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Matériaux pour l’étude du vingt-sixième degré du R∴E∴A∴A∴

Ecossais Trinitaire ou Prince de Mercy


Vingt-sixième degré du R∴E∴A∴A∴ :
Ecossais Trinitaire
ou
Prince de Mercy
Bernard PATEYRON

Dans la préface d'un livre consacré à la genèse de la Franc-maçonnerie, il est écrit que
l'on ne devrait pas considérer l'histoire de la maçonnerie comme un domaine séparé,
mais comme une branche de l'histoire sociale, qu'il s'agit d'étudier une institution
particulière et les idées qui l'habitent, et que cette étude «doit être menée et écrite
exactement de la même manière que l'histoire d'autres institutions [Douglas Knoop et G.
P. Jones, The Genesis of Freemasonry, Manchester University Press, 1947, préface, p. v.].
D'autres livres plus récents ont continué dans la direction d'une recherche historique
précise, mais les auteurs de ces ouvrages ont dû laisser sans réponse la question de
l'origine de la maçonnerie «spéculative, […].
Frances A. Yates, L'Art de la mémoire, NRF Editions Gallimard Paris 2001

Frontispice - Hans Holbein le Jeune (c.1497 - 1543) Les Ambassadeurs français à la cour d'Angleterre, 1533.
Huile sur panneau. 203 x 209 cm. Londres, The National Gallery.

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I Prolégomènes
L’examen, même superficiel, des grades du R∴E∴A∴A∴ compris entre le 18e et le 30e
exclus, impose que ceux-ci sont d’intelligence complexe. Ce n’est pas parce que leur pratique
est inusuelle qu’ils peuvent être réduits à quelques phrases dans un synopsis général. Le 26e
degré est l’exemple, poussé à la caricature, d’une telle situation. En effet, avec celui-ci nous
sommes en présence d’un des rituels les plus achevés. Pourtant, ce grade considéré comme un
objet de curiosité est commenté de façon particulièrement mièvre, sans intérêt et même sans
vraie relation avec sa lecture immédiate. C’est que celle-ci déconcerte par l’étrangeté de ses
référents symboliques. Nous relevons ainsi :
 la présence du Palladium, représentation de la Vérité, figurée par une statue de femme
voilée, dont le Prince de Merci est gardien,
 la direction des travaux à l’aide de flèches d’archer,
 l’usage de trois couleurs vert, blanc, rouge, toujours associées dans cet ordre,
 l’intention alchimique qui marque le rituel,
 les travaux placés sous les auspices de Mercure,
 l’examen approfondi des qualités d’investisseur financier du candidat.
Ces éléments sont apparemment étrangers entre eux mais aussi exogènes tant aux métiers de
constructeurs qu’à la chevalerie. Cependant, cette étude se propose de montrer qu’ils
s’éclairent les uns les autres et constituent un ensemble cohérent. Il suffit pour cela de
formuler l’hypothèse que nous sommes en présence d’un condensé des rituels des métiers du
commerce ou de mercerie.

II Travaux utilisés dans cette étude


Ce grade se caractérise par un rituel dense et même pléthorique au contraire de beaucoup
d’autres. Ainsi, des explications triples des éléments du tableau sont données. Tout se passe
comme si ses rédacteurs avaient voulu sauvegarder le maximum d’éléments d’un système
dont ils pouvaient présager l’abandon. Maurice Agulhon1 a fait la preuve d’un comportement
semblable en ce qui concerne les sociétés de Pénitents en Provence, et Bayard2 montre que de
nombreuses loges maçonniques dans le Nord de la France furent originellement fondées sur
des sociétés d'archers. En 2002, P.Y. Beaurepaire3 a publié une étude approfondie de la
sociabilité fondée sur la coexistence symbiotique du « noble jeu de l’arc » et de « l’art royal ».
Le 26e degré fait parti des huit grades ajoutés aux vingt-cinq grades du Rite de Perfection afin
de constituer le Rite Ecossais Ancien et Accepté. Il est d’origine française (et même
parisienne selon Guérillot4). De fait, ce grade ne semble pas avoir été très connu au XVIIIe
siècle et ne sont disponibles que les textes comparables du cahier du Rite Ecossais Ancien et
Accepté, dans la promulgation de 1805, et du document Kloss XXVII-29. Il n’y a pas de
dispersion des sources qui sont homogènes car uniques, ainsi que l’attestent, de fait, les

1 Maurice Agulhon, Pénitents et Francs-maçons de l'ancienne Provence, Editions Fayard, Paris, 1968.
2 Jean-Pierre Bayard, Le compagnonnage en France, Editions Payot , Paris 1977, 1990, pp. 362, -363
3 Pierre-Yves Beaurepaire, Noble Jeux de l’Arc et Loges maçonniques dans la France des Lumières, Editions Ivoire Clair,
Paris, 2002.
4 Claude Guérillot, La Rose Maçonnique, Editions Guy Trédaniel, Paris 1995, t.II, pp. 168-177.

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différents tuileurs consultés : Vuillaume5, Delaulnaye6, Bazot7, Naudon8, Bongard9, ainsi que
l’ouvrage de Bayard10.
Nous utilisons ici le document Kloss XXVII-29 tel que Jacques Normand a transcrit ce
manuscrit (SOURCES/GCDR26/1.VRI 28 Février 199311 et 9 Décembre 1994) et le même
document digitalisé, en 2006, par Guy Giraud.

Les études dédiées à ce grade sont particulièrement rares au regard de la qualité de la source.
Naudon6 et Jean Palou12 lui consacrent quelques lignes et expriment des points de vue
divergents. Claude Guérillot2 publie, en 1995 dans La Rose Maçonnique, le premier document
récapitulatif sur le grade, qu’il dénigre résolument.
Par ailleurs Jacques Brengues a étudié un autre rite trinitaire, celui des forestiers du Grand Alexandre
de la Confiance, dès 199113.

Si l’euristique proposée est fondée, l’appareil symbolique du Prince de Merci était connu, en tout ou
partie, des imprimeurs et peintres de la Renaissance, des pirates et des corsaires des XVIIe et XVIIIe
siècles, des corporations de Londres, etc. S’agirait-il de la dernière expression des sociétés construites
sur le modèle des « mercuriales romains » étudiés par Pierre Gordon14?
De fait, une analyse plus soutenue montre que certains de ces objets symboliques étaient aussi ceux
des académies pythagoriciennes tant en Italie, qu’à la cour de France sous Henri III ou dans le théâtre
de Shakespeare en Angleterre et qu’ils étaient interprétés sur le mode hiéroglyphique. C’est la théorie
de Frances Amalia Yeats15 qui fait autorité dans le monde universitaire. Or, le rôle de ces académies,
dans la genèse de la franc-maçonnerie moderne, est connue du pasteur Anderson dans Les
Constitutions des francs-maçons, contenant l'histoire, les devoirs ,les règles de cette antique et
vénérable fraternité paru à Londres en 1723.
L’étude faite par Auguste Vitu16 nous a fourni l’essentiel des connaissances sur l’organisation du
royaume de mercerie et de son doublon sombre : le royaume des mercelots. Ce que Michel Le Bris17
appuie avec son étude des corsaires et pirates. Ces informations sont confortées par Pierre Larousse
dans L’encyclopédie du XIXe siècle -Merciers- et Pierre Guiraud dans son ouvrage sur l’Argot18.
Georges Couton19 et Jennifer Montagu20 confirment, par ailleurs, l’évidence pour tous les
contemporains de l’usage du codage du langage et de l’écriture, qu’ils soient initiés à celui-là ou non.
Jacques Le Goff21 rejoint Fernand Braudel22 pour assurer que le français fut la langue des marchands

5 Vuillaume, Tuileur maçonnique, réédition fac-similé de l’édition de 1830, Dervy livres, Paris, 1983.
6 Delaulnaye, Thuileur des trente-trois degrés de l’écossisme, réédition Les introuvables, Editions d’Aujourd’hui, 1979.
7 Bazot, Tuileur-Expert, Réédité, sous les auspices de Daniel Ligou, par Champion-Slatkine, Paris, 1988.
8 Paul Naudon, Histoire, Rituels et Tuileur des Hauts Grades Maçonniques, Editions Dervy, Paris 1993, pp.165-172, 348-
350..
9 Roger Bongard, Manuel maçonnique, Editions Dervy (Page161).
10 Jean Pierre Bayard, Symbolisme maçonnique traditionnel t2 - Hauts grades et rites anglo-saxons., ABI Editions du
Prisme, Paris, 1975.
11 Jacques Normand, SOURCES/GCDR26/1.VRI, 28 février 1993 et 9 décembre 1994.
12 Jean Palou, La Franc-Maçonnerie, Editions Payot, Paris 1967, p. 142.
13 Jacques Brengues, La franc-maçonnerie du bois, Editions Guy Trédaniel, Paris, 1991.
14 Pierre Gordon, Le Mythe d’Hermès, Arma Artis, février 1985, Le problème du Mercure latin, pp. 80-83. A la suite de
celui-ci, nous conservons le genre masculin à Mercuriales quand il s’agit de prêtres ou de leur collège.
15 Frances Yates, Les académies en France au XVIe siècle « L’imagerie des académies »», PUF, Paris, 1995.
16 Auguste Vitu, Le jargon du XVe siècle. Onze ballades en jargon attribuées à François Villon. Discours préliminaire sur
l'organisation des Gueux et l'origine du jargon. Vocabulaire analytique du jargon. Editions G. Charpentier et Cie, Paris,
1884, pp. 17-28.
17 Michel Le Bris, Les anges noirs de la liberté, Géo, n°269, juillet 2001.
18 Pierre Guiraud, L'argot, Que sais-je ? PUF n°700, Paris 1980, p. 11.
19 Georges Couton, Écritures codées : essais sur l'allégorie au XVIIe siècle, Editions Aux amateurs de livres, Diffusion
Klincksiek, Paris, 1991.
20 Jennifer Montagu, The painted enigma and French Seventeeth-Century Art dans, Journal of the Warburg and Courtault
Institute, t. XXXV, 1971, p. 307-335. Jennifer Montagu, est une descendante du Lord de même nom auquel le pasteur
Anderson a dédié Les Constitutions des francs-maçons, contenant l'histoire, les devoirs, les règles de cette antique et
vénérable fraternité.
21 Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen-âge, Que sais-je ? PUF, Paris, 1956-2001.
22 Fernand Braudel, L'identité de la France : Les Hommes et les choses, Flammarion, Paris, 1990, t. I, pp. 150-152.

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probablement en raison de l’importance des foires de Champagne23 et apporte sa vision du marchand
médiéval. Cependant que Leroy Ladurie24 nous a permis de situer le marchand et la milice municipale
du guet : archers, arbalétriers ou arquebusiers dans la société d’Ancien Régime.
A Erwan Le Fur25 nous devons le témoignage de l’actualité de l’ordre des Trinitaires et de l’ordre de la
Mercy et par son truchement nous avons eu connaissance de l’étude de Hugues Cocard 26 qui traite de
leurs rivalités passées.

En ce qui relève de l’histoire sociale et de l’histoire des idées, nous nous sommes étayés sur Georges
Duby, dans Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme27 qui traite de la trifonction indo-
européenne. L’article de Jean Boulier-Fraissinet28 dans Renaissance traditionnelle qui s’appuie sur
Henri de Lubac29 est notre référence pour le joachimisme. Nous avons retenu l’analyse critique de
Florence Gauthier30 sur le libéralisme et le droit naturel au siècle des lumières. Nous avons trouvé dans
Georges Lerbet31 une proposition de lecture du grand œuvre alchimique et dans Pierre Hadot32 la
justification de la permanence de l’allégorie de la philosophie de la Nature par une femme voilée.
Cette étude s’est limitée au champ de la société occidentale et de ses racines classiques, mais il serait
d’un grand intérêt d’examiner l’organisation du commerce dans la société arabe et musulmane avec
lesquelles les échanges furent constants dans l’histoire. Mahomet lui-même était caravanier et époux
d’une importante négociante. Ces commerçants, souvent Somaliens, dominaient les échanges dans
l’Océan Indien33. De même les Sikhs monopolisaient le commerce des chevaux du sous-continent
indien et les sociétés chinoises issues de Houng34, auxquelles les occidentaux donnent le nom de
« Triades », régissent encore le commerce d’extrême orient et de l’océan pacifique.

III Le titre du grade : Ecossais Trinitaire ou Prince de Mercy


A la lecture de Guérillot, Naudon et Palou les éléments concomitants suivants nous semblent
caractéristiques de ce 26e degré.
 La titulature intrigue et est abondamment commentée à défaut de glose sur le rituel lui-même.
 Nous ne savons quasiment rien des origines de ce rituel mais une filiation maçonnique
trinitaire est supposée.
 Le grade suscitait passions et controverses factieuses. C’est un point commun avec les grades
« trinitaires » qui étaient contestés et divisaient les maçons écossais des orients où ils étaient
introduits. Mais les raisons profondes de cette inimitié ne sont jamais exprimées.

Le terme « trinitaire » fait inévitablement penser à la tri fonction indo-européenne étudiée par de
Georges Dumézil et de son école. Selon ceux-ci l’ensemble des peuples de langues indo-européennes
se représentent les fonctions qui permettent la vie en société selon trois catégories: les fonctions
souveraines et religieuses (le spirituel), les fonctions guerrières (la force physique) et les fonctions
économiques (la fécondité : production et reproduction).

23 Pierre Jeannin, Les marchands au XVIe siècle, Paris, 1963.


24 Emmanuel Leroy Ladurie, Le carnaval de Romans (de la chandeleur au mercredi des cendres), Editions Gallimard, Paris,
1986.
25 Erwan Le Fur, La renaissance d'un apostolat : L’Ordre de la Trinité et la Rédemption des captifs dans les années 1630,
Cahiers de la Méditerranée, vol. 66.
26 L’institut historique de l’ordre de la Merci, dont le siège est à Rome, publie les Analecta Mercedaria. Le tome XVIII
(1999) renferme, entre autres, une intéressante étude du frère Hugues Cocard, Les Mercédaires français et le rachat des
captifs entre 1574 et 1789 (pp. 75-143).
27 Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme , NRF, Editions Gallimard, Paris, 1996.
28 Jean Boulier-Fraissinet, Joachim de Flore et notre avenir spirituel, Renaissance traditionnelle, n°65, janvier 1986.
29 Henri de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, t. I et t.II, Lethielleux, Paris-Namur, 1979, 1981.
30 Florence Gauthier , Les lumières et le droit naturel, Colloque de Salamanque, Le libéralisme dans son histoire , Octobre
2002.
31 Georges Lerbet, Le rose croix franc-maçon, Edimaf, Paris, 2002.
32 Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Gallimard, Paris, 2004.
33 René Khawam, Les aventures de Sindbad le marin, Poche Paris 2002.
34 Frederik Tristan, Houng, Editions Artheme Fayard, Paris 2003.

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Figure 1 - Le Serment du jeu de paume, le 20 juin 1789. Peinture à l'huile sur toile vers 1789. Attribuée à
Jacques-Louis David. Musée Carnavalet. Achat de la Ville de Paris (1884).
Le 20 juin 1789, les députés du Tiers Etat en faisant serment dans la salle du jeu de paume de donner une
constitution à la France opérèrent la destruction symbolique de l’organisation de la société en trois ordres ;
clergé, noblesse et tiers état.

L’expression latente de la trifonction fut théorisée, en accompagnement de l’avènement de la dynastie


capétienne, par les évêques Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai. Elle fut totalement exprimée en
France, dès 1610, par Charles Loyseau, un bourgeois de Paris, dans son Traité des Ordres et simples
dignitez. Cet ouvrage, constamment réédité au cours du XVIIe siècle, définit les trois ordres de société:
“Les uns sont dédiés particulièrement au service de Dieu ; les autres à conserver l’Estat
par les armes ; les autres à le nourrir et le maintenir par les exercices de la paix. Ce sont
nos trois ordres ou estats généraux de France, le Clergé, la Noblesse et le Tiers-Estat.”
(Voir figure 1)
Si le R∴E∴A∴A∴, né en 1801 au lendemain de la Révolution française, est le conservatoire de la
tradition occidentale comme cela semble admis35. Nous devrions trouver trace de la trifonction en ses
rituels. Or, si l’on distingue très bien les degrés de constructeurs de la maçonnerie symbolique et des
premiers degrés des rites de hauts grades ainsi que les grades guerriers ou chevaleresques (ce sont
ceux du discours de Ramsay), où trouve-t-on référence à de réels acteurs économiques et à de réelles
fonctions sacerdotales ? Sinon, dans les huit grades ajoutés aux vingt-cinq grades du Rite de Perfection
pour constituer le Rite Ecossais Ancien et Accepté : les 23e, 24e, 25e, 26e, 27e, 29e, 31e, 33e degrés.
Plus précisément, Naudon et Guérillot36 se rencontrent pour affirmer que la comparaison entre les
rituels des grades du Rite Ecossais Ancien et Accepté et les rituels anciens montrent que les quatre
degrés de Chef du Tabernacle (23e), Prince du Tabernacle (24e), Chevalier du Serpent d'Airain (25e),
Ecossais Trinitaire (26e), appartiennent à une même série, dont le dernier marque l'origine. Cette
famille de grade serait donc issue des écossais trinitaires et les 23e et 24e de même que le 25e seraient
de type sacerdotal.

L’intitulé “Ecossais trinitaire”, pourrait-il faire allusion à la trifonction indo-européenne ? C’est une
première question, mais le titre est double et le 26e degré est aussi Prince de Mercy.
Or, l'Ordre des Trinitaires ou Ordre de la Rédemption des Captifs, fondé en 1198, et celui des Pères
de la Mercy, fondé en 1218, deux ordres religieux réunissant originellement chevaliers, clercs et laïcs,
s'appliquaient au rachat des Chrétiens captifs des pirates barbaresques à Alger, Tunis, etc.

35 Jean Pierre Lassale, Le Rite Ecossais Ancien Accepté, conservatoire de la tradition occidentale. Colloque Le rite Ecossais
Ancien Accepté : mise en perspective historique deux siècles après . Paris, 31 août 2004 .
36 Claude Guérillot, La genèse du rite écossais ancien et accepté, Trédaniel, Paris, 1993, pp. 365-366.

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La référence à ces deux ordres, dans la titulature du 26e degré du R∴E∴A∴A∴, semble délibérée en
raison de la proximité des deux mots trinitaire et Mercy dans un ensemble de seulement quatre mots
significatifs, alors que la rivalité de ces deux institutions était particulièrement vive en France37.
Depuis 1970, L’Ordre de la Trinité et de la Rédemption des captifs a réinvesti son chef lieu historique
de Cerfroid38 dans l’Aisne, cependant que celui de l’Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie de la
Merci pour la Rédemption des captifs siège à Rome et il édite une revue historique.
L'Ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs fut fondé en 1198 par Jean de Matha
et Félix de Valois afin de racheter dans les états barbaresques d'Afrique du Nord les chrétiens qui y
étaient maintenus en esclavage. Le couvent Saint-Mathurin de Paris prit une telle importance que le
nom de Mathurins qu'on avait donné aux religieux parisiens s'étendit bientôt à tout l'ordre et, au
XVIIe siècle, on ne les nommait plus guère autrement en France.
“quoiqu'on les appelât aussi parfois « frères aux ânes », d'après leur monture à l'origine”.
Vingt ans plus tard, le 2 août 1218, à Barcelone, le marchand Pierre Nolasque, qui s’était associé à
Raymond de Peñafort, troisième maître général des Dominicains, et le roi Jacques Ier d'Aragon, fonde
un ordre laïc et militaire pour le rachat des chrétiens prisonniers. Cet ordre se réclame de sainte
Eulalie, avant de recevoir le nom d'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie de la Merci pour la
Rédemption des captifs.
Ces ordres interprètent le terme « Merci » ou « Mercy » de la façon suivante:
“le mot Merci traduit l’espagnol merced qui signifie grâce, ou le latin merces qui signifie
rançon. A l’origine de l’Ordre, les Mercédaires (Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie
de la Merci pour la Rédemption des captifs.) s’occupèrent de racheter les chrétiens captifs
des musulmans.”39
L’idée forte, qui découle de la titulature, est donc celle du rachat et de la délivrance ou
affranchissement, c’est-à-dire le don ou la grâce de la Liberté à des esclaves ou à des êtres, qui en sont
privés, au moyen de la Vérité. Naudon en convient :
“le but du grade est la rédemption des âmes ignorantes, prisonnières de l'erreur, ce
qui explicite une question posée dans l'instruction du grade précédent. Il faut les délivrer
en leur faisant connaître la Vérité.”
Que le mot Merci, initialement commerce ou rançon, soit interprété à notre époque comme grâce par
Naudon5 et miséricorde par Palou40 montre bien la difficulté à rendre compte deux cents ans plus tard
de l’esprit d’un rituel sur la seule acception des mots au XXIe siècle.
Comparativement à une lecture contemporaine, nous pouvons donc légitimement privilégier cette
information oubliée : à savoir que Merci doit être compris au sens de rançon et commerce41. Ce qui
constitue un premier élément en faveur de notre hypothèse de travail.
Cette euristique n’est pas exclusive de la recherche d’une filiation directe depuis les systèmes
d’ « écossais trinitaires » ayant précédé “Le Prince de Merci”, dont il est souvent écrit qu’il reprend
des éléments de l’un où des autres de ceux-ci. C’est pourquoi, nous rechercherons les éléments de
cette filiation avant d’étudier les sociétés de marchands selon l’euristique proposée.

37 Erwan Le Fur, La renaissance d'un apostolat : L’Ordre de la Trinité et la Rédemption des captifs dans les années 1630,
Cahiers de la Méditerranée, vol 66, déjà cité.
38 Maison de la Trinité de Cerfroid 02810 Brumetz tel: 03 23 71 44 39 fax : 03 23 71 23 04).
http://trinitaires.paris.free.fr/index.htm ou http://trinitairescerfroid.free.fr/.
39 http://missel.free.fr/Sanctoral/09/24.html.
40 Palou précise que le mot Mercy ou Merci doit être entendu dans le sens de «pitié»; on se souvient dit-il de l'expression
« combattre sans merci », c'est-à-dire sans pitié et «se rendre à merci», c'est-à-dire en faisant confiance à la compassion de
son adversaire.
41 Alain Testart L'esclave, la dette et le pouvoir. Études de sociologie comparative. Errance, Paris, 2001.

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Figure 2 -Croix de l’Ordre de la très sainte Trinité Figure 3 -Le tablier de l’ordre forestier du Grand
et de la rédemption des captifs. Alexandre de la Confiance selon Jacques Brengues
Sur un fond blanc, un pal rouge devant une
traverse bleue.

