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PAR MATTHIEU SUC ET JACQUES MASSEY ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 27 AVRIL 2018

ET JACQUES MASSEY ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 27 AVRIL 2018 Lors d’une visite au quartier général

Lors d’une visite au quartier général du service de renseignement militaire russe, en 2006, Vladimir Poutine écoute les représentants du GRU. © Reuters/Itar-Tass/Service de presse présidentiel russe

Avec des moyens et des méthodes qui n’ont rien à envier à l’époque soviétique, des espions russes approchent en France des hommes d’affaires, des diplomates, mais aussi des militaires, tandis que le contre-espionnage hexagonal cherche à les démasquer. Au-delà d’une réelle coopération en matière de lutte antiterroriste, les services de renseignement des deux pays s’adonnent à une lutte souterraine, avec le territoire français pour terrain de jeu.

Ce ne sont pas les environs de Checkpoint Charlie, ce n'est pas la nuit glaciale berlinoise, et pourtant il y a là comme un relent de guerre froide. Le 20 décembre dernier, un équipage de la brigade anticriminalité (BAC) patrouille dans les rues de Paris lorsqu’il croit surprendre un trafic de drogue. Deux hommes s’échangent une enveloppe, les policiers procèdent à leur contrôle.

Le premier est gêné aux entournures, il explique travailler au Quai d’Orsay. Le second brandit un papier en même temps que son immunité diplomatique. Alexeï Guennadievitch O. occupe le rang de numéro 2 au sein de la représentation commerciale de l’ambassade de Russie.

Il n’a pas son bureau au « Bunker » – bâtiment massif, dans la plus pure tradition de l’architecture soviétique, qui détonne tant boulevard Lannes, en périphérie du

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XVI e arrondissement de la capitale – mais se rend

tous les matins deux rues plus loin, dans un hôtel particulier très discret de la rue de La Faisanderie,

qui abrite la délégation commerciale mais aussi les

attachés militaires russes.

À l’intérieur de l’enveloppe que le contractuel du

Quai d’Orsay était en train de remettre à Alexeï O.,

les policiers de la BAC découvrent un document

classé confidentiel émanant du ministère des affaires étrangères. Ce contrôle ne donnera pas lieu à une procédure judiciaire. Lorsqu’on les interrogera à deux mois d’intervalle, deux hauts gradés des services de renseignement nous feront la même réponse :

« Certaines affaires se règlent dans la discrétion… »

« Certaines affaires se règlent dans la discrétion… » Lors d’une visite au quartier général du

Lors d’une visite au quartier général du service de renseignement militaire russe, en 2006, Vladimir Poutine écoute les représentants du GRU. © Reuters/Itar-Tass/Service de presse présidentiel russe

Une semaine sera laissée à Alexeï O., que le contre- espionnage français suspecte d’être sous couverture diplomatique un agent du GRU, le très actif service de renseignement militaire russe, pour quitter la France. Selon L’Obs, qui a révélé pour partie l’affaire, lorsque Laurent Nuñez, le patron de la DGSI, présente son dossier à Emmanuel Macron, le président de la République signe lui-même l’ordre de renvoi. Une première, depuis François Mitterrand et la retentissante affaire Farewell en 1983.

Mais comme dans un roman de John Le Carré, il y a une histoire dans l’histoire. Le supposé contrôle inopiné pour une suspicion de trafic de drogue était en fait un coup monté par le service H4, chargé de la Russie au sein du contre-espionnage à la DGSI. Alexeï Guennadievitch O. était dans le collimateur depuis de longs mois, grâce à la dénonciation du contractuel du

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Quai d’Orsay et au signalement d’un autre homme, déjà « tamponné[approché] » par le même espion, selon nos informations.

