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L’épistémologie

française 1830-1970

Sous la direction de

Michel Bitbol
Jean Gayon

Éditions Matériologiques
Collection Sciences & Philosophie
materiologiques.com
Sous la direction de

Michel Bitbol
& Jean Gayon

Avec la collaboration de Paula et Manuel Quinon

L’épistémologie française,
1830-1970
Nouvelle édition 2015

ÉDITIONS MATÉRIOLOGIQUES
Collection « Sciences & Philosophie »
materiologiques.com
La collection « Sciences & Philosophie » aux Éditions Matériologiques
dirigée par
Philippe HUNEMAN (IHPST)
Guillaume LECOINTRE (MNHN)
Marc SILBERSTEIN (EM)

Extraits du catalogue :
Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire, sous la direction de Barthélemy Durrive & Julie Henry
(janvier 2015).
Jean Génermont, Une histoire naturelle de la sexualité (décembre 2014).
La biodiversité en question. Enjeux philosophiques, éthiques et scientifiques, sous la direction de
Elena Casetta & Julien Delord (juin 2014).
Le monde quantique. Les débats philosophiques de la physique quantique, sous la direction de
Bernard d’Espagnat & Hervé Zwirn (avril 2014).
Apparenter la pensée ? Vers une phylogénie des concepts savants, sous la direction de Pascal
Charbonnat, Mahé Ben Hamed, Guillaume Lecointre (février 2014).
Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain, sous la direction de
Marc Silberstein (décembre 2013).
Les Matérialismes et la chimie. Perspectives philosophiques, historiques et scientifiques, sous la
direction de François Pépin (octobre 2012).
Théorie, réalité, modèle. Épistémologie des théories et des modèles face au réalisme dans les
sciences, Franck Varenne (août 2012).
L’Émergence de la médecine scientifique, sous la direction d’Anne Fagot-Largeault (janvier 2012).
Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution, sous la direction de Thomas Heams, Philippe
Huneman, Guillaume Lecointre, Marc Silberstein (septembre 2011).

Sous la direction de
Michel Bitbol & Jean Gayon
L’épistémologie française, 1830-1970
Nouvelle édition du livre paru sous le même titre aux PUF en 2006.
eISBN (PDF) 978-2-919694-90-7
ISBN (papier) 978-2-919694-91-4
ISSN 2275-9948
© Éditions Matériologiques, avril 2015.
233, rue de Crimée, F-75019 Paris
materiologiques.com / contact@materiologiques.com
Conception graphique, maquette, PAO, corrections, photo de couverture : Marc Silberstein

DISTRIBUTION EBOOKS PDF : Numilog, etc.


DISTRIBUTION LIVRES PAPIER : materiologiques.com
Imprimé par BookPress, ul. Struga 2, 10-270 Olsztyn.
Dépôt légal : avril 2015.
L’Épistémologie française, 1830-1870
Préface à la seconde édition

C’ est un plaisir de voir le présent ouvrage repris par les Éditions


Matériologiques, dont le catalogue en philosophie des sciences,
quoique récent, ne manque pas d’impressionner. Il était indispen-
sable de rééditer L’Épistémologie française 1830-1970, ce panorama
de l’épistémologie française d’Auguste Comte à Georges Canguilhem,
vite épuisé, et souvent demandé, notamment à l’étranger. Depuis sa
parution, le volume a été traduit en chinois, à l’initiative d’un groupe
actif de jeunes philosophes chinois et chinoises (The Commercial Press,
2012), qui ont contribué ainsi à mieux faire connaître les traditions et
les auteurs examinés dans le présent ouvrage. Nous n’avons pas sou-
haité modifier en profondeur cette collection d’études, qui ne diffère de
la précédente édition (PUF, 2006) que par des aménagements mineurs.
Dans la première édition, nous avions choisi de répartir la matière
du livre en deux ensembles, consacrés, d’une part, aux traditions
caractéristiques de « l’épistémologie française », d’autre part à un cer-
tain nombre d’œuvres individuelles qui ont marqué la philosophie des
sciences en France, au sein de ces traditions, ou parfois en marge.
Nous voudrions ici mentionner quelques ouvrages qui témoignent de
l’évolution des travaux depuis 2006.
S’agissant des traditions, il convient de souligner la place que
Hans-Jörg Rheinberger, philosophe et historien des sciences allemand
ayant dirigé près de vingt ans un important département à l’Institut
Max Planck d’histoire des sciences de Berlin, réserve à l’épistémolo-
gie française. Celle-ci y occupe une place de choix dans Historische
Epistemologie zur Einführung1, élégamment traduit en anglais sous

[1] Hans-Jörg Rheinberger, Historische Epistemologie zur Einführung, Hamburg, Junius, 2007.
6
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

le titre On Historizing Epistemology, et plus récemment en français


comme Introduction à la philosophie des sciences. On peut regretter
que ce titre français ne rende pas pleinement compte de l’engagement
intellectuel de l’étude, qui retrace les origines et le développement
de « l’épistémologie historique » de la fin du XIXe siècle à nos jours.
Chaque chapitre ou presque y fait place à des philosophes français,
parmi lesquels Boutroux, Bachelard, Koyré, Canguilhem, Foucault,
Althusser, Derrida et Latour.
Dans notre première édition, Anastasios Brenner inaugurait la
partie consacrée aux traditions de pensée et institutions par quelques
pages sur Gaston Milhaud. En 2010, Brenner, en collaboration avec
Annie Petit, a publié une remarquable somme sur l’œuvre et la per-
sonne de Gaston Milhaud, pris comme un point de repère impor-
tant pour comprendre la constitution en France de la philosophie des
sciences come une authentique discipline2. Les rapports de Milhaud
avec d’autres philosophes tels que Cournot, Renouvier, Meyerson, mais
aussi Dubois-Reymond, y sont examinés. Daniel Parrochia conclut
l’ouvrage par un chapitre intitulé « Y a-t-il une philosophie française
des sciences ? ». La totale originalité des contributions figurant dans
ce livre mérite d’être soulignée.
Au titre des traditions de pensée, le recueil de texte publié par
Jean-François Braunstein3 comporte une introduction fort utile pour
comprendre la manière dont l’histoire et la philosophie des sciences
se sont hybridées en France aux XIXe et XXe siècles. Il offre aussi, à
côté de classiques bien connus, des reproductions de textes plus rares,
notamment de Pierre Laffitte et Paul Tannery.
Comme on peut s’y attendre, la littérature consacrée à des figures
individuelles a été plus abondante. Nous n’indiquerons ici que des
livres ; une revue d’articles et de chapitres d’ouvrages nous entraîne-
rait trop loin.
Remarquons d’abord la vigueur des études sur Auguste Comte. Ces
dernières années, elles ont tout particulièrement porté sur les réflexions

Trad. angl. David Fernbach, On Historizing Epistemology, Stanford, Stanford UP, 2010.
Trad. fr. Nathalie Jas, Introduction à l’épistémologie, Paris, La Découverte, 2014.
[2] Anastasios Brenner, Science, histoire & philosophie selon Gaston Milhaud. La constitution
d’un champ disciplinaire sous la troisième République, Paris, Vuibert, 2010.
[3] Jean-François Braunstein, L’Histoire des sciences. Méthodes, styles et controverses, Paris,
Vrin, 2008.
7
Michel Bitbol & Jean Gayon • Préface à la seconde édition

de Comte sur la biologie et la médecine. Dans L’Organe de la pensée4 ,


Laurent Clauzade offre une synthèse sans précédent sur les réflexions
successives de Comte au sujet du cerveau d’un bout à l’autre de son
œuvre. Jean-François Braunstein a de son côté exploré la réflexion
médicale de Comte sous l’angle des « utopies positives » par lesquelles
Comte s’est efforcé de donner chair à sa vision de la politique comme
biocratie – notamment l’extension indéfinie de la durée de la vie et les
thèmes de la « Vierge mère » (c’est-à-dire la procréation artificielle). Un
pan méconnu de la « philosophie de la médecine » de Comte se trouve
ainsi révélé, et placé dans une perspective qui raisonne étrangement
avec des préoccupations contemporaines5. Dans l’intention similaire
de convaincre de l’actualité de la pensée d’Auguste Comte, Michel
Bourdeau montre à quel point ce dernier était engagé dans une réflexion
sur les rapports entre science et société6. Le même auteur a proposé une
relecture des écrits de Comte relatifs aux « trois états »7.
L’œuvre d’Antoine-Augustin Cournot connaît aussi un regain
d’intérêt, grâce à Thierry Martin, qui a réuni un volume d’essais
consacrés à ce mathématicien, économiste et philosophe8. Cet ouvrage
a résulté d’une réunion scientifique organisée à Gray, ville natale de
Cournot, et dont le hasard a voulu qu’il se déroule le lendemain même
de la destruction des tours jumelles de New York, le 11 septembre
2001. L’ouvrage examine l’œuvre de Cournot dans toutes ses dimen-
sions disciplinaires (des mathématiques et la mécanique à la biologie,
l’économie, et l’histoire), et le sort qu’elle a connu par après. On ne
peut ici passer sous silence, par ailleurs, la bibliographie cournotienne
si utile publiée par le même auteur9.
En ce qui concerne le XXe siècle, plusieurs philosophes des sciences
examinés en 2006 ont donné lieu à des synthèses. Frédéric Fruteau de

[4] Laurent Clauzade, L’Organe de la pensée : biologie et philosophie chez Auguste Comte,
Besançon, Presses de l’Université de Franche Comté, 2009.
[5] Jean-François Braunstein, La Philosophie de la médecine d’Auguste Comte. Vierge mère,
vaches folles et morts vivants, Paris, PUF, 2009.
[6] Michel Bourdeau, Auguste Comte. Science et société, Canopé-CRDP, 2013.
[7] Michel Bourdeau, Les Trois états. Science, théologie et métaphysique chez Auguste Comte,
Paris, Éditions du Cerf, 2006.
[8] Thierry Martin, Actualité de Cournot, Paris, Vrin, 2005.
[9] Thierry Martin, Nouvelle bibliographie cournotienne, Besançon, Presses de l’Université
de Franche- Comté, 2e éd., 2008.
8
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Laclos a consacré deux ouvrages à Émile Meyerson10. On dispose ainsi


d’une image d’ensemble de cette pensée qui a tant contribué à accrédi-
ter une épistémologie au sens de philosophie des sciences constituées.
Les études bachelardiennes se sont poursuivies, efficacement
stimulées par les Cahiers Gaston Bachelard régulièrement publiés
par le Centre Gaston Bachelard de l’Université de Bourgogne, sous
l’impulsion de Jean-Jacques Wunenburger, dont nous voudrions aussi
signaler le collectif qu’il a publié sous le titre Bachelard et l’épistémo-
logie française11, qui a précédé de peu la première édition du présent
livre. Mais nous voudrions insister sur deux contributions récentes
majeures. Il s’agit d’une part de la réédition de La Valeur inductive
de la relativité12, ouvrage malheureusement introuvable en raison de
l’incompréhension dont il a longtemps été victime, du fait des plus
ardents défenseurs de l’épistémologie bachelardienne. La monumen-
tale préface de Daniel Parrochia vaut à soi-même comme un livre à
part entière. Parrochia rend justice à ce livre, en montrant à quel
point Bachelard comprenait les enjeux scientifiques les plus subtils et
les plus délicats de ce livre originellement publié en 1929. Nous sou-
haitons aussi faire connaître une remarquable thèse, encore inédite
qui, dégage une image cohérente de la philosophie de Bachelard dans
son ensemble, sans la réduire à la dualité entre science et poétique13.
Les études consacrées à Jean Cavaillès sont plus rares. Hourya
Benis Sinaceur, sans doute la meilleure spécialiste de cette œuvre,
a publié en 2013 un Cavaillès14 , qui élargit le champ couvert par ses
précédents travaux sur la philosophie mathématique de ce philosophe
et résistant fusillé à 40 ans lors de la Seconde Guerre mondiale. Elle
y montre l’unité de la pensée abstraite et de l’engagement politique
dans une même disposition éthique.
Plusieurs publications ont depuis 2006 été consacrées à Georges
Canguilhem. Jean-François Braunstein, dans une veine qui n’est pas

[10] Frédéric Fruteau de Laclos, L’Épistémologie d’Émile Meyerson. Une anthropologie de la


conscience, Paris, Vrin, 2009 ; Émile Meyerson, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
[11] Jean-Jacques Wunenburger, Bachelard et l’épistémologie française, Paris, PUF, 2003.
[12] Gaston Bachelard, La Valeur inductive de la relativité [1927], préface de Daniel
Parrochia, Paris, Vrin, 2014.
[13] Julien Lamy, Le Pluralisme cohérent de la philosophie de Gaston Bachelard, thèse soutenue
à l’Université de Lyon, 2014.
[14] Hourya Benis Sinaceur, Cavaillès, Paris, Les Belles Lettres, 2013.
9
Michel Bitbol & Jean Gayon • Préface à la seconde édition

sans rappeler ses travaux sur Auguste Comte et sur Foucault, s’est
penché sur les relations entre histoire des sciences et politique15. La
philosophie de la médecine de Canguilhem est examinée dans un
numéro spécial de la Revue de métaphysique et de morale coordonné
par Marie Gaille16 . Élodie Giroux, quant à elle, propose dans son
Après Canguilhem17 une évaluation rétrospective pénétrante des
réflexions du philosophe français sur la normativité biologique en
comparant ses conceptions de la santé et de la maladie avec celle,
objectiviste, de Christopher Boorse, et elle, modérément normativiste,
de Lennart Nordenfelt.
Nous avions, enfin, pris le parti de consacrer un chapitre à Louis
Rougier. Avec le temps, les controverses sur ce philosophe se sont
décantées, et l’on peut dispose aujourd’hui d’études biographiques et
d’analyses philosophiques rigoureuses et détaillées. Le numéro spé-
cial de la revue Philosophia Scientiae paru la même année que notre
livre en témoigne18.
Nous ne souhaitons pas étendre notre panorama significativement
après la période historique dans laquelle nous nous étions tenus en
2006. Néanmoins, nous nous plaisons à signaler l’ouvrage qu’Antonia
Soulez, auteur d’un chapitre sur Neurath, a publié sur Gilles-Gaston
Granger, lui-même auteur du chapitre sur Cavaillès19.
Nous aventurer au-delà nous conduirait dans une zone où les
limites entre histoire intellectuelle et engagement philosophique
deviendraient floues. C’est pourquoi, regardant vers les jeunes géné-
rations, nous préférons attirer l’attention sur l’engagement massif
et collectif d’un ensemble actif et brillant de jeunes philosophes des
sciences dans une philosophie des sciences largement ouverte sur
l’espace international. Pour s’en faire une idée, on consultera, par
exemple, les Précis de philosophie des sciences, de philosophie de la

[15] Jean-François Braunstein, Canguilhem, histoire des sciences et politique du vivant, Paris,
PUF, 2007.
[16] Marie Gaille (dir.), Revue de Métaphysique et de Morale, n° spécial, « Philosophie de
la médecine », juin 2014.
[17] Élodie Giroux, Après Canguilhem : définir la santé et la maladie, Paris, PUF, 2010.
[18] Jean-Claude Pont, (dir.), Philosophia Scientiae, n° spécial « Louis Rougier : vie et œuvre
d’un philosophe engagé », vol. 10, fasc. 2, Paris, Kimé, 2006.
[19] Antonia Soulez & Arley Moreno, La Pensée de Gilles-Gaston Granger, Paris, Hermann,
2010.
10
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

physique, et de philosophie de la biologie coordonnés, respectivement,


par Anouk Barberousse, Denis Bonnay et Michel Cozic20, Soazig Le
Bihan21, Thierry Hoquet et Francesca Merlin22, ou encore l’impression-
nante somme publiée sous le titre Modéliser et simuler23. Ce ne sont là
que des échantillons. Cette nouvelle école de philosophie des sciences
est particulièrement dynamique. À l’heure d’aujourd’hui, il est beau-
coup trop tôt pour porter un regard rétrospectif sur elle. Il ne nous
paraît pas du tout évident qu’on puisse la caractériser comme relevant
de la tradition de « l’épistémologie française », dont il est question dans
cet ouvrage. Le livre que l’un d’entre nous a réalisé en collaboration
avec Anastasios Brenner sous le titre French Studies in the Philosophy
of Science24 , et tourné vers la génération immédiatement antérieure,
laissait déjà prévoir une telle évolution.
Quoi qu’il en soit, nous sommes particulièrement heureux, Michel
Bitbol et moi-même, de voir le travail collectif que nous avons coor-
donné sur l’épistémologie française de 1830 à 1970 de nouveau dispo-
nible grâce aux Éditions Matériologiques.

Paris, 19 mars 2015


Jean Gayon & Michel Bitbol

[20] Anouk Barberousse, Denis Bonnay, Michel Cozic (dir.), Précis de philosophie des
sciences, Paris, Vuibert, 2011.
[21] Soazig Le Bihan (dir.), Précis de philosophie de la physique, Paris, Vuibert, 2013.
[22] Thierry Hoquet & Francesca Merlin (dir.), Précis de philosophie de la biologie, Paris,
Vuibert, 2014.
[23] Franck Varenne & Marc Silberstein (dir.), Modéliser & simuler. Épistémologies et pratiques
de la modélisation et de la simulation, tome 1, Paris, Éditions Matériologiques, 2013 ;
Franck Varenne, Marc Silberstein, Sébastien Dutreuil, Philippe Huneman (dir.), Modéliser
& simuler. Épistémologies et pratiques de la modélisation et de la simulation, tome 2,
Paris, Éditions Matériologiques, 2014.
[24] Anastasios Brenner & Jean Gayon, French Studies in Philosophy of Science. Contemporary
Research in France, vol. 276 de Boston Studies in the Philosophy of Science, Springer,
2009.
Introduction

Michel BITBOL1 & Jean GAYON2

L e mot « épistémologie » n’a pas en français le sens d’une discipline


philosophique particulière dont les contours seraient bien arrêtés.
C’est un terme importé de l’anglais, auquel les philosophes français
se sont attachés à donner un sens différent de celui qu’il a toujours eu
dans cette langue. On attribue l’invention du mot epistemology à James
Frederick Ferrier (1808-1864). Dans ses Institutes of Metaphysics
(1854)3, ce philosophe qui connaissait bien la pensée de Berkeley oppo-
sait la théorie de la connaissance (Theory of Knowing) à la théorie
de l’être (Ontology) et à la théorie de l’ignorance (Agniology). Ferrier
refusait d’attribuer une existence indépendante à la matière. De là
l’importance philosophique fondamentale, pour lui, de « l’épistémolo-
gie », comprise comme théorie de la connaissance en acte (knowing).
Dans les traditions philosophiques de langue anglaise, le mot epis-
temology a par la suite pris le sens conventionnel de théorie de la
connaissance, au sens kantien de théorie des fondements et des limites
de la connaissance. L’épistémologie est alors la clef de voûte de la philo-
sophie théorique, et précède en droit la philosophie des sciences, terme
qui fut lui aussi d’abord promu et diffusé en tant qu’expression conven-
tionnelle par un philosophe anglais 4 . De manière répétée et depuis

[1] Physicien et philosophe. Directeur de recherche au CNRS, Archives Husserl, École normale
supérieure, Paris.
[2] Historien et philosophe des sciences. Directeur de l’Institut d’histoire et de philosophie des
sciences et des techniques (IHPST), Paris 1.
[3] James Frederick Ferrier, Institutes of Metaphysics. The Theory of Knowing and Being,
Édimbourg, 1854 .
[4] William Whewell, Philosophy of the Inductive Sciences, Londres, J. A. Parker, 2 vol., 1840.
12
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

plus d’un siècle, les philosophes français ont récusé cette distinction.
Dans son ouvrage majeur, Identité et Réalité (1908), Émile Meyerson
porte témoignage de cette attitude en un langage modéré : « Le présent
ouvrage appartient, par la méthode, au domaine de la philosophie des
sciences, ou épistémologie, suivant un terme suffisamment approché
et qui tend à devenir courant5. » André Lalande cite cette phrase de
Meyerson dans son fameux Vocabulaire critique de la philosophie
(1926), mais traite de manière condescendante l’usage anglais, car
celui-ci fait violence à la langue grecque : « Le mot anglais epistemology
est très fréquemment employé (contrai­rement à l’étymologie) pour
désigner ce que nous appelons “théorie de la connaissance” ou “gnoséo-
logie” […]. En français, il ne devrait se dire correctement que de la phi-
losophie de la science […] et de l’histoire philosophique des sciences. »
Lalande prend donc l’exact contre-pied de l’usage anglais : l’épistémo-
logie n’est rien d’autre que la philosophie des sciences ; celle-ci doit,
corrélativement, « être distinguée de la théorie de la connaissance ».
L’ambiance polémique dans laquelle les philosophes français ont
toujours employé le terme « épistémologie » mérite d’être soulignée.
On ne peut pas parler de l’épistémologie en France comme on parle-
rait de l’histoire de la botanique ou de l’histoire de la logique en France.
L’épistémologie n’y a jamais désigné une discipline aux contours relati-
vement bien définis à l’échelle internationale, et qui aurait revêtu tel ou
tel caractère particulier dans tel ou tel contexte national ou culturel.
L’épistémologie en France ne s’est jamais vraiment­libérée de la polé-
mique qui a accompagné la naturalisation de son nom. C’est pourquoi,
sans verser dans le chauvinisme, il est légitime de parler, en un sens
historiquement précis, de « l’épistémologie française ». L’épistémologie
française est le nom d’une tradition de pensée délibérément hétéroclite
qui a toujours affirmé, sinon l’unité théorique, du moins la solidarité
de problèmes que d’autres traditions tendent souvent, au contraire, à
dissocier : logique, théorie des fondements et des limites de la connais-
sance (mais jamais théorie de la connaissance commune), philosophie
générale des sciences, philosophie de champs scientifiques particuliers
et, dans une certaine mesure, histoire des sciences. L’épistémologie
« à la française » est comme un ciment qui jette des ponts entre ces
domaines d’enquête et de réflexion par des tournures de langage qui

[5] Émile Meyerson, Identité et réalité, Paris, Félix Alcan, 1908.


13
Michel Bitbol & Jean Gayon • Introduction

confirment plus qu’elles n’atténuent la volonté de ne pas dissocier.


Ainsi l’« épistémologie générale » est-elle à cheval sur la philosophie
de la connaissance et la philosophie générale des sciences, tandis que
l’« épistémologie régionale » tend le plus souvent à solidariser l’histoire
et la philosophie des sciences particulières.
Ce livre ne donne pas un panorama encyclopédique et exhaustif
de l’épistémologie française. Il vise à en donner une image his­to­
ri­quement plausible. Les études ici rassemblées répondent à deux
questions distinctes.
La première partie de l’ouvrage, intitulée « Traditions et institu-
tions », porte sur la période 1900-1950. C’est dans cette période, qui fut
précisément celle de l’importation et du détournement du mot « épis-
témologie », que le visage coutumier de l’épistémologie française s’est
forgé, à la faveur de diverses écoles de pensée, institutions, échanges
et heurts avec des communautés philosophiques étrangères. Une
attention particulière a été portée à la manière dont les savants et phi-
losophes français se sont comportés face aux versions successives du
positivisme entre 1890 et 1960, parfois en participant activement au
mouvement (Pierre Duhem, Henri Poincaré, Louis Rougier), souvent­
aussi en l’ignorant (comme le montre le déroulement de plusieurs
congrès internationaux de philosophie dans les années 1930). On
examine aussi comment en retour la philosophie des sciences post-
positiviste américaine de la seconde moitié du XXe siècle (Willard
Van Orman Quine, Thomas Kuhn) a trouvé des sources d’inspiration
majeures dans l’épistémologie française du début du XXe siècle (Pierre
Duhem, Émile Meyerson). Plusieurs chapitres s’intéressent par ail-
leurs aux personnes (Abel Rey, Henri Berr, Alexandre Koyré, Hélène
Metzger) et aux institutions (Institut d’histoire des sciences, Centre
de synthèse) qui ont créé les conditions d’un dialogue durable entre
épistémologie et histoire des sciences.
La seconde partie de l’ouvrage, intitulée « Figures », consiste en
monographies sur un certain nombre de figures majeures qui ont,
par leurs œuvres, façonné le paysage de l’épistémologie et de la théorie
de la science de langue française à grande échelle historique. Nous
avons délibérément étendu le champ de l’enquête largement en deçà et
au-delà de ce qui s’est explicitement appelé « épistémologie », d’un point
de vue chronologique autant que thématique. Il s’agissait en effet de
comprendre non seulement ce qu’a voulu être l’épistémologie française,
lorsqu’elle s’est ainsi désignée, mais aussi la variété des pensées qui
14
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

en ont fourni le socle. En ce sens, la seconde partie de l’ouvrage porte


plutôt sur l’épistémologie en France que sur l’épistémologie française.
La période que nous avons retenue dans ce but est plus vaste que celle
qui structure les études plus synthétiques de la première partie. Nous
avons voulu saisir à la racine, bien avant qu’on n’ait usé du mot « épis-
témologie », les spécificités des études philosophiques sur la science en
France (Auguste Comte, Claude Bernard, Félix Ravaisson, Antoine
Augustin Cournot). La date de 1830 n’est pas choisie par hasard : c’est
celle de la publication du premier fascicule du Cours de philosophie
positive d’Auguste Comte. La date de 1970 ne l’est pas non plus. À un
an près, c’est l’année où Georges Canguilhem, professeur d’« histoire
et philosophie des sciences » à la Sorbonne et symbole exemplaire et
syncrétique de ce que la philosophie des sciences française a produit
depuis Auguste Comte, prit sa retraite. Au-delà de 1970, l’épistémologie
et la philosophie des sciences ont pris un cours différent, plus varié et
sans doute plus ouvert sur d’autres cultures. Nous nous sommes aussi
efforcés de rendre compte de la variété des domaines scientifiques dans
lesquels l’épistémologie ou philosophie des sciences française a mon-
tré sa fécondité : logique et fondements des mathématiques (Jacques
Herbrand, Jean Nicod, Jean Cavaillès), sciences physiques (Henri
Poincaré, Émile Meyerson, Alexandre Kojève, Jean-Louis Destouches),
biologie et médecine (Georges Canguilhem), droit (Charles Eisenman).
La figure historique écrasante de Gaston Bacheard ne pouvait être ici
ignorée. C’est l’image d’un Bachelard philosophe tout court, et point
seulement philosophe des sciences, qui émerge ici, à juste titre.
Les études présentées dans ce volume ont pour la plus grande part
été présentées dans un séminaire tenu à l’Institut d’histoire et de
philosophie des sciences et des techniques (IHPST) de 1996 à 1999.
Les travaux y ont mûri, les perspectives ont peu à peu convergé. In
fine, quelques textes ont été ajoutés, dans le but d’offrir une image
plus fidèle de l’ensemble de la période examinée. Nous remercions la
Société française de philosophie d’avoir autorisé la reproduction de
l’étude de Jean-Claude Pariente sur Bachelard parue dans son bul-
letin, à l’occasion du centenaire de la naissance du philosophe. Nous
remercions aussi Gaston Granger, qui a autorisé la traduction et la
publication d’une conférence non publiée, donnée en 1996 à l’université
de Boston. Ce livre, enfin, n’aurait pas été possible sans l’impulsion
et le soutien jamais démenti de l’Institut d’histoire et de philosophie
des sciences et des techniques.
Partie 1
Traditions de pensée et institutions
[Chapitre 1]

Un « positivisme nouveau » en France au début


du XXe siècle (Milhaud, Le Roy, Duhem, Poincaré)

Anastasios BRENNER1

L e néopositivisme, avant de s’illustrer en Autriche, a été un courant


de pensée français. En effet, dès 1901, Édouard Le Roy publie un
article intitulé « Un positivisme nouveau »2. Il y propose une réorien-
tation du positivisme. En même temps, il prétend constater l’ébauche
d’un mouvement intellectuel. Cet événement soulève plusieurs ques-
tions. Dans quelle mesure le néopositivisme français représente-t-il un
véritable courant de pensée ? Jusqu’à quel point ce courant anticipe-t-il
sur le Cercle de Vienne ?
Les origines autrichiennes du positivisme sont bien connues. Les
rapports entre le positivisme et des courants apparentés, tel le prag-
matisme américain, commencent à être explorés en détail. Les cor-
respondances ont été dépouillées ; les documents d’archives recensés.
Rien de tel ne semble avoir lieu en France. Que sait-on des présuppo-
sés intellectuels et métaphysiques sous-tendant la controverse entre
Henri Poincaré et Édouard Le Roy ? Que sait-on des rapports entre
les différents penseurs du positivisme nouveau ? Certes, ce désintérêt
s’explique par le fait que la philosophie française a longtemps boudé
le positivisme logique. Mais précisément, cela exige une explication,
d’autant plus que cette parenthèse est aujourd’hui fermée.
J’avance une autre raison pour étudier le positivisme nouveau, cela
me permettra d’annoncer ma méthode. Ce mouvement intellectuel

[1] Université Paul-Valéry Montpellier, Département de philosophie, Centre de recherches


interdisciplinaires en sciences humaines et sociales CRISES.
[2] Revue de Métaphysique et de Morale, t. 9, n° 2, mars 1901, p. 138-153.
18
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

que Le Roy perçoit recouvre une série de discussions. Or plusieurs


auteurs actuels nous incitent à pratiquer différemment l’histoire de
la pensée. Ainsi Larry Laudan nous propose-t-il de rénover l’histoire
des idées. Il note : « L’histoire intellectuelle […] n’est pas assez sensible
à la dynamique historique des problèmes intellectuels ; elle est plus
préoccupée de chronologie et d’exégèse que d’explication3. » Laudan
nous propose de se servir de son modèle de tradition de recherche
visant la résolution des problèmes. On peut aller un pas plus loin :
l’examen d’une situation de débat est propre à faire apparaître l’éla-
boration et l’évolution des problèmes intellectuels. Je propose donc ici
de porter notre attention sur les discussions engagées dans le cadre
du positivisme nouveau. Plutôt que d’étudier les œuvres isolément,
je tâcherai d’explorer les interactions entre les divers penseurs de ce
mouvement, à savoir principalement Henri Poincaré, Édouard Le Roy,
Pierre Duhem et Gaston Milhaud.

1] La constitution d’un mouvement intellectuel


Quelle est l’origine du mouvement de pensée signalé par Le Roy ?
La référence la plus ancienne qu’il donne dans « Un positivisme nou-
veau » est un texte de Milhaud, « La science rationnelle », publié en
1896 4 . Or Milhaud, à son tour, signale une analyse de Duhem. Il
s’agit de l’article intitulé « Quelques réflexions au sujet de la physique
expérimentale », paru en 18945. C’est ici que Duhem formule pour la
première fois sa célèbre thèse holiste, selon laquelle les hypothèses
physiques affrontent l’expérience de façon collective. Faut-il accepter
cette thèse ? Quelles en sont les conséquences ? Telles sont les ques-
tions au point de départ du positivisme nouveau. Le Roy n’ignore pas
l’analyse de Duhem, qu’il intègre dans sa propre problématique lors
de son intervention au premier Congrès international de philosophie
de 1900 : « La contingence des lois scientifiques résulte encore de leur
incroyable complexité. C’est un point que M. Duhem a remarqua-

[3] Larry Laudan, Progress and Its Problems, Berkeley, University of California Press, 1977,
p. 172-173 ; je traduis.
[4] Revue de Métaphysique et de Morale, t. 4, n° 3, mai 1896, p. 280-302. (Ndé.)
[5] « Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale », Revue des Questions
Scientifiques, 36, p. 179-229. (Ndé.)
19
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

blement développé6 . » Et Le Roy de rapporter les résultats de l’ana-


lyse duhemienne de l’expérimentation. Enfin ajoutons que lorsqu’ils
évoquent la naissance d’une réflexion sur la science, bien des années
plus tard, Bergson et Le Roy, dans un article rédigé conjointement,
citent Poincaré et Milhaud, puis écrivent : « Le physicien Duhem les
avait tous deux précédés dans cette voie critique7. » Si la chronolo-
gie paraît bien établie, l’historien devra élucider certains problèmes.
Poincaré refuse le holisme, ce qui explique la critique qu’il formulera
à l’encontre de Le Roy. L’origine de son œuvre philosophique doit être
cherchée ailleurs ; nous y reviendrons. Mais explicitons d’ores et déjà
le contexte dans lequel prend naissance cette nouvelle analyse de
l’expérimentation : la physique traverse une première crise. En parlant
d’une première crise, je fais allusion à l’interprétation que nous fournit
Poincaré. En effet, le début de sa carrière scientifique est marqué, de
son propre aveu, par une crise qu’il décrit ainsi : « Il est arrivé un jour
où la conception des forces centrales n’a plus paru suffisante, et c’est
la première de ces crises8. » La réponse est la constitution d’une « phy-
sique des principes » que Poincaré décrit ainsi : « On renonça à pénétrer
dans le détail de la structure de l’univers, à isoler les pièces de ce vaste
mécanisme, à analyser une à une les forces qui les mettent en branle
et on se contenta de prendre pour guides certains principes géné-
raux qui ont précisément pour objet de nous dispenser de cette étude
minutieuse9. » Cette première crise sera suivie d’une seconde crise, et
Poincaré s’efforcera de rester en prise avec les nouvelles découvertes
du début du XXe siècle. Il est clair que Poincaré figure, tout autant
que Duhem, comme instigateur d’une réflexion philosophique sur la
science. N’oublions pas que Le Roy a suivi l’enseignement du premier
et qu’il a même été chargé de la rédaction d’un volume de ses cours10.
Rappelons que l’article écrit par Duhem en 1894 sera repris dans
La Théorie physique (1906) dans les passages bien connus sur l’expé-

[6] Édouard Le Roy, « La science positive et les philosophies de la liberté » [1900], Premier
congrès international de philosophie, Nendeln, Kraus, vol. 1, 1968, p. 313-341 : 328.
[7] Henri Bergson & Édouard Le Roy, « La philosophie française », in Henri Bergson, Mélanges,
Paris, PUF, 1972, p. 1178.
[8] Henri Poincaré, La Valeur de la science [1905], Paris, Flammarion, 1970, p. 126.
[9] Ibid.
[10] Henri Poincaré, Théorie du potentiel newtonien, leçons rédigées par Édouard Le Roy et
Georges Vincent, Paris, Carré et Naud, 1899.
20
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

rimentation. Cependant, à cette époque aucune critique de la méthode


inductive n’apparaît. Il est intéressant de noter que Milhaud, qui a
perçu la justesse de l’analyse duhemienne de l’expérimentation et
qui l’adopte, saisit aussitôt l’antagonisme de cette conception avec la
méthode inductive. Il n’hésite pas à appliquer l’analyse à l’exemple du
passage des lois de Kepler à la loi de Newton. Voici ses deux objections
à l’interprétation inductiviste, en l’occurrence à John Stuart Mill :
« Les lois de Kepler sont […] des faits complexes n’ayant de significa-
tion que par l’intermédiaire d’une série de théories » ; « Le passage de
ces lois à celle de Newton se fait […] par un choix de définitions qui
seules rendent le nouveau langage exactement équivalent à l’ancien11. »
Peut-être Milhaud suggère-t-il à Duhem les analyses si importantes
de la méthode inductive qui apparaîtront dans La Théorie physique.
Quant à Le Roy, il associe les résultats de Poincaré et de Duhem.
Il voit là l’apparition d’un véritable courant de pensée dont il souligne
la spécificité : « Le mouvement critique dont je parle offre ceci de par-
ticulier que, loin d’avoir été pour ainsi dire appelé du dehors par des
préoccupations métaphysiques et morales, il s’est produit à l’intérieur
de la science, sous la pression de besoins internes, au contact même
des faits et des théories12. » On comprend que ce débat, dans lequel la
réflexion philosophique se trouve alliée à la science la plus actuelle,
ait pu susciter un certain enthousiasme.

2] Les réponses de Poincaré et de Duhem


Il s’agit maintenant de savoir quelles ont été les réactions de
Poincaré et de Duhem face aux conséquences tirées par Milhaud et
au programme défini par Le Roy. On sait que Poincaré a consacré
toute une partie de La Valeur de la science (1905) à réfuter les thèses
de Le Roy. On pourrait penser que cet engagement public marque la
fin d’un débat et l’échec du programme du positivisme nouveau. Ce
serait étudier les œuvres de manière isolée. Je prétends que notre
méthode qui consiste à privilégier l’interaction des penseurs jette un
autre éclairage sur ces œuvres. On trouve en effet d’autres références

[11] Gaston Milhaud, « La science rationnelle », Revue de Métaphysique et de Morale, 4,


1896, p. 280-302 : 299.
[12] Le Roy, « Un positivisme nouveau », op. cit., p. 139. Pour une étude plus détaillée de
ce mouvement épistémologique, voir Anastasios Brenner, Les Origines françaises de la
philosophie des sciences, Paris, PUF, 2003.
21
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

à Le Roy chez Poincaré, et si nous élargissons notre perspective pour


prendre en compte non seulement les références explicites mais aussi
les problèmes, il semble bien que la critique du holisme ait été une
préoccupation essentielle de Poincaré.
La polémique avec Le Roy me paraît marquer profondément
l’œuvre de Poincaré. On me rétorquera que les premiers articles, dont
plusieurs sont repris dans La Science et l’hypothèse13, précèdent cette
polémique. Mais je pense qu’on trouve là une explication de la struc-
ture même de l’ouvrage. En effet, lorsque Poincaré fait le choix de ses
textes et qu’il les organise, il a déjà pris connaissance des thèses de
Le Roy ; il le cite d’ailleurs en bonne place dans son introduction. Il
faut souligner la structure de cet ouvrage organisé en quatre parties :
« Le nombre et la grandeur » (ici Poincaré traite de l’arithmétique et de
l’analyse), « L’espace » (il nous parle de la géométrie), « La force » (figure
ici curieusement, à côté de la mécanique, la thermodynamique), « La
nature » (il s’agit de la physique proprement expérimentale, mais s’y
glisse aussi un chapitre sur le calcul des probabilités). Soyons attentif
à l’originalité de ce plan : il s’agit d’une classification des sciences. Par
là, Poincaré précise la place et les limites des conventions en science.
Il répond au holisme et aux conséquences que Le Roy en tire.
Ce n’est pas seulement par le biais d’une classification des sciences
que Poincaré répond au holisme. Il développe également une série
d’arguments. Je passerai en revue trois passages de Poincaré qui
représentent trois manières de contrer le holisme ; on peut y voir un
approfondissement par Poincaré de sa position. À l’encontre de la
thèse de Duhem-Quine, Jules Vuillemin développe une objection qui
permet de mettre en relief l’attitude de Poincaré : « C’est un fait empi-
rique que la Nature, même si elle n’est pas compartimentée, admet
des degrés de compartiments […]. La science a été rendue possible,
comme l’histoire de la taxinomie, de l’astronomie et de la dynamique
le montre, parce que quelques-uns de ces cloisonnements étaient suffi-
samment fréquents et élémentaires […] pour devenir aisément l’objet
d’une reconstruction théorique14. » Cette objection renvoie à l’idée d’une

[13] Henri Poincaré, La Science et l’hypothèse [1902], Paris, Flammarion, 1968.


[14] Jules Vuillemin, « On Duhem’s and Quine’s Theses », Grazer philosophische Studien, 9,
1979, p. 69-96 : 89 ; voir aussi Paul Gochet, Quine en perspective, Paris, Flammarion,
1978, p. 26.
22
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

classification des sciences. En même temps, il reste à montrer de


quelle façon le problème de la convention intervient ici.
Le premier passage est tiré de La Science et l’hypothèse, chapitre 9,
où Poincaré reprend un article publié seulement en 1900. Il faut lire
ensemble les deux paragraphes intitulés « Rôle de l’hypothèse » et
« Origine de la physique mathématique ». Poincaré distingue ici trois
sortes d’hypothèses : les lois naturelles, les hypothèses indifférentes et
les véritables généralisations : « Il faut avoir soin de distinguer entre
les différentes sortes d’hypothèses. Il y a d’abord celles qui sont toutes
naturelles et auxquelles on ne peut guère se soustraire. Il est dif-
ficile de ne pas supposer que l’influence des corps très éloignés est
tout à fait négligeable, que les petits mouvements obéissent à une loi
linéaire, que l’effet est une fonction continue de sa cause […]. Toutes
ces hypothèses forment pour ainsi dire le fonds commun de toutes les
théories de la physique mathématique. Ce sont les dernières que l’on
doit abandonner15. » Un peu plus loin, Poincaré nous donne un exemple
relatif à la distribution de la température : « Tout devient simple si l’on
réfléchit qu’un point du solide ne peut directement céder de chaleur à
un point éloigné16. » Et il commente : « On admet qu’il n’y a pas d’action
à distance ou du moins à grande distance. C’est là une hypothèse ;
elle n’est pas toujours vraie, la loi de la gravitation nous le prouve17. »
L’auteur poursuit : « Il y a une seconde catégorie d’hypothèses que
je qualifierai d’indifférentes. Dans la plupart des questions, l’analyste
suppose, au début de son calcul, soit que la matière est continue, soit,
inversement, qu’elle est formée d’atomes. Il aurait fait le contraire que
ses résultats n’en auraient pas été changés ; il aurait eu plus de peine
à les obtenir, voilà tout. » Poincaré termine son tableau : « Les hypo-
thèses de la troisième catégorie sont les véritables généralisations.
Ce sont elles que l’expérience doit confirmer ou infirmer. Vérifiées ou
condamnées, elles pourront être fécondes. Mais, […] elles ne le seront
que si on ne les multiplie pas. »
Dans l’introduction, dans laquelle Poincaré s’efforce de se démar-
quer à la fois du dogmatisme naïf et du « nominalisme » de Le Roy, il
attire l’attention du lecteur sur ce passage : « Nous verrons […] qu’il y

[15] Poincaré, La Science et l’hypothèse, op. cit., p. 166-167.


[16] Ibid., p. 168.
[17] Ibid., p. 169.
23
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

a plusieurs sortes d’hypothèses, que les unes sont vérifiables et qu’une


fois confirmées par l’expérience, elles deviennent des vérités fécondes ;
que les autres, sans pouvoir nous induire en erreur, peuvent nous être
utiles en fixant notre pensée, que d’autres enfin ne sont des hypothèses
qu’en apparence et se réduisent à des définitions ou à des conventions
déguisées18. » Les hypothèses ne sont donc pas toutes de même nature ;
certaines sont plus conventionnelles que d’autres. Poincaré ajoute : « Il
importe de ne pas multiplier les hypothèses outre mesure et de ne les
faire que l’une après l’autre19. » Il admet une relative autonomie des
hypothèses. Dans ce passage, Duhem perçoit l’expression d’un inducti-
visme qu’il rejette20. Or non seulement Poincaré défend l’inductivisme,
mais il prend soin de l’approfondir.
Venons-en au passage de la troisième partie de La Valeur de la
science, dans lequel Poincaré s’étend le plus longuement sur son dif-
férend avec Le Roy. Contre la formule percutante de celui-ci, selon
laquelle le savant crée le fait, Poincaré s’efforce de montrer que les
faits s’imposent à nous. Il répond : « Tout ce que crée le savant dans
un fait, c’est le langage dans lequel il l’énonce21. » Entre le fait brut et
le fait scientifique, s’effectue une transcription ou une traduction en
langage technique. Cette traduction nous permet d’abréger nos résul-
tats : les divers faits bruts fournis par une expérience peuvent être
remplacés par un fait scientifique unique et bien défini ; différentes
expériences peuvent être réduites à un même cas théorique.
Certes, l’abréviation que le langage scientifique procure recouvre,
selon Poincaré, plusieurs opérations : non seulement la détermination
de la marge d’approximation, mais également l’assimilation de divers
appareils expérimentaux et la correction des valeurs. Il fait remarquer
que les corrections s’imposent à nous ; nous n’avons pas le choix : ne
pas corriger ses données, c’est se contenter de valeurs imprécises.
Transcrire les faits bruts en faits scientifiques ne signifie pas les
transformer, les altérer : on ne fait que retoucher les lectures fournies
par les appareils, et cela dans une limite étroite. Mais surtout, observe

[18] Ibid., p. 24.


[19] Ibid., p. 166.
[20] Pierre Duhem, La Théorie physique, son objet et sa structure [1906], Paris, Vrin, 1981,
p. 305.
[21] Poincaré, La Valeur de la science, op. cit., p. 162.
24
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Poincaré, l’assimilation de différentes techniques expérimentales se


justifie par des lois reposant sur des expériences antérieures. Si nous
rapprochons deux faits qui paraissent différents, c’est que des résul-
tats dont nous disposons par ailleurs nous le permettent ; une relation
plus profonde relie ces deux faits. Poincaré paraît soucieux de dégager
les stratégies dont use le physicien mathématicien.
Il est à noter que cette longue explication ne met pas fin au débat ;
Poincaré continue de se préoccuper des idées de Le Roy. Dans Science
et méthode (1908), on trouve encore une référence à Le Roy. Cette
référence figure curieusement dans le chapitre 4 sur « Les logiques
nouvelles », comme si Poincaré mettait sur le même plan sa critique
du logicisme et celle du conventionnalisme radical. « Voici trois véri-
tés, écrit-il, le principe d’induction complète ; le postulatum d’Euclide ;
la loi physique d’après laquelle le phosphore fond à 44° (citée par
M. Le Roy). On dit : ce sont trois définitions déguisées, la première,
celle du nombre entier, la seconde, celle de la ligne droite, la troisième,
celle du phosphore. Je l’admets pour la seconde, je ne l’admets pas
pour les deux autres22. » En effet, le principe d’induction complète ou
raisonnement par récurrence est un principe synthétique a priori.
La loi concernant le phosphore est selon les termes de Poincaré « une
véritable loi physique vérifiable23 ». Dans les deux cas, nous avons
affaire à ce qui relève, dans un sens très général, de l’induction. Le
raisonnement mathématique est certain, alors que le raisonnement
physique est simplement probable. Mais cette probabilité peut être
rationnellement justifiée.
On peut passer maintenant à un autre passage qui me semble
encore plus significatif : « Notre faiblesse ne nous permet pas d’embras-
ser l’univers tout entier, et nous oblige à le découper en tranches.
Nous cherchons à le faire aussi peu artificiellement que possible24. » Et
plus haut : « Quand on cherche à prévoir un fait et qu’on en examine
les antécédents, on s’efforce de s’enquérir de la situation antérieure ;
mais on ne saurait le faire pour toutes les parties de l’univers, on se
contente de savoir ce qui se passe dans le voisinage du point où le
fait doit se produire, ou ce qui paraît avoir quelque rapport avec ce

[22] Henri Poincaré, Science et méthode [1908], Paris, Kimé, 1999, p. 195.
[23] Ibid., p. 199.
[24] Ibid., p. 81.
25
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

fait. Une enquête ne peut être complète, et il faut savoir choisir25. »


Poincaré insiste sur l’importance du choix, sur le développement pro-
gressif de la théorie. Il y a des stratégies rationnelles de sélection.
Certes, Poincaré reconnaît les limites, le caractère provisoire et relatif
d’une telle décision : « Il peut arriver que nous ayons laissé de côté
des circonstances qui, au premier abord, semblaient complètement
étrangères au fait prévu […] et qui, cependant, contre toute prévi-
sion, viennent à jouer un rôle important26 . » Ce passage est extrait
du chapitre 4 sur « Le hasard ». L’idée évoquée ici est celle des diffé-
rentes séries causales ou mondes de Cournot. Or Poincaré cherche à
ramener ceci à deux cas antérieurement dégagés : celui d’une grande
différence entre la cause et l’effet ; celui de la complexité des causes.
Il ne veut pas que l’on réduise les probabilités uniquement à notre
ignorance subjective. Ce passage peut être rapproché du chapitre 11 de
La Science et l’hypothèse. Le fait d’avoir placé ce chapitre sur le calcul
des probabilités dans la partie sur la nature est original. Poincaré
s’en explique : « On s’étonnera sans doute de trouver à cette place
des réflexions sur le calcul des probabilités [rappelons que ce texte
s’adresse à un lecteur de 1902]. Qu’a-t-il à faire avec la méthode des
sciences physiques ? Et pourtant les questions que je vais soulever […]
se posent naturellement au philosophe qui veut réfléchir sur la phy-
sique27. » Nous pouvons maintenant revenir à Science et méthode pour
citer la conclusion du chapitre évoqué : « Quand nous voulons contrôler
une hypothèse, que faisons-nous ? Nous ne pouvons en vérifier toutes
les conséquences, puisqu’elles seraient en nombre infini ; nous nous
contentons d’en vérifier quelques-unes et si nous réussissons, nous
déclarons l’hypothèse confirmée, car tant de succès ne sauraient être
dus au hasard 28. » L’idée d’une logique inductive fondée sur les pro-
babilités transparaît dans ces passages. On peut ainsi considérer le
Cercle de Vienne, et notamment Rudolf Carnap, comme héritiers de
Poincaré29. En somme, les critiques duhemiennes de l’inductivisme
méconnaissent la possibilité de renouveler cette conception par le biais

[25] Ibid., p. 67.


[26] Ibid.
[27] Poincaré, La Science et l’hypothèse, op. cit., p. 191.
[28] Poincaré, Science et méthode, op. cit., p. 98.
[29] Voir Rudolf Carnap, Logical Foundations of Probability [1950], 2e éd., University of
Chicago Press, 1962.
26
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

du calcul des probabilités. En évoquant Science et méthode, je déborde


ce qui peut être désigné comme le second moment de la controverse :
Poincaré a déjà répondu à Le Roy ; il prolonge le débat, en opposant
de nouvelles objections aux critiques de ses adversaires.
Il est temps d’examiner la réaction de Duhem face à l’interprétation
et à l’extension de ses thèses proposées par Milhaud et par Le Roy.
Je serai plus bref sur ce point, l’ayant évoqué ailleurs30. De la même
façon que pour Poincaré, nous pouvons envisager l’organisation à la
fois complexe et subtile de La Théorie physique de Duhem comme une
réponse aux auteurs précédents. Au début de son ouvrage, Duhem
analyse la structure de la théorie physique en quatre opérations fon-
damentales : la définition et la mesure des grandeurs physiques ; le
choix des hypothèses ; le développement mathématique ; la comparai-
son avec l’expérience. Il s’agit d’un ordre logique ou rationnel d’éla-
boration de la théorie. Le physicien pose ses définitions et choisit ses
postulats ; au moyen de raisonnements mathématiques, il en déduit
diverses conséquences. Enfin, il compare ces conséquences aux don-
nées de l’observation. Or, lorsque Duhem aborde la structure de la
théorie, dans la seconde partie, il ne suit pas cet ordre. Il commence
certes par les grandeurs physiques, mais c’est pour passer ensuite au
développement mathématique, le choix des hypothèses étant rejeté
au dernier chapitre. La quatrième opération reçoit le traitement le
plus étendu et le plus attentif : l’expérience de physique au chapitre 4,
la loi physique au chapitre 5, la théorie physique et l’expérience au
chapitre 6. Nous avons dit que les remarques de Milhaud sont pro-
bablement pour quelque chose dans l’élaboration de la « critique de la
méthode newtonienne31 ». Cette critique, qui caractérise pour nous le
holisme duhemien, ne figurait pas dans l’article de 1894 sur la phy-
sique expérimentale. Le débat entre Poincaré et Le Roy est également
évoqué avec précision. Duhem se rallie à Le Roy, tout en s’efforçant
de montrer, à la fin de son chapitre, que sa thèse holiste, pleinement
comprise­, permet de dépasser les apories auxquelles sont conduits les
deux penseurs. Ainsi Duhem refuse-t-il de distinguer entre les hypo-
thèses : « Quelle que soit la nature d’une hypothèse, […] elle ne peut
être isolément contredite par l’expérience ; la contradiction expérimen-

[30] Anastasios Brenner, Duhem : Science, réalité et apparence, Paris, Vrin, 1990, chapitre 1.
[31] Duhem, La Théorie physique, son objet et sa structure, op. cit., p. 289-304.
27
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

tale porte toujours en bloc sur tout un ensemble théorique32. » Mais


justement, cela permet d’éviter le conventionnalisme radical : « Les
hypothèses qui n’ont par elles-mêmes aucun sens physique subissent
le contrôle de l’expérience exactement de la même manière que les
autres hypothèses33. » En d’autres termes, la confirmation expérimen-
tale rejaillit sur la théorie de son ensemble.

3] L’impact de la controverse
On aimerait connaître l’issue de ce débat. Mais de telles contro-
verses se terminent-elles jamais ? En tout cas, Duhem revient à la
charge. Jusque dans ses derniers textes philosophiques ou historiques,
il s’efforce de répondre aux problèmes qui ont été soulevés dans le
mouvement critique. Il y a plus : Duhem va jusqu’à provoquer en un
sens Poincaré. S’aventurant audacieusement sur le terrain de celui-ci,
il s’en prend à la conception poincaréenne des mathématiques dans un
article curieux, intitulé « La nature du raisonnement mathématique »
(1912)34 .
Qu’en est-il de Poincaré ? J’ai d’abord cru, en me fondant sur cer-
tains commentateurs, que celui-ci avait été réticent à s’engager plus
avant. On ne trouve aucune référence à Duhem dans ses quatre
ouvrages philosophiques. Mais j’en ai découvert une dans un article
particulièrement intéressant, bien qu’il ne soit pas consigné dans le
volume Dernières pensées35. Il s’agit d’une conférence prononcée au
cercle protestant « Foi et vie », sous le titre « Les conceptions nouvelles
de la matière », en 1912, l’année de sa mort. Poincaré rapporte les
résultats récents dus à l’atomisme et à la théorie des quanta. Il se
montre tout à fait disposé à tirer les conséquences en faveur de la
discontinuité de la matière. L’atomisme n’est plus considéré comme
une hypothèse indifférente, comme dix ans plus tôt. Poincaré a évolué
sur ce point. À vrai dire cette concession s’accompagne d’une prise de
distance, d’une pointe de scepticisme : « La science est condamnée à
osciller constamment de l’atomisme au continuisme, du mécanisme
au dynamisme et inversement et […] ces oscillations ne s’arrêtent

[32] Ibid., p. 328-329.


[33] Ibid., p. 328.
[34] Revue de Philosophie, 21, 1912, p. 531-43. (Ndé.)
[35] Henri Poincaré, Dernières pensées [1913], Paris, Flammarion, 1963.
28
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

jamais36 . » Poincaré devait savoir que son public était en droit de
s’étonner, et il s’explique : « Il y a trente ans, mes conclusions auraient
été toutes différentes ; à cette époque on paraissait revenu des enthou-
siasmes de la période précédente ; ils nous semblaient même un peu
naïfs. Les raisons qui avaient fait conclure à la discontinuité de la
matière conservaient leur valeur, en ce sens qu’elles nous fournissaient
un ensemble d’hypothèses commodes, mais on ne leur attribuait plus
de force probante ; déjà on cherchait à s’en passer ; on était disposé à
suivre M. Duhem qui voulait fonder une thermodynamique, exempte
d’hypothèses et exclusivement fondée sur l’expérience, hypotheses non
fingo ; une thermodynamique où il y avait beaucoup d’intégrales et
pas du tout d’atomes. Que s’est-il passé depuis ?37 » Poincaré décrit la
situation du début des années 1890. La physique des principes poin-
caréenne était alors proche de l’énergétique duhemienne.
Mais qu’en est-il de la perception de cette controverse par les autres
membres du positivisme nouveau ? Chacun a tiré les conclusions qu’il
souhaitait ; chacun a poursuivi ses propres projets. Le positivisme
nouveau n’a jamais eu de programme défini ni de lieu de rencontre.
Le Roy s’engagera dans la voie de l’analyse moderniste de la religion38.
C’est à l’histoire des sciences que se consacrera Milhaud39. Ce passage
de la méthodologie à l’histoire est à signaler. Duhem aussi, après La
Théorie physique, s’appliquera presque exclusivement à l’histoire des
sciences. On a l’impression que ce tournant était inévitable. Sans le
concours de la logique mathématique, que Poincaré repousse et que
Duhem ignore, il aurait été difficile d’aller beaucoup plus loin. C’est
là que le Cercle de Vienne intervient, en renouvelant la problématique
de la tradition française.
Il est attesté que les conceptions philosophiques de Poincaré et de
Duhem ont eu un impact sur le positivisme logique. Les positivistes
logiques cherchent à opérer une synthèse entre l’empirisme de Mach
et le conventionnalisme de Poincaré. Un des fondateurs du Cercle,

[36] Henri Poincaré, « Les conceptions nouvelles de la matière », in Henri Bergson et al., Le
Matérialisme actuel, Paris, Flammarion, 1912, p. 49-67 : 53-54.
[37] Ibid., p. 54.
[38] Voir Gaston Bachelard, « La vie et l’œuvre d’Édouard Le Roy », in Bachelard, L’Engagement
rationaliste, Paris, PUF, 1972.
[39] Pour une étude de l’œuvre de Gaston Milhaud, voir Anastasios Brenner & Annie Petit
(dir.), Science, histoire et philosophie selon Gaston Milhaud, Paris, Vuibert, 2009.
29
Anastasios Brenner • Un « positivisme nouveau » en France au début du XX e siècle

Philipp Frank, témoigne en ce sens : « L’idée de Mach que les lois géné-
rales de la science sont de simples résumés de faits expérimentaux et
l’idée de Poincaré que ce sont de libres créations de l’esprit, semblent
s’opposer diamétralement. Mais si l’on considère les courants intel-
lectuels du dernier quart du XIXe siècle, on peut voir qu’ils étaient
seulement les deux ailes du même mouvement intellectuel, généra-
lement connu sous le nom de mouvement positiviste. Il était avant
tout dirigé contre les fondements métaphysiques de la science40. » On
relève dans la science à côté des éléments empiriques des éléments
conventionnels ; ces deux sortes d’éléments entrent dans l’édification
d’une théorie. Les positivistes logiques rectifient l’empirisme un peu
étroit de Mach en puisant dans la philosophie française des sciences,
dans l’œuvre de Poincaré et de Duhem.
Je me contenterai pour finir de quelques suggestions. Quoi qu’en
disent certains commentateurs, les positivistes logiques paraissent
avoir eu une bonne connaissance de leurs prédécesseurs français41.
Les livres de Poincaré, qui ont été tout de suite traduits en allemand,
sont souvent cités. Frank a donné une traduction de L’Évolution de
la mécanique de Duhem (1903)42, après que Friedrich Adler, un ami
d’Einstein, eut rendu en allemand La Théorie physique. La synthèse
d’Abel Rey, La Théorie physique chez les physiciens contemporains
(1907) 43 , a circulé parmi les membres du Cercle. Les positivistes
logiques ont prolongé les discussions antérieures : la nature des faits,
la question de la mesure, la structure des théories. Les objections
d’un Otto Neurath ou d’un Karl Popper sont révélatrices à cet égard.
Mais, il ne faut pas réduire par là l’originalité du Cercle de Vienne ;
une étude sérieuse devrait souligner, par comparaison, les limites et
les faiblesses du courant français.

4] Conclusion
Il me semble difficile de nier que le « positivisme nouveau » ait
représenté un mouvement de pensée original et influent. Si les acteurs

[40] Philipp Frank, Einstein, sa vie et son temps [1947], tr. fr., Paris, Albin Michel, 1950, p. 84.
[41] Sur la réception du conventionnalisme français dans le Cercle de Vienne, voir Brenner,
Les Origines françaises de la philosophie des sciences, op. cit., chap. 4 et 5.
[42] Paris, Joanin, 1903.
[43] Paris, Alcan, 1907.
30
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

de ce mouvement que nous avons évoqués ont légué des résultats


importants à l’épistémologie, force nous est de reconnaître que les
thèses de Poincaré, de Le Roy, de Duhem et de Milhaud ne viennent
pas se fondre en une doctrine véritablement homogène. Le terme de
« néopositivisme » sert aujourd’hui à désigner la doctrine issue du
Cercle de Vienne. Le sol français ne verra pas l’équivalent d’un tel
courant intellectuel dans le domaine de la philosophie des sciences.
Mon but n’est pas de revendiquer tardivement la priorité de la tra-
dition française, mais, en signalant une étape de cette tradition, de
permettre un dialogue plus poussé avec d’autres écoles philosophiques.
Cette perspective est susceptible de nous fournir de nouveaux outils
critiques. Au lieu de rappeler telle ou telle version du holisme, on peut
tenter d’envisager cette théorie dans la longue durée, de proposer une
classification des systèmes philosophiques.
[Chapitre 2]

La réception du Cercle de Vienne aux congrès


de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Antonia SOULEZ1

O n a pu parler de l’émigration de la philosophie du Cercle de


Vienne de Vienne aux États-Unis, en particulier à Cambridge
(Massachusetts), à la suite de l’article de Herbert Feigl, « The Wiener
Kreis in America »2, sur ce phénomène historique causé par la dias-
pora des membres de ce mouvement un peu partout dans le monde.
Pierre Jacob3 s’est intéressé à l’itinéraire du positivisme logique en
Amérique, où il fut d’autant mieux reçu qu’il n’y était pas inconnu.
Les liens de Moritz Schlick avec l’Amérique dans les années 1920,
et bien plus tôt encore, l’amitié de William James avec Ernst Mach
témoignaient déjà de certaines affinités entre les courants d’idées
américains d’inspiration pragmatique et ceux de l’Europe centrale
dès la fin du XIXe siècle, affinités sur lesquelles Christiane Chauviré
a attiré l’attention4 . Et lorsque W.V.O. Quine, encore étudiant, par-
tit à la rencontre de Rudolf Carnap à Prague au début des années
1930, le philosophe américain Clarence Irving Lewis s’apprêtait à

[1] Université de Paris-VIII-Saint-Denis et Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des


techniques (CNRS/Université Paris I/École normale supérieure).
[2] Herbert Feigl, « The Wiener Kreis in America », in Donalfd Flemin & Bernard Bailyn (eds.),
The Intellectual Migration, Europe and America, 1930-1960, Cambridge (MA), Harvard
University Press, 1968.
[3] Pierre Jacob, De Vienne à Cambridge, l’héritage du positivisme logique de 1950 à nos
jours, Paris, Gallimard, 1980.
[4] Christiane Chauviré, « Peirce et l’Aufhebung de la métaphysique », in Antonia Soulez (éd.),
Manifeste du Cercle de Vienne, Paris, PUF, 1985, p. 287-293.
32
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

écrire une remarquable critique du solipsisme méthodologique chez


Carnap – celui de l’Aufbau der Welt5 – et chez Wittgenstein – celui du
Tractatus logico-philosophicus6 . Cette critique introduisit dès 1934,
dans le débat sur le principe vérificationniste de la signification, un
point de vue intéressant en faveur de la formulation d’hypothèse en
physique, aspect que le principe en question lui semblait sacrifier
gravement. Face à elle, Schlick eut à défendre, dans « Meaning and
Verification »7, son propre critère de vérifiabilité logique tandis qu’il
l’opposait sur un autre front à la conception physicaliste de Carnap.
Ceci montre que certains Américains n’avaient pas attendu l’installa-
tion sur leur sol des membres représentatifs du Cercle de Vienne pour
avoir une connaissance approfondie de leurs œuvres et participer à
la controverse sur leurs thèses les plus notables.
Il en alla de même pour l’Angleterre. Alfred Ayer y ramena le positi-
visme logique après avoir rencontré, sur la recommandation de Gilbert
Ryle, le philosophe Moritz Schlick à Vienne même, en 1932, était le
« tutor » d’Ayer à Oxford. La rencontre d’Ayer et de Schlick eut lieu deux
ans après le grand congrès international de philosophie – le septième
pour être exact –, en 1930, à Oxford. À ce congrès, Schlick lut ce texte
intitulé « The future of philosophy »8 considéré parfois comme le premier
manifeste vraiment officiel du Cercle de Vienne. Certes, un an plus
tôt, la « brochure jaune » – court pamphlet anonyme – était en quelque
sorte passée de main en main, lors du congrès de Prague tenu en 1929
sur « La théorie de la connaissance des sciences exactes ». On l’appelle
désormais le « Manifeste du Cercle de Vienne ». Il reste que la conférence
de Schlick reprend le flambeau, mais cette fois en son nom. Ryle, qui
ouvrit le septième congrès à Oxford, fit ainsi la connaissance de Schlick.
Ryle raconte lui-même comment il en vint au début des années 1930
à s’intéresser de près à la philosophie autrichienne, et l’importance que
l’arrivée de celle-ci en Angleterre eut sur son propre développement

[5] Rudolf Carnap, Der Logische Aufbau der Welt [1928], trad. angl. R. George, Berlin-
Bernary-Berkeley, University of California Press, 1967.
[6] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus [1922], trad. fr. G.G. Granger, Paris,
Gallimard, 1961.
[7] Moritz Schlick, « Meaning and Verification », Philosophical Review, 45, 1936, p. 339-369.
[8] Publié dans College of the Pacific Publications in Philosophy, 1932. Repris dans Moritz
Schlick, Gesammelte Aufsätze, 1926-1936, Vienne, Gerold, 1938 ; et dans Richard Rorty
(ed.), The Linguistic Turn, Chicago, University of Chicago Press, 1967.
33
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

philosophique9. Là encore, il n’est pas difficile de comprendre qu’un


mouvement qui se réclamait de la tradition empiriste humienne, mais
aussi des développements logiques récemment accomplis par Bertrand
Russell et Alfred North Whitehead, ait pu pénétrer le milieu philo-
sophique anglais.
Évidemment, on ne peut en dire autant du côté français. Tout se
passe en effet comme si rien ou presque ne s’était passé. Pourtant le
mouvement du Cercle de Vienne se présenta deux fois à la Sorbonne,
en 1935 puis en 1937. Le premier congrès parisien de 1935 avait été
soigneusement préparé à Prague un an plus tôt lors d’un congrès tenu
sous la présidence du président tchèque Thomas Masaryk. Ce congrès
de 1934 avait été suivi avec une grande attention, en particulier par
Jean Cavaillès. Ses observations, rassemblées dans un article intitulé
« L’École de Vienne au congrès de Prague » et paru dans la Revue de
Métaphysique et de Morale10 , sont bien connues désormais de tous
ceux qui s’intéressent d’assez près à la question. Les observations de
Cavaillès étaient d’une perspicacité rare, témoignant d’un très grand
effort de compréhension pour l’époque. Il n’empêche ! Le mouvement
de « la conception scientifique du monde », comme l’appelle la brochure
jaune, a, dans les années 1930, essaimé par-dessus la France en n’y
laissant aucune marque ou très peu.
Ce n’est pourtant pas faute d’information ni même d’intérêt pour
cette philosophie issue de Wittgenstein comme on la perçoit déjà. Une
très courte note de la Revue de Métaphysique et de Morale de 1937
rend compte plus que favorablement du congrès anglais de la même
année, en particulier à travers l’exposé de Schlick qui, s’il ne nous
parle pas de « l’avenir de la philosophie », aperçoit au moins « la philoso-
phie de l’avenir ». Le sentiment d’une « époque de transition » marquée
par une « disproportion entre la métaphysique d’hier et la réflexion
d’aujourd’hui » est formulé sans ambages. Les Français se révèlent en
général attachés aux « vieux principes ». Ils restent coupés de l’actualité
de la recherche en physique parce que sans égard pour l’observation
des faits de la nature. Ils en sont encore à écrire des livres sur la
philosophie au lieu d’écrire d’une manière philosophique comme l’a

[9] Voir l’article « Wittgenstein », Analysis, XII, 1951, p. 1-9.


[10] Jean Cavaillès, « L’École de Vienne au Cercle de Prague », Revue de Métaphysique et
de Morale, 42(1), 1935, p. 137-149.
34
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

recommandé Wittgenstein. Il conviendrait pourtant de suivre André


Lalande, qui n’a pas attendu cet événement pour reconnaître l’impor-
tance des lois formelles du raisonnement, et dont le nom se détache à
côté de ceux de Federico Enriquès, de Jørgen Jørgensen et de Schlick.
Pourtant, en 1930, beaucoup de choses ont eu lieu à l’étranger qui ne
sont pas passées inaperçues chez nous. Rappelons qu’un numéro de la
même Revue de Métaphysique et de Morale, publié aussi tôt que 1914,
annonçait déjà dans sa rubrique « Informations » qu’un mouvement
sans précédent était en train de se développer en Allemagne, dont
l’existence suffisait à montrer que la philosophie même en Allemagne
ne devait donc pas être identifiée trop hâtivement à « l’idéalisme tra-
ditionnel » comme on a coutume de le faire en France. Une preuve de
ce mouvement « intense » était la formation récente à Berlin en 1911
d’une « Société positiviste » regroupée autour d’Ernst Mach (alors à
Vienne), comptant plus de cinquante membres et dotée d’un organe de
publication trimestriel, la Zeitschrift für Positivistische Philosophie.
La note ajoute que l’esprit empirio-criticiste de Richard Avenarius y
dominait. Parmi les signataires de ce manifeste, les noms de Joseph
Petzoldt, David Hilbert (Göttingen), Felix Klein (Göttingen), Georg
Helm (Dresde), Sigmund Freud (Vienne) et Alfred Einstein (alors à
Prague) prennent avec le recul un certain relief.
Un tel « mouvement » n’a en lui-même rien de surprenant, et la
littérature récente d’histoire des sciences n’en fait pas mystère11. Les
relations entre Mach et Einstein en particulier, ainsi que leur corres-
pondance, font partie de l’aventure de la théorie de la relativité dont
on sait que Mach l’attaqua avec violence en 192112. Mais en matière de
« manifeste », puisqu’il y est fait référence, l’on reste pourtant un peu
sur sa faim. Gerald Holton renvoie là-dessus à Friedrich Herneck qui
s’est intéressé à cet échange entre Mach et Einstein13. Le document
de ce tout premier manifeste de regroupement positiviste à Berlin

[11] Voir Jan Sebestik & Antonia Soulez (dir.), Science et philosophie au tournant du siècle,
en France et en Autriche, Paris, Kimé, 1999.
[12] Voir sur ce point Gerald Holton, « Mach, Einstein, and the Search for Reality » [1968],
in Gerald Holton, Thematic Origins of Scientific Thought : Kepler to Einstein, Cambridge
(MA), Harvard University Press, 1988, p. 237-277 : 269n.
[13] Grâce à Françoise Balibar que nous remercions ici, nous avons pu avoir copie de ce
document de 42 pages (M.H. Baege (hrsg), De Zeitschrift für Positivistische Philosophie,
vol. 1, Berlin, A. Tetzlaff, 1913) des Archives Einstein à Berlin. Voir aussi les « Notes and
35
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

contient une liste des membres avec l’annonce de leurs conférences


et mentionne les grandes questions de ce mouvement européen issu
des besoins ressentis par les scientifiques qui, travaillant dans une
des branches des sciences de la nature, se trouvent rassemblés par le
commun désir de « promouvoir un esprit scientifique en philosophie ».
Qu’il s’agisse des mathématiques, de la géométrie, de la théorie des
groupes, de la physique ou de l’optique, tous sans exception partagent
ces interrogations, à savoir : qu’est-ce que la pensée ? Qu’est-ce que les
concepts ? La connaissance est-elle absolue ou relative ? Quels liens y
a-t-il entre la biologie, la physique et la psychologie ? Etc. Il est vrai,
le lecteur cherchera en vain un texte-programme de la consistance
du Manifeste du Cercle de Vienne de 192914 , mais la préoccupation
unitaire regroupant tous ces scientifiques d’origine diverse qui s’affi-
chera dix-huit ans plus tard à Vienne est déjà là, présente, pressante
même. Mais revenons en France, durant les années 1930.

1] Le Cercle de Vienne au Congrès de 1935 à Paris


En 1935, lorsque le premier congrès de philosophie scientifique
se réunit – et c’est une grande première, mûrie d’avance –, le Cercle
de Vienne vient, comme nous l’avons signalé, de faire connaître son
mouvement un an plus tôt sur la scène centre-européenne. Il arrive
maintenant au complet, encore que Wittgenstein, une fois de plus,
fût le grand absent. Le congrès est destiné à révéler un courant sans
précédent au public français, mais on a compris qu’à l’étranger, sa
reconnaissance est acquise. Pourtant, nulle part autant qu’à Paris,
jusqu’à cette date, le Cercle de Vienne ne s’est présenté de manière
aussi groupée, comme une famille, presque au complet et présentant
un front uni. Le sentiment d’avoir à affronter un public philosophique
peu familier est présent à l’esprit de ses organisateurs, et en lisant
les Actes du congrès de 1935, on sent très fortement qu’ils ont pris sur
eux de porter le mouvement en milieu peu favorable.
Le programme est présenté par ses propres adeptes dans un style
inattendu de philosophes ayant obtenu des résultats – ce qui les rend

News », de la revue Psychology and Scientific Methods, IX, 16, 1912, p. 419, où se
trouve cité en anglais le texte de la déclaration de ce « groupe de professeurs européens ».
[14] Manifeste intitulé « La conception scientifique du monde » (voir Soulez, Manifeste du
Cercle de Vienne, op. cit., 1985).
36
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

solidaires – et regardant vers l’avant. On se tient résolument très loin


de l’esprit d’un congrès réunissant des spécialistes parlant chacun
pour son domaine. Le sentiment d’introduire pour la première fois
un tel courant d’idées au pays de Descartes est vif. La conscience de
la difficulté, la hauteur de l’enjeu sont sensibles dans les allocutions
d’ouverture où les conférenciers pensent à la réception de leur propre
mouvement. Le plus serein, le plus tranquille et dégagé est Russell
dont la réputation de maître de la nouvelle logique n’est plus à faire.
Il assure la « présidence morale » du congrès (selon les termes de Louis
Rougier15, dans son avant-propos16). Pour lui, le congrès de 1935 rem-
plit la promesse de celui de 1900 où l’œuvre de Giuseppe Peano se
révéla à lui. Voici Frege et Peano récompensés mais aussi Leibniz,
dont la logique est restée trop longtemps occultée par le kantisme.
Philipp Frank17, plus soucieux de rappeler les affinités des héritiers
de Mach avec Henri Poincaré, Pierre Duhem, Abel Rey, n’hésite pas
à heurter de front ceux qui se réclameraient trop volontiers de Henri
Bergson, Émile Meyerson ou Émile Boutroux. Un sentiment de camps
affleure. D’où vient l’intérêt nouveau en France pour le Cercle de
Vienne ? Frank répond : de Louis Rougier, Marcel Boll et du général
Charles-Ernest Vouillemin (ces deux derniers étant les traducteurs
principaux chez Hermann des conférences), de la maison d’édition
Hermann, en la personne de son directeur Paul Freymann (ami de
Paul Valéry), du Centre de synthèse avec sa revue et ses directeurs,
Abel Rey et Robert Bouvier. L’auteur du Vocabulaire technique de la
philosophie, André Lalande18 , répond encore présent, en particulier
pour tout ce qui touche à « l’analyse logique du langage, voire [de la]
linguistique ». Le congrès est soutenu par le ministère de l’Instruction
publique en la personne de Louis Marin qui est représenté.

[15] Nous n’abordons pas ici le problème réel que les idées politiques de Louis Rougier ont
pu poser à la réception du cercle de Vienne ultérieurement. Il importe seulement de noter
que ce sont des contacts de Rougier, professeur à l’université de Besançon et à l’université
du Caire, tandis que Carnap instituait à Prague un groupe du cercle de Vienne, que sortit
l’initiative des congrès de 1934 puis de 1935. Sur ce point, voir Viktor Kraft, The Vienna
Circle, New York, Greenwood Press, 1953, p. 6.
[16] Otto Neurath & Louis Rougier, Actes du congrès sur l’unité de la science organisé par
Sorbonne, 1935, Paris, Hermann, 1936.
[17] Dans « Théorie de la connaissance et physique moderne », actes de 1935.
[18] Vocabulaire technique et critique de la philosophie [1902-1923], Paris, PUF, 1968.
37
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Pourtant le Cercle de Vienne, qui se révèle alors en France, ne


sera bientôt plus. En réalité, à l’heure où le nazisme commence d’en
disperser certains, ses membres sont en transit. Il est difficile dans
ces conditions précaires d’instabilité politique de gagner la reconnais-
sance du pays du rationalisme cartésien. L’esprit d’un certain défi n’est
pas absent de l’entreprise menée à la Sorbonne. Par « la reconstruc-
tion logique à partir d’expériences vécues de l’édifice des sciences », il
s’agirait, précise Louis Rougier dans son allocution d’ouverture, de
renouer la tradition inaugurée par Henri Poincaré.
Or, bien que le congrès ait été préparé avec un grand soin par
Rougier, organisateur et représentant français du mouvement vien-
nois, et, du côté viennois, par le plus socialement et politiquement
engagé de tous les représentants du Cercle, Otto Neurath, cette phi-
losophie venue de Vienne n’eut pas l’écho espéré. L’allocution d’ouver-
ture de Rougier laisse peut-être percer une inquiétude concernant
la réception du mouvement. Ce congrès, dit-il, n’est pas un congrès
comme les autres. Il exprime le « besoin de [nous] distinguer des
congrès internationaux de philosophie qui répondent à une concep-
tion de la philosophie que nous jugeons désormais dépassée » et selon
laquelle la « philosophie est une discipline ». Dans ce devenir-scien-
tifique de la philosophique auquel le Cercle adhère, l’espérance se
porte sur la réalisation d’une syntaxe et d’une sémantique de la
science, ce qui ramène les philosophes, dit Rougier, au rôle ingrat
de « grammairiens de la science ». Enfin, se prononcer en faveur de
« l’empirisme logique, la désagrégation de l’apriorisme » – l’expression
est aussi celle de Hans Reichenbach ainsi que le titre de sa confé-
rence (publié dans les mêmes actes) – n’est pas pour plaire à tout le
monde. C’est pourtant par ce rejet que Rougier se rapproche le plus
de l’empirisme logique viennois, comme le souligne Robert Blanché,
auteur de la monographie « Louis Rougier », dans l’Encyclopedia of
Philosophy de Paul Edwards19.

[19] Paul Edwards (ed.), The Encyclopedia of Philosophy, New York, MacMillan, 1967.
Notons que Robert Blanché (« Compte rendu de l’œuvre de Louis Rougier », Revue Libérale,
n° 33, 1961) rappelle qu’il a omis de mentionner deux autres aspects des intérêts de
Rougier : celui pour l’histoire des religions et ses vues présentées dans L’Erreur de la démo-
cratie française (Paris, Éditions L’Esprit nouveau, 1963). Lalande le mentionne comme prin-
cipal représentant du positivisme en France et organisateur du congrès de 1935 (Lalande,
Vocabulaire technique et critique de la philosophie, op. cit., supplément « Positivisme »).
38
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

2] Le Cercle de Vienne au congrès Descartes de 1937 à Paris


En 1937, l’enjeu est tout différent. Il s’agit du IXe congrès de philoso-
phie organisé à l’occasion du tricentenaire du Discours de la méthode
de Descartes20. Voici en tous cas que le style « congrès international
de philosophie », auquel le congrès de 1935 ne voulait surtout pas
ressembler, reprend ses droits sur la philosophie scientifique d’esprit.
C’est dans un tout autre cadre que le Cercle, d’ailleurs incomplètement
représenté à cette date, manifeste sa présence. Ils sont maintenant
une poignée de philosophes, la plupart déjà en exil. Neurath est en
Hollande, Carnap a quitté Prague pour les États-Unis où il enseigne à
Chicago depuis 1936, Reichenbach enseigne à Istanbul, Frank, comme
Feigl, est aux États-Unis. Schlick, l’âme du Cercle, est mort assassiné
un an auparavant et c’est à titre posthume que sa conférence est pro-
noncée en 1937. En cette même année 1937, le Cercle de Vienne ne
montre pas un front aussi uni qu’en 1935. Le ton militant a disparu.
Apparaissent à la place certaines lignes de clivage qui reflètent les
fractures en réalité plus anciennes au sein du Cercle. Sous l’influence
dominante de Neurath, en effet, la philosophie du Cercle a connu
quelques crises internes qui ont mis à l’épreuve « l’unité de la science »,
nom de son projet et de son existence de groupe. On peut en 1937 se
demander quelle philosophie le Cercle de Vienne, déjà défait, pouvait
bien exposer dans un congrès consacré à Descartes.
Le ton militant de 1935, justifié par le contexte, avait masqué
un aspect particulier de la doctrine du Cercle, qui a résulté des cri-
tiques adressées par Neurath à Carnap dès 193121. De ces critiques
est sorti une sorte de « second physicalisme », comme l’appelle Maurice
Clavelin22, sensible dès 1933. Il faut aussi tenir compte du point de
vue de Schlick mais aussi d’un certain rôle à distance, médiatisé par
Schlick et Friedrich Waismann, de la figure de Wittgenstein dans
ces remaniements méthodologiques. Sans doute la constitution dans
les années 1930 d’un trio dissident du Cercle, autour de l’auteur du

[20] Décidé en 1934 à Prague sur la proposition de Léon Brunschvicg, son organisation fut
confiée à la Société française de philosophie, sous le patronage de Henri Bergson qui
en assura la présidence d’honneur.
[21] Ces critiques de même que l’échange avec Carnap, sont exposées dans le détail dans
Soulez (éd.), Manifeste du Cercle de Vienne, op. cit., 1985.
[22] Maurice Clavelin, « La première doctrine de la signification du Cercle de Vienne », Études
Philosophiques, 4, 1973, p. 475-504.
39
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

projet d’une « grammaire philosophique », eut-elle quelques effets indi-


rects sur les questions de doctrine en gestation. C’est ce que l’on est
amené à penser quand on songe à l’effort que Waismann en particu-
lier déploya pour que la philosophie de Wittgenstein, réexposée par
ses soins dans un style clair et didactique, demeurât le cœur de la
doctrine viennoise23.
Les questions de langage et de méthodologie en débat étaient celles-
ci : la base du système de l’unité de la science, le langage dans lequel
l’exprimer, la nature des « fondements » que cette base constituerait, la
pureté ou non des énoncés qui seraient fondamentaux, leur différence
avec les autres énoncés, le degré d’empiricité du langage de base, la
nature de la méthode de vérification et celle aussi des énoncés qui s’y
prêteraient, etc.
Malgré l’apparence, Carnap ne se rendit pas entièrement aux argu-
ments de Neurath, arguments en réalité de caractère plus sociologique
que physicaliste au sens empiriste. En 1937, sa position affichée est
celle de quelqu’un qui résiste à la tendance vers le béhaviorisme social
propre à Neurath en maintenant au moins deux points : le carac-
tère empirique d’un langage de base qui s’exprime dorénavant en
termes de prédicats observables, et l’élémentarité des énoncés qui les
contiennent. C’est, sous le titre « Die Methode der Logischen Analyse »,
le Carnap de « Testability and Meaning » de 1936-1937 qui se des-
sine24 . L’existence pour un concept d’une signification dépend de la
vérifiabilité empirique très assouplie des propositions admettant d’être
ébranlées graduellement, soit de manière directe, soit de manière
indirecte, sur la base d’observations dans certaines circonstances. La
logique est une mathématique ou syntaxe du langage entendu comme
système de règles. Quoique chacun plaide pour l’élargissement du cri-
tère de signification, ce n’est pas dans le même sens. Neurath rejette
les deux avancées de Carnap car le langage unitaire de la science tel
qu’il le conçoit exige de renoncer à l’idée même de fonder la science,
donc aux protocoles, et par là-même à l’idée d’un renvoi du langage

[23] Antonia Soulez (dir.), Dictées de Wittgenstein à Waismann et pour Schlick, 2 vol., Paris,
PUF, 1997-1998 (rééd. Vrin, 2015).
[24] Rudolf Carnap, « Testability and Meaning », Philosophy of Science, 3, 1936-1937,
p. 420-468. Dans cet article, la procédure d’acceptation ou de refus des propositions
de la science devient une affaire de testabilité, où la « science du réel » ne doit pas être
perdue de vue.
40
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

au donné qui maintient un dualisme métaphysique suspect. Le « rejet


de la métaphysique », qui devait passer pour une simple conséquence
de l’empirisme logique comme méthode, se mue en « affirmation » cen-
trale du programme qui prend un tour plus social, mais suscite aussi
la réaction de Kazimierz Adjukiewicz25 qui demande à Neurath si
son « Einheitswissenschaft » est une « Behauptung ou un Program »
et s’il s’agit en somme d’un langage ou d’une méthode26 . Ces pointes
qui semblent à usage interne ont pour effet de séparer un peu plus
les représentants du Cercle de Vienne tout en les isolant de la com-
munauté scientifique large autant que diverse du congrès cartésien.
Le congrès de 1937 lui aussi, comme celui de 1935, avait été
décidé en 1934 à Prague, mais cette fois sur la proposition de Léon
Brunschvicg au nom des délégués français du congrès, pour commé­
mo­rer Descartes. Une lettre de Edmund Husserl aux présidents du
congrès insiste sur l’importance de l’internationalité du congrès
pour la culture européenne. On a compris que « l’internationalité du
congrès » aboutit à mieux diluer celle du Cercle de Vienne dans une
plus vaste organisation. Chacun son chemin. Dans « La philosophie
scientifique, une esquisse de ses traits principaux », Reichenbach,
originaire de Berlin, prend lui aussi ses distances, en particulier vis-
à-vis de Carnap. Attelé à élaborer une logique des probabilités pour
la mécanique quantique, il publie en 1937 les « Fondements logiques
du calcul de probabilités »27. Ses préoccupations d’épistémologue de la
physique contemporaine le séparent de Carnap dont le fondationalisme
trahit « un reste d’attachement au rationalisme cartésien », dit-il, mais
il est plus sévère encore vis-à-vis de Neurath dont l’encyclopédisme
lui paraît très loin de l’empirisme logique viennois pour ne pas dire
de l’empirisme tout court28.

[25] De l’école de Lwow comme Kazimierz Twardowski, Adjukiewicz était présent (ainsi
que Twardowski) au congrès de 1934 à Prague auquel Neurath (alors à La Haye) avait
présenté le Cercle de Vienne dans les termes du projet « Einheitswissenschaft ». Notons
qu’à Lwow se trouvait, en marge de la communauté des philosophes de cette ville, un
critique du positivisme viennois, Ludwig Fleck, dont les travaux seront reconnus plus tard,
notamment, dans le monde anglo-américain, grâce à Thomas Kuhn.
[26] Voir son « Ueber die Anwendbarkeit der reinen Logik auf philosophischen Probleme »
prononcé à ce congrès lors d’une journée présidée par Louis Rougier.
[27] Hans Reichenbach, « Fondements logiques du calcul des probabilités », Annales de
l’Institut Poincaré, 7, partie 5, 1937, p. 267-348.
[28] Voir sa conférence « La philosophie scientifique : une esquisse de ses traits principaux »,
41
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Neurath a sa manière à lui, très caractéristique, d’interpeller la


partie viennoise au congrès de 1937. Son « Prognosen und Terminologie
in Physik, Biologie, Soziologie » rentre, dit-il non sans un certain mes-
sianisme, dans un large mouvement de concertation en vue de la
promotion du projet encyclopédique proposé en 1935. Voici comment
il récapitule l’ensemble des contributions allant dans ce sens dans un
passage de « Unified Science and its Encyclopedia » :
Le congrès de Paris de 37 a rassemblé les travaux en cours d’éla-
boration sur l’Encyclopédie ainsi que ceux réalisés par le comité de
logique symbolique mis en place au congrès de 35. Neurath y parla
de l’Encyclopédie en général, [Egon] Brunswik conduisit le débat sur
l’incorporation de la psychologie dans les sciences exactes et se rallia
à la proposition d’utiliser à l’avenir l’expression « behaviouristique ».
Enriquès intégra le problème de la place qui revenait à l’histoire
des sciences dans l’Encyclopédie. Parmi les participants se trouvaient
Ayer, Woodger intéressé par la formalisation de la biologie, Clark
Hull […] par celle de la sociologie. Arne Naess, Hempel, Oppen-
heim, Helmer, Dürr, Gonseth, Kraft, Scholz de l’école de Münster,
Behmann, Bernays discutèrent intensivement de logique. Carnap et
Neurath menèrent un débat sur le concept sémantique de vérité, Car-
nap et Reichenbach un autre sur sémantique et probabilité auquel
participèrent surtout Tarski et Kokoszynska, de l’école polonaise de
logique ainsi que Rougier qui ouvrit la conférence, R. von Mises,
Philipp Frank qui conclut29.
Neurath ne voit dans cet ensemble de contributions que les marques
d’un mouvement encyclopédique, alors que lorsque l’on jette un regard
sur elles, on remarque que le Cercle plutôt réduit se trouve en réalité
mêlé à de multiples autres groupes de philosophes venus de tous pays
où dominent les spécialistes de Descartes et de grands historiens de la
philosophie, tels Martial Guéroult, Henri Gouhier, Jacques Chevalier,
etc., ainsi que des mathématiciens. En réalité, comparé à 1935, le
Cercle, loin de représenter un courant appelé à s’internationaliser,
n’occupe plus qu’une petite section du congrès sous le nom de « L’unité
de la science », ce qui représente un tiers de la quatrième et dernière

Raymond Bayer (dir.), Travaux du IXe congrès international de philosophie congrès


Descartes, IV, Paris, Hermann, 1937, p. 86-91.
[29] Robert S. Cohen & Marie Neurath (eds.), Otto Neurath, Philosophical Papers. 1913-
1946, Dordrecht-Boston, Reidel, 1983, p. 179 sq.
42
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

partie de tout le congrès30. Frank apparaît séparément dans la sec-


tion « Causalité et déterminisme », une subdivision de la « Physique
moderne ». Plus caractéristique encore est la part réservée à l’histoire
des sciences – rangée sous le chapeau des « Études cartésiennes » –,
incluant les rubriques : « Méthode et mathématiques », « Physique »,
« Morale et pratique », « Histoire de la pensée de Descartes », et
où apparaissent les plus grands noms : Gaston Milhaud, Louis de
Broglie, Alexandre Koyré, Georges Canguilhem, Abel Rey, Jean-Louis
Destouches. Elle occupe la moitié de la seconde partie du congrès,
comme si elle n’avait rien en commun avec la philosophie scientifique.
C’est que le thème de « l’unité de la science » doit être entendu
tout autrement que le seul nom de Descartes nous a appris à le
comprendre­. Cette cassure reflétée par le découpage des parties des
actes du congrès, Reichenbach la stigmatise à sa façon : Descartes,
dit-il, dont le IXe congrès a choisi le nom, nous ramène « à ce seul
but : créer une philosophie scientifique avec cette différence que le
modèle vers lequel Descartes regardait était les mathématiques alors
qu’aujourd’hui, malgré les relations intimes entre la logistique et les
mathématiques, c’est une autre science qui fournit le modèle et l’objet
de l’épistémologie de notre groupe, à savoir la physique. C’est la phy-
sique mathématique, il est vrai, la physique théorique dont s’occupent
les travaux épistémologiques de notre groupe, mais on ne doit pas
perdre de vue que c’est une science empirique, une science fondée sur
l’expérience que nous trouvons au fond des recherches philosophiques
de notre groupe31 ».
En disant cela, Reichenbach insinue élégamment que si l’expression
rappelle un motif cartésien, « l’unité de la science » prend à cette heure
un tout autre sens, un sens d’une certaine façon anticartésien : en
effet « les propositions scientifiques ne sont pas certaines32 », et dans
la même mesure, la théorie de la connaissance est une théorie de la
prédiction. Seules sont certaines les mathématiques dont les vérités

[30] Remarquons que les textes des représentants du Cercle de Vienne qui, en 1937, n’existe
d’ailleurs plus officiellement en Autriche, n’occupent plus qu’une cinquantaine de pages
de la deuxième partie du fascicule IV des actes de 1937.
[31] Hans Reichenbach, « La philosophie scientifique : une esquisse de ses traits principaux », in
Travaux du IXe Congrès international de Philosophie, Congrès Descartes, Paris, Hermann,
fasc. IV, 1937, p. 86-91 : 86.
[32] Ibid.
43
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

sont purement analytiques et sans rapport à un contenu. Celles-ci


fournissent en effet des règles liant les formules des lois de la nature
sous forme de relations capables de s’étendre sans restriction au monde
physique. Ainsi, si l’empirique est le règne de l’incertain, l’analytique
du certain revient au seul langage. On reviendra tout à l’heure sur
cette « analytique du certain » qui met au premier plan le langage.
Il serait plus juste de reconnaître que le « mouvement de la seconde
révolution philosophique de 37 », comme l’appelle Louis Rougier dans
sa conférence sur « La révolution cartésienne et l’empirisme logique »
au même congrès, est en position fausse. L’espoir qui l’animait en 1935
de faire reculer l’esprit des congrès internationaux de philosophie ne
semble plus de mise. Ce qui paraissait dépassé en 1935 est devenu
englobant en 1937. Que peut l’esprit de l’Encyclopédie neurathienne
contre l’institution du congrès international ? C’est comme si un hégélia-
nisme virtuel s’attaquait à un hégélianisme de fait. Contradiction d’un
certain dépassement du père de l’idéalisme en plein congrès Descartes ?

