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D O S S I E R

Hormones sexuelles et troubles psychiques


● A. Dib*

L
e rôle des stéroïdes sexuels dans les troubles psy- Ces patientes, qui présentent une sensibilité psychique particu-
chiques est depuis longtemps un sujet de controverses, lière aux variations des stéroïdes sexuels, ne semblent pas pré-
notamment entre gynécologues et psychiatres. Il existe senter un terrain psychiatrique spécifique en termes d’antécédents
incontestablement des arguments épidémiologiques en faveur personnels ou familiaux.
d'une action des hormones sexuelles sur le psychisme, qui sont En ce qui concerne les maladies psychiatriques, leur évolution
connus de longue date. En effet, l’incidence des maladies psy- semble pouvoir être partiellement modulée par des variations hor-
chiatriques, en particulier des dépressions, est supérieure chez la monales. En effet, il semble exister une amélioration de certaines
femme, et cette différence entre les sexes apparaît dès la puberté. pathologies psychiatriques, notamment les crises d’angoisses
Par ailleurs, il existe des troubles psychiques spécifiques asso- paroxystiques, pendant la grossesse, et des décompensations plus
ciés à différents événements de la vie génitale féminine: troubles fréquentes des psychoses maniaco-dépressives dans le post-
cycliques de l'humeur dans le cadre du syndrome prémenstruel, partum.
dépression du post-partum, dépression péri- et postménopausique.
À l’inverse, la grossesse est marquée par une très faible incidence Données fondamentales
des troubles psychiques sévères. Les stéroïdes sexuels présents au niveau du système nerveux
Ces événements de la vie génitale sont bien sûr caractérisés par central ont deux origines. Il s’agit soit des stéroïdes produits en
de grandes modifications du statut hormonal de la femme, mais périphérie qui ont franchi la barrière hémato-méningée et sont
sont également associés à une transformation de son statut social dits "stéroïdes neuroactifs", soit de stéroïdes produits in situ et
et de sa situation psycho-affective. appelés "neurostéroïdes". Ces neurostéroïdes proviennent, d’une
Les rôles respectifs des facteurs hormonaux et socio-affectifs sont part, de la métabolisation des stéroïdes périphériques (par
difficiles à évaluer ; cependant, les progrès récents dans la exemple : catécholestrogènes) et, d’autre part, d’une synthèse de
compréhension des mécanismes d’action des stéroïdes sexuels novo, notamment de prégnénolone et de DHA, par les cellules
au niveau du système nerveux central, d’une part, et, d’autre part, gliales (3).
les résultats des études évaluant les effets sur le psychisme du Ces stéroïdes peuvent agir soit par l’intermédiaire de leurs
traitement hormonal substitutif de la ménopause ont relancé le récepteurs spécifiques, dont l’activation permettra l’expression
débat sur l’importance des facteurs hormonaux. de gènes cibles et la synthèse de différentes protéines, soit en
modulant l’activité de certaines voies neurotransmettrices. C’est
vraisemblablement ce deuxième mécanisme qui est le plus impli-
ASPECTS ÉPIDÉMIOLOGIQUES
qué dans la modulation de l’humeur.
Si des troubles de l’humeur en période prémenstruelle ou dans le En ce qui concerne les actions génomiques, médiées par les récep-
post-partum sont observés a minima chez 20 à 80% des femmes, teurs, leur rôle physiologique reste à préciser mais n’est sans doute
environ 10 % d’entre elles développeront une forme sévère de pas négligeable. En effet, les récepteurs des stéroïdes sexuels sont
syndrome prémenstruel ou une réelle dépression du post-partum, observés dans les structures impliquées dans la régulation des
justifiant une prise en charge spécifique (1). L’existence d’une comportements, dans les fonctions cognitives et de mémorisa-
susceptibilité individuelle à ces troubles psychiques est une des tion: hypothalamus, région périventriculaire, hippocampe, struc-
informations les plus intéressantes apportées par les études épi- tures limbiques, cortex frontal. Il existe, globalement, une colo-
démiologiques. En effet, il existe une récurrence des troubles psy- calisation des récepteurs des androgènes, de l’estradiol et de la
chiques sévères du post-partum dans 20 % des cas et, chez les progestérone (4). Les principaux gènes-cibles actuellement
patientes présentant des troubles de l’humeur postménopausiques, connus sont des facteurs neurotrophiques et des neuropeptides.
