Vous êtes sur la page 1sur 133

customerkrousties

625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine

Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.)

Éditeur : Institut de recherches et d'études Référence électronique :


sur le monde arabe et musulman NANCY, Michel (dir.) ; PICARD, Élisabeth
Année d'édition : 1998 (dir.). Les Arabes du Levant en Argentine.
Date de mise en ligne : 23 octobre 2013 Nouvelle édition [en ligne]. Aix-en-
Provence : Institut de recherches et
d'études sur le monde arabe et musulman,
1998 (généré le 09 novembre 2013).
Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/iremam/2943>.

http://books.openedition.org Édition imprimée :


Nombre de pages : 144

© Institut de recherches et d'études sur le


monde arabe et musulman, 1998
Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 1

Près d'un siècle après la grande vague migratoire qui les a menés de la Méditerranée
orientale à Buenos Aires et aux vallées de la Cordillère andine, les Arabes d'Argentine
constituent un objet de recherche inépuisable pour les sciences sociales. La dialectique
entre des politiques publiques d'intégration et les dynamiques internes d'un groupe
hétérogène tant par ses appartenances confessionnelles chrétiennes ou musulmanes que
par sa forte stratification sociale, a généré des formes spécifiques d'expérience, modelé
les discours, voire les identités, du groupe immigré.
Toute la richesse de cette expérience des Turcos originaires du Liban et de la Syrie actuels
dans la société argentine se retrouve aujourd'hui dans l'exacerbation des ambiguïtés de la
situation de la deuxième et de la troisième génération. Sur le mode de
l'interdisciplinarité, une équipe de chercheurs argentins et français s'efforce de cerner
ces ambiguïtés à partir de différentes perspectives et différentes sources, d'entretiens et
d'enquêtes, de la presse "ethnique" et des archives publiques. Les stratégies identitaires
des Turcos, qui vont de l'assimilation totale à la réislamisation, en disent long sur le
multiculturalisme argentin, mais également sur les sociétés politiques de l'Orient arabe
aujourd'hui, dont ils sont originaires.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 2

SOMMAIRE

Introduction
Fernando J. Devoto

Hommage à Estela Biondi-Assali (1944-1994)


Hélène Desmet-Grégoire

L’immigration syrienne et libanaise en Argentine 1890-1950


Jorge Omar Bestene
Les causes de la migration
Les données chiffrées
Indicateurs de masculinité
La distribution spatiale
La profession
La religion des immigrants
Institutions et vie communautaire

Note préliminaire à l’étude du code des boissons dans les communautés syrienne et libanaise
d’Argentine
Hélène Desmet-Grégoire

Les immigrants Arabes en Argentine : comportement du groupe envers sa langue d’origine


Estela Biondi-Assali
La langue et le groupe ethnique
Le comportement envers la langue ethnique et son poids dans la collectivité
Conclusion

La quête des racines et l’identité nationale


Saad Chedid

L’identité nationale de ceux qu’on appelle les migrants turcs en Argentine


Gladys Jozami

Des histoires et récits de vie aux pratiques anthropologiques : des individus, des minorités et
des migrants
Michel Nancy
Réflexions méthodologiques
De l’intérêt des “récits de vie”
Du côté des minorités : quelques repères
Les logiques de reproduction sociale des élites libanaises et syriennes en Argentine (1890-1990)
L’enquête
Conclusion

Interview de l’imam Mahmoud Hesain


Pedro Brieger

Les émigrants et leurs nations recompositions identitaires et nouvelles mobilisations des


Arabes d’Argentine
Élisabeth Picard
Le socle de l’appartenance communautaire
Les résonances de la crise du Proche-Orient
Des nationalismes en mutation

Les sources concernant les Libanais et autres Moyen-Orientaux en Argentine


Ignacio Klich

Bibliographie

Auteurs

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 3

Introduction
Fernando J. Devoto
TRADUCTION : Sylvie Haas

1 Les travaux réunis dans le présent ouvrage sont le fruit d’un accord de coopération
internationale entre le Centro de Estudios Migratorios Latino-Americanos de Buenos
Aires (CEMLA) et l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman
d’Aix-en-Provence (IREMAM). Ils ont été financés et menés sous les auspices de deux
organismes scientifiques nationaux : respectivement le CONICET argentin et le CNRS
français. Nous voudrions ici rendre hommage à Estela Biondi, aujourd’hui décédée, qui a
joué un rôle décisif dans la conclusion de cet accord et dans les premières étapes de cette
recherche commune.
2 La caractéristique saillante de ce projet franco-argentin est l’interdisciplinarité des
membres qui ont participé à ce programme : historiens et linguistes, sociologues et
politologues. Tout au long des années soixante, l’interdisciplinarité est devenue une
consigne générale dans les sciences sociales, surtout parmi les historiens désireux
d’importer la terminologie conceptuelle, les modèles et les méthodes des disciplines de
pointe voisines des leurs. Cette même consigne concernait à la fois les nouveaux
historiens français de la période braudélienne (comment ne pas rappeler ici le fameux
article de Braudel « Histoire et sciences sociales » qui résumait déjà tout le programme) et
les nouveaux historiens argentins. Les résultats furent, comme on le sait, plutôt
décevants. L’interdisciplinarité consista plus en une rhétorique qu’en une pratique
concrète, plus en emprunts sectoriels qu’en projets de recherche communs. Elle aspirait à
fonder de grands principes généraux, à définir des cadres théoriques globaux, à partir
desquels serait menée la collaboration, plutôt qu’à entamer une pratique concrète
conjointe « au ras du sol ». La collaboration interdisciplinaire se heurta à de grandes
difficultés : l’absence d’un langage commun, des méthodes de travail totalement
différentes, issues d’une longue tradition spécifique à ces disciplines, et à des liens
sociaux et institutionnels eux aussi différents et, bien souvent, concurrents. On se
souvient ici des difficultés de collaboration entre historiens rénovateurs et économistes
de la CEPAL dans le milieu latino-américain, ou de la concurrence institutionnelle - sous

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 4

couvert d’excuses théoriques - entre historiens et sociologues dans la France du XXe


siècle.
3 Les dernières années du XXe siècle ont rendu tout le monde plus modeste et la crise « des
grands récits » en histoire, ou celle, en sciences sociales, des modèles épistémologiques
forts, ont permis l’apparition d’un nouveau cadre de collaboration entre chercheurs de
différentes disciplines. C’est dans cet espace nouveau, autour de questions spécifiques et
de recherches concrètes, que s’est épanoui notre projet. Les résultats nous en semblent
plus prometteurs. Ils permettent de vérifier une fois de plus combien les problèmes
concrets permettent de valoriser pleinement la collaboration entre chercheurs de
différents « métiers » et de placer cette collaboration sur un terrain non seulement très
fertile mais aussi totalement différent de celui qu’on pouvait imaginer à partir
d’approximations macrostructurelles.
4 Sans aucun doute, le thème migratoire se prête particulièrement bien à un travail
interdisciplinaire, car il est très concret, mais permet également, à partir de cet aspect
concret, d’élargir la recherche à des questions et des mécanismes plus généraux de
fonctionnement de la société. D’une certaine façon, on pourrait dire que la migration
constitue l’un de ces phénomènes sociaux du type que Marcel Mauss dénommait « fait
social total ». C’est dire que sa spécificité peut s’étendre à la société dans son ensemble.
Jusqu’à présent, peu de travaux avaient été menés de concert entre chercheurs français et
latino-américains. Pourtant, certaines recherches communes avaient été menées dans les
années soixante, par des sociologues et des historiens, français et argentins (par exemple
les projets du Centre de recherches historiques de la VIe section de l’École pratique des
hautes études et du Centre d’histoire sociale de la Faculté de philosophie et de lettres de
l’Université de Buenos Aires), ou par des sociologues et des démographes comme G.
Germani et T. Di Tella du côté argentin et des chercheurs français ou francophones
comme A. Touraine ou A. Meister.
5 L’absence de collaboration, que ce projet commun vient combler après de longues années,
a longtemps empêché les chercheurs argentins d’enrichir leur vision des apports issus
non seulement d’autres disciplines, mais d’un pays comme la France, riche d’une tradition
particulière de l’analyse sociale dans le domaine de l’ethnicité et des migrations. En effet,
en Argentine, les études sur les migrations ont connu un développement considérable
depuis le retour de la démocratie en 1983. Et la connexion entre les deux phénomènes,
sous forme d’une relecture plus complète et plurielle de l’identité nationale, est
nettement visible. Cependant les influences intellectuelles externes sont venues
essentiellement du monde universitaire anglo-saxon et non de France. Certes, ces
influences n’étaient pas, comme l’ont laissé entendre certaines visions superficielles,
essentiellement ou exclusivement nord-américaines. Au contraire, l’école australienne de
Canberra, à travers le concept de « chaîne migratoire », et la « network analysis » de
l’école anthropologique de Manchester ont marqué d’un grand impact les études
argentines sur le thème. Et, chez les historiens surtout, la « micro-histoire » italienne a
également pesé d’un grand poids. Il reste évident que l’historiographie ou les sciences
sociales françaises en général nous ont beaucoup moins influencés. Et pourtant, même
sans ces échanges, on peut dire que, par des voies différentes, Latino-américains et
Français ne sont pas si éloignés dans leur manière d’aborder le phénomène. Dans les deux
groupes, les notions de stratégie et d’expérience jouent un rôle explicatif central dans
l’aspiration à reconstruire des objets sociaux. L’idée de migrants « pavloviens », objets

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 5

inertes face aux changements des conditions macro-structurelles, a été définitivement


abandonnée des deux côtés de l’Atlantique.
6 Mais il ne s’agit pas de mesurer l’impact des influences théoriques françaises, et d’ailleurs
là n’est pas le plus important. Il s’agit de confronter les expériences concrètes de
recherche sur les groupes ethniques et les migrations du pourtour de la Méditerranée
menées par les chercheurs de l’IREMAM avec celles des chercheurs argentins. Ces deux
recherches présentent des points communs : on y examine des sujets sociaux en
interaction avec des États nationaux (La France ou l’Argentine) résolument
intégrationnistes ; et l’on y examine également des sociétés dans lesquelles règne
l’idéologie hégémonique du « creuset » comme horizon démocratique.
7 D’où des politiques publiques assimilationnistes très actives, tout spécialement dans le
domaine de l’éducation ; mais également le fait que ces politiques sont considérées par la
grande majorité des intellectuels progressistes (influence de l’héritage jacobin en France
comme en Argentine) comme « politiquement correctes ». Comment cette dialectique
entre politiques publiques très actives et groupes ethniques génère-t-elle des formes
spécifiques d’expérience sociale et modèle-t-elle sinon l’identité, du moins le discours (la
rhétorique) d’un groupe immigré comme les Syro-Libanais ? Ce groupe en soi est
extrêmement complexe. D’une part, à cause de ses différences internes visibles (et
soulignées, au moins dans le cas argentin, par une hétérogénéité religieuse originelle)
combinée à une stratification sociale également très visible, car découpée selon les
mêmes lignes d’appartenances confessionnelles. D’autre part, à cause de l’extraordinaire
ambiguïté qui résulte d’images et de préjugés, majoritairement négatifs, qui affectent
cette immigration exotique, non européenne, peu prestigieuse dans la hiérarchie des
élites, mais qui connaît en même temps un extraordinaire succès dans les domaines
économique, et souvent politique dans certaines régions d’Argentine. En réalité, cette
combinaison de succès économique et de valorisation sociale ne constitue pas non plus un
cas typique de ce qu’on appelle en sociologie « un gain de statut ». Dans beaucoup de
régions d’Argentine les Syro-Libanais constituent déjà à la fin du XXe siècle la classe
dominante et ne sont plus, comme cela était parfois le cas un demi-siècle auparavant, ces
parvenus qui laissaient paraître (d’après ce qu’affirmaient les élites intellectuelles
argentines de l’entre-deux-guerres au sujet des immigrants ou de leurs enfants) les signes
sociaux ou linguistiques visibles de leur ascension sociale ou de leur arrivée récente dans
un pays nouveau ce qui, selon les termes de la célèbre revue Sud, les rendait différents de
ceux qu’on appelait les « Argentins sans effort ».
8 Le temps n’a fait qu’exaspérer ces ambiguïtés et la présence d’un président d’origine syro-
libanaise qui a réveillé l’enthousiasme des secteurs socialement les plus traditionnels,
grâce au soutien aux politiques publiques qu’il mène, ne fait que rendre plus complexe la
question qui nous occupe. Comment définir la véritable identité de Menem ? Si nous nous
attachons à un indicateur classique des sciences sociales, tel que le comportement
matrimonial, nous sommes conduits à conclure que le caractère endogame du Président
révèle la persistance de formes d’identité ethniques ; en revanche, si nous considérons ses
habitudes sociales et son discours (par exemple sa célèbre auto-identification
instrumentale à un « caudillo » régional, Facundo Quiroga) notre conclusion penche dans
le sens inverse. Pour le chercheur en sciences sociales, toute la richesse de l’énigme des
Turcos dans la société argentine se trouve dans cette exacerbation des ambiguïtés de leur
situation et dans la difficulté à saisir aujourd’hui les identités de la deuxième et troisième
générations.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 6

9 Tous ces facteurs ne sont finalement pas l’héritage du seul groupe syro-libanais mais celui
plus général des immigrants européens et méditerranéens dans un pays qui a construit, à
partir de ses élites, une idéologie associant d’une part, immigration d’outre-mer et
progrès et, d’autre part population autochtone et retard. Les immigrants étaient
évidemment méprisés par cette élite et des conflits interethniques se développaient non
seulement entre les anciennes élites et les nouveaux arrivants qui aspiraient à s’y
intégrer, mais également dans la vie des organisations syndicales et plus généralement
dans la vie quotidienne des travailleurs. Malgré tout, ces mêmes immigrants, même les
moins appréciés d’entre eux (les exotiques, « juifs russes », ou les Turcos) étaient presque
toujours considérés plus favorablement que les natifs d’Argentine (la population indigène
d’avant les migrations).
10 Les travaux réunis dans ce volume ont cherché à cerner certaines de ces ambiguïtés à
partir de différentes perspectives et de différentes sources, d’entretiens et d’enquêtes, de
la presse « ethnique » et des archives publiques. Si les réponses ne semblent pas
totalement concluantes, nous espérons au moins que ces recherches auront aidé (ce qui
est le plus important) à mieux formuler nos questions.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 7

Hommage à Estela Biondi-Assali


(1944-1994)
Hélène Desmet-Grégoire

1 Ma rencontre avec Estela Biondi-Assali, chercheur au CONICET, s’est faite par


l’intermédiaire du Professeur Oscar Traversa, Directeur de l’Institut d’anthropologie et de
folklore de Buenos Aires, qui m’avait généreusement autorisée à travailler dans son
Institut lors de mon séjour dans cette ville, en janvier 1990.
2 Dès le premier contact, il apparut clairement qu’une commune volonté de collaborer nous
animait l’une et l’autre, au fur et à mesure que nous nous faisions part mutuellement de
nos recherches et de nos objectifs de travail à court et à long terme. S’étant déjà rendue
en France, à l’Université de Toulouse Le Mirail, où elle avait publié un article dans la
revue « Caravelle » en 1989, elle était heureuse de connaître l’existence et les orientations
de recherche de l’IREMAM.
3 Très rapidement, elle invita plusieurs de ses collègues directement intéressés dans la
recherche et l’étude des communautés syrienne et libanaise d’Argentine, à participer à la
préparation d’une collaboration franco-argentine :
• une première réunion eut lieu le 9 février 1990 avec les trois participants susnommés
accompagnés de Gladys Jozami et de Leïla Mir-Candall. C’est au cours de cet échange
que purent se mettre en place les grands axes de ce qui allait devenir l’accord de
coopération franco-argentine entre le CONICET et le CNRS.
• par la suite, le professeur Fernando Devoto et Michel Camau, alors directeur de l
’IREMAM, signèrent la demande officielle de recherche en coopération internationale
qui fut acceptée.
4 Il n’est qu’à parcourir le curriculum vitae d’Estela Biondi-Assali et la liste de ses
publications pour apprécier la qualité et l’originalité de ses recherches sur la
communauté arabe d’Argentine, thème encore peu développé quand elle commença à s’y
intéresser. Il n’est pas question pour moi de me substituer à nos collègues argentins pour
en faire état et les commenter, ils sont plus à même de les situer dans le contexte des
sciences humaines en Argentine.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 8

5 Me souvenant de son séjour à Aix-en-Provence où j’ai eu la joie de l’accueillir le 25


novembre 1991, je me contenterai de souligner avec quelle satisfaction elle découvrit les
nombreuses possibilités offertes aux chercheurs étrangers par l’IREMAM, et avec quelle
joie elle rencontra ses collègues français.
6 La conférence qu’elle donna, en français, le 6 décembre 1991 sur le thème « Modes
d’insertion des émigrés syriens et libanais en Argentine » fut suivie d’un échange
fructueux à propos de la permanence et des changements des normes sociales et
politiques originelles.
7 Elle profita de son séjour en France pour aller à Paris afin de rencontrer des collègues
linguistes avec qui elle voulait collaborer. De retour en Argentine, elle fit connaître l
’IREMAM et diffusa ses travaux dans les milieux universitaires et scientifiques concernés.

8 Par delà les regrets que sa disparition fait naître en nous, il reste que l’avancement des
recherches dans le domaine où elle excellait doit se poursuivre dans le même esprit
d’ouverture et de découverte qui l’avait animée : c’est bien la voie qui semble avoir été
prise puisque le renouvellement de l’accord de coopération est acquis, et que les échanges
entre chercheurs français et argentins se poursuivent.
9 La publication de ce numéro spécial des Cahiers de l’IREMAM dans lequel se trouve l’un des
derniers articles qu’elle a rédigés, lui est dédiée.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 9

L’immigration syrienne et libanaise en


Argentine 1890-1950*
Jorge Omar Bestene

1 Les études concernant l’immigration syrienne et libanaise en Argentine se sont fortement


développées tout au long des dernières années, non seulement dans notre pays, mais
aussi à l’étranger. Diverses publications commencent à apporter une certaine lumière sur
divers aspects ignorés ou mal connus de l’histoire des immigrants syriens et libanais. Les
problèmes se rapportant à l’intégration, à l’identité, à l’adaptation linguistique, à la
participation politique, à la discrimination ou à l’image que les immigrants se font de la
société d’accueil ont constitué des thèmes centraux ou secondaires des travaux présentés
chez nous ou à l’étranger1.
2 Lorsque l’on se penche sur ce groupe ethnique, deux problèmes se présentent d’emblée :
d’un côté, le manque de collaboration d’une communauté actuellement peu disposée à
exposer certains problèmes concernant aussi bien l’intégration à la société d’accueil que
ses divisions internes, et de l’autre, la minceur des sources qui se trouvent, dispersées
dans tout le pays ou bien à l’étranger (surtout en Syrie et au Liban) par les dirigeants des
institutions communautaires ; d’autres documents se trouvent entre les mains de
particuliers qui n’ont pas envie d’y donner accès.
3 Ce travail a pour but de présenter quelques aspects, fondamentalement d’ordre
statistique, concernant l’immigration syrienne et libanaise en Argentine. Cela nous
permettra, de connaître plus à fond les causes de cette immigration, ainsi que la
distribution spatiale, le nombre d’immigrants, leur profession, leur religion. D’un autre
côté, nous tâcherons de faire quelques comparaisons (ampleur des arrivées et des départs,
solde des migrations, distribution spatiale, répartition des sexes) avec des groupes de
différentes nationalités qui se sont installés dans le pays : c’est-à-dire les Italiens, les
Espagnols, les Anglais, les Français, les Russes et les Polonais 2.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 10

Les causes de la migration


4 Au siècle dernier, à partir des années soixante, des milliers de Syriens, Libanais et
Palestiniens de l’Empire ottoman commencèrent à émigrer. Ils se répartirent, tout au long
du continent américain, principalement, aux États-Unis, au Brésil, en Argentine et au
Chili3.
5 Les causes de la migration sont multiples et variables selon les différentes époques. On
peut tenter de faire une périodisation à partir d’éléments communs et de caractéristiques
particulières, aussi bien dans les régions de départ que dans le pays d’accueil.
6 Entre 1860 et la Première Guerre mondiale, l’accroissement démographique du Moyen-
Orient devient important, surtout au Mont Liban. Le développement de certains aspects
du capitalisme suscite la modernisation des moyens de transport et une industrialisation
embryonnaire qui porte préjudice aux petits artisans, aux petits commerçants et aux
vendeurs ambulants. La croissance démographique entraîne aussi la rupture de
l’équilibre entre la terre (dont la disponibilité et le rendement diminuent
progressivement) et la population4.
7

Ajoutons aux dites causes la situation difficile des minorités chrétiennes de la région. Bien
que les maronites, les melkites et les orthodoxes aient joui de la protection des pays
européens (de la France et de l’Angleterre, en premier lieu) un nombre important de
membres de ces communautés émigra, certains d’entre eux, de façon illégale, car le
départ de l’Empire se trouvait fortement réglementé. Cela rend difficile le calcul exact de
la quantité d’émigrants syriens et libanais et l’appréciation de la décomposition
régionale.
8 La campagne de Tripolitaine (1911) poussa également beaucoup d’hommes à émigrer ; ils
s’échappaient avant d’être enrôlés dans l’armée. Par contre, à partir de 1914, la guerre, les
possibilités d’accéder à l’indépendance et les difficultés dans le transport maritime firent
baisser le courant des migrations.
9 Le mécanisme de la chaîne migratoire5 joue un rôle fondamental en rapport avec l’arrivée
et l’installation des Syriens et des Libanais dans ces nouveaux territoires6. En 1899, déjà,
le Département des migrations signale quelques-uns des aspects caractéristiques du
groupe, qui démontrent l’utilisation des réseaux personnels entre la région d’origine et le
pays d’accueil : “en premier lieu, ils n’essayent pas de se mettre sous la protection de la
loi argentine, c’est-à-dire qu’ils n’aspirent pas à être logés à l’hôtel (des immigrants) ni
munis d’un travail, ni à recevoir les billets nécessaires pour se déplacer dans le pays…
L’immigrant syrien échappe donc à l’action immédiate de la Direction, car une fois hors
du contrôle statistique et de la surveillance qui proscrit l’entrée de sexagénaires, de
malades contagieux, de handicapés, etc., celle-ci n’a d’autre pouvoir, comme on le sait,
que celui octroyé sur ceux qui reçoivent les aides légales. Ceux qui n’ont pas recours à
l’aide offerte restent livrés à leurs propres moyens et s’établissent à leur gré. Les
personnes examinées dans ce chapitre adoptent cette attitude car elles viennent avec
l’intention de se fixer dans les grands centres urbains pour y exercer la vente ambulante
de la quincaillerie”7.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 11

10 A cette époque, la grande majorité des immigrants syriens et libanais qui arrivent en
Amérique sont chrétiens (maronites et orthodoxes), bien qu’il arrive également, mais en
moindre quantité, des musulmans, des druzes et des juifs.
11 L’arrivée de ces migrants – comme celui de tant d’autres d’origines diverses –, se
produisit à un moment de pleine croissance économique grâce aux exportations de bétail
et de céréales ; cet enrichissement favorisait certains secteurs sociaux et certaines
régions du pays, principalement celle du littoral. La plus grande partie des immigrants
n’eut pas un accès facile à la propriété de la terre et, étant donné que la politique de
colonisation ne fut pas un succès, c’est dans les centres urbains qu’ils ont pu trouver une
occupation (dans la construction des ports et dans les travaux publics, dans
l’Administration, etc.). La crise de l’année 1890 et la Première Guerre mondiale furent des
freins à l’arrivée des migrants mais, en général, les taux d’immigration sont très élevés :
entre 1880 et 1920, 3 617 348 migrants sont entrés dans le pays, dont 1 908 350 en sont
ressortis, laissant un solde positif de 1 708 998 personnes8.
12 Dans la période qui correspond à 1918-1945 les causes les plus importantes de
l’émigration du Proche-Orient (manque d’emplois, excès de population, crises des
cultures et des petites industries locales) continuent, mais on assiste à un changement
dans la structure politique avec l’apparition de nouvelles formes de domination. La Syrie
et le Liban sont maintenant sous mandat français. Cela a peut-être provoqué une
augmentation du nombre d’émigrants musulmans et druzes9, moins favorisés par la
politique française. Ce sont maintenant les chrétiens maronites qui jouissent d’une plus
grande part de pouvoir : “… les Français ont apporté une certaine modernisation, mais
l’héritage le plus lourd fut la division du Liban en confessions : telle fonction pour telle
confession… même les tâches d’éboueurs se répartissaient par confession et les maronites
jouissaient toujours des fonctions principales…”10.
13 En Argentine, les dernières années de la décennie 1920, montrent une diminution dans les
entrées et une plus grande proportion de départs. L’arrivée de Syriens et de Libanais est
moins importante en comparaison des années antérieures et déjà d’autres pays sont
préférés comme but de l’immigration : Chili11, Brésil, Uruguay, Venezuela, Australie ou
Sénégal12.
14 Entre 1945 et 1974, les courants migratoires de la Syrie et du Liban restent stables, avec
une légère augmentation après la Deuxième Guerre mondiale ; plus tard, on observe une
période de tassement, des menaces de guerre civile au Liban (1958) provoquent une
recrudescence de la migration, puis la situation reprend vite son rythme antérieur.
15 Le ralentissement de la croissance économique, l’instabilité politique provoquée par les
coups d’États militaires, une mobilité sociale exiguë caractérisent l’Argentine, surtout
après la période correspondant au premier gouvernement péroniste (1946-1952), ce qui
pousse les Syriens et les Libanais à choisir d’autres pays pour émigrer. Entre 1950 et 1974,
le gros des Libanais se dirige vers les États-Unis et en Australie : 30 000 pour chacun de
ces pays et, en moindre mesure, au Canada (quinze mille personnes, à peu près).
L’émigration vers les régions arabes, en plein “boom” du pétrole, commence à croître.
C’est ainsi qu’en 1971, 25 387 Libanais habitaient au Koweït13.
16 A partir de 1974, la guerre civile au Liban a provoqué un grand courant d’émigration qui
s’étend à tous les secteurs de la société libanaise. Entre 1975 et 1988, 737 713 personnes
ont émigré. Pour l’année 1975, une énorme quantité de départs (400 000) a été enregistrée

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 12

14.Entre 1975 et 1977, 10 000 réfugiés libanais arrivèrent en Australie15. L’émigration


syrienne se tourne, quant à elle, vers les autres pays arabes et vers les États-Unis.
17 Actuellement, peu de Syriens et de Libanais émigrent vers l’Argentine. Tous les facteurs
d’attraction pour les étrangers ayant disparu, ceux qui arrivent le font dans l’intention de
prendre le pays comme escale dans leur cheminement vers d’autres destinées, quelques
autres le font après avoir reçu un héritage conditionné par leur installation en Argentine,
ou bien alors il s’agit de jeunes arrivés dans le but de poursuivre leurs études
universitaires à l’époque où la guerre civile paralysait le Liban.

Les données chiffrées


18 Quantifier la migration des Syriens et des Libanais présente de grosses difficultés, allant
de l’absence d’une série complète de statistiques, jusqu’aux problèmes de dispersion
régionale de ces groupes selon les différentes périodes d’arrivée en Argentine.
19 Pour cette tentative de quantification il faut considérer, en premier lieu, que les Syriens
et Libanais apparaissent, jusqu’en 1921 (une fois l’Empire ottoman liquidé, et sous le
mandat français) comme “Turcs”, “Ottomans”, parfois comme “Syriens” ou “Arabes”,
mais jamais sous la dénomination de “Libanais”, bien que nous sachions que ces derniers
constituaient une bonne partie du courant migratoire. Les Libanais et les Syriens
formaient la majorité des migrants provenant de l’Empire ottoman16.
20 De 1921 jusqu’en 1950, année qui marque la fin de notre étude, les Syriens et Libanais
apparaissent de façon indépendante dans les statistiques officielles. Cependant, il est
toujours difficile de préciser le nombre exact d’arrivées, car pour certaines années où le
nombre de personnes en provenance d’un pays ne dépasse pas 200, les migrants sont
inclus sous la dénomination “divers” ; cela s’est produit pour les Syriens entre les années
1919-1932 et 1935-1936 et pour les Libanais entre 1940 et 1943. Il existe aussi des rentrées
et des sorties du pays par voie fluviale, ce qui produit une marge d’erreurs dans les
données présentées.
21 Pour reconstruire la série d’entrées et de sorties du groupe syrien et libanais, j’ai retenu
la période 1890-1950. L’année 1890 marque le début de la “grande immigration” de ce
groupe et 1950 signale la baisse radicale des entrées et la forte tendance à l’intégration au
sein de la société d’accueil17.
22 Entre 1871 et 1880 il entre 672 Turcos, c’est-à-dire 0,26 % du total des immigrants. On
n’observe pas de sorties18.
23 Pendant la période 1881-1890 le pourcentage des immigrants turcos passe à 0,42 % du total
de l’immigration, avec un nombre de 3 557 arrivées ; on n’enregistre aucune sortie19.
24 La majorité de ces immigrants sont syriens ou libanais. En comparant les renseignements
fournis par le Recensement de 1895, qui donne le chiffre de 876 Turcos pour toute la
République, et ceux de A. Schamun, qui parle, pour la même période, de 850 “Syriens” (ce
qui inclut les Libanais), seulement 3 % de la population “turque” dans le pays
correspondrait à d’autres groupes ethniques originaires de l’Empire ottoman20.
25 La crise de 1890 fait baisser le nombre d’arrivées, qui recommence à augmenter à partir
de 1896, et cette augmentation se maintient jusqu’à la fin du siècle. Entre 1891 et 1900 les
arrivées atteignent 9 065 et les sorties 1 219 personnes (voir tableau 1). Pendant cette
décennie, le pourcentage des Turcos dans le total de l’immigration est 1,3 % (voir tableau

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 13

2) et le taux de retour est de 13,4 %, l’un des plus bas en comparaison avec celui d’autres
groupes migrants (voir tableau 3)21.
26 Entre 1901 et 1910, le courant migratoire des Turcos croît notablement, surtout à partir de
1908. Cette année, le Mouvement des Jeunes Turcs mit de nouveau en vigueur la
Constitution de 1876, qui consacrait l’égalité des nationalités et des religions et rendait
légale l’émigration.
27 Les chiffres des entrées passent de 7 436 personnes en 1907 à 9 111 en 1908, 11 765 en
1909, 15 478 en 1910, et continuent d’augmenter jusqu’à 1913. Les retours demeurent très
rares ; le total pour la décennie est de 9 910 personnes et le taux de 14,8 %, toujours
inférieur à celui des autres groupes22.
28 Pendant les années dix, il entre au total 61 470 Turcos et, en 1912, le record de 19 792
arrivées est atteint. A partir de 1914, en conséquence de la Première Guerre, les entrées
diminuent et, entre 1916 et 1920, les données sont négatives. C’est à partir de 1920 que
nous pouvons commencer à distinguer les immigrants syriens et libanais23.
29 Entre 1921 et 1930, les chiffres d’entrées recommencent à augmenter, bien que de façon
modeste. Les hauts et bas de l’économie argentine et les espoirs conçus en raison de la
politique du gouvernement français, impriment une grande fluctuation au courant
migratoire qui se dirige vers l’Argentine. C’est ainsi que l’on observe des soldes négatifs
en 1921-1922, en opposition aux chiffres fortement positifs des deux années suivantes ;
comme le sont aussi ceux qui correspondent à la période qui va jusqu’à la fin de la
décennie, bien qu’à un moindre degré24.
30 Les années trente montrent un déclin de l’immigration libanaise et syrienne. La crise
économique mondiale et sa répercussion en Argentine, le choix de nouvelles régions pour
émigrer (le Canada, l’Australie, les pays africains) font que le nombre des immigrants
s’amenuise.
31 Entre 1931 et 1950, il n’y a pas de grands changements dans les courants de migration. Les
soldes sont positifs (exception faite de 1944 et 1947), mais ce sont de très faibles soldes,
qui n’excèdent presque jamais 200 personnes. Certaines années on trouve seulement
l’arrivée de Syriens (1940 à 1943), dans d’autres, celle de Libanais (1935-1396).
32 Le recensement national de 1947 donnait les chiffres suivants pour les Syriens et les
Libanais installés dans le pays : 32 789 Syriens et 13 505 Libanais. C’est seulement à partir
de ce recensement qu’ils figurent, de façon séparée, car dans le recensement antérieur
(1914) ils se trouvent compris dans la catégorie de Turcos. Les 18 255 Turcos qui figurent
en 1947 sont aussi, dans leur grande majorité, des Syriens ou des Libanais qui n’ont pas
changé de nationalité en vertu du Traité de Lausanne (1924).
33 Les chiffres du recensement de 1960 démontrent que la quantité de Syriens qui résident
dans le pays est inférieure à celle du recensement antérieur : 23 334 ; par contre les
Libanais sont 13 028, un chiffre à peine inférieur à celui du recensement de 1947. Les
Turcos sont beaucoup moins : 11 851. Puisqu’il n’y a pas de nouveaux arrivants, le nombre
baisse à cause de la mortalité des vieux immigrants (voir tableau 4). Sur le tableau 1 on
peut observer qu’à partir de 1945, les Libanais atteignent ou dépassent le chiffre d’entrée
des Syriens et que les soldes positifs sont plus grands ; cette caractéristique se remarque
aussi pendant les années postérieures à 1950. C’est pour cela que leur nombre ne décroît
pas, comme dans le cas des Syriens, entre chaque recensement.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 14

Indicateurs de masculinité
34 Un trait qu’il faut noter lorsqu’on analyse les recensements nationaux de 1895, 1914 et
1960, aussi bien que les documents du département des migrations, est le taux élevé de
masculinité des Syriens et Libanais en comparaison avec d’autres groupes migrants (voir
tableau 5).
35 Il est vrai que les indicateurs de masculinité chez les étrangers sont toujours plus élevés
que ceux de la population d’accueil. Dans le cas des Turcos, ce taux est double de celui des
autres groupes de migrants. Nous supposons que le caractère d’illégalité des départs
pendant certaines périodes de la domination ottomane, la conscription pour la campagne
de Tripolitaine ou la nature même de la société proche-orientale, entravaient, plus que
dans d’autres pays, le départ de femmes seules et expliquent ainsi cette différence.
36 En 1895, l’indicateur de masculinité était de 335 hommes pour 100 femmes ; en 1914, de
428 et, plus tard, en 1960, de 215 pour les Syriens et de 171,8 pour les Libanais. Malgré
cette baisse par rapport aux décennies antérieures, ces indicateurs se trouvaient bien au-
dessus de la moyenne des étrangers (119,8) et plus encore en ce qui concerne la
population argentine (100)25.
37 A partir de ces données nous pouvons déduire que, surtout dans l’intérieur du pays, des
comportements exogamiques ont dû être adoptés et, qu’en conséquence, une intégration
plus rapide des hommes se produisit26.

La distribution spatiale
38 En observant le tableau 6 nous pouvons noter que les Syriens et les Libanais, de même que
les autres groupes ethniques, n’échappent pas à la concentration spatiale, qui, dans leur
cas, se produit dans trois lieux : la ville de Buenos Aires, la province de Buenos Aires et la
province de Santa Fe. Cependant, bien qu’un grand nombre de Turcos s’installe dans ces
trois lieux, leur nombre est proportionnellement inférieur à celui d’autres groupes
d’étrangers.
39 D’entre les groupes de migrants étudiés, celui qui concentre le plus grand pourcentage de
population dans les trois lieux précités est celui des Italiens : 87,5 % en 1895 et 81,8 % en
1914. Deuxièmement, et avec très peu de différence, celui des Espagnols avec 86,2 % et 80
%, puis les Anglais (85 % et 76 %), et les Français (83,4 et 80,9 %). Après eux, les Turcos :
43,05 % et 66,1 % et, finalement, les “Russes”, entre 28,8 et 66,3 %27. Si nous prenons le
total des étrangers, 79,1 % d’entre eux se concentrent dans la capitale, la province de
Buenos Aires et la province de Santa Fe en 1895, et 76,5 % d’entre eux en 1914 28.
40 Bien que la relation entre le chiffre global d’immigrants et la distribution spatiale varie
entre 1895 et 1914, les Turcos continuent à être le groupe de migrants ayant la
distribution spatiale la plus uniforme dans tout le pays. En 1895, il dépasse, dans la région
du nord-ouest argentin, dans celle de Cuyo (provinces de Mendoza, San Juan et San Luis)
et dans la province de Cordoba, le pourcentage d’installation des étrangers : 27,7 % des
immigrants syriens et libanais, par exemple, s’installent dans le nord-ouest argentin,
contre seulement 2,18 % du total des étrangers. A Cordoba les pourcentages sont de 5,8 %
et 3,5 % respectivement, et à Cuyo 13,8 et 8,9 %. Dans d’autres provinces, comme
Corrientes et Entre Rios, le pourcentage est légèrement plus bas que celui du total des

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 15

étrangers ; de même, pour les Territoires nationaux, la proportion est favorable au total
des étrangers avec 4,8 % face à 2,9 % des Turcos.
41 Dans quelques provinces, les Libanais et les Syriens occupent les premières places parmi
les groupes des étrangers. En 1914, dans la province de La Rioja, leur nombre est
supérieur à celui des Espagnols : 341 contre 315 ; dans la province de Catamarca, ils
occupent la troisième place après les Espagnols et les Italiens : 654, 534 et 449 personnes
dans chacun des cas. Dans la province de Santiago del Estera, ils sont aussi les troisièmes
avec un total de 1 748 personnes face à 3 569 Espagnols et 2 043 Italiens. On trouve une
position semblable dans les provinces de Cordoba, Tucuman et San Luis. Dans le sud du
pays (territoires nationaux de Rio Negro et Neuquen) ils se placent en cinquième et
quatrième lieu, respectivement.
42 Nous pourrions avancer plusieurs hypothèses pour justifier la distribution spatiale des
Turcos dans le pays. Une explication possible consisterait à considérer ce groupe comme
appartenant à un courant tardif de l’immigration. Le manque d’opportunités dans la
région du littoral (la capitale, la province de Buenos Aires, Santa Fe et Entre Rios) les a
poussés à diriger leurs pas vers l’intérieur du pays, là où les opportunités de développer
certaines activités (principalement le commerce) sont plus nombreuses en raison du
manque de concurrence de la part des autres secteurs de la population. La possibilité
d’une ascension sociale plus rapide pousse ce groupe à chercher dans les provinces peu
peuplées par d’autres étrangers leur lieu d’insertion. La crise par excès de concurrence
entre les vendeurs ambulants et les merciers de Buenos Aires, qui commence à
s’accentuer vers 1906, pourrait étayer cette hypothèse29.
43 Mais, d’autre part, nous avons vu à travers divers témoignages que le mécanisme connu
sous le nom de “chaîne migratoire” a pu constituer un élément important de la
diversification spatiale adoptée par les Syriens et les Libanais. Les bulletins de
recensement de 1895 qui montrent la concentration du groupe dans le quartier du Retira
à Buenos Aires30, les témoignages contenus dans le livre de Selim Abou31et quelques
entrevues que j’ai personnellement réalisées, illustrent de façon très claire la vigueur de
la solidarité intra-ethnique. En général les pionniers s’installent dans un lieu déterminé
de la province et ensuite ils y attirent la famille, les amis ou les compatriotes.
44 Comme les immigrants proviennent de régions rurales, il est possible qu’ils aient cherché
à l’intérieur du pays des villages pour s’installer ou bien des terres pour les travailler.
C’est le cas des Syriens et des Libanais qui s’installent dans le sud du pays, où ils achètent
des terres destinées à l’élevage des moutons.
45 Cependant, les Syriens et les Libanais s’insèrent fondamentalement dans les zones
urbaines. 72,6 % des Turcos font partie de la population urbaine d’après le recensement de
1914, et ils sont dépassés seulement par les Espagnols (73,8 %), tandis que le pourcentage
global de population urbaine est de 57,4 %32.

La profession
46 Les immigrants libanais ou syriens sont assimilés immédiatement au terme
“commerçant” et, à la première époque de leur arrivée, à celui de “commerçant
ambulant”. Quand on analyse les rapports de l’immigration, sous la rubrique professions,
on observe une forte proportion de commerçants chez les Turcos. Entre 1867 et 1909, 68,1
% des nouveaux venus se déclarent commerçants ; la seconde catégorie est celle des “sans

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 16

profession” avec un taux de 11,1 %, mais cette rubrique se compose fondamentalement


d’enfants et de femmes. La troisième place est occupée par les journaliers avec 8,3 %33.
47 En 1910, dans un rapport sur les commerçants syro-libanais en Argentine, Alejandro
Schamun, écrit qu’il existe, sur une communauté de 53 473 personnes, 6 900 commerçants
établis (12,9 %), 6 600 personnes associées aux commerçants (12,2 %) et 15 000
commerçants ambulants (28 %) ; soit un total de 28 500 personnes, 53,2 % des Syro-
Libanais installés dans le pays ! L. A. Bertoni pour la ville de Buenos Aires et G. Jozami
pour le nord-ouest argentin, ont analysé quelques-unes des caractéristiques du commerce
des Turcos : les différents secteurs commerciaux, les routes, les problèmes causés par la
concurrence pendant la première décennie du siècle, la participation des femmes34. Il est
aussi intéressant de lire les descriptions que ces migrants font de leur propre activité
commerciale ou de celle de leurs parents ou leurs grands-parents, tel qu’on peut le lire
dans les histoires de vie recueillies par Selim Abou, spécialement dans celle de Carlos 35. La
littérature montre la relation presque absolue du migrant avec le commerce : ce rapport
est bien décrit dans le roman36, dans diverses pièces de théâtre37, ou dans les contes38.
48 A partir des années dix certains changements se produisent. En observant les statistiques
de 1913 nous trouvons les pourcentages suivants : 48,7 % des immigrants se déclarent
travailleurs journaliers, 17,1 % sont sans profession et seulement 4,6 % se déclarent
commerçants. Pour les années suivantes les pourcentages sont semblables39. Pourquoi ces
changements se produisent-ils ? Plusieurs raisons y contribuent.
49 L’énorme concurrence qui existe à Buenos Aires et dans la région côtière au long des
premières années du siècle, ajoutée à l’image négative des commerçants turcos aux yeux
des autorités argentines, peut se trouver à la racine de ces changements. A la même
époque le journal Assalam commence une campagne de propagande dans le but d’exalter
l’image des immigrants et tâche de promouvoir l’interaction des nouveaux venus à
l’intérieur du pays, avec l’aide du Département de l’Immigration40. L’échange de
correspondance et l’information fournie par les voyageurs ont aussi sûrement contribué à
ce changement allégué de profession. La majorité, maintenant, se déclare à l’arrivée
ouvrier-journalier. Nous nous situons ici dans le domaine des hypothèses. Pour résoudre
ce problème il faudrait réaliser une recherche dans les dossiers des régions d’origine
(c’est-à-dire dans les archives ottomanes et françaises) et une analyse plus détaillée des
cas.
50 Au cours des décennies suivantes les statistiques signalent à nouveau l’importance
majoritaire des commerçants, bien que dans une proportion nettement inférieure aux
années précédentes. En deuxième lieu, on trouve les agriculteurs et les journaliers.
Artisans, employés, ecclésiastiques (présence qui démontre l’importance que les Syriens
et les Libanais chrétiens attachent à la préservation de la religion), sont les autres
professions déclarées par les immigrants.
51 A l’inverse des autres groupes qui se déclarent agriculteurs de façon prioritaire et qui,
pour diverses raisons, n’accomplissent jamais cette tâche, les Turcos se déclarent en
premier lieu commerçants et il le seront effectivement. Bien que nous ignorions leurs
déclarations au moment d’abandonner leur région d’origine ou au moment d’embarquer,
le peu d’informations que l’on possède (notamment à partir des récits de vie), démontre
que, même si le commerce occupait une place importante, la majorité d’entre eux étaient
agriculteurs, journaliers ou artisans. Voilà des questions auxquelles il faudrait trouver des
réponses, compte tenu du fait que l’activité commerciale croissante de l’Argentine et les
conseils donnés par des migrants installés dans le pays à leurs compatriotes prêts à

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 17

voyager, ont incité à déclarer aux autorités argentines la profession de commerçant de


préférence à n’importe quelle autre. Schamun décrit, par exemple, l’habitude d’une
bonne partie des immigrants d’apporter pour les vendre, des objets religieux, et cela
évidemment, suivant les conseils de compatriotes déjà installés dans le pays41.
52 Le commerce ambulant fut, pour beaucoup d’entre eux, le premier pas en ce qui concerne
leurs activités économiques. Une fois en possession d’un certain capital, ils s’installaient
dans les villes ou les villages, à la tête de magasins ou d’épiceries. La démarche suivante,
pour quelques-uns d’entre eux, fut le commerce en gros, avec une maison centrale et
plusieurs succursales, l’industrie textile ou l’exploitation agricole. Les membres de la
deuxième génération ayant accès à l’université poursuivaient généralement des études en
relation avec les occupations de leurs parents. Le cas argentin ne paraît pas différer de
celui des autres pays latino-américains, comme le Mexique ou le Brésil 42.
53 Nous pouvons faire une estimation des investissements de capitaux syriens et libanais
dans le pays d’après les renseignements fournis par un journal de la communauté. Le
commerce constituait le secteur principal d’investissement : 53,4 %, suivi par l’immobilier
avec 18,9 %, l’industrie, 16,8 %, l’agriculture, l’élevage et l’exploitation forestière (5,7 ; 4,5
et 0,5 % respectivement)43. Ces pourcentages nous indiquent la prééminence des activités
commerciales et industrielles en comparaison des activités agricoles et d’élevage. La
diversification des activités économiques des immigrants à partir de 191044 est très
importante comme le montre la comparaison des chiffres obtenus de différentes sources,
surtout en relation avec la croissance de l’activité industrielle et des biens immobiliers.
54 Dans certaines régions du pays, les Syriens et les Libanais ont acheté des terres et se sont
lancés de façon conjointe dans l’exploitation agricole et les activités commerciales. Ils
avaient souvent l’habitude d’installer des commerces en gros dans leurs propriétés
agricoles (estancias) pour pourvoir aux besoins de leurs travailleurs et des voisins. Les
régions du Copahue (provinces de Neuquén et Rio Negro) et la Patagonie (provinces du
Chubut et Santa Cruz) sont un exemple de ce type d’installation.

La religion des immigrants


55 L’origine religieuse des immigrants est très diverse. La diversité religieuse, ajoutée à
l’origine régionale et sociale, a rendu impossible la cohésion du groupe et a provoqué
plusieurs conflits tout au long de la période considérée.
56 Les chrétiens forment le groupe le plus important. Il y a parmi eux des maronites, des
orthodoxes et des melkites. On trouve aussi des musulmans (chiites et sunnites), des
druzes et des juifs.
57 Nous avons peu de données qui permettent d’identifier l’origine religieuse des
immigrants et les renseignements que nous avons ne reflètent pas de façon exacte la
diversité de leurs croyances. Dans les Memorias du Département de l’immigration,
jusqu’aux années dix, les différentes dénominations chrétiennes ne sont pas
mentionnées, et il n’existe aucune indication pour les musulmans. Jamais les druzes n’ont
été consignés dans les statistiques et nous supposons qu’ils ont été inclus dans le groupe
musulman.
58 Entre 1876 et 1907, la classification par religion que l’on trouve dans les documents
officiels à propos des Syro-Libanais est la suivante : catholiques : 34 663 personnes (82,9 %
) et “divers” : 7 106 personnes (17,1 %)45. En 1909, la même source indique 48 814

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 18

catholiques (77 %) et 13 831 “divers” (23 %). Cette même année, les Syro-Libanais arrivant
dans le pays (11 765) sont classés d’après leur religion : 6 428 catholiques (54,5 q %), 5 111
mahométans (43,4 %) et 226 israélites46.
59 Quelques années plus tard, en 1936, le recensement municipal de la ville de Buenos Aires
confirme la présence majoritaire des chrétiens (53,8 %), parmi les immigrants en
provenance de Syrie et du Liban, suivis par les israélites (28,5 %) qui sont principalement
sépharades et les musulmans (11,2 %) (voir tableau 7)47. On trouve des pourcentages
semblables pour les Syriens et Libanais installés à l’intérieur du pays.
60 Les premiers qui s’organisent sont les maronites. “La mission des Pères libanais maronites
prend en charge spécialement la vie spirituelle des maronites, Syriens et Turcs
catholiques… Le centre de l’activité religieuse de ces collectivités se trouve dans la
capitale. Les Pères maronites parcourent de temps en temps la campagne, en tenant des
conférences pour leurs compatriotes. Ils possèdent une chapelle dans la capitale où ils
prêchent deux fois en arabe, tous les dimanches et les jours de fêtes religieuses. Ils ont
aussi une école dénommée “syro-argentine” où quelques cent vingt élèves, dans leur
grande majorité des fils de la colonie maronite, reçoivent un enseignement”48.
61 Ce rapport de 1907 montre déjà une communauté organisée qui possède son église dans le
quartier du Retiro, endroit où se concentraient, dans leur grande majorité, les Turcos de la
capitale. En 1901, deux prêtres maronites sont arrivés, et après quelques difficultés, ont
obtenu l’appui de l’archevêché de Buenos Aires. Un an après, et grâce à cet appui, une
commission protectrice de l’École syro-argentine se constitue, formée par des personnes
n’appartenant pas à la communauté. La nouvelle église et le collège sont inaugurés en
1905, rue Paraguay, dans le centre de Retiro. Les maronites commencent à éditer en 1910,
leur propre journal Le Missionnaire, en espagnol et en arabe. Le collège maronite fut,
pendant plusieurs années, le centre éducatif le plus important pour les Libanais et les
Syriens chrétiens, son déclin commença lorsque les migrants s’éloignèrent du quartier du
Retiro et se dispersèrent dans d’autres quartiers de la ville, spécialement dans des
circonscriptions 180 et 140, à partir des années dix.
62 A l’intérieur du pays, les maronites ont aussi eu une forte activité, principalement dans
les provinces du Nord-Ouest. A Tucuman, par exemple, ils ont fondé une église et un
collège49.
63 Les chrétiens orthodoxes ont inauguré leur première église dans la ville de Buenos Aires
en 1910, dans le quartier de Retiro également. En 1923, le Conseil administratif orthodoxe
fut créé ; parmi ses objectifs se trouvait celui de fonder des églises orthodoxes et aussi
une école dans le pays, dans le but de fortifier les liens entre les immigrants et de diffuser
l’enseignement de la langue arabe. En 1927, la nouvelle église fut inaugurée à Buenos
Aires et en 1931, débute la construction d’un collège. Il fut inauguré en 1933.
64 Des problèmes internes au sein du Conseil aboutirent sur une confrontation entre le
supérieur de l’ordre, l’Archimandrite Jaluf, et les autres membres du Conseil 50. Ces
problèmes, s’ajoutant à la diminution du flux migratoire, ont contribué à la fois au
processus d’intégration et à la décadence des institutions orthodoxes. A l’intérieur du
pays, les orthodoxes ont construit des églises dans les villes de Tucuman, Salta et
Cordoba.
65 Quant aux musulmans, ils fondèrent des associations de bienfaisance et des institutions
culturelles. C’est ainsi que l’on trouve à Buenos Aires l’Association panislamique (1923) 51
et l’Association pan-alaouite islamique de bienfaisance (1929). Le Conseil administratif de

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 19

la mosquée fut fondé à Buenos Aires en 1948, dans le but de construire une mosquée ;
mais cet objectif ne sera atteint que dans les années quatre-vingt. Le Centre islamique de
Buenos Aires servit de lieu de culte avant l’inauguration de la mosquée. Un nombre plus
réduit de musulmans s’installèrent aussi à Rosario, à Cordoba et à Mendoza.
66 Quant aux druzes, ils ont perdu leurs traditions religieuses. Dépourvus de lieux de culte,
probablement privés de leurs uqqal (initiés), la majorité des immigrants et leurs
descendants ignorent les caractéristiques principales de leur religion.

