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PRINCIPES

DE POLITIQUE,
APPLICABLB!l

A TOUS LES GOUVERNEMENS REPRÉSENTATlFS

ET P'ARTIC'ULIEREl!IENT A LA

CONSTITtJtiúN 'ACTUELLE
DE LA FRANCE;

PAR M. BENJAMIN CONSTANT,


CONSEILLJ¡B, D'ÉTAT.

PARIS,
Chez ALEXIS EYMER Y, Libraire, rue Mazarine, 11.... 30.

De I'Imprimel'ie de HocQu:BT, rue du Faubourg Montmartre, nO, 4..

MAl 1815.
J fol~" _.~ .. _ - - -

! a....A .. 'fS·
t nm \.H,n J'te •
... ·'u~NC"éN

.A r ANT-PR OPOS.

lt parart généralement reconnn que


la Constitntion L~u.dJk_ll?:~me apres
son acceptatio1' ~~~r~.:p~pte':F~:rn~ais~
pourra ~tre aIllfW;.~«;;.a.á~&. plusleul"S de
ses díspositionJ.. !~ cp~is' qiI:én étudiant
bien ceHe Conslitutio"n;' ron' yerra qu'íl
y a peu de ses aJ'licles qui ne .soient
c~)Doormes aux príncipes pré8ervateu.r6
des associations humaines et favorables
a la liberlé. Mais il n'en est pas moíns
utile et raisonnahle de laisser aux pou-
voirs constilués la faculté de perfcction-
ner l'acte qui détermine leurs attribu-
tioni et qui fixe leurs rapports récipro-
qnes.
n y a long-tems que j'aí dit qu'une
Constitution étant la garantie de la liberté
d'un peuple, tout ce qui t.enait ala liberté
était constitutionnel, maisque rien n°é_
tait constitutionnel de ce qui n'y tenait
pas : qu'éten<h'e une constituÜon atout,
t J't .,

f. : '

V)
e'était faire de tout des dangers pour
elle, et créer des écueils pour l'en entou-
rer: qu'il y avait de grandes bases, aux-
,quelles toutes les autorités nationales ne
pouvaient toucher; mais que la réunion
de ces autorités pouvait faire tout ce qui
n'était pas contraire a ces bases (").

(1) Réactions politiques. Paris, 1797, pago 95.-g6.


J'ai professé la meme opinion dix-sept ans plus tardo u Le
" bonheur des sociétés et la sécurité des individus re-
" posent sur cerlains principes positifs et immuables.
,., Ces principes sont vrais dans tous les climals, soua
" toutes les latitudes. IIs ne peuvent jamais varier,
OS' quelle que Boit l'étendue d'un pays, ses mreurs, sa

" croyance, ses usages. II est incolllestable dails un


" harnean de cent-vingt cabanes, comme dans une
• n~tion de trente millions d'hommes, que nul ne doit
0. ~re arreté arbitrairement, puni sans avoir été jugé,
• jugé qn'en venu de lms antérieures et suivant dea
11 formes prescrites, empeché enlin d'exercer ses fa-

D cultés physiques) morales, inlellectuelles et indus-

» trielles , d'une maniere innocente et paisible. Ces


" droits fondamenlaux des individus ne doivent pas
o" pouvoir etre violés par toutes les llulorités r.éunies :
» mais la réunion de ces autorités doit etre compétente
») pour proooDcer sur tout ce qui n'est pa.s contraire •
vij
Je pense done qti'il n'est point super-
fiu d'examiner l'ensemble et les détails
de notre Constitution, puisque revétue

" cesdroits inviolableset imprescriptibles. Ainsi e~


" Angleterre, le concours du roi et des deux chambres
" peut faire aux ressorts du gouvernement et de l'admi-
;, Ristraliontousles changemensqui leur semblent néces-
lJ saires.,.... L'axiome des barons anglais, nóus ne vou-

" lons pas changer les lois d'Angleterre, est beaucoup


" plus raisonnable que s'ils eussent dit, DOUS ne pou-
" vons pas les changer. Le refus de changer les lois
" paree qu'on De le vent pas, s'explique par leur bonté
" intrinseque, ou par l'inconvénieot d'un chaDgement
" immédiat. Mais un tel refus, motivé sur je De sais
" quelle impossibilité myslérieuse devient inintelligible.
" Les constilutions se font raremenl par la volonté
" de. hommes. Le temps les fait. Elles s'introduisenl
" graduellemeot et d'une maniere insensible. Cepen-
" dant il y a des circonstances qni rendent indispensables
" de faire une cOllstitution. Muís alors ne faites que Cf¡
" qoi est indispensable: laissez de l'espace all temps
" et a l'expérience, pour que ces dellx pllissances réfor-
" matrices dirigent vos pouvoirs déj:'t cOllstitllés, dans
" l'amélioration de ce qui est fail, et dans l'ache-
'" vement de ce qui reste a faire." Réflexions sur les,
Constitutions et les Garantics. Paris" 1814, pag.15!}-
-166.
VJJj
du &u1frage natioItál, eRe pourra etre
encore perfectionnée.
L'on retrouvera sauvenl, daRB les re-
cherches que je publie, non-seulement
tes memes idées, rnais les memes paroles
que dans mes précéderis écnts. n ya:'
bientot vingt ans que je m'occupe de
considéralions poiitiques, et rai toujours
prof~sé les memes OpiniOlJo, énoflcé les
m~mes vooux. Ce que je demandais 8olors,
c'était la liberté individuelle.
. . la liberté.
de .la presse, l'absence de l':il'bitraire ,
le respect pour les droits de tons. C'esf
la ce que je réclame aujourd'hui avec
non moins de zele et plus d'espél'ance..
Sans doute, quand on' n'examiueque
l'iuperficiellement la situation de la France,
l'on est· tenté de crou'e aux dangers qui
la menacent. De~ arm€es nomhreuses se
rénnissentcontr'e naus. Les peuples,
comme leurs chefs, semblent aveuglés
par leurs souven-irs. Le reste du mouve-
ment national qui les animait ii y a deux
j~
H5'~ donne aux efforts qu'on leur com-
mande, une apparence encare nationale.
Mais observés de pres) ces effrayan&
symptomes perdent beaucoup de leur gra-
vité. Ce n'cst plus aujourd'hni leur pro"
pre pa.trie que ces peuples défendent :
ils attaquent une nation renfennée dans
$8$ limites et qlli De veut pas les fru-
cmr, une nutran qui ne réclame que son
indépeJldance intérieure, el le aroit <le
• se donner un Gouvernement, comme
I'AUemagne I'a reclamé en 'Choi8issant
Rodolphe de Hapsbourg, l'AngletelTe en'
3f>pdant la máÍsDll de Brunswick, le Por-
tugal en donnwt la CourOftDe 811 duc de
Dra.g.'mee , la Suede en élis3'nt Gusta'Ve·
VMR; en un mot, eomllle chaque peu-
. plade nuropéenne l'a exercé a une épo-
Ifue l}\teIGon~, e1' ti' ol'dinail'c la plu$
~iettse de son histoire.

11 y a (les ~sprits
une raison na-
turene qui finit toujours par reconnaitre
í'évidencc, el les peuples se fatigueront
x
bientÓl de ve"rser'leur sang pour une
cause qui n'est pas la leur. Quant anous,-
deux sentimens sont communs a l'im-
mense majorité des Franc;ais, le désir de:
la liberté et la haine de la dominatioll
étrangere. Nous savons tous que la li-
berté ne pent nous venir de l'étrangel'.
Nous savons tous qu'un Gouvernement
<¡ui reparaitrait sous ses bannieres, serait
en opposition avec nos intérets comme
avec nos droits. •
A cette conviction qui a pénétré dans
toutes les ames, viennent se joindre tous
les souvenirs qui peuvent soulever la
fierté nationale, nolre gloire éclipsée,
nos provinces envahies, des barbares
gardant les barrieI;es de Paris, el cette
insolence mal déguisée des vainqueurs
qui révoltait chaque Fran~ais, quand il
voyait flotter sur nos tours les cou-
leurs étrangeres, el que, p¡o,,!r traverser
nos rues, pour. entrer a nos spectacles 7-
pour regagn~r nos maisons, il falIait im....
plorer I'indulgence d'un Russe, ou la mo-
XJ
dération d'un Prussien.Aujourd'hui eeLte
indulgenee m~me eteette modération
seraient abjurées. On ne. parle plus
de eonstitution, ni de liberté. C'est la
nation. qu'on aeeuse: ce sontles atten-
tats de farmée que l'on veut punir.
Cel'tes, nos ennemis .ont la mémoire
eourte. Le langage qu'ils renouvellent
ébranla leurs trones il y a vingt-trois
ans. Alors, eomme a présent;, ils nous
attaquaient, paree que nous voulions
avoir un GOllvernement a nous, paree
que nous avions renversé des institu-
tions surannées, paree que nous avions
affranehi le paysan de la dime , le pro-
testant de l'intoléranee, la pensée de la
censure, le eitoyen de la détention et
de r exil arbitraire ,. le plébéioen des ou-
trages des privilégiés. Mais il y a eette
différenee entre les deux époques, que
nos ennemis ne faisaient jadis la guerre
qu'a nos prineipes, et qu'ils la font au-
jourd'hui a nos intérets, que le tems,
:rz¡
l'habitude el des tralUactions ses nom.
bre ont identifiés avec nos prilJcipes. Ce
qui en nous _1018 était pressentiment,
est maintenant expérience. Noos avons
essayé de la contra· l'évolution. N OU8
avons tenté de la concilier avec les
garllnties que nous demandions. Nous
nous sommes obslinés, et moi plus
long-tems flu'un autre, a croire Il la
honne foi, parce que 8a nécessité était
évidente. Le dernier jour a prouvé que
la hatne de la liberté était plus forte que
l'amour de la eonservation méme. No-us
,n'insultons point aumalheur : nous r~·
peetons l'age et l'infortune. Mais l'expé..:
rience a élé faite, ~es principes sont
opposés, les intéréts sont c?Dtrair~,
les liens sont rompus.
CHAPITRE PREMIER.

De la Souveraineté du Peuple.

NOTRE constitution actuelle reconnait for-


mellement le principe de la so.veraineté du
peuple, c'est-a-dire la suprématie de la vo-
lonté générale sur toute volonté particuliere.
Ce principe, en efi'et, ne peut etre contesté.
L'on a cherché de nQs jours 11 l'obscurcir, et
les maux que l'on a causés -' et les crimes que
ron a commis, sous le prétexte de faire
exécuter la volonté générale, pretent une
force apparente aux taisonnemens de ceux
qui voudraient assigner une autre source a
l'autorité des gouvernemens. Néanmoins tous
ces raisonnemens ne peuvent tenir contre la
simple définition des mots qu'on emploie. La
loi doit etre l'expression ou de la volonté de
tous, ou de ceHe de quelques-uns. 01' quelle
serait l'origine du privilege excluslf que vous
concéderiez a ce petit nombre? Si c'est la
( 14 )
force, la force appartient a qui s'en empare ~
tllle ne constitue pas un droi t, et si vous la
reconnaissez comme légitime, elle l'est éga~
lernent, quelles que mains qui s'en saisissent,
et dIaeRn voudra la eonquérir a son tour.
Si vous supposez le pouvoir du petitnombre
Banetionné par. l'assentiment de tous, ce
pouvoir devient alors la volonté générale.
Ce príncipe s1applique a toutes les institu-
tiO'ns. La théoctatie ,la royauté, l'aristocratie,
lorsqu'elles dominent les esprits; sont la vo-
Ionté générale. Lorsqu'elles ne les dominent
pas, elles ne sont autre ehose que la force.
En un mot, il n'existe au monde que deux:
pouvoirs, l'un illégitime, c'est la force; l'au-
tre légititne, c'est la volonté générale. Mais
en meme tems que 1'0n reconna!t les droits
de eette volonté, e'est - a- dire la sauve·
raineté uu peuple, il est nécessaire, il est
urgent d'en bien eoncevoir la uature et d'en
bien déterminer l'étendue. Sans une définition
exacte et précise, le triotnphe de la théorie
pourrait devenir une calamité dans l'appli-
cation. La reconnaissance abstraite de la
souveraineté du peuple n'augmente en rien
la somme de liberté des individus ;et si ron
( 15 )
attrihue a ceUe souveraineté une latitude
qu'elle ne doit pas avoir, la liherté peut etre
perdue malgré ce principe, ou meme par ce
prmcIpe.
La précaution que nous reeommandons et
que nous allons prendre est d'autant plus in-
dispensa:\>le, que les hommes de partí, quel-
quepures que leurs intentions puissent
~tre, répugnent toujours a limiter la SOUV6-
raineté. Ils se regardent eonime ses héritiers
présomptifs, et ménagent, méme dans les
mains de leurs ennemis, leur propriété future.
Ds se défient de telle ou telle espeee de gou-
vernement, de telle ou telle dasse de gou-
vernans : mais permettez-Ieur d'organiser a
leur maniere l'autorité, souffrez qu'ils la eon-
fient a des mandataires de leur ehoix -' ili
croiront ne pou"Voir assez l'étendre.
Lorsqu'on étahlit que la souv'eraineté du
peuple est illimilée, on crée et ron jette
au hasard dans la soeiété humaine un de-
gré de pouvoir trop grand par lui-meme, et
qui est un mal, en quelques mains qu'on
le place. Confiez-le a un seul, a plUBieurs,
a tous, vous le trouverez également un mal.
Vous vous en prendrez aux dépositaires de
ee pouvoi'r ~ et suivant les circonstances, vbwt
accuserez tour-a.-tour la monarchie, l'aristo..
cratie, la démocratie, les gouvernemens
mixtes, le systeme représentatif. Vous aure2l
lort; e'est le degré de force, et non les dé-
positaires de cette force qu'il faut accuser.
Cest eontre l'arme et non eontre le bras
«Iu'il faut séviro Il ya des masses trop pesantes
pOUl' la main des hommes.

L'erreur de eeux qui, de bonne foi dans


leur amour de la liberté, ont aecordé a la
souveraineté du peuple ult'pouvoir sans bor-
nes, vient de la maniere dont se-sohtfonnée~
leurs idées en politiqueo Ils ont vu dans
l'hístoire un petit nombre d'hommes, ou
meme un seul, en possession d'un ponvoir
immense, qui faisait beaucoup de mal; maís
\ leur courroux s'est dirigé contre les posses-
seurs du pouvoir et non contre lepouvoir
meme. Au lieu de le détruire, ilsn'ontsongé
qu'a ·le déplacer. C'était unfléau, ils l'ont
eonsidéré eomme une conquete. lis en ont
doté la soeiété entiere. Il apassé foreément
d'elle a la majorité, de la majorité entre les
mains de quelqu es bommes, souvent dans une
seuIe main: iI a raít tout autant de mal qu'au-
( 17 )
paravant : et.Ies exemples, les objections,
,les argumens. et les faits. se sont ml1ltipliés
contre toutes les institutioDS politiques.
Dans une société fondée sur la souverai-
neté du peuple , il est certain qu'il n'appar-
lient a aucun individu, a aucune classe , de
soumettre le reste a sa volonté particuliere;
mais il est faux que la société toule entiere
posscde sur ses membres une souveraineté
sa»s bornes.
L'universalité des citoyens estle souverain,
dtlns ce sens , que nul individu , nulle frac':
lion • nulJe association partielle ne peut s'ar-
roger la souveraineté , si elle ne lui a pas été
déléguée. Mais iI ne s' en suit pas que l'uni-
versalité des citoyens, ou ceux qui par elle
sont investisde h. souvcraineté , puissent dis-
posersouverainement de l'existence des iudi-
,vidus. 11 y a au contraire une partie de l'exis-
lence humaille , qui , de uécessité , reste indi-
viduelle el indépendante , et qui est de droit
hors de toute compétence sociale. La souve-
raineté n'existe que d'une maniere limitée et
relative. Au point OU commence l'indépen-
dance et l'existence individuelle, s'arrete la
jurisdiction de celte souveraineté. Si la 50-
:l
( 18 )
lCiéte fra-nchit celte ligne, elle se relld aussi .
'coupable que le despote quí n'a pour titre que
le glai~ exterminateur; la société nepeut ex-
céder sa compét.ence sans etre usnrpatrice,
la majorité, 5ans etrefactieuse. L'assentiment
de la majorité ne Suffil nuUement dans tous
les cas, pour légilimer ses actes ': il en existe
que rien ne peut sanctionner ; lorsqu'unc au-
torité quelconque commet des acles pareils ,
il importe peu de quelle source elle se dit
émanée , il importe peu qu'elle se nomme
illdividu ou llation; elle serait la nation en-
ti ere , moins le citoyen qu'elle opprime,.
qu'elle n'en Sel'ail pas plus légitime.
Rousseau améconnu cette vérité, et son
erreur a fail de son contrat social, si souvent
invoqué en faveur de la liberté, le plus terri-
ble auxiliaire de tOU8 les genres de despotis-
me. II définit le contrat passé entre la société
et ses membres, l'aliénation complete de
ébaque individu avec tous ses droits etsans
réserve ala communauté. Pour nous rassurer
sur les suites de cet abandon si absolu de
t,outes les parties de notre existence au profit
-({'un,cire abstrait, il nous dit que le souve-
rain , ~'est-a-dire, le corps social ne peut nuire

.......
( 19 )
ni al'ensemble de ses membres, ni a chaCUD
d'eux en particulier: que chacun se donnant
tout entier ,la condition est 'égaIepourtous,
et que nuI n'a intéret de la rendre onéreuse
aux autres : qu~ chacun se donnant atous, ne
se donne a personne : que chacun acquiert
sur tous les associés les memes droits qu'il
leur cede, el gagne l'équivalenl de tout ce
qu'il perd avec plus de force pour conserver
ce qu'il a; mais il oublie que tous ces attri-
buts préservateurs qu'il conrere a l'etre abs-
trait qu'il nomme le souverain, résultent de
ce que cel clre se compose de tous les indio
vidus sans exceplion. Or, aussitót que le son-
verain doit faire u'sage de la force qu'il pos-
sede, c'est-a-dire, aussitól qu'il faut procéder
a une organisatioD pratique de l'autorité,
comme le souverain ne peut l'exercer par
lui-meme, illa délegue, et lous ces attributs
disparaissent. L'action qlli se fáil au noro de
tousétant nécessairement de gré ou de force
a la disposition d'un seul ou de quelques-uns,
il arrive qu'en se donnant a tous, iI n'est pas
",rai qu'00 ne se donne a personne; on se
donne aucontrairea ceux qui agissenl au nom
de tous. De-la suil , qu'en se donnant tout en:
( :JO )

tier, l'onn'entre pas dans une condition égaI~


.pour tous, puisque quelques-uns profilent ex-
clusivement du sacrifice du reste; il n'est pas
vrai que nul n'ait intéret de rendre lacondi-
tion onéreuse aux autres , puisqu'il existe des
associés qui.sont hors de la condition com-
mune. 11 n'est pas vrai que tous les associés'
acquierent les memes droits qu'ils cedent.:
ils ne gagnent pas lOus 1'équivalent de ce
qu'jIs perdent, et le résultat de ce qu'ils s~-
.crifient, est, ou peut ctre l'établissemeJH
d'une force qui leur enleve ce qu'ils ont.
Rousseau lui·meme a été effrayé de eescon-
séquences; frappé de terreur a 1'aspeet de
l'immensité du pouvoir social qu'il venait de
créer, a n'a su dans quelles mainsdéposer
ce pouvoir monstrueux, et n'a trouvé de pré-
servatif contre le danger inséparable d'une
pareille souveraineté , qu'un expédient qui
en rendit 1'exercice imp05sible. U a déclaré
que la souveraineté ne pouvait etre ni alié-
née, ni déléguée, ni représentée. C'était
déclarer en d'autres termes qu'elle ne.po~­
vait etre exercée; e'était anéantir de fait le
principe qu'il venait de proclamer.
. Mais voyez comme les partisans du desp~-
( :ir )
tisme sont plus franes dans leur marche f
quand ils parlent de ce meme axiome , paree
qu'illes appuie edes favorise. L'homme qui
a le plus spirituellement réduit le dcspotisme
en systcme, Hobbes, s'est empressé de reeon-
naitre la souveraineté comme illiniilée, pout
en conclnTe ala légitimité dugouvernement
absolu d'un seul. La souveraineté, dit-il , est
absolue; eette vérité a été reconnue de tout
tem ps, meme par ceux qui ont excité des sé-
ditions au suscité des guerres civiles : leur
motif n'était pas d'anéantir la souveraineté ~
mais biénd'en transporter ailleurs.l'exercice-.
La démocratie est une souvcrai[]eté absolue
entre les mai[]s de tous : l'aristocralie une
souverainetéabsolue entre les mains de quel-
ques-uns; la monarchie une souverainelé
'absolue entre les mains d'uu seul. Le peuple
a pu se dessaisir de cette souveraineté abso.-
lue, en faveur d'un monarque, qui alors e~
est devenu légitime possesseur.
. L'on voit clairement que le earaetere ab;.;.
solu que Hobbes attribue a la souveraineté
du peuple , est la base de lout son systemc.
Ce mot absolu dénature toute la question et
1l0US entralne daos une série nouvelle de
( 22 )

conséquenees; e'est le point ou l' écrivain


quitte la route de la vérité pour marcher par
le sophisme au hut qu'il s'est proposé en
commen~ant. n prouve que les conventions
des hommes ne suffisant pas pour etre obser-
vées, il faut une force coercitive pour les
contraindre aIesrespecter; quela sociétéde-
vant se préserver des agre'ssions cxtérieures,
iI faut une force commUlle qui arme pour la
défense commune; que les hommes étant
divisés par leurs prétentions, il faut des lois
pour régler leurs droits. 11 conclut du pre-
mier point ,quele souverain a le droit absolu
de punir; du secoild, que le souverain a le
droit absolu de faire la guerre ; du troisieme,
que le souveraill est législateur absolu. Rien
de plus faux que ces conclusions. Le souve-
rain a le droit de punir, mais seulement les
actions coupables : il a le droit de faire la
guerre , mais seulement lorsque la sociél~ est
auaquée : il a le droit de faire des lois, mais
seulement quand ces lois sont nécessaires ,
el en tant qu'elles sont conformes a la jus p

tice. 11 n'y a par conséquent rien d'nbsolu,


rien d'arbitraire dans ces attrihutions. La
démocratie est l'autorité déposée entre les
( 23 )
mains de tons, mais seulemenl la sornnIe
d'autorité nécessaire ala sureté de l'associa...
tion : l'aristocratie est celle autorité confiée
aquelques-uns ; la monarchie ~ c~Ue aulorité
remise a un seul. Le peuple pe«l se d~saisil"
de celte autorité en faveur d'nn seul homme
ou d'un petit nombre; m..i$ leqrpou.voirest
borné comme cE"lui du peuple qui les en a
revctus. Par ce rctra~c~emel)t d'uu seul
mot, inséré grnluitement dans la ~op$truc­
tion d'une phrase, tout l'affr~lJx sysleltle
de Hobbes s'écroule. Au eontr"ir~, avec
le mot absolu, ni la l¡h~rté, pi C()II\W~
on le yerra dans la suite, le repos ni le.
bonheur ne sont possibl~ spus apGUne 10S-
titution. Le gouvcrnement POPUJaif6 u'eSl
qu'une tyrannie convulsive, le gouv:erI16-
meDt monarchique qu'un despotisme plus.
concentré.
I

Lorsquc la souveraineté n'est pas limitée~


il n'y a uul moyen de meUre lW) individu5
al'abri des gouveruemens. C'est en vain que
vous prétendez soumettre les gouvernemens
a la volonté généraJe. Ce sont tQujours eux
qui dictenl ecUe volonté, el toutes les pré-
,autions deviennent illuso1res..
( 24 )
. Le peuple, dit- Rousseau; est souverain
sous un rapport, et sujet sous un autr(' :
mais dans la pratique, ces deux rapports se
confondent. Il est facile al'autorité d'oppri-
- mer le peuple comme aujet, pour le forcer
a mauifester comme souverain la volonté
qu'elle lui prescrito
Aucune organisation politique ne peut
écarter ce danger. Vous avez heau diviser les
pouvoirs : si la somme totale du pouvoir est
illimitée, les pouvoirs divisés n'ont qu' afor-
mer une coalition , et le dcspotisme est sans
remede. Ce qui nous impor.te, ce n'estpas
que nos droits ne puissent ~tre violés par tel
pouvoir, sans l'approbation de te! autre,
mais que celle violation soit interdite a tous
les pouvoirs. Il ne suffit pas que les agens de
l'exécution aient hesoin d'invoquer l'autori-
sation du législateur, il faut que le législa-
teur ne puisse autoriser leur action que dans
Ieur spherelégitime. C'e!t peu que le pouvoir
exécutif n'ait pas le droit d'agir sans le con-
cours d'une loi , si ron ne met pas de bornes
a ce concours, si l'ou ne déclare pas qu'ilest
des objets sur lesquels le législateur n'a pas
ledroit defaire une loi, ouen d'autres termes
(. 25 )
que la souveraineté est limitée, -et qu'il y a
des volontés que ni le peuple, ni ses délé-
gués, n'ont le droit d'avoir.
C'est la ee qu'il faut déclarer. e'est la vérité
importante, le principe éterllel qu'il faut
établir.
AueUlle autorité sur la lerre n'es1 illimitée,
ni eellc du peuple , ni eeHe des hommes qui
se diseot ses représentans , ni eelle des rois,
a quelque titre qu'ils regnent, ni eeHe de la
loi, qui, n'étant qúe l'expression de la vo-
lonté du peuple ou du prinee, suiv~mt la
forme du gouvernement, doit elre eircons-
erile dans les memes bornes que l'autorité
dont elle émanc.
Les citoyens possedent des droits indi~i­
duels indépendans de toute autori té soeiale ou
politiqueo et touteulltorité qui viole ces droits
dcvieut iUégitime. Les droits des citoyens
son1 la liberté individuelle, la liber1é rcli-
gieuse, la liberté d'opinion , dans laquelle es1
comprise sa publieité, la jouissancc de la pro-
priété, la garantie eontre tout arbitraire.
A ueune autorité ne peut porter atteirite it ces
droits, sans déchirer son propre titre. '
La souveraiueté du peuple n'étant pas illi-
( ~6 )
mitée t et 15a volonté ne suffisant point pour
légitimer tout ce qu'il veut, l'a~torité de l~
loi quin'cst autr~ chosc que l'expressionvraie
ou supposée de ceUe volonté, n'est pas non
plus sans hornes.
Nous devons au repos puhlic heaucoup de
sacrificcs; nous nous relldrions coupahles
aux yeux de la morale, si, par un attache-
ment trop inflexible a nos droits, nous ré-
sistions atoutes les lois qui DúOS sembleraient
leur porter atteinte; mais aucun devoir ne
~ous lie cnvers ces loís prétendues, dont
l'influence corruptrice m enaceles plus nobles
partíes de notre existence, envers ces 10Ís ,
qui , non seulement , restreignent nos liber-
tés légitimes, mais nous commalldent des
actÍons contraires aces pl'inci~s éterncls de
justice et de pitié que l'homme na pent cesser
d'ohserver sans dégrader et dé.wep.tir sa
nature.
Aussi long-temps qu'l,lDe loi, hien que
mauv~Íse, ne tend pas a nous dépraver ,
aussi long-temps que les empiétem,ens de
l'autorité n'exigent que des sacrifices qui
ne nous rendent ni vils, ni féroces, nous y
POUVOllS souscrire. Nous ne transígeons que
( 27 )
pournous. Mais si la loi nous prescrivait de
fouler aux pieds ou nos aflectioni ou nos
devoirs, si, soos le prétexte d'un dévoue-
ment gigantesque el factice, pour ce qu'elJe
appellerait tour-a-tour mOllarchie ou répu-
blique, elle nous inlerdisait la fidélité a nos
amis malheureux , si elle nous commandait
la perfidie envers nos alliés t ou meme la
persécution conlre des ennemis vaincus,
anathcme a la rédaction d'injustices el de
crimes couverle ainsi du nom de loi.
Un devoir positif, général, sans restric-
lion, toutes les fois qu' une loi paralt injusle,
e,est ne pas s' end ren r~ 1"executeur. e elle
force d'inertie n'entrnine ni bouleverse·
mens, ni révolutions, ni désor4rcs.
Rien: ne juslifie l'homme qui prete son
assistance a la Joi qu'il croit inique.
La terreur n'est pas une excuse plus va-
lable que toutes les autres passions infames.
Malheur a ces instrumens zélés et dociles,
éternellement comprimés , a ce qu'ils DOUS
diseut, agens infatigables de toutes les tyrau-
nies existantes, dénoneiateurs posthuDle/t
de toutes les tyrannies reuversées.
On nous alléguait, a une époque affreuse.
( 28 )
qu'on ne se faisait l'agent des lois injustcs
que pour en affaiblir la rigueur, que le
pouvoir dont on consentait a se rendre le
dépositaire, aurait fait plus de mal encore,
s'il cut été remis a des maios moins pures.
Transaction mensongere, qui ouvrait a ton S
les crimes une carricre saos bornes! Cbacun
marchandait aTec sa conscience, et cbaque
degré d'injustice trouvait de dignes exécu":'
teurs. J e ne vois pas pourquoi dans ce
systeme, on ne se rendrait pas le bonrreaú
de l'innocence , sous le prétexte qu'oo l'é-
tranglerait plus doucement.
Résllmons maintenant les cOIlséquences
de nos principes.
La souveraineté du peupl~ n'est pas illi-
mitée; elle est circonscrite dans les bornes
que lui tracent la justice el les droits des
individus. La volonté de t()ut un peuple ne
peut rendre juste ce qui est injuste. Les re-
présentans d'une nation n'ont pas le droit
de faire ce que la nation n'a pas le droit de
faire elle-meme. Aucun monarque, quelque
titre qu'il réclame, soit qu'il s'appuie sur le
droit divin, sur le droit de conquete , ou sur
l'assentiment du peuple, ne posscde une
( 29 )
puissanee sans bornes. Dicu, s'il intervient
dans les ehoses humaines, ne sanctionn'e
: que la justice. Le droit de eonquete n'est
que la force, qui n'est pas un droit , puis-
qu'elIe passe a qui s'en saisit. L'assentiment
du peuple ne sauraÍt légitilller ce qui est
illégitillle, puisqu'un peuple ne peut délé-
guer a personne une autorité qu'iln'a paso
Une objection se présente eontre la limi·
tation de la souveraineté. Est-il posslble
de la lillliler? Existe-il une force qui puisse
l'empceher de franchir les barrieres qu'on
lui aura preserites? On peut, dira- t-on , par
des combinaisolls ingénieuses, restreindre le
pouvoir en le divisant. On peut mettre en
opposition et en équilibre ses différcntes
partics. Mais par quel moyen fera-t-on que
la sornme totale n'en soit pas illimitée? Com-
ment borner le pouvoir autremcnt que par
le pouvoir?
Sans doute, la limitation abstraiIe de la
souveraineté ne suftlt, pas. Il faut chercher
des bases d'iustiIutions politiques, qui com-
binent teUemcnt les' inIérets des di vers dé-
positaires de la puissance, que leur avan-
tagc le plus manifeste, le plus durable et le
( 30 )
plus assuré, soit de rester ehaeun dans les
bornes de leurs attributions respeetives. Mai!
la premiere question n'en est pas moins la
tompétenee et la limitation de la souverai-
neté; car avant d'avoir organisé une chose,
iI faul en avoir déterminé la nature el l'é-
tendue.
En second lieu, sans vouloir, comme l'ont
fait trop souvent les phiIosophes, exagérer
l'influence de lavérité , ron peut affirmer
que, lorsque de certains principes sont eom-
pIetement et clairement démontrés , iIs se
servent en quelque sorle de garantie a eux-
memes. II se forme a l'égard de l'évidenee,
une opinion universelle qui bienlot estvic-
torieuse. S'il {!St reconnu que la souveraineté
n'est pas sans bornes, c'est-a-dire , qu'il
n'existe surla terre aueune puissance illimi-
tée, nu}, dans aucun temps, n'osera réclatnP'f
unesemblablepuissance L'expérience mcme
le prouve déja. L'on n'attrihue plus, par
exemple, a la société entiere, le droit de vie
et de mort , sans jugement. Aussi, nul gou-
vernement moderne ne prétend exereer un
pareil droit. Si les tyralls des aneiennes ré-
publiques nous paraissent bien plus effrénéa
( 31 )
que les gouvernans de l'histoire moderne,
e'est en partie a ceUe cause qu'il faut l'attri·
huero Les attentats les plus monstrueux du
despotisme d'un seul furent souvent dus a
li doctrine de la puissance sans bornes de
toos.
La limitation de la souveraineté est done
véritab4e, ·et elle est possiblc. Elle sera ga·
rant;e '€l'aoord par la rorce qui garantit toutes
les verités reconnues, par l'opinion : ensuite
elle I~ serhd'une maniere plus pk'écise, par
ladist'tibllt'ion el pal' ¡la balance des pou·
voir..s.-
Marscómm~ncez par :reconnaitre cette
limitation snlutuire. Sal'ls cett'e précaution
préalahle , tout est inutile.
En renfermant la souveraineté du peuple
dans ses justes bornes, vous n'avez plus
rien 11 redouter·; vous enlevez au despo-
tisrne, soit des individus, soit des assemblées,
la sanction apparente qu'il croit puiser dans
un assentirnent qu'il commallde, puisque
vous prouvez que cet assentiment, fut-il
réel, n'a le pouvoir de rien sanctionner.
Le peuple n'a pas le droit de frapper un
seul innocem , ni de tra¡ter comme coupable
( 32 )
un seul accusé sans preuves légales. n ne
peut done déléguer un droit pareil a per 4

sonne. Le peuple n'apas le droitd'attenter a


la liberté d'upinion, a la liberté religieuse',
aux sauve-gardes j udiciaires, aux formes pro-
tectrices. Aucun despote, aUCUlle assemblée,
ne peut done exercer un droit semblable, en
disant que le pcuple ren a revctu. Tout des-
pOlisme est donc illégal; rien ne peut le sanc-
tionner, pas meme la volonté populaire qu'il
allegue. Car il s'arroge, au nom de la souve-
. raineté du peuple ,une puissance qui n'est
pas comprise dans cette souveraineté, et ce
n'est pas seulement le déplacement irrégu-
lier du pouvoir qui existe·, mais la créatioIl
d'un pouvoir qui De doitpas exister.
( 33 )

CHAPITRE 11.
De la nature du pouJJoir royal dans urte
monarchie constitutionnelle.

Natre eonititution, en établissant la res".


ponsabilité des ministres, sépare clairement
leponvoir ministeriel du pouvoir roy~l. Le
seul fait que le monarque est inviolable,
, et
que les ministres sont responsables, cons-
tate cette séparalion. Cal' on ne p~ut nier
que les :ministres n'ayent par l~ un pouvoir
qui ·leur appartient en propre jusqu'a un
(lertain point.Sr on ne les considérait que
comme des agens passifs et 'ayeugles, leur
responsabilité serait absurde et mjuste, ou
du moins 11 faudrait qu'ils ne fus~ent res-
ponsables qu'envers le Monarque,· de la
striete eXécution de ses ordres. Mais la cons-
titution veut .qu'ils soient responsables en-
"fers la nation, et que dans certai~s cas les
ordres du Monarque ne puissent leur servir
3
( 34 )
d"exeuse. 11 est done clair qu'ils ne sont pas
des agens passifs. Le pouvoir ministériel,
hien qu'émané du pouvoir royal, a cepen-
dant une existenee réellement séparée de ce
dernier: et la différence est essentielle et
fondamentale, entre l'autorité responsahle,
et l'autorité investie de l'inviolabilité.
Cette distinetion étant de la sorte eonsa-
cree par notre constitution meme, je erois
devoir l'entourer de quelques développe-
mens. Indiquée dans un ouvrage que j'ai
publié avant la promulgation de la charte
de 1814, elle a paru claire et utile a des
hommes dont l'opinion est a mes yeux d2un
grand poids. C'est en effet, selon moi, la
clef de toute organisation politiqueo
te pouvoir royal (j'entends celui du chef
de rEtat, quelque titre qu'il porte), est un
pouvoir neutre. Celui des ministres est un
pouvoir actif. Pour expliquer ceUe différence,
définissons les pouvoirs politiques , tels qU'OR
les a connus jusqu'ici.
Le pouvoir exéeutif, le pouvoir législatif)
et le pouvoir judiciaire, sont trois ressorts
qui doivent coopérer, chacun dans sa partie,
au mouvement général: mais quand ces res-
( 35 )
801'ts dé~angés se croisent, s'entre-choquent
et s'entravent, il faut une force qui les re-
mette a leur place. eeUe force ne peut pas
etre dans run des ressorts, cal' elle 'lui ser-
virait a détruire les autres. I1 faut qu'elle
Boit én dehors, qu'elle soit neutre, en quel-
que sorte, pour que son action s'applique
nécessairement partout ou il est néeessaire
quelle soit appliquée, et pour qu'elle soit
préservatrice, réparatrice, saos etre llOstile.
La mon"archie constitutionnel1e crée ce
pouvoir neutre, dans la personne du chef de
l'Etat. L'intéret véritable de ce chef n'est
aucunement <.Iue l'un des pouvoirs renverse
l'autre ,.mais que tous s'appuient, s'entendent
et agillsent de concert.
On ri'a distingué jusqu'a présent dans les
ol'ganisations politiques, ~ue trois pouvoirs,
J'en démele ciuq, de natures diverses, dans
une monarchie constitutionnelle: 10. le pou-
voir royal; ,~O. le pouvoir exécutif; 30. le
pouvoir représentatJf de. la durée; 4 le0

pouvoir représentatif de l'opinion; 50. le


pouvoir judieiaire.
Le pouvoir repl'ésentatif de la durée ré-
side dans une ~semhléehéréditaire;le pou-
( 36 )
voir niprésentatif de l'opinion dans une as-
semhIée élective; le pouvoir exécutifest con-
fié aux ministres; le 'pouvoir judiciaire aux
trihunaux. Les deux premiers pouvoirs font
les lois, le troisieme pourvoit a leur exécu-
tioD générale, le quatrierne les applique ame
cas parliculiers. Le pouvoir royal est au
rnilieu, mais au-dessus des quatre autres,
autorité a-Ia-fois supérieure et intennédiaire,
,-sans intéret a déranger l'équilibre, mais
ayant au contraire, tout intéret a le main-
tenir.
Sans doute, comme les hommes n'ohéis-
pas toujours a leur intéret bien enrendu, iI
faut prendre cette préc~ullion, que le chef
de rEtat ne puisse ag~r a la place des autres
pouvoirs. C'est en ,cela que consiste la
dilrerence entre la monarchie absolue et la
rnoDarchie constitutionrreHe.
Comme iI est toujours utile 'desortir des
abstractibns llar les fuits, n'ous citerollS la
constitution ang1a;se.
Áucune loi l!e peut Mre faite san'5 MC011-
cours de la chambre héréditaire -e4; de la
. dlambre élective, am:~un a~t~ ne ~ut etre
exécuté sans la sigaatüre d'un mi-njstre,
( 37 )
OllCUn jugemeni prononcé que par des tribu-
naux índépendans. Mais quand celte précau-
tion est prise, voyez comme la constitution
anglaise emploie le pouvoir royal a mettre
fin a toute lutte dangereuse, et a r-établil"
l'harmonie entre les autres pouvoírs. L'action
du pouvoir exécutif e~t-elle dangerellse, le
roi destitlle les ministres. L'l\ction de la
chambre hérédítaire devieut.elle funeste,
le roi lui donne une tendance Douvelle, en
créant de nouveaux pairs. L'action de la
chambre élective s'annonce-t-elJe comme
mena«;ante, le roí faít usage de son veto, ou
iI dissout la chambre électi ve. Ellfin l'action
méme du pouvoir judicialre est-elle facl-.euse,
en tant qu'elle applique a des actions indi-
viduelles des peines générales trop séveres,
le roi tempere ceUe action par son droit
de faire gr{lCe.
Le vice de presque toutes les constitutions
a été de ne pas avolr <¿réé un pouvoir neutre,
mais d'avoir placé la somme totale d'autol'ité
dont il doit etre investí dans l'un des pou-
voirs actifs. Quand ceUe somme d'autol"ité'
s'est tr.ouvée réunie a la puissanoe législatíve,
lo loi, qu.i ne devait s'ütendre que sur des'
( 38 )
objets déterminés, s'est étendue li tout. n y
a eu arbitraire et tyrannie saos hornes. De-la
les exd~s du long parlement, ceux des assem-
blées du peuple dans les république~ d'Italie,·
ceux de la convention, a quelques époquel
de son existence. Quand la meme somme
d'autorité s'est trouvée réunie au pouvoir
exécutif, il Y a eu despotisme. De-la l'!lsur-
pation qui résulta de la dictatllre aRome.
L'histoire romaine est en général U11 grand
exemple de la nécessité d'un pouvoir neutre,
intermédiaire entre les pouvoirs actifS. Nous
voyons dans ceUe république, au milieu des
froissemens qui avaient lieu entre le peuple
et le sénat, chaque parti chercher des ga-
ranties : mais comme il les plac;ait tOlljours
en lui-meme, chaque garantíe devenait une
arme contre le parti opposé. Les souleve-
mens du peuple, menac;ant l'Etat de sa des-
truction, l'on créa les dictateurs, magistrats
dévoués a la cIasse patricienne. L'oppression
exerc~e par cette cIasse réduisant les plé-
héiens au désespoir, ron ne détruisit point
la dictature; mais on cut recours simulta-
nément a l'institution trihunicienne, auto-
rité toute populaire. Alors les ennemis se
( 39 )
retrouverent en présence; seulement chacun
s'était'fortifié de son coté. Les centuries étaicnt
une aristocratie, les tribus une démocl'atie.
Les plébiscites décrétés sans le secours du
sénat, n'en étaient pas moins obligatoires
pour les patriciens. Les sénatus-consultes,
émanant des patriciens seuls, n'en étaient
moins obligatoires pour les plébéiens. Ainsi
chaque parti saisissait tour-3-tOQ1' le pouvoi1'
qui au1'ait di:J. et1'e confié a des mains neutres,
ét en abusait, ce qui ne peut manquer d'ar-
river, anssi long-tems que les pouvoirs actifs
ne l'abdiquent pas pour en former un pou-
voir aparto
La meme observation se reproduit pou1'
les Carthagin6is : vous les voyez créer suc-
cessivement les Suffetes ~ pour mettre des
bornes a l'aristocratie du Sénat, le tribunal
des cent pour rép1'imer les Suffetes, le tri-
bunal des cinq pour contenir lescent. ITs
voulaient, dit Condillac, imposer un frein a
une autorité, et ils en établissaient une nutre,
qui avait également hesoin d'et,re limitée ,
laissant ainsi toujours subsister l'abus auquel
ils c1'oyaient porter remede.
La monarehie constitutionneUe noos offre,
( 40 )
comme je rai dit, ce ponvoir neutre, si in-
dispensable a toute liberté réguliere. Le roí,
dans un pays libre, est un etre a part, supé-
rieur aux d.versités des opinions, n'ayant
d'autre intéret que le maintien de l'ordre,
et le maintien de la liberté, ne pouvant ja-
mais rentrer dans la condition commune,
inaccessible en conséquence a toutes les pas-
sions que cette cn.ndition fa.t naitre, et a
toutes ceUes que la perspective de s'y re-
trouver nourrit nécessaírement dans le creur
des agens investis d'une puissance momen-
tanée. Cette augu~te prérogatIve de la royauté
doit répandre dans l'csprit du monarque un
calme, et dan s son ame un sentiment de
repos, quí ne peuvent ~tre le partage d'au-
cun individu dans une position inférieure.
TI plane , pour ainsi dire, au-dessus des agi-
tations huma.nes, et c'est le chef-d'reuvre
de l'organisation politique d'avoir ainsi créé ,
dans lesein meme des dissentimens sans
lesquels nuUe liberté n'existe, une sphere
j"nviolable de sécurité, de majesté , d'impar-
tialité, qui perrnet a ces dissentimens de se
développer sans péril, tant qu'ils n'excedent
pas certaines limites) et qui, des que le
( 41 )

danger s'annonce, y met un terme par des


moyens légaux, constitutionnels, et dégagés
de tout arhitraire. Mais on perd cet immense
avantage, Boit en rabaissant le pouvoir du
monarque au nlveau du pouvoir exécutif,
Boít en élevant le pouvoir exécutif au ni veau
du monarque.
Si vous confondez ces pouvoirs, deux
grandes questions devíennent insolubles:
rune, la deslitution du pouvoir exécutif
proprement dit, l'autre la responsabilité.
Le pouvoir exécutif réside de fait dans
les ministres : mais l'autorité qui pourrait le
deslituer a ce défaut dans la monarchie ab-
solue, qu'eJle est son alliée, et dans la ré-
publique, qu'elle est son ennemie. Ce n'est
que dans la monarchie constitutionnelle
qu'elle s'éleve au rang de son juge.
Aussi voyons-nous que dans la monarchie
absolue, il n'y a de moyen de destituer le
pouvoir exécutif, qu·un bouleversement, re~
mede souvent plus terrible que le mal, et
bien que les républiques aient cherché ~
organiser des moyens plus réguliers,· ces
( 42 )
moyens ont eu fréquemment le méme ré·
sultat violent et désordonné.
Les Crétois avaient inventé une insurrec-
!ion, en quelque sorle légale, par laqueUe
on déposait tous les magistrats, et plusiellrs
publicistes les en louent (1). Une loi d'A.
thenes permettait achaque citoyen de tuer
quiconque dans l'exercice d'une magistrature
aurait attenté ala liberté de la répuhlique(2).
La loi de Valérius-Publicola avait a Rome le
meme but. Les Florentins ont eu leur Ballia)
ou conseil extraordinaire -' créé sur l'heure ,
et qui revetu de tous les pouvoirs, avait une
faculté de destitution universelle (3). Mais
dans toutes ces constitutions, le droit de
de.tituer le pouvoir exécutif flottait, pour
aIDsi dire , a la merci de quiconque s'en em·
parait, el celui qui s'en emparait le saÍlis-
sait, non pour détruire, mais pour exercer \
la tyrannie. TI arrivait de lil que le partí
vainqueur ne se contentait pas de dépossé-

(1) Filallgieri I. 10. MODtaquieu VIII. n.


