur donnoient ce droit. La
âes Républiques .> &e. ' *0Í
<^ondition des Colonies Britanniques leur ressemble
ici parsaitement. Elles n'ont point de part au gouver"
nement de la Métropole. Mais à qui la saute ?. Elles
íavoicnt que telles devoient être les suites de leur
émigration. Peuvent - elles posséder des choses in
compatibles par leur nature? Si elles jugeoient les
droits politiques qu'a le peuple dans cette Ile au
dessus des sortunes qu'elles pouvoiént acquérir dans
les Colonies, elles n'avoient qu'à conserver ces droits
en, ne se transplantant pas. Elles peuvent encore les
recouvrer , toutes les sois qu'elles voudront se sou
mettre aux conditions, suivant les quelles, les Ha-
bdtans de la Grande, Bretagne peuvent les obtenir.
Les Colonies Romaines étoient , dans tous les cas, sou
mises au tribunal suprême du peuple de Rome. C'est
encore à quoi.le gouvernement de la Grande Breta
gne soutient, que ses Colonies d'Amérique sont sou
mises & c'est ce que ,celles-ci ont depuis peu jugé
à propos de nier dans les termes les plus sorts. Les
Colons de Rome n'étoient pas seulement obliges de
pourvoir aux srais de leurs propres gouvernemens
particuliers; mais èncore de sournir, suivant. les oc
currences , tels secours d'argent &.de troupes que la
mere-patrie pouvoit exiger pour le soutien & la dé
sense de son gouvernement. Voila exactement ee
que la. Métropole Britannique dit lui être dû par
ies Colonies. Je les ai sondées, élevées & désen
dues ; ainsi , suivant toutes les lcix de la raison &
de l'équité , j'ai droit à leur obéissance & à leurs
íecours. Mais, disent les Colonies, les leix de a,
jiature nous crient que nous sommes, libres. Nous
J02- . Histoire des Colonies
payons suffisamment vos peines & vos dépenses ,
par l'avantage d'un commerce que vous exercez
cxchisivemen:. Nous n'avons point de part a
votre gouvernement ; ainsi nous ne voulons point
en supporter les charges.
Le Lecteur a déjà vu des preuves propres à mon
trer la consormité qui se trouve entre, une Colo
nie Romaine & une Colonie Britannique. Nous
allons expliquer comment les Romains aûroient re
çu & goûté les sentimens & les principes de leur^
Colons dans les deux derniers articles.

S EÇTION III,

Colonies, fondées avant la Loi Julienne- leur nomr.


ire— partage des terres— sujettes àlajurisdicîion.
suprême du Chef- Etat , surtout pour lyimpositi

on des taxes.— Histoire des Colonies re-


lelles dans lasecondeguerre punique.— Ex
emption de service de terre réclamée
par les Colonies maritimes.

X /Histoire des Colonies Romaines, peut être dîr.


visée en deux époques ; l'une qui commence a. la loi
Julienne en 663 sous le consulat de Luciusjulius Ce-
sar , & la seconde depuis la réception de cette loi
jusqu'à la destruction de la Républiqne. La plus gran
de partie des Colonies sondées durant le dernier pé-
riude étoient militaires; elles étoient composées de
étés Républiques, £$V. 103
troupes que leurs services avoient recommandées à
leurs chess dans les guerres civiles. Presque toutes
les Colonies établies dans la premiere époque étoi-
çnt des émigrans de Rome & avoient leur résiden
ce en Italie,
Comme les Romains connoissoient peu les manufa
ctures qui auroient pu occuper la portion plus pauvre
des citoyens^; que l'agriculture , le principal art qu'ils
possédassent , étoit dans les derniers siècles de la Ré
publique , exercé principalement par des esclaves &
comme le sardeau des services militaires tomboit prin
cipalement sur les riches par la constitution des Co
mices par centuries (V), Rome étpit souvent sur
chargée de citoyens qu'elle pouvoit réserver pour
des émigrations. En conséquence , Tite Live (U)
nous apprend que , dans la seconde guerre punique y
la République ne possédoit pas moins que quarante
Colonies, dont il en appelle dix maritimes ; & dans
cette liste, il ne sait pas entrer un nombre considé
rable dont Denys & les autres Ecrivains sont men
tion. Les dernieres avoient , probablement , été sup- '
primées , ou leurs territoires aliénés par les inva
sions de leurs voisins. Depuis la seconde guerre
punique jusqu'à la réception de la Loi Julienne,
il se sit des émigrations pour vingt quatre Colonies.
De sorte que, depuis la sondation.de Rome jusqu'à
l'année 663 , cinquante quatre Colonies alors existan
tes avoient été sondées en Italie,
(«) Dans ces comices les riches avoient exclusivement la
puissance civile de l'etat; mais, en retour, ils étoient , à
proportion, chargés de taxes à. de services.
íkj Liv, 37. chap. 9 & ibid. Liv. 36. chap. 3.
Q i
104 Histoire des Colonies
Il nc nous reste d'autre détail historique si.tr ra
plus grande partie d'entr'clles'que leurs noms 5ç'
l'année de leur émigration ; ce qui sait qu'il est im
possible d'en donner des exposés complets. Et mé-4
me, de tels exposés seroient inutiles pour parvenir
au but que nous avons en vue. Notre objet est de
développer la nature de leur liaison politique avec-
la mere- patrie, & il nous reste des matériaux en
abondance pour sixer cet objet sans entrer dans d'au-^
ires particularités. . . . . , - - . t '1 . -: -I
Les premieres Colonies n'avoient que peu d'émi-
grans & le territoire qu'on leur accordoit étoití
extrêmement borné. Jusqu'à l'an de Rome 441 ^
on ne sait pas mention de Colonies dont le nombre j
des émigrans excédât 250 , & Fon en trouve quel
ques unes qui n'avoient pas plus de 300 émigrans.
Purant le- même période, les terres les plus consi
dérables qu'on accordât aux Colons n'avoient pas pluá.
de deux arpens &. demi (a) de Rome, Après l'an^
née 441 , les Colonies surent plus nombreuses & leá
, . - -, . *. j
(a) L'arpent ou jugerum Romain étoit, suivant Quin-
tilien, (Inst. liv. 2. chap. 9. ) ck 240 pieds de long 6î
de izo de large. Ainsi l'arpcnt Romain contenoit 28,800
pieds quarrés , en suppodnt le pied Romain égal à celui d'An
gleterre. Mais il était d'environ 3'_ pluspetit. Ainsi l'ar,
pent Romain cpntenoit 17 , 545. pieds quarrés à'Ang'eter-.
re & 2| de ces arpeas auraient contenu 68 » 86,2. piedj
pareils. L'acre ou arpent d'Angleterre contient 43, 560
pieds quarrés , de sorte que ces Colonies ne possédoient
que 3522 pieds quarrés plus qu'un acre & demi d'Angle-*
terre. Preuve étonnante & de la pauvreté des Colonie.4
& dc la sertilité du terroir d'Italic,
des Républiques, &c. 105
partages plus considérables. La Colonie d'Albe étoit
composée de six mille émigrans , & celle de Sora de qua
tre mille (a). Les Colonies de Plaisance & de Cremone
situées sur les srontieres des Gaules recurent , d'une
fòule sois , une recrue de 5000 íamilles qu'elles de
voient partager entr'elles par égales portions (by.
L'a Colonie de Thurium avoit 3000 hommes de pied
& 300 Cavaliers. On donnoit aux santassms .2.0 ar-
pens & quarante aux Cavaliers (c). La Colonie do
Bologne avoit 3000 émigrans & l'on accorda 70 ar.-
pens à chaque cavalier , & 50 a un santassin («/).
. Le premier trait remarquable qui se présente dans
l'histoire politique des Colonies Romaines est celui de
Velitri. Cette ville avoit été la capitale des Vols-
ques : elle étoit située à environ 25 milles au Sud-
Est de Rome. Les Romains s'en emparerent durant
la guerre qu'ils eurent avec ce peuple , vers l'an 256:
Les Habitans surent chassés de leur ville &de leur
territoire; & l'on y transplanta une Colonie de Romo
pour les remplacer (s). Quelques années après,
sur la nouvelle de séditions récentes élevées parmi
les Volsques pour le maintien de leur liberté con
tre les Romains, la Colonie sut rensorcée d*une nou
velle recrue & pour la désendre une autre Colonie
fut placée à Narba, ville située dans le voisinage,

(a) Tite Liv. liv. 10. chap. 1.


( b ) L'an 521. Tite Liv. liv. 37. chap. 46.
(c ) Ibid. liv. 35. chap. 9.
(á) Tite Li?e. liv. 35. chap. 55.
(f) Tite Live. liv. 2. chan. 31.
G 5
ic6 Histoire des Cblomes
Il étoit, cependant, impossible de retenir Velitrij
dans'l'obéissance. Après divers traits de méconten
tement , elle sinit par s'associer aux Latins : elle épou
sa , avec une ardeur étonnante , le parti de cette na
tion dans la révolte qu'elle sit éclater pour être unie
à la République Romaine , en saisant entendre qu'el
le n*écouteroit jamais d'auçres conditions de paix (a\
Velitri partagea le sort des cités du Latium, dans
cette crise mémorable : elle se vit obligée d'implorer,
-dans les termes les plus humbles , la clémence des,
vainqueurs. Les Romains traiterent les Latins avec-
beaucoup de générosité & de compassion, Les arti
cles de paix ne respiroient ni cruauté ni ressenti
ment. Le seul objet qu'ils avoient en vue étoit de:
.s'assurer leur obéissance pour l'avenir (è). Ilsn'en-
visageoient pas la conduite de leurs colons de Velitri
sous un point de vue aussi savorable* Ils regarderent
leur révolte comme des plus, criminelles & leur in
fligerent en conséquence un châtiment rigoureux.
Il sut statué que , comme ils étpient citoyens Ro
mains & qu'ils s'étoient souvent révoltés , les. murs,
de leur ville seroient rasés % la sorme de leur gouver
nement abolie, leurs terres consisquées & toute la
Colonie renvoyée au delà, du Tibre, chez les enne-,
, mis de Rome & que désormais toute personne ap
partenante a la Colonie , qui seroit trouvée sur la
rive méridionale du fleuve, pourroit être arréttée
par le premier qui la rencontreroit , ne seroit relâ
chée qu'après avoir payé une amende de mille asQ:^

(a) Ibid. liv. 8. chap. 3.


(*) Page. 95.
(í) YAs. valoit environ 6 liards,

t
dks Républiques, Qfo T07
$e resteroit en prison jusqu'il ce que l'amendc sût
acquittée Quand les Romains si remplis de
grandeur d'ame puniflbienc avec tant de rigueur la
révolte d'une Colonie, il salloit qu'ils jugeassent sa
conduite comme bien criminelle , ou les prétextes,
qu'elle alléguoit comme bien dangereux. Leur hi
stoire ne sournit guercs d'exemples qu'ils aient usé
d'un traitement aussi rigoureux mème envers leurs
plus implacables ennemis.
L'an de Rome 541 , & la dixieme année de la se*
conde guerre punique , survint un autre évenement
remarquable (è) dans l'histoire des Colonies Romain
nes. Comme cet évenement montre dans le plus grand
jour les sentimens & la conduite de ce peuple puis
sante relativement à ses Colonies , il est à propos da
s'y nrrêtter particulierement.
Annibal, à la tête de l'armée Carthaginoise, avoit
déjà resté huit ans en Italie , sans que toutes les sor
ces de. Rome sùíîênt capables de l'en chasser» As-,
drubal étoit en marche pour se rendre avec une au
tre armée d'Espagne en Italie, en traversant les Al
pes & en suivant la même route qu'Annibal avoit
déjà srayée. Les alliés de Rome croyant, sansdou-
te , ses affaires désespérées , commencerent à se.
plaindre hautement de la conduite qu'elle tenoit
dans cette guerre. Depuis dix ans , on les avoit ,
disoient -il, accablés de taxes & de levées dont
les suites avoient été toutes malheureuses ; ils avoi-
ent, sans discontinuer, envoyé leurs concitoyens
hors du païs où auéun n'étoit revenu , à moins qu'il
(a) Liv. 8. chap. 14.
(£) Ibid. liv. 27. chap. 9»
idì. Histoire des Colonies
n'eut été sait prisonnier & renvoyé généreusement par,
l'ennemi. S'ils continuent encore de sournir les mê*
mes secours, ils seront bientôt absolument épuisés;,
ainsi il est tems qu'ils les resusent avant de s'ètrc to
talement ruinés.
Dans cette circonstance critique , les députés des
Colonies se rendirent à Rome pour recevoir les or7
dres du Sénat. Douze s'adresserent aux Consuls en
particulier, au nom de ceux qui les avoient sondé >
en droit (a). 1ls insormerent ces Magistrats qu'ils
ne pouvoient plus sournir d'autres secours soit d'hom
mes ou d'argent, parecqu'ayant été épuisés parles
exactions précédentes, ils n'avoient plus rien à don
ner. Les Consuls reçurent cette proposition avec éton
nement & l'envísagerent aussitôt comme un prélude
de révolte. Ils reprimanderent les députés dans des
termes severes ; pour leur avoir tenu un discours
qu'ils n'avoient surement pas intention que les con
suls communiquassent au Sénat. Leur déclaration ne
s'arrêtoit pas à un -resus de subsides ; mais elle alloit
à une révolte ouverte. En conséquence ils devoi,
ent à l'instant retourner vers leurs commettans ,
leur, annoncer qu'ils étóient Romains & leur rappel-
lér leurs devoirs en cette qualité, Ils devoient
les presser de prendre à l'avenir des résolutions plus
louables & plus salutaires ; car leurs procédés actu
els ne tendoient qu'à trahir & ruiner la République
Romaine.
Les Consuls ne purent rien gagner sur l'esprit des

(«) Les Colonies d'Ardea , Nepete, Sutrium, Albe,


Corscoii , Cora, SueíFa , Circeii , Setia , Cales , Narnea ,
înteramna.
des .Républiques y fée. iqj
'député?. I1s insisterent constamment sur l'impossibi-
lité où ils se trouvoient de sournir d'autres se
cours. Ainsi l'on sut obligé de communiquer tout
Ce qui s'étoit passé au Senat. Il n'apprit cette nou
velle qu'avec indignation. Le courage Romain pa
rut chanceler un moment : le Sénat trembla. Plu
sieurs Sénateurs observerent,, que l'Empire tendoit
à sa sin ; que les autres Colonies alloient imiter le
même exemple, ensin que les Colonies & les alliés
avoient conspiré pour livrer la ville à Annibal.
Les Consuls eurent le tems de se remettre , pen
dant leúr convcr&tion avec les dépuités & de reve
nir de l'étonnement subit où ccttenouvelle les avoit
jettés. Aussitôt, ils exhorterent' les Sénateurs de
reprendre leur sermeté & leur, intrépidité ordinai
res & les assurerent que les autres Colonies n'imite-
roient jamais une conduite si noire. Ils quitterent
le Sénat & ayant appellé les députés des. dix huit
autres Colonies ( a ) , ils leur demanderent si les se
cours que leurs concitoyens étoienf obligés de sour-
.nir , étoient prêts ? Les Députés leur répondirent
affirmativement ; que s'il en salloit -.-davantage, ilç
étoient disposés a les sournir ; que les ressources ne
leur manquerent point & que leur zòle surpasibit
encore leurs ressources. f
Les Consuls introduisirent ces députés dans le
Sénat , qui recut cette nouvelle , avec une joie in>

(<t) Voici tous leurs noms en latin. Norbani , Siticùla-


ri, Brundiiini , Fragdlani, Lucerini . Venuiini, Hadria-
ni, Firniani, Ariminenscs , Pontiani , Paestani ,. Cosani ,
Beneventani , iEsernini , Spoletini , Placentini , Cremo-
nenscs , Signini , Titç Live. liv. ij. chap. 10.
iìô Histoire des Colonies
exprimable. I! sut aussitôt statué que les Consuls cofti
voqueroient une assemblée du peuple, leur présen-
teroìent ces députés comme des biensaiteurs, liroi
ent à haute voix tous les services précédons qu'ils
avoient rendus à ìa République; mais exalteroient,
surtout > leur conduite présente comme digne de lâ
plus vive reconnaissance. Quant aux autres dépiir
tés , il sut ordonné qu'on ne seroit pas la moindre
mention d'eux. C'est ainsi qu'ils pensoient devoir
soutenir la dignité du peuple Romain.
Comme le Sénat ne jugea pas à propos de châties
sur le champ les Colonies rébeiles , on ne leur de
manda aucun secours les six années suivantes. Mais ,
ce terme expiré , les affaires de Rome ayant commen>
cé à prendre un tour plus savorable, l'assaire sut
reprise dans le Sénat (a) ; & il sut statué que les
Colonies ne resteraient pas impunies. La propositi
on sut reçue avec ardeur & l'on statua aussitôt que
les Magistrats & deux des principaux habitans de
chaqùe Colonie seraient amenés à Rome , qu'on leur
demanderoit le double de Soldats qu'ils avoient sour
nis dans une année depuis le commencement de la
guerre & qu'en outre chacune sourniroit 120 cavaliers
& que , fl elles ne pouvoient saire montre d'un si
grand nombre de cavaliers ; elles donneroient trois
santassins pour un cavalier ; que les plus riches habi
tans seraient enrôlés pour recrues & conduits hors
d'Italie partout où le service public pouvoit l'exi-
ger , & que si une Colonie resusoit d'accéder à ces
demandes, on retiendroit ses députés à Rome jus
qu'à ce que les ordres sussent exécutés. Il fut aus-

(«) Tite Live. liv. 19. chap. 15.


Jès Républiques j $c. iíï
ti. résolu que les Colons seroient soumis à un Cens
qui s'éxécutéroit aussi rigoureusement qu'à Rome
& que les censeurs des Colonies , avant de sortir de
charge , remettroient surserment leurs rôles dans
les mains du censeur de Rome.
Lors que les Députés des Colonies arriverent àRome*
ils se récrierent unanimement contre une séverité pa
reille. Ils soutinrent qu'ils étoient hors d'état de sour
nir les recrues demandées ; parcequ'ils ne lesavoient
pas; qu'à peine pouvoient-ils sournir les secours ordi
naires & bien moins en envoyer le double. 1ls sup
plierent d'être introduits devant le Sénat pour dé
tourner son courroux, & insisterent sur ce qu'ils
n'avoient point commis de crime qui pût autoriser
leur destruction.
Les Consuls, connaissant le saux de cette apolo
gie , y sirent peu d'attention. Ils maintinrent qu'il
salloit se soumettre aux ordres du Sénat , & qu'on
retiendroit des ôtages à Rome, pendant que les Dé
putés s'en retourneroient chez eux pour saire les le
vées. Les Colons sentirent qu'ils seroient obligés de
fléchir. Alors , pour relever le mérite de leur obé
issance , ils jugerent à propos de rendre la soumis
sion la plus prompte ; & les secours surent sournis
avec autant de sacilité que de promptitude.
Ce trait d'histoire prouve , sans réplique, que
Jes Romains, dans les premiers tems de leurs Co
lonies (a) , exerçoient sur elles la souveraineté
la plus étendue ; & que les vies & les propriétésde
leurs Colons étoient autant à leur disposition, que
celles de leurs propres citoyens. Il paraît qu'ils.ac-
l*) Page 103.
fli Histoire des Colonies ,
voient coutume depuis longtems d'en exiger des Con
tributions d'hommes & d'argent pour le soutien &
la désense de leur gouvernement; & que la levée s'en
foi soit de la même maniere qu'à Rome. Ils ordon-1 ■
noient que tous les nabi tan s passassent en revue &
que tous leurs biens sussent évalués. Après la revue
ils déterminoient le nombre des soldats & d'après le
rôle des biens, la quantité de taxes que chaque Co
lonie devoit sournir. Ils réglerent leurs demandes
suivant les besoins de la République , ou Pétat de la
Colonie ; & l'on n'avoit ni le droit de contester
leurs ordres,ni celui de récuser leur autorité. Les douze
Colonies rébelles ne réclamerent jamais contre la ju-
risdiction ou la suprématie de l8 mere- patrie. Elleá
n'insinuerent jamais qu'elles ne participoient pas au
gouvernement & qu'ainsi elles ne pouvoient en sup
porter les charges ; qu'elles seules avoient le droit Rac
corder & de donner leur propre argent : qu'à elles seu
les appàrteiwit la décision & de la somme qu'ilsalloit
fournir ô? de la manière de la percevoir ; & qu'il ne
leur restoit 'd'autre sécurité pour la possession de leurs
droits civils que le privilège d'accorder leurs propres
sub' des.
De pareils principes n'étoient pas alors connus,
& nous osons assurer qu'ils auroient été regardés com
me un affront pour le gouvernement & une insulte
fait à l'honneur & à la probité des Romains. Les Co
lonies ne se plaignent pas que les subsides sont in
justes; mais qu'ils sont exorbitants & qu'elles ne sont
pas en état de les sournir. C'étoit sûrement la plus
mauvaise raison qu'elles pûssení alléguer , si elles ea -
avoient eù d'autres plus solides & moins révoltan
tes.
des Républiques, £$V. itlj
te3. Car un coup d'oeil jetté sur le Cens poúvoit
en montrer le saux.
. Je ne laisserai cependant pas d'observer , que , dnns
quelques occasions,, les Romains accordoient a leurs
Colonies des exemptions de services publics; Mais .
ectte indulgence ne parait avoir été pratiquée qu'à
l'égard des Colonies maritimes, & leur avoir été ac
cordée bien moins souvent qu'ils ne la demandoient.
Elle venoit^ sans doute, dil désir que les Romains
avouent de savoriser la navigation, art qu'ils ne con -
naissoient gueres & dont ils n'avoient senti la néces
sité que dans la premiere guerre punique. Sept de
cás Colonies (&), ayant demandé l'exemp'tion du
service de terre dans la secondé guerre punique , re
çurent ordre de produire les titrcs.de leur réclama
tion devant le Sénat qui les rejetta tous excepté
ceux de deux Colonies dont les requêtes surent ad
mises (c).
Les Colonies maritimes réclamerent encore ttn
privilège semblable, même pour le service de mer,
quand leurs habitans surent enrôlés pour la flotte
destinée à combattre Antiochus. L'aTaire sut enco
re désérée au Sénat & le jugement qu'il rendit prou
ve que ìes exemptions ne regardoient que le service
de terre & n'étoient données que pour encourager
les matelots. Le Sénat déclara que les Colonies ma
ritimes n'avoient aucun droit d'être exemptées de
servir dans la flotte (V).
(a) Minutes du Congrès 30 Juillet i?Tf. ~
(£) Ostiensis , Alsiensis . Antias, Auxujras , Minturnea-
ûs , Linuessana , Senènsi». Tite Lfve. liv. 2', chap. $}-
(O Antias & Ostiensis. lbid.
i (d) Tite LivC liv. 36. chap. 3.
H
Slip Histoire des Colonie!.
Tels surent les principes & la pratique des Rou
mains àl'égard de leurs Colonies jusqu'à la réception
de la loi Julienne, l'an de Rome 663. Cette loi qui
accordoit le droit de Bourgeoisie à tous les alliés &
Colonies d'Italie , occasionna une grande révolution
dans le Système politique de Rome & prépara sans
contredit la destruction de la République.

SECTION IV.

Exposé de la Loi Julienne- Ses conséquences- Colo


nies militaires fondées par Sylla- Jules César-
Auguste- Colonies provinciales- Aversion des
Romains pour établir des Colonies éloignées-
Réjumé des principes Q? de la pra
tique des Romains à Végard des
Colonies'.

vJ Uand le territoire de Rome ne s'étendoit pas


^ta** au delà des srontieres d'Italie il y avoit peu
d'alliés & de Colonies qui sissent cas des privilèges
de ses Citoyéns,ou qui tentassent de grands efforts pour
les obtenir. Plusieurs des alliés préseroient méme la
jurisdiction subordonnée qu'ils possédoient dans leur
propre gouvernement à l'influence éloignée , dispendi-
eu!e & limitée'jdont ils pouvoienr jouir avec les privilè
ges de Rome. Ainsi , ils étoiens contens en géné
ral de la prérogative flatteuse d'être alliés aux Ro
mains victorieux & sournissòient volontiers les se
cours stipulés dans les traités. Les Romains , de leur
côté , se conduisoient a leur égard avec tant de dou
ceur & de modération que les alliés ne s'apperce
des Repubiïques j £§V. Ì15
voient pas de leur sujettion réelle & étoient dispo
ses à envisager leur subordination purement comme
une cession volontaire du droit de préséance qu'ils
saisoient à un Etat supérieur á tous les autres en sor
ce militaire & politique.
Mais, quand les légions Romaines commencerent
à pénétrer dans des païs éloignés ; lorsqu'on s'agper-
çut que ni l'Asie ni l'Asrique n'avoieht pas des sorces
sussisantes pour les arrêter , quand de riches dépouil
les exciterent partout l'avidité $ que des territoi
res encore plus riches durent être partagés, & qu'on
eut à dispenser tine insinité de dignités considérables;
le privilège de Citoyen Romáin qui donnoit entrée
à tous ces avantages devint un objet des plus pré
cieux & des plus flatteurs. Les alliés & les Colo
nies lutterent à l'envi pouf se le procurer. Les Co
lonies représéntoient les services qu'elles avoient ren
dus comme un titre qui leur consérait un droit in
contestable à avoir leur part dans le butin. Elles:
sournissoient une quantité considérable («) de ces
troupes invincibles qui gagnoient des batailles & sai
soient les conquêtes précieuses qui procuroient tant
de pouvoir; de crédit & d'avîintagês aux Romains.
Il étoit donc juste qu'elles eussent quelque influence
dans le gouvernement qui conduisoit ces -opérations
& quelque part aux honneurs & prosits qu'il avoit il
consérer.
Le soin jaloux des Romains à jouir exclusivement
des avantages dont ils voyoient le prix augmenter de ce
jour en jour, croissoit à proportion de l'ardeur que
les alliés saisoient éclater pòur y participer. Erí
(*) Patercul. liv. a. chap. 15.
H ai
ìi<5 Histoire- des Coìomeì
consequence, ils éluderent longtems, soit par ruie
soit par sorce, toutes les entreprises sormées pour
que ces derniers participassent aux privilèges de
Rome (a). Ensin les allies enflammes de ressenti- ,
ment coururent aux armes , résolus d'obtenir par ta
sorce ce qu'ils ne pouvoient obtenir par la négocia
tion? L'Italie entiere, depuis le Liris au Sud où plu-
Heurs Colonies étoient sondées, se révolterent , se
íiguerent , & les alliés même qui étoient attachés à
Rome n'étoient rien moins que contens. Ces Etats
révoltés avoient , durant leur alliance , connu le cou
rage & appris la discipline militaire des légions Ro
maines , & leur nombre rendoit leurs sorces , si non
supérieures , du moins égales à celles de Rome. Du
rant quatre ans, l'Italie perdit, dans cette guerre
sociale, jusqu'il 300,000 hommes & la République
se vit à deux doigts de sa ruine (è). Pour sauver
l'Etat & ápplanir toutes les dissitultés en accordant
les demandes qu'on saisoit , Lucius Julius César , alors
Consul , propcía la loi sameuse qui conserva ensuite
son nom. Elle accordoit le droit de Bourgeoisie Ro
maine aux alliés. Les Colonies & les alliés (c) qui
resterent dans la sujettion , acquirent les premiers
Te privilège de cette loi , & en peu d'années, toute
les autres l'cbtinrent.
' L'établissemen't de' la' loi Julienne peut être regar
dée comme ayant porté le coup mortel à la Répu-
( a ) Appian de beìl. civil, liv. 1. chap. 373
(£) Paterc. liv. z. chap. 1-5.
( c) Ciceron sait mention des suífrages des Colonies dam»
ses oraisons pro "Domo c fro Sylla : preuve que les Colonies
étoient comprises dons la loi Julienne,
çfes Républiques., Qfc. ìlf
fojiqufi. En effet, durant le court espace de tems
gu'elle subsista ensuite, elle fut un théatre perpë-
tuel de tumultes , de séditions , & de vices qui ne
produisirent qu'agitations convulsives» proscriptions
St guerres civiles. Les assemblées étoient trop nom
breuses avant la loi Julienne ; & L'on ne peut suppo
ser que la plus grande partie du peuple dont les co
mices étoient composées ait jamais ni entendu les af
saires qu'il discutoit ni suivi dans ses décisions , des
sentimens de patriotisme ou d'équité. Si les assai
res' principales de l'Etat n'eussent pas éte transsérée8
aux comices par centuries, qui reservoit les délibé
rations a la partie la plus opulente 8ç la plus ac
créditée des Citoyens , il est difficile de supposer
qu'un gouvernement si compliqué que ces comices
çouvoient quelquesois monter h plus de 2po,oco mem
bres , put subsister longtems. Quelle pouvoit donc
çtre l'état de ces comices, lorsque le corps entier
des hommes libres de tous les alliés & Colonies d'I
talie pouvoient se transporter à Rome pour y don
ner son sussrage ? Etoit-il possible de saire entrer
quelque, notion de justice, de raison ou de bien pu
blic dans un corps si étendu ? Il ne restoit d'autres
moyens pour le saire agir que les brigues, la vio
lence & la corruption; parce qu'il étoit impossible,
de saire mouvoir une masse si énorme par d'autrçs
ressorts. Les sommes prodigieuses. dépensées

(a) Jules Césaravcit sacrifié toute sa sortune & s'étoit C f<*rî


obéré de dettes en pratiquant les voies de la corruption , qu'i
avoit coutume de dire en plaisantant qu'il lui saadroit encore
25,coccco sestsgees pour n'avoir pas un denier volant'
.Ap#
H 3
II 8 Histoire des Colonies.
alors en présens & en réprésentations , pour gagner
les saveurs des Citoyens de Rome , sont généralement
regardés comme des marques de la corruption des
tems. Mais il est clair que cette corruption étoit
l'effet & non la cause de l'état où se trouvoient les
affaires publiques. Jamais le génie Romain ne jetta
tant d'éclat. Il n'est aucun autre époque où Rome
ait eu dans son sein tant de grands hommes. Le goût,
l'éloquence , la philosophie , la science politique &
militaire, ont répandu une.gloire éternelle sur ce siécle
dont l'éclat nous éblouit encore aujourd'hui. Ce sut
la rencontre de tant de héros qui ne vouloient cé
der ni à l'un ni a l'autre, qui suspendit quelque
tems le sort de cette République qui devoit périr
naturellement à l'établissement de la loi Julienne.
Les Romains semblent avoir prévu les suites su
nestes de cette loi & avoir tenté toutes sortes d'ex-
pédiens pour les arrètter. Ils n'admirent pas les
nouveaux Citoyens dans les premieres trihus où leur
nombre eût entraîné tous les obstacles, & conduit
toutes les déliberations contre l'interét des anciens
Citoyens. Ils surent rangés sous huit tribus nou
velles (a). Cela détruisit, en grande partie , leur.'

