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Annales littéraires de l'Université

de Besançon

Le deuxième Atride. Le type épique de Ménélas dans l'Iliade


Philippe Rousseau

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Rousseau Philippe. Le deuxième Atride. Le type épique de Ménélas dans l'Iliade. In: Mélanges Pierre Lévêque. Tome 5 :
Anthropologie et société. Besançon : Université de Franche-Comté, 1990. pp. 325-354. (Annales littéraires de l'Université de
Besançon, 429);

http://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1990_ant_429_1_1304

Document généré le 14/10/2016


Le deuxième Atride

Le type épique de Ménélas dans Ylliade.

Philippe ROUSSEAU, Centre de Recherche Philologique,


Université de Lille III.

Ménélas occupe dans la distribution de Ylliade une place paradoxale.


L'expédition achéenne et la guerre bientôt décennale n'ont pas d'autre cause que son
droit ; il est présent sur le théâtre des opérations et s'y bat ; c'est pour lui que les
Achéens souffrent et meurent ; et pourtant son rôle dans le poème n'est pas à la
mesure de ce que l'on attendait, doublement : d'une part parce que le rang qu'il tient
dans l'armée n'est pas le premier et qu'on ne le voit pas exercer le commandement qui
devrait lui incomber ; d'autre part, parce que la part qu'il prend à l'action ne le projette
qu'exceptionnellement au premier plan ; et même en ces occasions ses "exploits" ont
un caractère ambigu qui a surpris. Voici un personnage essentiel de la légende
troyenne auquel le poète de Ylliade n'accorde, dirait-on, qu'une attention mineure,
anticipant sur le traitement injurieux qu'une partie de la tradition lui réservera.
A cette première difficulté s'en ajoute une autre. Ce personnage étrangement
effacéest aussi celui qui reçoit le plus fréquemment les épithètes d'apriïoç et
d'àpnupiXoç. A telle enseigne que G. Dumézil, dans l'esquisse de mythologie
consacrée au troisième chant de Ylliade i,ena fait, en face du roi Agamemnon, le
représentant de la fonction guerrière dans le camp achéen (et pour cette partie du
poème bien entendu). Si l'on considère l'ensemble de Ylliade Ménélas y est qualifié
neuf fois ά'άρήτος ("qui a la nature d'Ares"), vingt fois d'âpTifyiXoç ("ami d'Ares"),
quatre fois de δουρίκλειτος ("célèbre pour sa lance") et seize fois de βοήν αγαθός
("valeureux au lancer du cri de guerre"), une appellation qu'il partage avec Diomède
et, accessoirement, Ajax et Hector 2. Peut-être faut-il ajouter à ces épithètes

1. L'oubli de l'homme et l'honneur des dieux, Paris 1985, p. 15-30, notamment p. 19.
2. άρήϊος : Γ 339, Δ 98, 115, 195, 205, Λ 487, Ο 540, Π 311, Ρ 79 ; l'adjectif qualifie Protésilas
(Β 698 et 708), Idoménée (Λ 501), Idoménée et Énée (N 499), Astéropée (M 12 et Ρ 352), Achille
(Π 66), Eudore (Π 179), Pisandre (Π 193) ; les Achéens, six fois (Δ 114, A 800 = Π 42 = Σ 200,
Y 317 = Φ 376) ; au neutre, trois fois, les mots τευχεα (Ζ 340 et Ξ 381) et έΎτεα (Κ 407).
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"guerrières" les sept occurrences de κυδαλίμοιο 3. Si l'on déduit des 130 vers de
Ylliade qui contiennent le nom de Ménélas sans l'associer à celui d'Agamemnon les 36
où ce nom n'est pas accompagné d'un épithète, et les 6 où il l'est du seul
patronymique, il reste 88 cas où le nom est déterminé par un adjectif ; dans 58 cas cet
adjectif a une connotation guerrière ; sur les 30 autres, 16 offrent une occurrence de
l'épithète ξανθός 4, huit, dans des interpellations au vocatif, de diotrephés 5 et les six
derniers de qualifications peu significatives 6. C'est dire la place, dans ce système, des
traits traditionnels qui supportent l'interprétation de G. Dumézil.
D'autres traits, néanmoins, incitent à la prudence. Ses performances sur le
champ de bataille, sans être négligeables, manquent un peu d'éclat ; on ne le rencontre
qu'assez rarement seul en avant des lignes, dans l'espace réservé aux exploits des
promachoi, et lorsqu'il s'y engage, son apparition est marquée comme un fait
exceptionnel : l'un de ses compagnons se porte aussitôt à la rescousse pour déjouer le
piège que lui a tendu Ares (E 561-7), ou l'un des dieux se charge de souligner
l'insolite de la situation (P 585-590) ; le narrateur 7 et ses héros 8 savent que Ménélas
n'est pas de taille à se mesurer avec un Hector ou un Énée ; s'il peut combattre Paris
en duel, on le fait vite rasseoir lorsqu'il se lève pour répondre au défi d'Hector 9 ;
Agamemnon recommande en termes voilés à Dîomède de ne pas le choisir comme
compagnon pour la reconnaissance qu'il prépare 10 ; Apollon, apostrophant Hector,
lui fait honte de s'être dérobé devant un homme qui s'était montré jusque là "faible
manieur de pique" (μαλθακός αίχμητής, Ρ 588), et Ménélas souligne lui-même que sa

άρηίφιλος : Γ 21, 52, 69, 90, 136, 206, 232, 253, 307, 430, 432, 452, 457 ; Δ 13, 150 ; Ε 561 ;
Λ 463 ; Ρ 1, 11, 138 ; la même épithète est appliquée à Achille (B 778), Méléagre (1 546),
Lycomède (P 346) ; au pluriel, aux Achéens (Z 73 = Π 319, Π 303, Ρ 336).
δουρικλειτος : Ε 55, 578, Κ 230, Ψ 355 ; en outre, Diomède, une fois (A 333).
βοήν αγαθός : Β 408, 586, Γ 96, Δ 220, Ζ 37, Κ 36, Κ 60, Ν 581, 593, Ο 568, Ρ 237, 246, 560,
651, 656, 665 ; Diomède reçoit ce qualificatif vingt-et-une fois (B 563, 567, Ε 114, 320, 347,
432, 596 (= A 345), 855, Ζ 12, 122, 212, H 399 (= I 31, 629), Θ 91, 145, Κ 219 (= Ξ 109),
241, 283), Hector et Ajax deux fois chacun (N 123 et Ο 671 ; Ο 249 et P 102), Politès une fois
(Ω250).
3. Δ 100, 177, H 392, Ν 591, 601, 606, P 69 ; l'épithète est attribuée à Capanée (Δ 403), Ajax
(O 415), Nestor (T 238), Achille (Y 439), aux deux fils de Nestor (P 378) et aux Solymes (Z
184, 204) ; elle qualifie trois fois kir (K 16, M 45, Σ 33).
4. Γ 284, 434, Δ 183, 210, Κ 240, A 125, Ρ 6, 18, 113, 124, 578, 673, 684, Φ 293, 401, 438,
auxquels on peut ajouter deux vers additionnels, I 140a et Ψ 538a ; ξανθός qualifie une fois
Méléagre (B 642).
5. H 109, Κ 43, P 12, 34, 238, 652, 679, 702, Ψ 594.
6. άγακλακ, ρ 716 et* 529 ; άμύμων, Ν 641 ; Γφθιμος, Π 554 ; αγαθός, Δ 181 ; Οναξ, Ψ 588.
7. Η 104s.
8. Η 111s.
9. Η 104-22.
10. Κ 234-9.
Mélanges P. Lévêque 5 327

réputation de combattant n'était pas bien assurée parmi les Troyens quand il oppose à
l'insolence d'Euphorbe ce qu'il en a coûté à Hypérènor de l'avoir sous-estimé n.
Au total, un héros dont la définition paraît difficile à cerner et la fonction dans le
poème mal assurée.
Des solutions ont été proposées, dont aucune n'est vraiment satisfaisante. Elles
se ramènent dans leur principe à deux types, philologique et psychologique. Dans le
premier cas, on réduit l'incohérence en rapportant les aspects apparemment
incompatibles du personnage et de l'intrigue à des étapes distinctes de l'élaboration du
poème ou de la légende. L'analyse de Bethe, qui détache comme récentes les parties de
Xlliade où Ménélas occupe le premier plan, notamment son aristie du chant P, et
dissocie dans l'étude des traditions où les poètes ont puisé, le complexe légendaire
d'Alexandre, Hélène et Ménélas de la légende troyenne, est exemplaire à cet égard 12.
Son intérêt, qui est grand, tient à la précision avec laquelle les difficultés et les
incohérences présumées du dossier sont traquées et soulignées ; sa faiblesse, à la
fragilité des constructions génétiques qui prétendent rendre compte des causes
accidentelles d'une "inconsistance" sans s'être trop souciées de déterminer sa
profondeur ou sa signification.
L'autre méthode consiste à rassembler les traits que le poète a disséminés dans
son poème pour y reconnaître les manifestations d'un caractère, en l'occurrence celui
d'un jeune homme courageux, plein d'une estimable bonne volonté, mais "faible",
effacé devant son frère, voire timide... 13. Un tel portrait, restitué avec une attention
pénétrante par un lecteur aussi fervent que M.F. Robert, n'est pas non plus sans utilité
puisqu'il met en lumière certains des reflets que le texte produit et que l'analyse défait
sans les expliquer ni, peut-être, les voir. Mais ce portrait reste disjoint du récit aussi
bien que de la légende. Pourquoi Homère a-t-il choisi de donner ce caractère à un
personnage aussi essentiel à l'histoire de la guerre de Troie ? S'agissait-il d'une
donnée traditionnelle ? Quelle raison commandait que le principal intéressé à
l'expédition n'en fût pas le chef ? Quel est son statut parmi les Achéens ? Que
masquent,
d'Ares" "mou
ou expriment
à la pique"la? "bonne
Sa réserve,
volonté",
et seslainterventions
"faiblesse" et? la "jeunesse" de cet "ami

Les réflexions qui suivent esquissent une solution aux problèmes que recèle le
dossier de Ménélas. D'un philologue "séparé" mais attentif aux lumières que les
travaux des comparatistes, et particulièrement ceux de G. Dumézil, peuvent jeter sur
bien des aspects obscurs de la composition des épopées homériques, elles s'efforcent
d'identifier le type épique du deuxième Atride, d'éclairer par là certaines des difficultés
qui ont arrêté les critiques et de suggérer une explication du rôle que le poète de Xlliade
a confié à ce personnage.
Un recensement sommaire des interventions de Ménélas dans le récit n'est pas
inutile pour la discussion, en écartant provisoirement les épisodes où il n'est

11. Ρ 24-8.
12. Homer, I, Leipzig 1914, p. 100, n. 3 ; III, Leipzig et Berlin 1927, p. 94-106
13. F. ROBERT, Homère, Paris 1950 {contra : voir) F. MATTHÀ, Die Charakterisierung des
Menelaos in der archaischen Dichtung, Diss. Vienne 1939.
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mentionné que comme l'un des Atrides. On ne le voit pas agir dans le premier chant où
son nom n'est cité qu'une fois, en passant (même s'il s'agit de vers importants pour
nous), par Achille (v. 159). Dans B, l'indication intéressante qu'il se rend de son
propre mouvement au sacrifice où son frère a invité Nestor, Idoménée, les deux Ajax,
Diomède et Ulysse, (v. 408 s), et la description du contingent particulier, distinct de
celui d'Agamemnon, qu'il a amené de Lacédémone (v. 581-90). C'est lui qui tient le
rôle principal, parmi les Achéens, dans les scènes de Γ et de la première partie de Δ qui
se jouent dans
"vignettes" lui sont
la plaine
consacrées
de Troiedans
; le le
duel
récit
avec
de Paris
la première
et la flèche
bataille
de ;Pandare.
le meurtre
Trois
de

Scamandrios (E 48-58), la défense des fils de Dioclès et le meurtre de Pylaiménès


(E 561-79), l'épisode d'Adrestos (Z 37-65) ; notons au passage la mention qu'Héra
fait de Ménélas au début de la scène olympienne souvent critiquée qui précède le
combat d'Ares et de Diomède (E 714-18) ; au soir du combat, dans le silence qui
répond au défi d'Hector, il est le premier à se dresser pour affronter le Troyen, mais
ses compagnons le font rasseoir promptement (H 94-122). Pratiquement absent du
récit de la deuxième bataille et de l'Ambassade, il apparaît au début du chant Κ et
intervient de façon intéressante dans le récit de la grande défaite des Achéens ; c'est lui
qui perçoit l'appel d'Ulysse blessé et organise son sauvetage (Λ 461-88) ; il
n'apparaît pas dans le combat pour le mur, mais le poète lui consacre un épisode
important parmi les récits de la résistance animée par Poséidon ; il blesse Hélénos, tue
Pisandre et échappe aux coups du fils de Pylaiménès (N 581-649) ; il prend sa part de
la contre-attaque qui suit la mise hors de combat provisoire d'Hector par Ajax en
expédiant Hypérènor (Ξ 514-519), et lorsque le réveil de Zeus a de nouveau renversé
la fortune du combat, on le voit encore prêter la main à Mégès en dépêchant Dolops (O
539-542) et, dans la phalange qui dresse un ultime rempart en avant des nefs, pousser
Antiloque à l'action (O 568-71) ; il est au nombre des chefs qui, dans la contre-
offensive des Myrmidons, tuent chacun leur homme (Π 311 s.). C'est surtout après la
mort de Patrocle, dans le chant où les commentateurs anciens reconnaissaient son
aristie, qu'il donne toute sa mesure ; il vient d'abord se placer devant le cadavre et tue
Euphorbe (P 1-69), puis, quand l'assaut d'Hector le force à céder, c'est lui qui appelle
à la rescousse Ajax et organise la défense du corps dépouillé de ses armes (v. 70-
139) ; à la demande d'Ajax il rameute les Argiens (v. 237-61) ; à l'instigation
d'Athèna il tue Podès (v. 557-81) 14 ; lorsque la brume qui couvrait la mêlée se
dissipe il se met à la recherche d'Antiloque et le charge d'aller porter à Achille la
nouvelle de la mort de Patrocle (v. 651-99) ; c'est enfin lui qui parvient, avec l'aide de
Mérion, à dérober le cadavre et à l'emporter pendant que les deux Ajax couvrent sa
retraite (v. 702-60). Il s'efface alors du récit : on ne le voit pas plus dans les scènes de
la réconciliation qu'on ne l'avait vu dans celle de la Querelle et il se confond comme
les autres chefs dans la masse anonyme des Achéens pendant les trois chants de