3] Les raisons des réticences françaises


Venons-en maintenant à l’analyse des raisons sources de certains
porte-à-faux mais aussi promesses pour des convergences ultérieures.
On peut retenir deux sortes de raisons. La première est l’allergie fran-
çaise à la technique mathématique, mais surtout ce que cette allergie
recouvre : à savoir un jugement négatif à l’endroit de l’algèbre logique
depuis Kant. Les Autrichiens ont eu leur interlude antikantien33 bien
plus tôt que les Français qui doivent faire un effort pour réhabili-
ter Leibniz contre Kant. Une deuxième espèce de raison est ce qu’en
France on comprend à l’époque par « logique du langage », à savoir une
substructure plus linguistique que logique. Louis Couturat apporte
quelques clartés sur ces raisons. Une troisième sorte de raison qui fait
l’objet de cet exposé est ce que nous appellerions ici, en toute fidélité
d’ailleurs à Neurath, un « style » : le physicalisme de Neurath, l’ency-
clopédisme, un certain millénarisme planificateur non dépourvu d’un
certain visionnarisme. Nous laissons de côté le choix de Rougier comme
médiateur qui pourrait constituer une quatrième espèce de raison.

[33] Il faut ici renvoyer aux travaux de Jacques Laz (Bolzano, critique de Kant, Paris, Vrin, 1993)
et de Jan Sebestik (Logique et mathématique chez Bernard Bolzano, Paris, Vrin, 1992) sur
Bolzano, lequel inaugura une critique de Kant très forte et mal connue chez nous.
44
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

3.1] Première raison : l’allergie au symbolisme


On a vu qu’en 1934 à Prague, le Cercle de Vienne réuni au grand
complet fait connaître ses conceptions. L’objectif est de préparer le pro-
chain premier congrès de philosophie scientifique qui doit propulser
le Cercle de Vienne pour la première fois sur la scène parisienne. Un
Français est alors présent qui écrira bientôt ses impressions dans un
des premiers articles qui aient été écrits chez nous au sujet du Cercle
de Vienne. C’est Jean Cavaillès, que nous avons mentionné plus haut.
Qui est-il ? Un philosophe de la science mais aussi un logicien
averti, qui fut d’abord professeur à l’ENS de Paris, à Strasbourg puis
à la Sorbonne. Actif dans la Résistance, il créera d’importants réseaux
et disparaîtra prématurément, fusillé par les Allemands en 1944 à
l’âge de 41 ans. Cavaillès est resté une figure d’exception dans un
paysage peu favorable à l’introduction d’un mouvement de pensée
comme celui du Cercle de Vienne. La raison nous en est livrée par ce
témoignage d’un philosophe français contemporain, Jean-Toussaint
Desanti dans « Souvenir de Jean Cavaillès »34:
La logique mathématique n’avait pas eu de chance dans notre pays
entre les deux guerres. Louis Couturat était mort en 1914 sans laisser
de postérité. Jacques Herbrand avait disparu accidentellement, au
seuil de sa jeunesse, peu après la publication de sa thèse aujourd’hui
classique : Recherches sur la théorie de la démonstration (1930)35
[suivent ici quelques mots sur Herbrand, AS]. Les mathématiciens fran-
çais n’étaient pas spontanément portés vers ce genre de recherches
qu’ils avaient tendance en ce temps à considérer comme marginales,
en dépit de la curiosité de beaucoup d’entre eux.
En voici assez sur le peu de succès de la logique auprès de nos
mathématiciens de l’époque. Il y a pourtant une exception, note
Desanti : l’éditeur des écrits logiques de Leibniz, Louis Couturat,
« laissé sans postérité36 » – ce qui n’est pas tout à fait exact, comme
nous allons le montrer par la suite.

[34] Jean-Toussaint Desanti, « Souvenir de Jean Cavaillès », in Jean Cavaillès, Méthode axio-
matique et formalisme, Paris, Hermann, 1981 (non paginé, voir les quatre premières
pages ; rééd. dans Œuvres complètes de philosophie des sciences, Paris, Hermann,
1994, p. 5 sq.). Ce texte ouvre l’ouvrage de Cavaillès de 1981, qui est la thèse qu’il
soutint en 1937. À cette date, il enseignait à Amiens.
[35] Disponible sur le site http://archive.numdam.org. (Ndé.)
[36] Desanti, « Souvenir de Jean Cavaillès », op. cit.
45
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Du côté des philosophes, poursuit Desanti, ce n’est guère mieux.


Brunschvicg, dont Desanti suivait l’enseignement, ne prisait guère
la logique, et si ses intérêts le portaient vers les mathématiques, il
ignorait superbement « tout le mouvement issu de Bertrand Russell »
et ne prononça pas une fois le nom de Frege 37. Or Brunschvicg est
une figure typique du milieu philosophique français de l’entre-deux-
guerres. Historien de la philosophie, on le sait également attentif aux
développements des mathématiques et de la physique. Il se fait le cham-
pion, en ces temps nouveaux, de la réconciliation entre philosophie et
science. On attendrait donc d’un tel esprit plus d’ouverture à l’endroit
de la « nouvelle logique ». Comment expliquer ses préventions à l’endroit
de la logique ? Ce qu’on appelle « l’idéalisme brunschvicgien » livre une
raison. Brunschvicg était animé d’un idéalisme d’historien de la phi-
losophie marqué par les grands systèmes de Platon et de Kant, avec
une certaine tournure d’esprit propre au rationalisme français auquel
s’attache depuis trois siècles le nom de Descartes, « père de l’idéalisme
français ». L’ouverture aux sciences en France n’était donc pas une
condition d’ouverture à la nouvelle logique de l’empirisme viennois.
3.2] Deuxième raison : la « nouvelle logique »38
Ce n’est pas à un phénomène de « l’histoire » de la logique qu’il aurait
fallu que les Français fussent alors réceptifs, mais à un événement
qui défie la philosophie de l’extérieur de son champ. Car la logique
moderne ne s’inscrit pas dans une « histoire continuiste des variétés
du formalisme » dont Aristote aurait donné le « premier exemple »,
Kant la « notion » et Frege « l’instrument »39, contrairement à ce que
dit Jan Bochenski40. Elle n’est pas une « variété » du formalisme parmi
d’autres mais, écrit Scholz, « une logique qui expérimente ».
En rappelant ce point, nous voulons souligner que l’allergie fran-
çaise n’était pas due seulement à une modernisation de la thèse leib-
nizienne selon laquelle « penser c’est calculer », mais à l’idée que la
logique devînt pour cette raison une méthode scientifique nouvelle

[37] Ibid.
[38] Rudolf Carnap, « Die Alte und die Neue Logik », Erkentniss, 1, 1930, p. 12-26 ; trad.
fr. par Ernest Vouillemin, Paris, Hermann, 1933.
[39] Heinrich Scholz, Esquisse d’une histoire de la logique [1931], Paris, Aubier-Montaigne,
1968.
[40] Jan Bochenski, Formale Logik, Munich, K. Alber, 1956.
46
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

pour philosopher, au sens d’une analyse des énoncés et concepts de


la science empirique, bref, selon les termes de Carnap lui-même, une
« logique appliquée ».
Que la logique s’en tînt à réduire le langage de l’arithmétique à
quelques concepts et lois logiques pouvait déplaire à des mathémati-
ciens comme Poincaré qui voyait dans la logistique un simple piano à
raisonner. L’ennui commence quand le débat entre logiciens et mathé-
maticiens se déplace sur le plan de la philosophie en suggérant une
méthode de « reconstruction rationnelle » prétendant fonder « notre
connaissance du monde extérieur » sur une base logique 41, soit en
prenant la dimension simplement critique d’une ontologie des faits
construite à partir de théories logiques de Frege et Russell. Car, dans
cette extension du projet, il ne s’agit plus seulement d’opérer une
dérivation logique dans le champ de la mathématique, mais d’utiliser
cette procédure de dérivation pour l’analyse de tous les énoncés et
concepts des sciences en vue d’en réaliser l’unification par un sym-
bolisme uniforme. C’est alors que la métaphysique est menacée. Elle
l’est dans son existence puisque ce dont il est désormais question est
tout simplement qu’elle disparaisse pour laisser à sa place une langue
toute nouvelle dépourvue d’ambiguïté, une sorte de « pasigraphie »
comme l’appelait Giuseppe Peano42.
L’idée d’une procédure mécanique pour faciliter une inférence avait
déjà ses lettres de noblesse depuis Lulle et Hobbes que Leibniz avait
bien lus. Mais que la philosophie dût pâtir de l’identification du rai-
sonnement avec la computation, dans la mesure où, d’après ce projet,
un terme n’a pas seulement « une signification indexée par une lettre »,
mais aussi une « pertinence catégoriale indexée par une notion, du côté
des choses43 », cela semblait beaucoup moins admissible.
Or n’est-ce pas ce que Kant lui-même redoutait ? De fait, tout se
passe comme si cette « façon, adoptée par les nouveaux logiciens comme
Leibniz et Wolff, de mettre les caractères à la place des choses » que
Kant déplorait dans la Critique de la faculté de juger, en la qualifiant
de « mauvais symbolisme », sans égard pour l’intuition, se trouvait en

[41] Bertrand Russell, Our Knowledge of the External World, Chicago-Londres, Open Court,
1914.
[42] Notons au passage un article de Louis Couturat sur « La logique mathématique de M.
Peano », Revue de Métaphysique et de Morale, 7, 1899), p. 616-646.
[43] Claude Imbert, Pour une histoire de la logique, Paris, PUF, 1999.
47
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

quelque sorte revivifiée par Russell et Carnap, sinon même mise en


vedette. Elle prend en tout cas une ampleur insoupçonnée. En effet,
avec l’introduction de la nouvelle logique, c’est le sens de la « connais-
sance » qui change du tout au tout, à savoir non plus saisir par un acte
de l’esprit des contenus d’expérience, mais déterminer les structures
de relations en jeu dans la symbolisation de l’expérience.
C’est bien ainsi que Couturat concluait dès 1905 son ouvrage Les
Principes des mathématiques avec un « Appendice sur la philosophie
des mathématiques de Kant », écrit une année plus tôt (1904) : « En
résumé, les progrès de la logique et de la mathématique au XIXe siècle
ont infirmé la théorie kantienne et donné raison à Leibniz44 . » Il veut
dire par là que la logique analytique réduite à un simple jugement
d’identité par Kant, et à laquelle Kant déniait tout pouvoir d’inven-
tion, prend désormais sa revanche en faisant triompher « le calcul
algébrique sur le raisonnement verbal », non en vertu d’un pouvoir
obscur enfermé dans les signes, mais à cause d’une relation claire de
désignation des idées par les signes.
Notons que Couturat a revu et annoté l’Essai sur les fondements
de la géométrie de Bertrand Russell dans une traduction française
due à Albert Cadenas, parue chez Gauthier-Villars en 1901. Dans la
foulée, il dévoile au public français le lexique philosophique de Russell
qui vient de publier un Exposé critique de la philosophie de Leibniz45.
L’influence de cet ouvrage se voit à sa critique ultérieure de Kant
pour ce qui touche à l’item « Analytique et synthétique », mais aussi à
sa conception de ce qu’il convient d’entendre par « Épistémologie » ou
« Théorie de la connaissance ». « L’épistémologie », dit-il, relève davan-
tage de ce qui s’appuie sur « l’étude critique des sciences », c’est-à-dire
la critique au sens de Kant, que d’une « logique appliquée en métho-
dologie des sciences ».
Autour de Leibniz se nouent, comme on va le voir, deux approches
différentes de la logique et du langage. Couturat, dont on connaît
le grand ouvrage sur la logique de Leibniz d’après des documents
inédits46 , ne conçoit pas la logique des mathématiques autrement que

[44] Paris, Félix Alcan, 1905, p. 277.


[45] Bertrand Russell, Exposé critique de la philosophie de Leibniz [1900], Paris, Félix Alcan,
1908.
[46] Louis Couturat, Logique de Leibniz d’après des documents inédits, Paris, Félix Alcan,
1901.
48
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

comme une « logique des relations » que, dit-il, « Leibniz a prévue, que
Peirce et Schröder ont fondée, et que MM. Peano et Russell paraissent
avoir établie sur des bases définitives47 ». La logique des relations est
bien en effet cette logique que Carnap, en 1931, qualifie de « nouvelle »
et à laquelle la logique prédicative aristotélicienne doit céder la place.
Cependant, articulée à la théorie de la connaissance – laquelle est
supposée être une bonne fois sortie de sa subordination à la logique
transcendantale kantienne –, la logique se voit, aux dires de Couturat,
dotée d’une plus belle carrière. En réalité, il n’est pas exagéré d’y
voir même en germe la version neurathienne de l’unité de la science.
Couturat écrit encore dans ses conclusions sur la « philosophie des
mathématiques de Kant » que si la logique sort de son inféodation à
une mathématique trop étroite, elle retrouvera sa vocation universelle
qui est « d’enchaîner les vérités d’une manière formelle et nécessaire »,
de manière « coextensive » aux mathématiques. C’est alors que grâce
à elle, « toute science revêtira la forme mathématique dans la mesure
même où elle devient exacte, rationnelle et déductive », et que dispa-
raîtront du même coup les « compartiments et cloisons étanches dans
l’esprit », les « hiatus » entre telle logique et telle autre48.
Dans ce passage qui reconnaît à la mathématique, dans son appli-
cabilité universelle, la « véritable logique des sciences de la nature »,
Couturat, c’est frappant, parle déjà le langage de « l’unité de la science »
des positivistes de la dernière génération, c’est-à-dire celle qui, à par-
tir de 1920, suit la génération à laquelle Russell lui-même appartient
avec Mach, Poincaré, Duhem.
Toutefois, sous l’expression prémonitoire de « Logique des sciences
de la nature » se cache une vision plus linguistique que logique, carac-
téristique de la réception de Leibniz en France. C’est ce que confirme
le sens donné par Couturat lui-même à « logique du langage » dans
ces années. On chercherait donc en vain l’équivalent français d’un
Russell en France.
Carnap a, il est vrai, élogieusement mentionné les Principes des
mathématiques de Couturat, et cela deux fois dans son Logischer
Aufbau der Welt49. D’après ces citations, il apparaît que Couturat

[47] Couturat, Les Principes des mathématiques, op. cit.


[48] Louis Couturat, Algèbre de la logique [1905], Paris, Gauthier-Villars, 1914, p. 306-307.
[49] Op. cit., § 73 et § 77.
49
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

est une référence utile pour les discussions et la bibliographie qui


concernent « le principe russellien d’abstraction » auquel est supposée
correspondre la procédure de la « quasi-analyse », et il l’est encore
pour la question des objets géométriques en tant qu’objets purement
logiques dont la dérivabilité a été démontrée. Il reste que ce sont les
Principia mathematica de Russell et Whitehead 50 qui dessinent le
paysage de la « nouvelle logique » pour une philosophie scientifique.
Or, la logique russellienne des relations est loin de remporter l’adhé-
sion des logiciens français51. Si dans une lettre inédite de 1932 l’écri-
vain Paul Valéry, sollicité pour participer à une manifestation sur
les grands courants de la pensée mathématique (1942)52, exhorte ses
contemporains à la découvrir, elle suscite d’un autre côté les réserves
bien connues de Poincaré contre le logicisme. Ce qui fait aux yeux de
Valéry, toujours curieux de nouveautés, l’intérêt du mouvement logique,
est aussi ce qui inquiète certains mathématiciens français aussi dif-
férents que Poincaré et Cavaillès. L’objet de crainte est que la logique
devienne une arme contre la philosophie elle-même. Voyons sur pièce.
Dans sa conférence sur « Le prédicat dans la logique d’inhérence et
dans la logique de la relation »53, Charles Serrus mesure bien l’apport de
la nouvelle logique. Celle-ci, reconnaît-il, fait tomber l’illusion substan-
tialiste en signant « la déchéance logique du sujet ». Mais la logique est
la possibilité enfin d’écrire en « formulaire » les « relations prédicatives et
l’ordonnance des concepts dans le jugement ». Serrus ne remet en ques-

[50] Bertrand Russell & Alfred North Whitehead, Principia Mathematica [1910-1913], 2e
éd. Cambridge University Press, 1925.
[51] Notons par ailleurs que la logique de Russell, « notre maître à tous » (Rougier dans son
allocution d’ouverture au congrès de 1935), avait beau être la référence de tous au
congrès de Paris, Russell n’en était pas moins déjà un critique du positivisme logique, ce
que le Cercle de Vienne bien évidemment savait.
[52] Lettre communiquée par Pierre Honnorat aux éditeurs des actes de cette manifestation
et publiée en 1948 dans les Cahiers du Sud. Valéry y décline l’invitation, mais suggère
des lectures : « Toutefois, si l’aspect mathématique de la pensée, ou plutôt l’aspect philo-
sophique des mathématiques vous intéresse, lisez les ouvrages de Bertrand Russell, qui
sont très remarquables, et combinez-en la lecture avec celle des études critiques de H.
Poincaré. » Sur l’ouverture de Valéry aux écrits du Cercle de Vienne dont il a pu feuilleter les
traductions françaises à la librairie Hermann où il aimait passer du temps, voir les observa-
tions de Judith Robinson-Valéry, « Valéry et le Cercle de Vienne », in Nicole Celeyrette-Pietri
& Antonia Soulez, Valéry et la logique du langage, revue Sud, 1988, p. 31 sq. : 31.
[53] Charles Serrus, « Le prédicat dans la logique d’inhérence et dans la logique de la rela-
tion », Actes du IXe congrès international de philosophie, Paris, Hermann, 1937, p. 52-57.
50
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

tion la logique classique que pour promouvoir une logique susceptible


de découvrir les nouvelles relations, inapparentes dans la grammaire,
entre la pensée et son objet, et, ajoute-t-il, « les conséquences doivent
en être très importantes pour la philosophie elle-même54 ». Certes, la
comparaison des grammaires particulières entre elles, a conduit à la
conclusion que le principe du « parallélisme logico-grammatical55 », qui
était tenu pour sacro-saint d’Aristote à Husserl, ne vaut plus. Mais cette
conséquence, qui intéresse avant tout le linguiste, conduit à adopter
un relationnisme structural en faveur d’une philosophie du jugement
et d’une sémiotique de la pensée qui ne doivent plus rien à Husserl.
En réalité, ce qui est intéressant en France est la convergence des
découvertes en linguistique et en logique qui conduisent à douter de
l’universalité de la logique aristotélicienne de la prédication. Dans
chacun de ces domaines, l’on découvre qu’il n’y a pas la transparence à
laquelle on croyait entre structure grammaticale et structure logique
du langage et qu’il faut par conséquent une langue artificielle pour
mettre en évidence la « structure logique du langage » puisque celle-
ci ne se donne pas directement dans la forme extérieure du langage.
On trouve donc l’expression « structure du langage » sous la plume
d’auteurs qui, comme Couturat, s’intéressent en France au langage
dès le début de ce siècle, mais avec un sens différent de celui qu’il
prend chez les Viennois. Couturat d’abord dans un article « Sur la
structure logique du langage »56 , suivi de Serrus en 1933 57, comme
les logiciens anglais ou autrichiens, rejettent l’idée que les formes du
langage reflètent directement les formes de la pensée. Certains en
France invoquent bien encore une logique immanente aux langues
particulières ; ainsi Antoine Meillet qui renvoie à des catégories mor-
phologiques générales, Poincaré à un pouvoir interne de l’esprit, mais
parmi ces linguistes-logiciens ou mathématiciens français, aucun, pas
même Couturat pour qui Leibniz reste le grand maître, ne recourt à

[54] Ibid., p. 52-57.


[55] De Serrus, voir l’ouvrage du même nom (Le Parallélisme logico-grammatical, Paris,
Félix Alcan, 1933), où les critiques contre Husserl évoquent celles d’Anton Marty,
« Untersuchungen zur Grundlegung der allgemeinen Grammatik », in Anton Marty,
Gesammte Schriften, vol. 1, Berne, Otto Funke, 1908.
[56] Louis Couturat, « Sur la structure logique du langage », Revue de Métaphysique et de
Morale, 1, 1912, p. 1-24.
[57] Serrus, Le Parallélisme logico-grammatical, op. cit.
51
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

l’explication leibnizienne de l’expression du langage par la pensée58.


Ils sont d’accord avec les logiciens pour voir, tantôt dans la logique
nouvelle, tantôt dans une langue artificielle, des moyens utiles pour
réaliser cette structure que les langues naturelles n’expriment pas
directement. On aboutit, on le voit, à des positions symétriques où l’on
demande aux langues artificielles de remplir ce même idéal logique
(Couturat) que les logiciens de leur côté entendent réaliser en se ser-
vant du symbolisme logique comme d’une interlingua (Carnap utilise
ici une expression du linguiste Otto Jespersen). Des deux côtés en tout
cas, l’on attend des « mathématiques qu’elles nous fournissent l’image
de la pensée libérée59 ». Les moyens diffèrent mais le but est le même.
On ne s’étonnera donc pas que Couturat regarde en direction de la
logique nouvelle, quand, de son côté, Carnap mentionne dans son auto-
biographie intellectuelle l’apport de Couturat. Couturat, à qui l’on doit
également l’invention de langues auxiliaires artificielles, notamment
l’ido qui, élaboré sur la base de l’œuvre logique de Peano, lui semblait
supérieur à l’esperanto, est en effet le spécialiste français de la logique
de Leibniz dont il se sent le plus proche. Le Couturat qui intéresse alors
le jeune Carnap est bien celui qui a écrit en 1912 ceci : « Le travail qui
consiste à dégager et à formuler les principes et les règles est gran-
dement facilité par l’existence d’une langue logique qui ne peut être
qu’artificielle, et qui, par là-même permet de réaliser une régularité
et une uniformité inconnues des langues naturelles. Cette uniformité
n’est nullement contraire à l’esprit des langues naturelles60. »
Et Couturat d’invoquer ici un principe d’univocité, règle suprême de
l’ido. La langue internationale ne fait donc que réaliser « l’idéal logique
du langage humain […]. Elle n’est donc pas seulement un expédient
pratique d’une portée sociale immense et d’une nécessité de plus en
plus manifeste ; elle est aussi […] un desideratum scientifique en ce
qu’elle répond bien mieux que toute langue naturelle aux besoins
logiques de l’esprit scientifique61 ».
Notons que ces lignes, caractéristiques d’une tendance partagée
à la veille de la Première Guerre mondiale par les linguistes autour

[58] Couturat, « Sur la structure logique du langage », op. cit.


[59] Serrus, Le Parallélisme logico-grammatical, op. cit.
[60] Couturat, « Sur la structure logique du langage », op. cit.
[61] Ibid.
52
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

de Jespersen, philologue de l’université de Copenhague, et les logi-


ciens autour de Peano, de Turin, dessinent, par la voie d’un langage
construit de toutes pièces, un véritable programme « européen » en
faveur de la paix et des lumières entre les peuples. Elles donnent une
idée de la « figure morale » que fut également le représentant de la
logique française dont il ne faut pas oublier que c’est ce même « besoin
de logique et de lumière qui, comme le rappelle Lalande, animait
Couturat dans l’affaire Dreyfus62 ».
3.3] Troisième raison : l’objection d’une « philologie scientifique »
au lieu d’une théorie de l’unité de la science (Cavaillès)
Il est pourtant un philosophe qui, découvrant l’École de Vienne
à Prague en 1934, « ville de Mach et Bolzano », comme nous l’avons
signalé au passage, a porté une appréciation de logicien sur la logique
du langage, au sens d’un invariant structural de caractère logique.
Il s’agit de Cavaillès. L’intérêt du témoignage de Cavaillès, dans son
article de 1935 pour la Revue de Métaphysique et de Morale63, est qu’il
va servir à questionner le formalisme dans le cadre d’une réflexion
sur la théorie de la science comme théorie de l’unité de la science :
« Une théorie de la science ne peut être qu’une théorie de l’unité de
la science », écrit-il dans son ouvrage Sur la logique et la théorie de
la science64 .
Le formalisme est avant tout l’apport de Wittgenstein. Mais c’est
la syntaxe formelle de Carnap qui propose une théorie de l’unité de
la science en termes d’unité totale d’un système formaliste complet
présentant deux faces : une face syntaxique attentive aux seules règles
d’enchaînements d’opérations et une face sémantique renfermant les
règles d’emploi de manipulation de symboles d’objets thématisés à
l’intérieur d’opérations déjà formalisées. Travaillée par des questions
internes que le logicien français se pose, la présentation de Cavaillès
adresse trois questions critiques au partisan de l’approche forma-
liste de l’unité : Qu’en est-il de l’expérience ? Des objets visés dans la
démonstration ? De l’acte de pensée qui s’effectue dans l’opération du
logicien qui formalise ?

[62] André Lalande, « L’œuvre de Louis Couturat », Revue de Métaphysique et de Morale, 5,


1914, p. 644-688.
[63] Cavaillès, « L’École de Vienne au Cercle de Prague », op. cit.
[64] Paris, PUF, 1960, p. 22.
53
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Cavaillès salue d’abord l’approche formaliste pour trois raisons :


en critique de la solution empiriste, Cavaillès ne peut en effet que
saluer l’approche formelle de la structure invariante commune à tout
couple image-modèle qu’offre déjà le Tractatus. Il comprend en 1935
qu’il s’agit là d’une thèse sans précédent et d’une grande fécondité.
En critique des philosophies de la conscience, il salue encore le
Cercle de Vienne qui réussit à affranchir le concept de l’acte syn-
thétique kantien et met fin à la dissociation kantienne de l’abstrait
formel et de la saisie du donné dans un acte de synthèse. Bref, avec la
revalorisation de l’analytique, il n’est plus besoin de recourir au sujet
transcendantal afin de rendre compte de l’unification.
Quant aux objets visés, il ne s’agit plus de ces « contenus noétiques »
vers lesquels, d’après Husserl, la conscience comme « expérience d’avoir
quelque chose dans la conscience » serait tendue et qu’il reviendrait
à la logique de constituer transcendantalement en entités objectives.
Parce qu’il évite ces différents écueils empiristes, kantiens, hus-
serliens, le Cercle de Vienne serait la philosophie du jour s’il n’y avait
en chacun de ces points une difficulté. C’est ce que l’on peut trouver
argumenté en s’attachant à l’ensemble des écrits de Cavaillès.
Pour Cavaillès, le Cercle de Vienne laisse l’expérience en dehors
du système de la théorie de la logique de la science. La thèse des
énoncés élémentaires renvoyant au donné est alors une menace de
« réalisme naïf » (auquel Cavaillès assimile curieusement la position de
Wittgenstein). Pour éviter d’y retomber, le Cercle de Vienne dégénère
inévitablement en « pragmatisme » (telle est, pense-t-il, la position de
Schlick) 65.
Tournant le dos à toute philosophie de la subjectivité, le formalisme
viennois passe à côté du trait d’acte qui marque les opérations du
logicien. Ce faisant, l’attention est portée exclusivement aux symboles.
Or ceux-ci ne sont guère plus, dit le logicien non sans une véhémence
bien française, que les traces fugaces que laissent après elles les opé-
rations indifférentes de substitution du calcul logique, sans égard
pour le sens.

[65] On comprend, précise Cavaillès, non sans une pointe de critique, que cette tendance
pragmatiste au cœur du programme soit devenue un pôle attractif pour Charles Morris qui,
« sous le patronage de Peirce et Mach, jeta les bases d’une collaboration entre les deux
écoles » − c’est-à-dire entre le cercle de Vienne et le pragmatisme américain (Cavaillès,
Méthode axiomatique et formalisme, op. cit., p. 144).
54
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

S’en prenant enfin à la technique de représentation des faits par


des symboles, Cavaillès dénonce alors l’illusion descriptive qui entache
l’empirisme logique.
D’où trois objections fondamentales à la conception formaliste du
symboliste :
* Comment un système de signes peut-il se clore sur lui-même
unitairement s’il ne peut cerner ses objets ? Ceux-ci se trouvant thé-
matisés de façon interne par les moyens mêmes du symbolisme, ils ne
sont pas atteints par l’acte d’une référence. Cavaillès ne peut accepter
un symbolisme sans référentialité.
* Dans la mesure où il en résulte un formalisme vide sans
connexion avec le réel, on peut alors se demander comment une ana-
lytique pu­rement formelle peut répondre aux exigences d’une logique
de la vérité.
* Enfin, le formalisme carnapien demeure, en dépit de ses affirma-
tions, incapable de rendre compte de l’application des mathématiques
à la physique. Il ne peut que « codifier ce qui a été effectivement réalisé
dans les écrits des physiciens ». En conséquence, aucun pas n’a été
réellement accompli vers une nouvelle théorie physique66 .
Conclusion : on a davantage affaire ici à un programme de « philo-
logie scientifique » qu’à un mouvement vers un « fondement logique67 ».
C’est dire que logiquement parlant, le formalisme logique n’atteint
donc pas son objectif.
Le mot de « philologie » est ici significatif d’une attente déçue de
philosophe : la syntaxe formelle est une « sorte de réceptacle vide
pour toutes les langues ». Cavaillès observe que toujours « la langue
unique » se présente finalement comme « une hiérarchie de langues
aux syntaxes diverses ». Tel est bien d’ailleurs le « physicalisme » selon
Neurath68. C’est en effet la langue physique qui, selon lui, constitue
la véritable « langue universelle ». L’idée est ainsi de fondre en un
seul programme l’idée wittgensteinienne qu’il n’y a qu’une langue et
le thème carnapien opposé qu’il y a autant de langues que de « sys-
tèmes de règles de nature déterminée69 ». Cette remarque informative

[66] Cavaillès, Méthode axiomatique et formalisme, op. cit., p. 169.


[67] Ibid.
[68] Cavaillès, « L’École de Vienne au Cercle de Prague », op. cit., p. 143.
[69] Ibid., p. 142. Cavaillès fait ici explicitement allusion au fameux « principe de tolérance
55
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

tourne en objection dans les écrits ultérieurs : les mathématiques (ou


la mathématique) étant envisagées comme tous les systèmes formels,
l’unité de la science réalisée constitue l’ensemble des syntaxes de
tous ces systèmes par rapport auquel la physique n’est plus « qu’un
certain système logico-linguistique, privilégié grâce au principe de
choix que constitue l’expérience70 ». Cette phrase laisse entendre le
double reproche de Cavaillès à l’encontre du formalisme viennois : for-
malisme vide sans référence objective et caractère optionnel du choix
des canons logiques auxquels se subordonne le choix conventionnel
d’une théorie physique, en tant que simple commodité de langage.
Dans une « philologie scientifique », on ne fait plus la différence entre
la physique dont le langage serait unifiant et la physique en tant que
système intégré dans une encyclopédie des sciences. Cette indistinc-
tion vise spécialement le schéma mouvant d’orchestration des sciences
de Neurath où s’estompe complètement la différence entre des énoncés
de base et des énoncés dérivés.
3.4] Quatrième raison : l’esprit des Lumières sociales,
ou le style neurathien d’une synopsis
En France, ce n’est pas tant l’héritage comtien du positivisme qui
a marqué le Cercle de Vienne que les « fondateurs des buts et des
méthodes des sciences empiriques » que furent, dit Neurath, entre 1880
et 1920, Pierre Duhem et Henri Poincaré, dont les noms rejoignent
ceux d’une grande famille de théoriciens de la méthode scientifique,
parmi lesquels figurent Helmholtz, Riemann, Enriquès, Boltzmann,
Einstein, et bien sûr, au centre du tableau, la figure de Mach. Parler
d’influences françaises est bien trop restrictif. Il faudrait plutôt sug-
gérer une contribution française à une constellation de foyers d’idées
en germe, apparues dès la fin du XIXe siècle au cœur de l’Europe. La
liste ci-dessus indique que les influences circulent dans tous les sens.
Voudrait-on invoquer la double influence de Duhem et Poincaré, qu’il
faudrait commencer par rappeler celle de Mach sur Duhem et du
scientifique allemand Hermann von Helmholtz sur Duhem encore,
ainsi que sur Poincaré. La dette circule à l’infini ! C’est d’ailleurs bien

de la syntaxe » qui fonde le choix d’un langage sur la commodité des règles syntaxique
au détriment des « explications philosophiques », et renvoie à Rudolf Carnap, The Logical
Syntax of Language, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1937.
[70] Cavaillès, Sur la logique et la théorie de la science, op. cit., p. 33.
56
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ainsi que le présente la brochure du Manifeste du Cercle de Vienne


que nous avons traduite71. D’un lieu à l’autre, Berlin, Prague, Vienne,
Paris ou Oxford, passe un même « esprit », mot qui revient plusieurs
fois dans le Manifeste pour expliquer que les influences convergent.
Qu’apportent les Français en particulier à cet « esprit » ? Sous le titre
de « Lumières », faisant référence explicitement au XVIIIe siècle fran-
çais – on reconnaît là la patte de Neurath –, il faut entendre l’aspect
social de l’importance donnée au langage des théories scientifiques,
du caractère linguistique de la connaissance empirique, de l’utilisa-
tion de l’instrument de la nouvelle logique russellienne des relations,
du progrès de l’humanité par l’éducation populaire dont les sciences,
bien diffusées, sont la promesse. Cela veut dire, l’aspect social de tout
cela, mais rien de tout cela en particulier. Ce que Neurath lui-même
baptise, dans plusieurs de ses écrits, les « Lumières sociales72 ».
Après la Première Guerre mondiale, il reste quelque chose de cet
esprit quand le Cercle de Vienne se retrouve à Paris en 1935. Du côté
autrichien, l’initiative revient à Neurath qui, s’il n’est pas pacifiste
comme l’a été Carnap dans sa jeunesse, n’en est pas moins attelé
à l’énorme projet d’une « encyclopédie internationale de la science
unitaire ».
C’est cet esprit éminemment « social » de l’empirisme scientifique
ou logique présenté au public français qui a frappé l’Américain d’ins-
piration marxiste John Somerville, dans son témoignage paru dans
le Journal of Philosophy73. Sensible à la tonalité méthodologique et
antimétaphysique du slogan « d’unité de la science » qui lui paraissait
rejoindre le pragmatisme américain, il y relève également l’importance
des références de Neurath aux Lumières du XVIIIe siècle français. Par
ces références qu’il est alors seul à faire, y compris, de son propre aveu,
aux planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qu’il consulte
avec enthousiasme, Neurath tend la main vers la France autant qu’il
se démarque d’ailleurs de ses coéquipiers viennois.

[71] Soulez (éd.), Manifeste du Cercle de Vienne, op. cit.


[72] « Soziale Aufklärung » : expression allemande que l’on trouve largement utilisée dans dif-
férents écrits, notamment réunis dans Otto Neurath, Empiricism and Sociology, Dordrecht-
Boston, Reidel, 1973. Elle entre même dans le titre d’un texte court de 1933 sur la
« méthode viennoise » de la statistique par l’image (Bildstatistik) développée par Neurath.
[73] John Somerville, « The Social Ideas of the Wiener Kreis’s International Congress in Paris »,
Journal of Philosophy, 33, 1936, p. 295-301.
57
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Cet intérêt pour les Lumières françaises est ancien chez Neurath et
n’a pas reçu toute l’attention qu’il mérite. Nous pensons qu’il s’explique
d’abord par la réception autrichienne d’idées plus récentes qui ont ali-
menté un certain rationalisme européen d’avant la Première Guerre
mondiale, comme celles de Couturat et des collaborateurs de Lalande,
mais pas seulement. Une chose apparaît avec évidence à celui qui
feuillette les actes de 1935. Sous le thème de « l’unité de la science »,
Neurath propulse son programme encyclopédique : réaliser, grâce à
la logique russellienne, l’idéal leibnizien. Du moins est-ce ainsi que
Russell résume ses impressions après le congrès : « Si Leibniz avait
été vivant, déclare-t-il, […] il aurait écrit la totalité de l’encyclopédie
revendiquée par Neurath. »
Reportons-nous à l’historique que Neurath fait lui-même de son
idée d’encyclopédie74 . Dans ses mémoires, Neurath rappelle volontiers
sa fascination d’enfant pour les scènes qui, en montrant des images,
donnent à voir une progression dans le savoir, informent celui qui
regarde. Il est ainsi passé de la passion des hiéroglyphes égyptiens aux
planches visuelles des encyclopédistes français auxquelles il reconnaît
avoir voué un véritable culte. Faisant état de son développement intel-
lectuel « en direction d’une vue scientifique compréhensive », il cite ses
inspirateurs : Mach et Poincaré en tête, à côté d’un mathématicien qui
a spécialement compté dans sa vie personnelle, Gregorius Itelson75.
Très paradoxalement, on peut dire que c’est par son attachement à
l’esprit des Lumières françaises que Neurath semble le plus étranger
à la philosophie française des années 1930, quoiqu’il trouve, dit-il en
1937, en Lalande avec son Vocabulaire de la philosophie un allié avec
l’œuvre duquel le projet d’encyclopédie pourrait être relié76. C’est bien

[74] Otto Neurath, « Enzyklopädie des Wissenschafftlichen Empirismus », Scientia, 262,


1937. Traduit en français sous le titre « La nouvelle encyclopédie de l’empirisme scienti-
fique », in Robert S. Cohen & Marie Neurath (eds.), Philosophical Papers 1913-1946 : With
a Bibliography of Neurath in English, Dordrecht, D. Reidel Publishing Company, 1983.
[75] Mathématicien et logicien d’origine russe que Neurath rencontra assez tôt à Berlin. On
le trouve également cité dans Le Vocabulaire technique de la philosophie de Lalande
comme celui qui est le premier à avoir proposé, au IIe congrès de philosophie de Genève
en 1904, le terme de « logique algorithmique » d’un commun accord avec Lalande et
Couturat, mais en réalité, écrit Couturat dans son compte rendu de ce congrès, « sans
entente ni communication préalable ». Voilà « l’esprit », un consensus implicite.
[76] Voir Neurath « Enzyklopädie des Wissenschafftlichen Empirismus », p. 196 et 198. Voir
en particulier la note 1 à propos de ceux qui suivent ce courant d’idées en France : non
58
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

en effet sur le modèle qui voulait aussi être un style d’une encyclopé-
die des sciences unifiées, que se présente en 1935 au public français
le projet physicaliste d’une « mathématique des formes du langage »
(Neurath). Il est difficile de dire ce qui primait du physicalisme ou de
son modèle.
L’auteur de l’encyclopédie comme « conception scientifique du monde »
porte sur ses épaules un programme pédagogique qu’il mûrissait en
réalité, aux dires de Charles Morris, depuis des années, bien avant
le congrès de 193577. Une lettre écrite en 1935 à Morris lui-même
annonce ce projet auquel il était attelé depuis 1920. Albert Einstein
et Hans Hahn sont les premiers à en avoir eu vent. L’objectif est que
cet ensemble monumental mobilisant une armée de savants servirait
également de « dictionnaire » à l’usage des masses exactement comme,
écrit Neurath, « l’encyclopédie française fut conçue pour servir aux
groupes d’intellectuels français du XVIIIe siècle ». Ce dictionnaire,
agrémenté de pictogrammes (dont proviennent les fameux isotypes)78,
deviendrait un véritable « thesaurus visuel » propre à être également
exposé. Ce n’est donc pas un hasard si l’appellation d’« encyclopédie »
fait penser au mouvement des « literati » français du XVIIIe siècle.
« L’encyclopédie » neurathienne est bien la version socialiste autri-
chienne du projet ancien de « communauté de culture des lettrés ». La
seule différence est d’époque et fait époque : l’expression « d’encyclopédie
internationale » a remplacé celle de « langue universelle » ou « mathesis

des écoles philosophiques, mais, dit-il des « penseurs individuels » dont Marcel Boll, André
Lalande, Pierre Lecomte du Nouÿ, Lucien Lévy-Bruhl, Louis Rougier, et ceux qui sont associés
au Centre de synthèse, à savoir, outre Abel Rey qui en est un membre, les personnalités
suivantes : Paul Langevin, Henri Berr, Paul Masson-Oursel, Robert Bouvier − très pénétré
des idées de Mach −, etc.
[77] Charles Morris, « On the History of the International Encyclopedia of Unified Science »,
Synthèse, 12, n° 4, 1960, p. 64-68 ; Otto Neurath, Empiricism and Sociology, Dordrecht-
Boston, Reidel, 1973, p. 66. Morris lui-même fut invité en 1937 à rejoindre le Comité
d’organisation de l’encyclopédie internationale de la science unifiée, au moment où ce
département du Mundaneum Institute (fondé par Neurath à La Haye en 1934) devenait
lui-même un institut à part entière.
[78] Voir sur ce point différents articles de Neurath in Neurath, Empiricism and Sociology,
op. cit. ; voir de même, sur cette méthode de « statistique par l’image », l’article de Robin
Kinross in Jan Sebestik & Antonia Soulez, Le Cercle de Vienne, doctrines et controverses
[1986], Paris, L’Harmattan, 2001. Marie Neurath (née Reidemeister), qui était graphiste
de métier et qui accompagna Otto Neurath dans son exode à Londres, fut pour beaucoup
dans la promotion de cette méthode.
59
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

universalis »79. Notons que c’est précisément à cet « humanisme de la


philosophie bourgeoise des Lumières » dont se servent, écrit-il encore,
les partisans du « cosmopolitisme prolétarien », qu’Otto Bauer s’oppose
dans son livre La Question des nationalités et la social-démocratie80.
Justement et contrairement à l’idée anti-Lumières d’une « commu­
nau­té de culture et de destin » (Otto Bauer)81, la science semble appar-
tenir à tous et n’être le privilège d’aucun. Ce présupposé court à travers
les écrits du Cercle de Vienne. Il est vrai que dans un premier temps,
Neurath espérait s’appuyer sur le pouvoir d’unifier qui revient aux
images – par opposition, aimait-il à dire, aux « mots [qui] divisent »
– pour montrer « l’Autriche aux Autrichiens ». Par ces mots, Neurath
caractérise la vocation du Musée social et économique fondé à Vienne en
1925 qu’il dut ensuite, à cause de l’Anschluss, déménager en Hollande
puis en Angleterre. Mais c’était un premier pas vers une forme d’inter-
nationalisation de la culture scientifique réalisable par son encyclopédie.
D’après Bauer, plus réceptif à une conception nationale du langage
des sciences comme celle de Duhem – maintes fois cité en couple avec
Poincaré comme l’inspirateur français du Cercle de Vienne –, faire
de la « nation » un postulat « méthodologique » pour une commu­nau­té
de culture est loin d’être illégitime, mais à la condition que l’on évite
de verser dans un nationalisme dangereux, c’est-à-dire que « l’on
dépouille le caractère national de son apparence de substance82 ».
Pour Duhem, et dans le domaine même des sciences physiques, il
semble bien y avoir en effet une conception, une « langue » française
de la science, qui se distingue de l’anglaise. Il explique ainsi la prédi-
lection française pour les systèmes logiques dont doit être distingué,
dit-il, le goût, pour ne pas dire les talents spéciaux, des Anglais pour
le calcul algébrique83. Serait-ce la raison pour laquelle les logiciens,

[79] Sur cette conception leibnizienne, voir Heinrich Scholz, Esquisse d’une histoire de la
logique [1931], trad. de l’all. par Jan Sebestik, Paris, Aubier, 1968.
[80] Otto Bauer, La Question des nationalités et la social-démocratie [1924], 2 vol., Paris,
Arcantère, Montréal, Guérin, 1987.
[81] Expression caractéristique de Bauer que l’on trouve notamment dans le chapitre 1 intitulé
« Nation », du volume 1 du livre cité ci-dessus.
[82] Voir Bauer, La Question des nationalités et la social-démocratie, op. cit., ainsi que sa
préface à la seconde édition, datée du 4 avril 1924.
[83] Bauer a consulté l’édition allemande, parue à Leipzig en 1908 dans une traduction de
Friedrich Adler, de la Théorie physique de Duhem (1906). Cette précision est rappelée
60
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

plus linguistes, sur le sol français, plus algébristes sur le sol anglais,
auraient fait moins bon accueil au Cercle de Vienne dans les années
1930 ? Il n’empêche, dit encore Bauer84 toujours en recourant à l’auto-
rité de Duhem, « la même théorie de la relativité s’est imposée à la
physique de toutes les nations ».
Pour revenir à ce projet d’encyclopédie qui tenait tant à cœur à
Neurath, nous avons compris que le congrès appelé à se détermi-
ner sur lui en septembre 1935 devait en réalité lui servir de trem-
plin. Mais les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu, à
en juger par l’étroitesse du chapeau « Unité de la science » utilisé en
193785. Tout se passe comme si de congrès en congrès, le projet avait
en quelque sorte reculé. Qu’à cela ne tienne ! Neurath en avait fait
d’abord part très tôt à Einstein et Hans Hahn ainsi qu’à Carnap et
Frank. Encouragé par la visite qu’il fit du Mundaneum Institute de
La Haye, il voulut ensuite concrétiser son projet en créant en 1936
un département de ce Mundaneum sous le nom de Unity of Science
Institute. Loin de renoncer à sa grande encyclopédie à laquelle il
compte ajouter maintenant un thesaurus visuel du genre de ce que
Diderot et d’Alembert avaient réalisé avec leurs planches, Neurath
n’a de cesse d’aller de l’avant, fasciné par l’idée d’une « Uebersicht in
Bilder » 86 qu’il s’agirait d’adjoindre à l’encyclopédie, ce qu’il appelle
alors un « Isotype Thesaurus ».
L’élan en 1937 n’est donc pas brisé, bien au contraire. Il était
d’ailleurs prévu en 1937 que le comité exécutif du département du
Mundaneum, créé en 1936, s’occupe désormais avec Frank et Morris
de cet Institute for the Unity of Science, doublé d’un comité d’organi-
sation de l’Encyclopédie internationale des sciences unifiées composé
de Neurath, Carnap, Joergensen, Morris encore, et Rougier, avec, pour
la partie des congrès internationaux, Susan Stebbing. Une correspon-

dans Soulez (éd.), Manifeste du Cercle de Vienne, op. cit., à propos des influences
françaises qui se sont exercées dès 1900 à Vienne.
[84] La Question des nationalités et la social-démocratie, op. cit., p. 24-25.
[85] Karl Popper a raconté le clash qui s’est produit à Paris en 1935 lorsque Neurath a
proposé son projet international d’unité de la science, auquel lui-même, Popper, ne
croyait pas (voir Conjectures et réfutations [1963], Paris, Payot, 1985, chap. 11,
section 4, n. 44).
[86] À en croire Marie Neurath, qui nous confia cela dans un entretien qu’elle nous accorda
à son domicile londonien, peu avant sa mort.
61
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

dance importante de Neurath avec Morris fait foi de cet optimisme


sourd à l’échec de la réception française, un optimisme dont Morris
relève lui-même le caractère quelque peu outré.
Morris doutait en effet de la possibilité de mener à terme un si
énorme projet dont le lecteur trouvera le détail dans les témoignages
et Memories consacrés à la vie et à la personnalité de Neurath87.
Et c’est ce qui transparaît à travers sa conférence de 1937, sorte de
programme d’« encyclopédisation » de tout ce qui entrerait dans le
système de l’unité de la science, dans toutes les disciplines, dans tous
les pays et dans toutes les langues, du moment que l’ensemble de tout
cela se laisse exprimer dans un « logisches Gerüst » (cadre ou arma-
ture logique). Ce qui suscita un jour un bon mot un peu méchant de
Schlick, dont Neurath se plaignit dans une de ses lettres à Morris de
novembre  1944 : « Einheitz-wissenschaft » du dialecte viennois signi-
fiant une « Wissenschat » avec laquelle on peut « einheizen » (chauffer),
c’est-à-dire, au figuré, « dire à quelqu’un ses quatre vérités »88.
De ce point de vue, une « Uebersicht in Bilder » prend l’allure d’un
vaste album de traits relatifs à la connaissance dont tous les secteurs
se trouveraient reliés, un album comparable à la « physionomique »
que Francis Galton, cousin de Charles Darwin, voulait réaliser pour
mettre en évidence les traits et leurs interrelations par lesquels expli-
quer anthropométriquement les différences de caractère, mais aussi les
variations, le but étant au départ de rendre compte de la transmission
des capacités intellectuelles permettant la formation de la génialité.
Dans sa partie visuelle, c’est-à-dire sa méthode de Darstellung (ou
présentation), l’encyclopédie doit certainement autant à l’idée d’une
synopsis symbolique visuelle de formes de langage – comme d’ail-
leurs chez Wittgenstein qui l’appelle de ses vœux pour constituer
une « grammaire philosophique » – qu’aux planches de l’Encyclopédie
française. L’intérêt de la monstration visuelle reste toujours celui de
présenter des corrélations symboliquement exprimées, non des explica-
tions par l’origine qui feraient prévaloir des lois positives ou négatives
de développement. Dans le texte fameux de Neurath intitulé Anti-
Spengler – une étude qui est aussi une diatribe contre le pessimisme
allemand qu’il rend responsable de l’irrationalisme, ennemi du progrès

[87] Neurath, Empiricism and Sociology, op. cit.


[88] Nous devons à Brian McGuinness cette précision, confiée lors une conversation privée.
62
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

des hommes89 –, l’opposition à la généalogie de phénomènes culturels


à partir de symboles originels est doublement motivée. Il y a d’abord
la méfiance à l’endroit d’hypothèses fatalistes du genre « c’était écrit »
sur le devenir, mais aussi la conviction qu’une telle méthode sacrifie
à un certain historicisme suspect des traits ou « ressemblances de
famille90 » tout à fait cruciaux pour comprendre. Pas question, donc,
d’une « morphologie de l’histoire de l’homme » à la Spengler.
On notera que sous cet angle, Neurath, qui partage avec
Wittgenstein l’important motif des traits de ressemblance de famille,
n’est pas sans rejoindre les réserves de Robert Musil lui aussi critique
d’un certain historicisme culturaliste. Dans l’essai de Musil intitulé
« Esprit et expérience »91, la proximité d’idées est frappante sans comp-
ter que l’on est également en 1921. La même méfiance se trouve expri-
mée vis-à-vis du culte spenglérien de l’analogie qui, non sans révéler
un « symptôme de l’époque » (à savoir Spengler lui-même, dit Musil)
conduit au « faux scepticisme » en ruinant toute épistémologie sérieuse.
Une « physiognomique » doit au contraire nous faire sortir, dit
Neurath, de cette vue régressive d’une enfance de l’humanité.
L’Encyclopédie, à cet égard, se veut une physionomique modernisée où
le seul aspect spenglérien qui ait été conservé est l’orchestralité de la
présentation, due au caractère « esthétique » du « concert mondial » (sic)
de l’unité de la science. La grande différence est l’absence de ju­gement
sur le contenu des concepts, et la seule attention à leurs caractères,
bien distingués des propriétés des choses. Tout cela affleure dans la
conférence de Neurath de 1937 intitulée « Prognosen und Terminologie
in Physik, Biologie, Soziologie ». Cependant, le regard est clairement
tourné vers le sémioticien américain Charles Morris qui va prêter main-
forte au projet neurathien. L’avenir de tout cela n’est pas en France.

[89] Anti-Splenger, Munich, Callway, 1921 (repris in Neurath, Empiricism and Sociology, op.
cit., p. 158-213). Neurath écrivit ce texte tandis qu’il attendait son procès, après avoir été
accusé de bolchevisme à la suite de son engagement d’administrateur économique dans
les soviets, à l’époque de la socialisation de la Bavière, en 1919 ; procès dont il sortira
acquitté grâce aux témoignages de Max Weber et d’Ernst Niekisch. Sur cet épisode,
voir Neurath, Empiricism and Sociology, op. cit., p. 158.
[90] « Aehnlichkeiten » que l’on peut rassembler en une « composite photography » à la Galton,
précise Neurath dans sa conférence de 1937.
[91] Robert Musil, « Expérience et réalité. Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin
de l’Occident » [1921], in Essais, trad. Ph. Jacottet, Paris, Seuil, 1978, p. 98-117.
63
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

C’est sans doute cette version singulière d’une encyclopédie


comprise­comme immense ensemble terminologique à vocation édu-
cative, et de caractère programmatique, qui passa le moins facilement
chez nous. Car tout pénétré des Lumières françaises qu’il fût, il s’y
mêlait un point de vue d’utopie caractéristique de l’ingénierie sociale
de source plutôt autrichienne. Neurath a ici en effet un prédécesseur
qu’il invoque volontiers : Josef Popper-Lynkeus.
Quelqu’un qui a bien compris l’importance de l’héritage de
cet « esprit d’utopie pratique » est l’historien américain William
Johnston92 qui rapproche également Neurath du fondateur du sio-
nisme Theodor Herzl93. Autant de figures représentatives, dit-il, du
« don autrichien pour les pensées totalisantes » qui faisait « rêver
comme veiller » les Autrichiens de l’entre-deux-guerres d’un système
social é­co­no­mi­quement et juridiquement rationnel. Dans la même
veine, et même à l’une de ses origines typiquement autrichiennes,
se tient le fameux Popper-Lynkeus, ingénieur, savant et économiste,
auteur des Fantaisies d’un réaliste94 dont la rencontre fit tant d’im-
pression à Freud qu’elle lui suggéra sa théorie de la déformation
dans le rêve95.

4] En conclusion : Neurath et Couturat


Pour les raisons que nous avons indiquées, nous dirions que l’homo-
logue français de Neurath est notre Couturat plutôt que Lalande ou
Rougier. Ce que Russell a déclaré au congrès de 1935 aurait pu être
rappelé au même congrès à propos de Couturat disparu vingt ans
plus tôt. Ils ont en commun un espérantisme plus linguistique que
logique. Et c’est d’une langue auxiliaire artificielle comme l’ido que
l’encyclopédie dont le « jargon universel » devait servir d’interlingua
aux et entre scientifiques, est le plus proche. Disons que dans leur
logico-linguisticisme, c’est le dosage du linguistique et du logique qui
les distingue. Couturat tenait à concilier la « raison logique » avec la
« raison linguistique », comme le lui reproche d’ailleurs Antoine Meillet
dans la séance du 25 janvier 1912 de la Société française de philoso-

[92] William Johnston, L’Esprit viennois, Paris, PUF, 1972, p. 233.


[93] Ibid., chapitre 13.
[94] Josef Popper-Lynkeus, Fantaisies d’un réaliste [1899], Paris, Gallimard, 1987. (Ndé.)
[95] Sigmund Freud, Résultats, idées, problèmes II [1921-1938], Paris, PUF, 1985.
64
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

phie96. Il pensait même que « les considérations linguistiques pouvaient


permettre de déceler les catégories vraiment logiques du langage » et de
ce dernier point de vue, il n’y a pour lui qu’une seule logique, sous forme
d’une tendance à la régularité (l’univocité de la désignation), dont il est
possible de réaliser l’idéal dans une langue artificielle. Les linguistes
qui la prennent en compte sont, de son avis, les plus intéressants.
Certes, mais en France en 1912, les « linguistes philosophes sont
très rares ». Ces mots de Michel Vendryes lâchés dans la même discus-
sion ne sont pas un encouragement à ce qu’ils soient plus nombreux,
mais l’expression d’un certain scepticisme d’autant que, dit-il, « il est
très difficile de définir exactement le mot “langue” ».
Il reste cependant une différence importante entre l’éminent
représentant de la tendance encyclopédiste de l’unité de la science et
Couturat. Il ne suffit pas en effet de poursuivre un idéal linguistique
et un objectif logique en étudiant, écrivait Lalande, « les fonctions
propositionnelles de Russell et Whitehead ainsi que les propriétés
formelles des propositions de relations97 » pour se transformer en un
positiviste logique viennois. Ce pacifiste kantien qui avait soi­gneu­
sement lu le Projet de paix perpétuelle de Kant, cet humaniste qui
rêvait de concilier les esprits à l’aide d’une langue universelle, n’avait
sans doute pas songé à mettre le symbolisme logique au service de
l’analyse logique du langage, c’est-à-dire au service d’une critique du
sens qui virât à la censure de la terminologie du philosophe.
Or tel est bien pourtant le projet neurathien d’un Index verborum
prohibitorum98 : « On s’obligera, selon le principe d’un tel Index, d’un
commun accord à éviter dans l’Encyclopédie certains termes et cer-
taines formules. » La devise antimétaphysique de Neurath assimile
énoncés dépourvus de sens et métaphysique, synonymie qu’il voit jus-
tifiée par le fait que l’utilisation d’assertions incontrôlables pouvait
avoir partie liée avec les crimes contre l’humanité, comme le suggérait
un mot de Voltaire qu’il aimait à citer : « Quiconque vous fait croire
des absurdités peut vous faire commettre des atrocités99. »

[96] Voir Couturat, « Sur la structure logique du langage », op. cit.


[97] Lalande, « L’œuvre de Louis Couturat », op. cit.
[98] Une expression et surtout une idée qu’il doit, d’après le témoignage de Marie Neurath
elle-même, à son ami russe Gregorius Itelson (voir note 72).
[99] Dans Lebensgestaltung und Klassenkampf (Berlin, E. Laub, 1928), auquel renvoie
Thomas Uebel, Overcoming Logical Positivism from Within. The emergence of Neurath’s
65
Antonia Soulez • La réception du Cercle de Vienne aux congrès de 1935 et 1937 à Paris ou le « style Neurath »

Concernant le sens du mot « langue », pour revenir à cette difficulté


soulevée par Vendryes, si l’on suit l’évolution des langues naturelles,
c’est plutôt vers des logiques que vers une logique (de l’esprit, dit
Couturat, par opposition au cœur) que l’on s’achemine. Par ailleurs le
principe d’économie logique ne semble guère respecté et heureusement
par les langues particulières en évolution. Comment une langue inter-
nationale qui serait construite à partir d’elles pourrait-elle réaliser
l’idéal logique recherché ?
Le problème de « langue » se répercute dans la traduction. Et le
Cercle de Vienne à Paris en 1935 et 1937 fut également un problème
de traduction. Il y avait en effet à Vienne une façon très différente de
comprendre le rapport entre langue artificielle et langue naturelle,
par rapport à celle qui prévalait dans l’esprit de nos « philosophes de
la structure logique du langage ». En France, par « langue naturelle »,
on entendait, en grammairien, les différentes langues particulières,
non exactement ce qu’un Anglais ou un Autrichien comprenait par
« langue naturelle ou ordinaire » par opposition à « langue construite »
ou en tout cas un langage technique d’experts100. Cette différence qui
passe pour nous entre des communautés nationales, pour les Anglais
et les Autrichiens, entre un registre d’usage de la langue et un autre,
fait que la version linguistique d’un idéal logique ne coïncide pas
absolument avec la version symbolique du même idéal.
La raison pour laquelle Couturat aurait été le meilleur public du
Cercle de Vienne en 1935 et 1937 pourrait être sa façon, peu suivie
par les linguistes français, de se réclamer de Russell en matière de
« structure logique du langage ». L’ironie de l’histoire est ici que ce
trait que constitue la différence (nationale) entre « langue » et « lan-
gage » pour nous – différence que les mots « language » en anglais ou
« Sprache » en allemand ne savent pas rendre – est sans doute une
raison profonde pour laquelle « l’esprit » du Cercle de Vienne n’a pas
soufflé chez nous comme à Vienne.
Comme l’a écrit Frege, la logique se heurte parfois aux possibilités
inépuisables de la langue. Si la logique cherche à remédier à cer-

naturalism in the Vienna Circle’s protocol sentence debate, Amsterdam-Atlanta, Rodopi,


1992, p. 260.
[100] Encore faut-il, semble-t-il, distinguer entre langage ordinaire pour un Anglais, et langage
naturel pour un Autrichien de l’époque. La première expression s’oppose au langage de
l’expert, la seconde au langage construit ou artificiel. L’enjeu ethnopolitique n’est pas le même.
66
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

taines inadéquations de la langue naturelle qui n’est en effet d’aucun


secours pour elle, elle se trouve aussi parfois incapable de restituer des
nuances qui sont au cœur d’une langue. Frege n’a-t-il pas fait appel
au sens de la langue allemande pour comprendre la différence entre
l’article défini qui fait savoir qu’il s’agit d’un objet et l’article indéfini
qui accompagne un terme conceptuel ? C’est qu’il y voyait l’expression
d’une « différence réelle101 » susceptible d’être comprise par l’humanité
entière en dépit de la multiplicité des langues102.
On voit ici au contraire que notre nuance française entre langage
comme moyen d’expression en général et langue particulière nous
a caché l’opposition anglo-allemande entre langage naturel103, c’est-
à-dire usuel, et langage artificiel, c’est-à-dire construit et savant.
« L’idéal logique » ne peut donc pas avoir le même sens quand on le
place à l’horizon des langues particulières et quand on le construit à
l’encontre de la langue naturelle jugée défectueuse.

[101] Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques [1892], Paris, Seuil, 1971.
[102] Voir la note de Frege, dans l’article « Concept et objet » (Frege, Écrits logiques et
philosophiques, op. cit., p. 131), qui semble aller contre ce qu’on appelle aujourd’hui le
principe quinien de « l’indétermination de la traduction ». En dépit du fait, écrit-il, que non
seulement « un mot ne peut jamais être rendu avec exactitude dans un autre langage » et
que, même plus grave, « jamais, dit-on, le même mot n’est compris de la même manière
par les locuteurs d’une même langue », Frege insiste sur la possibilité de trouver un « élément
commun en diverses expressions [le sens], et dans le cas des propositions, la pensée ».
L’humanité, dit-il, possède en commun un trésor de pensées. La logique a à les reconnaître
sous les différentes langues comme sous différents vêtements.
[103] Bien qu’il faille distinguer encore entre « ordinary language » et « Umgangssprache »,
voir ci-dessus.
[Chapitre 3]

Duhem, Meyerson
et l’épistémologie américaine postpositiviste

Sandra LAUGIER1

I l y a longtemps que l’épistémologie anglo-saxonne a reconnu sa


dette envers Pierre Duhem : la thèse dite de « Duhem-Quine » est
au centre des débats sur l’empirisme et le réalisme qui jalonnent,
jusqu’aux textes les plus récents de Hilary Putnam, l’évolution de
l’épistémologie héritée du Cercle de Vienne vers une forme plus his-
torique de réflexion sur les sciences, dont les représentants les mieux
connus sont Thomas Kuhn et Paul Feyerabend, ainsi qu’aujourd’hui
Ian Hacking. Mais cette évolution de l’épistémologie américaine depuis
les années 1960 pourrait aussi attirer notre attention sur une autre
influence, moins visible, venue aussi de l’épistémologie française : celle
d’Émile Meyerson, auquel on trouve plusieurs références chez Willard
Van Orman Quine et Kuhn – qui se reconnaissait trois maîtres :
Duhem, Meyerson et Alexandre Koyré. On peut constater, à l’exa-
men du destin de leurs ouvrages, un phénomène curieux : ces textes,
quasiment oubliés en France après les années 1930, furent non seu-
lement traduits mais réédités jusqu’à récemment aux États-Unis2. En
examinant quelques aspects de l’œuvre de Duhem et de Meyerson,

[1] Université de Picardie et Institut universitaire de France.


[2] Identité et réalité a été traduit en anglais dès 1930 (Folcroft). La Déduction relativiste en
1985 (Reidel), L’Explication dans les sciences en 1991 (Kluwer). Le succès outre-Atlan-
tique de Duhem, plus tardif, est encore plus considérable : une traduction de La Théorie
physique en 1962 (Atheneum), L’Évolution de la mécanique en 1980 (Kluwer), Sôzein ta
phainomena (To Save the Phenomena) en 1985 (Chicago University Press), des extraits
du Système du monde en 1987 (Chicago University Press), Les Origines de la statique
en 1991 (Kluwer) et même La Science allemande en 1991 (Open Court).
68
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

nous allons tenter de comprendre pourquoi, oubliés ou refoulés dans


leur propre pays, nos épistémologues ont été une source d’inspiration
pour nombre de philosophes des sciences américains.

1] Holisme, instrumentalisme, ontologie


Notre réflexion pourrait partir de deux notes de bas de page de
Quine, dans un article qui fut un coup de tonnerre dans le ciel serein
de l’épistémologie analytique instituée en Amérique : « Two dogmas
of empiricism »3 . Quine est celui qui a introduit l’œuvre de Rudolf
Carnap et du Cercle de Vienne en général dans la philosophie amé-
ricaine. C’est à la suite de cette collaboration étroite entre Quine et
Carnap que s’est constituée une forme spécifiquement américaine de
positivisme logique, devenue, à partir des années 1930-1940 et de
l’immigration forcée d’un grand nombre de philosophes et savants
aux États-Unis (outre Carnap, Hans Reichenbach, Alfred Tarski,
Philipp Frank, Carl Hempel, pour ne citer que quelques noms), le
courant philosophique dominant dans les départements de philosophie
américains4 . Quine, en 1951, attaquait les fondements de l’empirisme
logique – la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme.
Ces deux dogmes sont, dit Quine, « at root identical » et reposent sur
une illusion commune : la possibilité de distinguer ce qui, dans un
énoncé, est de l’ordre de l’expérience et du langage – donc l’idée, spé-
cifiquement néopositiviste, qu’un énoncé a une signification empirique
et peut en tant que tel être soumis à confirmation ou à réfutation
empirique. Le paradoxe étant que Quine se fonde sur l’Aufbau de
Carnap pour contrer l’empirisme : « Ma contre-suggestion, qui provient
essentiellement de la doctrine de Carnap dans l’Aufbau, est que nos
énoncés sur le monde extérieur affrontent le tribunal de l’expérience
sensorielle non pas individuellement mais seulement en tant que corps
organisé5. »

[3] Willard Van Orman Quine, « Two Dogmas of Empiricism », The Philosophical Review, 60,
1951, p. 20-43. Repris dans From a Logical Point of View, Cambridge (MA), Harvard
University Press, 1953 (trad. sous la dir. de Sandra Laugier, D’un point de vue logique,
Paris, Vrin, 2003). (Ndé.)
[4] Voir sur ce point Sandra Laugier, « Une ou deux indéterminations », Archives de philosophie,
n° 58 (janvier-mars), 1995, p. 71-90.
[5] Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 43. Sauf indication contraire, les traduc-
tions sont les nôtres.
69
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

C’est alors que Quine renvoie à Duhem, et non pas aux célèbres
paragraphes sur la réfutation et l’expérience cruciale, mais à la cri-
tique de la méthode newtonienne 6 . Quine reprend moins le détail
de l’argumentation de Duhem contre la réfutation que la philoso-
phie générale de La Théorie physique, en particulier l’impossibilité
de concevoir des faits indépendamment de toute conceptualisation.
« Une expérience de physique », dit Duhem, est « tout autre chose que
la simple constatation d’un fait. Ce que le physicien énonce comme
le résultat d’une expérience, ce n’est pas le récit des faits constatés ;
c’est l’interprétation de ces faits7. » Leur certitude « demeure toujours
subordonnée à la confiance qu’inspire tout un ensemble de théories8 ».
Meyerson avait repris ce point : « Il est, comme l’a dit fort justement
Duhem, impossible de comprendre la loi, impossible de l’appliquer, si
on n’a pas fait ce travail d’abstraction scientifique, si l’on ne connaît
pas les théories qu’elle suppose9. »
Or c’est cela précisément qui intéresse Quine. Les énoncés d’ex-
périence, indépendants de tout contexte théorique, sont un mythe
épistémologique. « Les énoncés, à l’exception de quelques pièces de
collection pour épistémologue, sont reliés de façon seulement détour-
née avec l’expérience10. » Le point était clairement relevé chez Duhem :
« Une expérience de physique, c’est l’interprétation [des faits], c’est leur
transposition dans le monde idéal, abstrait, symbolique, créé par les
théories qu’il regarde comme établies11. »
La critique de la réfutation et le « problème de Duhem » ne sont
qu’une conséquence méthodologique de cette position philosophique,
reprise par Meyerson12. Aucun énoncé n’est immédiatement réfutable,
car il n’y a pas d’énoncé qui soit purement d’expérience : les énoncés dits
d’expérience sont theory-laden. Une expérience récalcitrante ne suffit
donc pas à rejeter une théorie13. Croire qu’une proposition théorique est

[6] Pierre Duhem, La Théorie physique [1914], Paris, Vrin, 1981, p. 303-328.
[7] Ibid., p. 239.
[8] Ibid., p. 246.
[9] Émile Meyerson, Identité et réalité [1908], Paris, Félix Alcan, 1912, p. 21.
[10] Willard Van Orman Quine, Méthodes de logique [1950], trad. Maurice Clavelin, Paris,
Armand Colin, 1972, p. 12.
[11] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 140.
[12] Émile Meyerson, Du cheminement de la pensée, Paris, Félix Alcan, 1931, p. 125.
[13] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 280.
70
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

réfutée quand une prédiction dérivée avec son aide n’est pas réalisée,
c’est croire que cette proposition affronte l’expérimentation isolément.
Or, pour déduire la prédiction aussi bien que pour monter l’expérimen-
tation ou interpréter son résultat, le physicien « ne se borne pas à faire
usage de la proposition en litige », mais d’autres propositions.
La prévision du phénomène ne découle pas de la proposition liti-
gieuse prise isolément, mais de la proposition litigieuse jointe à tout
cet ensemble de théories ; si le phénomène prévu ne se produit pas,
ce n’est pas la proposition litigieuse seule qui est mise en défaut, c’est
tout l’échafaudage théorique dont le physicien a fait usage14.
L’idée duhémienne, selon laquelle une expérience négative ne
conduit pas à rejeter une théorie, fréquemment reprise et exploitée
chez les postpoppériens15, est développée dans l’épistémologie de Quine
sous la forme d’une position discutée, le holisme épistémologique. On
en trouve une formulation explicite dans Methods of Logic : « Des énon-
cés proches de l’expérience et apparemment vérifiés par les expériences
appropriées peuvent à l’occasion être abandonnés, fût-ce en plaidant
l’hallucination16 . » Cela rejoint certaines remarques de Duhem.
Lorsque l’expérience est en désaccord avec ses prévisions, elle
lui apprend que l’une au moins des hypothèses qui constituent cet
ensemble doit être modifiée ; mais elle ne lui désigne pas celle qui
doit être changée17.
On peut toujours préserver la vérité d’un énoncé quoi qu’il arrive ;
et à l’inverse, il n’y a pas d’énoncés non révisables. Les liens logiques
entre énoncés rendent tout énoncé, même « central », vulnérable à
l’expérience. « La réévaluation de certains énoncés entraîne la rééva-
luation d’autres, à cause de leurs interconnexions logiques – les lois
logiques étant simplement certains énoncés de plus dans le système,
certains éléments de plus dans le champ18. »

[14] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 280-281.


[15] Imre Lakatos, « Falsification et méthodologie », in Imre Lakatos, Histoire et méthodologie
des sciences. Programmes de recherche et reconstruction rationnelle [1986], Paris, PUF,
1994, p. 1-146.
[16] Willard Van Orman Quine, Méthodes de logique [1950], trad. Maurice Clavelin, Paris,
Armand Colin, 1972, p. IV.
[17] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 284.
[18] Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 42.
71
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

Il n’y a aucune place privilégiée à l’intérieur du schème concep-


tuel. Un énoncé, même occupant une place tout à fait centrale dans
le système, peut être mis en question ; c’est le cas des lois logiques19,
qui, malgré leur « position décisive », pourraient être révisées, s’il en
résultait une simplification indispensable à la survie du système. On
peut là encore citer Duhem : des principes apparemment immuables
et nécessaires de la physique, même impossibles à atteindre par le
contrôle expérimental direct, peuvent être ébranlés dans le cours de
l’évolution de la science.
Ce jour-là, quelqu’une de nos hypothèses qui, prise isolément, défiait
le démenti direct de l’expérience, s’écroulera, avec le système qu’elle
portait, sous le poids des contradictions infligées par la réalité aux
conséquences de ce système pris dans son ensemble20.
On trouve l’écho de ce passage chez Quine, dans la métaphore
du « champ de forces » représentant la science totale21, où les énon-
cés affrontent l’expérience, à la périphérie, pour en redistribuer les
conséquences à l’intérieur. Il n’y a pas de rupture entre périphérie
et centre, seulement des degrés, toujours provisoires et jamais mesu-
rables, de proximité à l’expérience : et c’est précisément sur ce point
que s’accomplit la rupture de Quine avec l’épistémologie viennoise.
Or cette théorie gradualiste, inspirée de Duhem, a un second
aspect : les transformations du système, même radicales, sont lentes,
graduelles. Le changement conceptuel, même important, peut s’ef-
fectuer sans rupture. Cette vision de l’évolution de la science est le
meilleur moyen d’éviter à Quine, comme à Duhem, l’accusation de
conventionnalisme. La convention ne saurait présider au changement
scientifique, parce qu’il ne peut y avoir, dans l’évolution de la science,
de décision arbitraire d’un changement d’ensemble. C’est bien ce que
semble énoncer Duhem : « Au cours de ce long et laborieux enfante-
ment, nous pouvons suivre les transformations lentes et graduelles
par lesquelles le système théorique a évolué ; mais, à aucun moment,
nous ne pouvons saisir une création soudaine et arbitraire d’hypo-
thèses nouvelles22. » 

[19] Voir Sandra Laugier, L’Anthropologie logique de Quine, Paris, Vrin, 1992.
[20] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 328.
[21] Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 42.
[22] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 384.
72
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Le holisme est, chez Quine, une arme à double tranchant. Tout


énoncé peut être révisé, mais, à l’inverse, n’importe quel énoncé peut
être conservé. On peut citer à ce propos encore Methods of Logic :
Notre système d’énoncés bénéficie, vis-à-vis de l’expérience, d’une
telle marge d’indétermination que de vastes domaines de lois peuvent
facilement être tenus pour exempts de révision par principe. Nous
pouvons toujours nous tourner vers d’autres secteurs du système lorsque
des révisions sont imposées par des expériences inattendues23.
C’est parce qu’une révision n’est jamais ponctuelle, mais « systéma-
tique », qu’elle doit opérer des choix et assurer ce que Quine appelle des
« priorités ». Il n’y a de sens à réviser le système que si on s’en tient, à
chaque étape intermédiaire de l’évolution de la science, aux révisions
qui en assurent la survie. Il existe des priorités (dit Quine) et des
conditions (dit Duhem) qui décident de la place d’une hypothèse dans
le système. Bref, on choisit de manière pragmatique24 les révisions
qui dérangent le système le moins possible, sauf si une révision plus
importante apporte d’autres avantages en matière de simplification.
C’est en faisant référence à Duhem que Quine produit son affirma-
tion la plus instrumentaliste, proche des thèses philosophiques de la
première partie de La Théorie physique, selon lesquelles la théorie phy-
sique n’est pas une explication, mais une représentation symbolique :
après avoir rappelé la métaphore de Neurath (« Nous sommes comme
des marins qui doivent reconstruire leur bateau en pleine mer »), qu’on
pourrait rapprocher de certaines métaphores duhémiennes, il ajoute :
Nous pouvons améliorer notre schème conceptuel, petit à petit, en
continuant à en dépendre pour nous soutenir ; mais nous ne pouvons
nous en détacher pour le comparer en toute objectivité avec une réa-
lité non conceptualisée. Il est donc dénué de sens de s’enquérir de
l’adéquation absolue d’un schème conceptuel comme miroir de la
réalité. Notre critère, pour évaluer des changements fondamentaux
dans le schème conceptuel, doit être, non un critère réaliste de corres-
pondance avec la réalité mais un critère pragmatique25.
Quine conclut avec un appel à « l’économie conceptuelle » qui renvoie
à la fois à Duhem et à Mach. La justification première du holisme est

[23] Quine, Méthodes de logique, op. cit., p. III.


[24] Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 79.
[25] Ibid.
73
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

le conservatisme ou, pour parler en termes plus naturalistes, la survie


du schème conceptuel. « Si une révision de notre système d’énoncés
s’impose, nous préférons une révision qui dérange le système le moins
possible26 . »
C’est aussi le sens de la métaphore de Neurath : « Notre bateau
reste à flot parce qu’à chaque modification, nous en conservons l’es-
sentiel27. » Ce conservatisme est aussi ce qui définit l’histoire des
sciences chez Duhem, « le travail séculaire qui a élaboré les théories
physiques28 ».
L’histoire nous montre qu’aucune théorie physique n’a jamais été créée
de toutes pièces. La formation de toute théorie physique a procédé
par une suite de retouches qui graduellement ont conduit le système
à des états plus achevés ; et en chacune de ces retouches, la libre
initiative du physicien a été conseillée, soutenue, guidée, parfois impé-
rieusement commandée par les circonstances les plus diverses, par les
opinions des hommes comme par les enseignements des faits. Une
théorie physique n’est pas le produit soudain d’une création ; elle est le
résultat lent et progressif d’une évolution29.
Cet évolutionnisme continuiste est particulièrement perceptible
dans l’œuvre d’historien des sciences de Duhem. On sait comment,
au début du livre 7 du Système du monde30, il prétend que les chan-
gements « révolutionnaires » de la période du XVIe-XVIIe siècle sont
le produit d’une lente évolution, dont les héros de la science classique,
Galilée et autres, n’auraient été que « les continuateurs, voire les pla-
giaires ». Sans commenter un tel jugement, on pourra remarquer la
tonalité duhémienne du Quine de Word and Object, quelques années
après « Two dogmas of empiricism »31 :
Nos mots continuent à faire à peu près sens à cause de la continuité
du changement de théorie ; nous modifions l’usage assez gra­duel­
lement pour éviter la rupture. Notre bateau reste à flot […]. Nos mots

[26] Ibid.
[27] Willard Van Orman Quine, Word and Object, Cambridge (MA), MIT Press, 1960,
p. 4 (trad. Joseph Dopp & Paul Gochet, Le Mot et la chose, Paris, Flammarion, 1977).
[28] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 252.
[29] Ibid., p. 391.
[30] Pierre Duhem, Le Système du monde (10 vol.), Paris, Hermann, 1913-1959. (Anastasios
Brenner en a publié un abrégé indispensable : L’Aube du savoir, Paris, Hermann, 1997.)
[31] Quine, Word and Object, op. cit., p. 4.
74
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

continuent à avoir un sens acceptable à cause de la continuité du


changement de théorie.
Ce conservatisme n’exclut pas les changements radicaux dans
le schème conceptuel. Quine étend encore au schème conceptuel, à
la science prise comme instrument global d’adaptation, ce que dit
Duhem : des principes apparemment immuables et nécessaires de la
physique, même impossibles à atteindre par le contrôle expérimental
direct, peuvent être ébranlés dans l’évolution de la science. « Ce jour-
là, quelqu’une de nos hypothèses […] s’écroulera32. »
Le modèle quinien de l’évolution de la science, à la fois conservateur
et révolutionnaire, se trouve en fait déjà esquissé au chapitre 6 de La
Théorie physique.
La science physique, c’est un système que l’on doit prendre tout entier ;
c’est un organisme dont on ne peut faire fonctionner une partie sans
que les parties les plus éloignées de celle-là entrent en jeu, les unes
plus, les autres moins, toutes à quelque degré33.
Dans cette perspective, si l’on revient à « Two dogmas of empi-
ricism », on ne saurait qu’être surpris de la présence de la seconde
référence française, à Meyerson : le holisme épistémologique, l’im-
possibilité affirmée par Quine de déterminer l’adéquation de notre
schème conceptuel à la réalité, semble peu compatible avec la phi-
losophie d’Identité et réalité. Certes, Duhem n’exclut pas l’idée d’un
ordre ontologique :
Ainsi, la théorie physique ne nous donne jamais l’explication des
lois expérimentales ; jamais elle ne nous découvre les réalités qui se
cachent derrière les apparences sensibles ; mais plus elle se perfec-
tionne, plus nous pressentons que l’ordre logique dans lequel elle
range les lois expérimentales est le reflet d’un ordre ontologique34.
Mais il est clair que cette position n’est pas celle de Quine. L’idée
d’une « réalité cachée derrière les apparences sensibles » est très éloi-
gnée de sa perspective, précisément à cause de son interprétation du
problème ontologique. Vers la fin de « On what there is », Quine suggé-
rait que les ontologies d’objets physiques ou mathématiques sont des

[32] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 328.


[33] Ibid., p. 285.
[34] Ibid., p. 35.
75
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

« mythes35 » : « Le mythe des objets physiques s’est avéré plus efficace
que d’autres comme moyen d’intégrer une structure maniable dans
le flux de l’expérience36 . »
Il y a là une conception clairement instrumentaliste de l’ontologie
(on pourrait, là encore, remonter à Mach, ainsi qu’à Carnap) :
Les objets physiques sont importés au plan conceptuel dans la situa-
tion en tant qu’intermédiaires commodes – non pas définis en termes
d’expérience, mais simplement comme posits, comparables au plan
épistémologique aux dieux d’Homère37.
Peut-être la référence à Meyerson n’est-elle cependant pas anodine,
et Quine plus sérieux qu’on l’imagine, lorsqu’il reprend à son compte38
l’énoncé d’Identité et réalité, « l’ontologie fait corps avec la science elle-
même et ne peut en être séparée ». Voyons plus précisément dans
quel contexte intervient la référence : Quine affirme la continuité des
questions ontologiques et des questions de la science naturelle. Le
problème ontologique, chez Quine, n’est pas de savoir ce qui existe,
mais de connaître la portée ontologique de nos discours – de savoir ce
que nous disons exister. L’ontologie n’a donc pas pour tâche chez Quine
de déterminer ce qui est. « Ce qui est en considération n’est pas l’état
de choses ontologique, mais les engagements ontologiques d’un dis-
cours39. » La question ontologique se déplace : « Nous sommes passés à
présent à la question de […] ce qu’une théorie dit exister40. » Pour savoir
« ce qui existe », ce n’est pas à l’ontologie qu’il faut s’adresser, c’est à la
science. Ce qui existe c’est ce que la science, dans son ensemble, « dit
exister ». Et comme la seule réponse possible à la question ontologique
est dans (within) la science, l’épistémologie s’identifie chez Quine à
l’ontologie. La citation de Meyerson intervient alors, paradoxalement,
pour définir ce naturalisme de Quine, selon lequel il n’y a pas de
différence fondamentale entre la tâche de la philosophie et celle de la

[35] Willard Van Orman Quine, « On what there is », Review of Metaphysics, 2(5), 1948,
p. 21-36. Repris in Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 19.
[36] Quine, From a Logical Point of View, op. cit., p. 44.
[37] Ibid.
[38] Ibid., p. 45.
[39] Ibid., p. 103.
[40] Willard Van Orman Quine, Ontological Relativity, New York, Columbia University Press,
1969, p. 93 (trad. Jean Largeault, Relativité de l’ontologie et autres essais, Paris, Aubier,
1977).
76
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

science. Le travail ontologique ne diffère pas du travail de la science


et participe du même processus de révision continue. Il n’y a pas plus
d’objets privilégiés qu’il n’y a de science première ; il y a continuité,
depuis les corps grossièrement individués de l’apprentissage linguis-
tique, jusqu’aux objets plus sophistiqués de la science. Tous les objets
sont théoriques, pour Quine. Le travail de la science, même dans le
cadre de l’épistémologie naturalisée, est ontologique : comme le disait
déjà Meyerson, la science ne se contente pas d’établir des lois. « Quelle
que soit l’opinion, le système, qu’on entend faire prévaloir au point de
vue strictement philosophique, on est obligé d’admettre que la science,
elle, est et demeure créatrice d’ontologies41. »
Dès Identité et réalité, Meyerson affirme :
Le caractère ontologique de l’explication scientifique est indélébile.
[…] Il ne peut y avoir, dans l’évolution naturelle des théories scienti-
fiques, de phase où la réalité ontologique disparaîtrait, alors que le
concept de légalité resterait debout42.
Meyerson propose un modèle d’évolution de la science où c’est le
changement d’ontologie qui définit le changement scientifique. Ce sont
ces changements d’ontologie qui lui permettent de décrire de manière
approfondie les changements conceptuels accomplis dans l’histoire des
sciences, toujours motivés par l’émergence d’une ontologie nouvelle.
« Notre intellect scientifique réclame impérieusement une réalité onto-
logique et, si la science ne permettait pas d’en créer de nouvelle, elle
serait certainement impuissante à détruire l’ancienne43. »
C’est paradoxalement le recours à la conception meyersonienne de
l’ontologie qui conduit Quine à une ontologie immanente et à l’éva-
cuation de la « question transcendantale » – celle de l’adéquation de
la théorie physique à la réalité, « la question de savoir si ou comment
notre science se mesure à la Ding an Sich44 ».
C’est à cause de ce statut de l’ontologie que le naturalisme de Quine
n’empêche pas le réalisme. Le naturalisme, « c’est reconnaître que
c’est dans la science elle-même, et pas dans une philosophie première,

[41] Meyerson, Du cheminement de la pensée, op. cit., p. 125.


[42] Meyerson, Identité et réalité, op. cit., p. 430.
[43] Ibid., p. 495.
[44] Willard Van Orman Quine, Theories and Things, Cambridge (MA), Harvard University
Press, 1981, p. 22.
77
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

que la réalité est à identifier et à décrire », et « c’est l’abandon d’une


philosophie première antérieure à la science naturelle 45 ». Même si
nous ne savons pas si notre théorie du monde ou notre ontologie est la
meilleure ou la seule possible, nous devons la considérer comme vraie.
« Nous continuons à prendre au sérieux notre science particulière,
notre théorie du monde ou notre propre tissu relâché de quasi-théories,
quel qu’il puisse être46 . » C’est parce que la vérité est immanente, et
que les questions de réalité ne peuvent être posées que de l’intérieur
de notre système du monde. « Il n’y a pas de vérité extrathéorique. »
Y aurait-il, dans l’épistémologie de Meyerson, la possibilité, héritée
par Quine, d’une ontologie immanente à la science ?

2] Théorie physique et traduction


On a parfois attribué à Duhem une thèse antiréaliste de la sous-
détermination des théories par l’expérience, l’idée qu’à un donné
empirique correspondent plusieurs théories (qui ne se trouve en
réalité ni chez Duhem ni chez Quine). En fait, cette thèse serait en
contradiction avec une thèse philosophique centrale de Duhem, la
critique de l’idée de donné empirique. « Une expérience de physique »,
dit Duhem, est « tout autre chose que la simple constatation d’un
fait47. » C’est chez Duhem que naît l’idée, commune chez les postpo-
sitivistes, qu’il n’y a pas d’énoncés d’observation, que tout énoncé
est theory-laden. La certitude des énoncés observationnels, pour
Duhem, « demeure toujours subordonnée à la confiance qu’inspire
tout un ensemble de théories48. » Le « donné » est d’emblée théorisé.
Pour Duhem, non seulement notre expérience est soumise à des
concepts, mais elle est d’emblée conceptualisée. Tous les énoncés
sont théoriques. Un énoncé comme « Le courant passe49 », ou « Tache
verte maintenant » dira Quine plus tard, est théorique. Cette mise
en cause, chez Duhem puis Meyerson, de la notion d’expérience a
été à l’origine, bien plus tard aux États-Unis, de la démolition de
l’épistémologie héritée de l’empirisme logique.

[45] Ibid., p. 21, p. 67.


[46] Quine, Word and Object, op. cit., p.  25 ; From a Logical Point of View, op. cit., p. 79.
[47] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 239.
[48] Ibid., p. 246.
[49] Ibid., p. 227 ; Meyerson, Identité et réalité, op. cit., p. 412-413.
78
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

La critique de la notion d’observation, qui est aussi une critique de


la « méthode expérimentale » à la Claude Bernard, fournit à Duhem
une occasion d’introduire un concept curieux de traduction.
Le développement mathématique d’une théorie physique ne peut se
souder aux faits observables que par une traduction. Pour introduire
dans les calculs les circonstances d’une expérience, il faut faire une ver-
sion qui remplace le langage de l’observation concrète par le langage
des nombres ; pour rendre constatable le résultat que la théorie prédit
à cette expérience, il faut qu’un thème transforme une valeur numé-
rique en une indication formulée dans le langage de l’expérience50.
Il y a deux traductions opérées par le travail de la théorie : la ver-
sion, qui fait passer de l’observation à sa traduction « en nombres »,
et le thème, qui fait apparemment l’inverse, « faire correspondre à
ce nombre un fait concret et observable ». Mais il ne s’agit pas d’un
simple aller-retour : chacune de ces traductions est soumise à indé-
termination. Seulement, il ne s’agit pas d’une indétermination théo-
rique à la Quine (de la multiplicité des interprétations possibles d’un
même donné). La première traduction (version) est une traduction
en nombres des choses concrètes – « Un appareil de compression, un
thermomètre, sont des choses que le physicien manipule dans son
laboratoire », pas des nombres. C’est ce passage de la chose au langage
mathématique que Duhem nomme traduction. Duhem continue ce
qui n’est plus une métaphore : « Mais qui traduit, trahit ; traduttore,
traditore ; il n’y a jamais adéquation complète entre les deux textes
qu’une version fait correspondre l’un à l’autre51. »
Il n’y a pas indétermination d’une interprétation théorique à une
autre, ou équivalence empirique des théories comme dans le jar-
gon contemporain, mais un problème fondamental. « Entre les faits
concrets tels que le physicien les observe, et les symboles numériques
par lesquels les faits sont représentés dans les calculs du théoricien,
la différence est extrême52. »
C’est cette différence qui introduit la distance entre la théorie et
l’expérience, dont la sous-détermination épistémologique n’est qu’une
conséquence finalement triviale. Qu’une expérience ne puisse porter

[50] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 199.