Appian. de bell. civil. Jiv. z. chap. 452. Le même au


teur nous apprend (ibid. chap. 451.) qu'un Candidat, peu
de tems avant le commencement de la guerre entre César
& Pompée , dépensa une sois 800 talens pour cQnomprç
les comices.
(a) Patercul. liv. 2. chap. 20.
(í) Appian. bell. civ, liv. j. chap. 380,
(r) EptÇ, Jiv. So.
des Républiques , &e' Ufy
influence & laissa aux trente cinq tribus anciennes
une supériorité maniseste. L.es nouveaux Citoyens
ne surent pas longtems sans s'appercevoir des suites
de cette disposition: ils s'en plaignirent hautement.
La même influence irrésistible qui avoit donné nais
sance a la loi donna aussi lieu aux changemens qu'orí
y sit & peu d'années après les nouveaux. Citoyens
surent rangés dans les anciennes tribus.
L'histoire, des "Colonies militaires sournit les
preuves les plus srappantes des suites affreuses de la
loi Julienne. Avant cette loi , chaque Citoyen se
croyoit obligé de paraître en armes , quand il en é-»
toit requis, pour la!désense de son pais & d'acquit
ter les services publics tout le tems sixé par la loi.
II regardoit ce service comme une partie de la char
ge , qu'il devoit supporter pour mériter les privilè
ges civils si importans dont il jouissoit ; & il le rem-
plissoit avec plaisir & courage. Il s'attendoit à un
congé honorable , & à une exemption de tout péril
quand son tems de service seroit expiré. Mais il n'at-
tendoit , ni ne demandoit aucune recompense pour
ses travaux. Après la loi Julienne , le zèle des lé
gions à soutenir les interêts & vanger la querelle de
la République contre ses ennemis, se tourna en at
tachement pour des* chess de parti. Des amendes
considérables étoient les suites nécessaires de ces
guerres. Les Légions combattaient pour obtenir des
dépouilles ; dont on leur laissoit toujours une gran
de quantité pour les récompenser. Ainsi les Colonies
militaires étoient des compagnies de troupes légio-
naires que leurs chess victorieux avoient établies sur
les terres qu'ils avoient consisquées à leurs concK
ïço khfloìte des Colonies
toyens , dans les guerres civiles. Elles nageoient,
dans l'abondance en vivant des dépouilles de leur pa-,
trie: elle assuroient la soumission du territoire qu'el
les occupoient à leurs partisans respectiss.
Sylla introduisit cette coutume, après avoir désait
Marius, son concurrent, & plus ces guerres surent
gmglantes , plus les suites en devinrent sunestes.
Tous les ennemis , & tous les partisans de son rival
éprouverent son ressentiment. D'innombrables pros
criptions ne purent l'aflbuvir. Il consisqua des ci-r
tés & des Etats entiers. Il établit d'une seule sois,
jusqu'à 23 légions («) sur les terres dont il s'étoiu
emparé par des voies aussi cruelles.
Aux guerres civiles de Sylla succéda , peu d'années
après , la guerre entre Céíàr & Pompée qui sut suif
vie presque immédiatement de celle du Triumvirat
contre les meurtriers de César. La seconde de ces
guerres sut la moins suneste aux habitans d'Italie.
Après avoir vaincu ses ennemis en bataille rangée ,
César crut n'avoir plus rien à craindre de la haine des
particuliers. En conséquence il sit éclater envers
fes ennemis cette humanité qui releve si fort la gloi
re d'un conquérant & qui étoit si consorme au ca
ractere de. son âme ( a ). Il ne consisqua les terres
(a) Appian. liv. 1. bell. civ. cap. 313. Ces Ldgions
ne poavoieat gueres contenir moins de 138,000 hommes
{d)- A la bataille de Pharsilç, il recommande à ses trou
pes d'épa-gr.er les Citoyens Romains. Il permet même à
ceux qu'il n'avoit pas. pardonnés de retourner dans leur
patrie & d'y rentrer dans leurs oífices & leurs emplois. Il
n'y eut que trois personnes d'immolées hors du champ de.
bataille à Pan dit qu'elles surent sacrifiées à son inîçu,
des, Républiques , &-c.
d'aucun de ceux qui avoient porte' les armes contre.
hû. Il ne dépouilla ni cités, ni districts de leurs,
droits & de leurs terres, Il accorda sa. saveur, à plu-
fîeurs de ses ennemis , & leur conséra des emplois,
de Constance. Il vouloit saire aimer son gouverne
ment à ses concitoyens en protégeant leurs person-,
nes & leurs propriétés,. Il récompensa ses légions plu
tôt par des présens., que par des terres. Pour cette
raison , il sonda, peu. de Colonies militaires en Italie,
quoi qu'on parle de plusieurs qu'il établit dans les
provinces (£). Si, dans cette circonstance, l'in^
tention de CéÊvr étpit de jouer le rôle que dans la
suite Auguste exécuta avec tant de succès, savoir de
détruire la sorme. Républicaine & d'établir le gou
vernement monarchique , la maniere dont il traita
ses ennemis est plus louable que prudente. Ouvert,
généreux & sans soupçon, il ne jugeoit du cœur des
autres que d'après le sien ; & , comme il né pouvoir,
croire ses ennemis capables de nourrir dos idées d'as-r
fasiìnat,il se foucioit peu. de prendre des précautions
pour, s'en garantir. Il s'imaginoit sans doute que
l'interèt de l'Etat s'opposoit à un dessein pareil ; &,
comme tous les partis paraìiìbient avoir alors recon
nu les vices & les désauts du gouvernement Répu
blicain, il croyoit la révolution absolument nécessai
re pour le repos §c. la sureté dç l'Etat (a), En
(a) Les historiens anciens; e font mention cue de huit
Colonies milit.mes sondées par Jules Cesar en Italie. Dion
Cassius aCìrce (liv. 43. à la fin) qu'il n'établit qu'une Co
lonie à Carthage & une autre à Corinthe.
(b) Il avoit coutume d'observer que la République n'é-
toit qu'une ombre de gouvernement , un monllre hideuse
& dìisorme'. Sucton. J al. C?es. cap. 77.
H %
12X Histoire des Colonies
supposant que l'Empire Romain eût besoin d'un ches,
quel autre pouvoit entrer en concurrence avec lui ?
Il avoit toutes les sorces militaires à sa disposition ;
les ennemis pouvoient-il gagner quelque chose en lui
résistant ? Apeinepouvoient-ils penser a rétablir l'an-
cien gouvernement qui avoit été la source de tous
leurs malheurs, quand même ils en auroient eu le
pouvoir , & ils n'en avoient aucun , sans son con-
entement. Ainsi , il n'avoit plus qu'à saire perdre
peu à peu à ses concitoyens la haine ou plutôt ì'hor-
reur qu'ils conservoient contre le gouvernement d'un
., seul , surtout depuis les cruautés horribles exercées
fcms distinction par Sylla, L'expédient le plus pro
pre pour parvenir à ce but étoit de paraître oubUer
les; (injures; de traiter, amis & ennemis, avec af
sabilité & complaisance , & de saire goûter au peu
ple le bonheur de la paix &/de la securité à la place
des accès de srénésie & de violence qui avoient déV
crié les tems où la République avoit subsisté.
Ce qui paraît le plus probable n'est pas toujours
la vérité ; & le parti le plus raisonnable n'est pas tou
jours celui que l'on suit. Les hommes se laissent plus
souvent entraîner au penchant de leurs passions &
de leurs habitudes qu'aux sentimens de leur raison.
César, plus Soldat que politique, ne paraît gueres
s'etre attaché à la premiere de ces maximes. Selon
.lui c'eût été une cruauté de saire périr ou ban
nir un de ses concitoyens. C'eût été surtout une cruau
té insigne de le saire de sang sroid & lorsque tout le
monde ne sentiroit pas la nécessité d'une action pa
reille. Mais , lorsqu'il restoit à Rome tant d'illus
tres persónages, qui avoient vû les jours de la U-
des Républiques y &c. Ï23
berté , respiré son influence sous l'ancienne constitu
tion, & conservé tant de cités &de districts d'Italie à
leur parti , pouvoit-il s'attendre qu'après s'étre va
égaux à César, ils consentiroient , sans srémir, à
devenir ses esclaves? Si, comme Auguste, il eût
banni ou fait périr tous les anciens Romains qui
pouvoient le traverse? dans son gouvernement, s'il
eût établi ses légions dans des Colonies militaires
près de la Capital^ pour soutenir sa puissance
& intimider ses ennemis, il eût, peut- être, pro
longé la trame de ses jours & préservé sa patrie d'u
ne nouvelle guerre civile. Mais , son cœur se soule-
voit contre des violences fl sanguinaires & si crimi
nelles, &, quoique personne n'éprouvât si sortl'am-
bition de gouverner, il ne pouvoit, cependant se
résoudre a acquérir l'Empire par des voies aussi
insames. "
Auguste ôsa plus que César, en distribuant des Co
lonies militaires dans toute l'Italie. Il alla même
plus loin que Sylla. Sa tyrannie sroide & politique
çntreprit , sans scrupule & fans remord, d'écarter par
les voies les plus violentes, légales ou illégales, tous
Les obstacles qui pouvoient arrètter sa marche vers le
despotisme. En paraissant sur la scene pour la pre
miere sois, il vint, asin de combattre Antoine, se
jetter, avec une prosonde dissimulation, entre les
bras du Sénat, espérant l'engager à seconder ses vues,
& payant des "assassins pour saire périr son rival Qí).
Toutesois , il ne tarda pas à abandonner le Sénat ,
il se ligua même avec ect Antoine, son ennemi &,
en s'associant encore Lcpidus il sorma le sameux tri-
(p) Sueton. Aug. chap, ic,
JS4 Histoire des Colonies
umvirat qui usurpa toute la puissance de l'Etat 8r
se partagea le gouvernement de l'Empirc Romain.'
Sous prétexte de vanger la mort de Jules-César, ils
sirent la guerre a Brutus à Cassius &aux partiiìmsde
l'ancienrie constitution. Sous prétexte de conserver
la paix en. Italie, ils bannirent ou sirent mettre îi
mort tout Citoyen Romain, qui étoit soupçonné
de nourrir des sentimens contraires à leur parti
pu qui avoit del'argent, des maisons, ou des terres
qui flattoient leur avarice. Pour engager les légions
à combattre avec ardeur les Républicains, on leur
promit, outre les autres donations, de les établir
& leur retour, dans dix-huit Colonies, sur les terres
le plus sertiles, & les plus agréables d'Italie: on spé
cisia même les villes & les territoires qu'on pouvoit
ícur donner en récompense, («).'
Inexécution de cette cruelle entreprise sut consiée '
à Auguste. Avec le même sang sroid avec lequel il
avoit ordonné d'assasincr' tous les prisonniers de rang
saits a la bataille de Philippe, il ôta aux innocens na
bi tans des plus beaux païs d'Italie , la possession de
leurs terres qu'il transporta aux légions ; pour rem
plir sa promesse. Il soula aux pieds & ,les supplica
tions des anciens propriétaires & les loix de la justi
ce & de l'humanité. Mais dans cetçe occasion, il
ne put pas même se concilier la saveur des troupes (b).
Elles avoient porté leurs espérances si haut queriqn
n'étoit capable de les satissaire.
Lorsque, en continuant de marcher à grands pas
au pouvoir souverain, Auguste sit connaître qu'il
(a) Appfan. Bell.'civ. lib. .'. cap. 593. Capoue , Rhe
nium , Venuse , Benevent. &c. '
{b) Suet, Aug. chap. 13,
des Répitíîiques , Í25

pouvoit sc passer de troupes étrangeres pour parve -


nir à son but, il commença par dépouiller Lépi-
dus de son pouvoir & se prépara ensuite à procéder
de la même saçon à l'égard d'Antoine. Ayant dé
sait ses troupes à la bataille d'Actium , il répéta l»
même tragédie qu'il avoit déjà sait exécuter après
la bataille de Philippe. Il prononça l'arrêt de pros
cription ou sit porter des mains violentes sur tous les
Romains distingués qui avoient eu des liaisons avec
son rival: il sit saire main basse sur tous les habitans
des dissérens districts d'Italie qui avoient épousé le
mime parti (a). Il donna leurs terres aux trou
pes qui l'avoient servi dans cette guerre ; il en sor
ma jusqu'à vingt huit Colonies militaires, & îa po
litique rusée de cet Empereur perce à travers les ré-
glemens civils qu'il donna a ces Colonies. Quoique,
avec leur secours, il eut tour à tour violé tous les
principes de la justice, de la raison & de l'huma^
nité , détruit leur ancienne constitution & soulé
aux pieds les vies & les biens de ses concitoyens , U
jugea qu'en leur saveur, il étoit a propos de conserver ,
du moins en apparence,la sorme républicaines de leur
procurer le privilege important de donner leurs sus
srages dans les comices de Rome. Mais , comme l'eloig-
nement des Colons pouvoit rendre leur assistance ex
trêmement incommode & dissicile dans ces assemblées ,
il ordonna que les suffrages des Colonies scroient pris
sur les lieux & porté à Rome , dûment collation-
nés par le Sénat de la Colonie & qu'ils participassent

(a) Dion Cassius, liv. 51. Auteur sort enclin ù diminuer


Jes traits de cruauté d'Auguste,
126 Histoire des Colonies
à l'influencc du dénombrement des sussrages des ci
toyens ( b ).
Ce règlement est le seul trait qui nous reste sur
la jurisdiction civile des Colonies militaires; &l'ori
conviendra sacilement qu'il mérite peu qu'on, le re
garde comme un relie de liberté. Il ressemble à tou
tes les autres transactions civiles de Rome après la
réception de la loi Julienne , qui servent à démon
trer que la vertu de ce peuple n'expira pas avec lbn
gouvernement, mais que l'esprit de sa constitution
subsista même après que le pouvoir en sut détruit.
Ainsi, cet esprit, que tant de guerres civiles , tant d'as
sassinats & de banissemens n'avoientpu éteindre, ré-
stoit invincible. Ainsi , la loi qui avoit été la sour
ce de toutes ces horreurs avoit dû porter le coup
mortel à la constitution. Ainsi , quoique je pense
que le lecteur verroit avec plaisir la suite de l'histoire
des Colonies Romaines jusqu'à la destruction de la
République, il parâit qu'on ne peut tirer des indu
ctions que des exemples que sa conduite sournit avant
Rétablissement de la loi Julienne. .
Il sera peut être surprenant que l'histoire des Co
lonies Romaines paraisse suffire, sans saire aucune
mention des Colonies sondées dans les provinces.
On demandera peut-être , s'il ne s'étoit point établi
de Colonies dans les provinces pendant les 150 ans
qui s'écoulerent entre la premiere guerre punique ,
lorsque les Romains commencerent à reculer leur
territoire au delà des bornes d'Italie & l'époque de
la loi Julienne quand Rétablissement des Colonies
militaires commença, &, s'il ne s'en établit point

(*) Suet. Aug. chap. 4<5.


des Républiques } &c. 'I27
durant cet intervalle , quel pouvoit être la raison d'un
procédé qui paraît si inexplicable ?
Pour répondre à la premiere de ces questions , il
saut observer qu'on ne sonda aucune Colonie au de-
la des srontieres d'Italie avant l'annéedeRomeó2o,
quarante trois ans seulement avant la promulgation
de la loi Julienne. Vers ce tems là , une Colonie
sut sondée à Carthage par le sameux Tiberius Grac-
chus, & Paterculus nous apprend qu'elle sut
la premiere qu'on établit dans les provinces. . On ne
sait pas bien s'il y eut d'autres émigrations dans les
provinces dans le reste des quarante trois années ;
par ce qu'il n'en est sait aucune mention ; mais s'il
en sortît quelques unes , elles surent sans doute en
petit nombre. La prospérité de la Colonie de Car
thage ne paraît pas avoir sait des imitateurs. 1l
sembleroit qu'elle n'eut point de succès ; car , vers
l'an 700, nous trouvons Julius César occupé à y éta
blir une nouvelle Colonie (&).
Quant à la seconde question, il saut observer que les
Colons sortis de Rome n'aimoient pas à s'éloigner de
cette capitale & qu'ils avoient coutume d'abandon
ner leurs établissemens ; quand ils ne s'y trouvoient
pas à leur aise ou en sûreté. Les Colonies de Cre
mone & de Plaisance , sondées sur les srontieres de la
Gaule Cisalpine, abandonnerent leurs établissemens
par la crainte des peuples sauvages qu'elles avoient
pour voisins & laisserent leur territoire presque inha
bité. Les Romains surent obligés d'y transplanter

(4) Liv. 2. chap. 15.'


(£) Dion Cass. liv. 4s.
Wsteìre aes Colonies
tme autre peuplade, plus nombreuse pour renìpla*
ccr la premiere
Mais les principaux obstacles qui arrêtoient les.
Colonies provincial es, venoient des opinions du peu--
pie de Rome. Les anciens Romains étoient trés
soupçonneux. I!s étoient jaloux, ce semble, de la
prospérité & de la puissance des Colonies éloignées.
Ils craignoient qu'un jour elles ne voulussent éga
ler l'éclat ou résilier à l'autorité , de la mere-pa^-
trie. Ils craignoient que Rome ne se,'preparât le
sort de Tyr , de Phocée , ou de Corinthe , dont les
Colonies sondées à Carthage , à Marseille , à Syra
cuse, essaçoient leurs métropoles, en grandeur, en
richesses & en puissance. L'histoire leur, avoit ap
pris qu'ils ne pouvoient cirer aucun avantage de Co
lonies pareilles , ne pouvant s'attendre que la récon
naissance pût saire quelque impression sur les Colo
nies, si jamais la mere- patrie venoit à perdre son cré
dit. En conséquence , Paterculus (£) regarde la loi
par la quelle Gracchus sit transplanter une Colonie à
Carthage, comme une des plus sunestes que la Re
publique ait jamais saite. Cette loi pafla dans les
troubles élevés sur le partage de terres malgré l'op-
position d'un grand nombre des plus sages & des plus
puissans citoyens. Ainsi, il est probable que, quand
les esprits surent tranquilles, les anciennes opinions
prévalurent & qu'elles empêcherent qu'on ne son
dât de nouvelles colonies provinciales, tant que la
République conserva son autorité.
Quoique le motis, qui emp<3choit d'envoyer de»
(*) 6000 Familles Tite Live. liv. 37, chap.' 46,
(b) Liv. 2. chap. 15.
r&r Républiques ; g\\ ïfljj
Colonies dáhs les provinces venant de la jalousie de
teur accroissement & de leur pouvoir , renser
mât certainement les vues d'une politique rigide
& bornée , qui , suivies sans modération , ser
vent à marquer sortement quelles étoient , dans les
plus beaux jours de la République , l'opinion des
Romains sur les objets rélatiss aux Colonies: On ne
sauroit douter qu'ils n'eussent pû sormer des établis-
semens dans les Gaules , l'Espagne & même l'Asri-
que, qu'ils ne les eussent restraintes & réglées de sa
çon à s'assurer tous les avantages qui pouvoient en
résulter , & il est évident qu'une politique qui né-
gligeoit ces avantages ne pouvoit être que très im
parsaite. Mais$ l'e seul péril éloigné de perdre leur
autorité sur leurs Colonies , saisant renoncer aux pro
sits manisestes qui résu'toient de ces établissemens 4
sert à démontrer^ qu'ils avoient sur la subordinati„
on de celles-ci des notions bien étendues.
Le résultat de tout ce qu'on a dit sur les Colonies
de Rome peut être ramassé sous un seul point de
vue^ de la maniere suivante. Les Romains deven
us sages par l'cxemple des Colonies grecques, que
leur prospérité & leur éloignement de la mere-
patrie avoient pour la plupart , engagées à abjurer
toute sujettion & ne doutant pas que , dans un cas
pareil , leUrs propres Colonies n'imitassent cet ex
emple, avoient une extrême répugnance à sonder des
Colonies , soit considérables soit éloignées. Pour
cette raison , pendant les 663 premieres années de
la République, ils ne sonderent qu'une Colonie dans
.les provinces, quoiqu'ils en eussent établi plus dë
cinquante en Italie. Jls soumirent toutes leurs Co-
ï
Histoire des Colonies
lonies à des restrictions, modelerent lasormedeleuf
gouvernement de la maniere , qu'ils jugerent la plus
propre pour s'assurer leur subordination & leur dé
pendance. Il les priverent toutes du droit de vo
ter dans les Comices de Rome , soit pour mainte
nir la supériorité & la dignité de ces assemblées en
les empêchant de devenir trop nombreuses, soit par-
ccque l'éloignement rendoit l'assistance des Colons
ii incommode qu'on ne pouvoit rien en attendre,
sinon dans des cas extraordinaires pour servir aux
desseins des sactions. Ils priverent les Colonies d'Ita
lie de tous les privilèges de Rome. Ils exercerent
même quelquesois sur les Colonies Romaines qu'ils
fàvorisoient le plus, une suspension de ce privilège
pour un tems. Ils obligerent toutes leurs Colonies de
reconnaître leur autorité suprême, &, pour mar
ques de cette reconnâissance , de sournir telles taxes
& tels secours de troupes , qu'on leur demanderoit
pour le service de l'Etat. Ils sixerent même la ma
niere de lever ces taxes & ces subsides. Ils en ré-
gloient le taux suivant le taris des taxes aux quel
les les biens des Colons étoient sournis. Ils nxoient
le nombre , & marquoient quelquesois par leurs noms ,
les Colons qui devoient être enrôlés pour les re
crues. Ils disposoient de leur argent, comme ils
jugeoient a propos, & envoyoient leurs soldats pour
le service militaire , partout où l'exigeoit l'intêret
de la République.
On commençoit par établir la sorme du gouverne
ment d'une Colonie, & partager entre ses membres
les terres accordées par le Sénat , deux choses qui étoi
ent exécutées par quelques personnes distinguées char
des Républiques) cjV. .ijì
gées de les-conduire au lieu de leur destination. Ensuite
les Romains permettoient aux Colons de régler leurs
affaires particulieres comme bon leur lembloit. En
conséquence , ils saisoient & exécutoient les loixqu'ils
jugeoient nécesiMres pour le gouvernement intéri
eur de la Colonie. Ils levoient de l'argent & puniíïbi-
ent les crimes de toute espèce dans leur propre ju-
risdiction. Et même asin que la mere- patrie ne
pût à leur insçu saire quelque chose contre leurs
.interêts', ils avoient à Rome des patrons ou agens qui
veillolent à leurs affaires & désendoient leurs drùits(tf);.
(a) Pour donner au Lecteur une connaissance parsaite
de la méthode pratiquée par les Etats, soit anciens soie
modernes , relativement au droit de lever dés taxes sor les
Colonies , je vais ajouter , dans cette note , un tableau ra-
courci des taxes que les Hollandais, les Français, les Espag
nols & les Portugais imposent à leurs Colonies. La nati
on Hollandaise est celle dont la politique paraît , par rap
port aux Colonies , devoir attirer naturellement l'attentioa
de la Grande Bretagne. Mais le Lecteur sera étonné dé
voir qu'elle se conduit par des principes encore plus des
potiques que ceux d'aucun autre Etat moderne. La sorma
de gouvernement la plus désavantageuse aux Colons est
de les assujettir à la jurisdiction d'une Compagnie revêtue
de privileges exclusiss pour les quels elle paye un certain
revenu à l'Etat. Telle est cependant la sorme de gouver
nement adoptée par les Provinces - unies dans les établis-
semens qu'elles ont dans les Indes Orientales & Occiden
tales. La Compagnie Hollandaise des Indes Orientales
«vancë à la République des sommes considérables toutes
les sois qu'elle sait renouveller son octroi. Les Colonies
páyent des taxes pour toutes les marchandises qu'elles re
çoivent des Indes & des droits pour tous les articles qu'es-.
Iji tìiftoire des Colonies
Telles ont été à l'égard de leurs Colonies, îèstiià-1
Seimes & la conduite de Carthaginois , des Grecs Sc
des Romains, nations de l'antiquité si sameuses paí -
leurs vertus, leurs arts & leur liberté politique,
qu'elles se sont concilié la vénération de tous les
peuples civilisés par leurs sentimens & leurs procé
dés fur les affaires politiques. Quelles sont dont les
leçons que nous pouvons tirer de leur exemple pour
servir à diriger notre ministere dans la circonstan
ce actuelle? Quelles sont les lumieres que leur con
duite envers leurs Colonies nous sournit , pour nous
guider dans l'accomodement que nous pourrons
saire avec les nôtres?

les exportent» Le renouvellement de l'octroi en 1743 fut


obtenu à condition que l'Etat percevrait 3 pour cent sur
les dividendes de la Compagnie.
Dans les Iles que les Français possèdent dans les Indes Oc
cidentales , toutes les marchandises importées de la France
font soumises à des droits. Les planteurs payent une cer
taine taxe pour chaque Negre qu'ils ont dans leurs plan
tations & la plupart des articles que les Iles produisent
sont également assujettis à [une taxe.
Le Roi d'Espagne exige le cinquieme de l'argent & lc
dixieme de tout l'or tiré du Mexique, ouae un droit de
33 par cent pour ( tous les articles envoyés d'Europe de
ii par cent sur toutes les ventes, & des sommes considé
rables dans des occasions extraordinaires , à titre d'emprunts.
Le Roi de Portugal reçoit un cinquieme de tout l'or
trouvé dans le Brésil & une taxe de 1 500 livres pour cha
que mine de diamands que l'on souille , soit que l'entre*
prise réussisse ou non.
des Républiques, &c. 133

CHAPITRE IV.

Application des récits préccdens à la contesta


tion actuelle élevée entre la Grande-
Bretagne & ses Colonies en
Amérique.

SECTION I.

Vues ambitieuses des Colonies Américaines- Les Co- .


Ionies Rebelles de Carthage ont eu les mêmes vues-
ainfi que celles d'Atìienes & de Rome^ Droit qu'a,
la Grande-Bretagne d^ajjeoir des taxes en
Amérique déduit d'une coutume pareille
des Carthaginois- des Grecs- & des R o
mains. Jamais aucune Colonie de
P Antiquité n'eut entrée au gouver
nement civil de la mere-patrie.

I^E grand projet que les Colonies Américaines


ont eu en vue depuis longrems & pour lequel elles
ont pris les armes est de se rendre , quant à. leur
gouvernement intérieur , tout à sait indépendantes
des deux chambres du Parlement de la Grande-Bre-
tagne (a). Elles soutiennent que , dans chaque Colo
nies, leurs chambres respectives de Réprésentans
augmentera l'autorité des deux chambres du Parle
ment & que ces chambres de Réprésentans, con-

(u) American Bill os rights, Article 4.


