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Chassée du paradis,

resCapée de l’enfer
peggy GueX
Transsexuelle

Chassée du paradis,
rescapée de l’enfer

éditions Bénévent
éditions Bénévent, 2011

envois de manuscrits :
éditions Bénévent — B.p. 4049 — 06301 nice Cedex 4

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une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle
faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants
cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles l 335-2 et
suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Ouvrage coécrit
en étroite collaboration avec Yvonne Bercher
et avec la participation d’élisabeth lardeaux
la préface et les trois premiers chapitres
de la iiie partie, « Grisélidis réal » :
Yvonne Bercher
« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont
les  jugements  qu’ils  portent sur  les  choses. » epictète, Manuel.

faire la connaissance de peggy au travers des mots, découvrir


son parcours très singulier par la lecture, chapitre après chapitre, de
son époustouflante biographie, c’est embarquer pour un voyage riche
en aventures, rebondissements, drames et cocasseries. de la suisse au
liban, en passant par le Maroc, la france, l’italie et tant d’autres
contrées, on y croise une galerie de personnages hors du commun:
séduisantes courtisanes, artistes excentriques, escrocs enjôleurs,
amants magnifiques, amis véritables et inflexibles représentants de
l’institution. rien ni personne de banal dans cette histoire…
au fil des épisodes joyeux et des moments difficiles, on
s’attache à cette femme parfaitement sincère, tendre et forte,
intègre et digne au point d’assumer tous ses actes, même les
moins bien compris, avec un panache qui force le respect.
son témoignage bouleversant et capital éclairera beaucoup
de lecteurs sur la différence et la quête identitaire.
puisse-t-il combattre les préjugés stupides, les jugements
hâtifs, les vues étriquées, la sottise, l’ignorance qui engendre
l’intolérance, le mépris qui génère exclusions et souffrances.
puisse-t-il aussi donner force et espoir à celles et ceux qui se
battent pour devenir, malgré tout et tout, ce qu’indéniablement ils
sont.

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

Je veux dire ici à Madame Guex toute mon estime : peu


d’entre nous sont capables d’aller comme elle l’a fait au bout de
leur désir, de leur rêve, surtout lorsque ceux-ci paraissent aux
yeux des autres extravagants et totalement inaccessibles. il faut
pour cela une volonté sans faille et une qualité rarissime : le
courage d’être soi, seulement mais totalement soi.
peggy croit résolument au destin ; qu’il soit donc remercié de
m’avoir fait croiser le chemin de cette véritable artiste qui m’aura
spontanément offert, en me confiant la relecture de son
manuscrit, le plus beau des cadeaux : sa confiance.
Je suis ravie que ce livre existe, et salue votre persévérance,
chère peggy.
nos anges, sans doute, se ressemblent : ils sont de la même
famille !
sachez que je suis très fière de vous.

elisabeth lardeauX (liz)

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Préface

face à face, nous bavardons. dans une cuisine en ordre, aux


tons clairs, un léger courant d’air entraîne, par la fenêtre ouverte
sur la gare, la fumée ambiante. autour de nous, trois animaux de
compagnie manifestent un parfait bonheur de vivre. Mes yeux se
promènent. Ce monde de tous les possibles, parce qu’il a intégré
les facettes les plus variées de l’humanité, me fascine.
sur la fenêtre, deux petits nains de jardin, un brin délavés,
montent la garde. aux murs, des toiles éclatantes, puissantes,
œuvres de la maîtresse des lieux, accrochent le regard. il émane
de mon interlocutrice la tranquillité de ceux qui n’ont plus rien à
prouver. de sa splendeur, relique d’un parcours flamboyant,
peggy n’a gardé que le plus précieux : un libre arbitre féroce et
souverain, qui s’impose naturellement, comme une évidence, et
une capacité infaillible à sentir, deviner, comprendre l’autre. un
petit côté Xvie arrondissement, pointilleux sur la bienséance
comme sur l’esthétique, la démarque du commun des mortels.
parce qu’elle n’a que trop connu de vagues, peggy connaît la
valeur de sa tranquillité. elle l’apprécie et la défend.
évaporés les demeures fastueuses, les voyages en limousine
d’un palace à l’autre, les bijoux offerts par des amoureux transis,

