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La Modernité comme problème :

Edmund Burle : « Les gens qui ne regardent jamais en arrière vers leurs ancêtres ne
regarderont jamais en avant vers leur postérité ». 15
Le « parontocentrisme ». Il désigne le fait que notre expérience du temps et de
notre existence dans le temps est centrée sur le présent. 16
Que le présent soit le centre et les deux autres dimensions, passé, présent et avenir,
la périphérie, c’est une image qui n’est pas d’aujourd’hui. 16
Lorsqu’il veut opposer le « maintenant » à ces deux autres dimensions, Aristote les
appelle « le temps qui entoure » (perixis).
Cependant, il s’agissait pour les Anciens de museler l’intérêt excessif pour le passé
et l’avenir, objets de nostalgie ou d’anticipation, pour ramener à l’exigence d’agir.
Notre problème à nous est au contraire un désintérêt pour le passé comme pour
l’avenir. 16
L’objectivation du passé que l’histoire suppose et produit en retour lui interdit
d’être une prise de conscience de ce genre. Elle est au contraire distanciation et
désencrage par rapport au passé. Elle fait système avec le projet de progrès. Il faut
que le passé soit fixé pour que l’on puisse mesurer l’avancée réalisée.

À la limite [l’utopie] témoigne d’une impatience : l’avenir doit devenir plus vite un
présent. 17
Notre avenir, c’est le passé. Le passé est l’avenir de l’avenir. 18
De même que « aujourd’hui’ a succédé à un « hier », lequel aujourd’hui était, hier,
un lendemain, de même notre aujourd’hui sera l’ « hier » d’un « demain ».
Concrètement, nous nous découvrons capables de projets lorsque nous prenons
conscience de ce que notre état présent est le résultat de notre action passée. 18
La domination du modèle de la gestion du présent appellerait le mode de
raisonnement économique comme étant le mieux à même de penser un monde qui
se présente comme à gérer. 18
Pour pouvoir se donner le beau rôle de l’enfant terrible, voire de la victime, celui-ci
suppose l’existence d’une norme qu’il prétend n’avoir cesse que de transgresser, et
qu’il fomente ainsi secrètement. 21
À supposer même que, comme elle le prétend, [la modernité] soit supérieure au
monde ancien, il faut demander avec Stanly Rosen si elle est capable de fournir de
cette supériorité des critères qu’elle ne tirerait pas du monde ancien lui-même. 22
La première vertu théologale de la charité est devenue la « bienfaisance », alors que
la seconde, l’espérance, devenait l’ « optimisme ». 23
La seule différence tient à ce que ces contenus, dont on cherchait jadis l’origine en
Dieu ou dans la nature, sont désormais passés sous le joug de « l’homme ». 24
Nous voguons vers des eaux inconnues, sans être sûrs qu’elles sont limitées par un
rivage. 26
La rhétorique de la Modernité n’aime rien tant que parler d’aventure, d’essai, de
tentative, d’expérience. 27
« Les grands récits]…auraient été des façons d’ordonner le devenir historique pour
lui donner un sens, rendant ainsi intelligible la pratique de ceux qui y vivent en leur
permettant de s’y situer et en leur faisant croire qu’ils y contribuent. 32
Le fait que, à l’époque comme aujourd’hui, l’on parle tant de l’Europe n’a rien à
voir avec la vitalité de celle-ci. Il serait même intéressant de se demander si la réalité
ne serait pas en raison inverse de l’emploi des mots, et si l’Europe ne serait pas
entrée dans une dialectique autodestructrice justement au moment où le mot
prenait l’allure d’un slogan. 39