Le personnel du ministère des affaires étrangères avait suivi, au printemps 2017, une formation de prévention

à l’espionnage russe. Le phénomène aurait pris ces

dernières années une ampleur telle que le ministère avait jugé bon de renforcer les défenses de ses agents. « Ce qui est frappant avec les Russes, confie un cadre du Quai d’Orsay qui a suivi ladite formation, c’est qu’ils officient sur le très long terme. Parfois sur plusieurs générations. Ils peuvent vous “travailler” pendant des années sans jamais vous poser la moindre question qui pourrait vous mettre la puce à l’oreille et puis, tout à coup, alors que vous pensez vous confier à un proche, ils obtiennent exactement ce qu’ils cherchent. »

Les formateurs ont rappelé les techniques classiques pour recruter une source, le fameux «MICE » (acronyme mnémotechnique des quatre mobiles classiques pour manipuler une taupe : « Money, Ideology, Compromission, Ego »),

en insistant sur le fait qu’au rayon « compromission » de diplomate, le recours à des prostituées serait une pratique prisée des Russes. Un nouveau round de formation doit avoir lieu dans les prochaines semaines au Quai d’Orsay, sans que l’on sache s’il

a été programmé en raison de l’actualité brûlante de

l’affaire Alexeï O. Le 7 mars dernier, les sénateurs membres de la commission des affaires étrangères et de la défense ont quant à eux été conviés à une demi-journée de sensibilisation à la protection de certaines informations, qui a été dispensée au palais du Luxembourg par des officiers de la DGSI.

Lors de son audition devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, le 14 février 2017, l’ancien patron de la DGSI, Patrick Calvar, rappelait aux députés que « si, aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme islamiste est une priorité absolue », « d’autres menaces constituent des atteintes particulièrement graves contre notre souveraineté », en citant l’exemple de l’intervention présumée des Russes dans l’élection de Donald Trump. Selon

Calvar, il convient, en France, de protéger « notre économie », « notre diplomatie », « nos forces armées ». À l’issue de sa présentation, l’élu Les Républicains Pierre Lellouche lui a alors demandé si « les services russes » faisaient « peser une vraie menace sur notre campagne pour l’élection présidentielle », alors en cours. On ne connaîtra pas la réponse apportée. Patrick Calvar a demandé qu’elle ne figure pas dans le compte-rendu de son audition à huis clos.

Tandis que le directeur général de la sécurité intérieure de l’époque s’exprimait devant la représentation nationale, un autre épisode de cette guerre froide 2.0 était en train de se jouer, cette fois à l’initiative des « cousins d’en face » de la DSGE.

« Cette fois, nous avons voulu donner un coup d’arrêt aux manœuvres russes » Entre novembre 2016 et janvier 2017, le contre- espionnage de la DGSE procède à des interceptions de sécurité qui donnent lieu à une surveillance rapprochée d’un agent, là encore du GRU, agissant sous couverture diplomatique. La DGSE est épaulée dans son enquête par la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (l’ex-Sécurité militaire). Et pour cause. Selon nos informations, ils suspectent l’espion russe d’avoir recruté une taupe au sein même du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian, le ministre de la défense d’alors.

Des notes de la DGSE relatent en particulier des rendez-vous entre l’officier supérieur français et son officier traitant russe. Des comptes-rendus de réunions ministérielles auraient été transmis. A priori, il s’agissait pour le gradé d’expliquer la nouvelle politique de la France vis-à-vis de l’est de l’Europe. « Tout l’enjeu est de savoir si l’intéressé, réputé loquace, était bien conscient de ce qu’il faisait en échangeant un peu trop avec un interlocuteur qui s’était présenté à lui comme étant un diplomate», résume un ponte actuel du renseignement.

À l’issue de cinq mois d’investigation, la DGSE produit une note de synthèse en date du 24 mars 2017 et Bernard Bajolet, le patron du service, saisit le procureur de la République de Paris François Molins

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au nom de l’article 40 du code de procédure pénale, qui stipule que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République ». Le meilleur moyen pour s’assurer que l’affaire ne soit pas étouffée par son autorité de tutelle, les relations entre Bajolet et le ministre Le Drian étant plus que fraîches.

La section antiterroriste du parquet de Paris ouvre en avril 2017 une enquête préliminaire des chefs de « trahison par intelligence avec une puissance étrangère, recueil d’informations en vue de leur livraison à une puissance étrangère, provocation directe au crime de trahison ». Dans la foulée, une information judiciaire est confiée à deux juges d’instruction de la galerie Saint-Éloi, Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut. Depuis, une chape de plomb recouvre cette affaire sensible.