III.1 La filiation de la maçonnerie trinitaire


Guérillot suggère ainsi la filiation possible entre les ordres maçonniques trinitaires et l’Ecossais
trinitaire, Prince de Mercy – 26e degré du R∴E∴A∴A∴.
“ce degré n'a rien à voir avec l'Ecossais Trinitaire de Pirlet mais il a été partiellement
inspiré par le Maître Ecossais Trinitaire, auquel il emprunte, en les modifiant légèrement,
les mots Gomez, Gabaon et Giblim, les signes d'entrée et de caractère et certaines
répliques de l'Instruction, notamment les deux premières, pratiquement identiques à celle
du Maître Ecossais Trinitaire […] Mais, autant le Maître Ecossais Trinitaire était un grade
chrétien, autant le Prince de Mercy, dans lequel le récipiendaire ne prête serment que sur
sa foi de Maçon ou sur le Livre de la Vérité, est ce que nous appelons un degré
philosophique.”
Le Prince de Mercy semble donc avoir hérité de la charge d’animosité que suscitaient les ordres
trinitaires précédemment évoqués. Naudon relève les propos venimeux suivants dans le rituel
manuscrit d'Ecossais Trinitaire, de 1765, du Chapitre lyonnais du Globe de la Sainte-Trinité :
“Il y a une grande apparence que ce grade [Ecossais Trinitaire] a été inventé par le F∴
G...[Gantelme] qui l'a fabriqué avec deux ou trois cerveaux creux comme lui, quoiqu'il ait
soutenu l'avoir reçu en Savoye; mais il lui est arrivé si peu souvent d'approcher de la
vérité qu'il n'a pu positivement persuader ceux auxquels il l'a conféré, si on excepte le F∴
Pirlet, qui en est aussi entiché que s'il en était l'auteur. […]
De là, le F∴ G∴ l'a porté à Carcassonne, à Valence, à Grenoble; le F∴ Pirlet l'a très bien
secondé dans ses vues, et aurait fortement désiré de le faire reconnaître par toute la terre
pour le seul vrai écossais; il y a six ans qu'il bouleverse la T∴ R∴ Grande Loge pour le
lui faire adopter et le faire reconnaître; mais il n'a pu y réussir, et il faut espérer pour le
bien de la Maç., et le respect dû à la religion, qu'il ne réussira jamais.∴”

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Premier système Second système Troisième système
(avant 1750) (vers 1756) (1765)
Apprenti Ecossais Trinitaire Maître Anglais Maître Anglais Trinitaire
mots sacrés : Jakin et Acacia. parole : Mohabon . ni mot sacré ni parole;
mot de passe : Tubalkin. mot de passe : Mohabon. mot de passe : Moabon.
âge symbolique : neuf ans. pas d’âge symbolique; âge symbolique : vingt-sept ans.
tablier blanc, cordon noir et domino tablier et cordon jaunes. cordon rouge.
noir.
Compagnon Ecossais Trinitaire Excellent .Ecossais Grand Ecossais
mots sacrés : Giblim et Jourdain. parole : Makasia. parole : Magakacia.
mot de passe : Jourdain. mot de passe : Makasia. mot de passe : Magakacia.
âge symbolique : vingt-sept ans. âge symbolique : cinquante-quatre âge symbolique : cinquante- quatre
tablier blanc, cordon noir, domino ans. ans.
noir. tablier et cordon rouges. cordon rouge et bijou, simple
triangle à la boutonnière.
Maître Ecossais Trinitaire Grand Architecte Grand Architecte
mot sacré : Gomès. parole : Jéhovah. paroles : Jehovah, Maabon,
mots de passe : Gabaon,Giblim. mots de passe : Victoria Taurus, Magakacia.
âge symbolique quatre-vingt-un Fort Hélior. mot de passe : Jehovah.
ans. âge symbolique quatre-vingt-un âge symbolique quatre-vingt-un
tablier blanc, cordon or et azur, ans; ans.
aube blanche, triple triangle en or. grand cordon. cordon rouge supportant le bijou.
Ecossais Trinitaire.
paroles : alpha et oméga.
pas de mot de passe;
âge symbolique : trente-trois ans.
décors non précisés.
Tableau 1 Les trois systèmes d’Ecossais trinitaires selon Guérillot

Guérillot , qui est plein d’aménité pour les ordres trinitaires manifeste beaucoup de prévention pour le
26e degré du R∴E∴A∴A∴., affirme qu’il s’agit d’un rituel détourné :
“Lorsque Naudon (Naudon, dans Ligou (dictionnaire), p. 428.) affirme que l'explication
qui est donnée ici du Grand Œuvre est « toute imprégnée de philosophie hermétiste et
d'Alchimie mystique », force est de se demander s'il a bien eu en main les mêmes rituels
que nous. Loin d'être un exercice d'Alchimie mystique, toute la seconde explication, qui
débouche sur la lecture du Livre de la Vérité, est une mystification tendant à ridiculiser
l'Alchimie opérative. La troisième explication, qui est celle que le récipiendaire doit tenir
pour vraie, puisque le troisième bandeau est tombé de ses yeux, est tout à fait
d'inspiration théiste, au sens du XVIIIe siècle. […]
Il faut, on en conviendra, toute l'érudition d'un Bayard (Bayard, p. 155.) pour découvrir
des miettes de symbolisme dans ce degré.
Il s'agit ici d'un intéressant cas de " détournement de rituel ". Avant 1800, des Frères,
appartenant sans doute au Rite Ecossais Philosophique, greffèrent sur les éléments
symboliques, Mots, Signes, Age, Attouchement, du Maître Ecossais Trinitaire, que
personne ne pratiquait plus, un scénario finalement assez burlesque, avec ces ailes de
papier fort, ce coup de pistolet et les grimaces du récipiendaire forcé de boire de la
mousse de savon, est une mystification montée aux frais des « souffleurs » de l'Alchimie
opérative.
Gageons qu'ils ont dû bien rire... Il n'est même pas impossible que les répliques de
l'Instruction aient été, pour eux, l'occasion de se gausser du rituel qu'ils détournaient.
Après avoir écrasé l'Alchimie, quelle joie que " d'écraser l'infâme " !
Au total, il s'agit bien d'un degré philosophique, au sens des "Lumières" et le précurseur
d'une Maçonnerie du XIXe siècle, celle que d'aucuns disent être la « Voie substituée » et
dans laquelle d'autres voient l'exaltation de l'humanisme allié au rationalisme. .”

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La charge de Guérillot, contre le Prince de Mercy, est à mettre au compte de ces réactions viscérales
que nous avons annoncées. Nous ne la comprenons pas, et tout au contraire, à l’aide de l’euristique
proposée, nous essaierons de montrer que le Prince de Merci (ou Mercy) est « la bouteille à la mer »
d’une tradition immémoriale moribonde : celle des marchands ou merciers.

III.2 Les sociétés de marchands


La plus ancienne forme de commerce semble être celle dite « à la muette », qu'Hérodote attribue aux
Carthaginois et qu’il décrit ainsi:
“Les Carthaginois disent qu’au-delà des colonnes d’Hercule, il y a un pays habité où ils
vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs
vaisseaux et ils les rangent le long du rivage. Ils remontent ensuite sur leurs bâtiments où
ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le
bord de la mer et s’éloignent après avoir mis de l’or pour le prix des marchandises. Les
Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux et examinent la quantité d’or qu’on a
apportée, et si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, l’emportent et s’en
vont.
Mais s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux où ils
attendent tranquillement de nouvelles offres. Les autres reviennent ensuite et ajoutent
quelque chose jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents.
Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à
moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises, et ceux du pays n’emportent
point les marchandises avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or.”42

Cette narration montre que le troc suppose la parfaite liberté et l’entière satisfaction des deux parties.
Ce qui impose de fait une totale loyauté : l’honneur commercial.

III.2.1 L’ANTIQUITE
L’organisation religieuse des métiers semble avoir précédé toute organisation corporative ou
professionnelle stricto sensu, en raison du caractère sacré que le travail a toujours revêtu :
“Pour bien travailler, l’ouvrier devait s’assurer le concours positif du dieu dispensateur
des talents requis.”43
Il en est de même des métiers du commerce. Pierre Gordon dans Le Mythe d’Hermès explicite cette
sacralisation du commerce conservée à Rome dans la confrérie religieuse des Mercuriales.44
“Nous arrivons ici à un aspect d’Hermès dont l’origine n’a jamais encore été, pensons-
nous, correctement entendue. Le dieu des initiés est devenu, par glissement du sacré vers
le profane, le dieu de l’agora ou dieu du marché (Agoraios), celui qui achète et vend
(Empolaios), le dieu rusé et artificieux (Dolios), celui qui procure le gain et la fortune
(Kerdôos, Tychôn), le dieu qui a pour attribut une bourse, etc. Cet aspect a prévalu dans
l’équivalent latin d’Hermès, Mercure, dont Ovide (Fastes V 90) considère à juste titre le
culte comme aussi ancien que celui de Faunus, et dont le nom étrusque, Mirqurios,
s’apparentait à merces (marchandises).
En dépit de cette parenté, l’on a tort de conclure que «Mercure doit sa fonction à un
calembour». C’est là une vue toute superficielle, que l’on s’étonne de rencontrer dans des
ouvrages sérieux. Il suffit de se souvenir que la confrérie religieuse des Mercuriales,
adorateurs de Mercure, était l’une des plus anciennes de Rome, et siégeait aux abords du
pomerium, pour pressentir ce que fut la situation initiale. Le pomerium, en d’autres
termes la portion du territoire urbain situé près du mur sacré (post murum), n’était rien
d’autre que la survivance de l’espace réservé qui entourait les enceintes divines du

42 Hérodote, Histoires. Trad. Ph.. Larcher


43 Naudon, Les loges de Saint-Jean, Dervy-Livres, Paris, 1980.
44 Pierre Gordon, Le Mythe d’Hermès, Arma Artis, février 1985, Le problème du Mercure latin, pp. 80-83. A la suite de
celui-ci, nous conservons le genre masculin à Mercuriales quand il s’agit de prêtres ou de leur collège.

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néolithique; son existence, surtout sous sa modalité étrusque, prouve que les rites de
fondation des villes copièrent, à l’âge des métaux, la liturgie afférente la constitution des
montagnes initiatiques : le fameux mundus, en particulier, était un monde souterrain en
réduction. Nous avons insisté sur ces questions ailleurs.
Or les Mercuriales de Rome, étaient installés près de la porte Capène; ils possédaient une
source, dont l’eau sacro-sainte servait à asperger les marchandises qu‘ils mettaient en
vente (A. Legrand, in Daremberg et Saglio, Dict. des Ant. Gr. et Rom. s. y. Mercurius).
Nous constatons donc que ces adorateurs de Mercure, dont le collège fut choisi comme
modèle par tous les Mercuriales ultérieurs de l’empire romain, envisageaient leur activité
comme participant du domaine liturgique.
Ce n’est pas d’un vulgaire calembour, c’est du sacré incorporé dans les merces que
procède le Mercure latin.”45
Ainsi donc, Mercure, commerce, et bien sûr Mercerie et Merci, sont étymologiquement liés et c’est
tout naturellement que Mercure est le patron des marchands.

III.2.2 LE MOYEN AGE: LE ROYAUME DE MERCERIE EN FRANCE


Au Moyen Age, les républiques marchandes: Gênes, Venise, Amalfi, Pise, etc. monopolisaient le
commerce en Méditerranée. De même qu’en Europe du Nord, autour de la Baltique, des républiques
comparables, dont Lubeck et Hambourg étaient les modèles, établirent des liens contractuels pour
constituer la ligue hanséatique (de 1241 à 1630).
En France, les métiers du grand commerce étaient structurés en corps et échappaient aux juridictions
municipales.
Selon l’Encyclopédie du XIXe siècle, « Merciers », en France, les merciers formaient, un des plus
grands corps marchands, celui qui était réputé le plus noble et le plus excellent. Leur corporation était
divisée en vingt classes, selon la nature du commerce pratiqué. Le chef de cette immense corporation
portait à l'origine le titre de roi, supprimé en 1541. Après un apprentissage d'une durée de trois années,
l'apprenti passait encore trois années chez un maître. Le prix de la maîtrise s'élevait à mille livres.
Les armateurs se comptaient dans ses rangs de cette corporation dont les armes étaient d'argent à trois
vaisseaux matés d'or sur une vue de sinople et surmontés d'un soleil d'or avec la devise :
Te toto orbe sequemur. (Toi, nous te suivrons dans le monde entier).

Auguste Vitu46 a étudié la grande mercerie qu’il décrit de la façon suivante.


« La communauté des merciers, étaliers et colporteurs (comporteurs disent les textes)
avait droit, aux termes des ordonnances du XVe siècle (Charles VI, mars 1407/8 et
janvier 1412/3 ; Charles VII, août 1448), de vendre :
 des étoffes,
 divers objets de toilettes et d'ornements,
 objets en métal, tels que coutellerie,
 objets qui s'exposaient attachés à des cordages pendants (images, papiers, épiceries,
couvre-chefs...)
Les merciers grossiers (vendeurs à la grosse) étaient tenus de ne vendre les étoffes que
par balles ou pièces entières ; de même que les objets de coutellerie à la douzaine.
Les merciers étaient répartis par provinces, mais la province de mercerie était vaste, ainsi
les pays de Touraine, d'Anjou et du Maine ne formaient qu'une seule province de
mercerie (Ord. de Charles VII, août 1448). Celle-ci avait un roi des merciers, qui
administrait et gérait selon les règlements royaux, dans toute l'étendue de sa province,
même au préjudice de ce qu'auraient édicté les autres rois de mercerie, chaque roi étant

45 Pierre Gordon, Le Mythe d’Hermès, Arma Artis, février 1985 et “Le problème du Mercure latin”, Arma Artis, février
1985, pp 80-83.
46 Auguste Vitu Le jargon du XVe siècle. Onze ballades en jargon attribuées à François Villon. Discours préliminaire sur
l'organisation des Gueux et l'origine du jargon. Vocabulaire analytique du jargon, Ed. G. Charpentier et Cie, Paris, 1884, pp.
17-28.

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souverain dans sa juridiction. Il pouvait instituer un lieutenant en chaque bonne ville de sa
province. Il était assisté, lorsqu'il se rendait aux foires, de compagnons ou maîtres
merciers, jusqu'au nombre de vingt-cinq, qui formaient autour de lui comme un conseil
d'échevinage. Il faisait promulguer et exécuter ses règlements par un sergent. Les
seigneurs lui payaient diverses redevances à chaque foire nouvelle. Les rois des merciers
du Berry et d'Auvergne reçurent des privilèges de Jean, duc de Berry (mort le 25 juin
1416, selon Or. de Charles VII, août 1448). Le chef des merciers de Bordeaux s'appelait
comte et boursier de la confrérie des merciers. Ord. de Charles VIII, mai 1490. Le roi des
merciers d'Anjou subsistait encore en 1585. Le roi des merciers du diocèse d'Uzès
exerçait ses fonctions en avril 1360, et il reste de lui une lettre de réception d'un chevalier
de la mercerie47.
Les merciers ou mercières régulièrement institués en titre de maîtrise devaient être reçus
en place publique et s'intitulaient chevaliers ou chevalières du métier de mercerie. Le roi
des merciers du lieu où se tenaient les foires avait droit de contrôle sur les chevaliers, et
levait une amende de cinq sous sur ceux qui ne pouvaient prouver leur réception en place
publique, ou qui auraient été institués irrégulièrement par un roi qui n'avait pas le droit de
les nommer. Chaque réception était corroborée par une prestation de serment et célébrée
dans un dîner que payait le récipiendaire et qui coûtait environ un marc d'argent. Quant
aux petits merciers détailleurs portant tablettes ou étalant leur marchandise par terre ou la
portant sur l'épaule à bâtons pendants, ils n'étaient pas astreints à la maîtrise et pouvaient
vendre leur marchandise en foire, à des heures déterminées, en payant une certaine
redevance au roi des merciers.
Les chevaliers de mercerie se devaient l'un à l'autre assistance dans les circonstances
habituelles de leur vie ambulante. Par exemple, un chevalier doit garder la marchandise
de l'autre et travailler pour lui comme pour soi-même ; nul chevalier mercier ne doit
attirer ni détourner le chaland de son compagnon, il doit garder sa femme et prêter à celle-
ci jusqu'à douze deniers ; le soigner en maladie, et faire les avances nécessaires qui seront
remboursées par les autres compagnons ; il doit lui prêter en route jusqu'à douze deniers,
s'il en est requis ; enfin porter la marchandise de celui qui tombe malade en route, et la
vendre comme la sienne propre en ne se réservant que le tiers du gain. »

Les Merciers sont à l’origine d’un langage codé; jargon ou argot et d’un type d'organisation qui seront
transmis aux Gueux par des merciers banqueroutiers. Ce que confirme Pierre Guiraud dans son
ouvrage sur l’Argot48. En effet la corporation des merciers comprenait également tous les marchands
ambulants dont quelquefois le commerce semble avoir servi de prétexte à des vols, à des rapines, et
surtout à la mendicité organisée. Leur existence est connue par La vie généreuse des Mercelots, Gueuz
et Boesmiens, contenans leur façon de vivre, subtiltez et Gergon de 159649.
« Il semble que le royaume de mercerie eût été construit pour s'adapter aux besoins de la
Gueuserie cosmopolite. Cette initiation paraît s'être accomplie vers le premier tiers du
XVe siècle.
C'est ainsi que la grande corporation des merciers engendra, dans ses pérégrinations
incessantes, une masse flottante de traînards, maraudeurs et filous, qui constituèrent à
côté d'elle, une confrérie picaresque, dite des mercelots. Celle-ci est entrée en relations,
puis en communauté, avec les mendiants, et leur a communiqué les traits principaux de
l'organisation, ainsi que du langage de la grande mercerie.
Les mercelots et les mendiants formèrent donc au XVe siècle deux royaumes jumeaux
mais distincts, dans lesquels s'encadrèrent plus ou moins solidement les autres catégories

47 « Les registres de Chaudergues, notaires à Mainsac, constatent qu’Etienne Comte de Threinhac fut reçu, le 3 octobre
1403, chevalier (miles) en mercerie, suivant l’ordre et la coutume de ce ministère par Jean de Vaissy, alias Estendard, roi et
gouverneur des merciers du pays d’Auvergne et de la sénéchaussée de Limousin pour le roi de France. » Joseph Nadaud,
Nobiliaire du diocèse et de la généralité de Limoges -Famille Comte-., t. I; publié sous les auspices de la Société
archéologique et historique du Limousin par l'abbé A. Lecler, 1995, p.419.
48 Pierre Guiraud, L'argot, Que sais-je ?, PUF n°700, Paris 1980, p. 11.
49 Peschon de Ruby, La vie généreuse des mercelots, ... Plein Chant n°36, 16120 Bassac, 1977-1978, p.28.

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de malfaiteurs civils ou militaires. Cette organisation subsista presque intacte jusqu'au
règne de Louis XIV »8.
Auguste Vitu affirme qu'il n'existe aucune trace évidente de jargon antérieure à la première moitié du
XVe siècle. Il tient pour certain que parler jargon et parler poitevin étaient en quelque sorte synonymes
:
Si je parle un peu poictevin
Ice deux dames m'ont appris
dit François Villon, qui prenait le titre de mercier de Rennes.
Moi, povre mercelot de Rennes. (Grand testament)
Ainsi donc les métiers du commerce étaient organisés jusqu’à créer un langage conventionnel et
susciter des émules dans les franges de la société policée.

La disparition du royaume de mercerie au XVIe siècle


Les dépôts publics possèdent de nombreux recueils des statuts des merciers de Paris,
Rouen et autres grandes villes, publiés au XVIe et XVIIe siècles. On chercherait
vainement, dans les recueils publiés par la corporation des merciers de chaque grande
ville, un seul texte qui fît allusion à l'existence du roi des merciers. Les corporations
avaient, pour agir de la sorte, deux raisons excellentes : la première, c'est qu'en 1601, date
du plus ancien de ces recueils, le roi des merciers de France n'existait plus ; les rois de
province eux-mêmes avaient disparu ; la seconde raison, c'est que la mercerie locale, c'est
à dire chaque corporation de ville ou de province, semble avoir longtemps lutté contre les
privilèges onéreux du roi des merciers, et que, satisfaite de sa victoire, elle ne voulait
même pas évoquer l'ombre de son ancien tyran.
Pour retrouver ce personnage sans analogue, dont la mémoire s'est pour ainsi dire perdue,
étouffée sous le poids d'un oubli volontaire il suffit cependant de consulter un ouvrage
rarissime que possède la Bibliothèque nationale. »
Au-dessus de ces rois provinciaux, existait un grand maître pour tout le royaume de France, c'est ce
que prouve le titre d'un document retrouvé à la bibliothèque nationale par Vitu et dont le titre est à lui
seul une révélation :
« Recueil des privilèges prérogatives statuts règlements lettres patentes et arrests
concernant l'estat du grand maistre, visiteur, garde et général réformateur des
marchandises de mercerie, grosserie et joaillerie en ce royaume de France, que autrement
l'on soulait appeler roy des marciers.
(F. 4520 Mer. Petit in 4° de 47 pages, daté de M D LXXXV, sans lieu ni nom de libraire
ou d'imprimeur).
Ce document est un mémoire, réalisé à la demande de Jean Pioche, valet de chambre du
Roi Henri III, investi par lettres patentes de ce monarque, données à Olinville le 23
septembre 1583, de l'estat et office de maître visiteur des marchandises de mercerie,
grosserie et joaillerie des villes et lieux auxquels aucun n'a été par nous pourveu de
semblable estat, lequel office appartenait à Estienne Parent, qui le résigna en faveur dudit
Jean Pioche (p. 29 du recueil).
Un particulier prenant le titre de roi des merciers, s'était opposé par-devant le sénéchal
d'Anjou, à l'exercice des droits de Jean Pioche. Par lettre du 8 août 1585, Henri II fit
ajourner les opposants devant le Grand Conseil.
Les prérogatives du roi des merciers consistaient en droits de justice et en droits
pécuniaires. Il connaissait judiciairement des cas comportant violation des statuts et
privilèges du métier, ainsi que de tous différents entre compagnons. Il pouvait se donner
des lieutenants, commis et députés, qui le représentaient en tous lieux et toutes causes. Il
avait le privilège de la vérification des poids et mesures et de la marchandise de mercerie.

L'origine du roi des merciers parait ancienne ; le premier personnage investi de cet office
fut un certain Alexandre. L'ordonnance de François Ier de juin 1544 allègue à cet égard,
sans les spécifier autrement, d'anciennes ordonnances de Charles le Grand, saint Louis, et
Philippes son fils. En fait, le P. Anselme dans Hist. des Chambriers de France, attribue

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les plus anciens privilèges des merciers à plusieurs empereurs, sans doute Charlemagne,
et au roy Philippes, l'an 1204, donc en fait Philippe II, dit Philippe-Auguste, grand-père
de saint Louis, et non à son fils Philippe II le Hardi.

La Chambrerie de France fut, dès l'origine de la monarchie l'une des cinq grandes charges
de la couronne ; elle avait juridiction sur plusieurs corps de métiers qui dépendaient
absolument d'elle, savoir : les cordonniers, les basaniers, les ceinturiers, les bourreliers,
les gantiers, les pelletiers et les merciers.
Cette juridiction qui s'exerçait à Paris par un maire et ailleurs par divers officiers, selon la
condition personnelle du chambrier, consistait principalement en ceci, que nul ne pouvait
exercer l'une des professions sus indiquées sans avoir acheté son métier du roi, c'est-à-
dire du grand chambrier. De plus, le chambrier avait droit de lever à l'avènement d'un
nouveau roi de France, cinq sous sur chaque merciers, marchand ou autre, vendant à
poids et à mesure ; expressions si élastiques, que nul n'en pouvait exempter à moins d'être
noble ou gens d'Église. Sous les Valois, la grande Chambrerie fut détenue par un grand
nombre de princes de la maison de Bourbon. Le duc de Bourbon, seigneur de Beaujeu, la
possédait en 1492. Par ordonnance de juin 1544, François Ier voulut restituer en son
premier lustre la grande Chambrerie confiée à son fils puîné, Charles duc d'Orléans. Une
seconde ordonnance donnée à Folambray en octobre 1545 par le même roi supprima la
grande Chambrerie devenue vacante à la mort du duc survenue le 9 septembre
précédent. »
Vitu conjecture que l'office de roi des merciers a subi les vicissitudes de la grande Chambrerie d'où il
émanait. Finalement, succombant sous l'effort et la résistance des corporations provinciales, lorsqu'on
essaya de le rétablir quarante ans après que la grande Chambrerie eût définitivement disparu en vertu
de l'édit de 1545.

Figure 4 - La loge des marchands de soie à Valence (Espagne) (Lonja de la seda).