Dans l’Europe contemporaine, l’arrachement par rapport aux racines grecques et


bibliques va croissant, jusqu’à devenir une ignorance voulue qui prend parfois des
aspects terrifiants. Il est encore trop tôt pour savoir si la vogue actuelle du
bouddhisme représente un véritable emprunt de sens à l’Orient, ou la projection
sur un « autre » imaginaire de tentations ou de tentatives purement occidentales. 40
Dans son rapport au monde extérieur, l’homme se savait ordonné à un kosmos qui
était pour lui source de sens et qu’il ressentait comme supérieur. 41
L’homme médiéval se pensait à travers des schémas qui venaient de ses deux
sources, grecque et biblique. 41 Toutes deux sont des pensées de la dépendance et
de l’efflorescence. 41
[Dans la vision antique], l’homme est le plus conforme à l’univers et il a pour
mission de rendre cette conformité plus parfaite en imitant ce qu’il y a de plus beau
et de plus régulier en celui-ci. 42
Les deux modèles avaient en commun une certaine limitation de l’homme. Le
modèle antique situait l’homme parmi d’autres êtres naturels, comme les animaux,
voire les dieux qui sont aussi en un certain sens des êtres naturels. L’homme avait
une nature qui lui ouvrait des possibilités mais lui imposait des limites. La sagesse
antique consistait pour l’homme à rester conscient de ce qui le séparait des dieux.43
Le modèle biblique, de son côté, faisait de l’homme l’image de Dieu. Cela lui
assurait une dignité incomparable, mais lui assignait aussi des tâches et des devoirs.
43
[L’homme étant l’unique générateur de son, il est en mesure de s’auto-générer] de
s’auto-engendrer, en engendrant du verbe. Nous n’avons jamais été aussi conscients
du pouvoir du logos, mais nous n’avons jamais relativisé le verbe produit au profit
de ce que nous pourrions encore produit. L’entretien est infini. 44
On a pu caractériser la Modernité comme la tentative pour se dégager aussi bien de
l’Antiquité païenne que du christianisme en jouant l’un contre l’autre. 45

En un mot, il prétend être nature, sans pour autant avoir de nature. 45


XIX siècle du Bien, social, du bonheur ; XX de la Vérité, vérité de la Science :
l’idéologie était impossible sans le scientisme qui a dominé le XIXe siècle finissant.
51
C’est un rêve ancien de l’humanité que de se prendre en main comme espèce
biologique, non seulement en éliminant les individus qu’elle considère comme des
« défauts », mais en se redéfinissant elle-même selon un projet global. [tout doit y
entrer et tous les discours doivent le conforter et le consolider, créer une nouvelle
enveloppe, où l’interdépendance, la peur de disparaître, et le péché de nuire serait
une nouvelle divinité, notre être même.] 54
L’être n’est plus considéré comme quelque chose de bon, mais tout au plus comme
un fait neutre, voire dans certains cas extrêmes, comme mauvais. Le nihilisme en
tire les conséquences et vise à la destruction de ce qu’il considère comme indigne
d’être. 56
Ce que l’on reproche au passé : [son inactualité] qu’il n’est pas vraiment passé, et
donc d’empiéter sur le présent. 57 [Nous en voulons au passé, parce qu’il n’est pas
vraiment passé, ce que nous décrétons de révolu ne l’est pas assez]. 57
Nous nous représentons alors la « culture » non comme un épanouissement de la
nature (comme dans l’ « agri-culture), mais comme un arrachement par rapport à
celle-ci. 57
[Dans la Bible], la raison se manifeste sous trois aspects : comme le caractère bien
ordonné et sens du monde créé, par opposition au chaos primordial ; comme la
clarté de l’expression verbale, par opposition à une double soif d’expériences
occultes ; comme la droiture de la conduite, par opposition aux voies perverses. 95

De même qu’Il a solidement établi la terre, on peut s’appuyer sur Sa parole. 95


En enracinant le progrès dans l’évolution spontanée de la nature, on s’engage dans
une dialectique ambigüe. D’une part, on gagne en sûreté : il n’est plus besoin
d’espérer, à la limite il suffit d’attendre, même s’il vaut mieux aider l’évolution à
accoucher de ce dont elle est grosse en poussant dans la bonne direction, voire en
dégageant la route des obstacles qui l’encombraient. 179
Seule la fixation d’un point de départ permet de mesurer le progrès effectué par
rapport à lui. La conscience du progrès entraîne que l’on fige le passé devenu
« histoire ». Le mouvement des événements (allemand Geschichte) est élan réel vers
l’avant, la connaissance historiographique (Histoire) devenant de son côté inventaire
des rémanences et survivances, parfois exotiques et touchantes, mais toujours
irrévocablement dépassées. 179
L’autonomie (nomos […] heautô) de qui peut par lui-même distinguer le Bien et le
Mal (Romains, II, 14) ; l’émancipation d’une humanité parvenue à l’âge adulte et
pouvant désormais se passer de ses tuteurs (Galates, III, 25 ; IV, 2-3) ; l’oubli de ce
que l’on laisse derrière soi et tension vers l’avant (epektasis) (Philippiens, III, 13).
Et même l’idée d’un édifice qui croît vers la plénitude (Ephésiens, II, 21 ;
Colossiens, II, 19)
On peut d’ailleurs prendre note d’un retournement assez récent, dans le sillage du
mouvement écologique : non seulement le christianisme est coupable du retard des
sciences et techniques, mais il a aussi rendu possible le contraire, les avancées
excessives de celles-ci, en livrant la terre aux appétits déréglés de l’homme que la
Bible considérait comme le maître. 183
Qui profère une injure montre en tout cas qu’il n’attend pas de réponse, car il n’a
rien à apprendre de son adversaire. 184
Obscurantisme, fondamentalisme, intégrisme : ceux à qui on colle une de ces
étiquettes se voient exclus du champ de la discussion et refuser la parole : avec « ces
gens-là », on ne discute pas. 185
On devine sans peine derrière le mot « obscurantisme » une image de lumière, voire
la rhétorique des Lumières avec une majuscule. 185
Le mot [obscurantisme] tire peut-être son origine du recueil de lettres parodiques
Epîtres d’hommes obscurs, paru en 1515 à Haguenau.
Différents termes pour désigner les tenants de l’obscurantisme apparaissent dans
l’Europe entière depuis la fin du XVIII siècle. On commence à parler dans le
domaine linguistique allemand des Finsterlinge (« gens des ténèbres). 187
« La raison est une lumière. La nature veut être éclairée par la raison, non pas
incendiée par elle. » 191