des antécédents de troubles psychiques prémenstruels, sous
estroprogestatifs ou dans le post-partum, sont observés de façon De nombreux travaux ont, ces dernières années, mis en évidence
significativement plus fréquente que chez les femmes ménopau- une modulation par les stéroïdes sexuels des principales voies
sées indemnes de troubles de l’humeur (2). neurotransmettrices : catécholamines, dopamine, sérotonine,
voies GABA et NMDA. Les hormones sexuelles peuvent agir à
différents niveaux de chacune de ces voies : modulation de
l’activité ou de l’expression des récepteurs, interactions avec les
* Hôpital Necker, 149, rue de Sèvres, 75743 Paris Cedex 15. enzymes de métabolisation ou avec les sites de recapture.

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L’intégration complète de ces interactions sur chacune des voies Les données pharmacologiques apportent d’autres informa-
et leur importance réelle en physiologie et en pathologie sont tions sur le rôle des androgènes. En effet, les anabolisants uti-
encore loin d’être éclaircies. Cependant, en ce qui concerne les lisés à fortes doses, comme cela est fréquent dans certains
estrogènes, on peut noter qu’ils semblent moduler les trois voies milieux sportifs, ont des effets psychiques incontestables. À
impliquées dans la pathogénie des troubles dépressifs : catécho- côté des effets bénéfiques recherchés, à savoir, physiquement,
lamines (inhibition de la COMT), dopamine (modulation de un effet trophique majeur sur les muscles, et, sur le plan psy-
l’activité des récepteurs D1 et D2), sérotonine (inhibition de la chique, la stimulation de l’agressivité, utile au sportif en com-
MAO, interaction avec les sites de recapture) (5). pétition, d’authentiques troubles psychiques sont rapportés
Le principal mécanisme d’action de la progestérone au niveau avec une fréquence de 22 à 33 %. Pendant le traitement, des
du système nerveux central a en revanche été clairement démon- états hypomaniaques, voire des accès maniaques, des halluci-
tré et permet de rendre compte des effets sédatifs et anxiolytiques nations et des idées délirantes, notamment sensation de toute-
classiquement attribués à cette hormone. Les métabolites 3α puissance et délires paranoïaques, ont été rapportés. Ces
hydroxylés de la progestérone se lient en effet au récepteur troubles sont dose-dépendants et réversibles à l’arrêt du trai-
GABAA. Ce récepteur multimérique, qui fonctionne comme un tement, qui peut, quant à lui, être marqué par la survenue de
canal Cl-, est le site d’action principal des benzodiazépines et syndromes dépressifs (8).
des barbituriques, pour lesquels il possède des sites de liaison Les antiandrogènes, et en particulier l’acétate de cyprotérone,
spécifiques. Les métabolites 3α hydroxylés de la progestérone ont été utilisés pour traiter des sujets délinquants sexuels (qui,
agissent comme ces drogues en augmentant la durée d’ouverture sur le plan hormonal, ne diffèrent pas des témoins sains), en
du canal Cl-, potentialisant ainsi la voie GABAergique (6). association avec une prise en charge psychiatrique. Indépen-
damment du débat sur l’intérêt médico-légal et le bénéfice réel
RÔLE DES DIFFÉRENTS STÉROÏDES de ce traitement dans cette indication, ces cas apportent indi-
rectement des informations sur le rôle des androgènes sur le
Androgènes psychisme. En effet, à côté des effets recherchés sur la fonc-
Chez l’animal, en particulier chez les rongeurs, les données expé- tion sexuelle (effondrement de la réponse à la stimulation,
rimentales démontrent le rôle des androgènes dans le dévelop- surtout, et, à un moindre degré, réduction de la libido), une
pement de l’agressivité physique et sociale. Les androgènes aug- réduction de l’agressivité et un effet anxiolytique sont souvent
mentent également les phases d’activité par rapport aux phases observés. Des cas de syndromes dépressifs ont également été
de sommeil. L’influence des facteurs hormonaux, notamment rapportés.