En 1469, la décision est prise de construire une nouvelle Lonja (bourse ou marché) à Valence. En 1482 les autorités
municipales acquièrent des bâtiments sur le site choisi et les travaux débutent à la fin de cette même année sous la
direction des architectes Pedro (Pere) Compte, Juan Iborra (Yvarra) et Johan Corbera. Inspirées de la Lonja de
Palma de Majorque édifiée en 1426-48, la Salle de négociation ainsi que la tour sont achevées en 1498. En 1533, le
complexe entier, y compris le Consulado (Consulat) et le jardin, sont achevés sous la direction de Domingo de
Urteaga. Elle a une valeur esthétique unique, supérieure à celle d’édifices semblables ceux de Palma de Majorque et
de Barcelone en raison de sa fine architecture gothique et de sa décoration Renaissance. Sa salle des cambistes
(35,60 m x 21,39 m x 17,40 m de hauteur) harmonieusement soutenue par des colonnes torsadées, est reliée à
l’édifice du Consulado (consulat), siège du tribunal historique, avec la Cambra Dourada.
Initialement consacrée au négoce de l’huile, elle se transforme en centre de négoce maritime et bourse de la soie,
puis abrite l’institution commerciale comme sous le nom de Consolat de Mar et fonde en 1283 ainsi que la Taula
de Convis i Deposits, institution bancaire établie en 1408 et baptisée du nom de la table (taula) sur laquelle ses
transactions étaient effectuées. A l’heure actuelle, la Lonja est toujours un grand site de négoce principalement
consacré aux produits agricoles.

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Les tribunaux de commerce survivance du royaume de mercerie
L’organisation même de ces commerçants voyageurs n’était pas locale (au contraire des corporations
limitées au domaine communal) mais couvrait de vastes territoires. La cour royale avait tenté de
régenter cette population mouvante par le truchement de roi de mercerie procédant de la grande
Chambrerie de France. De la suppression officielle de la grande Chambrerie et des rois de mercerie,
peut-on conclure à la disparition de toute l’organisation des métiers marchands ? Le mémoire de Jean
Pioche en 1583 prouve à l’évidence qu’il n’en était rien et que le corps marchand s’était réorganisé de
lui-même sans en référer au Roi. De fait l'Edit de novembre 1563 rendu par Charles IX, sous la plume
de Michel de l'Hospital, et qui établissait des juges de commerce permanent, est une reconnaissance
implicite de cette organisation50.
Il fallut plus d'un siècle pour que cette institution soit étendue officiellement à tout le royaume. Un édit
du Roy de l'an de grâce 1710 et le 67e du règne porte la création de vingt juridictions consulaires et de
Greffiers en chef auprès de ces juridictions.

C'est seulement un décret du 4 octobre 1809 sur l'organisation judiciaire qui désignera un Tribunal de
Commerce dans chaque département. Ce qui souligne l’étendue territoriale des ressorts de ces
tribunaux et leur permanence. Faut-il ajouter qu’il est de notoriété publique, ce qui alimente l’anti-
maçonnisme primaire, que jusqu’à ce jour les francs-maçons sont très impliqués dans le
fonctionnement de ces tribunaux ?

Figure 5 - Troisième corps des marchands les merciers - tailleurs de draps - ouvriers en draps d'or, d'argent et de soie
Réputé le plus noble et le plus excellent, le troisième corps des marchands, les merciers, étaient des marchands proprement dits ; ils
n'avaient pas de fabriques, tout au plus ajoutaient-ils quelques façons dernières aux marchandises qu'ils mettaient en vente. Ce sont des
merciers que l'on trouve engagés dans les grandes et fameuses entreprises de navigation aux Indes qui ont marqué au XVIe et au XVIIe
siècle . (Argent, 28mm. )
A/AVSPICE. NON. ALIO "Par son augure et non par un autre" Saint Louis nimbé debout à droite tenant le
sceptre et la main de Justice, signé R ( Roettiers).
R/TE. TOTO. ORBE. SEQVIMVR ; à l'exergue : 1682 "Nous te suivrons dans le monde entier" Armes des
merciers : trois navires, un soleil au-dessus.

50 C'est Louis XI qui le premier, par lettre patente de mars 1462 a accordé à certains marchands le privilège d'être jugés par
leurs pairs au cours de certaines foires, c’est-à-dire qu’il reconnaissait la justice des rois de mercerie.
Cet Edit créait à Paris une juridiction commerciale composée d'un Président appelé juge des marchands, et de quatre
magistrats appelés consuls des marchands, d'où l'expression de juge consul ou de juridiction consulaire encore utilisée.

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III.2.3 LE PARTAGE DU MONDE, LA FLIBUSTE ET LES COMPAGNIES MARCHANDES AUX
XVIIe ET XVIIIe SIECLES
La découverte du Nouveau Monde, en 1492, bouleverse le commerce. En 1493 et 1494, le pape
réserve "l'évangélisation" des terres nouvelles aux seuls Espagnols et Portugais : “Et nous défendons à
tous autres, sous peine d'excommunication, de s'y rendre et d'y faire commerce sans notre
permission.” A quoi, François Ier répond : “Je voudrais bien voir la clause du testament d'Adam qui
m'exclut du partage du monde !”
Aventuriers et états protestants, qui ne craignaient pas l’excommunication, tentèrent de se réapproprier
leur part du testament d’Adam. Ce fut immédiatement par la flibuste et plus tard par la création de
compagnies commerciales nationales.
Le passage de l’état de marchand à celui de pirate était un usage ancien. Ainsi Benneto Cotrugli51,
marchand de Raguse, conseille de ne pas se laisser abattre par les déboires :
“ […] Et j’en ai vu revenir riches en peu de temps, avec 10000 ducats je ne les nommerai
pas, car je ne veux pas les rendre orgueilleux ou les humilier dans leur orgueil. Et l’on sait
bien que les Génois et les Catalans, s’ils sont ruinés par quelque accident ou par quelque
mauvaise fortune, se font pirates, les Florentins se font courtiers ou artisans et ils se tirent
d’embarras grâce à leur habileté…”
Jacques Cœur est l’un de ces marchands devenus pirates. De même, la corporation des merciers
comprenait également tous les marchands ambulants dont quelquefois le commerce semble avoir servi
de prétexte à des vols, à des rapines, et surtout à la mendicité organisée. Leur existence est connue par
La vie généreuse des Mercelots, Gueuz et Boesmiens, contenans leur façon de vivre, subtiltez et
Gergon de 159652.

III.2.4 LE TESTAMENT D’ADAM.


La découverte du Nouveau Monde dressait de nouveaux clivages, devenait le théâtre d'un affrontement
philosophique, où la flibuste, avec ce qu'elle suppose d'autonomie et de liberté, trouvait à s'accorder
avec l'esprit du protestantisme. L'amiral français Gaspard de Coligny, ministre de Charles IX, passé à
la cause protestante, en 1559 projetait d’établir en Floride une colonie de peuplement, refuge des
huguenots et contrepoids à l'hégémonique puissance espagnole. En 1562, le Breton René Goulaine de
Laudonnière et le Dieppois Jean Ribault quittent Le Havre avec cent cinquante hommes en direction la
Floride. L'entreprise tourne court par manque de préparation. Mais, en 1564, Laudonnnière récidive à
la tête de trois cents hommes, et s'installe à Fort Caroline. En 1565, Jacques Ribault, fils de Jean, part
en renfort avec six cents colons et des arquebusiers... L'Espagne s'inquiète. L'amiral Menéndez est
dépêché en hâte avec deux mille hommes. C'est le massacre: hommes et femmes sont égorgés, les
enfants torturés, les officiers pendus par les «parties honteuses», les capitaines cloués aux mâts des
navires. En partant, Menéndez laissera cette inscription: «Je traite ainsi non les Français, mais les
hérétiques.». C’est l'annonce, en quelque sorte, de la Saint-Barthélemy...
Riposte du faible au fort, l'amiral de Coligny rameute ses vieux amis corsaires et leur propose des
«lettres de course», en échange d'une contribution à la cause protestante. Les textes de ces «congés et
permissions» sont sans ambiguïté : «Faire la guerre, courir sus et endommager les ennemys et
adversaires de la religion réformée sur tous vaisseaux et sur toutes nations indifféremment.» Une
déclaration de guerre contre l'Europe catholique. La flotte sera créée en 1568, à La Rochelle. Et plus
un catholique, bientôt, ne se sentira en sécurité dans la Manche...
En 1555 Jacques de Sores, s'empare de La Havane, que les Espagnols croyaient imprenable, la
dévaste, non sans y avoir organisé une pantomime pour «insulter le pape». Dès lors, pour les
Espagnols, les corsaires français seront perçus comme luthériens et poursuivis par l'inquisition. C'est
l'opinion générale. Presque tous les mariniers de France sont protestants, écrit l'historien Jean Le
Frère, en 158953.

51 Benedetto Cotrugli, Le commerce et le marchand idéal, Raguse, XVe siècle, cité par Jacques Le Goff.
52 Peschon de Ruby, “La vie généreuse des mercelots, ... ” Plein Chant n°36, 16120 Bassac, 1977-1978, p. 28.
53 Cité par Michel Le Bris.

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III.2.4.1 La flibuste
Huguenots français, ex-Gueux de la mer néerlandais de Guillaume d’Orange-Nassau ou Chiens de
mer anglais armés par Elisabeth Iere, déserteurs, aventuriers, brigands, esclaves évadés forment alors
une société originale, cosmopolite, profondément égalitaire : les flibustiers. Boucaniers (chasseurs de
bétail qu'ils boucanent ou fument sur des claies), coupeurs de bois dans la baie de Campeche, ils se
reconnaissent comme Frères de la côte, pour s'affirmer d'un autre monde, avec ses propres règles.
Pour les marins, enrôlés de force (par le système dit de la presse qui consistait à boucler un village et à
embarquer tous les jeunes gens valides), soumis aux pires traitements, trop heureux d'échapper à ce
funeste destin qu'ils n'avaient pas choisi, la flibuste était la promesse d'une libération, d'une vie
nouvelle.

La tête de mort
Ces pirates hissent des pavillons qui portent, en général, une tête de mort, seule ou avec des objets
divers, dont le plus commun est la croix d’os comme celui de la figure 4.

Figure 6 - Pavillon blanc sur fond noir, utilisé par les pirates des Antilles et de l’océan Indien aux XVIIe et
XVIIIe siècles.
A gauche le pavillon d’Edward England qui écumait la côte Malabar vers 1720. A droite le pavillon de
Christopher Condent (activité de 1718-1720) né à Plymouth (Massachusetts). Il obtint une amnistie du
gouverneur des îles Mascareignes dont il épousa la fille. Il se retira à Saint Malo pour y vivre en paisible
marchand.

Cette tête de mort est un motif équivoque qui se retrouve aussi bien dans l’ornementation religieuse
(figure 30), ce qui permet de supposer que sa lecture n’est pas idéographique mais phonétique comme
dans un rébus. En effet, si l’on lit très simplement ce rébus comme une mort chef. Le mot chef étant
pris pour tête, il s’agit alors d’une mort che(f) c’est-à-dire d’une Merci. Nous avons déjà vu que
Merci pouvait être pris d’une part au sens de grâce, et c’est probablement le cas dans l’ornementation
religieuse. La croix d’os se lit très simplement credo et affirme la foi dans la grâce divine, miséricorde
ou merci.
D’autre part Merci s’entend au sens de commerce et de rançon. Les pirates qui rançonnaient,
entendaient, probablement, signifier ce le deuxième sens. En dépit de la sinistre réputation du pavillon
à tête de mort, il était l’invite à la reddition et sans doute pouvait-on négocier … la vie sauve contre
rançon !
C’est le drapeau ou flamme rouge qui était la déclaration d’un combat sans merci ! Donc sans pitié,
comme l’affirme Jean Palou, ou sans négociation de rachat comme nous sommes conduit à le penser.
Les Anglais appelaient ce pavillon Jolly Rogers ce qui serait une corruption du français joli rouge.
Ainsi, la tête de maure ou de mort serait mort chef, c’est-à-dire Merci, rébus du commerce et de la
négociation.

La fin du rêve des flibustiers


Les mêmes voulurent une redistribution des richesses transportées par les grandes compagnies
commerciales dites « Compagnie des Indes ». Dans le sillage des navires de celles-ci, ils installèrent
la piraterie dans l’océan Indien.
« Revenge !» «Vengeance !» Ce cri retentit alors dans toutes les mers du Sud. «Revenge»
se nomme le navire de Stede Bonnet, «Revenge», celui de Barbe-Noire. Des révoltés

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dressés contre les tyrannies, rêvant d'un nouveau monde, d'une société alternative. Et c'est
cela le plus troublant : ce télescopage du crime et de l'utopie. D'autant qu'à y regarder de
plus près, ce sont les utopies politiques modernes qui s'ébauchent ici et s'achèvent.
Comme si, dans ce saut vers les marges les plus extrêmes, se donnait à lire le début et la
fin des temps modernes... Kingston, la Tortue, désormais interdites, c'est le globe entier,
ou presque, qu'ils sillonnent et ravagent, traversant l'Atlantique, pillant les côtes
d'Afrique, avant de pénétrer l'océan Indien, où les flottes commerciales sont des proies
faciles. A Madagascar, encore sauvage, ils vont établir leur place forte. Et tenter de
donner corps à leur rêve de «monde à l'envers». Comme dans le royaume malgache
d'Avery ou dans la république utopique de Sainte-Marie, à l'est de la Grande Ile rouge.
Décidés «à vivre aussi libres que Dieu et la Nature les avaient faits !» 54

Ainsi, à l’image du royaume de mercerie, qui se doublait de celui des mercelots, constitué d’anciens
marchands ruinés, les grandes compagnies de commerces vécurent en symbiose avec leurs prédateurs
naturels: les corsaires et les flibustiers.
“A partir de 1750, combattus par de puissantes escadres et par une volonté politique
intransigeante, la geste des bateaux sous pavillon noir, tête de mort et tibias entrecroisés,
s'essouffle. Mais pas le rêve rebelle qui nourrit l'imaginaire européen du XVIIIe siècle. Ne
raconte-t-on pas qu'au XIXe siècle, Jean Lafitte, le dernier des pirates, basé à Galveston,
au Texas, finança de ses deniers, en 1848, la première édition du Manifeste du parti
communiste de Karl Marx ?”55

Figure 7- Pavillon corsaire blanc sur fond rouge.


On reconnaît le bras armé d’un coutelas du tableau du grade (objet n°2). Pavillon de Thomas Tew, né dans le
Rhodes Island. Il se prétendait corsaire mais c’était un forban. Il pillait les cargos arabes et indiens en Mer
Rouge et avait établi son quartier général à Madagascar. En juin 1695, il fut tué au cours d’un abordage contre
un navire du Grand Mogol.

III.2.4.2 Les grandes compagnies commerciales nationales


Du XVI au XVIIIe siècle, de grandes compagnies commerciales nationales (Compagnies des Indes
e

orientales ou occidentales, etc.) se constituèrent pour installer des comptoirs dans les nouveaux
territoires des Amériques et de l’océan Indien. Nous n’évoquerons ici que les trois plus remarquables
pour notre propos.

54
Michel Le Bris, D’or, de rêve et de sang, Hachette Littératures.
55
Michel Le Bris, D’or, de rêve et de sang, Hachette Littératures.

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Figure 8 - Pavillon de l’East India Compagny Figure 9- Le drapeau tricolore (bleu, blanc, rouge de
avec trois vaisseaux comme sur les armes des bas en haut) de la VOC
merciers français. (Verenigde Oost-Indische Compagnie, Compagnie
Réunie des Indes Orientales) créée en 1602. Le V est
renversé pour représenter le A de Amsterdam.

La plus ancienne et la dernière à disparaître : l’East India Compagny (EIC), est créée
à Londres en 1600. Ses armes (Figure 8) montrent trois vaisseaux comme celle du royaume français
de mercerie. Sa tarification du thé sera à l’origine de la Tea partie de Boston, 16 décembre 1773, et
donc de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. La révolte des Cipayes (1857-1858) la
contraindra à céder la régence de la péninsule indienne au gouvernement britannique. C’est ainsi qu’en
1877, Victoria devint Impératrice des Indes.
En 1702, l’East India Company utilise le siège de la compagnie des Merciers de Londres comme
Quartier général, ce qui tend à prouver une identification forte entre les membres de ces deux
organisations, qui constituaient un cercle extrêmement fermé.
“En dehors de la Compagnie, nul ne pouvait commercer en Inde ou en Extrême-Orient :
ces immenses parties de l’univers étaient domaines réservés à une seule compagnie
commerciale. Or cette compagnie n’était pas du type auquel un marchand pouvait se
joindre en payant un droit d’entrée ou en offrant à son comité directeur les garanties
nécessaires. Pour en être membre, il fallait posséder une partie d’un capital dont les parts
n’étaient pas sur le marché et qu’il était impossible à un marchand ordinaire d’acquérir.
Toutes étaient détenues par une clique restreinte, dont la politique était, avec la
bénédiction du roi, de conserver pour elle-même les profits d’un monopole fabuleux.”56

La plus puissante : la Compagnie hollandaise des Indes orientales (Verenigde


Oostindische Compagnie, VOC Compagnie Réunie des Indes Orientales.
Ce fut, la plus grande et la plus impressionnante des premières compagnies de commerce modernes
européennes opérant en Asie, créée à Amsterdam en 1602, elle sera mise en liquidation en 1795
(Figure 9).
Elle était mandatée pour faire du commerce dans la zone située entre l’Afrique du Sud et le Japon,
ériger des fortifications, nommer des gouverneurs, entretenir une armée permanente et conclure des
traités. La VOC éclipsait toutes ses rivales. Entre 1602 et 1796, elle enverra près d’un million
d’Européens à bord de 4785 navires et put, ainsi, traiter plus de 2,5 millions de tonnes de
marchandises en provenance d’Asie.

La plus malheureuse : la Compagnie des Indes orientales, créée tardivement en 1664. A


la demande de Colbert, Louis XIV l’autorisa à développer les échanges avec l’Asie. En 1666, le siège
de la Compagnie des Indes s’installe au confluent du Scorff et du Blavet. Un navire de 1000 tonneaux,
le Soleil d’Orient, sort le premier des nouveaux chantiers navals. Plus connu sous le nom de L’Orien,
il devint l’éponyme de la ville naissante.
56
Maurice Collis, Au service du Roi de Siam, Jean-Claude Lattès, Paris, 1991, pp. 28-29.

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“La Compagnie rassemble à Lorient sa marine, ses troupes et tout son commerce” écrit Mignot de
Montigny en 1752. Assez mal gérées, trois Compagnies des Indes, dont celle du banquier Law, se
succédèrent jusqu’en 1789. Les administrateurs manquèrent de perspicacité politique en destituant
Dupleix (1696-1763). Les Indes furent perdues au profit de l’East India Compagny de Londres.
L’opinion publique réclama des coupables. Lally-Tollendal, un des successeurs de Dupleix, fut
condamné, exécuté puis réhabilité grâce la campagne de son fils et à l’action de Voltaire, qui écrivait
dans les “Fragments historiques sur quelques révolutions dans l'Inde, et sur la mort du comte de Lally.
1773-1774” (Figure 10).
“C'est dire en effet que les Français ont dans leur caractère, et trop souvent dans leur
gouvernement, quelque chose qui ne leur permet pas de former de grandes associations
heureuses; car les compagnies anglaise, hollandaise, et même danoise, prospéraient avec
leur privilège exclusif. (…) Enfin le fantôme de cette compagnie qui avait donné de si
grandes espérances fut anéanti. Il n'avait pu réussir par les soins du cardinal de Richelieu,
ni par les libéralités de Louis XIV, ni par celles d'Orléans, ni sous aucun des ministres de
Louis XV.”

Il s’agit du meilleur tableau conservé de Jean-


Baptiste-Claude Robin, membre de l’Académie
royale de peinture. Le modèle du portrait est une
figure éclatante du siècle des Lumières : Gérard de
Lally-Tollendal, bailli d'Étampes en 1779.
Lally-Tollendal, l’un des orateurs les plus inspirés
des premières heures de l’Assemblée nationale,
siégea parmi les « monarchiens » avant de gagner
l’Angleterre fin 1791. En 1816, il entra à l'Académie
française, il fut créé marquis de Lally-Tollendal, pair
de France et ministre d'État, grand officier de la
Légion d'honneur, chevalier commandeur et grand
trésorier du Saint-Esprit.

Ce portrait allégorique constituait au début de


l’année 1787 le dénouement d’une affaire qui avait
ému. Rendu responsable de la défaite française à
Pondichéry en janvier 1761, Thomas-Arthur, comte
de Lally, baron de Tollendal, commissaire général de
la Compagnies des Indes orientales, avait été
décapité en place de Grève, le 9 mai 1766. Voltaire,
dénonça le procès bâclé et l’exécution précipitée.
Trophime-Gérard n'apprit sa filiation que le jour de
l'exécution et afin de restaurer la mémoire du père
qui l’avait légitimé, il batailla entre 1778 et 1786,
date où il passa commande à Robin du tableau qui
marquait la réhabilitation et la victoire de la Vérité!

Figure 10- Jean-Baptiste Claude Robin (1734-1818) Trophime-Gérard, comte de Lally-Tollendal, dévoilant le
buste de son père, 1787 Huile sur toile, Vizille, Musée de la Révolution française.
Lally-Tollendal est représenté à la manière d’un acteur. La chemise est ouverte, le visage exalté, le geste ample,
dramatique, il découvre le buste en marbre de son père du crêpe qui l’endeuillait. La composition est habile.
Tout en lignes brisées, elle donne l’impression d’assister au dévoilement même de la statue de la Vérité.

III.2.5 L’INTERDICTION DES SOCIETES DE METIER AU XVIIIe SIECLE


Au début des années 1750, la doctrine économique officielle était le mercantilisme (connu aussi sous
le nom de colbertisme). Jacques Claude Vincent de Gournay fort de l’expérience qu’il avait acquis en

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voyageant à travers toute la France dans le double rôle de négociant, puis d’inspecteur des
manufactures, se persuade que le « laissez faire, laissez passer» le seul moyen d’optimiser les
ressources matérielles et humaines de la nation. Il a une influence énorme sur plusieurs générations
d’intendants du roi, dont Turgot, l’un des plus célèbres d’entre eux.
Cette proposition et le mot d’ordre repris par l’école physiocrate autour du docteur Quesnay, médecin
de la Cour, vers le milieu de la décennie57. Ce mot d’ordre résume aspiration à se libérer des
contraintes de l’ordre économique ancien. De Turgot à Bonaparte les physiocrates les commandes de
l’économie tant en France qu’aux Etats-Unis avec le président Jefferson et ses amis dont Poivre et
Dupont de Nemours.
C’est ainsi que par l’édit de février 1776, Turgot supprima les corporations françaises58, qu’en 1791 la
loi du baron d'Allarde abolit jurandes, maîtrises et corporations et que la loi Le Chapelier de la même
année interdit tout regroupement volontaire sur une base professionnelle.

Tout ce passe donc comme si les physiocrates répandus en France et au Etats-Unis après avoir libéré
leurs concitoyens du joug des sociétés de métiers avaient néanmoins tenté de sauvegarder dans l’ordre
maçonnique (le R∴E∴A∴A∴) le legs culturel et initiatique de celles-ci.
Notons que si Jefferson fut un des fondateurs du R∴E∴A∴A∴, tant Quesnay, Turgot, Poivre et
Dupond de Nemours ne sont pas connus en qualité de maçons. Cependant de nombreux négociants
eurent cette qualité ainsi Etienne Morin, Jean François Mery d’Arcy, directeur de la Compagnie des
Indes et membre du Conseil Souverain des Chevaliers d’Orient et plus tard Rottiers de Montaleau,
directeur de l’atelier monétaire de Paris, Grand Vénérable du G∴O∴D∴F∴ et signataire du
concordat de 1804. Daniel Laffon de Ladebat nous semble le modèle de ces négociants.