[51] Ibid.
[52] Ibid.
79
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

contre une hypothèse isolée (comme le point sera précisé au chapitre 6


de la Théorie physique), c’est clair si l’on comprend qu’entre le fait pra-
tique et sa traduction théorique, il y a tout le travail de symbolisation
opéré par la théorie physique. C’est parce que toute théorisation est
traduction mathématique des faits que, note Duhem, « un fait pratique
ne se traduit pas par un fait théorique unique », et même « une infinité
de faits théoriques peuvent être pris pour traduction d’un même fait
pratique53 ». C’est sans doute ce point qui sera repris ensuite sous
la forme de la sous-détermination et de l’idée qu’à un même donné
empirique peuvent correspondre une infinité de théories – de systèmes
du monde empiriquement équivalents, pour reprendre l’expression de
Quine dans un article d’Erkenntnis54 .
On sait que Duhem affirme que la théorie physique ne doit pas être
une explication, mais « un système de propositions mathématiques qui
ont pour but de représenter aussi simplement, aussi complètement et
aussi exactement que possible un ensemble de lois expérimentales55 »,
définition connue (elle est proche de certaines formules de Mach, et
pourrait être dite telle quelle par Carnap) mais dont on a moins
remarqué qu’elle s’assortissait d’un modèle fondé sur la traduction. La
théorie représente des propriétés physiques simples par des symboles.
Nous leur faisons correspondre, par des méthodes de mesure appro-
priées, autant de symboles mathématiques, de nombres, de gran-
deurs ; ces symboles mathématiques n’ont, avec les propriétés qu’ils
représentent, aucune relation de nature ; ils ont simplement avec elles
une relation de signe à chose signifiée56.
La définition duhémienne de l’objet de la théorie physique se fonde
donc sur une définition de la théorie physique comme représentation,
mais surtout comme représentation symbolique ; l’impossibilité d’une
explication métaphysique par la théorie (et donc d’une portée réaliste
ou ontologique de la théorie physique) se trouvant ainsi fondée sur
son statut de signe. C’est alors qu’intervient le concept de traduction :

[53] Ibid., p. 201.


[54] Willard Van Orman Quine, « On empirically equivalent systems of the world », Erkenntnis,
1975, p. 313-328 (trad. dans Textes-clés de philosophie des sciences, éd. Sandra
Laugier & Pierre Wagner, Paris, Vrin, 2004). Voir aussi Laugier, « Une ou deux indéter-
minations », op. cit.
[55] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 24.
[56] Ibid., p. 24.
80
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

traduction des propriétés physiques en symboles représentatifs, puis


comme formulation des hypothèses, lesquelles « ne prétendent en aucune
façon énoncer des relations véritables entre les propriétés réelles des
corps », et peuvent « être formulées de manière arbitraire » : « Les gran-
deurs sur lesquelles portent ses calculs ne prétendent point être des
réalités physiques ; les principes qu’il invoque dans ses déductions ne se
donnent point pour l’énoncé de relations véritables entre ces réalités57. »
On voit que dans les trois étapes de la constitution de la théorie
physique, la traduction des données physiques en théorie aboutit à
un système formel indépendant de son point de départ (conclusion
reprise par Moritz Schlick, avant Carnap, dans son Allgemeine
Erkenntnislehre58). La quatrième étape introduit le thème par oppo-
sition à la version :
Les diverses conséquences que l’on a ainsi tirées des hypothèses
peuvent se traduire en autant de jugements portant sur les propriétés
physiques des corps ; les méthodes propres à définir et à mesurer ces
propriétés physiques sont comme le vocabulaire, la clé qui permet de
faire cette traduction59.
C’est donc ici qu’apparaît le deuxième concept de traduction, la
traduction de la théorie en expérience. Il se présente chez Duhem
comme l’inverse du travail premier de traduction :
Si l’on se donne d’une manière concrète les conditions d’une expé-
rience, on ne pourra pas les traduire par un fait théorique déterminé
sans ambiguïté ; on devra leur faire correspondre tout un faisceau de
faits théoriques, en nombre infini60.
Une fois que le développement mathématique de la théorie est
accompli, on obtient un second faisceau de faits théoriques qui « ne
peuvent servir sous la forme même où nous les obtenons61 ». Dans une
formule remarquable, Duhem donne un raccourci de sa conception :
« Alors nous connaîtrons vraiment le résultat que la théorie assigne
à notre expérience62. » Pour savoir ce que dit la théorie, il faut la

[57] Ibid., p. 51.


[58] Berlin, Springer, 1918.
[59] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 25.
[60] Ibid., p. 202.
[61] Ibid., p. 203.
[62] Ibid.
81
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

deuxième­ traduction, « inverse », « le thème, destiné à transformer


les faits théoriques en faits pratiques », thème qui (comme dans le
cas d’une traduction ordinaire) ne ramène pas à la version première.
On voit que ce concept de traduction se définit par un couple indis-
soluble thème-version (fait pratique → théorie, fait théorique → pra-
tique), lequel résume pour Duhem le travail de connaissance en rai-
son de la non-transparence du processus de traduction – traduttore,
traditore : il n’y a jamais « adéquation des textes », la traduction n’est
ni symétrique ni transitive. C’est ce que montrera Quine ensuite, non
dans son épistémologie, mais dans sa thèse d’indétermination de la
traduction.
Le concept de traduction revient au chapitre 4 de la Théorie phy-
sique, « l’expérience de physique », où Duhem établit la thèse sous-
jacente à son concept de traduction : une théorie du symbole et de la
signification fondée sur la traduction. Le récit d’une expérience est
« l’énoncé d’un jugement reliant entre elles certaines notions abstraites,
symboliques, dont les théories seules établissent la correspondance
avec les faits réellement observés ». On a évoqué la thèse duhémienne,
banalisée dans l’épistémologie postpositiviste et postpoppérienne, du
caractère théorique (theory-laden) de l’expérience. Ce caractère se
définit par une théorie de la signification, certes peu développée mais
fortement affirmée : les énoncés de la physique expérimentale « […] ne
sont nullement l’exposition pure et simple de certains phénomènes ; ce
sont des énoncés abstraits, auxquels vous ne pouvez attacher aucun
sens si vous ne connaissez pas les théories physiques de leur auteur63 ».
Cet usage du mot de sens pourrait rester inaperçu si Duhem n’in-
sistait : « Que signifie cet énoncé [la force électromotrice de telle pile
à gaz augmente de tant de volts, etc.] ? On ne peut lui attribuer aucun
sens sans recourir aux théories les plus variées. […] Pour comprendre
la signification du mot force électromotrice, il faut faire appel à la
théorie électrocinétique. » Il y a là une théorie sémantique inséparable
des thèses épistémologiques de Duhem, qui définit la signification des
mots du langage de la physique par leur usage institué dans le cadre
d’une élaboration théorique historiquement déterminée.
Pas un des mots qui servent à énoncer le résultat d’une telle expérience
n’exprime directement un objet visible et tangible ; chacun d’eux a un

[63] Ibid., p. 223, souligné par nous.


82
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sens abstrait et symbolique ; ce sens n’est relié aux réalités concrètes


que par des intermédiaires théoriques longs et compliqués64.
Duhem se livre alors à une critique de Poincaré, selon qui, dit-
il, « la théorie physique serait un simple vocabulaire permettant de
traduire les faits concrets en une langue conventionnelle simple et
commode 65 ». Cette confrontation pourrait aider à montrer en quoi
Duhem n’est pas conventionnaliste. Le conventionnalisme implique
une conception naïve à la fois du langage théorique (comme convention
commode) et de l’expérience (comme fait brut), qui ne tient que par
un concept simpliste de la traduction : « Le fait scientifique n’est que
le fait brut énoncé dans un langage commode », dit Poincaré cité par
Duhem, opérant selon ce dernier une double mythification ; mythe
d’un langage qui serait, parce que scientifique et conventionnel, sous
le contrôle de son utilisateur (le physicien crée son langage66) ; mythe
d’une expérience « brute » qu’on pourrait choisir de traduire d’une
façon ou d’une autre – dénoncé sous le nom du « mythe du donné »
dans des discussions récentes 67. C’est en réalité autant la concep-
tion de Poincaré que celle de Carnap qui sera visée, en 1936, dans
l’article anticonventionnaliste de Quine, « Truth by Convention »68, où
il dénonce la convention comme « vaine étiquette ».
Le langage scientifique n’est pas pour Duhem une simple façon
conventionnelle d’exprimer un fait. Ceux qui comme Feyerabend ou
parfois Lakatos se fondent sur Duhem pour justifier, voire sacraliser
l’arbitraire des choix théoriques, donc un conventionnalisme radical,
se fourvoient. Duhem ne croit pas à « l’équivalence des hypothèses »,
ni, pour reprendre un titre duhémien de Quine, à l’existence de « sys-
tèmes du monde équivalents ». Cette illusion est dénoncée par Duhem
et se traduit selon lui par une conception erronée de… la traduction.
Citant Poincaré, Duhem utilise, curieusement, le même terme : « Il
y a la même différence [selon Poincaré] entre l’énoncé d’un fait brut et

[64] Ibid., p. 223.


[65] Ibid., p. 225-226.
[66] Ibid., p. 226 ; voir aussi Henri Poincaré, « Sur la valeur objective des théories physiques »,
Revue de Métaphysique et de Morale, 10, 1902, p. 263-293 : 272.
[67] John McDowell, Mind and World, Cambridge (ma), Harvard University Press, 1994.
[68] In O.H. Lee (ed.), Philosophical Essays for Alfred North Whitehead, New York, Longmans,
1936, p. 90-124. Repris in Willard Van Orman Quine, The Ways of Paradox, Cambridge
(MA), Harvard University Press, 1966. (Ndé.)
83
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

l’énoncé d’un fait scientifique, qu’entre l’énoncé d’un fait brut dans la
langue française et l’énoncé du même fait dans la langue allemande69. »
Ce passage illustre de manière typique l’illusion d’un donné empi-
rique commun exprimable dans les deux langues, et l’illusion d’une
traduction immédiate, grâce au vocabulaire fourni par la convention,
entre langage des faits et langage théorique. On voit à présent pour-
quoi le concept de traduction (de la traduction comme non transpa-
rente – « Entre un symbole et un fait concret, il ne peut y avoir cor-
respondance, il ne peut y avoir entière parité70 » – est central chez
Duhem : il résume le travail de la théorie, complexe et irréversible,
« une élaboration intellectuelle très complexe qui, à un récit de faits
concrets, substitue un jugement abstrait et symbolique71 ».
De ce point de vue, la phrase de Poincaré « Tout ce que crée le
savant dans un fait, c’est le langage dans lequel il l’énonce », est moins
fausse que dénuée de sens. Créer un langage, c’est créer les faits. « La
création de ce langage suppose la création de la théorie physique72. »
La critique de Poincaré par Duhem rejoindrait la critique de Carnap
par Quine : il n’y a pas d’un côté le langage brut des faits, de l’autre
celui de l’ontologie que nous pouvons maîtriser.
Si l’on examine à présent un autre passage où Duhem fait usage
de son concept de traduction, dans le chapitre 6, passant sur les para-
graphes lus ad nauseam sur le holisme et l’expérience cruciale, pour
arriver à sa critique de ce qu’il nomme la méthode newtonienne, on
peut mieux comprendre ce point. Les faits d’expérience sont déjà tra-
duits dans le cadre d’une théorie, ce qui rend illusoire l’usage de
l’induction. « La nécessité où se trouve le physicien de traduire sym-
boliquement les faits d’expérience avant de les introduire dans ses
raisonnements lui rend impraticable la voie purement inductive73. »
L’exemple pris par Duhem est celui du passage inductif des lois de
Kepler à la théorie de la gravitation newtonienne. La gravitation uni-
verselle n’est pas une généralisation des lois de Kepler : au contraire,
elle est incompatible avec ces lois. Les propositions de Newton ne

[69] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 226.


[70] Ibid., p. 228.
[71] Ibid., p. 230.
[72] Ibid., p. 228.
[73] Ibid., p. 299.
84
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

peuvent donc être comprises comme des conclusions inférées de lois


expérimentales. Plus précisément, et c’est là le véritable fondement de
la critique de l’induction, si Newton a (pense avoir) effectué une géné-
ralisation à partir des lois de Kepler, c’est qu’il a traduit ces lois dans
son langage. « Pour qu’elles acquièrent cette fécondité, il faut qu’elles
soient transformées74 . » Les lois de Kepler acquièrent donc, une fois
utilisées ou « traduites symboliquement » dans le cadre conceptuel de
Newton, une nouvelle signification. C’est donc l’adhésion à un nouveau
cadre théorique qui pour Duhem donne un nouveau sens aux mots de
la loi : « La traduction des lois de Kepler en lois symboliques supposait
l’adhésion préalable du physicien à tout un ensemble d’hypothèses75 »,
argument holiste certes, mais qui affirme surtout que l’avènement
d’une nouvelle théorie équivaut à un changement dans l’usage et
la signification des mots – la traduction des lois et des faits pré­cé­
demment admis dans ce nouveau langage. Les lois de Kepler, dans
le cadre de la mécanique newtonienne, prennent un sens différent.
Dans un nouveau cadre conceptuel, les faits eux-mêmes changent de
signification. Ce point sera évidemment repris chez Norwood Hanson
et Kuhn, le monde vu et perçu dans une nouvelle théorie est un monde
différent. Kuhn parle ainsi (allusion à Wittgenstein et au canard-lapin)
de Gestaltswitch. C’est cette idée duhémienne de traduction que l’on
retrouve dans la plupart des discussions postpositivistes ou postpoppé-
riennes – et ce n’est pas un hasard, Duhem ayant été traduit en 1962,
l’année de la parution de La Structure des révolutions scientifiques. Elle
se transforme en l’idée, formulée ainsi par Kuhn, que ce qu’on appelle
l’expérience dépendra des théories, du langage adoptés.
Les partisans de Copernic n’apprenaient pas seulement ce que signifie
le terme « planète ». Ils modifiaient en fait la signification du mot planète
afin qu’il puisse continuer à établir des distinctions utiles dans un monde
où tous les corps célestes s’apercevaient sous un aspect différent […].
Les paradigmes déterminent de grands domaines de l’expérience76.
C’est ce point qu’a largement exploité Feyerabend, et qu’a développé
Kuhn dans le chapitre 9 de sa Structure des révolutions scientifiques :

[74] Ibid., p. 295.


[75] Ibid., p. 296.
[76] Thomas S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, University of Chicago
Press, 1962, p. 180.
85
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

une fois le paradigme chimique de John Dalton admis, « même le pour-


centage de composition des composés bien connus se trouva différent.
Les données elles-mêmes avaient changé77 ». On voit comment une lec-
ture de l’épistémologie française est à l’origine d’une transformation
radicale de l’épistémologie américaine, à partir des années 1960 –
moment où avec Kuhn, Quine, et Feyerabend, c’est bien une nouvelle
image de la science qui se fait jour, contre l’épistémologie héritée du
Cercle de Vienne et précisément avec les instruments de pensée héri-
tés de l’épistémologie française – notamment de Duhem et Meyerson.

3] Le réalisme et l’histoire
Que ces penseurs soient cités à l’appui d’une forme de relativisme,
ou du moins d’idéalisme linguistique, est plus étonnant. Duhem
lui-même, rappelons-le, ne pense pas que la science et son ontologie
échappent à l’épreuve de l’expérience.
Ainsi se continuera indéfiniment cette lutte entre la réalité et les lois de
la Physique ; à toute loi que formulera la Physique, la réalité opposera,
tôt ou tard, le brutal démenti d’un fait […]. La Physique […] progresse
parce que sans cesse, l’expérience fait éclater de nouveaux désac-
cords entre les lois et les faits78.
De même, Meyerson insiste sur la confirmation et la prédiction :
« Personne ne songera à développer une théorie scientifique sans mon-
trer dans quelle mesure elle est confirmée par l’expérience. » C’est
bien devant les difficultés de l’expérience que va se produire un chan-
gement de théorie. On retrouve cet aspect de Meyerson chez Kuhn.
Pour lui, un changement de théorie ne se produit que lorsqu’il y a
reconnaissance générale des difficultés et défaillances de la théorie
en vigueur, ce qu’il appelle les anomalies79. Meyerson relève ainsi
(avant Popper) :
Une théorie ne vaut rien quand on ne peut pas démontrer qu’elle est
fausse : cela est évident, car une théorie scientifique qui s’accommode
des observations et des expériences quelles qu’elles soient est une théo-
rie qui, à force d’être élargie, assouplie, est devenue décrépite, elle
est inutile même au point de vue de la simple prévision des faits et ne

[77] Ibid., p. 156, p. 163, souligné par nous.


[78] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 268-269.
[79] Thomas S. Kuhn, The Essential Tension, Chicago, University of Chicago Press, 1977, p. 28.
86
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

subsiste momentanément que parce qu’il n’y en a pas d’autre à mettre


à sa place80.
Meyerson annonce ici les réactions antipositivistes des années
1960. Tout comme Duhem, il affirme qu’une expérience isolée ne
peut suffire à rejeter une théorie ; mais c’est parce qu’un change-
ment théorique est aussi un changement ontologique. Ce qui le
conduit à formuler une conception de l’histoire des sciences proche
de celle de Feyerabend ou Kuhn, pour qui les changements scien-
tifiques n’ont lieu que lorsqu’on a une théorie « alternative » : on ne
renonce à un paradigme que lorsqu’il est vraiment dans un état
lamentable.
Ainsi une théorie physique, comme il est facile de s’en rendre compte
par un examen de l’ensemble de l’évolution des sciences, ne disparaît-
elle jamais que chassée par une théorie nouvelle ; le réel scientifique
qui meurt renaît forcément en un réel nouveau81.
Meyerson et Duhem sont peut-être les premiers à envisager la
nature du changement scientifique telle qu’elle a été ensuite explo-
rée chez Kuhn. Dans un paragraphe du Cheminement de la pensée
intitulé « Les révolutions dans les sciences physiques », Meyerson
suggère que l’histoire des sciences néglige la résistance qu’on oppose
toujours aux idées nouvelles. Il faut, selon lui, réexaminer l’histoire,
« se reporter aux années où s’est accomplie cette révolution chimique
[de Lavoisier] pour voir à quel point ces innovations ont paru para-
doxales aux contemporains […]. Et pour peu qu’on se donne la peine
d’examiner, sans esprit préconçu, les polémiques de cette grande
époque, on comprend vite d’où venaient les résistances et qu’elles
n’étaient aucunement sans justification possible82 ».
Il précise ailleurs 83, critiquant les lectures de la révolution
chimique :
Les raisonnements des phlogisticiens n’étaient aucunement absurdes,
ni antiscientifiques (contrairement à ce qu’ont affirmé trop souvent des
hommes insuffisamment informés en matière d’histoire des sciences)

[80] Émile Meyerson, « Hegel, Hamilton, Hamelin et le concept de cause », Revue


Philosophique, 96, 1923, p. 33-55 : 42-43.
[81] Meyerson, Du cheminement de la pensée, op. cit., p. 589.
[82] Ibid., p. 547.
[83] Ibid., p. 483, souligné par nous.
87
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

[…]. Lavoisier transgressait les règles les plus essentielles du rai­son­


nement chimique tel qu’il était fermement établi à l’époque.
C’est quasiment déjà la formulation des propriétés de la « science
normale » de Kuhn. Pour confirmer cette hypothèse, selon laquelle se
met en place, avec Duhem et Meyerson, un nouveau mode d’interpré-
tation de l’histoire des sciences, revenons au passage où Duhem dit
que le physicien a affaire à un « monde idéal, abstrait, symbolique,
créé par les théories qu’il regarde comme établies84 ». Duhem compare
notre lecture du témoignage d’un physicien dont nous ne connaissons
pas les théories avec l’expérience d’une langue étrangère. « Faute de
connaître ces théories, il nous serait impossible de saisir le sens qu’il
attribue à ses propres énoncés ; ce physicien serait devant nous comme
un témoin devant un juge qui n’entendrait pas sa langue85. »
Il y a ici une théorie de l’interprétation des systèmes scientifiques
passés. Nous pouvons comprendre ce que dit un physicien qui « parle
la même langue », qui est dans le même paradigme que le nôtre. Mais
qu’en est-il « lorsque nous discutons les expériences d’un physicien que
cinquante ans, qu’un siècle, deux siècles séparent de nous ? ». Y a-t-il
alors possibilité de traduction ? C’est la question même de l’histoire
des sciences qui est examinée ici, mais aussi la possibilité de l’usage
par la science, non seulement des théories, mais des observations
passées. Ce qui rend possible leur lecture, c’est de nouveau une tra-
duction « entre les symboles qu’il a adoptés et les symboles fournis par
les théories que nous acceptons », qui fonde elle-même notre lecture
de ses expériences. Sans ce travail de traduction, dit Duhem dans un
remarquable passage, « les propositions par lesquelles ce physicien a
traduit les résultats de ses expériences ne seront pour nous ni vraies
ni fausses, elles seront dénuées de sens, elles seront lettre morte ; elles
seront à nos yeux ce que les inscriptions étrusques ou ligures sont
aux yeux de l’épigraphiste : des documents écrits dans une langue que
nous ne savons pas lire86 ».
Le travail de l’historien des sciences s’avère donc similaire à celui
du linguiste en traduction radicale chez Quine : il s’agit de lire une
langue étrangère en lui donnant sens, en l’intégrant à notre langage.

[84] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 240.


[85] Ibid., p. 240-241.
[86] Ibid., p. 242, souligné par nous.
88
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Ce qui fonde l’histoire des sciences, c’est la possibilité de la traduc-


tion, dans son double travail de version et de thème : version qui fait
traduire les faits en théorie, thème qui reconstruit l’expérience dans
ce nouveau cadre théorique. C’est le concept de traduction, encore,
qui fait comprendre le lien entre l’œuvre épistémologique de Duhem
et son œuvre d’historien.
Les termes symboliques que relie une loi de physique ne sont plus de
ces abstractions qui jaillissent spontanément de la réalité concrète ; ce
sont des abstractions produites par un travail lent, compliqué, conscient,
par le travail séculaire qui a élaboré les théories physiques87.
L’interprétation de l’histoire que donne Duhem dans le Système du
monde se fonde sur la possibilité même de la traduction des énoncés
antérieurs de la physique dans notre cadre théorique. C’est le concept
de traduction qui justifie le continuisme. Dans La théorie physique,
Duhem écrit : « Au cours de ce long et laborieux enfantement, nous
pouvons suivre les transformations lentes et graduelles par lesquelles
le système théorique a évolué88. »
Si l’on traduisait correctement les propositions « des écrits de ceux
qui nous ont précédés », c’est-à-dire « si l’on voulait bien s’enquérir
des théories qui donnent leur vrai sens à ces propositions », on pour-
rait « les traduire dans la langue des théories prônées aujourd’hui89 ».
Paradoxalement, c’est en posant l’intransitivité de la traduction que
Duhem rend possible une représentation de l’évolution de la science ;
tandis que Meyerson y parvient à l’inverse en posant, comme cri-
tère de traduction, l’identité de l’esprit humain dans la différence.
La question dépasse alors le cadre de l’histoire des sciences, comme
le montrent les remarquables discussions, très caractéristiques de
cette période de la philosophie française, entre Meyerson et Lévy-
Bruhl. Tout un chapitre du Cheminement est consacré au rapport
entre « Le physicien et l’homme primitif » 90, Meyerson y comparant sa
démarche au travail de Lucien Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive.
En examinant les thèses de Lévy-Bruhl sur la participation et son
interprétation de la mentalité prélogique, il avance que l’homme de

[87] Ibid., p. 252.


[88] Duhem, La Théorie physique, op. cit., p. 384.
[89] Ibid.
[90] Meyerson, Du cheminement de la pensée, op. cit., p. 49-88.
89
Sandra Laugier • Duhem, Meyerson et l’épistémologie américaine postpositiviste

science du passé, comme le primitif, « ne sort pas pour cela du moule
général de notre intellect91 ». Or, c’est ainsi que devrait procéder, selon
Meyerson, l’histoire des sciences.
C’est là que l’histoire des sciences est susceptible de nous tirer d’em-
barras, car elle nous montre une pensée dont le progrès s’opère selon
les principes mêmes qui dirigent la nôtre, alors que les conclusions
auxquelles elle aboutit sont si différentes de celles dont nous avons
l’habitude92.
Cette similitude entre la pensée de Meyerson et celle de Lévy-
Bruhl, le travail de l’ethnographe et celui de l’historien des sciences,
deux philosophes l’ont relevée à l’époque : Hélène Metzger, qui a elle-
même écrit un essai sur Lévy-Bruhl et l’histoire des sciences93 , et
Koyré94. Ce rapport de l’épistémologie à l’anthropologie ne serait qu’un
épisode de la pensée française des années 1920-1930, si cette histoire,
qui s’interrompt alors en France, ne s’était continuée ailleurs. Quine
consacra en effet certains de ses textes philosophiques essentiels95 à
l’examen des idées de Lévy-Bruhl sur la mentalité prélogique, et sa
thèse d’indétermination de la traduction radicale porta, entre autres
choses, sur ce point difficile 96 . Koyré dédia ses Études galiléennes
à Meyerson97 et fut « plus que tout historien, le maître [en français
dans le texte] de Kuhn98 ». Ce dernier a repris le thème duhémien et
meyersonien de la traduction de la science du passé dans son essai
en réponse à Popper « Reflections on my critics » 99. Cette tâche de

[91] Ibid., p. 83.


[92] Ibid., p. 85.
[93] « La philosophie de Lucien Lévy-Bruhl et l’histoire des sciences » [1930], in Hélène
Metzger, La Méthode philosophique en histoire des sciences, 1914-1939, G. Freudenthal
(éd.), Paris, Fayard, 1991, p. 113-128. (Ndé.)
[94] Alexandre Koyré, « Compte rendu de La Scolastique et le Thomisme, par Louis Rougier »,
Revue Philosophique, 1926, p. 462-468.
[95] « Carnap and Logical Truth » [1954], Synthese, 12(4), 1960b, p. 350-374 ; Word
and Object, op. cit.
[96] Voir Laugier, L’Anthropologie logique de Quine, op. cit.
[97] Alexandre Koyré, Études galiléennes, Paris, Hermann, 1939.
[98] Kuhn, The Essential Tension, op. cit., p. 57, p. 161 ; voir aussi Thomas S. Kuhn, The
Road since Structure : Philosophical Essays, 1970-1993, with an Autobiographical Interview,
James Conant & John Haugeland (eds.), Chicago, University of Chicago Press, 2000.
[99] Imre Lakatos & Alan Musgrave, Criticism and the Growth of Knowledge, Cambridge,
Cambridge University Press, 1970, p. 267.
90
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

réinterprétation-retraduction des styles de pensée antérieurs est aussi


celle que suggère, plus récemment, Ian Hacking. La question, devenue
anthropologique, de la lecture de l’histoire des sciences, est devenue
l’un des axes, non seulement de l’épistémologie, mais de la philosophie
présente.
On peut constater, pour finir, que cette épistémologie française de
Duhem et Meyerson aura permis, quelques décennies plus tard, de
subvertir les problématiques anhistoriques héritées de l’empirisme
logique, et de reformuler de manière radicale les problèmes classiques
du rapport entre théorie et expérience et de la nature du change-
ment scientifique. Alain Boyer a remarqué, dans son article sur « Le
problème de Duhem », qu’« autant que de Mach, Peirce et Russell,
l’épistémologie contemporaine est fille de Duhem et de Poincaré »100.
Et, ajouterons-nous : de Meyerson.

[100] Alain Boyer, « Le problème de Duhem », in Alain Boyer, Introduction à la lecture de Karl
Popper, Paris, Presses de l’ENS, 1994, p. 131-151 : 149.
[Chapitre 4]

L’épistémologie française
et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

Jacques LAMBERT1

U ne étude assez complète des rapports entre l’épistémologie fran-


çaise et le Cercle de Vienne supposerait la lecture de documents
divers et dispersés concernant les contacts entre individus à partir
de témoignages et de correspondances, les publications et les traduc-
tions de travaux, leur accueil dans les revues, les participations à des
rencontres et à des congrès, la naissance d’associations et de revues
destinées à la vulgarisation, la qualité des adhérents, la diffusion des
thèses dans les milieux de l’enseignement supérieur, de la recherche
et de l’édition. Travail de consultation d’archives laborieux, rendu
parfois délicat par le fait de circonstances historiques particulières.
L’historien et le philosophe pourraient sans doute mieux apprécier
la réception et les influences des idées, voire du programme, du posi-
tivisme logique viennois dans la pensée française. Le défaut d’une
telle synthèse n’interdit pas d’avancer quelques appréciations d’ordre
général. Un groupe révèle souvent son originalité dans sa manière
de recevoir les idées venues de l’extérieur. On peut tenter de repérer,
au-delà des divergences évidentes, certains caractères d’une tradition
épistémologique française dans l’accueil des thèses viennoises, surtout
de la part de leurs partisans. Examiner une œuvre représentative
de l’un des rares membres français du mouvement du positivisme
logique présente l’intérêt d’apporter une contribution à l’étude de ce

[1] Université Pierre Mendès France, Grenoble et Institut d'histoire et de philosophie des
sciences et des techniques (CNRS/Université Paris I/École normale supérieure), Paris.
92
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

mouvement en France et celui de mettre au jour quelques constantes


de l’épistémologie française de la première moitié du XXe siècle.
Il n’y a pas eu de Société française d’empirisme logique possé-
dant une revue propre. Quelle notoriété philosophique représentaient
d’ailleurs, dans les institutions d’enseignement et de recherche, des
personnalités aussi différentes que Louis Rougier, le général Charles
Vouillemin et Marcel Boll, pour citer les trois représentants alors en
vue du courant positiviste et logique ? La comparaison de la situation
en France avec celle de la Belgique et de l’Italie, pays dans lesquels
le positivisme logique ne fut pourtant pas très implanté, fait mieux
apparaître encore le peu d’intérêt que l’épistémologie française a
finalement accordé à l’empirisme logique. C’est ce qu’on peut encore
constater en 1955, lors de la parution du Traité de la connaissance2,
vingt ans exactement après le Congrès international de philosophie
scientifique de Paris.
Louis Rougier (1889-1982) a été à Lyon l’élève d’Edmond Goblot
(1858-1935). Sa thèse, Les Paralogismes du rationalisme. Essai sur
la théorie de la connaissance3 réagit contre l’épistémologie dominante,
en prenant appui sur les méthodes et les acquis des nouvelles logiques
et en se référant à la philosophie d’Henri Poincaré à laquelle l’auteur
consacre sa thèse complémentaire. Les années suivantes paraissent
La Scolastique et le thomisme4 et La Structure des théories déduc-
tives5. Le rapprochement de ces deux titres, on le comprendra par la
suite, n’est pas fortuit. Dans le second de ces livres prend nettement
corps le projet de remplacer l’ancienne logique par une théorie nou-
velle qui célèbre les vertus du formalisme face à la thèse défendue,
parmi d’autres, par Goblot, d’un raisonnement toujours adapté à son
objet. L’idée d’en finir avec une philosophie de la connaissance deve-
nue périmée sera un thème constant. Elle représente le signal d’une
révolution qui doit affecter notre manière générale de voir le monde.
De là ces productions parfois répétitives sur la scolastique, l’économie

[2] Louis Rougier, Traité de la connaissance, Paris, Gauthier-Villars, 1955.


[3] Louis Rougier, Les Paralogismes du rationalisme. Essai sur la théorie de la connaissance,
thèse pour le doctorat ès lettres présentée à la Faculté des lettres de l’Université de Paris,
Paris, Félix Alcan, 1920.
[4] Louis Rougier, La Scolastique et le thomisme, Paris, Gauthier-Villars, 1925.
[5] Louis Rougier, La Structure des théories déductives, théorie nouvelle de la déduction, Paris,
Félix Alcan, 1921.
93
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

ou la politique, l’ensemble de la vie intellectuelle, pratique et sociale


dans lesquelles sont montrées les conséquences néfastes des philoso-
phies d’un vieux monde. Et, cela va de soi, de l’ancienne logique qui
les soutient. On trouve ainsi, au côté du Traité de la connaissance,
Celse, ou le Conflit de la civilisation antique et du christianisme pri-
mitif 6 , Les Mystiques politiques contemporaines et leurs incidences
internationales7, Les Mystiques économiques. Comment l’on passe des
démocraties libérales aux états totalitaires8 , La Métaphysique et le
langage9, Histoire d’une faillite philosophique, la scolastique10, pour ne
citer que quelques œuvres. L’idée omniprésente, quoique mal définie,
d’une révolution intellectuelle structure l’œuvre. Peut-être éclaire-t-
elle certains éléments biographiques.
Quels ont été les rapports de Louis Rougier avec le positivisme
logique pendant la période d’activité du Cercle de Vienne ? Francesco
Barone, philosophe et historien du positivisme logique, présente
Rougier comme « le principal philosophe français qui a été en contact
avec les thèses néopositivistes11 ». Sans doute sommes-nous plus atta-
chés aujourd’hui à l’intérêt manifesté par André Lautman et par Jean
Cavaillès aux travaux du Cercle de Vienne. L’un et l’autre ont d’ail-
leurs rendu compte respectivement du congrès de Prague de 1934 et de
celui de Paris de 193512. Nous évoquons ici une œuvre beaucoup moins
connue d’un philosophe qui a fait partie du Cercle, qui a participé à ses
travaux, et qui a publié, en plus des actes, au moins trois articles dans
Erkenntnis et dans le Journal of Unified Science13. Il a fait partie de

[6] Louis Rougier, Celse, ou le Conflit de la civilisation antique et du christianisme primitif,


Paris, Éditions du siècle, 1926.
[7] Louis Rougier, Les Mystiques politiques contemporaines et leurs incidences internationales,
Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1935.
[8] Louis Rougier, Les Mystiques économiques. Comment l’on passe des démocraties libérales
aux états totalitaires, Paris, Librairie des Médicis, 1938.
[9] Louis Rougier, La Métaphysique et le langage, Paris, Flammarion, 1960.
[10] Louis Rougier, Histoire d’une faillite philosophique, la scolastique, Paris, J.-J. Pauvert, 1966.
[11] Francesco Barone, Il neopositivismo logico, 2 vol., Bari, Laterza, II, 1977, p. 701-702.
[12] Jean Cavaillès, « L’École de Vienne au Congrès de Prague (1934) », Revue de
Métaphysique et de Morale, 42, 1935, p. 137-149 ; André Lautman, « Le Congrès
international de philosophie des sciences (du 15 au 23 septembre 1935) », Revue de
Métaphysique et de Morale, 1936, p. 113-129.
[13] Louis Rougier, « La scolastique et la logique », Erkenntnis, V, 1935, p. 100-111 ; « Le
langage de la physique est-il universel et autonome ? », Erkenntnis, VII, 1937-1938,
94
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

la « Vorkonferenz » réunie à Prague en 1934 dans laquelle, avec Ernst


Nagel et Alfred Tarski, il a préparé le VIIIe congrès international de
philosophie scientifique qui devait se tenir l’année suivante à Paris.
C’est lui qui en a dirigé les travaux qu’il s’est chargé d’éditer. Rougier
est le Français le plus connu des membres de l’École de Vienne.
Le Traité de la connaissance, paru en 1955, développe en 450
pages des idées exposées en 1921 dans La Structure des théories
déductives. Il s’agissait déjà de montrer les vertus de la logistique, de
l’axiomatique et de la pensée formelle en général en les opposant à
l’esprit et aux méthodes de l’ancienne logique dont le Traité de logique
d’Edmond Goblot, paru en 1918, constituait le modèle14 . En 1955,
bénéficiant des perfectionnements des méthodes formelles et des tra-
vaux du Cercle de Vienne, l’auteur poursuit son entreprise : appliquer
à la recherche philosophique les nouveaux instruments de l’analyse
logique et tirer les leçons du développement des sciences formelles
et empiriques. L’ouvrage, annonce l’avertissement, doit former, avec
Les Paralogismes du rationalisme et Scolastique et thomisme, « une
trilogie qui devrait se lire comme un tout ». Plus qu’à un réel traité
d’épistémologie, dont il peut cependant tenir lieu dans une tradition
française qui ne cultive pas le genre, nous avons affaire à un livre
critique et polémique qui vise à relativiser, à corriger, à combattre les
idées d’une « gnoséologie » classique issue autant de l’aristotélisme et
de ses avatars que du rationalisme moderne. Le titre peut surprendre
par sa généralité et son aspect traditionnel, même si Moritz Schlick,
à qui le livre est dédié, a écrit une Allgemeine Erkenntnislehre15. Le
vrai titre devrait être Structure logique de la connaissance scientifique
déclare l’auteur qui a d’ailleurs conscience de livrer une publication
« non conformiste ». L’ouvrage est divisé en quatre parties qu’on peut
résumer ainsi : Méthode déductive et syntaxe ; Méthode expérimen-
tale et sémantique ; Philosophie du langage ; Application à la théorie
classique de la connaissance : les faux problèmes.
Rougier propose de remplacer l’ancienne ou les anciennes philoso-
phies de la connaissance par une « théorie fonctionnelle de la connais-

p. 189-194 ; « La relativité de la logique », Journal of Unified Science (Erkenntnis), VIII,


1938-1939, p. 193-217.
[14] Edmond Goblot, Traité de logique, Paris, A. Colin, 1918.
[15] Moritz Schlick, Allgemeine Erkenntnislehre, Berlin, J. Springer, 1918.
95
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

sance ». Celle-ci s’inspire, y compris dans son appellation, de l’œuvre de


Hans Reichenbach. En 1955, l’année même de la parution du Traité,
paraissait en traduction française L’Avènement de la philosophie
scientifique dont le chapitre 10 s’intitule précisément « La conception
fonctionnelle de la connaissance »16 . Le programme de la « nouvelle
théorie de la connaissance » se résume en six points :
1. Elle exclut tout exemplarisme et refuse tout apriorisme, excepté
un certain apriorisme méthodologique.
2. Elle exclut un nominalisme radical.
3. Elle exclut un empirisme radical.
4. Elle rejette la théorie unitaire de la science.
5. Elle exclut l’existence d’une logique normative universelle.
6. Elle fait consister la connaissance transmissible dans une sym-
bolisation univoque de l’expérience17.
Si la théorie fonctionnelle de la connaissance prend à son compte
les lignes directrices du Cercle de Vienne telles que la critique de l’a
priori ou l’usage de la logique mathématique comme méthode phi-
losophique, on voit qu’elle nuance et même refuse certaines de ses
thèses. La mémoire de l’animateur du Cercle, tragiquement disparu
en 1936, n’était pas le seul motif de la dédicace du Traité. C’est in­dis­
cu­ta­blement de la philosophie de Schlick que la conception de Rougier
est la plus proche, s’éloignant de celle de Rudolf Carnap, plus encore
de celle d’Otto Neurath.
La théorie fonctionnelle s’appuie sur l’analyse du langage et de
l’expérience. Elle assigne pour tâche à la philosophie de clarifier la
signification des mots en précisant leurs règles d’emploi, d’élucider le
sens des propositions en énonçant la manière de les démontrer ou de
les vérifier, et de donner une forme correcte aux problèmes en défi-
nissant la méthode propre à les résoudre. Si l’influence de Schlick est
assez nette ici, celle de Carnap se fait plus sentir dans l’application de
la méthode de l’analyse logique du langage aux mots, aux propositions
et aux problèmes, afin de démasquer et d’éliminer les pseudo-notions,
les pseudo-énoncés et les pseudo-problèmes provenant tous d’un lan-
gage mal constitué.

[16] Hans Reichenbach, L’Avènement de la philosophie scientifique, trad. fr. Mme Weill,


Paris, Flammarion, 1955, p. 217-237.
[17] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., préface, in fine.
96
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

La théorie fonctionnelle ne fait appel à aucune réalité noumé-


nale. Ce qui permet à son auteur de proclamer en conclusion de la
préface : « Cessant d’être faite pour les dieux, elle est à la mesure
de l’homme et à son seul usage. » On pressent l’élargissement que
Rougier donnera à sa conception lorsqu’il la replacera, en suivant le
schéma positiviste de l’évolution, dans une perspective historique,
politique et culturelle.

1] Les grandes thèses sur les systèmes formels


Le refus de tout exemplarisme et la condamnation de toute forme
d’apriorisme autre que méthodologique constituent pour Rougier une
révolution dans la philosophie. Cette révolution, déjà amorcée par
les géomètres, les algébristes et les physiciens du XIXe siècle et de la
première moitié du XXe siècle « à l’insu ou à l’encontre des philosophes
professionnels », signifie la ruine de toute croyance en l’existence de
vérités synthétiques a priori, inconditionnellement nécessaires, indé-
pendantes de toute expérience, saisies par une faculté sui generis.
Le rationalisme a priori a pris dans son développement deux formes
essentielles : une « forme transcendante » et une « forme épistémolo-
gique ». Dans le premier cas, les vérités subsistent dans un monde
séparé. Platon est le représentant de ce courant qui embrasse des
systèmes métaphysiques et des systèmes religieux. Dans le second
cas, les vérités résultent de la structure de l’esprit humain. Cette
forme épistémologique a été illustrée par Kant. Le positiviste, attentif
à l’évolution des conceptions, ne manque pas de signaler les progrès
réalisés par ce rationalisme dans la pensée grecque lorsqu’il a subs-
titué l’évidence intelligible à l’évidence sensible dans l’astronomie, la
géométrie, l’optique. C’est encore lui qui, dans le cours du XIXe siècle,
a présidé à la construction des géométries non euclidiennes et des
logiques non aristotéliciennes et qui a contribué ainsi à la dissolu-
tion ou à la redéfinition de l’évidence, de l’a priori, du nécessaire,
de l’absolu. On notera quelques étapes remarquables de ce proces-
sus : la substitution de l’axiomatique de David Hilbert à l’analytique
d’Aristote – à l’évidence des principes et à la hiérarchie ontologique
on oppose la formalisation, l’interprétation de symboles et l’usage
des règles de leurs combinaisons ; la reconnaissance de la nature et
de la valeur de la fonction propositionnelle de Bertrand Russell (le
« moule à propositions »). Rougier rappellera aussi la date de 1921,
97
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

année de la publication du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig


Wittgenstein, c’est-à-dire celle de la découverte de la nature tautolo-
gique des propositions de la logique.
La première partie du Traité de la connaissance est entièrement
consacrée aux systèmes formels. Elle traite des deux sortes de véri-
tés, formelle et empirique ; de la structure des théories déductives
(choix du système d’axiomes et formalisation) ; des formalisations de la
logique classique (George Boole), de l’arithmétique (Giuseppe Peano),
de la géométrie (David Hilbert) ; des théories mathématiques (rôles
de l’intuition et de l’expérience, conceptions intuitionniste et forma-
liste, théorie des groupes, mathématiques pures et mathématiques
appliquées). Plus généralement sont examinés les méthodes, les pro-
blèmes et les avantages de la pensée axiomatique et quelques-unes
de ses conséquences philosophiques. Pour Rougier, qui généralise le
concept pour en montrer l’excellence, la méthode axiomatique permet
de comprendre la déduction, la nature des notions et des propositions
premières, les problèmes de choix. Elle montre comment des sciences,
d’abord descriptives, deviennent explicatives. « Comprendre, expliquer,
c’est donc axiomatiser18. » C’est elle qui abstrait des structures à partir
des images et du concret, activité qui caractérise le travail scientifique
et l’acte même du connaître. La distinction carnapienne entre une
description des qualités et celle des relations est essentielle aussi en
ce sens qu’elle introduit l’idée que l’élément connaissable, c’est-à-dire
relationnel et structural, est l’élément intersubjectif, transmissible
(voir supra point 6). La méthode axiomatique a encore montré son
pouvoir heuristique : elle a produit des géométries, des mathématiques,
des logiques. Elle dissout les anciennes notions du transcendant, de
l’a priori, du nécessaire, de l’absolu. Elle marque la fin de la croyance
en une vérité-copie selon laquelle la raison saisirait la réalité, et met
en lumière la confusion du familier avec le nécessaire et le connu.
La méthode axiomatique définit les concepts en les insérant et en les
coordonnant dans un système organique d’énoncés et de règles. On
s’est longtemps interrogé sur la nature de l’électron jusqu’à sa défini-
tion par les équations de Paul Dirac. Reprenant peut-être une formule
chère à Gaston Bachelard, Rougier se plaît à montrer qu’entre les
équations de James Clerck Maxwell et la théorie d’Albert Einstein, il

[18] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 99.


98
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

fallait « fournir un sujet au verbe onduler19 ». La méthode axiomatique,


par son extrême généralité, peut enfin s’appliquer à tous les domaines.
On l’a vu avec la géométrie d’Euclide, la statique d’Archimède, la
dynamique d’Isaac Newton et, plus récemment, pour Rougier, avec
la biologie de Joseph Woodger et l’économie d’Antoine Walras ou de
Vilfredo Pareto. « Comprendre un système de pensées, c’est toujours
analyser les notions primitives et les postulats explicites ou implicites
sur lesquels il repose, la logique qu’il adopte, en apprécier la cohérence
et la suffisance, ainsi que sa correspondance avec les faits qu’il est
censé devoir coordonner et expliquer20. »
Une section importante de la partie formelle est consacrée à la
pluralité des logiques ; au sens et aux conséquences philosophiques
de cette pluralité. La philosophie de la logique a été bouleversée par
la découverte de la nature tautologique de ses propositions, l’axioma-
tisation de la logique classique à partir de différentes notions de base
(dont celles de Russell et de Jean Nicod), le calcul fonctionnel et le
calcul des classes. Elle ne peut plus être définie comme un ensemble
de normes a priori et nous savons qu’elle ne dit rien sur le monde.
On critique sur ce sujet « l’auteur d’un remarquable traité de logique
scientifique » (Marcel Boll) pour qui l’expérience nous aurait enseigné
l’exactitude de la tautologie. Occasion pour l’auteur de combattre les
thèses de l’empirisme radical, alors qu’inversement Boll et Jacques
Reinhart voyaient en Rougier un représentant de l’idéalisme. La
construction de logiques trivalentes, probabilitaires, modales (l’au-
teur reprend la classification des logiques par David K. Lewis), la
logique de Bruno de Finetti des paris conditionnés et des événements
subordonnés, les logiques quantiques comme celle de Reichenbach,
ont montré le caractère privilégié de la logique traditionnelle biva-
lente. Une attention particulière est accordée à la logique d’Arend
Heyting interprétée par Andreï Kolmogoroff dans laquelle p, q, r
ne désignent plus des propositions mais des problèmes. Les logiques
adaptées aux théories physiques de Paulette Destouches-Février et
la « logique du réel » de Georges Matisse situent plus précisément le
lecteur dans le courant des idées des années 1950. La « sémantique
générale » d’Alfred­Korzybski complète le tableau. L’auteur de Science

[19] Ibid., p. 100, p. 211, 244.


[20] Ibid., p. 101.
99
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

and Sanity n’est-il pas l’un des rares sinon le seul des logiciens que
cite Gaston Bachelard21 ?
Les conséquences philosophiques de ces révolutions sont évi-
dentes : si les énoncés de la logique sont des tautologies, vraies a
priori, épuisant toutes les possibilités posées par des conventions, on
doit rejeter aussi bien l’empirisme radical que le rationalisme. Retour
à la thèse conventionnaliste : « La logique classique est construite
avec le chiffre deux d’une manière aussi conventionnelle que notre
système métrique est construit avec le chiffre dix » n’hésite pas à
écrire l’auteur22. Point de vue fortement contesté dans son compte
rendu du Traité par Gilles-Gaston Granger23.
La relativité de la logique condamne l’empirisme radical. Il n’y
a pas de démarcation absolue entre énoncés analytiques et énoncés
synthétiques. Une proposition qualifiée d’empirique dans une théorie
peut être considérée comme une simple définition ou une pure conven-
tion dans une autre. La constance de la vitesse de la lumière, qui est
intégrée dans une loi physique avec Einstein, est une convention dans
la cosmologie d’Edward A. Milne. Le principe du tiers-exclu devient
une proposition synthétique dans une logique polyvalente. La leçon
de Poincaré a été retenue.

2] Les grandes thèses sur les vérités empiriques

2.1] Le critère vérificationniste de la signification empirique


Depuis Wittgenstein et Schlick, la distinction entre la vérité d’une
proposition et sa possibilité d’être vraie, son sens, est essentielle.
S’impose aussi naturellement celle qui sépare l’ordre de la réalité de
l’ordre du discours sur la réalité. On tient là le motif essentiel de la
condamnation de la théorie traditionnelle de la connaissance qui va
de Platon à Heidegger et qui a confondu l’objectif et le pseudo-objectif
en postulant l’existence d’une vérité dans les choses ou derrière la
réalité. Dans le débat qui divise les membres du Cercle en cohéren-
tistes et correspondantistes, Rougier rejoint donc ces derniers. Ainsi,
au sujet des invariants dans la physique, qui constituent selon lui un

[21] Gaston Bachelard, La Philosophie du non, Paris, PUF, 1949, p. 127, p. 134.
[22] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 174.
[23] Gilles-Gaston Granger, « Le Traité de la connaissance de M. L. Rougier », Études
Philosophiques, II, 1956, p. 15-19 : 17.
100
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

problème-test, il écrit : « L’axiomatique d’une théorie déductive est la


représentation d’un certain groupe mathématique dont les invariants
correspondent aux permanences que l’expérience a découvertes dans
le flux des phénomènes sensibles. C’est dans cette correspondance
entre les invariants de la théorie et les permanences de l’expérience
que réside notre connaissance du monde24 . » Il admet avec Schlick
qu’il existe des constatations, seules propositions empiriques dans
lesquelles le sens et la vérité coïncident. « Les constatations de faits
bruts sont les absolus dans l’édifice de la connaissance scientifique, les
invariants de tous les langages scientifiques possibles25. » Ces proposi-
tions atomiques, dans lesquelles ne figurent pas de termes logiques (et,
ou, si, alors) expriment des « faits atomiques ». La « constatation » d’un
écart de temps de l’ordre du millionième de millionième de seconde
renverse, dans l’expérience de Michelson, nos conceptions du temps,
de l’espace, de la gravitation, de la mécanique et bouleverse notre
image du monde26. Une restriction est apportée à cette interprétation
stricte du critère vérificationniste. Elle sera mieux exposée plus tard
dans La Métaphysique et le langage27. Des théories déductives peuvent
admettre en effet des propositions indécidables. La condition exigée
par Schlick ne peut donc valoir que pour les mots et non pas pour les
énoncés. Rougier reconnaît ainsi un sens à certains problèmes qui
pourraient être à jamais insolubles. En se conformant à une distinc-
tion chère au général Vouillemin entre le métaphysique et la méta-
physique, on peut parler ici de problèmes métaphysiques sans exclure
pour autant la condamnation d’un savoir métaphysique.
2.2] Critique du physicalisme
et de la conception unitaire de la science
« Certains membres de l’École de Vienne [Neurath n’est pas cité]
ont professé que tout énoncé, doué de sens intersubjectif, universel,
doit pouvoir se ramener à un énoncé physique28. » Or l’unification
du langage de la science dans le langage de la physique et l’idée
d’une science unitaire qui lui est associée représentent une position

[24] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 233.


[25] Ibid., p. 255-256.
[26] Ibid., p. 229, p. 256.
[27] Rougier, La Métaphysique et le langage, op. cit., p. 187 sq.
[28] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 297 sq.
101
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

intenable de « pur béhaviorisme ». Selon un argument connu, le phy-


sicalisme a déjà été réfuté dans le Phédon lorsque Platon a décrit
Socrate assis calmement devant la porte ouverte de la prison. Quelle
différence pourrait établir l’observateur physicaliste entre un para-
lytique et Socrate si ce dernier ne lui communiquait pas en langage
psychologique les raisons de son refus de fuir ?29 Rougier se sépare,
sur la question de l’unification de la science, du général Vouillemin
pour qui une science unifiée est « possible dans les principes ». Le
Traité de la connaissance reconnaît aux sciences leurs domaines et
leurs langages propres.
2.3] Aspect conventionnel d’une séparation trop nettement
établie entre les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques
Celle-ci repose en effet sur le choix d’une logique. Or la proposition
« demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas » est sans doute analytique
si l’on a choisi une logique bivalente, mais elle devient synthétique si
l’on admet une logique trivalente.
2.4] Limitation de l’exigence de vérification directe
En réaction contre un phénoménisme pur qui a surtout été ima-
giné au XIXe siècle lorsqu’André Marie Ampère, par exemple, écri-
vait en 1826 un mémoire « Sur la théorie mathématique des phé-
nomènes électro-dynamiques uniquement déduite de l’expérience »,
on accorde plus aux éléments théoriques. Einstein a particulière-
ment critiqué l’illusoire reconstruction à laquelle procède ce qu’on
appellera plus tard « l’inductivisme naïf ». « Il n’y a pas de méthode
inductive, écrivait-il, qui puisse conduire aux concepts fondamen-
taux de la physique. Faute de comprendre ce fait, bien des cher-
cheurs du XIXe siècle ont été victimes d’une erreur philosophique
fondamentale30. »
Une théorie prend ainsi l’allure d’une procédure hypothético-
déductive, d’un réseau d’énoncés plus ou moins généraux, vérifiables
dans des applications dérivées, au moyen d’énoncés subordonnés. C’est
une « mise en ordre symbolique d’un domaine de faits […] jamais u­ni­
quement et ontologiquement vraie » puisque d’autres mises en ordre

[29] Ibid., p. 304.


[30] Ibid., p. 231 ; Albert Einstein, Conceptions scientifiques, morales et sociales, Paris,
Flammarion, 1952, p. 87.
102
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sont possibles. « Une théorie physique est donc essentiellement une


théorie déductive associée à une sémantique31. »
À l’intérieur du programme général du Cercle de Vienne approuvé
par l’ensemble de ses membres, le Traité de la connaissance se
distingue par le refus de l’unité de la science, du physicalisme, de
l’empirisme radical, du nominalisme radical ; plus généralement, la
critique du rationalisme et du réalisme, l’admission d’un a priori
méthodologique.
En commençant le quatrième et dernier livre de son traité, Rougier
écrit : « Pour apprécier le caractère révolutionnaire de la théorie de la
connaissance exposée dans les livres précédents, il faut la confronter
à ce qu’on peut convenir d’appeler l’ancienne théorie ou la théorie
classique de la connaissance. C’est la théorie que l’on rencontrait dans
les manuels de logique au début du siècle32. » Le lecteur se rend vite
compte que cette partie est l’aboutissement de cette œuvre fonda-
mentalement polémique. Il apprendra plus sur les erreurs et les illu-
sions de « l’ancienne théorie de la connaissance » que sur « la nouvelle
théorie de la connaissance33 ». Étant reconnus les aspects polémiques
importants qui la définissent indirectement (critique de tout absolu,
de tout a priori ontologique, de la croyance en une raison universelle,
etc.), ainsi que les caractères liés à sa nature fonctionnelle (adaptabi-
lité, conventionnalisme, instrumentalisme, etc.), quelles conséquences
ces options épistémologiques entraînent-elles pour la conception de la
nature et la tâche de la philosophie ?
La philosophie peut être définie comme l’étude du sens. Le « tour-
nant de la philosophie » a consisté dans la reconnaissance de la pri-
mauté des problèmes du langage. Granger voit d’ailleurs une certaine
inconséquence dans l’affirmation de cette primauté et le fait qu’elle ne
soit pas montrée et traitée en premier lieu34 . L’influence de la pensée
de Schlick est manifeste sur toutes ces questions du sens. La philo-
sophie est conçue comme la partie intégrante et la plus générale du
savoir. Ses fonctions de critique et d’analyse du sens s’exercent aux
trois niveaux déjà rencontrés : celui de la signification des termes,

[31] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 227.


[32] Ibid., p. 309.
[33] Ibid., p. 427.
[34] Granger, « Le Traité de la connaissance de M. L. Rougier », op. cit., 16.
103
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

celui du sens des énoncés, celui, plus original peut-être, du sens des
problèmes. Problèmes de sens et sens des problèmes, tels sont fi­na­
lement, pourrait-on dire, les deux objets d’étude de la philosophie.
Dans l’ensemble du savoir, à côté de la tâche des mathématiciens qui
vise à établir des systèmes formels cohérents et de celle des sciences
de la nature dans lesquelles on cherche à établir des propositions
empiriquement vérifiées, la tâche propre de la philosophie consiste
à rechercher le sens des propositions. « Les problèmes de sens sont
les véritables problèmes philosophiques35. » C’est l’exacte pensée de
Moritz Schlick.
2.5] La métaphysique et les problèmes
En admettant la théorie de la signification empirique corrigée et
l’idée de la syntaxe logique, quatre types de problèmes peuvent se
présenter selon Rougier.
1° Les problèmes dont discutent les métaphysiciens. Il s’agit de
pseudo-problèmes formés en raison d’un mauvais emploi du langage.
La preuve ontologique de l’existence de Dieu est un exemple connu.
L’erreur vient ici du fait qu’une définition ne doit pas impliquer l’exis-
tence du défini. Mais tous les problèmes ne sont pas de ce type. Savoir
par exemple si l’ordre du monde est réel ou apparent n’est pas un faux
problème. La forme du raisonnement est correcte.
2° Les problèmes qui transcendent nos connaissances actuelles.
On les rencontre par exemple lorsque Emil du Bois-Reymond, dans
Les Sept énigmes de l’univers, parle du problème de l’origine de la
vie36. Les sciences apportent des éléments de réponses à certains pro-
blèmes considérés précédemment comme des questions relevant de la
philosophie.
3° Les problèmes qui semblent toujours transcendants tout en étant
ou paraissant doués de sens. Apparaît ici la limitation de l’application
stricte du critère vérificationniste. Une authentique étude des faits
conscients supposerait de se transporter à l’intérieur d’une amibe ou
d’un virus. Nouvelle récusation du béhaviorisme. Exemples de ce type
de problèmes : « Pourquoi le monde plutôt que rien ? » ou « Pourquoi
telles lois plutôt que telles autres ? »

[35] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 20.


[36] Emil du Bois-Reymond, Ueber die Granzen des Naturerkennens. Die sieben Welträthsel.
Zwei Vorträge, Leipzig, Veit, 1882.
104
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

4° Les expériences non partagées par tous. Rougier évoque l’exis-


tence d’aveugles psychiques par analogie avec l’existence d’individus
aveugles aux couleurs. Il ne s’agit plus dans ces cas d’une valeur
cognitive, intersubjective, transmissible mais il serait difficile de nier
un sens. Le donné ne se suffit pas à lui-même. On serait tenté de dire
que des philosophes classiques et non des moindres avaient déjà parlé
d’un besoin de le coordonner et de l’unifier.
Que si la métaphysique renonce à son orgueilleuse prétention d’être
la reine des sciences, la certitude de la certitude, que si elle cesse de
vouloir régenter les sciences fondées sur l’observation et l’expérience,
alors nul ne contestera qu’un domaine immense puisse se proposer à
ses coups de sonde dans l’inconnu : celui des extrapolations auda-
cieuses, des vastes synthèses, des conceptions globales du monde37.

3] Conclusion
Par souci de clarté on distinguera trois sphères de compréhension.
Le Traité de la connaissance peut être envisagé comme l’œuvre d’une
époque, celle d’une personne et celle d’une certaine tradition française.
Le contexte des années 1950-1960 transparaît dans les références
à des œuvres et à des auteurs, dans la priorité accordée à certaines
questions, dans un optimisme au regard de l’avenir des sciences et
des méthodes formelles. Certaines références sont attendues, qu’il
s’agisse de Russell pour la logique des relations et pour la théorie des
types, de Wittgenstein sur la nature tautologique des propositions
analytiques ou de Reichenbach sur la logique quantique. À l’opposé,
le contexte historique accuse sa particularité dans la place accordée à
certaines œuvres telles que la sémantique générale de Korzybski, ou
la logique organique de Matisse. Le rappel de tel ou tel nom (Milne,
Eddington, Peano, Zermelo) replace souvent le lecteur au cœur des
problèmes du moment.
L’œuvre de Rougier frappe par la reconnaissance nettement affir-
mée des mutations que les sciences formelles et physiques ont connues.
Très tôt, l’étudiant lyonnais s’est lancé dans des lectures et s’est initié
à des méthodes qui, plusieurs dizaines d’années plus tard, étaient loin
d’être courantes dans les milieux savants et universitaires. Sans négli-
ger l’influence que des philosophies aussi différentes mais fondamen-

[37] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 245.


105
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

tales que celles de Pierre Duhem et d’Henri Poincaré pouvaient exercer


dans les années 1920, et qu’elles ont elles-mêmes exercées sur les
positivistes viennois, on doit être attentif à l’intérêt porté par Rougier
aux mutations des sciences et à son ouverture aux traditions étran-
gères. On notera que cette ouverture et cet intérêt préexistaient à la
rencontre avec le Cercle de Vienne, loin d’en être l’effet. Les thèmes, les
exemples, les auteurs cités dans le Traité de la connaissance en rendent
parfaitement compte. Lorsque le livre parut en 1955, c’était, malgré
les réserves formulées plus haut, une espèce de manuel d’épistémologie
exceptionnel dans la tradition française, proposé par un auteur de 66
ans. Dans le compte rendu qu’il en fit dans la Revue Philosophique,
Robert Blanché, moins critique que Gilles-Gaston Granger dans les
Études Philosophiques, notait : « Nul sans doute, mieux que M. Rougier,
n’était qualifié pour donner aux lecteurs français le moderne Traité de
la connaissance qui leur manquait » ajoutant qu’« une immense littéra-
ture épistémologique […] depuis une trentaine d’années […] n’a guère
encore pénétré chez nous ». Il concluait ainsi : « Tel qu’il est, ce Traité
doit être lu et étudié, et tous, les experts comme les novices, y trou-
veront aliment38. » La contrepartie de cette ouverture précoce a sans
doute été une reprise des mêmes thèmes et des mêmes préoccupations
dans l’ensemble de l’œuvre, une critique obstinée de la philosophie
traditionnelle sous ses différentes formes, une toute-puissance recon-
nue aux méthodes formelles, déductives, axiomatiques et à l’analyse
logique du langage. Cette œuvre est fondamentalement polémique.
Son intention réelle, parfois clairement avouée, consiste à annoncer
et à démontrer que les vieilles tables de la philosophie sont d’un « âge »
révolu, pour user d’un mot que le positivisme admet volontiers dans
son vocabulaire. Dans les premiers écrits, Edmond Goblot était déjà le
représentant de « l’ancienne théorie de la connaissance » ; il en devien-
dra rapidement une sorte de symbole et le restera. Résumant, en 1956,
sa façon de voir la « nouvelle théorie de la connaissance », c’est encore
au Traité de logique de Goblot qu’il se réfère pour le combattre39. Pour
faire prendre conscience à son lecteur de l’écroulement inéluctable de

[38] Robert Blanché, « Le Traité de la connaissance de Louis Rougier », Revue philosophique
de la France et de l’étranger, 147, 1957, p. 268-269.
[39] Louis Rougier, « La nouvelle théorie de la connaissance », Nouvelle Revue Française, 42,
1956, p. 999-1015 : 1000.
106
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

l’ancienne philosophie, théologique, ontologique, rationaliste, Rougier


ne craint pas de donner un sens élargi à la pensée axiomatique, à
exagérer les performances de la logique déductive et les vertus de la
formalisation. L’effet pédagogique est certain car le style et le choix
des nombreux exemples peuvent convaincre, mais le lecteur éprouve le
sentiment diffus que l’on ressent devant la défense d’une cause. Pour
Rougier, ce qui est en cause dépasse les problèmes épistémologiques.
À peine a-t-il énoncé la définition hilbertienne des mathématiques
comme un jeu joué conformément à certaines règles, qu’il écrit aussitôt :
« L’esprit humain n’est lié que par ses propres décrets ; en les hypos-
tasiant, il ne fait qu’adorer la trace de ses pas40. » Tous les critiques
ont noté ce que Blanché, par ailleurs admiratif, a appelé « un certain
dogmatisme » et on regrette, dans les appréciations les plus élogieuses,
une « rigidité doctrinale41 ». On se limitera à en donner deux indices.
Tout d’abord, il n’est pas facile de se faire une idée nette de « l’ancienne
théorie de la connaissance » tant elle enveloppe de doctrines diffé-
rentes et de points de vue divers. À l’opposé, « la nouvelle théorie de la
connaissance », proche, comme on l’a vu, de la théorie fonctionnelle de
Reichenbach, définit bien un programme et des méthodes42, mais elle
semble plus devoir sa dénomination à sa réaction contre l’ancienne.
D’autre part, on peut se demander si elle est la seule qui s’accorde ou
essaie de s’accorder avec les sciences. Il est remarquable en effet que
les critiques et les discussions portent toutes sur les théories clas-
siques. Les théories contemporaines ne présentaient-elles pas de pro-
blèmes ? « On le croirait presque à lire le livre, où tout semble résolu »
note encore Blanché. Le lecteur du Traité attendait d’être éclairé sur
les débats entre nominalistes et platoniciens en mathématiques, sur
les limites du formalisme, sur les problèmes soulevés par les énoncés
protocolaires, les prédicats dispositionnels, les conditionnels réels. Or
ces imperfections et ces mêmes défauts étaient déjà présents dans les
premières œuvres et relevés par les critiques.
Peut-on voir, en conclusion, dans cette épistémologie, quelques
traits d’une épistémologie française des années 1920-1950 ?

[40] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 344 et 100.


[41] Jean-Claude Dumoncel, « Rougier (Louis) », in Encyclopédie philosophique universelle, vol.
III, Les Œuvres philosophiques, 2 tomes, Paris, PUF, 1992, t. 2, p. 3687.
[42] Rougier, Traité de la connaissance, op. cit., p. 423-429.
107
Jacques Lambert • L’épistémologie française et le Cercle de Vienne : Louis Rougier

Vraisemblablement et avant tout son rationalisme. Dans une tradition


pour laquelle le mot positivisme n’évoque pas immédiatement l’idée
d’un empirisme intégral mais plus souvent celle d’un rationalisme
scientiste, que peut signifier appartenir à une école de positivisme
logique ou d’empirisme logique sinon le fait d’adopter les nouvelles
logiques et de se pénétrer de leurs méthodes pour renouveler la rai-
son ? Des révolutions ont lieu mais elles se passent dans le ratio-
nalisme ! C’est sans doute pourquoi le ton des livres de Rougier est
parfois si proche de celui de Bachelard. Quand Rougier évoque « des
cinématiques non cartésiennes, des dynamiques non newtoniennes,
des statistiques non boltzmaniennes », quand il déclare que « la révo-
lution philosophique, due au développement de la pensée scientifique,
a procédé ainsi à une véritable nuit du 4 août43 », le lecteur français
est familiarisé avec ce style. À certains égards, Goblot n’a-t-il pas
été pour l’un ce que Meyerson a été pour l’autre ? Ajoutons que la
prise de conscience d’un décalage entre des sciences qui renouvellent
complètement leurs idées et une philosophie dogmatique qui s’épuise
dans les commentaires de ses principes a été un thème mobilisateur
et constant de l’épistémologie française. Lorsque parut en 1970 le pre-
mier numéro de la revue L’Âge de la science, dirigée par Gilles-Gaston
Granger et Jules Vuillemin, on pouvait lire au milieu de la dernière
page de sa couverture : « Notre pensée n’a pas l’âge de notre connais-
sance. » Des philosophies très différentes se sont fondées sur cette
constatation pour proposer un renouvellement de la raison qui devait
tirer les enseignements des révolutions scientifiques. « Rationalistes,
nous essaierons de le devenir ! » Cette devise vaut même pour ceux
qui avaient adopté avec Reichenbach « la conception fonctionnelle » qui
« dépouille la connaissance de tous les mystères que deux mille ans
de rationalisme y ont introduits44 ». C’est ce qu’avait déjà senti, à sa
manière, l’auteur du compte rendu des Paralogismes du rationalisme
quand il écrivait en 1921 : « Le conventionnalisme de M. Rougier ne
serait-il qu’un nom nouveau donné au rationalisme lui-même, aussi
ancien que la philosophie et destiné à durer aussi longtemps qu’elle ?45»

[43] Ibid., préface, p. 22, p. 16, p. 19.


[44] Reichenbach, L’Avènement de la philosophie scientifique, op. cit., p. 223.
[45] Anonyme, « Compte rendu de Les Paralogismes du rationalisme. Essai sur la théorie de
la connaissance par Louis Rougier, Paris, Alcan, 1920 », Revue de Métaphysique et de
Morale, 9, supplément, 1921, p. 9.
[Chapitre 5]

Hélène Metzger (1888-1944)

Gad FREUDENTHAL1

U n des historiens des sciences et épistémologues français les plus


originaux de la première moitié du XXe siècle, Hélène Metzger,
est reconnu aujourd’hui comme une des sources principales d’inspi-
ration du courant antipositiviste dans l’historiographie des sciences.
(S’agissant des pays anglo-saxons, Metzger doit cette renommée pos-
thume notamment à la référence élogieuse que fit à son œuvre Thomas
S. Kuhn dans son ouvrage très influent La Structure des révolutions
scientifiques de 1962.) Il n’en était pas toujours ainsi. Loup solitaire,
méconnue dans l’establishment parisien des historiens des sciences
des années 1920 et 1930, Metzger restait perpétuellement « un jeune
membre des groupes qu’elle fréquentait2 ». Dans un colloque organisé
à Paris en 1985, puis dans un ouvrage collectif portant sur Hélène
Metzger3, j’ai tâché de contribuer à une meilleure connaissance de son
œuvre. Il semble opportun d’inclure dans le présent ouvrage l’essentiel
de mes recherches sur la biographie et sur les idées épistémologiques
de Metzger4 .

[1] CNRS, Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales, Université
Paris Diderot.
[2] Cristina Chimisso, « Hélène Metzger : The History of Science Between the Study of
Mentalities and Total History », Studies in History and Philosophy of Science, 32, 2001,
p. 203-241 : 231.
[3] Gad Freudenthal (éd.), « Études sur/Studies on Hélène Metzger », Corpus, Revue de
philosophie, n° 8/9, 1988a (réimpr., Leyde, Brill, 1990).
[4] La section qui suit reprend pour l’essentiel, en l’actualisant, Gad Freudenthal, « Hélène
Metzger : Éléments de biographie » [1988b], in Freudenthal, « Études sur/Studies on
Hélène Metzger », op. cit., p. 197-208. Remerciements : la recherche sur la biographie
d’Hélène Metzger n’eût pas été possible sans l’aide généreuse que m’ont apportée
108
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

1] Hélène Metzger : une esquisse biographique


Hélène Émilie Bruhl5 est née le 26 août 1889 à Chatou, en Seine-
et-Oise. Sa mère, Eugénie Émilie Adler6, était originaire de Francfort,
mais les Bruhl, également d’origine allemande, étaient installées en
France depuis trois générations. En effet, vers 1830, David, fils d’Isaac
Bruhl, célèbre rabbin de Worms, immigra aux États-Unis, où quelques
innovations technologiques liées au chemin de fer lui permirent, à son
retour en Europe, de faire l’acquisition d’une propriété à Chatou. C’est
là que devait naître Hélène7. David Bruhl épousa Clotilde Eugénie
Hadamard, une parente du célèbre mathématicien, et de ce mariage
naquit, en 1855, Paul Moïse Bruhl, le père d’Hélène. La sœur de
Paul Bruhl, Alice Louise, épousa, en 1882, Lucien Lévy qui portait
dorénavant le nom de « Lévy-Bruhl »8.
En 1889 naquit Hélène. Malheureusement sa mère mourut après
avoir mis au monde sa deuxième fille, Louise, Hélène n’ayant alors
que 2 ans. Son père épousa par la suite Marguerite Casevitz – Hélène
avait 8 ans – et de ce mariage sont nés les trois demi-frères d’Hé-
lène, dont Adrien, le célèbre professeur, secrétaire général de l’École

plusieurs personnes. Il m’est un devoir agréable de remercier toutes celles et tous ceux qui
m’ont consacré de leur temps, m’ont fait part de leurs souvenirs ou m’ont prêté des docu-
ments en leur possession : Roger Berg, Bertrand Bruhl, Curtis Casewit, Michel Casevitz,
Gérard Coblence, Suzanne Delorme, Jeanne-Marie de Ricou-Adler et Jacqueline Ryziger,
veuve Bruhl. Je remercie également Laurent Bensaïd pour son aide. Voir aussi Marie Boas,
« Hélène Metzger, 1888-1944 », Archives internationales d’histoire des sciences, 8, 1955,
p. 432-434 et Suzanne Delorme, « Hélène Metzger », Dictionary of Scientific Biography,
IX, New York, Scribners, 1974, p. 340-342.
[5] L’acte de naissance d’Hélène Metzger (mairie de Chatou, Yvelines, n° 134 pour l’année
1889) porte encore l’orthographe « Brühl ». Elle se transforme néanmoins vite en « Bruhl »
dans des documents officiels ultérieurs ; c’est cette orthographe que nous employons ici.
[6] Née le 11 novembre 1864. Cf. acte de mariage de Paul Moïse Bruhl et d’Eugénie Émilie
Adler, daté du 21 mars 1887, mairie du VIIIe arrondissement de Paris.
[7] L’adresse de la propriété fut alors 3-7, avenue des Chalets, aujourd’hui avenue Aristide
Briand. La propriété appartient toujours à la famille Bruhl.
[8] David Bruhl est né à Worms, Allemagne, en 1823, et il est décédé à Chatou le 1er août
1901 ; cf. son acte de décès de cette date, mairie de Chatou (n° 19 pour 1901). Ses
trois enfants sont Paul Moïse Bruhl, né à Suresnes (Seine) le 18 septembre 1855 (cf.
acte de naissance, mairie de Suresnes) et décédé vers 1922 ; Alice Louise, épouse de
Lucien Lévy-Bruhl et mère de Marcel, d’Henri et de Jean Lévy-Bruhl, les cousins d’Hélène
Metzger ; et Henri, qui a épousé Berthe Zadoc Kahn, fille du grand rabbin de France.
(Une fille d’Henri Bruhl, Odette, a épousé Jacques Monod, prix Nobel.)
109
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

française de Rome, puis doyen de la faculté des lettres de Lyon9.


Tout conduit à penser qu’Hélène fut profondément marquée par sa
situation familiale. Elle s’entendait mal avec sa belle-mère, ce qui
explique peut-être son caractère de « loup solitaire ». De fait, bien
que très sensible et attentive à autrui, elle fut extrêmement tournée
vers elle-même. Ceux qui l’ont connue gardent d’elle l’image d’une
femme faisant les cent pas dans une pièce, parlant à l’assistance
– de son travail ou de ses ennuis avec ses collègues du Centre de
synthèse – sans vraiment se soucier de savoir si on l’écoutait. De
même, lors de l’Occupation, rencontrant Mlle Suzanne Delorme dans
un café parisien, elle a exprimé son opinion sur les événements – les
Allemands, les collaborateurs, les pétainistes, etc. – à voix haute,
sans penser au danger qu’elle faisait courir à elle-même et à son
interlocutrice. On retrouve ce trait de caractère dans son travail
historique et philosophique sous forme d’une grande indépendance
d’esprit. En effet, le « ressort profond » (pour utiliser un de ses termes
favoris) de l’originalité de Metzger est probablement à chercher dans
la solitude profonde d’une jeune fille qui se sentait délaissée par sa
mère et mal aimée par sa belle-mère.
Cet esprit d’indépendance poussa Metzger à lutter contre les résis-
tances familiales pour être autorisée à poursuivre ses études. De cet
épisode, elle gardait toujours un souvenir douloureux : dans une lettre
amère à Émile Meyerson, elle se réfère explicitement à ce qu’elle consi-
dère comme « [s]on éducation défectueuse10 », due au fait que son père
« a refusé, suivant les idées de son époque, de permettre à ses filles
socialistes (ou à peu près) de se faire une profession indépendante11 ».
Une fois le brevet supérieur obtenu, Metzger décida de poursuivre
ses études en Sorbonne. Pourquoi des études scientifiques et non lit-
téraires ? Peut-être faut-il rapprocher la discipline choisie – la cristal-

[9] Marguerite Casevitz est née vers 1876 ; elle épousa Paul Bruhl le 22 novembre 1897
(cf. acte de naissance de Paul Bruhl). Elle mourut le 13 juillet 1928 (faire-part de décès
se trouvant dans le fonds Metzger 1921-1944). Ses fils sont Roger (tombé en 1918),
Francis (1905-1941) et Adrien (15 septembre 1902-25 avril 1973).
[10] Lettre à Meyerson du 6 mai 1933, in Cristina Chimisso & Gad Freudenthal, « A Mind
of Her Own. Hélène Metzger to Émile Meyerson, 1933 », Isis, 94, 2003, p. 477-491 :
490.
[11] Lettre à George Sarton du 22 avril 1926, in Hélène Metzger, « Extraits de lettres,
1921-1944 », in Freudenthal, « Études sur/Studies on Hélène Metzger », op. cit., p. 254.
110
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

lographie – du fait que, depuis 1896, les Bruhl avaient un commerce


important de diamants, de perles et de pierres fines12.
En 1912 Hélène Metzger obtint son diplôme d’études supérieures
en cristallographie dans le laboratoire de Frédéric Wallerant. L’année
suivante, le 10 mai 1913, elle épousa Paul Metzger, un Alsacien de
32 ans, brillant agrégé de l’Université13. Un an et quatre mois après
le mariage, Paul Metzger tomba dans un des premiers combats de
la guerre 1914-1918. Cet événement détermina le reste du cours de
la vie d’Hélène Metzger. En pleine jeunesse, écrit d’elle son maître
en philosophie André Lalande, « elle avait été frappée par la guerre
dans ses plus vives affections : elle restait veuve d’un mari qui était
lui-même un historien et un professeur distingué. […] Sans enfants,
sans les nécessités d’une profession, c’est à l’histoire et à la science que
Mme Metzger demanda de combler le vide qui s’était creusé dans sa
vie14 ». Hélène Metzger, écrit Suzanne Delorme, « était presque toujours
habillée de noir et sans recherche […] et je pense qu’elle a toujours
voulu garder le deuil tant sur ses vêtements que dans son cœur15 ».
À partir de 1914, Metzger se consacre tout entière à la recherche
qui portait dorénavant sur l’histoire des sciences. Durant la guerre,
elle écrit, en dehors de tout contexte universitaire, ce qui deviendra La
Genèse de la science des cristaux16 . Son ancien professeur de cristal-
lographie n’y voyant que « des choses qui n’intéresseront personne17 »,
c’est une thèse ès lettres que Metzger soutient, chez André Lalande,
en 191818. Néanmoins, ce mouvement des sciences vers leur histoire

[12] Bruhl et Cie, au 46 rue de la Fayette (Paris), RC Seine 230 593B (fonds Metzger IMEC).
[13] Joseph Paul Metzger, fils d’Edmond Metzger et de Bertha Veil, naquit à Vezoul (Haute-
Saône) le 29 juillet 1881 
e
; cf. acte de mariage Metzger-Bruhl daté du 10 mai 1913,
mairie du VIII arrondissement de Paris, n° 468 pour cette année.
[14] André Lalande, « Les doctrines chimiques en France du début du XVII e à la fin du
XVIIIe  siècle », Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques. Compte
rendu, tome 201, 1924, p. 299-300 : 299.
[15] Metzger, fonds IMEC.
[16] Hélène Metzger, La Genèse de la science des cristaux [1918], Paris, Blanchard, 1969.
[17] Lettre à Sarton du 20 juin 1922, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », in Freudenthal,
Études sur/Studies on Hélène Metzger, op. cit., p. 247-269 : 249-250.
[18] L’exemplaire de la thèse conservé à l’Institut d’histoire des sciences (13, rue de Four, 75006
Paris) porte sur la page titre la mention « Doctorat d’Université, 21 décembre 1918 » ; on
y apprend également que les questions complémentaires portaient sur Les Principes de la
philosophie naturelle de Lamétherie et sur Essai d’arithmétique morale de Buffon.
111
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

et vers l’épistémologie ne surprend guère : il semble permis de suppo-


ser que Metzger était, depuis toujours, un esprit profondément phi-
losophique et que ses études scientifiques ne furent, pour elle, qu’un
détour, peut-être le résultat d’un compromis familial. Il est probable
aussi que Lucien Lévy-Bruhl – son « professeur et oncle19 » – qui l’a
régulièrement côtoyée dans la propriété familiale de Chatou, l’a aidée
à s’orienter vers les études philosophiques : Lévy-Bruhl, écrit Metzger,
en effet, « a toujours encouragé mes recherches et […] a, malgré son
travail, accepté d’être toujours le premier lecteur de mes écrits20 ».
C’est seulement après avoir soutenu sa thèse, semble-t-il, que Metzger
a suivi des cours de philosophie en Sorbonne – notamment ceux de
Lalande et de Léon Brunschvicg (dont l’épouse, sous-secrétaire d’État
dans le cabinet de Léon Blum vers 1936, était d’ailleurs son amie).
Une fois la thèse soutenue, Metzger se tourne vers l’histoire de la
chimie21, recherches qui devaient aboutir à la publication, en 1923,
des Doctrines chimiques en France du début du XVIIe à la fin du
XVIIIe siècle22. Avec sa pension de veuve de guerre ainsi qu’une for-
tune personnelle, elle est libre de poursuivre son travail scientifique
sans qu’il lui soit nécessaire d’en vivre. Cette indépendance à l’égard
des personnes et des institutions lui permet de conserver son indé-
pendance intellectuelle et son originalité. Elle y attache effectivement
un très grand prix : « Je me refuse, écrivit-elle, à être l’esclave du plus
grand philosophe du monde puisque la nature m’a fait un cerveau23 » ;
elle veut bien admirer les maîtres et voir en eux « des conseillers, des

[19] Lettre à Sarton en date du 18 mai 1922, Metzger, fonds Harvard University.
[20] Lettre à Sarton du 14 avril 1927, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 255.
[21] Selon une opinion répandue déjà dans les années 1920, Metzger s’est tournée vers
l’histoire de la chimie sous l’impulsion d’Émile Meyerson. Elle s’en défend expressément :
« J’ai pour son effort une vive admiration, s’il le désire je me déclarerai son élève et son
disciple (bien que tout ce que j’ai publié a été écrit en dehors de son influence) » (« Extraits
de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 255). Voir aussi Chimisso & Freudenthal, « A Mind
of Her Own. Hélène Metzger to Émile Meyerson, 1933 », op. cit.
[22] Réédition, Paris, Blanchard, 1969. Ce livre est une partie d’un projet beaucoup plus
vaste et sa publication est due à l’initiative de l’éditeur : « Le directeur de cette coopérative
[Les Presses universitaires], M. Schneider, m’engage vivement à ne pas attendre d’avoir
fini mon grand travail sur l’histoire de la chimie pour en publier la première partie qui
est provisoirement achevée… » (lettre à Sarton en date du 18 mai 1922, in « Extraits de
lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 249).
[23] Lettre à Sarton du 14 avril 1927, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 255.
112
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

guides, des hommes que l’on peut admirer », mais elle refuse leur
« autoritarisme » : il faut, dit-elle, « se défendre de subir24 ». De même,
elle s’exclame contre l’attitude patronisante d’Émile Meyerson :
Mais, je vous en prie, n’essayez pas de me modifier, de me changer,
de me former, de me déformer ou dans un sens purement scolaire
d’être mon « maître ». J’ai toujours considéré comme un ennemi « en
puissance » tout individu (parent, professeur, médecin, etc.) qui pos-
sède une parcelle d’autorité et qui veut se servir de son prestige pour
m’imposer ses idées ou sa manière de voir. […] En ce qui concerne
l’usage de l’intelligence et de la volonté que le Ciel a départi à cha-
cun de nous, je voudrais que nous ne soyons responsables que de
nos fautes, non de celles que les autres nous imposent. […] Dans la
République des esprits nous sommes tous égaux et vous devez démon-
trer que vous avez la raison pour vous, non l’imposer par la force ou
l’intimidation25.
Cette indépendance a cependant son revers : il est difficile pour un
chercheur de garder intacte sa motivation lorsqu’il est hors de tout
cadre institutionnel, étant ainsi coupé des sources habituelles de gra-
tification que comporte la reconnaissance de la valeur de son travail
par ses pairs. Tout au long de sa vie Metzger en sera douloureusement
consciente : « Comme je n’ai aucune situation officielle, écrit-elle encore
en 1926, je suis classée dans la catégorie des amateurs » ; les univer-
sitaires, constate-t-elle, méprisent le travail intellectuel émanant de
ces « amateurs » et « n’ont que des blâmes pour ceux qui (à leurs yeux)
prennent la place des autres dans le monde savant !26 ». Le fait d’être
seule femme dans un milieu uniformément masculin a sans doute
contribué à affaiblir sa position27.
À cet égard, les années de 1918 à 1923 sont certainement les plus
difficiles, d’autant que Metzger doit payer elle-même l’impression des
Doctrines chimiques28. André Lalande, attentionné, joue à cette époque
le rôle d’un ange gardien. En présentant les Doctrines chimiques devant

[24] Lettre à Sarton du 9 juin 1927, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 256.
[25] Lettre à Meyerson du 6 mai 1933, in Chimisso & Freudenthal, « A Mind of Her Own.
Hélène Metzger to Émile Meyerson, 1933 », op. cit., p. 489.
[26] Lettre à Sarton du 22 avril 1926, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 254.
[27] Chimisso & Freudenthal, « A Mind of Her Own. Hélène Metzger to Émile Meyerson,
1933 », op. cit.
[28] Les frais s’élevaient à la modique somme de 10 000 francs.
113
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

l’Académie des sciences morales et politiques, il dit avec beaucoup de


sensibilité humaine et de discernement psychologique : « Madame
Metzger […] a donné par ses travaux un de ces exemples d’intelli-
gence courageuse contre le malheur, qui ne sont pas moins dignes
d’admiration au point de vue moral qu’au point de vue scientifique29. »
Aussi, intervient-il l’année suivante auprès du secrétaire perpétuel
de l’Académie des sciences, le mathématicien Émile Picard, et auprès
de Louis de Launay, lui aussi membre de la commission chargée de
l’attribution du prix Binoux de l’Académie en l’histoire et philosophie
des sciences. « Si vous vouliez bien […] lui faire obtenir le prix Binoux,
écrit-il à de Launay, je crois que cette étude le mériterait à tous égards,
et ce serait pour elle un grand en­cou­ra­gement moral. » « Je ne m’excuse
pas de cette recommandation, insiste-t-il auprès de Picard, je la crois
tout à fait équitable et fondée30. » Les Doctrines chimiques est donc
couronné par le prix Binoux pour 1924, ce qui n’a pas manqué d’avoir
l’effet escompté par Lalande : « Me voici lauréate de l’Institut », écrit
Hélène Metzger à Georges Sarton, avant d’ajouter, avec un mélange
d’ironie et d’amertume : « Pendant une semaine toutes les personnes
de ma connaissance prendront mon travail et mon effort au sérieux,
sans le considérer comme une fantaisie bizarre et inutile31. »
C’est peut-être cette « récompense morale » qui encourage Metzger
(qui vraisemblablement ne soupçonne rien des interventions de
Lalande) non seulement à poursuivre ses recherches historiques, mais
aussi à participer, l’année suivante, à un concours anonyme ouvert par
l’Académie des sciences morales et politiques. Le sujet du concours est
épistémologique : « Développer sur un point important la théorie logique
des classifications esquissée dans les Aperçus de taxonomie générale
de Durand de Gros. » Le rapporteur de la section de philosophie de
l’Académie est Lalande, et il est certain qu’il n’ignore pas l’identité de
l’auteur du mémoire du manuscrit32, d’ailleurs le seul à concourir. Il

[29] Lalande, « Les doctrines chimiques en France du début du XVIIe à la fin du XVIIIe  siècle »,
op. cit.
[30] André Lalande, lettre du 4 mai 1924 à Louis de Launay et lettre du 10 mai 1924 à
Émile Picard, archives de l’Académie de sciences, Paris, dossier « Prix » pour 1924.
[31] Lettre à Sarton du 6 décembre 1924, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit.,
p. 252.
[32] C’est en effet sur les conseils de Lalande qu’Hélène Metzger a interrompu ses recherches
historiques pour rédiger « un mémoire sur la théorie des classifications », mémoire qui était
114
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

demeure que la section estime que Les Concepts scientifiques mérite


le prix Bordin et que l’ouvrage couronné est publié en 192633.
La phase difficile dans la vie d’Hélène Metzger, celle de l’isolement
institutionnel sinon intellectuel, touche alors à sa fin, dans une large
mesure, nous venons de le voir, grâce aux interventions discrètes mais
efficaces de Lalande. En 1921, Metzger commence une correspon-
dance active avec George Sarton, le directeur d’Isis, une revue dont
elle ignorait jusqu’alors l’existence34 . Une amitié épistolaire s’établit
entre Sarton et Metzger qui devient vite une collaboratrice régu-
lière d’Isis. « Votre appréciation trop bienveillante sur [mon] travail
scientifique, écrit-elle à Sarton en 1940, fut en son temps un grand
encouragement35. »
Hélène Metzger commence aussi à jouer un rôle actif, quoique tou-
jours bénévole, au Centre de synthèse, fondé et dirigé par Henri Berr.
Le 2 décembre 1928, elle devient membre actif n° 15 du Comité inter-
national d’histoire des sciences, puis, le 5 juin 1931, administrateur-
trésorier, fonction qu’elle occupera jusqu’à la fin de sa vie. Elle est
également secrétaire du Groupe français d’historiens des sciences dès
son origine et, naturellement, elle participe régulièrement aux pre-
miers congrès internationaux d’histoire des sciences : à Paris (1929),
à Londres (1931), à Coimbra (1934) et à Prague (1937)36. Entre 1934
et 1939, elle donne des conférences à l’Institut d’histoire des sciences
de l’université de Paris, dirigé par Abel Rey. Tout en faisant ainsi, à
partir de ces années-là, partie intégrante de la communauté française
et internationale d’historiens des sciences, elle reste cependant un

donc opportunément prêt à être présenté au concours (« Extraits de lettres, 1921-1944 »,


op. cit., p. 252).
[33] André Lalande, « Rapport sur le concours pour le Prix Bordin à décerner en 1925 »,
Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques. Compte rendu,
1925 (2), tome 204, p. 378-84 ; 1926 (1), tome 205, p. 173.
[34] Quarante-sept lettres sont conservées dans le fonds Sarton à la Houghton Library, Harvard
University, Cambridge, Mass., États-Unis (Metzger, fonds Harvard University).
[35] Lettre du 10 octobre 1940, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 262.
[36] Au congrès de Paris, Metzger fait une communication sur « La philosophie d’Émile
Meyerson et l’histoire des sciences » (in La Méthode philosophique en histoire des sciences,
textes réunis par Gad Freudenthal, Paris, Fayard, 1987, p. 95-106) ; au congrès de Londres,
elle lit un message de Meyerson (voir notice dans Archeion, 1932, tome 14, p. 106) ; et
au congrès de Coimbra, elle fait une communication sur « Le deuxième centenaire de la
mort de Georg Ernst Stahl » (voir notice dans Archeion, 1934, tome 16, p. 351).
115
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