Institutions et vie communautaire


67 L’une des principales caractéristiques des immigrants syriens et libanais est, comme nous
l’avons vu, leur grande diversité religieuse, à laquelle on peut ajouter les différences
régionales, sociales, politiques et économiques.
68 Quelques-unes de ces différences, auxquelles se conjuguent les conséquences des
dominations ottomane et française, vont avoir une forte incidence sur le manque de
cohésion du groupe et aussi sur les différentes formes d’organisation des institutions qui
seront créées tout au long des XIXe et XXe siècles.
69 Comme n’importe quel groupe de migrants, les Turcos fondèrent une grande quantité
d’associations dans tout le pays ; il s’agissait principalement de sociétés de secours mutuel
ou de bienfaisance. La première association sur laquelle nous avons des renseignements
est l’Association syrienne de secours mutuel de San Juan, fondée en 1898, qui comptait
soixante-quinze membres (la plupart commerçants). En 1910, à la Rioja, fut fondé l’Union
syrienne52. A cette époque, l’émir Arslan tenta de fonder dans la capitale une Association
ottomane de bienfaisance, qui ne put finalement se concrétiser53.
70 Nous avons établi une liste des associations en tenant compte du travail de I. Abderrahm
54, d’après leur provenance locale (liée à la ville d’origine des migrants). Nous trouvons,

entre autres, l’Association tripolitaine de fraternité et le Club Homs, tous deux situés à
Buenos Aires et la société Union et Fraternité d’Alep, à Rosario. Nous pouvons
mentionner aussi (d’après leur origine syrienne ou libanaise), les associations régionales
restreintes comme l’Association patriotique libanaise (Buenos Aires), la Société syrienne
(Esquel, dans la province du Chubut) ou la Société libanaise de secours mutuel (Cordoba),
et aussi des sociétés régionales au sens plus large (associations qui réunissent les Syriens
et les Libanais), représentées, entre autres, par le Cercle social syro-libanais à Buenos
Aires ou par l’association syro-libanaise à Tucuman. Mentionnons aussi, en fonction de
leur appartenance religieuse, le Centre orthodoxe (Mendoza), l’Union islamique (Rosario)
et l’Association druze de bienfaisance (Buenos Aires). Dans un dernier groupe, nous
classons les associations que nous pouvons dénommer panarabes, comme le Foyer arabe
argentin (Berisso, dans la province de Buenos Aires), la Société de bienfaisance arabe
(Mendoza) ou l’Union arabe (Buenos Aires)55. Au début des années cinquante il y avait,
d’après les informations fournies par Abderrahman, centre trente-huit institutions dans
tout le pays, dont quarante-trois à Buenos Aires56.
71 Quinze ans auparavant, alors que le mouvement associatif syro-libanais se trouvait à son
zénith, les institutions atteignirent le nombre de 18057. Mais beaucoup de ces institutions
eurent une vie éphémère, malgré les efforts de ceux qui les avaient fondées, en raison de
la grande dispersion de forces, des rivalités régionales ou religieuses, et de la

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 20

participation chaque fois plus restreinte, en raison du processus d’intégration, de la part


des personnes qui auraient pu s’intéresser à ce genre d’institution58.
72 A Buenos Aires aussi se concentraient les institutions commerciales et financières comme
la Banque syro-libanaise du Rio de la Plata (1925) et la Chambre de commerce syro-
libanaise (1929).
73 Finalement, si nous analysons la presse de la communauté, nous observons que quelques
publications insistent sur le thème de la cohésion du groupe. Ainsi, la Gaceta Arabe et
pendant longtemps le Diario Sirio-Libanes ont évoqué le problème de manque d’unité, et
insisté sur la nécessité d’une institution directrice et d’une activité culturelle et politique
qui mettent en avant en Argentine, les succès économiques et sociaux des immigrants et
de leur descendance.
74 En 1932, lors de la présentation de la liste des principales institutions dans le pays, La
Gaceta Arabe écrivait :
“L’organisation sociale de la colonie syro-libanaise en Argentine est très grande
bien que très éparpillée dans le pays et sans aucune cohésion.
Notre lutte, par la publication d’articles, a le même âge que notre journal et a
toujours visé à la recherche d’une institution directrice qui puisse fédérer les
volontés dans le but d’obtenir des fruits semblables à ceux que l’on apprécie dans
d’autres collectivités, plus prévoyantes et moins divisées que la nôtre.
A cette incompréhension, à cet absurde entêtement, nous devons le fait de ne pas
avoir d’hôpital communautaire, de bibliothèque publique, de centres gratuits pour
l’apprentissage de l’arabe et de l’espagnol, de maternité, etc., tandis que nous avons
perdu, dans cette capitale, le seul club social qui marquait l’importance et la valeur
de notre colonie.
Nous devons confesser avec douleur que toutes les institutions qui existent dans le
pays, qu’elles soient grandes ou petites, vivent des rivalités de clocher, et qu’elles
n’en sortiront pas, ni ne pourront croître moralement ou matériellement, tant
qu’elles ne se décideront pas à abandonner cette sorte d’égoïsme qui les maintient
étouffées et invisibles, tout aussi bien dans la capitale fédérale qu’à l’intérieur de la
République”59.
75 Tous les problèmes de la communauté syrienne et libanaise peuvent se lire dans cet
article : le localisme, les rivalités communautaires, les différences régionales ou
religieuses, le manque de politique culturelle. Voilà les problèmes qui retardent la mise
en œuvre d’une politique cohérente et efficace, et ce sont aussi les problèmes qui
marquent la différence avec les autres collectivités “plus prévoyantes et moins divisées”
que la syro-libanaise60.
76 Une bonne partie des institutions disparaîtra, tant à Buenos Aires qu’à l’intérieur du pays,
même là où les communautés ont été très importantes. Une faible partie des associations
maintiendra son prestige antérieur et une activité continue actuellement. Plusieurs
d’entre elles le feront par le moyen d’une politique d’intégration et grâce aux stratégies
adoptées par l’élite, désireuse d’obtenir une insertion définitive dans la société d’accueil,
tout en gardant, cependant, quelques traditions. C’est le cas, dans la ville de Buenos Aires,
du Club Honneur et Patrie, dont les dirigeants sont, majoritairement, d’origine syrienne 61.
77 Cette brève introduction aux caractéristiques démographiques des Syriens et des Libanais
doit être approfondie62. De même, une étude comparative avec d’autres pays dans
lesquels ces migrants se sont établis (Brésil, Chili et Mexique en Amérique latine où ils
forment une importante minorité) permettra de mieux analyser les problèmes de
cohésion du groupe, sa participation politique dans les partis provinciaux et populistes (le

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 21

péronisme en Argentine, le varguisme au Brésil), et son processus d’intégration à la


société d’accueil.

Tableau 1 – Entrées, sorties, solde migratoire des Syro-Libanais en Argentine

Note 111

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 22

Tableau 1 (suite)

Note 111
Sources : Memorias del Departemento de Inmigraciόn ; Resumen Estadistico 1876-1924 ; A.
Schamun, La colectividad siria en al Republica Argentina ; Directiόn General de Estadisticas de la
Poblaciόn y el Movimiento demográfico de la Republica Argentina ; Informe demográfico de la
Republica Argentina.

Tableau 2 – Pourcentages d’immigrants par nationalités

Source : Resumenes estadisticos 1876-1925 y Memorias del Departamento de Inmigraciόn, años


1926 y 1927.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 23

Tableau 3 – Pourcentage des retours des principaux groupes immigrés

Source : Resumenes estadisticos 1876-1924, Memorias del Departamento de Inmigraciόn, años 1925,
1926 y 1927 ; A. Schamun.

Tableau 4 – La population étrangère en République argentine (extrait)

Source : Censos Nacionales de 1869, 1895, 1914 y 1960. Informe Demográfico de la Republica
Argentina 1944-1954

Tableau 5 – Indices de masculinité. Recensements de 1895, 1914 et 1960

Source : Censos Nacionales 1895, 1914 y 1960

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 24

Tableau 6 – Distribution spaciale des émigrants (extraits) Recensement de 1895 en pourcentages


du total des individus de chaque nationalité

Source : Censo Nacional de 1895

Tableau 6 (suite) – Distribution spaciale des émigrants Recensement de 1960 (1)

Note 111

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 25

Tableau 7 – Religion des Syro-Libanais à Buenos Aires en 1936

Source : Censo de la Ciudad de Buenos Aires, 1936.

NOTES
1. Une sélection des travaux présentés pendant les années 80 et 90 doit inclure : L. A. Bertoni, Una
colectividad en formation : los llamados “Turcos” en Buenos Aires hacia 1895, Buenos Aires, 1980 ; M. E.
Rios et R. Caimi, “The Arabs of Tucumán”, in L. M. Martinez Montiel (dir..), Asiatic Migration in Latin
America, Mexico, 1981 ; G. Jozami, “Aspectos demograficos y comportamiento espacial de los
arabos en el NOA”, in Estudios Migratorios Latinoamericanos, Buenos Aires, 1987 ; K. Karpat, The
Ottoman emigration to America, 1860-1914, Cambridge, 1985 ; J. O. Bestene, “La immigracion sirio-
libanesa en la Argentina. Una aproximacion”, in Estudios Migratorios Latinoamericanos, Buenos
Aires, 1988. K. Biondi, “Actitudes y valoracionas hacia la langua etnica antra los grupos
migratorios de origan arabe en Argentina”, Encuentro, Madrid, 1990 ; I. Klich, “Criollos and
.Arabic Speakers in Argentina : An uneasy Pas de Deux, 1888-1914”, in A. Hourani and N. Shihadi
(eds), The Libanese in the world. A Century of Emigration, London, 1992 ; J. O. Bestene, “Formas de
associacionismo entre los sirio-libaneses en Buenos Aires (1900-1950)”, in Fernando J. Devoto and
Eduardo J. Miguez (eds.), Asociacionismo, trabajo e identidad étnica : Los italianos en América Latina en
una perspectiva comparada, Buenos Aires, 1992 ; M. Scheffold, Doppelte Heimat ? Zur literarischen
Produktion arabischsprachiger Inmmigranten in Argentinien, Berlin, 1993.
2. Malgré leur importance numérique et les différences qui les caractérisent, aucun travail
comparatif dans ce sens n’a été réalisé.
3. Citons les travaux réunis par A. Sameer et A. Nabeel, “The Arabs in the New World”, Wayne
State University, 1983. Pour le Mexique, L.M. Martinez Montiel, “Lebanese Immigration to
Mexico”, dans L. M. Martinez Montiel (eds), The Lebanese in the World : A Century of Emigration,
London, 1992. Pour le Brésil, M. A. Campoys, Turco pobre, sirio remediado, libanes rico. A trajatoria do
imigrante libanes no Espirito Santo, Vitoria, USN, 1987.
4. Une étude réalisée sur le village libanais de Bischmizeen pourrait peut-être s’appliquer à tout
le territoire libanais et, à un moindre degré, à la Syrie. Voir L. Campoy “La inmigracion libanesa a
la Argentina y a Mendoza”, Cycles de conférences de l’Union libanaise mondiale, Mendoza, 1975.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 26

l’auteur de l’article se réfère à un travail antérieur : A. Tannous, “Emigration, a Force of Social


Change in an Arab Village”, Rural Sociology, mai 1942, vol. 7, n° 1.
5. Les spécialistes de la “chaîne migratoire” s’accordent sur un bon nombre de points
fondamentaux. En premier lieu, sur le fait que les contacts personnels, la communication et l’aide
entre les familles, les amis et les compatriotes de deux sociétés – celle du départ et celle d’accueil
–, constituaient des facteurs fondamentaux pour déterminer quelle était la personne qui allait
émigrer, quel allait être son destin, ainsi que l’endroit choisi pour s’établir, pour trouver un
travail et pour s’insérer socialement. Le deuxième fait en découle. Le processus migratoire peut
être étudié en détail à petite échelle, au niveau des individus, des familles, des réseaux de parenté
et des villages. Le troisième point découle du premier, bien que les recherches publiées diffèrent
en ce qui concerne l’importance de cet item : il établit que le phénomène de la migration se
comprend mieux dans sa totalité, en tenant compte autant du cadre de départ que de l’évolution
de la situation au sein de la nouvelle société. S. Baily, “La cadana migratoria de los italianos en la
Argentina. Los casos de agnoneses y airolenes”, in F. Devoto et G. Rosoli, La immigration italiana en
la Argentina. Biblos, Buenos Aires, 1985. Pour une définition classique de la chaîne migratoire, voir
S. S. et L. D. MacDonald, “Chain Migration, Ethnic Neighborhood, Formation and Social
Networks”, The Milbank Memorial Fund Quaterly, XLII, n° 1, janv. 1964. Outre Baily, voir F. Devoto,
“Las cadonas migratorias italianas : algumas reflexiones a la lus del caso argentino”, in Estudios
Migratorios Latinoamericanos, 8, Buenos Aires, 1988.
6. Le fonctionnement du mécanisme de la chaîne migratoire est également observé dans le cas de
l’Australie, in J. H. Burnlay, “Lebanese Migration and Settlement in Sidney, Australia”, in
International Migration Review, vol. 16, n° 1, New York, 1981.
7. Mémorias de la Direction generai de Inmigracion, 1899, Buenos Aires, p. 79-80.
8. Resumen estadistico del movimiento migratorio en la Republica Argentina, années 1857-1924, Buenos
Aires, 1925, p. 36.
9. Les druzes ne figurent pas dans les statistiques d’appartenance religieuse des registres officiels
argentins ; peut-être sont-ils inclus sous la dénomination de “mahométans” ou sous celle de
“divers”.
10. Entrevue réalisée par l’auteur à Buenos Aires en mai 1988.
11. Pour le Chili, les chiffres donnés par Chuaqui signalent que c’est entre 1921 et 1930, qu’il
arrive dans ce pays 22,20 % du total des immigrants qui sont entrés entre 1906 et 1970.
12. Voir quelques statistiques dans K. Safa, L’émigration libanaise, Beyrouth, Université Saint
Joseph, 1960.
13. Nations-Unies, Informe sobre la poblacion mundial, 1978, p. 50 et tableau 38, p. 51.
14. Il existe aussi une importante quantité de retours. Renseignements extraits de B. Labaki,
“Lebanese Emigration during the War (1975-1989)”, dans A. Hourani et N. Shehadi (ed.), op. cit., p.
610.
15. J. H. Burnley, op. cit., p. 103.
16. Cf. les statistiques de la Direction générale des migrations, les comptes rendus d’Alejandro
Schamûn (1910 et 1917) et les bulletins de recensement de 1895. Pour l’analyse du recensement
de 1895, voir L. A. Bertoni, op. cit.
17. Un travail a été réalisé antérieurement sur les migrations des Libanais et des Syriens en
Argentine pour la période 1877 à 1974. Voir M. E. Vela et R. Caimi, op. cit., p. 141-144. Nous avons
incorporé pour la série, des données complémentaires comme celles de A. Schamun et nous
avons séparé les migrants en deux groupes : Syriens et Libanais.
18. Resumen estadistico…., 1876-1924, p. 36.
19. A. Schamun, op. cit., p. 9 et Resumen estadistico, 1876-1924, p. 36-38.
20. Censo Nacional de 1895, p. XLIV et A. Schamun, op. cit., p. 9
21. Resumen estadistico…, 1876-1924, p. 36-38.
22. Ibid, p. 36-38 et A. Schamun, op. cit., p. 9.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 27

23. Ibid, p. 36-38.


24. Memorias de la Direction generai de Imigration, 1925-1930 et Resumen estadistico… 1876-1924.
25. Censos nationales de 1895, 1914 et 1960.
26. Il y a, par exemple, plusieurs anecdotes concernant des mariages ou des concubinages de
Turcos et d’Argentins et, parfois, quand la femme légitime ou la future épouse arrive de Syrie ou
du Liban, les deux familles coexistent. Voir les histoires de vie recueillies par S. Abou,
“Autobiographies”, Travaux et jours, 48, 1973. Quelques exemples apparaissent aussi dans les
entrevues réalisées pendant les années 1988 et 1989.
27. Il faut signaler, pour ce groupe, que si l’on ajoute aux trois lieux précités la province de Entre
Rios (où s’installèrent les colons juifs) le pourcentage s’élève à 97,4 % en 1895.
28. Censos nationales de 1895 et de 1914.
29. L. A. Bertoni, op. cit, p. 27.
30. Idem.
31. S. Abou, 1973, Dans les quatre histoires de vie recueillies par cet auteur on trouve des
exemples concernant le mécanisme des chaînes migratoires.
32. Censo Nacional de 1914, t. II, p. 358 sq.
33. Memorias op. cit., année 1907, p. 103 et année 1909, p. 118.
34. L. A. Bertoni et G. Jozami, op. cit.
35. S. Abou, op. cit.
36. J. Martel, La Boisa, Buenos Aires, Estrada, 1946 (1898).
37. Par exemple, Un romance turco, de P. E. Paco et S. Eichelbaum (1920) ou Mustafa, de A.
Diacepolo et E. de Rosa, 1921.
38. P. Zoni, Los Turcos, Buenos Aires, 1974.
39. Memorias…, année 1913, p. 22-23 et année 1916, p. 16-23.
40. A. Schamun, op. cit. et M. Allard, “Les Libanais en Argentine de l’émigration à l’intégration
(1902-1914)”, in Travaux et Jours 48, Beyrouth, juillet-septembre 1973.
41. A. Schamun, op. cit., p. 8, et M. Allard, op. cit.
42. L. M. Martinez Montiel, op. cit. ou M. A. Campoy, op. cit.
43. El Diario Sirolibanes, 9 janvier 1945, p. 2.
44. A. Schamun, op. cit.
45. Memorias, année 1907, p. 108 et année 1909, p. 118.
46. Mahométans et israélites sont les dénominations que l’on trouve dans les Memorias.
47. Censo municipal de la ciudad de Buenos Aires, année 1936, p. 320-321.
48. Religion e Inmigracion en la Arquidiocesis de Buenos Aires, Buenos Aires, 1907, p. 28-29.
49. M. E. Vela et R. Caimi, op. cit., p. 137.
50. El Diario Sirio-Libanes, 20 avril 1937, p. 3.
51. Les objectifs de cette association étaient “l’union et l’amitié des musulmans vivant en
Argentine, afin de présenter un front commun face à la propagande adverse, et la protection et
l’aide aux veuves et aux orphelins, et à tous les indigents de la communauté” (La Gaceta Arabe,
numéro anniversaire, 1932, p. 79).
52. Censo Nacional de 1914, t. II, p. 290-291.
53. I. Abderrahman, Adalid rioplatense, Buenos Aires, 1954, p. 146.
54. Idem.
55. La Gaceta Arabe, numéro anniversaire, 1932, El Diario Sirio-Libanes et i. Abdahrraman, op. cit.
56. I. Abderrahman, op. cit., p. 152-157.
57. “Cent soixante dix-huit institutions du pays ont désigné notre journal comme leur organisme
officiel…” C’est ce que l’on peut lire dans El Diario Sirio-Libanes, le 19 mai 1937, p. 1.
58. Voir J. O. Bestene, op. cit, où sont étudiés les cas des institutions du groupe installées à Buenos
Aires.
59. La Gaceta Arabe, numéro anniversaire, 1932, p. 72.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 28

60. Une analyse comparative avec les associations d’autres groupes ethniques illustre bien les
relations internes de chaque groupe et leur processus d’intégration à la société d’accueil.
Quelques-uns des travaux portant sur les associations de migrants sont ceux de S. Baily, “Las
sociadadas de ayuda mutua y el desarrollo de una commidad italiana en Buenos Aires,
1858-1918”, Desarrollo Economico v. 21, n° 84, B. A., 1988 ; F. Devoto et A. Fernandez,
“Asociacionismo, liderazgo y participacion en dos grupos étnicos en areas urbanas de la
Argentina finisecular. Un enfoque comparado”, F. Devoto et G. Rosoli (comp.). L’Italia nella societa
argentina, Roma, Centro Studi Emigraziona, 1988. F. Devoto, “La experiencia mutualista italiana
en la Argentina : un blance” et A. Fernandez, “El mutualismo espanol en un barrio de Buenos
Aires : San José de Flores (1890-1900), in F. Devoto et E. J. Miguez, op. cit. ; M. Bjorg, “Identidad
etnica y solidaridad en un grupo migratorio minoritario : un analisis de la Sociedad Danesa de
Socorros Mutuos, 1892-1930”, in Estudios Migratorios Latinoamericanos 12, Buenos Aires, août 1989.
61. J. O. Bestene, op. cit.
62. La base des renseignements du CEMLA (Centro Estudios Migratores Latinoamericanos)
concernant les immigrants arrivés entre 1857 et 1925 permettra d’approfondir des thèmes
comme ceux concernant l’auto-identification des immigrants, leur religion (question traitée par
Gladys Jozami), leur profession ou la composition du groupe familial.

NOTES DE FIN
*. Cet article, développé et actualisé, est paru pour la première fois dans Estudios Migratorios
Latinoamericanos., n° 9, 3e année, août 1988.
1. Jusqu’en 1920, ils figurent comme Syriens, Turcos ou Ottomans
1. Même problème pour les Libanais
1. Les 36 372 Syro-Libanais constituent 57,5 % du total des Asiatiques, et 76,3 % si on ajoute les
“Turcs”.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 29

Note préliminaire à l’étude du code des


boissons dans les communautés
syrienne et libanaise d’Argentine
Hélène Desmet-Grégoire

1 Dans le cadre du projet de recherche intitulé “Facteurs et manifestations de l’identité des


Syro-Libanais en Argentine” mis en place en 1990-1991 (après deux missions à Buenos
Aires), nous nous sommes intéressée aux habitudes alimentaires et sociales des
communautés syrienne et libanaise, en nous attachant en particulier à l’étude des
boissons. Comment ce thème s’est-il imposé à nous ?
2 Nos recherches sur le café (techniques, objets, sociabilité)1 nous ont fait aborder
l’ensemble bien défini des boissons chaudes stimulantes non fermentées (café, thé, maté,
chocolat), à propos desquelles on retrouve le besoin universel de l’espèce humaine de se
réchauffer, de stimuler par l’infusion ou la décoction de substances végétales non
seulement le corps physique mais aussi le corps social, ces boissons s’intégrant aux
représentations symboliques et servant souvent à communiquer avec la ou les divinités 2.
Loin de l’ivresse engendrée par la consommation de boissons alcoolisées, on peut dire, de
façon générale, que ces boissons excitantes favorisent paradoxalement la convivialité,
libèrent la parole et, à l’inverse, peuvent aussi permettre la rêverie dans une halte prise
sur le temps de l’activité.
3 Si nous avons traité ce thème dans une perspective comparative3 à propos du café
(Proche-Orient) et du thé (Japon), en ne considérant que les aires culturelles envisagées
étaient fort lointaines et qu’au-delà des objets peu d’autres questions avaient été
soulevées.
4 Le processus de diffusion et d’adoption du café que nous avons étudié dans le Proche-
Orient et en France, nous a permis d’appréhender le thème particulièrement intéressant
de l’intégration d’une nouvelle boisson dans les habitudes alimentaires et plus largement
sociales d’un groupe.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 30

5 Les boissons sont bien des marqueurs privilégiés de l’identité individuelle mais aussi
collective : leur place dans les rythmes quotidiens, dans les rites d’hospitalité, dans
l’ensemble des formes de sociabilité, au sein de l’espace privé comme de l’espace public,
et leur forte connotation symbolique en font l’un des éléments privilégiés pour l’étude
d’un groupe social.
6 La rencontre avec des chercheurs argentins spécialisés dans l’étude des communautés
syrienne et libanaise, et notre propre travail sur place à propos du maté nous ont fortifiée
dans l’idée que l’étude de cette boisson au sein du groupe choisi, serait révélatrice non
seulement de ses pratiques mais de ses valeurs identitaires.
7 En Argentine, le maté est aujourd’hui encore, la boisson la plus répandue, sorte de
boisson emblématique, empruntée par les premiers colonisateurs aux Indiens qui
savaient infuser la feuille d’ilex paraguayensis dont la carte géo-botanique comprend le
nord de l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et le Brésil4.
8 Appelé parfois “le thé du Paraguay” ou “le thé des Jésuites”, le maté (quecha mati) tient
son nom du récipient dans lequel la boisson était faite, lagenaria vulgaris, de la famille des
cucurbitacées. Il se répandit largement en Argentine et en Urugay, où une véritable
“civilisation du maté” se fit jour : “le maté représente le symbole de l’hospitalité du Rio de
la Plata ; symbole exprimé chez d’autres peuples par la tasse de thé, la tasse de café ou le
verre de bon vin”5.
9 Infusion bue à toute heure du jour, il est essentiel que l’eau utilisée ne soit pas bouillante
afin que les propriétés excitantes de la feuille (yerba), dont la quantité choisie est
proportionnelle à la contenance du récipient utilisé, puissent se libérer lentement.
10 Les objets nécessaires à la préparation et à la consommation du maté sont d’origine
végétale : calebasse creusée et aménagée d’un orifice dans lequel on place la bombilla,
sorte de tige creuse pourvue d’un filtre à son extrémité. Mais l’habitude de servir le maté
dans des récipients fabriqués ou des tasses s’est répandue en particulier à la faveur des
grandes exploitations agricoles où l’infusion était versée en quantité aux ouvriers. De
même, dès le XVIIIe siècle, des pièces de porcelaine furent fabriquées (dans les
manufactures européennes en particulier) qui reproduisaient fidèlement les défauts du
végétal. Les collections du Musée José Hernandez à Buenos Aires renferment de
nombreux mate d’argenterie de provenances diverses : on peut relever la présence d’un
récipient d’argent guilloché, d’origine française, de la deuxième moitié du XIXe siècle
(pièce n° 273).
11 La bouilloire pour faire chauffer l’eau (caldera ou pava) accompagnait ces objets : elle
pouvait être de laiton, d’aluminium ou de fonte (jusqu’aux modèles actuels électriques et
aux bouteilles isothermes).
12 En 1867, Pablo Mantagazza fut le premier à évoquer le langage du maté, signalant qu’il
était aussi riche que le langage des fleurs en Europe : “Le maté entre de tant de manières
dans les habitudes de la vie argentine, que son nom équivaut à celui d’infusion et
s’applique à toutes sortes de boissons. Préparé de mille façons, il s’adapte aux goûts
capricieux des habitants, aux exigences du moment et des maladies”6.
13 Par ailleurs, des formes de sociabilité spécifiques se sont constituées autour de cette
boisson : signalons “la ronde du maté”, nom donné à “la réunion animée où l’on partage
également le maté et la parole”7. Dans les confiteria, établissements proches des cafés, le
maté est également servi : l’apparition du mate-express fut décriée par les amateurs

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 31

attachés aux traditions ; signalons aussi le titre d’un article paru en 1929, “Las confiterias
de Buenos Aires desnaturalizan el mate”…
14 Ces quelques indications ne sont qu’une introduction aux études bibliographiques et
muséographiques qu’il serait possible de poursuivre sur place : nombreuses sont les
sources disponibles sur ce thème (même si elles sont parfois dispersées : récits de voyage,
etc.), et il existe des collectionneurs privés prêts à mettre leurs richesses à la disposition
des chercheurs. De même, des recherches dans les collections des musées européens
(Espagne mais aussi Suisse, etc.) compléteraient utilement ce travail muséographique
commencé dans les musées de Buenos Aires.
15 Si ces recherches générales doivent être poursuivies, il n’en reste pas moins que le thème
que nous voulons étudier plus précisément est bien l’introduction du maté dans les
habitudes alimentaires des communautés syrienne et libanaise chez qui le café était la
boisson la plus consommée et la plus valorisée. “L’introduction d’une boisson nouvelle est
pour l’ethnologue une situation passionnante car elle donne à voir dans toute sa force la
plénitude sémantique du boire. Un breuvage inconnu entraîne toujours des reclassements
à chaque étape de sa diffusion. Adopter, c’est remodeler le monde des pratiques,
redistribuer les significations. Alors, certains rapports sont amenés au jour, les codes se
révèlent et se vérifient”8.
16 Un protocole d’enquête a été élaboré et a commencé à être appliqué auprès de quelques
représentants de la communauté libanaise, qui a fait apparaître clairement la dualité des
boissons, le maté apparaissant comme plus spécifique d’une consommation familiale,
privée, le café étant réservé aux invités ou étant bu dans les clubs et associations libanais,
essentiellement masculins, qui semblent reproduire la sociabilité des cafés du Proche-
Orient (jeu de tric trac, journaux, échange de nouvelles…).
17 Par ailleurs, la question du retour au pays fut abordée au cours de ces entretiens avec
l’importation au Liban (en particulier chez les druzes) de la yerba mate et des objets
accompagnant sa consommation. Dans cette perspective aussi, il est apparu fondamental
“de s’attacher […] à toutes les boissons réelles, à leurs différences, à leurs rapports, aux
conditions de leur adoption […] de les saisir, si possible, dans le cycle complet de leur
consommation puisque tel est l’espace de leur présence et donc de leur sens”9.
18 En Argentine même, les enquêtes devront être complétées au sein de ces communautés,
afin d’établir (éventuellement) une différenciation entre la consommation masculine et
féminine, entre les différentes classes d’âge, des spécificités régionales et
communautaires, etc. De même, leur multiplication permettra de parvenir à des
estimations plus précises sur lesquelles pourront s’appuyer des enquêtes de type
qualitatives (biographies, monographies).
19 Un premier sondage à la Chambre de commerce argentino-arabe de Buenos Aires, à
propos des exportations de l’Argentine vers le Liban et la Syrie pour l’année 1988, a révélé
l’existence d’exportations de yerba mate vers ces deux pays :
• 355 kg de yerba mate (dans des récipients d’une contenance nette de 2 kg), soit 17 516 U
$ vers la Syrie,
• 343 260 kg vers le Liban, soit 692 691 U$ (deuxième produit d’exportation après le maïs,
en valeur totale).
20 Les chiffres concernant le Liban sont révélateurs d’un certain engouement pour ce
produit introduit par des Libanais revenus au pays : d’ailleurs, nos informateurs nous ont

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 32

signalé ce phénomène étonnant de paysans libanais consommant du maté (dans le


récipient en calebasse muni de la bombilla) alors qu’ils ne sont jamais allés en Argentine.
21 Notre intérêt s’est alors porté sur le phénomène d’emprunt et de diffusion d’une nouvelle
boisson au sein de la communauté d’origine, sur l’éventuelle substitution d’une boisson
par une autre, ou sur leur cohabitation et sur les rites quotidiens et les formes de
sociabilité qui se développèrent de part et d’autre de l’océan dans un mouvement d’aller
et de retour.
22 Parallèlement au travail à peine engagé en Argentine (qui devra donc être continué), des
enquêtes dans les deux pays d’origine seraient à même d’élargir la perception du champ
des pratiques mais aussi celui des représentations en pénétrant, à travers les boissons
concernées, au cœur même de l’univers social qu’il faudra étudier dans une perspective
dynamique autour de l’introduction du maté.
23 Il est difficile et prématuré, au point où nous en sommes, d’aller au-delà de ces simples
repères, mais il apparaît que les pistes ainsi dégagées sont prometteuses. Si “à partir de la
perception identificatrice, présente dans toute opération alimentaire, se sont édifiés des
systèmes de référence culturels qui appartiennent au plus profond de la personnalité
ethnique”10, la recherche entreprise permettra de mettre en lumière quelques traits
propres à ces communautés quant aux modes et aux rituels de consommation, à la
convivialité et à la sociabilité.
24 A partir des boissons (maté/café), on en arrive aux manifestations d’une identité
ethnique perçue entre changements et traditions dans un conteste d’acculturation que les
acteurs paraissent maîtriser (au moins dans ce domaine relevant des habitudes
alimentaires) : la perception, par les intéressés eux-mêmes, des changements survenus
dans leur alimentation (en particulier les boissons) est révélatrice de l’image qu’ils ont de
leur propre identité. Dans quelle mesure, boire du maté dans un village de la montagne
libanaise ou offrir du café “turc” à un hôte de passage à Buenos Aires, marquent une
intégration ou l’affirmation d’une différence originelle ? Seules des études de terrain
permettront de parvenir à des résultats.
25 Si “toute pratique culinaire est mise en rapport avec un style de vie, [et si] la nourriture
tend sans cesse à se transformer en situation”11, il est clair que l’étude des boissons et des
manières de boire chez les Syriens et les Libanais d’Argentine issus de l’immigration,
renvoie à celle du système alimentaire de la culture d’origine, sa cohérence s’inscrivant
dans une logique et une histoire qu’il conviendra de préciser dans un “avant” et un
“après”, un “ici” et un “ailleurs”.
26 C’est dans ce sens que nous voudrions poursuivre les enquêtes amorcées lors de notre
première mission en 1990, dans une perspective spatio-temporelle large puisqu’il nous
semble essentiel de considérer ces boissons dans le cycle complet de leur consommation
mais aussi dans les modalités de leur diffusion, en essayant de définir la réalité et sa
projection dans l’imaginaire, d’un temps du maté et d’un temps du café, pour les groupes
considérés.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 33

NOTES
1. VOIR Les objets du café. Proche-Orient, Méditerranée, Paris, Presses du CNRS, 1989.
2. M. Douglas (ed.), Constructive Drinkings. Perspectives on Drink from Anthropology, Cambridge
University Press, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1987.
3. J. Cobbi, H. Desmet-Grégoire, “Objets du café au Proche-Orient, objets du thé au Japon : intérêt
d’une démarche comparative”, Cahiers de l’IREMAM, 1, p. 5-24.
4. T. Oberti, Historia y Folklore del Mate. Fondo Nacional de los Artes. Buenos Aires, 1979, p. 39.
5. El Mate, prologo y comentario de Amaro Villanueva, Buenos Aires, s.d.
6. P. Mantagazza, Rio de La Plata e Tenerife, viaggi et studi, Milano, ed. Brigola, 1876.
7. A. Ebelot, La Pampa, Buenos Aires, 1870 (rééd. 1943).
8. C. Fabre-Vassas, La boisson des ethnologues, Terrain, 13 Octobre 1989, p. 13.
9. Ibid, p. 7.
10. A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole. La Mémoire et les Rythmes, Paris, A. Michel, 1965, p. 112.
11. Ibid.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 34

Les immigrants Arabes en Argentine :


comportement du groupe envers sa
langue d’origine
Estela Biondi-Assali

1 Du début du siècle jusqu’aux années cinquante, l’immigration en provenance des pays de


langue arabe,- principalement de Syrie et du Liban - se développa en Argentine de façon
relativement continue, exception faite de la période qui correspond aux deux guerres
mondiales1. Dans plusieurs endroits du pays, on peut encore trouver des communautés de
cette provenance, dont la descendance parle les deux langues, ce bilinguisme ayant divers
degrés qui vont de la fluidité au bilinguisme passif qui se borne tout simplement à écouter
2.

2 Ce travail vise à étudier le comportement des immigrants et de leur descendance à l’égard


de la langue d’origine, en fonction des données de chacune des communautés étudiées. Il
doit permettre d’analyser des situations ethnolinguistiques diverses et contrastées.

La langue et le groupe ethnique


3 Bien que notre analyse porte sur un groupe minoritaire, il ne faut pas oublier que “groupe
ethnique” ne veux pas dire forcément minorité. Il faudrait plutôt considérer que, lorsque
des contacts inter-ethniques se produisent, l’interaction sociale qui s’ensuit met en jeux
des relations de pouvoir et de catégories. Ceci est fondamental pour comprendre la
conduite linguistique de chacun des groupes qui entrent en rapport. Dans le cas de
groupes immigrants, la société qui les reçoit peut exercer diverses pressions, par
l’entremise, par exemple, de programmes d’éducation qui finiront par modifier l’attitude
et la conduite de cette minorité en ce qui concerne la langue.
4 De plus, il faudrait peut être se demander si ces communautés d’origine migratoire
doivent encore être considérées comme “groupe ethnique” lorsqu’elles ont dépassé la
troisième génération. Évidemment ces groupes n’ont plus les mêmes caractéristiques

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 35

qu’au moment de leur arrivée et les nouvelles générations - bien plus que la première -
ont adopté certains éléments culturels de la société d’accueil ; cela pourrait être
interprété comme une intégration totale à la société majoritaire et comme la disparition
des limites ou des frontières de ce groupe3.
5 Cependant, les groupes sociaux sont toujours dynamiques et, pour cette raison, leurs
caractéristiques culturelles varient constamment. La disparition de certains traits
marquant l’ethnicité - comme la langue, par exemple - n’implique pas forcément que leur
identité ethnique a disparu. Ici, nous soutenons comme Barth que le sens de l’identité a
plus à voir avec la continuité des limites du groupe qu’avec des éléments spécifiques le
concernant. Comme Edwards4 le signale, “The fact that boundaries persist while the
content they enclose changes indicates that it is normal for groups to come to some
accomodation with both modernity and tradition”. Cet auteur affirme également que le
métissage culturel pousse à la perte ou à la modification de certaines données ethniques,
que cela n’implique pas forcément l’oubli des “racines”, mais signale plutôt le
changement comme un désir du groupe. Les limites, sans lesquelles le groupe ne pourrait
survivre, répondent à des caractéristiques objectives partagées ou à des liens symboliques
qui le relient à un passé considéré comme un patrimoine commun.
6 Quand l’ethnicité se manifeste de façon symbolique, elle n’entrave pas la mobilité sociale.
C’est dans ce sens que le déplacement ou le changement de langue peut répondre aux
besoins pragmatiques du groupe, dans sa recherche d’emplois ou d’un meilleur standard
de vie. Le fait que la langue ne s’emploie plus comme un instrument de communication ne
signifie pas sa disparition comme élément symbolique ou emblématique du groupe.
Edwards5 soutient que “the two aspects of language are separable - the communicative
and the symbolic, and it is possible for the latter to retain importance in the absence of
the former”. C’est précisément cela que l’on observe dans une des communautés étudiées
(La Plata), où le bilinguisme a pratiquement disparu. L’espagnol, par exemple, est
employé couramment dans la communication entre la deuxième et la troisième
génération, tandis que l’arabe s’est transformé en emblème de la tradition et en lien et
signe d’affection envers les aïeuls.
7 Dans d’autres communautés (La Angelita, Tucuman), comme on le verra plus tard, les
deux aspects, l’aspect communicatif et l’aspect symbolique, ne se trouvent pas désunis.
8 Par ailleurs, il y a des domaines de la culture d’un groupe ethnique qui se manifestent
comme une force tendant à maintenir la langue ethnique, même au détriment des aspects
économiques et pratiques. La langue se maintiendra en vigueur si elle se trouve
indissolublement unie à l’un des traits centraux de la culture du groupe. Tel est le cas des
communautés musulmanes qui conservent les rites religieux ou familiaux, et où la langue
s’emploie encore à la troisième génération ; tandis que dans les autres communautés, la
langue, à la troisième génération, s’est perdue. Ceci tient aux interactions entre les
domaines publics et privés.
9 La langue ethnique est en mesure de subsister en fonction de la manière dont le groupe
fait la distinction entre son usage privé et son usage public. Plus son usage subsiste dans
le domaine privé, plus grandes seront ses probabilités de subsister, car la pression de la
société majoritaire sera moindre ou nulle.
10 Dans toutes les communautés étudiées, et à différents degrés, les traits ethniques
symboliques - et la langue spécialement - ont une influence positive sur la démarcation
du groupe ethnique et sur sa permanence comme tel, sans pour cela se constituer en
obstacle ni pour la mobilité sociale, ni pour l’insertion dans la société d’accueil 6.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 36

11 Chacune des communautés d’immigrants que nous avons étudiées manifeste le désir et
l’intention d’être considérée comme appartenant à un groupe ethnique déterminé -
différent du reste de la société majoritaire -, sans pour cela revendiquer ou considérer la
langue arabe comme l’élément prioritaire de son identité ethnique.
12 Pour cette raison, il est juste de considérer ces groupes sociaux originaires de
l’immigration comme des groupes ethniques, car c’est ainsi qu’ils se considèrent eux-
mêmes. Pour eux la langue se manifeste comme l’un des traits distinctifs, ou bien sous son
aspect communicatif et symbolique à la fois, ou seulement sous le seul aspect symbolique,
en fonction des données de chaque communauté.
13 Cependant, et bien que toutes et chacune conservent leurs limites, elles ne conforment
pas le même type de communauté linguistique, d’autant plus que chacun de ces groupes
possède un répertoire linguistique différent7.

Le comportement envers la langue ethnique et son


poids dans la collectivité
14 S’il est vrai, comme le signale Halliday8 que “le langage n’est que l’un des moyens par
lesquels les personnes représentent les significations inhérentes au système social” (p.
211), il faut donc s’attendre en toute logique à trouver des réactions psychologiques et des
conduites dissemblables entre deux personnes prenant la parole dans une situation de
contact inter-ethnique, dans le cas où les répertoires linguistiques de chacun d’eux
diffèrent. Si l’on considère le langage comme le symbole de la structure sociale, il est aisé
de comprendre certains faits, comme par exemple l’attitude adoptée par certains
individus d’un groupe social déterminé - le groupe majoritaire - face à l’emploi
différentiel de la langue de la part de l’un des membres d’un autre groupe, par exemple
un groupe minoritaire. Car, pour les deux, c’est l’identité culturelle qui est en jeu, codifiée
par l’attribution aux mots d’un sens déterminé. Ce qui est “différent” peut se transformer
en une menace pour la sécurité de l’autre en tant que membre d’une structure sociale
déterminée. Cela pourrait se transformer en un élément non désiré et appelé à
désintégrer les “frontières” du groupe ou, par contre, cela pourrait constituer le moyen le
plus acceptable pour balayer ces frontières dans le but de s’intégrer totalement et
volontairement à l’autre groupe9.
15 Conformément à la “speech accomodation theory”10 on peut répertorier deux situations
de contact linguistique :
1. une situation d’accommodement
2. une situation d’assimilation.
16 Dans toutes les communautés étudiées, la première génération (immigrants) a déployé
des stratégies d’adaptation et a penché vers l’adoption du bilinguisme, dans le but évident
de trouver un espace fonctionnel dans la société majoritaire. Quelques femmes arrivées
adultes, ayant un pauvre niveau d’éducation dans leur langue maternelle et dont les
contacts avec la société majoritaire s’avèrent nuls ou presque, constituent l’exception.
17 On doit signaler de plus que la langue maternelle pour la seconde génération, n’est pas
dans tous les cas l’arabe. C’est dans les cas où l’arabe est effectivement la langue
maternelle que l’on trouve la plus grande proportion de bilingues parlant de façon aisée
les deux langues. Les individus dont la langue maternelle est l’espagnol - ce qui
représente le cas de la minorité des membres de la deuxième génération (en conséquence

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 37

de mariages exogames) - parlent, eux aussi, les deux langues, mais d’une façon moins
fluide.
18 Les membres de la première génération et ceux de la seconde adoptent la même conduite
au moment des contacts inter-ethniques : ils emploient l’espagnol avec les individus
n’appartenant pas à la communauté tandis qu’ils conservent la langue arabe pour leurs
relations intra-ethniques.
19 Bien que cette conduite soit adoptée d’emblée par toute la première génération et dans
toutes les communautés sans exception, il n’en est pas de même pour la deuxième
génération, où l’on peut trouver les variations que nous analyserons ci-après (cf. tableau).

Tucuman - La Angelita

20 A Tucuman et à La Angelita, les communautés de deuxième génération parlent de façon


fluide les deux langues ; cependant, pour les relations internes du groupe, même en
présence de membres non communautaires, elles emploient la langue maternelle arabe.
21 D’autre part, à La Angelita où le groupe ethnique est démographiquement majoritaire, la
deuxième génération (qui n’a atteint que le niveau du primaire) emploie en parlant
l’espagnol des formules linguistiques qui pourraient être caractérisées comme nettement
ethniques. Au long de conversations spontanées maintenues avec des membres extra-
communautaires nous avons enregistré l’emploi fréquent du phonème espagnol /x/ de
façon postvelaire /x/ de façon semblable à la prononciation que l’on trouve dans la
première génération, trait phonologique non stigmatisé par la société majoritaire11.
22 A Tucuman, (où, en général, le niveau d’éducation est poussé au niveau de l’école
secondaire), ces indicateurs phonologiques ethniques n’apparaissent pas.
23 Mais dans les deux communautés, certaines expressions idiomatiques (par exemple wallāh
“mon Dieu”, ya’nī “c’est-à-dire”) l’emploi de noms ayant une relation sémantique avec le
contexte religieux (islām “islam”, salāt “prière”, qur’ān “Coran”, dīn “religion”) ou les
relations de parenté (‘ammī “mon oncle paternel”, hālī “mon oncle maternel”, jeddī “mon
grand père”) et dont l’équivalent en espagnol est connu par tous, fonctionnent comme de
changements de codes emblématiques12, au moment où les membres de la communauté
dialoguent en espagnol avec des membres extra-communautaires monolingues.
24 Parmi ces communautés musulmanes, où la plus grande partie de la troisième génération
possède un bilinguisme non fluide et dans une moindre mesure passif, l’une des deux
langues mises en contact, l’arabe, est celle qui est le plus valorisée : d’après certaines
déclarations recueillies parmi les informateurs c’est “la langue du livre sacré”, “c’est la
langue dans laquelle une des littératures les plus riches du monde a été écrite”, “c’est la
première langue du monde”, “c’est la langue la plus complète”, “c’est une langue
supérieure”, “tous les musulmans s’en servent pour prier”, “elle a un plus joli son”, “elle
est plus romantique”, etc.13. Ce genre de valorisation positive de la langue se réfère
spécialement à l’arabe classique ou coranique, variété qui n’est parlée par aucun des
peuples de cette origine. Leur langue d’origine (variété populaire pour Ferguson14), bien
que considérée de moindre valeur que la langue classique, est tout de même plus
valorisée que l’espagnol. 80 % de ceux qui ont été enquêtés et qui appartiennent à la
deuxième ou à la troisième génération, soutiennent que la langue arabe a plus de prestige
que l’espagnol.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 38

25 Si l’on tient compte alors de ces associations et ces valorisations concernant la langue
ethnique, voyons donc de quelle façon interpréter la situation d’accommodement adoptée
par la personne bilingue face à son interlocuteur. On peut établir que la première
motivation à la base de l’attitude et donc de la conduite linguistique des émetteurs (la
première génération incluse) est la recherche, d’une part, de l’approbation sociale et, de
l’autre, de l’efficacité dans la communication. C’est comme cela par exemple, que lors de
nos premières entrevues enregistrées et réalisées parmi les immigrants, la prononciation
était soignée, les pauses entre les phrases étaient prolongées et il n’y avait pas de
changement de codes emblématiques. Quand la conversation porte sur des thèmes
religieux, l’émetteur signale clairement que “maintenant il y a des mots qui ne peuvent
pas se traduire”, et immédiatement après il se met à parler en arabe puis en espagnol.
C’est-à-dire qu’il y a recherche d’une bonne communication - un désir de ne pas être mal
interprété en ce qui concerne un thème d’intérêt hautement valorisé par sa culture -
mais, en même temps, un désir de se manifester comme culturellement et ethniquement
“différent” de son interlocuteur extra-groupal.
26 Cette conduite est encore plus évidente si ce dialogue a lieu en présence d’autres
membres du groupe ethnique. Dans ce cas, des conversations peuvent avoir lieu pendant
lesquelles le membre extra-groupal est momentanément exclu et où les codes alternent
fréquemment dans une même phrase.
27 Dans ce cas, on pourrait signaler que l’émetteur bilingue affirme sa condition de membre
d’un groupe ethnique déterminé et cherche à définir son interaction dans l’intragroupe15.
Mais cette conduite, qui peut être jugée de façon négative par un individu extra-
communautaire, n’est pas adoptée quand les thèmes de conversation se réfèrent à des
événements ou des personnes appartenant à la société majoritaire, c’est-à-dire n’ayant
pas de relation avec la culture du groupe d’immigrants. Tout cela indique que la conduite
divergente16 de l’émetteur bilingue - réservée au contexte religieux qui définit et qui
marque les limites ethniques de ce groupe social -,a pour but stratégique d’installer
l’individu extra-communautaire comme un “autre différent” non lié à son interlocuteur,
en faisant remarquer, dans ce contexte, les éléments affectifs et cognitifs que celui-ci -
monolingue espagnol - ne peut partager avec lui.
28 En même temps, nous signalons le cas d’une conduite de convergence absolue relevée lors
de notre travail quand nous faisions les premières entrevues avec les immigrants. Cette
stratégie d’adaptation était due, non seulement aux objectifs déjà exprimés (efficacité
dans la communication, désir d’approbation de la part de l’interlocuteur et effacement de
la distance entre les deux), mais aussi au formalisme du premier contact et à la présence
de l’appareil d’enregistrement.
29 La troisième génération, bilingue passive dans sa grande majorité, partage les
valorisations des autres générations en ce qui concerne la langue, sans pour autant
maintenir la même conduite linguistique. Dans les contacts à l’intérieur du groupe, la
troisième génération utilise la langue ethnique si l’interlocuteur appartient à la première
génération. Si le groupe extra-communautaire n’est pas présent, contrairement aux
autres générations, aucun des traits que nous avons signalés comme marqueurs ethniques
ne seront employés. L’attitude des bilingues - qui ne peuvent être classifiés comme
possédant fluidement la langue, est toujours de convergence. La situation de contexte
linguistique dans laquelle ce groupe se trouve inséré -même dans le cas d’individus
possédant les deux langues - est celle d’un processus progressif d’assimilation et non pas
d’accommodation comme c’était le cas de la génération antérieure. Les raisons pour

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 39

lesquelles cette génération n’est pas encore arrivée à une situation d’assimilation totale
sont les suivantes :
1. les membres qui en font partie n’adoptent pas de la même conduite entre eux, car tous
n’appartiennent pas à la même catégorie de bilinguisme.
2. A l’intérieur du groupe la langue ethnique n’a pas été totalement remplacée, bien
qu’elle ne serve en général que pour s’adresser aux membres de la première génération
(son emploi avec la deuxième génération n’est pas exclu, mais il est moins fréquent).
3. Le domaine du religieux continue à prévaloir comme marqueur ethnique.
4. Il est donc impossible de prévoir dans un court délai, si l’aspect purement symbolique
de la langue sera l’unique aspect à être conservé. Dans d’autres communautés, comme
nous le verrons plus loin, pour la troisième génération, et parfois même pour la
deuxième, l’assimilation est déjà un fait.