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

les spectacles à paillettes, les passions dévastatrices d’où l’on


émerge, exsangue. de sa trajectoire, qui a transcendé la
contrainte suprême, celle qui résulte de l’identité de la personne,
peggy tire une sérénité qui fait d’elle une libérée vivante.
On entend retentir les sirènes des pompiers, des ambulances,
de la police… les Grottes sont un quartier chahuté, en perma-
nente effervescence, un véritable chaudron d’activités under-
ground. peggy se passerait bien de ces tressaillements diurnes et
nocturnes, de ces rues souillées, scènes d’un trafic un peu trop
voyant.
la première fois qu’elle m’a suggéré d’écrire avec elle le
récit de sa vie, j’ai laissé passer le train : un autre travail focalisait
mes énergies. Mais l’été 2009, quelques années avaient passé et
le projet de sa biographie restait intact. Cette fois, j’embarquai.
C’était pour moi une gageure de m’engager à la coécriture d’une
existence à ce point tissée par le drame, une vie dans laquelle les
rares moments heureux n’existent que pour annoncer le prochain
bouleversement.
plusieurs clins d’œil du destin m’incitèrent pourtant à donner
une suite favorable à cette invitation. en lisant le jugement qui
avait consacré le changement d’identité de peggy, je réalisai que
le président du tribunal qui l’avait rendu n’était autre que le
successeur de mon père. Quinze ans après avoir prononcé cette
sentence, ce magistrat - toujours lui - m’avait, avec méthode et
férocité, mise sur le gril lors de ma soutenance de thèse.
autre point de convergence : louis soutter, qui avait séjourné
chez mon aïeule de perroy. peggy l’avait découvert dans sa vie
antérieure d’adolescent. un dessin de cet artiste tourmenté trônait
au-dessus du lit du peintre qui avait déroulé devant elle l’infini de
la littérature et de la peinture, comprenant sa sensibilité,
l’accueillant dans son giron, alors qu’elle n’était qu’un très jeune
homme.

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

dans le canton de vaud où nous avons toutes deux passé


notre prime jeunesse, nous avons expérimenté les mêmes pesan-
teurs sociétales, qui nous conduisirent l’une et l’autre, après
quelques coups d’éclat, à Genève. sur le plan des tracas endurés
par leur auteur, les quelques vaguelettes produites par ma
présence aux côtés d’un détenu en fuite, alors que j’œuvrais
comme assistante à l’université, en 1988, n’ont certes rien de
commun avec le scandale induit par les multiples arrestations de
peggy, à l’époque un tout jeune roland, pour racolage et
homosexualité avérée. humiliations, tabassages, paroles
blessantes, relégation à l’asile psychiatrique : je n’ai rien connu
de pareil. et surtout, du temps avait passé, assouplissant les
mentalités.
et puis, toutes deux, nous avons été mutilées par la dispa-
rition prématurée d’un père adoré, relation idéale, rassurante et
tendre, tranchée net.
l’une et l’autre, nous avons poursuivi dans la voie qui était la
nôtre, avec ardeur et suite dans les idées, au prix de quelques
cabosses à notre ego et de bleus à l’âme, en fonction de nos
convictions et de notre tempérament. aucun héroïsme ne nous
habitait, mais une nécessité existentielle, paramètre sur lequel
nous n’avons aucune prise, et qui détermina notre comportement
dans les détails. en fonction de ce que nous étions, agir autrement
n’aurait tout simplement pas été possible.
lorsque nous avons débuté notre travail en commun, très
rapidement et en toute liberté, nous avons abordé des aspects de
la vie que l’on ne peut évoquer qu’entre êtres qui sont sur la
même longueur d’ondes. individualistes incurables et fières de
l’être, dotées d’une sensibilité et d’une intégrité identiques au-
delà de nos parcours respectifs, de nos divergences politiques,
finalement plus sujettes à la plaisanterie qu’à la bagarre, nous
pouvions incontestablement nous comprendre.

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douze années nous séparent. peggy naquit en 1947 et moi en


