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Université Paris I Sorbonne

UFR 02 sciences économiques

Mention Théories, Histoire et Méthodes de l'Économie


Master 2 Recherche Histoire de la Pensée Économique
Année 2014/2015

Ricardo – Marx – Sraffa.


Une critique de l'interprétation néo-ricardienne

Sous la direction de
M. Antoine REBEYROL
Suivi scientifique assuré par
M. Antoine REBEYROL et M. Carlo BENETTI
Présenté et soutenu par
Michael GAUL
L'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne n'entend donner aucune approbation, ni
désapprobation aux opinions émises dans ce mémoire ; elle doivent être considérées
comme propres à leur auteur.
Université Paris I Sorbonne
UFR 02 sciences économiques

Mention Théories, Histoire et Méthodes de l'Économie


Master 2 Recherche Histoire de la Pensée Économique
Année 2014/2015

Ricardo – Marx – Sraffa.


Une critique de l'interprétation néo-ricardienne

Sous la direction de
M. Antoine REBEYROL
Suivi scientifique assuré par
M. Antoine REBEYROL et M. Carlo BENETTI
Présenté et soutenu par
Michael GAUL
Je dédie ce mémoire à ceux que j'aime.

Remerciements

J'adresse mes remerciements à M. Antoine Rebeyrol et M. Carlo Benetti pour un encadrement


excellent ; en particulier pour leur temps, leur intérêt, leurs suggestions d'amélioration et de
réflexion ainsi que pour leur critique aidante.
Ricardo – Marx – Sraffa.
Une critique de l'interprétation néo-ricardienne
Sommaire
I Introduction : l'interprétation néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa

La « corn-ratio theory of profits » de l'Essai sur les profits (1815).......................................3


Marx after Sraffa : la redondance de la théorie de la valeur-travail.......................................5
La redécouverte de la théorie classique par Sraffa en tant qu’approche purement physique.8
La vision néo-ricardienne du nexus Ricardo – Marx – Sraffa et de la théorie classique
contemporaine......................................................................................................................11

II. Critique de l'interprétation néo-ricardienne sur la base d'une lecture de


textes

II.1 La théorie ricardienne de l'Essai à l'Absolute Value and Exchangeable


Value

II.1.1 Critique de l'interprétation « modèle-blé » de l'Essai

Le taux de profit agricole.....................................................................................................18


a) L'effet réel....................................................................................................................18
b) L'effet prix...................................................................................................................19
Le taux de profit général......................................................................................................22
Critique de l'interprétation néo-ricardienne (I) : Rejet de la « corn-ratio theory of profits »
en tant qu’interprétation de l'Essai.......................................................................................28

II.1.2 La mesure invariable de la valeur et la marchandise-étalon

La transition de l'Essai au Principes....................................................................................30


Les deux causes des prix de production...............................................................................32
Les deux causes et la théorie de la répartition......................................................................34
L'élément de continuité : la théorie de la valeur-travail comme fondement
de la théorie de la répartition................................................................................................35
L'élément de rupture : la deuxième cause et la recherche continue d'une mesure invariable
de la valeur comme tentative de rétablissement de la théorie de valeur-travail...................38
Le noyau de la théorie ricardienne : l'approche dynamique de l'équilibre naturel...............41
Critique de l'interprétation néo-ricardienne (II) : la marchandise-étalon n'est pas la solution
du problème de Ricardo.......................................................................................................43

II.2 La théorie marxienne comme défense de la théorie ricardienne à travers


son développement

II.2.1 Le projet d'une critique de l'économie politique


II.2.2 La théorie de la plus-value relative

L'interprétation marxienne de la théorie de profit des Principes.........................................51


La théorie de la plus-value relative comme généralisation de la théorie ricardienne..........55
II.2.3 La théorie de la plus-value absolue

L'aspect sociophilosophique du problème de l'existence de la plus-value et le rôle de la


distinction entre travail et valeur de la force de travail comme une défense de Ricardo.....57
L'aspect économique du problème de l'existence de la plus-value :
« Explaining the existence of profit » (Steedman)...............................................................60
a) le rôle des coefficients techniques et des salaires réels comme une condition
nécessaire du surplus.......................................................................................................62
b) La question de Marx : la forme économique spécifique du sur-travail.......................64
c) La condition suffisante de l'existence systématique du surtravail et du surproduit en
tant qu’issues du système économique même.................................................................66
d) La journée normale de travail......................................................................................68

II.3 La théorie de Sraffa : production des marchandises par des marchandises


à l'aide du travail

II.3.1 Les normalisations des §§ 10 et 12

Les causes des prix de production........................................................................................71


Les systèmes d'équations I et II ...........................................................................................72
a) Le système d'équations I (« La production de subsistance »).....................................72
b) le système d'équations II (« La production avec surplus »)........................................73
c) Travail et salaire dans les équations I et II...................................................................74
Le système d'équations III....................................................................................................77
L'égalité x[I – A]p = xl et le problème de la dépendance de la relation
entre taux de profit et taux de salaire à l'égard des prix.......................................................79
La dépendance des prix de la répartition et les conditions
pour une mesure invariable de la valeur...............................................................................82
La marchandise-étalon.........................................................................................................85

II.3.2 L'argument fondé sur les manuscrits de Sraffa : l'abandon d'une approche
exclusivement physique

La position de Kurz..............................................................................................................90
La transition du système des équations I et II au système des équations III
dans une perspective génétique............................................................................................93
La note Use of the notion of Surplus Value du 13 novembre 1940......................................94
Le taux maximum de profit et « l'hypothèse ».....................................................................97
La nécessité d'une représentation du travail et la nouvelle conception du salaire...............99
La marchandise-étalon.......................................................................................................103

III. Conclusion

Histoires des idées : une interprétation alternative du nexus Ricardo-Marx-Sraffa....................104


La théorie marxienne comme développement immédiat de la théorie ricardienne............105
Sraffa comme rénovateur de l'économie politique classique en tant que telle...................109
La différence entre Ricardo et Marx d'une part, et Sraffa d'autre part...............................111
Niveau analytique : implication pour la théorie classique contemporaine..................................114

Références bibliographiques..................................................................................................117
I Introduction : l'interprétation néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa

À l'origine, l'étude présente devait avoir un autre sujet : d'une première lecture des auteurs tels que
Ian Steedman ou Heinz Kurz, auteurs qui sont nommés « néo-ricardiens » dans ce qui suit, découlait
de manière quasi automatique l'idée d'une confrontation à la fois des interprétations respectives que
font Marx et Sraffa de la théorie de Ricardo et de leurs propres théories dans la mesure où elles sont
influencées par la théorie du grand classique anglais.
Car ces auteurs, comme la plupart des marxistes d'ailleurs, considèrent que les théories de Marx et
Sraffa – à savoir une approche en termes de valeurs-travail et une approche en termes de quantités
physiques – sont en concurrence l'une avec l'autre, incompatibles et, en fin de compte, s'excluent
mutuellement. Compte tenu, d'une part, du fait que Marx et l'historiographie marxiste apprécient la
théorie ricardienne comme l'apogée de l'économie politique classique dont ils revendiquent la
« Aufhebung » au triple sens de Hegel (conservation, destruction, dépassement) et compte tenu,
d'autre part, du fait que les néo-ricardiens présentent, au contraire, l'ouvrage principal de Sraffa,
Production des marchandises par des marchandises (PMM), comme un développement immédiat
de la théorie de Ricardo, ledit sujet s’est présenté naturellement.
Or, sur la base de nos études de textes de Ricardo, Marx et Sraffa, la question telle qu'elle a été
posée initialement s’est avérée une fausse question. Puisque cette manière de poser la question n'a
de sens que dans le cadre et sur la base de la vision néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa,
la critique de la question s'est transformée en une critique de cette vision sous-jacente. Ainsi, le
sujet de l'étude présente est la critique de l'interprétation néo-ricardienne des théories de Ricardo,
Marx et Sraffa et de la relation entre ces théories.
Outre l'intérêt évident au niveau de l'histoire de la pensée économique, une telle étude a un double
intérêt : d'une part, la compréhension des grands classiques, de leurs différences et de leurs points
communs forme ce qu'on entend par « théorie classique contemporaine » et influe pour cette raison
sur la théorie économique même. D'autre part, l'interprétation néo-ricardienne est celle
prédominante. Ceci vaut non seulement pour les historiens de la pensée économique et pour les
chercheurs au sein de la théorie classique contemporaine, soit l'école post-sraffaienne, mais de
façon générale. Un exemple récent est le livre de Steve Keen, L'Imposture économique. En
présentant au lecteur les théories économiques non-néoclassiques, il reprend entièrement la position
de Steedman :