Frias - La Plata

30 La première génération a un comportement semblable à celle des autres communautés


analysées. Cependant, il faut signaler que quelques-uns des immigrants sont arrivés à La
Plata dans leur enfance. Leur type de conduite linguistique est donc semblable à celle des
membres de la seconde génération. Et, dans ce cas, la deuxième génération n’observe pas
les caractéristiques linguistiques des autres communautés telles qu’elles ont été
signalées : on n’observe pas de marqueurs ethniques linguistiques et l’emploi de la langue
ethnique se borne aux contacts avec les membres de la première génération. Ce n’est pas
le cas de la troisième génération qui, en conséquence logique de tout ceci, n’est pas
bilingue.
31 D’après les enquêtes réalisées sur la seconde et la troisième génération17, seulement 44 %
des personnes interrogées ont considéré que la langue arabe a plus de prestige que la
langue espagnole. 77 % ont déclaré que la connaissance de la langue ethnique “ne s’avère
pas absolument nécessaire pour sentir l’appartenance à la collectivité”. Cela veut dire
que, pour ce groupe - le plus nombreux de la communauté - la langue ethnique a cessé de
remplir les mêmes fonctions et de répondre aux mêmes nécessités que celles qu’elle
remplissait pour la première génération : elle ne garde plus de façon primordiale le rôle
de véhicule de la communication, bien qu’elle soit encore perçue positivement comme la
“langue culturelle”. La langue ethnique devient, à partir de la deuxième génération, le
symbole d’une tradition culturelle fortement maintenue et la représentante d’un passé
commun considéré avec orgueil comme un bien communautaire18.
32 Puisque la langue arabe s’emploie encore entre la première et la deuxième génération, on
ne peut pas dire que l’aspect communicatif de la langue a totalement disparu, mais on
peut affirmer qu’elle joue un rôle secondaire. Pour la deuxième génération, elle est une
des manières de représenter la tradition culturelle du groupe et de symboliser les liens
affectifs de la famille ou du clan en constituant aussi une “langue de culture” tout autant
que l’anglais ou le français19, tandis que pour la troisième génération la langue est un des
marqueurs qui caractérisent le groupe.
33 Dans ces deux communautés, la deuxième génération ajuste ou accommode sa conduite
linguistique d’après l’interlocuteur, exception faite des habitants de La Plata fils
d’immigrants arrivés enfants. Ceux-ci ont abandonné l’emploi de l’arabe sur tous les
terrains, de telle sorte que leur assimilation linguistique est totale.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 40

34 Cette même situation d’assimilation se présente au sein de la troisième génération des


deux communautés. Donc, le processus d’assimilation linguistique s’est avéré plus rapide
et prématuré qu’à Tucuman et à La Angelita, où ce phénomène a seulement commencé à
se produire parmi les membres de la troisième génération.
35 D’autre part, uniquement à Frias, nous avons pu enregistrer quelques conduites et
quelques stratégies divergentes au sein de la première génération20. L’exclusion
momentanée du membre extra-communautaire prend place uniquement si l’émetteur se
trouve dans une situation où, en plus de ce représentant extra-communautaire, il y a
d’autres membres de sa propre communauté d’immigrants. Mais ces stratégies
divergentes - contrairement à ce qui avait été observé dans d’autres communautés
musulmanes - n’étaient pas liées au domaine religieux, mais plutôt à un passé partagé,
familial ou groupai. C’est-à-dire que cette conduite n’était pas adoptée pour susciter un
certain genre de connaissance, propre aux initiés - et qui est à la base de l’existence du
groupe comme tel - mais liée à une connaissance empirique, basée sur la famille ou sur le
groupe, où les liens affectifs sont primordiaux21.
36 C’est-à-dire que, dans ces communautés, l’aspect symbolique de la langue ethnique
prédomine sur ses valeurs de communication. Et puisque l’immigration s’est
interrompue, le rôle de la langue en ce qui concerne la communication disparaîtra à
mesure que la première génération s’éteindra.

Ing. Jacobaci

37 C’est, de toutes les communautés étudiées, la plus ancienne en Argentine. Les immigrants
qui l’habitent sont donc des personnes arrivées dans leur enfance, avec leurs parents
(c’est à peu près en 1909 - d’après les informations recueillies -qu’est arrivé le premier
immigrant dans la zone de Rio Negro).
38 La première génération - celle qui comportait des adultes - a transmis la langue ethnique
à la deuxième génération et l’a maintenue, mais l’extinction de ce groupe primitif,
produit le déplacement de la langue qui fut remplacée par l’espagnol. Les fils des
immigrants ne manifestent donc leur connaissance de l’arabe que dans des circonstances
exceptionnelles : les personnes consultées ont affirmé employer la langue ethnique
uniquement lors des visites occasionnelles de touristes provenant du Liban, généralement
des parents. Les observations que nous avons pu réaliser in situ nous portent à affirmer
que la deuxième génération est, actuellement, en ce qui concerne la langue, totalement
assimilée. La troisième génération, sans exception, ne connaît pas l’arabe.
39 La valorisation que la deuxième génération porte sur la langue ethnique est chargée
d’affectivité, étant donné que ce langage s’associe aux relations primordiales,
spécialement en ce qui concerne les souvenirs de l’enfance. Ce passé, où la langue est liée
à la famille, n’atteint pas la troisième génération, pour laquelle la langue arabe n’a pas ce
poids affectif. Ce groupe ne considère pas, comme le font les communautés de Frias ou de
La Plata, que la langue de l’immigrant soit le moyen par lequel les traditions et la culture
sont véhiculées, mais plutôt que cette langue fait partie de l’histoire familiale sans autre
dimension22. Et, bien que dans ce groupe les traits linguistiques qui démarquent
l’ethnicité n’existent plus, il doit quand même être considéré comme tel, car d’autres
traits - non linguistiques permettent cette identification.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 41

Conclusion
40 Bien que dans les cinq communautés étudiées la première génération ait adopté la même
conduite quant à la transmission de la langue à sa descendance, les formes de
socialisation culturelle et les facteurs qui ont à voir avec la conservation de la langue
ethnique ont été différents dans le cas de chacune d’elles. C’est ainsi qu’à partir de la
deuxième génération nous nous trouvons face à des trajectoires linguistiques divergentes.
Pour les membres qui forment les communautés de Tucuman et La Angelita, où le centre
de toute l’activité communautaire est la religion, - religion culturellement différente celle
de la société majoritaire - envers la langue ethnique remplit une fonction centrale dans la
vie du groupe. La perte de la langue ethnique dans la seconde génération est encore vécue
comme une “trahison” à la culture. Pour celle-ci, l’emploi de l’espagnol devant les
membres de la première génération avait été défendu pendant son enfance, l’école
officielle étant le seul lieu possible de l’apprentissage de l’espagnol avec de grandes
difficultés étant donné les contacts informels peu fréquents des étudiants avec leurs
camarades créoles. Pour ce groupe la conservation de la langue ethnique est vécue
comme la réussite du maintien de la distinction ethnolinguistique. En somme, leurs
frontières ethniques linguistiques et non linguistiques se constituent par l’entremise
d’éléments objectifs et symboliques, qui ont commencé à perdre leur force seulement à
partir de la troisième génération. C’est pour cela que le processus d’assimilation
linguistique du groupe musulman est plus lent que dans les autres communautés et que la
langue ethnique pourra être difficilement remplacée par l’espagnol, tout au moins dans
certains domaines (religieux et familiaux) car dans tous ces groupes on trouve des signes
de revitalisation constante, telle l’apparition, ces dernières années, de mouvements
fondamentalistes qui exaltent la diffusion et l’étude de la langue ethnique.
41 A l’extrême opposé, la communauté d’Ing. Jacobaci, pour laquelle le rite maronite de la
messe “n’implique aucune différence d’avec le rite catholique du Vatican” (bien qu’une
grande partie du rite soit célébré en araméen en outre de l’arabe) et pour qui la religion
par elle-même ne remplit aucune fonction prioritaire dans le groupe, l’emploi de la
langue arabe ne se revêt d’aucune connotation sacramentelle et ne représente plus la
tradition du peuple dont elle est issue, puisque l’habitude de raconter des histoires ou des
légendes ou même les souvenirs des immigrants s’est perdue.
42 Tout cela fait partie d’un passé “nostalgique” pour la deuxième génération et “dissous”
pour la troisième. Dans ce groupe, les démarcations ethniques non linguistiques ont
commencé à se manifester très tôt, étant donné le désir du groupe d’être accepté par la
société majoritaire et pour éviter des manifestations de refus23. L’apprentissage de
l’espagnol fut considéré, à partir même de la première génération, comme un mode
d’intégration ; de ce fait, la perte de la langue ethnique ne fut pas considérée
négativement.
43 On peut placer La Plata et Frias à cheval entre ces deux communautés, car les marqueurs
ethniques non linguistiques sont décidément plus forts que dans la communauté
maronite d’Ing. Jacobaci. Cependant, le processus d’assimilation linguistique est
semblable, surtout dans le cas de La Plata, à celui d’Ing. Jacobaci.
44 A la génération suivante, toutes les communautés, exception faite des communautés
musulmanes, se seront transformées en communautés monolingues espagnoles. Les
marqueurs ethniques non linguistiques se seront affaiblis d’une façon plus rapide dans le

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 42

cas d’Ing. Jacobaci en comparaison de Frias et La Plata où ils se conserveront, sûrement


au-delà de la quatrième génération.

Tableau

C = Convergence CD = Convergence-Divergence Accom = Accommodation Assim = Assimilation

NOTES
1. Voir ci-dessus l’article de J. Bestene.
2. Les recherches ont été faites dans différents endroits de la province de Tucuman, à Frias (Prov.
de Santiago del Estero), la Angelita et La Plata (prov. de Buenos Aires), Ingeniera Jacobaci (prov.
de Rio Negro). Les habitants de La Angelita et des localités du Tucuman sont musulmans (shiies
alawies). Le reste est chrétien ; ce sont des syriens orthodoxes (Frias et La Plata) et des maronites
(Ing. Jacobaci). Et quant à leur nationalité ils sont tous syriens exception faite de ceux de Ing.
Jacobaci ; ceux-ci proviennent du Liban.
3. F. Barth (dir.), Ethnics groups and boundaries, London, G. Allen et Unwin, 1969.
4. J. Edwards, Language, society and identity, Basil Blackwell, p. 102.
5. J. Edwards, op. cit., p. 18.
6. En ce qui concerne les modes d’insertion des immigrants dans la société d’accueil, voir E.
Biondi-Assali, “Modos de insercion de grupos migratorios de lengua arabe en la sociedad
argentina”, Cuadernos de Antropologia Social, Universidad Nacional de Lujan. 1989.
7. Les membres des communautés de La Angelina et de Tucuman partagent la même variété
d’arabe -celle qui correspond à la zone de jabel al-Ansariyya (nord-ouest de la Syrie). D’un autre
côté, quelques membres de la seconde génération maîtrisent l’arabe classique. Dans la
communauté de Frias, la variété d’arabe correspond à celui de la zone centrale de la Syrie. Les
membres de la communauté de La Plata proviennent dans la majorité des villes de Mardin et
d’Urfa qui se trouvaient dans la wilāya de Damas avant la Première Guerre mondiale et qui
appartiennent actuellement à la Turquie. Outre l’arabe de la zone en question, quelques uns de
ses membres connaissent un peu d’araméen et de turc.
8. M.A.K. Halliday, El lenguaje como semiotica social, Mexico, FCE, 1982.
9. A. Juliano, “Migration, population, change and ethnicity in Argentina”, IXth International
Congress of Anthropology and Ethnological Sciences, Chicago, 1987, p. 83-112.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 43

10. L. Beebe and H. Giles, “Speech accomodation theory : a discussion in terme of second
language acquisition”, IJSL, 46, 1984, p. 5-32.
11. Ce trait phonologique est sciemment employé par la deuxième génération et cette coutume se
justifie ainsi : “j’ai toujours vécu près de mes parents” (c’est-à-dire entre immigrants), “j’ai été
élevé au milieu des Arabes”, “ici nous sommes tous arabes”, “nous avons été élevés comme des
Arabes”, “nous, d’abord on a appris l’arabe”. Ces déclarations de la part de ceux qui prononcent /
x/ postvelaire, démontrent clairement leur appartenance au groupe. La survivance de ce trait qui
correspond à la variété de l’espagnol parlé par le migrant parmi les membres des générations
suivantes, est perçue comme un fait qui met en évidence leur désir de rester en contact avec un
élément perçu comme intégrateur du groupe d’appartenance. C’est pour cela que la conduite de
la troisième génération est qualifiée de “créole”. Quand ils font référence à la troisième
génération ils signalent fréquemment : “eux, ils ont beaucoup perdu”, “ils n’ont pas été élevés
comme nous”, “on ne voit pas tellement de différences entre eux et les créoles”, “ils ont pris des
tournures créoles” (acriollado). D’autre part, les hommes de la première génération font sonner
le phonème /p/ plus fortement que les femmes. Une étude plus poussée sur ce trait phonologique
comme indicateur marquant une évidence ethnique stigmatisé par la société majoritaire, dans E.
Biondi-Assali, “El uso de (p) en el hablan espanola de los inmigrantes de origen arabe en la
Argentina, Hispanic Linguistics, Fall, 1991 (une première version abregée de ce travail fut
présentée au IVe Congrès national de linguistique, octobre 1989, Université nationale du sud,
Bahia Blanca).
12. S. Poplack, “Il start a sentence inspanish y termino en espaprésentée au IVe Congrès national
de linguiLinguistica, 18, 1980, p. 581, 618/
13. R. Patai dans The Arab mind
(New York, Scribner, 1976) signale sur ce point “The high praise of Arabic by early medieval
muslim and Christian authors is echoed to this day in the opinion the Arabs have of the value of
their language. Throughout the vast Arabic language areas, people hold with relative uniformity
that Arabie is superior to other languages because it is beautiful and has a strong appeal,
especially for the recitation of classical poetry and for formal or semi-formal oratory” (p. 44). C.
Ferguson dans “Myth about Arabie” (in J. Fishman (ed.), Readings in the Sociology of Language, The
Hague, Mouton, 1968) analyse les croyances et les mythes référés à la langue et signale “for many
purposes even the illiterate pesant will prefer a classical-sounding, highly literacy Arabie which
he only half understands to a pure conversational Arabie which he understands perfectly. In any
case, the beauty of is language is important in the Arab’s belief in the superiority of Arabic” (p.
376).
14. C. Ferguson, “Diaglossis”, Word, 15, 2.
15. L. Beebe and H. Giles, op. cit.
16. L. Beebe and H. Giles, op. cit.
17. E. Biondi-Assali, “Estudio etnolinguistico de la comunidad de origen arabe en la ciudad de La
Plata, Argentina”, doc. de Trabajo, 16, CICE, Buenos Aires, 1987.
18. D’après les enquêtes réalisées parmi les dernières générations on peut considérer que les
communautés syro-libanaises, en général -c’est ainsi qu’elles se nomment elles mêmes-, (Frias,
Cordoba, La Plata) sont celles qui conservent le mieux leurs traditions et s’efforcent d’en faire la
diffusion, spécialement dans le domaine religieux.
19. E. Biondi-Assali, op. cit.
20. Nous ne croyons pas que ce soit par hasard que nous n’ayons pas assisté à des démonstrations
de conduites linguistiques divergentes lors de nos rencontres inter-groupales et quand nous
avons réalisé notre observation participative. Il faudrait peut-être penser que ceci est dû à un
réflexe de la conduite de convergence, conduite qui s’est systématiquement manifestée entre les
immigrants arrivés dans leur enfance (et qui sont en majorité à La Plata) de façon telle que ceux
qui parlent les deux langues de manière non fluide (comme c’est le cas des immigrants adultes

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 44

arrivés au pays) puissent “accommoder” leur comportement linguistique non pas face aux
interlocuteurs extra-groupaux, mais d’après les données du propre groupe, quand il s’agit de
situations de relations inter-ethniques. D’un autre côté, aucun enregistrement n’a été fait sans
notre présence dans aucune des communautés analysés.
21. Il faut remarquer que lorsque les traditions orales furent rapportées, et bien que ces récits
fussent réalisés par des individus de la première génération dont l’espagnol n’était pas fluide et
ayant une connaissance limitée du lexique nécessaire - aucun changement de code n’eut lieu.
Fréquemment, d’autres membres du groupe venaient à l’aide dans le but de compléter la phrase
en espagnol. Cependant, quand les récits se référaient à un fait personnel, dans lequel les
interlocuteurs du groupe avaient participé ou non, la stratégie divergente s’est parfois
manifestée. Les anecdotes de familles ont été enregistrées en style direct en arabe, avec le
dialogue de ceux qui participaient du récit.
22. Entre toutes les communautés étudiées, celle-ci fut la seule où les associations ethniques
n’existent plus et qui ne possède pas d’église dans la zone.
23. On peut trouver des témoignages sur le rejet des immigrants arabes (dénommés “turcs”- dans
les journaux de Buenos Aires du début du siècle et dans les Memorias de la Direction Nationale des
Migrations. Voir par exemple celle des années 1899-1900.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 45

La quête des racines et l’identité


nationale
Saad Chedid

1 A Abdala Salman el Id, ami qui motiva et encouragea cette recherche.


Gustavo Beliz : A propos : l’Argentine a-t-elle acquis son identité nationale ? 1
Carlos S. Menem : C’est déjà fait, mais il se trouve que beaucoup d’Argentins sont
encore en train de la chercher. Je n’irais pas jusqu’à affirmer que l’Argentin est
seulement celui qui vit en province ou bien l’autochtone. Pour moi, l’être national
est constitué par l’accumulation d’éléments culturels hétérogènes véhiculés par
l’immigration. Je vous assure qu’il y a beaucoup d’Argentins qui cherchent encore
notre identité car ils vivent en regardant vers l’extérieur, peut-être à l’instar de
leurs ancêtres migrants nostalgiques qui regrettaient leur terre natale. Cette
attitude n’est pas non plus exempte de sottise. Regardez ce qui s’est passé avec les
cultures incas. On commençait tout juste à les mettre en valeur en Amérique latine
alors qu’elles étaient déjà étudiées dans les université françaises. C’est seulement à
ce moment-là que notre continent a commencé à apprécier ses propres richesses.
G. B. : Alors, comment pouvons-nous aider à trouver cette identité nationale
tellement estimée ?
C. S. M. : En assumant nos racines, et en regardant vers objectif l’avenir.
2 Ces derniers temps, la société argentine et en particulier les jeunes descendants
d’immigrants découvrent le besoin de chercher leurs racines. Découvrir leurs racines est
devenu pour eux une sorte d’obsession qui exige une véritable introspection. Journaux et
revues, programmes de radio et de télévision soulèvent le problème de la quête des
racines toujours en référence aux différents groupes d’immigrants.
3 L’environnement social entraîne malheureusement nos jeunes à défendre l’idée qu’en
remontant au-delà de leur ascendance maternelle et paternelle ils trouveront, et ils
trouvent forcément, après un angoissant cheminement, leurs propres racines dans celles
de leurs parents.
4 Ils ne comprennent pas qu’il s’agit d’un processus d’aliénation qui aboutit à l’élimination
de leur propre patrie, c’est-à-dire la terre, le territoire national, le continent où ils sont
nés.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 46

5 Notre société nationale est une société culturellement colonisée. Puissamment. Voici
quelques-uns des présupposés qui, chez nos jeunes, conditionnent le questionnement de
leurs origines :
6 a) On nous apprend depuis l’enfance - version officielle des textes scolaires et apparentés
- que nous existons depuis la “découverte” de l’Amérique par Christophe Colomb.
7 Mais, en paraphrasant le Christ, on pourrait dire que “l’Amérique existait avant que
Colomb ne fût”. Et tout le mystère de la “découverte” serait alors simplifié par une
indication bien plus correcte du type : “depuis que Christophe Colomb est arrivé en
Amérique”.
8 Notre manque de connaissance sur l’histoire de notre pays et sur celle de l’Amérique
d’avant Colomb est presque total. Et le peu d’informations dont nous disposons est limité
au champ archéologique, nonobstant les cas du Pérou et du Mexique qui demeurent des
exceptions.
9 b) Il existe une vieille tradition, certainement nourrie par les immigrants espagnols, qui a
soutenu et soutient encore l’idée singulièrement aliénante attribuant à l’Espagne le rôle
de notre “mère patrie”.
10 Les autochtones ne s’y sont pas rangés, non plus que les descendants d’immigrants
d’autres nationalités qui se trouvent mis à l’écart à cause de ce concept ; les uns, parce
qu’ils ne reconnaissent d’autre mère-patrie que leur propre terre : l’Amérique, et les
autres, parce qu’ils donnent le nom de “mère-patrie” à la patrie de leurs parents.
11 c) On surestime pour des raisons électoralistes, le rôle des immigrants dans la
construction de notre patrie. Ce qui laisse à penser que les autochtones n’ont
pratiquement pas existé et que nous n’existons pas en tant qu’Argentins.
12 d) Une abondante littérature développée au travers de publications périodiques, présente
différents groupes ethniques ou religieux politisés de façon militante et appelant une
reconnaissance particulière. A l’extrême limite, il semblerait que ceux-ci se reconnaissent
dans l’ethnie, la culture ou la religion de leurs parents immigrants, laissant au second
plan leur propre nationalité argentine ; de surcroît, ces groupes commettent la lourde
erreur de confondre l’ethnie, la culture ou la religion de leurs parents immigrants avec
leur nationalité, en solidarité avec les épreuves passées ou présentes qu’ont subies leurs
ancêtres et leurs compatriotes.
13 e) A cela, nous devons ajouter que la mode européenne a installé le “pluralisme” comme
donnée fondamentale de la coexistence démocratique ; en d’autres termes, elle a posé le
devoir inévitable de s’accepter à travers le maintien permanent et définitif de nos
divergences culturelles et autres, sous peine de nous transformer en une société
totalitaire. On met l’accent sur les différences, sur des spécificités qui s’affirment avec
agressivité face à un danger inexistant : celui d’être absorbés par la communauté
nationale.
14 En fait ce “pluralisme” suscite un accroissement de l’aliénation, puisqu’on en profite pour
insuffler de nouvelles règles donnant un caractère étranger à notre structure culturelle.
Tout cela a plongé ces jeunes dans une confusion totale quant à la question de notre
identité nationale.
15 Dans les années quatre-vingt-dix Nicolas Cόcaro ancien camarade de la Faculté de
philosophie des années cinquante publia un article dans le journal La Naciόn intitulé “Ilôts
dans la communauté argentine”. D’un ton mesuré et précautionneux et avec l’évidente

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 47

volonté de ne pas froisser de susceptibilités, il y indiquait que “les immigrants qui ont fait
tant de bien à notre sol, quelles que soient leurs origines, cohabitent sur tout notre
territoire national au sein de nombreux cercles fermés”. Suivait son analyse sur la façon
dont les enfants étaient éduqués par ces immigrants, sur leur déracinement, sur le fait
qu’ils ne se reconnaissent pas dans la patrie de leurs parents. N. Cout notre territoire
national au sein de nombreux cercles fermés”. Suivait son analyse sur la façon dont les
enfants étaient éduqués par ces immigrants, sur leur déracinement, sur le fait qu’ils ne se
reconnaissent pas dans la patrie de leur le visage définitif de l’Argentin auquel nous
rêvons qui motivait la rédaction de cet article.
16 Les réflexions qui suivent visent à répondre à cet ancien camarade et à servir au débat sur
la définition de l’identité nationale.
17 Pour ma part, celle-ci m’a été dévoilée par un moine indien dans le temple où je passais la
nuit à Calcutta avant mon voyage à Santiniketan (je parcourais alors l’Inde à pied en
quête de la Vérité - avec le désir naïf de suivre les traces du Mahatma Gandhi) ; la vie me
l’a confirmée plus tard.
18 Je me souviens qu’il était déjà très tard et que j’avais terminé mon bol de riz. Je me
promenais dans les jardins du temple lorsqu’un son léger, semblable à un sifflement,
m’alerta, venant de la partie supérieure de la terrasse.
19 Je montais les escaliers et là, irradié par la clarté de la lune, assis en tailleur selon l’usage
indien, se trouvait un moine qui s’intéressa à moi, voyageur étranger. Vinrent alors les
inévitables questions, répétées mille et une fois au cours de ma marche à travers l’Inde :
• “Comment vous appelez-vous ? D’où venez-vous ? Quel âge avez-vous ? Qui êtes-vous ?
Qu’avez-vous étudié ? Où ça ? De quel endroit d’Inde venez-vous ? Où allez-vous ? …
Êtes-vous quelqu’un en quête de la vérité ?
• Saad Chedid. Je suis Argentin, d’Amérique du Sud. Etudiant. Philosophie. Je viens de Sevagram,
de l’ashram de Aryanayakam. Je vais à Santiniketan… Oui.
• Retournez sur la terre où vous êtes né. Vous y trouverez les réponses à vos questions.
Vous y trouverez la vérité. Si Brahma a voulu que vous naissiez en Argentine, c’est là-
bas que vous y trouverez vos réponses. Pas ici. Vous êtes peut-être retourné en Inde
parce que vous y avez vécu dans une vie antérieure, mais maintenant votre place se
trouve là où vous êtes né. Retournez-y : c’est là-bas que vous trouverez vos réponses”.
20 Nous, Américains, parlons encore le langage du colonisateur. La majeure partie des
habitants d’Amérique a été exterminée. Leurs cultures, leurs langues américaines -
mapuche et toba, inca et guarani, quechua et aymara, hopi et lakota, toltèque et maya… et
tant d’autres ! - furent effacées. C’est ainsi que l’on concevait la conquête en ce temps 2.
Mais la chose ne s’est pas passée de la même façon dans toute l’Amérique.
21 Les filles de leurs filles et les fils de leurs fils s’en souviennent encore… et ces souvenirs se
perpétueront dans la mémoire de leurs descendants américains. Un beau jour, nous
redonnerons vie nous aussi à l’ancestrale culture américaine, en y associant
harmonieusement les cultures des envahisseurs-colonisateurs et celles des immigrants.
Culture entrelacée de musiques, d’ethnies et de nations regagnées pour toujours sur la
broderie du temps, gardienne de la mémoire fidèle des spécificités.
22 Nous devons défaire l’énorme toile d’araignée de désordres et d’ambiguïtés tissée après la
“Découverte”. Nous devons déconstruire une sémantique dont les significations sont
basées sur une conception du monde, de l’homme et de la vie qui avait et a un sens pour
les Européens (les “découvreurs”)… et qui, aujourd’hui encore, est importante pour eux3.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 48

23 C’est pour cela que nous devons défendre désormais une sémantique décolonisatrice. Une
sémantique propre à notre conception du monde, de l’homme et de la vie d’aujourd’hui,
pour laquelle l’arrivée des Européens en Amérique fut une étape d’une singulière
importance.
24 “Indes occidentales”, “Nouveau Monde”, “Indiens”, “Amérique hispanique”, “Amérique
ibérique”, “Amérique indienne”, “Amérique latine” et beaucoup d’autres termes
similaires sont des conceptualisations qui nous permettent de savoir comment les
colonisateurs et, à travers eux, les autres pays du monde nous voyaient et nous voient,
nous comprenaient et nous comprennent. Un pays que nous-mêmes connaissons au
travers du prisme de l’Europe.
25 Quant à nous ? Je dirais que le mot Amérique est un substantif. Tous les autres termes
sont des adjectifs qualificatifs que nous collent et nous apposent les Européens, qu’ils
soient espagnols, français, italiens ou autres, selon leur convenance et leurs intérêts. Il en
est de même pour les controverses dont l’enjeu est notre domination ; le langage y joue
bien sûr un rôle éminent4.
26 Mais les vérités premières sont simples… et profondes. Simples à comprendre si nous
décidons d’avoir confiance en nous, avec humilité et sans crainte, pour comprendre la
réalité qui nous entoure et les noms qu’on lui donne.
27 Celui qui donne un nom domine. Mais aussi, celui qui domine donne un nom. Ne laissons
pas les autres nous donner un nom et nous dominer. Donnons-nous nous-mêmes un nom,
humblement et avec réalisme.
28 Ce continent est l’Amérique : du nord, centrale et du sud. Ses habitants en sont les
Américains.
29 D’un point de vue national, nous sommes ce que les circonstances politiques ont fait de
nous lors du démembrement impérialiste et colonial de la patrie américaine : Argentins,
Uruguayens, Chiliens, Brésiliens, Péruviens, Boliviens, Canadiens, Guatémaltèques,
Panaméens, Mexicains, Cubains, etc., etc.
30 Un pays américain a bien assumé avec force le fait de s’appeler États-Unis d’Amérique.
Son “destin manifeste” ambitieux l’a amené vers une auto-appellation incorrecte. Ces
États-Unis étaient et ne sont que quelques États qui se sont unis seulement dans une
partie de l’Amérique : celle du nord. Leur dénomination est porteuse de confusions car
leurs habitants n’ont pas d’appellation nationale mais continentale. D’un point de vue
national, ils ne sont pas “américains” non plus que habitants des “États-Unis” puisque
d’autres pays américains s’appellent aussi États-Unis du… Brésil, du Mexique, etc.
31 Un jour nous serons des Américains appartenant à une nation continentale. A l’ère, pas si
lointaine, de la continentalité. Dans cette inexorable marche vers l’unité finale, mondiale.
32 Alors, pour les descendants d’immigrants, découvrir nos racines ne reviendra-t il pas à se
retrouver dans l’histoire de notre patrie (c’est-à-dire sur la terre où nous sommes nés) ?
Retrouver ceux qui, appartenant au tronc commun de l’immigration de nos pères et de
leurs compatriotes, et s’abritant sous les lois et les réglementations de la République
argentine, élaborèrent des modes de coexistence qui leur permirent de s’enraciner et de
collaborer avec les hommes et les femmes nés sur ce continent à la construction de notre
pays ?
33 Essayons de nous atteler à cette recherche. Pour cela, nous devons nous décider à
éliminer les appellations erronées, intéressées et déformantes. Celles qui nous obnubilent

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 49

et nous interdisent de nous concevoir dans notre identité nationale qui, par ailleurs, n’a
rien d’insaisissable ou de mystérieux.
34 D’un point de vue national, nous sommes argentins, et rien d’autre. Nous sommes nés en
République argentine et c’est simplement pour cela que nous sommes argentins. Car c’est
ainsi qu’on appelle tout habitant né dans notre patrie.
35 Tout autre ajout d’un adjectif qualificatif venant s’agréger au substantif “argentin”
créerait des désordres, nous tirerait vers l’ambiguïté si nous devions le considérer comme
substantif. D’autres appellations s’y ajouteraient, qui nous permettraient de comprendre
ces multiples identités qui font de notre être un “être humain” : identités raciales,
culturelles, religieuses, d’origine ou d’ascendance, et bien d’autres encore.
Nous les natifs de République argentine, nous avons comme :
1. identité nationale : argentine
2. identité d’origine (ou d’ascendance) : espagnole, italienne, libanaise, chinoise, syrienne,
coréenne, allemande, japonaise, palestinienne, etc.
3. identité culturelle : américaine, avec une colonisation occidentale très forte
4. identité religieuse : chrétiens, juifs, musulmans, hindous, bouddhistes, etc.
5. identité raciale : blancs, noirs, etc.
6. identité politique de partis : péroniste, radicale, socialiste, etc.
36 Des appellations telles qu’“italo-argentin”, “franco-argentin”, “arabo-argentin”, “judéo-
argentin” où se mêlent de façon égalitaire des corrélats nationaux, culturels et religieux
ne servent qu’à jeter le trouble.
37 Or ce désordre langagier - parfois utilisé à dessein par ces “cercles fermés” auxquels
faisait allusion Nicolas Cόcaro, afin de ne pas laisser les enfants s’éloigner de la sphère du
groupe, nous amène, nous les descendants de nos chers parents immigrants en vertu de
cet amour filial si naturel et compréhensible, à surestimer le groupe au détriment de la
communauté nationale.
38 C’est bien à un groupe qu’appartenaient les immigrants, au point de l’adopter comme une
“seconde patrie”, mais pas nous, leurs descendants, qui sommes la communauté nationale.
39 Les immigrants, même une fois intégrés, ont continué à regretter vivement la patrie où ils
étaient nés. Nous, leurs descendants, regrettons pour nos enfants cette patrie que nous
avons construite.
40 Le groupe est sans doute une référence d’identité, d’origine ou d’ascendance, et l’une de
nos multiples identités de classe5. Il peut aussi être une référence d’identité ethnique,
comme dans le cas des kollas, des tobas et des mapuches ; ou d’identité religieuse, comme
chez les juifs ou les bouddhistes ; ou enfin d’identité raciale, comme chez les Mongols ou
chez les Noirs.
41 Dans son étude sur “l’identité ethnique”, ses bases logiques et ses “dysfonctionnements” 6,
Georges Devereux indique justement que :
“Une accentuation outrancière de l’une des nombreuses identités “de classe” que
l’on possède - telle l’identité ethnique - vise simplement à empêcher l’effondrement
d’un Soi fêlé, et d’une prise de conscience incertaine et vacillante de sa propre
identité en tant que personne. La tendance courante à clamer son identité ethnique
ou de classe - son emploi en tant que béquille est une indication irrécusable de
l’effondrement imminent du seul sens valable de l’identité : du fait qu’on est
différent - et que l’on remplace par la plus archaïque pseudo-identité qu’on puisse
imaginer. Je ne crois pas que la prétendue “crise d’identité” de notre âge puisse être

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 50

résolue par un recours au soutien artificiel des identités collectives : ethnique, de


classe, religieuse, professionnelle ou tout autre “identité de soutien”.”
42 Pour terminer en affirmant de façon très précise :
“L’acte de formuler et d’assumer une identité de classe massive et dominante -et
cela quelle que soit cette identité - constitue le premier pas vers une telle
renonciation “défensive” à l’identité réelle. Si l’on est rien qu’un Spartiate, qu’un
capitaliste, qu’un prolétaire, qu’un bouddhiste on est bien près de n’être rien du
tout, et donc de ne pas être du tout.”
43 Maintenant, nous pouvons avancer davantage, peut-être dans la bonne direction, vers la
quête de nos racines et de notre identité nationale.
44 Nous ne devons pas chercher nos racines hors de notre patrie. Nos racines se trouvent ici,
sur la terre américaine, la terre mère, dans le cadre de notre nationalité argentine depuis
le moment de la fondation de la République argentine en tant que pays indépendant et
souverain.
45 Et nos racines remontent pour l’essentiel aux Américano-Argentins qui ont reçu ces
immigrants - nos parents et leurs compatriotes - et les ont incorporés de manière
effective et affective au tronc commun, la patrie de leurs ancêtres qui, en d’autres temps
avant l’arrivée des envahisseurs et colonisateurs, portait des noms oubliés -dieux,
révélations et textes sacrés, terres et villes saintes que nous ne connaissons pas, et que
nous devons commencer à arracher à l’oubli pour nous assumer pleinement au sein de
l’ancestralité américaine ; il nous faut l’imbriquer et la conjuguer harmonieusement avec
l’héritage des vieux immigrants qui sont venus retrouver leur dignité d’êtres humains,
pleinement libres, lorsqu’il fuyaient les conflits qui s’étaient déclenchés dans leurs patries
envahies et colonisées par d’autres conquérants et d’autres empires7.
46 Nous devons aussi, depuis notre terre américaine, réintégrer l’histoire des patries et des
mondes culturels de nos parents immigrants. A partir de là, il nous sera possible de
trouver la patrie terrestre dans laquelle nous nous réaliserons comme êtres humains.
47 On peut ainsi dépasser toutes les frontières forgées artificiellement par d’autres êtres
humains qui, à travers des constructions passagères tantôt culturelles, tantôt religieuses,
tantôt idéologiques, tantôt nationales ont davantage visé à trouver les arguments et
instruments de la division, de l’affrontement et de la haine qu’à recréer une solidarité.
48 Alors chacun reconnaîtra son passé, sa race, son histoire, sa religion, sa patrie, sa
nationalité, tout en incorporant le monde culturel de ses parents au sien, son propre
monde n’étant plus confronté ou en conflit avec celui de ses parents -puisque il aura été
internationalisé nationalement à travers soi-même.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 51

NOTES
1. Gustavo Beliz, Menem, Argentina hacia el año 2 000, Buenos-Aires, 1986, Editorial Galerna, p.
101-102.
2. Nous ne tomberons pas ici dans la facilité de penser que seuls les Occidentaux furent des
envahisseurs et des colonisateurs. Au cours de l’histoire de l’humanité, tous les peuples du globe
ont été conquis et conquérants, persécutés et persécuteurs. Nous considérons en revanche que
c’est seulement en assumant la vérité des faits à travers leurs multiples facettes, d’un côté et de
l’autre, que nous pourrons atteindre la position qui nous permettra de comprendre notre
situation et de mieux résoudre les problèmes que nous vivons.
3. Edmundo O’Gorman. La invencion de América, Mexico, Fondo de cultura economica, 1958. Georg
Friederici, El Caracter del descubrimiento y de la conquista de América, Mexico, Fondo de cultura
economica, 1973. Antonello Gerbi, La disputa del Nuevo Mundo, Historia de una polémica 1750-1900,
Mexico, Fondo de cultura economica, 1982. Alberto Armani, Ciudad de Dios y ciudad del sol, Mexico,
Fondo de cultura economica, 1982. Alejandro Garcia, Civilizacion y salvajismo en la colonizacion del
« Nuevo Mundo », Madrid, Universidad de Murcia, Facultad de Lettras, 1986.
4. John L. Phelan, El origen de la idea de América, Cuadernos de Cultura Latinoamericana, Mexico,
Universidad Nacional Autonoma de Mexico, 1979. Voir les autres cahiers de la collection sous la
direction de Leopoldo Zea, dont la lecture demeure incontournable pour la connaissance de notre
continent. Julian Juderias, La leyenda negra, Madrid, Editora Nacional, 1974. William Maltby,
Inglaterra y la leyenda negra, Mexico, Fondo de Cultura Economica, 1982. Philip Wayne Powell, Tree
of hate, New York, Basic Book, 1971.
5. J’emploie le terme de classe tel que le fait Georges Devereux, c’est-à-dire uniquement dans son
sens logique-mathématique et non pas au sens de classe sociale.
6. Georges Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Paris, Flammarion, 1985, p. 208.
7. « Aussi différents que soient les uns des autres les peuples non occidentaux de ce monde par
leur race, leur langue, leur civilisation, leur religion, et si un Occidental vient à leur demander

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 52

leur opinion sur l’Occident, ils répondront que… celui-ci a été l’agresseur suprême des temps
modernes ; et chacun exposera alors sa propre expérience de l’agression occidentale pour la
brandir contre lui », Arnold Toynbee, El Mundo y el Occidente, Madrid, Aguilar, 1953, p. 8.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 53

L’identité nationale de ceux qu’on


appelle les migrants turcs en Argentine
Gladys Jozami

1 Note portant sur l’auteur*


2 “Turcs”, “Syro-Libanais”, “Arabes”, “Syriens”, “Libanais”, “Palestiniens”, “Jordaniens”,
“Irakiens”, comment les appeler ?
3 La simplicité apparente du problème se heurte à une réalité conflictuelle dans laquelle
interviennent d’une part les événements internationaux consécutifs à la chute de
l’Empire ottoman en Méditerranée sud-orientale et de l’autre, la méconnaissance
occidentale en ce domaine.
4 Nous avons l’intention de reconstruire le processus historique de formation et de
transformation de l’identité ethnique des migrants de langue arabe, à travers les noms
qu’ils se sont eux-mêmes donnés, et à travers celui que d’autres leur ont attribué.
5 En 1988, après plus d’un siècle d’existence de la “communauté arabe”, les Argentins de
cette origine sont encore regardés avec curiosité par la presse nationale.
6 Le détonateur fut probablement l’arrivée des “Arabes au pouvoir”, à travers le candidat à
la présidence de la République du parti justicialiste, Carlos Saúl Menem2. Jusqu’alors, les
investigations journalistiques sur cette collectivité avaient été rarissimes. On coexistait
avec elle. A l’occasion, on faisait allusion individuellement à certains de ses membres.
7 En Argentine, l’usage du stéréotype Turco était généralisé, dont le signifié variait, en
passant par des gradations qui renvoient à un sens fortement discriminatoire, jusqu’à
l’utilisation populaire, positivement connotée, du terme.
8 Lorsque nous nous référons à Eduardo Falú, Jorge Cafrune, Miguel Angel Estrella, Victor
Massuh, Jorge Asis, Jorge Manzúr, Nicolás Sarquís, Leonardo Favio, Vicente Saadi,
Fernando Naadra et bien d’autres, de qui parlons-nous ? Est-il légitime de les appeler
Turcos ou Arabes ? Comment eux-mêmes se sentent-ils ?
9

Dans l’article auquel nous faisons allusion, “les Arabes au pouvoir”, le choix de couverture

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 54

de la revue s’est arrêté à une silhouette vêtue à la mode du golfe Persique et couverte de
l’écharpe présidentielle argentine. De qui cette image est-elle représentative ? De Carlos
Menem, de sa communauté ? Pourtant, lorsque l’actuel Président parle de son origine, il
accentue dans ses déclarations des traits qui imposent son identité argentine. Ainsi, il
définit l’identité nationale comme « l’accumulation d’éléments culturels hétérogènes
véhiculés par l’immigration »3 (Il s’assume en tant qu’Argentin, ses parents étaient
immigrants).
10 Juan José Saer, l’un des meilleurs écrivains argentins de sa génération dit : “le gêne
national c’est l’enfance” ; et lorsqu’il renvoie aux traits les plus marquants de sa
biographie, il souligne : “je suis né à Serodino, province de Santa Fe… mes parents étaient
des immigrants syriens…”4. Ces deux images révèlent un besoin de distanciation du
stéréotype à l’aide duquel on a voulu les représenter.
11 Si la deuxième génération s’assume comme “argentine”, comment les migrants de langue
arabe ont-ils pu s’auto-identifier ? Quelle dénomination les textes officiels leur ont-ils
attribuée et comment les appelait le peuple argentin ?
12 A la fin du XIXe siècle, à l’occasion du deuxième recensement national, huit cent soixante-
seize immigrants originaires de l’Empire ottoman résidaient en Argentine. C’est à ce
moment-là qu’on les appela Turcos, puisque la majorité proposait ce terme en réponse aux
questions que les recenseurs leur posaient.
13 En admettant l’incidence que différents paramètres auraient pu exercer dans les réponses
des migrants, tels que leur niveau d’alphabétisation et celui des recenseurs, ou l’obstacle
d’une langue différente, la majorité assumait son identité ottomane, comme cela pouvait
apparaître sur leurs passeports, et une quantité non négligeable se définissait comme
Arabes ou Syriens. En 1895, on rapporte le cas d’un médecin installé à Chamical (province
de La Rioja), nommé Elias Labaké qui revendique son identité ottomane mais identifie
clairement sa province comme le Liban et sa religion comme melkite.
14 A l’évidence, le concept d’Arabe doit être plus rigoureusement articulé. Sont actuellement
appelés Arabes les cent cinquante millions d’individus qui habitent la région allant de
l’Atlantique et comprenant tout le nord de l’Afrique (Maghreb), jusqu’à l’océan Indien
(Machrek).
15 L’arabité apparaît clairement au VIIe siècle de notre ère. Ce terme renvoyait
spécifiquement à l’homme du désert : le Bédouin.
16 Le VIIe siècle assimile l’Arabe au Bédouin et, pendant les conquêtes, il adopte une autre
connotation, celle de musulman. La plupart des gens n’ont jamais saisi la différence qui
pouvait exister entre arabo-musulman et arabo-bédouin. L’Argentine ne fait pas
exception5.
17 Les migrants de langue arabe qui vivent en Argentine depuis la fin du siècle dernier ont
assumé leur nationalité ottomane car ils étaient originaires de hameaux, de villages et de
villes qui faisaient partie de l’Empire ottoman. Bien que les facteurs précédemment cités
puissent avoir influé sur les réponses faites aux recenseurs, il est intéressant de souligner
que les migrants ayant un meilleur niveau d’alphabétisation utilisaient un adjectif local
de référence : ils s’appelaient Sirios. C’est par cette dénomination que se désignèrent par
exemple les membres de familles maronites de Santiago del Estero6.
18 Ces immigrants avaient une identité locale et religieuse bien définie, ils ne répondaient
pas encore à la définition du terme “nation” telle qu’élaborée par la culture européenne,

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 55

mais ils avaient bien conscience de leur propre identité locale ou régionale préalable à la
création d’un Etat-nation.
19 En résumé, les archives de la Direction de l’immigration les appelèrent Turcos dès 1899 et
continuèrent à les appeler ainsi lors du deuxième recensement de 1895. Mais déjà entre
1899 et 1912, la dénomination de Sirios remplaça celle de Turcos.
20 Les archives de 1899 donnèrent le nom d’“immigration syrienne” au chapitre qui leur
était consacré et la définirent de la façon suivante : au sein de la population exotique qui
nous vient de l’extérieur on distingue l’élément chrétien, originaire de la partie asiatique
de l’Empire ottoman. Ces Turcs de la province de Syrie appartiennent à la religion
catholique de rite maronite ; depuis plusieurs années, ils affluent de façon assez
considérable7.
21 Le troisième recensement national (1914) les a classés parmi les “Ottomans”, tandis que le
très influent journal Assalam parle de “Syriens en Argentine” et les définit comme une
“collectivité ottomane établie dans ce pays et composé en majorité de Syriens,
Macédoniens, Albanais, et d’autres peuples de Turquie européenne”.
22 Pour Assalam, en 1910, la collectivité musulmane installée en République argentine fut
classée en fonction de ses origines provinciales ou régionales : Turcs, Syriens, Arabes,
Libanais et Ottomans. Turcs car ils étaient nés en Turquie ; Syriens parce qu’ils venaient
de la province de Syrie ; Arabes, car ils parlent la langue du même nom ; Libanais,
puisqu’une partie d’entre eux est originaire du gouvernorat du Mont Liban ; enfin
Ottomans, parce que d’un point de vue politique, ils appartiennent dans leur ensemble à
l’État ottoman et que ceci réaffirme la seule et vraie désignation que doivent porter
officiellement les résidents ottomans en Amérique : celle d’Ottomans, compte tenu de
l’entité politique appelée Empire ottoman8.
23 Tandis que les élites cherchent à réaffirmer leur identité ottomane, en soulignant que les
statistiques officielles de la capitale et des provinces véhiculent toutes la même erreur de
classification quand elles présentent les Ottomans sous autant de nationalités en fonction
de leur région ou province d’origine9, les migrants qualifient leurs institutions
communautaires de “syriennes” ; à l’occasion du recensement provincial de 1909 réalisé
avec l’appui de la collectivité elle-même, la population de langue arabe de la province de
Catamarca s’auto-qualifie de “syrienne”. Pour les autres Argentins, ces “étrangers
exotiques” étaient de simples Turcos.
24 Certains groupes qui au départ étaient appelés syriens, se sont ensuite appelés syro-
libanais. Le journal syro-libanais employa cette dénomination dans le dessein de
consolider cette unité collective (1929).
25 Les élites qui dirigeaient la collectivité se sentirent stimulées par le mouvement
nationaliste arabe. L’“arabisme” ou le “panarabisme”, s’enracine dans l’existence d’une
entité historico-culturelle arabe et se fonde sur la mémoire de l’expansion arabe et la
création de l’empire qui, durant près de huit siècles, constitua la “puissance” mondiale
majeure tant d’un point de vue territorial que militaire, religieux, intellectuel,
scientifique ou artistique.
26 L’impact de la controverse idéologique - nationalisme arabe, v. nationalismes locaux10 -
eut des échos en Argentine. Si le recensement national de 1947 établissait déjà une
distinction entre les nationalités syrienne et libanaise, les organisations communautaires
pénétrées d’un certain arabisme continuèrent à se nommer “syro-libanaises” et celles qui
subirent l’impact d’influences nationalistes libanaises continuèrent à s’auto-désigner

