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« Avant l’être, il y a la politique » : à propos du dernier livre de Laurent de Sutter, par

Mickaël Perre

Il y a peu paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La


mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à
lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que
semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie
politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine
lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de
positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung
Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un
traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ».
Dans un entretien récent, Laurent de Sutter revient sur cette manière singulière de
procéder par « décadrage » ou décalage constants : « chacun de mes livres s’empare
d’un dossier très pratique (la prostitution, la police, la pornographie, etc.) pour raconter
autre chose ; chacun de mes livres se veut, d’entrée de jeu, une machine à décadrage, un
dispositif créant les conditions d’une vue parallaxe sur un problème qu’à trop aborder
frontalement on ne parvient plus à rien en penser. De même que Poétique de la
police était une théorie de l’image, Pornostars une théorie du désir ou Métaphysique de la
putain une théorie de la vérité, je considère L’âge de l’anesthésie comme une théorie de
l’être. » (Entretien avec Fabien Ribery).
Ce décalage n’induit aucun décrochage, il n’introduit aucune rupture ni aucune
contradiction dans le discours de l’auteur ; au contraire, il nous fait voir de nouveaux
rapports et tisse de nouveaux liens entre les choses. Toutefois, le décalage comme
opérateur de réflexion ne possède une pertinence théorique que s’il nous fait voir autre
chose, que s’il nous fait sortir du cadre. Or c’est bien l’ambition de l’ouvrage : nous faire
sortir du cadre de la politique (et de la philosophie politique traditionnelle) pour voir
comment celle-ci communique avec l’ontologie. Il y a donc l’être et la politique : il n’en va
pas simplement de l’être de la politique (de sa définition ou de de son essence), mais plus
précisément, de la manière dont la politique exige pour fonctionner la constitution d’une
ontologie adaptée aux opérations policières de contrôle et de répression qu’elle souhaite
mettre en œuvre. En ce sens, on peut lire L’âge de l’anesthésie à la fois comme la mise à
l’épreuve et le développement d’une intuition formulée par Deleuze et Guattari dans Mille
Plateaux : « avant l’être, il y a la politique » (p. 249). Cette antériorité de la politique sur
l’être n’est pas chronologique (car la politique et l’être se définissent en même temps)
mais logique : il faut que la politique dispose d’une ontologie pour pouvoir prendre forme ;
toute décision politique ne peut se déployer sans un horizon ontologique déterminé qu’elle
aura activement contribué à tracer. Bref, on ne peut pas élaborer un dispositif de contrôle
sans se donner une certaine image de l’être à contrôler. La politique est dès lors
inséparable d’une métaphysique. La grande nouveauté du livre de Laurent de Sutter ne
réside pas seulement dans l’analyse des mécanismes de domination que le
« narcocapitalisme » met en œuvre pour produire des sujets anesthésiés, des corps
désaffectés, rivés à leur propre fonctionnalité dévitalisée. Elle réside aussi dans la mise en
évidence d’une « police des étants » ou d’une métaphysique policière (l’auteur poursuit
ainsi l’entreprise philosophique commencée avec Poétique de la police paru cette année) :
l’Être n’est jamais neutre, il est policier par vocation ; il est une catégorie d’ordre. En raison
même de l’importance qu’il accorde à la métaphysique saisie dans son lien constitutif à la
politique, L’âge de l’anesthésie nous semble plus proche de L’Anti-Œdipe que
de Naissance de la clinique.
Quelle est donc la métaphysique du « narcocapitalisme » contemporain ? Quelle
est l’ontologie de notre modernité pharmacologique ? À grand renfort d’exemples, Laurent
de Sutter déploie sous nos yeux l’ontologie impliquée dans la « psychopolitique » moderne
(contrôle de la psyhé). Il montre alors que toutes les inventions narcotiques, ainsi que les
applications politico-« médicales » qu’on a pu en tirer au cours de l’histoire récente,
peuvent être référées à un problème ontologique spécifique. Chaque problème clinique et
politique trouve ainsi sa formule ontologique. Par exemple, le problème clinique de
l’excitation « maniaco-dépressive » est lié au problème ontologique de la stabilité ou de la
subsistance : si l’excitation met l’individu « hors de lui » (ce qu’indique bien
l’étymologie : ex-citare), comment maintenir l’être dans ses limites ? Comment mettre un
terme à « l’errance de l’être », à cet état de « désêtre » et de dispersion que constitue
l’excitation ? Comment donner une stabilité à un être qui tend à se dissoudre dans les
fluctuations intensives qui l’agitent ? De la même façon, la cocaïne est envisagée en lien
avec le problème du dualisme corps-esprit. L’enjeu proprement métaphysique de la
cocaïne (conçu comme « carburant du cerveau »…) est de savoir comment annuler la
résistance que la matière oppose à l’esprit : comment optimiser l’efficacité de l’esprit ?
Comment purifier la volonté ? Ou en termes platoniciens : comment faire sortir l’esprit de
la « prison du corps » ? Comme le montre Laurent de Sutter, la logique de la
dématérialisation qui sert de principe métaphysique à la prise de cocaïne constitue, par
métonymie, le modèle de l’économie capitaliste, comme économie dématérialisée
(certaines de ces pages font écho au manifeste publié l’an dernier par Jean-Clet
Martin : Asservir par la dette, et qui dénonce lui aussi, à travers un autre appareillage
conceptuel, la « mauvaise métaphysique » de la politique et de l’économie actuelles). En
cherchant à promouvoir au niveau économique le « déploiement libre des puissances
permises par l’oubli de tout ce qui pourrait les contraindre » (p. 64), par l’abstraction
généralisée de la monnaie, purifiée de tout référent extérieur ou matériel, le capitalisme
est profondément cocaïnique. « Il n’y a de capitalisme que de la cocaïne – de même qu’il
n’y a de cocaïne qu’en tant que requérant un système économique adéquat à sa volatilité,
à son illégalité, à son addictivité et à son immatérialité (…) Tout capitalisme est,
nécessairement, un narcocapitalisme » (p. 67).

