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Cahiers d'études hispaniques

médiévales

La conquête arabe de l'Espagne au miroir des textes


Pierre Guichard

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Guichard Pierre. La conquête arabe de l'Espagne au miroir des textes. In: Cahiers d'études hispaniques médiévales.
N°28, 2005. pp. 377-389;

doi : 10.3406/cehm.2005.1710

http://www.persee.fr/doc/cehm_0396-9045_2005_num_28_1_1710

Document généré le 02/06/2016


La conquête arabe de l’Espagne
au miroir des textes

Pierre GUICHARD
Université Lyon 2

La conquête de l’Hispania wisigothique par les musulmans entre 711 et


714 est sans aucun doute l’un des faits historiques les plus importants de
l’histoire du monde méditerranéen au Moyen Âge. Nous ne pouvons évi-
demment pas savoir ce qui se serait passé si elle n’avait pas eu lieu et si,
par exemple l’avancée arabe s’était arrêtée au détroit de Gibraltar, mais
on imagine facilement que toute l’histoire de l’Espagne en aurait été fon-
damentalement modifiée. Le régime wisigothique en crise se serait peut-
être effondré quand même, mais sans doute plus tardivement, et surtout
par quoi aurait-il été remplacé ? il n’y aurait eu ni coexistence des « trois
religions » sur le sol péninsulaire, ni longue lutte des États chrétiens du
Nord pour assurer leur survivance, ni Reconquête, évidemment, et
l’Alhambra ne serait pas le monument le plus visité d’Espagne. Il est évi-
demment un peu vain d’aller plus loin dans ce petit exercice d’« histoire-
fiction », mais il me semble que s’interroger, ne serait-ce que fugacement,
sur ce qui n’a pas été oblige à mieux prendre conscience de l’importance,
pour le présent lui-même, de la « réalité historique », tel qu’il relève du
métier de l’historien – et jusqu’à un certain point, me semble-t-il, de son
devoir – de l’établir.
Il n’est cependant pas possible de ne pas tenir compte de l’évolution de
la science historique elle-même, et des interrogations ou des doutes sou-
vent émis au cours des dernières décennies sur le rapport entre les sources
dont disposent les historiens, et en particulier les chroniques supposées
relater les faits, et la réalité de « ce qui s’est vraiment passé ». On est bien
obligé de tenir compte de toute la réflexion intervenue sur la distance
qu’il faut nécessairement admettre entre cette « réalité historique » et ce
que nous pouvons en savoir au travers de sources forcément partielles,
éventuellement partiales, et qui, au mieux, à travers les créneaux qu’elles

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nous ouvrent, ne nous laissent entrevoir que quelques aspects disparates


de faits bien plus riches et complexes que ce que nous pouvons rendre
dans l’histoire que nous écrivons, qui ne se confond pas avec celle qu’ont
vécue les hommes du passé1. Ainsi que le dit Arlette Farge, dans la « mise
en narration des documents […] il s’agit toujours d’un fil interprétatif et
pas d’une fiction »2. Au risque de marquer un trop fort attachement à une
histoire que l’on décrit parfois comme « positiviste » et « naïve », il me
semble que l’historien ne peut, sans remettre en cause sa raison d’être
même, trop s’éloigner du souci de « reconstitution du passé ». Ne risque-
t-on pas, si l’on se détache de l’« obsession de savoir ce qui s’est vraiment
passé »3, de ne plus faire l’histoire que des sources, qui sans doute appar-
tiennent à l’histoire, mais doivent bien rester pour les historiens des
sources de l’histoire et non pas seulement un « discours » qui seul pourrait
être soumis à l’analyse ?

