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L'Harmattan

LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS: Formation de la nation et


prédétermination du pouvoir constituant
Author(s): Erwan Sommerer
Source: Revue Française d'Histoire des Idées Politiques, No. 33, Sieyès (1er semestre 2011),
pp. 5-25
Published by: L'Harmattan
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/24610658
Accessed: 19-04-2018 17:15 UTC

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ÉTUDES

LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE
DE SIEYÈS
Formation de la nation et prédétermination
du pouvoir constituant

par Erwan Sommerer *

Le contractualisme de Sieyès, c'est-à-dire la façon dont il décrit les étapes


successives qui mènent de l'état de nature à la formation de la société et
de ses institutions, est un aspect peu commenté de son œuvre. Pourtant,
Sieyès est un théoricien du contrat social, et il doit être pris au sérieux en
tant que tel. Certes, l'influence de Locke est ici tellement manifeste1 qu'elle
a pu occulter le caractère spécifique et parfois original de sa réception et
de sa reformulation dans l'œuvre sieyèsienne. Car si le vocabulaire est le
plus souvent le même, le cheminement intellectuel et politique de Sieyès
l'a conduit à se servir du thème du contrat social pour asseoir un projet
propre, lié à sa conception personnelle de la nation et de la révolution. Loin
d'être un élément contingent dans ses travaux, le contractualisme nous sem
ble au contraire servir de fondement à l'ensemble des développements qui
concernent le statut des privilégiés, la redéfinition de la citoyenneté et la

* Erwan Sommerer est docteur en science politique, maître de conférences à l'IEP de Paris.
1. Au contraire de l'influence de Rousseau qui, sur ce point, nous paraît moins évidente.
Ainsi, si nous partageons avec Baczko un intérêt pour le contractualisme de Sieyès, nous
ne suivons pas ses conclusions sur les origines intellectuelles de cet aspect de l'œuvre de
l'abbé. Cf. Baczko Bronislaw « Le contrat social des Français : Sieyès et Rousseau » in
Baker Keith Michael, The French Revolution and the Création of Modem Political Culture,
t. 1, Oxford, Pergamon Press, 1987, p. 493-513. Pour une critique de l'hypothèse d'un Sieyès
« rousseauiste », cf. Fauré Christine, « Sieyès, Rousseau et la théorie du contrat », in Quiviger
Pierre-Yves, Denis Vincent et alii (dir.), Figures de Sieyès, Paris, Publications de la Sor
bonne, 2008, p. 213-225.

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rupture avec l'Ancien Régime. Présente à divers états de développement


dans des textes clés2, la théorie du contrat social est également indispensable
à la compréhension de la conception sieyèsienne du droit naturel et de sa
transformation en droit positif. Ainsi, contractualisme et jusnaturalisme
apparaissent comme les deux facettes fondatrices d'une œuvre cohérente
dont les aspects les plus célèbres et les plus discutés - on pense surtout à
la théorie du pouvoir constituant - ne sont peut-être que des conséquences
secondaires. Non pas au sens, bien sûr, où ils seraient moins importants,
mais parce que la démarche même de Sieyès, sa volonté de décrire les
principes premiers de l'ordre social, lui imposait une réflexion sur l'origine
de la société et de la légitimité du pouvoir.
Pour démontrer cela, il faudra tout d'abord revenir sur la théorie sieyè
sienne du contrat social, sur le rôle du droit naturel, sur le passage de l'état
de nature à l'état social et sur le statut de la nation. Nous pourrons ensuite
déduire deux conséquences majeures de cet aperçu synthétique. La première
est la limitation et la prédétermination du pouvoir constituant, que nous
décrirons à rebours d'une interprétation plus courante, et à nos yeux contes
table, qui met en avant le caractère révolutionnaire de ce pouvoir. La
seconde concerne les effets de cette limitation et de cette prédétermination
sur la localisation, chez Sieyès, d'une approche spécifique de la révolution,
dont nous verrons le rapport étroit au contractualisme. Enfin, pour finir,
nous tâcherons de montrer en quoi l'ensemble de ces réflexions permet de
restituer avec cohérence l'évolution de la pensée de Sieyès entre 1789 et
l'an III. A chaque étape de notre argumentation, la compréhension de la
place qu'occupe le thème du contrat social dans cette pensée apparaîtra
comme un moyen d'éclairer la structure de l'œuvre et d'en explorer les
conséquences logiques. L'objectif n'est donc pas de proposer une interpré
tation radicalement nouvelle des écrits de Sieyès, mais de les replacer dans
un schéma théorique d'ensemble. Cela doit permettre aussi de rappeler que
la théorie politique contemporaine a encore à apprendre de ce contractua
lisme à la fois classique par ses concepts et les influences qu'il intègre, et
atypique par son optique nationaliste et révolutionnaire.

2. Dans cette étude, nous nous basons sur les textes dans lesquels Sieyès décrit le plus en
détails les étapes successives qui font passer l'homme de l'état de nature à l'état social puis
politique. Notre corpus comporte donc quatre textes principaux : Vues sur les moyens d'exé
cution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789 ; Qu'est-ce que le
Tiers-État ? ; Délibérations à prendre dans les assemblées de bailliages ; Préliminaire de
la Constitution française - Reconnaissance et exposition raisonnée des Droits de l'Homme
et du Citoyen. A cela s'ajoutent plusieurs textes tirés des manuscrits, dont Bases de l'ordre
social.

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 7

I. LE CONTRACTUALISME ET LE JUSNATURALISME SIEYÈSIENS

Présenter le contractualisme sieyèsien dans son rapport au pouvoir consti


tuant et à la révolution implique avant tout de revenir sur la façon dont Sieyès
décrit le passage de l'état de nature à l'état positif, donc à une société
politiquement et juridiquement organisée. Dans les textes qu'il consacre à ce
thème, il repère trois étapes successives3 dans lesquelles on découvre non
pas un, mais deux états de nature, c'est-à-dire deux états où s'applique le
droit naturel préalablement au droit positif. Ces deux premiers états ne sont
pas identiques, et ce qui permet de les distinguer est un changement qualitatif
dans lequel le contractualisme joue précisément un rôle charnière. La première
étape est celle que Sieyès a pu qualifier d'état de « liberté du sauvage »4. Il
s'agit d'une situation atomiste - les individus coexistent de façon dispersée
sur un territoire donné - dans laquelle le droit naturel est à l'état brut,
c'est-à-dire imparfait. Certes, tous les hommes sont libres, et ils disposent
tous du droit de propriété5. Cependant, cette étape n'est pas pleinement
égalitaire du fait des différences de moyens que la nature a placées dans les
individus. Tous n'ont pas la même intelligence, la même volonté ou la même
force, ce qui limite la jouissance équitable des droits naturels et peut désa
vantager les plus faibles. Si ce premier état est inégalitaire, c'est donc parce
que ces différences font obstacle au plein exercice des droits naturels ; elles
empêchent le respect de l'égalité à laquelle chacun peut prétendre6 mais qui
ne se réalise pas spontanément, du moins à ce stade atomiste et individua
liste7.