1959. au moment où je voyais le jour, elle avait déjà connu ses
premières expériences sexuelles. Même si son milieu ne l’y
prédisposait pas, avec un instinct troublant, elle sut trouver le
chemin de la danse, de la peinture, de la sculpture, de la litté-
rature, du spectacle. avec passablement de culot, en prenant des
risques, c’est en dehors de sa famille qu’elle osa aller chercher les
ingrédients dont elle avait besoin. son génie foisonnant, malgré
des difficultés qui se présentèrent sous les formes les plus
diverses, trouva sa route, lui permettant de produire du sens,
d’échapper à l’absurde.
C’est dans cette perspective que s’inscrit le recul qu’elle
prend aujourd’hui pour décrire les épisodes dont vous allez
prendre connaissance. les exposer au débat représente la manière
la plus intègre de les analyser.
Je disposais d’un projet d’autobiographie rédigé par elle,
couvrant la période qui la menait pratiquement à l’âge adulte. Ce
document plein de vie, que j’ai hésité à reprendre in extenso, j’en
citerai de nombreux extraits. À ces deux sources s’ajoutent le
jugement de changement de sexe, des photos, trois interviews
ainsi que des rapports psychiatriques, modèles de stigmatisation,
d’homophobie, mais aussi de désarroi institutionnel. Ces
documents révèlent avant tout les réticences de peggy à se
confier à des interlocuteurs imposés et dépourvus de psychologie.
Mais retracer la vie de cet être de feu, c’est aussi évoquer la
violence du rejet de tout ce qui défie le fragile schéma hétéro-
sexuel lambda : la « transphobie » et l’homophobie féroces qui
sévissaient à l’époque de la guerre froide, et qui ont encore de
beaux jours devant elles. n’oublions pas que c’est tardivement,
dans les années 1970, que le mouvement de libération gay vit le
jour et le chemin vers la pleine reconnaissance de cette orien-
tation sexuelle est loin d’être achevé. actuellement, sept pays

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

musulmans répriment encore l’homosexualité par la peine de


mort. Quelque soixante états se contentent pour leur part de
sanctionner ce comportement, jugé « contre-nature », par des
châtiments corporels et des travaux forcés. À l’homophobie
d’état s’ajoute celle des individus : quolibets, passages à tabac,
voies de fait dont sont régulièrement encore victimes les
homosexuels, même en milieu urbain.
Ce jeune vaudois né juste après la guerre, sous la chape du
qu’en dira-t-on d’un conformisme rural, solide comme un galet
de jade, se mua, par la seule force de sa volonté, en star de
cabaret. révoltes, coups d’éclat, travestissements et racolages,
autant d’appels perçus comme des provocations, d’excentricités
menant droit à l’asile comme à la prison.
sans laisser de place au doute, cet être incandescent est allé
au-devant de son destin, dans un parcours initiatique à la limite
de ce que la condition humaine peut infliger à un individu. peggy
évoque aujourd’hui le souvenir de ses souffrances, de ses
outrances, de ses affrontements, dans la sérénité et la paix.
rescapée de l’enfer, chassée du paradis, peggy – diane de
son nom d’artiste – dans la plénitude de son humanité, témoigne
aujourd’hui d’une empathie extraordinaire, qui fait d’elle une
personne unique.
Yvonne Bercher

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ire partie
naître dans le mauvais corps
Chapitre 1
Naître garçon sous peine de mort

Le monde qui accueillait Roland


À l’aube des trente glorieuses, le monde promettait le
meilleur comme le pire. l’empire soviétique prenait forme,
entraînant l’adhésion des partis communistes satellites alors
qu’en france, les rouges étaient exclus du gouvernement. l’Onu
proposait déjà de partager la palestine en un état juif et l’autre,
arabe. dans le nouveau Monde, le Congrès votait la recons-
truction d’une europe exsangue, ravagée par la guerre, et
quelques privilégiés, émerveillés, tapotaient sur la première
machine à calculer.
sur le plan artistique, la littérature s’enrichissait de morceaux
de choix. Camus publiait la  peste,  Boris vian, l’écume  des
jours, Jean Genet faisait jouer sa pièce de théâtre, les Bonnes. en
1947, le deuxième  sexe, édité pour la première fois en 1949,
était encore en gestation. au moment où naissait roland, simone
de Beauvoir développait, sur des centaines de pages, la
malédiction de naître femme. en 1947, on ne savait pas encore
que c’est le spermatozoïde, et non l’ovule, qui détermine le sexe