CULTURE :
La modernité se fait forme de nous mener depuis la barbarie inculte qui supposée
l’avoir précédée jusqu’à la culture. 195
Les personnes de formation littéraire et celles de formation scientifique seraient de
moins en moins capables de se comprendre les unes les autres, ajoutait-il. 195
La culture est ce qui permet l’orientation dans le monde [les médias sont charger de
repérer et d’orienter] L’orientation n’est pas un simple repérage, car si le repérage
nous permet de savoir où nous sommes, l’orientation nous aide à décider où nous
devons aller. 201
Certes, la nature ne constituait nullement une source de moralité. Mais, elle
montrait que, puisque le bien était réel, il était à plus forte raison possible. 205
Nous autres modernes sommes en effet placés devant des savoirs qui ne peuvent
plus nous humaniser. 207

Le mot de vérité est devenu presque un mot grossier, que l’on entoure, en guise de
cordon sanitaire, de guillemets. 210

« Dans le climat intellectuel que nous avons enfin réussi à produire…il n’y a que les
érudits pour lire des vieux livres, et nous les avons traités de telle façon que, de tous
les hommes, ce sont les moins susceptibles d’acquérir de la sagesse en le faisant. 210
Les choses n’ont aucun sens en elles-mêmes ; or nous avons besoin de sens ; il
nous faut donc en fabriquer. Tout sens est fictif et il doit l’être. La faculté est la
fiction qui permet de continuer à vivre dans un monde qui, en soi, est privé de sens.
Elle est artificielle, et il faut qu’elle le soit. 212

Certaines de ces vérités officielles sont douces comme la publicité, d’autres


nettement plus dures, comme la propagande d’un régime totalitaire. 215

Les Grecs pratiquaient une tripartition des réalités : nature (physis), technique
(tekhné), convention (nomos), à laquelle correspondait une tripartition des attitudes
humaines : contemplation (théoria), fabrication (poiesis), action (praxis). 217
Chacune des activités humaines est capables d’un certain accès à la vérité. 217
Il existe des opinions autorisées, des opinions obligatoires, et d’autres interdites.
220
La vérité est une nécessité vitale, et notre civilisation prend de plus en plus
nettement conscience de ce que l’existence même de l’homme sur cette terre doit
être justifiée. Nietzsche nous aide à le penser, peut-être bien malgré lui. 220
Pour certaines personnes, la vérité n’est rien de plus que le résultat d’un consensus.
Or, de toute évidence, un consensus de ce genre doit se produire entre des gens qui
sont vivants en même temps. De la sorte, la vérité qu’ils décideront devra être
imposée aux générations futures. Bien sûr, lesdites générations seront à même de
changer en constituant un nouveau consensus qui prendra de nouvelles décisions
quant à la nature de la vérité. Mais il leur faudra le faire en se fondant sur la
« vérité » d’une génération précédente, qui sera présente en elle et les marquera, que
les hommes vivant à une époque donnée en soient conscients ou non. 221
Dans la culture, c’est toujours de moi que cela parle. Le message du Beau est
toujours celui que Rilke tirait de la contemplation d’une statue grecque : « Tu dois
changer ta vie ». 225
La conscience moderne est mal à l’aise devant cette sorte de vérité, parce qu’elle se
la représente, à tort comme un ensemble d’objets tout faits, ready-made. En
conséquence, elle place la recherche de la vérité plus haute que la possession de
celle-ci. [Une vérité trouvée, une vérité circonscrite, réduite à être objet de
l’homme, fait abstraction du réel, c’est une vérité qui est au-dessus de toute
possession, se confond même avec la vie]. 225
[Dans la tradition chrétienne], la vérité n’est pas quelque chose que l’on possède,
mais quelque chose dans quoi l’on est, un espace plus qu’une chose, thème laissé
implicite par certains Pères de l’Eglise. [L’on n’est jamais dans la vérité]. A travers
cette image, Dieu est conçu non comme un objet, mais bien plutôt comme un
champ, comme un espace librement ouvert. 226
La vérité n’est plus ce que l’on possède, pour s’en enorgueillir par rapport à son
prochain, voire pour dominer celui-ci. En me faisant me connaître moi-même, elle
me fait comprendre qu’il n’est rien que je n’aie reçu et que je ne doive à autrui. 227

