Vous êtes sur la page 1sur 5

GRANDE OPÉRATION EN AMÉRIQUE DU SUD.

A la poursuite des derniers nazis | Courrier international 10/04/2018 07:37

Avez-vous essayé le Réveil Courrier ?

Grande opération en amérique du


sud. A la poursuite des derniers
nazis
Le Centre Simon-Wiesenthal relance la chasse aux criminels du IIIe
Reich. Avec un homme en ligne de mire : Aribert Heim, ancien
médecin à Mauthausen.

C’était en 1945, et l’Europe était le lieu du crime. La guerre la plus destructrice de


l’Histoire avait laissé derrière elle une multitude de villes détruites, de réfugiés et
d’armées d’occupation, mais il y avait pire. Les camps d’extermination nazis avaient
été découverts, et des noms de lieux jusqu’alors peu connus devenaient tristement
célèbres. Auschwitz, Birkenau, Belzec, Buchenwald, Mauthausen, Sobibór, Treblinka.
Arrivait le temps des règlements de comptes. Le procès de Nuremberg envoya les
principaux acolytes d’Hitler à la potence ou en prison pour longtemps. Mais les autres
prirent la fuite. Discrètement, des criminels de guerre de deuxième et de troisième
rang échappèrent au filet de Nuremberg. Ils se procurèrent de faux papiers, firent leurs
bagages et traversèrent l’Atlantique pour se réfugier dans un lieu sûr : l’Amérique du
Sud.
La légende les suivit. Il y eut des rumeurs de sous-marins allemands remplis d’or nazi
accostant en Patagonie. Romanciers et scénaristes imaginèrent un IVe Reich plein de
moustiques, de croix gammées et de laboratoires de recherche eugénique dans la
jungle amazonienne et au pied de la cordillère des Andes. La ​réalité, plus prosaïque, ne
fut pas moins sinistre. Des centaines, voire des milliers de nazis prirent la fuite grâce
aux réseaux d’exfiltration et trouvèrent là-bas un asile. Au fil des décennies, un petit
nombre d’entre eux furent ​retrouvés : Adolf Eichmann, l’un des architectes de
l’Holocauste, fut capturé par des agents israéliens en Argentine en 1960 ; Klaus
Barbie, le “boucher de Lyon”, fut extradé de Bolivie [vers la France] en 1983 ; Erich
Priebke, un ancien capitaine SS, fut extradé d’Argentine [vers l’Italie] en 1995. Mais le
flux a fini par se tarir. Les fugitifs n’étaient plus seulement retraités, mais octogénaires,
https://www.courrierinternational.com/article/2008/02/28/a-la-poursuite-des-derniers-nazis Page 1 sur 5
GRANDE OPÉRATION EN AMÉRIQUE DU SUD. A la poursuite des derniers nazis | Courrier international 10/04/2018 07:37

voire nonagénaires. Et la plupart étaient morts. La fin du XXe siècle coïncidait,


semblait-il, avec celle de la traque nazie.
Pas tout à fait. Car le Centre Simon-Wiesenthal a récemment annoncé une nouvelle
qui a fait l’effet d’une bombe : la traque a repris. L’organisation juive de défense des
droits de l’homme vient de lancer le deuxième volet d’une campagne baptisée
opération “Dernière Chance” pour tenter de retrouver les derniers responsables du
génocide encore en vie, qui se terrent en Amérique du Sud. “Nous ne savons pas
combien de criminels de guerre nazis se trouvent dans ces pays, mais nous pensons
qu’ils se comptent par dizaines, si ce n’est par centaines”, affirme Efraim Zuroff, le
chasseur de nazis en chef du centre. Après des années d’indifférence ou d’entrave, les
pays de la région ont décidé d’aider les traqueurs. La police a des noms, des numéros
de comptes bancaires et d’autres renseignements. Les écoutes téléphoniques ont
permis d’obtenir des indices importants. Au Chili, en Uruguay, en Argentine et au
Brésil, les médias ont organisé des campagnes d’information sur les numéros de
téléphone à appeler et sur la récompense de 10 000 dollars offerte pour toute
information pouvant conduire à la condamnation d’un fugitif. Soixante ans après les
événements, la piste semble encore chaude. “Etant donné le nombre important de
criminels de guerre nazis et de collaborateurs qui se sont réfugiés en Amérique du
Sud, cette opération peut donner des résultats très intéressants”, estime Zuroff. Le
directeur du bureau israélien du Centre Simon-Wiesenthal ne correspond pas à
l’image hollywoodienne d’un fringant enquêteur. Avec son costume trois-pièces, ses
grosses lunettes et ses chaussures noires luisantes, cet Israélien né à New York a tout
de l’universitaire de 59 ans qu’il est. Historien spécialisé dans l’étude de l’Holocauste, il
a pris la succession de Simon Wiesenthal, un Juif viennois qui, après avoir survécu
aux camps, est parti s’installer aux Etats-Unis et a traqué les nazis jusqu’à sa mort, en
2005. Ses principaux outils de travail sont les rapports, les bases de données, les
écoutes téléphoniques et les campagnes d’information.
L’Amérique du Sud est près de deux fois plus vaste que l’Europe. Treize pays, des
milliers de villes, 370 millions d’habitants. Si vous étiez un nazi, où poseriez-vous vos
valises ? Lorsqu’on feuillette le guide Lonely Planet, une ville saute aux yeux. Elle
rappelle une ​station de ski tyrolienne, avec sa place à l’architecture alpine, ses
restaurants qui servent des fondues, du gibier et du gâteau au chocolat, et son
téléphérique qui s’élance vers les pics en forme de flèches gothiques du Ceno
Cathedral. Bienvenue à San Carlos de Bariloche ! Tout est si ​parfait dans ce lieu de
https://www.courrierinternational.com/article/2008/02/28/a-la-poursuite-des-derniers-nazis Page 2 sur 5
GRANDE OPÉRATION EN AMÉRIQUE DU SUD. A la poursuite des derniers nazis | Courrier international 10/04/2018 07:37