14. L'épisode, généralement caractérisé comme récent par les analystes, est important. Il suit l'annonce
du revirement de Zeus (v. 546) et précède le récit de la débâcle achéenne, marquée notamment par la
fuite d'Idoménée (v. 597-625). Les vers qui désignent Ménélas comme un μαλθακός αίχμητής
(587 s.) figurent dans la réplique d'Apollon qui annonce à Hector la mort de son beau-frère.
Mélanges P. Lévêque 5 329

l'aristie d'Achille. Il joue enfin un rôle important dans le récit de la Course des chars et
du débat qui la conclut (Ψ 262-650).
Cette répartition des manifestations de Ménélas n'est pas sans intérêt. On
observe en effet que :
1) Ménélas n'est pas impliqué personnellement dans le conflit qui oppose
Achille à Agamemnon et Homère ne le fait intervenir dans aucune des scènes
(Querelle, Ambassade, Réconciliation) qui se rattachent directement à ce motif ;
2) on ne le voit jamais prendre la parole dans une délibération de l'Assemblée
ou du Conseil ;
3) sur le champ de bataille, Ménélas se distingue dans la défensive où il montre
des affinités avec le grand Ajax ;
4) il a des dispositions particulières pour un type exceptionnel de "combat" : le
duel formel.
Partons de la deuxième observation. Comment faut-il comprendre le silence de
Ménélas dans les réunions régulières, "politiques", de l'assemblée ou des anciens ? Il
n'est ni dépourvu d'éloquence (en témoigne par exemple le jugement d'Anténor dans
la Teichoscopie, Γ 212-5), ni trop timide pour s'exprimer devant un public un peu
large (comme le montrent ses prises de parole devant l'armée au chant Γ,
l'admonestation qu'il adresse aux Achéens lorsque ceux-ci restent coi devant le défi
d'Hector au chant H, et l'efficacité avec laquelle il règle son contentieux avec
Antiloque au chant Ψ). S'il se tait, ce ne peut pas être non plus parce que son rang lui
fait un devoir de laisser s'exprimer des orateurs plus dignes que lui. Cela signifie sans
doute qu'il n'occupe pas, dans le processus de prise de décision, à l'intérieur de la
constellation de Ylliade, de position indépendante. Sa voix ne peut être ni celle,
répondant au Roi, d'un représentant de la fonction guerrière ou de l'armée en tant que
celle-ci se distingue, et éventuellement s'oppose à son, ou à ses chefs, comme celles
d'Achille, Thersite, Ulysse ou Diomède, ni celle du conseiller du Roi qu'est Nestor.
Son silence, dans les récits d'assemblées et de conseils où l'on délibère de la conduite
d'une guerre à laquelle il est éminemment intéressé signifie sans doute que la position
qui est la sienne dans l'espace "politique" de la communauté achéenne ne se laisse pas
disjoindre de celle d'Agamemnon ; s'il prenait la parole en sus de son frère, dans la
stylisation épique, son intervention aurait la signification d'un conflit non seulement à
l'intérieur de la communauté, comme la Querelle du chant A avec les suites
désastreuses que l'on connaît, mais, comme Nestor le conte dans YOdyssée 15, à
l'intérieur de la fonction souveraine elle-même, avec pour conséquence la dislocation
de la communauté.
Le dialogue nocturne d'Agamemnon et Nestor au chant Κ va nous permettre de
préciser cette interprétation. Tandis que Ménélas est occupé à tirer du sommeil le grand
Ajax et Idoménée à une extrémité du camp Agamemnon s'est mis en quête de son
conseiller préféré et l'a trouvé sur le qui-vive ; il lui fait part de ses soucis et l'invite à
l'accompagner dans la ronde qu'il projette de faire parmi les hommes de garde.
Nestor, après l'avoir réconforté, lui conseille de réveiller les principaux chefs de

15. γ 130-58.
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l'armée et notamment les deux plus éloignés, Idoménée et Ajax ; il ajoute (v. 1 14-18,
trad. Mazon) : "J'aime certes et respecte Ménélas : je veux pourtant, dusses-tu m'en
vouloir, lui chercher querelle et ne pas me contraindre. Comment : il dort, et il te
laisse à toi toute la peine, alors que c'est à lui, en ce moment, que reviendrait celle
d'aller trouver chaque preux tour à tour et de le supplier". A quoi l'autre lui répond
(v. 120-25, trad. Mazon) : "Vieillard, je t'ai moi-même en d'autres temps invité à le
mettre en cause. Trop souvent, il mollit et se dérobe à la besogne. Ce n'est point qu'il
cède à la peur ni même à l'étourderie : c'est qu'il reste à me regarder et attend que je le
pousse. Mais cette fois au contraire, c'est lui qui, réveillé longtemps avant moi, m'est
venu trouver ; et je l'ai justement envoyé appeler ceux dont tu es en quête". Ces
réflexions ont un double intérêt. Elles ont certainement pour fonction de souligner la
nouveauté et l'importance de la scène qui précède immédiatement celle-là, l'entretien
des deux Atrides dans la tente d'Agamemnon, et de la part que Ménélas y prend ; a
contrario donc elles accusent le caractère paradoxal du rôle que la première moitié du
poème prête à celui-ci et, trahissant peut-être la perplexité du poète devant son héros,
elles attirent en même temps l'attention de l'auditoire sur la situation qui justifie cette
inflexion dans le comportement de l'Atride ; elles préparent ainsi le récit de la
troisième bataille. Elles fournissent d'autre part une information précieuse sur le statut
de Ménélas parmi les Achéens : ce que Nestor reproche à tort à Ménélas c'est de
dormir en laissant à son frère la peine, le ponos qui lui incombe en droit. Le verbe
πονέεσθαι apparaît trois fois dans les onze vers cités, où il décrit les labeurs liés à
l'exercice du commandement ou plus généralement, car le commandement n'en est
qu'un aspect, de la souveraineté ; si l'on peut faire une critique à Ménélas, ce n'est
certainement pas celle de se dérober à la besogne en général, car son ardeur à se
venger ne fait pas plus de doute que sa vaillance (cf. entre autres passages, Β 588 ss.),
mais de trop s'effacer derrière son frère dans les tâches du gouvernement, sans que
cette attitude soit d'ailleurs expliquée par aucun trait psychologique ; Agamemnon
écarte très soigneusement les deux causes, timidité (δκνος) et irresponsabilité
(άφραδΐησι νόοιο) que l'on serait naturellement porté à invoquer.
Le dialogue de Nestor et d'Agamemnon éclaire donc à sa façon l'observation
dont nous étions partis : si Ménélas n'intervient pas publiquement à l'Assemblée ou
au Conseil, c'est qu'il est fondamentalement solidaire de son frère avec qui il partage
la souveraineté selon une articulation complexe où se combinent unité et dualité. Deux
"Rois", dirons-nous, dont l'un a la primauté sur l'autre au point qu'il semble assumer
seul le commandement, mais qui portent ensemble la responsabilité de l'expédition.
La faute supposée qui provoque la colère de Nestor et le pousse à chercher
querelle (νεικέσω) à Ménélas c'est que celui-ci dormirait (ώς εΰδει) et c'est très
précisément sur ce point qu'Agamemnon défend son frère. Dormir, même au soir
d'une défaite et sous la menace d'un assaut décisif, n'a rien de déshonorant : Ulysse,
et Diomède plus encore, dorment à poings fermés ; de Nestor même, ce n'est pas le
narrateur mais Agamemnon (v. 96) qui affirme que "le sommeil ne l'atteint pas lui non
plus". Le poète en revanche prend bien soin de montrer que ni l'un ni l'autre des
Atrides n'a succombé au sommeil ; ils veillent comme Zeus veillait dans la nuit qui a
Mélanges P. Levé que 5 331

précédé le premier combat 16. Ce faisant, ils agissent conformément au principe que le
Songe funeste a rappelé cette nuit-là à Agamemnon (B 24 s.) : "il ne convient pas que
dorme la nuit entière le décideur de plans qui a la responsabilité des troupes, et des
tâches considérables". Quand tout le reste dort, veille seul le souverain, des dieux ou
des hommes. Le fait que les Atrides veillent l'un et l'autre, en proie au souci, tandis
que les Achéens sont endormis atteste qu'ils incarnent tous deux, à l'exclusion de tous
les autres chefs et même de Nestor, la fonction du souverain. Ménélas n'est pas
seulement le frère du Roi, il est son associé dans l'exercice de la royauté.
Leur responsabilité commune et leur étroite association s'expriment notamment
dans les passages où ils sont désignés ensemble par leur nom patronymique, au pluriel
ou au duel. Le recensement est rendu incertain par les flottements de la tradition
manuscrite dans les formules d'adresse au vocatif. Si l'on met de côté provisoirement
ce groupe de vers, la situation est la suivante : sur quatorze occurrences du nominatif,
de îaccusatîf ou du datif trois sont ici sans intérêt, Ζ 437, Θ 261, Τ 310, parce que les
Atrides y figurent dans des catalogues de chefs où les valeurs fonctionnelles sont
masquées ; dans les onze autres cas les Atrides sont solidairement distingués du reste
des Achéens dans des contextes où leur fonction dans la communauté est soulignée.
Dans deux cas (B 249 et 762) les Achéens sont désignés comme ceux "qui sont venus
sous Ilion avec les Atrides" ou "ont suivi les Atrides" ; une expression plus précise dit
des deux fils de Dioclès, Crèthon et Orsiloque, tués par Énée, qu'ils avaient suivi les
Argiens vers Ilion
Agamemnon" 17 ; et
"pour
c'est y une
gagner
idée une
proche
timède aux
celle-là
deux qui
Atrides,
arracheMénélas
à Achille
et
l'exclamation "est-ce que les Atrides sont les seuls hommes à aimer leurs femmes ?"
(I 340 s.). Les Atrides ne sont pas seulement conjointement les initiateurs et les
principaux bénéficiaires actuels et éventuels de la guerre, ils jouissent aussi ensemble,
à l'intérieur de la communauté, de prérogatives qui relèvent de la souveraineté, celle
par exemple qu'évoque Ménélas lorsqu'il s'efforce de rallier autour du corps de
Patrocle les chefs des Argiens ; la confusion de la mêlée ne lui permet pas d'appeler
chaque seigneur par son nom et celui de son père, avec les marques d'honneur dues à
son rang, comme le lui avait recommandé son frère pendant la nuit (K 68 s.) ; il
s'adresse donc à eux comme aux hommes "qui, chez les Atrides, Agamemnon et
Ménélas, boivent aux frais du peuple et commandent chacun à leur troupe, etc."
(P 248 ss.) ; on voit ailleurs dans Xlliade les chefs les plus prestigieux invités par
Agamemnon à un sacrifice et/ou un banquet et Nestor souligne que c'est là une
prérogative du roi (I 70; cf. B 402-40; H 313-43 ; I 89 ss ; les Olympiens
s'assemblent de même chez Zeus pour y banqueter) ; peut-être faut-il comprendre que
la primauté d'Agamemnon ou, ce qui n'est pas nécessairement très différent, le rôle
qu'il joue dans le drame de Xlliade ont pour effet qu'il occupe à lui seul, dans les
récits, une position qui revient en fait aux deux frères ; je verrais un indice en faveur

16. B ls. ; on rapprochera Κ 1-4 et 25 s.


17. Ε 552 s. On rapprochera de l'expression έπέσθην, τιμήν Άτρείδης, Άγαμέμνονι και Μενελάω
άρνυμένω celle qu'emploie Achille, A 158 s., άλλα σοι... αμ' έσπόμεθ' δφρα συ χαιρης, τιμήν
άρνΰμενοι Μενελάω σοι τε, κυνώπα...
332 Philippe Rousseau

de cette hypothèse dans la notation de Β 408, que Ménélas se rend au sacrifice de lui-
même, sans qu'on ait à l'inviter. Un autre indice se laisse conclure de la fin du chant H
(v. 470 s.) où Homère note qu'Eunée, fils de Jason, fait aux Atrides présent de mille
mesures de vin tandis qu'il vend le reste aux Achéens. Ce sont enfin les deux Atrides
qu'étrangers et ennemis viennent, ou songent à venir trouver pour négocier : Chrysès
au début de Xlliade, ou Anténor et Priam dans le chant H 18.
Reste le problème que nous avions provisoirement laissé de côté des formules
par lesquelles un orateur s'adresse à l'ensemble de l'armée ou du conseil des chefs.
Elles se présentent sous la forme Άτρεχδαι (ou Άτρεΐδη) τε και άλλοι έϋκνήμιδες
'Αχαιοί (ou άριστηες Παναχαιών). La tradition manuscrite n'est unanime,
apparemment, que dans un cas (A 17), quand Chrysès s'adresse à la fois aux Atrides
et à l'ensemble des Achéens ; partout ailleurs elle est divisée 19.
Ces hésitations ne transparaissent guère dans le texte des éditions où le pluriel
n'est représenté qu'une fois, la première ; quelqu'opinion que l'on ait sur la leçon à
retenir dans l'un ou l'autre passage (il paraît tentant par exemple, comme le
recommande Wilamowitz, d'adopter à H 385 le même texte qu'à A 17), il est difficile
de se défendre contre le sentiment que ces incertitudes reflètent la complexité du
rapport que les deux souverains entretiennent à l'intérieur de Xlliade, et que la
primauté d'Agamemnon a tendu à faire régresser dans les éditions et les commentaires
de l'antiquité l'expression d'une dyarchie dont le sens n'était plus compris.
"souveraineté"
Une remarque
que nous
brève
avons
est ici
utilisés
nécessaire
pour définir
à propos
la fonction
des termes
commune
de "royauté"
des Atrides
ou de

dans la communauté originale que constitue l'armée des Achéens. Il ne peut être
question dans les limites de cette étude de discuter de la signification historique des
représentations de la royauté dans les poèmes homériques, non plus que du sens qu'il

18. Δ 16, H 350 s et 372 ss.