3. En fait, Sieyès n'adopte pas dans ses textes un schéma unique, et insiste sur telle ou telle
étape en fonction des besoins de son argumentation. Ainsi, dans Qu'est-ce que le Tiers-État ?,
il part directement du pacte d'association, sans s'attarder sur l'état de nature originel. Les
trois époques sont alors le pacte proprement dit, puis l'expression d'une volonté commune
non-représentative et enfin l'apparition du gouvernement représentatif. Cf. Sieyès Emmanuel,
Qu'est-ce que le Tiers-État ?, in Œuvres, vol. 1, Paris, EDHIS, 1989, p. 72-73. Précisons
toutefois que ces variations ne nuisent pas à la cohérence de l'ensemble et n'infirment pas
notre propos.
4. C'est le cas dans ses manuscrits. Cf. Sieyès Emmanuel, Contre l'état social, in Fauré
Christine (dir.), Des Manuscrits de Sieyès, t. 1, Paris, H. Champion, 1999, p. 463.
5. Comme chez Locke, le droit de propriété est à la fois le droit de posséder les choses et
de disposer de sa propre personne. La liberté et la propriété sont donc parfois synonymes.
Pour les distinguer, Sieyès qualifie la première de propriété « personnelle » et la seconde de
propriété « réelle ». Cf. Sieyès Emmanuel, Vues sur les moyens d'exécution dont les repré
sentants de la France pourront disposer en 1789, in Œuvres, vol. 1, op. cit., p. 11-13 ;
Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution française - Reconnaissance et exposition
raisonnée des Droits de l'Homme et du Citoyen, in Œuvres, vol. 2, Paris, EDHIS, 1989,
p. 26; Locke John, Traité du gouvernement civil, Paris, C. Volland, 1802, p. 203
(chap. VIII § 1).
6. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 22.
7. On peut voir dans cette limitation de l'égalité en droit par des inégalités de moyens un

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De façon générale, Sieyès parle peu de cet état originel. Cette étape initiale
joue surtout le rôle d'une amorce dans son argumentation. Il précise simple
ment que l'homme a des besoins et qu'il met en œuvre les moyens plus ou
moins limités dont il dispose pour les satisfaire et atteindre ainsi le bonheur.
Mais une autre caractéristique annonce la deuxième étape. En effet, l'homme
est également décrit comme étant intrinsèquement orienté vers l'action col
lective, vers la sociabilité et donc la mise en commun des moyens pour
répondre à des besoins communs. Cela ne veut pas dire qu'il est immédia
tement un être social, mais il est dans sa nature de s'associer bien que le
point de départ soit atomiste. Le contractualisme sieyèsien doit gérer cette
double idée : l'homme, à l'origine, est naturellement dispersé, individuel, et
il est tout aussi naturellement porté à s'associer avec ses semblables8. En
conséquence, dans son premier état naturel, il n'a pas encore accompli sa
nature sociable. L'étape postcontractuelle, celle de l'association, est donc tout
autant issue d'une nécessité pratique - les hommes mettent en commun leur
capacité à atteindre leurs buts - que d'une nécessité jusnaturaliste : garantir
les droits naturels et en assurer l'exercice égalitaire passe par la réalisation
de la nature humaine.
Cette question de la nécessité nous semble très importante. De la première
à la deuxième étape, il y a chez Sieyès une évolution directe, guidée par la
nature et mise au jour par la raison. De ce point de vue, celui qui obéit à sa
propre nature et respecte le droit naturel est porté presque mécaniquement à
s'associer avec les autres. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de choix
possible, car un individu peut aller à l'encontre de son essence sociale. Puis
que l'état initial est atomiste et non pas immédiatement collectif, le passage
à l'association demeure le fruit d'une décision. Ainsi, on repère entre l'état
de nature individualiste et l'état de nature social la possibilité d'une dévia
tion 9. Sieyès explique en effet que les hommes, poussés à se rencontrer et à

aspect original par rapport aux jusnaturalismes de Grotius, Pufendorf ou Locke. Chez ces
auteurs, l'égalité est présente dès l'état de nature originel. Mais on peut aussi voir une
proximité avec la distinction lockéenne entre égalité et équité. Chez Locke, dans l'état de
nature, les individus ont tous les mêmes droits mais ne peuvent en jouir de façon équitable ;
l'état social, en apportant l'équité, rend effective l'égalité naturelle. Mis à part la termino
logie, on retrouve ici l'approche sieyèsienne. Cf. Sieyès Emmanuel, ibid., p. 25 ; Locke John,
op. cit., p. 203.
8. Sieyès n'utilise pas explicitement le terme de sociabilité, mais il dépeint un homme
naturellement porté à entrer en relation avec d'autres individus : « la ligne essentielle qui
sépare l'homme des autres animaux, c'est l'existence dans chaque individu de ce principe
interne, de cette volonté, avec laquelle on s'entend, et l'on s'engage ». Cf. Sieyès Emmanuel,
Droits de l'homme, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1., p. 498. Guilhaumou y voit un
prolongement de sa métaphysique dans laquelle, sous l'influence de Leibniz et de l'empirisme
anglo-saxon, il décrit des individus marqués par « le principe anthropologique de la récipro
cité humaine ». Cf. Guilhaumou Jacques, « Nation, individu et société chez Sieyès », in
Genèses n° 26, avril 1997, p. 13.
9. Cette possibilité permet de ménager une marge de manœuvre à des individus qui, sans

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 9

interagir, ont deux possibilités. Dans un cas, ils se voient comme des moyens
de réaliser mutuellement leurs objectifs et d'atteindre le bonheur, et ils coo
pèrent au sein d'une association. Dans l'autre cas, ils se voient comme des
obstacles et ne rentrent pas dans une relation de sociabilité ; ils interagissent
alors dans un état extra-social que Sieyès appelle l'état de guerre :

Les autres individus se présentent nécessairement, ou comme moyens, ou


comme obstacles [...] Si les hommes voulaient ne voir en eux que des moyens
réciproques de bonheur, ils pourraient occuper en paix la terre leur commune
habitation, et ils marcheraient ensemble avec sécurité à leur but commun.
Ce spectacle change, s'ils se regardent comme obstacles les uns aux autres :
bientôt il ne leur reste que le choix entre fuir ou combattre sans cesse.
L'espèce humaine ne présente plus qu'une grande erreur de la nature. Les
relations des hommes entre eux sont donc de deux sortes : celles qui naissent
d'un état de guerre, que la force seule établit ; et celles qui naissent librement
d'une utilité réciproque. Les relations qui n'ont d'origine que la force, sont
mauvaises et illégitimesl0.

Quand l'homme se trompe, va à rencontre de la raison et croit pouvoir


atteindre ses buts au détriment des autres, il entre dans cet état qui est une
déviation non-naturelle, un irrespect des lois de la nature humaine. C'est
un aspect décisif de la pensée sieyèsienne : celui qui, au milieu de ses
semblables ne coopère pas à l'aune du droit naturel, est en guerre avec eux.
À l'opposé de l'état de guerre, l'option rationnelle et jusnaturaliste qu'est
l'état social est la pleine réalisation des droits naturels et de la nature
humaine. C'est le moment de fondation de plusieurs choses que Sieyès
présente comme liées ou équivalentes : l'association, la société, la nation et
donc aussi le peuple11. Ainsi, la deuxième étape de son contractualisme,
l'association des individus, est aussi celle de la formation de la nation, au
moment même où se constitue la société. En s'apercevant que s'associer
est le meilleur moyen de réaliser leurs besoins et de jouir de leurs droits,
les individus mettent fin à leur situation atomiste. C'est le stade du pacte
ou contrat social12, et deux choses doivent être précisées à ce sujet : en
premier lieu, ce que change effectivement le pacte social pour les contrac

cela, seraient poussés à contracter de façon mécanique, obéissant à leur nature. L'approche
sieyèsienne échappe donc en partie à la critique émise à rencontre de Locke, et relevée par
Spitz : l'étape du contrat perd tout sens si les futurs associés ont déjà intégré de façon
homogène des principes moraux préexistants. Cf. Spitz Jean-Fabien, Locke et les fondements
de la liberté moderne, Paris, PUF, 2001, p. 17.
10. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 21-22. On notera la
proximité avec Locke, notamment dans la dissociation, contre Hobbes, de l'état de nature
et de l'état de guerre. Cf. Locke John, op. cit., p. 57 (chap. 2 § 4).
11. Le peuple et la nation auxquels l'association donne naissance sont présentés comme
synonymes. Cf. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 39 ; Sieyès
Emmanuel, Contre la ré-totale, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1, p. 455.
12. Précisons à ce sujet que le vocabulaire de Sieyès est assez variable. Il parle d'une

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tants, donc ce qui s'ajoute à l'état de nature sauvage ; puis ce qui ne change
pas, c'est-à-dire ce qui est conservé de part et d'autre du contrat et révèle
une certaine continuité entre les deux étapes.
Le propre du contractualisme, tout d'abord, est d'instaurer une rupture
entre un « avant » et un « après », et de déterminer des principes de coo
pération entre les contractants. Dans le cas du contractualisme sieyèsien, le
processus vise à la fois à garantir et à affiner les droits naturels : le contrat
social garantit la liberté et la propriété, car les individus s'engagent à res
pecter l'exercice mutuel et réciproque de ces droits malgré les inégalités de
départ ; il affine ces droits en renforçant la capacité d'action des associés,
qui peuvent atteindre des buts inaccessibles à l'état atomiste :

L'homme entrant en société, ne fait pas le sacrifice d'une partie de sa


liberté [...]. Puisque le droit de nuire n'a jamais pu appartenir à la liberté,
c'est une erreur de croire qu'on le perd en s'associant avec ses semblables.
Loin de diminuer la liberté individuelle, l'état social en étend et en assure
l'usage ; il en écarte une foule d'obstacles et de dangers, auxquels elle était
trop exposée, sous la seule garantie d'une force privée ; et il la confie à la
garde toute-puissante de l'association entière. Ainsi, puisque, dans l'état
social, l'homme croît en moyens moraux et physiques, et qu'il se soustrait
en même temps aux inquiétudes qui en accompagnent l'usage, il est vrai de
dire que la liberté est plus pleine et plus entière dans l'ordre social, qu'elle
n'a jamais pu l'être dans l'état qu'on appelle de nature13.