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Il ne faut cependant pas se dissimuler qu’il est particulièrement difficile
d’atteindre la « réalité historique » de ce qui s’est passé entre 711 et 714.
Une certitude centrale, cependant : il s’est passé quelque chose de décisif,
que les historiens désignent sous le nom de conquête arabe, ou peut-être
mieux, de « conquête arabo-berbère », si l’on tient compte du fait que la
première armée, celle qui remporte la bataille du Guadalete, était com-
posée presque uniquement de Berbères si l’on en croit les sources arabes.
Si l’on n’admettait pas cette conquête « arabe », on ne pourrait évidem-
ment rien comprendre à tout ce qui suit – par exemple la fameuse bataille
de Poitiers4 ! – et ce n’est que dans un délire historiographique comme
1. Particulièrement intéressant dans cette perspective est l’ouvrage de Roger CHARTIER, Au
bord de la falaise. L’histoire entre certitude et inquiétude, Paris, 1998.
2. Interview dans Libération des 18-19 octobre 2003.
3. Eduardo MANZANO MORENO, « Las fuentes árabes sobre la conquista de al-Andalus : una
nueva interpretación », Hispania, LIX/2, n° 202, 1999, p. 391.
4. Sans doute celle-ci ne nous est-elle connue, dans son déroulement, que par la Chronique
mozarabe de 754 sur laquelle je reviendrai. On peut voir à ce sujet la liste des sources franques
évoquant le combat dans Philippe SENAC, Les Carolingiens et al-Andalus (VIIIe-IXe siècles), Paris, 2002,
p. 27-28 et 136 ; voir aussi Michel ROUCHE, L’Aquitaine 418-781, Paris, 1979, p. 114-117. On
ajoute parfois à ces sources l’allusion au châtiment que les Sarrasins subirent lors de leur inva-
sion dévastatrice de la Gaule, mais il y a une incertitude sur l’identité de la « punition » qui leur
fut ainsi infligée : victoire de Poitiers ou victoire du duc d’Aquitaine Eudes en 721 ? (voir John
TOLAN, Les Sarrasins, Paris, 2003, p. 119-120). Mais en tout état de cause, Bede, mort en 735,
témoigne bien des attaques des Arabes (Sarraceni) contre l’Aquitaine. L’occupation de l’Espagne
par les Arabes se reflète chez d’autres auteurs de la même époque : ainsi saint Boniface écrivant
au roi de Mercie Etelbald, en 746-747, évoque-t-il les pêchés qui ont conduit les habitants de
ce pays à tomber sous la domination des Arabes (Roger COLLINS, La conquista árabe (710-797),
Barcelone, 1991, p. 14).
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celui d’Ignacio Olagüe – bien oublié après avoir quelque temps éveillé la
curiosité – que la négation du fait même de la conquête entraîne celle de
la participation des Arabes à la fameuse bataille, qui dans une telle pers-
pective n’a pu avoir lieu dans les conditions traditionnellement admises,
puisque « pas plus à cette époque qu’à une autre, les Arabes ne sont venus
ni dans la péninsule, ni même en Afrique du Nord »5.
D’une façon plus générale et moins extrême, la fiabilité des sources
arabes relatives à la conquête de l’Espagne a souvent été mise en cause.
Les raisons de ces doutes sont les conditions incertaines de la rédaction
de la plupart des textes sur lesquels repose l’historiographie arabe de la
conquête, la qualité souvent médiocre des versions qui nous sont parve-
nues, les récits plus ou moins légendaires qui se mêlent trop souvent à la
relation d’événements plus crédibles, enfin l’éloignement chronologique
des textes par rapport aux événements. Pour Roger Collins, auteur d’un
ouvrage sur la conquête arabe de l’Espagne publié en anglais en 1989 et
en espagnol en 1991, les sources historiographiques arabes ne sont que
de très peu d’utilité pour écrire l’histoire de la conquête et des décennies
qui suivent6.
La pauvreté de ces sources a laissé la place à des interprétations
variées, qui s’éloignent volontiers de la « vulgate » admise par la plupart
des historiens pour présenter des hypothèses parfois ingénieuses, mais
tout aussi difficilement vérifiables que les faits qu’elles prétendent mettre
en cause. Ainsi a-t-on parfois interprété dans un sens « mythique » plu-
sieurs des données apportées par les récits de la conquête. Un historien
arabisant, Joaquín Vallvé, s’est particulièrement distingué dans cet exer-
cice. Il considère par exemple que le nom du premier conquérant, Târiq,
ne désignait pas vraiment un personnage réel, mais était une sorte de
nom symbolique appliqué au premier explorateur et conquérant d’al-
Andalus, celui qui avait ouvert la « voie » (tarîq veut effectivement dire
« voie » ou « route » en arabe)7.
Portant moins précisément sur tel ou tel événement en particulier,
mais plus radicales dans leur contestation de la validité des sources, sont
les thèses plus récemment défendues par Gabriel Martinez Gros, dans
son ouvrage sur L’idéologie omeyyade de 1992 8, et dans son plus récent Iden-

5. Ignacio OLAGÜE, Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne, Paris, 1969, p. 342. On signalera
que l’idée absurde de l’impossibilité historique d’une venue des Arabes en Espagne se trouve
aussi plus récemment dans l’ouvrage de Norman ROTH, Jews, Visigoths and Muslims in Medieval
Spain : Cooperation and Conflict, publiée à Leyde chez le très sérieux éditeur Brill, p. 44 et 47.
6. Roger COLLINS, La conquista árabe, p. 7-11.
7. Joaquín VALLVE, « Sobre algunos problemas de la invasión musulmana », Anuario de estu-
dios medievales, 4, 1967, p. 361-367.
8. Gabriel MARTINEZ-GROS, L’idéologie omeyyade. La construction de la légitimité du califat de Cordoue
(Xe-XIe siècles), Madrid, 1992, et Identité andalouse, Paris, 1997.
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tité andalouse. À ses yeux en effet, toute l’écriture historique andalouse