« franc-tireur », sans appartenance formelle à une institution. Pourtant,


Hélène Metzger voudrait bien s’insérer dans une institution et cesser
d’être considérée comme faisant partie des « amateurs » dénigrés : en
1937 elle espère être nommée secrétaire de l’Institut d’histoire des
sciences. Grande est sa déception lorsque, malgré les promesses faites,
ce poste est accordé à Pierre Ducassé37. Ajoutons que son indépendance
économique permet à Metzger de soutenir financièrement la revue
Isis38 ainsi que, très discrètement, des jeunes étudiants nécessiteux.
En 1933, sa position institutionnelle permet à Metzger de prendre
l’initiative d’une décision politique à implications importantes. Après
le deuxième congrès international d’histoire des sciences, tenu à
Londres en 1931, le congrès suivant devait se tenir, en 1934, à Berlin.
Le 21 avril 1933, moins de trois mois après l’accession au pouvoir de
Hitler, Metzger écrit, à titre privé, à Dorothea Waley Singer, à l’inten-
tion, sans aucun doute, aussi de son mari, Charles Singer :
Nous avons projeté un congrès à Berlin en 1934. Or les tragiques
événements d’Allemagne, le renvoi de tous les juifs […] posent des
conditions toutes nouvelles. Qu’à titre d’étrangers tout le monde (c’est-
à-dire y compris les juifs parmi les historiens des sciences) puisse faire
un voyage en Allemagne sans ennui, je le crois être possible – mais
ai-je le droit d’être reçue cordialement par les membres de l’université
de Berlin et les pouvoirs publics alors que si j’avais un poste là-bas,
l’on m’aurait privé de mon gagne-pain ?39.
Dans une autre lettre, du 13 juin 1933, elle précise encore
davantage :

[37] Lettre à Sarton du 1er novembre 1937, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit.,
p. 260.
[38] Durant les années 1920, la publication d’Isis se heurte à de grandes difficultés finan-
cières. La gratitude que sent Hélène Metzger envers George Sarton l’amène à faire don
à Isis de 1 000 francs (lettres à Sarton du 23 mai 1923 et du 29 mars 1926, in « Extraits
de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 251, p. 253). Sarton publia ce fait (voir notice dans
Isis, 1926, tome 8, p. 164) sans prévoir que cela allait discréditer sa correspondante,
l’enfonçant davantage dans la catégorie des « amateurs » : « L’on m’a dit que si vous aviez
agréé mes travaux pour Isis, c’est que j’avais payé pour leur insertion », écrit-elle à Sarton
(lettre du 22 avril 1926, ibid., p. 254), avant d’ajouter deux ans plus tard : « En France,
il règne des préjugés déplorables et un mauvais état d’esprit […]. Quand un écrivain peut
dans une modeste mesure aider la revue à laquelle il s’intéresse, il est dit payer l’insertion
de ses articles pour se mêler par un procédé peu digne de la science aux savants véri-
tables » (lettre à Sarton du 28 décembre 1928, ibid., p. 258).
[39] Lettre à Dorothea Singer du 21 avril 1933, ibid., p. 265-266. Plusieurs lettres portant
116
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Il m’est moralement impossible d’aller à Berlin alors que des relations


personnelles […] sont chassées de leur poste. En dehors de cette ques-
tion personnelle, il y a le problème de la liberté. […] En Allemagne,
il ne reste rien de la République ; il existe une tyrannie basée sur la
crainte40.
L’initiative de Metzger a trouvé un écho très favorable chez les
Singer, surtout parce que, selon Charles Singer, si le congrès se tenait
à Berlin, « all those who care for the advancement of learning would
feel outraged41 ». De fait, après des discussions vives et parfois violentes
(qui portaient cependant principalement sur des questions de forme),
il a été décidé que le troisième congrès international d’histoire des
sciences ne se tiendrait pas à Berlin.
En 1930 paraît La Chimie42, un ouvrage de vulgarisation de l’his-
toire de la chimie (rédigé en 1926) ainsi que Newton, Stahl, Bœrhaave
et la doctrine chimique43 qui fait suite en quelque sorte aux Doctrines
chimiques. Ces travaux sont prolongés, en 1935, par La Philosophie de
la matière chez Lavoisier44. Dans son entourage immédiat, en France,
ces travaux ne sont pas toujours accueillis favorablement, loin de là. À
propos de La Philosophie de la matière chez Lavoisier, Metzger écrit

sur l’annulation du Congrès international d’histoire des sciences à Berlin sont conservées
parmi les papiers de Charles Singer, déposés au Contemporary Medical Archives Centre,
Wellcome Institute for the History of Medicine, Londres (dossier « Comité international
d’histoire des sciences »).
[40] Lettre à Dorothea Singer du 13 juin 1933, ibid., p. 267.
[41] Lettre de Charles Singer à Hélène Metzger du 9 mai 1933 (fonds Singer, Wellcome
Institute). Dans une autre lettre à Metzger, datée du 6 juin 1933, Singer précise ses vues,
qui méritent d’être rapportées à cause de leur force morale : « I feel that in view of the
recent dismissals and forced resignations of Professors in the Universities of Germany it
would be a betrayal of the cause of learning for the Comité International d’Histoire des
Sciences to collaborate in any way with an international congress […] in Berlin. » Et dans
une lettre à Aldo Mieli du 11 juin 1933 il écrit : « I should like to emphasise that the matter
is, in my opinion, not a question of politics, but of freedom of thought. To arrange at this
moment for a meeting in Germany is to aid in the suppression of freedom. »
[42] Paris, Boccard, 1930a.
[43] Newton, Stahl, Bœrhaave et la doctrine chimique [1930b], Paris, Blanchard, 1974.
[44] Paris, Hermann, 1935. À propos de cet ouvrage Metzger écrit : « Le contenu n’avait
aucun rapport avec mes conférences [à l’Institut d’histoire des sciences] et je n’ai eu
connaissance de la préface d’Abel Rey, qui me fait l’honneur de me présenter comme
une bonne élève, qu’après l’apparition […] du livre » (lettre à Sarton du 10 avril 1937,
in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 259).
117
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

que « l’on m’a reproché d’avoir l’esprit trop abstrait et de remplacer


l’histoire (depuis que je travaille) par de la critique métaphysique45 ».
Ce sont sans doute des critiques de ce genre qui incitent Metzger à
s’engager dans des réflexions théoriques sur la méthode en histoire des
sciences. Durant les années 1930 elle publie en effet plusieurs articles
où elle s’interroge sur l’objectivité et la validité de la connaissance à
laquelle prétend l’historien des idées scientifiques46 .
En 1938 paraît Attraction universelle et religion naturelle chez
quelques commentateurs anglais de Newton 47, le dernier ouvrage
qu’elle publie de son vivant. Sur la genèse de cet ouvrage, elle écrit :
C’est la substance d’un cours que j’ai professé à l’École des hautes
études l’an dernier [1936-1937] en remplacement d’un professeur
envoyé en mission. L’École m’a offert son diplôme, mon livre ayant
servi de thèse ; et comme c’est la section des sciences religieuses, me
voilà presque théologien !48.
En 1940, elle avait en préparation un nouvel ouvrage, Lumière
et doctrine chimique de Newton à Fresnel ; seule l’introduction a été
rédigée49, mais elle semble perdue50.
La dernière période de sa vie est marquée par la guerre, l’Occupation­
et, enfin, la déportation. D’après des témoignages concordants, Hélène
Metzger, se considérant française à part entière, veuve de guerre de
surcroît (elle travaillait même depuis 1914 pour l’Œuvre des orphelins
de guerre), n’a pu imaginer que, en France, un danger pût la guet-
ter en tant que juive. Son attitude est typique de cette fraction du
judaïsme français qui, établie en France depuis longtemps, fut mar-

[45] Lettre à Sarton du 1er novembre 1937, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », ibid., p. 260.
[46] La plupart de ces articles sont réunis dans La Méthode philosophique en histoire des
sciences, op. cit.
[47] Paris, Hermann, 1938.
[48] Lettre à Sarton du 1er novembre 1937, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit.,
p. 260. Le professeur en question est Alexandre Koyré (détaché à l’université du Caire) et
c’est lui aussi qui était le directeur officiel de la thèse. Metzger collaborait aux séminaires
de Koyré à l’École pratique des hautes études depuis 1934-1935 (Pietro Redondi, De
la mystique à la science. Cours, conférences et documents 1922-1962, Paris, Éditions
de l’École pratique des hautes études en sciences sociales, 1986, p. 35-36, 44, 47,
49, 50, 52, 55).
[49] Lettres à Sarton du 10 octobre 1940 et du 12 août 1942, ibid., p. 262, p. 264.
[50] Les archives de la revue Scientia ayant été détruites pendant la guerre, le texte de
l’introduction qui y a été envoyé semble être perdu.
118
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

quée par la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Loin d’elle donc l’idée


de se cacher ou de se réfugier à l’étranger ou en zone dite « libre ». Elle
reste à Paris jusqu’en 1941, puis elle passe à Lyon. Là encore, selon le
témoignage du regretté Jean Ullmo, qui avait fait sa connaissance au
Centre de synthèse et l’a rencontrée à Lyon, elle n’hésite pas à aller
s’inscrire comme « juive ». Malgré les injonctions d’Ullmo et d’autres,
elle refuse jusqu’au bout d’entrer dans la clandestinité.
Les trois années passées à Lyon – Hélène Metzger n’est arrê-
tée qu’en février 1944 – ne sont pas des années de résignation. Au
contraire, elles sont remplies d’une activité intellectuelle intense, une
activité relevant d’un épisode aussi inconnu qu’héroïque de l’histoire
de France durant la guerre. En effet, un groupe d’études informel s’est
constitué ces années-là à Lyon. Selon le récit de Sabine Robert Aron :
Le Bureau d’études juives fondé par Léon Algazi pour « intellectuels
au chômage » […], c’est-à-dire, pour les intellectuels juifs privés de leur
activité habituelle par les lois raciales, réunissait, rue Vauban, des ci-
devant professeurs comme Jules Isaac, Jean Ullmo ou Bénichou ; des
éditeurs comme Albert Lévy ; des philosophes comme Jean Wahl ou
Hélène Metzger, mais le fréquentait aussi une élite de prêtres et de
penseurs chrétiens51.
Robert Aron faisait partie du groupe et il a laissé une description
vivante et saisissante de ces réunions qu’il nous est si difficile d’ima-
giner aujourd’hui :
À Lyon, en 1942, il y avait, au dernier étage d’une maison métallique
située entre Rhône et Brotteaux, une assemblée singulière qui se
réunissait deux ou trois fois par semaine. Les personnalités présentes
s›y saluaient parfois de titres ou de fonctions abolies : l’un était « Mon
Général », l’autre « Monsieur l’Inspecteur », un autre encore « Monsieur
le Président ». D’autres enfin, plus modestes, étaient consultés parfois
pour leur compétence demeurée entière dans des professions qu’ils
n’avaient plus l’autorisation d’exercer : édition, professorat, industrie, ou
bien commerce. Certains conservaient encore à leur boutonnière la
trace des récompenses obtenues dans des métiers interdits, comme si
l’étoffe, mieux que l’esprit ou que la chaire, avait été autorisée à se sou-
venir du passé. C’étaient des Français de religion ou d’origine israélite,
excommuniés par Vichy, citoyens de seconde zone, vivants semblables

[51] Sabine Robert Aron, « Avant-propos »,… Où souffle l’Esprit. Judaïsme et chrétienté, Paris,
Plon, 1979, p. 9-10.
119
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

à des morts, puisqu’on leur interdisait les privilèges les plus simples et
les plus banals de la vie. […] Les réprouvés se groupaient donc deux
ou trois fois par semaine pour des réunions d’étude d’une qualité singu-
lière. La plupart n’ayant jamais pratiqué leur religion, ne s’étant jamais
informé de la tradition spirituelle qu’avaient incarnée leurs ancêtres,
venaient en prendre conscience et chercher par là même à concevoir
quelles étaient les raisons profondes de leur excommunication. Mais en
dehors de ces études théologiques ou philosophiques, qui pour beau-
coup donnèrent un sens nouveau à leur destinée intérieure, c’était un
spectacle à la fois pénible et touchant que de voir d’autres efforts faits
pour répondre aux arguments donnés par la persécution. […] Le jour
où il fut annoncé que des dérogations seraient admises pour les israé-
lites pouvant témoigner de cinq générations françaises, nul ne sollicita
pareille faveur, qui eût rendu le postulant complice aux persécutions ;
mais des travaux collectifs d’érudition et d’histoire furent entrepris pour
remonter bien au-delà. Les jours, et ils furent nombreux, où l’on incrimi-
nait le goût des juifs pour la spéculation et leur dédain de toute activité
productrice, des monographies furent entreprises montrant quel avait
été le rôle des industriels français de confession ou d’origine israélite.
Lorsqu’on en vint à suspecter leur patriotisme, leur contribution à l’his-
toire militaire de leur pays fut établie par des documents irréfutables.
Travail utile en ce sens qu’il affermissait les victimes en pure perte, si l’on
considère qu’elle fut et qu’elle pouvait être sa conséquence effective52.
Du travail d’Hélène Metzger au sein de ce groupe nous sont par-
venus quelques fragments de textes fébriles. « Du point de vue phi-
losophique – écrit-elle à Sarton –, j’étudie pour ma grande famille
[expression codée pour désigner le Bureau des études juives] le sou-
bassement métaphysique du monothéisme53. » Ces textes ont été réunis
en 1954 sous le titre La Science, l’appel de la religion et la volonté
humaine par Adrien Bruhl 54 , qui les décrit comme constituant « le
préambule d’une étude sur “le phénomène de Dieu dans la pensée
contemporaine” que Mme H. Metzger avait préparée en 1941-1942
en vue d’un travail sur le monothéisme juif, à l’intention du Bureau
des études de la rue Vauban à Lyon 55 ». L’intérêt que porte Metzger

[52] Robert Aron, Le Piège où nous a pris l’histoire, Paris, Albin Michel, 1950, p. 43-44.
[53] Lettre à Sarton du 7 septembre 1941, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit.,
p. 263.
[54] Paris, Boccard, 1954.
[55] Adrien Bruhl, « Avant-propos », in La Science, l’appel de la religion et la volonté humaine,
op. cit., p. 5.
120
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

au judaïsme ne date pourtant pas de l’époque de la persécution : bien


qu’elle n’ait jamais été pratiquante, elle a toujours accordé une grande
importance à sa judéité. Néanmoins, la motivation profonde pour ce
travail est à chercher encore ailleurs. En 1942, pour Metzger, « l’effort
[intellectuel] est la seule chose qui, dans la période troublée, drama-
tique et tragique que nous vivons, peut nous maintenir en équilibre
physique et moral56 ». C’est pourquoi Metzger se réjouit de savoir que
Sarton poursuit son travail malgré la guerre :
Je suis heureuse de penser que dans les circonstances actuelles, il y ait
encore quelque part des êtres humains qui en toute liberté puissent se
livrer publiquement à l’exercice de leur pensée ; je suis de plus en plus
convaincue […] que la dignité humaine consiste en cette pensée et ne
consiste qu’en cela57.
Hélène Metzger est arrêtée lors d’une descente de police dans
sa pension lyonnaise, 28 rue Vaubecour, le 8 février 1944. Internée
d’abord au fort de Monluc, elle est transférée le 20 février à Drancy
avant d’être déportée vers Auschwitz deux semaines plus tard 58 .
L’historien des sciences Charles Singer a conservé un témoignage
sur ses derniers jours : « Fellow victims who have survived testify to
her courage and cheerfulness during these months59. » Le nom d’Hélène

[56] Lettre à Sarton du 12 août 1942, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », ibid., p. 264.
[57] Lettre à Sarton du 7 septembre 1941, in « Extraits de lettres, 1921-1944 », ibid., p. 263.
[58] Lettre à l’auteur du Secrétariat d’État auprès du ministre de la Défense, chargé des anciens
combattants, datée du 15 septembre 1983, n° d’ordre 2983 (Metzger, fonds IMEC).
[59] Charles Singer, « Mme H. Metzger-Brühl », Nature, 157, 13 avril 1946, p. 472. Singer
affirme par ailleurs que la Gestapo avait un intérêt particulier à arrêter Metzger : « In 1934,
after the Nazi dismissal in Germany of Jewish members of the Academy [Académie interna-
tionale d’histoire des sciences], a large group of members led by the president of honour,
Sir Frederic Kenyon, announced that in no circumstances would they attend a congress in
Germany. Hélène Metzger was among those who initiated the decision and was marked
for vengeance. After the German occupation of France the Gestapo tracked her from her
home in Paris to a little pension at Lyons where she was writing hard […]. » Néanmoins,
Mme J. Ryziger qui, immédiatement après la guerre, enquêtant sur le sort de sa belle-sœur,
a visité la pension en question, m’assure que ce récit est erroné et qu’Hélène Metzger fut
arrêtée avec d’autres personnes au cours d’une descente de police. Les époux Singer se
sont inquiétés pour Metzger durant la guerre. Une lettre d’une valeur humaine et historique
à la fois mérite d’être citée. Dès la Libération, le 22 novembre 1944, Mme Singer écrit
à Aldo Mieli (qu’elle croit être à Paris) : « I am sorry to say that I have had no replies for
some time to Red Cross messages to Hélène Metzger but George Sarton has written to
me that he hears from her brother that she was in a concentration camp at Lyons and was
121
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

Metzger, auquel est apposée la mention « Schriftsteller » (écrivain),


figure parmi ceux de 1 501 « Arbeitsjuden » du convoi n° 69, convoi
qui quitta Drancy le 7 mars 1944 et arriva à Auschwitz le 10 mars. À
l’arrivée du convoi, 110 hommes et 80 femmes ont été sélectionnés, le
reste a été gazé immédiatement. Parmi les sélectionnés, 20 personnes,
dont 5 femmes, ont survécu60 . Si Hélène Metzger est effectivement
arrivée vivante jusqu’à Auschwitz, ce qui n’est pas certain, elle a pu,
au spectacle de la barbarie scientifiquement industrialisée, voir la
réalisation de ses propres paroles prophétiques, datant de 1936 :
Nous pensons que ce progrès [scientifique] est essentiellement péris-
sable, qu’il peut effectivement périr et que rien sauf une attention vigi-
lante et une sorte de vertu ne peut garantir nos sociétés civilisées
contre un retour offensif de la barbarie des temps primitifs. Et comme
cette nouvelle barbarie recevrait en héritage l’ensemble de l’acquis
industriel offert par la science, elle serait particulièrement redoutable
et dangereuse61.

2] Épistémologie des sciences de la nature et herméneutique


de l’histoire des sciences selon Hélène Metzger62
Le but de cet essai est limité : décrire et analyser les idées d’Hélène
Metzger sur la méthode des sciences de la nature d’une part, et sur la
méthode de l’histoire des sciences d’autre part. La pensée de Metzger,
on le verra, forme un tout cohérent : ce sont les mêmes idées épisté-
mologiques qui fondent ses vues sur les sciences de la nature et sur
les sciences humaines, dont l’histoire des sciences.

recently removed to a concentration camp in Germany. On hearing this I went instantly to


London to see the French authorities and they are doing their utmost to trace and arrange
for her exchange. I fear it will not be an easy matter to find her. »
[60] Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Paris, chez l’auteur,
1978. Une description du convoi n° 69 est donnée dans Guy Kohen, Retour d’Auschwitz,
Paris, chez l’auteur, 1945. Un témoignage quelque peu divergent se trouve dans Isis,
36, 1946, p.133 : « En ce qui concerne ma cousine Hélène, tout ce que nous avons
pu savoir est qu’elle faisait partie d’un convoi parti en mars 1944 pour Auschwitz. Sur
1 500 personnes formant ce convoi, 100 hommes et 37 femmes jeunes et robustes et
qu’on pouvait faire travailler ont été conservés ; les autres ont passé immédiatement dans
la chambre à gaz ! Sur les 37 femmes, trois sont revenues. »
[61] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 188.
[62] Le texte qui suit reprend pour l’essentiel Freudenthal, « Épistémologie des sciences de la
nature et herméneutique de l’histoire des sciences selon Hélène Metzger » [1988c], in
Freudenthal, Études sur/Studies on Hélène Metzger, op. cit., p. 161-188.
122
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

La structure de l’essai reflète celle de la pensée de Metzger : nous


exposerons deux thèses fondamentales de Metzger, dont l’une fonde
l’autre. La première, porte sur l’épistémologie des sciences de la
nature : elle affirme qu’un ensemble donné de faits ne détermine
jamais une seule théorie à même de les expliquer, de sorte que dans
toute théorie scientifique, dans tout « passage » de faits à une théo-
rie, intervient nécessairement la subjectivité du savant. Cette thèse
a pour première conséquence la définition de la tâche qu’assigne
Metzger à l’histoire des sciences : comprendre la subjectivité des
savants étudiés, décrire l’émergence des théories scientifiques à
partir des perspectives de leurs auteurs. De plus, la thèse sur la
nature du savoir scientifique fonde une deuxième thèse fondamen-
tale portant, elle, sur la nature du savoir en histoire des sciences.
Selon cette deuxième thèse, de même que la subjectivité du savant
intervient nécessairement dans la genèse d’une théorie scientifique,
de même la compréhension de cette subjectivité à travers les textes
qui en sont issus fait nécessairement intervenir la subjectivité propre
à l’historien. En tant que thèse sur les conditions de possibilité de
l’interprétation et de la compréhension des textes, c’est une thèse
herméneutique, en particulier : une thèse sur l’herméneutique de
l’histoire des sciences.
On voit donc la symétrie qui commande la réflexion de Metzger :
la même structure de base que décèle l’investigation épistémologique
dans les sciences de la nature, l’analyse herméneutique la révèle éga-
lement dans l’histoire des sciences. Appliquée à elle-même, la réflexion
devient autoréflexion, l’épistémologie des sciences de la nature trouve
son prolongement dans l’herméneutique.
Cet essai laissera entièrement en suspens toutes les questions
concernant les relations entre Metzger et les courants philosophiques
contemporains. En effet, Metzger était en contact direct et suivi avec
quelques-uns des philosophes français les plus marquants de l’entre-
deux-guerres : Lucien Lévy-Bruhl (son oncle), Émile Meyerson, Léon
Brunschvicg et, plus tard, Alexandre Koyré. De même, elle faisait par-
tie intégrante de la communauté des historiens des sciences parisiens
– Henri Berr, Abel Rey, Pierre Brunet, Aldo Mieli, pour ne mention-
ner que quelques-uns. Situer les idées de Metzger dans leur contexte
historique, comprendre sa démarche d’historienne et de philosophe
comme une réponse à des problèmes qui furent discutés autour d’elle,
123
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

serait donc certainement une tâche digne d’intérêt63. Néanmoins, dans


cet essai nous nous concentrerons exclusivement sur certaines idées
de Metzger : nous nous efforcerons d’en dégager les prémisses, d’en
révéler l’unité et d’en expliquer les conséquences et la portée.
2.1] L’épistémologie de la découverte scientifique :
le rôle de l’a priori dans la constitution des sciences de la nature
I. L’histoire des sciences n’est pas, pour Hélène Metzger, un champ
de recherches historiques parmi d’autres ; son engagement dans cette
discipline – et engagement il y eut – dérive d’une conviction profonde
que l’investigation du cheminement de la pensée scientifique revêt
une importance cruciale pour notre conception de l’homme. En effet,
selon Metzger l’histoire des sciences a pour tâche de contribuer à
l’élaboration d’une théorie de l’esprit humain : il ne s’agit pas, en
histoire des sciences, de tenir un registre de découvertes, mais de
s’efforcer de comprendre comment l’homme est capable de faire des
découvertes.
S’il était démontré, dit Metzger, que l’histoire des sciences ne pouvait
avoir d’autre résultat que de satisfaire une curiosité certes légitime mais
philosophiquement stérile […], eh bien, je cesserais immédiatement de
m’adonner à l’histoire des sciences64.
Cette approche, d’inspiration antipositiviste, de l’étude de l’histoire
des sciences a pour base un postulat épistémologique fondamental
appelé aujourd’hui la thèse de la sous-détermination. Due à Pierre
Duhem et élaborée, au moyen d’une analyse logique rigoureuse, par
W.V.O. Quine65, cette célèbre thèse affirme que pour tout ensemble de
faits observationnels, il existe un nombre indéfini de théories à même
de les expliquer. Les faits empiriques ne sauraient, à eux seuls, « impo-
ser » au savant qui tâche de les expliquer, une seule théorie : optant

[63] On trouvera des indications sur ces sujets dans Chimisso, « Hélène Metzger : The History
of Science Between the Study of Mentalities and Total History », op. cit. ; Mario Castellana,
« Introduzione », in Metzger, Il metodo filosofico nella storia delle scienze. Testi 1914-1939,
raccolti da Gad Freudenthal, Manduria, Barbieri, 2002, p. 7-41 ; Arcangelo Rossi,
« Postfazione », ibid., p. 239-260 ; Chimisso & Freudenthal, « A Mind of Her Own. Hélène
Metzger to Émile Meyerson, 1933 », op. cit.
[64] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 58.
[65] Willard Van Orman Quine, « Two Dogmas of Empiricism », in W.V.O. Quine, From a
Logical Point of View, New York, Harper Torchbooks, 1963, p. 20-46.
124
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

pour une théorie plutôt que pour une autre (logiquement aussi légitime
que la première), le scientifique opère – consciemment ou non – un
choix. Or, s’il n’y a pas une logique contraignante conduisant des faits
à la théorie, si la situation est toujours celle d’un « flottement » (pour
employer le terme qu’utilisait Metzger), il y a nécessairement d’autres
éléments, non expérimentaux, qui interviennent dans la formation
d’une théorie. « Certaines formes de doctrines, dit Metzger, dérivent
autant de l’expérience et de l’observation que de la mentalité du cher-
cheur66. » Autrement dit : à l’origine de toute théorie se trouve, d’après
Metzger, un élément a priori, subjectif, et il incombe à l’historien des
sciences de l’identifier.
La tâche de l’histoire des sciences est donc de reconstituer le che-
minement qui conduisit le savant d’autrefois des données dont il dis-
posait à la théorie qu’il invente pour les expliquer : cela, du moins,
est l’objectif des historiens de sciences qui adhèrent à ce que Metzger
appelle la méthode philosophique en histoire des sciences.
Selon Metzger, en effet, la tâche principale de l’historien des
sciences est d’étudier les processus par lesquels se forment les idées
scientifiques, « de capter la pensée à l’état naissant, […] la pensée qui
surgit dans le penseur à l’instant précis où, en quelque sorte, il s’éveille
à elle67 ». Comment atteindre ce but lorsque seuls des textes, des textes
scientifiques de surcroît, nous sont disponibles ? Metzger croit qu’en
se faisant, autant qu’il se peut, « le contemporain des savants dont il
parle », l’historien peut mobiliser en lui « une sympathie active », lui
permettant de « pénétrer dans la pensée créatrice d’autrefois ». Il lui
est ainsi possible de décrire « les ressorts profonds » (expression chère
à Metzger) qui sous-tendaient la pensée des auteurs étudiés et qui
animaient leurs théories.
Or, après l’invention d’hypothèses, vient leur contrôle et leur mise à
l’épreuve : Metzger distingue entre la pensée expansive (ou spontanée)
d’une part, et la pensée réfléchie de l’autre. La première est l’élément
imaginatif, créatif et innovateur de la pensée ; dépendant des a priori,
elle est à l’origine des hypothèses et des théories : « Comment la pensée
spontanée s’oriente-t-elle donc quand une chose ou un phénomène a
accaparé son attention ? N’irradie-t-elle pas des innombrables velléités

[66] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 46.


[67] Ibid., p. 60 sq.
125
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

d’hypothèses autour du fait central qui actuellement l’intéresse ?68 »


La pensée expansive, qui « va toujours de l’avant dans toutes les
directions » en envisageant de multiples structures qui peuvent être
imposées à la réalité, se trouve au centre des efforts de l’historien :
« On cherchera à reconstituer, à revivre en soi-même, à défaut d’autre
réactif, la pensée active et féconde » à l’origine d’une œuvre scientifique
achevée69.
La pensée réfléchie constitue l’autre composante du processus
scientifique : elle incorpore, pour ainsi dire, les canons de la logique,
de la méthodologie scientifique et de la rationalité ; elle critique les
hypothèses proposées, les rejette ou les admet. La théorie scientifique
qui passe dans le domaine public, le produit final tel qu’on le trouve
dans les publications scientifiques, ressort donc d’un va-et-vient entre
l’impulsion de la pensée expansive et les contrôles exercés par la pen-
sée réfléchie.
Le couple « pensée expansive » et « pensée réfléchie » s’apparente
évidemment à la distinction classique entre le contexte de la décou-
verte et le contexte de la justification. La possibilité de les distinguer
analytiquement était soutenue explicitement par les philosophes des
sciences et acceptée implicitement par la plupart des historiens des
sciences, avant que les thèses de Kuhn et de Feyerabend n’en ques-
tionnent la validité. Or, c’est le contexte de la justification qui était
(et qui est toujours pour une large part) au centre de l’intérêt : peu
nombreux sont ceux qui, philosophes ou historiens, se soient appli-
qués à l’étude du contexte de la découverte ; il relève, affirmait-on,
du domaine de la psychologie individuelle et, de ce fait, ne se prête
pas à la théorisation. Il convient donc de souligner que la démarche
de Metzger va à contre-courant de cette tendance quasi générale, car
elle vise précisément et surtout les processus créatifs par lesquels les
théories sont inventées. Tout en accordant aux procédures de véri-
fication et d’élimination de « mauvaises » théories leur importance,
Metzger s’intéresse à des questions d’un autre ordre : ce sont les a
priori intervenant dans la formation des théories scientifiques, les
problèmes concernant l’origine des idées et des concepts scientifiques,
qui sont au centre de ses préoccupations.

[68] Ibid., p. 119.


[69] Attraction universelle et religion naturelle…, op. cit., p. 12.
126
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

II. Quelle est donc l’origine des hypothèses ? Quelle en est la source
d’inspiration ? Metzger distingue en fait (sans toutefois l’énoncer expli-
citement) deux types d’a priori intervenant dans la formation des
théories scientifiques (ou, du reste, non scientifiques) et qui se situent
à deux niveaux différents de généralisation : ces a priori, qu’elle qua-
lifie de « réactions intellectuelles élémentaires », sont (1) d’une part
des formes de pensée, ou des concepts, que l’on retrouve dans toutes
les cultures et toutes les époques, et (2) d’autre part des formes de
pensée, ou des concepts, qui sont spécifiques à une culture donnée à
un moment historique précis. Considérons-les dans cet ordre.
(1) Une des idées épistémologiques les plus intéressantes de
Metzger, explorée en particulier dans son ouvrage Les Concepts scien-
tifiques (1926), est la suivante : pour expliquer la réalité, l’entendement
humain a recours à certaines formes constantes de la pensée, formes
donc qui sont a priori et qui sont omniprésentes dans l’histoire de la
pensée, scientifique ou non. Considérons, à titre d’exemple, une de
ces formes a priori : elle revêt un intérêt particulier car en mettant
en évidence, selon Metzger, la parenté entre la pensée scientifique
et d’autres formes de la pensée, elle éclaire sous un nouveau jour les
origines de la pensée scientifique.
Un des principes fondamentaux auxquels fait appel l’intelligence
humaine pour expliquer des phénomènes auxquels elle est confron-
tée, soutient Metzger, est que « les semblables agissent sur les sem-
blables70 ». Ce principe, qui découle de ce qu’elle nomme « analogie
agissante », était à la base, par exemple, des pratiques médicales de
la Renaissance, fondées sur la doctrine de la correspondance entre
microcosme et macrocosme ; il était également à l’origine de certaines
théories chimiques postulant, au XVIIe et au XVIIIe siècles, que seuls
des corps ayant une composante commune peuvent réagir ensemble ;
il sous-tendait enfin et surtout la loi de l’attraction universelle qui
semble ainsi, « à certains égards, dérivée de doctrines vieilles comme
l’humanité71 ».
Metzger avance la thèse, très originale, selon laquelle le principe
de l’analogie agissante est identique à la fameuse « loi de participa-
tion », par laquelle Lucien Lévy-Bruhl croyait pouvoir caractériser « la

[70] Hélène Metzger, Les Concepts scientifiques, Paris, Alcan, 1926, p. 35.
[71] Attraction universelle et religion naturelle…, op. cit., p. 9.
127
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

pensée primitive ». Ainsi, d’après Metzger, la pensée d’un Paracelse


d’une part, et la conception, d’autre part, d’une ethnie africaine, selon
laquelle ses membres sont à la fois des humains et des perroquets
rouges, sont, au fond, deux manifestations d’une seule et même ten-
dance fondamentale – d’un même a priori – de l’esprit humain. De
même, la loi de l’attraction universelle, elle aussi, « titre son origine
psychologique de ces participations mystérieuses si fréquentes d’après
M. Lévy-Bruhl dans la pensée primitive ». Ainsi, le grain de vérité que
contient la légende de la pomme de Newton – la pomme « qui par sa
chute aurait découvert la similitude ou mieux l’identité de la pesan-
teur des corps vers la terre et la gravitation des astres » – tient à son
rôle éventuel de source d’inspiration : ce que la pomme eût pu faire,
c’est « activer une tendance fondamentale de notre esprit qui cherche
à unifier par un lien psychique et mental les choses apparemment
fort différentes72 ».
Les systèmes de pensée qui émergent sous la seule impulsion de
la pensée expansive sont les systèmes « primitifs » et mystiques. Là,
en revanche, où, comme dans la science moderne, les théories ont été
formalisées, leur origine dans la pensée spontanée a été occultée par la
pensée réfléchie : seul l’historien des sciences peut en détecter les traces.
Tous les systèmes de la pensée se situent donc dans un continuum
entre ces deux extrêmes : l’ensemble des systèmes explicatifs du monde
– « scientifiques » et « primitifs » – forme, pour Metzger, une continuité.
Metzger s’oppose ainsi à deux philosophies de l’histoire. D’une
part, elle refuse la conception positiviste, qui, tout en acceptant l’idée
d’une certaine continuité entre les systèmes de pensée, situe cette
continuité sur le plan de l’accumulation successive de faits. D’autre
part, elle rejette la théorie non continualiste de Lévy-Bruhl, selon
laquelle la pensée « prélogique » des « primitifs » diffère fondamenta-
lement de la pensée scientifique : « Ce que M. Lévy-Bruhl a appelé
prélogique en étudiant la mentalité primitive […] n’est en somme
que la pensée expansive allant de l’avant73. » Pour Metzger « l’esprit
humain est toujours et partout semblable à lui-même dans ses carac-
tères fondamentaux 74 ».

[72] Ibid.
[73] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 69.
[74] Ibid., p. 60.
128
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

La question, notons-le en passant, est toujours d’actualité. En


1967, un article remarquable et fort original de l’anthropologue Robin
Horton a de nouveau lancé un débat sur le sujet75. Se plaçant à un
niveau épistémologique d’analyse (et employant, en particulier, des
notions empruntées à la philosophie analytique des sciences), Horton
défend l’idée que les systèmes de pensée africains sont une forme de
science comparable à la science moderne. Les thèses de Horton furent
le sujet de nombreuses critiques, à partir de perspectives diverses76 .
Dans ce contexte, l’approche de Metzger pourrait se révéler toujours
féconde : car si, à l’instar de Horton, Metzger assigne aux systèmes de
pensée traditionnelle une fonction cognitive et si elle affirme la conti-
nuité avec la science moderne, elle se distingue pourtant de Horton en
situant cette continuité sur le plan des formes de pensée, des concepts
employés et du contenu des théories. La démarche de Metzger rejoint
ainsi le problème posé par Horton et elle pourrait contribuer à créer
un rapprochement entre histoire des sciences et anthropologie.
Ajoutons, enfin, que le postulat de l’unité de la pensée humaine
fonde la théorie herméneutique de Metzger. En effet, selon elle, l’his-
torien des sciences est capable de comprendre les textes scientifiques
du passé et de saisir les a priori à l’origine des théories parce que toute
pensée étrangère chevauche en partie la sienne. C’est donc l’hypothèse
de l’omniprésence de certains a priori qui assure à l’historien (de même
qu’à l’anthropologue) qu’aucun langage n’est « incommensurable » avec
le sien et qu’il n’y a pas de systèmes de pensée auxquels il n’ait accès.
Des a priori d’un autre ordre dépendent de la culture et de l’époque :
certaines caractéristiques d’une théorie scientifique sont, à l’instar
des lettres, des arts, etc., des « projections variées d’un même état
d’esprit ». De là s’explique l’existence présumée d’un « style » commun­
à différents aspects de la culture d’une époque. Par exemple, la phi-
losophie de Descartes, la psychologie de Corneille, l’éloquence de
Bossuet, l’architecture du Château de Versailles, la chimie de Lémery,

[75] Robin Horton, « African Traditional Thought and Western Science. Part I », Africa, 37,
1967, p. 50-71, Part II, p. 155-187 (réimpr. in B.R.Wilson (ed.), Rationality, Oxford,
Blackwell, 1970, p. 131-171).
[76] Robin Horton & Ruth Finnegan (eds.), Modes of Thought. Essays on Thinking in Western
and Non-Western Societies, Londres, Faber & Faber, 1973 ; Yehuda Elkana, « The
Distinctiveness and Universality of Science : Reflexions on the Work of Professor Robin
Horton », Minerva, 15, 1977, p. 155-173.
129
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

« se ressemblent par une communauté d’inspiration ». Metzger tente


d’appliquer à l’histoire des sciences la thèse de Taine selon laquelle
« une œuvre littéraire, scientifique ou artistique n’est pas isolée, qu’elle
est fonction de l’ensemble social et humain dont elle dépend et qui
l’explique77 ».
Comment se produit cette unité de style ? Metzger propose l’idée
selon laquelle la pensée – l’invention de théories, la rédaction de dis-
cours, la réflexion philosophique, etc. – dépendrait des « a priori en
puissance » : ces a priori sont certaines « dispositions de l’esprit » qui
« s’actualisent » en notions ou en idées lorsqu’elles entrent en contact
avec la réalité que le savant tâche d’appréhender78 . Or si l’on sup-
pose que les a priori en puissance dépendent de l’« état d’esprit » d’une
époque, d’un Zeitgeist, on aura une explication de l’unité du style
intellectuel : les œuvres littéraires, les créations artistiques et les
théories scientifiques ne seraient que les actualisations des mêmes a
priori, en contact avec différents aspects de la réalité.
L’idée est peut-être séduisante, mais elle se heurte à une difficulté
cruciale : en quoi, précisément, le style du château de Versailles est-il
identique à celui de la chimie de Lémery ? Comment décrire cette unité
présumée de « style » de contenus de natures différentes ? Comment
mettre en évidence l’existence des a priori en puissance ? Ces pro-
blèmes, qui intriguent toujours de nombreux historiens et qui se
trouvent au centre de toutes les tentatives de fonder une sociologie de
la connaissance, demeurent non résolus. Metzger, elle aussi, a reconnu
que ses intuitions sont loin d’être une théorie : « Sans doute peut-on
sans danger affirmer […] que l’évolution des lettres, des sciences et
des arts est déterminée partiellement par les conditions humaines du
“moment”. Cela sans doute reste bien vague…79 »
La notion de « tendances fondamentales » de l’esprit propres à une
culture et à un moment donnés conduit Metzger vers une remarque
intéressante : on peut espérer, dit-elle, qu’une science qui se dévelop-
perait dans une civilisation autre que l’européenne, une civilisation
dont les a priori seraient nécessairement différents, donnerait lieu à
des hypothèses qui n’auraient pas pu surgir ailleurs : ainsi « il serait

[77] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 130.


[78] Ibid., p. 46.
[79] Ibid., p. 132 sq.
130
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

possible qu’un éveil de l’Orient nous apporte de nouveau de belles et


bienfaisantes lumières si ce dernier, sans rien abandonner de lui-
même, savait assimiler l’esprit expérimental qui a caractérisé l’effort
de l’Occident moderne en matière de science80 ». Cette idée, on le sait,
continue d’intriguer nombre de savants et de philosophes.
Pour résumer : selon la conception antipositiviste de Metzger,
l’histoire des sciences a la tâche d’étudier non les « apports définitifs
à l’ensemble du savoir » de différents savants, mais « la perspective
scientifique, […] l’orientation de leur mentalité81 ». Avec la doctrine
des deux a priori, Metzger esquisse les contours d’une théorie de la
découverte scientifique, théorie qui, pour elle, est un premier pas sur
le chemin que devrait emprunter l’épistémologie.
III. De toute épistémologie découlent – explicitement ou non – des
conséquences pour la politique à l’égard de la science : des perspectives
différentes sur les conditions de possibilité de la science conduisent le
plus souvent à des vues différentes sur ce qui serait souhaitable pour
l’éducation scientifique. Metzger, elle aussi, a été amenée à formuler
quelques observations et recommandations d’ordre pratique concer-
nant la place de la science au sein de la société.
Selon Metzger, nous l’avons vu, ce sont les a priori de la pensée
expansive qui sont à l’origine des hypothèses scientifiques. À elle seule,
la pensée réfléchie ne saurait être créatrice, « elle a besoin d’être gref-
fée sur un sauvageon pour devenir véritablement productrice ». Ainsi,
le jour où la pensée métaphysique disparaîtra, ce jour verra aussi la
fin de la science : de là, l’opposition de Metzger au positivisme logique
de l’École de Vienne qui implique « la désagrégation de l’a priori82 ».
Au contraire : les jeunes scientifiques, soutient Metzger, devraient
être éveillés au rôle de l’a priori dans la formation de la science et ils
devraient être encouragés à laisser le champ libre à leur imagina-
tion. Sa propre vision de l’histoire des sciences, dit Metzger, implique
l’exigence d’une « refonte totale de notre éducation intellectuelle [qui]
donnerait aux jeunes savants […] en même temps qu’une vision plus
nette de leur tâche, de meilleurs moyens pour parvenir à faire pro-

[80] Ibid., p. 183.


[81] Ibid., p. 16.
[82] Ibid., p. 56.
131
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

gresser la science83 ». On trouve ici, notons-le en passant, un argument


important en faveur de l’introduction de l’histoire des sciences dans
le curriculum scientifique.
Le maintien et le développement de l’activité scientifique revêtent,
pour Metzger, une importance capitale. La science est une activité de
la raison et sa tâche primordiale est d’éclairer l’homme : « l’histoire des
sciences est l’histoire de la libération de notre âme par notre raison84 » ;
la valeur de la science en tant que source de techniques passe en deu-
xième place seulement. Or le progrès de la raison n’est jamais chose
acquise : la civilisation et, partant, la science, sont « constamment­
menacées d’un retour offensif de la barbarie85 ».
Metzger considère que l’existence de la science dépend d’un « esprit
scientifique », lequel est toujours contingent. Le progrès scientifique
est tout sauf inévitable, comme paraissent le croire les positivistes.
« Les progrès du savoir – demande Metzger de façon toute rhéto-
rique – vont-ils de soi avec une sorte d’automatisme plus ou moins
accéléré par les circonstances ?86» Dans une société de laquelle « l’es-
prit scientifique » serait absent – une société qui se serait écartée
du mouvement de l’Aufklärung –, la science cesserait d’exister : il y
serait encore possible d’apprendre et d’utiliser la science sur le plan
pratique, mais un véritable progrès de la science ne pourrait plus
avoir lieu87. Ces réflexions amènent Metzger à considérer en quelques
mots le spectre d’une société en possession du savoir-faire scien-
tifique, mais dans laquelle « l’esprit scientifique » se serait éclipsé.
C’est sans nul doute à l’Allemagne nazie qu’elle songeait lorsqu’elle
écrivait, en 1936, qu’une société possédant la science mais privée
d’éthique (« une sorte de vertu ») serait « particulièrement redoutable
et dangereuse88 ».

[83] Ibid., p. 122.


[84] Ibid., p. 127.
[85] Ibid., p. 175. Metzger évoque ailleurs avec scepticisme l’éventualité que la civilisation
continue jusqu’au VIe siècle (ibid., p. 195).
[86] Ibid., p. 187.
[87] « Extraits de lettres, 1921-1944 », op. cit., p. 187-188.
[88] Ibid., p. 188. Rappelons qu’en 1934 Metzger s’est fortement opposée à toute participa-
tion à des congrès en Allemagne nazie (cf. supra). Cette opposition, on le voit, s’inspire
des convictions les plus profondes de Metzger et tient à l’identité qu’elle postulait entre
« l’esprit scientifique » et la « libération de l’âme humaine ».
132
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Huit ans plus tard, à Auschwitz, au regard de la barbarie scienti-


fiquement industrialisée, Metzger devait être témoin et victime de la
réalisation de ces paroles prophétiques.
2.2] L’herméneutique de l’histoire des sciences :
le rôle de l’a priori dans la constitution du savoir historique
I. Écrire l’histoire des sciences est, pour Hélène Metzger, une acti-
vité intimement liée à la réflexion épistémologique sur les sciences :
nous avons vu, en effet, que la méthode historiographique de Metzger
– celle qu’elle appelle « la méthode philosophique dans l’histoire des
sciences » – se fonde sur ses idées concernant la nature épistémo-
logique de la connaissance scientifique. Or les réflexions épisté-
mologiques de Metzger ne se limitent pas aux disciplines dont elle
écrit l’histoire, elles prennent pour objet aussi l’historiographie des
sciences elle-même. Metzger s’efforce de rendre explicite sa propre
méthode d’historienne et de la juxtaposer à d’autres ; elle est ainsi
amenée à se prononcer sur l’épistémologie sous-jacente à l’histoire
des sciences.
Si, depuis Koyré et Kuhn, l’épistémologie non positiviste des
sciences de la nature est devenue presque un lieu commun, il est
toujours rare que les historiens des sciences réfléchissent sur les
fondements méthodologiques de leur propre discipline, qu’ils fassent
l’épistémologie de l’histoire des sciences en même temps que l’histoire
des sciences. En particulier, on ne trouve guère des historiens des
sciences pour s’aventurer à étendre leur philosophie non positiviste de
la connaissance jusqu’à l’appliquer aussi au savoir historique, y com-
pris le leur. Les tentatives de Metzger qui vont dans ce sens méritent
donc que l’on s’y attarde.
Le point de départ des réflexions de Metzger sur la méthodolo-
gie de l’histoire de la pensée scientifique est de nouveau de la thèse
de la sous-détermination. Confronté à un ensemble de documents,
l’historien se trouve dans une situation identique, du point de vue
logique, à celle d’un savant confronté à un ensemble de phénomènes
physiques ou chimiques : « De même que le savant peut donner diverses
interprétations des faits qu’il a décidé d’étudier, de même l’historien
des sciences peut donner diverses interprétations des textes qu’il a
décidé d’utiliser pour la construction qu’il projette » ; donc « l’histoire
est, comme la théorie scientifique elle-même, une construction de l’es-
133
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

prit89 ». Metzger applique, de façon réflexive, la thèse épistémologique


de la sous-détermination, qui a son origine et qui tire sa confirmation
de ses recherches sur l’histoire des sciences, au travail historique
lui-même.
De même que le passage des faits à une théorie dépend, chez le
scientifique, du concours d’un a priori, de même la construction histo-
rique à partir de faits requiert, elle aussi, l’intervention d’un a priori.
De plus, puisque sa tâche est de saisir et de décrire l’a priori qui est à
l’origine des théories scientifiques, l’historien des sciences fera néces-
sairement appel à sa propre subjectivité pour pouvoir pénétrer la sub-
jectivité dont une théorie est issue : « Il ne faut pas hésiter à employer
une méthode partiellement a priori pour étudier l’a priori90. » De cette
réflexion, Metzger tire des conclusions concernant la nature même du
savoir historique : « L’analyse établit qu’en toute rigueur le subjectif
ne peut être séparé de l’objectif91. » Par conséquent, « l’historien qui a
pris conscience de sa propre méthode [est empêché] de prétendre à une
objectivité absolue qui imposerait à jamais la certitude de ses conclu-
sions […]. Le tribunal de l’histoire n’a pas une compétence absolue et
[…] n’est aucunement qualifié pour rendre une sentence sans appel92 ».
Ces quelques phrases témoignent d’une philosophie de l’historiogra-
phie des sciences qui est d’une originalité et d’une hardiesse remar-
quables. Pour la résumer en un mot : Metzger s’oppose à « l’illusion
objectiviste » des historiens, à cette épistémologie naïve, le plus sou-
vent non explicite, qui consiste à penser que l’on peut décrire l’histoire
« wie es eigentlich gewesen » (« comme elle le fut en fait », selon le célèbre
mot de Leopold von Ranke, 1795-1886). Pour nous rendre compte de la
portée de l’épistémologie non objectiviste du savoir historique que nous
propose Metzger, il convient de la situer dans l’histoire de la pensée.
Nous considérerons donc brièvement les réponses que la philosophie
a apportées à la question concernant la possibilité d’atteindre des
interprétations objectives de textes.
II. L’interprétation d’un texte peut-elle être, ou aspirer à être, objec-
tive ? L’herméneutique classique – la discipline philosophique dont l’objet

[89] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 66, p. 145.
[90] Ibid., p. 45 sq.
[91] Ibid., p. 146.
[92] Ibid., p. 35.
134
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

est la réflexion sur la méthodologie et l’épistémologie de l’interpréta-


tion de textes – a apporté une réponse positive à cette question. Plus
récemment, cependant, Hans-Georg Gadamer a développé la thèse selon
laquelle toute interprétation se fait nécessairement à partir d’une pers-
pective qui est propre à l’interprète. Suivre l’exposé que donne Gadamer
de l’histoire de l’herméneutique et de ses propres vues nous permettra
de situer les idées de Metzger par rapport à une tradition qu’elle ne
connaissait certes pas, mais qui porte précisément sur des problèmes
qui l’ont préoccupée et qui permet de saisir l’originalité de ses vues93.
Bien que l’on trouve des textes de caractère herméneutique dans
toutes les époques et notamment après la Réforme, on considère
Friedrich Schleiermacher (1768-1834) comme le père fondateur de l’her-
méneutique en tant que domaine distinct de recherche philosophique,
domaine visant à donner un fondement théorique à la pratique de l’in-
terprétation en théologie et en philosophie94. Contre l’idée traditionnelle
d’une interprétation qui viserait une vérité cachée, recelée dans un
texte (par exemple, la vérité révélée, dans la Bible), Schleiermacher
pose comme objectif de l’interprétation la compréhension d’une pensée
étrangère : il ne s’agit pas, selon lui, de comprendre, à travers le texte,
un état de fait objectif extérieur, mais l’individualité de la pensée d’un
auteur. Schleiermacher soutient que l’on ne peut comprendre des idées
d’autrui que si l’on prend en compte leur formation. L’interprétation
d’un texte est fondée, d’après lui, sur un « comportement divinatoire,
une transposition de l’interprète dans la constitution de l’auteur tout
entière » ; elle requiert de l’interprète qu’il saisisse « l’enchaînement inté-
rieur » de la composition de l’œuvre, qu’il reconstitue l’acte créatif. La
compréhension est donc une « réaction visant la production originaire95 ».
Pour mener à bien sa tâche, l’interprète doit se mettre à la place du

[93] Remarquons tout de suite que l’on peut suivre l’analyse de l’histoire de l’herméneutique et
la critique de l’objectivisme que donne Gadamer sans pour autant accepter sa philosophie
tout entière. Je suis ainsi l’exemple de Jürgen Habermas qui, tout en admettant la structure
d’anticipation du comprendre, critique sévèrement et rejette les conclusions foncièrement
conservatrices que Gadamer croit pouvoir en tirer.
[94] L’aperçu historique ci-dessous suit Hans-Georg Gadamer (Wahreit und Methode,
Tübingen, Mohr, 1972, p. 162 sq.). Sa traduction française (Vérité et méthode, Paris,
Seuil, 1976) est partielle. Nous l’avons utilisée pour la partie traduite ; les citations tirées
de la partie non traduite ont été traduites par nos soins. Nous renvoyons partout à la
pagination de l’édition allemande, indiquée dans Gadamer (1976).
[95] Wahreit und Methode, op. cit., p. 175.
135
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

lecteur d’autrefois et situer la pensée interprétée dans le contexte global


de la vie de l’époque : « Il faut comprendre un édifice d’idées comme un
moment dans le contexte global de la vie d’une personne96. » Ce contexte
étant cependant toujours d’une variété infinie, la compréhension ne
saura se faire par le seul entendement : l’interprète pénètre la pensée
étrangère à l’aide du sentiment (Gefühl) lui permettant « une compré-
hension directe de sympathie et de communauté d’esprit97 ».
La parenté de ces idées avec les postulats de la « méthode philoso-
phique dans l’histoire des sciences » de Metzger est évidente : à l’instar
de Schleiermacher, Metzger demande que l’historien des sciences se
fasse « le contemporain des savants dont il parle », qu’il saisisse « la
pensée à l’état naissant » et qu’il tienne compte de l’ensemble du milieu
intellectuel de l’époque ; pour l’un et l’autre, le but de l’interprétation
est la subjectivité d’un auteur telle qu’elle se manifeste dans un texte.
Cette parenté entre une herméneutique des textes littéraires ou
philosophiques – des pures créations de l’esprit – et une herméneu-
tique des textes scientifiques du passé – des textes qui ont pour objet
la nature physique – pourrait étonner : les objets dans les textes litté-
raires ou philosophiques ne sont-ils pas entièrement subjectifs, exis-
tant uniquement dans l’esprit, tandis que ceux des textes scientifiques
existent réellement dans la nature ? Or c’est précisément parce que
Metzger s’oppose au positivisme sur le terrain de l’épistémologie des
sciences de la nature que cette proximité peut s’établir : se fondant
sur la thèse de la sous-détermination, Metzger considère les théo-
ries scientifiques comme des créations de la « pensée expansive » et
non comme le résultat d’une découverte de « faits » existant en soi.
L’herméneutique de Metzger vise donc, précisément comme celle de
Schleiermacher, la pensée d’autrui, son acte créatif. La démarche de
Metzger révèle ainsi que le problème herméneutique ne peut se poser à
l’historien des sciences qu’à partir d’une épistémologie non positiviste
des sciences de la nature. Nous reviendrons sur cette conclusion, d’une
importance capitale dans notre contexte, dans la suite.
III. Passons maintenant à la question de l’objectivité de l’interpréta-
tion : l’interprète qui se transporte dans la situation de l’auteur sujet de
son étude, peut-il parvenir à une compréhension objective de sa pensée ?

[96] Ibid., p. 178.


[97] Ibid., p. 179.
136
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Ce problème n’a pas été abordé explicitement par Schleiermacher.


Le premier à s’attaquer aux questions épistémologiques de l’her-
méneutique était Wilhlem Dilthey (1831-1911) qui s’est donné
la tâche de compléter la critique kantienne de la raison pure par
une critique historique. « Le but de la réflexion de Dilthey – écrit
Gadamer – était toujours de légitimer, en tant que science objective,
la connaissance de ce qui est conditionné historiquement, et cela,
malgré le condi­tion­nement historique [de l’historien] lui-même98. »
D’une part, dit Dilthey, les historiens « soumettent personnes histo-
riques, mouvements de masse et tendances à leur jugement, lequel
est conditionné par leur individualité, par la nation à laquelle ils
appartiennent, l’époque où ils vivent. Même là où ils croient procé-
der sans présuppositions, ils sont déterminés par cet horizon ; toute
analyse des concepts d’une génération passée ne motive-t-elle pas
dans ces concepts des éléments issus des présuppositions de cette
époque ?99».
D’autre part, la notion même d’une science historique requiert que
cette subjectivité soit surmontée : « Toute science contient, en tant
que science, l’exigence de la validité universelle. S’il doit y avoir des
sciences humaines [Geisteswissenschaften­] au sens strict de science,
c’est le but qu’il leur faut se fixer toujours plus consciemment et d’une
manière toujours plus critique100. »
C’est l’opération mentale de Sichhineinversetzen, qui consiste à se
transporter à l’intérieur d’un auteur et de son œuvre, qui permet d’at-
teindre l’objectivité de la compréhension : l’historien revit (nacherleben)
les expériences de son sujet et parvient ainsi à créer, mentalement,
une simultanéité avec lui. Le fossé qui sépare l’historien de son sujet
– les différences d’époque, de culture, de présuppositions – se trouve
alors surmonté : la pensée étrangère devient familière, l’interprète
peut repenser les idées de l’auteur étudié exactement comme celui-là
les a pensées ; le texte que nous tâchons de comprendre nous révèle
l’opinion de son auteur telle qu’elle était. Aussi, la pensée d’autrefois

[98] Ibid., p. 218.


[99] Traduction citée d’après Jürgen Habermas, Connaissance et intérêt, Paris, Gallimard,
1976, p. 212.
[100] Ibid., p. 212. Pour traduire Geisteswissenschaften, nous avons préféré le terme
« sciences humaines » au terme « sciences morales » employé dans la traduction française
de Connaissance et intérêt.
137
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

peut être qualifiée de « donnée » – de « fait » – historique, se prêtant à


être constatée objectivement par tout historien101.
Ces idées établissent, pour Dilthey, l’équivalence épistémologique
entre les sciences humaines et les sciences de la nature. Pour lui,
commente Habermas,
revivre l’expérience est dans une certaine mesure l’équivalent d’obser-
ver. [Ces deux opérations] garantissent, semble-t-il, la reproduction
d’un immédiat dans la conscience solitaire purifiée de toute interfé-
rence simplement subjective. L’objectivité de la connaissance est alors
définie par l’élimination de ces influences perturbatrices. […] Dilthey lie
l’objectivité possible de la connaissance dans les sciences humaines
à la condition d’une simultanéité virtuelle de l’interprète et de son sujet.
En face [dit-il] « de l’éloignement dans l’espace ou de la différence de
langage [la connaissance historique] doit se transporter dans la situa-
tion d’un lecteur de l’époque et du milieu de l’auteur ». La simultanéité
remplit dans les sciences humaines la même fonction que la réitérabi-
lité de l’expérience dans les sciences de la nature ; l’interchangeabilité
du sujet de la connaissance est garantie102.
Les idées de Dilthey n’ont pas seulement été partagées par toute la
tradition herméneutique classique, mais elles ont également explicité
la conception que se faisaient de leur métier des générations d’histo-
riens. Nous pouvons ainsi commencer à entrevoir la portée des thèses
de Metzger, le poids de la tradition à laquelle elle s’oppose. En effet, si
le Sichhineinversetzen de Dilthey correspond très précisément à « se
faire le contemporain du savant dont on parle » de Metzger, si ces deux
philosophes se disent donc partisans de la même méthode historique,
leurs interprétations épistémologiques de cette méthode sont pourtant
opposées : là où Dilthey soutient l’objectivité de l’interprétation d’un
texte, Metzger insiste, au contraire, sur le fait que l’élément subjectif,
l’horizon personnel propre à l’interprète, est constitutif de l’interpré-
tation : selon elle, nous l’avons vu, la thèse de la sous-détermination
implique que même dans l’interprétation des textes scientifiques « le
subjectif ne peut être séparé de l’objectif 103 ».

[101] Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 219 ; voir aussi Habermas, Connaissance
et intérêt, op. cit., p. 213 sq.
[102] Habermas, Connaissance et intérêt, op. cit., p. 214 ; voir aussi Gadamer, Wahreit
und Methode, op. cit., p. 227.
[103] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 146.
138
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Les idées de Metzger sur l’élément subjectif constitutif de toute


interprétation s’apparentent à celles de Gadamer. Elles sont, à mon
sens, suffisamment intéressantes et hardies pour que nous tâchions
de les approfondir. À cette fin, nous suivrons la critique qu’adresse
Gadamer à l’herméneutique objectiviste de Dilthey : considérer la
trame à partir de laquelle Gadamer formule sa critique et mettre
le doigt sur les prémisses et les implications de cette critique, nous
mettra en mesure de reconnaître à sa juste valeur la nouveauté et
l’audace de la réflexion de Metzger.
IV. L’herméneutique de Gadamer est l’application, aux problèmes
de la méthodologie et de l’épistémologie des sciences humaines, de
réflexions métaphysiques dans la tradition phénoménologique, celle
de Husserl et de Heidegger notamment. Une analyse exhaustive des
vues de Gadamer et de leur contexte philosophique dépasserait de loin
le sujet aussi bien que ma compétence. Aussi nous bornerons-nous à
en esquisser quelques points principaux.
Dans la conception de l’interprétation que partagent Heidegger et
Gadamer, la distance temporelle séparant le texte étudié de l’histo-
rien n’est pas, comme le concevait l’historicisme, un hiatus qu’il faut
surmonter, mais, tout au contraire, une condition constitutive de toute
interprétation. Les implications de cette conception sont profondes : l’in-
terprétation « est, en réalité, un processus illimité. On ne se contente
pas d’éliminer les sources d’erreur à mesure qu’elles apparaissent, de
façon à filtrer le sens véritable en le dégageant des impuretés de toute
sorte. Il naît sans cesse de nouvelles sources de compréhension qui
révèlent des rapports de sens insoupçonnés104 ». Toutes les interpré-
tations, émanant d’horizons culturels ou historiques divers, sont – à
condition d’être cohérentes – également légitimes : « Il n’y a pas d’autre
“objectivité” ici que la confirmation qu’une préconception peut recevoir
au cours de son élaboration105 ». Et Gadamer de conclure : « Il suffit de
dire que, par le seul fait de comprendre, on comprend autrement106. »
Il convient de souligner la portée de cette conclusion et de la philo-
sophie qui la sous-tend. Notons, sur un premier plan, que dans la pers-
pective de Gadamer, l’interprétation ne vise plus la subjectivité d’un

[104] Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 282.


[105] Ibid., p. 252.
[106] Ibid., p. 280.
139
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

auteur, c’est-à-dire, sa structure mentale et ses intentions. On postule,


au contraire, que le texte possède un sens propre, qui, autonome par
rapport à l’auteur, est l’objet de l’interprétation – ce point est développé
avec force par Paul Ricœur107. L’interprète « naïf » peut, bien entendu,
continuer à croire qu’il ne fait que lire « ce qui est écrit là », que le but
de son travail est la reconstitution d’une pensée étrangère, ou la des-
cription de l’histoire « wie es eigentlich gewesen ». En vérité, cependant,
il construit, à partir de textes autonomes, des interprétations dans
lesquelles sa propre structure existentielle intervient nécessairement.
Notons maintenant, sur un deuxième plan et en suivant les ana-
lyses de Gadamer lui-même, que l’herméneutique qui s’inspire de
Heidegger constitue une rupture avec le principe fondateur même de la
pensée occidentale depuis la Renaissance et l’Aufklärung : l’opposition
aux préjugés, l’idée qu’une connaissance véritable suppose qu’aient été
reconnus comme tels et surmontés les préjugés. Cette idée, on le sait,
fonde aussi bien la notion de la science moderne de la nature (pensons
à Francis Bacon et à Descartes), que la notion de science historique108.
Or, affirme Gadamer, « le dépassement de tous les préjugés, cette exi-
gence globale de l’Aufklärung, se révélera être lui-même un préjugé
dont la révision fraiera la voie à une compréhension appropriée de la
finitude qui domine non seulement notre être, mais également notre
conscience historique109 ».
Nous sommes en mesure, maintenant, d’apprécier la hardiesse et
la portée radicale des vues historiographiques de Metzger. En effet, il
a fallu, nous venons de le voir, la métaphysique d’un Heidegger pour
que naisse, au sein de la pensée herméneutique, l’idée que les préjugés
constituent non une entrave à l’interprétation, mais au contraire une
condition de possibilité du comprendre. Cette idée, diamétralement
opposée à toute la tradition philosophique depuis l’Aufklärung, est
précisément celle qu’énonce Metzger.

[107] Paul Ricœur, « La fonction herméneutique de la distanciation », in François Bovon


et Grégoire Rouiller (dir.), Exegis : Problèmes de la méthode et exercices de lecture,
Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1975, p. 201-215 (repris dans Du texte à l’action.
Essais d’herméneutique, II, Paris, Seuil, 1986).
[108] Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 259.
[109] Ibid., p. 260 ; voir aussi Paul Ricœur, « Herméneutique et critique des idéologies », in
Enrico Castelli (dir.), Démythisation et idéologie, Paris, Aubier Montaigne, 1973, p. 25-64
(repris dans Du texte à l’action, op. cit., p. 333-377).
140
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

En effet, la thèse de la sous-détermination implique, d’après Metzger,


que, dans l’historiographie comme dans les sciences de la nature, tout
édifice théorique, du fait même qu’il transcende les « données » (les
« faits »), est nécessairement une construction commandée par des a
priori : ce sont des a priori que dépend le choix entre le nombre indéfini,
soit d’interprétations que peut supporter un ensemble de textes, soit
de théories qui expliquent un ensemble de données physiques. Plus
précisément : selon Metzger, la réflexion d’un savant est orientée par
des a priori restreignant le choix entre les alternatives logiquement
possibles. Or ces a priori correspondent très précisément aux préjugés,
ou à l’« anticipation », de Gadamer, d’où la parenté de leurs conclusions.
Rappelons, en effet, la thèse de Metzger selon laquelle « l’analyse
établit qu’en toute rigueur le subjectif ne peut être séparé de l’objectif »,
l’interprétation d’un texte comportant nécessairement « un facteur
personnel, subjectif […], qu’il est impossible d’éliminer complètement ».
« Autant – exige Metzger – le reconnaître franchement que de le nier
a priori. » Il ne faut pas, soutient-elle, « se révolter contre la nature
des choses » et aspirer à « atteindre une objectivité fantôme placée
en dehors du monde comme en dehors de la science110 ». Le message
radical que comportent ces mots ne diffère évidemment en rien de la
conclusion de Gadamer citée plus haut : « Il n’y a pas d’autre “objec-
tivité” ici que la confirmation qu’une préoccupation peut recevoir au
cours de son élaboration. »
Certes, Metzger n’a pas conçu ses idées historiographiques sur la
base d’une métaphysique du Dasein, et elle les exprime sommairement
et de façon moins élaborée que Gadamer. Il n’en demeure pas moins
que, à l’instar de Gadamer, Metzger s’oppose à la tradition (selon
Gadamer : le préjugé) de l’Aufklärung qui veut que connaissance et
objectivité aillent de pair et exige l’élimination de toute idée préconçue.
Au principe kantien « Ose te servir de ta propre raison111 », Metzger
et Gadamer opposent tous deux l’idée que la raison et l’expérience ne
sauraient, à elles seules, produire de la connaissance : qu’on le veuille
ou non, affirment-ils, l’apport d’une tradition, admise a priori, en est
une condition constitutive.

[110] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 11.


[111] Cité dans Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 256.
141
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

V. Pour Metzger la science est une : les sciences de la nature et les


sciences humaines étant, les unes comme les autres, des « construc-
tions de l’esprit », leurs caractéristiques épistémologiques sont les
mêmes. Metzger s’oppose ainsi à la longue tradition philosophique
selon laquelle les sciences de la nature et les sciences humaines sont
de natures épistémologiques essentiellement différentes. S’agissant de
ses vues concernant les problèmes herméneutiques qui se posent en
histoire des sciences, cette position a des conséquences qui méritent
d’être relevées. En continuant de rapprocher les thèses de Metzger et
de Gadamer, nous allons découvrir, en effet, une situation quelque peu
paradoxale : Gadamer, du fait qu’il accorde aux sciences de la nature
un statut épistémologique distinct de celui des sciences humaines,
exclut l’histoire des sciences de la nature du champ d’application de
sa théorie herméneutique ; Metzger, en revanche, montre que l’histo-
riographie des sciences de la nature revêt précisément le caractère
qu’attribue Gadamer à l’interprétation en général. À l’égard de l’his-
toire des sciences, la position de Metzger se révélera plus conforme à la
théorie herméneutique de Vérité et méthode que n’est celle de Gadamer
lui-même. Aussi les thèses de Metzger sont à même de rectifier et de
compléter de façon cohérente l’herméneutique gadamerienne sur le
terrain de l’histoire des sciences de la nature.
Les idées de Gadamer sur les sciences de la nature découlent de
l’opposition, d’inspiration néokantienne, entre sciences humaines
(Geisteswissenschaften) et sciences de la nature. De cette opposition,
qu’il souligne afin de soustraire les sciences humaines à l’« impéria-
lisme épistémologique » des sciences nomologiques, Gadamer conclut
que l’histoire des sciences ne recèle pas cet « élément de tradition »
constitutif des sciences humaines : contrairement à ce qui est, d’après
lui, le plus caractéristique du travail historique en général :
Si le naturaliste écrit l’histoire de sa science en partant de l’état actuel
de la connaissance, ce n’est pas là simple naïveté historique. Les
erreurs et les égarements n’ont plus pour lui qu’un intérêt historique,
car le critère auquel se réfèrent ses considérations, c’est évidemment le
progrès de la recherche112.
À quoi tient cette particularité de l’histoire des sciences ? Quelles
sont les conditions qui lui enlèvent tout intérêt sauf « l’intérêt histo-

[112] Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 267.


142
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

rique » ? Gadamer semble considérer que l’histoire des sciences remplit


les conditions qui, selon lui, sont nécessaires pour qu’une connaissance
historique objective devienne (exceptionnellement) possible :
Une chose ne devient connaissable objectivement dans sa signifi-
cation durable, que si elle appartient à un contexte achevé et clos
[abgeschlossen]. En d’autres termes, lorsqu’elle est assez morte pour
ne plus présenter qu’un intérêt historique. Alors seulement, semble-t-il,
l’intérêt subjectif de l’observateur peut être exclu113.
Il semble ainsi que la différence entre l’historiographie des sciences
humaines et celle des sciences de la nature tient, chez Gadamer, au
rôle de la distance temporelle. Dans l’interprétation des textes philoso-
phiques, littéraires, etc., la distance temporelle est source de question-
nements toujours nouveaux, de lectures qui, guidées par des préjugés,
se renouvellent constamment : elle empêche ainsi qu’un contexte ne
devienne « achevé et clos ». S’agissant de l’interprétation de textes
scientifiques du passé, soutient Gadamer, la distance temporelle per-
met, au contraire, de considérer le passé comme « clos » et « mort » :
les erreurs du passé, aujourd’hui rectifiées, n’ont plus qu’un « intérêt
historique ». Loin de dépendre des « horizons » historiquement chan-
geants et renouvelables, l’histoire des sciences est donc écrite, d’après
Gadamer, à partir d’une perspective figée et fixée une fois pour toutes
par les vérités scientifiques.
Nous constatons que si Metzger et Gadamer s’accordent sur les
principes généraux de la théorie herméneutique, leurs vues divergent
curieusement quant à l’histoire des sciences. À quoi tient cette diffé-
rence ? Metzger ne partagerait-elle pas l’idée que le passé de la science
est « clos » ? Approfondir ces questions revêt, nous le verrons, un intérêt
certain pour les problèmes herméneutiques de l’histoire des sciences.
Pour Metzger, l’épistémologie des sciences de la nature et l’her-
méneutique de l’histoire des sciences sont solidaires. La thèse de la
sous-détermination s’applique à l’une et à l’autre : puisqu’il n’y a pas,
dans les sciences de la nature, simple « découverte » de faits ou de
théories qui, « reflétant » la réalité, existeraient indépendamment du
savant, il ne peut y avoir, dans l’histoire des sciences, une histoire
objective, « achevée et close ». En effet, le rejet, sur le plan épisté-
mologique, de l’idée positiviste selon laquelle il existe des relations

[113] Ibid., p. 282.


143
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

objectives de signification entre les différentes « composantes » de la


connaissance scientifique (observations, expériences, lois, etc., les
unes fondant les autres), implique, au niveau herméneutique, le rejet
de l’idée d’une interprétation objective correspondante de l’histoire
des sciences. La conception positiviste et objectiviste de l’histoire des
sciences doit donc faire place à une conception alternative : l’historien
des sciences dispose d’un ensemble de documents (un ensemble qu’il
délimite d’ailleurs lui-même) et il lui appartient d’en créer une « his-
toire », c’est-à-dire de les insérer dans une construction leur conférant
un sens. Ce sens dépend des relations de signification théorique que
l’historien établira entre les documents. Le sens de chaque document
dépendra ainsi de l’histoire tout entière dont il fera partie, de même
que le sens de l’histoire dans son ensemble dépendra de l’interpréta-
tion donnée à chacun des documents. La relation entre une certaine
partie de l’histoire des sciences (l’histoire d’une observation, d’une loi,
d’une théorie, etc.) et les documents sur lesquels elle repose et qui s’y
trouvent interprétés est donc identique à celle qui existe entre un texte
et ses parties. Pour Metzger l’histoire s’assimile donc à un « texte »
qui, comme tout autre texte, se prête à des interprétations diverses
dépendant de « l’horizon » de l’historien : le postulat selon lequel il y
a des éléments subjectifs constitutifs des sciences de la nature fonde
ainsi, pour Metzger, l’idée que l’histoire des sciences comporte, elle
aussi, des composantes subjectives.
Nous pouvons ainsi commencer à entrevoir la réponse à la ques-
tion posée plus haut. Metzger ne partage effectivement pas l’idée
de Gadamer selon laquelle l’histoire des sciences serait « achevée
et close » : elle n’est pas écrite à partir de la perspective des vérités
de la science contemporaine mais, comme toute autre histoire, elle
dépend (de façon qui reste à préciser) de la subjectivité de l’historien.
L’histoire des sciences, nous le verrons en détail plus loin, se prête,
d’après Metzger, à des interprétations diverses et renouvelables et elle
correspond, de ce fait, précisément aux caractéristiques qu’attribue
Gadamer à l’interprétation en général.
Quelle est donc la nature de l’« horizon » qui détermine la pers-
pective d’un historien ? La subjectivité de l’historien des sciences,
soutient Metzger, se reflète dans le choix d’une épistémologie laquelle,
à son tour, commande sa méthode historiographique. En effet, c’est
l’épistémologie à laquelle adhère l’historien, sa conception générale
144
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

de la façon par laquelle les hommes produisent la connaissance, qui


déterminera l’interprétation qu’il donnera aux « faits » historiques :
parmi toutes les interprétations différentes que peut supporter un
ensemble de textes, l’historien optera pour celle qui correspond à ses
idées générales sur la nature de la connaissance.
Cette conception ne devrait-elle pas impliquer, comme chez
Gadamer, que la structure du comprendre dans l’histoire des sciences
est circulaire, qu’elle relève du « cercle herméneutique » ? Cela est pré-
cisément la thèse de Metzger. Bien que l’étude du développement des
sciences du passé ait pour tâche de contribuer à une théorie de la
connaissance, dit-elle, on constate que l’épistémologie qui devait être
l’aboutissement de l’histoire des sciences la sous-tend en fait déjà.
Autrement dit : pour chaque historien, l’étude des textes est comman-
dée par un « préjugé » épistémologique dont dépend l’anticipation de
leur sens possible.
Le « cercle herméneutique » est entièrement reconnu comme tel par
Metzger : le problème, pour l’historien des sciences, qu’est le choix
d’une méthode historiographique est, dit-elle,
un des plus importants, peut-être, même, le problème suprême de la
méthode de l’histoire des sciences. Car de la solution choisie peut
dépendre toute notre conception du passé de l’humanité, du rôle
de la pensée humaine, de l’expérience, de l’empirisme positif ou de
l’inspiration métaphysique dans la formation même de la science.
Réciproquement­, allez-vous me répondre, c’est de notre conception
préconçue du passé de l’humanité, du rôle de la pensée humaine, de
l’expérience, de l’empirisme positif ou de l’inspiration métaphysique
dans la formation de la science que dépendra sans aucun doute la
solution que nous choisirons. Le plan d’une histoire des sciences, ainsi
que ses conclusions philosophiques, serait ainsi prédéterminé. Dès le
début de notre enquête, nous serions alors enfermés dans un cercle
posé par nous et dont nous ne pourrions plus sortir114.
Ces affirmations abstraites concernant la relation circulaire entre
épistémologie et méthode historiographique d’une part, et l’histoire
des sciences de l’autre, se trouvent concrétisées et confirmées par des
exemples historiques. « Les faits interprétés par la doctrine positiviste
donnent raison aux positivistes » affirme Metzger115. Par exemple : l’his-

[114] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 10.


[115] Ibid., p. 143.
145
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

torien de la chimie Maurice Delacre avait une « aversion » à l’égard des


théories et se réjouissait de constater que son scepticisme fut confirmé
par l’histoire de la chimie qu’il avait écrite. Et Metzger de commenter :
« M. Delacre, selon sa déclaration formelle, était déjà empiriste avant
d’interroger l’histoire : s’il avait été mécaniste, atomiste, ou théori-
cien, la réponse qu’il a reçue aurait peut-être été toute autre116 . » De
même, dans leurs travaux historiques, les « thermodynamistes posi-
tivistes » Mach, Ostwald et Duhem se sont efforcés de démontrer que
l’hypothèse atomiste n’avait pas, dans le développement de la science
à partir du XVIIe siècle, le rôle qu’on lui attribuait généralement : là
encore, les présupposés épistémologiques de ces historiens ont prédé-
terminé les conclusions de leurs recherches117.
Metzger, nous venons de le constater, énonce une théorie herméneu-
tique de l’histoire des sciences, théorie qui s’insère sans faille dans le
cadre général de Vérité et méthode. Il y a donc lieu de poser la ques-
tion : pourquoi Gadamer lui-même considère-t-il l’histoire des sciences
(qui n’est pourtant pas au centre de ses intérêts) comme un cas à part
auquel sa théorie générale de l’interprétation ne s’applique pas ? La
réponse paraît assez simple : malgré son anti-objectivisme de principe,
Gadamer adhère paradoxalement à une conception positiviste des
sciences de la nature, conception qui commande ses thèses sur l’her-
méneutique de l’histoire des sciences. Selon lui, en effet, la connais-
sance de la nature est progressive – toujours « plus profonde118 » – sur le
plan de la découverte de faits et de lois objectives de la nature ; la thèse
de la sous-détermination des théories scientifiques, et, partant, l’idée
que toute construction théorique fait intervenir la subjectivité d’un
savant, lui sont étrangères. Pire, Gadamer semble croire que l’histoire
des sciences est écrite par des « naturalistes » (Naturforscher), à partir
des acquis de la science contemporaine. Pour lui, l’histoire des sciences
est donc une liste chronologique de « découvertes », la description du
chemin droit et sans bifurcations menant de l’ignorance au savoir.
Gadamer, nous montre l’analyse de Metzger, méconnaît le fait que
l’histoire des sciences est écrite à partir des questions épistémolo-
giques, qui, précisément comme celles des sciences humaines, sont

[116] Ibid., p. 32.


[117] Ibid., p. 30.
[118] Gadamer, Wahreit und Methode, op. cit., p. 269.
146
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

historiquement conditionnées et se renouvellent constamment. C’est


pourquoi Gadamer ne peut concevoir l’idée de différentes histoires
des sciences, et il est conduit à la notion d’une histoire des sciences
objective et close. Il apparaît ainsi que la théorie herméneutique de
Metzger corrige et complète, dans le domaine de l’histoire des sciences,
l’herméneutique générale qu’énonce Vérité et méthode.

3] Conclusion
Cet essai s’est assigné principalement l’objectif de montrer, en sui-
vant les analyses d’Hélène Metzger, qu’une épistémologie non positi-
viste des sciences de la nature fraie la voie à une herméneutique de
l’histoire des sciences. La thèse de la sous-détermination implique, en
effet, que les théories scientifiques ne sont pas déterminées par la seule
réalité, qu’elles sont, selon l’expression de Metzger, des « constructions
de l’esprit ». La subjectivité du savant, ses a priori, interviennent néces-
sairement dans la constitution des théories (mais non dans les proces-
sus par lesquels elles sont mises à l’épreuve et acceptées ou rejetées par
la communauté scientifique). Cette analyse épistémologique implique
que les textes scientifiques du passé s’apparentent, du point de vue
herméneutique, à tous les autres types de textes – philosophiques, reli-
gieux, ou littéraires – : dans une perspective non positiviste, l’histoire
des sciences cesse d’être un cas à part dans l’ensemble des sciences
humaines et l’on est conduit à récuser l’idée selon laquelle elle n’est
pas un sujet se prêtant à l’investigation herméneutique. Les premiers
pas d’une telle investigation ont été franchis par Metzger, à qui revient
ainsi le grand mérite d’avoir inauguré l’herméneutique de l’histoire des
sciences en tant que domaine d’investigation philosophique.
L’herméneutique méthodologique de Metzger est d’une radicalité
comparable à celle de l’herméneutique, fondée sur l’ontologie heidegge-
rienne, élaborée par Gadamer. En effet, les traits herméneutiques que
décèle Metzger dans l’interprétation des textes scientifiques du passé
sont identiques à ceux qui, selon Gadamer, caractérisent l’interpré-
tation en général. En particulier, Metzger s’oppose à l’« objectivisme »
qui consiste à penser que l’on peut lire « ce qui est écrit là » et écrire
l’histoire des sciences « wie es eigentlich gewesen ». Elle souligne, au
contraire, que l’horizon propre de l’historien est constitutif de ses
interprétations : l’histoire des sciences, pas plus que toute autre dis-
cipline historique, ne peut échapper au « cercle herméneutique ». Les
147
Gad Freudenthal • Hélène Metzger (1888-1944)

vues de Metzger s’insèrent ainsi dans le cadre de l’herméneutique de


Vérité et méthode, tout en rectifiant les vues de Gadamer sur l’histoire
des sciences.
Metzger soutient que les a priori dont dépend l’interprétation des
textes scientifiques historiques sont des idées épistémologiques : des
« préjugés » épistémologiques différents conduisent les historiens à des
interprétations différentes de l’ensemble de l’histoire des sciences d’une
part, et des textes particuliers d’autre part. Cette thèse, il convient
de le souligner, se prête à une vérification empirique et Metzger elle-
même, nous l’avons vu, tâchait de la confirmer par des observations
portant sur les travaux de certains historiens de sciences. Cela, ajou-
tons-le en passant, nous permet de reconnaître l’importance et l’intérêt
que peut revêtir – tant sur le plan historique que philosophique – une
histoire de l’histoire des sciences.
Tâchons enfin de déterminer la tradition philosophique dans le
cadre de laquelle s’insèrent les réflexions de Metzger. Certes, nous
avons tenu, tout au long de cet essai, à rapprocher – afin de les élucider
– les idées de Metzger de celles de Gadamer, mettant ainsi en évidence
leur parenté avec la tradition romantique. Néanmoins, la question
cruciale est la suivante : selon Metzger, l’histoire des sciences est l’objet
d’interrogations renouvelables, qui sont tributaires de certains a priori
dont, en particulier, la théorie épistémologique qui constitue l’horizon
de chaque historien. Or les théories épistémologiques sont, de leur
côté, partie intégrante de conceptions générales de l’homme et de son
histoire. Le point crucial est donc : ces conceptions de l’homme sont-
elles ou non, pour Metzger, l’objet possible de discussions rationnelles
et ouvertes auxquelles l’histoire des sciences pourrait contribuer ?
Metzger n’aborde pas cette question. Elle semble osciller entre un
scepticisme tenant à la tradition romantique et un optimisme s’ins-
crivant dans la tradition de l’Aufklärung.
Pourtant, il apparaît, en dernière analyse, que Metzger avait
confiance dans le progrès et dans le pouvoir de la raison, que ses
idées penchent davantage du côté d’un Habermas que de celui de
Gadamer. Ainsi, ses convictions réalistes conduisent Metzger à refuser
« un stérile et morne désespoir » et à ne pas douter « de la valeur de
savoir qu’a la connaissance historique119 ». Sa conviction selon laquelle

[119] La Méthode philosophique en histoire des sciences, op. cit., p. 32.


148
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

les discussions critiques sont à même de faire avancer la science fonde


sa conception de la science en tant que « libération de notre âme par
nous-mêmes ». Tout le travail, historique et épistémologique, d’Hélène
Metzger témoigne que l’histoire des sciences, loin d’être « philosophi-
quement stérile », était pour elle une entreprise à même de déterminer,
pas moins, « toute notre conception du passé de l’humanité, du rôle de
la pensée humaine120 ».

[120] Ibid., p. 10.


[Chapitre 6]

La notion de révolution scientifique :


le modèle de Koyré

Gérard JORLAND1

L a notion de révolution scientifique est désormais associée au nom


de Thomas Kuhn2. Chacun peut citer sa définition en termes de
changement de paradigme. Margaret Masterman en a relevé pas
moins de vingt et une différentes dans The Structure of Scientific
Revolutions, qui se laissent néanmoins regrouper en trois catégories :
conceptuelle, institutionnelle et pragmatique3.
Au sens conceptuel, un paradigme connote un ensemble de
croyances, un mythe ou une vision et une conception du monde. Au
sens institutionnel, des sociétés savantes, des académies, des labora-
toires, des universités, etc. Au sens pragmatique, des manuels, des
textes de référence, une certaine manière de faire de la science.
Ce sont bien là trois dimensions incontestables de la science. Mais
de les connoter toutes par un seul mot peut introduire des ambiguïtés
dans la mesure où l’on ne sait pas toujours de quelle dimension il est
question. S’il est vrai qu’une révolution scientifique implique toujours
un changement de paradigme, ce dernier n’implique pas toujours une
révolution scientifique dans la mesure où il peut fort bien ne concerner
qu’une dimension seulement. On peut considérer comme un chan­

[1] Directeur d’études à l’EHESS, directeur de recherches au CNRS.


[2] Thomase S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, Chicago University
Press, 2 éd., 1970.
[3] Margaret Masterman, « The nature of a paradigm », in Imre Lakatos & Alan Musgrave,
Criticism and the Growth of Knowledge, Londres, Cambridge University Press, 1970,
p. 59-89 : 61, 65-66.
150
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

gement de paradigme la substitution des universités aux académies


comme lieu où s’élabore la science : s’agit-il pour autant d’une révolu-
tion ? Lorsqu’on étudie un problème scientifique dans la longue durée,
on observe des changements dans la manière dont les scientifiques
traitent le problème, et ces changements offrent une périodisation
naturelle. On peut donc les considérer comme des changements de
paradigme sans que cela ne dénote une révolution.
On pourrait en conclure qu’une révolution scientifique n’est
vraiment­décrite que lorsqu’on en déploie les trois dimensions. Reste
à savoir laquelle décrit en quelque sorte la variable indépendante. Si
les institutions scientifiques sont des instances de pouvoir, comme
n’importe quelle autre institution, elles ne sont pas pour autant des
instances de validation d’un paradigme conceptuel, même s’agissant
des revues scientifiques. Les institutions normalisent les paradigmes,
elles ne les valident que pour la communauté des scientifiques et des
non-scientifiques qui s’en remettent à leur autorité. Mais elles n’ont
d’autorité que parce que les paradigmes qu’elles instituent sont trans-
parents, en ce sens que chacun peut s’en convaincre pour son propre
compte. Même si les enjeux de pouvoir rendent les institutions scien-
tifiques sectaires, comme les autres, il n’existe, à ma connaissance,
qu’un exemple historique où un paradigme conceptuel ne devrait sa
validité qu’au pouvoir institutionnel, et il est considéré comme « une
affaire », c’est-à-dire un fait divers qui relève du journalisme scienti-
fique et non pas comme un cas, seul digne d’intérêt pour l’historien :
il s’agit de celui de Lyssenko.
On peut alors dire, comme les philosophes, que les procédures de
validation des paradigmes scientifiques sont immanentes ou que ce
sont des processus d’autovalidation. Il y a, d’abord, les conditions
formelles les plus simples de validité d’une théorie : l’identité, la non-
contradiction et le tiers exclu. Mais il y en a d’autres qu’apportent avec
elles les mathématiques puisque c’est de ceci qu’il s’agit, des sciences
exactes, des sciences mathématisées. Certes, la mathématisation des
sciences de la nature n’a pas opéré seulement sur le champ concep-
tuel, elle a investi aussi bien celui de l’expérience. Toute science, et
c’est ce qui distingue ce mode de représentation, est expérimentale, la
révolution scientifique n’a pas inventé la science expérimentale, elle
a mathématisé le domaine expérimental aussi bien que conceptuel
de la science.
151
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

Or, l’expérience scientifique est toujours une activité institution-


nelle, ne serait-ce que parce qu’elle nécessite des moyens matériels
le plus souvent coûteux. Et c’est aussi une manière d’entériner sa
reproductibilité. On a là des conditions extrinsèques de validation
des paradigmes conceptuels qui sont bien institutionnelles. Mais il
n’existe à ma connaissance aucune manipulation des résultats d’une
expérience qui ne relève elle aussi du fait divers, ce qui n’est pas le cas
des erreurs expérimentales qui sont, elles, induites par le paradigme
conceptuel. C’est donc les changements de paradigme conceptuel qui
apparaissent décisifs dans les révolutions scientifiques. C’était la
conception, plus restreinte, qu’en eut Alexandre Koyré, dont on sait
qu’il fut la principale source d’inspiration de Kuhn.
Dans un livre publié il y a vingt ans, j’ai tenté de formuler le
modèle implicite des révolutions scientifiques selon Koyré et d’en tester
la pertinence sur ses propres études historiques : Copernic, Galilée,
Descartes, Kepler, Newton, et même Böhme4 .
Le trait caractéristique du modèle de Koyré, c’est qu’une révolution
scientifique est un changement d’ontologie. Tout ce que connote un
paradigme conceptuel – un ensemble de croyances, un mythe ou une
vision et une conception du monde – n’est qu’un effet de structure,
l’expression d’une ontologie sous-jacente. Ma première tâche est donc
de dire ce qu’est une ontologie dans ce modèle.
Dans ses études sur les paradoxes logico-mathématiques de sa
période phénoménologique, Koyré semble considérer une ontologie
comme un ensemble de catégories qu’il appelle « transcendantaux »
au sens de la scolastique médiévale, c’est-à-dire des catégories qui
peuvent être prédiquées à tout, y compris elles-mêmes, mais aux-
quelles ne correspond aucune classe d’objets. Elles ont la même exten-
sion que l’être, qu’elles qualifient sans le déterminer. Ainsi « unité »,
« multiplicité », « ensemble », « nombre », « concept », « proposition », « rela-
tion », etc., sont des transcendantaux, puisque tout a une unité, ou
est une multiplicité, ou appartient à un ensemble, ou est l’objet d’un
concept, ou d’une proposition, ou constitue le terme d’une relation,
etc. Et toutes ces catégories sont réflexives : les nombres sont nom-
brables, les propositions sont affirmables, etc. Ces transcendantaux

[4] Gérard Jorland, La Science dans la philosophie. Les recherches épistémologiques


d’Alexandre Koyré, Paris, Gallimard, 1981, p. 68-70.
152
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sont un mode d’appréhension de l’être comme phénomène, c’est-à-dire


des essences5.
Toutefois, cette conception platonicienne de l’ontologie n’est pas
appropriée à une analyse des révolutions scientifiques en termes de
changement d’ontologie. Dans ces termes, une révolution scientifique
consiste à distribuer autrement les entités entre les catégories plutôt
qu’à inventer de nouvelles catégories. Une révolution scientifique pré-
serve toujours cette ontologie catégorielle, qu’on la définisse comme
Koyré ou de toute autre manière, et c’est bien pour cela qu’on peut
toujours discerner des continuités dans la trame de l’histoire.
S’il est vrai que nous pensons avec notre cerveau et qu’au moins
une partie de notre pensée est rationnelle, puisque notre espèce se
définit par un certain nombre de constantes évolutives, dont notre
capacité cérébrale, il est clair qu’une révolution scientifique ne peut
pas être considérée comme une mutation qui aurait ajouté une nou-
velle faculté, la raison scientifique, à celles dont l’homme disposait
jusqu’alors. Les Grecs ne pensaient pas plus rationnellement que
les Nambikwara, ni les Européens que les Mossi. Une révolution
scientifique ne peut pas s’étudier à ce niveau ontologique qui qualifie
l’être sans le déterminer.
C’est d’ailleurs ce que Koyré a lui-même fait puisque son analyse de
la révolution scientifique à l’âge classique revient à montrer comment­
elle se réduit à une autre distribution du repos et du mouvement sous
les catégories de l’être et du devenir. Tandis que dans l’aristotélisme,
le repos appartient à l’être et le mouvement au devenir, comme mode
du changement, dans l’ontologie classique, le mouvement et le repos
appartiennent à l’être tandis que les autres modes du chan­gement,
comme la génération et la corruption, appartiennent toujours au
devenir6 .
C’est certainement Gerald Holton qui a le plus systématiquement
développé ce niveau ontologique en termes de « themata », ces déter-
minations exclusives et complémentaires de l’être qui viennent par
paires et peuvent se penser en termes topologiques d’ouvert et de
fermé, comme le devenir et l’être, le continu et le discontinu, la diver-
sité et l’unité, le vide et le plein, l’analyse et la synthèse, l’évolution et

[5] Alexandre Koyré, Épiménide le menteur, Paris, Hermann, 1946, p. 42.