13
Î34 'ïtìjìotre des Colonies
jointément avec le Roi ou Viceroi exerceront tou-,
te la puissance parlementaire dans la Colonie auflì
pleinement qu'elle est exercée par le Roi & le Par- .
lement dans l'Ile de la Grande-Bretagne. En suppo
sant donc que les Colons ont un droit incontestable
à ce privilège , ils leseront aisément servir pour tou
tes les demandes & les plaintes qu'ils sont mainte
nant , savoir qu'à eux seuls appartient le droit d'ac
corder leurs deniers, qu'à eux seuls, quand on aura,
besoin d'argent , seront adressées les requêtes consti-
tutionelkS) que le motis sera spécisié, la somme dé-
Çgnée, & le compte rendu de l'emploi qui se sera
sait ; qu'ils auront le droit de juger & de décider
de chaque article, en un mot, que leurs chambres
de Représentant seront traitées avec tous les égards,
& les mêmes cérémonies qui sont en usage de la part
de sa Majesté envers le Parlement de la Grande-Bre
tagne. Suivant ce principe , ils se plaignent que no
tre Parlement ose saire des loix qui lient des Etats
sur lesquels il n'a aucune autorité, que l'on ensreint
leurs chartes ou leurs conventions saites avec la cou
ronne, que leurs taxes sont levées & employées,
leurs loix civiles & criminelles réglées & leurs ju
ges préposés par des actes de notre Parlement , qui
n'a point d'autorité sur eux & dont, par conséquent,
tous les actes ou la médiation ne font que tyrannie,
oppression & despotisme O).
Ayant donc secoue le joug de l'autorité des deux
chambres du Parlement, ils paraissent avoir peu ré-
doute le pouvoir de la couronne. Leurs esprits é-
toient tranquilles sur cet article en considérant qu'ils
avoient à jouer pleinement leur rôle au moyen <ks
(a) Journal du Congres fJuillet 1715.
des Républiques, Qyc* '35
concessions pécuniaires employées contre les souve
rains dans le siècle dernier. Et , comme la couron
ne avoit peu d'influence dans leurs assemblées par la
collation des places, ils en concluoient que l'auto-
rité Royale ne seroit gueres qu'un vain titre (a).
Voilà les seules conditions d'après lesquelles ^Améri
que voudroit rester attachée à l'Angleterre , voilà les
droits pour la désense des quels elle a pris les arr
mes. Quant aux Habitans de cette Ile en général ,
de telles conditions leur sont ausii contraires que
l'indépendance qu'elle vient d'avouer, & pour sa
Majesté , c'est à peu près la même chose. Mais, mon
dessein n'est pas d'entrer dans un examen des droits
& des titres des deux parties sur cette contestation:
on les a déjà sussisamment & habilement discutés
Mon intention est d'en appeller à l'expérience & à
des exemples qui sont communément plus d'impres
sion sur l'esprit des hommes que les raisonnemens.
TJne remarque qui s'offre d'abord , d'après l'histoi-
r.e précédente , c'est que les Colonies d'Amérique
Qnt,dans des circonstances semblables, joué le même-
rôle que les Colonies Rébelles de l'antiquité. Elles
demandent, les privilèges que nous venons d'exposer
parcequ'elles se croient en état de se les assurer.
L'article de la. derniere paix par lequel les Fran
çais céderent le Canada, a donné la premiere occasion
à la révolte actuelle ; mais l'origine en remonte h
destems encore plus reculés. Les semences qui l'ont
produite ont meuri, ont gagné des sorces depuis le
commencement de ce siècle. Les Colons soupiroient
(<t)Ibid. (£) Voyez les droits désendus a h Re
porte à la déclaration d'indépendance des Américains.
1:4.
136 Histoire des Colonies
après l'ocçalion savorable, où, étant devenus assez puis-
sans & la Grande-Bretagne assez saible , ils pussent
les développer avec succès. L'étendue 8c la sertilité
de leur pais, l'accroissement prodigieux de leur po
pulation, la négligence de la mcre-patrie a lever des
taxes même longtems apres qu'ils étoient en état d'en
supporter la charge , son irrésolution Sç son repentir,
après sa démarche décisive de l'acte du Timbre, où
clic fît paraître tant de saiblesse &ç de timidité que
l'acte rendu touchant le Canada çn sut regardé com
me une suite , ensin l'importance exagérée du com
merce d'Amérique sans lequel on supposoit que la
Grande-Bretagne ne pouvoit subsister , tout concou-
roit à saire croire aux Colonies que la conjoncture
savorable étoit arrivée; & que, cette Ile , corrompue
par le luxe, déchirée par les sactions, obérée de
dettes , sortie à peine d'une guerre longue & dispen
dieuse, ne trpuvcroit plus ni hommes ni provisions
pour soutenir des armées capables de sorcer des pro
vinces si puissantes & si éloignées à relier dans la
soumission.
Un projet pareil de secouer le joug de la domina
tion de la mcre-patrie & la pensée que la Métropo
le ne scroit pas en état d'assurer ses droits , ont aufiî
engagé les Colonies d'Asrique à se révolter centre
les Carthaginois (a) , les Lesbiens contre les Athé
niens O) & les Colonies d'Italie à resuser obéissan
ce aux Romains dans la seconde guerre punique, (c).
Les riches Colons d'Asrique, semblables aux Amé-
(«) Page 20.
{b) Page 6t.
(*) Page 107.
des Républiques , &c. ' 137
rìcalns , quoiqu'avec de meilleures raisons , se croyo-
ient absolument nécessaires , à l'existence de lamere-
patrie. C'étaient eux qui , dans la premiere guerre
punique, avoient sourni une grande partie des sub
sides qui soutinrent les dépenses de l'Etat de Car
thage. Ils ne vouloient pas être soulés si sort par
les exactions d'un peuple au gouvernement ,, du^
„ quel ils n'avoient point de part, qui disposoit
„ de leurs biens sans leur consentement", & levoit
des contributions avec rigueur , à moins qu'elles ne
sussent sournies sans répugnance. Les coffres de Car
thage étoient épuisés par la guerre; & les arrérages
des troupes mercenaires n'étoient pas payés. On se
mutina , on vit éclater une révolte dans laquelle les
Colonies se liguerent avec les troupes étrangeres,
espérant tirer avantage des troubles de l'Etat, pour
faire alléger le poids des impositions sous lesquelles
elles étoient écrasées. Après avoir dépensé des som
mes plus considérables qu'elles n'en eussent jamais sour
ni dans bien des années ; & apres avoir causé la mort
de plusieurs milliers de leurs compatriotes, elles se vi
rent sorcées de rentrer dans le devoir de l'obéissance
& de fléchir encore sous le joug qu'elles avoient cher
ché à secouer.
Les Lesbiens avoient aufiî , comme les Américains,
formé le plan de se rendre indépendans de la Métro
pole : ils n'attendoient qu'une occasion savorable pour
éclater. Ils se plaignoient hautement de la tyrannie
& des usurpations de la République d'Athenes. Ils
réprésentoieut que dans toutes ses assemblées elle
concertoit des Systèmes d'esclavage & de despotis..
Hie , qu'elle diffipoitSc sacrisioit en sêtes & à ses créatu
15
138 Histoire des Colonies
res, les deniers levés sur les Colonies, s'embarassant
peu de l'interêt commun. Ce discours ne prouve pas
que les assemblees des "Athéniens sussent plus cor
rompues ou plus tyranniques que de coutume ; mais
que les Lesbiens aspiroient à l'indépendance & cru
rent avoir trouve l'occasion savorable pour parvenir
à leur projet. Les Athéniens s'engagerent dans une
guerre ruineuse avec Sparte & ses alliés pour la sou
veraineté de la Grâce. A peine pouvoient-ils se dé
sendre contre des ennemis étrangers : encore moins
pouvoient-ils soutenir leur autorité sur leurs Colo
nies. Au cas qu'Athenes sermât l'oreille à leurs pré
tentions, ils n'avoient qu'à se jetter entre les bras
de Sparte disposée à les recevoir sous sa protection.
Ce plan parut aussi juste qu'agréable; & les Lesbiens
ne tarderent pas à l'adopter. Mais l'activité des A-
théniens. en prévint l'exécution. Les Lesbiens eu
rent bien des raisons de se repentir de leur sélonie.
La conduite des douze Colonies Rébelles de Rome,
avoit les mêmes motiss, occasionnés par des préten
tions semblables, quoique avec des expressions plus
modestes & des procédés plus mesurés. Il paraît évi
dent que ces Colonies avoit sormé un projet d'in
dépendance & que, si les Romains, au lieu d'user de
clémence, se sussent portésaux voies de'rigueur, pour
les sorcer a se soumettre elles se seroient soulevées
& déclarées pour les Carthaginois. Cependant, el
les ne contestoient pas l'autorité de Rome: elles ne
se plaignoient pas d'être opprimées par son gouver
nement. Elles se disoient dans l'impossibilité de sour
nir à ses demandes : c'est sur ce prétexte qu'elles
insistoient avec autant de sermeté qui d'opiniâtreté.
des Républiques , Qfc: 139.
Elles souhakoient , peut-être, trouver une cause
spécieuse de désection & de rébellion ; & , semblables
$ux Américains, lorsqu'elles eurent pris la résolu
tion de se révolter, elles regarderent comme une
aífaire de la plus grande conséquence qui seroit le
premier a tirer l'épée. L'occasion ne pouvoit être
plus savorable pour la réussite de leur projet. Rome
se trouvoit dans la plus grande détresse , ses sorces
étoient expirantes. Un Général implacable étoit de
vant ses portes, a la tête d'une nombreuse armée.
Un autre armée étoit en marche & devoit , au bout de
quelques semaines, arriver au mème lieu. Ensin,
Rome se vit contrainte de céder & d'accorder pour
un tems, l'indépendancc à ces Colonies. Mais, le
ressentiment , que la noirceur d'une conduite pareil-
leinspira aux Romains, parait sortement par lesré-
glemens severcs qu'ils établirent dans leur gouverne
ment & l'augmentadondes charges accablantes qu'ils
leur imposerent.
Il est encore à propos d'observer que le droit qu'a
la Grande-Bretagne d'asseoir des taxes sur ses Colo
nies Américaines est autorisé par la conduite des E-
tats les plus puissans & les plus libres de l'antiquité,
les Carthaginois, les Grecs & les Romains.
Carthage étoit, comme la Grande-Bretagne, une
nation commerçante , très puissante. Elle surpassoit
tous les autres Etats de l'antiquité , dans la science
maritime, & elle avoit eu la sagesse d'employer cet
te ' science à l'avancement & aux interêts du
commerce. Sachant, par expérience, les avantages
qui pouvoient résulter de son commerce avec des E-
tats étrangers, elle se portoit avec ardeur à établir
Ï40 Histoire des Colonies
des Colonies pour rendre ce commerce plus avants
geux. Les voyages entrepris autour de l'Asrique.
& le long des côtes de la mer Atlantique , mais,
surtout les sameux armeniens commandes par Hannon
& Himileon (a), sont de sortes preuves que le
commerce étoit son objet principal. Cependant,
il ne nous reste des détails que sur la conduite qu'el
le tenoit pour ses établissemens dans les îles de la.
Méditerranée , & le long des côtes de cette mer.
Et comme des causes semblables produisent des ef
sets pareils dans tous les siécles, nous y apprenons
que ses principes & ses procédés relativement à ses.
Colonies, avoient beaucoup de rapport avec ceux des
Colonies de la Grande Bretagne. Le commerce de ses
Colonies étoit à sa disposition : elle établissoit sur cet;
article les réglemens les plus propres pour en assu
rer tout l'avantage à la mere- patrie. Elle étendoit
ou restraignoit ces réglemens , suivant l'état des Co
lons (&). Mais, elle ne pensa jamais que le seul avan
tage qu'elle eut droit d'en retirer sût un commerce
exclusis. 1l est très certain qu'elle tira de ses Co!oT
nies de Sicile & de Sardaigne , des levées de trou
pes qu'elle employa dans l'Espagne & l'Asrique , sui
vant les circonstances où elle se trouva. Elle le-r
voit des contributions considérables d'argent & de
bled sur les Colonies d'Asrique qui se soumettoient
de bon coeur à ses ordres ; ne se plaignant que de
l'excès des impositions & de la rigueur des sermiers
qui les percevoient.
Si les sentimens qui prévalent actuellement en A-

( a ) Page 7 & 8.
(*) Page 14.
des Républiques , Çgc. Î4Ì
Wérique eussent été connus à ces Colonies, elles
àuroient réprésenté aux Carthaginois que les loix
divines & humaines leur donnoient le droit d'ê
tre libres & que cette liberté confìstoit à accor
der leurs propres deniers (a) qui ne pouvoient
leur être enlevés sans leur consentement par aucu
ne puissance de la terre ; qu'elles n'avoient aucune
action (contrôle) sur le Sénat ou le peuple de Car
thage , qui imposoit ces taxes ; & que si l'on pou-
pouvoit lever des taxes sur elles pour la désense commu
ne, on pouvoit également les dépouiller de tous
leurs biens. Comment seroient elles en état de se dé
sendre contre une puissance si redoutable ? Elles àu
roient soutenu que les puissances légiflative & siscale
sont inséparables ; qu'ainsi elles ne vouloient point
payer de taxes , parcequ'elles n'avoient aucune part
au gouvernement de Carthage ; que le privilège ex
clusis de leur commerce étoit une compensation plus
que suffisante pour la protection qu'elles en recevoi-
ent, & que, si les Carthaginois sormoient des de
mandes plus étendues , ils n'avoient qu'à renoncer
a ce privilege exclusis, qu'alors elles sourniroient
de bon coeur leur quote - part des dépenses publiques,
lors qu'elles en seroient requises d'une maniere cotr-
flimionelle ; ensin que se soumettre à payer
des taxes à d'autres conditions , ce seroit s'avouer
esclaves , & reconnâitre que „le divin Auteur de no-
„ tre être auroit destiné une partie du genre humain
„ à exercer une propriété absolue & un pouvoir iì-
„ limité surie reste que là sagesse & sa bonté insinie
(*) Bill des droits des Américains.
(í) Requête des Américains au Roi 8 juilliet 1775.

r
Ì4* Histoire des Colonies
„ auroit désigné comme un objet devoué à úrtë
„ sujettion légale à laquelle il ne salloit pas réfl-
„ ster, toute dure & tyrannique qu'elle pût être (a).''
Les Colons d'Asrique ne connoiflbient pas ce langa
ge ; & ignoroient absolument de pareils principes.
C'étoit, peut -être, un bonheur pour eux qu'ils sus
sent si ignorans, parcequ'il n'est pas douteux que
Carthage n'eùt regarde de semblables opinions , com
me respirant la sélonie.
Les Grecs se trouvoient dans une situation smgu
liere àl'égard de leurs Colonies. C'est des circon
stances particulieres de cette situation que j'ai ta
ché de tirer des éclaircissemens sur la conduite qu'ils
tenoient envers elles. II saut avouer qu'ils ne le
verent rien sur elles jusqu'au tems de l'invasion des
Perses & qu'après cette époque aucun état de lá
Grèce à l'exception d'Athenes, ne leva des taxes ré*
glées sur ses Colonies.
Cependant , on ne sauroit de là tirer des inducti
ons en saveur des Colonies Américaines; parce-
que la situation des unes & des autres n'a rien qui sé
ressemble. Les Etats de la Grèce se conduisoient
ainsi , non pas qu'ils crûssent que leur droit d'asseoir
des taxes sut illégal, injuste ou tyrannique, mais
parecqu'ils n'avoient point,avec leurs Colonies,de liai
son politique qui pût leur donner droit de lever des
subsides sur elles. Leurs Colonies n'étoient pas , com
me celles de l'Amérique , établies dans des païs qui
íippartenoient au territoire & à la jurisdiction de la
mere- patrie. Elles n'en recevoient ni protection,
ni assistance , ni aucunes prérogatives. C'étoient
(<*) Déclaration des Américains sur leur prise d'armes.
-

fîes Républiques, &c. 143


. f* '. j
des troupes de citoyens qui avoient manqué d'occupa-
tïòn dans leur patrie & n'avoient pù trouver de subsi
stance dans les provinces qui en dépendoient. On les
cnvoyoit hors du pais comme des soldats de sortune,
pour chercher des habitations, se procurer dequoi
vivre & se désendre le mieux qu'ils pourroient. La
métropole ne se réservoit aucune autorité sur de pa
reilles peuplades & n'avoit point d'avantages à en at
tendre. En recevant de leur part les égards de cé
rémonie usités en Grèce, dans ces sortes de relati
ons , elle n'avoit plus rien à leur demander.
Mais , après l'invasion des Perses, Athenes ayant
vu sa puissance s'augmenter, trouva bientôt un prétex
te de lever des taxes sar ses Colonies; elle tint la
même conduite jusqu'à ce qu'elle eut perdu ses do
maines & ses subsides en même tems. Elle sixoit
elle méme la somme que les Colonies devoient lui
sournir. Quelquesois, elle convertissoit les services
militaires en taxes quelquefois méme quand
il étoit nécessaire, elle employoit la sorce pour sou
tenir ses demandes. Le cas des Colonies Américai
nes ressemble à celui des Colonies d'Athenes , après
la guerre des Perses. Elle ont été sondées sur des
terres dépendantes de la mere- patrie. Elles en ont
-reçu des encouragemens , des secours & sa protecti
on: elles ont participé à tous les privilèges qu'elle
pouvoit leur accorder , eû égard à leur situation.
On ne sauroit douter qu'Athenes n'eût imposé des
taxes à de pareilles Colonies. L'histoire démontre
qu'elle n'auroit pas manqué d'employer la sorce des

{a) Page 58.


t44 Histoire des Colonies'
armes pour assurer son autorité & les réduire au
devoir de l'obéissance.
Sparte méme, le seul autre Etat de la Grèce,
qui sût en état de tirer des contributions de ses Co
lonies , n'eût pas manqué d'employcr envers les A-
méricains les mêmes voies que la Grande Bretagne
a suivies. Elle n'auroit pas , il est víai , levé une
taxe annuelle mais elle auroit demandé , de
tems en tems , des subsides très accablans , toutes les
sois que le besoin de l'Etat l'auroit exigé (&).
Parmi tous les Etats de l'Antiquité j il n'en est
point qui ait exercé sur leurs Colonies une autori
té plus étendue que les Romains. Ils craignoient
qu'elles n'aspirassent à l'indépendance ; & ils ptU
rent tous les moyens possibles pour saire échouer

(a) Page 51.


(6) Un Auteur'moderne,'qui joint le génie à l" érudition, en'
Un mot , le Docteur Adam Smith , a publié une es
quisse sur l'histoire des Colonies de la Grèce. Il n'a sart
aucune mention de l'usage qu'Athenes & de Spar
te , après rinraiìon des Perses , adopterent en le
vant des contributions sur leurs Colonies. Il ne sembie
S'être attaché qu'a la politique de la Grèce avant cette épo
que: en conséquence, il représente les Etats de la Grèce,
comme n'ayant jamais reclamé aucune autorite sur leurs Co
lonies & celles ci , comme ayant temoigné à leurs métro
poles toutes sortes de respect & procuré tous les secours
possibles; mais uniquement pour remplir des devoirs d'ami,
tié & d'alliance. Je sens une estime prosonde pour cet Ê"
crlvain; mais je ne puis m' empêcher d'observer que sonré-
cit n'est pas exact. Les autorités que je cite prouvent qud
mon assertion est la vérité.
dès Républiques, Çjfét 14$
dessein. Ils les assujettirent toutes, sans excep
tion, à- sournir des levées d'hommes & de troupes,
réglerent la quantité & la maniere de. saire ces le
vées. Ils disposoient de l'une & de l'autre levée,
comme ils jugáoient à propos , sans permettre aux
Colons d'examiner leur conduite.
Les vies & ' les propriétes des Colons Romains
ëtoient, dans le sens le plus étendu, exposées aux
effets de ce pouvoir illimité dont les Américains se
plaignent si hautement & qu'ils «gardent comme un
instrument d'esclavage. Leurs deniers leur étoient
enlevés sans leur consentement par un corps d'hom
mmes étrangers à leur constitution, sur lesquels ils
n'avoient aucune action. Cette société étrangere en
disposoit comme bon lui sembloir, sans qu'ils eussent
le droit d'en examiner la destination, „ ni de voir-
i, s'ils n'étoient par répandus parmi des ames véna-
^, les & corrompues , dans le dessein de détruire sour-
„ dément les droits civils de ceux qui les sournis-
soient, ou s'il n'étoient pas divertis pour l'entre-
^, tien d'armées sur pied , incompatibles avec ia lii
„ berté & destructives de leur sûreté ," en un mot ,^
j, en saveur d'une puissance si illimitée qu'elle pou-
j, voit commettre toutes sortes d'injustices impuné-
,^ ment , d'une puissance qui s'arrogeoit le droit de
^, saire des loix obligatoires dans tous les cas" (&).
Si le langage, soumis & modeste en apparence des
douze Colonies Rébelles qui dans la seconde guerre
punique , se montroìent disposées à sournir de?

(a) Page 103.


(í) Minutes du Congrès, si Juillet rfij.
K
Ì46 Histoire des Cohmêì
subsides , au cas qu'elles eussent été en état de le sai
re , sût appdlée séditieuse & perside par le Consul
Romain, je laisse au Lecteur à déterminer quelle
qualisication on pourroit donner à' des principes qui
hient le droit de demander ces subsides & le traitent
d'injuste & de tyrannique.
On peut encore observer , en dernier lieu , qu'au
cun des Etats de l'antiquité qui avoit des Colonies,
he les admît à participer à son gouvernement civil *
jusqu'au tems que la loi Julienne eût conséré ce pri
vilège à celles de Rome.
Tous les Citoyens de Carttìagë; qui avaient quel*
que part au pouvoir législatis, résidoient sur le ter
ritoire originaire de la République, qui n'étoit pas
alors bien étendu Dans toutes les Républi
ques anciennes; le peuple tenoit des assemblées fi
fréquentes sur lés affaires d'Etat ; que les Citoyens
ne pouvoient gueres aller s'établir k une grande
distance. Une Résidence éloignée équivaloit pres
que à une exclusion du droit de Bourgeoisie , parce-
qu'on n'auroit pû saire usage de ce droit sans bien
des inconvéniens. La Tribu Faleria , une des plus
éloignées de Rome, établie près de l'embouchuredu
Lyris , n'étoit pas à plus de quatre vingt milles de
la ville. La plus grande partie des tribus ne demeu-
roit pas à plus de la moitié de cette distance. Cette
circonstance montre donc que les Colonies des Ré
publiques anciennes, établies dans des pais beaucoup
plus éloignés 4 n'auroient jamais, ni demandé ni ob
tenu les privilèges civils , parce qu'elles n'auroient
pù en tirer aucun avantage.
(« ) Page 15. Note b.
des Républiques , &c. í4?
Cette assertion est appuyée sur bien des faits qui
en montrent la vérité. On ne sauroit croire que les
Colonies d'Asrique se soient revoltées contre les
Carthaginois, sous prétexte de taxes accablantes à
^imposition desquelles elles eussent elles-mêmes con
senti. Les Colonies d'Athenes & de Sparte nc pou-
voient point se rassembler d'Italie & de Sicile, d'A
sie & de Thrace , pour se trouver aux dissérentes:
assemblées de leurs Métropoles. Mais, quant aux
Romains , dont les Colonies nous sont connues par
des relations complettes («), nous avons des té
moignages positiss que leurs Colons n'avoient aucu
ne part au gouvernement de la mere- patrie^ anté
rieurement à la loi Julienne. Quand cette loi eût
passé, ils entrerent dans le corps législatis (£) de
la République & ne contribuerent pas peu à dé
truire sa constitution.

SECTION II.

idées cPindépendance difficiles à déraciner du coeur


des Américains- Ordre de leurs établijsemens-
Entretien d'une armée fur pied en Améri
que- Admission des Répréfentans des
Colonies dans le Parlement- A-
vantages & désavantages
des deux Systèmes.

yJuoiqu'on ne puisse guères douter que les aiS


mes de íà Majesté ne viennent à bout de vain-
(") Page7
(J>) Page
K %
ìftfioìre des Cotimé
cre toiïs les obstacles en Amérique & de rcdûlré les
Colonies Rébelles au devoir de l'obéissance ; on n©
sauroit , cependant , supposer qu'il soit sacile de dé-1
raciner les idées indépendantes & anticonstitutionnelles
qui ont sait tant de progres dans l'esprit du peuples
Il n'y a. que le tems qui puisse venir à bout de pro
duire cet effet. Cependant, jusqu'à ce que cetté
heureuse révolution soit arrivée , tout ce que le gou
vernement peut saire est de se prémunir contre leá
effets que ces principes peuvent produire. Que kis
Colonies , qui sc trouvent assez riches , assez puissantes
pour penser sérieusement à résister à toutes les sor
ces d'une des plus puissantes nations de la terres
soient sorcées dé sournir aux dépenses publiques. C'est
ce que toutes les loix de l'equité & de la raison , exi
gent & tous les exemples de l'antiquité, autorisent.
La dissiculté qui s'offre c'est de remplir cet objet &
de soutenir , en même tems , l'autorité du gouverne
ment. Il semble qu'un de ces deux plans doit-être
adopté. Il saut ou assurer l'obéissance des Colonies
par un pouvoir militaire ou leur céder une part
dans ie gouvernement Britanique. Le premier plan
révoltera les Colonies & le second nécessite une ces-

(<*) Le projet des Américains est de s'assujettir, non


pas aux demandes du Parlement ; mais à celles de la Cou
ronne qui sont, consormément à leur Système, les seules
légitimes. Pourcette raison l'arrêté de la chambre des Com
munes qui leur permet d'oftVír & de lever leurs propres
taxes pour la désense commune, leur paraît aussi nuisible que
la taxation directe. Ainsi, quoique cet accorr.odement se-
roit adopté, la nécessité d'avoir une armée considérable e«
Amérique n'en subsisterait pas moins, '
des, Républiques y &c. 149
fion qu'on a peine à attendre de la Métropole. Le pre
mier Système est autorisé par l'exemple des Etats les
plus Républicains de l'antiquité , le second scroit le
plus grand sacrisice qu'une nation ait jamais sait a la
liberté. Ils ont tous deux leurs avantages & leurs
inconvéniens. Il ne sera pas hors de propos de les
çxaminer l'un &ç l'autre.
Les Colonies Américaines ont, depuis quelque
tems , porté un œil attentis sur la conduite & les
principes du Parlement. Elles ont les mêmes idées
de soupçon & d'inquiétude qui, dans le dernier siè-
çle,saisoientagir la nation Anglaise ; quand elle cher1
choit à se garantir des usurpations de la couronne.
Regardait comme un principe incontestable, que,
leur territoire ne sormoit pas une partie des domai
nes soumis à l'autorité du Parlement Britannique ,
& qu'elles ne devoient obéissance qu'au corps légis
latis, composé du Roi & de leurs chambres de Ré
présentants x elles ont regardé tous les actes que lo
Parlement a rendus, pour imposer des taxes comme des,
atteintes à leur liberté non moins illégales que la,
perception d'une taxe sur les vaisseaux par Charles
premier. Comme ces procédés étoient a leurs yeux
injustes également, ce leur. étqit égal qu'ils sussent
adoptés par un seul homme ou par cinq cens , par
le Roi seul , ou par le Roi conjointément avec son
Parlement. Je n'ai,pas, maintenant , le dessein de
dévoiler le saible de ce raisonnement politique , ni
de montrer, par la nature de la constitution, l'ab-
surdité & la sausseté du principe sur lequel il est
appuyé. Mon intention est de tracer l'origine des
çginions qui_dominent,. malheureusement, en Amérjj,.
150 Histoire des Colonies
que. Il est évident que les soupçons conçus contre
la puissance du Parlement ont excité là autant d'a-
yersion contre une armée sur pied que les craintes
de la prérogative Royale en avoient engendré, dans
le siècle précédent , en Angleterre. Dans l'une £ç
l'autre circonstance, des troupes sur pied ont été
envisagées avec horreur parce qu'on les regardoic
comme un ressort aussi prompt qu'irrésistible entre
les mains de la puissance pour détruire la liberté na
tionale.
Depuis le commencement de ce siècle, l'aversion
conçue contre les troupes stir pied, a diminué peu à
peu dans la Grande Bretagne. Leur établissement ,
en tems de paix, s'est étendu insensiblement, & bien
loin qu*on craigne qu'elles ne devinrent sunestes a
la liberté; au contraire, les principales raisons qu'on
a objectées pour les réduire sont plutôt tirées de la
dépense qu'elles coûtent que du danger qu'elles peu
vent faire craindre. En supposant donc, d'après cet
exemple pris dans notre patrie, que les Américains
deviennent dans la suite aussi ïndissérens sur cec '
article , nous ne laisserons pas d'en conclure que cet
te époque est bien éloignée, & que, jusqu'à ce tems,
ils regarderont des troupes sur pied comme des in-
strumens d'oppression & le gouvernement qui les met
en œuvre pour ses desseins , comme tyrannique. Lors
qu'en outre, nous considérons les projets ambitieux
d'indépendance qu'ils nourrissent depuis quelque
tems, & qu'ils viennent d'avouer ouvertement , les
idées républicaines adoptées & désendues par plu
sieurs de leurs Chess, mais surtout cet esprit turbu
lent & sactieux que le parti kur inspire chez eux ,
des Républiques , &v. î5?
dans l'intention d'embarasser les opérations du gou
vernement asin de s'en arroger tout le pouvoir,il est aisé
de concevoir que cette espèce d'accomodement nc
peut que révolter les Colonies,
Tout désagréable , cependant , que cet aceomode-
tnent paraisse aux Colonies modernes, il n'est pas
douteux qu'il n'eût été la régie de la conduite des
Grecs & des Romains à l'égard des leurs , si cet it-
sage eut été connu par l'antiquité. Mais, ni les
Grecs ni les Romains n'entretenoient d'armées sur
pied en tems de paix , à moins qu'on né regarde les
Colonies militaires cantonnées en Italie durant les
guerres, civiles, comme dignes de cette dénomina
tion. Les Républiques anciennes étoient couvertes
d'hommes accoutumés aux combats , parmi lesquels
on pouvoit , en peu de tems , lever des troupes pour
supprimer une sédition ou une révolte dans quelque
partie, du païs que ce sût. Quand le dessein , pour
lequel ces troupes étoient levées , avoit été mis k
exécution , chacun s'en retournoit chez soi : elles é-
toient congédiées pour épargner la dépense de les
entretenir. Mais , dans nos Etats modernes qui sour
millent d'artisans & de manusacturiers , dont peu
sont élevés pour la guerre ; des troupes sur pied sont,
en quelque saçon , nécessaires pour conserver ces li- .
bertés, qu'autrement , il se-roit impossible de désen- .
dre avec succès. Que les Etats libres de l'antiquité
auroient adopté une institution semblable , s'ils n'avo-
ient eu d'autres ressources , & qu'ils ne l'auroient re
gardée ni comme injuste, ni comme tyrannique,
c'est ce qui est sussisamment démontré par la manie-
rç dont iïi traiteront leurs Colonies Rébelles. Les,
Ì5% Histoire des Colonies
punitions passageres que les Colonies de Saroos (>}
'& de Lesbos (è) éprouverent de la part des AtheS
Riens , & les consiscations & les bannissemens des Co
lonies de Vclitri de ;a part des Romains (c), dé-,
montrent pleinement que ces anciennes Républiques;
ne craignoient pas d'employer envers leurs Colo
nies Rebelles des chatimens encore plus rigoureux
que ceux d'une armée sur pied , & qu'ainsi elles n'au-
roient pas hésité de suivre desvoies bien moins vio
lentes en comparaison.
Ces exemples des Etats anciens nous fournissent
une des p! us sortes preuves en saveur de cette espèrr
ce d'accomodement. On court grand risque de sa
tromper en réglant un gouvernement sur des princn
pes de spéculation , & ce n'est qu'avee une réserve
extrême que les sages politiques bazarderont des ré-
, sormes dans une constitution politique. Le chemin,
le plus savorable du despotisme seroient, peut-être,
des notions trop rasinécs de gouvernement, qui con-
duiroient à des résolutions hardies & décidées poup
exécuter tout ce que des. idées spéculatives sont re
garder comme possible. On ne sauroit prévoir les
conséquences d'innovations importantes dans la con*
stitution d'un Etat, Souvent , elles peuvent devenin
satales , avant qu'on ait pris les précautions nécessat-.
res pour les arrêter. Un sage législateur pensera ra
rement à porter ses réglemens au delà du point sut
lequel l'usage des plus beaux siècles, lui fournit d£â
( a ) Page ,-<>.
, (*) Page fii, ..
í^í) Fags X.04 ' '