1
« Steedman montre [...] qu'il ne faut pas ‹ transformer › les quantités physiques en valeurs et
les valeurs en prix : il faut plutôt dériver les prix directement des données physiques. […]
Steedman en concluait que, loin d'être déterminés par la valeur, les prix peuvent
difficilement être dérivés de manière rigoureuse des valeurs. Au contraire, ils peuvent être
obtenus directement à partir des données de la production physique et de la connaissance du
salaire réel : les calculs de la valeur sont à la fois superflus et source d'erreur. […] Steedman
expliquait en fait que Marx ne pouvait avoir raison en affirmant que le travail est la seule
source de surplus. Nous ferions mieux d'oublier la question de la provenance du surplus,
d'accepter tout simplement que ce surplus existe, et d'analyser le capitalisme à partir de ce
présupposé. Les incohérences établies par Steedman sapent toute une série d'affirmations de
Marx : le travail est la seule source de la valeur, la valeur est l'unique source des profits, et
elle détermine le prix. »1

Cette étude est organisée comme suit : l’introduction résume l'interprétation néo-ricardienne. La
partie principale présente la critique de cette interprétation sur la base d'une lecture de textes de
Ricardo, Marx et Sraffa. Le point de repère de la critique est toujours la théorie dont l'interprétation
est en question. L'objectif est de respecter les differentiae specificae des théories respectives :
Dans un premier temps, nous traitons l'analyse ricardienne de l'Essai (1815), des trois éditions des
Principes (1817, 1819, 1821) et de Absolute Value and Exchangeable Value (1823). L'interprétation
proposée vise à critiquer les deux arguments néo-ricardiens selon lesquels la théorie de Sraffa serait
une généralisation immédiate du modèle-blé de l'Essai et aurait résolu le problème ricardien d'une
mesure invariable de la valeur.
Ensuite, nous analysons le rapport entre Ricardo et Marx en nous confrontant à la critique
qu’adressent les auteurs néo-ricardiens à la lecture marxienne de Ricardo et à la théorie marxienne.
Nous cherchons notamment à démontrer que ce n'est pas la théorie de Sraffa, mais au contraire celle
de Marx, qui est une généralisation immédiate de la théorie ricardienne.
Pour finir, nous proposons une interprétation systématique de la théorie des prix de Sraffa, en
mettant l'accent sur le traitement du salaire et du travail, et en établissant le lien entre travail et
valeur, lien présent de manière implicite dans l'ouvrage de 1960.
La conclusion apporte une interprétation alternative du nexus Ricardo-Marx-Sraffa au niveau de
l'histoire de la pensée économique. Cette interprétation exige de mieux respecter les differentiae
specificae des trois théories en question et esquisse une implication qui en découle en vue d'une
compréhension et d'un développement de la théorie classique contemporaine : l'approche en termes
de valeurs-travail et l'approche en termes de quantités physiques ne s'excluent pas mutuellement,
mais sont dans un rapport de complémentarité l'une avec l'autre.

1
Keen (2014), pp. 468-469.

2
La « corn-ratio theory of profits » de l'Essai sur les profits (1815)

L'interprétation néo-ricardienne de Ricardo est celle avancée par Sraffa dans son Introduction de
1951. Selon cette interprétation, il y a, en plus des éléments de continuité, une différence nette entre
l'Essai et les Principes : alors qu’en 1815, Ricardo détermine le taux général de profit dans le cadre
d'une approche micro ou sectorielle, en 1817, il le détermine dans le cadre d'une approche macro,
c'est-à-dire pour tous les secteurs de l'économie : « In the Principles, however, with the adoption of
a general theory of value, it became possible for Ricardo to demonstrate the determination of the
rate of profit in society as a whole instead of through the microcosm of one special branch of
production »2, comme dans l'Essai.
La particularité de l'Essai consiste alors en ce qu'en 1815, à la différence du raisonnement des
Principes, c'est un secteur, à savoir celui qui produit du blé, qui se trouve dans la « special position
of not employing the products of other trades while all the others must employ its products as
capital. »3 En 1815, Ricardo s'est servi d'une méthode particulière qui consiste « of singling out corn
as the one product which is required both for its own production and for the production of every
other commodity. […] Another way of saying this […] is that corn is the sole 'basic product' in the
economy under consideration. »4
La conséquence qui en découle est que dans la branche produisant du blé – et seulement dans cette
branche – à la fois le capital et le produit sont composés de la même marchandise : le blé. Le capital
et le produit étant physiquement homogènes, le taux de profit dans cette branche est donné
indépendamment de toute évaluation par une comparaison des simples quantités physiques du blé.
Sraffa intitule cette théorie, qui, par la suite, sera connue sous le nom du « modèle-blé »5, la « corn-
ratio theory », en soulignant son trait caractéristique : elle rend « distribution independent of
value »6.
Que le taux de profit dans la branche « blé » soit donné physiquement et qu'il y ait un taux uniforme
ou général de profit dans toutes les branches du système économique n'est possible que si les taux
de profit dans les autres branches s'ajustent au taux de profit dans la branche « blé ». Cet ajustement
est réalisé par des variations de prix des produits des autres branches. De cette manière, le taux
physique de profit dans le secteur blé détermine les taux de profit de tous les autres secteurs. Même
si le modèle-blé n'est jamais énoncé de façon explicite par Ricardo, comme Sraffa l'admet, il est
toutefois « the rational foundation of the principle of the determining role of the profits of
2
Sraffa (1951), p. xxxii.
3
Sraffa (1951), p. xxxi.
4
Sraffa (1960), Appendix D. References to the Literature, § 1.
5
Voir Bidard/Klimovsky (2006), p. 23.
6
Sraffa (1951), p. xxxiii.

3
agriculture »7.
Toujours selon Sraffa, le point décisif du passage de l'Essai aux Principes est la nécessité d'une
théorie générale et systématique de la valeur.8 En termes généraux, le problème est désormais celui
de la détermination du taux général de profit dans un modèle multi-sectoriel où le produit et le
capital de chaque secteur sont composés de marchandises physiquement hétérogènes. Ricardo
essaie de le résoudre par la théorie de la valeur-travail : « It was now labour, instead of corn, that
appeared on both sides of the account – in modern terms, both as input and output: as a result, the
rate of profits was no longer determined by the ratio of corn produced to the corn used up in
production, but, instead, by the ratio of the total labour of the country to the labour required to
produce the necessaries for that labour. »9
Cette interprétation véritablement novatrice de la théorie ricardienne, qui a été proposée par Sraffa
dans son introduction de 1951 en tant qu’interprétation au sens propre du terme, est reprise par
Sraffa dans l'Appendix D. References to the Literature de l'ouvrage de 1960. Cependant, cette fois-
ci, Sraffa clarifie la portée de son interprétation en ajoutant la remarque suivante : « It should
perhaps be stated that it was only when the Standard system and the distinction between basics and
non-basics had emerged in the course of the present investigation that the above interpretation of
Ricardo's theory suggested itself as a natural consequence. »10 Bien que Sraffa même ait précisé que
son interprétation de 1951 est plutôt une reconstruction basée sur sa propre théorie, cette
interprétation a été unanimement reconnue par les auteurs néo-ricardiens comme correcte et valide
en tant qu'interprétation. Ainsi elle est devenue canonique chez les théoriciens post-sraffaiens.11

7
Sraffa (1951), p. xxxi.
8
Voir Sraffa (1951), pp. xxx-xxxvii.
9
Sraffa (1951), p. xxxii.
10
Sraffa (1960), Appendix D. References to the literature, § 1 (nos italiques). À cet égard l'édition italienne est encore
plus claire : « Tale almeno è l'interpretazione data nella nostra introduzione ai Principî di economia politica di
Ricardo. È forse bene avvertire qui che solo quando, nel corso della presente ricerca, il concetto di « sistema tipo » e
la distinzione fra prodotti base e prodotti non-base avevano preso forma, la suddetta interpretazione si presentò
come conseguenza naturale » (nos italiques).
11
Voir Eatwell (1975a) ; Garegnani (1983) ; Garegnani (1985) ; De Vivo (1996) ; Kurz (1998) ; Kurz et Salvadori
(2005) ; Kurz (2006) ; Deleplace (2007), pp. 101-104 ; Kurz (2008) ; Kurz (2009) ; Kurz et Salvadori (2010) ; Kurz
(2011) ; Kurz (2012).