dont nous disposons a été élaborée au Xe siècle « sous la dictée du califat »
et est de ce fait extrêmement orientée idéologiquement, les auteurs ayant
davantage pour but de défendre la légitimité de la dynastie omeyyade
que d’écrire une histoire objective du passé. On conçoit que dans ces
conditions, il soit bien difficile à partir de ces textes, d’atteindre la « réa-
lité historique »9.
Sans doute influencés par une légitime inquiétude quant à la validité
des informations fournies par les sources, des arabisants éludent ou
contournent la question des origines. Ainsi Manuela Marín, dans un
article intitulé : « L’invention d’une tradition », s’interroge sur l’arabisa-
tion culturelle de l’Algarve portugais. Les sources arabes relatives aux
premiers temps qui suivent la conquête évoquent avec insistance la venue
dans cette région d’éléments arabes yéménites en nombre assez impor-
tant pour avoir marqué fortement l’histoire politique de la région au VIIIe
siècle, avec de multiples soulèvements anti-omeyyades dont les acteurs
essentiels auraient été ces Arabes. Ne trouvant pratiquement pas de
traces d’une continuité de ces groupes arabes dans les sources biogra-
phiques qu’elle a surtout utilisées, elle conteste la vision des auteurs
arabes qui relient l’arabisation linguistique spécifique – qui serait la base
d’une capacité littéraire et poétique particulièrement remarquable – de
cette partie d’al-Andalus à leur présence, pour insister sur les conditions
religieuses et culturelles du phénomène, suggérant sans vraiment l’affir-
mer – mais le titre de son article me paraît significatif – une élaboration
tardive des faits historiques habituellement allégués, destinée à justifier
certaines caractéristiques culturelles locales. De ce fait, elle n’évoque que
de façon très allusive, presque implicite, l’insistance des sources historio-
graphiques sur le peuplement yéménite de la région consécutivement à la
conquête10.
Un autre article récent, d’Eduardo Manzano, veut apporter une
« nouvelle interprétation » sur les sources arabes relatives à la conquête. Il
écarte aussi l’idée d’une prise en compte « naïve » de celles-ci, et pense
que leur « réhabilitation » par rapport aux jugements négatifs portés sur
elles passe par la prise en compte du fait que ces textes « sont un objet his-
torique en eux-mêmes » et que
les sources arabes nous offrent une série de visions de la conquête qui corres-
pondent aussi bien au moment où ces textes ont été rédigés qu’au désir de jus-

9. On signalera la brève polémique sur ces thèses, contenue dans deux articles publiés par
G. MARTINEZ et moi-même dans Arabica, respectivement XLVI, 1998, p. 97-110, et XLVII,
2000, p. 261-273.
10. Manuela MARÍN, « À l’extrémité de l’Islam médiéval : élites urbaines et islamisation en
Algarve », Annales, 53e année, n° 2, mars-avril 1998, p. 361-381.
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tifier les situations correspondantes par des arguments historiques référant au


premier moment de l’occupation musulmane11.

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Ces interprétations plus ou moins critiques, parfois hypercritiques, des
sources arabes relatives à la conquête et aux premiers temps d’al-Anda-
lus, et les questionnements légitimes que les historiens actuels peuvent et
doivent poser aux matériaux sur lesquels ils travaillent eux-mêmes, ne
doivent pas faire oublier quelques faits, que l’on s’est parfois laissé aller à
oublier. Sans doute n’a-t-on guère trouvé jusqu’à présent d’évidences
archéologiques attestant de la conquête arabe de l’Espagne12. On
connaît trop mal la céramique du haut Moyen Âge pour pouvoir identi-
fier des sites occupés au moment de la conquête par des éléments arabes
ou berbères, dont on ne sait pas, au surplus, s’ils utilisaient une céra-
mique spécifique par rapport aux productions indigènes. On trouve dans
certaines nécropoles une superposition presque brutale d’inhumations
musulmanes à une « strate » antérieure caractérisée par des tombes de
type chrétien, mais si quelques éléments matériels ou épigraphiques per-
mettent de rattacher ces dernières à une époque wisigothique tardive,
l’absence de mobilier funéraire – et dans une première phase chronolo-
gique d’épigraphie funéraire musulmane empêche d’assigner ces inhu-
mations évidemment postérieures à la conquête à une époque précise13.
On pourrait cependant faire état de l’exceptionnelle « peinture des rois »
des bains du « palais du désert » omeyyade de Qusayr cAmra en Jordanie,
probablement antérieur à 720, où figure, entre les rois vaincus par
l’Islam, l’image du wisigoth Rodrigue14.
11. Eduardo MANZANO MORENO, « Las fuentes árabes sobre la conquista de al-Andalus : una
nueva interpretación », Hispania, LIX/2, n° 202, 1999, p. 391-392.
12. Peut-être faudrait-il à cet égard reprendre avec davantage d’attention à ce problème ce
que l’on sait d’un certain nombre de sites qui semblent avoir été abandonnés à l’époque de la
conquête. Les données les plus intéressantes semblent concerner la Catalogne, et ont été
publiées par Pedro DE PALOL, « Rosas de la Antigüedad a la Edad Media », Revista de Gerona, XI,
n° 30, 1965, p. 23-33, et « Las excavaciones del conjunto de “El Bovalar” », in : Antonino
GONZÁLEZ BLANCO (éd.), Los Visigodos: historia y civilización, Murcie : Universidad, 1987, p. 513-
525. On sait par ailleurs que la grande ville de Tarragone, au sud de l’actuelle Nouvelle Cata-
logne, fut aussi pratiquement abandonnée à la suite de la conquête, pour n’être véritablement
repeuplée qu’au XIIe siècle lors de la reconquête de la région par les Catalans.
13. L’un des cas les plus intéressants est celui de la nécropole située autour de la basilique
paléochrétienne de Mértola, dans le sud du Portugal, où la dernière épigraphie chrétienne est
datée de 706 (Claudio Torres et Santiago Macias (coord.), Museu de Mértola : Basilica paleocrista,
Mértola, 1993, p. 50).
14. J’ai sommairement évoqué cette « preuve » de la conquête dans mon récent De la
conquête arabe à la Reconquête : grandeur et fragilité d’al-Andalus, Grenade, 2002, p. 26 et 41. Sur cette
étonnante peinture, voir en premier lieu K. A. C. CRESWELL, Early Muslim Architecture, 2e édition,
New York, 1979, vol. I, 2e partie (Umayyads), p. 400.
  