III.2.6 ANDRE DANIEL LAFFON LADEBAT


Né à Bordeaux le 30 novembre 1746. Sur l'initiative de son père, il fit toutes ses études à l'université
Franeker en Hollande.

Figure 11-Travaux parlementaires de Daniel Laffon Ladebat.

Celles ci terminées, il est de retour en France pour tout naturellement reprendre les affaires de son
père, riche entrepreneur de la région bordelaise. Dès 1789, il se met au service de la Révolution

57 Steven L. Kaplan, La fin des corporations, éditions Fayard, Paris, 2001.


58 "Article 1er : Il sera libre à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, même à tous étrangers,
d’exercer dans tout notre royaume telle espèce de commerce et telle profession d’arts et métiers que bon leur semblera, même
d’en réunir plusieurs; à l’effet de quoi nous avons éteint et supprimé tous les corps et communautés de marchands et artisans
ainsi que les maîtrises et jurandes, abrogeons tous privilèges, statuts et règlements donnés aux dits corps et communautés. "

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française. Député de Guyenne, en août 1789, il prononce un discours à l'assemblée nationale sur : "La
nécessité et le moyen de détruire l'esclavage dans les colonies " (voir Figure 11 et Figure 12) °.

Figure 12- Autres travaux et publications de Daniel Laffon Ladebat.

Elu Député de l'Assemblée législative le 24 août 1791, il siège parmi les modérés partisans de la
monarchie, et prendra à plusieurs reprises la défense du Roi. Il est élu président de cette assemblée le
22 juillet 1792. Après la dissolution de cette assemblée, il est arrêté puis relâché sur ordre de la
Convention. Nommé directeur de la Caisse d'Escompte, il crée parallèlement une banque à son nom.
Il est ensuite élu membre de la nouvelle assemblée législative. Après la chute de Robespierre, il fait
partie du Conseil des Cinq Cents et du Conseil des Anciens dont il est le président. Le 4 septembre
1797, il est arrêté ainsi que Pichegru, Willot, Rovère et Barbé Marbois. Transféré à la prison du
Temple, sans jugement ni procès il est embarqué à bord de la corvette La Vaillante à destination de la
Guyane où il arrive le 12 novembre 1797. Il est transféré à Sinnamary le 27 novembre 1797.
En application de l'arrêté du 17 janvier 1799, il est libéré et embarque sur la frégate La Sirène le 21
janvier 1800. Le 21 février 1800, il débarque en France. En 1801, il prend la direction de La Banque
Territoriale. En tant que membre de la Société de Morale Chrétienne, il fait partie de la commission
"Abolition de la traite des noirs".
Il meurt le 14 octobre 1829. En 1912 est publié l'ouvrage commencé par André Daniel Laffon
Ladebat, terminé par un de ses descendants : "Journal de ma déportation à la Guyane Française".
Un de ses fils ou neveux, Charles Laffon de Ladebat, vivait en Louisiane il fut Maître des cérémonies
du premier Suprême Conseil et en cette qualité installa le Suprême Conseil de Mexico, il signa la
traduction des Grandes Constitutions de 1796 et il correspondait avec Dupont de Nemours59.

Florence Gaulthier nous met en garde contre le préjugé qui ferait confondre les physiocrates avec des
théoriciens de la liberté.
Les physiocrates “se présentaient eux-mêmes comme des théoriciens du despotisme légal
et n'auraient pas apprécié qu'on les confonde avec des défenseurs d'une liberté politique
qu'ils rejetaient vigoureusement.
[…] De quelle liberté s'agit-il ? Chez les physiocrates comme chez Turgot, la liberté n'est
pas une qualité humaine mais une conséquence de la propriété. Le Mercier de la Rivière,
par exemple, a longuement défini la liberté comme une quantité: on est plus ou moins
libre en fonction de la taille [l’impôt] de la propriété (foncière ici). Ce ne sont point les
êtres humains qui sont susceptibles de liberté mais les choses et en l'occurrence la
propriété qui est la mesure de la liberté. La liberté ici est un équivalent de la
consommation : plus on est riche en propriété, plus on consomme et plus on est libre.
On retiendra qu'il s'agit d'une définition très particulière de la liberté.60

59 Pierre Samuel du Pont de Nemours and Françoise (Robin) Poivre du Pont de Nemours Papers 1769-1818 (1.5 linear feet)
Longwood Manuscripts Group 1 © Hagley Museum and Library http://www.hagley.lib.de.us/lmss1.htm
60 Florence Gauthier, Les lumières et le droit naturel, Colloque de Salamanque, Le libéralisme dans son histoire, Octobre
2002

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La philosophie du droit naturel moderne à l'époque des Lumières se nourrissait d'une conception de la
liberté attachée à la personne et non aux choses. La liberté était conçue par opposition à l'esclavage
civil et politique. Cette philosophie affirmait le principe de l'unité du genre humain.
Cette idée nouvelle apparaît lors de la découverte d'une humanité nouvelle en Amérique, suivie des
crimes commis par des Européens contre celle-ci, provoquant un débat intense et des luttes acharnées
pour redéfinir l'humanité, dont la fameuse Controverse de Valladolid en 1550.
“Elle fut portée par Las Casas et l'école de Salamanque qui affirmaient ceci : l'humanité
est une, aucun être humain ne naît esclave. L'humanité se définit a priori par sa naissance
libre, par droit de nature. Le refuge de la liberté et des droits de l'être humain se trouve
dans le droit naturel. Le principe fondamental de la philosophie du droit naturel moderne
était là. ”61

III.2.7 LES PEINTRES DES MARCHANDS


“Ces marchands sont marchands pour s’affirmer dans la société et échapper à leur
condition. Le passage à la noblesse reste en effet un rêve accessible au XVIe siècle. C’est
la possession de seigneuries et d’offices qui sert de passage vers l’aristocratie, à l’image
de ce qui se passe chez les Fugger. Ils vivent leur âge d’or […] Mais ces marchands ne
pensent pas qu’à gagner de l’argent, ils ont des rêves de Nouveaux Mondes, ils ont aussi
des angoisses religieuses tout en servant l’énorme marché de consommation de luxe que
représentent l’Église et les institutions charitables.62
La commande et l’achat d’œuvres d’art représentaient d’abord pour les marchands et les banquiers une
source de profit, un investissement. Ces ouvrages étaient des « marchandises». Mais c’est une
manifestation de richesse et de rang social que de protéger les artistes, d’acheter leurs œuvres et de les
faire travailler dans des édifices publics.

La peinture a porté la marque du mécénat des marchands. Le marchand partage avec le noble et le
clerc de haut rang le désir de paraître sous les traits du donateur. Le réalisme du portrait reflète le désir
du marchand d’être reconnu, par la ressemblance. Il ne veut pas, qu’on puisse le confondre avec un
autre, tout comme dans ses affaires, il affirme l’originalité et la valeur de sa signature commerciale.
Car il n’a pas, comme les nobles, les évêques et les abbés, des armes et des emblèmes qui symbolisent
leur rang social.
Un véritable mécénat marchand s’établit et crée aussi bien des bourses pour les étudiants que de l’aide
aux éditions. A Anvers, Dürer dessine, en 1520, des portraits et le commis des Fugger et les
marchands portugais et italiens l’accueillent comme un hôte honorant leur maison. Ce sont Giorgione
et Titien qui peignent à Venise les fresques du Fondaco dei Tedeschi en 1508 et Titien reçoit même
une charge de courtier en 1516 pour travailler en toute tranquillité.
Les bourgeois néerlandais se font peindre en groupe organisé comme les Schuttersstukken
d'Amsterdam, ces vastes toiles qui sont les portraits collectifs des gardes civiques de la ville : La
Compagnie du capitaine Allaert Cloek par Thomas de Keuser, la Compagnie du capitaine Biker par
van Der Helst , ou encore la milice de Harlem peinte par Franz Hals de Harlem et Pieter Codde dans
La Compagnie du capitaine Reynier Read (la Maigre Compagnie) (Figure 13).

61 Florence Gauthier, Idem.


62 http://histoire.univ-paris1.fr/agregation/moderne2004/cours/concours2004-2.html#richesse.

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Figure 13- Franz Hals de Harlem et Pieter Codde, La Compagnie du capitaine Reynier Read (la Maigre
Compagnie), 1633-1737, Huile sur toile, 2,072 m x 4,275 m. Amsterdam, Rijsmuseum

Rembrandt au sommet de la gloire peint, en 1642, la Ronde de Nuit (Figure 14). Les seize
arquebusiers de la milice bourgeoise d’Amsterdam payent chacun environ cent florins pour figurer
dans ce portrait de groupe, certains un peu plus, d'autres un peu moins, en fonction de la place qu'ils
occupent dans la composition. Le capitaine et le lieutenant payent sans doute davantage. Le tambour
ne débourse rien.

Figure 14- Rembrand, La compagnie de milice du capitaine Frans Banninck Cocq et du lieutenant Willem van
Ruytenburch/la ronde de nuit. Rembrandt, Harmensz. van Rijn 1642 Peinture à l’huile sur toile Het
Rijksmuseum Amsterdam. Dimensions : 4,37 m x 3,63 m.
Au signal du capitaine, cette compagnie se met en marche au son du tambour. Une petite fille se faufile entre
les hommes, une griffe (klauw en néerlandais) accrochée à sa ceinture qui symbolise les arquebusiers
(kloveniers également appelés klauweniers).

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Hans Holbein, dit le jeune63, travaille de 1516 à 1526, pour la haute bourgeoisie commerçante de Bâle
et réalise des portraits, compositions religieuses, décorations murales, cartons de vitraux et gravures.
En 1526, fuyant la Réforme, il part pour Londres, recommandé par Erasme à Thomas More, dont il
fait le portrait. Il séjourne jusqu'en 1528 en Angleterre et s'y fixe définitivement en 1532. Il peint le
portrait du marchand Gisze en 1532 (Figure 15 à gauche) et Lais de Corinthe (marchande de son
corps) en 1526 (Figure 15 à droite). Hans Holbein, en 1538, avec la publication de Les simulacres de
la Mort, redéfinit le thème de la danse macabre (Figure 16).

Figure 15- Hans Holbein le Jeune (1497 - 1543)


A gauche Portrait du marchand Gisze. c. 1532.Huile sur panneau. 96,3 x 85,7 cm. Berlin, Staatliche Museen.
A droite Lais de Corinthe 1526 peinture sur bois - 34,6 x 26,8 cm Kunstmuseum, Öffentliche Kunstsammlung,
Bâle
Laïs était une célèbre courtisane grecque ou hétaïre de Corinthe, son nom signifie littéralement "fille du peuple"
(de λαος); on voit ainsi que celle qui fait commerce de ses charmes est belle et bien laïque (grec λαικας :
populaire, profane).
Laïs fut une fille de joye de Corinthe, fort celebre, pour son insigne beauté & bonne grace, & fort caressee par
la jeunesse Gregeoise. Elle n’admettoit personne qui ne la payast à son mot, qui estoit fort excessif. Un jour
l’Orateur Démosthène l’alla voir a la desrobee, desirant de coucher avec elle. Elle luy demanda quarante
sesterces, lesquels, selon la supputation qu’en fait Budé, reviennent a mil escus sol. Demosthene, tout estonné,
la quitte, & s’en retourne, disant, Je n’achette pas si cher un repentir. Le sepulcre de ceste Laïs est icy
depeinct, auquel est entaillé un mouton, qui represente l’amoureux, suyvi par une lionne, qui avec ses ongles
l’atrappe par le derriere. Les putains sont plus cruelles qu’aucune lionne, deschirans sans aucune compassion
les miserables amants qu’elles ont une fois attrappés en leurs filés. Selon Claude Paradin dans « Devises
héroïques » (1557).

Le chef d’œuvre d’Holbein, la toile intitulée Les Ambassadeurs français à la Cour d’Angleterre (Voir
la figure frontispice), représente Jean de Dinteville (1504-1555)64, ambassadeur de François Ier auprès
d'Henri VIII d'Angleterre, et son ami Georges de Selves (c.1508-1541), évêque de Lavaur, qui sera
plus tard ambassadeur de France à Venise. Il est à droite du tableau en tant qu'ambassadeur de "robe
longue", dépositaire du pouvoir religieux, par opposition à Dinteville à gauche, qui figure

63 Hans Holbein le jeune (dont le nom signifie os creux en français) est un peintre et graveur allemand, né à Augsbourg en
1497 et décédé à Londres en 1543. Fils du peintre Hans Holbein l'ancien, il fut aide dans l'atelier de son père.
64 C'est vers la fin du XVIe siècle que les Dinteville arrivent en Champagne, au sud-ouest de Paris, près de la forêt de
Fontainebleau ; c'est là que se situe le château de Polisy qui leur appartient. À la cour de François 1er, les membres de la
famille Dinteville occupent de hauts postes; ils possèdent une grande collection d'œuvres d'art. Originalement, il aurait été
accroché dans la salle de réception du château, en 1533, après que l'artiste l'eut fini la même année à Londres.

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l'ambassadeur "de robe courte" détenteur du pouvoir politique. Ils sont venus défendre le maintien du
lien entre l'Angleterre et l'Église romaine alors qu'Henri VIII épouse Anne Boleyn.
Il semble manquer sur ce tableau, les classes productives : commerçants, artisans et paysans pour
retrouver la tri fonction indo européenne. L'objet, nommé os de seiche, qui occupe le premier plan de
la toile, est aussi important et aussi matériel que les deux personnages, en raison de l’ombre portée. Ce
n'est qu'en 1955, qu'un historien de l'art, Jurgis Baltrusaitis (1903-1988), a redécouvert dans cet objet
l'anamorphose d'un crâne humain.
Si Holbein avait voulu suggérer un troisième ambassadeur, celui de Merci ou Tiers-Etat représentant
les intérêts économiques, aurait-il organisé autrement la composition du tableau ?

Figure 16- Les simulacres de la Mort, Holbein


L'évêque paraît confus alors que la Mort, le prenant par la main, le guide à travers le troupeau de ses
ouailles. Le chevalier est facilement pourfendu par sa propre lance, maniée par la Mort. Le marchand
s’agrippe à ses balles quand la Mort le saisit.

III.3 Les marchands du temple


Pierre Gordon a explicité la sacralisation du commerce conservée à Rome au sein de la confrérie
religieuse des Mercuriales. C’est une banalité de l’ancien testament de considérer qu’un homme riche
est béni de Dieu. Dans le livre des Nombres, la conformité des tribus d’Israël à la loi divine est évaluée
selon l’énumération de leurs richesses.
"Tu remettras les dettes", intime le Deutéronome. Est-ce pour cela que notre culture française
majoritairement chrétienne et catholique accepte mal la confusion entre l’argent et le sacré ? L’image
des marchands chassés du Temple est forte et reste ancrée dans nos esprits (figure 14).
Les commerçants étaient accusés de lucre, et tous constataient leur amour forcené de l’argent. Leurs
motivations semblent résumées par un marchand florentin du XIVe siècle:
“Ton aide, ta défense, ton honneur, ton profit, c’est l’argent”.

Il leur était reproché la pratique du prêt à intérêt et l’usure. Les églises réformées n’ayant pas adopté ce
point de vue, beaucoup de commerçants seront huguenots.
Plus graves, sans doute, était le double grief de leurs contacts avec les infidèles et de la vente
d’esclaves à l’Islam, l’un des plus grands trafics des marchands chrétiens médiévaux65. Au XVIIe
siècle, ce sera le commerce triangulaire et la vente d’esclaves aux Amériques. Le soupçon infamant de
la traite de l’homme (ou selon l’expression vendre père et mère) les plaçait au ban de la société. C’est
sans doute pourquoi, sous la Terreur, les fermiers généraux furent guillotinés, sans exception, de façon
que l’on pourrait dire propitiatoire.
Au sein même de cette classe marchande, l’influence chrétienne suscitait souvent des réactions de
dégoût ou de peur face à l’argent et au commerce. Quelques marchands, renonçaient à leurs affaires et
au monde, ainsi Pierre Nolasque, fondateur de l’ordre des Pères de la Merci. Mais ce sont plutôt,
comme l'écrit Jacques Le Goff, les fils de marchands qui rompaient avec l’activité et la psychologie

65 Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen-âge, Que sais-je ? PUF, Paris, 1956-2001.

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paternelles66. Ce qui pouvait les mener, aux frontières de l’orthodoxie comme les Umiliati italiens,
ordre de moines-ouvriers, puissants dans l’industrie lainière; à l’hérésie, comme Pierre Valdo,
fondateur du mouvement vaudois. D’autres restaient au sein de l’Eglise et se retrouvaient dans le
mouvement franciscain et son idéal de pauvreté, avec saint -François, lui-même fils de marchand.
L’inimitié, qui entoure les grades de trinitaires, est-elle issue du rejet des dérives marchandes ? En est-
il de même du Prince de Merci ?
Le Prince de Merci, de même que les ordres religieux éponymes, ne sont-ils pas alors des entreprises
de réhabilitation des marchands tout autant que de rédemption des esclaves et des débiteurs
insolvables67 ?

Figure 17- Les marchands chassés du Temple. Giovanni Paolo Pannini entre 1717 et 1718.
(Mt 21,12-17; Mc 11,15-1 7; Lc 19,45-46; Jn 2,13-22): 48 cm x 36 cm Peinture à l'huile sur toile. Saisie
révolutionnaire de la collection du comte d'Angeviller (1794). Musée du Louvre.

III.4 Relations entre les deux titres «Ecossais trinitaire » et « Prince de Mercy ».
“Ecossais trinitaire” renvoie à la maçonnerie écossaise, c’est-à-dire à celle des hauts grades. Trinitaire
fait référence tant à la maçonnerie trinitaire qu’à la trifonction indo-européenne.
L’assertion d’une telle filiation repose sur le projet commun aux différents rituels d’Ecossais trinitaires
d’ une nouvelle alliance, la troisième. Cependant, dans le 26e degré, à la différence des précédents, la
troisième alliance reste à construire. La première alliance est réalisée par Abraham par la circoncision,
la seconde alliance avec un peuple par le Décalogue et la troisième alliance avec tous les hommes par
le précepte moral :
Fais ce que tu voudrais qu'il te fut fait.

Cette alliance trinitaire se place sur les plans prophétique, messianique et utopique crée une nouvelle
classe de maçonnerie délibérément supérieure aux précédentes.

66 Jacques Le Goff Marchands et banquiers du Moyen-âge Que sais-je ? PUF, Paris 1956-2001
67 Alain Testart, L'esclave, la dette et le pouvoir. Études de sociologie comparative. Errance, Paris, 2001.

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Il est curieux que les exégètes cités ne se soient pas avisés que ces trois alliances évoquent la pensée
joachimite qui a surgi à l'époque de l’expression des trois ordres dans le nord de la France. (Voir
Tableau 2 --Comparatif des explications de l’instruction du grade. Selon, selon Guérillot.).
“Joachim de Fiore, cistercien, attend alors d’un âge à venir de l’humanité : le
rassemblement de toute la société chrétienne en fraternité, paternellement régie par un
magister, et ce serait alors l’abolition des « ordres »”68.
L’abbé cistercien Joachim de Flore (1132-1202) croyait en une Révélation progressive au cours de
trois âges successifs. “L'âge du Père ” ou l’âge de la Justice, “l'âge du Fils ” ou celui de l’Amour et
“l'âge du Saint-Esprit” ou “Paraclet ”, qui sera celui de la Vérité ultime.
La pensée joachimite a une postérité usuellement insoupçonnée69, dans laquelle on compte le rite
forestier du Grand Alexandre de la Confiance, redécouvert par Jacques Brengues70. Ce rite professait
la triple alliance avec la circoncision effective des néophytes et un tablier au bas duquel trois coupures
représentaient les trois personnes de la Sainte Trinité (figure 3). Remarquons que selon Vitu71,
Alexandre est le nom du premier roi de mercerie constitué par Philippe Auguste.

Dans le titre “Prince de Merci”, le mot prince indique qu’il s’agit du grade sommital d’un système.
Tandis que le mot Merci se réfère au commerce et au troisième ordre de la trifonction, selon le modèle
de l’Ordre de la Merci, seul ordre religieux associant à égalité des chevaliers, des clercs et des laïcs.
C’est pourquoi le Pape Innocent IV ne le reconnu que le 4 avril 1245. De fait, en 1317, l’ordre de
Merci renonça à recevoir à titre équestre pour ne recruter que des membres laïcs et des clercs, ainsi
que le faisaient les Mathurins . Dans l’ordre de la Merci comme dans celui des Trinitaires, tous sont
membres en droit et dignité.
La reconnaissance de l’égale validité de ces trois voies de réalisation porte probablement l’empreinte
des fondateurs de ces ordres qui, pour la Merci, réunissaient un clerc, Raymond de Peñafort, troisième
maître général des Dominicains, un chevalier Jacques Ier, roi d’Aragon et un marchand, Pierre
Nolasque. Pour les Trinitaires, ceux-ci étaient un clerc Jean de Matha et un laïc, prince du sang, Félix
de Valois (hypothétique anachorète sans doute inventé au XVIIe siècle).
“Vous n'ignorez pas que les chemins qui conduisent au ciel sont différents selon les
vocations... Quand le ciel a montré la voie, il ne faut pas s'en écarter. Lettre de saint
Raymond de Peñafort à saint Pierre Nolasque. ”72

IV Les éléments rituels du 26e degré ou le temple des marchands

IV.1 Réception
“La Réception est longue, le récipiendaire, revêtu de ses décors de Chevalier du Serpent
d'Airain, les yeux bandés, reçoit une paire d'ailes munies de manches, qu'il doit agiter.
On lui dit que le but du grade est la rédemption des âmes ignorantes, prisonnières de
l'erreur; il faut les délivrer en leur faisant connaître la Vérité.
On le fait monter sur un escabeau de neuf marches, d'au moins cinq pieds (un peu plus de
1,5 m) de haut et son premier voyage consiste à sauter dans le vide en agitant ses ailes.
[…]
Ce premier voyage conduit le récipiendaire au Premier Ciel.
Le second se fait en lui faisant gravir un escabeau à trois échelons […]
Le Sacrificateur saisit alors le récipiendaire par le milieu du corps, le balance comme
pour le précipiter à terre, puis le remet sur ses pieds […]
Et après que le Prince Excellent ait dit :

68 Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, NRF Editions Gallimard, Paris, 1996, p. 375.
69 Henri de Lubac La postérité spirituelle de Joachim de Flore, t. I et t.II, Lethielleux, Paris-Namur 1979, 1981.
70 Jacques Brengues, La franc-maçonnerie du bois, Editions Guy Trédaniel, Paris, 1991.
71 Auguste Vitu, Le jargon du XVe siècle. Onze ballades en jargon attribuées à François Villon. Discours préliminaire sur
l'organisation des Gueux et l'origine du jargon. Vocabulaire analytique du jargon. Ed. G. Charpentier et Cie, Paris 1884, pp.
17-28.
72 Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, NRF Editions Gallimard, Paris, 1996.

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Jouissez du fruit de vos travaux, le Troisième Ciel vous est ouvert!
[…] le bandeau du récipiendaire est arraché. […] et une première explication en est faite,
que le Prince Excellent conclut en lui disant que :
Le bandeau matériel est tombé. Après un nouveau serment, une autre explication du
Tableau de Loge (Tableau 3), totalement alchimique celle-là, du Tableau de Loge (voir
Tableau 2). est donnée au récipiendaire. »

1) un bûcher allumé,
2) un bras armé d'un
coutelas,
3) un ange sur un nuage,
4) la croix;
5) la lance,
6) la couronne d’épines,
7) l’Arche d’alliance,
8) les Tables de la Loi,
9) un encensoir,
10) Mercure et ses attributs,
11) un réchaud et un creuset,
12) un lingot d’or,
13) un flambeau ardent,
14) un globe sur son axe,
15) un triangle équilatéral
d’or.