4
Marx after Sraffa : la redondance de la théorie de la valeur-travail

Quant à l'interprétation de la théorie marxienne, l'ouvrage Marx after Sraffa de Steedman, paru en
1977, est une référence importante, car il marque un tournant net dans le débat concernant les
rapports entre Ricardo, Marx et Sraffa. Les résultats les plus importants énoncés par et à la suite de
Steedman concernent la théorie de la valeur-travail, le problème de transformation, l'explication de
l'existence du profit et la critique que Marx adresse à Ricardo.
En raison de la dépendance des prix de production de la répartition, la théorie de la valeur-travail, à
la fois de Ricardo et de Marx, n'est une théorie correcte des prix de production que dans deux cas
particuliers, dont le premier est un taux de profit égal à zéro et le second une composition organique
uniforme dans toutes les branches. Ceci revient à dire que la théorie de la valeur-travail n'est pas
une théorie générale des prix de production. On se demande alors pourquoi Ricardo, et notamment
Marx, ont eu recours à une telle théorie, tout en sachant qu'elle n'est pas valide en général.
D'après les néo-ricardiens, cela est uniquement dû au fait que les outils théoriques dont les
classiques disposaient n'étaient pas à la hauteur de leurs notions sophistiquées. Plus précisément,
Ricardo et Marx ne pouvaient pas encore utiliser l'outil mathématique incontournable pour la
détermination du taux de profit et des prix de production, à savoir les équations simultanées et leurs
propriétés. Confronté au problème de la détermination du taux de profit dans une économie multi-
sectorielle, le recours à la théorie de la valeur-travail a été le seul moyen pour eux de rendre
homogènes et comparables des agrégats de marchandises physiquement hétérogènes.
Cette démarche a pour conséquence naturelle une « successivist two-step procedure »12 à l'œuvre
chez Marx : dans un premier temps, le taux général de profit est déterminé à partir des valeurs-
travail :
c i+v i+s i=μi (i = 1, 2, …, n)
s ∑ si
s= i =
vi ∑ vi
ci
q=
vi

r=
∑ si
∑ c i+ ∑ v i
Dans un second temps, le taux de profit ainsi dérivé est utilisé pour transformer les valeurs en prix
de production :
(c i+v i)+r ( ci +v i )= pi
12
Gehrke/Kurz (1998), p. 204 ; voir, sur ce point, Bortkiewicz (1976), p. 104.

5
L'explanandum de la transformation des valeurs en prix de production par rapport aux marchandises
individuelles consiste en la déviation des prix de production relativement aux valeurs en fonction de
la composition organique respective.
μi ≠ p i
L'explanandum de la transformation des valeurs en prix de production par rapport aux agrégats des
marchandises consiste à démontrer l'égalité entre somme des valeurs et somme des prix, ainsi que
l'égalité entre somme de plus-value et somme de profit.
∑i μi =∑i pi
r ∑i (c i+v i)=∑ i si

Or, même13 Marx s'est déjà rendu compte que sa formule de la transformation est erronée. Car elle
ne transforme que les valeurs des produits, alors que le capital avancé reste évalué en valeurs. 14 La
tentative de rectifier la démarche de Marx à partir de la solution proposée par Bortkiewicz a abouti
au résultat que, dans le cas général, les deux égalités quantitatives globales ne sont pas vérifiées
simultanément.15
En ce qui concerne l'explication du profit, les auteurs néo-ricardiens soulignent que la prétention de
Marx d'avoir donné une explication de l'existence du profit n'est pas justifiée. À cet égard,
Steedman constate :

« The existence of (narrowly defined) exploitation and the existence of profit are no more
than two sides of the same coin; they are simply 'labour' and 'monetary' expressions of the
physical surplus. But Marxist writers only too often suggest that by relating to (narrowly
defined) exploitation they have explained the existence of profit. They have not; they have
simply noticed both ways of expressing the existence of the surplus product! To explain the
existence of profit is just the same thing as to explain (narrowly defined) exploitation. The
task is thus to explain why real wages and conditions of production bear – and persist in
bearing – such a relation to one another that surplus product, profit, and (narrowly defined)
exploitation continue to exist. […] [Marxists must] stop imagining that the existence of
(narrowly defined) exploitation explains the existence of profit. It does not. »16

La théorie de la plus-value, nous dit un autre théoricien néo-ricardien, tire sa force apparente
seulement d'une confusion entre explication et description. En vérité, la théorie marxienne de la
plus-value n'est autre qu'une description des conditions techniques du profit.17
S'agissant de l'évaluation de la critique que Marx adresse à Ricardo, le jugement des auteurs néo-
ricardiens est tout à fait négatif. 18 Caravale vient à la conclusion qu'il y a une contradiction dans les
13
Cf. Marx (1963/68), p. 1519, p. 1557.
14
Cf. Bortkiewicz (1976), pp. 82-83 et, quant à la contribution de Bortkiewicz, Faccarello (1983), chapitre 7.
15
Voir Faccarello (1983), les chapitres 6-10, pour un aperçu de la discussion.
16
Steedman (1981b), p. 17.
17
Cf. Feess-Dörr (1989), p. 101.
18
Voir, pour une discussion néo-ricardienne de la critique que Marx adresse à Ricardo, les travaux suivants : Steedman

6
Théories sur la plus-value de Marx entre son interprétation de la théorie ricardienne et sa critique de
cette dernière : alors que son interprétation serait amplement correcte, sa critique vis-à-vis de
Ricardo serait en contradiction avec sa propre interprétation, et par conséquent, fausse.19
L'évaluation de la critique marxienne faite par Steedman et Feess-Dörr va plus loin : selon ces
auteurs, la critique de Marx est basée sur une interprétation tout simplement erronée des textes de
Ricardo. Feess-Dörr conclut que cette interprétation erronée tire sa force apparente seulement d'une
erreur de méthode qui consiste à faire passer la confrontation des deux théories différentes pour une
critique immanente.20 Marx aurait transformé sa propre interprétation erronée en incohérence
immanente de la théorie ricardienne.21
Plus concrètement, Steedman, Feess-Dörr et Caravale rejettent d'abord toute la critique qui porte sur
la prétendue confusion chez Ricardo entre valeurs et prix de production, plus-value et profit ainsi
que taux de plus-value et taux de profit. 22 Contrairement à ce que pense Marx, pour Ricardo, « the
terms value, cost of production and natural price were simply synonyms, all meaning what Marx
was later to call 'cost price', in Theories of Surplus Value, or 'price of production' in volume III of
Capital. »23 De plus,

« Marx's only basis for charging Ricardo with identifying the rate of profit with the rate of
surplus-value was his unjustified belief that Ricardo ignored aggregate non-wage capital.
Ricardo does not say that the rate of profit is (in Marx's terms) the rate of surplus value, he
merely says that it 'depends on' that rate, which is a very different proposition. »24

Ensuite, toute la critique qui porte sur l'absence d'une distinction entre valeur de la force de travail
et travail25 chez Ricardo est également rejetée. Steedman souligne le fait que l'analyse du salaire
naturel chez Ricardo et l'analyse de la valeur de la force de travail chez Marx sont « virtually
indistinguishable ».26 Tandis que Marx considère l'introduction de la notion de la force de travail
comme la solution d'un problème, il n'y a tout simplement aucun problème à résoudre d'après
Steedman. Ainsi, la critique que Marx adresse à la théorie ricardienne du salaire n'est autre qu'une
« mere quibbling about words »27 sans aucune importance réelle.
Finalement, quant à l'absence de la distinction entre capital variable et capital constant en plus de
(1982); De Vivo (1982); Feess-Dörr (1989); Caravale (1991); Feess (2000); Kurz et Salvadori (2010).
19
Voir Caravale (1991).
20
Voir Feess-Dörr (1989), p. 50.
21
Voir Feess-Dörr (1989), p. 63. Cf. également Steedman (1982), p. 125 : « Marx's Theories of Surplus Value must not
be treated as a reliable source for the assessment of Ricardo's work. It is rather a source in which we can see Marx
working out his own theories, while ostensibly discussing the theories of others. »
22
Voir Steedman (1982), pp. 116-139 ; Feess-Dörr (1989), pp. 56-59, pp. 65-68.
23
Steedman (1982), p. 117.
24
Steedman (1982), p. 138.
25
Voir Steedman (1982), pp. 141-153 ; Feess-Dörr (1989), pp. 102-109.
26
Steedman (1982), p. 154.
27
Steedman (1982), p. 151.