19. Au vers H 327, Nestor s'adresse aux chefs et l'on peut juger que la formule και άλλοι άριστηες
Παναχαιών, de beaucoup la mieux attestée dans les manuscrits, est bien adaptée (mais le vers 311
incite à la prudence) ; les éditeurs retiennent le singulier dans le premier hémistiche, mais le
pluriel est très bien représenté. Le vers 385 du même chant introduit la déclaration d'Idée à
l'assemblée (v. 382) des Achéens ; Allen et Mazon adoptent le même texte qu'au vers 327, bien
que la leçon έϋκνήμιδες 'Αχαιοί paraisse convenir davantage à la situation et ait pour elle un très
grand nombre de témoins ; le pluriel Άτρεΐδαι (que les déclarations d' Anténor, v. 351, et de
Priam, v. 373, laissent attendre) figure dans un nombre important de manuscrits, qui ne sont
d'ailleurs pas les mêmes qu'au vers 327. A Ψ 236, la leçon des éditeurs est celle qu'ils retiennent
pour les deux occurrences de la formule dans le chant H ; elle a pour elle la quasi totalité des
manuscrits et les gens auxquels Achille s'adresse par ces mots peuvent n'être que la troupe des
chefs groupés autour d'Agamemnon (v. 233). Enfin les vers 272 et 658 introduisent les deux
déclarations par lesquelles Achille ouvre respectivement la première et la deuxième épreuve des
Jeux ; la leçon des éditeurs, Άτρείδη τε και άλλοι έϋκνήμιδες 'Αχαιοί, est ici encore diversement
supportée par le témoignage des manuscrits : le pluriel Άτρεΐδαι figure dans un nombre très
restreint de témoins (une vingtaine selon Allen) pour le premier, un peu davantage pour le second,
tandis que la leçon άριστηες Παναχαιών, très bien représentée dans le premier cas, n'a le soutien
que de deux témoins au vers 658.
Mélanges P. Lévêque 5 333

faut attacher aux mots que nous avons accoutumé de traduire par "roi", "prince" ou
"seigneur", et l'on se contentera de renvoyer le lecteur aux travaux qui traitent
systématiquement de ces questions 20. Quelqu'interprétation que l'on propose de la
royauté d'Agamemnon, de son "type" et de ses correspondances réelles ou supposées
avec des institutions déterminées de l'histoire ou de la préhistoire helléniques, les
poèmes homériques nous mettent en présence d'une communauté militaire, l'armée
achéenne, dans laquelle deux personnages, et plus particulièrement l'un d'eux, ont un
statut qui ne se réduit pas au rang d'un général ou d'un chef de guerre ordinaires.
Dans ce rassemblement d'une nature assez exceptionnelle pour que les poètes aient
éprouvé le besoin d'en expliquer la genèse, les Atrides, Agamemnon et Ménélas, ne
sont pas chargés uniquement d'assurer la direction d'une campagne dont les objectifs
auraient été décidés en commun par les principaux chefs - à vrai dire, si l'on en croit
les récriminations d'Achille, ils se déchargent même assez volontiers, à l'occasion, de
cette tâche. Quel que soit le principe "constitutionel" que l'on suppose à leur pouvoir et
le mode selon lequel il s'exerce, la fonction qu'ils incarnent dans la société achéenne
est perçue par le poète comme essentiellement distincte de celle des autres chefs et la
notion juridique du primas inter pares par laquelle on définit assez souvent la position
d'Agamemnon rend mal compte des traits qui caractérisent dans Ylliade la spécificité
de la royauté du (des) roi(s) suprême(s) par rapport à celles des autres "rois". Pour le
dire autrement, Agamemnon est roi en un sens essentiel où aucun autre Achéen ne l'est
si ce n'est son frère ; et c'est cette spécificité, dont la nature ou le contenu
institutionnel ne sont pas formellement définis par le poète, que nous avons voulu
désigner en empruntant à G. Dumézil le terme de souveraineté.
La difficulté tient à ce que les poèmes n'utilisent pas pour la nommer de termes
particuliers, sans doute parce que la langue réelle, au temps de leur composition ou
pendant la période d'élaboration de leur idiome, n'en comportait pas (ou n'en
comportait plus). Celui dont ils se servent principalement, βασιλεύς, n'est pas réservé,
dans son emploi, au (ou aux) détenteur(s) de la souveraineté parmi les Achéens et l'on
a pu soutenir récemment avec, me semble-t-il, un peu d'excès qu'à l'époque archaïque
encore il ne désignait même pas le roi en tant que tel 21. Faute de disposer d'un mot
qui exprimât adéquatement cette notion le poète a eu recours à divers procédés :
l'invention par exemple de formes de comparatif et de superlatif construites sur

20. L'essentiel de la bibliographie a été rassemblé par M. SCHMID dans l'article βασιλεύς du Lexicon
des Frûhgriechischen Epos. La dissertation de Sigrid DEGER {Herrschaftsformen bei Homer,
Vienne 1970) expose et discute les interprétations antérieures, mais ignore, semble-t-il, l'étude
importante de F. GSCHNITZER dans les Mélanges Leonhard C. Franz ("BASILEUS, Ein
terminologischer Beitrag zur Friihgeschichte des Kônigtums bei den Griechen", Innsbrucker
Beitrâge zur Kulturwissenschaft, 1 1, 1965, p. 99-1 12) et se débarrasse un peu vite des thèses qui
insistent plus sur ce que la royauté des Atrides doit à la fantaisie du poète ou aux contraintes du
mythe que sur ce qu'elle doit à la réalité des institutions. L'image complexe qu'elle propose du
type, ou plutôt des types entremêlés auxquels appartient la royauté d'Agamemnon ne fait pourtant
sens que si l'on admet que tant de traits hétérogènes se sont combinés parce que ce souverain est
roi, quoi qu'elle en ait, "von Dichters Gnaden".
21. R. DREWS, Basileus, Yale UP 1983, p. 98-104.
334 Philippe Rousseau

βασιλεύς 22} l'usage emphatique du mot lorsqu'il est appliqué à Agamemnon dans le
récit, comme au vers 9 du premier chant, les "épiphanies" royales du chant Β (ν. 100-
8) et du chant Λ (notamment vers 45 s.), et plus encore les scènes dialoguées où le
poète semble esquisser, par la bouche de Nestor notamment, une définition de la
souveraineté d'Agamemnon ; c'est, on le sait, un trait caractéristique des propos de
celui que le formulaire épique nomme "le veilleur des Achéens" que l'insistance sur
l'autorité du roi dans les circonstances de crise où les guerriers sont près de la rejeter :
au chant Β dans la reprise en main qui suit la débandade de l'Assemblée et les velléités
contestataires de Thersite (v. 337-67, en particulier les vers 344-5), dans sa réponse à
Diomède au début du chant I, après que celui-ci a invité Agamemnon à partir et
annoncé qu'il n'en poursuivrait pas moins la guerre 23, et bien entendu dans la scène
de la Querelle, où Nestor souligne fortement les différences de rang et l'opposition
fonctionnelle
"forçait" le mot
qui βασιλεύς
séparent Achille
qui n'avait
d'Agamemnon
pas ce sens24.àTout
l'origine,
se passe
si l'on
comme
en juge
si Homère
par le
témoignage des tablettes mycéniennes, et ne l'avait peut-être pas non plus dans les
sociétés grecques des siècles obscurs, à exprimer une notion distinctive de la royauté
sans laquelle les chants de la Colère d'Achille et de la destruction de Troie auraient
perdu leur signification.
Cette souveraineté légendaire, pour laquelle il est vain de chercher un réfèrent
dans les institutions de l'histoire réelle, cette fonction royale qui vaut à Agamemnon
d'être qualifié de bas iléus en un sens éminent et peut-être aberrant du terme, l'Atride,
nous l'avons vu, la partage avec son frère. La primauté d'Agamemnon dans l'exercice
du pouvoir tend à maintenir dans l'ombre les caractéristiques "royales" de Ménélas ;
nous avons vu que le poète semble lui-même s'en inquiéter, et c'est à cette
circonstance qu'il faut imputer, en partie, le fait que Ménélas ne bénéficie pas du même
usage éminent du titre de basileus que son frère. On notera néanmoins qu'Homère lui
applique une fois indirectement le qualificatif βασιλεύτερος et qu'il est le seul des
Achéens qui reçoive le titre formulaire d'âpxoç 'Αχαιών 25, un titre qui devrait plutôt
revenir à Agamemnon si l'on ne considère que l'histoire "apparente", et sur lequel la
tradition manuscrite hésite, reflétant sans doute la perplexité des philologues, et peut-
être déjà des rhapsodes de l'Antiquité devant l'étrangeté de la dyarchie des Atrides.

22. On admet généralement depuis WACKERNAGEL (Sprachliche Untersuchungen zu Homer, Bâle


1916, p. 204-12) que les formes de comparatif et de superlatif supposent l'existence d'une
hiérarchie, de degrés de dignité parmi les basileis ; c'est la position que soutient BENVÉNISTE
dans l'étude qu'il consacre à la royauté hellénique (Le vocabulaire des institutions
indoeuropéennes, II, p. 24). J'ai donné ailleurs les raisons qui m'amènent à penser que ces formes sont
forgées par le poète pour désigner une "réalité" qui n'a ni nom dans la langue ni correspondant dans
les institutions ("Remarque complémentaires sur la royauté de Ménélas", Annales littéraires de
l'Université de Besançon, Actes du Colloque sur la poésie épique, octobre 1986, à paraître).
23. Άτρεϊδη, συ μεν δρχε' σί> γαρ βασιλεύτατός èoav , cf. Β 344 S., Άτρείδη σι) δ'... άρχευ'
'Αργείοισι κατά κρατερός ύσμινας.
24. Α 277 σ : μήτε συ, Πηλείδη, έ'θελ' έριζέμεναι βασιληϊ άντιδίην, έπει οΰ ποθ' όμοίης έμμορε
τιμής σκηπτοΰχος βασιλεΰς, φ τε Ζευς κϋδος £δωκεν.
25. J'ai examiné les emplois de cette formule dans l'étude signalée à la note 22.
Mélanges P. Levé que 5 335

La primauté évidente d'Agamemnon sur son associé suffit à suggérer que la


dualité des souverains n'implique ni égalité ni identité de fonction. Il y a tout lieu de
supposer au contraire que l'effacement de Ménélas et sa situation paradoxale
expriment, avec des "distorsions" intéressantes et pour un public qui n'en percevait
pas nécessairement toute la signification, la "nature" profonde du personnage, c'est à
dire la définition structurale de son rôle à l'intérieur de la constellation héroïque de la
légende troyenne.
Apollon, pour piquer l'amour-propre d'Hector et le déchaîner contre les Achéens
lui remontre qu'il y a de la lâcheté de sa part à laisser Ménélas, ce guerrier mou, tuer
impunément Podès et dérober seul aux Troyens le corps de Patrocle. L'expression
dont il se sert, μαλθακός αίχμητής, ne figure nulle part ailleurs dans les poèmes
homériques et l'adjectif n'est employé en dehors de notre passage qu'une fois dans un
hymne où il qualifie les fleurs du gazon (à la Terre, v. 15) ; sa signification se déduit
assez aisément du contexte, mais se dégage avec une précision plus grande par le
rapprochement de l'expression qu'Hélène utilise pour décrire la valeur
d'Agamemnon : άμφότερον βασιλεύς τ' αγαθός κρατερός τ' αιχμητής (Γ 179) 26.
L'épithète κρατερός qualifie notamment dans l'Iliade des représentants caractéristiques
de la fonction guerrière et a sans doute dans ces emplois une valeur fonctionnelle
affirmée ; elle permet par exemple à Nestor, dans le premier chant, d'opposer le type
de valeur qu'incarne Achille au type de valeur qu'incarne Agamemnon, le guerrier,
rempart des Achéens dans la bataille, au roi porte-sceptre à qui Zeus a conféré la
majesté, le pouvoir talismanique que nomme le κυδος.
L'éloge qu'Hélène fait de son ancien beau-frère n'est certainement pas immérité.
L'Iliade souligne à plusieurs reprises les mérites guerriers de l'Atride : dans la prière
que les Achéens adressent à Zeus pour que le sort désigne Ajax, Diomède ou
Agamemnon comme adversaire d'Hector (H 179 s.) ; au matin de la troisième bataille,
lorsqu'il poursuit les Troyens jusque sous les remparts de la ville (Λ 84-279) ; Achille
lui-même, enfin, paie une sorte d'hommage à sa valeur quand il observe que les
Achéens n'ont plus ni Diomède ni Agamemnon pour contenir Hector (Π 74-7). Mais
ce tableau ne suffit pas à effacer les passages où l'on voit des représentants de la
fonction guerrière mettre en question la vaillance du roi ou dénoncer son attitude au
combat : Achille bien sûr, qui le montre installé à l'arrière, près des navires, (I 332),
profitant du butin que d'autres ont conquis (A 165 ss., I 333) et trop effrayé par les
risques de la guerre pour s'y aventurer (A 225-8) ; l'ombre caricaturale du héros, le
bouffon médisant qu'est Thersite (B 225-33) ; Diomède enfin, qui proclame la
supériorité de 1'άλκή sur le sceptre et reproche au roi d'être dépourvu de cette vertu
essentielle du guerrier (I 38 s.). Dans chacune de ces scènes, l'accusation de lâcheté
portée contre l'Atride n'a pas d'abord une signification "psychologique" mais
fonctionnelle ; elle exprime, dans un contexte qui est celui de la guerre et dans des

26. L'expression qu'utilise Apollon s'oppose aussi à celle qu'Hélénos applique à Diomède au vers Ζ 97
(= Ζ 278) : δγριον αίχμητήν, κρατερόν μήστωρα φόδοιο, au guerrier que sa fureur fait paraître
aux Troyens plus dangereux même qu'Achille. Des deux Atrides Ménélas est certainement celui qui
a le moins d'affinité avec les aspects sauvages, possédés, de la deuxième fonction.
336 Philippe Rousseau

situations de conflit entre roi et guerrier, l'opposition des fonctions qu'incarnent les
deux antagonistes. Elle signifie essentiellement qu'Agamemnon est un roi et n'est pas
un guerrier quels que soient par ailleurs ses exploits dans les combats.
C'est certainement aussi de cette manière qu'il faut comprendre le jugement
d'Apollon sur Ménélas ; face à Hector, à qui le dieu s'adresse, l'Atride se définit
différentiellement comme un manieur de pique mou parce qu'il n'est pas un spécialiste
de la fonction guerrière. L'épithète infamante, et assez injuste si l'on y voit une
appréciation portée sur le comportement individuel du héros, prend son sens si l'on y
lit
"professionnel"
en négatif l'expression
de la guerre
de l'opposition,
qu'est Hectorà et
l'intérieur
le souverain
de l'espace
qu'est du
Ménélas.
combat,Les
entre
deux
le