-
des Républiques , &c. 153
çxemples. Quand on s'est élevé a ce dégré de per
section qui n'a illustré qu'un petit nombre de nati
ons civilisées, il seroit prudent, peut-être, de s'en
tenir là , de peur qu'en voulant avoir ce qu'on ne
peut atteindre , on ne perde ce qu'on a.
Quel droit ont donc les Colonies Britanniques de
PAmérique d'être plus indépendantes que celles
d'Athenes ou de Rome ? Jamais Colonies ne possé
derent tant d'avantages & ne surent soumises à si
peu d'entraves. L'accroissement extraordinaire de
leur population & de leurs richesses est la preuve la
plus incontestable de la douceur du gouvernement
sous lequel elles ont subsiste jusqu'à présent. Jamais
Colonies n'ont été si heureuses & si florissantes. La
Grande Bretagne ne les a pas encore tyrannisées.
Qu'es-ce qui pourroit l'engager à le saire dans la sui
te? Si elle a sait paraître tant de douceur; dans le
tems qu'elle n'en attendoit point de retour , chan-
gcroit-clle de conduite quand elle peut espérer des
compensations ? Si le Parlement vient à gêner & par
conséquent à diminuer le commerce des Colonies ,
que l'on soutient être d'une si grande imporiance
pour la prosperité & la puiffiince de ce Royaume ,
ne nuira t-ïl pas à ses interêts aussi efficacement que par
l'imposition d'une taxe qui n'assujcttiroit que la Gran
de Bretagne? Si les sonds tirés de l'Amcrique viennent
à manquer,ne saudra-t-il pas y suppléer par des subsides
levés chez nous ? Si le commerce des Colonies.vient
{Mflì à manquer , le prix des marchandises de nôtre Ile
tombera nécessairement & les auteurs de cette saillite
sentiront aussitôt les conséquences de leur erreur.
§i. d.Qnç. le§ Américains consentent d'accorder
K 5
ÏS4 Histoire des Colonies
une indemnisation pour les sommes immense? q,uA
ce païs a dépensées pour les désendre & les éle
ver k une condition qui les met en état de se ré
volter, ils ont une ample sécurité contre les deman
des exorbitantes de la mere-patrie. L'interèt du Par
lement , sans parler de sa justice & de son honneur , se
ra bien plus lié à la prosperité du commerce d'Amé
rique , s'il est aussi important qu'on le prétend , qu'il
ne sauroit l'ètre a des taxes queleonques levées ï
présent dans la Grande Bretagne.
On doit également supposer , que les membres du
parlement qui possèdent à présent le droit d'imposer
des taxes sur toutes les parties des domaines Bri
tanniques, ne consentiront jamais à perdre ce droit
ou à se le voir limité. A peine est -il une obligation
pour les individus qui n'en renserme une autre à la
quelle des sociétés peuvent être soumises; &, fì les
obligations ne contiennent rien d'injuste ni d'illé
gal, de ce qu'elles seroient plus ou moins savorables à
une des deux parties contractantes , cela ne doit pas
ítre une raison suffisante de les recuser. Si l'accord
n'est pas en saveur des Colonies Américaines à qui
en imputer la saute? Ne se sont -elles pas soumises
de bon coeur à cet inconvénient en s'expatriant?
Le droit de se taxer se tròuveroit - il dans quelques
unes de leurs chartes dont , à d'autres égards , oa
a si sort respecté l'autorité? N'est il pas supposé dans
toutes & stipulé expressément dansquelques unes que
ce droit appartient au Parlement de la Grande Bretag
ne? Les Colonies peuvent -elles espérer que le Par
lement renoncera à une portion de ion autorité,
parcequellçs s'avisent de la révoquer en doute! De*
des Républiques , &c. 1.55
plaintes contre cette autorité pourroient elles se trou
ver sondées lorsqu'elle n'a été exercée que rare
ment? De semblables usurpations ne ravissent pas
seulement ses droits au Parlement : elles seroient en
core une flétrissure pour lui. Une conduite si noire
est capable de rendre des hommes siers plus jaloux
de leur puissance; sans les y saire jamais renoncer,
jamais état n'a sait une pareille cession de son auto
rité.
U est sacile, disent les désenseurs de la Réprésëntati-
on, de parer ces inconvéniens en saisant siéger les ré-
présentans des Colonies dans la chambre des Com
munes, à proportion des subsides qu'elles sourniront
à l'Etat. Elle accepteront de bon coeur ces condi
tions de paix qui sont les plus équitables & les plus
avantageuses qu'elles, peuvent obtenir. Leurs chess
resteront attachés au gouvernement,par i'espoir d'em-
plois honorables & lucratiss qui surpasseront tous les
avantages qu'ils pourroient attendre, en supposant
l'indépendance des Colonies, Les semences de rebellion
, seroient étouffées par une preuve si éclatante de la
justice & de la modération de la mere- patrie, &par
la securité que les Colons obtiendroient que leurs in- -
terèts ne seront jamais lésés. Ils seront éblouis par
I'espoir séduisant de voir leur influence s'acroître a
proportion de l'augmentation de leurs contributions
& peut - être par l'idée qu'un tems arrivera , que
l'influence de l'Amérique ,dcviendra préponderante
dans le Parlement & pourra, peut -être, transpor
ter dans leur païs le siège de l'Empire & rendre ain
si , sans danger & sans agitation convulsive , cet im
mense continent que la nature a déjà si bien savori-
l$G Histoire des Colonies
sò pour cela , le theatre d'un des plus grands Se
des plus libres gouvernemens qui ait jamais existé.
Comme il est absurde de regarder la sorme d'au
cun gouvernement comme absolument parsaite, &
comme on a déjà persectionné considérablement le
notre, depuis que les esprits ont été srappés de nou
velles lumieres & que les circonstances ont rendu ces
changemens nécessaires, n?cst-il per hors defiiisonde
soutenir qu'après l'augmentation prodigieusequi s'est
saite depuis peu 1 aux domaines &ç aux richesses de
l'Empirc Britannique, on doive conserver la même,
méthode de Représentation dans des circonstances
lì diamétralement opposées à celles dans les quelles
cile a été établie? N'est-cc-pas une nécessité urgen
te qu'on sasse quelque changement considérable dans
la nianierc même dont cette île nomme ses
réprélentans ; ici suivant le déclics de populati
on & l'importance de quelques places & districts,
là suivant les progrjs occasionnés par des cauT
les qui ne se sont developpées qui depuis qu'on a
fixé la Réprésentation? N'est il pas encore plus ex
pédient qu'on sasse quelque attention au vaste con
cilient de l'Amérique, qui augmente en crédit &en
population au delà de tous les exemples quel'histoi-
re de la société civile nous présente? Quoique les
sorces de la Grande Bretagne puissent réussir actu
ellement dans le maintien de son autorité sur les Co
lonies ; quoiqu'elle puisse espérer de conserver, enco
re, par la terreur de ses armes, cette autorité nom
bre d'années; on ne sauroit, cependant, guères sup
poser que les mêmes causes puissent toujours produ
ire les mêmes effets; par un changement perpétues
Ses hépuhìîqites , £jV. igf
.3c circonstances du côté des Colonies. Et ìe tems
sic pourroit- il pas venir que l'Amérique se trouve-
ra assez de sorces pour assurer son indépendances
La politique la plus sage ne scroit-elle donc pas de
s'en tenir à l'accomodement le plus capable d'assurer
rattachement & l'avantage des Colonies, íans don
ner atteinte à leurs progrès, à leur population &
de les flatter par d'espoir le plus légitime de trans
mettre ces avantagés à la posterité la plus reculée?
Que l'exécution de ce plan ne produira ni trou
bles ni suites satales à la constitution , c'est ce qui
paraît par l'admission des Réprésentans d'Ecosse dans
ies deux chambres du Parlement, au tems de l'union i
sans que leur influence & leurs suffrages aient pro
duit lin changement considérable dans les mesures
du gouvernement. Il est donc j uste de supposer qu'en
ajoutant , de la part de l'Amérique , un nombre mé1-
me plus considérable, s'il étoit:nécessairc, de Répré
sentans qu'il n'y eu a de l'Ecossc, cela ne pourroit
occasionner aucune révolution subite & importante;
' Mais , non seulement , cet accomirìodement assu
rera au gouvernement une augmentation considéra
ble de revenus; il épargnera peut -être, encore plus
d'argent que l'on ne pourroit en tirer de l'Amérique
dans nombre d'années, en suivant un autre plan.
En écartant même toute apparence d'aigreur & àë
mécontentement, on verra s'évanouir la nécessité
de saire dans ce grand continent la dépense d'un éta
blissement militaire qui ne serviroit qu'à tenir les
habitans dans la sujettion , puis qu'ils n'ont à crain
dre aucun ennemi étranger. En conséquence , l'argent
qu'on auroit dépensé pour soutenir cet établissement
158 Histoire des Colonies
scroit employé à des projets pins avantageux à l*Etat.
Les membres actuels du Parlement n'ont même
aucune bonne raison à opposer à cet accommodement
sous prétexte qu'ils perdroient par là une portion
de l'autorité & de l'influence dont ils jouissent. Ils
ont vu, depuis plusieurs années, l'une & l'autre aug
menter dans la partie Légiilative, par les progrès
naturels de l'industrie & l'aceroissement des ressour
ces de ce Royaume. Il est tems à présent de les
soumettre à quelques restrictions. Quoiqu'il n'ac-
quereroient aucun pouvoir en administrant les reve
nus de l'Amérique & consérant les offices que cet
te administration entraîne , ils conserveroient enco
re plus d'influence que leurs prédécesseurs n'en ont
eu., quand le nombre actuel de Réprésentans sut
sixé. L'augmentation d'affaires & déplaces qui se-
roit la suite des revenus de l'Amérique suffira
pour occuper les nouveaux Réprésentans & pour
recompenser & employer les membres envoyés par
les Colonies. Les membres actuels auront la mé-
me part aux affaires & aux émolumens de l'E-
tat qu'auparavant ; & , quoiqu'ils n'y gagnent rien ,
du moins il n'y perdront pas. Ils ont assez de rai
son d'être contens , quoi que leur pouvoir n'aug
mente pas par la manutention des revenus de l'A-
mérique. Ils retiennent tout ce qu'ils possèdent,
& rendent la constitution plus serme & plus stable ,
ce qui assure la durée de ce qu'il possèdent.
Ce plan est chimérique & dangereux, s'écrient
ceux à qui cet accomodement ne plaît pas. Il ne
sauroit être adopté dans un gouvernement tel que ce
lui de la Grande Bretagne. Les Colonies ne sauroi
ies Républiques , £$V. ÍS9
cnt proprement avoir des réprésentans au Parlement
à raison de leur éloignement & a cause d'autres cir
constances \ ensin elles ne reclament pas ce privilège.
N'est ce pas encourager la révolte que de combler
les rebelles de nouveaux privilèges plus grands que
ceux dont ils jouissoient avant d'abjurer l'obéissancc,
plus grands que ceux dont jouissent les habitans de
tous les autres territoires que la Grande Bretagne
possédé hors de son île? N'assurera-t-on pas qu'on
a cédé ces privileges parce qu'on n'étoit pas en état de
les resuser ? Les Habitans de Québec , de la Nou
velle Ecosse, des deux Florides & des Indes Occiden
tales n'auront -ils pas le même droit de demander
des Réprésentans ? Est-ce consulter la justice &
l'honneur de la Grande Bretagne que de maintenir
que les Colonies ne sont pas dans un état à la sorcer d'ac
corder leur requête ; que leurs ressources font si
pe'u considérables , leurs situations si éloignées l'une
de l'autre qu'elles ne sauroient se liguer ensemble ,
de saçon à rendre leur union sormidable à la puissance
de la. mere - patrie ? Elle peut les gouverner sans Ré
présentans , ainsi ils ne doivent par s'attendre qu'on
leur accorde une demande si ambitieuse. La Com
pagnie des Indes Orientales n'auroit - elle pas ausll
bonne grace de demander d'avoir des Réprésentans
à proportion des sommes immenses qu'elle avance au
public, pour la jurisdiction territoriale, si étendue
qu'elle possédé en Asie, fous la protection de la
Grande Bretagne? En un mot, si l'on accorde aux
Colonies , revoltées actuellement , le droit d'avoir
des Réprésentans, seroit - il juste & raisonable de le
íefuier k toute partie de& domaines Britanniques qui
.ìrsiO . Histoire 'Ses Cótouw
peut à présent ou dans ia suite présenter des titres!
aussi légitimes pour obtenir cc privilege ?
Quels scroient, probablement, les conséquences
de pareilles innovations? La Chambre des '.Commu
nes ressemblerait á une- diète turbulente de la Polo
gne ou aux assemblées séditieuses du peuple Romain.
Peut-être cette chambre est elle déjà trop nombreu
se pour discuter avec succès les affaires qu'elle doit
terminer. Il est difficile de supposer qu'une grande
partie d'un corps si nombreux se donne entierement
aux affaires. Une ample carriere est aussitôt ouverte
aux brigues & aux sactions, qui peuvent retar
der ou saire échouer les mesures lés plus salutaires
du gouvernement. Le tems qu'un ministre employé
à gagner les membres, l'oeeupent si sort qu'il n'au^
ra guercs le loisir de concerter ou d'exécuter des
plans qui procureroient des avantages étendus & im*
portans au public? Si des inconvéniens pareils se
sont sentir à présent, que n'aura- t-on pas à craindre^
quand la chambre des Communes sera plus nombreu
se? Au moins cst-il à supposer que ces inconvéniens
augmenteront à proportion. C'est une réponse peu
satissaisante que d'alleguer l'exemple des anciennes
Républiques, dont les assemblées populaires étûient
bien plus nombreuses que la Chambre des Commu
nes ne pourra l'être, après toute t'augmentation
qu'on peut supposer qu'elle recevra. Cc qui est vrai^
c'est qu'on ne sauroit croire que bien des membres
de ces assemblées aient entendu les affaires publiques
dont ils disoient que la décision leur appartenoit.'
Ils n'avoient ni le loisir ni le tems nécessaire pour
cela. Ils se laissoienr, entraîner par l'éloquence ou le
crù*
des Répuhiïques'; &c. ïGî
'Crédit d'un seul homme, & ils croyoiént avoir sor
mé des décisions équitables', quand elles étoient in
spirées par un ches de parti dont le discernement &
le patriotisme aVoit gagné leur consiance. Le peu
ple paraissoit posséder le pouvoir ; mais c'étoient les
Démagogues qui , dans le sait , gouvernoient
l'Etac. , ' ,
Cet;te espèce d'áccomodement ressemble exacte
ment, quoique dans une moindre proportion ,à l'ad-
mission de tous les alliés & Colonies d'Italie aux pri
vilèges de Rome par la loi Julienne; & l'on doit, en
quelque saçon , en attendre les mêmes conséquences
d'anarchie & de destruction. L'admission des alliés
& des Colonies paraissoit raisonable en elle méme Sc
avantageuse a la constitution de Rome ; & pourtant
dans le sait, elle en détruisoit la constitution. Elle
fcmbloit devoir procurer une liberté générale , son
dée sur les principes les plus raisonables & les plus
libres ; elle ne servit qu'il produire {'anarchie & la con
susion. Eile sembloit devoir procurer une entiere assu
rance, pour les interêts de tous les alliés & Colo
nies d'Italie ; mais elle n'assurait que les interêts
des sactieux. Elle paraissoit devoir relever l'autoritc de
la raison & de l'équité dans le gouvernement de Ró'-
me : mais elle ne sit que bannir pour toujours lâ
raison & l'équité de ses assemblées. Elle sembloit de
voir établir la paix & la tranquillité dans l'Etat; mais
elle ne sit qu'occasionner des crises turbulentes^
des assassmats , & des guerres civiles & , après quel
ques sermentations j elle amena le despotisme.
Quelle puissance empêchera la Grande Bretagne
d'éprouver le même sort que la République Romains
L
ì6ì Bìstotre âes Colonies
a éprouvé dans des circonstances pareilles? Il est dé noé
jours aussi bien qu'autresois des chess turbulens & am
bitieux. Les membres des Colonies pourront s'atta
cher à des hommes semblables ou dépendre d'eux.
L'esprit de parti pourra aveugler leur jugement ou
la corruption gagner leurs suffrages. Leurs sortunes
ne seront pas aussi indépendantes ni peut- être leurs sen-
timens aussi libres que le sont à présent ceux de la
plus grande partie des Réprésentans de cette Ile. Des
hommes, avec de pareilles dispositions , sont à moitiés
disposés à servir d'instrumens dans les sactions. La
chambre des Communes est déjà divisée-, & l'addi-
tion des nouveaux membres , peut saire tellement
pancher la balance d'un côté ou d'un autre qu'on
peut en craindre les suites les plus sunestes. Il y a
longtems que nous possédons une liberté très éten
due. Soyôns donc contens ,de peur qu'en courant
après l'ombre nous ne perdions la réalité.
Je laisse au Lecteur à juger des avantages respec
tiss de ces deux espèces d'accomodement & de dé
terminer lequel des deux mérite la préserence. Peut-
être les avantages & les inconvéniens de l'un & l'au
tre Système lui paraîtront se balancer si également
& la décision si équivoque , que toutes les parties
doivent être satissaites , quelque soit le plan qu'on
juge à propos d'adopter.

F I N..
LETTRE

.Écrite à Un Ami sur là guerre pèfente entre


VAngleterre & fAmérique , en lui envo
yant cette traduclion.

Je me hâte , mon cher Ami , de vous envoyer la


traduction de l'ouvrage Anglais dont je vous ai par- -
lê. Il m'a sait naître quelques penses politiques,
& comme vous me sollicitez depuis longtems de m'ex-
pliquer sur la querelle de l'Angleterre avec l'Améri
que , je saisis cette occasion pour répondre à vos dé-
íìrs , sans beaucoup espérer de pouvoir les satissaire.
Je recommande à Pindulgence de votre amitié toutes
îes idées que la sévérité de votre jugement ne pour-
roit approuver.
Ce spectacle étoit trop intéressant pour ne pas at
tirer l'attention générale. Mítis les vues de ceux qui
Viennent le contempler sont bien diíférentes. Les
uns restent spectateurs oisiss , d'autres y prennent part
pour vendre des hommes, ceux-ci ne sont pour les
Anglais que parce qu'ils ont des sonds en Angleter
re , & les Etats qui se trouvent à portée de pêcher,
comme on dit, en eau trouble, dévorent déjà la dé
pouille de l*une ou l'autre partie. Ensin , les nou
vellistes qui n'ont osé s'énoncer Inr le partage de la
Pologne, qui trembloient à la conclusion de la guerre
entre les Russes & les Turcs , de ne voir de longtems
des convulsions sanglantes entre les troupeaux d'hom
mes, les nouvellistes, dis-je, qui, semblables aux
oiseaux de proie, he se plaisent qu'au milieu des ca
davres & des ruines, ont trouvé dequoi repaître leur
h %
curiosité barbare & exercer leurs idées prétendues
politiques. Dans cette agitation générale, on né
laisse pas d'appercevoir que le voeu commun est en sa
veur des Américains. Rien n'étoit plus naturel. On
devoit s'intéresser pour le parti le plus saible ,' pour
une multitude de petits Etats dont la position éloi
gnée n'inspire aucune crainte, pendant que leur au
dace excite l'admiratiom L'orgueil au contraire &
surtout la puissance excessive de la Grande Bretagne*
principalement depuis la derniere guerre, ont dû
révolter tous les Etats que son éclat humilioit en les
.éclipsant. Ce n'est pas la premiere sois qu'an ascen
dant pareil a excité une haine semblable. Ainsi ^
comme je le remarque dans le troisieme volume du
Tableau de l'histoire des Provinces-Unies (*), les
Espagnols, dans le seizieme siècle & les Français
dans le dix-septieme $ souleverent tout l'univers con
tre eux. Exemples qui, pour le dire en passant,
prouvent que l'équilibre de puissance, pour la con
servation duquel on se donne encorc tant de mouve-
mens, est une chimero qui n'exista jamais ; car la
prépondance passe toujours d'un côté ou d'un autre.
Non seulement le bassin de la balance politique a pan-
ché du côté de l'Angleterre , mais sa puissance eft
bien plus grande & plus solide que ne l'a été celle de
Philippe Second eu de Louis XIV. En s'arrogeans
Pinsolent empire de la mer , elle a acquis celui de
la terre. Inaccessible par ses sorces maritimes plu
tôt que par l'Oeéan qui l'environne, ayant tous ses
(*) Il paraîtra avec le quatrieme au printems prochain.
Ces deux volumes seront une histoire complette de la sorma- .
tion de sa République , pareequ'ils siniront ï ta paix de
Munster.
piouvemens libres, parcequ'elle est détachée de tous
ies continens qu'elle peut insulter en sc jouant , la
Grande Bretagne promene impunément sa fàveitrou
ibn courroux dans toutes les parties du monde. Quel
le est la cause de cet ascendant aussi rapide que pro
digieux dont on ne trouve aucun autre exemple dans-
les annales du monde entier ? Ecoutons le sublime
Montesquieu appliquer à l'Angleterre la remar
que de Xenophon sur Athenes. Cette République,
disoit l'Historien Grec , eût pû nuire k tous les au
tres sans qu'on pût lui rendre la pareille si elle eût
£Û l'avantage d'habiter une Ile. Voila pré£ilément
Favantage qui rend l'Angleterre si redoutable. Elie
s'est vue en . état d'envahir une multitude d'autres
Iles & des continens presque entiers. Quelle expé
dition militaire a jamais produit aux vainqueurs des
avantages aussi signalés que ceux que la Grande Bre
tagne a retirés dans la -derniere guerre ! Elle a hu
milié ses ennemis elle daignait à peine les regarder
comme des rivaux. Il saut aussi avouer qu'elle a pro
sité d'un instant de délire où le gouvernement de sa
rivale, se trouvant entre des mains saibles , flottait
çà & là entre la brigue, la cabale & la. saveur» De
puis cette époque la Grande Bretagne n'a laissé échap
per aucune occasion de braver ses rivaux & de leur
saire dévorer les plus cruels affronts. On ne doit
donc pas douter qu'ils ne saiflîssent aussi la premiere,
occasion d'assurer leur vangeance. Au lieu de se lais
ser empoisonner par l'ivresse de la prosperité, l'Ajv*
gleterre eut dû voir qu'étant parvenue au saîte de
ln grandeur & de la puissance, elle ne pouvoit plus
que déchepir par, la vicissitude ordinaire à toutes les, <
choses humaines. Elle dcvoit nécessairement perdre,
en sorce ce qu'elle gagnoit en étendue. Les parties
du Colosse monstrueux de l'Empire Britannique n'é-
toient pas assez bien liées pour sormer un corps ser
me & stable. D'habiles spéculateurs avoient déjà,
montré que les semences de division ne tarderoient
pas à se développer. Une autorité indulgente &
presque négative , les idées, d'une liberté sarouche
que les émigrans avoient transplantées avec eux, la
population & la prospérité prodigieuse des Colonies,
ne pouyoient manquer de leur inspirer la pensée de
chercher à se suffire à elles mêmes. Elles n'attendoient
plus que le moment savorable : ensin elles ont cru
l'avoir trouvé. Je n'examine point si leur cause est
juste: elle le deviendra assurément s'ils peuvent se
garantir d'être vaincus. C'est dans cette occasion
qu'on peut s'écrier : prosperum fcelus vocatur virtu;
Mais leur démarche ne seroit-elle pas un peu trop
précipitée? Elles n'ont, il est vrai, qu'à soutenir une.
guerre ossensive. Mais où sont leurs sorces &ç leurs
ressources pour se mesurer avec la puissance la plus
sormidable de l'Europe ? avec une puissance accou
tumée aux victoires , dont les ressources sont iné
puisables , les trésors immenses & le cabinet con
duit par les ' ministres , si nen les plus éclairés du
moins les plus circonspects de toute l'Europe ? Si ia
dette nationale, réellement prodigieuse, étoit aufîi.
accablante que tant de spéculateurs l'ont prétendu,
pourquoi n'a-t-clle pas déjà succombé sous ce terri
ble poids ? Les efforts qu'elle sait pour réduire l'A-
mérique ne paraissent donc pas capables de la ruiner.
Elle trouve, dans son sein, une grande partie des
çhoses necessaires pour soutenir une expédition mari
time & éloignée. Dans la derniere guerre , les Fran
çais ont vu s'évanouir une quantité considérable de
leur numéraire parce qu'ils portoient leurs armes
dans un païs etranger où ils étoient obligés de le
laisser. Mais, ici les Anglais sont toutes' leurs dé
penses chez eux. Ils y trouvent l'argent devenu la
ressource essentielle des Etats modernes : Ils y trou
vent des vaisseaux pour le transport , des armes pour
combattre & les provisions de bouche pour saire sub
sister les troupes. Et , comme ils sournissent
ia plupart de ces articles , l'argent reste ou retourne
nécessairement dans le païs. Elle ne perd- guères que
çelui que les princes Allemands osent scandaleusement
recevoir pour chaque tête d'hommes quils ont vendue.
Mais qui sait si la balance de son commerce ne compen
se pas abondamment ces gratisications plus hon
teuses pour les acceptans qu'onéreuses à une puissance
aussi riche que ['Angleterre ? D'ailleurs la paye de
toutes les troupes lui revient toujours. , Pendant
qu'elles désolent & dévastent l'Amérique , une po
pulation nombreuse , une industrie des plus actives
un commerce slorissant prépare, au sein de l'Empi«
re Britannique , dans la tranquillité & la paix , d'au
tres ressources qui ne peuvent tarir. Ainsi , la chan
ce parait être contre les Américains. Outre les rava
ges de l'ennemi, ils se sont eux mêmes privés des
fruits des arts nécessaires en changeant leurs socs en
^pées, leurs atteliers en arsénaux & leurs travaux
utiles en occupations guerrieres. Obligés de tirer
quantité de provisions & de munitions de la France ,
ils. doivent perdre leur numéraire. Mais,..ils vain7
t68, m®
cront, dit- on, parccqu'ils sont pauvres & qu'ils»
combattent pour les interêts si chers de la désense,
de leur samille, de leurs biens, ensin de leur liberté,
contre des troupes qui n'ont d'autre mobile qu'une,
solde passagere. Cette objection a quelque chose de.
ípécieux; c'est dommage qu'elle est presque toujours
démentie par.l'expérience. Les Soldats Espagnols,
dans le seizieme siècle , vainquirent presque toujours;
ces peuples Bclgiques que les excès & l'horreur de
la tyrannie avoient sait courir aux armes. Et l'on
verra , dans, mon histoire, que, malgré les sorces
. maritimes, les ressources locales & les secours de-
presque toute l'Europe , les Païs- bas' eussent
succombé sous les efforts de la puissance Espagnol
le, si son cabinet eut été conduit avec la même sa
gesse & l'économie siscale aussi bien dirigée que
Pun& l'autre le sont en Angleterre. Les Hollandais
croient, d'ailleurs, à portée de recevoir des rensorts de
tous les païs circonvoisins;mais l'Amcrique est separ
r.ée des autres peuples par des déserts & des mers
immenses. Dans les siécles civilises , les milices bour
geoises , attachées a la société par tant de rapports ,
craignent bien plus, d'exposer leurs vies que des trour
pes d'avanturjers , pauvres & sans ressources, qui fa
sont un métier d'égorger & d'être égorgé.
Mais, semblables aux Hollandais , ces milices Bourr
geoises ne manqueront, pas de s'aguerrir par le tems
& même par leurs désaites. Ecoutons Grotius (*).
„ Côtoient, les citoyens, eux mêmes & non des trou-r
„ pes soudey éçs qui cond uisoient la plupart des opérar

(.*)tGi\)tii Ann. lib. i. pag. 42.