Il faut compter parmi les données plus directement utiles à l’étude des
conditions de l’intégration de l’Hispania au Dâr al-Islam, les évidences
apportées par la numismatique contemporaine de la conquête, qui
témoigne du bouleversement politico-religieux intervenu dans la pénin-
sule à partir de 711 : dès 94 H/oct. 712-sept. 713, on frappe in Spania des
monnaies à légendes musulmanes, mais encore écrites en latin ; datées de
98/716-717, on trouve ensuite des monnaies bilingues, présentant une
face en latin et une face en arabe ; dès 720, enfin, soit neuf ans après la
conquête, on n’émet plus en al-Andalus que des monnaies épigraphiques
entièrement arabes. Alors que les précédentes suivaient non pas le
modèle wisigothique mais celui, byzantino-arabe, qui avait été mis au
point antérieurement en Ifriqiya, les monnaies postérieures à 102 H/720
sont conformes au type mis au point depuis 695 en Orient, à partir de la
réforme du calife omeyyade cAbd al-Malik15. Je ne crois pas que les his-
toriens qui tendent à minimiser les conséquences de la conquête pour
mettre souvent en lumière les continuités, ou la lenteur des processus de
changement, aient suffisamment pris la mesure de ce que ces modifica-
tions monétaires supposaient de capacité à transformer les conditions
d’émission et de circulation des monnaies, donc un élément important de
la vie à la fois politico-administrative, sociale, et aussi religieuse et cultu-
relle du pays, et traduisant sans doute la même capacité à modifier
d’autres aspects de son existence.
Il me semble qu’il faudrait accorder une plus grande attention aux
faits numismatiques, et tenir compte aussi davantage qu’on ne l’a fait jus-
qu’à présent de ce qu’il advient dans le domaine des monnaies de
moindre valeur que celles sur lesquelles s’est surtout focalisée l’attention,
les fulûs de cuivre, dont certaines légendes semblent évoquer le caractère
intentionnel – et non pas occasionnel comme on l’a parfois soutenu – de
la conquête16. D’une volonté consciente ou inconsciente d’orienter dans
un sens nouveau la réalité historique de l’Espagne, témoignerait, me

15. Voir Antonio MEDINA GÓMEZ, Monedas hispano-musulmanas, Tolède, 1992 ; Anna María
BALAGUER PRUNES, Las emisiones transicionales árabe-musulmanas de Hispania, Barcelone, 1976 ;
George C. MILES, The Coinage of the Umayyads of Spain, New York, 1950, tome I.
16. Je me réfère aux fulûs que divers auteurs pensent comporter des légendes de djihâd et
avoir été frappés à Tanger à la veille et en prévision de l’invasion de 711. Voir par exemple
Miquel BARCELO, « Un fals de yihâd encunyat a Tanya probablemente abans de 92-711 », Acta
numismatica, V, 1977, p. 188-189, ainsi que plus récemment : Virgilio MARTÍNEZ ENAMORADO et
Antonio TORREMOCHA, « Monedas de la conquista: algunos feluses hallados en la ciudad de Alge-
ciras », Caetaria, n° 3, octobre 2000, p. 135-149, qui fait état d’une densité particulièrement
fortes de monnaies de ce type trouvées à Algésiras. Cette question des fulûs est encore très obs-
cure dans la mesure où numismates et historiens n’y ont longtemps prêté que très peu d’atten-
tion. Une bonne mise au point pour le Portugal, faisant toute sa place aux monnaies de cuivre,
peut être trouvée dans : José RODRIGUES MARINHO, « A moeda no Gharb al-Andalus », in : Portu-
gal Islâmico. Os últimos sinais do Mediterrâneo, Lisbonne, 1998, p. 175-184.
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semble-t-il, la traduction du terme Spania qui figurait sur les monnaies


