Vous êtes sur la page 1sur 54

A PROPOS du SYMBOLISME du 18e GRADE

Colloque de PAU du 6 février 2006

ALLOCUTION DE BIENVENUE

ALLOCUTION D'OUVERTURE DU COLLOQUE


par le PDS du 15e secteur

RITUEL : FONCTIONNEMENT ET NECESSITE


par le chapitre de Bayonne

FONDEMENTS DU GRADE DE R +C : LE RITUEL DE 1765


par le chapitre « Candeur » de Bordeaux

CHEVALIER R+C DE 1801 A NOS JOURS


par le chapitre « Espérance » de Bordeaux

ALCHIMIE ET GNOSE AU 18ème DEGRE DU R.E.A.A.


par le chapitre de Bergerac

PLACE DU 18ème GRADE DANS L'ECOSSISME DU R.E.A.A.


par le chapitre de Pau

PLURALITE-ADOGMATISME-LIBERTE DE PENSER
par le chapitre de Périgueux

ALLOCUTION DE CLÔTURE par le TPSGC

1
ALLOCUTION DE BIENVENUE

T.P.S.G.C,

T.Ill.Fr. du Suprême Conseil, et vous tous, mes B. A. SS. et FF., toutes


obédiences et tous rites assemblés.

Au nom du Ch., La Solidarité Pyrénéenne, en la Val. de Pau, je souhaite à tous


la bienvenue comme convives de notre symposium. Notre Ch. a eu la tâche
redoutable -mais oh combien exaltante !- d'organiser votre venue parmi nous. Cette
tâche semblait, au départ, une charge, elle est devenue, à mesure qu'elle évoluait, une
source de réel et profond plaisir. Sachez que nous avons tout fait pour que votre
satisfaction soit comblée. Je sais aussi, combien chacun d'entre-vous, à sa place et à
son rang, par votre présence vous transformez cette assemblée. Elle n'est plus une
simple réunion confraternelle, elle devient un réel centre d'union, par la diversité des
SS. et des FF. qu'il réunit : diversité de rites, mais aussi, d'obédiences. C'est bien cette
diversité qui doit nous enrichir mutuellement. Il nous incombe de faire en sorte que,
loin de nous séparer et de nous éloigner les uns des autres, ce soient nos différences
qui nous rassemblent, et pas seulement nos similitudes.

Il est bon, parfois, de remonter les rivières et les fleuves. C'est ainsi que font les
explorateurs. Aujourd'hui, vous voici au pied des Pyrénées, au bord de ces vallées
verdoyantes. C'est le pays des Gaves, bondissant depuis des millénaires, parmi les
galets luisants, lesquels, tels les Silènes dont parle Platon, sous une carapace banale et
rude, recèlent en leur sein des géodes aux brillances diamantines. Il faut parfois
creuser, aller du visible à l'invisible, dépasser la gangue pour qu'apparaisse ce qui est
caché. Cela, nous le savons, nous le pratiquons tous, et depuis longtemps. La
Maçonnerie c'est, avant tout, rassembler, creuser puis élever pour bâtir.

Ces galets constituent le sol sur lequel vous vous trouvez, en ce moment. C'est
avec eux aussi qu'on a construit la ville qui vous accueille aujourd'hui, ainsi que le
château qu'elle enchâsse. Ce sont ces galets, rudes mais polis, qui expriment le mieux
le caractère des habitants de cette ville. La situation de cette dernière n'est pas moins
remarquable et explique aussi le caractère indépendant de ses habitants. Lorsqu'on est
à Pau, notre regard se porte, tout naturellement, vers le sud, vers le Midi, et a, pour
horizon naturel, la longue suite des cimes majestueuses des Pyrénées. Spontanément,
on a tendance à tourner le dos au nord, à oublier quelque peu les métropoles
franciliennes, leurs rumeurs et leur humeur, leurs querelles et leurs frondes. Pour
venir ici il fallait jadis, avant le chemin de fer et l'avion, franchir le Luy de France -
ruisseau plutôt que rivière-, qui marquait la limite, puis passer sur le Luy de Béarn.
Ce double seuil ouvrait symboliquement la porte de ces terres de Navarre chargées
d'histoire.

C'est bien ici, à Pau, dans ce fief du Béarn, État souverain et indépendant, que
2
naquit le roi Henri de Navarre, devenu, par suite de déboires dynastiques, Henri IV de
France. Ce qui fait dire parfois, sous l'angle de la boutade, qu'ici, ce n'est pas la
France qui annexa le Béarn, mais bien plutôt le Béarn qui a annexé la France. Henri
IV fut un pacificateur. Ce fut lui, en effet, qui mit fin aux guerres civiles et religieuses
entre Catholiques et Protestants. L'édit de pacification et de tolérance, appelé
communément Édit de Nantes, est un des premiers signes-phares sur le chemin
cahoteux de la liberté de croyance qui nous est si chère, car elle porte le ciment de la
laïcité. C'est ainsi que Voltaire, notre F. Voltaire, considérait le Roi Henri le Grand :
le vainqueur contre l'intolérance, le héros de la liberté de conscience face aux
fanatismes. Lorsque la cause est juste et belle la bataille, ce n'est pas démériter, pour
un républicain, même pour un Maçon, de se rallier à un panache blanc, fût-il celui
d'un roi.

Mais la ville qui vous accueille aujourd'hui, en ces temps de carnaval, n'est pas
restée endormie aux temps anciens, bien que mémorables, de la "Poule au Pot". Elle
a su se développer, s'adapter, se moderniser, grâce à un environnement propice. Il y
eut d'abord une industrie aéronautique prospère, et qui le reste encore. Puis ce furent
des installations de recherche et d'exploitation pétrolière, avec, à leur suite, les
industries chimiques afférentes. L'agroalimentaire n'est pas en reste, tournant autour
du maïs, il permet le développement des élevages de volatiles divers et leurs
productions dérivées. N'oublions pas la vigne -Madiran au nord, Jurançon au sud-
unissant le rouge et le blanc dans un bouquet des plus savoureux. Une Université, des
I.U.T., au cœur même de la ville, offrent une grande variété de formations et
canalisent les flux d'étudiants venus des régions environnantes, mais aussi de Chine et
des États-Unis. Enfin, héritière d'un passé aéronautique de pionniers, avec les Frères
Wright qui, dès 1909 (bientôt un siècle !), ont installé à Pau une des premières écoles
de pilotage de France, la ville s'est dotée d'un aéroport moderne qui la relie au reste
de la France, à l'Europe et, au-delà, au monde. Ce panorama nécessairement rapide et
succinct ne serait pas complet si j'oubliais la présence anglaise qui a su donner à la
ville, dès la deuxième moitié du 19ème siècle, cette distinction, à la fois aristocratique
et débonnaire, qui lui confère un charme typiquement britannique. Des rues, un parc,
une église même, des villas cossues portent un nom d'origine anglaise. Même les
plaques tombales du cimetière témoignent que cette présence avait su s'enraciner et
ne fut pas qu'une simple mode touristique et passagère. Si le golf -le premier green
sur le continent européen-, a su perdurer; ainsi que la présence d'un des plus
importants hippodromes de France, ou d'un circuit urbain de rallye automobile, il n'en
va pas de même des chasses au renard, disparues après le départ des Anglais.

Au seuil de ce colloque, qu'il me soit permis de remercier tous ceux qui, d'une
façon ou d'une autre, ont apporté leur contribution à sa réalisation. En premier lieu je
voudrais remercier Monsieur le sénateur maire, André Labarrère qui a,
personnellement, veillé à ce que tout soit fait pour sa réussite, en mettant à notre
disposition les services techniques de la ville. Je tiens également à remercier le
président de la foire-exposition, notre B. A.F. Yves Urieta, adjoint au maire, qui nous
accueille dans cet espace. Enfin, que soit aussi remercié notre B.A.F. Jean Labat pour
3
les installations audio-visuelles dont nous bénéficions en ce lieu, ainsi que tous les
FF. qui, chacun à sa mesure, ont œuvré pour la réalisation de ce colloque.

Un colloque, au sens étymologique, c'est parler ensemble. C'est le lieu où on


se réunit pour discourir en commun. C'est, par conséquent, le lieu privilégié de
l'émergence du logos. Dans le dialogue précisément intitulé en grec "Symposion", et
dont le sujet est l'Amour, chose dont nous savons tous que "c'est cela qui a été
perdu", Platon fait dire à Socrate: "Aux banquets des gens de bien, par eux-mêmes
vont les gens de bien". C'est donc avant tout pour se parler, pour entendre, aussi, la
parole des uns et des autres, que vous avez convergé, aujourd'hui, vers ce Centre
d'Union. C'est pourquoi, sans plus tarder, je transmets la présidence de notre
assemblée au T.P.S.G.C. du rite R.E.A.A. du G. O. D. F., le F. Alain de Keghel qui,
entouré des Tr. Ill. F., nous ont fait l'insigne honneur, par leur présence, de témoigner
combien le Suprême Conseil est attentif à la parole des FF. des vallées, même les plus
lointaines.

4
ALLOCUTION D'OUVERTURE DU COLLOQUE

Tr. Ill. F. Jean DELFAUD, Président du 15ème secteur.

Je commence par remercier la centaine de SS. et de FF. qui, en plein hiver, ont
fait l'effort de venir travailler avec nous, ici, à Pau, au centre des Pays de l'Adour.

Une question préliminaire : pourquoi réaliser un colloque, en plus des Tenues


classiques et des Fêtes ? Durant les réunions du Comité nous en avons longuement
débattu car, malgré le surplus de travail et les difficultés pour s'intercaler dans des
plannings déjà surchargés, il nous a paru important de continuer à animer le 15ème
secteur. Au fait, c'est quoi un Secteur ? Une structure administrative bien sûr, une
machine à instruire des dossiers dits de promotion. Mais l'activité ne saurait se
réduire à ces tâches, déjà très absorbantes. Pour moi, c'est un espace de vie, un
territoire (au mieux un terroir) avec une lumière propre faite de paysages,
d'architecture, de populations ayant leurs accents; il y a des traditions, bien sûr, mais
aussi, et avant tout, un projet. Ainsi, l'Aquitaine, bien que diverse, existe depuis plus
de 20 années à travers des rencontres avec les T.P.S.G.C. J. Mourgues à Bergerac, B.
Moisy et A. de Keghel à Bordeaux ; des réunions communes à Bordeaux pour le
Bicentenaire et le colloque, ici, à Pau. Nous allons continuer l'échange entre Maçons
aquitains, mais aussi dialoguer avec nos visiteurs, et parmi ceux-ci, je me plais à
reconnaître les SS. et les FF. appartenant à des Ob. amies.

Seconde précision. Pourquoi avoir situé cette réunion au 18ème grade ? Les
réponses sont simples : ce degré est un pic médian dans la progression Écossaise,
c'est aussi un des moments les plus riches. Toutefois cette étape semble choquer les
sensibilités rationaliste et laïque. Comme tous les grades, le 18ème renferme des
matériaux provenant d'une religion, le Christianisme en l'occurrence. N'est-il donc
que religieux, voire catholique ? Impose-t-il une croyance, une subordination ? La
question ainsi posée mérite d'être débattue sereinement, sans approximation, sans
mauvaise foi, sans langue de bois.

C'est ce que nous allons essayer de faire. Tout devra être dit, mais avec deux
bornes: en amont, la réflexion se situe dans le cadre d'une société initiatique, sous-
tendue par la force structurante des rituels qui évoluent mais qui ne sauraient être
éliminés; en aval, la réflexion ne portera que sur la Maçonnerie libérale,
adogmatique, progressiste, valeurs qui constituent notre ciment commun, nos
landmarks en somme.

Encore une précision, la dernière, relative à la méthode retenue, à savoir le


travail collectif des Frères. Il existe de très beaux travaux sur le 18ème et la R.+C.,
depuis les réflexions déjà anciennes (Dupuy, Pike, Ragon, Mourgues) enrichis par les
recherches des FF. de la G. L. (Guérillot, Berezniac, Fontaine, Pozarnick) et les
publications récentes du G. C. D. R. (Ouvrage de J.-P. Donzac et P. Piovesan), de
5
Lerbet, d'Irène Mainguy, les nombreux articles dans le Bulletin, dans "L'Ecossisme"
et la somme que constitue l'ouvrage édité à l'occasion du Bicentenaire. Nous aurions
pu inviter ces auteurs, à la notoriété reconnue. Nous avons préféré susciter des
travaux d'équipes régionales. A l'intérieur du Secteur, collectivement, nous avons
attribué à chaque Chap. un sujet qu'il a ordonné à sa guise, travaillé en commission,
et qu'un rapporteur présentera dans un temps limité, pour permettre des discussions.

L'Aquitaine est terre de Rugby, le jeu d'équipe nous est cher. Ce sont des
mouvements collectifs qui vont se succéder portant un ballon, pardon une parole, qui
partira de l'embouchure de l'Adour pour atteindre l'embut, en Périgord, en ayant
balayé toute l'Aquitaine, à travers le Béarn, le Bordelais, le Bergeracois. Comme dans
le Néorugby professionnel, il y aura 3 directeurs de jeu : les T. Ill. F. J.-P. Donzac et
B. Gillard qui assisteront le T. P. S. G. C. Alain de Keghel à qui il reviendra la tâche
d'analyser la partie et d'envoyer le coup de sifflet final.

Venons en, alors, au 18ème grade. Nous allons l'analyser, le disséquer, le


radiographier car tel est le but de ce colloque.

Auparavant, permettez-moi d'évoquer une vision globale, émotionnelle, celle


qui nous est transmise lors de l'initiation. Pour moi, ce fut une surprise, en Novembre
1977, dans l'ancien Temple de Bayonne-St-Esprit. Pensez donc, nous arrivions
directement de L. Bleue ! Des anciens, bienveillants, au robuste anticléricalisme,
comme les FF. Colin ou Langlatte m'avaient prévenu : "Tu vas voir, ça ressemble un
peu à la messe, mais il faudra le dépasser"...

Bon, je leur ai fait confiance, mais le choc fut rude, encore que n'ayant pas eu
de formation religieuse -non grâce à Dieu comme disent certains, mais grâce à mes
Parents-, beaucoup de symboles n'avaient rien évoqué en moi, et, a fortiori, n'avaient
éveillé aucune rancœur. Toutefois, j'ai senti un climat d'intense chaleur, renforcé par
les tentures rouges, les lumières, la musique. Presque trente années après, ayant vu,
ou conduit, de nombreuses initiations, et surtout ayant écouté les impressions de
nombreux Chev R.+C., je pense que l'on peut classer les réactions dans deux registres
opposés: côté lumineux : les aspects positifs, flamboyants, chaleureux, gratifiants;
côté dérangeant : les références chrétiennes, ou christiques, en particulier
l'évocation du martyre de Jésus-Christ.

Chacun perçoit prioritairement l'un ou l'autre pôle, en fonction de sa


personnalité, de son histoire, de sa philosophie. Mais tous insistent sur l'esthétique
particulière, très chaude, le jaune et le rouge, le sang et l'or, une association bien
connue sur nos terres occitanes. Ce 18ème grade, dit R.+C., d'où vient-il? Une partie
des exposés de ce matin vont détailler l'historique. Simplifions et dès maintenant,
posons quelques repères en se basant sur l'excellent travail de P. Mollier dans
l'ouvrage du Bicentenaire.

Au départ, les sources sont très chrétiennes, en développant la passion du


6
Christ, exploitée de longue date par le compagnonnage (voir Rituel du Très Saint
Devoir de Dieu.). L'aspect ésotérique, provenant des Hermétistes, de la R.+C. et du
XVIIe siècle et de la Royal Society, est plus discret. Il ne viendra, ou n'émergera que
plus tard. Ajoutons que longtemps, le 18ème grade n'a pas eu de place précise. Vers la
fin du XVIIIe siècle, il connaît une grande vogue. Deux tendances se font jour : l'une
place le R.+C. au sommet de l'édifice; c'est le choix retenu par le Rite Français de
1786 et, de nos jours, même au R. E. A. A. tel est le sentiment de nombreux FF.;
l'autre place le 18ème grade, à peu près à mi-parcours, considérant que l'Amour à
nouveau confronté au monde, donc au Mal ne peut suffire et nécessite une solide
armature personnelle, apportée au Chevalier du Soleil, avant de revenir à l'action, au
30ème grade. Il semble que ce soit Morin, Francken et leur groupe qui aient retenu,
pour le Rite Écossais, cette position médiane.

Cette construction est revenue en France au XIXe siècle. Alors commence une
nouvelle Maçonnerie, avec le repli frileux des Anglais, secoués par la Révolution
Française, et avec, en symétrie, l'avènement d'une maçonnerie impériale,
centralisatrice, véritable fondation du G. O. D. F.
.
Au cours de cette histoire, les rituels ont-ils évolué ? Nos Frères bordelais
répondront à cette question. Dès maintenant, un fait est sûr : depuis 1800, la société
française, sa géographie, sa structure sociale, son système économique, ont beaucoup
changé. La philosophie a suivi, comme toujours avec la laïcisation de la fin du XIXe
siècle, les avatars du XXe, secoué dans ses certitudes par la boucherie de la Grande
Guerre, les fascismes, la vague marxiste et les génocides. Pour la majorité des Frères
R.+C. du R. E. A. A., la perception du grade a sûrement été modifiée: moins
christique, plus symbolique, ou simplement spiritualiste et humaniste, avec le
positionnement de l'Homme au centre des préoccupations. Tout à l'heure, nous
devrons nous souvenir de cette évolution sociétale, et des nouveaux regards qu'elle
implique.

Restons donc dans notre époque, au début du troisième millénaire.


Arbitrairement, je ne vais retenir que quelques unes des interrogations majeures
posées par le 18ème grade. Première question, incontournable : peut-on encore faire
référence à la légende christique ? je dis bien la légende car nous savons que les
preuves historiques sont absentes. Notons au passage que tous les degrés
Maçonniques utilisent des récits légendaires, toutes plus faux les uns que les autres et
qui ne servent que de support à une symbolique et à des messages plus ou moins
cryptés.

Un exemple hors de la Maçonnerie : dans le cabinet alchimique du Château de


Cenevières en Quercy, décoré de fresques qui datent du XVIe siècle, les symboles
alchimiques sont évoqués dans des scènes qui représentent des moments de l'Iliade,
un texte totalement fabriqué par les hommes, mais qui faisait partie de la culture
classique de l'époque. Pour nous, il en est de même de la légende christique, c'est-à-
dire d'un fond culturel commun pour les hommes de l'Europe occidentale des siècles
7
classiques, un simple référentiel pour illustrer le thème du sacrifice héroïque. Le
mythe d'Hiram a la même fonction, la même inconsistance historique.