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 56

comme “libanaises”. Mais la grande masse des migrants restait sourde aux sirènes
nationalistes. Au cours de nos entretiens, nous avons remarqué la plus ou moins grande
influence exercée par ce nationalisme, notamment chez les réfugiés politiques arrivés
après 1920 ; cette influence était plus notable à l’intérieur du pays grâce aux journaux
bilingues.
27 Quand les migrants parlent de leur terre, ils emploient le mot pago (pays), où vivent les
paisanos (les “pays”). Voilà des allusions à forte teneur locale, puisque le pago représente
leur lieu d’origine - hameau, village ou ville. C’est pour cela qu’ils sont de Hama, Hafar,
Feirusi, Homs, Qattin et tant d’autres endroits, et qu’ils donnent ces noms à certaines de
leurs associations avant les années trente ; ce sont des paisanos qui appartiennent à un
même pago. Et lorsque les rares migrants survivants font allusion à leurs compatriotes, ils
utilisent des expressions telles que « il n’y a plus d’Arabes ».
28 Nous avons peu à peu constaté que le problème d’identité était lié au processus de
décolonisation du monde arabe, c’est pour cela que les descendants de ceux qui, il y a un
siècle déclarèrent leur nationalité ottomane, reconnaissent aujourd’hui que leurs origines
se trouvent au Liban, en Syrie, en Palestine, en Jordanie ou en Irak.
29 Les premiers migrants syriens se qualifient aujourd’hui d’“Arabes”, qu’ils soient
musulmans ou chrétiens ; avec les Libanais, les nuances sont modifiés. Alors que les
chrétiens maronites en général se proclament Libanais, les chrétiens orthodoxes se
définissent comme “Libanais arabes”11.
30 A cette époque particulière que vit la communauté face à la présence d’un président
argentin d” ‘ascendance syrienne”12 ; le thème des racines est à nouveau d’actualité. Il
faudrait observer dans quelle mesure le “phénomène Menem”13 a un effet mobilisateur
de la conscience ethnique d’un groupe intégré sur la scène nationale.
31 Nous avons établi une différence nette entre les immigrants et leurs enfants. Les premiers
ressentaient fortement leur identité locale et religieuse, mais pour la grande majorité de
leurs descendants argentins, ces problèmes ne les concernent pas et se perdent dans le
brouillard de la question des “origines”. Leurs parents ou grands-parents sont ou furent
“arabes”, “syro-libanais” ou “turcs”, à l’instar de l’appellation qui leur est donnée par la
majeure partie de la communauté nationale.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 57

NOTES
*. Le texte publié est extrait d’une conférence présentée par l’auteur au cours des V e journées
d’Histoire de la ville de Buenos-Aires, consacrées à l’“immigration en Argentine” et organisées
par l’Instituto Historico de la ciudad de Buenos-Aires au Centro Cultural San-Martin du 15 au 17
août 1988. Ce texte fait partie d’un projet plus ambitieux dédié à l’“immigration arabe en
Argentine”.
2. El Nuevo Periodista, n° 200, 22 au 28 juillet 1988, avec note de couverture.
3. Gustavo Beliz, Menem, Argentina hacia el año 2000.
4. Juan-José Saer, Juan-José Saer, Celtia, Buenos-Aires, 1986, Editorial Galerna, p. 9-10.
5. Carmen Ruiz Bravo, “La controversia ideolόgica nationalismo árabe, nacionalismos locales”,
Oriente 1918-1952. Instituto Hispano Arabe de Cultura, Madrid, 1976.
6. Nous avons comparé les informations saisies pendant les recensements avec l’histoire orale et
avons eu recours à des informateurs de la troisième génération au sein des familles nommées.
7. Memoria de inmigraciόn, 1899, p. 79.
8. Alejandro Schamun, Los Sirios en Argentina, Buenos Aires, 1910.
9. La Siria Nueva, p. 19.
10. Cf. Carmen Ruiz Bravo, op. cit.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 58

11. Gladys Jozami, “Aspectos demográficos y comportamiento espacial de los migrantes arabes en
el NOA”, in Estudios Migratorios Latinoamericanos, CEMLA, n° 5, Buenos Aires, 1987, p. 61.
12. C’est ainsi que Carlos Menem s’est lui-même défini lors de la conférence prononcée au Club
syrien de Buenos Aires, le 26 août 1986.
13. Le triomphe politique de Carlos Menem a été le résultat de son propre acharnement et non
celui de son environnement.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 59

Des histoires et récits de vie aux


pratiques anthropologiques : des
individus, des minorités et des migrants
Michel Nancy

1 Les sociologues et anthropologues français ont longtemps sous-estimé et peu utilisé


l’approche biographique dans leurs deux disciplines. Pourtant, au-delà des critiques que
nous pouvons porter et dont nous parlerons plus loin, cet outil méthodologique
représente un important moyen d’investigation dans la tradition nord-américaine. Le
désintérêt des chercheurs français pour cette démarche ne peut être interprété
seulement comme le refus d’une technique “peu objective”, mais plutôt comme celui d’un
objet qui remet en question la distance qualifiée de spécifique de l’ethnologue qui étudie
les sociétés qui lui sont “lointaines”.
2 A partir de 1980, malgré certaines réserves, un mouvement s’amorce, tendant à valoriser
les sources orales, pour les historiens travaillant sur l’histoire sociale du XXe siècle, et sur
les récits de vie pour les sociologues et les anthropologues. Peu à peu une convergence
interdisciplinaire se met en place, tournée vers une approche ethno-historique, au centre
de laquelle se pose la question du changement social et de ses acteurs. En nous aidant de
l’exemple du phénomène migratoire, nous nous proposons de montrer comment les
sources orales et les histoires de vie amènent à repenser cette question dans des termes
nouveaux tant pour les sociologues que pour les anthropologues en réconciliant
l’observation et la théorisation1.
3 Aussi bien en sociologie qu’en histoire sociale, on redécouvre ces dernières années la
valeur de l’entretien rétrospectif approfondi, mais avec deux regards différents. Le
sociologue s’intéresse plus aux “récits de vie” ; quant à l’historien ce sont les “sources
orales” qu’il recueille. En fait, ces deux démarches se rencontrent souvent sur un terrain
de recherche commun, parti d’hypothèses différentes.
4 Nous admettrons dans ces réflexions méthodologiques et théoriques que la sociologie
comme d’autres disciplines se trouve confrontée au pluralisme des théories et des

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 60

méthodes. Aussi les récits de vie, “redécouverts”, sont-ils utilisés de multiples façons.
Mais en même temps, parce qu’ils nous amènent à nous placer au point d’articulation des
êtres humains et des positions sociales, de la culture et de la pratique, des rapports socio-
structurels et des dynamiques historiques, nous sommes confronté à la diversité de leurs
utilisations.
5 Nous nous proposons, à partir de réflexions méthodologiques soulignant l’intérêt des
sources orales, de voir comment le changement social se réalise, au travers de
l’articulation complexe entre l’État et les minorités en l’illustrant par l’exemple argentin.
Réparti dans le texte, le prisme des flux migratoires sera le support de nos interrogations.
Nous essaierons enfin de voir en quoi et comment les logiques de reproduction sociale se
trouvent au carrefour de bien des disciplines, obligeant ainsi le chercheur à un effort de
synthèse, remettant en cause des a priori méthodologiques et des présupposés théoriques.
6 Le risque majeur reste la dispersion à partir de données éloignées les unes des autres.
Notre souci actuel est de faire un bilan pour mieux recentrer le travail à mener. Il ne
s’agit ici que d’un essai sur des réflexions constantes, liées au cheminement de nos
différents travaux.

Réflexions méthodologiques
7 En fait, pour le sociologue “déçu” par l’empirisme quantitatif de l’enquête par
questionnaire, par l’agrégation de masses de données séparées de leurs origines et se
présentant comme des coupes transversales, dont toutes les références temporelles et
personnelles ont été éliminées, le récit de vie paraît offrir des informations qui, par leur
nature même, forment une totalité cohérente et enracinée dans une expérience sociale
réelle. A l’évidence, cette démarche pousse le sociologue à aller plus loin dans sa
recherche2.
8 En disant cela, notre intention n’est pas de persuader qu’il faille basculer d’une recherche
de faits, déterminée par la théorie, à une théorisation inspirée par les faits.
9 De la même façon, nous ne prétendons pas que les récits de vie peuvent être lus
directement comme des séquences de faits mémorisés. Au regard de notre expérience
nous ne pensons pas qu’il soit possible de maintenir une distinction nette entre des
interprétations “subjectives” et des “faits” objectifs, car les deux sont en réalité
imbriqués.
10 Nous sommes persuadé que c’est au travers de la nature intrinsèque de l’histoire de vie
comme donnée empirique, que la dimension “temps” se réintroduit. Au niveau d’un
individu, d’une famille, d’un groupe d’un village, les cycles de vie, la mobilité sociale,
l’opposition entre tradition et changement, ne peuvent plus être figés artificiellement et
démontés comme des “horloges”. Il devient nécessaire de les prendre pour ce qu’ils sont :
des processus sociaux et historiques, et de les analyser comme tels3. Pour les fondateurs
de la sociologie il allait de soi que le présent faisait partie de l’Histoire. Le récit de vie
fournit ainsi aux sociologues une méthode qui porte ce postulat inscrit dans sa structure.
11 De leur côté, les historiens n’ont bien évidemment pas oublié la dimension temporelle.
Mais le recours à l’entretien lui-même, le recueil personnel de témoignages oraux sur le
terrain, a constitué une innovation essentielle. L’avantage des historiens, de ce point de
vue, consiste dans la souplesse de la méthode. Ils utilisent toutes les sources qu’il leur est
possible de découvrir et s’efforcent d’en tirer le meilleur parti. Il est évident qu’en

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 61

travaillant de cette façon on fait un choix délibéré, en prenant le risque de recueillir des
sources historiques éparses et biaisées, et d’autant plus insuffisantes que l’époque est
éloignée.
12 A l’origine de cette démarche, nous retrouvons tous les efforts des ethnologues et
anthropologues pour utiliser les traditions orales séculaires de sociétés sans écriture, afin
de reconstruire par exemple l’histoire de l’Afrique précoloniale en l’absence de
documentation écrite. Si nous poussons plus loin, nous notons que certains historiens
s’intéressent à l’histoire politique et sociale contemporaine, à partir de témoignages
oraux et ce, pour diverses raisons : archives inaccessibles, mémoires collectives ouvrières
et paysannes non-écrites… Parallèlement, pour la période contemporaine, un travail est
mené à partir d’archives et de documents disponibles.
13 Le résultat de cette double approche a eu pour résultats un constat incontournable : il
devenait indispensable de croiser ces deux matériaux, sans rigidité méthodologique
excessive. Ceci ouvrait des perspectives tout à fait renouvelées.
14 Ce qu’il faut bien appeler un mouvement rejoint des objectifs très proches de ceux fixés
par les sociologues.
15 A partir du moment où nous admettons que le présent doit être étudié dans une
perspective temporelle, il devient indispensable d’obtenir des informations suffisantes
pour décrire les termes utilisés dans le présent du ou des acteurs, à partir des mécanismes
sociaux d’il y a quarante ou cinquante ans. C’est ce que nous avons fait pour notre étude
au Moyen-Orient, où il nous a fallu remonter à l’Empire ottoman dans l’histoire
villageoise, clef nécessaire pour comprendre les flux migratoires traversés par ces
villages. De la même façon en Argentine, nous sommes remontés en 1890.
16 Ainsi, parmi les très nombreuses “études de communautés” qui se sont fondées très
longtemps sur une opposition schématique entre un présent modernisateur et un passé
traditionnel, ce courant socio-historique, dans lequel nous nous situons, se distingue par
une reconstitution des rapports de classe et de pouvoir qui est aussi fouillée pour le passé
que pour le présent.
17 Bien qu’il se développe, ce type d’études est relativement peu fréquent. En règle générale
les sociologues, encore maintenant, se contentent d’étudier le présent.
18 Certains pourtant se sont souciés d’une étude historique qui serait l’équivalent pour le
passé récent de leur enquête sur le présent. Dans la mesure où ils n’en trouvent aucune,
ils entrent dans le champ des spéculations.
19 Cette démarche explique, pour une large part, que pour la sociologie de la famille, une
école de pensée toute entière s’est construite sur la base “d’une croyance” fausse selon
laquelle l’industrialisation et l’urbanisation auraient déterminé la transformation des
familles étendues en petites familles nucléaires de l’époque actuelle. Cette école de
pensée a dominé la sociologie de la famille pendant des dizaines d’années, alors qu’il
aurait suffi d’une brève recherche empirique pour démontrer que dans la plus grande
partie de l’Europe, c’est la forme nucléaire de la famille qui a été la plus répandue tant
dans le passé qu’à l’heure actuelle.
20 Pour éclairer notre propos, reprenons rapidement l’exemple de notre étude sur les
villages libanais. Nos hypothèses de départ étaient basées sur le présent : les différents
courants migratoires de ces villages vers les pays du Golfe (Arabie Saoudite et Koweït).
Très vite, en passant les questionnaires, nous avons réalisé que la réalité sociale se
montrait plus complexe. Au cours des entretiens approfondis, pour la période dite de

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 62

mémoire d’homme nous avons “rencontré” la dimension historique de l’histoire sociale


du village. L’étude du présent migratoire ne rendait pas compte du long processus des
flux migratoires des villageois multiples et historiquement situés. Malgré le souci de
privilégier systématiquement l’articulation départ-arrivée, en y incluant au départ
l’histoire agricole, avec ses rapports de force et ses lignes de partage, comme à l’arrivée la
recomposition de l’espace villageois sous une nouvelle forme, il nous manquait le
traitement des sources orales pour chacune des familles, mais aussi d’une famille à l’autre
(d’un “jub”4 à un autre, avec les alliances au départ et à l’arrivée). Nous avions bien
évidemment à notre disposition quelques sources écrites concernant les villages et
d’autres, plus nombreuses, pour l’Empire ottoman. Mais nous ne pouvions trouver dans
ces sources concernant le passé ce que nous cherchions au présent.
21 Sur le plan purement technique, nous avons été confronté, avant même de passer aux
interprétations, au problème général de la perception qui est commun à tous les
entretiens comme sources sur le social, mais également au problème spécifique de la
mémoire avec ses faiblesses et ses points forts.
22 Quoi qu’il en soit, dès les premiers entretiens, la richesse des matériaux apparut
immédiatement. Il devenait clair pour nous que cette approche convenait au mieux à ce
que nous cherchions à savoir : contribuer à la construction d’une histoire sociale du passé
récent qui soit fiable, en disposant d’entretiens “à la source”.
23 Dans le cas libanais, les récits de vie nous ont permis de comprendre les différentes
situations sociales du village : de celle d’un “bek” (aristocrate terrien) décrite par ses fils,
jusqu’à celle du paysan pauvre. La juxtaposition de ces descriptions avait pour objectif de
rompre avec les simplifications que toute présentation générale d’une structure sociale
globale rend inévitables, mais aussi de rendre sensible le domaine de variations des
expériences vécues dans différents groupes familiaux.
24 En fait, chacune des descriptions d’un cas particulier, en même temps qu’elle illustre de
façon concrète la structure sociale globale, transmet à travers son individualité le
caractère à la fois unique et représentatif de chaque cas, révélant une réalité plus
complexe pour l’interprétation sociologique et historique. Autrement dit, nos entretiens
“d’histoire orale”, tout en fournissant des matériaux à une généralisation ethno-
sociologique descriptive, tendait à déborder ce niveau et à poser des questions nouvelles à
d’autres niveaux. Pour les Moyen-Orientaux en Argentine, la situation est sensiblement
différente, mais les processus sociaux restent les mêmes.

De l’intérêt des “récits de vie”


25 Il nous faut maintenant poser une question essentielle : nous pensons que ce que chaque
récit de vie contient de matériaux empiriques ne peut être pleinement compris que
restitué dans le cadre social à l’intérieur duquel il s’inscrit. Ce n’est pas une tautologie
que de dire cela, car en fait une série de paramètres extérieurs, dont nous avons parlé,
donne son sens à chacune des histoires orales qui, sans elles, n’éclairerait pas le
changement social.
26 Par rapport au recueil de données par questionnaires ou entretiens semi-directifs, la
méthode des récits de vie a au moins le mérite de nous mettre face à la “violence” qui
peut être faite à la conscience d’autrui, lorsque nous lui proposons nos propres catégories
5.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 63

27 Elle nous offre également un début de solution en préservant les récits de nos
informateurs qui, lorsqu’ils sont publiés, peuvent être confrontés à nos propres
interprétations.
28 De manière encore plus directe, les matériaux d’histoire orale peuvent, à la limite,
montrer que nos présupposés sont tout simplement faux. En tant que chercheurs, nous
sommes trop souvent conduits à généraliser à partir de notre propre expérience et à
considérer comme allant de soi que cette expérience a été également celle d’autres
groupes à d’autres périodes, ou bien à l’inverse, à croire à son caractère absolument
unique. Le cas de la famille nucléaire pour la sociologie de la famille représente, comme
nous l’avons rappelé plus haut, un exemple type. Après avoir intériorisé ce simple fait,
qui paraît a priori évident, tout un échafaudage de spéculations sociologiques s’est
effondré.
29 Notre étude d’une question sociologique particulière, le phénomène migratoire, a tiré
profit d’un processus systématique de recueil de récits de vie, sous-tendu bien entendu
par des préoccupations théoriques. Notre travail a bénéficié à la fois de l’intervalle de
temps plus long couvert par les entretiens de type “histoire orale” auprès de deux
générations que ce soit en Argentine ou au Moyen-Orient et de la flexibilité intrinsèque à
la méthode. C’est cette flexibilité qui constitue à notre avis l’intérêt de ses potentialités.
30 Tout ceci a une conséquence importante : le recueil de récits de vie sur le terrain, par
l’enquêteur lui-même est l’un des moments méthodologiquement les plus fiables d’un
processus continu de vérification d’une part et de reformulation d’autre part,
d’hypothèses qui conduisent inévitablement à des théorisations et des questions
nouvelles.
31 De plus, par le retour aux premiers récits de vie, s’il le faut aux premières informations,
l’on arrive à une démarche sociologique à l’intérieur de laquelle la théorie est à la fois
vivante et solidement ancrée dans la réalité sociale étudiée.
32 Nous trouvons ici l’un des points forts de la méthode biographique, qui est de permettre à
la fois l’étude des formes de conscience populaire (ouvrière ou paysanne) et de leurs
cheminements, retracés à partir des trajectoires de vie individuelles.
33 Ainsi, à propos de l’influence du culturel, notre travail dans un village du sud Liban (Kfar-
Rumman) à dominante musulmane chiite, nous a montré, grâce aux sources orales, qu’au
travers de crises économiques dures, l’influence du Parti communiste libanais avait
grandi6. Ainsi grâce aux récits de vie individuels ou familiaux, nous avons pu comparer
les poids respectifs des influences économiques et des influences religieuses sur la
collectivité villageoise, entraînant des lignes de partage dures, avec des conséquences sur
deux ou trois générations, comme chez les Syro-Libanais en Argentine.
34 Il est difficile, jusqu’à présent de penser conceptuellement la nature du changement
social d’ensemble. Chaque fois que l’on essaie de décrire les causes du changement social,
c’est en des termes issus de l’expérience sociale, à partir de pressions collectives et
institutionnelles plutôt que personnelles, ou bien d’effets d’idéologies abstraites agissant
au travers des réseaux des élites, des syndicats ouvriers, paysans ou d’autres groupes de
pression organisés. Bien évidemment toutes ces forces sont des agents importants qui
expriment ouvertement, explicitement et implicitement, des contradictions profondes de
l’organisation sociale et économique.
35 Pourtant cela n’explique pas tout, comme nous essayons de le montrer. Il manque en effet
un troisième élément. Il s’ajoute l’effet cumulatif des pressions individuelles au

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 64

changement. Et c’est cette dimension (les décisions prises par des individus), qui ressort
immédiatement dans les récits de vie. Décision de quitter son village, de se déplacer dans
l’espace, d’émigrer, d’abandonner son activité dont les conditions sont devenues
intolérables, pour en chercher une autre ; d’épargner pour créer un commerce, de fonder
un foyer à l’intérieur ou à l’extérieur de son milieu social, de son groupe, de sa culture
(endogamie/exogamie-resserrement ou rupture anthropologique) de satisfaire ou non à
la reproduction sociale restreinte ou élargie en ayant des enfants. Les configurations
changeantes de millions de décisions conscientes prises au niveau individuel ont peut-
être autant de poids sur le changement social que les actes des instances politiques et
économiques au niveau global.
36 L’examen des changements sociaux qui se sont produits sur un long terme (depuis un
siècle) en Europe occidentale montre que les pressions collectives et institutionnelles
représentent la part la plus significative des changements sociaux profonds (État,
syndicats, expression des minorités). Pourtant, encore une fois, il y a des changements
profonds comme celui de la productivité ou de la taille des familles, de certains cas de flux
migratoires, qui reposent en grande partie sur les décisions de l’ensemble des acteurs
(face aux systèmes) ; décisions que ni les économistes, ni les sociologues, ni les
démographes n’ont su analyser jusqu’ici, ce qui montre l’extrême difficulté de prévoir
une évolution au-delà du futur proche. L’exemple de la chute du bloc de l’Est est, à cet
égard, une grande leçon qui nous remet en question toutes disciplines confondues.

Du côté des minorités : quelques repères


37 Nous devons voir maintenant ce qu’il en est du côté des minorités et de leurs stratégies à
l’intérieur de ce puzzle trop souvent étudié dans sa totalité mais pas assez dans sa
diversité ou alors séparément. En effet, si l’existence de systèmes organisés et cohérents
est un fait, la liberté des acteurs en est un autre. Comment ces deux réalités s’articulent-
elles et quelles sont les lignes de partage entre acteurs et systèmes ?
38 Il n’y a pas si longtemps, en Europe, et plus récemment encore en Orient, les minorités
n’étaient perçues que comme minorités religieuses. La conception récente de l’État-
nation qui remonte à la fin du XVIIIe siècle fait progressivement émerger au cours du XIXe
siècle et au début du XXe siècle en Europe des “minorités nationales”, basées entre autres
sur des critères ethniques ou linguistiques. Jusque-là, ces spécificités à l’intérieur d’un
État avaient été tenues pour mineures. Il est évident que dans le temps historique, toutes
les civilisations et les sociétés n’ont pas eu les mêmes conceptions de ce problème des
minorités. Pourtant, le plus souvent, le facteur de différenciation religieuse était et reste
encore fondamental. En fait, les premières manifestations du nationalisme moderne
datent d’il y a deux siècles seulement, avec la Révolution américaine (1776) mais surtout
la Révolution française de 1789. Ce passage d’une société fondée sur le bon vouloir du
Prince à une société plus juste basée sur des principes d’égalité et de solidarité change
radicalement l’histoire de l’humanité. C’est donc dans ce nouveau contexte idéologique et
historique que s’inscrit la conception de l’État-nation, avec une nouvelle vision du monde.
Ce modèle a pour ambition d’être démocratique, étant fondé sur le principe de la
souveraineté du peuple et de l’individu. Au cours du XXe siècle, l’État-nation s’impose
progressivement à l’ensemble du monde. Les empires, qu’ils soient espagnol ou portugais,
en Amérique du Sud, ottoman, austro-hongrois puis, jusqu’au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, coloniaux, laissent la place à des États qui se veulent nations. Seulement

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 65

ce “modèle initial unique” fondé au départ sur la démocratie et le consensus est initié la
plupart du temps, non sur la base de la souveraineté populaire, mais sur celle de la
construction de l’État. En fait, une population homogène constitue une exception et cette
hétérogénéité a pour corollaire l’absence de conscience nationale. En Europe, le premier
“gros choc” des remodelages en fonction des nationalités survient. L’Europe centrale,
après la disparition de l’Empire des Habsbourg, se trouve remodelée tant bien que mal sur
le modèle de l’État-nation (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, etc.).
39 Après ce découpage, pour le moins hâtif au bon vouloir des vainqueurs, de très nombreux
problèmes de minorités subsistent7 dont les uns seront les prétextes et les autres les
victimes de la Seconde Guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci, la charte des Nations-
Unies proclame dans son article 55 : “l’égalité des droits des peuples et leur droit à
disposer d’eux-mêmes (ainsi que) le respect universel et effectif des droits de l’homme et
des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race de sexe, de langue ou de
religion”.
40 Traiter des minorités dans le monde contemporain revient à examiner l’une des données
essentielles et très complexes de la géopolitique à l’échelle mondiale. Nous avons face à
face les droits de l’homme qui défendent les droits des individus et les États qui règlent
souverainement tout ce qui concerne “leurs affaires intérieures”. Nous devons faire le
constat qu’au bout de deux siècles, les minorités n’ont pas de droits effectifs reconnus par
juridiction internationale (l’exemple des Kurdes et des Palestiniens entre autres est
frappant à cet égard). En définitive, dans tous les cas, leur sort dépend du “bon vouloir”
ou du degré de démocratie de l’État, de sa puissance et des intérêts stratégiques
régionaux. Il existe donc une ligne de partage qui fait que dans les États non
démocratiques, les minorités souffrent (ce n’est pas toujours vrai par exemple pour les
Blancs d’Afrique du Sud) de discrimination et d’oppression, alors que dans les “États
démocratiques”, leur situation, sans être parfaite, est à l’opposé. En fait ce problème des
“minorités” dans le monde actuel s’articule autour de deux questions : d’une part, en ce
qui concerne les droits de l’homme, celle de leur oppression, en tant que membres d’un
groupe, et d’autre part, à l’échelle des États, en particulier des nouveaux États (nous
entendons par là, ceux n’ayant pas encore mené à bien leur intégration nationale), celle
de la dissidence, d’éventuelle sécession ou “d’ethnostratégie déstabilisatrice”, utilisée à
son encontre par d’autres États8. Lorsque nous employons le terme de minorités, nous
pensons à la dimension ethnique, religieuse et linguistique. Ces trois paramètres peuvent
séparément ou en même temps caractériser une minorité. Nous retiendrons ici quelques
idées concernant les situations les plus variées que connaissent les minorités dans le
monde d’aujourd’hui :
• il existe des minorités historiques installées depuis longtemps sur un territoire donné
et environnées ou recouvertes en partie par des populations ayant envahi ensuite ce
territoire. Très souvent, ces minorités trouvent refuge dans les zones de montagne9, ou
dans toutes les zones peu convoitées,
• il existe également des populations minoritaires introduites de force dans un espace
nouveau (par exemple les Noirs d’Afrique sur le continent américain),
• nous avons également des minorités quittant leur pays pour des raisons religieuses,
politiques et devenant, quand elles ne s’assimilent pas, des minorités en diaspora. Dans
ce cas, nous pouvons les considérer comme des minorités non territoriales,
• à l’inverse, l’histoire montre le cas de minorités pouvant s’assimiler10. Cela implique la
disparition de la mémoire collective. Il y a alors perte d’identité et dilution dans la

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 66

culture de la population majoritaire. Ici le paramètre essentiel reste celui de la “durée”,


et il existe des variations qui peuvent être considérables dans le degré d’intégration et
de conservation d’un patrimoine religieux et culturel. Dès lors, l’intégration peut être
pour de nombreuses minorités (surtout territoriales), une étape précédant une
progressive assimilation.
41 Une minorité ethnique, linguistique ou religieuse se définit d’abord par sa conscience de
“groupe” dans la longue durée (nous le voyons bien avec les Kurdes). Nous ne pouvons
donc parler de minorité sans mémoire collective. A l’échelle du temps et de l’histoire, les
exemples sont nombreux, de groupes qui furent plus ou moins brièvement minoritaires
avant de “se fondre” dans un ensemble social plus vaste. Pourtant en abordant le
problème des minorités à l’intérieur de l’État-nation, il faut nous intéresser en priorité à
la volonté de survie d’un groupe, mais aussi aux différentes stratégies mises en œuvre
pour préserver son identité et son appartenance. Les solutions sont chaque fois
spécifiques et dépendent, entre autres, du contexte politique des situations historiques.
Un groupe (ou une minorité) peut désirer une association de type fédéral, confédéral, ou
l’autonomie. Il peut y avoir également sécession, qui ne peut s’exprimer qu’en termes de
rapport de forces. Ce point est très important car il pose le problème de la définition de
minorités/majoritaires dans un État et qui n’ont pas le pouvoir, et de minorités/
minoritaires dans un État-nation et qui monopolisent le pouvoir11.
42 En fait, le problème des minoritaires est d’être reconnus comme tels, avec leurs droits qui
sont de deux ordres : d’une part l’égalité en droit et en fait avec la majorité de la
population de l’État dont ils sont citoyens et, d’autre part, une reconnaissance par ce
même État de leur identité, ainsi que de leur appartenance. Ce va et vient social entre
État-nation et minorités touche tous les domaines, en priorité : la langue, l’école, la
liberté d’expression, etc.
43 En tant qu’entité sociale dans un ensemble qui l’englobe, la minorité est “en soi” un ordre
juridique surdéterminé par l’ordre de l’État. Nous trouvons ici cette dualité entre raison
(d’État) et valeurs (du groupe). Cette dualité peut aller loin. Elle peut se manifester par
des pratiques très différentes de la part de l’État, qui va du respect jusqu’à la répression la
plus féroce (l’extrême étant le génocide). Encore une fois, tout cela dépend des États-
nations, de leur homogénéité et de la période historique.
44 L’ensemble des membres des groupes sociaux minoritaires apparaissent ainsi au
carrefour d’injonctions contradictoires qui viennent d’une part de l’entité sociale
d’origine et d’autre part de l’ordre dominant.
45 Ces deux ordres dont nous avons parlé ne présentent pas que des contraintes. En tant que
groupe, la minorité ne représente qu’un “lieu” d’identification parmi d’autres dans la
société globale. Cette dernière représente un espace d’interactions d’autant plus
nombreuses et complexes que le groupe a une fonction sectorielle réduite. Dans un État
démocratique, ces interactions peuvent s’épanouir. A ce moment-là, le minoritaire
“profite” de la situation et de son statut de citoyen, de producteur, de consommateur, etc.

Les logiques de reproduction sociale des élites


libanaises et syriennes en Argentine (1890-1990)
46 Les caractéristiques d’un mouvement migratoire, et en particulier la manière dont il
apparaît comme un phénomène de transformation et de changement social, dépendent

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 67

tout aussi bien des conditions historiques et économiques qui déterminent le départ et
l’arrivée, que des objectifs que se fixent les migrants et des moyens dont ils disposent
pour les atteindre.
47 Dans l’enquête que nous avons menée en Argentine sur les migrants libanais et syriens, il
nous a d’abord fallu repérer les moments forts des différentes périodes migratoires, sur
un peu plus d’un siècle. Les premiers Arabes ont véritablement commencé à arriver vers
1880, mais le gros de l’immigration s’est produit au début du XXe siècle, jusqu’à la
Première Guerre mondiale. Lors du deuxième recensement national argentin réalisé en
1895, 873 Turcos12 étaient recensés. Ces immigrants, petits commerçants pour la plupart,
venaient pour des raisons économiques ou “pour fuir l’impérialisme ottoman et le
colonialisme franco-britannique”13.
48 Les immigrants originaires du Moyen-Orient se sont installés soit dans la capitale et sa
périphérie, soit dans les provinces andines et septentrionales, au nord-ouest du pays.
49 Les discussions sur le nombre de migrants aux différentes périodes n’arrivent pas à
aboutir à des chiffres précis. Nous retiendrons quelques ordres de grandeur : environ 250
arabophones ont émigré entre 1890 et 1950. A la fin des années quarante, ils étaient
estimés à 400 000. Deux tiers d’entre eux étaient d’origine syrienne, le tiers restant étant
constitué principalement de Libanais et d’environ un millier de Palestiniens. Ceci dit, il
reste difficile d’établir des comptes précis dans la mesure où la collectivité arabe en
Argentine est composée d’une dizaine de groupes communautaires distincts, des druzes…
aux orthodoxes.
50 Certains universitaires d’origine arabe pensent qu’il y a actuellement près de 3trois
millions d’Argentins d’origine arabe, soit 10 % de la population totale. On peut estimer
raisonnablement que le chiffre tourne autour d’un million et demi à deux millions.
51 Ces statistiques difficiles à vérifier incluent des Argentins ayant des origines autres que le
Moyen-Orient car, comme l’explique Gladys Jozami14 “on peut difficilement penser que
cette communauté soit passée de 400 000 membres à trois millions en 2 générations, en
particulier si l’on tient compte du fait que l’immigration a été avant tout masculine”.
Contrairement à d’autres communautés (juive par exemple) qui tiennent des statistiques
précises, les institutions arabes, moins homogènes, n’ont pas réalisé d’études sur leur
communauté et n’ont pas archivé la documentation nécessaire à la réalisation de ce type
de recherche.
52 En fait, tout le problème est de savoir combien d’Argentins d’origine arabe gardent
encore un sentiment d’appartenance à leur communauté. Cette population qui compte
aujourd’hui des descendants de quatrième et de cinquième générations, se trouve dans un
processus d’intégration pratiquement accompli.
53 Pourtant, notre travail auprès des “élites” d’origine moyen-orientale à Buenos Aires et à
Salta dans la province du nord-ouest, montre que les réseaux et noyaux arabes chrétiens
ou musulmans existent, au travers de clubs, d’associations, de centres, et s’étendent dans
le champ politique et même à la présidence avec A. Menem, syrien musulman d’origine.
54 Les objectifs fixés pour le travail sur le terrain concernent l’étude des stratégies
familiales, communautaires, ethniques et individuelles sur un siècle avec une typologie la
plus fine possible par appartenance confessionnelle et pays d’origine. D’un côté avec les
entretiens approfondis, les généalogies familiales, les biographies sociales, et de l’autre
avec l’analyse de contenu des sources historiques écrites (familiales, associatives ou de
l’État).

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 68

55 Les rencontres avec les associations et les entretiens (cf. liste des personnalités
rencontrées) couvraient les trois périodes de l’émigration libanaise et syrienne vers
l’Argentine en même temps que les différents types d’insertion et de diversification
professionnelle en Argentine. Déterminée par les circonstances du démarrage des filières
dans les deux pays (Liban et Syrie) ainsi que par les clivages sociaux et politiques de
départ qui diffèrent profondément d’un cas à l’autre, chacune de ces périodes est
également marquée par les conditions particulières de l’activité et de la présence arabe
(en milieu rural ou urbain) en Argentine. A cet égard, il est frappant de constater qu’à la
diversité des conditions de départ et/ou d’arrivée correspond une relative identité de
réponse dans les modalités de socialisation des flux migratoires.
56 Comme le souligne Selim Abou15, la première vague de migrants se distingue par la non-
spécialisation et leur diffusion sur le marché du travail, d’abord dans le nord-ouest,
ensuite à Buenos Aires et dans les provinces limitrophes, et des occasions d’activité qui,
jouant sur plusieurs points d’ancrage simultanés, ont permis de démultiplier les
possibilités des nouveaux venus. Au départ (en 1890-1910) cette situation n’excluait pas
que certains membres des deux communautés aient acquis une position de force dans le
petit commerce et c’est encore cette stratégie de démultiplication des possibilités de
travail que l’on voit à l’œuvre dans le redéploiement géographique des deux
communautés au cours des deux autres périodes (1920-1950 et 1950-1990). Pour la
dernière période, on passe du commerce aux professions libérales, universitaires,
industrielles et politiques.
57 Notre étude, dans son attention à une analyse stratégique des acteurs, et dans l’utilisation
qu’elle fait des attitudes, implique en effet que les individus développent des
comportements en fonction du passé (leur socialisation, leurs expériences passées), mais
aussi en fonction de l’avenir. Ils tiennent compte des opportunités présentes et futures,
dans les jeux qu’ils jouent, en fonction desquelles ils orientent leurs stratégies : “en
grossissant l’analyse on pourrait dire que ce qui est explicatif des attitudes (des Moyen-
Orientaux en Argentine), et ce que le chercheur s’efforce de saisir à travers elles, ce n’est
pas tant le passé des individus en tant qu’il conditionne leurs comportements présents,
que ces comportements et, à travers eux, la nature et les règles de jeu qui les orientent” 16.
58 A l’évidence, nos entretiens montrent que le passé, dans le cas des Arabes en Argentine,
reste flou et ne représente qu’un repère mobilisateur pour un avenir dans le couple
argentino-arabe. Pourtant au-delà d’un présent actif, toute la symbolique de
l’appartenance et des origines joue un rôle non négligeable que nous avons essayé de faire
émerger au cours des rencontres avec nos interlocuteurs d’ascendance libanaise
ousyrienne.

L’enquête
59 Elle s’est déroulée principalement à Buenos Aires, la capitale fédérale, mais aussi à Salta
dans la province du nord-ouest, autre lieu d’arrivée des migrants venus du Moyen-Orient
au siècle dernier. Au départ, notre enquête se proposait d’étudier les points d’articulation
entre les pays de départ (Liban-Syrie) et le pays d’arrivée (Argentine). En fait, compte
tenu de la longue histoire migratoire, de l’éloignement et de la perte de la langue, nous
avons travaillé sur les élites arabes en Argentine au travers des clubs, associations et
familles. Un certain nombre d’entretiens montre un lien, parfois étroit, avec le pays de
départ. Nous nous proposons ici de ne traiter les migrants que dans le pays d’arrivée. Sans

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 69

reprendre dans le détail le trajet que nous avons suivi sur le terrain, il faut résumer les
thèmes abordés au cours des entretiens. Au début de chaque interview nous avons essayé
(la mémoire des enquêtés était parfois défaillante) de reconstruire l’arbre généalogique
de la famille depuis son arrivée en Argentine. Ensuite les thèmes abordés étaient les
suivants :
60 L’histoire migratoire, l’arabité chrétienne, l’arabité musulmane, les clubs syriens, libanais
et syro-libanais avec leurs similitudes et leurs différences, les problèmes d’identité
(confessionnelle, sociale et politique), l’appartenance (nationale, communautaire), la
langue arabe avec tous les problèmes d’éducation, les liens avec le pays de départ, les
associations et leur rôle, les mariages sur quatre générations, les activités économiques,
secteurs et ramifications, l’endogamie simple entre chrétiens et chez les musulmans,
l’exogamie complexe d’une confession à l’autre et avec d’autres migrants, italiens et
espagnols, les sentiments identitaires, le problème de la double appartenance, l’identité
argentine et le sentiment national.
61 Nous avons retenu quatre profils de vie pris dans l’échantillon qui nous ont semblé
représentatifs des différents vécus, toutes confessions confondues, ainsi que des
appartenances par pays (Liban, Syrie). Les discours sont parfois hétérogènes mais
révélateurs de l’ensemble des contradictions de cette population d’origine arabe en
Argentine. Nous avons laissé de côté les généalogies familiales qui feront l’objet d’une
autre publication.
62 Les personnalités que nous avons retenues représentent au niveau des élites un poids
important, chacune dans son secteur ou milieu d’activité.

Julio-César Jozami

63 Orthodoxe d’origine libanaise, 50 ans, célibataire, docteur en économie internationale,


entrepreneur en import-export, restauration de luxe, président de la Chambre de commerce
argentino-arabe.
64 C’est un migrant de deuxième génération. Son père a vécu la plus grande partie de sa vie
au Liban et son “argentinité” tient plus à sa mère venue dans les années vingt. Élevé en
milieu orthodoxe, il n’a pas ressenti de rivalité avec les musulmans. Par contre, il nous
précise que l’un de ses oncles est membre fondateur des Phalanges libanaises. Il ajoute
que pour son père l’arabité orthodoxe était plus authentique que l’arabité maronite, ce
qui faisait souvent l’objet de discussions familiales animées. Dans son enfance, il n’avait
pas la perception claire de la différence entre maronites et orthodoxes. Sa famille
entretenait des relations riches et fructueuses avec les musulmans. Dans son inconscient
il y avait une nette différence entre les musulmans du reste de l’Empire ottoman et les
musulmans libanais.
65 Il revendique une triple identité : arabe, argentine et occidentale (éducation française, il
parle couramment la langue). Il affirme qu’il arrive à gérer ces trois dimensions
identitaires, au-delà du politique mais pas de l’économique. Par ailleurs, il ne voit pas de
contradiction entre son argentinité et ses racines culturelles françaises.
66 Sa vision et son vécu de la communauté libanaise en Argentine sont complexes. Par
devoir, il adhère aux différents clubs et associations syriens et libanais, mais ne s’y
investit pas car les activités ne l’intéressent pas. Par contre il le fait parce qu’il pense “que
ses racines arabes sont centrales pour lui”.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 70

67 Pour des raisons bien évidemment liées à son origine arabe, l’important pour lui ce sont
les échanges commerciaux très intéressants avec le monde arabe (Golfe compris). Il se
garde bien de faire de la politique et s’en tient uniquement aux échanges économiques (la
Chambre de commerce couvre d’importantes activités surtout avec les pays du Golfe). En
contrepoint il revient sur les clubs, précisant qu’il participe financièrement mais ne veut
pas de responsabilité. Après avoir expliqué que la Chambre de commerce argentino-arabe
existe depuis soixante-trois ans, il explique le rôle central qu’il joue et l’ensemble des
actions qu’il mène (missions, expositions sur le Moyen-Orient, conférences, délégations,
forums). Il admet tout de même que le politique et l’économique sont liés d’une certaine
manière et qu’il faut user souvent de beaucoup de diplomatie à l’égard de la FEARAB
(Federation de Entitades Argentino-Arabes - Fédération qui regroupe tous les clubs,
associations et industries syro-libanais) patronnée par la Syrie. Il essaie de ne pas trop
s’impliquer et évite de faire de la politique inter-arabe au profit de l’un ou de l’autre. Il
s’est fixé une ligne de conduite - s’exclure des conflits régionaux et se comporter, en tant
que président de la Chambre de commerce argentino-arabe, de la même façon avec les
uns ou les autres (y compris avec l’Irak).
68 Il faut préciser qu’à l’intérieur de la Chambre de commerce, il y a également des
Argentins d’origine italienne et espagnole, ce qui rend difficile une politique uniquement
argentino-arabe. Libanais d’origine, il suit de très près la reconstruction du Liban menée
par l’équipe d’Hariri (en particulier la reconstruction de Beyrouth). Pour en terminer
avec la Chambre de commerce, il pense que la FEARAB ne devrait pas intervenir dans les
échanges commerciaux. A ce propos, étant un proche du président Menem, il semble que
leurs points de vue soient proches.
69 Interrogé sur l’écho migratoire, il dit qu’il ne faut pas intervenir dans les différends entre
les pays arabes (‘attitude prudente, compte tenu de sa position). Il croit que l’on doit
penser comme citoyen argentin et non comme un Arabe syrien ou libanais. Il faut d’abord
penser aux intérêts de l’Argentine vis-à-vis du monde arabe et, pour cela ne pas prendre
de position catégorique sur les conflits.
70 Pour élargir son espace relationnel, il s’efforce d’entretenir des liens d’amitiés avec le
président du Centre islamique d’Argentine (A. Desuke dont nous parlerons plus loin) et
certains centres islamiques régionaux, surtout du nord-ouest. En fait, il a constitué un
maillage social large, utile et très lié au monde arabe sur le plan économique, en tenant
compte du fait qu’au Moyen-Orient, il y a une minorité chrétienne dans un océan
musulman alors qu’en Argentine la minorité musulmane est plongée dans un océan
chrétien. Sur le plan de l’État argentin sa position est la suivante : il s’agit d’un État-
nation sous-tendu par une pluralité pluri-ethnique. En comparaison, il cite les États-Unis
qui n’est pas un État-nation mais un État pluri-ethnique. Par contre, et de façon
contradictoire, il pense que les Américains sont plus américains que les Argentins, parce
qu’ils ont brûlé leurs vaisseaux en arrivant pour construire un pays neuf sans arrière-
pensée et sans lien avec l’Europe (ceci doit être nuancé avec la colonisation anglaise). Il
n’empêche que cette façon d’agir a permis l’émergence d’un marché intérieur fort aux
USA, alors que, de son point de vue, les allers-retours permanents avec l’Espagne ont été
négatifs. Enfin, son avis est clair : l’État-nation argentin est encore en construction et
beaucoup de travail reste à faire.
71 En résumé, on peut dire que ce notable arabe en Argentine, représente un maillon du
réseau qui gravite autour du pouvoir du président Carlos Menem, mais aussi du lobby
arabe important au Congrès argentin. Sa position sociale forte lui donne les moyens

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 71

d’entretenir des liens étroits avec le Moyen-Orient. Il fait partie de ce que l’on pourrait
appeler le groupe de pression arabe en Argentine, même s’il s’en défend. Sur le plan
humain on sent bien qu’il reste partagé entre ses racines arabes et son argentinité. A
terme, nous pouvons envisager qu’il deviendra un ambassadeur itinérant entre
l’Argentine et le Moyen-Orient. Pour terminer, une anecdote significative de son
imaginaire complexe. Le nom de Jozami serait celui d’une fleur d’Arabie Saoudite, porté
par une tribu bien avant la période islamique !

Antonio Aramouni

72 Maronite d’origine libanaise du village d’Aramoun, 64 ans, docteur en sciences économiques,


président de la Chambre de commerce et d’industrie argentino-libanaise, conseiller expert auprès
d’entreprises, fondateur de l’Union culturelle libanaise mondiale.
73 Cet homme sage et mesuré dans ses propos représente le cas d’une élite marquée par une
forte double appartenance. C’est un migrant de deuxième génération malgré son âge. S’il
doit choisir entre son argentinité et sa libanité, sans hésiter il est argentin, mais son
cœur, son sang et sa pensée sont libanais. Sans être bilingue, il est le seul de la famille (à
part ses parents) à maîtriser l’arabe dialectal et littéraire. Il ne tient pas à couper les
ponts avec le Liban et entretient même la maison familiale vieille de plusieurs siècles à
Aramoun (il y est retourné six fois avant et après la guerre). Il a des contacts réguliers par
courrier avec le reste de la famille vivant au Liban.
74 Par contre, ses frères, ses sœurs et ses enfants ne parlent pas un mot d’arabe.
Paradoxalement, l’ensemble de la famille est totalement intégré à la société argentine
avec des alliances et des mariages hispano-arabes et italo-arabes. “Pour la reproduction,
c’est parfait” : tous ses enfants et ceux de la famille sont universitaires ou dans les
affaires. Il gère son cabinet d’expertise avec ses deux fils.
75 Mon interlocuteur connaît tous les Arabo-Argentins que j’ai pu rencontrer et qui sont liés
par des liens personnels ou par les associations. Concernant la Chambre de commerce
argentino-libanaise il fait un historique rapide et nous parle de la division difficile de la
Chambre de commerce arabe, syro-libanaises du départ. Pour lui, il est évident que les
raisons politiques et la pression de la Syrie ont joué un grand rôle. Il nous livre ensuite
son sentiment sur l’historique de l’arrivée des Syriens et des Libanais depuis un siècle. Les
trois lieux d’installation Salta, Tucuman et Jujuy sont logiques, climatiquement et
socialement. Il précise qu’au début il y avait une majorité de chrétiens syriens et peu de
musulmans. La volonté de s’associer tient pour lui à la distance énorme entre la langue
arabe et les langues latines (espagnol, italien). Chrétiens et musulmans confondus, la
langue arabe, au début du siècle, représentait le moyen de préserver une identité. De ce
point de vue la mission maronite (1901) a joué un grand rôle sur toute la communauté. Il
y eut ensuite la mission orthodoxe, syrienne, jusqu’aux années vingt-trente, la langue
arabe était un facteur d’union, qui préservait la culture moyen-orientale. En Uruguay, la
communauté a fait de même. Il précise que ces missions religieuses sont beaucoup plus
anciennes que les ambassades et qu’au départ elles regroupaient les migrants originaires
de la Syrie et du Liban. La situation a bien évolué depuis et il reproche au pouvoir syrien
d’avoir occupé le Liban avec un argument faussement légal. “Désespoir” des Libanais à
propos de cette situation et espoir d’une union fraternelle des deux peuples. Il nous dit
enfin que la famille Aramouni est la seule en Argentine. Pour la petite histoire, il compare
les vues syriennes sur le Liban aux vues chiliennes sur la Patagonie argentine !