7
celle entre capital circulant et capital fixe28, les auteurs néo-ricardiens admettent que cette
distinction ne se trouve pas chez Ricardo. Or, constate Steedman, « it is far from clear that this
constitutes a criticism of Ricardo. »29 Le revers de la contre-critique néo-ricardienne ici résumée est
un rejet total de la théorie spécifiquement marxienne. Car cette dernière se démarque de celle de
Ricardo précisément par l'introduction des catégories telles que capital constant et capital variable,
plus-value, valeur de la force de travail, etc.
Les seuls théoriciens néo-ricardiens qui admettent la validité partielle de la critique de Marx envers
Ricardo sont Kurz et Salvadori. Dans un article qui vise justement à confirmer l'apport de
Steedman, ils affirment nonobstant que Marx

« had spotted a serious blunder in Ricardo's argument. […] Marx had objected that Ricardo
had erroneously identified the rate of profit with the rate of surplus value and has thus
overlooked a second determinant of the former: the technical conditions of production as
they are reflected in the organic composition as a whole. Ricardo's oversight was due to the
simplifying assumption he typically entertained in his observations on profits and wages
that capital consists only of, or can be resolved entirely into, wages. (The implication of this
assumption is that when wages vanish, the rate of profits goes to infinity.) However, with a
circular flow this is not so: there is always a commodity residue left however far one carries
the reduction of prices to dated quantities of labour und thus wages. Therefore the rate of
profits can fall or rise even if proportional wages remain constant. »30

En résumé, d'après Kurz et Salvadori, l'analyse de Marx est un progrès par rapport à Ricardo dans la
mesure où Marx a insisté sur l'existence d'un taux de profit maximum dans un processus circulaire
de production.

La redécouverte de la théorie classique par Sraffa en tant qu’approche purement physique

La redécouverte de l'approche classique par Sraffa dans les années 1920 porte ses fruits avec la
publication de l'ouvrage Produzione di merci a mezzo di merci. Premesse a une critica della teoria
economica en 1960. Cette reformulation sraffaienne de l'approche classique est interprétée par les
néo-ricardiens, notamment sur la base des manuscrits de l'archive de Sraffa à Cambridge, comme la
« physical-quantities version of the surplus approach »31.
Ce sont en particulier Kurz et Salvadori 32 qui ont le mieux élaboré la signification précise de
l'approche du surplus en termes de quantités physiques. Déjà, les titres de leurs contributions sont

28
Voir Steedman (1982), pp. 139-141 ; Feess-Dörr (1989), pp. 59-64.
29
Steedman (1982), p. 154.
30
Kurz et Salvadori (2010), pp. 27-28.
31
Steedman (1981b), p. 17.
32
Voir Kurz (1998), Kurz et Salvadori (2005), Kurz (2006), Kurz (2008), Kurz (2009), Kurz et Salvadori (2010), Kurz
(2011), Kurz (2012). À côté de Kurz et Salvadori voir aussi Davis (2012), Garegnani (2005), Signorino (1998) et,
notamment, Signorino (2005) ainsi que Steedman (1977) et Steedman (1981b).

8
significatifs : Representing the Production and Circulation of Commodities in Material Terms : On
Sraffa's Objectivism33 ou The Agents of Production are the Commodities themselves. On the
Classical Theory of Production, Distribution and Value 34. La théorie classique telle que l'entend
Sraffa (et par conséquent sa propre théorie) est essentiellement une théorie objectiviste et
physicaliste. En tant que telle, elle s'oppose radicalement à la théorie marginaliste qui est
subjectiviste et psychologique.
La théorie classique sraffaienne est caractérisée comme une « science of things » dont le point de
vue est « entièrement objectif », ou bien, celui de la « science naturelle »35. L'objectivisme de Sraffa
selon lequel la répartition ainsi que les prix relatifs ne sont à expliquer qu'à l'aide des grandeurs
observables et mesurables36 prend pour modèle ce que Petty décrit comme étant la perspective du
physicien :

« I have taken the course (as a Specimen of the Political Arithmetick I have long aimed at)
to express my self in Terms of Number, Weight or Measure; to use only Arguments of Sense,
and to consider only such Causes, as have visible foundations in Nature; leaving those that
depend upon the mutable Minds, Opinions, Appetites and Passions of particular Men, to the
Consideration of others. »37

Cet objectivisme physicaliste se concrétise dans les notions des coûts physiques réels et du
surproduit physique. C'est également à Petty que l’on doit la notion de coût de production comme
coût physique réel.38 Selon cette notion, le coût d'une marchandise consiste en la somme des
moyens de production et des moyens de subsistance pour les travailleurs nécessaires à sa production
– c'est-à-dire, les marchandises consommées pendant le processus de production de la marchandise.
En ce sens, James Mill constate de façon claire et nette que « the agents of production are the
commodities themselves … . They are the food of the labourer, the tools and the machinery with
which he works, and the raw materials which he works upon. »39 Sraffa même écrit à la fin de
l'année 1927 : « The sort of 'costs' which determines values is the collection of material things used
up in production. »40 Selon l'interprétation de Kurz et Salvadori, ces coûts directement observables
et mesurables caractérisent l'approche classique de la théorie de la valeur et de sa version
33
Kurz et Salvadori (2005).
34
Kurz (2006).
35
Kurz (2012), p. 1543, p. 1547.
36
Cf. Gehrke et Kurz (2006), p. 98.
37
Cité dans Kurz (2006), p. 5.
38
Cf. Kurz et Salvadori (2005) et les autres ouvrages de Kurz cités plus haut.
39
Cité dans Gehrke et Kurz (2006), p. 103.
40
Cité dans Gehrke et Kurz (2006), p. 103. La perspective objectiviste est énoncée par Sraffa aussi dans la citation
suivante : « When I say that the value of a product is ‘determined’ by the physical volume of commodities used up in
its production, it should not be understood that it is determined by the value of those commodities. This would be a
vicious circle, because the value of the product is equal to the value of the factors plus the surplus produced. What I
say is simply that the numerical proportions between amount of factors and amount of product is, by definition, the
absolute value of the product » (cité dans Kurz (2012), p. 1549).

9
contemporaine. À son tour, la notion des coûts physiques réels implique celle du surplus social
physique, faisant également partie intégrante de l'approche classique : le surplus résulte comme
l'excédent restant en prélevant les moyens de production utilisés et les moyens de subsistance
consommés sur le produit social brut. Sraffa remarque à cet égard que « the study of the 'surplus
product' is the true object of economics. »41
Contrairement à l'interprétation dominante jusqu'aux contributions de Sraffa en 1951 et en 1960, à
savoir l’interprétation marxiste, l'économie politique classique comme un paradigme à part entière
n'est pas essentiellement liée à la théorie de la valeur-travail. Bien au contraire, comme le montrent
Kurz et Salvadori, la théorie de la valeur-travail chez Smith, Ricardo et Marx est considérée par
Sraffa comme un écart erroné de l'approche proprement classique. À la fin des années 1920, Sraffa
écrit :

« A. Smith and Ricardo and Marx indeed began to corrupt the old idea of cost, – from food
to labour. »42 « The fatal error of Smith, Ricardo, Marx has been to regard 'labour' as a
quantity, to be measured in hours or in kilowatts of human energy, and thus commensurated
to value. … All trouble seems to have been caused by small initial errors, which have
cumulated in deductions (e.g. food of worker = quantity of labour, is nearly true). Petty had
foreseen the possibility of being misunderstood. »43 « There appears to be no objective
difference between the labour of a wage earner and that of a slave; of a slave and of a horse;
of a horse and of a machine; of a machine and of an element of nature […] It is a purely
mystical conception that attributes to human labour a special gift of determining value. »44

En reconstruisant ainsi à l'aide des manuscrits ce que Sraffa considère comme les caractéristiques
essentielles de la théorie classique, Kurz et Salvadori découvrent simultanément le point de départ
de la théorie de Sraffa même. Kurz en tire la conclusion qu'à la base, la théorie de Sraffa renoue
avec Petty et les physiocrates. La « théorie de Sraffa » est synonyme à « reconstructing the classical
theory rigorously from its original physical real-cost foundation in terms of simultaneous
equations ».45 Le modèle de base de Sraffa est le résultat de la nécessité

« to start from what he considered to be the original and non-corrupted beginnings of the
classical approach — the ‘loaf of bread’ of Petty — and not from its later, but corrupted
versions — the labour magnitudes invoked by Smith, Ricardo and Marx. To argue that
things are otherwise involves turning Sraffa’s analytical project upside down. […] There
was [...] the need and possibility of telescoping the physical real-cost approach of Petty and
the physiocrats into the analyses of Smith, Ricardo and Marx. […] 'Sraffa’s notion of
surplus approach has a distinctive physiocratic flavour’ and Sraffa was keen to reinterpret
Smith, Ricardo and Marx in terms of this approach. »46
41
Cité dans Kurz (1998), p. 442.
42
Cité dans Kurz et Salvadori (2005), pp. 417-418.
43
Cité dans Kurz et Salvadori (2005), p. 418.
44
Cité dans Kurz et Salvadori (2005), p. 419.
45
Kurz (2012), p. 1562.
46
Kurz (2012), pp. 1562-63.