Plus près de nous, on aurait pu choisir des martyres célèbres : le Chevalier de


la Barre, Jaurès, voire Che Guevara. Bien que séduisantes, je repousserai de telles
propositions, tant est grande la propension à sacraliser et mythifier des héros
modernes ! Les cultes de Lénine, de Staline, de Mao, me font encore froid dans le
dos. Alors, légende pour légende, pourquoi pas celle de Jésus, judicieusement
distanciée.

Seconde question : quelles sont les sources qui ont alimenté la symbolique du
ème
18 grade ? Le récit de la Passion du Christ, donc étymologiquement la source
christique, est indéniable avec ses composantes : la Croix, le Calvaire, I.N.R.I., la
Pâque, la Cène. Brisons-là, avant de proposer un inventaire à la Prévert. Dans un
autre registre, une grande partie des thèmes provient de courants moins identifiés.
Citons, toujours en vrac : la Rose, l'Amour, le Rouge, le Phœnix, le feu. Ainsi, à
l'ésotérisme chrétien, se superposent des thèmes extérieurs, venant de l'Hermétisme,
comme le Signe et le Contre Signe; ou de l'Alchimie, comme le feu. Nos FF. de
Bergerac nous en parleront. La question qui nous est posée, est de savoir comment
ces archétypes parlent encore aux hommes du XXIe siècle, façonnés par la
Psychanalyse, le Marxiste, le Structuralisme, dans ces temps post-modernes où une
résurgence de la spiritualité doit composer avec l'incontournable rationalisme.

Interrogeons nous alors sur la structure rituellique qui est restée étonnamment
constante depuis le XVIIIe siècle. La Cérémonie se déroule toujours en trois
séquences, dans trois chambres ou trois temples. Ce sont, tour à tour, des ruines
désolées, puis une crypte qui renferme un message, et enfin un lieu lumineux de
retour à la vie. Bien sûr, on peut facilement y voir les étapes classiques de la Passion :
Le Golgotha, le Tombeau, la Gloire de la résurrection. C'est une vision claire, trop
claire, trop simpliste, réductrice en réalité.

Au niveau structural, le trajet peut se modéliser ainsi : parcours horizontal de


ruines, approfondissement dans des fondations/fondement, remontée à la lumière où
l'Unité est retrouvée. Un tel voyage en trois étapes est fréquent en Maçonnerie au 1er
et 3ème grades, bien sûr, mais aussi aux 13ème -14ème degrés, voir plus loin, dans la
Maçonnerie Renouvelée. Certains édifices religieux, comme l'Abbaye de la Romieux
dans le Gers possèdent ces trois salles : un déambulatoire, une crypte souterraine, une
salle capitulaire au premier étage, dans le donjon. Il est regrettable que pour des
raisons financières, nos Temples ne possèdent pas tous trois salles.

Élargissons l’interrogation : le modèle fondamental est celui de la séquence


destruction-reconstruction. Que signifie-t-il ? Oui, je sais, on peut lui donner une
lecture simpliste, en y voyant le binôme mort-résurrection. Reconnaissons qu'à ce
jour, il est difficile d'envisager la résurrection du corps, donc de la personne. Il nous
reste la perspective maçonnique : l'individu disparaît mais le groupe continue avec les
8
nouveaux maillons d'une Chaîne d'Union. Ainsi défini, ce double mouvement est
sûrement un des thèmes les plus forts de l'Ecossisme, qu'il s'agisse de la disparition
du Maître Hiram ou de l'écroulement des trois temples successifs.
Allons plus loin. Une telle dramaturgie scandée par des crises, sous-tend toute
une vision de l'histoire, du devenir. Le temps n'est pas linéaire, avec une progression
constante, il n'est pas totalement cyclique, comme le voudraient les tenants de
l'Éternel Retour ; il s'enroule en spirale autour d'un axe vertical, en se développant
vers le haut ou vers le bas. Chaque reconstruction reprend des matériaux anciens,
mais aboutit à un édifice neuf.

Cette philosophie est analogue au mythe de Sisyphe. Inlassablement l'homme


remonte la pente avant de rouler vers le bas. C'est donc une perspective beaucoup
plus large que la simple résurrection du fils de Dieu, car c'est des hommes, et de leur
travail qu'il s'agit. Ici, en ce moment, sur cette terre, de l'Afrique à l'Iran, nous
assistons à des destructions effroyables. Le temps de l'Apocalypse peut en rendre
compte, suivi par les reconstructions qui succèdent aux orages. Nous en débattrons.
Nous sommes partis d'un récit, nous avons rencontré des symboles, tout cela
nous conduit à une philosophie, une morale. Oui, ce monde est imparfait, oui
maladies, destructions, massacres, se succèdent. Le mal existe. Pour un Maçon
chrétien du XVIIIe siècle, l'explication était claire : tout cela est de notre faute, nous
payons nos péchés. Le péché, un sordide concept qui nourrit masochisme et terreurs.
Nier le mal est impossible. La vision humaniste consiste à considérer qu'ils font partie
intégrante de l'Univers, qu'il en est le négatif, la part d'ombre, peut-être le moteur du
progrès.
Quelles attitudes sont proposées au R.+C.? L'acceptation, la soumission, la
repentance ? C'était surtout vrai à l'origine. Maintenant, nous préférons les notions de
refus, de résistance, une lutte constante, lucide, contre les catastrophes dites naturelles
mais humaines, les pestes, noires ou grises ou vertes, couleurs des kamikazes. Avec
Camus, nous savons que la grandeur de l'Homme est dans le travail, sans cesse
renouvelé, dans la résistance, dans la reconstruction permanente tendue par une
espérance floue mais indispensable. Cette espérance, ici bas, c'est la Fraternité avec
les hommes de cette terre –et seulement cela.

Alors se pose la question suivante : la vertu essentielle du 18e grade, est-elle


l'Amour, concept fourre-tout, ou le Courage, vertu humaine ? Tout à l'heure, vous
apporterez des éléments de réponse.

Jusqu'à présent, je n'ai posé que des questions relatives au seul 18ème grade, et
elles sont nombreuses. Mais ce grade est enchâssé dans le cursus du R. E. A. A. Il ne
prendra sa signification que si on le replace dans l'édifice. A mon avis, on doit
réfléchir à deux échelles : la première considérera la place du 18ème dans les Grades
capitulaires, la seconde conduira à nous interroger sur la situation médiane de cet
ensemble, entre les deux séquences 4-14 et 21-30.

Tous les historiens ont noté que le Grade de R+C. a eu une émergence et une
9
vie autonome, avant d'être intercalé par Morin et son équipe, entre le 17ème et le 19ème
grades. Personnellement, je me suis construit la vision suivante pour les grades
capitulaires: après la destruction du bel édifice du Royal Arche et la nouvelle
captivité: un socle: les 15ème et 16ème grades, constitué par un pont avec l'acquisition
de la liberté, puis deux colonnes, des axes parallèles: - la voie de l'Apocalypse,
destruction/reconstruction qui est celle Des 17ème 19ème - la voie du R.+C., également
décomposée en deux stades. Ces deux piliers sont couronnés par un entablement, le
20ème grade, qui traduit un nouvel équilibre.

Je sais, ce découpage n'est plus actuel, mais autrefois Franken associait les
grades du 15ème au 19ème dans la 5ème classe. La véritable rupture intervient après, avec
le 21ème grade qui illustre encore un échec, la destruction de la Tour de Babel.

Dans cette conception, les deux voies, parallèles, véhiculent les même
messages en insistant, pour l'une sur l'Apocalypse de toute la planète, pour l'autre sur
le drame christique d'un seul homme. Personnellement, je préfère l'Apocalypse suivie
par la reconstruction du cercle des vingt quatre vieillards et des douze pontifes, une
véritable communauté humaine. Ainsi, à nouveau chacun choisit le chemin qui lui
convient le mieux. C'est encore un exemple des sentiers parallèles qui constituent le
tissu réel de l'Ecossisme. Cette structure n'est pas perceptible si l'on ne pratique que
les 14ème 18ème 30ème grades. En pratiquant le 15ème grade et dans l'attente des 17ème et
19ème (que l'on peut associer), il est plus facile de comprendre l'ajout et l'apport du
R.+C. dans le système des Chevaliers d'Occident et d'Orient.

Élargissons la vision à l'ensemble des 33 grades. Arithmétiquement, le 18ème se


situe presque au milieu. C'est sûrement une volonté délibérée de l'équipe de Morin-
Franken qui a ordonné le tout. Nous savons que certains voudraient, comme au R. F.,
placer le 18ème au sommet, au nec plus ultra en somme. Ainsi l'Amour serait
l'aboutissement ultime. D'autres, dont je suis, pensent, conformément au rituel du
30ème grade, qu'après avoir découvert l'Amour, le Maçon va encore rencontrer le Mal.
Alors, il va effectuer diverses tentatives infructueuses avant d'achever la
cristallisation de son Moi au 28ème grade, pour, enfin, revenir à l'Action, à la Veille, à
la Réparation, à la Gestion du groupe. Ainsi est posée la valeur globale du 18ème
grade, encore une interrogation majeure que nous allons aborder.

Résumons nous : le grade de R.+C., comme tous les degrés Maçonniques, a


évolué durant trois siècles et, parallèlement, ses interprétations ont changé. Plusieurs
lectures sont possibles, avec précisément deux versions pour chaque temps fort :
Initiation, Cène, Fête Équinoxiale. A cela s'ajoute la diversité des sources, des
matériaux, des parcours, de toutes les caractéristiques du système Écossais. Durant
deux siècles, cette confusion a été tenue comme une faiblesse, tant les esprits étaient
formatés par la vision sécurisante d'une vérité unique. De nos jours, le concept de
complexité a émergé comme donnée très positive. Il s'applique parfaitement à
l'Écossisme.
Oui le Rite Écossais est un collage, un montage de systèmes divers, où chaque
10
grade fait appel à de multiples matériaux parfois contradictoires; oui le tout a évolué
et c'est un bien. Juste un exemple : l'apport des écoles psychanalytiques est très riche,
il introduit une lecture moderne des rituels. Mais nos Frères du XVIIIe ne pouvaient
pas connaître le bon docteur Freud, et ses disciples : Jung, Reich, Lacan. Bien sûr on
peut dépoussiérer les rituels, tenir les récits pour ce qu'ils sont : des histoires
légendaires et, sous ces habits anciens, on doit rechercher les éléments structuraux,
les archétypes et, à l'inverse des poètes de la Renaissance, avec des formes anciennes
faisons des pensées modernes.

Même en effectuant cette réécriture, et non une simple restauration, le climat


essentiel de l'Écossisme subsiste, à savoir sa diversité, sa complexité. Il n'y a ni voie
royale, ni vérité dogmatique, ni même lecture unique. Dans ce labyrinthe, chaque
Maçon tracera son chemin, en ayant la Liberté De Passer.

Au cœur de l'édifice, le 18ème grade est exemplaire. Sous des aspects


dogmatiques, voire cléricaux, il impose la réflexion personnelle, le choix permanent,
toutes les marques d'une Liberté De Pensée, permettant ensuite l'action dans une
société plurielle soudée pas l'espace commun garanti par des institutions Laïques.
Voilà esquissées les grandes lignes de ce colloque : évoquer tour à tour
l'histoire et ses enseignements puis quelques composantes non chrétiennes, bien que
souvent religieuses, le tout entre la nécessité des rituels, fondamentaux en
Maçonnerie et l'exigence de l'adogmatisme, tout aussi fondamentale.

11
RITUEL : FONCTIONNEMENT ET NECESSITE
(CH. BAYONNE)

Créée pour rapprocher des hommes d'opinions différentes qui sans elle auraient
continué de s'ignorer, la Franc-maçonnerie a vite réalisé que ces hommes étaient
imparfaits, et que pour réaliser ses objectifs, il fallait les aider à trouver en eux les
ressources qui les rendraient meilleurs et plus ouverts aux autres. Ainsi a-t-elle évolué
pour devenir une société initiatique. Pour accomplir cette tâche, elle s'est nourrie à
diverses sources, a établi des rites et fabriqué des rituels.

Qu'est-ce qu'un rituel, et comment fonctionne-t-il ?


Si nous remontons dans l'histoire de l'humanité, on peut dire que la première
forme de rituel a été pratiquée par l'homo sapiens lorsqu'il a organisé une cérémonie
pour honorer un mort soit en l'ensevelissant, soit en l'incinérant. Depuis ces temps
lointains, les rituels ont fleuri et se sont imposés dans tous les coins du monde et dans
toutes les circonstances que l'on voulait exceptionnelles. Ils conféraient à ces
moments et à ces cérémonies un caractère particulier de solennité et de communion
entre les participants.

Des canaques de Bornéo à nos sociétés dites civilisées, on trouve partout des
rituels de passage, que ce soit de l'adolescence à l'âge adulte, de l'enfant au guerrier,
de célibataire à l'époux ou l'épouse. Et que serait la corrida sans son rituel ? Même
dans la vie quotidienne, le nombre de rituels petits ou grands est infini. Nous n'en
avons même pas conscience. Mais ce que nous baptisons souvent "habitude" est plus
que cela et tient parfois du rituel parce que les gestes, les mots, le déroulement de
l'évènement sont immuables. Je ne parlerai pas des familles dans lesquelles avant le
repas, on récite le "Bénédicité" debout derrière sa chaise. Mais pourquoi ne pas
évoquer l'anniversaire de l'enfant, quant il va souffler les bougies de son gâteau,
encouragé par la famille qui l'entoure. Rituel qui dure une ou deux minutes, mais
rituel tout de même parce qu'il y a "communion" entre tous les participants.

Si cette pratique dans les sociétés humaines est évidente, nous sommes en droit
de nous interroger sur les comportements des autres espèces de l'univers que nous
pouvons découvrir aujourd'hui grâce aux magnifiques images mises à notre
disposition par les nouvelles technologies. Qui n'est pas ému par le rituel des parades
amoureuses des oiseaux, ou par le rituel de combat entre les cerfs au moment du
brame. Qui n'a pas vécu intensément le film sur les manchots : "la marche de
l'empereur". Qui nous dit que dinosaures et brontosaures n'avaient pas eux aussi des
rituels d'approche amoureuse ou de domination sur un clan ?

Le monde végétal n'est-il pas lui-même proche de ces rituels lorsque tout un
champ de tournesol se tourne vers la lumière venue d'orient et la suit jusqu'au soir

12
dans sa lente progression ? Peut-être qu'à l'origine le rituel correspondait à une
nécessité vitale de l'ensemble des espèces. Peut-être que des traces ont été gravées
dans notre inné et transmises au fur et à mesure du développement de l'esprit humain.
Les neurologistes ont mis en évidence ce codage de l'information et de l'effet
émotionnel du rituel. La libération dans le système nerveux central de
neuromédiateurs, provoque une modification provisoire de notre sensibilité et de
notre comportement.

Les conduites rituelles qui s'inscrivent dans toute société humaine, caractérisent
un parcours qui fait partager à l'individu une expérience collective le rendant plus
solidaire vis à vis du groupe. Participer à une activité rituelle, c'est, pour un individu,
être intégré à une action qui met en branle tout un groupe et où chacun se trouve
impliqué dans l'histoire de tous. Cet échange correspond à une nécessaire
simultanéité du rapport du soi à soi (connais-toi toi-même), et du rapport de soi à
autrui (aller vers l'autre).

La solennité apportée par le rituel, le lieu "sacré" où il se déroule, fût-il dans la


brousse guinéenne, la position des participants à la fois acteurs et spectateurs, la
régularité des circonstances, les décors inchangés, les attitudes précises, le sentiment
d'appartenance à un groupe choisi et voulu contribuent à provoquer chez chaque
individu cette décharge émotionnelle évoquée plus haut. Elle est variable suivant la
personne, mais elle se cumule au sein du groupe pour interagir sur l'ensemble et
provoquer ces moments extraordinaires de symbiose que nous appelons l'égrégore.
Si la Franc-maçonnerie n'est ni une religion , ni une Église, elle est, comme
nous l'avons dit, une société initiatique, dans la mesure où son but est de transformer
l'homme en le rendant meilleur, avec comme finalité l'amélioration de la société.
Quel que soit son ADN qui fixe dès le fœtus un certain nombre de caractères
physiologiques, l'homme ne devient ce qu'il est que par sa relation avec les autres,
ainsi que le souligne le scientifique Albert Jacquard. L'important dans nos sociétés,
ajoute-t-il, est la façon dont nous entrons en relation avec les autres. Pour établir cette
relation, la maçonnerie a besoin d'un fil conducteur. Celui-ci repose sur des sources
philosophiques, historiques ou pseudo historiques, parfois mythologiques ou
culturelles.

C'est ce qui constitue LE RITE ?


Tout au long de la démarche maçonnique qui va se dérouler étape par étape, il
révèle une volonté d'élévation de l'esprit, une volonté d'ouverture du cœur à un niveau
de conscience supérieur, qui, même s'il n'est pas toujours atteint, est néanmoins visé.
Le 18ème siècle a vu une prolifération extraordinaire de ces rites, le droit à la raison
étant balayé par des influences aussi diverses que l'ésotérisme, la Kabbale, la Gnose,
l'Hermétisme, l'Occultisme ou le Rosicrucisme. Ragon en avait répertorié 52,
uniquement pour ce que nous appelons le monde occidental.

Pour s'exprimer, le Rite a besoin d'une liturgie. Elle est réglée par le RITUEL
qui, à l'origine, était un cahier, un élément écrit pour conduire la cérémonie. Dans les
13
années 1730, les maçons anglais, dans le but de préserver "le secret", interdirent toute
transcription des rituels qui devaient être appris par coeur. S'il y eut quelques entorses
à la règle, il fallut attendre 1801 pour que le premier rituel imprimé voit le jour : il
s'agissait du Régulateur du maçon.

Si donc le Rite est l'ensemble des mythes et des symboles qui soutiennent le
long processus initiatique, le Rituel est la liturgie adaptée à une étape précise de ce
Rite. Il est un moment particulier de ce tout. Nous connaissons les rituels d'ouverture
et de fermeture des travaux en loge, les rituels d'initiation ou d'augmentation de
salaire qui ponctuent notre progression.