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 72

76 En fait, dit-il, il représente un trait d’union entre Syriens et Libanais (il connaît bien le
président Menem) et on le consulte régulièrement pour régler des conflits entre les deux
communautés. Avec beaucoup de diplomatie, il essaie de préserver les deux identités et
de tout faire, comme l’évêque maronite, pour que la nouvelle génération retrouve ses
racines.

Aleco Adem

77 Maronite, né en 1933 à Zouk Mikail dans le Kesrouan au Liban, commerce d’import-export,


Président de l’Union culturelle libanaise argentine.
78 Cet homme est engagé et a toujours gardé un lien fort avec le pays de départ. L’histoire de
sa famille explique en partie son vécu. Depuis 1862, date d’arrivée de son grand-père en
Argentine (l’un des premiers migrants moyen-orientaux) le va et vient entre le Moyen-
Orient et l’Argentine avec des arrêts à Marseille n’a pas cessé. Sans entrer dans le détail
de son histoire familiale, il faut souligner le caractère très particulier de ces allers-retours
permanents. Pour sa part, il s’installe définitivement à Buenos Aires en 1960 et s’y marie
en 1962. Il est arrivé en Argentine avec de l’argent gagné à Beyrouth avec un oncle. Il
achète plusieurs magasins sur place, et met en place une filière lucrative : exportation de
cuir vers l’Asie et importation de jouets du Japon.
79 Il explique que l’Union culturelle libanaise mondiale et argentine est la seule qui est
habilitée à représenter l’émigration libanaise (il est vice-président pour le continent sud-
américain). L’objectif principal de cette association est, dit-il, de sauver le Liban des
“mains syriennes”. Il déclare que les Syriens veulent actuellement diviser l’immigration
dans tous les pays et en particulier en Argentine. Il nous parle de la dernière réunion à
Santiago du Chili, qui a proposé aux gouvernements arabes de prendre position sur le
conflit. Son point de vue est clair, les Syriens devraient se retirer de la Bekaa et du Liban.
Mon interlocuteur se met à parler en militant phalangiste, Kataeb et membre des Forces
libanaises, et dénonce les pratiques syriennes au Liban en déclarant qu’ils essaient de
“mettre la main” sur le ministère des Émigrés libanais (par le biais entre autre de la
FEARAB). Il déclare que les Américains sont les “cons” les plus grands face aux Syriens. Ce
point sur les immigrés lui semble important dans la mesure ou l’on peut évaluer les
immigrés d’origine libanaise à près de dix millions sur les deux continents américains, sur
cinq générations. Pour lui la cinquième génération a complètement oublié le Liban. En ce
qui le concerne, il n’a pas coupé les ponts. Sa fille fait ses études au Liban et lui-même
“voyage” deux fois par an au Liban.
80 Il est Libanais avant tout, et tous ses enfants “voyagent” une fois par an au Liban. Sa fille
va se marier au Liban et toute la famille libanaise d’Argentine va se déplacer pour
l’événement. Tous ses enfants sont libanais (il les a inscrits au Consulat) avec la carte
d’identité libanaise. Ses enfants sont aussi argentins mais ils “sentent quelque chose” du
Liban. Son fils aîné était réticent sur ses racines libanaises mais maintenant, il vont y aller
tous les ans. Ils parlent tous l’arabe à la maison en Argentine, mais ne savent pas lire et
écrire. Il ne veut pas couper ses liens avec son origine libanaise.
81 Il se considère argentin en Argentine, mais il doit préserver “son Liban”. Il est argentin
avant tout, mais il a deux cultures.
82 Questionné sur les “ambiguïtés” du club syrien de Buenos Aires, il pense qu’il n’existe pas
de différence entre les chrétiens (maronites, syriaques, orthodoxes…). Pour lui il n’y a pas

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 73

de nation arabe : nous sommes des Libanais, eux sont des Syriens c’est tout “simple”. Il y a
une civilisation arabe, mais pas de nation arabe. Je suis libanais, et le Syrien est syrien.
Sur le mythe de la “umma” dans le Golfe tout est faux !
83 Il est autant argentin que libanais. Comme A. Desuke, sa proximité avec le pays de départ
est forte. Son engagement militant rejoint l’histoire familiale sur un siècle vécu et engagé
entre l’Argentine et le Liban. D’autres interlocuteurs interrogés le considèrent comme
libanais d’abord et argentin ensuite. Ses liens politiques et idéologiques avec le Liban le
poussent à agir comme un maronite de base éloigné mais proche des événements.
84 Il semble un peu comme A. Desuke vivre une double identité d’appartenance très forte.

Abdel Desuke

85 Sunnite d’origine égypto-syrienne, 45 ans, docteur en sciences économiques, Professeur


d’université, membre du comité du centre islamique de Buenos Aires.
86 Il est né en Argentine comme sa femme syrienne. Père de six enfants nés en Égypte et en
Syrie. Son père était commerçant à Buenos Aires. Sa femme professeur de littérature est
un membre actif du centre islamique. Toute la famille est totalement arabisée. Il se soucie
de préserver l’identité arabe. Les mariages avec des Espagnols ou Italiens n’ont pas
entamé cette volonté. Au contraire, il a réussi à convertir à l’islam les hommes et les
femmes qui sont entrés dans la famille. Son père est né dans la vallée de la Bekaa, mais
son village d’origine se situe à Nabatieh au sud Liban. L’ensemble de la famille possède des
diplômes universitaires : médecins, avocats, professeurs.
87 Ceux qui sont entrés dans la famille par les mariages se sont mis à l’apprentissage de la
langue arabe. Une partie de sa famille est venue quelques années en Argentine mais est
repartie à Alexandrie en Égypte et à Damas en Syrie.
88 Il se dit argentin et refuse une double identité, mais son cœur reste égyptien et sa mère
syrienne garde un fort sentiment arabe. Tout en étant argentin il se reconnaît à travers
ceux qui souffrent comme les Palestiniens au Moyen-Orient.
89 Il distingue trois périodes migratoires sur un siècle avec une différence entre les deux
guerres. Il pense que les Français et les Anglais ont changé l’histoire et la mentalité des
Arabes. Pour la période antérieure il nous parle de la brutalité ottomane (fermeture
d’écoles, d’hôpitaux….).
90 Pour lui il s’agit d’une “nuit brûlante” avec les quatre siècles de la domination ottomane.
Même si les Français sont des impérialistes ils ont fait beaucoup de choses sur le plan
social et culturel. Compte tenu de son origine égyptienne, il ne veut pas trancher sur les
conflits syro-libanais. Il se dit “africain” mais de sensibilité syrienne. Il constate que le
mot chrétien en Argentine est plus “valorisant” que le mot musulman. Il précise que 20 %
à 30 % des Libanais chrétiens comprennent le français (cf. présence française au Liban) ce
qui entraîne une inégalité de langue entre musulmans et chrétiens. La filière du lycée
français de Buenos Aires a joué un grand rôle pour les chrétiens. Malgré tout il pense que
l’intégration des Arabes chrétiens et musulmans en Argentine est un fait.
91 Revenant sur la conversion à l’islam, il précise que c’est un “choix”, surtout dans
l’Argentine catholique. L’individu n’est pas pris en “traître”. Il maintient que c’est par la
persuasion et l’honnêteté que les conversions à l’islam se sont faites. Concernant les
centres islamiques, il précise que les activités ne sont pas seulement religieuses, mais
associatives également. Il n’en reste pas moins que le but reste de conserver la religion.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 74

Dans le cadre de cet état pluri-ethnique il n’y a pas de discrimination religieuse en


Argentine, mais chacun a son Église. Pour lui il existe une cohésion forte entre les Arabes
en Argentine et une réaction commune contre les Israéliens.
92 Sur le Centre islamique il nous parle des différentes activités : crèches, mosquée, école. Il
souligne les liens forts avec les clubs et associations sur le plan social et spirituel, ainsi
que les relations régulières et officielles avec les chrétiens. Il nous rappelle que la
création des centres islamiques date que soixante-dix ans, et, que l’arabisme est plus fort
dans la capitale que dans les autres provinces d’Argentine.
93 Par ailleurs, il signale que les activités marchandes entre musulmans, chrétiens et juifs
sont multiples et riches.
94 Revenant sur le Centre islamique il souligne les liens réguliers avec les centres islamiques
du Moyen-Orient et la participation au Congrès islamique mondial.
95 Pour lui, il n’existe pas de différence entre l’arabité chrétienne et musulmane en
Argentine. De plus, il a constaté un rapprochement entre les Arabes libanais et syriens
après la guerre du Golfe.
96 La présidence de Carlos Menem représente un accident de l’histoire argentine. Il
n’empêche qu’un musulman est devenu Président, les Arabo-Argentins en sont fiers.
97 Personnage complexe A. Desuke représente l’élite musulmane, intégrée mais ne voulant
pas perdre son identité arabo-musulmane. Il est en Argentine mais aussi au Moyen-
Orient. Pour lui “las raices” ne doivent pas se perdre. Il mène une action continue pour
que le patrimoine culturel et religieux soit préservé. Il connaît également le président
Menem et œuvre pour que les liens avec le Moyen-Orient se renforcent.

Conclusion
98 L’exemple du travail mené en Argentine nous paraît correspondre aux interrogations et
remises en question soulevées au début de cet article, d’une part sur les sources orales et
d’autre part, sur le problème de l’État face aux minorités quelles qu’elles soient.
99 En effet, on saisit bien le type de difficulté qu’il nous faut affronter : il consiste à rendre
compte des incessantes et réciproques conversions qui s’opèrent, par le biais de pratiques
sociales toujours singulières, entre des systèmes composites mais institutionnels de
repérage et de comportements, d’opposition ou d’assemblage, sans que l’on puisse
entièrement réduire ces zones où surgissent des manières de faire et de s’organiser
relativement inédites, à de simple “reflets” des conditions matérielles objectives
d’existence et les hiérarchiser sous cet angle, ni y voir la manifestation d’une
“expressivité symbolique” pure et simple en dehors de tout ancrage objectif. La notion de
stratégie nous paraît particulièrement adaptée à faire le lien entre ces deux aspects.
100 De proche en proche, du fait même que l’émigration recompose le jeu des régularités
globales objectives qui s’exercent sur chacun, tout en suscitant de nouvelles formes de
solidarité, de régulation et de contrôle, elle nous situe au cœur même des processus par
lesquels les “acteurs” interviennent sur leur environnement social pour le conformer à
leurs objectifs et faire qu’il réponde aux problèmes qu’ils rencontrent, problèmes
auxquels ils ne peuvent pas ne pas apporter une solution. Ce faisant, ils retrouvent des
solutions et des manières de faire plus anciennes, lesquelles, loin d’apparaître comme des
“survivances”, sont la réactivation dans des contextes radicalement nouveaux de
pratiques dont les significations se sont transformées. Le problème est moins celui de la

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 75

réalité objective des représentations qui sous-tendent ces pratiques, que celui de leur
efficacité symbolique et de leur capacité à se combiner avec des phénomènes considérés
sous un autre angle : politique, familial, religieux, économique etc.
101 A partir de là, il nous faut considérer autrement l’ensemble des phénomènes sociaux.
Désormais, l’analyse porte sur l’articulation de plusieurs registres de détermination,
lesquels n’exercent pas tous le même type de contraintes, ne se traduisent pas de la même
manière au niveau des comportements et des pratiques, ménagent ou non des marges
d’initiatives et de contrôle aux populations concernées, apparaissent ou pas dans le
prolongement des tendances ou des expériences antérieures : itinéraire personnel et
familial, “histoire sociale” et communautaire, évolution des conditions générales de
l’activité, etc. Tel niveau de détermination, réel ou symbolique, prescrit ou acquis, ne
saurait a priori être considéré comme plus déterminant qu’un autre vis-à-vis de tel ou tel
aspect des pratiques sociales, puisque c’est précisément la logique des enchaînements,
des conjonctions ou des divergences qui les réunit ou les oppose qu’il s’agit de mettre en
évidence et d’analyser. Nous ferons donc l’hypothèse que la façon dont les groupes
sociaux tentent de contrôler les comportements de leurs membres pour faire face aux
situations nouvelles tout en préparant l’avenir, dépend du mode et du type d’agencement
entre les différents niveaux, circuits, champs ou domaines de la pratique qui se
combinent dans le champ de l’expérience des histoires de vie et constituent de ce fait
autant de sous-structures régies par leurs logiques propres, lesquelles ne convergent pas
forcément avec la logique des autres sous-systèmes, ni chacune avec une logique unitaire
d’ensemble.
102 Nous terminerons en soulignant fortement que, si la sociologie, à l’exemple de
l’anthropologie reconnaissait plus souvent à l’expérience humaine, dont les récits de vie
ne sont que l’une des formes possibles d’expression, une valeur cognitive, elle y gagnerait
beaucoup. Pour notre part nous avons fait ce choix, mais il suppose une sérieuse remise
en question dans notre démarche de chercheur.

Annexe : Liste des personnes rencontrées

103 MEHRI Cherbel, Libanais, maronite ; ADEM Aleco, Libanais, maronite ; ARAMOUNI
Georges, Libanais, maronite ; ABUD Omar, Syrien, orthodoxe ; CHEDID Saad, Syrien,
orthodoxe ; ANGEL Hugo, Syrien, orthodoxe ; SAADE George, Libanais, maronite ; ANAIS
Heickmat, Libanais, musulman chiite ; SALAS Carlos, Libanais, orthodoxe ; TAMRA Jallil,
Syrien, musulman chiite ; DESUKE Abdallah, Égypto-syrien, musulman chiite ; BESTANI
Simon, Libanais, maronite ; Père JALLIL Syrien, musulman chiite ; JOZAMI J. César,
Libanais, orthodoxe ; BESTENE Jorge Omar, Druze ; JOZAMI Gladys, Libanaise, orthodoxe.

Institutions visitées

104 Club syrien, Association culturelle syrienne, Club libanais, Union culturelle libanaise
mondiale, Chambre de commerce argentino-libanaise, Chambre de commerce argentino-
arabe, Centre islamique, Force libanaise phalangiste, Parti social nationaliste syrien
(PSNS), Ambassade du Liban, Évêché maronite BA, Association syro-libanaise de Salta,
Évêché orthodoxe de Salta, Centre d’études internationales d’Afrique et d’Asie

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 76

NOTES
1. En 1970 le sociologue nord-américain Norman K. Denzin a proposé une distinction qui nous
paraît devoir être rappelée, entre “life history” et “life story”. Par ce dernier terme il désigne
l’histoire d’une vie telle que la personne qui l’a vécue la raconte. Quant au terme “life history”,
Denzin propose de le réserver aux études de cas portant sur une personne donnée et comprenant
non seulement son propre récit de vie mais aussi toutes sortes d’autres documents le concernant.
2. De façon plus générale, ne doit-on pas considérer que tous les éléments de la “réalité sociale” -
si “matériels” et “donnés d’avance” qu’ils paraissent de prime abord, sont socialement construits
et socialement maintenus, c’est-à-dire le produit de conflits et de rapports de pouvoir entre des
individus et des groupes, bref, des acteurs sociaux. C’est la stratégie de recherche du sociologue,
à savoir le choix de son terrain et de son niveau d’analyse, qui réintroduit la ligne de partage
entre cette partie de la réalité sociale qu’il peut considérer comme une donnée, et celle qu’il lui
faudra explorer et expliquer en tant que construction sociale.
3. Au cours d’un travail collectif mené durant trois années au Moyen-Orient, sur les problèmes
migratoires, nous avons pu mesurer l’importance de ce problème dont nous rendons compte
dans un ouvrage Communautés villageoises et migrations de main d’œuvre au Moyen-Orient, E.
Longuenesse, G. Beaugé, M. Nancy, Paris, Sindbad, 1986, 238 p.
4. “Jub” en arabe, lignée.
5. Que ce soit au Moyen-Orient, au Maghreb ou en Argentine nous avons fortement ressenti ce
phénomène de “violence” faite à la conscience de l’autre.
6. Au point que ce village est surnommé “la petite Moscou rouge”.
7. Sudètes en Tchécoslovaquie, minorités hongroises d’une part, juifs, Tziganes et Allemands de
la Volga d’autre part, etc.
8. Un bon exemple nous en est donné par les conquêtes coloniales qu’elles soient britanniques ou
françaises qui tout au long de la période impériale se sont servies d’ethnostratégie.
9. A cet égard, les montagnes libanaises représentent un microcosme exemplaire de zones
refuges pour des minorités religieuses.
10. “L’assimilation”, bien qu’étant largement remise en question aujourd’hui, est un “droit”. Ce
problème revêt une grande importance pour les migrants maghrébins en France et le débat sur la
citoyenneté et la nationalité en porte témoignage.
11. Cf. l’excellent ouvrage de P. Georges, Géopolitique des minorités, Paris, PUF, 1985.
12. Turcos, terme qui désignait et désigne encore les Arabes en Argentine.
13. Formulation utilisée par l’un de nos interlocuteurs, Abdalah Desuke, universitaire d’origine
égyptosyrienne et secrétaire général du Centre islamique de la République argentine.
14. Gladys Jozami, citée par J.P. Tailleur, “Les Arabes en Argentine, poids ethnique et discrétion”.
Hommes et migrations, 1197, avril 1996.
15. Selim Abou, Liban déraciné, immigrés dans l’autre Amérique, Paris, Plon, 1978, 664 p.
16. M. Crozier et E. Friedberg, L’acteur et le système, Paris, Le Seuil, 1977.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 77

Interview de l’imam Mahmoud Hesain


Pedro Brieger

1 L’imam Mahmoud Hesain est un des guides spirituels de la communauté islamique


d’Argentine. Il fut pendant des années le président de l’Association pour la diffusion de
l’islam en Amérique latine. A l’heure actuelle Sufismo Viviente il dirige le Centre des
hautes études islamiques d’Argentine et le journal (Soufisme vivant) ; il est en train de
traduire le Coran en espagnol.
2 PB : Quelles sont les caractéristiques principales de l’immigration musulmane en
Argentine ?
3 MH : L’immigration des musulmans vers notre pays a été une immigration faiblement
éduquée, parce qu’elle s’est produite à la fin du dernier siècle et au commencement du
nôtre, du temps que la Turquie dominait encore le monde arabe et empêchait toute sorte
de progrès éducatif dans les pays arabes. Mon père était syrien ; ma mère est née au
Liban. Tous deux sont arrivés en Argentine au début du siècle et ils ont constitué une
famille musulmane qui avait une connaissance en gros de l’islam, de même que des autres
familles musulmanes du pays. Quand je suis né, en 1941, on m’a déclaré sous le nom
Ricardo Carlos Hesain, parce qu’à cette époque il était difficile de donner aux nouveaux-
nés des noms musulmans arabes suivant la tradition de l’islam. Pour éviter des problèmes
mon père m’a déclaré sous un nom du pays, mais avant, il m’a donné un nom musulman :
Mahmoud. Logiquement mon nom de famille est Husain, qui a été déformé parce que mon
père est entré en Argentine deux fois, la première avec un passeport turc. Puis il est
retourné en Syrie et il est venu une deuxième fois avec un passeport français ; c’est à ce
moment qu’on l’a enregistré comme Hesain au lieu de Husain.
4 PB : Santiago Peralta, dans son livre La Acciόn del Pueblo Arabe en la Argentina-Apuntes
sobre inmigraciòn, (L’influence du peuple arabe en Argentine - Notes sur l’immigration) 1
explique que la plupart des fils d’immigrés ne se préoccupaient pas d’étudier l’arabe. Est-
ce que ce fut votre cas ?
5 MH : En réalité, la plupart des descendants de musulmans ignorent leur religion. Quand
j’étais enfant, l’éducation était mal organisée dans la communauté islamique. C’est
pourquoi j’ai été élevé à l’école publique. J’ai pu recevoir une formation islamique grâce à

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 78

deux maîtres : le cheikh Yussef Yunainah et le cheikh Husain Matro. Ils m’ont enseigné le
Coran et la langue arabe. Mon père les a payés ou les a récompensés comme il pouvait ; en
effet, je me souviens que plusieurs fois ils ont mangé chez nous. De cette façon j’ai
commencé à m’instruire à la manière traditionnelle la plus ancienne de l’islam : le maître
apprenait à son élève dans la maison de celui-ci les éléments de base de la langue arabe, le
Coran et les hadiths ou traditions de l’islam. Beaucoup des savants de l’islam se sont
formés de cette manière. Comme je vis dans une culture différente, j’ai eu aussi besoin
d’étudier dans ce pays, d’avoir une activité et une profession. Pendant quelques années,
j’ai travaillé comme conseiller en prestations sociales dans des cabinets d’avocats.
6 PB : Sur quelles bases s’est organisée la communauté musulmane en Argentine ?
Ethniques, communautaires ou selon les origines nationales ?
7 MH : Parlons de la communauté musulmane de Buenos Aires. Elle est divisée en quatre
secteurs géographiques. Le premier est habité par les sunnites, c’est le quartier de
« Constituciôn » dont le centre est la rue « Jujuy ». La plupart sont venus de Syrie, surtout
de Yabrud et de Nebek ; le reste, du Liban.
8 Le deuxième secteur est celui des chiites, dans le quartier de « Flores », autour de
l’Asociaciòn argentina islamica de beneficiencia (Association de bienfaisance musulmane
argentine).
9 Le troisième, le secteur alaouite, se situe dans le village de « José Ingenieros », en dehors
de Buenos Aires. Le quatrième est celui des druzes qui habitent le quartier de « Villa
Crespo », autour du carrefour des rues Canning et Cordoba.
10 Nous pouvons dire que 80 % des musulmans sont chiites et 20 % sunnites ; tandis que les
druzes sont très peu nombreux.
11 Le secteur de Flores est divisé en deux parties. Il existe une différence entre la mosquée
Al-Tauhid et le reste des chiites de Flores qui est plus traditionnel et se réunit au Haj
Yussef, une institution fondée pour accueillir les cérémonies funèbres et qui est devenue
plus tard un lieu de prière. Là se trouve le noyau le plus traditionnel : les familles
attachées à l’islam et organisées autour de l’Asociaciòn arabe-argentina islamica
(Association musulmane arabo-argentine). Cette association est la plus connue parce
qu’ils ont une école arabe et organisent des activités sportives. Par contre, la mosquée al-
Tauhid - qui a été financée par l’Iran, il y a dix ans - est moins connue mais plus religieuse
et politisée. Aujourd’hui, elle est en train de retourner à l’activité religieuse.
12 PB : Dans « La identidad nacional de los llamado turcos en la Argentina » (L’identité
nationale des dénommés turcs en Argentine)2 , Gladys Jozami écrit que la plupart des
immigrants ne possédaient pas la notion du terme « nation » dans le sens européen du
terme, et qu’ils s’identifiaient plutôt à leur origine locale et religieuse.
13 MH : La communauté chiite d’Argentine vient surtout du sud du Liban. Beaucoup ont de la
famille au Jabal Amel et à Baalbek. Quelques-uns sont originaires de Tripoli, comme ma
mère, à l’époque où cette ville faisait encore partie de la Syrie. Mon père est de Tartus,
également en Syrie. Les Alaouites argentins sont venus des mêmes villages, des mêmes
régions ; ils ont de nombreux parents en Syrie, au sein du gouvernement. Il existe une
association qui s’appelle le Club Yabrudense dont les membres sont des musulmans de
Yabrud, en Syrie. Ils soutiennent qu’ils militent en tant qu’Arabes et non en tant que
musulmans. Mais c’est absurde, à partir du moment où tous sont musulmans. L’arabité
n’est pas une race, c’est une culture et une langue enracinées dans l’islam qui leur donne
leur contexte et leur fondement ; l’arabité existe aujourd’hui grâce à l’islam.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 79

14 PB : Votre critique envers les membres du Club Yabrudense porte-t-elle sur le fait qu’ils se
réclament seulement de caractéristiques linguistiques, nationales, ou culturelles en
écartant les aspects relatifs à l’islam ?
15 MH : Mais l’islam est aussi un facteur culturel. En réalité, il est le fondement de notre
culture. Pour les musulmans l’islam sous-tend l’identité arabe. Si nous en appelons à
l’arabité dans l’action, c’est parce que les Arabes sont les seuls musulmans dans ce pays.
De toute façon, ceux de Yabrud ne sont pas nombreux au sein de la communauté
musulmane, mais ils ont eu la chance de faire de bonnes affaires et d’avoir fait fortune -
peut-être même plus que le reste des musulmans de Buenos Aires - dans le commerce,
dans la librairie ou la vente des jouets. Quelques-uns auparavant s’occupaient de mercerie
et de la vente de tissus, mais ils n’y ont pas eu de succès. Ces gens veulent être les
représentants “officiels” des musulmans d’Argentine, mais ils ne font rien de sérieux
pour organiser la communauté.
16 PB : Les musulmans d’Argentine vous considèrent comme une personne vénérable, et
vous demandent fréquemment des conseils. Pour quelle raison avez-vous choisi ce lieu ?
17 MH : Tant les chiites que les sunnites croient que j’ai quelque chose d’important à dire,
parce que je n’ai pas l’image d’un musulman ordinaire sunnite ou chiite. Je suis
inclassable. D’abord, en raison d’une forme traditionnelle de reconnaissance publique du
rôle des religieux dès l’époque du Prophète. Ensuite, la reconnaissance publique vient du
travail de celui qui a démontré des qualités éthiques de sagesse. Lorsqu’on lui demande
un conseil religieux, il répond correctement. C’est la raison pour laquelle les sunnites et
les chiites viennent me consulter, même en sachant que je suis chiite. Je n’ai jamais fait de
différence entre sunnites et chiites.
18 PB : Vous êtes diplômé de la Faculté de philosophie de l’université de Buenos Aires. Que
pouvez-vous nous dire de votre passé universitaire ?
19 MH : Un jour, en 1971, je me trouvais en plein rue, au milieu d’un embarras de la
circulation, dans une immense automobile. A cette époque, j’avais assez d’argent grâce à
mon travail de conseiller. Soudain, je me suis dit : qu’est ce que je fais ici ? Où vais-je ?
D’où est-ce que je viens ? Pourquoi suis-je dans cette auto ? A quoi ça sert ? Ça a été un
coup de semonce - dix ans après avoir reçu la vision du Prophète - qui m’a fait
comprendre que je devais faire quelque chose, renoncer à l’accumulation d’argent et me
consacrer au spirituel, ce qui était ma vraie vocation. Alors, j’ai quitté ma profession, mes
études de droit, et j’ai commencé à étudier la philosophie à l’université de Buenos Aires,
la plus proche de la pensée théologique.
20 PB : Au début des années soixante-dix, l’université argentine traversait une période de
grande effervescence politique3. Dans ce monde si politisé, à quelles influences étiez-vous
sensible en tant qu’Arabe et musulman ?
21 MH : Quand j’ai commencé mes études j’avais déjà trente ans, de sorte que j’avais
abandonné mes illusions juvéniles de justice… Je refusais toute sorte d’identification
politique et idéologique, parce que l’islam nous offre une théorie pure. La politique m’a
toujours passionné, mais aucune des tendances en Argentine ne m’attirait parce que,
pour moi, le péronisme4 est une forme d’idolâtrie, et le radicalisme5 une hypocrisie.
22 Comme je refusais le capitalisme inhumain et sans éthique et je préférais le socialisme,
j’étais plus proche des groupes de cette tendance, mais sans m’identifier particulièrement
avec aucun d’eux.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 80

23 PB : En 1973, Juan Domingo Perόn, le président de l’Argentine destitué en 1955, est revenu
après 18 ans d’exil. Quelle a été votre attitude face à son retour ?
24 MH : J’ai salué le retour de Perόn parce qu’il représentait une solution. Après 1955, j’étais
contre tous les régimes qui se sont succédés, parce que, bien que je ne fusse pas partisan
de Perόn, ma famille l’était. En Argentine, les Arabes sont très péronistes. Dans un
premier temps, j’ai appuyé le régime de Perόn qui a gagné les élections de 1973, mais
quand j’ai compris qu’on suivait un mauvais chemin et que Lòpez Rega était devenu un
homme de poids, je me suis opposé aux dirigeants péronistes en leur disant que Lòpez
Rega était un criminel6 . Ils m’ont répondu qu’ils étaient “verticalistes” 7 et qu’ils
acceptaient les décisions de Perόn, tandis que moi, je ne les acceptais pas et je ne voulais
rien accepter venant de Lòpez Rega ou de Isabel Martinez de Perόn, la veuve de Perόn qui
est devenue Présidente après sa mort en 1974. D’autre part, Perόn venait au pouvoir avec
des juifs comme Jose ber Gelbard, son ministre de l’Économie, David Broner son assistant
personnel, et le banquier David Graiver. J’ai perçu qu’il y avait une coalition en vue de
contrôler la situation et je ne veux pas voir mon pays dominé par le sionisme. En effet,
pendant la guerre arabo-israélienne de 1973, Perόn a fait cadeau de deux ou trois avions à
l’État d’Israël.
25 PB : A propos de vos réflexions sur Graiver, Gelbard et Broner, peut-on en déduire que
vous ne pouvez pas appuyer un gouvernement où participent des juifs ?
26 MH : Non, je ne veux pas dire ça. Simplement cela signifie que moi je ne veux pas appuyer
un parti ou un gouvernement qui sert le sionisme.
27 PB : Pourquoi donnez-vous tant d’importance au sionisme quand, en Argentine, à
l’époque, les sujets cruciaux étaient tout autres, comme le retour de Perόn après 18 ans, le
rôle de l’armée dans la société, la lutte de la “guerrilla” ?
28 MH : Peut-être parce que je suis musulman, et en plus considérer les problèmes de mon
pays en tant que musulman, j’ai une vision plus large de la politique internationale. Le
musulman est porté vers des intérêts politiques plus larges.
29 PB : Le professeur à l’université de Columbia, Edward Saïd, assure qu’il existe un
« consensus pour traiter l’islam comme une ‘tête de turc’ lorsqu’on est confronté à
chaque événement désagréable, politique, social ou économique, à l’échelle mondiale » 8.
Pensez-vous aussi qu’il y a une campagne contre l’islam en Argentine ?
30 MH : Je crois que ça peut être généré par des intérêts politiques du Moyen-Orient. Le
Premier ministre Shimon Peres9 parle tout le temps contre l’islam et le
« fondamentalisme » islamique ; ici, en Argentine, l’ambassadeur d’Israël, Itzjak Aviran,
l’imite. Depuis l’attentat contre l’immeuble de la communauté juive, le 18 juillet 1994, ils
ont commencé à dire que les musulmans étaient coupables, et aussi de l’attentat contre
l’ambassade israélienne en 1992. Je crois qu’ils ont une réaction hostile envers l’islam ;
mais la dernière intervention de l’armée israélienne au Liban, en avril de cette année, a
renversé l’attitude du public à l’égard de l’islam. Aujourd’hui il y a encore plus de gens qui
veulent devenir musulmans.
31 PB : Écartez-vous la possibilité qu’un segment de la communauté musulmane ait pu
participer à ces attentats ?
32 MH : D’abord, on n’a pas démontré la participation de personnes appartenant à la
communauté musulmane ; en plus, dès que j’ai connu la nouvelle de l’attentat, je l’ai
condamné. Je ne peux pas nier l’hypothèse que quelqu’un ait pu y participer, mais il faut

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 81

le démontrer. Par contre, s’il s’agit de vrais musulmans, je l’écarte. Ca serait m’accuser
moi-même de l’avoir pensé ou exécuté, et jamais je n’ai eu une telle pensée, au contraire.
Il y a d’autres groupes qui ont intérêt à frapper les juifs. Faut-il rappeler qu’on a trouvé
un arsenal provenant de l’armée argentine, et que les gens qui y sont liés n’ont pas été
assez interrogés ?
33 PB : Comment a réagi la communauté musulmane face aux accusations réitérées qui la
mettent en cause en ce qui concerne les attentats ?
34 MH : Les musulmans de ce pays se sont toujours tenus à l’écart. Jamais ils n’ont coordonné
une fédération des institutions islamiques. Ils n’ont pas de représentation politique.
Quand la société a commencé à désigner les musulmans comme coupables des attentats,
nous nous sommes réunis pour former un organisme politique qui représenterait tous les
musulmans. Parce que nous avons été attaqués par les médias, nous avons cherché à
réunir toutes les institutions islamiques du pays, sans considération pour les divisions de
la communauté. Mais, comme d’autres fois, nous avons subi un échec. Du coup, nous
avons décidé de ne rien formaliser et de réagir de façon ponctuelle, selon la nécessité.
C’est pourquoi nous avons récemment formé le Conseil des entités islamiques à Buenos
Aires (CEIBA), qui a réagi lors de l’invasion israélienne au Liban en collant des affiches
dans la rue. Nous tentons de former une institution équivalente à celle qui représente
politiquement la communauté juive, mais avec un autre fondement, une autre logique
politique, une autre expérience historique. Je sais que ce que nous faisons est peu, mais
c’est tout ce que nous pouvons faire. Nous réagissons.
35 PB : Une des conséquences de l’attentat c’est que les médias donnent une image négative
de l’islam, en particulier à cause de la construction d’une nouvelle mosquée et d’un centre
culturel dans le quartier traditionnel de Palermo.
36 MH : Il y a des voix qui se sont élevées contre cette construction après les attentats.
Certaines proviennent de secteurs tels que “Familia, Tradiciòn y Propiedad”10, un groupe
catholique fermé et conservateur, qui pense que le catholicisme devrait être imposé à
tous les Argentins, même par la force ; que dans notre pays, il ne devrait pas exister de
juifs, de musulmans, de protestants, ni des évangélistes. En plus, je voudrais dire que ce
qu’on est en train de construire sera un centre culturel où il y aura des salles de
conférence, des cinémas, un restaurant, un gymnase, où on fera des activités diverses.
Logiquement il y aura une mosquée, rien d’autre que ce qu’on trouve à Rome, Paris ou
Madrid.

NOTES
1. Peralta, Santiago, La Action del Pueblo Arabe en la Argentina. Apuntes sobre inmigraciòn, Buenos
Aires, 1946, p. 297.
2. Jozami, Gladys, « La identidad nacional de los llamado turcos en la Argentina ». Tentas de Africa
y Asia, n° 2, 1993, p. 201.
3. Voir Ceballos, Carlos, Los estudiantes universitarios y la polìtica (1955-1970) (Les étudiants
universitaires et la politique), Centro Editor de América Latina, Buenos Aires 1985.
4. Le péronisme est le mouvement fondé par Juan Domingo Peròn (1895-1974), Président entre
1946 et 1955. Exilé après un coup d’État militaire le 16 septembre de 1955, il est rentré en

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 82

Argentine le 20 juin 1973. Aux élections du 23 septembre 1973, il a remporté un triomphe


éclatant avec 61,85 % des votes. C’est la première force politique argentine. Voir Reinaldo Garcìa,
César, Historia de los Grupos y Partidos Polìticos de la Republica Argentina, Sainte Claire Editera,
Buenos Aires, 1985, p. 162.
5. Le radicalisme est le nom donné au parti Union Cìvica Radical, crée en 1891. C’est la deuxième
force politique de l’Argentine, ibid., p. 43-44.
6. Lopez Rega fut pendant des années le conseiller de Juan Domingo Peròn. On l’a accusé d’être le
responsable de la « Triple A » (Alliance Argentine Anticommuniste) et — selon Amnesty
International — de la mort de plus de 1 500 personnes entre 1973 et 1975. Voir Gasparini, Juan,
Montoneros Final de Cuentas, Puntosur Editores, Buenos Aires 1988, p. 70-80.
7. Par verticaliste, on entend que quelqu’un suit sans critiques la politique des dirigeants du
parti.
8. Said, Edward, Covering Islam. How the media and the experts determine we see the rest of the World.
Routledge & Kegan Paul, Londres 1985, p. XV.
9. L’interview a été conduite avant les élections israéliennes du 29 mai 1996.
10. “Familia, Tradiciòn y Propiedad”, (Famille, Tradition et Propriété) est un petit noyau de
croyants catholiques lié à l’extrême droite argentine.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 83

Les émigrants et leurs nations


recompositions identitaires et nouvelles
mobilisations des Arabes d’Argentine
Élisabeth Picard

1 La linguistique, l’économie, l’histoire, la sociologie, toutes les social sciences s’accordent


sur la trajectoire de la communauté arabe d’Argentine. Plutôt qu’une diaspora dont la
configuration et le fonctionnement doivent être analysés en priorité en relation avec son
espace d’origine, celle-ci est une communauté d’immigrants dont l’histoire, longue de
près d’un siècle, s’oriente vers l’intégration dans le pays d’accueil. Ce phénomène est
confirmé par l’étude des fluctuations de cette migration, dont les plus fortes cohortes
sont arrivées à Buenos Aires dans les deux premières décennies du XIXe siècle.
L’immigration arabe a ensuite continué sous le double effet du régime mandataire
français au Liban et en Syrie, et de la crise économique de 1929. Mais elle avait déjà
sensiblement diminué. Les dernières arrivées significatives datent des années quarante et
du début des années cinquante. Elles prolongent le phénomène migratoire plus qu’elles
ne le renouvellent, et marquent son achèvement : “depuis 1977, moins de deux cents
Syro-Libanais sont entrés dans le pays chaque année”1.
2 Les observations rapportées dans ce texte portent donc sur la troisième (et, très
rarement, sur des individus de la deuxième) génération. Or, en même temps qu’ils ont fait
souche sur des territoires bien précis2, les immigrants venus du Proche-Orient ont subi
des mutations identitaires drastiques : déperdition de l’usage de la langue arabe,
nombreuses conversions de l’islam au christianisme, ou au moins christianisation des
noms. Le repérage des Arabes est en soi un exercice difficile, qui donne lieu à des
appréciations statistiques contradictoires et réclame une réflexion sérieuse sur les
critères de l’identité. D’emblée, je dois signaler une limite importante de cette enquête.
Elle n’a été menée qu’auprès de membres d’associations caritatives, culturelles et
politiques à référence arabe, et plus particulièrement de responsables au sein de ces
organisations - soit des individus exceptionnellement informés et motivés. Elle ne porte

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 84

que sur quelques organisations arabes de quelques régions de l’Argentine, et constitue


donc un coup de sonde, en aucun cas un échantillon3.
3 Plus aléatoire est la recherche que j’ai amorcée sur les relations entretenues par ces
communautés avec le Liban et la Syrie d’aujourd’hui4, puisque la recomposition
identitaire qui les a travaillées depuis un siècle passe par des processus d’occultation et de
reniement de leurs origines5. Leurs stratégies d’invention, de légitimation et de
négociation identitaires sont déployées principalement et presqu’exclusivement dans
l’espace argentin auquel ces acteurs revendiquent sans ambiguïté leur appartenance
collective et surtout individuelle.
4 En centrant mon enquête sur la situation politique en Syrie et au Liban vue par mes
interlocuteurs arabes d’Argentine, j’ai cherché à compenser ma médiocre connaissance
de leur société locale6 et, tout en m’appuyant sur les études consacrées à ces
communautés, tenté d’en renouveler l’approche. Investigatrice venue d’Europe, je me suis
efforcée de les entraîner dans un espace plus lointain encore, celui du Proche-Orient, et
de me servir de leur relation à cet espace comme un analyseur de leur situation. Qui
d’entre nous était le plus proche du Liban et de la Syrie ? Moi, qui fréquente ces pays
depuis vingt ans régulièrement et qui, au yeux de mes interlocuteurs, étais censée détenir
une connaissance savante au point que, d’enquêtrice, je me suis plusieurs fois muée en
conférencière ? Ou ces interviewés dont les passions politiques et les fantasmes
profondément enracinés révélaient un attachement insoupçonné ?
5 Dans un premier temps, en rapportant les images et les jugements proposés par les
Arabes d’Argentine, je serai tentée d’appliquer à leur propos l’image de la “butte témoin”,
tant on retrouve parmi ces groupes des configurations identitaires qualifiées de
“traditionnelles” au Proche-Orient. J’introduirai ensuite les éléments nouveaux
susceptibles d’induire une recomposition politique de la communauté : moins la guerre
du Liban (comme j’en avais fait l’hypothèse) que l’irruption sur la scène argentine du
conflit israélo-arabe dans une logique de globalisation. Pour tenter de comprendre cette
recomposition, je présenterai quelques uns de ses vecteurs dominants et de ses axes
problématiques. Finalement, ce “détour par l’extérieur” argentin me conduira à
m’interroger sur les nationalismes en mutation à l’est de la Méditerranée.

Le socle de l’appartenance communautaire


6 Trois configurations géopolitiques se sont succédées dans l’espace dont sont originaires
mes interlocuteurs arabes d’Argentine - le Liban et la Syrie actuels7. Quand les premiers
d’entre eux se sont exilés (ou leurs pères), ils quittaient un vaste Empire dont ils ne
connaissaient pas les frontières et, lorsqu’il y avait une frontière, comme entre le
gouvernorat du Mont Liban et le reste du Bilâd esh-Shâm, elle faisait surtout sens pour les
douaniers et les soldats. “Turcs”, “Syro-Libanais”, “Libanais” (parce que la majorité de ces
émigrés furent des chrétiens) - l’appellation était fluctuante et elle le resta bien après la
création de deux Etats séparés par le mandataire français en 1920.
7 Dans l’espace argentin, la distinction entre Liban et Syrie ne porte à conséquence que
tardivement, dans le courant des années trente, en écho à la montée des forces politiques
indépendantistes dans chacun des deux pays d’origine. Nombre des “clubs de Homs” à
Buenos Aires et dans les provinces prennent alors le nom de “club syrien”, tandis que des
associations spécifiques sont créées par des émigrés maronites - telle l’Association

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 85

patriotique libanaise de Buenos Aires (1936). Partout, cependant, subsistent des


associations “arabes” ou “syro-libanaises” dont le fonctionnement oblitère la distinction
entre les deux États. Cette persistance ne sera pas sans effet sur l’appréhension par les
Arabes argentins de la “troisième configuration” qui se dessine depuis la guerre du Liban
et plus spécialement depuis l’adoption des accords de Taëf en 1989 : celle d’un Liban
étroitement lié à la Syrie par une relation inégale.
8 Au cours de cette brève enquête, j’ai été témoin d’un incident dont la signification
m’apparaît trop manifeste pour qu’il ait été purement fortuit. Le compte-rendu de ma
rencontre avec un groupe de descendants d’émigrés à Jujuy a été soigneusement
calligraphié dans le livre d’or de la Sociedad sirio-libanesa locale au soir d’un débat nourri
(25 juin), à ceci près que l’adjectif libanes avait malencontreusement disparu du texte et
ne fut rajouté qu’à la demande d’un participant originaire d’un village maronite du Liban
sud. Pour sa part, le “secrétaire de séance” (originaire lui aussi du Liban sud, mais d’un
village chiite) paraissait tenir la différence pour négligeable. Quelques mois plus tôt,
l’indignation des membres du Club libanes de Buenos Aires avait été soulevée à la
découverte de la mention “Republica Sirio-Libanesa” sur un programme officiel de la
foire Expo Arab ‘95 !8
9 Ces anecdotes illustrent un contexte général. Qu’elle les qualifie comme autrefois de
“Turcs” (turcos) ou aujourd’hui d’Arabes, avec la même connotation péjorative, la société
argentine, catholique, créole et castillanophone considère les immigrés de Syrie et du
Liban comme un tout indistinct. Cette confusion est entretenue par certains des
intéressés eux-mêmes, comme en témoigne la création en 1985 de la FEARAB (Federacion
de Entidades Argentino Arabes)9 dans laquelle les membres originaires de la Syrie
actuelle sont amplement majoritaires et qui aurait pour objectif, selon certains, de
regrouper les multiples organisations communautaires sous la houlette d’une direction
proche de l’ambassade et du gouvernement syriens10.
10 Pourtant, les ambassades de Syrie et du Liban n’interviennent que sur un mode marginal
dans le champ des institutions arabes d’Argentine, ou alors sur un mode occulte. D’abord,
parce que ces ambassades gèrent des relations et des échanges somme toute restreints 11.
Ensuite, parce que ces États accordent moins de crédit à la diplomatie de type classique
qu’à l’activation de réseaux privés et personnalisés pour toucher les émigrés. Surtout, les
Arabes d’Argentine, qui n’obéissent pas à une logique de diaspora, n’ont qu’une relation
fort distendue avec lesdites ambassades : deux mille Argentins seulement (dont certains
sont décédés depuis longtemps) sont inscrits sur les registres de l’ambassade du Liban,
chiffre dérisoire en regard des dizaines de milliers de personnes qui pourraient y
prétendre12.
11 Outre la distance, temporelle autant que géographique, qui sépare les Arabes d’Argentine
de leurs racines proches-orientales, la confusion ou l’indifférence quant à l’attachement à
une entité souveraine clairement définie a une autre explication. Pour ce qui est de la
nationalité, au sens juridique de la société internationale, et à celui de la citoyenneté
conçue comme un ensemble de droits et de devoirs, ils sont argentins, sans ambiguïté.
Corrélativement, ils conçoivent leur lien identitaire avec le Proche-Orient sur un double
mode, majeur et mineur, supra et infra-étatique, qui fait écho aux modes d’insertion et de
mobilisation des sociétés dont ils sont originaires. D’un côté, ils font référence à une vaste
communauté ethnique et culturelle, à un attachement d’ordre anthropologique (la
cuisine ; les règles matrimoniales) plus que politique (la référence à l’arabisme est loin
d’être partagée par tous). Un grand nombre de mes interlocuteurs ont exprimé d’emblée

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 86

13leur regret de ne pas savoir, ou de mal parler l’arabe et il n’est pas une institution
communautaire où le projet d’offrir des cours d’arabe aux jeunes générations n’ait été
évoquée. Le thème connexe de la musique revenait fréquemment - une musique arabe
dont l’écoute rapprocherait de la langue “maternelle”14 - ainsi que celui de la recherche
de livres (en particulier d’histoire) traitant du monde arabe. Cet intérêt pour l’histoire,
qui s’inscrit dans une mode planétaire de recherche des racines, explique qu’on trouve les
mêmes articles de type Reader’s digest dans Lubnan, la revue du Club libanes de Buenos
Aires que dans Candil del NOA, le périodique de la FEARAB du nord-ouest argentin ou El
Mesaje del Islam : une page d’archéologie, une autre d’islamologie, une troisième qui
synthétise en vingt lignes le règne d’un souverain ou la destinée d’un héros, etc.
12 D’un autre côté, les références micro-sociologiques sont celles du village, et aussi celles de
la famille, ce qui porte une autre signification. Chacun de mes interlocuteurs prend
d’abord soin de préciser exactement d’où il vient. Même s’il est coupé du village d’origine
depuis plusieurs générations et empêché de prendre contact par le barrage de la langue15,
il porte en lui une image mythifiée de sa patrie, la terre de ses pères : les paysages, la
maison, la vie quotidienne. Ceux qui sont retournés récemment16 évoquent tous le choc
de la (re)découverte et les réajustements en profondeur qu’ils ont dû opérer : celui-ci est
surpris de rencontrer le port du voile chez les jeunes dans une bourgade mixte de la
vallée de l’Oronte. Celui-là s’émerveille des immeubles de plusieurs étages visités en 1996,
là où il avait quitté une maison de torchis au milieu des années trente. Une troisième
découvre la banalité de la guerre à Arab Salim (Liban sud) lors de sa première visite en
1990, une guerre dont ses cousins ne parlaient jamais depuis quinze ans, ni au téléphone,
ni dans leurs lettres.
13 Mais, au-delà du lieu imaginé, l’important se situe ailleurs, au niveau de la famille, dans
renonciation d’un patronyme qui donne, même à un médecin réputé, même à un
fonctionnaire à la brillante carrière, même à un négociant qui brasse des affaires
jusqu’aux États-Unis, sa véritable assise. L’Argentin arabe maintient ainsi son lien
généalogique avec le Proche-Orient syro-libanais en même temps qu’il en perpétue le
mode de fonctionnement, puisqu’il conserve intacte la référence à la famille élargie - ‘â’ila
. Justement, cette référence est le vecteur de dynamiques transterritoriales qui jouent à
rencontre de l’enracinement villageois et contribuent à brouiller l’appréhension des
entités politiques de la scène contemporaine. Un druze originaire de Salima (haut Metn)
précise qu’il a aussi de la famille dans la banlieue de Damas et au Jabal el ‘Arab. La chiite
qui rend visite à sa famille à Arab Salim mentionne que celle-ci est originaire de Baalbek.
Le cheikh sunnite de la Beqaa a des cousins à Damas, tandis que les orthodoxes des villes
de la Syrie centrale comptent des parents installés à Beyrouth depuis des décennies.
14 Druze, chiite, chrétien… C’est bien autour des référents communautaires que se sont
conservées les identités des Arabes d’Argentine, la référence localiste souffrant d’être à la
fois porteuse d’ambiguïté et incomplète. Bien sûr, ces identités sont passées par de
nombreuses réinventions et transgressions de la frontière communautaire puisque,
comme l’enseigne Fredrik Barth17, celle-ci sert moins à conserver intacte la pureté du
groupe qu’à permettre aux stratégies individuelles et collectives de mieux rebondir. J’ai
évoqué plus haut un thème déjà traité par plusieurs chercheurs : celui des nombreuses
conversions d’émigrés musulmans au catholicisme, religion dominante en Argentine. Ce
thème est revenu dans la bouche de plusieurs de mes interlocuteurs, en particulier d’un
responsable (alaouite) de la Jam’iyya islamiyya de Tucuman, qui m’a assuré que, parmi les
Arabes, les Alaouites étaient plus nombreux que les chrétiens dans la province, mais que

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 87

nombre d’entre eux avaient opéré des conversions de convenance au maronitisme18.