Pour Sieyès, les droits naturels augmentent donc à l'issue du contrat. Ils
sont améliorés, et chaque contractant acquiert la certitude de pouvoir en
profiter autant que les autres. Cette réciprocité est décisive car elle fonde
l'égalité en droit, qui corrige les inégalités naturelles et constitue l'apport
majeur du contrat. Et l'on notera qu'il ne s'agit pas d'une uniformisation,
ces inégalités n'étant pas abolies par le pacte. Simplement, les associés ont
acquis la certitude qu'ils disposeront des mêmes droits, ou plutôt qu'ils
pourront en profiter équitablement. Selon Sieyès, « l'union sociale est un
remède contre l'inégalité. Elle me garantit que le fort ne jouira pas de moi,

association fondée « sur la volonté libre des contractants », ajoutant que « l'objet de l'union
sociale est le bonheur des associés ». Mais, comme on le verra, il parle aussi explicitement
d'un « pacte social ». Cf. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 23-24
et p. 38. Dans un autre texte, il évoque de la même façon « les membres admis à contracter »
au sein de l'association (Sieyès Emmanuel, Vues sur les moyens d'exécution, op. cit., p. 15).
Ainsi, les termes « association », « union » (au sens d'un processus), « pacte » et « contrat »
sont interchangeables chez lui, les deux premiers étant plus fréquents.
13. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 25-26. Selon Quiviger,
on peut également faire ici un rapprochement avec l'approche spinoziste de la liberté, décrite
comme une «augmentation de la puissance d'agir», avec l'idée d'une transformation de
l'utilité individuelle en utilité commune. Cf. Quiviger Pierre-Yves, Le Principe d'immanence,
Paris, H. Champion, 2008, p. 141.

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 11

du produit de mon travail, mais elle n'égalise pas les produits entre le fort
et le faible, car si la loi garantit le faible, elle n'opprime pas le fort, elle
n'est pas établie pour protéger ou favoriser le faible aux dépens du fort » '4.
On le voit, l'association, par le biais de l'égalité, perfectionne le droit
naturel. Il s'agit de confirmer ce qui existe à l'état imparfait, mais effectif,
dans la situation originelle.
Cela nous indique au passage ce qui ne change pas. En effet, on a pu
parler d'une consubstantialité, chez Sieyès, de l'état de nature et de l'état
social15. En d'autres termes, et il faut insister là-dessus, l'union entre les
contractants n'est pas le passage de l'état de nature à l'état positif. Au
moment où naît l'association, il n'y a pas de lois positives, pas d'organe
législateur. Cette étape, constitutive de la société, est un prolongement de
la précédente : un second état de nature où des droits préexistants sont juste
augmentés. Sieyès semble ici en accord avec les physiocrates, pour qui
droits naturels et droits sociaux sont deux catégories situées sur un même
plan : l'état social est l'état naturel de l'homme si celui-ci suit les principes
que lui dicte sa nature, donc s'il agit comme un individu rationnel, soucieux
de garantir sa liberté et sa propriété ; entre la première et la deuxième étape,
il y a simplement une pleine et entière réalisation de ces droitsl6. De cette
façon, l'homme accède à l'état social et constitue ainsi une nation qui,
comme le dit Sieyès, « ne sort jamais de l'état de nature »17. De ce point
de vue, la rupture contractualiste est limitée. Le contrat social n'est pas la
positivation des droits naturels, et l'on a plutôt ici une sorte d'entre-deux
dans lequel la société, lorsqu'elle se forme, est un état de nature amélioré
et dérivé.
Sans oublier que cette évolution comporte un impératif, car le pacte
d'association doit se faire à l'unanimité. Il s'agit-là d'une exigence contrac
tualiste classique, puisque le pacte n'est à même de légitimer l'existence de
la société et les principes qui la sous-tendent que si la totalité des membres
parviennent à un accord. Cette exigence d'unanimité est importante, car en
aval du pacte, après le contrat d'association, l'état de guerre devient une

14. Sieyès Emmanuel, Égalité, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1. p. 472.
15. Fauré Christine (dir.), Des manuscrits de Sieyès, t. 2, Paris, H. Champion, 2007, p. 420
(note).
16. « L'ordre social est comme une suite, comme un complément de l'ordre naturel » (Sieyès
Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 24). Son contractualisme croise donc
les conceptions non-contractualistes des physiocrates, l'ordre social étant compris dans
l'ordre naturel. Cf. Le Mercier de La Rivière Paul-Pierre, L'ordre naturel et essentiel des
sociétés politiques, Paris, Fayard, 2001 (1767), p. 15 et p. 49 ; Gojosso Éric, « Le Mercier
de la Rivière et l'établissement d'une hiérarchie normative entre droit naturel et droit posi
tif », in Revue française d'histoire des idées politiques, n° 20, 2004, p. 290 ; Cf. aussi Fauré
Christine (dir.), op. cit., t. 2, p. 409.
17. Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?, op. cit., p. 80.

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impossibilité logique entre les associés. En effet, les contractants reconnais


sent le droit naturel et acceptent tous la réciprocité qui fonde l'égalité.
Sieyès le confirme à plusieurs reprises, il ne sert à rien d'imaginer une
association non-égalitaire. Une telle société est une société sans coopération,
qui se tient à l'écart du droit naturel. Ce n'est pas une société légitime :
« le corps politique est désorganisé ; il est mort. Il n'y a plus d'association,
plus de société. [...] Dès que les citoyens ne sont plus des associés, ils
cessent d'être des citoyens ; il faut changer de langage »i8. Et dès lors, « la
société dépérit, le pacte social se rompt»19. Pour Sieyès, il n'existe qu'un
seul type d'association légitime, donc de société et aussi de nation, et cette
légitimité découle de la stricte conformité au droit naturel. L'unanimité en
est la condition : puisque les contractants acceptent tous les principes fon
damentaux de l'association - la liberté et la propriété garanties par la réci
procité égalitaire -, la possibilité de l'état de guerre est laissée en amont
ou à l'extérieur de la société.

Pour terminer, il faut évoquer la troisième et dernière étape, qui découle


de l'expression du pouvoir constituant et permet la formation de l'établis
sement public, autrement dit des institutions étatiques. La constitution qui
est alors élaborée a plusieurs rôles : elle fixe les buts communs de l'asso
ciation, auxquels sont soumis les représentants ; elle organise les modalités
concrètes de leur désignation et de leurs délibérations, ce qui permet de
dégager une volonté commune à partir des multiples volontés individuelles ;
enfin, de façon plus générale, elle vise à éviter que la majorité menace la
minorité, ce qui amorcerait une dérive vers l'état de guerre. En effet, après
l'unanimité initiale qui donne naissance à l'association, les décisions des
représentants sont prises à la majorité, que les contractants acceptent tous
de reconnaître à l'avance comme légitime dès le pacte originel20. Mais pour
que la loi de la majorité n'écrase pas la minorité, la constitution doit être
aménagée de manière à empêcher les abus21. C'est seulement lors de cette
dernière étape, une fois votée la constitution, que s'effectue la véritable
sortie hors de l'état de nature. Le législateur, c'est-à-dire les membres des
assemblées délibérantes, fait passer le droit naturel dans le droit positif
Cette positivation est ultérieure au pacte d'association. Elle s'y ajoute mai
ne se confond pas avec lui. C'est l'ultime étape du contractualisme sieyèsien,

18. Sieyès Emmanuel, Vues sur les moyens d'exécution, op. cit., p. 114.
19. Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la Constitution, op. cit., p. 38.
20. Sieyès Emmanuel, ibid., p. 38.
21. Sieyès dit ainsi : « L'association ne peut pas permettre que la majorité des volontés fasse
la loi sans condition. Il faut une défense à la minorité. Donc la formation de la loi doit être
organisée constitutionnellement ». Sieyès Emmanuel, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1,
p. 469.