Figure 18- Tableau du Prince de Mercy (selon Guérillot)

Puis vient le moment de ce que Guérillot nomme la mystification . C’est-à-dire les Questions
Majeures du rituel.
“Le Prince Excellent expose au récipiendaire que tous les ans, le plus ancien les quitte en
emportant le produit des opérations alchimiques de l’année. Et l'on pose au récipiendaire,
qui doit y répondre, les questions suivantes :
« Quel pays choisirez-vous pour vous retirer quand vous nous quitterez avec vos trésors,
de la Russie, de l'Angleterre ou des Etats-Unis d'Amérique?
Quels moyens prendrez-vous pour emporter votre argent sans danger et quelles
précautions seront les vôtres pour changer votre or contre des pièces en cours en évitant
que l'on puisse nuire à votre tranquillité?
Quel usage ferez-vous des trois millions que vous posséderez; quand vous les aurez
réduits par l'échange en monnaie de cours? »
Les réponses du candidat à ces questions majeures du rituel du grade sont discutées avec
intérêt. Le Prince Excellent annonce que le second bandeau est tombé, mais qu'il en reste
cependant un troisième,
qui intercepte le flambeau de la Vérité".

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Symboles Première explication Seconde explication Troisième explication

1) un bûcher allumé ; 1) Le bûcher de Jacques de


Le sacrifice Molay : foi, résignation,
d'Abraham, Le sacrifice constance héroïque.
emblème de d'Abraham,
2) un bras armé d'un l'homme sage qui emblème de la 2) le bras des assassins
coutelas ; doit se résigner, Première Alliance fanatiques : crimes impunis,
sans; murmurer, symbolisée par la douleur, vengeance.
3).un ange sur un nuage. aux décrets de la circoncision. 3) l'ange est le génie des
Providence. grandes choses: liberté,
enthousiasme, gloire.
4) la croix; 4) l'étendard de Terre Sainte:
tribulations, humilité, victoire.

5) la lance ; La Passion et la La Passion et la 5) l'arme des chevaliers


mort du Christ, mort du Christ, croisés: noblesse, valeur,
symbole équivalant symbole de la origine des Templiers.
6) la couronne d’épines. à celui du Pélican. Deuxième Alliance. 6) la douleur est près du
plaisir : sacrifice, martyre,
triomphe.
7) l’arche d’Alliance ; 7) Dieu habite parmi les
hommes : David religieux,
La manifestation du Alliance, Divinité.
8) les Tables de la Loi ; Seigneur à Moïse, le 8) préceptes de morale
Les gages de la
Décalogue et le sublime : religion, Décalogue,
Troisième Alliance.
culte rendu au Vrai justice.
9) un encensoir. Dieu. 9) culte de la sagesse :
sacerdoce, cérémonies,
imagination.
10) Mercure et ses 10) Ménès : roi d’Egypte :
attributs ; empire, art, protection.
11) un réchaud et un Mercure des 11) les métaux se sépare par
creuset ; Principe, agent et philosophes, fusion, l’âme se régénère par
produit du Grand instruments de la science : purification,
Œuvre. l'œuvre et résultat doctrine, instruction.
12) un lingot d’or. de celle-ci. 12) le mobile des actions
humaines : corruption,
ambition, prudence.
13) un flambeau ardent ; 13) la vérité qui doit éclairer
Le flambeau du les actes. Lumière, force,
génie qui doit sûreté.
14) un globe sur son axe ; Emblèmes du feu éclairer les travaux, 14) les mondes jetés dans
du central, du le symbole du l’espace sont soumis à une
mouvement et du Créateur et celui puissance invisible : éternité,
Créateur. des trois sortes d'or force centripète, harmonie.
15) un triangle équilatéral astral, élémentaire 15) l’aspect de la divinité dans
d’or. et vulgaire. sa perfection : delta, Trinité,
ternaire.
Tableau 2 --Comparatif des explications de l’instruction du grade. Selon, selon Guérillot.

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Il ordonne que le palladium soit apporté et dévoilé. Interrogé sur ce dont il s'agit, le
récipiendaire se voit souffler qu'il s'agit de la Vérité.
Le récipiendaire prête son troisième serment, celui sur le secret du grade, la main tendue
vers la statue. Le Prince Excellent dit :
Très Excellent, votre troisième bandeau est tombé, la Vérité va parler!
et, se levant, il fait le premier Signe et prend dans le piédestal le Livre Sacré dont il donne
lecture intégrale.
Le récipiendaire entend une troisième explication du Tableau. Puis, le Prince Excellent
fait approcher le récipiendaire de l'autel, lui fait poser un genou à terre et le constitue
Prince de Mercy en frappant cinq coups de sa flèche. Il lui passe ensuite le Cordon et le
Tablier et l'instruit des Signes, Paroles et Attouchement. Puis il l'envoie se faire
reconnaître des Frères. Une Batterie est enfin tirée.”73
Les symboles qui figurent sur le tableau du grade (Tableau 3) sont ceux de la figure 15 et nous
retrouverons dans la suite l’iconographie des trois premiers et aussi parfois celle des trois derniers.

IV.2 Les auspices de Mercure


Les travaux du « Prince de Mercy » sont placés sous les auspices de Mercure et non de ceux
du Grand Architecte de l’Univers.
Pierre Gordon a exposé comment Mercure est le dieu des marchands. Toutefois ce parrainage est
extrêmement équivoque et il est usuel d’associer les voleurs aux marchands. Mercure c’est aussi le fils
de Jupiter, le messager des dieux, leur porte-parole.
A l'époque classique, on l'identifiera au dieu grec Hermès et Mercure s’entoure dès lors d’une
symbolique plus noble en devenant le dieu des voyageurs : il hérite donc de la fonction protectrice
qu’on accorde généralement à cette divinité et les messagers, ambassadeurs et négociateurs, se placent
sous son patronage. On le représente souvent coiffé d'un casque orné de deux ailes et tenant un
caducée à la main. C'est ce motif qui est encore aujourd'hui le signe distinctif des publications du
Mercure de France.
Ce n’est sans doute pas un hasard si, en 1672, Jean Donneau de Visé intitulait son périodique, qui
véhiculait des messages hiéroglyphiques, le Mercure galant, lequel deviendra Mercure de France en
1724.
Mercure, c’est donc l’Hermès grec, le dieu des initiations. Il a donné son nom à l’hermétisme dont
l’alchimie est l’art par excellence. Pour un marchand, la véritable alchimie, celle qui peut transformer
la matière vile en or, c’est le commerce. Il est évident dans les Questions Majeures, que le groupe qui
reçoit s’intéresse au commerce et au placement de l’argent. Les questions sont techniques et elles sont
posées à un futur fondé de pouvoir, ainsi que nous l’avons vu dans ce résumé de la réception.
Pierre Gordon précise encore de Mercure dieu des initiations et de la relation entre lieux initiatiques et
lieux d’échanges commerciaux.
Le voisinage de la porte Capène et du pomerium nous rappelle, au surplus, qu’en tous
pays ce sont les lieux saints, ou, pour être plus précis, les sanctuaires d’initiation, qui
sont devenus peu à peu les premiers centres d’affaires. Lors des grandes solennités
initiatiques, tous les membres de la tribu, et souvent aussi ceux des tribus voisines,
s’assemblaient. Des tractations se nouaient, et des échanges s’effectuaient, en marge des
cérémonies rituelles. Plus tard, les pèlerinages, les frairies, les pardons, les ducasses, etc.,
qui prolongèrent, sous une forme nouvelle, très dégradée, les initiations des temps
anciens, conservèrent un caractère identique, et se doublèrent de marchés ou de foires.
N’oublions pas du reste qu’à Rome, le forum lui-même, avant d’être le foyer politique,
judiciaire, et économique de l’Urbs, constitua d’abord, autour du Capitole, la cité sainte
de Saturnia, autrement dit l’emplacement où les néophytes mouraient pour renaître; et
c’est ce rôle religieux des âges reculés, rôle bien antérieur à la fondation de la Rome
palatine, qui a transformé progressivement des bas-fonds marécageux en un incomparable
foyer social.

73 Selon Guérillot.

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Nous avons d’autre part signalé dans d’autres études que les échanges commerciaux
n’eurent pas du tout, à l’origine, la physionomie que nous leur connaissons. Ils
commencèrent par être des échanges de dons, et, assez souvent, ils s’accompagnaient
d’une destruction ostentatoire d’êtres ou d’objets, destruction qui opérait une
incorporation du sacré. Rien n’est plus significatif à cet égard que l’évolution du potlatch:
Elle nous permet de discerner que la possession de la richesse fut, presque partout, à une
certaine époque — époque plus ou moins lointaine suivant les peuples que l’on scrute —
une preuve de la qualification initiatique. Seuls, en effet, de puissants initiés pouvaient
être riches, et s’unir au mana transcendant par de glorieux sacrifices, en des siècles où le
travail des métaux ressortissait au domaine des initiations et où tous les êtres ou objets
tenus pour constitutifs de la fortune étaient des êtres ou des objets inclus dans les rites
initiatiques. Chez tous les peuples, les jugements économiques de valeur ont d’abord été,
on ne saurait trop s’en convaincre, des Jugements de valeur initiatique. L’or lui-même
devint le métal précieux par excellence, et le symbole même de la richesse, uniquement
parce qu’il< avait été, pendant des millénaires, grâce à la théocratie préhistorique, le
métal lumière, le métal soleil, condensation visuelle de la radiance éternelle, le métal
sacro-saint dont la découverte et l’extraction constituaient, par elles-mêmes, nous l’avons
montré; une œuvre initiatique. La tradition de l’alchimie, dont on méconnaît la grandeur,
est tout entière axée sur le rituel primordial de mort et de résurrection. L’or pur n’a jamais
cessé d’être, pour les alchimistes dignes de ce nom, l’énergie dynamique, substance des
choses phénoménales, à laquelle accède la pensée grâce aux disciplines du monde
souterrain.
Ce bref résumé permet d’entendre comment Hermès de la place publique et Hermès
marchand procèdent de l’Hermès prototype, qui est l’Hermès-initiatique, l’Hermès-
pierre. Pendant des millénaires, les tractations commerciales s’intégrèrent dans les
cérémonies de l’initiation ; même lorsqu’elles s’en furent dessoudées, elles y restèrent
longtemps accolées, et gardèrent un caractère religieux. L’on ne comprend donc pas
davantage le Mercure merces que le Mercure-voleur, si on le coupe de son point de
départ pour n’envisager que son point d’aboutissement ; ici, en effet, a joué avec
plénitude cette loi de la dégradation du sacré en profane, qui est l’une des règles
essentielles de la sociologie religieuse.
Dans l’hymne homérique, Apollon déclare à son jeune frère Tu tiens de Zeus le privilège
d’être pour les hommes, sur la terre nourricière, le fondateur de l’échange (epamoibima
erga thêsein). Hermès n’eût pas détenu ce privilège s’il n’avait d’abord incarné, pendant
une longue suite de siècles, l’énergie transcendante communiquée aux hommes par la
grande liturgie traditionnelle.
Un grand nombre de détails seraient encore à mentionner ici. Nous les négligerons, parce
qu’ils alourdiraient notre travail sans nous révéler aucun détail fondamental nouveau. Le
lecteur, s’il vient à les rencontrer, les entendra aisément de lui-même en se référant aux
indications qui précèdent. Dans les Mystères de Trophonios, par exemple, on nommait
Hermès les deux enfants ou adolescents qui oignaient d’huile, et lavaient, les pèlerins
admis à consulter l’oracle. L’on discerne sur le champ que ces deux serviteurs sacrés
faisaient suite aux jeunes initiés des temps anciens, qui aidaient à préparer aux rites les
novices nouveaux. La même raison explique que, dans les Grands Mystères de
Samothrace, ou Mystères des Cabires, l’une des personnalités sacro-saintes ait été
identifiée avec Hermès : celle que l’on connaissait habituellement sous le nom de
Kadmîlos, ou Casmios, et qui rend très probable ment compte de la désignation de
Camilles, donnée à la jeunesse des deux sexes, employée, à Rome, au service du culte.
Ces Camilles avaient la même provenance initiatique lointaine que les jeunes Hermès de
Lébadée (ville de Béotie, où se situait la célèbre caverne de Trophonios). Pour bien les
comprendre les uns et les autres il faut au surplus se souvenir qu’en divers lieux les
prêtres et les prêtresses étaient de jeunes enfants, qui devaient obligatoirement cesser
leurs fonctions sacerdotales quand ils atteignaient la puberté, c’est-à-dire l’âge où, aux

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temps reculés, se terminait la réclusion initiatique et se pratiquait le mariage
hiérogamique. Nous avons étudié cette question ailleurs.
Relevons d’autre part qu’à Athènes, lorsqu’on exécutait à la fois plusieurs criminels, on
donnait le nom d’Hermès à celui qui subissait le premier le supplice : n’était-ce pas lui
qui ouvrait, en l’occurrence, le chemin des « enfers » ?
Lorsqu’on assigna aux dieux les planètes comme résidence,
— nous avons dit, en d’autres ouvrages, l’origine initiatique des catastérismes (Les
Catastérismes constituent un manuel d'astronomie élémentaire et littéraire, et présentent
les légendes qui conduisent aux noms donnés aux constellations. Le verbe grec kat-
asterizein signifie élever un être dans le ciel pour en faire une constellation. Le mot
catastérisme est le terme grec qu'a remplacé le terme constellation.) — Hermès eut pour
lot celle que nous nommons encore Mercure. D’après les Crotoniates, disciples de
Pythagore, chaque planète rendait un son musical particulier, — ce fut d’abord là,
semble-t-il, une doctrine égyptienne — si bien que l’ensemble des mouvements célestes
constituait, pour une pensée apte à les saisir, un prodigieux concert cosmique. La musique
des sphères cessait d’être une métaphore. Hermès faisait entendre la note que nous
appelons ut, et la Lune, le si. — Il avait, d’autre part, pour voyelle, l’epsilon, tandis que la
Lune avait l’alpha, Aphrodite l’êta, le Soleil l’iota, Arès (Mars) l’omicron, Jupiter
l’upsilon, et Kronos-Saturne l’oméga. Sur les médailles grecques, il n’est pas rare que la
présence de l’E indique une invocation à Hermès.
Nous n’insistons pas sur ces points tout accessoires, ni sur les spéculations de toute sorte
dont ils s’accompagnaient. Nous les avons mentionnés au passage, afin de mieux faire
ressortir la place occupée, dans l’antiquité classique, par le dieu psychopompe, qui guidait
l’intelligence vers le royaume du dynamisme éternel. 74

IV.3 Le gardien du Palladium


Sur ce plateau présidentiel doit se trouver la statue d'une femme nue représentant la Vérité.
C'est, en fait, une sorte de flambeau, puisqu'une flamme doit sortir de la tête de la statue qui tient un
miroir en main gauche, la droite, élevée vers le cœur, tenant un triangle d'or. Cette statue doit mesurer
vingt-sept pouces (68,6 cm) de haut, sans le piédestal, et demeurer couverte d'un voile aux trois
couleurs de l'Ordre. Le piédestal doit être triangulaire, creux; il cache un tiroir triangulaire. Dans ce
tiroir, avec une couverture tricolore, un livre, appelé Livre de la Vérité, renferme l'explication des
emblèmes du grade.
Vérité et Liberté sont donc, implicitement associées, au 26e grade, puisqu’il n’ait pas de vraie liberté
sans connaissance de la Vérité. Il est dit que cette statue de femme est le Palladium du grade faisant
référence à la statue de Pallas, conservée à Troie et identifiée à l'âme de la cité. Celle-ci ne pouvait être
prise tant qu'elle possédait cette image. La légende prétend que Diomède et Ulysse l'enlevèrent et
permirent le sac de Troie. Selon les traditions, ce Palladium était conservé à Athènes, Argos, Sparte ou
Rome. Les Romains croyaient que Diomède n'avait volé qu'un simulacre et qu’Enée avait rapporté le
Palladium à Rome où il était conservé dans le temple de Vesta.

74 Pierre Gordon, Le Mythe d’Hermès, Arma Artis, février 1985, Le problème du Mercure latin, pp. 80-83. A la suite de
celui-ci, nous conservons le genre masculin à Mercuriales quand il s’agit de prêtres ou de leur collège.

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IV.3.1 LA FEMME VOILEE

Figure 19- Le Palais de la Vérité tiré de Bartholomeo Figure 20- Bartholdi La Liberté éclairant le Monde,
Delbenne La cité de la Vérité (Civitas veris), 1880.
membre de l’académie du Palais. Cité par Frances
Yates75.

L’allégorie de la femme voilée couronnée est-elle celle de la Nature (le voile d’Isis), et la lumière
qu’elle brandit celle de la connaissance ? C’est ce que suggère la lecture de Pierre Hadot76.

Or, les académies néo-platoniciennes, notamment celle de Baïf, fondée en 1570, et celle du Palais,
dirigée par Guy du Faur de Pibrac, à la cour de Henri III, ont précédé les physiocrates dans l’étude de
la philosophie naturelle et des mathématiques. Ces académies débattaient du problème de la
connaissance et utilisaient la statue de Pallas comme allégorie de la Vérité (voir Figure 19). Du Perron
l’explicite dans son Discours sur la connaissance présenté à Vincennes :
“Lorsqu’elle a reconnu le caractère énigmatique du texte qu’est l’univers, l’âme est en
bonne voie pour opérer le dépassement des apparences qui donne accès à la vérité caché.
Laissons-la, par conséquent, s’interroger sur les énigmes, et, par exemple, lever le regard
vers le Soleil, que les Egyptiens appeloient le Fils visible du Dieu invisible, & duquel la
sapience éternelle, qui estoit représentée par la statue de Pallas, sur la porte de Saïs en
Égypte, disoit ainsi : Je suis ce qui est, ce qui fut et ce qui sera.77

75 Frances Yates, Les académies en France au XVIe siècle, PUF, Paris, 1996.
76 Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Gallimard, Paris, 2004.
77 Frances Yates, Les académies en France au XVIe siècle « Les institutions religieuses à Vincennes », PUF , Paris, 1995, p.
229. Selon celle-ci « L’inscription sur le temple de Saïs est également citée par Proclus (in Plat Tim., 30), qui y ajoute les
mots « et le fruit que j’ai engendré est le soleil ».

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Figure 21- Plan de la Cité de la Vérité. Tiré de B. Delbenne Civitas Veris, Paris 1609. Cité par Frances Yates.

La Liberté (couronnée d’un diadème) que Bartholdi réalisa pour « éclairer le monde » (voir Figure 20)
est peut-être une réminiscence. En main gauche elle ne tient pas un miroir mais la déclaration
d’indépendance des Etats-Unis et en main droite non point un triangle d’or mais une torche. Comme
pour le Palladium du Prince de Mercy, cette statue est une torchère. Or, le flambeau ardent est l’objet
13 du tableau de la Figure 18. Elle est coiffée d’un diadème à sept pointes comme le Très Excellent
alors qu’il n’est pas précisé si le palladium est couronné.

IV.3.2 LE SENAT DE CARTHAGE


Henri de Régnier dans Les Nouvelles littéraires du 5 octobre 1935 évoquait la polémique qui opposa
Frœhner et Flaubert dans la Revue contemporaine. En effet, Gustave Flaubert témoigne au XIXe siècle
de la vivacité du souvenir des rites des sociétés de marchands de l’antiquité, et, précisément de l’usage
par ceux-ci d’une amulette rappelant ce Palladium. Il s’appuie sur des textes de Diodore et d’Ellien, et
met en scène, dans Salammbô, le sénat d’une république marchande antique, celui de Carthage. Ce
sénat délibère sous les auspices de la Vérité représentée par une petite statuette à trois têtes (donc
trinitaire), image de la vérité. Le paragraphe suivant fut un des points de fixation de la polémique.
[…] On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette à
trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C'était l'image de la vérité, le
génie même de sa parole. Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d'une
colère soudaine, crièrent: […]”

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IV.3.3 LES MERCIERS DE LONDRES

Figure 22- La « Mercers’ maiden » qui est le symbole et le blason de la compagnie des merciers de Londres
apparaît pour la première fois sur le sceau en 144578.

Depuis le XVe siècle, la compagnie des merciers de Londres porte, sur ses armes et sur son sceau, la
tête d’une « jeune femme » couronnée de sept pointes terminées d’une perle. (C’est une couronne de
comte, faut-il entendre comptes ?), ce qui rappelle la couronne du Très Excellent « entourée de trois
fois trois pointes de flèche d'or » et la couronne à pointes de la Liberté éclairant le Monde de
Bartholdi. Cette femme n’est pas nue, mais elle est dans les nues, (est-ce le 3e ciel ?) ainsi que le
rappellent la bordure de nuages et le nuage terminant son buste. Le choix de ces armes rouges
(gueules) et blancs (argent), deux des trois couleurs du grade de Prince de Mercy (Voir Figure 22),
n’est pas expliqué.

Figure 24- Pavillon du Régiment d'Infanterie


Figure 23- Les armes de la ville des Sables d’Olonnes
d’Osnabrück. Modèle 1698-171579.
« d'azur au vaisseau équipé et habillé d'argent voguant Vert et rouge sur fond blanc, ce pavillon militaire
sur une mer de sinople mouvant de la pointe, surmonté est aux couleurs de Merci. La femme dans les
de la Vierge aussi d'argent, les bras croisés sur la nuées et la gloire est une vierge à l’enfant
poitrine et au voile mouvant à senestre, posée sur une couronnée, vêtue de rouge et de bleu, érigée sur un
nuée du même, accostée de deux chérubins aux ailes globe vert et un croissant d’or. La référence à la
déployées d'argent cantonnés l'un en barre à dextre, Vierge sur un drapeau militaire d’une cité à moitié
l'autre en bande à senestre » Devise : advocata nostra réformée est étonnante. Est-ce un hommage à la
ora pro nobis ô notre médiatrice, intercède pour nous. diplomatie et à la négociation ?

78 http://www.heraldicmedia.com/site/info/livery/livcomps/comp001a.html
79
http://www.drapeaux.org/Accueil.htm

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L'Evêché d'Osnabrück fut fondé vers 785 par Charlemagne. La Principauté appartient successivement aux
Amelung, aux Guelfes et aux Tecklenbourg, puis à partir du XIIIe siècle le pouvoir passe progressivement aux
mains de ses Evêques. Située au cœur du conflit entre Catholiques et Protestants et de la Guerre de Trente
Ans, Osnabrück est capturée en 1633 par les Suédois qui y interdisent le culte catholique. Puis, la Paix de
Westphalie qui y fut négociée (1648) institue une règle de succession originale qui alterne Evêques
catholiques et Evêques protestants au pouvoir. En 1803, la Principauté est sécularisée au profit de l'Electeur
de Hanovre, qui reçoit également en apanage le titre de Prince d'Osnabrück.

Figure 25- Les armes de l’hôtel de ville de Nuremberg, ville de foires célèbres depuis le Moyen Age,
représentent une tête de femme couronnée, le corps d’aigle est peut-être une allégorie des nuées. Cette figure
héraldique peu usuelle, qui se trouve aussi sur les armes des comtes de Frise-Orientale-Rietberg, est dénommée :
harpie. Une tête d’ange (chérubin) surmonte le blason.