10
La vision néo-ricardienne du nexus Ricardo – Marx – Sraffa et de la théorie classique
contemporaine

À partir de ces interprétations néo-ricardiennes des trois économistes, on peut facilement dégager la
vision néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa et, par conséquent, la vision néo-ricardienne
de la théorie classique contemporaine. D’après cette vision, et à juste titre, la théorie de Sraffa
constitue la référence essentielle de la théorie classique contemporaine. Car Sraffa a démontré une
fois pour toutes la détermination correcte du taux général de profit et des prix de production. Et
désormais, chaque analyse des prix de production doit faire référence à ce résultat définitif.
Cette détermination du taux de profit et des prix étant basée sur la technique de production et sur le
salaire réel comme seules données, chacun spécifié en termes de quantités physiques des
marchandises47, la théorie sraffaienne peut être qualifiée comme « physical-quantities version of the
surplus approach »48.
Cette version authentique de l'approche classique implique une critique fondamentale de la théorie
marxienne (« Sraffa-based critique of Marx ») selon laquelle celle-ci n’ajoute rien de substantiel à
la théorie classique. Bien au contraire, la théorie de Sraffa montre que les prix de production ne sont
ni égaux ni proportionnels à la quantité de travail direct et indirect incorporé dans une unité d'une
marchandise. Cette proposition est justifiée à travers une comparaison des prix de production de
Sraffa avec les valeurs-travail de Marx. Une telle comparaison fait apparaître le fait que les prix de
production ne sont proportionnels aux valeurs-travail que dans deux cas bien particuliers : le cas
d'une composition organique uniforme dans toutes les branches et le cas d'un taux de profit égal à
zéro.49
À partir de là, Steedman affirme les propositions suivantes : (1) La théorie de Sraffa fournit une
détermination correcte du taux de profit et des prix de production à partir des seules données
physiques.50 (2) Dans le cas général, les prix de production ne sont ni égaux ni proportionnels aux
valeurs-travail. (3) La transformation des valeurs en prix de production opérée par Marx est erronée
et incohérente intrinsèquement.51 (4) Les valeurs-travail sont elles-mêmes des grandeurs dérivées
des données physiques.52 Steedman en conclut d'une part que le problème de transformation est un
faux problème et une chimère53 ; d'autre part, et c’est le plus important, que les valeurs-travail sont

47
Cf. Steedman (1977), p. 14, p. 33.
48
Steedman (1981b), p. 18.
49
Voir Pasinetti (1988), pp. 94-104.
50
Cf. Steedman (1977), p. 14, p. 33.
51
Cf. Steedman (1977), pp. 13-26.
52
Cf. Steedman (1977), p. 15, pp. 37-49.
53
Cf. Steedman (1977), pp. 14-15.

11
tout simplement redondantes et que la théorie de la valeur-travail est non pertinente.54
Steedman a pour but de démontrer qu'une approche classique sans théorie de la valeur-travail est à
la fois possible et nécessaire :

« Sraffa's work also provided a basis for a definitive demonstration that the theoretical
analysis of wages, profits, and prices, within a surplus approach, was entirely independent
of any 'labour theory of value' and, indeed, that any labour theory is necessarily a barrier to
the development of a surplus-based theory. […] Rejection of any kind of 'labour theory of
value' can, following the work of Dmitriev, Bortkiewicz, and Sraffa, be rooted within the
surplus approach itself. »55

En résumé, pour Steedman, la version des quantités physiques de l'approche du surplus en tant
qu'approche classique authentique et le rejet de la théorie de la valeur-travail sont bien les deux
faces d'une même médaille.56 Ainsi, la théorie de Marx dans sa spécificité apparaît comme une
déformation et une aberration de l'économie politique classique. 57 D'un point de vue néo-ricardien
cela n'en est pas de même pour Ricardo, même si la théorie de la valeur-travail est également
présente dans les Principes. Or, dans l'interprétation néo-ricardienne, la théorie de la valeur-travail
a, chez Ricardo, une fonction purement instrumentale ; faute d'outils mathématiques adéquats, elle
n'était qu'un expédient pour pouvoir généraliser son analyse de l'Essai à une économie multi-
sectorielle en homogénéisant des agrégats de marchandises hétérogènes. Cela est confirmé par le
fait que la formulation mathématique de la théorie ricardienne de Dmitriev n’accorde aucun rôle
privilégié au travail. Ainsi, les auteurs néo-ricardiens ultérieurs mettent en avant une filiation allant
de Ricardo en passant par Dmitriev et Bortkiewicz jusqu'à Sraffa. De cette façon, Sraffa est vu
comme « néo-ricardien », en contraste avec la théorie marxienne.
Or, d'après l'interprétation néo-ricardienne, le rapport entre Ricardo et Sraffa est encore beaucoup
plus étroit. Au-delà de la filiation Ricardo – Dmitriev – Bortkiewicz – Sraffa, la théorie de ce
dernier poursuit celle du premier de manière bien plus spécifique : d'une part, PMM est une
généralisation immédiate du modèle de Ricardo de 1815, d'autre part, la marchandise-étalon est la
solution définitive de la quête d'une mesure invariable de la valeur qui a tant occupé Ricardo.

54
Cf. Steedman (1977), Steedman (1981b).
55
Steedman (1977), pp. 12-13.
56
Steedman (1981b), p. 18.
57
On sait que Marx a rejeté de manière explicite l'approche basée sur des quantités physiques et on sait aussi que
Sraffa en avait conscience. Voir Kurz et Salvadori (2010), p. 13 : « In his copy of the French edition of Marx's
Theorien – the eight volumes of the Histoire des doctrines économiques – Sraffa noted carefully passages in which
Marx distanced himself explicitly from an approach to the theory of value that procedes exclusively in terms of
commodities or 'use values'. Right at the beginning of the Histoire, in volume I, Marx took issue with Petty who had
singled out food, not labour, as the measure of value. In the margin Sraffa placed a wrinkled line along the passage
in which Marx contended that any such physical input 'n'est pas la mesure immanente des valeurs' […] And in his
own index of volume III Sraffa noted 'Quantités de produits (non de travail) comme mesure […] And the again, in
volume VI, we find in Sraffa's own index the entry 'Marx agains physical costs' ».

12
En ce qui concerne l'interprétation de PMM comme une généralisation de la théorie du profit de
l'Essai, nous avons vu comment elle est basée sur l'interprétation de type « modèle-blé », selon
laquelle la théorie ricardienne est une « physical-ratio theory of profit ».58 D'après cela, le cœur de la
théorie de Ricardo consiste en ce qu'elle prolonge l'approche authentiquement classique des
quantités physiques instaurée par Petty et développée par la physiocratie. Sraffa, lui, élabore « his
[Ricardos] basic vision that the rate of profits could be conceived of in purely physical terms »59 en
la confirmant aussi dans le cas général d'une économie multi-sectorielle caractérisée par
l'hétérogénéité physique de l'input et de l'output dans chaque branche. Il la confirme à l'aide de la
« marchandise homothétique »60 qui permet une détermination du taux de profit indépendamment
des prix même dans ce cas général.
De cette manière, PMM apparaît comme une généralisation immédiate de la théorie ricardienne :
Comme le taux de profit dans l'Essai est déterminé physiquement dans l'agriculture où il y a
homogénéité physique de l'input et de l'output, le taux de profit dans le système-étalon est
également déterminé physiquement. Comme le blé est la seule marchandise fondamentale dans le
modèle-blé, le système-étalon de Sraffa est formé uniquement à partir du sous-système fondamental
du système concret. Comme les prix des marchandises non-fondamentales dans le modèle-blé
doivent s'adapter pour que le taux de profit dans la production des marchandises non-fondamentales
s'adapte au taux de profit dans la production du blé, les prix des marchandises non-fondamentales
doivent réaliser de manière purement passive le taux de profit déterminé par le sous-système
fondamental.
En ce qui concerne la quête ricardienne d'une mesure invariable de la valeur, la théorie de PMM se
présente également comme une solution définitive du problème posé par Ricardo. Comme Ricardo,
Sraffa analyse l'effet de l'inégalité des proportions entre travail et moyens de production sur les prix
de production et, tout comme Ricardo, il le fait du « point de vue du changement » au lieu du
« point de vue de la différence »61. Considérée du point de vue du changement, cette inégalité donne
lieu à une variation des prix de production à la suite d'une variation de la répartition. La quête
ricardienne d'une mesure invariable de la valeur résulte, comme le souligne Sraffa, de ce dernier
point de vue.62 Il en est de même pour l'analyse sraffaienne ; son noyau est l'étude du « pattern of
the price-variations arising from a change in distribution »63. Pour Sraffa comme pour Ricardo, la

58
Kurz (2011), p. 13.
59
Kurz (2011), p. 14.
60
Quant au terme « marchandise homothétique » à la différence du terme « marchandise-étalon » voir
Bidard/Klimovsky (2006), p. 35.
61
Sraffa (1951), p. xlix.
62
Sraffa (1951), pp. xlvii-xlix.
63
Sraffa (1960), § 20.

