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EELS / NATHANIEL RATELIFF / GEORGE CLINTON / THE INSPECTOR CLOUZO

Numéro 103 - AVRIL 2018


rollingstone.fr

TOM WAITS
Le magicien
des sons

MEMPHIS
Sur les
traces de
Martin
PORTLAND Luther King
Avec les derniers
hipsters
LED
BEN HARPER ZEPPELIN
Jimmy Page
& CHARLIE cinquante ans de rock
MUSSELWHITE
Blues roots
PLUS
FRÉDÉRIC BEIGBEDER

NO ONE IS INNOCENT

JACK POKEY LAFARGE




ENKI BILAL

WHITE
“JE ME SUIS FIXÉ
MES PROPRES CONTRAINTES”
©Andrew Birkin - conception graphique Lemon & Pepper - Art Storm Consulting

Musée des Beaux-Arts de Calais


ÉDITO
Par Belkacem Bahlouli

Disquaire day !
I
l n’aura pas fallu longtemps pour que le disquaire cialisés où les cotes de vraies raretés d’époque atteignent des
Day s’impose en France. Porté par l’explosion des ventes sommes en milliers de dollars. Le D-Day démocratise tout cela,
de vinyles avec plus de 3 millions de copies vendues en à sa façon certes, certains vinyles coûtant souvent le double ou le
France en 2017 d’après le Syndicat national de l’édition triple d’un vinyle normal pour sa “seule rareté” et, un double
phonographique (Snep), soit près de 60 % de hausse par 33-tours acheté lors de ce fameux jour de fête et payé 40 euros
rapport à l’année précédente, les précieuses galettes noires effec- se retrouve dès le lendemain sur les sites spécialisés avec un prix
tuent un retour en force sur nos platines – en force, entendons- multiplié – au mieux – par cinq, parfois beaucoup plus.
nous bien : ces ventes ne représentent que 10 % du chiffre d’af- Alors le jeu est là, savoir se lever tôt un samedi, faire un habile
faires global du secteur. Lancée en pleine repérage la veille pour savoir où dénicher
pér iode de récession, voire de qua si- le collector qui tue et seulement tiré à
disparition du support physique il y a onze 250 exemplaires, voire moins – et cette
ans aux États-Unis et en Angleterre, puis année plus de 200 nouvelles références
en 2011 en France, cette journée des dis- viennent garnir les bacs…Avant d’avoir à le
quaires est avant tout une fête de la mu- payer dix fois son prix quelques semaines
sique à sa manière : la célébration du plu s t a rd. Ma i s re st on s opt i m i st e s :
support qui a permis à plusieurs généra- nombre de ces sorties ne partent pas toutes
tions de découv r ir le rock et qui, au- comme des petit s pa ins, et cer ta ines
jourd’hui, est l’objet de toutes les atten- restent dans les bacs. Ce ne sont pas forcé-
tions de l’industrie du disque. Et de voir les ment les plus mauvaises, loin de là, car; ce
majors venir renforcer cette journée en sont souvent les sorties parallèles, moins
sortant quelques éditions collector est “collector”, qui vous permettront de garnir
même souhaitable bien que, au départ, le ou de remplacer votre intégrale vinyle de
Record Store Day en VO était d’abord Costello avec le son et en très bon état –
porté par les labels indépendants. Mais bien que souvent, les grésillements fassent
l’un n’empêche pas l’autre et, contraire- aussi partie de l’écoute.
ment à certains alarmistes, les deux mar- Cependant, on peut tout de même déplorer
chés ont toujours cohabité et les grands l’invasion de fausses copies de disques
héros du rock figurent tous au catalogue rares, car les contrefaçons dans le monde
des majors. L’un n’accapare ni ne spolie merveilleux du vinyle sont légion. Élaborés
l’autre et, de Hendrix à Led Zeppelin en à partir de CD et pressés à la va-vite, au
pa ssa nt pa r Bow ie ou Spr ingsteen et lieu d’être gravé à partir du master original
Dylan, tous ont été signés et ont vu leur carrière portée par les sur bande, ces “faux disques” sont aussi bons qu’une fausse
grandes maisons de disques. Et les quelques pépites sorties montre de marque : ils ne sonnent pas, le pressage montre des
spécialement pour le D-Day valent aussi bien pour les raretés pleurages et surtout, ils n’ont aucun intérêt artistique ni financier
© LORAINE ADAM

indies qui s’arrachent souvent à prix d’or que pour les inédits des en cas de revente. Et pour éviter cela, car ils sont difficiles à déce-
seigneurs de la cause rock’n’rollienne. ler (le graphisme des pochettes originales est quant à lui plutôt
Car le mot clé est là : la perle rare, le collector, le graal même pour soigné, tout comme les logos voire les autocollants sur la cello-
certains. Le Disquaire Day existe déjà à l’année sur les sites spé- phane), votre disquaire sera votre meilleur allié.

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AMERICAN BOY
Jack White à Detroit,
sa ville natale.
WHITE
EN ROUTE
VERS
Il est devenu une légende du rock en
revisitant le passé. Aujourd’hui, le guitar hero
fait peau neuve et renouvelle son style.

LE FUTUR
PA R B R I A N H I AT T
Photographie par Pari Dukovic

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JA C K
WHITE

Il porte un jean noir, des chaussures en daim Deuzio : c’est vrai qu’il fait un brin old school

A
et un T-shirt à manches longues bien moulant (lui-même se présente parfois comme
avec un col bizarre à la Star Trek. Sa coupe de “Monsieur Vieux Jeu” ou “Monsieur Rétro”).
cheveux, après une période rockabilly, a retrouvé Vrai aussi : Jack White est père de famille. Mais
le noir et le style des White Stripes. Leur couleur ce n’est pas pour autant qu’il a fini de sur-
contraste fortement avec la pâleur de sa peau, prendre. Cet homme-là est un mutant. Il n’en
laissant croire à un effet spécial. finit pas de se renouveler.
“Je crois qu’on a voulu diaboliser certaines
émotions, ajoute-t-il. Comme si elles devaient ack white se nourrit des défis
disparaître de la surface du globe. Mais c’est
inconcevable. Sans l’esprit de revanche ou la
colère, comment aurions-nous pu remporter la
Seconde Guerre mondiale ?” Il s’enfonce dans
son gros fauteuil, tire une taffe sur son cigarillo
et répand quelques cendres dans un cendrier
J qu’il se lance. C’est un besoin pour
lui. Un moteur artistique. Il l’a
même chanté “You have to have a
problem” – il faut avoir un problème
–, “If you want to invent a contrap-
tion”, – si tu veux créer le bon engin. Mais d’où
d’argent et de verre. lui vient cette façon de penser ? de sa foi catho-
Jack White revendique sa rugosité dans un lique ? Il y a une photo qui circule un peu
monde où les célébrités sont cernées par les partout. Celle de Jack White enfant, à l’époque
médias et les réseaux sociaux qui amplifient il s’appelait John Gillis, rencontrant le pape
detroit par un froid matin d’hiver, jack chaque propos sortant du lot, où la moindre Jean-Paul II. Il a peut-être cela en lui, cette
White a balancé son poing dans la figure d’un interview est polie, policée. Lui se moque bien inclination-là : “Je saigne devant mon Seigneur”
type. C’était il y a quelques années. Fort. Et pas du tweet moqueur que vous pourriez être en chante-t-il dans “Seven Nation Army”. On dit
qu’une fois, d’après le rapport établi par la train d’écrire. Et si vous n’êtes pas capable de le qu’il est le septième de sept fils, et le dixième
police. C’était le point d’orgue d’une rivalité lui dire en face, c’est que vous êtes un lâche. d’une famille de dix enfants, élevés par des
entre deux bandes de rockers. L’affaire remonte Jack White n’est pas fait de ce parents peut-être un peu lassés par
à 2003, quand les différends entre groupes vou- bois-là. Ce n’est pas un gars qui a le fait d’être parents, qui n’avaient
laient dire quelque chose. White a la réputation peur. On peut le voir à l’album qu’il “ CHEZ plus vraiment le temps de s’occuper
d’être rancunier ; du genre capable de balancer, vient de sortir, Boarding House du petit dernier. Voilà qui a proba-
quand ça le prend, des mails assassins ; de péter Reach. Il fallait être sacrément MOI, blement joué. Adolescent, il hésitait
un plomb et de faire les gros titres. culotté pour mélanger des gospels entre les ordres et l’armée avant de
N’attendez pas d’excuses de sa part. Ce n’est à la Dylan (avec Regina McCrary, CHAQUE créer une entreprise au sein de
pas le genre. Oui, il a bien distribué quelques qui a tourné avec le grand Bob pen- laquelle les employés portaient des
bourre-pifs. Mais il n’est pas le seul. “Johnny dant sa période rock chrétien), du uniformes – ces derniers l’accep-
Cash aussi”, rappelle-t-il en s’agitant dans le gros piano jazzy, des percussions, des ÉMOTION taient sans problème, sauf pour les
fauteuil vert olive de ses bureaux de Third Man synthés et des solos de congas avec frais de nettoyage.
Records, au fin fond de Nashville. Ici, pas de des passages entiers de mots sim- ATTEINT Chez Third Man, White dirige
fenêtres. Et un plafond en alu. Assis à côté de lui, plement dits dans une ambiance son label en association avec Sony
sur un banc contre le mur, un squelette gran- dada, fantaisiste. Il ne faut pas SON POINT et ne regrette pas qu’une bonne
deur nature qui se tient bien sagement, jambes oublier que la musique déglinguée grosse compagnie puisse se dresser
croisées. Régulièrement, White adopte la même de Captain Beefheart a toujours été en travers de son chemin vers le stu-
posture troublante. “Pareil pour Sid Vicious, ou une source d’inspiration pour lui. EXTRÊME ”, dio et balancer qu’on ne le laissera
Jerry Lewis.” White éclate d’un rire haut perché, D’ailleurs, dans son bureau, White pas faire ça… qu’il ne peut pas se
révélant au passage des rangées de petites dents possède un cliché très recherché de DIT permettre d’enregistrer un truc
pas vraiment aux normes du show-biz, puis se la promo de Beefheart et de son pareil ! “Ce n’est pas vraiment un
reprend. “Je voulais dire Jerry Lee Lewis. Et
peut-être même Jerry Lewis, d’ailleurs. Si
Magic Band.
Primo : Jack White est au mitan
WHITE. problème, dit-il. Il suit de gueuler
un bon coup et de le faire, ce truc cool
quelqu’un avait dit à Johnny Cash que sa mère de sa vie. Dans la carrière de beau- et nouveau. Mais aujourd’hui, il
était une salope, vous croyez qu’il n’aurait pas coup de musiciens, c’est le moment que l’on a faut faire face à une nouvelle ère, avec une
réagi ? Vous n’avez qu’à faire tomber la moto d’un trop facilement tendance à déconsidérer. Dans musique plus indépendante, et pas de règles.
Hells Angels devant lui et vous verrez ce qui se dix ans, on le traitera comme une légende. Alors, Alors je me suis fixé mes propres contraintes.”
passe. On ne peut pas insulter quelqu’un sans gagnons du temps. Il est arrivé à un moment clef Les White Stripes, par exemple. Ce groupe était
s’attendre à une réaction de sa part.” de sa carrière. Il ne faut pas s’y tromper. Même la quintessence de ce que White appelle “la libé-
Il faut se mettre ça bien en tête. Jack White a si certains pensent encore que le rock est mort ration par la contrainte”. Avec le temps, White
le sang chaud. Il le reconnaît. Il le répète sou- (ce qui n’est pas le cas), personne au cours du s’est un peu détendu, mais au départ, le groupe
vent, même. “Avec moi, dit-il, chaque émotion siècle n’a fait aussi bien que lui pour brancher était construit autour de trois éléments clefs : la
atteint son point extrême. Le bonheur, la joie, la une sono, allumer le son à fond et lui donner voix de Jack, sa guitare et les percussions de
jalousie, la colère, l’excitation, la passion, la autant la pêche que ce fameux Jack White. C’est Meg, son ex-femme, souvent sous-estimée, par-
luxure. Et quand je me sens en veine, créatif, je quand même le seul mec de l’histoire récente à fois qualifiée même de batteuse manchote.
peux y passer des nuits entières. Franchement. avoir composé un riff repris dans tous les stades Mais ces règles qu’il s’inflige flirtent parfois
Imaginez un peu. Si quelqu’un s’était permis du monde. Rien qu’avec les six albums des avec le masochisme, voire une pathologie
d’interrompre, je ne sais pas moi, Michel-Ange White Stripes – sans compter ce qu’il a fait avec lourde. Il y a quelques années, White a confié au
en plein travail, il aurait gueulé et personne les Raconteurs, les Dead Weather, ses albums producteur emblématique de Radiohead, Nigel
n’aurait osé lui reprocher de s’être mis dans un solo et ses innombrables productions – il s’est Godrich, qu’il était en train de mixer un album
état pareil. Il aurait eu raison.” taillé une place de choix dans l’histoire du rock. des Dead Weather sans table de mixage ; ce qui

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Man. “Il a peut-être voulu échapper
UN PUNK à une certaine routine, je n’en sais
DANS LA BRUME
rien en vérité, confie son ingénieur
White dans les
rues de Detroit, du son Joshua Smith, mais je suis
en février dernier. sûr qu’il avait l’intention de faire les
choses autrement.”
White a d’abord travaillé sur des bandes,
comme d’habitude. Mais pour le mixage, il a
utilisé Pro Tools. Une nouveauté chez lui. Car il
y a peu, il déclarait que ce logiciel était de la
poudre aux yeux. Cette fois, il a succombé à cette
tentation, quand d’un seul clic de souris on peut
corriger un erreur au lieu de tout reprendre :
“C’est effrayant”, dit-il. Vade retro satana.
White a aussi remisé ses guitares depuis qu’il
a entendu Eddie Van Halen faire la promotion
de sa fameuse Wolfgang Special, déclarant
notamment qu’il avait besoin d’un instrument
qui lui facilitait la tâche. “Et pour moi, c’est tout
ce que je déteste. Et comme je n’aime pas cela, dit
White, justement, je m’en suis commandé.”
Il a envoyé son ingénieur du son, Joshua
Smith, lui dégotter sa Wolfgang Special, avec un
ampli 5150. Résultat : White s’est mis à faire des
reprises de Van Halen. L’ampli n’a pas fait long
feu. Il a aussi déniché une guitare St. Vincent
Signature. “J’ai beaucoup aimé le fait qu’il
s’agisse de guitares pour femmes.” White a joué
sur un modèle signé Jeff Skunk Baxter. Et dès
qu’il a fait glisser ses doigts sur le manche, il s’est
écrié “Oh ! Bon Dieu !” Il était stupéfait. “Si les
gens savaient à quel point il est diicile de jouer
sur des guitares de merde !”

uste avant la pause déjeuner,

signifiait qu’il devait tout faire en prise directe.


“Il aurait sui de deux minutes pour faire cer-
tains trucs ”, dit-il alors à Godrich, “mais si tu
White éclate de son petit rire haut perché. Il a
suffi de ces quelques mots de Chris Rock pour le
bousculer. C’est peut-être l’âge. Ou le ressenti-
J White me sort un vieil article sur un
asile de fou. Il a été publié dans la
revue du Alton State Hospital, dans
l’Illinois. Le magazine est un bon
gros pavé d’une dizaine de kilos.
Dans les années 30, cet asile abritait
avais le malheur d’oublier la réverbe sur les ment. Mais White perd pied. “C’est arrivé 15 000 patients, et ce magazine leur a été consa-
chœurs, y avait plus qu’à tout recommencer du comme ça. Il faut que j’aille au bout, lâche-t-il. cré. Il recense leurs articles, des poèmes, mais
début.” Godrich était sur le cul. Les premières Ce nouvel album, c’est l’aboutissement de… Oh ! aussi des dessins de nippes et de belles robes.
consoles remontaient au début des années 70. j’en sais rien moi ! J’ai juste voulu qu’il sonne “J’ai envie de passer le reste de ma vie à lire ce
“Mais Bon Dieu, lui dit Godrich, pourquoi t’es-tu comme ça. Voilà. Je m’en tape du procédé.” Ce qui magazine”, dit White, en feuilletant délicate-
infligé un truc pareil, mec !” ne veut pas dire que sa réalisation a été le fruit ment ses pages.
White avait du mal à se l’expliquer. “Parce qu’il d’un travail complexe et arbitraire, d’une com- Et où trouve-t-on ce genre de magazines ? “Il
faut que je le fasse, dit-il. Il faut que je le fasse de binaison de paramètres complexes comme il faisait partie d’un lot dans une vente aux
la bonne manière, à la dure, dans la diiculté.” semble les aimer. Car c’est bien de cela qu’il enchères ”, répond-il distraitement. Le lende-
Chris Rock, qui a fait un set l’année dernière s’agit. White a d’abord enregistré des bandes main, il m’a aussi sorti le permis de conduire de
pour Third Man, a glissé un commentaire sur la démo dans un petit appartement comme à Frank Sinatra, quand il n’avait que 28 ans, lui
chose. “On s’en branle de la manière dont il a l’époque de ses premiers morceaux avec des aussi déniché lors d’une vente aux enchères.
fait ça.” Il avait dit cela en rigolant. À moitié. enregistreurs quatre-pistes. Il a composé ses C’est amusant, peut-être pas très pertinent, mais
“Heureusement qu’il ne me l’a pas dit en face, morceaux dans sa tête, sans instruments. cocasse de se figurer ce genre de salles des
conclut White en secouant la tête. Parce que c’est Ensuite, il a filé à L. A., puis à New York pour ventes, avec Jack White et Nicolas Cage, dans
ce qui m’habite, justement. Parce que toute ma enregistrer avec des musiciens qu’il ne connais- un amphi à moitié vide, se tirant la bourre à
créativité repose là-dessus. Parce qu’il a raison, sait pas. Certains venaient de la scène rap, coups d’enchères pour emporter tel ou tel lot.
dans le fond, tout le monde s’en fout. Même les comme Kendrick Lamar. “Sur certains titres, j’ai Parfois, on peut y perdre sa chemise. L’année
musiciens s’en branlent. N’est-ce pas ?” White travaillé avec trois ou quatre percussionnistes dernière, White a décroché une partition signée
précise qu’il a montré ses équipements à des différents”, confie White. Ensuite, il est retourné de la main d’Al Capone et datée de son séjour à
© PARI DUKOVIC

musiciens contemporains, les bandes, la console à Nashville pour “jouer les Frankenstein à Alcatraz. (Dans les années 20, même les gangs-
d’enregistrement Neve. Tout ce qu’ils ont trouvé assembler le tout”, raconte Ben Swank, un ami ters savaient lire et écrire de la musique). La
à dire, c’était “Bon, ben, j’ai mon ordi, moi.” de longue date et directeur exécutif de Third chanson s’intitule “Humoresque” : “You thrill

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JA C K
WHITE

and fill this heart of mine/With gladness like a système bipartisan n’est pas un bon système monologue sur son “amour-haine pour les infir-
soothing symphony.” Il semblerait que Capone politique (…) Les Américains sont en train de mières”. Un discours digne d’un one-man show.
jouait du banjo en taule et formait même un réaliser que leurs collèges électoraux sont des Ça commence par l’histoire d’un calcul rénal
groupe avec un certain Machine Gun Kelly aux vestiges d’un passé révolu… que les stars de la déclenché alors qu’il conduisait son van avec
percus ! Normal ! La chanson, inspirée de télé-réalité ne devraient pas être considérées Meg près de lui et une infirmière qui lui deman-
l’œuvre de Dvorák, est une adaptation. Pas une comme des politiciens à part entière… qu’un dait de la boucler alors qu’il souffrait le martyre.
création originale. Mais ce détail n’a pas empê- seul individu peut disposer d’assez de puis- Un an plus tard, rebelote, calcul rénal. “Je les
ché White de la faire figurer à la fin de son sance pour faire disparaître l’humanité déteste”, lâche-t-il avec une rage encore palpable.
nouvel album. Ça le touche qu’un assassin entière. C’est ridicule !” “C’est ça ! lui ai-je dit. Comment pouvez-vous me
comme Capone puisse avoir des faiblesses “pour White confie qu’il est fan d’un auteur contro- demander de me calmer alors que j’ai un mal de
une chanson si douce et si jolie. C’est bien la versé, très présent sur YouTube pour ses prises chien ! Vous êtes censé soulager les gens qui
preuve de ce dont nous parlions un peu plus tôt, de position philosophique : Jordan Peterson. souffrent ! C’était comme de parler à un flic. Ils
dit-il. Les êtres humains sont des créatures com- Bien qu’il n’ait suivi que ses déclarations sur la entendent tellement de conneries tous les jours.
plexes traversées d’émotions variées.” religion, White explique que cet homme “a plus Ils ne veulent pas entendre toutes les âneries
White enfile un maillot orange et noir des d’intelligence dans son cerveau que son corps qu’on peut leur balancer chaque jour. T’as pas
Tigers de Detroit et le zippe avant de gagner le peut en stocker.” Un peu plus tard, je lui rappelle remarqué ? Les flics, ils te regardent jamais
garage de Third Man. Dedans, il n’y a de place que ce Peterson est aussi connu pour ses propos quand tu leur parles. Ils ont les yeux qui
que pour une seule voiture : la sienne. Une antiféministes, antitrans et pas vraiment politi- regardent partout, comme s’ils cherchaient
Tesla Model S. Il pleut ce jour-là sur Nashville. quement corrects. “Je ne savais pas, répond quelque chose.” White se met à imiter le flic hos-
White a branché sa stéréo sur une radio qui White. Alors, parlons d’autre chose.” tile, évasif, qui mâche son chewing-gum. “En
passe du hip-hop. Il se déplace Quand White était plus jeune, ses fait, ils te contrôlent quand ils font ça. Bref !
sans smartphone. C’est sa manière parents vivaient dans la banlieue de lâche-t-il en reprenant son histoire d’infirmière.
de revendiquer sa liberté. Mais
“ TOUT CE Detroit. Il était alors un des rares Je sais pas toi, mec. Mais moi, je pourrais pas
l’autre jour, malgré sa belle Tesla, élèves blancs de son lycée. “Tu faire leur job. C’est un boulot pas facile, c’est sûr !”
c’est à pied qu’il a fini son trajet. Il QUI EST prends vraiment conscience de ce
s’était fait surprendre par une que c’est que de faire partie d’une i la scène rock revenait au
tempête de neige.
Nous nous propulsons jusqu’au
parking d’un restaurant dont tous
les produits sont issus d’une ferme
locale. Il s’installe dos au mur et
COOL
DANS LA
précise : “Quand je sors, il y a tou- MUSIQUE,
minorité”, dit-il. Ses frères étaient
fans de rock’n’roll, comme lui. Il y
avait toujours des instruments qui
traînaient dans la maison, se sou-
vient Ben Blackwell, son neveu, qui
a longtemps travaillé pour Third
S cœur de la culture populaire,
White serait sans doute bien plus
célèbre encore. “J’occupe une place
relativement ingrate. Je me situe
au milieu, me confie-t-il de retour
à son bureau. C’est plus facile d’être une popstar
jours un moment où quelqu’un me Man, lui aussi. “J’ai un souvenir très planétaire ou d’être carrément à l’opposé, du côté
touche ou m’appelle. C’est très parti- CE SONT précis de moi, à 5 ou 6 ans, traver- underground. Pour moi, la critique vient de par-
culier. C’est comme d’être obligé de se sant une scène pleine d’instruments tout. Il y a ceux qui veulent que je fasse toujours
tenir sur la défensive. Il peut se pas- et de Jack qui marchait avec moi la même chose, ceux qui veulent que je fasse
ser un long moment sans que LES NOIRS parmi les membres de Led quelque chose de différent, ceux qui préfèrent que
personne ne s’adresse à toi, mais ton Zeppelin.” je reste dans l’ombre, ceux qui veulent que je
cerveau est conditionné sur ce mode, QUI L’ONT White se souvient de quelques passe à la radio aux heures de pointe.”
comme un instinct primitif. Tu es occasions manquées dans son White pense qu’il n’aurait pas fait une bonne
en éveil et c’est plus fort que toi.” INVENTÉ : quartier. Une fois, avec un ami bas- star mondiale. “Y a pas mal de gens dans le
Il commande un houmous en siste, Dominic Davis, qui fera monde de la pop qui se moquent de mon look,
entrée et du poulet accompagné de bientôt partie de la tournée de dit-il. Ils pensent que je suis bizarre, que je suis
choux de Bruxelles à la vapeur. Il LE JAZZ, White, ils avaient été “invités par le mec qui ressemble à Edward aux mains d’ar-
suit un régime paléo qu’il décrit un enfant afro-américain de leur gent ! Ils se demandent ce que j’ai dans le crâne.”
ainsi : “Je cours à fond la caisse sur LE BLUES, classe qui jouait du piano et du Un jour, il a prétendu, pour blaguer, qu’il
de courtes distances.” À moi de rire, saxophone. Il avait dit : ‘Eh ! les n’était pas parvenu à réaliser son rêve de devenir
cette fois. “Je te jure ! C’est vrai ! Je LE ROCK ” gars , je connais d’autres types du un homme noir vivant dans les années 30. Bien
fais ça ! Je cours comme un dingue… quartier. Vous devriez jouer avec qu’il soit conscient qu’il est toujours dangereux
sur un tapis domestique. Je ne peux eux.’ On y est allés. Il y avait deux de se figurer qu’il y avait un âge d’or avant, qu’il
pas le faire dehors. C’est trop dangereux de sprin- jeunes Mexicains qui jouaient de la musique est trompeur de se tourner vers le passé pour
ter avec tous ces cailloux et cette merde qui punk. Mais les paroles de leurs chansons me n’en voir que les bons côtés, parfois, White
traîne. Je me briserai la cheville direct. Mais sur foutaient les jetons – ils parlaient de suicide et éprouve des élans de nostalgie. “Tu vois, c’est
le tapis de course, j’y vais à fond. Par courtes ses- de trucs lourds qui ne m’intéressaient pas du diicile d’oublier le racisme et l’homophobie des
sions. Comme ça, j’évite le risque cardiaque ou je tout. Je m’en souviens encore, comme si c’était années 1920, mais quand tu regardes un film de
ne sais pas quoi.” Pour lui, les humains sont faits hier. Un truc du genre ‘Eh mec, tu devrais mon- musiciens à Chicago tu ne peux pas t’empêcher
pour ça. “Tu cours aussi vite que si tu voulais ter un groupe avec ces gars’. Mais c’étaient des de te dire ‘Whouaouh ! Pourquoi je ne suis pas
attraper un élan. Ensuite, tu te caches quelques cons. Vraiment étranges. C’était bizarre de se né à cette époque-là ? Ou pourquoi je n’ai pas pu
minutes. Et puis tu recommences, à toute blinde.” retrouver avec des punks dans le quartier, des sortir mon premier album dans les sixties,
Malgré ses côtés homme des cavernes, punks mexicains !” quand tout était possible ?”
White est un vrai progressiste. “Pourquoi tu ne White est loin d’être le premier bluesman
te bouges pas le cul, toi aussi”, chantait-il déjà Faut-il préciser que White est un excentrique ? blanc à avoir percé et il ne se fait pas d’illusions
en 2007. “Toi aussi tu es un immigrant.” Pour Plus tôt, lors de ce même déjeuner, fort agréable sur les questions de l’appropriation de telle ou
lui, “l’Amérique découvre aujourd’hui que ce du reste, il s’est lancé tout de go dans un long telle culture. “Mais il y a des familles de

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musiciens, dit-il, et quand tu te retrouves à jouer finalement”, dit-il en haussant les épaules. Les venaient d’une autre personne. Le rythme,
avec des types issus de différentes cultures musi- proches de White rappellent aussi qu’elle lui c’était la patte de Meg. Les gens aiment bien
cales, on s’en fout tous des questions de couleur avait demandé de trouver de nouveaux arran- plaquer des labels sur les choses. Je suis sûr que
de peau. Est-ce qu’il y a des gens qui ont profité gements pour le morceau de Lemonade intitulé si Billy Corgan avait intitulé son album solo
de la culture d’autres gens pour en tirer avan- “Daddy Lessons”. Ce qu’il a fait avec l’artiste ‘Smashing Pumpkins’, il aurait en aurait
tage et se faire du fric ? Ah ça, oui. Les Blacks ont country Lillie Mae. Beyoncé a surpris tout le vendu deux fois plus.”
tout inventé. Ils ont inventé le jazz, le blues, le monde en demandant un arrangement à Je lui demande s’il y a une chance que les
rock’n’roll, le hip-hop, etc. Tout ce qui est cool Seasick Steve. Finalement, elle ne s’en est pas White Stripes, qui se sont séparés en 2011, se
dans la musique, c’est eux qui l’ont inventé. Ça servie. Dommage. “C’était si cool”, regrette reforment. Il plisse les yeux et me fixe comme si
a d’abord commencé en Amérique latine et Joshua Smith, l’ingénieur du son. ma question était absurde. “J’en doute beaucoup,
après, ça a essaimé dans le monde entier. C’est White suit de près la musique contemporaine. dit-il. Ce serait quelque chose, ça !”
celle-là la plus belle histoire à la Cendrillon de Il a même travaillé avec DJ Khaled, après son White pense qu’il ne se remariera pas. “En
tous les temps – l’histoire de cette tant qu’artiste, j’ai beaucoup de mal
musique. C’est incroyable. Ça donne avec le quotidien.” Il élève deux
envie de pleurer tellement c’est beau. enfants qu’il a eus avec sa dernière
Et pourquoi ceux qui ont pu se ex-femme et se réserve du temps
payer la version [de ‘Tutti Frutti’] pour se consacrer à eux tant qu’ils
de Pat Boone ne se payeraient-ils sont encore jeunes.
pas celle de Little Richards ? Hein ? Parfois, il se demande si l’intensité
Le problème avec lui, c’est son faux de sa musique est encore à l’ordre du
air jamaïcain. Le rythme, je vous jour. “Je me pousse en permanence,
laisse apprécier, c’est selon, mais le dit-il. Parfois, sur scène, je me
faux accent de la Jamaïque… Ça, je demande ‘Pourquoi bordel je me
ne peux pas m’y faire !” donne tant de mal ?’ Le gars qui
White est devenu fan des voix du passe après moi a joué le même mor-
hip-hop. À tel point que sur son der- ceau la veille, de la même
nier album, une de ses chansons est BLUE NOTES manière et il a récolté autant
rappée. Dans son bureau, il a accro- Jack White, d’applaudissements. Et moi, j’en
ché une photo de Slick Rick, à côté en 2014. chie des caisses et je me saigne à
“Sur scène, je
de celles de Loretta Lynn et d’Iggy me pousse en blanc sur scène. Qui sait ce qui
Pop. Au début, pendant sa première décennie scratch sur “Wild Thoughts” pour les permanence”, vaut vraiment la peine ?”
de gloire, White affichait un mépris souverain Grammy Awards, cette année, qui rap- dit-il. Récemment, il a vu un live de
pour ce genre musical, même si pendant son pelle beaucoup le “Maria Maria” de Bruno Mars qui l’a fait gamber-
enfance il a passé des après-midi entières à Santana. “C’est juste la chanson de Santana ger. “Il a dit quelque chose que les artistes disent
écouter LL Cool J et Run-DMC. “Cela s’explique dans son entièreté”, dit White qui l’a retravaillée souvent : ‘J’espère que vous vous éclatez bien ce
par mon approche artistique. Je ne voulais pas avec un riff carrément sarcastique. “C’était soir’. Mais c’est le truc le plus bête qui soit. Je n’ai
me laisser influencer par le statu quo, jamais. sympa que DJ Khaled prenne le temps de se jamais balancé une phrase pareille. Je ne sais
À l’époque, le digital avait le vent en poupe. Alors poser pour l’écrire et l’enregistrer. C’était bien de même pas comment on peut dire ça. Qu’est-ce que
évidemment, il me revenait de rappeler ce que l’avoir fait ! Il a un talent incroyable. Ça ne fait ça veut dire ? ”
c’était qu’un vrai chanteur, un vrai musicien. pas de doute. Il donne beaucoup ! Ils me disaient Pour White, la scène est infiniment plus.
Un joueur de blues, par exemple. Et tant pis si ce que je ne serais jamais invité aux Grammys. Ah C’est une question de “vérité… de chemin vers
n’était pas dans l’air du temps.” ouais ? Vraiment ? Genre : ‘Eh mec ! je sais que quelque chose d’unique”, dit-il en s’étirant dans
Mais tout cela a disparu. Vers 2009, il a même t’as fait ton chemin, mais faut que je te dise que sa chaise. “C’est comme des idées pures, quand
travaillé avec Jay-Z sur un bon paquet de mor- tu ne seras jamais aux Grammys !” t’essayes de sculpter des sons pour faire quelque
ceaux. Aucun n’a marqué les mémoires. Mais chose de beau.”
cela n’a pas empêché White d’en reprendre deux Cela dit, White pense déjà à autre chose. “Je

C
es derniers temps, quand il
pour son dernier album. “J’avais créé un tempo était en train d’écrire, White s’est n’ai jamais vécu un moment pareil, je veux dire,
et j’ai posé une ligne de basse dessus. Ensuite, j’ai retrouvé avec des chansons très sans inspiration, sans savoir ce que je vais bien
plaqué des accords à la guitare et il a rappé des- en phase avec ce qu’il avait fait pouvoir faire demain.”
sus.” Le riff à couper le souffle de “Over and Over pour les Raconteurs ou les Dead Plus tôt, lors de notre entretien, on a frappé
and Over” remonte aux années White Stripes, Weather. Il explique qu’il a pré- à la porte. “C’est un paquet pour toi”, dit la voix
et White avait déjà tenté plusieurs fois d’y reve- féré les laisser de côté, celles-là. Et quid d’une de l’autre côté. C’était Blackwell, le directeur de
nir ces derniers temps, avec Jay qui essayait de chanson à la White Stripes ? Third Man. Il venait de recevoir les trois pre-
lui donner le style. Il éclate de rire. Un peu trop fort. “Ce n’est miers vinyles de Boarding House Reach, tout
L’année dernière, sa collaboration avec pas vraiment le genre de chose qui arrive”, juste sortis de son usine à Detroit. “Ahhhh !” s’est
Beyoncé a été plus féconde. Elle a donné “Don’t répond-il. Il marque une pause. “Ce n’est pas à exclamé White avant de se mettre à scruter leur
Hurt Yourself ”, que la chanteuse a reprise dans moi de dire aux gens ce qu’ils doivent penser pochette indigo (l’androgyne qui fait la couver-
une version plus personnelle et plus pointue. des White Stripes, chacun est bien sûr libre de ture a les yeux de White : “Quand vous vous
White a eu la bonne surprise de découvrir se forger son opinion, mais il y a une chose qu’il couvrez les yeux ou la bouche, le visage change
qu’elle avait même laissé une partie de sa démo faut comprendre, c’est que les White Stripes, de genre”). “Ils m’ont dit que sur les versions test,
sur la version finale. Ils ne se sont jamais pro- c’est du Jack White solo. Pour plein de raisons”, le disque avait un son incroyable.” White
© GRIFFIN LOTZ

duits sur scène ensemble, même s’il a été laisse-t-il tomber. “Il n’y avait que deux per- regarde à nouveau la pochette. Il sourit.
question de faire avec elle un Saturday Night sonnes dans ce groupe. C’est moi qui écrivais, “Maintenant, il existe bel et bien.”
Live. “Je n’ai pas bien compris ce qui s’est passé qui produisais et qui conduisais. Les mélodies TRADUCTION ET ADAPTATION : SÉBASTIEN SPITZER

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 9
SOMMAIRE ROLLING STONE
No 103 – AVRIL 2018

L’ÉVÉNEMENT “Dès Closing Time et même avant, j’ai cherché mon


4 Jack White propre personnage… C’est quelqu’un qu’on forge
Il est devenu une légende du rock
en revisitant le passé. Aujourd’hui
le guitar hero fait peau neuve
qui est au plus près de vous et, en même temps, une
et regarde vers l’avenir. théâtralisation de votre personne et de votre âme.”
ÉDITOS Tom Waits
3 Disquaire Day,
par Belkacem Bahlouli
14 My Back Pages,
par Bruno Patino
16 La Playlist, par Dom Kiris
17 Sign O’The Times, par Yves Bigot

ROCK’N’ROLL
19 Led Zeppelin
Alors que paraît le triple album live How
the West Was Won, les spéculations vont
bon train quant à la teneur des festivités
prévues pour les 50 ans de Led Zeppelin.

24 Blackberry Smoke
Brit Turner et Charlie Starr ont fait escale
à Paname pour parler d’americana rock.

34 Benin International Musical


Le collectif propose une immersion
totale dans le bouillonnement créatif
de ce pays d’Afrique de l’Ouest.

MAGAZINE
42 Affaires internes
Emmanuel Macron mène sa présidence
à un rythme endiablé. D’une réforme PRÉSENCE
Sur scène, le chanteur prend
à l’autre, il va vite, très vite… Trop ? une nouvelle dimension.

44 Même pas en rêve !


Cinquante ans après sa mort, le souvenir
de Martin Luther King reste omniprésent
aux États-Unis et dans la ville où il fut 64 Le blues fait la paire GUIDE
assassiné. Reportage à Memphis. Quand l’un des guitaristes américains
les plus engagés et l’harmoniciste 81 Musique
56 Le crépuscule des hipsters le plus culte des États-Unis se retrouvent Jack White est en couverture
Portland est la mecque des hipsters. Où pour faire un album, puis deux, ça dépote. de ce numéro, et son nouvel album
en sont les acharnés des contre-cultures Interview croisée. est couronné disque du mois !
qui tentent de vivre éco-responsables ?
70 Self made men 90 Ciné
À l’occasion de la sortie de leur sixième L’Île aux chiens
62 Working Class Heroes album, en mai, on est allés vérifier Épopée merveilleusement réalisée
Le second album deNathaniel Rateliff pourquoi le quotidien de The Inspector
& The Night Sweats oscille quelque part sur (et avec !) nos fidèles compagnons
Cluzo inspire leur musique. Reportage. à quatre pattes.
entre la soul, le rock’n’roll et la country.

74 Tom Waits 94 Série TV


La réédition des sept premiers albums O Mecanismo
© MATT KRAMER

EN COUVERTURE
Jack White, photographié à Detroit, de Tom Waits nous ramène vers Après avoir défrayé la chronique, la
le 5 février 2018, par Pari Dukovic la période jazz-blues de ce magicien corruption financière au Brésil fait
des sons farouchement atypique. l’objet d’une série qui dépasse la réalité.

10 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
UNE HISTOIRE
DU WESTERN
2 VOLUMES, LES COWBOYS ET LES INDIENS, DE 192 PAGES
ÉCRITS PAR LOUIS-STÉPHANE ULYSSE AVEC PLUS DE 140 PHOTOS
ET UNE SÉLECTION DE 12 FILMS INCONTOURNABLES EN DVD
SORTIE LE 15 MARS. TIRAGE LIMITÉ À 1500 EXEMPLAIRES.

DVD INCLUS DANS LE VOLUME I : LES COWBOYS


ALAMO, JOHN WAYNE
IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST, SERGIO LEONE
LA HORDE SAUVAGE, SAM PECKINPAH
JOSEY WALES HORS-LA LOI, CLINT EASTWOOD
TOM HORN, WILLIAM WIARD
TRUE GRIT, JOEL ET ETHAN COHEN

DVD INCLUS DANS LE VOLUME II : LES INDIENS


LA FLÈCHE BRISÉE, DELMER DAVES
LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT, JOHN FORD
SOLDAT BLEU, RALPH NELSON
LITTLE BIG MAN, ARTHUR PENN
JEREMIAH JOHNSON, SYDNEY POLLACK
DANSE AVEC LES LOUPS, KEVIN COSTNER
ÉDITION
SPÉCIALE
FNAC

*Ofre réservée aux adhérents du 15 mars au 2 avril 2018 sur présentation de la carte adhérent FNAC en cours de validité. Le compte de
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CONTRIBUTEURS
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DIRECTEUR DE LA PUBLICATION :
Patrick Guérinet (patguerinet@positivemedia.fr)
ALAIN GOUVRION
JOURNALISTE ET AUTEUR RÉDACTEUR EN CHEF : Belkacem Bahlouli


Journaliste et critique musical depuis plus
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION : Gaëlle Cazaban
RÉDACTEUR-GRAPHISTE : Maxime Orio

de vingt-cinq ans, Alain Gouvrion a participé RÉDACTION : 53, rue Claude-Bernard, 75005 Paris
Tél. : 01 44 39 78 20
à la relance de l’édition française de Rolling redaction@rollingstone.fr
Stone en 2008, d’abord comme rédacteur
en chef adjoint, puis comme rédacteur ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO : Driss Abdi, Loraine
Adam, Philippe Barbot, Laurent Bazin, Yves
en chef de 2010 à 2016. Il vient de publier Bigot, Philippe Blanchet, Emilie Blon-Metzinger,
une monographie sur Eric Clapton aux Charles Bloch, Xavier Bonnet, Samuel Degasne,
Bertrand Deveaud, Stan Cuesta, Eric Delon,
Éditions du Layeur. Ses centres d’intérêt Alain Frétet, Alain Gouvrion, Vincent Guillot,
incluent tout ce qui relève de la pop culture. Dom Kiris, Philippe Langlest, Baptiste Manzinali,
Pour ce numéro, il s’est replongé dans Bruno Patino, Hervé Riesen, Sophie Rosemont,
Alma Rota, Denis Roulleau, Camille Saféris,
les premières années de la discographie Jessica Saval, Sébastien Spitzer, Silvère Vincent.
du trop rare Tom Waits.
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elle écrit toujours sur les arts et la culture, son et diffuseurs de presse.
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reportages photos, elle partage ses coups de cœur des-Victoires, 75002 Paris. Tél. : 01 44 88 97 79
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sur leurs passions musicales. Ce mois-ci, Enki Bilal. E-mail : pnom@mediaobs.com
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américain depuis le milieu des années 2000,
Brian Hiatt a rencontré tout le gratin du EDITOR & PUBLISHER : JANN S. WENNER
rock et aiche à son compteur quelque MANAGING EDITOR : JASON FINE
55 sujets qui ont fait la couverture du célèbre DEPUTY MANAGING EDITOR : SEAN WOODS
magazine. Pour info, il détient le record absolu ASSISTANT MANAGING EDITORS : CHRISTIAN HOARD,
de “cover stories” depuis l’an 2000 et arrive ALISON WEINFLASH
SENIOR WRITERS : DAVID FRICKE, ANDY GREENE
second dans toute l’histoire du magazine. BRIAN HIATT, PETER TRAVERS
La raison en est simple : ses interviews font SENIOR EDITOR : PATRICK DOYLE, ROB FISCHER,
référence. Pour ce numéro, il s’est rendu THOMAS WALSH
à Nashville, dans le Tennessee, pour rencontrer DESIGN DIRECTOR : JOSEPH HUTCHINSON
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ROLLING STONE N° 103 – MENSUEL, NUMÉRO D’AVRIL 2018 — est une publication
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lundi elle anime Sous les jupes de FIP avec Siège social et rédaction : 53, rue Claude-Bernard, 75005 Paris. Tél. :
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le programmateur Luc Frelon. Elle a coécrit Numéro de commission paritaire : 1220 K 82240. ISSN : 1764-1071.
Imprimé par Senefelder-Misset, NL. Les documents reçus ne sont
La Discothèque idéale de FIP et signé la préface pas rendus, et leur envoi implique l’accord de l’auteur pour leur
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12 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
FACE À FACE

IMMORTEL JIMI nion doivent demeurer. Au-delà des cas


Quoi, encore Jimi Hendrix ? Eh oui. Encore Orelsan et Cantat, cette tendance à vouloir im-
Jimi Hendrix à la une de Rolling Stone. Et poser sa morale à autrui (on pourrait ajouter le
moi, je vous écris pour vous dire merci. Parce cas de la pétition visant le livre pour enfants On Ici, d’ailleurs... @icidailleurs
que non, célébrer l’enfant vaudou, ce n’est pas a chopé la puberté, signée par 100 000 per- “Wake The Dead” le nouvel album
être passéiste. En effet, y a-t-il plus moderne sonnes alors que le livre n’a été imprimé qu’à de The Third Eye Foundation est en
chronique chez @RollingStoneFra :
que Jimi dans sa façon de repousser les limites 5 000 exemplaires, ce qui fait donc 95 000 per-
“On touche au sublime ».
du rock ? On sait qu’il enregistrait non-stop, sonnes qui ont signé sans lire l’ouvrage) a
qu’il chauffait à une idée à la minute. Eh ben, quelque chose de totalitaire et d’extrêmement
vous savez quoi ? Je veux tout écouter, que rien inquiétant. La censure reste l’ennemie du DWOSB @DWOSB
ne m’échappe. Je veux, au jour de mon enter- rock’n’roll, quoi qu’il arrive. Notre album “GIRL’S ASHES” chroniqué
rement, n’en avoir pas loupé une miette. Et si à Gérald, Le Mans
dans le nouveau n° @RollingStoneFra !
Cours vite chez ton marchand de
chaque fois Rolling Stone me raconte l’histoire
journaux
qui va avec, je serai le plus heureux des ROLLING STONE SESSION
hommes. Rolling Stone, ça se lit, et apparemment, de plus
Loïc, par e-mail en plus ça s’écoute ! Je vais de plus en plus sou- Exposition The Spirit of Rock
vent jeter un œil sur votre site, et je vois que de- @TheSpiritExpo
Article consacré à l’expo et au
INTERDIT D’INTERDIRE ! puis quelque temps déjà vous proposez des ses-
photographe Philippe Hamon dans
Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume sions live. J’avoue ne pas m’y être arrêtée dès le le dernier @RollingStoneFra !
de France ? Je vois avec une certaine consterna- début, mais avec ce que j’ai vu récemment, je
tion pulluler des pétitions pour interdire des crois que je ne vais plus en rater des masses.
concerts, faire retirer des Victoires de la mu- Cette session Ben Harper/Charlie Musselwhite FIP @fipradio
Il est seulement venu avec 4 diféren-
sique… On savait que les réseaux sociaux est un bonheur absolu à voir, et à écouter sur-
tes... @BenHarper & #charliemussel-
avaient tendance à servir de caisse de réso- tout. J’avais adoré leur premier album en- white en #liveafip @RollingStoneFra
nance à la lie de l’humanité, voici désormais semble, et cette petite merveille de session
que ces réseaux deviennent totalitaires. Quel Rolling Stone va m’envoyer direct chez mon dis-
intérêt d’aller à nouveau sortir à Orelsan ces quaire (oui y a encore un disquaire par chez Laurent Bazin @laurentbazin
Le nouveau @RollingStoneFra est en
textes d’il y a dix ans, surtout pour à nouveau les moi), me procurer le skeud et guetter attentive-
kiosque, avec du Jimi Hendrix dessus et
lire sans le recul nécessaire ? Le rappeur a expli- ment les dates d’une éventuelle tournée. Merci
du PS dedans... (enfin ce qu’il en reste,
qué mille fois qu’il était alors dans la parodie. encore pour ce moment. du PS)
C’était peut-être raté, OK. Comme tout artiste, Eva, par e-mail
le rappeur normand a droit à la progression, à
maturer son style. S’il faut interdire tous les
Capitol Music France @CapitolFR
disques ratés, je peux vous sortir une sacrée
liste. Autre cas de censure : les bonnes âmes qui
“Votre couverture Confessions des trois rois du #hiphop
Les @Migos “n’est pas un gros groupe.
pétitionnent pour interdire à Bertrand Cantat
de se produire sur scène. Entendons-nous
d’Hendrix par Ils sont gigantesques”. cc @Rolling-
StoneFra
bien : on a tout à fait le droit de trouver indé-
cent que Cantat se fasse applaudir, on a droit
Gered Mankowitz, Georges Lang @GeorgesLangRTL
d’exprimer cette opinion, on a le droit d’essayer
de convaincre son public qu’assister à ces
quel chef-d’œuvre, Loin des ambiances des conférences
de rédaction de @RollingStoneFra
@75_belkacem vient nous surprendre
concerts revient à cautionner les violences
faites aux femmes si on pense ainsi. Mais dans
merci !” en nous parlant de ses héros musicaux !