„ tions. A peine avoient- ils assezde provisions pour
subsister. Ils ignoroient la subordination &ladi-
„ scipline militaire, leurs chess ne savoient pas mê-
„ me commander Mais ils surent affamer
„ leur ennemi &, à sorce d'être vaincus, ils se
„ persectionerent dans l'art militaire". On sait
qu'ils tinrent tête, pendant environ quatre vingt-
ans , à la plus sormidable puiflance de l'Europe ; la
sorcerent à reconnaître leur indépendance : & il n'est
pas douteux que leur résistance n'ait ruiné l'Espagne ,
comme celle des Américains ruinera l'Angleterre ,
lì PAngleterre ne termine cette guerre au plutôt , de
façon ou d'autre. Le commerce, sur lequel sa puis
sance est appuyée, ne peut manquer d'éprouver à
la longue, le contre-coup de ce suneste choc.
Obligée de tirer des articles importans des Etats
étrangers, la balance sera contr'elle & si , par malheur
fbn crédit vient à décheoir, la voìlà ruinée sans res
sources; parccqu'elle n'a pas d'autre soutien. Plus
la guerre devient longue , plus elle est obligée de
saire des efforts , qui l'épuisent. Malgré les avantages
qu'elle a fur les Américains , bien des circonstances
peuvent lui devenir satales. Dans un trajet si long,
fous un climat si dissérent , les tempêtes & les ma
ladies peuvent, à chaque instant, lui enlever les ar
mées sur lesquelles elle compteroit quelquesois le
plus. La difficulté de leur procurer des vivres
peut les exposer à la disette : les désertions sont st
faciles: une sédition, un revers, un rien, peut lui
faire perdre le sruit des plus grands avantages. Quels
obstacles ses troupes n'ont elles pas à vaincre dans
\in.païs où elles ont, non seulement à combattre des
ennemis acharnes ; mais encore à se désier de leure.
amis ; où il saut non seulement gagner le terrein
pied à pied , mais un terrein immense & des pla-r.
ces si éloignées , que le voyage seul de l'une à l'au
tre est regardé comme une expédition des plus im
portantes. D'ailleurs, le cri universel élevé contre,
les Princes Allemands leur ôtera sans doute l'envie de
sournir de nouvelles recrues a l'Angleterre, pendant
qu'il est à présumer que les Américains , si la guer
re continue, vont recevoir de grands secours de plus
d'un Etat Européen. La France pensera peut-être,
à la sin qu'il est de son interêt de les secourir effica-
cément d'hommes & d'argent. Ainsi la cause des
Américains n'est rien moins que désespérée. Ain
si, il est encore bien difficile de prononcer sur l'iiliie de.
cette guerre. Mais, quelqu'en puisse être le résul
tat , veici la conduite qu'il me semble qu'un cer
tain Royaurne devroit tenir dans une circonstance,
si critique.
Je vais saire plusieurs suppositions.
La premiere c'est que les Anglais vont soumettre su
bitement & complettement toute l'Amérique. En ce
cas, malgré les Amnisties qu'ils publieront & les condi
tions savorables qu'ils pourront accorder, il se trouve
ra, comme dans toutes les guerres civiles,bien des chess
& un grand nombre d'habitans , qui n'oseront s'y
fier ou rougiront de fléchir sous une puissance qu'ils,
ont si ouvertement bravée. Le gouvernement mili
taire qui sera l'effet nécessaire de la conquête,
la suppression de bien des privilèges, accélereront
l'émigration. Les exemples de tant de guerres ci?
viles qui ont eu la liberté pour objet, nous mon*
&£3 *?}
trent que les vaincus n'ont pas hésité de courir cheE-
çher un refuge dans des pais dont le gouvernement
étoit même plus absolu que celui de la patrie qu'ils,
suyoient. Les Américains n'ont pas à opter. L'Es-
pagne est encore trop superstitieuse & trop sanati
que ; l'Allemagne trop éloignée & trop pauvre ; les.
Provinces -unies sont trop proches, trop attachées
à l'Angleterre : elles ont pour elle trop d'é gards,—
Ainsi les Colons n'ont point en Europe d'azile plus
sacile & plus prompt que la France. C'est dans cet
te circonstance que les Français doivent montrer
avec éclat , qu'ils sont , dans la pratique ainsi que
dans la plupart des ouvrages qu'ils sont parâitre,
amis de l'humanité , éclairés sut, leurs vrais interêts
& tolérans. Le tems ne peut être plus savorable pour
qu'ils sassent du tolérantisme une loi sondamentale de
l'Etat. Que toutes les avenues soient ouvertes aux.
émigrans qui voudront venir rejoindre Franklin &
Dean. Les Landes de Bourdeaux & tous ces autres
terreins incultes que la France s'est si longtems ré-
pentie d'avoir résusés aux Maures d'Espagne, elle n'a
qu'à en ouvrir l'entrée aux Protestans de l'Améri-
que. Et même , elle ne seroit pas mal de savoriser
l'établissement de ces nouveaux Colons par des avan
ces pécuniaires. Elle ne devroit pas craindre qu'ils
portassent l'esprit d'inquiétude & de rébellion dans
le Royaume. Ils seroient trop peu nombreux pour
ôser rien tenter par eux mêmes,& ne seroient pas assez
verses dans la langue du pais pour séduire les Fran
çais. Et lorsqu'à la premiere ou seconde générati
on, cette langue leur scroit devenue samiliere, alors-
ijs seroient naturalisés Français. A peine pourroit
t-on les distinguer des anciens lmbitans. Gc sont
des peuplades ou envoyées hors du pais ou re
çues de l'étranger qui ont rendu 'l*Angleterre, la
Hollande & la Prusse, si florissantes. 1l est tems que
la France prenne son ancien rang dans le système do
l'Europc & qu'elle y figure par sa puissance après
n'y avoir sigure depuis iongtemsqucparfonéteniue.
Seconde supposition. Ce qui est encore plus pro
bable qu'une conquête subite, c'est que la guerre de
^Angleterre avec l'Amérique peut traîner en lon
gueur. Dans ce cas, le gouvernement de France doic
toujours s'en tenir à la sage politique qu'il a obser
vée jusqu'à présent de ne point prendre ouverte
ment le parti des insurgens, de chercher à éviter,
une rupture, une guerre maritime; de ne penser
qu'à la désensive, au cas que la France soit at
taquée. Si, dans le siècle dernier, malgré tant d'or
dres ' despotiques , il n'a pû empíchcr lmmi
gration d'un nembre insini de Protestans, à présent
que personne n'ignore que son interêt est lié à cer
lui des Américains , pourroit-il empêcher un grand
nombre de ses sujets de voler au secours des Améri
cains? La France doit rester neutre ;mais les Fran
çais veulent agir La vengeance & la rivalité natio
nale les animent contre les Anglais. I!s se souvien
nent que ces insulaires n'ont pas hésité, en cent oc
casions , où» ils n'avoient rien a discuter avec leur
patrie , de sondre tout à coup , comme un essain de
Barbares , dans ses plus belles Provinces pour les ra
vager & les conquérir, de somenter ses guerres ci^
viles en se joignant aux Rébelles ou de chercher à
l'écraser en prenant le parti de ses ennemis. Les,
mânes des Jumonville,; des Acadiens & -de milliers
de leurs compatriotes , égorgés contre toutes les loix
des nations , apellent la vangeanec sur le même conti
nent où le crime a été commis. Les Français brûlent de
réparer les injures qu'ils ont essuyées dans la dernie
re guerre, les insolentes visites saitesdepuis peu dans
leurs pavillons; ils brûlent de rendre à l'Anglais tout
ie mal qu'ils en ont reçu & de saire trembler à leur
tour, ces siers rivaux, Dans cette disposition des
esprits, les Français devroient. commencer par s'a
boucher avec les Etats-unis de l'Amérique.
Tous les exemples des Colonies anciennes <?c mo
dernes démontrent que les émigrations ne dépeu
plent point le païs qui les sournit'., On a suffisam
ment prouvé que c'est plutôt la tyrannie politique
& religieuse qui a dépeuplé i'Espagnc que les Colonies
qu'elle a sait partir pour le nouveau monde. Que les
Français traitent donc avec les Etats-unis pour avoir
le droit d'envoyer des peuplades en Amérique. Inob
servation que je vais saire paraîtra petite & méprisa
ble au premier coup d'oeil; mais plus elle sera ap
prosondie, plus on en sentira la vérité. Cette his
toire de . la sondation des Colonies anciennes & .les
exemples de tous les siècles montrent que les rap
ports d'origine, de langue & d'usages, servent beau
coup á établir des liaisons politiques entre les nations.
Les Colonies que les Grecs sonderent dans les Iles
ou sur les côtes de l'Aiie & de l'Itaiie surent tou
jours plus attachées à eux qu'aux Perses & aux La
tins. Il est sort a présumer que la haine entre les
Anglais & les Américains ne sera jamais , quoiqu'en
disent de prétendus raisonneurs, d'une longue du
rée. Les liens du sang, des besoins, des usagés;;
des alliances & des interêts , ne tarderont
pas à les rapprocher. Les Américains, étant An
glais ou presque tous naturalisés Anglais , sont moins
animés contre les Anglais que contre le gouverne
ment Britannique. Dans le tems même que les pre
mieres impressions ne seroienf pas encore effacées *
si un vaisseau Anglais arboroit pour les interêts de
son commerce , le pavillon des Colonies , comment
pourroit-on connaître la sraude? Ce sont les apparen
ces qui sont naître, modisient ou perpétuent nos
Tentimens. Ce qui a entretenu si longtems l'anti-
pathie des peuples Belgiques contre les Espagnols
c'est la dissérence des individus des deux nations
au premier coup d'œil. Elle excitoit une antipathie1
naturelle plus dangereuse que le ressentiment.. Ha
bit, langage, caractere, & même consormation phisi-
que , tout révokoit. Il n'y avoit pas même jusqu'à la
maniere dissérente de se saire la moustache qui ne les
excitâPles uns contre les autres. Ces causes mora
les, n'existant pas entre les Anglais & les Améri
cains , il y a cent à parier contre un , que ces deux
peuples ne tarderont pas à se reconcilier, à devenir
bons amis. Dans cette conjoncture , la France peut-
clle rien saire de mieux que de s'assurer les avanta
ges que produisent les relations de nation à nation ,
par des peuplades sorties de son sein. Il est, dans ce
Royaume si étendu &si peuplé, une multitude d'hom
mes dénués de ressources & tout prêts à courir
chercher sortune dans une plage étrangere sous le
pavillon si beau de la liberté. Pour que cette dé
marche n'ait rien de suspect, qu'elle renonje au*
théntiquement à toute autorité suries émigrans,soit
qu'ils partent de son aveu ou non. Us iroient secou
rir les Américains & ceux-ci ku- seroient prêter
hommage à eux mêmes. Mais le sruit de cette ex
pédition seroit perdu, s'ils, étoient distribues dans les
autres places déjà habitées. Il saudra stipuler qu'ils'
sassent corps à pnrt , conservent leur langue & rè
glent les objets de religion & de gouvernement, com
me il leur plaira , pourvu que le premier n'attribue
pas au Pape une autorité incompatible avec une bon
ne légiflation ce que les libertés gallicanes ont dé]h\
prévenu, & pourvu que le second ne soit ni monar
chique, ni aristocratique. Ifs seront distribués sur'
les côtes ou dans l'intéricur des terres , peut - être
même dans cette Acadie ou Nouvelle Ecosse où
la persidie Anglaise (*)a sait périr si cruellement une
peuplade entiere de Français qui , à l'ombre d'une
liberté presque semblable , prospéroit au sein de l'in-
hocence & du repos. Formant toujours une langue
à part , ils seroient attachés par le sang aux Français
& par leur gouvernement à l'Amérique. Il se réuni
raient aux Canadiens & aux autres peuplades Fran
çaises, que les Colonies Anglaises ont déja invités
à entrer dans leurs conséderation. Leur prospé
rité augmenteroit leur population , leur influence
& certainement le crédit de la mere- patrie à
laquelle ils seroient attachés par les alliances & le
commerce. Pardonnez, ô mon Ami! ô mon cher
compatriote, le délire où me jette la liberté de me
livrer à cette chimere ravissante! Il me semble voir

(*) Voyez l'histoire Philosophique & Politique Livrç


i6. chap. XXXI.
à la tête de cette heureuse peuplade des hommes
connus par leur génie supérieur , leur politique amie
de l'humanité & leur enthousiasme pour la liberté. Je
nie la sigure conduite à la voix d'un Rousseau, d'un Ma -
bly , d'un Lauraguais , d'un Raynal , d'un Mercier &cv
Quel plaisir de voir dans cette nouvelle République s'é
lever de vastes amphithéatres où la langue Française se-
roit l'organe de la libertéld'y voir des spectacles publics
où . seroient proscrits tous les drames propres à jet-
ter l'ame dans la langueur , où l'on ne donneroit que
_dcs réprésentations propres à inspirer des sentimens
nobles & héroïques. Peut-être y naìtroìt-ilunjour
des Sophocles & des Euripides dont les chess d'oeu
vre respireroient & inspireroient la haine des
tyrans & des despotes. I.'espèce humaine n'yseroit
pas avilie , outragée , p?r cette distinction odi
euse & barbare de nobles & de roturiers ; comme si
l'on pouvoit être plus ou moins qu'un homme. Il
n'y auroit d'autres distinctions que celles, que le mé
rite & les biens mettent nécessairement dans la so
ciéte: distinctions qui ne sont point outrageantes,
parccqu'elles sont précaires & peuvent passer à
celui qui ne les a pas & être perdues par celui qui
lesa. Ne pourroit - on pas y établir cette admira
ble démocratie que je me suis plu si souvent à vous
tracer. Le plan me paraissait d'autant plus beau que
les dignités n'étant sermées à personne, elles ne
seroient cependant consérées qu'aux citoyens qui
pourroient les remplir par leur mérite & les rendre
respectables par une sortune indépendante. Dès que
la constitution sermeroit les magistratures & les os
fices a tout homme dont la conduite seroit équivoque
ou
tm tu
'ou les lumieres bornées , on ne verroit que la no
ble émulation de la vertu & de la science propre
. à chaque état. Dans les gcuverr.cmens monarchi
ques les charges se donnant presque toujours à la saveur,
il n'est pas étonnant qu'elles toriibont souvent à des
hommes vicieux ou inhabiles. Quant aux A-
riílocraties , les samilles qui se sont 'arrogés ex
clusivement l'administration , n'ayant rien à
craindre ni de icurs confreres ni du peuple , s'em-
barassent peu de sauver les apparences. Le peuple,
qui n'a d'autre mobile que ses loik- pénales ou les ter
reurs de l'autre monde, ne peut être que corrom
pu au sond du coeur. Mais, si la vertu & le méri
té condulsoient aux distinctions, tous les ressorts
du gouvernement iroient d'eux mêmes. Lá honte
d'une mauvaise action ne retomberoit pas , comme dans
nos gouvernemens vicieux; sur les dupes, mais sur
les sripons. Des âmes corrompues ne lè seroient
point un jeu de séduire l'innoceoce & , soit dé
pit d'avoir échoué , soit vanité d'avoir réussi , ne cher-
cheroient pas à distiler impudemment lé poison de
ìa médisance bu de la calomnie. L'iiorínète homme
ne se trouveroit pas exposé à ces alternatives critiques
où il ne peut agir sans exposer sa sranchise ou íìi
sensibilité-. Oii n'enterídrbif point ces bruits vagues,
ces récits scandaleux aux quels il est si ordinaire
d'ajouter soi, sans avoir écouté la partie attaquée, quoi
qu'on y soit trompé si souvent.
En prenant poúr modèles les républiques sédé-
ratives de la Suisse & des Pà'ïs-bas, en sormant
ces consédérations qui sont & le dernier & i8
plus heureux effort de l'ësprit Humain , les CclcM
M
nies se donncroient toute la sorce des grands Etatí
pendant que leur indépendance paniculiere leur as-
sureroit tous les avantages intérieurs des Républi"
ques. Ce surent , dit Montesquieu, de sembla
bles associations qui sirent fleurir si longtems le corps
de la Grèce. Par elles, les Romains attaquerent
l'univcrs,& par elles seules l'univers se désendit con
tre eux .... c'est par là que les Provinces- unies ,
l'Allemagne & les ligues Suisses sont regardées etí
Europe comme des Républiques éternelles.
3'. Peut être ensin l'Angleterre sera-t-elle avec les
Colonies un accomodcment à l'amiable. Elle renon
cera à plusieurs de ses prétentions sur les assises d'im
pôts & à l'établissement d'un gouvernement militaire.
Elle s'assurera l'avantage & la sidélité des Colonies par
dévastes concessions & par l'admission de leurs Répré-
sentans dans le Sénat Britannique , quand ce ne fè-
roit que pour lui servir d'ôtagcs. Dans cette sup
position & même dans les deux précédentes , il ne
reste à la France, pour parer les essets d'une puissan
ce si sière & si sormidable, que d'encourager sa ma
rine. Mais elle ne pourra la saire fleurir qu'en
savorisant l'industrie , ni savoriser l'industrie sans ou
vrir tous ses ports & tous ses territoires aux étran
gers par la suppression des monopoles & l'érection
de temples pour toutes les Sectes. Il est tems qu'el
le renonce à des Systèmes vicieux, qui lui ont été
si sunestes. Il est tems qu'elle jette les yeux sur les:
avantages de sa situation. Ecoutons l'immortel SUL
LY. „ La] France , dïsoit ce Ministre citoyen y
est un Royaume de si grande étendue, composé d'u
ne st grande quantité de Provinces, toutes fi belles*
j, sertiles $ riches & populeuses que le Monarque
4, peut y trouver non seulement dequoi vivre plai
samment, abondamment & splendidement t lui &
„ les siens, mais aussi dequoi se garder conserver &
desendre puissamment contre toute aggrestîon &
attaquemens des plus grands & ambitieux Priri-
ces de l^Europe. Sa situation est; tellement avan-
), tageuse que son amitie leur est à tous nécessaire ,
,, son commerce grandement commode à tous ses
,, voisins & son inimitié dangereuse & dommagea-
j, ble à cause qu'il est comme le centre des quatre
plus puissantes dominations chrétiennes, à savoir
„ la Germanie ( supérieure & insérieure) l'ItaliOj
les Espagnes & la Grande Bretagne (*) ". La
France est encore bien plus étendue à présent que
du tems de Henri IV. Et cette augmentation n'a
yant servi qu'à l'arroridir , à lui assurer des places
importantes , n'a point diminué ses sorces. Suivant
le Docteur Price, sa population monteroit a vingt
six millions, pendant qu'il ne compte que sept mit-
lions en Angleterre. Quand ce caleul ne seroit pas
tout à sait exact , là supériorité de puissance de
l'Angleterre sur la France , ne laisse pas de prouver
d'une maniere srappante quelle énergie la liberté
peut donner à une nation , & combien lé despotis
me peut l'assaiblir. Les corps Anglais ne sont ni.
d'une nature différente, ni d'une sorce supérieure k
ceux des Français. La canaille de Londre & la popula
ce des matelots qui couvrent la Tamise ont beau se van
ter qu'un seul d'entr'eux peut terrasser au moins trois

(*) Oeeonomies Royales &:. Tome IV. page 45.


M 2
ou quatre Français ;ja vérité est que sur mer les Fran*
çais n'ont jamais été vaincus que par une sorce dé-
mésurement supérieure. Bien des exemples peii-
vent prouver que , lorsque ces deux peuples ont pû
se mesurer sacilement , dans de petits combats , à sor
ces égales', les Français ont presque toujours vain
cu. Personne n'ignore que , pour les qualités
du génie & de l'ésprit, les Anglais he sont paí
supérieurs aux Français. D'où vient donc cet
te étonnante supériorité de puissance d'une nation
sur l'autre nation. C'est que , malgré le persifflage de
Mr. Linguet, les Bretons font réellement arrivés àla per
fection politique en matiere d'administration intérieure.
C'est qu'ils ont fait tout ce que leur caraclere naturel
est capable d'opérer , avec l'aide d'un bon gouvernement.
C'est que réellement les Français , toujours contrariés par
le gouvernement , toujours flottant entre le désir vague
de {'indépendance £? l'immobilité douloureuse du despo
tisme , n'ont encore piï développer aucune de leurs res
sources (* ). Ici il n'y a. qu'un homme, là il yen a

(*) Je siis que mes idées se croisent surieusement avec


celles du sameux Mr. Linguet. Je n'ai ni letems, nil'au-
dace d'entrer en lice avec un adversaire siredoutable à toua
égards. J'admire sestalens,je le crois tres injustement persécu
té, je m' instruis dans ses ouvrages, mais mòn admiration ne
va pas jusqu'à l'idolatrie. Je sais distinguer entre son pin
ceau vraiment magique & ses opinions particulieres. Je dois
encore lui rendre cette justice qu'aprCá l'aVoir lu, il m'a semblé
bien moins établir le despotisme que montrer les vices de
nos gouvernemens Européens. C'est dommage qu'il aborr-
de trop dans son sens. Rien ne sauroit lui plaire. Dsns
Èa
autant que d'habitans. Ici un seul sait tout'ylà c'est la
nation qui agit toute entiere dans toutes les opérati
ons. Ici on est traîné sous les étendarts du Roy , là on
court servir la patrie. Si les Français qui ont cu,
des Sully, des Montesquieu., & qui ont encore tant
de têtes libres & prosondes, venaient à jouir d'un
gouvernement plus libre, ils seroient^ sans con
tredit, le peuple le plus puissant & le plus respecta
ble de l'Europe. Au lieu de s'exposer au mépris des
étrangers en publiant des volumes entiers sur le voya
ge d'un Prince, dpnt la modestie est une des principa
les vertus , au lieu de lui prodiguer ces flatteries ausiì
sades pour lui que honteuses pour, eux, ils se con
tenteroient d'imiter en silence les Princes sages qui,
daignent visiter leur païs.
Si la France venoit jamais à obtenir la moindre supé
riorité , quel ascendant n'auroit-elle pas sur l?Angle-
terre ? Pendant que l'interêt tourne tous les habitans
de cette Ile vers le commerce & les arts d'industrie quj
énervent les corps &c les esprits , diverses circonstances,
produisent en France des millions d'hommes audacieux
guerriers. En supposant donc les Anglais reconci
liés avec les Américains; il n'y a que la liberté ci;
vile & religieuse qui puisse mettre la France en état

ses seuilles périodiques , il revient toujours à son païs: il


ne parle gueres que de ses ennemis, de, /es qpinions & de
lui même. C'est un prédicateur de cour. Il dit d'or. Tout
le monde court à ses sermons ; mais il ne convertit per
sonne. Je remarquerai en passant que sa résidence en An
gleterre est la meilleure résutation qu'on puisse opposer ,
au livre qu'il a publié sous le titre du flui heureux go*»
Virilement,
d'arrètter une préponderance qui l'accabîerolt & Pîiu-
rnilieroit.
Ensin, si la France ne change pas de Système, ce
sera peut-être un malheur pour le genre humain que
la Grande-Bretagne coure risque de perdre sa puis
sance en perdant sc.s Colonies. Il cícoit bon que l'Etat de
l'Europe le plus libre en sût aussi le plus puifTant. Mais,
pour reparer ce malheur général, quelle ressource
restcroit-il aux Anglais? Puis qu'ils ont déployé tou
tes leurs sorces navales, il ne leur resteroit; plus que
de les employer, tout de suite, à rendre indépen
dantes les Colonies des autres peuples Euro
péens dans toutes les parties du monde. Les Amé
ricains les seconderoient peut-être dans ce coup de
désespoir. Cette entreprise leur seroit aussi glorieu
se qu'elle scroit utile a l'humanité en général.
Le seu de la liberté développeroit tous les germes
de la population. La concurrence réveilleroit l'ac-
tivité de tous les peuples & pour empêcher un pa
villon de s'élever sur un autre , il se sormeroit une
ligue universelle ofsensive &ç désensive, envers &
contre tous, qui pourroit réaliser d'un côté le beau
réve de la paix perpétuelle,
Ainsi, mon cher Ami, mon imagination dont -il
m'est impossible d'arrêter l'essor , semble goûter le plai
sir de toutes les chimeres politiques qu'elle seplaità
se sigurer. J'ai mieux aimé me livrer à l'illusion séduii
sante de mes spéculations, que mettre mon esprit à la
torture pour savoir quel pourra être le résultat de cette
grande querelle. Jcvous avoue même, que je ne crois
pas que personne puisse encore prononcer sur l'issue de
W® 183
cette guerre. De tous les barbouilleurs de papier qui
s'arrogent le droit exclusis d'instruire les oisiss de nos
grandes villes , quatre, douze , vingt-quatre, soixan
te ou trois cens sois l'an, de tous les philosophes
qui nous crient depuis si longtems , Venez a moi ,
je connois tous les ressorts de la politique & je sais
toutes les causes secretes des révolutions humaines ,
aucun n'a encore ose , excepté l'Auteur que je traduis,
assurer qu'elle sera l'issue de cette guerre. A peine
sera-t-elle sinie , vous verrez tous ces charlatans
poiitiques , prendre sur eux de vous expliquer bien
méthodiquement toutes les causes & tout l'enchaî-
nement naturel de cè grand évenement.
Je sens qu'il est tems de ne plus me perdre en
conjectures. Et pour vous rappeller à une chose
baen sure & bien vraie je sinis en me disant

Votre Ami &


Compatriote
A. M. Ccri...

à Utrecht ce 15 Novembre 1777.

K 4,
»84 tm

Réponse à la Lettre précédente . ( *- \

J'ai K\ , avec plaisir , Mon cher Ami, vos Réflexions


Philosophiques & Politiques.
S'il est; doux de couler ses jours au sein de la paix
& de la liberté , il est beau de tracer ces deux avan
tages aux Peuples qui sont privés du premier & sou
pirent pour le second. Mais tous vos plans d'amé
lioration seront sans eífet, tant que les peuples Jse-
rant divisés au dehors par des interêts divers, écrasés
au dedans par le choc perpétuel 'des Pouvoirs ou
accablés par une puissance prépondérante qui brise
tous les autres ressorts de la machine politique.
Les Souverains ont l'hcureux avantage d'çtre les
dépositaires du bonheur de leurs sujets. Mais, com
me çc soin implique des devoirs réciproques , s'ils
abusent de leur autorité , en soulant aux pieds leur
(ermentjils sont d'autant plus condamnables qu'ils pou-
voient se concilier sacilement le plus beau titre qu'un
homme puisse ambitionner sur des hommes , celui de

(*) La lettre , ou fi l'on veut la discussionprécédente y


a été réellement adressée à un Ami qui , malgré des oc
cupations, journalieres de commerce , fait se ménager
quelques mome.is } pour penser, Ce n'est qu'avec
seine que jyai ar-raché à sa modestie & à son insout

ciance la. permission de faire paraîtresa réponse que le-


public, qui nya encore rien vû delui x liraìsansdon*
j avec plaifisy
ma
Pere du peuple. Sous un prince paisible & sage, les
peuples sont heureux; pareeque sa prudence assure leur
selicité. Point de sédition , point de guerres. Tout
respire l'harmonie & la'paix. Mais dès quel ambiti*
on & la cupidité se sont emparées de ceux qui sont k
la tête du gouvernement , l'équilibrc intérieur est
détruit, les sorces diminuent avec la population, le
trésor public est bientôt épuisé , le commerce lan
guit, les loix sont sans vigueur,- l'agriculture sans
éneouragement & sans bras.
Un Etat n'est florissant qu'autant que les loix sont
adaptées aux moeurs , aux coutumes nationales.
Sparte & Athenes ne dûrent leur grandeur & leur gloi
re qu'à la sage legiflation des Lycurgue & des Solon»
Ces illustres Légiflateurs ne promulguerent leur code
qu'après avoir bien étudié le païs & le peuple au
quel il étoit destiné. Ils imaginerent sagement qu'un
Empire nc pouvoit avoir de la stabilité qu'autant que
íes moeurs & les loix n'y seroient point en contra
diction. Des hommes ordinaires eussent pensé que
deux peuples, si proches Pu n de l'autre, fous le
même climat, devoient être gouvernés par les mê
mes loix. Mais ces génies sublimes saisirent d'un
coup d'oeil la différence ; leur plan de légiflation se
trouva diamétralement opposé ; & cependant lqs
sastes de la Grèce attestent les heureux esfets de
leur prudence & de léur sagacité. Voilà les exem
ples qui doivent naturellement diriger les nouvelles
Républiques qui se sorment en Amérique. Comme
on les voit adopter une sorme de gouvernement coa-
fédérative , elles ne sauroient donner trop d'attenti-
Çn pour que le lien d'association y soit plus étroit
que celui qui unissoit les disiérens états de la Grèce.
Jc m'arrête volontiers aux Républiques de la Grè
ce parce qu'on trouve en effet dans leur gouverne
ment, ainsi que dans celui des Egyptiens & des
Phéniciens qui surent leur admiration & leurs mo
dèles, des exemples dont les Américains peuvent ti
rer de grands avantages. D'ailleurs les connoissan-
ces de ces derniers étant 'plus étendues en sait d'ad
ministration politique, ils sont à même de prositer
de tout ce que les anciens leur ossrent de bon & de se
garantir des causes qui leur sirent perdre leur crédit &
leur puissance. Il est bon de remarquer que , si les an
ciens ont conservé si longtems leurs usages & leurs
moeurs, c'est que, se suffisant à eux niâmes, ils
avoient moins de besoin que nous & que leur ca
ractere n'étoit pas , comme le nôtre , un mélange
bizarre de celui de toutes les nations. '
Les Grecs ne conserverent leurs avantages sur les
autres nations que sous la constitution Républicaine.
Ils ont perdu leurs moeurs, leur bravoure & leur
considération ; dès^ue l'aristocratie d^sJDe^iago£ues-
les eut offerts en sacrisice à l'ambition de Philippe,
d'Alexandre & de ses successeurs. Sous les Romains
& sous les Empereurs de Constantinople, ils nc surent
plus qu'un peuple énervé, livré au luxe & à lamo-
lesse , sources sunestes de cruautés, de séditions
de persidies & de ia plus méprisable superstition.
Voilà l'histoire des nations qui perdent leur consti
tution primitive. Comparez Rome sous les Fabius
& les Scipion à ce qu'elle devint fous les Empereurs.
Est-il un contraste plus srappant, une preuve plus
incontestable que les peuples ne sont heureux que,
tm 187
par la bonté des loix & la sagesse de ceux qui sont;
à la téte du gouvernement?
Peuples Américains dont la cause interesse les
ames libres & sensibles sur toute la sursace de la terre,
voilà de grands exemples pour vous. Revenons à la
guerre actuelle.
Un Ministre , dont le génie est borné & l'humcur
turbulente, commence par séduire le Prince : ensuite
d'un voile imposteur il dérobe la vraie cause des guer
res à la nation. Ici elle s'y prêté, parccqu'elle est
devenue un instrument passis entre ies mains de la
puissance absolue, là , parce qu'on a cû soin de ré-
veiller la haine nationale. Le principe des guerres
peut encore être une injustice, un désaut de com
binaison , une politique vicieuse, où l'interét pu
blic est cependant, presque toujours, sacrisié à l'in
terét particulier. Mais du côté des Américains ,
leur intrépide résistance paraît un soulevement una
nime, inspiré par l'enthousiasme de la liberté. L'es-
prit de patriotisme est capable de leur saire assron
ter tous les dangers & braver toutes les conséquences
qui peuvent en résulter. Ils n'ignorent pas que la
pjus grande partie de l'Europe est dilposée en leur
saveur.Cc sentiment ranime leur espoir & leur commu
nique une valeur indomptable. Si la sortune se dé
clare pour eux, ils sont trop sages pour nc pas s'as
surer une indépendance parsaite, & je pense que,
s'ils sont obligés de céder à la sorce, les plus opiniâ
tres préséreront une mort honorable ou une retraite
désespérée.
I.'Angleterre n'est pas a se repentir d'avoir entre
pris fi légèrement une guerre aussi ruineuse. Sa
t88 tm
sierté la sorce à la soutenir , elle rougiroit de rêve.-,
nir sur ses pas. Mais que de suites satales n'a t-elle
pas à en appréhender ! Ses ennemis n'attendent peut-
être qu'une occasion savorable de sondre sur elle
& de la traverser dans cette grande expédition.
L'inaction de ses voisins peut couvrir une tem
pête qui éclatera au moment qu'elle s'y attend le
moins. Attaquée de tous côtés , obligée de saire sace
par tout , déjà epuisée par les efforts qu'elle a
saits, elle se verra peut être dicter des conditions
tìe paix par des en sans qu'elle traitoit de Rébelles
ou par des rivaux implacables qu'elle avoit le sront;
de mépriser.
Si la France doit prendre le parti des Américains,
pour ses interêts & pour se venger des griess qu'elle
a contre la Grande Bretagne , l'oecasion ne sauroit
être plus savorable. Ses sinances' mieux administrées,
sa marine mise sur un pied plus respectable, ses Os
ficiers mieux choisis , ses troupes nombreuses & bien
disciplinées, tout est capable de lui saire concevoir
les plus flateuses espérances. Mais la guerre est un
fléau si terrible, les apparences sont si souvent dé
menties par les effets ; & , dans une guerre maritime
l'Angleterre est si redoutable que la France doit,aur
tant qu'il est possible, être attentive à se maintenir
dans la paix dont elle jouit. Elle ne doit prendre
les armes que pour une guerre désensive. La Poli
tique & sa gloire scroient peut-être plus interessée^
;i ce qu'elle intervînt comme médiatrice que com
me partie dans une querelle qui lui eit étrangere.
Elle a déjà bien sait entendre qu'elle évite la guerre^
mais qu'elle ne la craint point,
im m
'Rien de plus louable & de plus humain que votrfe
Projet d'ossrir aux Américains vaincus un azile pai
sible dans le sein d'un Royaume puissant dont les
habitans, naturellement sensibles & doux , se seroient
un tendre devoir d'imiter leur Souverain , en accueil
lant a bras ouverts ces glorieuses victimes de la li
berté. Mais ce qui est encore plus possible & peut-
être plus avantageux pour la France , eû égard à la
situation des choses , ce seroient les émigrations que
vous lui proposez d'envoyer chez les insurgens. Dans
un siècle éclairé par la saine Philosophie , on a tout i
se promettre de l'esprìt Tolérant devenu presque
universel. Il est étonnant que ce beau dogme du
Totirantìsmé qui n'a point eû d'Apôtres plus zélés
que des Français , qui parait si fort adopté au carac
tere liant & sociable de la nation , rencontre encorei
ën France malgré- la réclamation universelle, tant
de préjugés & de loix barbares qui l'empèchent de s'y
établir.
Je crains bien pour la pauvre humanité que le beau
rêve de la Paix universelle ne se réalise jamais. Les
obstacles renaissent comme la tète de l'Hydre. En.
vain les Ecrivains les plus prosonds en ont montré
la possibilité : envain ils en ont peint les ' charmes
sous les traits les plus séduisans. Lorsque des cau
ses puissantes somentent les querelles des peuples,
lés Souverains devroient en être les arbitres & les
pacisicateurs. Alors ils seroient véritablement Peres
des peup es, en empêchant les deux parties de
is'entr'égorger. En épuisant tous les moyens de'pré
venir les hostilités & l'effusion du sang humain, ils
feroient véritablement les Dieux de la terre. Un Roi
entouré d'un peuple heureux & content au sciil dtì
la paix, n'est-il pas plus grand qu'un Monarque dont
la parole sait mouvoir un corps de cent mille' assas
sins , qui brûlent d'exterminer des nations entieres ?
Si le conquérant réfléchissoit aux ruisseaux de sang ,
aux torrensde larmes qu'il sait couler , au triste état
où la perte d'un Citoyen réduit une samille, s'il étoit
témoin des désolations particulieres dont il est la cau
se, il n'hésiteroit pas de sacrisier des droits précai
res & de laisser en repos des peuples éloignés qui se
croient en état de subsister sans lui. Car , après tout
les Américains doivent bien mieux savoir , quel est
leur avantage que le ministere Britannique & si ce
ministere eut bien consideré qu'en supposant qu'il
réussisse, ectté conquête ne lui rapportera jamais les
dépenses d'hommes & d'argent qu'il a saites , il n'eût
certainement pas sormé une entreprise qui ne lui pro
curera jamais des avantages capables de compenser des
pertes si considérables.
C'est le divin Platon qui a dit : Les Royaumes ferons
heureux quand les Philosophes regneront , ou que les Rois
Philosophes aimeront lajustice & la yeritè. En attendant
cette Révolution si nécessaire au 'bonheur des peu
ples, je me réitere avec un lincere attachement