13
« key to the mouvement of relative prices consequent upon a change in the wage lies in the
inequality of the proportions in which labour and means of production are employed in the various
industries. »64
Dans ce contexte, Sraffa rencontre le même problème de la mesure de valeur que Ricardo avait
traité :

« The necessity of having to express the price of one commodity in terms of another which
is arbitrarily chosen as standard, complicates the study of the price-movements which
accompany a change in distribution. It is impossible to tell of any particular price-
fluctuation whether it arises from the pecularities of the commodity which is being
measured or from those of the measuring standard. »65

La solution à ce problème au moyen d'une marchandise équilibrée 66, c'est-à-dire d'un « standard
measure of value as a medium between two extremes »67 remonte également à Ricardo, comme
Sraffa le met en avant dans l'Appendix D. References to the Literature.
Cette identité de l'objet de recherche et de la solution à l'aide d'une marchandise équilibrée
fonctionnant comme mesure invariable de la valeur qualifie la théorie de Sraffa comme une théorie
néo-ricardienne. Ainsi s'explique le jugement de Blaug suivant lequel Production de marchandises
par des marchandises « provides a final and definite solution to Ricardo's old problem of finding an
'invariable measure of value' »68. C'est également en ce sens que Pasinetti écrit que la totalité du
modèle théorique de Sraffa provient de la tentative de résoudre le problème d'une mesure invariable
de la valeur, problème auquel Ricardo avait fait face sans pour autant avoir trouvé une solution. 69
Selon Pasinetti, cent cinquante ans plus tard, Sraffa aurait réalisé le rêve ricardien d'une mesure
invariable de la valeur.70
Récapitulons la vision néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa et de la théorie classique
contemporaine : l'approche authentiquement classique est celle de Petty et des physiocrates, à savoir
une approche du surplus formulée en termes de quantités purement physiques des marchandises.
Ricardo a prolongé cette approche, plus visiblement dans son Essai de 1815. Alors que la théorie de
Marx est celle d'un post-ricardien mineur qui se présente dans ses aspects spécifiques comme une
déformation et une aberration par rapport à l'approche classique en termes de quantités physiques, il

64
Sraffa (1969), § 15.
65
Sraffa (1960), § 23.
66
Sraffa (1960), § 23: « It is true that, as wages fell, such a commodity [the 'balanced' commodity] would be no less
susceptible than any other to rise or fall in price relative to other individual commodities; but we should know for
certain that any such fluctuation would originate exclusively in the pecularities of production of the commodity
which was being compared with it, and not in its own. »
67
Sraffa (1960), Appendix D. References to the Literaure, § 2.
68
Blaug (1974), p. 22.
69
Cf. Pasinetti (1988), p. 40.
70
Cf. Pasinetti (1988), p. 136.

14
y a une filiation authentiquement classique allant de Ricardo en passant par Dmitriev et Bortkiewicz
jusqu'à Sraffa. Sraffa reprend la théorie ricardienne de manière immédiate : d'une part sa théorie est
une généralisation immédiate de l'Essai, d'autre part il résout le problème caractéristique du Ricardo
des Principes et de Absolute value and exchangeable value, à savoir celui d'une mesure invariable
de la valeur. Cette version néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa a été établie notamment
par Steedman dans Marx after Sraffa et est devenue l'interprétation dominante.71

71
Voir la conclusion de l'article récent Sraffa and the Labour Theory of Value de Kurz et Salvadori dont le but explicite
est une évaluation globale de l'apport de Steedman : « Steedman's interpretation is fully corroborated by Sraffa's
hitherto unpublished papers » (Kurz et Salvadori (2010), p. 32). L'influence énorme de la vision de Steedman est
témoignée par le fait que l'ouvrage récent de Keen adopte de façon explicite et dans son intégralité « la critique
dévastatrice de Steedman » (Keen (2014), p. 470) et ses conclusions en matière du nexus Ricardo-Marx-Sraffa. Voir
Keen (2014), pp. 468-469 : « Steedman montre alors qu'il ne faut pas 'transformer' les quantités physiques en valeurs
et les valeurs en prix : il faut plutôt dériver les prix directement des données physiques et de l'hypothèse d'équilibre
d'un taux de profit uniforme. […] les calculs de la valeur sont à la fois superflus et source d'erreur. […] Bien qu'il ne
formulât pas sa conclusion de cette manière, Steedman expliquait en fait que Marx ne pouvait avoir raison en
affirmant que le travail est la seule source de surplus. Nous ferions mieux d'oublier la question de la provenance du
surplus, d'accepter tout simplement que ce surplus existe, et d'analyser le capitalisme à partir de ce présupposé. Les
incohérences établies par Steedman sapent toute une série d'affirmations de Marx : le travail est la seule source de
valeur, la valeur est l'unique source des profits, et elle détermine le prix. »

15
II. Critique de l'interprétation néo-ricardienne sur la base d'une lecture de textes

II.1 La théorie ricardienne de l'Essai à l'Absolute Value and Exchangeable Value

II.1.1 Critique de l'interprétation « modèle-blé » de l'Essai

Ricardo présume trois classes sociales : les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs.
La classe des propriétaires fonciers détient la terre qu'elle met à disposition des capitalistes
agricoles en percevant la rente. Les capitalistes détiennent les moyens de production reproductibles
et organisent le processus de production à l'aide de la terre et du travail. En guise de revenu, les
capitalistes perçoivent le profit, et les travailleurs, le salaire.
En ce qui concerne le salaire, Ricardo suppose « that capital and population advance in the proper
proportion, so that the real wages of labour, continue uniformly the same ». 72 Cette hypothèse est
justifiée de façon explicite par l'objet de recherche, à savoir la question dynamique de l'effet de
l'accumulation du capital que Ricardo précise ainsi : « that we may know what peculiar effects are
to be ascribed to the growth of capital, the increase of population, and the extension of cultivation,
to the more remote, and less fertile land »73.
À cet égard, la remarque suivante de Kurz est essentielle pour notre lecture de l'Essai. Kurz expose
correctement la structure générale de la théorie classique au niveau analytique quand il écrit :

« The classical economists proceeded essentially in two steps. In a first step […] they
isolated the kinds of factors that were seen to determine income distribution and the prices
supporting that distribution in specified conditions; that is, in a given place and time. The
theory of value and distribution was designed to identify in abstracto the dominant factors at
work and to analyze their interaction. In a second step, the classical authors then turned to
an investigation of the causes that, over time, systematically affected the factors at work
from within the economic system. This involved the classical analysis of capital
accumulation, technical change, economic growth, and socioeconomic development. » 74

Or, pour une compréhension adéquate de l'Essai, il est crucial de reconnaître que, dans l'Essai, la
première étape reste une conception entièrement implicite. L'Essai ne présente tout simplement pas
de façon explicite une théorie statique de la détermination du taux de profit. La problématique de
l'Essay on Profits75 est uniquement une question dynamique : il s'agit de déterminer l'effet de
l'accumulation du capital sur les profits du capital (« the natural effects of the progress of

72
Ricardo (1815), p. 12.
73
Ricardo (1815), p. 12 (nos italiques).
74
Kurz (2003), p. 170.
75
On peut distinguer les interprétations « sraffaiennes » de l'Essai et les interprétations « non-sraffaiennes ». Pour les
premières voir Sraffa (1951), Eatwell (1975), Garegnani (1983), (1985) et Roncaglia (1985); pour les dernières voir
Hollander (1973), (1975), (1979) et (1983), Faccarello (1983), (1986) et Skourtos (1985), pp. 64-68.