une démocratie, le débat et la diversité d’opi- Bruno (Castelnau-le-Lez)

ÉCRIVEZ À Rédaction@rollingstone.fr @RollingStoneFra www.facebook.com/rollingstonefr www.instagram.com/rollingstonefrance


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LA RÉDACTION

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 13
MY BACK PAGES
Par Bruno Patino

RIP JPB
É
trange phénomène que les associations d’idées. étaient d’accord pour corseter les utilisateurs, ne pas faire de différence
Était-ce le rythme de son nom ? Sans doute. À chaque fois entre la copie et le vol, oublier le rôle de l’absence d’offre légale dans le
que l’on évoquait devant moi John Perry Barlow, c’était la développement du piratage, jeter un voile sur le rôle ambigu des four-
chanson de Dylan, “John Wesley Harding”, qui se faisait nisseurs d’accès, confondre la défense nécessaire du droit d’auteur et
entendre : “He traveled with a gun in every hand, (…), but he was celle de la chaîne de valeur des industries culturelles héritées du
never known, to hurt an honest man.” John Perry Barlow, mort en xxe siècle et, surtout, affirmer la supériorité du droit patrimonial sur
son sommeil le 7 février à l’âge de 70 ans, n’avait qu’un rapport l’exercice de la liberté individuelle en ligne. Alors on avait été le chercher,
distant avec Robert Zimmerman. Mais il avait tout d’un outlaw lui, le pirate, celui qui avait rejoint la communauté des hackers dès 1989,
rock. Le seul dont l’autobiographie posthume pourra voisiner sans pour dynamiter tout cela. Il était arrivé dans les coulisses légèrement
rougir avec celle de Keith Richards. claudiquant, barbu, trapu, habillé de noir, s’appuyant sur une canne au
L’ampleur de sa notoriété fut pourtant souvent inverse à l’infinité pommeau magnifique, la flasque de whisky à la main. Il en imposait,
d’identités qu’il habita de façon successive. Il cultivait leur énuméra- et pourtant, il était chaleureux et attentif, et intransigeant. Au patron
tion comme autant de chapitres à l’ultime roman américain qu’il de la major de disques qui l’avait salué par un “Je suis aussi dans le busi-
voulait faire de sa vie. Mormon ness de la musique”, il avait ré-
dans le Wyoming, ranchero pondu de sa voix éraillée : “Non,
avec John Kennedy Junior, in- vous êtes dans le plastique. Moi
terne dans le Colorado, motard Le physique présentait les stigmates je suis dans la musique.”
à la Easy Rider, poète, visiteur Car Barlow fut le père de la
du manoir new-yorkais de
d’une vie cabossée, l’allure traduisait dernière utopie du xxe siècle.
Millbrook hanté par Timothy l’envie d’en découdre, et l’esprit Sans doute inspiré par la com-
Leary, adepte du LSD, mais portait en bandoulière la fierté munauté des fans du Grateful
aussi porte-parole de candidats Dead qui investirent l’informa-
républicains, possiblement d’appartenir à l’aristocratie du rock. tique à ses débuts, il fut l’inven-
dealer de cocaïne et étudiant en teur de la notion de cyberes-
théologie, écrivain à ses heures, pace, proche des créateurs de
et, surtout, ami d’enfance de Bob Weir. Fidèle en amitié, en galère et Wired, fondateur de l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation. Combat-
en projets. Aussi, quand celui-ci crée son groupe, le Grateful Dead, tant des libertés numériques, libertaire absolu, contempteur infatigable
Barlow, qui a la plume facile, lui donne un coup de main, et se retrouve des tentatives étatiques d’appropriation du Web, il rédige, le 8 fé-
embarqué dans la légende. “Cassidy”, “Looks Like Rain”, “Mexicali vrier 1996, ce qui reste le texte fondateur de l’utopie numérique : la
Blues”, “Hell in a Bucket”… sa contribution au psychédélisme de la Déclaration d’indépendance du cyberespace, un monde qui est “partout
côte Ouest n’est pas mince. et nulle part”, sans territoire ni réalités physiques, et dont le principe
Le physique présentait les stigmates d’une vie cabossée, l’allure tradui- unique doit être la liberté d’accès et d’expression sans entraves.
sait l’envie d’en découdre, et l’esprit portait en bandoulière la fierté Il s’éteint alors que son utopie est en train de mourir, tuée par les
d’appartenir à l’aristocratie du rock. “Parolier du Dead”, c’est comme monstres auxquels elle a donné naissance. Il est temps, pour ceux qui
cela qu’il voulait qu’on le présente. La première fois que je l’ai rencontré, le suivirent, de reprendre le combat pour un réseau mondial tourné
c’était à l’occasion d’un de ces “sommets” numériques qui rassemblent vers l’échange et le partage, et qui abandonne la tyrannie de l’écono-
l’ensemble du secteur, c’est-à-dire, surtout, les Américains de la Silicon mie de l’attention. Ou la mort de Barlow n’aura finalement été qu’une
Valley. Mais c’était à Paris. L’Élysée et Publicis avaient organisé en pelletée de terre sur le rêve évanoui d’un Internet libre et libertaire,
© 2016 KYODO NEWS

grande pompe un “eG8” dans les jardins des Tuileries. On pouvait au profit d’un cyberespace fermé aux aventuriers pour être mieux livré
croiser Mark Zuckerberg au Starbucks de l’Opéra, et il me fallait ani- aux marchands. “Full of hope, full of grace, is the human face ; but
mer une table ronde déséquilibrée sur la propriété intellectuelle : ses afraid, we may lay our home to waste… ” (Throwing Stone,
participants, ministre, patron de major américaine ou grand éditeur, The Grateful Dead).

14 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
IAN RANKIN
et l’inspecteur Rebus
font leur grand retour !
TOP LIST

LA PLAYLIST
CHAQUE MOIS, DOM KIRIS DE OÜI FM NOUS LIVRE SES COUPS DE CŒUR

1. The Kills
“List of Demands”
Domino Recording/Pias
Enregistré dans l’urgence en trois jours aux Sunset
Studios d’Hollywood, ce nouveau single de The
Kills pratique l’art de la reprise décalée : “Stepping
Razor” du Jamaïcain Peter Tosh, et surtout “List
Joe Elliott
of Demands” de Saul Williams. Loin de l’univers MES CHANSONS
garage du duo, cette poésie urbaine, déclamée sur GLAM-ROCK
un énorme beat de batterie, leur redonne force et
PRÉFÉRÉES
vitalité pour ouvrir un nouveau chapitre inattendu.
Def Leppard vient de rendre
son catalogue disponible sur
2. Ben Harper and Charlie 3. Jonathan Wilson les plateformes de streaming,
et a annoncé une tournée d’été
Musselwhite “Over the Midnight” avec Journey.
“No Mercy in This Land” Bella Union/Pias
Anti/Pias)
Le chantre du renouveau folk de Laurel Canyon utilise
MOTT THE HOOPLE
Le duo fonctionne à merveille : Ben Harper sur sa guitare pour la première fois des boîtes à rythmes et une “All the Young Dudes”
slide et Charlie Musselwhite avec son harmonica hors d’âge technologie moderne dans Rare Birds, son dernier “J’adorais le personnage de Ian
reprennent en toute simplicité ce chant de rédemption qui album. Sa musique, toujours aussi apaisante et Hunter, tout comme sa voix. À
prend racine dans la tradition du Delta blues, mais résonne magnifiquement construite, ose se connecter avec la chaque fois que j’entends cette
étrangement dans une Amérique perturbée. pop contemporaine pour une cure de rajeunissement. chanson, même aujourd’hui, les
poils de mes bras se dressent.”

4. Eels T.REX
“Today Is the Day” “Metal Guru”
E Works Records “C’est la chanson pop par
Bonne nouvelle : Mark Oliver excellence. Ce n’est pas le
Everett a retrouvé l’inspiration ! meilleur titre que Marc Bolan
Il le prouve sur The Deconstruction, ait écrit, mais cette mélodie
le 12e album de son groupe Eels. de trois minutes fonctionne
Après une pause bénéfique de par elle-même.”
quatre ans, voici Today Is the Day,
un réjouissant rock nerveux et DAVID BOWIE
mélodique comme du Elvis Costello, “Starman”
trufé de sonorités étranges chères “Quelle étrange créature il
à son génial créateur. était… Quand il a joué ‘Starman’
à Top of the Pops, ça faisait
le lien avec beaucoup de gens,
5. Broadway Lafayette 6. Cabbage de Boy George à Morrissey
en passant par moi.”
“Bayou Lover” “Arms of Pleonexia”
Hound Gawd!/Fargo BMG
Il serait temps de se mettre au zydeco et de danser Derrière ce nom bête comme chou se cache WIZZARD
sur de l’accordéon ! Mais dans une version moderne, le groupe le plus dérangé de Manchester. Encore “See My Baby Jive”
avec la voix de Mick Collins, le chanteur soul punk pleins d’illusions, ces jeunes ont des choses à dire “John Lennon disait : ‘Le
de Dirtbombs, entouré des Suisses de Mama Rosin sur le délabrement social de leur pays. Cet hymne, glam-rock, c’est juste du
et enregistré par Matt Verta-Ray (Heavy Trash) dans à hurler dans les pubs, dénonce l’hypocrisie rock’n’roll avec du rouge à lèvres.’
son studio new-yorkais. Ce mélange épicé de roots du commerce des armes. Comme à la roulette Wizzard, c’est exactement ça.
créole et de rock underground possède un sacré russe, personne ne gagne à la fin. Sauf Cabbage, Cette chanson est à la hauteur
fumet irrésistible. I’m a Bayou lover ! les nouveaux sales gosses du rock britannique. du mur du son de Phil Spector.”

7. Shaggy Dogs GARY GLITTER


© WILLIAM ALIX. KENNETH_CAPPELLO. DR.

“I’m the Leader of the Gang


“Blues Steady” (I am!)”
First Ofence Records/Socadisc
“Personne ne parle de Gary
Bravo à cette bande de passionnés qui, à l’heure de la musique Glitter parce que c’est un
dématérialisée, soigne le packaging de ses albums et se paye pédophile, mais il n’y a aucun
un producteur de renom pour faire claquer un gros son. Les
Shaggy Dogs entretiennent la flamme d’un rock’n’roll roots, doute sur le fait qu’en 1973,
riche en références. Ils y mettent leur énergie, leurs économies il a composé une chanson
et leurs vies pour un résultat qui mérite le respect. fantastique.”

16 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
SIGN O’THE TIMES
Par Yves Bigot

Toute la musique que j’-M-


U
n proverbe africain affirme : “les racines n’ont Boubacar Traoré, roi du “Mali Twist”, fan de James Brown et
pas d’ombre.” Du coup, on ne sait pas si l’on parviendra d’Otis Redding comme de notre Johnny, a emprunté le chemin
un jour à remonter le fil du blues jusqu’à ses origines inverse en Louisiane pour y confronter son proto-blues à celui
d’avant la traite négrière, tant il semble s’être évaporé de Corey Harris, dans le charmant Dounia Tabolo, qui établit
entre Gorée, Ouidah et le golfe du Mexique. Ce n’est pas faute les correspondances plus évidentes entre Mali et Louisiane que
d’avoir essayé, Martin Scorsese en tête, dans son documentaire Mississippi, soulignées par le violon de Cedric Watson et la voix
Du Mali au Mississippi (Feel Like Going Home), premier film et le violoncelle de Leyla McCalla (des Carolina Chocolate
de sa remarquable série The Blues. Drops, comme l’excellente Rhiannon Giddens).
C’est pourtant bien là, sur les Héritier de soixante et onze
bords du f leuve Niger, qu’on a générations de g r iots, Tou-
pu en relever les rares traces, mani Diabaté, à la kora ce que
cachées dans la gamme penta- Ravi Shankar, Martha Arge-
tonique, sans qu’on sache pré- r ic h ou M i le s Dav i s s ont à
cisément s’il s’agissait des ul- leurs musiques respectives,
times accords d’une tradition rappelait à la Seine Musicale,
désormais exilée, ou au le vendredi 9 fév rier, que la
contraire d’une résonance du Victoire de la musique récom-
blues afro-américain trouvant pensant Lamomali de – M –
un retour d’écho particulier auquel il a collaboré avec son
chez les guitaristes maliens fils surdoué Sidiki Diabaté et
(jusqu’à Songhoy Blues). l a c h a nt eu s e Fat ou m at a
Talking Timbuktu , l’a lbum Diawara, célèbre sept siècles
d’Ali Farka Touré (surnommé de tradition mandingue. Ils y
“ T h e K i n g o f t h e d e s e r t ’s démontrent collectivement,
blues singers” pa r a na log ie comme dans le remarquable
avec celui du Delta , Rober t Lamomali Airlines, témoi-
Johnson), enregistré avec Ry SYNCRÉTISME. Matthieu Chedid aka – M–, g nage de leur tour née bien
© CHRISTOPHE GUIBBAUD. MARC PIASECKI/WIREIMAGE/GETTY IMAGES.

C ooder (Ji m K elt ner, Joh n avec Toumani et Sidiki Diabaté, accompagnés supér ieur à l’a lbum studio,
Patitucci et Clarence Gate- par Fatoumata Diawara, lors de la 33e cérémonie combien les préjugés fusion/
mouth Brown), s’il magnifie ce des Victoires de la musique, à la Seine Musicale métissage ne résistent pas à
que Keith R ichards appelle
en février 2018. pareils talents.
“l’antique art du tissage” des Matthieu Chedid, qui avait déjà
guitares entre elles (ainsi qu’il le fera ensuite avec la kora de transcendé le concert anniversaire de Sgt. Pepper’s avec sa version
Toumani Diabaté sur le merveilleux In the Heart of the Moon), de “Within You Without You”, devient ainsi le George Harrison
ne contient que trois blues véritables, même si on sent bien que de sa génération et de sa nationalité, faisant connaître la musique
son ADN, insaisissable, ne doit pas être très loin. Ali y revien- malienne au grand public, comme le “troisième Beatle” l’avait fait
dra dans Savane, et l’on qualifie, un peu facilement, de “blues de l’indienne (ou Paul Simon de la sud-africaine).
du déser t ”, la tra nse de T ina r iwen et de Ta mi k rest , qui Comme il avait fallu les Rolling Stones, John Mayall et Eric Clap-
s’éloignent de l’expression personnelle telle que pratiquée par ton pour convertir au(x) blues les fans des Beatles, d’Elvis et de
John Lee Hooker, même si le syncrétisme réussi par Robert Johnny, félicitons le guitariste pour cette générosité, même s’il est
Plant et, plus épisodiquement, par Damon Albarn avec ou sans sacrément payé en retour : de la vraie musique aux Victoires de la
Gorillaz, les y ramène. musique, c’est suffisamment rare pour être applaudi.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 17
ACTUS
BRIAN JONES EN 10 CHANSONS
Icône absolue du Swinging London,
SOCIÉTÉ MUSIQUE fondateur mythique des Rolling Stones
et brillant multi-instrumentiste, Brian
Jones aura marqué de son empreinte bon
nombre de chansons cultes du groupe.

LES BOYS, PREMIER GROUPE DE ROCK


MADE IN PÔLE EMPLOI
S’il y a bien un endroit improbable PLAYLIST : CHAQUE MOIS
pour créer un groupe de rock, c’est bien SUR ROLLINGSTONE.FR,
celui-ci. Et pourtant, les Boys se sont tous retrouvez la playlist oicielle du numéro.
rencontrés dans une agence parisienne. Et cela commence dès notre précédente
Un groupe à suivre ! couverture, avec Jimi Hendrix. LE MONDE EST (OLIVER) STONE
Quoi de mieux que parler cinéma avec l’un des
GRAND FORMAT – MUSIQUE plus grands réalisateurs contemporains ? Rolling
Stone a rencontré ce géant d’Hollywood.
COMMENT
MICHAEL ET JANET
JACKSON ONT
CRÉÉ LA

© AGENCE NO FEELINGS. ROY ROCHLIN/GETTY IMAGES. UNIVERSAL MUSIC GROUP. IXTLAN CORPORATION. PHIL DENT/REDFERNS. NORMAN JEAN ROY. HOPKINS/REDFERNS/GETTY IMAGES. DAN MONICK.
NOUVELLE
ROCKSTAR
Des collaborateurs
de la fratrie
superstar évoquent
la façon dont
“Beat It” et
“Black Cat” ont su
transcender les
frontières musicales. RS LIVE SESSIONS
ROLLING STONE - URBAN INTERVIEW

RAPSODY, NOUVELLE DIVA CHADWICK BOSEMAN : Retrouvez chaque mois en exclusivité


DU HIP-HOP US LA RÉVOLUTION “BLACK PANTHER” les sessions acoustiques Rolling Stone
Nominée aux Grammys 2018 dans Comment l’acteur américain et des interviews d’artistes.
la catégorie meilleur album, elle et le réalisateur Ryan Coogler ont créé Au programme d’avril :
est la nouvelle voix du rap US le plus radical des films de super-héros BEN HARPER ET CHARLIE MUSSELWHITE
et s’impose déjà parmi les pointures. de tous les temps. Et aussi : Aaron Cohen, George Ezra…

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18 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
ICÔNE M. LUTHER KING P. 44 | HYPE PORTLAND P. 56 | STORY TOM WAITS P. 74

GOOD TIMES
Led Zeppelin,
à Londres en 1968.
Le groupe vient
d’enregistrer son
premier album.

2018, l’année du Zep


Alors que paraît le triple album live How the West Was Won dans une version
remastérisée par Jimmy Page, les spéculations vont bon train quant à la teneur
des festivités prévues pour les 50 ans de Led Zeppelin.
PAR DENIS ROULLEAU

n janvier dernier, jason bonham, “Il va bientôt y avoir du nouveau matériel Led Amérique du Nord pour promouvoir son der-

E le f ils du batteur décédé John


Bonham, a modifié le nom de son
tribute band Led Zeppelin
Zeppelin, des choses que personne n’a jamais
entendues. Nous fêterons cet anniversaire avec
beaucoup de surprises”, affirmait récemment
nier disque, Carry Fire, Robert Plant a indiqué
que la publication de quelques morceaux iné-
dits était envisagée, même s’il ne fallait pas
© DICK BARNATT/REDFERNS/GETTY IMAGES

Experience en Led Zeppelin Evening. Passée Jimmy Page qui, le 7 septembre 1968, en com- espérer un album complet, compte tenu de la
totalement inaperçue, cette information se pagnie de Robert Plant, John Bonham et John difficulté à dénicher aujourd’hui des archives
révèle trois mois plus tard riche de sens quand Paul Jones, se produisait pour la première fois originales, déjà largement mises à contribution
on sait que ce changement s’est effectué à la au Danemark sous l’étiquette de The New lors de la récente campagne de réédition du
demande du management de Led Zeppelin, Yardbirds, avant d’adopter définitivement le catalogue. “Nous devons nous réunir pour en
qui souhaite utiliser le terme “Experience” nom Led Zeppelin le 9 novembre 1968, à l’oc- parler, mais il y aura un événement, j’en suis
pour qualifier les célébrations qui marqueront casion d’un concert à la Roundhouse de sûr, quelque part, les bouchons sauteront”, a
en 2018 les 50 ans de la fondation du groupe. L ondres. Actuellement en tournée en également précisé le chanteur [Suite p. 20]

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 19
[Suite de la p. 19] qui ne s’est pas attardé sur la
nature dudit événement. Si un concert unique
est peut-être dans l’ordre du possible, une
reformation durable est à exclure, Plant ayant
une nouvelle fois déclaré qu’il n’en avait aucune
Muse : tournée, Trump et fan clubs
envie. Peu de chances qu’il retourne sa veste à
franges, même doublée de vison, lui qui refuse
Matthew Bellamy dévoile trois secrets de la tournée de son groupe, pour
systématiquement toute proposition de refor- rattraper le temps perdu et mieux envisager l’avenir. Par Andy Greene
mation depuis celle de 2007, même lorsqu’il
s’agit de sommes à 8 chiffres. À l’heure de la
rédaction de ces lignes, les surprises annon- Pas de concept, pas de problème et un album quand même
cées par Jimmy Page n’ont pas encore été Muse a passé les dix dernières années à chiader ses albums symphoniques ou ses concept albums,
révélées. Seront-elles audio ? vidéo ? live ? sur fond de guerre des drones ou de révolution politique. Mais là, tout a changé. Changement
Quatre faits sont certains : un beau livre illus- de cap, et de méthode. Le groupe s’est débarrassé de ces constructions élaborées pour se focaliser
tré réalisé avec le concours de Page, Plant et sur chaque nouveau titre, chaque nouvelle chanson et jouer seulement quelques semaines après leur
Jones sera publié dans le courant de l’année, enregistrement. Pour y parvenir, Muse a dû changer de producteurs. “Ça me rappelle nos débuts,
qui retracera le parcours et les tournées du quand on travaillait sur chaque titre comme s’il était le seul qui comptait. Un titre, puis un autre,
groupe. Un 45-tours vinyle comprenant deux et surtout pas en termes de tout, avec une sorte de concept à la clé, explique Bellamy. Au final,
mix inédits de “Rock and Roll” et “Friends” ça donnait quelque chose de bon quand même, parce que chaque morceau de l’album était porté
sera disponible le 21 avril à l’occasion du par un univers fort, avec un son particulier, une vraie proposition.”
Disquaire Day, tandis qu’un album live totale-
ment inédit sera commer-
cialisé ultérieurement, qui À la recherche de la vérité à l’ère de Trump
pourrait, selon certaines Matthew Bellamy est né à Cambridge, en Angleterre. L’année dernière, pendant toute sa tournée,
rumeurs, retracer chrono- il a passé des heures devant les chaînes d’info. “J’ai du mal à comprendre la bulle dans laquelle
logiquement la trajectoire les médias US sont enfermés, dit-il. Aujourd’hui, le seul fait de pointer les conneries d’un type
de la formation depuis les est devenu un défi presque insurmontable. Pourtant, toutes les données sont là, elles sont
concerts du Royal Albert scientifiquement prouvées et elles plaident contre lui.” Ce constat, Bellamy en a fait une nouvelle
Hall en 1970 – un projet chanson intitulée “Thought Contagion”. Il y dénonce la versatilité des faits.
auquel tient Jimmy Page
depuis de nombreuses
MUST HAVE années. Enfin, initiale-
Le triple album live Des concerts réservés au noyau dur des fans
How the West Was
ment paru en 2003, le
Won sera réédité. triple album live How Cette année, Muse est à l’aiche d’une série de gros festivals comme Bonnaroo. Mais le groupe
the West Was Won est a aussi prévu de se produire sur des scènes plus confidentielles. En août, Muse jouera les morceaux
aujourd’hui réédité, remixé par un Page satis- demandés par ses fans sur la petite scène du Shepherd’s Bush Empire, à Londres. Ensuite,
fait du résultat : “Led Zeppelin y est au sommet il sera à Paris où ses fans pourront choisir des titres eux aussi, des morceaux phares comme
des faces B oubliées. “J’ai été stupéfait de voir qu’ils connaissaient des chansons complètement
de son art ! Chacun des quatre musiciens du
oubliées, confie Bellamy. C’est jouissif quand on te demande d’exhumer un vieux titre, de le jouer
groupe est au top de son niveau et contribue à
quinze ans plus tard, comme ça, sans t’y attendre, et qu’en plus tout le monde aime ça.”
créer un cinquième élément magique.” Et de TRADUCTION ET ADAPTATION : SÉBASTIEN SPITZER
fait, il s’agit incontestablement, jusqu’à
aujourd’hui, du meilleur témoignage live offi-
ciel du dirigeable – avec les BBC Sessions, dans
un autre registre –, composé des meilleurs
moment s de deu x c onc er t s don né s en
Californie en 1972, le 25 juin au Los Angeles
Forum et le 27 juin au Long Beach Arena.
Entre Led Zeppelin IV tout juste sorti des
presses et avant Houses of the Holy, dont
quelques titres sont d’ailleurs testés sur scène,
le groupe, devenu champion des stades au
cours de cette huitième campagne améri-
caine, joue beaucoup plus vite que sur
disques et propose une prestation dan-
tesque, tant au niveau de l’énergie
déployée que de la longueur de certains
“Aujourd’hui
titres. Ainsi, “Whole Lotta Love” qui s’étire le seul fait
© SCOTT DUDELSON/WIREIMAGE/GETTY IMAGES. DR.

sur 23 minutes, prétexte à un medley épique de pointer


réunissant “Boogie Chillun” de John Lee les conneries
Hooker, “Let’s Have a Party” de Wanda
Jackson, “Hello Mary Lou” de Ricky Nelson et d’un type
“Going Down Slow” de St. Louis Jimmy Oden. est devenu
On regrettera quand même l’absence d’inédits, Live !
un défi presque
notamment “Tangerine”, “Thank You” et une Bellamy sur scène
reprise de “Louie Louie”, qui furent joués et
en Californie, insurmontable”
décembre 2017.
enregistrés durant ces deux gigs… Mais gar-
dons notre mal en patience, “l’Experience”
Led Zeppelin 2018 ne fait que commencer !

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RAZ-DE-MARÉE
Lassés de voir les
écrans de téléphone
s’interposer entre eux
et leur public, certains
artistes haussent le ton.

Les artistes à leurs fans : “Lâchez vos portables !”


L
ors de sa dernière tournée, jack white un concert”, déclare à son tour Jon Lieberberg, le
a décidé que c’en était assez. La marée de manager de Haim, qui a aussi signé avec Yondr. Mais
portables dressés par les spectateurs vers la tout le monde ne partage pas ce point de vue. Pour le
scène était si dense qu’il a foiré son show. “Je tourneur Randy Phillips, cette interdiction est une
me sers des réactions du public pour jouer, confie le “mauvaise idée”. Pour Brock Jones aussi, promoteur
chanteur. Et si les spectateurs restent planqués der- de concert à Nashville, les réseaux sociaux constituent
rière leurs portables, je ne peux plus me caler sur eux.” un relais incontournable, et “les artistes n’ont aucune
Par conséquent, il a frappé fort et a fait bannir les envie de sortir des réseaux sociaux pendant une tour-
portables de ses prochains concerts. Comment ? née.” Le manager de Jack White, Ian Montone, reste
White a signé un deal avec la société Yondr, qui four- En sourdine droit dans ses bottes. Pour lui, pas de problème :
nit des pochettes à smartphones. Ainsi, ils restent La housse Yondr se verrouille “Cette décision ne lui a pas fait perdre un seul ticket
verrouillés toute la durée du show. “C’est un vrai plus pendant la durée du concert pour d’entrée. Toute la tournée de White a aiché complet
de ne pas se laisser parasiter par Snapchat pendant éviter l’utilisation du téléphone. en l’espace d’une petite semaine” STEVE KNOPPER

Des adieux qui sonnent vrai

© ANDREW CHIN/GETTY IMAGES. NOAM GALAI/WIREIMAGE. 2016 THIRTEEN PRODUCTIONS. DR.


C’est l’hécatombe pour la scène rock. En quelques semaines, quatre des plus grandes figures de toute l’histoire du rock
ont raccroché les gants. Petit inventaire de ces grandes voix que nous n’entendrons plus, sur scène en tous cas.

Elton John Neil Diamond Paul Simon Joan Baez


Elton fera sa dernière grande Ceux qui ont eu la chance de le voir Pour expliquer que sa tournée À 77 ans, Joan Baez raconte :
tournée, sur trois ans et trois cents lors de sa dernière tournée le Homeward Bound serait la dernière, “J’ai demandé à mon coach quand
dates, et puis ce sera fini. À ceux savent : Neil Diamond assure Paul Simon répète souvent que c’est serait l’heure de quitter la scène.
qui ne le croient pas, il jure que c’est toujours autant. Mais, atteint de la à cause de la disparition de son vieil Il m’a répondu que ma voix me le
vrai, que c’est tout sauf une posture maladie de Parkinson, il a dû annuler ami Vincent N’Guini. “Je voudrais dirait. Moi, je sais que je ne veux plus
marketing. “Je ne suis pas Cher, ses dernières dates. “C’était si bon, me retirer après un dernier merci me retrouver pendant des semaines
dit-il. Même si j’aime bien porter ses cette tournée”, a déclaré le chanteur à tous ceux qui m’ont suivi pendant dans un bus pour une nouvelle
fringues. Pour moi, c’est la dernière.” à ses fans. toutes ces années.” tournée. Il n’y en aura pas d’autres.”

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Design/illustration : www.distillateurgraphik.com
Q&R
KEEP RAMBLIN’
En tournée une bonne partie du
temps, le quintette géorgien fait le
plein avec son rock sudiste unique.

“ Nous aimons cette musique ancienne ”


Alors que le sixième album des Géorgiens de Blackberry Smoke débarque, Britt Turner
et Charlie Starr font escale à Paname pour parler d’americana rock. Entre autres.
Par Vincent Guillot

Q uand ils arrivent


ave c leu r s ba rb e s
absolument pas hips-
ters et leurs chevelures
tombant jusqu’aux genoux, on sait
évidentes. Cela reste familier. On
n’est pas mauvais pour jouer avec
ses fameux trois accords…
Votre rock sudiste est un genre dif-
ficile à renouveler. C’est un défi,
vivent du vendredi au vendredi,
d’un jour de paie à l’autre.
Vous n’avez jamais été tentés de
politiser votre discours, comme Neil
Young ou Bruce Springsteen ?
auraient pu nous mettre davan-
tage en gros plan ! (Rires.)
Vous avez travaillé avec deux
légendes aujourd’hui disparues.
George Jones, tout d’abord…
déjà que ces deux-là ont été jetés l’évolution ? B r i t t Tur n e r : C e s g e n s s o n t C.S. : Nous n’av ions eu aucun
dès la pouponnière dans un grand C.S. : Nous ne nous sommes jamais aujourd’hui déconnectés de la contact avec lui avant de le rencon-
bain de rock sudiste. Et leur arrêtés au milieu d’une session réalité du pays. Nos fans ne trer au studio – notre management
sixième album, Find a Light, pro- d’enregistrement pour nous dire : veulent pas nous entendre parler était le même que le sien. Nous
duit par le groupe lui-même et “Oh ! il faut que nous trouvions un de politique. Ils viennent écouter avions eu vent qu’il était possible
enregistré par Tom Tapleu (Mas- moyen de faire sonner ça plus de la musique, pas des sermons. qu’il vienne, mais nous n’en avons
todon, Springsteen, Pearl Jam), le moderne…” Les Kings of Leon Quand je vais voir ces artistes, je eu la certitude qu’une fois qu’il a
confirme. Ils sont d’ailleurs tout l’ont fait, j’ai vu ça dans un docu- n’ai pas envie de les écouter faire franchi la porte. Il nous a tout de
heureux d’exporter leur ameri- mentaire ; ils sont sortis de leur des discours. Mais j’ai envie d’en- suite mis à l’aise. Il nous a raconté
cana dans la grisaille parisienne : route. Nous aimons cette musique tendre les chansons populaires des histoires du bon vieux temps.
“On a eu deux minutes de soleil ancienne. Nous aimons aussi la qui font qu’on les aime. Surtout Et surtout, à 80 ans, il chantait
tout à l’heure, c’est génial !”, plai- musique moderne. Enfin, surtout vu le prix des billets… encore merveilleusement bien.
santent-ils. Charlie Starr se marre la musique moderne qui sonne Vous avez tourné dans un épisode Et puis il y a eu Gregg Allman…
encore quand l’attaché de presse comme l’ancienne. (Rires.) de NCIS. Racontez-nous… C.S. : Nous le connaissions depuis de
leur propose à boire : “Do you La situation aux États-Unis semble C.S. : Nous étions à La Nouvelle- très nombreuses années. Nous
want some Coke ? — Some coke ??!” être problématique. Vous qui êtes au Orléans. La production avait savions qu’il était malade, mais
Puis il dégaine sa cigarette élec- cœur du pays, que ressentez-vous ? besoin d’un groupe qui jouait dans pas qu’il était mourant. Il a évoqué
tronique et ne se départira pas de C.S. : Les gens de la campagne sont un bar de motards. Nous jouions l’idée d’enregistrer un titre avec
sa bonne humeur pendant toute la simples, ils aiment ce qu’ils notre propre rôle. Dans le scéna- nous. Évidemment nous lui avons
durée de l’entretien. aiment, ils ne demandent pas rio, un meurtre était commis pen- répondu “Bien sûr, tu viens quand
Charlie, vous avez composé les grand-chose. Il y a beaucoup dant une chanson. Le tournage a tu veux, on se cale sur tes disponi-
© DAVID MCCLISTER. DR.

titres de votre côté. Les autres d’abandon, de pauvreté et de ran- duré toute une journée. bilités.” Il est passé finalement un
membres du groupe se sont rapide- cœur vis-à-vis des gouverne- B.T. : Une journée pour un meurtre après-midi au studio. Pour nous,
ment greffés sur le projet ? ments. Les gens veulent juste et une chanson, sans déconner ! et c’est pareil avec George Jones,
Charlie Starr : Oui, chez nous ce sont vivre. Ils se fichent de savoir qui (Rires.) Nous avons regardé l’épi- c’est une bénédiction. Rien ne les
toujours des compositions assez est le président des États-Unis, ils sode lors de sa diffusion. Ils obligeait à faire ça.

24 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
TRÉSOR ENTERRÉ

Les Anges ne meurent jamais


Prince du glam des années 70, Angel s’est retrouvé prisonnier de son image. Quarante ans
après, Punky Meadows, son guitariste iconique, est de retour. Sans le costume blanc en satin.
Par Bertrand Deveaud

vril 1975. washington tourbillon de fumées et de lu-

A DC, Connecticut Ave-


nue, à deux pas de la
Maison-Blanche.
Chaque nuit, à la même heure,
une série d’explosions retentit
GLAMOUR
KINGS
Maquillage,
total look
blanc : Angel
cartonne avec
mières. “Pour les fans, c’était
comme assister à une expérience
religieuse”, précise Meadows.
Circus Magazine élit Angel meil-
leur nouveau groupe de
dans le quartier. Comme si une son hard-glam- l’année 1976.
fête foraine, avec feux d’artifice et rock et ses Une entrée fracassante dans le
spectacle pyrotechnique, s’était shows hyper- monde du rock, des concerts sold
visuels.
installée au cœur de la tranquille out, mais des disques qui se
capitale fédérale. En réalité, ce vendent mal. “On n’avait pas de
vacarme provient d’un club, le single, et les radios nous sno-
Bogie’s. À l’affiche depuis plu- baient”, regrette Meadows. Même
sieurs semaines, Angel, un nou- si les albums suivants (On Earth
veau groupe qui fait courir toute as It Is in Heaven, White Hot,
la ville. “On a été les premiers à Sinful) sont plus commerciaux, les
introduire le glam rock à ventes ne décollent toujours pas.
Washington”, précise Punky La critique, elle, se moque du look
Meadows, le guitariste. “Pour suite !”, rapporte Meadows, dans “pom-pom boys band” d’Angel et
nous, un concert, c’était d’abord un éclat de rire. “Gene venait de de leurs coiffures à la Farah
du spectacle. On se maquillait, on lui dire qu’il était hors de question Fawcett. Ajouté à cela les pro-
avait des costumes de scène scin- qu’Angel joue en ouverture de blèmes du label, qui perd de l’ar-
tillants, alors que tous les musi- Kiss !” Neil Bogart a du flair et le gent… Début 1981, Angel décide
ciens s’habillaient en jean et en sens des affaires. Il propose à de ranger ses costumes et de se
T-shirt, comme le Allman Brothers Angel un contrat de sept albums, séparer, après six années fréné-
Band. On avait un show hyper- et imagine déjà le marketing qui tiques où le groupe aura donné
visuel, avec de la fumée, des explo- ces cinq musiciens au look andro- va suivre. “Kiss en noir, Angel en une moyenne de 200 concerts par
sifs et des gerbes d’étincelles. Les gyne et au jeu de scène flam- blanc : deux groupes à l’opposé au an. Epuisé, et agacé par les mé-
bières et les bouteilles de whiskey boyant, qui jouent une musique sein du même label ! Au début, on thodes de voyou de certains pro-
volaient en éclat, c’était fun. Le entre Yes, Led Zeppelin et Queen. était sceptiques, mais Neil savait fessionnels du disque, Punky
gérant du club s’arrachait les che- Les propositions affluent. Ahmet convaincre les artistes.” D’autant Meadows, qui entretemps a refusé
veux, mais comme c’était archi- Ertegün, le légendaire patron que Casablanca, ré- des offres de Kiss et
comble chaque soir, il nous lais- d’Atlantic Records, veut absolu- puté pour sa folie des Aerosmith, disparaît.
sait faire.” ment les écouter. David Joseph, grandeurs, met le pa-
“ UNE ENTRÉE “Il me fallait un boulot
6 avril. Ce soir-là, Kiss joue au leur manager, leur propose d’aller quet pour promouvoir FRACASSANTE sain, loin de tout ça, à
Lisner Auditorium, à Washington, d’abord à Los Angeles pour ren- le groupe. Coup sur DANS LE MONDE des heures normales en
dans le cadre de la tournée contrer les grosses compagnies coup, Angel enre- DU ROCK, DES journée, pour que je
Dressed to Kill. À peine le concert de Californie. “Comme on rêvait gistre deux albums CONCERTS SOLD retrouve bonne mine.”
terminé, Gene Simmons et Paul de palmiers et de soleil, on s’est dit ( A n g e l e t He l l u v a OUT, MAIS DES Il monte alors une
Stanley se rendent au Bogie’s pour pourquoi pas…”, se rappelle Band), plutôt réussis DISQUES QUI chaîne de salons UV…
voir Angel. “Ils avaient enlevé leur Meadows. Dès leur arrivée, David dans le style hard- SE VENDENT “Ça peut surprendre,
maquillage, mais pas leurs appelle Neil Bogart. Il vient de glam-rock progressif. MAL ” mais c’était un bon
énormes platform boots. J’ai dû lancer Casablanca Records et a Avec déluge de syn- business. J’ai gagné
me mettre sur la pointe des pieds d é j à s i g n é D o n n a S u m m e r, thés et parties de guitare de haut pas mal d’argent et je pouvais
pour leur serrer la main”, se sou- T.Rex, Parliament et… Kiss. “Il vol (“Dr Ice” et “Feelings”). Des même m’occuper de mon jardin le
vient Punky Meadows. Mais le lui a dit que Gene et Paul nous panneaux publicitaires géants week-end et continuer à jouer de la
© RICHARD E. AARON/REFDERNS/GETTY IMAGES.DR.

plus impressionné est G ene avaient vus à Washington et sont installés sur Sunset Strip, à guitare, pour le plaisir.”
Simmons, le leader de Kiss, tou- qu’ils avaient été bluffés. Neil lui L. A., où l’on découvre le groupe À 68 ans, Punky Meadows a res-
jours à la recherche de nouvelles a alors proposé qu’on fasse leur en costumes blancs dans des sorti un album (Fallen Angel) et
idées. Et là, il en prend plein la première partie, lors de leur pro- p o s e s u l t r a - g l a m o u r. L e u r s n’exclut pas de reformer Angel
vue. “Il a adoré le show, raconte chain concert à L. A., et qu’il en concerts sont conçus comme des pour un ou deux concerts hom-
Meadows. Il a dit qu’on avait de profiterait pour venir nous superproductions, avec des effets mage – “seulement si c’est avec les
belles gueules et qu’on faisait de la voir.” Neil Bogart appelle immé- spéciaux jamais vus (créés par membres originaux du groupe.” Et
‘fucking good music.” diatement Gene Simmons. Cinq Doug Henning, superstar de la en costume ? “En blanc oui, mais
Très vite, la réputation d’Angel minutes après, il rappelle David magie à Las Vegas), où l’on voit peut-être avec quelque chose de
fait le tour des producteurs de Joseph et lui dit : “Pas la peine les musiciens, tels des anges, ap- plus sobre. À notre âge, ce serait
disques. Tout le monde veut voir d’aller les voir, je les signe tout de paraître et disparaître dans un plus prudent.”

26 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
NOUVEL ÂGE
Clap de fin pour celui
qui aura été aussi adoré
par ses fans et ses pairs
que vilipendé par la
police culturelle.

Dernier rappel
Jean-Patrick Capdevielle, igure mythique d’un rock hexagonal et ennemi public de la rock critic
made in France, raccroche la guitare pour reprendre les pinceaux. Par Yves Bigot

l fut la victime expiatoire ta musique sont loin. Comme tu n’es “seul chanteur de rock français”. gistré au studio Britannia Row sous

I de la rock critic française enra-


gée de la fin des années 70. De
Rémy Kolpa Kopoul annon-
çant dans Libération “un danger
nouveau guette le rock français : le
pas pris dans une masse, on te repère “Je n’ai jamais eu l’impression
aussitôt, là où Tom Petty, lui, s’en tire d’avoir une ‘carrière’ dans la mu-
sans dommage.” sique populaire et je n’ai jamais eu
Ses deux premiers albums, Les En- de plan dans ce domaine. Comme
fants des ténèbres et les Anges de la tout ce que j’ai fait depuis l’âge de
influence Beatles/Kinks/R.E.M./
Imagine Dragons/Lumineers/
Arcade Fire/Coldplay/Foo Fighters,
et rejeté par toutes les maisons de
disques françaises malgré quelques
capdeviellisme”, à Antoine de rue et 2, sont pourtant des chefs- 19 ans (journaliste, directeur artis- programmations sur RTL et une
Caunes rythmant ses présentations d’œuvre comportant leur lot de tique, photographe), enregistrer un tournée d’adieu où il permettait à ses
dans Chorus de “Cap-Dylan” et de chansons exceptionnelles (“Elle est single, puis un album, était juste fans de devenir ses musiciens, l’un
“Cap-Springsteen”, en passant par comme personne”, “Tout au bout de une expédition excitante en terra des rares véritables hippies français,
Manœuvre, tous stigmatisaient le la ville”, “Salomé”, “Barcelone”) et de incognita. Pas si incognita que ça, ami personnel d’Eric Clapton depuis
succès insolent de “Quand t’es dans tubes (“Oh Chiquita”, “C’est dur puisque la bande-son de cette nou- le premier concert de Cream à la
le désert” avec son air de “Sultans of d’être un héros”), ins- velle aventure, et sa Locomotive, met les pouces. “Mes
Swing” beatnik, comme s’ils pre- truits, c’est vrai, de la mythologie, étaient les trois derniers albums m’ont permis
naient pour une insulte personnelle trilogie sixties de Dylan “  AUJOURD’HUI, mêmes que celles, omni- de retrouver un rapport plus pro-
qu’on puisse écrire et chanter en (Bringing It All Back JE PEINS, AVEC présentes, de mon ado- fond avec l’activité musicale, et d’en
français dans ce style, mais avec la Home/Highway 61 LA CERTITUDE lescence et de ma vie de finir avec elle sur une note plutôt
même force symbolique et évoca- Revisited/Blonde D’AVOIR, jeune homme. Mais j’ai honorable à mes oreilles.”
trice que ces modèles, il est vrai très on Blonde) et du ENFIN, UNE pris goût au songwri- Pour retrouver sa vocation initiale,
typés. “J’ai dû très vite dé-chanter : Springsteen de The PLACE DANS ting, au travail en stu- détournée à Ibiza en 1978 par la
la France des années 80 n’avait que Wild, the Innocent & LE CHAOS.  ” dio et à la scène. Et présence d’une guitare. “J’ai tou-
très peu à voir avec l’Angleterre et the E Street Shuffle à même si je supportais jours voulu revenir à la peinture.
l’Amérique de la fin des années 60 et Darkness on the Edge of de plus en plus diicile- Depuis l’âge de 5 ans, je me suis
du début des années 70. Je venais Town. Un quatrième album, L’En- ment la promotion, le rapport avec imaginé peintre. Dans le désordre de
© THIERRY ORBAN/SYGMA VIA GETTY IMAGES

vers eux avec un sourire, en faisant nemi public, où il en découd avec ses les maisons de disques, le statut de ma vie, cet éternel retour est des plus
à ma façon la musique qu’ils aiment, contempteurs (“Qu’est-ce qui va chanteur, les choses ont perduré de stabilisants. Aujourd’hui, je fais ce
espérant qu’ils accepteraient de rester, quand le rock’n’roll aura cessé manière excessive. Après ces quatre que je n’aurais, sans doute, jamais
m’accueillir au club. Au lieu de ça, ils d’exister ?”) et un live en guise de albums et un live, je me suis mis à dû cesser de faire : je peins, avec la
m’ont jeté leur verre à la gueule. J’ai suicide annoncé, Dernier rappel, picorer dans les styles musicaux qui certitude d’avoir, enfin, une place
écouté, et répondu naïvement comme mettaient fin à cette première car- m’interpellaient, sans volonté de dans le chaos.”
un étranger, débarquant d’Ibiza, de rière fulgurante, aussi vilipendée par continuité.” Ironie de l’histoire : Bayon, guru de
New York ou de Londres, où je vivais. la police culturelle qu’adorée par les Après un ultime album remar- Libération de ses années de gloire,
Le jeu des influences est très visible fans et admirée par Cabrel, Renaud, quable, Bienvenue au Paradis, fi- écoute désormais en boucle Bienve-
quand tu es français : les sources de Thiéfaine, Manset, qui le nomme nancé via KissKissBankBank, enre- nue au Paradis.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 27
ROYAL FLUSH
Louis XIV et sa cour
à la rencontre
du petit peuple…
SÉRIE

Versailles descend dans la rue !