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LE CONTRACTUAL1SME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 13

dont on peut à présent exposer les conséquences logiques sur la théorie du


pouvoir constituant22.

II. LIMITATION ET PRÉDÉTERMINATION DU POUVOIR CONSTITUANT

Nous pouvons maintenant démontrer que l'approche sieyèsienne du


contractualisme vide le pouvoir constituant d'une partie de la dimension
révolutionnaire qu'on lui a souvent attribuée. Cette interprétation est pré
sente chez Paul Bastid, lorsqu'il décrit la radicalité du pouvoir constituant
tel que Sieyès le définit en 1789, chez Adhémar Esmein qui y voit une
sorte de révolution permanente et chez Pasquale Pasquino qui décrit l'appro
che sieyèsienne comme une théorisation du droit de révolution23. Jacques
Guilhaumou, pour sa part, évoque une « infinité de possibles », c'est-à-dire
un choix illimité à disposition de la nation24. Ainsi non seulement Sieyès
serait le théoricien d'une équivalence, reprise bien plus tard par Toni Negri,
entre pouvoir constituant et révolution25, mais il aurait conféré à ce pouvoir

22. Dans ses manuscrits, Sieyès donne à deux reprises une version contradictoire de son
schéma contractualiste. Dans les Bases de l'ordre social, il affirme que le moment de
l'association est aussi le moment de la positivation du droit naturel. Nous avons écarté ce
texte pour deux raisons : la première est que la définition exacte de ces droits positifs,
préalables au travail législatif des parlementaires, reste incertaine ; la seconde est que cette
reformulation partielle est unique chez Sieyès. Sur un plan méthodologique, il nous semble
hasardeux de lui conférer un statut semblable à celui de textes publiés qui forment un
ensemble cohérent. De même, dans Limites de la souveraineté, Sieyès sous-entend que la
constitution doit être votée à l'unanimité. L'aspect marginal du propos nous a dissuadés d'en
tenir compte, mais cela pourrait révéler une hésitation de Sieyès quant au moment précis
où l'unanimité fait place à la majorité. Cf. Sieyès Emmanuel, Bases de l'ordre social, in
Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1., p. 508 ; Sieyès Emmanuel, Limites de la souveraineté,
in ibid., p. 493. Cf. aussi Pasquino Pasquale, Sieyès et l'invention de la constitution en
France, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 177-180.
23. Pour Bastid, l'abbé «maintient au cœur même de la société politique comme un foyer
permanent d'insurrections possibles », et il ajoute : « le système de Sieyès est une doctrine
proprement révolutionnaire » (Bastid Paul, Sieyès et sa pensée, Paris, Hachette, 1970,
p. 392) ; Esmein, de son côté, affirme que : « ce n'est pas autre chose qu'une action révo
lutionnaire reconnue légitime et presque en permanence » (Esmein Adhémar, Éléments de
droit constitutionnel français et comparé, Paris, Éd. Panthéon Assas, 2001, p. 571). Cf. aussi
Pasquino Pasquale, op. cit., p. 65. De même, pour Olivier Beaud : « La théorie du pouvoir
constituant apparaît [...] comme une autre manière de désigner l'irruption du droit d'insur
rection dans la théorie constitutionnelle » (Beaud Olivier, La puissance de l'État, Paris, PUF,
1994, p. 224).
24. Guilhaumou Jacques, art. cit., p. 21.
25. Negri Antonio, Le pouvoir constituant, Paris, PUF, 1992, p. 286-292. On rappellera
toutefois que Negri propose une définition du pouvoir constituant qui n'est pas centrée sur
l'approche sieyèsienne et qui constitue au contraire une critique du système représentatif et

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le caractère d'une volonté sans bornes26. Or, il nous semble que le contrac -
tualisme sieyèsien, adossé à son jusnaturalisme, a plutôt pour conséquences
une nette limitation du pouvoir constituant et une prédétermination de son
résultat. Comme si, pour Sieyès, tout était décidé ou presque lorsque
s'exprime le pouvoir constituant. C'est le cas notamment de la révolution
- comprise ici comme changement de régime -, qui se tient, selon nous,
en amont de cette expression. En amont, en effet, on trouve le contrat
d'association qui est à la fois une conséquence nécessaire de l'essence
sociale de l'homme et du respect de ses droits naturels, un accord unanime
sur les principes fondamentaux qui en découlent, et enfin l'exclusion des
récalcitrants, de ceux qui rejettent ces principes, et donc une sorte de « fil
trage ». C'est ce point que nous devons à présent approfondir.
Dans le vocabulaire de la théorie politique anglo-saxonne, le pacte d'asso
ciation se fait ainsi sur une base perfectionniste. Cela signifie qu'il n'est
pas neutre, qu'il vise à la préservation et à la consolidation de certains
principes et d'une certaine conception du bien commun. Ce pacte unanime
consiste en un choix, en une sélection au sein des valeurs morales qui
guident les individus. Chez Sieyès, il y a une option en faveur de la liberté
et de la propriété, garanties et augmentées par l'égalité, ce qui implique
l'exclusion d'autres options. Pour lui, la nation se constitue par une sorte
d'homogénéisation des valeurs que partage le corps social, et l'unanimité
implique l'adhésion à ces principes. Les privilégiés, les nobles, les partisans
de la monarchie ou les adversaires du régime représentatif, n'ont pas leur
place au sein de l'association. Ou du moins ils ne l'ont qu'à condition
d'abandonner ce qui fonde leur identité politique ou sociale. Ils ne peuvent
intégrer le pacte qu'en tant que contractants soucieux de coopérer et de
laisser derrière eux ce qui les distingue de l'idéal sieyèsien de l'individu
vivant en société. Et si le contrat social n'est pas une rupture du point de
vue du droit naturel, cette condition d'entrée - et donc aussi de maintien -
dans l'association constitue par contre une différence majeure entre la pre
mière et la deuxième étape :

J'entends par privilégié tout homme qui sort du droit commun ; soit parce
qu'il prétend n'être pas soumis en tout à la loi commune, soit parce qu'il
prétend à des droits exclusifs. Une classe privilégiée est nuisible, non seu
lement pour l'esprit de corps, mais par son existence même. Plus elle a
obtenu de ces faveurs nécessairement contraires à la liberté commune, plus
il est essentiel de l'écarter de l'Assemblée Nationale. Le privilégié [...] est

de la division des tâches qu'il induit. Par ailleurs, il ne semble pas s'intéresser à la dimension
contractualiste des travaux de Sieyès.
26. Si Sieyès a bien qualifié la nation de « maître suprême de tout droit positif », il n'a
jamais dit que sa volonté s'exprimait sous une forme infinie (Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce
que le Tiers-État ?, op. cit., p. 80).

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 15

hors du civisme, il est ennemi des droits communs [...]. Que doit-ce être de
ceux qui, méprisant les droits communs, s'en sont composés de tels, que la
Nation y est étrangère, de ces hommes dont l'existence seule est une hostilité
continuelle contre le grand Corps du Peuple ? Certes, ceux-là ont renoncé
au caractère de Citoyen, et ils doivent être exclus du droit d'Electeur et
d'Eligible21.