villégiature de Patagonie, en Argentine, qu’on dirait un ​cliché. Mais la ville est


soupçonnée d’abriter le nazi le plus recherché d’Amérique du Sud. Les enquêteurs ont
le sentiment que quelque part, parmi les skieurs et les étudiants qui se pressent dans
ses rues pittoresques, se trouve un Autrichien de 93 ans du nom d’Aribert Heim, celui
qu’on a surnommé le “docteur de la mort”. “C’est la chasse à l’homme la plus
importante des vingt ​dernières années”, commente Zuroff. Une récompense de 448
000 dollars est offerte pour la capture de ce ​criminel nazi recherché par les polices
argentine, chilienne et allemande.
Dans le camp de concentration de Mauthausen, près de la ville autrichienne de Linz,
ce médecin SS était connu pour sa cruauté exceptionnelle. Des survivants du camp
ont raconté qu’il injectait de l’essence et d’autres poisons dans le cœur des
prisonniers et qu’il chronométrait leur mort. Il aurait également pratiqué des
amputations sans anesthésie, décollé la peau tatouée d’un prisonnier pour
confectionner des housses de sièges pour le commandant du camp et fait bouillir une
tête pour en exposer le crâne. Après la guerre, le jeune médecin s’est installé dans une
station balnéaire proche de Francfort, où il a exercé comme gynécologue, s’est marié
et a joué dans l’équipe de hockey sur glace. Mais, en 1962, quand la police
autrichienne a retrouvé sa trace, il a pris la fuite. Les années suivantes, il a été vu en
Egypte, en Uruguay, au Chili et en Espagne. Aujourd’hui, toute l’attention est
concentrée sur Bariloche. Heim a une fille de 64 ans, Waltraud, qui vit de l’autre côté
de la frontière, dans la ville chilienne de Puerto Montt. De 1979 à 1992, Gertrud Böser,
l’ancienne compagne de Heim et la mère de Waltraud, a effectué dix-huit voyages au
Chili. Elle est aujourd’hui décédée, et Waltraud refuse de parler de son père. Quant à
son épouse légitime et à ses deux fils – qui vivent à Baden-Baden, en Allemagne –, ils
affirment qu’il est mort d’un cancer en Argentine en 1993.
Selon Zuroff, tout porte à croire que Heim est encore en vie. En 2001, son avocat a
réclamé le remboursement d’impôts prélevés par le fisc allemand en arguant que son
client vivait à l’étranger. La femme et les enfants de Heim se montrent peu bavards et
n’ont jamais fait valoir leurs droits sur un compte à son nom dans une banque
berlinoise, crédité de 1 million d’euros. Les écoutes téléphoniques ont révélé que la
mère téléphonait tous les ans à ses fils avant l’anniversaire de leur père pour leur en
rappeler la date.
“Nous sommes vraiment déterminés à capturer Heim”, assure Hans-Jürgen Schrade.
Cet officier de la police criminelle de Stuttgart chargé de l’affaire, qui s’est rendu au
https://www.courrierinternational.com/article/2008/02/28/a-la-poursuite-des-derniers-nazis Page 3 sur 5
GRANDE OPÉRATION EN AMÉRIQUE DU SUD. A la poursuite des derniers nazis | Courrier international 10/04/2018 07:37