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

de l’enfant. par défaut, c’était donc forcément à la femme qu’in-


combait cette « responsabilité. »
l’épisode que nous allons relater ressemble à des millions
d’autres. il n’eut pour théâtre ni Kaboul, sous l’ère talibane, ni riad,
fief d’un islam wahhabite réfrigérant, ni l’inde ni la Chine, où la
démographie, amputée de quelques millions de fœtus féminins
méthodiquement éliminés, nous promet un monde d’hommes.
C’est à Begnins, village vaudois d’une beauté que célèbre
déjà le dictionnaire  historique,  géographique  et  statistique  du
Canton de Vaud de 1867, que roland Guex vit le jour. son destin,
dominé par le drame, s’ébauchait dans une ambiance électrique et
un cadre somptueux.
niché sur le dernier coteau de la Côte, entre lausanne et
Genève, Begnins déroule langoureusement son vignoble presque
jusqu’au lac. par beau temps, l’arc lémanique, pratiquement dans
son entier, luit et scintille. On distingue Genève et on devine
Montreux. la réverbération de l’eau illumine le paysage et le fait
chanter. et le bleu des alpes, qui contraste avec celui de l’eau,
chapeaute ce tableau paisible et majestueux. dès l’automne, un
jaune soutenu s’empare des coteaux. les vendanges amènent une
vive animation au village. suivent de longs mois de grisaille ; une
bise glacée emporte alors les dernières feuilles d’or.
C’est en cette saison que naquit roland, le 6 novembre 1947.
dans ses notes personnelles, on peut lire : « en bordure de la rue
centrale de ce petit village encore endormi, au rez-de-chaussée
d’une petite maison sans confort aux volets clos, pour l’âme que
j’étais encore, ces lieux allaient être le décor de mon premier jour,
de mon premier cri, de mon premier souffle de vie. » À l’époque,
les naissances intervenaient pour la plupart à la maison, avec pour
seule aide une sage-femme.
alors que les contractions se rapprochaient, toujours plus
violentes, qui arrachaient littéralement les reins de la parturiente,

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

celle-ci avait-elle seulement le loisir de penser? en mettant au


monde ce quatrième enfant, après trois filles1, elle risquait le tout
pour le tout et le savait. son époux avait été clair: une quatrième
gamine signifierait la dislocation du foyer, déjà bien érodé. Conduit
à la violence par son désarroi, ce jeune père de famille, exaspéré par
ces arrivages féminins à répétition, avait promis d’occire la
prochaine fillette qui se présenterait, et d’abandonner le foyer. C’est
donc imprégné par la menace d’une destruction brutale que le fœtus
se développa. dérive, chaos, vertigineuse solitude existentielle de la
maman: seule dame nature conduisit la barque pendant plusieurs
mois. On peut comprendre que, dans pareilles conditions de
suspense, le rejeton hésitât à se montrer. pourtant fou amoureux de
sa femme, le père de roland avait fait de son obsession d’engendrer
un garçon une question de survie, pour lui comme pour les siens.
pour l’honneur, pour le nom, pour la transmission des valeurs qui
lui étaient chères, seul un petit mâle pouvait désormais convenir.
plus souvent au bistrot qu’à la maison, il avait basculé dans l’irra-
tionnel. Comme tant d’autres, il noyait son tourment dans l’alcool,
pour l’exorciser, l’éloigner, le cacher, et les conséquences classiques
de ce genre de dépendance étaient au rendez-vous.
À bout, la future mère avait trouvé refuge chez une tante, qui,
par charité, l’avait accueillie avec ses trois filles. On se serrait
comme on pouvait, dans une modeste et vieille demeure.
entravée par un carcan d’angoisse, l’expulsion de roland ne
se produisait pas. le bébé avait déjà plus de dix jours de retard.
soudain, la sage-femme qui assistait la parturiente annonça :
« C’est un garçon, liliane, c’est un garçon, oui, oui, c’est bien un
garçon ! »
encore fallait-il qu’il respirât. le premier cri se faisait lui
aussi désirer. Comme elle pouvait, l’accoucheuse tentait de

1. lisette, née en 1941, Marie-Madeleine, née en 1943, françoise, née en 1944.

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donner vie à ce petit corps plissé, inerte, gluant et sanglant : elle