Atrides se distinguent incontestablement l'un de l'autre, comme nous le verrons, par


les modalités de leur participation à la bataille, mais ils ont en commun, parce qu'ils
sont l'un et l'autre les représentants de la souveraineté, de se distinguer des
représentants de la fonction guerrière et de pouvoir donc être occasionnellement décrits
du point de vue de ces derniers comme dépourvus des qualités spécifiques du guerrier,
comme des combattants lâches ou faibles.
La position d'Agamemnon dans le commandement de l'armée achéenne et le rôle
qu'il joue dans le drame qui fait l'objet du poème tendent, nous l'avons dit, à faire
oublier la fonction qui incombe à ses côtés à son frère. Elle est pourtant d'une
importance considérable, sans que cette importance se réduise au fait seul qu'il est à
Yorigine de l'expédition contre Troie. Il vaut la peine de revenir sur les scènes où l'on
voit l'un ou l'autre des Achéens, et notamment Agamemnon, empêcher Ménélas de
s'exposer témérairement à un danger. Il y en a trois. En H et en Κ Ménélas se porte
volontaire, là pour affronter Hector en combat singulier, ici pour accompagner
Diomède dans le camp des Troyens ; dans les deux cas Agamemnon intervient pour le
dissuader ou recommander le choix d'un autre champion ; les raisons qu'il donne sont
les mêmes et se ramènent fondamentalement à souligner l'infériorité de son frère par
rapport aux représentants les plus qualifiés de la fonction guerrière : Hector, Achille
ou Ulysse. Cette infériorité, notons-le, se limite strictement à la sphère du combat et
n'ôte rien à la supériorité du rang qui fait de l'Atride un roi (βασιλεΰτερος au vers Κ
239 ; on verra plus loin que l'expression κηδόμενός περ au vers H 110 se rattache à
un aspect essentiel de la souveraineté de Ménélas). Or, dans l'épisode du duel comme
dans celui de la reconnaissance nocturne, le poète insiste sur un motif auquel il
convient de prêter plus d'attention qu'on ne le fait d'habitude, la peur d'Agamemnon à
l'idée du danger que court Ménélas ou la précipitation avec laquelle les chefs des
Achéens retiennent celui-ci au moment où il s'arme pour affronter Hector (K 240 et H
106 ss.). Cette sollicitude n'est pas due principalement à l'amitié fraternelle ou à
l'affection que l'Atride a su se concilier de la part de ses compagnons de combat ; elle
nous instruit moins sur les qualités morales de l'individu que sur sa fonction décisive
dans la communauté des Achéens. La troisième scène en donne une preuve
convaincante ; c'est, au chant Ε (v. 561-70), l'épisode qui suit immédiatement le
meurtre des fils de Dioclès par Énée : poussé par la pitié Ménélas s'est jeté dans le
piège que lui tendait Ares en s'avançant parmi les promachoi pour interdire à Énée de
dépouiller les cadavres ; Antiloque voit le danger et prend peur pour le roi (περί γαρ
Mélanges P. Levé que 5 337

ποιμένι λαών ν. 566 ; cf. εδεισεν δα περί ξανθω Μενελάω Κ 240). Or, dans ce
passage, le poète précise la raison de cette peur : "S'il lui arrivait quelque chose : et
s'il leur faisait de la sorte perdre le plus clair de leurs peines" (v. 566, trad. P. Mazon,
μέγα δέ σφας άποσφήλειε πόνοιο). La mort de Ménélas signifierait l'échec de
l'expédition.
Le même thème est développé avec plus d'ampleur par Agamemnon dans la
lamentation qu'il adresse à son frère blessé par Pandare. Après avoir proclamé la
félonie des Troyens et affirmé sa certitude que l'Olympien en tirerait un jour une
vengeance éclatante, il poursuit (Δ 169-75, trad. P. Mazon) : "Mais moi, quel triste
chagrin tu me laisseras, Ménélas, si tu meurs, si tu achèves la vie que t'a accordée le
destin : Je rentrerai la honte au front dans VArgolide altérée. Les Achéens vont
aussitôt se rappeler la terre de la patrie ; et nous allons laisser à Priam* aux Troyens,
comme un signe de leur triomphe, Hélène l'Argienne, tandis que tes os pourriront
dans la terre et que tu resteras gisant en Troade sur ta tâche inachevée... :". Si
Ménélas meurt, l'entreprise des Achéens est vaine et Agamemnon n'a plus qu'à s'en
retourner en Argos, défait. Mais le texte dit plus que cela. Il indique aussi comment le
désastre se produirait. La mort de Ménélas entraînerait la dislocation immédiate de
l'armée. La communauté achéenne ne subsiste qu'aussi longtemps que vit celui autour
de qui elle s'est constituée, elle n'a de légitimité dans cette guerre que pour rétablir
Ménélas dans son droit en lui restituant Hélène et les biens que Paris a enlevés, et
réaliser ainsi la fin que les dieux se sont proposée, la ruine de Troie et de la lignée
royale de Priam.
Cette fonction de Ménélas rend plausible l'argumentation utilisée par Athéna
pour convaincre Pandare de rompre la trêve jurée, et la facilité (trop souvent mise au
compte de la perfidie asiatique) avec laquelle ce guerrier sans reproche (Δ 89) obéit à
l'invitation (Δ 86-125). La traîtrise est si évidente, et le parjure si grave que Pandare
aurait toutes les raisons d'hésiter s'il n'avait la certitude que la mort de l'Atride aurait
les conséquences promises en mettant un terme à la guerre et en assurant à Paris la
possession d'Hélène et de ses biens. On comprend aussi pourquoi Antimaque,
corrompu par l'or de Paris (Λ 124), pouvait accompagner son refus de rendre Hélène
à Ménélas (Λ 125) de la recommandation scandaleuse de mettre à mort celui-ci, venu à
Troie en ambassade avec Ulysse (Λ 139-41).
Ajoutons au dossier une pièce controversée. Au cours de la journée de bataille
qui suit la félonie de Pandare, Hector et Ares mènent une offensive furieuse contre les
Argiens. Héra s'en émeut et invite son alliée, la technicienne des combats, Athéna, à
mettre un terme aux méfaits du dieu de la guerre. L'affaire se conclut, comme on sait,
par la déconfiture d'Ares, blessé d'un coup de lance par Diomède. Les mots d'Héra
sont ici ce qui nous intéresse (E 714-6) : "Hélas !, fille de Zeus qui tient l'égide,
Invincible, vaine fut la parole par laquelle nous promîmes à Ménélas qu'il retournerait
dans son pays après avoir détruit Ilion aux bons remparts, si nous laissons libre cours
à la folie d'Ares le tueur /". Cette promesse des deux déesses à Ménélas redouble
étrangement celle, identique dans ses termes, *Ίλιον έκπέρσαντ' εύτείχεον
άπονέεσθαι, que Zeus avait faite à Agamemnon (B 112 s., cf. Β 350-3), et l'on a pu
trouver là une raison supplémentaire de considérer la Diomédie dans son ensemble
338 Philippe Rousseau

comme une épopée indépendante et l'épisode d'Héra comme une pièce rapportée pour
faciliter son insertion dans l'Iliade. Sans entrer plus avant dans la discussion de ce
problème on observera que l'interprétation que nous proposons du personnage de
Ménélas permet d'expliquer à la fois que la même promesse ait été faite aux deux
Atrides et que des divinités différentes se soient engagées vis-à-vis de l'un et de
l'autre. Une même promesse les destine l'un et l'autre à détruire Troie parce (ou en
sorte) qu'ils incarnent l'un et l'autre la fonction souveraine parmi les Achéens ; et la
différence des dieux répond à la différence des modalités selon lesquelles l'un et
l'autre participent à l'exercice de cette fonction ou, si l'on préfère, à la différence des
aspects de la souveraineté. qu'ils figurent. Un mot, dans le discours d'Agamemnon,
signale que cette répartition n'est pas accidentelle : και κατένευσεν (Β 112, cf.
κατανευσαι dans le discours de Nestor, v. 350, et, à l'appui d'une promesse
légèrement différente, κατένευσας dans la prière que Nestor adresse à Zeus, Ο 374) ;
ce geste, qui sanctionne les engagements d'un personnage investi de l'autorité
nécessaire pour les prendre (Idoménée, Δ 267, Hector, Κ 393, ou Priam, Ν 368) est
celui par lequel Zeus rend ses décisions irrévocables et leur réalisation inévitable (A
524-27, trad. Mazon) : "Allons ! pour toi j'appuierai ma promesse d'un signe de mon
front. Ainsi tu me croieras ; c'est le plus puissant gage que je puisse donner parmi les
immortels. Il n'est ni révocable ni trompeur ni vain, l'arrêt qu'à confirmé un signe de
mon front. "A Agamemnon donc la promesse du souverain des dieux, sanctionnée par
l'inclinaison de tête qui en garantit l'exécution ; l'Atride est ainsi confirmé dans sa
responsabilité propre de chef de l'expédition. Mais il n'exerce ce commandement, qui
constitue la manifestation principale dans l'Iliade de son appartenance au niveau de la
αρχευ'
souveraineté (cf., entre autres passages, les déclarations de Nestor en Β 344 s.,
Άργέισισιν, ou en I 69, συ μεν άρχε, et la réponse de Diomède à Sthénélos, Δ 413-
7), que parce qu'il est flanqué de Ménélas, détenteur de la promesse originelle - liée au
jugement de Paris et à l'enlèvement d'Hélène, comme le remarque K. Reinhardt (Die
Ilias und ihr Dichter, Gottingen 1961, p. 127) - que lui ont faite les deux déesses
acharnées à perdre Troie, Héra et Athèna, dont G. Dumézil a montré qu'à l'intérieur
du poème, dans le contexte de leur conflit avec Aphrodite, Paris et les Troyens, elles
incarnent au niveau des dieux les deux premières fonctions de l'idéologie tripartite des
indo-européens 27.
Deux remarques encore, pour compléter l'analyse de ces vers. D'une part, le fait
que c'est ici Héra qui rappelle la promesse ancienne indique sans doute que c'est elle
qui en est l'auteur au premier chef, et- qu'il faut considérer comme la "patronne"
fonctionnelle de Ménélas, un roi et non pas un guerrier comme le sont dans l'Iliade les
protégés d'Athèna, Diomède, Ulysse et Achille. D'autre part, la différence des formes
selon lesquelles les "promesses" ont été faites n'est certainement pas due aux hasard :
les propos d'Agamemnon ne donnent pas d'indication précise à ce sujet, mais la
déclaration solennelle de Nestor devant l'assemblée des Achéens laisse penser que la

27. Dans l'étude citée à la première note ; on se reportera aussi à l'explication du jugement de Paris
proposée d'abord dans les Hommages à L. Febvre, II, 1954, p. 27 s. et développée dans Mythe et
Épopée I, Paris 1968, p. 580-6.
Mélanges P. Levé que 5 339

connaissance du dessein de Zeus a été déduite de l'interprétation d'un signe clair (B


353 : άστράπτων έπιδέξι ' έναισιμα σήματα φαΐνων, après une prière ou un sacrifice,
dans le contexte d'une procédure rituelle d'interrogation des dieux ; la tournure
utilisée par Héra (τον μΰθον ύπέστημεν Μενελάω, Ε 715 s.) suggère un rapport
beaucoup plus direct, immédiat, de la déesse avec le Roi auquel incombera la
responsabilité de ruiner la ville de Priam.
La dyarchie des Atrides, si estompée qu'elle soit dans le poème d'Homère par la
prédominance d'Agamemnon, se laisse donc reconnaître avec une netteté suffisante
pour qu'il soit possible d'en dessiner l'articulation essentielle.
Les deux rois participent inégalement au commandement de l'armée et l'autorité
de celui que la tradition nous a accoutumés à considérer comme l'aîné tend à éclipser,
dans la pratique du gouvernement, la présence du cadet. L'Iliade les montre
néanmoins associés dans cette tâche, notamment dans les moments critiques. En retrait
sur son frère, Ménélas apparaît à la fois comme le garant de la cohésion, et à ce titre de
la survie de la communauté que son frère gouverne, et le détenteur des promesses
originelles qui fondent l'existence et les espérances du laos achéen. D'où sans doute ce
paradoxe qu'Agamemnon άρχει mais que c'est Ménélas qui reçoit le titre formulaire
άρχος 'Αχαιών.
On voit aussi dès maintenant que dans cette double royauté l'inégalité apparente
de pouvoirs entre les Atrides n'est pas l'élément distinctif essentiel ; elle recouvre une
différence qualitative, une opposition fonctionnelle plus profonde. Les deux
souverains dont la solidarité ne se dément pas tout au long du poème ont des modes
d'action contraires et c'est cela que nous allons nous efforcer de préciser dans le reste
de cette étude. Au point où nous en sommes, il me semble que nous pouvons décrire
grossièrement leurs relations en disant qu'Agamemnon exerce le pouvoir qui s'attache
à la fonction royale mais que c'est Ménélas qui garantit la légitimité de la souveraineté
collective des Atrides parmi les Achéens.
A cette première différence entre les rôles des deux frères se rattache une suite de
traits dont l'ensemble forme un tableau cohérent.
Les deux Atrides entretiennent avec les Achéens qui combattent pour leur cause
des relations nettement opposées. Achille et Thersite reprochent violemment à
Agamemnon d'accaparer le fruit de leur labeur et de ne pas leur en témoigner de
reconnaissance (ουκ άρα τις χάρις ?jev μάρνασθαι... νωλεμές αΐε{, Ι 317 s. ; cf. A
149-71, Β 225-42, 1 315-45, 367-77, Π 52-9, 71-73) et le poète suggère à plusieurs
reprises que l'armée tient rancune à son Roi de l'insulte qu'il a infligée au plus illustre
de ses guerriers (par la bouche de Thersite, Β 239 s. et de Poséidon, Ν 111-4, mais
aussi d'Agamemnon lui-même, Κ 69 ss. et Ξ 49 ss.). Ce χολός qu'il s'est attiré par
son action n'affecte pas, ou n'affecte pas personnellement (si l'on tient compte des
vers Κ 49 s.), son frère, envers qui Nestor (K 114 : φΐλον... έ σντα και αίδοϊον
Μενέλαον) et Antiloque (Ψ 593-5) expriment des sentiments de révérence et d'amitié,
et dont nous avons vu que la vie était l'objet de la sollicitude de ses compagnons.
C'est que son comportement est entièrement opposé à celui d'Agamemnon. Il dit
son chagrin des souffrances que les Achéens endurent pour soutenir sa querelle (Γ 97-
100 : μάλιστα γαρ άλγος ίκάνει θυμόν έμόν... έπει κακά. πολλά πεπασθε εινεκ'
340 Philippe Rousseau