latines, et se trouve encore sur la face latine des pièces bilingues, par le
terme al-Andalus, sur l’origine duquel on a beaucoup discuté, mais qui
témoigne de toute façon d’une importante rupture onomastique avec la
tradition wisigothique, de même que les caractéristiques externes de ces
nouvelles monnaies.
S’agissant des sources écrites, il est exact que l’on ne possède pas de
texte arabe contemporain de la conquête de la péninsule Ibérique en
711-715, ni même acceptablement postérieur, les recueils de traditions et
les annales et chroniques étant toutes bien plus tardives : il n’y a pas en
effet de mise en forme de l’histoire musulmane avant la fin du VIIIe et le
IXe siècle. S’agissant des historiens orientaux, le premier auteur arabe a
fournir un récit quelque peu organisé de la conquête du Maghreb et de
l’Espagne semble avoir été Al-Wâqidî, mort en 823, mais son Futûh Ifrî-
qiya (conquêtes de l’Ifrîqiya) est perdu ; l’ouvrage consacré aux conquêtes
par Al-Balâdhûrî (m. 892), le Futûh al-buldân (conquêtes des pays) ne s’in-
téresse qu’aux territoires de l’empire abbasside et n’apporte rien sur l’Es-
pagne. Le texte le plus important qui tente de retracer une histoire de la
conquête d’al-Andalus est le Futûh Misr (conquêtes de l’Egypte) d’Ibn
cAbd al-Hakam (m. 870).
Concernant les Andalous, le premier « historien » dont on conserve le
texte est Ibn Habîb (m. 852), dont le Ta’rîkh (histoire) est plutôt un
ouvrage d’adab (« belles lettres ») qui n’apporte pratiquement rien d’utile
en dehors d’une liste des premiers gouverneurs. C’est avec Muhammad
B. Mûsâ al-Râzî, iranien venu s’établir en Espagne et mort en 890 que
l’on repère une première tentative de rédiger, dans l’entourage des émirs
omeyyades de Cordoue, une véritable histoire de la conquête (le Kitâb al-
râyât ou « Livre des étendards »), malheureusement elle aussi perdue. Il
semble que tous ces ouvrages s’appuyaient plutôt sur des traditions orales
extérieures à l’Andalus, rapportées de façon dispersée, ponctuelle et sans
aucun ordre ni guère de souci chronologique par des transmetteurs de la
tradition juridico-religieuse (qui sont, eux, dans l’ensemble, repérables et
nommés à l’occasion de la transcription de tel ou tel récit ou anecdote).
Au Xe siècle semble-t-il, à des dates exactes inconnues, sont élaborés en
al-Andalus plusieurs recueils de traditions locales (akhbâr) dont le plus
important est celui que l’on dénomme Akhbâr madjmûca, sans auteur
connu, que l’on peut compléter par deux autres (le Fath al-andalus ano-
nyme, et l’Iftitâh d’Ibn al-Qûtiyya). Ils fournissent des collections de tra-
ditions anecdotiques qui ne suivent pas le modèle annalistique de l’his-
toire telle qu’elle commence à s’élaborer, mais qui apportent de
nombreux détails sur l’époque de la conquête. Ces akhbâr ont donné lieu
a beaucoup de controverses quant à leur fiabilité. Sur les Akhbâr madjmûca
  