Votre Dévoué ami


Amsterdam ce 17 Nov. 1777. Jh. M..<«.«,

1
ADDITION.

j^sous entrons dans la saison des srimats. C'est le


tems que chacun, soit, au coin de son seu, soit dans
ces coteries bruyantes , où l'on s'échauffe en dispu
tant, se délecte à; parler politique & à prescrire des
Systèmes de législation aux peuples éloignés. J'ai
pensé que , non seulement ces oisiss de societé; mais
encore ceux qui raisonnent avec reflexion , verroient
volontiers les articles de l'Union d'Utrecht qui sont
la baze de la République des Provinces -unies des
Païs-Bás , comparés aux articles de lUnion sédérati-
ve des. Colonies Américaines. Un habile Ecrivain
vient justement de mettre la derniere main à l'expli-
cation de l'Union d'Utrecht. L'ouvrage est en Hol
landais: il a sait beaucoup de bruit dans le pais. J'est
extrairai & traduirai quelques morceaux qui pour
ront saire connaître l'Auteur à ceux que i'ignorance
de l'idiôme dans le quel son ouvrage est écrit , empêche
malheureusement de pouvoir le lire dans lá langue
originale ; en attendant que le Libraire puisse offrir
au public le précis qu'il se propose d'en donner en
Français. L'auteur Anglais de la sondation des Co
lonies anciennes , Torys au sond du cœur , propose
au corps législatis, des exemples capables de le diri
ger dans la circonstance actuelle. Nous autres," qui
fjar un phénomène unique jusqu'à présent dans ust
Traducteur, pensons différemment , nous proposons,
4'autres exemples aux Colonies & à leurs partisans,.
i .
HISTOIRE

de rUnion d'Utrecht

E Coutòns d'abord l'illustrc Montesquieu. Si une


République est petite, elle est détruite par unè
sorce étrangere: Si clic est grande, elle se dé^
truit par un vice intérieur.
, Ce double inconvénient insecte également les dé^
rnocraties & les Aristocraties, soit qu'elles soient
bonnes, soit qu'elles soient mauvaises. Ainsi il y a
grande apparence que les hommes auroient été à la
sin obligés de vivre toujours sous le gouvernement
d'un seul, s'ils n'avoient imaginé une manìere de
constitution qui a tous les avantages intérieurs dú
gouvernement Républicain, & la sorce extérieure dú
monarchique. Je parle de la République sédérative.
Il làut lise le Chapitre entier de l'esprit des loix
où se trouvent ces pensées. C'est un ches d'œuvrC
Sans nous arretter, poursuit Mr. PAULUS, aux
exemples que l'histoire ancienne nous sournit de pa
reilles Républiques sédératives, nous avons devant
les yeux la consédération helvétique. Quoi qu'elle
soit composée de peuples dont les moeurs & la reli
gions sont disssérentes, elle a sù désendre avec courage
& conserver sans altération , les avantages de la li
berté contre les entreprises publiques ou secretes des
píincës étrangers. Mais les Provinces-Unies nous
offrent un tableau encore plus intéressant. Compo-
fées de nations particulieres & disssérentes , elles se
seroient vues obligées de fléchir sous le poids de ía
puissance Espagnole & sous le joug de la tyrannie^
si elles ne s'étoicnt unies par un lien d'association
& par l'esprit de liberté. Leur union ne les a pas
seulement mises en état de tenir tête à la monar
chie la plus puissante de l'Europe; cllcs l'ont
encore li sort affaiblie & épuisée durant une guerre
de quatre-vingt-ans qu'elle s'est vue réduite à ac
cepter des conditions de paix, où non seulement
êlle a reconnu leur indépendance, 'mais où elle a
encore renoncé à tous les droits qu'elle avoit autre
sois sur clles. Les Provinces- Unies ont encore sû,
avec autant de zèle que de sermeté , résilier à tous
ceux qui ont attenté à leur liberté; elles ont meme
acquis tant d'e puissance & de considération , que
non seulement les plus puissans Monarques n'ont pas
dédaigné de rechercher leur alliance; mais les ont
encore choisies pour médiatrices dans leurs differens.
Quelle peut avoir été la cause d'une prospérité &
d'une considération si étonnantes ? Ce ne peut-être
que l'union que leurs ancêtres ont sormée dans la ville
d'Utrecht, parles soins ^e Guillaume I. Ce Prin
ce en a jetté les sondemens; il en a été le plus zé
lé sauteun Dáns les autres opérations que c'et illustre
Stathoudcr exécuta, souvent il sut secondé par la
sortune; mais l'Union des sept Provinces est toute
entiere Peffét de sa sagesse & de son génie.
Aussitôt que les Espagnols eurent été chassés de la
Hollande & de la Zéelande, Guillaume s'appliqua uni
quement à réunir toutes les autres provinces des
Païs - bas. Il eut le bonheur de voir ses désirs cou-
ronnés eri partie, en ^fj^ par la Pacisication de Gand,
Tous les Païs-bas consédérés y promettoient deréu^
nir leurs sorces pour chasser l'ennemi commun. Cet
te Pacisication produisit encore un avantage; celui
de mettre le Prince en état d'unir quelques autres pro
vinces d'un lien plus étroit, en tirant parti de l'al-
liance qu'elles avoient contractée ensemble. Cepen
dant l'idée d'une consédération plus étroite paraît
avoir été imaginée par Eìizabeth , Reine d'Angleter
re. Il est certain que , dès l'an 1577 , elle conseilla
aux provinces de Gueldre, de Hollande, deZéelan-
de, d'Utrecht & de Frise, de sormer une ligue os
sensive & désensive. Elle promettoit même de les
désendre $ au cas qu'on entreprit de les saire rentrer
sous le joug. Le prince d'Orange ne négligea pas
une idée inspirée par une sagesse consommée. Car
dans le même tems , il sit plusieurs tentatives secretes ,
pour conduire un plan si avantageux à exécution.
On atteste que les Hollandais & les Zéelandais re-
gardoient comme suspecte une union semblable avec
les Gueldrois, les Frisons & les Overyssellois. Et,
quoique cette affaire ne pût être exécutée sur le
champ, parcequ'on s'imaginoit que la Pacisication de
Gand remplissoit exactement i'objet qu'en se pro-
pesoit , le Prince , cependant , ne perdit jamais de
Vue le sage conseil de l'illustre EÌizabcth. En
effet , remarquant que les provinces des Païs - bas étai
ent.déchirées par des divisions, que quelques-uneS
panchoient pour les Espagnols & que le Roy d'Es
pagne , pour recouvrer son autorité j travailloit à
somenter les discordes intestines, il prévit que la
Pacisication de Gand ne pouvoit être de longue du
rée, surtout quand lés provinces Wallones sesurenc
ftparces des autres , sous prétexte de religion. Ain
Êfîí83
u , considérant qu'au milieu de cette desunion,
tout le poids de la guerre alloit tomber sur lui,
fur les Hollandais & sur les Zéelandais , il imagi
na d'en prévenir les suites par une nouvel
le union. Dès lors , il s'appliqua entierement à réu
nir d'un lien plus étroit les provinces qui , par leur
proximité & leur contiguité , pouvoient sé dé
sendre plus sacilement l'une & l'autre. 1l jet-
ta ses vues,sur la Hollande, la Zéelande, la Guel
dre , le páïs d'Utrecht , l'Overysiél , la Frise , Gro-
ningue & les Ommelandes, le païs de Drente & le
Comté dé Lingen. il pensa qu'il salloit commencer
tí'abord par unir la Gueldre avéc les païs de Hol
lande j de Zéelande & d'Utrecht , parce qu'elle
étoit comme le boulevard des autres & que sa con
quête rendoit l'ennemi maître des quatre principales
rivieres , le Rhin , le Meuse , le Wahal & l' Yssel.
Quand ce prince roúloit dans sa tête un grand pro- .
jet., il avoit toujours coutume de commencer par
sonder les esprits & de les subjuguer par sou élo
quence , asin d'écarter tous les obstacles. Il n'oublia
pas d'employer cette sage politique dans cette occa- -
fion. Il commença pár traiter secretement avec les
provinces d'Utrecht, de Gueldre, d'Oveiyssel &dc
Frise pour lés engager a une alliance avec la Hollan
de & la Zéelande. Cependant, il ne jugea pas a
propos, dit l'historien de la patrie, de paraître lui
même conduire cette aífaire. Il prévoyoit que ni
l'Archiduc Matthias ni les Etats Généraux ne pour-
róient goûter une union particuliere de quelques
membres qui leur sembleroit tendre a aífaiblir celle
de tout le corps des Pais -bas. Ilcraignoitqu'onne
N a
l'accusât d'abandonner la Pacisication de Gand } à ía-
quelle il avoit toujours declaré qu'il demeureroiÉ
attaché. En conséquence , il sit agir le Comte Jean
de Nassau, son srere. Dès que la séparation deâ
provinces Wallones sut devenue publique , le Com
te convoqua les Etats de Hollande & de Zéelande à
Gorcum au mois de Novembre. Il commença par
les invites ìt s'unir avec les provinces de Gueldre ^
d'Utrecht , de Frise & des autres pais que le Prin
ce leur avoit désignés. Ensuite , il les avertit que
l'assemblée générale qui devoit sormer cette union sé
tiendroit a Utrecht. C'est dans cette ville que les
articles surertt arrêttés le 23 & promulgués le 29
Janvier 1579.

ARTICLES

de VUnìon conclue à Utrecht le 23 Janvier 1579;

CZ'eúx du Duché de Gueldre j porte PintroduSion^


& du Comté de Zutphen , ceux des Comtés ;&païs
de Hollande, Zéelande, Utrecht, Frise & des Om-
melandes entre l'Eems & les Lauwers, s'étant ap-
perçus que^ depuis la Pacisication de Gand y les Es
pagnols avec Don Juan d'Autriche & leurs autres
Chess, ont eu pour objet de diviser lesPaïs-bas,
de s'en rendre maîtres & de les ruiner totalement,
ont trouvé bon de sormer ensemble une alliance plus
particuliere. Ce n'est pas qu'ils aient intention de
se départir de l'union generale sormée par la dicte.
Pacisication. Au contraire , c'est pour l'affermir »
&m m
pour être plus en état de se désendre contre l'enne-
mi commun & pour prévenir toutes les divisions qui
pourroient survenir. A ces sins les Deputés des^dits
païs , en vertu des pleins pouvoirs qu'ils ont re
çus de leurs c'ommettans , ont arrêtté & statué les
articles suivans , sans prétendre se soustraire au Saint
Empire Romain.

ARTICLE Premier,

Les Provinces sus-dittes s'allient, s'unissent & lb


liguent a perpétuité , pour rester en consédération ,
comme si elles ne saisoient qu'une seule Province,
sans permettre qu'on les sépare jamais l'une de l'au
tre par aucune convention ou traité queleonque,
sans infraction cependant aux privileges , sranchises,
immunités, statuts, louables usages & tous autres
droits que chacune des Provinces , villes, membres &
habitans peuvent posséder. Non seulement elles n'y
porteront aucune atteinte;mais au contraire,elles s'assi-
steront. les unes lejs autres pour les désendre & les main
tenir par tous les moyens convenables,áu péril de leurs
vies & de leurs biens,contre quiconque voudroit les at
taquer. Et , quant aux diíférends qui pourroient surve
nir entre l'une ou l'autre a l'occasion de ces droits , pri
vilèges &c, ils seront vuidés par le juge ordinaire , ou
par des arbitrages où à l'amiable , sans que les autres
provinces , villes ou membres , tant que les parties se
soumettront à la justice ordinaire, puissent s'en mê
ler, sinon par la voie de médiation, pour saciliter
un accommodement.
19* K»
Art. II.
Les susdits païs, en vertu de cette union, s*etv
gagent solidairement & mutuellement, au péril de,,
leurs pies & de leurs biens, de se défendreViinSc l'au
tre, contre toute violence qu'on voudroit leur saire,
au nom du Roi ou de sa part ; soit parce qu'à l'occa-
sion de là Pacisication de Gand , ils ont pris les ar
mes contre Don Juan & reçu pour Gouverneur l'Ar-
chiduc Matthias , soit à cause des consequences qui
en ont résulté cu qui pourroient en résulter ; même
sous prétexte d'introduire & rétablir la religion ca-
tolique par la voie des armes , soit à cause des nou
veautés survenues dans les dittes provinces depuis
l'an 1558, soit à cause de cette présente union &
consédération, soit ensin qu'on veuille attaquer une,
province, une ville ou un membre en particulier, soit
qu'on les attaque tous en générai.

Art. III.

Les susdittes provinces s'engagent ausfi de s'entre-


secourir contre tous seigneurs, Princes, Etats ou.
villes, soit étrangers soit dupaïs, qui leur voudroi-
ent nuire ou saire la guerre, bien entendu que les.
secours & subsides seront spécisiés par la Généralité
sàc l'Union avec connaissance de cause & suivant les
occurrences.

- Art. I V.
Et pour mieux assurer les dittes provinces , villes
& membres , il est statué que les villes srontieres &
les autres' qu'en jugera en avoir besoin, seront sorti
fiées suivant l*av-is & l'ordre des dittes Provinces-uni-
es , aux dépens des villes S provinces ou elles font si
tuées, mais que la généralité contribuera aladépen- .
se pour la moitié. Bien entendu que si les dittes
provinces jugent à propos de construire quelques nou
veaux sorts dans quelques unes des mêmes provin
ces ou de saire réparer ou démolir ceux qui s'y trou-
Vent, les srais seront à la charge de la généralité.

Art. V.
A sin de subvenir aux srais nécessaires pour la dé -
seniè des provinces, il est statué que, de trois en
trois mois , ou dans des termes plus convenables , on
affermera dans les Provinces de l'Union, publique
ment , au plus offrant & dernier enchérisseur
ou bien l'on sera percevoir par des collecteurs , cer
tains impôts établis sur le vin, la biere, les grains,
moulus, le sel, les draps d'or, d'argent ou de laine ,
les bêtes a corne, les terres ensemencées, les bê
tes de boucherie, les chevaux, les boeuss vendus ou
échangés, les marchandises qui se portent à la ba--
lance & sur tous les autres articles que dans la suite on
jugeroit à propos de taxer, d'un consentement una
nime. Ensin on pourra y employer les revenus des
domaines du Roi , mais après en avoir déduit les
charges dont ils seroient grevés.

Art. VI.

Les mêmes subsides seront , consormément àl'avis


çommun, augmentés ou diminués, suivant les besoins
& les circonstances, & ne pourront être rensorcés
^ue pour la désense commune & pour ce que la gé».
N, 4,
£00
ntíralitd scroit obligée de supporter en sus, sans qu'on
puisse les divertir a aucun autre usage.

Art. VIL
Les villes srontieres & même les autres places,
comme la nécessité l 'exigera , seront obligées, en
tout tems, de recevoir telles garnisons que les dic
tes Provinces- unies jugeront à propos de leur en-^
voyer avec l'avis du Staihoudcr de la province où la
garnison doit être placée; mais, ces garnisons se
ront payées par les provinces de l'Unîon. Déplus,
les capitaines, avec les soldats, outre le serment qu'ils
auront sait a la généralité, seront encore obligés
d'en prêter un à la ville, place ou province où ils
seront distribués , comme il sera couché dans les ar
ticles de îeurs patentes. On sera observer aux sol
dats une discipline si exacte que les Habitans, tant ec
clésiastiques que séculiers, n'en seront aucunement
molestés. La garnison sera, aussi bien que les Bour
geois & habitans , tenue de payer les impots &
accises; mais la généralité payera leurs logemens aux
Bourgeois & autres , comme il se pratique en Hol
lande.
" Art. VI IL.
Et pour qu'on puisse trouver des secours toujours
prêts dans le besoin ; tous les habitans mâles de cha-
qnc province depuis l'àge de dix-huit jusqu'à.soixan-
tc ans, seront tenus, dans l'espacc d'un mois au plus
tard , de saire enrégistrcr leurs noms, asin qu'à la
premiere assemblée des Etats consédérés, on puisso
ordonner ce qu'on jugera plus convenable pour la su>
jeté & défense des pais de l'Union,
m® m

Art. IX.

On ne pourra conclure ni paix ni trêve , entre


prendre aucune guerre, lever aucun impôt ou con
tribution , en saveur de la généralité , sans l'avis &;
consentement unanime des Provinces de l'Union.
Mais dans toutes les autres affaires relatives à la con
duite de cette consédération , on se réglera suivant
ce qui aura été conclu à la pluralité des voix des
susdittes provinces. Ces voix seront recueillies , com-
nie cela s'est pratiqué jusqu'à present dans Paflem-
blée des Etats généraux, toujours par provision ,jus-:
qu'à ce qu'il en soit ordonné autrement de l'avis una
nime des consédérés. Au cas que, les Provinces de
PUriiori ne pussent s'accorder sur des affaires relati
ves à la trêve , à la paix , à la guerre ou aux contri
butions, la décision en sera remise provisionellement
à Messieurs les Stathouders actuels des susdittes
Provinces , qui les vuideront entre les parties ou les
décideront comme ils jugeront convenable. Bien en
tendu que si les Stathouders ne pouvoient s'accorder
ensemble , ils. se choisiront tels assesseurs & adjoints
impartiaux que bon leur semblera ; & les parties se
ront tenues de se soumettre au jugement qu'ils por
teront.

Art. X.

Aucune des Provinces, ni des villes, ni aucún membré


de l'Union , ne pourront saire aucune consédération ou
alliance avec des Seigneurs ou Etats voisins , sans ìç
consentement des autres consédérés.
N5
«o* mn
Art. X I.
Au cas que quelques voisins, soit Princes, Sei-
gueurs, villes ou païs, souhaitent d'entrer dans la
présente Union, ils pourront y être admis de l'avis
St du consentement des Provinces de l'Union.

Art. XII.
Sur l'article de la monnoye & le cours l'ar-
gent , les Provinces seront obligées de se consormer
aux ordonnances qu'elles rédigeront à la premiere
occasion, sans que l'une puíïïe rien innover à ce
sujet sans les autres.

Art. XIII,
A Wgard de la religion, la Hollande & la Zéelan-
de se conduiront, comme, bon leur semblera. Mais
les autres Provinces de l'Union pourront se régler
sur la Paix religieuse, déjà dressée par l'Archiduc
Matthias & par ceux de son conseil avec l'avis des
Etats-Généraux. Sur cet article elles donneront tels
ordres qu'elles jugeront propres pour le repos & la
tranquillité de chaque province , ville & membre, &
pour la désense des droits d'un chacun , tant ecclési
astique que laïque , sans qu'une autre province puis
se les troubler ou molester en cela, à condition ce
pendant que chacun jouira dé la liberté de conscien
ce & que personne ne sera recherché ni inquiété
pour cause de la religion , ainsi qu'il a été statué dans
Ja pacisication de Gand.
Cet article causa d'abord de grandes difficultés. Quel-
ques-uns s'imaginerent qu'il n'ètoit rédigé que pour n'ad
mettre dans la confédération que ceux qui recenohm /a ,

.
paix de religion ou du moins Us deux religions , la Ca
tholique & la Protestante. En conséquence , on y ajouta,
far forme d'explication
Qu'on n'avoit pas intention d'exclure de la consé
dération les provinces & villes qui n'admcttroient,
que la Religion Romaine & où le nombre des résor
més n'étoit pas assez considérable pour qu'ils pussent,
consormément a la paix de religion , avoir l'exercice
de leur culte qu'on étoit prêt à les recevoir dans
l'Union pour vù qu'ils en observassent les articles &
se comportassent en bons Patriotes ; parce que le but
n'étoit pas qu'une province ou qu'une ville imposât
des conditions aux autres sur l'article de la religion.

Art. X I V.
Pour se consormer à la Pacisication de Gand, tous
les moines & ecclésiastiques jouiront de leurs biens
situés dans les Provinces - Unies ; mais les Reli
gieux qui , dans le tems de la guerre, auront
quitté leurs cloîtres situés sur un territoire soumis
aux Espagnols, pour se retirer dans la Hollande &
la Zéelande, seront entretenus honnêtement par les
couvens & communautés d'où ils sont sortis ; ce
qu'on sera pareillement à l'égard de ceux qui lé sont
retirés de la Hollande & de la Zéelande dans les
autres Provinces de il' Union.

Art. X V.
Ceux qui, pour cause de religion ou par d'autres
motiss raisonnables, auront quitté ou voudront quit
ter leurs couvens & communautés situés dans les
provinces de l'Union, seront entretenus, leur vie.
ao4 mìì
durant, des revenus des dits convens. Mais ceux,
qui , dorénavant , entreront dans les cloitres & qui
les abandonneront ensuite, ne pourront rien en reven
diquer pour leur entretien & ne pourront en empor
ter que ce qu'ils y auront apporté. De plus, les
Religieux actuels ou à venir auront toute liberté de ,
religion & d'habits , pourvu qu'en toute autre cho
se, ils íc soumettent à leurs supérieurs.
Ou donna encore une explication à ces articles le pre
mier Fevrisr. Les consédérés , craignant que de pa
reils Religieux n'intentassent des Procès pour les hé
ritages, successions & donations ont statué que,
tous les Procès élevés ou à élever à ce sujet , sussent
sursis & arrêtés ; jusqu'à ce qu'il en soit autrement
ordonné par les consédérés & par les autres qui en-
treronp dans l'Union ou même par l'autorité Sou
veraine si cela est nécessaire.

Art. X Y I.

S'il survenoit, ce qu'à Dieu ne plaise, quelque,


mésintelligence ou disférend entre les provinces, ils
seront terminés par les autres provinces ou par leurs
commissaires ; & si l'assaire intéresse toutes les pro
vinces en général, elle sera désérée aux Stathouders,
comme il a été statué dans l'article neuvieme. Ils
seront obligés de rendre justice & raison aux parties
dans l'espace d'un mois ou plutôt, si la nécessité le
requiert, après en avoir été requis & interpellés par
l'une ou l'autre partie. Et leur sentence sera exé
cutée nonobstant tout appel , relevé d'appel, révision^
nuilité ou autres reclamations queleonques.
Art. XVII.

Les Provinces , villes & membres de l'Union , évi


teront avec soin de ne donner aucune occasion dé
guerre aux Etats & Princes étrangers. Et pour lés
prévenir, ils rendront aussi bonne justice aux étran
gers qu'aux habitans. Et si l'un d'entr'eux manquoit
à ce point , les autres provinces seroient obligées d'y
prêter le main consormément aux droits, privilèges
"& louables coutumes de chaque province.

Art. XVII I.!


Aucune province , ville ou membre de l'Union, ne
pourra asseoir des impôts , des droits de transport ,
bu aucune autre taxe, à la charge & au préjudice
des autres sans le consentement de la généralité, ni
charger aucun des consédérés plus que ses propres
habitans.

Àri. X I X.
Et pour prévenir toutes les difficultés qui pour-
roient survenir , les consédérés, sur la convocation
de ceux qui seront autorisés à cet esset , seront obli
gés de comparaître à Utrecht , au jour qui sera pres
crit, pour délibérer sur les affaires exprimées parles
lettres de convocation , a moins que la chose n'exige
le secret. Les arrêttés y seront sormés par l'unanimi-
téou la pluralité des voix; ceux même qui n'auront
pas comparu seront tenus de sc consormer à la réso
lution qui aura été prise ; excepté dans des affaires
très importantes qui peuvent soussrir le délai : auquel
cas les non-comparans seront avertis de nouveau de
se présenter, sous peine de perdre leurs sussrages,
&o6
pour cette sois. .- Mais ceux qu'âne raison légi
time aura empêchés de comparaître pourront en
voyer leur avis par écrit & l'on y aura égard en ré
sumant les voix.

Art. X X.

Chaque confédéré sera tenu de communiquer à


ceux qui seront chargés de saire la convocation , les
affaires dont il jugera que la connaissance intéressé
la consédération ; asin que les autres provinces soient
convoquées à ce sujet.

Art. X X L
S'il se rencontre quelque équivoque ou obscurité
dans les articics de la présente union, ['interpréta
tion en sera renvoyée au jugement commun des con
sédérés; & s ils ne peuvent s'accorder, on aura re
cours à Messieurs les Stathouders , en la maniere ex
pliquée ci dessus.
Art. XXII.

Si l'on jugeoit a propos de saire des additions oú


des changemens à quelques articics de cette Union^
il saudra prendre i'avis & le consentement commua
tics consédérés & non autrement.

Art. XXIII.
Les Provinces promettent & s'engagent récipro
quement d'observer & de saire observer tous les ar
ticles susdits ; déclarant nul & comme non avenu,
tout ce qui pourroit y être contraire ; & pour cela
ils obligent leurs biens &, leurs personnes & ceux
Île tous les habitans de leurs provinces respectives;
en soumettant l'un & Vautre à tous Seigneurs & tri
bunaux. . A cette sin ils renoncent à toute reclama
tion , droits & privilèges qui pourrosent les soustrai
re à un pareil jugement-

Art. XXIV.
' Et pour plus grande sûreté, les Stathouders,tnn£
présens que suturs , les Magistrats & les principaux
Ossiciers de chaque province, ville & membre, prê
teront serment d'observer & de saire observer tous
les articles de cette Union.

Art. X X V.
Le mêmé serment sera prêté par toutes les compa
gnies Bourgeoises, consréries & communautés qui
sont dans les villes ou bourgs de cette Union.

Art. XXVI.
On tirera des copies sideles de cette Union les
quelles seront d'abord scellées par les Stathouders ,par
les principaux membres , par les principales villes des
provinces de l'Union, après la réquisition qui leur
en sera saite, ensuite signées par leurs secretaires.