On peut dire que LE RITE CONSTITUE LE FOND et que, LE RITUEL


CONSTITUE LA FORME.
Le Rituel qui règle le cérémonial des interventions, les prises de parole, les
déplacements, place l'atelier dans un cadre qui assure le déroulement harmonieux de
la Tenue. Il anime la communauté réunie et favorise une communion intellectuelle et
spirituelle entre les participants. Il s'appuie et met en exergue ici un mythe, là un
symbole.

Le mythe est un récit "fabuleux" au sens strict du terme, mettant en scène des
personnages ou des faits historiques qui se trouvent amplifiés ou déformés. Il repose
en général sur une histoire vécue, souvent idéalisée, parfois même sur une histoire
construite pour lui servir de support, toujours dans l'intention de transmettre un
message. Dans le premier cas, rappelons que dans la nécessité d'installer solidement
la troisième République après Sedan, on ressuscita le drame du jeune Bara, âgé de 13
ans, porte-drapeau des hussards. En 1793, prisonnier des Chouans qui voulaient lui
faire crier "Vive le Roi !", il cria "Vive le République !" et fut abattu. Durant toute la
première moitié du XXe siècle, son histoire mythique, agrémentée d'une gravure,
figurait dans tous les livres d'histoire des classes primaires. Quant au second cas,
songeons au mythe d' Hiram fabriqué vers 1730 pour servir de support au nouveau
grade de maître.

Les primitifs accordaient au mythe une valeur plus grande qu'à la légende, car
il a longtemps servi de base à la construction sociale des communautés. Le souvenir
d'une épreuve supportée en commun, d'une catastrophe subie, d'une victoire
remportée, sont souvent magnifiés à tel point que de l'évènement lui-même on glisse
à une interprétation humaine, puis historique, voire cosmique, créant ainsi le ciment
d'une communauté. Ciment d'abord émotionnel, puis affectif, puis spirituel. Toute
culture reposant sur une mythologie, la conscience universelle se retrouve davantage
dans cette mythologie que dans l'histoire.

Le symbole, quant à lui, naît d'un mot ou d'une image. Il est porteur d'une idée
n'apparaissant pas immédiatement dans son sens évident. Le dessin d'un panneau
triangulaire évoquant une route glissante n'est qu'un signal que nous comprenons
d'emblée. Les lacs d'amour de la chaîne d'union entourant le temple sont d'une toute
14
autre nature car il s'agit d'un symbole. Il faut le fouiller pour le comprendre et y voir
peut-être ce qu'un autre F. n'y verra pas. Car le symbole n'implique pas seulement la
possession d'une vérité commune à tous. Il se prête en effet à trois niveaux de
lecture :

-celui d'un inconscient collectif transmissible et éternel sans lequel il n'y aurait
pas d'universalité du symbole et donc impossibilité de communication;
-celui de l'environnement et du milieu socioculturel qui permet d'expliquer
pourquoi tel symbole signifie ceci dans une société, et cela dans telle autre.
-celui d'une interprétation personnelle.

La seule raison ne peut pas toujours satisfaire notre curiosité. Elle n'admet que
ce qui peut être vu ou touché. Elle saisit la dépendance logique de certains jugements
à l'égard de certains autres. Par ailleurs, nos sens limitent la perception du monde qui
nous entoure. Cette perception partielle de la réalité est heureusement complétée par
une perception inconsciente qui nous fait retenir des mots, des formes des images, des
odeurs que nous n'avions pas remarqués et qui, dans une situation donnée, vont
influencer nos relations. Tout ce que le symbole met en évidence existe à l'intérieur
de nous, à différents niveaux psychologiques ou psychiques. Notre monde intérieur
est une réalité et le travail sur soi s'accomplit inconsciemment lorsque le symbole
prend vie en nous même. Allumer une bougie, transmettre sa flamme, prononcer les
phrases du rituel, seraient des actes vides de sens s'ils n'étaient vécus intérieurement.

Le symbolisme du rituel déclenche en nous un comportement émotionnel. Il


nous incite à la recherche d'un éclairage différent du monde et de nous même. La
raison n'est plus seule et unique à orienter nos pensées. L'exploration de notre
inconscient permet l'éclosion d'une pensée imagée souvent bien plus forte qu'une
pensée abstraite. Mais attention ! Si le symbole nous permet de flirter avec
l'irrationnel, il faut se méfier de ne pas se laisser entraîner trop loin et raison garder !
Nos ancêtres maçons ont de tous temps cherché le support des symboles pour servir
de vecteurs à leurs idées. Ce processus témoigne d'un besoin impérieux d'apporter à
la recherche de la vérité le complément d'une base imagée, parfois même chargée de
mystère.

Grâce aux mythes et aux symboles, le Rituel éveille ce qui dort en nous. Il nous
apprend à voir, à sentir, à entendre, à rassembler et unifier ce qui en nous est épars
pour nous construire et trouver notre vraie dimension. Il résonne profondément dans
notre inconscient. Il ne parle pas un langage direct et rationnel, mais un langage
symbolique efficace. Les formules peuvent paraître désuètes, archaïques même, alors
que la répétition de mots en écho agit sur la nature même de la personne et sa
structuration par un jeu subtil de mots-clés, de sons et de silences. Nous sommes
alors en mesure de quitter l'état extérieur du monde profane, pour accéder à un état
intérieur qui fait, de l'espace dans lequel nous évoluons, une enceinte sacrée dans
laquelle l'esprit s'éveille et rend possible le travail en intériorité. Nous vivons alors un
paradoxe : sons, rythmes, bruits, sont organisés pour que nous obtenions notre propre
15
silence intérieur. Ce silence nous met en état d'harmonie et de sérénité, condition
propre à l'écoute, base de la recherche spirituelle, à condition que sans résister, nous
le laissions fonctionner. Laissons-le nous imbiber, tel une nourriture bénéfique, dans
une écoute active qu'il nous propose. Active parce qu'à tous les grades, le rituel
délivre un message qu'il nous faut découvrir et exploiter. Écoute active aussi, parce
que le rituel ne peut se contenter d'être répété machinalement par des gestes et des
paroles, et ce, surtout dès que l'on travaille au delà des loges bleues. Il faut replacer
ces gestes et ces paroles dans un contexte non seulement cohérent, mais aussi réaliste.
C'est dire qu'il faut connaître les mythes, les symboles, les noms des personnages et
l'histoire évoquée, ceci pour chaque degré, afin de les mieux interpréter et tenter de
s'intégrer dans les personnages que l'on évoque. Si par exemple on pratique le XVe
qui ouvre la porte des grades chevaleresques, on doit s'intéresser au pourquoi et au
comment du discours de Ramsay...

En conclusion :
Le rituel, de quelque nature qu'il soit, mais particulièrement en maçonnerie,
met à notre disposition un outil relationnel et de communion avec l'autre qui est
irremplaçable. Cet outil, loin d'être un outil de conditionnement, est un outil
libérateur.

Chaque maçon peut y puiser les enseignements convenant le mieux à sa nature,


à ses connaissances, à ses aspirations profondes. Il permet un épanouissement. Sans
lui, c'est l'essence même de notre Ordre qui serait perdue.

16
FONDEMENTS DU GRADE DE R.+C. : LE RITUEL DE 1765
(Chapitre Candeur, Bordeaux).

Selon Irène Mainguy faire un inventaire des documents afférant au grade de


Rose-croix est une œuvre titanesque, ce grade est installé à Lyon par Willermoz en
1761 et régi par le rituel de la bibliothèque historique de la ville de Paris de 1765 :
Chevalier de l’Aigle et du Pélican, Souverain Prince de Rose-croix et d’Hérédom.
René Le Forestier a retrouvé dix huit versions, entre 1760 et 1790, de ce grade.

Son origine a fait l’objet de plusieurs hypothèse; si l’on admet qu’il n’a aucun
rapport avec les rosicruciens allemands et Les Noces Chimiques de Christian
Rosenkreuz (1489), il pourrait être d’origine alchimiste et remonter au Très
Respectable frère Raymond Lulle (1235-1315), que l’on qualifie de grand maçon et
qui est à l’origine d’une monnaie frappée en Angleterre comportant sur une face la
croix représentant les quatre éléments et sur l’autre, une rose; l’origine est plus
vraisemblablement la maçonnerie écossaise comme le montre la référence à
Hérédom, qui mérite quelques explications sémantiques:certains voient dans ce mot
le déformation du mot hébreu "harodim" qui signifie surveillants ou du latin
haeredum héritage. Ragon pense qu’il peut s’agir de voile, au conciliabule de Saint-
Germain en Laye pour les partisans qui accompagnent en cette résidence Charles
Edouard. Hérédon signifierait tout simplement : le château de St Germain où résidait
le prétendant. Il s’agit en fait d’une référence au rite d’Hérédon de Kilwinning, car la
première loge de ce nom se réunissait au sommet d’une montagne au nord ouest de
l’Écosse. Seul problème, c’est que cette montagne n’existe pas et, est purement
mythique. Ce rite esthétiquement séduit par la médaille de la croix et de la rose en
aurait fait son symbole.

Historiquement, et toujours pour Irène Mainguy, le rosicrucianisme est l’une


des survivances qui apparut à la suite de la destruction de l’Ordre du Temple, ce qui
explique qu’il emprunte beaucoup au christianisme ainsi qu’à la littérature courtoise
des troubadours dans lesquelles la rose était devenue un symbole d’amour. On y
retrouve de nombreux éléments de l’hermétisme. René Guénon pense qu’à ce grade,
celui qui est parvenu à un certain degré dans la pratique de l’alchimie "intérieure" est
capable de projeter au dehors les énergies qu’il porte en lui-même.

Chevalier de l’Aigle, nom le plus ancien, vient du fils du Grand Architecte de


L’Univers. L’aigle étant le symbole de la Puissance Suprême du Père, c’est aussi
l’attribut de saint Jean.

Chevalier du Pélican, cette image du pélican frappant son corps avec son bec
pour nourrir ses petits de son sang est représentative du sacrifice de Jésus sur la croix.

Ce grade est appelé aussi Chevalier de Saint André, patron de l’Écosse. Les
chevaliers défilant le jour de la Saint André, en grande pompe, pour faire impression
17
sur le peuple écossais et flatter son patriotisme.

Enfin il est dit aussi : Parfaits Maçons, parce qu’il s’agissait du grade le plus
élevé et le plus éminent, le septième, le grade du Temple vivant, le symbole du
Rédempteur. Tous les frères admis à ce grade devaient être chrétiens. En France,
l’admission était présentée comme conférant une sorte de noblesse personnelle.
Chevalier était un titre réservé aux descendants des familles nobles jouissant du
privilège de porter l’épée. En loge tous les frères portaient l’épée, égalité qui flattait
les roturiers.

Image de cette éminence, les Princes de Rose-croix ont le droit de tenir le


maillet dans toutes les loges symboliques où ils se présentent. Ils prennent place à
côté du Vénérable, si cet honneur ne leur était pas offert ils se placeraient après le
dernier apprenti en signe d’humilité.

Pour un chapitre, assemblé d’obligation six fois par an: le jeudi saint, le jour de
Pâques, le jeudi d’après Pâques, le jour de l’Ascension, le jour de Pentecôte, le jour
de la Toussaint et les deux jour de Saint-Jean. On ne saurait coller de plus près à la
chrétienté.

Les chevaliers Rose-croix sont obligés de faire la charité aux pauvres, de


visiter les prisonniers, les malades, de les secourir. Ils ne peuvent se battre en duel
contre un autre chevalier et, à leur mort, doivent être enterrés, avec leur cordon, en
présence de leurs frères porteurs de leurs cordons sous leurs habits. Ce grade possède,
selon Jean Palou, tous les aspects d’une véritable fraternité au sens de la Caritas
médiévale.
En un mot, les Chevaliers Rose-croix sont les grands seigneurs chrétiens de la
Maçonnerie. Essayons de voir pourquoi ils ne pouvaient être que chrétiens,
indépendamment du fait que cela favorisait grandement, auprès des pouvoirs en
place, l’autorisation de se réunir.

Du point de vue HISTORIQUE, Louis XV est roi de France. Son règne est
marqué par une série ininterrompue de guerres. Guerre de succession d’Autriche,
1740-48, France, Prusse, Bavière, Saxe, Espagne contre Autriche et Angleterre
terminée par le traité d’Aix-la-Chapelle, dont la France ne tire aucun avantage.
Souvenons-nous de Fontenoy, où le comte d’Anteroches clame "messieurs les
anglais, tirez les premiers !", ce qu’ils ne manquèrent pas de faire pour gagner la
bataille. Puis la guerre de Sept ans, 1756-63, où France et Autriche sont opposées à
l’Angleterre, se termine par la perte de l’empire colonial français d’Inde et
d’Amérique, Canada et Acadie, défaite conclue en Acadie par le Grand Dérangement,
qui est sans doute le premier génocide de l’histoire. En 1765, la France a donc tout
perdu.

L’année 1764 voit l’expulsion des jésuites, qui étaient devenus de véritables

18
banquiers, habiles à gérer les biens, pleins d’imagination et d’initiatives de par le
monde entier. Il faut dire que les jésuites étaient proches du pape, alors que les
relations de Louis XV et du pape n’étaient pas au mieux. Cela conduisit à une
réhabilitation de l’esprit janséniste, plus porté au conservatisme garantissant les
avantages acquis. Or, nous verrons que le Grand Maître, le comte de Clermont est
proche des jansénistes.

Le XVIIIe siècle est le Siècle des LUMIERES, qu’illustrent en France


l’aventure intellectuelle des Montesquieu, Voltaire, Diderot, d’Alembert, ou
Rousseau; mais phénomène qui intéresse toute l’Europe : Newton et Locke en
Angleterre, Wolf et Kant en Allemagne mais aussi en Scandinavie, en Espagne, en
Italie, etc.

Des courants animent ces lumières. Les radicaux, disciples de Spinoza,


refusent la révélation religieuse, rejettent les miracles et tout surnaturel, nient la
création du monde, l’immortalité de l’âme, combattent la monarchie, la hiérarchie
entre les sexes. Idées radicales, peu présentes en France, mais qui se répandront au
XIXe siècle. Mais au XVIIIe, la grande majorité des intellectuels des Lumières sont
plus modérés, restent déistes, tolérants envers les religions, s’accommodant de
compromis avec l’organisation sociale en place, mais soucieux d’égalité, de justice,
faisant leur l’humanisme qui débouchera, après la Révolution, sur le romantisme.

La diffusion de ces idées est favorisée par l’Encyclopédie de Diderot (1750), la


multiplication des bibliothèques tant universitaires que privées, l’immense circulation
à travers les frontières de manuscrits souvent clandestins, les sociétés savantes qui se
créent partout, les revues et surtout les salons très à la mode à Paris, celui de Madame
du Deffant fréquenté par Fontenelle, Marivaux, Montesquieu, Voltaire qui a
clairement souhaité la Révolution, Rousseau qui rêve d’une société égalitaire et qui
propose l’Être Suprême , Diderot, Beaumarchais qui fait dire à Figaro à l’adresse de
l’aristocratie: "qu’avez-vous fait pour tous ces biens? Vous vous êtes donné la peine
de naître et rien de plus!" Il est sûr que nombre de Maçons ont fréquenté ces salons.
Évolution des idées qui est patente en musique ou au classicisme de Bach (citons
Cioran, "personne ne doit plus à Bach que Dieu") va succéder Mozart, où l’homme
est omniprésent, mais avec Dieu, ce n’est pas encore Beethoven et le romantisme.

Où en est la Franc-maçonnerie en 1765 ? Les constitutions d’Anderson datent


de 1723 et 1738. Les maçons initiés selon ces règles sont obligés de professer la
religion de leur pays jusqu’en 1751, où il est stipulé, "laissons à eux-mêmes leurs
opinions particulières…"

Les statuts de 1755, dressés par la R.L. de Saint-Jean de Jérusalem, dont le


Comte de Clermont est vénérable, sont un retour à l’orthodoxie catholique : "Dieu
étant notre chef… hommes craignant Dieu et ayant le baptême" définit le maçon. Le
jour de la Saint-Jean tous les maçons vont à la messe. La Franc-maçonnerie française

19
se démarque de la Franc-maçonnerie andersonienne plus tolérante.

Louis de Bourbon Condé, comte de Clermont et abbé de Saint-Germain des


Prés, est élu Grand Maître en 1743, et fait en 1766 "grand croix rouge", sommet de la
hiérarchie du rite Écossais. Il se vantera de n’avoir octroyé le grade de R.+C. qu’à un
petit nombre de FF.. Il sera relevé de son commandement militaire après la défaite de
Crefeld en 1758. Il reste grand maître et meurt en 1771, dans la plus grande dévotion.

Qui étaient les Francs maçons avant la Révolution, hommes libres toujours
accompagnés de leur servant, (sauf au grade de R.+C.)? Au milieu du siècle
beaucoup de nobles et de prêtres peuplent les loges. La noblesse contribue à la
propagation des idées philosophiques des lumières sans doute, mais n’est pas seule
dans ce rôle. Les loges avaient favorisé la fusion da l’aristocratie avec la bourgeoisie
d’argent mais il faut reconnaître, qu’à la veille de la Révolution, il n’y a plus
beaucoup de nobles dans les loges, à tel point qu’un maître de ballet sera élu grand
Maître.

La F.M. est donc chrétienne et même catholique en France. Certaines loges


n’admettent pas de Juifs car elles sont dédiées à Saint Jean-Baptiste que les Juifs ne
reconnaissent pas, pas plus que la divinité du messie (ils ne sont pas initiables –
règlement des loges de Bordeaux du 12 février 1791). La Maçonnerie opérative était
chrétienne, Anderson a-t-il tenté de la déchristianiser pour lui fixer un horizon plus
vaste, l’universalité des croyants ?

En 1765, le premier rituel de Rose-croix est donc chrétien et même


complètement catholique et nous comprenons très bien à la lumière de ce qui précède
qu’il ne pouvait en être autrement (le pourcentage d’agnostiques ou d’athées ne
devait pas dépasser 1 à 2 % des lettrés de l’époque et était par définition nul chez les
Maçons). Ce rituel comporte beaucoup de points forts que nous retrouvons
aujourd’hui. Notre propos n’est pas de les relever mais au contraire de relever ce qui
en a disparu et notamment ce qui en faisait un rituel grandement inspiré du Nouveau
Testament.