« On n’entre pas dans la culture si ce n’est pas la vérité ». 227


« Je ne crois pas que la civilisation de l’Europe pourrait survivre à la disparition
complète de la foi chrétienne. […] Si le christianisme disparaît, c’est toute notre
civilisation qui disparaît. 231 Thomas S. Eliot.
L’articulation [religieuse] du politique sur le cosmologique a disparu sous l’action de
divers facteurs. 243

Temporaliser :
Comme la Modernité désigne avant tout une certaine sorte de temps, en
l’occurrence les « Temps modernes », il importe de percevoir, sous les différents
objectifs qu’elle entend de se donner (« émancipation », « lumières » et autres), et
même sous la direction d’ensemble dans laquelle elle se sent engagées (une avancée
vers le « progrès » et autres), le rapport qu’elle entretient avec la temporalité. 249
Une distance d’un milliard ou de dix milliards d’années-lumière, si elles sont très
précisément et très facilement assignables par le calcul, ne font guère de différence
pour l’imagination. 249-250
[On a du mal] à concilier la chronologie biblique qu’on prenait comme une donnée
de foi, et les immenses durées que postulait la géologie. 251
Je ne parlerai donc ici que du temps vivable ou à tout le moins imaginable. C’est
parce qu’on peut les imaginer que ces durées ont un intérêt pour nous. Et qu’elles
sont susceptibles d’entrer en ligne de compte quand nous nous demandons que
faire et comment le faire bien. 251
Le millénaire serait l’unité de mesure des événements qui se déroulent dans le
monde humain, mais qui touchent au surhumain. L’unité de mesure de l’humain
comme tel serait plutôt le siècle. Le sécularisme serait ainsi la tentative de créer une
chronologie purement humaine, à la différence de la chronologie millénariste qui
implique quelque chose de surhumain. 254 [Tentative de séculariser le temps ;
penser la longue durée, c’est invoquer des puissances qui soient presque capables
de rendre possible ce que l’on avance, auxquelles on est connecté et qui veillent sur
sinon sur nos projets, du moins sur nos prévisions. 254

Après quatre siècles, le style d’écriture, le vocabulaire et à plus forte raison la


prononciation se seront modifiés de telle sorte que la possibilité d’une
intercommunication entre des locuteurs qui se trouveraient par miracle mis en
contact à travers les siècles ne serait aucunement garantie. 255

La conscience que nous avons de notre généalogie est limitée. [y remonter, c’est
non seulement la réinventer, mais c’est aussi la réinvestir ; l’élargissement est aussi
politique que la limitation].
« Cette facilité d’oublier tout principe pour changer l’état des choses aussi souvent,
aussi profondément, et en autant de diverses manières que vont et viennent les
caprices ou les modes briserait toute la chaîne et la continuité de la république.
Aucune génération ne pourrait établir un lien avec les autres. Les hommes ne
deviendraient guère plus que les mouches éphémères d’un été. Edmund Burk,
Reflexions on the Revolution in France. p; 29 P. 269
La négligence de l’origine et le refus de l’avenir, ou la négligence envers ces deux
dimensions du temps forment un système étroitement cohérent. 270

Elie Halévy « accélération de l’histoire ».


