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Natalie DEPRAZ, Attention et vigilance : À la croisée de la phénoménologie et des sciences cognitives

(Épiméthée). Un vol. de 528 pages, Paris, Presses Universitaires de France, 2014. Prix :
30 €. ISBN : 978-2-13-062028-0

Si la Phénoménologie semblait s’être tendanciellement laissée subordonner à des


problématiques de langage et d’écriture littéraire (Herméneutique, Déconstruction…),
abandonnant terminalement la considération de nos finitudes et de nos existences à
l’inventivité clinique de la Psychiatrie (Daseinsanalyse, Schicksanalyse, europanalyse…) ou à la
transcendance de diverses traditions religieuses (Lévinas, Henry, Marion…) ; et s’il y avait
même quelque légitimité à craindre de la voir s’enfoncer inexorablement dans l’affutage
académique de terminologies abstruses, dans un bain d’idolâtries et de fascinations
révérentes, au point qu’elle en fût devenue suspecte et peu digeste à plus d’un lecteur
bénévole, – le virage contemporain que cette vénérable école de pensée opère (depuis la
fin des années 70 avec Spiegelberg, Ihde, Casey, ou plus récemment avec Waldenfels) vers
la plus rigoureuse et la plus accessible pragmatique, apparaît aujourd’hui non seulement comme la
promesse pour elle d’une nouvelle ouverture scientifique, notamment dans la perspective
de l’immense domaine interdisciplinaire, mais ce « tournant » nous la présente avec un tel
nouveau visage que le discours sous lequel elle se forme désormais semble atteindre à une
refonte qui n’est pas uniquement celle de sa formulation, ou de son style, mais qui
pourrait être plus essentiellement la refonte de son identité méthodique et de ses
fondements conceptuels.

On sait combien N. Depraz est devenue un acteur incontournable de la traduction et de


l’édition husserlienne (nous pourvoyant notamment de la manière la plus conséquente sur
la question de l’intersubjectivité), et avec quelle endurance elle a pu illustrer cette volonté
d’endiguer, dans sa propre écriture comme dans sa démarche de pensée, tout ésotérisme
et toute logomachie intellectuelle, pour davantage chercher à circonscrire, par une sorte
de « retour à Husserl », une Phénoménologie dont la méthode soit avant tout orientée vers la pratique
concrète, plutôt que vers la théorie ou la spéculation, et qui puisse servir de fondement à une
épistémologie du vécu expérientiel en première personne dont l’outil serait efficient pour l’ensemble
des communautés scientifiques. Le travail massif qu’elle publie aujourd’hui, dans cette
collection historique qui compte, de Dufrenne à Laruelle, nombre de monuments
phénoménologiques, accomplit de manière exemplaire ce projet d’un empirisme
transcendantal qu’elle avait formulé dès ses premières recherches sur la Lucidité du corps
(2001), mais surtout prolonge, avec une minutie fidèle et cependant critique, l'élaboration
qu’elle avait entreprise aux côtés de F. Varela et de P. Vermersch d’une méthodologie
plus explicite et mieux détaillée de la réduction phénoménologique entendue comme méthode de
révélation des processus de conscientisation.

En effet, loin d’être ici un simple cas local de phénoménologie appliquée, l’Attention,
lorsqu’on prend soin de l’arracher aux artefacts sous lesquels elle émerge ponctuellement
dans le texte des philosophies de la Conscience, grevée de concentration (Descartes),
embourbée dans le modèle de la réflexivité (Hume, Leibniz, Fichte), ou même écartée par
rejet du « psychologisme » au profit d’une logique pure transcendantale (Husserl, à partir
de 1913), – se révèle une qualité anthropologique éminente, celle où s’élaborent les
éléments de valeur de notre vie (Piette), celle où s’aperçoit la réceptivité de notre
intelligence (Philon, Augustin, Malebranche). Plus encore : au fur et à mesure de ce travail
de plus de 15 ans à conjoindre les données d’observation (expérimentalement renouvelées
par les sciences cognitives) avec l’affinement d’une méthode d’auto-explicitation incarnée
(l’épokhè, mais en un sens déplacé, depuis la publication de On Becoming Aware en 2003),
l’Attention, mieux qu’un état de conscience, ou même un acte mental interne et invisible,
se dessine comme un vécu corporel tangible, et relationnel. Elle peut être dorénavant décrite
comme « une pratique […], modulatoire, affective, exerçable et intersubjective ». C’est-à-
dire que, comme processus, comme dynamique, comme véritable geste cognitif, elle devient la
pierre d’assise d’un modèle pour la Pensée et la Présence qui échappe au lourd héritage
immobiliste du concept de Conscience et aux inextricables débats, sur le « pré-réflexif »
aussi bien que sur le volontaire et l’involontaire, qui accompagnent celle-ci comme les
Plaies d’Égypte.