lui tapotait énergiquement les fesses. seul le léger sifflement du
vent glacé, qui s’infiltrait sous les portes et les fenêtres, se faisait
entendre.
figée, épuisée, anéantie, déjà la jeune mère anticipait le deuil
de ce bébé de la réconciliation, qui n’aurait pas le temps
d’accomplir sa mission rédemptrice. après une réanimation de la
dernière chance, improvisée par la sage-femme dans l’urgence,
on alla quérir le docteur, dont le diagnostic ne rassura personne :
double broncho-pneumonie pouvant entraîner la mort. placé
comme un petit chat dans un carton près du poêle, roland hésitait
entre vie et trépas. pendant quelques jours, il resta sous haute
surveillance.
Comme elle reprenait ses esprits, l’accouchée allait vivre un
des moments clés de sa vie : offrir à son mari ce cadeau tant
attendu. la sage-femme alla dénicher Georges, réfugié chez ses
parents, à l’autre bout du village. On trouva l’homme endormi à
même le sol, échoué là, tout habillé, après une énième nuit de
cuite. il peinait à émerger. sans ménagement, la messagère le
secoua. il fallut lui répéter la nouvelle plusieurs fois. « C’est un
garçon, tu as un garçon, Georges, réveille-toi ! » fou de joie,
délivré d’un coup de cette tension insupportable, chape de plomb
sous laquelle il s’étiolait, végétant comme il pouvait, le père de
trois filles retrouva soudain sa fougue. exultant et comblé, il se
précipita au chevet de sa femme. ignorant toutes les consignes
médicales, il s’empara fougueusement du nourrisson, enleva les
couches qui le recouvraient comme une momie, défit en hâte le
cocon pour contrôler qu’il s’agissait bien d’un garçon, que la
sage-femme ne lui avait pas menti. ainsi, la vue d’un petit organe
masculin allait changer le destin de toute une famille. l’immense
joie de ce jeune père, subitement rendu au bonheur, le transfigura
immédiatement et durablement. Cet extraordinaire élan d’amour

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

propulsa sans doute le nouveau-né, s’il hésitait encore, du côté de


la vie.
désormais, le couple allait rayonner. de toute son âme, le
père de famille fit le serment de se reprendre, de ne plus boire et
d’œuvrer à la prospérité des siens. face à cet immense bonheur,
enfin exaucé, il décida de façonner sa vie de famille comme une
œuvre d’art. peut-être réalisa-t-il ce jour-là la souffrance que sa
dérive avait infligée aux siens ?

Premier déménagement
rasséréné, transfiguré, brusquement extrait de son désespoir,
le père comblé tint parole. Trois ans plus tard, la famille déména-
geait à noiraigue, bourgade du canton de neuchâtel, à l’orée
d’une forêt. On y acheta une usine désaffectée, futur garage dans
lequel les compétences du peintre mécanicien - carrossier feraient
merveille.
Tout à son bonheur, le père réhabilité focalisa son amour
exclusivement sur ce petit dernier, objet d’une constante
attention. le coucher représentait un moment précieux
d’intimité : « il me bordait tout en me racontant des histoires
fantastiques d’une voix douce et tendre. il m’embrassait, me
caressait le front et les cheveux avec une douceur infinie. il
approchait son visage du mien, et terminait ses histoires en me les
murmurant. Je sentais son souffle m’effleurer le visage, ce qui me
faisait sombrer dans un sommeil profond fait de rêves pleins
d’amour. » Mais le bonheur avait son prix, son revers : le clan des
sœurs délaissées n’entendait pas se laisser ravir sa place sans
réagir. Ces grandes perdantes, renvoyées sans ménagement si
jamais elles avaient la mauvaise idée de pointer le bout de leur
nez dans le garage, décrété par le père fief exclusif des mâles,
étaient décidées à batailler dur. sans relâche, les fillettes déchues

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

de leur trône enchaînèrent traîtrises et vengeances face à ce petit


dernier, décidément trop encombrant. l’instinct des enfants,
parce qu’ils ne nomment ni n’analysent leurs pulsions, peut se
déployer en toute candeur, sans fard ni retenue. il arriva qu’un
jour, après avoir attendu le moment propice, lisette, Marie-
Madeleine et françoise capturèrent ce petit frère honni, l’enfour-
nèrent dans un sac à patates, le jetèrent à la cave, bien décidées à
ne plus en entendre parler. Méticuleuses, elles n’avaient pas
oublié de fermer la porte du cellier à clé. hurlant, étouffant,
gigotant, confus, le petit garçon bascula d’un coup du paradis en
enfer ; il crut sa dernière heure venue. déjà, la violence faisait
irruption dans sa vie. l’air de rien, les trois conjurées, qui se
délectaient de la saveur acre de la vengeance, contemplaient leurs
parents affolés, à la recherche de leur progéniture. de désespoir,
on sonda même la rivière voisine.
À bout de ressources, les parents éplorés fouillèrent enfin la
cave, pour y découvrir un sac à patates qui gigotait en tous sens. le
petit dernier, bouleversé, avait voulu se libérer, mais n’y voyant
goutte, il avait chuté et s’était assommé contre le rebord d’une
caisse en bois, s’ouvrant la lèvre et le menton. le châtiment
exemplaire, la correction abrupte qui sanctionna les trois fillettes de
cette tentative d’élimination ne fit, sans doute, qu’alimenter la
hargne et la frustration des sœurs, qui méditaient déjà leur prochain
plan. inévitablement, plusieurs épisodes de la même veine suivirent.
roland allait sur ses cinq ans. de cette époque bénie reste
une photo. On y voit, sur une vespa, un petit garçon qui trône,
alerte et souriant, mis en valeur comme une pierre précieuse sur
un anneau ; autour de lui, sa tribu pose. sur le visage régulier du
père, un homme de stature moyenne, de carnation plutôt foncée,
se lit une certaine gravité. Quant à la mère, elle sourit avec fierté.
À la posture et à l’expression un peu figée des trois sœurs, on se
doute qu’elles auraient aimé être à la place de leur petit frère.

