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C. R. Acad. Sci. Paris, t. 328, Série II b, p.

445–450, 2000
Mécanique des solides et structures/Mechanics of solids and structures
(Comportement des matériaux, rhéologie/Behaviour of materials, rheology)

Dissymétrie de comportement élastique anisotrope


couplé ou non à l’endommagement
Rodrigue DESMORAT

Laboratoire de modélisation et mécanique des structures, UPMC/ENSAM/ENS-Cachan, UPRESA 8007 du


CNRS, 8, rue du Capitaine-Scott, 75015 Paris, France
Courriel : desmorat@ccr.jussieu.fr

(Reçu le 10 décembre 1999, accepté après révision le 5 avril 2000)

Résumé. Un comportement élastique anisotrope différent en traction et en compression est modélisé


dans un cadre thermodynamique. La décomposition de Kelvin du tenseur souplesse
élastique est utilisée et permet de traiter tout cas de chargement 3D. Le couplage avec
l’endommagement est écrit pour des variables d’endommagement tensorielles d’ordre
4 ou d’ordre 2. La formulation proposée assure naturellement la continuité du tenseur
des contraintes et du taux de restitution d’énergie. Le cas particulier d’une élasticité
isotrope initiale est traité.  2000 Académie des sciences/Éditions scientifiques et médicales
Elsevier SAS
élasticité / endommagement / anisotropie / effet unilatéral

Quasi-unilateral conditions in anisotropic elasticity

Abstract. A thermodynamic framework is proposed to model anisotropic elasticity different in tension


and in compression. Based on Kelvin decomposition of the compliance tensor, it applies
to any 3D loading. Coupling with damage is made considering fourth- and second-order
damage tensors. The proposed formulation automatically satisfies the continuity of the
stress tensor and of the energy release rate tensor. The particular case of initially isotropic
materials is exposed.  2000 Académie des sciences/Éditions scientifiques et médicales
Elsevier SAS
elasticity / damage / anisotropy / unilateral effect

Abridged English version


Different behavior in tension and in compression is now a classical feature of damage models. For 3D
loadings this is referred to as the quasi-unilateral conditions. See, for instance, [1–3] for initially isotropic
materials and [4,5] for composite materials. The elastic anisotropy is usually restricted to orthotropy and
the knowledge of the principal directions of the damage is most of the time a necessary preliminary to the
definition of the energy release rate (thermodynamic variable associated with the damage variable). In the
present note, we expose a general framework which avoids consideration of such restrictions.
A simple way to deal properly with the quasi-unilateral conditions is to expose a Gibbs potential ρψ ∗
which should be continuously differentiated [1]. The elasticity law is then derived as εe = ρ ∂ψ ∗ /∂σ, where
σ is the stress tensor and εe the elastic part of the strain tensor.
Considering anisotropic elasticity, the Kelvin decomposition of the compliance tensor S defines the 4th-
order tensor A = S 1/2 (equation (3)). Two compliances S + and S − (defining A+ and A− ) are introduced

Note présentée par Georges D UVAUT.

S1620-7742(00)00029-5/FLA
 2000 Académie des sciences/Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés. 445
R. Desmorat