έμης έριδος) et sait reconnaître la peine que Nestor et ses fils se sont donnée pour lui
(Φ 607 s. : συ γαρ δε πολλ' έπαθες και πολλ' έμόγησας, σός τε πατήρ αγαθός και
άδελφεος εϊνεκ ' έμεϊο) ; on le voit en proie à la crainte que les Argiens venus
combattre pour lui (Ιίθεν έΊνεκα) ne subissent un désastre (K 25-7 ; ce n'est sans
doute pas par hasard que ce motif d'angoisse n'est pas attribué par le poète à
Agamemnon, dans notre passage, mais à son frère). Cette disposition morale se
manifeste au combat par l'attention que Ménélas prête au sort de ses compagnons.
C'est ainsi qu'il perçoit le triple appel d'Ulysse et se porte à son secours, entraînant
Ajax dont l'apparition fait fuir la meute des Troyens ; l'épisode est important à un
double titre : d'une part, à cause de la personnalité du blessé (le futur artisan de la
chute de Troie), et d'autre part parce qu'il sert à introduire la longue suite des récits qui
présentent Ajax comme le dernier recours des Achéens en déroute ; le rôle qui y
revient à Ménélas n'est donc certainement pas accidentel. Quand Enée tue les deux fils
de Dioclès c'est Ménélas qui s'avance pour empêcher le Troyen de dépouiller les
cadavres (E 561 ss.) ; dans deux des trois autres occurrences de la formule utilisée au
vers 561 (τώ ou τον δε πεσόντ' έλέησεν...), le contexte donne l'explication du
mouvement de pitié qui pousse le sujet du verbe έλέησεν à intervenir : au vers Ρ 346
le mort est son έσθλος εταίρος et au vers 352 du même chant la relation qui lie
Apisaon à Astéropée est énoncée dans les vers qui précèdent ; il me paraît donc
légitime de chercher dans la belle lamentation qui précède le récit de l'intervention de
Ménélas la raison de son geste ; elle est indiquée aux vers Ε 550-3 : "A peine arrivés
à l'adolescence, ils ont, sur les nefs noires, suivi les Argiens vers Ilion aux bons
coursiers, afin(trad.
Agamemnon" d'obtenir
Mazon)une
; c'est,
récompense
on le voit, laaux
conscience
deux fils
de d'Atrée,
ses obligations
Ménélas
envers
et
deux jeunes guerriers tombés pour sa cause.
Enfin la part essentielle et souvent méconnue que Ménélas prend au
développement du thème de la Colère, c'est, au dix-septième chant, l'action où les
anciens avaient justement reconnu son aristie, la défense du cadavre de Patrocle. Il est,
des Achéens, celui qui aperçoit la chute du héros et vient aussitôt se placer devant lui
comme une génisse devant son veau premier-né (v. 4 s.) ; il tue le Troyen dont le
coup de lance a permis à Hector de triompher du mort puis, contraint de reculer et
d'abandonner à l'ennemi des armes qui lui seront fatales, c'est lui qui va chercher
Ajax, comme au onzième chant, pour le dresser comme un rempart (ήύτε πύργον, ν.
128) devant le cadavre. Homère, dans le monologue qu'il lui prête, lui fait exprimer la
raison, si l'on peut dire "stratégique", qui le pousse à agir ainsi : "peut-être...
pourrions-nous tirer le cadavre pour Achille, fils de Pelée. Au milieu de nos maux, ce
serait encore le mieux" (v. 104 s., trad. Mazon ; cf. v. 121 s.). Quand Ajax sent qu'il
risque de plier sous l'assaut, c'est Ménélas qui, rappelant les Achéens à la loyauté
qu'ils doivent aux Atrides, les rallie autour du mort (v. 246-55 ; la comparaison de cet
appel avec les propos désabusés d'Agamemnon à Nestor aux vers Ξ 49-51 est
instructive). Significatifs aussi le fait que, lorsqu'Athèna reparaît sur le champ de
bataille à l'instigation de Zeus, le premier Achéen auquel elle s'adresse est Ménélas, et
ce qu'elle lui dit : "Pour toi, Ménélas, ce sera un sujet de honte et d'opprobre, si les
chiens rapides déchirent un jour, sous le rempart de Troie, le fidèle ami de l'illustre
Mélanges P. Lévêque 5 341

Achille. Tiens donc avec vigueur, et stimule tout ton monde" (v. 555-9, trad. Mazon).
L'Atride alors tue Podès, le beau-frère d'Hector, et réussit à tirer le corps de Patrocle
vers les rangs des Achéens préparant par ce mouvement la dernière scène du chant.
Puis, lorsque la charge furieuse d'Hector provoque la débandade des Achéens et
qu'Ajax, percevant que les défenseurs de Patrocle n'ont plus d'autre ressource que
d'enlever le corps et d'avertir Achille, c'est Ménélas qui va trouver Antiloque et le
charge d'aller porter la nouvelle à Achille et de réclamer son intervention (v. 691-3),
une démarche que les chefs achéens, à l'exception de Nestor, avaient écartée depuis
l'échec de l'Ambassade (I 698-703 ; cf. les propos que Poséidon tient à Agamemnon
au chant Ξ, v. 139 à 142). C'est enfin Ménélas qui, avec l'aide de Mérion, enlève le
cadavre et l'emporte sur ses épaules tandis que derrière les deux Ajax s'efforcent
d'empêcher les Troyens de les rejoindre.
Tout au long de ce chant où des analystes comme Bethe, faute de reconnaître la
distinction fonctionnelle du roi et du guerrier, ont dénié que le premier ait pu jouer à
date ancienne le rôle que notre poème lui attribue dans la défense du corps de Patrocle,
Ménélas montre la même sollicitude que nous avons observée ailleurs et qui l'oppose
si nettement à son frère. En témoignent, entre autres, les mots par lesquels il
encourage ses compagnons à ne pas se laisser gagner par la panique cependant qu'il
doit s'éloigner un moment de la mêlée pour chercher Antiloque (v. 669-72, et ce qui
précède). Mais cette attitude, qui traduit un aspect fondamental de la définition du
personnage, de son type, n'a pas qu'une fonction descriptive ou illustrative. Le dix-
septième chant dans son ensemble peut être désigné comme l'aristie de Ménélas parce
que c'est à ce moment du récit que les attributs, les caractéristiques fonctionnelles du
héros interviennent de façon décisive dans le développement de l'intrigue.
Le paradigme de Méléagre et la leçon qu'en tire Phénix (1 529-605) déterminent
en effet les conditions requises pour qu'Achille reçoive des Achéens aux abois les
présents et les honneurs susceptibles de réparer l'outrage que lui a infligé
Agamemnon, et que s'accomplisse donc la promesse de Zeus à Thétis : que son retour
n'obéisse pas seulement aux impulsions de son cœur (είξας φ θυμώ, Ι 598), mais
réponde à une sollicitation de ceux qui l'ont offensé. De quelque façon que l'on
s'arrange avec les épisodes qui séparent l'Ambassade de la Patroclie et où l'on a relevé
diverses inconséquences, il ne fait pas de doute qu'Achille, lorsqu'il accède à la
demande de Patrocle, entend faire servir la mission qu'il lui confie à obtenir des
Danaens les dons qui le glorifieront (ως αν μοι τιμήν μεγάλην και κυδος αρηαι προς
πάντων Δαναών, άταρ... κούρην αψ άπονάσσωσιν, ποτί δ* άγλαα δώρα πόρωσιν Π
84-6) ; mais qu'il est aussi conscient du danger qu'il en aille autrement et que la
charge des Myrmidons aboutisse à le frustrer des honneurs qui lui reviennent
(άτιμότερον δέ με θήσεις, ν. 90) ; d'où la recommandation de se borner à écarter les
Troyens des vaisseaux... De l'autre côté la décision des chefs achéens, sur la
proposition de Diomède, de renoncer, désavouant Nestor, à implorer le secours
d'Achille (I 698 s. : μη δφελες λΐσσεσθαι άμυμονα Πηλεΐωνα, μυρ{α δώρα διδούς),
et d'attendre qu'il revienne au combat de son propre choix (τότε δ' αυτέ μαχήσεται,
όππότε κέν μιν θυμός ένΐ στήθεσσιν άνώγη, 1702 s.), répond exactement aux
prédictions pessimistes de Phénix. Au fil du récit trois formes possibles du retour
342 Philippe Rousseau

d'Achille sont suggérées qui tomberaient toutes trois sous le coup de la prédiction de
Diomède et auraient donc pour conséquence, en vertu de la règle énoncée par Phénix,
de dispenser les Achéens de récompenser le héros de son intervention : celle d'abord
que celui-ci annonce à Ajax (lorsqu'Hector et les Troyens menaceront directement son
navire et sa baraque, I 654 s.) ; celle ensuite, plus incertaine, que Nestor envisage un
instant et que Patrocle ne propose pas explicitement à son ami, qu'Achille secoure de
son propre mouvement ses anciens compagnons, touché par les prières et les
remontrances de son ami (τίς δ' οϊδ' ει κέν οι συν δαΐμονι θυμόν όρίναις
παρειπώνάγαθη δε παραίφασίς έστιν εταίρου Λ 792 s. ; pour ce qui concerne
l'allusion à une intervention divine, cf. ce que dit Diomède, I 702 s. όππότε κέν μι ν...
θεός δρση) ; ce retour serait en effet déterminé par un motif exactement semblable à
celui qui meut Méléagre et lui vaudrait le même traitement de la part de l'armée (1 590-
λΐσσετ'
6 : και τότε δε Μελέαγρον ... παράκοιτις όδυρομένη, καί οι κατέλεξεν
άπαντα κηδε' δσ 'άνθρώποισι ηέλει των άστυ άλώη* ... του δ' ώρΐνετο θυμός... βη δ'
ίέναι...). Reste enfin, lorsque Zeus a fait échouer la solution, de compromis en
quelque sorte, qu'Achille avait imaginée en envoyant combattre son ami, la forme du
retour que l'on attend à la fin du seizième chant, après la mort de Patrocle, c'est à dire
immédiat et spontané, et causé par la seule volonté de se venger. C'est assez souvent
de cette façon qu'on comprend le mouvement de l'intrigue, surtout lorsqu'on en écarte
l'échange des armes et l'essentiel des combats pour défendre le cadavre de Patrocle.
Mais on a tort. Le scénario de l'Iliade ne se distinguerait plus alors de celui de la
guerre des Étoliens et des Courètes, l'aristie d'Achille et le meurtre d'Hector seraient
une affaire privée et l'on ne voit pas quelles raisons Agamemnon aurait d'offrir au
guerrier les présents considérables qu'il lui offre au début du dix-neuvième chant. De
ce fait la gloire virtuelle que Zeus accorde à Achille en accablant les Achéens sous
l'assaut furieux de leurs ennemis, et que les autres perçoivent (cf. I 110 et 118), ne
s'actualiserait pas dans l'ensemble des dons qui ont pour fonction de rétablir le héros
dans son honneur et sa dignité. La promesse de Zeus demeurerait vaine.
La part que Ménélas prend à la défense et à la récupération du corps de Patrocle,
et la décision qu'il prend avec Ajax de faire appel à Achille lorsque la déroute achéenne
est complète rendent la Réconciliation possible et détachent les conditions du retour du
héros du "modèle" de Méléagre. On retrouve dans le processus de prise de décision la
même collaboration d'un Roi et d'un Guerrier qui avait abouti la veille, au Conseil, à
la résolution inverse, mais Ajax s'est substitué à Diomède et Ménélas à Agamemnon ;
c'est ainsi la communauté achéenne, mais dans son autre face, si l'on peut dire, celle
de la défensive, qui se tourne vers Achille, et des deux Atrides non plus celui qui
incarne l'aspect autoritaire et terrible jusqu'à l'abus de la puissance royale, mais celui
qui, dans sa sollicitude attentive aux souffrances des gens qui combattent pour sa
cause, en présente l'aspect complémentaire et opposé.
L'opposition entre une figure majestueuse et redoutable et une figure amicale,
proche et comme humaine de la souveraineté s'exprime de diverses façons dans
Ylliade. C'est Calchas, par exemple, qui demande à Achille de le protéger contre la
colère et le ressentiment d'un roi qu'il n'ose pas encore nommer (A 74-83) mais qui
n'est autre qu'Agamemnon ; ou Ulysse qui, ralliant les chefs que l'armée a entraînés
Mélanges P. Lévêque 5 343

dans sa débandade, leur fait craindre le ressentiment que l'Atride concevra de leur
attitude (B 192-7) ; devant les menaces d' Agamemnon, Chrysès prend peur (A 33) et
l'on peut discerner jusque chez Achille une sorte de perception de ce que la puissance
du roi a de dangereux. Celle-ci ne réside pas dans sa force, comme celle de Diomède
ou d'Achille, ni même simplement dans le nombre de ses peuples (malgré ce que
semble affirmer Nestor au vers A 281) ; elle est d'une essence plus mystérieuse, de
par son origine divine (cf. par exemple A 279, Β 197 etc.) et les modes selon lesquels
elle agit, à distance dirait-on, qu'il s'agisse du temps ou de l'espace 28. Cette
puissance inquétante, et qui peut s'extérioriser au besoin dans des actions violentes
s'exerce sans doute normalement au bénéfice de la communauté, mais c'est elle aussi
qui fait commettre à Agamemnon la faute désastreuse, ou plutôt les deux fautes liées
qui sont à l'origine du drame.
L'action de Ménélas est toute contraire, retenue au point d'être prise pour de
l'inertie, attentive au droit des gens, conciliante, amicale. La scène où l'on voit cet
Atride se disputer avec Antiloque est exemplaire à cet égard. Il prend bien garde quand
il fait valoir son droit de demander l'arbitrage des autres chefs (ές μέσον άμφοτφοισι
δικάσσατε,
(μηθ' έπ' Φ 574) et de leur recommander de ne pas user de partialité en sa faveur
άρωγη, Ψ 574), de peur qu'on ne lui fasse reproche d'avoir profité de la
supériorité de son rang (αύτος δε κρείσσων άρετη τε βιη τε, Φ 577) pour faire
violence à son jeune adversaire en emportant une décision frauduleuse (ψεύδεσαι
βιησάμενος, Φ 576) ; une attitude, comme on le voit, exactement opposée à celle
qu'Achille dénonce chez Agamemnon (Π 52-4 : άλλα τόδ'... δχος... θυμον ίκάνει,
όππότε δη τον όμοΓον άνήρ έθέλησιν άμέρσαι και γέρας αψ άφελέσθαι, δ τε κρατεί'
προδεδήκη). Sa déclaration provoque les protestations d'affection que nous avons déjà
signalées (Φ 592-5 ; "me demanderais-tu un présent plus grand encore... j'aimerais
mieux te le donner sur l'heure que de me sentir loin de ton cœur à jamais", trad.
Mazon) , et lorsqu'à son retour il cède, comme un don gratuit, le prix qu'il s'est fait
reconnaître, il souligne qu'il le fait "pour que ceux-ci voient que (son) cœur n'est
jamais (ου ποτέ) ni arrogant ni implacable" (Ψ 610 s.) 29. L'opposition de son
comportement et de celui de son frère est accusée par les allusions explicites que l'on
relève, dans le débat qui conclut l'épreuve de la Course, à l'assemblée de la Querelle.
Cette différence dans la façon d'agir des deux rois, le poète a pris soin de
l'illustrer dans un épisode remarquable de la première partie de Ylliade, le meurtre
d'Adrestos, au début du sixième chant (v. 37-65). Le jeune Troyen est tombé de son
char et Ménélas est sur lui, pique en main ; l'autre alors supplie (έλίσσετο, ν. 45)
l'Atride de le prendre vivant et de l'échanger contre une rançon de métaux précieux, et
sa prière est près d'être exaucée lorsqu'Agamemnon s'interpose, avec des arguments