Pourquoi ne pas croire à cet exemple de taqiya (dissimulation admise dans le chiisme)
parfaitement congruent avec un mouvement général d’intégration ? Mes interlocuteurs
ont aussi évoqué le mariage de jeunes musulmanes avec des chrétiens et justifié cette
bid’a à la fois par la nécessité (la rareté des conjoints musulmans potentiels) et par le
caractère parfois bigot mais souvent agnostique, de la société argentine19.
15 En tout état de cause, les appartenances communautaires sont bien là, sous-jacentes et
prêtes à surgir au détour d’une phrase chez celui qu’on interroge à propos du Proche-
Orient, à tel point que je fais l’hypothèse qu’elles constituent le premier critère de
positionnement de mes interlocuteurs arabes d’Argentine face à la situation politique au
Liban et en Syrie aujourd’hui, et en particulier aux relations syro-libanaises. J’en ai
rencontré de nombreuses preuves, mais l’illustration la plus riche est venue d’une séance
collective de discussion à Jujuy.
16 Sept membres actifs de la Sociedad sirio-libanesa, dont son président, ont répondu ce soir-
là à mes questions et débattu pendant près de quatre heures de leur pays d’origine.
L’atmosphère était conviviale - maté, chocolat chaud et sandwiches, on m’a même offert
de mâcher de la coca - au point que l’interprète censée m’assister est elle-même entrée
dans ce forum quadrilingue pour évoquer un ancien fiancé, originaire de Tripoli. Le
groupe comptait quatre “Syriens” et trois “Libanais”20. Deux maronites, trois grecs-
orthodoxes, un druze et un chiite. A l’exception des maronites, tous avaient visité la Syrie
et/ou le Liban au cours des cinq dernières années : bien logiquement, ces individus qui
avaient accepté de consacrer leur soirée à ce débat étaient particulièrement motivés et
intéressés par son thème. Dans l’ensemble, ils appartenaient à une catégorie socio-
professionnelle homogène : médecins, experts-comptables, juges et fonctionnaires de la
province.
17 Plus que les autres variables de leur identité d’origine - syrien/libanais, chrétien/
musulman, citadin/villageois - la variable communautaire qui dépasse la référence
localiste et élargit l’appartenance familiale, m’a permis de comprendre, voire d’ordonner,
les interprétations et les prises de position des uns et des autres. Le maronite de Tartous
et celui de la frontière avec Israël expriment une même méfiance de nature idéologique à
l’égard du régime de Hafez el-Assad. Le premier ramène dans la discussion la pomme de
discorde qu’est l’absence de relations diplomatiques entre Damas et Beyrouth, le second
juge avec mépris le système “socialiste” instauré par les Ba’thistes depuis le milieu des
années soixante. Le druze déclare envier les régions chrétiennes du nord de Beyrouth qui,
du moins en est-il persuadé, sont “libres”, c’est-à-dire qu’elles échappent encore à la
présence militaire syrienne comme c’était le cas lors de sa visite en 1986. Le chiite n’a
d’autre ennemi qu’Israël. Quant aux orthodoxes, leurs désaccords entre eux sur les
avantages et les inconvénients d’un pouvoir à la fois minoritaire et autoritaire
reproduisent à l’identique la position ambivalente de leurs coreligionnaires sur la terre de
leurs ancêtres21.
18 C’est pourquoi la petite communauté arabe de Jujuy présente les caractéristiques de ce
que les géologues appellent “butte témoin”, isolat intact sur lequel le chercheur découvre
des couches ailleurs enfouies sous de nouvelles constructions historiques, bouleversées
par des guerres ou des révolutions. Entre eux se déclinent les règles codées de la
différence et du voisinage, celles-là mêmes qui structurent les sociétés arabes à l’est de la
Méditerranée. Un bref aperçu des lieux de cultes et des diverses organisations caritatives
et culturelles de Tucuman, peut-être la ville d’Argentine où la sociabilité arabe est la plus

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 88

dense, confirme ce caractère de conservatoire du communautarisme après soixante à


quatre-vingts années de présence22. L’intérêt pour les origines et la préoccupation du
maintien de la différence y ont abouti à la multiplication des institutions, par exemple des
lieux de culte catholique de divers rites, alors que la pratique religieuse est pourtant
marginale. Cette représentation de la société comme société communautaire se retrouve
aussi dans une interview de l’“imam” Mahmoud Husain, directeur du Centre des hautes
études islamiques de Buenos Aires23 qui détaille complaisamment pour son interlocuteur
les “secteurs” sunnite, alaouite, druze et chiite de la “communauté islamique de Buenos
Aires”.

Les résonances de la crise du Proche-Orient


19 Peut-être voici une dizaine, une quinzaine d’années, mes observations se seraient-elles
arrêtées là. Commentant son étude d’“ethnopsychanalyse” publiée pour la première fois
en 1972, Sélim Abou avait insisté sur ce caractère résiduel de l’attachement des Arabes à
la patrie de leurs pères : “les émigrés [libanais], du moins ceux des deux Amériques et de
l’Australie, se considèrent comme des citoyens à part entière de leurs patries d’adoption.
Ils ne souhaitent entretenir avec leur pays d’origine que des relations culturelles”. 24 La
nostalgie de la musique, la transmission des recettes culinaires et, surtout, des formes de
socialisation qui obéissent à une tradition intériorisée des clivages communautaires - tout
ce qui restait d’un riche héritage se diluait dans le folklore et dans l’éparpillement d’une
société argentine elle-même segmentée.
20 Seulement, comme le reste du monde, les Arabes d’Argentine ont été rattrapés par la
“mondialisation”, la “globalisation”, tous ces gros mots qui signifient le rapprochement
par l’information et les échanges matériels de régions pourtant éloignées par l’espace et
la temporalité.
21 Contrairement à mon attente, la guerre du Liban a très peu diffusé ses effets dans les
communautés syriennes et libanaises du pays qui ne se sont guère, en retour, mobilisées
en faveur d’un protagoniste ou un autre. Peut-être cette guerre, qui anticipait les conflits
identitaires de l’ère post-bipolaire, vint-elle trop tôt aussi par rapport aux phénomènes
de diffusion du “temps mondial”. La plupart des informations et des interprétations
publiques de la guerre du Liban en Argentine ont transité par les États-Unis. Comme elles
étaient rares et combinées avec le silence (pudique ? obligé ?) de la famille restée au pays,
elles provoquèrent une méconnaissance et même une indifférence à l’égard de la crise.
L’exception, qui confirme la règle et qu’on n’a pas manqué de me citer maintes fois, est
celle de quelques personnalités en vue d’origine maronite, identifiées comme “Kataëb”,
qui prirent individuellement parti pour le camp dominé par les chrétiens (Front libanais
et Forces libanaises).
22 Un élément déterminant de l’explication du silence des Arabes d’Argentine réside dans
les chiffres mêmes de l’émigration liée à la guerre au Liban. A la différence du Canada et
de l’Australie, voire du Brésil, le pays, qui est englué dans une crise économique et souffre
d’un taux de chômage élevé (18 %), n’est plus une terre de refuge, et on a compté à peine
quelques centaines de jeunes Libanais accueillis dans leur famille d’outre Atlantique entre
1975 et 1990. Encore bon nombre sont-ils repartis lorsque leur situation politique ou
économique s’est éclaircie. Le principal vecteur d’une revivification identitaire et d’un
renouvellement idéologique - une jeune génération motivée - a donc fait défaut. C’est
pourquoi les lectures de la guerre du Liban proposées par mes interlocuteurs tant à Jujuy

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 89

qu’à Tucuman ou Buenos Aires reproduisaient l’archétype des affrontements maronito-


druzes de 1860, intégrant rarement les mutations récentes de la scène libanaise (la
mobilité sociale, l’hypertrophie beyroutine) non plus que celles du contexte régional (le
problème palestinien) et international (la rivalité soviéto-américaine au Proche-Orient).
23 Les témoignages, et plusieurs indices concrets, indiquent que la révolution iranienne a
déclenché des processus d’une autre ampleur. Ce contraste paraît surprenant, à première
vue, puisqu’il n’y a pas de communautés iraniennes en Argentine et que, parmi les
Arabes, la chrétienté avait pris le pas sur l’islam, numériquement et publiquement. Mais
on voit bien là à l’œuvre les phénomènes de globalisation : en 1983, un financement
saoudien et l’accord du Club Yabrudense25 permettent la construction de la mosquée al-
Ahmad près du Centre islamique de Buenos Aires. Deux ans après, sont inaugurées la
mosquée al-Tauhid dans le quartier Flores, et la mosquée al-Shahid à Tucuman, avec le
soutien de l’Iran26. Les deux pays phares de l’islam ont transporté jusqu’en Amérique
latine leur rivalité pour le leadership de la umma27, rivalité dont il sera intéressant
d’observer les effets sur les recompositions identitaires et les mobilisations locales.
24 Autre effet de la mondialisation, la “diffusion” jusqu’en Amérique latine du conflit
israélo-arabe à travers ses composantes du terrorisme et de la guerre des médias. A trois
reprises, il fait irruption sur la scène argentine, si bien que les communautés arabes sont
rattrapées par cette part de leur histoire qu’elle avaient ignorée : en 1992, avec l’attentat
contre l’ambassade d’Israël, en 1994, lors de la destruction du siège de l ’AMIA (la
Fédération des institutions israélites du pays) qui fait plusieurs dizaines de victimes, et,
tout récemment, au printemps 1996, lorsque les nouvelles de l’opération israélienne
contre le Liban “Raisins de la colère” et du massacre de Cana s’étalent sur les écrans de
télévision.
25 Entre errements policiers et déchaînements médiatiques après les attentats de Buenos
Aires28, chacun, dans ces communautés, fut atteint par les accusations portées
indistinctement contre les “Arabes”, les “musulmans”, les “chiites”, les
“fondamentalistes”, les “pro-Iraniens”, le “Hezbollah”, etc. Et, de “coupable”, chacun se
transforma ensuite en “victime” durant l’attaque israélienne contre le Liban.
26 Sur un fond de crise économique, et au stade de la troisième génération - celle qui est
réputée chercher à renouer avec les racines ancestrales refoulées par la précédente - les
secousses de la politique internationale auraient-elles provoqué un électrochoc chez les
Syro-Libanais et suscité une (re)mobilisation à la fois sur la scène argentine et en
direction du Proche-Orient ? C’est du moins ce qu’ont suggéré, et parfois affirmé, mes
interlocuteurs. Pour la première fois après des décennies de présence, l’émotion de Cana
a réuni plusieurs centaines de manifestants le 23 mars 1996 devant les Tribunales de
Buenos Aires, à l’endroit même où s’affiche régulièrement l’AMIA29. Chaque association est
allée de son tract dénonçant le “terrorisme israélien”, et des collectes ont été organisées à
travers tout le pays30. Alors que l’Argentine est présidée par un “ex-musulman”31
originaire de Syrie qui ambitionne de se poser en médiateur entre la Syrie et Israël 32, les
Arabes prenaient conscience de leur marginalité sur la scène publique argentine en
comparaison de la sur-représentation de la communauté juive33, et surtout en
considération de leur présence, à titre individuel, dans la fonction publique, les affaires,
la vie intellectuelle, etc.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 90

Des nationalismes en mutation


27 D’une manière un peu systématique et surtout largement hypothétique, je voudrais
évoquer trois topos de la re-mobilisation arabe en Argentine. Leur intérêt provient en
particulier de ce qu’ils regroupent des acteurs qui dépassent ou ignorent le cadre
communautaire (confessionnel) lorsqu’ils réagissent à leur situation d’émigrés, lorsqu’ils
s’expriment sur la situation au Proche-Orient et, surtout, lorsqu’ils prennent des
initiatives pour répondre aux nouveaux défits de l’époque. Sans me risquer à
pronostiquer leur avenir sur la scène argentine, je suggère de les prendre pour analyseurs
du sens des mutations en cours à l’est de la Méditerranée.
28 Il s’agit en premier lieu de la ré-islamisation des Arabes d’Argentine : des conversions,
mais surtout un retour à l’expression publique de la foi et à l’observation des préceptes
religieux. Ce sont par exemple les petits enfants adolescents du cheikh el-Kadri qui, dit-il,
se déclarent musulmans, prient et jeûnent tous, alors que ses trois enfants ont chacun
épousé un(e) chrétien(ne) et mené des vies fort laïques34. Ce sont les deux filles d’un
entrepreneur chiite de Jujuy et d’une chrétienne bolivienne, qui entreprennent, à la fin
des années quatre-vingt, de contacter divers imams du pays afin de parfaire leur
formation religieuse, et fondent à leurs frais un Centro islamico local. Un autre signe
tangible est l’extraordinaire floraison des programmes religieux musulmans sur les radios
privées en FM, “En-Nur”, “La Qiblah”… L’étude de Gladys Jozami, qui s’ouvre sur
l’évocation des funérailles musulmanes et chrétiennes à la fois de Carlos Menem Jr.,
tragique émule de Basel el-Assad35, montre bien la nouveauté et l’ampleur du
phénomène, dont je retiens certaines caractéristiques.
29 C’est un islam “écuménique”, et tous mes interlocuteurs musulmans sans exception,
sunnites, chiites et alaouites36, assurent tenir les différences de rite et de secte pour
insignifiantes. Ce trait résulte certainement des stratégies à la fois concurrentes et
similaires des deux grands États prosélytes, Arabie Saoudite et Iran, qui cherchent l’un
comme l’autre à attirer dans leur giron les musulmans de toute origine. Mais il est surtout
à mettre au compte de la médiocre culture religieuse de la communauté, liée d’ailleurs à
sa méconnaissance de l’arabe, ainsi qu’au peu de préoccupation dogmatique des
“nouveaux intellectuels” de l’islam argentin.
30 C’est aussi un islam communautaire, dans lequel se retrouvent des individus qui se
regroupent et se solidarisent pour affronter le monde extérieur, devenu plus hostile : en
raison d’une situation économique dégradée, de repères sociaux brouillés (le néo-
péronisme de Menem fait de nombreux déçus), et surtout des accusations portées contre
eux collectivement en écho au conflit du Proche-Orient. Assumée, l’identité musulmane est
alors retournée contre la menace extérieure. Elle revalorise l’individu et le groupe en
s’appuyant sur l’héritage et la puissance de la umma. Elle s’affirme dans la sphère
publique. Et si la question n’a pas été posée (sinon par des groupuscules intégristes
chrétiens) de sa compatibilité avec l’identité nationale argentine, il n’en est pas moins
vrai qu’elle prétend dépasser celle-ci.
31 Trois de mes interlocuteurs paraissent emblématiques de ce nouvel islam argentin, plus
bricoleur et politique que savant et quiétiste : Zuleima Haidar, qui prête serment “la
mano en el Coran” lors de sa prise de fonction comme ministre (du Parti justicialiste) du
Bien-être social de la province de Jujuy37 ; Hassan Shaaban, brillant médecin originaire de
Tartous, qui revendique huit cents membres à l’Asociacion culturaly cultopan-islamica (

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 91

Jam’iyya islamiyya) de Tucuman dont il est responsable38 ; et Abdel Karim Paz-Bullrich que
ses origines européennes39 et sa formation en Iran ont propulsé au rang de porte-parole
des institutions islamiques du pays au moment des crises mentionnées plus haut. Tous
trois sont allés à plusieurs reprises au Moyen-Orient. Ils sont à la fois sans complaisance à
l’égard des régimes arabes et extrêmement critiques d’Israël. Faisant partie de l’élite de la
communauté (seul cheikh Abdel Karim peut être considéré comme un militant islamiste),
chacun d’entre eux est influent dans son milieu. Même si leur engagement stricto sensu
dans les questions politiques du Proche-Orient n’a pas dépassé la signature de pétitions et
l’envoi de dons, leur discours, qui ne diffère pas sensiblement de l’un à l’autre alors qu’ils
proviennent de trois milieux fort éloignés, s’inscrit dans un puissant courant islamiste
mondial.
32 Le second topos à partir duquel s’esquisse une re-mobilisation des Arabes, est celui de la
référence “grand syrienne”. Comme je l’escomptais au vu de la courbe migratoire,
l’attachement à la Grande Syrie (ou au Croissant fertile qui englobe aussi l’Irak et Chypre)
est largement un phénomène résiduel, même si ses convergences idéologiques avec le
péronisme (autoritarisme, populisme, laïcisme..) ont contribué à l’entretenir. En
Argentine, il a connu son apogée entre les années trente-cinq et cinquante-cinq, grâce en
particulier à l’exil à Tucuman et à Buenos Aires de l’idéologue et fondateur du Parti social
nationaliste syrien, Antoun Saadé. Pour plusieurs de mes interlocuteurs, il fait d’ailleurs
partie de leur petite enfance, remémoré par les photos et les insignes aujourd’hui
poussiéreux conservés par ces Jam ‘iyyât thaqâfiyya sûriyya où les jeunes viennent prendre
des cours de dabké tandis que les vieux échangent leurs souvenirs autour d’un maté 40. J’ai
dit plus haut que le journal El Watan, tenu par un militant de la première heure du PSNS41,
avait peu de lecteurs et plus guère de ressources. En outre, les scissions et brouilles qui
ont rythmé l’histoire du Parti au Liban ont contribué à refroidir les ardeurs militantes
dans les provinces argentines. La tournée d’Issam Mehayri, alors président du Parti, en
1985, n’a pas laissé que de bons souvenirs, pour des raisons que je n’ai pu éclaircir sinon
que plusieurs qawmiyyûn (nationalistes grands syriens) se sont déclarés “loyalistes”, c’est-
à-dire fidèles à la direction libanaise à laquelle n’appartient pas Mehayri aujourd’hui.
33 Sur cet héritage désuet sont venues s’inscrire des trajectoires individuelles dont la
découverte suggère de reconsidérer la signification et la fonction de l’attachement
transnational grand syrien des Arabes d’Amérique latine. Tamara Lally, fille et belle-sœur
de militants du PSNS, est née à Yabrud au début des années soixante, lors d’un “retour” de
sa famille en Syrie (1954-1973). Bénéficiant de la double nationalité, elle redécouvre la
Syrie en 1980 et, après des études de science politique à l’université du Salvador à Buenos
Aires, elle obtient en 1987 une bourse du parti Ba’th pour faire à Damas une thèse sur les
problèmes du Moyen-Orient. Son récit indique à la fois qu’elle a bénéficié d’un traitement
de faveur - elle a été reçue non seulement par Abdallah el-Ahmar, un des vice-présidents
du pays, mais aussi par George Qaysar et Iskandar Luka, deux conseillers privés du
Président - et qu’elle se présentait, et était reconnue, comme une militante du PSNS. En
particulier, durant son séjour en Syrie, elle a porté au cou une zawbara en or 42. Tamara
Lally illustre l’extrême proximité du Ba’th et du PSNS, proximité occultée en Syrie où ce
dernier parti reste officiellement interdit depuis 1955. “Ils sont tous deux laïcos, dit-elle,
défenseurs de l’unité du Proche-Orient et, face à Israël et aux États-Unis, il sont dans la
même tranchée” (nafs el-khandaq)43. A distance, elle énonce et défend ouvertement les
ambitions proches-orientales de Hafez el-Assad - le non-dit par excellence de la politique
syrienne depuis 1970.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 92

34 Les deux autres interlocuteurs auxquels je fais référence ne tiennent pas un autre
discours. Plus, le premier le développe à propos de ses rencontres fréquentes avec les plus
hautes autorités syriennes durant les mois qu’il passe chaque année dans sa patrie
d’origine. Il raconte comment, reçu à Damas avec d’autres responsables de la
communauté syrienne émigrée en Amérique latine par Hafez el-Assad en 1995, il a coupé
spontanément la parole au Président qui mentionnait “la Syrie et le Liban” en s’écriant
“Monsieur le Président, ce “et” n’est pas nécessaire (el-wa much lâzim) ”, faisant sourire de
plaisir son illustre interlocuteur44. Le second, originaire de la montagne libanaise,
m’explique avec conviction que l’objectif de faire du Liban une patrie (watan) a échoué
dans la guerre civile et que, Libanais et Syriens constituant un seul peuple (il dit qawm et
non sha’b, comme dans la terminologie ba’thiste), ils devraient être réunis en un seul État.
Corrélativement, la dérive de l’antisionisme à l’antisémitisme, fréquente chez mes
interlocuteurs, est chez ce dernier consciente et argumentée45.
35 Ni l’un ni l’autre n’appartiennent à la vieille émigration du début du siècle. Le Syrien ne
vit en Argentine que depuis les années cinquante, période de l’interdiction du PSNS mais
aussi des nationalisations nassériennes. Le Libanais est arrivé dans la seconde moitié des
années soixante-quinze, “pour fuir la misère”. L’un et l’autre comptent aujourd’hui parmi
les plus grosses fortunes d’une province atteinte par la crise de l’économie sucrière. Ils
s’honorent d’être au premier rang dans le commerce de textile, l’hôtellerie, les
concessions automobiles mais aussi les acquisitions foncières46. L’un comme l’autre,
enfin, évoquent leurs excellentes relations avec les autorités de la province, en particulier
avec le gouverneur, un ancien militaire qui s’est distingué à l’époque de la junte. Ils se
vantent aussi d’avoir l’oreille de décideurs politiques à Buenos Aires et, à ce titre, se
présentent comme une connexion importante des réseaux qui relient entre eux des
milieux argentins et proche-orientaux sur un fond de valeurs partagées : ordre,
nationalisme ethnique, libre entreprise…
36 Résiduel, peut-être, le troisième type de mobilisation renvoie à l’histoire de la guerre et
de la paix inachevée au Liban. Contrairement à mes présupposés, l’Argentine n’a guère
été durant la guerre du Liban un foyer de soutien idéologique et financier pour les
protagonistes “libanistes” du conflit, Kataëb et PNL, Front libanais, Forces libanaises,
Armée du Liban Sud et in fine, Aounistes. Comme je devais rapidement le découvrir, l’élan
de quelques individus n’est pas en cause mais la masse critique et, plus encore, la
proximité avec le Liban ont fait défaut. Or, pour garder la force du lien diasporique, ces
deux éléments sont nécessaires, comme en témoigne la passivité de la communauté
libanaise du Brésil qui compte pourtant ses membres par millions (et leur richesse par
millions $ !). Plusieurs interlocuteurs ont mis en avant la complexité de la guerre, et
l’ignorance dans laquelle les a maintenus leur famille au pays. Certains aussi ont évoqué
la chape de silence qui s’est abattue ensuite sur le Liban, faite d’amnésie et de crainte du
nouveau pouvoir47.
37 En suscitant des réactions collectives de défense, les crises des années quatre-vingt-dix
leur offrent l’occasion de se positionner vis-à-vis du Liban d’après Taëf. En premier
ressort, leurs appréciations sont plutôt optimistes. Ce que tous voient quand ils se
rendent au Liban, ce sont les chantiers, les routes, les nouveaux immeubles, les hommes
d’affaires qui dînent en traitant de gros contrats au moyen de leur cellulaire - la
reconstruction. La nouvelle équipe gouvernementale leur paraît dotée de toutes les
qualités qui ont fait la fortune du pays dans les années cinquante et soixante. Les chefs de
communauté leur semblent avoir “mis de l’eau dans leur vin” 48pour surmonter les

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 93

dissensions. D’ailleurs, à l’occasion de la visite officielle du président du Conseil Hariri en


novembre 1995, Aleco Adem (ancien militant des Kataëb) a salué, au nom de la Union
cultural argentino libanesa (UCAL) les efforts de “don Rafic… reconstruyendo la economia y
permitiendo al Libano volver a ser el pais de antes”49. Quelques mois plus tard, le
président de la Chambre de commerce argentino-libanaise dresse pour La Nacion un
tableau enthousiaste de la reprise économique libanaise, brisée par l’attaque israélienne 50
. L’émotion partagée autorise, en ce début d’hiver 1996, le nouveau président du Club
libanes de Buenos Aires à annoncer la relance des activités culturelles et militantes de la
collectivité, et le resserrement des liens avec le Liban.
38 Pourtant, personne ne nie que les appels au retour, et surtout à investir, multipliés par
Rafic Hariri et le ministre de l’Émigration, Ali Jalil, qui l’accompagnait, sont tombés dans
le vide. Non seulement la communauté libanaise d’Argentine n’est pas très riche mais, au
fond, la confiance et la réconciliation affichées “pour l’honneur” vacillent. En privé, l’élite
chrétienne exprime vite son pessimisme : “j’ai peur51
, dit cet interlocuteur, que la majorité musulmane n’en vienne à changer le système
politique du Liban. La vie était bonne avant la guerre mais les relations entre chrétiens et
musulmans se sont détérioriées avec la guerre”. Et cet autre : “on met toujours en avant
la résolution 425 qui ordonne à Israël d’évacuer le Liban. Nous voulons aussi l’application
de la 520”52. Si toute la communauté se sent concernée, si la sympathie pour le Liban est
partagée, l’appréciation des processus en cours (le resserrement des liens entre Damas et
Beyrouth) et les perspectives proche-orientales (les conditions d’une paix syro-
israélienne) alimentent une opposition marginale, mais déterminée. En s’appuyant sur
l’Union culturelle libanaise mondiale, bien implantée parmi les Libanais d’Amérique du
nord, cette tendance domine encore les institutions libanaises en Argentine, au point
d’avoir provoqué en avril 1996 la démission d’un vingtaine de membres de l ’UCAL qui
tenteraient depuis de fonder une “ligue” avec le soutien de l’ambassade de Syrie53. Et
cette petite crise, écho de tensions majeures entre ministère des Emigrés et UCLM, vient
rappeler les enjeux de la construction nationale au Liban.

39 Mon détour par l’espace de l’exil argentin des Arabes de Syrie et du Liban ne doit être pris
que pour ce qu’il est : une tentative d’appréhender par le biais d’entretiens ponctuels, les
recompositions identitaires et les nouvelles mobilisations dans les années quatre-vingt-
dix.
40 Un siècle après les arrivées massives d’émigrants arabes en Argentine, l’appartenance
communautaire des individus et des familles résiste à l’attraction nivelante de la majorité
hispanique et catholique. Elle est repérable en tant que mode d’organisation de la vie
matérielle et des sociabilités de groupes variés, de la capitale aux provinces les plus
reculées du nord-ouest. Pourtant, les bouleversements de la mondialisation et l’irruption
de la crise du Proche-Orient dans les rues de Buenos Aires ont donné une nouvelle
impulsion aux processus identitaires, rendant obsolète la conception ottomane de la
“nation” (millet) qui s’était perpétuée jusqu’alors. C’est la première leçon que je voudrais
rapporter du cône sud au champ d’observation de la Méditerranée orientale, où tant
d’analystes n’imaginent qu’une réponse aux échecs de l’État-nation : celle du repli
communautaire.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 94

41 En Argentine, la recherche d’une réponse aux effets déstabilisateurs du terrorisme a


produit en peu d’années ses effets de mobilisation collective. Des dizaines d’associations
qui n’avaient jamais coopéré et se concurrençaient même parfois, ont protesté ensemble
contre le mitraillage de civils libanais à Cana en mars 1996. Chacun des trois horizons
mobilisateurs que j’ai repérés chez les personnes interrogées est riche de son contenu
référenciel, innovant en raison des types d’acteurs qu’il fait intervenir, perturbant en
raison des recompositions qu’il appelle dans les équilibres sociaux, économiques et
politiques, tant dans l’émigration que dans le pays d’origine.
42 La réislamisation est le plus spectaculaire des trois, dans un pays latin, européen,
chrétien, s’il en fût ! D’autant que l’attention est particulièrement alertée par l’ouverture,
la modernité, la détermination de l’engagement des nouveaux acteurs qui la portent.
Comment ne pas être attentifs aux liens tissés entre ces acteurs et les centres moyen-
orientaux du revivalisme islamique ? Comment ne pas s’interroger sur les modalités de
leur insertion, à la fois ici et là-bas, dans la société politique ?
43 Trop rapidement classé au rayon des vieilleries fascisantes de l’entre-deux guerres, le
nationalisme grand syrien a été discrètement réactualisé par la stratégie de Hafez el-
Assad depuis 1970, et carrément à l’ordre du jour depuis la guerre du Liban. L’Argentine,
qui fut toujours un foyer majeur du PSNS, apporte à ce renouvellement une dimension
inattendue et complémentaire. Celle de l’accompagnement des utopies politiques par des
intérêts économiques et financiers. Y a-t-il des réseaux PSNS à l’œuvre dans d’autres
espaces de l’émigration ? A quelle configuration mondiale peut-on les rattacher ?
L’examen des projets nationaux du Proche-Orient nécessite de ne pas négliger cette
dimension discrète.
44 Enfin, l’attachement de certains chrétiens (de certains musulmans aussi, parfois) à un
ordre ancien balayé par la guerre, leur protestation souvent vaines dans les salons ou les
cafés de Buenos Aires, n’ont pas d’effet direct sur la politique du Liban de leurs origines.
Ils sont “seulement” l’écho d’une grave et ancienne crise de la chrétienté, d’une
détérioration récente à laquelle manque une réponse nationale innovante au sujet de
questions aussi fondamentales que les droits de l’homme et la démocratie.
45 Un autre détour serait nécessaire, par le Canada peut-être, où la forte émigration arabe
des vingt dernières années bouillonne de ces questions entraperçues en Argentine. En
Amérique du nord, les organisations d’émigrés sont puissantes et leur impact sur les
espaces politiques d’origine - Syrie et Liban - est autrement efficace. Car il me faudra,
surtout, tenter d’aller repérer dans ces deux pays mêmes, les réactions aux images
changeantes que le miroir argentin a renvoyées de leurs nations introuvables.

NOTES
1. Gladys Jozami, citée par J.-P. Tailleur, “Les Arabes en Argentine : poids ethnique et discrétion”,
Hommes et migrations 1197, avril 1996, p. 41.
2. Les personnes originaires de Yabrud sont plutôt installées dans la province de la Rioja, celles
de Mehardé sont dans le nord-ouest (Jujuy, Salta) ; Tucuman compte une majorité venue des
muhâfazât de Hama et de Lattaquié, etc. Cf. Liliana ‘Asfoura de Adad, Identidad religiosa de los

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 95

migrantes sirios y libaneses en laprovincia de Tucuman (1895-1914), communication au VIIe congrès de


l’ALADAA, Santiago du Chili, 1995.
3. Au moins ces choix n’étaient-ils pas aléatoires. Ils m’avaient été recommandés par des
collègues argentins travaillant sur l’émigration syro-libanaise de longue date. On trouvera le nom
des organisations visitées dans le texte.
4. En juin 1996, principalement à Buenos Aires, Puerto Iguaçu, Jujuy et Tucuman, avec le soutien
du CNRS et du CONICET. Je remercie le CEMLA qui m’a accueillie et pilotée, et tout
particulièrement mes collègues Gladys Jozami et Jorge Bestene.
5. Plusieurs des contributions à cet ouvrage le montrent, ainsi que le travail
“ethnopsychanalytique” de Selim Abou, Immigrés dans l’autre Amérique, paru en 1972 et rebaptisé
Liban déraciné, Paris, Pion, 1978. L’occultation fréquente de l’identité musulmane des émigrés a
été étudiée par G. Jozami, “The Argentine of Manifest Islam”, The Americas 52, juil. 1996.
6. Ce séjour était le second que j’effectuais en Argentine, mais le premier, en 1991, n’avait duré
que dix jours. De plus, ma connaissance de l’espagnol est rudimentaire. Mes interlocuteurs et moi
avons utilisé le syro-libanais, le français et parfois l’anglais, en fonction de leurs connaissances,
et bien souvent plusieurs de ces langues, et même l’espagnol, au cours d’un même entretien. Je
signalerai la langue des citations. A Jujuy, une interprète français-espagnol m’a assistée lors du
débat avec les membres de la Sociedad sirio-libanesa.
7. Il y a aussi en Argentine quelques centaines d’Arabes originaires des régions qui sont
aujourd’hui la Jordanie, les Territoires palestiniens et Israël.
8. “O es un error impensada o es un error ideologico”, commente l’évêque maronite d’Argentine
Mgr Charbel, dans un entretien à Lubnan 2, déc. 1995.
9. Plus exactement, la création de la section argentine de la FEARAB puisqu’il existe une Fearab
Argentina, au sein de la Fearab America, toutes deux actuellement dirigées par des Argentins.
Entretien avec Abdul Karim Paz, 19 juin ; et Cien Anos de historia de la inmigracion sirio libanesa
1890-1990, Fearab de Tucuma, s.d. (1992).
10. Entretien avec Antonio Aramouni, président de la Chambre de commerce argentino-libanaise,
Buenos Aires, 18 juin.
11. Entretien avec le chargé d’Affaires de la République arabe syrienne Nader Nader, Buenos
Aires, 13 juin. L’Argentine exporte essentiellement du maté vers la Syrie qui lui envoie un peu de
coton. Elle importe pour 3 millions $ par an du Liban, essentiellement de l’huile de tournesol.
12. Entretien avec l’ambassadeur du Liban Riad Qantar, Buenos Aires, 13 juin.
13. D’autant plus qu’ils découvraient ma faiblesse en espagnol et que nous cherchions une langue
de communication.
14. Un des projets exposés par le Secrétaire général de la Casa Libanesa de Tucuman est d’y faire
entendre “de la musique arabe en permanence pour s’y habituer” (entretien en espagnol).
15. Plusieurs de mes interlocuteurs ont exhibé des cartes postales reçues du Proche-Orient et
rédigées en arabe, dont ils avaient appris par cœur la traduction. Le livre d’or de la réception de
membres de la FEARAB par la Ligue des amis des émigrants à Homs en février 1994 comporte
autant de messages en anglais qu’en arabe. Cf. Candil de NOA 2 (2), p. 17-19. Le dernier périodique
bilingue (espagnol arabe) d’Argentine, Al-Watan est entièrement rédigé par une seule personne,
originaire de Jaffa, et souffre d’un perte d’audience et de ressources.
16. Dix-huit des vingt personnes que j’ai interrogées sur leur trajectoire s’étaient rendues au
Proche-Orient depuis cinq ans. Mais il faut se garder d’en tirer une leçon statistique puisque c’est
précisément ce type d’interlocuteur que j’ai recherché.
17. F. Barth, “Ethnic groups and boundaries”, in Process and form in social life, Londres, Routledge
& Kegan Paul, 1981, p. 198-227.
18. Entretien à Tucuman, 27 juin.
19. Le sheikh el-Kadri, ancien imâm du Centre islamique qu’il a fondé à Cordoba, dit avoir célébré
nombre de ces mariages. Entretien à Buenos Aires, 18 juin.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 96

20. Au sens de “originaires” de localités situées dans la République arabe syrienne ou dans la
République libanaise d’aujourd’hui. Tous les participants étaient argentins et aucun n’avait la
double nationalité.
21. Sur ce thème connu je me réfère à L. Chabry, Pouvoir et minorités au Proche-Orient, Paris,
Maisonneuve et Larose, 1982 ; ainsi qu’au chapitre de Michel Seurat, “les populations, l’État et la
société”, in A. Raymond (dir.), La Syrie d’aujourd’hui, Paris, Éditions du CNRS, 1980, p. 87-141.
22. Il existe sur ce thème une riche étude d’Estela Valverde, “Integration and identity in
Argentina : the Lebanese of Tucuman”, in A. Hourani & N. Shehadi (dir.), The Lebanese in the world :
a century of emigration, Londres, I. B. Tauris, 1992, p. 315-337.
23. Par Pedro Brieger, sociologue de l’Université de Buenos Aires, 1996 ; texte français non
publié.
24. Liban déraciné, op. cit., 1987 (1978), p. 646.
25. A Buenos Aires, les émigrants (sunnites) originaires de Yabrud et Nebek en Syrie sont
regroupés dans le quartier Constitution.
26. Entretien avec sheikh Abdul Karim (Santiago) Paz, imam de la mosquée al-Tauhid, 19 juin.
Voir aussi L. Carloza, La immigration sirio y libanesa en la provincia de Buenos Aires a traves de sus
instituciones ethnicas, Buenos Aires, Fondation Los Cedros, 1995.
27. Cette compétition était évoquée dès 1992 par I. Klich, “Criollos and Arab speakers in
Argentina. An uneasy pas-de-deux 1888-1914”, in The Lebanese in the world, op. cit., p. 259. Cf. aussi
Olivier Roy, L’échec de l’islam politique, Paris, Le Seuil, 1992. J’ai retrouvé une situation similiaire à
Foz de Iguaçu (Brésil) avec la présence récente de deux importants lieux de culte. La mosquée et
le centre culturel sunnites, construits avec des fonds saoudiens et tenus par des sheikhs
égyptiens, rivalisent avec la hussayniyyé chiite tenue par des Iraniens de Meshed, auprès des
quelque cinq mille Libanais et Palestiniens arrivés depuis quinze ans dans la ville.
28. Les débordements des guerres, américaine contre le “terrorisme”, et israélienne contre
l’“intégrisme” (on peut inverser les deux termes) sur le continent sud américain méritent une
autre étude.
29. A Tucuman la manifestation sur la place Independencia avait été organisée par 18 associations
différentes. Entretien avec M. Turbay, Secrétaire général de la Casa Libanesa, 26 juin.
30. L’ambassade du Liban a récolté 85 000 $ et l’Ordre de Malte 150 000 $. Entretien avec
l’ambassadeur Riad Qantar, 13 juin. Les membres de la Sociedad de Jujuy ont réuni 3 000 $.
Plusieurs interlocuteurs m’ont indiqué avoir fait transiter leur don par le canal familial ; d’autres,
moins nombreux, par un parti politique.
31. En islam, cette catégorie n’existe pas. Si condamnable soit-il, un kâfir reste musulman.
32. Mais ses propositions lors de sa visite officielle à Damas en 1994 ont été reçues assez
fraîchement par le Président Assad, tandis qu’à Jérusalem on niait l’avoir mandaté en quoi que ce
soit.
33. Sur ce thème voir J. Elkin & G. Merkx (dir.), The Jewish presence in Latin America, Boston, Allen
& Unwyn, 1987.
34. Entretien à Buenos Aires, 18 juin.
35. A l’instar de la famille de sa mère, Zulema Yoma, Carlito s’était proclamé musulman. Il s’est
tué en hélicoptère en mars 1995. Candil de NOA a publié dans son n° 5 (1995) un panégérique très
semblable à celui de Basel, qu’on trouve dans le numéro 2 (1994) : “simbolo naciente de paz,
balsamo de una generacion y otra, … impregnado con el rocio vivificante de el cielo sonriente y
feliz” (pour Basel). “Su mirada profunda, segura, serena de amor, prometia tanto…” (pour
Carlito).
36. Le nombre des druzes est négligeable.
37. La Gazeta, 13 juin 1982. Je remercie Zuleima Haidar de m’avoir communiqué la belle photo
publiée par ce journal.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 97

38. Alors que la Casa libanesa en compte 300 et que la Sociedad sirio-libanesa dominée par les
orthodoxes revendique l’adhésion de 150 familles.
39. Il est héritier d’une lignée aristocratique criola de latifundiaires et d’officiers supérieurs.
40. “Papa me réveillait tous les matins avec le slogan tahya ya Sûriyya !”, raconte un professeur
d’université dont la famille est originaire de Rabah, près de Homs.
41. Dont la trajectoire est emblématique de l’histoire tourmentée du Proche-Orient puisqu’il est
né en 1924 d’un père originaire de Marach, en Cilicie (“une ville de Grande Syrie”, dit-il), à Jaffa,
ville qu’il dut fuir le 2 mai 1948.
42. La zawbara, “foudre” à quatre branches tournoyant dans le sens des aiguilles d’une montre,
est l’emblème du PSNS.
43. Entretien à Buenos Aires, 14 juin.
44. Entretien à Tucuman, 26 juin.
45. Sortant du baccalauréat, il a été inscrit en 1972 en faculté de Lettres à Bordeaux. Il a passé
cette année à militer en collaboration avec d’autres “nationalistes arabes et français”. Entretien à
Conception, 26 juin.
46. “Il est le plus grand proprétaire du sud de la province”, dit de l’un d’eux un des mes
interlocuteurs. Entretien à Buenos Aires, 28 juin.
47. Entretien avec le père Mansour, directeur du Collegio Maronito, Buenos Aires, 12 juin ;
entretien avec Anibal Jozami, président de la fondation Foro del Sur, Buenos Aires, 17 juin ;
entretien avec le sheikh el-Kadri, Buenos Aires, 18 juin ; entretien avec maître Felipe Jarjura
Tobias, président du Club Libanes, Buenos Aires, 18 juin ; entretien avec Antonio Aramouni,
président de la Chambre de commerce argentino-libanaise, Buenos Aires, 19 juin.
48. En français. Mon interlocuteur parle précisément de Nabih Berry, président chiite du
Parlement, ancien chef de la milice Amal.
49. Lubnan, déc. 1995, p. 7.
50. Antonio Aramouni, “El Libano : un pais que resurge de la cenizas de la guerra”, La Nacion, 11
avril 1996.
51. En français. Le reste de la phrase est en anglais.
52. La résolution 520 du CS-ONU porte sur l’évacuation de toutes les années étrangères du Liban.
53. Plusieurs de mes interlocuteurs à Buenos Aires m’en ont parlé. Cette rumeur contradictoire
était invérifiable.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 98

Les sources concernant les Libanais et


autres Moyen-Orientaux en Argentine
Ignacio Klich

1 Des domaines où les études ethnographiques sur l’Amérique latine sont encore
incomplètes, celui qui a suscité le moins d’intérêt de la part des universitaires est
l’immigration à partir du Moyen-Orient - qui doit s’entendre ici comme les pays du Levant
(Machrek) plus l’Afrique du Nord (Maghreb). Plusieurs facteurs importants semblent être
responsables de ce triste état de choses.
2 Premièrement, la pénurie de sources primaires a fait obstacle à l’étude, particulièrement
pour des chercheurs qui considèrent le matériau oral comme un complément plus que
comme un substitut à des documents et autres matériaux de ce type. Par exemple, une
notice bibliographique de qualité sur l’immigration, publiée par l’une des plus célèbres
pépinières de spécialistes de l’Amérique latine, ne contient pas plus de huit références sur
les divers groupes provenant du Moyen-Orient : Arméniens, Arabes et en particulier
Libanais, Palestiniens et Syriens. De même, l’utile bibliographie, contenue dans le travail
de recherche historique de Magnus Mörner financé par 1’UNESCO et portant sur les
migrations vers et en provenance d’Amérique latine contient encore moins de références
sur les Moyen-Orientaux1. Il semble que certains auteurs, conscients du fait qu’il y a si
peu de publications, ne soient que trop satisfaits d’écrire sur la base d’un ensemble de
publications publiées si restreint. Ceci n’est pas seulement le cas pour les chercheurs
latino-américains dont les difficultés seront détaillées plus bas ; le cas de certains
chercheurs, dans les pays très développés, est plus grave, car ils sont très loin d’avoir
exploité toutes les possibilités offertes par des bases de données et des fonds de
bibliothèques qui restent inaccessibles à leurs homologues d’Amérique latine.
3 Deuxièmement, le manque d’intérêt historique des Moyen-Orientaux eux-mêmes pour
tout ce qui n’est pas la célébration de leur réussite, alors qu’ils sont arrivés dans ces pays
avec aucun ou très peu de capital de départ, n’a pas nourri l’esprit de franchise. Au
contraire, ils tendent à réagir d’une manière défensive face au mépris qu’ils ont rencontré
et que, dans une certaine mesure, ils rencontrent encore de la part des élites locales, ce
qui a gêné l’accès aux documents et aux personnes interrogées, de même qu’au riche

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 99

ensemble de journaux intimes, carnets de notes et récits de voyage, dans la mesure où


beaucoup de ceux qui ont été publiés ne sont pas facilement disponibles dans les
bibliothèques publiques.
4 C’est également le cas pour les organes de presse bilingues que les immigrants de langue
arabe ont créés, particulièrement mais pas uniquement, dans les principaux pays
d’accueil. De plus, ce dernier obstacle s’est trouvé compliqué par l’état incomplet des
collections détenues par les bibliothèques nationales et par le transfert de collections
entières vers des dépôts d’archives au Moyen-Orient. Par exemple, depuis les années
soixante-dix, la collection complète du Assalam, qui fut pendant de longues années le
doyen de la presse arabophone en Argentine, a été transférée vers l’Université Saint-
Joseph de Beyrouth, une institution de la Compagnie de Jésus de haut niveau. Plus
récemment, celle du Diario Siriolibanès, le seul quotidien de langue arabe d’Argentine et
organe officiel d’expression de ce groupe, a été déménagée à Damas. S’il est normal de
regretter ce déplacement de collections complètes de revues arabes dans des lieux
inaccessibles pour les rares bourses de recherche accordées à des chercheurs latino-
américains, cela n’excuse pas l’absence de recherche systématique - qui reste à faire - sur
les organes de presse toujours disponibles dans les bibliothèques de la région, nationales
ou autres. C’est la même chose pour les autres sources bibliographiques, disponibles en
Amérique latine et qui n’ont pas encore fait l’objet d’études de la part des chercheurs
locaux.
5 Troisièmement, à l’exception du Liban, les États arabes n’ont pas manifesté beaucoup
d’intérêt envers leurs expatriés avant les années soixante-dix. Bien plus, quand ils ont fait
preuve d’un certain intérêt, cela n’a pas entraîné un progrès de la recherche sur
l’immigration, que ce soit par des chercheurs latino-américains ou par des chercheurs
moyen-orientaux, mais s’est traduit par la mise en place d’organisations-paravents.
Jusqu’ici, de tels réseaux institutionnels - c’est-à-dire l’Union culturelle mondiale
libanaise créée par le gouvernement libanais (actuellement une annexe moribonde du
ministère des Affaires étrangères), la Ligue maronite mondiale, inspirée par le Parti
phalangiste, la Fédération des organisations arabes d’Amérique (FEARAB), financée par le
parti Baas syrien, la Confédération des organisations palestiniennes d’Amérique latine et
des Caraïbes (COPLAC), créée par l’OLP, etc. - ont consacré plus d’attention à la collecte de
fonds et à la mobilisation politique des expatriés et de leurs descendants qu’à la
progression des connaissances.
6 Quatrièmement, les contacts limités entre l’Amérique latine et le monde arabe ont eu
pour conséquence le fait que rares ont été les traductions en espagnol des études
historiques sur le Moyen-Orient en général et sur les pays d’émigration en particulier.
L’une des conséquences de cet état de choses a été une notable négligence dans la prise en
compte des conditions de vie dans les pays de naissance, sauf pour Alberto Tasso qui est le
seul parmi les auteurs latino-américains à reconnaître franchement cette lacune dans son
travail2.
7 Vu sous cet angle, ce n’est donc pas une coïncidence si les déclarations des leaders
institutionnels et des politiciens contiennent des assertions qui, comme dans certaines
études pionnières sur l’immigration arabe, n’ont que peu de rapport avec les faits,
particulièrement en ce qui concerne (i) le pays de naissance des arabophones, (ii) leur
identité ethnique et religieuse, (iii) les raisons qui les ont amenés à quitter le Moyen-
Orient, (iv) le nombre de ceux qui se sont installés en Amérique latine, (v) les conditions
rencontrées lors de leur installation dans la région.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 100

8 Du fait qu’ils ont été les premiers à s’intéresser à l’émigration de leur compatriotes, les
auteurs libanais, maronites en particulier, ont eu tendance à assimiler tous les Moyen-
Orientaux à des Libanais. Or, ceci est contredit par le fait que les Libanais, dans plusieurs
États d’Amérique latine, n’ont pas représenté et ne représentent toujours pas la majorité
parmi ceux qui ont des origines moyen-orientales. Par exemple, au Chili et au Honduras,
les indices montrent que ce sont les Palestiniens qui sont les plus nombreux à être venus
du monde arabe, tandis qu’en Argentine et au Venezuela, les Syriens, qui n’étaient pas
forcément majoritaires pendant les premières périodes d’émigration, semblent être
parvenus à une telle position.
9 Concernant l’identité ethnique et religieuse des immigrants, au début, l’identification par
les élites argentines et brésiliennes de certains juifs askhénazes avec des politiques
radicales et/ou de la prostitution, par la suite couplée au conflit israélo-arabe, a eu pour
résultat l’exclusion de référence explicite à la présence de juifs parmi les immigrants en
provenance du monde arabe, que ce soit dans des publications anciennes ou plus récentes
3 [Notons que, bien que cela ne soit pas dû à ce seul facteur, les guerres israélo-arabes

fournissent aussi une explication à l’absence de référence aux chrétiens et aux


musulmans orientaux dans la plupart des travaux sur les juifs en provenance des pays
arabes]. Les juifs, cependant, ne sont pas le seul groupe ethnique non mentionné : en fait,
il est très rare de trouver des références à propos des Arméniens et des Assyriens dans la
littérature sur les immigrants en provenance des pays arabes, bien que beaucoup
d’Arméniens soient arrivés en Amérique latine à partir de la Syrie et du Liban, tandis que
les Assyriens venaient d’Irak. Ceci est corroboré par le fait que l’intolérance du
catholicisme a, au début, incité les chrétiens orientaux à minimiser les différences entre
leurs Églises de même qu’à favoriser l’auto-effacement des différences entre musulmans
et druzes dans toute la région.
10 La confiance quasi-exclusive accordée aux déclarations des nouveaux arrivants sur les
raisons qui les ont poussés à émigrer fait son effet sur les auteurs, particulièrement ceux
qui étaient dans l’incapacité ou qui ne se donnaient pas la peine de vérifier les faits
exposés dans les mémoires et les entretiens historiques oraux. Dans ces récits, il existe
une tendance à souligner l’importance de l’oppression ottomane en matière de religion
ou de nationalisme, tandis qu’on insiste peu sur les conditions économiques existant dans
les pays de naissance des expatriés.
11 La quantification du flux en provenance du Moyen-Orient a été compliquée par les
difficultés rencontrées pour accéder aux archives officielles sur l’immigration. Une fois
cet obstacle franchi, les choses ne sont pas plus simples à cause de la manière imparfaite,
peu précise ou variable avec laquelle la nationalité des immigrants orientaux est
enregistrée ; que ce soit dans les registres d’entrée ou les recensements ou parce que les
arrivées ne sont pas enregistrées. Dans l’ensemble, de tels facteurs, auxquels s’ajoute la
croyance que plus un groupe ethnique est important numériquement, plus il a le droit
d’avoir de l’influence, ont conduit à des estimations non-scientifiques de la part de toutes
sortes de parties intéressées.
12 Par exemple, les sources arabes en Argentine ont mentionné que le nombre de ceux qui
viennent du Moyen-Orient s’élève à deux millions et demi - trois millions, dont 600 000 à
750 000 musulmans4, tandis qu’un diplomate de la République dominicaine déclare que
presqu’un million de ses compatriotes est d’origine arabe5. Dans le cas du Brésil, un
ministre saoudien en visite, de même qu’un ancien candidat à la présidence, d’origine
libanaise, ont parlé de cinq millions de Brésiliens d’origine arabe6. Un tel penchant pour