Devant le plateau du Très Sage, le rituel oblige un tableau représentant la


résurrection de Jésus sortant du tombeau, devant les soldats romains endormis. En
dehors des deux temples, noir et rouge, que nous connaissons, il y en a un troisième,
plus petit, éloigné des deux autres, destiné à représenter l’enfer, avec têtes de mort, et
os en sautoir, murailles tapissées de flammes et de figures humaines douloureuses
condamnées aux enfers, enchaînées. Spectacle qui doit inspirer l’horreur et la haine et
convaincre l’impétrant d’avoir à se bien comporter. Le candidat devra se mettre à
genoux plusieurs fois notamment pour recevoir la requête lui donnant le jour et
l’heure de son initiation, requête qui lui sera jetée à terre. Il ne cessera de faire des
vœux au Ciel pour la prospérité et la santé des Chevaliers R.+C.. L’impétrant entend
plusieurs recommandations impératives : "un chevalier doit, par honneur, adorer son

20
Dieu", "Dieu nous soit en aide et bénissons tous son saint nom".

Le premier appartement représente le Mont Calvaire, il est orné de 33 lumières


pour marquer les 33 années de la vie de Jésus, à l’Orient est un Christ en croix. A la
fin il est dit au nouveau Chev. R.+C.: "vous venez de voir, par votre réception,
l’allégorie de la mort et de la résurrection de Jésus, que la parole retrouvée, Jésus de
Nazareth Roi des Juifs, se renforce dans nos travaux par la tempérance, la justice, la
force". La cérémonie de table qui suit est la commémoration de la Pâque et de
l’apparition de Jésus à ses disciples en Emmaüs, enfin elle se termine par une prière
au souverain créateur.
Ce rituel de départ ne pouvait durer du fait de son caractère chrétien trop
excessif. Le G.O. a donc modifié le rituel, à la fin du XVIIIe siècle en ne gardant que
le mythe de Jésus utilisé par le récipiendaire pour sa réflexion symbolique comme il a
utilisé le mythe d’Hiram ou de Zorobabel.

A propos de la formule INRI, signalons que le rituel de Francken, parti de


France avec Morin en 1761, avait déjà supprimé la formule Jésus de Nazareth Roi des
Juifs dés 1784 lors de l’initiation pour ne conserver que le questionnaire: "d’où
venez-vous? De la Judée, par quelle ville avez-vous passé ? Par Nazareth, quel est le
nom de votre conducteur ? Raphaël, de quelle tribu êtes-vous ? De celle de Juda,
rassemblez les initiales de ces quatre mots : elles forment INRI". Sans donner de sens
à ce mot. L’interprétation alchimique ne viendra que beaucoup plus tard.

Ce rituel comporte, dans l’ambiguïté de son texte, tous les germes modificateur
dont il sera l’objet dés la fin du XVIIIe siècle.

21
CHEVALIER R+C DE 1801 A NOS JOURS

(Chapitre ESPERANCE (BORDEAUX)

PROLOGUE

Les précédents intervenants se sont attachés à situer le grade de Chevalier


Rose-Croix, d’une part en soulignant la force structurante de ce riche rituel et d’autre
part en nous communiquant ce qui, en quelque sorte, constitue l’acte de naissance du
4° ordre. Vous êtes tous suffisamment avertis pour savoir la distance entre le texte du
rituel de 1765 et celui que nous pratiquons aujourd’hui et vous savez, ou au moins
vous vous doutez bien, que l’on n’est pas passé de l’un à l’autre sans des phases
intermédiaires.

Pour vous exprimer ce qui est advenu, durant ces quasi deux siècles et demi, je
ne peux trouver meilleure image que celle d’une ample houle entraînant les chapitres
d’une position haute à une position basse – ces deux adjectifs n’ont ici aucune
connotation de valeur- ils marquent simplement le déplacement entre des extrêmes
chrétien et séculier en passant par toutes les nuances de la palette. Un rite n’est pas
immuable. Il est, comme ceux qui le pratiquent, sensible au monde profane dans
lequel il baigne; les "modes" politiques, sociales, culturelles et cultuelles influencent
tant la rédaction que la lecture et la pratique. Les variations du rituel chapitral ont été
rythmées par le Grand Orient de France et par le Grand Collège des Rites – en
simplifiant la dénomination – influencées par les mouvements de la pensée durant les
XIX° et XX° siècles. On peut supposer que les mises en forme officielles ont été
précédées de réécritures locales.

Pour ne pas alourdir et allonger plus que de raison cette intervention présentée
au nom du Chapitre Espérance, je ne ferai qu’un très strict usage de citations. Vous
trouverez en annexe du texte qui vous sera remis à l’issue de ce colloque, les
documents que nous avons utilisés pour rédiger ce travail ainsi que la bibliographie
qui a servi d’appui à ce que nous avançons.

De 1801 au mitan du XIX° siècle


Le thème essentiel du 18ème grade est la recherche d’une Parole perdue. Cette
parole sera toujours représentée par le même monogramme INRI dont la traduction
varie dans le temps. Cette traduction peut, la plupart du temps, être considérée
comme le résumé du sens global des symboles, des rites et des paroles utilisés dans
chacune des versions.
Le rituel initial de 1763, dont vous venez d’entendre parler, fut jugé contenir
trop de ressemblances avec des cérémonies ecclésiastiques.

Le Grand Orient de France décida donc, entre 1782 et 1786, d’une nouvelle
rédaction, rédaction confiée à une Chambre des Grades. Le Grand Chapitre Général
22
émanation du Grand Orient, fait du 18° grade le grade terminal de la maçonnerie. Le
texte adopté en 1786 ne sera imprimé qu’en 1801 (rappelons au passage qu’il s’agit
d’une publication irrégulière).

Dans le rituel de 1801 dit "Régulateur du Maçon", "Le Régulateur des


Chevaliers Maçons IV° ordre, Grade des Rose-Croix" ainsi que l’«Instruction des
Hauts Grades» de 1807 qui lui fait suite, prévoient avec précision l’organisation de
chacune des chambres et le déroulement de la cérémonie. Dans ces textes, subsistent
des éléments à très forte connotation chrétienne qui voisinent avec d’autres relevant
de la symbolique maçonnique. Le nom de Jésus-Christ n’apparaît plus, ni
directement, ni sous une forme substituée, sauf dans la traduction du monogramme.
La date de son écriture, la date de son adoption, la date de son impression font de ce
"Régulateur du Maçon" un texte relevant du Rite Français. Il sera adopté durant la
première moitié du XIX° par les Chapitres qui relèvent, eux, du Rite écossais
introduit en France en 1804. Cette histoire-là n’est pas dans notre propos
d’aujourd’hui.

Dans ce rituel, l’heure du travail est fixée à l’instant où le voile fut déchiré, où
les ténèbres se répandirent sur la terre, où la lumière fut obscurcie, où la Pierre
cubique sua sang et eau (voyons-y référence à la crucifixion) cependant que les
colonnes furent brisées, les outils dispersés et la Parole perdue (ici ce sont des
références maçonniques). Pour retrouver cette Parole, il faut embrasser la nouvelle loi
et adopter les trois vertus : FOI, ESPERANCE, CHARITE; C’est par un
questionnement particulier que sont épelées les quatre lettres du monogramme
traduites : "Jésus de Nazareth Roi des Juifs".
Les voyages durent trente trois ans pour apprendre la beauté de la nouvelle loi
et donnent lieu à une génuflexion à chacun des sept tours.

Nous sommes au lendemain de la Révolution, les rapports de la société


politique et de la religion sont en pleine effervescence. Ainsi on peut lire dans un
ouvrage catholique une exhortation "à exposer la foi mais aussi à apporter des
preuves historiques et des justifications de son utilité, à montrer les contributions du
christianisme à la société et ses promesses de progrès humain" ajoutant "qu’il faut
provoquer l’adhésion par admiration et amour de la personne de Jésus".

Dans les années qui suivirent –période de la Restauration– ce rituel est


contesté. Contesté à l’intérieur même du GODF où apparaît une volonté de privilégier
l’aspect symbolique du grade. On veut s’en tenir à une interprétation philosophique
des symboles, on veut en atténuer le caractère chrétien. On commence par enrichir
l’interprétation de INRI, on ajoute à la lecture liturgique la lecture hermétique : "Igne
Natura Renovatur Integra" ou "Indefesso Nisu Repellamus Ignorantia" Chassons
l’ignorance par des efforts infatigables. La foi n’est plus moteur du grade et la croix
elle-même trouve une interprétation symbolique hors du cadre chrétien.

Certains, comme RAGON, refusent que le Grade de Rose-Croix se réduise à un


23
doublon d’une cérémonie liturgique. Par un raisonnement très logique, ils montrent
qu’il y aurait contradiction fondamentale à s’enfermer dans la lecture chrétienne du
grade de R+C. FRANC-MAÇON nous existons –dit-on à l’époque– pour réunir des
hommes malgré la diversité des cultes et des opinions, les contraindre à adopter,
d’une manière détournée, la foi chrétienne serait indigne de l’ordre maçonnique.

La lecture de ce rituel de 1801 en est totalement modifiée. Le Chevalier errant


recueilli à la porte du Temple est celui qui a perdu la Parole lors de la destruction du
second Temple. Toute la description qui est faite est celle de la chute dans
l’ignorance, l’obscurité, la douleur et le T.˙.S.˙. affirme sa volonté de sortir de
l’oisiveté pour créer une loi nouvelle, un ordre nouveau, un monde nouveau. Mais,
bien sûr, subsiste l’invocation au Grand Architecte de l’Univers exprimée dans
l’obligation maçonnique.

Cette réflexion sur les contenus "christiques" ou "jésuitiques" du rituel de R+C


ne peut faire silence sur le monde profane à l’approche du mitan du siècle. Depuis la
Révolution Française, le mouvement des idées tentait d’intégrer la personne humaine
de Jésus dans le débat politique et d’utiliser le personnage, en allant comme certains
l’avancent jusqu’à le transformer en initié démocrate-socialiste. Les débats autour de
cette conception ont donné lieu à profusion de textes et de controverses parfois fortes
étonnantes dans leur fond et dans leur forme – ceux qui voudraient en savoir plus
pourront se reporter au "Christ des barricades". Mais la place publique ne laisse pas
indifférents les Francs-Maçons et surtout les Chevaliers Rose-Croix.

C’est ainsi que le F.˙. QUANTIN replace le grade de R+C dans le giron du
christianisme. Il refuse d’accepter l’explication donnée aux quatre lettres du mot
sacré de ce grade. Il veut que l’on se rende à l’évidence : le grade de Rose-Croix est
un grade chrétien et même catholique. Il reproche au GODF la rédaction adoptée en
1786. Cependant – et c’est là que l’on retrouve le débat de la place publique – il y a
deux natures dans le Christ, une nature humaine et une nature divine et c’est sur ce
seul premier aspect que QUANTIN veut le considérer. Il invite à une sorte
d’œcuménisme maçonnique : Juifs, Chrétiens et Musulmans rangés sous la croix
étendard de la liberté, de l’égalité et de la régénération sociale. Cette interprétation
n’est-elle pas proche des idées exprimées notamment par LAMENNAIS dans
"Paroles d’un croyant» ?

La deuxième moitié du XIX° siècle

La Grande Histoire s’impose et bouscule la vie maçonnique. Si le Suprême


Conseil ne s’est pas rallié à la République, les Francs-maçons en deviennent les
acteurs suspects -c’est aussi l’époque d’une grande effervescence au sein du Grand
orient de France– et ces acteurs deviennent tellement suspects que l’Obédience doit
suspendre ses travaux en janvier 1851 le jour même où Louis Napoléon met à bas les
fondements de la République. Les travaux ne reprendront qu’après le Coup d’État,
avec l’autorisation du pouvoir impérial, au début de 1852. Une nouvelle génération
24
de maçons fréquente les loges, maçons plus jeunes et majoritairement républicains et
progressistes, conquis par le progrès des sciences expérimentales et ouverts au
positivisme. Nous nous acheminons vers cette maçonnerie "Eglise de la République"
et ces Maçons qui "enseignaient la République".

A la fin de l’Empire et dans les années de la République naissante les hauts


grades taxés d’aristocratiques et de théologiques sont à deux doigts de disparaître. Et
c’est alors que, en 1875, à contre courant total des idées du GODF les Hauts Grades
de cette obédience publient le "Rituel des Loges Chapitrales pour les travaux des
Chevaliers Rose-Croix". Cette publication illustre la position du Grand Collège qui
est toujours en retard, en décalage dans le temps avec les positions du Grand Orient
de France. On peut en quelque sorte dire de lui qu’il est conservateur. Voici quelques
détails significatifs de ce rituel. A l’Orient, au-dessus de l’autel est proclamé :
"GLORIFICATION DU GRAND ARCHITECTE DE L’UNIVERS". Et aussi il est
dit dans le texte : "Les FF. sont réunis pour offrir au Grand Architecte de l’Univers le
tribut de [leur] reconnaissance et de [leur] amour et pour affermir [leur] zèle dans
l’accomplissement des devoirs à [eux] imposés comme disciples de la religion
universelle qui ne reconnaît dans tous les hommes que des Frères enfants du Grand
Architecte de l’Univers… (dans l’exemplaire que nous détenons les mots "Grand
Architecte de l’Univers" sont méchamment biffés avec la mention "n’existe pas"). Les
Rose-Croix vont consacrer leur temps … à [se] donner une idée juste de ce Grand
Architecte de l’Univers et de l’immensité de sa création, il s’agit en un mot de [se]
préparer à pénétrer la vérité et à en supporter tout l’éclat. Quand on aura dit, avec
ce rituel, "qu’il n’y a pas d’heure où l’on ne doive pas rendre hommage au Grand
Architecte de l’Univers et à la vérité" et que le Très Sage accueille ainsi le
récipiendaire : "Je ne saurais trop vous répéter que notre institution a pour base
fondamentale l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et la solidarité humaine.
C’est dans le sanctuaire des initiés R+C que ce dogme reçoit une plus ample
consécration. La croyance de Dieu est la base de toute saine philosophie". Plus loin
il est dit "qu’une totale liberté est laissée pour la forme de l’hommage que chacun
rendra à Dieu".

Il n’est rien besoin d’ajouter.


Vous avez tous entendu les dates et avez fait le rapprochement 1875/1877.
Ce rituel est déiste, fortement déiste mais jamais ni Jésus ni le Christ ne sont
nommés. Les mots LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE côtoient FOI,
ESPERANCE, CHARITE.

Ce rituel n’est guère concordant avec les désirs des Francs maçons de l’époque
qui se concrétiseront par le coup de tonnerre maçonnique de 1877. A la suite de la
réforme de la Constitution du GODF. sont entreprises les réécritures des rituels pour
les mettre en conformité avec les textes·
Et enfin AMIABLE vint : membre du Conseil de l’Ordre, AMIABLE est en
charge de rédiger les nouveaux rituels conformes aux modifications de la
Constitution et du Règlement Général et dans la foulée il va aussi procéder à
25
l’écriture du rituel des Chapitres de Chevaliers Rose-Croix. On peut considérer ce
nouveau rituel comme relevant du Rite Ecossais Ancien Accepté car il s’intitule rituel
du 18° degré et non rituel du 4° ordre
Le Grand Orient de France de cette époque donne à plein dans le scientisme et
le positivisme et il est fortement engagé et même ouvertement engagé dans le combat
républicain.

Dans ce rituel les mots "FOI, ESPERANCE, CHARITE" sont remplacés par
ceux de la devise maçonnique placés sur les colonnes et entre les colonnes
"LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE" devise présentée comme la transformation
logique, naturelle et progressiste des devises anciennes. A l’Orient l’affiche citée tout
à l’heure est devenue "GRAND ORIENT DE France SUPREME CONSEIL POUR
LA France ET LES POSSESSIONS FRANCAISES", exit l’invocation du Grand
Architecte de l’Univers. La Croix et le monogramme INRI –dont les quatre lettres ne
représentent pas une croyance religieuse- ont des interprétations diverses- ces
représentations disais-je sont accompagnés de la sphère armillaire emblème des
sciences. L’acclamation est celle pratiquée en loge bleue, la batterie par six plus un
est conservée. Le mot de passe est étrangement traduit par "PAIX" ou "SOUHAIT
DE BIENVENUE" ou encore par "LES FORCES SURNATURELLES SONT AVEC
NOUS" et non par son sens étymologique. L’heure du travail est celle de la recherche
de la vérité et du service des intérêts régionaux de nos loges. C’est ainsi écrit ! Ou du
Grand Orient de France ou de la Franc Maçonnerie universelle. Mais c’est aussi
l’heure pour retrouver la Parole Perdue.

Alors que le Pélican est qualifié de mystique, le Très Sage adresse aux
récipiendaires un discours empreint de morale laïque, civique, humaniste et
républicaine; il appelle au travail collectif, à la résistance à la domination des sectes,
au remplacement des rêves, des hypothèses et des idées subjectives part l’expérience
et par les conceptions rationnelles. Il exhorte à la Fidélité loyale et inébranlable au
Grand Orient de France, Suprême Conseil pour la France et ses dépendances, à la
lutte collective contre l’Ignorance, l’Hypocrisie et l’Ambition des hommes. Enfin s’il
souligne la filiation antérieure au christianisme, il définit la croix aux quatre branches
égales comme la croix scientifique. Nous sommes là en présence du rituel le plus
déchristianisé, le plus "déreligiosisé" ou plus simplement le plus areligieux qui soit. Il
est même à la limite du "désymbolisé". Son côté morale laïque est l’image de la
France de la fin du XIX ° siècle et il préfigure tout l’esprit qui imprègnera les grandes
œuvres littéraires de la fin de ce siècle et du début du XX°.

Epilogue
Voici donc les Francs Maçons du GODF, dans les décennies qui suivent, placés
devant le dilemme progressisme-traditionalisme ou modernisme-conservatisme.
Image peut-être trop caricaturale d’une époque, le rituel de Chev. R+C qui leur est
proposé depuis 1890 laisse à l’écart l’éveil à la spiritualité. Redisons-le, un rituel est
ce qu’il est; il est l’image d’une époque. Mais rien n’est immuable. C’est ainsi que
fort probablement est né, au lendemain de la première guerre mondiale, le souhait
26
d’une nouvelle rédaction. Cette tâche s’effectuera sous la direction d’Arthur
GROUSSIER dont nous savons tous l’aura dans le Temple comme hors du Temple et
aussi le haut niveau maçonnique.