28. Calchas souligne l'aptitude du roi à différer sa vengeance en cachant son ressentiment (A 81-3).
Ulysse utilise le même verbe Γψεται, (Β 193) pour décrire la manière dont Agamemnon peut punir
les Achéens, que Chrysès et Achille lorsqu'ils célèbrent les coups dont, à leur requête, Apollon et
Zeus ont accablé l'armée, μ^γα δ' ΐψαο λαόν 'Αχαιών, Α 454 = Π 237.
29. On comparera cette déclaration de Ménélas avec les termes dont Achille se sert au vers A 340 pour
décrire Agamemnon : προς τοϋ βασιληος άπηνέος.
344 Philippe Rousseau

bien choisis (αισιμα παρειπών, ν. 62) : "Ménélas, pourquoi montres-tu tant de


sollicitude (τίτ\ δε συ κήδεαι ούτως) envers ces hommes ? Les Troyens t'ont-ils si
bien traité dans ta maison ? Non ! Qu'aucun d'entre eux n'échappe à la mort abrupte
ni à nos bras, pas même le garçon au ventre de sa mère, pas même le fuyard ! Qu'ils
périssent tous ensemble, les hommes d'Ilion, dans l'indifférence (άκήδεστοι) et dans
l'oubli !" (v. 55-60). Il est assez vraisemblable que les soins dont Agamemnon entend
frustrer ceux qu'il voue à une disparition si entière sont plus particulièrement ceux que
l'on accorde ordinairement aux morts mais la répétition du thème de κηδος au début et
à la fin de la tirade n'est pas fortuite. Ménélas, et c'est là un trait qui le distingue
clairement de son frère, est un personnage sensible aux règles qui gouvernent les
rapports des hommes entre eux - respect du suppliant ou devoirs envers les morts - au
risque même de tomber à l'occasion dans un excès opposé à celui d'Agamemnon. Le
contraste entre les comportements des deux Atrides s'accuse encore si l'on rapproche
de l'épisode d'Adrestos celui, parallèle (les termes de la prière sont pratiquement les
mêmes), de l'exécution des fils d'Antimaque au onzième chant (v. 122-47). Et l'on
notera que c'est encore une application déplacée de la même sollicitude (κηδόμενός
περ, Η 110) qu'Agamemnon reprend chez Ménélas lorsque celui-ci prétend
imprudemment affronter Hector en combat singulier.
Cette conscience aiguë des principes fondamentaux de l'ordre humain et des
obligations qui s'y rattachent s'exprime avec netteté dans la vivacité avec laquelle
Ménélas relève et dénonce les transgressions, celles du moins dont son frère n'est pas
l'auteur, car on ne voit pas qu'il s'élève contre les autres, même s'il ne s'y associe pas
et si son attitude à l'égard des Achéens est contraire à celle d'Agamemnon envers
Achille ou Chrysès. Le premier de ces transgresseurs est évidemment Paris. Homère
explique en trois mots la joie que Ménélas ressent lorsqu'il l'aperçoit au matin du
premier combat : φάτο τεισεσθαΐ άλειτην (Γ 28). De ce coupable 30, l'Atride définit
la faute dans la prière qu'il adresse à Zeus au moment où il va porter son premier coup
(v. 351-54) "Seigneur Zeus, donne moi de châtier celui qui m'a le premier fait tort, le
divin Alexandre, abats-le sous mon bras, afin que chacun tremble jusque dans les
générations futures défaire tort à l'hôte qui l'a accueilli avec amitié". Moins un tort
personnel, donc, que le manquement à une règle essentielle, aux lois sacrées de
l'hospitalité. Cette faute n'est d'ailleurs pas seulement celle de Paris ; Ménélas
l'impute à l'ensemble des Troyens dans la déclaration singulière qu'il profère après sa
victoire sur Pisandre : "...Troyens arrogants (υπερφίαλοι), insatiables de la mêlée
affreuse, jamais à court non plus d'affronts ni d'infamie - témoin l'affront que vous
m'avez fait, chiens mauvais, sans craindre la colère cruelle de Zeus Retentissant,
protecteur des hôtes, qui un jour ruinera votre ville escarpée ; vous avez pris le large
en emmenant mon épouse légitime et des biens considérables, sans raisons, quand
vous étiez reçus en amis chez elle. . . Zeux Père ! On dit pourtant que ta sagesse

30. Le mot άλείτης n'est employé qu'ici dans les poèmes homériques, et au vingtième chant de
l'Odyssée, v. 121, dans une formule semblable où il désigne au pluriel les Prétendants à l'instant
où le grondement du tonnerre et la voix d'une servante à Ulysse le prochain châtiment de ses
ennemis.
Mélanges P. Lévêque 5 345

l'emporte sur celle de tous les êtres, hommes et dieux !. . . et voici que tu favorises les
fauteurs de violence, les Troyens..." (N 621-34). 'Υβριστής n'apparaît qu'ici dans
l'Iliade ; il n'est pas sans intérêt que ce soit dans la bouche de Ménélas. Significative
aussi la façon dont celui-ci lie sa cause à celle du droit dont Zeus est garant, et tout
autant sa perplexité devant le scandale que constitue l'appui du dieu aux coupables 31.
Lorsque son frère, pour le dissuader d'épargner Adrestos, allègue la solidarité des
Troyens dans le mal que Paris lui a fait il s'en tient au motif personnel que l'autre
devrait avoir de ne pas faire quartier à ses ennemis, et n'invoque pas la norme
transgressée qui rend ces derniers coupables au regard des dieux et justifie leur
châtiment. Et si les autres Achéens n'hésitent pas à reconnaître l'action de Zeus dans
les revers qu'ils subissent c'est généralement pour en prendre leur parti ou, à
l'occasion (dans la réunion du Conseil qui précède l'Ambassade et dans l'assemblée
de la Réconciliation), pour en désigner la cause ; non pour s'étonner que le dieu
prenne le parti d'un peuple qui a si gravement lésé sa τιμή de protecteur des hôtes
(assez étrangement Lloyd- Jones, qui commente ce passage dans son livre sur la justice
de Zeus, p. 5, ne s'est pas intéressé aux vers 631-4).
Cette sensibilité particulière de Ménélas à ce que j'appellerai pour faire vite, et
par anachronisme, des manquements au droit, se manifeste encore sur un mode
mineur sans doute mais caractéristique dans le conflit qui l'oppose à Antiloque à
l'issue de la Course des chars. On a parfois nié, bien à tort, la gravité ou même la
réalité de la faute du jeune homme. C'est que le fonctionnement des sociétés
occidentales nous prépare mal à considérer la fraude comme un acte vraiment
condamnable. L'éthique aristocratique avait sur ce point plus de délicatesse, et d'autant
plus que l'épreuve athlétique avait pour la communauté une signification plus grande.
La manœuvre d'Antiloque a constitué une transgression 32 que celui-ci avoue lorsque
Ménélas la nomme (δόλω &ρμα πεδησαι, Ψ 585) et lui impose l'arbitrage des chefs
argiens et un serment par Poséidon, des procédures qui ne paraissent pas
disproportionnées dans le contexte.
Cette dernière scène illustre aussi un aspect, connexe du précédent, du type
qu'incarne Ménélas. L'Atride joint à un sens aigu de ses obligations envers la
communauté des Achéens et des règles qui doivent gouverner les relations des
hommes entre eux une connaissance particulière des procédures et des rituels qui
permettent, en cas de transgression ou de conflit, de rétablir la concorde et la paix.
C'est à ce titre qu'il demande aux chefs de l'armée assemblés autour d'Achille de se
prononcer par un jugement sur la querelle qui l'oppose à Antiloque en leur
recommandant de ne pas compromettre l'efficacité de leur verdict par un comportement
partial en sa faveur (v. 574 s.). Et c'est aussi à ce titre que, pour éviter le risque d'un
jugement "tordu" (le mot σκόλιος, cf. Π 387, n'est pas employé mais se déduit sans
peine de son contraire, ΐθεία, ν. 580) il revient sur sa demande initiale et annonce qu'il

31. Voir Γ 365-8.


32. Le même mot, ύπερδασίη, est employé par Antiloque (Ψ 589) pour désigner sa tricherie et par
Ménélas (Γ 107) pour nommer les fautes dont les fils déloyaux de Priam sont susceptibles de se
rendre coupables au péril des rites et de la solidité de la trêve jurée.
346 Philippe Rousseau

formulera lui-même une δίκη (έγών αυτός δικάσω) à laquelle personne ne trouvera
rien à redire parce qu'elle sera droite (v. 579 s.) ; cette sentence, comme on s'en
souvient, c'est qu' Antiloque soutienne sa prétention par un serment prêté selon les
formes consacrées (ή θέμις έστ{, ν. 581).
Cette compétence, avec la conscience des objectifs qu'elle sert, nous la voyons à
l'œuvre dans la première scène du troisième chant. Dans le silence qui suit la
proclamation par Hector de la proposition de Paris, qu'un duel tranche son différend
avec Ménélas et mette un terme à la guerre, ce dernier prononce des paroles qui sont
pour nous du plus haut intérêt (v. 97-110, trad. Mazon) ; "Écoutez-moi maintenant à
mon tour, car c'est dans mon cœur, à moi, que le chagrin entre le plus à fond.
J'entends que, sans retard, Argiens et Troyens soient départagés. Vous avez souffert
trop de maux pour ma querelle et pour Alexandre qui l'a commencée. Quel que soit
celui de nous à qui sont préparés la mort et le destin, qu'il meure ! mais que vous
soyez, vous du moins, départagés au plus tôt. Apportez deux agneaux - agneau blanc
et agnelle noire - pour la Terre et pour le Soleil. Nous en apporterons, nous, un pour
Zeus. Et amenez ici le puissant Priam : il faut qu'il conclue le pacte en personne,
puisque ses fils sont arrogants et déloyaux. Il ne convient pas qu'une extravagance
fasse tort au pacte de Zeus. L'esprit des jeunes hommes toujours flotte à tout vent.
Quand un vieillard est avec eux, il voit, en rapprochant l'avenir du passé, comment il
est possible d'arranger tout au mieux, à la fois pour les deux parties" '. On retrouve
dans cette déclaration les traits observés dans celle du vingt-troisième chant 33 : la
volonté de voir le conflit tranché par un règlement qui assure le rétablissement de la
paix entre les deux communautés (le même verbe est employé deux fois à trois vers
d'intervalle, διακρινθήμεναι, ν. 98, et διακρινθεντε, ν. 102) ; l'attention déjà notée
aux maux endurés pour sa cause (έπεϊ κακά πολλά πέπασθε είνεκ' έμης £ριδος,
ν. 99 s.) ; la connaissance des rites dont l'observation stricte garantit la solidité des
accords entre les parties, en l'occurrence, ici comme là-bas, ceux du serment ; la