Depuis, une chape de plomb recouvre cette affaire sensible. Bernard Bajolet, le patron de la DGSE,

Bernard Bajolet, le patron de la DGSE, à l’issue d’une réunion à l’Élysée, en octobre 2014. © REUTERS/Philippe Wojazer

La seule indiscrétion est venue du Journal officiel. Le 8 mai 2017, le bulletin dut en effet publier l’avis

n o 2017-10 de la Commission du secret-défense,

une autorité indépendante composée de magistrats et de parlementaires chargés de se prononcer sur la déclassification de documents administratifs. Et qui donnent, ou pas, un avis favorable à la levée du secret- défense des actes d’enquête réalisés par la DGSE.

À l’heure où ces lignes sont écrites, l’instruction judiciaire est toujours en cours et le militaire français suspecté a été recasé à l’étranger. Quant à l’espion russe, il a dû être rapatrié en toute discrétion à Moscou. « Cette fois-ci, nous avons voulu donner un coup d’arrêt aux manœuvres russes, résume un haut fonctionnaire. Ces dernières années, nous avons

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dû supporter des tentatives répétées d’infiltration, comme ces vols – provocateurs – de bombardiers TU-160 en bordure de l’espace aérien national, en septembre 2016. Des engins sous-marins se sont aussi invités au large de Brest, pour tester la protection de l’Île Longue [base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins – ndlr]. »

Sans compter l’affront commis avec la construction de l’Église orthodoxe voulue par Vladimir Poutine et située Quai Branly, à deux pas du Quai d’Orsay. Les cinq bulbes dorés qui surmontent la cathédrale alimentent tous les fantasmes des services de renseignement, qui imaginent que s’y cachent des antennes destinées à capter les échanges, toujours non cryptés selon nos informations, entre le ministère des affaires étrangères et l’Élysée…

L’affaire Nikita Dans son livre, La France russe (Fayard, 2016), le journaliste Nicolas Hénin évoque « une note confidentielle interministérielle qui évalue l’activité actuelle des services de renseignement russes en France ». On peut y lire qu’« à peu près la moitié des diplomates russes en France sont des agents des services de renseignement, soit une centaine de personnes ». Si l’on ajoute les « agents dormants », ce seraient « plusieurs centaines » d’espions russes sur le territoire, à en croire le compte-rendu qui nous a été fait de la formation dispensée au Quai d’Orsay.

L’enquête de L’Obs précitée rapporte qu’après avoir étudié les entrées et les sorties de l’ambassade de Russie, la DGSI estimerait que « deux à trois agents, non répertoriés sur la liste officielle des diplomates accrédités », seraient hébergés clandestinement à l’intérieur de l’ambassade. « Ces hommes pourraient être des officiers chargés de manipuler à Paris des sources non françaises. Ou de traiter avec les illégaux [des clandestins sans couverture diplomatique infiltrés dans un pays – ndlr], basés sur notre territoire », estime un responsable dans l’article.

En avril 2017, l’ex-agent Vladimir Poutine a fait un vibrant éloge de l’espion infiltré sur la chaîne Rossiya 24 : « Renoncer à sa vie, à ses proches et quitter son pays pour beaucoup d’années […], tout le

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monde n’en est pas capable. Ce sont des personnes pas comme les autres, qui ont des qualités pas comme les autres, des convictions pas comme les autres, un caractère pas comme les autres. » Depuis que le président récemment réélu de la Fédération de Russie a promu des siloviki, les héritiers du KGB, à différents postes de commande de l’appareil d’État, l’espionnage est réhabilité à Moscou.

d’État, l’espionnage est réhabilité à Moscou. Vladimir Poutine visite en 2006 le nouveau quartier

Vladimir Poutine visite en 2006 le nouveau quartier général du GRU, le service de renseignement militaire russe. © Reuters/Itar-Tass/Service de presse de la présidence russe