Le rituel que nous utilisons aujourd’hui, dans les Chapitres du GODF au Rite
Ecossais Ancien Accepté, né dans les années trente représente, nous semble-t-il, un
juste équilibre entre la mémoire historique et la volonté symbolique. Toutes les
phrases, toutes les séquences qui, comme on dit dans le langage d’aujourd’hui
interpellent, ouvrent la possibilité de multiples interprétations. Il est ainsi aisé de les
accepter et pour chacun d’y trouver son "salaire".

Mes Soeurs, mes Frères. nous venons de vous conduire dans un voyage, un de
plus pour les Francs Maçons que nous sommes. Notre désir évident et aussi notre
plaisir était de montrer que si les rituels conservent leurs valeurs, la nature même des
symboles pouvait profondément varier selon les idées ayant la faveur de la société à
un moment donné. A travers eux et par eux, s’exprime aussi la volonté essentielle du
groupe ou des groupes qui les rendent agissants. En outre les grades capitulaires du
Grand Collège du Rite Ecossais Ancien Accepté du Grand Orient de France
s’inscrivent dans une mouvance obédientielle qu’ils ne peuvent méconnaître.

Nous avons conscience que ce que nous venons de vous apporter ne constitue
qu’une approche éminemment perfectible Nous souhaitons donc que, dans quelques
instants, vous nous apportiez des lumières complémentaires et d’avance nous vous en
remercions.

27
ALCHIMIE ET GNOSE AU 18ème DEGRE DU R.E.A.A.
(Chapitre BERGERAC).

"Pour connaître la rose, quelqu'un emploie la géométrie


et un autre emploie le papillon".

Chacun le sait, nous ne sommes pas "que" géomètres. A la façon du papillon,


présence discrète mais remarquée, la rose entre dans notre vie maçonnique dès le
premier jour : une rose est remise au nouvel initié, à l'intention de la personne qu'il
respecte et aime le plus.

L'unique objet symbolique que le Franc Maçon emportera jamais hors du


Temple a un rapport bien connu à l'amour. Mais c'est aussi la fleur préférée des
alchimistes qui travaillent de la Rosa alba à la Rosa rubea, de la Rose blanche à la
Rose rouge, et appellent souvent leurs traités Rosiers des Philosophes.

La rose est en exergue de cette table burinée. Le développement sera sous le


signe de I'Ourobouros. Brodé sur le sautoir du Premier Grand gardien, le serpent,
symbole païen de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les civilisations, cet
archétype parmi les plus importants de l'âme humaine, selon BACHELARD s'affiche
en rond, fièrement, au milieu des multiples croix qui ornent sautoirs et tabliers des
Chevaliers et face à la croix de l'Est.

Dans la secte gnostique des Ophites, un rite révélateur version christianisée de


1'antique culte du serpent, était pratiqué. "On apportait un coffret contenant un
serpent apprivoisé : on l'ouvrait, l'animal "sacré" en sortait et venait, s'enrouler autour
des éléments de l'Eucharistie"
Coffret, symbole du dieu chrétien, simulacre, cela évoque déjà bien des choses.
Et d'autres encore si l'on se souvient que, d'origine égyptienne l'Ourobouros est un
signe de vie associant le principe fécondant d'Osiris et le principe de mort et
renaissance généré par Seth, destructeur mais purificateur de la matière. Partant, le
symbolisme du serpent peut être rattaché à celui, plus général, du Feu divin,
illuminateur et rénovateur.
Faut-il voir dans la présence de l'Ourobouros sur le sautoir du Premier Grand
Gardien une Réminiscence alchimique et un signe précurseur du "Igne Natura
Renovatur Integra ?"
Pour les alchimistes le serpent, dans la configuration Ourobouros, représente
l'unité de la matière, l'harmonie universelle notions de première importance au plan
philosophique.
Enfin, pour les observateurs extérieurs, n'ayant ni début ni fin, l'Ourobouros est
à l'image du Grand Oeuvre : seuls les initiés, les adeptes, ont une idée de
l'ordonnancement du Grand Art, de l'Ars Magna. En ce qui nous concerne, nous
avons trouvé là un prétexte pour ne suivre aucun plan déterminé dans1'exposé de nos
observations ou réflexions. Avec un fil conducteur tout de même : le rituel; et une
28
arrière pensée : à un moment de la saga des rituels du 18ème grade, par le biais de
l'histoire juive et chrétienne un message alchimique est passé.

De même que la rose est offerte le tout premier jour à l'impétrant, c'est lors de
son élévation au deuxième degré que la Gnose est présentée à l'Apprenti comme étant
"la connaissance morale la plus étendue, la plus généreuse aussi, l'impulsion qui
porte l'homme à apprendre toujours d'avantage et qui est le principal facteur de
progrès"
Sous la forme de la lettre G elle figure au centre de l'Étoile flamboyante ce
symbole essentiel du grade de Compagnon signifiant que "l'initié du deuxième degré
est destiné à devenir lui-même une sorte de foyer ardent, source de chaleur et de
lumière [...]", nous dit le mémento tandis que J.BOUCHER rappelle qu'en alchimie,
le G est l'initiale de la matière première…destinée à devenir, donc.

Cette référence implicite à l'alchimie est plus clairement exprimée dans la suite
de l'instruction du 2ème grade : "Pour les Alchimistes et dans l'ancienne Franc-
maçonnerie, l'Étoile flamboyante était le pentagramme de I'Absolu".
Le mémento invite ensuite à une réflexion entre gnose et gnoséologie: "Pour
nous [l'Étoile flamboyante] c'est la réunion de toutes les vérités conciliées par la
lumière, en même temps que la clarté personnelle de la voie intérieure. Chacun crée
son Étoile flamboyante par ses pensées, ses sentiments, sa conscience et ses actes".

Dans l'ancienne Franc-maçonnerie le grade de Maître n'existait pas; en quelque


sorte, on en restait à l'Étoile flamboyante. Restons-y, en nous plaçant sans transition à
la reprise des travaux du 18ème grade.
Ce raccourci, peut-être moins audacieux qu'il n'y paraît, -voir le "Maître Libre"
décrit par Guérillot- nous conduit au coeur de notre propos. Après l'épisode de la
Maçonnerie salomonienne, basée sur la légende d'Hiram et ses prolongements, la
Maçonnerie chevaleresque par l'intermédiaire du 17ème , puis du flamboyant 18ème
grade, nous convie à la recherche de la Connaissance et à l'emploi des outils que sont
les symboles quelles que soient leurs origines.

Les travaux reprennent force et vigueur, au 18ème degré, "à l'heure où le soleil
s'obscurcit, où les ténèbres se répandent sur la terre". Il est possible que les
concepteurs des rituels aient voulu établir un parallèle avec le travail alchimique de
nuit, caché, en fixant allégoriquement la reprise des travaux au crépuscule.

Le Très Sage invite en effet les Chev. R.+C.à se mettre au travail pour
"dissiper les ténèbres et retrouver la Parole perdue"... "L'Étoile flamboyante ayant
disparu et les outils de la Maçonnerie ayant été dispersés". Un bouleversement s'est
produit. La plaquette sur le symbolisme du 18ème degré nous dit sobrement: "avec le
17ème grade, la parole va être perdue en même temps que le temple sera détruit".
Le rituel est plus précis : il s'agit du second Temple, "élevé sur le fondement de
l'Ancienne Loi qu'animait une volonté de puissance. Lui aussi s'effondrera, sa chute

29
et la dispersion d'Israël précéderont l'avènement du troisième Temple, mystique
celui-là".

Nous sommes là dans l'anti-biblisme et le dualisme gnostiques chrétiens.

L'un de ses représentants les plus radicaux, Marcion, voyait, dans l'Ancien
Testament, non pas une "suite de mythes ni un recueil de mensonges, [mais] une
histoire vraie [et] affreuse, celle de la domination tyrannique du Créateur sur le
monde et les hommes". D'une manière générale, pour beaucoup de gnostique,
"responsable de la création matérielle et de la Loi mosaïque, ce Dieu créateur
s'oppose d'une manière absolue au Dieu suprême demeuré inconnu du monde jusqu'à
la révélation christique; c'est le Dieu des sacrifices sanglants, des batailles, des
massacres". (Alors que dans la Nouvelle Loi "la Justice et l'Autorité seront
tempérées et vivifiées par l'Amour").

Ici, c'est l'évocation, par les gnostiques, du temps de la révélation christique


intervenant en opposition à l'Ancienne Loi qui nous incite irrésistiblement à oser un
parallèle avec le contenu du coffret de la Parole perdue.

Chaque grade a sa légende et annonce le suivant. Celle du 17ème voudrait qu'il


ait été créé "en plein Moyen-Âge, à une époque où se heurtaient, en Occident, les
principes professés par le catholicisme romain et ceux rapportés du Moyen Orient
par les croisés". La mission des chevaliers d'Orient et d'Occident aurait été d'établir
la synthèse entre ces deux "courants", entre le dogme et les gnoses. Bien que Paul
NAUDON ait considéré qu'il s'agissait là d'une glose interprétative et restrictive, un
auteur profane écrit ceci : "Le 17ème grade du R.E.A.A. met en jeu un cérémonial
imposant qui n'est pas sans évoquer les mystères de certaines sectes gnostiques
chrétiennes. Au cours de ce rituel on découvre un étrange tableau représentant une
croix de chevalerie dans laquelle se trouvent sept sceaux qui, sont censés figurer
ceux dont parle l'Apocalypse de St Jean. […] Notre auteur fait le judicieux
commentaire suivant : "Cette légende est le type même des récits invérifiables qui
abondent dans les rituels des hauts grades; mais le 17ème degré est intéressant par
son souci d'ésotérisme chrétien -même si (ce qui est fort possible) le rituel a été
composé par des Maçons français de la fin du XVIIIe siècle, et non par des croisés
prestigieux".

Le 17ème méritait bien qu'on s'y attarde un peu : pour ce commentaire qui
s'applique dans sa généralité à bien d'autres degrés, et notamment au 18ème à propos
duquel on peut parler de, souci d'ésotérisme alchimique. Également à cause de St
Jean, apôtre et évangéliste largement cité et commenté par l'incontournable plaquette
du 18ème au paragraphe "Parole perdue", avec un acrobatique exercice d'exégèse et
une belle citation de Simone WEIL. Pour nous, ce St Jean, fêté le 24 juin par des feux
très païens, est intéressant dans le contexte "gnostique" en confirmation de ce qui
vient d'être dit: "d'après certains auteurs, St Pierre symboliserait l'église "extérieure"

30
et St Jean l'église "intérieure"; aussi a-t-on voulu voir dans le vocable de St Jean
utilisé par la Maçonnerie la preuve évidente de son rattachement à la Gnose [...]"
Le rituel de réception au 18ème degré va nous donner l'occasion de relever un
bon nombre de références "alchimiques" et également de constater des convergences
entre alchimie et gnose dans nos textes.
Encore au grade de Chevalier d'Orient et d'Occident qui vient de leur être
conféré, les candidats à l'élévation au 18ème grade promettent, de soutenir la cause du
faible et de l'opprimé et de remplir fidèlement les devoirs de Rose-Croix.
Basile VALENTIN, alchimiste allemand de la fin du XVe siècle, écrivait ceci :
"Bref, si tu veux chercher notre Pierre, sois sans péché, persévère dans la vertu, que
ton esprit soit éclairé de la lumière et de la vérité. Prends la résolution, après avoir
acquis le don divin que tu souhaites, de tendre la main aux pauvres embourbés,
d'aider et de relever ceux qui sont dans le malheur".
Dans la même tonalité le Très Sage exhorte les récipiendaires à retrouver la
Parole perdue "afin de reprendre notre approche de la Vérité, condition
indispensable pour être consacré Rose-Croix". Il définit la Parole perdue comme (a)
"non écrite, symbole de la Tradition Universelle, (b) manifestation de l'étincelle
d'intelligence dans la nature des êtres".

Trouver la pierre philosophale, pour l'adepte alchimiste, "c'est avoir résolu le


problème fondamental, avoir trouvé le secret de la nature, grâce à une Connaissance
parfaite acquise par illumination".
(a) D'après certains auteurs
profaneshttp://sog2.free.fr/Articles/ArtColloquePau206.RC18.htm - _ftn16#_ftn16 il existe des
"constantes" chez les alchimistes occidentaux: (le secret dont ils s'entourent-le
caractère traditionnel de leur science qui se transmet de maître à disciple (leurs écrits
ne peuvent être déchiffrés que si l'on en possède la clef).
(b) Jean de Meung, dans la deuxième partie du Roman de la Rose, renouant
avec le mythe grec de la fontaine de jouvence, fontaine philosophique ou fontaine des
sages pour les alchimistes, décrit une "fontaine, salutaire et belle à merveille" dans
laquelle brille une escarboucle (pierre de la famille des grenats, rouge foncé d'un vif
éclat).Écoutons-le:
"II n'y a là d'autre soleil qui rayonne que cette escarboucle flamboyante. […]
L'escarboucle a si merveilleux pouvoir que ceux qui s'en approchent et mirent leurs
faces dans l'eau voient toutes les choses du parc, de quelque côté qu'ils se tournent et
les connaissent proprement ainsi qu'eux mêmes; et, après qu'ils se sont vus là, ils ne
seront jamais le jouet d'aucune illusion, tant ils y reviennent clairvoyants et
savants".
Escarboucle flamboyante, étoile flamboyante, étincelle d'intelligence,
clairvoyants et savants, connaissance de soi..., il y a 1à bien des éléments : aspect
gnostique de l'alchimie, contenu crypto-alchimiquee et crypto-gnostique de notre
rituel, bien des éléments de la matière d'une subtile alchimie : maçonnique au 2ème
grade, rose-croix au 18ème.
Le plus rude travail, la peine tout entière

31
Est à parfaitement préparer la matière.
aurait dit un certain Augurelli dans sa Chrysopée.
Tout est prêt, tout peut commencer les candidats, "au noir", c'est-à-dire cordon
de R.+C. à l'envers, sont conduits dans les ténèbres d'une salle obscure où l'on a
illuminé une image du Phénix au pied de laquelle se trouve le coffret contenant le
support de l'inscription I .N R I.
Ainsi, la première image symbolique qui saute aux yeux des candidats est celle
d'un animal. Jusqu'à présent, d'initiation en augmentations de salaire successives ils
avaient découvert des outils, des minéraux, des objets, des végétaux. Les animaux de
toutes sortes sont omniprésents dans la symbolique alchimique. Le premier animal
rencontré est donc un phénix. Il est rouge pourpre, une couleur nouvelle, en rupture
avec les degrés précédents et aussi avec les récits de la Bible où le rouge est rarement
différencié du brun ou bien représente la couleur du péché (Esaïe1, 18).
Les impétrants apprendront par la suite que le phénix est, pour les Alchimistes,
le symbole de l'Oeuvre au rouge caractérisant la régénération du monde; des
planches du Grand Oeuvre, avec le Phénix, montrent la figure hermétique de l'amour
spirituel, prouvant ainsi que gnose et alchimie font bon ménage souvent. Le phénix
est, dans le même sens, l'allégorie de la perfection du feu pur.
Ils découvriront peut-être qu'en s'appropriant une fois de plus, un symbole
païen les Pères de l'Église avaient fait du phénix le symbole de la résurrection du
Christ, jusqu'au VIe siècle. Le supplice de la croix inspirait l'horreur. On voulait
cacher celle-ci aux néophytes et aux païens à évangéliser.

Les futurs Chev. R+C sont conduits dans un Temple "rouge". Ils croient avoir
retrouvé la Parole perdue. Le très Sage leur demande où.
-"Sous l'aile du Phénix à l'instant où il renaissait de ses cendres.
-Mon F:. Gr. Expert, voulez-vous m'apporter la Parole perdue qu'avec l'aide
de nos FF. animés par la Foi, l'Espérance et la Charité, vous croyez avoir retrouvée.
Le T.S. ouvre le coffret, en tire un document qu'il montre au Chapitre et lit
l'inscription.
- I.N.R.I. Voilà la Parole perdue et enfin retrouvée."
Avant de commenter les explications données par le T.S. et le Chev.
d'Éloquence sur ce qui vient de se passer, relisons les indications données dans le
rituel[18] pour servir de thème au discours de bienvenue du Chev. d’Éloquence : "Les
16 premiers grades sont relatifs à une première période de la pensée humaine jadis
conservée dans le secret des Temples et symbolisée par l a tradition hébraïque du
peuple élu. Tous les symboles de ces 16 premiers grades sont judaïques et
architecturaux. Le 17ème degré rappelle l'époque de la ruine du Temple. Le 18ème
degré a pour objet l'étude de la pensée moderne, des philosophies, des différentes
religions, de la sagesse et de la science qui doivent se prêter un mutuel appui".

Si le fond et la forme sont discutables en ce qui concerne les 17 premiers


grades, on ne peut que saluer le programme, novateur voire réactionnaire, proposé
pour le 18ème où les religions en général sont placées sur un pied d'égalité avec

32
d'autres manifestations de la pensée. Il était bon d'en parler dès maintenant pour bien
marquer le contraste avec ce qui suit, extrait du même rituel.
Si l'on veut bien considérer, d'autre part, que l'Alchimie a sa place entre
Sagesse et Science, nous nous permettrons de faire valoir son point de vue et, si cela
se présente, de souligner quelques incidences gnostiques.

On se souvient que les vertushttp://sog2.free.fr/Articles/ArtColloquePau206.RC18.htm


- _ftn19#_ftn19 animaient, soutenaient l'ardeur des Chev. d'Orient et d'Occident avant
leur recherche de la Parole perdue. Dans les préalables du Grand Oeuvre, "l'adepte
doit éliminer les désirs corporels et vaincre la chair […]. L'alchimie devient une
véritable religion dont la thèse fondamentale sera le pouvoir illimité de l'esprit sur la
matière […].

FUCANELLI adepte moderne invite à "se rappeler l'adage "Mens agitat


molem", l'esprit agite la masse, car c'est la conviction profonde de cette vérité qui
conduira le sage ouvrier au terme heureux de son labeur. C'est en elle, en cette foi
robuste, qu'il puisera les vertus indispensables à la réalisation de ce grand mystère".
"L'"art" accompagne l'ascèse; à eux deux, ils constituent le double processus du
Magistère".
Les Rose-croix néophytes, aidés par les vertus, ont mérité que la Parole leur
soit révélée, on les éclaire maintenant sur d'autres mystères.
-La F.M. a conservé pour son 18ème degré la croix à quatre branches égales,
emblème qui se prête à de multiples et fécondes interprétations.
-Cette croix est ornée en son centre d'une Rose rouge, perfection naturelle,
.fleur de la Chevalerie, emblème de l'Amour pur.