33. Antiloque, en Φ 589, οίσθ' οϊαι νέου ανδρός ύπερβασώχι τελέθουσι, se réfère sans doute aux
propos de Ménélas dans notre passage, (v. 107 μή τις ύπερδασίη Διός δρκια δηλήσεταν αίεΐ δ'
όπλοτέρων ανδρών φρένες ήερέθονται) ; υπερφίαλοι est l'épithète des Troyens dans les mots que
l'Atride prononce après sa victoire sur Pisandre (N 621, ci-dessus, p. 344 ; cf. Φ 414, dans la
bouche d'Athéna, et Φ 224, dans celle d'Achille) ; άπιστοι, dans le contexte du chant Γ fait
allusion au crime de Paris (ci-dessus p. 344) dont les Priamides, comme le reste des Troyens, sont
solidaires, mais il "annonce" aussi la double rupture du serment, par Paris qui, bien que vaincu,
reprend Hélène à l'instigation d'Aphrodite, et par Pandare dont la flèche, suscitée par Athèna,
traduit en quelque sorte dans l'espace public la trahison qui a été commise dans l'intimité du
thalamos ; les insultes du vers 106 ne sont donc pas inorganiques, comme KIRK l'affirme dans
son commentaire (I, Cambridge 1985, p. 278) ; on peut, me semble-t-il, ajouter aux arguments
du savant anglais en faveur des vers 108-10, athétisés par Aristarque, outre la référence, notée ci-
dessus, que le vers Φ 589 fait au vers 108, une raison esthétique : l'éloge de la lucidité du vieillard
(αμα πρόσσω και όπίσσω λεΰσσει, ν. 109s.) souligne tragiquement l'aveuglement volontaire de
Priam (v. 306, otf πω τλήσομ' έν όφθαλμοΤσιν όρασθαι) dont le départ, comme l'avait à mon sens
judicieusement noté l'auteur de la scholie bT à ce dernier passage, laisse le champ libre à la
déloyauté que redoutait Ménélas (contra, cf. Kirk, op. cit., p. 309s.).
Mélanges P. Lévêque 5 347

conscience des dangers qu'une faute de procédure, ou un manquement intentionnel à


la droiture, feraient courir au pacte et aux contractants ; la dénonciation forte de la
démesure et de la déloyauté des fils de Priam, susceptibles de commettre toutes les
transgressions ; le sentiment très précis, enfin, sur lequel nous aurons à revenir, de la
légitimité de sa revendication, de son droit outragé 34.
Il me semble que cet intérêt du frère d'Agamemnon pour le Droit et ses
procédures permet d'éclairer la quatrième remarque que nous avions formulée en
commençant cette étude (ci-dessus p. 329). Le duel que raconte le troisième chant de
Ylliade ne ressortit pas à la sphère des activités guerrières, mais à celle des procédures
de règlement des conflits où, comme nous l'avons vu, Ménélas dispose d'une
compétence particulière. La lecture du poème nous a habitués à considérer l'accord
conclu entre Hector (au nom de Paris) et Ménélas, et sanctionné par Priam et
Agamemnon, comme une simple trêve parce que les interventions combinées des trois
déesses provoquent au quatrième chant la reprise des hostilités, mais on ne prend pas
assez garde que la situation, au moment où les deux adversaires s'affrontent dans le
champ clos que leur ont assigné Ulysse et Hector, n'a rien à voir avec celle qui prévaut
pendant le combat d'Hector et Ajax ou à la fin du chant H. La convention, en Γ, a
effectivement rétabli la paix entre les deux communautés, et le duel à mort des
prétendants d'Hélène doit être conçu comme une forme - extrême, assurément - de
procès, dont les ressorts ne sont pas aussi différents au fond de ceux du jugement par
le serment imposé à Antiloque (l'emploi de δικάσω au ν. Φ 579 est important) que
l'analyse de L. Gernet, et sa distinction tranchée du jugement de Dieu et de l'ordalie,
inciteraient à le penser 35. L'essentiel, pour nous, est que ce combat singulier, dont le
déroulement a si fort intrigué les lecteurs d'Homère qu'ils y ont vu parfois une sorte
de caricature, se distingue profondément de l'autre duel "formel" de l'Iliade, celui du
chant H, et plus encore des affrontements entre champions au cours de la bataille, par
son contexte et par sa nature : épreuve judiciaire, ou plutôt "préjudiciaire", selon la
terminologie de L. Gernet, le monde dont il relève n'est pas celui de la guerre qu'il a
précisément pour fin d'empêcher, mais celui de la paix, comme le jugement
qu'Héphaistos fait figurer dans sa représentation de la première des deux cités, sur le
bouclier d'Achille, doit empêcher que le conflit surgi entre deux hommes 36 autour

34. De la même façon, face à Antiloque, il prend bien soin d'imposer la reconnaissance de son droit à
s'emparer du prix avant de le céder à son adversaire d'un moment ; c'est pourquoi la leçon
d'Aristarque et des manuscrits médiévaux, άρχης, au v. 100, avec le sens que lui donne Leaf ("the
unprovoked aggression". cf. μάψ, Ν 627, ci-dessus, p. 344) me paraît avoir plus de chance d'être la
leçon originelle, dans ce passage, que le δτης recommandé par Zénodote, bien que la formule
'Αλεξάνδρου εΓνεχ' άτης offre un meilleur sens aux vers Ω 28 et Ζ 356 ; l'argument d'autorité
qu'invoque Kirk en faveur α'άρχης n'est pas le plus pertinent ; le vers 100 offre un exemple
intéressant d'adaptation d'une expression formulaire à son environnement, άρχης se substituant à
δτης dans le contexte procédurier, serait-on tenté de dire, de cette déclaration de Ménélas.
35. Anthropologie de la Grèce antique, p. 270 et 241s.
36. L'expression qu'emploie le poète aux vers Σ 497s., νεΓκος όρώρει, est celle qu'il met dans la
bouche d'Hector lorsqu'au moment de proposer aux Achéens que Paris et Ménélas règlent leur
différend par un duel il évoque l'origine du conflit, Γ 87, του εΐνεκα νεΓκος δρωρεν.
348 Philippe Rousseau

desquels se sont groupées deux troupes de partisans ne tourne à la bataille rangée.


L'enjeu du combat n'est pas non plus ce qui pousse les guerriers à s'affronter, la
prouesse de la victoire et le kléos immortel qui s'y attache, mais avec la possession
d'Hélène et des trésors dérobés par Paris et le paiement aux "Argiens" et à
Agamemnon d'une timè dont la signification va sans doute bien au-delà de sa valeur
matérielle, puisqu'elle doit durer au-delà de la génération présente (v. 287), les biens
moraux que sont le rétablissement de la concorde parmi les hommes et dans la bouche
de Ménélas, le triomphe du "droit" et le châtiment du transgresseur (Γ 334-5). Des
enjeux donc, qui ressortissent à la première et à la troisième fonctions de l'idéologie
indo-européenne, et pour lesquels combattent deux "champions" qui incarnent
respectivement l'une et l'autre de ces fonctions. G. Dumézil avait parfaitement identifié
le type de Paris mais s'était mépris sur celui de Ménélas qui n'est pas ici un guerrier,
mais un roi - et même plus précisément, des deux rois, celui qui montre le plus
d'inclination pour les procédures du droit, le respect de la règle, le maintien de la paix,
la survie et la cohésion de la communauté.
Le duel du septième chant fournit une sorte de preuve par le contraire de ce que
nous avons avancé. Par ses circonstances d'abord, dont le poète s'est plu à souligner
ce qu'elles avaient de ressemblance extérieure avec celles de l'épisode parallèle pour
mieux accuser leur différence essentielle, relevée par Hector (v. 69-72) : il n'est plus
question de traité sanctionné par des serments, ni de paix ; la rencontre proposée par
le Troyen n'est qu'un épisode de la guerre à outrance que se livrent les deux camps et
qui ne peut se conclure désormais que par la défaite et la ruine des uns ou des autres.
Par ses enjeux, ensuite, qui appartiennent entièrement à l'esprit de la fonction
guerrière, cri de triomphe du vainqueur (εδχος), dépouilles (τεύχεα συλήσας), et gloire
immortelle (τοδ' έμόν κλέος οΰ ποτ' όλεΐται) ; le droit, des hommes ou des dieux, ni
les richesses n'entrent en ligne de compte. Par ses champions enfin. Et c'est là surtout
qu'il est intéressant d'observer ce qui arrive à Ménélas, volontaire quand tous les
autres se taisent, et aussitôt retenu par ses compagnons. Pour ce type de combat il
n'est à l'évidence pas le promos que les Achéens peuvent opposer à Hector. Nous
avons noté plus haut que l'enjeu n'était pas en effet à la mesure du risque encouru.
Pourquoi, dans ces conditions, le poète a-t-il jugé utile de le faire intervenir ici ?
S'il s'agissait de faire honte de leur lâcheté aux άριστηες auxquels le défi était adressé,
Nestor ne suffisait-il pas ? L'épisode entier, et notamment la déclaration de Ménélas
dont le ton tranche sur celui qui lui est habituel, ont fourni aux analystes des
arguments sur lesquels il ne m'est pas possible de revenir ici. Je me contenterai de
suggérer deux raisons qui ont pu déterminer l'aède à donner un rôle au deuxième
Atride. La première est de construction. La réponse de Ménélas au défi d'Hector est un
signe que le poète dispose dans son récit pour rendre immédiatement sensible la
différence profonde qui sépare, pour le sens et la fonction narrative, le deuxième duel
du premier. La deuxième tient à l'identité même du personnage : les traits qui le
qualifiaient pour affronter en champ clos Paris dans les conditions du troisième chant
sont aussi ceux qui expliquent à la fois son intervention, l'âpreté des reproches qu'il
adresse aux autres chefs et le fait que ceux-ci le persuadent finalement de renoncer.
Roi, juriste, garant de l'existence et de la cohésion de la communauté achéenne, il se
Mélanges P. Lévêque 5 349

lève parce qu'en dernière instance, devant la carence des champions à qui il reviendrait
de combattre Hector, il lui incombe de représenter les Achéens assemblés pour
défendre sa cause, mais sa véhémence, si contraire aux sentiments qu'il exprime
lorsqu'il accepte la proposition de Paris au chant Γ, signale qu'il n'est pas le héros
qualifié pour cette épreuve-là. Agamemnon, en revanche, l'est, tout roi qu'il soit
(H 180 : αυτόν βασχληα πολυχρΰσοιο Μυκήνης), à égalité avec les deux représentants
de la fonction guerrière que sont le "défensif" Àjax et l'offensif Diomède. Nous avons
déjà noté (ci-dessus p. 335) qu'il y avait là un trait contrastant fort important dans la
présentation des types de souverains qu'incarnent respectivement Agamemnon et
Ménélas. Nous aurons à y revenir bientôt.
Il nous faut examiner d'abord un dernier aspect, de la caractérisation de Ménélas
comme spécialiste du Droit. Son légalisme n'est pas une propriété psychologique que
l'on devrait rapporter simplement à l'éthopoiïe du poète de l'Iliade, mais l'expression
d'une composante centrale de la définition de son type mythique. Il n'est donc pas
étonnant qu'au goût et à la compétence pour les questions "juridiques", au sens aigu
de la Loi et des obligations que nous avons observés s'ajoute le fait essentiel pour
notre argumentation que Ménélas est avant tout l'objet, la victime, de violations
répétées des Règles mêmes dont il est le défenseur attitré. Victime d'abord de la félonie
qui est à l'origine de l'expédition contre Troie, la transgression des prescriptions
sacrées de l'hospitalité. Victime ensuite de la forfaiture que constituent le non-respect
duAntiloque
d' serment pendant
et l'attentat
la première
de Pandare.
épreuveVictime
des Jeuxenfin
en l'honneur
de la manœuvre
de Patrocle.
déloyale
Et l'on
pourrait encore adjoindre à cette liste la tentative d'Antimaque que l'on trouve
rapportée brièvement au onzième chant. Or ces violations du Droit (je laisse de côté
l'épisode du chant Φ) qui affectent l'Atride ont une conséquence intéressante ; ce sont
elles qui, au niveau de ce que l'on est tenté d'appeler l'histoire humaine, vouent Troie
à la disparition. On comprend mieux, de ce fait, la raison pour laquelle c'est Ménélas
qui a reçu d'Héra et Athéna la promesse originelle qui fait de lui le principal agent de la
destruction de Troie, la ville coupable, sous son roi trop faible pour imposer à ses fils,
et notamment au roi (Δ 96) Paris, le respect des principes d'ordre établis par les dieux.
Dans ce personnage si souvent maltraité par la tradition post-homérique et dont
la présence dans Ylliade a semblé parfois si paradoxale qu'on a songé à l'en chasser,
je propose de reconnaître l'homologue grec du Numa de l'"histoire" des origines de
Rome, du dieu Mitra des Vedas et du roi Yudhisthira de l'épopée indienne, du Tyr
Scandinave et du roi à la main d'argent de la légende irlandaise, en qui Georges
Dumézil a identifié les traits caractéristiques de l'une des deux figures antithétiques et
complémentaires de la souveraineté mythique des indo-européens 37. Associé à son
frère dont il partage la responsabilité dans le commandement de l'armée achéenne, il se
distingue de lui d'une façon très semblable à celle dont, selon le grand comparatiste,
Mitra se distingue de Varuna et Numa de Romulus. Les deux Atrides exercent
également leurs responsabilités de souverains au bénéfice de la communauté des
Achéens et tous deux agissent conjointement pour rétablir l'ordonnance du monde

37. Mitra-Varuna, Paris 1940 (2e éd. 1948) ; Les dieux souverains des Indo-Européens, Paris 1977.
350 Philippe Rousseau

moral que la faute de Paris a troublée, mais leurs caractères, leurs modes d'action,
leurs affinités s'opposent, sans que cette opposition se traduise jamais cependant par
un conflit ; Ménélas, nous l'avons vu, laisse à son frère l'initiative dans la pratique
quotidienne du gouvernement.
Agamemnon affirme brutalement son autorité ; il est violent, dangereux dans ses
colères, inquiétant par son aptitude à frapper ses ennemis à l'improviste et par des
moyens qui ont quelque chose de mystérieux ; Ménélas, au contraire, est amical,
conciliant, attentif au sort de ses compagnons.
Agamemnon se laisse emporter, lorsqu'il s'agit de défendre sa prérogative
royale, à des actes de démesure dont les conséquences peuvent être catastrophiques ;
Ménélas est à l'inverse respectueux du droit des gens et soucieux jusqu'au scrupule de
ne pas donner prise au reproche d'abuser de son pouvoir.
Agamemnon assume activement les charges du gouvernement ; Ménélas a
besoin, dirait-on, qu'on le prie ou qu'on le blâme pour le décider à prendre sa part du
ponos royal, sans que cette attitude puisse être imputée, pourtant, à la paresse ou à
l'inconscience.
Agamemnon est expéditif dans sa façon de commander ou d'agir ; Ménélas se
montre précautionneux, attentif aux prescriptions de la procédure et du rituel.
Dans leurs rapports avec les dieux, les deux rois ont des comportements
curieusement antithétiques. Agamemnon tient son sceptre de Zeus et c'est à Zeus
qu'on le voit rendre un culte, sacrifice ou prière. Ménélas, lui, a reçu d'Héra la
promesse qui fonde sa légitimité, et la primauté qui est accordée à Zeus dans ses
prières semble moins exclusive qu'elle ne l'est chez son frère ; c'est lui qui fixe le
rituel du serment au troisième chant, où l'on voit Gè et Hélios intervenir en même
temps que Zeus, et celui, par Poséidon, qu'il impose à Antiloque. Plus nettement
encore, tandis qu'Agamemnon n'a pas égard au caractère sacré du prêtre d'Apollon,
Ménélas, comme nous l'avons observé, montre constamment dans son comportement
une attention vigilante aux normes de conduite fixées par les dieux.
A Agamemnon, dont nous avons noté les affinités avec les professionnels de la
guerre, incombe la responsabilité principale dans le commandement de l'armée et ce
que l'on appellerait aujourd'hui la direction des opérations contre Troie. Ménélas en
revanche exprime à deux reprises au moins dans l'Iliade, au troisième et au treizième
chants, une sorte de répugnance pour la guerre, il incline à chercher satisfaction du tort
qu'on lui a fait par des moyens pacifiques, négociation, "procès", serment, combat
singulier, et témoigne une science particulière de la procédure et des rites.
Sur le champ de bataille enfin les comportements des Atrides s'opposent par un
trait essentiel : l'artistie d'Agamemnon, au début du onzième chant, consiste en une
suite d'exploits offensifs ; celle de Ménélas, au chant XVII, est tout entière défensive.
L'un chasse les Troyens jusque sous les portes de la ville, l'autre secourt Ulysse et
protège le cadavre de Patrocle en déployant devant eux le bouclier, le rempart, qu'est
Ajax. Dans la guerre même l'intervention du second s'inspire des valeurs qui justifient
sa préférence pour la paix, souci de la cohésion et du salut de la communauté,
sollicitude à l'égard de ceux qui combattent pour sa cause ou, comme le montre
l'épisode d'Adrestos, disposition à accepter une transaction avec un ennemi vaincu et
Mélanges P. Levéque 5 351