into Gibbs potential (4). Anisotropic elasticity form (6) models properly the quasi-unilateral conditions. If
damage induces a loss of stiffness, the dissipation due to damage is given by equation (7). It naturally takes
into account the possible rotations of the damage principal directions.
If damage is represented by the fourth-order tensor D, we propose a coupling with tensor A which defines
the damaged elasticity by means of tensor A e = H : A, with H = (1 − D)−1/2 (instead of the classical
elasticity/damage coupling D = 1 − S : Se−1 ). The proposed solution only needs the Kelvin decomposition
for the virgin undamaged material. If the effect of damage is negligible in compression, the elasticity law
is given by equation (6) in which A+ = A, e A− = A. The dissipation due to damage is D = Z : Ḣ. The
thermodynamic variable Z associated with tensor H is continuous (equation (8)).
A more practical case is to consider damage represented by a second order tensor D (or in an equivalent
manner by H = (1 − D)−1/2 ). For initially anisotropic elasticity, quasi-unilateral conditions are given
by Gibbs potential (11) with the particular definition (12) of the ‘positive part’ X + . The dissipation
due to damage is D = Tr(Z Ḣ) with Z (associated variable with H) continuous (equation (14)). For
initially isotropic materials with induced orthotropic damage [8], Gibbs free enthalpy is (15) and D =
Tr(Z Ḣ) + YH d˙H , where Z and YH are given by equation (16) and are continuous.
The thermodynamic framework is well adapted to take into account the quasi-unilateral conditions with
a proper definition of Gibbs potential. The expressions proposed in the present note for anisotropic/isotropic
elasticity coupled or not with anisotropic/othotropic damage automatically lead to a potential which can be
continuously differentiated. The stress tensor thus derived is therefore continuous. If damage is considered,
this also means that the possible rotations of the damage principal directions are naturally taken into account
in the definition of the energy release rate tensor.

1. Introduction

La notion de comportement différent entre la traction et la compression est classique en mécanique de


l’endommagement, pour les matériaux initialement isotropes [1–3] ou pour les matériaux composites [4,5].
Elle traduit l’effet de la refermeture partielle des micro-fissures au sein de l’élément de volume sur la
rigidité élastique, effet encore appelé « conditions quasi-unilatérales ». Lorsque le matériau est initialement
anisotrope et l’endommagement représenté par une variable tensorielle, les modèles proposés sont
complexes [5], la difficulté première étant de vérifier la continuité de la relation contraintes–déformations.
Nous présentons une méthodologie pour modéliser dans un cadre thermodynamique la différence de
comportement en traction et en compression et son extension à des chargements 3D. La clef du problème
consiste à faire apparaître des termes quadratiques dans l’expression du potentiel thermodynamique ρψ ∗
afin que celui-ci soit différentiable (potentiel dont dérive la loi d’élasticité εe = ρ ∂ψ ∗ /∂σ, où σ est le
tenseur des contraintes, εe la partie élastique des déformations).
Par rapport aux études antérieures, deux nouveautés sont introduites : la première est que l’on traite
le cas de l’anisotropie la plus générale, du point de vue de l’élasticité comme du point de vue de
l’endommagement ; la seconde est que, lorsque l’endommagement est considéré, ses directions principales
ne sont pas postulées a priori. La modélisation proposée permet d’assurer la continuité de la variable
tensorielle taux de restitution d’énergie (en plus de celle du tenseur des contraintes).

2. Elasticité anisotrope

L’élasticité macroscopique peut être le cadre de comportements différents en traction et en compression


(par exemple dus à une dégradation du matériau ou encore au micro-flambage des fibres longues au sein
d’un matériau composite en compression). Afin de les modéliser, l’idée est de faire apparître des termes

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quadratiques dans le potentiel de Gibbs, ce qui consiste à réécrire ce dernier sous la forme :

ρψ ∗ = 12 σ : S : σ = 12 (A : σ) : (A : σ) (1)

Cette réécriture est rendue possible par l’utilisation de la décomposition de Kelvin du tenseur de souplesse
S qui introduit les 6 valeurs propres ou modules de Kelvin sI > 0 et les tenseurs propres associés S I
(d’ordre 2, de norme unité) :
X
6
S= sI S I ⊗ S I , S I : S J = δIJ (2)
I=1

Le tenseur A est défini par :

X
6 √
S = A : A soit A = S 1/2 = sI S I ⊗ S I (3)
I=1

et c’est grâce aux symétries de S (donc de A) que l’on a la propriété remarquable (1). On trouvera dans [6]
les expressions des modules et des modes de Kelvin pour les principales symétries élastiques.
On introduit ensuite deux tenseurs d’élasticité S + et S − . Les tenseurs A+ et A− correspondants sont
obtenus par la décomposition de Kelvin (3). Une écriture générale modélisant un comportement différent
en traction et en compression (et son extension au 3D) est alors :