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 101

les estimations non étayées sur l’importance numérique des Orientaux et de leur
descendance pourrait être sérieusement battu en brèche par des études démographiques
dignes de ce nom, quand et si elles étaient entreprises. Certains auteurs académiques
n’ont pas hésité à publier des estimations non-scientifiques, soit en recyclant des données
non étayées, soit en créant ex nihilo. Par exemple, le travail - révélateur - d’un sociologue
vénézuélien d’origine arabe montre une préférence marquée pour une auto-évaluation
des Moyen-Orientaux et de leur descendance, chiffrée à 300 000 – 400 000e personnes.
Quelle que soit l’imperfection des archives vénézuéliennes sur l’immigration, la prudence
exige de ne pas rejeter les chiffres plus modestes contenus dans ces archives et milite en
faveur de la prise en compte d’autres sources, c’est-à-dire l’auto-recensement des
arabophones dans les Pays andins7, qui remet en question le bien-fondé des chiffres
annoncés. Pour leur part, certains universitaires israéliens donnent des estimations
relativement basses concernant les Latino-Américains d’origine arabe, qui semblent
également entachées d’erreurs dans la mesure où elles ne tiennent pas compte des
données pourtant librement accessibles dans les dépôts d’archives à Jérusalem, ce qui
justifie certainement une révision à la hausse8. De telles minorations ont leur
contrepartie dans la référence, de source palestinienne, à 500 000 personnes en Amérique
latine qui peuvent prouver leurs racines palestiniennes. Ceci, cependant, est difficile à
rapprocher des estimations de source arabe donnant le chiffre de 5 000 dans une étude de
1970, menée par le Centre de recherches de l’O.L.P.9 ou des 293 000 Palestiniens
détenteurs de passeports jordaniens ou d’autres passeports en Argentine, Brésil et Chili
dans les années quatre-vingt, selon le ministre jordanien des Affaires étrangères 10.
13 Pour ce qui est des conditions rencontrées par les immigrants en provenance du Moyen-
Orient, il a été fait montre d’une certaine imagination dans la description de l’Amérique
latine, dépeinte comme accueillante, pour des gens considérés généralement comme
exotiques ou pire. Les hagiographes, cependant, ne prêtent que peu ou pas d’attention
aux barrières qui ont été dressées à rencontre des immigrants en provenance du monde
arabe, parmi l’ensemble des groupes jugés indésirables. On en trouvera la preuve ci-après,
dans un catalogue, incomplet, de ces restrictions.
14 La loi uruguayenne n° 2096 de juin 1890, aussi bien que les décrets de décembre 1894 et
février 1915, interdisait “l’immigration d’Asiatiques et d’Africains”. S’y ajoute le décret
d’octobre 1902, qui mettait en avant la nécessité de protéger les Uruguayens de la néfaste
influence des “races inférieures”. En 1903-1904, Haïti a fermé ses portes aux Syriens et
aux Libanais, interdit à tous les arabophones toute participation au petit commerce,
instaura une période probatoire de dix ans pour ceux qui demandaient leur naturalisation
et ordonnait l’expulsion de détenteurs de passeports émis par des États non reconnus
avant mars 1905. En juin 1904, un décret présidentiel costaricain interdisait l’entrée
“d’Arabes, Turcs, Syriens, Arméniens et Gitans”, au motif qu’ils causeraient “une
dégénérescence physiologique” ainsi que la progression de “l’oisiveté et du vice”. Deux
ans plus tard, un nouveau décret présidentiel excluait de cette dernière interdiction, les
membres des “races” déjà installées au Costa Rica et indiquait qu’il serait possible
d’étudier des demandes présentées au bénéfice de leurs familles.
15 Sans toutefois renoncer aux possibilités contenues dans les précédents décrets, vers 1910,
le Costa Rica ouvrit ses portes aux Arabes, Turcs, Syriens et Arméniens, “bien élevés” et
possédant une fortune d’au moins mille colories.
16 Conçu pour éviter le “métissage racial” (c’est-à-dire entre Blancs et Noirs surtout), un
décret mexicain sur l’immigration de juillet 1927 réservait l’entrée des Noirs, Indiens,

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 102

Syriens, Libanais, Arméniens, Palestiniens, Arabes et Chinois, à ceux disposant d’un


capital au moins égal à dix mille pesos. Par la suite, une loi mexicaine sur l’immigration
de novembre 1929, interdisait temporairement l’entrée de travailleurs étrangers, avec un
assouplissement de cette restriction en novembre 1929 envers les Syriens, Libanais,
Arméniens, Palestiniens, Arabes, Turcs, Chinois et Indiens.
17 A partir de 1929, le Salvador considéra les Moyen-Orientaux comme des étrangers
indésirables, tandis que le décret législatif n° 65 de septembre 1930 soumettait les
immigrants turcs, palestiniens, arabes, syriens et libanais à un traitement
discriminatoire. Non seulement ils devaient se faire ré-enregistrer chaque année, mais
n’avaient pas le droit de traduire leurs noms en espagnol, ni même de les hispaniser.
18 La législation nicaraguayenne de 1930 interdisait l’entrée aux “individus appartenant aux
races chinoise, turque, arabe, syrienne, arménienne, noire et gitane”.
19 Après avoir exigé des Arabes, Turcs, Syriens, Arméniens, Noirs et Chinois la présentation
d’une caution de 2 500 dollars en 1929, la loi hondurienne n°134 de mars 1934 restreignait
l’entrée des “Arabes, Turcs, Syriens, Arméniens, Palestiniens, Tchèques, Libanais et
Polonais” à ceux qui pouvaient assurer aux autorités d’immigration qu’ils venaient “pour
se consacrer à l’agriculture” sous peine d’être expulsés du pays s’ils ne commençaient pas
leur travail dans l’agriculture ou dans une nouvelle entreprise dans les six mois de leur
arrivée.
20 Tandis que la loi guatémaltèque sur l’immigration de 1909 refusait l’admission aux
Asiatiques, les décrets n° 1813 et n° 1823 de mai 1936 interdisant “la création de nouveaux
ateliers, entrepôts, boutiques, marchés et de centres industriels et commerciaux (ou
l’ouverture d’agences d’établissements déjà existants) qui pourraient être détenus ou
dirigés par des individus des nationalités suivantes (y compris leur descendance
guatémaltèque) : Turcs, Syriens, Libanais, Arabes, Palestiniens, Arméniens, Égyptiens,
Perses, Afghans, Hindous et Polonais, ainsi que les membres des races provenant du
continent africain””. L’admission annuelle de proches parents des Syriens de Jamaïque fut
réduite à 16 en janvier 1936.
21 Le décret colombien n° 397 de février 1937 imposait des conditions plus difficiles à
remplir pour “les Bulgares, Chinois, Égyptiens, Estoniens, Grecs, Hindous, Lettons,
Lituaniens, Marocains, Palestiniens, Polonais, Roumains, Russes, Syriens et Turcs” que
pour les autres immigrants.
22 Adoptées en avril-mai 1940, des ordonnances boliviennes défendaient aux consuls de
prendre en considération des demandes de visa, y compris touristique, présentées par des
candidats sémites. La Constitution panaméenne de 1941 contenait une interdiction de
l’immigration de “personnes de race noire dont la langue maternelle n’était pas
l’espagnol, de race jaune et de races provenant d’Inde, d’Asie Mineure et d’Afrique du
Nord”.
23 Enfin, l’exemple des États-Unis a inspiré l’article 151 de la Constitution brésilienne de
1937 qui introduisait un système de quotas, limitant l’entrée d’immigrants, en fonction de
leur nationalité, à raison de 2 % du nombre de ceux de la même nationalité, déjà entrés
dans le pays entre 1884 et 1933. En plus de cela, les décrets 406 et 3019 de mai et août 1938
donnaient respectivement au gouvernement brésilien le pouvoir de limiter ou de
suspendre l’entrée d’individus de certaines races ou origines en fonction de
considérations économiques ou sociales11.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 103

24 Aucune de ces législations n’a jamais réellement représenté un moyen de dissuasion pour
empêcher complètement l’immigration légale ou clandestine d’arabophones ou d’autres
groupes jugés indésirables. En réalité, les immigrants orientaux de diverses ethnies,
religions ou langues arrivèrent en Amérique latine mêlés au flux principalement ibéro-
italien durant la période qui s’étend des dernières décennies du XIXe siècle jusque dans les
années cinquante. La plupart de ces arabophones venaient de l’Empire ottoman ou, après
la Première Guerre mondiale, du Liban, de Syrie et de Palestine. Ils furent précédés par
des vagues, moins nombreuses, de juifs généralement hispanophones, venant du Maroc
ou d’Algérie.
25 Quelque deux cents ans après l’épanouissement de la présence juive d’origine maghrébine
au Brésil, des facteurs économiques et démographiques, combinés à une poussée de
xénophobie due au conflit hispano-marocain (1859-1860) donnèrent un nouvel élan à des
départs individuels vers l’Amérique latine, départs qui s’étaient taris précédemment.
Poussés par une telle combinaison, davantage de juifs du Maroc et éventuellement aussi
d’Algérie se décidèrent à rallier Gilbraltar, l’intérieur (Algésiras, Cadix et Malaga) et les
Iles Canaries (Las Palmas et Santa-Cruz de Ténériffe), en vue de commencer une nouvelle
vie de l’autre côté de l’Atlantique.
26 Des conditions économiques favorables dans les lieux de destination finale et le fait que
certains juifs marocains arrivaient du Portugal expliquent ce qui poussait les voyageurs à
partir en direction du Brésil. Plus tard, l’Argentine et le Venezuela, et, dans une moindre
mesure d’autres États d’Amérique latine, devinrent leurs destinations préférées. Une
indication de l’ampleur de cette migration est fournie par le recensement argentin de
1914 qui enregistre la présence de presqu’un millier de maghrébins : 802 Marocains et
1245Algériens.
27 Au contraire des Nord-Africains, le premier choix des hommes du Machrek était
apparemment non l’Amérique latine, mais les États-Unis, probablement parce que ce pays
a fait l’objet de plus d’attention dans les livres de géographie et la presse en langue arabe
au XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, les facteurs économiques et autres qui poussèrent des
quantités grandissantes de Libanais, Syriens et Palestiniens à quitter leurs foyers dès les
années 1870, tandis que, aux États-Unis, les exigences sanitaires devenaient plus sévères
et que des quotas étaient instaurés, incitèrent les agents de voyage à réorienter beaucoup
de leurs clients du Machrek vers les pays au sud du Rio Grande. L’absence de liens directs
entre les lieux de naissance de ces immigrants et les principaux ports latino-américains
entraînait la nécessité de leur transbordement en France, en Italie, en Espagne ou
d’autres pays européens. De plus, les restrictions imposées par les autorités ottomanes
obligeaient les voyageurs à déguiser leur destination finale en déclarant l’Égypte comme
but de leur voyage. D’où le fait que nombre de ceux qui ont été répertoriés dans les
registres d’immigration comme égyptiens étaient en fait d’origine libanaise, syrienne et
palestinienne, de même que d’innombrables Algériens étaient en fait marocains.
28 Les principaux pays d’immigration d’Amérique latine, l’Argentine et le Brésil, étaient eux
aussi parmi les destinations préférées des Libanais, Syriens et Palestiniens. Les archives
argentines contiennent 180 000 mentions de personnes en provenance du Machrek entre
1890 et 1950. En tant que “salles d’attente” pour les arabophones et autres individus
désireux d’entrer aux États-Unis, Cuba et le Mexique virent également l’arrivée de
milliers de personnes venant du Machrek. Il n’est donc pas surprenant que Washington
ait pressé d’une manière répétée les autorités cubaines et mexicaines de coopérer pour
endiguer cette contrebande humaine. Cela ne veut pas dire que tous les arabophones qui

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 104

arrivèrent dans ces pays cherchaient à en repartir ou prévoyaient de contrevenir aux


règlements nord-américains, dans le domaine sanitaire et autre, tout comme leurs
homologues arrivant à Montevideo ne prévoyaient pas tous de contourner la directive de
1928 du ministère argentin des Affaires étrangères, destinée à endiguer l’entrée
d’Orientaux.
29 La plupart des arabophones étaient chrétiens, en particulier grecs catholiques (melkites)
et maronites ou orthodoxes. Il est cependant indéniable qu’il y avait également les fidèles
d’autres confessions chrétiennes, de même que des musulmans (alaouites, chiites et
sunnites), des druzes et des juifs. En fait, l’émigration des juifs arabophones d’Alep, de
Damas et de Beyrouth se produisit à la même époque que celle de leurs homologues
ladinos de Turquie continentale, des Balkans et des îles de la Méditerranée orientale. Par
ailleurs, la politique ottomane, celle des Jeunes-Turcs, en particulier, provoqua également
l’exode arménien, soit directement à partir de la Turquie, soit à partir des pays qui virent
arriver chez eux les Arméniens cherchant refuge. Le fait que les États latino-américains
reçurent à peu près autant d’étrangers turcs que d’arabophones est mis en lumière par le
fait que, entre 1901 et 1924, Cuba a admis environ 14 000 émigrants du Machrek, dont
5 807 étaient répertoriés comme Turcs et 8 128 comme Arabes, Syriens ou Palestiniens.
30 La plupart des hispanophones et des arabophones arrivèrent avant 1930, date où la
combinaison de la crise économique et du nationalisme en Amérique latine engendra une
plus grande sélectivité dans les questions d’immigration. Cependant, depuis la fin de la
Deuxième Guerre mondiale, les Palestiniens de la région, autant que les juifs du Maghreb
et du Machrek, représentaient un pôle d’attraction puissant pour la nouvelle vague de
leurs compatriotes. Les réfugiés palestiniens à l’issue de la première guerre israélo-arabe
(1948-1949) partirent pour le Brésil, le Venezuela et d’autres pays12, tandis que les juifs du
Maroc et d’Égypte se rendirent au Brésil, au Chili et en Uruguay13. La réinstallation de ces
juifs d’Afrique du Nord fut l’une des conséquences du déclin de la présence française au
Maghreb, de la guerre israélo-égyptienne de 1956 et des craintes liées à l’essor du
panarabisme nassérien dans le monde arabe.
31 Connus sous le nom de Turcos (Turcs) - un sobriquet utilisé, ironie involontaire, à la fois
pour les Turcs, les Arabes et les Arméniens14 - les arabophones étaient également appelés
Moros (Maures) à Cuba, probablement à cause de l’influence persistante de l’Espagne sur
l’île. Mais un grand nombre de ces immigrants tendait à ressentir cette dénomination
comme péjorative, particulièrement quand la fin de l’Empire ottoman eut pour résultat
que les Syriens et les Libanais arrivaient désormais avec des documents de voyage
français et que les Palestiniens étaient porteurs de documents émis par les autorités
britanniques dans le cadre de leur mandat sur cette région. Plus récemment cependant,
certains des immigrés provenant du Moyen-Orient sont arrivés à admettre aussi
l’existence d’une signification moins péjorative du terme Turco15. Au contraire, beaucoup
de Libanais, spécialement les Maronites, étaient soucieux de souligner leur identité
francophone, avant même la Première Guerre mondiale, de la même manière que de
nombreux juifs marocains se décrivaient eux-mêmes comme des catholiques
d’Andalousie. Il semble que cela ait été surtout le cas en Uruguay, où prédominent des
catholiques maronites au sein de l’élite syro-libanaise. La protection française avant le
démembrement de l’Empire ottoman leur fut utile pour pallier les conséquences néfastes
de l’orientation anti-asiatique de la législation16 sur l’immigration de ce pays. En ce qui
concerne le fait que les juifs du Maghreb feignaient d’être catholiques, une telle pratique

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 105

n’était pas rare dans le Nouveau Monde, que ce soit en Amérique latine ibérique ou les
États-Unis anglo-saxons17.
32 Si on met de côté les nombreux problèmes qui ont causé ce retard dans l’étude de
l’immigration des Moyen-Orientaux en Amérique latine, il faut cependant relever que
divers aspects de leur vie dans la région ont fait l’objet de recherches par un petit groupe
de spécialistes, anthropologues, géographes, historiens, linguistes et sociologues,
particulièrement en Amérique latine (Argentine, Brésil, Cuba, Mexique, Venezuela) mais
aussi ailleurs (Liban, Europe et États-Unis).
33 Il ne faudrait pas non plus sous-estimer l’importante contribution des experts en langue
et littérature arabes. Celle-ci a été mise en vedette dans les travaux de pionnier de C.
Nijland, Robin Ostle et Margot Scheffold qui portent sur la production littéraire mahjar
(des pays d’émigration) en Amérique latine, spécialement les auteurs de poésie et de
prose vivant en Argentine et au Brésil. A un moindre degré, c’est aussi le cas pour les
critiques littéraires latino-américains, tels que Sergio Macias, Teresa Estevez Brasa,
Moshe Nes El et Estela Valverde, qui ont attiré l’attention des lecteurs sur les personnages
arabes et d’autres éléments, présents dans la littérature régionale, que ceux-ci aient été
utilisés par des auteurs tels que Roberto Arlt, Jorge Amado, Gabriel Garcia Marques et
Octavio Paz, parmi les plus célèbres écrivains de romans d’Amérique latine ou par les
descendants d’anciens immigrants, comme l’Argentin Jorge Asis, le Brésilien Milton
Hatoum, etc. Notons toutefois que la plupart des universitaires et critiques mentionnés ne
vivent pas en Amérique latine.
34 Il reste qu’il manquait toujours une bibliographie relative aux Moyen-Orientaux
d’Amérique latine, outil qui fait défaut depuis longtemps aux chercheurs et aux étudiants.
Par contraste, celles sur les Libanais en Afrique et en Amérique du Nord existent depuis
dix à vingt ans, tandis que les projets de bibliographie les plus complets sur les juifs
d’Amérique latine remontent à 199018.
35 Grâce à l’exploration de la littérature sur les Arméniens, Assyriens, Libanais, Maghrébins,
Palestiniens et Syriens de toutes croyances, cette combinaison inédite à ce jour permettra
non seulement d’élargir d’une manière significative la gamme des matériaux disponibles
mais elle sera également utile à ceux qui désirent travailler sur un groupe spécifique, en
leur donnant la possibilité de replacer celui-ci dans le contexte plus général des
migrations des différents groupes en provenance du Moyen-Orient. Comme tel, ceci peut
encourager des études futures et, espérons-le, produire des résultats plus riches.
Indéniablement, cette bibliographie a tiré profit d’autres tentatives antérieures ; il est
cependant certain que la plupart des 500 sources énumérées ci-après n’ont jamais été
réunies en un même ensemble dans les bibliographies publiées par d’autres auteurs 19.
36 Celle-ci comprend un corps de sources primaires, généralement des publications
officielles (c’est-à-dire les recensements), en plus des importants auto-recensements, des
journaux intimes et des mémoires écrits par les immigrants eux-mêmes.
37 Les sources secondaires ont été limitées aux références contenues dans les encyclopédies,
aux articles dans les périodiques et dans les revues universitaires ; on y trouve aussi les
travaux, non publiés, présentés dans le cadre universitaire : dissertations et exposés
d’étudiants en licence, maîtrise ou doctorat, ainsi que des biographies et autres livres
rédigés par des universitaires, des journalistes et des écrivains de fiction.
38 Il est nécessaire de souligner que ces articles et ces livres peuvent être vitaux pour l’étude
d’un ou plusieurs groupes venant du Moyen-Orient ; soit parce qu’ils peuvent contenir

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 106

des remarques allusives quoique pertinentes, soit parce qu’ils permettent d’attirer
l’attention du lecteur sur le fait que certaines des expériences en Amérique latine, vécues
par des musulmans du sous-contient indien et d’Asie du Sud-Est, peuvent présenter un
intérêt pour l’étude de leurs coreligionnaires orientaux. En revanche, la sélection des
références encyclopédiques, des dissertations et des œuvres de fiction citées ci-après, a
été faite seulement en fonction de leur lien avec les Moyen-Orientaux. Des critères de
sélection aussi arbitraires peuvent rendre justice à un auteur et néanmoins être injustes
pour un autre.
39 Pour ce qui est de la présentation, la liste des matériaux considérés comme d’intérêt
général est suivie de celle des références relatives à chaque pays pris individuellement,
avec la mise à jour et la réédition de celles prévues pour le futur. Inutile de dire qu’il
serait également très intéressant d’essayer de faire un inventaire des articles de presse,
comme cela a été fait par Maralit Bejarano dans le cas de La Luz, revue sépharade de
langue espagnole ou par l’équipe dirigée par Nélida Boulgourdjian qui a centré son
attention sur le traitement de la question arménienne par la presse argentine20.
40 Bien sûr, il reste beaucoup à faire pour combler les lacunes dans notre connaissance des
divers groupes ethniques et religieux qui se sont installés dans toute la région et d’en
arriver au niveau des travaux bibliographiques effectués sur les arabophones partis pour
l’Afrique de l’Ouest, à peu près à la même époque, ou sur les autres groupes d’immigrants
en Amérique latine. Les travaux déjà publiés ne sont pas les seuls ni nécessairement les
plus importantes sources pour l’étude d’un aspect spécifique d’un groupe d’immigrants.
Les travaux de pionnier de Maria Elena Vela et de Lilia Bertoni en Argentine, de Jan Suter
dans le cas du Salvador ou de Dario Euraque pour celui du Honduras, montrent que,
lorsqu’elles sont accessibles, de telles sources peuvent être complétées par les documents
non diffusés par les autorités d’immigration des pays hôtes, aussi bien que l’information
brute ou déjà traitée provenant des recensements nationaux, régionaux ou municipaux.
41 En plus, le fait de passer au crible les données recueillies par les chambres de commerce
régionales ou autres, et les données bancaires et financières, a donné de très bons
résultats pour Fernando Dahse dans le cas du Chili, pour Louise Fawcett de Posada et
Eduardo Posada Carbo en Colombie, pour Jon Suter au Salvador, aussi bien que pour Dario
Euraque au Honduras.
42 On peut dire la même chose de l’étude des dossiers de naturalisation par Maria Cruz
Burdiel de la Heras, qui a fourni des éclaircissements sur l’immigration libanaise au Costa
Rica et celle des registres des mariages, grâce aux travaux pionniers de Diane Epstein, qui
ont permis une avancée dans l’histoire sociale des juifs maghrébins d’Argentine.
43 Le fait d’étudier les archives ecclésiastiques et celles des organisations communautaires,
comme l’ont fait par exemple Gladys Jozami en Argentine, Clark Knowlton au Brésil,
Euridice Charon et Gladys Perdomo à Cuba, ainsi que Antonio Seluja Cecin en Uruguay, a
été particulièrement enrichissant pour ceux qui ont pu avoir accès à ces documents.
44 Parcourir les archives diplomatiques ne s’est pas montré moins prometteur,
particulièrement celles des Etats moyen-orientaux et américains, mais aussi celles de
l’Empire ottoman - comme l’ont fait d’une part, Elie Safa et Kohei Hashimoto qui ont
travaillé respectivement sur les archives des ministères des Affaires étrangères libanais et
français et, d’autre part, Engin Akarli et Kemal Karpat en Turquie -, celles des autorités
mandataires britannique et française ou celles des Espagnols au Maroc, comme le montre
le travail de Juan Bta Vilar21.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 107

45 Enfin, les entretiens et questionnaires, la principale source utilisée, entre autres, par
Alberto Tasso en Argentine et par Teresa Cuevas Saba, Miguel Manana Plasencio et Luz
Maria Martinez Montiel au Mexique, peuvent aider à répondre aux questions que les
autres sources ne permettent pas de traiter. Il est bien connu que l’efficacité de tels outils,
qui ont la faveur des anthropologues et des sociologues, repose inévitablement sur la
bonne connaissance par l’enquêteur des données et des perceptions émanant des
documents et des sources secondaires.

NOTES
1. Juan Bailey et Freya Headlam (ed.), Intercontinental Migration to Latin America : a select
bibliography, Institute of Latin American Studies, Londres, 1980, p. 16 sq ; Magnus Mörner
Adventurers and Proletarians : The Story of Migrants in Latin America, Pittsburgh, 1985, p. 149 sq.
2. Alberto Tasso, 1989, p. 55. Seule parmi les chercheurs américains, une anthropologue a
effectué des recherches parmi les Palestiniens de Jordanie et de Cisjordanie occupée, pour son
important travail de recherche sur la présence de ce groupe en Amérique Centrale. Voir Nancie L.
Gonzalez, 1992.
3. Parmi les exceptions, voir par exemple, Nellie Ammar, “They Came from the Middle East”,
Jamaïca Journal, vol. 4, n° 1, 1970, p. 3 ; Michel Allard, 1948 (1973), p. 11 ; Elie Habalian D., mai
1991, p. 8-9 et 35-36.
4. Arab News, Riad, 28 mai 1989 ; La Prensa, Buenos-Aires, 28 août 1991 ; La Nacion, Buenos Aires, 28
mars 1992. Pour des auto-estimations minorées sur les musulmans en Argentine, voir, par
exemple, Islam, Buenos-Aires, vol. III, n° 7, p. 27 ; S.A.H. Ahsani, 1984, p. 457.
5. EFE, Jérusalem, 20 août 1980.
6. Arab News, 8 janv. 1980.
7. Ahmad Mattar, 1945, p. 87-104.
8. En 1947, le chef du département latino-américain de l’Agence juive estimait à 500 000 le
nombre d’Argentins d’origine arabe. Le même chiffre est donné pour 1970 par certains auteurs
israéliens. Pour l’estimation de 1947, voir les Archives centrales sionistes, Jérusalem, S25/7502,
Moises Toff à Moshe Shertok, n.d.
9. Nabil Shaath, “High Level Palestinian Manpower”, Journal of Palestine Studies, hiver 1972, p. 81.
10. Entretien de l’auteur avec Malik Twal à Amman, le 3 août 1985.
11. Archives nationales, Washington, Civil Reference Branch, RG 59, 815-55/978-999, Ambassade
américaine à Département d’État. Lelio Marmora, déc. 1988, p. 380-381 ; Ma. Cruz Burdiel de Las
Heras, La emigracion libanesa en Costa Rica, Madrid, 1991, p. 37-41.
12. Les chiffres du gouvernement israélien amenèrent Yoram Shapira à écrire qu’“un nombre
considérable (d’Arabes) au Venezuela et 8 000 de ceux qui sont au Brésil sont des réfugiés de la
guerre de 1948”. Bien que cela ne soit pas mentionné par Shapira, il existe d’importants indices
montrant que les diplomates israéliens - et d’autres émissaires aussi - étudièrent la possibilité de
réinstaller en Amérique latine les réfugiés palestiniens aussi bien que leurs famille restées en
Cisjordanie. Yoram Shapira, “External and Internai Influences in Latin American-Israeli
Relations” in Michael Curtis et Susan Aurelia Gitelson (éd.), Israel in the Third World, New
Brunswick, 1976, p. 164 ; Ignacio Klich, avril 1994, p. 115-141.
13. Il y a M. Dijour, “Jewish Migration in the Post-War Period”, Jewish Journal of Sociology, June
1962, p. 77-78.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 108

14. Il n’est donc pas surprenant que les Arabes et les Arméniens aient cherché à souligner que la
Turquie n’était pas un Etat arabe ou que les Arméniens n’étaient ni turcs ni sémites. Voir, par
exemple, Narciso Binayan, 1974, p. 7.
15. Habalian, op. cit.
16. “Los Libanenses en la Republica Oriental del Uruguay”, Revista Diplomatica Argentina, avril
1924.
17. Voir, par exemple, Samuel Halphon et J. Sabah, Enquête sur la population israélite de l’Argentine,
1909-1910, Jewish Colonization Association, Londres ; Walter P. Zenner “Chicago’s Sephardim : A
Historical Exploration”, American Jewish History, hiver 1989-90, p. 225.
18. H. Laurens van der Laan, “A Bibliography on the Lebanese in West Africa, and an Appraisal of
the Literature Consulted”, Kroniek van Afrika, 3, 1975, p. 283-95 ; Mohamed Sawaie (éd.), “Arabic-
Speaking Immigrants in the United States and Canada : A Bibliographical Guide with Annotation”,
Lexington, 1985 ; Judith Laikin Elkin et Ana Lya Sater (ed.), Latin American Jewish Studies : An
Annoted Guide to the Literature, Westport, 1990.
19. Pour l’Argentine, le Brésil et le Chili seulement, voir Ignacio Klich, “Introduccion a las funetes
para la historia de los mesorientales en America Latina”, Temas de Africa y Asia, 2, 1993. Voir aussi
Bailey et Headlam, op.cit. ; Môrner, op. cit. : Elkin et Sater, op. cit. ; Michael W. Suleiman, avril 1994.
20. Nélida Elena Boulgourdjian, Leticia Otero, Pedro Gitz, Claudia Cortese et Alberto Pineiro, “El
genocidio armenio en la prensa argentina, 1890-1900”, Buenos Aires, 1988.
21. Pour les travaux basés sur les archives diplomatiques argentines, brésiliennes, françaises,
libanaises, ottomanes, espagnoles et nord-américaines ou qui contiennent des références à celles-
ci, voir, par exemple, Elie Safa, L’Emigration libanaise, Beyrouth, 1960 ; Brenda Gayle Plummer, oct.
1981 ; Kemal H. Karpat, 1985 ; Louise Fawcett de Posada, 1991 ; Kohei Hashimoto, 1992 ; Ignacio
Klich, october 1993 ; Juan Bta Vilar, 6-8 nov. 1993 ; Jeff Lesser, “Brazil and the Assyrian Question”,
contribution présentée au XVIIIe Congrès international de LAS A, Atlanta, 10-13 mars 1994.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 109

Bibliographie

1. Général
Abdou, Nagib, Travels in America: A Commercial Directory of the Arabie Speaking People of the
World, n.p., 1907 (in Arabie).
Abdulrazak, Fawzi, “Mahjar Literature: A Bibliography”, Mundus Arabicus, vol. 1, 1981 (in
Arabie).
Agmir, Abdeluahid, “Acerca de las motivaciones de la emigraciόn árabe a América Latina
y fases de su evoluciόn”, Temas Arabes, December 1986.
Ahsani, S.A.H., “A Bleuprint for Islamic Da’wah in Latin America”, Unpublished paper,
1981.
Ahsani, S.A.H., “Muslims in Latin America: A survey”, Journal Institute of Muslim Minority
Affairs, July 1984.
Al-Andari, Butrus, A Historic Journey to South America, São Paulo, 1929 (in Arabie)
“Arabic-Speaking Communities in North and South America”, Wiener Library Bulletin,
March 1950.
Assreuy, Nagib, Islam in America, Sâo Paulo, 1926 (in Arabie). Avni, Haim, Judíos en América,
Madrid, 1992.
Ayalon, Amy, “The Arab Discovery of America in the Nineteenth Century”, Middle Eastern
Studies, October 1984.
Al-Baladi, Hussein, I Lived in Latin America, Cairo, 1960 (in Arabie).
Benarroch Pinto, Isaac, El indiano, el kadí y la luna, Tetuan, 1951.
Benumeya, Gil, Arabes en Hispano-América, Buenos Aires, 1981.
Berenstein, M., “Les Etats du Levant sous mandat français et les problèmes d’émigration
et d’immigration”, Revue internationale du travail, Mai 1936.
Binet, Jacques, “Les Libanais en Afrique francophone”, Kroniek van Afrika, 6, 1975/3.
Chediac, Antonio, El Libano: Antorcha de civilizaciόn universal, Caracas, 1974, vol. I.
Crowley, William K., “The Levantine Arabs: Diaspora in the New World”, Proceedings of the
Association of American Geographers, 6, 1974.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 110

Deeb, Wadih Amin, Arabie Poetry in the Americas, Beirut, 1955 (in Arabie).
Delval, Raymond, Les Musulmans en Amérique latine et aux Caraïbes, Paris, 1992.
Deriche, Alfredo, “Antecedentes y vigencia de la Federaciόn de Entidades Americano
Arabes (FEARAB America), Revista de Africa y Medio Oriente, September 1988.
Díaz-Mas, Paloma, Sephardim:The Jews from Spain, Chicago, 1992.
Dijour, Ilya M., “Jewish Migration in the Post-War Period”, Jewish Journal of Sociology, June
1962.
Di Tarrazi, Philip, A History of the Arab Press, Beirut, 1933 (in Arabie).
Elazar, Daniel J., The Other Jews: The Sephardim Today, New York, 1989.
Elkin, Judith Laikin, Jews of the Latin American Republics, Chapel Hill, 1980.
Elydd, José, Viaje por América, Buenos Aires, 1940.
Elydd, José, Travels in the New World, Buenos Aires, 1959 (in Arabie).
Estéfano, Habib, Los pueblos hispano-americanos: Su presente y su porvenir, México, n.d..
Glade, W., “The Levantines in Latin America”, American Economic Review, vol. 73, n 2, 1983.
Gordon, Leland J., “Immigration from Turkey”, Sociology and Social Research, November-
December 1930.
Guevara Bazán, R., “Muslim Immigration to Spanish America”, Muslim World, 56, 1966.
Guevara Bazán, Rafael A., “Some Notes for a History of the Relations between Latin
America, the Arabs and Islam”, Muslim World, 61, 1971.
Hallar, Ibrahim H., Descubrimiento de América por los arabes, Buenos Aires, 1959.
Hassan, Hassan, Arabic Literature in the Mahjar, Cairo, 1962 (in Arabie).
Haque, Mozammel, “The Role of Rabita al-Alam al-Islami in the Promotion of Islamic
Education”, The Islamic Quarterly, First Quarter 1992.
Harfush, Nabil, The Lebanese Presence in the World, Junia, 1974 (in Arabie).
Hashimoto, Kohei, “Lebanese Population Movement 1920-1939: Towards a Study”, in
Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century of Emigration,
London, 1992.
Hiddah, Hassan, A History of American Emigres in the World, Damascus, 1974 (in Arabie).
Imran, Maulana Muhammad, Position and Prospects of Islam in Latin America, Lahore, 1979.
Irving, T. B., “Islamic Education in Spain and Latin America”, Journal of the Muslim World
League, vol. 4, n4, 1977.
Irving, T. B., “Islamic Renewal in Iberia and Latin America: Its Needs and Pre-Conditions”,
al-Tawhid, vol. 8, n 1, 1990.
Itzigsohn, José A., “Los fenόnemos racistas”, Dispersion y Unidad, 22/23, 1978.
Al-Jayyusi, Salma al-Khadra, Trends and Movements in Modem Arabie Poetry, Leiden, 1977.
Karpat, Kemal H., “The Ottoman Emigration to America, 1860-1914”, International Journal
of Middle East Studies, 17, 1985.
Kasule, Omar, “Muslims in Latin America”, Journal Institute of Muslim Minority Ajfairs, July
1984.
Kaufman, Aby (sic) and Shapira, Yoram, “Jews and Arabs in Latin America”, Patterns of
Prejudice, January-February 1976.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 111

Kaufman, Edy, Shapira, Yoram and Baromi, Joel, Israel-Latin American Relations, New
Brunswick, 1979.
Khadduri, Majid, “The Arabs in South America”, Al-Mu ‘allim al-Jadid, vol. 4, n 2, 1939 (in
Arabie).
Khafaji, Muhammad Abd al-Mun’im, The Story of Mahjar Literature, Cairo, 1969 (in Arabie).
Khoury, Malatios, Arab Emigration to the American Continent, 1992? (mimeo) (in Arabic).
Khoury, Mounah and Algar, Hamid (eds), An Anthology of Modem Arabic Poetry, Berkeley,
1974.
Klich, Ignacio, “Arabs of Latin America”, The Middles East, April 1986.
Klich, Ignacio, “Islam in Latin America”, in Encyclopedia of Latin American History, New
York, 1995.
Klich, Ignacio, “Mideasterners in Latin America”, in Encyclopedia of Latin American History,
New York, 1995.
Klich, Ignacio and Lesser, Jeffrey, “Introduction: Turco’ Immigrants in Latin America”,
The Americas, July 1996.
Konsol, Elias, The Literature of Emigrants, Damascus, 1963 (in Arabie).
Konsol, Elias, The Tragedy of the Arabie Language in American Emigrant Communities,
Damascus, 1980 (in Arabie).
L’Emigration: problème libanais, Kaslil, 1973.
Labaki, Boutros, “L’Emigration libanaise en fin de période ottomane, 1850-1914”, Hannon,
Revue libanaise de géographie, 1987.
Labaki, Boutros, “L’Emigration libanaise sous le Mandat français”, Hannon, Revue libanaise
de géographie, 1982-1984, April 1992.
Lammens, Henry, The Syrian Journey through Central and South America, Beirut, 1894 (in
Arabie).
Laskier, Michael M., “Egyptian Jewry under the Nasser Regime, 1956-70”, Middle Eastern
Studies, July 1995.
“Les Musulmans dans le Monde”, La Documentation française, 9, August 1952.
Macías, Sergio, “Imagen del Islam en la literatura iberoamericana”, in Montserrat
Abumalham (ed.), Comunidades islâmicas en Europa, Madrid, 1995.
Macías, Sergio, “Presencia árabe en la literatura latinoamericana: Tesis del olvido dentro
de la historia”, Temas Arabes, December 1986.
Makki, Mahmud A., “La poesía árabe en América Latina”, Estudios Orientales, vol. 5, n 12,
1970.
Mármora, Lelio, “La fundamentaedios de las politicas migratorias internationales en
América Latina”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, December 1988.
Martínez Montávez, Pedro, Poesía árabe contemporánea, Madrid, 1958.
Mattar, Emile, “Le Liban et ses émigrés”, Le Commerce du Levant, 75, 1966.
McNulty, Francine, “Mahjar Literature: An Annotated Bibliography”, Mundus Arabicus,
vol. 1, 1981.
Mikesell, Marwin W., “Lebanese emigration”, Geographical Review, 53, 1963.
Mirelman, Victor C, “Sephardim in Latin America after Independence”, AmericanJewish
Archives, Spring/Summer 1992.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 112

Morandeyra, Mary, Habib Estéfano en mi vida: Ante la conciencia de las colectividades de habla
árabe en América, Mexico, 1948, Second edition.
Mörner, Magnus, Adventurers and Proletarians: The Story of Migrants in Latin America,
Pittsburgh, 1985.
Musallam, Adnan, “The Formative Stages of Palestinian Emigration to the Americas:
1870s-1948s”, al-Hijra, 1991 (in Arabic).
al-Na’uri, ‘Isa, Literature in the Mahjar, Cairo, 1977 (in Arabie).
“O Libanesi nel mondo”, Bolletino della Societa Geografica Italiana, March 1934.
Ostle, Robin, “The Literature of the Mahjar”, in Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds),
The Lebanese in the World: A Century of Emigration, London, 1992.
Philippou, Angelos J. (ed), The Orthodox Ethos. Essays in Honour of the Centenary of the Greek
Orthodox Archdiocese of North and South America, Oxford, 1964.
Quick, Abdullah Hakim, Deeper Roots: Muslims in the Caribbean before Columbus to the Present,
Nassau, 1990.
Quick, Abdullah Hakim, “Islam in the Caribbean: Past, Present and Future”, in Nura Alkali,
Adamu, Awwal Yadudu, Rashid Motem an d Harvana Salihi (eds), Islam in Africa:
Proceedings of the Islam in Africa Conference, Ibadan, 1993.
Ricard M., “L’Emigration des Juifs marocains en Amérique du Sud”, Revue de Géographie
marocaine, vol. 7, n 8, 1928.
Ricard M., “L’Emigration des Israélites marocains en Amérique du Sud”, Journal de la
Société des Américanistes, 1932.
Ricard, Robert, “Notes sur l’émigration des Israélites marocaines en Amérique espagnole
et au Brésil”, Revue africaine, vol. 88, n 1-2, 1944.
Ruppin, Arthur, Los judíos en América del Sur, Buenos Aires, 1938.
Russ, Salim, “Emigration from Lebanon”, MA thesis, American University of Beirut, 1952.
Sabella, Bernard, “Palestinian Christian Emigration from the Holy Land”, Proche Orient
Chrétien, XLI, 1991.
Safa, Elie, L’Emigration libanaise, Beirut, 1960.
Sakhala Elías, Juan and Barria Slako, Armando, Presencia árabe a través de la historia,
Valparaíso, 1989.
Sánchez-Albornoz, Nicolás, “Population”, in Leslie Bethell (ed.), Latin America: Economy
andSociety, 1870-1930, Cambridge, 1989.
Saouda, Joseph, “Libanais de l’étranger. Colonies libanaises: émigration et immigration”,
Cahiers de l’Est, 1, 1945.
Selman S., Aycha, Introducciόn al estudio de los grupos étnicos de origen árabe en
Hispanoamérica, Madrid, 1984.
Shapira, Yoram D., “External and Internai Influences in the Process of Latin American-
Israeli Relations”, in Michael Curtis and Susan A. Gitelson (eds), Israel in the Third World,
New Brunswick, 1976.
“Simposio Interamericano del V Encuentro de Dos Culturas: Presencia Arabe en America
Latina”, FEARAB-Venezuela, Caracas, 9-10 April 1992.
Suleiman, Michael W., “Los árabes en América Latina: Bibliografí’a preliminar”, Estudios
Migratorios Latinoamericanos, April 1994.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 113

Sutton, Joseph A. D., Magic Carpet: Aleppo in tbush, The Story of a Unique Ethnic Jewish
Community, New York, 1979.
Vilar, Juan Bta., “Jewish Moroccan Immigration to Latin America”, The Alliance Review, vol.
25, n 45, 1973.
Vilar, Juan Bta., “La emigraciόn judeo-marroquí ala América en la fase pre-estadística
(1850-1880)”, Paper presented at the Seventh International Research Conference of the
Latin American Jewish Studies Association (LAJSA), Philadelphia, 6-8 November 1993.
Vilar, Juan Bta., “Primeros emigrantes judeo-marroquíes en América”, Magen/Escudo,
November 1971.
Weinstein, Ana E., “Sefárdica: Sus primeros diez números. Indice temâtico de los numeros
1 al 10”, Sefárdica, September 1993.
Wilkie, Mary, A Partially Annotatel Bibliography on Arab Communities in West Africa and Latin
America, 1967?
Yaser, Juan, Fenicios y árabes en el génesis americano: 500 años 1492-1992. Quinto Centenario del
Reencuentro con América, Côrdoba, 1992.
Young, Herrick B„ “The Near East in South America”, The Moslem World, vol. 30, n 2, 1940.
Zenner, Walter P., “International Networks in a Migrant Ethnic group”, in Robert F.
Spencer (ed.), Migration and Anthropology, Seattle, 1970.
Zenner, Walter P., “The Syrian Jewish Experience in Latin America”, Paper prepared for
the Seventh International Research Conferenced of LAJSA, Philadelphia, 6-8 November
1993.
Zoraquín Becú, Horacio, El problema del extranjero en la reciente legislaciόn latino-americana,
Buenos Aires, 1943.

2. Antigua
Mattar, Ahmad Hassan, Guía social de las comunidades de habla árabe (libanesas, sirias,
palestinas) en Antigua, Cuba, Costa Rica, New York, 1947.