en particulier, s’est focalisée au milieu du siècle dernier une violente polé-


mique entre deux des plus grands historiens du XXe siècle, Sánchez Albor-
noz et Lévi-Provençal17.
Les récits de la conquête rédigés par de véritables « historiens » arabes,
on pourrait presque dire des historiens « patentés », cherchant à donner
des événement une relation continue et cohérente, ne sont en définitive
pas nombreux. Il s’agit en premier lieu de l’histoire de Ahmad al-Râzî,
fils du Râzî déjà cité, mort en 955. On n’en conserve malheureusement
que des traductions en langue romane. Le Muqtabis d’Ibn Hayyân, rédigé
au XIe siècle, contenait un chapitre relatif a la conquête, mais toute la par-
tie de cet ouvrage concernant le VIIIe siècle (jusqu’en 796, début du règne
de l’émir Al-Hakam Ier) est perdue. Le seul récit de cette sorte conservé
en arabe est finalement le Bayân du Marocain Ibn cIdhârî, rédigé vers
1300, qui utilise les précédents mais qui ne cite malheureusement que
très rarement ses propres sources. Plus tard, au XVIe siècle, le Nafh al-tîb du
Tlemcénien al-Maqqarî qui est une vaste tentative de rassembler tout le
savoir historico-littéraire relatif à l’Andalus se sert de tous les éléments
que l’on vient de passer en revue.
On peut faire ressortir qu’au total ces sources sont relativement nom-
breuses et pour une part hétérogènes les unes par rapport aux autres. Il
est possible de les recouper entre elles, et en définitive de construire une
histoire de la conquête cohérente dans l’ensemble, et qui s’insère sans dif-
ficulté dans l’histoire générale du monde méditerranéen à l’époque d’une
expansion arabe qui est évidemment le grand bouleversement historique
du haut Moyen Âge (l’effort le plus important dans ce sens est celui de
Pedro Chalmeta dans son Invasión e islamización, paru en 1994). On peut
s’interroger légitimement sur les détails des événements, la validité de
telle tradition par rapport à telle autre, la raison d’être d’un récit légen-
daire… Mais on ne peut guère mettre en question la réalité d’ensemble
de la conquête arabe de la péninsule.
On doit rappeler d’autre part qu’il n’est peut-être pas impossible, sur
la conquête et les premiers temps d’al-Andalus, de trouver des traditions
totalement indépendantes des précédentes : ainsi dans le dictionnaire de
savants de l’historien du XIIe siècle al-Dabbî, trouve-t-on à propos d’un
transmetteur de tradition du VIIIe siècle appelé cAyyâsh b. Sharâhil al-
Himyarî, l’indication que ce personnage fut placé à la tête de la flotte de

17. Claudio SÁNCHEZ ALBORNOZ, El Ajbar Machmua. Cuestiones historiográficas que suscita, Buenos
Aires, 1944, et « Réplica al arabista Chalmeta », Cuadernos de historia de España, 59-60, 1976 ;
Évariste LÉVI-PROVENÇAL, Histoire de l’Espagne musulmane, t. III : le siècle du califat de Cordoue, Paris,
1999 (reproduction de l’édition de 1950, p. 504-505 ; Pedro CHALMETA, « Una historia discon-
tinua e intemporal (jabar) », Hispanis, XXXIII, 1973, p. 23-75, et Invasión e islamización, Madrid,
1994, p. 50.
    ’ 

Tunis sous le califat omeyyade, et qu’il emmena cette flotte en al-Andalus


à l’époque de la conquête, pour en revenir en l’an 100, c’est à dire en
718-719. Comme par ailleurs les sources ifriqyiennes, dont on peut tirer
une chronologie des attaques que cette flotte était chargée de mener
contre la Sicile, n’indiquent pas de raids maritimes dans cette direction
entre 711 et 720, on est fondé à en conclure que les moyens navals exis-
tants sur le littoral de l’actuelle Tunisie furent employés dans les opéra-
tions en al-Andalus, fait que les sources andalouses passent complète-
ment sous silence, à verser évidemment au dossier de la conquête, et de
son caractère plus organisé et planifié qu’on ne l’a souvent admis18.

L   :     


Parmi les traditions indépendantes qui viennent d’être évoquées, et beau-
coup plus proches des événements que l’ensemble des sources arabes, il
faut tenir le plus grand compte des sources latines. Dans un ouvrage
récent, Alfred-Louis de Prémare a montré l’intérêt que présentaient les
sources extérieures à l’Islam pour une réinterprétation de l’histoire des
premiers temps de celui-ci19, et, toutes proportions gardées, il en va de
même pour les débuts de la nouvelle religion dans l’une des dernières
provinces conquises. On a évoqué plus haut les rares textes qui provien-
nent de Gaule, d’Italie ou d’Angleterre, et qui témoignent au moins du
fait même de la conquête20. Mais on doit surtout faire une place à part à
la célèbre Chronique mozarabe de 754, rédigée par une chrétien vivant sous
la domination musulmane, et presque contemporaine des faits : elle pré-
sente en vers et dans une langue sans doute d’interprétation parfois diffi-
cile un récit détaillé des premières décennies de l’histoire de l’Espagne
musulmane dont la confrontation avec les sources arabes est indispen-
sable. Très antérieure à celles-ci – et aux douteuses chroniques latines
asturiennes élaborées à la fin du IXe siècle dans le contexte de la forma-
tion de l’« esprit de reconquête », elle est, comme l’indique le titre évoqué
plus haut, de peu postérieure à la conquête et à l’installation des Arabes
dans la Péninsule. Il s’agit d’un texte exceptionnel, qui se présente sous la
forme d’un long poème, dont le contenu historique se réfère à l’occupa-
tion de l’Hispania par les musulmans, et aux premiers temps de la gestion
de la nouvelle province de l’empire islamique par les gouverneurs