(2) Peüt de Leg. Att. DI. So

(3) lrIaohia.,.l pa••••


( 43 )
del', il frappait; et comme iI frappait sans
jugement, c'était un assassinat, au lien d'étre
une justice.
La Ballia de Florence, née de l'orage, se
ressentait de son origine. Elle eondamnait
amort, incareérait, dépouillait, paree qu'elle
n'avait pas d'autre moyen de priver de l'au-
torité les hommes qui en étaient dépositaires•.
Aussi, apres avoir agité Florence par l'anar-
chie, fut-elle l'instrllment principal de la
puissance des l\Iédicis.
TI faut un pouvOlr constitutiounel qui ait
toujours ce que la BaUia avait d'utile, et qui
n'ait jamais ce qu'elle avait de dangereux ;
e'est-a-dire, qui ne puisse ni eondamner, ni
incarcérer, ni dépouiller, ni proscrire, maia
qui se borne a Óter le pouvoir aux hommes
ou aux assemblées qui ne sauraient plus long-
tems le posséder sans péril.
La monarchie constitutionelle résout ce
grand probIeme; et pour mieux fixer les
idées ~ je prie le lecteur de rapprocher mes
assertions de la réalité. CeHe réalité se trouve
.- dans la monarehie anglaise. Elle erée ce pou-
voir neutre et intermédiaire: e'est le pou-
voir royal séparé du pouvoir exéeutif. Le
( 44 )
pouvoir exécutif est destitué sans etre pour-
suivi. Le Roi n'a pas besoin de convaincre'
ses Ministres d'une faute /' d'un crime ou
d'un projet coupable pour les renvoyer; il
les ren voye sans les punir: ainsi, tout ce
qui esl nécessaire a lieu, sans rien de ce qui
est injuste; et, comme il arrive toujours, ·ce
moyen, paree qu'il esl juste, est encore utile
sous un autre point de vue.
C'est un grand vice dans toute constj.tutian,
que de ne laisser d'alternati ve aux hommes
puissans, qu'entre leur puissance et l'écha-
faud.
Il y a, entre la destitution du pouvoir exé-
cutif et son chatiment, la m~me différence
qu'entre la dissolution des assemblées repré-
sentatives et la mise en accusation de leura
me:p1bres. ~i ron remplac;ait la premiere de
ces mesures par 11!. seconde, nul daute que
les assemblées menacées, non-seulement dans
leur existence politique, mais dans leur exis"
tence individuelle, ne devinssent furieuses
par le sentiment du péril, el que l'état)le füt
exposéaux plus grands maux. TI en est de
meme du pouvoir exécutif.· Sí vous substi-
tuez ala faculté de le destituer sans le punir ~
( 45 )
ceHe de le metlre en jugement, vous excitez
sa crainte et sa colere : il défendra son pou-
voir pour sa sureté. La monarchie constitu-
tionelle prévient ce danger. Les représen-
tans, apres la dissolution de leur assemblée J
les milllstres, apres leur des titution, rentren t
dansla classe des autres citoyens, et les ré-
sultats de ces deux grands préservatifS contre
ces abus sont é~alement efficaces et paisi-
bIes.
Des considérations ilu meme genre s'of-
frent a IlOUS ~ quand il s'agit de la responsa-
bilité.
Un monarque héréditaire peut et doit etre
irresponsable; c'est un etre a part au som-
-met de l'édifice. Son attribution qui lui est
particuliere et qui est pernianente non-seó.
lement eh lui, mais dans sa race entiere, de-
puis ses anc~tres jusqu'h ses descendans, l~
sépare de tous les individus de son- empire.
:ll n'est nuUement extraordinaire de déclarer
un homme inviolable, Iorsqu'une famille est
-investie du droit de gouverner un grand
¡reuple, a l'exclusion des autres familles ,et
a11 risquede toutes les ehances de la meces-
81OD.
(4 t5 )
Le monarque lui-méme se préte sans répu-,
gnance a la responsahilité de ses ministres.
TI a des hiens plus précieux II défendre que
tel ou tel détail de l'administration" tel ou tel
exercice partiel de l'autorité. Sa dignité est
un patrimoine de ramille, qu'il retire de la
lutte, en abandonnant son ministere. Mais
ce n'est que lorsque la puissance est de la
sorte sacrée, que vous pouvez séparer la res-
ponsabilité d'avec la puissance.
Un pouvoir républicain se renouvelant
périodiquement, n'est point un etre a part,
ne frappe en rien l'imagination, n'a point
droit a l'indulgence pour ses erreurs, puis-
qu'il a brigué le poste qu'il occupe, et n'a
rien de plus précieux a défendre que son
autorité, qui est compromise des qu'on atta-
que son ministere" composé d'hommes
comme lui, et avec lesquels il est toujours
de fait solidaire.
Rendre le pouvoir supreme inviolable,
e'est constituer ses ministres juges de l'obéis-
sanee qu'ils lui doivent. TIs ne peuvent,_ll
la vérité, lui refuser eette obéissance qu'en
donnant leur démission; mais alors l'opinion
publique devient juge a son tour entre le
( 47 )
pouvoir, supérieur et les ministres, et la fa-
veur est naturellelDent du cóté des hommes
qui paraissent avoir fait a leur conscience le
IIIlcrifice de leurs intérets. Ceci n'a pas d'in-
convéniens dans la monarcIlie héréditaire.
. Les élémens dont se compase la vénération
qui entoure le monarqlle, empechent qu'on
ne le compare avec ses ministres, et la per-
manence de 83 dignité fait que tous les ef-
forts de leurs partisans se dirigent eontre le
ministere nouveau. Mais dans une répuhli-
que, la comparaison s'établirait entre le pou-
voir supréme et les aneiens ministres; elle
mfmerait a désirer que ceux-ci devinssent le
pouvoir supreme, et rien, dans sa eomposi-
tion, ni dans ses formes, ne semblerait s'1
opposer.
Entre un pouvoir républicain non respon-
sable, et un ministere responsable, le second
serait tout, et le premier ne tarderait pas la
/
·étre reeonnu pour inutile. La non responsa-
bailé force le gouvernement a ne rien faire
que par ses ministres. Mais alors quelle est
l'utilité du pouvoir supérieur au ministere?
Dans une' monarehie, e'est d'empeeherque
d,'autres ne s'en emparent, et d'étahlir un
( 48 )
point fixe, inattaquable, dont les passions ne
puissent approcher. Mais rien de pareil n'a
lieu dans une républl,¡ue,ou tous les citoyens
peuvent Qniver au pouvoir supreme.
Supposcz, d.ans la constitution de 1795, un
Directoire inviolable, et un ministere actif
et énergique. Aurait-on souffert long-tems
cinq hommes qui ne faisaient rien, derriere
SJX hommes qui auraient tout fait? Un gou-
vernement républicain a besoin d'exercer
sur ses ministres une autorité plus absolue
qu'un monarque héréditaire: car iI est exposé
a ce que ses instrumens deviennent ses ri-
vaux. l\1ais, pour qu'il exerce une telle auto-
rité, il faut qu'il appelle sur lui-meme la
responsabilité des actes (IU'il eommande : car
on ne peut se fa~re obéir des hommes,
qu'en les garantissantdu résultat de robéis-
sanee.
Les républiques son t done forcéesa rendre
responsable lepou'Voir supreme. Mais alora
la responsabilité devient illusoire.
Une responsahilité qui ne peuts'exercer
que sur des hommes aont la chute interrom-
prait les relations extérieures et frapperait
d'immobilité l~s r~uages intérieurs d~ l'état
( 49 )
· ne s'exereera jamais. Vaudra·t-on bouleverser
la société , pour venger les droits d'un, de
dix, de eent, de mille citoyens, disséminés
Bur une surface de trente mille lieues earrées?
· Varbitraire sera sans remede, paree que le
remede sera toujours plus facheux qu'un mal
modéré. Les coupables échapperont, tantOt
· par I'usage qu'ils feront de leur pouvoir pour
eorrompre, tantot parce que ceux memes
qui seraient disposés a les accuser, frémi-
ront de I'ébranlement qu'une accusation fe-
.nit éprouver a l'édifice constitutionnel. Car J
pour venger la violation d'une loi pal'ticu-
liere, il faudra meUre en péril ce qui sert de
garantie a toutes les loia. Ainsi les hommes
·faibles et les hommes raisonnable~, les hom-
·mes vénaux et les hommes scrupuleux, se
trouveront engagéspar des motifs diffé,rens
a ménager les dépositaires infideles de I'auto-
rité exécutive. La responsabilité sera nuBe,
paree qu'elle aura été dirigée trop haut. En-
fin, comme il est de l'essenee du pouvoir J
.lorsqu'il peut abuser impunémellt, d'ahuser
toujours davantage, si les vexations se mul-
tiplient au poiot d'etrt> intolérables, la res-
_pollsabilité s'exercera, mais étant diri;ée
' 4
( 50 )
. contre les chefs du gouvemement ,elle sera
prohablement suivie de la destruction du
gouvernetnent.
Je n'ai point ici a examiner s'il serait pos-
lrible, par une organisation nouvelle, de remé-
dier al'inconvénient relatifa la responsahilité,
dans une conslitulion répuhlicaine. Ce que
fai voulu prouver, e'est que la premiere eon-
dition qui est indispensable, pour que la res-
ponsabilités'exeree,c'est de séparer le pouvoir
exéeulif du pouvoir supreme. La monarchie
.constitutionnelle atteint ce grand hut; mais
on reperdrait cet avantage, si l'on eonfondait
ces deux pouvoirs.
Le pouvoir ministériel est si réellement
le seul ressort de l'exécution dans une eons-
titution libre, que le monarque ne propose
rien que par l'intermédiaire de ses ministres:
il n'ordonne rien, que leur signature n'offte
a la nation la garantie de leut responsabilité.
Quand il est question de nominations , le
·mOl~arque déeide seul; e'estson droit ineon-
. testable. Mais des qu'il est question d'une ac-
. tion directe, ou meme seulement d;une pro~
," po~itioÍ1, le pouvoir ministériel est obligé ·de
¡e meltre en avant: pour que jamais la di....
( 51 )
eussion ou la résistance ne comprotnette le
chef de l'état.
Von a prétendu qu'en Angleterl'e le pou·
voir royal n'était point 3ussi positivement
distingué du pouvoir ministériel. Von a cité
une eonjoncture ou la volonté personnelle
du souverain l'avait emporté sur celle de ses
tninistres, en refusant de faire partieiper les
catholiques aux privileges de ses autres sujets.
Mais ici deux choses sont confondues, le droit
de maintenir ce qui existe, droit qui appar-
tient nécessairement au pouvoir royal, et
qui le constitue, eomme je l'affirme, auto·
rité- neutre et préservatrice, et le droit de
proposer l'étahlissement de ce qui n'existe
pas encore, droit qui appartieDt au pouvoir
ministériel.
Dans la cireonstance indiquée, il n'était
question que de maintenir ce qui existait,
cal' les lois contre les 'catllOliques sont en
pleine vigueur, bien q.ue l'exécution en soit
adoucie. 01', aueune loi ne peut etre abrogée
sans la' participation du pouvoit royal. Je
n'examine pas si J dans le cas particulier ,
l'exercice de ce pouvoir a été hon ou roau..
vais; je regrette que des serupules respecta·
( 52 )
bIes, puisqu'ils tiennent a la conscience 7
mais erronés en principe el funestes en ap-
plication, ayent engagé le Roi d'Angleterre a
maintenir des mesures vexatoires et intolé-
rantes; mais il.s'agit seulement ici de prou-
ver qu'en les maintenant, le pouvoir royal
n'e15t pas sorti de ses bornes: et pour nous
en convaincre 'surabondamment, renversons
l'hypothese, et supposons que ces l(lis contre
les catholiques n'eussellt pas existé.. La vo-
lonté personnelle du monarque n'aurait pu
obliger aucun ministre a les proposer, et
j'ose affirmer que de nos jours, le Roi d'An-
gleterre ne trouverait pas un ;mini:stre .qui
proposat des lois pareilles. Ainsi la différence
entre le pouvoir royal el le pouvoir minis-
tériel est constatée par l'exemple meme, al-
legué pour l'obslfurcir. Le caractere n~utre
et puremellt préservateur du premier est
bien manifesle :' il est évidenl 7 qu'entre
les deux, le second seul est actif, puisque si
ce dernier ne voulait pas agir, le premier ne
trouverait nul moyen de 1'y contraindre,
et n'aurait pas non plus de moyen d'agir
sans lui: et remarquez que cette position du
p01Woir royal n'a que desavantages et ja-
( 53 )
mais d'inconvéniens, car en meme teros
qu'un roi d'Angleterre rencontrerait dans le
refus d'agir de son ministere, un insurmon-
taMe obstacle a proposer des lois contraires
11 l'esprit du siecle et a la liberté religieuse ,
cette opposition ministérielle serait impuis-
~nte, si elle voulait empecher le pouvoir
royal de faire proposer des lois conformes a
.cet esprit et favorables a cette liberté. Le
Roi ·n'aurait qu'a changer de ministre, el
tandis que nul ne se présenterai t pour bra-
ver l'opinion, et pour lutter de front contre
les lumieres, il s'en offrirait mille, pour
etre les organes de mesures populaires, que
la nation appuierait de son approbation et
de son aveu. (J)

(1) Ce que je dis ici du respeet, ou de la coodescen-


dance des Ministres anglais, pour l'opinion nalionale,
ne s'applique malheureusement qu'¡\ leur adm~nistration
intérieure. Le renouvellement de la guerre , sans pré-
texte, saos excuse, en réponse aux démonstrations les
plus modérées, aux intentions pacifiques les plus llla-
nifestement .sinceres, neprouve que trop que pour les-
afralres du cominent, ce l\'Iinistere anglais ne consulte
ni l'inclination du peuple, ni sa raison, ni BeS intérMs.
( 54 )
Je ne veux point nier qu'il n'y ait dana
le tablean d'un pouvoir monarchique plus
animé, plus actif, quelque chose de sédui-
sant, mais le8 institutions dépendent des
tems beaucoup plus que des hommes. Vac-
lion directe du mouarque s'afl'aiblit toujours
inévitablement, en raison des progres de la
civilisation. Heaucoup de choses que nous
admirons et qui nons semblent touchantes
Ji d'autres époques, sont maintenant inad-
JDissibles. Repl'ésentez-vous les rois de France
rendant au:x: pieds d'un chene la justice a
leurs sujets, VOu& serez ému de ce spectade,
et vous révérerez cet exercice auguste et
na'if d'une antorité paterDelle; maÍs aujour.
d'hui, queverrait.on dans un jugement rendl!
par un roi, sans le concours des tribunaux?
la violation d.e tous les -principes, la con·
fusion de tous les pouvoirs, la destruction
de l'indépendance j lldiciaire, si énergique-
¡ne.\lt voulue par toutes les c1asses. On ne
f¡lÍt pas une IIl.onarchie constitutionnelle aveo
des souvenirs et d~ la poésie.
n reste aux monarques, SOnS une consti..
. t1,ltiQn libre., de nobles, belle$, sQblimes pré•
. NR~tlns, A elUl appartient ce droit de faire
( 55 )
gr~ce, droit d'unc nature presquedivine,
quirépare les erreurs de la justice humaine,
ou ses sévérités trop inflexihles,· qui sont
aussi des erreurs : a eux appartient le droit
d'investir les citoyens distingués d'une illus-
tration durahle, en les plac;ant dans eette
magistrature héréditaire, qui réunit l'éclat
du passé a la solemnité des plus hautes
fonctions politiques : a eux appartient le
droit de nommer les organes des lois, et
d'assnrer a la société la joui~sance de I'ordre
puhlic ,et a l'innocence la sécurité: a eux
appartient le droit de dissoudre les assem-
blées représentatives, et de préserver ainsi
la nation des égaremens de ses mandataires,
en l'appelant a de nouveaux choix : a eux
appartient la nomination des ministres, ne-
.minalion qui dirige vers le monarque la re-
connaissance nationale, quand les ministres
s'acquitlent dignement de la mission qu'il
le\lr a confiée: a eux appartiellt enfin la djs-
trihution des grices, des faveurs, des rb-
compenses, la prérogative de payer d'un
regard ou d'un mot les services rendus a l'é-
~t, prérogalive qui donne a la monarchié
mi irésor d'ópinion inépuiiahle, qui raít de·
( 56 )
tous les amours-propres autant de serviteurs, ...
de toutes les ambitions autant de tributaires.
Voila certes une carríere vaste, des auri-
hutions imposantes, une grande et noble
mission: et ces conseillers seraient roau·
vais et perfides, qui présenteraient a un
monarque constitutionnel, comme objet de
désir ou de regr~t, cette puissance despo-
tique, sans bornes ou pIutot sans frein, qui
scrait équivoque, parce qu'elle serait illi-
roitée, précaire, parce qu'elle serait vio-
lente, et qui peserait d'une maniere égale-
ment funeste, sur le prince qu'elJe ne peut
qu'égarer, el sur le peuple qu'elle ne sait
que tourmenter ou corrompre. (1)

(1) Il est assez remarquable, qu'un instinet confull


Bit touj8urs aveni les hommes de la vérité que je
viens de développcr dalls ce ehapitre, bien qu'elle
n'eut jamais été énoncée ; mais précisément paree qu'eUe
De l'avait pas été, cel instinct confus a été la eaule .

d'errcurs tres-dangereuses.·
De ce que 1'on senlait vaguement que le pouvoir ,
royal était par sa nature une aut(Jrité neutre qui,
renfermée da.s ses limites, n'avait pas de prérogatives
nui~ibles, on en a conelu qu'il n'y aurait pas d'inconvé-

......
Dient a l'investir de cea prérogatives , et la neutralité a
eené.
Si l'on avait proposé d'accorder a des ministres une
aclion arhitraire sur la liberté individuelle, et sur lea
droits des citoyens, tout le monde' aurait rejeté cette
proposition, paree que la nature du pouvoir ministériel,
loujourll en contact avec lous les intérets, aurait, au
premier coup-d'c:eil, démontré le danger de revetir
ce pouvoir de eette action arbitraire. Mais on a
concédé souvent cene autorité aux rois, paree qu'on
les considérait eomme désintéressés et impartiaux : et
l'on a détruit par cette coneession l'impartialité meme
qui lui servait 'de prétexte.
Toute puissanee' arbitraire estl contre la nature du
pouvoir royal. Aussi arrive-t-il toujours de deux
ehoses l'une : ou cette puissance devient l'attribution
de 1'autorité ministérielle, ou le roi lui-meme cessant
d'etre neutre, devient une espeee de ministre plus
redoutable, paree qu'il assoeie a l'inviolabilité qu'i1
possede, des attributions qu'il ne devrait jamais pos-
seder. Alors ces attributions délruisent toute possibilité
de lepos, toute espéranee de liberté.
( 58 )

CHAPITRE 111.
Du droít de dissoudre les Assemblées
représentatives:
rL y a des questions que tous les hommes
éclairés considerent .comme résolues depuis
lDng-tems, et sur lesquelles en conséquence
ils se dispensent de revenir: mais a leur
grande surprise, aussitot qu'il s'agit de passer
de la théorie a la pratique, ces questions
sont mises en doute. L'on dirait que l'esprit
hUQlain ne cede a l'évidence qu'a condition
de se refuser a l'application.
Des réclamatíons se sont élevées contre le
droit de dissoudré les assemblées représen-
tatives, droit attribué par notre acte COllS-
titutionel , comme par la constitution d'An-
gleterre, au dépositaire du pouvoir supreme.
Néanmoins, toute organisation politique quí
ne consacrerait pas cette faculté dans les
roains du chef de l'état, deviendrait né-
cessairement une démagogie efi'rénée et turbu-
lente, a moins que le despotisme, suppléant
( 59 )
par des coups d'áutorité aux prérogatives lé-
gales , ne réduisit les assemblées au rOle
d'instrumens passifs, muets et aveugles.
Aucune liberté, sans doute, ne peut exis-
ter dans un grand pays, sans des aS6emblées
Cortes, nornbreuses et indépendantes; mais
ces assemblées ne sont pas sans dangers,
et pour l'intér~t de la liberté meme, íl faut
préparer des moyens infaillibles de prévenir
ces écarts.
La seule tendance des assemblées a mul-
tiplier a l'infini le nombre des lois, est un
ínconvénient sans remede, si leur sépara-
tion immédiate, et leur recomposition avec
des élémens nouveaux ne les arretent dan s
leur marche impétueuse el irrésistible.
La multiplicité des loís fIaUe dans les lé.
gislateurs deux penchans naturels, le besoin
d'agir et le plaísir de se croire néceS5aire.
Toutes les foís que vous donnez a un hornmo
une vocation spéciale, il aime mieux faire
plus que moíos. Ceux qui sont chargés d'ar.
T~ter les vagabonds sur les grandes routes,
sont tentés de chercher querelle II tous les
~oyageurs. Quand les espions n'ont ríen dé..
-(lQuvert J ¡ls inventent. Il suffit de créer dana
( 60 )
un pays un ministere qui surveille les cons- .
pirateurs, pour qu'on entendeparler sans
cesse de conspirations. Les législateurs se par-
tagent l'existence humaine, par droit de
eonquete:J comme les généraux d'Alexandre
se partageaient le monde. On peut dire que
la multiplicité des lois cst la maladie des
états représentatifs, paree que dans ees états
tout se faitpar les lois, tandis que l'ahsenee
des lois est la maladie des monarehies sans
limites, paree que dans ces monarchies tout
se fait par les hommes.
e'est l'imprudente multiplieitédes lois,
qui, a de eertaines époques ,a jeté de la dé-
faveur sur ce qu'iI y a de plus noble, sur
la liberté, et fail ehereher un asile dans ce
qu'il y a de plus misérabIe et de plus bas,
dans la servitude.
Le véto est bien un moyen direet de ré-
primer l'aetivité indiserete des assemblées
représentatives , mais employé souvent, iI
les irrite sans les désarmer; leur dissolution
est le seulI remede dont l'efficacité soit as-
surée.
Lorsqu'on n'impose, point de bornes al'au-
torité repr~sentative, les représent~s du·
( 61 )
peuple ne sont point des défenseurs de la
liberté, mais des candidats de tyrannie; et
quand la tyrannie est constituée , elle· est
peut-etre d'autant plus affreuse, que les ty-
rans sont plus nombreux. Sous une consti-
tution dont la représentation nationale fait
partie, la nation n'est libre que lorsque ses
députés ont un frein.
Une assemblée qui ne peut ctre réprimée
ni contenue, est de toutes les puissances la
plus aveugle dans ses mouvemens, la plus
incalculable dans ses résultats, pour les
membres memes qui la composent. Elle se
précipite dans des exd~s qui au premier coup
d'reil sembleraient s'exclure. Une activité
indiscrete sur tous les objets, une multipli-
cité de lois sans mesure, le désir de plaire
a la partie passionnée du peuple, en s'abari-
donnant a son impulsion, ou meme en la
devan<;ant, le dépit que lui inspire la résis-
tance qu'elle reneontre, ou la censure qu'elle
soup«;onne; alors l'oppositíon au sens natio-
nal, et l'obstination dans l'erreur; tanMt
l'esprit de partí qui ne laisse de ehoix qu'entre
les extremes, tantot l'esprit de eorps qui ne
donne de rorees que pour usurper; tour-a-
( (31 )
tout la témérité ou l'indécision, la violenca
ou la fatigue, la complaisance pOUI' un seul,
ou la défiance contre tous, l'entrainement
par des sensations purement physiques,
cornme l'enthousiasrne ou la terreur; l'absence
de toute responsabilité morale, la certitude
d'échapper par le nombre a la honte de la
l:lcheté ,. ou au péril de l'audace; tels sont
les vices des assemblées, lorsqu'elles ne sont
pas renfermées dans des limites qu'elles ne
puissent franchir. (r)
Une assemblée dont la puissance est illi~
mitée, est plus dangereuse que le peuple. Les
hommes réunis en grand nombre ont des
mouvemens généreux. lis sont presque tou~
jours vaincus par la pitié ou ramenés par la
justice; mais c'est qu'ils stipulent en leur
propre nomo La fouJe peut sacrifier ses inté~

(1) Je d.ois observer que cen'esl pas d'aujourd'hui que


fe professe ces príncipes sur lps assemblées quí réuni,-
lent tous les pouvoirs. Toal ce marceau est extrait de
mes rétlexions sur les oonstilulions el les garamies, pu~
hliéei en mai 1814. lorsque j'étais plulot en opposilioll
contte le gouvernemeJlI qui exiSlait, el que je n'avais
d'espoir pOlfr la liberté que daos la chambre des dépulés.
( 63 )
'réts a ses émotions; maís les rcprésentans
d'un peuple ne sont pas autorisés a lui im-
poser un tel sacrifice. La nature de leur
mission les arrete. La violence d'un rassem-
hlement populaire se combine en eux avec
l'impassibilité d'un tribunal, et ceUe com-
hinaison ne permet d'exces que celui de la
rigueur.Ceux: qu'on appelle traitres dans une
assemblée, SOl1t d'ordinaire ceux: qui ré.
clament en faveur des mesures indul-
gentes. Les hommes implacahl,es, si quel-
quefois ils sont blamés, ne sont jamais
suspects.
Aristide disait aux Athéniens rassemblés
sur la place publique, que .Ieur salut m~me
serait trop cherement acheté par une réso-
lution injuste ou perfide. En professant cette
doctrine, une assemblée eraindrait que ses
~ommeUans, qui n'aUl'aient re<;¡u ni du' rai-
sonnement l'ex:plication nécessaire, ni de
l'éloquenc~ l'impulsion généreuse, ne rae-
cusaSsent d'immoler l'intéret publie a l'inté-
ret privé.
Vainement compterait"'Ün sur la force
d'une majorité_raisonnable, si ceUe majorité
n'avait pas tIe garantie dans un pouvoir
( 64 )
. eODstitutionnel hors de l'assemhlée. Une
minorité bien unie, qui a l'avantage de
l'attaque, qui effraie, ou séduit, argumente
QU menace tour-a-tour, domine tot ou tard la

majorité. La violenee réunit les hommes,


_paree qu'elle les aveugle sur tout ee qui
n'est pas leur but. général. La modératíon
les divise, paree qu'elle laisse leur esprit
_ouvert a tóutes les considérabüns partielles.
L'assemblée constituante était composée
des homrnes les plus estimés, les plus éclai-
rés de Franee. Que de fois elle décréta des
lois que sa propre raison réprouvait! Il
,n'existait pas, dans l'assemblée législative,
cent hommes qui voulussent renverser le
.trone. Elle fut néanmoins, d'un bout a
l'autre ,de sa eourte et triste carriere, en-
trainée dansune direetion inverse de ses
désirs. Les trois quarts de la convention
avaient en horreur les erimes qui avaient
souillé les. premiers jours de la r~publique;
et le~ auteurs de ces erimes, bien qu'en
petit nombre dans ion sein, ne .tarderent
,pas a ll,l subjug~er.
Quiconque a parcouru les actesauthenti-
q1,1esllu parlement d'Angleterre, jusqu'a sa
( 65 )
dispersion par le colonel Pride, avant la
mort de CbarlesIer.,doit elre convainou.que
les· deux tiers de ses membres desiraient
ardemment la· paix que leurs votes repous--
saient sans cesse, et regardaient comme fu-..
Deste une guerre dont ils proclamaient ch.
que jour unanimement la nécessité.
Conclura-t.on de ces exemples, qu'il ne
faut pas d'assemblées représentatíves? Mais
alors, le peuple n'aura plus d'organes, le
gouvernement plus d'appui, le crédit public
plus de garantíe. La nation 8'i901era de son
chef; les individu8 s'isoleront de la nation,
dont rien ne constatera l'existence. Ce sont
les assemblées representativas, qui seules
introduisent la vie dans le corps politiqueo
CeUe vie a sans doute ses dangers, et nous
n'en avons pas affuibli l'image. Mais Jorsque,
pour s'en afl'ranchir, les gouvernemens veo-
Ient étouifer l'esprit national, et y suppléer
·pardu méchanísme, ils apprennenta leu1's
dépens qu'il y ad'autl'es dangers, contre
lesquels l'esprit national est seu! une défen.,
et que le méchanisme re mieux combiné me
peut conjurer.
TI faut donc que les assemblées représen-
5
( 6() )
tativessubsistent libres, imposantes, ani~
mées. Mais il faut que leurs éearts puissent
etre réprimés. 01' la fore'e répressive doit
etreplaeée audehors. Les regles qu'úne
assemblée s'impose par sa volonté propre,
sont illusoires et impuissantes. La meme
majotité, qui eonsent a s'enchainer par des
formes, brise a son gré ees formes et reprend
le pouvoir apres l'avoir abdiqué. "
La dissolution des assemblées n'est cpoint,
eomme on l'a dit , un outrage aux droits du
peuple ~ c'est au contraire, quand les élec-
tions sont libres, un appel fait a ses droits
enfaveur de ses intérets. Je dis quand les
éleetions sont libres: ear quand elles ne sont
pas libres, iI n'y a point de sysreme repré-
sentatif.
Entre une assemblée qui s'obstinerait a
neraire aueune loi, a ne pourvoir a aueun be-
soin, et un gouvernement qui n'aurai~ pas
le dro1't de la dissoudre, quel moyen d'ad-
ministration resterait - il ? Or, quand un teI
moyen ne se trouve pas dans l'organisalion
poIitique, les événemens le placent dans la
force. La force vient toujours, a l'appui de la
-nécessité. Sans la faculté de dissoudre les
assemhlées représentatives, Ieur inviolahili té
n"est qu'v.ne chimere. Elles seront frappées
dans leUl' existence, faute d'une possihilité
de renouvelIer Jeurs élémens.

---_--..:.-- ",'
(68 )

CHAPITRE IV..
D'une Assemblée héréditaire et de la néces-
sité de ne pas limiter le nombre de ses
Membres.

DAN S une monarchi~héréditaire, l'héré-


dité d'une classe est indispensable. n est im-
posible de concevoir comment, dans un pays
ou toute distinction de naissance serait reje-
tée , on consacrerait ce privilege pour la
transmission la plus importante, pour ceHe
de la fonction qui intéresse le plus essentiel-
lement le repos et la vie des citoyens. Pour
que le gouvernement d'un seul subsiste sans
classe héréditaire, il faut que ce soit un pur
despotisme. Tout peut aller plus ou moins
long-tems sous le despotisme qui n'est que la
force. Mais tout ce qui se maintient par le
despotisme, court ses chances, c'est-a-dire ,
est menacé d'un renversement. Les élémens
du gouvernement d'un seul, sans classe hé-
. réditaire, sont: un homme qui com:mande :
(6g)
des soldatsqui exéeutent, un peuple qui ohéit.
Pour donner d'autres appuis ala monarehie,
jI faut un eorps intermédiail'e : Montesquietl
l'exige, meme dans la monarehie éleetive.
Partout 00. vous placez un seul homme a un
tel dégré d'élévation, il faut, si vous voulez
le dispenser d'étre toujours le glaive en main,.
l'environner d'autres hommes qui ayent un
intéret ale défendre. L'expéricnee concourt
iei avec le raisonnement. Les publicistes de
tous les partis avaient prévu, des 1791 , le ré-
sultat de l'abolition de la noblesse en Franee,
bien que la nohlesse ne fut revetue d'aucune
prérogative politique, et nul Anglais ne croi-
rait un instant a la stabilité de la monar-
ehie anglaise, si la Chambre des Pairs était
supprimée.
Ceux qui disputent l'hérédité ala premiere
Cllamhre, voudraient-ils laisser subsister la
noblesse a coté et a part de eette premiere
Chambre, et eréer eeBe-ei seulement a "ie?
Mais que serait une nohlesse héréditaire
sans fonetions, a coté d'une magistrature a.
vie revetue de fonetions importantes ?ce
qu'était la Doblesse, en Fr¡mee, dans les
dernieres années qui 00 t précédé la ,ré-
( 70 )
volution; et e'est préeisément 'ee qui a pré-
paré sa perte. On ne voyait en elle qu'une
décoration brillante, mais sans but préeis ;
agréable a ses possesseurs, légerement humí-
liante pour ceux qui ne la possédaient pas,
mais sans moyens réels et sans force. Sa préé-
núnanee était devenue presque négative,
c'est-a·dire qll'elle se composait plutOtd'ex-
cIusions pour la cIasseroturiere, que d'a-
vantages positifs pour la cIasse préférée. Elle
irritait sans contenir. Ce n'était point un corps
intermédiaire qui maintint le peuple dans
l'ordre; et qui veillal sur la liberté; c'était une
eorporation sans base et sans place fixe dans
le. corps social. Tout concourait a l'affaiblir,
jusqu'aux lumieres et a la supériorité indivi-
duelle de ses propres membres. Séparée par
le progres des idées d'avec la féodalité, elle
était le souvenir indéfinissable d'un systeme
a demi détruit.
.La noblesse a besoin> dans notre siecle,
de se rattaeher a ,des prérogativesconstitu-
tionnelles et déterminées. Ces prérogatives
sont moins blessantes pour ceux qui ne les
possedent pas ,et donnent en meme tems
plus de force ~ e.eux <¡ui les possedent. La
( 71 )

Pairie, si l'on fait choix de ce nom pour dé..


-signer la premiere Chamhre, la Pairie sera
une magistrature en meme tems qu'une di-
gnité; elle sera moins exposée aetre attaquée,
et plus susceptible d'etre défendue.
I.lemarquez de plus que si ceUe premiere
Chambre n'est pas héréditaire, il faudra dé-
terminer un mode d'en renouveller les élé-
mens. Sera-ce la nomination du Roi ? une
Chambre, nommée a vie par le Roi, sera-t-
elle assez forte pour contre-balancer une autre
assemblée, émanée de l'élection populaire ?
Dans la Pairie ]léréditaire, les PaiFs devien~
nent forts de l'indépendance qu'ils aequieren:t
immédiatement apres leur nomination; ils
prennent aux yeux du peuple un autre carac-
tere que celui de simples délégués de la
Couronne. Vouloir deux chamhres, rune
nommée par le Roi, l'autre par le peuple,
sans une différence fondamentale (cardes
élections viageres ressemblent trop a toute
.autre espeee d'élection), c'est meUre en pré-
sence le(deux pouvoirs entre lesquels préci-
sément il faut un intermédiaire: je veux dir/O
celui du Roi et celui du peuple. . ,
Restons fideIes al'expérjenc~:Nous voyon.
( 72 )

la Prairie héréditaire dans la Grande Bre-


tagne, compatible avec un haut dégré de
liberté civile et politique ; tous les citoyens
qui se distinguent peuvent y parvenir./ Elle
n'a pas le seul caractere,odieux de l'hérédité,
le caractere exclusif. Le lendemain de ]a
nominationd'un simple citoyen alaPairie, iI
jouit des memes privileges légaux que le
plus artcien des Pairs. Les branches cadettes
des premieres maisons d'Angleterre rentrent
dans la masse du peuple; elles fOlment un
lien entre la Pairie et la nation, eomme la
Pairie elle-meme forme un lien entre la na-
tion et le trone.
MalS pourquoi, dit-on, ne pas limiter le
nombre des membres de la ehambre hérédi-
taire? Personne de ceux qui ont proposé cette
limitation n'a remarqué que} en serait le
résultat.
eette ehambre héréditaire est un corps
que le peupIe n'a pas le droit d'élire, et que
le gouvernement n'a pasIe droitde dissoudre.
Si le nombre des membres de ce eorps est
limité, un parti peut se former .dans son
sein , et ce. parti, sans etre appuyé de l'as-
.sentiment ni du Gouvernement, ni du
(,3 )
peuple, ne pent néátltttoins étte renfersé
que pár le rtm.1'érsétnettt de la: canstitútion
nIOO1e. '
Uneépóqtte temaH¡uable élm~ leS' ánnales
tití parletntfflt lJritahtüqu:e furá téssottrt l~im­
p'óttan~e' dé' ~etié ~óilsidé'ttrtt(Jfi. ~Il 1183,
le Bui: d~Angreterre- t'E!tt"V'óya de ~s conse1ls
la coalition du lord Notth et de M. FaX. Lé
ParléIrtent pl'C'Squé tciut éi'ftiet' ~tait dt1 párti
de Cét'ie' toalítÍon; Ié' pé11pIe atlglais étáit
cJfúb.l! ópÍníon diftéfénte. Le :Rqi en aYáb.1
appe'lé gU p~t1plé, pá't la dissolátrol1 de lá
Chatnnté eléS COIi1nitlIféS, oné iñhnénS~ ma-
iMité 'ffrtt appUJét té MjIÍist~ré tlÓU~Mu.
Mais supposez que la coalition eut eu en sa
faveur la chambre des Pairs, que le. Roi ne
pouvait dissoudre, il est évident que, si la
prérogative royale ne l'eut pas investi de la
faculté de créer un nombre suffisant de nou-
veaux Pairs, la coalition repoussée a-la·fois
et par le Monarque et par la Nation , ~ut
conservé, en dépit de l'un et de l'autre, la
direction des affaires.
Limiter le nombre des Pairs ou des Séna-
teurs, ce serait créer une aristocratie for-
midable qui pourrait braver et le Prince et
.. 5*
( 74 )
les sujets. Toute constitution quicommet~ 1

trait {:ette erreur, ne tarderait pas a etre


hrisée; car il est nécessaire assurément que
la volonté du prince et le vreu du peuple,
quand ils s'accordent, ne soientpas déso-
héis: et lorsqu'une chose nécessaire ne peut
s'opérer par la constitution, elle s'opere
malgré la constitution.
Que si ron objecte l'avilissement de la
Pairie par des créations de Pairs trop mul~­
pliées, je dirai que le seul remede est l'in-
téret du Prince a ne pas rabaisser la di~nité
du corps qui l'entoure et le soutient. S'il s'é.
carte de cet intéret, r expérience l'y ramenerl).
CHAPITRE V.
De l'Election des A ssemblées représentatil,les.

, Laeonstitution a maintenules eolleges élee-


toraux, avec deux améliorations seulement,
dont l'une consiste aordonne..r que ces eolléges
sero'nt eomplettés par des éleetions annuelles;
et l'autre, a oter au gouvernement le droit
de nommer a leur présidenee. La néeessité
de ~endre promptement a la nation des 01'-
ganes, n'a pas permis derevoiret deeorriger
cette partie importante de notre aete eons-
titutionnel; mais e'est sans eontredit ·la plus
imparfaite. Les eolléges éleetoraux, ehoisis
pour la vie, et néanmoinsexposés a etre
dissous ( cal' eette disposition n'estpas rap-
portée ), ont tous les inconvéniens des an-
eiennes assemblées électorales, et n'ont
aueun de leurs avantages. Ces assemblées,
émanées d'une sout'ee populaire et créées. a
1'instant 00: les nominations devaient avoiv
( ,6 )
lieu, pou1"aient ~tre considérées comme re-
préaentant d'une m.aWere pll,lS ou moin~
exacte l'opinion de leura commettans. Cette
apinion, 811· contraire, ne pénetre dans les
colleges électoraux que lentement et par-
tiellement. Elle n'y est jamais en majorité ;
et quand elle devient celle du. college, elle
a cessé le plus souvent d'étre celle du peu-
p~uple. Le p~tit nombre «les élect,eqrs ~~~rce
~u/js.i sur l~ :qatur~ ~~ ~lwi~ ~ ÜIflue.nce
ilcheuse. Lea asti~hlé~~ ohargée& d'élire l~
fepré.gentation natiooal~ , d.,ivent etr~ en
aU8sí grand nombre que cela est compatible
avec le bon ordre. En AIJgl«fterr-e, WS can-
didats, du haut d'une \ribune, au ~iJiell
d'une place publiqulJ, ou d'une plai~ cou..
verte, d'une multitud~ inll'nen~ , haranguent
les électeurs qui le6 envit(),QJM!ut. Dans nO$
eolléges él€ctooaux, le nombre ~st restreint,
les formes séveres, un silell~ rigoureu~ ~t
ordonné. Aucune qUe¿1t.ion ne se pr~seate qui
puisse relDuer·les- a~s et lIubjuguer momen..
tanément l'égolsme individuel. Nql entrai....
nement n'es! pollsihl~. 01', les- ho~& vul",
gaires De sont justes que lorsqu'ils sont ~
trainés: ils ne sont Elntr~né~ qu.e lorsquQ,
( 77 )
réunis ftn laule J ils agiSsent et réagissent les
uns sur l@s autres, On n'attire les regards de
plusieurs milliars d~ citoyens, que par une
grande Qpulenc~"ou uno réputation étendue.
Quelqu88 rcllations domestiques accaparent
une majorité dans UDe réunion de deux et
troi. censo Pour atre nommé par le peuple,
il faut avoir des p~rtiBans platés au~ela des
8Ientour~9Xdi:aaire..'J. Pour étre choisi par
quelques électeurs,. iI 8uffit de n'avoir point
d'ennem.ia. L'anntage est tout entier pour
les qualités néga\ives , el la chane~ est memo
contre l~ talento Aussi la représentation
uatianale parmi DOUS a-t-elle été souvent
moins ava.ncée que l'opinion publique 8ur
heauco~p d'ohjets,(l)
Si nOOSVOulQDS jouir une fuis eomplettem:ent
en Franec1 des bien,iaits du gouvernementre-
pr~fHlt.atif, il faut adoptv I'élection directe.
C'estellcqui depuÍSo'758porte danslachambre
des CODUnunes :Dritanniques tOU8 les horomes.
~clairé~. L'Qft aarait peine a citer UD Ánglais

(1) Je 'De· parle pas des queitioDs de pa!'ti, llur lea~


quelles ,au miliaudes commotions ,les lumieres n'in-
fluent paa t j& p~l'ie dei objeta d'économie politique.
( 78 )
,distingué par ses' talens pólitiqu~s, que' l'é-
leclion n'ait pas honoré, s'ill'a briguée.
, Ce mode d'élection peut seul investir la
. représentation nationale d'une force vérita-
ble, et lui donner dans l'opinion des racines
profondes. Le représentant nommé par tout
autre mode, ne trouve nulle part une voix
qui reconnaisse la sienne. Aucune fraction
du peuple ne lui tient compte de son cou-
rage, paree que toutes sont déeouragées par
. la longue filiere dans les détours de laquelle
leur suffrage s'est dénaturé ou a disparu.
Si l'on redoute le earactere franc;ais, im-
pétueux et impatient du joug de la loi, je
dirai que nous ne sommes tels, que paree
que nous n'avons pas contracté l'habitude
de nous réprimer nous-memes. Il en est des
élections comme de tout ee qui tient au bon
ordre. Par despréeautions inutiles, on cause
le désordre ou bien on l'acero!t. En Franee,
nos speetacles, nos fetes sont hérissées de
gardes el de bayonnettes. On croirait que trois
citoyens ne peuvent se rencontrer sans avoir-
besoin de deux soldats pour les séparer. En
Angleterre ~w,ooo hommes se rassemblent,
pas un soldat ne parait all milieu d'eux : la
( 79 )
~uret~de chacun est confié a la raison et a
!'mtéret de chacun, et cettemultitude se
sentant dépositaire de la tranquillité puhli-
que el. particuliere, veille avec scrupule sur
c~ dépot. Il est possihle d'ailleurs, par une
organisation plus compliquée que celle des
~lections hritanniques, d'apporter un plus
grand calme dans l'exercice de ce droit da
peuple. Un auteur illustre a plus d'un titre,
,comme éloquent écrivain, comme ingénieux
politique, cemme infatigahle ami de la li-
herté et de la morale, M. Necker , .a pro-
posé, dans l'un de ses ouvrages, un mode
d'élection qui a semhlé réunir l'approhation
générale~ Cent propriétaires nommés par
leurs pairs, présenteraient, dans chaque ar-
!ondissement, a tous les citoyens ayant
droit de voter, cinq candidats entre les-
quels ces citoyens choisiraient. Ce mode est
préférahle . a ceux que nous avons essayés
jusqu'a ce jour : tous les citoyens concour-
raient directement a la nomination de leurs
mandataires.
. Il ya toutefois.un incollvénient: si vous
confiez a cent hommes la premiere propo-
sition, tel individu qui jouirait daos son ~r-
( 80 )
rondissement d'une grande popularité, peut
se voir exclu de la liste; 01' ceUe exclusion
~uffil'ait pour désintéresser les Totans, ap-
pelPs a choisir entre cinq candidats, parmi
lesquela ne serait pas l'objet de leurs désirs
réels et de lcur véritable préférence.
Je voudl'ais, en laissant au peuple le choix
définitif, lni donner aussi la premiere ini-
tiative. Je' vondrais quedans chaque al'';'
rondissement, tons les cítoyens ayant droit
de voter, fissent une pl'emiere liste de cin-
quante, Hs formeraient ensuite l'assemblée
des cent, chargés sUr ces cinquanle, d'en pré.
senter cinq, et le cIlOix se rerait de nouveatt
entre ces ciriq par tous les citoyens~
De la sorte, les cent individus attqnels
la présentation serait confiée,·ne pourraient
pas etre entrainés par leur paTtialité poul"
un candidat, a ne présentel' a· cóté de lui
que' dés concUlTens impossibleS' a élil'e. El
qu'on ne dise pas que cedanger 'est ima-
ginaire :. nous avons vu le Conseil des
cinq ~ents avoir recours a ce· stratageme J
pOOl' forcer la coniposition du Direc~oire.
Le moit de présenter équivaut souvent 11
celui d'exclure.
(·Sl )
Cel inCODvénientseraitdimÍnué parlama.
9ificationqueje prop~se; 1°. L'assembléequi
préseuterait, serait forcée de choisir·~s can·
didats parmi des hommcs invest'is déja dll
vreu populaire, possédant tous par consé~
quent, un certain degré de crédit el de con-
sidération parmi leurs concitoyeus.2°. ~i
dansla premiereliste il se trouvnit un homIl.l 6
auquel une réputation étendue aurait val~
]a grande majorité des sufl'rages, les cent
électeurs se dispenseraient difficilement de
le présenter, tandis qu'au contraire, s'il.s
avaient la liberté de former one liste, iaQS
que le vreu du peuple se ful préalablement
manifesté, des motifs d'allachemenl ou de
jalousie pourraieutleJ; porter aexclure celui
que ee yreu désignerait, mais n'aurait nul
moyen de revetir d'une indication légale.
(;;e B'est, au reste, que par déférence pour
l'opinion dominante, que je transige sur l'é~
lection immédiate. Témoin des désordres
apparens qui agitent en Anglcterre le"élec-
lions contestées, j'ai YU combien le tableau
de ces désordres est exagéré. J'ai vu saos doute
des élections accompagnées de rixes, de cla 4

meurs, de disputes violentes; mais le cbo~s;


6
( 8, )
n'en portait pas moins sur des hommes dis-
tillgués ou par leurs talens, ou par leur for-'
tune: et J' élection 6nie, tout rentmit dans la
regle acco~tumée. Les électeurs de la classe
inférieure, nagueres obstinés et turbulens,
redevellaient laborieux, docilcs, respectueux
nleme. Satisfaits d'avoir ~xercé leurs droits;
ils se pliaient d'autant plus facilement amé
supériorités et aux convcntions sociales,qu'ils
avaieut, en agissant de la sorte, la conscicnce
de n'obéir qu'au calcul raisonnable de Icur
intéret éclairé. Le lendemaill d'une élection ;
iI ne restait plus la moindrc trace de l'agi-
I
tation de la veille. Le peuplc avait rcpris ses
travaux, mais l'esprit public avait re<,;u re;..
branlemcnt salutaire, nécessaire pour le ra-
nlmer.
Quelques hommes éclairés blament lá
conservation des eolleges électoraux , par des
motifs dil'eClemcnt opposés a ecux sur les-
quels je m'appuie. lis regreueut que les
éJecliúns ne se fassent plus par un eorps
unique, et ils apportent a l'appui de leurs
regrets des argumcÍls qu'il est bon de réfutcr
paree qu'ils out quelque¡chose de plausibie:
" Le peuple ,disenl-ils, esl absolumenl iu-
( 83 )
•. capable d'approprier aux diverses parlies
,. del'établissement public, les hommes dODt
" le caractcre et ¡es talens conviennent le
" mieux; il DC doit faire directement aucun
» choix: les eorps électoraux doi\'ent etre ins-
}l titués, non pointaIa base, maisausommet
Jt de l'établissement; les choixdoivent partir,

JI non d'en.bas, ou ils se font toujours uéceF

» sairement mal, mals d'en-haut, ou ils se


JI feront nécessairement bien; cal' les élec-'

lt teurs auroot toujours le plus graud intéret


,. au maintien de rordre et a eeluí de la li-
lt berté publique, a la stabilité des institu·"' ,

,. lious el au progrcs des idées, a la fixíté'


JI' desbons principes et a l'amélioration gra-

JI duelIe deslois etde l'admioistration.Quand'

» les nominations des fonctionnaires, pour'


JI désignation spéciale de fonctions, se font

,. par le peuple, les choix sont en général'


,. essentiellement mauvais (1 J. S'il s'agit de'

(1) Je ne puill m'emp~eher de rapproeher de cette


8.811ertion le llcntiment de Machiavel el de Momesquieu.
.Les hommes , dit le premier, quoique sujets ase tromper
llUI' le général, De se trompent pas sur le particulier.
L. peuple est admirable, dit le seconcl, pour choisil'
( 84 )
JI magistratures émincntes, les corps éleC1O'-
» raux inférieurs choisissent eux-méines as-
1I sez mal. Ce n'est plus alors que par une es-

JI pece de hasard, que quelques hommes de

" mérite s'ylrouvent de tems en lems appe-


JI lés. Les nominalions au Corps-Iégislatif,

lt par exemple, ne peuvenl elre convenable--

JI mentfaitesquepardeshommesqui connais-

lt. senl bien l'objet ou le bul général de toute

JI législation, qui soient tres au fait de l' <3tat

» présent des afraires et des esp{.ils, qui puis--


.. sent, en parcol1rant de l'reil toutesles divf-
» sions du territoire, y désigner d'une main
lt sure l' élite des lalens, des vertuset des 1u-

It miCres~ Ql1and un peuple nomme ses man-

JI dataires principaux sans intermédiaire, el

lt qu'il eSlnombreux et disséminé surun vaste

• territoire, cetle opératíon l' ohlige inévita-


JI hlement a se diviser en sections; ces sec-

)t tionssont placéesa des distances qui ne

) leur permettent ni communication, ni ac-


,. cord réciproql1e. Il en résulte des choix

ceux a qui il doit confier une partie de son autorité;el


\out le rest~ du paragraphe démonlre que Montesquieu
a en vue une dér¡i¡;nation 5plÍciale, une fonctioll déter-
miulÍe.
( 85 )
• seetionnaires. Il faut cherc'her l'uuité de,
)1 éleetionsdansl'unité du pouvoirelectoral. .•
Ces raisonnemens reposent sur une idée
trcs-exagérée de l'intéret général, du but
général, de la-législation générale , de toutes
les choses auxquelles cette épithete s'appli-
que. Qu'est-ce que l'intéret général ,sinon la
transaction qui s'opere entre les intérets par.
ticuliers? qu'esl-ce tIue la représentation gé-
nérale , sinonJa représentation de tous les
intérets partiels qui doivent transiger sur les
objets qui leur sont communs? L'intércl gé-
néral est distinct sans doute des intérets
parIicuJiers, mais iI ne leur est point cou-
traire. 00 parle toujours comme si run g¡>-
gJJait a ce que les autres perdent, il n'est que
- le résultatdeces intérelS combioés; il De diC-
:fere d'eux que comOle un eorps difIere de ses
parties. Les intérets individuels sont ce qui
intéresse le plus les individus; les inlérets
sectionnaires sont ce qui intéresse le plus les
seclions : 01', ce sont les individus, ce soIlJt
les sections qui composentle corps politiql1e;
~e sonl par conséquent les intérets de ces io:-
dividus et de ces sections qui doivent clre
protégés: si on les protege tous, l'on relran-
( 86 )
chel'a, pD:l' ceia meme, de chacun ce qu'iI
contiendra de nuisible aux autres, et de-lit
seulementpcut résuiter le véritablc inlére~
publico Cel iutéret public n'est autre chose
que les intérets individuels , mis réciproqu~
ment "hors d'état de se nuire. (ent députés,
nomrnés par cent sectioos d'un état, appor·
tcol, dansleseindel'assemblée, les intérets
particuliers, les préveotions locales de leurs
commettans; cctte base leur est utile : forcés
dedélibérerensemble, ils s'aper~oiventbien­
totdes sacrifices respeetifs qui sonl indispen-
sables; ils s'efforceul de diminuer l'élenduc
de ces sacrifices, el c'esl l'un des grands
avantages de Ieur mode de nominalion. La
néeessilé flnil toujours par les reunir dans
une transaction commune, et plus les choix
out été sectionnaires; plus la représentation
atteint son bUI genéral. Si vous renversez la
gradation naturelle, si vous placez le corps
électoral au sommet de l'édifice', eeux qu'il
nomme se trouventappelésa proDoucer sur
un intéret public dont ils ne connaissent pas #

les élémens; vous les chargez "de u·amiger


pOOl' deos parties dont ils ignorent 00 donl ils
dédaignent les hesoins. 11 est hon que le re-
,
présentantd'llncseclion soit l'organe deceue
seetion; qu'ill1'abandonnflauFull deses droils
réels.ou imaginaires, qu'apres les avoir dé-
fendus ; qu'il soit parlialpour la seetioll dont
:i] est le mandalaire, paree que, si ehaeu~
est partia1pour ses eommettans , la partialilé
de ehaeun, réúnie et eoneiliée, aura les
~vantages de l'impartialité de tous.
- . Les assemblées, quelque seelionnaire que
·.puisse etre leur eomposition, n'ont que tr0,P
:de penehanta eontraeler un esprit de .corps
. qui les isole de la nation. Plaeés dans la ca- .
pitale, loin de la portión du peuple qui les
. a nommés, les représentans perdent de vue
les usages, les hesoins , la maniere .d'et~e
du départem.ent qu'ils représeutent; ils de-
viennent dédaigneux et prodigues de eés'
choses : que sera-ce si ees organes' des 00.
soins publics sont áffranehis de toure respon-
'sahilité loeale (1). mis pour jamais au-dessus
des suffrages de leurs c~DcitoyeDs. et choisis

(1) Von sent bien qu'ici par le mot de respomabilité,


- je'lllentends poiot une responaabilité légale 1 mais. une
respIWuhilité d'opiDion.
(88 )
par. un corps placé, comme on le veut, atl
60mmet de l'édifice eonstitutionnel?
Plus un état est grand, et l'autorité cen·
trale forte J plus un eorps électoral unique
est inadmissible , et l'élection directe indis-
"pensable. Une peuplade de cent mille hom-
mes pourrait investir un Sénat du droit de
nommer ses députés; des républiques fédé.
ra1ives le pourraient encore : lcUt' adminis-
tration intérieure ne courrait au moins pas
de risques. Mais daus lout Gouvernement
qui tend a l'unité, priver les fractions de
l'état d'interpretes nommés par elle, c'est
créer des corporations délibérant dans le
vague, et concIuant de leur indifférence
pour les intérets particuliers, aleur dévoue-
ment pour l'intéret général.
Ce n'est pas le seul inconvénient de la
nomination des mandataires du peuple par
un Sénat.
• Ce mode détruit d'abord l'un des plus
grands avantages du gouvernement repré-
¡entatif, qui est d'établir des relations fré-
queules entre· les diversas c1asses de la so-
ciété. Cet aVllntage ne peut résultet' que do

....
(.~.)