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

en 1952, enfin, la famille aurait dû connaître l’aisance, la


disparition définitive de ces soucis financiers qui ont trop souvent
raison des unions les plus parfaites. le père de famille était sur le
point de signer un contrat qui lui assurerait l’exclusivité de la
vente d’une caisse à outils au concept ingénieux et novateur. au
matin du 24 octobre 1952, il se leva, et sans réveiller ses enfants,
il embrassa tendrement sa femme puis partit, sur la pointe des
pieds, avec confiance, volant vers le bonheur, bien décidé à
empoigner sa journée en conquérant. À dix-neuf heures, il
appelait son épouse d’une voix réjouie pour l’informer de la
signature effective du document et lui dire qu’il serait de retour à
la maison une heure plus tard environ.
le repas du soir promettait des allures de fête ; enfin, la
famille pourrait échafauder des plans, pour le plaisir, et non
seulement pour assurer le minimum. au village, le prestige de ce
père de famille allait s’accroître. avec fierté, son épouse mesurait
le chemin parcouru entre celui-là même qui s’était longtemps
adonné à l’alcool, la fête et les dérives de tous genres, et le
monsieur considéré dont elle était maintenant l’épouse. enfin,
elle se sentait protégée par un homme qui aurait désormais les
moyens matériels d’assurer sa sécurité, son bien-être et ceux de
sa famille.
Ce soir-là le père se faisait attendre. les heures succédaient
aux heures, suscitant d’abord une certaine irritation, une certaine
impatience, pour faire place au sentiment dévastateur entre tous :
l’angoisse. impossible d’entreprendre quoi que ce soit, de se
concentrer sur la moindre activité. le retardataire prenait toute la
place, focalisait toutes les pensées. Cette mère et ces enfants, liés
comme jamais, étaient à disposition du destin, sursautaient au
moindre bruit, envisageaient les hypothèses les plus sinistres.
en fin de soirée, cette absence terrifiante se prolongeait
encore. les heures s’étiraient, qui amplifiaient l’étreinte du

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Chassée du pa r a d i s , resCapée de l ’enfer

tourment. pour cette mère et ces quatre enfants tétanisés par


l’angoisse, il aurait été tout simplement impensable d’aller se
coucher.

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Chapitre 2
Le paradis perdu

finalement, plusieurs forts coups, frappés à la porte d’entrée,


firent tressaillir la famille toujours dans l’attente de celui qui
aurait dû rentrer les bras chargés de présents. la mère alla ouvrir
la porte et fit face au pasteur du village, accompagné de deux
autres personnes, qu’elle invita à entrer non sans un certain
pressentiment. la tristesse des visages précédait la nouvelle.
d’instinct, liliane protégea ses enfants, les serra contre elle.
« vous venez m’annoncer la mort de mon mari ! » devant la clair-
voyance de son interlocutrice, le pasteur ne put qu’acquiescer.
« agrippé à ma mère, à l’instant où je compris que mon père était
mort, je fus saisi d’un frisson en même temps que d’une douleur
comme si mon petit être se déchirait dans son entier. »
À trente-sept ans, Georges Guex avait fini sa vie, au fond
d’un précipice, écrasé par sa propre voiture.
Bien plus tard, roland, devenu entre-temps peggy, chercha à
découvrir les conditions sombres et troublantes dans lesquelles
son père était mort. d’un coup, les circonstances suspectes,
caricaturalement insolites de cette mort, lui sautèrent au visage.

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