Aux marches du palais, lon la, la troisième saison de cette série romançant le règne de Louis XIV
et difusée sur Canal+ a décidé de sortir un peu de son cadre… Par Xavier Bonnet

e r n i e r s j o u r s d e Les figurants se mettent en place le revendique sans fausse rete- loin de quatre-vingt, dont cer-

D tournage à Bry-sur- pour les répétitions. Et pour ceux


Marne, en région pari- qui n’auraient pas “capté” la nature
sienne. Au-dessus de événementielle de cette sortie
ces décors extérieurs construits royale et la joie qu’ils doivent ma-
pour la circonstance – et dont nifester à l’écran, les indications
nue : “Versailles coûte cher ! Le
budget pour une saison avoisine
les 27 millions d’euros. Or un tel
financement est impossible avec
une série tournée uniquement en
taines ont été réprimées de ma-
nière assez violente, notamment
au moment du colbertisme et de
toutes ces augmentations d’im-
pôts. On a donc construit une
certains sont supposés servir sonnent mieux qu’une piqûre de français.” L’anglais est aussi un histoire autour des gens qui in-
quelques semaines plus tard à la rappel : “On est super-heureux bon moyen de vendre la série à carnent le peuple français, en
nouvelle adaptation cinémato- d’être là, on va voir un concert travers le monde. Ainsi, 136 pays tout cas celui de Paris. L’un de ces
graphique des aventures de d’une grosse rockstar ! Vous allez ont déjà succombé, l’Italie a tout personnages revient de la guerre.
Vidocq, avec Vincent Cassel dans assister à une cérémonie de guéri- récemment rejoint les rangs après Il est donc entre le roi et le peuple.
le rôle principal –, la grisaille du son, à un moment magique. Vous avoir été le dernier territoire eu- Il va même trahir son peuple.
ciel semble en parfait (r)accord devez être comme habités…” ropéen à résister… Mais j’en ai déjà trop dit !”
avec le désœuvrement Tandis que, sous nos
boueux des faubourgs. yeux, les hommes du roi
COULISSES
Accrochés aux murs, les et ce dernier fendent à
Briefing des figurants
drapeaux bleus à croix avant le tournage. cheval les ruelles étroites,
blanche flottent paisible- les quelques critiques sur
ment au vent, tandis que la véracité historique
le trône royal attend son dont la série s’accommo-
entrée en scène, derrière derait un peu trop à sa
un rideau, à quelques pas guise sont vite tuées dans
de cette tannerie où 90 % l’œuf. “On ne fait pas un
des éléments ont été documentaire, sourit
construits pour les be- Aude Albano. Surtout en
soins de la série. cherchant à raconter de
Car oui, et c’est la grande qui se trame dans la cou-
affaire de cette saison 3, l i s s e .” D e s o n c ô t é ,
la cour – et surtout le roi Claude Chelli, se veut
– se déplace en ville ! Au- encore plus clair : “Ver-
jourd’ hui, pour cet épi- sailles reste une fiction !
sode 10 (et tandis que les Tout ce qui se passe au-
sept premiers sont déjà tour des personnages
montés !), c’est pour une historiques, à savoir le
raison précise : une roi, son frère, Madame de
séance de thaumaturgie. “ VOUS ALLEZ ASSISTER À UN Montespan ou Madame
© THIBAULT GRABHERR /CAPA DRAMA/BANIJAY STUDIOS FRANCE/ENTRE CHIEN ET LOUP /CANAL+ COPIE

K é s a c o ? Po u r f a i r e de Maintenon, sont des


simple et aller vite, il
s’agit de la faculté de faire
MOMENT MAGIQUE, VOUS DEVEZ faits réels. Nous avons
pris la liberté d’inventer
des miracles ou de sauver
des maladies, dont tous
ÊTRE COMME HABITÉS… ” d ’a u t r e s p e r s o n n a g e s
pour relater l’époque et
les rois européens avaient son ambiance. N’ou-
fini par se convaincre qu’ils en Dans les micros de la technique, Déplacer une partie de l’action blions pas non plus que les écrits
étaient capables à leur tour. et au gré des temps d’attente pour dans les rues de Paris est aussi de cette époque étaient par défi-
En gros, Louis XIV se prend pour ces mêmes figurants étonnam- l’occasion de traiter autrement nition tous à la gloire du roi. On
Dieu ! C’est même l’argumentaire ment compréhensifs et patients, du règne du Roi Soleil, au-delà ne peut donc pas toujours forcé-
que l’on se plaît à développer les échanges se font en français, d’une impression pour les scéna- ment les prendre pour argent
dans l’équipe de production de la anglais ou flamand (bon, pour ce ristes de la série d’avoir un peu comptant !”
série, à l’instar d’Aude Albano, dernier, on n’en mettrait pas sa tout dit de la vie “au palais”, et Quoi qu’ il en soit, Versailles
l’une de ses productrices exécu- main à couper…). ainsi de se pencher sur le peuple, n’aura rien perdu de son identité
tives chez Capa Drama, comme Les acteurs, eux, on le sait désor- ce qu’il ressentait de son rapport avec cette saison 3 – qui s’an-
plus tard Claude Chelli, directeur mais, s’expriment en anglais. au roi au quotidien. “Il y a eu nonce probablement comme la
général de la même société de Même si, là encore, quelques figu- énormément d’émeutes civiles dernière. On peut compter sur
production : “Dans la saison 1, rants auront, hum, mangé la contre Louis, ce que l’on ne sait Andrew Bampfield pour se mon-
Louis passait d’enfant à homme ; consigne en s’égosillant au cri de pas forcément ou qui n’a jamais trer rassurant : “La violence sera
d a n s l a s e c o n d e , i l p a s s a i t “Vive le roi !” sur une autre scène été vraiment mis en lumière, re- peut-être moins présente, mais
d’homme à roi ; dans celle-ci, il de la journée… Ce choix de l’an- late Andrew Bampfield, l’un des des scènes de cul, il y en a encore
passe de roi à Dieu !” glais, Claude Chelli l’explique et “headwriters”. On en recense pas pas mal !”

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 29
PLAYOFF
Ian Parton et sa bande
hétéroclite ont su
imposer un style bien
reconnaissable.

Musique en Technicolor
Déinir la musique de The Go! Team ? Cet ensemble patchwork pop-rock-soul bricolé reste toujours
aussi excitant à l’écoute de SemiCircle, dernier album du groupe. Par Vincent Guillot

L
’heure est encore à son plus Technicolor. Je ne voyais en sorte qu’elles soient simples, Son maître mot, c’est l’enthou-
l’ hiver frigorifique pas de raisons de ne pas combiner sans être trop évidentes. Ensuite, je siasme. Il en va ainsi des fanfares
lorsque, au pied de la les gros sons de guitare à mon pen- les agrémente à notre façon, de la que l’on entend sur de nombreux
Maison de la radio, dans chant pour le style Bollywood et les manière dont j’aimerais voir le titres. Pas des virtuoses recrutés à
un café typiquement parisien, on girls bands.” monde.” tarif de requins de studios, non.
retrouve Ian Parton. L’homme a Pas question que son groupe soit Y aurait-il quelque chose de Des amateurs. “J’étais sur une idée
réuni l’essentiel de son gang pour un ensemble stable et immobile : joyeux au royaume de The Go! de fanfare d’école, de gymnase. Des
un cinquième opus aux allures de les allers, les retours et les guests se Team ? Pas toujours. L’expression gens qui ne jouent pas parfaite-
retrouvailles, après un opus pré- multiplient autour du cercle de ferait presque grincer les dents de ment, mais avec beaucoup de cœur
cédent vu comme un album solo. base – Peter, Sam Dook à la gui- Ian. “Heureux, joyeux… Ce sont et d’énergie. J’aime bien le côté un
“Nous avions décidé d’arrêter, tare, la rappeuse des mots trop peu foireux que l’on entend dans
deux membres du groupe étaient hors norme Ninja simples, comme s’il ces ensembles de cuivres jouant
en couple et avaient eu un bébé. Je ou encore la percus- n’y avait que deux dans les salles de sport.”
voulais continuer la musique, sionniste Simone “ COMBINER dimensions : heu- C’est une habitude chez Parton
donc j’ai enregistré un album plus O d a r a n i l e . To u s LES GROSSES reux ou triste. Je d ’e n r e g i s t r e r av e c d e s n o n -
axé sur les mélodies, le songwri- prêts à sauter sur les GUITARES À nous définis comme professionnels. “Je voulais une
ting. Mais là, nous nous sommes idées du fondateur, MON PENCHANT un groupe Techni- chorale un peu gospel, mais pas
réunis à nouveau, et avons décidé lequel passe sa vie à POUR LE STYLE c o l o r. Un p e u avec des voix d’anges trop par-
de repartir ensemble. Je me suis écouter samples et BOLLYWOOD comme Sly Stone. faites, plutôt avec des ados qui se
autorisé à revenir au son de The disques pour propo- ET LES GIRLS Quand tu évoques lâchent. Si tu prends un jeune qui
Go! Team.” ser ensuite matière BANDS.  ” Sly & The Family n’a jamais mis les pieds dans un
L’univers très particulier du à créer au groupe. Stone, tu ne penses studio, c’est vraiment différent.”
groupe est né dans l’imaginaire “Nous pouvons par- pas à un style par- Ian a également enregistré avec
foutraque de Parton il y a de lon- tir dans toutes les directions, vers ticulier. J’aime à penser qu’il en va une gamine de 13 ans qui n’avait
gues années. Jeune étudiant, il du Midnight Cow-boy, du noisy de même pour nous.” jamais vu une console de sa vie.
conçoit le projet petit à petit, le rock, de la pop girly… Mais cela Le son passe du psychédélique à “Pour moi, c’est dix fois plus puis-
soir, en mixant un peu tous les sons trouve son unité, au final ; c’est ce l’easy listening, avec des moments sant qu’une chanson de Beyoncé.”
qui lui passent par la tête. “Un peu dont je suis le plus fier, nous avons funk et d’autres plus rock. Pour- Bref, pour The Go! Team, seule
comme si je mélangeais toute ma notre propre style reconnaissable. tant, tout au long de cet album, on compte l’idée d’aller de l’avant,
© ANNICK WOLFERS

discothèque à l’intérieur de mon Il y a évidemment la mélodie de reste dans un univers cohérent. au-delà de toutes les règles en vi-
cerveau. Je voulais un truc plus base, qui est comme une empreinte “Parfois, certains titres sont des gueur. Et voilà cinq albums déjà
fun, plus girly. L’époque était aux personnelle. On n’évoque jamais collages de six ou sept bouts de que la recette semble fonctionner
groupes à guitares, je cherchais un assez nos mélodies. J’essaie de faire titres que j’ai assemblés.” à plein régime.

30 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
NOUVEAUX ARTISTES

Niki Niki
Jamais deux sans trois
Ce trio français s’aventure avec talent sur les chemins naguère empruntés
par Depeche Mode ou Eurythmics.

vraie et belle maturité, Absence. On y évoque “la présence des disparus” et

M
élodie orru, jacques de candé, pierre le bourgois :
trois individualités pour une seule vision musicale. “On s’est “la capacité de nos histoires personnelles à devenir universelles quelle que
liés d’amitié en geekant sur des vieux synthés”, explique la soit leur violence.” Tout un programme, moins sombre qu’il en a l’air : en
première, avant de présenter le groupe avec un beau sens de effet, y brillent des bijoux pop comme “Ungerderness”, “Glorious Dayz” ou
la synthèse : “Niki Niki est la rencontre d’une auteure-compositrice pop encore “Nothing Never Dies”. Bien que les textes soient écrits dans la langue
minimale, d’un producteur de sons punk-électro et d’un musicien classique de Shakespeare, le disque a été enregistré à Morlaix, en Bretagne, sous la
mis derrière une guitare électrique.” C’était en 2015 et depuis, le groupe houlette de Rémi Sauzedde, alias Apollo Noir au sein du label Tigersushi.
nourrit ses chansons d’influences di- Le but ayant été de privilégier une ap-
verses : Visage, The XX, Cocteau Twin, proche live et d’expérimenter les syn-
M83… Et pas seulement, explique thétiseurs modulaires. Résultat, on
Mélodie Orru : “Nous sommes inspirés écoute Absence en boucle, et on a hâte
par des artistes qui ouvrent les fron- de voir le groupe sur scène (à la Maro-
tières en abordant les questions de genre quinerie de Paris le 3 avril ; d’autres
dans leurs créations, comme peuvent le dates devraient suivre). Ah ! Et au fait,
faire Fever Ray, FKA Twigs ou pourquoi Niki Niki ? “C’est un nom
même David Bowie. Nous avons recher- androgyne qui nous a été soufflé par
ché un son minimal, un croisement l’artiste Niki de Saint Phalle, répond
entre la pop et des rythmiques synthé- Mélodie Orru. Ses balles de fusil fai-
tiques… Nos textes puisent dans ce qui sant jaillir des couleurs et des pein-
nous traverse depuis ces dernières an- tures, de la destruction naissait la
nées, les chagrins comme les plaisirs.” création.” On dit donc deux fois oui à
Pour témoin, un premier album d’une Niki Niki ! SOPHIE ROSEMONT

Cosmo Sheldrake
British bohème
Âgé de 28 ans, l’Anglais Cosmo Sheldrake a pris son temps pour
construire, année après année, sa musique pop-folk joliment brico-
lée. Paraît ces jours-ci son premier album, The Much How How and I,
qui révèle l’étendue de ses capacités : voix de chantre indie et mélo-
dies inspirées par l’énergie des fanfares de La Nouvelle-Orléans…
Fils d’une chanteuse et d’un biologiste réputé, Cosmo a de qui tenir
pour faire de sa musique un voyage à la fois sonore et visuel, quelque
part entre Alt J et Syd Barrett. S. R.

Dylarama
© CREDIT-CAMILLEMCOUAT. FLORA WALLACE. DR.

Canada dry
Montréal deviendrait-elle l’une des villes les plus cools de la musique
internationale ? Sans doute, comme en témoigne le premier EP de
Dylarama, Certified Cutie, petit bijou de pop à la fois urbaine et
bucolique, romantique et malicieuse, lo-fi et drôlement maline.
Également connu pour ses prestations en tant que DJ, Mathias
Pageau s’est fait remarquer sur la scène indie électro canadienne
avant de se lancer dans le songwriting, qu’il a l’air de plutôt bien
maîtriser. À suivre… S.R.

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Sélection

Pop des beaux jours !


Le printemps annonce de bien jolies nouvelles, en français ou en anglais, version pop, chanson ou rock’n’roll.
Ouvrez les yeux… et surtout les oreilles. Par Sophie Rosemont

Barbara Carlotti
Dreams are my reality

Décidément, Barbara Carlotti


a le don de nous emmener loin
de notre quotidien et de nos dé-
cors habituels. Après le Brésil
dans L’Amour, l’Argent, le Vent
(2012), voici un album haute-
ment onirique, puisqu’il s’ar-
ticule autour du concept de la
Dream Machine, jadis utili-
sée par les auteurs de la Beat
Generation via Brion Gysin,
qui provoque un état de relaxa-
tion étonnant… Au même titre
que cet album bien nommé
Magnétique : il nous plonge
dans la magie et le mystère
de nos rêves, sur un fond so-
nore non identifié, entre chan-
son, pop et rock. L’ensemble est
mené par la voix prodigieuse de
Barbara Carlotti, qui s’offre un
interlocuteur de charme en la
personne de Bertrand Burgalat
sur le titre “Tout ce que tu
touches”. Amateurs de trips CL A R A LUCIA NI
en tout genre, Magnétique est L e V de Victoire
pour vous.
En l’espace d’un premier album, Sainte-Victoire, la jeune chanteuse impose son élégance
et sa dextérité musicale sur le terrain français.
George Ezra
Comment a été fait Sainte-Victoire, qui joue sur tous les fronts, de la chanson au rock en passant par le disco ?
Number One en devenir
J’ai enregistré l’album avec Sage et nous avons mis du temps à construire le disque, à trouver un équilibre
entre organique et synthétique. Quand il y a trop de machines, on perd l’élan vital et, d’après moi,
On l’attendait au tournant, ce il faut toujours entendre quelque chose d’humain dans la musique.
jeune British fringuant qui avait D’autant que ce disque est très personnel…
conquis bien des cœurs avec C’est vrai, il est très autocentré ! Il a été écrit après un chagrin d’amour très violent. Je parle beaucoup à la première
son premier album, Wanted on personne, j’ai encore du mal à avoir un discours distancié… Cet album, c’est moi qui me regarde dans un miroir
Voyage, paru en 2014. Plus de et qui me dis : “Qu’est-ce qui se passe ? À quel moment j’ai déconné ?”
3 millions de copies écoulées… Quelles sont les influences qui nourrissent votre musique ?
Après de longs mois de tournée Le Velvet Underground et Lou Reed, du rock plus psyché comme Spacemen 3, Spiritualized, Pond, The Horrors…
et de réflexion, il revient avec une Et la chanson française : Jacques Brel, William Sheller, Barbara, Juliette Armanet, Albin de la Simone, Benjamin
pop toujours aussi bien trous- Biolay, Alex Beaupain et Raphaël. Les femmes écrivains comptent beaucoup pour moi : Colette, Virginia Woolf,
sée, nourrie de folk comme de Annie Ernaux, Delphine de Vigan, George Sand… Il y a cette phrase de Colette qui me semble très importante :
“Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne”. C’est ce que j’essaye de faire.
rock’n’roll, et plus accessible en-
core. Certains grogneront, mais Quand on écoute “La Grenade”, on réalise que le girl power, c’est naturel chez vous !
La solidarité et la force féminine, cela devrait être normal. À 19 ans, à mes débuts, j’étais une petite chose,
d’autres apprécieront d’autant
je n’arrivais pas à parler, je vouvoyais tout le monde… “La Grenade”, je ne l’aurais jamais écrite à cet âge-là !
plus… et tant mieux ! Staying at
Cette chanson est nourrie de toutes mes expériences. L’année dernière, par exemple, quand j’arrivais dans
Tamara’s témoigne en effet d’un
© MANUEL OBADIA WILLS

la salle du concert avec mon ingénieure du son, les techniciens se précipitaient pour brancher mes instruments.
songwriting étonnamment af- Comme si je n’en étais pas capable ! On me demande aussi souvent si c’est moi qui écris mes chansons…
firmé pour ses 24 ans – comme Donc ras-le-bol, je ne suis pas une poupée, je peux être belliqueuse, moi aussi !
sa voix remarquablement placée,
aux antipodes de son visage d’en-
fant de chœur.

32 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
Baptisé Francis Trouble, il ra-
Albert conte l’importance de son frère
Hammond Jr. jumeau Francis, mort in utero
King Albert alors que lui continuait à gran-
dir incognito, jusqu’au jour où sa
mère, enceinte de six mois, réali-
Trois ans après Momentary Mas- sa que sa fausse couche n’en était
ters, le guitariste des Strokes (et pas tout à fait une… Trente-six
fils de) livre son album le plus ans plus tard, Hammond Jr. dé-
personnel à ce jour. Le plus rock, cide de creuser ce drôle de début
le plus garage, peut-être le plus dans la vie et s’est rarement mon-
proche de tout ce qui l’a bercé tré aussi démonstratif en termes
enfant et qui avait posé les fon- vocaux, sans lâcher une seconde www.festivaldecarcassonne.fr
dations de son groupe de cœur. sa guitare.
Angus &
Julia Stone
15/07
alt-J 17/07

+
Camille
20/07
T HE VACCINES 18/07

Ferveur rock’n’roll
19/07
Après un changement de line up (le batteur Pete Robertson a été remplacé par
Yoann Intonti) et un album à la réception quelque peu mitigée (English Graiti, en
2015), le groupe londonien revient sur les chapeaux de roues avec Combat Sports, Bernard Simple
qui porte bien son nom vu sa dose de rifs électriques et de rythmiques survoltées.
Plutôt sexy. Avec des titres comme “Nightclub”, “Put It on a T-shirt” ou “My Love Is
Your Favorite Band”, on est bien parti pour les pogos… sans oublier la petite dose
Lavilliers
+ Les Négresses vertes
Jain Minds
de mélancolie qui nous fait aimer les Vaccines depuis leurs débuts.
24/07

HER
Hommage vibrant 23/07
À l’origine Her est un duo formé en 2015 par deux anciens élèves de Conservatoire,
Simon Carpentier et Victor Solf. En l’espace de quelques mois et d’un titre assez Julien 25/07
sublime, “Five Minutes”, Her gagne en popularité : sa pop, à la fois sensuelle,
synthétique et soul, fait mouche. Mais l’été dernier, Simon Carpentier est décédé. Clerc Robert Plant &
The Sensational Space Shifters
Une tragédie qui n’aura pas eu raison d’un premier album déjà façonné en duo et
qui paraît aujourd’hui, fort d’un sens de la mélodie comme des silences, eux aussi 26/07
importants dans la musique… Un disque posthume, mais qui vibre de toutes ses
forces, comme pour rendre hommage à toute l’énergie que Carpentier ofrait aux
compositions de Her. En témoigne des morceaux comme “Blossom Roses”, “Good
Night” ou “Quite Like”.

27/07 Julien +
Calogero Doré Acoustique Solo
28/07
Youssou
Ndour
sance de son premier enfant et
Barbarossa un déménagement de Londres
pour Margate, au bord de la mer,
'NLƭT 31/07 30/07
BILLETTERIE
& Oli
Conte de fée folk
Lier est un recueil de morceaux OUVERTE
intimes produit sous la houlette
Déjà le cinquième album pour de Ghost Culture. On entend 04 68 115 915
le folkeux James Mathé, alias
aussi bien du Crosby, Stills, Nash RÉSEAUX : FRANCE BILLET
Barbarossa, ancienne recrue du - TICKETMASTER - DIGITICK -
& Young que du Wilson (Brian
groupe live de José Gonzalez. BOX OFFICE
Avec Lier, il affirme la densité de comme Dennis) ou du James
© JULOT BANDIT. DR.

ses morceaux folk et vaporeux, Blake pour la facette synthétique.


parfois habillés d’échos électro, C’est aussi joli que le roux de sa
toujours servis par son chant tout barbe, qui lui a offert son nom de
en délicatesse. Écrit après la nais- scène…

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 33
Voodoo Children
Le collectif Bénin International Musical propose une immersion totale dans l’extraordinaire
bouillonnement créatif de ce pays d’Afrique de l’Ouest. C’est dans le golfe de Guinée que sont
nés les rythmes vaudous qui ont fait éclore, en traversant l’Atlantique, blues, gospel, rock ou rap.
Par Belkacem Bahlouli

0 janvier, plage de ouidah, à la découverte d’une musique et d’une culture premier show le 12 janvier, après un filage

1 quelques kilomètres de Cotonou, la


capitale du Bénin. En ce jour de célé-
bration du vaudou, divinités, prêtres,
adeptes ou groupes musicaux tradi-
tionnels se sont donné rendez-vous sur cette
plage qui, plus de deux siècles durant, a servi
de base de départ aux négriers venus rafler
quasiment ignorées en France. Ce projet né
il y a cinq ans est désormais sous la houlette
du producteur Jérôme Ettinger, déjà à l’ori-
gine du projet original Egyptian Project, dans
lequel il fait revivre la musique traditionnelle
égyptienne. Le BIM associe également Radio
France par le biais du directeur adjoint à la
complet la veille.
La création du groupe est donc un travail de
longue haleine : après s’être rendus à plu-
sieurs reprises au Bénin, Hervé Riesen et
Jérôme Ettinger commencent à monter un
collectif avec l’aide de deux Béninois, figures
du monde de la culture, le producteur
des esclaves dans tout le pays, l’ancien direction des antennes et contenus de Radio Aristide Agondanou et le journaliste Sergent
royaume du Dahomey. Sur ce lieu Markus. Leur casting géant dans tout
chargé d’histoire, l’Unesco a fait bâtir le pays les mènera de couvents vau-
la monumentale Porte du non-retour dous en églises évangéliques, tout en
en souvenir des millions d’esclaves écumant les clubs de la capitale éco-
emmenés de force aux Amériques et nomique. En quelques mois, le groupe
aux Antilles. C’est donc au pied de est monté et s’articule autour d’une
cette arche que s’est déroulé, sur une rythmique – basse, batterie, percus-
journée entière, un hommage vibrant sions –, avec des vocalistes venus
“à ceux qui ne sont pas revenus”. également de tous les horizons : gos-
Rites vaudous, cérémonies ésoté- pel bien sûr, mais aussi hip-hop et
riques, sacrifices rituels, dispositions chanson traditionnelle. Un mélange
de statuaires, masques et autres arte- original, synchrétique même, à
facts ont ainsi ponctué cette journée l’image du pays.
rythmée par les syncopes des percus- Le collectif synthétise ainsi toute
sions ou les chants polyphoniques, la musique béninoise tradition-
devant un parterre de nelle comme contemporaine, ef-
prêtres, rois ou chefs aug- fectuant d’habiles allers-retours
mentés de très grosses délé-
CULTE entre l’Afrique et les États-Unis.
gations venues des États- Ci-dessus, Il suffit de se rendre dans l’une
Unis, du Brésil, d’Haïti ou de plage de Ouidah, des églises de Cotonou pour com-
deux prêtresses
Cuba. Car c’est dans ces pays vaudoues.
prendre en une seconde que
que la culture et les rites vau- Ci-contre, gospels et spirituals sont nés de
dous se sont propagés dans le des masques ces chants polyphoniques vau-
Nouveau Monde des xviie et tradionnels. dous, mais avec une ferveur et
xviii e siècles avec l’arrivée une puissance mystique rares et,
massive d’Africains enchaînés. Et ce sont mieux, avec une impression-
justement de ces rythmes que naîtront toutes nante transcendance vécue par
les musiques américaines modernes : poly- des choristes extatiques. C’est
rythmies du Nordeste brésilien servant à ca- aussi à son retour de Cotonou
dencer les cérémonies candomblé ; balance- France, Hervé Riesen qui a initié ce projet que Fela Kuti, la star nigériane, a créé l’afro-
ments vaudous à Cuba pour les rites de la avec l’Union européenne de Radio-Télévision beat et lancé la musique trance, qui encore
Santeria ; à Haïti et bien sûr, aux États-Unis, (UER), la ville de Nantes et l’Institut français aujourd’hui fait les beaux jours de la musique
en Louisiane en particulier, où se trouve le du Bénin, dont le directeur, Jean-Michel électronique. Enfin, chose rare, le collectif
berceau du blues, du jazz et donc, du rock. Kasbarian, s’est montré enthousiaste dès le BIM associe toutes les origines ethniques du
Au Bénin, la religion vaudoue, bâtie autour début, tout comme la directrice de l’Institut Bénin assorties de leur richesse musicale –
des esprits de la nature et des ancêtres, appe- français (IF) de Cotonou, Christine Le Ligné, mais aussi celle venue du monde entier : que
lés “vodoun”, rythme la vie quotidienne, mais en fournissant une aide logistique consé- ce soit de l’électro, du rock, du hip-hop.
aussi la scène musicale. C’est donc dans ce quente au projet, notamment la scène de l’IF Ce sont tous ces éléments que l’on pourra
bouillonnement créatif permanent, qu’est né afin de mettre au point le spectacle du retrouver lors de leur tournée française au
© BELKACEM BAHLOULI

le collectif Bénin International Musical groupe, mais aussi en prêtant des locaux pour printemps, et dans leur album, en partie
(BIM) : s’il est vrai que le pays est d’abord installer un studio d’enregistrement. enregistré, qui devrait voir le jour dans le
connu pour Angélique Kidjo ou l’Orchestre C’est aussi à l’Institut que le BIM, composé courant de l’année et dont un premier single,
Poly-Rythmo de Cotonou, le BIM est un de de sept musiciens et d’une chorale d’une “The Benin Atmosphere”, est désormais en
ces projets originaux permettant de partir à vingtaine de personnes, donnera son tout haute rotation sur FIP et RFI.

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2
1

4
3

SYNCHRÉTISME MUSICAL
(1) Deux divinités dans les rues
de Cotonou. (2) Vue des toits et de la
cathédrale. (3) Jean-Paul, l’ingé-son,
donne des conseils aux vocalistes.
(4) Le BIM sur la grande scène de
l’Institut français. (5) Dernière répétition
pour le collectif. (6) Jérôme Ettinger
(debout) et Hervé Riesen avant une
interview radiophonique ; à l’arrière-plan,
Nayel, l’une des chanteuses du groupe.
(7) La Porte du non-retour à Ouidah.
(8) Les percussionnistes en répétition.

6
© AXEL VANLERBERGHE

7 8

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LIVRE ROCK

COMBAT ROCK
Des fusils Kemar, au centre,
avec les No One.
et des flèches ! Vingt-cinq ans
Deux coffrets DVD luxueux de carrière et
relancent à leur façon de concerts tout
l’éternelle bagarre entre à l’énergie.
cow-boys et Indiens dans
le western américain…
À plus d’un titre, voici deux
nouveautés DVD qui tombent
à pic. À commencer par nous
proposer un début de solution
La discothèque idéale
à la question qui peut nous
tomber sur le paletot à
n’importe quel moment, de la
part d’un convive pas forcément
de Kemar
bien intentionné : “Par quoi
commencer une initiation
Alors qu’arrive dans les bacs Frankenstein, le nouvel album
au western avec des films de No One Is Innocent, Kemar, le chanteur-auteur se prête au jeu
sur les cow-boys, mais aussi sur
les Indiens ?” Histoire de poser des disques à emporter sur une île déserte. Par Belkacem Bahlouli
la problématique de la manière
la plus, hum, posée possible,

L
es no one is innocent Pour Frankenstein, le nouvel chanteurs instinctifs, au côté “ani-
ce sont deux coffrets distincts
et néanmoins jumeaux – fêtent cette année leur album de No One Is Innocent, exit mal”, même, Hendrix lui avait en
un volume pour les cow-boys, 25 ans de carrière. Oui, les expérimentations et les sons plus la grâce au micro, alors qu’il
un second pour les Indiens – v ing t- cinq années à “chimiques” : tout est rock, brut, à n’appréciait pas sa voix !”
qui déboulent dans les officines : arpenter les scènes de France et de l’énergie, intelligemment produit,
présentation luxueuse, avec, Navarre, faisant du groupe l’un des et l’on y retrouve cette fougue, The Stooges
à chaque fois, un livre de fers de lance du rock hexagonal. cette hargne qui caractérisent si The Stooges, 1969
192 pages revenant sur les C’est son honnêteté et cet acharne- bien le groupe en live. Mieux, l’al- “Les Stooges, c’est
étapes marquantes du western ment – mais aussi la passion – de bum se clôt sur un hommage l’essence même de
dans le “genre” concerné, et, l’artisan pour le travail bien fait qui appuyé à l’un de ses groupes ce que deviendra le
pour chaque volume, six DVD. explique cette longévité dans un fétiches, fondateur d’un genre en punk. Cette ryth-
Que du lourd au programme ! milieu où les groupes finissent par soi, Black Sabbath. Et c’est donc à m ique , c e c ôt é
Pour le volet cow-boys ont
exploser. Kemar, bien que perfor- partir de cette cover que le chan- trance, et moi qui aime Fela ou
ainsi été privilégiés Alamo
mer vocal, est aussi un fou de guitar teur-parolier du gang parisien se James Brown, j’ai lu tout cela
de John Wayne, Il était une fois
dans l’Ouest de Sergio Leone, heroes, de Keith Richards à Jimi penche sur tous ceux qui ont dedans ! Du vaudou, comme chez
La Horde sauvage de Sam Hendrix : “Je cherche toujours le contribué indirectement à forger Hendrix ! Et surtout, Iggy, c’est l’un
Peckinpah, Josey Wales mec qui sonne, le virtuose pour la le son, mais aussi l’identité de No de mes modèles : il est tellement
hors-la-loi de Clint Eastwood, démonstration technique ne m’inté- One Is Innocent. Tour d’horizon. juste quand il chante, et surtout,
Tom Horn, sa véritable histoire resse pas. Il faut qu’il me raconte l’animal de scène… Quand j’ai
de Williard Wiard (avec Steve une histoire, comme Tommy Iommi Jimi Hendrix écouté pour la première fois les
McQueen) et True Grit des qui sait mettre les trois notes qui Electric Ladyland 1968 Stooges, je découvrais la musique,
frères Coen. Côté Indiens, pas tuent au bon moment, en réécou- “Le master of cere- j’étais encore au lycée. Et là, je suis
de répit dans le tipi puisque sont tant les Stooges, le jeu de Ron mony par excel- entré dans ce monde, mais aussi
mis en avant La Flèche brisée de Asheton me colle au mur à chaque lence ! L’essence celui des Saints, des Damned ou des
Delmer Daves, La Prisonnière du
fois !” Si Kemar passe énormément même du génie au Flamin’ Groovies. Je découvre Iggy,
désert de John Ford, Soldat bleu
de temps à écouter tout ce qui sort, service de la meil- l’univers du groupe, comment ça a
de Ralph Nelson, Little Big Man
d’Arthur Penn, Jeremiah il garde toujours un peu de temps leure compo. Le gars qui arrive à commencé, la rage de s’en sortir et
Johnson de Sydney Pollack et pour revenir aux sources mêmes de faire transpirer son génie guitaris- de devenir quelqu’un.”
Danse avec les loups de Kevin ce qui l’a poussé à embrasser la car- tique et qui, dedans, te met de la
Costner. Une nouvelle plongée rière de rocker. “Il y a une sorte de soul, du blues et du rhythm’n’blues. Nirvana
au fin fond du Far West dans logique dans tout ce que j’aime en Cet album est un peu concept à tra- Nevermind 1991
laquelle se fondre en toute… musique, d’Iggy à Marley, de vers son jeu de guitare, on n’est pas “Quand Nirvana
diligence. XAVIER BONNET Hetfield à De la Rocha : ce que je dans Are You Experienced, c’est plus débarque, on s’est
Une histoire du western – Volume cherche c’est toujours cette transe profond. Cet album m’a marqué tous dit : ‘C’est quoi,
1 : Les Cow-boys, Volume 2 : Les qui permet d’aller beaucoup plus parce que, au-delà des chanteurs cette déflagration ?’
Indiens – Carlotta/GM Éditions,
70€ chaque loin. Pareil pour les guitaristes : il qui m’ont toujours fait rêver comme Je me souviens de
© DR

faut qu’on sente l’extase, tu vois ?” Jagger, Iggy, Plant, Ozzy, tous ces leur tout premier concert à Rennes,

36 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
aux Transmusicales, c’est à ce Compil Best Of 70’s
moment où l’on commence à écouter Jam, Bowie, Stones… 1978
‘Smells Like Teen Spirit’, et là ce “Quand j’étais ado,
concert qui défonce tout. Quand tu ma sœur écoutait en
les vois pour la première fois, tu ne boucle cette compi-
touches plus terre, Nirvana à ce lation. Inutile de te
moment n’avait pas vraiment d’al- dire qu’on est loin de
lure, ni de charisme, ce qui au final ce que j’écoutais et très probablement
sera ses meilleurs atouts : car la beaucoup plus fort. Mais bon, ça m’a
musique était imparable, et on y interpellé et ça m’a fait découvrir des
croyait à fond.” trucs de dingue qui, à l’époque, ne
m’intéressaient pas plus que ça. Et
Rage Against the Machine qui par la suite forgeront justement
Killing in the Name 1993 un peu le son du groupe.”
“C’est sur scène que
je les découvre. Ils Metallica
fa isa ient la pre - Kill’Em All 1983
mière partie de Sui- “Dans les années 80,
cidal Tendencies à j’écoutais beaucoup
l’Élysée Montmartre. Et là, scot- la radio le soir. Et
ché. Je me dis : C’est quoi ce truc ? quand Francis Zégut
Qu’est-ce qui se passe ? Les mecs te te balance ça à tra-
font la totale, ‘Wake Up’, ‘Know vers le poste, tu as la tête qui se
Your Enemy’ ou ‘People of the Sun’ retourne ! Et là, encore une fois, c’est
et même ‘Freedom’ à la fin du gig. leur attitude sur-punk. Des trucs qui
Ce groupe réunissait tout ce que te collent une claque monstrueuse.
j’adore : rock, punk, blues, hip-hop, Je me souviens lors de la tournée de
hardcore !” Venom, je les vois en première partie
et je me suis dit : Il se passe quelque
Black Sabbath chose quand même. Je m’en souviens
Master of Reality 1971 comme si c’était hier !”
“Une musique de
dingue, Butler qui Bob Marley
écrit des textes tota- Intégrale 1972-1980
lement barrés, et la “C’est une sorte de
voi x d’ O z z y qu i prophète, malgré
emmène tout cela sur une autre pla- son côté gourou,
nète. Ils inventent tout, c’est simple. mais bon, j’aime tout
Sans eux, pas de Motörhead, pas de chez Marley : sa ma-
Metallica, pas de Rammstein. nière d’écrire, sa puissance en live,
Quelque part, dans notre dernier l’énergie, bref, le showman parfait. Je
a lbu m, le fa it de reprend re me souviens encore avoir écouté tous
‘Paranoid’ est une manière de bou- ses disques en boucle et la manière
cler la boucle. On leur doit tout, et dont il articulait chaque phrase et ce
n’est pas maître qui veut ! C’est dans groove de dingue, cette transe encore
nos gènes. On jouait toujours ‘Sweet une fois qui est ce que je cherche le
Leaf’, même une minute, juste pour plus en musique.”
le kiff du riff !”
The Clash
Motörhead London Calling 1979
No Sleep ‘til Hammersmith “L e d i s que h a r -
1981 gneux par excel-
“LE live absolu. C’est lence. J’ai décou-
ce disque qui m’a fait vert cet album sur
découvrir le groupe. le tard. J’avais 14
Et puis Fast Eddy ou 15 ans. Au-delà de tout cela,
m’a fait rêver, peut- c’est la personnalité de Strummer
être pas autant que Hendrix ou qui m’a toujours fasciné. Sa dispa-
d’autres, mais ce mec avait tout pigé. rition m’a vraiment affecté, car
Rappelle-toi le stop magique de son parcours montre qu’il a tou-
‘(We Are) The Road Crew’ : per- jours gardé une grâce unique et
sonne ne savait faire un truc pareil un sens de l’engagement jamais
en sonnant de cette façon. Et je me mis en défaut. S’il y a aussi un
© STÉPHANE HERVÉ. DR.

souviens qu’on l’avait jouée au truc qui résume Clash, c’est ‘Com-
Hellfest, l’année de la mort de bat R o c k ’. C e t t e e x pr e s sion
Lemmy. Même si on n’avait que comme ce titre, ça veut tout dire
40 minutes ce jour-là, on ne pouvait pour moi et c’est aussi ce qui m’a
pas passer à côté de cet hommage.” poussé vers ce métier.”

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 37
AGENDA

EN CONCERT !
La sélection Rolling Stone des meilleurs rendez-vous. AVEC
Vous pouvez réserver vos places sur www.digitick.com

THE TEMPERANCE
MOVEMENT
SPEED KINGS
01/04 – Cenon – Le Rocher Parmi les têtes d’aiche
de Palmer : Deep Purple.
02/04 – Nantes – Le Ferrailleur

NOEL GALLAGHER’S HIGH


FLYING BIRDS
03/04 –Paris – Olympia
06/04 –Forest – Forest National
20/04 –Esch-sur-Alzette -
Rockhal

IMAGINE DRAGONS
03/04 –Paris – AccorHotels
Arena
04/04 –Floirac – Bordeaux
Metropole Arena
10/04 –Lyon – Halle Tony-Garnier

FALL OUT BOY


03/04 – Paris - Zénith
12/04 – Forest – Forest National
L’AMERICAN TOUR FESTIVAL
FEU! CHATTERTON Quelque 35 concerts sont programmés dans le cadre du festival célébrant la culture américaine : et tous les genres
03/04 – Lausanne – Les Docks seront représentés lors de ce rendez-vous. Ainsi, entre deux cours de rodéo ou de line dance, Lenny Kravitz, Deep Purple
04/04 – Besançon – La Rodia et le trop rare Gord Bamford seront les trois têtes d’aiche du festival tourangeau qui se tiendra sur le Speedway du
05/04 – Lille - Aeronef parc des exposition de Tours.
Renseignements : americantoursfestival.com
06/04 – Rouen – Le 106
09-10-11/04 – Paris – Bataclan
13/04 – Rennes – Cabaret 06/04 – Montauban – Le Rio 17-18-20/04 – Paris – La Cigale KYLE EASTWOOD
Botanique Grande 21/04 – Chamonix – Musilac 07/04 – Guyancourt – La Batterie
14/04 – Brest – La Carene 07/04 – Cahors – Les Docks Mont Blanc 12/04 – Val Thorens – Jazz à Val
15/04 –Caen – Le Cargo 12/04 – Nice – Théâtre Lino- 25/04 – Thonex – Thonex Live Thorens
19/04 –Antibes – Anthea Ventura 20/04 – Six-Fours – Espace
20/04 –Marseille – Le Moulin 13/04 – Vitrolles – Salle Guy- culturel André-Malraux
21/04 –Chamonix – Festival Obino
THE NITS
Musilac Mont Blanc 14/04 – Pau – Zénith 20/04 – Paris – Le Petit Bain CHRIS STILLS
26/04 –Bourges – Printemps de 13-14/04 – Boulogne Billancourt-
Bourges GIRLS IN HAWAI BLACK FOXXES La Seine musicale
27/04 –Mulhouse - Noumatrouff 12/04 – Paris – Casino de Paris 20/04 – Paris – Les Etoiles 26/04 – Paris – Café de la Danse

NO ONE IS INNOCENT BEN HARPER &


05/04 – Gignac – Le Sonambule CHARLIE MUSSELWHITE À RÉSERVER
14-15/04 – Bruxelles – Salle de la DE TOUTE URGENCE
Madeleine
U2 15/10 – Paris - Olympia
DISQUAIRE DAY ! 08-09-12-13/09 – Paris –
Accorhotels Arena
Pour célébrer le grand retour de la culture vinyle, le KING CRIMSON
Disquaire Day tiendra le 21 avril prochain sa huitième
édition, impliquant cette année plusieurs centaines de GARBAGE 15-16/11 – Paris - Olympia
disquaires répartis dans toute la France. Pour cette 20/09 – Paris - Bataclan
occasion, nombre de sortie en éditions limitées seront 22/09 – Esch sur Alzette -
mises en vente – certains 33-tours d’ailleurs ne seront fabriqués qu’en très Rockhal BILL DERAIME
petites quantités, certains à moins de 200 exemplaires, ce qui rendra la 16/11 – Paris – Le Trianon
chasse au trésor d’autant plus intéressante. Et, partant, de pouvoir rendre BEACH HOUSE
30/09 – Feyzin – L’Épicerie 30/11 – Bordeaux – Théâtre
visite à tous ces disquaires qui continuent de préserver le plus sacro-saint
des éléments constituants du rock, le fameux disque collector. moderne Femina
© DR

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LIVE REPORT

HEY BABY, LET’S ROCK!


Avec son style, son écriture
et son répertoire uniques,
Pokey LaFarge rassemble
de plus en plus d’adeptes.

Vintage à tous les étages


Pokey LaFarge et son gang ont pris d’assaut la Maroquinerie à Paris pour un set époustouflant.
Par Belkacem Bahlouli

T
outes les tribus du rock’n’roll unique, montrant des qualités incontestables country-cowboy, un chant clair et puissant,
s’étaient donné rendez-vous le de songwriting, s’imposant comme l’une des et des harmonies vocales riches et teintées.
2 mars dernier dans le xx e arron- figures de proue du label Third Man Records, Avec son binôme depuis plus de dix ans, le
dissement de Paris, dans la salle le label d’un nostalgiste-moderniste pur jus, guitariste virtuose Adam Hoskins, Pokey
de la Maroquinerie. Pas de vieilles voitures un certain Jack White, avant de rejoindre arpente une scène où le guitariste en second
des années 50 certes, ni de Harley Custom l’écurie Rounder Records. Ryan Koening est absent, et Pokey de rappe-
devant la salle dans cette petite rue des Sur scène, la maîtrise est évi- ler une triste réalité : “Vous
hauts du quartier de Ménilmontant, mais le dente. Dès le premier titre, avez sans doute remarqué qu’il
folklore était bel et bien là. Jeans vintage et devant un public acquis à sa manque quelqu’un ce soir avec
Red Wings aux pieds, robes fifties, tatouages cause certes – de plus, il jouait “  COSTARD nous. Ryan a eu un très grave
de mise évidemment, blousons collector et quasiment à domicile, car sa CRAVATE accident de la route, précise au
barbes de circonstance, quelque part entre famille est originaire d’Alsace VINTAGE, UN micro le chanteur. Vous savez
rockys des années 60 et hipsters très, voire –, il déroulera un répertoire CHANT CLAIR comme moi à quel point le sys-
trop, contemporains. Car il fallait se mettre désormais classique, tout en ET PUISSANT tème de santé est défaillant aux
en tenue de gala pour accueillir comme il se montrant l’incroyable écriture ET DES États-Unis, c’est la raison pour
doit l’idole du genre, Pokey L a Fa rge, dont lui, le natif de l’Illinois, a HARMONIES laquelle nous avons mis à votre
l’homme qui a su redonner un coup de boost fait preuve sur son dernier disposition une petite boîte
phénoménal – ainsi qu’une vraie cure de jou- album. S’il est aujourd’hui ins-
VOCALES pour constituer une cagnotte,
vence – à un style suranné qui peinait à tallé à Saint Louis, dans le
RICHES. ” afin de régler ses soins médi-
retrouver son souffle. Missour i, cet autodida c te caux. Nous espérons qu’il se
Depuis plus de dix ans, Andrew Heissler de nourri de culture américaine remette rapidement sur pieds
son vrai nom sillonne les routes du monde classique – de Hemingway à Kerouac, mais et qu’il puisse nous rejoindre bientôt. Nous
afin de promouvoir son incroyable gumbo aussi Steinbeck – continue inlassablement lui avons gardé sa place ici, sur la scène.
© REGINE PIJNING

country-blues, rag, et western swing. En une de gagner des adeptes. Merci pour lui.” Et d’enchaîner, cette fois, en
demi-douzaine d’albums, réédités en vinyle Pokey LaFarge est un artiste simple, costard guitare-voix, deux titres poignants, puis
comme il se doit (mais en 33-tours, n’exagé- cravate vintage, des allures rappelant parfois d’être rejoint sur scène par le très honky-tonk
rons rien), il a imposé un style et une présence Hank Williams mais sans la f lamboyance man Jack Grelle pour un titre.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 39
LE
DERNIER
MOT

La légende du Parliament-Funkadelic, l’essence du funk, la mort des Doo-Wop


et quelques trucs pour choper de bons musicos.