[6] Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, PUF, 1966, p. 147-175.
153
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

l’involution, la variation et l’invariance, l’indéterminisme et le déter-


minisme, le réductionnisme et le holisme, etc.7 Ces themata sont une
première détermination de l’être, ils n’ont pas la même extension que
lui, bien qu’ils conservent la propriété de réflexivité.
Ce n’est toutefois pas suffisant pour décrire une révolution en
termes de changement d’ontologie, c’est-à-dire de glissements d’enti-
tés d’une catégorie à sa complémentaire. Le glissement du mou-
vement du devenir à l’être a été rendu nécessaire par le principe
d’inertie et le principe de relativité qui définissent le mouvement
comme un état relatif et non plus comme un changement. Par consé-
quent, dans le modèle de Koyré, une ontologie est un ensemble de
principes qui permettent de discriminer le possible de l’impossible.
Cet exemple, qui indignait Sartre, me fera comprendre : celui qui
croit malin de dire à un enfant « Va voir là-bas si j’y suis » lui impose
par l’ironie une ontologie qui exclut du champ des possibles certains
événements.
On se souvient de l’étude de Koyré sur la Renaissance qui aurait
détruit la synthèse aristotélicienne, sa métaphysique aussi bien que
sa physique. Avant qu’une nouvelle ontologie n’émerge, au XVIIe siècle
seulement, la Renaissance serait restée sans ontologie, sans critère
permettant de discriminer le possible de l’impossible, le réel n’étant
qu’un cas particulier du possible, celui qui optimise les copossibles.
Sans une telle ontologie, tout devient possible et c’est ce qui explique,
selon Koyré, la crédulité de l’homme de la Renaissance. Pourquoi,
demande Koyré, accepter l’astronomie des ptoléméens et rejeter
leur astrologie ? Pourquoi accepter les miracles chrétiens et rejeter
les miracles païens ? Pourquoi rejeter la magie et la sorcellerie alors
qu’elles étaient validées par l’autorité de l’Église et de l’État qui les
combattaient ? Tout était alors possible et la seule discrimination dans
ce champ des possibles coextensif à l’être se situait entre le possible
en raison de forces surnaturelles et le possible en raison de forces
naturelles : « C’est dans cette naturalisation magique du merveilleux,
écrit Koyré, que consiste ce qu’on a appelé “le naturalisme” de la
Renaissance8. » Soit l’on surnaturalise le naturel, soit l’on naturalise
le surnaturel. L’ontologie magique, qui prend la place de l’ontologie

[7] Gerald Holton, L’Imagination scientifique, Paris, Gallimard, 1981, p. 21-47.


[8] Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 40.
154
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

aristotélicienne sans en assurer la fonction, génère soit une démono-


logie soit une alchimie9.
Afin d’éviter le réalisme de notions telles que « possible » et « impos-
sible » – ce qui est impossible étant trivialement non réel – et de pré-
server la nature a priori d’une ontologie en suivant le principe kantien
que l’idée n’implique jamais la chose, j’ai préféré substituer les notions
de pensable et d’impensable. Une ontologie apparaît alors comme un
ensemble de principes qui permettent de discriminer le pensable de
l’impensable. Et ce n’est pas tout, une ontologie permet en outre de
discriminer, à l’intérieur du pensable, le pensé de l’impensé.
À titre d’exemple de la première discrimination, entre le pensable et
l’impensable, je citerai les remarques de Koyré sur le concept de Dieu10.
Au Moyen Âge, on peut se demander comment prouver l’existence de
Dieu, mais la pluralité des dieux est dénuée de signification, on sait que
dieu, qu’il existe ou non, ne peut être qu’unique. Par ailleurs, le dieu
médiéval est un dieu créateur, ce qui est impensable pour un Grec. En
d’autres termes, la pluralité des dieux, pensable pour un Grec, devient
impensable pour un Européen médiéval, tandis que le concept d’un
dieu créateur, impensable pour celui-là, devient pensable pour celui-ci.
La seconde discrimination, entre le pensé et l’impensé à l’intérieur
du pensable, se justifie par le fait que Koyré assignait à la science
un idéal de déductibilité totale des phénomènes – la loi universelle, la
grande unification, la théorie de tout – qui, bien que légitime, reste
inaccessible, une poursuite sans fin. Pour lui, le pangéométrisme de
Descartes constituait la tentative la plus radicale pour déduire tout
ce qui est11. L’espace, l’étendue, est la seule dimension de l’être néces-
saire à toutes ses déterminations, l’espace de la géométrie où rien ne
se passe jamais, où tout est réversible, où il n’y a ni temps ni devenir.
Cette réduction de la physique à la géométrie n’a encore jamais été
achevée : elle signifierait que les phénomènes sont de pures apparences
dont on peut se débarrasser pour déduire a priori les déterminations
de l’être qui ne sont rien d’autre que des propriétés géométriques. Si
cette réduction était opérable, alors la distinction entre le pensé et

[9] Pour une élaboration récente de ce thème, voir Lorraine Daston & Katharine Park, Wonders
and the Order of Nature, 1150-1750, New York, Zone Books, 1998.
[10] Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 17-18.
[11] Alexandre Koyré, Études galiléennes, Paris, Hermann, 1966, p. 107-136, p. 318-341.
155
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

l’impensé serait claire, le pensé comprendrait tout ce qui est géométri-


sable et son complémentaire dans le pensable constituerait l’impensé.
Mais l’histoire de la physique moderne, telle que Koyré l’a recons-
tituée lui-même, commence avec la première loi mathématique du
mouvement, la loi de la chute des corps qui introduit d’emblée ce qui
ne cessera de constituer son impensé – la gravité qui a résisté au
mécanisme et qui résiste à la grande unification12. L’impensé constitue
un ouvert à l’intérieur du pensé qui tend à se clore et donc à l’incor-
porer sans jamais y parvenir. C’est un phénomène que fait apparaître
l’ontologie dans des problèmes tels que celui de la chute des corps.
L’impensable est un ouvert extérieur à l’ontologie, ce qu’elle considère
être faux ou dénué a priori de toute existence.
La première discrimination sépare ce qui peut être vrai de ce qui
est indubitablement faux. La seconde discrimination sépare, dans le
modèle de Koyré, le rationnel de l’irrationnel. Le rationnel, c’est sim-
plement ce qu’une ontologie permet de penser ; la « pensée rationnelle »
est donc un pléonasme, la pensée est toujours rationnelle dès lors
qu’elle détermine l’être conformément à des principes. La rationalité
scientifique ne se distingue des autres rationalités que par la forme
de ses principes : elle est mathématique. Ce qui ne veut pas dire que
les ontologies soient équivalentes. En un sens, elles le sont, dans la
mesure où l’être est préservé dans toute ontologie puisque c’est le
même qu’elles cherchent à représenter, à simuler et à prédire. Mais
une ontologie ne structure pas seulement des représentations, elle
structure aussi des manières de faire. C’est donc à leur efficacité que
les ontologies se mesurent et, à cet égard, la rationalité scientifique
moderne est incomparablement plus efficace : envoyer une fusée sur
la Lune en réduisant les risques à des problèmes chimiques est un
indice suffisant de l’efficacité de la mécanique moderne.
Ce simple constat n’est pas satisfaisant, mais la raison même de cette
efficacité ne fait pas mystère, c’est la mathématisation des sciences de
la nature. L’ontologie au sens de Heidegger-Benveniste13, c’est penser sa

[12] Ibid., p. 81-158 ; Alexandre Koyré, Études newtoniennes, Paris, Gallimard, 1968,
p. 9-24, p. 331-343.
[13] Heidegger a tenté de constituer une ontologie germanique. La belle affaire ! Voilà qui
ne devrait intéresser que les ethnologues. Tout ce qu’il y a de profond dans Heidegger,
Benveniste l’a dit en dix pages lumineuses (Émile Benveniste, « Catégories de pensée et
catégories de langue », in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1968,
156
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

langue naturelle ; mais cette ontologie n’est pas universelle puisque les
langues ne sont pas homéomorphes, d’où l’importance des recherches
sur la grammaire universelle qui à ce jour n’ont pas abouti sans pour
autant avoir été abandonnées. Faute d’une grammaire universelle, nous
ne savons rien d’une ontologie universelle des langues naturelles.
Nous pouvons ne pas renoncer à une ontologie universelle pourvu
que nous remontions de Martin Heidegger à Edmund Husserl pour
considérer les mathématiques comme constitutives d’une ontologie
formelle en tant que langue universelle. L’universalité que les mathé-
matiques confèrent aux principes ontologiques provient du fait que
c’est une langue où tout le monde dit nécessairement la même chose.
L’efficacité de la rationalité scientifique moderne n’est pas l’effet d’une
contagion de croyances qui deviennent autoréalisatrices, mais de la
constitution de l’intersubjectivité la plus large et la plus contraignante
tout à la fois. L’ontologie mathématique est au moins celle de l’huma-
nité tout entière. Comme la mathématisation a aussi porté sur l’expé-
rience qui régule toute ontologie, on comprend qu’elle ne permette pas
seu­lement de mieux cerner la réalité, qu’elle confère aussi une plus
grande emprise sur elle.
Il y a un autre critère d’efficacité, non plus pratique mais théorique
celui-là, ce sont les performances prédictives. La détermination de la
figure de la Terre et le calcul du retour de la comète de Halley sont
des performances qu’autorise seule l’universalité de l’ontologie mathé-
matique, et de manière triviale dans le dernier cas puisque tout le
monde a pu observer ladite comète.
Mettons maintenant ce modèle à l’épreuve de l’histoire de la science
classique telle que Koyré l’a conçue14 . Le jet est l’impensé de la phy-
sique aristotélicienne : il devient le point de départ de la physique
de l’impetus ; de la même manière, le rôle du Soleil est l’impensé de
l’astronomie ptoléméenne et devient le point de départ de l’astronomie
copernicienne. Le jet, ou la chute, que Galilée réunit dans une seule
expérience de pensée, le jet vertical, est l’impensé de la physique aris-
totélicienne dans la mesure où il s’agit d’un mouvement sans moteur,
donc d’un effet sans cause, puisque celle-ci a cessé d’agir.

p. 63-74). Sur Heidegger selon Koyré, voir ses Études d’histoire de la pensée philoso-
phique, Paris, Armand Colin, 1961, p. 247-277).
[14] Jorland, La Science dans la philosophie, op. cit., p. 248-274.
157
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

Quelque chose de plus est néanmoins nécessaire pour parler de


révolution scientifique, non seulement prendre l’impensé comme
axiome, mais penser l’impensable. Ce n’est pas le problème du jet
qui a été décisif dans la révolution scientifique à l’âge classique,
mais celui du mouvement de la Terre, impensable dans la phy-
sique aristotélicienne et qui ne devient pensable que dans une autre
ontologie, celle que constitue le principe de relativité galiléen. Le
mouvement du boulet n’a de pertinence à cet égard que dans la
mesure où il représente un cas particulier du mouvement de la
Terre autour du Soleil et qui en indique la cause : la gravité. C’est
ainsi que j’ai pu réduire toutes les études d’histoire de la pensée
scientifique à l’âge classique de Koyré à l’histoire d’un problème
dans la longue durée, celui de la chute des corps sur une Terre en
mouvement, qui a pour enjeux aussi bien l’impensé que l’impensable
aristotéliciens15. Autrement, la sous-détermination des théories par
l’expérience – aucune théorie ne peut être validée par l’expérience
car plusieurs théories peuvent rendre compte de la même expé-
rience –, conséquence épistémologique de la loi logique de la validité
de l’inférence du faux au vrai, rendait inoffensif le problème du jet
en tant que tel pour l’aristotélisme qui le soulevait lui-même et
s’essayait à le résoudre.
Le mouvement de la Terre est lui impensable dans l’ontologie aris-
totélicienne parce que la Terre est un corps pesant, son lieu naturel
est le centre du monde, l’en déplacer représenterait un mouvement
violent qui ne se conserverait pas s’il devait durer, soit il s’arrête-
rait soit la Terre exploserait selon l’impulsion qui lui serait donnée.
Enfin, pour décider si la Terre se meut ou non, il suffit de considérer
le mouvement de corps qui en sont séparés, tel que le vol des oiseaux
ou la chute d’une pierre du sommet d’une tour : si la Terre se mouvait,
jamais la pierre ne tomberait au pied de la tour.
En d’autres termes, il n’est possible de concevoir le mouvement de
la Terre que si l’on rejette la distinction aristotélicienne entre mou­
vement naturel et mouvement violent, le concept aristotélicien de poids
comme qualité inhérente aux corps et son idée de lieu naturel ; et
que si l’on admet la relativité du mouvement, autrement dit une tout

[15] Alexandre Koyré, Chute des corps et mouvement de la Terre de Kepler à Newton :
histoire et documents d’un problème, Paris, Vrin, 1973.
158
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

autre ontologie où le mouvement n’est plus conçu comme un processus


affectant un corps mais comme une simple relation entre les corps.
Tandis que l’astronomie ptoléméenne a été remise en question sur ce
qu’elle laissait impensé – le rôle du Soleil –, la physique aristotélicienne
l’a été sur ce qu’elle réputait impensable et dont la portée ontologique
était ainsi bien plus considérable. C’est la raison pour laquelle le sys-
tème ptoléméen n’a pas été rejeté comme faux : il constitue­une bonne
description du mouvement des planètes du point de vue de l’observa-
teur terrestre et fournit de bonnes prédictions. Ainsi Tycho Brahe,
que Koyré considère comme le meilleur observateur de son temps,
lorsque les observations astronomiques se faisaient à l’œil nu, a pu
rejeter le système copernicien et demeurer fidèle à celui de Ptolémée.
C’est même l’exemple canonique de sous-détermination des théories.
Ses fondements ont été remis en chantier, loin d’avoir été abandonnés.
Au contraire, la physique aristotélicienne a été confrontée à ce
qu’elle réputait faux, impensable. Ses principes qui opéraient cette
discrimination entre la vérité et l’erreur, entre le pensable et l’impen-
sable, ont dû être abandonnés et d’autres conçus afin de construire
une physique compatible avec le système copernicien. En effet, puisque
ses principes conduisaient à l’impossibilité du mouvement de la Terre,
du moment où ce moment fut avéré, cette conclusion devenait fausse,
et par conséquent les principes qui l’établissaient ne pouvaient plus
être tenus pour vrais.
On comprend alors pourquoi la révolution copernicienne est sur-
venue d’un seul coup : elle a pris place à l’intérieur de l’astronomie
ptoléméenne. La physique classique, au contraire, n’a pu se constituer
qu’à travers une série de révolutions pendant deux siècles : c’est une
physique entièrement nouvelle qui devait être fondée sur des principes
radicalement différents afin de penser ce que, précisément, l’aristo-
télisme ne permettait pas de penser. Mais auparavant, l’ancienne
physique devait être détruite, parce qu’elle était fausse puisqu’elle ne
permettait pas de penser le mouvement de la Terre dont on savait qu’il
était pensable. Dans ses études historiques, Koyré a constamment
fait ressortir ces deux points : il fallait détruire et construire. C’est en
répondant aux objections aristotéliciennes que la physique classique
s’est constituée sur de nouveaux principes.
On pourrait dater l’accomplissement de la révolution scientifique
à l’âge classique au moment où les coperniciens cessent d’argumen-
159
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

ter contre les objections des aristotéliciens, car cela signifie qu’ils
disposent d’une ontologie régionale leur permettant d’y répondre, et
sur laquelle ils sont tous d’accord : principe d’inertie et principe de
relativité. À partir de ce moment, ils s’opposent sur l’ontologie générale
qui les fonde : principe de plénitude et principe de raison suffisante
versus principe d’attraction universelle. Les newtoniens, les néocar-
tésiens malebranchistes et les leibniziens vont dès lors s’affronter
jusqu’au milieu du XVIIIe siècle dans trois controverses à deux contre
un : néocartésiens et leibniziens pour soutenir la théorie des tour­
billons contre le principe d’attraction newtonien, impensable, en tant
qu’action à distance, dans un modèle mécanique de l’univers auquel
se bornent les principes admis du mouvement ; néocartésiens et new-
toniens pour défendre le principe de la conservation du mouvement
contre le principe leibnizien de la conservation des forces vives, qui
implique l’attribution de forces à la matière, impensable, là encore,
dans un modèle mécaniste de l’univers16 ; newtoniens et leibniziens
contre néocartésiens à propos de la figure de la Terre. Le paradigme
newtonien ne deviendra hégémonique que dans la seconde moitié du
XVIIIe siècle, et encore distingue-t-on aisément des hétérodoxies car-
tésiennes, comme, par exemple, chez d’Alembert et, d’une manière
plus générale, dans toute la mécanique rationnelle.
On sait que Koyré a caractérisé la révolution scientifique à l’âge
classique par deux traits : la destruction du cosmos et la géométri-
sation de l’espace17. Je rappellerai seulement que le cosmos est pour
Koyré un principe d’ordre total de l’univers observable dont on suppose
qu’on peut déterminer la structure globale. Toute culture a une telle
cosmologie. La géométrisation de l’espace rendue nécessaire par la
révolution copernicienne conduit à un espace isotrope qui n’implique
aucun principe d’ordre total. La destruction du cosmos corrélative
de la géométrisation de l’espace a conduit en un siècle et demi à un
autre principe d’ordre, mathématique celui-là, le principe d’attraction
universelle qui structure la cosmologie moderne. Le changement de
cosmologie est corrélatif d’une substitution de principes, c’est-à-dire

[16] Pierre Costabel, « La signification d’un débat sur trente ans (1728-1758) : La question
des forces vives », Cahiers d’Histoire et de Philosophie des Sciences, nouvelle série, n° 8,
1983.
[17] Alexandre Koyré, Du Monde clos à l’univers infini, Paris, PUF, 1962.
160
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

d’ontologies. En ce qui concerne le second point, je remarquerai seu­


lement que le principe d’inertie implique en effet un espace localement
euclidien en tant que principe d’une ontologie régionale.
Mais il y a un autre trait caractéristique de la révolution scienti-
fique que Koyré a minimisé et donc méconnu, c’est la mathématisa-
tion de l’expérience qui lui confère son universalité sur le mode de la
reproductibilité. Il doutait que les expériences dont se réclamaient
les savants de l’âge classique aient jamais été faites, sinon comme
des mises en scène d’un résultat préalablement acquis et qui relè-
veraient de la prestidigitation sinon de la magie18. Cette veine a été
exploitée par la sociologie des sciences à laquelle il aurait volontiers,
j’imagine, abandonné le sujet. Pour lui, la science était essentielle-
ment théorique, en un certain sens la révolution scientifique n’avait
conduit à rompre avec l’ontologie aristotélicienne que pour accomplir
l’ontologie platonicienne, avec pour conséquence ce qu’il a appelé « le
désenchantement du monde », une coupure entre le monde de la pensée
et le monde de la vie, ce que Husserl avait désigné comme « la crise de
la science européenne »19. Autrement dit, si l’activité scientifique peut
l’être à titre déontologique, la science n’est pas génératrice de valeurs
dès lors qu’elle se dispense d’une ontologie générale théologique qui
articulait les faits aux valeurs puisqu’ils étaient toujours porteurs
d’une intention.
Toutefois, la mathématisation de l’expérience a une portée beau-
coup plus profonde. Elle donne aux observations de l’expérience le
statut de sémantique universelle. La mathématisation de l’expérience
ne rend pas seulement possible la mesure des phénomènes qui assure
leur reproductibilité, elle la structure et l’interprète. Tous les para-
digmes concurrents de l’âge classique s’accordent sur le caractère
expérimental de la science.
À la méthode hypothético-déductive des cartésiens et des
leibniziens, qui régit leur manière de faire de la science, qui n’exclut
pas l’expérience mais lui assigne le rôle de détermination du réel dans
le champ des possibles a priori, les newtoniens opposent la méthode
expérimentale qui assigne à la science l’explication des seuls obser-
vables. Dans un cas comme dans l’autre, il est nécessaire d’expérimen-

[18] Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, op. cit., p. 69.


[19] Koyré, Du Monde clos à l’univers infini, op. cit.
161
Gérard Jorland • La notion de révolution scientifique : le modèle de Koyré

ter, et dans les deux cas ces observables doivent être expliqués dans
un modèle mathématique. La différence entre ces deux méthodes est
que si l’une est déductive l’autre est prédictive. Puisque la première
peut tout déduire elle ne peut rien prédire, mais c’est une formidable
méthode de découverte a priori.
La constitution de cette sémantique universelle a permis à la
science de se détacher de la théologie comme de toute ontologie géné-
rale et de se contenter d’une ontologie régionale. Les mathématiques
ne constituent qu’une ontologie générale formelle, la mathématisa-
tion d’un domaine du pensable permet de constituer une sémantique
universelle régionale, et cela suffit pour une science rationnelle20 .
Toutefois, cela n’exclut pas que les savants fondent cette ontologie
régionale sur une ontologie générale qui leur donne des intuitions plus
profondes, mais dans la mesure où elle n’est pas nécessaire et aucune
ne s’impose, autant s’en passer et admettre à cet égard, comme en
matière de religion, la tolérance.
La terminologie husserlienne que j’ai employée pour expliciter le
modèle de Koyré ne surprendra pas si l’on sait que Koyré a été l’étu-
diant de Husserl à Göttingen. J’ai tenté de montrer dans mon livre
comment Koyré avait remis en chantier pour son propre compte, selon
l’expression de Jean-Toussaint Desanti, c’est-à-dire au gré des circons-
tances de la vie, la problématique husserlienne. Il n’a pas cherché à
construire une ontologie générale, il s’est contenté d’étudier celle qui
sous-tend l’ontologie régionale de la science classique21.
La phénoménologie husserlienne développée par l’assistant de
Husserl, Adolf Reinach, lui a donné la méthode pour mettre en œuvre
cette problématique en historien de la pensée : l’empathie, cette faculté
cognitive de se mettre à la place des autres et de se former les mêmes
représentations pour éprouver éventuellement les mêmes affects. En
l’occurrence, il s’agit de se représenter l’ontologie d’un penseur pour
retrouver ses intuitions les plus profondes22.

[20] Michel Blay, La Naissance de la mécanique analytique. La science du mouvement au


tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, PUF, 1992.
[21] C’est Michel Bitbol qui est allé le plus loin dans cette voie, puisqu’il a entrepris de for-
muler l’ontologie régionale de la mécanique quantique avec une profondeur confondante
(Michel Bitbol, Mécanique quantique. Une introduction philosophique, Paris, Flammarion,
1996).
[22] Jorland, La Science dans la philosophie, op. cit., p. 27-42.
162
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Si la science est la poursuite de la vérité, l’histoire des sciences,


selon Koyré, est l’étude de l’erreur. La vérité est inintéressante, elle
est évidente et triviale. Les erreurs sont au contraire intéressantes
dans la mesure où il faut en rendre compte et savoir les interpréter.
Koyré considérait précisément les erreurs comme les symptômes non
ambigus de l’ontologie qui les a produites23.
Ce modèle de Koyré nous permet de concevoir l’histoire de la pensée
scientifique comme une dynamique interne, certes canalisée par les
contextes socioculturels dans lesquels elle s’exerce, et non plus comme
un catalogue de découvertes ou une succession de hasards heureux.

[23] J’ai pu éprouver la fécondité de cette approche, puisque c’est en étudiant l’erreur de
Marx dans sa théorie des prix de production que j’ai pu identifier le concept fondamental
de sa pensée, le concept de transformation (Verwandlung) (Gérard Jorland, Les Paradoxes
du capital, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 39-40).
[Chapitre 7]

Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire


des sciences et des techniques (1932-1940)

Jean-François BRAUNSTEIN1

D ans un article fameux sur « L’histoire des sciences dans l’œuvre


épistémologique de Gaston Bachelard », Georges Canguilhem
rappelle que « lorsqu’en novembre 1940 Gaston Bachelard fut appelé
à succéder à Abel Rey, cette succession comportait à côté de l’ensei-
gnement de l’histoire et de la philosophie des sciences à la faculté des
lettres de la Sorbonne, la direction de l’Institut d’histoire des sciences
et des techniques que l’université de Paris avait fondé le 28 janvier
19322 ». Il voulait souligner à cette occasion le lien entre philosophie
et histoire des sciences, caractéristique « de ce qui a été et de ce qui
devrait rester selon nous l’originalité du style français en histoire
des sciences3 ». Toujours selon Canguilhem, cette « conception philo-
sophique » de l’histoire des sciences trouverait sa source chez Auguste
Comte, qui essaya d’ailleurs de faire créer au Collège de France une
chaire « d’histoire générale des sciences »4 . Il nous a semblé utile de

[1] Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, Institut d'histoire et de philosophie des sciences et


des techniques (CNRS/Université Paris I/École normale supérieure).
[2] Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968,
p. 173.
[3] Ibid., p. 63.
[4] On connaît les vicissitudes de la chaire « d’histoire générale des sciences » du Collège de
France (Harry W. Paul, « Scholarship and Ideology. The Chair of the General History of
Science at the College de France. 1892-1913 », Isis, 67, 1976, p. 376-397). Sa création
avait été demandée à Guizot par Comte. Il lui avait expliqué que « c’est seulement de nos
jours qu’une telle chaire pouvait être convenablement bâtie, puisque, avant notre siècle,
les diverses branches fondamentales de la philosophie n’avaient pas encore acquis leur
164
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

donner quelques précisions supplémentaires sur l’histoire des débuts


de cet Institut d’histoire des sciences, dans la mesure où il semble que
le « style » de recherches, impulsées par Abel Rey, qui n’est sans doute
pas étranger à un certain héritage comtien, se soit continué dans ce
« lieu de mémoire », au moins jusqu’à une période récente. Ces informa-
tions s’appuient pour une part sur les archives conservées à l’Institut
d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST)5.

1] L’Institut d’histoire des sciences et des techniques (1932-1940)


L’Institut d’histoire des sciences a été créé à la faculté des lettres
de Paris par un décret du 28 janvier 1932. Cette création avait été
demandée, à l’unanimité, par l’assemblée des professeurs de la faculté
des lettres réunie le 30 novembre 1931, sur proposition d’Abel Rey,
titulaire, depuis 1919, de la chaire « d’histoire de la philosophie dans
ses rapports avec les sciences ». Rey avait succédé à Gaston Milhaud,
premier titulaire de cette chaire, créée en 1909 en remplacement de la

caractère définitif ou n’avaient pas manifesté leurs relations nécessaires » (Émile Littré,
Auguste Comte et le positivisme, Paris, Hachette, 1864, p. 203). Depuis la découverte
de la philosophie positive, « la science humaine en ce qu’elle a de positif peut donc enfin
être envisagée comme une » (ibid., p. 204). Comte se voyait bien nommé à cette chaire
« d’histoire générale et philosophique des sciences positives » (ibid., p. 203). Mais Guizot
ne fut absolument pas convaincu et manifesta plutôt sa commisération pour Comte : « Sa
sincérité, son dévouement et son aveuglement m’inspiraient cette estime triste qui se réfugie
dans le silence » (ibid., p. 202). Devant ce refus, Comte put déplorer qu’il existât à Paris
« quatre chaires consacrées à l’histoire de ce qu’on appelle officiellement la philosophie,
c’est-à-dire, exclusivement destinées à l’étude minutieuse des rêveries et des aberrations
de l’homme pendant la suite des siècles ; tandis qu’il n’y a pas en France ni même en
Europe un seul cours pour expliquer la formation et le progrès de nos connaissances
réelles, soit quant à l’ensemble de la philosophie naturelle, soit quant à une science en
particulier » (ibid., p. 219). Cette chaire fut finalement créée pour le « directeur » officiel
du positivisme, Pierre Laffitte, dont l’enseignement n’avait guère à voir avec l’histoire des
sciences. Un scandale eut lieu, lorsque, pour lui succéder, le ministre nomma l’obscur posi-
tiviste Grégoire Wyrouboff en lieu et place de l’estimé historien des sciences Paul Tannery,
choisi par l’assemblée des professeurs du Collège de France. Tannery deviendra ainsi en
France une sorte de « martyr de l’histoire des sciences » (voir Ernest Coumet, « Paul Tannery.
L’organisation de l’enseignement de l’histoire des sciences », Revue de synthèse, iiie série,
101-102, 1981, p. 87-123). La plus ancienne institution d’enseignement de l’histoire des
sciences en France était la chaire d’histoire de la médecine de la faculté de Paris, créée
sous sa forme moderne en 1870.
[5] Nous tenons ici à remercier la direction et le secrétariat de l’IHPST qui nous ont permis
de consulter ces archives. Les documents cités sont tirés de ces archives, conservées à
l’Institut (13, rue du Four, 75006 Paris).
165
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

chaire de « sciences auxiliaires de l’histoire »6. Rey avait fondé, en 1931,


avec Hélène Metzger un Groupe français d’historiens des sciences, qui
avait réclamé la création d’un tel Institut d’histoire des sciences.
1.1] Un projet ambitieux
Lors de la première séance du comité directeur de l’Institut, le
4 mars 1932, Rey souligne que cette création « répond aux vœux
formulés depuis trente ans dans les congrès internationaux de philo-
sophie et d’histoire, et dont Jules Tannery, Émile et Pierre Boutroux
s’étaient fait les interprètes ». Avec d’autres participants à cette pre-
mière réunion, Marcel Mauss souligne « l’intérêt que peut présenter
l’Institut comme centre de recherche avec une méthode appropriée7 »
et demande que cet Institut ne soit pas rattaché à la seule faculté
des lettres mais aussi aux autres facultés de l’université de Paris.
Dès le début, Rey avait souhaité que le séminaire d’histoire et de
philosophie des sciences fasse travailler ensemble « étudiants de
laboratoires et étudiants d’histoire ou de philosophie8 ». Cette visée
est notée par André Lalande qui indique que « l’on est en train d’or-
ganiser ce qu’on appelle, d’un terme illégal mais usuel, un “institut”
d’histoire des sciences où collaboreront des professeurs de la faculté
des lettres, de la faculté des sciences et du Collège de France »,
marquant ainsi la volonté de refuser « la division des études entre
lettres et sciences9 ».
La création de l’Institut s’inscrit dans le contexte du développement,
dans les années 1930, de centres de recherches universitaires, comme
le Centre de documentation sociale de Célestin Bouglé, l’Institut d’eth-
nologie de Marcel Mauss, ou l’Institut de droit comparé de Henri Lévy-
Ullmann, qui sont regroupés à partir de 1934 dans un Conseil univer-

[6] Arrêté de nomination de Gaston Milhaud, 30 mars 1909, archives du Rectorat de Paris
(ci-après « archives RP »).
[7] Procès-verbal de la première séance de l’Institut, 4 mars 1932, archives IHPST.
[8] Abel Rey, « Avant-propos », Thalès. Recueil annuel des travaux de l’Institut d’histoire des
sciences et des techniques de l’Université de Paris, première année (1934), 1935b,
p. xv-xix : xix. (Réédité in Abel Rey, L’Apogée de la science technique grecque. L’essor de
la mathématique, Paris, Albin Michel, 1948, p. 3-10.)
[9] André Lalande, « Lettre », L’Enseignement scientifique, 45, 5e année, février 1932, p. 129-
131. En 1932-1933 paraissent dans cette revue des réponses d’Abel Rey, de Jacques
Hadamard, Léon Brunschvicg, Émile Picard, Paul Langevin, Gaston Milhaud à une enquête
sur la place de l’histoire des sciences dans l’enseignement.
166
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sitaire de la recherche sociale, présidé par le recteur Sébastien Charléty


et aidé par les subventions de la Fondation Rockfeller10. L’Institut tente
de s’inspirer de ces centres : ainsi, lorsqu’il s’agit de faire passer le
premier diplôme de l’Institut, Rey suggère de prendre modèle sur les
diplômes de l’Institut de droit comparé de la faculté de droit11.
Dès 1933, l’Institut modifie ses statuts pour manifester des ambi-
tions plus larges. D’une part il change de nom pour devenir « Institut
d’histoire des sciences et des techniques » (nous soulignons). D’autre
part, il est rattaché aux cinq facultés de l’université de Paris et non
plus à la seule faculté des lettres. Il sera dès lors présidé par le recteur
de l’université de Paris, Sébastien Charléty. Rey lui écrit pour lui
demander d’accepter cette présidence : « Historien du saint-simonisme,
vous savez quel intérêt s’attache aux études d’histoire des sciences que
l’Institut se propose de développer12. » Même si la faculté des sciences
contribue au budget, ce rattachement restera cependant assez formel
et l’Institut ne recevra de véritable soutien que de la part de la faculté
de médecine représentée au conseil de l’Institut par l’historien de la
médecine Paul Laignel-Lavastine.
En 1934 le comité directeur de l’Institut est élargi et porté de 48 à
75 membres, parmi lesquels les plus éminents philosophes et savants
français de l’époque, comme Célestin Bouglé, Émile Bréhier, Léon
Brunschvicg, André Lalande, Léon Robin, Alexandre Koyré, Émile
Borel, Louis de Broglie, Léon Brillouin, Élie Cartan, Jean Perrin. Il
comprend aussi des chercheurs venus d’autres horizons comme Jérôme
Carcopino, André Demangeon, Marcel Granet, Louis Massignon, Paul
Masson-Oursel ou Paul Rivet. Un groupe influent est celui d’amis
de Rey comme Marcel Mauss, Frédéric Simiand et Lucien Febvre,
qui viennent d’être élus au Collège de France, de même qu’Étienne
Gilson ou Isidore Lévy qui font aussi partie du comité. Le secrétariat

[10] Voir Giuliana Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 260. Cette
fondation ne semble être intervenue à l’Institut d’histoire des sciences qu’en 1937, sur
recommandation de Lévy-Bruhl, pour payer la moitié du salaire de 15 000 francs du
philosophe réfugié en France, Paul Schrecker.
[11] Ce premier diplôme soutenu en juin 1933 par Christos Papanastassiou s’intitule « Les
théories de la lumière de Platon à Maxwell ». Ces diplômes semblent avoir été soutenus
en tout petit nombre : on trouve également trace d’un diplôme de Jean Bezias sur « La
doctrine du retour éternel et la tradition hellénistique ».
[12] Lettre du 20 janvier 1933, archives RP.
167
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

est assuré par Louis de Broglie et Édouard Le Roy, la présidence


d’honneur est donnée à Émile Picard. Il existe aussi des membres du
conseil pris en dehors du corps enseignant et qui n’ont pas voix déli-
bérative, dont Pierre Teilhard de Chardin, le chanoine Auguste Diès
ou Mme Paul Tannery. Celle-ci envoie en 1941 le portrait de Tannery,
« reçu par nous avec le plus profond respect » et installé « dans la salle
de conférences qui porte son nom13 ».
C’est fin 1934-début 1935 que l’Institut s’installe rue du Four. Il
avait auparavant son siège au cabinet de la salle C de la faculté des
lettres, puis au collège Sainte-Barbe à l’ancien Institut de papyrolo-
gie. La bibliothèque, à l’origine de mille volumes, est issue de dons
faits par la bibliothèque du Service hydrographique de la Marine,
par le ministère de l’Éducation nationale ou par des dons privés de
Lalande, Laignel-Lavastine et Schrecker. Les vitrines ont été données
par Paul Rivet du Musée de l’homme. Un important don financier est
fait par Max Franck, historien de la physique, qui permet d’organiser
le secrétariat de l’Institut, assuré par l’historien du positivisme Pierre
Ducassé, choisi de préférence à Hélène Metzger, à qui l’on avait promis
cette place et qui regrette, en 1937, de n’avoir « aucune influence » à
l’Institut14 .
En 1935, l’Institut d’histoire des sciences et des techniques parti-
cipe à l’organisation du Congrès international de philosophie scienti-
fique, où sont présentés les travaux du Cercle de Vienne, également
exposés à l’Institut en février 1935 par Alfred Stern15.
Autour de 1937 les positivistes orthodoxes qui conservent la
Maison de Comte, rue Monsieur-le-Prince, tentent de se rapprocher
de l’Institut­et de Rey, qu’ils estiment favorable à Comte. Le « direc-
teur du positivisme » d’alors, Henry Edger, qui a suivi « avec le plus
vif intérêt » le développement de l’Institut depuis sa création, était
« convaincu qu’il s’inspirerait dès sa naissance du véritable esprit his-
torique, véritablement synthétique ». Il s’adresse à Ducassé, positiviste
convaincu, pour déposer les manuscrits de Comte à l’Institut, mais il

[13] Lettre de Gaston Bachelard à Mme Tannery du 21 avril 1941, archives IHPST.


[14] Hélène Metzger, « Lettres (1921-1944) », Corpus, 8-9, 1988, p. 247-269 : 260.
[15] Alfred Stern, « Le Cercle de Vienne et la doctrine néopositiviste », Thalès. Recueil annuel
des travaux de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques de l’Université de Paris,
deuxième année (1935), 1936, p. 211-227.
168
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

met des « conditions toutes spéciales » à la conservation et à la consul-


tation de ce « dépôt sacré » qui font échouer le projet16 .
En 1938, une Société des amis de l’histoire des sciences est fon-
dée pour donner un appui moral et financier à l’Institut ainsi qu’un
Centre d’échanges intellectuels, pour « associer intimement chacun de
ses membres au courant intellectuel suscité par les travaux de l’Ins-
titut17 ». Adhèrent à cette société Anatole de Monzie, Pierre Costabel,
André Cresson, Jean-Louis Destouches, Louis Rougier, François
Russo, George Sarton, Charles Serrus, Charles Singer ainsi que beau-
coup de positivistes comme Paulo Carneiro, Maurice Ajam, Georges
Grimanelli. Ce Centre d’échanges intellectuels fait briè­vement paraître
un bulletin ronéoté, essentiellement rédigé par Pierre Ducassé.
En 1940, Abel Rey disparaît. Gaston Bachelard va lui succéder.
Dans l’intervalle les activités de l’Institut semblent péricliter, d’après
un rapport très sévère de René Poirier : « L’activité universitaire est
strictement nulle : on ne prévoit ni cours, ni conférences ni auditeurs. »
L’activité internationale « semble nulle : le numéro de Thalès paru, on
l’échangera ou on l’enverra, comme de coutume, aux correspondants
qui subsistent ». La bibliothèque « se compose de bien peu de chose et
ne permet aucune espèce de travail ». Poirier conclut cependant que
l’Institut « pourrait attirer des étudiants français, s’il était établi au
voisinage immédiat de la Sorbonne ou dans la Sorbonne même18 ».
1.2] Les activités de l’Institut
D’imposantes affiches témoignent des activités de l’Institut dans
ces années d’avant-guerre. Rey le souligne dans son premier rapport
d’activité : « La coordination des enseignements a été autant que pos-
sible mise en évidence par la première affiche de l’Institut19. » Les
plus grands noms de la science française y figurent, de Febvre à
de Broglie, de Nicolle à Mauss ou Massignon. En fait, peu de cours

[16] « En attendant l’avènement du positivisme », ces « précieuses reliques » devraient être
entreposées « dans un lieu où leur caractère religieux serait également conservé » (lettre
d’Edger à Ducassé du 8 novembre 1937). La correspondance entre Edger et Ducassé,
qu’Edger qualifie de « cher coreligionnaire », est conservée aux archives de la Maison
Auguste Comte.
[17] Statuts du Centre d’échanges intellectuels, archives IHPST.
[18] Ce « rapport sur l’état actuel de l’Institut d’histoire des sciences » est conservé, sans date,
aux archives RP. Thalès est la revue publiée par l’Institut (voir infra).
[19] Premier rapport d’activité de l’Institut, archives ihpst.
169
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

sont effectivement donnés à l’Institut ; ils le sont surtout par Rey,


Metzger et Ducassé. Mais tous les autres cours « intéressant le pro-
gramme de l’Institut » et donnés par l’université de Paris ou les grands
établissements d’enseignement parisiens sont annoncés dans la deu-
xième partie des affiches. Une troisième partie annonce les diverses
« conférences » donnée à l’Institut, dans de très nombreux domaines de
l’histoire des sciences et des techniques, par différents intervenants
spécialisés, comme Metzger, Destouches ou Ullmo. Là sont sans doute
la principale activité et la grande originalité de l’Institut. L’Institut
accueille pour ces conférences un certain nombre d’universitaires alle-
mands fuyant le nazisme comme Paul Schrecker, Aron Gurwitsch,
Paul Kraus ou Shlomo Pinès20.
Le « programme détaillé du certificat d’histoire et de philosophie
de sciences » est publié en 1937. Il ne sera pas revu jusqu’à 1958. Il
comprend deux options : une option A,  « Histoire générale des sciences :
leurs rapports avec l’histoire de la pensée humaine, et par­ti­cu­liè­rement
avec l’histoire de la pensée logique et de ses méthodes », et une option
B, « Histoire des grandes théories scientifiques contemporaines : les
aspects nouveaux de la science – leur filiation historique et leurs inter-
prétations philosophiques – leurs rapports avec l’histoire de la philo-
sophie, la logique et l’histoire générale de la civilisation ». La première
option présente un caractère « général » affirmé, la seconde un aspect
plus détaillé dans les domaines mathématique, physique chimique et
biologique. Une bibliographie, tirée à 500 exemplaires, complète le
programme, qui accorde une assez large place aux travaux « d’his-
toire générale » de d’Alembert, Comte, Cournot, Brunschvicg, Milhaud,
Tannery ou Rey. Les premiers travaux de Bachelard sont cités en
chimie ou en « histoire philosophique des théories scientifiques contem-
poraines » ainsi que ceux de Couturat, Einstein, Bohr, Meyerson,
Poincaré ou Russell. Sur la question « science et philosophie », Bergson

[20] La tradition de ces affiches indiquant les enseignements de l’Institut sera reprise par
Canguilhem qui soulignera en 1957, dans une lettre au recteur, que « cette affiche
est la première que l’Institut d’histoire des sciences compose depuis 1940 » (lettre du
13 novembre 1957 au recteur de l’Académie de Paris, archives IHPST). Canguilhem
reprend également la tradition de faire appel à des intervenants extérieurs pour traiter de
« questions importantes » : « Bien entendu, aucun de mes collègues n’a mis à son accep-
tation la moindre considération d’ordre financier. Il me paraîtrait pourtant correct de les
rémunérer en heures supplémentaires. » Il semble ici vouloir renouer avec le fonctionnement
de l’Institut de l’époque de Rey, tout en critiquant le contenu des enseignements passés.
170
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

est largement présent ainsi que Brunschvicg, Condillac, James, Mach,


Meyerson, Milhaud, Mill, Renouvier ou Ravaisson. Établissant un
nouveau programme en 1958, Canguilhem notera que le programme
antérieur « avait l’ambition d’être complet puisqu’il ne pouvait être dans
la plupart des matières qu’élémentaire21 » : il souligne que l’histoire des
sciences doit désormais se spécialiser et se rapprocher des scientifiques,
pour « éviter les généralités verbales et creuses ».
La principale source d’information sur les travaux de l’Institut est
la revue Thalès qui publie quatre volumineux numéros avant-guerre,
rassemblant en particulier des extraits ou résumés de cours, par
exemple de Rey, de Broglie ou de Massignon, des conférences pronon-
cées à l’Institut, par exemple par Destouches, Metzger (sur « Le rôle
des précurseurs dans l’évolution de la science »), Ullmo ou Pinès, ainsi
que des « mémoires » de Jacques Hadamard ou Émile Picard, mais
aussi Jacques Soustelle ou André Chastel, et des comptes rendus de
lecture, notamment par Raymond Aron ou Stéphane Lupasco, enfin
des bibliographies. Thalès est à cette époque la seule revue d’histoire
des sciences en France, avec Archeion. Le choix du nom de Thalès
comme titre de la revue titre semble devoir indiquer que, selon Rey, la
science ne commence pas seulement en Grèce, mais aussi auparavant,
en Égypte, d’où Thalès aurait rapporté le savoir oriental. Thalès est à
la fois le premier penseur rationnel, « en dehors du mythe22 », mais aussi
celui qui est allé, pour la physique, « emprunter aux mythes chaldéens
et égyptiens23 ». Rey ne cesse cependant de souligner les difficultés
financières pour faire paraître la revue : la situation ne s’améliorera
guère par la suite, comme en témoignent les relevés de droits d’auteur.
Les étudiants préparent pour la plupart un certificat de la licence de
lettres, et, en tout petit nombre, le « diplôme » de l’Institut. Le nombre
d’étudiants est relativement restreint : en 1936, Rey dénombre onze
étudiants français, quatre étrangers, six auditeurs libres, cinquante
« travailleurs ayant fréquenté l’Institut à des titres divers24 », c’est-à-

[21] Exposé des motifs pour un projet de réforme concernant la nature des épreuves et
la composition du programme du certificat d’histoire et de philosophie des sciences,
15 décembre 1958, archives IHPST.
[22] Abel Rey, La Science dans l’Antiquité, tome ii : La Jeunesse de la science grecque, Paris,
Albin Michel, 1933, p. 30.
[23] Ibid., p. 34.
[24] Rapport sur l’activité de l’Institut pendant l’année 1935-1936, archives IHPST.
171
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

dire ayant fréquenté la bibliothèque ou assisté à une conférence. La


fréquentation remontera après la guerre, comme en témoignent les
brefs rapports d’activité rédigés chaque année par Bachelard, conser-
vés à l’Institut d’histoire des sciences.

2] Abel Rey et l’histoire des sciences


Abel Rey (1873-1940), qui est à l’origine de la fondation de l’Insti-
tut, est un personnage relativement peu connu25. Il eut une jeunesse
socialiste : avec ses amis Mauss et Simiand, il collabora au Mouvement
socialiste de Hubert Lagardelle, puis au mouvement coopératif, comme
en témoigne son manuel de terminale explicitement socialiste26. Après
avoir enseigné en lycée, il fut professeur à l’université de Dijon, où il
créa un laboratoire de psychologie expérimentale et rencontra Lucien
Febvre, qui devint par la suite un ami proche. Élu à la Sorbonne en
1919, il a une intense activité d’« entrepreneur intellectuel » et devient
une sorte d’homologue universitaire de son ami Henri Berr, qui
anime le Centre de synthèse27. Il dirige plusieurs collections : la série
« Histoire des sciences » des « Actualités scientifiques et industrielles »
chez Hermann, les « Textes et traductions pour servir à l’histoire de

[25] Il existe peu d’études consacrées à Abel Rey, qui fut à la fois critiqué par Péguy, pour des
divergences sur « les journaux », et par Lénine, en tant que « positiviste », dans Matérialisme
et empiriocriticisme. Voir : Pierre Ducassé, « La vie et l’œuvre d’Abel Rey (1837-1940) »,
Annales de l’Université de Paris, 2, avril-mai-juin 1940, p. 157-164 ; Léon Brunschvicg,
« Abel Rey », Thalès. Recueil annuel des travaux de l’Institut d’histoire des sciences et des
techniques de l’Université de Paris, tome IV (1937-1939), 1940, p. 7-8 ; et surtout Pietro
Redondi, Epistemologia e storia della scienza. Le svolte teoriche da Duhem a Bachelard,
Milan, Feltrinelli, 1978 ; et, plus récemment, Enrico Castelli Gattinara, Les Inquiétudes de la
raison. Épistémologie et histoire en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Vrin-EHESS, 1998.
[26] Abel Rey, Leçons élémentaires de psychologie et de philosophie [1903], Paris, Cornély,
1908. « L’école socialiste actuelle ou socialiste scientifique » y est définie comme « école
qui veut substituer au régime de la concurrence et de l’accaparement un régime écono-
mique plus normal et plus juste, tout en continuant l’évolution naturelle, et en dégageant
les germes de développements virtuels contenus dans le régime moderne ». La révolution,
pour les socialistes, a son « sens étymologique » de « consécration », de « moment décisif
de l’évolution ». Rey conclut que les problèmes posés par le socialisme sont « posés à
bon droit et d’une étude urgente » (ibid., p. 885, p. 886, p. 888). Ces formules ne seront
que légèrement édulcorées dans les éditions ultérieures. Sur cette jeunesse socialiste de
Rey et de ses amis Mauss et Simiand, voir Marcel Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard,
1994, p. 201sq.
[27] Agnès Biard, Dominique Bourel & Éric Brian, Henri Berr et la culture du XXe siècle, Paris,
Albin Michel, 1997.
172
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

la pensée moderne » chez Alcan, la série « Synthèse collective » de la


« Bibliothèque de synthèse historique » chez Albin Michel. Il est aussi
responsable de la section « Synthèse générale », c’est-à-dire philosophie,
du Centre international de synthèse, où Aldo Mieli est responsable
de la Section d’histoire des sciences. Rey participe aux semaines du
Centre de synthèse ou aux émissions organisées par Berr sur Radio-
Paris. Il publie de très nombreux articles et livres dont sa série sur
La Science dans l’Antiquité, parue dans la « Bibliothèque de l’évolu-
tion de l’humanité », dirigée par Berr. Avec Antoine Meillet et Paul
Montel, il dirige en 1937 le premier tome sur « l’outillage mental » de
l’Encyclopédie française : s’il est choisi de préférence à Berr, c’est sans
doute parce qu’il est universitaire et plus évidemment proche du camp
laïque qui est à l’origine de ce projet très novateur28.
2.1] Science et philosophie
La philosophie que propose Rey et qu’il qualifie quelquefois de
« positivisme absolu » paraît en un sens contradictoire, puisqu’elle
ne devrait être que la science elle-même : « Le philosophe, s’il veut
être absolument positif, n’a rien à ajouter à la science29. » Rey exclut
ainsi toute « systématisation » en un sens comtien et estime que la
philosophie « ne peut et ne doit être, en esprit et en contenu, que le
système des sciences positives, c’est-à-dire que la science positive30 ».
En ce sens, il préfère se présenter comme un « scientiste » plutôt que
comme un « positiviste31 », au sens que ce terme a pu avoir « chez des
sous-Littré […] au rebours exactement de ce que pensait A. Comte32 ».
La science est donc par elle-même philosophique : « Toute science,
même la plus technique, même la plus pratique, s’achève en réflexion33. »
Rey résume encore plus brièvement son point de vue en 1933, répon-
dant par avance à Heidegger : « Bref, la science est une pensée34 . » Le

[28] Sur les rapports qui se dégraderont par la suite entre Berr et Rey, voir Michel Blay, « Henri
Berr et l’histoire des sciences », in Biard, Bourel & Brian, Henri Berr et la culture du XXe
siècle, op. cit., p. 121-137.
[29] Abel Rey, « Vers le positivisme absolu », Revue Philosophique, 67, 1909, p. 461-479 : 469.
[30] Ibid., p. 461n.
[31] Abel Rey, La Philosophie moderne [1909], Paris, Flammarion, 1917, p. 6n.
[32] Abel Rey, « Histoire de la science ou histoire des sciences », Archeion, XII, 1930, p. 1-4 : 3.
[33] Abel Rey, « Physique et philosophie de la nature à la fin du XIX e siècle », Revue
Philosophique, 102, 1926, p. 321-370 : 321.
[34] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome ii, op. cit., p. 4.
173
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

travail du philosophe semble donc se réduire à une activité d’enquête :


son « rôle […] ne se distingue donc – désormais – de celui des savants
qu’en ce qu’il demande aux savants et à tous les savants, dans tous
les domaines de la science, leurs méthodes, leurs résultats, et ce qu’ils
pensent de ces méthodes et de ces résultats35 ». Ailleurs, la distinction
entre philosophie et science semble encore plus difficile à saisir : il
n’y aurait entre elles différence « ni d’objet ni de méthode », mais « de
point de vue », celui de la philosophie étant « beaucoup plus général »
et se présentant « toujours un peu comme une sorte d’aventure », un
« saut dans l’inconnu36 ».
2.2] L’« histoire générale » des sciences
En fait, pour ne pas se contenter de répéter la science, Rey fait appel
à l’histoire des sciences, qui permet d’éviter ce qu’il appelle le « dis-
cours creux » de la « théorie de la connaissance », de la « méthodologie »,
qui n’est qu’une sorte de « reliquat ». Dans l’avant-propos du premier
numéro de Thalès, qu’il republiera par la suite, Rey dénonce cette
théorie de la connaissance en des termes qui annoncent Canguilhem :
« La théorie de la connaissance n’est qu’une idéologie vague ou une
dialectique verbale, sans l’histoire philosophique de la science37. » La
véritable théorie de la connaissance, c’est l’histoire des sciences qui
permet de découvrir la « marche de la pensée dans les sciences38 ». Sur
ce point, il se réfère à Comte, le « premier qui ait cherché à décrire l’évo-
lution de la pensée en partant des faits, c’est-à-dire de son histoire, au
lieu de prendre pour base les théories dialectiques de la connaissance,
la psychologie idéologique et la logique traditionnelle39 ». La philosophie
des sciences se lie ici indissolublement à l’histoire des sciences.
Mais Rey refuse l’histoire des sciences qu’il qualifie d’érudite ou
« d’historisante », selon un terme de Berr repris par Febvre40. Il oppose

[35] Rey, « Vers le positivisme absolu », op. cit., p. 471.


[36] Rey, Leçons élémentaires de psychologie et de philosophie, op. cit., p. 361-362.
[37] Rey, « Avant-propos », op. cit., p. xviii.
[38] Ibid.
[39] Abel Rey, « De la pensée primitive à la pensée actuelle », Encyclopédie française,
tome i : L’Outillage mental, Paris, Société de gestion de l’Encyclopédie française, 1937,
p. 1.10-3 à 1.20-11 : 1.10-11
[40] Febvre critique l’histoire des sciences faite par des savants, qui « est l’historique des
sciences » et « n’en est pas l’histoire » (Lucien Febvre, « Un chapitre d’histoire de l’esprit
humain. De Linné à Lamarck et à Georges Cuvier », Revue de Synthèse Historique, tome
174
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

également quelquefois « l’histoire des sciences », trop spécialisée, à


« l’histoire de la science », proprement philosophique41. Lorsqu’il pré-
sente les objectifs de l’Institut dans le premier numéro de Thalès, Rey
explique que « l’histoire des sciences n’est pas simple œuvre d’érudi-
tion ». Elle présente « un élément capital de l’histoire de la civilisa-
tion », non seulement « matérielle », mais aussi « intellectuelle », et plus
encore « spirituelle42 ». Cette « histoire philosophique des sciences », il
la qualifie aussi, à la suite de Tannery et surtout de Comte, d’« his-
toire générale des sciences ». Un des volumes de La Science grecque
est ainsi dédié à la mémoire de Paul Tannery qui « a rénové l’histoire
des sciences en la traitant en véritable historien, en la liant, comme
l’avait voulu déjà Auguste Comte, à l’histoire des idées et de la pensée
humaine43 ». Cette histoire générale des sciences – « Comte l’a bien
vu » – « est philosophique, ou elle n’est pas44 ».
L’histoire des sciences, mise en rapport avec l’histoire de la civi-
lisation, est alors appréciée pour sa portée « humaniste ». L’histoire
philosophique des sciences permet de dégager « l’humanisme impliqué
par les sciences positives ». Les sciences physico-chimiques sont ainsi
censées être « émancipatrices » et avoir par elles-mêmes une « valeur
éducative45 ». Symétriquement, si la science fait œuvre de libération,
elle ne « respire pleinement que dans l’atmosphère de la liberté » et
« ne connaît pas de pire ennemie que l’autorité46 ». Rey s’efforce ainsi

43, 1927. (Réédité in Combats pour l’histoire [1953], Paris, Armand Colin, 1992,
p. 680.) Il s’oppose également à « l’anachronisme » de l’histoire des sciences telle que
la pratiquait Pierre Duhem. Sur les rapports entre histoire des sciences et histoire des
mentalités, voir Yvette Conry, « Combats pour l’histoire des sciences : lettre ouverte aux
historiens des mentalités », Revue de Synthèse, IIIe série, 111-112, 1983, p. 363-406.
[41] Rey, « Histoire de la science ou histoire des sciences », op. cit., p. 1.
[42] Abel Rey, « L’Institut d’histoire des sciences et des techniques de l’université de Paris »,
Thalès. Recueil annuel des travaux de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques
de l’Université de Paris, première année (1934), 1935, p. v-xi : v.
[43] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome ii, op. cit., p. 1.
[44] Abel Rey, « Histoire de la médecine et histoire générale des sciences », Thalès. Recueil
annuel des travaux de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques de l’Université de
Paris, deuxième année (1935), 1936, p. 34-49 : 34.
[45] Abel Rey, La Théorie de la physique chez les physiciens contemporains, Paris, Alcan,
1907, p. 19.
[46] Abel Rey, « La Révolution française et la science », Thalès. Recueil annuel des travaux de
l’Institut d’histoire des sciences et des techniques de l’Université de Paris, tome IV (1937-
1939), 1940, p. 56-65 : 56.
175
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

de prouver que la Révolution française ne fut pas hostile à la science,


contrairement à l’affirmation fameuse selon laquelle « la République
n’a pas besoin de savants ».
Les deux périodes que Rey étudie avec prédilection, l’Antiquité
grecque et la Renaissance, sont caractéristiques d’un tel esprit d’éman-
cipation et de libération, qu’il qualifie « d’humanisme » : « L’esprit
d’aventure, de curiosité, d’inquiétude et de hardiesse imaginative ont
été plutôt favorables aux renouveaux scientifiques 47. » Rey n’est pas
loin de penser que la science pourrait sans doute même représenter
un substitut de la religion : dans La Théorie de la physique, il cite
Renan : « La science, et la science seule, peut rendre à l’humanité ce
sans quoi elle ne peut vivre, un symbole et une loi 48 . » L’erreur du
positivisme a été de croire que les questions métaphysiques étaient
hors de portée de la science.
2.3] Science et religion
L’image que Rey se fait des origines de la science dans son ouvrage
majeur sur La Science dans l’Antiquité est également reprise à Comte.
Pour Comte, le germe primitif de la rationalité était déjà présent à
l’état théologique, les stades ultérieurs ne faisant que le « développer ».
De même pour Rey science et religion ont un ressort commun : « La
science naît au milieu même du mythe et de la magie qui se donnent
la main49. » Contrairement à ce qu’affirmait Milhaud, la science ne
commence pas radicalement en Grèce avec les mathématiques, elle
a des origines plus anciennes, dans la « science orientale ». Comme
Bergson, Rey estime que la pensée rationnelle apparaît dès le déve-
loppement de la technique, que l’homo sapiens est déjà présent en
germe dans l’homo faber. « La technique laïcisée, insensiblement,
se change en savoir et le savoir en science50. » Cette technique elle-
même ne faisait que continuer la magie qui est la première forme
« d’une sorte de causalité intuitive, de précausalité si l’on préfère51 ».
Il y a là encore un processus de « laïcisation » : « La technique semble

[47] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome ii, op. cit., p. 118.


[48] Rey, La Théorie de la physique chez les physiciens contemporains, op. cit., p. I.
[49] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome ii, op. cit., p. 368.
[50] Abel Rey, La Science dans l’Antiquité, tome  i : La Science orientale avant les Grecs, Paris,
Albin Michel, 1930, p. 100.
[51] Rey, « De la pensée primitive à la pensée actuelle », op. cit., p. 1.10-13.
176
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

n’être que de la magie laïcisée52. » L’histoire des sciences repose ainsi


sur l’histoire des techniques, d’où le changement rapide de nom de
l’Institut­d’histoire des sciences en « Institut d’histoire des sciences et
des techniques » : « L’histoire des techniques et de l’esprit technique
est une pièce maîtresse de l’histoire de la pensée scientifique et des
conceptions philosophiques53. »
Lorsque Rey décrit cette pensée primitive, par exemple dans son
livre sur La Science dans l’Antiquité, il fait bien sûr référence à
Lévy-Bruhl. Mais au lieu d’évoquer une opposition entre cette men-
talité et la mentalité logique, Rey y voit plutôt une continuité : « Il
n’y a pas opposition mais développement, procession de la pensée
logique par rapport à la pensée par participation54. » Le « prélogique »
est un « pressentiment de notre outillage logique55 ». Cette « menta-
lité primitive », Rey en retrouve à juste titre l’origine dans la théorie
du fétichisme de Comte, qui est le « père spirituel direct de Durkheim
et de son école » : « Le fétichisme ressemble à s’y méprendre à la
mentalité que nous avons vu se dessiner à peu près dans toutes
les théories de ceux qui se sont occupés de nous représenter l’âme
primitive56. »
S’agissant des résultats de cette histoire des sciences, Rey retrouve
également certaines des thèses de Comte. Il accepte même la « loi des
trois états » : « En gros, à condition de ne point être exigeant dans le
détail », cette théorie « a encore de quoi séduire57. » Il convient cepen-
dant de ne pas donner une « représentation linéaire » du progrès
scientifique, mais plutôt une représentation « périodique et cyclique » :
l’image du progrès scientifique est celle d’une « série enchevêtrée de
courbes, avec des ruptures soudaines et des points de rebroussement
[…], qui pourtant admet, non moins incontestablement, une grande
courbe-enveloppe58 ». « Malgré les sinuosités et les points singuliers,

[52] Abel Rey, « Histoire de la notion de loi », in Centre International de Synthèse, Cinquième
semaine internationale de synthèse : Science et loi, Paris, Alcan, 1934, p. 1-5 : 2.
[53] Rey, « Avant-propos », op. cit., p. xviii.
[54] Abel Rey, La Science dans l’Antiquité, tome III : La Maturité de la pensée scientifique en
Grèce, Paris, Albin Michel, 1939, p. 187.
[55] Rey, « De la pensée primitive à la pensée actuelle », op. cit., p. 1.10-16.
[56] Ibid., p. 1.10-12.
[57] Ibid.
[58] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome I, op. cit., p. 110-111.
177
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

c’est une courbe, une histoire, une évolution, des étapes sur une route,
et non des routes diverses et contradictoires59. »
Rey décrit en particulier une oscillation continue dans l’histoire
générale des sciences entre « deux pôles maîtres » de l’organisation
scientifique, le pôle empirique et le pôle rationnel : il ajoute en effet
« l’expérience médicale » à « l’intelligence mathématique », qui occu-
pait pour Milhaud la place essentielle dans la science grecque60. Rey
célèbre dans le traité hippocratique De l’ancienne médecine un « véri-
table prélude de l’Introduction à la médecine expérimentale » et une
« revendication des droits du sensible et de l’expérience en face du pur
intelligible et de l’a priori61 ».
2.4] « Outillage mental » et histoire de la raison
Une des idées les plus originales développée par Rey, depuis sa
thèse sur La Théorie de la physique (1907) jusqu’à ses articles dans
l’Encyclopédie française (1937), en passant par son livre à succès sur
La Philosophie moderne (1909) est sa conception, d’inspiration berg-
sonienne, de la raison comme « outillage mental », comme « instrument
ou instinct spécifique de l’espèce humaine 62 ». Rey dit s’inspirer de
Mach et de son principe « d’adaptation de la pensée » pour proposer une
« théorie biologique de la science et de la raison63 ». La raison serait un
« outil » utilisé par le vivant humain dans ses rapports avec le milieu.
L’étude de la raison devrait donc être confiée non plus à la logique,
mais à la « psychologie ». « Toutes nos connaissances semblent pouvoir
être considérées par la psychologie comme le résultat de l’adaptation
de l’être au milieu64 . » Il n’y a « pas d’entendement pur, pas de raison
pure », mais « la psychologie nous montre une continuité constante
entre la perception et le concept65 ». On peut également estimer qu’une

[59] Ibid., p. 11. C’est même « l’idée directrice » de l’œuvre de Rey, selon la brève notice
nécrologique que lui consacre Brunschvicg : « La vraie vérité scientifique est dans la courbe
historique. Elle n’est jamais en un point de cette courbe » (Brunschvicg, « Abel Rey », op.
cit., 7).
[60] Rey, « Histoire de la médecine et histoire générale des sciences », op. cit., p. 34.
[61] Ibid., p. 43, p. 44.
[62] Rey, La Philosophie moderne, op. cit., p. 93.
[63] Ibid., p. 91.
[64] Rey, La Théorie de la physique chez les physiciens contemporains, op. cit., p. 395.
[65] Abel Rey, L’Énergétique et le mécanisme au point de vue des conditions de la connais-
sance, Paris, Alcan, 1907, p. 67.
178
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

approche sociologique de la raison est légitime : il faut « étudier la


science comme un produit psychologique et social66 ».
Dès la première phrase de son article, qui ouvre l’Encyclopédie
française, Rey affirme qu’il n’est pas possible de « saisir l’outillage de
la pensée sans faire son histoire67 ». Le travail de l’historien consiste
dès lors à reconstituer l’outillage mental des hommes d’une époque
déterminée. Cet objectif se retrouve également chez Lucien Febvre qui
explique que le « but suprême de l’historien » est de « recomposer par la
pensée, pour chacune des époques qu’il étudie, le matériel mental des
hommes de cette époque68 ». S’efforcer de « replacer les sciences dans
leur milieu », c’est ce que Rey appelle, d’une formule très foucaldienne,
faire « l’archéologie des idées scientifiques69 ».
Rey est alors conduit à établir le caractère éminemment évolutif
de la pensée rationnelle. La raison n’est pas immuable, il y a une
« genèse de la raison ». Il propose, de manière assez provocante, un
« rationalisme » d’un type nouveau, « qui n’exclut nullement une his-
toire psychologique de la raison 70 ». Ailleurs, il évoque un « rationa-
lisme plus souple, plus psychologique, plus près des faits, plus positif
en un mot71 ». Il parle également d’un « rationalisme expérimental »,
qui ne peut manquer d’évoquer, pour nous, le « rationalisme appliqué »
de Bachelard72.
Rey est bien sûr conscient des risques que présente une telle
conception. Il sait que son idée d’une histoire de la raison ouvre la
porte au relativisme historique. Avec une telle conception, « l’his-
toire de la science nous présente la vérité dans le devenir d’une
évolution ; la vérité n’est pas faite mais elle se fait73 ». Mais en même
temps cette vérité existe : « Elle serait dans le devenir d’une évolu-
tion ; mais elle serait, puisqu’elle se réaliserait et se compléterait
constamment74. »

[66] Ibid., p. 10.


[67] Rey, « De la pensée primitive à la pensée actuelle », op. cit., p. 1.10-3.
[68] Febvre, Combats pour l’histoire, op. cit., p. 334.
[69] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome i, op. cit., 384.
[70] Rey, La Philosophie moderne, op. cit., p. 91.
[71] Rey, L’Énergétique et le mécanisme…, op. cit., p. 149.
[72] Rey, « De la pensée primitive à la pensée actuelle », op. cit., p. 1.16.9.
[73] Rey, La Philosophie moderne, op. cit., 340.
[74] Rey, La Théorie de la physique chez les physiciens contemporains, op. cit., 396.
179
Jean-François Braunstein • Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques

Il est une autre thèse de Rey qui transforme l’image que l’on peut
se faire de la science et qui l’éloigne du scientisme dont il prétend
quelquefois se réclamer. Selon lui le vrai ne serait qu’une « valeur »,
parmi d’autres valeurs possibles. La science est le résultat d’un choix
parmi différents possibles. Préfaçant le livre d’Alfred Stern sur La
Philosophie des valeurs, Rey explique que « le vrai est une valeur, tout
comme le beau et le bien ; la recherche de la vérité, qui est l’objet de la
Science comme de la Philosophie […] est la poursuite d’une valeur75 ».
Il annonce sur ce point certaines des thèses les plus iconoclastes de
Canguilhem, lorsque celui-ci expliquait que dire qu’il n’y a de connais-
sance que scientifique « ne veut pas dire qu’il n’y a pour l’esprit humain
aucun but ou aucune valeur en dehors de la vérité76 ».
Curieusement, chez Rey comme chez Canguilhem, au-delà du
« polythéisme des valeurs » d’un Max Weber, c’est une même réfé-
rence à Nietzsche qui est présente en arrière-plan. Ainsi, lorsque
Canguilhem expose la « théorie du parti-pris axiologique pour la
vérité », il cite Nietzsche, pour qui « la vérité est une valeur à situer
parmi une pluralité de valeurs », et sûrement pas la seule à laquelle
l’homme puisse se consacrer77. Les références à Nietzsche sont éga-
lement notables chez Rey, qui fait de l’éternel retour « une des idées
directrices fondamentales de notre science » et de Nietzsche une sorte
de philosophe scientifique, lorsqu’il relève que celui-ci, « en 1881, par
une intuition de génie, d’un des plus grands génies philosophiques de
notre histoire humaine, voulait consacrer dix ans de sa vie à étudier
les sciences de la nature pour fonder son idée du retour éternel sur
la théorie atomique78 ». Et lorsque Rey se représente l’histoire de
l’humanité comme une « courbe sinusoïdale » ou comme un « destin
cyclique » associant Apollon et Dionysos79, c’est aussi à Nietzsche
qu’il renvoie.

[75] Abel Rey, « Avant-propos » [1936], in Alfred Stern, La Philosophie des valeurs. Regard
sur ses tendances actuelles en Allemagne, Paris, Hermann, 1936, p. 3.
[76] Georges Canguilhem, « Philosophie et science » [1965], Cahiers philosophiques (hors
série, juin), 1993, p. 19-32 : 22.
[77] Georges Canguilhem, « De la science et de la contre-science », in Suzanne Bachelard
et al., Hommage à Jean Hyppolite, Paris, PUF, 1971, p. 177.
[78] Abel Rey, Le Retour éternel et la philosophie de la physique, Paris, Flammarion, 1927,
p. 308-309.
[79] Rey, La Science dans l’Antiquité, tome iii, op. cit., p. 544, p. 556.
180
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Dans ces commencements, assez oubliés, de l’Institut d’histoire


des sciences, comme dans l’œuvre d’Abel Rey, il est sans doute pos-
sible de reconnaître certains traits caractéristiques de l’épistémo-
logie française, et l’une des origines du « style français en histoire
des sciences ». La critique de la théorie de la connaissance, le lien
indissoluble entre histoire des sciences et philosophie des sciences,
une certaine représentation de « l’outillage mental », la critique du
rationalisme classique au nom d’une genèse de la raison, le « flirt »
avec le relativisme, voire même un certain « nietzschéisme », tout
cela se met déjà en place dans l’œuvre d’Abel Rey. Il est certain que
l’inspiration comtienne joue ici un rôle prépondérant, si l’on veut
bien admettre qu’elle ne se confond aucunement avec ce que l’on
entend couramment par « positivisme ». On a récemment pu montrer,
dans le domaine anglo-saxon, que Comte est un parfait représentant
du « postpositivisme80 ». De même en France, chez Rey comme plus
tard chez Canguilhem, l’usage qui est fait de l’œuvre de Comte peut
paradoxalement être qualifié d’antipositiviste.

[80] Robert Scharff, Comte after Positivism, Cambridge, Cambridge University Press, 1998.
Partie 2
Figures
[Chapitre 8]

Histoire des sciences et philosophie des sciences


dans la philosophie d’Auguste Comte

Laurent CLAUZADE1

L e statut de l’histoire des sciences dans la philosophie d’Auguste


Comte est une question sensible, qui dépasse cette seule philo-
sophie, pour mettre en cause ce qu’on peut appeler une tradition ou
un style. Comte est en effet présenté comme le fondateur, ou comme
la figure tutélaire du « style français » en histoire des sciences. Cette
tradition française remonterait à Comte non seulement du point de
vue de l’analyse strictement philosophique, mais aussi du point de
vue institutionnel : c’est le premier à avoir demandé la création d’une
chaire d’histoire générale des sciences2.
À partir de ce geste inaugural, tout un ensemble de philosophes
ont considéré Comte comme l’origine de cette tradition. Ainsi Georges
Canguilhem, évoquant un passage de la 56e leçon consacré aux natu-
ralistes du XVIIIe siècle3, affirme que « Comte s’élève spontanément à
une hauteur de vues d’où il conçoit l’histoire de cette science comme
une histoire critique, c’est-à-dire non seulement ordonnée par le pré-
sent, mais jugée par lui ».
Ce qui lui permet de conclure : « Qu’il soit permis de voir, dans une
telle conception philosophique de l’histoire des sciences la source de

[1] Université de technologie de Compiègne.


[2] Auguste Comte, Correspondance générale et confessions, t. 1, Paris, Mouton, 1973,
p. 406-409 ; Harry W. Paul, « Scholarship and Ideology : The Chair of the General
History of Science at the Collège de France, 1892-1913 », Isis, 67, 1976, p. 376-397.
[3] Auguste Comte, Cours de philosophie positive [1830-1842], vol. 1, Paris, Hermann,
1975, p. 565-566.
184
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ce qui a été et de ce qui devait rester, selon nous, l’originalité du style


français en histoire des sciences4 . »
Canguilhem établit ensuite la filiation avec Paul Tannery, et
marque, en rappelant la question de la chaire du Collège de France,
que ce dernier est le véritable héritier de Comte.
Plus près de nous, Pierre Macherey montre que la philosophie
comtienne­ouvre les voies à une épistémologie historique et à une
histoire philosophique des sciences :
Histoire des problèmes et des concepts, plutôt qu’histoire des solu-
tions et des « théories », c’est-à-dire histoire rationnelle ou raisonnée,
plutôt qu’histoire empirique ou descriptive ou encore histoire dogma-
tique plutôt qu’histoire purement historique, livrée à la contingence de
l’événement, et ayant ainsi perdu toute signification du point de vue
de la connaissance. […] Cette conception inspire pour une grande
part l’épistémologie historique de Gaston Bachelard et de Georges
Canguilhem5.
Rappelons les principaux traits de ce style en philosophie des
sciences6 . Il se caractérise tout d’abord par deux affirmations fonda-
mentales : le refus d’une théorie générale de la connaissance, et l’idée
d’une liaison nécessaire entre philosophie des sciences et histoire des
sciences. Cette tradition définit ensuite une conception particulière
de l’histoire des sciences : une histoire jugée, ou, selon l’expression
de Bachelard, « récurrente ». Cette histoire est par ailleurs faite de
discontinuités, et doit enfin se présenter non comme une histoire
générale, mais comme une histoire régionale.
Il n’est pas question d’affirmer que Comte, pas plus d’ailleurs que
la plupart des auteurs participant à ce style, adhère de façon stricte à
chacun de ces traits. Bien au contraire, il est difficile de prétendre que
le fondateur de la philosophie positive ait jamais milité en faveur de la

[4] Georges Canguilhem, « La philosophie biologique d’Auguste Comte et son influence en
France au XIXe siècle », in Georges Canguilhem (éd.), Études d’histoire et de philosophie
des sciences, Paris, Vrin, 1983, p. 61-74 : 83.
[5] Pierre Macherey, Comte, La philosophie et les sciences, Paris, PUF, 1989, p. 95.
[6] Pour une mise au point générale sur la notion de style, voir l’article de Jean Gayon, « De
la catégorie de style en histoire des sciences », Alliage, 2, 1996, p. 3-9. En ce qui
concerne plus particulièrement le style français en épistémologie, nous nous appuyons sur
la description qu’en a faite Jean-François Braunstein, « Bachelard, Canguilhem, Foucault.
Le “style français” en épistémologie », in Pierre Wagner (dit.), Les Philosophes et la science,
Paris, Gallimard, 2002, p. 787-822.
185
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

discontinuité et du régionalisme historique. Jean-François Braunstein


a d’ailleurs relevé sur ces deux points les critiques que Canguilhem
adresse à Comte7.
En revanche, le refus d’une théorie générale de la connaissance,
la liaison entre la philosophie et l’histoire des sciences, et l’idée d’une
histoire « jugée » par le présent, sont, comme on le verra, des traits
parfaitement comtiens. C’est pourquoi la phrase célèbre de Comte
selon laquelle « on ne connaît pas complètement une science, tant qu’on
n’en sait pas l’histoire 8 » peut incontestablement servir de point de
ralliement pour ce style d’épistémologie historique.
Sans vouloir forcément remettre en cause cette filiation, on peut
cependant se demander ce qu’il en est réellement chez Comte, dans
les textes où il parle effectivement d’histoire des sciences. Il appa-
raîtra tout d’abord que l’histoire des sciences n’est pas une disci-
pline philosophique ayant un statut différent de celui des sciences :
elle est au contraire intégrée dans l’encyclopédie, et fait partie de
la sociologie. Cela ne l’empêche cependant pas d’être en position
dominante par rapport aux autres sciences, suivant en cela le des-
tin d’une sociologie appelée à présider l’encyclopédie. Pour le dire
vite, l’histoire des sciences semble pour Comte le lieu où se réfugie
le spectre d’une science générale, spectre à la fois invoqué et refusé
par la philosophie positive.
Ces distorsions par rapport à la façon dont ceux qui se réclament
d’un « style français » conçoivent l’articulation entre philosophie et
histoire des sciences, signifient que la postérité de Comte tient plus
à sa pratique effective de l’histoire des sciences qu’à la théorisation
qu’il en fait en tant que discipline.

1] La philosophie comtienne des sciences


Comment la philosophie des sciences s’articule-t-elle avec l’histoire
des sciences ? Cette question a un préalable : que doit-on entendre
par « philosophie des sciences » chez Comte ? La réponse passe par la
définition de la philosophie positive.

[7] Jean-François Braunstein, « Canguilhem, Comte et le positivisme », in François Bing, Jean-


François Braunstein, Élisabeth Roudinesco (dir.), Actualité de Georges Canguilhem, Le
Plessis-Robinson, Les Empêcheurs de penser en rond, 1998, p. 95-120.
[8] Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., vol. 1, 1975, p. 53.
186
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

1.1] La philosophie positive


Dans les pages célèbres de l’avertissement du Cours de philoso-
phie positive, Comte analyse cette expression. Par « philosophie », il
faut entendre, dans une perspective dite aristotélicienne, un système
général des conceptions humaines, et par l’adjectif « positif », « cette
manière spéciale de philosopher qui consiste à envisager les théories,
dans quelque ordre d’idées que ce soit, comme ayant pour objet la
coordination des faits observés9 ».
La philosophie positive a donc pour tâche d’organiser et de coor-
donner le système général des conceptions positives. Si elle se dis-
tribue ensuite en autant de philosophies particulières qu’il y a de
sciences différentes (il y a en effet chez Comte une philosophie mathé-
matique, une philosophie astronomique, physique, chimique, biolo-
gique et sociologique), ce n’est qu’à la condition d’avoir organisé au
préalable leur coordination au sein de ce système général. Du point
de vue méthodologique, l’unité est assurée par les principes généraux
de la philosophie positive (recherche des lois, exclusion des causes,
etc.), ainsi que par une série de méthodes, qui ont leur origine dans
une science particulière, et qui sont ensuite importées dans les autres
sciences de l’encyclopédie. Du point de vue des conceptions, l’unité
méthodologique permet seulement de garantir leur homogénéité.
La loi de classement, qui ordonne les savoirs selon leur généralité
décroissante, est aussi un facteur d’homogénéisation, puisque les
sciences supérieures dans la hiérarchie s’appuient sur les résultats
des sciences inférieures.
Ce qu’on peut désigner par « philosophie des sciences » chez
Comte correspond donc à une étude des méthodes et des concep-
tions des sciences, étude coordonnée par une philosophie générale,
dite positive, ayant en vue la systématisation des méthodes et des
conceptions positives. C’est l’objet même du Cours de philosophie
positive :
En un mot c’est un cours de philosophie positive, et non de sciences
positives que je me propose de faire. Il s’agit uniquement ici de consi-
dérer chaque science fondamentale dans ses relations avec le sys-
tème positif tout entier, et quant à l’esprit qui la caractérise, c’est-à-dire

[9] Auguste Comte, Cours de philosophie positive [1830-1842], vol. 1, Paris, Hermann,
1998 (édition complétée de celle de 1975), p. III.
187
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

sous le double rapport de ses méthodes essentielles et de ses résultats


principaux10.
Ce projet est parfaitement illustré par le plan type de l’étude
philosophique d’une science. Il se compose tout d’abord d’une intro-
duction qui aborde, en une ou plusieurs leçons, les points suivants :
Préliminaires (récapitulation, transition, considérations historiques) ;
Détermination de l’objet de la science ; Ses moyens fondamentaux
d’investigation et étude de la méthode caractéristique ; Position ency-
clopédique de la science, et ses relations avec les autres sciences ;
Propriétés philosophiques (l’astronomie détruit par exemple la doc-
trine des causes finales, etc.) ; Plan général de l’étude de la science
d’après ses parties principales.
Vient ensuite, après cette introduction, un exposé détaillé des par-
ties principales, là aussi en un nombre variable de leçons.
L’intérêt de ce plan type est de montrer que l’histoire des sciences
n’a pas de place marquée dans la trame philosophique du Cours. Elle
n’est pas un des lieux obligés de l’étude philosophique des sciences
(les considérations historiques qui peuvent apparaître dans les pré-
liminaires ne sont pas une rubrique obligatoire), et ne participe pas
en tant que telle à la coordination générale de ces philosophies. Cela
ne laisse pas d’étonner, surtout si l’on remarque combien l’histoire est
promue par Comte en mode de compréhension fondamental. Rappelons
à ce propos que la première leçon est en grande partie consacrée à
l’exposition de la loi des trois états, et que ces développements n’ont
d’autres buts que de faire comprendre ce qu’est la philosophie posi-
tive, au nom du principe qu’une « conception quelconque ne peut être
bien connue que par son histoire11 ». La rationalité positive est intrin-
sèquement historique. Cela rend d’autant plus surprenante, sinon
paradoxale, cette absence d’articulation explicite entre philosophie
des sciences et histoire des sciences.
1.2] Une épistémologie historique ?
Il faut distinguer ici la question de la nature de la philosophie des
sciences, dont il est effectivement possible de soutenir qu’elle est essen-
tiellement historique, de notre problème actuel, qui est de déterminer

[10] Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., vol. 1, 1975, p. 30.
[11] Ibid., p. 21.
188
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ce que Comte entend par l’histoire des sciences en tant que disci-
pline. C’est ce que l’on peut voir avec la critique de l’auto-observation,
qui manifeste le caractère historique de l’épistémologie comtienne,
mais qui ne permet pas d’articuler ces deux lieux de la philosophie
comtienne­que sont l’histoire et la philosophie des sciences.
Rappelons que pour Comte l’introspection est une impossibilité, et
que les seuls moyens que l’on a pour connaître les lois de l’esprit (lois
logiques, méthodes et facultés) sont la physiologie cérébrale et la phi-
losophie des diverses sciences. De cette critique on tire généralement
l’argument suivant : l’impossibilité de l’observation directe de l’esprit
nous oblige à recourir à l’étude de la marche effective de l’esprit humain
dans les sciences, d’où la nécessité d’une épistémologie historique.
La pertinence de l’argument n’est pas en cause, même si l’on peut
remarquer qu’il est en large partie une reconstruction. Ce sur quoi
débouche précisément la critique de l’auto-observation, c’est la néces-
sité d’une étude a posteriori des résultats collectifs de l’esprit humain,
une étude de ces savoirs effectifs que sont les sciences. Ce n’est qu’en-
suite qu’on peut relier cet argument à l’exigence d’une épistémologie
historique, en remarquant que l’histoire fournit la connaissance la
plus développée de cet a posteriori.
Mais les textes de Comte n’articulent en tout cas jamais cette impos-
sibilité avec une revendication explicite de l’histoire des sciences : ils
renvoient seulement à la philosophie des sciences et à la physiologie
cérébrale, ce qui signifie que notre problème reste entier, puisque la
philosophie des sciences, telle qu’elle est mise en œuvre par le Cours,
n’exhibe pas ses liens avec l’histoire des sciences.

2] Ordre dogmatique et ordre historique


L’absence d’une perspective historique structurant le Cours de
philosophie positive peut s’expliquer par l’éviction de l’ordre d’expo-
sition dit historique au profit de l’ordre dogmatique. Cette exclusion,
qui n’est d’ailleurs que partielle, ne concerne cependant pas direc-
tement l’histoire des sciences en tant que telle. C’est ce que montre
la 2e leçon.
Le Cours de philosophie positive suit un ordre d’exposition dogma-
tique, défini comme suit :
On présente le système des idées tel qu’il pourrait être conçu aujourd’hui
par un seul esprit, qui, placé au point de vue convenable, et pourvu
189
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

des connaissances suffisantes, s’occuperait à refaire la science dans


son ensemble12.
La présentation dogmatique expose l’état du système du savoir à
un moment donné de l’histoire, qui est celui-là même de l’exposition.
À cet ordre dogmatique est opposé l’ordre historique, par lequel
« on expose successivement les connaissances dans le même ordre
effectif suivant lequel l’esprit humain les a réellement obtenues, et
en adoptant, autant que possible, les mêmes voies13 ».
Comme le remarque Comte, c’est l’ordre d’exposition des sciences
naissantes. L’éducation d’un géomètre de l’Antiquité consistait dans
l’étude d’un petit nombre de traités originaux. C’est aussi cet ordre
qui doit être appliqué aux sciences récemment formées du temps de
Comte, comme la biologie, la physiologie cérébrale ou la sociologie.
L’essentiel de la 45e leçon, relative à l’étude du cerveau14 , est ainsi
consacré à Gall. C’est pourquoi, même dans une perspective dogma-
tique, l’exclusion ne peut être que partielle.
Quelle est la raison qui fait privilégier l’ordre dogmatique sur
l’ordre historique ? Elle est exposée par Comte et repose sur l’état
d’avancement des sciences au XIXe siècle. À partir d’un certain degré
de complexité (ou d’ancienneté : cela revient au même dans une phi-
losophie du progrès), l’ordre historique devient impraticable, et l’édu-
cation doit procéder de façon dogmatique.
Que conclure de ce choix ? L’éviction de l’ordre historique est seu-
lement l’éviction d’un ordre d’exposition, et il ne faut pas y voir une
exclusion de l’histoire des sciences en tant que telle. En effet, Comte
observe que la seule bonne objection contre le choix de l’ordre dog-
matique serait qu’il nous laisse dans l’ignorance « de la façon dont se
sont formées les diverses connaissances humaines15 ». Mais cela n’est
cependant pas une objection en faveur de l’ordre historique d’exposi-
tion, car il faut soigneusement différencier ordre historique d’exposi-
tion et histoire des sciences.
La « véritable histoire de chaque science » exige de prendre en compte
un enchaînement de solidarités de plus en plus large : solidarité des

[12] Ibid., p. 50.


[13] Ibid.
[14] Ibid., p. 842-882.
[15] Ibid., p. 52.
190
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

diverses parties de chaque science, des différentes sciences entre elles,


des sciences avec les arts, et enfin avec le développement général de
la société. On ne peut donc, à partir de cette considération, envisager
l’histoire des sciences indépendamment de l’histoire de l’humanité.
Or l’ordre historique d’exposition ne considère que le premier niveau
de solidarité, puisqu’il conçoit le « développement d’une science comme
isolé16 ». C’est pourquoi il apparaît, relativement au développement réel
d’une science, comme « abstrait » et « hypothétique ». L’ordre historique
est donc essentiellement un procédé pédagogique d’exposition, et son
désaveu ne peut être compris comme le rejet de l’histoire des sciences.

