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QUAND LA JUSTICE S’IMMISCE DANS NOTRE VIE PRIVÉE

Nous sommes tous effrayés par l’idée qu’un vol ou qu’un meurtre puisse survenir; il est donc naturel de vouloir tout
mettre en œuvre pour arrêter le crime. On voudrait pratiquement placer des espions dans l’environnement direct des
potentiels malfaiteurs et dénoncer ces derniers au moindre trait louche. Ce serait simple et rapidement réglé, non? Mais
pareille délation constitue-t-elle une solution recommandable? L’autorité judiciaire devrait-elle favoriser la mise en
place de systèmes de dénonciation? À mon avis, absolument pas! Ce serait complétement inhumain et immoral.

Tout d’abord, il est indéniable qu’instaurer un système de cafardage n’est pas la clé à la paix, cela ne ferait que créer un
climat de peur et d’insécurité. Imaginez comment vous vous sentiriez si vous deviez évaluer CHAQUE petite phrase voire
CHAQUE petit mot avant de les prononcer, sous peine d’être incriminés car votre blague nonchalante « pourrait
représenter une menace contre l’État »… La solidarité sociale et la loyauté ne deviendraient qu’imaginaires et
utopiques! Lorsque les autorités se sont aperçu que les polices secrètes d’Europe de l’Est épiaient des millions de
personnes au travail et à la maison et ce, par le biais de leur proches, en plus, les délateurs ont avoué avoir gardé
l’organisation dans l’ombre afin d’éviter que la population devienne paranoïaque ou que certains développent un esprit
de vengeance1. Cela semble tout simplement invivable! Un autre exemple de ce mouchardage répugnant est
l’arrestation d’Alain Gresh, un journaliste français qui discutait de politique d’une manière clairement inoffensive dans
un café en Égypte. Une femme assise à une table voisine a rapidement averti les policiers, sous prétexte que l’homme
allait « détruire le pays2 ». Il a heureusement été libéré deux heures après, amis ce drame a provoqué en lui une forte
crainte. Effectivement, selon Alain, « le climat ressemble à celui des États-Unis au lendemain du 11 septembre, résumé
dans le slogan du président Georges W. Bush : "qui n’est pas avec nous est contre nous". L’appel régulier "aux bons
citoyens" a de quoi inquiéter sur l’avenir3. Bref, la délation n’est évidemment pas désirable puisqu’elle annihilerait toute
confiance mutuelle, d’autant plus qu’elle ne se base pas forcément sur des informations fiables.

À ce sujet, employer le rapportage à des fins judiciaires ne pourrait en aucune circonstance fournir des preuves
suffisantes pour une arrestation! C’est complètement injuste pour ceux qui se font incarcérer en raison de ce type
d’accusation. Vous voyez, les informations divulguées par les délateurs reposent souvent uniquement sur leur vision
personnelle, voire leur volonté de représailles, et ne sont donc absolument pas basées sur des faits et des preuves. Et il y
a pire; même la loi n’empêche pas cette infamie de se produire. En effet, la loi C-36 antiterroriste confère aux forces de
l’ordre une puissance franchement démesurée en leur permettant de se fier seulement sur ce qu’une quelconque
personne prétend par rapport à l’occurrence d’une illégalité. Les policiers peuvent alors arrêter les pauvres « criminels »
SANS MANDAT et peuvent les mettre en détention préventive4, ce qui est évidemment immoral et incorrect. Cette règle
produit l’effet inverse de ce à quoi l’ordre devrait servir; elle nuit à la protection de la population! Et ces tristes
situations se déroulent réellement; en septembre 2002, Maher Arar fut dénoncé par les autorités canadiennes et fut
déporté en Syrie, même s’il voyageait avec un passeport canadien. Là-bas, il fut emprisonné et torturé sans inculpation
et fut finalement libéré en octobre 2003, après que le gouvernement syrien eut admis que l’incarcération ne se fondait
sur aucune preuve5.Je suis totalement choqué et révolté de voir que la liberté d’une personne peut être instantanément
détruite par de l’éreintement qui n’est appuyé sur rien. Je ne veux pour rien au monde vivre dans une société où le
système de justice puisse être assez fourbe pour procéder de cette manière.

En somme, je m’oppose catégoriquement à ce que les dirigeants instaurent une politique favorisant la dénonciation.
Vous l’avez bien vu, la mise ne place d’un tel système n’amènerait qu’une atmosphère malsaine et encore plus

1
Jean-Claude LECLERC. « L’école de la délation-Des élèves peuvent-ils se faire agents de police? », Le Devoir, 29 septembre 2003.
2
HUFFINGTON POST ALGÉRIE, 14 novembre 2014, « Alain Gresh pointe la gravité du climat de délation et répression qui sévissent en
Égypte », Al Huffington Post, [En ligne], (10 mars 2016).
3
Ibid.
4
Bianca JOUBERT. « Dénoncez-vous les uns les autres !», Relations, n◦ 699, mars 2005, p.32-34.
5
WIKIPÉDIA. Maher Arar, [En ligne], 10 mars 2016.
d’injustice, en raison de la subjectivité retrouvée dans les allégations des délateurs. Pensez simplement au moment où
Copeau dénonce son cher ami Karl, dans le roman Un Bonheur insoutenable6, car celui-ci avait illustré des corps humains
ne portant pas le bracelet réglementaire de leur société « idéale ». Le « whistle-blower » éprouve alors un fort malaise
ainsi qu’un sentiment d’avoir mal agi après avoir porté une accusation de danger social basée uniquement sur de
simples détails dans un dessin7. Si même les sociétés futures, supposément idylliques, promeuvent la calomnie, on ne
pourra jamais même envisager d’enrayer l’inhumanité dont fait preuve notre colletivité…

6
Ira Levin. Un Bonheur insoutenable, Paris. Éditions Robert Laffont, 2009, p.54 à 58.
7
Ibid.