.J.'élection directe. e'est ceUe électionqui né·


cessite, de la part des classes puissantes, des
ménagemens souteous envers les classes in-
férieures. Elle force la richesse a dissimuler
son arrogance , le pouvoil' a modérel' son
actión, en pla«;ant, dans le suffrage de la
partie la moins opulenté des pl'opriétaires,
une l'éc0mpense poul' la justice et poul' ]a
bonté, un chatiment contre l'oppression. Il
lle faut pas renoncer ]égerement a ce moyen
journaliel' de bonheur et d'harmonie , ni dé-
daignel' ce motif de bienfaisance, qui peut
d'abord n'clre qu'un calcul , mais qui, bien-
tot, dcvient une verlu d'habitude.
L'on se plaint de ce que les l'ichesses se
concentrent dans la capitale, et de ce
que les campagnes sont épuisées par le
tribut conlinuel qu'elles y porlent, el qui
ne leur revient jamais. L'éleclion .directe
repousse ,les propriétaires vers les proprié-
tés, dont, sans elle, ils s'éloignenl. Lors-
qu'ils n'ont que faire des suffrages du peu-
pIe, leur calcnl se borne a retirer de leurs
;terrcs le produit le plus élevé. L'élection
,directe leur suggere un calcul plus noble,
. et bien plus utile aceux qui vivent sous leur
( 90 )
dépendance. Sans l'élection popul~ire, il6
n'vot besoin que de crédit, et ce besoin les
.rassemble autour de l'autorité centrale. L'é--
lectioo 'populaire leur donoe le besoin de 111
popularité, et les reporte vers sa source , en
fixailt les racines de leur existence polilique
,daos leurs possessions.
L'on a vanlé quelquefois les bienfaits de la
féodalité, qui 'reteoait le seigoeur an milieu
de ses vassaux, et répartissait égalemcntl'o-
pulenccentrc toutes les parties du 'territoire.
Véleélionpopulaire a le meme effet dést-
rabIe, sans 'entrainer les memes abuso
On parle sans cesse d'eocourager, d'ho-
,norer l'agriculture et le travail. L'on essaye
des primes que dislribue le capricc, des dé-
coratioos que l'opinion conteste. Il serait
plus simple de donner de l'importance aux
classes agricoles; mais celLe importance ne
se crée poiot par des décrets. La base en
doit etre placée dans l'intéret de toutes les
espérances a la reconnaitre, de toutes les
'ambitions a la ménager.
En sceood lieu, la nomioatiou par un
sénat au~ fouctions représeotatives, tend a
eorrompre ou du moins a affaiblir le cara~
( 91 )

tere des aspirans a ces fonctions émi-


nentes.
Quelque défaveuI'que l'on jette sur la bri-
'gue, sur les efforts dont on a besoin pour
'captiver une multitnde, ces choses ont des
effets moios facheux que les telltatives dé-
lournées qui sont llécessaires- pour se conci\.
lier un petit n:ombre d'hommes en pouvoir.
La brigue, dit Montesquieu, est dangc-
,reuse dans u~ sénat, elle esl dangcreuse dans
,un corps de nobles, elle ne I'est pas dans le
peuple, dont la nature est d'agir par pas..
sion (1).
Ce que 1'0n fai! pour entratner une réu-
nion nombreuse, dQit paraitre an grand jour,
'et la pudeur modere les actions publiques;
mais lorsqu'on s'incline devant ,quelques
nommes que ron implore iwlément, on se
prosterlle a I'ombre, et les individus puis-
sans ne sont qne trop portés a jouir de l'hl1-
'milité des prieres et des supplications obsé-
'quieuses.

, (1) Esprit des Lois. n. ~. 3.


( 92 )

n y a des époques ou l'on redoute tout


ce qui ressernble a de l'énergie : e'est quand
la tyrannie veut s'établir, et que la ser-
vitude eroit encore en profiter. Alors on
vante la douceur, la souplesse, les talens
occultes, les quaJités_ privées, maia ce sont
des époques d'affaiblissement moral. Que les
talens oeeultes se fassent connaitre, que les
qualités privées trouvent leur réeompcnse
dans le bonhenr domestique, que la sou-
plesse et la doueeur obtiennent les faveurs
des grands. Aux hornrnes qui eornrnandent
l'attcntion, qui attirent le respeet, qui ont
aequis des droits a l'estime, a la eonfianee,
a la recoIlnaissallce du peuple, appar-
tiennent les choix de ce peuple , et ces
hommes plus énergiques seront aussi plus
.modérés.
On se figure toujours la médiocrité comme
paisible; elle n'est p aisible que lorsqu'elle est
tmpuissante. Quand le hasard réunit heau-
coup d'hornmes médiocres , et les investit de
quelque force, leur médioerité est plus agi-
tée, plus envieuse, plus eonvulsive dans sa
marche que le talent, meme lorsque les pas-
sions l'égarent. Les lumicres calment les pas-
( 93 )
sions, adoucissent l'égo'ismc, en rassurant
la vanité.
. L'un des motifs que j'ai allégués contre les
colléges électoraux, militeavec une force
égale contre le mode de renouvellement qui
avaitjusqu'a ce jour été en usage pour nos
assembIées et qu'beureusement la constitu-
tion actuelle viellt d'abolir. Je veux parler
de ceUe introduction périodique d'un tiers
ou d'uncinquieme, a l'aide de laquelle les
nouveauxvcnus dans les corps représentati!s
se trouvaient·toujours en minorité.
Les renouvellemens des assemblées ont
pour but non seulement d'empecher les re-
présentans de la natioD de former une classe
a part et séparée du reste du peuple, mais
aussi de donner aux améliorations qui ont
pus'opérerdalls l'opinion, d'une électiona
l'autre, des interpretes fideles. Si l'on sup-
pose les élections bien organisées • les élus
d'une époque représenterontl'opinion plus
fidelementque ceux des époques précédente5~
. N'est-il pas absurde de placer les organes
de l'opinion existante en minorité .devant
l'opinion qui n'existe plus ?La stabilité est
sansdoutedésirable ,aussine faut-iI pas rap-
( 94 )
procher al'exces ces époques d'ereoouveUe;..
ment; car il est encore absurde de rendre:
les élections tellem'ent fréquentes, que ]'0-
pinion n'ait pu s'éclairer dans l'intervalle.
qui les sépare. Nous avons d'ailleurs une.
assernb]ée héréditaire qui représente la .du-
rée. Ne mettons pos des élémens de discorde,
dans l'assemb]ée élcr.tive qui représente I'a-
mélioration. La luue de l'esprit conservateur.
el de l'esprit progressif est plus utile entre
deux assemblées que dans le sein d'une seule;
il n'ya P's olors de minorité quise constitue
conquér:nte; ses violences dans l'assemblée
dont elle fait partie, échouent devant le
calme de celle qui sanctionnc ou rejette ses
résolutions; l'irrégularité, la menace, ne
sont plus des moyens d'empire sur une ma-.
jorité qu'on eifraie, mais des causes de dé-
considération et de discrédit aux yeux des
juges qui doivent prononcer.
Les renouvellemens par tiers ou pár cin-
quieme ont des inconvéniens graves, el pour
la nation entiere, el pour l'assemblée elle-
meme.
Bien qu'un liers ou seulementun cin-
qujCI}.l8 plJisse elre I}.ommé, 10ute$ les es... '
( 95 )
pérances n'en sont pas moios mises en mou~
vement. Ce n'est pas la multiplicité des
chances, mais l'existence d'une seule, qui
éveille toutes lés ambitions; et la difficulté
meme rend ces ambitions plus jalouses et
plus hostiles. Le peuple est agité par l'élec-
tion d'un tiers ou d'un cinquieme, comme
par un renouvellement total. Dans les as-
semblées, les nouveaux venus sont opprimés
la premiere année, et bientot apres ils dc-
viennent oppresseurs. Ceue vérité a été
démontréc par <luatre expéricnces succcs-
sives (1).
Le souvenir de nos aSsemblécssans contre·
poids nous inquiete et nous égare sans cesse.'
Nous croyons apercevoir daos toute assem-
hlée une cause de désordre 3 et cette cause ,-
nous parait plus puissante dans une assem-
hlée renouvellée en entier. Mais plus le dan-
ger peut etre réel, plus nous devons ctre.
scrupuleux sur la p.ature des précautions..

(1) Le liers de l'an 4, (1796) fUl opprimé.


Le liers de l'an 5, (1797) fut chassé.
Le tiers de l'an 6, (1798) fUl repoussé.
Le liers de l'an 7, (1799) fUl viClOrieu~ el deslru'Cleur.
(g6)
Nousne devons adopter que eeHes dont rU.
.tilité est eonstatée ,et dont le '5ucd~s est
assuré.

Le seul avantage que présentent les re-


nouvellemens par tiers ou par einquieme ~
se trouve plus complet el dégagé de tout
ineonvénienl dans la rééleetion indéfinie que
notre eonstitution permet et que les eonsti-
tutions préeédentes avaient eu le tort d'ex-
clure.
L'impossibililé de. la réélection eSl, 50U$
tous les rapports , une grande erreur. La
chanee d'une rééleclion non-interrompue
offre seule au mérite une réeompense digne
de lui ~ et forme ehez un peuple une masse
de noms imposans el respeetés. L'influenee
des individus ne se détruit poinl par des ins-
titutions jalouses. Ce qui, achaque époque p
subsiste naturelJement de eetle influenee p
estnéeessaírea eeHe époqu.e.Ne dépossédons
pas le talent par des lois envieuses. L'on ne
gagnc rien a éloigner ainsi les hommes dis-
tingués : la nature a voulu qu'ils prissent
place a la téte des assoeiations humaines;
l'art des constitutions est de leur assign.er

",' . ... .,...

·
• ";,). - • • ' 0/4"" • •
..

.'
( 97 )
c~tteplace, sans que, pour y arriver , ils aient
hesoin de troubler la paix publique.
Ríen n'test plus contraire a la liberté, .et
plus favorable en meme tems au désordre,
que l'exc1usion forcée des représentans du
peuple, apres le terme de leurs fonctions.
Autantil ya, dans les assemblées, d'hommes
qui ne peuvent pas etre réélus, autant il y
aura d'hommes fuibles qui voudront se faire
le moins d'ennemis qu'il leur sera possible,
alin d'obtenir des dédommagemens, ou de
vivre en paix dans leur retraite. Si vous met-
tez . obstacle a la réélection indéfinie, vous
frustrez le génie el le courage du prix (¡ui \
Ieur est du; vous préparez des consolation~
et un: triomphe a la lacheté et a l'ineptie ;
vous placez sur la meme ligne l'homme qui
a parlé suivant sa conscience, et celui qui a
serví les factions par son audace, ou l'arbi·
traire par sa complaisance. Les fonctions a
vie, observe Montesquieu (1), ont cetavan-
tage, qu'elles épargnent a ceux qui les rem-
plissent ces intervalles de pusillanimité et de

(1) Esp. des Loii. V. ch. 7,


7

.. l.... ..,
l" ,.
~ " ,~ or_.
( 98 )
faihlesse qui précMent ~ chez les homme~
destinés a rentrer dans la cIasse des simples
citoyens, l'expiration de leur pouvoir. La
réélection indéfinie a le meme avantage;
elle favorise les calculs de la morale. Ces
calculs seuls ónt un succes durable; mal1J
pour l'obtenir, ils ont besoin du tems.
Les hommes integres ~ intrépides, expéri-
mentés dans les affaires, sont-ils d'ailleurs
assez nombreux. pour qu'on doive repousser
volontairement ceux. quí ont mérité l'estim-e
générale ? Les talens nouveaux. parvíendront
aussí; la tendance du peuple est a les ac-
cueillir; ne lui imposez a cet égard aucune
contrainte~ne l'obligez pas, achaque élection,
a. ehoisir de nouveaux venus quí auront leur
fortune d'amour-propre a faire, et a conqué-
rir l~ céléhrité. Ríen n'est plus cher pour
une nation que les réputations a créer. Sui-
vez de grands exemples: voyez I'Amérique,
I~ 8ufi'rages du peu.ple n'ont cessé d'y entou-
rer le fondateur de son indépendance ; voyez
l'Angleterre, des noms illustrés par des réé-
lections non interrompues, y sont d~venus
(iD quelque sorte une propriété populaire.

/_~ _'0·'

.. . ......
...
'.~ _.t
.,..

',.
.').. •
,. ~
.. '

!." ,,' ~ .~-~. "}.... :,.


( 99 )
Heureuses les nations fideIes et qui savent es-
timer long-tems !
Enfin notre nouvelle constitution. 8'est
rapprochée des vrais principes, en suhsti-
tuant au salaire accordé jusqu'a ce jour aux'
représentans de la nation, une indemnité
plus modique. C'est en dégageant lea fone-
tions qui exigent le plus de nohlesae d'ame,
de tout caleul d'intéret, qu'on. élevera la
Chamhre des Représentans au rang qui lni
est destiné dans notre organisation eonsti-
tutionnelle. Tout salaire, attaché aux fonc':'
tions représentatives , devient hientÓt l'ohjet
principal. Les candidats n'aper~oivent, dans
ces fonctions augustes, que des oceasiPllS
d'augmenter ou d'arranger leur fortune, delJ
facilités de déplacement, des avant~s d'é-
eonomie. Les électeurs eux-memes selaiS8ent
entrainer aune sorte de pitié de coterie qui les
engage a favoriser l'époux qui veut se ~ettr~
en ménage, le pere mal aisé qui veut élever
ses fils ou marier ses filIes dans la capitale.
Les créanciers nomment leurs déhiteurs, les
riches ceux de leurs parens qu'ils aiment
mieux secourir aux dépens de l'Etal qu'a
( 100 )

leurs propres frais. La Dominabon faite, il


fauí conserv~r ~e qu'on a obtenu : ~t les
moyens ressemblent au but. La spéculation
s~acheve par la flexibilité ou par le silence.
I Payer les répresent¡ms du peuple, ce n'est

pas' ¡'éúr; don'ner un' intéret a exercer le~rs


fonciions avec scrupnle, c'est seulemeJ;1t les
íritére~ser ~' se ~onserver dans l'exercice de
tes fonctions. "
" lYautres considérations me frappent. .
, le n.'ai~e 'pas le's fortes condilions de pro~
priété pour rexercice des 'fonctions politi-
~ues. L'indépeúdance est tonte relative:
a'ussitot qll:~un hOlpme a le nécessaire, il ne
lui faut qúe de Télévati~n dans I'Áme pour
sed passer du superfluo Cepcndant il est desi-
rabIe que lesfOl;ctio?~ representatives soient
occupées, en général, par des'hommes, sinon
de la classe opJJente , du moi~s dan! l'ai-
sá~1Ce~ Leur point de départ. est plus avan~
tageux, leur' équcation plus soignée, leur
esprit plus libr~ , l{~u~ intelligence mieu~
préparée aux' lumi(á·es. Lapay.vret~ a se~
pré]llgés comme l'ig~orance. 01';" si vOl? r~­
'présentans ne re<;oivcl1t aucun
, 1
salalre, vo~~
'placez la pnissaI1ce dans la propriété , et VOUi
( 101 )
laissez une chance équitable aux exceptions
légitimes.
Combinez tellement vos institutions et vos
lois, dit Aristote, que les emplois ne puissent
.étre l'objet d'un calcul intéressé; sans cela, la
multitude, qui, d'ailleurs, est peu aH'ectée de
l'exclusion des places éminentes, parce qu'elle
aime a vaquer ases affaires, enviera les hon-
neurs et le profit. Tontes les précautions sont
d'accord, si les magis~ratures ne'tentent pas
l'avidité. Les pauvres préféreront des occu-
pations lucratives a des fonctions difficiles et
gratuites. Les riches occuperont les ~agis­
tratures, parce qu'ils n'auront pas besoin
d'indemnités (1).
Ces principes ne sont pas applicables a tous
les emplois dans Jes états modernes; il en est
.qui exigent une f@rtune au -dessus de toute
fortune particuliere: m¡.is· rien n'empéche
. qu'on ne les applique aux fonctions repré-
sentatives.
Les Carthaginois avaient déja fait cette dis-
tinction : toutes les magistratures nommées

(1) Aristote. Politiqueo


( lO!l )

par le peuple étaient exercées sans inden¡-


Ilités. Les autres étaient salariées.
Dans une constitution ou les non-proprié..
taires ne posséderaient pas Jes droits politi~
ques, I'ab5ence de tout salaire pour les repré..
~entans de la nation me semble naturelle.
N'e~t.ce pas une contradiction outrageante et
ridicule que de rcpousser le pauvre de la
rep1'ésentation nationale, oomme si le riche
fieul devait le représenter, et de lui faire
payer ses représentans, comme si ces repré~
~entans étaient pauvres?
La corruption qui nait de vues ambitieu~
I!es est bien moins f¡¡neste que cellé qui ré~
t'iulte de calculs iHnobles. L'ambition eat
compatible aveo mille qualités généreuses ~
la p1'obité, le courage , le désintéressement,
l'indél'endance; l'avarice ne saurait exister
aveo aucune de ces qualité». L'on ne peut
écarter des emplois les hommes ambitieux:
écartons-en du moins les hommes avides :
par -la n()us diminuerons considéra,blement
le nmnbre des concurrens, et ceuJe que noua
éloignerons 8e1'ont p1'écisément les moins e~.
timnbles,
Mais uue QQuditiQn e.st Jlécessaire pour quo
( 193")
les fonctions représentatives puissent etre
gratuites; c'est qu'elles soient importantes:
personne ne voudrait exercer gratuitement
des fonctions puériles par Ieur insignifiance,
et qui seraient honteuses, si elles cessaient
d'etre puériles: ma.is aussi, dan~ une pareille
constitution, mieux vaudrait qu'il n'y eut
point de fonctions r~résentatives.
/( 104 )

CHAPlTRE VI.
Des Conditions de Propriété.

Notre eonstitution n'a rien prononeé sur


les eonditions de propriété requises pour
l'exereiee des droits poli tiques , paree que
ees droits , eonfiés a des eolléges électoraux,
sont par-la meme entre les mains des pro-
priétaires. Mais si ron substituait a ces col-
léges l'élection directe, des conditions de
propriété deviendraient illdispensables.
!~- Aueun peuple n'a considéré comme membres
de l'état tous les individus résidant, de quel- .
que maniere que ce fUt, sur son terriloire.
n n'est pas ici question des distinctions qui,
dIez les anciens, séparaient les esclaves des
hommes libres, et qui, clIez les modernes,
séparent les nobles des roturie~s. La démo-
cratie la plus absolue établit deux classes :
dans l'une sont relégués les étrangers eteeux
qui n'ont pas atteint l'Age preserit par la loi
( 105)
pour exercer les droits de cité: l'autre est
eomposée des hornmes parvenus a cet age, et
nés dans,le pays. TI existe done un principe
d'apres lequel, entre des individus rassem-
bles8ur un territoire, il en est qui sont mem-
bres de l'état, et il en est qui ne le sont
paso
Ce principe est évidemment que, pour
etre membre d'une association, il faut avoir
un cerlain degré de lumieres, et un intéret
eommun avec les autres membres de celte
association. Les hommes, au-dessous de l'age
légal, ne sont pas censés posséder ce degré
de lumieres; les étrangers ne sont pas censés
se diriger par cet intéret. La preuve en est,
que les premiers, en arrivant a rage déter-
miné par la loi , deviennent membres de
l'association politique ; et que les seconds le
devien~ent par leur résidence, leurs pro-
priétés ou leurs relations. L'on présume que
ces choses donnent aux uns des lumieres, allX
autres l'intéret requiso
Mais ce príncipe a besoin d'une extension }
ultérieure. Dans nos sociétés actuelles, la nais- !
sanee dans le pays" ~t la maturité de l'age"
ne suffisent pointpour conférer aux hornrnes
I~ .
í( 106 }
. ~ /
les qualités propres'a-Yexercice des droits de
cité. Ceux que l'indigence retient dans une
éternelle dépendance, et qu'elle eondamne
a des travaux journaliers, ne sont ni plus
éclairés que des enfans, sur les afI'aires pu-
hliques, ni plus intéressésque des étrangers
11 une prospérité nationale, dont ils ne con-
naissent pas les élémens, et dont ils ne par-
, tagent qu'indirectement les avantages.
L- Je ne veux faire aucun tort a la classe la-
horieuse. Cette classe n'a pas moins de patrio~
tisme que les autres classes. Elle est prete
Bouvent aux sacrifices les plus héro"iques, et
son dévouement est d'autant plus admirable,
qu'il n'est récompensé ni par la fortune ni
par la gloire. Mais autre est, je le pense , le
patriotisme qui donne le courage de mourir
pour son pays, autre est celui qui rend ca-
pahle de bien connaltre ses intérets. TI fau.t
done une condition de plus que la naissance
et l'age prescrit par la loi. Cette condition,
e'est le loisir indispensable a l'acduisition des
.-'~- ----------------~.----
lumieres, ala rectítude da jugement. La pro-
priété seule assure ce loisir : la propriété
seule rend les hommes capables de l'exereiée
des droits politiques.
( 10 7)
L'on peut dire que l'état actuel de la so·
cié té , mélant et confondant de mille manieres
les propriétaires et les non - propriétaires,
donne a une partie des seconds les m~mes
intél"éts et les memes 'moyens qu'aux pre-
miers; que l'homme qui travaille n'a pas
moins que l'homme qui possede, hesoin de
repos et de sécurité; que les propriétaires ~
sont de droit et de fait que les distrihuteurs
des richesses communes entre tous les indi-
vidus, et qu~il est de l'avantage de tous, que
l'ordre et lá paix favorisent le développement
de toutes les facultés et de tous les JIloyens
individuels.
Ces raisonnemens ont le vice de prouver
tropo 811s étaient concIuans, il n~existefait ' )
plus aucun motif de refuser aux étrangers les "-'
droits de cité. Les relations commerciales de '
rEurope font qu'il est de l'intéret de la grande
majorité européenne, que la tranquillité et
le honheur regnent dans tous les pays. Le
bouleversement d'un empire ,quel qu'il soit J
est aussi funeste aux étrangers J qui J par lcurs
spéculations pécuniaires, ont lié leur fortuna
a cet empire, que ce houloversement peut
l'etre ases propres hahitans , si l'on en ex~~pte
/
CI08)
le. propriétaires. Les faits le démontrent. Au
milieu des guerres les .plus crueHes, les né-
gocians d'un pays font souvent des vreu", et
quelquefoisdes efforts pour que la nation
ennemie ne soit pas détruite. Néanmoins une
considération si vague ne paraitra pas suffi-
, .sante pour élever les étrangers au rang de
citoyens.
Remarquez que le but nécessaire des non-
propriétaires, est d'arriver a la propriété :
tous leB moyens que vous leur donnerez, ils
les emploieront dans' ce but. Si. a la liberté
de facultés et d'industrie que vous leur de-
vez, vous joignez les droits politiques que
vous ne leur devez pas, ces droits dans les
mains du plus grand nombre,~­
failliblement a envahir la- propriété. Ils y
---------"---_.~--~ ..-
marcheront par cette route irréguliere, au
lieu de suivre la route naturelle, le travail :
ce sera pour eux une source de corruption,
pour l'état une source de désordres. Un écri-
vain célebre.a fort bien observé que,lorsque
les non-propriétaires ont des droits politiques ,
de trois choses il en arrive une; ou ils ne
rec;oivent d'impulsionque d'eux-memes, et
. alors ils détruisent la société; ou ils ret;Oivent
( 9 )
10

c'ellé de l'homme ou des hommes en pouvoir, )


et ils sont des instrumens de tyrannie; ou
ilsre90ivent ceHes des aspirans au pouvoir¡
et ils sont desinstrumens de factions. Il faut
donc des conditions de propriété; iI en faut
également ¡lour les électeurs et pour les éli-
gibles.
Dans toas les pays qui ont des assemblées
représentatives, il est indispensable que ces
assembIées:J quelle que soit d'ailleurs leqr
organisation ultérieure, soient' eomposées de
propriétaires. Un individu, par un mérite
'éclatant, 'peut eaptiver la foule : mais les
eorps ont besoin pour se eoneilier la eon-
fiance', d'avoir d.es intérets évidemment
conformes a leurs devoirs. Une nation pré-
suine toujours que des homme réunis sont
guidés par leurs intérets. Elle se eroit sure
qne l'amour de l'ordre, de la justiee et de la
conservation aura la majorité parmi les pro-
priétaires. lls ne sont done pas utiles seule-
ment par les qualités' qui leur sontpropres;
ils 'le sont encore par les qualités qu'on leur
, attribue, par la prudence qu'on leur suppose
et par ·les préventions favorables qu'ils ins-
pirent. Placez au nombre des législateurs,
( 110 )

des non-propriétaipes, quelque bien in{et1-


iionnés qu'ils soient, l'inquiétude des pro"
priétaires entravera toutesleursrnesurell. ~e9
lois les plus sages serontso~~ºIl!!é..e§.1....et par
coiiSequeñtdésobéies, ta;dis que l'organislr
tion opposée aurait concilié rásseD"ii~;nt
pOp'ulaire, meme a UD gouvernement défec·
tueux a quelques égards.
Durantnotre révolution, les propriétairelf
tmt, iI est vrai, concouru avec les non-pro~
priétaires a faire des lois absurdes et spolia-
trices. C'est que les propriétaires avaient peur
des non-propriétaires revetus du pouvoir.
TIs voulaient se faire pardonner leur proprié-
té. La crainte de perdre ce qu'on a, rend
pusiflanirne, et l'on imite alors la fureur de
ceux qui veulent acquérir ce qu'ils n'ont pas.
Les fautes ou les crirnes des propriétaires
furent une Buite de l'influence des non-prQ'"
priétairel.
Mais quelles sont les co.l1ditions de pr&<
riété qu'il est équitable d'établir ?
Une propriété peut etre tellemeot res.--
treinte, que celui qui la possede ne soit pr()J
priétaire qu'en apparence. Quicooque n'a pa!J
.e~ revenu territorial, dit un écrivain, qui a
( 111 )

parfaitementtraité ceUe matiere (1 \la 80mtne I


suflisante pour exister pendant l'année, sans
etre tenu de travailler pour autrui, n'est pas
entierement propriétaire. TI /le retrouve, quant
a la portion de propriété qui lui manque, i
dans la classe des salariés. Les propriétaires i
~----------
sont maitres de son existence, car ils ~uvent ~
1uireruserIetrav;J.1·c~i~rq~ip;;sed~le re-, ~
-vén-u-~é~'¡~~re'-pour exister indépendam-
ment de toute volonté étrangere, peut done
seul exercer les droits de cité. Une condition
de propriété inférieure est illWloire : une con-
dition de propriété plus élevée est injuste'.
Je pense néanmoins qu'on doit recon-I
natlre pour propriétaire, celui qui tient
a long hail une ferme. d'un revenu suffi-
sant. Dans l'.état actuel des propriétés en
Franée, le fermier qui ne peut etre ex-
pulsé, .est plus réellement propriétaire que
le citadin qui ne l'est qu'en apparence d'un
bien qu'il afferme. Il est done juste d'accor-
der a l'un les mémes droits qu'a l'autre. Sí
l'on ohjeete qu'a la fin du haille fermierperd

(1) M. Garnier.
( II2 )

sa qualité" de propriétaire, je répondrai que


par mille accidens, chaque propriétaire peut,
d'un jour a l'autre, perdre sa propriété.
Von remarquera que je ne parle que de
la propriété fonciere., et l'on observera peut-
eLt'e qu'll existeplusieurs classes de pr~
et que celle du sol ne -forme qu'une de ces
classes. La constitution meme reconnait ce
principe., puisqu'elle accorde des représen-
tans, non-seulement au territoire, mais a
l'industrie.
J'avoue que., si le réstiltat de cette dispo-
sition eut été de mettre de pair la propriété
fonciere et la propriété industrielle, je n'au-
rais pas- hésité a la blamer.
r .
I
La propriété industrielle manque de plu-
sieurs des avantages de la propriété fonciere ,
et ces avantages sont précisément ceux dont
se compose respri-t préservateur, ~écessaire
aux associations politiques. ._
- La propriété fonciere infiue sur le caractere
etladestinée de l'homme, par lanature meme
des soins qu'elle exige. Le cultivateur se livre
.a des occupations constantes et progressives.
TI contracte ainsi la régularité dans ses habi-
tudes. Le hasard, qui, en morale, est une
( 113 )
, grande source de désordre, n'est jamais de
rien dans la vie de l'agrieulteur. Toute in-
terruption lui e&t nuisible : toute imprudence
lui est une perte assurée. Ses suc~es sont
lents:il ne peutles aclleter que par le tra-
vail. Il ne peut les hater. ni les aecroltre par
d'heureuses témérités. Il est dans la dépen-
dance de la nature et dans l'indépendance
des hommes. Toute!! ces clIoses lui donnent
une disposilion calme, un sentiment de sécu-
rité, un esp~t d'ordre, qui l'attaehent a la
vocation a laquelle il doit son repos autant
que sa subsistance.
La propriété industrielle n'influe sur!
'l'bomme que par le gain positif qu'elle lui
procure ou lui promet; elle met dans 5a vie
moins de régularité; elle est plus factiee et
moins immuable que la propriété fonciere...
Les opérations dont elle se compose consi~­
tent souvent en lransactions fortuites; ses suc-
ees sont plus rapides, mais le hasard.y entre
pour beaucoup. Elle n'a pas pour élément
nécessaire ceUe progression lente et sure,
qui crée l'habitude et bientOt le besoiu de
l'uniformité. Elle ne rend pas l'homme in-
dépendant des autres hommes: elle le place
8
( 1 f4-)

&11 contraire dansleur dépendance. La vanité~


ce germe fécond d'agitations politiques , est
fréquemment blessée dans le propriétaire in-
dustriel: elle- ne Test presque jamais dans
l'agriculteur (1). Ce'dernier calcule en paix
J'ordre des saisons, la nature du sol, le carae-
tere du climat. L'autre calcule les fantaisies,
yorgueil, le luxe des riches. Une rerme est
une patrie en diminutif. L'on y nait, ron y
est élevé, ron y grandit avec les arhres qui
1'entourent. Dans la propriété industrielle,.
rien ne parle a 1'imagination, rien aux sou-
venirs, rien a la partíe morale de l'homme~
On n'a jamais dit la houtique oa l'atelier de
mes peres. Les améliorations a la propriété
tel'itoriale ne peuvent se séparer du sol qui
les re~oit, et dont elles deviennent pariie~
La propriété indu&triel1e n'est pas suscep-
tible d'amélioration, mais d'accroissement,.
et cet accroissement· peut se transporter a
volonté.

(1) Pius questus, dit Caton l'ancien de l'agriculture-,


stabilissimus, minime que invidiosus, minime que
qult male eogitantell qui iu eosuldiQ occupatíallut.
(115 )
Sous le rapport des facultésinteUectuelles,
ragriculteur a sur l'artisan tine grande supé-
riorité. L'agriculture exige une suite d'ób--
.5érvations, d'expériences qui forment etdéve--
lop'pent le jugement (1): del-a dans les paysans
ce sens juste et droit qui DOUS élollne. Les
professions industrielIes se boment souvent,
'Par la division du travail, a des opératiDWI I
_---1
méchaniques.
" La propriétéfonciere-enchaine l'homme au
pays qu'il habite, entoure les déplacemens
d'obstacles, cree le patriotisme 'pár l'inté~t.
L'industrierend tous les paysa r·:m pres égauI,
facilite les déplacemens, sépare l'iDtér~t d'a..
vec le patriotiBme. Cet avantage -de la pro-
priété fonciere, ce désavantage de la pro..
priété industrielle, SOUB le rapport politique,
augmentent en raison de ce que la valeur
de la propriétédiminue. U. artisan neperd
présque rien a se déplacer. Un petit proprié.
taire foncier se ruine en s'expatriant. Or c'est
I~rtout par les classes inférieure. des proprié-
taires, qu'il faut juger les effets des différentes

(1) Smith. Richeaae· d•• N.úo~. I. 10.


\ { 116 )
especes de propriété, puisque ces classes
forment le grand nombre.
Indépendamment de cette preemmence
morale de la propriété fonciere, elle est fa~
vorable a l'ordre public, par la situation
meme dans laquelle elle place ses posses-
seurs. Les artisans entassés dans les ·villes
sont a la merci des factieux: les agriculteurs
diipersés dans les campagnes sontpresque
impossibles Q reunir, eL par conséquent a
soulever.
Ces vérités ont étése~ties par' Aristote.
II a faít ressortir, avec, beaucoup de force ,les
caracteres distinctifs des classesagricoleset
des classes mercantiles, et il a, décidé en
faveur des' premieres.
Sans doute la propriété iudustrielle a de
grands avantages. L'industrieet le commerce
ont créé pour la liberté· un, nouveau moyen
de défense, le' crédito La .propriété. fonciere
garantit la stabilité des institutions; la pro-
priété industriel1e'assure l'indépendance dea
individus.
Ainsi le refus des droits politiques a ces '
commerc;ans, dont l'activité et l'opulence
doublent la prospérité du pays qu'ils habi:"
-,
r----
( 117 )
:tent, semit une, lDJustice, et de plus une
-imprudenee, .car ceserait meUre la richesse
.en, opposition avecle pouvoir.
Maissi ron réfléchit, Ton appercevra faci-
lement que l'exclusion n'aUeint point ceux
'des propriétaires industriels qu'il serait f"cl-
·cheux d'excmre : ,ils ~nt presque tous en
.memé tems propriétaires-fonciers. Quant
'Q ceux JIlli n'ont de propriété que leur in-
,dustrie , ,voués qu'ils sont par une nécessité
:qu'aucune institution ne vaincra jamais , a
,des occupations méchaniques, ils sont privés
'de tout moyen de s'instruire, 'el peuvent,
.aTec1es intentións les plus pures, faire porter
,a l'état la peine .de leurs inévitables erreurs.
,Ces hommes ,il faut les respecter, les pro-
téger " les ga.rantir de toutevexation de la
. part du riche, écarter toutes les entraves
_qui pesent sur .leurs travaux, applanir, autant
qu'il est possible, leur laborieuse carriere,
. mais non les transporter dans une sphere
;.nou"Yelle" ou leur destinée ne les appelle
, pas, ou leur concours est inutile, ou leurs
- passions seraient menac;antes, et leur igno-
ranc~ dangereuse.~
Notre constitution néanmoiDs a voulu
( 118 )
pOUBser a rexces sa sollicitude peur rindus~
trie. Elle a créé pour elle une représentation.
spéciale : mais elle a sagement borné le nom-
bre des représentans de ceUe classe au vingt-
septiemeellviron de la représentationgé-
nérale.
Ql1elqlles publici~tes "ont. eru reconnaitre
qu'il y avait une troisieme espece de pro-
priété. lIs l'ont nommée intellectu.elle, et
ils on~ défendu leur opinion d'une maniere
aasez ingénieuse. Un llomme distingué dans
\.

une ~fession lihérale, ont-ils dit, un juris-


consult~;-par-exemple , n'est pa.s attaché
moins furtement au pays qu'ir habite que le
propriétaire territorial. Il est plus facile a ce
dernier d'aliéner son patl'imoine qu'il ne le
serait au premier" de déplacer sa réputation.
s. fortune est "daJis la confiance qu'il inspi-
pire. Catte confiance tient a pJusieurs an-
"nées de travail, d'intelligence, d'habileté"
aux services qu'il a reudus, a l'habitude "
qu'on a contracté de reconridl lui dans des
circonstances difficiles , aux connaissances
locales qué sa longue expérience a rassem-
blées. L'expatriationle priverait de ce~ avan-
tilges. Il serait" ruiné par cela seul qu'il se
( 119 )

présenterait inconnu "Sur une terre étran:- \


gere.
Mais cette prypriété qu'on nornrne intel-
lectuelle , ne réside que dans l'opinion. S'il
est permis a tous de se l'attribuer, tous la
réc1arneront sans doute , car les droits po-
litiques deviendront non-seulement une pré-
.rogative 8Ociale, mais une attestation de ta-
.lent, et se les refuser, senit un acte rare de
-<!ésintéressement. a-la-fois et de modestie. Si
,c'est l'opinion des autres qui doit conférer
eeUe propriété intellectuelle, l'opinion des
autres ne se manifeste que par le succes et
.par la fortune qui en e8t le résultat néces-
·saire. Alors la propriété sera naturellement
le partage des hommes distingués dans tous
les genres.
Mais iI y a des co'llsidérations d'une plus
haute importance a faire valoir. Les profe8~
sions libérales demandent plus que toutes les
:autres peut-etre ~ pour que Ieur influence ne
.soit pas funeste dans les discussions poJiti-
ques~ d'étre réunies a la propriété. Ces pro..
iessions, si recqmmandables a tant de titres,
ne eomptent pas toujours au· nombre de leurs
.vantages .celui de mettre dans les idées celte
I ( 120 )
I justesse pratique néces¡aire pour prononcer
\ sur les intérets positiíS des hommes. Von a
. vu, dans notre révolution, des littérateurs ,
des mathématiciens, des chimistes, se livrer
aux opinions les plus exagérées, non que
!OUS d'autres rapportli iIS ne fussent éc1airés
ou estimables; mais iIs avaient vécu loin des
hommes; les uns s'étaient accoutumésa s'a-
handonner a leur imagination; les autres a
ne tenir compte que de. l'évidence rigou-
reuse; les troisiemes a voir ]a nature , ,dans
la reproduction des etres, faire l'avance de
la destruction. lis étaient arrivés par des
chemins dissemblables au meme résultat,
celui de dédaigner les considéTations tirées
des faits, de mépriser le monde réel et sen-
sible, et de raisonner sur l'état social en
enthousiastes,· sur les ~ssions en géometres,
sur les douleurs humaines en physieiens,
Si ces erre~rs ont été le partage d'hommes
supérieurs, queIs ne seront pas les égaremens
des candidats subalternes, des prétendans
malheureux? Combienn'est-il pas urgent de
mettre un frein aux amour-propres blessés,
aux yanités aigries, atoutesces causes d'amel'-
tume, d'agitation, de mécontentement,
( 121 )

contre une société dan~ laquelle on se trouve


déplacé, de haine contre des hommes qui
paraissent d'injustes appréciateurs ! Tous
Jes travaúx inlellectuels sont honorables sans
.doute : tous' doivent etre' respeclés. Notre
premier attribut, notre faculté distinctive,
c'esl la pensée. Quiconque en fail usage., a
droit a notre estime, meme indépendam-
.ment du succes. Qu'iconque l'outrage ou la
repousse, abdique le nom d'homme, et se
'place en dehors de l'espece humaine. Cepen-
dant chaquescience donne a l'es.prit de celui
·qui la cultive, une direction exclusjve qui
.devientdangereuse dans lesaffairespolitiques,
.a moins qu'elle ne soit contre-balancée. 01',
·le contrepoids ne peut se trouverque dans la
I
.propriété. Elle seule établit entre les.hommes
.des liens u!1iformes. Elle les met en garde con~
.tre le sacrifice imprudent du bo;nbeur et de la
¡ 7 !!,anquillit~ des autres, en e~vel9ppantdans
i \ ce sacrifice-'¡~;;r"p:¡'O'p~~bien-etre, et en les
obligeant a calculer pour eux~Ule.mes. Elles
les fait descendre du lIaut des théorí.u chi-
mériques et des exagérations inapplicahles, en
établissant entre eux elle reste des membres
'( n2)
de l'associauon , des relations nombreuses el
des intérets communs.
Et qu'on ne croie pas ceUe précaution
utile seulement pour le maintien de l'ordre; I
ellenel'est pas moins·pourceluidelaliberté. ,
Par uneréunion bizarre, les sciences qui,
daos les agitations politiques , disposent quel-
1Jaefois les hommes a des idées de liberté
impossibles, les rendent d'autrefois indiffé-
Tens et serviles sou!'> le despotisme. Les sa'Vans
proprement dits sont rarement froissés par
le pouvoir meme injuste. TI ne hait' que III
pensée. 11 aime assez lessciences comme
!hoyens pour les gouvernans, et les beau"-
o8rts comme distractions pour les gouvernés.
Ainsi la camere que suivent les 110mmes dont
les études n'ont aucun rapport avec les iJlté-
.1"éts actifs de la vie, les garantissant des vexa-
tions d'une autorité qui ne voit jamais en
eux des rivaux, ils s'mdignent "ouvent trop
. peu des abus .de pouvoir qui ne pesent que
.ur d'autres1classes•
.,".
(123 )

CHAPITRE VII.
De la Discussion dans les Assemblées.
représentatives.
/

Nous devons a la constitution actuelle una


amélioration importante, le rétablissemelit
-de la discussion publique dans les assem-
-blées.
La constitution de l'an 8 l'avait mterdite:
la charte royale ne l'avait permise qu'avec
heaucoup de restrictions, pour rune des
-chambres, et avait entouré toutes les délibéra-
-tions de l'autre d'un mystere qu'aucun nlOtif
-raisonnable ne pouvait expliquer.Nous som-
mes revenus a des idées simples. Nous avolLI
8cnti que l'on ne s'assemblait que dans l'es-
-poir de s'entendre, que pour s'entendre iI
falIait parler-, et quedes mandataires n'étaient
pas autorisés, saufquelques exceptions rares
el courtes ~ a disputer a leurs commettans
le Moit de savoir comment ils traitaient leul'S
intérets',
( 124 )
Un article qui parait d'ahord minutieux ,
et qu'on a hlíhné dans'la constitution qui va
nous régir, contrihuera puissamment a ce
que les discussions soient utiles. C'est celui
qui défend les discours écrits. II est plus ré-
glementaire que' constitutionnel, j'en cOÍl-
viens: mais l'abus de ces discours a eu tant
d'influence, et a tellement dénaturé la mar-
o che de nos assemhlées, qu'il est heureux
qu'on y porte enfin remede.
Ce n'est que lorsque les orateurssont obli-
gés de parler d'abondance , qu'une véritable
discussion s'engage. Chacun'frappédes rai.
,sonnemens qu'il vient d'entendre,. est con-
o duit naturellement a les examiner. Ces raí-
. sonnemens font impression sur son esprit,
. memea son insu. TI ne peut les bánnir de 5a
mémoire: les idées qu'il a rencoIl.trées s'a-
malgament avec ceHes qu'il apporte , les mo-
difient, et lui suggerent des réponses qui
.présentent les que~tions sous leurs divers
points de vue.
Quand les orateurs se hornent a lire ce
qu'ils ont éerit dans le silence de lcur cabinet,
ils ne discutent plus, ils amplifient: ils n'é-
coutent point, car ce qu'ils entendraient ne
( I~5 )
doit rien changer a ce qu'ils vont dire : ils ato
tendent que celui qu'ils doivent remplacer ~
ait fini : ils n'examinent pas l'opinion qu'il I

d.éfend, ils comptent le tems qu'il emploie ,


et qui leur parait unretard. Alors il n'y a
plus de discussioD, chacun reproduit des oh-
jections déja réfutées; chacun laisse de cóté
tout ce, qu'il n'a pas prévu, tout ce qui dé-'
rangerait son,plaidoyer terminé d'avance., Les
orateur! se succedent sansse rencontrer;
s'ils se ,refutent, c'est par hasard: il. nissem-
hlenta deux armées qui défileraient en sens
opposé', l'une a cóté de l'autre, s'apercevant
a peine, évitant meme de se regarder , 'de
peur de, sortir de la route irrévocablement
tracée. •
Cet inconvQnient d'une discussion qui se
compose de discours écrits, n'est ni le seul,
ni le plus a craindre; il en est un heaucoup
plus grave.
Ce qui parmi nous, menace le plus et
le bon ,ordre ,et la liberté, ce n'estpas l'exa-,
gération, ce n'est pas l'erreur, ce n'est pas
l'ignorance, bien que toutes ces choses ne'
nous manquent pas : c'est le besoin de faire
eft'et. Ce hesoin qui dégénere en une sorte de'
( r~6 )-
furettr,est d'autlult plus dangereux, qu'iln'.
pas sa source dans la nature -de l'homtne J
mais est une création sociale , fruit tardif et
fa<:tice d'une vieille civilisation et d'une ca-
pítale itnmense. En conséquence, iI ne se
modere pas lui-m~me, com.mé toutes les pas-
.siOIUl naiurelles qu'use lcur propre durée.
Le sentiment ne l'arréte point,car il n'a ríen
de commun avec, le sentiment : la raison né
peutrien contre hú, curil ne s'agit pasd'~tre
eonvaincu , mais de convaincre. La fatigue
meme ne lecahnepas;car celui qtü l'é":
prouve ne consulte pas ses'propres sensations,
mais observe celles qu'il prodllitsur d'autres.
Opinions, éloquence, éinotions, tont, est
~oyen, et l'homme lui-meme se métamor'"
phose en un iustrument de sa propreva-
llité.
Dans une natíon tellemei::J.t disposée, íi
faut, le plus qu'il est possible, enlever a la
médiocrité l'espoir de produire un e:ffet quel-
cOJilque, par des moyens, a sa portée : je dis-
un .det quelconque, car notrevanité eit·
humble, en meme tenu qu'elle est effrenée:
elle aspire atout, et se contente de peno A la
Toir expoaer ses pr4tenlions, on la dirait iJl.-
( I:J? )

.atiahle : a la voir se repaitre des plus petits


succes, on admire sa frugalité.
Appliquons ces vérités a notre Bujet. Vou-
lez-vous que nos assembl~es représentatives
soient raisonnables? Imposez aux hommes
qui veulent y briller, la nécessité d'avoir du
taleDt. Le grand nombre se réfugiera dans l~
raison, comme pil aller; mais si vous ouvre:t
a ce grand nombre une carriere ou chacun
puisse faire quelques pas, personne ne voudra
se refuser cet avantage. Chacun se donnera
son jour d'éloquence, et son heure de célé·
brité. Chacun pouvant faire un discours écrit
ou le commander ,prétendra marquer son
existence législative, et les assemblées de-
Vlendront des académies, avec cette diffé-.•
rence, que les harangues académiques y dé-
eideront et du sort, et dea propriétés, et mem.
de la vie des citoyens.
Je me refuse a citer d'incroyables preuvea
de ce désir de faire effet, aux époques lea.
plus déplorahles de notre révolution. rai va
des représentans chercher des suje~ de .dis-
coura, pour que leur nom ne füt pas étranget:
aux grands mouvemens qui ílvaient eu lieu:
le sujet trouvé ~ le dilCoun écrit, le rélultat;
( 128 )

leur était indiffé'rent. En bannissant les dis-


cours écrits:J nous créerons dans nos assem-
blées ce qui leur a toujours manqué, cette
majorité silencieuse , qui , disciplinée, pour
ainsi dire,' par la supériorité des hommes
de talent, est réduite a les écouter faute de
pouvoir parler a leur place; qui s'éclaire,
paree .)ju'elle est condamn~ a etre modcste,'
et qui devient raisonnable en se taisant.
La présence des ministres dans les assem-
blées achevera de donner aux diseussions le
caractere 'qu'elles doi vent prendre. Les minis-
tres discuteront eux-memes les décrets néces-
saires ~l'administration: ils apporteront des'
connaissances de faít que l'exereice' seul du
gouvernement peut donner. L'opposition ne
paraitra pas une hostilité, la persistance ne
dégénérera pas en obstination. Le gouverne-
ment cédant aux objections raisonnables,.
ameridera les propo8itions sanctionnées, ex-
pliquera les rédactions obscures. L'autorité·
pourra, sans etre compromise, rendre un'
juste hommage a la raison, et se défendre
elle-meme par les 'armes du raisonnement.
Toutefois nos asserilblées n'atteindront·le
degré de perfection, "dont le systt~me re-
(. 129 )
~présentatif .est susceptible, que lorsque les
ministres, au lieu d'y assister comme ,mi-
.nistres, en seront membres eux,-memes par
Y~lection nationale. C'était une grande .er-
,reur de nos constitutions préc.édentes, que
,ceUe incompatibilité établie entre le minis-
,tere et la représentation.
"
. Lorsque les représentans du. peuple
. , ne
peuvent jamais participer au pouvoir ,il est
acraindre qu'ils ne le regardent comme leur
¡ennenlÍ nat,urel. Si au contraire les mi~is~
:tres peuvent etre pris dans le sein des as-
;semblées, les ambitieux ne dirigeront leurs
.efforts que contre les hommes, et respecteront
l'institution. Les attaques ne port~nt que sur
,les individus, seront moins dangereuses pour
l'ensemble. Nul ne voudra briser un instru-
mento dont il pourra conquérir l'us~ge, et tel
.quichercb.erait a diminuer la force du pou-
.yoir exécutif, si eeUe force devait toujours
,lui rester. étrangere, ~a ménagera, si elle
peut devenir un jour sa propriété.
. Nous en voyons l'exemple en Angleterre.
Les.. ennemis du. ministere contemple!)t d~n~
,Mon.pouvoir}eur force etleur a~torité fu~ure;
l'QPposition épargne les prérogatives·du. gou-
9
( 130 )

Vernement comme son héritage, etrespeef.e


ses moyens ~ venir dans ses advet"S8ires pré-
sens. C'est un grand vice, dans une consti-
tution, que d'~tre placée entre les partis t de
maniere que run ne puisse arriver a rauue
qu'a trners la constitution. e'est cependant
ce qui a líeu, lorsque le pouvoir exécutjf,
mis hors la portée des législateurs, est pour
eux toujours un oblltacle et jamais une espé-
rance.
.On ne peut se flatter d'exclure les factions
.d'une organisation politique, ou l'on Teut
conserver les avantages de la libe~té. TI faut
done travailler a rendre ces factions le plus
innocentes qu'il est possible, et comme elles
doiven't quelquefois elre victorieuses, il faut
d'avance, prévenir ouadoucir les inconvé-
nlens de leur vicloire.
Quand les ministres sont tnembres des as·
semblées, ils sont plus facilement attaqués,.
s'ils sont coupables; car sans qu'il Boít besoin
de les dénoncer, il suffit de leur repondre : i18
se disculpent aussi plus facilement, s'ils sont
innocens, puisqu'a chaque instant ils peu-
'Vent expliquer et motiver Ieur conduite.
En r~unissant les individus" sans cess~r de
( 13. ,
distinguer les pouvoirs, un constitue un gou-
~emement en harmoni-e, au liell w, créer
deux camps sous les aTmes.
llen résulte encore qu'un minist!'e inepte
ou suspéct ne peut garder la puissance.
En Anglet-erre, le ministre perd de fait sa
place, 8'il se tro~ve en minorité•. (1)

9 j

. (1) M. Piu a rait elcept'ion a eette regle ~n'


8euxmotl, en 1784. 'Maia e'eat lfUe la natioD emin
4f;ail ,our.cNl miDiJ&iN, comre la ~uUre da CClDl-
.1Ula.
( 13:i )

CHAPITRE VIII.
De f I"(litiative.