dans le comportement social, semble moindre chez les primates
(7). Il apparaît ainsi que les androgènes exercent incontestablement
un effet stimulant sur le psychisme chez le sujet de sexe mascu-
Chez l’homme, il n’existe pas de fluctuations physiologiques lin. Chez la femme, l’importance physiologique des androgènes
significatives du taux des androgènes plasmatiques après la sur le psychisme reste méconnue.
puberté. Le rôle des androgènes sur le psychisme ne peut donc
être suspecté qu’à partir de certaines situations pathologiques et
Progestérone
à partir des effets psychiques de l’utilisation pharmacologique
des androgènes et des antiandrogènes. L’action anticonvulsivante, anxiolytique et hypnotique de la pro-
Chez les hommes hypogonadiques non substitués, il est fréquent gestérone naturelle est maintenant bien établie. Elle résulte de la
d’observer une faible agressivité sociale, et, chez certains, une potentialisation de la voie GABA par modulation allostérique du
tendance dépressive. récepteur GABAA, et cette action est propre aux métabolites 3α
Les ambiguïtés sexuelles, par défaut de virilisation de sujets XY hydroxylés de la progestérone. Sur le plan physiologique, cela
(résistance aux androgènes, déficit en 5α réductase) ou par viri- permet de rendre compte de la diminution de la fréquence des
lisation de sujets XX (hyperplasie congénitale des surrénales), crises épileptiques pendant la phase lutéale, de la somnolence
qui constituent d’excellents modèles pour comprendre le rôle des observée en début de grossesse et vraisemblablement de l’amé-
androgènes dans la différenciation sexuelle des organes géni- lioration des attaques de panique également rapportée pendant
taux, ont parfois été utilisées par certains pour extrapoler le rôle la grossesse (5).
physiologique des androgènes sur le psychisme, et en particulier En pharmacologie, cet effet ne peut être attendu que de la pro-
sur la différenciation sexuelle des comportements. Cela paraît gestérone naturelle, qui seule est métabolisable en 3α, contrai-
tout à fait abusif dans la mesure où le rôle de l’environnement rement aux progestatifs de synthèse. Par ailleurs, la voie orale,
parental ainsi que des possibilités de réparation chirurgicale des caractérisée par une intense métabolisation, contrairement à la
organes génitaux externes conditionne vraisemblablement au voie vaginale, permet d’obtenir le maximum d’effets psycho-
moins autant l’identification sexuelle dans la petite enfance et tropes de la progestérone (9). En ce qui concerne les progesta-
les comportements que l’imprégnation hormonale pendant la vie tifs de synthèse, il faut noter que l’on ne dispose d’aucune étude
fœtale. évaluant leurs effets psychiques propres lorsqu’ils sont utilisés
Les tumeurs virilisantes de la femme sont rares, mais ces en monothérapie, ou même lorsqu’ils sont utilisés en associa-
patientes rapportent souvent un dynamisme et une libido tion séquentielle avec les estrogènes dans le traitement substi-
augmentés. tutif de la ménopause.

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Estrogènes Deux mécanismes hormonaux sont évoqués dans la pathogénie


Les études réalisées chez l’animal, principalement le rongeur, de ce syndrome : l’insuffisance relative en progestérone avec
mettent en évidence une augmentation de l’agressivité et une inadéquation du rapport E2/P en milieu de phase lutéale, d’une
amélioration du rang social chez les animaux castrés traités par part ; d’autre part, la chute du taux d’E2 et de P au cours des
des estrogènes. Il semble donc exister, chez les rongeurs, des derniers jours du cycle, et l’hypoestrogénie qui caractérise les
similitudes importantes entre le rôle physiologique des estro- derniers jours de la phase lutéale et les premiers jours de la
gènes et celui des androgènes sur le psychisme. Chez le rongeur, phase folliculaire du cycle suivant. Ces deux mécanismes ne
il apparaît d’ailleurs qu’une partie importante des effets des s’excluent pas l’un l’autre.