Le privilégié, pour Sieyès, est donc hors du pacte social ; il est projeté
à l'écart de l'accord fondateur, et la société est en état de guerre avec lui.
Plus généralement - et les privilégiés ne sont qu'un cas parmi d'autres -
l'associé qui brise l'égalité doit être considéré comme extérieur à la nation :
« il est hors la loi sociale ; il a rompu son pacte. Ce n'est plus un associé
[...]. C'est un ennemi en état de guerre dont l'association se défend par la
force »28. Et l'on comprend alors pourquoi l'on va jusqu'à prôner qu'il soit
déchu de sa citoyenneté et traité comme un étranger29. Bien sûr, Sieyès
respecte une certaine forme de pluralité politique. Sa théorie de la délibé
ration implique une diversité des opinions en compétition au sein de l'assem
blée parlementaire30. Mais il faut bien comprendre que cette pluralité est
en aval du pacte, ultérieure à l'accord unanime des contractants. Elle se
tient tout entière à l'intérieur des valeurs fondatrices du droit naturel. Ce
qui veut dire qu'avant même l'expression du pouvoir constituant, quelque
chose a déjà été décidé. Cette décision s'est faite à l'unanimité, et elle porte
sur des principes fondamentaux. Ceux qui défendent des valeurs alternatives
ne sont pas admis dans le processus contractualiste.
Que se passe-t-il alors au moment précis où s'exprime le pouvoir consti
tuant ? En lieu et place d'un pouvoir révolutionnaire ayant l'aspect d'une
décision illimitée, on a simplement, chez Sieyès, la positivation d'un régime
dont les bases sont déjà posées. En effet, comme on l'a montré, toutes les

27. Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?, op. cit., p. 118-120. On voit ici que,
du fait de sa volonté de se distinguer des autres citoyens, le privilégié ne saurait être
représenté. Son statut de privilégié lui interdit de prendre la parole sur la place publique, et
donc au parlement, pour défendre ses intérêts.
28. Sieyès Emmanuel, Intérêt social, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1, p. 466.
29. Un aspect central de la brochure Qu'est-ce que le Tiers-État ? concerne la redéfinition
des contours de la citoyenneté française, dont les privilégiés sont exclus. On pourrait parler
à ce titre d'une forme d'extériorisation symbolique de la noblesse, écartée de la nation.
Sieyès dit ainsi à son propos : « une telle classe est assurément étrangère à la Nation par sa
fainéantise. L'ordre noble n'en est pas moins étranger au milieu de nous, par ses prérogatives
civiles et publiques » (p. 8). De façon générale, on trouve dans le contractualisme sieyèsien
l'idée que celui qui refuse de suivre la loi de la majorité n'a que l'expatriation comme
alternative. Cf. Sieyès Emmanuel, Vues sur les moyens d'exécution, op. cit., p. 18. Sur la
construction du noble et du monarchiste comme « étranger » pendant la Révolution française,
cf. Wahnich Sophie, L'impossible citoyen, Paris, Albin Michel, 1997.
30. Sur la théorie sieyèsienne de la délibération comme confrontation des perspectives
jusqu'à l'apparition d'un point de vue consensuel, cf. Sieyès Emmanuel, Vues sur les moyens
d'exécution, op. cit., p. 90-92.

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étapes antérieures ont été dictées par la nature et marquées par la nécessité.
Dès lors, l'expression du pouvoir constituant, loin d'être une « infinité de
possibles », n'est que l'actualisation institutionnelle, en surface, d'une déci
sion prise en amont. Et que reste-t-il, dans cette logique, aux députés
envoyés à la constituante ? Tout dépend de la perspective dans laquelle on
se place. Il reste un travail complexe de recherche des mécanismes institu
tionnels les plus aptes à correspondre au droit naturel exprimé par le pacte
d'association. Mais il ne s'agit que d'une recherche de conformité à des
principes préexistants. Les fondements du régime, eux, sont déjà fixés. Sur
le plan de la technique institutionnelle, le pouvoir constituant a un rôle très
important ; mais sur le plan du choix du régime, compris au sens large,
c'est-à-dire éthique et moral, il n'a qu'une tâche subalterne à accomplir.
Contrairement à ce que dit notamment Bastid, le jusnaturalisme sieyèsien
est un garde-fou qui restreint considérablement la marge de manœuvre des
constituants 31. Dès le départ, on constate la volonté de Sieyès de démontrer
de façon rationnelle et nécessaire comment on va de l'état de nature à
l'établissement politique en passant par le pacte social. Et le résultat général
des délibérations des constituants est alors largement prédéterminé.
Lorsque Sieyès nous décrit la nation comme étant en permanence dans
l'état de nature, capable de faire et défaire à sa guise l'ordre positif, il est
donc inexact d'y voir un choix constitutionnel sans limites et un pouvoir
révolutionnaire de rupture ou de basculement entre deux régimes. La nation
sert d'étalon, de référent aux institutions positives, et elle peut effectivement
les corriger à travers le pouvoir constituant 32. Mais ce processus est stric
tement encadré par le droit naturel - ce qui en limite la portée - et une
part de son résultat institutionnel est prévisible : le système représentatif
semble lui-même inscrit par Sieyès dans une relation de nécessité avec les
étapes de son contractualisme. En effet, la représentation est un mode de
consolidation de la liberté, autrement dit du droit naturel. Être représenté,
c'est « faire faire », donc s'aménager un espace de libre action en laissant
à d'autres le soin de s'occuper des tâches dont ils sont spécialistes. Sieyès
dit ainsi dès 1789 : «convenez que le système d'un Gouvernement repré
sentatif est le seul qui soit digne d'un Corps d'Associés qui aiment la liberté,
ou pour dire plus vrai, c'est le seul gouvernement légitime »33. En l'an III,
il reprend et précise cette idée :

31. Bastid parle de « la fragile barrière du droit naturel, se confondant avec la morale
impuissante ». Cf. Bastid Paul, op. cit., p. 392. On pourrait nous rétorquer que, hors du
paradigme jusnaturaliste, le pouvoir constituant retrouve sa radicalité révolutionnaire. Tou
tefois, nous nous maintenons ici dans les strictes limites de la pensée sieyèsienne, qui est
pour sa part inscrite dans un tel paradigme.
32. Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?, op. cit., p. 78.
33. Sieyès Emmanuel, Délibérations à prendre dans les assemblées de bailliages, in Œuvres,
vol. 1, op. cit., p. 73.

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 17

Tout est représentation dans l'état social. Elle se trouve partout dans
l'ordre privé comme dans l'ordre public ; elle est la mère de l'industrie
productive et commerciale, comme des progrès libéraux et politiques. Je dis
plus, elle se confond avec l'essence même de la vie sociale. [...] C'est au
système représentatif à nous conduire au plus haut point de liberté et de
prospérité dont il soit possible de jouir34.

Et l'on en trouve une confirmation explicite dans ses manuscrits :

Faire par autrui, est alors faire comme on veut / faire mieux et cesser de
faire quand on veut, avec autant de facilité que si l'on faisait soi-même [...].
Ainsi, il n'y a pas là fin ou perte de liberté. Il y a exercice, accroissement,
comme il y a accroissement quand on entre en société plutôt que de rester
indépendant, c'est-à-dire sans engagement, dans l'état de nature35.

Nous pouvons donc conclure que tout semble chez lui mener du droit
naturel originel vers le choix d'institutions représentatives, libérales et éga
litaires, avant même que se soit exprimé le pouvoir constituant. Celui-ci,
en tant que positivation de principes préexistants n'est presque qu'une sim
ple formalité.

III. LA THÉORIE SIEYÈSIENNE DE LA RÉVOLUTION

La prédétermination du résultat de l'expression du pouvoir constituant


est la première conséquence logique du contractualisme de Sieyès. Nous
aborderons à présent la seconde conséquence, à savoir l'équivalence - déjà
évoquée de façon implicite - entre contrat social et révolution. Ainsi, nous
avons vu que la théorie du pouvoir constituant ne pouvait pas être la théorie
sieyèsienne de la révolution : elle est, au mieux, une théorie de la consoli
dation institutionnelle d'une évolution préalable des rapports sociaux et
juridiques qui structurent la communauté nationale. Pourtant, on est en droit
d'attendre de la doctrine de Sieyès une conception spécifique de la révolu

34. Sieyès Emmanuel, Opinion de Sieyès prononcée à la Convention le 2 thermidor de


l'an III, in Œuvres, vol. 3, Paris, EDHIS, 1989, p. 5.
35. Sieyès Emmanuel, Liberté - Représentation, in Fauré Christine (dir.), op. cit., t. 1, p. 460.
Cf. aussi son texte Liberté n'est pas jalouse de faire (in ibid.) : « Souvent la liberté consiste
moins à faire qu'à faire faire [...]. La servitude ignorante laisse faire. [...] Le représenticisme
éclairé fait faire. Or faire faire c'est commettre pour faire, c'est choisir les plus experts, ce
n'est pas commander ce qu'on doit faire, car dès lors à quoi servirait aux experts choisis
d'être experts ». Cette question est abordée également dans Liberté publique et représentation
(in ibid., p. 473-474). Plus généralement, sur ce thème, cf. Pasquino Pasquale, op. cit.,
p. 113-128.