IV.3.4 LES « VANITES »

Une vanité est une catégorie particulière de nature morte, très pratiqué à l'époque baroque,
particulièrement aux Pays Bas. Elles sont à mettre en rapport avec la citation de l'Ecclésiaste : vanitas
vanitatis (vanité des vanités, tout est vanité). Le message est de méditer sur l'inutilité des plaisirs du
monde face à la mort qui guette. Si les objets peuvent figurer dans la peinture, c’est qu’ils ont un sens.
Dans les vanités, parmi tous ces objets, le crâne humain, est l'un des plus courants. On retrouve ce
memento mori (souviens-toi que tu vas mourir) dans les symboles des activités humaines : savoir,
science, richesse, plaisirs, beauté… Les vanités dénoncent la relativité de la connaissance et la vanité
du genre humain soumis à la fuite du temps, à la mort, mais aussi c’est une des thèses présentées ici :
l’espoir de merci, la grâce et le salut.

Au XVIIe siècle, elles sont devenues nécessaires à la dévotion de l’Europe sous des formes et avec des
intentions différentes au Nord et au Sud, pour les catholiques et pour les protestants. Le problème du

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libre arbitre est débattu. L’Homme est-il à même d’assurer son salut par ses seules œuvres sans le
secours de la Grâce divine ou Merci ? C’est alors que se développe la théorie janséniste qui nie cette
liberté.

Toutes les vanités peintes évoquent de façon certaine la merci ou miséricorde, sont-elles pour autant
évocatrices des sociétés marchandes ? Oui sans doute si nous évoquons les innombrables peintures de
Madeleine repentante, la pécheresse, marchande de son corps, cependant sauvée, qui associent crâne
et femme voilée ?

Sur la

Figure 26 le cadran solaire (allusif de la course du soleil), de la tête de mort, du supplice de Marsyas et
de la vierge mère voilée, permettent-ils d’induire l’identification dans ce tableau des allégories du
royaume de mercerie ? (Voir

Figure 32).

Figure 26- Laurent de la Hyre, Sébastien Stoskopff Vanité au cadran solaire Peinture (Tableau 67 x 86 cm).
Approximativement entre 1626 et 1660. Musée du Louvre. Dation (1991)
Autrefois attribué à Nicolas Stoskopff, cette nature morte montre au premier plan une gravure de Laurent de la
Hyre, le Châtiment de Marsyas, publiée vers 1626. La radiographie montre qu’une statuette de la Vierge à
l'Enfant est cachée derrière le rideau rouge de droite.

IV.4 La flèche de l’archer


Une flèche longue de trois pieds (un peu plus de 90 cm), de bois blanc, avec des ailes vertes et rouges
et une pointe d'or, est posée sur le plateau et tient lieu de maillet.
Cette flèche sur le plateau présidentiel est une autre spécificité du grade. Sous réserve d’études plus
approfondies, elle semble être une référence aux sociétés de métiers, qui avaient pour tronc commun

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les compagnies d’archers, d’où dérivèrent les compagnies d'arbalétriers et arquebusiers, qui, en tant
que milice, assuraient la défense et le guet de la cité80. Le grade déborde donc le métier, et se place
dans le domaine de la civilité et de citoyenneté. C’est ce que semblent attester les armes des Provinces
Unies des Pays -Bas (voir Figure 28).

Notons ici que selon le célèbre Livre des métiers, rédigé vers 1268 par Etienne Boileau, le prévôt des
marchands et le chef du guet de cette ville, les morteliers (maçons) et tailleurs de pierre étaient, par
privilège professionnel, exemptés de la corvée de guet depuis Charles "Martel" (au chapitre XLVIII
article XXII)81. Il faut en déduire que la tradition du Prince de Mercy n’appartient pas une tradition de
métiers du bâtiment et de constructeurs. Elle aurait tardivement trouvé refuge au sein de la
maçonnerie. C’est ce que propose Jean-Marie Potriquet, cité par P.Y. Beaurepaire82 :
“Les sociétés d’archers, milices ou compagnies de l’Ancien Régime, ayant véritablement
perduré, en leur forme de société de droit ou de fait, me paraissent tout à fait minoritaires.
Ceux qui les dirigeaient à l’époque de l’interdit de la Révolution, semblent les avoir alors
érigées en organisations secrètes, conservatrices moins de symboles de l’Ancien Régime
en tant que tels, que de symboles liés â des valeurs sociales, intellectuelles et surtout
spirituelles. De là à associer leurs motivations aux valeurs que développait déjà la franc-
maçonnerie pour soutenir que la structuration avancée de celle-ci leur a offert le refuge
voulu, en harmonie avec leur idéal, il n ‘y a qu’un pas facile à franchir par la logique du
raisonnement, tandis que la vérification de la thèse correspondante appelle nombre de
recherches et de traces matérielles que seules des archives de la franc-maçonnerie sont
susceptibles d’étayer et surtout de documenter à souhaits.
[…] Il faut en effet savoir que, tel qu’il est encore en vigueur dans certaines sociétés
contemporaines d’archers, le rituel d’initiation est, pour partie, identique à l’un des temps
fort de l’initiation du franc-maçon.”

Figure 27- Claude Paradin dans Figure 28- Les flèches sont rares Figure 29- Sceau des États-Unis
« Devises héroïques » (1557), en héraldique. d’Amérique.
Notons la flèche et le scion Depuis 1550, elles se retrouvent L’aigle est armée d’un faisceau
verdoyant (acacia?) du tombeau cependant sur les armes des de flèches (foudres)
proposé comme celui de Diane Provinces Unis qui étaient des
de Poitiers. Celle-ci, protectrice provinces marchandes83. Notons

80 Jean-Pierre Bayard, Le compagnonnage en France, Edition Payot, Paris, 1977, 1990, pp. 362, -363 Thèse de doctorat d’Etat ès Lettres soutenue le
14 mai 1977 à l’université de Haute-Bretagne..
81 Les Métiers et les corporations de la ville de Paris. XIIIe siècle. Le Livre des métiers d'Étienne Boileau, publié par René
de Lespinasse et François Bonnardot, Paris, Imprimerie nationale, 1879, (Histoire générale de Paris). Traduction de l'ancien
français.
82 Pierre-Yves Beaurepaire, Noble Jeux de l’Arc et Loges maçonniques dans la France des Lumières, Editions Ivoire Clair,
Paris, 2002.
83 Le faisceau de dix-sept flèches, la force provenant de la réunion des dix-sept provinces des Pays-Bas. Le faisceau de
flèches rappelait la légende du vieux roi scythe qui, sur son lit de mort, demanda à son fils de briser un faisceau de flèches,
afin de lui faire comprendre la force de l'union. Les sept provinces septentrionales se constituèrent en une république, qui

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supposée des métiers, possédait que l'emblème de l’éphémère
des parts dans des entreprises république de Cispadanie [de ce
commerciales de la coté-ci du Pô par rapport à
Méditerranée. Rabelais l’aurait Rome] était un carquois
représenté par le personnage de contenant quatre flèches,
Nephlesh c’est-à-dire : ne fléchit. entouré de laurier et orné par un
trophée d'armes.84

Quoique Prince, le prince de Mercy n’est pas un grade chevaleresque. Ce n’est point un chevalier
adoubé mais un bourgeois reçu dans une société de frères aînés qui le mystifient quelque peu et
l’invitent au travail et à la célébration des valeurs du métier : la Vérité et la Liberté.

IV.5 Le bras armé d’un coutelas


Ce bras armé d’un coutelas fait parti des décors du tableau de loge du prince de Mercy (objet n°2
figure 15). Dextrochère ou senestrochère, il est relativement rare dans les représentations.
Dextrochère, il figure cependant sur les armes de la république marchande des Provinces unies (Figure
25). Sénestrochère, il était arboré sous la représentation d’une main armée d’un sabre sur un fond
rouge (voir figure 5) par les corsaires, qui étaient des entrepreneurs (armateurs) munis de lettres de
courses royales. Rien ne permet de dire qu’il s’agit d’une coïncidence ?

IV.6 Le feu central


Le feu central des explications rituelles (Figure 15-, objet 1) se retrouve avec le soleil et la devise
dans les armes de la mercerie de France qui étaient d'argent à trois vaisseaux matés d'or sur une vue de
sinople et surmontés d'un soleil d'or avec la devise : Te toto orbe sequemur (Toi, nous te suivrons
dans le monde entier)85. Elles différaient ainsi totalement de celles des merciers de Londres. Toutefois,
l’un des vaisseaux et la vue de sinople sont identifiables sur les armes des Sables d’Olonnes (Figure
20) qui offrent une synthèse des armes de la mercerie française et de celles de la mercerie anglaise.

Figure 30- Lorient et les Compagnies des Figure 31- - Les armes de la famille de Daniel Laffon
Indes. Ladebat,
La devise : ab oriente refulget (l'Orient la président du conseil des Anciens et déporté en Guyane.
fait resplendir). "D'azur à une fontaine d'argent jaillissante surmontée d'un
soleil d'or et accompagnée de deux ancres aussi d'argent et
portant la devise : Soyez utile". Lettres d'anoblissement du
Roi Louis XV en reconnaissance de contributions à la
richesse du royaume et à l'utilité publique par l'armement et
le commerce maritimes, l'assèchement et la mise en culture
des landes de Bordeaux.

reprit dans ses armes le lion, le glaive et le faisceau de flèches. On adopta les couleurs de la province de Hollande: lion rouge
sur fond d'or. Le nombre de flèches du faisceau fut ramené de dix-sept à sept.
84 http://fr.wikipedia.org/wiki/drapeau_de_l'Italie.
85 Parfois lue "Nous irons partout", ce qui témoigne d'un esprit messianique, celui de la Vérité, leur Palladium.

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Si ce soleil ou feu central a un rapport avec le grand commerce, nous pouvons espérer le trouver sur
les armes des grandes compagnies de négociants comme la fameuse compagnie des Indes. De fait, il se
trouve sur le blason de son port et le premier navire sortit de son chantier fut le Soleil d’Orient qui
donna son nom à la ville (Figure 30). Ce feu central (soleil) est encore présent sur les armes de la
famille de négociants huguenots Laffon de Ladebat (Figure 31). Serait-ce fortuit ?
Nous avons relevé que dans les académies platoniciennes du XVIe siècle, le soleil est l'allégorie de la
Vérité. Frances Yates explique que la Cité du Soleil de Campanella est bien évidemment une cité de la
Vérité. Cette information modifie sensiblement notre perception de la devise des merciers et la colore
de la valeur de recherche de la vérité.
Nous avons déjà relevé que dans les académies platonicienne du XVIe siècle le soleil est allégorie de
la Vérité. Frances Yates explique que la Cité du Soleil de Campanella est bien évidemment une cité de
la Vérité. Elle cite encore Jamyn qui dans son discours à l’académie transpose, à partir de Valeriano,
une citation pythagoricienne concernant ce grand hiéroglyphe de la Vérité.
« Pythagore, en faveur de la vérité donna un précepte qui admonestoit que personne
n’eust à parler ayant la face tournée contre le soleil, pour signifier qu’on ne doit point
répugner à la vérité ny à ce qui est manifeste comme la clairté du soleil. Aussy le soleil
est hiéroglyphe de la vérité, pourcequ’il n’est qu’un et la vérité n’est qu’une... »
La complaisance avec laquelle le père Cassel a décrit la procession finale des esclaves libérés par les
Trinitaires réformés en septembre 1643, et le dépôt de leurs chaînes aux pieds du jeune roi Louis XIV,
participe-t-elle du même symbolisme ?
A la vue de cet astre précieux à toute la France, le mal qui pouvait encore rester à nos
captifs se dissipa, leurs yeux séchèrent, leurs chaînes tombèrent et la liberté leur demeura
(…) (Denis Cassel, Les victoires de la charité, ou relation des voyages de Barbarie …,
Paris, 1646, p.63.)86

La Liberté c’est au moins celle de la libre circulation des hommes et des marchandises sans laquelle le
commerce est entravé. La Vérité, c’est la valeur universelle du topage, c’est-à-dire la foi en la parole
donnée, on ne revient pas sur ce qui en a été dit. De nos jours encore, sur la foi de l’accord donné
oralement ou par signe conventionnel, des capitaux énormes sont échangés et des hommes vivent et
meurent.
La Vérité, c’est encore celle qui libère l’homme pour en faire un partenaire libre de contracter, c’est-à-
dire un citoyen. Cette Vérité qui libère, ce peut être celle que donne l’accès à la connaissance par
l’instruction de tous, mais ce peut être aussi une extériorisation allant jusqu’à la « profanation » du
« secret ».
Ces idées suscitaient des oppositions fortes ainsi que le montrent les difficultés rencontrées tant pour
l’établissement du suffrage universel, que pour la suppression de l’esclavage. Une conséquence directe
en sera la révolte victorieuse de Toussaint Louverture dans l’Île de Saint Domingue (Haïti) et la fuite
des planteurs français en Louisiane et Géorgie qui fondent le R∴E∴A∴A∴ à Charleston en 1801,
puis le transportent à Paris en 1804.

A ce propos, Florence Gaulthier rappelle les difficultés rencontrées par le peuple d’Haïti dans sa
recherche de reconnaissance par la grande République sœur:
“L'insurrection des esclaves de Saint-Domingue qui commença dans la nuit du 22-23 août
1791 aboutit à l'abolition de l'esclavage sur place en août 1793, soit tout juste deux ans

86 Cité par Erwan Le Fur,. dans «La Renaissance d’un apostolat : l’Ordre de da Trinité de la Rédemption des Captifs dans
les années 1630». cmedi, Cahiers de la Méditerranée, qui situe le contexte. « La mise en spectacle du retour des esclaves,
inventée en 1635, participe du même mouvement. Symboliquement enchaînés au cours de la grande procession parisienne,
les esclaves n’étaient finalement libérés qu’après avoir été accueillis par le général dans l’église des Mathurins. Leurs
entraves, offertes au pied de l’Autel, se trouvaient quasiment déposées à ses pieds. […] ».
Le sonnet d’Etienne de la Boetie, Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune, invoque apparemment Eros ou Cupidon, le
dieu archer, mais aussi le soleil . (Apollon, autre dieu archer), ne pourrait--il avoir un sens caché, alors que son auteur est
considéré comme un précurseur intellectuel de l’anarchisme en raison de son Discours sur la servitude volontaire? (Voir
Annexe IV)

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après le début de l'insurrection. Le nouveau peuple de Saint-Domingue décida d'élire une
députation en septembre 1793 pour proposer une alliance avec la Révolution française et
lui demander son aide effective pour lutter contre les ennemis de l'abolition de l'esclavage
qui s'étaient coalisés à Saint-Domingue et dans la Caraïbe. Cette députation formée de
députés des trois couleurs, un noir ci-devant esclave, un blanc et un métis, symbolisait la
révolution de la liberté générale et de l'égalité de l'épiderme. Ces députés parvinrent, non
sans difficultés en France en janvier 1794. Après moult péripéties, ils parvinrent à entrer
dans la Convention montagnarde le 3 février 1794.”87
Cette députation constituée d’hommes de trois couleurs nous interpelle. Nous rencontrons ces trois
couleurs sur la croix des mercédaires, (Figure 2) et sur le tablier du Grand Alexandre de la confiance (
Figure 3), les tableaux d’Holbein où rouges et blancs se détachent sur un fond vert sombre. Ce sont
surtout les trois couleurs, prégnantes dans ce grade, dans l’ordre vert, rouge, blanc.

IV.7 Vert, blanc, rouge


Le président, lui-même, est vêtu d'une tunique tricolore et porte une couronne entourée de trois fois
trois pointes de flèche d'or et au-dessus de son trône est un dais tricolore, vert, blanc et rouge. V.
Basanoff, Jan de Vries, G. Dumézil, L. Gerschel
“ ont progressivement mis en lumière l’existence, d’une triade de couleurs symboliques à
travers lesquelles s’est exprimée l’idéologie tripartie des Indo-Européens. Le monde indo-
iranien témoigne au premier chef, et dès son lexique, de la réalité de ce symbolisme dans
la mesure où les termes qui servent à désigner les classes sociales – sanskrit varn a,
avestique pištra – signifient respectivement « couleur » et « moyen de colorer. ». Dans
l’Inde, les brahmanes, les kşatriya, les vaiśyavaiya et les śudra sont respectivement
associés au blanc, au rouge, au jaune, au noir, cependant que l’Iran présente une
répartition homologue qui met en rapport le blanc avec les prêtres, le rouge avec les
guerriers, le bleu avec les éleveurs-agriculteurs.
Un rituel d’evocatio hittite, analysé fonctionnellement par V. Rasanoff, prouve l’antiquité
de ces valeurs symboliques : les différents dieux d’une ville ennemie assiégée sont invités
à quitter celle-ci et à rejoindre les assiégeants en suivant trois chemins matérialisés par
trois étoffes, une étoffe blanche, une étoffe rouge, une étoffe bleue :
« les Hittites se représentaient, chez leurs ennemis et sans doute d’abord chez eux, la
totalité des dieux d’un État comme divisée en trois groupes, auxquels il fallait ouvrir trois
chemins, distingués par des couleurs évidemment symboliques. Ces couleurs –, indiquées
dans le texte hittite par leurs noms sumériens et par conséquent certaines –, sont, avec le
même ordre d’énumération, celles des classes sociales des Indo-Iraniens : le blanc, le
rouge, le bleu ».
Un autre témoin de ce mode de spéculation est fourni par une strophe du dixième livre du
Rig Veda ; Agni, le Feu, dont l’activité se développe sur les trois niveaux, y est
caractérisé par la formule suivante : Noir, blanc, rouge est son chemin, formule qui traduit
une conception toute proche du rituel hittite. Un exemple particulièrement transparent du
système coloré triparti se rencontre à Rome où trois chars participaient à la course
rituelle :
« les uns (sic) étaient russati, c’est-à-dire rouges, les seconds albati, c’est-à-dire blancs,
les autres virides, c’est-à-dire verts, ce qu’ils appellent aujourd’hui prasini. Ils88 [Les
Romains] considéraient les rouges comme appartenant à Mars, les blancs à Jupiter, les
verts à Vénus ».
La lisibilité trifonctionnelle de ces données s’avère immédiate, d’autant que ce système
tricolore est mis en relation par l’auteur lui-même avec les trois tribus primitives des

87 Florence Gauthier , Les lumières et le droit naturel , Colloque de Salamanque Octobre 2002 Le libéralisme dans son
histoire , octobre 2002.
88 Selon un texte de Jean le Lydien qui écrivait à Byzance dans la première moitié du VIe siècle.

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Ramnes, des Luceres et des Titienses dont les valeurs à la fois ethniques et fonctionnelles
ont été de longtemps reconnues89.
Ce trio de couleurs, [une couleur sombre noir, bleu ou vert associée au blanc et au
rouge], avec son symbolisme se superpose très exactement à l’antique triade des couleurs
distinctives des trois fonctions et des trois classes sociales du monde indo-européen ;
terme pour terme il coïncide avec les couleurs romaines des trois chars du cirque. […]”90

Grisward remarque qu’un tel regroupement symbolique des couleurs est fort rare :
“[…] on doit reconnaître également que, si naturel que paraisse l’emploi symbolique de
chacune, le groupement des trois couleurs blanc, rouge, bleu (ou noir, ou vert) en un
système symbolique, avec les valeurs fonctionnelles que nous avons précisées, est fort
rare et, jusqu’à présent, ne s’est rencontré que dans les quelques cas ici réunis, qui tous
sont liés à la tripartition fondamentale des sociétés indo-européennes et d’elles seules
dans l’ancien monde.”
Alors que penser de leur présence au 26e degré du R∴E∴A∴A∴ , que cet auteur méconnaît? Sinon,
qu’il y a ici proposition d’une alliance, de l’accomplissement et d’un dépassement de chacune des trois
fonctions indo-européennes, les trois ordres de l’Ancien Régime mis à bas par la Révolution française.
La triple alliance serait alors l’ouverture du rite aux trois ordres sociaux : productif, équestre et
sacerdotal par le truchement des 22e, 23e, 24e, 25e grades, issus des écossais trinitaires.
La couronne désigne certainement l’Elu, qui a parcouru les trois voies de réalisation de la trifonction
représentées par les trois couleurs : vert, blanc et rouge. Ce sont les couleurs de l’allégorie du grand
Œuvre alchimique91 et, à ce titre, elles sont spécifiques de l’écossisme en particulier et du processus
initiatique en général. Ces couleurs ne se trouvent associées ensembles que dans ce 26e degré, ce qui
fait de celui-ci le paradigme du rite.
De façon plus littéraire, dans le XXXe chant du Purgatoire, Dante décrit Béatrice en utilisant les
couleurs des trois vertus théologales (le blanc pour la foi, le vert pour l'espoir et le rouge pour la
charité).
“Sopra candido vel cinta d’oliva
donna m’apparve, sotto verde manto
vestita di color di fiamma viva.”
Or, le grade se réfère explicitement à ces trois vertus.
Nous ne saurions oublier cependant que ce sont aussi les couleurs de l’Italie. Est-ce à dire que la
libération nationale italienne (Risorgimento) se fit sous les couleurs du Prince de Mercy et qu’ainsi
elle représentait un achèvement? Curieusement, à la même époque, le 2 juillet 1848, l’Abbaye du
cordon rouge, vert et blanc (la séquence des couleurs est différente), une compagnie d’archers
toujours en activité, fut créée à Ependes, près de Lausanne, et son règlement soumis au Conseil d'Etat
vaudois.

89 G. Dumézil, Rituels indo-européens à Rome, ch. III (« Albati russati virides »), Paris Klincksieck, 1954, p. 47, d’après V.
Basanoff, Evocatio, étude d’un rituel militaire romain, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, Sciences Religieuses, vol.
LXI, 1947, ch. VI, p. 141-150.
90 J. Grisward, L’arbre blanc, vert, rouge de la Queste del Saint Graal et le symbolisme coloré des Indo-Européens, Actes
du 14ème Congrès International Arthurien, Presses Universitaires de Rennes II, 1985, p. 273-287.
91 Ces trois couleurs sont universelles et se retrouvent aussi bien dans l’Islam que dans l’alchimie chinoise.

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Figure 33- Charles Le Brun Marie-Madeleine


Figure 32- Georges de la Tour : La Madeleine
repentante renonce à toutes les vanités de la vie.
pénitente Peinture à l'huile sur toile, 1,02 m x 1,33 m.
Peinture sur toile, 252 x 171 cm (date conjecturale
Vers 1640-45 New York, Metropolitan Museum of
entre 1650 et 1673) Paris, Musée du Louvre.
Art. Don de monsieur et madame Charles Wrightsman
La peinture de Charles Lebrun a été particulièrement
(1978)
étudiée par Jennifer Montagu. Lebrun, qui régnait au
Marie-Madeleine est la femme la plus présente dans la
sein de l’académie royale de peinture en défenseur
Bible : elle représente la pécheresse pardonnée.
autoritaire d’un art allégorique et savant, a-t-il
Celle qui a reçu la grâce ou Merci. Ce sont trois
représenté une Marie-Madeleine ou une déesse de
femmes qui sont déclarées n'en faire qu'une par le
Mercy drapée bleu, blanc, rouge sur un fond de
pape Grégoire le grand au VIe siècle. C’est la
nuées?
prostituée qui arrose les pieds du Christ de ses larmes
avant de les essuyer avec ses cheveux et c’est Marie
qui verse sur la tête du Christ un parfum très cher.
Enfin selon Luc, elle est le premier témoin de la
résurrection.