La durée la plus longue pendant laquelle le politique peut orienter une société est
beaucoup plus brève que la durée la plus courte de la génération. 271
Le souverain se comprenait comme responsable de la famille royale et de la
dynastie dans son ensemble. 271-272
Il se pourrait que la tâche la plus urgente de notre époque soit de créer une
nouvelle noblesse. 273…Ce que je souhaiterais ici n’est nullement la restauration
d’une certaine couche sociale. C’est bien plutôt la constitution chez tout homme
d’une conscience nobiliaire de la temporalité. 273
Est noble celui qui est de quelqu’un, de quelque part, de quelque chose. Et qui, se
sachant tel, veut aussi que quelque chose, que quelqu’un provienne à son tour de lui.
273
La Modernité se comprend comme en rupture avec le passé qui a pourtant
débouché sur elle. 275
C’est la science historique qui nous livre la connaissance de ce passé, non sans le
faire d’une manière particulière, marquée par l’esprit des Temps moderne. 275

Le grand historien sera celui qui saura faire parler des traces que personne avant lui
n’avait songé à interroger, et à les relier. 276
Là où nulle trace ne subsiste, il n’ya rien à faire. Parce qu’il n’y a déjà, rien à
interpréter. L’oubli le plus parfait est l’oubli de l’oubli lui-même. Il n’y a pas encore
oubli, quand, au moins, on se souvient encore d’avoir oublié quelque chose. 276
Les nouveaux supports électroniques permettent de stocker et de transmettre bien
plus d’éléments que les anciens supports matériels, tels la pierre des inscriptions ou
le papyrus, le parchemin ou le papier sur lesquels on écrit. Mais ils ne sont lisibles
qu’au moyen de machines fragiles et qui se périment très vite, alors que les supports
plus primitifs peuvent parfois traverser les millénaires. 277
Nous ne connaissons que ce dont nous possédons des traces. 277
En conséquence, grand est le danger de réduire le passé à ce qui a laissé des traces,
de confondre le passé avec ce que nous pouvons connaître du passé. 277 Il ne nous
reste que des traces pauvres d’événements d’une grande richesse. 278
Quand nous nous racontons le passé, nous avons tendance à préférer les causes
bruyantes, spectaculaires, aux causes réelles mais peu reluisantes. Notre vision du
passé est irrémédiablement marquée par le cinéma. Nous avons, pourrait-on dire,
une vision hollywoodienne du passé. Nous privilégions les événements frappants,
même si leur valeur explicative est faible, voire nulle. 281
Une histoire commune n’est possible que s’il existe un désir d’avoir un avenir
commun ; à l’inverse, ce désir suppose que les blessures du passé sont guéries, ou à
tout le moins, qu’elles sont avouées comme telles et soignées en conséquence. 285
…Le refus de considérer l’autre comme seul coupable et soi-même comme
totalement innocent. 285
…Mais une histoire qui nous priverait de la capacité d’admirer serait une bien
pauvre entreprise. 287
Le passé ne change pas. Ce qui change et ne cesse de changer, c’est notre
connaissance du passé et notre compréhension de celui-ci. 287
On pourrait donc dire que l’on commence à écrire l’histoire au moment où l’on se
met à se méfier de ce qui a été déjà écrit. L’histoire s’écrivant ne saurait faire
confiance à l’histoire écrite. 288

L’histoire n’est pas en elle-même un tribunal universel. 290


L’Occident, aurait-il fait son temps ?
L’humanité à désormais la possibilité réelle d’une autodestruction plus discrète, de
ce qu’on pourrait appeler une apocalypse soft. 299

Sans transcendance, pas de vie. 311

Le choix de la première [transcendance] est la condition de la continuation de la


seconde [immanence]. 311
L’exaspération du désir pour les choses d’en bas est peut-être la première
conséquence du déclin de la croyance en celles d’en haut. 313
Reconstruire :
Les esclaves ou les affranchis qui s’imaginent critiquer les langues anciennes en leur
reprochant de ne pas accepter le joug de la consommation trahissent par là, sur leur
cou, la présence ou la trace encore fraîche du collier. 328
L’existence de l’humanité a avec les langues anciennes un point commun : elle ne
sert à rien. 330
L’éducation libérale devient de moins en moins pensable, parce que former
l’homme suppose comme point de départ que l’on puisse dire avec quelque
précision ce que signifie le fait d’être un homme, et non pas ce que veut dire être un
homme possédant telle ou telle compétence. On déplore que l’on cherche à former
des ingénieurs en informatique plutôt que des hommes. 335