ρψ ∗ = 12 hA+ : σi+ : hA+ : σi+ + 12 hA− : σi− : hA− : σi− (4)

dont la différentielle existe et est continue :



 
ρ dψ ∗ = A+ : σ + : A+ : dσ + dA+ : σ + hA− : σi− : A− : dσ + dA− : σ (5)

où h·i+ désigne la partie positive au sens des valeurs principales, h·i− la partie négative. L’équation
précédente conduit à la loi d’élasticité



εe = A+ : A+ : σ + + A− : A− : σ − (6)

On a conservé dans l’équation (5) les termes en dA qui traduisent une altération des caractéristiques
élastiques, altération due par exemple à l’endommagement du matériau. Dans ce cas, le terme

+

D = A+ : σ + : Ȧ : σ + A− : σ − : Ȧ : σ (7)

est la dissipation due à l’endommagement. Les rotations possibles des directions principales d’endomma-
gement sont naturellement prises en compte.

3. Endommagement représenté par un tenseur d’ordre 4


Nous nous intéressons à la modélisation de l’influence d’un endommagement sur le comportement
élastique, endommagement préexistant ou induit, qui a priori altère les caractéristiques élastiques du
matériau en traction comme en compression. L’effet est moindre dans le dernier cas à cause de la
refermeture partielle des micro-fissures. Pour simplifier l’écriture, on fait l’hypothèse d’unilatéralité qui
entraîne que les tenseurs S − et A− ne sont pas affectés par l’endommagement : S − = S = A : A et A− = A.
L’aspect cinétique de la loi d’évolution n’est pas abordé.

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En ce qui concerne l’introduction de l’endommagement sous la forme d’un tenseur d’ordre 4,


plusieurs choix sont alors possibles : (a) faire porter l’endommagement D sur le tenseur souplesse du
−1
matériau en posant par exemple Se = (1 − D)−1 : S soit D = 1 − S : Se ; on obtient alors A e par la
décomposition de Kelvin de S, e décomposition qui doit être effectuée à chaque incrément de chargement
(et d’endommagement), travail laborieux et coûteux ; (b) faire porter l’endommagement directement sur
le tenseur A et poser A e = H : A, H = (1 − D)−1/2 ; la décomposition de Kelvin est effectuée une fois
pour toute (solution préférée) ; (c) se donner directement la forme du tenseur souplesse endommagé
Se comme une fonction de variables (scalaires) d’endommagement ; on ne peut plus vraiment parler
d’endommagement tensoriel. Cette dernière solution est très utilisée pour les matériaux composites, elle
est justifiée par le fait que les directions principales d’endommagement sont connues a priori.
La loi d’élasticité avec prise en compte des conditions quasi-unilatérales est donnée par l’équation (6) où
l’on a posé : A+ = A e et A− = A. Pour le choix (b), si la variable représentant l’endommagement est H, la
variable thermodynamique associée Z, la dissipation due à l’endommagement (7) s’écrit D = Z : Ḣ, avec :

∂ρ ψ ∗
Z= = (A : σ) : hH : A : σi+ (8)
∂H

variable dont la continuité est naturellement assurée.

4. Endommagement représenté par un tenseur d’ordre 2

Bien que la représentation de l’endommagement par un tenseur du quatrième ordre constitue le cas le
plus général, les mécanismes physiques et l’étude quantitative de l’énergie de déformation [7] montrent
qu’un tenseur du second ordre D, représenté dans ce travail sous la forme suivante :

H = (1 − D)−1/2 (9)

suffit dans la plupart des cas.


Avec la modélisation de l’endommagement par l’équation (9), nous écrivons les conditions quasi-
unilatérales dans les deux cas suivants : couplage avec une élasticité anisotrope initiale ; couplage avec
une élasticité isotrope initiale (modèle d’endommagement [8]).