androgènes sur le comportement est médiée par le récepteur des Aucune étude n’a cependant pu objectiver de différence signifi-
estrogènes après aromatisation des androgènes dans le cerveau cative en valeur absolue entre les taux plasmatiques d’E2 et de P
(7). chez les patientes présentant des troubles cycliques de l’humeur
Le rôle antidépresseur potentiel des estrogènes est discuté depuis par rapport à celles qui n’en présentent pas.
de nombreuses années. La mise en évidence d’une modulation L’insuffisance en progestérone et l’hyperestrogénie relative sont
par l’estradiol des différentes voies neurotransmettrices impli- clairement impliquées dans la genèse de certains des symptômes
quées dans la dépression lui apporte un substratum fondamen- physiques du syndrome prémenstruel, en particulier la masto-
tal. Sur le plan physiopathologique, l’hypoestrogénie est ainsi dynie. Elles pourraient être à l’origine des signes d’irritabilité
impliquée dans le développement de certains types de troubles et de nervosité, signes également observés dans la période pré-
psychiques cycliques, dans la dépression du post-partum et bien ménopausique, caractérisée par le même type de profil hormonal.
sûr dans les troubles de l’humeur périménopausique. L’utilisa- Les études d’intervention évaluant l’efficacité des progestatifs
tion pharmacologique des estrogènes dans certaines de ces indi- se heurtent à différents problèmes méthodologiques : critères de
cations a d’ailleurs été évaluée de façon souvent discutable sur définition du syndrome prémenstruel, choix de la molécule pro-
le plan méthodologique, comme nous allons le développer dans gestative et de sa voie d’administration, tout d’abord. Par ailleurs,
les paragraphes suivants. Par ailleurs, leur utilisation a été pro- dans toutes les études rapportant un important effet placebo, une
posée en traitement adjuvant de dépressions sévères résistantes randomisation versus un groupe placebo au minimum est indis-
aux thérapeutiques classiques ; une réponse positive était obser- pensable. Une étude avec cross-over évaluant traitement versus
vée chez certaines patientes, mais le petit nombre de patientes placebo chez la même patiente, qui est alors son propre contrôle,
évaluées ne permet aucune conclusion. ce qui supprime la variabilité individuelle des réponses au trai-
tement par des stéroïdes, reste le schéma méthodologique idéal,
mais de réalisation difficile.
IMPLICATION DES STÉROÏDES SEXUELS
Peu d’études satisfont à ces critères, et une seule a mis en
DANS LES DIFFÉRENTS TROUBLES DE L’HUMEUR
évidence un effet bénéfique significatif de la progestérone micro-
ASSOCIÉS À LA VIE GÉNITALE CHEZ LA FEMME
nisée par voie orale. Dans cette étude, outre l’amélioration des
Troubles cycliques de l’humeur et syndrome prémenstruel symptômes physiques de rétention hydrique, la progestérone
Le syndrome prémenstruel associe des symptômes somatiques : micronisée par voie orale à la dose de 300 mg/j pendant 10 jours
gonflement abdominal, œdèmes, mastodynie… à des troubles à partir du 3e jour suivant l’ovulation entraînait une amélioration
psychiques: irritabilité, nervosité, labilité émotionnelle, humeur des symptômes psychiques, en particulier du stress et de l’anxiété
dépressive… La caractéristique majeure de ces troubles est leur (10). Compte tenu du mécanisme d’action de la progestérone au
cyclicité, puiqu’ils apparaissent au cours de la phase lutéale et niveau du système nerveux central, qui nécessite une métaboli-
sont spontanément résolutifs dans les premiers jours du cycle sation en 3α, il n’est pas surprenant que cet effet bénéfique n’ait
suivant. Les troubles de l’humeur observés sont de deux types : pas pu être retrouvé avec une administration par voie vaginale
signes d’irritabilité et signes dépressifs. Un seul type de troubles (11). Une étude plus récente réévaluant, sur un échantillon plus
psychiques peut être prédominant chez certaines patientes, alors large de patientes, l’effet de la progestérone micronisée par voie
que les deux seront associés chez d’autres, selon une séquence orale versus un placebo et versus une benzodiazépine, l’alpra-
souvent reproductible. zolam, n’a pas retrouvé d’amélioration des symptômes dans
L’objectivation même d’un syndrome prémenstruel repose donc le groupe progestérone, mais les doses utilisées étaient supra-
sur un interrogatoire précis et sur la réalisation d’un calendrier physiologiques (quatre à six fois supérieures aux doses habi-
des troubles, couplé à une courbe ménothermique, sur plusieurs tuelles), pouvant entraîner des effets secondaires masquant tout
cycles consécutifs. L’association de signes physiques objectifs bénéfice éventuel (12).