0- -Von a mal compris, ce me semble , le sens


4~ l'artic1e .constitutionnelqui a rapport a
l'initiative. La chart;e royale la refusaitpres-
qu~entierement. aux chaIhhl'es qu'elle avait
créées. Ce n'était que par une extension, poúr
ainsi dire illégale, que les députés s'étaient
emparés rle la faculté de développer en pu-
hlic leurs propositions ,et les ministres an-
non~aient le projet de leur disputer ce pri-
vilége. Lorsqu'une proposition était accueil-
lie, des formes lentes et emharassées entra-
vaient sa marche. En un mot, le droit de pro-
position n'était dans la constitution de 1814,
qu'une ressource insuffisarite, contraire a l'in-
tention de la constitution meme, et toujours
en danger d'etre supprimée par une interpré-
tation plus rigoureuse de cette constitution.
Dans notre acte constltutionel, au COD.-
( 133) _
traire, une seule différence distingue l'ini.:.
tiative des chambres de celle dont le par-
lement d'Angleterre est investi: le chef de
l'état n'estpas obligé de prononeer' son veto:
le siJence en lient lieu. Mais quand l'opinion
publique réclame l'adoption. d'une proposi-
tioJ;l populaire, un gouvernement représen-
tatifpeut-illong-tems lui opposer, le silence2
le caractere d'un tel gouvernement n~est-il
pas d'etre dirigé par l'opinion? l'initiative
est done, par le fait ,complettement rendue
aux représentans de la nation, qui peuverit
meme reproduire leurspropositions aUll8i,
souvent qu'ils le jugent convenable, droit que
l'article ;) 1 de la charle royale leur avait en·
lev~.
Mon opinion sur,rmitiative n'a, nullem4ilnt
changé: elle me parait, eommeil y a un ~,
une, parti,e nécessaire des attributions de la
représentati~ nationale (1). Elle nepeut
sans doute, etre refusée aux ministres; iI
leur. appartientd'indiquer les désirs du gOtr

------------ --_._...---
( r);RéO. 'Isur lesConaliuitiOfll es la garaaties-,
p. 4r~3 ...
( 134 )
vernement, eomme les députés indiqtient le
1'oou da peuple; mais il arrivera nature1-
lement que le gouvernement n'exereera
presque jamais son i~tiative. Les ministres.
liégeant t:lans les ehambres, BU nomb.re des
représentans , feront en eeUe qualité les
propositions qu'exigeroht les circonstances
ou les besoins de l'Etat. Le gouvememen't
sentira 'fU'iI est de sa dignité d'attendre
pIutót que de devaneer. Quand il propose
des, projets de loi, c'est lni qui se soumetatl
jugement descbambres : quand il aUend la
proposition des chambres, jI devient leur
joge.
Laissons durant ces premiers Intmle'ns,
notre méchanisme constitutionnel s'établir
et se simplifier par rosage et l'habitude. On
multiplie les diffieultés en croyant les pré.
'venir: on les crée, )orsqu'on transforme eD
griefs des incertitudes qui tiennent a l'iguo-
rance. Mettons dé honne foi la constitution
en activité; a11 lieu de l'ébranler par des
changemens prématurés, voyons si rem-
ploi de ce qui existe ne nous offre pas lea
¡dJDeSavantages. Tant qu~n n'a pas es-
.Té .d.'.-ae cOllstitution par la pratiqae, let
( 155 )-
formes sont une lettre morte : la pra'tique.
seule en démontre I'efl"et et en détermine le
#

sens. Nous n'avons que tr0p80uvent ahattu


l'édifice 80US pretexte de le reconstrqÍre:
profitons désormais des lumieres qui ne s'ae-
quierent que par les faits, afin de pourvoir
grad.uellement a tous les hesoins p¡il'tiels ~
avec mesure, avee sagesse, avec lenteur, a
l'áide du tems, le plus doux· et le plus puís-
Jant des auxiliaires.

)
, 136)

CHAPITRE IX~

De la Responsahililé des Ministres.

La constitution actuelle est peut-etre la


seuIequiait établi sur la responsabilit.édes
ministres, des principes parfaitement ap-
plicables et suffisamment étendus.
Les ministres pellvent encollrir l'accusa-
tion, et mériter d'etre poursuivis, de trois
manieres:
1°. Par l'abus ou le mauvai~ emploi de
leur pouvoir légal.
2°. Par des actes illégaux, préjudiciables
a l'jntéret public, sans rapport direct avec
les particllliers.
3°. Par des attentats contre la liberté, la
stireté, et la propriété individllelle.
J'ai prouvé dans un ouvrage qlli a paru iI
y a trois mois, qlle cette derniere espece
de délit n'ayantaucun rapport avec les at-
tributions dont les ministres 80nt revetus
( 137.J
légalement, ils rentrai~rit a cet égard dans la
classe des citoyens, et devaient etre justicia.... .
bIes des tribunaux ordinaires. > - ,
TI est certain que si un ministre, ~ans un
. acces depassión, enlevait une femme", ou' si
dans un acces de colere, il tuait un homme, v

il ne 'devrait pas etre accusé eorome 'minis-


tre , d'une maniere parlic\¡liere, mais subir,
commc' violateur des lois eominunes, les
poursuites auxquelles son crime serait sou-
mis'parles lois communes, et dans les formes
presentes par elles.
Or, il en est de tous les aetes que la loi
réprouve, eomme de l'enlevement et de l'ho-
micide. Un ministre qui ·attente illégalement
a la liberté ou a la propriété d'un citoyen,
ne peche pas comme ministre;' ear aucune
de ses attributions 'ne luí donne le droit d'at-
lenter mégalement a la liberté ou a la pro-
priéiéd'un individuo Il rentre done dans la
classe' des autres coupables, el doit etre
poursuivi el puni comme eux.
TI fautremarquer qu'il dépend de cháellD
de nou!; d'attenter a la liberté individuelle.
-Ce n'est point un privilege'particulier auX
Ministres.'Je puis, si je veux; soudoyer quatre
( ISS )
fl6mm."'pouí' Utewlre mon ennemi·8tl' eeio..
cl~Une rtw', etl'entralner danaqaelque rédail
Gblóur ou je le tienDe' eaánué A' l'in8fu de
"-'te: monde. L.M"mMtre qui fait enlever
1In cito,.." sans y'tI'e Ultwisé par la lni ,
COIIlBlef le mmne criDae. Sa c¡ualité de Mi~
liiilreest étrangere acet acte, etn'en change
paint la nature. Car, encore une fois, cette
f{Wllité ne lui donnant pas le droit de faire
arreter 19 -eitOyens;, au mépris de 18 !'oi et
contre ses dilp08itions formelles, le délit
qu'il commet rentre dans.la mente clasae que
l'homicide, le rapt, ou tout autre crime
privé. .
1 San! doute la pnissance légitime du .Mi..
nistre lui facilite les moyená de commettré
des 'aeles illégitimes; mais ~et emploi de .81.
puissance n'e8t qu'un délit de plus. C'est
eo1mD.e si un individu forgeflÍt une nomi.;.
llatiOll de Ministre, pour en imp086r·.a . .
-gens;. Cet illdividu supposerait une misíiGn~.
'et s"arrogera.itun pouvoir dontil ne senil
.pas in"festi. Le.Ministre qui ordonue un acle
iUégal,lJepréteBtldemémerevetu d'une ao- \
torité. qui ne • a pu étéconférée. En COIlI-
Mquence .poar ~0U8 les déJjta ~t les iJldi¡.
( ~391
_-ridunont ¡es "rictilnei, ils dm'f'éiifavmr ....
action directe contri]. Ministres.
On a voolu dispuier anx· írlhunaux oIdi...
naires le d-roit de prbftbnee~ $Ir les ac~
tions decette nature. L'ollll tour-a-toul"arga'
de la faihlesse des trihunaux qui cnündraietit
de sévir ·contre des hommes- puisMns, et de
l'inconTénientae confier a ces ttibtlDan-xce
qu'en a nommé les secretsde l'état.
Cette derniere ohjectióli tienta d'aneietJJ1e11
idées. C'est un reste dI! sysleme dans lequel
i)n admettait que la sureté de rEtat pounit
exiger des· actes arhitraires. Alors, omnm.
l'arhitrairene peut se motiver, puisqu'il supo-
pose l'ahsence des faits et despWfu\fe.quí
aUl'aient renda la 10i 8uftisallte\,ofi ptétend
que· le secret e8t.;;Jadispén811bl~. Qaand. un.
Ministre a fait arreter el'~éteniriUéglllemmt
un citoyen, il est tQut aimple'~'Ie& -apele-
gistes attrihuent cette vexatioo. l·_~
seeretes, qui sont a laeoItD8~- dti~
mstre seul, et q1l-'a~:he peut révéler lalla
eomp1'61ilettre la SÍlteté pnbliqtte. Qutrift lo
tn:Ot, je ne connais pas de sureté publiqat
sans garantie individuelle. Je eroi8 qUé·~
auret-é publique est suroout eompromise _
( 140)
CJUflld les eitoyens v.oient dans l'autorité un '.
péril., au lieud'une .sauve-garde. Je crais que
l'arhitraire estle véritable ennemi de la su-
re~é publique; que les ténebres dont l~ar.bi~
traire s'enveloppe, ',ne ,ront qu'aggraver- ses
dangers ;qu'il n'y a de sureté publique que
d~s la jU!ltice, dejustice que ,par .les lois,
deJois que par l~s for~es. Je croisque la
liberté d'un seul citoyen intéresse .assez le
eoJPs social, pour que la caqse, de toute ri-
gu~ur exereée con~re lui doive e~re connu~
par, ses juges naturels. Je erois que, tel estle
but" prin,cipal, le, hut .sacré de toute institu-
tion politique , tlt. ~ue comme auc,une CODS:-
tit~tion n~ .peut trouver ailleurs une légiti-
mité c?mplete., ceserait en vain qu'elle
chercherait ailleurs une force et une durée
cer~aine.
Que si ron prétend que les trihunaux se-
ront trQp faihles contre les agens coupahles,
c'est qu'on ~e représente ces trihunaux dans
l'état ,d'incertitude, de dépendance, et de
terreur dans lequel la révolution les avait
placés. Des gOllvernemens inquiets sur leurr
droits, menacés dans lellrs ¡ntérets, produits
malheur~ux des faetions, et déplor~les hé:-
( 141 )
ritiers de la haine que ces fuctions" av~íent
inspirée, :ne pouvaient ni créer ni souffrir (les
tribunaux indépendans.
. Nótre cons'titution ,en rendant iriamovi-
bIes des ce moment tous les juges qui ser"ont
ñomtriés désormais, Ieur donne une indépen-
dance dont iIs ont' trop long-tems été privés.
lis saurontqu'en jugeant des ministres,comine
en jugeánC d'autres accusés, ils ne peuvent
éIicourii- aucune animadversion constitution-
nelle, qu'ils ne brirvent aucun danger , 'et
de' leJ}r sécurité naitra tout- a-la - fois l'im-
partialité, la modératiolÍ et le courage.
, Cen'est pas 'que les représentans de la 'i..a-
tion Ii'ayént"" aussi le droit et le devoir 'de
," s'élever contre'les attentats que les ministres
peuvent porter a la liberté,' si lescitoyehs
. «¡ui en' sont victimes n'osent faire entendre
leurs réc1amations.' L'article qui permet l'a'c-
. cusatitm contre les ministres, pour avoir com-
'pro~is la suretéou l'honneur de l'état, aS-
, sure' a nos mandataires' la faculté de les ac-
cuser, s'iIs introduisentdans le' gouvérIie-
;inent ce qu'il y a de plus 'contraire a la su-
reté et a l'honneur de 'tout gouvernement~,
- je' veux' dire l'arbitraire. Von áe peut"refúser
eJ~)
~ citbleJl1e ~oit d'e-~iger1~Jléparation d.1!
.1ot't qu'il éprO\lve: mais il f~ut aussi que les
hommes, investis de sa coxdiance, p\l~sent
prendTe sacause .en ~ain.Cette d5)\~hle ga-
l'BDtie est légitime .et<indi~ensable.
Notre constitution la con~cre implícite..
~eDt. D-restera maintenant a la concilier par.
la législation avec la garantie qu'on doit au~'
flUX ministres, qui, plus exposés que de sim-
plesparticllliers, au dépit des passions bles-
sées, doivent trouver dans les loiset dans le.
formes une protection équitable et suffiaan~.
n n'en est pas de méme' des acte~ illégau;x,.
préjudiciahles a l'intérét public, Bans rapa
porL direct avec Iespartic~Iiers, ou do maU1
vais emploi dupouvoir dont les D,Ú~tr~
.~n t légalement investis. .
TI Y a heaucoup d'actes illégaux qui 'n~
¡nettent en péril que l'intéret général. TI es'
~}air que ces actea ne peuvent etre dénoncé4
et poursuivisque par les assemhlées repré-
,entatives. Aucun individu n'a l'intérét ni le
dl'Qit de'.'en attribuel' la poursuite.
Quant a rabus du pouvoir légal dont les
ministres sont revetus, i1 est plus clair encore
qufl 1.1'eprése¡¡W1s du peuple sont ~uls en
(' 143 "
état de jnger si'l'abus e~$te, el qu~n tribu-
Dal partictilier , "p06Séd@t une allWité p~­
ticuliere, "~t seu! a meme de prono~er Su.r
la gravité de (jét abuso
Notré coIlBtitutioD egt dOIle élQillemment
88ge, lorsqu'elle accorde. a DOS r~~DfAnJ
la plllS grande latitude.dans leurs aceusations.,
..et 18FB«Ju'elte colifere un pouvoir discrétibn-
Baire au tribunal <¡ui doit prononeer.
ny ~ mille manieres d'entreprendreinjus-
.t.em.ent ou inutilement uneguerre, de diriger
&Tec trop de préeipitation, ou tropde lenteur,
011 trop de négligence la guerre entreprise.,
d'apporter trop d'inflexihilité ou trop de faí·
.hlesse dans jes négociations, d'ébranler le en;.
dit, soit par des.opérations hasardées ,smt par
des économies mal eonlJües, soit par des inW-
délités <'iégui3ées 80118 di1Férensnoms. Sicha-
cune de ces maniereg de Duire a l'Etat devait
~tre indiquée et spécifiée par une loi, le Cad,
de la respons~ilité devienclrait un .traité
d'histoire et de politique , et eneore ses di..
positions n'atteindraient que le passé. Lea
Miúistrf!s trouveraient tacilement de DOa--
veaUx M{)yens de les él~ pc;>ur l'avenir. :
Ag.ssi les Anglais, si iC!upulea~ta~
(144 )
tachés d'ailleurs, dans les ohjets qu'embrasse
la loi commune, a l'applieation littérale de la
'loi, ne désignent-ils les délits quiappellent
81,lr les Ministres la responsahilité, que par le s
mots tres-vagues de high crimes and misde-
metUWurs, mots qui ne préeisent niledégré
ni la nature du erime.·
'. On eroira peut-étre que e'est placer les Mi-
Distresdans unesituation -bien défavorable et
. ·bienpérílleuse. Tanms ql1'on exige, p01,lr les
. simples citoyens, la sauve-garde de la pré:"
cision la plus exacte, et la garantie de la leUre
de la loi, les Ministres sont livrés a une sorte
d'arbitraire exereé sur eux, et par Ieur aecusa-
. teurs el par leurs juges. Mais cet arbitraire
~t dans l'essence de la chose meme; se& inl.
cODvénieDs doivent ctre adoueis par la so-
lemnité des formes, le caraetere auguste· des
juges' et la modéralion des peines. Mais }&
príncipe doit ctre posé: et il vaut toujouts
·mieux avoueren théorie ce qui De peut ctre
évité dans la pratique.
Un ministre peut faire tant de mal, sans
s'écarter de la lettre. d'aueuDe loi. positiv~ ,
que si vous ne préparez pas d'es moyens eons-
titutiolinels ~. réprimer ee mal et de punir
( 145 )
ou d~éloigner.Je coupable (car il s'agit beau:-
coup plus. d'.enlever le pouvoir aux .miQ.istres
prévaricateurs, que de les punir), la nécessité
fera trouv.erces moyens hors de la constitution
m~me. Les hommes réduits a ohicaner sur le8
term~s ou a enfreindre les formes, devien-
dront haineux, perfides et violens. Ne voyan!
p.oint de route tracée, i]s s'en fraieront une
qui .era plus courte, mais aussi plus désor-
donnée et· plus dangereuse. Il ya, dans lo.
réalité, une force qu'aucune adresse n~élude
long-tems. Si en ne dirigeant contre les mi-
pistres que des lois précises,. qui n'atteignent
jwn.ais l'ensemble de leurs actes et la ten-
J}Quce de 1eur administration, vous les dé-
,obez de faitt a toutes les lois ,on ne les. jn-
gera plus d'apres vos dispositións minutieuses
el inapplicables : on sévira contre euxd'a..
pr~ les inquiétudes qu'ils auront eausées, le
mal qu'ils auront fait, et le degré de ressen-
timent qui en sera la suite.
Ce qui me persuade que je ne suis poinl
un ami de l'arbitraire, .en posant en axiome
qlJe la loi sur la .responsahilité ne saurait
mr.e détaillée, comme les lois communes:,
Mt que .c'est une loi politique, dont la Dar
10
{ 146)
ture' et I'application ont inévitahlement
'quelqtie chose dediscréÍi01?-naire, c'est que
Tai pour moi, eomme 'je viens de le diré,
·1'exemple des Anglai's , et que non-seulement
depuis 134 ans' la liberté existe c~ez eux ,
sans trouble et sans orages,maisque de tous
leurs ministres, exposés a une responSabilité
'indéfinie, et perpétuellement dénoneés par
l'opposition, un .bien petit nombre, a été
soumis a un jugement, ,aucun n'a subi une
. .
peme.
Nos souvenirs ne doivent pás nous trom:
pero Nous avons été furieux 'et turhulens,
eomme des esclaves qui brisaient leurs fers~
Mais aujourd'hui DOU'S sommes devenus un
peuple libre; et si nous eontinuons a l'étre,
si DOUS orgaDisons avec hardiesse et fraD.
chise des institutions de liberte ~ nous seroD8
bienlÓt calmes et sages eomme UÍl 'peuple
.libre.
Je De m'arreterai pointa prouver lel que
la poursuite des ministres doit étre'confiée,
comme la eonstitutioD l'ordonne, aux: repré-
sentaDs de la nation ': mais je ferai ressoriir un
avantage de la' eonstitution aetuelle'sur'toutes
ceHes qui ront préeédée. L'accusation, la
( -47)
}?'oursulte, l~instructiOn, le, jugement., tout ..
peut etre pubUc; tandis qu'auparavant il était
sin~m décx:eté, du.moins admis, que ces.pro·
cédq.res solemnellesdevaients'instruire secre-
te~ent.
Comme il y a dans les hommes investis
de l'autorité, une disposition constante a s'en-
tourer d'un mystere qui, dans leur opiñion,
ajoute aleu'r importance, je reproduirai quel-
ques raisonnemens que j'ai d..éja alléguésdans
un .autre ouvrage) en faveur·de Iap.uhlicité
des accusations.
. L'on prétend que cette puhlicité mel a
la m,erci d'orateurs imprudens les secrets de
l'état, que l'honneur des minis.tres sera com-
promis sans cesse par des accusations hasar..
~ées, en~, qq.e ces accus¡ltions, lors meme
qu'elles seraient prouvécs fausses, n'en ~u...
Font pas moinsdonné a l'opinion un. ~bran'"
le~ent dangereux.
:~ais les secrets de l'état. ne ;son t pas ell aussi
grand nombre qu'aime a l'affirmer le char.-
latanisme ou que l'ignorance aime ale croire~
le secret n'est guefe ind~pen~ble quP. dans
quelques cir.constances rares etmOJlle,nta-
nées, pourq:u.~lqueexpédition militaire,
( 148 )
par exemple, olípour quelque allianee dé-
cisive, a une époque de crise. Dans tous les
IlUtres cas, l'autorité ne veut le secret que
pour agir saos contradiction, et la plupart
du tems, apres avoir agi, elle regrette la
contradietion qui l'aurait ecIairee.
Dans ·les cas ou le secret est vraiment

néeessaire, les questions qui sont du ressorl
de la re~ponsabilité ne tendent point a le
divulguer. Car elles ne son~ débattues, qu'a.
pres qoo l'objet qui les a faít naitre est devenu
p~blic.
Le dreit de paix et dé guerre, la conduite
des opérations militaires, ceHe des négo-
ciations, la conclusion des traités, appar-
tiennent au pouvoir exéeutif. Ce·n'est qu'a-
pres qu'une guerre a eté entreprise, qu'on
pent rendre les ministres responsahIes de lá
légitimité de cettegnerre. Ce n'est qu'apres
qu'une expédition a réussi ou manqué, qu'on
peut en demander compte aux ministres. Ce
n1 est qu'ápres qu'un traite a ete conelu,
qu'on peut examiner le contenu de ce traité.
Les discussfons ne s'établissent done que
sur des questions déja connues. Elles ne di-
vulguent aueun fait. Elles placent selilement

,
( 149 )
des faits puhlics sous un nouveau point de
vue.·
L'honneur des ministres, loiu d'exi~er que
les accusations intentées contre eux soient
enveloppées de mystere, exige plutOt impé-
rieusement que l'examen se rasse au grand
jour. Un ministre, justifié dans le secret,
n'est jamais completement justifié. Les ac-
cusations ne sauraient etre ignorées. Le
mouvement qui les dicte porte inévitable..
ment ceux qui les intentent a les révéler·
Mais, révélées ainsi dans des conversations
vagues, elles prennent toute la gravité que
la passion cherche a leur donner. La vérité
n'est pasadmise a les réfuter. Vous n'empe-
chez pas l'accusateur de parler, vous em-
pechez seulement qu'on ne lui réponde. Le.
ennemis du ministre profitent du voile qui
couvre ce qui est, pour aecréditer ce qni
n'est paso Une explication publique et com-
plete, ou les organes de la nation auraient:
éclairé la nation entiere, sur la conduite du
.ministre dénoncé, eut prou vé peut-~tre a-Ia-
fois leul' modération etson innocence. Une
discussion secrete laisse planer sur lui l'ae-
cusation quí n'est repoussée que par une en·
( 150 )

quete mystérieuse, et peser sur eux l'appa-


rence de la connivence, de la faiblesse ou de
la complicité.
Les memes raisonnemens s'appliquent a
l'ébranlement que vous craignez de donner a
l'opinion. Un hornme puissant ne pent etre
inculpé sans que celte opinion ne s'éveille ,
et sans que la curiosité ne s'agite. Leur
échapper est impossible. Ce qu'il fallt, c'est
rassurer l'une, et vous ne le pouvez qu'en
satisfaisant l'autre. On ne conjure point les
dangers, en les dérobant aux regards. Ils
s'augmentent" au contraire, de la nuit dont
on les entpure. Les objets se grossissent au
.ein des ténebres. Tout paralt dans l'omhre
hostile et gigantesque.
Les déclamations inconsidérées, les accu-
sations 8ans fondement s'usent d'elles-memes,
se déoréditent, et cessent enfin, par le seul
effet de l'opinion qui les juge et les flétrit. Elles
ne sont dangereuses que sous le despostisme,
ou dans les démagogies, sans contre-poids
constitutionnel : sous le despotisme, paree
qu'en circulant malgré lui, eUes participent
de la faveur de tout ee qui lui est opposé; dans
les démagogies 2 parce qu e tous les pouvoirs.
C. IS1 )

é,tant réunis et confondus comme SQUS ledes-


potis~e, quiconque s'en 'empare, en suhju-
guant la foule par la parole, est maitre ahsolu.
e'est le despotisme sous un autre nomo l\Iais
quand les pouvoirs sont halancés, et qu'ils se
contiennent l'un par l'autre, la parole n'a
point ceUe influence rapide et immodérée.
:Il, Y a aussi en Angleterre, dans la cham-
hre des communes, des déclamateurs et des.
hommes turhulensl Qu'arrive-t:-il ? lis parlent;
on ne les écoute pas, et. ils se taisent. L'in-
téret qu'attache une assemhlée a sa propre
dignité, lui apprend a réprimer~s membres,
~ans qu'il soit hesoin d'étoufI'er leur voix.
Le puhlic se forme de meme a l'appréciatioD
des harangu~s violentes et des accusations
mal fondées. Laissez-lui faire son éducation~,
TI faut qu'elle se fasse. L'interrompre , ce
n'est que la retarder. Veillez, si vous le croyez
indispensable, sur les résultats immédiats...
Que la loi prévienne les trouhles : mais dites-
vous hien que la publicité est le moyen le
plus infaillible de les prévenir: elle met de
de. votre partí la majorité nationale, qu'au-.
treme~t vous auriez a réprimer, peutftre a
combattre. CeUe majorité vous seconde~
e 152 )

VoUs avez la raison pour auxiliaire , mais ¡)our


obtenir cet auxiliaire, il ne faut pas le tenir
dans l'ignorance , il faut au contraire l'éclairer•
. Voulez-vous etre sur qu'un peuple sera
paisibIe? Dites-Iui lur ses intérets tout ce
que vous pouvez lui dire. Plusil en saura,
plus il jugera sainement et avec caline., n
s'efITaie de ce qu·on lui cache, et il a'irrite de
'{In effroi.
. La constitutioD donne aux ministres un
tribunal particulier. Elle profite de l'institu··
tion de la Pairie pour la constituer juge d~
ministres, dans toutes les causes ou un indi-
...idu lézé ne se porte pas po.ur accusateur.
Les Pairs sont en efi'et les seuIs juges dont les
lumieres soient suffisantes et l'impartilllité
assurée..
La mise en aeeusation d~s minimres est,
dans le fait, un proces entre le pouvoir exé-
cutif el le pouvoir du peuple-. Il faut done,
pour le terminer, recourir"a tin tribunal
quiait un intéret distinct a-la-fuis et de eelui
du peuple et de celui du G<luvtrnement, et
qui, néanmoins, soit réuní, par tul autre in~
téret, acehii du Góuvernement et R celui
du peuple.
( 153 )
La Pairie réunit ces déUX oonditions. Se,
priviléges séparent du peuple les iñdivi·
dus qui en sont investis. fu n'ont plus a
rentrer daos la condition commúne. Ds ont
done un intérét dlstinct de l'intérét populaire.
Mais le nombre des Pairs mettant toñjours
obstacle a ce que la majorité d'entre eux
puisse participer au gouvernement, ceUe
majorité a, sous ce rapport, un intér~t dis-
tinct de 1'intétét du Gouvernement. En
m~me temps, les Pairs sont intéressés a la
~ liberté du peuple : car, si la liberté du petiple
était anéántie, la liberté des Pairs ét ieur
dignité disparaltraient. lIs sont ihtéressés de
. meme au mai~tien du Gouvernement, car,
si le Gouvernement était reriversé, avec lui
.'abimerait '¡eur institutÍon.
La Chámhre· des Pairs est done, par l'in-
dépendance et la neutralité qui la caracté...
risent, le juge convenable des tninistres. PIa'"
eés dans un poste qui lDspire naturellement
l'esprit coilservaleur a cétix qui l'oceupent.
formés par leur édu·catioil a la connaisSance
des·grands iritéréts ~ l'état, initiés par Ieuri
fencti~ns dans la plupart des secrets de l'ad.:.
miniJtl'ation, les Pai.rs reeoivent eh.córe dé
( 154 )
leur position so~iale une gravité qui lell~ com-
mande' la maturité de l'examen., et une dou-
ceur de mreurs, qui, en les disposant aux mé-
nagemens et' aux égards , supplée a la loi
positive, par les scrupules délicats de l'équité.
Les représentans de la nation, appelés a
suneiller l'emploi de la puissance et les actes ,
de l'administrátion publique, et plus ou
moins admis dans les détails des négociations,
puisque les ministres Ieur en doivent un
~ompte, lorsqu'elles sont te~inées, parais-
sentd'abord.aussi en état que lesPairs de dé-
cider si ces ministres méritent rapprob~tion
ou le hUme, l'indulgence ou le cM.timent.
Mais les représentans de la nation, éIectifs
pour un espace de temps limité, et ayant
hesoin de pIaire a leurs commettans, se' res-
sentent toujours de leur origine populaire et
de leur situation qui redevient précaire a
des époques fixes. CeUe situation lesje"tte
p.ans une double dépendance, celle de l~
popularitéet celle de la faveur. lls sont d'ail-
leurs appelés a se montrer souvent les anla-
gonistes. des ministres, et par cela meme
.qu'ils peuvent devenir leurs accusateurs 2 i.la
p.e sauraient. etre leurs i,?ges,
( 155 )
Quant aux tribunaux ordinaires, ils peu-
vent et doivent juger les ministres coupables
d'attentats contre les individus; mais leurs
membres sOJltpeu propres a prononcer. sur
des causes qui sont politiques bien plutót que
judiciaires; ils sont plus ou moins étrangers
aux connaissances diplomatiques , aux com·
binaisons militaires, aux opérations de fi·
nances: ils ne connaissent qu'imparfaitement
l'état de l'Europe, ils n'oJÍt étudié que les
codes des loi8 positives, il8 sont astrejnts, par
leurs devoirs habituels, a n'en consulter que
la lettre morte, el a n'en requérir que l'appli-
cation stricte. L'esprit subtil de la jurispru-
dence est opposé ala nature des grandes qhes-
tions quidoivent etre envisagées sous le rap-
port public , national , quelquefois meme Eu-
ropéen, et sur lesquels les Pairs doiventpro-
noncer comme juges supremes, d'apres leurs
lumieres, leur honneur, et leur conscience.
Cal' la constitution investit les Pairs d'un
pouvoir discrétionnaire , non-seulement pour
caractériser le délit, mais pour infliger la
peme.
En effet, lesdélits dont les ministres peu~
lent se. remIre coupables, ne se composent ni
( 156 )
d'un seul acte, ni d'une série d'actes positifS
dont chacun puisse motiver une loi précise;
des nuances que la parole ne peut désigner,
et qu'a plus forte raison la loi ne peut saisir,
les aggravent ou les atténuent. Toute tenta-
tive pour rédiger sur la responsabilité des
ministres une loi précise et détaillée, comme
doivent l'etre les loix criminelles, est inévi-
tablement illuseire; la conscience des Pairs
est juge compétent, et ceUe conscience doit
pouvoir prononeer en liberté sur le chatiment
eomme sur le críme.
J'aurais voulu seulement que la constitu-
{jon ordonnat qu'aucune peine infamante
ne frapperait jamais les ministres. Les peines
infamantes ont des inconvéniens généraux
qui deviennent plus facheux encore, 101'8-
qu'elles atteignent des hommes que le monde
a contemplés dans une situation éclatante.
Toutes les fois. que la loi s'arroge la distribu-
tiOD de l'honneur et de la honte, elle em-
piete maladroitement sur le domaine de
l'opinion, el cette· derniere est disposée ~
réclamer olla suprématie. TI en résulte une lutte
qui tourne toujours au détriment de la Ioi.
Cetle lutte doit surtaut avoir lieu, quand il
( 157 )
8'agit de délit~politiques, surlesquelslesopi-
nions sont nécessairement partagées. L'on af-
faiblit le sens moral de rIlOmme, 10rsqu'0D,
lui commande , au nom de l'autorité, l'estime
ou le mépris. Cé sens ombrageux et délicat
est froissé par la violence qu'on prétend lui
faire, et il arrive qu'a la fin un peuple ne sait
plus ce qu'est le mépris ou ce qu'est l'estime.
Dirigées meme en perspective contre des
hQUlmes qu'il est utile d'entourer, durant
leurs fonctions, de considération et de res-
pect, les peines infamantes les dégradent en
quelque sorte d'avance. L'aspect: du Ministre
qui subirait une punition flétrissW.te, avili-
rait dans l'esprit du peuple le ministre en-
core en pouvoir.
Enfin, l'espece humaine n'a que trop de'
peuchant a fouler aux pieds les grandeurs
wmbées. Gard.-on8-nous d'eneourager ee pen-
chant. Ce qu'apres la chute d'un ministre
on appellerait haine du crime, ne serait le
plus souvent qu'un reste d'envie, et du dé-
dain pour le malheur.
La consti:tution n'a point limité le droit
de grace appartenant au chef de l'état. 11
peut done l'exercer en faveur des ministres-
condamnés.
( 158,)
Je sais que eette disposition' a: potté, l"a.-
Jarme dans plus d'un esprit ombrageux. Un
monarqlle, a-t-ondit, peut eommander ases'
ministres des actes eoupables, et leu~ pilr~
donner ensuite. C'est done eneourager par
l'assuranee de l'impunité le zeIe des ministres
serviles et l'audaee des ministres ambitieux.
Pour juger eette objeetion, il faut remon-
ter BU premier prineipe de la monarehie
cOIistitutionnelle, je veux dire a l'inviola.bi·
lité. L'inviolabilitésuppose que le moharque
ne peut pas mal {aire. TI est évident que,eette
hypothese est une fietioD légale, qui n'affran-
ehit pas réellement des affeetions et des fai·
hlesses de' l'humanité, l'individu plaeé sur le
trone. Mais ron a senti que. eette fietion lé-
gale élait nécessaire ,pour rintéret de l'or-
dre et de la liberté meme, paree que' sa~
elle tout est désordre et guerre éternelle entre
le monarque et les factions. TI faut done res-.
pe<!ter eette fiction dans toute son étendue.
Si vous l'abandonnez un instant,vons retom-
hez dans tous les dangers que vous avez ,taché
d'éviter. Or, vous l'ahandonnez, enreslrei-
guant les .prérogative,s du monarque, sous le
prétexte de ~ea intentions. Cal' e'esl admetlre
( 159 )
<¡ut!' ses' intentióils peuvent ~tre soupc;on.:.
nées. 'C'est done admettre qu'il peut vouloir
le mal, et par eonséquent le faire. Des·lors
vous avez détruit l'hypothese sur laquelle son
inviolahilité repose dans l'opinion. Des-Iors
le principe de la monarehie constitutionnelle
est attaqué. D'apres ce principe, il ne faut
jamais envisager dans l'action du pouvoir,
que les ministres; ils sont la pour en répon-
dre. Le monarque estdans uneenceinte a
part et sacrée; vos regards, vos soup<;ons ne
doivent jamais l'atteindre. TI n'a 'point d'in-
tentioris,pointde faihlesses, point de eonni-
vence avee ses ministres, car ce n'est pas un
homme.(I), e'est un pouvoir neutre et abs-
trait, au-de~us de la région des orages.
Que si ron taxe de métaphysique le poiot
de+ue constitutionnelsous lequel jeeonsidere
ceUe question,' je deseendrai volontiers sur le

(1) Les partisans du despolisme ont dit aussique le


Roi' n'élait pasun homme; mais ¡ls en ont inféré qu~i1
pOlÍvait tout faire, et que sa volonfé remplul,¡uit leslois.
Je dis que le R.oi eonstitulionnel n'est pas un h9mme :
mais e'ellt paree qu'il ne peut rif'n faire sans ses minis-
ti'es,et que ses ministres ne peuvent rien faire qúe par
les lois.
( 160 ')

terrain de l'application pratique et -de la m~


rale, et je dirai encorequ'il y aurait'a .refu.
ser au chef de l'Etat le droit de mire gracc
aux ministres condamnés, un autre incon"
vénient qui serait d'autant plus grave que le
motifmemepar lequel on limiterait 8a préro-
gative serait plus fondé.
n se peut en effet qu'un prince, séduit par
l'amour,d'un pouvoirsans bornes, excite ses
ministres a des trames coupahles contre la
constitution ou la liberté. Ces trames sont dé-
couvertes; les agens criminels sont accusés)
eonvaincus; la sentence est porté~. Que fui..
tes-vo~s, en disputant au prince le dl'oit
. d'arr~ter le glaive pret 11 frapper }esinstru~
mens de ses v.olontés secretes, et en le fOr~nt
a autoriserJeur chAtiment?V()Usleplaéez en-
tre ses devoirs poIitiques et les devoirs plus
~aints d.e lareaonnaissance ét de 'l~ffection~
Cal' le úle irrégulier est pourtant du zele, et
les hommes ne sauraient punir sans 'ingrati-
tude le dévouement qu'ils ont accepté. Vous
le eontraignez ainsi a un acte de Iacheté et
de pertidie; vous le livrez aux re:r:nords de 5a.
conscience; vous l'avilissez ,a ses prQpres
yeux; vous le déconsidér.ez au~ yel,\X 4e ,son

.'
( 161 )"

peuple. e'est ce que firent les Anglais, ea


obligeant Charles Ier a signer l'exécution de
Stafford, etle pouvoir royal dégradé futbien;.
tÓt détruit.
Si vous voulez conserver a-la-fois la monar-
chie et la liberté ~ luttez avec courage contre
·les ministres pour les écarter: mais dans le
prince, ménagez l'homÍne en honoran t le mo-
narque. Respectez en lui les sentimens du.
'creur, car les sentimens dtÍ. creur sont toujours
respectables. Ne le soupc;onnez pas d'erreurs
'que la constitution vous ordonne d'ignorer.
Ne le réduisez pas surtont a les réparer par
'des rigueurs qui , dirigées sur des serviteurs
trop aveuglement fidele.'l, deviendraient des
cnmes.
Et remarquez que si nous sommes une
Nation, si nous avons des élections libres,
ceserreurs ne seront pas dangereuses. Les
Ministres,. en demeurant 'impunis, n'en se-
ront ras moins désarmés. Que le Prince
exerce en leur faveur sa prérogative , la grllce
est accordée, mais le délit est reconnu ,et
l'autorité échappe 3U coupable, car. il ne
peut ni continuer a gouvemer l'Etat avec
une majorité,qui l'accuse, ni se créer, par
11
( 16:J )

des élections nouvelles, une nouvelle majo-


rité, puisque dans ces élections, l'opinion
populaire replacerait au sein de l'assemblée
la majorité accusatrice. .
Que si nous n'étions pas une natipn, si
nous ne savions pas avoir desélectioDs li-
hres ~ toutes nos précautions seraient vaines.
Nous n'emploierions jamais les moyens cQns-
titutionnels que nous préparons. Nol,lS pour-
rions bien triompher a d'horribles époques
par des violences brutales; mais DOUS ne
sarveillerions , DOUS n'accuserioDs, Dousne
jugerioDs jamais les Ministres. Nous accour-
rions seulement pour les proscrire lorsqu'iLl
aUFaient été renverés.
Quand un Ministre a été condamné, soit
qu'il ait subi la peine prononcée par sa sen-
tence, soit que le Monarque lui .ait faít
grace, 'jI doit etre préservé pour l'avenir de
tontes ces persécutions variées que les partis
vainqueurs' dirigent sous divers prétextes
cont~e les vaincus. Ces partis affectent pour
justifier leurs mesures vexatoire.s' dés craintes
excessrves.. Ds saventbien que ces .craintes
n-e sont pas fondées,et que ce serait faire
trop .d'honneur a l'homme; que de' le,¡ su¡n
( 163 )
poser si ard'ent a s'attacher au pouvoir déchu.
Mais la haine se cache sous les dehors de la
pusillanimité, et pOUI' s'acharnel' avec moins
de honte SUl un .individu sans défense, on
le présente conime un objet de terreul'. Je
voudrais que la loi mit un insnrmontable
obstacle a toutes ces rigueurs taruives ~ et
qu'apres avoir atteintle coupable, elle le prit
.sous sa protection. Je voudrais qu'il mt 01'-'
donné qu'aucun Ministre, apres qu'il aura
subí sa peine, ne pourra étre exilé, détenu,
ni éloignéde' son domicile. Je ne connais
rien de si honteux que ces proscriptions pro-
longées. Elles indignent les nations oneHes
les corrompent. Elles réconci1ien~' avec les
victimes toutes les ames un peu élevées. Tel
ministre, dont l'opinion publique avait ap-
plaudi le chfltiment, se trouve el}touré de la
pitié pubHque, lorsque le cMtiment légal est
aggravé par l'arbitraire.
n resulte de to~tes les dispositions précé-
dentes, qué' les ministres seront souvent
dénoncés, accusés quelquefoii, condamnés
rarernent, punis presque ¡amais. Ce' résultat
pelit, a lapremierevue, para1tre insuffisant'
aü~ :hommes' qui pensent .que, poul' les
( 164 )
délits des ministres, comme pour' ceux des
individus, un chatiment posltif et sévere est
d'l1ne justice exacte et d'une nécessité ahso-
lue. Je ne partage pas ceUe opinion. La res-
ponsahilité me semble devoir atteindre sur-
tout deux buts, celui d'enlever la puissance
aux ministres coupables, et celui d'entrete~
nir dans la nation ,par la vigilance de ses
représentans, par la publicité de leurs d'é-
bats, et par l'exercice de la liberté de la
presse, appliqué a1'analyse de tous les aetes
ministériel~, un esprit d'examen, un intérét
habituel au maintien de la constitution de
~'Etat, une participation constante ;mx af-
(aires, en un mot un sentiment animé de
vie politiqueo
TI ne s'agit done pas ,dans ce qui tient a
la responsabilité, comme dans les circons-
tances ordinaires, de pourvoir a ce que 1'in.
nocence ne soit jamais menacée, et a ce que
le .rime ne demeure jamais inpuni. Dans les
questions de ceUe nature, le crime et 1'ln-
nocence sont rarement d'une évidence com-
plete. Ce qu'il faut, c'est que la conduíte
des Ministres puisse etre facilement soumise
a une investigation scrupuleuse ~ et qu'en
( 165 )
m~me tems heaucoup de ressources leur
soient laissées pour échapper aux suites dé
cette investigation, si leur déli t, mt-il prouvé,
n'est pas tellement odieux qu'il ne mérite
aucune grlice, non-seuJement d'apte:s les lois
positives, mais aux yeux de la conscience el
de l'équité universelle, plus indulgentes que
les lois écrites.
Cette douceur dans rapplication pratique
de la responsahilité, n'est qu'une conséquence
nécessaire et juste du principe sur lequel'
toute sa théorie repose.
.r~i montré qu'elle n'~st jamais exémpte
d'un certain dégré d'arhitraire : or l'arhitraíre
est dans' toute circODstance' un gráve in-
convénient.
S'il atteignait les simples citoyens, rien ne
:pourrait le légitimer. Le tmité descitoyens
avec la société ~ est clair et' formel. lis ont
-promis derespecte'r ses lois, elle' a promis
'de les leur fáire conriaitre. S'ib restentfi-
deles a lfmrs engagemens, eHe ne peut den
exiger de plus:' fls ont le droit de savotr-
clairettient quellé sera la suite de lenrs :ati-
tions, dont chaoune doit iltre prise a part
et jugée d'apd~s un tex:te précis. '
( 166 )
Les Ministres ont fait avec la société un
.aulre pacte; lis ont accepté volo~tairemeut,
,daJ;ls l'espoir de. la gloire, de la puissmce OQ.
de la fortune, des fonctions vastes et com-
pliquées qui forment. un toot compact et
indivisible. Aucune de leurs actioDs minis-
térielles ne peut etre prise isolément. lis
ont donc consenti a ce que leur conduite
fut jugée dans son ensemhle. Or c'est ~e que
ne peut faire aucune lQi précise. De-la le
pouvoir díscrétionnairequi doit etre exercé
sur eux.
Mais il est de l'équité scrupuleuse, il est
.du devoir strict de la société, d'apporter a
J'exercice de ce pouvoir tous les adoucisse-
mens que la sureté de l'Etat compor.te. De-
la ce Tribunal particulier" compasé de ma-
niere.a ce que ses memhres soient préservés
de toutes les pa~i(;lnspopulaires. De-la celte
,faculté donnée a ce Tribunal de ne prOlwn-
, cer que ~'apres .sa conscience et de choisit
ou de mitigar la peine. De-la enlin ~e re-
col,lrs a la~lémence du .Roi, recours ·~sslIré
.a tOU8 ses: sujets, mais plus favorable au~
~inist~es qu:a tl;>ut autre , d~apres leur-s re-
lations per~onnelles.
ei6T )'
Oui : lés Ministresseront rarement punís.
Mais si la constitution est libre et si lanation
esténergique; qu'importe la punition d'un
Ministre, lorsque, frappé d'un jugement so-:
lennel, il est rentré dans la classe' vúlgaire "
plus 'impuissaní que le derllier citoyen;'
puisque la désapprobation l'accompagne et le
poursuit? La liberté, n'en a pasmoins été
préservée de ses attaques, l'esprit puhlic n'en
a' pas moins regu l'ébranlement s~lutaire qui'
le ranime et.le purifie', la morale sociale n'en'
35 pas moins obtenu l'hornmage éclatant du

pouvoir tr.adtiita sa barre el flétri par sa sen-


terice.
M. Hastings n'a pas été puni ': mais cet
opprellsenr.de l'Indé a'paru a genoux'devant
la Cham,hre' des' Paits, et la voix de Fox,
de Sheridan et de 'Burke, vengeresse de
l'~lUmanité long-teros roulée imx pieds ,a
réveillé dans l'ame du peuple Anglais les
émotiónsdelagénérosité'et lessentimens de
la ' justice, et ,forcé le caleul mercantile
a pallier son avidité et a, suspendre ses vio-
leTlees. ". " , '~ ;; "
,Lord';Melville, n'a pasété puni, et je ne
veuxpoint con~est~r son innocence. 'Mais,'
( 168 )
l'exemple d'nn hornrne vieillidans la rontine
de la dextérité et dans l'hahileté des spé-
culations, et dénoncé néanmoins malgréson·
adresse, aecusé malgré ses nomhreux appuis,
,a rappelé a: ceux qui suivaient la meme ear-
riere, qu'il y a de l'utilité dans le' dési,nté-
ressement et de la sureté dans la rectitude.
Lord North l1'a pas meme été accusé. Mais
en lernena<;ant d'une accusation, ses anta-
gonistes ont reproduit les príncipes de la'
liherté eonstitutionnelle et proclamé le droit
de chaque fraction d'unEtat., a ne supporter
Cfue les eharges qu'elle a consenties. i
Enfin, plu8 anciennement encore" les
persécuteurs de M., Wilkes, n~ont I été pu-
nis que par des amendes; mais, la pOUI:-
Buite et le jugement ont fortifié les garantie8
de la liherté individuelle, et consaeré l'axi6me
quela maison deéhaque Anglais est son asyle
etsonchateau fort.
, TelB sont les avantagesde la responsahilité,
et Don ·pas qnelquesdétentions et quelques
supplices.
La mort, nimeme la captivité d'un homm~
n'ont jamais été nécessaires au sálut d'un
peuple; ear le salutd'un peuple doit etre en
(16g )
1ui.méme. Une nation qui craindrait la -vie
ou la liberté d'un Ministre dépouillé de sS.
puissance, serait une nation misérahle. Elle
!fessemblerait a ces esc1avesqui tuaient leurs
4tnaitres, de peur qu'ils ne reparussent le
fouet a la main.
Si c'est pour 1'exemple des Ministres aven~r
qu'on veut diriger la rigueursur les Ministres
déclaréa coupables, je dira¡ que la douleur
d'une accusation qui retfmtit dans l'Europe,
la honte d'un jugement, la privation d'une
place éminente, la solitude qui suit la dis:':
grace et que t:rouhle le remords, sont pour
l'amhition et pour l'orgueil des clu\timens sur.
fisamment séveres, des le~ons suffisamment
instructives.
Il faut ohserver que cet~e indulgence pour
les ministres, dans ce qui regarde la respon-
sahilité, ne compromet en rien les droits el¡
la sureté des individ~s: cal'O lesdélits qui
attententa cesdroits et qui menacent -eette
sureté , sont soumis 11 d'autres formes, jugés
par d'autres juges. Un Ministre peut se troro;'
per.-SJll".la légitimité 1)U .sur l'utilité d'une
guerre;il peut se tromper 8.ur la nécessité
d'une cession, daI18 untraité; ilpeut se
( 17 0 )'

tromper daIis une opération de finariee. n


faut done que Se8 juges soient investis de la
puissanee diserétionnaired'apprécier ses mo~
tifs, e'est-a-dil'e, de peserdes prohahilités.
incertaines. Mais un ~inistre ne peut pas s~
tromper quand il aUente illégalement a la
liherté d'un citoyen. TI sait qu'il eommet un
crime. Il le sait aussi hien que tout indi-
vidu qui se rendrait eoupahle de la meme
violence. Aussi l'indulgence qui est une jus-
tiee dans l'ex~men des questions politiques,
doit disparaltre quand il s'agit d'acles illé~
gaux ou arhitraires. Alors les lois commune9
reprennent leurs rorces ,. Iestribunaux ordi- .
naires doivent prononcer, les péine8 doi-
vent etre précises, el leilr application litté-
raleo
S~ns dbute, le, roi peut· faire gl'aee de la
peine. TI le peutdans ee cas commedanstoUlJ'
les autres. Mais sa clémence envers le cou-
pahle De prive' point l'individu lésé ,deJa.
réparalion que les trihunaux Iniontaeeor-
dée (1).