Chili et en Argentine en avril dernier, est convaincu que Heim vit quelque part près de
Bariloche et de Puerto Montt, la ville où réside sa fille et qui se trouve à deux heures
seulement de la frontière argentine. Le Centre Simon-Wiesenthal a reçu “une
information qui pourrait être très importante”, confie Zuroff sans s’étendre.
Un petit nombre de fugitifs semblent s’être réfugiés en Bolivie, au Brésil et au
Paraguay, mais l’Argentine a été de loin la destination la plus prisée. Selon le rapport
d’une commission d’enquête argentine publié en 1999, au moins 180 criminels nazis
susceptibles d’être poursuivis en Europe ont trouvé asile dans ce pays. Et encore, ce
chiffre ne comprend pas les nazis ordinaires, ceux qui ne font pas l’objet
d’accusations individuelles. La raison pour laquelle tant d’entre eux se sont réfugiés en
Argentine n’a rien de mystérieux : ils y ont été invités. Le gouvernement de Juan Perón
[président de 1946 à 1952] avait établi des filières pour attirer les criminels de guerre
et les collaborateurs.
Il y avait plusieurs raisons à cela. Pendant qu’il était attaché militaire en Italie, de 1939
à 1941, l’ambitieux Argentin avait été séduit par le fascisme mussolinien. Il était entré
en contact avec des agents SS, qui lui avaient fourni des renseignements sur des pays
d’Amérique latine en échange de l’asile en Argentine. Ils avaient concocté un plan sans
lendemain pour installer un régime fantoche en Bolivie. Devenu président, en bon
nationaliste qu’il était, il voulut drainer des scientifiques, des concepteurs d’avions et
des experts nucléaires pour son industrie de l’armement. Sur ses papiers
d’immigration, Eichmann a inscrit qu’il était “technicien”. Et Mengele s’est fait passer
pour un “mécanicien”. Il y a bien eu en Argentine un réseau de l’ombre de génocidaires.
Cette tache sur la réputation du très respecté fondateur du péronisme n’a été
reconnue que tardivement et à contrecœur. En 2005, le gouvernement a abrogé la
circulaire 11, une directive secrète qui, dans les années 1940, interdisait aux Juifs
voulant fuir l’Holocauste d’obtenir des visas d’entrée pour l’Argentine. Si les jeunes
Argentins sont prêts à se pencher sur ce côté obscur de leur histoire, l’épreuve est trop
douloureuse pour beaucoup de leurs aînés. Le déni et l’obstruction perdurent.

“Les criminels de guerre se comptent encore par centaines”

Ces réticences et la mentalité qu’elles trahissent semblent stimuler plus Zuroff dans
sa traque que la perspective de mettre des nazis derrière les barreaux. L’opération
“Dernière Chance” a été initialement lancée en Lituanie, en Lettonie et en Estonie en

https://www.courrierinternational.com/article/2008/02/28/a-la-poursuite-des-derniers-nazis Page 4 sur 5


GRANDE OPÉRATION EN AMÉRIQUE DU SUD. A la poursuite des derniers nazis | Courrier international 10/04/2018 07:37

2002. Cinq ans plus tard, les résultats semblent dérisoires : trois mandats d’arrêt, deux
demandes d’extradition et cinq procédures qui ne vont pas forcément déboucher sur
un procès. Maintenant que l’opération s’est déplacée en Amérique du Sud, quelles
sont ses chances ?
“Le projet [dans les Etats baltes] n’a pas été aussi fructueux que nous l’espérions en
termes de condamnations”, ​reconnaît Zuroff. Mais ce n’était pas qu’une question de
justice, c’était aussi une “lutte pour la vérité historique”. Soixante ans après la
découverte, par un monde horrifié, de légions de squelettes ambulants et de fosses
remplies de corps décharnés, le centre Simon-Wiesenthal craignait que les souvenirs
ne s’effacent et ne soient déformés. En Europe, la responsabilité des arrestations, des
massacres et des camps a été rejetée sur les seuls Allemands, et on a nié la
complicité souvent enthousiaste des populations locales. En d’autres termes, la
chasse aux nazis ne vise pas seulement à déférer les criminels devant la justice : il
s’agit aussi d’en faire des outils, des instruments éducatifs, pour remonter le temps et
rappeler à un monde oublieux le sentiment d’écœurement éprouvé en 1945.
Cela peut paraître une charge excessive pour Aribert Heim, 93 ans, qui a été en cavale
pendant la majeure partie de sa vie et qui souhaite apparemment passer ses
dernières années près de sa fille. A Mauthausen, c’était un médecin de 27 ans plongé
dans un chaos moral. L’avis de recherche, sur lequel son visage apparaît tel qu’il
pourrait être aujourd’hui, n’est guère sympathique, mais il ne parvient pas à masquer
tout ce qu’il y a de pathétique dans une proie d’un si grand âge. Si Heim est capturé
alors qu’il est en train de manger une fondue sur la place de Bariloche donnant sur le
lac, il ne terminera pas son repas. Il sera emmené menottes aux mains et mourra
sans nul doute dans une prison argentine ou allemande.
“Le passage du temps ne réduit en rien la culpabilité des criminels, souligne Zuroff.
Les assassins ne deviennent pas des gentils vertueux quand ils atteignent un certain
âge.” Pour le chasseur de nazis, ces images de Mauthausen – les injections de poison,
le chronométrage de la mort, les housses de siège en peau tatouée, le crâne – sont
toujours présentes.
Rory Carroll et Uki Goñi

https://www.courrierinternational.com/article/2008/02/28/a-la-poursuite-des-derniers-nazis Page 5 sur 5