Quoiqu’au risque d’une problématique qui recouvre la Philosophie sous une Psychologie
émergente qui en était encore mal distinguée (Fechner, Helmholtz, Wundt), et sans le
support d’une bibliographie qui aurait avantageusement complété l’ouvrage, nous suivons
N. Depraz qui reprend méticuleusement le terrain conceptuel à partir duquel Husserl, aux
différentes saisons de maturation de son projet, approche le phénomène attentionnel
dans une difficile dialectique du Sensible et de la Catégorie. Avec un art lumineusement
aristotélicien de la définition et de la typologie, démêlant le dialogue implicite qui mesure
la Phénoménologie à ses prédécesseurs autant qu’à ses contemporains (Stumpf,
Titchener, James, Külpe), son travail dégage lentement les modalités d’un processus cognitif
sans contenu ni produit spécifique mais dont tous les aspects (déploiement temporel,
affectivité, intensité, perturbation) révèlent l’importance, pour la perception comme pour
la mémoire, pour la réactivité comme pour la patience réceptive. L’Attention se découvre
alors comme une modulation de la Conscience, co-donnée avec tout acte intentionnel, et qui
spécifie le réhaussement de la présence du sujet à l’apparaître : l’augmentation de son être, par
un paradoxal processus d’ouverture et de disponibilité sans objet préétabli.

La méthodologie adoptée, ou plus exactement : élaborée à même le phénomène qu’elle explore,


ose se formuler en des termes qui marient phénoménologie (l’évidence viscérale) et
philosophie analytique (l’indexicalité des usages linguistiques en situation) : Quelle serait
l’inscription langagière de l’Attention ? Où enraciner la nécessaire isomorphie du langage
à l’expérience ? Comment cette Attention, l’Écrire en phénoménologue (1999), dans une
terminologie incarnée (celle de la Zuwendung : l’attitude corporelle de « se-tourner-vers »,
plutôt que celle de l’Aufmerksamkeit : action expressive de re-marquage) ? Mais l’exigence
méthodique la plus constante est surtout celle de toujours considérer des processus plutôt que
des états. Car c’est ce scrupule qui permet de déployer une véritable génétique du Devenir-
conscient, au péril de très fines discriminations des micro-mécanismes affectifs qui
façonnent les propriétés de relief de tout phénomène. C’est alors seulement que peut
apparaître la troublante affinité des analyses husserliennes de la synthèse passive (1918-
1926) et les observations contemporaines des neurosciences sur les processus de
perception, mais aussi d’apprentissage (Mack & Rock, Dehaene, Naccache). À l’horizon
de quoi désormais pourra également se faire entendre que l’Attention est une faculté susceptible
d’être exercée, augmentée (comme elle se découvre l’être par exemple dans la méditation), mais
aussi enseignée de l’un à l’autre.

Car plus profondément introduite sous son aspect de Vigilance, l’Attention se révèle, loin
de tout solipsisme tendanciel, comme un vécu intercorporel ; et là, si c’est une Épistémologie
répondant de la validation d’une expérience partagée qui s’élabore – ou plus exactement se
concerte – (l’expérience de l’attention conjointe portée aux variabilités d’un même phénomène),
c’est en premier lieu une Éthique qui émerge : Attention soucieuse à autrui, sollicitude
toute de résonance, qui habite cette épistémologie et l’ancre dans une Communauté de
Recherche à l’être accru.

Il ne manquera certes pas de lecteurs pour déplorer une telle transition vers une
phénoménologie plus concernée de scientificité, dans ses problématiques, que de
civilisation ou de métaphysique, et ayant renoncé aux mystères lettrés et aux charmes de
la Parole oraculaire, poétique et saturée de tournures d’esprit pour, sinon parvenir à
atteindre une sorte de Koïnè interdisciplinaire, du moins s’ouvrir à un autre lectorat dans
un souci partagé d’humilité et de pragmatisme. Probable symptôme du reflux d’une
métaphysique artiste léguée par le XIXème siècle qui aura suffisamment témoigné des
révolutions dont elle était capable, ce glissement d’atmosphère dans l’écriture
phénoménologique atteste cependant tout autant d’une remarquable tentative de ré-
innervation de la méthode elle-même : Conscientiser, de la façon la plus incarnée qui soit, les
modifications, méthodiquement cultivées et exercées, de notre champ attentionnel, n’était-ce pas cela,
finalement, opérer la réduction phénoménologique ? Avec les qualités d’une haute
scientificité féminine qui pourrait, pourquoi pas ?, nous porter peut-être dans l’avenir à
interroger la Phénoménologie comme une discipline genrée, N. Depraz, au-delà d’une
carrière et d’une œuvre personnelle qui aura précisémentment su capter notre attention,
apporte ici une imposante contribution à l’édifice méthodologique de la Phénoménologie,
et poursuit cette tâche collégiale et attentive, impulsée au plus près d’elle il y a 25 ans par la
Neuro-Phénoménologie de Varela mais dont l’œuvre de Merleau-Ponty nous avait déjà
offert la plus solide illustration, celle d’un infini ressourcement de la démarche
phénoménologique aux sciences qui lui sont contemporaines. Ainsi, mieux qu’avoir
changé le lectorat de la Phénoménologie, elle réussira peut-être à changer les
phénoménologues eux-mêmes comme lecteurs, notamment comme lecteurs de Science,
en abandonnant consciemment et méthodiquement l’usuelle position épistémologique et
éthique de surplomb qui est devenue la leur pour s’essayer à pratiquer concrètement une
certaine forme de Démocratie dans les savoirs.