18. Le passage se trouve dans AL-DABBI, Bughyat al-multamis, CODERA (éd.), Madrid, 1884,
notice n° 1253. Voir Jorge LIROLA DELGADO, El poder naval de al-Andalus en la época del califato omeya,
Grenade, 1993, p. 81. La chronologie des attaques contre la Sicile est donnée par Mohamed
TALBI, L’émirat aghlabide, Paris, 1966, p. 386-387.
19. Alfred-Louis DE PREMARE, Les fondations de l’Islam. Entre écriture et histoire, Paris, 2002.
20. Voir supra, note 4 (en particulier l’ouvrage cité de John Tolan).
  

envoyés par le califat omeyyade de Damas21. L’auteur de ce texte est un


clerc chrétien dont le nom ne nous est pas connu, qui vivait sous la domi-
nation musulmane, c’est-à-dire un mozarabe du milieu du VIIIe siècle. Le
texte est d’un ton pathétique, et contient de nombreuses lamentations sur
la perte de liberté de la patrie hispanique et la violence de la conquête.
Il se plaint de la « cruauté » des Arabes et de la situation qu’endurent
les chrétiens sous leur domination. La plupart des auteurs admettent que
cette source est d’une exceptionnelle importance en raison de sa proxi-
mité chronologique avec l’époque de la conquête et l’époque des gouver-
neurs, puisque l’espace de temps dont il fait une histoire qu’il a en partie
au moins vécue lui-même correspond exactement à cette dernière,
durant laquelle ce sont des administrateurs et chefs militaires nommés
directement par Damas qui gouvernent ce qui n’est alors qu’une
province du califat oriental. La venue en Espagne du premier émir
omeyyade, cAbd al-Rahmân Ier, ne se produit en effet qu’en 756, soit
deux ans après la date terminale de la chronique rimée.
Cette source peut au surplus être considérée comme relativement
objective, en dépit des plaintes exprimées par l’auteur. Sánchez Albor-
noz, dans son étude sur les sources de l’histoire musulmane du VIIIe siècle
andalou, constate qu’en dépit du « patriotisme » intense de ce dernier,
« chrétien à la foi ardente… regrettant l’époque où sa patrie jouissait de
la liberté », et de son hostilité aux nouveaux gouvernants du pays, on
n’observe pas de haine dans son texte, et qu’il lui arrive même de faire
preuve d’une certaine objectivité dans l’appréciation de l’action de cer-
tains gouverneurs22. L’étude approfondie que Ron Barkai a consacrée à
l’« image de l’autre » dans les chroniques hispaniques médiévales, aussi
bien latines qu’arabes, va tout à fait dans le dans le même sens23.

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Il me semble qu’il serait intéressant, pour évaluer correctement l’impact
– ne serait-ce que « psychologique » – de la conquête sur les esprits des
chrétiens hispaniques, de savoir jusqu’à quel point il faut prendre au
sérieux la description catastrophiste que la Chronique mozarabe fait de la
conquête. Il est certain que, face à cette dernière, des textes arabo-

21. On a appelé ce texte de diverses façons ; l’édition traditionnelle est celle de J. TAILHAN,
publiée à Paris en 1885, sous le titre : L’Anonyme de Cordoue.
22. Voir Claudio SÁNCHEZ ALBORNOZ, En torno a los orígenes del feudalismo, Buenos Aires., 1974,
t. II, p. 11-12.
23. Ron BARKAI, Cristianos y musulmanes en la España medieval (el enemigo en el espejo), Madrid,
1964.
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musulmans se dégage plutôt une vision « aseptisée », qui est celle que les
auteurs modernes ont généralement suivie. Ainsi Pedro Chalmeta, dans
sa volumineuse étude sur l’invasion et l’islamisation de la péninsule,
met-il en garde contre
la vieille illusion catastrophico-providentialiste du « jugement divin » et sa
conséquence, la « perte de l’Espagne » qui implique la croyance d’une part en
l’existence des péchés des mauvais chrétiens, d’autre part en l’irrépressible
pénétration explosive de hordes barbares passant tout à feu et à sang24.
La plupart du temps, on présente plutôt la vision d’une occupation rela-
tivement pacifique du territoire hispanique, basée sur la conclusion d’ac-
cords de capitulation acceptés par les autochtones, qui devinrent dès lors
des dhimmî/s ou « protégés » des musulmans, jouissant du statut juridique
qui leur est reconnu du fait de la « tolérance institutionnelle » de l’Islam à
l’égard des religions du Livre. On ne peut certes mettre en doute l’exis-
tence même de tels traités, bien attestés par les sources. Mais on manque
en fait d’informations sur une grande partie de la péninsule où les condi-
tions purent être moins régulières et modérées, et l’on ne peut que
constater que les indications positives sur de tels traités concernent sur-
tout des villes du Sud de la péninsule, et ne sont au total pas très nom-
breuses. Il serait intéressant à cet égard d’effectuer une comparaison sys-
tématique avec l’Orient.
Quelques auteurs ont mis en doute la légitimité d’une version de la
conquête presque exclusivement inspirée par les sources arabes. Dans
son ouvrage sur la conquête arabe, Roger Collins a revendiqué fortement
la plus grande crédibilité de la Chronique mozarabe, beaucoup plus proche
des événements que quelque autre source que ce soit : il y a eu, dit-il,
s’agissant de la conquête,
de la part de la majorité des historiens, un refus quasi obstiné de lui appliquer
quelque forme que ce soit de critique des sources. Pratiquement dans tous les
cas, ce qui s’est passé est que l’on a pensé que les récits des sources arabes four-
nissent l’élément primordial d’information25.
En écrivant ces lignes, cet auteur ne pense pas spécifiquement au pro-
blème de la plus ou moins grande violence de la conquête, problème
auquel fait allusion discrètement Ron Barkai :
On pourrait alléguer, écrit ce dernier, que la description des cruautés musul-
manes est une composante obligée du genre littéraire des lamentations. Il y a
sans doute du vrai dans cela, mais même dans ce cas les lamentations reflètent
une certaine image des conquérants musulmans… Cette image de la