(1) Je n'ai pas etu nécessaire de répondre ici au re-


proche dl11entcuf dirige contre les formes que la cons~
titution a pl'escrites pour l'accusation et pour le juge-
ment des ministres. On est singulierement pressé, si l'o~
irouve quarante jOllfs un trop long espace de tems,
lorsqu'il s'agit d'examiner les questiol1s les plus compli-
quées et de prononcer sur 'la destinée des hommes qui
Ol1t tenu en main le so~t de I'Etat.
( 17'. )

CHAPITRE X.
De la déclaration que les Ministres sont in-
dignes de la confiance publique.

DANS les projets présentés l'année derniere


sur la responsahilité , ron a proposé de rem-
placer par un moyen plus doux en apparence
I'accusation formelle, lorsque la mauvaise
administration des ministres aurait compro-
mis la sureté de l'état, la dignité de la cou-
ronne, ou la liberté du peuple, sans néan-
moins avoir enfreint d'une maniere directe
aueune loi positive. On a voulu investir les
assemblées représentatives dudroit de dé-
cIarer les ministres indignes de la confiance
publique.
Mais je remarquerai d'ahord que cette dé-
claration existe de fait contre les ministres,
toutes les fois qu'ils perdent la majorité dans
les assemblées. Lorsque nous aurons ce que
naus n'avons paint encore, mais ce qui est
( 17 3 )
a'une nécessité indispensable, aans tome
monarchie contitutionnelle:J je veux dir~,
1m miIiistere qui agisse de concert, une ma-
jonté stable, et une opposition bien séparée
de ceUe majorité, IJul ministre ne pourra se
maintenir, s'il fi'a pour lui le plus grand nom-
bre des voix, a moins d'en appeler le peuple
par des éleetions nouvelles. Et alors, ces
élections nouvelles seront la pierre de tou-
che de la eonfianee aeeordée a ce ministre.
Je n'aper<;ois done dans la déclaration pro-
posée au lieu de' raceusation, que l'énoncé
d'un fait qui se prouve, sans qu'il soit besoin
de le déclarer. Mais je vois de plus que eeUe
déclaration, par cela meme qu'elle sera moins
solennelle et paraitra moins severe qu'une
aeeusation formelle, sera de nature a etre
plus fréquemment prodiguée. Si vous erai-
gnez que ron ne prodigue raecusation elle-
meme, e'est que vous supposez l'assemhlée
factieuse. Mais si en effet l'assemblée est, fae-
tieuse, elle sera plus disposée aflétrir les mi..
nistres qu'a les aecuser, puisqu'clle pourra
les flétrir sans se eompromettre, par une dé-
c1aration qui ne rengilge a rien , qui " n'ap-
pelant aueun examen, ne requiert aucune
( 174 ) -
preuve, qui n'est enfin qu'un en de ven-
geance. Si r~ssemblée n'est pas faetieuse,
pourquoi inventerune fonnule , inuti,le dans
ceUe hypoth~se et dangereuse dans rautre?

Seeondement 3 quand les Ministres sont


aceusés , un Tribunal est ehargé de les
juger. Ce tribunal, par son jugement, quel
qu'il soit, rétablit rharmonie entre le gou·
vemement et les organes du peuple. Mais
aueun tribunal n'existe pour prononeer sur
la déclaration dont iI s'agit. Cettedéclaration
est un aete d'hostilité d'autant plus flcheux
dans ses résultats possibles, qu'il est Bans ré-:
Bultat fixe et nécessaire. Le roi et les man-
dataires du peuple sont mis en présence, et
vous perdez le grand avantage d'avoir une
autorité neutre .qu'i prononee entre eux.
CeUe déclaration est en troisieme lieu un~
BUeinte directe a la prérogative royale. Elle
dispute au Prince lá liberté de ses choix. 11
n'en est pas de memede raecusation. Les Mi.
nislres peuvent atre devenus coupables 3 sans
que lemonarqne ait eu tort de les nommer,
avant qu'ils le fussent. Quand vous aceusez
les Ministres, ce sont eux seuls que vous at-:-
( t7? )
!aquez : ¡pais quandvQus les décIarez in-
dignes de la confiance publique, le Prince
est inculpé -' ou dans ses intentioDS, ou dans
~es lumieres, ce qui ne doit jamais aTl'iver
dans uo gouvernement constitutionnel.
L'essence de la royauté, dans une Monar-
,chie représentative, e'est I'índépendance des
nominations qui lui sont attrihuées. Jamai.
le roi n'agit en son propre nomo PIacé au.
sommet de lous les pouvoirs, il croe les UDS J
mqdhe les., autres, dirige aiDBi l'action poli-
tique" en la tempérant saos y participer.
C'est de la. que résulte son iaviolahilité. Il
fautdonc lui laisser cette prérogative intacta
et respectée. Jl ne mut jamais lui contestar
le droit de choisir. 11 ne fllut pas que le. 88-
~emblées s'arrogent le. droit d'exclure,. droit
qui, exercé obstinément, hnplique a la fin
celui de nommer.
L'on ne m'accusera pa~, je le pense ,d'étre
~rop favorable, a l'autorité ahsolue. Mais je
veux que la royauté soit investía de toute la
force? entourée de toutela vénérationqui
~ui son! néCebllaires }>Qur le salut au peuple
,t la dignité du trQne.
Que les délihératiollB cUs assemhMes S01ent
( 17 6 )
parfaitement libres; que les seeours de la
presse Iffranehie de toute entrave, les en-
couragent et les éclairent : que I'opposition
jouisse des privileges de la diseussion la plus
hardie : ne lui refusez aueune ressouree eons-
titutionnelle pour enlever au ministere sa ma-
jorite. Mais ne lui tracez pas un chemin dans
lequel, s'il est une fois ouvert, elle se préci-
pitera sans cesse. l.a déclaration que ron
propose, deviendra tour-a-tour une formule
~ans eonséql1enee, ou une arme entre les
mains des fa~tions.
J'ajouterai que, pour les Ministres mémes,
iI vaut mieux ql1'ilssoient quelquefois aceusés,
légerement peut-étre, que s'ils étaient ex-
posés achaque instant a une déclaration
vague, contre laquelle 11 serait plus difficile
de les garantir. e'est un grand argument
dans la houche des défenseurs d'un ministre,
que ce~le mot, aecusez-Ie.
_Je l'ai déja dit et je le répete, la eonfiance
dont un ministre jouit, ou: la défianee qu'il
inspire-, se prouve par la majorité qui le
I()utient ou qui l'ahandonne. C'est le moyen
légal, e'est l'expression eonstitutionnelle. n
est superflu d'en chereher une Rutre.
W ..t:a.t:c'W.h"""llI :Ai ""''' . . . . . .. O.~,*O "u 'Mi $O o 0.0 O"

CHAPITRE XI.
De la Responsabilité des. Agens inférieurs.

Ce n'est pas assez d'avoir établi la respon-.


sabilité des ministres; si c:ette responsabilité
ne commence· pas a l'exécuteur immédiat de.
l'acte qui en est l'objet, elle n'existe point.,
Elle doitpeser sur tous les degrés de la hié.,
rarehie constitutionnelle. Lorsqu'une rou.te
légale n'est pas traeée, pour soumettre tous
les agens a l'aecusation qu'ils peuvent tous
mériter, la vaine apparence de la responsa"';
bilité n'est qu'un piege, funestea ceux qui
seraient tentés d'yeroire. Si vous ne punissez
que le ministre qui donne un ordre illégal
et non l'instrument qui l'exéeute, vous pla.
cez la réparation si haut, que souvent on ne
peut l'atteindre : e'est eomme si vous pres..
eriviez a un homme attaqué par un autre,
de ne diriger ses eoups que sur la tete et
,:Ion sur le bras de ·son agresseur, sous le
.prétexte· que le br~ n'est qu'@ instrunient
l~
( 17 8 )
aveugle, et que dans la tete est la volonté el;
par, conséquent le crime.
Mais, obje~te-t-oIl, ~i les agans inférieurs
peuvent etre punis, dans une circonstance
quelconc¡ue, de leur ohéis.sance, VQUS les au-
torisez a juger les mesuresdu gouvernement
avant d'y concourir. Par cela seu]:I toute
son action est entravée. Oh trouvera-t il des
agens:l si l'obéissance est dangereuse? Dam
quelle impuissance vous placez tous ceUl!
«¡ui sont imrestis du commandement! dans
quelle incertitude vous jetez tOLlS ceux qui
sont chargés de l'eICéeution!
Je réponds d'abord : si vous prescrivez aux
agens de l'autorité le devoir absolu d'uné
óbéissance implicite et passive, vouslllneez
sur la société hümaine des instrumens d'ar..
bitraire et d'oppression, que le pouvoir aveu"
gle ou .furieux peut déchatner a volonté. Le..
quel des deux m8UX est le plusgrand?
Mais je crois devoir remonter iel a quelques
principes plus généraux sur la nature et la
possihilité de l'obéissance passlve.
Cette ohéissance, telle qu'on nous la vante
et qn'on Bons b. recommande, est, grice IlU
clel, eompltHement impossihle. Meme daIlJ
( 179 )
la discipline militaire, ceUe obéissance pas
sive a des bórnes, que la nature des choses
lui trace, en dépit de tous les sophismes.
01l a beau dire que les armées doivent etre
des machines, et que rintelligence du soldat
est dans rordre de son caporal. Un soldat
devrait-il , sur rordre de son caporal ivre ,
tirer un coup de fusil h son capitaine? Il doit
donc distinguer si son caporal est ivre ou
non; il doit réfléchir que le capitaine est
une autorité supérieure au caporal. Voila de
rintelligence et de l'examen requis dans le
soldat. Un capitaine devrait-il, sur l'ordre
de son colonel, alIer, avec sa compagnie,
aussi obéissante que lui, arreter le ministre
de la guerre? Voila donc de l'intelligence
et de l'examen requis daDs le capitaine. Un
colonel devrait-il, Bur rordre du ministre de
la guerre, porter une main attentatoire sur
la personne du chef de l'état? Voila done de
fintelligence et de l'examen requis dans l~
colonel (1). On ne réfléchit pas en exaltant

(1) Mon opiniot1511r l'~is9an~ palllive a été com....


),auoe-par des raiSOnnemeft5 que je erois IItile de rup'"
( 180 )

l'obéissance passive, que les instrumens trop


· dociles peuvent etre saisis par toutes les
~ains, et retournés contre leurs premie,rs

porter, parce qu'ils me semblent ajouler a l'évidence


· des principes que ¡'ai tAché d'élablir.
,J'ai demandé, si un soldat devait, sur l'ordre de son
· caporal, tirer un coup de fusil ti Ion capitaine. OQ
m'~ répondu: 11 est clair que lB soldat, par le meme
principe de l'obéissance, aura plus de respect pour
son capitaine que pour son caporal. Mais j'avais dit
aussi, le soldat doit réJléchir que le capitaine est une
autorité supérieure au caporal. N'est-ce pas exaetement
Jalllemc'pensée? esl-ce le mot de réflexion qui époq-
vaOle 7 Mais si le soldat ne réfléchil poiOl a la différen~
de rang qui sépare ces deux personnes appelées égale-
ment a lui commander, comment appliquera-t-il le
principe de l'obéissance? Pour qu'il sache qu'lln plus
grand resRect est dl1 al'une des deux qu'a l'autre, il faul
bien qu'il con4l;0ive la dislance qui les sépare.
,J'ai dit, qu'en these générale, la discipline était la
base indispensable de toute organisatÚJn militaire , el
que , si ceUe regle avait des limites, ces limites ne se
laissaient pas décrire, qu'eUes se untaient. Que m'a-
t-on opposé? Que les cas de ce genre lont rares el in-
diqués par le sentimenl intérieur, et qu'ils nefontpoint
obstacle ti la regle générale. N"y a-t-il pas ici, non-seu-
I ement conformité de principes, mais, répétition de
mots? Le lentiment intérieur u'est-il pasPéquivalent
- -
( IBI )
maltres, etque l'intelligence qm porte" í'hom~ -
me a l'examen, lui sert aussi a distinguer le

- des limites qui ne se décrillem pas , mais qui se sententt


Et la rf!p;le générale est-elle autre ehose que la these"
générale ?
J'ai dit encore, que le gendarme ou l'qfficÍt!r qui
aurait concouru a f arrestation illégale d' un citoyen, fU!
leraitpas justifté par fordre tfun Ministre. Remarque;¡¡
bien ce mol'f arrestation illégak. Qu'a-t-on objeclé?Que
les asens inférieurs n'ont que deux chases a examiner.
Pesez en passant cene expression ~ deux choses aexami-
ner. Quand j'afi"¡rme que l'exanzen {"st inévitable, je n'ai
done pas tort, puisque les défenseurs de l'obéissance pas--
sive y reviennent malgré qu'il en aient. Ces deux choses
aexaminer sont de sallOir si fordre qui leur est donné
Imane de l'autorité dont ils relevent, et si la réquisition
qui leur est,{aite s'applique a des choses l'elatives aux
r
attributions de celui qui a délil'rée. C'est tout ce que
je demande. On a l'air de confondre l'arrestation d'un in-
nocent avec une arresfation illégale. Un innocent peut
etrfi arrelé tres-Iégalement, si on le soup~onne. L'exé-
cuteur du mandat d'arrel, mililaire ou civil, n'a point a
rechercher si l'objet de l'ordre qu'il a re\;u mérite Oll non
c!'etre arreté. Ce qui l'inléresse, c'est que l'ordre soillégal,
c'est-a-dire, émanéde l'autorité qui a droil de le donner,
et qu'il soit revetu des formalités prescrites. C'est la ma
doctrine, et c'est aussi ceHe de mes prélendus antago-
nisles. Car ¡Is le disent en propres termes: Le gendarme
ou fhuissier.... n'aura jamais as'occuper que de salloir
( 182 )

drQit d'avec la force, et celni a qui appartient


le commandement de celui qui l'usurpe.
Qu'en these générale la discipline soit la
baze indispensable de toute organisation mi.;.
litaire, que la ponctualité dans l'exécution
des ordres rec;ns ,soit le ressort nécessaire de
toute administration civile , nul donte. Mais
ceUe regle a des limites : ces limites ne se
laissent pas décrire, paree qu'il est impossible
de prévoir tous les cas qui ptluvent se pré-
senter: mais elles se sentent, la raison de

s'il tient sa mission d'une autorité compétente ou in-


compéteme, et si eUe est conforme ou conJraire a la
marche ordinair.e des choses, et aux formu de jwtice
et d'administration qui SOR! ~itées. A cela pres, il exé-
culera, les yeux fermés, les ordres qu'il aura refus ,
et ilJera bien. Sam. do ute, il fera bien. Qui le conteste?
Mais pour savoir »i I'autorité qui lui donne des ordres eSI
compéteme, et si l'ordre est conforme ou contraire a la
marche des ~hoses et aUl[ forme!> de la justice. ne fout-il
pas qu'il examine, qU'il-compare, qu'il juge? Je a'ajoute
pll.& celle note pour répon,dre a un articl~ de journal
déja oublié ,mais pour démontrer ql~e la these de l'obéis-
S¡lllCe passive De peut etlle souteooe, que r.eUJl qui
croient la défendre sont forcée de l'abandOlUler, el qu'OD
a beau faire, on ne mel jamais l'intelligen~ humaine
hora del> affaires humaiDes.
( 183 )
chacun l'en avertit. n fon est jugo, et ir en
est nécessairettlent 18 seul juge : iI en est l.
juge a ses risques et périls. 8'11 88 trompe, il
en porte la peine. Mais on ne fera jamais que
l'homme puisse devenir totalement étranger
a l'et:amen, e~ Se paSSel de rinteIligene6 que
la nature lui a dlnmée p<jlJr.e óonduire, el
dont aucune profession ne peut le dispenser
de faire usage. (1)

(1) U elt bon d'observer que nOI\~ ne inilDqúons roinl


en France dé loi5 eneMe existant'éll, 1ul , p"bnon.~Iit des
peines contre les exééuteuts d'órlil'ét1 lIl~gaut, sím'8 6Il
exceptér, el m~me en y éompt'enii1t forh\elll'lnetll les
militairei, óbligent par la ces niHitillrés it compare!' aVl!e
ces loís les ordtcs 1\1'118 rel¡¡olvent de \eUrlí &u~éi'ieur8.
La 101 du t 3 germinal 8n VI, portÉ!, attíele 166:
u Tout offieier, soua - oilicier 00 gei1darli!~, qui dflrl-'

" nera , signera, exécutera on reta .exéclitét l'ord!'!!


» d'arr~ter uh individu, bu qui l'arretcra effeétivc"
» ment, si ée n'est en· flagl'llIU' dtnit, 01l danll les cas
". prévus par ll!s lois , pOUI" le reIhettre sur-lé-champ a
11 1'0flicier de police , sera poors'tlivi erilnirtellemen~, et
» puni cornme cotlpa~ duo ét'ltiJé de détt>lltion at~¡':"
11 traire. JI 11 faul done que le gendarmli él l'&ffiél~t

¡ugent, avant d'obéir, si llindividu· ~U'illl dójvel1l ár~"


ter eat dans le cas du tlagránt t!lélit, oh dans tlh autl'e
cas prévu par lea 10is. 8uivant l'arlicle 166, la meme
\

( 184 )
Sans .doute la chanee d'úne punition pour
e.Yoir ohéi, jettera quelquefois les agens su-
halternes dans une ineertitude pénihle, Il
serait plus commode pour eux d'etre. des
automates zélés on des dogues intelligens.
Mais il y a ineertitude dans loutes les ehoses
humaines. Pour se délivrer de toute ineerti-

peine aura lieu pour la délenlion d'Ull indiv.idu, dans


un lieu non légalemenl el puhllquemem désigné pour
servir de maison d'arret, de jusliee on de prison. 11 Caut
done que le gendarme ell'officier jllgent ,.avant d'ohéir,
si le lieu oti Hs doivent eonduire l'individu arrelé , est
un lieu de détenlion légalement et publi~ement dési-
gné. L'article 169 porte que, hors les c~s ~e flagrant
délit déterminés par les lois, la gendarmerie ne pourra
arreter aueun individu, si ce n'est en vertu, soit d'un
mandat d'amener , ou d'arret, luivant les formes pres-:
erites, soit d'une ordonnanee de prise de eorps , d'lIn
décret d'accusation, ou d'un jugement de condamnation.
Il faut done que le genda.rme el l'oflicier jugent, avan.t
d'obéir, s'il y a un ma~Jat d'amcn~r, ou d'ar~et, sui-
va~t les formes, ou une ordOlmance de prise de eorpll,
ou un décret d'aecusation, ou un jugement de eondam-
nation. Voila, je pense, assez de cas 00 la force anuée
est appelée a eonllulter les lois; .et ,pour consul.ter les
lQis, il faut bien· <¡u'elle fasse usag~ de S3 rai¡OI~.
( 185)
tude, l'homme devrait cesser d'etre un etre
moral. Le raisoIlnement n'est qu'une compa-
raison des argurnens" des probabilités et des
chanses. Qui dit comparaison, dit possibilité
d'erreur" et par conséquent iJ;lcertitude. Mai's
a cette incertitude, il ya, dans une organi-
sation politique bien constituée, un rerned~
qui non-seulement répare les méprises du ju,-
gement iBdividuel, mais qui met l'homme
a l'abri des suites trop funes,tes de ces rné-
prises, lorsqu~elles sont innocentes. Ce re-
mede, dont il fautassurer la jouissance
aux agens de l'administration comme a tous
les citoyens, c'est le jugementpar jurés.Da~
toutes les questions qui ont une partie mo-
raIe" el qui sont d'une nature compliquée.,
le jugernent par jurés est indispensable. Ja-
mais la liberté de la presse, par exemple,
ne peut exister" sans le jugement par jurés.
Des jurés seuls peuvent déterminer si telli.-
vre, dan~ telle circonstance, est ou n'est pas
un délit. La loi écr~te nepeut se glisser a
travers tO,utes les nuances. pour les attein-'
dre toutes. La raison commune, le hon se~
naturel a tous les hommes apprécient ~
I1u~nc~s. Or, les ju.rés s011t les r~présenta~
( 156 )
de la raison cotnmune. De m~me, quand iI
fatjt déeider si tel agent 8ubordonné a nn
ministre, et qui lui a prété oú refusé son
ohéissance, a bien úu mal agi , la loi écrite esl-
tres-inllufIii8nte. e'est eneore la rllison com-
mUlle qo1 doit prolloilcer. n est done néces-
.saire de r~courir dans ce cas a desjurés, ses
seuls interprétes. Eux seuls peuvent évaluer
les motifs qui ont dirigé ces agens, et le «legré
d'innocence, de mérite ou de culpabilité de-
leur resistanee ou de leur concours.
Qu'on ne craigne pas que les instrumens .
de l'autorité, comptant, pour justifier leur
désobéissance, sur l'indulgence des jurés ,
soient trop enclins a désobéir. Leur tendance
naturelle, fuvorisée eneore par leu!' intéret
et leur amour - propre, est toujours l'obéis-
sanee. Les filveurs de l'autorité sont a ce
prix. Elle a tant de moyens secrets púur les
dédommager des inCODvéniens de Ieur zele !
Si le eontrepoids avait un défaut, ce serait
plutO! d'étre i(utfficace ; mais ce n'est au moins
pas une raison peur le retrancher. Les jUl'és
eux-m~mes ne pl'endt0nt point avec exagé~
ration le parti de l'ittdépendanee dails les
agens du pouvoit. Le hesoin de l'ordre est
( 18 7 )
inhérenta l'homme; el dans fons ceux qni
sont revetusd'une nrission, ce penehant Se
fortifie du sentiment de l'importanee et de la
eonsidérátioD. dont ils s'entourent, en se
montrant serupuleux et séveres. Le hon ~ens
des jurés eoneevra facilement qu'en général
la subordination est néeessaire , et leurs dé-
eisions seront d'ordinaire en faveur de la 811-.
hordination.
Une réflexion me frappe. Von dira que jo
mets l'arbitraire dans les ;ur~s: mais VOUB le
mettez dans les ministres. TI est impossible ,
je le répete , de tout réglel', d-e tout éerire,
et de faire de la víe el des relatioDS des horn-
mes entre eux un proces-verl>al rédigé d'a-
vanee J ou les noms S'euls rement en hIane ,
el qui dispense a l'avenir les géDératioIl&
quí se suecedent, de \out examen, de tonta
pensée, de tout rec0urs a l'intelligel.\.Ce. Or,
si., quoi qu'on fasse, il reste toujoura, da:ss
les affaire!r hun~l:aines, quelqut! chole de dUl-
crétionnail'e , je te demande, ne vall-t-il pal'
mieux qu~ l'~'Xer~ice du pouvoir que eette
pórtion di~rét1ionnaire exige, 80it confié a
des homm{!~ qui De l'exércent que doo$ un0
seuIe circonstance, qui ·ne se corron1pent ni
(·'188 )
Ile'-s'avlmglent par l'habitude de l'autorlté, .
et qui soient également· iotéressés a la li-
berté et au bon ordre, que si vous la confiez
a des hommes qui oot pour intéret perma-
neot leurs prérogatives particulieres..
Encore une fois, vous oe pouvez pas main-
tenir :sans restriction votre principe d'obéis-
sance passive. n· mettrait en danger tout ce
que vous voulez conserver; iI menacerait
non-seulement la liberté,mais l'autorité;
non - seulementceux qui doivent obéir :i
mais ceux qui commandent; non-seulement
le peuple, mais le monarque. Vous ne pou-
vez pas non plus indiquer avec préci-
sion chaque circonstance, ou' l'obéissance
cesse d'etre un devoir et devient un crime.
Direz..vous que tout ordre contraire a la cons-
titution établie ne doit pas etre exécuté ?
Vous etes malgré vous reporté vers l'exam~n
de ce qui est contraire a la constitution·éta.,
blie.L'examen est pour vous ce palaisde
Strigiline, ou les chevaliers rev.enaient sans
cesse, malgré leurs efforts pour s'en éloigner.
Or, qui sera cha rgé de cet examen? ce ne
sera pas, Je le pense, l'autorité qui a donné
l'ordre que vous voulez examiner.n faudra
'( 189 )
done toujours que vous organisiez un moyen
.de prononcerdans chaque circonstance; et
le meilleur de tous les moyens, c'est de con-
6.er le droit de prononcer, aux hommes les
plus impartiaux ~ les plus identifiés aux ¡nté-
rets individuels et aux intérets puhlics. Ces
hommes sont les jurés.
.La responsabilité des agens est reconnue
en Angleterre, .depuis le dernier échelon
jusqu'au degré le plus.élevé , de maniere a
,ne laisser aueun doute. Un rait tres-cnrieux
le prouve~ et 'jeJe cite d'autant plus volon-
tiers, que l'homme qui se prévalu.t dans cette
·circonstance du principe de la responsahi:-
Jité de tous les agens, ayant eu évidemment
.10rt dans la questionparticuliere, l'hommage
rendu au principe général n'en fut que plus
manifeste.
Lors de l'élection contest.ée de M. Wilke~,
un des magistrats de Londres, concevant que
.la Chambre des communes. avait, dans quel-
ques-unes de ses résolutions, excédé ses pou-
voirs, déclara que, vu qu'il n'existait plils
de Chambre des Communes légitime en An-
gleterre, le paiement des taxes exigé désor-
mais en vertu de lois émanées d'une auto-
( 190 j
rité devenue illégale, n'était plus obligatoire-.
11 refusa en eonséquence le paiement de tous
les impots, laissa saisir ses meubles par le
eolleeteur des taxes, et attaqua ensuite ee
eolleeteur pour violation de domieile et sai-
sie arbitraire. La question fut portée devant
les tribunaux. L'on ne mit point en doute que
le eoll~etcur ne füt punissable, si l'autorité
au nom de laquelle il agissait n'était pas une
autorité légale : et le président du tribunal,
lord Mansfield, g'attaeha uniquement a prou-
ver aux jurés que la Chambre des eommunes
n'avait pas perdu son caraetere de légitimité;
d'ou il résulte, que si le eolleeteur avait été
eonvaineu d'avoir exéeuté des ordres illégaux
on émanés d'une souree illégitime, il eut été
puni, bien qu'il ne fut qu'un instrument
soumis au ministre des finanees, et révo-
vocable par ce ministre (1).
Jusqu'a présent nos constitutions conte-
naient un articledestructif de la responsa-

(1) J'aurais pu citer un autre (ait, plus décisif encore,


dans la m¡;me affaire. L'un des principaux commis des
ministres, qui poursuivaieot M. Wilkes, ayant, aveC
quatre messagersd'Etat , saisi 'es papiQr5 , et arr¡;té cinq _
( 19 1 )
biliié des agens, et la chll1'te l'Oyale de
Louis XVIII l'avait soigneusement COD8ervé; ,
DJapres oet artiole l'on ne pouTait poursuivre
la réparation d'a:ucun délit commis par le
.dépositaire le plus subalterne dé la puis.sance,
llal1s le ~ons€mtemeDt formel de J'autarité.
Un citoyen était-il maltraité, calomni6, lézé
d'ane maniere quelconque par le maire d.
son village, la constitution se pla~ait entre
lni et l'agI'6s.ienr. Il y avait ainsi danscette
seule ~laS8e de fonctioDnaires 404000 mille
inviolablés au moins, et peut-tHre deux cents
d 'j Ji . t. I

fQ six pei'S4)RR6I, OOlllidéréea eomme ses eomplices,


M. Wilkes obtint milJe livres llterling de dommages
eontre cet agent, qui .l'avait agi toutefois que d'apre¡
des ordres ministériels. Cet agent fut eondamné en son
propre et privé Dom a payer cette somme. Les quatre
messagel'8 d'Etat furent attaqués également a la eour del
Plaids communs, par les ltutres personDes arretées, et
eondamnés a doux mille livres sterling d'amende. Au
reste, j'ai prouvé dans la Dote précédente, que Doua
aVODS en Franee des lois du meme genre, eontre les e;s:é-

cuteurs d'ordres illégaux, tels que les gendarmes et lea


geoliers. en matierede liberté personnelle, et tels que
les pereepteurs des revenus publics, en matiere d'impo-
sition. Ceux qui ont eru éerire contre moi, ont écrit en
réalité contre notre Code , tel qu'il est en vigueur , et tel
qu'il doit etre observé journellement.
( 192 )

mille dans les aulres degrés de la hiérarchie.


Ces inviolables pouvaient tout faire sans
qu'aucun tribunal put instruire contre eux"
tant que l'autorité supérieure gardaitle silence.
Vacte constitutionnel que nous possédons,
a fait disparaitre cette disposition mons-
trueuse; le meme gouvernement qui a con·
sacré la liberté de la presse, que les minis-
tres de· Louis XVIII avait essayé de nous
ravir, le meme gouveruement qui a formel-
lement renoncé a la faculté d'exiler, que les
ministres de Louis XVIII avaient réclamée,
ce meme gouvernementa renduaux citoyens
leur action légitime contre tous les agens du
pOUVOlr.
( 193 )

' .....t¡;.tiW'l .uN .u.-Al... ... ~. wW:;"\¡¡llj I'aI ••• ce. .J¡¡. . . W ~ ~

CHAPITRE XII.

Da Pouvoir municipal, des autorités locales ..


et d'un nouveau genre de fédéralisme•

.Laeonstitution ne prononee rien sur le


pouvoirmunieipaI., ou sur la compollition
des autorités .locales , dans les diverses par-
ties de la France. Les représentans de la
Jl8tion auront a ¡'en occuper, aussitÓt que ·la
paix. nous aura rendu le calmenécessaille
pour améliorer notre organisation intérieure;
~ et e'est, apres la défense nationale, I'objet le
plus important qui puisse appeler leurs mé-
ditations. 11 n'est done pas déplaeé d'en trai-
:ter ieÍ.
La'direct'ion des aH"aires de tous appartient
• tous, c'est-a-dire aux représentans et aux
délégués de tous. Ce qui n'intéresse qu'une
fraction doit etre décidé par celte fraction:
ce qui n'a de rapport qu'avec I'individu -ne
doit étresoumis qu'a .l'individu. Von ~
13
( 194 )
saurait trop répéter que la volonté générale
n'est pas plus respectable que la volonté pal'-
ticuliere , des qu'elle sort de sa sphere.
Supposez une natioll d'un million d 7indi-
vidus, répartisdans un nombre quelconque de
communes : Danschaque c{)mmune, chaqu.e
individu aura des intérets qui ne regarderollt
que lui, et qui, par conséquent, De devront I
pas etre soumis a la jurisdictioll de la com-
mune. TI en aura d'autres, qui intéresserollt
les autres habitans de la commune, et ces
intérets seront de la compétence communaler
Ces communes a leur tour auront des ilité-
rets qui ne rcgarderont que leur intérieur ~
et d'autres qui s'étendront a un arrondisse-
mento Les premiers seront du ressort pure--
ment communal, les seconds du ressort dé-
l'arrondissement et ainsi de suite, jusqu'aux
intéréts généraux, communs ~ ehaeun des
individus formant le million qui eomposc>
la peuplade. Il est évident que Ce n'est qUe
sur les intérets de ce dernier genre que la
peuplade entiere ou ses repl'ésentans ont ·un0
jurisdiction légitime : et que s'ils s'immiscent
f'lans les intérets d'arrondissement, de com'"
:Hume on d'indi vidu, ils excedent kur com...
( 195 )
pétence. n en serait de meme de 1'arrondiS7
sement qui s'immiscerait dans les intérets
particuliers d'une eommune, ou de la com-
mune qui attenterait al'intéret purement in-
dividuel de I'un de ses membres.
L'autorité nationale, l'autoriLé d'arron-
dissement, I'autorité communale, doivent
resterchacune dans leur sphere, et ceci nous
conduit a établir une vérité que nous regar-o
dons comme fondamentale. L'on a considéré
fusqu'a présent le pouvoir local comme une
branche dépendante du pouvoir exécutif =
au contraire, il ne doit jamais I'entraver,
mais il nedoit point en dépendre.
Si ron 'confie aux memes mainsles inlérets)
des fracti0Ds et ceux de I'état, 01:1 si ron fait"
eles dépositaires de ces premiers intéretsles:
agens des dépositaites des seconds, il en ré_'
sultera des inconvéniens de plusieurs genres,
~t les inconvéniens memes qui auraient I'air'
de s'exclure coexisteront.Sou ven t I'exécution
des lois sera entravée, paree que les exécu-
t.eurs de ces lois, étant en meme tems les dé-
positaires des intérets de leurs administrés,
~oudront ménager les intérets qu'ils seront'
chargés de défendre', aux dépens des lois
( 196 .)
qu'ils serontchargés de faire exéeuter. SQ~
-yent aussi, les intérets des administrés seroni
froissés, parce que les administrateurs vou-
dront plaire a 'une ,autorité supérieure : et
d'ordinaire, ces deux maux auront lieu si-
multanément. Les lois générales seront mal
exécutées, et les intérets partiels mal ménlt-;
~és. Quiconque a réfléehi sur l'organisation
du pouvoir munieipaldansles diverses cons",
tit~tions que nous avons eues, a du se con-
vaincre qu'il a faUu toujours efi"ort de la
part du pouvoir exécutif pour faire exéeuter
les lois., et qu'il il toujours existé une oPpo-.
sition sourde ou du moins une .résistance
d'inertie dans le pouvoir municipal. eette
pression constante de la part dupremier de,
ces pouvoirs, eette opposition sourde de la
part du second, étaient des causes de disso-
lution toujours imminentes. On se ressouvient~
encore des plaintes du pouvoir exécutif,
sous la constitution dé 1791, sur ce que le.
pouvoir municipal était en hostilité perma~
nente contre lui; et sous la conslitution de
l'an 3, sur ce que l'administrationlocale était
dans un état de stagnat~on et de nullité.
Gest que dans la premiere de .ces constitll~ .
( 197 )
Íioñs, Ü·n.'éxistait point dans l~s a:d~inist~ll~
tions locales, d'agens réellement sournis an
:'pouvoir exécutif, et que dans la seconde, ces
lldministrations étaient dans une telle dé,;.
'pendance, qu'il en résultait l'apathie et le
'
.decouragement.' ·
Aussi long-tems que vous ferez des membres
du pouvoir municipal des agens subordomies
'au pouvoir exécutif, il faudra donnera ce der-
nier le droit de destitution, de sorte que
'votre pouvoir municipal ne sera qu'un vain
fantóme. Si vous le faites nommer par le
peuple, cctte nornination ne servira qu'a lui
preter l'apparence d'une mission populaire ,
qui le mettra en hostilité avec l'autorité su-
périeure, et lui imposera des devoirs qu'il
n'aura pas la possibilité de remplir. Le peu-
pIe n'aura nommé ses administrateurs que
'pour voir annuller ses dlOix, et pour etre
hlessé Ilans ce&se par l'exercice d'une force
étrangere, qui , sous le prétexte de l'inléret
général, se melera des intérets particulie~
.qui devraient etre le plus indépendans d'elle'.
L'obligation de motiver les destitutions',
n'est pour le pouvoir exécutif qu'une for-
'Jnalité dérisoire. Nul n'étarit juge de ses md-
( 198 )
tiFs,. oelte obligation l'engage seulemenl a
décrier ceux qu'il destitue.
Le pouvoir municipal doit occuper, dans
1'administration , la place des juges de paix
dans l'ordre judiciaire. TI n'est un pouvoir
que relativement aux administrés, ou plutÓ,t
c'est leur fondé de pouvoir pour les affaires
qui ne regardent qu'eux.
Que si ron objecte que les administrés ne
voudront pas obéir au pouvoir municipal,
paree qu'il ne sera entauré que de peu de
Jorces, je répondrai qu'ils lui obéiront, parce
que ce sera leur intéret. Des hommes rap-
prochés les uns des autres, ont intéret a n~
pas se nuire, a ne pas s'aliéner leurs affec-
tions réciproques, et par conséquent a obser·
ver les regles domestiques, et pour ainsi dire
.de famille, qu'ils se sont imposées. Enfin,
.8i la désobéissance des citoyens portait sur
des objets d'ordre public, le pouvoir exécutif
interviendrait, comme veillant au maintien
de 1'0rdre; mais il interviendrait avec des
agens directs el distincts des administrateurs
mUIllClpaux.
A\.l reste, ron suppose trop gratuitement que
.les hommes ont du penchant a la résistance.
( 199 )
Leur disposition naturelle est d'obéil', quand
on ne les vexe ni ne les irrite. Au commen-
c;ement de la révolution d'Amérique, depuis
le mois de septembre 1774, jusqu'au moia
de mai 1775, le congres n'était qu'une dé-
putation de législateurs des différentes pro-
vinces, et n'avait d'autre autorité que ceHe
qu'on lui accordait volontairement. TI ne dé-
~rétait, ne promulguait point de loia. TI se
<:ontentait d'émettre des recommandations
~ux assemblées provinciales, qui étaient li-
~resde ne pas s'y conformer. Rien de sa part
. n'était coercitif. TI fut néanmoins plus cor-
-<Jialement ohéi qu'aucun gouvernement de
I'Europe. -Je ne cite pas ce faít comme mo-.
dele, mais comme exemple.
Je n'hésite pas a le dire, il faut introduire
dans noLre administration intérieure beau-.
coup de fédéralisme, maia un fédéralisme
différent de celui qll'on a connu jusqu'ici.
Von a nommé fédéralisme une association
de gouvernemeJls qui avaient conservé leur
iJldépendance mutuelle , et ne tenaient en-
~mble que par des liens politiques exté-
rieurs. Cette institution est8in~ulierement
vicieuse. Les états fédérés réclllm.ent d'"lle-
( .200 )

part sur les individus ou les portions de leur


territoire' une jurisdictio~qu'ils ne dcvraient'
point avoir, et de l'autre ils prétendent con-
server a l'égard du pouvoir central une in-
dépendance qui ne doit pas exister. Ainsi le'
fédéralisme est compatible, tantot avec le
despotisme dans l'intérieur, et tantót a
l'extérieur ave~ l'anarehie.
La constitution intérieure d'un état et ses'
relations extérieures sont intimement liées.
TI est absurde de vouloir les séparer, et sou-
meUre les seeondes a la suprématie du lien'
fédéral, en laissant a la premiere une indé-
'Pendance eompleue. Un individu pret a en-'
trer en soeiété avec d'autres individus, a le
droit , l'intéret et le devoir de prendre des
informalions sur leur vie privée, paree que
de leur vie pri vée dépend l'exécution de
leurs engagemens a son égard. De meme une
société qui vent se réunir avee une autre'
soeiété, a ledroit, le dcvoir et l'intéret de
s'informer de sa constitution intérieure. D'
doit mema s'établir entr'elles une influence· .
réciproque' sur eeUe· constitution intérieure,
paree qnedes prineipesde leurs constitutions
peut d.épendre l'exécution de leurs engage-
( 201 )

inéns respeetifs, la inireté du pays, par exem·


pIe, en cas d'invasion; c11aque société par-
tieUe, chaque fraction doit en conséquence
etre dans une dépendance plus ou moins
.grande, meme pour ses arrangemens inté-.
rieurs, de l'association générale. Mais en
meme tems il faut que les arrangemens inté-'
rieurs des fractions particulieres, des qu'ils
n'ont aucune influence sur l'association gé-
nérale , restent dans une indépendance par-
faite ,et eomme dans l'existence individuelle,
la portion qui ne mena~e en rien l'intéret so-
cial, doit demeurer libre, de meme- tout ee
qui ne miit pas a l'ensemble dans l'existenee'
des'fraetions, doit jouir de la meme liberté..
. Tel est le fédéralisme qu'il me semble
utileet possible d'établir parmi llOUS. Si nous'
, , . ,. .
n y reUSSlssons pas, nous n aUl'ons JamalS un'
patriotisme paisible et durable. Le patriotis-
me quinait des loealités, est, aujourd'hui sur·-
tout, le seul véritable. On retrouve partout
n
les jouillsanees de la vie soeiale. n'ya que
les habitudes et lessouvenirs qu'on ne re-
trouve paso Il faut done attaeher les hommes'
aux lieux qui leur pl'ésentent des souvenira
el des habitudes, et pour atteindré ce but,
( 2Q2 )

il.faut leur accorder, dans leurs domicilea,..


au sein de leurs communes, dans leurs ar-·
rondissemens, autant d'irnportance politique
qu'on peut le faire sans hlesser le lien
général.
La nature favoriserait les gouvernernens
dans ceUe tendance , s'ils n'y résistaient paso
Le patriotisme de localité renai~ comme de
&es cendres, des que la main du pouvoir al-
lége un instant son action. Les magistrats
~es plus petites communes se plaisent a les
embellir. Ils en entretiennent avec soin les
monumens antiques. Il y a presque dans cha-
que village un érudit ~ qui aime a raconter
Bes rustiques annales , et qu'on écoute avec
respecto Les hahitans trouvent da plaisir a
tout ce qui Ieur ,donne l'apparence, meme
trompeuse , d'etre constitués en corps de na-
tion, et réunis par des Iiens particuliers. On
sent que, s'ils n'étaient arretés dans le déve-
Ioppement de ceUe inc1ination innocente
et hienfaisante, il se formerait hientot en
eux une sorte d'honneur communal, pour
ainsi dire , d'honneur de ville , d'I1onneur de
province qui seraiUt-la-foisune jouissance et
, vertu. L'attachernent
une . aux couturnes lo.
( 203 )
~alcs tient a-tous les sentimens désintéres.
eéi, nobles et pieux. C'est une politique dé-
plorable que ceHe qui en fait de la rébellion.
Qu'arrive-t-ilaussi? que daos les états ou ron
aétruit ainsi toute vie partielle, un petit état
se forme ,lU centre; d~ns la capitale s'agglo-
merent tous les intérets; la vont s'agiter
toute8 les ambitions. Le reste est immobile.
Les individus, perdus dans un isolement
conlre nature, étrangers au lieu de leur nais-
sanee, saos contaet avee le passé, ne vivant
.que dans un présentrapide, et jetés comme
.des alÓmes sur une plaine immeose et nive-
lée., se détaehent d'une patrie qu'ils n'aper-
'~oiveot nulle part, et dont 1'ensemble ]eur
devient indifTérent, paree que leur affection
ne peut se reposer- sur aueune de ses par-
tieso (1)

(1) C'est avec un vif plaisir que jc me trouve d'aceord


sur ,ce point avec un de mes collégues et de mes amis les
plus intimes, dollt les lumieres SOIll aussi étendues que son
earaetere est estimable, l\J. Degerando. On eraint, dil-il
dans des letlres manuscrilcs qu'il a bien voulu me com-
muniqner, on eraint ce qu'oll appelle I'esprit de localité.
Nóus .aVODS aussi nos craiutes : nous craignons ce qui
et vague, indé6ni ¡ force d'etre général. Nou's ne'
CroYODS point, comme les Scholastiques, ala réalité del .
universaux en eux-memes. Nous ne pensons pas qu'ily
ait dans UD élat d'aulres inlérets réels, que les iolérelS lo-
catIS, réunis lorsqu'ils sonl les memes, halancés lors-
qu'ils sont divers, maia connus et semis dan. tous les
e&s.... Les liens particuliers forlifieot le líen général, au
lieu de l'affaihlir. Dan. la gradalioo des sentimeos el des
idées, 00 tiem d'abord a sa famille, puis a 58 cité, puil
II lB province, pllis a rElato Brisez le. intermédiaires,
vous n'aurez pas raccourei la chalne, VOU& l'aurez dé.,.
truite. Le soldat porle dans son creur l'honneur de 58
compagnie, de son bataillon, de' son régin{eot, et c'eat
ainsi qu'il concoÍIrt a la gloire de l'armée entiere. Mul:"
tipliez, multipliez les faisceaux qui unissent les bom.:.
lIIes. Persoonifiez la patrie sur tous les POiolS, daos voa
iostitutions localea, comme dana autant de miroira
6dele••
'C ~o5)

"Me ;M/':t··~·~.~'4i.':¡.···.··r;,;tlW ,.