3] La véritable histoire scientifique


Ce que nous apprend la 2e leçon, c’est que l’histoire des sciences
a un lieu précis au sein de l’encyclopédie : dans la sociologie, et plus
particulièrement dans sa partie dynamique, c’est-à-dire dans la partie
qui a pour objet l’étude du développement de l’humanité17.
Ce lieu propre indique combien peut être trompeuse l’adresse que
Comte fait à Guizot pour la création d’une chaire d’histoire générale
des sciences18 . À aucun moment n’est mentionné le lien nécessaire
avec la sociologie : seul est évoqué le vague ensemble des études his-
toriques que « l’histoire philosophique des sciences » viendrait heureu-
sement compléter, puisqu’elle concerne la formation et le progrès de
nos connaissances réelles. En utilisant les termes de la 2e leçon, on
peut dire que Comte, dans cette lettre, présente encore une vision abs-
traite et hypothétique qui s’en tiendrait seulement au second niveau
de solidarité : tout son effort théorique vise en effet à faire sentir la
nécessité d’une histoire générale des sciences.
Mais cette localisation montre aussi qu’on ne peut concevoir le
rapport entre philosophie et histoire des sciences de la même manière
qu’on le conçoit actuellement : comme deux disciplines prenant la
science pour objet, mais n’étant elles-mêmes ni des sciences ni des
parties d’une science donnée. Dans l’hypothèse du style français, on

[16] Ibid.
[17] En ce qui concerne l’âge positif, les pages qui traitentede cette histoire, et auxquelles
d’ailleurs Canguilhem se référait, se trouvent dans la 56 leçon (Comte, Cours de philo-
sophie positive, op. cit., vol. 2, 1975, p. 548-567).
[18] Comte, Correspondance générale et confessions, op. cit., p. 406.
191
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

a affaire à deux manières convergentes et complémentaires de faire


quelque chose comme de la philosophie. Au contraire pour Comte,
philosophie des sciences et histoire des sciences ne sont pas au même
niveau. La philosophie est hors de l’encyclopédie, l’histoire des sciences
est un secteur de la sociologie.
En tant que partie de la sociologie, l’histoire des sciences obéit
aux principes épistémologiques et méthodologiques de sa discipline
tutélaire. Notamment, elle emploie la méthode historique, et se situe
dans le cadre général de la loi des trois états.
3.1] La méthode historique
L’histoire des sciences met en œuvre la méthode propre de la socio-
logie : la méthode dite historique. Celle-ci est tout d’abord une branche
de la méthode comparative qui a acquis son autonomie par rapport à
son origine biologique, et s’est constituée en méthode indépendante.
La méthode historique est en effet une comparaison des divers états
consécutifs de l’humanité. Du point de vue scientifique l’autonomisa-
tion se justifie par le fait que c’est seulement au sein de l’humanité
qu’il est nécessaire d’étudier « l’influence des diverses générations
humaines sur les générations suivantes19 ».
La mise en œuvre de la méthode historique souligne en outre un
des traits majeurs de l’histoire des sciences comtiennes : le conti-
nuisme. Comme le souligne Comte :
L’esprit essentiel de cette méthode historique proprement dite me paraît
consister dans l’usage rationnel des séries sociales, c’est-à-dire dans
une appréciation successive des divers états de l’humanité qui montre,
d’après l’ensemble des faits historiques, l’accroissement continu de
chaque disposition quelconque, physique, intellectuelle, morale, ou
politique, combiné avec le décroissement indéfini de la disposition
opposée20.
L’esprit scientifique s’accroît continûment, et l’évolution positive est
conçue comme une extension progressive à toutes les catégories de
phénomènes. Enfin, un des principaux caractères de cette méthode est
de procéder de l’ensemble aux détails. Cela signifie que l’étude d’une
science ne peut se concevoir sans être rattachée à l’étude des autres

[19] Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., vol. 2, 1975, p. 148.
[20] Ibid., p. 151.
192
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sciences et à l’ensemble du progrès humain. On retrouve ici, sur le plan


de la méthode, l’extension totale du cercle des solidarités exposé dans
la 2e leçon. L’idée d’une histoire régionale n’a pas vraiment de sens,
et ce qui la condamne c’est la nature même de la méthode historique.
3.2] La loi des trois états
La sociologie dynamique, dans laquelle s’inscrit l’histoire des
sciences, a par ailleurs pour cadre fondamental la loi des trois états.
La loi d’évolution de l’esprit humain, c’est-à-dire « l’histoire générale de
la philosophie21 », sert en effet de guide à l’étude de l’ensemble du déve-
loppement humain. Cela signifie deux choses. Premièrement, même en
reliant l’histoire des sciences au développement total de l’humanité,
Comte n’adopte pas une perspective franchement externaliste, parce
que ce qui fait la trame même de cette histoire totale, c’est l’histoire
des savoirs. Deuxièmement, la récurrence du présent sur le passé
est posée non seulement parce que la loi des trois états est l’avancée
extrême de la science, mais aussi parce qu’elle est la forme même de
la récurrence, et qu’elle permet de juger l’ensemble du passé.

4] L’histoire des sciences dans les sciences


L’histoire des sciences est le principal vecteur par lequel la socio-
logie s’applique aux sciences, ou du moins réagit sur elles. Or cette
réaction ne consiste pas seulement dans l’introduction locale, limi-
tée à une ou plusieurs sciences, d’une méthode et d’une conception.
L’histoire des sciences a des effets généraux, concernant la filiation et
la coordination des sciences, qui l’apparentent à la philosophie posi-
tive. Elle apparaît quasiment comme une science générale, doublée,
sur le plan méthodologique, d’une sorte d’ars inveniendi.
C’est ce que nous apprend la 49e leçon, qui, comme l’indique son
titre, traite des « relations nécessaires de la physique sociale avec les
autres branches de la philosophie positive22 ». La dernière partie de
cette leçon étudie la réaction de la sociologie sur les autres sciences
de l’encyclopédie. Comte écarte cependant de cette étude les effets de
clôture produits par la constitution de la sociologie, qui est, rappelons-
le, la dernière science de l’encyclopédie positive. La philosophie posi-

[21] Ibid., p. 210.


[22] Ibid., p. 155.
193
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

tive, désormais capable d’embrasser toutes les sciences, a no­tamment


la possibilité de rationaliser la culture des différentes sciences, ou
d’organiser une théorie générale de la méthode positive : mais c’est
aux leçons de conclusion d’en traiter.
Le propos de Comte se limite donc à la réaction spéciale, d’un point
de vue scientifique ou méthodologique, de la sociologie sur les autres
sciences. Cette réaction repose sur un principe clairement dégagé : en
tant que travaux humains, les spéculations scientifiques sont subordon-
nées à la « vraie théorie générale du développement de l’humanité23 ».
De ce principe est tirée une double conséquence. Du point de vue de la
doctrine, les différentes sciences apparaissent comme de simples par-
ties d’une science unique, la sociologie. Du point de vue de la méthode,
les différentes découvertes peuvent être soumises aux lois de succession
du développement humain, et donc à la méthode historique.
À partir de ces considérations, Comte montre l’utilité de l’histoire
des sciences pour la coordination des différentes sciences entre elles,
et surtout pour la régularisation des découvertes scientifiques. Comme
il le souligne :
Tous les savants qui ont médité avec quelque force sur l’ensemble de leur
sujet propre ont certainement senti quels importants secours spéciaux
peuvent fournir les indications historiques correspondantes pour régula-
riser, à un certain degré, l’essor spontané des découvertes scientifiques,
en évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées24.
Cette régularisation se fonde sur la possibilité de prévision offerte
par la méthode historique :
N’est-il point sensible, en effet, que, par une telle méthode, les diverses
découvertes scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles
d’une vraie prévision rationnelle, d’après une exacte appréciation du
mouvement antérieur de la science, convenablement interprété suivant
les lois fondamentales de la marche réelle de l’esprit humain ?25
La méthode historique est en effet applicable « à tous les ordres
quelconques de spéculation scientifique26 », en vertu du principe énoncé
plus haut : chaque découverte peut être considérée comme un phéno-

[23] Ibid., p. 170.


[24] Ibid., p. 171.
[25] Ibid., p. 172.
[26] Ibid.
194
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

mène social. Nous sommes alors, semble-t-il, dans un cas de figure


classique de la philosophie positive : l’importation d’une méthode née
dans une autre science, ou du moins manifestée dans toute sa pléni-
tude par un autre champ. Il faut cependant noter deux innovations
par rapport à ce schéma.
En premier lieu, la sociologie doit présider elle-même à l’application.
Alors que Comte insistait plutôt sur le fait que l’utilisation de méthodes
importées devait être confiée aux praticiens de la science importatrice,
il souligne ici la nécessité contraire : « La physique sociale, qui fournit
spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou moins
présider ultérieurement à son application graduelle, au moins d’après
sa conception générale du développement humain27. » Ce changement
est impliqué par le fait que l’histoire des sciences doit être coordonnée
à l’histoire de l’humanité. La seconde innovation consiste en ce que
la méthode historique, contrairement aux autres moyens d’investi-
gation, ne porte pas directement sur les objets des sciences, mais se
présente plutôt comme une métaméthode, destinée à dominer « l’usage
systématique de toutes les autres méthodes ». Le choix des objets de
recherche, grâce à la méthode historique, « tendra dès lors à acquérir,
à un certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente
seule maintenant l’investigation partielle de chacun d’eux28 ».
L’histoire des sciences, à travers la coordination des savoirs et le
contrôle des méthodes, assume donc des tâches qui sont proches de
celles de la philosophie positive. Mais il ne s’agit pas de poser le pro-
blème en termes de concurrence. Il faut plutôt voir dans l’histoire des
sciences la doctrine scientifique sur laquelle s’appuie la philosophie
positive pour assurer son emprise sur l’encyclopédie.
Comte fournit un exemple d’application de la méthode historique en
renvoyant à sa théorie des hypothèses. Celle-ci est formulée dans la
leçon d’introduction à la physique29. Un rapide examen de cet exemple
permettra de souligner les traits saillants de la conception comtienne
de l’histoire des sciences.
La théorie générale des hypothèses est ainsi formulée : « Toute
hypothèse scientifique, afin d’être réellement jugeable, doit exclusi-

[27] Ibid., p. 173.


[28] Ibid.
[29] Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., vol. 1, 1975, p. 441-467.
195
Laurent Clauzade • Histoire des sciences et philosophie des sciences dans la philosophie d’Auguste Comte

vement porter sur les lois des phénomènes, et jamais sur leurs modes
de production30. »
Elle est en fait dirigée contre les agents inobservables, comme le
calorique, l’éther lumineux ou les fluides électriques, agents utilisés
dans certains champs de la physique. L’analyse de Comte est la sui-
vante : ces fluides, qui ne doivent leur pouvoir explicatif qu’à la force
de l’habitude, représentent une transition entre l’état purement méta-
physique (qui utilise des entités immatérielles) et l’état pleinement
positif (qui porte exclusivement sur les lois des phénomènes).
Cette analyse, qui repose sur un raffinement de la loi des trois
états, est vérifiée par l’histoire des sciences. En étudiant une science
plus avancée dans la positivité comme l’astronomie, on s’aperçoit du
même phénomène. Elle a connu, au XVIIe siècle, l’état métaphysique
avec les âmes et les génies de Kepler, l’état transitoire, dans lequel
est encore la physique, avec les tourbillons de Descartes, et enfin
l’état positif avec la gravitation de Newton31. L’histoire des sciences
permet donc d’affirmer que la physique doit suivre la même voie, et
se conformer au principe des hypothèses positives.
Cet exemple montre bien comment la méthode historique dirige
l’usage des autres méthodes, en l’occurrence la procédure des hypo-
thèses. L’histoire des sciences est conçue ici comme un moyen scien-
tifique de perfectionnement des sciences, utilisable par les sciences
elles-mêmes, et non comme un instrument d’analyse philosophique
au sens actuel du terme.

5] Conclusion
En évoquant, dans la 49e leçon, les améliorations que la sociologie
introduit dans les autres sciences, Comte pose à nouveau le principe
que nous avons énoncé en introduction : « Il est certain qu’aucune
science quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu’on
n’en a point apprécié la véritable histoire essentielle32. »

[30] Ibid., p. 463.


[31] Notons au passage combien, sur la question de la gravité newtonienne, l’interprétation
de Comte est problématique : voir Dominique Lecourt, La Philosophie des sciences, Paris,
PUF, 2001, p. 19-21 et Thomas S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques [1962],
Paris, Flammarion, 1983, p. 148-152.
[32] Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., vol. 2, 1975, p. 172.
196
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

C’est au nom de ce principe que Comte peut apparaître comme à l’ori-


gine d’un « style français » en philosophie des sciences. Effectivement,
bien des éléments de ce style sont présents dans le Cours de philo-
sophie positive : le refus d’une théorie de la connaissance élaborée
en dehors de l’observation des sciences et de leur histoire ; une his-
toire des sciences qui est forcément conçue comme une récurrence du
présent­sur le passé puisqu’elle ne peut se déployer qu’à partir de l’état
le plus développé, sinon définitif, de la science présente : la sociologie.
Mais par-delà ces titres qui peuvent donner à Comte le statut de
fondateur, nous avons essayé d’insister aussi sur ce qui, dans la doctrine
positive, est profondément étranger au style français et à sa façon d’envi-
sager les rapports entre philosophie et histoire des sciences. Cet écart
tient peut-être à ce qu’il faut entendre par « comprendre une science ».
Il y a bien de la distance entre l’histoire comtienne des sciences qui,
peu éloignée d’une science générale, organise l’ensemble des savoirs,
coordonne les méthodes et dessine les grandes orientations de l’avenir, et
une histoire des sciences qui se veut essentiellement un instrument phi-
losophique et critique, qui attend éventuellement des sciences une phi-
losophie, mais qui n’entend pas leur imposer une quelconque idéologie.
[Chapitre 9]

Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

Jean-Claude PARIENTE1

A ntoine Augustin Cournot (1801-1877) est allé, dans ses publica-


tions sinon dans sa vie intellectuelle, des mathématiques à la
philosophie. Sa formation initiale de mathématicien l’a d’abord amené
à s’intéresser à la mécanique, à la théorie des fonctions2, puis au
calcul des probabilités3. Entre-temps, il a donné avec ses Recherches
sur les principes mathématiques de la théorie des richesses de 1838 4
un ouvrage d’une extrême originalité pour l’époque : il y jetait les
fondements de ce qui devait devenir trente à quarante ans plus tard
l’économie politique mathématique. Son inlassable curiosité a fait le
reste : la lecture de ses œuvres le montre également bon connaisseur
de la biologie, de la psychologie ou de l’histoire, sans parler de la
philosophie elle-même.
Celui qui publie son premier ouvrage philosophique, l’Essai sur les
fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique
philosophique5 à 50 ans, est donc en mesure d’y investir les fruits
d’une culture encyclopédique et de parler des sciences non seulement
en connaisseur, mais souvent en bon praticien. Dans un cas au moins,
il aurait pu parler en inventeur, mais en fait il paraîtra dans ses der-
nières publications sur l’économie renoncer à la voie qu’il avait ouverte.

[1] Professeur honoraire à l'université de Clermont-Ferrand II.


[2] Antoine Augustin Cournot, Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du calcul
infinitésimal, Paris, Hachette, 1841, 2 tomes.
[3] Antoine Augustin Cournot, Exposition de la théorie des chances et des probabilités, Paris,
Hachette, 1843.
[4] Paris, Hachette, 1838.
[5] Paris, Hachette, 1851, 2 tomes.
198
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Pour sommaires qu’elles restent, ces considérations aident à poser


directement le problème de la philosophie de Cournot. On pourrait évi-
demment se donner pour fin d’exposer6 le contenu des analyses qu’il a
faites des différentes sciences sur lesquelles son intérêt s’est porté. Un
tel procédé serait riche d’enseignements de toutes sortes, dont l’intérêt
ne serait pas seulement historique : il y a toujours à apprendre chez
Cournot, dont la sagacité repose sur une extraordinaire sensibilité à
l’histoire des idées. Mais ce n’est pas le plan que je suivrai ici, d’abord
parce qu’il engendrerait un exposé d’une longueur excessive, ensuite
parce qu’il mettrait sur un pied d’égalité des sciences qui n’ont pas
eu la même importance relativement à l’objectif que je poursuis de
présenter la philosophie de la connaissance de Cournot.

1] Cournot critique de Kant


En associant dans le titre même de l’Essai le thème du fon­dement
des connaissances et celui de la critique philosophique, Cournot
indique évidemment une voie d’accès à sa propre pensée qu’il me
paraît indispensable de prendre au sérieux. C’est la voie qui passe
par l’analyse de son rapport avec la pensée de Kant. Il ne s’agit pas
là d’une indication de circonstance : le débat avec le criticisme kan-
tien forme une des constantes de sa réflexion. Ce débat commence
dans le premier chapitre de son premier ouvrage de philosophe, il se
prolonge dans le Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du
calcul infinitésimal, avec certaines inflexions, notamment à propos
des antinomies7, il n’est pas absent des Considérations sur la marche
des idées et des événements dans les temps modernes8 même s’il s’y
fait moins technique, et il se poursuit encore dans la dernière section
de Matérialisme, vitalisme, rationalisme9.
En affirmant que par la révolution kantienne « s’ouvre vé­r i­ta­
blement une ère nouvelle », Cournot s’inscrit lui-même dans la suite

[6] Voir Jean Brun & André Robinet, Augustin Cournot, Études pour le centenaire de sa mort
(1877-1977), Paris, Economica, 1978.
[7] Dans tout ce qui suit, la pagination donnée est celle de l’édition de 1973 des Œuvres
complètes (sous la direction de André Robinet), Paris, Vrin-CNRS, notées OC. Voir Essai
sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 184-186 ; Paris,
Hachette, 1861, 2 tomes (OC, tome III, p. 174-182).
[8] Paris, Hachette, 1872, 2 tomes.
[9] Paris, Hachette, 1877.
199
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

de Kant. Il appartient à Kant d’avoir posé « avec une rigueur inconnue


avant lui » le problème de la connaissance et découvert, grâce à la dis-
tinction « lumineuse » des jugements analytiques et des jugements syn-
thétiques, la formule de la connaissance féconde10. Ces commentaires
donneraient à penser que Cournot se considère comme un disciple
de Kant si d’autres passages n’obligeaient à délimiter étroitement la
portée des éloges formulés. Cournot se montre en effet assez réservé
à l’égard des origines et des résultats de la révolution qu’il célèbre par
ailleurs. On le voit à deux traits au moins, qui s’en prennent au cœur
même de la pensée kantienne : d’un côté, il n’hésite pas à soutenir
de façon quelque peu provocante que cette révolution est anticoper-
nicienne, de l’autre, il dénonce sans nuances l’idéalisme que Kant a
associé au criticisme. Reprenons brièvement chacun de ces points.
« Nous examinerons si [l’hypothèse du métaphysicien allemand]
ne doit pas être rejetée, par des motifs tout à fait semblables à ceux
qui nous obligent d’admettre l’hypothèse du grand astronome11. »
Philosophie transcendantale et héliocentrisme forment donc deux hypo-
thèses auxquelles les mêmes raisons réservent selon Cournot des sorts
opposés, alors que Kant avait cru pouvoir les associer l’une à l’autre.
Mais il aurait en fait abusivement confisqué à son profit l’auréole de
la découverte de Copernic et soutenu une théorie de la connaissance
incompatible avec la science dont elle se réclamait. Pourquoi cette
incompatibilité ? Parce que, selon Cournot, en faisant des formes de
l’intuition et des catégories de l’entendement des données subjectives,
Kant s’interdisait de rendre compte de l’objectivité et de la progressi-
vité de la connaissance scientifique. L’hypothèse de Copernic est de
celles qui nous font « pénétrer graduellement dans l’intelligence du fond
de réalité des phénomènes12 » : une telle formule le montre, Cournot ne
dissocie pas les deux caractères de la science et ne conçoit sa progres-
sivité que comme une marche continue vers la réalité de son objet.
C’est pourquoi, même s’il la coule parfois dans le vocabulaire kan-
tien13, il impose une réorganisation profonde à l’économie des rapports

[10] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 468-470.
[11] Ibid., p. 10.
[12] Ibid., p. 14.
[13] Ainsi quand il écrit : « Ce que nous nommons la réalité absolue par opposition à la réalité
relative ou phénoménale, correspond à ce que Kant a nommé les choses en elles-mêmes »
(ibid., p. 10n). La correspondance est, comme nous le verrons, loin d’être assurée.
200
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

que Kant avait institués entre le phénomène et la chose en soi. L’exemple


qu’il prend de la couleur propre des objets14 est particulièrement éclai-
rant. On dit de l’or qu’il est jaune ; mais le physicien constate que la
teinte jaune résulte de la combinaison de rayons de lumière blanche
renvoyés par toute surface métallique et de rayons pourpres qui sont
dus à l’action spécifique des molécules d’or sur la lumière qui les éclaire,
et il conclut que le pourpre est la couleur propre de l’or. Cette conclusion
rapproche, aux yeux de Cournot, le physicien de la réalité absolue, en ce
qu’elle lui permet de dissocier ce qui relève d’une propriété commune à
tous les métaux et ce qui appartient proprement à l’or, alors que les deux
choses restent confondues au niveau du phénomène. Si mince soit-il,
cet exemple livre deux leçons qu’il importe de tirer ici pour mesurer la
distance que Cournot prend par rapport à Kant. On remarque d’abord
que le phénoménal et le nouménal sont disposés en série, et que le pro-
grès consiste à se rapprocher du nouménal, selon une marche qui ne
parviendra sans doute jamais à son terme, mais qui ne se heurte pas
à une discontinuité telle que celle que Kant avait instaurée entre les
deux ordres qu’il distinguait. On remarque ensuite que le phénoménal,
tel que Cournot le conçoit, c’est au fond le confus conformément à une
acception du terme qui renvoie plus à Leibniz qu’à Kant. Et on pourra
du même coup comprendre que l’activité critique se présente toujours
chez Cournot comme une activité de dissociation ou de discernement :
critiquer, c’est pour lui trier, séparer, faire une part aussi exacte que
possible à chacun des éléments qui entrent dans la composition du réel.
C’est dans le même contexte qu’on peut s’expliquer l’interprétation
de la statistique dans Exposition de la théorie des chances et des pro-
babilités. Cette science reçoit une mission qu’on croirait réservée à la
philosophie, puisque Cournot n’hésite pas à écrire que son but est « de
pénétrer autant que possible dans la connaissance de la chose en soi15 ».
Quel sens donner à une formule aussi étrangère au kantisme, parce
qu’elle admet à la fois une connaissance mathématique de la chose en
soi et des degrés dans cette connaissance ? Sur un petit nombre de cas,
les conclusions dépendent étroitement des moyens d’observation dont on
dispose et de l’équation personnelle de l’observateur : autant de causes
accidentelles qui perturbent l’observation parce qu’elles interviennent

[14] Ibid., p. 13-14.


[15] Exposition de la théorie des chances et des probabilités, op. cit., OC, tome I, p. 125.
201
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

dans la détermination de son résultat, alors qu’il ne devrait en principe


dépendre que de l’objet. Mais, à mesure que le nombre des observations
s’accroît, l’influence des causes accidentelles va diminuer. La multipli-
cation des épreuves provoque une compensation réciproque des effets
qui ne dépendent pas de l’objet lui-même, et met en évidence ses carac-
tères propres en les isolant des effets dus aux conditions de l’obser-
vation. Dans tous les cas, le mouvement de la connaissance consiste,
l’illusion étant écartée, à partir du phénomène pour se rapprocher de
la chose en soi. Qu’on passe par des procédures expérimentales ou par
des calculs statistiques, il s’agit toujours de réussir à isoler l’objet en
soi des conditions premières dans lesquelles nous le rencontrons et qui
ne nous le livrent que sous forme phénoménale.
Cournot n’imagine pas que nous accéderons jamais à la chose en
soi. Dans l’ordre statistique, nous ne disposerons jamais que d’un
nombre limité d’observations. Dans l’ordre de la connaissance phy-
sique, le progrès consistera à chercher à tout phénomène une explica-
tion mécanique, mais nos efforts seront toujours bornés par l’inéluc-
table relativité du mouvement. Même s’il admet ainsi que la réalité en
soi est destinée à rester hors de nos prises, en faisant d’elle l’objectif
que poursuit la connaissance scientifique, Cournot se situe hors de
la conceptualité kantienne.
Résumons ces réflexions en mettant en relief ce qui distingue le
niveau du phénomène et celui de la réalité absolue. L’essentiel consiste
à observer que, si le phénoménal est identifié au confus, c’est parce que
le phénomène, tel qu’il se donne à l’esprit dès que le niveau de la simple
illusion est dépassé, résulte de la combinaison d’éléments qui tiennent
à l’objet lui-même et d’éléments qui tiennent aux circonstances dans
lesquelles il est perçu, et qui peuvent donc être structurels (le sujet
percevant) ou purement accidentels. Bien qu’il ne soit perçu que par
un observateur placé en un lieu déterminé, l’arc-en-ciel n’est pas une
illusion, car le trajet des rayons lumineux est en lui-même indépendant
de la présence de l’observateur, mais c’est un phénomène parce qu’il ne
se donne qu’à une rétine (facteur structurel) placée en un certain point
de l’espace (facteur accidentel). De même, Cournot analyse-t-il le travail
du physicien devant la couleur de l’or comme consistant à reconnaître
que, si nous le percevons comme jaune du fait de la sensibilité spéci-
fique de la rétine humaine, cet effet résulte de la combinaison de deux
causes objectives, dont l’une seulement est propre à l’or, l’autre jouant
202
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

pour n’importe quelle surface métallique. Aller vers la réalité en soi,


c’est se mettre en mesure de faire la part de ce qui appartient à l’objet
pris en lui-même (le trajet des rayons lumineux, ou l’or comme espèce
singulière dans le genre des métaux) et de ce qui appartient à d’autres
objets, c’est donc isoler, séparer, discerner conformément à l’étymologie
du mot de critique16. Mais c’est aussi s’efforcer de parvenir à une appré-
hension intégrale de l’objet étudié et, je l’ai déjà rappelé, sur le plan du
strict mécanisme, l’échec est inévitable du fait de la relativité du mou-
vement. Multipliant les repères, le progrès même de la connaissance de
l’univers nous interdit d’en assigner un comme définitif. L’orbite d’un
satellite est relative à la planète principale ; mais celle-ci se meut elle-
même autour du Soleil, de sorte que « plus réellement » la trajectoire du
satellite résulte de la combinaison entre son mouvement autour de la
planète et celui de la planète autour du Soleil ; mais, comme le système
solaire lui-même se déplace, il faut tenir compte de son mouvement
relativement à certaines étoiles pour assigner « plus réellement encore17 »
le mouvement du satellite étudié. C’est donc le sens cosmologique, si
puissant chez Cournot, qui lui interdit de penser que le mécanisme
puisse jamais nous conduire jusqu’à la réalité absolue et qui distingue
son relativisme de celui de Kant : loin qu’il s’agisse de relativité par
rapport au sujet, le mouvement de la connaissance consiste selon lui
à limiter la part des conditions subjectives dans la représentation de
l’objet pour le référer à d’autres objets dans un univers dont l’infinité
dans l’espace18 ouvre toujours de nouveaux domaines. C’est de cette
façon que le criticisme a pour Cournot partie liée avec le réalisme19.
On ne s’étonnera pas dans ces conditions de le voir s’en prendre
directement à Kant en affirmant que « si l’ordre que nous observons
dans les phénomènes n’était pas l’ordre qui s’y trouve, mais l’ordre

[16] La critique philosophique consiste à « faire la part de ce qui tient à la nature des choses
perçues et de ce qui tient à notre mode de perception » (Considérations sur la marche
des idées, op. cit., OC, tome IV, p. 297, souligné par nous).
[17] Révélatrices de la pensée de Cournot, les expressions citées sont empruntées à l’Essai
sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 11).
[18] Elle est affirmée avec plus de force dans le Traité de l’enchaînement des idées fonda-
mentales…, op. cit. (OC, tome III, p. 181) que dans l’Essai sur les fondements de nos
connaissances…
[19] Je rejoins ici l’interprétation de la pensée de Cournot donnée par Bertrand Saint-Sernin
dans son excellent, Cournot, Paris, Vrin, 1998, qui a pour sous-titre Le réalisme.
203
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

qu’y mettent nos facultés, comme le voulait Kant, il n’y aurait plus
de critique possible de nos facultés, et nous tomberions tous, avec ce
grand logicien, dans le scepticisme spéculatif le plus absolu 20 » : la
possibilité même de l’entreprise critique est ici associée au refus de
l’idéalisme transcendantal, et la rupture avec le kantisme est totale.
C’est elle que je voudrais maintenant commenter.

2] Le logique et le rationnel
La question du rapport entre l’ordre que comporte la réalité et
l’ordre que comporte la connaissance que nous en prenons, ou, selon
une expression fréquente chez Cournot, du rapport entre l’ordre
rationnel et l’ordre logique, ne laisse pas de rappeler le grand théo-
rème kantien sur l’accord entre les conditions de possibilité de l’objet
de l’expérience et celles de l’expérience. Mais, chez Kant, la limitation
aux phénomènes garantit l’accord des deux espèces de conditions. La
suppression par Cournot de cette limitation bouleverse évidemment la
structure de la réponse et même le sens de la question, car, pour lui,
les objets de l’expérience dépendent de conditions de possibilité elles-
mêmes objectives21, et qui, dès lors, ne peuvent plus être rapportées
au sujet connaissant. Si l’homme ne trouve pas dans la nature un
ordre qu’il y a mis, le problème de la valeur objective de la connais-
sance consiste à rechercher comment les énoncés de la science peuvent
exprimer un ordre qu’ils ne constituent pas, étant admis d’autre part
qu’ils n’ont pas de garantie supranaturelle.
« Il en est de l’harmonie entre la constitution intellectuelle d’un être
intelligent et la constitution du monde extérieur comme de toutes les
autres harmonies de la nature22. » Le problème de la valeur objective
de la connaissance n’est pour Cournot qu’un cas particulier des ques-
tions d’harmonie et de finalité, et n’exige pas le recours à une méthode
spécifique. Au philosophe qui se récrierait en mettant en avant la spé-
cificité des problèmes philosophiques par rapport aux problèmes scien-

[20] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 108.
[21] Voir, parmi tant d’autres, la formule suivante : « les phénomènes astronomiques, si mani-
festement indépendants des lois ou des formes de l’intelligence humaine » (ibid., p. 180,
souligné par nous). Ou encore : « [Les lois des types organiques] subsistent in­dé­pen­
damment de nos méthodes et de nos procédés artificiels, tout comme les lois qui régissent
les mouvements de la matière inerte » (ibid., p. 240, souligné par nous).
[22] Ibid., p. 87.
204
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

tifiques, Cournot répond d’avance que, comme le savant, le politique


ou l’homme d’affaires, le philosophe ne peut raisonner qu’en évaluant
des probabilités23. Déniant à l’entendement toute vertu constitutive
par rapport à la nature, Cournot pousse assez loin le réalisme pour
considérer que l’homme n’est qu’un produit de la nature, une espèce
parmi les autres, comme il le souligne avec insistance dans le passage
de l’Essai où il se tourne de la science vers la philosophie24. Le rapport
au réel qui s’institue dans l’acte de connaissance n’est donc lui-même
qu’un événement réel, qui ne relève d’aucun traitement privilégié.
C’est dans le cadre de ces présupposés que Cournot inscrit sa
conception de la critique. Kant assurait d’un coup la valeur objective
des catégories en les rapportant au contenu des formes de l’intui-
tion. Cournot ne dissocie pas une fois pour toutes les domaines dans
lesquels la connaissance est assurée de son objectivité et ceux dans
lesquels elle ne peut engendrer que des illusions. Son problème est de
mettre au point une méthode capable d’évaluer dans chaque cas les
chances que possède un énoncé scientifique d’exprimer fidèlement une
réalité qui le déborde. Le souci est constant chez lui de tenir compte
de la spécificité de chaque énoncé, et il se manifeste clairement dans
l’intérêt qu’il porte à la différenciation des ordres multiples en lesquels
s’articule la réalité : la structure même de livres comme le Traité ou
Matérialisme en est l’indice le plus net25. Mais ce souci ne l’empêche
pas de penser que la constitution d’une science de la nature obéit
cependant à un certain nombre de critères communs ; je vais mainte-
nant tenter de les préciser.
La valeur objective de la connaissance dépendait selon Kant de l’ac-
cord entre les conditions de possibilité de l’expérience et les conditions
de possibilité de l’objet de l’expérience. Ce qui fait office chez Cournot
de la distinction kantienne, c’est sa distinction entre le logique et le
rationnel. De l’Essai à Matérialisme, cette distinction prend de plus
en plus d’importance à mesure que progresse sa réflexion. « L’ordre
rationnel tient aux choses, considérées en elles-mêmes : l’ordre logique
tient à la construction des propositions, aux formes et à l’ordre du
langage qui est pour nous l’instrument de la pensée et le moyen de la

[23] Ibid., p. 104.


[24] Ibid., p. 97.
[25] Voir sur ce point Saint-Sernin, op. cit., 1998, p. 87 et p. 172.
205
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

manifester26 . » Or, de l’indépendance reconnue du réel par rapport à


l’esprit, il résulte que le rationnel et le logique ne sont pas identiques,
et que le principe suprême de la connaissance ne peut recevoir chez
Cournot la forme que lui avait donnée Kant. En d’autres termes,
l’expression d’énoncé scientifique porte en elle-même sa propre énigme,
puisque le substantif y relève du logique et l’adjectif du rationnel.
L’énoncé scientifique, en tant que scientifique, vise à exprimer la rai-
son des choses, c’est-à-dire l’ordre dans lequel elles dépendent les unes
des autres. Mais, en tant qu’énoncé, il doit satisfaire aux conditions
générales que la formulation de la pensée dans le langage impose à
nos représentations. Il ne peut donc se former que si l’esprit réussit à
résoudre les difficultés qui résultent des désaccords toujours possibles
entre les conditions des objets et les exigences de notre entendement.
Le logique conserve chez Cournot son ambiguïté originelle : il par-
ticipe à la fois de ce qu’il y a de strictement formel dans le fonc­tion­
nement de la connaissance et de la nature linguistique de ses moyens
d’expression. Du premier point de vue, le logique oscille entre, au
mieux, le commode et, au pire, le fictif, selon que l’entendement ne
cherche qu’à organiser ses connaissances de la façon la plus efficace
ou qu’il va jusqu’à accorder l’existence réelle à ce qui n’est qu’un être
de pensée. Dans le premier cas, il recourt à l’abstraction et à la géné-
ralisation qui facilitent l’inventaire et la disponibilité du savoir (de
là l’intérêt de Cournot pour toutes les espèces de classification), mais
non son acquisition. Dans le second cas, il importe de mettre en garde
contre le danger de conférer valeur objective à des entités purement
artificielles, dont Cournot dénonce l’abus en géographie ou en méde-
cine, et surtout en philosophie avec les universaux et notamment la
notion de substance27.
Si l’on en vient maintenant au second aspect du logique, c’est pour
constater que la nature propre du langage lui impose des contraintes
spécifiques dans tous les sens du mot, je veux dire des contraintes
bien déterminées et des contraintes propres à l’espèce humaine, qui
ne sont pas de nature à faciliter l’entreprise de connaissance. D’une
part, en effet, le langage est affecté de discontinuité, et l’origine de
cette propriété est à chercher dans le caractère conventionnel des

[26] Traité de l’enchaînement des idées fondamentales…, op. cit., OC, tome III, p. 45.
[27] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 198-208.
206
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

signes d’institution28. D’autre part, considéré dans son support vocal,


le langage est affecté de linéarité, puisque les signes linguistiques ne
peuvent se disposer qu’à la suite les uns des autres : c’est une de ses
« imperfections radicales29 ». La pensée humaine s’appuie donc sur un
instrument d’une nature bien définie.
Or cette nature même constitue un obstacle à l’entreprise de
connaissance, car la pensée, quand elle s’applique à concevoir le réel,
se trouve devant un objet qui se prête malaisément à être formulé par
le langage tel qu’il se présente. Du fait de sa linéarité, le langage nous
oblige à exprimer successivement des rapports que nous devrions par-
fois concevoir simultanément. Du fait de sa discontinuité, d’autre part,
le langage fait obstacle à l’expression des continuités du réel, et c’est
là un point fondamental pour Cournot, selon qui « par une loi générale
de la nature, la continuité est la règle et la discontinuité l’exception,
dans l’ordre intellectuel et moral, comme dans l’ordre physique, pour
les idées comme pour les images30 » : il consacre tout un chapitre de
l’Essai à recenser et à classer les cas de continuité qu’il emprunte à
tous les domaines, montrant par le choix même des exemples que la
continuité ne tient pas seulement pour lui à la relation d’un objet avec
les formes de l’espace et du temps. Dès lors, c’est un des problèmes
majeurs de la théorie de la connaissance que d’expliquer comment
l’esprit a pu faire pour maîtriser la continuité malgré un langage
caractérisé par la discontinuité.
Une grandeur continue est selon Cournot31 une grandeur qui tra-
verse une infinité d’états intermédiaires quand elle passe d’un état à
un autre, si voisin qu’on le suppose. L’humanité s’est donné les instru-
ments linguistiques adaptés grâce aux trois innovations capitales que
sont l’invention de la numération décimale, la théorie des courbes de
Descartes et l’algorithme infinitésimal de Leibniz. Elle dispose ainsi
de trois moyens de plus en plus puissants pour exprimer des rapports
mathématiques régis par la loi de continuité. Ce sont tous les trois
des langages, mais des langages capables, grâce à leurs règles syn-
taxiques, de vaincre l’obstacle que la continuité forme pour le langage

[28] Ibid., p. 255.


[29] Ibid., p. 293.
[30] Ibid., p. 243.
[31] Ibid., p. 230.
207
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

naturel. C’est particulièrement le cas de l’algorithme leibnizien dont


Cournot relève que, en donnant droit de cité à l’infiniment petit, il
introduit une notion purement intelligible et « plutôt opposée [à notre
manière de concevoir et d’imaginer les choses]32» : une notion qui n’est
donc pas logique, mais rationnelle. La création de ces trois langages
illustre aux yeux de Cournot l’effort que l’esprit humain doit faire sur
lui-même, et comme la torsion33 qu’il doit s’imposer pour se mettre en
mesure d’appréhender les choses en elles-mêmes.
Du fait qu’il s’est doté des moyens de respecter la continuité de la
plupart des phénomènes naturels, l’esprit est-il assuré de parvenir à
la vérité ? Assurément, sans ces moyens, l’entreprise de connaissance
serait vouée à l’échec, et ils sont pour elle conditions nécessaires.
Mais ils ne sont pas pour autant conditions suffisantes, et cela pour
deux raisons au moins, distinctes mais convergentes. La première
de ces raisons serait valable au sein de n’importe quelle théorie de la
connaissance : c’est l’existence de l’erreur contre laquelle les théories
les plus puissantes ne nous prémunissent pas par elles-mêmes, erreur
des sens et d’observation ou erreur de calcul ou de raisonnement.
Mais la deuxième raison est plus particulière et propre à la pensée
de Cournot, car elle tient à la représentation qu’il se fait de l’univers
et de sa connaissance.
L’univers de Cournot n’est en effet plus celui de Newton et de Kant,
il ne se centre plus sur le système solaire. Kant, on le sait, avait pro-
posé en 1755, dans Histoire générale et théorie du ciel, une hypothèse
cosmogonique destinée à substituer une explication mécaniste et géné-
tique à l’explication théologique par laquelle Newton avait couronné
son œuvre. Mais, dans la Critique de la raison pure, il avait renoncé
à cette hypothèse et écarté les recherches cosmogoniques du cercle
de la connaissance34 . Cournot, lui35 , relève que l’Histoire naturelle
du ciel ouvre « une ère nouvelle pour l’astronomie ». Il a d’autre part
étudié et discuté l’hypothèse cosmogonique de Laplace. Faisant fi des

[32] Ibid., p. 248.


[33] La substitution du calcul infinitésimal à la méthode des limites fournit une illustration nette
de la différence entre le logique et le rationnel (ibid., p. 247-248). L’Essai reproduit à
cet égard des analyses faites dans le Traité élémentaire de la théorie des fonctions…
[34] Sur ce point, voir Jules Vuillemin, Physique et métaphysique kantiennes, Paris, PUF, 1955,
p. 119 sq.
[35] Considérations sur la marche des idées…, op. cit., OC, tome IV, p. 283.
208
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

interdits kantiens, il parie sur l’élargissement de la connaissance dans


l’espace (au-delà du système solaire, avec l’astronomie stellaire) et dans
le temps (avec les recherches sur l’origine). Son univers a perdu tous
les caractères du cosmos : dépourvu de toute borne concevable, privé
de centre, ne comptant le système solaire que pour une des îles36 qui
le constituent, il est à la fois ouvert et déchiré. Il ne se présente plus
comme un ensemble de substances qui se déterminent ré­ci­pro­quement
leurs accidents du fait de leur solidarité, mais il laisse place au jeu d’un
principe d’indépendance lié aux discontinuités réelles qu’on observe en
lui. C’est pourquoi Cournot affirme que les deux idées de solidarité et
d’indépendance « sont d’une continuelle application dans la philosophie
mathématique, dans la philosophie naturelle et dans toute philoso-
phie37 ». Dans la philosophie mathématique parce que l’une débouche
sur l’idée de fonction et l’autre sur l’idée de probabilité ; dans la philo-
sophie naturelle parce que la connaissance de l’univers a affaire à des
phénomènes qui se constituent en séries solidaires et à d’autres qui
appartiennent à des séries indépendantes. Mais pourquoi ces deux idées
se voient-elles reconnaître un rôle principiel dans toute philosophie ?

3] La connaissance et le réel
Je répondrai à cette question en revenant à l’épistémologie pro­
prement dite de Cournot. Dans des termes contemporains, on pour-
rait dire qu’il n’est ni du côté des tenants d’une logique inductive ni
du côté des partisans du réfutationnisme. Il n’est pas du second côté
parce qu’il croit que la connaissance du réel repose sur l’induction ;
il n’est pas du premier côté parce qu’il croit que l’induction ne peut
pas faire l’objet d’une démarche formalisable. Reprenons tour à tour
chacun de ces points.
Quand un énoncé scientifique prétend donner la loi à laquelle est
soumise une catégorie de phénomènes naturels, il se présente sous
une forme universelle alors qu’il n’a pu être vérifié expérimentalement
que dans un nombre très limité de circonstances. Sa valeur repose
tout entière sur une démarche inductive, mais comment se justifie une

[36] « Notre système solaire n’est qu’un atome ; les soleils et les mondes se groupent comme
des îles et des archipels dans un océan sans rivages » (Traité de l’enchaînement des idées
fondamentales…, op. cit., OC, tome III, p. 181).
[37] Ibid., p. 54-55.
209
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

telle induction ? Elle ne saurait reposer sur la croyance à l’uniformité


du cours de la nature, car cette croyance demande elle-même à être
justifiée par une théorie des phénomènes ou par une autre induction.
Elle ne peut non plus reposer sur un raisonnement formel à cause de
la faiblesse de ce dernier : fondé sur le principe d’identité, il ne peut
pas s’appliquer là où il s’agit d’apprécier la possibilité d’étendre la
connaissance. Par sa forme même, le problème de l’induction appelle
un traitement probabiliste, seul selon Cournot à pouvoir le résoudre.
On ne comprendra bien ce point, essentiel à la démarche de
Cournot, qu’en revenant aux caractéristiques que présente selon lui
l’énoncé d’une loi de la nature. Ces caractéristiques se ramènent à
deux, la simplicité et l’extension la plus grande possible. Tout d’abord,
relativement aux phénomènes sur lesquels elle porte, la loi se pré-
sente comme simple. Il est certes fâcheux que Cournot ne se soit pas
expliqué davantage sur ce qu’il entend par le mot de simplicité. Il
estime en tout cas qu’elle ne se définit pas seulement par l’emploi d’un
petit nombre de symboles, symboles d’objets ou symboles d’opérations,
puisque, comme il le reconnaît lui-même, nous « surprenons » souvent
« la nature à suivre une marche qui ne nous paraît pas la plus simple
de toutes38 ». La simplicité dont il s’agit ici ne tient pas seulement aux
apparences de la formulation, mais à un critère plus profond : ce qui
fait qu’une loi, même d’apparence compliquée, est simple, c’est que,
comme on l’a vu plus haut et comme l’exige le sens de l’acte critique,
elle résulte toujours d’un effort pour ne retenir dans le phénomène
que ce qui relève de l’objet en lui-même, en le séparant de ce qui relève
des conditions de son observation.
Mais, précise le texte qui vient d’être cité, pour qu’une hypothèse
soit préférée à une autre, « il ne suffit pas qu’[elle] ait plus de simpli-
cité », et c’est ce qui exige que les lois de la nature aient la seconde
caractéristique annoncée plus haut. L’hypothèse qu’on teste a en effet
été élaborée à partir d’un nombre limité d’observations. Si les obser-
vations ultérieures se révèlent conformes à l’hypothèse, s’il n’est pas
indispensable de la compliquer ou de la modifier pour rendre compte
des nouvelles observations, si les prévisions faites sur les conséquences
de l’hypothèse sont confirmées par l’expérience, la probabilité de l’hy-
pothèse s’accroît jusqu’à ne plus laisser place au moindre doute. Par

[38] Considérations sur la marche des idées…, op. cit., OC, tome IV, p. 100.
210
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

exemple, la découverte récente (1846) de la planète Neptune vient à


la fois aux yeux de Cournot confirmer la théorie newtonienne de la
gravitation universelle et ébranler sa confiance dans la loi de Bode,
l’orbite de Neptune n’étant pas aussi distante de celle d’Uranus qu’il
l’aurait fallu selon elle39.
Il reste alors à comprendre pourquoi une loi qui présente ces deux
caractères se voit reconnaître une valeur objective. C’est pré­ci­sément
en ce point que le calcul des probabilités fournit à Cournot une matrice
de raisonnement philosophique. L’élaboration d’une loi qui rende compte
d’une série de valeurs données par l’observation est pour lui assimilable
à la détermination de l’équation d’une courbe à laquelle on impose la
condition de passer par une série de points déterminés à l’avance. Or il
existe mathématiquement une infinité de courbes qui satisfont à cette
condition. S’il se trouve que celle que nous avons construite obéit à une
équation dont la simplicité nous frappe, il nous répugne d’admettre, en
l’absence de tout autre indice, qu’elle n’est pas véritablement la courbe
qui relie les points en question, car il faudrait alors penser que leur col-
lecte au cours de l’observation était le produit du seul hasard, qui nous
aurait fait précisément tomber sur les quelques points qui se rangent
sur cette courbe parmi une infinité de points possibles. À un hasard de
ce genre, Cournot applique à plusieurs reprises le qualificatif de pro-
digieux, pour signifier que nous ne saurions nous reposer sur lui pour
expliquer l’accord de notre hypothèse et de la réalité. Nous serions en
effet dans la situation suivante : la loi véritable du phénomène étudié
serait plus compliquée que celle que nous avons élaborée ; mais cepen-
dant, la combinaison de cette loi avec celles de notre intelligence – ces
idées fondamentales qu’étudie le Traité – et son expression dans un lan-
gage qui n’est pas la copie fidèle de la réalité réussiraient à produire une
représentation simple de la réalité, alors qu’on devrait plutôt s’attendre,
comme dit l’Essai40, à « un surcroît de complexité et de confusion ».
Dans cette situation, il est plus raisonnable d’admettre que la
loi simple possède une valeur objective. Ce n’est certes pas là une

[39] Voir Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 49-51
et p. 53. Johann Bode se proposait d’exprimer par une formule mathématique la pro-
gression des distances séparant l’une de l’autre les orbites de deux planètes à mesure
qu’on s’éloigne du Soleil. Dans Matérialisme, vitalisme, rationalisme, op. cit., OC, tome V,
p. 189, Cournot raye cette prétendue loi de la science.
[40] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 478.
211
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

démonstration formelle, et, Cournot est le premier à le reconnaître,


on ne réduirait pas à l’absurde le sophiste41 qui soutiendrait que l’ac-
cord de notre hypothèse et des données observées est dû au hasard.
L’affirmation de la valeur objective d’une telle loi résulte de l’esti-
mation d’une probabilité, qui peut être plus ou moins grande. Mais
elle ne résulte pas pour autant d’un calcul mathématique ; nous ne
saurions calculer la valeur de ce genre de probabilité42, ni à titre de
probabilité objective ni même à titre de probabilité subjective ; de ce
point de vue, la probabilité philosophique ne se prête chez Cournot à
aucune espèce de calcul, non parce qu’il s’agit d’une forme subjective
de probabilité, mais parce que les objets sur lesquels elle porte ne
peuvent pas donner lieu à un dénombrement.
Ni objective, ni numérique, la probabilité philosophique représente
cependant la forme la plus délicate de l’exercice de la raison. Elle « se
rattache, comme la probabilité mathématique, à la notion du hasard
et de l’indépendance des causes 43 ». Pour Cournot, comme on sait,
l’événement fortuit est celui qui est produit par la rencontre de séries
causales indépendantes. Dans l’exemple précédent, supposons que j’aie
évalué les coordonnées de dix des points que traverse un mobile dans
son déplacement, et que j’en aie induit que sa trajectoire était circu-
laire. Se peut-il, en l’absence de tout autre indice, qu’elle soit en réalité
elliptique ? La série causale qui détermine effectivement sa trajectoire
est une chose ; la série causale au terme de laquelle j’ai effectué mes
dix mesures en est une autre, qui est totalement indépendante de la
précédente. Si la véritable trajectoire était elliptique, il faudrait que
la rencontre de ces deux séries m’eût pourtant fait tomber sur un
ensemble de valeurs qui pouvaient donner lieu à l’hypothèse que la tra-
jectoire du mobile est circulaire. C’est là le type même du hasard que
Cournot considère comme prodigieux, celui auquel il refuse de croire.
Il en va ici du physicien comme de l’essayeur de Matérialisme44 : s’il

[41] Le mot de sophiste a pour Cournot un sens technique : le sophiste est celui qui admet
que peut se produire un événement dont la probabilité mathématique est infiniment petite.
Chez Cournot un tel événement est réputé physiquement impossible, et son contraire est
physiquement certain : voir sur ce point et sur l’appel aux probabilités, l’ouvrage de Thierry
Martin, Probabilités et critique philosophique selon Cournot, Paris, Vrin, 1996.
[42] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 47.
[43] Ibid., p. 62.
[44] Matérialisme, vitalisme, rationalisme, op. cit., OC, tome V, p. 187.
212
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

doit contrôler la fabrication de quelques milliers de pièces de monnaie,


il en prend dix au hasard, et, s’il trouve ces dix pièces conformes aux
conditions légales, il admet qu’elles le sont toutes, car le hasard ne le
ferait pas tomber dix fois de suite sur des pièces correctes dans un
ensemble de plusieurs milliers de fausses pièces – et encore l’essayeur
n’a-t-il pas affaire à une infinité de pièces.
On voit alors pourquoi Cournot considère que l’idée d’indépendance
est aussi fondamentale pour la philosophie que l’idée de solidarité.
S’il n’y avait pas dans le monde de séries indépendantes, les idées de
hasard et de probabilité seraient dépourvues de valeur objective et
nous n’aurions aucun moyen de nous assurer de la prise, théorique
ou pratique, de l’esprit sur le réel. Si l’univers de Cournot était celui
de Kant dans lequel non datur hiatus, non datur saltus, non datur
casus45, nous ne pourrions pas faire confiance au raisonnement proba-
bilitaire. Mais cet univers comprend des séries solidaires et des séries
indépendantes, et il se prête par là et à la science et à la philosophie.
En introduisant des régularités dans la représentation de l’univers,
la science assigne un ordre à la façon dont les phénomènes dépendent
les uns des autres. Le problème de la connaissance consiste pour
Cournot à se demander si et pourquoi il y a accord entre l’ordre que
détermine la science et celui qui est immanent au réel. Rien ne serait
plus simple à concevoir si l’homme avait accès à l’ordre du réel par
une autre voie que par la science : il suffirait de comparer cet ordre
avec celui que la science nous propose pour constater leur accord ou
leur désaccord. Mais Cournot a bien conscience que nous serions alors
renvoyés à l’infini46 . C’est de l’intérieur même de la connaissance que
doit être réglé le problème de son rapport au réel. On sait seulement
– le réalisme – que le réel est indépendant des représentations et que
la science met en elles un ordre simple. Il s’agit d’établir que cet ordre
ne peut pas ne pas être dans une certaine mesure conforme à celui du
réel, et cela en posant la question de l’origine du seul ordre connu de
nous, celui des représentations. Il apparaît alors que, cet ordre résul-
tant – toujours le réalisme – de l’ajustement de l’esprit au réel, « s’il
n’y avait pas harmonie entre l’ordre de réception par nos facultés et

[45] Je laisse le fatum de côté ; voir Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, 1781, Ak.
A 229.
[46] Essai sur les fondements de nos connaissances…, op. cit., OC, tome II, p. 108.
213
Jean-Claude Pariente • Criticisme et réalisme chez Augustin Cournot

l’ordre inhérent aux objets représentés, il ne pourrait arriver que par


un hasard infiniment peu probable que ces deux ordres s’ajustassent
de manière à produire un ordre simple ou un enchaînement régulier
dans le système des représentations 47 ». L’ordre que la science met
dans les représentations qu’elle nous donne du réel serait inexplicable
si ces représentations étaient dépourvues de toute valeur objective,
c’est-à-dire si la réalité venait sans cesse les contredire. Réalisme et
probabilité donnent naissance à une critique qui, à la différence de
celle de Kant, reçoit une fonction positive. Être naturel, et non pas
sujet transcendantal, « l’homme, après tout, fait lui-même partie du
monde, et la véracité de ses facultés n’est, à certains égards, qu’une
suite de cette même nécessité qui produit l’harmonie du monde et qui
force la nature à se mettre d’accord avec elle-même48 », comme l’annon-
çait l’épigraphe de l’Essai sur les fondements de nos connaissances et
sur les caractères de la critique philosophique.

[47] Ibid., p. 108.


[48] Ibid., p. 479.
[Chapitre 10]

Les réflexions méthodologiques


de Claude Bernard : structure, contexte, origines

Jean GAYON1

E n dépit de son titre, l’Introduction à l’étude de la médecine expé-


rimentale2 de Claude Bernard ne se contente pas de présenter
la méthode appropriée à la médecine et à la physiologie. L’auteur
y développe des conceptions générales de philosophie des sciences.
Certains commentateurs3 ont affirmé que ces conceptions ne se
comprennent­qu’à la lumière de la démarche physiologique de Claude
Bernard. Notre interprétation, plus nuancée, tient en deux proposi-
tions. D’une part, la plupart des thèses méthodologiques générales
de Claude Bernard, bien qu’elles soient illustrées par des exemples
empruntés à la physiologie, ne lui sont pas intrinsèquement liées, et
méritent d’être comprises à la lumière de débats qui se sont produits
dans l’environnement intellectuel de Bernard – un environnement
qui n’était pas seulement fait de médecins et de biologistes. D’autre
part, il existe un concept bernardien qui échappe à ce genre d’ana-
lyse, celui de « déterminisme ». Bien que l’auteur de l’Introduction
le présente comme un principe méthodologique ultime des sciences
expérimentales, le déterminisme de Claude Bernard est étroitement

[1] Université Paris I-Panthéon-Sorbonne et Institut d’histoire et de philosophie des sciences et


des techniques (IHPST, CNRS/Paris I/ENS).
[2] Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1865.
[3] Georges Canguilhem, « Théorie et technique de l’expérimentation chez Claude Bernard »,
in Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968,
p. 143-155 ; Mirko D. Grmek, Raisonnement expérimental et recherches toxicologiques
chez Claude Bernard, Genève-Paris, Librairie Droz, 1973.
216
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

lié à sa représentation et à sa pratique de la physiologie. L’objet de


cette communication est de formuler quelques arguments en faveur
de ces deux propositions.
Considérons d’abord les conceptions méthodologiques sans trop
nous soucier du « déterminisme ». Nous les envisagerons sous deux
angles, celui du schéma du « raisonnement expérimental » et celui de
l’architectonique d’ensemble de la philosophie scientifique de Bernard.
La partie la plus fameuse du dispositif épistémologique bernar-
dien consiste assurément dans le schéma expérimental. C’est aussi la
pièce la moins originale, car elle est presque entièrement empruntée
à un collègue chimiste que Bernard connaissait bien (voir infra). Pour
Bernard, la méthode expérimentale consiste en un raisonnement,
dans lequel une hypothèse est encadrée par deux faits : un « fait-
observation » qui sert de « point de départ » et un « fait-expérience »
qui « sert de conclusion ou de contrôle4 ». L’hypothèse elle-même n’est
pas induite de l’observation, c’est une supposition causale hasardée
par l’esprit5. Lorsqu’elle est vérifiée par l’expérience, elle devient une
théorie : « L’hypothèse expérimentale n’est que l’idée scientifique, pré-
conçue ou anticipée. La théorie n’est que l’idée scientifique contrôlée
par l’expérience6. » Bernard qualifie ce principe de vérification comme
« critérium de la méthode expérimentale7 », ou plus simplement « crité-
rium expérimental8 » ou « critérium des faits9 ». L’ensemble du raison-
nement expérimental, dans les termes de Bernard, transforme une
« conception a priori » en une « interprétation a posteriori » :
La méthode expérimentale a pour objet de transformer cette concep-
tion a priori, fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses,
en une interprétation a posteriori établie sur l’étude expérimentale des

[4] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 24-25.


[5] Du point de vue de son origine, l’hypothèse est une « idée […] préconçue ou anticipée »
(ibid., p. 47) ou « a priori » (ibid., p. 49) ; Bernard la nomme aussi « intuition » et la fait naître
du « sentiment », non de la « raison » (ibid., p. 50). La critique de l’induction est développée
en I, II, § 5. Quant au caractère causal des hypothèses, c’est une tendance irrépressible de
l’esprit humain : « L’esprit de l’homme ne peut concevoir un effet sans cause, de telle sorte
que la vue d’un phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité » (ibid., p. 58).
[6] Ibid., p. 47.
[7] Ibid., p. 21, p. 24, p. 43.
[8] Ibid., p. 49, p. 92.
[9] Ibid., p. 77.
217
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

phénomènes. C’est pourquoi on a aussi appelé la méthode expéri-


mentale, la méthode a posteriori10.
Bernard ne précise pas l’identité civile du « on ». Quoi qu’il en soit,
les notions d’a priori et d’a posteriori ne sont pas définies du point
de vue de l’origine des idées, mais de leur position par rapport au
test expérimental. Une idée a priori est une idée qui n’a pas encore
été expérimentalement vérifiée. Du point de vue de « l’idéogenèse »,
Bernard admet qu’elle soit a posteriori11.
Deux autres traits de l’analyse bernardienne du raisonnement
expérimental méritent d’être relevés : (1) cette forme de raisonnement
n’est pas cantonnée dans les sciences d’expérimentation ; elle appar-
tient aussi, en tant que raisonnement, aux sciences d’observation. La
seule chose qui distingue une science d’expérimentation d’une science
d’observation est l’intervention active du savant dans le déroulement
du phénomène. Mais un astronome, bien qu’il n’expérimente pas, ne
formule pas moins des hypothèses ou idées a priori qu’il confronte
à l’expérience, et use donc du « raisonnement expérimental12 » ; (2) le
raisonnement expérimental n’est pas seulement une méthode d’éva-
luation, il exprime aussi une dynamique de recherche indéfiniment
ouverte13. Dans la mesure où l’expérience de contrôle révèle de nou-
veaux faits, le raisonnement expérimental est le fondement d’une
authentique « investigation expérimentale14 ».
Que signifient ces thèses dans le contexte des débats francophones
sur la méthode scientifique vers 1860 ? Elles s’inscrivent d’abord
dans un mouvement de réhabilitation de la méthode hypothétique,
dirigé contre Auguste Comte, qui avait affirmé que les hypothèses
ne jouaient plus dans la science moderne qu’un rôle subalterne, mais
aussi contre tous ceux qui, à l’instar d’André Marie Ampère15, avaient
plaidé en faveur d’une vision inductive de la méthode scientifique. Pour

[10] Ibid., p. 48. Même formule dans « Du progrès dans les sciences physiologiques »,
Revue des Deux Mondes, 1er août 1865, p. 640-663 (reprod. in Bernard, La Science
expérimentale, Paris, Baillière, 1878, p. 37-98).
[11] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 80-81.
[12] Ibid., p. 14-15.
[13] Ibid., p. 43-44.
[14] Ibid., p. 285-301.
[15] André Marie Ampère, Théorie mathématique des phénomènes électrodynamiques, Paris,
Hermann, 1826.
218
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Bernard, la méthode expérimentale repose sur un raisonnement au


sens fort – une « déduction16 ». En second lieu, Bernard, de nouveau
contre Comte, plaide pour une réhabilitation de la notion de cause17. Il
est convaincu que les sciences d’expérimentation ne se contentent pas
de découvrir des lois et qu’elles mettent au jour la cause prochaine (ou
« déterminisme ») des faits, c’est-à-dire la condition sur laquelle l’expé-
rimentateur peut agir pour les « modifier ». Le « cours de physiologie
générale » de 1864 disait déjà les choses sans détour :
Dans une science d’observation, on passe en revue, on étudie, on
observe les phénomènes […] et l’on raisonne ensuite sur eux pour
découvrir les lois qui les gouvernent. La science expérimentale fait tout
cela ; mais elle fait encore autre chose : après avoir déterminé ces lois
permanentes qui régissent les faits transitoires, elle agit sous l’empire
des lois pour modifier ces faits eux-mêmes ou en produire d’autres…18
Or la plupart de ces idées se trouvaient déjà chez Michel-Eugène
Chevreul (1783-1889). Chimiste, image vivante du Muséum natio-
nal d’histoire naturelle, où sa carrière a duré quatre-vingt-six ans
(de 1803 à 1889), Chevreul a pendant cinquante ans publié de nom-
breux textes sur la méthode scientifique. Chevreul avait coutume

[16] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 77-85.


[17] Dans l’Introduction (1865), cette réhabilitation se fait au nom du « déterminisme » : la
science expérimentale a pour but de rechercher le « déterminisme ou cause prochaine
des phénomènes ». Mais la révolte contre Comte est plus franche dans les manuscrits non
publiés. « Il faut d’abord observer un phénomène, puis quand on l’a observé, on fait des
hypothèses sur la cause ; alors il faut décomposer en éléments, d’où expérience » (Cahiers
de notes 1850-1860, manuscrits présentés et commentés par Mirko D. Grmek, Paris,
Gallimard, 1969, p. 64). Dans le manuscrit Philosophie, rédigé vraisemblablement peu
après l’Introduction, les notes sur le Cours de philosophie positive de Comte sont parfaite-
ment explicites : « L’erreur de Comte en cette affaire est de croire qu’il y a quelque chose de
positif. Il croit la métaphysique en admettant des généralités philosophiques qu’il appelle
positives. Pas du tout. Toutes les théories scientifiques sont des abstractions métaphysiques.
Les faits eux-mêmes ne sont que des abstractions. […] On dit que la science chasse la
recherche des causes. Pas du tout. Le savant recherche toujours les causes premières et les
causes finales. Seulement, il sait qu’il faut passer par une infinité de causes prochaines ;
mais il n’en poursuit pas moins les causes, et allant de proche en proche, il ne s’arrêtera
que quand il aura la cause première […]. Mais alors ce sera la fin du monde […]. Quand
l’homme saura tout, il sera anéanti » (Philosophie, manuscrit inédit, publié et présenté par
Jacques Chevalier, Paris, Boivin, 1937, p. 32-37, souligné par l’auteur).
[18] Claude Bernard, « Physiologie générale. Cours du Collège de France 1864-1865,
Discours d’ouverture de décembre 1864 », Revue des Cours Scientifiques, 71, vol. 2,
1864-1865, 1865, p. 69-75 : 71, souligné par l’auteur.
219
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

de développer ses conceptions sur la méthode à l’occasion d’écrits


scientifiques sur toutes sortes de problèmes scientifiques. En 1871,
il revendiquait vingt-cinq « écrits relatifs à la méthode » publiés
depuis 182519. Voici les plus importants de ces textes méthodolo-
giques. Les titres de ces textes mentionnent sans ambiguïté leur
intention :
• De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur et des
tables tournantes au point de vue de l’histoire, de la critique et de
la méthode expérimentale20 . Ce livre de 258 pages était en réalité
un rapport demandé par l’Académie des sciences. Sur un problème
qui suscitait d’abondantes controverses, et sur lequel Chevreul
avait régulièrement écrit depuis les années 1800, l’ouvrage fournit
un historique et une interprétation psychologique des phénomènes
mentionnés dans le titre. Le livre comporte un important préambule
sur la méthode expérimentale.
• Lettres adressées à M. Vuillemain, secrétaire perpétuel de
l’Académie­française et membre de l’Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, sur la méthode en général et sur la définition du mot
FAIT 21. Ce livre de 256 pages, très lu dans les années 1850-1860,
reprend et développe les réflexions méthodologiques du précédent.
Il nous semble à peu près certain que Bernard connaissait bien cet
ouvrage et le précédent.
• Peu avant la publication de l’Introduction de Claude Bernard,
Chevreul avait publié en 1863 dans les Comptes rendus hebdoma-
daires des séances de l’Académie des sciences un long article intitulé
« Sur la méthode expérimentale en général, et en particulier sur un
mode de distribution des espèces zoologiques dites par étages »22.
• Après la publication de l’Introduction de Claude Bernard,
Chevreul a poursuivi ses publications méthodologiques. En 1870, un
ouvrage de synthèse venait récapituler ses vues : De la méthode a
posteriori expérimentale et de la généralité de ses explications23.

[19] Michel-Eugène Chevreul, D’une erreur de raisonnement très-fréquente dans les sciences
du ressort de la philosophie naturelle qui concernent le concret, expliquée par les derniers
écrits, Paris, Librairie Firmin Didot Frères, Fils et Cie, 1871, p. 73-74.
[20] Paris, Mallet-Bachelier, 1854.
[21] Paris, Garnier Frères, 1856.
[22] Tome 57, juillet-décembre 1863. (Ndé.)
[23] Paris, Dunod, 1870.
220
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Chevreul soutenait qu’il existe une « méthode a posteriori expé-


rimentale », qui consiste à formuler « a priori » des « hypothèses » ou
« suppositions » et à les transformer en connaissances « a posteriori »
par une « vérification ». Il estimait aussi que les hypothèses étaient des
conjectures sur la « cause immédiate » des phénomènes. D’innombrables
citations pourraient ici servir. Contentons-nous d’une, sans doute la
plus célèbre, empruntée aux Lettres à M. Vuillemain. L’ampleur des
convergences de vocabulaire avec Claude Bernard est impressionnante :
Préoccupé de la nécessité d’un critérium pour reconnaître la vérité
dans mes recherches du ressort du groupe des sciences d’observa-
tion, de raisonnement et d’expérience, je suis arrivé à résumer mes
conclusions en ces termes. Un phénomène frappe vos sens ; vous
l’observez avec l’intention d’en découvrir la cause, et pour cela vous
en supposez une dont vous cherchez la vérification en instituant une
expérience […]. Une expérience ou plutôt des expériences ne vérifient
une hypothèse qu’autant qu’on les a soumises à une série de contre-
épreuves expérimentales propres à en montrer l’exactitude […]. Ce
raisonnement constitue la méthode que j’appelle expérimentale, parce
qu’en définitive l’expérience est le contrôle, le critérium de l’exactitude
du raisonnement dans la recherche des causes ou de la vérité24.
Une autre ressemblance frappe le lecteur. Chevreul aimait à décla-
rer que, considérée comme une forme de raisonnement, la méthode
expérimentale n’était pas spécifique aux sciences qui expérimentent :
La méthode expérimentale n’est pas applicable seulement aux sciences
d’observation, de raisonnement et d’expérience, comme la Physique
et la Chimie, elle l’est encore aux sciences d’observation et de rai­son­
nement, comme la Botanique, la Zoologie, etc.25
Ces ressemblances, et d’autres sur lesquelles nous reviendrons plus
loin, ne sont pas accidentelles. Dans le chapitre de l’Introduction,
Chevreul est le seul savant évoqué par Bernard pour ses réflexions
sur « la philosophie des sciences expérimentales26 ». Chevreul était
la figure la plus influente en chimie organique en France à l’époque
et comptait vraisemblablement à ce titre comme l’un des savants
majeurs du siècle pour Claude Bernard. Il dirigeait le Muséum natio-

[24] Chevreul, Lettres adressées à M. Vuillemain…, op. cit., p. 27-29, souligné par l’auteur.
[25] Chevreul, De la baguette divinatoire…, op. cit., p. 14, souligné par l’auteur.
[26] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 9.
221
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

nal d’histoire naturelle, où Claude Bernard fut élu comme professeur


de physiologie générale en 1868. Les deux hommes aimaient à parler
ensemble, et se sont cités l’un l’autre avec éloge, précisément sur le
terrain de la méthode scientifique. Il est donc hautement probable que
dans ses réflexions de philosophie des sciences, Bernard soit parti de
Chevreul. Le célèbre schéma du « raisonnement expérimental » est
ma­ni­fes­tement un emprunt fait à celui-ci.
Examinons maintenant de manière synoptique les thèses de phi-
losophie scientifique soutenues par Bernard dans l’Introduction. Le
livre s’ouvre par des généralités sur le raisonnement expérimental (1re
partie), se poursuit par des considérations sur les problèmes soulevés
par l’expérimentation chez les êtres vivants (2e partie) et s’achève par
des « applications de la méthode expérimentale » à la physiologie et à la
médecine (3e partie). Ce plan a fait dire à Georges Canguilhem, repre-
nant en l’occurrence une suggestion d’Henri Bergson, qu’il faudrait
lire l’ouvrage de manière rétrograde27. C’est, en effet, dans les décou-
vertes physiologiques décrites dans la troisième partie qu’il faudrait
chercher la clef des thèses générales défendues dans la première. Nous
pensons aussi qu’il faut lire la première partie de l’Introduction à la
lumière de la dernière, mais pour une autre raison. Ce n’est en effet
qu’à l’occasion des seize fameux « exemples » terminaux28 que Bernard
formule avec clarté une distinction importante entre deux catégories de
problèmes : ceux qui relèvent de « l’investigation expérimentale » (exa-
minés au chapitre I de la troisième partie), et ceux qui appartiennent
à la « critique expérimentale » (chapitre II). Cette distinction est proche
de celle, assez commune dans les écrits de philosophie des sciences du
XIXe siècle, entre « histoire » et « critique ». On la trouve, par exemple,
chez William Whewell29, que Bernard ne semble pas connaître, mais
aussi chez Chevreul30. Elle fait aussi penser à celle, ultérieure, faite
par Hans Reichenbach, entre « contexte de découverte » et « contexte de

[27] Henri Bergson, « La philosophie de Claude Bernard. Discours prononcé à la cérémo-
nie du Centenaire de Claude Bernard au Collège de France, le 30 décembre 1913 »
[1913], La Pensée et le mouvant [1934], in Œuvres, Paris, PUF, 1963, p. 228-239 ;
Canguilhem, « Théorie et technique de l’expérimentation chez Claude Bernard », op. cit.
[28] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 267-332.
[29] William Whewell, On the Philosophy of Discovery, Chapters Historical and Critical,
Londres, J.W. Parker, 1860.
[30] Chevreul, De la baguette divinatoire…, op. cit.
222
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

justification » des théories scientifiques31. L’intérêt de la distinction ber-


nardienne entre « investigation » et « critique » est que ces deux concepts
portent tous les deux simultanément sur les faits et les théories. Faits
et théories font l’objet d’une « investigation » ou « recherche » ; faits et
théories requièrent une « critique ». En se fondant sur cette dichoto-
mie, il est possible de classer les thèses épistémologiques générales de
Bernard de manière plus systématique que ne laisse présager la pre-
mière partie de l’Introduction, structurée par l’opposition plus banale
entre « faits » et « théories »32. Nous n’entrerons pas ici dans le détail des
thèses, et ne nous préoccuperons que de l’effet synoptique.
En matière d’investigation, il y a selon Bernard une intrication
étroite du fait et de l’idée (ou hypothèse) : « Quand on qualifie un fait
nouveau de découverte, ce n’est pas le fait lui-même qui constitue la
découverte, mais bien l’idée qui en dérive33. » C’est pourquoi, bien que
Bernard parle souvent de l’investigation des faits, la question qui l’in-
téresse est celle des conditions propres à faire surgir des hypothèses.
En toute rigueur, pour Bernard, « il ne saurait y avoir de méthode pour
faire des découvertes34 ». Toutefois, le savant formule un ensemble de
devises heuristiques. Toutes ont un point commun : elles privilégient
le rôle de l’acte de raisonner comme facteur décisif de l’invention des
hypothèses ; Bernard n’a de cesse de discréditer l’induction, au sens
d’une procédure qui permettrait de passer directement du (ou des)
fait(s) à la loi :
Je pense qu’il n’y a pour l’esprit qu’une seule manière de raisonner,
comme il n’y a pour le corps qu’une seule manière de marcher […].
Quand nous croyons aller d’un cas particulier à un principe, c’est-à-
dire induire, nous déduisons réellement ; seulement l’expérimentateur se

[31] Hans Reichenbach, Die Induction als Methode der wissehnchaftlichen Erkentnis. Actes
du Congrès international de philosophie scientifique de 1935, Paris, Hermann, 1936
(trad. fr. partielle in Robert Blanché, La Méthode expérimentale et la philosophie de la
physique, Paris, Armand Colin, 1969, p. 348-351).
[32] En toute rigueur, une lecture attentive de la première partie de l’Introduction permet de
reconnaître la distinction entre problèmes d’investigation et de critique. Mais à ce stade de
la rédaction, Bernard n’a pas encore arrêté son vocabulaire. Le premier chapitre donnerait
à penser que l’investigation n’est que « l’investigation des faits », et la critique, « critique des
théories ». Le deuxième chapitre, réticent à l’égard de la notion de « fait brut », est mieux
en accord avec l’idée que faits et théories requièrent les uns et les autres une critique.
[33] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 93, souligné par l’auteur.
[34] Ibid., p. 61-62.
223
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

dirige d’après un principe supposé ou provisoire qu’il modifie à chaque


instant […]. Dans les sciences expérimentales, notre principe doit tou-
jours demeurer provisoire, parce que nous n’avons jamais la certitude
qu’il ne renferme que les faits et les conditions que nous connaissons.
En un mot nous déduisons toujours par hypothèse, jusqu’à vérification
expérimentale […]. On pourra, si l’on veut, appeler le raisonnement
dubitatif de l’expérimentateur, l’induction, et le raisonnement affirmatif
du mathématicien, la déduction ; mais ce sera là une distinction qui
portera sur la certitude ou l’incertitude du point de départ du raisonne-
ment, mais non sur la manière dont on raisonne35.
Bernard distingue en réalité deux cas : celui où les recherches ont
pour point de départ une observation et celui où elles sont suscitées
par une théorie existante36. Dans le détail, la réflexion est parfois labo-
rieuse, mais l’intention générale est claire. Dans le cas des recherches
suscitées par les observations, le physiologiste insiste sur la fécondité
des observations fortuites : elles suscitent un « raisonnement instinc-
tif », c’est-à-dire la formulation d’une hypothèse susceptible d’expli-
quer le fait par une sorte de rétrodiction. Dans ses exemples, Bernard
n’évite pas le sophisme37, mais la thèse du primat du raisonnement

[35] Ibid., p. 83-85, souligné par l’auteur.


[36] Ibid., III, chapitre I.
[37] L’exemple de la découverte du régime physiologique carnivore des lapins à jeun est
caractéristique. Bernard présente ainsi le « syllogisme » instinctif qui l’aurait conduit à
l’hypothèse : « L’idée expérimentale a consisté dans le rapprochement que mon esprit a
fait spontanément entre l’acidité de l’urine chez le lapin [à jeun] et l’état d’abstinence
que je considérai comme une vraie alimentation de carnassier. Le raisonnement inductif
que j’ai fait implicitement est le syllogisme suivant : les urines des carnivores sont acides ;
or, les lapins que j’ai sous les yeux ont les urines acides ; donc ils sont carnivores, c’est-à-
dire à jeun. C’est ce qu’il fallait établir par l’expérience » (ibid., p. 268). Le « syllogisme »
construit par Bernard est manifestement invalide, mais il ne semble pas s’en apercevoir.
En fait, le point important pour lui est de faire valoir l’importance du raisonnement déductif
jusque dans le processus psychologique de genèse de l’hypothèse. On notera d’ailleurs
que, de son aveu propre, le syllogisme menant à la découverte ne suffit pas à établir
l’hypothèse, puisqu’il ajoute immédiatement après l’énoncé de la conclusion : « c’est ce
qu’il fallait établir par l’expérience ». Dans la suite du texte intervient un autre raisonnement,
qui consiste à déduire de l’hypothèse une conséquence expérimentalement contrôlable (si
l’urine acide d’un lapin à jeun indique un régime carnivore, alors l’urine d’un lapin nourri
avec de la viande devrait aussi être acide). Le « raisonnement » intervient donc à la fois
dans l’idéogenèse et dans la justification de l’hypothèse. L’on remarquera que du second
point de vue, Bernard commet aussi, sans s’en apercevoir, et comme la plupart de ses
contemporains, un sophisme : la vérité du conséquent (la proposition testable déduite de
l’hypothèse) ne prouve pas la vérité de l’antécédent (l’hypothèse).
224
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

déductif est claire. Pour ce qui est des recherches suscitées par une
théorie existante, même leçon, mais par une voie argumentaire dif-
férente. Il multiplie les exemples de théories admises qui ont suscité,
à titre de conséquences, des hypothèses elles-mêmes infirmées par
l’expérience38. De là l’affirmation que « les hypothèses et les théories,
même mauvaises, sont utiles pour conduire à des découvertes39 ».
En matière d’investigation, les doctrines épistémologiques bernar-
diennes confirment donc un engagement en faveur de la « méthode
hypothétique » et un refus de l’interprétation inductiviste de la genèse
des théories. Pour utiliser un langage qui est celui de la philosophie
du XXe siècle, Bernard est une sorte de déductiviste qui s’en tiendrait
à une élaboration psychologique de cette position épistémologique.
C’est en réalité dans la « critique expérimentale » que la cohérence
architectonique des thèses bernardiennes de philosophie des sciences
se montre pleinement. Bernard distingue soigneusement la « critique
des théories » et la « critique des faits », chacune s’appuyant sur un
principe distinct. La critique des théories repose sur le principe du
contrôle des hypothèses par les faits. Le raisonnement expérimental
est un « raisonnement dubitatif », c’est-à-dire un raisonnement dans
lequel on ne peut jamais présupposer la vérité des prémisses40. Cette
thèse est bien connue. Nous voudrions seulement souligner la série des
thèses dérivées qui en sont pour Bernard les corollaires nécessaires
en philosophie des sciences.
En premier lieu, l’expérience n’a pas, en toute rigueur, la capacité
de confirmer les hypothèses, mais seulement de les « contrôler » : « [Il
ne faut] jamais faire des expériences pour confirmer ses idées, mais
seulement pour les contrôler ; ce qui signifie, en d’autres termes, qu’il
faut accepter les résultats de l’expérience tels qu’ils se présentent,
avec tout leur imprévu et leurs accidents41. »
Il suit de là que les théories expérimentales « ne sont vraies que
jusqu’à ce qu’on découvre qu’il y a des faits qu’elles ne renferment pas
ou qui les contredisent42 ».

[38] Ibid., III, chapitre I, § 2.


[39] Ibid., p. 299.
[40] Ibid., I, chapitre II, § 5-6.
[41] Ibid., p. 67-68.
[42] Ibid., p. 87.
225
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

De là aussi résulte ce que l’on a appelé le « faillibilisme » de Claude


Bernard43. Il est vrai que ce terme n’a été inventé que plus tard, par
le philosophe américain Charles Sanders Peirce. Toutefois, Bernard
déclare que les « vérités » des sciences expérimentales, à la différence
de celles des mathématiques, sont toujours « relatives44 ».
Les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par un nombre plus
ou moins considérable de faits ; celles qui sont vérifiées par le plus
grand nombre de faits sont les meilleures ; mais encore ne sont-elles
jamais définitives et ne doit-on jamais y croire de manière absolue45.
Bernard va même plus loin : « Toutes [les] théories sont fausses
absolument parlant 46 . »
En troisième lieu, Bernard a une conception non cumulative et
discontinuiste du progrès de la connaissance scientifique :
Les vérités mathématiques étant immuables et absolues, la science s’ac-
croît par juxtaposition simple et successive de toutes les vérités acquises.
Dans les sciences expérimentales, au contraire, les vérités n’étant que
relatives, la science ne peut avancer que par révolution et par absorp-
tion de vérités anciennes dans une forme scientifique nouvelle47.
Enfin, Bernard a une conception instrumentaliste du statut cognitif
des théories scientifiques. Le physiologiste – écrit-il – « doit […] avoir
peu de confiance dans la valeur réelle [des] théories, mais pourtant
s’en servir comme d’instruments intellectuels nécessaires à l’évolution
de la science et propres à lui faire découvrir des faits nouveaux48 ».
À la critique des théories, qui est une critique par les faits, Bernard
ajoute une critique des faits, qui est la clef de voûte de sa philosophie
scientifique. Rien ne lui est en effet plus étranger que l’idée selon
laquelle les faits seraient l’objet d’un simple constat ou – comme Pierre
Duhem l’a affirmé à tort du physiologiste – l’objet d’une « description
brute 49 ». Les faits, autant que les théories, doivent être soumis au

[43] Grmek, Raisonnement expérimental et recherches toxicologiques chez Claude Bernard,


op. cit., p. 33-34.
[44] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 72.
[45] Ibid., p. 290.
[46] Ibid., p. 63.
[47] Ibid., p. 72.
[48] Ibid., p. 300.
[49] Pierre Duhem, La Théorie physique [2e éd., 1914], Paris, Vrin, 1981, p. 276. Duhem
226
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

« doute », c’est-à-dire à une évaluation critique dont le principe est le


déterminisme. Dans un des derniers chapitres de l’Introduction (par-
tie III, chapitre II), l’auteur construit une opposition entre « fait brut »
et « fait scientifique » (ou « rationnel »). Un fait « scientifique » est un fait
qui ne viole par le principe du déterminisme. Ce qui veut dire en pre-
mier lieu que l’on n’admettra pas que deux faits puissent être contra-
dictoires, c’est-à-dire non reproductibles : il n’y a que des faits dont
les conditions sont différentes50. De même, l’on n’admettra pas de fait
dont les conditions ne soient pas déterminées : « Toutes les expériences
sont bonnes dans le déterminisme de leurs conditions respectives51. »
Plusieurs exemples développés par le physiologiste montrent ce qu’il
entend par là : un « fait déterminé » est un fait dont nous sommes en
mesure d’isoler une condition nécessaire52. Ceci revient à dire qu’un
fait n’est scientifique que lorsque nous connaissons le déterminisme
du phénomène qu’il décrit : un fait est toujours un « rapport ». De là
une formule qui coupe court à toute interprétation de Bernard comme
ayant foi dans les « faits bruts » : « Ce n’est point le fait lui-même qui
donne la preuve, mais seulement le rapport rationnel qu’il établit entre
le phénomène et sa cause53. »
En réalité, Bernard est convaincu que la notion de « fait brut » est
une fiction. Il n’existe pas de fait dégagé de toute interprétation ; les
faits des sciences expérimentales, qu’on le veuille ou non, ont tou-
jours la structure d’une proposition causale. Il s’agit là pour Bernard
d’une donnée psychologique élémentaire : « La vue d’un phénomène
éveille toujours une idée de causalité54 . » Sur ce point, une fois encore,
Bernard s’est très probablement inspiré de Chevreul, qui aimait à
dire que « les faits sont des abstractions » : « Une propriété que nous
étudions à l’exclusion des autres est une abstraction, et celle-ci, une
fois parfaitement définie, devient une vérité, un fait précis55. » Cette

s’appuie sur un passage de la première partie de l’Introduction, où Bernard dit que le


savant « doit effacer son opinion aussi bien que celle des autres devant les décisions de
l’expérience » (p.  68).
[50] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 304-305.
[51] Ibid., p. 311, p. 313-317.
[52] Ibid., p. 317-322.
[53] Ibid., p. 38.
[54] Ibid.
[55] Lettres adressées à M. Vuillemain…, op. cit., p. 55, souligné par l’auteur.
227
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

pensée de Chevreul trouve écho dans le manuscrit de Bernard intitulé


Philosophie (rédigé peu avant l’Introduction), où la vision comtienne
des faits est critiquée avec vigueur :
L’erreur d’Auguste Comte […] est de croire qu’il y a quelque chose
de positif. […] Toutes les théories scientifiques sont des abstractions
métaphysiques. Les faits eux-mêmes ne sont que des abstractions
métaphysiques56.
En résumé, qu’il s’agisse de l’investigation des faits et des hypo-
thèses, ou de leur critique, la philosophie scientifique de Claude
Bernard est animée par une velléité de réhabilitation des hypothèses
et de la notion de causalité.
Nous terminerons par quelques remarques sur le concept de « déter-
minisme », qui permet justement de comprendre ce que Bernard enten-
dait par « cause ». Toutefois, autant les réflexions générales sur les
notions de fait et de théorie reflètent des débats ordinaires dans la philo-
sophie scientifique de l’époque, autant la notion de « déterminisme » nous
paraît liée aux conceptions et à la pratique physiologiques de Bernard.
Il faut noter d’abord la rareté de ce terme dans la langue philoso-
phique du XIXe siècle. C’est en fait Bernard qui, avec une stupéfiante
rapidité, en a fait un terme fétiche dans le discours de la science et de
la philosophie contemporaines, en lui conférant un sens totalement
inédit57.
Le terme apparaît subitement dans les cours de 1865. Dans
l’Introduction­, il est abondamment employé, comme s’il s’agissait d’un
terme banal, ce qui n’était aucunement le cas à l’époque. Comme le
montrent quelques rares occurrences dans des dictionnaires, le terme
n’était connu que comme synonyme technique de « fatalisme », avec
référence (discutable) à la philosophie de Leibniz58. Dès le début, il
est clair que Bernard hésite entre deux usages du mot. Tantôt c’est

[56] Philosophie, op. cit., p. 32.


[57] Voir Jean Gayon, « Déterminisme génétique, déterminisme bernardien, déterminisme
laplacien », in Jean-Jacques Kupiec et al., Le Hasard au cœur de la cellule [2009], Paris,
Éditions Matériologiques, 2011, chapitre 4. (Ndé.)
[58] Sur les usages antérieurs du terme, l’on consultera utilement Lucien Brunelle, L’Invention et
l’application du concept de déterminisme par Claude Bernard. Étude critique, thèse pour le
doctorat de 3e cycle, Paris, Université de Paris, 1967 ; voir aussi Jean Gayon, « Le déter-
minisme : origines d’un mot, évaluation d’une idée », in Marcel Lesieur (dir.), Turbulence et
déterminisme, Grenoble, Presses Universitaire de Grenoble, 1998, p. 183-197.
228
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

un principe général, ou « axiome », des sciences expérimentales, en


vertu duquel « les conditions d’existence de tout phénomène sont fixées
de manière absolue59 ». Tantôt Bernard parle du déterminisme d’un
phénomène. « Déterminisme » signifie alors « cause déterminante » ou
« cause prochaine » de l’apparition d’un phénomène. Les deux usages
du mot se chevauchent sans cesse dans le discours bernardien, parfois
dans les mêmes phrases60. Bernard était probablement conscient de
cette polysémie. En effet, lorsqu’il parle du « principe » du détermi-
nisme, il dit toujours qu’il est « absolu61 ». Mais lorsqu’il commente
l’expression « déterminisme d’un phénomène », il lui arrive de préciser
que ce déterminisme est toujours « relatif ». Ce qui veut dire ceci : en
tant que cause prochaine, un « déterminisme » n’est pas une cause pre-
mière : sa connaissance ne nous informe, elle, que sur le « comment »
des phénomènes, et étant expérimentale, est donc précaire62.
Précisons le sens du mot dans les deux usages. En tant qu’« axiome »
méthodologique, le déterminisme enveloppe deux assertions corré-
lées : d’une part c’est un principe de pérennité des faits scientifiques

[59] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 116. Voir aussi le « Cours
de physiologie générale » de mai 1865 : « Il faut d’abord poser un principe qui nous guidera
dans toutes ces recherches : ce principe, c’est que, dans la physiologie comme dans toutes
les autres sciences, il y a un certain déterminisme, c’est-à-dire un rapport invariable entre cer-
taines conditions et certains phénomènes, de telle sorte que les phénomènes se produisent
toujours lorsque les conditions de leur manifestation sont réunies » (« Physiologie générale.
Cours du Collège de France 1864-1865, Critique expérimentale des travaux relatifs au
curare (mai  1865) », Revue des Cours Scientifiques, vol. 2, 1864-1865, p. 379-383 : 378).
[60] Les dernières occurrences du mot dans l’Introduction sont à cet égard remarquables.
Convenons d’appeler <sens 1> le déterminisme en tant que principe général et <sens 2>
le déterminisme en tant que synonyme de « cause déterminante » d’un phénomène. Dans
la citation qui suit, les deux sens se chevauchent à l’intérieur des mêmes phrases : « Il faut
se le rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien dans la médecine que dans
les autres sciences expérimentales, c’est le déterminisme absolu des phénomènes <sens
1>. Nous avons donné le nom de déterminisme la cause prochaine ou déterminante des
phénomènes <sens 2>. Nous n’agissons jamais sur l’essence des phénomènes de la
nature, mais seulement sur leur déterminisme <sens 2>, et par cela seul que nous agissons
sur lui, le déterminisme <sens 2> diffère du fatalisme sur lequel on ne saurait agir » (p. 383).
En dépit de l’évidence apparente de cette citation célèbre, il nous semble que les deux
sens du mot ne sont pas compatibles et amènent Bernard au seuil de l’incohérence : si
l’on comprend bien comment l’on peut agir sur un facteur causal (un déterminisme), l’on
ne comprend pas comment l’on pourrait agir sur un principe (le déterminisme).
[61] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 116.
[62] Ibid., p. 139.
229
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

(un fait scientifique est reproductible) ; d’autre part, c’est un principe


d’uniformité des lois de la nature, qui s’applique en particulier aux
êtres vivants63. Bernard estime qu’il y a des lois physiologiques uni-
verselles et immuables, valant pour tous les organismes : « Les lois de
la physique, de la chimie et de la physiologie existent à notre insu de
toute éternité64 . » En biologie, la « physiologie générale », science dont
Bernard dit l’avoir créée, est par définition la science de ce qu’il y a
de commun à tous les phénomènes de la vie65.
Quant à l’usage objectivant du mot (un déterminisme), l’auteur de
l’Introduction donne plusieurs synonymes : « cause prochaine », « cause
efficiente réelle », « cause déterminante », « condition d’existence » :
Ce que nous appelons déterminisme d’un phénomène ne signifie rien
autre chose que la cause déterminante ou la cause prochaine qui
détermine l’apparition des phénomènes. On obtient nécessairement
ainsi les conditions d’existence des phénomènes sur lesquelles l’expéri-
mentateur doit agir pour faire varier les phénomènes. Nous regardons
donc comme équivalentes les diverses expressions qui précèdent, et le
mot déterminisme les résume toutes66.
Ces synonymies du terme « déterminisme » sont complétées par
des analyses qui vont dans deux directions, logique et pragmatique.
D’un point de vue logique, un déterminisme est précisément défini
comme la condition nécessaire d’un phénomène, ce sans quoi il ne peut
se produire. Bernard exclut explicitement l’assimilation d’un déter-
minisme à un « moyen » suffisant pour produire un phénomène. Par
exemple, il y a plusieurs « moyens » de transformer la « fécule » (l’ami-
don) en « glycose » (nous dirions aujourd’hui « glucose ») : action d’un
acide, ou introduction d’une « diastase ». Mais la « cause déterminante
et unique » est « la fixation d’un équivalent d’eau sur la substance67 ».
D’un point de vue pragmatique, la notion de déterminisme est confi-
née dans le champ des sciences d’expérimentation : un déterminisme
est toujours un aspect des phénomènes sur lequel l’expérimentateur

[63] Ibid., p. 116.