16
wealth »76). Le but explicite de l'Essai est de fournir une théorie dynamique du développement du
taux général de profit dans le temps.
Un tel raisonnement est évidemment basé sur une conception quant à la détermination même de ce
taux. D'après cette conception, le taux général de profit dépend des conditions de production directs
et indirects du seul bien-salaire « blé ». Autrement dit, le taux général de profit est déterminé par le
salaire réel et par les conditions de production des marchandises fondamentales, qu'elles soient
produites dans le secteur agricole ou manufacturier. En effet, l'Essai suppose, comme nous le
verrons, aussi l'existence des marchandises fondamentales produites dans le secteur manufacturier.
Si tel est le cas, le taux agricole de profit ne règle nullement, au niveau statique, le taux général de
profit. Au niveau statique de la détermination du taux général de profit, le taux agricole de profit ne
joue aucun rôle particulier chez Ricardo. À ce niveau-là, la seule particularité du secteur agricole
consiste en ce qu'il produit le seul bien-salaire « blé ». Qu'en est-il alors avec la célèbre proposition
de Ricardo selon laquelle ce sont les profits du fermier qui règlent les profits de toutes les autres
activités ? Nous cherchons à démontrer que cette proposition, chez Ricardo, n'a de sens que dans le
cadre de sa théorie dynamique du développement du taux de profit. C'est à ce niveau-là, et
seulement à ce niveau-là, que l'agriculture joue un rôle déterminant.
L'importance de la distinction stricte entre la théorie statique de la détermination du taux de profit et
la théorie dynamique du développement du taux de profit permet également de mieux comprendre
un point souvent discuté par les commentateurs77, à savoir le rapport entre la théorie du profit et la
théorie de la rente. Comme on le sait, la première phrase de l'Essai est : « In treating on the subject
of the profits of capital, it is necessary to consider the principles which regulate the rise and fall of
rent; as rent and profits, it will be seen, have a very intimate connexion with each other. »78
Selon notre lecture, la théorie de la rente différentielle, qui est par définition une théorie dynamique,
n'est nullement nécessaire pour la théorie statique de la détermination du taux de profit, mais elle
l'est d'autant plus pour la théorie dynamique du développement du taux de profit. C'est précisément
le fait que Ricardo, dans l'Essai, ne traite que de l'aspect dynamique de l'évolution du taux général
de profit, qui permet de comprendre pourquoi la nouvelle théorie de la rente est aussi importante,
voire « nécessaire », pour sa théorie de profit.
Et, en effet, le passage de l'Essai sur le rôle régulateur des profits du fermier auquel Sraffa fait
référence, confirme notre interprétation selon laquelle les propositions ricardiennes à la fois sur les
profits du fermier et sur la théorie de la rente n'ont de sens que dans le contexte dynamique. Ricardo
y justifie son affirmation sur l'importance particulière du taux agricole de profit en ajoutant :
76
Ricardo (1815), p. 11.
77
Voir Sraffa (1951b), pp. 7-8; Faccarello (1983), chapitre 1.
78
Ricardo (1815), p. 9 (nos italiques).

17
« It seems the necessary result of the principles which have been stated to regulate the progress of
rent. »79
Puisque, selon la thèse de Ricardo, le taux de profit général est, dans le cadre dynamique, dépendant
du taux de profit agricole80, nous commençons dans un premier temps par l'analyse de ce dernier
taux, et dans un deuxième temps, nous posons la question de sa signification particulière. De cette
manière, nous suivons le raisonnement de Ricardo : il traite d'abord (pp. 12-18) du développement
du taux de profit agricole pour en déduire ensuite (pp. 19-20) celui du taux de profit général.

Le taux de profit agricole

a) L'effet réel

Le raisonnement de l'Essai est caractérisé par une distinction analytique entre deux effets de
l’extension de la culture sur des terres de moins en moins fertiles : un effet réel et un effet prix. 81
Jusqu'à la page 19, Ricardo ne prend en compte que l'effet réel. Son but ici est de démontrer la
formation d'un taux de profit agricole uniforme sur des terres de qualités différentes, son
mouvement au fil du temps et l'opposition entre rentes et profits. Il mène son argumentation à l'aide
d'un exemple, lequel est résumé finalement dans le tableau bien connu :

« Thus, if capital employed by an individual on such land [la terre la plus fertile] were of
the value of two hundred quarters of wheat, of which half consisted of fixed capital, such as
buildings, implements, &c. and the other half of circulating capital, – if, after replacing the
fixed and circulating capital, the value of the remaining produce were one hundred quarters
of wheat, the neat profit to the owner of capital would be fifty per cent or one hundred profit
on two hundred capital »82.

Comme la citation le montre sans ambiguïté, le blé ne joue un rôle que comme numéraire. Ricardo
ne présuppose pas l'homogénéité physique du capital et du produit.
Quel est l'effet réel d'une extension de la culture sur une terre moins bien située ou d'une moindre
qualité à la suite de la croissance du capital et de la population ? Pour obtenir le même produit,
davantage de travailleurs sont nécessaires, si bien que la valeur du capital avancé augmente ; d'après
l'exemple ricardien, la valeur du capital s'élève à 210 unités de blé, et le produit restant inchangé, la
valeur de profit n'est que de 90 unités de blé. Le taux de profit baisse à 43 %. Pour que le taux de
profit dans le secteur agricole soit uniforme, une rente apparaît sur la terre de meilleure qualité d'un
montant égal à la différence entre les deux taux, c'est-à-dire un montant de 7 %. Le taux uniforme
79
Ricardo (1815), p. 23.
80
Cf. ibid., p. 12, pp. 23-26.
81
Cf. Faccarello (1983) et Faccarello (1986), p. 196.
82
Ricardo (1815), p. 10.

18
de profit agricole est alors déterminé « by the profits made on the least profitable employment of
capital on agriculture »83. Le tableau de la page 17 illustre le développement de la rente et du profit
au cours du temps à la suite de l'extension de la culture des terres de moins en moins fertiles avec la
croissance du capital et de la population : le taux de profit sur les terres marginales baisse
continuellement, tout comme celui des terres intra-marginales. Tandis que le taux uniforme de profit
agricole diminue, les rentes augmentent inversement.84

b) L'effet prix

Ricardo résume son analyse de l'effet réel des premières dix-neuf pages de l'Essai comme suit et
tient compte dorénavant de l'effet prix :

« If the money price of corn, and the wages of labour, did not vary in price in the least
degree, during the progress of the country in wealth and population, still profits would fall
and rents would rise; because more labourers would be employed on the more distant or less
fertile land, in order to obtain the same supply of raw produce; and therefore the cost of
production would have increased, whilst the value of the produce continued the same. But
the price of corn, and of all other raw produce, has been invariably observed to rise as a
nation becomes wealthy »85.

Deux questions se posent alors : 1. Pourquoi le prix du blé augmente-t-il ? 2. Quel est l'effet prix, et
en premier dans le secteur agricole ? La réponse que Ricardo apporte à la première question est
nette. La valeur d'échange des marchandises dépend de leur difficulté de production, et ces
dernières sont concrétisées par la quantité de travail nécessaire pour les produire.86 La mise en
culture des terres moins fertiles a pour conséquence une augmentation de la quantité du travail, qui
est nécessaire pour produire une quantité donnée de blé, de sorte que la valeur d'échange du blé
augmente : « If then new difficulties occur in the production of corn, from more labour being
necessary, whilst no more labour is required to produce gold, silver, cloth, linen, &c. the
exchangeable value of corn will necessarily rise, as compared with those things »87.
C'est la réponse à la deuxième question qui est problématique. Que se passe-t-il dans le secteur
agricole si ce prix augmente ? D'après Ricardo, l'effet prix dans ce secteur renforce l'effet réel à la
fois sur les rentes et sur les profits. Quant aux rentes, ce renforcement de l'effet réel par l'effet prix

83
Ricardo (1815), p. 13.
84
Cf. Ricardo (1815), p. 14: « Thus by bringing successively land of a worse quality, or less favourably situated into
cultivation, rent would rise on the land previously cultivated, and precisely in the same degree would profits fall;
and if the smallness of profits do not check accumulation, there are hardly any limits to the rise of rent, and the fall
of profit. »
85
Ricardo (1815), pp. 18-19.
86
Cf. Ricardo (1815), p. 19.
87
Ibid., p. 19.