CHAPIT RE XIII.
Du Droit de Paix et .de Guerre.

Ceux qui ont reproché a nO,tre constitution


de ne p:.lS avoirsuffisamment limité la préroga-
tive du gouvernement, relativement au droit
de paix ~t ,de guerre, ont envisagé la ques-
,tion d'une maniere tres-supl'rficielle, et se,
sont laissé dominer par leurs souvenirs, au
lieu de raisonnerd'apres des principes. L"opi-
~on publique ne se trompe presque jamais,
s,ur la légitimité des guerres que leigouver-
nemens entreprennent :' mais des maximeS
précises a cet égard sont impossibles aétablir.
. Dire qu'ilfaut s'en tenir a la défensive , e'est
ne riendire. Il est facile au chef d'un état
de réduire par des insultes, des menaces, dea
préparatifs hostiles, sen voisin a l'attaquer,
etdans ce cas, le coupable n'est pas l'agresseur,
mais celui qui a réduit l'autre a chercher son
,~lut dans l'agression. Ainsi la défensive peut·
n'étre quelquefois qll'une adroite hypocrisie;
( 206 )

et l'offensive devenir une précaution de' dé.


tense légitime. '. .
..
,InterJire aux ~ouvernemens de continuer
les hostilités au-dela des frontieres, est en·
eore une précaution illusoire. Quand les en·
nemis naus ont attaqué gratuitement, 'et que
nous les repoussons 1101's de nos limites, fau-
dra-t-il, en nous arrelant devant une ligne
idéale, Ieur donner le tems de réparer leurs
pertes et de recommencer leurs efforts?
La seule garantie possible contre les guerres'
inutilcs ou injustes, c'est l'énergie des as-'
semblées représentatives. Elles accordent les'
levées d'hommes, elles consentent les im·
pÓts.' Cest done a elles et au sentiment na-'
tional qui doit les diriger, qu'il faut fffm. re-
mettre, 'Boit pour appuyer le pouvoir exécu-'
tiC quand la guerre est juste, dtit-elle etre
portée hors du territoire, dans le but de
mettre l'ennemi hors d'état de nuire, Boil!
pour contraindre ce meme pouvoir exécutif'
a faire la paix, quand l'objet de la défense'
est atteint, et que la sécurité est assurée.
Notre constitution contient sur ce point'
toutes les dispositions nécessaires et les seules:
dispositions raisonnables.
.( 20 7 )
. Ellene soumet pas ~n1: représentans -dO.
peuple la ratification des traités, sauf les cas
d'échange d'une portion de territoire, et aveC
raison. Cette prérogative accordée aux as..
semblées, ne sert qu'a jeter sur elles de la dé-
faveur. Apres la conclusion d'un traité, l~
rompre est toujours une résolution violente
et odieuse : c'est en quelque sorte enfreindre
le droit desnations, qui ne communiquent
entre elles que par leurs gouvernemens. La
connaissance des faits manque toujours a une
assemblée. Elle ne peut, en conséquence,
etre juge de la nécessité d'un traité de paiL
Quand la constitution ren fait juge, les mi-
nistres peuvent entourer la représelltation
_nationale de la haine populaire. Un senl ar-
ticle jeté avec adresse au milieu des condi-
tions de la paix, place une assemblée dans
l'alternative, ou de p.erpétuer la guerre, ou
de sanctionner des dispositions attentatoires
a la liberté ou a rhonneur.
L'Angleterre mérite encore ici de nous
servir de modele. Les traités sont examinés
par le parlement, non pour les rejeter ou
pour les admettre, mais pour déterminer si
les ministres ont rempli leur devoir dans les
(.208 )
négociations. La désapprohation dutraité
. n'a de résultat que le renvoi oul'accusation
.du ministre qui a mal servi son pays. Cette
questi(;m n'arme point la masse du peuple J
.avide de repos, contre l'assemhlée qui parai-
,trait vouloir lui en disputer la jouissance ,et
cette faculté contient toutefois les ministre,
,avant la conclusion des traités.
( 209 )

III , .1llf':N'" -. "". ..., ..


- CHAPITRE XIV.

pe rOrganisation de la force alwu!e dans


un Etat constitutionnel.

n existe dans tous les pays, et surtout


dans les grands états modernes, une force
«¡ui n'est pas un pouvoir constitutionneI ;,
mais qui en cst un terrihle par le fait, c'est
la force armée.
- En traitant la question difficile de son or-
• ganisation, ron se sent arl'eté d'abord par
mille 80uvenirs de gloire qui noos entourent
. et nous éhlouissent, par mille sentimens de
reconnaissance qui 1l0US entrainent et noos
suhjuguent. Certes, en rappelant contre la
puissance militaire une défiance que toos
les légi.slate~rs ont con~ue, en démontrant
que l'état ·présent de l'Europe ajoute aux
dangers qui ont existé de tout tems, en
resant voir camhien il est difficile que dt>5
armées,. quels que Boien! leun' élémens pri-
14
( .:210 )

mitifs, ne contractent pas involontairement


un esprit distinct decelui du peuple, nons
ne youlons pas faire injure a ceux qui ont si
glorieusement défendu l'indépendlUlce na-
tionale, a ceux qui par tant d'exploits im-
mortels ont fondé la liberté fran~aise. Lorsque .
des ennemis osent attaquer un peuple jusques
sur son territoire, les citoyens deviennent
soldats pour le repousser. 11s étaient citoyens,
ils étaient les premiers des citoyens, ceux qui
ont affranchi nos frontieres de l'étranger qlii
les profanait, ceux qui qnt renversé dans la
poudre les rois qui nous avaient provoqués;
CeUe gloire qu'ils ont acquise ,ilsyont la con..
ronner ericore par. une gloire nouvelle. Une
agression plus injuste que celle qu'ils ont.
chatiée il y a Yingt ans, lesappelle a de DOU~
veaux effortset a de. n9uveaux triomphe••
Mais des circonstances extraordinaires
n'ont nul rapport avec l'organisationhabi-'
tuelle de la force armée, et e'est d'un état·
stable et régulier que nous· avons • parlero
&us commencerons par rejeter ces plans
chimériques de .dissolution de tOlll.teannée
permanente, plans que. noUB ont oifere
plusieurs fois dans leurs écrits des re-veqn'
( .2H )
philantropes. Lors meme qu~ ce projet serait
exécutahle, il ne serait pas exécuté. Or;
nous n'éenvons pas pour développer de vaines
théories, mais pour établir, s'il se pe'ut, que1-
ques vérités pratiques. Nous posons done
pourpremiere hase que la situationdu monde
moderne, les relatioBS des peuples entr'eux,
la nature actuelledes ehoses, en un mot,
nécessitent pour tous les gouvernemens et
toutes les nations, des troupes soldées et per-
pétuelleq¡ent sur pied.
Faute d'~voir ainsi posé la question, l'au-
teur de l'esprit des lois ne la ~é80nt point.
Il dit d'ahord (1) qu'il faut que l'allmée
soit peuple et qQ.'eUe lÜt le mchrte esprit que
le peuple, et pOUl' lui douner cet esprit, ij
propase que ceux qu'on empIoie daQ8l'ar~
mée, alent assez de hien pour répondre de
leur eonduite; et ne soient enróIé8 que pOUI'
un au, deux conditions impossihles ~nni
DDUS. Que s'il y a- un C:Qrps de traupes per"f
manent, il veut que la pu¡'ssance législativ«t
le puisse dissoudre a son gré. Mais ce CQrp&

(1) F;sp. des Lqil. XI. 6.


(21'2 )

de troupes~revetu qll'jI sera de toute la for(!e


.matérielle de l'état, pliera-t-il sans murmure
devant une autorité morale?· Montesquieu
établit fort bien ce qui devrait ·etre , maia il
ne donne aucun moyen pour que cela
~oit.
Si la liberté depuis cent ans s'est mainte-
nue en Angleterre , c'est qu'aucune force mi-
litaire n'est nécessaire dans l'intérieur; et
cet~e circonstance particuliere a une He,
rend son exemple inapplicable au conti-
nent. L'assemblée cOJlstituante s'est débat-
tue contre ceUe difficulté presqu'insoluble~
Elle a seQti que remeUre au roi la dispo-
sition .de deuxcent mille homIlles asser-
· mentés a l'obéissance, et sonmis. a des che&
· nommés par lui, serait meUre en danger
toute constitution. Elle a en conséquence
, tellemeIit re]¡\ché les liens de la discipline,
· qu'une ,armée formée d'apres ces principes,
eut été bien moins une force militaire qu'un
rassemblement anarchique. Nos premiera
revers, l'impossibiJité que des Franc;ais
soient long. tems vaincus, la nécessité de
soutenir une lutte inouie dans les fastes de
l'histoire, ont réparé leserreurs de l'assem-
( .213 )

hIéeconstituante: mais la force ar:tIÍée est


redevenue plus redoutable que jamais.
Une .armée de citoyens n'est possible que
10rsqu'une nation est renfermée dans d.'étroi-
tes limites. Alors les soldats de cett,e natit>Ií .
peuvent elre obéissans, et cependant raison':'
ner l'obéissance. Placés au sein de leur pays
natal-,' dans leurs foyers, entre des gouver-
nans et des gouvernés qu'ils connaissent,
Ieur 'intelligence entre pour qrlelque chose
dans Ieur' soumission; mais un vaste empire
rerid cette hypothese absolument cllimé'ri·
que. Un vaste empire nécessite dans les soI~
dats une subordination qui en fait des agens
.passifs et irréfléchis. AussiMt qu'ils sont dé-
placés, .ilsperdent toutes lesdonnées anté-
rieures qui' pouvaient éc1airer Ieur j ugemeni.
Des qu'une armée se trouve en présence d'in-
connus, de quelques élémens qu'elle se com-
pose, elle n'est qu'une force qui peut Í:ndif-
férement servir ou' déiruire. Envoyez aux
Pyrénées l'babitant du Jura, el eelui du
-Var dans les V osges, ces hommes, soumÍs
a l~discipline qui -les' isole des naiurels du
pays, ne verront que leurs chefs, ne connat~
trontO qu'eux.'Citoyens"dans le líeu de letlE
( :Jl4 )
naissance, ils se'ront des soldats par-toutail-
leurs. .
En conséquence, les employer dans l'inté-
rieur d'un pays, c'est exposer ce pays a tons
les inconvéniens dont une grande force mi-
litaire menace la liberté, et c'est ce qui a
perdu tant de peuples libres.
Leurs gouvernemens ont appliqué au main"
, tien de l'ordre intérieur, des principes 'qui ne
~on'viennent tIl1'a ]a défense extérieure. Ra-
menant dans Ieur patrie des soldatg vain-
queurs, auxquels, avec raison, ilsavaient
nors du territoire commandé l'obéissance
;passive, ils ontcontinué a Ieur cornmander
..cette obéissance coutre leurs couoitoyens.
,La question était pourta'nt tonte différente.
Pourquoi des soldats, qui marchent eontre
une armée enneomie, sont-ils dü"pcIloSés de tOllt
,raisonnement? C'est que la couleur seule des
drapeaux de.eette année prouve avec évi-
,denee ses .dess.eins hoStiles ,et quecette évi-
,dence suppIé.e a tout examen. Mais lorsqu'il
¡¡'llgit des citoyeus, cette évidence n'existe
,pas~ l'absence du raisonnement pr.end alors
/ .un tout aut're camctere. IIy a de certaines
.af~,dollt le droit des.gens interdit l'usage,
( 215 )

Ineme aux nations qui Se font la guerre; .ce


que ces armes prohibées sont entre les peu.
pIes, la force militaire doit l'etre entre les
gouverIlans et les gouver;nés: un moyen qni
peutasservir toute une nation, est trop d3n~
gereux, pour etre employé contre les criines
. des individus.
La. force armée a trois objets différens.
Le premier,c'est de repousser les éirangers.
N'est-il pas naturel de placer les troupesdes-
t.inées,a atteindre ce but, le plus pres 'de C69
étraI;lgers qu'il est possible , c'est.a-dire, sur
l~s frontieres? Nous n'avons riul besoi:n de
défense contre l'ennemi, la ou l'ennemi n'est
paso
Le second objet de la force armée, c'esl;
de réprimer les délits privés, commis dans
l'intérieur. La force destinée a réprimer ce"
délits doit etre absolument différente de
rarmée de ligue. Les Américains l'ont senti.
Pas un soldat ne parait sur leur vaste terri-
toire pourle maintien de l'ordre public; tout
citoyen doit assistance au magistrat dan$;
l'exercice de ses fonctions; mais cette aMi·
gation a l'inconvénient d'impoSer aux citoyens
des devoirs odiet.l:X. Dans nos cité 11 populeuses,
( ~u6 J
avec nos rellltionsmu1tipliées-, l'activité -de'
notre víe, nos. affaires, nos occupations et
nos plaisirs, l'exéeution d'une loi pareille
serait vexatoire ou plutót impossible ;chaque
jour cent citoyens seraient arretés , pour
avoir refusé Jeur eoneours a l'arrestation d'un
seul : il faut done que des hommes salariés .se
ehargent volontairement de ees tristes fonc-
tions. C'est un malheur sans doute que de
créer une classe d'hommes pour les vouer
exc1usivement a la poursuite de leurs sem-
blahles; mais ce mal est moins grand que de
:flétrir l'Ame de tous les membres de la so-
ciété, en les for~ant a preter leur assistanc&
a des mesures dont ils ne peuvent appréeier
la justice.
Voici done déja deux dasses de force
armée. L'une sera eomposée de soldats pro-'
prement dits, stationnaires sur les frontieres,'
el qui assureront la défense extérieure; elle-
sera distrihuée en différens corps, soumise a.
des chefs sans relations entre eux, et placée
de maniere a pouvoir etre réunie'sous un seu}
en cas d'attaque. L'autre partie de la forc~'
armée sera destinée au maintien de la poliee. :
Cette secQude cla5Se de la force ~rmée n'au1't\
( 21'7 )
pas les 'dangers d'un grand établissement mi- '"
litaire; elle sera dis~minée sur toute l'éten-'
due ·du territoire; car elle ne pourrait' eíre
réunie sur un point, sans laisser sur tous les
autres lescriminels impunis. Cette troupe
..aura .elle-meme quelle est sa· destination.
Accoutumée a poursuivre plutot qu'a com-
hattre, a surveiller plutot qu..a. eonquérir,
n'ayant jamais gouté l'ivressede la victoire,
le nom de .eschefs ne l'entrainera point aU~
dela de ses devoirs, et tOlltes les autorités de
rétat seront sacrées pour elle.
Le troisieme ohj~t de la force armée, c'est
. de comprimer les troubles, lesséditions. La'
troupe .destinée a réprimer les délils ordi-
naires ne .suffit paso Mais pourquoi reeourir
a l'armée de ligne ? N'avons-nous pas la
garde nationale, eomposée de propriétaires
et decitoyens? J'aurais bien mauvaise opi-'
nion de la moralité 00 du bonheur d'UD peuple,
si une telle garde nationale se montrait fa-·
vorable a des rebelles, ou si elle répugnait a
les ramener a l'obéissance légitime.
Remarquez que ·le motjf qui rend néces-
saire une troupe spéciale contre lesdélits pri-
vés, n~ suhsistepasquand il s'agit de crimes
(" ~Jl8 )
publics. Ce qui est douloureux dans la répres-
sion du crime, ce n'est pas l'attaque , le com-
~t, le péril; e'est l'espionnage, la poursuite,
la ~écC::llsité d'étre dix contre un, d'arreter 9

de saisir,meme des coupables,quand ils sont


~s armes. l\fais con tre des désordres pluS"
graves, des rébellions, des altroupemens ~
l~s citoyens qui aimeront la constitution de
1,eur pays, et tous l'aimeront, puisque leurs
propriétés et leurs libertés seront garanties
par elle, s'empresseront d'offrir leurs secours.
Dira-t-on que la diminution qui résulterait,.
pour la force militaire, de ne la placer que
sur les frontieres, encoura~erait les peuples
'Voisins a nous attaquer? CeUe diminution,
qu'il ne faudrait certainement pas exagérer,
laisserait toujours un centre d'armée, autour
duqqel les gardes nationales, déja exercées:J
se rallieraient contre une agression; et si vos
institutions sont libres, ne doutez pas de leur
~eIe. Des citoyens ne sont pas lents a défen-
dre leur patrie, quand ils en ont une; ils
accourent pour le maintien de leur, indépen-
dance au dehors, lnrsqu'au dedans ils posse-
dent la liberté.
.. Tels sont, ce me .semble, l~s principel! qui
t :119 )
doivent présider a l'organisation de la force
armée dans un état constitutionne1. RecevoIlB
nos défenseurs avec reconnaissance , avee en-
thousiasme; mais qu'ils cessen.t d'et,re soldats
pournous, t¡u'ilssoient nos égaux et nos freres;
tout esprit militaire, toute théorie de subor-
dination passive, toutce qui rend les guer-
riersredoutables a nos enil.emis,doit etre dé-
posé Sl1r la frontiere de tout état libre. Ces
Jlloyens' sont nécessaires contre les étrangerll
avec. lesquels nous sommes loujours, sinou
,en gu~rr~, du moins en défiance : mai~ les
citoyens, meme coupabJes, ont des <u-oit$
imprescriptibles que De po.edent patl ks
étrangers.
.. ......

CHAPITRE XV.
De r Inviolahilité des Propriétés.

.rai dit 'dans le premier chapitré de cet ~


ouvrage, que' les citoyens possédaientdes -
droits individuels, indépendans' de toute
autorité .sociale, et que ces droits étaient 'la
liberté ipersonnelJe, la liberté religieuse, la
lihertéd'opinion, la garantie contre l'atbi-
traire, et la jouissance de la propriété. "
Je distingue néanmoins les droits de la
propriété des autres droits des individus.
Plusieurs de ceux qui ont défendu la pro-
priété, par des raisonnemens abstraits, me
semblent etre tombés dans une erreur grave:
Us ont représenté la propriété comme quel-
que chose de mystérieux, d'antérieur a la
société, d'indépendant d'elle, Aucune de ces
asse.rtions n'est vraie. La propriété n'est point
antérieure a la société, car sans l'association
qui lui donne une garantie, elle ne serait que-

-'
. ( 221 )

le dr9it. du. premier occupant, en d'autre.


~ots, le .drQit de· la forc~, c'est-a-dire un
droit .qui n'enest pas un. La propriété n'est
point.41dépendante de la spciété, car unétat
social, a-la vérité tres-misérable, peut ~tre
con~u sans propriété,! tandis qu'on ne peut
. imaginer de propnété sans état social.
La propriété _existe de par la société; la
Bociété. a trouvé que le meilleur moyen.de
faire jouir ses membres des biens commllDS
a tous, ou disputés par. tons avant son. ins-
.titution, était d'en concéder une partie a cha-
. cun, ou plutót de maintenir chacun dansla
. pa;rtie qu~il se. trouvait occuper, en lui en
_. garantissant la jouissa~ce, avec .les change-
mens que ceUe jouissance pOllrrait éprouV'q,
sojt par les chances. multipliées du hasar4,
soit par les degrés inégaux de l'industrie.
La propriété n'est autre chose qu'une' con-
vention sociale; mais de ce q\1e nous la re--
connaissons pour telle, il ne s'en suit pas que
nous . l'envisagions comme moins sacré~,
.' moins inviolable, moins nécessaire ,que les
écrivains qui adoptent un autre systeme.
_Quelqu~s philosophes ont considéré son éta..
\>lissement co~me un" mal, son liabolition
( ~:12 )
eomme possible; mais ils ont eu recours, pour
appuyer lcurs théories, 9. une fbule de silppo-
sitions dont quelques-unes peuvent ne se
réaliser jamais, et dont les moios chlmérique.
sootreléguées a une époque qu'il ne nousest
pas meme permis de prévoir: non-seulement
ils oot pris pour base mi aecroissement de
Jumiéres auquell'homme arri vera peut-~tre,
mais sur lequel il serait absurde de fondet
nos institutions présentes; mais ils out éta-
bli comme démol!trée, une dimimition du
travail actuellement requis, pour li. subsis-
tance de l'espece humaine, teIle que eette
diminution dépasse toute invention" memé
soup~onnée. Certllinement chacune de nO$
découvertes en méeanique, qui rempla..;
cent par des instrumens et des machines
la force phJsique de l'homme, est une con-
quete pour la pensée : et d'apres les loi8
de la nature, ces conquétes devenant plus
faciles, a mesure qu'elles se multiplient, doi":
, vent se succéder avec une vitesse accélérée;
Xtlllis il y a 10in encore de ce que nous aTons
falt, et meme de ce que nouoS pouvons ima·'
gine~ en ce genre, a une exemption tolale
de travail manuel; néanmoins cette exemption
( 223' "
serait ind,ispensable pour· reriare poSsible .
l'abolition de la proprlété, a moins qu'onne
vouhit, comme quelques-uns de ces écri-
vains le demandent, répartir ce travail éga-
lement entre tous les membres de l'assQcia..
tion; mais cette répartition ,si elle n'était pas
une rev'erie, irait contre son
, hut meme , en-
leveraitala pensée le loisir qui doit la rendre
forte et profonde, a l'industrie la persévé-
rance "qui la porte· a la perfection, a toutes
les classes, les avantages de l'habitude, de
l'unité du but, et de la centralisation des
forces. Sans propr:été , l'espece humaine exiB-'
terait stationnaire et dans le dégré le plus
brut et le plus"· sauvage de son existence.
Chacun chargé de· pourvoir seul a tous ses
hesoins, partagerait ses forces pour y subve-
nir, et courbé sous le poids de ces soins mul-
tipliés, n'avancerait jamais d'un pas. Vaho;:.
lilion de la propriété serait destructive de la
mvision do travail, base du perfection~~
ment de toos les arts , et de totItes les sciences.
La faculté pl'ogressive, espoir favori des écri~
nins que je combats, périrait faute de
tems et d'indépendance, et l'égalité grossiere
el' forcée qu'ils DOUS recommandent, mettrait"
( 224 )
'un obstacle invincible a l'établissement gra-
, ,duel de l'égalité véritable, celledu bonheur
·et des lumieres.
- La propriété-, en sa qualité de eonvention
~eiale, est de la eompétenee et sous la ju-
'. risdietion de la soeiété. La soeiété possede
sur' elle des droits qu'elle n'a point sur la
liberté, la vie ~ et .les opinionsde sesmem-
hres.
Mais la propriétése lie intimément a d'au-
·tres parties de l'éxistence humaine, dontles
unes ne sont pas du tout sownises a lajuris-
diction eolleetive, et dont les autres ne sont
. Boumises a eette jurisdietion, que d'une ma-
niere limitée. La société doit en ~onséquenee
;relltreindre son aetion sur la propriété, paree
qu'elle ne pourrait l'exercer dans toute son
étendue, sans porter atteinte a des objets qui
ne lui sont pas suhordonnés.
L'arbitraire sur' la propriété est hientót
lui"i de l'arbitraire sur les personnes : pre-
mierement, paree que l'arbitraire est eonta-
gieux; en second lieu, paree que la violation
de la' propriété provoque nécessairement 'la
résistance. L'autoritésévit alors eontre l'op-
primé qui résiste; et, paree qu'en~ a voulQ.
( ~A25 )
lui ravir son bien, e!le est conduitea porter
atteinte a sa liberté.
Jene traiterai pas dans ce chapitre des con-
fiscations illégales et autres attentatspolitique.s
contre la propriété. L'on ne peut considérer
cesviolences cornrne despratiques usitées pa.r
les gouvememens régulieri; elles sont de la
nature de toutes les mesures arbitraires;
elles n'en sont qu'une partie et une partie
iq.séparable; le mépris pour la fortune des
hommes sui! de pres le rnépris pour leur
surété et pour leur vie.
I'observerai seulement que, par des me-
sures pareilles, les gouvernemens gagn.ent
hien moins qu'ils ne perdent. « Les rois, ,dit
.J) Louis XIV dansses rnémoires, sorlt sei-

)) gneu:rs absolus et ont naturellement la dis..


» position pleine et libre de tous les biens de
» leurs sujets. ») Mais quand les rois se regar-
dent comme seign,eurs absolus de tout ceque
possede.nt leurs sujets, les suj~ts enfouissen,t
ce qu'ilspossedent ou le ,dissipent; s'ils l'en..
fouissent, c'esl autant de perdu pour l'agri-
culture, pour le cornrnerce', pour l'industrie, '
.pour tous les. genres de prospérité; s'ils le
pr~diguent pour des jouissances frivoles,
15
('.226 )
"' .
8t~s,sieres et improduetives 7 c'estencore'au-
tant 'de détourné des emplois' utiles et des
spéeulations reproduetriees. Sans la séeurité,
l'éeonomiedevient duperie, et la modération
imprudenee. Lorsque fout peut etre enlevé,
il faut eonquérir le plus qu'il est possible,
paree que l'on a plus de ehanees de soustraire
quelque ehose a. la spoliation. Lorsque 10ut
peut etre enlevé, il faut dépenser le plus
qu'il est possible, paree que tout ce qu'on
dépense est autant d'arraehe a }'aI'bitraire.
Louis XIV eroyait dire une chose bien favo-
rable a la riehesse des rois; il disait une
chose qui devait ruiner les rois, en ruinant
les peúp1es.
:TI y a d'autres espeees de spoliations moins
direetes dont je erois utile de patler avee un .
peu plus d'étendue (1). Les gouverne'mens se .

(1) Je doi~ prévenir le lecteor que dans ce chapilre se


trO\,lvent semées I$a et la des phrases tirées des me¡lleur~
autellrl sur l'économie poli tique el 'le CJédit publico
J'ai tranllCrit qqelqnefois leur!> propres paroles, ne
e:royant pall devoir les changer pour dire mo:ns bien
ce qU'illl avaient dit. Mais je n'ai pu' toujours lell citer,
paree que j'airédigé ce e:hapitre de mémoire , lan. avoir.
me. not et SOUI les yeu!.
(:2'.27 )
les permettent· pour diminuer· leurs dettet¡
ouaccroitre leurs ressources ,tantot sous le
pl'létexte d-ela néeessité, quelquefois sous celui
de la justiee ,toujours en alléguant rintéret
de l'E~t : ear de m~me que les apOtres zél~s
de la souvemneté du peuple pensent que
la liberté puhliqu~ gagne aux entraves mises:
a la liberté individuelle , heaueoup de finan-:
ciers de nos joúrs semblent eroire que l'Etat
B'enrichit de la rlÚne des individus. Hon-
neur a Dotregouvernement qui a repoussé
ces sophislIles et s'est interdit CeS erreurs
par un article positif de. notre .acte eonsti-
tutionnal (1) !
Les at~intes indirectes ala propriété, qui
vont faire le sujet des observations suivantes,
.se divisent en deuxclasses.
Je mets dans la premiere les banqueroutes
partielles ou totales, la réduetion des dettes
nationales, soil en capitaux, soit en intérets,
le paiement de ces dettes en effets d'une .
valeur inférieure a lenr valeur nominale,
j'ahération des monnaies, les retenues , etc.

(1) Toutelleacrélmcel lur I'ilal IOIlt inriolaWea. .


Art.65.
( 228 )

Je compTends dans la seconde les actes d'au~


torité contre les hommes qui ont traité avee
les gouvernemens, pour leur fournir les
objets nécessaires a leurs entreprises mili-
taires ou civiles, les lois ou mesures rétro-
actives contre les enrichis , les chambres
ardentes,l'annulation des contrats, des con·
cessions,l des ventes faítes par rEtata des
particuliers.
Quelques écrivains ont considéré l'établis-
sement des dettes publiques comme une
cause de prospérité; je suis d'une toute autre
opinion. Le~ dettes publiques ont créé une
propriété d'espece nouvelle qui n'attache
point son possesseur au sol, comme la pro"
priété fonciere, qui n'exige ni travail assidu,
ni spéculations difficiles, comme la propriété
industrielle, enfin qui ne suppose point des
talens distingués, comme la propriété que nous
avons nommée intellectuelle. Le créancier
de rEtat n'est intéressé a la prospérité de
son pays, que comme tout créancier rest a
la richesse de son débiteur. Pourvu que ce
dernier le paye, il est satisfait; et les négo-
mations qui ont pour but d'assurer son paie-
ment, lui semblent toujours suffisamment
( 2'~9 -)
hónnes,. quelques dispendieuses qu'elles puis-
sent etre. La faculté qu'il a d'aliéner sa
.créance, le rend indifférent a la chance pro-
bahle, mais. éloignée , de la ruine nationalo.
Il n'ya pas un coin de terre, pas une manu-
.facture, pas une source de productions , dont
il ne contemple l'appauvrissement avec in-
soucianee, aussi long-tems qu'il y a d'autres
ressources qui suhviennent a l'aequittement
.de ses revenus. (1)
La propriété dans les fonds puhlics est
d'une nature essentiellement égo'iste et Iloli-
taire, et qui devient faeilemetlt hostile,
· paree qu'eUe n'existe qu'aux dépens des au-
tres.. Par un elfet remarquahle de l'organisa-
·tion compliquée des soeiétés moderne/!, tan-
, dis que l'intéret naturel de tOnte nation est
que les impots soient réduits a la somme la
moins élevée qu'il est possihle, la eréation
d'une dette puhlique fait que l'intéret d'u~e
· partie de chaque nation est l'aecroissement
" des impots. (:1)

(1) Smith. Rlch. des Nat. V. 3.


(;¡)Adminislr. des Fin. IL 378-379.
( 230 )

Mais quelsque soient les effet8 fi\cheux deÍl


:4ettes publiques, "c'est un IDal devenu inévi-
table pour les grands Etats. Ceux qui sub-
-viennent habituellement aux dépenses na-
tionales par des impots, sont presque toujours
forcés d'anticiper, et leurs anticipatlOns for-
plent une deUa : Hs. sont de plus, a la
premiere circonstance extraordinaire, obli-:
gés d'emprunter. Quant aceux qui ont
adopté le systt~me des emprúnts préférable-
ment"8.celui des impots, et qui n'établisSent
tie contributions que pour faira face aux Ín-
térets de leura emprunts, (tel' est apeu pres
de nos jours le systeme de l'Angleterre ) une
dette publique est inséparable de leur exis-
tenoe. Ainsi J recommander aux Etats m~~
demes de renoncer aux ressources que le
,crédit leur offre, serait une vaine tentative.
Or, des qu'une dette 'Ilationale existe, il
P'y a qu'un moyen d'en adoucir les effets
nuisibles, c'est de la respecter scrupuleuse-
mento On lui donne de la sorte une stahilité
qui l'assimile autant que le permet sa nature
aux autres genres de propriétés. .
La mauvaise foí ne paut jamais Atre un
r_mede a ri~Q. El). ne payant pas les" dettea
( ~51 )
publiques, ron Iljouterait, aux cOllséquences
immorales d'une propriété qui donne a ses
possesseurs des intérets différens de ceux de
la nation dont ils font partie, les Clonséquen-
ces plus funestes encore de l'incertitude et
de l'arbitraire. L'arhitraire et l'incerfitu4e
80nt les premieres causes de ce qu'on a nom- ,
mé l'agiotage. TI ne se développe jiunais avec
plus de force et d'activité que lorsque réta,t
viole ses engagemens: tous les Citoyens sont
réduits alors a chercher
r
dans le hasard des
spéculations, quelques dédommagemens aux
pertes que l'autorité leur fait éprouver. .
Toute distinction entre les créanciers"
toute inquisitíOD dans les transactíons des in-
dividus, toute recherche de la' rOut.e que
les eifets puhlics ont suivie, et des maíns
qu'ils ont traversées jusqu'a leur échéance,
est une hanqueroute. Un Etat contracte
.des dettes et donne en paiement ses effets
aux hommes auxquels il doit de l'argent. Ces
hommes sont forcés de vendre les effetA
qu'il leur a donnés. SOU,s quel prétexte paF~.
tirait-il de ceUe vente pom: contester la va"";
Ieur de ces effets? Plus il clrntestera leur
valeur, plus iIs perdront. TI s'appuiert. sur
( .232 )

ct3ttedépréciation nouvelle pour ne les i'e-.


cevoir qu'a un prix encore plus bas. CeUe
double progl'ession réagissant sur elle-meme
'réduira bientót le crédit au néant et les par-.
ticuliers a la ruine. Le eréancier originaire
a pu faire de son titre ce qu'il a voulu. S'il
a vendu sa créance, la faute n'en est pas a.
lui que le besoin y a forcé, mais a l'état' qui
ne le payait qu'en efIets qu'ii s'estvuré~uit.
a vendre., S"il a vendu sa eréance a vil prix,
la faute n'en est pas a l'aclleteur qui l'a ae-
quise avec des chances défavorables: la faute~
en est encore a l'état qui a créé ces chances .
défavorables, cal' la créanee veDdue ne serait
pas tombée a vil prix si l'état n'avait pas ins~
piré la défianee.
En établissaDt qu'un effet baisse de valeur,
en passant daDs la seeoDde main a des eon-
ditions quelconques que le gouvernement
doit ignorer, puisqu'elles sont des stipula.
tions libres et indépendantes, on fait de la
«:lireulation qu'on a regardé toujours comme
un moyen de riehesse, une cause d'appau-
nissement. Comment justifier ceUa politi-
que, qui refuse a ses créaneiers ce qu'elle
Ieur doit et décrédite ce qu'elle leur donne?
( 255 )
De quel'f'ront les tribunaux eo~damnent-ils
le débiteur, créancier lui-meme d'une auto-
rité banqueroutiere? Eh quoi! trainé dans
un cachot, dépouillé de ce qui m'apparte- .
nait, paree que je n'ai pu satisfaire aux det-
tes 'que j'ai contractées sur la roi publique,
je passerai devant la tribun,e d'ou sont éma-
nées les lois spoliatrices. D'un coté siégera
le pouvoir qui me dépouille, de l'autre les
juges qui me punissent d'avoir été dépouillé.
Tout paiement nominal est une banque-
route. Toute émjssion d'un papier qui ne
peut ~tre a volonté converti en numéraire
est, dit un 'auteur francais recommandable,
une' spoliation (1). Que ceux qui la com-
mettent soient armés du pouvoir public,
ne c11ange rien a la nature de l'acte. L'auto-
rité qui paye un citoyen en valeurs sup.
posées, le force a des paiem€Ds semblables.
Pour ne pas flétrir ses opérations et les ren-
dre impossibles, elle est obligée de légitimer
toutes les opérations pareilles. En créant la

(1) Sayo Rconomie politique. II. 5. Appliquez ceci


Ala valeur aCluelle des billels de banque en An¡leterre
et réfléchislez. . . .
( 234 )
nécessité pour quelques - uus, elle fournit a
tous l'excuse. L'égo'isme bien plus subtil, plus
adroit, plus prompt, plus diversifié que
l'.utorité, s'élance au signal donné. TI décon-
certe toutes les précautions par la rapidité ,
la cornplication, la variété de ses fraudes..
Quand la corruption peut se justifier par
lanécessité, elle n'a plus de hornes. S~
l'Etat veut meUre une différence entre ses
transactions et les transactions des in di-
vidus, l'injustice n'en est que pluS scanda~
leuse. .
Les créanciers d'une nation ne sont qu'uné
partie de cette nation. Quand on met des
impots, pour acquitter les intérets de]a dette
publique., c'est sur la nation entiere qu'on la
fait peser: car les créanciers de l'état comme
contribuables payent leur part de ces im-
pots. En réduisant la dette, on la rejette
Mur les créanciers seuIs: e'est done conclure
de ce qu'un poids est trop fort pour étre
llupporté par tout un peuple, qu'il sera sup-
porté plus facilement par le quart, ou par
le huitieme de ce peuple. ,
Toute réduction forcée est une hamÍue-
route. 00 a traité avee des indivjdus d'apres
( 235 )
deS f;ondi~"c¡ue ron a librement offerte$;
'ils ont rempli ces condítions'; ils ont Iivré
'leurs capitau~; ils les ont retiré des bran-
ches d'indmtrie qui Ieur promettaient des
hénéfices: on leur·doit"tóut ce qu'on Ieur a
'promis; l'accomplissement de ces promesses
estl'indemnité légitime des sacrifices qu'iIs
'OJlt faits, desrisques qu'ils ont courus. Que
·si un Ministre 'regrette d'avoir proposé des
"coIlditions onéreus~s', Iafaute enest a lui,
'et nullement aceux qui n'ont fait que le~
accepter. La faute en est doublement aIui;
'Cal' ce qui a surtout rendu ses conditions
onéreuses, ce sont ses infidélités'antérieures;
's'iI avait inspiré une confiance entiere, il
. aurait obtenu de meilleures conditions. '
Si l'on réduit la dette d'un quart, qui
empeche de la réduire d'un tiers, des neuf
'dix'ieine~ ou de la totalité? Quelle garantie
peut-on donner a ses créanciers, ou se donner
a soi-meme? Le prem,i~i pas en tout genre
-rend le second' plus facile. Si des principes
: séveres ayaient astreint l'autorité a l'acconí-
plissement de ses promesses, elle aurait char-
phé des ressources dans l'ordre et l'écouomie.
Mais elle a essayé celies de la fraude) eHe '\
( :l36 )
~dmi8 qu'elles étaient a son usage : elles la
di~pensent de tout travail, de toute priva-
tíon, de tout effort. Elle y reviendra sans
cesse, car elle n'a plus ponr se retenir la
.conscience de 1'intégrité.
Tel est 1'aveuglement qui suit l'abandon
de la justice, qu'on a quelquefois imaginé
.qu'en réduisant les dettes par un acte d'au-
.torité, on ranimerait le crédit qui semblait
,décheoir. On est partí d'un principe qu'on
avait mal compris et qu'on a mal appliqué.
L'on a pensé que moins on devrait, plus on
inspirerait de confiance, paree qu'on serait
:plus en état de payer ses dettes; mais on
a confondu 1'efret d'une lihération légitime
et celui d'une hanqueroute. Il ne suffit pas
qu'un débiteur puisse satisfairea ses enga-
. gemens, il faut encore qu'il le veuille, ou
qu'on ait les moyeDll de 1'y forcer. Or un
·gouvernement qui profite de son autorité
.pour annuller une partie de sa dette, prouve
.qu'il n'a pas la volonté de payer. Ses créan-
cienl n'ont pas la faculté de 1'y contraindre ,
.qu'importent done ses ressources?
TI n'en est pas d'une detle publique comme
( 23 7 )
des denrées de premiere néceSsité : moins
il y a de ces denrées, plus elles ont de
valeur. Cest qu'elles ont une valeur intrin-
seque, et ¡que leur valeur relative s'accroit
par leur rareté. La valeur d'une dette au
contraire ne dépend que de la fidélité du
débiteur. Ebranlez la fidélité ,la valeur est
détruite. L'on a beau réduire la dette a la
moitié, au quart, au huitieme, ce qui reste
de cette dette n'en eit que plus décré:"
dité. Personne n'a hesoin ni envie d'une
dette que ron ne paie paso Quand il s'agit
des particuliers, la puissanc'e de remplir leurs
engagemensestla condition principale, parce
que la loi est plus forte qu'eux. Mais quand
il est question des gouvernemens, la condi-
tion prineipale est la. volonté.
Il est un autre genre de hanqueroutes, sur le-
quel plusieurs gouvernemenssemblentse faiTe
encore moins de scrupules. Engagés, soit par
ambitian ,soit par imprudence ,soit aussi par
nécessité dans des entreprises dispendieuses,
ils contractent avec des commer~ans pour
les objets nécessaires a ces entreprises. Leurs
traités sont désavantageux, cela doit ~tre:
les intérets d'un gouvernement ne pellvent
( 238 )
jamaiJ étre d-éfendQS' avecautabt'de zele qu~
les intéréts des particuliers ;c'est la de.tinée
commune a toutes 1.. trausactions sur }es-
quelles les parties Dé penv:ent . pu 'VeiUer-
elles-memes, et c'est une del.tiilée~;.
alors rautorité prend en haine des hoIn. .
qui n'ont fuit que profiterdn bénéJice"ér.tlat.
a leur situation; elle enCQl1l:'1tge contre:8l-lx .
les déclamations et les calomnies; elle an--
nulle ses marchés: elle retarde ou refuse .les
paiemens qu'elle a promis; elle prend des
mesures générales qui, pour atteindre quel-
ques suspects, enveloppent sans examen
toute une classe. Pour pallier eetteiniql1ité,
ron a soin de représenter ces mesures
comme fr~t exclusivement ceux qui
sont a la tete des entreprises dont on'leu1'
~nleve le salaire; on excite contre quelques
no~s odieux ou flétris, .l'animadversion du
peuple; mais les hommes que ron dé-.
pouille -' ne sont pás isolés; ils n'ont pas tout
fuit par eux-mAmes; ib ont employé des ar_·
tisans, des manulactul:iersqui leur ont fourni
des valeurs réélles; c'estsur ces demiers que
retomhe la spoliation que.l'onsemble n'exer"
c;er que CCllntre lesautres.,. etce meme peuple
( .239 )
qui,toujours Cl"édule, ápplaudit a la de¡true'-
tio~ de quelques fortunes" dont l>énorm.ité
prétendue l'irrite, ne calcule pas que tontas
ces fortunes, reposant sur des travaux dont il
avait été l'instrument, te'ndaient a refIuer
jusqu'a lui, tandis que leur destruction lui
dérobe a lui-meme le prix de ses propres
travaux.
Les gouvernem.ens ont toujours un hesoiB
plus ou moins grand d'hommes qui traitent
avec eux. Un gouverilement ne peut acheter
au comptant, comme un particulier; il fau~ .
ou qu'il paye d'avance, ce qui est imprati-
cable, bu qu'on lui. fournisse a crédit les
objets dont il a besoin : s'il maltraite et avilit
ceux qui les lui livrent, qu'arríve-t-il? Les.
hOplmes honnetes se retirent, ne voulant
pas faire un métier honteux; des homme~.
dégradés se présentent seuls: ils évaluent l~
prix de leur honte, et prévoyant de plus
qü'on les paiera mal, íls se paient par leurs
.propres mains. Un gouvernement est trop
lent, trop entravé, trt>p embarassé dans ses
mouvemens, pour suivre les calculs déliéset
les manreuvres rapides de l'intéret individue!.
Quand. il veut lutter de eorruptioD.
. aveÓ les
( .240 )

particuliers, celle de .ces derniers est toujoUfs


la plus habile. La'seule politique de la force,
c'est la loyauté.
Le premier effet d'une défaveur jetée sur
un genl'e de commarce, e'est d'en éearter
\ toos les eommerr;ans que l'avidité ne séduit
pas. Le prel1lier effet d'un sYlltemed'arbi-
traire, e'est d'inspirer a tous les hommes in-
tegres, le désir de ne pas reneontrer cet ar-
hitraire, et d'éviter les transactions qui pout-
raientles meUre ell rapport avee eette tel'-'
rible puissance (1).
Les économies fondées sur la violation de
la foi publique, ont trouvé daps tOUBles paJI
leur éh¡\timent infaillible dans les transac-
tions qui les ont suivies. Vintéret de rini-
quité, malgré ses réductions arbitraires, et
ses lois violentes, Il'est payé toujours au een-
tuple de ce qu'aurait couté ia fidélité.
.raurais du, Peut-etre, mettre au nombre
des atteintes portées a la propriété, l'établis-
sement de tout impotinutile ou excessif.

(1) v. sur lell résultats des révocations et annulations


de traité, l'excellent ouvrage sur le Revellu public , par
M. Ganilh. I. 303.
( 241 )
Tout ce qui excede Ieshesoins réels, dit 'Ufl'
é,e.ri'vain, dont on De contestera pas l'auto-,
ri~é sur cettematiere (1), cesse d'etre légi-
time. TI n'y a .d'autre différence entre les
,usurpations parliculieres, et eeUe de l'auto-
rité, sinan que l'injustice des unes tient a
des idées simples, et. que chacUll peut ttisé-
ment -eoncevoir, tandis que les autres étaut
ljées a des combinaisons cQlnpliquées J per-
-soune De peut en juger autrement que par'
conjecture•
Tou.,t impot inutite est une atteinta con-
tre la prQpriété:l d'autant· plu,s odieuse:l
qu~elle iexécute avec toute, la 801emnité de
la. Joi, d'autant plus révoltante que e'est
le I'ic.he qU,¡ Texerce contre le pauvre; l'au-
torité ~n armescontre l'individu désarmé.
'routimpot de quelqu.'espece qu'il soit, a
t()u~urs une influence plusou moins fa:
ch~se (2): e'est un mal .nécessaire, mais
comme .tous- ~ maux nécessaires, iI faut l~
reJ1dr~ le moinsgrand qu'il est ,possibIe. Plus

(1) Admin. des Finances. 1, 2.


(2) V. Smith, liv. V, pour rllppiication de cene vé-
rité générale a ch¡¡que impot en particuli!!r.
16
( 242 )
on laisse de moyens a la disposition de l'in-
dustrie desparticuliers, plus un étatprospere.·
L'imp~t, par cela seul qu'il-enleve uneportion
quelconque de ces moyens a cette industrie,
est infailliblement nuisible.
Rousseau, qui en finances n'avait aucune
lumiere, a répété avec' beaucoup d'autres,
que dans les pays monarchiques il fallait con-
sommer par le luxe du prince, l'exees du
superflu des sujets, paree qu'il valait mieux
que cet exeédent fut absorbé par le gouver-
nemen~ que dissipé par les particuliers (1).
On reconnait dans eette doctrine un mé-
lange absurde de préjugés monarchiques,
et d'idées républicaines. Le luxe du prince,
loín de décourager eelui des individus, lui
sert d'encouragement et d'exemple. TI ne
faut pas croire qu'en les dépouillant, il
les réforme. n
peut les précipiter dam la
misere, mais il ne peut les retenir dans la:
simplicité. Seulement la misere des uns se
combine avec le luxe de l'autl'e, et c'est de
toutes les combinaisons la plus déplorable.

( 1) Contrat Social. UI. 8.


( 243 )
L'exces des impots conduit a la subver-
~ion de la justice, a la détérioration de la
morale, a la destructionde la liberté indi-
dueUe. Ni.l'autorité qui enleve aux classes
laborieuses, leur subiistance péniblement
acquise, ni ces classes opprimées qui voyent
cette subsistance arrachée de leurs mains,
pour enrichir des maitres avides, ne peu-
vent rester fideIes aux lois de l'équité, dans
cette lutte de la faiblesse contre la violence,
de la pauvreté contre l'avarice, du déllue-
ment contre la spoliation. .
Et ron se tromperait en supposant que
l'inconvénient des impots excessifs se borne
a la misere et aux privations du peuple. Il
enrésulte un autre mal non ~oins grand,
que l'on ne p;¡.rait pas jusqu'a 'présent avoir
'suft1samment remarqué.
La possession d'une tres.- grande fortune
inspire meme aux particuliers des désirs, des
c~prices, des fa~taisies. désordonnées qu'ils
n'auraient pas €onc;;ues dans ,une situation
plus restreinte. Il en est de meme des hom-
mes en pouvoir. Ce qui a suggéré aux Minis-
tt~res anglais, depuis cinquante ans, des pré-
tentions si exagérées et si illt'lolentes, c'est la
( 244 )
trop grande facilité qu'ils ont trouvée a se
procurer d'immenses trésors par des taxes
énormes. Le 'siIperflu de 1'opulence énivre,
comme le superflu d.e la foree, paree que ro·
pulence est une force, et de toutes la plus
réelle ; de -la des plans, des ambitions, des
projets, qu'un MiÍlistere qui n'aurait possédé
iJue le nécessaire n'eut jamais formés. Ainsi,
le peuple n'est pas mi5érable seulement,
paree qu'il páye au-dela de ses moyens,
mais il est misérabIé eneore par l'usage que
ron fait de ee qu'il paye. Ses saerifiees tour-
nent contre lui. Il ne paye plus des impots
pour avoir la paix assurée par un hon sys-
teme de défense. TI en paye pour avoir la
guerre, paree que 1'autorité nere de ses tré-
sors, veut les ~épensér glorieusement. Le
peuple paye, non pour que le bon ordre Boit
maÍntenu dans 1'intérieur, mais pour que des
favoris enrichis de ses dépouilles troublent au
contraire l'ordre public par des vexations
impunies. De la sorte, une 'nation achete,
par ses privations, les malheurs et les dan-
gers; et dans cet état de choses, le gouver-
nément se corrompt par sa richesse, et le
peuple par sa pauvreté.
CHAPITRE XVI.
De la Liberté de la Presse.