[64] Ibid., p. 147.
[65] Pour plus de détails sur ce sujet, voir Jean Gayon, « Un objet singulier dans la philosophie
biologique bernardienne : l’hérédité », in Jacques Michel (dir.), La Nécessité de Claude
Bernard, Paris, Klincksieck, 1991, p. 169-182.
[66] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 150-151.
[67] Ibid., p. 143-144.
230
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

peut agir. Le lien entre ces dimensions, logique et pragmatique, de


la notion de déterminisme est facile à comprendre dans un contexte
médical. Dans une perspective thérapeutique, il est plus intéressant
de connaître une condition nécessaire qu’une condition suffisante d’un
phénomène pathologique. Si par exemple l’on sait qu’un agent micro-
bien est la condition nécessaire d’une maladie, l’on a une idée précise
de ce qu’il faut faire pour lutter contre elle de manière efficace, même
si ce facteur n’est pas par soi seul suffisant pour causer la maladie.
Quoi qu’il en soit, la polysémie du mot « déterminisme » témoigne
d’une tension entre légalité et causalité dans le modèle bernardien de
la connaissance scientifique. Cette tension tient à l’existence même des
sciences d’expérimentation, qui ne se contentent pas (comme le font
les sciences d’observation) de découvrir des lois, mais sont en outre
capables de modifier les phénomènes. Sans doute Bernard concède-t-
il que l’expérimentateur ne peut modifier les phénomènes que « sous
l’emprise des lois68 ». Mais cette capacité atteste que « l’expérimenta-
teur peut […] plus qu’il ne sait 69 ». Formule que l’on ne peut s’empê-
cher d’opposer à l’adage d’Auguste Comte : « Savoir, d’où prévoyance,
prévoyance d’où action. »
Il existe un rapport étroit entre le concept de déterminisme et
la physiologie bernardienne. Bernard est convaincu qu’il existe des
lois biologiques aussi fixes, immuables et universelles que celles de
la matière brute. Il s’appuie pour cela sur la théorie cellulaire toute
récente : puisque tous les organismes sont organisés « d’éléments ana-
tomiques » de même nature, il est raisonnable de penser qu’il existe,
au moins à ce niveau, des lois physiologiques universelles.
Les éléments vitaux étant de nature semblable dans tous les êtres
vivants, ils sont soumis aux mêmes lois organiques, se développent,
vivent, deviennent malades et meurent sous des influences, quoique
manifestées par des mécanismes variés à l’infini70.
La distinction entre lois et mécanismes mérite d’être relevée. L’idée
est qu’il existe des lois physiologiques générales réglant le compor­
tement des éléments (i.e. des cellules) en fonction des conditions physi-
cochimiques. On peut penser par exemple que les besoins des cellules

[68] « Physiologie générale. Cours du Collège de France 1864-1865… », op. cit.


[69] « Du progrès dans les sciences physiologiques », op. cit., § 2.
[70] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 216-217.
231
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

en oxygène, en eau ou en tel ou tel élément minéral tombent sous


ce genre de lois. Quant aux mécanismes, ce sont des propriétés qui
tiennent aux agencements indéfiniment variés des cellules, autrement
dit à leur organisation en ensembles plus ou moins complexes. Le
déterminisme au sens de principe d’uniformité des lois de la nature
s’applique donc bien aux phénomènes vitaux, bien que de manière
spécifique, et à un certain niveau d’organisation.
Les « lois spéciales » des êtres vivants ne nous sont accessibles que
par le moyen d’une expérimentation qui, en agissant sur des facteurs
physiques ou chimiques, nous les révèlent71. La doctrine est que les
phénomènes physiologiques ont leurs conditions propres, qui doivent
être exprimées dans un langage physico-chimique, car c’est le seul
qui permette une maîtrise technique des phénomènes. Dans la théo-
rie physiologique de Bernard, cette idée s’incarne dans le concept de
« milieu intérieur », milieu aqueux qui n’est pas lui-même vivant, mais
dont la constance physique et chimique (pH, température, taux de
glucose, etc.) explique l’autonomie et la spontanéité des organismes.
Constitué de l’ensemble de tous les liquides interstitiels, expression de
toutes les nutritions locales, source et confluent de tous les échanges
élémentaires, le milieu intérieur est ce dans quoi résident les conditions
physiques de la vie72. Dans ce contexte, il arrive à Bernard de parler
de « déterminisme physiologique » : ce mot rassemble dans son esprit
l’ensemble des conditions physico-chimiques, modifiables, qui garan-
tissent l’indépendance et la constance apparentes des êtres vivants.
Comment Claude Bernard en est-il venu à adopter le mot « déter-
minisme » ? La question demeure mystérieuse. Le mot existait depuis
la fin du XVIIIe siècle en allemand, pour désigner la doctrine leibni-
zienne de la détermination, selon laquelle il faut distinguer le « néces-
saire », concept de nature logique, du « contingent quoique déterminé »,
concept qui appartient aux sphères de la physique et de la morale :
les êtres physiques et les êtres libres sont « déterminés » sans être
« nécessités73 ». Diverses occurrences du mot, en particulier chez Kant

[71] Ibid., p. 116 sq.


[72] Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes communs de la vie aux végétaux et aux ani-
maux, vol. I, Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1878, p. 112-124. Sur les « conditions déterminées »
de la vie, l’on consultera avec profit la thèse de médecine du regretté Paul Vendryès, Les
« conditions déterminées » de Claude Bernard, Paris, Vigot Frères, 1940.
[73] Gottfried Wilhelm Leibniz, Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme
232
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

et Hegel, attestent d’une tradition d’utilisation du mot « déterminisme »


pour désigner cette doctrine leibnizienne ; cette tradition semble avoir
son origine chez des philosophes allemands héritiers de la pensée de
Christian Wolff au XVIIIe siècle74. Mais Bernard ne connaissait mani-
festement pas cette acception technique du terme ; ce sont en réalité
des amis, lecteurs de l’Introduction (en particulier Paul Janet75, et la
« chère amie » Mme Raffalovich), qui lui ont signalé que le terme avait
été appliqué à Leibniz.
En réalité, comme le suggèrent des déclarations postérieures à
la publication de l’Introduction, Bernard connaissait au moins un
usage dégradé du mot « déterminisme », qu’il avait trouvé dans le
Dictionnaire de Bouillet, qui en faisait un synonyme de « fatalisme » :
« Déterminisme, système philosophique qui explique par l’enchaîne-
ment des causes et des effets tout ce qui se passe dans le monde,
admettant que tout y est déterminé à l’avance : ce n’est qu’un autre
nom du fatalisme. Voy. ce mot (sic.)76 . » Toutefois, si c’est bien ainsi
que Bernard a pris connaissance du mot, l’énigme ne fait que redou-
bler, car, de 1865 à sa mort, il n’a cessé d’opposer « déterminisme » et
« fatalisme ». On dispose par exemple d’une note manuscrite de date
inconnue, mais certainement postérieure à 1865, où il se démarque
de la définition de Bouillet :
On m’a reproché le mot déterminisme comme n’étant pas français ;
il est employé. Déterminisme et déterministe sont dans le dictionnaire
philosophique de Bouillet… Mais, dans Bouillet, on le fait synonyme
de fatalisme, ce qui est tout à fait faux. Le mot déterminisme suppose
connaissance, jugement et détermination77.
Dans l’Introduction, Bernard tient publiquement des propos
comparables :

et l’origine du mal [1710], Paris, Garnier-Flammarion, 1969, I, 44 ; Nouveaux essais sur
l’entendement humain [1705], Paris, Garnier-Flammarion, 1966, II, 21, § 13.
[74] Brunelle, L’Invention et l’application du concept de déterminisme par Claude Bernard…,
op. cit.
[75] Paul Janet, « La méthode expérimentale et la physiologie, compte rendu de l’Introduction
à la méthode expérimentale », Revue des Deux Mondes, 1866, p. 917-918.
[76] Cité in Brunelle, L’Invention et l’application du concept de déterminisme par Claude
Bernard…, op. cit.
[77] Claude Bernard, Le Cahier rouge, manuscrit édité et préfacé par Léon Delhoume, Paris-
Limoges, Imprimerie Guillemot et Lamothe, 1942, p. 145.
233
Jean Gayon • Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines

Nous avons donné le nom de déterminisme à la cause prochaine ou


déterminante des phénomènes. Nous n’agissons jamais sur l’essence
des phénomènes de la nature, mais seulement sur leur déterminisme,
et par cela seul que nous agissons sur lui, le déterminisme diffère
du fatalisme sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation nécessaire d’un phénomène indépendamment de ses
conditions, tandis que le déterminisme est la condition nécessaire d’un
phénomène dont la manifestation n’est pas forcée78.
La première occurrence manuscrite du mot « déterminisme » que
nous ayons pu repérer dans les écrits de Claude Bernard se trouve
dans une phrase étrange du Cahier rouge, écrite, selon Mirko Grmek,
entre 1857 et 1860 : « Nous avons la conscience de Dieu, mais nous ne
pouvons la déterminer. C’est un déterminisme que je n’admets pas79. »
Bernard veut-il dire que nous ne pouvons nous déterminer volon-
tairement à croire, ou bien que nous ne sommes pas déterminés à
croire ? Il est difficile de trancher. L’équivoque même de la déclaration
semble indiquer dans quel état d’esprit le physiologiste-philosophe
s’est emparé du mot et en a retourné le sens classique, pour le mettre
au service d’une science interventionniste. Ce qui est certain, c’est
qu’entre 1861 et 1864 l’expression de « conditions déterminées » appa-
raît dans un manuscrit avec le sens de « conditions de modifications
imprimées à l’activité vitale », dans un contexte défini ouvertement
comme un contexte expérimental :
Les conditions de modifications imprimées à l’activité vitale. Je ne pré-
tends pas dire que ces conditions sont déterminées, mais je dis qu’elles
sont déterminables, car tout changement dans l’activité vitale est en
rapport nécessaire avec des modifications organiques passagères

[78] Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, op. cit., p. 383. Voir aussi l’intéres-
sante déclaration des Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux
végétaux : « Lorsque j’employai pour la première fois le mot de déterminisme pour introduire
ce principe fondamental dans la science physiologique, je ne pensais pas qu’il pût être
confondu avec le déterminisme philosophique de Leibnitz. […] Lorsque Leibnitz disait :
“L’âme humaine est un automate spirituel”, il formulait le déterminisme philosophique.
Cette doctrine soutient que les phénomènes de l’âme, comme tous les phénomènes de
l’univers, sont rigoureusement déterminés par la série des phénomènes antécédents, incli-
nations, jugements, pensées, désirs, prévalence du plus fort motif, par lesquels l’âme est
entraînée. C’est la négation de la liberté humaine, l’affirmation du fatalisme » (Leçons sur
les phénomènes communs de la vie…, op. cit., p. 55-56).
[79] Claude Bernard, Cahiers de notes 1850-1860, présentés et commentés Mirko D. Grmek,
Paris, Gallimard, 1969, p. 122-123.
234
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ou durables, avec des ruptures d’équilibre temporaire, etc. − Il s’agit


avant tout d’introduire ces conditions comme pierre angulaire de toute
expérimentation physiologique80.
Le jeu de mots sur « déterminé » et « déterminable », ainsi que l’allu-
sion aux « modifications imprimées », indiquent clairement le contexte
d’intervention expérimentale active dans lequel Bernard s’est saisi
du vocabulaire des « conditions déterminées ». Ce n’est cependant
que dans un cours de décembre 186481 que « déterminisme » apparaît
comme abréviation de « conditions déterminées », et simultanément
comme le nom d’un principe général servant de fondement à toute
science expérimentale.
&&&&
En conclusion, notre enquête conduit à caractériser le contexte
d’émergence de la philosophie scientifique de Claude Bernard par
trois formules.
En premier lieu, la formulation du schéma du raisonnement expé-
rimental est en grande partie empruntée à Chevreul.
En ce qui concerne les conceptions plus générales relatives aux faits
et aux théories scientifiques, l’agencement en est incontestablement
de Bernard, mais ces conceptions n’engagent guère que sa physiolo-
gie. Ces thèses méthodologiques gagneraient à être analysées dans
le contexte des débats méthodologiques de l’époque en philosophie
générale des sciences. Il faudrait à cet égard mieux comprendre ce que
Bernard savait ou ne savait pas des réflexions comparables de Liebig,
Herschel, Whewell, Stuart Mill, par exemple, et par quelles média-
tions (Bernard ne lisait guère de littérature étrangère). Les écrits
historico-philosophiques d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire82 pourraient
avoir joué un rôle, mais ce n’est qu’une piste.
En ce qui concerne, enfin, le déterminisme, tout plaide en faveur
d’un événement de pensée qui ne se comprend que dans le contexte
de la biographie et de l’œuvre scientifique propres de Claude Bernard.

[80] Ibid., p. 166.


[81] « Physiologie générale. Cours du Collège de France 1864-1865… », op. cit.
[82] Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques, vol.
1, Paris, V. Masson, 1854.
[Chapitre 11]

Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

Jean-Claude PARIENTE1

C omment parler de Gaston Bachelard sans évoquer la séance


du 25 mars 1950 au cours de laquelle le philosophe en personne
présenta devant la Société française de philosophie, comme dit pai-
siblement le compte rendu, ses arguments sur la nature du ratio-
nalisme ? Il proposait d’entrée de jeu ce qu’il appelait un « concept
de bataille », le concept de tonus rationaliste, et en donnait sur le
champ une malicieuse démonstration en bousculant sans concessions
superflues « les partisans d’un rationalisme absolu et unitaire », et
en regrettant même l’absence de l’un d’entre eux 2. Mais les escar-
mouches de cette séance ne l’avaient pas empêché d’articuler quatre
thèses dans lesquelles se concentrait son analyse du rationalisme.
Philosophie du « re », du renouvellement et de la réorganisation,
le rationalisme est une philosophie ouverte et dialectique ; il ne
conquiert son tonus qu’en acceptant la régionalité et en se don-
nant une base axiomatique 3 : recommencement, ouverture, spéciali-
sation et axiomatisation forment les quatre piliers du rationalisme
militant de Bachelard.
Ces piliers avaient été édifiés un an auparavant dans Le
Rationalisme appliqué, qui date de 1949 ; et, si l’on descend vers la
suite, on constate qu’ils soutiennent encore les recherches présen-
tées dans L’Activité rationaliste de la physique contemporaine

[1] Professeur honoraire à l'université de Clermont-Ferrand II.


[2] « De la nature du rationalisme », Bulletin de la Société Française de Philosophie, séance
du 25 mars 1950, reproduit dans Bachelard, L’Engagement rationaliste, Paris, PUF,
1972, p. 48, p. 46, p. 83.
[3] Ibid., p. 50, p. 53, p. 55, p. 58.
236
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

(1951) et dans Le Matérialisme rationnel (1953) : la communication de


1950 schématisait la forme terminale de la philosophie des sciences
de Bachelard. En revanche, si on remonte à partir d’elle vers
les œuvres du début, on constate que les choses se présentent de
manière bien différente. Le concept et le lexique de la rationalité ne
sont pas significativement présents dans les deux thèses de 1928 4 ;
ils n’en supportent pas les énoncés principaux, ils n’en organisent
pas la cohérence.
Regardons d’un peu plus près. Bachelard est, bien entendu, en pos-
session dès le début de certaines de ses idées fondamentales. C’est ainsi
que l’Étude sur l’évolution d’un problème de physique analyse, à propos
de l’œuvre de Gabriel Lamé, le rôle des mathématiques dans des termes
qui figureraient sans difficulté dans les livres inscrits sous la bannière
du rationalisme ; c’est le cas, par exemple, quand Bachelard écrit : « Avec
Lamé, le calcul doit tout faire. Il doit fournir l’hypothèse, coordonner les
domaines, construire de toutes pièces le phénomène5. » Mais l’articula-
tion des idées fondamentales est très différente de celle qu’on trouvera
dans les écrits terminaux. Quand l’Essai sur la connaissance approchée
enseigne que la connaissance n’a tout son sens que si on la prend « dans
son courant, loin de son origine sensible6 », on s’aperçoit que, malgré
les apparences, cet enseignement n’anticipe pas la philosophie du « re »,
si caractéristique du rationalisme de Bachelard ; il repose en 1928 sur
une dialectique de l’ancien et du nouveau, qui voit dans « la sollicitation
d’un réel inépuisable7 » la source du dynamisme de la connaissance ; or,
cet appel au réel, sur lequel nous reviendrons plus bas, perdra toute
efficacité dans les écrits rationalistes des années 1950.
On peut donc le dire, le premier Bachelard n’est pas rationaliste :
ce ne sont pas les thèmes rationalistes qui structurent sa philosophie
initiale. Du reste, il l’a dit lui-même, en un mot célèbre, auquel
il convient, je crois, d’attacher toute sa valeur de confidence :
« Rationaliste ? Nous essayons de le devenir, non seulement dans l’en-
semble de notre culture, mais dans le détail de nos pensées, dans

[4] Essai sur la connaissance approchée [1928], Paris, Vrin, 1973 ; Étude sur l’évolution
d’un problème de physique : la propagation thermique dans les solides [1928], Paris,
Vrin, 1973.
[5] Étude sur l’évolution d’un problème de physique…, op. cit., p. 104.
[6] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p. 15.
[7] Ibid., p. 16.
237
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

l’ordre détaillé de nos images familières8. » Bien sûr, ce texte figure


dans L’Eau et les rêves, mais l’allusion qu’il contient à l’ensemble de sa
culture autorise à le lire comme un bilan que fait Bachelard, sept
ans avant Le Rationalisme appliqué, de l’évolution qui est la sienne
à ce moment, et qui le conduit sur des positions rationalistes qu’il
n’occupait certes pas en 1928.
Aussi bien, mon premier objectif sera-t-il de chercher à
comprendre­comment et pourquoi Bachelard est devenu rationaliste.
S’il est vrai que le physicien est périodiquement « obligé de reconstruire
sa raison9 », Bachelard aussi a reconstruit sa raison, mais à la manière
du philosophe, c’est-à-dire en construisant un rationalisme. Ce ratio-
nalisme a été la formule philosophique qui lui a permis de se dégager
progressivement de diverses difficultés, que je ramènerai pour ma
part à deux. D’un côté, le rationalisme a brisé le carcan que formait
pour sa philosophie des sciences l’antinomie sans cesse renaissante
du réalisme et de l’idéalisme, c’est-à-dire des deux ontologies entre
lesquelles oscillent sans relâche les thèses de 1928, et notamment
l’Essai sur la connaissance approchée. Il a, d’autre part, libéré le
terrain pour une théorie de l’imaginaire susceptible de lui conférer
un statut ontologiquement positif et d’en reconnaître la réalité. Mais,
pour mettre en évidence ces deux points, il faut d’abord souligner,
fût-ce au risque de les grossir quelque peu, les difficultés de la toute
première position de Bachelard.
L’acte de naissance de Gaston Bachelard, celui qui nous réunit
aujourd’hui, porte la date du 27 juin 1884. Son acte de naissance
philosophique a été dressé par Léon Brunschvicg lui-même ; celui
que Bachelard appellera « le maître » dans une notice de 194510,
avait en effet tenu à rédiger pour la Revue Philosophique, qui la publia
en 1929, la « revue critique des deux thèses ». On ne s’étonnera pas
de voir qu’il s’est montré sensible aux hésitations de l’Essai sur la
connaissance approchée entre l’idéalisme et le réalisme. Même s’il
admet en fin de compte que Bachelard se retrouve du bon côté, il n’a
pas tort de relever les traces de réalisme que comporte l’Essai.

[8] L’Eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, [1942], Paris, José Corti, 1975,
p. 10.
[9] Le Nouvel Esprit scientifique [1934], Paris, PUF, 1958, p. 175.
[10] « La philosophie scientifique de Léon Brunschvicg », Revue de Métaphysique et de
Morale, 1945 et repris dans L’Engagement rationaliste, op. cit., p. 169-177.
238
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

L’Essai sur la connaissance approchée est en effet, à ma connais-


sance, le seul texte de Bachelard qui contienne une appréciation
positive de la pensée d’Émile Meyerson. Quand on lit dans Le
Rationalisme appliqué11 que « le postulat qui assimile la réalité à
un pôle d’irrationalité » est « contraire à tout esprit scientifique », on
oublie que Bachelard écrivait lui-même en 1928 que « M. Meyerson
en a fourni la preuve, la science postule communément une réalité »
dont tout l’être « réside dans sa résistance à la connaissance12 », ou que
« M. Meyerson a montré que le réel était irrationnel en soi13 ».
Si l’imprévisibilité de leur évolution préserve les mathématiques de
toute interprétation réaliste14 , c’est « l’irrationalité fondamentale du
donné » qui pousse, la page 160 le répète, la physique « à des efforts
toujours renouvelés ».
Quant à l’idéalisme, il s’impose chaque fois que Bachelard revient
à ce qu’il appelle « le dynamisme intime de la connaissance15 », et
redonne le primat à l’idée de rectification. De ce point de vue, l’objet
cesse d’apparaître comme une chose en soi, transcendante à l’idée,
pour se définir16 comme « la perspective des idées », et Bachelard se
situe alors dans la lignée de l’idéalisme d’Octave Hamelin. Mais ce qui
l’empêche de donner une adhésion totale à l’idéalisme, c’est l’existence
de l’erreur, « l’existence indéniable d’une erreur qui ne peut par nature
être totalement éliminée17 ».
La conclusion même de l’Essai ne peut, dans ces conditions,
qu’être toute en dialectiques, dialectique notamment de la rectifica-
tion idéaliste comme conquête de l’objectivité, et de l’approximation
réaliste comme conquête de la réalité18. Le dernier chapitre proposait,
dans une rapide esquisse de philosophie de la nature, de considé-
rer la rectification comme un processus inscrit dans la réalité elle-
même19. Bachelard était, en effet, obligé, comme l’a remarqué Georges

[11] Gaston Bachelard, Le Rationalisme appliqué, Paris, PUF, 1949, p. 7.


[12] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p. 13.
[13] Ibid., p. 177.
[14] Ibid., p. 179.
[15] Ibid., p. 245.
[16] Ibid., p. 246.
[17] Ibid., p. 13.
[18] Ibid., p. 295.
[19] Ibid., p. 288 sq.
239
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

Canguilhem 20 , de prendre ses distances par rapport aux thèses


d’André Lalande, pour être en mesure de donner un fon­dement réel
à l’indispensable conciliation entre le côté réaliste et le côté idéaliste
de l’Essai. « La tâche de connaissance et la tâche de création suivent
un même plan, et l’une et l’autre sont inachevées21 » : ce double ina-
chèvement laisse une place à l’erreur et permet à un idéalisme qui
l’accepterait de se rapprocher des conditions effectives de la pensée
humaine. Cet idéalisme qui intègre la possibilité de l’erreur, c’est
aussi bien ce que Bachelard appelle plus loin « un réalisme sans subs-
tance22 ». Concevoir l’idéalisme de manière qu’il n’exclue pas l’erreur,
c’est, en effet, verser à son compte la fonction de l’idée de substance
dans le réalisme, en empêchant la connaissance de jamais se poser
comme accomplie.
Mais alors ne serait-il pas plus simple de se contenter du réalisme ?
Ce qui en détourne Bachelard, c’est avant tout que la garantie de
l’objectivité du savoir ne saurait être trouvée dans la réalité. Si, à la
manière de William James, on définit la réalité par la seule propriété
de posséder sa propre existence, on en donne une définition si pauvre
qu’elle ne peut pas rendre compte des multiples voies de l’objectivité23.
Si on la prend au contraire avec tous ses prédicats, avec ses qualités
séparées ou stratifiées24 , la connaissance se voit obligée de recons-
truire l’unité en coordonnant les résultats obtenus dans les divers
domaines de l’investigation : elle se heurte alors à l’hétérogénéité des
procédures et des méthodes propres à chaque domaine. Le réalisme
ne saurait fournir son principe à la connaissance.
C’est ainsi que Bachelard avance vers une formule philoso-
phique qu’il baptise « approximationalisme » ou encore « philosophie
de l’inexact », et qui lui paraît, comme il dit, « se garder de toutes
parts25 ». Trop idéaliste pour poser un objet étranger à la pensée, elle
est trop réaliste pour se contenter de formes a priori qui sont inaptes
à informer le réel. Pour soutenir cette formule, il accepte de payer un

[20] Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968, p. 197.
[21] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p. 292.
[22] Ibid., p. 298.
[23] Ibid., p. 264.
[24] Ibid., p. 76, p. 277.
[25] Ibid., p. 261.
240
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

prix très élevé, qui consiste dans la dissociation de la réalité et


de l’objectivité, celle-ci étant entendue au sens étroit de dissolution de
la subjectivité. « Connaître, affirmait la première phrase de l’Essai,
c’est décrire pour retrouver » ; mais, tout l’Essai le montre, les normes
de la description ne s’articulent pas aussi aisément avec le but de la
connaissance que cette définition initiale le laisse espérer.
Une dernière remarque s’impose à qui relit l’Essai en le mettant
en perspective avec les œuvres ultérieures. Elle concerne le statut
des mathématiques, auxquelles est consacrée la totalité du Livre III.
Bachelard y développe une analyse méticuleuse des procédés d’ap-
proximation en mathématiques. Il voit même en elles « l’illustration la
plus commode26 » de ce pluralisme des niveaux de connaissance que
déployait déjà le Livre II à propos de la connaissance du réel ; il sou-
ligne que certaines de leurs méthodes sont « riches d’enseignement27 »
pour le philosophe. Mais il est notable que la physique et les mathé-
matiques sont étudiées séparément, et que l’Essai ne pose pas pour
lui-même le problème du rôle des mathématiques dans la connais-
sance de la nature. En elles, l’approximation « multiplie ses formes et
ses ressources28 ». Mais l’approximation en physique a pu être analysée
avant que ne soit considéré le cas des mathématiques.
Or Bachelard n’ignore pas en 1928 ce qu’il appellera plus tard la
valeur inductive des mathématiques29. La thèse secondaire le met déjà
en évidence, je l’ai rappelé, à propos de l’œuvre de Fourier, et surtout
de celle de Lamé. À cet égard, l’Étude sur l’évolution d’un problème
de physique est plus riche d’avenir que l’Essai sur la connaissance
approchée ; celui-ci insiste encore sur le caractère hypothétique des
mathématiques30 , alors que celle-là reconnaît déjà qu’elles « effacent
l’irrationalité de la matière » en la construisant dans la totalité de ses
fonctions : le possible se révèle alors « si complet qu’on a le senti-
ment de dominer le réel 31 ».
Ce n’est pas là, du reste, le seul point sur lequel l’Étude est plus
révélatrice que l’Essai des futures lignes de force de la réflexion de

[26] Ibid., p. 242.


[27] Ibid., p. 295.
[28] Ibid., p. 45.
[29] L’Engagement rationaliste, op. cit., p. 110.
[30] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p. 242.
[31] Étude sur l’évolution d’un problème de physique…, op. cit., p. 163.
241
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

Bachelard. C’est en effet dans l’Étude, dont le caractère historique


se prêtait évidemment mieux à cette découverte, que Bachelard ren-
contre pour la première fois des affirmations qui ne s’expliquent par
aucune expérience, par exemple quand l’Encyclopédie reproduit la
thèse de Bacon selon laquelle le mouvement calorifique est dirigé du
centre vers la circonférence32.
Ainsi les deux thèses de 1928 forment-elles un ensemble traversé de
tensions, tensions internes à une œuvre en elle-même ou tension entre
les deux œuvres. Il est alors intéressant de repérer et d’étudier les
aménagements concertés auxquels Bachelard procède dans les années
suivantes pour parvenir à une forme d’équilibre de sa pensée plus
satisfaisante, plus originale également, mais dont la mise au point
va lui demander plus de dix années d’un « dur travail » du concept.
Au cours d’une période que je fais aller de 1928 à 1940, Bachelard
déploie une intense activité. J’arrête cette période à 1940, parce que,
à la suite de La Philosophie du non, qui date de l’année de la guerre,
Bachelard a cessé jusqu’en 1949 de publier des livres de philosophie
des sciences. Il n’a, certes, jamais cessé de travailler, mais le travail
fourni pendant cette longue période me paraît mériter d’être carac-
térisé comme un travail d’investigation. Bachelard ne s’est pas inté-
ressé pendant ces treize années à des questions générales d’épisté-
mologie, comme la connaissance approchée, mais il s’est livré à une
immense enquête sur la science contemporaine envisagée à travers
les grandes théories du premier tiers du XXe siècle, comme la théorie
de la relativité ou la mécanique quantique, ou sur des disciplines
comme la chimie, qu’il retrouvera du reste à la fin de sa vie. Sur cette
voie il fait le bilan de ses réflexions dans l’ouvrage très dense et très
synthétique que constitue La Philosophie du non. Entre-temps, il ren-
contre les problèmes de l’instant et de la durée, et éprouve le besoin,
j’essaierai de dire pourquoi, de marquer ses distances par rapport au
continuisme bergsonien. Enfin, la même année 1938 voit la publication
de La Formation de l’esprit scientifique33 et de La Psychanalyse du
feu34 , c’est-à-dire l’ouverture de la dimension de l’imaginaire dans la
réflexion de Bachelard. Période d’une étonnante fécondité, celle où

[32] Ibid., p. 8.


[33] La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance
objective, Paris, Vrin, 1938.
[34] La Psychanalyse du feu [I938], Paris, Gallimard, 1975.
242
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

la pensée du philosophe a le plus profondément évolué, cette longue


décennie au cours de laquelle il enseigne à Dijon, c’est peut-être parce
qu’il a eu le sentiment d’y avoir bien travaillé, autant que pour des
raisons historiques, qu’il l’a par la suite baptisée « le temps où la vie
était belle35 ».
Si l’on essaie de dresser un rapide état des modifications qui se sont
produites au cours de ces années, on constate qu’on peut regrouper
les principales sous deux chefs également négatifs : dissolution du
réalisme et élimination de l’idéalisme. Reprenons-les dans cet ordre
sans trop nous soucier de la chronologie de détail.
Le réalisme cède sous une critique constante, et constamment
affinée, depuis Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne (1932)36
jusqu’à L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine37 ; les
conclusions seront tirées dans La Philosophie du non. Deux phrases,
extraites des deux premiers de ces livres, donnent bien le tonus (qui
n’est pas encore rationaliste) de cette critique : « Ce qu’il y a de
solide dans cette philosophie réaliste, c’est sa “naïveté”38 » et le « réa-
lisme est certain dans la mesure même où il est imprécis39 ». Elles
signifient qu’on n’atteint pas le réel dans le prolongement de
l’expérience première, sur une ligne continue à partir du donné.
Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne développe cette
thèse sous une forme qui convient aux particularités de la chimie.
Il l’exprime en effet en déclarant que la chimie moderne ne travaille
pas sur la compréhension, mais sur l’extension. Passons tout de
suite au niveau des corps simples. Bachelard y médite pour la
première fois sur la classification de Mendeleïev, dont il écrira
dans Le Matérialisme rationnel, quand il la reprend ra à la
lumière de trente ans de progrès, que c’est « une des pages les
plus philosophiques de la science 40 ». Pourquoi la liste des éléments
cesse-t-elle avec Mendeleïev d’être décousue ? Parce que, s’ap-
puyant sur l’idée, déjà connue des chimistes, de famille d’éléments,

[35] L’Engagement rationaliste, op. cit., p. 178.


[36] Paris, Vrin, 1973.
[37] Paris, PUF, 1937.
[38] Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne, op. cit., p. 15.
[39] L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine, op. cit., p. 14.
[40] Le Matérialisme rationnel [1953], Paris, PUF, 1963, p. 4.
243
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

Mendeleïev a discerné l’importance du nombre huit et précisé la


notion qualitative de famille en en faisant la notion quantitative
d’octave chimique : l’atome d’un élément s’unit avec huit atomes
monovalents ou un nombre équivalent d’atomes plurivalents. La
table à deux entrées qu’il édifie alors, en portant les valences dans
les colonnes et en inscrivant les corps simples selon l’ordre des
poids atomiques, ordonne les propriétés des corps simples ainsi
que celles des composés, en les faisant toutes les deux appa-
raître comme des fonctions périodiques de la grandeur du poids
atomique. On réussit par la suite à rattacher à la périodicité
chimique les propriétés physiques des éléments, par exemple
la température absolue du point de fusion, le pouvoir réfringent ou
la conductibilité, et on dut naturellement modifier sur certains
points les premiers résultats. Mendeleïev, on le sait, put pré-
dire avec succès à partir de sa classification l’existence et les
propriétés des corps qui combleraient les lacunes de son tableau.
Mais je ne suivrai pas Bachelard dans le détail, soucieux de
montrer quelle leçon il en tire sur le plan philosophique.
Ce qui importe à Bachelard, c’est que Mendeleïev a découvert un
principe général de l’individualisation des corps chimiques41. La réa-
lité d’un corps ne s’atteint pas en s’enfermant en lui, à la poursuite
d’une substance inaccessible au-delà des attributs, mais en le situant
à sa place dans le tableau, c’est-à-dire en déterminant ses corrélations
horizontales et verticales. La profondeur se résout dans le jeu intégral
des apparences, la réalité n’est pas autre chose que la coordination
complète des attributs. Mais cette coordination ne peut être acquise
que par une science qui, en constituant le cadre rationnel du réel, en
donne la loi de construction et l’entoure d’un schéma de possibles. La
réalisation méthodique de ces possibles fournit alors une preuve de
plus de la valeur inductive de la loi. La science moderne est devenue
une science d’effets, pour qui la réalité est le produit de la réalisation
technique d’un noumène, au lieu d’être donnée au point de départ de
la connaissance, comme c’est le cas dans les sciences de faits42.
La leçon de la physique contemporaine n’est pas moins révolution-
naire, et Bachelard l’inscrit dans L’Expérience de l’espace sous le signe

[41] Ibid., p. 99.


[42] Ibid., p. 229.
244
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

d’une « “révolution copernicienne” de l’abstraction43 ». L’expression est


certainement imprudente dans ce qu’elle garde de kantien malgré les
guillemets par lesquels Bachelard s’efforce de la neutraliser, mais elle
relie les conclusions de l’étude sur la mécanique quantique à celles de
l’étude sur la chimie. La révolution à laquelle Bachelard nous invite
consiste pour l’essentiel à renoncer à une doctrine de l’abstraction qui
y voit le résultat d’une opération pratiquée sur un réel donné antérieu-
rement, pour la remplacer par une doctrine qui fait de l’abstrait un
programme de réalisation technique. La dissolution du réalisme est
poursuivie ici au nom de la physique, sous les espèces d’une minutieuse
analyse du lien qu’il établit entre le réel et l’espace. Dans un paragraphe
rapide44, l’Essai signalait déjà l’attribution implicite par le sens commun
d’une localisation à toute réalité et manifestait quelque malaise devant
cette attribution sommaire. L’Expérience de l’espace amplifie ce malaise
jusqu’à en faire une réfutation du réalisme ; c’est que le livre de 1937
bénéficie des enseignements de la mécanique quantique. Ce qu’elle ruine
définitivement, c’est l’idée, essentielle au réalisme, que la localisation
du réel en microphysique soit homogène, au degré de précision près, à
sa localisation macroscopique, ou même pratique.
Dans la vie courante, en effet, tout être est un être-là ; l’espace
est un contenant universel et amorphe, dont la divisibilité à l’infini
permet de localiser un objet avec une précision aussi élevée qu’on le
souhaite. Les régions de l’espace n’entretenant entre elles que la rela-
tion de contenant à contenu, rien n’empêche en principe de les emboî-
ter les unes dans les autres jusqu’à enfermer le réel dans une région
parfaitement déterminée. Il faudrait prendre le temps de savourer la
merveilleuse agilité avec laquelle Bachelard malmène cette représen-
tation simpliste. Disons simplement qu’il en établit l’incompatibilité
radicale avec le principe de Heisenberg. On ne saurait enfermer le
réel, le bloquer dans un lieu totalement déterminé, car, à mesure que
diminue l’incertitude sur la localisation, grandit l’incertitude sur l’état
de mouvement, le produit des deux incertitudes ne pouvant pas des-
cendre au-dessous de la valeur de la constante de Planck. À la limite,
on ne saurait rien de l’état de mouvement d’une particule parfaitement
localisée, et réciproquement, si l’état de mouvement était parfaitement

[43] L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine, op. cit., p. 139.


[44] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p. 75-76.
245
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

connu, la particule pourrait occuper n’importe quel point de l’espace.


C’est dire du reste que, en microphysique, le géométrique et le dyna-
mique ne sont pas dissociables, contrairement à l’intuition réaliste.
La dissolution du réalisme se marque également selon une autre
ligne de force de L’Expérience de l’espace : la réévaluation à laquelle se
livre Bachelard de la notion de probabilité. Réévaluation, parce que
l’Essai sur la connaissance approchée s’était montré très réservé vis-à-
vis de la valeur objective de la probabilité, qu’il lui paraissait impossible
d’incorporer à la réalité sans « soulever de véritables contradictions45 ».
Bachelard y reprenait à son compte l’objection de Charles Renouvier
selon laquelle la théorie des probabilités est vaine parce qu’elle regarde
« l’impossible comme possible et le réel comme incertain » ; le succès seul
justifiait les applications du calcul des probabilités à l’expérience, et
l’esprit n’était pas « pleinement satisfait46 ». Mais avec la microphysique,
à laquelle le principe d’incertitude fournit son axiome fondamental,
l’objection de Renouvier s’effondre, et Bachelard qui, en 1927, esti-
mait la probabilité « réfractaire à toute ontologie47 » écrit, dix ans plus
tard : « Le réel suit les règles d’un jeu. La réalité est une chance48. » En
notant cette évolution, on comprend pourquoi L’Expérience de l’espace
reconnaît 49 que la mécanique quantique appelle un réexamen de la
philosophie de l’approximation de l’Essai.
Si l’on ajoute enfin que le livre de 1937 présente, dans son chapitre
4, une théorie des mathématiques qui est à la hauteur des obser-
vations livrées par l’histoire dans le cas de Lamé, et confirmées par
Le Pluralisme cohérent, on donnera une idée de la richesse concep-
tuelle de L’Expérience de l’espace. En nous apportant plus que le réel,

[45] Ibid., p. 140.


[46] Ibid., p. 144.
[47] Ibid., p. 140.
[48] L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine, op. cit., p. 58. Il est intéressant
de noter que Bachelard a donné dans les Recherches philosophiques (V, 1935-1936,
p. 446-448) un compte rendu attentif de la Wahrscheinlichkeitslehre de Hans Reichenbach,
qui date de 1935 [« Wahrscheinlichkeitslogik als Formwissenschaftlichen Denkens », Actes
du Congrès international de Philosophie scientifique, 1935, tome V, Paris, Hermann, 1936.
(Ndé.)]. Quoi qu’il en soit au reste de la chronique des pensées de Bachelard, un passage
de L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine nous paraît avoir lucidement
décelé l’ambiguïté de l’Essai : « La source première de l’objectivité […] ce n’est pas le terme
final de l’approximation, c’est la méthode d’approximation » (p. 85).
[49] L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine, op. cit., p. 119-120.
246
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

en nous livrant le plan du possible, les opérateurs mathématiques


débordent aussi bien les conventions du symbolisme que les expé-
riences effectives du réalisme50.
Les choses sont maintenant nettes. La réalité est au bout, non à
l’origine de la connaissance. La connaissance, armée des mathéma-
tiques, est production de l’expérience, et non induction à partir d’elle.
L’objectivité, entendue comme dissolution de la subjectivité ou comme
« rendez-vous des esprits51 », était naguère dissociée de la réalité. En
1937, au contraire, Bachelard verse au crédit de l’objectivité tous les
caractères qu’on attribue ordinairement à la réalité : stabilité, per-
manence, détermination et cohérence52. Le réel n’est pas en deçà ou
au-dessous du phénomène, il est le produit de la phénoménotechnique
que met en œuvre la microphysique53. Réconciliée avec l’objectivité,
mais en revanche dissociée de l’individualité, du fait de la nature
probabilitaire de la microphysique, la réalité selon Bachelard est, si
l’on me permet cette paraphrase, non réaliste.
Ce n’est pas à dire que Bachelard soit devenu idéaliste. Mais, contre
l’idéalisme, il ne mène pas la même attaque frontale que contre le
réalisme : je ne vois pas de texte de grande ampleur qui, à la manière
des deux livres évoqués ci-dessus, s’en prenne à l’idéalisme. C’est toute
une série de batailles qu’il conduit contre l’idéalisme. Ces batailles se
livrent selon trois axes principaux : l’histoire des sciences, la théorie
de l’imaginaire et les réflexions sur la durée. À leur terme, Bachelard
conclut à la fin de l’idéalisme. Essayons de préciser un peu l’itinéraire
et les étapes de cette polémique.
Bachelard, je l’ai dit, a rencontré les problèmes de l’histoire des
sciences dans sa thèse complémentaire, et, au cours de la période
qui nous occupe, il a étendu son enquête à la science la plus actuelle.
On peut se demander s’il n’y a pas là deux objets d’étude qui, malgré
les apparences continuistes, ne sont pas dans le prolongement l’un
de l’autre. Prenez le premier chapitre de l’Étude sur l’évolution d’un
problème de physique, et grossissez-en à la loupe un certain nombre

[50] Ibid., p. 98.


[51] Essai sur la connaissance approchée, op. cit., p.  63 ; L’Expérience de l’espace dans la
physique contemporaine, op. cit., p. 1.
[52] L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine, op. cit., p. 86.
[53] Études, Paris, Vrin, 1970, p. 19.
247
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

de détails54 , vous retrouverez la problématique qui a rendu célèbre La


Formation de l’esprit scientifique : les affirmations sur la chaleur d’un
certain nombre de physiciens cités dans ce premier chapitre relèvent
d’une psychanalyse de la connaissance objective. Mais, avec cette
seule méthode et dans cette seule direction, vous ne retrouverez cer-
tainement pas la problématique de La Valeur inductive de la relati-
vité55 ou du Nouvel Esprit scientifique. La relativité est née sur un
certain terrain déjà hautement scientifique, celui de la mécanique et
de l’électrodynamique classiques, et le nouvel esprit scientifique ne
s’est pas élaboré dans une simple critique de l’éponge. Pour sommaire
qu’elle soit, cette discussion suggère qu’il pourrait y avoir intérêt, ne
serait-ce que pour la clarté de l’exposé, à distinguer au sein de l’his-
toire des sciences les problèmes de l’accès à la connaissance scienti-
fique – ceux que traite avec une maîtrise incomparable La Formation
de l’esprit scientifique – et les problèmes du progrès de la connaissance
scientifique, une fois qu’elle s’est imposée.
Je ne m’attarderai pas sur les premiers de ces problèmes, car,
à bien des égards, La Formation de l’esprit scientifique reprend la
polémique contre le réalisme. Les idées de réel, de substance,
de vie ou d’âme, dont la prégnance dans les formes initiales de la
connaissance bloque l’accès à l’objectivité, rendent compte de la dif-
ficulté de se débarrasser du réalisme primitif. Seulement, ce réa-
lisme voit maintenant sa ténacité analysée en termes d’obstacles
épistémologiques. Ce n’est ni à la complexité du réel ni à la
faiblesse de l’esprit qu’il faut rapporter la lenteur et la difficulté
de l’accès à la connaissance. C’est dans l’acte même du connaître
que surgissent ces obstacles que la psychanalyse a pour fonction
d’écarter. Au cours de la préhistoire de la science, l’esprit est captif de
représentations dictées par les instincts ou les pulsions inconscientes,
et La Psychanalyse du feu n’est par un de ses versants qu’un chapitre
détaché de La Formation de l’esprit scientifique, une « illustration, dit
Bachelard, de [ses] thèses générales56 ». À cet égard, quand on lit57

[54] Notamment les allusions et références à l’Encyclopédie (p. 8), à Boerhaave (p. 12), à


Musschenbroek (p. 14) ou à Socquet (p. 18).
[55] Paris, J. Vrin, 1929.
[56] La Psychanalyse du feu, op. cit., p. 15.
[57] Ibid., p. 109.
248
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

que « l’abstraction scientifique est la guérison de l’inconscient », on


constate, malgré l’ambiguïté de la phrase isolée de son contexte,
que La Psychanalyse du feu associe inconscient à maladie et assimile
implicitement l’accès à la science à une opération de catharsis. Entre
la science et l’inconscient, Bachelard ne conçoit pas alors d’autre rela-
tion que d’antagonisme58.
Il en est pourtant venu assez vite à soupçonner, puis à affirmer, que
cette analyse était insuffisante. C’est sans doute que la méditation
de la science la plus actuelle le conduit à penser que l’accès à la
science est une chose, et le progrès de la science une autre. L’esprit
scientifique restera toujours polémique59, mais l’esprit scientifique du
XXe siècle n’a pas les mêmes ennemis que celui du XVIIIe siècle : les
obstacles épistémologiques changent au moins de contenu au cours
de l’histoire des sciences. Le Pluralisme cohérent avait déjà briè­
vement opposé les problèmes de la chimie naissante à ceux de la
chimie contemporaine 60, mais ce thème est amplifié et orchestré
avec insistance dans les ouvrages terminaux. L’Activité rationaliste
de la physique contemporaine comme Le Matérialisme rationnel le
soutiennent à l’unisson, pour analyser la science contemporaine, il
faut « barrer les premiers intérêts 61 » parce que « le départ culturel
de la science prime désormais tout départ naturel62 ». Dans ces
conditions, l’imagination n’est plus l’obstacle à la science qu’elle a
pu être à des époques antérieures, ou, plus exactement peut-être,
Bachelard est contraint à engager une opération complexe qui va
consister à maintenir le caractère polémique de la connaissance
scientifique en la tournant contre un autre adversaire que l’imagi-
naire ou l’inconscient, ces deux mots étant pris dans l’acception selon
laquelle les considèrent les livres de 1938.
C’est, me semble-t-il, l’intérêt et l’objectif majeurs de La Philosophie
du non que de prendre acte de cette évolution de la pensée de Bachelard.

[58] C’est un point que Gilles-Gaston Granger a bien remarqué (« Janus Bifrons », Nuova
Corrente, 64, 1974, p. 203-219 : 205-206). La comparaison de Bachelard avec
Malebranche me semble particulièrement heureuse.
[59] « La connaissance n’est-elle pas, dans son essence, une polémique ? », demande Bachelard
(La Dialectique de la durée [1936], Paris, PUF, 1972, p. 12, souligné par nous).
[60] Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne, op. cit., p. 26-27.
[61] L’Activité rationaliste de la physique contemporaine, Paris, PUF, 1951, p. 10.
[62] Le Matérialisme rationnel, op. cit., p. 2.
249
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

Le sous-titre révélateur de cet ouvrage précise qu’il constitue­« l’essai


d’une philosophie du nouvel esprit scientifique » et, justement, quand
l’auteur examine l’esprit scientifique contemporain, on s’aperçoit que le
problème de l’accès à la science a perdu sa pertinence au profit de celui
des progrès de la science. Mais, quand on compare le modèle de l’accès
à la science et celui du progrès de la science, on constate que le premier
apparaît après coup comme un cas particulier très spécial du second.
Ce qui les rapproche, c’est en effet, je le répète, que la connaissance
y est toujours présentée, dans le moment de sa constitution, comme
polémique et dialectique ; mais ce qui les distingue irrémédiablement,
c’est que, au cours de la procédure d’accès à la science, l’état antérieur
se voit définitivement dépassé et annulé, tandis que, au cours du pro-
grès de la science, l’état antérieur est dépassé mais intégré, puisque
« la généralisation par le non doit inclure ce qu’elle nie 63 ». On peut
dès lors considérer, en un sens très large, que ce dont le progrès de la
connaissance a triomphé était une image, et Bachelard ne se prive pas
de le faire, notamment dans ses réflexions sur l’imagerie planétaire
proposée par Niels Bohr64 , mais ce serait, je pense, une confusion
fâcheuse que d’assimiler ces images à celles dont la science naissante
a triomphé et qui ne provenaient que de l’inconscient. Nous ne nous
satisfaisons pas de l’atome de Bohr, mais Bohr n’était pas alchimiste.
Ce que la science dépasse au cours de ses progrès, ce n’est pas la
non-science, c’est elle-même dans un état antérieur. Ce vers quoi elle
est en marche, c’est également vers elle-même. Par une dialectique
interne, elle travaille inlassablement à « découvrir ce qui reste
de subjectif dans ses méthodes les plus sévères 65 » ou à « montrer
ce qui reste de connaissance commune dans les connaissances
scientifiques 66 ». Les chapitres centraux de La Philosophie du non
illustrent cette thèse dans le cas, déjà étudié, de la chimie et
dans ceux de deux sciences formelles, la géométrie et la logique.
Ils montrent tous, et les deux derniers plus manifestement encore
que le premier du fait de leur objet, que ce qui sollicite la connaissance,

[63] La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique [1940],
Paris, PUF, 1949, p. 137.
[64] Ibid., p. 139-140.
[65] Ibid., p. 12.
[66] Ibid., p. 42.
250
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ce n’est pas, ce n’est plus, que le réel soit inépuisable, c’est qu’il y
a toujours du subjectif à éliminer, y compris dans les méthodes
« sévères » de la géométrie, qui se révèlent surchargées d’analyticité,
ou dans les purs édifices de la logique, qui se révèlent solidaires
de la géométrie euclidienne et de la mécanique classique.
La science ne va donc pas du faux au vrai, elle va seulement
du moins vrai au plus vrai, selon une démarche interminable de géné-
ralisation de ses acquis et de purification de ses principes qu’anime
une dialectique d’intégration. Elle est portée par un esprit qui n’a rien
d’un sujet transcendantal, mais qui est bien plutôt introduit comme
un facteur d’inertie avant d’être célébré comme un facteur d’inno-
vation. C’est que l’esprit scientifique n’est doté d’aucune structure
assignable indépendamment de la science elle-même. Il n’y a
pas de raison constituante supra-historique, c’est-à-dire à part
de la raison constituée. Le progrès du savoir n’est pas fomenté
par un dieu ou un démon transcendant au savoir lui-même. Le
philosophe qui proférait que « l’arithmétique n’est pas fondée sur
la raison. C’est la doctrine de la raison qui est fondée sur l’arith-
métique élémentaire 67 », rompait par sa représentation de l’esprit
avec le principe même de l’idéalisme, comme il avait pris ses dis-
tances avec le réalisme.
En résumé, il semble que Bachelard ait, de manière assez para-
doxale à première vue, éliminé l’idéalisme dans le temps même qu’il
introduisait dans sa réflexion une analyse de l’esprit. On oblitérerait
peut-être certaines nuances en disant qu’il s’est approché des bords
de l’abîme que devait creuser Jean Cavaillès entre philosophie de
la conscience et philosophie du concept, mais la représentation
de l’esprit n’a chez lui que bien peu en commun avec celle que
défendaient alors Léon Brunschvicg ou André Lalande. Dépourvu
de contenu propre, privé même – La Dialectique de la durée l’établit
avec un grand luxe d’arguments – de toute continuité autre que celle
qu’il se construit de temps à autre, l’esprit n’a plus rien du prin-
cipe permanent et autonome que voit en lui l’idéalisme. C’est pour-
quoi, quand Bachelard parle de la psychologie de la raison, comme
il arrive si souvent, notamment dans Le Rationalisme appliqué, et
risque des expressions aussi surprenantes que celles de « psycho-

[67] Ibid., p. 144.


251
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

logie normative68 » ou même de « psychologisme de normalisation69 »,


il faut les lire sans en majorer le coefficient psychologique, mais
en se rappelant que le cadre psychologique de la pensée relativiste
est constitué selon Le Nouvel Esprit scientifique70, non par quelque
principe éternel et abstrait, mais par le calcul tensoriel ; cela suffit
sans doute à écarter tout soupçon de psychologisme, mais aussi toute
lecture idéaliste, sauf peut-être celle qui s’inspirerait de cet idéalisme
discursif dans lequel Bachelard s’est pour un temps reconnu71 mais
qui n’admet ni sujet originellement constitué ni idée posée comme
un absolu.
L’expression d’idéalisme discursif n’était pas appelée à une longue
carrière dans les écrits de Bachelard. Elle fait partie de ces multiples
formules qu’il essaie à diverses reprises, par exemple, pour n’en citer
qu’une, la formule d’empirisme rectifié ou d’empirisme actif, qui est
lancée dans Le Pluralisme cohérent72, mais qui, sauf erreur, dispa-
raît ensuite de son lexique bariolé. Ce sont toujours des expressions
syntaxiquement duelles et sémantiquement autocorrectrices ; elles
sont formées d’un substantif et d’un adjectif, l’adjectif ayant pour
fonction de redresser, de réparer l’effet du substantif, de mettre en
garde contre sa pesanteur. Il faut toujours les lire avec un « mais »
sous-entendu : idéalisme mais discursif, empirisme mais empirisme
actif. Qu’il penche du côté idéaliste ou du côté réaliste, le substan-
tif ne suffit pas à rendre compte du vecteur de la connaissance
et exige une nuance qui aille jusqu’à le contredire. Aussi longtemps
qu’il s’est débattu entre les deux pôles du réalisme et de l’idéalisme,
Bachelard n’a pas réussi à avoir la philosophie de son langage.
C’est, à mon sens, seulement quand il a renoncé à s’exprimer dans
des termes directement ontologiques qu’il a pu mettre sa pensée à
hauteur de ses formulations, et c’est sans doute là le sens le plus
profondément architectonique de sa conversion au rationalisme, il
vaudrait du reste mieux dire de sa construction du rationalisme, pour

[68] Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 24.


[69] Ibid., p. 59 Georges Canguilhem les relève dans « Dialectique et philosophie du
non chez Gaston Bachelard » (Études d’histoire et de philosophie des sciences, op. cit.,
p. 173-207, p. 205-206).
[70] Le Nouvel Esprit scientifique, op. cit., p. 54
[71] Études, op. cit., p. 87-97.
[72] Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne, op. cit., p. 70, p. 229.
252
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ne pas oublier qu’il a autant fait le rationalisme d’aujourd’hui que le


rationalisme a fait de lui Bachelard. Avec le réalisme ou l’idéalisme, sa
réflexion oscillait, en effet, sans fin entre deux êtres dont il fallait évi-
demment choisir l’un, et l’adjectif essayait alors de rappeler la présence
de l’autre en faisant oublier le choix imposé par le substantif. Avec le
rationalisme, en revanche, Bachelard s’installe non pas sur un terrain
de fade éclectisme, mais au point même où jaillissent les fulgurations
si souvent célébrées de la connaissance en acte. Polyphilosophique par
essence et par fonctionnement, le rationalisme n’est pas le moyen d’évi-
ter les choix, il est d’abord et avant tout le moyen de les ordonner. Il
représente la forme la plus élevée de la philosophie du non, puisqu’il
est à la fois un non-réalisme et un non-idéalisme.
On se rappelle que Bachelard, dans sa conférence de 1950, assi-
gnait quatre caractères au rationalisme en y voyant une philosophie
du « re », une philosophie ouverte, dont les réalisations sont régionales
et les bases axiomatiquement constituées. On pourrait d’abord penser
qu’une partie de ces caractères oppose le rationalisme au réalisme,
et qu’une autre l’oppose à l’idéalisme. En y regardant de plus près,
on constatera, je crois, sans mal qu’il n’en est pas ainsi, et que cha-
cun des quatre caractères affirme la transcendance simultanée du
rationalisme par rapport au réalisme et à l’idéalisme. Parler, par
exemple, des bases axiomatiques que se donne toute connaissance
quand elle accède à la rationalité, c’est évidemment souligner
contre le réalisme qu’aucune donnée d’expérience ne peut structu-
rer le savoir, mais c’est aussi bien réfuter l’idéalisme en fondant
le savoir sur un ensemble d’énoncés qui n’ont sur les autres aucun
privilège d’évidence ou de clarté, et dont on a seulement choisi
de ne pas douter73 . En étendant ce type d’analyse aux autres
caractères, on verra qu’ils présentent tous une même espèce de
bivalence : il est toujours possible de les traduire sur le registre de
l’expérience comme sur celui de l’esprit. C’est à ce titre qu’ils sont
révélateurs de la double nature d’un rationalisme que Bachelard
ne conçoit qu’appliqué et corrélatif d’un matérialisme instruit. Ces
expressions, qui reviennent si fréquemment dans les trois derniers

[73] Sur ce point, voir « La psychologie de la raison » dans L’Engagement rationaliste, op.
cit., p. 32-33, et notamment le passage où l’auteur évoque la révolution qui « consiste à
traiter le postulat comme un axiome » (souligné par l’auteur).
253
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

écrits consacrés à la philosophie des sciences, présentent encore la


dualité signalée plus haut ; mais du fait des modifications subies
par la pensée de Bachelard, le substantif n’est plus contredit par
l’adjectif, il est bien plutôt enrichi et éclairé par lui.
Le célèbre schéma qu’on trouve dans le premier chapitre du
Rationalisme appliqué 74 peut alors recevoir sa pleine efficacité ; il
résume à lui seul toutes les leçons de philosophie dialoguée que
donne la méditation des sciences. Bachelard installe au centre le
double doublet du rationalisme appliqué et du matérialisme tech-
nique. À partir du premier, on s’élève, par le formalisme et le conven-
tionalisme, jusqu’à l’idéalisme ; à partir du second, on descend, par
le positivisme et l’empirisme, jusqu’au réalisme. Je ne me demanderai
pas pourquoi l’accès à l’idéalisme est symbolisé par une ascension, ni
pourquoi on doit descendre pour rejoindre le réalisme. Plutôt que
de recourir aux armes faciles du soupçon, je mettrai deux points
en évidence. Tout d’abord, ce schéma atteste que Bachelard en
a maintenant fini avec le débat entre idéalisme et réalisme. Le car-
can est définitivement desserré, puisque l’idéalisme et le réalisme
représentent les philosophies les plus faibles qu’on puisse élaborer
de la connaissance scientifique. Mais ce qui prouve à l’évidence que
le débat stérile est dépassé par l’avènement du rationalisme, c’est
que Bachelard y trouve les moyens de situer idéalisme et réalisme à
leur juste place, c’est-à-dire au plus loin de l’effervescence du savoir
en acte. Car on a beau monter vers l’idéalisme, il n’en constitue pas
moins une des deux formes les plus exténuées de la philosophie de la
science. C’est pourquoi le schéma n’est pas symétrique : on va du
rationalisme à l’idéalisme, ou du matérialisme au réalisme, mais on
ne saurait par exemple aller de l’idéalisme au rationalisme, car un
produit de dégradation n’est pas un élément constitutif.
Mais le rationalisme appliqué ne serait pas un polyphilosophisme si
l’efficacité du schéma n’allait pas au-delà de ces premières remarques.
De fait, chacune des philosophies qu’il ordonne se voit à un moment de
l’analyse reconnaître une certaine fonction. On peut le dire même du
réalisme, quand on voit Bachelard recourir au moins à deux reprises à
la notion de réalisme algébrique, très allusivement75, mais de manière

[74] Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 10


[75] Ibid., p. 27-28.
254
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

beaucoup plus insistante dans le chapitre consacré au rationalisme


électrique76 ; L’Activité rationaliste fait même allusion au réalisme du
probable77. Sauf erreur ou omission, l’idéalisme est la seule philosophie
qui ne bénéficie pas d’une rédemption par la fonction. Dans le cas de
toutes les autres, l’attitude de Bachelard sera la même : elles sont
déboutées de leur prétention à former à elles seules l’analyse de la
science, mais elles sont intégrées comme une des nuances du spectre
qu’on obtient en décomposant la seule analyse complète, celle que
donne le rationalisme appliqué couplé avec le matérialisme instruit.
« En toutes circonstances, l’immédiat doit céder le pas au
c on struit », disait L a Philosophie du non78. Le Rationalisme appli-
qué et les ouvrages qui le suivent réalisent ce programme pour ce qui
concerne la philosophie des sciences. Cette réalisation n’est pas sans
conséquences, je dois maintenant y venir, pour la théorie de l’ima-
ginaire : en retirant à la réalité de première expérience sa fonction
antérieure de fondement, elle contribue à libérer le terrain pour une
analyse moins réductrice de l’image.
Nous l’avons vu plus haut en abandonnant la piste que suivaient
en commun La Formation de l’esprit scientifique et La Psychanalyse
du feu, la théorie du savoir et de sa progression ne peut se contenter de
la position qui fait de la connaissance une victoire sur l’imagination.
Mais cette position ne satisfait pas non plus les exigences d’une
réflexion sur l’imaginaire. On ne saurait se borner à voir en lui un
obstacle, une forme quasiment pathologique de la représentation. Il
mérite, certes, ce statut négatif, mais seulement quand on se borne
à l’examiner relativement à l’accès à la science. Il ne le mérite
pas quand il est examiné en lui-même. C’est en ce point que se
séparent les objectifs poursuivis dans La Formation de l’esprit scien-
tifique et ceux de La Psychanalyse du feu : le premier des deux livres
ne traite de l’imagination que dans son rapport à la science, le second
limite certes la dimension de l’enquête en s’en tenant aux images du
feu, mais découvre les richesses émouvantes de l’imaginaire. Ces
richesses, il refuse de n’y voir que la fausse monnaie de la connais-
sance, et la dernière phrase du livre met nettement en lumière la

[76] Ibid., p. 160 sq.


[77] Activité rationaliste de la physique contemporaine, op. cit., p. 71.
[78] La Philosophie du non, op. cit., p. 144.
255
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

dualité des fonctions assignées à la psychanalyse : « détruire les dou-


loureuses ambiguïtés » des images du feu afin qu’elles cèdent la
place à l’effort de connaissance, mais par là-même « mieux dégager
les dialectiques alertes qui donnent à la rêverie sa vraie liberté
et sa vraie fonction de psychisme créateur ». Libre et créative, la
rêverie ne doit pas être présentée seulement comme une maladie,
mais comme un des régimes normaux de la vie de l’esprit.
Dans l’introduction au Matérialisme rationnel, Bachelard nous
apprend qu’il vient « de vivre durant une douzaine d’années toutes
les circonstances de la division du matérialisme entre imagination
et expérience79 ». S’il reprend alors le thème selon lequel la psycha-
nalyse « peut nous aider à guérir de nos images 80 », c’est en lui
associant sur le champ sa contrepartie positive : en limitant l’emprise
des images, nous pouvons espérer que nous pourrons « rendre l’ima-
gination heureuse », selon la belle expression dont les italiques sou-
lignent l’importance. Tel est du moins le programme que le philosophe
reconnaît en 1953 avoir suivi dans les quatre livres sur les éléments
qui se sont succédé de 1942 à 1948. Essayons de dégager les lignes
directrices selon lesquelles ce programme s’est réalisé, et peut-être
aussi les difficultés auxquelles il s’est heurté, car elles contraindront
Bachelard à une ultime inflexion de sa pensée.
Puisqu’il s’agit de penser l’imaginaire dans sa positivité, il convient
d’abord de reconnaître la fonction de l’irréel comme une fonc-
tion aussi normale et aussi utile que la fonction du réel. Associée à
l’imagination créatrice, la fonction de l’irréel délimite aussi stric­
tement le royaume de l’image par rapport à celui de l’expérience
première que le principe de Heisenberg protège la microphysique
de toute contamination par les modes de pensée qui sont efficaces
dans l’univers quotidien. Dans les deux cas, il faut recourir à une
espèce d’axiome pour barrer la voie aux analyses réalistes qui sont
aussi trompeuses dans l’ordre de l’imagination que dans celui de la
connaissance. Le réaliste, qu’il s’agisse d’un philosophe ou du « com-
mun des psychologues 81 », est celui qui ne voit dans l’image qu’un

[79] Le Matérialisme rationnel, op. cit., p. 17.


[80] Ibid., p. 18.
[81] Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté [1948], Paris, José Corti,
1978, p. 3.
256
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

sous-produit de la perception, un fantôme engendré par la combinai-


son arbitraire de fragments du perçu, de souvenirs du vécu. Et c’est
encore au cartésianisme que s’en prend implicitement Bachelard
quand il fait appel à la fonction de l’irréel82 pour délivrer la théorie
de l’imaginaire de la référence au réel. Rien ne manifeste mieux sa
volonté d’arracher l’image au règne de l’expérience première que les
difficultés qu’il avoue avoir éprouvées avec les images de la terre.
Impalpables ou fluides, le feu, l’eau et l’air ne donnent pas lieu à
des expériences aussi prégnantes ; mais la matière terrestre apporte
tant d’expériences positives et s’impose avec tant d’évidence qu’il est
beaucoup plus difficile de rêver librement son intimité. Et pourtant,
des matières de la mollesse à l’énergie du forgeron, de la pétrification
au cristal, de l’intimité apaisée à l’intimité querellée, Bachelard a
suivi les rêveurs qui animent l’élémentaire, et qui se conduisent en
aventuriers, non en bricoleurs, de la perception.
Le commentateur est ici contraint, pour se faire entendre ra­pi­
dement, à une mise au point que le philosophe pouvait s’épargner.
Quand Bachelard relie imaginaire à irréel et les oppose au réel, il
serait funeste de donner aux termes de réel et d’irréel tout leur poids
ontologique. Il faudrait alors en effet assimiler l’imaginaire à une
chimère, produit arbitraire d’un esprit livré à ses seuls fantasmes ;
rien ne serait plus opposé aux intentions de Bachelard. L’imagination
nous permet au contraire de suivre « le fantôme réel de notre vie ima-
ginaire » comme dit L’Eau et les rêves83, et d’accéder ainsi à la vérité
de notre être. L’image n’est qualifiée d’irréelle que par opposition au
donné de l’expérience première, mais, la critique du réalisme nous l’a
appris, ce donné n’a aucun titre à passer pour l’authentique réalité. Ce
à quoi nous adapte la fonction du réel, c’est, précise Bachelard84 , à une
« réalité estampillée par les valeurs sociales », tout entière régie par

[82] On connaît les déclarations d’hostilité au cartésianisme qui abondent dans Le Nouvel Esprit
scientifique, L’Expérience de l’espace dans la physique contemporaine ou La Philosophie
du non. Il y a tout de même un passage qui, dans Le Rationalisme appliqué, (p. 14), rend
hommage à Descartes, théoricien et praticien de l’ordre des raisons. Il est notable qu’il
figure dans le premier grand texte où Bachelard s’annonce rationaliste.
[83] L’Eau et les rêves, op. cit., p. 249. Voir également « L’irréel commande le réalisme de
l’imaginaire » (L’Air et les songes. Essai sur l’imagination du mouvement [1943], Paris,
José Corti, 1970, p. 108, souligné par l’auteur).
[84] La Terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 3.
257
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

ces finalités pragmatiques qui nous font identifier la lampe électrique


et la lampe à huile, et qui se catégorisent selon le bon et le mauvais85,
non pas selon l’objectivité. L’imaginaire est incontestablement une des
formes de la réalité.
Il en présente en effet tous les caractères a priori. Il émerge, au
dessus et au-delà des pratiques usées de la vie quotidienne, comme le
produit d’une création qui « coûte autant de travail à l’humanité qu’un
caractère nouveau à la plante », selon une formule que L’Eau et les
rêves reproduit86 . Il possède les principes de sa cohérence et de son
organisation, et cela, Bachelard le sait dès La Psychanalyse du feu,
dont la conclusion souligne déjà que « les métaphores s’appellent et se
coordonnent plus que les sensations » et recommande d’établir pour
chaque poète un diagramme « qui indiquerait le sens et la symétrie
de ses coordinations métaphoriques87 ». L’imaginaire est enfin le fils
de la solitude absolue que l’esprit fait en soi quand il va à la rencontre
du monde, mais il n’en a pas moins la vertu de se communiquer selon
des modalités sur lesquelles Bachelard ne cessera pas de s’interroger,
jusque dans les Poétiques terminales. Tous ces caractères, qui garan-
tissent la réalité de l’image, découlent aux yeux de Bachelard de ce
qu’elle est essentiellement nouveauté, et, disons même pour être plus
fidèle au tonus du philosophe, novation, plus encore que nouveauté.
Elle est, écrit-il, « l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même
de la nouveauté 88 ».
Dans l’ordre de la connaissance comme dans celui de la rêverie,
Bachelard s’est efforcé de constituer une philosophie de la novation, et
c’est, du reste, ce qui explique ses nombreuses références à Nietzsche.
La novation, c’est pour lui le surgissement même de l’être, c’est aussi
le stade où l’être est en même temps valeur, et je n’hésite pas, pour ma
part, à considérer comme le philosophème fondamental de l’ontologie
de Bachelard ce qu’il écrivait dans L’Eau et les rêves 89 en pensant
plus particulièrement à l’être de l’image : « La réalité ne peut être
vraiment constituée aux yeux de l’homme que lorsque l’activité

[85] Le Rationalisme appliqué, op. cit., p. 106, p. 111.


[86] L’Eau et les rêves, op. cit., p. 4.
[87] La Psychanalyse du feu, op. cit., p. 179.
[88] L’Air et les songes, op. cit., p. 7, souligné par l’auteur.
[89] L’Eau et les rêves, op. cit., p. 213.
258
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

humaine est suffisamment offensive, est intelligemment offensive. »


Dans sa saine agressivité, l’agressivité de l’intelligence, cette formule
indique que l’être ne se donne pas, mais se conquiert90. Comment
penser cette conquête dans le cas de l’image ?
La réponse des livres sur les éléments consiste, on le sait, à rat-
tacher la vie propre des images aux archétypes dont la psychanalyse
de Jung et de Baudouin a montré l’activité. Loin d’être reproduction
de l’expérience, l’image en est sublimation. Elle fuse, je ne dirai pas
au point de rencontre d’un complexe et d’un élément, mais plutôt
au moment où un complexe a investi un objet de la perception au
point d’en faire une substance élémentaire. Alors l’eau devient une
gomme dont un couteau peu suivre les fibres, le lait se met à mériter
une blancheur qu’il impose à sa noirceur intime, un diamant suffit
à fondre les glaces du pôle, le vin ne se laisse pas couper d’eau, et le
bleu du ciel nous blesse, nous brûle ou nous apaise. C’est toujours,
semble-t-il, en suscitant l’antagonisme latent derrière la quiétude dans
laquelle reposent les choses perçues que le rêveur les restitue à leur
réalité dynamique. Le monde est sa provocation. Mais cette provo-
cation n’a sa pleine efficacité que si elle se fait non pas selon ses seuls
vœux ou ses seules inquiétudes, mais en s’inscrivant dans les lignes
de forces propres à chaque élément. La rêverie du repos est à la fois
retour au sein maternel et enfoncement dans les profondeurs de la
Terre. L’esthétique du feu n’est pas celle de l’eau, encore que l’alcool
dans sa folie sache les associer comme la pâte réussit l’alliance
de l’eau et de la terre. Mais, pour l’essentiel, chaque élément est
« un système de fidélité poétique91 » qui donne à la rêverie le support
matériel sans lequel elle s’évanouirait, au lieu de se prolonger en
œuvre et de s’y incarner.
Si brèves que soient ces remarques, elles permettent de poser le
problème crucial : la doctrine exposée et mise en pratique avec tant
d’érudition, d’alacrité et, disons-le, d’amour, dans les livres sur les
éléments, tient-elle ses promesses, autrement dit garantit-elle à

[90] C’est là une des nuances qui me séparent de l’analyse de François Dagognet. Il se montre
défiant envers la notion de nouveauté qui lui paraît renvoyer « trop à l’empirisme des surgissements
ou des apparitions » (Gaston Bachelard [1965], Paris, PUF, 1972, p. 12). Ce à quoi
renvoie le texte de L’Eau et les rêves, c’est à l’intelligence, et cela suffit pour écarter le renvoi
à l’empirisme.
[91] L’Eau et les rêves, op. cit., p. 7.
259
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

l’image sa vertu novatrice ? Bachelard s’est apparemment convaincu


que ce n’était pas le cas, et ses doutes se manifestent assez nettement
dans La Terre et les rêveries du repos, le dernier des livres sur
les éléments, comme s’il s’était rendu compte à mesure qu’il exploi-
tait sa méthode de l’obstacle principiel sur lequel elle venait buter.
Il est intéressant de le relever, cet obstacle présente une structure
voisine de celle de la difficulté qu’il décelait dans l’atomisme antique.
Les Intuitions atomistiques 92 le montrent en effet, l’atomisme de
Démocrite s’oppose à celui d’Épicure en ce que le premier constitue
l’atome avec quelques propriétés simples dont la composition devrait
expliquer la diversité des propriétés observables, tandis que le second
met dans l’atome les propriétés phénoménales : l’atome est trop pauvre
ou trop riche. On doit se demander si le rapport des archétypes aux
images ne soulève pas le même genre de difficulté. Car, ou bien, pour
schématiser, on constitue les archétypes à partir des images, et dès
lors ils vont redoubler les images sans les expliquer ; ou bien on limite
le nombre des archétypes pour qu’ils deviennent un principe de syn-
thèse, mais alors on devra réduire les images à ces archétypes en
petit nombre, et on perdra dans l’opération la nuance de nouveauté
propre à chaque image. Que Bachelard n’ait pas été insensible à cette
difficulté, j’en vois un indice dans ses variations relativement à ce
qu’il appelle « les grandes images du refuge : la maison, le ventre, la
grotte93 ». Dans la préface de La Terre et les rêveries de la volonté 94 ,
il récuse la réduction psychanalytique de ces images à l’archétype du
retour à la mère : cette réduction n’expliquerait pas la multiplicité, la
surabondance, le renouvellement constant de telles images. Mais, dans
le court avant-propos de La Terre et les rêveries du repos95, ilavoue que
« la maison, le ventre, la caverne par exemple portent la même grande
marque du retour à la mère ». Après avoir explicitement rapproché
sa méthode de celle des archéologues qui constituent des séries
régulières de documents96, après avoir soutenu que les séries d’images

[92] Gaston Bachelard, Les Intuitions atomistiques. Essai de classification [1933], Paris,
Boivin/Vrin, 1975.
[93] La Terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 14.
[94] Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos [1948], Paris, José Corti, 1979
p. 14-15.
[95] Ibid., p. 5-6.
[96] L’Air et les songes, op. cit., p. 13-15.
260
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

désignaient chacune un élément fondamental, Bachelard hésite, et se


demande si c’est rendre hommage à la nouveauté que de lui assigner
une place dans une série.
Il semble en tout cas que le souci d’en finir avec cette difficulté
explique dans une large mesure la dernière inflexion de la pensée
du philosophe, celle qui se cherche dans La Poétique de l’espace et
La Poétique de la rêverie. Ayant dès l’introduction de la première
écarté97 comme trop objectiviste et prudente la méthode de classifi-
cation appliquée dans les éléments, Bachelard se sent maintenant
libre de déployer une « ontologie directe » de l’image, directe sans
doute parce qu’elle ne passe plus par la référence de l’image à un
archétype, mais se borne à en accompagner l’envol et à en suivre
le retentissement. Quant aux références théoriques, Bachelard se
place alors sous le signe de la phénoménologie qu’il substitue à la
psychanalyse. Quant au contenu, il fait de l’image une émergence du
langage et le fruit d’une sublimation pure, c’est-à-dire d’une subli-
mation « qui ne sublime rien98 ». Que signifient ces évolutions pour le
problème qui nous intéresse ?
J’ai parlé d’inflexion ou d’évolution ; il s’agissait en effet de ne pas
creuser excessivement la différence entre les livres sur les éléments
et les Poétiques. Les premiers déjà étaient souvent critiques vis-
à-vis de la psychanalyse traditionnelle, et c’est dans La Terre et
les rêveries de la volonté, non dans La Poétique de l’espace, que
Bachelard a écrit que « le langage est au poste de commande de
l’imagination »99. Pour rester fidèle à ce mouvement de pensée, il
convient, je crois, de le nommer « purification ». Bachelard récuse
moins ses analyses antérieures qu’il n’en purifie les fondements
de principes et de références qui, à la longue, avaient révélé une
pesanteur inattendue. Dans sa carrière épistémologique, Bachelard
a souvent traité deux fois les mêmes problèmes100 ; il en va de même
dans quelques cas en théorie de l’imaginaire. Les images de la mai-
son, celles du coin par exemple, sont étudiées dans les livres sur

[97] Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace [1957], Paris, PUF, 1958, p. 3, p. 7.
[98] Ibid., p. 12.
[99] La Terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 8. Voir aussi dans L’Air et les songes,
op. cit., p. 9 : « L’être devient parole. La parole apparaît au sommet psychique de l’être. »
[100] J’emprunte cette observation à Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des
sciences, op. cit., p. 194-195.
261
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

la Terre et reprises dans La Poétique de l’espace. La confrontation


rapide des textes consacrés au coin aidera à voir ce que l’analyse
gagne d’une étape à l’autre.
Le coin reste toujours le lieu d’une valorisation. Il nous offre
selon La Terre et les rêveries du repos ombre, repos, paix et ra­jeu­
nis­sement101. Même si les mots sont parfois différents, aucune de ces
valeurs n’est contestée au coin dans La Poétique de l’espace. Mais le
livre sur la Terre bloque imprudemment la rêverie du coin en ajou-
tant que « tous les lieux de repos sont maternels », ce qui a pour effet
d’insérer le coin dans la série maison-ventre-caverne, et d’en annu-
ler les nuances variationnelles. Le livre sur l’espace, en renonçant
à la référence maternelle, va habiter le coin, s’amuser de la faune
minuscule qui y a trouvé refuge, s’inquiéter de la poussière qui s’y
est entassée, recouvrant les objets qu’on y a oubliés et qui réveillent
les souvenirs anciens ou relancent la rêverie. Le coin est devenu un
relais entre la rêverie et elle-même, un lieu où la rêverie se nourrit
d’elle-même et exerce pleinement ce « privilège d’autovalorisation » qui
fait d’elle la seule réalité qui soit sa propre fin. Ne naissant de rien
que d’elle-même, ne cherchant rien qu’elle-même, l’image est le produit
d’une pure ontogénie qui ne satisfait aucune pulsion antérieure mais
où s’accomplit la vocation de l’homme à parler et à prêter sa voix à
tout ce qui ne peut pas parler. Elle n’a pas à être vraie, car elle ne
cherche d’adéquation à rien. Elle est nouveauté, et, par là, elle est
tout ce qu’elle peut être.
Il faudrait savoir s’arrêter à ce point. Si je demande encore quelques
instants d’attention, c’est seulement pour expliquer le silence que
j’observerai sur les faux problèmes dont on encombre la pensée de
Bachelard. Y a-t-il un ou deux Bachelard, le savant et le rêveur,
l’ami des poètes et l’épistémologue ? Bachelard a été les deux, cela ne
prouve ni qu’il se soit dédoublé ni qu’il se soit contredit. Le penseur
qui a poussé le non-aristotélisme au point de faire de l’imprudence
la vertu du philosophe s’est montré ici d’une prudence exemplaire et,
me semble-t-il, a de plus en plus nettement refusé toute confusion
des genres. Il a parfois usé de formules, comme celle du jour et de la
nuit, qui relèvent plus à mes yeux du haussement d’épaules et de la
malice que de la réponse proprement philosophique ; j’y vois au mieux

[101] La Terre et les rêveries de la volonté, op. cit., p. 121.


262
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

une confidence, mais pas un argument, car la rotation de la Terre sur


elle-même n’a rien à faire en ces matières.
Peut-on alors, dépassant quelque peu les écrits, comprendre ce
qu’il s’est contenté de signifier ? On a au moins le droit d’émettre
une hypothèse qui essaiera de s’inscrire dans le prolongement des
analyses précédentes. Il n’y aurait un risque de contradiction chez
Bachelard que s’il avait présenté la science et la poésie comme deux
réponses à la même question, deux explications d’une même réalité.
Alors, et alors seulement, on serait en droit d’exiger de lui qu’il choi-
sisse entre science et poésie, qu’il dise laquelle des deux est dans le
vrai, ou, à tout le moins, comment il hiérarchise leurs réponses res-
pectives. Mais poser le problème en ces termes, c’est oublier tout ce
que Bachelard a travaillé à établir, car ni la science ni la poésie ne se
laissent à ses yeux définir par rapport à une réalité antérieurement
donnée et qui leur servirait de point de référence en même temps
que de terrain d’affrontement. Du côté de la science, la critique du
réalisme signifie justement que la science ne naît pas dans le sillage
de la connaissance commune, mais produit la réalité authentique
comme résultat d’un processus abstrait-concret qui se déroule en
vertu de sa dialectique propre. Du côté de la poésie, l’appel final à
la phénoménologie rompt les derniers liens qui, dans les livres sur
les éléments, lestaient encore l’image d’une réalité pulsionnelle et
bridaient son envol surréel. Dans de telles conditions, on ne voit
pas sur quel point il pourrait se présenter une contradiction dans
l’œuvre de Bachelard.
Mais on insiste encore : n’est-elle pas étrange, paradoxale, voire
contradictoire, cette philosophie qui nous donne deux définitions du
réel ? Peut-on appeler réel ce que dépiste et enregistre l’appareillage
sophistiqué qui résulte d’un investissement social et, tout uniment,
la concrétion qui se forme dans la parole solitaire du rêveur ? Il faut
d’abord répondre que ce dualisme-là n’est pas plus contradictoire
que les autres, que rien n’a jamais garanti que le réel soit simple, et
que, dès l’aube de la philosophie, nous avons été mis en garde contre la
tentation de faire trop vite un. Mais il faut surtout dire que la philo-
sophie, c’est-à-dire, pour Bachelard, le rationalisme, n’est pas une
ontologie, c’est une méta-ontologie. Sa fonction n’est pas de répondre
elle-même aux questions : qu’est-ce que l’être ? et qu’est-ce qui est ? Sa
mission prend fin quand elle nous a dit où nous trouverons la réponse
263
Jean-Claude Pariente • Rationalisme et ontologie chez Gaston Bachelard

à ces questions, et Bachelard n’a cherché qu’à repérer et à libérer les


foyers discontinus de l’ontogénie102, plus encore que de l’ontologie.
Gaston Bachelard est mort le 16 octobre 1962, quelques jours après
avoir quitté sa « table d’existence ». On lui a rendu le plus juste des
hommages en écrivant qu’il s’était arrêté de vivre quand il s’était
arrêté de travailler, et d’accompagner de sa méditation l’activité de la
science103. Il reste à espérer que, s’il s’est arrêté de travailler, ce n’est
pas parce que l’adversité l’y a contraint, c’est parce que, aux sources
mystérieuses où nous puisons chaque jour la force de continuer, il
a su que sa tâche était achevée depuis qu’il avait compris que nous
n’avons rien à attendre de la philosophie que le courage d’être des
hommes, c’est-à-dire de nous porter à la hauteur de notre destin de
connaissance et de mériter les bonheurs de l’expression.

[102] J’étends ici à la science la remarque de Dagognet à propos de l’imaginaire : « La


rêverie accomplit le rêve de la nature » (Gaston Bachelard, op. cit., p. 42). Un passage
étonnant du Matérialisme rationnel (op. cit., p. 32-33), légitime cette extension : la
nature de l’homme, écrit Bachelard, « c’est de pouvoir sortir de la nature par la culture,
de pouvoir donner, en lui et hors de lui, la réalité à la facticité ».
[103] Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences, op. cit., p. 195.
[Chapitre 12]

Jean Nicod, l’induction et la géométrie

Jacques DUBUCS1

B ien qu’il ait été quelque peu tiré de l’oubli par l’institution récente
d’un prix de sciences cognitives portant son nom, le philosophe
Jean Nicod continue à être, en France, l’objet d’une méconnaissance
à peu près totale. À l’exception d’une remarquable étude de Jules
Vuillemin 2 consacrée à sa philosophie de la géométrie, on trouve-
rait difficilement un travail français faisant référence à son œuvre.
Sans doute cette ignorance est-elle en partie due à la brièveté de
son existence (1893-1924) et au caractère atypique et heurté de sa
carrière : reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1914, l’année
même où la déclaration de guerre en interrompit la session ; boursier à
Cambridge, à un moment où la vie philosophique française était si peu
« analytique » ; recruté, en 1921, sur un poste d’économiste au Bureau
international du travail à Genève, après n’avoir enseigné la philoso-
phie que pendant trois ans dans divers lycées provinciaux ; chargé de
conférences à l’École des hautes études, mais pour y présenter l’his-
toire de la philosophie grecque, qui ne l’occupait que marginalement ;
emporté, enfin, par la maladie, au moment même où il s’apprêtait à
soutenir à la Sorbonne les deux thèses de doctorat, déjà imprimées et
déposées, qui constituent l’essentiel de son œuvre. Mais la marginalité
de Jean Nicod dans la philosophie française, en dépit du soutien et de
l’amitié que lui témoignèrent André Lalande et Émile Meyerson de

[1] Université Paris VIII, et Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques,
CNRS/Université Paris I/École normale supérieure.
[2] Jules Vuillemin, « La géométrie dans le monde sensible (Nicod, 1923) », in La Logique et le
monde sensible. Étude sur les théories contemporaines de l’abstraction, Paris, Flammarion,
1971, p. 226-247.
266
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

son vivant, a d’autres raisons encore, qui en expliquent probablement


la persistance aujourd’hui3 : la grande minutie de l’argumentation,
que Nicod préférait de loin à la solennité de thèses grandioses mais
fragilement établies, l’humble renoncement à toute théorie définitive
et, plus encore, à tout « système », l’acceptation sereine de conclusions
purement « négatives » et, pour tout dire, l’extrême retenue du propos,
assez bien illustrée par les derniers mots de sa thèse sur la géométrie :
Nos hypothèses n’ont, en somme, guère dépassé l’idée la plus rudi-
mentaire d’un monde sensible géométriquement ordonné. […] On ne
peut apporter trop de soin dans ces premières études. D’une part,
justement parce qu’elles ne sont que schématiques, il convient qu’elles
soient exactes. Parce qu’elles devront, pour s’appliquer à la nature qui
nous est connue, porter des corrections considérables, il faut qu’elles
soient précises ; car on ne peut pas corriger ce qui est imprécis. C’est
pourquoi nous avons présenté ces premières images d’un ordre sen-
sible, plus ardues qu’il n’est d’usage, et cependant infiniment simples :
peut-être peuvent-elles déjà dessiner quelque aperçu juste, rendre
moins plausible quelque erreur4.

1] Des Principia Mathematica au problème de l’induction


Nicod était, à Cambridge, le disciple de Bertrand Russell, et c’est à
lui qu’est dédiée sa thèse sur la géométrie. Rien d’étonnant, dans ces
conditions, que le premier article jamais publié par Nicod5 concerne un
point de logique mathématique. Partant d’une remarque de Charles
Sanders Peirce et d’Henri Scheffer, à savoir que tous les connecteurs
propositionnels peuvent être définis à partir d’une seule notion pri-
mitive, celle d’incompatibilité (« p | q » signifie que p et q ne peuvent
être simultanément vrais), Nicod parvient à un résultat spectacu-
laire 6 dont Russell devait tenir compte dans la seconde édition des
Principia Mathematica : tous les axiomes du calcul propositionnel

[3] Jean Nicod, à qui les philosophes de tradition analytique se réfèrent régulièrement à propos
d’une question comme celle de l’induction, n’est pas même cité dans la très volumineuse
Encyclopédie « universelle » des philosophes récemment éditée par les Presses Universitaires
de France (1992), où furent pourtant publiés ses écrits…
[4] Jean Nicod, La Géométrie dans le monde sensible [1923], Paris, PUF, 1962, p. 157.
[5] Jean Nicod, « A Reduction of the Number of Primitive Propositions of Logic », Proceedings
of the Cambridge Mathematical Society, 19, 1917, p. 32-41.
[6] Willard Van Orman Quine, « A Note on Nicod’s Postulate », Mind, 41, 1932, p. 315-350.
267
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

peuvent être réduits à un seul, qui n’utilise que ce connecteur (la


« barre de Nicod ») :
p | .q | r : | ::s | .s | s : | ∴ s | q. | :p | s. | .p | s
1.1] Induction, logique et probabilité
Après ce travail technique de logique, Nicod entreprend d’étudier
avec la même minutie un problème autrement plus vaste, celui de l’in-
duction. Il s’agissait là, significativement, d’une question activement
discutée, quoique sous une forme et dans des termes très différents,
à la fois en France et au Royaume-Uni. Du côté français, la référence
encore omniprésente était la thèse déjà ancienne de Jules Lachelier,
Du fondement de l’induction7, dans laquelle Lachelier essayait de don-
ner de l’induction une justification « transcendantale » : les théories
scientifiques peuvent être inférées des données de l’observation par
l’ajout des principes mêmes en vertu desquels une connaissance est
en général possible. Rien de tel du côté britannique, où ce n’est pas au
système kantien, mais au calcul des probabilités, que l’on demande
d’éclairer la nature de l’induction :
Le sujet de mon livre – écrit ainsi Keynes dans la préface de son
grand traité de 1921 sur les probabilités – a été pour la première fois
conçu dans le cerveau de Leibniz, qui […] concevait la probabilité
comme une branche de la logique. Dans les siècles qui se sont écou-
lés depuis, les exercices d’algèbre […] l’ont à ce point emporté, dans
le monde savant, sur les profondes enquêtes du philosophe à propos
de ces processus de l’entendement humain qui guident notre choix en
déterminant les préférences raisonnables, que la probabilité est plus
souvent rapportée aux mathématiques qu’à la logique. C’est surtout à
cet égard que [mon ouvrage] est neuf8.
De ces deux références, Nicod privilégie, de toute évidence, la
seconde. Le livre de Lachelier illustre bien le travers si commun
consistant à négliger, comme « trop facile », l’examen des principes
selon lesquels l’induction fonctionne effectivement, et à « se hâter » vers
le « travail de métaphysique » consistant à montrer que ces principes
sont bien fondés : Lachelier, résume Nicod9, fait partie de ces philo-
sophes qui « laissent les choses et courent aux causes ». Au contraire,

[7] Du fondement de l’induction [1871], in Œuvres, Paris, vol. I, 1933, p. 19-92.


[8] John Maynard Keynes, A Treatise of Probability, London, MacMillan and Co, 1921, p. V.
[9] Jean Nicod, Le Problème logique de l’induction [1924], Paris, PUF, 1961, p. 55.
268
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

le traité de Keynes10 représente pour Nicod le seul point de départ


correct. La question de l’induction est de nature logique et non pas
métaphysique. Elle doit être établie sur « son véritable terrain, celui
de la probabilité11 », en tant que le calcul des probabilités constitue la
base d’une extension appropriée de la logique déductive élaborée dans
les Principia Mathematica.
Dire que le calcul des probabilités est de la logique, ou une logique
étendue, peut s’entendre en plusieurs sens. D’un côté, on peut traiter
la probabilité comme une extension de la vérité (la logique proba-
bilitaire est alors une logique à une infinité de valeurs de vérité).
Mais, d’un autre côté, on peut employer une probabilité dyadique, la
probabilité relative ou « conditionnelle », qui généralise non la vérité,
mais la conséquence : Pr(H/E) exprime le degré auquel E implique H.
C’est précisément ce que fait Keynes en 1921. Dans ce dernier format,
il n’y a aucun sens à dire d’une proposition qu’elle est en elle-même
probable ou improbable, et c’est seulement par référence à certaines
prémisses qu’elle peut être ainsi qualifiée. Cette disposition est la
seule, selon Keynes et Nicod, qui permet de traiter l’induction d’un
point de vue logique :
La perception de ce principe que la probabilité est une relation, non
une qualité, des propositions enlève à la probabilité ce qu’elle parais-
sait avoir de fuyant et de provisoire. Elle la rend un fait aussi ferme que
l’implication12.
À vrai dire, la décision même de traiter l’induction dans un cadre
probabiliste peut s’entendre de deux façons très distinctes. Une inférence
inductive peut, d’une part, être considérée comme une transition
moins que certaine, et donc affectée d’une certaine probabilité,
conduisant d’une ou plusieurs prémisses à une conclusion que ces
prémisses n’impliquent pas déductivement : c’est le sens « ampliatif »
dans lequel la tradition prend l’expression, lorsqu’elle examine une
inférence comme celle qui mène de la proposition d’observation « tel et
tel corps se dilate lorsqu’on le chauffe » à sa généralisation universelle.