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tion, ou du moins de se demander comment interpréter la rupture de 1789


à la lumière de sa pensée. Cela implique avant tout de trouver un critère
de démarcation qui permette de localiser le moment révolutionnaire. Et si
l'on tient compte des trois étapes du contractualisme sieyèsien, alors plu
sieurs constatations s'imposent au sujet de l'Ancien Régime : il comportait
des privilégiés ; il n'était donc pas régi par le droit naturel et encore moins
par son extension augmentée et améliorée, du fait de l'absence de l'égalité
qui sert de fondement à l'état social ; ce qui veut dire qu'il ne formait pas
une société issue d'un pacte d'association et qu'il n'était pas basé sur un
accord unanime de ses membres. Puisqu'il comportait des dominants et des
dominés, il constituait un état de guerre. Et si l'Ancien Régime était un état
de guerre, cela veut dire qu'avant 1789, il n'y avait en France ni société,
ni nation. Tout cela est apparu avec la Révolution.
Nous pouvons en déduire qu'il s'agit du véritable critère de démarcation.
En effet, on s'aperçoit que, chez Sieyès, coïncident 1'« avant » et 1'« après »
qui marquent la rupture révolutionnaire, et 1'« avant» et 1'« après» qui
marquent le stade du contrat social. Il y a identité entre ces deux bascule
ments, et cela constitue la vraie différence entre l'ordre ancien et le monde
de l'après 1789 : un contrat social, à un moment donné, a été passé. Un
accord a vu le jour, les privilégiés ont été exclus, et l'égalité a été instaurée.
Le « filtrage » déjà évoqué est la construction d'une nation homogène, et
c'est aussi une opposition entre la non-société de l'Ancien Régime et l'asso
ciation respectueuse du droit naturel36. Le début de Qu 'est-ce que le Tiers
État ? est d'ailleurs consacré à une description concrète de la formation de
la nation légitime : comme nous l'avons évoqué, Sieyès y demande par
avance l'exclusion de ceux qui n'ont pas le droit d'en faire partie ou qui
ne le veulent pas, les valeurs inégalitaires des privilégiés étant contraires à
l'intérêt commun. Ainsi, les relations entre les individus doivent être repen
sées, réorganisées de façon radicale avec de nouveaux critères d'apparte
nance37. En 1789, la formation contractualiste de la nation est un acte
fondateur et révolutionnaire, et l'évolution des rapports sociaux et des
valeurs qui les sous-tendent passe avant l'expression institutionnelle de cette
évolution3S.

36. er est ainsi qu'il faut comprendre, selon nous, la citation suivante : « une société dans
laquelle un homme serait plus ou moins libre qu'un autre, serait, à coup sûr, mal ordonnée :
elle cesserait d'être libre ; il faudrait la reconstituer » (Sieyès Emmanuel, Préliminaire de la
Constitution, p. 28).
37. Dans Qu 'est-ce que le Tiers-État ?, on trouve deux critères interdépendants qui sont
d'une part le travail au sens large, c'est-à-dire la participation à la vie de la nation, et d'autre
part l'acceptation de l'égalité en droit et le partage de l'intérêt commun (op. cit., p. 2-3 et
p. 8).
38. Pour cette raison, il semble difficile d'affirmer, comme le font Guilhaumou et Tyrsenko,
qu'il n'existe pas de « rupture contractualiste » chez Sieyès. Cf. Guilhaumou Jacques, art.

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 19

On le voit bien, la rupture révolutionnaire chez Sieyès est antérieure à


la constitution positive et donc politico-administrative du nouveau régime.
Cela signifie que la formation de la nation, par le biais du contrat social,
est un synonyme de révolution, du moins si ce processus se déroule au sein
d'un environnement préalable qui est une situation inégalitaire, donc un état
de guerre. Se pose alors la question de l'originalité de la pensée sieyèsienne
sur ce point : cette approche était-elle répandue à l'époque ? Il ne nous
semble pas qu'elle ait été énoncée avec autant de force par d'autres théo
riciens révolutionnaires39. A l'inverse, elle avait indiscutablement ses détrac
teurs et Mounier raillait volontiers cette vision des Français, étrangement
maintenus à l'état de sauvages jusqu'en 1789 : « les Français ne sont pas
un peuple nouveau, sorti récemment des forêts pour former une association,
mais une grande société de 24 millions d'hommes qui veut resserrer les
liens qui unissent toutes ses parties »40. Mais il s'agissait pour lui de défen
dre l'héritage de la monarchie et d'exiger « un respect et une fidélité invio
lables à l'autorité royale»41 contre un Sieyès plus favorable à une table
rase historique et institutionnelle. Il est vrai que, face aux précautions des
monarchiens ou de Mirabeau - soucieux lui aussi de ménager une continuité
au sein de la révolution42 - l'approche sieyèsienne permettait d'ôter à

cit., p. 13 ; et Tyrsenko Andreï, « L'ordre politique chez Sieyès en l'an III », in Annales
historiques de la Révolution française, n° 319, janvier / mars 2000, p. 33. La même critique
peut être adressée à Larrère, qui voit chez Sieyès une « continuité sans rupture » entre l'état
de nature et l'état social. Or, qu'il y ait des éléments de continuité entre les deux états, et
que le second soit le stade de confirmation des droits naturels, nous paraît insuffisant pour
occulter l'importance de l'effet égalitaire, homogénéisant et donc révolutionnaire du pacte.
Quant à l'idée que l'on trouverait chez Sieyès un « rejet de l'explication par le contrat de
l'institution volontaire de la société », elle est infirmée par les textes. Cf. Larrère Catherine,
« Sieyès, lecteur des physiocrates », in Quiviger Pierre-Yves, Denis Vincent et alii (dir.),
op. cit., p. 198.
39. Baczko suggère le cas de Daunou, mais la brochure concernée ne révèle pas une position
aussi claire que celle de Sieyès, bien qu'il y soit question de corriger l'ordre constitutionnel
en fonction du droit naturel. Cf. Daunou, Pierre-Claude-François, Le contrat social des
Français, juillet 1789, cité dans Baczko Bronislaw « Le contrat social des Français : Sieyès
et Rousseau », in Baker Keith Michael, op. cit., p. 493. Par contre, il semble que certains
cahiers de doléances aient évoqué explicitement la nécessité d'un nouveau contrat social.
Cf. Vergne Arnaud, La notion de constitution d'après les cours et assemblées à la fin de
l'ancien régime (1750-1789), Paris, Édition de Boccard, 2006, p. 274-275.
40. Rapport du Comité de constitution à l'Assemblée nationale, présenté par Mounier le
9 juillet 1789. Cf. Réimpression de l'Ancien Moniteur, t. 1, Paris, Au bureau central, 1840,
p. 142.
41. Selon lui, le gouvernement monarchique, ancré dans l'histoire de la nation, est ainsi « le
seul gouvernement qui convienne à un grand peuple ». Cf. Mounier Jean-Joseph, Considé
rations sur les gouvernements, et principalement sur celui qui convient à la France, Ver
sailles, août 1789.
42. « Nous ne sommes point des sauvages, arrivant nus des bords de l'Orénoque pour former
une société. Nous sommes une nation vieille [...] » Mirabeau, Honoré-Gabriel Riquetti,
Discours du 18 septembre 1789, in Réimpression de l'Ancien Moniteur, op. cit. t. 1, p. 488.