LA ques~i;on, 4-e la liberté de la presse a été


si bien écl;ürcie depuis quelque tems, qu'elle
n'est sllSceptible que d'up tres-p~tit nombre
d'Qh~ervatiop_.
I.t~ pre¡pier,e ~ c'est qHf~ 'lPp-e c~titution
actnelle se di.stinglJe de mutfts Jes précéde1).4
tes, en ce qu'el).e a étahli le s~ul JnQde effi-
.cace pour réprimer les déliJ:.s ~ ~~ press~, en
lui I¡Ús~.t son indépe~da11-ce, je,veux parler
d.9- jq.gement par jur,és. C'est un~ grande
preyve ~ 4 fojs et ele lOYMIté e~ :d~ lUIJ1wres
J..es délits 4-,e la p.reslle sont dj(férens p,es aq.-
tres délits, e,t:l ee qu'iJ$ se ~ompo~ent peaq.-
cQuP moins d,1,1 ~t positif~ .que de l'intentio~
et dl,l réllUMat. Or? iJ n'y a qu'u,n jury qui puiso$e
l>ro;nonc,er Ilur l'upe, d"apres /la conviction
morale, et déter1Dm,er l'al!-tre, pw l'eJ:amep
et le rapp;rochelD,ex.t-t de toutes les circon~-
( .246 )
lance. Tout tribunal, prononc;ant d'apres dei
lois précises ~ est nécessairement dans l'alter-
native, ou de se permettre l'arbitraire, ou de
sanctionner l'impunité.
Je remarquerai ensuite qu'une prédiction
que j'avais hasardée il y a un an, s'est com-
pletement réalisée. ce Supposons, avais-je dit,
» une société antérieure a l'invention du
» langage ~ et suppléant a ce moyen de com·
» rnunication rapide et facile par des moyens
» moins faciles et plus lents. La découverte .
» du langage aurait produit dans cette société
» une explosion suhite. Von aurait vu des
» périls gigantesques dans ces sons encore
" nouveaux, et bien des esprits prudents
» et sages, de graves magistrats ~ de vieux
» administrateurs auraient regretté le bOll
» tems d'un paisible et complet silence ; mais
» la surprise et la frayeur se seraient usées
» graduellement. Le langage serait devenu
II un moyen borné dans ses effets; une dé-

II fiance salutaire, fruit de l'expérience ~ ari·

II rait préservé les auditeurs d'un entralne-

II ment irréfléchi; tout enfin serait rentré

11 dans l'ordre, avec cette différence, que

» les communications sociales, et par con-


( 247 )
l).séquent le perfectionnement de tous les
II arts, la rectification de toutes les idées, au-
l) raient.conservé un moyen de plus.
l) n en sera de meme de la presse, par-
l) tout ou l'autorité,. justeet modérée, ne se
II mettra pas en lutte avec elle (1).
.Certes, nous avons aujourd'hui la preuve
incontestable de la vérité de cette assertion.
Jamais la liberté ou plut~t la licence de la
presse ne fut plus illimitée : jamais les libelles
ne furent plus Dlultipliés sous toutes les for-
mes, et mis avee plus de recherche a la por-
tée de tous les curieux. Jamais en méme
tems l'on n'accorda moins d'attention a ces
.productioDS méprisables. Je erois sérieuse-
roent qu'il y a aujourd'hui plus de libellistes
que de lecteurs.
Je dirai cependant que malgré l'insou-
ciance et le dédain du public, il faudra ~
pour l'intéret de la presse eHe-meme , que des
lois pén¡l1.es, rédigées avec modération, mais
avec justice, distinguent bient~t ce qui est
innocent de ce qui est coupable, et ce qui
est licite de ce qui est défendu. Des provo-

(1) Rétlex. lur lea Consto et le~ garanto ,p. 150.


( ~48 )
eations au meurtre, et a la gtIerre civile, des
invitations a l'ennemi étranger, des insultes
directes au chef de l'état , n'ont été permises
dans aucun pays. Se stli'S bien aise que rex-
périence ait démtmtré l'impuissanC'e de ces
provocations el de ces insulte6. Je rends
grace a l'homme 8S$ez furt pourmainteni.rla
paix de la France ,malgré ce déchainement
effréné' d'llll partí sans ressollrce. J'admire
l'homme assez grand pour rester impallBiMe
-au milieu de tant d'aUaqttes personmiUes-
-Mais en Angleterre,et ~'AngletetTe est assu-
Tement, pour la liherté de la pre6Be, la terre
classique, le Roí ne peut etre 1>utragé dans
"aucun écrit, et la seuIe réimpressioD -de pro-
clamations dirigées contre lui seraít swvie
d'une punition severe. Cette réserve que les
lois commandent, est motiTée sur une consi-
dératíon d'une baute importance.
La neutralité du ponvoir royal, -ecUe con-
dition indispensable de toure monavchie
constitutionnelle, a laquelJe je reviens "sans
cesse, paree que toute la stabilité de l'édifice
repose sur cette hase, exige égalementque
ce pouvoir n'agiSiepas contre les citoyens,
et qne les citoyeps n'agissent pas eontrelui.
( 249 )
Le Roi, en Angleterre, l'Empereur, en Franee,
le dépositaire de l'autorité monarchique chQZ
tous les peuples, sont 110rs de la sphere des
agitations politiques. Ce ne sont pas l:les hom-
mes, ce sont des pouvoirs. Mais de meme
qu'il ne faut pas q:u'ils l'ed.eviennent de,¡ hOln-
mes, sans q.1,1oi leur function senit dénatu-
rée ~ il ne faut pas non pius qu'ils puissent
etre attaqués comme d'autres hommes. La
loi garantit les. citoyens de toute agres~ion
de leur part: olle doit aussi les garantir de
toute agression de la part des «;itoyens, Ou-
tl'agé daos sa per80~ ~ le.chef de l'état re-
devient un homme. Si vous attaquez l'hom-
me, l'homme se défendra, la constitution
sera détruite (1).

(1) Comme je ne veux pas etre accusé d'avoir abjuré


mes opinions, je rappellerai ici, qu'en défendant la
liberté de la presse, ¡'ai toujours demandé la punition
des libelles et des écrits incendiaires, et je transcri,
mes propres paroles.
Les prineipes qui doivent diriger un gouvernement
sur cette question, sont simples et elairs. Que les au-
teurs soient responsables de leurs éerits, quand ils sont
publiés, eomme tout homme fest de ses paroles, quand
elles sontprononcées; de ses aetions, quand elles 10m
( 250 )
commises. L'orateur qui précherait le vol, le meurtre
ou le püla¡;e , serait pum de su discours. Done l'écri-
vain qui preche le meurtre, le pillage, ou le vol, doit
etre puni. De la liberté des pamphlets et des journaux,
: .2". édit., p. 72. Je disais ailleurs: Le long par/eme"-t
i'fvoqua les principes de la liberté de la presse, en leur
Jonnant une latitude exagérée et une direction absolu-
ment fausse, puisqu'il s'en servit pour faire mettre en
liberté des libellistes condamnés par les tribunaux, ce
qui". est absolument contraire a ce que nous entendons
par liberté de la presse J' car tout le monde désire que
les tribunaux exércentuneaclionsévere contre les libel-
listes. Observo sur le discours de M. de Momesquiou,
p. 45. Dans ce cas ci, comme daos les autres, ce que
je pensais , je le pense, et je ne demande que ce que je
demandais.
t
CHAPITRE XVII.
De la Liberté religieuse.

LA constitution actuelle est revenue a la


seule idée raisonnable relativement a la re-
ligion, celle de consacrer la liberté des cul-
tes sans restriction , sans privilege, .sans me-
.me obliger les individus, pourvu qu'ils obser-
vent des formes extérieures purement légales,
a déclarer leur assentiment en faveur d'un
eulte en particulier. Nous avons évité 1'é-
eueil de cette inlolérance eivile, qu'on a
voulu substituer a l'intolérance religieus6
proprement dite, aujourd'hui que le pro-
gres des idées s'oppose a ceHe dern~ere. A
l'appui de eette nouvelle espece d'intolé-
rance, ron a fréquemment cité Rousseau,
qui chérissait toutes les théories de la liberté,
et qui a fourni des prétextes a toutes les pré-
tentions de la tyran~ie.
« TI y a, dit-il, une profession de, foi pure-
11 ment civile, dont il appartient au iouverain

11 de fixer les articles, non pas précisément


( 252 ")

» comme dogme de religion, mais eomme


) sentirnens de sociahilité. Sans pouvoir ohli-
» ger personnc 11 croire a ces dAgmes, il peut
) hannir de l'état quiconque ne les croit paso
l) Il peut le hannir, non comme irnpie, mais

» comrne insociahle (1).) Qu'est-ce que l'état,


décidant des sentimens' qu'il faut adopter?
Que m'importe que le souverain ne ni'oblige
pas a croire, s'il me punit de ce que je ne
erois pas? Que m'importe qu'il ne me frappe
pas comrne impie, s'il me fr appe comme in-

(1) ROUSlleau, Cl)Otral social, liv. IV, chapo 8. n


ajome : que si quelqu'un ,aproes 4voir recoimupubli-
quement Ct!s mémes dogrnes, se conduit comme ne
les croyant pas, qu'il soit pum de mort. tl a commis
le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.
Mais celui qui a le malheur de ne pas croire ces dogmes,
De peut avoyer ses donle6 sao.s s'exposer a~ baI18issemenl;
el .si ses affections le ,reliennent, s'il a une f¡unille, une
femme, des eQfíU1s qu'il hés;t.e a.q~itter ponr se préci-
piter dans l'axil, n'esl,.ce pas YOUl¡, vous ~ul qui le
forcez a ce que vous appel,ez le plus grand des crimes,
au mensonge devanl les lois r Je dirai, du reste, que,
dans ceHe eirconstance, ce ment'\onge me para1t loin
d'etre un arime. Quand de. préteJ;ldues 10j5 ñ'exigent de
no.us la vérité que PQur n(jlU1l prOllcrire, nOUii De leur
Ilevons pa5la vérilé.
( 253 )
sociable? Que m'importe que l'autorité s'abs-
tienne des subtilités de la théologie, si elle
se perd dans une morale hypothétique, non
moins subtile, non moins étrangere a sa
jurisdiction 'naturelle ?
J e ne c'Onnais aucun systéme de servitude,
qui ait cdnsacré des erréurs plus funestes que
l'éterneÍle tnétaphysique d.u Contrat social.
L'intolérnnce civile est aussi dangereuse ,
plus absui'de, et surtout plus injuste que l'in-
toléi'ance religíeus~.Elle est aussi dangereuse,
puisqu"elle 'a les méinés résultats sous un
autré ,prétext~; elle est plus ahsurde, puis-
qti'eUe n'est ~as tnotivée sur la conVictioll;
elle est pll'ls irtjuste, puisquele mal qu'elle
causé n'est pas pour elle un devoir, mais un
c~l~ul. '
L'irttolérance civile ei:tlprurite rilille forines
~t s'e refugie de poste en poslepour ~e déro.;.
her au jitis~nnement. Vaincue sUr le prin-
cipe, elle dispute sur l'application. Ona vu
des hOIDIhesperS'écutés depuis pres de trente
síccles, dire 2U gouveril'émenl qui les relevait
de leur 'longú:e proscription, que s;il; était
nécessaire qu'il y eut dans HR état pluiÍeurs
religions positives , iI ne r~tait pas iI10ins
( ~54 )
d'empecher que les sectes tolérées ne prl,l-
duisissent, en se subdivisant, de nouvelles
secte~ (1). Mais chaque secte tolérée n'est-elle.
pas elle-meme une subdivision d'une. secte
ancienne? A qqel titre contesterait-elle aux
générations futures, les droits qu'elle a re-
c1amés contre les générations passées?
L'on a prétendu qu'aucune des églises re-
connues ne pouvait changer ses dogmes sans
le consentement de l'autorité. Mais si par ha-
sard ces dogmes venaient a etre rejeté~ par la
majorité de la communauté religieuse, l'au-
torité pourrait-elle l'ast~eindre a les profes-
ser? Or, en fait d'opinion, les droits de la ma-
jorité et ceux de la minorité sont les memes.
On con«;¡oit l'intolérance, lorl'lqu'elle im-
pose a tous une seule profession de roi ;
elle est au moins conséquente.Elle peut
croire qu'elle retient les hommes dans le
sanctuaire de la vérité; mais lorsquedeux
opinions ~ont permises, comme l'une des deux
est nécessairement fausse , autoriser le gou-
vernement a forcer les individus de l'une et
de l'autre, 11 rester attachés a l'opinion de

(1) Discourli des Juifs llu Gouvernement frangais.


( :155 )
¡eut" seete, ou les seetes a ne jamais ehanger
d'opinion, e'est l'autoriser formellement a
preter sOlÍ assistanee a l'erreur.
La liberté complelte et enliere de tous
les eultes est aussi favorable a la religion,
que conforme a la justiee.
Si la religion avait toujours été parfaite-
ment libre, elle n'aurait, je le pense, été ja-
mais qu'un objet de respeet et d'amour. L'on
ne concevrait gueres le fanatisme bisarre qui
rendrait la religion en elle-meme un objet
de haine oude malveillanee. Ce recours d'un
etre malheureux a un etre juste, d'un etre
faible. aun etre bon, me semble ne devoir
exeiter dans ceux memes qui le considerent
comme chimérique, que l'intéret et la sym-
pathie. Célui qui regarde comme des erreurs
toutes les espérances de la religion, doit etre
plus profondément ému. que tout autre , de
ce'COllcert universel de toudes etres souffrans,
de ces demandes de la douleur s'él~c;ant
vers un ciel d'airain, de tous les coms de la
terre pour rester sans réponse , et de l'illusion,
secourable qui prepd pour une réponse, le
brúit confus de tant de, pri~re;s" répétées au
10m dans les airs.
( 256)
Les causes de nos peines sontnombreuses.
L'autorité pent nous proscrire, le meDsonge
nous calomnie1'; les liens d'une société toute.
factice nous blessent; la nature inflexible-
nons frappe dáns ce que nons chérissons; la
Tieillesse s'avance vers nous, époque sombre
et solemneUe 00. les objetss'obscurcissent, et
semblent se retirer, etou je ne sais quoi de
froid et de terne se répand Burtont caqui
nons ell.toUre.
Contra tánt de' doulenys, nous cherchons
partout del! tansolations, et tontes nos ct!n';'
solatiúns du.rables sont religieuses. Lorsque les
hottlmes nons persécntent, nous nous éréons
je De sais quel tecouI'S, par' de -la les hom-
mes. Lorsque nous voyons s'évanouir nos es-
péranees les plus chéries , la j ustice ,la'libéTté,
la. J>3.trie, nous nous flllUonsqu'il existe quel-
que {>Qtt un élre qni nous saura gré d'avoir
été fideles, l'nalgré 'Dotte mede, a la 'justice ,
a la 'liberté, a la patrie. Quand nons regret-
toris un objet aimé, nous jettons un ;pont SUr
~abHne, et le travel'soIís par la p9nsée. Enfin
qnarrd 1ll 'vie nons éChappe, nouS nons élan-
t;on~ vers une 'antie via. Ainsi la teligion
est de son ess"ence, la compagné fidIHe',
( :>~7 )
ringénieuse et' infatigable amie deTinfortuüé.
Ce n'est pas tout. Consolatrice uu malheur ~
la religion est en tnéme tems :le toutes noS
émotions la plus naturelle. Toutes nos sen·
sations pllysiques, tóus nos sentimens mo-
raux, la font renaitre dans nos creurs a notre
ins~u. Tout Ce qui nous patait sans bornes ~
et produit en nous la notion de l'immensité,
la vue' du 'ciel, le silence de la nuit, la vaste
étendue des mers, tout ce qui llouS eonduit
a rattendrissement ou a l'enthousia~me, la
conseience d'une action vertueuse, el'un gé-
néreux sacrifiee, d'un danger bravé coura~
~usement, de la douleur d'autrui seco~rue
OU soulagée, toutce qui soulhe au fondo de
natre ame les élémens primitifs de notre na~
tul'e, le mépris du vice, la haine ele la tyran~
nie, noul'rit le sentiment religieux.
Ce sentiment tient de pres a toutes les pas~
sions nobles, délicates et pl'ofondes; comme
toutes ces passions, il a quelque ehose de mys-
tél'ieux; cal' la raison eommune ne peut e~~
pliquer aueune de ces passions d'une maniere
satisfaisante. L'amour, ceHé préférence ex-
clusive, poul' un objet dont nous avions pu'
nous passer long-tems et auquel tant d'autres
17

/
( ~58 )
ressemblfm t, le hesoin de la gloire, ceHe soif
a'une céléhrité qui doit se prolonger apres
nous, la jouissance que nous trouvons dans
le dévouement, jouissance contraire a l'ins-
tinct habituel de notre égo"isme, la mélan-
colie, cette tristesse sans cause, au fond de
laqueUe est un p!aisir que nous ne saurions
aualJser ~ miUe autres sensations qu'on ne
peut décrire, et qui nous remplissent d'im-
pressions vagues et d'émotions confuses,
sont ine~plicables pour la rigueur du rai-
sonnernent: elles out toutes de l'affinité avec
le sentiment religieux. Toutes ces cboses
sont favorables au développement de la roo-
rale: eUesfont sortir I'homme <Iu cerde étroit
de ses intérets; elles rendent a l'ame cett~
élasticité, eeUe délicatesse, eeHe exaltation
qu'étouffe rhabitude de la vie commune et
des calculs qu'elle nécessite. L'arnour est la
plus roélangée de ces passions, paree qu'il a
pour hut une jouissance déterrninée, que ce
hut est pres de nous, et qu'il aboutit a l'é-
go'istne. Le sentiment religieux, par la raison
cOlltraire, est de toutes ces passions la plus
pureo JI ne fuit point avec la jeunesse; il s~
fartifie quelquefois dans l'ftge avancé, comme
( 259 )
191 le cieI nóm l'avait donné ponr consoler
l'époqne la plus dépouillée de notre vie.
Un homme degénie disait que la vue de
rApollon du Belvédere on d'nn tablean de
Raphae1, le rendait ineillenr. En effet, il Y
a dans la contemplation du hean, en tont
genre, qnelque cllose qni nous détache de
nons-memes, en nous faisant sentir que la
perfection vant mienx que nous, et qui par
cette conviction, nons inspirant un désinté~
ressement momentané, réveille en nous la
puissance du sacrifice , qui est la sonrce de
tonte verttt. Il y a dans l'émotion, quella
qu'ensoit la cause, qnelque chose qui faít
circuler notre sang plus v1te, qui nons pro-
cure une sorte d.e bien etre, qm donble le
sentiment de notre existence et de nos forces,
et qui par la nous rend susceptihles d'une
générosité, d'lID courage, d'une sympathie
au-dessus ele notra disposition hahituelle.
L'hornrne corrompu lui-meme est meilteur
lorsqu'íl e8t émn, et aussi long-tems qu'il est
ému.
Je ne venx point dire que l'ahsence dü.
Bentiinent religieux prouve dans Mut indí'..
vidu l'ahsenee de mor~le-" Il y a des llommes
( 260 )
dont l'esprit est la partie principale , et "ne
peut céder qu'a une évidence complete. Ces
hommes .sont d'ordinaire livrés a des médita-
tions profondes, et préservés de la pluplfrt
des tentationll corruptrices par les jouissances
de l'étude ou l'habitude de la pensée : ils sont
capabIes par conséquent d'une moralité scru-
puleuse; mais dans la fOIlIe des hommes vul-
gaires", l'absence du sentiment reIigieux, ne
tenant point a de pareilles causes, annonce
le plus souvent, je le pense, un creur aride,
un esprit frivoIe, une ame absorhée dans
des intérets petitset ignobles, une grande
stérilité d'imagination. .rexcepte le cas ou la
persécution aurait irrité ces hommes. L'effet
de la persécution est de révoIter contre ce
qu'elle commande, el iI peut arriver alors
que des hommes sensibles, mais fiers, indi-
gnés d'une religion qu'on leur impose , rejet...
tent sans examen tout ce qui tient ala reli-
gion; mais cette exception, qui est de circons-
tance, ne change rien a la these générale.
Je n'aurais pas mauvaise opinion .d'un
homme éclairé, si on me le présentait comme
étranger "au sentiment religieux; mais un
peuple incapable de ce sentiment me parai-
( ~6Í )
traíl pnve d'une faculté préciense, et dé s-
hérité par la nature.. Si ron m'accusait ici
de ne pas définir d'une maniere assez precise
le sentiment religieux, je demanderais com-
ment on définit avec précision cette partie
vague et profonde de nos sensations morales,
qui par sa nature meme défie tous les efi'Qfts
du langage. Comment définirez-:vous l'impres-
sion d'une nuit obscure, d'une antique foret,
du vent qui gémit a travers des ruines, ou
sur des tombeaux; de l'océan qui se prolonge
au-dela des regards? Comment définirez-
vousl'émotion que vous causent leschants
d~Ossian, l'église de St.-Pierre, la méditation
de la mort, l'harmonie des ~s ou celle des
formes? Comment définirez-vous la reverie,
ce frémissementinterieur de l'ame, OU vien-
nent se rassembler et comme se perdre,
dans une confusion mysterieuse, toutes les
puissances des sens et de la pensée? TI Y a
de la religion au fond de toutesceschoses.
Tout ce qui est beau, tout ce qui est intime,
tout ce. qui est noble, participe de la religion.
Elleest le centre commun ou se réu-
nissent au - dessus de l'action du tems, el de
la portée duvice, toutesles id~es de justicei.
( 26~ )
d'amour, de liberté, de pitié, qui, dans ce
monde d~un .jour, composent la dignité de
l'espeee humaine; elle e$ la tradition per~
manente de tont ce qui est heau, grand et
hon a travers l'avilissement et l'iniquité des
siecles, la voix étemelle qui répond a la
VCi'tu dans sa langue, l'appel du présent a
l'avenir, de la terre au eie!, le reeours so-
lennel de tous les opprimés dans toutes les
situations, la derniere espéranee de l'inno-
cence qu'on immole et de la faihlesse que
l'on foule aux pieds.
D'ou vient done quecette alliée constante,
cet appui nécessaire, ceUe lueur UDique au
milien des téuW>res qui DOUS environnent ~
a, dans tous les siecles, été en hutte a des
attaques fréquentes et acharnées? D'ou vient
que la cla8le qui s'en est déclarée l'enDemie,
a presque toujoursété la plus éclairée, la
plus indépendante et la plus instruite? e'est
qu'on a dénaturé la religion; ron a pou~uivi
l'homme dans ce <1ernier asile, dan! ce .llanc-
tuaire intime de son existence : la religion s'est
transformée entre les mains de l'autorité en
institution meDa~ante. Apres avoll' créé la
plupart el les plus poignantes de nos douleu~
( :263 )
le pouvoir 8 prétendu commander al'homme
jusques dans ses cónsolations'. La religion dogo
matique, puissance hostile et persécutrice, a
vouln soumettre a son joug l'imagination dans
ses conjectures, et le creur dans ses hesoins;
Elle est devenue un fléau plus t~rihle q8e
ceux qn'elle était destinée a faire ouhlier.
De-la, dans tous les siecles ou les hommes
ont réclamé leur indépendance morale, cette
résistance a la religion, qui a paro dirigée
contre la plus donce des affections, el qui ne
l'était en effet que contre la plus oppressive
~es tyrannies. L'intolérance, en pla~ant la
force dn cóté de la {oi, a placé le courage
du doute: la rureur des croyans a exalté la
vanité des incrédules, el l'homme est arrivé
de la sorte a se faire un mérite d'un syteme
qu'il eut naturellement dO. considérer comme
un malheur. La persécution provoque la ré~
8Í.stance. L'autorité, men8t;iant une opinion
quelle qu'elle Boil, excite h la manifesUltion
de oette opinion 'tous les esprits qui ontquel-
que valeur. II y a dans Phomme un principe
de révolte contre toute contrainte intelIee..
tuelle. Ce prineipe peut alIer juaqu'Q la fu-
(264 ) .
reur; il peut etre la cause de beaucoí.Ip de
crimes; mais il tient a tout ce qu'il y a de .
noble au fond de notre ~me.
Je me suis senti souvent frappé de tristesse
et d'étonnement en lisant le fameux Systl~me
de la nature. Ce long acharnement d'un vieil~
lard a fermer devant lui tout avenir, cette
inexplicable soif de la destruction, ceUe
haine avellgle et presque féroce contre une
idée douce et consolante, me paráissaient un
hisarre délire; mais je le concevais toutefois
en me rappellant les dangers dont l'autorité
entourait cet écrivain. De tout tems on a '
troublé la réf1exion des hommes irréligieux :
ils n'ontjamais eule temsou lalibertédecon~
sidérer a loisir leur propre opinion : elle a tou~
jourltété pou!" eux une propriété qu'on voulait
leur ravir : ils ont sóngé moins a l'approfondir
qu'ala j1.lstifier ou a la défendre..Mais laissez~
les en paix : ils jetteront bientot un triste
regard sur le monde, qu'ils ont dépeuplé de
l'intelligenceet de la bonté supreme: ils
s'étonneront eux· memes de leur victoire :
l'agitation de la lutte , la soif de reconquérir
le droit d'eXaqleQ ~ toutes ces causes <J'exa.l,
( ~65 )
tation ne les soutiendront plus; leur imagina-
tíon, nagueres toute occupée du succes, se.
retournera désceuvrée, et comme déserte, sur
elle~meme; ils verront l'homme seu! sur une
terre qui doit l'engloutir. L'univers est sans
vie: des générations passageres, fortuites, iso-
lées., y paraissent, souffrent, meurent: nul
lien n'existe entre ces génératioos, dont le
partage est ici la douleur, plus loio le néant.
Toute commuoication est rompue entre le
passé, le présent et l'avenir : aUCUlle voix ne
se prolonge des races qui ne sont plus aux races
vivantes, et la voix des races vivantes doit s'a-
himer un jour dans le meme sileHee éternel.
Qui ne sent que si rincrédulité nJavait pa~
rencontré lJintolérance, ce quJil y a .de dé-
courageant dans ce systeme aurait agi sur IJame
de ses sectateurs, de maniere a les retenir
3U moins dans l'apathie et dans le silence?

Je le repete. Aussi long-tems que l'auto-


rité laissera la religion parfaitement ind,épen-
dante, nul nJaura intéret d'attaquer la reli-
gion; la pensé~ meme n'en viendra pas; maia
si IJautorité prétend la défendre , si elle veut
surtout sJen faire une alliée, lJindépendance
illtellectuelle ne tardera pas aIJattaquer.
( ~6ó )
:De quelque maniere qu'un gouvemement
inte.rvienne dans ce qui a rapport a la reli-
gion, iI fait du mal.
, TI fait du mal, lorsqu~il veut mainteni'r la
religioD contre 1'esprit d~examen, car l'auto-
rité ne peut agir sur la convictioD; elle n~agit
que Bur l~intéret. En n'accordant ses faveurs
qu~aux hommes qui professent les opinions
consacrées, que gagne-t-elle,? d'écarter ceux
qui avouent leur pensée, ceux qui par consé-
quent ont au moins de la francbise; les autres
par un facile mensonge savent éluder ses pré.
cautions; elles atteignent les hommes scru-
puleux, elles sont sans force contre ceux qui
sont ou deviennent corrompus.
Quelles sont d~ailleurs les ressources d'un
gouvernement pour favoriser une opinion?
Confiera-t-il exclusivement a ses sectateurs
lesfonctions importantes de I~état? mais le6
individus repoussés s'irritaront de la préfé-
rence. Fera·t-il écrire ou parler pour ropi-
nion qu~il protege? d~autres écriront oa
parIeront daDs un sens contraire. ' Restrein-
dra-t-illa liberté des écrits, des paroles, de
l'éloquence, du raisonnement, de l'ironie
m~e Ol}. de la déclamation? Le voila dans une
( :A&¡ )
carriere nouvelle: ilne s'occupe plus a favo--
riser ou a convaicre, mais a étouffer ou a pu"
nir; pense-t-il que ses lois pourront saisir tou-
tes les nuances et se graduer en proportion?
Ses mesures repressives seront-elles douoes?
on les bravera, ellesne feront qu'aigrir sana
intimider. Seront- elles séveres? l~ voila per-
sécuteur. Une fois sur ceUe pente glissante
et Tapide, il cherche en vain a s'arr~ter.
Mais ses persécutions memes, quel succes
pourrait-il en espérer? Aucun Roi, que je
·pense, ne fut entouré de plus de prestiges
qu.e Louis XIV. L'honneur, la vanité, la
mode, la mo~e toute-puissante s'étaient pla-
cées, sous son regne, dans l'obéissance. II
pretait a la religion l'appui du treme et celui
de son exemple. TI attachait le salut de son
~me au maintien des pratiques les plus ri-
gides, et il avait persuadé a ses courtisans
que le salut de l'~me du Roi était d'une
particu~ere importance.Cependant, malgré
sa sollicitude toujours croissante,' malgré
l'austérité d'une vieille cour, malgré le sou~
venir de cinquaDte années de gloire, le
doute se glissa dans les esprits, meme avant
aa mort. Nous voyons daos les mémoires da
( 268 )
temps, des leUres interceptées, écrites par
d~ flatteurs assidus de Louis XIV, et offen-
santes également, nous dit madame de
Maintenon, a Dieu et au Roi. Le Roi mou-
ruto L'impulsion philosophique renversa
toutes les digues; le raisonnement se dé-
dommagea de la contrainte qu'il avait impa-
tiemment supportée,. et le résultat d'une
long.ue compression fut rincréd~lité poussée
a l'exces.
L'autorité ne fait pas moins ele mal, et
n'est pas moins impuissante, lorsqu'au mi-
lieu d'un siecle sceptique, elle veut rétablir
la religion. La religion doit se rétablir seule
par le besoin que l'homme en a; et quand
on l'inquiete par des considérations étran-
geres, on l'empeche de ressentir toute la
force de ce besoin. L'on dit, et je le pense,
que la religion est dans la nature; il ne. faut
donc pas couvrir sa voix par celle de l'auto-
rité. L'intervention des Gouvernemens pour.
la défense de la religion, quand l'opinion lui
est défavorable, a cet incollvénient particu-
lier, que la religion est. défendue par des
hommes qui n'y croient pas; les Gouver-
nans sont soumis, comme les gouvernés, a
( 26g )
la marche des idées humaines. Lorsqne le
doute a pénétré dans la partie éclairée d'une
nation" il sefait jour dans le Gouvernement
meme. Or, dans tous les temps, les opinions
pula vanité sont plus fortes que les intérets~ .
Oest en vain que les dépositaires de l'auto-
rité se disent qu'il' est de leur avantage de
favoriser la religion; iIs peuvent déployer
pour elle leur puissance, mais"'ils ne sau-
raient s'astreindre a lui témoigner des égards.
lIs trouvent quelque jouissance a mettre le
public dans la confidence de leur arriere
pensée ; ils craindraient de parahre convain·
cus, de peur d'etre pris pour des dupes; si
leur premiere phrase est consacrée a com~
mander la crédulité, la seconde est destinee
a reconquérir pour eux les honnp.urs du
doute, . et ron est mauvais missionnaire,'
quand on veut se placer au-dessus de sa pro-
pre profession de foi. (1)
Alors s'établit cet axiome, qu'il faut une
religion au peuple, axiome qui fIaUe la vanité
de ceux qui le répetent, paree qu'en le répé-

, (1) On remarquait cette tendancc bien évídemment


dans les hommes en place, dans plusieurs de ceux me-
mes qui élaient a la uite de l'église, sous Louis XV et
sous Louis XVI.
( ~7° )
tant, ¡la sé séparent de ce penple ánquel i1
faut une religion.
Cet axiome est faux par lui~méme , en bmt
qu'il implique que la religion est plus néces-
~aire aux clásses lahorieuses de la 80ciété J
qu'aux classes oisives et opulentes. Si la reli-
gion est nécessaire, elle l'estégalement a
tous les hommes et a tous les degrés d'ins..
truction. Les crimes des classes pauvres el
peu éclairées ont des caracteres plus violens,
pIua terrihles J mais plus faciles en meme
teIilB a découvrir et a Yéprimer. La loi les
cntoure, elle les saisit, elle les comprime
'aisément, paree que ces crimes la heurtent
d'une maniere directe. La corruption des
classessupérieures se nuance, se diversifie,
se dérobe aux loís positives, se joue de lcur
e~prit en éludant leurs formes, len!' oppose
d'ailleurs le crédit, l'influence, le pouvoir.
Raisonnement hizarre ! le pauvre ne penl
rien; iI est environné d'entra:ves; il est ga-
rotté par des liens de toute espeee; il n'a
ni protecteurs ni soutiens; il peutcommettre
un crime isolé; mais tout s'arme contre lui
des qu'iI est coupable; iI ne trouve dans ses
juges, tirés toujours d;une classe ennemie,
aucun ménagement; dans ses relatioDs im-
( :17 1 ')

puissantes comme lui, aucune chance d'itrt-


punité; sa conduite n'infiue jamais sur le sort
général de lasociété dont il fait partie, et
e'est contrelui seul que vous voulez la ga.
rantie mystérieuse de la religion! Le riche,
au contraire, est jugé pa'r ses pairs, par ses
alliés ~ par des hommes sur qui rejaillissent
toujours plus ou moins les peines qu'ils lui
infligent. La société lui prodigue ses secours:
toutes les chances matérielles et morales sont
pour lui, par l'effet seul de la riehesse: il
Peut infiuer au loin, il peut bouleverser ou
eorrompre; et e'est cet ~tre puissant et favo ..
risé que vous voulez affranchir du joug qu'il
yo us semble indispensable de faire peser sur
un etre raible et désarmé !
Je dis tout cecidans l'hypothese ordinaire,
que la religion est surlout précieuse, comma
fortifiant les lois pénales; mais ce n'est pas
roon opinion. Je place la religion plus haut;
je ne la considere point comme le supplé-
~ent de la potence et de la rone. Il y a une
morale e~mmune fondée :'!Ur le calcul, sur
l'intéret, sur la sureté, et qui peut a la
rigueur se passer de la religion. Elle peut
s'en passer dans le riehe, paree qu 'jI réfléehit;
dans le pauvre, paree que la 10í l'épouvante,
( 27 2 )
et que d)ailleurs ses occupations étant tracées
d'avance, l'habítude d'un travail constant
.produit sur sa vie l'efret de la réflexion; mais
malheur au peuplequi n'a que ceUc morale
commune! C'est pour créer une morale plus
élevée que" la religion me semble désirable:
je l'invoque, non pour réprimer les crirnes
grossíers, mais pourennoblir toutes les vertus.
Les défenseurs de la rcligion croyent sou~
vent faire merveille en la représentant Stlr-
tout comme utile: que diraient";ils, si on"leur
démontrait quJils rendent le plus mauvais
service a la religion ?
De meme qu'en cherchant dans toutes les
beautés de la nature, un but positif, un usage
irnmédiat, une applícation ala víe habituelle,
on flétrit tout le charme de ce magnifique
ensemble; en pretant sans cesse a la reli-
glOn une utilité vulgaire, on la met dans la
dépendancc de ceUe utilité. Elle n'a plus
qu'un rang secondaire, elle ne parait plus
qu'un moyen, et par-la meme elle est avilie.
L'axióme qu'il faut une religion au peu-
pIe, est en outre tout ce qu'il y a de plus
propre a détruire tocite religion. Le "peuple
est averti, par un instinct assez sur, de ce
qui se passe sur" sa tete. La cause ele cel ins-
( 27 3 )
tinct est la meme que celle de la péneti'ation
des enfans, et de toutes les cIasses dépen~ ,
dantes. Leur intéret les écIaire sur la pen~
sée secrete' de cellx qui disposent de leut
destinée. 00 compte, trop sur la honhom- '
mie du peuple, lorsqu'on espere qu'il cmira
long-tems ce que ses chefs refusent de croire.
Tout le fruit de leur artífice, c'est que le
peuple qui les ,voit incrédules, se détache de
sa religion, sans savoir pourquoi. Ce que ron
gagne en prohihant I'examen, c'est d'empe-
cher le peuple d'etre écIairé!>, mais non d'e-
tre impie. TI devient impie par imitation; iI
traite la religion de chose niaise et de 'dupe.-
rie, et chacun la renvoie ases inféríeurs qui,
de leur cóté , s'empressent de la repousser
encore plus baso Elle descend ainsi chaque
jour plus dégradée; elle e~t moios menacée
lorsqu'on l'attaque de tontes parts. Elle peut
alors se refugier au fond des ames sensibles.
La vanité ne craint pas de faire preuve de
sottise et de déroger en la respectant.
, Qui le croirait! I'autorité fait du mal,
meme lorsqu'elle veut soumettre a sa ju-
risdiction les príncipes de la tolérance; car
elle impose ala tolérance des formes positi-
18
( 274 )
ves el fixes, qui sont contraires a sa naturer.
La tolérance n'est autre chose que la liberté
de tous les cultes présens et futurso L'empe-
n
reur Joseph voulut établir la tolérance, et
lihéral dans ses vues, il commenl,;a par faire
dresser un vaste catalogue de toutes les opi-
nions religieuses, professées par ses sujetsoJe
ne sais combien furent enregistrées , pour etre
admises au bénéfice de sa protectiono Qu'ar-
riva-t-il? un culte qu'on avait ouhlié vint a
se montrer tout-a-coup, et Joseph II, prince
tolérant, lui dit qu'il était venu trop tardo
Les déistes de Boheme furent persécutés, vu
leur date, et le monarque philosophe se mit
lA la fois en hostilité contre le Brahant qui ré-
clamait la domination exclusive du catholi-
cisme, et contre les malheureux Bohémiens,
qui demandaient la liberté de leur opinion.
Cétte tolérance limitée renfenne une sin-
guliere erreur. L'imagination senle peut sa-
tisfaire aux hesoins de l'imagination. Quand
dans un empire vous auriez toléré vingt reli-
gions, vous n'auriez rien fait eocore pour
les sectateurs de la vingt et UDiemeo Les
gouvernemens qui s'imaginent laisser aux
gouvernés une latitude convenable., en Ieur
( ~75 )
¡>&l'Ii1ettant de choisir entre un nombre nxe
de croyances religieuses, ressemhlent a ce
Fram;ais qui, arrivé dan.! une ville d'Allema-
gue dont les hahitáns voulaient apprendre
l'italien, leur donnait le ehoix entre le has:-
que ou le has-bréton.
Celte multitude des sectes dont on s'épou-
vante, est ce qu'il ya pour la religion de plU$
salutaire; elle fait que la religionne cesse pa!I
d'etre un sentiment pour devenir une simple
forme, une habitade presque mécanique, qui
se combine avec toas les vices, et quelque-
foil aTec tous les erimes.
Quand la religion ~énere de la sorte,
ella perd· toute son influence sur la morale;
elle se loge, pour aiDsi dire, daBs une case
des tetes humaines, oil elle reste isolée de
tout le reste de l'existence. Noos voyons en
Italie la messe précéder le meurtre, la con·
fession le suivre, la pénitenee l'absoudre, et
l'homme ainsi délivré du remords, se prépa.
rer il des meurtres nouveaux.
Rien n'est plus simple. Pour em~eher la
8ubdivision des sectes, il faut empecher que
l'homme ne réfiéchisse sur sa religion; iI faut
done empecher qu'il ne s'en oecupe; il faut
( :27 6 )
la réduire a des symboles q'ue 1'on répete; a
des pratiques que l'on observe. Tout devierit
extérieur; tout doit se faire sans examen;
tout se fait bientot par la mcme sans intéret
et-sansattention.
Je ne sais qu€ls peuples Mogola, astreints .
par leur culte lides prieres fréquentea, se
sont persuadés que ce qu'il y avait d'agréa-
ble aux dieux, dana les prieres, c'était que
l'air, frappé par le mouvement des levres,
leur prouvAt sans cesse que l'homme s'occu-
pait d'eux. En conséquence ces peuples ont
inventé de petits moulins aprieres, qui, agi-
tant l'air d'une certaine fa<;on., entretiennerit
perpétuellement le mouvement désiré ; et
pendant que ces moulins tournent, chacun
pérsuadé que les dieux sont satisfaits, vaque
sans inquiétude a ses affaires ou a ses plaisirs.
La religion chez plus d'unenation Européen-
ne, m'a rappelé souvent les petits moulins
des peuples Mogols.
La multiplication des secles a pour la·
morale un grand avantage. Toutes les sectes
n~issantes tendent a se distinguer de celles
dónt elles se séparent, par une morale plus
scrupuleuse, et· souvent aussi ·la secte qui
( 277 )
Toit s'opérer dans son sein une scission nOJ!-
velle, aniI~ée d'une émulation recomman-
dable, ne veut pas rester dans ce genre en
arriere des novateurs. Ainsi l'apparition du
protestantisme réforma les moours du clergé
catholique. Si 1'autorité ne se melait point
de la religion, les sectes se multiplieraient
al'infi,ni : chaque congrégation nouvelle cher'-
cherait a prouver la bonté de sa doctrin~ ~
par la pureté de ses moours: chaque congré-
gation délaissée voudrait se défendre avec les
memes armes. Dela, résulterait une heureuse
lutte ou 1'on placerait le succes dans une mo-
ralité plus austere: les moours s'amélioreraient
sans eifortS:, par une impulsion naturelle et
une honorable rivalité. Cest ce que 1'00 peut
remarquer en Amérique, eL meme en Ecosse
ou la tolérance est loin d\~tre parfaite, mais
ou cependant le presbytérianisme s'est suh-
divisé en de nombreuses ramifications.
Jusqu'a présent la naissance des- sectes."
loin d'étre accompagnée de ces effets salu....
taires, a presque toñjours été marquée par
des troubles et par des malheurs. e'est ~Iue­
l'autorité s'en est melée~ A sa voix, par son
~ction indiscrete, les moilldres di~sem,blances.:
( ~78 )
jusques alors innocentes et meme utiles, sont
devenues des germes de discorde. .
Frédéric Guillaume, le pere du grand
Frédéric, étonné de ne pas voir régner dan!t
la religion de ses sujets, la meme discipline
que dans ses casernes, voulut un jour réunir
les luthériens et les réformés : il retrancha
de leurs formules respectives ce qui occasion-
nait leurs. dissentimens, et leur ordonna
d'etre d'accord. Jusqu'alors ces deux sectes.
avaifmt vécu séparées, mais dans une intel-.
ligence parfeÜte. Condamnées a l'union, elles .
commencerent aussit&t une guerre acharnée,
s'attaquerent entre elles, et résisterent a
l'autorité. A la mort de son pere, Frédéric 11
monta sur le trone; iI laissa toutes les opi-
nions libres; les deux sectes se combattirent
sans auirer ses regards; elles parlerent sans
etre écoutées: bienMt elles perdirent l'espoir
du succes, et l'irritation de la crainte; elles
Be turent, les différences suhsisterent, et les
dissentions fusent appaisées.
En s'opposant ala multiplication des sectes,
les gouvernemens méconnaissent leurs pro-
pres intér~ts. Quand les sectes sont tres-
nombreuses dans un pays, elles se conti.ennent
( 279)
mutuellement, et dispensent le souverain de
transiger avec aucune d'elles. Quand iI 11'y a
qu'une seete dominante, le pouvoir est oblig~
de recourir a mille moyens pout n'avdÍr ti en
a en c,raindre. Quand il n'y en a que d~u'¿
ou ttÍois, chacune étánt assez fotmidablé
pour' menacer les autres, il faut une sur-
Teillance, une rúpression non intE!rtotnpité.
Singulier expédient ! vous voulez , dites-"voU's,
maintenir la paix, et pour cet efr~t VO'U~éIn­
péchez les opinions dé se subdiviser de nta-
niere a partager les llOmmes en petites
Téunions raibles ou imperceptibles, el vous
constituez trois ou quatre grllnds corp~ éti-"
nemis que vous mettez en ptésaI1ú'e, et qui,
gr~ces aux soihs que vous ptellez de les cOfi-
server nomhreux et puissans, sont pr~ts':i
s'attaquer au premier signa!.
Telles sont les conséqilences de l'iritoYé-
rance -religieuse : mais I'lntólérancé itreti-
gieuse n'est pas moins funeste. '
L'autorité ne doil jamais prosctlre UIle ré-
ligion, méme quand eÍle la croit dangereús'p.
QIl'elle punis~e les actions coupables qu'uhe
religion fait commettre, non comme actiOÍls
religieuses, mais comme actions coupablés:
( ~80 )
elle parviendra facilement a les reprImer.
Si elle les attaquait eomme religieuses, elle
,en ferait un devoir, et si elle voulait, re-
monter jrtsqu'a l' opinion qui en est la source J
elle s'engagerait dans un labyrinthe de vexa-
tions et d'iniquités, qui n'aurait plus de terme'
Le seul moyen d'affaiblir une opinion, c'est
d'établir le libre examen.Or, qui dit examen
libre, dit éloignement de toute e.8pece d'au-
torité, absence de toute intervention collec-
tive: I'examen est essentiellement indivi-
due!.
Pour que la persécution, qui naturellement
révolte les esprits et les rattache a la eroyance
persécutée, parvienne au contraire a détruire
eette eroyance, il faut dépraver les ames J
et ron ne porte pas seulement atteinte a la
religion qu'on v~ut détruire, mais a tout sen-
timent de morale et de vertu. Pour persua-
der aun llOmme de mépriser ou d'abandonner
un de ses semblables, malheureux a cause
d'une opinion, pour I'eogager a quitter au-
jaurd'hui la doctrine qu'il professait hier,
paree que tou! a-coup elle est menacée, il
faut étouffer en lui toute justice et tout~
fierté.
( ~8r )
Borner, eomme on 1'a ~ait souvent parmi
nous, les mesures de rigueur aux ministres
d'une religion, c'est tracer une limite illu-
soire. Ces mesures atteignent hientÓt tous
ceux qui professent la meme doctrine, et
elles atteignent ensuite tous ceux qui plai:"
gnent le malheur des opprimés. Qu'on ne
me dise pas, disait M. de Clermont-Tonnerre,
en 1791, et l'événement a dsmblement jus-
tifié sa prédiction, qu'on ne me dise pas,
·qu'en poursuivant a óutrance les pretres qu'on
appelle réfractaires, on éteindra toute oppo:..
sition ; j'espere le contraire; et je l'espere par
estime pour la nation fran<;aise ; cal' toute na:"
tion qui cede a la force, en matiere de cons-
cience , est une nation tellement vile, telle·-
ment corrompue, que l'on n'en peut rien
espérer ni en raison, ni en liberté.
La superstition n'est funeste que lorsqu'on
la protége ou qu'on la menace: ne l'irritez
pas par des injustices, Ótez-lui seulement tout
moyen de nuire par des aclions, elle de-
viendra d'ahord une passion innocente , et
s'éteindra bientot, faute de pouvoir intéres-
ser par ses souffrances, ou dominer par l'~­
l¡ance de l'autorité.
( 282 )
Erreur ou vérité , la pensée de l'l;1omme
est sa propriété la plussacrée; erreur ou Té-
rité, les tyrans sont également coupabIes
lorsqu'ils l'attaquent. Celui qui proscrit au
nom de la philosophie , la superstition sl'écu-
lative, celui qui proscrit au nom de Dieu, la.
raison indépendante, méritent également
l'exécration des hommes de bien.
Qu'il me soit pennis de citer encore, en
ñnissant, M. de CIermont-Tonnerre. On ne
l'accusera pas de principes exagérés. Bien
qu'ami de la liberté, ou peut-etre paree qu\l
était ami de la liberté, iI fut presque toujours.
repoussé des deux partis, dans l'assemblée
constituante: il est mort victime de sa mo-
dération: son opinion, je pense, paraitra de
quelque poids. La religion et IJétat, disait-
il, sont deux ehoses parfaitementdistinetes,
parfaitement séparées I dont la réunion ne
peut que dénaturer Pune et l'autre. L'homme
a des relations ávec son créateur: iI se fait
ou il ret;oit telles ou telles idées sur ces re-
lations; on appeIle ce systemedJidées reIi-
gion. La religion de chacun, est donc l'opi-
Ilion que chacun a de ses relations avee Dieu.
L'opinion de chaque hornme étant libre, ii
( .'183 )
peut prendre ou ne pas prendre teIle reli-
gion. L'opinion de la minorité ne peut ja-
mais étre assujettie a ceUe de la majorité =
aucuneopinion ne peut done etre comman"
dée par le pacte social. La religion est de
tous les tems, de tous les lieux, de tOU8 les
gouyerliemens; son sanctuaire est daas, la
conscience de l'homme', et la conscience est
la seulefaculté que l'hornrne ne puisse jamais
sacrifier a une convention 8ociale. Le cerp$
80cial ne doit commander aucun culte, iI
n'en doit repou8ser aucUD.
Mais ,de ce que l'autorité De doit ni com-
maDder ni proscrira aucun mute, il n'en ré-
Bulte point qu'elle ne doive pas les sala.rier;
et ici notre consti tu tion est encore re,stée
fidele aux véritabIes principes. Il n'est pa$
bon de mettre dans l'hornme la religiou aux
prises avec l'intéret péouniaire. Obliger le ci-
toyen a payer directement celui qui est en
quelque sorte son interprete aupres du DielJ
qu'il adore, e'est lui ofi"rir la chanced'un pr()-
6.t immédiat, s'il renonceasacroyance; e'es!
lui rendre onéreux des sentimens queles,d.is~
tractions du monde pour les uns, el ses tra~
vaux pour les autres ,"ne combattent déja qu,
( 284 )
tropo On a ero dire tine chose philosophique,
e~ affirmant qu'il valait mieux défricherun
champ que payel' un pretre., ou M.til' UD.
temple; mais qu'est-ce que b;\tir un' temple,
payerun pretre ,si non reconnaitre qu'il existe
un etre bon, juste et puissant, avec lequel
on est bien aise d'etre en communication ?
J'aime que l'Etat déclare, en salariant, je ne
dis pas un clergé, mais les pretres de toutes
les eommunions qni sont un peu nombreuses,
j'aime" dis- je, que l'Etat déclal'e ainsi que
eette communieation n'est pas intel'rompue,
et que la terl'e n'a pas renié le ciel.
Les sectes naissantes n'ont pas besoin que
la société se eharge de l'entretien de leurs
pl'etres. Elles sont dans toute la ferveur
d'une opinion qui commence , et d'llne con-
viction profonde. l\Iais des qu'une secte est
parvenue a réunirautour de ses autels un
hombre mi peu considérahle: de, membres
de l'association générale, eeHe assoeiation
doit salarier la' nouvelle église. En les sala-
rianttoutes , le fardeau devient égal POU1" -

tous" el au lieu d't~tre un privilege, c'est une


eharge éommune, et qui se repartit égaJe-
ment..
( ;l85 )
TI en est de la religion cornrne des grandes
routes : j'airne que l'Etat les entretienne,
pourvu qu'illaisse a chacun le droit de pré-
férer les sentiers.