En France, « le niveau d’activité du renseignement russe est aujourd’hui revenu à celui qu’il avait au moment de la guerre froide, aussi bien en termes d’effectifs que de moyens consacrés », précise la note d’évaluation précitée. Il le dépasserait même, d’après les confidences d’un cadre haut placé de la DGSI. L’approche des « cibles » est souvent conduite « à l’ancienne », par l’intermédiaire de connaissances communes. Les militaires approchés ne sont pas des hauts gradés mais plutôt des cadres subalternes, susceptibles de progresser dans la hiérarchie. Leurs officiers traitants russes sont le plus souvent des « itinérants », qui ne sont donc pas basés en France mais qui y effectuent de courts séjours.

Comme L’Obs l’avait déjà révélé en 2014, un attaché de l’air adjoint à l’ambassade de Russie, le colonel Iliouchine, en réalité officier du GRU, s’était signalé par des « tamponnages » répétés d’experts d’instituts de géopolitique et de journalistes suivant les questions de défense. Il cherchait notamment des informations intimes sur un proche de François Hollande. À son retour à Moscou, il fut promu général, preuve de son efficacité lors de son séjour parisien.

Dans ces manœuvres, le GRU est souvent épaulé par le FSVTS (le service de coopération militaro-technique). Espionner nécessite en effet une forte mobilisation logistique, notamment l’appui d’une équipe dédiée au

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repérage des personnels du renseignement français. « Le GRU agit de façon massive et très décomplexée en France », estime un fin connaisseur des services. La note d’évaluation rappelle que dans les années 1990 déjà, l’Hexagone était utilisé par le FSB (l’ex-KGB) comme terrain d’entraînement sur lequel les agents, à l’issue de leur formation théorique, venaient effectuer des exercices en situation réelle.

Les services russes peuvent se prévaloir de quelques références en matière de compromissions dans l’Hexagone. Ainsi, lors de l’indépendance du Kosovo, la liaison d’une analyste de la DGSE avec un membre de l’ambassade russe à Paris permit à l’amant d’en savoir un peu plus sur la coopération de Paris avec les Albanais. L’imprudente fut écartée de la Centrale et affectée à l’antenne strasbourgeoise du service.

Un lieutenant-colonel de l’armée de terre pratiquait, lui, le parachutisme sportif avec un membre de la représentation militaire russe. Cette fréquentation lui valut une mise en garde de la DPSD, l’ex-Sécurité militaire. Bravache, l’officier supérieur réagit en prévenant son interlocuteur de la surveillance dont il faisait l’objet. L’histoire se termina là aussi par une simple mutation… Récemment, un membre d’un corps d’inspection du ministère de l’intérieur, qui s’était lié à un avocat #pétersbourgeois et fait offrir quelques cadeaux, dont une kalachnikov en cristal, a dû être rappelé à l’ordre.

Plus gênant encore : dans le courant des années 2000, les services secrets anglais signalent à la DST (l’ancêtre de la DGSI) l’arrivée d’un agent du FSB en France. Les policiers planquent devant le domicile du Russe et voient arriver une jeune femme, qui y passe la nuit. Au petit matin, ils suivent l’inconnue, qui les conduit boulevard Mortier, au siège de la DGSE, dont la jeune femme est une analyste. Elle sera arrêtée, ses ordinateurs placés sous scellés, ses collègues entendus, ses missions épluchées. Le service de sécurité interne de la DGSE découvre que, pour la première fois de son histoire, lors de son stage, un trombinoscope avait été réalisé. À son initiative.

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Après l’une de ses missions dans un pays d’Europe centrale, le domicile d’un collègue de la jeune femme a été cambriolé, le voleur n’emportant qu’un moyen de communication crypté… Enfin, la jeune femme avait eu des aventures avec au moins trois autres stagiaires du service. Parce qu’elle s’habillait toujours en cuir et qu’elle parlait russe, ses collègues l’avaient surnommée Nikita.