Les rédacteurs du rituel écrivent "croix" avec un "C" majuscule Il faudrait, si ce


n'est déjà fait, rectifier cet abus dans une prochaine édition: la croix à quatre branches
est la plus basique, la plus primitive.
C'est crux, crucis, qui à donné croisée, pour le châssis des fenêtres comme pour
l'intersection de deux chemins, au sens où l'adepte NEWTON l'employait dans
l'expression "experimentum crucis": "expérience servant pour vérifier une hypothèse,
comme un poteau indicateur de carrefour pour trouver son chemin"
.
Dans le langage volontairement ésotérique des adeptes, croix signifie
"creuset", "mot obscur" avoue une lexicographe qui peut représenter soit une lampe à
deux mèches croisées, soit un récipient creux.
.
La rose, dans ce même langage, c'est la couleur rouge en général et aussi le
nom des deux phases qui succèdent au noir initial : de la rose blanche à la rose rouge,
cette dernière signifiant l'apparition de la pierre des sages. Celle-ci nous renvoie à
l'escarboucle flamboyante de tout à l'heure. Et si la croix à quatre branches avec la
rose rouge au centre était une Étoile flamboyante substituée; comme le mot sacré ? Le
T.S. termine d'ailleurs ainsi : "C'est pourquoi vous voyez, dans les branches de cette

33
croix, les lettres I.N.R.I. qui, alternativement prononcées, forment le mot sacré du
grade de Rose-Croix".
Auparavant, le T.S. avait dit : "La raison est comme la rose dans la croix du
présent, lequel, crucifié entre l'Être et le Non-être, entre le passé, le néant qui n'est
plus et l'avenir, le néant qui n'est pas encore, est le lieu de la réconciliation entre la
raison et la passion".
Nous proposons, en regard de cette abstraite sentence un extrait de l'Archidoxe
de Paracelse, "cette étrange figure faustienne du 16ème siècle, anticlérical,
développant un système "qui sent le fagot", mais qui n'a pas lui-même conscience de
sortir du christianisme", ce qui est le cas de la plupart des alchimistes:
"Celui qui veut travailler au Grand Oeuvre doit visiter son âme, pénétrer au
plus profond de son être et y effectuer un labeur caché, mystérieux. Comme la graine
doit être ensevelie dans le sein de la terre, ainsi celui qui entend l'appel de Dieu doit,
en se corrigeant, en se rectifiant, obtenir la sublime transmutation du charnier natal,
immonde matière noire, et faire du charbon, un éclatant diamant, du plomb vil, un or
pur. Il aura trouvé la Pierre cachée qu'il recelait en lui".

Souvenons-nous de V.I.T.R.I.O.L.... La poursuite de l'or, c'est, en réalité la


quête de trésors incorruptibles et purement spirituels. Sans lien obligé avec une
religion particulière, Dieu "allant de soi", comme pour presque tous les "intellectuels"
jusqu'au XVIIIe siècle.

Le Chev.d'Éloquence poursuit en proposant deux significations possibles de


I.N.R.I.: Jesus Nazarenus Rex Judeorum et Igne Natura Renovatur Integra, Jésus de
Nazareth Roi des Juifs et, c'est par le feu que la nature entière se renouvelle. "Cette
multiplicité d'interprétations, dit-il, indique assez que la Parole n'a été retrouvée que
symboliquement, sous une forme substituée, et qu'en conséquence sa recherche, qui
se confond avec celle de la Vérité, demeure la tâche des Chev.Rose-Croix" […].
Plus loin, il commente les représentations de deux animaux placées près de
l’autel :
-le pélican, "symbole du sacrifice que tout Chev. R.+C. doit être prêt à
accomplir".
A quel symbolisme du sacrifice est-il fait appel? A celui du Christ ou à celui de
la pierre philosophale qui, dans le processus du Grand Oeuvre, s'épuise en
communiquant au vil métal la couleur rouge qu'elle recèle ?
-le phénix "emblème de la pensée universelle qui se consume elle-même et
renaît de ses cendre".
Si les FF. chargés de séculariser les rituels au XIXe siècle sont passés par là, ils
ont manqué de cohérence : on a vu que, jusqu'au VIe siècle, le Phénix était au
premier plan de la symbolique chrétienne à la place du sacrifice de la croix. Le
phénix, symbole immémorial est, pour les alchimistes, l'allégorie du feu pur : sa
renaissance miraculeuse constitue le Grand Oeuvre.
Les récipiendaires sont enfin"faits et constitués" Chevaliers Rose-Croix. Le
T.S. ajoute : "Chevaliers, puissiez-vous, sous ces nouvelles couleurs qui sont celles

34
du Feu et de l'Amour, devenir l'ornement et la gloire de notre Ordre".
Cette précision ne peut être ni fortuite, ni gratuite : insister sur la couleur rouge,
sur le feu, c'est donner "un signal fort", pour parler contemporain.
PARACELSE parlait de "L'élément "feu", plus sublime encore que les trois
autres..." BORRCHIUS tenait, quant à lui, pour certain que le vrai berceau de
l'alchimie, pour n'être pas aussi antique qu'on le disait, se trouvait néanmoins dans les
ateliers de Tùbal-Caïn le redoutable forgeron[26] de la Bible. Un nom qui nous a
tellement intrigués, certain soir, que nous ne l'avons jamais oublié.
Les nouveaux Chev..R. +C. sont reconnus comme tels par le Chapitre et salués
par une batterie d’allégresse :
-Signe et contresigne, pas seulement hermétiques... "Tout l'art (l'alchimie) est
basé sur l'amour divin, par lequel le ciel s'unit à la terre, dans le chaste inceste du
soufre et du mercure"..
-batterie à sept coups comme les sept métaux et bien d'autres choses pour les
adeptes,
-acclamation, qui si elle signifie vraiment "sauveur", serait plus gnostique que
chrétienne.
A la fin de la magnifique étude Deux siècles de REAA en France, l'Aréopage
"SOURCES" définit ainsi la Maçonnerie en général : "C'est la bonne fille, un tantinet
adultérine –des Lumières et de l'illuminisme -de la gnose et du cogito -du positivisme
et de l'ésotérisme –du christianisme et de l'athéisme, stoïcien -du latitudinarisme
protestant et de la physique newtonienne".
Le R.E.A.A. est ensuite qualifié de "fils d'aventuriers franco-américains".
Dans le même esprit, nous prétendons que l'alchimie est la "mazarine" du 18ème
grade : une fille adultérine reconnue mais cachée.

Pierre MOLLIER historien rigoureux, a certainement raison de dire, dans le


même ouvrage, que le baron de TSCHOUDY et André DORE se sont trompés en
donnant au 18ème grade des origines alchimiques : "force est de constater, dit-il,
qu'une lecture raisonnable des rituels anciens que nous avons cités ne laisse rien
apparaître de tel".
Tout en restant raisonnables nous pouvons envisager un autre mode de lecture,
celui qui est appelé anagogique. Étymologiquement cette lecture est censée conduire
en arrière et /ou au-dessus de ce que produisent les lectures habituelles. Dans la
pratique, "la lecture anagogique prend au sérieux "ce qui manque" pour en discerner
les repères dans "ce dont on dispose".

Pour des Maçons familiers des symboles en tous genres et accoutumés à l'esprit
critique, c'est un exercice tout à fait concevable.
C'est ce que notre Chapitre a tenté de faire tout au long de l'année dernière sous
l'impulsion de son T.S. et sous la direction technique. Non pour trouver des origines,
mais pour mettre en évidence des repères alchimiques tout aussi justifiés et
acceptables que les lourdes marques chrétiennes apposées -puis effacées, puis
déguisées- au gré des avatars des obédiences ou des opportunités politiques, pendant

35
plus de deux siècles sur le symbolisme du grade de Rose-croix.

36
PLACE DU 18ème GRADE DANS L'ECOSSISME DU R.E.A.A.
(Chapitre de PAU)

PREAMBULE

Il est indispensable de rappeler, en préambule, que nous appartenons à une


obédience adogmatique, selon l’expression actuelle. C'est-à-dire, une obédience qui
n’impose aucune appartenance religieuse particulière à ses membres, qui respecte la
liberté absolue de conscience de chacun de ses membres et qui, en cela, se place
volontairement dans la lignée humaniste.
C’est pourquoi, je trouve particulièrement heureux que notre B.A..F. Jean
Henry PASSINI ait introduit le remarquable ouvrage anniversaire du R.E.A.A.
(1804-2004) par une citation de SPINOZA.
Puissent les FF.MM. s’inspirer de celui qui, sans doute le premier avec autant
de force, affirma que le spirituel n’est pas l’apanage exclusif du religieux.

INTRODUCTION

Bien évidemment le 18ème grade est authentiquement maçonnique au sens où ce


sont bien des FF.MM. qui, dés les débuts de la F.M. spéculative, ont élaboré ce grade
et l’ont pratiqué (on peut dire avec ferveur), comme en attestent des documents
historiques authentiques !
On peut regretter que nos FF. du temps des Lumières n’aient pas recherché
d’autres sources d’inspiration que ce qu’ils avaient dans leur contexte immédiat; mais
n’oublions pas que les tout premiers créateurs de la F.M. spéculative, j’ai nommé les
FF. DESAGULIERS, PAYNE et ANDERSON étaient tous inspirés par la tradition et
la pratique chrétiennes, et qu’ils étaient animés par la volonté de faire cohabiter
Catholiques, Protestants et aussi Juifs dans certaines loges.

De plus, en France, l’Église catholique est encore très puissante dans la


première moitié du XVIIIe siècle et les FF. MM. bien-pensants ne veulent pas s’en
faire une ennemie. Choix peu judicieux, car c’est au nom d’une sorte de dévoiement
de la rituélie catholique que la F. M. sera condamnée par cette même Église.
A ses débuts, le REAA sera marqué considérablement par le grade de Rose
Croix profondément chrétien, ceci s’expliquant par le contexte socio-historique de la
F..M. dans la France du XVIIIe siècle.

LE PROBLEME DES REFERENCES CHRETIENNES

Le rituel du 18ème grade, c’est incontestable, présente des références


chrétiennes y compris de nos jours. L’association des termes chrétien et maçonnique
heurte certains FF.. D’autres préfèrent utiliser le qualificatif de christique pour se

37
démarquer d’une religion donnée. Pourtant ce terme est certainement plus inapproprié
pour qualifier ce rituel maçonnique. Tout d’abord parce que ce mot est apparu à la fin
du XIXe siècle et donc son utilisation en l’occurrence est tout à fait anachronique ;
ensuite parce que se revendiquer du christique, au sens théologique du terme, s’est se
vouloir plus chrétien que chrétien ce qui est pour le moins paradoxal pour des
FF.MM.

De fait, comme nous l’avons dit plus haut, la F.M. spéculative du milieu du
XVIIIe siècle (époque d’apparition de ce grade) baignait dans la tradition chrétienne
qui imprégnait profondément la vie intellectuelle, culturelle et sociale de ce temps.
L’influence de la culture chrétienne sur la F.M. n’est donc pas surprenante.

La démarche initiatique du R.E.A.A. pouvait-elle faire l’impasse sur la


référence à la tradition chrétienne quand on sait que le corpus maçonnique emprunte
une grande part de ses inspirations au corpus traditionnel occidental, dans lequel il
faut inclure aussi les références hébraïques, notamment kabbalistiques que l'on
retrouve actuellement au 14ème grade? Par contre l'absence de références islamiques
s'explique aussi par leur absence dans le corpus traditionnel et religieux occidental.

LES INSPIRATIONS ACTUELLES

Qu’en est-il de nos jours? Quel est le contenu de ce rituel; quelles en sont ses
inspirations? Où se situe le 18ème grade?

Ce qui caractérise le positionnement actuel du 18ème grade, ce n’est pas tant


qu’il soit entre le 17ème et le 19ème, mais bien plus qu’il soit entre le 4ème et le 33ème
degrés. En effet, il est au milieu de la progression. Il constitue un véritable tournant
dans la marche initiatique du REAA. Il se situe, en quelque sorte, à la croisée des
chemins: entre l’évolution progressive du 4ème au 17ème, marquée par un
perfectionnement individuel symbolique sur des thèmes d’inspiration légendaire,
mythiques ou mythologiques, et d’autres orientations plus actives et plus humanistes
que l’on retrouvera par la suite. Il constitue, à ce moment de la progression, une
incitation quasiment provocatrice à la réflexion spirituelle.

Certes aux 12ème, 13ème, 14ème et 17ème grades des signes forts sont déjà présents
qui font référence au métaphysique. Mais il est clair, comme cela a été dit et redit de
nombreuses fois en loge, que la découverte du 18ème grade est un choc pour beaucoup
de FF. en raison des réminiscences de rites catholiques que beaucoup ont connu dans
leur jeunesse. [Au passage, il faut noter qu’une majorité de FF. du G.O.D.F. n’a pas
choisi de pratiquer le REAA.Ils le découvrent après des années de pratique du rite
français en loge bleue.]

Ce positionnement au milieu de la progression est important. Car, à l’inverse


de ce que l’on a pu connaître au XVIIIe siècle où ce grade constituait la fin de la
progression et le nec plus ultra de la démarche initiatique, de nos jours la place qu’il
38
occupe, signifie bien que les références chrétiennes ne constituent nullement l’alpha
et l’oméga de l’écossisme.

Il ne nous est pas possible d’aborder tous les symboles de ce grade dans le
temps imparti à cet exposé mais on peut dire que ses inspirations actuelles pourraient
se résumer ainsi: notion de sacrifice; régénérescence de l’homme; reconstruction
personnelle.
On met souvent en avant la notion d’Amour. D’où l’appellation nouvelle au
ème
18 de Bien Aimé Frère, mais nous connaissons les limites de cette proposition,
dont le corollaire destructeur: la haine. Cependant une formule biblique pourrait
exprimer la forme qui trouve écho chez les FF..MM. du G.O.D.F. du XXIe siècle:
"Aimez vous les uns, les autres!"; autrement dit, soyez solidaires parmi les hommes.

La notion de sacrifice rejoint cette notion de solidarité. Ce rituel nous rappelle


que "la F.M. est une institution certes philosophique et progressive", mais aussi
essentiellement philanthropique. Or, le philanthrope est celui qui pratique l’offrande,
et l’offrande est une forme de sacrifice.

La notion de sacrifice, depuis la mort d’Hiram, est au centre de la démarche


maçonnique.

Si, pour nos prédécesseurs du XVIIIe siècle, la caractéristique de ce grade était


la résurrection du Christ revenant parmi les hommes de façon invisible pour répandre
la parole d’un dieu unique, pour nous, de nos jours, comme déjà pour nombre de
FF.MM. du XIXe siècle, c’est avant tout la symbolique (déjà présente dés la première
initiation) de la mort et de la renaissance du F.M. parmi ses FF.; donc dans le groupe
et dans le réel, pour tenter de mieux vivre et de mieux comprendre comment apporter
un mieux-être aux autres hommes.

Régénérescence du F. M., non par le sang du Christ, selon les inspirations et les
interprétations du XVIIIe siècle, mais par le feu principe, par le Verbe, tous deux
symbolisés par le Phénix.

Régénérescence du F.M., reprenant des forces au service de l’humanité, dans


un temps, soit linéaire selon l’inspiration chrétienne, soit rectifié selon l’inspiration
shamanique de certains FF., soit spiralée selon une inspiration plus philosophique et
progressiste. L’objectif de ce grade serait donc d’inciter chaque F. à voyager à
nouveau au fond et au centre de lui-même pour renouveler une réflexion sur le temps
et le spirituel.

Ainsi compris, nous pourrions dire que le 18ème grade est authentiquement
maçonnique, non seulement parce qu’il a été créé par des FF.MM., mais parce qu’il
permettrait l’interprétation des points forts de la démarche initiatique, y compris de
façon adogmatique.

39
NE VARIETUR?

Et pourtant, le type de construction et d’expression rituelles de ce grade est à


l’origine de nombreux conflits d’interprétation et de propositions réformatrices dans
sa rédaction. Ces tentatives de remises en cause ou de conservation trouvent leurs
sources dans différentes motivations:
- certains se sont interrogés sur l’éventuelle volonté de prééminence de
l’expression chrétienne sur l’expression judaïque dans la construction rituelique des
hauts grades du R.E.A.A..
-d’autres se sont interrogés sur l’inadaptation du rituel de Rose Croix aux
évolutions émancipatrices du G.O.D.F..
-d’autres, à l’inverse, et au nom de la tradition maçonnique, ont craint que la
remise en cause d’une pierre de l’édifice n’ébranle et ne mette en péril toute la
construction du rite.
-de nos jours des FF. se posent la question de l’inadaptation possible du grade
dans sa forme actuelle par rapport à l’évolution du monde et des esprits entre le
XVIIIe et le XXIe siècles. Cette interrogation s’accompagne de celle relative à une
incohérence qui caractériserait nos références en les faisant "naviguer" du légendaire
au religieux en passant par le mythique et l’historique; le compas se déréglerait !

Alors, faut-il changer le rituel de ce grade ou faut-il s’y adapter?

Son authenticité historique, l’authenticité et l’honnêteté de la démarche des


FF.MM. qui le pratiquent, suffisent-elles à en justifier le maintien en l’état?
Pendant plus de 30 ans, à cheval sur le XIXe et le XXe siècles, le Suprême
Conseil du R.E.A.A. du GODF a autorisé, on peut même dire encouragé, la pratique
d’un rituel du 18ème grade différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Il en
existe plusieurs exemplaires originaux datant de 1890 dans les archives de la loge La
Propagation de la Vraie Lumière, déposées aux Archives Départementales de
Tarbes.

Des FF. de Pau en ont retrouvé un exemplaire du Ch. "Picardie", à l’Orient


d’Amiens datant de 1901. Ces rituels, en vigueur de 1890 à 1924 environ, et peut être
au-delà, font suite à la date marquante du G.O.D.F. 1877. On peut dire la date de
naissance de la F.M. adogmatique (que l’on a appelée longtemps libérale).