[10] Il est à peine nécessaire de rappeler à quel point Keynes était lié avec Russell et Moore :
à Cambridge, Nicod a certainement eu de nombreuses occasions de discuter avec Keynes
de son traité en préparation.
[11] Nicod, Le Problème logique de l’induction, op. cit., p. 10.
[12] Ibid., p. 10.
269
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

Mais l’inférence inductive peut aussi, d’autre part, être assimilée à


la détermination, nullement incertaine quant à elle, du degré auquel
cette conclusion est entraînée par les prémisses en question. La
différence est considérable, puisque la logique « inductive », dans le
second cas, reste parfaitement « déductive » et que sa différence avec
la logique usuelle tient simplement à ce que l’on y déduit non des
propositions, mais des « degrés de confirmation ». Toute l’entreprise de
la « logique inductive » du XXe siècle, et notamment l’œuvre de Rudolf
Carnap, a suivi cette dernière voie, que Nicod est le premier à définir,
avec la sobriété et la netteté qui lui sont coutumières :
Ces termes d’inférence certaine et d’inférence probable prêtent sans
doute à équivoque. Mais on n’en voit pas de meilleurs et il suffit de
les expliquer.
Tout d’abord, l’inférence probable dit qu’en l’absence de toute
information, la vérité de ses prémisses rend probable à un degré p
sa conclusion : elle dit donc moins que l’inférence que nous venons
d’appeler certaine, mais elle le dit avec une certitude aussi entière.
Elle ne conclut pas probablement et l’autre certainement, mais elle
conclut à une probabilité tout aussi certainement que l’autre conclut à
une certitude13.

1.2] Le « critère de Nicod »


La confirmation, vue comme relation entre des données et une
hypothèse qu’elles n’impliquent pas mais qu’elles rendent probable à
un certain degré, peut être étudiée de façon quantitative (numérique)
ou de manière qualitative (« catégorique »). Dans ce dernier cadre,
Nicod a formulé une thèse qui a été abondamment discutée dans la
littérature postérieure14 , et qui est aujourd’hui connue sous le nom
de « critère de Nicod ». Elle peut être résumée en disant qu’une loi
comme « Tous les corbeaux sont noirs » est confirmée par toutes les
observations de corbeaux noirs et par elles seules :
Considérons la formule de loi A entraîne B. Comment une proposition
individuelle, ou plus brièvement un fait, peut-il affecter sa vraisem-
blance ? Si ce fait consiste en la présence de B dans un cas de A,

[13] Ibid., p. 12-13.


[14] Carl G. Hempel, « Studies in the Logic of Confirmation » [1945], in Peter Achinstein
(ed.), The Concept of Evidence, Oxford University Press, 1983, p. 10-43. Rudolf Carnap,
Logical Foundations of Probability [1950], Chicago University Press, 1962, § 87.
270
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

il est favorable à la loi A entraîne B. Au contraire, s’il consiste en


l’absence de B dans un cas de A, il est défavorable à cette loi. On
peut concevoir que ce sont là les deux seules actions directes qu’un
fait puisse exercer sur la probabilité d’une loi. Réalisant l’hypothèse,
ou bien il réalise aussi la conclusion et il donne à la loi son appui,
ou bien il ne la réalise pas et il le lui refuse : tels seraient les ultimes
ressorts de l’action inductive. Un fait qui consiste en autre chose que
la présence ou l’absence de B dans un cas de A ne saurait alors agir
directement sur la vraisemblance de la loi A entraîne B. […] Ainsi
toute l’influence des vérités individuelles ou faits sur la vraisemblance
des propositions universelles ou lois s’exercerait par le moyen de ces
deux actions élémentaires que nous appellerons la confirmation et
l’infirmation15.
On aura quelque idée des controverses suscitées par le « critère de
Nicod » en le rapprochant d’une autre exigence assez naturelle de la
théorie de la confirmation, à savoir que des données qui confirment une
hypothèse devraient également confirmer toute hypothèse lo­gi­quement
équivalente. Dans ces conditions, l’énoncé ¬Aa.¬Ba, qui confirme,
d’après le critère de Nicod, l’hypothèse universelle x(¬Bx ⊃ ¬Ax),
devrait aussi confirmer l’hypothèse équivalente x(Ax ⊃ Bx). Ceci a
pour conséquence absurde que l’observation d’un objet qui n’est ni
corbeau ni noir devrait confirmer l’hypothèse selon laquelle tous les
corbeaux sont noirs (Raven’s Paradox). Pour écarter cette manière de
pratiquer l’ornithologie à l’abri des intempéries, plusieurs manières de
restreindre la portée du critère de Nicod ont été proposées, que nous
ne pouvons examiner ici16 .
1.3] La discussion du théorème de convergence
Contrairement à ceux qui, à l’instar de Keynes, privilégient des
formes « savantes » d’induction, Nicod entend revenir à une certaine
forme « naïve » de la question et examiner avant tout l’induction qui
procède par « énumération d’instances ». Selon Nicod, la fondation
logique de cette induction suppose que l’on puisse montrer que la
probabilité d’une loi tend vers la certitude lorsque les exemples qui la
vérifient sont multipliés à l’infini. C’est là un réquisit auquel bien peu
de systèmes de logique inductive satisfont. Il est notoire, par exemple,

[15] Nicod, Le Problème logique de l’induction, op. cit., p. 23.


[16] Voir Carl G. Hempel, « Confirmation : Qualitative Aspects », in Paul Edwards (ed.),
Encyclopaedia of Philosophy, New York, Macmillan, vol. II, 1967, p. 185-187.
271
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

que le système construit par Carnap dans les années 1950 n’y répond
pas17. On pourrait plaider que ce défaut n’est pas rédhibitoire et que
l’essentiel est que, dans ces conditions, la probabilité que le prochain
exemple soit encore positif tende vers 1 (« next instance confirmation
principle »). Mais Nicod ne s’arrête pas à cette échappatoire : c’est de
l’induction relative aux théories qu’il doit être question, et non de celle,
particulière, relative aux expériences à venir.
Le traité de Keynes, et c’est l’une des caractéristiques qui lui
avaient assuré une aussi grande notoriété, contient un résultat de
convergence de cet ordre, et la majeure partie de la thèse de Nicod
est consacrée à un examen critique des présuppositions de ce théo-
rème. Nous sommes ici au cœur de la théorie « asymptotique » de la
confirmation, et il ne saurait donc être question d’indiquer les détails
de l’affaire. On peut, néanmoins, résumer les résultats de Nicod de la
manière suivante. Le théorème de convergence suppose (i) que si une
loi universelle est fausse, alors la probabilité qu’elle soit vérifiée dans
une infinité de cas est nulle ; (ii) que la probabilité a priori d’une loi
universelle correcte est non nulle.
Sous peine de cercle vicieux, ce n’est pas l’induction elle-même qui
peut nous assurer que ces deux conditions sont effectivement réali-
sées. S’agissant de la seconde, il est difficile de voir ce qui pourrait
conférer, avant toute expérience, une vraisemblance non nulle à une
loi universelle. Naturellement, dans le cas d’un univers fini, cette
vraisemblance initiale de la loi A entraîne B va presque de soi. Car
on peut considérer qu’elle est égale à la probabilité pour qu’un tirage
aléatoire de m individus (supposé représenter la donnée de la classe
A) ne donne que des membres d’une classe B préalablement fixée de
n individus, et cette probabilité est évidemment non nulle dès que n
diffère de zéro. Mais dans le cas d’un univers infini ? Keynes tente de
se ramener au cas précédent grâce à son fameux principe de « variété
limitée », selon lequel les caractéristiques pertinentes des individus,
dans un raisonnement inductif ou expérimental, sont en nombre fini :
l’univers, si l’on veut, est qualitativement fini, même s’il comprend une
infinité d’objets. Dès lors, ne doit-on pas considérer que l’induction
traditionnelle, « par énumération », est fondée sur une induction d’un

[17] Dans ce système, le degré de confirmation d’une loi universelle par un nombre quel-
conque de ses « instances de confirmation » est toujours nul.
272
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

autre type, « par élimination », qui prend en compte non la quantité


des « instances de confirmation » mais le genre ultime auquel elles
appartiennent ? Nicod avance, contre cette idée, un certain nombre
d’objections subtiles dans lesquelles nous ne pouvons pas entrer. Mais
on peut certainement considérer que la discussion de cette question
dans la thèse de Nicod représente, avec les chapitres correspondants
du livre Human Knowledge de son maître Russell18, l’une des contri-
butions majeures du XXe siècle à la logique et à la philosophie de
l’induction.

2] Géométrie naïve
En dépit de ressemblances « stylistiques » très fortes avec la thèse
sur l’induction – là encore, la minutie et la retenue si caractéris-
tiques de l’écriture de Nicod, aussi bien que son inclination constante
à indiquer les limites de validité des résultats qu’il obtient, frappent
le lecteur à chaque page –, la thèse sur la géométrie est beaucoup
plus difficile à caractériser. Nous ne sommes plus, ici, sur le ter-
rain balisé d’un problème explicitement légué par la tradition, et
les références, les influences, les questions mêmes, sont beaucoup
plus malaisées à déchiffrer. Cette thèse contient d’abord, sans nul
doute, une contribution à certains problèmes épistémologiques tra-
ditionnels relatifs à la géométrie, par exemple celui, déjà traité par
Henri Poincaré, de déterminer en quel sens une convention géo-
métrique peut être considérée comme plus « simple » qu’une autre.
Mais elle représente aussi l’esquisse d’un projet considérablement
plus ambitieux : celui d’une axiomatisation des structures de notre
expérience naïve, préscientifique, du monde. Pour l’essentiel, c’est
à ce dernier aspect des idées de Nicod – où il est permis de voir non
seulement la poursuite réfléchie des investigations d’Ernst Mach
et de Richard Avenarius sur l’« analyse des sensations », mais aussi
une ébauche des travaux contemporains d’intelligence artificielle19
relatifs à l’ontologie et à la physique « naïves » – que seront consa-
crées les lignes qui suivent.

[18] Bertrand Russell, Human Knowledge. Its Scope and Limits [1948], Londres, George
Allen & Unwin, 1966, p. 456 sq.
[19] Voir par exemple Patrick J. Hayes, « The Second Naive Physics Manifesto », in Jerry R.
Hobbs & Robert C. Moore (eds.), Formal Theories of the Commonsense World, Norwood
(NJ), Ablex Publ. Co, 1985, p. 1-36.
273
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

2.1] L’insidieuse simplicité des conventions


S’agissant du choix entre géométries « rivales », les considérations
de simplicité, bien entendu, ne jouent pas le rôle d’indices du vrai qui a
longtemps été le leur en optique ou en cinématique20. La notion même de
rivalité ou de concurrence est ici inappropriée en raison de ses connota-
tions parasites, laissant entendre erronément qu’existerait un système
unique et préalablement défini d’entités, auxquelles les différentes géo-
métries attribueraient des propriétés distinctes. Si la simplicité relative
de deux géométries permet éventuellement de les départager, ce n’est
pas au sens où des axiomes plus simples seraient l’indice d’une géomé-
trie plus « vraie », mais au sens, par exemple, où il est plus approprié
de choisir le système métrique que les anciennes mesures, bien moins
faciles à manier. Ces considérations familières sont amplement déve-
loppées dans les écrits de Poincaré21 où elles servent à recommander,
pour d’exclusives raisons de commodité, la géométrie euclidienne.
Mais il est loin d’être clair que le choix de la simplicité en géométrie
pure ne s’avère jamais décevant, de ce point de vue même, lorsqu’il est
question de donner une interprétation physique aux termes primitifs.
Comme le fait remarquer Ernest Nagel22, la simplicité qui doit alors
être prise en compte est en effet celle du « système total » de la phy-
sique développée dans ce cadre, et il est bien connu, par exemple, que
la théorie de la relativité générale a été développée dans un cadre rie-
manien, précisément parce que l’expression des lois y est plus simple
que dans le cadre euclidien. Le début de la thèse de Nicod est consacré
à une remarque critique de cet ordre : la simplicité « intrinsèque » d’une
géométrie, celle que Poincaré avait en vue, est tout à fait distincte de
sa simplicité « extrinsèque », celle qui se réfère à l’interprétation empi-
rique des primitives géométriques : « On ne saurait, en effet, conclure
de la simplicité des lois formelles de certaines expressions à la sim-
plicité des sens dont ces expressions sont susceptibles. Le fait est que
ces deux ordres de simplicité s’ignorent23. »

[20] Voir, entre mille exemples, le rôle heuristique que Galilée fait jouer à l’idée que la nature
agit habituellement « en employant les moyens les plus proches, les plus simples et les plus
faciles » (Alexandre Koyré, Études galiléennes, Paris, Hermann, 1966, p. 136).
[21] Henri Poincaré, La Science et l’hypothèse, Paris, Flammarion, 1912, p. 67.
[22] Ernest Nagel, The Structure of Science, Indianapolis, Hackett Publications, 1979,
p. 262-265.
[23] Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, op. cit., p. 22.
274
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

À ce point, la remarque épistémologique de Nicod, somme toute


locale, tourne à une explication du divorce entre le monde de l’expé-
rience antéprédicative et l’appréhension scientifique de l’univers : le
monde sensible est « éclipsé » par l’image qu’en donne la géométrie, car
souvent, pour simplifier les lois, il faut compliquer les entités qu’elles
relient ; le savant ne le sait que trop bien. Il est vrai que cette diver-
gence nous froisse, et que nous tendons à l’effacer de notre rêve
du monde : nous posons alors que les sens complexes qui obéissent
à des lois simples recouvrent des êtres simples, dont nous n’avons
aucune idée. Telle est l’énergie, telle est la matière, tel est l’intervalle
de la théorie de la relativité, telles sont en général toutes les entités qui
jouissent de la propriété idéalement simple d’invariance. Mais cette
métaphysique corrigeant le monde et transportant d’autorité dans les
notions mêmes la simplicité de leurs lois, nous n’en sommes pas les
dupes. Nous savons bien que les sens applicables des entités de cette
sorte ont en général un caractère irréductible de composition24.

2.2] Une axiomatique du sens commun


La faveur indue dont jouit l’idéal de simplicité théorique explique
en grande partie la manière dont le sens commun se trouve dépossédé
de son emprise sur le monde. Visant à des lois simples, on part de
primitives qui n’ont pas d’interprétation proche de l’expérience sen-
sible, et l’interprétation lointaine qu’on leur trouve passe alors pour
constitutive d’une réalité cachée mais authentique. Nicod entreprend
d’inverser le processus en construisant une géométrie naïve dont la
complexité « intrinsèque » sera, bien entendu, considérable, mais dont
les termes primitifs auront au moins la vertu d’être interprétables
par des données sensibles (les concepts scientifiques usuels, préten-
dument simples, seront alors explicitement recomposés à l’aide de ces
dernières données)25.

[24] Ibid.
[25] À cet égard, on peut estimer que le projet que la mort de Nicod a laissé inachevé a
été repris dans des termes extrêmement voisins, un demi-siècle après lui, par le psycho-
logue James Gibson. Ce dernier entreprend notamment de construire une « géométrie
de surface » (surface geometry) (voir James J. Gibson, The Ecological Approach to Visual
Perception, Boston, Hillsdale, Lawrence Erlbaum, 1986, p. 34 sq.) capable de décrire
les faits à un niveau approprié pour l’étude de la perception. Ladite géométrie fait partie
de l’« écologie », discipline qui a précisément pour objet, tout en restant cohérente avec
les sciences post-galiléennes, de décrire les faits « qui ont été rendus implicites par ces
sciences » (ibid., p. 17). « Certains penseurs, impressionnés par le succès de la physique
275
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

Dans le système qu’il bâtit, l’élément de base est la notion de


volume, « facile à interpréter dans la nature26 », plutôt que celle de
point. Cette dernière notion, quant à elle, est reconstruite en utili-
sant et en raffinant une technique logique expressément empruntée
à Alfred North Whitehead, le fameux collaborateur de Russell dont
Nicod n’avait pas manqué de faire la connaissance à Cambridge :
par « abstraction extensive », un point sera défini comme l’ensemble
des volumes emboîtés dont l’intersection se réduit à lui27. Le pre-
mier résultat de la thèse de Nicod est alors atteint : édifier une théo-
rie géométrique dont ce que nous appellerions aujourd’hui l’un des
« modèles » ait pour domaine un ensemble d’entités capables d’être
appréhendées dans l’expérience perceptive. Les modèles « arithmé-
tiques » du type de ceux que David Hilbert avait construits28, et où
les points sont interprétés par des couples de nombres algébriques,
assurent la cohérence de la géométrie, mais, dit, Nicod, ils « ne nous
intéressent pas, car ce n’est pas dans le domaine des idées pures
que nous voulons voir se refléter l’ordre géométrique, mais dans la
nature sensible29 ».
À cet effet, Nicod entreprend de recenser systématiquement les
termes et relations primitifs qui forment la « trame » de l’expérience
sensible : ce sont eux qui permettront de définir le répertoire des
modèles de la géométrie qu’il a en vue. La référence omniprésente de
Nicod, en ce domaine, n’est certes pas l’une de celles auxquelles on
pourrait s’attendre de la part d’un disciple de Russell : la mention de
la continuité indissoluble du mouvement effectué par les objets qui
traversent le champ visuel, la dénonciation de la pente de la raison,
qui cherche, au contraire, à « précipiter, pour ainsi dire, [la réalité

atomique, ont conclu que le monde terrestre des surfaces, des objets, des places et
des événements est une fiction. Ils disent que seules les particules et leurs champs sont
“réels” […]. Mais ces inférences de la microphysique à la perception de la réalité sont
complètement erronées » (James J. Gibson, The Sense Considered as Perceptual Systems,
Londres, George Allen & Unwin, 1966, p. 21).
[26] Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, op. cit., p. 24.
[27] En 1916, dans une étude à laquelle le travail de Nicod doit beaucoup, Whitehead
avait été le premier à donner une définition du point à partir de la relation d’inclusion
(« La théorie relationniste de l’espace », Revue de Métaphysique et de Morale, 23, 1916,
p. 423-454).
[28] David Hilbert, Grundlagen der Geometrie [1899], Leipzig, Teubner, 1962, chapitre 2.
[29] Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, op. cit., p. 36.
276
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

de l’expérience] en une poussière de points et d’instants sensibles30 »,


tout ceci témoigne d’une influence profonde de Bergson, le grand
adversaire de Russell31. Nicod parvient à concilier ces deux héri-
tages contradictoires en exemptant la logique (et la géométrie pure,
qu’il considère comme un simple « exercice de logique ») du travers
qui consiste à « disséquer » l’expérience sensible pour en faire un
processus décomposable en « points instantanés ». Certes, la géomé-
trie a suivi, jusqu’ici, la voie d’une telle analyse des totalités sen-
sibles en éléments constitutifs indivisibles, s’accordant ainsi avec la
« maxime scientifique fondamentale selon laquelle la réalité physique
est donnée tout entière par sa qualité en chaque point et en chaque
instant32 ». Mais cette orientation n’est qu’un simple effet de la pré-
dilection pour les lois simples, et il est possible de la renverser en
consentant à une complexité plus grande dans la formulation axio-
matique de la géométrie.
La première relation entre données sensibles que Nicod cherche à
décrire est celle de l’« intériorité »33 :
Je suis du regard le vol d’un aigle qui traverse mon champ de vision
d’un glissement lent et continu, dont je saisis l’ensemble comme un
seul terme visuel. Au milieu de son parcours, l’aigle a donné un seul
coup d’aile. Entre l’événement qu’a été pour moi ce coup d’aile et
l’événement plus vaste qu’a été pour moi le vol de l’oiseau, je saisis

[30] Ibid., p. 45.


[31] En écrivant La Géométrie et le monde sensible, Nicod avait manifestement sous les yeux
le texte des conférences de Bergson à Oxford en 1911 (« La perception du changement
(conférences faites à l’université d’Oxford les 26 et 27 mai 1911) », in La Pensée et le
mouvant [1934], repris dans les Œuvres complètes de Bergson, Paris, PUF, 1991, p. 1365-
1392), dont certains exemples destinés à illustrer la thèse de l’indivisibilité du mouvement
sont repris de façon presque littérale. Du reste, en dépit de l’antagonisme extrêmement
vif qui opposait Bergson et Russell, on aurait tort de s’imaginer que Cambridge était,
dans son entièreté, fermé aux idées de Bergson. D’une part, Whitehead, coauteur des
Principia Mathematica, affichait des sympathies ouvertes pour le bergsonisme. D’autre
part, le fameux « groupe de Bloomsbury », cercle d’intellectuels éminents du Cambridge
d’avant-guerre, était lui-même ouvert, à des degrés divers, à l’influence de Bergson.
George Moore, qui en avait été une figure centrale, pas plus que Russell, qui y avait
participé de façon plus distante, n’infléchirent jamais leur hostilité. Mais l’impact des idées
bergsoniennes devait se faire durablement sentir, par exemple, dans l’œuvre littéraire de
Virginia Woolf.
[32] Nicod, La Géométrie dans le monde sensible, op. cit., p. 45.
[33] Ibid., p. 41.
277
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

un rapport très clair et sans doute très simple que j’exprime en disant
que le premier de ces deux termes sensibles est intérieur au second.
Cette relation entre la donnée A de la perception de l’ensemble
du vol et la donnée B de la perception du coup d’aile du rapace est
ordinairement retranscrite par une quantification sur les instants du
temps, ou sur les points de l’espace : Pour tout x, si x appartient à B,
alors x appartient à A. Mais cette conceptualisation est infidèle aux
données sensibles : l’œil lui-même ne juge pas que le vol soit constitué
d’une suite de positions instantanées, et c’est à son jugement que
nous devons nous rapporter, plutôt qu’à la reconstruction « savante »
que nous héritons de la physique mathématique. L’« intériorité » de B
à A, bien qu’elle implique certainement l’inclusion de la durée et de
l’étendue de B dans celles de A, ne saurait s’y réduire :
Les faits, comme l’intuition, paraissent donc me conduire à reconnaître
dans l’intériorité des termes sensibles un rapport simple qui, entraînant
l’inclusion temporelle et l’inclusion spatiale, mais n’étant pas entraîné
par elles, constitue un lien plus concret, plus indifférencié, antérieur à la
séparation des relations selon l’étendue et des relations selon la durée34.
Se présente donc une manière de dilemme entre deux attitudes éga-
lement insatisfaisantes, celle du savant qui souhaite analyser, mais
pour lequel « la réalité des termes sensibles se dissipe en poussière »,
celle de l’irrationaliste, qui rend justice avec l’artiste aux termes sen-
sibles « amples et riches », mais qui déclare la raison inapte à les
appréhender35.
Or la logique tient encore disponibles d’autres modes de descrip-
tion, qui n’engagent pas à supposer que le mouvement visible doive
se résoudre en instants ou en positions spatiales invisibles36 , et qui,
de manière plus générale, permettent d’analyser les termes sensibles
sans conférer aucun « privilège de réalité » aux éléments les plus petits
et, a fortiori, à des éléments non sensibles.

[34] Ibid., p. 44.


[35] Ibid., p. 48-49.
[36] Dans une étude de 1906 dont Nicod était, de toute évidence, familier, Whitehead propo-
sait déjà une manière de « philosophie mathématique » dans laquelle la supposition d’élé-
ments spatiaux ultimes était repoussée comme ontologiquement dispendieuse et superflue
(Alfred N. Whitehead, « On Mathematical Concepts of the Material World », Philosophical
Transactions of the Royal Society, Series A, 205, 1906, p. 465-525 : 467 sq.).
278
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

Pour sa part, Nicod propose de définir la relation de composant


à composé en sorte qu’un terme x soit composant de X lorsqu’« il
n’est pas possible de penser quelque chose de X sans penser par là
même quelque chose de x » ou, plus prosaïquement, lorsque l’attri-
bution d’une propriété quelconque à X implique l’attribution d’une
propriété à x, définition qui s’exprime aisément dans le formalisme
des Principia. Un terme sensible peut alors être « intérieur » à un
autre, comme l’est une note singulière dans un carillon, sans pour
autant altérer la possibilité pour le terme englobant d’être appré-
hendé comme un individu indécomposable. Une relation demeure
entre les termes intérieurs et le terme englobant, qui n’est plus celle
de composition, mais de détermination causale : le tableau, dans son
ensemble, résulte bien de la distribution des taches de couleur sur la
toile. Mais cette relation de détermination n’est pas logique, ce qui
laisse ouverte la possibilité pour une géométrie du monde sensible
de s’en tenir à la transcription des vécus phénoménaux de celui qui
n’est attentif qu’à l’effet d’ensemble de l’œuvre peinte, et pour qui ce
terme sensible n’est aucunement constitué de termes composants.
À vrai dire, d’autres solutions sont encore possibles dans cette
tentative de description logico-géométrique non compromettante du
monde sensible, qui étaient activement investiguées à l’époque où Nicod
écrivait son livre. En Pologne, Stanisław Leśniewski venait, en 1916,
de livrer le premier de ses articles sur la « méréologie »37, une théorie
formelle de la partie et du tout qui était indiscutablement exempte des
défauts métaphysiques que Nicod décelait dans les manières logiques
ordinaires, puisqu’elle n’oblige nullement à analyser le chevauchement
ou la fusion de deux classes sensibles par référence à des éléments
éventuellement non sensibles38. En Allemagne, dans une thèse dirigée
par Edmund Husserl et soutenue en 1922 à Fribourg, Oskar Becker
réfléchissait, sous un angle plus spéculatif, au même problème que
Nicod : montrer que le point mathématique, qui n’est en rien « présent
de manière accomplie » (fertig vorliegend), peut être considéré comme
la simple limite d’un processus infini de division (Teilen), et que la

[37] « Foundations of the General Theory of Sets, I » [en polonais], Moscow, Popławski,
1916. (Ndé.)
[38] Voir sur ce point Peter Simons, « On Understanding Lesniewski », History and Philosophy of
Logic, 3, 1983, p. 165-191 ; Parts : A Study in Ontology, Oxford University Press, 1987.
279
Jacques Dubucs • Jean Nicod, l’induction et la géométrie

relation fondamentale est celle qui relie le tout et la partie (Ganz und
Teil), plutôt que celle qui relie l’ensemble à ses éléments39. Enfin, tou-
jours en Pologne, Alfred Tarski lui-même cherchait, à la fin des années
1920, à constituer une géométrie dont les points, les lignes et les sur-
faces fussent absents, et qui ne comprît que des solides. Utilisant les
techniques de la méréologie, mais se référant expressément à Nicod,
il parvenait de façon simple à l’objectif que ce dernier s’était fixé dans
la première partie de sa thèse : construire une géométrie autonome
des volumes, dont le seul terme primitif soit la notion de sphère40.
C’est dire à quel point le programme de recherches auquel s’était
attaché Jean Nicod était, dès son époque, largement poursuivi en
Europe. Ce programme est formulé par lui en termes philosophiques
suffisamment généraux et lucides pour être encore tout à fait digne
d’investigation. L’oubli dans lequel son nom est aujourd’hui tombé en
France n’est pas le juste lot d’un philosophe médiocre des temps révo-
lus, mais l’indice assez décourageant d’un manque de discernement
tout à fait contemporain à l’égard d’un certain nombre de travaux
philosophiques sérieux.

[39] Oskar Becker, « Beiträge zur phänomenologischen Begründung der Geometrie und
ihrer physikalischen Anwendungen », Jahrbuch für Philosophie and phänomenologische
Forschung, 6, 1923, p. 385-560.
[40] Alfred Tarski, « Les fondements de la géométrie des solides », in Steven R. Givant &
Ralph N. McKenzie (eds.), Alfred Tarski. Collected Papers, Bâle, Birkhäuser, vol. I, 1929,
p. 227-233.
[Chapitre 13]

Jacques Herbrand1

Jacques DUBUCS2 & Paul ÉGRÉ3

J acques Herbrand fait partie des génies dont la mort prématurée et


absurde laisse rêver après un second destin. Né le 12 février 1908 à
Paris, Jacques Herbrand est mort à l’âge de 23 ans, le 27 juillet 1931,
au cours d’une excursion en montagne dans le massif du Pelvoux. La
richesse d’une production interrompue de manière si précoce conduit
presque inévitablement à prolonger la courbe déjà parcourue et à
imaginer, à l’examen de ce que Herbrand avait effectivement réalisé,
la place qui aurait pu être la sienne sans cette soudaine disparition.
Il n’est pas déraisonnable de penser que si Herbrand avait survécu
ne serait-ce que jusqu’en 1957, année de la mort du mathématicien
John von Neumann, il eût laissé une œuvre aussi abondante, inventive
et diversifiée. Tous les témoignages relatifs à Herbrand soulignent
non seulement la précocité de son génie, mais plus encore l’ampleur de

[1] Nous tenons à remercier tout particulièrement la Firestone Library et l’Institute for Advanced
Study de Princeton, qui nous ont autorisé la consultation et les citations de la corres-
pondance Herbrand-Gödel. Nous remercions également l’université de Princeton pour
son accueil au sein du département de philosophie durant l’année 1998-1999. Nous
sommes reconnaissants à Wilfried Sieg de sa relecture attentive et de ses critiques. Les
citations que nous donnons en français de la correspondance Herbrand-Gödel ont été
traduites par nous directement à partir des manuscrits (seule la lettre du père de Herbrand
à Gödel est écrite en français). Le texte original en allemand de cette correspondance est
désormais publié, traduit en anglais et présenté par Wilfried Sieg dans le dernier volume
des Collected Works de Gödel.
[2] Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, CNRS/Université Paris I/
École normale supérieure.
[3] Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Université Paris I/
École normale supérieure), et Université Paris IV.
282
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

ses intérêts, et notamment son attention aux développements récents


des sciences physiques. La postérité tardive de son œuvre en infor-
matique, d’autre part, ne peut que renforcer la vraisemblance de ce
rap­pro­chement avec von Neumann, qu’il rencontra d’ailleurs lors de
son séjour en Allemagne en 1930, et dont il connaissait fort bien le
mémoire de 1927 sur la non-contradiction de l’arithmétique.
Du fait de ses liens privilégiés avec les membres fondateurs du
groupe Bourbaki, on peut aussi imaginer que Herbrand eût apporté
à l’entreprise des contributions de premier plan, notamment pour la
rédaction du tome consacré à la théorie des ensembles et aux fonde-
ments des mathématiques4 .
Enfin, Herbrand, mort peu après son retour d’un séjour de plu-
sieurs mois passés en Allemagne, au cours duquel il avait établi des
contacts étroits avec certaines des grandes figures de la logique mathé-
matique moderne, aurait très certainement, autant qu’un Gödel ou,
aux États-Unis, un Alonzo Church, contribué au développement de
la théorie de la calculabilité, cette nouvelle branche de la logique
qui se constituait justement au début des années 1930 : le très bref
échange épistolaire de Herbrand avec Gödel, interrompu au moment
où tant de choses se jouent en logique, représente un moment tout
à fait essentiel dans la mise au point d’une définition des fonctions
calculables, et laisse imaginer la place qu’aurait occupée Herbrand
dans cette phase cruciale. On peut aussi songer à l’inflexion qu’il eût
apportée dans les rapports de la philosophie à la logique, et dont la
réalité est déjà attestée par l’écho de ses travaux dans les œuvres,
elles-mêmes tragiquement interrompues, de Jean Cavaillès et d’Albert
Lautman. Une trajectoire intellectuelle : des Principia Mathematica à
la métamathématique de Hilbert et aux recherches sur la calculabilité.

1] La lecture des Principia


Après ses études secondaires et son entrée à l’École normale à
l’âge de 17 ans, Herbrand s’est aussitôt consacré aux recherches
mathématiques qui l’intéressaient en propre. Il prend vraisembla-
blement connaissance de la logique mathématique dans le manuel de

[4] Voir Claude Chevalley & Albert Lautman, « Notice biographique sur Jacques Herbrand »
[1931], in Jacques Herbrand, Écrits logiques (édités par Jean Van Heijenoort), Paris, PUF,
1968, p. 13-15.
283
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

Stanislas Zaremba5, qui le conduit très vite à l’examen des Principia


Mathematica d’Alfred N. Whitehead et Bertrand Russell.
Comme le montrent les premières lignes du chapitre introductif de
sa thèse, l’impact des travaux de Russell et Whitehead réside avant
tout, pour Herbrand, dans leur innovation du point de vue de la forma-
lisation : Herbrand souligne comme l’un des « grands mérites » de leur
« ouvrage capital » « d’avoir montré, en poursuivant la voie ouverte par
les mathématiciens de l’école de Peano, que toute proposition mathé-
matique pouvait se traduire par les combinaisons d’un petit nombre
de signes et que les lois du raisonnement se ramenaient, en définitive,
à quelques règles simples de combinaison de ces signes6 ».
Les mathématiques peuvent s’écrire, poursuit-il, au moyen d’un
vocabulaire logique n’exigeant, outre les signes de ponctuation néces-
saires pour défaire l’ambiguïté des étendues des opérateurs logiques,
que trois signes primitifs : la disjonction et la négation, suffisants pour
l’ensemble du calcul propositionnel, et le quantificateur existentiel,
dont l’adjonction suffit à l’expression du calcul dit des prédicats.
Est-on cependant justifié à penser que toute proposition mathé-
matique possède une contrepartie dans ce système de signes, et que
chaque démonstration peut y être formalisée ? À cette question de
la suffisance des règles de formation et d’inférence des Principia,
Herbrand estime qu’il n’existe qu’une réponse « expérimentale », dont
la validité ne saurait être « confirmée que par une dialectique philo-
sophique7 ». « On peut, en un certain sens », écrit-il dans le premier
alinéa de sa thèse, « considérer ce système de signes comme équivalent
à l’ensemble des mathématiques8 ». Mais en quel sens, précisément ?
Admettons que chaque proposition mathématique puisse être expri-
mée par une formule des Principia, lesquels constitueraient donc,
comme le dit Herbrand, une sorte de « sténographie » des mathéma-
tiques9. Est-il exact, pour autant, que chaque formule qui formalise

[5] Stanislas Zaremba, La Logique des mathématiques, Mémorial des sciences mathématiques,
fasc. 15, Paris, Gauthier-Villars, 1926.
[6] « Recherches sur la théorie de la démonstration » [1930], in Écrits logiques, op. cit.,
p. 35-153 : 35.
[7] Ibid., p. 36.
[8] Ibid., p. 35.
[9] « Note non signée sur la thèse de Herbrand écrite par Herbrand lui-même » [1931], in
Écrits logiques, op. cit., p. 209-214 : 210.
284
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

dans ce système une proposition mathématique vraie y est dérivable


à l’aide des axiomes et des règles d’inférence ? Qu’en est-il de l’adé-
quation du système de signes, non seulement au regard de sa capacité
expressive, mais de sa capacité démonstrative ?

2] La rencontre avec le programme de Hilbert


C’est à cet endroit que l’influence de la lecture de Russell et
Whitehead est relayée par celle du mathématicien David Hilbert,
dont Herbrand découvre dès 1926 le texte décisif, « Sur l’infini »10.
On ne saurait surestimer l’influence de Hilbert sur Herbrand :
elle est une révélation. Herbrand sera un hilbertien, radical et sans
compromis, plus royaliste, disait Jean Van Heijenoort11, que le roi lui-
même. Dans l’unique texte que Herbrand ait expressément destiné au
public philosophique12, Herbrand explique ce qu’un philosophe devrait,
à ses yeux, retirer de l’enseignement du maître de Göttingen.
D’une part, Hilbert a fondé une science nouvelle, la « métamathé-
matique » ou « théorie de la démonstration » (Beweistheorie), ex­pres­
sément destinée à « résoudre les questions que l’on pouvait se poser
en s’attachant à l’étude des ensembles de signes qui sont la traduction
des propositions vraies dans une théorie déterminée13 » : « toutes les
questions de principe concernant les mathématiques doivent lui être
soumises », car « elle a pour objet d’étude non pas les objets dont s’oc-
cupent habituellement les mathématiciens, mais les phrases mêmes
qu’ils peuvent prononcer sur ces objets14 ».
D’autre part, et c’est ici que cette nouvelle science devient, sous la
plume de Herbrand, « nouvelle logique », et même « nouvelle doctrine15 »,
il y a entre mathématiques et métamathématique une séparation
beaucoup plus radicale que la distinction familière entre langage et
métalangage. Différant par leur objet, les deux disciplines diffèrent
aussi par leurs méthodes. Hilbert voulait que la métamathématique
« satisfît aux exigences de la rigueur la plus absolue ; il n’a voulu tom-

[10] « Sur l’infini », Acta Mathematica, 48(1-2), 1926, p. 91-122. (Ndé.)


[11] Jean Van Heijenoort, « Jacques Herbrand’s work in logic and its historical context », in
Jean Van Heijenoort, Selected Essays, Naples, Bibliopolis, 1985, p. 99-121 : 118.
[12] « Les bases de la logique hilbertienne » [1930], in Écrits logiques, op. cit., p. 155-166.
[13] Ibid., p. 160.
[14] Ibid., p. 157.
[15] Ibid., p. 155.
285
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

ber sous aucune des objections qu’avaient soulevées les détracteurs


les plus sévères des méthodes mathématiques habituelles ; il s’est
imposé de n’employer que des modes de raisonnement si immédiats
qu’ils entraînent avec eux la conviction dans tous les cas où on aura
à les employer16 ». Cette restriction à des méthodes extrêmement élé-
mentaires s’expliquait d’abord par des raisons conjoncturelles dont
Herbrand avait, bien entendu, tout à fait conscience. Venait d’éclater
ce que Hermann Weyl devait nommer une « nouvelle crise des fonde-
ments », au cours de laquelle la légitimité même des mathématiques
classiques était mise en doute. Anticipé, en quelque façon, par cer-
tains analystes français dans les années 190017, un mouvement de
contestation radicale des mathématiques classiques, et notamment de
la théorie cantorienne des ensembles, se fait jour dans la communauté
savante. Sous l’impulsion du Hollandais Luitzen Brouwer, la « révolu-
tion » intuitionniste fait un nombre croissant d’adeptes, y compris chez
les plus proches disciples de Hilbert. On y propose de restreindre les
mathématiques à leur partie « constructive », c’est-à-dire, par exemple,
de ne plus considérer comme correct un théorème d’existence, tant que
n’a pas été donné un moyen de construire effectivement l’objet dont
l’existence est affirmée. Au moment où Herbrand prend connaissance
de l’œuvre de Hilbert, l’heure est donc, à Göttingen, à l’endiguement de
l’intuitionnisme : Brouwer, dit en substance Hilbert, ne nous chassera
pas du paradis que Cantor a créé pour nous18. La stratégie de Hilbert

[16] Ibid., p. 160.


[17] René Baire, Émile Borel, Jacques Hadamard & Henri Lebesgue, « Cinq lettres de Baire,
Borel, Hadamard et Lebesgue sur la théorie des ensembles » [1905], in François Rivenc
& Philippe de Rouilhan (éd.), Logique et fondements des mathématiques, Anthologie
(1850-1914), Paris, Payot, 1992, p. 287 sq.
[18] Hilbert est plus mesuré que nous ne le laissons entendre par ce raccourci. Ce sont les
paradoxes de la théorie des ensembles qu’il a en vue lorsqu’il écrit (« Sur l’infini » [1925],
in Jean Largeault (éd.), Logique mathématique, textes, Paris, Armand Colin, 1972, p. 215-
245 : 227) : « Nous voulons examiner soigneusement les conceptualisations et les types
d’inférence féconds de la théorie des ensembles, et, partout où c’est possible avec une
chance de réussite, les étayer ou les rendre utilisables. Car il ne faut pas qu’on nous chasse
du paradis que Cantor a créé pour nous. » Mais le programme qu’il définit à cette fin
vise bel et bien à triompher de l’intuitionnisme d’un même élan. Hilbert écrit ainsi (ibid.,
p. 236) : « Même les assertions de la nouvelle doctrine qu’on appelle “intuitionnisme”,
aussi modestes qu’elles soient, recevront de cette cour [de la théorie de la démonstration,
présentée par Hilbert comme “cour suprême apte à décider de toutes les questions de
principe”] leur certificat de validité. »
286
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

consiste à réduire l’intuitionnisme à l’absurde en montrant, sur la base


de principes encore plus restreints que ceux auxquels Brouwer voudrait
se confiner, que les mathématiques classiques ne peuvent donner lieu
à contradiction. La « métamathématique » emploiera donc des principes
absolument élémentaires, pour prouver l’innocuité des méthodes non
élémentaires en mathématiques. On utilisera, en somme, les méthodes
intuitionnistes pour montrer que la doctrine intuitionniste est frivole.
Tel est l’état d’esprit dans lequel Herbrand part en Allemagne,
après avoir été reçu premier à l’agrégation de mathématiques et
avoir soutenu sa thèse sur la théorie de la démonstration. La bourse
Rockefeller dont il bénéficie lui permet de se rendre d’abord à Berlin
auprès de von Neumann, puis à Hambourg, avant de rejoindre Hilbert
lui-même à Göttingen.

3] L’année allemande
La période pendant laquelle Herbrand séjourne en Allemagne
représente, pour le programme de recherches dans lequel il s’était
engagé, une phase cruciale et, à vrai dire, dramatique. L’objectif prin-
cipal de ce programme était, on l’a dit, de trouver une preuve « fini-
tiste » (« intuitionnistique », comme dit Herbrand19) de la cohérence de
l’arithmétique. Certains résultats partiels avaient été atteints en ce
domaine, laissant croire que le but était en vue. Wilhelm Ackermann
en 1923, mais surtout von Neumann en 1927, avaient prouvé la cohé-
rence de fragments étendus de l’arithmétique. Herbrand lui-même
avait magnifiquement contribué à l’entreprise, dans la dernière partie
de sa thèse, en trouvant une preuve de cohérence « beaucoup plus »
complète encore20 que celle de von Neumann, bien que comportant, de
son propre aveu, « encore quelques petites restrictions21 ».

[19] En fait, les méthodes finitistes, que Herbrand ne discerne pas des méthodes intuition-
nistes (cf. « Sur la non-contradiction de l’arithmétique » [1931], in Écrits logiques, op. cit.,
p. 221-232 : 225, n. 3), sont encore plus sévèrement délimitées que ces dernières. Mais
la distinction ne sera rigoureusement faite que bien ultérieurement, par Gödel (« Sur une
extension du point de vue finitiste non encore utilisée à ce jour » [1958], in Jean Largeault
(éd.), Intuitionnisme et théorie de la démonstration, Paris, Vrin, 1992, p. 501-507) : là où
le finitisme hilbertien n’admet que des raisonnements de nature purement combinatoire,
mettant en jeu des configurations finies de signes, l’intuitionnisme admet des objets « abs-
traits », comme des fonctionnelles d’ordre supérieur.
[20] « Notice pour Jacques Hadamard » [1931], in Écrits logiques, op. cit., p. 215-219 : 217.
[21] « Note non signée sur la thèse de Herbrand écrite par Herbrand lui-même », op. cit., p. 213.
287
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

C’est justement von Neumann qui lui signale le travail d’un jeune
logicien de deux ans son aîné, Kurt Gödel, qui vient d’exposer, quelques
mois auparavant, des résultats montrant que le programme de Hilbert
était irréalisable : on ne saurait prouver la cohérence d’aucun système
arithmétique assez fort sans recourir à des méthodes non formali-
sables dans le système lui-même. Les méthodes « intuitionnistes »,
qui avaient tant la faveur de Herbrand, sont donc trop faibles pour
ce qu’on attendait d’elles.
C’est à réfléchir aux implications ultimes de ce coup de théâtre
que sont consacrés les six derniers mois de la vie de Herbrand.
Envoyant à Gödel les épreuves de sa propre démonstration de cohé-
rence partielle, dont il venait, donc, d’apprendre qu’elle ne pourrait
jamais être prolongée en une preuve de cohérence pour la totalité
de l’arithmétique, il lui écrit, le 7 avril 1931, une longue lettre ainsi
conclue :
Pardonnez-moi pour ces longues considérations, qui ne sont peut-être
pas parfaitement claires, compte tenu de ma mauvaise maîtrise de la
langue allemande. Mais il y a encore, dans ces questions, bien des
faits mystérieux, et cette question de la formalisation des démonstra-
tions intuitionnistes me paraît très importante pour la conception philo-
sophique de la métamathématique.
La réponse de Gödel, en date du 25 juillet 1931, et que Herbrand,
par conséquent, n’aura jamais pu lire, commence par une déclaration
qui illustre bien l’estime dans laquelle il tenait son cadet :
Je connaissais déjà vos « thèses » et les méthodes que vous y dévelop-
pez pour les preuves de cohérence me paraissent très importantes, et
les seules, jusqu’ici, à avoir conduit à des résultats positifs pour des
systèmes plus étendus.
Le reste de cette réponse, telle du moins qu’on la connaît
aujourd’hui22, et dans laquelle Gödel examine une partie des argu-
ments métamathématiques que Herbrand développera à nouveau

[22] L’exemplaire de la lettre de Gödel conservé parmi ses archives à la Firestone Library
de Princeton, et qui constitue le brouillon de la réponse que fit Gödel à Herbrand, est
manifestement lacunaire, et nos efforts pour retrouver la version définitive de cette lettre
sont restés infructueux. La traduction de Wilfried Sieg parvient néanmoins à amender
cette lacune (cf. « Jacques Herbrand ». Notice introductive à la correspondance Herbrand-
Gödel, in Kurt Gödel, Collected Works, vol. V, Correspondence H-Z, édités par Solomon
Feferman et al., Oxford, Clarendon Press, 2003, p. 3-13 : 22, note b).
288
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

dans un article achevé à peine deux semaines avant sa mort23, ne fait


pas encore toute sa part à une suggestion contenue dans la lettre de
Herbrand, et qui a trait à la caractérisation de la notion de calculabi-
lité. Ce n’est que quelques années plus tard que Gödel, se remémorant
le contenu de cette correspondance, proposera une légère modifica-
tion de l’idée de Herbrand, amendement qui conduira à la définition
moderne du concept de fonction calculable : les fonctions récursives
générales ou « récursives au sens de Herbrand-Gödel » sont bel et bien
identiques à celles reconnues indépendamment par Church, aux États-
Unis, et Turing, au Royaume-Uni, comme absolument caractéristiques
de la notion de fonction calculable.
Dans le mince dossier qui contient, à la Firestone Library de
Princeton, la correspondance de Herbrand et de Gödel, la troisième
pièce est un mot très bref du père de Herbrand (13 septembre 1931) :
Monsieur le Professeur,
Le 26 juillet, vous avez écrit une longue lettre à mon fils, Jacques
Herbrand.
Le 27 juillet, mon fils est tombé au cours d’une excursion dans les
Alpes et s’est tué. Ainsi s’explique son silence.
Mon fils aurait été heureux, sans aucun doute, d’entretenir une corres-
pondance avec vous sur les sujets qu’il aimait.

4] Métamathématique et philosophie
des mathématiques : la situation de Herbrand

4.1] Peut-on définir l’évidence effective ?


La métamathématique – entendue, donc, au sens que Herbrand
donne à ce mot, et non dans l’acception, beaucoup plus générale et
libérale, dans laquelle Tarski prendra ultérieurement le terme – est
une discipline qui a exclusivement affaire aux signes mathématiques,
et qui s’en occupe à l’aide de méthodes élémentaires, de type combi-
natoire. Les signes mathématiques, ou leurs groupements, possèdent
éventuellement des propriétés que l’on peut tester de façon élémen-
taire. Avoir le même nombre de parenthèses ouvrantes et fermantes,
être une formule bien formée, sont deux propriétés de ce genre. La
« bonne formation », pour prendre ce dernier exemple, est une propriété
dont la satisfaction peut être contrôlée. Contrôlable, elle l’est même

[23] « Sur la non-contradiction de l’arithmétique » [1931], op. cit., p. 221-232.


289
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

fortement : si la formule examinée est effectivement bien formée, ce


fait peut être vérifié, et si elle ne l’est pas, cet autre fait peut l’être
également. « Être une démonstration » est une propriété du même type.
Il est toujours possible de suivre une démonstration étape par étape
et de vérifier que chaque étape résulte bien des étapes précédentes en
vertu des règles d’inférence du système. Pour de telles propriétés, il
y a donc un « algorithme de décision » : une procédure routinière peut
être mise en œuvre, qui ne demande ni « intuition », ni « sagacité »,
laquelle aboutit, en un temps fini, à un verdict fiable délivré dans tous
les cas : positif là où il convient, négatif là où il le faut. Idéalement,
la métamathématique se restreint à cela : aux propriétés décidables
satisfaites par les groupements de signes mathématiques, au sujet
desquelles aucune contestation ne peut être envisagée.
Montrer qu’une propriété est décidable est, d’une certaine manière,
comme montrer qu’un point est constructible à la règle et au compas :
une suite de constructions nous assure de la constructibilité et nous la
fait constater. Déterminer un critère de constructibilité, en revanche,
n’a de sens que pour qui s’emploierait à montrer qu’un point n’est pas
constructible. Là, et là seulement, serait requise une quantification
universelle sur la classe de toutes les suites possibles de gestes de
construction. Un acte réussi montre qu’un acte réussi était possible.
Un acte infructueux ne montre pas qu’un acte réussi était impossible.
Une définition stricte des actes n’a de sens que s’il est question de
montrer qu’un acte d’un type déterminé ne peut réussir. De même,
une définition formelle des méthodes « évidentes », et des propriétés
« décidables », n’a lieu d’être que s’il s’agit de montrer qu’une propriété
est in-décidable. Un tel propos n’est jamais celui de Herbrand. Jamais,
sauf, précisément, dans cette unique lettre à Gödel : il y est question de
la possibilité de donner, pour la notion de procédé « intuitionniste » ou
effectif, une définition rigoureuse et stricte. Personne, en avril 1931,
ne sait faire cela, et c’est Gödel qui comprendra, méditant sur cette
lettre, comment on peut s’en sortir24 .
Herbrand formule en effet une objection considérable : supposons,
écrit-il en substance, que nous ayons réussi à donner une définition
effective de l’effectivité. La question de savoir si une fonction est ou
non un élément de l’ensemble E de toutes les fonctions calculables

[24] Sur ce point, voir Van Heijenoort, Selected Essays, op. cit., p. 113-117.
290
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

serait donc décidable, et nous pourrions effectivement énumérer les


membres de cet ensemble : f0, f1, f2,… Or c’est chose impossible, puisque
la fonction f, définie par f(0) = f0(0) + 1, f(1) = f1(1) + 1, f(2) = f2(2) + 1,…
possède visiblement les deux propriétés suivantes. D’une part, elle est
effectivement calculable (l’algorithme de calcul de sa valeur pour n
consiste à identifier la n-ième fonction de la liste, à calculer la valeur
de cette fonction pour l’argument n, et à ajouter 1 au résultat). D’autre
part, elle n’est pas dans l’ensemble E, puisqu’elle diffère de la p-ième
fonction de cet ensemble par sa valeur pour p) :
En d’autres termes, il est impossible de décrire précisément tous les
procédés permettant de construire intuitionnistiquement des fonctions :
si l’on décrit de tels procédés, alors il y a toujours des fonctions qui ne
seront pas construites avec ces procédés : on ne peut pas définir les
méthodes intuitionnistiques à l’aide d’un nombre fini de mots. Ce fait
me paraît très remarquable25.
Tout est dans ce mot, « précisément », et dans l’ambiguïté dont il
est porteur :
(i) Entendu dans le sens « métamathématique » pour lequel Herbrand
use volontiers (lorsqu’il écrit directement en français) de l’étrange
adverbe « intuitionnistiquement », le mot confère bien à l’objection dans
lequel il figure la valeur d’une interdiction absolument insurmontable.
Herbrand a mille fois raison : il ne saurait exister aucune énumération
effective de toutes les fonctions effectivement calculables, et l’argument,
ainsi compris, est à cet égard parfaitement concluant. Il peut bien
exister une liste complète de ces fonctions, mais à la condition qu’il
n’y ait pas de procédé effectif permettant de reconnaître si une fonc-
tion donnée appartient ou non à la liste. Pour le dire en bref, dans le
langage qu’utilisera Turing quelques années plus tard : il n’y a pas de
fonction « universelle » pour les fonctions récursives totales.
(ii) En revanche, si l’on entend le mot « précisément » en son sens
familier, moins strict, l’objection tombe : rien n’interdit que l’on puisse
rigoureusement définir l’ensemble des fonctions calculables, à condi-
tion de ne pas attendre de cette définition un critère effectif qui nous
permettrait de déterminer si une fonction donnée est ou non un
é­lément de cet ensemble. C’est, du reste, ce que Gödel et d’autres sont
sur le point de réussir en 1931 : les règles qui définiront ces fonctions

[25] Herbrand à Gödel, souligné par nous.


291
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

(« récursives générales ») seront justement d’une nature telle que la


question de savoir si une fonction est effectivement calculable ne sera
pas effectivement décidable.
Le point crucial n’est donc pas, comme le croit alors Herbrand, de
savoir si une définition de la notion de « procédé intuitionniste » est ou
non possible « à l’aide d’un nombre fini de mots », mais celui de savoir
si l’on peut attendre d’une définition de ce genre qu’elle nous mette
toujours en position, un « procédé » étant donné, de reconnaître en un
nombre fini d’étapes si ce procédé est ou non « intuitionniste » au sens de
la définition considérée. À cette question, la réponse est négative, et elle
est démontrablement telle26. Autrement dit, la caractéristique centrale
des raisonnements « métamathématiques » ne saurait être définie sans
admettre un genre de définition que la métamathématique récuse27.
4.2] Signes mathématiques, référence et déréférence
Nous avons commencé par la fin, et par les « faits mystérieux » à
la lumière desquels Herbrand, si la vie lui en avait laissé le loisir,
aurait certainement reconnu les limites dans lesquelles l’attitude
« ultra-hilbertienne » qu’il avait adoptée le tenait enclos. Il est temps
de dire mieux ces limites, et l’extraordinaire virtuosité avec laquelle
Herbrand se mouvait dans l’espace qu’elles dessinent.
On pourrait considérer que l’activité mathématique est, en prin-
cipe, descriptible de trois points de vue distincts. Celui, d’abord, du
mathématicien lui-même, de ses constructions mentales, des preuves
qu’il engage, regardées comme motifs de certitude. Celui, ensuite,
des objets dont il parle, et dont il essaie d’établir les propriétés. Celui,
enfin, des signes écrits qui sont l’expression tangible de son activité.
La philosophie des mathématiques s’essaie à démêler les rapports
entre ces trois pôles : le rapport de référence entre les signes et les
objets, le rapport d’adéquation entre les constructions mentales et

[26] Le contenu technique de cette réponse négative est donné par le théorème sur l’indéci-
dabilité du problème de l’arrêt des machines de Turing.
[27] Naturellement, cette situation n’est nullement contradictoire. Bien au contraire, Herbrand
l’utilise avec une étourdissante ingéniosité, dans un mémoire achevé à Göttingen quelques
jours avant sa mort, pour montrer en quoi le second théorème d’incomplétude de Gödel ne
s’applique pas à sa propre preuve de cohérence : c’est justement parce que les axiomes
du système qu’il étudie ne permettent pas de « décrire d’un seul coup tous les procédés
intuitionnistes de fabriquer [sic] des fonctions d’entiers » (« Sur la non-contradiction de
l’arithmétique », op. cit., p. 231).
292
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

leur expression symbolique, le rapport épistémique entre le mathé-


maticien et les objets mathématiques. Les diverses philosophies se
distinguent par le pôle qu’elles tiennent pour fondamental, et autour
duquel elles cherchent à tout organiser. Le platonisme met en avant
les objets mathématiques, l’intuitionnisme privilégie l’activité mentale
du mathématicien, Herbrand, quant à lui, donne priorité aux signes.
Cette priorité est absolue et sans compromis. La relation des signes
aux objets qu’ils sont supposés désigner, aussi bien que leur relation
aux épisodes mentaux qui président à leur écriture, sont délibérément
passées sous silence, non qu’il n’y ait rien à en dire, mais parce que
rien ne peut en être dit, sinon sur le mode ordinaire et sans rigueur
pour lequel Herbrand n’avait que dédain.
L’une et l’autre abstention sont admirablement décrites par Claude
Chevalley, qui lui était très proche et qui eut, sur ce point, de « nom-
breuses conversations » avec lui. S’agissant des intuitionnistes – les
adversaires par excellence, donc, de Herbrand –, Chevalley écrit ceci :
[Les intuitionnistes construisent les objets] à partir d’une intuition, l’intui-
tion temporelle, de sorte que les affirmations mathématiques repré-
sentent pour eux les affirmations que l’on peut faire sur les intuitions du
temps ; et que seules les affirmations qui peuvent se traduire de cette
manière seront considérées comme valables. Pour Jacques Herbrand
de semblables restrictions étaient sans fondement, car il ne croyait pas
qu’aucun raisonnement concernant un donné concret fût valable au
point de vue purement mathématique, ni à plus forte raison qu’il soit
nécessaire de se limiter à de semblables raisonnements28.
Herbrand, pour autant, n’accorde au réalisme platonicien aucune
créance. Loin de se représenter, comme il est habituel de faire, le
platonisme et l’intuitionnisme comme deux conceptions antithétiques,
Herbrand décèle dans les deux doctrines un dogme commun, qu’il
récuse sous toutes ses versions : l’idée des mathématiques comme
science descriptive, description d’objets indépendants dans un cas, de
constructions mentales dans l’autre. Aucune des deux conceptions ne
rend compte de l’objectivité des mathématiques. Cette objectivité ne
peut être fondée sur aucune réalité donnée, mentale ou pas. Comme
l’atteste encore Chevalley :

[28] Claude Chevalley, « Sur la pensée de Jacques Herbrand » [1934], in Herbrand, Écrits
logiques, op. cit., p. 17-20 : 19.
293
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

Les mathématiques sont tout naturellement considérées [par Herbrand]


comme une connaissance par l’homme de ce monde. […] Si on aban-
donne le point de vue platonicien, il faut bien admettre que l’objecti-
vité en mathématiques, qui n’est plus l’indice de l’existence d’un monde
rationnel [séparé], est créée par l’homme29.
« Connaissance de ce monde » et « création par l’homme » pourraient
sembler des expressions antinomiques, synthèse désespérée
du platonisme et de l’intuitionnisme, si Herbrand ne dissociait
constamment, comme le rappelle aussitôt Chevalley, la notion
d’« objectivité » de celle de « réalité concrète » entendue ordinairement,
comme domaine d’objets établi au-delà des signes et que ces derniers
auraient pour vocation de dénoter. Herbrand, si sévère à l’égard des
méthodes sémantiques ensemblistes, dont il reproche l’usage à Leopold
Löwenheim, n’accorde pas même, dans ses « Recherches sur la théorie
de la démonstration », que les symboles dits non logiques d’une formule
du calcul des prédicats soient interprétés par la donnée de ce que
nous appellerions aujourd’hui une extension, qu’une constante ou
« lettre d’individu », par exemple, dénote un objet extralogique, situé
hors du langage30 : dans l’usage capital qu’il fait dans sa thèse de la

[29] Ibid., p. 18.


[30] Cette affirmation doit être correctement comprise. Les méthodes de Herbrand ont
indiscutablement un caractère sémantique : ainsi, les énoncés du calcul propositionnel
reçoivent les valeurs vrai et faux (cf. « Recherches sur la théorie de la démonstration »,
op. cit., 1.4. « la valeur logique »), et dans le cas des propositions (formules closes) du
calcul des prédicats, Herbrand dit qu’elles sont « vraies dans un champ » ou « interprétées
dans ce champ » (ibid., p. 149, Herbrand met d’ailleurs des guillemets à « interpréter »).
Mais l’inspiration de Herbrand, ou encore la « méthode de Herbrand », comme le dit
justement van Heijenoort (« Préface », Écrits logiques de Jacques Herbrand, 1968,
p. 6), se distingue fondamentalement de la « méthode ensembliste » à l’origine de la
théorie des modèles. Les champs de Herbrand peuvent certes être considérés comme un
moyen de construire un modèle d’un énoncé, mais il s’agit avant tout d’interprétations
syntaxiques, destinées à établir une correspondance entre validité en premier ordre
et validité propositionnelle (cf. la note 30). De la même façon, dans le cas du calcul
propositionnel, Herbrand est l’auteur d’un « critère algébrique » de décision, qui se
distingue profondément de la méthode des tables de vérité (« Recherches sur la théorie
de la démonstration », op. cit., p. 56 sq.), bien qu’il repose également sur la théorie
des valeurs logiques. L’algorithme consiste à associer à chaque formule un polynôme
dans l’anneau-quotient Z/2Z (à ¬p le polynôme 1 + p, et à p∨q le polynôme p⋅q) :
un énoncé est propositionnellement valide si et seulement si son polynôme associé est
toujours nul. Ceci se vérifie de façon purement algébrique, en appliquant les lois de
l’addition et de la multiplication dans l’anneau-quotient : à la différence des tables de
294
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

notion de champ, Herbrand ne considère pour seule « réalité » que


des collections de lettres qui, pour ainsi dire, s’autoréfèrent. Univers
dénombrables de signes engendrés mécaniquement, les champs de
Herbrand sont à la fois présents là, sur le papier, et produits pas à pas
par le mathématicien-logicien, « créés » mais comme d’emblée réalisés,
immanents à la théorie31.
L’objectivité des mathématiques pourrait ainsi être caractérisée,
selon le mot de Georg Kreisel, comme une objectivité sans objets, si
les conceptions de Herbrand n’invitaient à une discussion plus fine et
plus rigoureuse encore de ces notions.
Parmi les questions relatives à une théorie mathématique, Herbrand
sépare rigoureusement celles qui sont d’ordre métamathématique et
celles, « philosophiques », qui touchent, par exemple, à la légitimité de
la théorie ou à sa supériorité sur les autres.
[La « nouvelle logique »] cherche seulement à examiner les théories
déjà existantes et étudie les caractères des propositions qui y sont
vraies ; elle ne prend pas part aux discussions que celles-ci soulèvent ;
elle ne cherche pas à les départager ; elle se borne à signaler qu’en
raisonnant de telle manière les résultats obtenus posséderont telles
propriétés. […] À aucun moment la métamathématique ne cherchera
à savoir si une théorie donnée décrit convenablement les propriétés
de tel objet, si elle correspond à quelque chose de réel ou non ; elle

vérité, le critère dispense d’assigner des valeurs de vérité aux atomes qui apparaissent
dans l’énoncé, et l’algorithme peut être envisagé comme un système de réécriture
(Alonzo Church – Introduction to Mathematical Logic (revised and enlarged edition),
Princeton, 1956, n. 185-186 – signale que la méthode duale de celle de Herbrand
a été inventée indépendamment par Gégalkine en 1927).
[31] La notion de champ correspond en partie à ce qu’il est convenu d’appeler, aujourd’hui,
l’univers de Herbrand associé à un langage du premier ordre, c’est-à-dire l’ensemble des
termes clos engendré à partir des constantes d’individu du langage (sous l’hypothèse ici
que le langage comporte de telles constantes). Une structure d’interprétation de Herbrand
interprète chaque terme du langage par le terme clos correspondant de l’univers de
Herbrand. Une manière d’énoncer le théorème de Herbrand est la suivante : un énoncé
purement existentiel sous forme prénexe est valide si et seulement si il est satisfait dans
toute structure d’interprétation de Herbrand (cf. Jean Goubault-Larrecq & Ian Mackie,
Proof Theory and Automated Deduction, Kluwer, 1997, p. 202, pour qui ce théorème
« montre que nous n’avons pas besoin de plus que de la syntaxe (les interprétations et
univers de Herbrand) pour décider la validité »). Il en résulte (théorème de Herbrand)
qu’un tel énoncé du premier ordre f est valide si et seulement si il existe un nombre entier
k d’instanciations de toutes les variables existentielles de la matrice de f par des termes
clos dont la disjonction est propositionnellement valide.
295
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

ne le pourrait d’ailleurs pas. Toutes les théories ont à ses yeux égal
droit de cité32.
En métamathématique, il n’y a donc pas de morale : aucune
contrainte métamathématique ne s’exerce sur le choix des théories
mathématiques. Très proche, en l’affaire, de cet autre grand « syn-
tacticien » qu’était le Carnap de la Syntaxe logique, Herbrand justifie
comme suit sa propre version du principe de tolérance :
Cette position agnostique déplaira à beaucoup ; mais il ne faut pas
se cacher que le rôle des mathématiques est peut-être uniquement de
nous fournir des raisonnements et des formes, et non pas chercher
quels sont ceux qui s’appliquent à tel objet. Pas plus que le mathé-
maticien qui étudie l’équation de propagation des ondes n’a à se
demander si dans la nature les ondes satisfont effectivement à cette
équation, pas plus en étudiant la théorie des ensembles ou l’arithmé-
tique il ne doit se demander si les ensembles ou les nombres auxquels
il pense intuitivement satisfont bien aux hypothèses de la théorie qu’il
considère. Il doit se borner à développer les conséquences de ces
hypothèses et à les présenter de la manière la plus suggestive ; le reste
est le rôle du physicien ou du philosophe33.
L’égale hostilité de Herbrand à l’égard de l’intuitionnisme et du
platonisme doit donc être interprétée par référence à cet « agnosti-
cisme » professé. Les deux attitudes sont jugées déplacées, bien plu-
tôt qu’erronées. Que l’on propose pour axiome l’hypothèse du continu
parce qu’on la croit vraie, ou que l’on décide de disqualifier la règle
ex falso quodlibet parce qu’elle ne reflète pas, allègue-t-on, les modes
humains de raisonner, quoi de plus irréprochable, mais, aussi bien,
de plus indifférent à ce dont il est réellement question ? Une fois rédi-
gés explicitement les systèmes de signes qui résultent de ces choix,
alors seulement commencent les choses sérieuses, c’est-à-dire les pro-
blèmes susceptibles d’une solution théorique. Le reste, c’est-à-dire les
raisons pour lesquelles ont été introduits ces systèmes de signes de
préférence à d’autres – mais aussi, et au même titre, la visée d’une
référence attendue pour ces signes –, tout cela est à la fois légitime et
inévitable, mais ne fait pas partie des mathématiques. Reconnaître
la marginalité de ces éléments et, par-dessus tout, accorder qu’aucun

[32] « Les bases de la logique hilbertienne », op. cit., p. 164.


[33] Ibid., p. 164-165.
296
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

d’entre eux ne saurait constituer, de la même façon qu’une dérivation


formelle et sur le même plan qu’elle, la justification d’une proposition
mathématique, voilà ce qui est visiblement, pour Herbrand, la pre-
mière démarche d’une philosophie correcte des mathématiques.
Mais si le mathématicien écrit des signes conformément à des
règles, n’est-ce pas aussi parce qu’il forme telle et telle pensée, opère
telle ou telle construction dans son esprit, ou encore parce qu’il réfère
par tel ou tel signe à tel ou tel objet, et que, agencés comme ils le sont,
ces signes regroupés expriment des propositions relatives à ces objets ?
Tel est assurément le cas, mais l’illusion qui le guette, perpétuellement
renaissante, est cependant de s’imaginer que c’est cet élément caché
qui justifie les formules visibles, et que les règles explicites de dériva-
tion ne sont au fond qu’un truchement dont on pourrait, idéalement,
se dispenser. On tient là l’expression la plus pure d’une mythologie
dont l’intuitionnisme et le platonisme ne sont que des variantes, et
que Herbrand récuse en sa totalité. Ce que l’on vit et ce que l’on vise,
voilà qui peut infléchir le choix d’une théorie mathématique, mais
aucune question interne ne peut trouver de solution sur ce terrain.
Herbrand, plus radical encore que Hilbert, emploie ainsi systéma-
tiquement « vrai » là où nous dirions – et où Hilbert lui-même dirait –
«prouvable » ou « démontrable », voulant ainsi montrer qu’il n’y a pas
deux concepts en compétition (l’un, syntaxique, l’autre, sémantique),
pour qualifier les propositions d’une théorie mathématique34 . Le seul
concept rigoureux est celui de démontrabilité dans une théorie donnée,
et il n’y aucune place, à ses yeux, pour une notion « extrathéorique »
de correction d’un énoncé mathématique.
Au risque de nous engager dans une conjecture interprétative pro-
bablement plus fragile que les remarques qui précèdent, il nous paraît
maintenant nécessaire de faire un sort à un point philosophique
d’importance, qui ne trouve, à notre connaissance, aucun équivalent
direct chez Hilbert. Dans le texte de Chevalley consacré à la pensée
de Herbrand, se trouve un passage qui est, à y bien réfléchir, passa-
blement énigmatique :
Le processus de l’axiomatique, la méthode formaliste sont précisément
les pointes extrêmes de ce mouvement vers l’objectif. C’est-à-dire, et
c’est, je crois, ce que pensait Herbrand, que l’objectivité ne s’atteint

[34] Voir nos remarques ci-dessus, notes 30 et 31.


297
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

que dans la symbolique pure, c’est-à-dire en vidant complètement les


symboles de toute signification : objectivité et réalité concrète, loin
d’être synonymes, s’excluent l’une l’autre35.
Rien, dans les textes de Herbrand que nous avons expliqués
jusqu’ici, ne semble autoriser cette allusion à un quelconque « mou-
vement » vers l’objectivité. L’objectivité des mathématiques, serait-on
tenté de dire, est ce qu’elle est : définissable, nous dit Herbrand, en
termes purement symboliques, sans nulle référence à une « réalité »
mentale ou objectale. Aucune mention, en cette affaire, d’un progrès
vers quoi que ce soit : au moment où il écrit ces lignes, trois ans après
la mort de son aîné, Chevalley semble sensible aux conceptions plus
spécifiques de Cavaillès, dont c’était là un thème favori. L’hypothèse
d’une influence directe de Cavaillès sur la pensée de Herbrand serait
toutefois hasardeuse, et le propos même de Herbrand invite d’ailleurs
à chercher dans une autre direction.
L’objectivité d’une théorie s’atteint, dit Herbrand par la bouche
de Chevalley, lorsque ses symboles sont privés de référence. Quelle
dynamique préside, en mathématique, à l’attribution ou à la priva-
tion de référence ? Laissons de côté les platoniciens convaincus qui
at­tribuent par principe une référence, toujours et à tout : leur cas relève
de la statique ! Mais quant aux autres ? Dans quelles circonstances un
« agnostique » en viendrait-il à renoncer à considérer un symbole comme
référentiel ? L’agnostique n’est pas un antiplatonicien, qui par principe
n’attribuerait de référence à aucun signe, jamais et en aucun cas. « 7 »,
bien entendu, réfère : il réfère à I I I I I I I. Si nous admettons un uni-
vers de signes, nous devons bien admettre que les signes abréviatifs qui
réfèrent à ces signes réfèrent authentiquement. De façon plus générale,
les signes qui réfèrent aux éléments de l’ontologie « obligée », de celle
dont il n’y a même pas à délibérer, ces signes-là réfèrent. Les signes
que l’on peut envisager de priver de référence sont d’autres signes,
auxquels on avait attribué une référence sans y être directement obligé.
Admettons avec Herbrand que l’ontologie mathématique « obligée »
soit celle des signes, de leurs groupements, et que les propositions
mathématiques contenant des termes indiscutablement référentiels
se réduisent aux énoncés « élémentaires » du type suivant : 7 + 5 = 12,
x – y + y = x, où « x » et « y » peuvent être remplacés par n’importe quel

[35] « Sur la pensée de Jacques Herbrand », op. cit., p. 19.


298
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

entier. Platoniciens exceptés, nous ne sommes nullement enclins à


considérer comme référentiels des termes « transcendants », comme
« c » (la « puissance du continu »). Mais nous nous résignerons à le
faire, s’il apparaît que la seule preuve disponible d’une proposition
élémentaire est une preuve qui contient un terme transcendant de
ce genre36 . En revanche, nous renoncerons à cette référentialité, s’il
apparaît une nouvelle preuve élémentaire de la même proposition,
c’est-à-dire une preuve dans laquelle les termes transcendants n’appa-
raissent plus. Autrement dit, certains progrès des mathématiques ont
bel et bien pour effet de priver certains signes de leur fonction référen-
tielle, c’est-à-dire d’accroître ce que Herbrand nomme l’« objectivité »
des mathématiques : chaque fois qu’une preuve « transcendante » d’une
proposition élémentaire est remplacée par une preuve élémentaire,
un pas est fait vers la déréférence et l’objectivité. En d’autres termes
encore, le platonisme n’est pas une philosophie absurde, mais une
étape obligée, lorsque les preuves « impures » des propositions élémen-
taires sont encore les seules disponibles. Il y a, en mathématiques, une
contrepartie binaire de la fameuse loi positiviste des « trois états » :
nous commençons nécessairement par être platoniciens, avant de ces-
ser de l’être dès que les progrès de la connaissance nous permettent
de « vider les symboles de leur signification ».
Le programme de Hilbert, on l’a dit, a pour objectif essentiel de
donner une preuve de cohérence élémentaire pour l’arithmétique. Mais
on peut le formuler autrement – comme Hilbert lui-même, du reste,
l’a fait, dans ses fameux « théorèmes-epsilon ». L’objectif, dans cette
seconde version du programme, consiste à montrer que l’arithmé-
tique représente ce que nous appellerions aujourd’hui une « extension
conservative » de sa partie élémentaire : il s’agit d’établir que si un
énoncé élémentaire possède une preuve quelconque, alors il en possède
déjà une preuve élémentaire. On voit que réaliser le programme de
Hilbert sous cette version, c’est faire accomplir aux mathématiques
le progrès le plus significatif que l’on puisse imaginer en direction de
l’objectivité. C’est montrer, d’un seul coup, que le recours aux proposi-
tions comportant des termes « transcendants » n’est jamais obligatoire

[36] La chose, bien entendu, peut se produire : le « théorème de Fermat », par exemple, est
un énoncé élémentaire : (n > 2 ⇒ xn + yn ≠ zn), dont nous ne connaissons pour l’heure
qu’une démonstration hautement transcendante.
299
Jacques Dubucs & Paul Égré • Jacques Herbrand

pour prouver une proposition élémentaire. C’est donc établir que ces
termes transcendants peuvent en totalité être « déréférés », puisque
l’unique motif que l’agnostique avait de leur attribuer une référence
était justement celui-là : leur rôle apparemment indispensable dans
l’extraction des théorèmes élémentaires.
Dans un texte séparé qu’il consacre au problème de la décision,
Herbrand indique dans des termes plus explicites encore que ceux
de Hilbert l’immense champ d’enquête théorique auquel ouvrirait un
résultat de conservativité :
Supposons […] que l’on ait démontré que [la théorie développée
dans les Principia Mathematica] n’était pas contradictoire  ; alors
on peut déduire un résultat général dont voici un cas particulier : si
l’on a pu démontrer un théorème arithmétique en faisant usage de
nombres incommensurables ou de fonctions analytiques, on peut aussi
le démontrer en ne se servant que d’éléments purement arithmétiques
(entiers, fonctions définies par récurrence)37.
Contestable et contesté, et de façon éminente par Gödel lui-même38,
cet optimisme théorique va, notons-le, bien au-delà du seul déflation-
nisme ; purifier les méthodes de preuve en s’astreignant à ne recourir
qu’à des objets assignables « sur le papier », obtenus par engendre-
ment systématique, c’est aussi s’orienter vers la recherche précise
des éléments qu’on doit compter comme vecteurs d’information et de
signification au sein des preuves mathématiques.
Naturellement, le platonicien par système persévérera, quant à lui,
dans ses convictions gothiques, mais il n’importe : toute l’affaire était
de montrer que l’authentique substance des mathématiques n’est pas
telle qu’on doive nécessairement le suivre sur ce point.
Bien d’autres aspects de la philosophie de Herbrand demande-
raient explication. Il faudrait dire dans le détail comment l’ascèse de
la syntaxe­l’a conduit à se priver des facilités offertes à qui s’autorise
le libre maniement des notions sémantiques, et parler de la superbe
récompense de cette ascèse : l’extraordinaire « théorème fondamental
de la logique », qui a mis si longtemps à être simplement compris, et

[37] « Sur le problème fondamental des mathématiques » [1929], in Écrits logiques, op. cit.,
p. 31-33 : 33.
[38] Gödel, dans sa lettre du 25 juillet 1931, reprend explicitement Herbrand sur ce texte,
que Herbrand lui avait communiqué.
300
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

dont tant de choses devaient sortir, en théorie des preuves et en infor-


matique39. Il faudrait aussi parler, sans aucun doute, de la composante
esthétique de cette attitude sévère, et des résonances si évidemment
mallarméennes de certains des propos de Herbrand. Dans l’étendue
de cette étude, nous devons nous abstenir de tout cela et laisser, pour
conclure, la parole à Herbrand :
C’est l’essence même de cette théorie, que Hilbert, son créateur, a
appelée la « métamathématique », que de vouloir résoudre les pro-
blèmes posés par la philosophie des mathématiques, non par des
discussions verbales, mais par la solution de questions précises40.

[39] Cf. note 29. Le lecteur trouvera une présentation éclairante du théorème de Herbrand,
dans ses versions sémantique (méthode des interprétations de Herbrand) et syntaxique
(en calcul des séquents), dans Goubault-Larrecq & Mackie, Proof Theory and Automated
Deduction, op. cit., chapitre 6.
[40] « Note non signée sur la thèse de Herbrand écrite par Herbrand lui-même », op. cit.,
p. 209.
[Chapitre 14]

Mathématiques et rationalité
dans l’œuvre de Jean Cavaillès1

Gilles-Gaston GRANGER2

D ans une lettre datée de janvier 1938, Gaston Bachelard écrivit à


Albert Lautman qu’il était, avec Jean Cavaillès, « un représentant
de la jeune équipe qui va ramener la philosophie aux tâches héroïques
de la pensée difficile3 ». Il y exprimait le souhait que tous deux forme-
raient des disciples ; ce vœu, malheureusement, n’a guère été exaucé.
Ayant moi-même eu le privilège d’être l’un des étudiants de Cavaillès
(1903-1944), je vais essayer d’esquisser le contenu et la portée de sa
contribution au problème fondamental du sens de la rationalité en
mathématiques, en prenant également en considération les esquisses
qu’il a fournies pour une interprétation plus générale que son destin
tragique l’empêcha probablement de développer.

1] Contexte philosophique
De brèves indications peuvent être utiles, afin de rappeler que
la philosophie de Cavaillès, comme celle de Lautman, est dans une
certaine mesure un point de départ dans le panorama de la philo-
sophie française durant le premier après-guerre. Le mot « départ »
doit ici être compris selon les deux acceptions de partir et de dévier.
Trois caractéristiques majeures du contexte philosophique au temps
de Cavaillès peuvent rendre compte de cela :

[1] Texte traduit de l’anglais par Michel Bitbol.


[2] Professeur honoraire au Collège de France.
[3] Gaston Bachelard, « Lettre à Albert Lautman du 11 janvier 1938 », Revue d’Histoire des
Sciences, 40(1), 1987, p. 129.
302
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

1. Importance de la position dominante de Léon Brunschvicg dans


l’université française. Brunschvicg a publié un travail important en
histoire des mathématiques4 (Brunschvicg 1922). Les problèmes his-
toriques y étaient développés de façon assez détaillée, mais sans véri-
table analyse des travaux individuels. Brunschvicg était un philosophe
de la rationalité, dont le paradigme était la pensée mathématique.
Mais sa conception idéaliste de la rationalité et de la logique était
plutôt restreinte, bien qu’il eût insisté sur l’aspect évolutif de la rai-
son. Brunschvicg penchait pour une conception du développement
historique des mathématiques comme dominé et organisé par les idées
philosophiques. Ceci l’a parfois conduit à une interprétation biaisée.
2. Influence de Henri Poincaré en tant qu’autorité mathématique
discutant la nature des mathématiques. Poincaré s’opposa fermement
au logicisme et, dépréciant l’usage même du symbolisme logique, il a
constamment insisté sur la réalité d’éléments synthétiques a priori
en mathématiques. Il a appelé sa propre conception « pragmatisme »,
ce qui voulait dire pour lui que les objets mathématiques ne devraient
pas être définis comme des notions abstraites, les définitions ayant
à atteindre directement les objets individuels. Néanmoins, il ne se
rapprocha pas du « platonisme » de Jacques Hadamard, mais insista
sur le caractère effectif des constructions mathématiques.
3. Influence de l’école allemande de mathématiques : David Hilbert
et Emmy Noether. Cavaillès vécut quelque temps à Göttingen et à
Hambourg. Parallèlement, il maintint le contact avec la jeune
école Bourbaki de mathématiciens français : Élie Cartan, Claude
Chevalley, Jean Dieudonné, Charles Ehresmann, André Weil et
Jacques Herbrand, ses contemporains exacts, et camarades à l’École
normale supérieure. Bien que la pensée de Cavaillès ait été par­tiel­
lement influencée par ce contexte philosophique, il ouvrit vraiment de
nouvelles voies en histoire et en philosophie des mathématiques. Son
problème central était celui de la possibilité et de l’opportunité d’un
fondement des mathématiques, ainsi que l’explication de sa fécondité.
Cavaillès va de faits mathématiques soigneusement examinés à une
interprétation philosophique. Il revient habituellement à des thèmes
philosophiques, reformulés et renouvelés à partir de points de vue his-

[4] Léon Brunschvicg, Les Étapes de la philosophie mathématique [1912, 2e éd. 1922],
Paris, Blanchard, 1972.
303
Gilles-Gaston Granger • Mathématiques et rationalité dans l’œuvre de Jean Cavaillès

torico-mathématiques. Incontestablement, ses considérations peuvent


être affectées de quelque obscurité, mais elles manifestent toujours
une compréhension approfondie.

2] Mathématiques et rationalité
Pourquoi les mathématiques sont-elles un tel objet de prédilection
pour Cavaillès ? La raison la plus profonde est qu’elles sont une réalité
autonome et inépuisable. Elles ne peuvent pas être définies5, surtout
pas comme une simple combinatoire. Elles constituent « une réalité
irréductible à autre chose qu’elles-mêmes6 ».
Cette réalité n’est pas du même genre que les autres objets de
culture. Les mathématiques, voire la science en général selon la thèse
de Bolzano que Cavaillès commente ici, ne sont pas actualisées, comme
le sont par exemple les arts, en relation avec « l’extériorité acciden-
telle d’un système sensible7 ». Elles évoquent l’idéal d’un domaine de
pensée dans lequel tout devrait être interconnecté. En fait, la crise
du logicisme et du formalisme, l’échec, démontré par Kurt Gödel,
d’une conquête symbolique exhaustive, ont montré que ce « réquisit
[…] de la pensée cohérente8 » est aussi inaccessible en mathématiques
qu’ailleurs. Cependant, l’examen attentif des voies par lesquelles les
concepts mathématiques ont été forgés, et des procédures innovantes
par lesquelles les problèmes ont été abordés et résolus, apparaît à
Cavaillès comme la manière la plus féconde de parvenir à comprendre
la raison. Selon ses propres mots, le véritable objet d’une telle enquête
est de « creuser au-delà du mathématique proprement dit, dans le sol
commun de toutes les activités rationnelles9 ».
Nous tenterons d’extraire de l’œuvre de Cavaillès en histoire et en
philosophie des mathématiques les traits principaux du concept de

[5] « La pensée mathématique », discussion avec Albert Lautman (4 février 1939), Bulletin de
la Société française de philosophie, 40, 1946. Toutes les citations sont faites d’après Jean
Cavaillès, Œuvres complètes de philosophie des sciences, Paris, Hermann, 1994 (notées
dans la suite OCPS), p. 599. (Le remaniement de la présentation de cette bibliographie
est de la main des Éditions Matériologiques, Ndé.)
[6] Ibid.
[7] Sur la logique et la théorie de la science, Paris, PUF, 1947 (OCPS, p. 504).
[8] « Mathématique et formalisme », Revue internationale de philosophie, n° 8, avril 1949
(OCPS, p. 663).
[9] Méthode axiomatique et formalisme. Essai sur le problème du fondement des mathéma-
tiques, Paris, Hermann, 1938 (OCPS, p. 29).
304
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

rationalité qu’il a esquissé, mais qu’il ne lui fut pas permis de dévelop-
per. J’ai choisi trois thèmes : forme et contenu, histoire et dialectique,
conscience et concept.

3] Forme et contenu
Le problème de la mise en lumière de la rationalité des jugements et
des processus de raisonnement dans la science, tout par­ti­cu­liè­rement
en mathématiques, consiste d’abord à écarter l’accidentel, ce qui signi-
fie séparer la forme de la matière. Cavaillès suit sur ce point la leçon
de Kant et de Port-Royal10, mais il donne un nouveau sens, à la fois
plus élaboré et plus précisément adéquat, aux procédures effectives des
mathématiques. Nous décrirons plus tard ce nouveau concept de forma-
lisation, qui est un aspect essentiel de l’activité rationnelle. Mais nous
insisterons d’abord sur ses relations avec la logique. Bien que Cavaillès
parle de cette forme comme forme logique, il ne cherche jamais à la
réduire à la logique ; ni à « l’étroit corselet des règles de la logique clas-
sique11 », ni aux calculs modernes qui font partie des mathématiques en
explicitant et en complétant les règles de structure et de déduction par
lesquelles est défini le système formel dans son ensemble. Sa conception
semble être très proche du formalisme modéré de Hilbert : « La forma-
lisation des mathématiques ne peut s’effectuer par traduction dans la
logique, mais par reconstruction simultanée des deux disciplines12. »
Si promouvoir la rationalité dans les raisonnements de la science
équivaut à séparer la forme de la matière, la séparation qu’opère la
logique est trop radicale ; le philosophe de la rationalité devrait prê-
ter attention à la relativité de l’opposition de la forme et du contenu.
Cavaillès décrit la mise en évidence d’une forme en mathématique
comme un processus à double face, qui décompose l’opposition forme-
contenu à différents niveaux successifs. La forme paradigmatique est
une réduction canonique qui expose l’aspect opérant d’un processus,
vidé de son contenu variable ; par exemple le concept algébrique d’équa-
tion qui distingue les variables, les paramètres, et les foncteurs, ce qui
donne le « général ». Mais lorsque la forme opérante elle-même se trouve
mobilisée et thématisée comme un nouveau genre d’objet variable, avec

[10] Sur la logique et la théorie de la science, op. cit. (OCPS, p. 485).


[11] Méthode axiomatique et formalisme, op. cit. (OCPS, p. 183).
[12] Ibid., p. 175.
305
Gilles-Gaston Granger • Mathématiques et rationalité dans l’œuvre de Jean Cavaillès

plusieurs propriétés qui permettent différentes actualisations, nous


obtenons des structures, ou plutôt des lois de construction à un niveau
supérieur. Telles sont, en algèbre, les notions de groupe, d’anneau, de
champ, et les lois d’associativité et de commu­ta­ti­vi­té des opérations…
Métaphoriquement, le paradigme est un processus « horizontal », et la
thématisation un processus « vertical ». Les deux sont un acte créatif de
la pensée ; ils ne sont ni une pure unification de données diversifiées, ni
simplement l’expulsion du contenu à partir d’une forme préexistante13.
Mais si ce processus de promotion des formes, de mise à jour du
non-accidentel dans les raisonnements, est un aspect fondamental de la
pensée rationnelle, il ne doit pas cacher un autre de ses traits essentiels
qui est sa relation permanente à des objets. « Avec le rapport aux objets
commence la mathématique véritable : une proposition est l’affirmation
qu’une propriété est possédée par un ou plusieurs objets14. »
Cavaillès est fortement impressionné par la brèche cardinale
découverte par Gödel, entre le réseau des déductions mathématiques
et le système des objets qui satisfont les axiomes d’une théorie. Il
l’est aussi par le théorème de Löwenheim-Skolem, qui montre qu’une
théorie ayant un modèle peut aussi avoir un modèle dénombrable. En
règle générale, ce qui le frappe est la non-catégoricité des théories,
la détermination incomplète des objets par les règles du raisonne-
ment, le fait que la saturation ou la non-contradiction d’un système
d’axiomes n’implique pas l’unicité, modulo un isomorphisme, du sys-
tème des objets. Edmund Husserl, qui voulait maintenir à la fois la
prégnance des objets et l’autonomie des chaînes rationnelles de justi-
fications, échoua, parce qu’il supposait que toute théorie est à la fois
non contradictoire et catégorique. Cette dernière supposition n’est pas
correcte, mais même ainsi, l’élaboration d’objets mathématiques, « l’en­
gen­drement indéfini des objets dans ce que nous appellerons le champ
thématique15 », est certainement pour Cavaillès le moment essentiel
du travail mathématique. Le progrès est alors obtenu par les relations
entre de tels objets, qui ne sont pas des entités génériques mais des
« essences singulières16 » ; et la rationalité en mathématiques réside

[13] Sur la logique et la théorie de la science, op. cit. (OCPS, p. 508 sq) ; « La pensée
mathématique », op. cit. (OCPS, p. 602).
[14] Méthode axiomatique et formalisme, op. cit. (OCPS, p. 113).
[15] Ibid., p. 185.
[16] Sur la logique et la théorie de la science, op. cit. (OCPS, p. 560).
306
Michel Bitbol & Jean Gayon (dir.) • L’épistémologie française, 1830-1970

dans les modalités complexes de ce travail, qui se manifeste en créant


et en mettant en relation de nouvelles formes et de nouveaux contenus.

4] Histoire et dialectique
L’une des leçons que les mathématiques peuvent donner au sujet
de la rationalité est la complexité du travail effectué dans l’analyse
de cette relation de la forme à la matière. Une autre leçon, parfai-
tement comprise et développée par Cavaillès, est la nature de leur
développement historique. Il existe bien sûr une histoire empirique des
mathématiques ; mais cette histoire externe couvre un devenir plus
profond, « une histoire qui n’est pas une histoire » : « Il n’y a rien de
si peu historique – au sens de devenir opaque, saisissable seulement
dans une intuition artistique – que l’histoire mathématique17. »
Les mathématiques et la science en général, considérées comme
des activités rationnelles, sont un «