à des troubles psychiques, dont la nature devra être détaillée, L’hypoestrogénie, caractéristique de la fin de la phase lutéale
selon une chronologie cyclique et reproductible d’un cycle à et du début de la phase folliculaire, est impliquée dans la patho-
l’autre, est indispensable pour affirmer le diagnostic. génie de la fatigue et, sur le plan psychique, dans le développe-
La pathogénie précise de ces troubles reste un sujet de contro- ment de signes dépressifs. Le rôle potentiel de l’hypoestrogénie
verse ; toutefois le rôle causal des hormones sexuelles est indis- est étayé par une étude évaluant la répartition des tentatives de
cutable, en raison même de la cyclicité de ces troubles au cours suicide, expression extrême des troubles dépressifs, par rapport
du cycle menstruel, de leur reproductibilité d’un cycle à l’autre à la phase du cycle menstruel et aux taux plasmatiques d’E2 chez
et enfin de leur guérison après castration chimique ou chirurgi- des femmes réglées régulièrement, incluses lors de leur prise en
cale. charge aux urgences. Cette étude met effectivement en évidence
.../...
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.../...
une répartition non aléatoire, avec une prédominance nette (54 %) de l’irritabilité est parallèle à celle de la mastodynie, et semble
de patientes en fin de phase lutéale et en début de phase follicu- donc mieux corrélée à l’hyperestrogénie ; la courbe d’incidence
laire, dont le profil hormonal est marqué par une estradiolémie des troubles dépressifs est, quant à elle, parallèle à celles des
< 50 pg/ml. À l’inverse, les patientes sous contraception estro- bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes, signes de carence
progestative se répartissent de façon tout à fait aléatoire (13). estrogénique (16).
L’utilisation de petites doses d’estrogènes dans la période d’hypo- Peu d’études longitudinales ont évalué ces modifications de
estrogénie, comme il est proposé dans le traitement des migraines l’humeur dans une population en les rapportant au statut méno-
cataméniales, n’a pas été évaluée chez les patientes souffrant sur- pausique, mais l’augmentation des troubles dépressifs à mesure
tout de troubles dépressifs. que la ménopause s’installe a été confirmée dans l’une d’entre
elles. Dans cette étude, le risque de troubles dépressifs était aug-
Dépression du post-partum menté, d’une part, en cas d’antécédents de troubles psychiques
La survenue de troubles dépressifs minimes et transitoires, cou- prémenstruels ou dans le post-partum, soulignant l’importance
ramment appelés “baby-blues”, est très fréquente pendant le post- de la sensibilité individuelle et, d’autre part, par une période de
partum. Chez environ 10 % des femmes, une authentique dépres- préménopause prolongée (17).
sion s’installe, souvent un peu plus tardivement, et surtout se Si l’augmentation progressive des troubles de l’humeur parallè-
prolonge au-delà de trois mois Par ailleurs, ces troubles sévères lement à l’installation des bouffées de chaleur et des troubles du
sont récurrents dans 20 % des cas, ce qui souligne à nouveau la sommeil, rapportée par la plupart des études épidémiologiques,
susceptibilité individuelle. plaide pour un rôle important des stéroïdes sexuels dans leur
À l’évidence, cette période asssocie un bouleversement person- pathogénie, les facteurs socio-culturels et personnels influencent
nel psychologique, affectif et social majeur à des variations hor- également leur survenue. Il a ainsi été mis en évidence que l’inci-
monales extrêmes, et il serait abusif de réduire la pathogénie de dence de ces troubles était nettement réduite dans les populations
ces troubles à la seule composante hormonale. De nombreuses qui valorisent socialement les sujets âgés, alors que dans les popu-
hypothèses hormonales ont cependant été proposées, et deux lations occidentales, leur survenue est favorisée par un niveau
d’entre elles méritent notre attention. socio-économique bas ou par l’absence d’activité profession-
nelle. L’existence de troubles organiques associés semble éga-
L’hypothyroïdie, secondaire à une thyroïdite silencieuse du post- lement être un facteur favorisant (16).