Voilà, dit Mr. PAULUS a ses concitoyens , le son


dement sur lequel notre heureuse République est po
sée. C'est à cette Union qu'avec la bénédiction du
Tout-puissant , nous sommes redevables de cette pros
périté & de ces avantages qui nous mettent au des
sus de tant de peuples de l'Europe & de la plus grau
de partie des autres Etats repandus sur la surface d<?
la terre.
Pour être en état de juger sainement du sond de
cette Union, il est à propos de se rappellcr le tenis
& les circonstances dans lesquelles les consédérés la
sormerent. Il saut se mettre devant les yeux que les
membres étoiént composes de païs indépendans les
uns des autres , tous jaloux de maintenir leurs diffé-
rens privilèges , sranchises & coutumes , qu'ils avo-
ient déjà éclaté en prenant les armes, qu'ils étoient
embarqués dans une guerre dont l'issue étoit incer
taine , contre le Monarque le plus puissant de l'uni-
vers , à cause des atteintes portées à leur liberté ci
vile & religieuse & , qu'ensin ils n'avoient rien tant
à cœur que d'empêcher qu'aucun des membres ne
sit nne paix particuliere avec le Roi. En un mot ,
il ne saut pas seulement se rappeller l'histoire des
troubles qui déchiroient alors ce païs ; il saut encore
remonter à des tems plus reculés , & l'on verra que
l'Union d'Utrecht est un Système bâti sur l'cxpcrien-
cé des évenemens anciens & que , pour le tems où
elle á été sormée , c'est la plus belle constitution
que la sagesse humaine pouvoit imaginer.
Suivant le premier article tous les membres se réu
nissent pour ne sormer qu'un même Etat , de sorte
cependant que chaque province conservera tous ses
droits , privilèges *c coutumes. Depuis longtems les
derniers Princes qui avoient gouverné les Païs-Bas,
avoient sait de grandes tentatives pour les réunir en
un seul corps ; mais ils avoient été obligés de renon
cer à leur projet , à cause des coutumes , loix & usa
ges
ges dìssérens , que chacune de ces provinces étoit ex
trêmement jalouse de conserver (*). Pour mieux íairè
paraître que cette Union les avoient tous réunis en
un corps & qu'ils n'avoient qu'Une seule administra
tion , on en sit un article exprès , quoique d'ailleurs
cela n'eut pas manqué d'être sous- entendu. On
imagina qu'il n'y avoit point de moyen plus sûr.
pour attirer les autres païs dans la même Union.
C'étoit déclarer ouvertement que chacun garderoit
ce qu'il avoit , en un nìot , que chacun conserveroit
son indépendance & sa souveraineté ; & qu'on n'ét'a-
bliroit rien de commun que ce qùi avoit été laissé ex
pressément au corps de la consédération. Ainsi l'on
etoit bien éloigné de penser à saire résider la sou
veraineté dans le corps de l'Uniort.
C'étoit encore une politique très sage de s-enga-
ger d'abord à se désendre l'un & l'autre , contre l'ert-
nemi commun de la patrie , PEspagndl ; & , en sé
cond lieu , contre tous Etats & Princes étrangers où
du païs , qui , soit cri particulier soit en commun ,
entreprendroiertt de les attaquer; de saçon, cepen
dant , que la manieré de sournir les secours pour re
pousser l'attaque , scroit déterminée par la Généra
lité. Uné désense réciproque sut donc l'úbjct dé ,
l'Union d'Utrecht & l'on stipula que les secours des
tinés a la désense d'an des consédérés attaqué ou lé
sé seroient communs , conlme le meilleur moyen de
resserrer les liens de l'harmonie & de l'amitié entre
tous lés membres. Poilr cela même , autant qu'on m

(*) Voyez le Tableau de Phistoire Générale des Provinces


Unies, Tome II. pages 605. 615.
pouvoit saire autrement, on étoit obligé de prendre
les armes ou de poursuivre la guerre & de se sacri
sier généreusement pour la surêté les uns des autres.
Mais une politique non moins sage sut celle que les
consédérés sirent éclater dans l'article neuvieme. Sui
vant cet article une seule province pouvoit toujours
prévenir une guerre. Les annales des tems précédens
léur avoient appris avec quelle sacilité , quand les
suffrages n'étoient pas strictement requis, ils se trou-
voient embarqués dans des guerres nouvelles & étran
geres aux quelles ils n'avoient aucun interêt & com
bien de sois la liberté du peuple avoit dépendu de ec
feul article. Des exemples postérieurs ont encore
mieux montré la sagesse de ces mesures.
Quant a la médiation des Stathoudcrs, dans les
cas mentionnés , on pouvoit y recourir sans rien
craindre. Le pais étoit alors dans une saiblesse dé
plorable , & la guerre contre l'Espagne suffisoit pour
les occuper. C'est ce que les Stathoudcrs d'alors
connaîssoient mieux que personne. Leur interêt
étoit intimement lié à celui de la patrie. On pou
voit donc , sans aucun danger , leur remettre la dé
cision des dissérends, sans appréhender qu'ils expo
sassent la, patrie au sort incertain d'une guerre péril
leuse. Ils n'avoient garde de se préparer a eux-mê
mes une ruine inévitable & de s'exposer à la ven
geance implacable d'un ennemi altéré de sang.
En stipulant qu'aucuns membres ne sissent une
paix particuliere , ils empêchoient que les Espagnols
ne détachassent de l'Union ceux que des promesses
brillantes auroient pu séduire.
L'article qui stipule que les secours, destinés 2k
la désense commline , seront sournis par la Générali
té , paraît moins réfléchi. 1l est , cependant , cer
tain que quelques-uns & peut-être tous connaîssoient
déjà les difficultés que cet article ne manqueroit pas
d'oecasioner. On en avoit déjà vu des effets avant
l'Uniom Mais, on jugea probablement que si l'on
eut sixé le contingent que chaque consédéré devoit
sournir alors, cela auroit pu causer des disputes &dé-
tourner les esprits d'entrer dans l'Union. D'ailleurs
il n'y avoit point de moyen qui parût plus ' pro
pre à sournir les dépenses dont on avoit besoin pour
la désense générale qu'une perception d'impôts
communs dans toutes les provinces de l'Union. Et
même dans le tems de l'Union on ne pouvoit concer
ter aucun autre moyen plus sacile. On n'avoit alors
besoin que de subsides qui , après une legere dis-»
euffion , paraîssoient suffisans sans mettre obsta
cle a rétablissement de l'Union. Peut- être les
consédérés pensoient-ils que rien 'n'étoit mieux adap
té à la nature d'une consédération qu'une perception
de subsides généraux ; pourvu qu'ils pussent être levés
partout sur le même pied : parceque cette méthode
rendant la répartition plus égale prévenoit, autanfi
que saire se pouvoit, toutes les causes de divisions.
A dire la vérité , il eut été à souhaiter qu'une mé
thode si pleine d'équité eut pu être introduite par
tout.
Aucun impôt , concernant la généralité, ne pour
ra être assis sans un consentement général. Ainsi ,
tous les membres se réservent le droit d'y consentir
librement , droit pour la conservation duquel ils s'é-
toient toujours montrés si jaloux , droit qu'on a
O 2,
ìm
toujours regardé comme la ligne de séparation entré
la liberté & l'eselavage : C'est encore sur cette clau
se qu'est appuyé le consentement libre des provin
ces respectives au sujet des taxes.
Mais , c'est dans le septieme article que les
consédérés sont surtout briller leur pénétration
& leur sagesse. Les circonstances où ils se trou-
voient exigeoient certainement que , quand la né
cessité le requerroit , chacun reçut les troupes
qui lui seroient envoyées au nom & de la part deg
Provinces de l'Union. Mais les scenes dont on avoic
été témoin auparavant , les insolences & les outra
ges commis par les troupes Espagnoles $ avaient appris
quelles précautions on devait prendre contre la licence
du soldat effréné; Delà cette clause qui enjoint aux
capitaines & aux soldats de prêter , outre le ser
ment sait à la Généralités un autre serment par
ticulier à la ville & province où ils seront can
tonnés ; pendant qu'une autre clause prescrit une
discipline capable de prévenir tout ce que les bour
geois & habitans auroient à craindre de la part des
gens de guerre. Je ne pense pas qu'on puisse ima
giner des précautions plus sages $ tant' pour main
tenir la liberté & le repos des peuples que pour ré
primer les abus d'une chose devenue alors néces
saire dans toute l'Europe. *
La méthode exprimée dans le neuvieme article
pour terminer les différens qui4peuvent survenir en
tre les membres d'une même province ou entre des-
provinces différentes sur .des affaires qui ne touchent
pas la Généralité ou de province à province , est
peut-être, si l'on y sait attention, la meilleure *
la plus propre qu'on pût imaginer. S'il s'éleve' un.
diíférend entre les membres d'une seule province ,
il sera , suivant la teneur du premier article , décidé
par la justice ordinaire , par des arbitres ou par une
convention amiable, comme on jugera à, propos. Et
il n'est pas permis aux autres consédérés de se mét
Jer de la dispute, tant que les parties. se soumet^
tront au tribunal prescrit. Mais , au cas qu'il s'éle
ve un diíférend entre une ou plusieurs provinces, il sera
terminé par celles qui n'y ont aucune part suivant la te
neur du seizieme article ; sans qu'qn puisse appeller
de leur sentence. Et st le différend est relatis à la
guerre, à la trêve, à. la, paix. ou aux contributions,
la décision en est reservée aux Stathouders alors en
place;, parce que ces affaires les intéressant toutes ,
ne pouvoient pas être terminées pan elles mêmes,
ni par quelques-unes d'entr'elles & que l'interêt,
l'interêt commun, exigeoit pourtant qu'un tel diffé
rend, surtout quant aux impôts ou contributions,
ne restât pas indécis. Quel est lecteur impartial qui ,
en jettant un. coup d'oeil sur ces dispositions diffé
rentes, ne . les regarde comme les plus íàges & lep
plus propres à remplir le but désiré !
Il n'est gueres possible de trouver à redire dan$
les articles dixieme, onzieme & douzieme. En es
set , si l'on eût pû saire des traités particuliers avec
des étrangers ou recevoir d'autres états dans l'Uni-
pn , d'après l'avis de la majeure partie.; la mineure
partie auroit pu , contre son gré , se voir sacilement
enveloppée dans des. guerres qu'on avoit travaillé à
prévenir par le neuvieme article. De plus, ç'au-
rpit été une chose très injuste qu'on se vit , malgré
foi, contraint de recevoir un autre consédéré. Mais
O 3
414 ®m
sans le douzieme article , le commerce seroit tombé
deja langueur, dans l'anéantissenient. Inexpérien
ce nous en" a montré plus d'une sois la vérité ;
sur tout lorsqu'on! n'avoit encore dressé aucun
règlement sur le cours de l'argent ou lorsqu'on ne
s'y consormoit; pas.
Mais , l'article relatis à la religion renserme peut-
être plus de politique & de prudence que tous les
autres. 1l est vrai que la position où la Hollande &
la Zcelande se trouvoient à l'égard des autres païs
& où ceux-ci se trouvoient à l'égard de la Hollande
& de la Zéelande rendoient cette disposition absolu
ment nécessaire. Mais cela n'ôte rien à la gloire des
Auteurs. N 'est ce pas l'expérience qui leur avoit éga
lement inspiré tous les autres articles? Sans elle,
leur plan n'eut jamais atteint à la persection où il se
trouve porté actuellement. - Au contraire, ce qui re
levé leur gloire, c'est qu'ils eurent la sagesse de pro
siter des calamités qui leur étoient survenues, pour
saire monter sur le trône la liberté décorée de
toute sa splendeur & de tous ses attributs.
Quelle influence cet article n'a-t-il pas eue con
stamment , en saveur de la liberté de conscience !
Toutes les sois qu'on commença à y porter la moin
dre atteinte, la République sut ébranlée: elle parut
prête à s'écrouler sur ses sondemens. Mais ces tems
de vertige (*) ne reviendront plus. Dans l'heureuse
époque où nous vivons il vaut mieux n'y plus pen-
fer : & d'ailleurs les causes de ces troubles sont plus

(*) L'auteur paraît saire allusion aux troubles civils ex


cites par les persécutions sormées contre les Rernontransi
tm aïs.
capables d'exciter le mépris que l'indlgnation. Inex
périence nous a appris que la violation de ce point
entraîne nécessairement la ruine de cette Répu-, -
blique ; c'est pourquoi on a vu, peu à peu, que
cet article a repris sa premiere sorce.
L'article, suivant lequel une province n'impose
ra pas des taxes plus sortes aux sujets des autres air
liés qu'à ses propres sujets, sans le consentement
général, est un exemple éclatant de pénétration^
pour prévenir tout ce qui auroit pû occasioner des
dissérends. Cet article parait entirement confor
mé à la nature d'une, consédération. Il est à pré
sumer qu'étant bien observé , il n'eut pas peu cour
tribué à entretenir entre les provinces respectives
une amitié réciproque.
L'ordre , que les consédérés établissent pour leurs
assemblées , paraît également le sruit d'une expé^-
rience & d'une sagesse consommée. Elle tranchoit
toutes les longueurs des délibérations , sans cepen
dant ôter, à chacun ni le tems nl le loisir d'expo
ser ses interêts. Ce n'étoit pas une preuve que dans
l'Cnion on évitât de s'expliquer sur tout ce qui re-
gardoit directement la souveraineté , de ce qu'en
laissant la convocation d'une assemblée générale aux
Commissaires , on n'expliquoit pas clairement quelles
étoient les personnes qu'on avoit en vue sous cette
dénomination & encore moins par ce qu'on n'expli
quoit pas parquelleautorité ilsdevoient être nommés.
C'auroit été une démarche trop précipitée que d'é
tablir un Conseil d'administration ou de nommer des
Commissaires , pour convoquer un corps qui n'avoit
point encore de consistance. Il semble même qu'il
'ai6 mi)
étoìt superflu de déterminer d'une mnnicre plus cîaî-
re par quelle autorite ces Commissaires étoient éta
blis; parceque la chose parloit d'elle même & qu'il
n'étoit pas nécessaire de déclarer que c'étaient des
consédérés - mêmes qu'ils tenoient leurs pleins pou
voirs. Il est vrai qu'on n'avoit pas encore sixé le
tems des assemblées générales ; mais rien n'eût
été plus inutile, parcequ'on projettoit d'établir un
conseil d'administration & de ne s'assembler à sa con
vocation, que dans les afìMrcs importantes, & d'a
près un tel plan , on ne pouvoìt asiïgner le tems
précis des assemblées. Rien n'étoit plus conforme
aux usages de ee tems là , relativement aux assem
blées des Etats Généraux de tous les Pais -bas. On
n'avoit coutume de les convoquer que, quand la né
cessité le demandoit.
Les moyens prescrits dans PUnion pour contrain
dre chaque Province à en observer ponctuellement
tous les articles, étoient, íans contredit, les plus
violens qu'on pût imaginer. Mais autrement , l'unìon
n'eut été qu'un corps íans âme , ou un navire bien
appareillé , íans gouvernail. Les obstacles que cet
article rencontra dès les commencemens , ne servent
qu'à montrer combien il étoit nécessaire. L'inobserva-
tion des autres articles n'a jamais été si suneste au
corps entier de l'état ,que l'inobservatlon de ce
lui là.
Un coup d'oeil jetté sur le corps de l'Union d'Utrecht,
offre à tous les hommes qui pensent, le tableau sidel
de la République la plus parsaite qu il soit possible
d'imaginer. Un autre spectacle ravissant c'est de
voir ' les membres différens qui la. composent Consoo
ver tous, leurs droits , libertés, statuts, ênunmot
leur gouvernement particulier; & ne pas laisser en
même tems, asin de parvenir à leur but, de saire
èn commun tout ce qui est nécessaire pour paraître
au dehors , comme ne sormant qu'un íeul corps,
qu'une seule République. Ensin l'on est enchanté
de voir dans ce corps tous les principes d'actvité qui
peuvent le sairè mouvoir.
Oui, l'Union d'Utrecht, à considérer, le tems
où elle a été sormée , est la plus belle constitu
tion que la sagesse humaine pouvoit imaginer. Pour
être convaincu de cette vérité , oh n'à qu'à jetter
'lés yeux sur une autre partie du monde qui vient
d'attirer l'attention de toute l'Europe, curieuse de sa
voir l'issue de cette illustre querelle. Je vais parler
sranchement. Je ne sache pas qu'on puisse montrer
dans un jóur plus brillant & plus sidèle la sagesse de
ceux qui ont sormé l'Union d'Utrecht que par l'excm-
ple que vient de nous ossrir une nation puissante
d'hommes libres qui se sont imaginés que la mere
qui les a autresois élevés, nourris & désendus , ne
pense qu'à leur ravir cette liberté , à la quel
le toutes- les sociétés & tous les individus
ont un droit naturel & inaliénable. Je par
le des Colonies Anglaises de l'Amériquc septen-
trionalé. Après le cours de deux siécles , ayant
entrepris de tout tenter & de s'exposer à tous
' les périls pour secouer le joug de la Grande
Bretagne & augmenter le nombre des Puissan
ces ' redoutables qui sont sur la terre ; dans un
tems que la politique a, comme toutes les autres
sciences, sait des progrès insinis, elles ont, pour
05
le fond , été contraintes d'en revenir aux mê
mes arrangemens , à la même constitution que les
Auteurs de l'Union avoient juges à propos de
choisir, il y a' plus de deux siècles. Et pour
qu'on ne s'imagine pas que ce discours est destitué
de sondement , voici les articles de consédération
& d'union perpétuelle entre les Etats de Nouvel-
Hampthire , de Majsachusets -Baye , de PIle de
JRJiode , de Conne&icuty de la Nouvelle Tork, de la
Nouvelle Jersey , de la Pensylvanie , des Comtés de
New - Castle , Kent & Sujsex sur la riviere de la
Delaware , de la Virginie , de la Caroline Septen
trionale, de la Géorgie y tels qu'ils ont été arrêttés
au Congrès de Philadelphie le 4 Octobre 1776.

ARTICLE premier.
Les treize états ci-dessus nommés conviennent de
s'unir entr'eux sous le titre d'Etats-unis de l'Amé-
rique.

Art. I I.
Chacun d'eux, par la présente constitution, con
tracte en son propre & privé nom , un traité réci
proque d'alliance & d'amitié, aux sins de se désen
dre mutuellement , maintenir leurs droits & libertés,
& concourir au bien commun. Ils s'obligent à se se
courir les uns les autres contre la violence que l'on
voudreiç saire à tons ou à chacun en particulier, &c
H repousser par la sorce les attaques que l'on pour-
roit leur saire , soit par rapport à la religion , à la
souveraineté , au commerce , ou sous quelque autre:
prétexte que ce puisse être.

i
Art. I I I.

Chacun des états se réserve le droit exclusis de


choisir sa sorme de gouvernement particulier , & de
promulguer des loix dans tous les cas qui ne sont
point exceptés dans la présente consédération, &
qui ne peuvent y porter aucune atteinte.

Art. I V.
Aucun des états ainsi consédérés ne pourra envoier
ni recevoir des ambassadeurs , contracter aucun en
gagement , sormer aucun traité avec quelque Roi ,
Prince , ou puissance quelle qu'elle soit , sans le con
sentement des Etats-Unis1 assemblés en congrès gé-
' néral. Quiconque sera revêtu d'un emploi par les-
dits états ou par aucun d'eux, soit que ledit emploi
soit lucratis ou simplement d'honneur & de consian
ce , ne pourra accepter aucun présent , émolument ,
ossice, titre, ni aucune gratisication d'aucun Roi,
Prince ou Souverain étranger. L'assemblée générale
v des états & chacun d'eux en particulier s'obligent a
ne consérer aucun titre de noblesse.

Art. V.
Deux , ni plusieurs des états ne pourront sormer
des consédérations ou alliances , ni conclure des trai
tés entr'eux sans l'aveu de l'assemblée générale du
congrès; & sans que la durée & l'objet de ladite
alliance ne soient homologués par ladite assemblée.

t Art. V I.
Aucun état en particulier ne pourra lever des im
pôts, établir des droits dont l'effet pourroit en au
I

cune raaniere nuire directement ou indirectcmerit


aux traités qui pourront dans la suite être conclus
par le congrès général , avec des Rois , Princes ou*
áutres puissances queleonques.

Art. VII.

Aucun desdits états ne pourra entretenir plus de


vaisseaux de guerre qu'il n'aura paru nécessaire à l'as-
sembléc générale , pour contribuer a la désense de .
cet état & à la protection de son commerce ; on n'y
aura d'autre armée sur pied en temps de paix que
celle qui paroîtra suffisante au congrès pour la garni
son des places sortes, élevées pour désendre ledit
état : cependant chaque état entretiendra toujours
une milice bien disciplinée & armée ; on aura soin
aussi de tenir prêt à tout évenement dans les diffé-
rens magasins, un nombre suffisant de pièces de cam
pagne, tentes & toutes sortes de munitions de
guerre.

' Art. VIII.


Lorsque la désense commune obligera aucun des»
états à lever des troupes , les officiers seront nom
més par le corps législatis de cet état , ou du moins
approuvés par lui ; dans le cas où quelqu'un de ces
emplois viendroit à vaquer, il y sera pourvu par le
dit état. '

. Art, I X.
Les dépenses que la guerre pourra' entraîner, tou
tes celles qui seront saites pour la désense commu
ne ou le bien général , celles ensin qui seront ordon- .
nées par l'assemblée générale en congrès, serônt pri
ses sur se trésor public : celui-ci sera sormé du pro
duit des contributions que sournira chaque état en
proportion de ses habitans de tout âge ; sexe & con
dition, excepté les Indiens, qui sont exempts de
toutes taxes dans chaque état; & asin de détermi
ner le taris desdites contributions , on sera tous les
trois ans le dénombrement des habitans de chaque
état, dans lequel, on distinguera le nombre des
Blancs : & l'on sera passer ce dénombrement à l'as
semblée : les taxes imposées pour remplir ces con
tributions seront assises & levées en vertu de l'au-
íorité & des ordres du corps législatis dudit état ,
dans le temps sixé par l'assemblée générale des états
consédérés.

Art. X.
i Chacun desdits états se soumettra aux décisions de
l'assemblée des Etats-Unis .dans toutes les questions
ou affaires dont la connoissance est reservée à la dite
assemblée par les présens articles.

Art. X I.
Aucun desdits états ne pourra saire la guerre sans
le consentement du congrès général , excepté dans
le cas d'une invasion de la part d'un ennemi , ou de
la certitude de se voir attaqué par quelque tribu ou
nation Indienne, & lorsque seulement le danger est
trop imminent pour que ledit état puisse avoir le .
tems de consulter l'assemblée.générale : chaque état,
pour armer des vaisseaux en course, accorder des let
tres de marque, &c. attendra que la guerre ait étd
sormellement déclarée par l'assemblée générale: &
m ême dansce cas il ne pourra le foire que contre
le Royaume où la puissance contre laquelle ladite as
semblée se sera déclarée, ou centre les sujets de l'un
*>u de l'autre, & toujours consormément aux ordres
& réglemens du congrès.

Art. X I I.

Asin de veiller constamment a l'interêt général des


Etats Unis , & regler les affaires communes à tous ,
on nommera tous les ans dans chaque état , suivant
la sorme du gouvernement établi dans cet état par
ticulier , un certain nombre de députés qui tien
dront leur séance à Philadelphie, jusqu'à ce que l'as
semblée génerale en ordonne autrement. Le n de
Novembre de chaque année sera à l'avenir le tems
sixé pour commencer la séance desdits députés : cha
cun des états aura le droit de rappeller ses députés
en quelque tems que ce soit, & de leur en substi
tuer d'autres pour le reste de l'année : les députés
seront entretenus aux srais de leurs commettans pen
dant le reste des séances de l'assemblée générale &
tout le tems que lesdits députés seront membres de
conseil d'état dont il sera parlé ci après.

Art. XIII.

Chaque état aura sa voix dans les décisions de l'as


semblée générale.

. Art. X I V.

L'assemblée générale aura seuie le pouvoir exclu-


. fis de décider de la paix ou de la guerre ( excepeé
dans le câs mentionné à l'article XII ; d'établir des
reglemens pour juger la légitimité des captures sai
tes sur terre ou sur mer, & décider de l'emploi des
dites captures ; d'accorder en tems de paix des let
tres de marque , de nommer des commissaires pour
connoître des actes de piraterie & autres crimes com
mis sur mer , d'établir des tribunaux qui jugent en
dernier ressort les prises faites sur mer, d'envoier&
de recevoir des ambassadeurs, de négocier & con
clure des traités d'alliance; de terminer lesdissérens .
élevés ou qui pourroient s'élever entre deux ou plu
sieurs desdits états sur leurs limites , leurs juridic
tions respectives ou en toute autre occasion ; de bat
tre monnoie & d'en déterminer le taux & la valeur,
de sixer les poids & mesures dont on devra se servir
dans tous lesdits états, de regler le commerce, &
de traiter avec les Indiens qui ne sont membres d'au
cun desdits états-, d'établir les) postes d'une provin
ce à l'autre , & dans toute l'étendue des Etats-Unies;
de percevoir lé produit des ports de lettres ou pa
quets pour se rembourser des srais dudit établisse
ment ; de nommer les généraux des troupes de ter
re au service des Etats - Unis , de donner des com
missions aux officiers qui auront été nommés consor
mément à l'article VIII ; de nommer tous les offi
ciers de marine pour le service des états consédérés,
de saire les reglemens nécessaires pour entretenir la
discipline & la subordination parmi lesdites troupes
de terre & de mer, & d'en diriger les opérations.
L'assemblée générale sera autorisée à nommer un con-
seil d'état ainsi que les comités & tribunaux civils
qu'elle croira nécessaires pour l'administration des
.Íi4
affaires publiques sous l'autorité. de ladite assemblée
durant ses séances & ensuite sous celle du conseil
d'état. Les dits comités & tribunaux choisiront un
président parmi leurs membres, & prendront pour se
crétaire quiconque ils croiront capable d'en remplir
les sonctions: ladite assembéle générale pourra sé
journer à tel tems & en tel lieu de la domination
des Etats-Unies, qu'elle croira convenables. Elle
aura le droit & le pouvoir de sixer les sommes qu'il
sera nécessaire de íevèr , & le montant des dépenses
qu'il saudra saire, d'emprunter de l'argent & de ti
rer des lettres de change sur les états , de construire
& de mettre des flottes en mer , de sixer té nom
bre des troupes qu'il saut lever ou entretenir, & en
sin' de requerir lesdits états de sournir leur contin
gent d'hommes à raison du nombre de leurs habitaris:
ces requisitions seront obligatoires ; en conséquence
d'icelles le corps législatis de chaque état nommera
les ossiciers , sera des levées d'hommes armés & équi
pés ainsi qu'il conviendra. Les dits ossiciers & soldats
se rendront à Fendroit & au tems marqué par le con
grès. Mais si l'assemblée générale , déterminée par
quelque 'circonstance particuliere, jugeoit â propos
d'exempter un ou plusieurs desdits états de lever des
troupes, ou leur permettoit de sournir moins que
leur contingent , tandis que ladite assemblée augmen-
teroit le nombre que doit sournir tel ou tes autre
état ; l'état qui se croiroit surchargé sera obligé de
se consormer a cet ordre , & de saire ladite levée ; à
moins que son corps législatis ne crût la communau
té en danger par ce surcroît , de levées ; dans ce cas
ledit état ne sourniroit au-delà de son contingent
que
que ce qu'il croiroit compatible avec sa sûreté. Au
cun député ne sera choisi pour plus de trois ans Tur
six. On exclut des personnes capables d*ètre choi
sies pour députés quiconque á un emploi dans toute
^étendue des Etats-Únics, & en conséquence dudit
emploi reçoit directement ou indirectement aucun
salaire, pension ou émolument. L'asscmblée géné
rale, publiera chaque mois un journal exact de ses
séances, mais l'on exceptera des matieres de ce jour
nal cc qui regardera ìes traités , alliances ou opéra
tions militaires , lorsque l'on croira convenable de
garder le secret sur ces matieres. A la requisition
de chaque député de dissérens états on enrégistrera
ses réponses négatives ou affirmatives aux questions
qui seront l objet des débats. Sur la demandë des
députés ou de chacun d'eux en particulier, on leur
délivrera copie dudit journal , pour être par eux pré
sentée au corps législatis de l'état qu'ils représentent
excepté la minute des aífaires secretes énoncées ci-
dessus.
Art. XV. , , ,
Le conseil-d'état sera comppsé d'un député de cha
que état , qui sera nommé chaque année par ses col
legues & dans, le cas que les Electeurs ne pour-
roient s'accorder sur le choix , l'assemblée gé
nérale choisira elle -même» Le conseil d'état
aura l'autorité d'ouvrir toutes lettres adressées
aux Etau-Unis , & d'y répondre : mais il ne
pourra contracter aucun engagement obligatoi
re pour lesdits états : .les membres du dit conseil
entretiendront la correspondance avec le corps lé
giflatis des états ou de chacun d'entreux en par-
P
ticulier, ainsi qu'avec toutes les personnés empsoî-
ées sous l'autorité des Etau-Unis; il ^'adressera ï
ces corps légiflatiss ou aux dites personnes ainsi em-
ploiées , pour en requerir toilte aide & assistance
que les circonstances rendroient nécessaires : il don
nera les instructions aux généraux & dirigera les
opérations militaires sur terre & sar mer , sans ce
pendant changer en aucune maniere les ordres don
nés par l'assemblée générale, à moins quÊ des cir
constances imprévues ou survenues depuis la sépara
tion de ladite assemblée ne rendissent de pareils
changemëns absolument indispensables y il tiendra
la main à ce que les places sortes ou les ports sor
tisiés soient bien entretenus : il se sera instruire dé
ia situation & des desseins de l'ennemi ; il sera ex
écuter les projets & les mesures prises par l'asseni-
blée générale, consormément à l'autorité dont el
le est revêtue par les présens articles : il tirera sur
le trésor pour les sommes dont l'emploi aura été
fixé par l'assemblée genctale ^ & pour satissaire
aux engagemens pris par ladite assemblée, suivant
les pouvoirs qu'elle en a reçus j il examinera. &
blâmera , pourra même interdire les officiers civils
& militaires agissant au nom & sous l'autorité dé
l'assemblée générale en cas de mort ou de suspension
desdits fofficiers, dont la nomination appartient k
l'assemblée générale ; il pourra leur substituer qui
fcon lui semblera jufqu'à la prochaine assemblée. Il
lui sera permis de publier des détails autentiqueá
des opérations militaires: au cas que le bien des Etais
Unis ou celui de quelqu'un d'eux en particulier lé
' requiert , il pourra convoquer l'assemblée générale
***
ávarit l'expiration de son ajournement : il aura soin
de préparer les affaires qu'il sera nécessaire de trai
ter à la prochaine assemblée générale, de mettre
sous les yeux des membres toutes les lettres & les avis
qui lui auront été transmis , & de rendre un comp
te exact; de ce qu'il aura sait pendant la session. Le
dit conseil d'état se choisira pour secrétaire une per
sonne capable de remplir cette sonction , laquelle »
avant d'entrer en charge $ sera tenue de prêter ser
ment qu'elle sera sidele & discrete ; il sussira qu'il y
ait sept membres présens pour pouvoir agir. En cas
de mort d'un desdits membres le conseil en donnera
avis à ses collegues ou eo-deputés; asin de choisir
quelqu'un dans leurs corps qui remplace le désunt
jusqu'à la prochaine assemblée : & en cas que ledit
seu membre n'ait qu'un seul collegue, celui-ci será i
áppellé au conseil * & il y aura séance jusqu'à la te
rme' de la dite assemblée générale.