24. Pedrto CHALMETA, Invasión e islamización, p. 111.


25. Roger COLLINS, La conquista árabe, p. 32.
  

conquête devait se transmettre aux chroniques chrétiennes durant de nom-


breuses générations26.
Il ne serait pas sans intérêt de savoir si la violence de la conquête
arabo-berbère est essentiellement, sur le moment, un stéréotype littéraire
et plus tard une invention des chroniques asturiennes, justificatrice de
l’idéologie naissante de reconquête, ou si elle correspond à une réalité,
dans ce cas exprimée par la Chronique mozarabe, dont le souvenir se serait
transmis aux textes asturiens élaborés par les clercs de l’entourage
d’Alphonse III.
Tous les auteurs qui se sont intéressés à la chronique chrétienne du
VIIIe siècle ont relevé l’absence dans ce texte d’antagonisme religieux.
L’auteur anonyme, et l’on s’en est souvent étonné, ne fait aucune allusion
à l’islam. Déjà, Sánchez Albornoz avait souligné, sans référence particu-
lière aux aspects religieux, le ton d’objectivité et l’absence d’opposition
radicale ou de haine envers les conquérants que révèle son texte27. Entre
autres particularités de la Chronique, écrit Roger Collins, on relève
la déconcertante absence de commentaires en rapport avec la religion des
conquérants. À aucun moment de son récit, il ne fait la moindre référence à
l’islam. Il ne considère pas non plus les musulmans arabes comme des chré-
tiens hérétiques, et encore moins comme des païens28.
Ron Barkai fait à peu près la même remarque en signalant que « le
chroniqueur mozarabe ignore presque complètement la signification reli-
gieuse du conflit chrétiens-musulmans en Espagne ». L’élément religieux,
ajoute-t-il,
existe seulement dans la conception de la conquête musulmane de l’Espagne
comme un châtiment divin (iudicium Dei) conforme au modèle biblique du châ-
timent du peuple d’Israël29.
John Tolan, dans son récent ouvrage sur la vision chrétienne des musul-
mans au Moyen Âge, réitère la même constatation :
Pas une seule fois l’auteur n’exprime la moindre animosité envers la religion des
Arabes : en vérité, il n’en dit absolument rien30.
Ces constatations amènent me semble-t-il à formuler de façon plus
précise qu’on ne l’a fait la question de la véracité des descriptions catas-
trophistes de la conquête et de ses conséquences chez l’auteur mozarabe.

26. Ron BARKAI, La conquista árabe, p. 24.


27. Claudio SÁNCHEZ ALBORNOZ, En torno a los orígenes del feudalismo, t. II, p. 15 : « Es innegable
la gran autoridad [del autor] […] por su postura ante los dominadores de su patria, de hostilidad libre de odio ».
28. Roger COLLINS, La conquista árabe, p. 61.
29. Ron BARKAI, El enemigo en el espejo, p. 29
30. John TOLAN, Les Sarrasins, Paris, 2003, p. 130.
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Ces « conséquences désastreuses […] décrites avec un luxe de détails


macabres fait de carnages, de pillages et de dévastations », pour
reprendre le résumé qu’en fait John Tolan31, sont-elles uniquement
déterminées par une vision quasi eschatologique de la « perte de
l’Espagne » causée par les péchés des chrétiens, ou, compte tenu de l’ab-
sence d’antagonisme ou de haine religieuse du clerc mozarabe rédacteur
d’un texte écrit au milieu du VIIIe siècle, trente à quarante ans après la
conquête, sont-elles le reflet d’une certaine réalité ? Il serait, je crois, inté-
ressant de réexaminer les sources à la lumière de cette question de la vio-
lence réelle ou inventée de la conquête de 711-714.

31. Ibid., p. 127.