suppliant. Nous tenons là, sans doute, la raison qui a déterminé le poète à construire
comme il l'a fait la première scène du chant K. L'inquiétude de Ménélas, la mission
qui lui revient d'aller éveiller Ajax et Idoménée, le dialogue de Nestor et Agamemnon
sur la part qu'il prend aux travaux du commandement sont bien à leur place dans la
nuit qui précède la grande défaite des Achéens, au moment où l'échec des contre-
offensives d'Agamemnon, Diomède et Ulysse va laisser à Ménélas, Ajax et Idoménée
la responsabilité d'assurer la défense du camp et des bateaux. Les vers Κ 120-4, et
notamment l'opposition des adverbes de temps (άλλοτε μεν... νυν δε...), soulignent
les intentions de cette construction.
Il suffit de se reporter aux portraits contrastés que G. Dumézil a tracés de
Romulus et de Numa, de Varuna et de Mitra, ou de façon plus lointaine, d'Odin et de
Tyr pour apercevoir ce que les Atrides ont de commun avec leurs homologues de
"l'histoire", de la mythologie ou des épopées romaines, indiennes et Scandinaves.
Solidaires et opposés, ils incarnent dans Ylliade les deux faces sous lesquelles les
indo-européens se représentaient la souveraineté, avec des particularités qui tiennent à
la fois aux spécificités de l'esprit hellénique (la composante magique de la puissance
du roi terrible, par exemple, est bien atténuée, même par comparaison avec son voisin
de Rome) et, sans que nous puissions bien distinguer les deux choses, aux thèmes
épiques de la légende troyenne et à l'élaboration qu'Homère leur a imposée dans son
poème.
Cette interprétation, et la comparaison de la "fiche signalétique" de Ménélas avec
celles de ses collègues des autres provinces du domaine indo-européen, offrent peut-
être un moyen de comprendre deux autres particularités du tableau que Ylliade présente
de l'Atride.
Le déroulement du duel avec Paris comporte un motif dont on a souvent relevé
l'étrangeté. Privé de sa lance et de son épée Ménélas empoigne le casque de son
ennemi et l'aurait étranglé si Aphrodite n'était pas intervenue. Je me demande si ce
motif inédit d'un combat singulier - c'est-à-dire, comme nous l'avons observé, d'une
épreuve "pré -judiciaire", - où le roi juriste se bat à main nue pour forcer une décision
incertaine ne prolonge pas, de manière lointaine, celui de l'épreuve au cours de
laquelle Tyr, en Scandinavie, et Scaevola à Rome, perdent la main droite, ou celui de
la mutilation de Nuada à la main d'argent par Sreng. La description de l'armure et du
bouclier d'Agamemnon au début du onzième chant offre peut-être de son côté une
sorte d'écho lointain du thème, corrélatif du précédent, de la puissance meurtrière du
regard du roi terrible.
Le système des épithètes traditionnelles de Ménélas dans Ylliade inclut
l'indication que l'Atride est blond. Il s'agit certainement d'un traité hérité :
G. Dumézil a signalé, dès son essai sur Mitra et Varuna, que le souverain qui est "du
côté de Mitra" dans les traditions issues du fonds mythique indo-européen tend à être
352 Philippe Rousseau

associé à des représentations diurnes ou lumineuses tandis que son collègue montre
des affinités avec l'obscurité et avec la nuit 38.
Les Atrides offrent donc, me semble-t-il, une matière intéressante pour les
comparatistes, qui devraient y trouver le moyen de confirmer ou de préciser un
nombre assez grand de leurs conclusions.
1) La colère d'Achille est provoquée par la décision d'Agamemnon de
s'approprier le géras de son guerrier, et nous avons relevé déjà l'opposition des
comportements respectifs des deux rois dans la scène de la Querelle et celle, qui lui fait
pendant, où les Achéens débattent de la répartition des prix à l'issue de la Course des
chars. Une réflexion d'Achille, dans la première de ces scènes, attire l'attention.
Comme Agamemnon vient de réclamer que les Achéens compensent la perte
qu'Apollon lui fait subir Achille, relevant sa cupidité (φιλοκτεανώτατε πάντων,
ν. 122), lui répond que l'armée n'a pas de réserve de biens communs (ουδέ τί που
νδμεν ξυνήχα κείμενα πολλά, ν. 124) et qu'il ne convient pas de rassembler à nouveau
(παλλΐλογα... έπαγεΐρειν, ν. 126) le butin qui a été partagé (δέδασται, ν. 125).
L'argument du Péléide, plaidant devant Agamemnon les droits de la répartition acquise
contre l'inconvenance d'un retour des biens distribués à la masse commune, fait
songer aux représentations socio-économiques que G. Dumézil a décelées sous le récit
de l'usurpation de Mitothyn dans les Gesta Danorum de Saxo 39. Le souverain
"varunien", dans Yfliade comme chez les Scandinaves, montre une certaine
propension à favoriser, éventuellement pour des fins toutes personnelles et
intéressées, l'affirmation de la primauté de la propriété communautaire sur les droits
qui résultent du partage.
2) Les épithètes "martiales" de Ménélas s'éclairent elles aussi par le
rapprochement des données de la mythologie germanique, et confirment les
explications que J. de Vries et G. Dumézil 40 ont proposées de la double fonction
apparente du dieu *Tiwaz, dieu de la guerre auquel Tacite donne le nom de Mars, et
protecteur du thing. Ménélas, comme son homologue du nord de l'Europe, est
d'abord d'un spécialiste du droit, un juriste et un diplomate, mais lorsque les moyens
pacifiques d'obtenir la satisfaction de ses revendications ont échoué du fait de la
mauvaise foi de ses ennemis, il n'hésite pas à recourir à la guerre pour parvenir à ses
fins. C'est à ce titre sans doute qu'il est άρήϊος et άρηιφιλος. Même alors sa
compétence en matière de lois et de procédure se révèle précieuse pour sa cause, dans
la mesure où elle accuse les transgressions dont les Troyens se rendent coupables et
voue ces derniers à la colère des dieux et à l'anéantissement.
Homère, qui réserve pratiquement à Ménélas l'emploi de l'épithète άρηϊφιλος au
singulier, en a proposé une lecture qui mérite réflexion. C'est au cinquième chant,
dans l'épisode des fils de Dioclès, v. 561-4. "Leur chute émeut de pitié Ménélas chéri

38. Les notations sombres, dans la description des armes d'Agamemnon au début du onzième chant,
sont nombreuses (voir notamment μέλανος κυάνοιο ν. 24 ; κυάνεοι δράκοντες ν. 26 ; μέλανος
κυάνοιο ν. 35 ; κυάνεος δράκων ν. 39).
39. Mitra-Varuna, p. 152 à 162.
40. Les dieux souverains, p. 196 à 198.
Mélanges P. Lévêque 5 353

d'Ares. Il s'en vient à travers les champions hors des lignes. . . Ares excite sa fougue,
parce qu'il médite sa défaite sous le bras d'Énée" (trad. Mazon). Les deux derniers
vers (του δ' δτρυνεν μένος *Αρης, τα φρονέων ϊνα χερσΐν ύπ' Αίνεΐαο δαμεΐη)
commentent humoristiquement l'épithète, άρηϊφιλος, du vers 561 41. Mais il y a
certainement là plus que du jeu ; la présence d'Ares dans les rangs des Troyens a
quelque chose de paradoxal que souligne une phrase d'Athéna au chant Φ, v. 412-4 ;
"Pauvre sot (la déesse s'adresse au dieu de la guerre qu'elle vient de blesser). . . tu vas
ainsi payer ta dette aux Erinyes de ta mère, qui t'en veut et médite ton malheur, parce
que tu as abandonné les Achéens et que maintenant tu portes secours à ces Troyens
arrogants (trad. Mazon)".
On nous permettra, pour finir, trois remarques :
La première concerne une objection que des comparatistes peuvent soulever.
G. Dumézil a fortement souligné que la conception duelle de la souveraineté, chez les
indo-européens, n'était pas détachable de l'idéologie des trois fonctions. Or, de cette
idéologie,
"marginales"
on (Apollon
ne peut identifier
sonore, Paris
dans Ylliade,
1982, p. semble-t-il,
112) pour qu'il
que ne
desparaisse
traces trop
pas
téméraire d'y accrocher le couple, si essentiel à l'action de la légende troyenne et du
poème de la Colère, des Atrides. On sait que le principal argument de G. Dumézil
comporte une face négative (la guerre qui oppose Troyens et Achéens n'est pas
réductible à un affrontement entre les deux premières fonctions, d'une part, et la
troisième de l'autre, car les Troyens ont dans leurs rangs au moins un grand guerrier)
et une face positive ("les aèdes, comme plus tard les Tragiques, avaient une
connaissance trop nuancée de l'âme humaine pour réduire les conduites et les rapports
de leurs personnages aux formules à la fois pauvres et rigides qu'impose le cadre
trifonctionnel", loc. cit.) qui impliquent l'une et l'autre une conception très particulière
des
"l'histoire"
modalités
ou au
selon
roman
lesquelles
dans lesdoit
diverses
s'opérer
traditions
le passage
indo-européennes
du mythe à l'épopée,
: celle quià
s'exprime dans le modèle de la transposition directe d'une sphère - celle de la
théologie, de la spéculation mythologique - à l'autre. Mais l'étude des conditions de la
production et de la reproduction des chants épiques par les divers représentants de
"l'Oral poetry" permet de se faire une idée beaucoup plus souple des formes qu'a pu
prendre la transmission de l'héritage indo-européen dans le monde hellénique. Lord
par exemple a souligné le conservatisme des traditions épiques en éclairant par
l'analyse des mécanismes de la "composition par thèmes" les rapports subtils qui s'y
nouent, pour en assurer la continuité (gage de la vérité des chants), entre répétition et
innovation 42. Les schèmes narratifs et la constellation héroïque de la légende troyenne
- où Ylliade s'inscrit à sa façon - peuvent donc s'être conservés sans altération

41. Le choix de la formule άρηϊφιλος Μενέλαος, au vers 561, est délibéré. Ménélas peut en effet être
désigné par deux formules équivalentes, à l'initiale (vocalique ou consonantique) près : άρηύριλος
Μενέλαος et βοην αγαθός Μενέλαος. L'aoriste ελέησε permettait l'emploi de la seconde, et la
forme à ν d'euphorie n'a été utilisée que pour rendre possible l'insertion dans le vers de la deuxième
formule, et le jeu des vers suivants.
42. A. LORD, The Singer of Taies, Cambridge Mass. 1960, p. 99 à 123.
354 Philippe Rousseau

fondamentale depuis des temps reculés, d'autant que les grandes représentations qui
en commandaient la logique, en l'occurrence l'idéologie des trois fonctions, n'avaient
pas cessé de faire sentir leur influence sur les aèdes, comme Dumézil et plusieurs de
ses élèves l'ont montré. La guerre de Troie n'a pas l'aspect d'une guerre entre les deux
premières fonctions d'une part, et la troisième de l'autre ; ce n'est pas dire que les
trois fonctions ne jouent pas un rôle essentiel dans la structuration des récits et la
définition des personnages. C'est dire seulement que le prototype de ce chant n'est
sans doute pas à chercher dans un récit analogue à celui de la guerres des Ases et des
Vanes. Le thème semble être plutôt celui d'un des chants qui contaient la fin d'un âge
du monde (l'âge des héros) ; dans le camp des Achéens les trois fonctions sont
conjointement présentes, mais la troisième s'y réduit à la médecine représentée par
Machaon et son frère ; les Troyens de leur côté sont essentiellement des
transgresseurs, dont les crimes compromettent l'ordre établi par les dieux, mais il n'est
pas sans intérêt de constater que ce peuple, dont les traits mythiques s'apparentent
ainsi à ceux des géants ou des démons des légendes du Nord ou de l'Inde, offre aussi
beaucoup de caractéristiques de la troisième fonction. La faute originelle de Paris, la
plus grave aussi puisqu'elle commande et explique les autres, est d'avoir subverti
l'ordre des valeurs en accordant par une décision scandaleuse le premier rang à
Aphrodite.
Ma deuxième remarque concerne la question controversée de "l'origine" du cycle
de Troie. Quel que soit l'événement qui a pu servir d'ancrage au développement de la
légende, il ne me paraît guère douteux que les récits conservés par l'Iliade ou les
épopées résumées dans la Chrestomathie de Proclus sont le produit d'une élaboration
du type qu'a décrit A. Lord. Mais au lieu de rapporter les "thèmes", pour les
interpréter, à des sortes d'archétypes mythiques universels, j'incline à penser que les
schèmes narratifs qui informent la matière de Troie s'inscrivent dans une tradition
culturelle particulière, celle des indo-européens, et que c'est dans le contexte de cette
tradition que leur "genèse" et leur signification doivent s'éclairer.
Reste, pour un helléniste, l'essentiel, c'est-à-dire l'usage qu'Homère fait dans
son poème de ces motifs hérités, et notamment de la dyarchie des Atrides. Il n'est pas
question de traiter ici même superficiellement de ce problème. Je me contenterai donc
d'une remarque. L'effacement relatif de Ménélas dans l'Iliade est certainement lié,
comme nous l'avons signalé plus haut, au choix des thèmes de la Querelle et de la
Colère, mais ce choix n'aurait pas eu cette conséquence si le poète n'avait pas,
dissociant les deux frères, accusé le contraste de leurs types jusqu'à faire d'eux les
représentants de deux conceptions non plus seulement antithétiques et
complémentaires, mais opposées et mutuellement exclusives de la souveraineté, le roi
de violence où se préfigure le tyran d'une part, le roi de justice de l'autre.

Janvier 1988.