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20 / RFHIP N° 33 - ÉTUDES

l'Ancien Régime sa légitimité au regard du droit naturel et de lui refuser


la qualité de société organisée et dotée d'une constitution. Dans ce domaine,
Sieyès était sans doute le plus radical. Là où d'autres admettaient l'existence
pré-révolutionnaire d'une nation dotée de lois fondamentales, il paraît plus
abrupt : avant 1789, si l'on s'en tient à la logique théorique qui est la sienne,
il n'y avait rien.
Nous pouvons dès lors réfuter toute interprétation de la théorie sieyè
sienne en termes de nation éternelle, préexistante au pacte social de 1789,
et qu'il suffirait simplement de redécouvrir une fois abolies les institutions
monarchiques. Accepter l'idée d'une nation préalable à la révolution aurait
impliqué pour Sieyès d'accepter la possibilité d'une nation comportant des
dominants et des dominés, donc aussi la légitimité de l'Ancien Régime en
tant qu'association inégalitaire, ce qui est tout à fait contraire à sa perspec
tive. Tout indique que Sieyès, en 1789, considère la nation française comme
une nation jeune, en train de se former et qui « ouvre les yeux à la
lumière »43 ; il n'a jamais été dans ses intentions d'inclure l'Ancien Régime
dans la trajectoire qui va de l'état de nature initial au régime représentatif.
Ainsi, selon lui, la naissance de la nation par un pacte social est le vrai
moment de rupture révolutionnaire44. Plus précisément, c'est le moment de
fondation d'un nouveau régime dont le pouvoir constituant, qui intervient
après coup, doit juste rendre compte sur le plan des lois positives. De ce
fait, on trouve chez lui deux théories distinctes qui sont d'une part une
théorie de la contestabilité des lois, et d'autre part une théorie de la révo
lution, conditionnée à une situation initiale qui est l'état de guerre45. La

43. Il explique ainsi : « Les jeunes cherchent à imiter, les vieux ne savent que répéter.
Ceux-ci sont fidèles à leurs propres habitudes. Les autres singent les habitudes d'autrui [...].
Qu'on ne s'étonne donc pas de voir une Nation qui, à peine, ouvre les yeux à la lumière,
se tourner vers la constitution d'Angleterre, et vouloir la prendre pour modèle, en tout ».
Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?, op. cit., p. 63-64.
44. Contrairement à ce que pense Macherey, nous voyons donc que cela éloigne considé
rablement Sieyès d'une vision de la nation comme « mythe historique » dont les racines se
perdraient « dans la nuit des origines ». Certes, la théorie sieyèsienne de la nation implique
que celle-ci préexiste à l'expression du pouvoir constituant et qu'elle ait été délimitée au
préalable comme sujet politique. Il y a donc bien un moment de constitution de la nation
qui précède l'action constituante proprement dite. Cependant, comme on l'a montré, ce
moment est clairement localisé sur le plan historique. Loin de renvoyer à « une origine
mystique », il inaugure la Révolution en 1789. Le jusnaturalisme de Sieyès est un rationa
lisme : l'appel au droit naturel permet de rompre avec les préjugés du passé ; dès lors, voir
dans ses références à l'état de nature le signe d'un rapprochement avec Herder ou Maistre
nous semble excessif. Cf. Macherey Pierre, « Une nouvelle problématique du droit : Sieyès »,
in Futur Antérieur, n° 4, hiver 1990, p. 45 et 47.
45. Cette condition de la situation initiale est déterminante. L'équivalence entre association
et révolution implique qu'on soit au préalable dans l'état de guerre, avec une pseudo-société,
une nation inexistante, etc. Dans ce cas-là seulement, le pacte social équivaut à une rupture

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 21

théorie de la contestabilité des lois, et surtout des premières d'entre elles,


les lois constitutionnelles, correspond à la théorie du pouvoir constituant.
Celui-ci est le pouvoir de mettre en adéquation les lois positives avec
l'étalon du droit naturel. La théorie de la révolution, pour sa part, est
comprise dans le contractualisme sieyèsien. En 1789, l'expression du pou
voir constituant n'est pas révolutionnaire, elle découle de la révolution qu'a
été le pacte d'association égalitaire passé entre les Français, et dont Sieyès
affirmait le caractère inévitable peu avant la tenue des États généraux :

L'empire de la raison s'étend tous les jours d'avantage ; il nécessite de


plus en plus la restitution des droits usurpés. Plus tôt ou plus tard il faudra
que toutes les classes se renferment dans les bornes du contrat social [contrat
qui regarde et oblige tous les associés, les uns envers les autres]. Sera-ce
pour en recueillir les avantages innombrables, ou pour les sacrifier au des
potisme ? Telle est la véritable question. Dans la longue nuit de la barbarie
féodale, les vrais rapports des hommes ont pu être détruits, toutes les notions
bouleversées, toute justice corrompue ; mais au lever de la lumière, il faut
que [...] les restes de l'antique férocité tombent et s'anéantissent. C'est une
chose sûre. Ne ferons-nous que changer de maux, ou l'ordre social, dans
toute sa beauté, prendra-t-il la place de l'ancien désordre ?46

Pour terminer, nous pouvons montrer en quoi cette conclusion éclaire


l'évolution de la pensée sieyèsienne en l'an III. On a beaucoup dit que le
Sieyès de l'an III était moins attaché à l'idée de pouvoir constituant qu'en
1789, et qu'il fallait y voir une domestication de cette formidable puissance
révolutionnaire, utile à un moment donné, et devenue dangereuse quelques
années plus tard47. Or, là encore, il s'agit d'une conséquence logique du
contractualisme sieyèsien. Pourquoi parle-t-on de domestication ? Le jury
constitutionnaire est souvent désigné comme le responsable : son apparition
marquerait une dimension plus conservatrice de protection de la constitution.
Ce serait au détriment de la dimension critique qui était celle, en 1789, du
pouvoir constituant sur la base du référent qu'était le droit naturel48. Or,
cette évolution nous semble parfaitement logique. Sieyès n'a fait que tirer
toutes les conséquences de ses propres théories et en rectifier l'interprétation
contre d'éventuelles appropriations trop radicales. Ainsi, en l'an III, nous

fondamentale entre deux types de régimes, donc au sens large entre deux types de relations
sociales et morales entre les membres de la société.
46. Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?, op. cit., p. 51. L'ajout entre crochets
apparaît dans la troisième édition du texte, revue par Sieyès. Nous l'interprétons comme une
preuve de son intérêt pour cette question : il s'agit pour lui, comme le confirme une note
de bas de page, de dissocier le contrat d'association d'un éventuel pactum subjectionis,
« idée fausse et dangereuse » dont il rejette la légitimité.
47. Bastid Paul, op. cit., p. 393.
48. Nous n'avons pas remis en cause cette fonction critique du pouvoir constituant, mais
nous l'avons distinguée du pouvoir révolutionnaire en tant que tel.

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prévient-il : « dès qu'on est parvenu à asseoir [...] un acte constitutionnel


sur sa véritable base, je n'aime pas qu'on lui ménage encore la chance
d'une entière rénovation »49. Cette base dont il parle est constituée par les
principes du droit naturel exprimés dans l'association politique : la révolu
tion a eu lieu, les fondements du régime sont établis, et il ne reste plus, en
quelque sorte, qu'à trouver les bons mécanismes institutionnels.
Encore une fois, il ne s'agit pas de réduire la difficulté ou l'importance
de cette tâche. Mais nous avons vu qu'il ne s'agissait pas d'un choix, mais
d'une recherche technique de positivation de ce qui a déjà été mis au jour
au préalable. Du coup, dans la logique de la pensée sieyèsienne, renouveler
l'expression du pouvoir constituant ne sert à rien. Demander à la nation de
se prononcer sans cesse, ou de façon récurrente, sur des institutions dont
l'esprit et les principes fondamentaux sont préétablis revient à lui demander
des choix techniques, constitutionnels, qui sont tout aussi bien pris en charge
par des experts. Cela ne veut pas dire que le pouvoir constituant échappe
à la nation, puisque ses représentants ont leur mot à dire sur les révisions
de la constitution. Mais une fois passé le contrat social, il n'y a plus besoin
de mettre en jeu ce que Carré de Malberg appelait la « souveraineté des
grands jours»50. En l'an III, Sieyès veut préserver la constitution contre
une nation à qui l'on donnerait le droit de la modifier sans cesse et entiè
rement. Il le souhaite, non pas parce que la nation aurait une quelconque
marge de manœuvre et qu'il s'agirait d'un pouvoir révolutionnaire ; il le
souhaite précisément parce que c'est inutile et qu'il s'agit d'un pouvoir
tautologique qui consiste à demander à chaque fois à la nation de se pro
noncer sur le même type de régime, voire d'institutions si l'on se souvient
que chez lui le système représentatif est le seul légitime. Pour cela, un
travail plus discret d'amélioration progressive lui semble suffisant. Sans
oublier que le maniement incessant de thèmes aussi sensibles que celui de
la souveraineté absolue de la nation, en jeu dans la notion de pouvoir
constituant, fait courir le risque d'un emballement contestataire ou d'excès
de la part de ceux qui se réclament de cette souveraineté51.