L’intention d’éduquer suppose en effet la possession d’un modèle déterminé de ce


que doit devenir l’enfant ou l’adolescent que l’on éduque. L’instruction, en
revanche, plus modeste dans les mains de l’élève des compétences dont il pourra
faire ce qu’il voudra. 335

Comment ceux qui veulent les soumettre à de telles bonnes influences ont peur
eux-mêmes, malgré l’éducation « fanatique » et soumise aux « préjugés ridicules de
la superstition » qu’ils avaient dû subir, en devenir porteurs, on ne le disait pas. 337
Effacer tout ce qui est déjà là, afin de faire place à la réalisation d’un plan
totalement nouveau. La plupart du temps, ceci aboutit à détruire tout ce qui est là,
sans que rien de neuf ne surgisse. 337
On dira qu’une personne fait preuve d’éducation si elle peut adapter sa parole et sa
conduit à chaque personne ; on dira qu’elle manque d’éducation si nous n’y
trouvons pas ces capacités. 339

Nous nous vantons de notre liberté, et nous n’apprenons guère que les arts serviles.
Notre passion pour les techniques de toute sorte [me] semblerait le symptôme de
ce que nous devenons des esclaves. 341
Traiter le donné comme ce qui se donne peut impliquer de la part de celui qui le
reçoit la décision active de rester à la surface, de renoncer à pénétrer trop avant
dans les profondeurs de l’autre. 345
La science nous instruit immensément. Mais peut-elle nous éduquer ? 346
La savoir nous dit ce qui est, mais il nous laisse en plan quant à ce que nous
devrions faire. 346
[Les langues classiques] sont totalement inutiles et nous donnent par là une idée de
la valeur de ce qui est inutile. Plus précisément, elles nous montrent que ce qui a de
la valeur est toujours inutile. On dit : « elles ne servent à rien ». Quel magnifique
éloge. 348

Ne conviendrait-il pas bien plutôt [d’assumer nos préjugés] au-delà de les


démasquer. (La vérité marche et permet d’avancer et que le préjugé est stérile
contre-productif)
Quant à la nécessité d’un oubli préalable à la création, d’une destruction qui serait
en même temps créatrice, on pourrait renverser la perspective et se risquer à dire
que, au contraire, il faut créer pour pouvoir oublier. 360
Le souvenir rend le passé présent, le « re-présente », et manque donc la
caractérisation essentielle qui le fait ce qu’il est. 363
Il faut faire preuve d’une certaine indulgence envers le passé pour pouvoir accepter
d’en subir l’influence. 367 [pour comprendre l’Autre, il faut se haïr soi-même,
passer au crible toute ses illusions, dénoncer celles de ses ancêtres, s’ouvrir à l’autre
en se fermant à ceux-ci, comme si on ne pouvait franchir la porte et se tenir devant
l’autre qu’en fermant la porte à nos ancêtres, eux qui n’ont rien à nous dire sur
l’autre que nous sommes en train de découvrir, eux qui n’ont rien à brandir hors
leurs armes, eux qui n’ont rien compris, eux qui ne nous ont jamais rien légué qui
soit digne d’être compris].

Cette innocence [des autres civilisations qui n’ont pas employé la force parce qu’ils
en étaient incapables] serait celle du manchot, innocent de tout larcin, du muet,
innocent de toute calomnie, ou de l’eunuque, innocent de tout viol ».
Nous aimons la tradition comme réception [de ce que nous aimons] ; nous
n’aimons pas la tradition comme transmission. 369
[Le mérite du passé], c’est qu’il nous a produits, nous qui nous plaçons à son égard en
position de juges. 369
Comme pour le passé naturel, nous utilisons volontiers le passé historique comme
un supermarché de modèles anthropologiques dépassés alimentant notre
relativisme. 58
Nous nous représentons alors le devenir historique non plus comme une
prolongation créatrice du passé, mais comme un dépassement qui doit progresser par
rapport à celui-ci. 58
L’Eglise catholique est tout spécialement accusée. Cela ne tient pas à ce qu’elle
serait coupable que telle ou telle institution, mais à ce qu’elle est plus accusable. Elle
est en effet la seule qui puisse encore se prêter facilement à une accusation. [Tout
comme le passé partout archivé] 59

[Nous ne croyons en rien, mais ça ne fait rien].


Même si l’on admet, pour le plaisir d’argumenter, que la vie n’a pas de « sens » en
tant que signification, la question se poserait encore de savoir si nous pouvons nous
passer d’un « sens » en tant que direction. 677