Q ui sont les musiciens les plus funky de l’histoire ?


Y a pas mieux que les Staple Singers, mec — la pop des Staple.
Et Ray Charles. Ray peut s’emparer du fameux “Eleanor
Rigby” et le rendre funky. En fait, il peut le faire sur tous les
titres, et pour moi, c’est ça le funk, le vrai. Et puis, il y a aussi ce bassiste de
qui ressemblait à une sorte de mercure, comme dans les thermomètres,
s’est répandue sur tout le côté de notre bagnole.
Un métal liquide ? Comme dans Terminator 2 ?
C’est ça. Ça ressemblait à un truc comme ça, exactement !
Comment avez-vous fait pour toujours tomber sur des musiciens de folie ?
la Motown, James Jamerson. Ça, c’est un musicien. En général, ils sont très ordinaires, mais ils ont juste un petit truc spécial.
Et le moins funky de tous ? Ce sont des types qu’on ne peut pas contrôler, ou qui ne feront jamais rien
Oh, bon Dieu ! (Rires.) Trump, sûrement ! Y a pas une once de funk dans comme les autres. J’ai compris ça. J’ai découvert que quelque chose qui
ce type-là. (Il marque une pause.) Il va pas aimer que je dise ça. vous agace – que vos parents n’aiment pas, que les bons vieux musicos
Comment vous est venue l’idée de “Free your mind… and your ass will n’aiment pas, que les gosses aiment bien – eh bien, ça peut le faire. Il faut
follow” (“Libère ton esprit et tes miches te diront merci ”) ? Est-ce que vous juste savoir s’y prendre et combiner le tout. Ça peut partir en live et donner
vous l’appliquez, cette maxime ? un truc dingue parce que, au fond, c’est ça qu’on cherche à faire : faire un
C’est juste un sursaut de conscience, vous voyez ce que je veux dire ? Plus truc de dingue !
je vieillis, plus je me dis que c’est comme se dire : “ Que la Force soit avec Parliament est né de votre groupe
toi, jeune Skywalker !” Si vous n’avez pas les idées claires, tout ce que vous The Doo-Wop. Vous avez déclaré
faites, vous le faites de travers. Il faut faire le ménage dans sa tête. qu’à sa dissolution, vous étiez à la fois
Un peu comme dans “Maggot Brain” ? triste et impatient de savoir
Oui, c’est la même chose, exactement ! Si vous avez un pet au ce qui allait se passer, c’est vrai ?
casque, vous ne ferez jamais rien de bon. J’ai beaucoup aimé les années 50
Quel conseil donneriez-vous aux plus jeunes ? et le travail avec les Doo-Wop,
Arrêtez de ne penser qu’à vous défoncer au LSD. Les premières mais je ne pouvais pas rester. Il a
doses étaient uniques. C’est vrai. Mais on n’éprouvera plus jamais fallu sauter du train en marche
la même sensation qu’à l’époque. Faut se le tenir pour dit. Ça per- pour trouver autre chose. Sinon,
met d’éviter d’en prendre pendant des années pour rien. c’était foutu, j’allais être dépassé
Le LSD ne vous manque pas ? comme les Ink Spots. Et puis il y avait
Woodstock a signé l’arrêt de mort du LSD. Après, eu la Motown et les Rolling Stones, du
c’était fini. C’est devenu un truc commercial à cinq pur rock’n’roll. Voilà ce qui arrivait. Alors,
dollars la dose. Un produit dangereux qui vous il a fallu monter le volume et on s’y est collés
rend dépendant et vous fait faire n’importe avec d’autres musiciens venus du jazz – je pense
quoi sous emprise. notamment à Maceo Parker, Fred Wesley,
Que pensez-vous de ces Blancs qui veulent Bootsy, avec un truc assez simple, mais qui son-
jouer de la musique noire ? nait bien à l’oreille et surtout très nouveau – et
J’ai envie de bouffer du Beatles, et beau- ça a eu un effet d’entraînement, ou de clone
coup d’autres encore. On vit tous dans ou je ne sais pas comment appeler ça, mais
le même monde, sur la même planète, voilà comment on s’est est sorti.
avec le même groove. On doit apprendre Vous êtes pessimiste ou optimiste ?
les uns des autres, se mélanger et c’est Je suis optimiste. C’est comme ça, parce que
comme ça que ça marche. Vous avez vu quoi qu’il arrive, cela devait se produire. Ce
cette fusée qui a décollé l’autre jour ? On va qu’Il a fait, Il l’a fait en tout et pour tout.
peut-être pouvoir la quitter, cette putain Reste à savoir comment chacun y trouve
de planète ! On va faire des deals avec E.T. sa place. Il faut prier, avoir la foi et tout
Et vous croyez que ça va encore compter le bastringue qui va avec.
le fait d’être Blanc ou Noir ? Attendez un Aimeriez-vous qu'un hologramme
peu avant de vous retrouver face à des continue de jouer sur scène quand
enfoirés qui auront trois ou quatre bites, vous ne serez plus parmi nous ?
et des gros yeux comme ceux des mouches. J’ai déjà mon hologramme. Je m’en
Soit on se retrouvera à faire la fête avec eux, suis fait un pour moi et pour tous les
soit ils nous boufferont. On n’en sait rien. membres de mon groupe. Peut-être qu’ils
Mais faut qu’on sorte de ces histoires à la vont pouvoir s’en servir pour des tournées à
con de savoir si on peut vivre ensemble Las Vegas où je ne sais pas quel bled ? J’ai fait
ou pas, Noirs, Blancs… ça pour laisser quelque chose à ma famille.
Avec votre pote Bootsy Collins, Que voudriez-vous qu’on dise de vous
vous en avez déjà rencontré des après votre mort ?
extraterrestres, n’est-ce pas ? Ce mec m’a empoisonné la vie. Mais il m’a
Ouais. Et on n’était même pas aussi fourni l’antidote pour me sauver.
défoncés ! Une lumière a percuté PROPOS RECUEILLIS PAR BRIAN HIATT
notre bagnole et une substance TRADUCTION ET ADAPTATION : SÉBASTIEN SPITZER

40 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Illustration par Mark Summers


CARPET BOMBING Emmanuel Macron mène sa présidence à un rythme endiablé.
D’une réforme à l’autre, il va vite, très vite… Trop ? Analyse.
Par Laurent Bazin
Illustration d’Alain Frétet

l est agacé, alexis kohler. représentatif des institutions juives de expression peut avoir de choquant quand des

I
Dans son bureau du premier étage de France) ou de rencontrer les espoirs du sport Syriens meurent tous les jours sous le tapis
l’Elysée où il a convié, comme chaque français avant les JO de 2024. “Chaque jour des bombes d’Assad dans la Ghouta orientale.
mois, quelques journalistes, le jumeau agir”, retweete, sentencieux, le porte-parole Pourtant, si le mot est malvenu, il dit bien ce
de l’ombre d’Emmanuel Macron en a du palais, Bruno Roger-Petit. que cherche à faire l’exécutif : ne pas laisser
marre d’entendre ses invités lui expliquer que Macron n’arrête jamais, c’est vrai, et c’est respirer ses opposants et garder la main sur le
le président et le gouvernement vont trop vite. contagieux : même le sage Édouard Philippe calendrier. De “révolution” en “big bang”, il
— Une réforme chasse l’autre, dit l’un. a pris le pli. Après un été difficile, le Premier avance donc à la machette dans le maquis des
— Ça n’imprime pas !, renchérit une autre. ministre a trouvé le tempo. Pas de moderato, réformes. Le problème, pour Sarkozy hier
— Il faut prendre le temps d’expliquer aux rien que de l’allegro. Troppo ? “Jamais !”, comme pour Macron aujourd’hui, c’est que ce
Français ce que vous faites, conseille un jurent encore les hussards de La République “bombardement médiatique” tourne vite au
dernier. en marche… On connaît la chanson, zapping. Il donne une impression d’activité
Le secrétaire général de l’Élysée chasse ces Emmanuel Macron en avait écrit les paroles mais ne laisse que peu de traces sur le fond.
mouches médiatiques d’un revers de main. en 2014, lorsqu’il était encore ministre de Une annonce chasse l’autre. Les Français
Comme tous les spahis du chef de l’État, il ne l’Économie, devant quelques journalistes n’ont pas le temps de digérer une réforme
l’entend évidemment pas de cette oreille. Vu surpris : “Moi, je fais de la mécanique, disait- qu’on leur en propose déjà une nouvelle…
d’en haut, tout pourrait aller plus vite encore, il déjà. Je débloque, je déverrouille…” Le chef Résultat : “Ça n’imprime pas”, comme le fai-
s’il n’y avait pas tous ces intermédiaires à du gouvernement a retenu la leçon. Tous les sait remarquer une journaliste, lors du fameux
“traiter”, tous ces corps sociaux à respecter, au jours ou presque, il accompagne un ou une rendez-vous de l’Élysée, au risque d’agacer le
moins pour la forme : les syndicats, les parle- de ses ministres dans l’annonce d’une nou- bras droit du président.
mentaires, les médias… Ah, les médias ! Alors velle réforme : l’immigration, l’école et l’uni- Et la cote du chef de l’État est à nouveau en
le quadra aux tempes aussi grises que le cos- versité, l’apprentissage, la formation, les berne.
tume explique à ses invités qu’Emmanuel 80 km/h sur les départementales, le statut
Macron “fait les réformes que les autres n’ont des cheminots, le code du travail, la forma- ien sûr, vu dans d’en haut, le

B
pas faites depuis trente ans.” Et que “le pays tion professionnelle, les prisons, la justice et boulot est fait. Des dizaines de ré-
n’a plus de temps à perdre.” bientôt le Parlement, lui-même… Non formes sont en route et, pour l’ins-
C’est leur grand argument, aux macroniens : content d’avoir réduit ses oppositions à la tant, personne n’a réussi à se mettre
“On va vite, parce que les autres n’ont rien portion congrue, le pouvoir veut maintenant en travers. Il ne fait pas de doute non
fait…” Et tant pis si certains, avant, ont fait diviser par deux le nombre de parlemen- plus qu’Emmanuel Macron sait où il veut
partie de ce contingent de “fainéants” de taires. Une promesse de campagne, comme aller et que, pour y aller, il est prêt à tout. Mais
droite et de gauche qui n’ont “pas accompli la future réforme des retraites ou celle de la il se trompe s’il croit que, pour parvenir à ses
grand-chose pendant trente ans.” Les conver- fonction publique. “On débloque, on déver- fins, il suffira de donner le tournis aux Fran-
tis sont toujours les plus zélés. rouille…” “Les temps ont changé. Les Français çais. La vérité, c’est qu’il ne pourra pas faire
L’après-midi même, les services de l’Élysée sont prêts”, martèle le porte-parole du gou- l’économie d’un peu de pédagogie et ça n’est
mettent en ligne une nouvelle vidéo sur la vernement, Benjamin Griveaux. Et si ça ne pas son fort, car le président, lui aussi, s’agace
chaîne YouTube du pouvoir (oui, Macron, lui passe pas, le pouvoir laisse déjà entendre que vite. Il ne s’agit pas de faire une pause, mais
aussi, a sa télé…). C’est un spot de trois mi- le référendum reste une option. juste d’être capable de relever le nez du gui-
nutes à la gloire du locataire des lieux. Une Pas de temps à perdre, on vous dit. don et d’expliquer où l’on va et quels résultats,
compilation de l’hyperactivité macronienne. “Macron, c’est moi en mieux”, a lâché Nicolas concrets, le pays peut en espérer. François
On y voit le fringant président descendre Sarkozy l’été dernier. On ne peut pas mieux Hollande appelait ça “donner un cap”. En ce
l’escalier d’honneur du “Château” d’une dé- dire ce que les deux hommes ont en commun : qui le concerne, ça n’a jamais été une réussite.
marche sautillante, avant de passer du l’hyperactivité et le mépris de ces intermé- Mais ça ne rend pas le conseil absurde pour
conseil des ministres à un avion pour la diaires qui vous empêchent de faire le boulot autant. Il ne suffit pas d’étourdir les Français
Tunisie, du Sénégal à la Corse, de rendre vi- comme vous l’entendez. Cette façon aussi de pour les emmener, il faut aussi prendre le
site aux sinistrés des crues de la Seine, à des saturer le champ médiatique. En ville, les temps de leur parler. C’est une leçon de poli-
élèves de banlieue, de recevoir les jeunes experts de la com parlent de “carpet bombing tique que le vibrionnant président ferait bien
agriculteurs, d’aller dîner au CRIF (Conseil présidentiel”, oubliant un peu vite ce que cette de ne pas oublier.

42 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
DR. KING
Martin Luther King,
en février 1968.
MÊME PAS
EN RÊVE ?
Cinquante ans après sa mort, le souvenir
de Martin Luther King reste omniprésent
aux États-Unis et dans la ville où il fut assassiné.
Son action et ses idéaux sont-ils morts avec lui ?
Reportage.
Par Xavier Bonnet
Photographie de Matthew Lewis
MEMPHIS

D
ébut 1968, memphis est une poudrière. il ne fallait plus qu’une mai. C’est d’ailleurs à ce programme et rien
étincelle pour faire exploser au grand jour des décennies de colère ren- d’autre qu’il a prévu de se consacrer ce soir.
trée au sein de la communauté noire, colère entretenue à grands coups D’autant qu’au dehors, c’est une véritable
de décisions ségrégationnistes et de brimades répétées de la part des tempête qui s’est abattue sur la ville, avec
autorités blanches de la ville – et celles du sud des États-Unis en règle des tornades qui feront plusieurs victimes.
générale. L’étincelle, ce sera la grève des éboueurs consécutive à la mort,
le 1er février, de deux d’entre eux, Echol Cole et Robert Walker, happés accidentellement par Il va pourtant céder aux pressions des mili-
la broyeuse hydraulique de leur camion à l’est de la ville, alors qu’ils cherchaient à s’abriter tants des droits civiques locaux venus le
d’une pluie battante. La tragédie va défi nitivement mettre en lumière des conditions de chercher pour participer à un rassemble-
travail iniques, des salaires indignes et le refus de toute organisation syndicale. Si les pre- ment organisé au Mason Temple, à quelques
mières manifestations se traduiront par des marches de rue silencieuses, avec des éboueurs kilomètres de l’hôtel. On connaît la suite :
arborant le slogan “I’m a man” sous le regard de militaires fusils à baïonnette pointés sur un discours mémorable, prophétique ou
eux, la tension ne va faire que grimper. prémonitoire selon les avis (“J’ai vu la Terre
promise… Il se peut que je ne l’atteigne pas
L’escalade va rapidement attirer l’attention armée. Et peu impor te si les menaces avec vous… Je ne m’inquiète de rien, je ne
de Martin Luther King, par le biais d’asso- d’alerte à la bombe continuent de l’entourer crains aucun homme…”), dont les intona-
ciations locales venues lui réclamer son au quotidien, comme celle qui a occasionné tions prendront une tout autre résonance
soutien. Contre l’avis de ses plus proches un retard au moment du décollage de moins de vingt-quatre heures plus tard,
conseillers qui y voient là un piège, le révé- l’avion l’amenant ici. quand il sera abattu sur le balcon de la
rend va répondre présent, à travers des chambre 306 du Lorraine Motel.
discours sur place, puis avec sa participa- Menacé, il l’a toujours été, ou presque.
tion à une g ra nde ma rche en v ille le Depuis 1956 au bas mot et le plastiquage de “Un abattement total. Un tremblement de
28 mars, qui va assez rapidement tourner à sa maison à Montgomery, en Alabama. terre. Notre 11-Septembre à nous.” Tous ceux
l’émeute. Presque par bravade, King que vous interrogez en ville, qu’ils
accepte néanmoins de participer à aient directement côtoyé ou non le
une nouvelle manifestation le 8 avril. COUP MORTEL Dr. King, tiennent peu ou prou le
Tandis que le Dr. King même d iscours. Il y a d i x a ns,
Mais c’est un homme fatigué qui gît à terre, les premiers Hampton Sides, par ailleurs auteur
témoins montrent
pose à nouveau le pied sur le tarmac le lieu du tir fatal. avec Hellhound on His Trail d’un
de l’aéroport de Memphis le 3 avril, fascinant ouvrage sur le sujet, écri-
en amont des préparatifs de cette vait dans les pages du Memphis City
nouvelle action qu’il veut encore Magazine : “À l’exception de l’épidé-
croire pacifi ste, quand bien même m i e d e f i è v r e j a u n e d e 18 7 8 ,
les débordements de la précédente, l’assassinat de MLK demeure le seul
qui se sont soldés par un mort et une événement signifi catif de notre his-
trentaine de blessés, l’ont profondé- toire, le point d’ancrage à partir
ment affecté. Bien loin semble le duquel doit être jaugée la moindre
temps de la flamboyance d’août 1963 tentative récente de comprendre ce
et du discours “I have a dream” à qu’être de Memphis signifie.”

“UN ABATTEMENT TOTAL.


Washington. Certes, les succès ont
jalonné le parcours : signature du Calvin Taylor, alors journaliste au

UN TREMBLEMENT
Civil Rights Act en 1964, rendant Commercial Appeal, le quotidien
illégale toute discrimination de local, se souvient comment, sou-

© JOSEPH LOUW/TIME & LIFE PICTURES/GETTY IMAGES. CI-CONTRE : XAVIER BONNET. ERNEST WITHERS.
DE TERRE. NOTRE
race, de religion ou de sexe ; ratifica- dain, “tout est devenu silencieux.
tion en août 1965 du Voting Rights Pas de sirène de police ni de pom-

11-SEPTEMBRE À NOUS.”
Act, assurant le droit de vote aux piers. Les communications de la
m i nor i t é s . M a i s à q ue l pr i x ? police se sont elles aussi interrom-
Combien d’arrestations ? Combien pues pendant quelques minutes.
de passages à tabac et de gazages Même chose pour nos téléscripteurs.
lors des marches de Selma en Alabama ou Persuadé de ne jamais voir passer le cap des Comme si le temps s’était su spendu .”
ailleurs ? Combien de militants du NAACP 40 ans, il confiera à sa femme en apprenant Comme d’autres en ville, Taylor avait ren-
(National Association for the Advancement la nouvelle de l’assassinat de John Fitzgerald contré King la veille, afin d’expliquer au
of Colored People) victimes d’attentats per- Kennedy en novembre 1963 qu’il connaîtra révérend pourquoi les Invaders, ce groupe
pétrés par le Klu Klux Klan, au Mississippi le même sort. Il va mourir à 39 ans… d’étudiants dont il faisait partie et qui
et ailleurs ? épousaient volontiers les thèses plus “déter-
ministes” du Black Power (au point d’avoir

C
’est encore un homme inquiet
C’est un homme usé par les voyages à tra- de constater les faibles avancées été soupçonné d’avoir été à l’origine des
vers le pays, et parfois un peu désabusé, qui de son nouveau projet, Poor débordements de la manifestation du
s’installe dans sa chambre d’hôtel, voire un People’s Campaign, chargé de 28 mars), ne pouvaient être exclus plus
homme doutant de plus en plus souvent des mettre en lumière la pauvreté à laquelle est longtemps des réf lexions sur la façon de
résultats possibles de sa philosophie non- confrontée la communauté noire dans tout mener la lutte des droits civ iques. “Ça
v iolente, quand bien même il a encore le pays en matière de salaires comme d’habi- allait plus loin qu’une confrontation de
refusé toute protection policière et veut tat, et qui doit se conclure par une immense méthodes, explique-t-il, jouant sciemment
encore moins entendre parler de protection manifestation à Washington au mois de de la caricature. Quand les pasteurs, qui

46 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
1

3
DES TÉMOINS, DES ACTEURS…
(1) Bertha Looney fit partie des huit
premiers étudiants noirs à intégrer
l’université de Memphis en 1959. Elle
n’a pas oublié le dernier discours de MLK
auquel elle assista la veille de sa mort,
ni cette poignée de mains échangée avec
lui. (2) Dans son complexe flambant
neuf de Made in Memphis Entertainment,
David Porter, légende du label Stax,
entend transmettre son expérience
aux jeunes générations de musiciens.
(3) L’auteur Robert Gordon n’a cessé
d’évoquer dans ses livres (It came From
Memphis, Memphis Rent Party) la ville de
Memphis et ses figures – Muddy Waters
ou Elvis Presley. (4) Les images de
la communauté noire défilant dans Beale
Street et ses environs, en février et
mars 1968 en soutien à la grève des
éboueurs, demeure un moment marquant
de l’histoire de la ville et du pays tout entier.
2

4
MEMPHIS

1 2 3

AU CŒUR DE LA VILLE
(1) Sur le fronton du National Civil Rights Museum,
la phrase phare du dernier discours du révérend
résonne avec la même force. (2) La ségrégation
est encore prégnante à Memphis, même si elle
se manifeste autrement qu’il y a cinquante ans. (3) Les
feux tricolores rythment le trafic vers un centre-ville
où les touristes aluent en masse. (4) Aux abords
du Mississippi, les rampes des highways s’engouffrent
dans la ville. (5) Sur Beale Street, les animations
et la musique ne s’arrêtent jamais.
4 5

dirigeaient la plupart des associations en revenir. Une ville où, dans la foulée de son Compositeur principal avec Isaac Hayes des
ville, parlaient de combats dont la récom- assassinat, sera décrété un couvre-feu pour chansons qui feront le succès de Stax tout
pense viendrait dans une autre vie, nous la population noire ; une ville sillonnée par au long des années 60, David Porter admet
parlions de meilleurs salaires et de toits les tanks de la Garde nationale. que “la mort du Dr. King nous a confortés
au-dessus de nos têtes pour tout de suite !” dans la nécessité de faire passer des mes-
Du côté de chez Stax, le mythique sages parfois codés dans ce que

B
ertha looney n’a pas oublié, label de soul music, la mort de nous écrivions, des messages qui
elle, cette poignée de main avec Martin Luther King ne sera pas ont ainsi infiltré les chansons
le révérend au Mason Temple. non plus sans répercussions. p o ur l e s S tapl e S inge rs o u
Cinquante ans plus tard, sa Au-delà de la mise à l’abri des “ D’UN SEUL Johnnie Taylor. Si le militan-
vénération pour l’homme n’a pas varié d’une der nières ba ndes dont il est COUP, ÊTRE tisme se déclarait de manière
virgule. Figure emblématique de la ville encore propriétaire (il a perdu BLANC OU plus ouverte chez James Brown
pour avoir fait partie des huit premiers étu-
diants noirs à intégrer la Memphis State
l’essentiel des droits de son cata-
logue auprès d’Atlantic quelques
NOIR ‘COMPTE’ avec ‘I’m Black and I’m Proud’
par exemple, il était présent de
University en 1959 et pour continuer, à mois plus tôt) et de l’incapacité UN PEU manière plus souterraine chez
77 ans, à enseigner l’anglais à quelques avouée d’Isaac Hayes à vraiment PLUS ENTRE Stax. Et ça a continué longtemps
encablures de Graceland, la demeure-musée se sentir impliqué dans l’écriture TOUS CES comme ça. Réécoutez ce que j’ai
d’Elvis Presley, elle n’en démord pas : “Si la pendant près d’un an, c’est toute MUSICIENS, pu composer pour Rance Allen
non-violence qu’il prônait était toujours
d’actualité, nous vivrions dans un bien
l’identité d’intégration ayant fait
son unicité qui est insidieuse-
MALGRÉ en 1973 et son album A Soulful
Experience. Sur une chanson
meilleur monde.” Quand on lui demande ment remise en cause. D’un seul DE RÉELS comme “Talk That Talk”, je parle
pourquoi Memphis ne s’est pas embrasée à coup, être blanc ou noir “compte” ET DURABLES de Nixon ! Très souvent, on pou-
la mort du révérend, à la différence de près un peu plus entre tous ces musi- LIENS vait trouver quatre ou cinq
de 200 villes à travers le pays, c’est d’une
voix frêle qu’elle énonce encore : “Le déses-
c ien s , m a lg r é leu r s r é el s e t
durables liens d’amitié. Et Steve
D’AMITIÉ. ” messages différents dans ce que
l’on pouvait écrire avec Isaac,
poir était plus grand que la colère au sein de Cropper, guitariste des M.G.’s, ensemble ou séparément.”
notre communauté.” producteur et figure majeure du
label, pourra en prendre toute la Auteur de livres unanimement
© XAVIER BONNET

C’est pourtant une ville en état de siège qui mesure quand il devra fendre une foule salués sur Stax, Elvis Presley, Muddy Waters
va patienter jusqu’à la procession funéraire hostile le menaçant, verbalement ou cou- ou sur Memphis plus globalement – le pro-
du leader des droits civiques le 8 avril, date teau à la main, au moment de franchir le chain, Memphis Rent Party, se propose de
prévue pour la manifestation qui l’avait fait seuil du studio. mettre en lumière ceux qui ont fait la

48 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
culture de la ville sans avoir pu ou su en tirer noir a eu le destin du pays entre les mains pauvreté et de pauvreté enfantine, parmi
une notoriété planétaire –, Robert Gordon pendant huit ans, quitte à devoir incarner 52 agglomérations américaines de plus d’un
nuance l’impact de l’événement sur la des espoirs inatteignables. million d’habitants. D’autres évaluations
musique : “L’exaltation et la désolation ont statistiques ont montré que 68 % de la
toujours guidé la soul music, elles font par- Difficile de ne pas s’étonner toutefois qu’il population de la ville subissaient des diffi-
tie de son ADN : l’exaltation via le gospel, la ait fallu attendre un passé récent pour qu’à cultés économiques – en termes de résultats
désolation par le blues. Il est donc dii cile Memphis, on se décide à débaptiser Auction scolaires, chômage, revenu moyen, maisons
de prétendre que l’assassinat du Dr. King a Street (appelée ainsi car elle hébergeait inoccupées et de commerces fermés.
modifié en profondeur le style et la façon de jadis le marché aux esclaves) au profit de
A.W. Willis Street, du nom d’un avocat qui

S
l’appréhender par ceux qui la faisaient. i son poste de consultant au
Disons que cette exaltation et cette désola- permit la libération de nombreux manifes- Me m p h i s C o n v e n t i o n a n d
tion ont juste été plus criantes ou amplifiées tants noirs dans les années 60. Impossible Visitors Bureau, l’office du tou-
à ce moment-là. Ce ne fut qu’une étape de masquer son étonnement en apprenant risme de la ville dont il fut un
parmi d’autres, même si certaines chansons qu’à Cleveland, en plein cœur du Mississippi, temps le vice-président, devrait l’astreindre
nées par la suite, comme ‘When Will We Be à deux heures de route de là, c’est sur la à un certain devoir de réserve, Calvin Taylor
Paid’ des Staple Singers, sont à mes yeux décision d’un juge fédéral en… mai 2016 que ne tarde pas à retrouver sa fibre d’ancien
parmi les plus puissantes illustra- militant radical quand il évoque la
tions du mouvement des droits situation : “Tous ont le même dis-
civiques, car elles posent des ques- SOUS D’AUTRES CIEUX cours : l’éducation avant tout ! Ils
tions de manière très directe.” La toiture du Clayborn oublient de dire que cette éducation
Temple témoigne des
ravages du temps. ne se traduit pas vraiment par des
Les célébrations du cinquantenaire jobs décents à l’arrivée. Grâce au
de la mort du révérend ont débuté poids d’une compagnie comme
en avril 2017, avec un an d’avance, Fedex, nous sommes devenus la
à Memphis. Le slogan-leitmotiv capitale mondiale de la distribu-
s’aff iche depuis un peu partout tion. Combien de ‘cerveaux’ sont-ils
dans les r ues du centre-v ille : nécessaires pour saisir une boîte en
“Where do we go from here ?” – “Que carton, la remplir et la poser dans le
faire à partir de là ?” Comme si, par coff re d’un véhicule de transport ? Il
excès de volontarisme, il s’agissait y a ici beaucoup trop de gens surdi-
de passer un peu vite sur une autre plômés pour le boulot que l’on peut
question tout aussi importante : où leur offrir et une seule compagnie est

“ LA CRAINTE D’UN
en sommes-nous ? susceptible d’en offrir en nombre.
D’une certaine manière, Fedex est

RETOUR À UN PASSÉ
Si chaque ville majeure des États- devenue la nouvelle plantation !”
Unis possède désormais son Martin

DOULOUREUX EST
Lut her K i ng Bou le va rd ou sa Frontalement, ou de manière plus
Martin Luther King Avenue, si la feutrée, la communauté a f ro -
date de son anniversaire (15 jan- américaine évoque volontiers son
vier) est devenue jour férié national,
ce qu’il reste de son action, voire de
TANGIBLE CHEZ CHACUN ” inquiétude née de l’élection de
Donald Trump et de la parole qu’elle
son essence, continue de faire a su libérer parmi les suprématistes
débat. Toujours ce bon vieux “principe” du les deux lycées de la ville respectivement à blancs, a fortiori quand le locataire de la
verre à moitié plein ou à moitié vide. majorité noire et blanche ont fusionné en un Maison-Blanche se contente de condamner
seul établissement, ce décret devenant mollement leurs exactions. La crainte d’un
effectif en août 2017. retour à un passé douloureux est tangible

B
ien sûr, aujourd’hui, n’importe
quelle fonction professionnelle chez chacun, et la mort par balles en février
est théoriquement accessible Il n’en reste pas mois vrai que, pour beau- dernier à La Nouvelle-Orléans – dans des
aux Afro-Américains. Bien sûr, coup, le constat est amer. À Memphis plus circonstances restant à élucider – d’un mili-
aujourd’hui, ainsi que le fait remarquer qu’ailleurs. Certes, l’économie du tourisme tant du mouvement Black Lives Matter,
encore Robert Gordon, “des gamins n’ont est en plein essor : Graceland et les Sun Muhiydin Moye d’Baha (qui s’était rendu
pas à se poser des questions quand ils Studios ne désemplissent pas ; les bars et les célèbre en arrachant un drapeau confédéré
ramènent chez eux après les cours des restaurants de Beale Street affichent des un an plus tôt à Charleston, en Caroline du
copains de toute couleur de peau, de toute cadences infernales. Oui, le berceau du Sud), ne peut que raviver de sanglants sou-
nationalité.” Bien sûr, de Memphis à blues et du rock’n’roll attire, à juste titre. venirs. Et que dire de cette banderole affichée
Ja c k s o n d a n s l e M i s s i s s i p p i o u à Mais l’envers du décor est proportionnelle- à Memphis par une dizaine d’extrémistes
Washington, de somptueux musées dédiés ment aussi saisissant. Là encore, tous tandis qu’étaient retirées après moult
à la lutte des droits civiques ont vu le jour. s’accordent à le dire : la ségrégation y est palabres les statues de hauts personnages
Celui de Memphis occupe d’ailleurs les toujours aussi présente, une ségrégation confédérés lors de la guerre de Sécession et
anciens lieux du Lorraine Motel, dont seuls devenue plus sociale que raciale, même si ségrégationnistes notoires : “Diversity =
demeurent la façade ainsi qu’une reproduc- cela ne change pas grand-chose à l’affaire.
© XAVIER BONNET

White Genocide”.
tion de la chambre de Martin Luther King Une étude datant de 2016 a montré que
et de celle, voisine, de ses collaborateurs. Memphis – qui est peuplée à 65 % d’Afro- God bless America ? Elle va en avoir encore
Bien sûr, avec Barack Obama, un président Américains – arrivait en tête en matière de besoin un bon moment…

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 49
LOVE SONGS
Parmi ses albums
fétiches, Tumbleweed
Connection d’Elton
John, qui a bercé
une grande partie
de son enfance.
LA CULTURE ROCK DE
FRÉDÉRIC
BEIGBEDER
Chaque mois dans Rolling Stone, une personnalité du monde du
spectacle, du sport ou de la politique dévoile sa passion pour le rock.
Épisode 24 avec un romancier-réalisateur, conquis et fasciné par
les mélodies lumineuses de Michel Polnareff et Elton John. Curieux
et éclectique, il fréquente tour à tour le punk, la cold wave, le ska
et le reggae, tout en s’attardant sur le moteur à réaction des Stooges.
Par PHILIPPE LANGLEST
Photographie de SABRINA LAMBLETIN

En 2007, il est animateur sur Canal+, il y pré- de livres de poche et salle de douche format ves-

C
onsidéré depuis déjà plu-
sieurs années, comme une sente le rendez-vous cinéphile de la chaîne, tiaire, l’écrivain, monté sur ressort ce jour, est
valeur sûre du roman français, Le Cercle. Entouré d’un plateau de critiques, il un bon client. Débordant de souvenirs, il
Fréderic Beigbeder a définiti- passe à la moulinette les sorties de la semaine. déroule en fin mélomane le film de sa culture
vement tourné la page de sa vie Entre-temps, il tourne son premier long rock, qui semble ne jamais avoir pris une ride…
de noctambule parisien depuis l’été 2017. métrage, L’Amour dure trois ans, avec Gaspard Au sein de la famille Beigbeder, vous avez grandi
À 52 ans, il s’est installé à la campagne dans Proust et Louise Bourgoin. En 2014, à travers avec quel genre de musique ?
le village de Guéthary, au cœur du Pays sa passion pour l’écrivain américain J.D. Frédéric Beigbeder : Quand j’étais petit, j’écoutais
Basque, avec femme et enfants. Dans son nou- Salinger, il publie Oona et Salinger, ou le récit principalement les 45-tours de ma mère, qui
veau roman, Une vie sans fin, qui vient de romancé de la relation amoureuse entre l’au- avait bon goût, on peut le dire ! Dans sa col-
paraître chez Grasset, Beigbeder se rêve en teur de L’Attrape-cœurs et celle qui fut l’épouse lection figurait l’âge d’or des 60’s avec Petula
immortel. de Charlie Chaplin. Dix-huit mois plus tard, il Clark, les Beatles, les Stones et une série de
C’est en 1990 qu’il sort son premier jet litté- réalise son deuxième film, L’Idéal, tiré de son slows monstrueux comme Percy Sledge avec
raire, Mémoire d’un jeune homme dérangé. Il roman “houellebecquien”, Au secours pardon. son “When a Man Loves a Woman”. Je me
a 25 ans. Débutant, il ne vit pas encore de sa 15 janvier 2018. Fréderic Beigbeder est des- souviens aussi du mange-disque, squatté par
plume. Malgré le succès populaire de son pam- cendu à l’hôtel Grand Amour à Paris pour le hit de Mungo Jerry “In the Summertime”
phlet amoureux L’Amour dure trois ans sorti quelques jours. Frais comme un gardon, la qui tournait en boucle. Les chansons de
en 1997, il est pubard pour l’agence Young & barbe taillée, le regard vif, il nous accueille de Polnareff et Gainsbourg tenaient aussi une
Rubicam. Il en sera viré en 2000, à la suite de bon matin, avec quelques albums vinyles en place importante dans la play-list de ma mère.
la parution de son troisième ouvrage, 99 francs, édition originale qu’il porte sous le bras. Ins- J’ai grandi avec cette qualité musicale autour
où, avec son sens critique aiguisé, il balance sur tallé dans une suite confortable à la fois cosy et de moi, avec les 45-tours qui animaient les
les dérives de la publicité. tendance avec bibliothèque en bois brut remplie débuts de soirée à la maison.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 51
Quand et comment vous êtes-vous construit de couleur noire et blanche, comme celle de aussi où Elton donne plus de place aux gui-
votre propre culture rock ? Jerry Dammers. tares. Il y ajoute des cordes, aussi. En studio,
F.B. : Au sein du lycée Montaigne, quand j’étais Vous achetiez vos disques principalement chez c’est l’effervescence : ça joue ! Il y a un son de
adolescent, il y a eu deux révolutions : le punk New Rose ? folie, les musiciens sont parfaitement en
et la cold wave. Avant le tsunami punk, j’écou- F.B. : Aujourd’hui, il y a prescription, je peux place, les choristes sur un nuage. Je suis très
tais tranquillement Supertramp dans ma avouer mon larcin. En fait, oui, j’achetais mes fan de cet album et des arrangements luxu-
chambre, comme tout le monde. Quand est disques chez New Rose, mais je les volais à la riants de Paul Buckmaster, qui s’illustrera de
arrivée la vague punk, on portait tous des FNAC des Halles. J’avais une petite astuce… nouveau quelques mois plus tard sur Sticky
badges épinglés sur le revers du blouson. J’ai C’était quoi cette astuce ? Fingers, des Stones.
été vachement curieux de tout ça, je voulais F.B. : Changer les disques de pochette. Je pre- À propos d’orchestration, vous êtes également
être à la pointe de ce mouvement qui débar- nais par exemple un maxi 45-tours qui coûtait un fan de Serge Gainsbourg. Quelle est votre
quait en masse d’Angleterre. Dans ma classe, 8 francs et je glissais dedans le disque d’un période préférée ?
tout le monde écoutait les teigneux de Stiff album à 32 francs. À la caisse, je payais le F.B. : J’adore la période Melody Nelson mais
Little Fingers, mais c’était surtout The Clash disque 8 francs, mais le seul problème, c’était pour notre interview, j’ai préféré amener l’al-
et les Sex Pistols. Question popularité, il faut que je n’avais pas la bonne pochette. Du coup, bum Cannabis, qui est en fait la première col-
reconnaître que les Anglais dominaient les j’avais dans ma discothèque un nombre laboration artistique de Serge avec Jean-
débats haut la main. À cette époque, on avait important de disques dans la mauvaise Claude Vannier. C’est la musique d’un film de
un point de rendez-vous qui était la boutique pochette sur laquelle je réécrivais le bon nom dingue. Les premiers plans sont complète-
de disques New Rose. Comme elle était située au marqueur. (Rires.) ment hallucinants. Il y a Gainsbourg qui, clope
à côté du lycée, j’y traînais tous les jours. Je Pas de Beatles ni de Stones ? au bec, se balade dans un manteau de fourrure
naviguais entre les bacs à vinyles à la recherche F.B. : Les Beatles, j’étais trop jeune. J’écoutais hyperclasse dans un appartement rempli de
de la nouveauté. À l’intérieur du magasin, il y les EP de ma mère. Les Stones pour femmes aux seins nus, toutes
avait un emplacement dédié aux 45-tours et à moi, c’est l’album Black and Blue. mortes… On est chez les fous ! Jane
la new wave, dont j’étais un passionné. Je me souviens qu’à l’époque, la Birkin y est magnifique. C’est un
Qu’est-ce que vous écoutiez, justement, dans la presse rock reprochait entre autres film un peu absurde, qui se passe
scène new wave du début des 80’s ? au pianiste Billy Preston d’avoir " les riffs entre Paris et New York. C’est
F.B. : À 17 ans, je trouvais déjà la musique de Joy phagocyté le son des Stones. Je n’ai de ron trash, sex, drogue et sex !
Division un peu trop sinistre à mon goût. Du jamais compris ce qu’on lui repro-
coup, je suivais principalement des groupes chait vraiment… Quoi qu’il en soit,
asheton À 16 ans, vous passez votre été aux
États-Unis à apprendre à jouer au ten-
anglais un peu dandy, un peu jeunes gens j’ai toujours eu un faible pour ce sur ‘I nis et à écouter entre autre “Dust in
modernes comme Depeche Mode, Human disque. On y trouve en plus de mer- Wanna the Wind” du groupe Kansas. C’était
League, Orchestral Manoeuvres in the Dark veilleuses ballades, douces et be your votre période rock FM ?
ou Ultravox. Tous ces groupes à l’estampille
synthé-pop avaient un très bon son sur disque.
déprimantes, qui s’étirent comme
un coucher de soleil. Je pense
dog’, des F.B. : À cette époque, pour draguer
les filles aux États-Unis, “Dust in
Par contre, en concert, la plupart étaient nuls, notamment à “Fool to Cry” ou stooges, the Wind” de Kansas, c’est l’arme
notamment Ultravox. Une vraie purge ! “Memory Hotel” qui fait quand ça m'a fatale. Dans le même genre, il y
Et en matière de cold wave ? même 7 minutes et 9 secondes. Moi explosé avait aussi REO Speedwagon ou
F.B. : Je privilégiais tout ce qui sortait sur le je dis : merci Mick ! merci Keith ! de la encore Boston avec “More Than a
label anglais 4AD, avec en tête de gondole Feeling”. En 1981, on ne pouvait
Cocteau Twins, Dead Can Dance et This
Comment découvrez-vous la
musique d’Elton John ?
tête aux pas y échapper, on entendait cette
Mortal Coil. J’aimais bien cette musique F.B. : Elton John, c’est le chanteur pieds. " musique en boucle dans les auto-
d’ambiance avec ses voix féminines éthérées préféré de ma mère dans les radios aux États-Unis. C’est éga-
et ces nappes de synthé. Toutes les pochettes années 70. Du coup, j’ai été bercé lement au cours de ce séjour que
qui sortaient sur 4AD étaient signées par une grande partie de mon enfance j’ai commencé à être très fan des
Vaughan Oliver, un pur génie de l’artwork. par la voix d’Elton, notamment avec le titre mélodies fantastiques de Fleetwood Mac.
Comme j’étais toujours en quête de choses que “Your Song”, qu’il a composé avec Bernie J’écoute toujours d’ailleurs les albums
mes copains ne connaissaient pas, je me suis Taupin. À cette période, c’est un songwriter Rumours et Tusk. Ce sont des disques rem-
mis à écouter des trucs plus pointus comme prolixe, il sort un album par an au minimum. plis de bonnes chansons comme “Never
Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle ou Fad Il cesse d’être intéressant en 1976, juste après Going Back Again” ou “Go Your Own Way”.
Gadget. J’achetais même leurs 45-tours chez l’album Blue Moves qui, dans sa structure Dans une soirée, quand vous passez la
New Rose. À un moment, je me suis un peu musicale, lui aussi tient la distance et les musique de Fleetwood Mac, ça détend tout
perdu dans le rock indus de Einstürzende années. En fait, Elton John a concentré tout le monde. Ce qui est bizarre, quand on
Neubaten. Aujourd’hui, je dois avouer que je son talent de mélodiste sur quatre disques connaît l’histoire du groupe, dont quasiment
serais totalement incapable d’écouter la essentiels qui sont Honky Château, Goodbye tous les membres avaient le nez dans la coke,
moindre note de ce groupe. (Rires.) Yellow Brick Road, Captain Fantastic and the c’est que Fleetwood Mac ait fait une musique
Le ska ? Brown Dirt Cowboy et bien sûr l’excellent aussi aimable et agréable.
F.B. : Je préférais The Specials à Madness. Le Tumbleweed Connection… On revient au punk. Plutôt Iggy Pop que Johnny
groupe de Jerry Dammers avait des chansons Qu’est-ce que vous aimez sur cet album ? Rotten ?
vraiment bien foutues qui donnaient envie de F.B. : Tumbleweed Connection a une cohérence F.B. : Iggy était bien meilleur que le chanteur
bouger comme “Gangsters”. Madness avait un sonore très américaine, un peu country. Il est des Sex Pistols. Sur disque avec les Pistols,
côté plus festif, plus grand public aussi. un peu moins connu que les autres. Il n’y a pas Rotten aboie plus qu’il ne mord, tandis
Comme j’étais fan des Specials, je dessinais de tubes très célèbres mais à l’intérieur, toutes qu’Iggy te saute à la gorge direct. On doit
régulièrement des damiers dans mon cahier les mélodies sont belles, comme “Country rendre à César ce qui appartient à César, l’in-
de texte. Je m’étais même acheté des creepers Comfort” ou “Love Song”. C’est le moment venteur du punk c’est pas John Lydon mais bel

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ROOTS, ROCK, REGGAE
Pour l’écrivain, question
reggae, “le vrai boss,
ça reste Bob Marley”.

et bien James Osterberg, plus connu sous le n’y a pas une chanson à jeter dans son réper- il a refait Oasis sans son frère. Par contre, je
nom d’Iggy Pop. Quand tu écoutes le second toire. Je réécoute souvent par exemple n’ai pas compris le délire de Noel Gallagher
album des Stooges, Fun House, c’est évident : “L’Homme qui pleurait des larmes de verre”, sur son troisième album avec les High Flying
la mécanique stoogienne démarre au quart de qu’il a écrite en 1974. Le texte est d’une poésie Birds. Je trouve qu’il y a un manque cruel de
tour, ça turbine dès le premier titre avec magnifique et la mélodie d’une intensité émo- bonnes chansons sur Who Built the Moon?,
“Down on the Street”. Musicalement, c’était tionnelle hors norme. contrairement au disque de son frangin.
un groupe punk qui jouait avec les riffs satu- Comment êtes-vous arrivé au reggae ? Si vous n’aviez pas été romancier et réalisateur,
rés du rock garage. C’est curieux, car à l’inté- F.B. : Tout a commencé avec l’album Catch a vous seriez-vous vu dans la peau d’une rockstar ?
rieur de la pochette de Fun House, les Stooges Fire de Bob Marley. C’est aussi le premier F.B. : Ce que je voulais faire, comme d’autres,
n’ont pas un look particulièrement punk. disque de Bob Marley and The Wailers. Sur c’est que l’écrivain puisse être d’une certaine
Quand tu ouvres l’album et quand tu les cet enregistrement, il a derrière lui la crème façon un personnage rock. J’ai appliqué à la
vois allongés sur leur tapis, ils ont tous les des musiciens jamaïcains comme Peter Tosh littérature les règles de la rockstar. C’est Bret
quatre des têtes de Ramones sans les et Bunny Wailer. Enregistré en 1972 par Chris Easton Ellis qui a fait ça le premier, puis il y a
Perfectos, mais avec une dégaine de ploucs en Blackwell à Kingston, le son y est brut de fon- eu Charles Bukowski, Jay McInerney, Virginie
plus. J’ai découvert la musique des Stooges à derie et les rythmiques exceptionnelles. Ici, Despentes et Michel Houellebecq qui, je
16 ans pour la première fois, lors d’une boum Marley déroule son reggae roots jamaïcain. Il pense, est le Gainsbourg de la littérature. Tous
que j’avais organisée. Après plus de deux est totalement habité, il marche sur l’eau. Sa ces écrivains-là m’ont influencé. Je me disais :
heures de Patti Smith, un type a sorti le pre- musique devient à mon sens plus aseptisée à on peut écrire des romans comme si on faisait
mier album des Stooges de sa pochette et l’a partir de Exodus. Dans le reggae, le vrai boss, du rock. Dans les années 90, il m’est arrivé de
collé sur la platine. Il a monté le son et je me ça reste Bob Marley. Les Steel Pulse, Black faire des conférences dans des grandes salles
suis pris les riffs de Ron Asheton sur “I Wanna Uhuru et même Jimmy Cliff sont bien loin de mille places en Russie. Quand je lisais mes
Be Your Dog” tout chaud, sortis de l’enceinte. derrière. J’ai eu la chance de voir Marley sur écrits sur scène, j’essayais de me comporter un
Je me souviens bien que ça m’avait littérale- scène au Pavillon de Paris fin juin 1978 où une peu comme si j’étais dans un concert. Je fai-
ment explosé de la tête aux pieds. partie de l’album Babylon by Bus a été enre- sais le clown. En Ukraine, j’ai même sauté une
Quelle est votre première vraie claque gistré. J’étais très jeune, je devais avoir à peine fois dans la foule comme Iggy Pop et le public
musicale ? 17 ans. Les Wailers tenaient la scène, c’était qui était présent devant la scène m’a porté.
F.B. : Ma première véritable claque musicale, énorme. Tout le monde sautait dans la salle. Enfin, il faut plutôt les appeler avant, il en faut
© SABRINA LAMBLETIN

c’est le 45-tours de Michel Polnareff “Love Par fois, on avait l’impression d’être à une vingtaine pour tenir quelques minutes.
Me, Please Love Me” avec en face B “L’Amour Kingston. S’il n’en reste que trois, t’es mort. Tu t’écrases
avec toi”. J’ai toujours trouvé qu’il était au-des- Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ? comme une grosse merde sur le sol. Iggy a
sus des autres. C’est un mélodiste prodigieux, F.B. : Je trouve que Liam Gallagher a vraiment connu ce genre de mésaventures à ses débuts
très inventif. Jusqu’au début des années 80, il réussi son premier album solo. C’est curieux, avec les Stooges. (Rires.)