4.1. Couplage avec une élasticité anisotrope initiale


e : σ) : (A
On souhaite faire apparaître des termes quadratiques dans l’expression (A e : σ) de l’équation (1),
de sorte que :
(H : X) : (H : X) = (H X) : (H X) = Tr(H X H X), X = A : σ (10)
P
Le choix d’un endommagement H de la forme : H = hij ~ei ⊗ ~ej ⊗ ~ei ⊗ ~ej (en base propre) avec la
P
condition h2ij = hii hjj permet de réaliser la condition (10) si l’on pose H = hii~ei ⊗ ~ei , ce qui définit un
endommagement orthotrope du second ordre par ses trois valeurs principales.
Une possibilité pour assurer la continuité de la différentielle du potentiel thermodynamique (avec prise
en compte des conditions quasi-unilatérales) est d’étendre la procédure [1] à l’orthotropie et de poser :

ρψ ∗ = 12 Tr(H X + H X + + X − X − ), X = A:σ (11)

où la « partie positive » X + (différente en général de la partie positive au sens des valeurs propres hXi+ ) est
construite à partir des valeurs propres λi et des vecteurs propres Ti du tenseur du second ordre (H(A : σ)).

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La différentielle de Tr(H X + H X + ) est continue [1] et d Tr(H X + H X + ) = 2 Tr(H X + HdX) +


2 Tr(X + H X + dH). Les vecteurs propres sont normalisés en posant T∗i H −1 Tj = δij et :

X
3
  ∗
X + = (A : σ)+ = H −1 Ti H −1 Ti hλi i+ (12)
i=1

En ce qui concerne X − , le même travail est effectué à partir des valeurs propres négatives et des vecteurs
propres associés de (A : σ).
La loi d’élasticité avec prise en compte d’un comportement différent en traction et en compression est
finalement :
εe = H (A : σ)+ H + (A : σ)− (13)
Si H représente l’endommagement, la variable thermodynamique associée, notée Z, est continue,

∂ρ ψ ∗
Z= = (A : σ)+ H (A : σ)+ (14)
∂H

La dissipation due à l’endommagement (7) s’écrit alors D = Tr(Z Ḣ).

4.2. Couplage avec une élasticité isotrope initiale


Nous considérons ici le modèle d’endommagement orthotrope induit pour matériaux initialement
isotropes (module d’Young E, coefficient de Poisson ν) proposé lors d’une précédente note [8]. Nous
en donnons une formulation avec prise en compte des conditions quasi-unilatérales.
L’endommagement est représenté par le tenseur du second ordre D (ou H) et un endommagement
scalaire « hydrostatique » dH . Le potentiel thermodynamique (différentiable) avec prise en compte d’un
comportement différent en traction et en compression est écrit :
 
1+ν  (1 − 2ν) hTr σi2+
ρψ ∗ = Tr H σ D H σ D
+ σ D D
σ
− − + + hTr σi2
− (15)
2E + +
6E 1 − dH

où la « partie positive » σ D
+ est construite à partir des valeurs propres positives et des vecteurs propres de
(H σ D ) comme au paragraphe précédent (équation (12)) et σ− D
à partir des valeurs propres négatives et des
D
vecteurs propres du déviateur des contraintes σ .
Les variables thermodynamiques associées à H et à dH sont notées Z et YH . Elles sont continues et la
dissipation due à l’endommagement s’écrit :

1+ν D (1 − 2ν) hTr σi2+


D = Tr(Z Ḣ) + YH d˙H , Z= σ + H σD
+, YH = (16)
E 6E (1 − dH )2

5. Conclusion

Un formalisme thermodynamique est proposé pour décrire un comportement différent en traction et en


compression, dans le cas général de chargements tridimensionnels. Basée sur la décomposition de Kelvin,
la formulation s’applique à l’élasticité anisotrope couplée ou non à l’endommagement. Les potentiels
thermodynamiques proposés étant différentiables, l’écriture de la dissipation due à l’endommagement est
aisée.
La méthodologie s’applique également à une formulation en déformations.

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Références bibliographiques

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[8] Lemaitre J., Desmorat R., Sauzay M., Loi d’endommagement anisotrope, C. R. Acad. Sci. Paris Sér. IIb (1999)
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