« La dégénérescence d’une nation française rongée par l’homosexualité et le métissage » La tâche des espions russes a été d’autant plus facilitée ces dernières années qu’en France, des associations et des amicales, qui revendiquent (souvent) leur nationalisme et affichent (en même temps) une ferveur assumée pour Poutine, constituent un vivier de victimes consentantes. L’antienne russe exaltant les valeurs chrétiennes conservatrices – « Nous défendons les valeurs traditionnelles, fondations spirituelles et morales de la civilisation : la famille traditionnelle, la vraie vie humaine y compris religieuse », professe Vladimir Poutine – coïncide en effet avec les thèses des opposants français à une Europe « minée par le multiculturalisme » et perçue comme « une entité décadente ». Et trouve là un terrain de jeu idéal.

« Il y a des offensives médiatiques coordonnées, témoigne Arnaud Danjean, député européen et ancien agent de la DGSE. Quand j’entends des hommes politiques qui, quels que soient leurs partis, reprennent les mêmes éléments de langage, je ne peux m’empêcher de penser qu’on leur a soufflé la réponse. Souvent, je me fais la réflexion, tiens, Untel a dû rencontrer l’ambassadeur russe. » Et le député européen de fustiger certains médias et éditorialistes, transfigurés en « outils de propagande, au-delà de tout espoir pour un agent, de la cause russe ». La note citée par Nicolas Hénin considère que « l’objectif de cette guerre d’influence est de créer un lobby, de diviser les opinions publiques, mais aussi les pays européens entre eux, en misant sur les mouvements souverainistes de droite comme de gauche ».

Les effets de cette propagande se font sentir jusque dans l’enceinte de la représentation nationale. Ainsi, lors de ses travaux au printemps 2016, la mission

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parlementaire d’information « sur les moyens de Daech » n’a-t-elle reçu, sur la soixantaine de personnes auditionnées, que deux ambassadeurs :

celui de la Jordanie (pays voisin de l’Irak et de la Syrie) et celui de la Russie. À l’issue d’un entretien très complaisant (consultable ici), le président de la mission Jean-Frédéric Poisson a tenu à remercier« au nom de l’Assemblée nationale » la Russie pour son intervention en Syrie, « très concrète et visible ».

Pour certains, il ne s’agirait pas d’émettre la moindre réserve sur la politique russe. Ainsi, des passages de la « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale » (commandée par l’Élysée, remise en septembre 2017, elle est destinée à fixer le cadre stratégique de l’élaboration de la prochaine loi de programmation militaire) ont fait, selon nos informations, l’objet d’âpres discussions, notamment à cause de ce simple paragraphe : «Théâtre de la réaffirmation de la puissance russe, les flancs Est et Nord de l’Europe ont connu la résurgence de la guerre. Ils sont marqués par la volonté de Moscou de reconstituer une zone d’influence »

Face à cet entrisme au cœur même de l’État, les services ont tardé à réagir mais ils ont fini par s’y mettre. La DGSI a été contrainte de monter en gamme. D’où la formation dispensée aux hauts fonctionnaires et à la classe politique, destinée à les sensibiliser. Et l’effort consenti pour démasquer les espions russes. Mais ses méthodes éprouvées – « on piste longtemps un agent détecté pour cerner ses réseaux et ses centres d’intérêt » – consomment beaucoup de temps et de fonctionnaires, alors que la lutte antiterroriste est aujourd’hui la priorité.

En 2016, le directeur général de la DGSE Bernard Bajolet s’est résolu à renforcer sa division du contre- espionnage en y affectant d’ici à 2020 une soixantaine d’agents supplémentaires. On ne renoue toutefois pas en quelques mois avec une compétence mise à mal ces dernières années par des redéploiements hasardeux de personnels. Comme la suppression en 2012 de l’antenne de la DGSE à Kiev, deux ans avant la rébellion pro-russe dans l’est de Ukraine…