partum, doit systématiquement être recherchée, mais ne semble Il n’existe à ce jour aucune étude d’intervention ayant évalué
que rarement en cause. l’influence des traitements progestatifs, largement utilisés en
La chute brutale du taux d’estradiol dans les jours qui suivent France, sur les troubles de l’humeur en préménopause.
l’accouchement et l’hypoestrogénie dans les semaines suivantes À l’inverse, les essais cliniques évaluant les effets psychiques du
ont également été incriminées. Cette hypothèse est renforcée par traitement hormonal substitutif de la ménopause par rapport à un
les résultats d’une étude récente ayant évalué de façon randomi- placebo sont très nombreux, mais de qualité méthodologique très
sée un traitement estrogénique par rapport à un placebo chez inégale. Les critères d’inclusion en ce qui concerne le statut
61 femmes présentant une dépression sévère du post-partum, non ménopausique ne sont pas toujours rigoureux, les schémas thé-
contrôlée par un traitement antidépresseur classique, celui-ci rapeutiques évalués sont différents, les taux plasmatiques d’estra-
n’étant toutefois pas modifié pendant l’étude. Les patientes trai- diol sous traitement ne sont pas mesurés et, enfin, on dispose de
tées par estrogènes pendant six mois présentaient une améliora- peu d’études croisées permettant de prendre en compte la sus-
tion significative et rapide de leur dépression dès le premier mois ceptibilité individuelle des patientes. Cependant, dans leur grande
de traitement, et évoluaient ensuite parallèlement aux patientes majorité, ces études mettent en évidence une amélioration du
sous placebo. Ainsi, les estrogènes permettaient de “gagner” deux bien-être, des troubles de l’humeur, notamment des signes
mois par rapport à l’évolution spontanée sous antidépresseurs dépressifs et de l’anxiété, quel que soit le score d’évaluation.
seuls. On notera cependant que les doses de 17 ß-estradiol per- Cette amélioration est associée à une correction des troubles
cutané utilisées étaient de 200 µg/j, permettant d’obtenir des taux vasomoteurs et du sommeil, mais l’effet bénéfique psychique
plasmatiques constants d’estradiol voisins de 200 pg/ml, donc persiste de façon indépendante après ajustement à la correction
supraphysiologiques (14). Malgré cette réserve, cette étude des signes objectifs (18, 19, 20).
illustre à nouveau le rôle des estrogènes dans la dépression. Les différents modes d’administration de l’estrogénothérapie
n’ont pas été comparés. La dose substitutive n’a été évaluée que
Troubles de l’humeur et ménopause dans une étude ouverte par de Lignières et coll., qui ont montré
Une augmentation des troubles psychiques est observée en que l’estrogénothérapie substitutive n’apporte une amélioration
période préménopausique. Bungay et coll., évaluant par ques- de l’humeur et du bien-être que si les taux plasmatiques d’estra-
tionnaire un échantillon de la population masculine et féminine diol obtenus se situent dans une fourchette de 50 à 150 pg/ml.