IV.8 Signes et mots de reconnaissance


Si les merciers sont inventeurs du jargon, ainsi que le prétendent G. Vitu et P. Guiraud (précédemment
cités), nous ne serons pas surpris qu’ils puissent user de codes de langage ou d’écriture. Codes et
conventions que l’on devrait retrouver dans les rituels des trinitaires et du prince de Mercy. Frances
Yates atteste de tels codes ou hiéroglyphes dans les académies du XVIe siècle :
“Les significations «cachées» dans la Poésie et la Peinture n’étaient en fait, à cette
époque, un secret pour personne, […]”.
Elle cite Ronsard :
“ … et de là je viens estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre
M’apprit la poésie, et me montra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,

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Ecossais Trinitaire ou Prince de Mercy
Et à bien déguiser la vérité des choses
D’un fabuleux manteau dont elles sont encloses ... ”92

Figure 34- Dès 1611, les frères Richer, libraires, éditent un annuel : Le Mercure François où faits divers et
nouvelles politiques du monde entier informent le public des principaux évènements.
Le 25 mai 1672, Donneau de Visé lance un nouveau périodique : Le Mercure Galant. D’abord trimestriel,
l’ouvrage devient rapidement un mensuel de 350 pages qui traite de l’actualité mondaine. Le rédacteur
présente ses différents articles comme s’il écrivait à une dame.
Le Mercure Galant parut de 1672 à 1674. En 1677, il devint Le Nouveau Mercure Galant et Le Mercure
Galant de 1677 à 1714. Le Nouveau Mercure Galant reparut de 1714 à 1716. Un Nouveau Mercure est
imprimé à Trévoux jusqu'en 1721 et Le Mercure peut également se trouver de 1721 à 1723...Des éditions
régionales du Mercure Galant circulent aussi dans les provinces...
Sa vocation est d'informer le public sur les sujets les plus divers et qui publie aussi des historiettes et des
poèmes. Le titre devient vite celui d'une comédie en vers d'Emile Boursault, qui évoque de façon assez
caricaturale le défilé de personnages et d’importuns dans le bureau de ladite gazette. Donneau de Visé s'en
étant plaint au poste de police, l’auteur rebaptise sa pièce, qui devient La comédie sans titre. Elle connaît un
grand succès. La publication du Mercure galant se poursuit au-delà de la mort de son fondateur. En 1724, la
revue change de titre, elle s’intitulera désormais Le Mercure de France. Elle cesse de paraître cent ans plus
tard, en 1825.

Elle explique encore qu’Henri III établit pour ses familiers, à Vincennes, en 1584, la « Congrégation
de l’Oratoire de Notre Dame de la Vie-Saine », sur laquelle un ensemble de documents est disponible.
Vie-Saine était un jeu de mot sur le nom de Vincennes. Georges Couton93 et Jennifer Montagu94
montrent que l'esprit du code était cultivé au XVIIe siècle dans les tableaux énigmatiques dont le
Mercure galant rendait compte (ici galant signifie probablement vert) (Figure 29). Jennifer Montagu
montre que l’usage de codes s’est poursuivi au XVIIe siècle. Ainsi, au collège jésuite de Pont-à-

92 Nous invitons le lecteur à prendre connaissance de l’exemplaire poème Les amours du Compas et de la Règle, et ceux du
Soleil et de l'Ombre, dédié au Cardinal de Richelieu, (qui conte le meurtre commis par le maître maçon Dédale afin
d’éliminer l’élève qui le supplantait) ou encore l’énigmatique sonnet d’Etienne de la Boétie, Où qu'aille le Soleil, il ne voit
terre aucune, qui invoque apparemment Eros ou Cupidon, le dieu archer, mais aussi le soleil. Auraient-ils des sens cachés ?
93 Georges Couton, Écritures codées : essais sur l'allégorie au XVIIe siècle, Editions Aux amateurs de livre, Diffusion
Klincksiek, Paris 1991.
94 Jennifer Montagu, The painted enigma and French Seventeeth-Century Art , Journal of the Warburg and Courtault
Institute, t. XXXV, 1971, p. 307-335.

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Mousson, un cours optionnel d’une heure par jour était consacré aux énigmes et devinades, ce qui
incluait les peintures énigmatiques. Ce cours était suivi par plus de soixante étudiants. Le père de
Jouvancy, un jésuite de cette époque, a publié, en latin, un livre De la manière d’apprendre et
d’enseigner, qui contient un court chapitre consacré aux énigmes peintes qu’il range parmi les
sciences qu’il faut connaître, à côté de la poétique, de l’histoire, de la géographie, de la philologie. Les
collèges jésuites faisaient peindre un tableau dit « énigmatique » et son interprétation faisait l’objet
d’un concours et d’une présentation annuels95.

Nous devons nous attendre à des jeux de mots en vieux français, car non seulement ces grades sont
réputés d’origine française, mais Fernand Braudel affirme que dès le XIe siècle le français champenois
fut la langue des commerçants et des bâtisseurs européens.

On n'insistera jamais assez sur la signification, pour la France, de ce centrage. Comment


serait-il sans importance, en effet, que le cœur de la nouvelle économie-monde [Les foires
de Champagne] se trouve à peu de distance de Paris, autre cœur monstrueux ? si la ville
devient ce monstre urbain, avec au moins 200 000 habitants vers 1300, chiffre que n'égale
aucune autre ville d'Occident ; si elle craque dans la ceinture de murailles, pourtant
spacieuse, qui date de Philippe Auguste ; si son Université rayonne sur l'Europe entière ;
si la royauté française y pousse comme un chêne de justice, y laisse se décanter ses
institutions centrales; si l'art gothique, né en France, se répand au-delà de ses frontières,
les foires de Champagne, prospères jusqu'à la fin du Xllle siècle, y ont été pour quelque
chose. À Paris et autour de Paris, une série de cathédrales commencent à sortir de terre :
Sens, en 1130 ; Noyon, en 1131 ; Senlis et Laon aux environs de 1150 ; Notre-Dame de
Paris en 1163 ; Chartres en 1194 ; Amiens en 1221 ; Beauvais en 1247. […] Comme ces
cathédrales se construisent lentement, elles sont, par excellence, des témoins de la longue
durée. Commencée en 1163, Notre-Dame ne sera achevée qu'en 1320. Tout se tenant, rien
d'étonnant que Paris devienne, dès le XIe siècle ; le centre culturel de l'Occident, […]
(Figure 35)

95 Voir aussi B. Allieu et A. Barthelemy, Grasset d’Orcet – Matériaux cryptographiques, t1 et 2, Bernard Allieu éditeur, 1983

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Figure 35- Le français est la langue des constructeurs et des marchands dès le XIe siècle. Selon Fernand Braudel
L'identité de la France : Les Hommes et les choses, Flammarion, Paris 1990, t. I, pp. 150-152.

Et tout l'éclat ne se concentre pas au quartier latin, au voisinage de la Sorbonne, à Paris et


aux environs de Paris. Je le répète : l'art gothique français essaime. À partir de son foyer
premier – l'Île-de-France – il fait école, en Allemagne, dans le nord de l'Espagne, dans le
sud de l'Angleterre, et jusqu'à Cracovie... Même dans le Nord de l'Italie, à Milan, à Sienne
(bien que, dans l'ensemble, la péninsule se soit peu ouverte à cette mode française). Petit
exemple, mais significatif : sur la grande place de Sienne, quelques palais arborent des
fenêtres gothiques : les grands marchands qui les possèdent ne fréquentent-ils pas les
villes de Provins ou de Troyes ? Et, en 1297, la Commune ordonne que, pour l'harmonie
générale, si l'on reconstruit ou répare une maison sur le Campo, les fenêtres de sa façade
devront obligatoirement se conformer à ce modèle, a colonnelli e senza alcuno ballatoio,
à petites colonnes et sans aucun balcon. »96
Ajoutons, à l'appui de ce rayonnement général de la France gothique que Pietro Bernardone, riche
marchand d'étoffes d'Assise, était tellement entiché de la France qu'il donna le nom de François à son
fils, né en septembre 1182. Celui-ci fonda plus tard l'ordre franciscain, et fut canonisé en 1228, deux
ans après sa mort.

IV.8.1 GOMEL
Le grade se distingue par deux mots sacrés (Jehovah, Jakin), deux mots profanes. (Gabaon, Giblim)
en plus du mot de passe (Gomel) et du mot Sublime (Edul Pan Euger). Cette abondance est
probablement le signe d’héritages multiples.
Gomel est le mot de passe du Prince de Merci. Ce mot, supposé hébreu, est traduit en latin par
Retribuens selon Delaulnaye. La traduction en français peut être gain ou profit.
Il nous semble que le gain, c’est-à-dire le bénéfice résultant d’une transaction commerciale, est le mot
le plus caractéristique du négoce. Vitu relève précisément ce mot dans le jargon du XVe siècle.
“ Gaing. En jargon, butin produit du vol. ”
“ J'use de ce mot gain parce que tous les larrons en usent ” ‘La vie généreuse... ‘97
“ C'est mon heur, c'est mon guaing, c'est ma bonne fortune ” Rabelais, livre II, p.197.
“Le gaing en vieux français signifie également l'automne. ”98

Le rébus hiéroglyphique ou la charade du GAIN, c’est-à-dire les mots phonétiquement proches que
l’on peut réécrire permutant les voyelles et les consonnes sans se préoccuper de l’orthographe, est
bien sûr gant ou Jean. Ce qui est peut-être une justification de la référence obstinée des trinitaires à
Saint Jean le Baptiste Or le GaiN (JeaN ou GeaN) est l’eNJeu (aNGe) de tout commerce.

IV.8.2 L’ANGE
Au 26e degré, le récipiendaire est un Chevalier du serpent d’airain, il ne « se repent de rien ». C’est-à-
dire qu’il s’assume et assume son passé, il a dépassé, réunifié et intégré en lui les trois fonctions99 et
est roi de ce monde. En effet, il a parcouru les trois voies vert, blanc, rouge et gravi les trois ciels.
Il est muni d'ailes, ce qui veut peut être dire qu’il est zélé « ailé » mais surtout que son enjeu (aNGe,
GieN, GaNts, ou JeaN) est de s’élever jusqu’au domaine où l’on situe habituellement les anges, c’est-
à-dire le troisième ciel. Les anges messagers de Dieu sont l’expression chrétienne d’Hermès messager
et porte-parole des dieux. Les théoriciens qui actualisèrent les trois ordres de société s’appuyaient sur

96 Fernand Braudel L'identité de la France : Les Hommes et les choses, Flammarion, Paris 1990, t. I, pp. 150-152.
97 Peschon de Ruby, La vie généreuse des mercelots, ... Plein Chant n°36, 16120 Bassac, 1977-1978, p. 28.
98 Auguste Vitu, Le jargon du XVe siècle. Onze ballades en jargon attribuées à François Villon. Discours préliminaire sur
l'organisation des Gueux et l'origine du jargon. Vocabulaire analytique du jargon, Ed. G. Charpentier et Cie, Paris 1884, pp.
1-64.
99 C’est un homme véritable qui aspire à devenir un homme transcendant et de façon immédiate un homme universel selon
les termes de René Guénon, La grande Triade, Gallimard, Paris, 1957, pp 153-160. Voir aussi René Guénon, Le roi du
Monde, Gallimard, Paris, 1958.

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la hiérarchie angélique en neuf chœurs, distribués sur trois ciels. Cette hiérarchie est attribuée à Denys
le pseudo aréopagite, que l’on confondait à l’époque avec Denis, le premier évêque de Paris.
“L’ordre distinct d’en haut à l’exemple de quoi s’établit celui de la terre.”100

Bien que la question du sexe des anges reste byzantine, il est conventionnel de figurer les anges avec
un visage féminin (et une poitrine) et de représenter le ciel par des nuages, nuées ou nues. Peut-on
induire que les représentations d’un ange et celle d’un visage de femme entouré de nuages sont
équivalentes pour les sociétés de merciers ? L’ange sur un nuage est l’objet 3 du tableau du 26 degré
(Figure 15). Nous avons vu que, curieusement depuis le XVe siècle, la compagnie des merciers de
Londres porte sur ses armes et sur son sceau le buste, bordé de nuages, d’une « jeune femme ». (Figure
19) Le choix de ces armes n’est pas expliqué, mais d’autres calembours sont possibles en relation avec
le Palladium du grade, qui est une femme non pas dans les nues mais nue. Les anges et la femme dans
les nues, nous ne les retrouvons guère que sur les armes du port marchand des Sables d’Olonnes
(Figure 23), celles du régiment d’Onasbruck (Figure 24) ou celles de la ville Nuremberg (Figure 25),
est-ce un hasard ?

IV.8.3 EDUL PAN EUGER


Ces mots se retrouvent presque sur le frontispice de l’imprimeur Jehan Morin (Figure 37), où nous
identifions deux têtes de maure, qui rappellent probablement son nom dont les initiales sont également
placées en positions cardinales. En outre une femme genoux nus, le sein à demi nu, les pieds en
équerre (c’est la marche du Prince de Mercy), une canne d’une main, une palme de l’autre.

Figure 36- Reliure faite pour un psautier de Henri III. Figure 37- La célèbre gravure frontispice que Jehan
Conservé Walthers Art Gallery, Baltimore. Morin imprimeur utilisa pour l’édition princeps (1537)
Remarquons les flèches, la position cardinale des du Cymbalum mundi et une réédition du Roman de la
têtes de morts et des têtes de Maures de la figure rose (1538).
suivante ainsi que la gestuelle comparable des deux
personnages centraux de chacune de ces gravures.

Deux têtes de femme ou d’ange dans les nues, qui évoquent les armes des merciers de Londres,
énoncent en grec Euge sophos (En avant sage). S’agit-il de l’Euge(r), de l’edul pan euger du Prince de

100 Georges Duby, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme ,, NRF, Editions Gallimard, Paris, 1996.

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Mercy réputé de langue chaldéenne et qui ne serait peut-être que du grec ? C’est une hypothèse qui a
retenu l’attention de Charles Kieffer qui nous suggère l’analyse suivante.
[…] Il est précisé dans Kloss 26-14 que ce mot se prononce en trois fois, c’est-à-dire en
trois mots distincts.
)
Comme euge sophos transcrit la formule grecque ευ&γε σοϕο ′ζ , j’ai également
)
transcrit en grec la formule maçonnique, ce qui donne : ε ′δουλ − πα ′ν ευ&γε !

ε ′δουλ − mon hypothèse : c'est une apocope. Ce serait donc une forme verbale sans
désinence personnelle.
Diverses possibilités :
1) = aoriste ε ′δου ′λ − ευ − σα du verbe δουλευ ′ω « être esclave » ;
2) = aoriste actif ε ′δου ′λ − ευ − σα du verbe δουλο ′ω « asservir »
3) = aoriste actif ε ′δου ′λ − ω ′ − θην id.
′ ′
4) = aoriste moyen ε δου λ − ω − σα µην ′ id.
ΝΒ La transcription -u- dans edul pour grec −ου− peut indiquer qu'elle s'est faite dans le
ΝΒ.
cadre d'une langue comme l'allemand ou /u/ est prononcé comme français -ou-
5) πα ′ν = français "tout (diverses acceptions)".
ευˆ&γε Adverbe, =
6) « bien, à merveille, parfaitement » souvent dans des réponses, avec un verbe.
7) « bravo »
8) (répété) ευˆ&γε ευˆ&γε par exemple pour encourager ou exciter les chiens.
)
ΝΒ ευˆ&γε = ευ& adverbe "bien (diverses acceptions)" + γε particule enclitique destinée à
ΝΒ.
attirer l'attention sur le mot auquel elle se rattache.
Restent le sens et la fonction symbolique exacte de cette formule : je t’avoue humblement
que jusqu’à ce jour, je n’ai pas réussi à résoudre le problème. Je vais donc faire appel,
pour le sens, à des collègues spécialistes de la littérature grecque. […]

Figure 38- La plaquette de Sieyès intitulée Qu’est-ce que le Tiers-Etat? est restée célèbre :
1) Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? TOUT.

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2) Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? RIEN.
3) Que demande-t-il ? A DEVENIR QUELQUE CHOSE…Les fonctions publiques peuvent également se ranger
sous quatre dénominations : l’Epée, la Robe, l’Eglise et l’Administration…Le Tiers-Etat y forme partout les dix-
neuf vingtièmes, avec cette différence, qu’il est chargé de tout ce qu’il y a de vraiment pénible…Les places
lucratives et honorifiques seules y sont occupées par des membres de l’ordre privilégié…On a dit au Tiers que
quelque soit ses talents, il n’ira que jusque là…Si cette exclusion est un crime social…il rend inhabiles ceux
qu’il favorise… Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la Nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque
chose de plus… Une classe qui mettrait sa gloire à rester immobile est étrangère à la Nation par sa fainéantise…

V Conclusions
A partir du titre du 26e degré du R∴E∴A∴A∴ Ecossais trinitaire ou Prince de Merci, nous avons
examiné les deux aspects Ecossais Trinitaire d’une part, Prince de Merci d’autre part.
Ecossais trinitaire renvoie à plusieurs systèmes d’une même famille originale de grades, d’origine
parisienne semble-t-il, dont le 26e degré reprend l’objet, qui est une troisième alliance fondée sur une
nouvelle morale messianique et le projet de l’affranchissement de tous les hommes. La révélation en
trois temps de ce projet est peut-être inspirée de la doctrine joachimite par le truchement des systèmes
maçonniques trinitaires antérieurs.
L’étude du Prince de Merci, nous conduit à formuler l'hypothèse que ce grade est lié aux métiers du
commerce ou mercerie. Il semble qu’une tradition des sociétés des métiers du commerce se soit
maintenue (voir Tableau 3), de l’antiquité à la Renaissance avec les rois des merciers et peut-être
même jusqu’à l’interdiction des jurandes et corporations. La pérennité dans le temps de l’image de la
vérité, femme nue, ou dans les nues, ou encore Palladium, au sein de ces sociétés marchandes prouve à
l’évidence la continuité traditionnelle (voir Figure 21, Figure 22, Figure 23, Figure 24, Figure 25).
Il semblerait encore, qu’après leur interdiction, qui coïncide avec la liquidation des grandes
compagnies commerciales, l’anglaise exceptée, ces sociétés aient tenté de sauvegarder leur héritage
ésotérique en le confiant à l’ordre maçonnique. Le 26e degré ou Prince de Merci serait ce legs.
Cependant, aussi large que soit le champ balayé par cette étude, aucun document ne permet
d’identifier formellement les rédacteurs de ce 26e degré, ni même de dire quelle fut l’époque de cette
rédaction. Ce degré a-t-il été réellement pratiqué avant la constitution du R∴E∴A∴A∴ ? Nous n’en
savons rien. Dans, dans le cadre même du R∴E∴A∴A∴, il semble bien qu’il ne le fut pas ou très
peu.
Fut-il pratiqué dans le cadre des sociétés d’archers ou d’arquebusiers ou bien encore dans celui des
grandes compagnies commerciales voire des tribunaux de commerce cela reste pures supputations,
mais pouvions nous espérer des preuves formelles ?
Cependant l’imaginaire occidental est marqué par le mythe des guildes marchandes ainsi qu’en
témoignent les grandes fictions d’anticipation, qui marquent notre époque, telles que Les seigneurs de
l’instrumentalité de Cordwainer Smith, Dune de Frank Herbert, Fondation d’Isaac Asimov, La guerre
des étoiles de Georges Lucas. Elles projettent dans un monde intergalactique le modèle de la ligue
hanséatique (1241 à 1630).
Nous postulons que si ce grade a inspiré du rejet, c’est selon toutes probabilités, que d’une part dans la
mentalité française et catholique, argent, affaires et sacré sont irréductibles; en effet, tous les actes
commerciaux ne sont pas forcément conformes à la morale naturelle et il est des commerces infâmes.
D’autre part, ce grade réhabilite les fonctions civiles face aux fonctions militaires et sacerdotales et
propose ainsi une deux alternatives à la voie équestre. En effet, ses couleurs sont celles de la
trifonction indo-européenne, ce qui postule l’équivalence des trois voies de réalisation.

Or, la grande bourgeoisie souffrait des trafics infamants par lesquels certains des siens s’étaient
enrichis, et elle fit la Révolution, non seulement pour être associée au pouvoir politique (Figure 38),
mais pour pouvoir payer l’impôt du sang par l’accession aux dignités militaires dont elle était exclue.
Les fermiers généraux ne furent-ils pas sacrifiés d’une façon que nous avons qualifiée de propitiatoire?
Elle aspirait à ce que ses membres portent l’épée du gentilhomme (ou de l’officier militaire) et non

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point la flèche de l’archer de corvée dans le guet de la milice urbaine101. C’est le thème de la comédie
du Bourgeois Gentilhomme, qui parodie la réception d’un riche bourgeois dans un ordre équestre turc.
Ce 26e grade, qui se place sous les auspices de Mercure, dieu de l’alchimie, des initiations
hermétiques, des ambassadeurs ou messagers et des marchands, proclame son allégeance
inconditionnelle au principe de vérité, le Palladium du grade, c’est-à-dire l’honneur commercial et la
loyauté en la parole donnée. Ce grade affirme également que le travail, ici le commerce, est le
véritable art alchimique, celui qui est capable de transformer la matière vile en or. Cette image
littéraire est, assez conventionnelle, c’est celle que développe aussi Jean de La Fontaine dans Le
Laboureur et ses enfants.

Il propose la rédemption des êtres privés de liberté et sans doute aussi celle de leurs geôliers
trafiquants. Le principe de liberté n’est pas seulement un élément de facilité dans les relations
d’échanges et un principe de morale naturelle mais, c’est un véritable messianisme, puisque la
réunification italienne et les renouveaux nationaux (Figure 39) se firent sous les couleurs de Merci et
que de grands négociants, issus de familles enrichies par le commerce triangulaire comme Laffon
Ladebat (Président du Conseil des Anciens), militaient pour l’affranchissement des esclaves, au nom,
il est vrai, de l’efficacité économique.
A ce titre, le Prince de Merci peut prétendre au rôle de grade directeur d’une autre pratique du
R∴E∴A∴A∴ dans un temps où les échanges commerciaux deviennent mondiaux, et où émerge la
volonté de libérer ceux qui sont encore serfs par le moyen d’échanges équitables fondés sur
l’avènement d’une nouvelle loi morale, morale naturelle ou troisième alliance du Prince de Merci, que
résume la devise :

Fais ce que tu voudrais qu‘il te fut fait.

Figure 39-- La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix 1830 Huile sur toile 260 x 325 cm. Musée du
Louvre
Ce tableau réunit les thèmes de liberté, de femme nue, de nuées de fumées et des trois couleurs bleu (noir ou
vert), blanc et rouge de la structure trifonctionnelle. Notons, les morts chus (Merci) du premier plan.

101 L’impact de l’ordonnance de Ségur (1781), qui réservait l’accès des offices militaires aux nobles, sur la préparation des
esprits à la Révolution est connu.

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Remerciements

Jean Passini, T∴F∴P∴G∴M∴ de l’aréopage Sources, m’a aidé à remettre ces premiers jets
sur le métier, à les enrichir à l’aide de sa bibliographie propre et à les reformuler selon une
rédaction et une structuration plus académiques. Je lui rends merci et qu’il reçoive ici
l’expression de ma profonde gratitude.
Merci à Charles Kieffer qui s’est intéressé à l’énigme du mot sublime.
Merci à tous les membres de la commission II de l’aréopage Sources qui m’ont fourni
remarques et références documentaires. Merci à Yoland Bresson, René Dars, Bernard
Dublanche, Dominique Jardin, René Hally et Pierre Nabet qui ont relu, commenté ou annoté
les ébauches préliminaires.