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D’où l’importance pour les services d’envoyer un message sur le changement en cours. La détection, début 2017, de l’espion russe par la DGSE et l’ouverture d’une information judiciaire ont été mal vécues par le GRU, plutôt habitué à une relative passivité des services français. S’il n’y a eu aucune réaction officielle, certains, dans le petit monde du renseignement, ont cru déceler une réplique le 30 novembre 2017. La scène se passe à l’École militaire de Paris. Malgré la russophilie manifeste d’une partie de l’auditoire, venu participer à des Assises nationales de la recherche stratégique, Viktor Koulikov, fils d’un ex-ministre de l’intérieur de Vladimir Poutine, fustige devant ses interlocuteurs médusés « la dégénérescence d’une nation française rongée par l’homosexualité et le métissage, où des terroristes vivent dans de véritables enclaves, difficiles à infiltrer par les forces de sécurité… ».

difficiles à infiltrer par les forces de sécurité… ». Laurent Nuñez, le patron de la DGSI,

Laurent Nuñez, le patron de la DGSI, lors d'une audition à l'Assemblée nationale le 11 avril 2018. © Capture d'écran.

Les relations entre les deux puissances sont alors plus que tendues. Quand trois semaines plus tard Laurent Nuñez, le patron de la DGSI, présente le cas d’Alexeï O., la gestion du dossier s’avère délicate. D’autant plus que le patron de la DGSI amène une liste de quatre autres espions travaillant sous couverture diplomatique. Parmi lesquels le chef du service économique qui a ses bureaux au Bunker du boulevard Lannes, dans le bâtiment principal de l’ambassade russe. Le contre-espionnage français propose leur départ au président de la République.

Le calendrier complique la donne : quelques jours plus tôt, le 18 décembre 2017, a eu lieu la remise des lettres de créance par le nouvel ambassadeur de Russie en France. La cérémonie, organisée à huis clos dans la grande salle de réception de l’Élysée, a permis à Emmanuel Macron de saluer chaleureusement Alexeï Mechkov, le successeur d’Alexandre Orlov,

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son charismatique prédécesseur, remplacé entre autres raisons parce qu’il aurait été incapable d’assurer l’impunité de l’agent démasqué par la DGSE. Expulser de nouveaux agents sous couverture diplomatique s’apparenterait alors à une provocation. Par ailleurs, Emmanuel Macron doit se rendre en Russie du 24 au 26 mai, à l’invitation de Vladimir Poutine, pour participer au « Davos russe », le forum économique de Saint-Pétersbourg. Alors, pour ne pas perturber l’agenda diplomatique du chef de l’État, l’Élysée décide d’attendre le mois de juillet et la fin de la « mission diplomatique » des quatre autres espions pour les faire partir.

L’affaire Skripal arrive alors à point.

Le 4 mars dernier, Sergueï Skripal, un agent double du GRU qui a trahi au profit des Britanniques, est empoisonné avec sa fille, à Salisbury, petite ville tranquille du sud de l’Angleterre. Suscitant un scandale international et une riposte sans précédent – 116 diplomates russes sont expulsés de par le monde ; soixante par les États-Unis et plus d’une trentaine par seize pays de l’Union européenne, le reste par des pays alliés, dont le Canada et l’Australie. Paris expulse quatre diplomates sur les 90 accrédités en France : l’attaché militaire et le chef du service économique de l’ambassade, sise boulevard Lannes, ainsi que deux représentants consulaires, en poste à Strasbourg et Marseille. Ils ont sept jours pour quitter le territoire national. Il s’agit des quatre noms qui figuraient, aux côtés d’Alexeï O., sur la liste de Laurent Nuñez.

La riposte diplomatique du Kremlin ne se fait pas attendre : quatre Français de haut rang, le général à la tête de la mission militaire, le chef de Business France, le consul général à Ekaterinbourg et le directeur du collège universitaire français à Saint-Pétersbourg, ont à leur tour une semaine pour quitter la Sainte Russie. Certains d’entre eux avaient anticipé et préparaient déjà leurs valises avant l’annonce de la sanction de Moscou.

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Boite noire Mediapart a enquêté pendant un an sur l’affaire de l’espion russe démasqué par la DGSE, depuis quatre mois sur l’histoire d’Alexeï O., piégé par la DGSI.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Capital social : 24 864,88€. Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel (Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des Amis de Mediapart.

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