d’Oxford, rapportent chez les femmes une augmentation de l’irri- Les patientes traitées par une dose standard (1,5 mg/j) de 17ßE2
tabilité dès 35 ans, avec un maximum vers 48 ans, puis une dimi- percutané et ayant des taux plasmatiques supérieurs à 150 pg/ml
nution rapide, l’âge moyen de la ménopause étant de 50 ans dans ont, au contraire, une irritabilité et une agressivité augmentées,
cette population. Les troubles dépressifs apparaissent plus tardi- les patientes recevant une dose inférieure (E2 < 50 pg/ml) gar-
vement, après 40 ans, et sont maximaux vers 50 ans, puis décli- dant des signes minimes de dépression (21). Compte tenu des
nent progressivement jusqu’à 55 ans (15). La courbe d’incidence variations interindividuelles de la biodisponibilité des estrogènes,

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quelle que soit leur voie d’administration, la survenue de troubles 6. Vincens M. Interactions des neurostéroïdes avec le complexe GABA A

de l’humeur sous estrogénothérapie doit conduire à un ajuste- récepteur : les stéroïdes, de nouveaux neuromédiateurs pour le cerveau. La
Lettre du Pharmacologue 1993 ; 8 (suppl) : 3-6.
ment thérapeutique.
7. Bouissou M.F. Androgens, aggressive behaviour and social relationships in
higher mammals. Horm Res 1983 ; 18 : 43-61.
CONCLUSION 8. Pope H.G., Katz D.L. Psychiatric and medical effects of anabolic-androgenic
De nombreux arguments plaident pour un rôle des stéroïdes steroid use. A controlled study of 160 athletes. Arch Gen Psychiat 1994 ; 51 :
375-82.
sexuels sur la modulation de l’humeur, mais avec une grande
variabilité individuelle. Cette susceptibilité individuelle doit être 9. De Lignières B., Dennerstein L., Bakstrom T. Influence of the route of
administration on progesterone metabolism. Maturitas 1995 ; 21 : 251-7.
reconnue et prise en compte dans le choix et l’adaptation des thé-
rapeutiques hormonales, mais elle rend difficile la réalisation 10. Dennerstein L., Spencer-Gardner C., Gotts G. et coll. Progesterone and the
premenstrual syndrome : a double-blind cross-over trial. Br Med J 1985 ; 290 :
d’études d’intervention et l’interprétation de leurs résultats. Les 1617-21.
études répondant à des critères méthodologiques stricts et éva- 11. Freeman E., Rickels K.R., Sondenheimer S.J., Polansky M. Ineffectiveness
luant les thérapeutiques hormonales utilisées à doses physiolo- of progesterone suppository treatment for premenstrual syndrome. JAMA 1990 ;
giques, en cas de traitement à visée substitutive, ou aux doses 264 : 349-53.
thérapeutiques habituelles, sont actuellement tout à fait insuffi- 12. Freeman E., Rickels K.R., Sondenheimer S.J., Polansky M. A double-blind
santes. De ce fait, les progrès dans la connaissance des interac- trial of oral progesterone, alprazolam, and placebo in treatment of severe
tions entre stéroïdes sexuels et voies neurotransmettrices seront premenstrual syndrome. JAMA 1995 ; 274 : 51-7.
déterminants pour sortir d’un certain empirisme et pour déve- 13. Fourestie V., de Lignières B., Roudot-Thoraval F. et coll. Suicide attempt in
lopper des stratégies thérapeutiques mieux adaptées au contexte hypo-estrogenic phases of the menstrual cycle. Lancet 1986 ; 1 : 1357-60.
hormonal et aux symptômes psychiques de chaque patiente. Des 14. Gregoire A. G.P., Kumar R., Everitt B., Henderson A.F., Studd J.W.W.
données précises sur le mode d’action et les effets de la proges- Transdermal oestrogen for treatment of severe postnatal depression. Lancet
1996 ; 347 : 930-3.
térone existent déjà ; le rôle des estrogènes et leurs interactions
avec les voies neurotransmettrices doivent encore être précisés. ■ 15. Bungay G.T., Vessey M.P., McPherson C.K. Study of symptoms in middle
life with special reference to the menopause. Br Med J 1980 ; 2 : 181-3.
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ANNONCEURS
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PIERRE FABRE MÉDICAMENTS (Cyclo3 Fort), p. 19 ;
THERAMEX (Lutenyl), p. 24 ;
CASSENNE (Provames, Surgestone), p. 28-29 ;
ORGANON (Mercilon), p. 31 ;
JANSSEN-CILAG (Gyno-Pevaryl), p. 32.

26 La Lettre du Gynécologue - n° 234 - septembre 1998