La Constitution et le Règlement Général du G.O.D.F. vont être modifiés en


1885 à la suite du convent de 1877. C’est cette nouvelle référence qui va servir à
l’élaboration d’un nouveau rituel intitulé RITUEL des CHEVALIERS ROSE CROIX
mis en harmonie avec la Constitution et le Règlement Général de l’Ordre promulgués
en 1885.
Ce nouveau rituel de 1890 comporte, en page 33 (faut-il y voir une marque
symbolique!?), "Une Constatation d’Authenticité" signée de 2 membres du C. de l’O.
du G.O.D.F. délégués, du Grand Commandeur, du Garde des Sceaux du G.O., et du
Grand Chancelier (33ème).
40
Celui d’Amiens, de 1901, est authentifié par le Président du C. de l’O. le F.
DESMONS, le Grand Commandeur le F. BLATIN et par les sceaux conjoints du
G.O. et du Grand Collège du R.E.A.A.

Ce rituel a parfois été qualifié de "Républicain" ce qui me paraît


particulièrement inadapté, car où est la Chose Publique là dedans?! Mais cet abus de
langage est lié au fait que ce sont bien des FF.MM. républicains qui, parvenus à la
tête du G.O., vont promulguer les nouveaux Règlements et Constitution qui seront à
l’origine de la réforme du rituel de Rose-Croix.

Le F. AMIABLE, influencé par les écrits des FF. RAGON, CHEMIN-


DUPONTES et surtout DUPUIS, en sera un de ses principaux rédacteurs.
Outre les références à "une humanité en marche vers la lumière", ce rituel
subordonnera les termes de "Foi – Espérance – Charité" à la devise "Liberté –
Égalité – Fraternité"; triple devise considérée alors comme "une transformation
logique, naturelle et progressiste des devises anciennes".
Bien qu’ayant conservé par exemple INRI (mais en le traduisant soit par "Igne
Natura Renovatur Integra", soit par "Indefesso Nisu Repellamus Ignorantium"), il se
réfèrera à la haute antiquité et non à la chrétienté pour des symboles tels que la cène
et la croix.

Bref, un nouveau rituel, dont la réforme se veut profondément humaniste, que


les théories comparatistes de DUPUIS vont influencer sous la plume d’AMIABLE et
qui s’inspire de la première réforme déiste de 1875 qui voulait exprimer "un autre
caractère au grade Rose Croix…" en présentant "…d’une façon plus logique et plus
rationnelle la continuation symbolique et la morale profonde du grade de Maître".
Ce nouveau rituel, pour autant, demeure dans une forme qui ne remet pas en cause
l’architecture d’ensemble du R.E.A.A.. On peut donc dire que le rituel du 18ème grade
que nous pratiquons aujourd’hui n’a pas toujours été ainsi et qu’il a même subi
plusieurs variations dans le temps.

En ce début de XXIe siècle, au sein de notre Ch., l’authenticité historico-


maçonnique du 18ème grade nous paraît incontestable; mais sa pertinence symbolique
dans la progression maçonnique du R.E.A.A. ne paraît plus aussi évidente à un
certain nombre de FF. Comme les FF. déistes de 1875, ils pensent qu’il rompt la suite
légendaire qui a sa propre logique depuis la mort d’Hiram jusqu’à…ce que je ne peux
pas évoquer ici et qui suit le 18ème grade. Tel qu’il est actuellement, ce rituel
troublerait ce que notre T.Ill.F. Jean-Pierre DONZAC a souvent appelé "la suite de la
belle histoire!"

Certes, dans son contenu, nous l’avons vu plus haut, il comporte des valeurs
symboliques authentiquement maçonniques, mais, exprimées dans ces formes
chrétiennes, leur résonance et leur perception s’en trouveraient amoindries, atténuées,
perturbées. De plus, les références bibliques du Nouveau Testament qui caractérisent
41
ce rituel, ne constituent plus des références évocatrices pour un certain nombre de
FF., mais plutôt des références inhibitrices. Elles n’ont pas la même richesse
évocatrice que les références légendaires, mythologiques, philosophiques car il
semble difficile d’appliquer le même recul permettant une vision plus large.

CONCLUSION

Il nous a paru important d’apporter ces questionnements dans la réflexion de ce


colloque, car le seul refuge sur la notion de tradition ne pourrait aboutir qu’à une
forme de conservatisme dont on connaît les facteurs sclérosants. La construction d’un
rite est une histoire en elle-même, mais c’est aussi une œuvre qui se construit dans
l’histoire des hommes.

L’authenticité culturelle et historique maçonnique de 18ème grade est


indéniable.
La volonté d’une lecture authentiquement et sincèrement maçonnique de la
symbolique de ce grade par les FF.MM. actuels du G.O.D.F. est réelle mais nécessite
des circonvolutions interprétatives qui brouillent la cohérence et surtout la crédibilité
de notre démarche maçonnique adogmatique.

Faut-il lancer une réflexion approfondie sur une adaptation éventuelle de


l’écriture de ce grade aux évolutions culturelles et mentales des FF.MM. du XXIe
siècle? La question est posée.
Nos FF. du XIXe siècle nous ont montré que cela était possible sans remettre
en cause structurellement l’ensemble du R.E.A.A..

42
PLURALITE-ADOGMATISME-LIBERTE DE PENSER
(Chapitre PERIGUEUX)

INTRODUCTION.

Chacun des éléments du thème proposé à notre réflexion a déjà fait l’objet de
nombreuses études pour les MM. que nous sommes, tant les concepts évoqués
apparaissent centraux dans nos cheminements personnels.
L’ambition des CHEV.R+C de la V. de PERIGUEUX consiste à pointer, à
mettre en relief des particularités du 18ème GRADE qui éclairent, clarifient le chemin
du M. en lien avec chacun de ces concepts. Nous développerons notre propos en deux
parties avant de conclure :
1 – Cinq aspects du rituel.
2 – Posture du CHEV. R+C.
Nos travaux ont été nourris:
-de documents habituellement utilisés : rituels et livrets d’accompagnement.
-de travaux effectués dans le cadre du SUP. CONS.: questions à l’étude,
colloques…
-de lectures diverses.
Nous ne reviendrons pas sur les définitions données à chacun de ces mots, déjà
largement décortiqués, sauf à noter trois points:
-le dictionnaire Larousse éclaire le sens d’adogmatisme par cette expression
"système de philosophie religieuse qui n’admet pas les dogmes" expression qui
apparaît réductrice et dans laquelle la M. ne peut se retrouver: le dogme peut
également être d’origines politique, culturelle, philosophique...
-la forme verbale du mot « penser » renvoie le concept lui-même vers des
réalités, des actions, des situations concrètes illustratives de cette notion.
-La liberté ce n’est pas une donnée existentielle, c’est une conquête.

1ERE PARTIE CINQ ASPECTS DU RITUEL.

Tout d’abord…, bien sur…


LA PAROLE PERDUE et retrouvée !!!… Enfin…
Thème de la question à l’étude de la précédente année maç., et retrouvée où?
Sous l’aile du PHENIX, cet oiseau fabuleux qui vivait plusieurs siècles, se brûlait sur
un bûcher et renaissait de ses cendres, cet oiseau fabuleux est, entre autre, le symbole
de l’immortalité par la résurrection.
La parole perdue? I.N.R.I..
Que nous dit la synthèse des travaux 6005?
Dès l’origine, la parole est réductrice. Il y a toujours déperdition entre ce que
l’on veut dire, ce que l’on sait dire, ce que l’autre entend, ce qu’il comprend, ce qu’il
accepte, ce qu’il en déduit. D’où le recours au symbole: le langage symbolique est un

43
langage producteur de sens.
La perte de la parole est une rupture, rupture entre ce que l’on est et ce que l’on
était. Vouloir retrouver la parole dans la forme originelle est une illusion. Elle ne peut
que conduire à une société figée.
Mais, enfin, nous l’avons en main, ce mot!
Que faire de I.N.R.I.? Qui, de plus nous dit-on, est un mot substitué et non pas
révélé -ce qui distingue de façon heureuse la F.M. des religions; le sens que l’on peut
lui attribuer apparaît ouvert- car, en fait, il s’agit de lui donner un sens. Osons
quelques propositions classiques ou plus personnelles, en sachant que l’on peut en
formuler bien d’autres:
I.N.R.I. : IGNE NATURA RENOVATUR INTEGRA La nature est
renouvelée entièrement par le feu.
Le feu, force créatrice, le feu, artisan de ce passage de la mort à la vie, le feu
qui permet à la vie de naître.
Mais le feu… c’est aussi l’amour qui favorise le fécondation. Mais le feu…
cela peut être aussi une force intérieure intense qui nous fait dépasser un obstacle.
On est ici bien sur le chemin de la transformation, de l’évolution, de la
découverte, rendue possible par le feu, ou par la lumière incandescente, ou par une
énergie très forte, ou par un événement déclencheur, qui opère soudain comme une
explosion (Euréka! j’ai trouvé!) et qui libère tout le potentiel créateur interne
jusqu’alors inconnu.
I.N.R.I. est la parole substituée du mot "amour". Il peut cacher des expressions
diverses pourvu qu’il évoque l’amour dans sa dimension la plus profonde.
Pour d’autres, I.N.R.I. peut être la tâche induite ("la commande") du
CHEV.R+C.

LES TROIS VERTUS: FOI – ESPERANCE – CHARITE


Beaucoup de questions, de réflexions, voire de confusions, d’ambiguïté
peuvent naître autour du sens à donner à chacune de ces trois vertus.
Au CHAP. de PERIGUEUX, nous resterons proche du rituel, même si nous
sentons que l’on peut aller au-delà.

La FOI :
C’est la capacité que chacun possède d’éprouver, de vérifier, de démontrer la
vérité, malgré ses échecs, ses souffrances.
C’est la confiance dans la possibilité de repenser ses attitudes, ses objectifs, de
manière à s’engager sur le chemin qui vient de s’éclairer. La foi est en fait la
confiance que l’on a dans la capacité de l’homme à évoluer. C’est le moteur de
l’action de l’homme.

L’ESPERANCE:
C’est une envie de courir dans le chemin de la vérité, d’aller de progrès en
progrès, c’est la certitude que la vie –ma vie- a un sens et qu’il est possible, ici et
maintenant, dans l’instant présent, d’avancer pour le réaliser. C’est croire en la réalité
de son cheminement et sa progression. Aujourd’hui, l’homme ne sait plus où il va, il
44
ne sait plus vers quel inconnu il dirige ses pas.

LA CHARITE (CARITAS):
Elle ne consiste pas à donner ce que nous avons envie de donner, mais à donner
ce dont l’autre a besoin. Elle renvoie à la fraternité ou à l’amour de l’autre, à la
tendresse ou à l’affection mêlée de respect. Agapè est le héros qui correspond le
mieux à "caritas", Agapè aux flèches de fer qui, le premier, sortit du chaos. Ce fut
sous le coup de ses flèches que la nature s’anima. Les premiers chrétiens honoraient
ce héros grec en donnant son nom à leur repas pris en commun.

LA SPIRITUALITE

La spiritualité est la vie d’une réalité intérieure, d’une vie qui ne se réduit pas à
ses composantes matérielles.
La conception de l’existence d’une dimension spirituelle chez l’homme est
attestée dés la préhistoire lorsque l’homme du Neandertal enterre rituellement ses
morts. A La CHAPELLE AUX SAINTS, dans le Sud Corrézien, dans la grotte où on
a retrouvé les restes d’un homme d’il y a 60 000 ans, la tête était orientée vers l’ouest
et redressée contre la paroi. Tout autour, un ensemble d’objets, chacun porteur de
sens. Les pieds à l’Orient, la tête à l’Occident.
Platon parle de l’âme comme d’une réalité immortelle distincte du corps.
Avec l’apparition des religions, le principe de l’existence de l’âme s’organise
autour d’un schéma dogmatique.
Pour nous, MM., il n’y a pas de spiritualité sans intelligence claire qui remet en
ordre tous les éléments épars de la vie, les place les uns par rapport aux autres. Notre
spiritualité donne à chaque instant, lors de chacune de nos actions, un sens à la vie, à
notre vie. Elle ne peut qu’être adogmatique et structure une véritable libération de
l’homme en devenir, et tout d’abord une véritable libération de sa pensée.
Les religions partent de Dieu pour redescendre vers l’homme, alors que
l’initiation part de l’homme, et librement, le laisse avancer par expériences
successives jusqu’à la hauteur qu’il sera capable –ou qu’il souhaitera– atteindre grâce
à ses efforts et à son intelligence.
En ce sens, l’initiation maçonnique demeure un chemin laïque de liberté et de
progrès.

L’AMOUR
La lumière est revenue avec la parole, et avec elle, un F.M. qui renaît.
Quel est-il?
Au croisement du vertical et de l’horizontal se trouve un point de jonction où
fleurit une ROSE ROUGE, symbole de la beauté la plus sublime, l’amour. La rose
exalte la beauté et la force de l’univers avec ses cinq pétales d’un rouge sang rempli
de lumière.
Puisque le CHEV.R+C est situé au carrefour du ciel et de la terre, il doit, pour
accomplir le geste juste, rayonner d’amour. C’est par l’amour que se manifeste la
lumière et la vie.
45
L’amour n’est pas l’amour d’un désir, désir d’un être, d’un objet ou d’un dieu.
L’amour n’est pas une émotion, n’est pas un idéal, n’est pas une religion.
L’amour est une action.
L’amour n’est plus, à ce degré, aveugle. Il émane d’une vision claire et limpide
de la réalité.

LE MOT DE PASSE EM..


S’agit-il de "El" est en nous? ou "El" est avec nous? ou de . . . . .?

Le problème est donc de rechercher ce qu’il faut entendre par "El".


D’après le livret "Symbolisme du 18ème grade", "El" est le nom donné à la
divinité en général, à tous les dieux de toutes les nations, à toute entité douée de
pouvoirs surnaturels et notamment de pouvoir créateur.

Pour le croyant, "El" sera le Dieu de sa propre religion. Pour le non croyant, il
symbolisera ce qui anime le grand tout, ce qui relie l’homme au cosmos. Dans les
deux cas Emmanuel va inviter l’un et l’autre à rechercher "El" non pas dans le
monde, mais dans l’homme lui-même, dans sa conscience comme symbole de la
Perfection.

EN CONCLUSION DE CETTE PREMIERE PARTIE,

La diversité, la multiplicité des interprétations, des représentations, des sens à


chercher nourrit la démarche de celui qui progresse pas à pas, ce qui ne peut que se
conjuguer, se développer dans un contexte adogmatique et pluriel. Un environnement
où le dogme, qu’il soit d’essence religieuse, philosophique ou politique, propose un
parcours fléché, prédéfini, unique, où tout est révélé, écrit, n’est pas de nature à
inciter la pensée à se libérer. Le dogme c’est l’enferment des consciences et une
entrave à la liberté de penser.
L’imagination symbolique dynamise la pensée. Elle nous donne les moyens
d’interroger l’inconnu, d’explorer le possible, elle crée l’intuition. Le symbole n’est
ni enseigné, ni appris. Il s’intègre dans le vécu maçonnique de chacun. En cela, il est
profondément individuel et échappe à toute définition. Il n’impose rien, il suggère.
Étant individuel, il est par là universel. C’est le langage que chacun perçoit selon son
histoire personnelle, sa faculté de raisonnement, son pouvoir d’abstraction. Toute la
structure du rite tend vers une individualisation de la pensée et par là, vers une
indépendance d’esprit qui est liberté. Cette démarche initiatique progressive et laïque
conforte la liberté de penser.

2eme PARTIE POSTURE DU CHEV. R+C.


ou de la liberté de passer à la liberté de penser et à l’obligation d’agir.

La légende du 15ème grade raconte que le roi Cyrus prit un édit enjoignant à
tous ses sujets de laisser passer librement les maçons libres qui allaient procéder à la
reconstruction du 2ème Temple. Malgré cette liberté de passer, il fallut combattre et
46
vaincre pour accéder au chantier: la liberté reste donc toujours à conquérir. Puis vint
le temps des désillusions, des épreuves rencontrées et non résolues, des ténèbres qui
obscurcissent l’environnement du M.. Enfin, la lumière revint –celle qui est en nous–
grâce à l’appui, à l’aide d’un M. particulièrement aguerri. Le Chev. R+C se trouve
aujourd’hui invité à intégrer sept dimensions à sa personnalité maçonnique.

La première tâche du Chev. R+C , c’est la rupture avec le mot qui n’est que
masque. C’est abandonner le discours convenu et lisse, politiquement correct, au
profit de la parole libre et consciente. Le Chev. R+C défend le fait que l’esprit
critique est le premier acte du voyageur qui veut retrouver la parole. La recherche de
la parole se confond avec celle de la vérité. Cette libre quête de la vérité doit passer
par le dire vrai. A cela s’ajoute le fait que le Chev. R+C sait que se comprendre
n’implique pas d’utiliser forcément les mêmes mots, comme l’artiste qui cherche, par
un langage universel, à dépasser dans son expression la barrière des langues.

Le cheminement à construire va se situer entre deux mondes :


-entre le Nord et le Sud
-entre l’air (le phénix) et l’eau (le pélican)
-entre la nature divine (le ciel, le phénix) et la nature humaine (la terre, le
pélican)
-entre le plan vertical et le plan horizontal de la croix carrée: vertical:
dynamisme et évolution le rayon de soleil et horizontal: stabilité et résultat acquis la
terre
-entre le haut (le signe) et le bas (le contre signe)
-entre le passé et l’avenir
-entre le monde terrestre et le néant.

A partir d’un certain moment, le cadre matériel, charnel, ne résiste pas, ce qui
conduit à la recherche d’un nouveau cadre, car nous avons besoin d’un cadre pour
vivre, évoluer. Nous sommes orientés à définir un cadre personnel qui garde, bien
sûr, ses racines sur terre. Ces racines sont à considérer comme des illustrations, des
traductions concrètes, de pensées, de valeurs, elles mêmes éléments constitutifs de
cette réalité intérieure, cette spiritualité, que nous devons à la fois mieux connaître et
bâtir, qui va nous guider, donner sens à nos pas, nos actions, nos comportements, nos
attitudes sur terre. En fait, il s’agit de dégager, de définir, de retrouver voire de
découvrir, le sens de sa vie, et plus généralement le sens de la vie.
Le monde actuel a largement développé le sens de la liberté individuelle. En
prônant l’individualisme à outrance, l’homme a perdu le sentiment d’appartenir à un
ensemble. De ce fait, l’homme se tient en retrait des lois régissant les ensembles. Il y
a désengagement personnel au profit d’un individualisme qui, au lieu de l’intégrer,
l’oppose à son milieu. Seul compte l’efficacité de l’ego qui s’active et combat pour
augmenter son profit.