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CLOSE UP

Gus VanSant
L’AUTRE VERSANT DE L’AMÉRIQUE
Après Harvey Milk, le réalisateur s’attaque à un autre mythe de la contre-culture
américaine : le dessinateur John Callahan.
Par SOPHIE ROSEMONT

D
rugstore cowboy, my own parole, me semblait beaucoup plus singulier. inventée ou pas… Quant à Beth, je l’ai décou-
Private Idaho, Prête à tout, Et puis, sans l’alcool, il n’y aurait pas eu d’acci- verte grâce à des concerts de Gossip. Elle a
Gerry, Elephant… Autant de dent, et peut-être pas le Callahan dessinateur choisi de passer une audition quand elle a
grandes œuvres ayant ponctué que l’on a connu par la suite. entendu parler du projet. Je savais qu’elle par-
la carrière de Gus Van Sant, réa- Comment l’avez vous rencontré ? lait beaucoup, qu’elle était très engagée et ça
lisateur indépendant qui sait passer aussi faci- G.V.S. : Dans les rues de Portland, durant les me plaisait, et en plus elle vit à Portland. Sur
lement du film alternatif à celui destiné au années 80. Ses dessins sortaient dans le le plateau, j’ai été impressionné par ses capa-
grand public. Cette fois, il choisit le format Willamette Week, un journal local. John et moi cités d’improvisation, mais aussi par sa
classique du biopic, qu’il dirige avec son habi- avions beaucoup en commun. On avait à peu manière d’incarner son personnage. Enfin, je
tuel sens de l’image tout en s’effaçant, cepen- près le même âge, on avait grandi dans le même connais Carrie depuis longtemps, nous avons
dant, devant la personnalité flamboyante de genre de quartier, à une époque sans Internet collaboré sur la série Portlandia ensemble ;
son sujet. Devenu paraplégique à l’âge de 21 ans où on avait l’impression d’être sur une île elle est aussi généreuse que douée…
à la suite d’un accident de la route, John déserte dès qu’on habitait en banlieue. On avait Vingt ans après Prête à tout, comment était-ce de
Callahan s’est ensuite fait connaître pour ses aussi la volonté très forte de vivre de notre art, travailler à nouveau avec Joaquin Phoenix ?
dessins dans la presse. Tendres et acides à la d’abord. On parlait aussi de littérature mais, G.V.S. : J’ai du mal à me souvenir comment nous
fois, ils prenaient pour cible à peu près tout et étrangement, pas trop de cinéma, même si avions procédé à l’époque, mais je suis sûr d’une
n’importe quoi, du Ku Klux Klan à la femme Drugstore Cowboy venait de sortir. En chose : il était déjà très indépendant. Pas
au foyer en passant par le sans-abri. Drôle et revanche, la musique était l’un de nos grands besoin de beaucoup répéter. Joaquin est le
sans tabous, c’était un homme qui avait aussi genre d’acteur à rentrer dans un personnage
réussi à se débarrasser de son alcoolisme aigu, comme dans une pièce, très naturellement,

“ UNE
entre autres cause de son accident. Une sans se poser de questions. Ça a été pareil sur
rédemption racontée dans Don’t Worry, He MANIÈRE UNIQUE Don’t Worry, même si on a énormément parlé
Won’t Get Far on Foot, au casting impeccable : DE RENVOYER LE de John en amont. Après, devant la caméra,
Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Jack Black, MONDE À SA PROPRE son jeu était ultra-instinctif.
Rooney Mara, Beth Ditto. Interview. ABSURDITÉ ” Quels sont vos souvenirs de Callahan ? En quoi
ont-ils nourri le film ?
Décédé en 2014, Robin Williams n’a pas pu G.V.S. : Je le voyais souvent passer, à toute allure,
prendre part à ce projet qu’il avait initié à vos côtés. sujets de conversation. Il adorait Dylan, c’était dans les rues de Portland ! Ou dans les cafés :
En quoi est-il présent dans ce film ? son héros, et même si je ne suis pas autant fan il ne buvait pas, mais il offrait ses tournées, il
Gus Van Sant : Par le simple fait que Don’t Worry, de lui, nous en avons souvent parlé ensemble. avait plein de copains piliers de bars avec les-
He Won’t Get Far on Foot sorte en salles. Sans Callahan était lui-même musicien. Un album de quels j’ai plus tard échangé. Il n’aimait pas trop
Robin, jamais je n’aurais eu l’idée d’adapter les ses chansons, Purple Winos in the Rain, est sorti peu rester chez lui. John était encore vivant quand
mémoires de John Callahan. C’est lui qui me avant sa mort, en 2006… on a commencé à travailler sur le film, nous
les a fait lire, qui a acheté les droits d’adapta- G.V.S. : J’aime beaucoup sa musique, un rock folk avons passé des jours à parler, je l’avais enregis-
tion du livre et qui m’a suggéré de réaliser le alternatif assez touchant… Autant que ses des- tré et filmé. L’objectif, c’est de brosser un por-
film. Il aurait été incroyable dans le rôle, je le sins, d’ailleurs, aussi provocateurs soient-ils. trait de lui, tel qu’il était, avec toute son énergie,
vois d’ici, dans sa chaise roulante, en train de John avait une manière unique de renvoyer le son humour, sa radicalité.
dessiner… Il nous a manqué, mais le fait que monde à sa propre absurdité. Vous avez un autre point commun avec John
© SCOTT PATRICK GREENE/COURTESY OF AMAZON

le projet aboutisse est une victoire, même Dans le film, s’illustrent aussi trois icônes du rock Callahan : vous dessinez, vous aussi !
posthume. féminin américain : Carrie Brownstein, Beth Ditto G.V.S. : C’est vrai… Et à une période, dans les
Pourquoi votre film s’attarde avant tout sur le et Kim Gordon. Une volonté ? années 60, j’ai aussi fait des cartoons que je
rapport à l’alcool de Callahan ? G.V.S. : Chacune d’elles avait sa place dans le voulais soumettre au New Yorker, mais je ne l’ai
G.V.S. : On aurait pu aborder sa réussite en tant film. J’avais fait jouer Kim Gordon dans Last jamais fait. C’était des dessins qui prenaient
qu’artiste, mais cela aurait donné une success Days, elle y était déjà très élégante. Je savais comme cadre la vie domestique, à la fois
story parmi tant d’autres, avec les ressorts nar- qu’elle saurait incarner cette bourgeoise conventionnels et acides. Rien de très mémo-
ratifs habituels. Son récit autour de sa désin- typique des banlieues résidentielles, elle rable, car j’étais loin d’avoir la même vision
toxication et la thérapie de groupe qu’il a suivie connaît le sujet. L’histoire qu’elle raconte dans aiguisée et décomplexée que John. Ça, c’est
avec Donnie, qui dirigeait son groupe de le film vient d’elle. Je ne sais pas si elle l’a irremplaçable… d’autant plus aujourd’hui.

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BIEN INSPIRÉ
Le cinéaste a souhaité
brosser un portrait du
dessinateur tel qu’il était,
“avec toute son énergie,
son humour, sa radicalité”.
VUS DANS
PORTLANDIA
Devant le célèbre
bar Sandy Hut,
Jedediah et son
ami Brandon, dit
“Small Bunyan”.
Connue comme l’une des villes les plus cool
du monde, Portland, Oregon, est
la Mecque des hipsters. Mais à force de
décroissance et de “rupture avec la société”,
le weird y atteint un paroxysme qui confine
parfois à l’absurde. En ces temps de Trump
et de gentrification galopante, où en sont
les acharnés des contre-cultures qui tentent
de penser sain, manger sain et vivre
éco-responsables ?

Texte et photographies de
Camille Saféris
PORT L A ND

ans la désopilante série portlandia ,

D
que la culture était excellente, mieux qu’à Seattle. Il y avait des per-
deux citadins en quête de sensations décou- sonnalités décalées, des jazzmen issus de la communauté noire, des
v r ent d a n s u n r e s t au le s joie s de la intellectuels, des artistes. On pouvait aller voir des concerts, faire
nourriture végane, et surtout de ses effets de la musique, c’était la belle vie.”
secondaires. Oui, le tofu fait péter. Mais
finalement, péter ne serait-il pas “contre- Portland, plus grande ville blanche actuelle du pays, cache pourtant
culture” ? Et les voilà qui s’en donnent à une histoire troublée de ségrégation, de white washing. Les Afro-
cœur joie, ponctuant leur repas de joyeuses flatulences… jusqu’à ce Américains s’y sont installés durant la Seconde Guerre mondiale
qu’un serveur leur indique une “fart zone” aménagée à l’extérieur, alors qu’on y appliquait les lois racistes de l’Oregon où le Ku Klux
en confiant à chacun un petit éventail en rotin. Pour le Willamette Klan était très fort — il reste beaucoup de conservateurs et de chré-
Week, les héros de Portlandia sont des “narcissiques libéraux socia- tiens radicaux pro-Trump. Derrière le côté romantique de la culture
lement maladroits” qui vont toujours un peu trop loin, quitte à alternative des hipsters et des quartiers qui deviennent cool, il y a
basculer dans une caricature malvenue pour ceux qui manquent un impensé, un sujet sensible aux USA : les conf lits de classe et
d’autodérision – soit la plupart des hipsters. Aujourd’hui, bien qu’ils l’éjection des minorités des centres-villes. L’ironie, c’est qu’au-
s’en défendent, les branchés de Portland jourd’hui, il n’y a presque plus que des
détestent cette série qui a fait de leur ville Blancs à Portland. En creux, les hipsters
une destination hype depuis quinze ans. seraient-ils un résultat des conf lits du
“Ça a fait passer les hipsters pour une passé ? Pour certains, ces souvenirs doulou-
blague, dit Taylor. Mais ça a montré en reux expliquent aussi une aspiration à
même temps ce que Portland avait à offrir. construire “quelque chose de différent” et à
Du coup, de nombreuses personnes sont poursuivre un idéal humaniste.
venues vivre ici.” C’est que la “right-on atti-

L
tude” permanente a atteint des sommets a gentrification commence
impensables chez nous (à côté, nos bobos dans les années 60. Les Blancs
de Pantin ou des Abbesses font pâle figure). s’installent dans des banlieues
Épiceries locavores, vélos à pignon fixe, pavillonnaires pour adopter
yoga pour chiens, art recyclé et nœuds arti- l’American way of life et le centre-ville est
sanaux… Tout doit faire sens, tout le temps, livré aux pauvres. Des ghettos naissent au
rien n’est jamais anodin dans l’auto-éthique milieu des tours et bâtiments industriels du
des nouveaux dogmes : il faut penser “bien”, Pearl District, où les loyers deviennent
et surtout “différent” à tout prix. Aller plus accessibles. Des étudiants blancs des classes
loin, toujours. Au final, Portlandia passe- moyennes et des artistes en quête de terre
rait presque pour un documentaire plus que promise (suivis par les gens des médias, de
pour une série comique. “Keep Portland DOWNTOWN la mode, la communauté LGBT…) s’y ins-
Sous la statue
weird”, clame la devise officieuse de la ville, tallent donc pour défricher, vivre et créer,
de Portlandia, une
peinte ici et là sur les murs des lieux ten- nouvelle normalité, dans des buildings qu’ils transforment en
dance. Par les temps qui courent, on ne celle des hipsters lofts ou en ateliers. Le quartier devient
pourrait trouver slogan plus désespérément de 2018. trendy, les coffee shops et épiceries bio s’im-
ironique. plantent autour des galeries d’art, puis les
enseignes mondialisées et les banquiers rap-
Au premier abord, Portland, 650 000 habi-
tants, est une ville agréable où l’on se verrait
“KEEP pliquent pour suivre la hype. Tout le monde
veut soudain habiter là, les loyers sont mul-
bien vivre. La créativité, l’excentricité et la PORTLAND tipliés par trois. La faune locale cherche alors
culture sont partout. Il y a Powells, la plus un nouveau quartier à gentrifier trois blocs
grande librairie du monde, des peintres, des WEIRD” : UN plus loin, à un prix plus accessible. Les autres
plasticiens, des groupes de rock célèbres suivent, et ainsi de suite… jusqu’à occuper
(Pink Martini, The Dandy Warhols…), des SLOGAN DÉSES- aujourd’hui toute la ville ! Ce cycle paraît
cinéastes (Gus Van Sant), des microbrasse-
ries et torréfacteurs par dizaines, des
PÉRÉMENT sans fin. Pourquoi coller ainsi aux basques
des “branchés” ? “C’est toujours la même his-
galeries d’art et des magasins de musique à IRONIQUE toire“, commente Allen, ex-hipster repenti (il
chaque coin de rue. Nous sommes à l’ex- a rasé sa barbe mais gardé ses tatouages) :
trême ouest de l’Occident, tout au bout sur AUJOURD’HUI “Les créatifs font leur travail, se font remar-
la carte de l’Amérique, mais l’atmosphère quer, puis deviennent à la mode, donc une
e st a ssez br it a n nique, voire un r ien partie de la population veut être associée à
Scandinave. Adidas, Nike, Intel et Linux ont installé leurs sièges cette créativité pour que ça rejaillisse sur elle. Et le reste du monde
dans cette ville qui a habilement intégré les forêts environnantes au donne un nom au phénomène, par exemple ‘les hipsters.”
paysage urbain à travers de nombreux parcs. Les autochtones, très
engagés, militent tous pour la tolérance : à l’extérieur des maisons Dans les 80’s et 90’s, ceux qui ont quitté Brooklyn “déjà trop gentrifié”
et des boutiques on trouve des panneaux “Les réfugiés sont les bien- ou San Francisco parce que ce n’était “plus là où ça se passe” ont été
venus ici” ou “Dans notre Amérique, c’est l’amour qui gagne” sur aimantés par Portland, sorte de Disneyland de la culture jeune et du
© CAMILLE SAFERIS

fond de drapeau étoilé. Autre attrait majeur pour la réputation de bizarre, LE lieu où les gens pouvaient être ce qu’ils voulaient – peu
Portland : le coût de la vie. “Dans les seventies, les hippies ont quitté importe quoi. “Portland est un bon endroit pour une transformation
la Californie pour monter jusqu’ici, où tout était moins cher”, personnelle : tout est accessible, il n’y a qu’à choisir ce qu’on veut être
confirme Fred, 68 ans, libraire chez Black Hat Books. “On savait plutôt que de suivre une norme. Ici il n’y a pas de jugement, on a la

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4

BIENVENUE À HIPSTERLAND
(1)  Biran, un “gather-punk”. (2) Terry
Currier, très impliqué localement,
5 est le boss du plus vieux magasin de
disques de Portland, Music Millenium.
(3) Hipsters à Hawthorne. (4) Fausse
pub vintage, peinte en 2017. (5)
Allen Hunter, bassiste de EELS, sur
son MacBook au Tiny’s Café. (6) Le
Portland Sign, à l’entrée de Pearl
District. (7) A West Burnside, créativité,
excentricité et culture sont partout.

7
2 3

4
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5 6

VEGAN & ECO-CONSCIOUS


(1) Downtown by night. (2) Jeunes hipsters
en terrasse dans Pearl District. (3) Dans le quartier
d’Alberta, les cours de yoga sont surpeuplés.
(4) Vide-grenier pour hipsters. (5) Taylor, 24 ans,
est brasseur de bière dans le quartier d’East Burnside.
(6) Vegan or veggie? Beards! (7) À chaque coin
de rue, un “cannabis shop”. (8) Au foodstore,
il n’y a plus d’emballages : tout est conditionné
en bidons. (9) Vitrine branchée sur Alberta Ave.
8 9

permission d’être différent, c’est-à-dire soi-même”, confirme Chris, a en effet sa vision : “Être un hipster signifie éviter les normes et essayer
une artiste peintre venue du Midwest. “En tant que femme il y a aussi de vivre différemment, pour expérimenter des choses plus que pour les
une plus grande liberté. Là d’où je viens, on m’aurait mis la pression collecter”, assume Cromby, au parfait look Williamsburg. Pour Biran,
pour que je sois mariée, que j’aie des enfants… Ici, c’est plus sûr aussi “hipster, ça veut dire que je suis contre le système, pas dans la masse :
quand on a des préférences sexuelles ‘différentes.” Biran, gather-punk je suis dans la catégorie ‘autres’ !” Cathy pense plutôt qu’“un hipster
de 25 ans, va dans le même sens : “Portland est la ville des gens est hip avant tout : il sait ce qui se passe, le son du moment, la tendance
bizarres, des weirdos. Il y a de la place pour toutes sortes de hipsters : de la mode, ce qui se fait en matière de culture…” Pour Sean, le mot
barbu, punk, fan de hip-hop ou chrétien désaxé !” vient des beatniks : “Les premiers hipsters écoutaient de la poésie beat
en tirant sur des fume-cigarettes. Quand on leur demandait d’où ils
venaient ils répondaient ‘Everywhere’ !” Courtney Taylor-Taylor, chan-

D
epuis le pic de la hype (vers 2011), le vent a pour-
tant commencé à tourner. La série Portlandia vient teur des Dandy Warhols (considéré comme un des premiers groupes
d’entamer sa huitième et ultime saison, bien moins hipster) a un avis plus tranché : “Les hipsters ? Ça n’existe pas. On était
drôle — comme si tout avait été dit. Les clubs et bars juste des hippies avec des lunettes de Buddy Holly !”
historiques de l’East Side ferment un à un, on détruit les vieux buil-
dings décrépis pour ériger des bureaux. La ville est envahie par les Rendu célèbre par Cab Calloway, le mot dérive en fait de “hep” –
über-geeks, fans de sports de glisse, qui écoutent du punk ou de la “branché”, en argot new-yorkais. Dans un article de 1957 intitulé “The
techno de Seattle. “La ville a perdu son côté accueillant et sa culture White Negro”, Norman Mailer oppose aux ringards les “hipsters”, qui
créative. Portland n’est plus cet endroit où les gens pouvaient avoir vivent à contre-courant pour se venger du conformisme. Cette lecture
la liberté d’inventer leur propre job et ne pas devoir se battre comme de la société américaine donne naissance à la contre-culture à la fin
des chiens pour un toit. Ça me rend triste”, dit Janet. De fait, la culture des 60’s, quand le terme est associé au mouvement hippie. Hipster
weird est presque devenue banale, une simple attraction pour tou- vient de faire son entrée dans le Larousse 2018 : “Jeune citadin bran-
ristes. Et les authentiques tatoués se lamentent : à force de chercher ché au look caractéristique et aux choix culturels originaux, qui est
sans cesse la singularité, le phénomène hipster s’est transformé en sa rompu aux nouvelles technologies de la communication et adepte des
propre caricature. Pire, il a atteint la ligne rouge du bullshit : la nor- produits bio et équitables.” En gros, un petit-bourgeois qui veut être
malité ! Comme l’a écrit Jankélévitch, “De tous les conformismes, le cool… Mais à Portland, la définition la plus sensée est sans doute celle
conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus de cet anonyme : “Les Hipsters, ce sont justement les gens qui viennent
répandu aujourd’hui.” s’installer ici parce qu’ils s’imaginent que c’est hip !”
© CAMILLE SAFERIS

Qu’est-ce qu’un hipster ? Au fond, nul ne le sait. Jean-Laurent Cassely, Les signaux évoluant en permanence, mieux vaut ne pas s’arrêter
“hipsterologue”, confirme : “Le mot ne veut plus rien dire : il a été au look. Mais admettons-le, la grosse barbe et la chemise à carreaux
récupéré pour dire autre chose. Les Américains ne sont pas d’accord sont encore très courantes ces temps-ci à Portland (où la tenue de
entre générations sur sa définition, ça part dans tous les sens.” Chacun bûcheron est d’origine locale). Le style dominant de Mountain Man

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PORT L A ND

(au top en 2006, après le Twee et le Meta-Nerd) est celui d’un métro- hipsters !”, s’amuse Allen. Bassiste du groupe EELS, lui est resté en
sexuel rustique surjouant une authenticité prétendument working ville, mais a dû prendre un “day job” : il traduit des notices du japonais
class. “Il arbore surtout des signaux masculins, note Cassely, l’ima- à l’anglais. Quand il ne joue pas, il passe son temps au Tiny’s, un de
ginaire médiatique hipster cherchant une sorte de re-virilisation à ces coffee shops avec matcha et wi-fi à volonté peuplé de travailleurs
travers cette mode. S’il opte pour une ‘esthétique du moins’, c’est free lance qui ont tous des écouteurs, le bonnet et le MacBook régle-
parce que c’est excluant pour les autres.” Car les hipsters sont des mentaires. On se croirait dans une pub Apple des années 80. “Un
brouilleurs professionnels qui aiment jouer avec les codes. “On ne nouveau groupe social a émergé en Amérique du Nord, la ‘classe créa-
sait jamais s’ils ont de l’argent, les plus riches adorent se déguiser tive’ : graphistes, artistes, consultants, journalistes, publicitaires,
en SDF. Pas étonnant que l’Amérique profonde les costarde !” Fier de tous ceux dont le métier consiste à avoir un laptop”, confirme Cassely.
sa barbe, Jedediah, qui joue son propre rôle dans la série Portlandia, “C’est une des contradictions de la contre-culture : le rejet des orga-
arbore un look archétypal à l’extrême. “J’ai eu des dizaines de récom- nisations et de l’informatique chiante à travers le ‘Think different’ a
penses dans des championnats et des concours de barbes locaux. Je donné naissance à un nouveau conformisme, à mesure que ses troupes
ne me suis pas rasé depuis dix ans, par choix délibéré. Ici le rasage, ont grossi.” Tous ont plusieurs boulots et autant de slashs sur le CV.
c’est pour les chattes !” Sean est à la fois illustrateur, pizzaïolo, chanteur et animateur radio.
Bob est webdesigner et bosse dans une crèche. Jedediah est acteur,

L
a hype a fondu, mais le mode de vie à portland a booker de concerts, chauffeur pour rockstars, et gère en même temps
encore de quoi surprendre. Comme à Amsterdam, il flotte des distributeurs d’œufs porte-bonheur en plastique de son invention
partout dans l’air une forte odeur de weed. Le cannabis installés dans des bars. Quant à Viva Las Vegas, cette féministe et
est légal depuis peu pour muse de Gus Van Sant est à la fois
“usage récréatif”, et l’Oregon capita- cinéaste, écrivaine, chanteuse dans
lise déjà sur le “green rush” qui MORRISON BRIDGE un groupe punk et un trio de chants
s’amorce. Pour 5 dollars le joint dans Le sentiment sacrés français du Moyen Âge… et
anti-Trump
un cône en plastique, il y en a une infi- est très majoritaire strip-teaseuse chez Mary’s, la plus
nie variété, à divers taux de THC. à Portland. vieille boÎte downtown !
Mais, paradoxe très américain, le

A
gouvernement fédéral interdit tou- u final, on sent comme
jours de fumer dans les rues, même une tristesse intrinsèque
des cigarettes. Il faut donc se cacher chez le hipster. Souvent
ou se rabattre sur le chocolat à la qualif ié de “Rebel wit-
marijuana… à 30 dollars la tablette. hout a cause”, c’est vrai qu’il n’a pas
l’air très heureux, semble ne plus
Côté cuisine, à côté des 700 “carts” croire en rien, avoir perdu tout idéal.
(food trucks en fixe) de street food de Serait-ce encore une (im)posture ?
la ville, veggie et vegan règnent en “Dans la contre-culture, il y a une
maîtres. Des chefs donnent des cours, crise d’adolescence qui n’est peut-être
des néo-artisans travaillent de leurs À PRÉSENT, pas résolue. C’est bizarre de se définir
mains et se veulent producteurs- dans la contradiction systéma-
consommateurs “eco-conscious”. IL N’Y A PLUS tique”, pense Cassely. L’auto-contrôle
Pionnière dans la culture des légumes per ma nent , la souf f ra nce et la
en circuit court, Portland a inventé le
AUCUN NOUVEAU contrition, ça doit en effet finir par
concept du locavore : ce qu’on mange
a parfois même poussé sur les toits de
QUARTIER être épuisant. Sans parler de la riva-
lité avec d’autres “rebelles” qui iront
Burnside. À la Coop d’Alberta, un À GENTRIFIER, plus loin, les jusqu’au-boutistes. “Ça
énorme choix de bidons de produits repose sur une peur panique d’être
en vrac et de pizzas gluten free laisse LA VILLE ENTIÈRE indifférencié, dans la masse, à cause
rêveur… Ici, la bouffe industrielle est
quasi introuvable. Et prière d’appor-
EST DEVENUE d’une compétition sociale et morale
trop dure. Au fond c’est très narcis-
ter son sac en tissu, sous peine de se
faire humilier publiquement par le
“HYPE” sique: c’est l’ego qui est en question,
l’image de soi.” Ainsi le hipster nous
caissier ! dit surtout qu’il n’est pas comme
nous, qui avons une vie tellement
Côté live show, on s’est mis au goût du jour : la Casa Diablo est la mainstream. Il existe pourtant, à Portland et dans tous les quartiers
première boîte de strip-tease vegan au monde. Le restaurant propose gentrifiés du monde, une différence majeure entre le mouvement
un menu 100 % vegan, mais les danseuses le sont aussi ! Sur scène, ni hipster et ses ancêtres hippies : l’acceptation de la société de
cuir, ni laine, ni fourrure… Vu leurs formes, pas sûr que le régime soit consommation. Notre hipsterologue conclut : “Dans les sixties on a
suivi très strictement – il faudra aussi penser à limiter les tacos. voulu changer le monde collectivement, mais en 2018 plus personne
ne veut faire la révolution — à part peut-être pour son estomac.
Aujourd’hui Portland a été totalement gentrifiée, il ne reste plus L’individualiste ne pense pas en dehors du cadre dominant de la
aucun quartier à conquérir, et le coût de la vie a explosé. N’ayant plus société de consommation. Le hipster est simplement une version
les moyens, beaucoup de hipsters écœurés sont partis vers Milwaukie acceptable du rebelle, grand public et marchandisée.” Voilà sans
© CAMILLE SAFERIS

ou Salem au sud, ou plus au nord jusqu’à Astoria, petite bourgade en doute une des clés du déclin de la hype de Portland et de sa fin
bord de rivière où ils s’installent dans des vieilles caravanes un peu imminente : la pureté morale ne suffit pas à elle seule à sauver les
pourries. “C’est un nouvel exode. Le phénomène se métastase, main- contre-cultures. Surtout si le monde entier veut avoir l’air d’un hips-
tenant, on va aller gentrifier les campagnes : il y a déjà des vaches ter pour espérer en faire partie.

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SOUL BROTHERS
Nathaniel Rateliff,
Joseph Pope et leurs
Night Sweats : un son
unique et une ferveur
à toute épreuve.
CLOSE UP

Working class heroes


Le deuxième album du groupe américain Nathaniel Rateliff & The Night Sweats
oscille entre soul, rock’n’roll et country.
Par SOPHIE ROSEMONT

une chance. À l’âge de 18 ans, quand nous de grandes rivalités dans le rock, nous n’avons

T
ous deux portent des cha-
peaux made in USA, arborent nous y sommes installés, on ne connaissait jamais compris ça ! C’est tellement de sacri-
quantité de tatouages de bad personne, il a même fallu quelques années fices, la vie de groupe… Si on ne s’entend pas,
boys, mais leur regard clair ins- avant que nous puissions y faire de la musique. ça n’en vaut pas la peine.
pire confiance. Depuis leur ren- Notre chance, c’est d’avoir vécu juste à côté N.R. : Nous avons grandi ensemble et le groupe
contre, à l’âge de 15 ans (dans un Subway où ils d’un club d’indie rock, ce qui nous a permis de est devenu plus grand que ce que nous imagi-
travaillaient après les cours), Nathaniel rencontrer plein d’autres groupes. L’ambiance nions au tout début. On a vraiment le senti-
Rateliff et Joseph Pope III sont inséparables. était un peu compétitive, mais très solidaire. ment qu’une sorte de symbiose s’est créée.
À l’époque, ils vivaient à Hermann, Missouri, Quelles musiques vous ont-elles bercés, durant Votre musique est une démonstration du son
qu’ils ont quitté, à peine la vingtaine entamée, votre enfance ? américain. Quel est votre regard sur les États-Unis
pour Denver, Colorado. Deux salles, deux J.P. : Le grand choc de ma vie a été “Imagine” de d’aujourd’hui ?
ambiances. Et le succès au bout du chemin, John Lennon. J.P. : Le fossé entre l’Amérique rurale et urbaine
puisque depuis la sortie du premier album de N.R. : Lennon, moi aussi. Mais je me souviens s’est dramatiquement creusé. La gauche et la
leur groupe The Night Sweats (avec Nathaniel avoir écouté Dylan et avoir été souff lé à droite deviennent extrêmes, et il n’y a plus
au chant et à la guitare, et Joseph à la basse), chaque fois. Petit, chez moi, je ne pouvais pas personne au milieu. La seule voix que l’on en-
tout semble leur sourire. D’autant plus que leur écouter autre chose que de la musique reli- tend, c’est celle de Trump. Il est l’avènement de
nouveau disque, Tearing at the Seams, est bien gieuse. Pas du gospel ou comme dans les Blues la politique comme business.
parti pour élargir leur fan base. N.R.: Aujourd’hui, certaines per-
sonnes ne semblent plus croire qu’en
Nathaniel, après plusieurs formations lui, il n’y a plus de sens des réalités,
comme The Wheel et des disques solos,
pensez-vous avoir trouvé votre équilibre
avec The Night Sweats ?
“RÉPONDU
NOUS N’AVONS JAMAIS
AUX DESIDE-
plus de débat possible. Mais Trump
est fou, et beaucoup de ceux qui ont
voté pour lui ont finalement du mal
Nathaniel Rateliff : J’ai beaucoup tâ- à le supporter. Ce qui se passe dans
tonné. Je me suis cherché, sans RATA DE L’INDUSTRIE notre pays actuellement est absolu-
toujours me trouver, et l’amitié avec
Joseph m’a beaucoup aidé dans des
DE LA MUSIQUE, FAIT ment anormal. Et il est difficile de
ne pas faire le parallèle avec la mon-
périodes où je ne savais trop quoi DU RADIOHEAD COMME tée du nazisme en Allemagne. On
faire de ma peau. Ça n’a pas été fa-
cile, car nous avions chacun une fa-
mille à nourrir, et pas un sou. Ça a
ON NOUS L’A DEMANDÉ ” sait comment ça a fini…
Comme sur le premier album, vous
avez travaillé avec Richard Swift
fini par payer : aujourd’hui, nous (Foxygen, The Shins, Damien Jurado…).
sommes entourés du meilleur groupe que nous Brothers, non, je n’avais pas cette chance, Qu’apporte-t-il à votre musique ?
ayons jamais eu. plutôt des groupes acoustiques chantant les N.R. : Il nous fédère. Joseph et moi, soit nous
Joseph Pope : Nous ne pouvions plus nous conten- louanges de Jésus. C’est là que j’ai commencé, carburons ensemble, soit nous partons dans
ter de survivre. Nous avons tenté les Night à l’église. Dès que j’ai pu écouter autre chose, des directions opposées, et Richard est là pour
Sweats comme si c’était notre dernière chance… ça a été dingue. nous canaliser. Il est l’antithèse du producteur
et voilà où nous en sommes aujourd’hui ! Et quelles sont les grandes figures influentes de à grosse tête, son ego ne lui dicte pas de faire
Quitter le Missouri pour le Colorado, c’était donc votre musique d’aujourd’hui ? son propre disque plutôt que le nôtre. Comme
une bonne idée ? N.R. : Leon Russell, que mon père écoutait nous, il ne se plie pas à l’autorité d’un label.
N.R. : Si nous étions restés là-bas, nous ne se- beaucoup, d’ailleurs… Leonard Cohen, dont Nous n’avons jamais voulu répondre aux desi-
rions pas là devant vous. Mais notre enfance l’écriture est extraordinaire, incomparable. Et derata de l’industrie de la musique, faire du
dans le Missouri, avec la musique de nos pa- aussi Ray Charles qui, avec juste quelques Radiohead comme on nous l’a plusieurs fois
rents, c’est vraiment quelque chose qui nous a micros et son groupe en live, sonnait si puis- demandé. Ça a fini par nous réussir et ça,
influencés et, rien que pour ça, nous ne renie- samment. C’est ce que j’ai voulu faire avec Richard le respecte. Mieux encore, il nous
rons jamais l’endroit d’où nous venons. Nos Tearing at the Seams. encourage.
familles respectives étaient issues de la classe Joseph et Nathaniel, vous êtes amis depuis près Les batailles d’ego, ce n’est pas votre truc, j’ai
© BRANTLEY GUTIERREZ

ouvrière. Nous sommes, nous aussi, devenus de trente ans. Avec The Night Sweats, est-ce une l’impression…
des ouvriers, mais en version musiciens ! deuxième famille que vous formez ? J.P.: Tous ceux qui se la racontaient ne sont plus
J.P. : Des idiots qui conduisent de grosses ma- J.P. : Oui, et d’ailleurs, je ne sais pas comment dans le groupe.
chines, voilà comment on considère les habi- les musiciens d’un même groupe font pour N.R. : Et du coup, plus personne n’a d’ego plus
tants du Missouri. Mais Denver nous a donné jouer ensemble sans s’aimer. Il y a beaucoup gros que le mien ! (Rires.)

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BEN HARPER et CHARLIE MUSSELWHITE

LE BLUES
FAIT LA PAIRE
Quand l’un des guitaristes
américains les plus engagés
et l’harmoniciste le plus
culte des États-Unis
se retrouvent pour faire
un album, puis deux, ça
dépote. Interview croisée.

Par Sophie Rosemont


Photographie de Dan Monick
ALCHIMIE
Sur ce deuxième
album, le tandem
Harper/Musselwhite
fonctionne
comme jamais.
BEN HARPER
CHARLIE MUSSELWHITE

onnet et sweat-shirt sombre pour ben harper, chemise impec- réconforte, qui est toujours là pour toi. Il

B
cable pour Charlie Musselwhite et, pour tous les deux, le sourire aux t’accompagne.
lèvres. Trois ans après le succès de leur premier album en commun, Get B.H. : Comme le dit Charlie, c’est un véritable
Up!, et quasiment vingt ans après leur première rencontre, en 1998, compagnon de vie. Ce qui est valable pour la
autour de John Lee Hooker avec lequel ils avaient enregistré “Burnin’ musique en général. On appuie sur le bouton
Hell”, le guitariste et l'harmoniciste reviennent avec No Mercy in This “play”, et on encaisse les tourments de la vie
Land. C’est décidément une période fructueuse pour Harper, qui a sorti plus facilement. Mais rien n’aide autant que le
un album en duo avec sa mère Ellen, Childhood Home (2014) avant de retrouver The blues, qui possède ce quelque chose qui nour-
Innocent Criminals sur Call It What It Is (2016). En pleine forme, il répond à nos questions rit, que l’on peut emporter partout avec soi. Il
avec enthousiasme, veillant cependant à laisser le plus de place possible à Charlie fait partie de l’aventure de la vie. C’est ce en
Musselwhite, qu’il regarde comme s’il était le Messie. Celui-ci transpire la bienveillance quoi il est profondément universel, même s’il
digne d’un vieux sage, mais la lueur de malice qui illumine en permanence son regard est d’origine américaine.
insinue qu’il porte toujours la flamme du blues en lui. Ce dont témoigne No Mercy in This Charlie, comment avez-vous reçu les textes de
Land, excellent recueil blues sous influence Delta, d’une authenticité non feinte et porté Ben, parfois très personnels, mais qui parlent aussi
par des grands thèmes sociaux et politiques, de l’addiction à l’alcool (“The Bottle Wins de ce que vous avez vécu, comme la mort de votre
Again”) au danger constant dans lesquels vivent des États-Unis trumpiens (“No Mercy in mère ou l’alcoolisme ?
This Land”). Bref, un disque fort et engagé, comme on voudrait en entendre plus souvent, C.M. : Ils m’ont confirmé que nous étions sur la
et qui confirme la complicité des deux musiciens. même longueur d’ondes, même si nous n’avons
jamais parlé directement de certains sujets
Où et comment est né cet album ? réécoute et on réalise que ce que l’on croyait sensibles. Par pudeur, ou parce que ça ne s’y
Charlie Musselwhite : D’abord pendant que nous faire et ce que l’on a produit au final, ce n’est prêtait pas, ou d’une autre manière. En tout
faisions la tournée qui a suivi Get Up!. Nous pas du tout la même chose. Cela n’a pas été le cas, nous nous comprenons. Le message que
sentions l’inspiration monter, monter, face à la cas cette fois-ci : je suis très sûr de moi ! Et je je voulais faire passer est là sans avoir eu
réaction du public. Nous avons pu constater sais de quoi je parle, puisque je suis plus sage besoin de le formuler. Ce qui va droit au cœur
que notre musique fonctionnait. Qu’elle avait désormais, vu que je vais sur la cinquantaine… ne vient pas forcément de la technicité des
la bonne énergie. Dès que nous avons terminé Aïe ! C’est dur à dire, ça fait mal. accords. Il vient d’un lieu plus profond, plus
les concerts, nous sommes partis enregistrer, C.M. : J’aimerais bien me plaindre d’avoir 50 ans, enfoui. C’est là où a creusé Ben, il me semble.
remontés à bloc, aux studios Village Recorder moi ! (Rires.) B.H. : Merci beaucoup, Charlie.
à Santa Monica. Nous avons travaillé en deux Vous souvenez-vous, Ben et Charlie, de votre Comment pourriez-vous définir votre relation, à
sessions. Avec, à chaque fois, le même rencontre avec le blues ? tous les deux ?
enthousiasme. C.M. : Quand j’étais petit et que ma B.H. : Charlie est une icône, que j’ai
Ben Harper : Get Up!, c’était la construction d’une famille avait déjà déménagé à la chance d’avoir comme frère.
maison. No Mercy in This Land, c’est la déco- Memphis, l’endroit le plus cool où C.M. : Un frère très, très vieux. Qui
ration intérieure. Les gens savent à quoi s’at- tu pouvais aller, c’était vers la pourrait être ton père ! (Rires.)
tendre, nous n’avons rien à prouver quant à la crique. Il y avait un côté ombragé “ NOTRE Mais tu as raison, nous sommes
pertinence de notre collaboration. Alors nous vers les bois, c’était l’idéal, l’été, BUT, C’EST des frères. Comme tous les vrais
avons persisté dans cette veine, tout en puisant pendant les journées très chaudes. D’ÊTRE bluesmen. Nous sommes minori-
dans toute la musique que nous écoutons. Le Là-bas, il y avait aussi ceux qui tra- taires au sein du paysage musical,
blues, mais pas seulement. Charlie aime la vaillaient dans les champs et qui
FIDÈLES mais on se serre les coudes.
musique cubaine, brésilienne. J’aime la soul, chantaient. Moi, j’étais un petit AU BLUES. L’album s’appelle donc No Mercy in
le funk… garçon allongé à l’ombre, seul, C’EST This Land. La situation de votre pays
Comment trouve-t-on la recette d’un blues à la écoutant ces voix. C’était du blues PEUT-ÊTRE vous désespère-t-elle à ce point ?
fois moderne et respectueux des traditions… et ça m’apaisait. “Don’t worry, eve- POUR CETTE C.M. : J’ai toujours de l’espoir, aussi
comme le vôtre ? rything’s gonna be all right…” Ça a embrumé que l’avenir puisse
C.M. : Je pense que c’est lui qui nous a trouvés. marché : aujourd’hui, tout va bien !
RAISON paraître. Est-ce que cela pourrait
Ce qu’on a vécu, vu, entendu et ressenti dans B.H. : Le blues, pour moi, ça a QUE NOTRE être pire ? Je ne le pense pas… Mais
nos enfances respectives, Ben et moi, nous a d’abord été Charlie. Ma grand- MUSIQUE c’est ce que je disais déjà sous
permis de le comprendre du mieux que nous mère était folle de Charlie. Elle SONNE Bush ! Et ça n’a fait qu’empirer,
pouvions. Notre but, c’est d’être fidèles au tenait avec mon grand-père un empirer, empirer… Avant même les
blues. C’est peut-être pour cette raison que magasin de musique. Lui réparait
JUSTE. ” élections, on sentait déjà le vent
notre musique sonne juste. les instruments et elle, elle en tourner. Mais que Trump gagne,
B.H. : Il y a un équilibre parfait avec l’harmonica jouait, les collectionnait, les ven- ça, c’est terrible. Et c’est un mys-
de Charlie. Il n’y a que lui pour jouer comme dait… Ils proposaient aussi un tère, tous ceux qui le soutiennent.
ça. L’émotion qu’il apporte, celle de sa voix, de large choix de disques, dont ceux de Charlie, Leurs cerveaux ne fonctionnent pas, leurs
son harmonica… Ça me bouleverse. Et, cela va avec lesquels j’ai grandi – mais aussi Muddy âmes les ont abandonnés. Où est l’âme, le
sans doute sonner pompeux, mais du point de Waters, Howlin’ Wolf... Un jour, j’ai découvert cœur, où sont l’éthique et la morale, ce que
vue de celui qui écrit un titre comme “Nothing Blind Willie Johnson. Ça a été la révélation. La l’homme a de meilleur ?
at All”, je dirais…(silence) Je dirais que j’ai slide guitar, la voix ! J’ai su que c’était ça que je B.H. : Pour ma part, je ne suis pas désespéré. Car
enf in réussi à faire ce que je voulais ! voulais faire pour le reste de ma vie. C’était le je suis encore dans le déni, je crois ! Ce qui m’a
Vraiment. son qu’il me fallait. choqué, en plus de sa victoire, c’est de voir à
Pourtant, Ben, vous avez toujours écrit des chan- Que représente le blues pour vous ? quel point ma fan base a été réactive. J’ai posté
sons engagées… C.M. : Le blues, c’est ma maîtresse. Il aide à tra- sur Instagram une photo de papier toilette
B.H. : Certes, mais très souvent, je pense que verser la vie, les bons comme les mauvais avec le visage de Trump dessus (à ces mots,
j’aurais pu faire mieux. Dix ans après, on se moments. C ’est aussi un pote, qui te Charlie rit de bon cœur) et les gens sont

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1

GET UP!
(1)  Charlie Musselwhite première partie de Cream. Le public, les musi-
et Ben Harper, sur la scène ciens, tout le monde était perché. J’étais fou de
du Staples Center, à Los joie à l’idée de découvrir la Californie, mais je
Angeles, lors de la cérémonie
n’ai dû voir, en tout et pour tout, que dix
des 56e Grammy Awards,
en 2014. (2) Après m i nut e s de S a n F r a nc i s c o : l’av ion
leur première tournée, m’attendait.
l’harmoniciste et le guitariste Vous vous êtes rattrapé, depuis…
sont retournés en studio
C.M. : Oui, je me suis installé dans un coin de
pour enregistrer leur tout
dernier album, No Mercy Californie très agréable, où il n’y a que des
in This Land. musiciens et des vignobles. On est loin des
bluesmen de Chicago que j’ai côtoyés jadis,
mais ça me convient très bien. Le mode de vie
devenus fous. Dans le bon comme dans le Johnson et les Staple Singers m’ont aidé à fran- est très sain. Ben, lui, vit dans l’est de Los
mauvais sens. C’est dingue, mes fans me chir bien des caps, à me sentir vivant même Angeles, où je ne vais pas très souvent. J’aime
connaissent, ils devraient se douter que jamais quand j’étais à deux doigts de la mort. Et puis, rester dans mes terres… Mais je persiste à pen-
je ne pourrai soutenir, ou même regarder sans il faut aimer. ser que, pour bien comprendre le monde, il
rien dire un homme comme Trump. B.H. : Oui, l’amour donne du sens à tout. C’est le faut aller faire un tour au Mississippi.
Comment avez-vous réagi ? cœur palpitant de la vie. Ben, Charlie, avez-vous des regrets ?
B.H. : C’était si virulent que je n’ai pas plus réagi Quel est votre point commun, à tous les deux, C.M. : J’en ai des tonnes ! Quand j’entends cer-
que ça. J’étais estomaqué. hormis le blues ? tains affirmer qu’ils ne changeraient rien de
C.M. : Tu as bien fait. Quand on se retrouve face B.H. : L’amour des belles fringues ! On fait très rien à leur vie, ça m’épate. Jamais je ne pour-
à une tempête de merde, il faut s’écarter, et la attention à la manière dont on s’habille. Et la rais dire un truc pareil. Il y a des choses que je
regarder passer en sifflotant, mine de rien. bonne bouffe, surtout la soul food, la cuisine n’aurais jamais dû faire, d’autres que j’aurais
Si vous deviez donner un conseil sur le meilleur sudiste afro-américaine. dû faire, d’autres avec lesquelles j’ai dû me
moyen de survivre en Amérique aujourd’hui, ce C.M. : J’adore ça. Donnez-moi un bon poulet frit, débrouiller, tant bien que mal.
serait lequel ? servi avec des haricots rouges, du chou, et du B.H. : J’ai beaucoup de regrets, moi aussi. En
C.M. : Tenir à la vérité. Ne pas y renoncer. Savoir thé sucré, et je suis le plus heureux des particulier dans ma vie personnelle. Certains
© MICHAEL TRAN/GETTY IMAGES. DAN MONICK.

pourquoi on a élu quelqu’un et lui demander hommes. sont réparables et d’autres ne le sont pas. L’âge
des comptes. Qu’importe les excuses qu’il va Le 30 mars, vous ouvrirez votre tournée à m’a permis d’évoluer, de me comprendre
sortir pour expliquer ce qui l’a empêché de San Francisco, dans la salle de concert légendaire davantage.
tenir ses promesses, il ne du Fillmore. Charlie, ça ne vous Charlie, vous considérez-vous comme un
faut pas le lâcher. Et puis, il rappelle pas quelque chose ? survivant ?
faut croire en soi-même. Aussi en ligne sur C.M. : (Rires.) C’est le premier C.M. : Oui, bien sûr. À de multiples reprises,
C’est là que le blues inter- endroit où j’ai joué, en 1967 ! j’aurais pu y passer. Et quelque chose m’a tou-
vient. Comme le gospel. Des Mon premier concer t en jours sauvé, ou du moins permis de rester
RETROUVEZ L’INTERVIEW COMPLET DE
ar tistes comme Rober t BEN HARPER ET CHARLIE MUSSELWHITE de hor s de C h ic a g o, en accroché à cette terre. Je n’en reviens pas.

