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Le « lambeau » désigne la blessure de la chair, mais les


livres y sont l’étoffe de la vie. Rien de métaphorique
«Le Lambeau»: ce qui reste
PAR LISE WAJEMAN
ici. C’est parce qu’il tient à montrer un livre de
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 16 AVRIL 2018 jazz à Cabu que Lançon s’attarde quelques minutes
supplémentaires à Charlie Hebdo : « Si je ne m’étais
pas arrêté pour le lui montrer, je serais sorti deux
minutes plus tôt et je serais tombé à l’entrée ou
dans l’escalier, j’ai cent fois refait le calcul, sur les
deux tueurs. » Après l’attentat, c’est en pensant à la
novlangue de 1984, de George Orwell, qu’il arrive à
nommer l’état incertain dans lequel il se trouve durant
Philippe Lançon. © C. Hélie/ Gallimard ses premiers jours à l’hôpital ; en retrouvant quelques
Philippe Lançon est l’un des rares survivants vers de Raymond Queneau, il peut en rire doucement.
de l’attentat contre Charlie Hebdo. Le Grâce à l’Athalie de Racine, il parvient à donner forme
Lambeau (Gallimard) raconte son histoire, l’histoire au « steak » qui lui tient lieu de partie inférieure du
d’un homme qui survit par les livres. visage.
Lorsqu’il doit descendre au bloc pour une intervention, Les livres sont aussi pour Lançon le moyen de
Philippe Lançon a pris l’habitude d’arriver « avec reprendre le pouvoir sur sa propre vie, une façon
un livre planqué sous le drap » : il embarque sur d’échapper à sa condition exclusive de patient. Ils
le brancard les Lettres à Milena, où Kafka donne à permettent de frimer auprès des infirmières qui sèchent
sa merveilleuse maîtresse quelques nouvelles de sa dans leurs mots croisés sur « Madame Bovary en
santé misérable. Il lui arrive aussi de se préparer pour quatre lettres », ou de discuter sur un pied d’égalité
l’une des innombrables opérations qu’il doit subir avec la chirurgienne qui le répare : « J’aimais l’attirer
en relisant, une fois encore, l’épisode de la mort de sur le terrain littéraire, le seul où je pouvais ne pas me
la grand-mère du narrateur dans À la recherche du sentir dépendant et dominé. Quand on est allongé et
temps perdu : « Sa descente vers la mort en faisait couvert de cicatrices qui suintent, c’est toujours bien
quasiment une compagne de chambre, j’étais avec elle de parler d’un écrivain qu’on aime à ceux qui vous
dans son lit, avec son regard absent ou renonçant, examinent. » Cette survie par les livres n’est en aucun
près de la fenêtre qu’elle tentait d’ouvrir pour sauter. cas une posture pour la postérité, pas davantage une
(…) J’avais la sensation que la familiarité ne pouvait quelconque profession de foi. C’est un élan vital, pour
monter que du silence des livres. » Philippe Lançon un homme dont le courage consiste à se remettre à
est journaliste et écrivain, il est l’une des victimes de écrire une semaine seulement après l’attentat : « Celui
l’attentat contre Charlie Hebdo. Le Lambeau revient que les tueurs avaient raté travaillait, comme ceux
sur la journée du 7 janvier 2015 et les longs mois qu’ils avaient liquidés, dans des journaux. C’était
d’hospitalisation qui ont suivi. dans des journaux qu’il devait réapparaître. »
Cependant Philippe Lançon ne raconte pas l’histoire
d’un salut, pas même par la littérature. Il s’étonne de
découvrir qu’on l’imagine très vite réparé, reprenant
sa vie d’avant l’attentat. Mais le retour en arrière est
inenvisageable, les retrouvailles proustiennes avec le
temps perdu sont impossibles. Le Lambeau est le livre
du « temps interrompu » : « Le temps de l’événement
Philippe Lançon. © C. Hélie/ Gallimard brutal est obscur et infini. Il n’a pas de limites. » Cette
vie violentée n’a plus de passé, elle n’a pas non plus