Rappelons à cet égard la construction et l’abandon du 2ème temple.


Il n’y a pas de Chev. R+C sans action transformatrice, sans volonté de
47
modification. La perfection ne tient pas en quelques connaissances, mais en la
possibilité de mettre en action l’amour essentiel. Le Chev. R+C acquiert la capacité
de percevoir les sentiments profonds des autres, leur quête, de les aimer et de
participer à leur transformation immédiate vers un nouvel horizon, dans le respect de
leurs personnalités, de leurs pensées, de leurs valeurs. Le Chev. R+C est un laïque,
garant de la liberté de penser du F. en recherche de spiritualité.

La grandeur d’une civilisation en marche, la grandeur d’un homme en


progression, viennent toutes les deux de leur capacité à assimiler des points de vue
divers et des mondes différents. La véritable liberté est dans l’ouverture à la
différence. La force n’est pas de détruire l’autre, mais de voir à la fois où il peut nous
conduire et où il peut aller, de voir que son intégration nous élargit, d’apprécier les
avancées qu’il peut faire et celles que je peux faire et d’essayer de mettre chacun sur
son chemin. La pluralité des chemins ne peut qu’être une source d’enrichissement.
Mais nous ne pouvons ni enseigner, ni guider, si nous ne sommes pas
complètement libérés de nos conditionnements et de nos jugements. Alors seulement
peut s’établir entre nous une véritable relation objective où nos conseils, nos aides, ne
sont pas une projection de nos propres traumatismes, mais une vision claire de la
situation. Lorsque nous sommes réconciliés avec nous mêmes, nous avons la
possibilité d’accepter chez les autres les manifestations de leurs ego. Nous pouvons
avoir un regard bienveillant sur eux, mettre toute notre disponibilité à leur écoute.
Il n’y a pas un ici et un au-delà, mais un présent complet. On apprend à être
amour, en pratiquant l’amour. Il est temps d’exprimer par nos actions et nos
comportements quotidiens la réalité intérieure et l’amour qui nous habite.
Il est temps d’agir.

EN CONCLUSION DE CETTE 2eme PARTIE.


La liberté n’est pas seulement un inné, mais surtout un acquis. On ne naît pas
totalement libre, on le devient. La liberté est une conquête, une résistance au
déterminisme créé par l’environnement, par les dépendances écologiques,
biologiques, psychologiques, sociales, politiques, culturelles, historiques. La liberté
est donc tout à la fois mouvement, et idéal jamais totalement atteint.
L’homme n’est pas en un lieu, mais sur un chemin avec ses trajets, ses
itinéraires, ses errances, ses avancées et ses reculs.
"Oser penser par soi-même", se servir de son propre entendement, développer
encore et toujours son esprit critique, assurer la prépondérance d’une autonomie
intellectuelle face aux puissances obscures de l’autorité dogmatique et des passions
irrationnelles. Il s’agit là de laïcité.
Mais la libération de la pensée s’effectue aussi au moyen d’une méthode. C’est
ici que l’on retrouve la notion de chemin. Le nôtre est initiatique. L’initiation c’est la
lente découverte, non pas de la vérité, mais d’une vérité qui est soi-même, c’est la
démarche de l’être en recherche et c’est la prise de conscience de son propre
inachèvement.
Pour le Chev. R+C c’est aussi la prise de conscience de l’autre que l’on peut
synthétiser par cette expression: "l’autre, c’est moi". Cette position conduit à devoir
48
accepter, voire se servir, de la pluralité des chemins, des tâtonnements, des
imperfections mais aussi de la détermination, de l’ambition, de la volonté de trouver
et de tracer sa route et celle du F. COMP., dans le respect de son identité.
Le panorama est donc à ce grade éminemment pluriel.

EN GUISE DE CONCLUSION

Nous vous proposons deux histoires:

La première c’est celle du COMP. qui, à la fin de l’initiation au 2ème degré,


part avec sa besace sur le dos, chargée d’outils et de nourriture: pain et vin.
Il part, oui, mais vers où? Vers qui? Pourquoi?
Une multitude de routes est possible, il choisira et tracera la sienne.
Une multitude de MM. est prêt à l’accueillir, il apprendra auprès de certains
d’entre eux.
Se reconnaîtra-t-il un jour Chev. R+C, une rose rouge à cinq pétales, dans son
cœur, dans ses yeux, dans ses mains, rayonnant d’amour? Lui seul le sait.
Ce que nous savons, nous, c’est que toute construction d’identité, toute
évolution, toute progression, sont intimement liées à la nature des inter-relations, des
inter-activités tissées entre le "je" et le "tu", entre le "je" et le "vous". Le "je" se
construit dans le cadre de ce schéma environnemental, social, culturel, philosophique,
politique, économique…
"Si personne ne m’avais dit ‘ tu’, je n’aurais pas dit ‘ je’"
Si le contexte situationnel est monocorde, pauvre, ou pré-fléché, le chemin
suivi reflètera probablement cet environnement, sans que le "je" ait par ailleurs
beaucoup d’efforts à fournir et d’énergie à dépenser.
Si le contexte situationnel offre la diversité d’une multitude de ressources
d’essences différentes, c’est-à-dire pour ce qui concerne la Maçonnerie que nous
souhaitons, s’il est pluriel et adogmatique, alors la route pourra être tracée plus
finement pour peu que celui qui marche ait la volonté et prenne le temps de soupeser,
de questionner, de comparer, de réfléchir, c’est à dire de penser.
Ce contexte favorise, conforte, à l’évidence la liberté de penser. Il s’agit là d’un
contexte laïque, tant au niveau des idées que des hommes et des institutions incarnées
par la loi de 1905.

La seconde histoire, c’est celle du pain, justement…


Le pain qui provient du grain de blé. Pour se développer, le grain de blé a
besoin de la nourriture de la terre et des rayons de soleil. La farine a besoin de l’eau
et du sel, mais aussi d’une chaleur douce pour lever, mais aussi du feu incandescent
pour arriver à maturité. Alors, et alors seulement, le pain va devenir nourriture.
Quelle longue, belle et riche histoire, n’est-ce pas? Que celle qui va de la
conception, la naissance du grain de blé à la baguette dorée à souhait? Que
d’évolutions, de transformations pour en arriver là!

49
N’est-il pas utile de réfléchir, d’apprécier, de donner sens, aux convergences
et aux divergences entre:

-L’histoire du pain, symbole de nourriture terrestre et de partage, et,


-L’histoire du Chev. R+C, symbole de nourriture spirituelle et d’amour ?

50
ALLOCUTION DE CLÔTURE
Souverain Grand Commandeur Alain de KEGHEL (33ème )

Mes FF. et mes SS.,


En prenant l’initiative d’organiser ici un colloque consacré au rituel, à la
symbolique ainsi qu’à la philosophie du grade de Ch. R.+C., sous l’impulsion du
Président de Secteur, le T.I.F. Jean Delfaud, et avec le concours des Ateliers de notre
Juridiction Écossaise, en terre de tradition laïque incontestée et incontestable, vous
avez fait preuve d’une témérité diront certains, de hardiesse diront d’autres et
certainement de ce courage intellectuel et moral qui doit continuer d’être porté par le
R.E.A.A.. Il ne faut pas esquiver le débat. Le rechercher, c’est s’honorer. La
publication récente de l’ouvrage de référence de notre T.I.F. Bernard Gillard, Premier
Lieutenant Commandeur du Suprême Conseil, sur l’histoire de la laïcité dans le sud-
ouest de la France et de son rapport consubstantiel de votre région à cet élan de
liberté, comme à la F.M. et de celle-ci à la République, nous a remémoré les combats
courageux que nos ancêtres vénérés, pour reprendre une formule bien connue de
chacun et de chacune ici, ont conduits, au début du siècle dernier, pour affermir les
valeurs de la République. L’année 2005 a aussi été celle de la commémoration, et
même si ce fut sans triomphalisme, de célébration de la Loi de 1905 sur la séparation
des Eglises et de l’État. C’est sur ce fond de tableau que je souhaite conclure les
travaux de cette journée. Car traiter du grade de Chev. R.+C., nous l’avons entendu
comme un fil conducteur, ce n’est résolument pas se détourner de la tradition de
défense des principes cardinaux de liberté absolue de conscience et de laïcité.

Nous avons entendu tour à tour s’exprimer les six Souverains Chapitres de
Bayonne, Bordeaux (Candeur puis Espérance), Bergerac, Pau et Périgueux ainsi que
l’écho de la salle.

Ce que je souhaiterais pouvoir retenir avec vous des exposés riches et denses
sur le grade de R.+C. ainsi que des échanges avec l’auditoire, se résume en quelques
points qui pourraient inspirer la poursuite de la réflexion sur ce grade et sa
spiritualité, ainsi que sur le sens profond du message qu’il véhicule pour des FF. du
G.O.D.F. de notre temps du début de XXIe siècle, viscéralement attachés à la liberté
absolue de conscience dans l’acceptation totale du pluralisme authentique, ouvert,
intelligent et généreux, mais également exigeant, qu’elle comporte. A ce titre, j’oserai
dire que vous avez tenu un colloque de l’éveil des consciences et osé un exercice qui
n’avait jusqu’alors pas été engagé. En tout cas pas ainsi. Vous vous êtes départis de la
frilosité craintive du F. qui redoute de "sortir du bois" pour dire, haut et fort, ce qu’il
ressent au plus profond de lui-même. Vous avez évité l’écueil qui aurait pu consister
à déclamer un discours convenu et politiquement correct destiné à entretenir un écran
de fumée supposé protéger le R.E.A.A. de détracteurs ou de polémistes ne voyant
dans le 18ème grade que l’expression d’une spiritualité christique, sinon chrétienne

51
rampante, donc vouée aux gémonies. Et vous avez eu raison. D’ailleurs je relève,
aspect assez cocasse de notre situation, que certains nous critiquent, par ailleurs,
estimant que la tendance laïque serait selon eux trop lourde et contre nature pour
notre rite. Démarche à la marge de la schizophrénie. Ces tirs croisés, si tant est qu’il
s’agirait de tirs, me rassurent. Ils attestent d’une indéniable et inébranlable liberté de
pensée et de parole que nous revendiquons. Car nous refusons d’entrer dans des
schémas de pensée préfabriqués.

Mes BB.AA.FF. je disais dans un discours de rentrée de l’année Maç., à la fin


de l’été dernier: Osons! Eh bien, je constate avec bonheur que vous vous inscrivez
bien dans cette voie du refus des principes convenus ou des conventions doctrinaires
et que vous vous imposez par votre questionnement. Vous l’avez fait par une
réflexion sur ce qui relève de la spiritualité maçonnique –nous savons combien cette
dimension est sujette à controverses– spiritualité de la Sagesse, c'est-à-dire de la
recherche de sens, de la recherche philosophique proposée à "l’honnête homme",
Maçon ou profane d’ailleurs. Ici, et dans le cadre du R.E.A.A. point d’affirmation
dogmatique, mais questionnement individuel du Maçon. En paraphrasant un de nos
B.A.F. commentant le recueil publié en octobre 2004 d’une série d’essais et
contributions sur la spiritualité maçonnique, je me rangerais volontiers à l’opinion
selon laquelle "si l’on peut parler de spiritualité du F.M., on ne sait rien de la
spiritualité maçonnique puisque notre Franc-Maçonnerie, à l’inverse d’une religion,
est adogmatique".

Disons les choses franchement. Nous convenons tous, ou la plupart d’entre-


nous car les consciences sont par bonheur libres et insondables, que nous avons subi
une sorte de choc culturel premier lorsque nous avons abordé le 18ème degré, surtout
lorsqu’il n’y avait pas encore d’approche intermédiaire après la Maîtrise. Je veux
parler ici de la propédeutique du passage par l’Atelier de Perfection bien sûr. Et nous
touchons là du doigt cet aspect essentiel et consubstantiel au R.E.A.A. qui est celui de
la lente et progressive découverte.

Néanmoins, nous avons appris, par le travail sur nous-mêmes, à accepter assez
vite la signification riche d’un symbolisme subtil, extraordinairement riche de
contenu et de portée universelle qui puise ses racines dans les cultures constituant les
strates du socle de nos civilisations. Nous avons été à bonne école pour transcender
les apparences et sacrifier à ce qui est esprit dégagé de la matière et du sens littéral!
Limiter la spiritualité ou la réduire à sa seule dimension religieuse avec une
nécessaire relation "âme-divinité", n’est bien entendu pas notre conception
maçonnique plus proche de celle de Kant qui recherche sa réalisation dans le monde
intelligible de l’accord entre la vertu et le bonheur. Le symbolisme des mots du grade
ne nous renvoie-t-il pas avec Foi, Espérance et Charité à la recherche de l’harmonie
entre les hommes, à proposer une métaphysique des moeurs modernes, ainsi que
l’étude du sens de sa propre existence passant par l’apprentissage de l'expérience
théorique des autres?

52
Le vain débat: "GADLU ou pas GADLU" sur lequel des générations de F.M.
se sont déchirées, pour l’essentiel en Belgique depuis 1875 et en France depuis 1877,
mais fort peu ailleurs, s’il recouvre une juste sensibilité à la liberté absolue de
conscience, vaut-il aujourd’hui encore de s’y attarder en se livrant de surcroît à des
raccourcis que ne craignent pas certains polémistes soucieux d’en découdre, non sans
une bonne dose de mauvaise foi, avec notre grade de Chev. R.+C. et à travers lui avec
tout le R.E.A.A. et le système Écossais?

L’option ad libitum proposée par la philosophie résolument ouverte de notre


juridiction comme de notre obédience, le G.O.D.F., offre bien à chacun sa part de
bonheur, comme il l’entend, là, ni plus ni moins, que dans les ateliers Loges
symboliques du G.O.D.F.. Mais force est de constater –et nous le ferons sans porter
d’appréciation– que rares sont ceux qui invoquent le GADLU. Pourtant ils en ont la
liberté et c’est aussi notre honneur.

La lecture que font nos FF . du rituel au 18ème est donc une lecture d’un rituel
bien assimilé et parfaitement intégré au paysage maçonnique pluriel et contemporain
de notre Juridiction. Nous retrouvons bien là l’ancrage fondamental, individuel,
primordial et consubstantiel de chacun de nous dans notre Obédience adogmatique.
Le G.O.D.F. propose cet espace unique de liberté absolue qui nous est commun par
delà les rites que nous pratiquons après la Maîtrise. C’est la richesse, c’est sans doute
aussi la force du message, avec l’acceptation de subtilité, qui ne peuvent être
justement appréhendées que par l’approfondissement et l’élévation lente, exigeante et
progressive de la réflexion propre à notre rite. C’est en ce sens, celui de la recherche
de l’Universel, que travaille actuellement le Suprême Conseil à la rédaction d’un
livret accompagnant le rituel du grade de Chev.R.+C.. Point n’est besoin de
bouleverser ce rituel, ni de suivre des effets de mode, nécessairement conjoncturels,
donc de faible inspiration et menaçant, nous le savons d’expérience, de vider le rituel
de sens. Votre travail aujourd’hui nourrira aussi le nôtre et constituera donc un apport
auquel je souhaite rendre l’hommage mérité. Ce qui importe, c’est d’avoir la solide
culture maçonnique qui seule permettra à chacun, quelles que soient nos racines
culturelles ou notre spiritualité intime, de s’y retrouver et de trouver une grille de
lecture universelle où chacun puisse donc se retrouver.

Alors mes BB.AA.FF., au terme de cette journée à la fois fraternelle et


studieuse, nous allons reprendre notre chemin ensemble pour continuer à oser. Nous
ne baissons pas la garde, ni ne cédons à une facilité des apparences trompeuses. Elle
dénaturerait le rite sans nous grandir. Nous ne nous abîmerons pas en débats vils et
vains. Nous n’aspirons pas au repos. Nous nous lançons d’ailleurs dans des chantiers
exigeants et auxquels notre rite, le plus répandu sur la planète, nous confère une
vocation naturelle. Après avoir suscité au niveau national, en 2004, la création d’une
structure d’études et de recherches indépendante des options particulières, la SFERE,
nous sommes engagés sur un nouveau chantier partagé avec bien d’autres Juridictions
du pourtour européen du rite qui ont bien voulu nous suivre dans notre démarche
d’ouverture européenne dans un esprit bien fidèle à l’idéal laïque qui ouvre les
53
espaces. La Société Européenne d’Etudes et de Recherches Ecossaise (S.EU.RE) est
en cours de prendre forme et de devenir un interlocuteur reconnu et prenant sa part
active à la construction de l’Europe à Bruxelles. Et cela en apportant bien entendu
notre dimension, notre vision généreuse de l’Homme et de la Société ainsi que notre
exigence de solidarité Nord-Sud. Une solidarité qui est, à n’en pas douter,
aujourd’hui, une dimension que nous, Maçons humanistes, ne pouvions éluder, même
si le cœur de notre tradition est philosophique. Rien ne nous interdit, c’est même le
contraire, d’être aussi philanthropiques. Alors, oui, nous vivons et vibrons avec le
monde et entendons bien poursuivre notre œuvre en ayant peut-être à l’esprit ce que
Lamartine, qui n’était point maçon, écrivait en 1858 à la respectable Loge "Les Arts
Réunis" et que nous pourrions faire nôtre. C’est en tout cas un message qui nous
renvoie à la perception que doit avoir le monde profane de notre engagement citoyen
et du message de Foi en l’Homme et d’Espérance que nous portons en nous: "Vous
écartez tout ce qui divise les esprits, vous proposez ce qui unit les cœurs, vous êtes
des fabricateurs de la Concorde" et "on ne peut soulever le rideau de vos mystères
sans découvrir autre chose que les services rendus à l’humanité". Avec ou à l’instar
de Michel Foucault, lors de sa réception au Collège de France, j’aurais aimé vous dire
aussi: "Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle, et
porté bien au-delà de tout commencement possible". C’est votre Fraternité qui m’a
porté aujourd’hui pour partager avec vous tous et vous toutes ce que Gilles Deleuze
appelle "la philosophie qui ne se sépare pas d’une colère contre l’époque, mais aussi
d’une sérénité qu’elle nous assure". Je souhaite, en concluant les travaux de ce jour et
en déclarant la clôture de votre colloque, vous laisser à la méditation que ce propos
nous inspire.

54

Vous aimerez peut-être aussi