Art. XVL

Dans jé cas oû la province de Canada jugeroit k


propos d'adhérer aux termes de la présente consédé
ration des Etats-Unis , elle y sera incorporée & ad
mise à jouir des avantages qui en pourront résulter $
mais aucune autre colonie ne pourra être reçue que
du consentement de neus des treize états. Les
présens articles seront mis sous les yeux des corps
légiflatiss des différens états % pour, par eux être
- examinés -, & dans le cas où il les approuveroient j
ils sont priés d'autoriser leurs députés à ratisier les-
dits articles dans l'assemblée générale; après quoi
ies termes «-dessus énoncés seront observés invio-
P z
lablement par tous & chacun des états ; & i'umon
sera pour toujours établie. On nc changera rien aux
présens articles -, à moins que le changement n'aie
été préalablement approuvé dans l'assemblée généra
le, & ensuite consirmé par le consentement des corps
légiflatiss- des États-Unis.
Vajfi & signé à Philadelphie , en congrès le 4 O&o-
he9 1776.
II est vrai, poursuit M. Pau/us, que si l'on com
pare les deux actes , l'un avec l'autre , article par ar
ticle , celui des Américains parait, a quelques égards i
dressé avec plus de précision. Mais on ne peut rien
en conclure 4 sinon que le définit de persection
intérieure ne peut être suppléé par des ornemens
exterieurs, quemême , d'un autre côté,un attachement
trop idolâtre à des minuties est préjudiciable parceqné
souvent il multiplie inutilement les occasions de saire
des insractions. En comparant ces deux actes , il est en
core à propos de saire attention aux circonstances diffé
rentes où se trouvoient les Auteurs respectiss. Les Co
lonies Américaines n'avoient pas encore donné à leur
gouvernement une sorme,- une consistance dont les
différentes Provinces de l'Union d'Utrecht jouissoi-
ent depuis plusieurs siécles. Ainsi les premiers pou-
voient consier plus d'autorité à rassemblée générale
que n'ont sak les consédérés des Pais - bas ,. quoiqu'en
supposant que les Américains parviennent à leur
but , il soit très douteux qu'ils s'applaudissent ja
mais de cette différence. N'ayant point de Stathouders
aux quels ils puissentdéserer la décision de leurs disfé
rends au sujet de la guerre, de la paix &c ; ils ont
imaginé de la laisser à la pluralité. Sans doute,
cette idée, valoit bien celle qui remettoit la déci
sion à des arbitres.— En général l'Union d'Utrecht
paraît supérieure à celle des Américains. Un exa
men réfléchi de l'une & l'autre sussira pour prou
ver cette. assertion. En un mot, ce qui doit, flatter
insiniment les Hollandais , c'est que tout ce qui n'a
pu , pour le plan des Américains , être tiré de l'U
nion d'Utrecht, parcequ'il ne s'y trouvoit pas, ne
laisse pas d'être consorme à ce qui s'observe sur le
méme objet dans la République des Provinces-unies.
C'est ce qui ne manquera pas de sauter, aux yeux de
ceux qui connaissent tant soit peu - la constitution
de ce pais.
Le Lecteur verra peut-être avec plaisir le premier
plan d'Union sédérative que le Congrès général-des
Colonies Américaines avoit proietté- avant d'ab
jurer ouvertement l'autorité de la Grande - Breta
gne. Leur situation était alors encore plus analogue
à celle des sept Provinces , lorsqu'elles sormerent
leur union.

ARTICLE Premier,

Les Colonies unies de Vslmérique Septentridnale


sormeront respectivement entr'elles une ligue iné
branlable d'amitié, en vertu de laquelle, au nom de
leurs habitans & de teur postérité, poun désense
commune contre leurs, ennemis , pour . le maintien
de leurs libertés & propriétés , pour .la sureté de
leurs personnes , & de leurs samilles , & pour leur
prospérité mutuelle & génerale , lesdites Colonie*
S'engagent à observer ce qui suit,
P 5
Art. II.
Chaque province continuera de conserver & d'ex
ercer dans ses propres limites, autant & telle part
qu'elle jugera à propos, de iès loix, usages, droits,
privileges & jurisdictions particulieres dont elle
jouit actuellement ; & elle sera maîtresse de chan
ger sa constitution selon qu'il paroîtra convenable à
son assemblée particuliere.

Art. III.

Pour regler d'une maniere plus avantageuse les


affaires générales , il sera élu tous les ans dans cha
que Colonie des députés pour s'assembler en congrès,
genéral au tems & dans le lieu dont on conviendra
dans la prochaine session du congrès ; & on observe-
xa toujours , tant que des circonstances particulieres
ne sorceront pas de s'écarter de cette regle, que
chaque assemblée du grand congrès se tienne dans
une Colonie différente; & que passant ainsi de l'une
à l'autre , elle ait lieu successivement dans toutes les
Colonies: En conséquence le prochain congrès se
tiendra à Annapolis dans le Maryland. ;

Art. IV.
Le, congrès aura l'autorité de décider de la guerre
& de la paix, de contracter des alliances, de con
clure une réconciliation avec la Grande-Breiagne K
de regler toutes les disputes & contestations qui
pouiont s'élever entre les Colonies respectives , & d'en
étab ir de nouvelles aux lieux où elles seront necessai;
tes. Le congrès rendra aussi les ordonnances géné
rales qui seront jugées nécessaires pour l'intérêt com
mun ; & qui porteront sur des matieres dont les as
semblées provinciales ne peuvent connoitre, telles
que celles qui ont pour objet le commerce général
ou les monnoies , Rétablissement des ports & la dis
position des sorces communes. Le congrès aura aussi
la nomination de tous les ossiciers civils & militai
res, qui releveront de la consédération générale,
tels que le général, le trésorier , le sécretaire, &c«

Art. V.

Tous les srais de guerre & autres depenses géné


rales , nécessaires pour l'intérêt de la cause commu
ne seront pris sur une caisse commune dont les sonds,
seront saits par leurs Colonies, à proportion du nom
bre d'habitans mâles qu'elle contient, depuis, 18
jusqu'à 60. Les taxes par le moyen desquelles on
paiera ce contingent seront imposées & levées selon,
les loix de chaque Colonie.

Art. VL

Le nombre des délégués qui doijent être élus &


envoyés au congrès par chaque Colonie , sera reglé
de tems en tems d'après le dénombrement ci-dessus,
de maniere qu'il y ait un délégué pour 5 mille ha-
bitans mâles; les délégués doivent apporter avec eux
à chaque congrès, un Etat de ce dénombrement dans
leurs Colonies respectives, lequel servira à l'objet
ci-dessus enonceV
'á32 S0S3-.

Arc. V I I.

A chaque assemblée du congrès , il sera nécessaire^


pour prendre une résolution, qu'il y ait au moins '
la moitié des membres , sans compter les charges de
procurations. Chaque député au congrès aura suf
srage dans tous les cas ; & s'il est sorcé de s'absen
ter, il sera le maître de laisser sa procuration a tout
autre député de la même Colonie % lequel donnera
sa voix pour lui. "

Art. VIII.

K sera nommé par. le congrès un conseil chargé


de la puissance'exécutricc. Cé conseil , tiré des mem
bres de l'assemblée , sera composé de 12 personnes ,
dont 4 seront nommées pour une année, 4 pour
deux arts, & 4 pour trois ans^ à l'expiration de ces
termes, les places vacantes seront remplies par des
nominations pour 3 ans. Au moyen de cet arrange-
mént le tiers des membres sera changé tous les ans ;
& toute personne qui aura servi en qualité de con
seiller pendant ledit espace, aura un repos de 3 ans
avant de pouvoir être élue de nouveau. Çe conseil,
dont; les deux tiers seront nécessaires pour une déci,-
ïon, dojt pendant la. séparation du congrès, exé
cuter, ce qui aura été résolu x regler les apures
générales du continent, recevoir les mémoires
des païs étrangers , disposer les affaires qui doivent
&re, prises en délibération par le congrès, nommer;
par intérim aux places vacantes , & tirer sur le trêTo^
fier l'argent nécessaire çour le service public.
Art,. I X.

Aucune Colonie n'entrera dans une guerre offen


sive avec aucune nation de sauvages sans le consente
ment du congrès général ou du susdit grand-conseil,
qui doivent préalablement prendre en considération
ia justice &ìa nécessité de cette guerre.

Art. X.
... r
Qn conclura le plutôt possible une alliance perpé
tuelle, osfensive & désensive avec les six nations In
diennes ; on leur sixera & affûtera leurs séparations
de srontieres. En outre % personne ne pourra s'ap
proprier aucun de leurs territoires , & on ne tien
dra pas pour ^valable aucun marché d'un particulier ,
ou de Colonie j, ce qui íe sera dans la suite, uni
quement entre le grand conseil des Indiens d*Onon-
dega & le congrès général. De la même manierc
on sixera les limites aux autres Indiens & on place
ra les poteaux de séparation; on établira aussi en
différens endroits des pe/sonnes qui auront soin que
dans le commerce il ne leur soit sait aucun tort.
Ces personnes seront autorisées à leur donner par
occasion & à nos communs dépens1 de légeres assi
stances dans leur besoin, & tous les achats se se
ront avec eux par le congrès général k l'avantage
des Colonies.

Art. X I.

Comme, tautes les nouvelles institutions ont leurs


P 5
*34, esta
impersections , dont on ne s'apperçoit qu'avec, le.
tems & l'expérience, on a consenti que le congrès
généra] proposeroit dans cette constitution tels chan-
gemens qu'il jugeroit nécessaires, & qui, étant par
conséquent approuvés par la pluralité des assemblées
des Colonies , auront la même sorce & efficacité que
ies autres articles de cette consédération.

Art. X I I.

Toutes les autres Colonies de la Grande Bretagne


fur terre serme en Amérique , qui n'ont aucune parc
à la convention actuelle, y seront reçues dès qu'el
les en auront sait la déclaration; savoir, celles de
Québec & de St. Jean , de la Nouvelle-Ecosse , Ber
mudes, la Floride Orientale & Occidentale, & el
les jouiront conjointement des avantages de cette
union , ainsi que de l'affistance mutuelle & du com
merce.

É
AVIS

D Ans le tems que\ nous étions occupés à cette


Çolleclion, k Courier du Bas-Rhynì^o.%. rient
mus annoncer une lettre qui fait beaucoup de sensa
tion à Amsterdam. Nous nous sommes hâtés de nous
la procurer dans les deux Langues; & la Ira-
duclion Française nous en a paru aussi élégante que
fidele. VAuteur considère les choses dans un autre
.point de vue. que celui ou les a envisagé la) lettre
écrite à un Ami page 163. Ce sont deux pièces ab
solument différentes. VAuteur Hollandais parle
diaprés Vexpérience & les faits: il discute, il ap'

frofondit , il entre dans des détails curieux. Sans


adopter toutes fes assertions, nous avons pensé que
cette feuille volante trouvoit naturellement fa flace
dans cette Collection. 'Les Etrangers, qui ne pour-
roient se la procurer que difficilement , y verront
commç on raisonne en Hollande.
I

«36 sm .
L EffR E d'un Négociant de à son.
Correspondant à , sur le Crédit de la
Grande-Bretagne, d'un côté, & de VAmérique
Septentrionale Unie , de Vautre. Ou Réponse à
h question: Lequel des deux doit influer le plut
fur les opérations dyun homme prudent? traduit,

du Hollandais.
<

"\^"ous demandez , Monsieur , de savoir les raisons


qui me déterminerent, il y a deux ans, à réaliser íT
subitement mes sonds d'Angleterre; & celles qui
m'ont engagé depuis à consier mes marchandises &
mon argent aux Américains. Je serai sort court sur
la premiere de ces questions. Je ne voulois plus
d'un débiteur que je voyois s'engager dans une en
treprise toujours très-mauvaise, quel qu'en sût le
succès; & l'événement a justisié ma prévoyance:
pour avoir vendu à 88 , des sonds qui sont aujour»
d'hui à 78 , j'ai 30,000 slorins de plus que je n'au-
rois si j'avois tardé.
Quant à l'autre Question, le sujet avoit été agité
à table entre un Philosophe, un Politique, & moi.
Le premier s'étòít étendu sur la satisíaction que doi
vent goûter les ames généreuses , lorsqu'elles réflé
chissent qu'en aidant de leur crédit & de leur argent
des peuples qui résistent à la tyrannie , elles appuient
la cause de la liberté , qui est celle de tous les hom
mes. Le second m'avoit rappellé la derniere guerre
entre l'Angleterre d'un côté, la France & l'Espj^
gne de l'autre ; les conquêtes & les triomphes donc
ïes siers Bretons surent redevables principalement k
leurs trop sideles sreres Américains; les violences,
les injustices, les brigandages qu'ils s'étoient per
mis contre nous leurs bons amis & alliés ; l'empire
des mers qu'ils s'arrogeoient avec une insolence de
plus en plus allarmante pour toutes les nations inté
ressées à la liberté de la Navigation , &c. il en avoit
inséré , que ce qui pouvoit arriver de plus heureux
pour l'Europe en général, & pour cette République
en particulier, c'étoit une séparation totale entre la
Grande-Bretagne & ses Colonies; l'indépendance
absolue de celles -ci; l'abolition du Monopole des-
Anglais dans une partie si considérable de notre Glo
be ; le commerce de tant d'Etats aífranchis ouvert k
tous les peuples; l'Amérique méridionale délivrée
du danger, de devenir a la premiere guerre la proie
des sorces unies de la Grande - Bretagne & de l'A-
mérique septentrionale , &c. & de tout cela il avoit
conclu, que c'étoit être bon Citoyen que d'aider
celle-ci à secouer le joug de celle-là.
Après nous être séparés , mon intérêt personnel
& présent me sit saire lés réflexions suivantes, son
dées sur la conrioiffance que j'ai acquise des affaires
en général , & de celles en particulier de l'Angle
terre & de l'Amérique: contrées où j'ai voyagé,
séjourné , & sait beaucoup d'affaires. J'avoue que ce
ne sont que ces réflexions qui m'ont déterminé à
négocier avec les Américains, & à leur saire des
avances. Cela n'empêche pas , qu'à côté de la satis
saction de voir mes Traites honorées , & mes inté
rêts bien payés, je ne goûte aussi celle de pouvoir
penser que mes opérations sont utiles à l'humanitéj
à l'Europe, & à ma patrie.
En sait d'emprunts pécuniaires, le crédit d'un
homme dépend plus ou moins des considérations
luivantes.
ï. Sa conduite connue par rapport à des emprunts
précédents * & l'exactitude avec laquelle il les a ac
quittés.
I I. Son industrie dans la gestion de ses affaires.

III. -Sa srugalité dans ses dépenses.


I V. La solidité de ses sonds , lorsqu'il a des biens
d*un bon rapport, & exempts de dettes antérieures»
d'où s'ensuivent les moyens assurés de payer.
V. Sa perspective, bien sondée, de plus grandes
richesses à l'avenir , soit par l'amélioration de son bierij
soit par des secours d'ailleurs.

VI. Sa prudence connue dans le maniement de


ses 'affaires ordinaires; & l'avantáge que lui procu
rera vraisemblablement le bon usage de l'empruni;
qu'il fè propose de saire.

VII. Sa vertu reconnue, &l'honnêteté de son


caractere manisestée par le payement volontaire de
dettes qu'aucune loi n'auroit pu l'obliger à payer.
Les mêmes circonstances, qui donnent du crédit à
un particulier, doivent inspirer, & inspirent aux
prêteurs d'argent une certaine constance en des Com
munautés, ou en des Nations.
Or , si nous voulons considérer & comparer 1s
Grande-Bretàgnc & l'Amérique sous ces dissérents
points de vue , pouf savoir à laquelle des deux il y a
le plus de sûreté de prêter de l'argent, nous ver
rons,
I. A lyégard des emprunts antérieurs, que VAmé
rique , qui emprunta dix millions sterlings durant la
derniere guerre pour l'entrctien de son Armée de
25 mille hommes, & pour ses autres charges, a si
delement payé & acquitté cette dette , & toutes ses
autres dettes, sans exception, en 177a'', tandis que
la Grande-Bretagne , pendant ces dix années de paix,
& d'un commerce lucratis, n'a sait que très-peu*
bu point de réduction de sa dette; & qu'au contrai
re elle a diminué de tems en tems les espérances de
ses Créanciers, par une dissipation srivole ,& par un
mauvais emploi du sonds d'amortissement que l'on
àvoit destiné a sa libération.

I î. A Pègard de Pindustrié dans les affaires , tous


les hommes en^ Amérique sont occupés, les uns à
cultiver leurs terres; & c'est le plus grand nombre:
les autres à la navigation , aux arts & au commer
ce. Un homme oisis y Ôst une rareté : l'oisiveté &
í'inutilité y sorment un caractere de discrédit. II
n'en est pas de même en Angleterre ; la quantité de
gens de cette espece y est exorbitante ; la mode les
y a répandus par tout. Delà l'embarras des sortu
nes particulieres, & les banqueroutes journalieres,
provenant de la manie du farte & des plaisirs dispen
dieux. Delà dérive encore, du moins à certains égards,
la mauvaise administration des affaires publiques.
Car l'habitude des affaires & la capacité ne s'acquie*
rent que par la pratique; & lorsque la dïïïïriattoft
universelle & la recherche perpétuelle des amuse-
mens sont en vogue, la jeunesse, élevée dans cegoûr*
peut rarement acquérir cette attention patiente , &
cette, application, constante aux affaires qui est indis-
pensablement nécessaire à un homme d'Etat. Delà
les sréquentes erreurs des Anglois en politique : de
là leur ennui au Conseil d'Etat, leur paresse à s'y
rendre , leur répugnance continuelle à s'engager daris
aucune démarche qui demande de la réflexion & des
soins: delk encore leur propension à renvoyer d'un
jour à l'autre toute proposition nouvelle; renvoi qui
devient ainsi une partie des affaires dans laquelle ils
acquierent de l'expérienec , parce que cette expé
rience est le produit naturel d'une pratique qui leur
est si samiliere. C'est tout ìe contraire en Améri
que, où les hommes, élevés dans une occupation
sans relâche à leurs affaires particulieres , s'appliquent
avec une sacilité habituelle aux affaires publiques,
lorsqu'ils s'y trouvent appellés; au moyen de quoi
la négligence ne sait manquer' aucune affaire.

III. Quant à la frugalité dans les dépenses , la


maniere de vivre en Amérique est généralement plus
simple, & moins dispendieuse qu'en Angleterre : des
tables srugales , des habillemens unis , des ameuble-
mens simples , peu de voitures pour le plaisir. En
Amérique un air de dépense nuit au crédit ; & c'est
une raison pour l'éviter. En Angleterre on se monte
souvent sur ce ton, dans la vue d'acquérir du crédit;
& l'on y persiste jusqu'à se ruiner. Dans les affaires
publiques la différence est encore plus grande. En
An
Angleterre les salaires des Ossiciers, & les émolu-
fneris des places', sont énormes. Le Roi a un Mil
lion sterling de revenu, & eriéoré ne peut-il fòute-
. fur sa êmiìlê fans Contracter des dettes. Les Secré
taires d'Etat les Lords de la Trésorerie, de ^Ami
rauté, &c. ont de sorts apointemen's. Un Auditeur
cíe l'Echiquiêr a-dìt-ori, six deniers par livré , ou un
quarantieme detóut l'argent public queìa nation dé-'
pense : dé sorte que , si une guerre coûtë qitàrante
Millions, il a un Millión pouf lùi. Uri Inspecteur
de la Mónnoie à reçu, pour ses droits dans la der
niere resonté des Monhoies j soixàrt'te-cinq' mille Li
vres sterling par art. Rétributions auxquelles tous
les services que cés Mesileurs pcùvént rendre au pu-
Blic ne sauroierit 'jamais être équivalents. Tout 'cela
est payé par le péupie, qui , écrasé par des taxes
établies a la légerè , s*eri trouve d'autant mbirts en
état de contribuer au payement des dettes nécessai
res dé la nation. Eri Amérique les salaires, lors-;
qu'ils sont iridíipénsabìes , íbnt extrêmement petits :
rhais la plûpart des aífaires publiques font gérées gra
tuitement: l'honneur de servir la patrie dignement,
& sidëlément , est réputé sussisant. L'esprit patrio
tique existe véritablement dans ce pays-là , & y pro
duit lés plus grands eíféts. Ën Angleterre il estuni-
versellemént regardé comme un Être de raison ; & si
quelqu'un y prétend , on se moque de lili comme
d'un sot, ou l'on s'en désie cdnime d'un sripon. Les
Comités du congrès qui sorment le bureau de la guer
re, lé bureau de la Trésorerie, le bureau de la ma
rine, le bureau pour la reddition des comptes; le
bureaú pour les aífairés étrangeres , ceux pour pro-
M*. KM
curer des armes, des munitions, des habillemens J
&c. tous ces Comités gerent les affaires de leurs Mi
nisteres respectiss sans aucuns salaires ou émolumens
queleonques, quoiqu'ils y emploient beaucoup plus
de leur tems qu'aucun Lord de la Trésorerie ou dé
l'Amirauté en Angleterre n'en pourroit prendre sur
ses amusemens. Un ei-devant Ministre Anglais comp-
toit, que toute la dépense des Américains^ pour lë
gouvernement de trois millions d'hommes ., ne mou-
toit qu'a soixante & dix mille Livres sterling par an;
& tiroit la conclusion , qu'ils devoient être " taxés
jusqu'à ce que leur dépense sût propoftionée à ce
qu'il en coùte a la Grande-Bretagne pour en gouver
ner huit millions. Il ne lui vint pas dans l'esprit^
que l'on pouvbií rétorquer son raisonnement , & en
tirer une conséquence toute opposée, savoir, que si
trois millions d'habitans peuvent être bien gouver
nés pour soixante & dix mille Livres ; on peut éga
lement bien gouverner huit millions de Citoyens
pour le triple de cette somme, &, par conséquents
qu'il seroit possible, honnête & salutaire, de dimi
nuer la dépense de son Gouvernement. Daris une
nation corrompue , telle qu'est aujourd'hui la natio*
Britannique , personne n'est honteux de prendre in
terêt dans les affaires lucratives de l'administratiori,
où l'argent du public est singulierement mal employé
& prodigué , le trésor pillé , & les taxes imposées
toujours plus nombreuses .& plus pesantes;' ce quï
aggrave l'oppreffion du peuple : & attendu que lá
guerre ossre la perspective d?un plus grand nombre'
de semblables affaires, c'est un motis, pour beaucoup
de gens , de crier a la guerre en toute occasion , &"
de s'opposer à , toutes propositions de. paix quelles
qu'elles puissent être. Belà s'ensuit l'accroissement
successis de la dette nationale , & l'impossibilité de se
flatter de la voir jamais acquittée. . -

I V. Pour ce qui est de la solidité des fonds , ' les


. treize Etats unis de PAmérique sont engagés soli
dairement au payement de toutes les dettes confrac*
tées par le congrès ; & la dette à contracter pour la
présente guerre est la seule dette qu'ils aient à payer;
toutes les dettes précédentes, ou à-peu-près, des
Colonies particulieres, étant déjà acquittées : au lieu
que l'Angleterre aura à payer, non seulement Pé-
norme dette que cette guerre lui occasionnera né
cessairement, mais encore. toute son immense dette
précédente , ou du moins l'intérêt de cette dette :
& tandis que. ^Amérique, par les prises qu'elle sait
sur le commerce Britannique , s'enrichit plus qu'elle
n'a jamais sait par tout son propre commerce direct
sous les entraves du Monopole Britannique, la Gran
de Bretagne s'appauvrit par la perte de ce Monopo
le & par la diminution de ses revenus ; & conséquem
ment elle devient d'autant moins capable d'acquitter
l'augmentation indiscrete de ses dépenses actuelles.

V. Quant à la perspective d'une plus grands opulen


te, future , la Grande - Bretagne n'en' a aucune. Ses
Iles sont circonscrites par l'Océan; & ,a l'exception
d'un petit nombre de Parcs & de Forêts, elle n'a
aucune terre nouvelle à mettre en valeur , & ne sau-
roit conséquemment étendre sa culture. Il en est de
môme du nombre de son peuple: au lieu de s'aç'

\
>44, . ..... m%
croitrc par l'accroisscment des subsistances, il va
continuellement en diminuant, par la progression,
du luxe, & par la difficulté plus grande de mainte
nir une samille ; ce qui décourage naturellement de
se marier de bonne heure. Ainsi elle aura moins
d'hommes pqur contribuer a payer fes dettes; & ce§
hommes, en plus petit nombre, seront en même
tems plus pauvres. L'Amérique , au contraire, a ,
outre ses terres déja. désrichées, des territoires irn-
rnenses à désricher, encore : ses terres cultivées aug
mentent journellement de valeur aveç l'augmentation,
.du peuple j & le peuple, qui double de nombre en
vingt- cinq ans par la propagation naturelle, double
ra plus promptement par. l'adroission,'des étrangers ,
tant qu'il y aura, des terres à concéder à de nouvél;
les samilles : de manicre qu'U y aura tous les vingt
ans une double quantité u'habita.ns obligé"s au payé*
ment de la dette publique; & ces habitans, étanj-
plus riches , payeront leur contingent aveç plus de.
sacilité. ". '":

VI. A l?égard áe./a prudence dans leurs affaires arp-


binaires , i$? des avantages qifils ont lieu d'attendre as
Pemprunt proposés les Américains sont des agricuû
teurs ; ceux d'entre eux qui s'appliquent a la pêche
&. au commerce étant en petit nombrç , en compa
raison de la masse du !peuple. Ils ont toujours ad-
ministre aveç sagesse leurs gouvememens respectiss,
évitant les guerres & les projets vains & dispendi
eux, fe complaisant dans leurs occupations pacifi
ques, qui, vu l'étend.ue de leur, territoire encore
inculte | leur fourniront de l'emploì pour des sieçles.
II en est tout autrement, de l'Angleterre ; toujours
inquiete, ambitieuse, avaricieuse, imprudente &
querelleuse, elle est la moitié du temps engagée
dans quelque guerre deçà ou delà , & toujours avec
une dépense infiniment plus grande que les avanta
ges qu'elle s'en promet , quand même elle pourroit
les obtenir. Ainsi elle, sit la guerre contreì'Ëspagne
en 1730, pour, la revendication d'une dette d'envi
ron 95 mille Livres, revenant k peine à une piece
de quatre sols par tète pour la nation: cette guerre
lui coûta quarante millions sterling, & cinquante
mille hommes-, & elle, sit la paix sans obtenir ìa sa
tisfaction prétendue, A peine y a-t-il une nation
en Europe , à qui elle n'ait intenté la guerre sous
^el ou. . tel prétexte srivole ; & par ce moyen elle à
imprudemment accumulé une dette , qui Pa ré
duite à deux doigts de la banqueroute. . Mais la
plus indiscrète de. toutes ses guerres, c'est celfc
qu'elle, a entreprise contre l'Amérique, aVée quV
çlle pouvoit conserver ^ pendant des siecles , sés liai
sons avantageuses , uniquement par une conduite
juste & équitable. Elle en use aujourd'hui comme
un marchand insensé , qui voudroit battre tous ceux
qui passent devant sa porte , pour les sorcer à entrer
dans sa boutique , & a acheter sa marchandise. L'A
mérique ne sauroit se soumettre à un tel traitement ,
fi elle n'est préalablement ruinée; & si elle est rui
née, sa pratique ne vaudra plus rien. Cependant
l'Angleterre , pour remplir cet objet, ajoute à sa
dette nationale & se ruine eífectivement elle-mê
me. D'un autre côté l'Amérique n'aspire qu'à éta
blir sa l iberté , & cette sranchise de commerce qui
sera avantageuse à toute l'Europej en même temps
itf ' M&
que l'abolitiûst du Monopole, auquel elle a été assu-
jettes jusqu'à presents lui procurera un avantage
sussisant, pour rembourser sacilement la dette qu'elle
pourra contracter dans cette vue.
VII. Quant au carachre, ensin, & à Phônnètetk
dans Vacquittement, des dette;, on a sait voir, dans le
premier article, l'exactitude de l'Amérique à ac
quitter .sa dette publique. Le caractere général des
Américains , à cet égard , paraît évidemment dans
leur sidélité à payer leurs dettes particulieres chez
}es Anglais depuis le commencement de la guerre.
"U est vrai qu'il s'est trouvé certains petits politi
ques, qui ont proposé d'arréter ce paiement jusqu'au
^etablissement de la paix, lis alléguoient , que dans le
cours ordinaire du commerce, & du crédit que l'on
y; -accorde, il y a toujours une dette existante, égale
au commerce de i S mois; que le commerce des Colo
nies étant de cinq millions sterlings par an , cette det
te doit être évaluée a sept millions & demi; que
cette somme étant payée aux marchands Anglais ,
son esset seroit de prévenir la Grande - Bretagne
par la suppression) du Commerce avec elle : car, di
soient -ils, les marchands ' recevant leur argent,
fans recevoir des ordres pour des sournitu
res -ultérieures, il en arriveroit, ou qu'ils le pla-
ceroient dans les sonds publics , òu qu'ils emploie-
roient les. sabriquants a accumuler des marchandises
ouvrées pour les vendre tôt ou tard à l'Amérique ,
dénuée de tout à la réconciliation attendue; au
moyen de quoi l'on soutiendroit les sonds publics,
& l'on préviendroit les murmures des sabriquants
Anglois contre le Gouvernement. Mais on répon
dit a cela , qu'il ne salloit pas se venger des injures
des Ministres sur des Marchands amis des Améri-
tótó 247
cairis ; que le crédit procédoit d'engagemens parti
culiers contractés sous l'assurance de la bonne soi ;
qu'ils devoient être tenus pour sacrés, & sidèle
ment exécutés ; que quelque utilité publique qu'on
pût esperer de retirer du manque de soi particulie
re, elle étoit injuste, & se trouveroit sinalement
insensée, la droiture étant au sond la meilleure po
litique.
Sur ce principe la proposition sut universellement
rejettée ; & quoique les Anglois aient poussé la
guerre contre les Américains jusqu'à une barbarie
âujourd'hui sans exemple, brûlant leurs villes sans
désenses au milieu de l'hiver, & armant les sauva
ges contré eux, la dette a été ponctuellement payée,-
& les Marchands de Londres ont attesté au Parle
ment, & attesteront à tout IUnivers , que, d'après
l'expérience qu'ils avoient déjà de la maniere d'agir
des Américains, ils n'avoient eu, avant la guerre,
aucune appréhension d'inssidélité de leur part, & que
depuis la guerre ils avoient été convaincus que la
bonne opinion qu'ils en avoient étoit bien sondée.
L'Angleterre , au contraire , nation dès longtemps
corrompue, extravagante & ruinée, se voit enson
cée dans une dette qu'elle n'est point du tout en
état d'acquitter , & ne laisse pas , auflì sollement que
malhonnêtement , de s'y ensoncer de plus en plus ,
sans espoir de jamais satissaire ses créanciers , & ne
voit d'autre moyen de se débarrasser de ses dettes
que celui d'une banqueroute publique.
Tout bien pelé , il paraît , qu'attendu l'industrie
générale , la srugalité , la richesse , la prudence &
la vertu de 'l'Amérique, elle est une débitrice beau
coup plus assurée que la Grande - Bretagne.

\
ÌFÀÚ'tËS â COÎlRlGÉit.
Page 27 Lign. 4 de la Note (/) 2,000 ListZ tlOOOé
... 37 ... ia ils : - - Hlei
: . . 49 --- 17 dï la Note O) la - - - fa .
» . . 85 ... 10 Sabiens ... Gabiens
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. 133-- - S augmentera - - - aiig.ncntcrout
... 189 - - 15 adopté' l - -. ádapté
- - . 197 ... 31 17.76 - - » isr<5

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