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d’horizon : il n’y aura pas ici de fin réconciliée, aucune Face à la violence : le discours et
de ces rédemptions suspectes qu’offraient quelques- l'expérience
uns des récits revenant sur l’attentat au Bataclan. Ici L’objet du Lambeau est donc cette expérience,
les livres, la musique ou la peinture ne promettent exclusivement. D’ailleurs les autres survivants de
rien, ils offrent simplement un monde habitable à un Charlie n’apparaissent qu’à peine dans le récit,
homme qui erre dans les limbes, encore hésitant entre qui nous raconte l’affection des parents et amis,
les vivants et les morts. Il va s’agir, pour Lançon, avec l’intelligence des soignants, les fragments de vie de
les secours de l’art et de l’amitié, de rentrer à nouveau quelques autres gueules cassées recluses dans cet autre
dans le temps. monde qu’est l’hôpital. C’est avec eux que l’écrivain
Le Lambeau est l’histoire de ce trajet, raconté partage une expérience commune, c’est d’elle seule
le plus simplement du monde, avec l’humilité qu’il veut rendre compte. Il y a là pour l’écrivain une
caustique de l’écrivain professionnel que sa blessure façon de ne pas devenir le symbole que l’attentat a fait
a temporairement rendu muet : « Désormais, toute de lui : la seule communauté qu’il se reconnaît est celle
parole, toute phrase me faisait sentir son prix. Ma de la douleur.
mâchoire détruite avait une gueule de métaphore et ce
n’était pas plus mal comme ça. » Les vingt chapitres
du livre forment le récit chronologique de ces quelques
mois au cours desquels il est passé de l’autre côté du
« pont que l’attentat a fait sauter ». Il y a un mort et
un survivant en lui : « Je ne sais pas lequel des deux
écrit. »
Ses souvenirs appartiennent « à cet homme qui,
brusquement, s’était détaché de moi. J’étais devenu
le produit d’une soustraction ». L’écriture n’est pas
une opération de réparation, ou de métamorphose, Dessin de Franz Kafka
mais une façon de redoubler le dédoublement que Des frères Kouachi il ne sera guère question, les
le péril mortel a provoqué. Alors qu’il est touché analyses de l’attaque terroriste ne seront évoquées que
par plusieurs balles, Lançon rapporte cette sensation de façon fugace et sur le mode de l’agacement. On
qu’évoquent les victimes de violences, celle de se voir conçoit sans peine qu’un survivant n’ait aucune envie
de l’extérieur : « La voix de celui que j’étais encore de discourir sur l’événement dont il a été la victime.
m’a dit : “Tiens, nous sommes touchés à la main. « Je n’ai aucune colère contre les frères K, je sais
Pourtant nous ne sentons rien.” Nous étions deux, lui qu’ils sont les produits de ce monde, mais je ne peux
et moi, lui sous moi plus exactement, moi lévitant par- simplement pas les expliquer. Tout homme qui tue
dessus, lui s’adressant à moi par-dessous en disant est résumé par son acte et par les morts qui restent
nous. » étendus autour de moi. Mon expérience, sur ce point,
À ce dédoublement répond celui de l’écrivain qui déborde ma pensée. »
raconte sa propre histoire, qui se fait narrateur de sa Mais le livre proclame plus largement sa méfiance, au
propre expérience, pour parvenir à s’en détacher, pour point qu’il n’hésite pas à mettre tous les discours dans
ne pas s’identifier à elle. « Je n’avais jamais autant le même sac : « Je ne supporte pas plus les discours
expérimenté la sentence proustienne : l’écriture était anti-musulmans que les discours pro-musulmans. Le
bien le produit d’un autre moi, un produit précisément problème, ce ne sont pas les musulmans, ce sont les
destiné à me faire sortir de l’état où je me trouvais, discours : qu’ils foutent la paix aux musulmans ! »
quand bien même il consistait à raconter cet état. » Il faut dire qu’à cet égard le sort des hommes et

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femmes présents le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo l’attaquent sans l’avoir lu. Il se lance donc dans
relève de l’ironie tragique : Lançon raconte que une « explication de texte » – une explication
lorsque les frères Kouachi pénètrent dans les locaux qui ne vaut évidemment pas adhésion, mais qui
du journal pour commettre un massacre au nom de déplie les contradictions de notre monde : « Ce
l’islam, ils interrompent Tignous en pleine tirade que Houellebecq attaquait presque systématiquement,
sur l’abandon dont sont victimes les habitants des c’était bien tout ce pour quoi Charlie avait lutté
banlieues, « condamnés à devenir ce qu’on en fait, des dans les années soixante-dix. La société libertaire,
islamistes, des fous furieux ». permissive, égalitaire, féministe, antiraciste. Son
Reste qu’il y a quelque chose d’accablant à cette roman, là-dessus, était clair : l’islamisme sans
décision obstinée de s’en tenir au récit de la souffrance, violence, au fond, ce n’était pas si mal (…) ça
à cette réduction à la blessure. Dans les dernières nous débarrassait au moins de l’angoisse d’être
pages du livre, Lançon raconte comment il a été invité libres. » Houellebecq, avec son « efficace ambiguïté »,
à dialoguer avec l’écrivain péruvien Mario Vargas est celui qui a « su donner forme aux paniques
Llosa. « L’attentat faisait de moi, le temps d’une contemporaines », conclut Lançon. Le Lambeau, avec
conférence, l’un de ses interlocuteurs. Je n’avais son émouvante clarté, est le récit qui sait donner forme
guère d’idées ni d’informations sur la démocratie et le aux douleurs contemporaines.
terrorisme. J’imagine que mon lambeau parlait pour --------------------------
moi. » Le lambeau parle-t-il désormais pour Philippe
Lançon ? La violence a-t-elle vaincu ?
S’il se défie de tout discours d’analyse, Lançon ne
cesse cependant de se fier à la littérature, de la faire
parler. Il fait de Soumission, de Michel Houellebecq,
le point de butée et le running gag tragique du
livre : l’attentat contre Charlie Hebdo a eu lieu, on
s’en souvient, la semaine où sortait le roman, qui
imagine une France soumise à un intégrisme islamiste
tranquille. Tout au long du Lambeau, le roman de
Houellebecq rejaillit à l’occasion de coïncidences, de
conversations, et l’auteur lui-même finira par faire
une apparition. Or Soumission fait l’objet, dans les
premières pages du livre, d’une lecture.
Lors de la fatale conférence de rédaction du 7 janvier,
Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 512 p.,
Lançon prend la défense du roman de Houellebecq.
21 €
Il est de mauvaise humeur parce que les autres

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