/
( ~8ó )

CHAPITRE XVIII.
De la Liberté indi"iduelle.

Toutes les constitutions qui oot été don-


nées a la France garantissaient également
la liberté individuelle, et sous l'empire de
ces constitutions, la liberté individuelle a
été víolée sans cesse. C'est qu'une simple dé-
claration ne suffit pas; il faut des sau~e-gardes
positives; il faut des corps assez puissans pour
employer en faveur des opprimés les moyens
de défense que la loi éerite consacre. Notre
coostitution actuelle est la seule qui ait eréé
ces sauve -gardes et investi d'assez de puis-
sanee les eorps intermédiaires. La liberté de
la presse placée au-dessus d.e toute atteinte,
graces au jugement par jurés; la responsabi-
1ité des Ministres, et sur-tout celle de leurs
agens inférieurs; enfin l'existenee d'une re-
présentation nombreuse et indépendante,
tels sont les boulevards dont la liberté indi-
viduelle elit aujourd'hui entourée.
( .287 )
Cette liberté en effet est le hut de tout.
association humaine; sur elle s'appuie la mo-
rale publique et privée : sur elle reposent les
calculs de l'industrie ; sans elle il n'y a pour
les hommes ni paix, ni dignité, ni bonheur.
L'arbitraire détruit la morale : car il n'y a
point de morale sans sécurité, il n'y a point
d'affections douces sans la certitude que les
objets de ces affections reposent a l'abri SolUl
l'égide de leur innocence. Lorsque l'arbitraire
frappe sans scrupule les hommes qui lui sont
suspects, ce n'est pas seulement un individu
qu'il persécute, e'est la nation entiere qu'il
indigne d'abord et qu'il dégrade ensuite. Les
hommes tendent toujours as'affranchir de la
douleur; quand ce qu'ils aiment est menacé,
¡ls s'en détachent, ou le défendent. Les
moours , dit M. de Paw, se corrompent subi-
tement dans les villes attaquées de la peste;
on s'y vole run l'autre en mourant : l'arb"
traire 'estau moral ce que la peste est au phy..
Slque.
TI est l'ennemi des liens domestiques; car
la sanction des liens domestiques, e'est l'es:-
poir fondé de vivre ensemble, de vivre li!"
hres, dans l'asrle que la justiee garantit aux.
( 288 )
citoyens. L'arbitraire force le fils a voir op-
primer son pere sans le défendre, l'épouse
~ supporter en silenc~ la détention de son
mari , les amis et les proches a désavouer les
affcctions les plus saintes. ,
L'arbitraire est l'ennemi de toutes les tran-
sactions qui fondent la prospérité des peu-
pIes; i1 ébranle le crédit, anéantit le com-
merce, frappe toutes les sécurités. Lorsqu'un
individu souffre sans avoir été reconnu cou,-
pable, tout ce qui n'est pas dépourvu d'in-
telligence se croit menacé, et avec raison;
car la garantie est' d~truite, toutes les tran-
sactions s'en ressentent, la terre tremble, et
ron ne marche qu'avec efIToi.
Quand l'arbitraire est toléré, il se dissé-
mine de maniere, que le citoyen le plus in-
conmi peut tout-a-co~p le rencontrer armé
contre lui. Il ne suffit pas de se tenir a l'é-
~art et de laisser frapper les autres.. ~1ille
:Gens nous unissent a nos semblables, et l'é-
gó'isme le plus inquiet ne parvient pas a les
briser tous. Vous ,vous croyez invulnérable
dans votre obscurité volontaire; mais vous
avez un. fils, la jeunesse
\ .. l'entraine; un frere
moins prudent que vous se permet un mur- '

......
( 289 )
mure; un aneien ennemi qu'autrefois vous
avez hlessé, a su eonquérir quelqu'influenee.
Que ferez-vous alors? apres avoir avec amer-
tume hlamé toute réclamation, rejeté toute
plainte, vous plaindrez-vous a votre tour?
Vous etes condamné d'avance, et par votre
propre conscience, et par eeHe opinion pu-
hlique avilie que vous avez contrihuévous-
meme a former. Céderez -vous sans résis-
lance? Mais vous permettra-t-on de céder?
N'écartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on point
un ohjet importun, monument d'une injus-
tice? Vous avez vu des opprimés. Vous les
avez ju~é coupables: vous avezdonc frayé la
route ou vous marchez a votre tour.
L'arhitraire est incompatihle avec l'exis-.
tenee d'un gouvernement eonsidéré sous le
rapport de son institution; car les institu-
tions politiques ne sontque des contrats, la
nature des oontrats est de poser d~s hornes
fixes; or l'arhitraire étant préeisément l'op-
posé de ce qui constitue un co~trat, sappe
dans sa hase toute institution politique.
L'arhitraire .est dangereux pour un gou-
vernement corisidéré sous le rapport de son
action; car, hien qu'en préeipitant sa mar-
che, il1ui donne quelquefois l'air de la force,
19
. (29°)
il Me neanmoins toujours a son actionla
rég,ilarité et la durée .
.En disant a un peuple!1 vos lois sont in-
suffisantes pour vous gouverner!1 l'on autorise
ce peuple a répondre : si nos lois sont insuf-
fisantes, nous voulonsd'autres lois; et a ces
rnots; toute l'autorité légitime est remise en
doute: il ne reste 'plus que la force; car ce
serait' aussi croire trop a la duperie deshom-
mes ~ qué de leur dire : Vous avez consenti
1l vous imposer telle ou telle gene, pour vous
assurer telle protection. Nous vous otons cette
protection, mais nous vous laissons cette gene;
vous supporterez ,d'un coté, toutes les entra-
ves de 1'état social, et de l'autre, vous serez
exposés a tous les hasards de l'état sauvage.
Varbitraire n'est d'aucun secours aun gou-
vernement, .sous le rapport de sa sureté. Ce
qu'un gouvemenient fait par la loi cOlitre ses
énnemis, ses ennemis mi peuvent le faire con·
tre lui par la loi!1 car elleest précise eL' for-
melle; mais ce qu'íl fait contre ses ennemis
par l'arbitraire, ses ennemis peuvent aussi le
faire contre lui par l'arbitraire; car l'arbitraire
est vague et sans bornes (1).

(1) H.éactions politiquea. Paris, 1797, pago 85-87.


( 29 1 )
Quand un gouvernement régulier se per-
!net l'emploi de l'arbitraire, iI sacrifie le but
de son existence aux inesures qu'il prend
pour la conservero Pourquoi veut-on que l'au-
torité réprime ceux qui attaqueraient nos
propriétés, notre liberté ou notre vie? Pour
que ces jouissances nousBoient assurées. Mais
si nutre fortune peut etre détruite, notre li-
berté menacée, notre vie troublée par l'ar-
hitraire ~ quels biens retirons - nous de la
protection de l'autorité? Pourquoi veut-on
qu'elle punisse ceux qui conspireraient con-
tre la constitution de l'état? parce que ron
craint de voir sublltituer une puissance op-
pressive aune organisation légaIe. Mais si l'au-
torité exerce elle-meme ceUe puissance op-
pressiTe, quel avantage conserve-t~elle? un
avantage de fail pendant quelque tems peut-
etre. Les mesures arbitraires d'un gouverne-
ment consolidé sont toujours moins multi·
pliées que celles de~ factions qui ont encore
a établir leur puissance: mais cet avantage
meme se perd en raison de l'arbitraire. Ses
moyens une fois admis, on les trouve tellement
courts, tellement commodes, qu'on ne veut
plus en employer d'autres. Présentés d'abord
( 29:1 )
comme une ressource extréme dans des cir-
constances infiniment rares, l'arhitraire de-o
vient la solution de tous les probIemes et la
pratique de chaque jour.
Ce qui préserve de l'arbitraire, c'est l'ob-
servance des formes. Les formes sont les di-
vinités tutélaires des associations humaines;
les formes sont les seules protectrices de
l'innocence, les formes sont les seules rela-
tions des hommes entre eux. Tout est obscuro
d'ailleurs: tout est livré a la cOllsci~nce soli-
taire , al'opinion vacillante. Les formes seules
sont en évidence, c'est aux formes seules que
l'opprimé peut en appeler.
Ce qui remédie a l'arbitraire, c'est la res-
ponsabilité des agens. Les aneiens eroyaient
que les lieux souillés par le crime devaient
subir une expiation, et moi je erois qu'a l'a-
venir le sol flétri par un acte arbitraire aura
besoin, pour \etre purifié, de la punition
éc1atante du coupable, et toutes les fois que
je verrai chez un peuple un citoyen arbitrai-
rement incarcéré, et que je ne'verrai pas le
prompt cM.timent de cette violation des for-
mes, je dirai: ce peuple peut désirer d'étre li-
bre, iI peut mériter de l'étre; mais iI ne
( 29 3 )
aonnait pas encore les premiers élémens de
la liberté (1) .
Plusieurs n'aper~oivent dans 1'exercice de
l'arbitl'aire qu'une mesure de police; et comme
apparemment ils esperent en etre toujours
les distributeurs, sans en etre jainais les ob-
iets, ils la trouvent tres-bien calculée pour
le repos pnblic et pour le bon ordre; d'autres
plus ombrageux, n'y démelent pourtant
qu'une vexation particuliere: mais' le péril
est bien plus grand.
Donnez aux dépositaires de l'autorité exé-
cutive, la puissance d'attenter a la liberté
individuel1e, et vous anéantissez toutes les
garanties, qui sont la condition premiere et
le but unique de la réunion des hommes sous
l'empire des lois.
Vous voulez l'indépendance des tribu-
naux, des juges et des jurés. Mais si Ics'mcm-
hres des tribunaux, les jurés et les juges
pouvaient etre arre tés arhitrairement ,que
deviendrait Ieur indépendance? Or, qu'ar-
riverait-il, si l'arbitraire était permis cOlltre
eux, non pOUI' Ieur conduitepublique, mais

(1) Discours au Cercle Constitutionnel, en 1798.


( ~94 )
pour des causes secretes? L'autorité :tnini!lté--
rielle, sans doute, ne leur dicterait pas ses
arrets, lorsqu'ils seraient assis sur leurs banes,
dans l'enceinte inviolable en apparence ou la
loi les aurajt placés. Elle n'oierait pas meme,
s'ils obéissaient a leur conscience, endépit de
ses volontés, les arreter ou les exiler, comme
jurés et eomme juges. Mais elle les arréte-
rait, elle les exilerait, comme des individus
8uspects. Tout au plus attendrait-elle que le
jugement qui ferait leur crime a ses yeux fut
oublié, pour assigner quelque autre motif a
la rigueur exercée contre eux. Ce ne seraient
done pas quelques citoyens obscurs que vous
auriez livrés a l'arbitraire de la police; ee se-
raient tous les tribunaux, tous les juges, tous
les jurés, tous les accusés, par conséquent,
que vous meltriez a sa merci.
Dans un pays ou des ministres disposeraient
sans juge.ment des arrestations et des exils, en
vain semblerait-oll, pour l'intéret des lumie-
res, accorder quelque latitude ou quelque
sécurité a la presse. Si un écrivain, tout en
se conformant aux lois., heurtaü les opinions
ou censurait les acte~ de l'autorité, on ne
l'arrelerait pas,on ne l'exilepait pas comme
( 295 )
.écrivain, on ral'r~terait,on l'exilerait comDle
un illdividu dangereux, sans en assigner la
cause..
A quoi hon prolonger par des exemples k
développement d'une vérité si manifeste?
Toutes les fonctions puhliques, toutes les
·situations privées, seraient menacée,s égale-
mento L'importun créancier qui aurait pour
déhiteur un agent du pouvoir, le pere i~.
traitahle qui lui refuserait la IJIain de sa filIe,
l'époux incommode qui défendrait c<>Qtre lui
la sagesse de sa remme, le concurrent oOIlt
le mérite, ou le surveillant dont la vigilance
,luí seraient des' sujets d'alarme ,ne se vel>
raient point sans doute arretés ou exilés
.comme créanciers ,. comme. pere!!, cO:p1me
.époux, comme surveillans ou comme l·i vau-,t:.
Mais l'autorité pou,vant les arreter,
.
pouvant .
·les exiler p~)Ur des raisons secretes, ou serai t
,lagarantie qu'elle n'inventerait pas ces rai-
.sons secretes? Querisquerait·elle? Il serait
.admis qu'on ne peut lui én demander Wl
:compte légal; el quant.11 l'explica'tion q~e
! par prudence elle croirait peut-etre devoir

18coorder a l'opinion, eorome rien ne pÓtIr:"


rait etre approfondi ni vérifié , qui ne pré-
. )
( 29~ )
voit que la calomnie serait suffisanie pour
motiver la persécution (I)?
)lien n'est a l'abri de l'arbitraire, quand
une fois .il est toléré. Aucune institution ne
·lui échappe. 11 les annLlle toutes dans le1llf
base. TI trompe la société par des formes qu'il
rend impuissantes. Toutes les promesse8 de-
. viennent des parjures, toutes les garanties des
piéges pour les mallleureux qui s'y confient.
Lorqu'on excuse l'arbitraire, ou qu'on veut
pallier ses dangcrs, on raisonne toujours,
comme si les citoyens n'avaient de rapports
qu'avec le dépositaire supreme de 1'autorité.
Mais on en a d'inévitables et de plu's directs
avec tous les agens secondaires. Quand vous
permettez l'exil, l'emprisonnement, ou toute
vexation qu'aucune loi n'autorise, qu'aucun.
jugement n'a précédée,.ce n'est pas sous le
pouvoir du monarque que vousplacez les ci-
toyens, ce n'est pas meme sous le pouvoir des
ministres: c'est sous la verge de l'autorité la
plus subalterne. Elle peut lesattl'indre par une
mesure provisoire, et justifier qette mesure
par un récit mensonger.Elle triomphe pourvu
qu'elle trompe, et la faculté de tromper lui
el) De la Re5polls. des Ministr. p. 7s;....ao.
'( 297 )
éstassurée. Caro, autant le Prinee et les Mi-
ilistres sont heureusement placés pour diriger
les affaires générales, et pour favoriser-l'ac-
croissement de la prospérité de l'état, de 8&
dignité, de sa richesse et de sa puissance,
autant l'étendue meme de ces fonctions im-
portantes Ieur rend impossible l'examen dé-
taillé des intérets des individus; intérets mi-
nutieux et imperceptibles, quand on les
compare a l'ensemble, et non moins sacrés
toutefois, puisqu'ils comprennent la vie, la
liberté, la sécurité de l'innocence. Le soin
de ces intérets doit done etre remis a eeux
qui peuvent s'en oceuper, aux Tribunaux,
chargés exclusivement de la reeherehe des
griefs, de la vérification des plaintes, de
l'iJ?-Vflstigation des délits; aux Tribunaux, qui
ont le loisir, comme ils ont le devoir, de
tout approfondir , de tout peser dans une ba-
lance exacie; aux Tribunaux, dont telle est
la mission spéciale, et qui seuls peuvent la
remplir.
Je ne sépare point dans mes réflexions les
exils d'avee les arrestations et les emprison-
nemens arbitraires. Cal' e'est a tort que l'on
considere l'exil comme une peine plus douce'
( ~g8')
:N'6us sommes ttompés par les tr~ditions ~
l'ancienne monarchie. L'exil de quelque8
homlnes distingués nous fait illusion. Notre
méinoire nous retrace M. de Choiseuil, en-
.TÍronné des hommages d'amis généreux, el
l'exil nous semble une pompe tdomphal~.
Mais descendons dansd'es rangsplusobscurs,
et transporton&-nous a d'autresépoques. Nous·
verrons dans ces rangs obscurs l'exil arra-
'chant le pere a ses enfans, l'époux a sa femme,
le cómmerQant a ses entreprises, foretant les
parens a interrompre l'éducation de leur fa-
mille ou a la confier a des maios mercenai-
res, séparant les amis de] eurs amis, troublant
le vieillard dans ses habi tudes, l'homme in·
dustrieux dans ses spéculations ~ le talent
dans ses travaux. Nous verrons l'exil uni a
-la pauvreté; le dénuement PQursuivant la
.victime sur une terte inconnue, les premiers
besoins difficiles a satisfaire,' les moindreS
jOtiissances impossibles.Nous· verrons l'exil
uni a la défaveur ~ entOl.ll'ant ceux qu'il frappe
de soup«;ons et de défiahces, les précipitaot
dans un atmosphere de proscription, les li-
vrant tour a t~ur a la froideur du premier
étranger , a l'iI!solence du dernier ageD.~
(299) \
Nousverrons l'exil, glacsant tontes les affec~
lions dans leur source, la fatigue enlevanta
l'exilé l'ami qui le suivait, l'oubli lui dispu-
tant les autres amisdont le souvenir repré-
sentait a ses yeux sa patrie absente,l'égolsme
adoptant les aecusations poo.r apologies de
l'indifférence, et le- proscritdélaissé s'effor-
~Dt en vain de retenir, 3U fond de- son ame,
solitaire, quelque imparfait vestige de sa vie
passée.
Le gouvernement aetuel est le premier de
tous¡ les gouvernemens de Franee, qui ait
renoneé formellement a cette prérogativeter-
rihle, dans la eonstitution qu'il-a proposée (J).
C'est en eonsaerant de la sorte tousles droi~,
toutes les libertés, c'est en assurant.3. la na-
tion ee qu'el1e voulait en J78g, ce qu'elle
veut eneore aujourd'hui, ce qu'elle demande,
avee une persévérance imperturbable, depuis
vingt-cinq ans, toutes les fois qu'elle ressai-
-sit la facul~é de se faire enteudre; e'est ainsi
que ce gouvernement jetera -chaque jour,
dans le ereur des Franc;ais, des raeines plus
prófondes.
(1 )Art. 6 lo N ul oe pcut etre poursuivi, arreté, d6-
tenu rii ei.ilé que daos les cas 'prévlls par la loi. -
( 300 )

CHAPITRE XIX.
Des Garanties judiciaires.

La Charte de 1814 laissait heaucoup de


vague sur l'inamovibilité des jllges. Elle ne
déclarait inamovibles que ceux que le Roi
p.ommerait, sans fixer un terme de rigueur,
pour investir de la nomination royale les
juges déja en fonction par l'effet d'une no-
mination antérieure. Cette dépendance dans
laquelle se trouvait un grand nombre d'in-
dividus, n'a pas été inutile au ministere
d'alors.
Plus franc et plus ferme dans sa marche,
le Gouvernement actuel a renoneé a toute
prérogative équivoque dans la Constitution
nouvelle. Il a eonsacré l'inamovibilité des
juges, a partir d'une époque fixe et rappro-
chée.
En effet, toute nomination temporaire J
soit par le Gouvernement, soit par le Peu-
pIe, toute possibilité de révocation a moina

-,..
(301 )
d'un juge:r¡pent positif, portent d'égales at-
teintes a~l'indépendance du pouvoir judi-
Clll.lre.
On s'est élevé fortementcontre la véna-
lité des charges. C'était un abus, mais cet
abus avait un avantage que l'ordre judi-
ciaire qui l'a ¡emplacé nous a fait regretter·
sou'Vent.
Durant presque toute la révolution, les tri-
bunaux, les juges, les jugemens, rien n'a été
libre. Les divers partís se sont emparés,
tour a tour, des instrumens et des formes
de la loi. Le courage des guerriers les plus
intrépides eut a peine suffi a nos magistrats J
pour prononcer leurs arr~ts suivant leur
conscience. Ce courage qui faÍt braver la
mort dans une bataille, est plus facile que
la professíon publique d'une opinion indé-
pendante , au milieu des menaces des tyrans
ou des faetieux. Un juge amovible ou :r:évo-'
cable est plus dangereux qu'un juge qui a
acheté son emploi. Avoir acheté sa place est
une chose moins corruptrice qu'avoir tou-
jours a redouter de la perdre. J8 suppose
d'ailleurs établies et oonsacrées l'institution
des jurés, la publicité des procédures. et
( 30~ )
l'existence de lois séveres conlr~ les juges
prévaricateurs. Mais ces précautidDs prises,
que le pouvoir judiciaire soit dans une in-
dépendance parfaite : que toute autorité s'in-
terdise jusqu'aux insinuatioDll contre lui.
Rien' n'est plus propre a dépraver l'opinion
et la morale publique, que ces.. déclamations
perpétuelles, répétées parmi nous dans tOU8
les sens, a diverses époques, contredes
hommes qui devaient etre inviolables, ou
qui devaient etre jugés. .
Que, dans une monarchie constitution-
nelle, la nomination des juges doive appar:"
tenir au Prince, est une vérité évidente. Dall8
un pareil gouvernement, il faut donner au
pouvoir royal toute l'influence et meme
toute la popularité que la liberté comporte.
Le Peuple peut se tromper fréquemment
dans l'élection des juges. Les erreurs du
Pouvoir royal sont nécessairement plus rares.
Ji n'a aucun intéret a en commettre; il eJ;l
a un pressant a s'en préserver, puisque les
juges sont inamovibles, et qu'il ne s'agit "pas
de commissions temporaires.
Pour achever de garantir l'indépendance
des juges, peut-etre faudra.t-il un jour ac-
( 303 }
oroitre leurs appointemens. Regle générale:
attachez aux fonctions publiques des salaires
qui entourent de .considération ceux qui,
les occupent, ou rendez-les tout-a-fait gra-
tuites. Les représentans dupeuple, qui so~t
en évidence et qui peuvent espérer lagloire J
n'ont pas besoin d'étre payés: mais les ronc-
tions de juges ne sont pas de nature a etr-e
exercées gratuitement; et toute fonction
«¡ni a besoin d'un salaire, est méprisée J. si
ce salaire est tres-modique. Diminuez le
no:mhre des j '¡ges; assignez -leur des arron-
dissemens qu'ils parcourent, et donnez-Ieur
des appointemens considérables.
L'inamovibilité des juges 'nelluffirait· pas
pour entourer l'innocence des sauve-gardes
qu'elle a droit de réclamer, si. a ceS juges
inamovibles on ne joignait l'institution des
jurés, cette institution si calomniée, et pour-
tant déja~sÍ' bienfaisante, malgré les imper-
fections dont on n'a pu encore l'affranchir
.
entierement.
. Je sais qu'on attaque parmi nous l'iQsti-
tution des jurés ptlr des raisonnemes tirés du
~éfaut de, z~le, d~ rignoran~e, de l'insou-
ciance, de la friv~té fnm<;aise.. Ce n'est
( 304 )
pas 1'institution, e'est la nation qu'on accuse•
. Mais qui ne voit qu'une institution peut,
dans ses premiers tems, paraitre peu eon-
venable a une nation, en raison du peu d'ha-
hituJe , et devenir convenable et saluuiire,.
si elle est oonne intrinsequement, paree que
la nation acquiert, par l'institution m~me ,
la capacité qu'elle n'avait pas? Je répugnerai
toujours a croire une nation insouciante sur
le premier de ses intérets, sur l'adlpinistra-
lion de la justice et sur la garantie a do:aner
a l'innocence aceusée.
Les Franrais, dit un adversaire du juré,
8elui d.e tous peut-etre dont l'ouvrage a pro-
duit contre eette institution l'impression
la plus profonde ( 1), les Fram;ais T/,'auront
jamais rinstruction ni la fermeté nécessaire
pour que le juré remplisse son but. Telle est
notre indifflrence pour tout ce qui a rapport
a f administration publique, tel est l'empire
de l'égo"isme et i de l'intéret particulier, la
tiédeur, la nullité de l'esprit public, que la
loi qui établit ce m~de de procédure ne peat

\ (1) M. Gach, président d'~n tribunal de premiere


iD.tanco dao. le département du Lot.
( 305 )
ltre exécutée.· Milis ce qu'ilfaut, c'es~ avoir
un esprit public qui surmonte cette tiédeur
et cet égo'isme. Croit-gnqu'un esprit semblahle
existerait chez les Anglais, sallS l'ensemble de
leurs institutioDS politiques ? Dans un pays
ou l'institution des jurés a sans cesse été sus-
pendue, la liberté des tribunaux violée, les
accusés traduits devant des comItlissions, cet
esprit ne peut naitre : on s'en prend aFins-
titution des jurés; c'est aux atteintes qu'on
lui a portees qu'il faudrait s'en prendre.
Le juré:, dit-on:J ne pourra pas, comme
['esprit de l'institution l'exige, séparer sa
conlJiction intime d'alJec les pieces , les témoí-
gnages:J les indices; choses qui ne sont pas
nécessaires:J quand la conlJiction existe:J et
qui sont ínslffflSantes :J. qzumd la conlJietion
n'existe paso Mais il n'ya aucun motif de se-
parer ces choses; au contraire, elles sont les
élémens de la conviction. L'esprit de l'insti-
tution veut seulement que le juré De soit..pai
astreint aprononcer d'apres 'un c.álcul numé-
rique, mais d'apres l'impression que l'ensem·
ble des pieces, témoignages o~ .indices .aura
produite sur lui. Or, les lumieres du simple
hon s~ns suffisent· pour qu'u~ juré sache el
20
( 306 )
puisse déclarer" si, apres avoir entendu le.
ténioins, pris leeture des pieees, comparé les
indices, iI est convaincu ou non.
Si ies jures, continue l'auteur que je cite,
trouvent une loi trop sévere, ils absoudront
l'accusé, et déclareront le Jait non constant
contre leur conscience; et jI suppolie le cas
()u un homme serait accusé d'avoirdonné
asile a son frere, et aurait par cette action
encouru la peine de mort. Cet exemple, selon
moi, loill de míliter contre l'institution du
juré, en fait le plus grand éloge; iI prouve
a
que cette institution met ohstacle l'exécu-
tion des, lois eontraires a l'humanité , a la
justice el a la máraIe. On est ltomme avant
d'etre juré: par conséquent, loin de hIamer
le juré qui, dans ce cas, manquerait a son
devoir de juré, je le louerais de remplir son
devoir d'homme, et de eourir, par tous les.
moyens qui seraient en son pouvoir, au se-
cours d'un aecusé, pret a etre puni d'une ac-
tion qui, loin d'étre un crime, est une' vertu.
Cet exemple ne prouve point qu'il ne faille
pas de jurés; il prouve qu'il ne faut pas de
}ois qui prononeent peine de mort eontr~
celui quidoxine asile a son frere-:-
( 30 7 )
Mais alors, poursuit-on, quand les peines
seront excessives ou paraitront telles all. juré,
ilprononcera CCJntre sa con viction. J e réponds
que le juré, eomme eitoyen et eomme pro-
I

priétaire, a intéret a ne pas laisser impunis


les attentats <¡ui menaeent la sureté, la pro-
priété ou la vie de tous les membres du eorps
social; cet intéret l'emportera sur une pitié
. passagere: l'Angleterre nous en offre une dé-
monstration peut-etre aIDigeante. Des peines
rigoureuses sont appliquées a des délits qui
eertainement ne les méritent pas; et l~s jurés
ne s'éearteo t point de leur eonvictioo , meme
en pÍaiguant.ceux que Ieur déclaration livre
au supplice (1). TI Y a daos l'homme un eer- .
tain respect pour la loi écrite; iI lui f~ut\ des
motifs tres-puissans pour la surmonter. Quand
ces motifs existent, c'cst la faute des lois. Si
les peines paraissent exeessives au juré, e'est
~;elles le seront; ear, encore une fois, ils
n'ont aucun mtéret a les trouver telles; Dans

(1) J'.ai vu des jures, en Anglelcn'c, déclllrcrcoupahfe


une jeune filIe, pour ilvoir voM dé la inousseline de la
vl1leur de Irene s-chelings. ns sávai~lIt qúe l~ur décl8ra.-
tion f:mpon.ai' conue'elle la peine de mono
( 308 )
les cas extr~mes, c'est-a-dire, quandles jurés
seront placés entre un sentiment irrésistible
de justice et d'humanité, et la lettre de la
loi, j'oserai le dire, ce n'.est pas un mal qu'ils
s'en écartent; il ne fautpas qu'il existe une
loi qui révolte I'humanité du commun des
hornmes, tellement que des jurés, pris d~s
le sein d'une natioo, ne puissent se déter-
miner a concourir a l'application de cette loi,
et l'institution de juges permanens, que I'ha-:-
hitude réeoncilierait avec cette loi barbare,
loin d'etre un avantage, serait un fléau.
Les jurés, dit-on-, manque7'ont a leur de-o
"oi7', tantót par peur, tantot par pitié : si
e'est par peur, ce sera la faute ,de la poliee,
trop ~égligente, qui ne les mettra pas a l'abri .
des vengeánces individuelles : si c'est parpitié,
ce sera la faute de la loi trop rigoureuse.
L'insouciahce, l'indifférence, la frivolité
fi'anc;aises, sont lerésultat
.
d'institutions'
. '
dé-
~

fectueuses -' eí I'on allegue l'effet, pour per-


pétuer la cause. Aucun peuple ne reste iodif·
férent a ses intérets, quand Qn lui permet de
s'en oeeuper : lorsqu'il Ieur est,indiffére:rÍ.t,
c'est qu'on l'en a repoussé. L'institution du,
juré est sous ce rapport d'autant plU:B né-
( 309 )
cessail'e au peuple franc;ais, qu'il en parait
momentanément pI us incapable : il y trou-·
vera non-seulemcnt les aTantagesparticuliers
de rinstitution, mais ravantage général et plus
important de refaire son éducation morale.
A l'inamovihilité des juges, et ala sain-
teté des jurés, il faut réunir encore lemain-
tient constant et scrupuleux des formes judi-
CHures.
Par une étrange pétition de principe, ron
a sans cesse, durant la révolution, déclaré
convaincus d'avance les hommes qu'on allait
Juger.
Les formes sont une sauve-garde : rabbré-
viation des formes est la diminution ou la'
perte de cette sauve - ~arde. Vahhréviation
des formes est donc une peine. Que si nous
infligeons cette peine a un accusé, c'est donc
que son crime est démontré d'avance. ~1ais si
a
son crime est démontré, quoi bon un tri-
hunal, quelqu'il soit? Si son crime n'est p~s
démontré, de quel droit le placez-vous dans
une classe particuliere et proserite , et le
privez-vous, sur un simple soupc;on, du béné-
fice commun a tous les memhres de l'état
so8ial?
( 310 )
Cette absurdité n'est 'pas la seule. Les
formes sont· nécessaires ou sont inutiles a la
conviction: si elles sont' inutiles, poQ.rquoi.
les conservez-vous dans les prQces ordinaires?
si ·elle& sont nécessaires, pourquoi les retran~
chez-vous dans le~ procesles plQ-si¡p.portans?
Lorsqu'H s'agit d'une faute légere -' et qUEJ
l'accusé n'est mep.acé ni dans S11 vie, ni d~ns
son honneur, ron instruit sa cause de la
¡naniel"e la plus solennelle; mais lorsqu'il est
question de quelque forfaÜ époqvantable., e~
par conséquent dll 1'infamie et de la mort,
l'on supprime d'un mot toutes les précautions
tutél~ires, ron ferIne le Code des lOlS, ron
,brege les formalités, comme si ron p~nsait
fjue pltls une accusatiQn estgrave, plus il est
superflu de rexaminer!
Cesont des bri~anas, dites-vous, des. assas--
sins, df's conspirateurs , auxquels seuls nous
enlevons le hénéfice des formes; mais avant·
d~ les reconnaitre pour te18, ne faut-ilpas
constater les fai ts? Or les forme~ son t les
moyens dé constater les faits. S'il en existe a.e
meilleurs ou de plus courts, qu'on lesprenne;
mais qu'on les prenne alors pour toutes les
causes. Pourquoi y aurait-il une cla~se de
faits, sur laquelle on ohserverait des len-
( 3II )
teurs superflues, .ou bien une atl.tre dasse,
sur laquelle on déciderait avec une précipi--
tation dangereuse? Ledilemme, est dair. Si
la précipitation n'estpas dangereuse; les,
lenteurs sont superflnes; si les lenteurs ne
sont pas superflues, la précipi'ation est dan-
gereuse. Ne dirait-on pasqu'on peut dis4n,,:,
guer 'a des signes extérieurs et infaillibles;
avant le jugement" les hommes innocens el
les hommes coupables, ceux qui doivent
jouir de la prérogative des formes, el ceux
qui doivent en ~fre privés? C'estparce que
ces .signes .i;llexistent pas,. que les formes soat
indispensables; c'est paree que les fórmes.
ont· paru· l'unique moyen poul' discerner
l'innocent du coupable, que tous l~s peu-..
pIes libres et humains en ont réclamél'ins-
titulion .. Que1qu'imparfaites que soient les
fO'nnes.; elles ont une faculté protectrice
qu"on ne leur ra vit qa'eft les d-étrllisant;
clles sont'les ennemies nées; les adversaires·
inflexibles de la tyrannle, populaire ou auIre..,
Aussi long-remps qu'etles subsistent, les tri-'
bunaux opposent a l'arbitraire une résistance
plus ou moins génereuse " mais qui sert a le-·
contenir. Sous C4ar)es Ier, les tribunaux an-
glais acquitterent" malgré les menaces de la
(312 )
Cour, plusieurs.amis de la liberté; sous Crom-
well, bien que dominés'par le protecteur, ¡ls
renvoyerent souvent·abs6us.des citoyens ac-
cusés d'attachement a' la monarchie; sons
Jacques n; Jeiferies fut ohligé de fouler aux
pieds les formes, et de violer l'indépen-
dance dea juges memes de sa création, priur
assurer les nombreux supplices des victiBíes
de sa fureur. Il y a dans les fonnes quel-
que chose d'imposant et de précis, qui force
les juges·a se respecter eux-memes~ et a
suivre une marche équitable et réguliere.
L'afl'reuse loi, qui, sous Robespierre, dé-
clara les preuves superflues, et supprimales
défenseurs, est un hommage rendu auxfor-·
mes. Cette loi démontre que les formes,
modifiées, mutilées, torturées en tout sens,
par le génie des factions, genaient. encore
des hommes choisis soigneusement entre
tout le peuple, comme les plus affranchis
de tout scrupule de conscience et de tout
respect pour l'opinion (1).
(1) Un article excellent de la Con&titution actuelle,
e'est celui qui restreint la juridiction militaire aux d~'
lits militaire~ seulement, et non pas comme aUlrefois
aux délits des militaires. Car 60U5 ce préteÍtte, tantot
( 3r3' )
Enñn , je considere -le droit de grAce , ,dont
notre constitution investit l'Empereur,
comme une derniere protection. accordée a
l'innocence.
Von a opposé a ce droit lors de ceS di-
lemmestranchans qui semblent simplifier les
questions, parce qu'ils les faussent. Si la loi
est juste', a-t-on dit, nul ne doit avoir le
droit d'enempecher l'exécution : si la loi est
injuste, il faut la changer. TI nemanque ace
raisonnement qu'une condition, c'est qu'il y
ait tine loi pour chaque fait.
Plus une loi est générale, plus elle s'éloi-
gue des actions particulieres, sur lesquelles
néanmoins elle est destinée a· prononc'er.
Une loi ne peut etre parfaitement juste que
/pour une seule circonstance: des qu'elle
s'applique adeux circonstances, que dis..
tingue la différenee la plus légere, elle est
plus ou moins injuste dans l'un des deux caso
Les faits se nuancent a l'infini; les lois ne
peuventsuivre toutescesnuanees. Le dilemme
que nou! avons rapporté est done erroné.
LaJoi peut etre juste, comme loi générale,
00 privait les militaires des formes civiles, taotot 00
lOumettait les ciloyens aux formes miliiaires.
( 314 )
c'est-a-djre, il peut etre juste d'attripuer telle
peine a telle action; et cependant la 10i'peut
n'étre pas juste daDs son application a tel
{ait particulier, c'est-a-dire, telle action ma-
tériellement la meme que celle que la 10i
avait en vue, peut en différer d'une maniere
réelle, bien qu'indéfinissahle légalem~nt. Le
droit de faire grAce n'est autre chose que la
conciliati~)ll.de la loi générale avee l'équité
particuliere•.
La nécessíté de ceUe conciliation est si-
impérieuse, que dans tous les pays ou le droit·
de faire grA.ce est rejeté, ron y supplée par
toutes sortes de ruses. Parmi nous, autrefois,
le tribunal de cassation s'en était inv-esti a
quelques égards:-n cherchajt, daBS les juge-
mens qui semblaíent infligerdes peines trop
rigoureuses, un vice de' formes qui en auto-
risAt l'anllullatioll; et POUI' y parvenir,il
avait fréquemment recours El des informalités
tres-minutieuses : majs c'était un abus, bien
que sonmotifle rendit excusable. La consti-
tutjon de 1815 a eu raison d'en revenir a
une. idée plus simple, et de rendre au pou-
voir supreme l'une de ses prérogatives les.
plus touchantes et les plus naturelles.

....
(315 )

CHAPlTRE XX.

Dernieres COTlsidérat~ons.

Nos représentans auront· a s'occuper de


plusieurs des questions dont je viens de trai-
ter dans cet ouvrage. Le Gouvernement lui-
meme a pris soin d'annoncer, comme je l'ai
dit en commen<;ant, que la constitution
pourra etre améliorée.1l ~st asouhaiter qu'on
y procede lentement, 11 loisir, sanll impa-
tience , etsans vouloir devaneer le tems. Si
ceLte constitution a des défauts, c'est une
preuve que les hommes les mieux intén-
tionnés ne prévoierrt pas toujours les consé-
quences de chaque article d'ulle constitution.
La meme chose pourrait arrjver a ceux qui
voudraient la refondre pour la corriger. 11 est
facile de rendre son habitation plllscommode,
lorllqu'on n'y fait qne des clIangemens par·
tiels: ils sont d'autant plus doux qu'ils sont
presqu'insensibles; mais il est dangereux d'a-
( .316 )
haltre son habitation pour la rebatir, surtout
lorsqu'en attendant, on n'a point d'asile.
L'étranger nous contemple, il sflit que
nous sommes une nation forte. S'il noUB voit
profiter d'une constitution, fut·elle impar-
faite, il yerra que nous sommes une nation
raisonnabre, et· notre raison sera pour lui
plus imposante que notre force. L'étranger
nous contemple, il sait qu'a notre tete, marche
le premier général du siecle. S'il nous voit
ralliés autour de lui, il se croira vaincu d'a-
vanee: mais divisés, nous périssons.
Ona beaucoup vanté la magnanimité de nos
ennemis. CeUe magnanimiténe les a pas em-
pechés de s'indemniser des frais de la guerreo
lis nons ont ravi la Belgique et le Rhin,'
qu'une possession longue et des traités 80-
lemnels avaient identifiés avec la France.
Vainqueurs aujourd'hui, leur magnanimité
les porterait a s'indemniser de nouveau. lIs
nous prendraient la Franche-Comté, la Lor-
:raíne et l'AIsace. Pourquoi les proclamations
d.e Brlixelles seraient-elles mieux observées
que les proclamations de Francfort?
L'Empereur a donné de la sincérité de ses
intentions le plus incontestable gage; il a
( 317 )
rassemblé autour de lui six centS vingt-neuf
représentansde la nation, librament élus,
et sur le éhoix desquels le Gouvernement
n'a pu exercer aucune influence. Au moment
de ceUe réunion solemnelle, il exer«;ait la
dictature. S'il n'eut voulu que ledespotisme,
il pouvait essayer de la garder.
Son intéret s'y - opposait, dira-t-on. Sans
doute: mais n'est-ce pas dire que son intéret
est d'accord avec la liberté? Et n'est-ce pas
une raison de confiance?
Il a le premier, depuis l'assemblée cons,:,
tituante, convoqué en entier une représen-
tatian toute nationale. TI a respecté, meme
avant que la constitution ne fut en vigueur,
la liberté illimitée de la presse, dont les
exces ne sont qu'un plus éclatant hommage
a la fermeté de sa noble résolution. TI a res-
titué a. une portion nombreuse du peuple le
droit de choisir ses magistrats.
C'est qu'aussitOt qu'il a vu le but, il' a
discerné la route. TI a mieux coIÍ«;u qu'aucun
homme, quelorsqu'on adopte un systemé ;.
il faut l'adopter completement; que la liberté
d<>it etre entiere; qu'elle est la garantie.,
aomme la limite du pouvoir; et le sentiment .
( 318 )
de sa force l'a mis ali·dessus de ces arriere.
pensées, doubles et pusillanimes , qui sé-
duisent les esprits étroits ,et qlii partagent
les ames faíbles.
Ce sont des faits, et ces faits expliquent.
notre conduite, a nous qui nous sommei
ralliés au gouyernement aetuel, dans ce mo-
ment de crise, a. DaOS , qui, restés éti'angers
3U maitre de la terre, DaOS somnies rangéi

autour du fondateur d'une eonstitution libre


et du défenseur de la patrie.
Quand son arrivée retentit d'un bout de
l'Europe a l'autre, nous voyions en lui le
conquérant du monde, et nous désirions la
liberté. Qui n'eut dit en elfet qu'elle aurait
meilleur marché de la timidité et de la fai-
hlesse que d'une force immense et presque'·
miraculeuse ?
Je le erus, je l'avoue, et dans cet espciir· J
apd~s ~tre demeuré dix mois sans comÍlluni-
cations avec le gonvernement qui vient de
tomber ~ apres avoir été sani cesse en oppo';
sition 8Vec ses mesures, sur la liberté de la
presse, sur la responsabilité des' ministres,
sur robéissance passive, je me rapprochai de
léll aleritours ~ lorsqu'il s'écroulait. Je leur ré..
( 31 9 )
pétais sans cesse quec'était la liberté qu'ilfaI.
lait sauver, el qu'eux-memes ne pouvaient
se sauver que par la liberté. Tel est désor-
mais le sort de tous les gouvcmemens de la
Frallce. Mais ces paroles' impuissantes effa-
rouchaientdes oreilles peu accoutumées alea
entendre.
Quelques mots de eonstitution furent pro-
noneés; mais pas une mesure nationále ne
futprise, pas une démarehe franche ne vint
rassurer l'opinion flottante. Tout était cahos,
stupeur, eonfuslon. C'était a qui désespére-
rait de la cause et l'annoncerait comme déses--
pérée. C'est que la liberté, le vrai moyen de
salut, leur était odieuse.
Ce gouvernement s'est éloigné.Que devions-
nous faire? Suivre un parti qui n'é~ait pas le
notre,quenousavions eombattu,quandilavait
l'apparence de la. force, dont chaque inten-
tion, chaque pensée.étaitl'oppo6 nos opi-
nions et de nos vooux, un ~úe nous
avions défendu durant quelques jours, seula--
ment comme moyen ,CQmme passage vera la
liberté? Mais désormais le but de tous pos
efforb était manqué. Est-ce une. monarchie
constitutionnelle que nouspouvon~ a~ten.dre.
( 320 )
de l'étranger? Non certes. C'est ou.lé partage
de la Franee, ou une administration dépen~
dante, docile exécutrice des ordres qu'elle
recevrait de lui.
Quand Jacques TI quitta l'Angleterre, les
Anglais déclarerent que sa fuite était une
ahdication: c'est depuis cette époque qu'ils
sont libres.
Non. Je n'ai pas voulu me réunirJl nos
ennemis , et mendier le camage des Franc;ais
pour relever une seconde fois ce qui retom-
herait de nouveau.
S'efforcer de défendre un Gouvernement
qui s'ahandonne.lui-meme, ce n'est pas pro-
mettre de s'expatrier a'vec lui : donner une
preuve' de dévouement a la. faihlesse sans
espoir et sans ressource, Ce n'est pas abju,"
rer le sol de ses peres: affronter des pérlls
pour úne cause qu'on espere rendre honne
apres l'av~ sauvée, ce n'est pas se vouer a
cette cause~uand ,toute pervertie et toute;
changée, elle prend l'étranger pour auxi-
liaire et pour moyen le massacre et l'incendie.
Ne pas fuir enfin, ce n'est pas etre transf~ge~.
Sans doute, en se rendant ce solemnel té-,
moignage, onéprouve encore des sentimens,
( 32t )
amers. LJonapprend, non sans étonnement
et sans une peine que ne peut adou,cir la
nouveauté de la découverte, ~ que! point
l'estime est un lourd fal'deau pOlIr les creurs ~
et combien, quand on croit qu'uri homm~
irréproc11able a cessé de retre, on est }¡¡eu-
reux de le condamne~
de
L'avenírr,époridra; cal' la liberté,sortira
cet avenir, quelqu'orageux qu'i! paraissc
encore. Alors, apres avoir pendant vingt
ans , réc1amé les droitS de l'e'spece humaine,
la sureté des individus,la liberté de la pells'ée,
la garantie des propriétés, rabolition. de tout
arbitrai.re, j'oserai me felit:itel' de m'étre
réuni, avant la victoire, aux inst¡tutio:D.~ qui
consacrent tous ces droits. J'aurai accOJIlpli
l'ouvrage d.e ma vie.

:;u
ERRATA.
Pago 14, lig. 4, quelle. que, lisez quelquCl•
..; 36, - 15, n'obéis; - n'ob~i8lent:
'5g, _ 10, de. écar\s, _ ÍeU:rs écarts.
78, - 5, ce mode, d'éléction, - I'élection directe.
80, - 1, peut, -, pourrait.
llg, _ ~Ó, les 'propriétés, - leurs propriétés,
_ 98 , _ ll~, 'le fondateur, ... le. fondateura.
_ 114. - Iig. 15. apre. ces mo~s ,Tien d lapartie morak tÚ
l' homme, ajoutez: on dU le champ de mell ancetTes. 1"
cabane de 'mes peTeí. '
154, - 20, I'ignorance,,- l'inu(Hlriel1ceó
i44, - 14. lenr, - lenrs.
155, _ 18, lesquels, - le.quellea.
164, - 21, in'puni, - impuni. '
175, - 7, le peuple, - au peúple.
175, - 22, apres. ces mots in1Je.stie de toute la, a¡outea
ftJTCtJ, entouTée de touto la.
_ 191, - 11, 40%00 mille. - 4~ooo.
_ !l10, -9' le repousser, -le. repouser.
~'~5." -"~, convaiore, - convaincre.
_ 51,0, - ~2, apres ces mola cq~stflter les faits, atollt.a
OT cesfoTmes S071t lell moyem de constater le8Jaits.
- 31S. - 7. fauascn, - faua.ent.
.4yant-propos ' , ' q '. J , 1

CH•.. 1. De la souveraineté du. peuple., 13


CH•. II. De/a nature dupouvoir royal. , 33
CH. nI. Du droit de dissoudre les as-
semblées représentatives. • 58
CH. IV. De rassemblée héréditaire. 68
CH. V. De l'élection des assemblées
représentatives. • 75
CH. VI. Des conditions.de propriété. 104
CH. VIL De la discussion • 123
CH. VIII. De l'initiative. 152
CH. IX. De la responsabilité des Mi-
nistres . 136
CH. X. De la déclaration que les Mi-
nistres ont perdu la confiance
publique • 172

CH. XI. De la responsabilitédes agens


inférie",~'o" ('''. '. 'o " • o 177
o'" .... ;~ • . •- • ~ J''''.,'. . ..
CHo XIII. D'¡frói~4t;pfúx et d~ guerreo 205
I ~.~ ~.~:o.-' t .
~'~...¡ " ; , \ ',',/, ~::',
CH. XIV. De roT'ganisation de lafoT4-
, ce árrnée diUtS un éttit consti-
tutionnel.. . . . • • • 209

OH. XV. De l"uni"e~salité


des pro-
• ,~.t_
p,-"ef,t;.:;-. • • • • • • • 220

CH. XVI: De la liberté de 'la presse . 245 ~

Cs. XVII. De la fzlJerté reliKieuse. • 251'


Cu. XVIII. J)f! 1" liberté individuelM. 286
Cu. XIX. Des '1!4raniiu juJiciaires. 300
Cu. XX.. Demieres coruidérntions. 515

DAYfMISCHf
S1"AATS ..
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