Par conséquent, si l’être est bien « l’allié objectif de toute police », s’il est bien « la
catégorie sur laquelle repose chaque entreprise visant à établir un ordre au sein duquel
les places peuvent être assignées de manière sûre » (p. 136), la question urgente d’une
contre-politique ou d’une « politique » de résistance est donc la suivante : comment sortir
de cette ontologie policière ? Comment ouvrir de nouvelles possibilités d’existence au-delà
des frontières que tracent pour nous, et malgré nous, les substances que nous
assimilons ? Comment en finir avec cette « interpellation » pharmacologique des individus
en « sujets » anesthésiés ? Et si la politique est dans son fonctionnement indissociable
d’un certain quadrillage ontologique, comment élaborer une politique sans être, une
politique sans ontologie ? La réponse de l’auteur se développe en deux temps : il faut
défendre la possibilité d’une « anti-ontologie », brouiller les catégories ontologiques les
mieux établies et les plus fonctionnelles. En un mot : refuser d’« être ». Mais cette réponse
serait trop abstraite si elle n’était pas suivie de certaines propositions éthiques : contre ce
programme politique d’anesthésie ou de désexcitation généralisée, il faut réexciter la vie,
persister dans l’intranquillité, creuser l’écart qui empêche l’individu de verrouiller son être
dans une subjectivité cohérente et prévisible. Car comme le montre Laurent de Sutter,
l’excitation est d’abord l’expérience d’un écart ou d’une non-coïncidence avec soi, d’un
appel du dehors qui ventile les possibles. C’est dans cette marge, dans cette fêlure
ouverte par l’excitation, que la liberté s’actualise et que de nouveaux modes d’existence
peuvent prendre forme. Comment donc en finir avec cette injonction policière à « être » ?
En s’efforçant toujours de n’être rien. Tâche d’une « politique de l’excitation » comme
seule politique valable. Politique du « dépassement de l’être » (pp. 144-45). Politique qui
ne se situe plus « avant l’être » mais « après l’être ».
Mickaël PERRE