Tableaux et figures

Frontispice - Hans Holbein le Jeune (c.1497 - 1543) Les Ambassadeurs français à la cour d'Angleterre.
1533…… ……..1

Figure 1 - Le Serment du jeu de paume, le 20 juin 1789. Peinture à l'huile sur toile vers 1789. Attribuée à
Jacques-Louis David. Musée Carnavalet. Achat de la Ville de Paris (1884). ........................................................ 5
Figure 2 -Croix de l’Ordre de la très sainte Trinité et de la rédemption des captifs. ............................................. 7
Figure 3 -Le tablier de l’ordre forestier du Grand Alexandre de la Confiance selon Jacques Brengues .............. 7
Figure 4 - La loge des marchands de soie à Valence (Espagne) (Lonja de la seda). ........................................... 13
Figure 5 - Troisième corps des marchands les merciers - tailleurs de draps - ouvriers en draps d'or, d'argent et
de soie Réputé le plus noble et le plus excellent, le troisième corps des marchands, les merciers, étaient des
marchands proprement dits ; ils n'avaient pas de fabriques, tout au plus ajoutaient-ils quelques façons dernières
aux marchandises qu'ils mettaient en vente. Ce sont des merciers que l'on trouve engagés dans les grandes et
fameuses entreprises de navigation aux Indes qui ont marqué au XVIe et au XVIIe siècle . (Argent, 28mm. ) ....... 14
Figure 6 - Pavillon blanc sur fond noir, utilisé par les pirates des Antilles et de l’océan Indien aux XVIIe et
XVIIIe siècles. ........................................................................................................................................................ 16
Figure 7- Pavillon corsaire blanc sur fond rouge. .............................................................................................. 17
Figure 8 - Pavillon de l’East India Compagny ..................................................................................................... 18
Figure 9- Le drapeau tricolore (bleu, blanc, rouge de bas en haut) de la VOC .................................................. 18
Figure 10- Jean-Baptiste Claude Robin (1734-1818) Trophime-Gérard, comte de Lally-Tollendal, dévoilant le
buste de son père, 1787 Huile sur toile, Vizille, Musée de la Révolution française. ............................................. 19
Figure 11-Travaux parlementaires de Daniel Laffon Ladebat. ............................................................................ 20
Figure 12- Autres travaux et publications de Daniel Laffon Ladebat. ................................................................. 21
Figure 13- , m , ................................................................................................................................................... 23
Figure 14- Rembrand, La compagnie de milice du capitaine Frans Banninck Cocq et du lieutenant Willem van
Ruytenburch/la ronde de nuit. Rembrandt, Harmensz. van Rijn 1642 Peinture à l’huile sur toile Het
Rijksmuseum Amsterdam. Dimensions : 4,37 m x 3,63 m. .................................................................................... 23
Figure 15- Hans Holbein le Jeune (1497 - 1543) ................................................................................................. 24
Figure 16- Les simulacres de la Mort, Holbein .................................................................................................... 25
Figure 17- Les marchands chassés du Temple. Giovanni Paolo Pannini entre 1717 et 1718. ............................. 26
Figure 18- Tableau du Prince de Mercy (selon Guérillot) ................................................................................... 28
Figure 19- Le Palais de la Vérité tiré de Bartholomeo Delbenne La cité de la Vérité (Civitas veris), membre de
l’académie du Palais. Cité par Frances Yates. ..................................................................................................... 33
Figure 20- Bartholdi La Liberté éclairant le Monde, 1880. ................................................................................ 33
Figure 21- Plan de la Cité de la Vérité. Tiré de B. Delbenne Civitas Veris, Paris 1609. Cité par Frances Yates.
.............................................................................................................................................................................. 34
Figure 22- La « Mercers’ maiden » qui est le symbole et le blason de la compagnie des merciers de Londres .. 35
Figure 23- Les armes de la ville des Sables d’Olonnes ....................................................................................... 35
Figure 24- Pavillon du Régiment d'Infanterie d’Osnabrück. Modèle 1698-1715................................................. 35

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Ecossais Trinitaire ou Prince de Mercy
Figure 25- Les armes de l’hôtel de ville de Nuremberg, ville de foires célèbres depuis le Moyen Age,
représentent une tête de femme couronnée, le corps d’aigle est peut-être une allégorie des nuées. Cette figure
héraldique peu usuelle, qui se trouve aussi sur les armes des comtes de Frise-Orientale-Rietberg, est
dénommée : harpie. Une tête d’ange (chérubin) surmonte le blason. .................................................................. 36
Figure 26- Laurent de la Hyre, Sébastien Stoskopff Vanité au cadran solaire Peinture (Tableau 67 x 86 cm).
Approximativement entre 1626 et 1660. Musée du Louvre. Dation (1991) .......................................................... 37
Figure 27- Claude Paradin dans « Devises héroïques » (1557), .......................................................................... 38
Figure 28- Les flèches sont rares en héraldique. .................................................................................................. 38
Figure 29- Sceau des États-Unis d’Amérique. ...................................................................................................... 38
Figure 30- Lorient et les Compagnies des Indes.................................................................................................. 39
Figure 31- - Les armes de la famille de Daniel Laffon Ladebat, .......................................................................... 39
Figure 32- Georges de la Tour : La Madeleine pénitente Peinture à l'huile sur toile, 1,02 m x 1,33 m. Vers 1640-
45 New York, Metropolitan Museum of Art. Don de monsieur et madame Charles Wrightsman (1978) ............. 43
Figure 33- Charles Le Brun .................................................................................................................................. 43
Figure 34- Dès 1611, les frères Richer, libraires, éditent un annuel : Le Mercure François où faits divers et
nouvelles politiques du monde entier informent le public des principaux évènements. ........................................ 44
Figure 35- Le français est la langue des constructeurs et des marchands dès le XIe siècle. Selon Fernand
Braudel L'identité de la France : Les Hommes et les choses, Flammarion, Paris 1990, t. I, pp. 150-152. ......... 46
Figure 36- Reliure faite pour un psautier de Henri III. Conservé Walthers Art Gallery, Baltimore. Remarquons
les flèches, la position cardinale des têtes de morts et des têtes de Maures de la figure suivante ainsi que la
gestuelle comparable des deux personnages centraux de chacune de ces gravures. ............................................ 47
Figure 37- La célèbre gravure frontispice que Jehan Morin imprimeur utilisa pour l’édition princeps (1537) du
Cymbalum mundi et une réédition du Roman de la rose (1538). .......................................................................... 47
Figure 38- La plaquette de Sieyès intitulée Qu’est-ce que le Tiers-Etat? est restée célèbre : .............................. 48
Figure 39-- La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix 1830 Huile sur toile 260 x 325 cm. Musée du
Louvre ................................................................................................................................................................... 50

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Table des matières

I Prolégomènes..................................................................................................................... 2
II Travaux utilisés dans cette étude ...................................................................................... 2
III Le titre du grade : Ecossais Trinitaire ou Prince de Mercy......................................... 4
III.1 La filiation de la maçonnerie trinitaire .............................................................................. 7
III.2 Les sociétés de marchands................................................................................................... 9
III.2.1 L’Antiquité ................................................................................................................................. 9
III.2.2 Le Moyen Age: le royaume de Mercerie en France ................................................................. 10
La disparition du royaume de mercerie au XVIe siècle ............................................................... 12
Les tribunaux de commerce survivance du royaume de mercerie ............................................. 14
III.2.3 Le partage du Monde, la flibuste et les compagnies marchandes aux XVIIe et XVIIIe siècles 15
III.2.4 Le testament d’Adam. .............................................................................................................. 15
III.2.5 L’interdiction des sociétés de métier au XVIIIe siècle ............................................................. 19
III.2.6 André Daniel Laffon Ladebat ................................................................................................... 20
III.2.7 Les peintres des marchands ...................................................................................................... 22
III.3 Les marchands du temple ................................................................................................. 25
III.4 Relations entre les deux titres «Ecossais trinitaire » et « Prince de Mercy ». .............. 26
IV Les éléments rituels du 26e degré ou le temple des marchands ..................................... 27
IV.1 Réception ............................................................................................................................ 27
IV.2 Les auspices de Mercure ................................................................................................... 30
IV.3 Le gardien du Palladium ................................................................................................... 32
IV.3.1 La femme voilée ....................................................................................................................... 33
IV.3.2 Le sénat de Carthage ................................................................................................................ 34
IV.3.3 Les merciers de Londres ........................................................................................................... 35
IV.3.4 Les « Vanités » ......................................................................................................................... 36
IV.4 La flèche de l’archer .......................................................................................................... 37
IV.5 Le bras armé d’un coutelas ............................................................................................... 39
IV.6 Le feu central ...................................................................................................................... 39
IV.7 Vert, blanc, rouge............................................................................................................... 41
IV.8 Signes et mots de reconnaissance...................................................................................... 43
IV.8.1 Gomel ....................................................................................................................................... 46
IV.8.2 L’ange....................................................................................................................................... 46
IV.8.3 edul pan euger .......................................................................................................................... 47
V Conclusions ..................................................................................................................... 49
Remerciements......................................................................................................................... 51
Tableaux et figures .................................................................................................................. 51
Table des matières .................................................................................................................. 53
Annexe I . Sociétés de marchands antiques. Selon Gustave Flaubert .................................. 55
Annexe II . The worshipful company of mercers................................................................... 57
Annexe III - Etienne de LA BOETIE (1530 - 1563).............................................................. 59

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Antiquité Diodore et Elien donnent des informations sur les sociétés de marchands et font état de l’usage rituel d’une
classique représentation allégorique de la Vérité.
1024-1031 Premières théorisations françaises du modèle des trois ordres : priants, combattants et travaillants
par Adalbéron, évêque de Laon, et Gérard, évêque de Cambrai. Elles rencontrent un vif succès.
1132 Naissance de Joachim de Flore
1198 Fondation de l'Ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs par Jean de Matha et Félix de Valois
afin de racheter dans les états barbaresques d'Afrique du Nord les chrétiens qui y étaient maintenus en
esclavage. (http://trinitaires.paris.free.fr/ordre/intro/index.htm)
1202 Décès de Joachim de Flore
2 août 1218 Fondation à Barcelone d’un ordre laïc et militaire pour le rachat des chrétiens prisonniers, par le marchand
Pierre Nolasque, Raymond de Peñafort, maître général des dominicains et Jacques Ier d'Aragon. Se
réclamant d'abord de sainte Eulalie, il reçut le nom d'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie de la Merci pour la
Rédemption des captifs.
1317 La branche équestre de l’ordre de Merci cesse de recruter.
1348 Plus anciennes archives de la compagnie des merciers de Londres.
1394 Par ordonnance royale la compagnie des merciers de Londres est intégrée aux « livery » de la cité de
Londres.
1425 La jeune fille « Mercers’ maiden » dans les nues qui est le symbole et le blason de la compagnie des merciers
de Londres apparaît pour la première fois sur le sceau.
(http://www.mercers.co.uk/mainsite/pages/default.html,
http://www.heraldicmedia.com/site/info/livery/)
1492 Découverte des Amériques
1515 Par décision du Lord-maire de Londres la compagnie des merciers prend la préséance. (Celle des maçons
occupe le 30e rang).
1533 Holbein peint Les ambassadeurs ‘ http://membres.lycos.fr/histoiredesarts/holbein.html
1600 Constitution de l’East India Compagny à Londres.
1601 En France dépôt du dossier de la réclamation judiciaire de Jean Pioche « Roi des merciers ». Toutes autres
références judiciaires à un royaume de mercerie ont disparu.
1602 Constitution de la VOC à Amsterdam
1610 Traité des Ordres et simples dignitez par Charles Loyseau, bourgeois de Paris. Cet ouvrage définit les trois ordres
de société.
1667 Constitution de la Compagnie des Indes orientales et fondation de Lorient.
18e siècle Les différents rites d’écossais trinitaires. En particulier ceux de Gantelme et Pirlet.
1764-1789 « Laissez faire, laissez passer » La France applique une politique de modernisation de son agriculture inspirée
par les physiocrates. Ils ont forgé leur nom à partir de " physis " qui signifie nature et " kratos " pour
puissance. Aux USA les physiocrates comme Poivre, Dupont de Nemours sont proches de Jefferson
maçon écossais et troisième président.
1766-1770 Jean François Mery d’Arcy, un des directeurs de la Compagnie des Indes est membre du Conseil Souverain
des Chevaliers d’Orient
1771 Décès du négociant Etienne Morin.
20 juin 1789 Le Serment du jeu de paume. C’est la fin, en France, de la structure politique en trois ordres.
1789-1795 Liquidation des grandes compagnies commerciales : la compagnie française des Indes et la VOC
néerlandaise.
4 septembre 1797 L’hégémonie physiocrate prend fin en France avec le coup d’état du 18 fructidor an V.
Décembre 1801 Circulaire aux deux hémisphères et révélation de la constitution du R∴ ∴E∴ ∴A∴ ∴A∴∴
1830 Eugène Delacroix peint La liberté guidant le peuple.
Vers 1855 Traduction depuis le latin des Grandes constitutions de 1786 par Charles Laffon de Ladebat membre du SC de
Louisiane..
Septembre 1857 : Gustave Flaubert débute la rédaction de Salammbô, "roman carthaginois" et commence une recherche
documentaire considérable.
Novembre 1862 Publication de Salammbô. Dans cet ouvrage une réunion rituelle des marchands de Carthage et l’usage d’une
allégorie de la Vérité sont décrits.
21 janvier 1863. Controverse de Flaubert avec M. Frœhner.
1877 Liquidation de l’East India Compagny. Victoria impératrice des Indes.
4 juillet 1884 La statue de la Liberté éclairant le Monde du sculpteur Bartholdi est officiellement remise aux Etats-Unis.
5 octobre 1935 Henri de Régnier publie dans Les Nouvelles littéraires un article sur Frœhner et Salammbô.

Tableau 3 - Synoptiques relatifs aux sociétés de marchands

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Annexe I. Sociétés de marchands antiques. Selon Gustave Flaubert


Salammbô édition Gallimard, Paris 1970, p.197

Henri de Régnier a publié dans Les Nouvelles littéraires du 5 octobre 1935 un curieux article
sur Frœhner et Salammbô.
Dans un article publié dans la Revue contemporaine, M. Frœhner avait très vivement critiqué
Salammbô, M. Gustave Flaubert, en réponse à son article, adresse au directeur de la Revue
contemporaine la lettre suivante :
A. M. FRŒHNER
RÉDACTEUR DE LA REVUE CONTEMPORAINE
Paris, 21 janvier 1863.
« Monsieur,
Je viens de lire votre article sur Salammbô paru dans la Revue contemporaine le
31 décembre 1862. Malgré l'habitude où je suis de ne répondre à aucune critique,
je ne puis accepter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses
extrêmement flatteuses pour moi; mais, comme elle met en doute la sincérité de
mes études, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos
assertions.
Je vous demanderai d'abord, Monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à
la collection Campana en affirmant qu'elle a été ma ressource, mon inspiration
permanente? Or, j’avais fini Salammbô au mois de mars, six semaines avant
l'ouverture de ce musée. Voilà une erreur déjà. Nous en trouverons de plus graves.
[…]
« A propos de la Bible je prendrai encore, Monsieur, la liberté grande de vous
indiquer le tome Il de la traduction de Cahen, page 186, où vous lirez ceci: "Ils
portaient au cou, suspendue à une chaîne d'or, une petite figure de pierre
précieuse qu'ils appelaient la Vérité. Les débats s'ouvraient lorsque le
président mettait devant soi l'image de la Vérité". C'est un texte de Diodore.
En voici un autre d'Elien : "Le plus âgé d'entre eux était leur chef et leur juge
à tous; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette image
la Vérité." C'est ainsi, Monsieur, que "cette Vérité-là est une jolie invention de
l'auteur ".

Voici le texte incriminé.


« Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un œuf. Sept
portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa muraille sept carrés de
couleur différente. Après une longue chambre, ils entrèrent dans une autre salle
pareille.
Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses
huit branches en or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il s
était posé sur la dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel,
terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à
son sommet aplati; on n'en voyait pas les pierres; c'était comme une montagne de
cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis
au-delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait le
Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures. Ses
ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient jusqu'à
terre; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient trois prunelles à

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son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de
taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière chacun
d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait un flambeau. Toutes
ces lumières se reflétaient dans les losanges de nacre qui pavaient la salle. Elle
était si haute que la couleur rouge des murailles, en montant vers la voûte, se
faisait noire, et les trois yeux de l'idole apparaissaient tout en haut, comme des
étoiles à demi perdues dans la nuit.
Les Anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant mis par-dessus leur tête la
queue de leur robe. Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges
manches, et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui, ruisselant de
l'autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre sièges d'ivoire
formant la croix, le grand- prêtre d'Eschmoûn en robe d'hyacinthe, le grand- prêtre
de Tanit en robe de lin blanc, le grand prêtre de Khamon en robe de laine fauve, et
le grand prêtre de Moloch en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en considérant les
mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre parfumée; des flammes
violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit; et les cent Anciens, les quatre
pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois, entonnèrent un hymne, et répétant
toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix montaient,
éclatèrent, devinrent terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette à
trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C'était l'image de la
vérité, le génie même de sa parole. Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme
saisis d'une colère soudaine, crièrent :
- «Ce sont tes bons amis les Barbares! Traître! Infâme! Tu reviens pour nous voir
périr. N’est-ce pas? Laissez-le parler! Non! Non! »
Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout à l'heure
obligés: et bien qu'ils eussent souhaité le retour d'Hamilcar, ils s’indignaient
maintenant de ce qu'il n'avait point prévenu leurs désastres ou plutôt ne les avait
pas subis comme eux.
[….] »

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Annexe II. The worshipful company of mercers
(http://www.heraldicmedia.com/site/info/livery/)

Arms:
Gules issuant from a Bank of Clouds a Figure of the
Virgin couped at the shoulders proper, vested in a
crimson robe adorned with gold, the neck encircled by a
jewelled necklace, crined Or and wreathed about the
temples with a Chaplet of Roses alternately Argent and
of the first, and crowned with a Celestial Crown; the
whole within a Bordure of Clouds also proper
Crest:
[Upon a Helm on a Wreath of the Colours] Issuant from
a Bank of Clouds proper a Figure of the Virgin as in the
Arms
Motto:
Honor Deo

Arms recorded at the Visitations of 1568, 1634 and 1687; Arms confirmed and Crest granted
22 April 1911.

History:
The Mercers were originally leading London merchants who dealt in many articles, but
particularly in textiles. They exported wool and woollen cloth and imported linen, silk and
velvets. The term 'mercer' is derived from the French word mercier, meaning 'small ware
dealer'. The Company's earliest ordinances are dated 1347 and it received its first royal charter
in 1394. By the reign of Elizabeth I many Mercers were no longer connected with their
original trade. The present Livery numbers about 250. Among famous Mercers were William
Caxton, Dean Colet, Sir Thomas More, Sir Thomas Seymour, Richard Whittington (who
founded almshouses for 13 poor citizens of London, now transformed into a housing complex
for 45 elderly persons at East Grinstead), Sir Thomas Gresham (founder of the Royal
Exchange and of the Gresham Lectures, transferred to the City University in 1966), Sir
Rowland Hill and Lord Baden Powell. In education the Company has administered Dean
Colet's St Paul's School since 1509 and in 1903 opened St Paul's Girls' School on the same
foundation. Its own London school, Mercers' School, has had to be closed after 400 years, but
it still retains close links with Collyer's VI Form College at Horsham, Dauntsey's School at
West Lavington and Abingdon School, all founded by Mercers. Annual grants are made to the
City and Guilds of London Institute and to other educational bodies. The Company
administers Whittington College and Trinity Hospital at Greenwich. It also maintains close
associations with units of the Royal Navy, the Army and the Royal Air Force. In 1698 the
Mercers made the first attempt to run a life assurance scheme, but in 1745 they had to hold a
lottery to meet their commitments and the scheme was abandoned.
In medieval times the Mercers lived and worked in the Mercery, the district in Cheapside
between Friday Street and St Mary-le-Bow. By 1347 they had acquired a meeting place in the
Hospital of St Thomas of Acon in Cheapside. The hospital had been founded by the sister of
St Thomas Becket on the site of his birthplace. By coincidence, Thomas's father, Gilbert
Becket, was a Mercer. In 1517 the Company bought the Cheapside frontage from the hospital

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and built there a 'Rightly good chapel' with a hall over it, at a cost of £5,000. At the
Dissolution the hospital was disbanded, and in 1542 the Company bought the rest of the
buildings for £969. These buildings were destroyed in the Great Fire. The Hall was rebuilt in
1672-82 by John Oliver who used plans drawn up by Edward Jarman before his death. The
Bank of England rented the Hall in 1694 as their first place of business. The East India
Company used the Hall as their Head Office in 1702. A new façade was added on the
Cheapside front in 1879. The old façade is now part of Swanage Town Hall. The Hall was
bombed in May 1941. The Hall and Chapel (which is the only one in a Livery Hall) was
rebuilt in 1954-8 as part of an office block by E Noel Clifton of Gunton and Gunton, with Sir
Albert Richardson as consultant. The Chapel and Hall incorporated fittings from the old Hall,
including some 17th-century woodwork and Victorian stained glass. During excavations a
16th-century figure of Christ was discovered buried in soft earth, 2 feet below ground. The
mahogany-panelled Large Court Room and Dining Room contain carvings attributed to
Grinling Gibbons. The suite has a series of English crystal 18th- and 19th-century chandeliers.
Inside the Hall is a 1546 portrait of Sir Thomas Gresham and the recumbent effigy of Richard
Fishborne. The dining capacity of the Hall is 150.
Contact:
Charles Parker, Esq, The Clerk to the Worshipful Company of Mercers, Mercers' Hall,
Ironmonger Lane, London EC2V 8HE. Tel: 020 7726 4991
Web site: www.mercers.co.uk
Last updated 28 December 2001
© Heraldic Media Limited, 2001

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Annexe III- Etienne de LA BOETIE (1530 - 1563)


http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_de_La_Bo%C3%A9tie

Écrivain français, ami de Montaigne, Étienne de La Boétie (Sarlat, 1er novembre 1530 - Germignan,
18 août 1563). Il s'intéressa très jeune aux classiques grecs et latins. Il rédigea à l'âge de 18 ans, le
Discours de la servitude volontaire102 (rédigé en 1549, première publication en 1576). Il fit également
connaissance avec Michel de l'Hospital et se lia d'amitié avec ce dernier.

Catholique, avocat puis conseiller au Parlement de Bordeaux, il intervient dans diverses négociations
pour parvenir à la paix civile dans les guerres de religions opposant catholiques et protestants en
prêchant la tolérance en pleine période d'Inquisition.

Le Discours de la servitude volontaire ou Contr'un est un court texte qui étonne par son érudition et
par sa profondeur, alors qu'il est censé être rédigé par un jeune homme d'à peine dix huit ans.
Montaigne chercha à en connaître l'auteur, ce qui lui fit rencontrer La Boétie, faisant naître une amitié
qui dura jusqu'à la mort de ce dernier. Ce livre pose la question de la légitimité de toute autorité sur
une population et essaye d'analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport « domination-
servitude »). Il invite ainsi le lecteur à une vigilance de tout instant, avec la liberté en ligne de mire. Il
est à noter que les nombreux exemples cités dans l'ouvrage relèvent tous de l'Antiquité et que ce n'est
en aucun cas une critique de la situation politique de son temps. Lui-même est toujours resté, de par
ses fonctions, serviteur fidèle de l'ordre public. Il fut cependant considéré par beaucoup comme un
précurseur intellectuel de l'anarchisme.

Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune


[http://poesie.webnet.fr/poemes/France/laboetie/35.html]

Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune,


Où les maulx que tu fais ne te facent nommer.
Mais de toy icy bas qu'en doit l'on presumer,
Quand de ton pere aussi tu n'as mercy pas une ?

Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une :


L'oiseau par l'air volant sent la force d'aimer,
Et les poissons cachez dans le fond de la mer,
Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune.

Le noir Pluton, forcé par ta flèche meurtriere,


Sortit voir les rayons de l'estrange lumiere.
Ô petit Dieu, le ciel, l'eau, l'air, l'enfer, la terre,

Te crient le vainqueur ! Meshuy laisse ces traicts ;


Tu n'as plus où tirer : quand aura l'on la paix,
Si la victoire, au pis, n'est la fin de la guerre ?

102
Etienne de la Boetie, Discours de la Servitude volontaire, Paris : Payot, collection Petite bibliothèque, 2002. (deux
versions du texte et études complémentaires.). ISBN 2-228-89669-1

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