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COMING BACK
Retour gagnant pour
Mark Everett, après une
pause de quatre ans.
CLOSE UP

En plein chantier
Pour son nouvel album, le leader de Eels semble avoir voulu prendre au pied
de la terre l’expression “remettre le métier sur l’ouvrage”.
Par XAVIER BONNET

F
uyant, insaisissable. pas de album très personnel, pour ne pas dire très inti- piration venir. Et s’il fallait que six mois
doute : anguille il fut, anguille il miste. Vous avait-il épuisé, d’une certaine passent entre deux moments d’inspiration,
reste. Les décennies ont beau manière ? ça ne me posait aucun problème.
passer, en effet, le principe de M.E. : Probablement. En tout cas, il a beau- Dans la présentation de ce nouvel album, vous
l’interview demeure pour Mark coup joué dans ce sentiment impératif de insistez sur l’idée que si le monde est devenu
Everett une figure imposée à laquelle il ne faire un break. Ce fut un album très difficile dingue, il y a toujours de la beauté à y puiser. Où
s’habitue pas. Et si aujourd’hui, il en accepte pour moi et qui avait fini de me rendre mal et quand en avez-vous trouvé, la dernière fois ?
l’augure avec une meilleure volonté évi- à l’aise par le fait d’avoir mon nom dans le M.E. : Un des thèmes de cet album, au-delà de
dente, voire quelques sourires au passage, titre et ma photo sur la pochette. Je n’avais son titre, est celui de la déconstruction et de
l’exercice demeure une souffrance. Voire jamais fait ça, et là, c’était affiché… en gros ! la reconstruction. Nous passons le plus clair
une torture, selon ses propres mots. Bref, les Je suis déjà bien plus à l’aise avec le nou- de nos vies à construire des défenses, à
réponses sont autant d’accouchements dif- veau, précisément parce qu’il est débar- construire des murs. Mais que protégeons-
ficiles, un peu comme si les quatre ans qui rassé de tout ça. nous, qu’enfermons-nous, sinon nous-
séparent son précédent album avec Eels, Toujours ce besoin de vous cacher ? mêmes ? Et que se passe-t-il quand vous
The Cautionary Tales of Mark Oliver Eve- M.E. : C’est compliqué… Je n’ai pas le senti- vous émancipez de ces défenses et que vous
rett, et le petit nouveau, baptisé The Decons- ment de me fixer des limites ou de me poser retrouvez la douceur et l’innocence de l’en-
truction, avaient d’un seul coup d’un seul des filtres quand j’écris une chanson, encore fance ? Voilà le genre de beauté que cette
volé en éclats. Anéanti tous les bienfaits moins de me censurer, mais je pense qu’en terre peut encore nous offrir.
d’un break que notre homme aura jugé in- m’exposant comme je l’avais fait sur cet Comme d’habitude chez vous, les chansons de
dispensable ? N’allons pas trop loin… Dans album, j’étais allé trop loin. cet album sont plutôt courtes. Peut-on parler de
cet hôtel de l’ouest londonien qui signature en la matière ?
ressemble soudain davantage à M.E.. : Je ne veux pas déranger les
une prison dorée, Mister E fait gens trop long temps ! (Rires.)
donc contre mauvaise fortune bon
cœur, prêt à défendre “à sa façon”
un douzième album studio qui,
“SURTOUT
JE NE VOULAIS
PAS
L’écriture la plus succincte est pré-
cisément celle que je préfère. Au-
jourd’hui je pense maîtriser tout
hum, parle de lui-même, entre
flamboyance et pondération, avec
ME METTRE LA MOINDRE ça. Mais ce n’est pas non plus une
méthode ou une recette.
des atmosphères musicales qui PRESSION ET LAISSER Est- ce votre album le moins
semblent en emprunter plus que
jamais aux musiques de films –
enfin, pour nous, car le principal
L’INSPIRATION VENIR ” sombre ?
M.E. : Je ne sais pas… J’aurais ten-
dance à penser qu’aucun ne l’a été
intéressé estime, lui, que “pas plus plus que l’autre. On a souvent cata-
que d’habitude”. Let the music do the tal- En parlant de votre apparition sur la série télévi- logué certains d’entre eux comme sombres,
king ? Ce ne serait pas fait pour lui déplaire, sée Love il y a deux ans, vous expliquiez qu’elle était à tort, alors que ce n’était pas le sujet. Elec-
à notre binoclard ne pensant qu’à regagner parfaite car ne correspondant à rien de ce que vous tro-Shock Blues est un bon exemple. Tout le
sa Californie plus vite que son ombre… faisiez d’habitude. Revenir à une forme de normalité monde y a vu l’album de cette mort tragique,
fut-il difficile ? alors qu’il se termine en disant qu’il est
Pourquoi un tel break à ce moment précis de M.E. : C’est surtout étrange d’avoir à refaire temps de vivre. Ça a même toujours été son
votre carrière ? ça (la promotion, les interviews, ndlr). véritable message !
Mark Everett : Quand tu fais la même chose de- Quand j’ai démarré ce break, je me suis dit Le grand amour et la famille sont-ils le refuge
puis longtemps, ce besoin de pause finit par que j’en avais peut-être fini pour de bon avec ultime aux troubles du monde extérieur, comme
te rattraper d’une manière ou d’une autre, cette vie antérieure. Pour ce qui est de re- le laisse entendre cet album ici ou là ?
et tu comprends qu’il est temps de lever le commencer à composer, je pense que je me M.E. : Oui, si vous avez de la chance ! Mais pas
pied ou de changer quelque chose. Dans suis facilité la tâche en ne pensant pas seulement. Sur le dernier morceau de l’al-
mon cas, le souci était le travail. Je m’étais “album”, mais en abordant les chansons les bum, “In Our Cathedral”, l’idée est que l’on
donné à fond dedans pendant tant d’années unes après les autres. Je n’ai pas cherché à peut être heureux sans cet amour et sans
et l’év idence de souf f ler s’est imposée développer un thème général autour duquel cette famille pour peu que l’on en fasse le
d’elle-même. tourneraient un certain nombre de mor- choix, que l’on peut être heureux dans toute
© ROCKY SCHENK

Comme votre biographie quelques années plus ceaux, comme ce fut souvent le cas chez moi situation, en acceptant la réalité de son quo-
tôt (Things the Grandchildren Should Know, paru par le passé. Je ne voulais surtout pas me tidien et qu’en tout cas on ne fasse pas de
en 2008), The Cautionary Tales… avait été un mettre la moindre pression et laisser l’ins- celle-ci un obstacle.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 69
SEL F MADE
MEN
Ils sont leurs propres managers/producteurs/tourneurs…
Et, ne se jugeant pourtant pas assez indépendants, les deux Gascons
de The Inspector Cluzo se lanceront dans l’élevage d’oies afin de
s’auto-alimenter. À l’occasion de la sortie de leur sixième album
en mai et d’un livre-anniversaire, on est allé vérifier pourquoi
leur quotidien inspire à ce point leur musique. Reportage.

Par Samuel Degasne


Photographie de Denoual Coatleven

“O
n n’a pas envie de champ, sans aide extérieure. Des caboches s’approchant trop près du micro… La vie, sans
raconter notre enregis- aussi dures ? Ça ne se dompte pas, malheu- édulcorant. Les bouseux parlaient aux bou-
trement à Nashville. reux. Allons ! Ça s’apprivoise avec le temps… seux : comment ne pas tomber amoureux ?
On s’en fout ! Encore
moins en marge d’un La première fois qu’on a croisé les Gascons de On avait tenté l’année suivante une nouvelle
concert... On est en pleine période de gavage et The Inspector Cluzo, c’était au festival des bravade, mordant ce coup-ci les pre-
on doit se faire remplacer par un voisin de Vieilles Charrues en 2011. En interview, le miers. Quid de Mont-de-Marsan sans
80 piges. Alors, ce n’est pas pour aller enregis- chanteur avait tartiné Ben l’Oncle Soul (“gros Intervilles ? Hein, dis ? Ah ah ! Échec : on
trer une connerie ! Venez plutôt à la ferme : on con”, “un boulard comme ça”, “musique de s’était vite fait renvoyer dans les cordes (de
parlera art et démarche intellectuelle qui essaie merde”…), jurant même avoir pissé sur les l’étable) sur l’ignorance des citadins du monde
de tirer les choses vers le haut…” Voilà. Ils ont pneus de son tour bus… Rock ! La curiosité animal… Même au Download Festival
toujours été comme ça les Cluzo : des put*** était assez piquée pour aller vérifier si ces forts en 2016, on croyait avoir trouvé la faille :
de têtes de mule – eux se disent “pugnaces” ! en gueule en avaient autant dans le manche quoooi ? Des marxistes au sein d’un événe-
Du genre à vous balourder leurs règles du jeu (spoiler alert : la réponse est oui). Sur place, ment Live Nation, une des plus grandes
et puis c’est tout – peu importe si leurs oignons les bourrés se mettaient joyeusement sur la multinationales du spectacle ? On tenait enfin
font chialer. Pas qu’ils soient spécialement tronche dans un pogo foutraque, attisés par le notre revanche ! De courte durée encore.
condescendants (on pourrait parfois s’y duo qui charriait la Bretagne et les bassistes L’argument : ils n’avaient rien contre ceux qui
méprendre), mais quand on adopte leur pro- (leur label s’appelle Fuck the Bass Player), s’assumaient et que l’écueil se situait plutôt du
sélytisme, on prend l’habitude du dominant. brandissant leur drapeau et allant jusqu’à côté des structures détournant l’argent public
De tracer son sillon, sur vinyle et dans le mitrailler de phalanges un impétueux pour s’enrichir. Encore raté.

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CHAMP TOURNANT
L’album We The People of the Soil
(4 mai 2018) marque les 10 ans
du groupe. Dix ans pendant lesquels
Mathieu et Laurent ont donné plus
de 850 concerts dans 57 pays.
n 2017, on les a recroisés à Le chanteur-guitariste, Laurent, hirsute dont les ensemble votre sixième album, peu importe si

E Madagascar (on avait soufflé leur


nom à un festival local, persuadé
que leur do it yourself borné pour-
rait inspirer). Leur 56e pays en dix ans ! Sur
scène, le duo avait mis en garde sur l’appropria-
yeux clairs surnagent dans la pilosité, nous
accueille pour un long tour du propriétaire. Les
plantations, les enclos, la salle de gavage prise
au vent, la réserve de maïs, l’infirmerie, la pièce
commune… “Ici, il n’y a pas de fierté à faire de la
vous n’avez pas tout l’argent.” D’un barbu ayant
géré les projets de Jack White, Arctic Monkeys
ou encore Tinariwen ? CQFD : la musique,
comme le vin, a besoin d’un bon terroir.

tion des terres agricoles par les Chinois. Égaux musique, mais une fierté à être sur place ! Tu n’es On passe à table se réchauffer : généreuses ril-
à eux-mêmes. L’entrevue, trop courte, nous avait pas gascon parce que tu es né ici, mais parce que lettes d’oies et confit, puis du pif local pour
seulement permis d’apprendre l’enregistrement tu y crées des richesses…” Comprendre : en habi- mouiller les gosiers et culbuter la ratatouille.
d’un nouvel album. Puis on les a revus aux tant Paris, vous n’êtes plus bretons. Salaud. On Attendez, la… ? “C’est pas basque, la piperade ?”
Vieilles Charrues, la rillette d’oie entre les ne l’avait pas vu venir. “Il y a un vieux proverbe BAM ! À mater le regard en biais du Laurent,
chicots. Dans les coulisses, le chanteur avait ici qui dit : ‘Le voisin, plus que le cousin’. C’est lui bredouillant dans sa barbe que la recette vient
hurlé au loin un “Défoncez-le !” hilare pour per- qui va tuer tes bêtes et inversement… ou te rem- tout de même de sa grand-mère, on comprend
turber notre interview de l’artiste électro Feder... placer lors de périodes de concerts !” que l’on a fait mouche... (mouahaha)Repus, le
Eux qui fustigent la “musique USB”, c’était de café en bout de table dans le verre en Pyrex avec
bonne guerre. Ce déclic, le groupe l’a eu lors de l’Exposition le cendard à portée de doigts, Nashville peut
universelle de 2010, en Chine. Les Cluzo y (enfin) être raconté. Laurent, joue les guides :
Second e-mail : “Couvrez-vous ! La Gascogne jouaient avec -M- et Olivia Ruiz, constatant une “Notre précédent album, en 2016, était un
reste gelée… Et pas tuée comme en double, très 70’s, basé sur les jams
ville ou sur la côte landaise ! Mais funk-rock. En vieillissant, on
ça va, vous êtes des rustiques, non ?” épure ! C’est instinctif. Vance nous a
Tenez ! Qu’est-ce qu’on disait ? Ben rassurés en expliquant qu’il n’était
oui, justement. Qui mieux pour le pas là pour nous changer, mais
bras de fer que le fils (photographe) obtenir la meilleure version. Et
d’un agriculteur bio et que le petit- ajouté que si t’es incapable de faire
fils ( journaliste) d’une éleveuse la différence entre les trois King
d’oies, tous deux issus de la (Freddy, Albert et B.B, ndlr), tu n’as
Bretagne et sa périphérie ? Un rien à faire dans la musique. Ah
derby du Grand Ouest s’annonçait ! ah !”
Car si les Cluzo ont souhaité un
retour aux traditions, ils viennent ourquoi lui ? “parce
tout de même de la ville et se sont
rencontrés en école de commerce.
Hé oui ! Nous ? Hum. Nous avions
fui nos campagnes pour épouser
(enfin) l’anonymat et la tolérance
P qu’il s’occupe du blues-
man Seasick Steve – un
pote de Janis Joplin et
Kurt Cobain. Pour sa maîtrise des
enregistrements sur bande, aussi.”
des métropoles... Ne plus être plouc BACK TO THE ROOTS. En 2013, les rockeurs rachètent la ferme Lou Casse, On remarque d’ailleurs que le titre
en Gascogne. Objectif : s'auto-alimenter et créer des richesses locales.
et se cabosser le corps pour une de l’album fait référence à une
misère. Au vu du miroir inversé, le chanson de Rage Against the
débat promettait d’être fructueux. disparition des cultures locales – sur tous les Machine (“People of the Sun”, qui invite le
plans que le mot suggère. “À la ferme, on coha- peuple aztèque mexicain à prendre le pouvoir),
Le jour dit, notre arrivée à Mont-de-Marsan a bite avec les animaux et les végétaux. La vraie groupe dont le nom est inspiré du manifeste
tout de la délégation indigène, avec échange de écologie, c’est redonner ce que tu as pris ! L’un a communiste écrit par Marx et Engels (la
produits régionaux (kouign-amann, far breton, besoin de l’autre et les choses doivent être en équi- “machine” représentant notamment la mon-
vin du Landreau…). Le batteur s’enthousiasme : libre. Le meilleur moyen de lutter contre dialisation). Tiens, tiens… Une lutte des classes
“Ah ah ! Gascons, Bretons, il y a ce même désir de Monsanto, c’est de planter. Un écolo qui n’a pas qu’ils appliquent d’ailleurs à eux-mêmes en
liberté. C’est notre tour de Babel ! Mais que notre mal aux lombaires, ce n’est pas un vrai !” À mettant à l’honneur – une blague du graphiste
culture passe par l’unique prisme d’une langue terme, les rockeurs souhaitent transformer leur conservée à l’impression – leur bouc Miguel sur
commune, c’est quand même typiquement fran- grange pour créer une fondation qui transmet- la pochette, alors que les Cluzo sont relégués au
çais, non ?” On acquiesce sans répondant. trait ces gestes traditionnels. Rien à redire. dos. L’importance du contexte, toujours.
S’ensuit un recueillement devant les arènes du
Plumaçon. L’heure est au symbole : en 1976, le “C’est pour cette raison que, à l’exception d’un “C’est notre album le plus réduit. C’est un retour
lieu accueillit le premier festival punk européen Didier Wampas par exemple, nous nous sentons au blues. Tous les morceaux, en accords ouverts,
(un 33-tours pirate des Clash y a même été enre- plus proches des artistes américains. Ils ne peuvent être joués en acoustique. J’ai d’ailleurs
gistré lors de la deuxième édition). Clin d’œil. connaissent pas l’intermittence ! Une partie des joué avec pas mal de grattes à Nashville :
dérives de l’industrie musicale vient des inter- Gretsch, Telecaster… Et répété sur l’ampli
Pendant le trajet jusqu’à la ferme, Mathieu phi- médiaires devant justifier leur salaire ou le fait orange de Jack White pendant que Mathieu
losophe : “La France n’existe plus dans les villes. d’atteindre un statut de musicien professionnel s’entraînait sur le kit batterie des White Stripes,
Ce sont des copies des autres métropoles euro- avant même d’être connu…” C’est justement ce pour finir sur un ampli Fender Vibroverb
© DENOUAL COATLEVEN

péennes. Il est urgent de réinvestir la campagne, qui aurait plu au producteur américain Vance de 1962.” Mathieu : “Moi, j’avais six caisses
de repenser local, d’agir global et de revenir à la Powell – et raison de notre venue. L’homme aux claires devant moi. Et tous les dimanches, les
philosophie des Lumières. Les Montaigne, etc., quatre Grammy Awards s’est empressé de leur types achètent du matos dans les brocantes,
c’était des ruraux !” Un point pour eux. demander ce qu’ ils faisaient à côté… comme des cymbales cassées, pour que ça sonne
“Agriculteurs ? Ça s’entend... OK. On enregistrera ‘vieux’, t’imagines ?” Comme souvent, Laurent

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3

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7
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GRANDEUR NATURE
(1) Ici, le mot bio est banni : “Ces labels ont les mêmes
schémas productivistes que l’agriculture industrielle”,
dixit Mathieu (2) Dans leur ferme gasconne de 5 ha.
(3) “Mange des carottes, Degasne, ça te rendra
aimable!” (4) Le bouc Miguel, égérie du nouvel album
de Clouzo. (5) À Nashville, lors de l’enregistrement avec
le producteur Vance Powell (au centre). (6) Les rockeurs
élèvent, gavent et cuisinent 200 oies par an. (7) Chaque
parcelle est cultivée dans le but d’enrichir la suivante.

reprend la main : “Ce disque, c’est de la boxe l’espoir qui les habitent encore, voire de nos à la ferme. “Seulement s’adapter au décalage
américaine. Il y a peu de flagornerie. Que des pertes d’illusions tristement citadines. Encore horaire. Ici, on se lève à 6 h du mat’. En festival,
frappes courtes, mais efficaces et parmi les- un point pour eux ? Qu’importe, l’heure du on nous fait souvent jouer à 1 h…”
quelles la voix est un instrument. Les mots repas nous ranime : cuisse d’oie, pommes de
doivent être des punchs. Le sens terre et carottes du potager fraîche- En repartant, on sourit à l’évocation d’un grand
prime même sur la rime.” ment ramassées, arrosés d’un journaliste qui est resté là trois jours, semble-t-il
Jean-Pierre Larrieu de 1991 – un émerveillé. Nous sommes émus, évidemment.
Justement. Est-ce que leur discours vin blanc bio du Béarn. C’est Noël. Encore plus amoureux, aussi (même si le groupe
engagé ne serait pas plus accessible “ SI T’ES Et que dire du foie gras servi au ne nous le rend pas toujours). Des questions
en français ? Laurent répond INCAPABLE couteau (on se fait confisquer le plein la tête sur nos choix, la transmission de nos
(volontairement ?) à côté : pain, sous prétexte qu’il dénature- traditions, l’abandon ou non de valeurs… Mais
“Attention ! On ne chante pas en
DE FAIRE LA rait le produit) ? Oui, que dire… on sourit malgré tout, car si l’aspect rustique
anglais, mais en américain. Pour la DIFFÉRENCE À part que c’est de la corruption revendiqué impressionne sans doute le confrère
rythmique, surtout. Tu sais, ils ont ENTRE LES aggravée de photographe et de de métropole en mal de zoo, il amusera ceux qui
peu de mots : c’est un langage assez TROIS KING journaliste (on s’est resservi). – comme nous – ont connu jusqu’à la préadoles-
rural, comme le gascon. Hé hé !” Même dans l’art de la table, on cence le champ comme seules toilettes et le
L’hôte se lève. On a compris. Alors [FREDDY, trouve des similitudes avec leur robinet de l’étable plutôt que la douche à l’ita-
que l’on espérait poursuivre via une ALBERT ET musique : prendre le temps. “En lienne aperçue le matin...
jam de guitares – ou perdre quelques B.B.], TU N’AS club, on peut être en 70 dB. On force
points de vie à l’eau de feu –, c’est le public à ralentir la cadence pour Le chemin du retour en voiture fut autant
rideau. Coucher, 23 h.
RIEN À FAIRE qu’il nous écoute. Notre message est chargé de symboles qu’à l’aller, croisant un pont
DANS LA trop important. On interpelle, puis de chemin de fer rouillé et surtout un calvaire
Lever, 8 h. La matinée est consacrée MUSIQUE ” on balance un morceau soul der- brumeux à un carrefour. La référence au blues-
aux séances photo. L’occasion de rière !”, raconte le batteur. man Tommy Johnson est dans toutes les têtes
baisser la garde. De noter que (dont la légende – attribuée à tort à Robert
Laurent (par modestie ?) utilise la Prochain défi, pour les dix ans ? Johnson – prétend qu’il aurait vendu son âme
plupart du temps les mots des “Inviter des groupes croisés dans les au diable, rencontré à un carrefour, contre sa
© DENOUAL COATLEVEN

autres pour décrire le groupe. Et prendre pays visités – Chili, Japon, Madagascar… – virtuosité à la guitare). Référence exagérée ? Pas
conscience, via des discussions, que la naïveté pour les faire jouer en première partie. Exposer tant que ça quand on apprend en montant dans
des Cluzo sur certains “personnages” de l’indus- davantage les musiques non formatées”, rajoute le train – le week-end faisant alors brusque-
trie musicale (programmateurs, directeurs…) Laurent dans un clin d’œil. Reste que le duo n’a ment sens – que le nom du guitariste est
en dit déjà beaucoup de leur distance ou de pas besoin de préparation physique, vu le travail Lacrouts : “la croix”, en gascon…

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 73
PÉRIODES
À ses débuts, l’auteur-
compositeur proposait déjà
une musique aussi intemporelle
que parfois anachronique,
mais toujours novatrice.

TOM WAITS
L’INVITATION
AU BLUES
La réédition des sept premiers albums de Tom Waits nous ramène vers
la période jazz-blues de ce magicien des sons, farouchement atypique,
mû par la seule obsession de rester toujours au plus près de lui-même.
Pour mieux nous enchanter.

Par Alain Gouvrion.


Photographie de Jess Dylan
T O M WA I T S

O
n le croyait à jamais brouillé avec son passé, cette image de bluesman Jones, et son pote le chanteur et composi-
titubant sous un réverbère au son moelleux d’une contrebasse de jazz et d’un sax teur Chuck E. Weiss, futur héros de “Chuck
ténor. Celle de The Heart of Saturday Night et autres galettes gravées au mitan E’s in Love”, le premier succès de Jones. Tom
des années 70, lorsque Tom Waits surgit de nulle part pour nous ensorceler de et Chuck forment un étrange binôme qui
ses ténébreuses romances, sublimement anachroniques : “Tom Traubert’s Blues”, n’est pas sans rappeler celui de Jack Kerouac
“Invitation to the Blues”, “Waltzing Matilda” ou l’inusable “Blue Valentine”. Lancé et de Neal Cassady, le chien fou de On the
dans des aventures sonores beaucoup plus audacieuses depuis trente-cinq ans, Road. Des années plus tôt, Waits a été litté-
(Swordfishtrombones, 1983), Waits semblait n’éprouver aucune nostalgie – contrairement à ralement foudroyé par Kerouac et les
nombre de ses fans – pour le (bon vieux) temps où il passa de l’anonymat des clubs de écrivains beat, qu’il a découverts via son
Los Angeles au statut d’artiste culte vénéré par nombre de musiciens, tels que Bruce idole B ob D y l a n . L e u r v i sion d’u ne
Springsteen, Neil Young ou son ami Keith Richards. Amérique traversée de part en part par des
“clochards célestes” l’a poussé à noter – le
Et puis, alors qu’il venait à peine de boucler locaux est de chanter ses propres chansons. plus souvent sur des serviettes en papier –
la remastérisation de la partie la plus récente Même si son manager, Herb Cohen, a les conversations qu’il grappille dans les
de son œuvre (de Mule Variations à Bad as d’abord envisagé pour lui une carrière de bars after hours. Elles serviront de matière
Me), on apprenait, courant janvier, la réédi- songwriter comme ceux de Tin Pan Alley – à ses futures chansons. Plus tard, il tombe
tion imminente des sept premiers albums de rôle qui est loin de déplaire à l’intéressé : l it t é r a le me nt a mou r e u x d e C h a rle s
Waits, initialement enregistrés sur Asylum, “J’ai pris le train des chanteurs composi- Bukowski, “l’écrivain des laissés-pour-
le label fondé par David Geffen, et désormais teurs au moment où ils rencontraient compte”, dont il dévore la chronique
tombés dans l’escarcelle d’Anti-Records, qui estime, sympathie et soutien, racontera hebdomadaire, “Le Journal d’un vieux
publie ses disques depuis 1999. Une excel- Waits au journaliste Barney Hoskyns. À un dég ueulasse”, dans le L. A. Free Press.
lente nouvelle dans la mesure où certaines de moment, n’importe quel auteur-interprète “À 20 ans, je réfutais la culture hippie, et
ces références étaient devenues difficiles à pouvait dégoter un contrat.” c’est toujours le cas, confie-t-il, depuis son

E
trouver et qu’aucune d’entre elles n’avait été repaire du comté de Sonoma, au nord de la
remastérisée. Mais aussi parce que des nregistré au printemps 1972 au Californie. Je fantasmais sur Kerouac,
splendeurs telles que Nighthawks at the Sunset Sound à Hollywood, Closing Ginsberg, Bukowski… Ces gars ont incarné
Diner, Foreign Affairs, Small Change ou Blue Time ne rencontre aucun succès. Tout pour moi un modèle paternel. La voiture
Valentine – pour ne citer que celles-là – au plus peut-on deviner, dans cette était pour eux un symbole de curiosité,
s’avèrent i nd i spen sable s si l’on veut voix encore juvénile qui nasille d’étranges comme pour le photographe Robert Frank.
comprendre le statut unique dont Waits ballades sentimentales, les promesses de J’ai connu tous ces artistes. Ils parlaient des
bénéficie encore aujourd’hui : celui d’un quelque chose de sombre et de gens de la rue, écrivaient pour
musicien inclassable, impliqué dans toutes déchirant qui ne tardera pas à ceux qui n’avaient pas de voix.”
les formes d’art (“Performer, chanteur, comé- émerger. Il y a déjà un moment
dien, songwriter, magicien, enfants des fées que les démos de Waits circulent Les histoires qu’il chantera, ou
et guide spirituel”, dirait Neil Young, lors de dans le métier, mais la reprise de “ ON DEVINE, plutôt éructera bientôt de sa voix
son intronisation au Rock & Roll Hall of “Ol’ 55”, la chanson qui ouvre DANS CETTE cabossée, seront peuplées de per-
Fame) et jouissant d’une liberté de création Closing Time, par les Eagles sur VOIX JENCORE sonnages qu’on pourrait tout
leur album On the Border (1974)
et d’une indépendance conquises à force
d’obstination. va cha nger pa ssablement la
JUVÉNILE, LES aussi bien croiser dans un roman
de Bukowski. Des losers, des
donne. Elle va lui rapporter de PROMESSES prostitués et des alcoolos ressem-
C’est peu dire que Tom Waits est un ovni confortables royalties et attirer DE QUELQUE blant souvent à Frank, ce père qui
quand il déboule sur la scène musicale de l’attention sur lui, même s’il CHOSE l’emmenait faire la tournée des
L.A. avec Closing Time, en 1973. Casquette déclare sur le moment trouver DE SOMBRE bars quand il était gosse et qui,
vissée sur le crâne, costume étriqué, ges- leur version “un peu antisep- plus tard, lui inspirera la chanson
tuelle de mime s’accrochant aux volutes tique”. Les critiques musicaux
ET DE “Frank’s Wild Years”. “Je suis un
d’une éternelle cigarette, f lanqué d’un qui, en règle générale, détestent DÉCHIRANT paumé, comme tous les artistes
groupe de jazzmen, il ressemble plus à un les Eagles – riches, arrogants et QUI NE qui viennent de loin, confesse-t-
poète de la Beat Generation égaré dans trop musiciens pour leurs oreilles TARDERA PAS il. Une blessure enfouie depuis
l’enfance, la mort d’un proche, ou
l’époque qu’aux autres artistes Asylum :
Jackson Browne, Joni Mitchell, Linda
– se délectent de l’anecdote,
omettant de préciser que Waits
À ÉMERGER ” un divorce, vont nous pousser à
Ronstadt ou les Eagles. Mais David Geffen par la suite s’excusera platement entreprendre un voyage. Et puis,
s’est entiché de ses per for ma nces au pour ce jugement à l’emporte- un jour, on se retrouve à prier
Troubadour, le club hype de Santa Monica pièce : “J’étais un môme… une tête Ray Charles devant un juke-box ;
Boulevard où fraye l’aristocratie des musi- de nœud qui essayait de se faire remar- à chercher un père qui a foutu le camp quand
ciens qui vit plus haut, dans les canyons. quer… J’en ai parlé avec Don Henley ; j’ai on avait 10 ans. Le seul truc qu’on sache de
© EAMONN MCCABE/REDFERNS/GETTY IMAGES

Waits, lui, préfère de loin le Tropicana Motel, retiré tout ce que j’ai dit et on a tiré un trait lui, c’est qu’il roule en Chevrolet break. Il était
situé à deux pas, au 8585, un établissement sur tout ça.” génial mon père, alcoolique aussi. Vagabond,
des années 40 où il a élu domicile et auquel romantique… Il a mis le feu à notre pavillon
il restera longtemps fidèle – y trimballant Waits ne se met pas pour autant à frayer de banlieue, mais il m’a appris plein de
même son piano dans le dos du propriétaire avec la clique de Geffen – les Jackson choses. À jouer du ukulélé par exemple. C’est
des lieux, un certain Jerry Heiner. Browne, Don Henley, Glenn Frey et autres lui qui m’a offert ma première guitare. »
J.D. Souther. Il continue à traîner au
Mis à part le Troubadour, le seul point com- Tropicana avec sa girlfriend, une jeune Du Napoleone Pizza House, dans la ban-
mun de Waits avec les autres musiciens folkeuse inconnue du nom de Rickie Lee lieue ouv r ière de Nationa l Cit y, où il

76 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
HORS DU TEMPS
“À 20 ans, je réfutais
la culture hippie... Et c’est
toujours le cas...”
T O M WA I T S

officiera successivement comme plongeur, L’ART DE L’IMAGE loge d’une strip-teaseuse à demi-nue, tout
portier puis artiste en devenir, aux coffee “Je me rêvais photographe. À 18 ans, comme celle de Foreign Affairs, très film
je me suis inscrit à un cours de photographie
houses de la région de San Diego où il s’es- noir, qui le voit capturé dans la pénombre
tout en étant daltonien.”
saye au folk en humble émule de Dylan, avec une jeune Amérindienne – employée
Waits entreprend une lente mais métho- du Troubadour – tenant un passeport dans
dique métamorphose. “Dès Closing Time, et - pour la tournée qui suivra la sortie de son la main. Sans oublier, bien sûr, le magni-
même avant, j’ai cherché mon propre per- chef-d’œuvre absolu, Blue Valentine (1978), fique portrait, signé Elliot Gilbert, ornant
sonnage… C’est quelqu’un qu’on forge, qui Waits empruntera des éléments du tableau la pochette de Blue Valentine, avec, au
est au plus près de vous et, en même temps, Gas Station du même Hopper (pompe à verso, la fille en robe rouge renversée sur le
une théâtralisation de votre personne et de essence, roues de voiture, etc.) pour suggérer capot de la voiture, véritable photogramme
votre âme. C’est un très long travail de un décor de station-service qui accentue le de cinéma impliquant une Rickie Lee Jones
recherche, comme celui d’un danseur, d’un côté cinématographique de ses shows. Une incognito… Plus qu’une “Invitation to the
mime. J’ai travaillé mon personnage en me obsession esthétique qui ne date pas d’hier. Blues”, l’artwork des albums de Waits, c’est
b al a d ant d an s l e s ch amps , e n pl e in Waits aime à rappeler sa première vocation, un peu comme ce ticket qu’on s’offre au
brouillard… Le brouillard, la fumée d’un que certains de ses aficionados ignorent cinéma du coin avant de s’abandonner, le
feu servaient ma nature offusquée… tout encore : “Je me rêvais photographe. À 18 ans, temps d’une séance, au mystérieux sortilège
comme le noir et le blanc… un chapeau… la je me suis inscrit à un cours de photogra- de quelque sér ie B. hol ly wood ien ne.
façon de l’ôter ! La gestuelle des mains ! La phie, tout en étant daltonien. J’avais tout le “ C h r i s t m a s C a r d f r om a Ho ok e r i n
courbe de mon dos… Tout cela a produit des temps mon appareil avec moi. Mes sujets Minneapolis”, “Big Joe and Phantom 309”,
chorégraphies dyslexiques, pas coordon- favoris étaient les clodos. La musique a sup- “The Piano Has Been Drinking (Not Me)”,
nées… cette palpitation, vibration, planté mon goût pour l’objectif, mais là, il “Bad Liver and a Broken Heart”, “Diamonds
fibrillation du corps…” revient.” on My Windshield”, la puissance évocatrice
des titres suggère des images jaillissant,

C
Peu à peu, Waits s’est approché de cette ette mise en scène de lui-même - entre scat, talk-over et crooner débraillé,
figure du bluesman beat qu’il ne cessera de qu’il finira par trouver caricaturale portés par sa voix déglinguée, froissée, qui
© MICHAEL PUTLAND/GETTY IMAGES.

peaufiner dans ses disques ultérieurs, The - va être pour beaucoup dans l’impact ne ressemble à nulle autre… De quoi séduire
Heart of Saturday Night (1974) à la pochette de ses disques sur le public, surtout un public qui n’entend plus se limiter aux
dessinée évoquant celle de In the Wee Small en Eu rop e . Au for m at 33 -t ou r s , se s arcanes un peu simplistes du rock et qui, à
Hours de Frank Sinatra et plus encore pochettes claquent comme des affiches de son tour, découvre les romans de Bukowski
Nighthawks at the Diner (1975), au titre ins- films imaginaires, des appels à d’infinies et de John Fante, tout en éprouvant une sou-
piré par la fameuse toile d’Edward Hopper, dérives nocturnes, au diapason de ses chan- daine nostalgie pour les vieilles toiles des
autre grande inf luence, visuelle cette fois sons. Celle de Small Change, prise dans la années 40-50 qui ont fasciné le musicien.

78 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
Magnifiquement à contre-courant, Waits horizons. Waits cherche un son plus rugueux ma quête des sons et des instruments. Une
vous offrait une virée poignante dans l’en- qui aboutira, dans un premier temps, au très fois, j’ai passé une longue nuit dans un hôtel
vers du décor, une Amérique hantée par ces rhy thm’n’ blues Heartattack and Vine – j’ai toujours conçu mes chansons et mes
misfits aux destins tordus, qui, ailleurs que (1980), avec “Jersey Girl” que reprendra albums dans des chambres d’hôtel, sur la
chez lui, n’auraient même pas eu les hon- Bruce Springsteen. Cette fille du New Jersey route, et continue à le faire – à essayer de
neurs d’un couplet. Où que vous vous qu’il dépeint amoureusement avec un clin reproduire tous les instruments et les sons
trouviez, il vous suffisait d’ouvrir la fenêtre, d’œil aux anciennes formations doo-wop d’un orchestre, comme le big band de Duke
par une nuit d’été, pour entendre enfler la comme les Drifters (les “shalala” du refrain) Ellington, avec ma seule voix. Ma palette
rumeur des rues, sentir la chaleur montant n’est autre qu’une jeune femme blonde du m’est apparue plus consistante que je ne
de l’asphalte, imaginer des histoires aussi nom de Kathleen Brennan. Engagée comme croyais qu’elle était. Je pouvais être un One
bizarres que celles qu’il chantait avec la fer- assistante monteuse sur One from the Heart, Man Orchestra ! Un orchestre imparfait,
veur habitée d’un Howlin’ Wolf. “On me on l’a un jour envoyée dans le cloaque de vou s voye z . Mai s, Jé su s ! J ’avai s un
demande souvent comment j’ai trouvé ma l’énergumène qui travaille sur la B.O. du orchestre juste là, à l’intérieur de moi ! (Rire
voix… dit-il. J’aime raconter des histoires film. Elle n’a aucune idée de qui il est, lui se grondant.)
de famille, de vie. Elles sont vraies ! Comme souvient de l’avoir vaguement croisée dans
une soirée. Le coup de foudre, immédiat, va eartattack & vine sera le der-

H
celle sur mon oncle Vernon : après une opé-
ration du larynx, les chirurgiens avaient se transformer en une complicité au long nier disque enregistré par Waits
oublié de retirer une paire de ciseaux avant cours. “Kathleen m’a sauvé, confesse Waits. pour Asylum, qui a entretemps
de le recoudre. Un jour, il s’est étranglé à Je n’allais pas bien lorsque je l’ai rencontrée. fusionné avec Elektra. Il faut dire
table, en plein repas de Noël, et l’a recrachée Je picolais et je fumais trop de cigarettes. que Swordfishtrombones, celui qu’il vient de
dans son assiette. Sa voix est devenue grave. J’aurais pu mourir. C’est pas qu’elle n’ait pas terminer avec Brennan, en cette année 1982,

J’AI PASSÉ UNE NUIT DANS UN HÔTEL À ESSAYER DE REPRODUIRE



TOUS LES INSTRUMENTS D’UN ORCHESTRE AVEC MA SEULE VOIX.
C’est en essayant de l’imiter que j’ai trouvé eu des emmerdes en changeant mon style de représente un v irage musical plus que ”
la mienne… Oncle Vernon est même devenu vie. Kathleen dit qu’elle n’a pas épousé un déroutant : baroque, dissonant, primitif,
le personnage principal de ma chanson homme mais une mule. Elle a raison.” foisonnant, il convoque aussi bien des gui-
‘Cemetery Polka’.” t a r e s at one s que de s m a r i mba s , u n
Issue d’une famille aisée et cultivée d’ori- harmonium qu’une lugubre fanfare, des
À la fin des années 70, Waits commence à se gine irlandaise, Brennan, qui révélera percussions africaines qu’un glass harmo-
sentir à l’étroit dans une formule musicale bientôt ses talents de songwriter, le pousse nica. Un assemblage sans doute hétéroclite
dont il pense avoir fait le tour. “J’avais com- à écouter toutes sortes de musique… et à les mais résolument magique, mélange fasci-
pris que vous n’avez pas besoin d’être mélanger à sa guise. Leadbelly, Caruso, nant de valses dissonantes et de blues
assassin pour écrire des romans policiers”, Captain Beefheart, Kurt Weill, rythmes tri- concassés, qui ne sera pas du goût du patron
résumera-t-il. Paradoxalement, il travaille bau x, Waits absorbe tout comme une d’Asylum, occupé à gérer des clients autre-
à ce moment-là sur la bande originale d’un éponge. Il recrute de nouveaux sessionmen ment plus importants que Waits, Eagles en
projet concocté par le plus dingue des et se sépare de son producteur historique tête. Le bluesman décide de quitter son
cinéastes du Nouvel Hollywood, Francis Bones Howe, auquel il reproche “de mettre label, ou, pour reprendre ses propres
Ford Coppola, et dans lequel, acteur né, il trop de cordes” sur ses chansons… mais termes : “J’ai rampé entre les bris de verres
s’apprête à faire ses vrais débuts à l’écran, aussi de Rickie Lee Jones, son âme sœur des et les barbelés et je me suis carapaté entre les
après une apparition dans La Taverne de jours au Tropicana Motel (“Nous étions jambes des présidents. C’était la grande
l’enfer de Sylvester Stallone. Le film en amoureux et nous n’avions aucune limite : d é ban d a d e d an s l e g ran d m aga sin .”
question est une comédie musicale intitulée drogues et alcool, sur fond de jazz et de Quelques semaines plus tard, Waits et
One from the Heart pour laquelle il doit blues”, dira-t-elle) pour laquelle il avait Brennan rencontrent Chris Blackwell, le
composer une partition à deux voix - lui et composé “Red Shoes by the Drugstore” sur fondateur d’Island Records, dans un café de
la chanteuse Crystal Gayle. Blue Valentine. “Quand j’ai tout recom- Los Feliz. Hormis “Tom Traubert’s Blues”
mencé à zéro, avec Kathleen à mes côtés, je qu’il adore, Blackwell connaît mal le réper-
a tonalité orchestr ale, très t oi r e de Wa it s m a i s , d i s c er n a nt en

L
me suis frotté à tout ce que j’avais peur
“paysage cocktail”, dira-t-il, de la d’approcher jusqu’ici : le théâtre, des écri- Swordf ishtrombones “ une production
musique souhaitée par le réalisateur vains avec lesquels je suis devenu ami géniale, totalement originale”, lui propose
d’Apocalypse Now se situe aux anti- comme Burroughs, le Black Rider…, ana- de le signer. La période jazz lounge de Tom
© DR

podes de son envie de défricher de nouveaux lyse-t-il. J’ai commencé à creuser plus avant Waits a définitivement vécu.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 79
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Genius at work…
:KLWHHQµDJUDQWGpOLUH¡VWXSp´DQW

Jack White
Boarding House Reach
Third Man Records

++++½

I
l est généralement convenu, dans ce genre
de circonstances, de souligner le sentiment d’im-
patience des fans comme des critiques face à l’at-
tente générée par un artiste n’ayant pas publié
d’album depuis quatre ans – Lazaretto, en 2014, en ce qui
le concerne. Cela ne s’applique nullement au cas de Jack
White, troisième du nom, dont on a suivi avec passion le
fabuleux travail de producteur/compilateur/ethnologue
musical digne d’Alan Lomax sur son label Third Man –
obscures rééditions vinyles, transmission du grand
Songbook américain (American Epic) et autres coffrets
collector dédiés à quelque légendaire label disparu
(Paramount Records).
Si Acoustic Recordings 1998-2016, superbe relecture mi-
nimaliste de ses œuvres, avait mis en avant la puissance
mélodique de ses chansons, on était loin de se douter que
White en prendrait l’exact contre-pied avec son nouveau
projet, concocté de façon ascétique, hors du monde, dans
un endroit rempli de matériel vintage – dont un magnéto-
phone 4-pistes et une table de mixage comme ceux qu’il
utilisait quand il avait 15 ans. De cette contrainte, qui
n’aurait pu être qu’une agaçante lubie d’esthète, est né le
disque le plus expérimental, le plus sauvage et le plus exci-
tant qu’il ait enregistré depuis ses débuts en solo. Luxu-
riant, baroque et totalement barré, Boarding House Reach
est un télescopage kaléidoscopique et supersonique sha-
kant rock’n’roll, blues, gospel, électro, country et hip-hop,
dont les premiers extraits, irradiés de sonorités synthé-
tiques par ailleurs omniprésentes (le poignant “Connected
By Love” et l’hypnotique “Why Walk a Dog?”), ne don-
naient qu’une idée assez floue.
Entouré de musiciens majoritairement issus du hip-hop
– le batteur Louis Cato (Beyoncé, Q-Tip, John Legend), le
claviériste Neon Phoenix (Kanye West, Lil Wayne, Jay-Z)
mais aussi la très hype bassiste et compagne de Sean
Lennon, Charlotte Kemp Muhl, White donne libre cours
à son imagination délirante, alignant ici un riff de guitare
très Zappa/Led Zep greffé à des chœurs à la Flo & Eddie
(“Over and Over and Over”), là une rythmique jazz-funk
“princière” mêlée à un pur flow hip-hop (“Ice Station
Zebra”), chantant, rappant, scandant et changeant de voix
tel un Charley Patton 2.0 pour mieux faire vivre chaque
personnage de son fabuleux théâtre sonore… jusqu’à la
douce “Humoresque” finale, qui évoquerait presque, par
ses troublantes réminiscences vocales, la merveilleuse
versatilité créatrice d’un Paul McCartney. ALAIN GOUVRION