*
* *

49. Sieyès Emmanuel, Opinion de Sieyès sur les attributions et l'organisatio


constitutionnaire proposé le 2 thermidor, in Œuvres, vol. 3, op. cit., p. 11.
50. Carré de Malberg Raymond, Contribution à la théorie générale de l'État,
Éditions du CNRS, 1985 (1922), p. 538.
51. Sieyès Emmanuel, Opinion de Sieyès, op. cit., p. 12-13.

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 23

Le contractualisme sieyèsien, d'aspect très classique, marqué par la forte


influence de Locke, nous semble suffisamment original pour ouvrir des pistes
de recherches intéressantes, tant du point de vue de la théorie du pouvoir
constituant que du lien établi entre contrat social et construction révolution
naire de la nation. Dans les deux cas, la spécificité de Sieyès tient à la façon
dont il conditionne le passage à l'ordre social à un accord unanime sur des
valeurs fondamentales, et ce préalablement à l'apparition des institutions.
Dès lors que cet accord a été passé, on ne peut que constater l'écart qui
survient entre la charge symbolique souvent attachée à la notion de pouvoir
constituant et ce qui est véritablement en jeu dans l'expression de ce pouvoir,
qui se révèle subordonné à une décision antérieure. Comme si le fait même
de dessiner les contours du peuple et de lui donner la possibilité de se
prononcer engageait déjà l'adhésion à certaines valeurs, à un certain type de
régime, et limitait par avance les choix possibles52. Avec Sieyès, le pouvoir
constituant apparaît comme la conclusion institutionnelle d'un processus
antérieur de sélection des principes chargés de délimiter l'espace légitime
de la nation et de la citoyenneté. Qu'il reste ensuite une multitude d'arran
gements institutionnels possibles ne change rien au fait que ces arrangements
ne sont que des modes secondaires de concrétisation de ces principes.
Du moins est-ce ce que nous déduisons de l'approche sieyèsienne du
contrat social. D'une certaine façon, cela implique que le moment démo
cratique ne peut être localisé dans le pouvoir constituant, mais dans la
formation de l'association. C'est en effet lors du processus contractualiste
que les associés se prononcent tous sur les valeurs fondamentales qui sont
destinées à servir de base à leurs relations sociales et à leurs futures insti

tutions53. Mieux, si l'ont tient compte du déterminisme jusnaturaliste que

52. Pasquino a émis l'hypothèse que le mandat électif agissait comme une forme d'auto
limitation du pouvoir des représentants investis des tâches constituantes. Sa démonstration
est intéressante, mais elle s'inscrit dans une équivalence entre pouvoir constituant et révo
lution dont nous avons démontré, dans les limites de la doctrine de Sieyès, le caractère
erroné. De plus, nous ne sommes pas sûrs que cette hypothèse cadre bien avec la conception
sieyèsienne de la représentation. Cf. Pasquino Pasquale, « Constitutions et pouvoir consti
tuant : le double corps du peuple », in Quiviger Pierre-Yves, Denis Vincent et alii (dir.), op.
cit., p. 18-19.
53. Sieyès définit la démocratie de deux façons distinctes. La première est le stade inter
médiaire entre le moment de l'association et la mise en place d'institutions représentatives.
La volonté commune des associés s'y exprime directement. La seconde, limitée aux manus
crits, est l'idée que la démocratie existe à chaque fois que s'exprime la volonté commune
des associés, sous une forme directe ou représentative. Lorsque nous localisons l'expression
d'un choix démocratique lors du pacte social, nous ne nous référons donc à aucune de ces
deux définitions, qui interviennent à l'étape postcontractuelle, en aval de la décision fonda
trice. Sur la définition de la démocratie, cf. Sieyès Emmanuel, Qu'est-ce que le Tiers-État ?,
op. cit. p. 72-73 ; Dire sur la question du veto royal, in Œuvres, op. cit. vol. 2, p. 14 ; Bases
de l'ordre social, in Fauré Christine, op. cit., t. 1, p. 509 ; Fauré Christine, op. cit., t. 2,
p. 473.

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24 / RFHIP N" 33 - ÉTUDES

nous avons évoqué - les contractants ne font finalement que suivre leur
propre nature -, le passage de l'état de nature sauvage à l'état social est le
seul qui engage un choix. On l'a vu, c'est au moment précis où apparaît la
société qu'existe la possibilité d'une déviation. De fait, les individus ont
alors véritablement une décision à prendre sur les valeurs auxquelles ils
souhaitent adhérer, bien que l'option non-égalitaire soit perçue comme
contre-nature. Dans ce cadre, c'est lorsque se forment la nation et le peuple
que, pour la seule et unique fois, les contractants ont l'occasion d'exprimer
ce qui se rapproche le plus d'une décision souveraine. Par la suite, la fixation
perfectionniste des valeurs et l'optique résolument représentative rendent
beaucoup plus restreint le champ d'action de cette souveraineté inaugurale54.
Cela confirme en retour l'idée que l'un des aspects les plus originaux du
contractualisme de Sieyès réside dans sa capacité à être aussi, en même
temps, dans certaines conditions, une théorisation de la révolution.
Enfin, prendre au sérieux l'approche sieyèsienne du contrat social néces
site aussi d'en interroger la spécificité au regard des débats contemporains.
Cela concerne notamment la dimension inévitablement excluante du contrat :

quel sort réserver à ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas prendre part
à la négociation ? Il existe une critique féministe ou postcolonialiste du
contractualisme, où l'on discute le modèle de l'individu rationnel, libre et
autonome, qui constitue le point de départ de la position originelle. Surtout,
il y a un doute sur la façon dont on peut rendre compatible le contractua
lisme avec le respect de catégories de la population qui ne peuvent prétendre
au degré d'autonomie et de coopération prévu par le contrat55. C'est du
contractualisme rawlsien qu'il s'agit ici, mais Sieyès, en associant contrat
social et nation, a ouvert des pistes de recherche qui sont encore d'actualité.
Ainsi, sur un plan politique, on peut se demander ce qu'il nous apprend sur
la part d'exclusion qui accompagne un accord sur les principes fondamen
taux d'un régime. Que fait-on de ceux qui refusent le pacte social et qui
restent à l'extérieur, qui ne partagent pas les valeurs qui sous-tendent le
contrat ? Comment les inscrire dans un espace public d'où la contestation
de l'accord initial ne soit pas totalement exclue ? Une lecture critique de
Sieyès doit être menée sur ce thème56. Plus que tout autre contractualiste,

54. Par « décision souveraine », nous entendons ici le choix, libre et fondateur, des membres
de la communauté quant à leur cadre moral et institutionnel d'appartenance. Or, il apparaît
difficile de localiser précisément la possibilité d'une telle décision chez Sieyès. Cf. par ex.
Quiviger Pierre-Yves, op. cit., p. 300-307.
55. Cf. par exemple Silvers Anita & Pickering Francis Leslie, « Justice through trust :
disability and the "outlier problem" in social contract theory », in Ethics, 116 (October 2005),
40-76.
56. En plein accord avec sa vision de la nation comme communauté morale homogène, il
défend sous le Directoire la dénaturalisation d'une partie de la noblesse et son expulsion du
territoire. Sur cette proposition, qui fait suite aux événements du 18 fructidor an V, cf. Bastid

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LE CONTRACTUALISME RÉVOLUTIONNAIRE DE SIEYÈS / 25

en effet, il est le théoricien de la délimitation, au sein d'une population


donnée, de ceux qui sont légitimes ou non pour faire partie de la nation ou
du peuple. A ce titre, toute transition entre deux régimes qui se fonde sur
une redéfinition de la citoyenneté doit quelque chose à la théorie sieyèsienne
du contrat social.

Paul, op. cit., p. 194-195 ; cf. également les rapports de Boulay de la Meurthe - qui présente
l'idée aux Cinq-Cents - des 25 et 29 vendémiaire an VI (Réimpression de l'Ancien Moniteur,
t. 29, Au Bureau central, Paris, 1843, p. 41-42 et p. 44-45).

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