3. Argentina
Abderrahman, Mohamed Yassine, Adalid ríoplatense, Buenos Aires, 1954.
Abdullah, Kassem, A Short Account of My Struggle in Argentina, Buenos Aires, 1986 (in
Arabic).
Abou, Sélim, “Autobiographies”, Travaux et Jours, 48, 1973.
Abou, Sélim, “Contacts de cultures au Liban et dans l’émigration”, Travaux et Jours, 30,
1969.
Abou, Sélim, Immigrés dans l’autre Amérique: Autobiographies de quatre Argentins d’origine
libanaise, Paris, 1972.
Abou, Sélim, “Mythes de l’acculturation aux États-Unis et en Argentine”, in Sélim Abou,
L’Identité culturelle: Relations interethniques et problèmes d’acculturation, Paris, 1981.
Akmir, Abdeluahed, “La inmigraciόn árabe en Argentina (1880-1980)”, PhD dissertation,
Universidad Complutense de Madrid, 1991.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 114

Akmir, Abdeluahed, “Argentina, país de inmigraciόn”, Revista Marroquí de Estudios


Hispánicos, n. 2, 1992?
Akmir, Abdelwahed, “La inserciόn de los inmigrantes árabes en Argentina (1880-1980):
Implicaciones sociales”, Anaquel de Estudios Arabes, 2, 1991.
Allard, Michell, “Les Libanais en Argentine de l’émigration à l’intégration (1902-1914),
Travaux et Jours, 48, 1973.
Alsina, Juan A., La inmigraciόn europea en la República Argentina, Buenos Aires, 1898.
Alsina, Juan A., La inmigraciόn en el primer siglo de la independencia, Buenos Aires, 1910.
Altamirano, Carlos, “El orientalismo y la idea del despotismo en el Facundo”, Boletín del
Instituto de Historia d’Argentina y Americana Dr. Emilio Ravignani, n 9, 1994.
Andraos, Elias, “The Roman Catholics in Argentina, al-Masarra, vol. 26 (in Arabie).
Antisemitism World Report 1992, Institute of Jewish Affairs (IJA), London, 1992.
Antisemitism World Report 1993, IJA, London, 1993.
Antisemitism World Report 1994, IJA, London, 1994.
Antisemitism World Report 1995, IJA, London, 1995.
Antisemitism World Report 1996, Institute for Jewish Policy Research, London, 1996.
Antonio, Jorge, Y ahora qué?, Buenos Aires, 1982.
Arditti, Elías, Izmir-Paris-Buenos Aires: Odisea de un inmigrante, Buenos aires, 1993.
Arlt, Roberto, Aguafuertes españolas, Buenos Aires, 1963.
Arlt, Roberto, El criador de gorilas, Buenos Aires, 1945.
Arslan, Em’n, Los árabes, Buenos Aires, 1943gel, third edition.
Asís, Jorge, Don Abdel Zalim, Buenos Aires, 1987.
Assaf, Jorge, The History of Syrian/Lebanese Emigration, Buenos Aires, 1943 (in Arabic).
Auza, Nestor T., “La Iglesia argentina y la evangelizacíon de la inmigraciôn, Estudios
Migratorios Latinoamericanos, April 1990.
Avni, Haim, Argentina & the Jews: A History of Immigration, Tuscalosa, 1991.
Avni, Haim, Argentina y la historia de la inmigraciόn judía (1810-1950), Jerusalem, 1983.
Azize, Eduardo, “Aporte de la colectividad árabe a la cultura nacional”, Unpublished
manuscript, 1996?
Bazán, Armando Raúl, El noroeste y la Argentina contemporánea (1853-1992), Buenos Aires,
1992.
Bejarano, Margalit, “Fuentes para la historia de los sefaradfes en la Argentina”, Sefárdica,
May 1986.
Bejarano, Margalit, “From Turkey to Latin America: Immigration and Sephardic Jews to
Argentina and Cuba”, Paper presented at the Seventh International Research Conference
of LAJSA, Philadelphia, 6-8 November 1993.
Bejarano, Margalit, “L’Intégration des sépharades en Amérique latine: Le cas des
communautés de Buenos Aires et de La Havane”, in Esther Benbassa (ed.), Mémoires juives
d’Espagne et du Portugal, Paris, 1996.
Bejarano, Margalit, “Los sefaradíes en la Argentina: Particularismo étnico frente a
tendencias de unificaciόn”, Rujmbos, 17-18, 1986.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 115

Benavdez Dibella, Maria Angelina, “Estudio de la colectividad libanesa en San Juan”,


Paper presented at the Primeras Jornadas Internacionales sobre Migraciόn en America,
Buenos Aires, 13-15 October 1983.
Bengio, Joseph, “Juifs marocains en Argentine”, in Sarah Leibovici (ed.), Mosaïques de notre
memoire: Les Judéo-Espagnols du Maroc, Paris, 1982.
Bengio, J., “Juifs marocains et autres communautés séfarades en Argentine”, Yod, Revue
des Études hébraïques et juives modernes et contemporaines, 10, 1979.
- Bermúdez, Norberto, La pista siria, Buenos Aires, 1993.
- Bertoni, Lilia Ana, “Los ‘turcos’ en la Argentina: Aspectos de la inmigraciόn árabe
(1880-1930)”, Paper presented at the Primeras Jornadas Internacionales sobre Migraciόn
en America, Buenos Aires, 13-15 October 1983.
Bertoni, Liliana (sic) Ana, “De Turquía a Buenos Aires: Una colectividad nueva a fines del
siglo XIX”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, April 1994.
Bestene, Jorge O.K, “Formas de asociacionismo entre los sirio-libaneses en Buenos Aires”,
in Fernando J. Devoto and Eduardo J. Míguez (eds), Asociacionismo, trabajo e identidad étnica:
Los italianos en América Latina en una perspectiva comparada, Buenos Aires, 1992.
Bestene, Jorge O., “La inmigraciόn sirio-libanesa en la Argentina: Una aproximaciόn,
Estudios Migratorios Latinoamericanos, August 1988, n 9, 3e année.
Bestene, Jorge Omar, “Discurso y política migratoria en la Argentina de la gran
inmigraciόn: Juan A. Alsina y los inmigrantes “turcos”, Temas de Africa y Asia, 2, 1993.
Bestene, Jorge Omar, “La política migratoria argentina y la inmigraciόn de sirios y
libaneses”, Studi Emigrazioni, vol. 32, n 118, 1995.
Bestene, Jorge Omar, “Realidades y estereotipos: Los ‘turcos’ en el teatro argentino”,
Estudios Migratorios Latinoamericanos, April 1994.
Binayán, Narciso, La colectividad armenia en la Argentina, Buenos Aires, 1974.
Biondi Assali, Estela, “Actitudes y valoraciones hacia la lengua étnica entre los grupos
migratorios de origen árabe en Argentina”, Encuentro, March 1990.
Biondi Assali,Estela, “Alternancia de los cόdigos español-árabe entre los bilingües de
tucumán, Argentina”, Caravelle, 52, 1989.
Biondi, Assali, Estela, “Beine…beineta: El uso de (p) en el habla española de los
inmigrantes de origen árabes en la Argentina”, Hispanic Linguistics, Fall, 1992.
Biondi Assali, Estela, “Lenguas en contacto: El español hablado por los inmigrantes arabe
en la Argentina”, Actas del III Congreso Internacional del Español en América, Valladolid, 1991.
Biondi Assali, Estela, “L’Insertion des groupes de langue arabe dans la société argentine”,
Revue européenne des migrations internationales, vol. 7, n 2, 1991.
Biondi Assali, Estela, “Mantenimiento de la lengua étnica entre los descendientes de sirios
y libaneses en la Argentina y el concepto de etnicidad”, Anuario de Lingüística Hispánica,
1991.
Booz, Mateo, “El mercachifle”, in Mateo Booz, Gente del Litoral, Buenos Aires, 1944.
Booz, Mateo, La tierra del agua y del sol, Buenos Aires, 1925.
Boulgourdjian, Nélida, “Armenian Immigration to Argentina”, Armenian Review, Spring
1990.
Boulgourdjian, Nélida, “Armenian Pioneers in Argentina”, Hai Sird, vol. 48, n 151, 1992.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 116

Boulgourdjian, Nélida Elena, “La immigraciόn armenia en Buenos Aires entre 1900 y 1923.
Aspectos generales”, Temas de Africa y Asia, 4, 1996.
Boulgourdjian, Nélida, “Los armenios en buenos Aires, Primera oeada migratoria
(1909-1930)”, Todo es Historia, August 1992.
Boulgourdjian, Nélida and Epstein, Diana L. “Armenios y judíos en el Once 1910-1950”,
Paper presented at the Eighth International Research Conference of LAJSA, Mexico, 11-14
November 1995.
Campoy, Luis B., “La inmigraciόn libanesa a la Argentina y a Mendoza”, Uniόn Libanesa
Cultural Mundial, Mendoza, 1975.
Canuto, Marta A. Saleh de, and Budeguer, Susana, El aporte de los sirios y libaneses a
Tucumán, San Miguel, 1979.
C.E.S. (ed.), Presencia sefaradí en la Argentina, Buenos Aires, 1992.
Cerruti, Gabriela, El Jefe: Vida y obra de Carlos Saúl Menem, Buenos Aires, 1993.
Chaij, Julio, “Analog’as y discordancias entre el gaucho argentino, el beduino árabe, el
fellah sirio: El ambiente geográfico, el género de vida, el régimen social”, in José
Hernández, Martín Fierro, Buenos Aires, n.d. (in Arabic).
Ciarla, A. R., “Muslims in Argentina”, Paper presented at the Seminar on the Economic
Status of Muslim Minorities, Institute of Muslim Minority Affairs, Sherbrooke, January
1982.
Cohen, Mario E., “Aspectos sociodemográficos de la comunidad sefaradita en la
Argentina”, Sefárdica 3, 1985.
Curi, Jorge, Arriba Argentina, Buenos Aires, 1977.
Epstein, Diana L., “Aspectos generales de la inmigraciόn judeo-marroquí a la Argentina
1875-1930”, Temas deAfrica y Asia, 2, 1993.
Epstein, Diana Lía, “Los judeo-marroquíes en Buenos Aires: Pautas matrimoniales
1875-1910”, Estudios Interdisciplinarios de América Latina y el Caraibe, January 1995.
Estévez Brasa, Teresa, “Ecos de la poesía árabe en ‘Santos Vega’ y ‘Martín Fierro’”, Asuntos
Arabes, September 1973.
Fishburn, Evelyn, The Portrayal of Immigration in Nineteenth Century Àrgentine Fiction
(1845-1902), Berlin, 1981.
Gache, Samuel, Les logements ouvriers à Buenos Aires, Paris, 1993.
Griveo, Arnaldo, Yo, Menen la encarnaciόn de Cristo, Buenos Aires, 1993).
Guraieb, José E., “‘Introducciόn’ in Gibran Khalil Gibran”, El profeta y el jardín del profeta,
Cόrdoba, 1953.
Hallar, Ibrahim H., El gaucho: Su origielidad arábiga, Buenos Aires, 1962).
Hekimian, K., “Armenian Immigration to Argentina”, Armenian Review, Spring 1990.
Hillar, Moisés, Historia de la Iglesia Catόlica Apostόlica Ortodoxa de Antioquía en la Argentina,
Buenos Aires, n.d..
Humphrey, Michael, “Ethnic and Class Identity in the River Plate: The Case of Arab and
Jewish Immigrants”, Immigrants & Minorities, March 1997.
“Islam in Argentina: A Report”, Journal Institute of Muslim Minority Affairs, January 1992.
Jozami, Gladys, “Aspectos demográficos y comportamiento espacial de los migrantes
árabes en el NOA”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, April 1987.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 117

Jozami, Gladys, “El retorno de los ‘turcos’ en la Argentina de los ‘90’ “, in Ignacio Klich and
Mario Rapoport (eds), Discriminación y racismo en América Latina, Buenos Aires, 1997.
Jozami, Gladys, “Identidad religiosa e integración cultural en cristianos sirios y libaneses
en Argentina, 1890-1990”, Estudios Migratorias Latinoamericanos, April 1994.
Jozami, Gladys, “La identidad nacional de los llamados migrantes árabes en la Argentina”,
Orígenes, 5, 1989.
Jozami, Gladys, “La identidad nacional de los llamados turcos en Argentina”, Temas de Asia
y Africa, 2, 1993.
Jozami, Gladys, “The Manifestations of Islam in Argentina”, The Americas, July 1996.
Jozami Gladys, “The Return of the ‘Turks’ in 1990s Argentina”, Patterns of Prejudice,
October 1996.
Klich, Ignacio, “Acerca de la coexistencia entre árabes y judiós en la Argentina hasta fines
de la década del “40”, Controversia, 1995.
Klich, Ignacio, “Arabes, judíos y árabes judíos en la Argentina de la primera mitad del
novecientos”, Estudios Interdisciplinarios de América Latina y el Caribe, July, 1995.
Klich Ignacio, “Argentina”, American Jewish Year Book 1996, New York, 1996.
Klich Ignacio, “Argentine-Ottoman Relations and their Impact on Immigrants from the
Middle East: A history of Unfulfilled Expectations, 1910-1915”, The Americas, October 1993.
Klich, Ignacio, “Challenges to Jewish Life in Latin America: Argentina”, in William Frankel
(ed.), Survey of Jewish Affairs 1991, Oxford, 1991.
Klich, Ignacio, “Criollos and Arabic Speakers in Argentina: An Uneasy Pas de Deux,
1888-1914”, in Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A
Century of Emigration: A Century of Emigration, London, 1992.
Klich, Ignacio, “Failure in Argentina: The Jewish Agency’s Quest for Congressional
Support for Zionist Aspirations in Palestine (1946), in AMILAT (eds), Judaica
latinoamericana: Estudios histórico-sociales II, Jerusalem, 1993.
Klich, Ignacio, “La posibilidad del asentamiento de palestinos en la Argentina (1948-1952):
Una perspectiva comparada”, Estudios Migratoriios Latinoamericanos, April 1994.
Klich, Ignacio, “Overcoming Amnesia: Arab-Jewish Coexistence in First Half of 1900s
Argentina”, Immigrants & Minorities, March 1997.
Klich, Ignacio, “Peronistas y radicales ante las aspiraciones sionistas en Palestina”,
Desarrollo Econόmico, April 1994.
Klich Ignacio, “The Chimera of Palestinian Resettlement in Argentina in the Early
Aftermath of the First Arab-Israeli War and Other Similarly Fantastic Notions”, The
Americas, July 1996.
Klich, Ignacio, “Towards an Arab-Latin American Bloc? The Genesis of Argentine-Middle
East Relations: Jordan, 1945-54”, Middle Eastern Studies, July 1995.
Klich Ignacio and Jozami, Gladys, “La integración de los “exóticos”: Arabes y judíos en el
Servicio Exterior de la Nacion (1900-1966)”, Paper presented at the Eighth International
Research Conference of LAJSA, Mexico, 11-14 November 1995.
La Siria nueva: Obra histórica, estadística y comercial de la colectividad sirio-otomana en las
Repúblicas Argentina y Uruguay, Buenos Aires, 1917.
Lahrech, Oumana Aouad, “Los inmigrantes árabes y el problema de la identidad en dos
novelas argentinas”, Revista Marroquí de Estudios Hispánicos, n. 2, 1992?.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 118

Latzina, Francisco, Diccionario geografico argentino, Buenos Aires, 1891.


Leuco, Alfredo, and Díaz, José Antonio, El herederozina de Peron: Menem, entre Dios y el diablo,
Buenos Aires, 1988.
Lejtman, Roman, Narcogate: Historia inédita de las relaciones de la familia del Presidente y sus
amigos con el lavado de dólares, Buenos Aires, 1993.
Lezcano, César G, “La inmigracion norteafricana en la Argentina”, Anales del Instituto
Etnico Nacional, 1951.
Libro PURPURA de los Sesenta años del CLUB LIBANES de Buenos Aires, Buenos Aires, 1996.
Liniado, Argentino, Recuerdos imborrables, Buenos Aires, 1994.
Lobato, Mirta Zaida, “Una visión del mundo del trabajo: Obreros inmigrantes en la
industria frigorífica, 1900-1930”, in Fernando J. Devoto and Eduardo J. Míguez (eds),
Asociacionismo, trabajo e identidad étnica: Los italianos en América Latina en una perspectiva
comparada, Buenos Aires, 1992.
Marun, Mubarak, Las giras, 2 vol., Santiago del Estero, 1930 (in Arabic).
Matta, Yebrail, Del ánfora de mis recuerdos, Buenos Aires, 1980.
Mirelman, Victor A., “Early Zionist Activities among the Sephardim in Argentina”,
American Jewish Archives, November 1982.
Mirelman, Victor A., En búsqueda de una identidad: Los inmigrantes judios en buenos Aires
1890-1930, Buenos Aires, 1988.
Mirelman, Victor A., Jewish Buenos Aires, 1890-1930: In Search of an Identity, Detroit, 1990.
Mirelman, Victor A., “Sephardic Immigration to Argentina Prior to the Nazi Period”, in
Judith Laikin Elkin and Gilbert W. Merkx (eds), The Jewish Experience in Latin America,
Boston, 1987.
Neffa, Laila, “Gibrán Jalil Gibrán”, Nosotros, January-February 1940.
Obeid, Juan S., Aporte: Contribución a la futura historia de la colectividad siriolibanesa en
la Argentina, Buenos Aires, 1937.
Obeid, Juan S., Momentos: Discursos y páginas dispersas, Buenos Aires, 1947.
Orta Nadal, Ricardo, “Presencia de Oriente en el Facundo”, Anuario del Instituto de
Investigaciones Históricas, 1961.
Pachá, Carlos, and Albarracín Godoy, María Inés, La casa grande: Historia de la Sociedad Sirio
Libanesa de Córdoba, 1907-1980, Córdoba, 1993.
Pavón Pereyra, Enrique, Vida de Menem, Buenos Aires, 1994.
Peralta, Santiago M., La acción del pueblo árabe en la Argentina: Apuntes sobre inmigracion,
Buenos Aires, 1946.
Perspectiva de la Iglesia Católica Apostólica Ortodoxa de Antioqu’a en América y en
particular en Argentina, Buenos Aires, 1987.
Ponsati, Hugo Luis, “Aportes para una reseña de la colectividad árabe tucumana”,
Sociedad Sirio-Libanesea de Tucumán, San Miguel, 1975.
Rafael Juan, EL árabe en la política, Santiago del Estero, 1988.
Rafael, Martha Susana Rufeil de, “Estudio de la colecividad libanesa y siria”, Paper
presented at the Primeras Jornadas Internacionales sobre inmigración en Argentina,
Buenos Aires, 5-7 November 1981.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 119

Rafael, Martha Susana Rufeil de, “La ‘Sociedad Sirio-Libanesa de Socorros Mutuos’
(1907-1940)”, Paper presented at the Primeras Jornadas Internacionales sobre Migración
en América, 13-15 October 1983.
Ripa, Julián I., Inmigrantes en la Patagonia; Buenos Aires, 1987.
Rufeil, Marta Susana, “Presencia árabe en la República Argentina”, Asuntos Arabes, 11,
1984.
Rufeil, Marta Zusana (sic), “Presa árabe en la Republica Argentina encia árabe en la
Repœblica Argentina (1880-1914)”, in El poblamiento de las Américas, Veracruz, 1992, vol. 2.
Santamaría, Daniel J., “Estado, Iglesia e inmigración en la Argentina moderna”, Estudios
Migratorios Latinoamericanos, April 1990.
Sarmiento, Domingo F., Viajes, Buenos Aires, 1981.
Schamún, Alejandro, “La colectividad siria en la República Argentina”, Buenos-Aires, 25
May 1910.
Sheffold, Margot, Doppelte Heimat? Zur literarischen Produktion aabischsprachiger Inmigranten
in Argentinien, Berlin, 1993.
Segundo censo de la República Argentina, Buenos Aires, 1898.
Senkman, Lenardo, “Sarmiento y la questión étnica”, Río de la Plata, 8, 1989.
Sieskel, Dov M., “al-Gala-Hagolah: An Arabic Language Zionist Publication in Argentina”,
Qesher, November 1991 (in Hebrew).
Solberg, Carl, Immigration and Nationalism: Argentina and Chile, 1890-1914, Austin, 1970.
Suchecki, Doris, Las mujeres del presidente, Buenos Aires, 1994.
Tagtachian, Beatriz Balian de, “Colectividad armenia y pluralismo social”, Paper
presented at the Primeras Jornadas Nacionales sobre Inmigración en Argentina, Buenos
Aires, 5-7 November 1981.
Tasso, Alberto, Aventura, trabajo y poder: Sirios y libaneses en Santiago del Estero (1880-1980),
Buenos Aires, 1989.
Tasso, Alberto, “Migración e identidad social: Una comunidad de inmigrantes en Santiago
del Estero”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, August-December 1987.
Tercer censo nacional, Buenos Aires, 1916.
Terrera, Guillermo A., Geopol’tica y cultura de Medio Oriente, Buenos Aires, 1979.
Teubal, Nissim, El inmigrante: De Alepo a Buenos Aires, Buenos Aires, 1953.
Valverde, Estela, “Integration and Identity in Argentina: The Lebanese of Tucumán,’ in
Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century of Emigration,
London, 1992.
Valverde Estela, “Migrants in Fiction: The Image of Arabs and Jews in Argentine
Literature”, Immigrants & Minorities, March 1997.
Vela Ríos, María Elena, and Caimi, Roberto, “The Arabs in Tucumán, Argentina”, in Luz M.
Martínez Montiel, ed., Asiatic Migrations in Latin America, Mexico, 1981.
Ventura, Any, Jorge Antonio, el hombre que sabe demasiado, Buenos Aires, 1982.
Villalonga, Julio, “Argentina: La guarida de la red siria”, in Manfred Morstein, Al Kassar el
padrino del terror: La conexión internacional del narcoterrorismo de Marbella a la Argentina,
Buenos Aires, 1992.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 120

Villeco, María Elena Curia de and Bolognini, Victor Hugo, Inmigración en Tucumán,
Tucumán, 1992.
Walger, Sylvina, Pizza con champán: Crónica de la fiesta menemista, Buenos Aires, 1994.
Weisbrot, Robert, The Jews of Argentina: From the Inquisition to Perón, Philadelphia, 1979.
Weitz, Yosef, My Diary and Letters to the Children, Tel Aviv, 1965 (in Hebrew).
Wolf, Ema, and Patriarca, Cristina, La gran inmigración, Buenos Aires, 1991.
Yaser, Juan, … Hacia el medio (Poemas palestinos), Córdoba, 1.
Zaarour, Joseph, “L’autre Liban”, Travaux et Jours, 48, 1973.
Zicolillo, Jorge, and Montenegro, Nestor, Los Saadi, Buenos Aires, 1991.
Zoni, César P, “Los turcos: Fermento deprogreso y de argentinidad, Buenos Aires, 1974.

4. Bahamas
Johnson, Howard, “Safeguarding Our Traders”: The Beginnings of Immigration
Restrictions in the Bahamas, 1925-33”, Immigrants and Minorites, Mars 1986.

5. Bolivia
Mattar, Ahmad, Guía social de la colonia de habla árabe en Bolivia, Colombia, Ecuador, Perú,
Venezuela y las islas holandesas de Curaçao y Aruba, Barranquilla, 1945.
Carter, William, Bolivia, a Profile, New York, 1971.
Osterweil, Marc J., “The Meaning of Elitehood: Germans, Jews and Arabs in La Paz”, PhD
dissertation, New York University, 1978.
Osterweil, Marc J., “The Relative Stability of Jewish and Arab Immigrant Populations in
Bolivia”, Immigrants & Minorities, March 1997.

6. Brazil
Abinader, Elmaz, Children of the Roojme: A Family’s Journey, New York, 1993.
Abinader, Luiz, Os Libaneses - estudo analitico dos habitantes da Republica Libanesa e
tratamento etiologico dos males endemicos que os acomoten, Sao Paulo, 1951.
Amado, Jorge, Gabriela, clavo y canela, Buenos Aires, 1985.
Amado, Jorge, La decouverte de l’Amérique par les Arabes, Paris, 1992.
Aoun, Farid, Do cedro ao mandacaru, Recife, 1979.
Al-Awdat, Yacoub, The Poet of the Airplane, Fawzi al-Ma’louf Cairo, 1953 (in Arabic).
Awn, Fayiz J., Fawzi Ma’lufet son oeuvre, París, 1939.
Backheuser, Everardo, “Comércio ambulante e ocupações de rua no Rio de Janeiro”,
Revista Brasileira de Geografía, January-March 1944.
Bastani, Tanus Jorge, O Líbano e os libanêses no Brasi, Rio de Janeiro, 1945.
Bentes, Abraham Ramiro, Primeira comunidade israelita brasileira: Tradições, genealoggia, pre-
história, Rio de Janeiro, 1989.
Carneiro, J. Fernando, Imigração e colonização no Brazil, Rio de Janeiro, 1950.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 121

Coaracy, Vivaldo, Problemas nacionaes, São Paulo, 1930.


Cury, Cristiane Abdon, “A participação social e política da colonia árabe em São Paulo”,
Research report (mimeo), 1984.
De Araujo, Oscar Egidio, “Enquistamentos étnicos”, Revista do Arquivo Municipal de São
Paulo, May 1940.
Deffontaines, Pierre, “Mascates ou pequenos negociantes ambulantes do Brasil”, Geografía,
vol. 2, n 1, 1936.
De Moura, Paulo Cursino, São Paulo de outrora: Evocaões da metropole, Belo Horizonte, 1932.
De Ornellas, Manoelito, Gauchos e beduinos: A origem étnica do Rio Grande do Sul, Rio de
Janeiro, 1948.
De Queiroz, Eça, O Egipto: Notas de viagem, Porto Alegre, 1946.
De Revorêdo, Julio, Imigração, São Paulo, 1934.
De Souza Larcher, José, Viagens no Oriente: O que eu vi e ouvi atravez do Egypto e da velha
Europa, Rio de Janeiro, n.d..
De Vasconcelos, Doria, “Alguns aspectos da imigração no Brasil”, Boletín do Serviço de
Imigração e Colonização, March 1941.
Diégues, Jr., Manuel, Etnias e culturas no Brasil, São Paulo, 1976.
Duoun, Taufik, A emigração sirio-libanesa as térras de promissão, São Paulo, 1944.
Duoun, Taufik, Confessions and Broadcasts Concerning the Emigration, São Paulo, n.d. (in
Arabic).
Duoun, Taufik, My Life Story, Saão Paulo, 1932 (in Arabic).
Duoun Taufik, Selected Anieles of Jadid, São Paulo, 1922 (in Arabic).
Ellis, Jr., Alfredo, Populações Paulistas, São Paulo, 1934.
Falbel, Nachman, “Los sefarditas y los comienzos de la prensa judía en portugués
enBrasil”, Sefárdica, August 1985.
Farhat, Emil, Dinheiro na estrada: Urna saga de imigrantes, São Paulo, 1987. Fausto, Boris,
Historiografía da imigração para São Paulo, São Paulo, 1991.
Féres, Assis, O mascate, São Paulo, 1970.
Fontes, Martins, Schaharazade, São Paulo, 1929.
Freiha, Habib, “A Lebanese Emigrant’s Journey from Beirut to Brazil”, al-Machriq, vol. 14,
n 1, 1911 (in Arabic).
Ghanem, Sadalla Amin, Impressões de viagem (Líbano-Brasil), Nictheroy, 1936.
Goulart, José Alipio, O Mascate no Brasil, Rio de Janeiro, 1967.
Gran, Roberto, Negocios & familias: Armenios em São Paulo, São Paulo, 1992.
Gran, Roberto, “The Armenian Renaissance in Brazil”, The Americas, July 1996.
Hajjar, Claude Fahd, Imigração árabe: 100 años de reflexão, São Paulo, 1985.
Hankash, Najib, Hankash na Literature e no Arte, São Paulo, 1944.
Hankash, Najib, Hankash Episodes, São Paulo, 1945? (in Arabic).
Hardan, Nawwaf, Saadeh an Emigré: Brazil 1921-1930, Beirut, 1989 (in Arabic).
Hatoum, Milton, Récit d’un certain Orient, Paris, 1992.
Imigração: Inquerito promovido pela Sociedade Nacional de Agricultura, Rio de Janeiro, 1926.
Jafet, Nami, Ensaios e discursos, São Paulo, 1947.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 122

Jorge, Salomão, Album da colonia sirio libanesa no Brasil, São Paulo, n.d.
Jorge, Salomão, Arabescos - Poesias 1918-1928, São Paulo, 1941.
Jorge Salomão, Tudo pelo Brasil, São Paulo, 1943.
Junior, Amarillo, As vantagens da immigração syria no Brasil, Rio de Janeiro, 1935.
Al-Khoury, Jurji Turna, Guide to Brazil, Beirut, 1906 (in Arabic).
Khoury, R. G, “Zu Stil und Sprache des Finyãnus von Shukri al-Huri”, Arabica, vol. 15, n 1,
1968.
Khury, Rashid Salim, Colo materno, São Paulo, 1945.
Al-Khury, Shukri, “Long Life”, Monde Oriental, vol. 6, 1912.
Al-Khury, Shukri, For the Sake of the Homeland, São Paulo, 1915 (in Arabic).
Al-Khury, Shukri, The Story of Finyanus, Beirut, 1929 (in Arabic).
Al-Khury, Shukri, Telephone Conversations between Brazil and Lebanon, São Paulo, 1941.
Knowlton, Clark S., Sirios e libaneses: Mobilidade social e espacial, São Paulo, 1960.
Knowlton, Clark S., “A Study of Social Mobility among the Syrian and Lebanese
Communité of São Paulo”, The Rocky Mountain Social Science Journal, vol. 2, n 2, 1965.
Knowlton, Clark S., “Spacial and Social Mobility of the Syrians and lebanese in the City of
São Paulo, Brazil”, in Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds.), The Lebanese in the World: A
century of Emigration, London, 1992.
Kuraiem, Mussa, “A cultura árabe no Brazil”, in A Cultura Arabe no Brasil, Líbano e Síria, São
Paulo, n.d.
Kuraiem, Mussa, Touristic Impressions, São Paulo, 1930 (in Arabic).
Kurban, Taufik, Ensaios e biographias, São Paulo, 1933.
Kurban, Taufij, Os syrios e libaneses no Brasil, São Paulo, 1933.
Lesser, Jeff H., “From Pedlar to Proprietotor Lebanese, Syrian and Jewish Immigrants in
Brazil”, in Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century of
Emigration, London, 1992.
Lesser, Jeffrey, “Immigration and Shifting Concepts of National Identity in Brazil during
the Vargas Era”, Luso-Brazilian Review, vol. 31, n 2, 1994.
Lesser Jeffrey, “Jews are Turks Who Sell on Credit”: Elite Images of Arabs and Jews in
Brazil”, Immigrants & Minorities, March 1997.
Lesser Jeffrey, “Re (Creating) Ethnicity: Middle Eastern Immigration to Brazil”, The
Americas, July 1996.
Malouf, Qaisar Ibrahim, The Emigrant’s Memento, São Paulo, n.d. (in Arabic).
Malouf, Riad, Fantasies, São Paulo?, 1945 (in Arabic).
Malouf, Riad, Clouds, Buenos Aires, 1947 (in Arabic).
Massoud, Habib, Lebanon, How Beautiful You Are!, São Paulo, 1952 (in Arabic).
Moreno, Martino, “Il poeta al-Qarawî”, Levante, vol. 6, n. 4, 1959.
Moreno, Martino, “Unpoeta libanese del Brasile: Chefic Maluf, Levante, vol. 6, n 2,1959.
Morse, Richard, From Community to Metropolis: A Biography of São Paulo, Brazil, Gainesville,
1958.
Nabhan, Neuza Neif, Interferencia Lexical. Estudo da Fala dos Imigrantes Libaneses em São Paulo
, PhD dissertation, Universidade de São Paulo, 1984.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 123

Nasser, David, A Cruz de Jerusalem (Rio de Janeiro, 1948).


Nijland, C, “A Lebanese Blueprint for Kemal Atatürk’s Reforms?”, Anatolica, XIII, 1986.
Nijland, C.,“ANew ‘Andalusian’ Poem”, Journal of Arabic Literature, vol. 18, 1987.
Nijland, C, “Al-Maluf’, in Encyclopaedia of Islam, vol. 6.
Nijland, C, “The Fatherland in Arab Emigrant Poetry”, Journal of Arabic Literature, vol. 20,
part 1, 1989.
Nimer, Miguel, Influencias Orientais na Língua Portuguesa, São Paulo, 1943, 2 vol.
Nzibo, Yusuf A., “The Muslim Factor in the Afro-Brazilian Struggle against Slavery”,
Journal Institute of Muslim Minority Affairs, July 1986.
Poppino, Rollie E., Brazil:The Land and People, New York, 1973.
Prado, Eduardo A., “A Imigraço no Brasil”, Boletim do Serviéço de Imigração e Colonizaéção,
December 1941.
Raddawi, Majid, Arab Emigration to Brazil, 1870-1986, Damascus, 1989.
Reis, João José, Slave Rebellion in Brazil: Muslim Uprising of 1835 in Bahia, Baltimore, 1993.
Rodrigues Valle, J., Patria vincoura (Em defesa do Brasil), São Paulo, 1926. Roquette-Pinto,
Edgar, Rondonia, São Paulo, 1935, Third edition.
Sabbagh, Alphonse Nagib, “O meio ambiente na literatura árabe escrita no Brasil”, PhD
dissertation, Universidade Federal de Rio de Janeiro, 1978.
Safady, Jamil, O café e o mascate, São Paulo, n.d..
Safady, Jamil, Panorama da imigração árabe, São Paulo, n.d.
Safady, Jorge S., “A imigração árabe no Brasil (1880-1971)”, PhD thesis, Universidade de
São Paulo, 1972.
Safady, Jorge S., Antologia árabe do Brasil, São Paulo, n.d.
Safady, Wadih, Cenas e cenárlos dos caminhos de minha vida, Belo Horizonte, 1966.
Siqueira, Jacy, A presenga Sírio-Libanesa em Goiás, 1993 (mimeo).
Souza, R. Paulo, “Contribuição á etnologia paulista”, Revista do Arquivo Municipal de São
Paulo, January 1937.
“Syrian Schools in Brazil”, Syrian World, n 12, 1927.
The Arab-Brazilian Community, São Paulo, 1975 (in Arabic).
Truzzi, Oswaldo, De mascates a doutores: Sirios e libaneses a São Paul, São Paulo, 1992.
Truzzi, Oswaldo, “Patricios: Sírios e libaneses em São Paul”, PhD thesis, Universidade de
Campinas, 1993.
Truzzi, Oswaldo M.S., “Etnicidade e diferenciação entre imigrantes síriolibaneses em São
Paulo”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, April 1994.
Vianna, Oliveira, “Os imigrantes semíticos e mongóis e sua caraterização antropológica”,
Revista de Imigração e Colonização October 1940.
Vianna, Oliveira, Populações meridionais do Brasil, Rio de Janeiro, 1952.
Vianna, Oliveira, Raça e assimilação, São Paulo, 1932.
Willems, Emilio, Immigrants and their Assimilation in Brazil, (New York, 1950.
Wolff, Egon and Wolff, Frieda, Dicionário Biográfrico IV: Processos de Naturilazação de
Israelitas, Século XIX, Rio de Janeiro, 1987.
Zeghidour, Slimane, A poesia árabe moderna e o Brasil, São Paulo, 1982.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 124

7. Chile
Abraham Atala Zacur, Santiago, n.d..
Agar Corbinos, Lorenzo, “El comportamiento urbano de los migrantes árabes en Chile”,
Eure, vol. IX, n. 27, 1983.
Allende, Isabel, Eva Luna, Buenos Aires, 1987.
Alvarado, Edesio, El turco Tarud: La verdad sobre un tiempo y una historia, Santiago, 1970.
Auil Hanna, José, Aldea Mancan, Santiago, 1977.
Bray, Donald W., “The Emergence of the Arab-Chileans, 1952-1958”, Journal of Inter-
American Studies, October 1962.
Chauan, Eugenio, “Presencia árabe en Chile”, Revista Chilena de Humanidades, n 4, 1983.
Chuaqui, Benedicto, “Arabs in Chile”, The Americas, vol. 4, n 12, 1952.
Chuaqui, Benedicto, Memorias de un emigrante: Imágenes y confidencias, Santiago, 1942.
Dahse, Fernando, Mapa de la extrema riqueza: Los grupos económicos y el proceso de
concentración de capitales, Santiago, llica Mexicana, Mexico, 1948.
Nes-El, Moshe, Historia de la comunidad israelita sefaradí de Chile, Santiago, 1984.
Nes-El, Moshe, “Los sefaradíes de Chile”, Rumbos, 16, 1986.
Olguín Tenorio, Myriam and Peña González, Patricia, La inmigración árabe en Chile,
Santiago, 1990.
Rafíde, Matías, Escritores de origen árabe, Santiago, 1989.
Sarah, Robero, Los turcos, Santiago, 1964.
Wilkie, Mary E., “A Preliminary Analysis of a Social Guide of Arabs in Chile”, 1968
(mimeo).
Winn, Peter, Weavers of Revolution: The Yarur Worlcers and Chile’s Road to Socialism, New-
York, 1986.

8. Colombia
Buenahora, Gonzalo, Biografía de una voluntad, Bogotá, 1948.
Caballero, José María, Particularidades de Santafé: Un diario de José María Cabarello, Bogόta,
1941.
Cunninghame Graham, Robert B., Cartagena and the Banks of the Sinu, London, 1920.
Durán Gómez, Eduardo, Gabriel Turbay: Estadista santadereano, Bucamaranga, 1988.
Fawcett, Louise L’Estrange, “Lebanese, Palestinians and Syrians in Colombia”, in Albert
Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century of Emigration,
London, 1992.
García Márquez, Gabriel, Crónica de una muerte anunciada, Bogotá, 1982.
Gubberek, Simón, Yo vi crecer un país, Bogotá, 1982, vol. 2
Lleras Restrepo, Carlos, Crónicas de mi propia vida, Bogotá, 1963.
Montoya Marques, J., Cartagena 1936.
Marún, H. Romano, Breve historia del Líbano, Bogotá, 1985.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 125

Moanack, Georges, “Les libanais de Colombie, de Latouf á Turbay: exemples et lecons”,


Presses du journal La Syrie et l’Orient, Beirut, 1943.
Pearson, H. C, What I Saw in the Tropics, New York, 1906.
Posada, Louise Fawcett de and Posada Carbó, Eduardo, “En la tierra de las oportunidades:
Los sirio-libanesees en Colombia”, Boletín Cultural y Bibliográfico, vol. 29, n 29, 1992.
Posada, Louise Fawcett de and Posada Carbó, Eduardo, “Arabs and Jews in the
Development of the Colombian Caribbean 1820-1950”, Immigrants & Minorities, March
1997.
Revollo, Pedro María, Costeñismos colombianos, Barraaranquilla, 1942.
Roca Lemus, Juan, El camino de Damasco: Parábola de Gabriel Turbay, Bogotá, 1946.
Rodríguez Garavito, A., Gabriel Turbay, Bogotá, 1965.
Stopnicka Rosenthal, Celia, “The Jews of Barranquilla: A Study of a Jewish Community in
South America”, Jewish Social Studies, October 1956.
Turbay, Mansour, Impresiones del camino. Crónicas de viaje sobre Oriente y Occidente, 1932-1933,
Buacamaranga, 1933?

9. Costa Rica
Burdiel de Las Heras, María Cruz, La emigración libanesa en Costasta Rica, Madrid, 1991.
Wilkie, Mary E., “The Lebanese in Costa Rica and Uruguay”, University of New England,
Unpublished manuscript.

10. Cuba
Behar, Ruth, “Los Colados”, in David Sheinin and Lois Baer Barr (eds), The Jewish Diaspora
in Latín LosAmerica: New Studies on History and Literature, New York, 1996.
Bejarano, Margalit, La comunidad hebrea de Cuba, Jerusalem, 1996.
Bejarano, Margalit, “Los sefaradíes, pioneros de la inmigración judía a Cuba”, Rumbos,
October 1985.
Charón, Eurídice, “El asentamiento de emigrantes árabes en Monte (La Habana, Cuba),
1890-1930”, Awraq, vol. 13 (1992).
Charón Cardona, Eurídice, “Apuntes sobre la inmigración árabe en las provincias
orientales”, Unpublished manuscript.
Charón Cardona, Eurídice, “Gremio ‘árabe’: Símbolo de una transculturación”,
Unpublished manuscript.
Charón Cardona, Eurídice, “Las sociedades árabes en Cuba (1904-1958)”, Unpublished
manuscript.
Haded, Teófilo, Cuba y Líbano, Havana, 1957.
Khoury, Fayez, “The Lebanese Press in Cuba”, Alminbar, May 1990 (in Arabic).
Klich, Ignacio, “Fact, Fiction and Faction on Cuba’s Opposition to Jewish Statehood in
Palestine, 1944-1949”, in AMILAT (eds), Judaica latinoamericana III, Jerusalem, 1997.
Klich, Ignacio, “Peeling Away the Mythology on Latin America’s Single ‘No’ to the UN
Partition Plan for Palestine”, Middle East Journal, Summer 1997.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 126

Levine, Robert M., Tropical Diaspora: The Jewish Experience in Cuba, Gainesville, 1993.
Kaplan, S., Moncarz, R., and Steinberg, J., “Jewish Emigrants to Cuba, 1898-1960”,
International Migration, September 1990.

11. Dominica
Jeffers, Jammal, “Islam in Dominica”, Caribbean Muslim Standard, March 1994.

12. Dominican Republic


De León, Ramón Gervacio, and Sánchez, J. Leónidas, “Los ‘turcos’ en la República
Dominicana: Un estudio etno-histórico”, Licenciate thesis, Universidad Autonoma de
Santo Domingo, 1978-1979.
Nicholls, David, “No Hawkers and Pedlars: Levantines in the Caribbean”, Ethnic and Racial
Studies, October 1981.

13. Ecuador
Almeida, Mόnica, “Phoenicians of the Pacific: Lebanese and Other Middle Easterners in
Ecuador”, The Americas, July 1996.
Bucaram: Historia de una lucha, Quito, 1981.
Jurado Noboa, Fernando, La migración internacional a Quito entre 1534 y 1934, Quito, 1989, 3
vol.
Jurado Noboa, Fernando, “Lo árabe y lo judío en el tradicionalismo ecuatoriano”, Boletín
del Archivo Nacional de Historia, 21, 1982.
Moncayo Jalil, Leonardo, Los Jalil en el Ecuador, Joja, 1994.
Perez Marchant, Braulio, Las colonias syria, libanesa y palestina en el Ecuador, Quito, 1931.
Perez Pimentel, Rodolfo, Diccionario biográfico del Ecuador, Guayaquil, 1987-1994, 7 vol.

14. El Salvador
Barón Castro, Rodolfo, La población de El Salvador, Madrid, 1942.
Monterrosa Sicilia, Rogelio, “La inmigración palestina a El Salvador, el desarrollo
económico y los 14 grandes”, Unpublished manuscript, 1967.
Población de la República de El Salvador: Censo del 1 demayo 1930, San Salvador, 1942.
Suter, Jan, “Salvadorean vs. ‘Pernicious Alien’: Inmigrants and the Shaping of Collective
Identities in El Salvador, 1897-1935”, Paper presented at the 48 th International Congress
of Americanists, Stockholm, 4-9 July 1994.
Wilson, Everett Alan, “The Crisis of National Integration in El Salvador, 1919-1935”, PhD
dissertation, Stanford University, 1970.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 127

15. Guyana
Reichert, Rolf, “Muslims in the Guyanas: A Socio-Economic Overview”, Journal Institute of
Muslim Minority Affairs, Winter 1981.

16. Haití
Nicholls, David, “Lebanese of the Antilles: Haiti, Dominican Republic, Jamaica and
trinidad”, in Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century
of Emigration, London, 1992.
Plummer, Brenda Gayle, “Race, Nationality and trade in the Caribbean: The Syrians in
Haiti, 1903-1934”, International History Review, October 1981.
Plummer, Brenda Gayle, “The Metropolitan Connection: Foreign and Semiforeign Elites in
Haiti, 1900-1915”, Latin American Research Review, vol. XIX, n 2, 1984.
Plummer, Brenda Gayle, “Between Privilege and Opprobium: the Arabs and Jews in Haiti”,
Immigrants & Minorities, March 1997.
Poujal, Alexandre, “La question des Syriens en Haiti”, Revue générale du Droit International
public, July-August, 1905.

17. Honduras
Euraque, Darío A., “Elites, Ethnicity and State formation in Honduras: The Case of
Palestinian Arabs”, Paper presented at the Annual Meeting of the Social Science History
Association, New Orleans, 1 November 1991.
Euraque, Darío A., “Estructura económico formación de capital industrial, relaciones
familiares y poder político en San Pedro Sula: 1870s-1958”, Revista Polémica, September-
December 1992.
Euraque, Darío A., “Formación nacional, mestizaje, y la inmigración árabe palestina a
Honduras, 1880-1930”, Estudios Migratorios Latinoamericanos, April 1994.
Euraque, Darío A., “The Arab-Jewish Presence in the Honduran Economy, 1880s-1930s:
The Case of San Pedro Sula, Cortés”, Immigrants & Minorities, March 1997.
Bulmer-Thomas, Victor, “Honduras since 1930”, in Leslie Bethell (ed.), Central America
since Independence, Cambridge, 1991.
Gonzalez, Nancie L., Dollar, Dove and Eagle, One Hundred Years of Palestinian Migration to
Honduras 1992.
Gonzalez, Nancie L., “The Christian Palestinians of Honduras: An Uneasy
Accommodation”, in Nancie L. Gonzalez and Carolyn S. Mc Common, (eds), Conflict,
Migration and the Expression of Ethnicity, Boulder, 1989.
Martínez, José, Honduras histórica, Tegucigalpa, 1974.
Resumen del Censo General de Población 1926, Tegucigalpa, 1927.
Resumen del Censo General de Población 1930, Tegucigalpa, 1930.
Resumen del Censo General de Población 1935, Tegucigalpa, 1936.
Ruíz, José T, Apuntes biográficos hondureños e informaciones para el turista, Tegucigalpa, 1943.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 128

18. Jamaica
Ammar, Nellie, “They Came from the Middle East”, Jamaica Journal, March 1970.
Nicholls, David, “The ‘Syrians’ of Jamaica”, Jamaican Historical Review, 15, 1986.

19. Mexico
Alonso Palacios, Angelina, “Los libaneses y la idustria textil en Puebla”, Cuadernos de la
Casa Chata, Mexico, 1983.
Backal, Alicia G, “Los sobrevivientes del Holocausto en México”, in Ignacio Klich and
Mario Rapoport (eds), Discriminación y racismo en América Latina, Buenos Aires, 1997.
Cáceres, María Beatriz, and Fortuny, María Patricia, “La migración libanesa a Yucatán”,
Licenciate thesis, Universidad de Yucatán, 1977.
Krause Corinne A., “The Jews of Mexico: A History with Special Emphasis on the Period
from 1857 to 1930”, PhD thesis, University of Pittsburgh, 1970.
Legaspi Velazquez, Gabriela, “Medio siglo de relaciones diplomáticas México-El Líbano”,
Licenciate thesis, Universidad Iberoamericana, 1990.
Liwerant, Judit Bokser de, Imágenes de un encuentro: La presencia judía en México durante la
primera mitad del siglo XX, Mexico, 1992.
Maloof, Louis J., “A Sociological Study of Arabic-Speaking People in Mexico”, PhD thesis,
University of Florida, 1959.
Martínez Montiel, Luz María, “Lebanese Immigration to Mexico”, in Luz M. Martínez
Montiel (ed.), Asiatic Migrations in Latin America (Mexico, 1981).
Martínez Montiel, Luz María, La gota de oro, H. Veracruz, 1988.
Martínez Montiel, Luz María, “The Lebanese Community in Mexico: Its Meaning,
Importance and the History of its Communities, and the History of its Communities, in
Albert Hourani and Nadim Shehadi (eds), The Lebanese in the World: A Century of Emigration,
London, 1992.
Montejo Baqueiro, Francisco, “La colonia sirio-libanesa en Mérida”, in Enciclopedia
Yucatanense, Mérida, 1945, vol. XII.
Najm Sacre, Jacques, Directorio por familias de los descendientes libaneses de México y
Centroamérica, Mexico, 1981.
Nasr, Julián and Abud, Salim, Directorio Libanés: Censo general de las colonias libanesa,
palestina y siria, residentes en la República Mexican, Mexico, 1948.
Páez Oropesa, Carmen Mercedes, Los libaneses en México: Asimilación de un grupo étnico,
Mexico, 1984.
Paz, Octavio, El ogro filantrópico, Mexico, 1981.
Sanderson, Susan, Sidel, Phil, and Sims, Harold, “East Asians and Arabs in Mexico: A Study
of Naturalized Citizens (1886-1931)”, in Luz M. Martínez Montiel (ed.), Asiatic Migrations in
Latin America, Mexico, 1981.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 129

20. Nicaragua
Klich, Ignacio, “Israel, the PLO and Nicaragua: the Kernel and the Shell”, in Damián J.
Fernández (ed.), Central America and the Middle East: The Internationalization of the Crises,
Miami, 1990.

21. Panama
Fidanque B., Stanley, Lindo, Ralph J., Arjona, Nadhji, and Sasso, Colman J. (eds), Kol
Shearith Israel: Cien años de vida judía en Panamá, Panama, 1977.
Mizrachi, Selly Dayán de, and Arjona, Nadhji, La saga de los sefarditas: Del Medio Oriente a
Panamá, Panama, 1986.

22. Paraguay
Domínguez Dibb, Humberto, Presencia y vigencia árabe en el Paraguay, Asunción, 1979.
Seiferheld, Alfredo M., Inmigración y presencia jud’as en el Paraguay, Asunción, 1981, vol. I.

23. Peru
Palma, Ricardo, Tradiciones peruanas completas: El príncipe del Líbano, Madrid, 1964.
Trahtemberg, León, Los judíos de Lima y las provincias del Perú, Lima, 1989.

24. Surinam
De Bruijne, G.A., “The Lebanese in Surinam”, Boletín de Estudios Latinoamericanos y del
Caribe, June 1979.

25. Trinidad and Tobago


Laquis, Angela, “The Syrian/Lebanese Community in Trinidad”, Undergraduate thesis,
University of the West Indies, 1980.
MacKenzie, Clayton G., “Muslim Primary Schools in Trinidad and Tobago”, The Islamic
Quarterly, First Quarter 1989.
Lewis, Enid, “The Syrian-Lebanese Community of Trinidad”, Undergraduate thesis,
University of the West Indies, 1970.

26. Uruguay
Abisad, Camilo Elías, “Recuerdos y anécdotas”, Club Libanés del Uruguay, Montevideo,
1965?, Second edition.
Aljanati, Daniel (ed.), 50e Aniversario de la Comunidad Israelita Sefaradí del Uruguay,
Montevideo, 1982.

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 130

“Historia de la Misión Maronita en el Uruguay”, Mensajero Maronita, February-May 1985.


Humphrey, Michael, “The Lebanese War and Lebanese Immigrant Cultures: A Comparison
of Lebanese in Australia and Uruguay”, Ethnic and Racial Studies, October 1986.
Levy, Esther bulafia de, et al, La comunidad israelita sefaradí del Uruguay, Montevideo, 1978
(mimeo).
“Los Libanenses en la República Oriental del Uruguay”, Revista Diplomática Argentina, April
1924.
Pörzecanski, Teresa, Historia de vida de inmigrantes judíos al Uruguay, Montevideo, 1982.
Raicher, Rosa Perla, “Desarrollo de la comunidad sefaradí del Uruguay”, Rumbos, 15, 1986.
Rossi, Rómulo E, Recuerdos y crónicas de antaño, Montevideo, 1924, vol. II.
Rovira, Alejandro, Selección de la inmigración y protección del trabajador nacional,
Montevideo, 1950.
Seluja Cecín, Antonio D., Los libaneses en el Uruguay, Montevideo, 1989.
Wilkie, Mary E., “The Lebanese in Montevideo, Uruguay”, PhD thesis, University of
Wisconsin, 1972.

27. Venezuela
El-Ashkar, Housn, “Los árabes en Venezuela: Relación entre dos mundos. El proceso de
integración de los inmigrantes árabes en Venezuela: Sirios, libaneses y palestinos (1945 a
1971)”, Licenciate thesis, Universidad Central de Venezuela, 1992.
Assaf, Nadim, Los emigrantes y sus hijos, Caracas, 1982.
Berberian, Vahan, “Guía de la comunidad armenia en Venezuela”, Asociación Armenia de
Venezuela, Caracas, 1993.
Díaz Sánchez, Ramón, Líbano, una historia de hombres y de pueblos: Los libaneses en América y
Venezuela, Caracas, 1969.
Habalián D., Elie, “La comunidad venezolana-levantina y la sociedad venezolana: Primera
aproximación”, Universidad Central de Venezuela, May 1991 (mimeo).
Moreno, Martino M., “Il poeta Giorgio Saidah, Levante, vol. 8, n 4, 1961.
Obeid, Sami, The Arab Community of Venezuela, Beirut, 1992 (in Arabic).

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>
Les Arabes du Levant en Argentine | Michel Nancy et Élisabeth Picard (dir.) 131

Auteurs

1 Devoto Fernando J., professeur á l’Université de Buenos Aires, ancien directeur du Centro
d’Estudios Migratorios Latino Americanos (CEMLA)
2 Desmet-Grégoire Héléne, chargée de recherche CNRS, Paris
3 Bestene Jorge Ornar, professeur á 1’Institut d’Afrique et d’Asie, Centro de Asia y Africa de
la Universidad Nacional de buenos-Aires
4 † Biondi Assali Estela, professeur à l’Université de Buenos Aires
5 Chedid Saad, rédacteur au Parlement de Buenos Aires
6 Jozami Gladys, chercheur CONICET, Buenos Aires
7 Nancy Michel, chargé de recherche CNRS-IREMAM, Aix-en-Provence
8 Brieger Pedro, sociologue, professeur á l’Université de Buenos Aires
9 Picard Elisabeth, directeur de recherche CNRS-IREMAM, Aix-en-Provence
10 Klich Ignacio, professeur á l’Université d’Exeter (GB)

customerkrousties
625980 at 2017-06-28
625980 08:23:45 +0200
<krousties@netc.eu>

Vous aimerez peut-être aussi