Illustration par AL AIN FRÉTET rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 81


GUIDE MUSIC
les textes s’inquiètent du XIXe siècle… avec en
de la politique de plus bruit de fond, ventilateur,
en plus autoritaire aux klaxons et trains de
États-Unis comme ailleurs, marchandises. Et deux
la musique reste d’une contraintes : ingérer “une
fraîcheur incroyable. Cinq mauvaise herbe” à 18 h
King Tuff ans que le groupe n’avait et enregistrer en deux
The Other pas fait un disque, mais prises maxi. Un prélude
Sub Pop / Pias cette sombre conjoncture expérimental qui ne
++++ a poussé les fondateurs manque pas de charme et
Trip ésotérique du label Merge (Laura qui laisse donc supposer
Digne successeur de Ballance et Mac une suite. LORAINE ADAM
Black Moon Spell (2014), McCaughan) à rappeler
The Other révèle encore leurs congénères pour
un peu plus le talent exprimer cette inquiétude.
de Kyle Thomas, Et chez Superchunk, cela
alias King Tuf, toujours Pogo Car Crash Control se traduit en titres
prêt à travailler le terreau Déprime hostile pop-punk qui feraient
rock et psyché fondateur Panenka Music presque penser aux
de son jardin pour ++++ Anglais de Mega City Four Joan Baez
l’habiller d’une végétation Extrême urgence par ce sens de la mélodie Whistle Down the Wind
luxuriante et verdoyante, accrocheuse et un peu, Proper Records

A
peuplée de plantes dont ttachez vos ceintures, on s’installe aussi, par la voix nasillarde ++++
on n’aurait pas soupçonné là dans un bolide qui fonce à trois cents de McCaughan. Les Blowin’ in the wind…
l’existence. Via des à l’heure dans une forêt de références que tempos enlevés et fun de On n’est pas mécontent
morceaux de bravoure ce quatuor situe entre Sum 41, Cannibal Corpse la chanson-titre ou de d’avoir des nouvelles
comme “Raindrop Blue” et Slayer. Le groupe ajoute même la blague BB Brunes “Break the Glass” ou plus de Joan Baez, symbole
ou “Psycho Star”, ne pour brouiller les pistes mais il y a beaucoup trop rapides sur “Lost My parmi les symboles dans
lésinant ni sur les réverbes d’urgence, beaucoup trop de garage punk et même Brain” ou “Dead l’Amérique de Trump.
ni sur la pédale wah-wah, de hardcore pour n’y trouver que le choix du chant Photographers” n’enlèvent Même si elle a décidé de
on se surprend à être en français en commun. Parce que, dès “Déprime rien à l’importance des faire ses adieux à la scène
transporté dans ce que les hostile”, le morceau qui donne son titre à l’album, mélodies. Super... disque. (le Fare Thee Well Tour),
années 60 proposaient de c’est bien pied au plancher que Pogo Car Crash SILVÈRE VINCENT l’icône engagée des sixties
meilleur, sans tabous et Control entre en piste. Et les virages qui suivent sont ne lâche pas l’afaire.
tout en électricité colorée. attaqués en dérapage incontrôlé : du très punk “Je Enregistré à Los Angeles
Le mot d’ordre : moins de suis un crétin” à l’évident “Crash test” qui clôture le sous la houlette de Joe
délire festif, plus de circuit, c’est une suite d’accélérations – “Hypothèse Henry, Whistle Down
spiritualité, écouter ses mort”, “C’est pas les autres”, “Rires et Pleurs” – avec the Wind brûle d’une
désirs enfantins, remonter des pauses si courtes, comme les quatre premières énergie farouche qui
à la source, s’entourer de mesures de “Rancunier”, ou le mid-tempo “Je perds en remontrerait à bien
ses amis. Parmi eux, mon temps” qu’on arrive à s’inquiéter d’une sortie Brian Lopez des folkeuses anémiques
Ty Segall à la batterie. de route imminente. Ils disent avoir pris le convoi Prelude d’aujourd’hui… ne serait-ce
Vous avez dit cool ? des Mudhoney, Nirvana ou Rage Against the Dust & Stone Recordings / Believe que sur la chanson-titre,
SOPHIE ROSEMONT Machine, mais le gros moteur qu’ils cachent, ils sont ++++ une reprise de Tom Waits
bien capables de l’avoir volé aux Victims Family, aux Cumbia expérimentale où sa voix aura rarement
Dead Kennedys ou n’importe quel groupe de cette Dans le chaudron été aussi poignante.
scène des 80’s américaines qui ne s’occupait guère magique et bouillonnant Composée sur mesure ou
de franchir une ligne d’arrivée quelconque en fin de de la scène indie-rock- puisée dans le répertoire
parcours. Tout à fond et sans frein ! SILVÈRE VINCENT cumbia made in Tucson, des artistes qu’elle aime,
Brian Lopez cette nouvelle collection
est en bonne place. de chansons, porte plus
J.D. Wilkes mégaphone, mais tout la romantique mélopée Avec Gabriel Sullivan, il loin encore son message
Fire Dream aussi franche presque lynchienne qui codirige le groupe psyché (“The President Sang
Big Legal Mess et martelante, comme clôt l’album. CHARLES BLOCH Xixa, auquel collaborent Amazing Grace”, écrite
+++ sur “Starlings, KY” qui les talentueux Giant par Zoe Mulford après
Voodoo night sonne comme le sublime Sand, Orkesta Mendoza la fusillade de Charleston
Dans les figures qui ont “Anywhere I Lay My Head” et Calexico. Aujourd’hui, en 2015). Au moment
indéniablement inspiré (Tom Waits). Entre saxos surprise, cet auteur- où l’on célèbre la mémoire
J.D. Wilkes, Tom Waits décomplexés et violons compositeur-interprète de Martin Luther King,
trône sûrement au-dessus parfois tziganisants, trentenaire sort un album assassiné en 1968, Baez
de la trinité des saints Fire Dreams emprunte solo, intimiste, épuré, livre un vibrant plaidoyer
rugueux, Captain tant à La Nouvelle-Orléans Superchunk tout acoustique et brut. pour la paix et nous jure,
Beefheart à sa droite, Willy et à l’Amérique des Whata Time to Be Alive Dix chansons écrites à travers une autre cover
DeVille à sa gauche. Une hobos qu’à une Irlande Merge Records/Differ-Ant et enregistrées de nuit, de Waits, qu’elle luttera
atmosphère chancelante fondatrice des square ++++ dans sa chambre et en jusqu’à son dernier soule
et vaudoue plane sur ce dances, le tout au service Toujours super ! deux semaines à peine, (“The autumn took the
Fire Dreams qui ondule d’un incroyable mélange Ce quinzième album accompagné d’une rest / But they won’t
d’une façon peut-être plus de rockabilly, de beach de Superchunk est un pur guitare José Ramirez, d’un take me”, in “Last Leaf”).
© DR

enlevée que l’homme au parties possédées jusqu’à bonheur. Alors que synthé et d’un piano droit Respect. ALAIN GOUVRION

82 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


Nakhane Deadwood
You Will II
Not Die Lollipop Records :
L’Autre distribution
BMG
+++½ ++++ LA ROLLIN’FIP SÉLECTION
Une belle âme Blues Chaque mois, FIP, en partenariat avec Rolling Stone, vous
Piano d’abord Chronicles propose sa sélection. Par Émilie Blon-Metzinger
solitaire, qui s’entoure ensuite de Rarement on aura entendu pareille
nappes et de beats synthétiques. juxtaposition de genres que tout Seun Kuti
Voix douce comme du velours. éloigne sans que rien ne soit Black Times
Mélancolie, euphorie, rage galvaudé. Il y a d’abord ce blues Strut Records ++++
de vivre, de se dresser face à des plus rugueux où Tom Waits Ensemble, tout est possible
n’est jamais loin (“Bed Time S/E/U/N/A/N/I/K/U/L/A/P/O/K/U/T/I/ rafistolé
l’adversité. Tout cela, on l’entend à la colle. Découpé en morceaux et ré-assemblé
dans le second album de Nakhane, Story”), quelques échappées du
côté des Cramps ou d’un Suicide avec quelques accrocs. Vous avez vu sa bouche ?
dont le premier efort n’était pas Mi-fermée, mi-ouverte. C’est à la jonction des deux qu’il faut fixer
vraiment parvenu jusqu’à nous. survitaminé (“Run Baby Run”)
notre regard. Sous elle qu’il faut épancher nos oreilles et nos cœurs.
Entretemps, il s’est fait un prénom, – on pense aussi aux Kills dans ce De cette fissure partent les mots de sa lutte engagée. Une lutte
a publié un roman, tourné ici et là, jeu de question/réponse. L’univers assumée. Une lutte douce qui nous crie d’être ensemble. Si vous
imposant son aura sur toutes les inquiétant déployé par ce duo cherchez Seun Kuti, levez les yeux. Il s’en est allé prêcher un peu plus
scènes qui l’ont accueilli. You Will est brillamment servi par une haut. De son altitude, les mots pleuvent comme des injonctions
Not Die est un manifeste pour la production démente. On nous sur nos têtes. Seun vient déranger nos individualités. Il porte en lui
liberté d’être, de penser, d’aimer. raconterait presque les chroniques un rêve d’unité, un espoir de rassemblement. À grands coups
Homosexuel, Nakhane a subi d’une ville fantôme livrée aux d’afrobeat, il exalte son discours. Chers habitants du monde, accordez
maisons closes, aux voleurs vos consciences. Alors un jour peut-être, sous sa mélodie, nous
pressions et menaces dans son
de poules et autres parties deviendrons un, tous ensemble. Ironie de l’anagramme qui penche
pays, l’Afrique du Sud, mais garde vers la raison : S.E.U.N devient U.N.E.S. Je m’en vais fumer son cigare
la tête haute, créant une soul de five-card draw. Ce décor de
western façon 2018 se noie dans et dans les volutes, envisager l’avenir d’un monde meilleur...
électronisante, parfois teintée
de R’n’B et de gospel. De “Violent un fracas métallique et ressurgit
Measures” à “Teen Prayer” toujours triomphant. Deux
mondes qui s’entrechoquent Ben Harper &
en passant par “Clairvoyant”, Charlie Musselwhite
on est bouleversé par ce chant et dont il ne reste que la sève,
No Mercy in This Land
le blues. BAPTISTE MANZINALI
qui, comme le nom de l’album Anti! ++++½
le suggère, nous rend plus vivant Variations en douze mesures
à chaque note. J’suis fichue. Ben Harper retient captive mon
S.R.
Fakear adolescence. Lui seul a cristallisé mes premiers
All Glows
accords de guitare, enclenché mes premiers chants sous la douche !
Shaggy Mercury
Ben Harper, ma Twingo bleu Tobago, le remblai, la nuit, les étoiles,
Dogs +++ les feux interdits sur la plage. J’suis fichue. Ben Harper, j’ai 20 ans
All Jeune et la vie devant moi. Alors oui, j’ai eu peur. J’ai abaissé le diamant
Inclusive prodige sur le sillon bleu avec l’angoisse de la déception. J’avais envie de hurler
First Offence / électro “Ben, si tu me désenchantes, tu me voleras dix ans de ma vie. Ben,
Socadisc Certes, bien des promesses tu m’entends, fais pas ça !”. No Mercy in This Land. Ça commence mal.
+++ électroniques actuelles ne Par pitié, non, pas de pitié. Et je me suis fait embarquer. Délicieusement.
Rock’n’roule ! parviennent pas à fidéliser leur Au premier soule qui précède la guitare. “When I Go”. J’ai tout aimé
Nul n’est prophète en son pays, public. Faute à la consommation de cette variation sur le blues bleu. Le spleen mélodique semble avoir
et c’est sans doute pour ça que efrénée, mais aussi à des traversé les continents et les générations. Se gonflant. Tel un cours
d’eau ininterrompu qui aurait parcouru le monde avant de retrouver
All Inclusive des Shaggy Dogs file pannes créatives nourries par
sa source. J’suis fichue. Ben Harper, éternellement like a king.
si vite le sourire, dès la première des sorties en format single
écoute. Sans doute parce que à gogo. Désormais connu sous
le rockabilly n’est jamais aussi le patronyme de Fakear, Théo
The Waxidermist
bon que lorsqu’il est joué avec Le Vigoureux s’est toujours The Origami Case
l’humour et l’amour de cinq distingué par sa volonté de Sound Sculpture Records +++½
gaillards de la banlieue sud de construire un corpus cohérent Faiseurs de sons
Paris. Du rockab’ made in France et intelligent. Après plusieurs L’art de la cocotte en son. Plier selon les pointillés
donc, qui sent bon le rez-de-jardin tubes internationaux, il publiait mélodiques. Retourner sur la portée. Replier
et les amplis posés à côté de un premier album en 2016, le sample dans la largeur en prenant soin
la R19. Frenchy et pourtant… le très qualitatif Animal. Le voici de relier les deux bords rythmiques en maintenant le centre sur
bien sûr, l’accent parigot perce de retour avec un All Glows le beat. Origami casse-tête. Lawkyz coupe et colle. The Waxidermist
de temps à autre, mais le rif est résonnant toujours de ses se présente comme un double obscur et maléfique. Mais quel
là, ça joue juste, rapide et ça crie inspirations exotiques et tribales, grand maléfice à distordre le son ? Quelle obscurité à le faire sonner
ce qu’il faut. Les textes tantôt lui dont les velléités électro à l’envers ? Ça balance, ça secoue, ça envoie, ça tabasse. Ici pas de
croque-mort ou d’empailleur. Bienvenue dans le monde des vivants.
hommages aux standards, tantôt n’excluent pas une approche
Tombe la neige sur fond de kidnapping de beatmakers. Mon cœur bat
ancrés dans notre (drôle d’) organique de la musique, particulièrement pour les envolées assassines et cristallines de Yann
époque font mouche et Red, au convocation d’éléments naturels Cléry à la flûte. Unique. Faiseurs de sons, essayez toujours de garder
chant, n’hésite pas à pousser dans oblige. En prime, des invités vos beats sous scellé. The Waxidermist finira inexorablement par
le micro. On pense à Drouot, à comme la trompette d’Ibrahim les trouver. Âmes sensibles, bâillonnez vos oreilles, l’instant qui suivra
Johnny, mais aussi à Dr. Feelgood. Maalouf et les jolies voix d’Ana sera sanglant. Découpage, tronçonnage, assemblage, lissage,
Il y avait le feel good movie ? Zimmer, Claire Lafut et Anna décoifage et ravage jusqu’au sample méconnaissable. Encoooore !
© DR

Voici le feel good record. C.B. Majidson. S.R.

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


GUIDE MUSIC

Deva Mahal 3hattrio Hot Snakes Alexis Taylor


Run Deep Lord of the Desert Jericho Sirens Beautiful Thing
Motéma Okehdokee Records SubPop/PIAS Domino
++++ +++++ +++½ ++++
Soul with attitude… Heart and soul beat Rien perdu en route Substance électronique

Quand on est la fille d’une légende Album mystique, s’il en est, Annoncé ici même le mois dernier C’est sur le lancinant “Dreaming
du blues – en l’occurrence, Taj Mahal d’inspiration vaguement bluegrass avec les rééditions des trois Another Life” que s’ouvre le
– le chemin peut être long avant dans le choix instrumental de base, albums du début des années 2000, quatrième album d’Alexis Taylor,
que s’impose l’évidence : transmettre ce Lord of the Desert bifurque ce quatrième opus des Hot Snakes avant tout réputé pour son rôle
l’héritage qui coule dans vos veines… très vite vers une musique reprend l’histoire là où elle avait été très actif au sein de Hot Chip, le
surtout lorsqu’on est dotée d’une atmosphérique que les 3hattrio laissée. On ne racontera pas l’histoire groupe électro le plus organique
voix à faire se damner tous les saints n’hésitent pas à servir à renfort revue dernièrement sinon qu’on d’Angleterre. Une fois encore,
de la soul. L’irruption de Deva Mahal de tablas indiens et de voix a bien là les anciens musiciens de il réussit à rendre les sonorités
avec ce premier album n’en est harmonisées d’inspiration Pitchfork, Drive Like Jehu ou Rocket synthétiques aussi palpables
que plus spectaculaire. Run Deep… aborigènes. L’album est tribal From the Crypt. Cela assiérait une et chaleureuses qu’il est possible
pas question, non, d’eleurer et sacré. Entre deux magnifiques réputation si les Hot Snakes n’étaient de l’imaginer dans nos rêves.
la question, parce que, dit-elle, instrumentaux, on virevolte pas une référence à eux tout seuls. Car c’est bien une atmosphère
“chaque expérience de nos vies en plein désert, donc, dans Pour ce Jericho Sirens, aucune onirique que nous propose
laisse une trace… de profonds sillons un jazz expérimental aux envolées surprise sinon celle d’une réelle Taylor, qui rassemble ses
gravés dans nos âmes, qui ne nous doorsiennes et autres percussions et étonnante continuité après une influences ambient, dub et house
quittent jamais.” De “Snakes” organiques et étoufées. C’est pause de quatorze ans. Retour sous un prisme contemplatif.
qui allie les chants ancestraux des fantomatique par moments, donc au post-hardcore où des titres Comme compagnon de jeux,
esclaves à la vision rétro-moderne toujours lointain… Lord of the Desert comme “Candid Cameras”, “Why Tim Goldsworthy, ex-tête
d’une Amy Winehouse à “Can’t Call ou Lizard King ? Avec une production Don’t It Sink In?” ou “Six Wave pensante de DFA et Unkle,
it Love”et son obsédante scansion au son étrangement intimiste Hold-Down” rappellent une autre qui l’a aidé à canaliser toutes
de guitare électrique en passant par et confiné, on échappe au cliché scène, celle de leurs contemporains ses idées ingénieuses. On se
l’hypnotique “Fire”, chaque sillon de la “musique des grands espaces” de Washington DC, Fugazi, avec laisse porter par le groove
gravé par Deva Mahal révèle toute pour plonger dans un étonnant qui ils partagent ce même son brut mélancolique de titres comme
la puissance émotionnelle d’une voyage intérieur et initiatique. et direct. Pas de fioritures. Comme “I Feel You”, “There’s Nothing
chanteuse engagée et habitée. A.G. Surprenant et envoûtant. C.B. des uppercuts secs. S.V. to Hide” ou “Out of Time”. S.R.

JAZZ
Bill Frisell Hugh Coltman
Music IS Who’s Happy?
Okeh/Sony Okeh/Sony

Les disques solo de guitaristes peuvent On l’a connu en leader du groupe blues
parfois se révéler comme de terribles -rock The Hoax (avec lequel, il n’y a
indigestions de chorus en cascades pas si longtemps, il rendait hommage
et d’arpèges à la crème, vains exercices à B.B. King), en chanteur folk-pop
de style saturés de delay et de distorsion. (excellent en songwriter comme en
Le magicien Bill Frisell en fait au contraire interprète), puis en crooner jazz,
des bijoux de limpidité et d’évidence. Dix-huit ans après son dernier s’attaquant sans scrupule (mais avec un talent fou) au répertoire
enregistrement de ce genre (Ghost Town, en 2000), le guitariste de Nat King Cole. On le retrouve aujourd’hui à La Nouvelle-Orléans,
américain, sous la houlette de Lee Townsend et de Tucker Martine avec un enfant du pays ou presque (le Français Freddy Koella,
(Beth Orton, Sufjan Stevens, Grandaddy, Jesse Sykes…), revisite longtemps complice de Willy DeVille, et un temps guitariste de Dylan),
une poignée de ses classiques (dont certains comme “In Line” au sein d’un big band comme seule Crescent City sait les faire sonner.
ou “Rambler” datent de ses débuts sur ECM, en 1982) et nous livre Inspiré par la série Treme, fan depuis son plus jeune âge du jazz de
quelques compositions inédites, poétiques et dépouillées, précieuses Bourbon Street ou des hymnes vaudous de Dr. John, Hugh Coltman
miniatures d’un jazz mélodique teinté de country, de folk ou d’une signe un album épicé, où rôdent pêle-mêle les fantômes de Marc Ribot,
improbable americana. Beautiful. PHILIPPE BLANCHET de Tom Waits ou de Kid Ory et son Creole Jazz Band. Happy. P. B.
© DR

84 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


Chip The
Taylor Opposition
Fix Your Words Breaking
Trainwreck Records the Silence,
++++ Intimacy, David Bowie
Elegance Promises Welcome to the Blackout - Live in London ‘78
Memories Records/P.I.A.S.
Double Vision Rhino ++++½
Mémoires d’un vieux songwriter. Le regretté David Bowie est évidemment à
+++ l’honneur de cette édition 2018 du Disquaire Day.
Quelque chose d’essentiel Amazing early 80’s
dans ce disque à la production Outre les rééditions de son premier album “pop”
Double Vision a la bonne idée – celui d’avant le big break – au format double LP
au-delà de l’intimiste. Chip Taylor de rééditer les premiers albums (mono et stéréo), de la très rare compilation américaine de 1977, Bowie
murmure et les instruments de The Opposition. L’occasion Now, en vinyle blanc, et d’un single 12 inches de la démo de “Let’s Dance”,
le tiennent doucement. On pense pour nous de revenir à une période on s’intéressera plus particulièrement à Welcome to the Blackout,
à Johnny Cash, encore et toujours, musicale aussi riche qu’étrange : un triple album enregistré à Londres (Earl’s Court) par Tony Visconti
l’âge oblige, mais aussi à Kris le début des années 80. L’after les 30 juin et 1er juillet 1978, mixant de fantastiques versions des titres
Kristoferson dans les intonations, punk, entre la reprise en main par de la période berlinoise (“Heroes”, “Warszawa”, etc.) à la relecture
puis à Leonard Cohen dans la les virtuoses Police et naissance de quelques grands classiques issus de ses précédentes incarnations,
mélancolie (“If I Am”, implacable). de la cold wave de The Cure. Le “Five Years”, “The Jean Genie”, “Fame”, “Ziggy Stardust” et autres
L’acoustique ? De rigueur. Mais groupe a longtemps été vu comme “Sufragette City”. Un inédit majeur. ALAIN GOUVRION
surtout, ne lâchez pas cet orgue assis entre ces deux chaises :
Hammond et ce piano de velours. “Opposition ? Un mélange de Police
Un testament bouleversant et de Cure” était courant. Ajouté Neil Young
sur la vie d’un homme, celui au fait que ces Anglais vivaient en Roxy – Tonight’s the Night Live
qui, détail amusant, a écrit France, le chemin fut flou. Pourtant, Nonesuch/Warner ++++
en écoutant Intimacy (1982), une Pas question pour le Loner de passer à côté
“Wild Thing” (oui, oui, celle qui
fois passée la gêne de retrouver les du Record Store Day… Puisant dans ses opulentes
make my heart sing…) à travers archives, il en a exhumé un live inédit enregistré
sons d’époque (le flanger sur toutes
un disque et jusqu’à un étrange au Roxy de L. A. en septembre 1973, qu’il publiera
les guitares, la voix à la Robert
point d’orgue : “When I Was en avant-première le 21 avril sous la forme d’un double vinyle. L’intérêt
Smith de Mark Long), on se prend
a Kid”, presque sept minutes à redécouvrir un univers sombre et de ce concert donné dans le mythique club du Sunset Strip, c’est qu’il
de spoken words qui transpercent vaporeux (“In the Heart”, “I Became y interprète, mixées à des morceaux de son dernier album en date
le cœur sur Hank Williams. a New Man”) ou claustrophobe On the Beach, neuf des douze chansons composant son chef-d’œuvre
Le genre de disque qui donne (“Aching Arms”, “Lifes Blood”). Tonight’s The Night qui ne sortira que deux ans plus tard en raison
envie de tant redécouvrir. C.B.
La bonne surprise du mois. S.V. d’un conflit avec son label. Après un mois passé en studio à enregistrer
cette ode très noire dédiée au guitariste de Crazy Horse, Danny Whitten,
Yo décédé d’une overdose, Young et son groupe, The Santa Monica Flyers -
Saint- Billy Talbot, Ralph Molina, Nils Lofgren et Ben Keith - délivrent, trois soirs
La Tengo Michel
There’s a Riot durant, des shows d’une rare intensité, littéralement hantés. A.G.
The Two of Us
Going On Sony Music
Matador
+++ Johnny Cash
++++ Électro… At Folsom Prison (Legacy Edition)
non troppo Sony +++½
Un peu de douceur… Versailles, son château, ses jardins, Live mythique, s’il en est. Premier disque jamais
S’ouvrant sur l’instrumental sa French Touch… l’histoire s’écrit là enregistré (en 1968) dans un établissement
“You Are Here”, dont le manque où elle s’écoute, semble nous dire pénitentiaire lors d’un concert mêlant condamnés
de paroles ne dispense pas Philippe Thuillier, désormais seul et gardiens, At Folsom Prison est aussi l’un des plus
l’inquiétude et les multiples maître à bord du vaisseau Saint- légendaires du compositeur de “Folson Prison Blues” (1955). Épaulé
sous-entendus qu’il peut traduire, Michel, qui n’en continue pas moins par son groupe The Tennessee Three, sa compagne June Carter et
ce nouvel opus du groupe d’irradier nos platines de ses le chanteur/guitariste Carl Perkins, l’homme de “Blue Suede Shoes”
américain se veut refléter les émois grooves chaleureux au fil d’un (qui figure au menu de cette édition), le Man in Black revisite ses grands
nouvel album aux allures de shaker classiques avec autorité (“I Got Stripes”, “Orange Blossom Special”
sociétaux et politiques de notre
géant : une dose d’électro, un doigt et autres “Jackson”, avec Carter et Billy Edd Wheeler)… mais ne peut
époque. Même si son titre fait
de trip-hop, voire de hip-hop et un dissimuler son émotion au moment d’interpréter “Greystone Chapel”,
référence à l’album du même
zeste de pop dansante bâtie sur une chanson écrite par l’un des détenus, Glen Sherley. En bonus,
nom de Sly & The Family Stone, un 12’’ inédit proposant une répétition captée dans une chambre d’hôtel,
paru en 1971. Et même s’il ne s’agit quelque boucle envoûtante… sans
oublier une poignée de vocalistes la nuit précédant le concert. LÉON DESPREZ
pas de lever le poing et d’appeler
ostensiblement à la révolution. féminines pour le côté sexy de
Au contraire, le disque applique l’afaire, le cocktail est presque trop Jeff Buckley
parfait pour être vraiment honnête, Live at Sin-é (Legacy Edition)
sur nos peines et nos angoisses
mais on ne s’en ofusquera pas. À +++
un baume réparateur, ou du moins Sony
l’image d’un “You Call My Name” Quiconque a vécu l’irruption de la comète Buckley
apaisant. En témoignent des hanté par le frisson d’un Vocoder à
bonbons musicaux d’un rock dans la galaxie rock en 1994 accorde une place
la Daft Punk, The Two of Us donne particulière à ce Live at Sin-é, publié un an plus tôt,
garage vaporeux, tels “She May, diablement l’impression que les sous la forme d’un EP 4 titres. Anticipant de quelques
She Might”, “Let’s Do It Wrong” sorciers du son frenchy n’ont pas mois le choc Grace, il contenait déjà tout ce qui ferait la “magie” Buckley :
ou “Ashes”. There’s A Riot Going leur pareil pour dérouler des climax le jeu de guitare incroyablement sophistiqué, la voix surnaturelle, les
On atteste une fois encore sensuels et vaguement futuristes compositions miraculeuses, assorties de reprises de ses idoles (dont
de la complicité de Georgia à faire pâlir leurs homologues l’immense “Hallelujah” de Leonard Cohen). La version “album” de ce live
Hubley, Ira Kaplan et James anglo-saxons. Peut-être pas intimiste, entrecoupé de monologues, sera proposée pour la première fois
McNew, qui l’ont enregistré à la fameuse sono mondiale en vinyle, assorti d’un superbe booklet à l’occasion du Disquaire Day : une
huis clos, signant là un de leurs dont rêvaient certains anciens, capsule hors du temps, dédiée à un immense artiste disparu trop tôt. A.G.
© DR

plus beaux recueils. S.R. mais indéniablement eicace. A.G.

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


GUIDE MUSIC
DVD ROCK The Cars
Shake it Up
(Expanded
Edition) /
Heartbeat City
(Expanded
Edition)
Rhino
++++
Roule petit
bolide…
À quelques
Little Bob Story
High Times 76/88
semaines
Verycord
de leur intronisation au Rock
American Valhalla & Roll Hall of Fame, les Cars ++++
Joshua Homme – Iggy Pop En un double CD et un
sont de nouveau à l’honneur
DVD documentaire, le
Eagle Vision avec la réédition augmentée de
Havrais revient sur sa déjà
+++ deux de leurs meilleurs albums,
(très) longue histoire.
Pour sûr, ce fut une belle Shake It Up (1981) et Heartbeat
rencontre. Celle de deux City (1984), tous deux gorgés
de ces hits new wave synthétiques

L
générations, avec l’envie a ville du havre branchée sur l’angleterre rock
de regarder dans la même délicieusement sautillants dont et foot aura donné à son peuple deux héros : un footballeur
direction, celle du plaisir et de la le groupe de Ric Ocasek s’était fait d’origine hindoue et un rocker rital. En 1974, Roberto
créativité. Une rencontre avec une spécialité à l’orée des années Piazza fonde Little Bob Story, nourri de fond en comble par
MTV. De “Shake It Up” à “Since
pour point d’orgue un album, le pub-rock. Le premier album High Time résonne jusque dans
You’re Gone” (pour le premier)
Post Pop Depression, l’un et de “You Might Think” à “Hello le Londres punk de l’époque. La presse locale les adoube, les Clash
des plus appréciés d’Iggy Pop Again”, clippé par Andy Wharol et les Pistols se précipitent à leurs concerts. Ça, c’était le rappel
sur ces dix dernières années. himself (pour le second), on reste de la story pour les néophytes qui trouveront sur ce High Times
C’est donc cette rencontre saisi, près de quatre décennies 1976/88 les titres emblématiques du groupe, glanés sur leurs sept
entre l’Iguane et Josh Homme, plus tard, par l’extraordinaire premiers albums studio. La bonne idée de cette compilation est
le taulier de Queens of the fraîcheur de leurs mélodies, d’avoir parsemé le tracklisting de nombreux live – dont certains
Stone Age, puis celle d’un ce juke-box conciousness qui inédits – s’étalant sur toute cette période. Le “Riot in Toulouse” de
groupe qui va se bâtir autour les poussa à mélanger toutes
1979 témoigne notamment d’une tension électrique qui dépasserait
du projet que se propose de sortes d’influences, hype, arty
ou décalées, dans leur grand vraisemblablement les nouvelles normes. On peut écouter notre
raconter ce film. “C’est le truc
shaker magique. Au cœur de leur petit Havrais s’exercer avec talent sur toutes sortes de répertoires
le plus excitant auquel j’ai
Heartbeat City, la magnifique avec bonheur : Motown (“Dancing in the Street”), Stones (“Play With
participé”, concède Homme,
ballade “Drive”, chantée par Fire”), punk (“Kick Out the Jam”) et même funk (“Sex Machine”).
investi dans ce documentaire-
le regretté Benjamin Orr, posant, Enfin, l’ouvrage offre en bonus DVD le documentaire Rockin' Class
concert jusqu’à s’improviser elle, au plus grand “slow-qui-
coproducteur et à en assurer Hero (52 min) réalisé en 2015 par Gilbert Carsoux et Laurent
tue” depuis “I’m Not In Love”
la coréalisation. De l’antre Jézéquel, dans lequel on peut entendre les louanges du p’tit Bob
de Ten CC. Quoi qu’on en dise,
d’Iggy à Miami – entre hamac, les 80’s avaient quand même chantées par Eric Burdon, Glen Matlock, Manu Chao, Serge
poupées de porcelaine et du bon… A.G. Teyssot-Gay ou encore le réalisateur Aki Kaurismäki, qui l’avait
plantes tropicales – aux travées fait tourner dans… Le Havre. JESSICA SAVAL

du Grand Rex parisien, avec Chicago


haltes aux studios Rancho (réédition) Cetera demeura toujours sur version à rallonge de ce qui était
De La Luna ou au QG de Chicago : scène une formidable machine déjà beaucoup plus qu’un hymne
Homme aux Pink Duck Studios VI Decades Live à groover, s’aventurant aux confins mod, “My Generation”. Celle qu’ils
de Burbank, chaque étape (This is What du rock, du funk et du jazz avec livrèrent au Fillmore East de New
We Do) la puissance d’un tsunami. York en avril 1968, deux jours après
de la création de l’album, puis de
Rhino/Warner
la tournée (avec, en fil rouge, le Emblématique, le concert de 1970 l’assassinat de Martin Luther King,
concert au Royal Albert Hall de
++++ à l’île de Wight, ici proposé dans devait entrer dans les annales :
À la recherche du groove
Londres), se dévoile, quitte à ce son intégralité, nous le rappelle 33 minutes d’une rock jam hallucinée
originel…
que certaines situations soient dans tous ses éclats au milieu de se concluant par l’inévitable
Disons-le d’emblée : il y a
un tantinet scénarisées. Les moult autres perles (“Saturday destruction de leur matériel par
largement de quoi réconcilier
in the Park”, etc.) majoritairement Keith Moon et Pete Townshend.
sons tonnent, les mots claquent, les deux factions qui s’opposent
enregistrées entre 1969 et 1978 Si la “performance” mérite d’être
car tout ce petit monde se depuis des lustres – la période
– la grande période ! Du lourd. A.G saluée, elle ne constitue que le point
confie, philosophe à l’occasion – “tous cuivres dehors” de “I’m
A Man” et “25 or 6 to 4” ou d’orgue orgasmique d’un concert,
certains oseront avancer le mot
celle, plus sugar pop, de “If You méticuleusement restauré, qui voit
“pérorer” –, souvent, concernant The Who le quatuor londonien se lancer dans
Josh Homme, par le biais d’un Leave Me Now”, pour faire court – Live at the
dans ce cofret fleuve (4CD/DVD) une cavalcade sonique mêlant hits
journal (jadis) intime qu’il a Fillmore East incendiaires (“I Can’t Explain”,
retraçant les plus grands moments
tenu tout au long de l’aventure. 1968 “A Quick One”) et hommage à leurs
live de Chicago (ex-Transit
Des mots qui rendent Authority) au fil de six décennies Universal
héros, Allen Toussaint (le rare
contagieuse sa fascination de bons et loyaux services +++½ “Fortune Teller”, popularisé par les
© BRUNO MIGLIANO. DR.

pour un type de bientôt à la cause… Jusqu’à la mort Et les Who dynamitèrent Stones) et surtout Eddie Cochran –
71 ans, déglingué de partout, accidentelle – en 1978 – de Terry New York… via “Summertime Blues”, “My Way”
parfaitement lucide sur ce qu’il Kath, chanteur et guitariste de À l’époque, les Who avaient et leur reprise, inédite, de “C’mon
est et ce qu’il fut. XAVIER BONNET génie, hélas adepte de la roulette l’habitude de conclure leurs concerts Everybody” littéralement envoyée
russe, le combo emmené par Peter ô combien flamboyants par une dans les étoiles par Daltrey. A.G.

86 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


VINYLES

DITES 33
La sélection de la rédaction avec les magasins Fnac…

Santana
Tiger’s Head
Columbia +++½
Rien ne prédisposait le premier album du groupe de ce jeune guitariste
chicano du nom de Carlos Santana à rencontrer un succès aussi énorme.
Le festival de Woodstock, en août 1969, allait changer le cours de son
destin. La prestation incendiaire du combo, dominée par le tellurique
“Soul Sacrifice” – le dernier titre de la face B –, va propulser du jour
au lendemain ce guitariste surdoué dans la lumière, entraînant dans son
sillage Tiger’s Head, qui se hisse aussitôt à la première place des charts
américains. Symbole d’un métissage des musiques alors révolutionnaire,
son rock latino, irradié de chorus flamboyants et de percussions tribales
(le tout jeune Gregg Rolie), préfigure le choc du foisonnant Abraxas
(avec “Black Magic Woman”), sorti l’année suivante, et de Santana III
(avec “Toussaint L’Overture”) publié, lui, en 1971. Indéniablement
la grande époque de Santana. LÉON DESPREZ

Gary Numan
The Pleasure Principle
Beggars Banquet ++++
On a trop tendance à oublier l’influence prépondérante qu’exerça
Gary Numan sur la scène musicale british dans les derniers feux des
seventies. Au moment où les Clash s’apprêtaient à embraser les charts
avec London Calling, le chanteur et claviériste du groupe punk/new
LOVE (Réédition) wave Tubeway Army jouait les apprentis sorciers dans son studio,
Forever Changes: entamant avec Replicas (avril 1979) sa trilogie “machinale”, énorme succès
50th Anniversary Edition suivi, en septembre, par le superbe The Pleasure Principle. Rythmiques
Rhino/Warner synthétiques, vocaux désincarnés, atmosphères sophistiquées
+++++ hypnotiques, Numan y esquissait des perspectives soniques inédites
Le chef-d’œuvre de Love s’offre en mélangeant codes new wave et musique électronique (dont il restera
une réédition grand luxe. l’un des grands pionniers) sur fond de thématiques SF, chères à l’écrivain
Philip K. Dick. Un must absolu. ALAIN GOUVRION

“D
e l’acid punk avec des violons”, écrivit barney
Hoskyns à propos du troisième album de Love, celui Frank Zappa
qui valut au quintette californien d’être considéré Hot Rats
comme l’un des chefs de file du rock psychédélique. Appellation Rykodisc ++++
un peu rapide pour un album dont la pop plurielle puise son Tandis que la fine fleur du folk-rock (Crosby, Stills, Nash, Mama Cass,
inf luence du côté des musiques traditionnelles latines et Joni Mitchell & co) harmonisait sur des guitares acoustiques à Laurel
mexicaines, du folk americana, du blues, mais aussi d’un jazz Canyon, Frank Zappa, dans son crash pad situé à quelques encablures
de là (au 7885 Woodrow Wilson Drive), concoctait son second album
désespérément romantique. La force de Love tient surtout
solo, qui serait considéré à sa sortie comme l’un des deux disques
à l’immense charisme d’Arthur Lee, né d’un couple mixte fondateurs du courant jazz-rock avec Bitches Brew, de Miles Davis.
dans le sud des États-Unis ségrégationniste. Il n’aura de cesse Tout à la fois baroque et cosmique, Hot Rats contient, sous sa pochette
de panser ses blessures et de cultiver son désir de mêler cultures très psyché/surréaliste, quelques incontournables moments de pure
et genres musicaux différents. Après deux albums bien reçus folie zappienne : “Peaches en Regalia”, “Willie the Pimp” (chanté
mais absolument pas rentables, Love et Da Capo, Love se réunit par son complice Captain Beefheart) et autres “Gumbo Variations”,
à l’été 1967 pour enregistrer ce qui deviendra Forever Changes. une suite de quelque seize minutes, typique du style iconoclaste
À l’époque, Lee habite à Laurel Canyon où il cultive sa dépression du génial compositeur/guitariste, ici magnifiquement secondé par
chronique avec les drogues, d’autant plus que le groupe qu’il le poly-instrumentiste Ian Underwood (claviers, flûte et autres sax)
a soutenu dès ses débuts, les Doors, vit un succès foudroyant et le violoniste Jean-Luc Ponty. THOMAS GRIMAUD

alors que Love est à la traîne… Mais, avec l’aide de Bruce Botnick,
ingénieur du son, f leuron du label Elektra (et donc aussi des Killing Joke
Doors), l’enregistrement révèle tout le talent de songwriter Brighter Than a Thousand Suns
écorché que possède Lee, sa capacité à transporter non E.G. Records +++
seulement son groupe mais aussi de grandes et belles mélodies. En 1986, Killing Joke, ex-fleuron du post-punk, amorce un virage radical
Si Forever Changes ne se vendit que peu à sa sortie, en mais délicat avec un sixième album au titre inspiré par la description,
novembre 1967, il fut consacré par le Grammy Hall of Fame donnée par un survivant, des ravages de la bombe atomique larguée
en 2008. Pour fêter ses 50 ans, paraît aujourd’hui chez Rhino/ sur Hiroshima en 1945. Exit la brutalité sauvage des précédents opus
du groupe de Jaz Coleman : le groupe de Notting Hill flirte désormais
© GAB ARCHIVE/REDFERNS. DR.

Warner un coffret de quatre CD (ou vinyles) et DVD assez


définitif, avec une nouvelle version remasterisée par Botnick, ouvertement avec la new wave qui domine la pop anglaise. Les fans de
la première heure (comme les critiques) sont désarçonnés par le son tout
des mixes alternatifs, des chutes de studio et une sélection
synthés et le parti pris mélodique de cet album, qui ne dépassera pas la
de titres et vidéos inédits, studio ou live, dont le clip promotionnel 54e place des charts. Avec le recul, des chansons telles que “Adorations”,
de “Your Mind and We Belong Together”. Bref, une excellente “Chessboard” ou “Sanity” apparaissent comme les diamants oubliés de
occasion d’écouter “Alone Again Or”, tout simplement l’une des cette “nouvelle vague” sonique qui déferla dans le tourbillon des 80’s. T. G.
plus belles chansons du monde. SOPHIE ROSEMONT

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


SON&OBJETS
Par DRISS ABDI

SUPER TREND

CODE41 Anomaly-01
Voilà une alternative aux montres mécaniques
suisses hors de prix. La bien nommée
Anomaly-01 propose un cadran en acier FAST & FURIOUS
qui laisse apparaître le mécanisme, et plusieurs
bracelets sont proposés, dont un élégant HONDA CIVIC TYPE R
cuir de veau brun alligator.
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La Honda Civic se décline dans une version sportive qui annonce clairement la couleur : avec
ses prises d’air apparentes et son énorme aileron, elle ne passe pas inaperçue. Alors oui, il faut
assumer, mais l’aérodynamique est à ce prix. Une fois que l’on est assis dans le siège baquet, la
Type R prouve qu’il ne s’agit pas de tuning excessif. Facile d’accès, elle impressionne d’eicacité
sur circuit, bien aidée par ses 320 ch. et un train avant incisif à souhait. De retour sur route
ouverte, la bête se fait docile avec son mode confort, un grand cofre de 420 litres et quatre
vraies places pour aller chercher sa progéniture à l’école. Pour la discrétion, vous repasserez.
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HI-GADGET
NVIDIA SHIELD TV
Le couteau suisse du multimédia en Dolby Atmos. Les fichiers peuvent
Vans Made for the Makers Branchée à un téléviseur via une simple aussi bien être stockés dans la mémoire
Back to basics avec cette collection Made interne que sur un NAS distant, et les
prise HDMI et connectée à Internet,
for the Makers, destinée aux artistes en tout principaux services de VOD sont disponibles
la Shield TV permet de profiter de
genre. Montantes ou basses, design épuré, (Netflix, Amazon, YouTube, etc.). Animée
tout le contenu multimédia disponible
chaque chaussure présente une semelle crantée par le système d’exploitation Android, c’est
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absolument tout lire, y compris les vidéos
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Vans x Metallica vient même d’être lancée.
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Delahaye Capsule Racing


Première marque de prêt-à-porter à l’eigie
du constructeur français d’autos de luxe
éponyme, Delahaye propose une ligne
de vêtements à la fois élégants et sportifs.
La preuve avec ce blouson, qui fait également
référence au drapeau tricolore.
© DR

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88 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
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magnifier les portraits, d’un grand écran et d’un
design réussi, le tout pour moins de 200 € ? C’est ce
que propose cet Alcatel, qui dispose aussi d’un
système de déverrouillage par reconnaissance faciale
189 €

NOKIA 8110
Design ++++
Fonctions +
Prix +++++
Nokia revisite un autre de ses classiques, le 8110,
qui avait connu son heure de gloire en 1999
en apparaissant dans le premier Matrix. Compatible
4G, il permet d’accéder aux réseaux sociaux
et annonce une autonomie de 25 jours en veille.
79 €

ECHO SURF Lancé l’an dernier, le MID évolue


Design +++ avec une version A.N.C. qui bénéfi cie
Fonctions ++ désormais d’un réducteur de bruit
Prix +++++ actif. Quatre micros détectent les
Prix plancher pour le Surf qui propose un grand écran bruits ambiants qui sont annulés par
bord à bord 18:9 pour moins de 70 €. Certes quelques une onde sonore
concessions sont nécessaires (pas de HD ni de 4G) SANS FIL, LE opposée. Sans
mais pour le reste, tout y est ou presque. Intéressant
pour un débutant ou comme deuxième appareil. CASQUE EST fi l, le casque
69 € COMPATIBLE APT-X est compatible
APT-X pour
WIKO VIEW 2 POUR UNE
une qualité
Design +++ QUALITÉ AUDIO audio proche
Fonctions ++ PROCHE DU CD, du CD, et la
Prix +++ ET LA BATTERIE batterie
Design léché, double appareil photo au dos ou RECHARGEABLE rechargeable
encore un grand écran HD+ de 6 pouces et la
dernière version d’Android : rien ne manque à l’appel. LUI OFFRE JUSQU’À lui confère
Et comme d’habitude avec le français Wiko (qui 20 HEURES jusqu’à
a fusionné avec le chinois Tinno), le prix reste doux. 20 heures
D’AUTONOMIE, d’autonomie
À partir de 199 €
ET MÊME et même
CROSSCALL ACTION X-3 30 HEURES SANS 30 heures sans
Design +++ LE RÉDUCTEUR le réducteur de
Fonctions +++
Prix +++
DE BRUIT. bruit. Le look
typiquement
Le français Crosscall propose un nouveau Marshall ne change pas : logo en laiton
smartphone qui résiste aux intempéries et aux
plaqué, détails en métal noir anodisé et
chocs. Idéal pour les sports extrêmes. Au dos, la
technologie magnétique X-Link permet de une conception pliable pour le transport
transférer des données, de fixer le smartphone et dans l’étui inspiré de ceux des guitares.
© DR

de le recharger sans fil. 349 € 269 €

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


CINÉMA
FOCUS

Don’t Worry, He Won’t


Get Far on Foot
Avec Joaquin Phoenix,
Jonah Hill, Rooney Mara,
Jack Black, Beth Ditto…
Réalisé par Gus Van Sant
+++½
Sans modération…
“Je ne bois jamais à outrance,
je ne sais même pas où c’est…
Je n’ai jamais abusé de l’alcool,
il a toujours été consentant…”
De toute évidence, John Callahan
n’a jamais lu ni écouté Pierre
Desproges. Et ce n’est pas
l’accident de la route qui l’a rendu
paraplégique après une nuit

Chienne de vie
de beuverie avec son acolyte
Dexter qui va lui en faire
découvrir les mérites. Sa manière
à lui d’assumer ses erreurs ?
de continuer à se voiler la face ?
Ce portrait à la fois loufoque et
profond d’un alcoolique qui finit
par se découvrir un don pour
le dessin humoristique et écrire, Epopée merveilleusement réalisée sur (et avec !) nos idèles
par ricochet, un nouveau chapitre compagnons à quatre pattes.
de son existence cabossée,
Gus Van Sant le traînait avec lui
a p on, da n s u n f u t u r ces considérations, L’Île aux chiens
depuis vingt ans. C’est Robin
Williams, qui avait alors posé une
option sur les droits d’adaptation
de l’autobiographie sur laquelle
J proche. Lorsque les chiens est l’un des plus beaux films de Wes
tombent malades, contami- Anderson. Par son sujet, intempo-
nés par une grippe dévastatrice, le rel et percutant, qui interroge bien
s’appuie le film, qui tenait à ce maire de Megasaki décide de les des zones d’ombre de nos poli-
qu’il le mette en scène. Dans son déporter dans une île-décharge. Il tiques. Par son scénario, taillé à la
fauteuil, avec sa poche urinaire envoie d’abord, à titre d’exemple, le serpe. Par l’esthétique de ses des-
qui l’abandonne trop souvent, chien garde du corps de son neveu sins, marionnettes, pop culture
Joaquin Phoenix a tout loisir orphelin devenu sa pupille, Atashi. occidentale et légendes tradition-
de laisser parler sa singularité, Six mois plus tard, le nelles asiatiques y étant
son excentricité. C’est d’ailleurs
jeune garçon décide de “ POP CULTURE convoquées. C’est drôle,
grâce à son casting minutieux
que Don’t Worry… fonctionne partir retrouver son re- OCCIDENTALE vif, intelligent, brillam-
si bien, au-delà d’une trame qui, gretté Sports sur la fa- ET LÉGENDES ment mené. Plus en-
comme souvent chez Van Sant, meuse île aux chiens. Il TRADITION- core, L’Île aux chiens
ne se précipite pas pour avancer sera accompagné dans NELLES témoigne de la patte
ses pions. Pas étonnant que sa quête par cinq tou- ASIATIQUES s i n g u l i è r e d e We s
Callahan-Phoenix trouve tous du genre vaillant et SONT Anderson. Y brille sa
finalement son compte dans loyal : Chief, Boss, Rex, CONVOQUÉES. ” volonté d’inscrire son
ces réunions où explosent Duke et King. Certes, corpus cinématogra-
l’exubérance de Reba (Beth Ditto
dans un premier grand rôle) et la
L’Île aux chiens on ne saurait que vous conseiller de phique dans l’évolution d’une so-
duplicité teintée de bienveillance Avec Bryan Cranston, voir le film en VO tant les acteurs ciété en constante recherche de
rivalisent d’ingéniosité, de Bryan performances, mais aussi d’imagi-
de Donnie (Jonah Hill au-dessus Koyu Rankin, Cranston à Bill Murray – on appré- naire salvateur. Ainsi, il réussit
du lot et plus vrai que nature
en gourou barbu avide de luxe).
Edward Norton… ciera l’intervention éclair de Yoko toujours à fédérer un public éton-
Enivrons-nous de leur Réalisé par Wes Anderson Ono. Mais la VF est aussi hono- namment large, sans oublier la
télescopage. rable : Isabelle Huppert, Vincent qualité, la beauté et l’émotion.
XAVIER BONNET
++++
© DR

Lindon, Louis Garrel. Au-delà de La vie, en somme. SOPHIE ROSEMONT

90 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
en nuances d’Olivia Cooke et les
seconds rôles (James Belushi
en routard afectueux, Mary
Steenburgen en patronne
de diner attentionnée, Mireille Enos
en mère irresponsable) débordent
de justesse
et de force. X.B.

Marie Madeleine
Avec Rooney Mara, Joaquin Les Bonnes Manières
Phoenix, Chiwetel Ejiofor… Avec Isabel Zuaa, Marjorie Estiano,
Réalisé par Garth Davis Miguel Lobo…
+++ Réalisé par Juliana Rojas et Marco Dutra
Présentée depuis le VIe siècle +++
comme une prostituée ayant

C
trouvé sa place auprès de Jésus, onte fantastique – voire d’épouvante, peinture
Marie Madeleine était sociale, réflexion sur la maternité et l’éducation d’un enfant, Southern Belle
en réalité une femme pieuse, Les Bonnes Manières sont tout ça à la fois, et c’est ce qui en fait Documentaire
dévouée à sa foi et à sa famille. toute la force et l’intérêt, malgré un rythme parfois exagérément lent Réalisé par Nicolas Peduzzi
Sa rencontre et sa proximité qui pourrait décourager. Plus qu’un film sur la différence comme +++½
avec Jésus font d’elle une d’autres l’ont fait par le passé – avec des fortunes diverses – quand ils Fille unique d’une ancienne gloire du
apôtre de haut rang qui transmit s’attaquaient au thème du loup-garou, ces deux réalisateurs l’ont baseball devenu magnat
la bonne parole, accompagna imaginé comme une ode aux contrastes : Blancs et Noirs, riches et du pétrole, Taelor Ranzau navigue
Jésus jusqu’au bout... et fut pauvres, centre et périphérie d’une mégalopole comme Sao Paulo, seule dans les bas-fonds d’une
témoin de sa résurrection. Qui film d’horreur et film familial. Chaque strate s’en dévoile Amérique à la dérive, depuis
d’autre que Rooney Mara, dont progressivement, et en divulguer la trame serait presque… criminel. le décès supposément accidentel de
la pureté des traits n’a d’égale le Tout juste énoncera-t-on que le destin de Clara, infirmière noire son père alors qu’elle n’avait
minimalisme sensible de son s’improvisant nounou auprès de la riche Blanche Anna, cloisonnée que 14 ans. Submergée par un
jeu, pouvait incarner cette dans son gratte-ciel suintant l’opulence pour avoir été répudiée par héritage colossal, elle vivote
grande figure féminine du son père après être tombée accidentellement enceinte, et en sera tant bien que mal entre une mère
christianisme ? Et qui d’autre bouleversée à jamais. Si Juliana Rojas et Marco Dutra n’ont aucune abusive, un oncle sous influence
que Joaquin Phœnix, déjà peine à avouer leurs inspirations (du Jacques Tourneur de La Féline et un compagnon démissionnaire.
monstre sacré du cinéma et L’Homme-léopard à Hitchcock, en passant par les premières N’est pas une beauté du Sud
à la stature impressionnante, productions Disney), le mélange des genres qu’ils revendiquent trouve qui veut. Afublée d’une mini-
pour interpréter Jésus ? Autour ici une belle illustration, qui scintille bien plus longtemps qu’une nuit jupe blanche et d’une veste
de ce couple s’activent des de pleine lune. X.B. en pied-de-poule rose, la jeune
beaux seconds rôles – même femme ne semble pourtant craindre
si on regrette que personne. Poussant
Tahar Rahim, Katie Says échange de quelques dollars le naturel à son paroxysme,
étonnamment Goodbye supplémentaires, petit pécule elle beugle quelques standards
Judas, soit Avec Olivia qui doit lui servir à déménager pour de gospel, chasse le gibier
sous-employé – Cooke, San Francisco, son rêve, ou encore urine sur la voie publique
tel un très juste Christopher son fantasme. Plutôt taiseux, ce sans une once de considération pour
Chiwetel Ejiofor. Abbott, Jim Bruno, du genre à ne parler que la caméra
Comme il l’avait Belushi, Mary lorsqu’on lui pose des questions ? du jeune réalisateur. Incarnation
Steenburgen…
déjà prouvé avec Pas grave, parce que Katie, des sans fard d’une Amérique blanche
Réalisé par
Dev Patel et Nicole Wayne Roberts
questions, ça, elle en pose ! Et elle dont le sans-gêne n’a d’égal que
Kidman sur Lion, ++++ parle volontiers pour deux ! Mais cet la taille de son compte en banque,
Garth Davis aime équilibre était trop précaire pour Taelor n’en demeure pas moins
jouer sur la corde Dans ce coin résister très longtemps ; touchante. Innocente au sens
sensible, tout en paumé de et quand il va s’écrouler, les dégâts le plus pur du terme, elle semble
mettant le paquet l’Arizona, Katie laisseront de profondes faire fi de tout ce qui pourrait
sur une image très léchée. D’autant connaît tout le monde, depuis et durables cicatrices. Derrière cette lui polluer l’existence, et
plus efficace qu’il s’agit des toujours. Pas illogique, dès lors, peinture des multiples croque la vie à pleines dents. Ni
paysages les plus bibliques qui qu’elle tombe amoureuse de Bruno, enchevêtrements – économiques, voyeuse ni objective, la caméra
soient, ceux de Galilée. Si le le nouveau venu au garage de Bud, sentimentaux – du quotidien d’une tremblotante souligne ses formes
scénario aurait pu qui ne sourit jamais. Pas grave, car communauté vivant repliée sur généreuses et son caractère
se passer de quelques ficelles Katie, elle, sourit volontiers pour elle-même, la galerie des bien trempé avec un recul fort
hollywoodiennes, il n’en réussit pas deux ! A fortiori quand elle peut personnages que Wayne Roberts appréciable, sans narration ni
moins son objectif : raconter le trouver une échappatoire à son dévoile pour son premier film montage superflu. Il ne nous reste
destin d’une femme extraordinaire, boulot de serveuse au diner du coin emporte tout sur son passage : plus qu’à nous faire notre propre
longtemps réduite au silence par et aux faveurs qu’elle peut la fausse docilité de Katie opinion sur cette jeune demoiselle,
© DR

la toute-puissante masculinité. S.R. “concéder” à quelques habitués en est sublimée par le jeu tout et c’est tant mieux ! JESSICA SAVAL

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


CINÉMA
comme un film sur deux sœurs
tourné par deux frères : il se mue
rapidement en thriller, tour à tour
étoufant et haletant. Jérémie et
Yannick Renier aiment à prendre
leur temps, se plaisent à s’attarder
sur leurs actrices, leur intrigue, leurs
paysages. Ce premier film en tant
que réalisateurs n’en gagne que
davantage en épaisseur. X.B.

The Captain
– L’Usurpateur
Avec Max Hubacher, Milan
Peschel, Frederick Lau,
Alexander Fehling…
Réalisé par Robert Schwentke
+++½
L’habit ne fait pas le moine ? Lors La Mort de Staline
de la Seconde Guerre mondiale, Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beal,
il pouvait en tout cas faire le Paddy Considine…
capitaine de la Wehrmacht quand Réalisé par Armando Iannucci
une malle à l’arrière d’une voiture +++ Blue
abandonnée en pleine campagne Documentaire

A
offrait soudain à un déserteur près une énième soirée à ordonner des Réalisé par Keith Scholey
allemand un sort beaucoup arrestations arbitraires et à profiter de la f latterie et Alastair Fothergill
moins enviable, quitte à de ses hommes de main, Staline meurt, au grand +++½
“s’improviser” bourreau à son dam de ces derniers, qui vont dès lors chercher le moyen Peut-on vivre sans se connaître ?
tour et à faire subir le pire à ceux d’en tirer le meilleur profit. Ce qui provoquera une guerre Si le sol sous nos pieds nous
qui, la veille, partageaient le des tranchées entre Khrouchtchev (Steve Buscemi, imparable) est familier, deux tiers de notre belle
même sort et Beria, le sadique à la tête de la police stalinienne (Simon planète nous sont inconnus. Berceau
que vous. Habitué des thrillers Beale, grandiose)… S’il débute sur le registre de la comédie, de la vie, l’Océan ne fait que
et des blockbusters (Flight certes très grinçante, La Mort de Staline prend de plus rarement la lumière sur son
Plan, Divergente 2 et 3), en plus d’ampleur dramatique au fil d’un scénario rondement écosystème aussi majestueux
Robert Schwentke change ici mené. L’humour n’est jamais vraiment absent, mais que fragile. Qu’ils soient dauphins,
singulièrement de registre. l’absurdité horrifiante du régime stalinien est là, au détour baleines ou crustacés colorés,
Seul point commun ? En posant de chaque scène. Adapté de l’excellent roman graphique ils seront nos guides lors d’une
des caméras sur les routes de éponyme de Fabien Nury et Thierry Rubin, le film en garde plongée en haute mer fascinante et
Pologne ou en recréant un camp une certaine sensation d’urgence en gardant ses deux jours nécessaire. Après les pandas,
de travail et ses casernements, de déroulé (bien que, dans les faits, il a fallu plusieurs mois les ours et les singes, Disneynature
il laisse délibérément la morale pour que Beria soit écarté) et son aspect fort documenté se frotte cette fois-ci à notre
de côté, préférant se concentrer sans en être pour autant purement historique. La galerie passé, mais aussi à notre futur.
sur l’action, sur la narration d’une des personnages, tous truculents, fait le reste – soit dit en En portant à l’écran la source
histoire, sur le déroulé d’horreurs passant, on adore la f lamboyance hilarante de Jason Isaacs, de la vie sur celle que l’on surnomme
qui ne font que traduire l’irréalité parfait dans le rôle du célèbre général Joukov. Tout ceci “la planète bleue”,
d’un conflit et la folie dans méritait bien de se faire interdire de diffusion en Russie… S.R. les documentaristes vétérans
laquelle celui-ci a plongé Keith Scholey et Alastair
la plupart de ses Fothergill ne s’adonnent pas
protagonistes, Carnivores l’emportait sur toute autre simplement au 7e art, ils font
âmes perdues Avec Leïla Bekhti, considération. D’une certaine un travail d’utilité publique
allant jusqu’à Zita Hanrot, manière, c’est là le cœur du sujet de débordant d’élégance. Pédagogique
égarer leur dernier Bastien Bouillon, Carnivores : comment la fragilité sans se départir
soupçon Johan d’une actrice peut avoir des de ses qualités d’objet filmique pour
d’humanité. “Pour Heldenbergh… répercussions sans fin sur son le moins hors du commun, c’est un
Réalisé par Jérémie et
expliquer les actes entourage et sur elle-même. Boufer documentaire exemplaire. Et si l’œil
Yannick Renier
de Willi Herold (le l’autre, boufer la vie des autres, non exercé pourrait
déserteur usurpant
+++½ prendre tout l’espace, c’est en efet y voir un énième essai animalier,
l’identité d’un Lors d’un talk-show le pain quotidien de Sam (Zita Blue est probablement la meilleure
capitaine, ndlr), récent où il venait Hanrot, qui habite son rôle avec une création de Disneynature.
il nous faut présenter la série The ardeur confondante dans tout le Faisant fi d’une personnification
comprendre le monde dans Looming Tower revenant sur les spectre des sentiments), et sa sœur à outrance (qui avait grandement
lequel il vivait, et non pas notre attentats du 11-Septembre où il Mona (Leïla Bekhti, superbe de alourdi Chimpanzés), il distille
monde, explique Schwentke. Il occupe une place de choix au retenue et d’efacement) en est la quelques informations
faut dépasser nos principes générique, Tahar Rahim expliquait principale victime, dans un premier “personnelles” sur ses protagonistes
moraux, imaginer ce qu’il vivait et qu’il n’était jamais plus à l’aise dans temps tout du moins. Mais à une dose homéopathique.
ressentait.” Ce n’est pas le un rôle que lorsqu’aucun afect Carnivores ne s’en tient pas qu’à ces Les questions superflues cessent.
moindre des défis qu’il nous jette n’entrait en compte et que la tourments psychologiques, pas plus Les consciences se réveillent.
© DR

ici au visage. X.B. dimension professionnelle du jeu qu’il ne se contente d’apparaître La magie opère. J.S.

92 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


BD

Total Khéops
Avec Bilal le visionnaire, chaque nouvel album est un événement. Trois ans que l’on attendait son
retour à la bande dessinée… ses très nombreux fans n’ont pas attendu en vain ! Par Loraine Adam

ENKI BILAL BUG - LIVRE 1


De Enki Bilal Chongjin, démocratie républicaine de Corée du Nord-Est.

Casterman les systèmes numériques sont tous paralysés, vous avez le code manuel
++++ ô guide suprême. c’est le moment de frapper en mer
avec notre armement nucléaire conventionnel.
à neuf chiffres ?

Après Nikopol, le Monstre et Coup de sang,


LIVRE 1 l’auteur-cinéaste-peintre ouvre un nouveau cycle
qui nous projette en 2041, dans un futur proche,
presque plausible, où toutes les données
numériques de la planète ont disparu. Le chaos
s’installe alors dans une ambiance de polar.

À
belgrade, dans la yougoslavie des années 1950 où il vit
les dix premières années dans un appartement commu- non, c’est vous
qui l’avez,
guide suprême… et vous
nautaire, son premier choc musical n’est autre que le en avez
le code ?

Boléro de Ravel qu’écoutait un vieux monsieur. À 18 ans,


Enki Bilal découvre 2001 : L’Odyssée de l’espace, et dans l’hybridité
proposée par Kubrick, il trouve l’une des clefs de son propre fonction-
nement d’artiste. Depuis, le rapport de cet artiste multidisciplinaire quel coffre ?

à la musique est indéniable.


très juste… noté sur papier. Il est
dans le coffre, allez me le chercher. le coffre numérique, voyons ! dans le coffre, oui.
Comment s’est passé l’accueil de votre dernier album, paru en
décembre dernier ? nous sommes devant un phénomène de rupture
Enki Bilal : L’accueil fut formidable. Qu’on le veuille ou non, le monde brutale avec nous-mêmes, avec ce que nous sommes
devenus… des êtres arrogants, décérébrés par trop
de dépendances que nous nous sommes nous-mêmes
numérique nous concerne tous. Imaginer sa disparition brutale nous infligées au nom d’une idée dévoyée du progrès et
d’un libre-échangisme porté par des médias à la
met face à des abîmes multiples et sans fin.
complaisance criminelle. nous sommes, je dirais,
enfin face à notre propre connerie.

Redoutez-vous l’avancée de l’intelligence artificielle ?


E.B. : Nous sommes en pleine révolution. Je n’ai pas peur et il serait ah oui ?…

absurde de résister, mais j’essaye d’être lucide. J’utilise des outils


numériques qui sont extraordinaires, tout en ayant conscience des
effets pervers. On imagine communiquer avec tous alors qu’on com- Alba Prédikta – Néo-journaliste anonyme prédictologue
(Association des Médias Libres et Insoumis)

munique de moins en moins. L’être humain est de plus en plus auto-


centré. Notre monde est entièrement géré par le numérique, le vir- 21

tuel… Alors, je me suis dit : Et si tout cela disparaissait ? C’est ainsi


que Bug est né.
À qui confierez-vous la bande-son de Bug ? j’ai remixé une compression en 1 heure 15 de mes trois films
E.B. : J’imagine une B.O. électronique, une sorte de silence “ MON Bunker Palace Hôtel (1989), Tykho Moon (1996) et
perturbé… Murcof, le musicien et compositeur mexicain INSTRUMENT Immortel (ad vitam) (2004). J’y interagis via une console
que je connais et apprécie, ferait ça très bien. PRÉFÉRÉ ? pour provoquer des distorsions, des accidents visuels dans
La musique est donc indissociable de votre travail… CERTAINE- le film lui-même. C’est une manière différente de faire
E.B. : La musique – les musiques ! – m’accompagne réelle- MENT PAS vibrer l’image. C’est aussi en quelque sorte mon CV ciné-
ment dans toutes les étapes de mon travail. C’est un sou- L’ACCORDÉON. ” matographique. Dans le projet Being Human Being, j’ai
tien. Elle change selon mes activités et mon humeur. Les rejoint le jazz d’Erik Truffaz, la musique électronique du
périodes d’écriture requièrent une ambiance planante, mexicain Murcof et les percussions ethno de Dominique
électro ou jazz soft. Le crayonné demande de la concentration. Pen- Mahut. J’ai aussi collaboré, au niveau visuel, aux spectacles que
dant le dessin et la peinture, c’est plutôt rock et pop… Mais tout ça Christophe a donnés à Paris, à la Salle Pleyel. En janvier dernier, nous
reste réversible. avons également imaginé ensemble un concert-performance dans une
Pourriez-vous partager vos coups de cœur musicaux récents ? piscine à l’occasion du festival Le Goût des autres, au Havre.
E.B. : Olafur Arnalds, Son Lux, Sivu, Scott Matthews, Thom Yorke, Le dernier concert auquel vous avez assisté ?
Lorde, London Grammar, Ibeyi, Archive, Murcof, Christophe, Ed E.B. : Celui de Christophe précisément, à Paris, dans le cadre de sa
Sheeran, Omar Sosa, Steven Wilson, Pale Seas, Public service Broad- tournée Les Vestiges du Chaos Tour.
casting, The National… et bien sûr “Async”, de Ryuichi Sakamoto ! Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Votre instrument préféré ? E.B. : Je prépare la suite de Bug. J’ai aussi des projets de films, dont un
E.B. : Certainement pas l’accordéon. déjà bien avancé qui va s’appeler Without Us… Le tournage est prévu
Parlez-nous de vos collaborations musicales… en 2019. L’homme n’est plus là. À quoi ressemble la planète Terre
E.B. : Je participe de temps en temps à des expériences scéniques pas- 3 000 ans après ? J’ai aussi un projet de série télévisée adapté de Bug.
© ENKI BILAL. DR.

sionnantes comme celle de Cinémonstre avec Goran Vejvoda, un Sans oublier la peinture…
artiste, musicien et créateur auquel j’ai fait appel pour mes deux der- Quelle qualité humaine appréciez-vous le plus ?
niers films. C’est un travail hybride autour de ma relation au son où E.B. : La Qualité Humaine… lorsqu’on la trouve.

Av r i l 2 018 rollingstone.fr | R ol l i n g S t o n e | 93
SÉRIE TV

Une fiction ciselée,


signée du créateur
de la série Narcos.

De guerre liasse…
Après avoir défrayé la chronique, la corruption inancière au Brésil fait l’objet d’une série où,
à défaut de dépasser la réalité, la iction tient en haleine.

O Mecanismo aller quémander directement à un juge – et un Irrémédiablement elle aussi, O Mecanismo


Avec Selton Mello, Carline Abras, dimanche en plus ! – de lui laisser l’accès aux déroule sa trame, s’inspirant sans vraiment s’en
Enrique Diaz… comptes bancaires du trafiquant notoire cacher du scandale Petrobras et de l’enquête
Créé par Elena Soarez et José Padilha Roberto Ibrahim, que Ruffo définit volontiers judiciaire – baptisée “Lava Jato” ou “Car Wash”
Réalisé par José Padilha, comme “la définition du fils de pute”. Ou en anglais – qu’il déclencha et dont les procé-
Marcos Prado et Felipe Prado
comme un cancer, quand il est un peu mieux dures et procès sont toujours d’actualité au
Netflix, 8 épisodes, à partir du 23 mars
luné. En même temps, quand votre passe- Brésil. Et si le recours aux commentaires en
+++½ temps est de sortir des fonds du pays à hauteur voix off peut finir par irriter par son systéma-

“A
u brésil, les gens pensent qu’être de six milliards de dollars en transitant par la tisme, l’âpreté et l’absence d’artifices qu’elle
flic, c’est investir les favelas et tirer banque nationale pour qu’ils ter- privilégie, prenant soin également
sur les dealers de drogue. Ça, ce n’est minent leur course sur des comptes de ne pas sombrer dans le trop
pas être flic. Ça, c’est être un flic abruti. Ce ne suisses et que, pour ce faire, on est “ O MECANISMO technique, mais sans pour autant
sont pas les violences des favelas qui foutent la prêt à toutes les menaces, toutes les DÉROULE faire l’impasse sur les détails, joue
merde dans le pays. C’est le manque d’éduca- intimidations, autant de ne pas SA TRAME, pour beaucoup dans sa manière
tion, le système de santé délabré, le déficit public s’attendre tout le temps à des sur- S’INSPIRANT presque insidieuse de harponner le
et les taux d’intérêt.” noms affectueux… SANS VRAIMENT téléspectateur.
Dès les premières images, la voix off plante le Patiemment, inlassablement, Ruffo S’EN CACHER Car O Mecanismo n’a pas la préten-
DU SCANDALE
décor sans tourner autour du pot. Cette voix va remonter la piste de ces détour- tion de s’imaginer documentaire.
PETROBRAS ”
off, c’est celle de Marco Ruffo, commissaire nements, malgré les “arrangements” Aussi pyramidaux en soient les
adjoint à la police fédérale de Curibata, ville de la justice avec Ibrahim au nom méandres dans toutes les strates de
majeure du Sud brésilien à quelque 350 kilo- d’ambitions personnelles, malgré les ramifica- la société brésilienne, aussi inéluctable semble-
mètres de Sao Paulo. Et sa voix, il a bien l’inten- tions politiques qui vont voir le jour, avant que t-il être, ce mécanisme-là demeure une fiction,
tion de la faire porter, Ruffo ! Son dada à lui, sa partenaire Verena Cardoni ne prenne le relais minutieusement ciselée. Ceux qui ont suivi les
© PEDRO SAAD/NETFLIX

c’est la corruption financière, plus exactement une fois qu’il se sera fait éjecter à cause de cer- différentes saisons de Narcos, la précédente
la lutte contre cette corruption qui gangrène le tains comportements irascibles. De toute façon, création télévisée phare de José Padilha (et
pays depuis si longtemps. Et c’est peu dire qu’il comme le répète volontiers Ruffo, “on ne combat déjà diffusée sur Netflix), n’en seront pas vrai-
est à fond sur son truc… Le genre à pas un cancer en s’en tirant indemne.” ment surpris. XAVIER BONNET

94 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
DVD

Poings
de non-retour
L’histoire veut qu’Otto Preminger ait rayé de sa
mémoire ce polar âpre. On s’en souviendra pour lui…

“V
otre boulot, c’est de traquer les criminels, pas de
les punir…” Avec ce genre de commentaire, a fortiori
quand il émane de son supérieur direct, Mark Dixon est
comme qui dirait rhabillé pour l’hiver. Que voulez-vous, il est comme
ça, Dixon, du genre à aimer un peu trop faire le coup de poing avec la
racaille qui se trouve sur son chemin, quitte à se faire rétrograder…
Sauf que le prochain qu’il va cogner, ben, l’aurait vraiment pas dû !
Car c’est peu dire que les consé-
quences de son geste vont sacrément
Mark Dixon, lui compliquer la vie et réduire sa
détective marge de manœuvre dans l’enquête
Réalisé par Otto Preminger qu’il doit conduire, sans compter qu’il
Avec Dana Andrews, Gene vient de tomber raide dingue des
Tierney, Karl Malden ...
beaux yeux de Morgan Taylor, l’ex de
Wild Side
celui à qui il a accidentellement réglé
+++½ son compte. Quand ça veut pas,
hein…
À défaut d’être un film majeur de sa cinématographie, Where the
Sidewalk Ends – son titre originel – ne méritait pas que Preminger le Un film noir dans
considère comme quantité négligeable. Dana Andrews et Gene l’Amérique des
Tierney – que le metteur en scène retrouve ici après Laura – em- fifties, servi par
un duo d’acteurs
mènent cette histoire de meurtre dans le New York monochrome du mémorable.
début des 50’s. Classique et chic. X. BONNET

Duel au soleil Happy Birthdead La Passion Van Gogh


Réalisé par King Vidor Réalisé par Christopher Landon Réalisé par Dorota Kobiela et Hugh Welchman
Avec Jennifer Jones, Gregory Peck, Avec Jessica Rothe, Israel Broussard, TF1 Studio
Joseph Cotten… Ruby Modine, Rachel Matthews… +++½
Carlotta Universal Le pari pouvait paraître insensé et en tout
+++½ +++ cas gentiment casse-gueule : s’inspirer de
Un prélude de plus de neuf minutes où il ne Se lever. Vivre sa journée. Se faire tuer. l’œuvre de Vincent Van Gogh, les personnages
se passe absolument rien, un avertissement du Recommencer. D’une certaine manière, qu’il a pu peindre et ceux qu’il a pu croiser
narrateur – Orson Welles – guère plus rassurant la punchline de l’affiche se suffirait presque pour imaginer un scénario, une intrigue.
(“Les forces du mal étaient en conflit permanent à elle-même. Surtout pour cette pauvre Tree, D’Arles à Auvers-sur-Oise, de couleurs
avec la moralité bien ancrée de nos robustes apparemment condamnée à se réveiller tous saisissantes en noir et blanc feutré (privilégié
ancêtres”) : Duel au soleil ne s’apprivoise pas les matins dans la chambre d’une rencontre notamment sur les flash-back), ce sont
comme ça ! Plus que celui d’un réalisateur – de la veille sur le campus après avoir été plus ou pas moins de 120 tableaux qui servent de
King Vidor se fera virer du plateau –, c’est celui moins sauvagement assassinée, et jamais deux point de départ aux images animées.
© TWENTIETH CENTURY FOX. UNIVERSAL PICTURES. DR.

d’un producteur omnipotent, David O. Selznick, fois dans les mêmes circonstances. Au-delà des Vincent, Théo, le docteur Gachet, Arman
scénariste et, hum, directeur de casting imposant codes du slasher adolescent respectés à la lettre, Roulin, son facteur de père… : tous prennent
sa compagne dans le rôle féminin principal. avec la dose d’humour qui fait passer le tout soudain vie à travers ce portrait du peintre
Jennifer Jones en fait des caisses, surjoue chaque avec une plus grande aisance, Happy Birthdead un an après sa mort, empruntant aussi
scène, mais n’en exsude pas moins sa sensualité est un hommage sans prétention au cinéma : le visage des acteurs appelés à… leur donner
exacerbée, Gregory Peck jubile à jouer le tête Le Jour sans fin bien sûr, mais aussi John corps (Douglas Booth, Jerome Flynn –
à claques frimeurs que rien n’arrête, le Technicolor Carpenter – et plus loin que l’affiche de They le Bronn de Game of Thrones –, Saoirse
flamboyant entend bien nous “en mettre plein Live dans la chambre de l’amoureux transi – Ronan, Helen McCrory – Polly dans Peaky
la vue”. Mi-western, mi-comédie dramatique, ou encore Vertigo et Hitchcock le temps d’une Blinders –, Chris O’Dowd). Le charme
Duel au soleil nous fait encore fondre… X. B. scène dans un clocher. Que ce soit répété… X. B. opère, irrésistiblement. X. B.

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


LIVRES

Midnight Oil
Après avoir planté leurs tipis sur le plus grand gisement de pétrole du pays, les Osages
étaient devenus milliardaires durant les années 20. Mais pour les Visages pâles, ils restaient
des Indiens… Enquête sur un chapitre sanglant de l’histoire moderne des États-Unis.

LA NOTE AMÉRICAINE
DAVID GRANN
Globe
++++

“L
e nombre des victimes pendant
le Règne de la terreur s’élevait of-
ficiellement à vingt-quatre au
minimum. Parmi elles, on comptait deux
hommes qui avaient prêté main-forte aux
enquêteurs : l’un d’eux, un Osage, dégringola
du haut d’un escalier après avoir été drogué ;
l’autre fut abattu à Oklahoma City alors qu’il
s’apprêtait à divulguer des informations
concernant l’enquête à l’administration de
l’État. Les meurtres commençaient à faire du
bruit…” Si la quasi-totalité des tribus in-
diennes ont eu un sort tragique, le destin des
Osages paraît aujourd’ hui bien singulier.
Après avoir largement régné sur les grandes
plaines du Midwest, les Osages sont expulsés
de leurs riches terres du Kansas et achètent
en 1870, dans l’Oklahoma, un vaste territoire
“désolé, rocailleux, stérile et absolument im-
possible à cultiver”, où l’ homme blanc, a
priori, va enfin les laisser en paix. Mais leur vie pendant que l’État met les Indiens littérale- chapitre délibérément occulté de l’histoire
bascule, à l’aube du xx e siècle, lorsque les ment sous tutelle, en leur attribuant des cura- américaine, cet ouvrage hallucinant illustre
terres en question, sur lesquelles ils sont en teurs supervisant leurs dépenses. Et, accessoi- également l’avènement d’un monde moderne
train de crever la bouche ouverte, vont laisser rement, les truandant. C’est à cette époque-là bâti, une fois de plus, dans la violence et le
soudain jaillir les plus grands gisements pé- qu’une série de morts suspectes et de crimes sang. Il pointe enfin la montée en puissance,
trolifères du pays. D’Indiens pouilleux et ma- violents commence à mystérieusement déci- en cette tragique occasion, d’une police natio-
lades, les Osages vont alors vite devenir des mer nos riches Peaux-Rouges… nale très professionnelle et efficace, venant
“millionnaires rouges”. En 1921, date où com- Les amateurs de “true crime” vont se faire pallier l’incompétence des shérifs et procu-
mence ce sidérant récit, les Indiens Osages plaisir. Cette fabuleuse enquête, sorte de reurs locaux (et qui deviendra quelques années
sont les Américains les plus riches du pays, roman noir hanté de shérifs véreux, de détec- plus tard le FBI), dirigée par un jeune fonc-
font construire de luxueuses villas, em- tives vendus, d’aventuriers vénaux et de rudes tionnaire zélé à l’avenir plus que prometteur, le
bauchent des domestiques blancs, circulent Texas Rangers, est un modèle du genre. Mais dénommé Edgar J. Hoover… Une stupéfiante
en voiture et envoient leurs enfants apprendre le livre de David Grann ( journaliste au page d’histoire. PHILIPPE BLANCHET
© MATT RICHMAN. DR.

le piano dans les meilleures écoles du pays. New Yorker et auteur de La Cité perdue de Z)
Mais cette insolente prospérité n’est pas sans est bien plus qu’un palpitant western aux al- P.S. : Martin Scorsese signe cette année l’adap-
faire de nombreux envieux. Les escrocs de lures de furieux polar, illustré de photos sépia tation du livre à l’écran, featuring Leonardo
tous poils commencent à pulluler dans le coin, des principaux protagonistes. À travers un DiCaprio et Robert De Niro.

96 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018
La yourte nature
Une maman baba cool en 4L, un ermite disparu, des ploucs pas très cool et un petit garçon
perdu dans la forêt, à la recherche de son papa… Loup y es-tu ?
eut-être qu’à force d’imaginer ermite dans une yourte qu’il a construite de

“P des histoires, de les vivre, de se


créer des univers, des person-
nages, de les incarner, à force de s’évader du
ses mains, en pleine campagne, au bord d’un
étang. Mais l’homme a disparu et les habi-
tants du coin se révèlent vite être de dange-
SCALP
CYRIL HERRY
quotidien, il advenait un stade où la réalité reux blaireaux… Basé en Haute-Vienne et Seuil
télescopait l’imaginaire ; où les deux faisaient fondateur de la collection Territori pour +++
corps, entraient en symbiose au point qu’on l’éditeur La Manufacture de livres, Cyril
n’était plus en mesure de les distinguer en Herry est aujourd’hui un des artisans d’un
certaines circonstances ; et peut-être qu’alors, “rural noir” qui, après les États-Unis, fait
on se mettait à voir des choses qui n’existaient école dans l’Hexagone. Scalp, mélange assez
pas.” Hans a 11 ans quand sa mère, un tanti- réussi de brutal roman d’apprentissage et de
net baba cool, l’embarque dans sa 4L pour poétique nuit du chasseur français, peut pré-
l’amener à la rencontre de son paternel, tendre aujourd’hui à s’imposer comme un
qu’elle n’a pas vu depuis dix ans et qui vit en véritable manifeste du genre. Country. P. B.

DICTIONNAIRE
FRANKENSTEIN
CLAUDE AZIZA
Omnibus
+++
Il y a pile poil 200 ans paraissait Frankenstein ou le
Prométhée moderne, signé de la jeune Mary Shelley. Pour
fêter dignement cet anniversaire, les éditions Omnibus
rendent hommage au célèbre et infortuné professeur et à
LES BIFFINS sa célébrissime créature, à travers un étonnant dictionnaire
MARC VILLARD retraçant, façon puzzle, leur incroyable destinée. De
Joëlle Losfeld Éditions B comme Balzac (grand fan de romans terrifiants)
à W comme Whale (James), maître du cinéma fantastique
+++½ des années 30, en passant par Dave Prowse (qui incarna
JESSE LE HÉROS Ils récupèrent dans les poubelles le monstre à l’écran en 1970, avant de devenir Dark
LAWRENCE MILLMAN et les bennes ou traquent les Vador !), il ne manque qu’Alice Cooper et Rob Zombie
Sonatine petites annonces de décès pour pour que ce précieux ouvrage soit complet ! P. B.

+++ gratter quelques objets que plus


personne ne veut. Sous le pont
Hollinsford, New Hampshire, fin des années 60. Jesse, du périph, à l’orée des puces
attardé mental, vit isolé avec son père, qui a de plus de Saint-Ouen, les Biins
en plus de mal à le canaliser. En plein bouillonnement “oiciels” ont une centaine
adolescent, le garçon n’a désormais plus que deux de places réservées, et luttent
obsessions, qui ont d’ailleurs tendance à se superposer contre les vendeurs à la sauvette
et à se confondre : la guerre du Vietnam, qu’il regarde pour fourguer leur came
en boucle à la télévision, en espérant apercevoir son défraîchie, histoire de compléter MISSING: GERMANY
frère aîné, et le sexe, qui le pousse à violer une gamine leur retraite et de payer leur DON WINSLOW
du coin, en la menaçant du couteau à steak qui lui sert piaule, du côté de la rue Myrha Seuil
le reste du temps à saigner les lamproies et les rats. ou ailleurs. Après avoir bossé +++
Le retour de son frangin et la menace d’être placé au Samu social, Cécile s’occupe
dans une institution spécialisée vont alors le pousser d’eux. Jusqu’à ce qu’un meurtre La femme d’un milliardaire de Miami s’est volatilisée
dans une folie meurtrière particulièrement brutale et vienne bouleverser sa petite dans un centre commercial. Frank Decker, détective privé
sordide… Explorateur et botaniste né en 1948 à Kansas vie… Orfèvre des textes courts, spécialisé dans la recherche de personnes disparues (voir
City, Lawrence Millman est avant tout connu du public finement ciselés, Marc Villard Missing: New York, premier épisode de ses aventures),
américain pour ses ouvrages scientifiques et ses récits part en maraude dans un Paris de surcroît ami du mari de la belle, a pour mission de
de voyage. Ce livre incandescent, paru aux États-Unis nocturne ou gris souris, l’œil très la retrouver. Des quartiers résidentiels de South Beach
en 1982 (et inédit jusqu’à ce jour en France) est d’une affûté, le verbe toujours juste et aux bordels de Hambourg ou Berlin, notre Marlowe fan
tout autre trempe et nous plonge sans ménagement, de Springsteen va alors se frotter à la mafia ukrainienne
© HERMANCE TRIAY. DR.

la syntaxe jazzy, à la rencontre


au fil d’une écriture sèche et lancinante, dans un des précaires de tous poils qui à s’en faire saigner, et mettre à jour plus d’un secret.
trip autrement traumatisant : dans les méandres d’un hantent aujourd’hui la capitale. Sans avoir le soule et la puissance de son chef-d’œuvre
territoire miné où erre l’esprit ténébreux d’un dangereux Poétique et percutant. P. B. (Cartel, monument bientôt adapté par Ridley Scott),
cinglé. Effrayant. P. B. un bon polar classique signé Don Winslow. P. B.

Av r i l 2 018 +++++ Classique | ++++ Excellent | +++ OK ! | ++ Mouais… | + Euh…


RADIOCLASSIQUE

The Kinks
“You Really Got Me”
Au commencement était le rif. Imparable. Et un titre en forme de slogan. À leur origine,
deux frangins, Ray et Dave Davies. Un tube était né. Et un genre musical créé. Flash-back

Par Philippe Barbot

U
n vieil ampli, une lame de inventant du même… coup, le son grésillant et Le début aussi d’une tenace inimitié entre les
rasoir et une guitare. Il n’en fallut distordu qu’on définira plus tard sous l’appella- deux frères qui se poursuivra même après la
pas plus pour inventer une sono- tion de “fuzz”. fin officielle du groupe, en 1996. Anecdote : au
rité qui révolutionna l’histoire du En studio, les Kinks, flanqués du batteur Bobby moment où Dave se préparait à enregistrer son
rock. Et propulsa un petit groupe de Britan- Graham et du pianiste Arthur Greenslade (Mick fameux solo, Ray se crut obligé de venir le héler
niques chevelus au premier rang des hit-parades. Avory, le drummer officiel, se contentant du pour l’encourager, provoquant un retentissant
Excitant, non ? Justement, la chanson en ques- tambourin), enregistrent une première prise de “Fuck off !” de la part du guitariste. Certains
tion parle de ça : “You Really Got Me”, “Tu m’ex- la chanson, sous la houlette du producteur amé- auditeurs à l’oreille extra-fine affirment même
cites tellement que je n’en dors plus la nuit…” ricain Shel Talmy, qui œuvre aussi, entre autres, que l’interjection peut être décelée, à la fin du
Nous sommes au mois de juillet 1964, dans les pour les Who. Le résultat, une version lente et break de batterie qui introduit le chorus, et
studios IBC de Londres. Sont présents Ray zébrée d’écho, déplaît souverainement à Ray, qui malgré le “Oh no!” proféré par-dessus par le
Davies et son frère Dave, en compagnie du bas- déclare catégoriquement qu’il n’est pas question grand frère. Dave poursuivra la chamaillerie
siste Peter Quaife et de quelques musi- en affirmant, en 1998, que Ray aurait
ciens engagés pour l’occasion. tenté de s’attribuer la paternité de son
Tout ce beau monde est réuni son de guitare. Une sonorité, depuis
pour enregistrer le troisième longtemps disponible au moyen
single de la jeune carrière d’un de pédales d’effets (plus la peine
groupe intitulé les Kinks. Le single de lacérer ses haut-parleurs), qui
de la dernière chance, vu que les inspira nombre de gratteux du
deux premiers ont été des bides hard rock et du heavy metal. Et le
commerciaux et que la maison de riff fut…
disques, le label Pye, commence à Quant à la chanson, désormais
renâcler pour la suite. Justement, considérée comme l’ancêtre du
Raymond Davies, le chanteur et genre (au style réitéré par les Kinks
compositeur de la bande, croit déte- dans leur “All Day and All of the Night”
nir le bon filon : un truc qu’il a écrit et copié par les Who dans “I Can’t
quelques mois auparavant en piano- Explain”), elle connut un parcours
tant dans son salon, et que le groupe plutôt mouvementé, reprise par
a déjà expérimenté avec succès dans des artistes aussi dissemblables
les concerts. Basée sur un riff de que Mott the Hoople, Robert
deux notes, la chanson s’intitule Palmer, Sly and the Family Stone
"You Really Got Me", sorte de sup- ou Toots and the Maytals. La
plique sexuelle adressée à une fille “cover” la plus fameuse demeurant
anonyme (Ray dira plus tard qu’elle celle d’un Van Halen débutant,
lui a été inspirée par une danseuse en 1978, exhibant ainsi dès le pre-
dans un club) et que son frangin mier album la virtuosité guitaristique
Dave décrira comme “une chanson d’amour du Eddie en question. Une version qu’un
pour les gosses de la rue.” “ UNE SONORITÉ QUI INSPIRA Ray Davies ironique déclara adorer parce
Au départ, Ray imaginait la mélodie comme une NOMBRE DE GRATTEUX…” qu’elle le faisait mourir de rire…
façon tranquille de rendre hommage à ses Malgré les divers changements de style au
bluesmen préférés, Leadbelly ou Big Bill de publier ça et menace même d’en boycotter la cours de leur carrière, les Kinks interprétèrent
Broonzy. Il avait même imaginé une ligne de sax, promo. Après le refus de Pye Records de financer régulièrement “You Really Got Me” lors de
jouée à la façon du jazzman Gerry Mulligan, ou un nouvel enregistrement, le groupe, soutenu leurs concerts. On peut en trouver différentes
de Jimmy Giuffre dans l’instrumental “The par son manager Larry Page, décide de mettre versions (sans le mythique “Fuck off !”) dans
Train and The River”. Sauf que Dave, le petit la main à la poche pour recommencer. Dave se moult compilations et albums live, comme le
frère aux velléités de guitar hero, a décidé de fend même d’un solo de guitare tellement réussi fameux One for the Road, en 1980. Séparés, les
transformer le tout en un riff féroce, un peu dans que la légende affirmera par la suite qu’il est frères ennemis ont continué de la jouer chacun
le style de la reprise du classique “Louie Louie”, l’œuvre de Jimmy Page… malgré les dénégations de leur côté. En décembre 2015, Ray Davies
publiée par les Kingsmen l’année d’avant. Dans de ce dernier. Publié le 4 août 1964, le single rejoignit même son frangin sur scène pour la
un accès de rage, il a même flanqué un vilain trône deux semaines dans les charts britan- chanter : la première fois en près de vingt ans
coup de rasoir dans la membrane du haut- niques avant d’envahir les USA et le reste de que le tandem se retrouvait publiquement
parleur de son ampli (un Elpico AC-55, sur- l’Europe. La carrière des kids Kinks est lancée : réuni. De là à imaginer une reformation des
© DR

nommé “Little Green”, pour les amateurs), Dave n’a que 17 ans, et Ray 22. Kinks ? Arrête, tu m’excites !

98 | R ol l i n g S t o n e | rollingstone.fr Av r i l 2 018