19
ne pose pas de problème :
« Not only is the situation of the landlord improved (…) by obtaining an increased quantity of the
produce of land, but also by the increased exchangeable value of that quantity »88, tandis que les
profits baissent. Ricardo en conclut alors que « the interest of the landlord is always opposed to the
interest of every other class in the community »89.
En revanche, le point faible de tout l'argument de l'Essai est le raisonnement de Ricardo selon
lequel l'effet prix renforce également l'effet réel sur les profits sur la terre marginale, et de même
dans tout le secteur agricole. Le problème apparaît plus nettement dans la correspondance entre
Malthus et Ricardo avant la publication de l'Essai. Dans la lettre de Ricardo à Malthus datée du 25
juillet 1814, Ricardo se place ainsi :

« The capitalist 'who may find it necessary to employ a hundred days labour instead of fifty
in order to produce a certain quantity of corn' cannot retain the same share for himself
unless the labourers who are employed for a hundred days will be satisfied with the same
quantity of corn for their subsistance that the labourers employed for fifty had before. If you
suppose the price of corn doubled, the capital to be employed estimated in money will
probably be also doubled, - or at any rate will be greatly augmented and if his monied
income is to arise from the sale of the corn which remains to him after defraying the charges
of production how is it possible to conceive that the rate of his profits will not be
diminished. »90

La critique de Malthus, développée dans sa lettre du 5 août 1814, est justifiée : « If the nominal
price of corn be doubled, and the nominal amount of capital employed, be not quite doubled which
you seem to allow might be the case, instead of saying 'how is it possible to conceive that the rate of
profits will not be diminished' I should say how is it possible to conceive that it should not be
increased? »91 En tenant compte de l'effet prix sur le taux de profit dans l'agriculture, le
développement de ce dernier, suite à la mise en culture des terres de moins en moins fertiles, semble
en conséquence indéterminé.
L'interprétation sraffaienne de l'Essai comme contenant à la base le fameux modèle-blé résout cette
question litigieuse du développement du taux de profit agricole tout simplement en éliminant l'effet
prix :

« The rational foundation of the principle of the determining role of the profits of
agriculture, which is never explicitly stated by Ricardo, is that in agriculture the same
commodity, namely corn, forms both the capital (conceived as composed of the subsistance
necessary for workers) and the product; so that the determination of profit by the difference
between total product and capital advanced, and also the determination of the ratio of this
88
Ibid., p. 20.
89
Ibid., p. 21.
90
Ricardo (1810-1815), pp. 114-115.
91
Ricardo (1810-1815), p. 117.

20
profit to the capital, is done directly between quantities of corn without any question of
valuation »92. « Both capital and the 'neat produce' are expressed in corn, and thus the profit
per cent is calculated without need to mention price »93.

Contrairement à cette interprétation, Ricardo et Malthus n’évoquent pas seulement les quantités de
blé, mais aussi le prix.94
La réponse de Ricardo à la critique que fait Malthus – à savoir que l'augmentation du prix nominal
du produit net soit plus forte que celle du capital – consiste à préciser la description du
renforcement de l'effet réel par l'effet prix, comme énoncée dans la lettre citée plus haut :

« A rise in the price of raw produce may be occasioned by a gradual accumulation of capital
which by creating new demands for labour may give a stimulus to population and
consequently promote the cultivation or improvement of inferior lands, - but this will not
cause profits to rise but to fall, because not only will the rate of wages rise, but more
labourers will be employed without affording a proportional return of raw produce. The
whole value of the wages paid will be greater compared with the whole value of the raw
produce obtained. »95

Le taux de profit agricole baisse, même si, par exemple, le prix nominal du produit net double,
parce que le prix du capital va plus que doubler. Ceci car, premièrement, la quantité de travail
augmente pour produire une quantité donnée de blé et, deuxièmement, à salaires réels inchangés, le
salaire monétaire double à la suite du doublement du prix du blé96.97
92
Sraffa (1951), p. xxxi.
93
Ibid., p. xxxii.
94
Malthus écrit à Ricardo le 9 octobre 1814 : « The profits of stock, or the means of employing capital advantageously
may be said to be accurately equal to the price of produce, minus the expense of production. And consequently
whenever the price of produce keeps a head of the price of production the profits of stock must rise […] It is not the
quantity of produce compared with the expense of production that determines profits, (which I think is your
proposition) but the exchangeable value or money price of that produce compared with the money expence of
production. And the exchangeable value of produce is not of course always proportioned to its quantity […]. In
stating the cause of high profits you seem to me to consider almost exclusively the expence of production, without
attending sufficiently to the price of produce » (Ricardo (1810-1815), pp. 140-141). La réponse de Ricardo du 23
octobre est la suivante: « It does not appear to me that we very materially differ in our ideas of the effects of the
facility, or difficulty, of procuring food, on the profits of Stock. You say 'that I seem to think that the state of
production from the land, compared with the means necessary to make it produce, is almost the sole cause which
regulates the profits of stock, and the means of advantageously employing capital.' This is a correct statement of my
opinion, and not as you have said in other part of your letter, and which essentially differs from it, 'that it is the
quantity of produce compared with the expence of production, that determines profits » (Ricardo (1810-1815), p.
144).
95
Ricardo (1810-1815), p. 146.
96
Cf. Hollander (1983), pp. 188-189.
97
Cette réponse à la critique de Malthus n'est valide que sous deux hypothèses : 1. Seul le blé est le bien-salaire. 2.
Tout le capital agricole consiste en salaires avancés. La première hypothèse (cf. Hollander (1979), pp. 145-146) ne
pose pose pas un problème fondamental car on peut prendre en compte des bien-salaires en plus du blé sans remettre
en cause la logique du argument. Ainsi Ricardo écrit à Malthus : « I admit [...] that commerce or machinery, may
produce an abundance and cheapness of commodities, and if they affect the prices of those commodities on which
the wages of labour are expended they will so far raise profits » (Ricardo (1810-1815), p. 162). La deuxième
hypothèse, par contre, est problématique, car la prise en compte du capital fixe remet en cause la logique du
argument. Car l'augmentation de la valeur d'échange du blé a alors pour conséquence que les capitalistes du secteur
agricole achètent les éléments du capital fixe auprès de l'autre secteur de l'économie avec une moindre quantité du
produit net. Cet effet opère comme contre-tendance à l'hausse de la quantité et du prix du travail et le développement

21
Le taux de profit général

Comme le titre An Essay on the Influence of a low Price of Corn on the Profits of Stock l’annonce
d’emblée, le sujet propre de l'ouvrage est le taux de profit général ou uniforme, même si Ricardo
met tout d'abord l'accent sur le taux de profit dans l'agriculture. Cela parce que, d'après l'Essai, c'est
le taux de profit agricole qui règle le taux de profit dans les autres secteurs. 98 L'interprétation de
Sraffa explique ce rôle particulier du taux de profit agricole avec l'homogénéité physique du produit
et du capital dans ce secteur, comme quoi ce taux est un taux de surplus physique.

« It follows that if there is to be a uniform rate of profits in all trades it is the exchangeable
values of the products of other trades relatively to their own capitals (i. e. relatively to corn)
that must be adjusted so as to yield the same rate of profit as has been established in the
growing of corn; since in the latter no value changes can alter the ratio of product to capital,
both consisting of the same commodity. »99

En contraste flagrant avec cette interprétation, le seul effet de l'accumulation du capital et de la mise
en culture des terres moins fertiles sur les valeurs d'échange chez Ricardo est une augmentation du
prix du produit du secteur agricole, alors que les prix des produits des autres activités restent
inchangés. Ricardo parvient à cette conclusion sur la base de l'affirmation selon laquelle, on l'a vu,
la valeur d'échange d'une marchandise dépend de la difficulté de sa production ou bien de la
quantité de travail nécessaire pour la produire. Le produit agricole étant pris implicitement comme
le seul bien-salaire et le salaire réel étant constant par hypothèse, la hausse du prix du blé entraîne
une hausse des salaires monétaires dans toute l'économie. La conséquence en est que le taux de
profit dans les autres activités baisse aussi.100 Inversement, une baisse du prix du blé entraîne une
hausse du taux général de profit :

du taux de profit agricole devient ainsi indéterminée (cf. Faccarello (1983), pp. 54-55). En ce sens Malthus (cf.
Hollander (1979), p. 147, pp. 154-155) critique la position de Ricardo dans une lettre du 12 mars 1815 : « Pray think
once more on the effect of a rise in the relative price of corn, upon the whole surplus derived from land already in
cultivation. It appears to me I confess, as clear as possible that it must be increased. The expences estimated in Corn
will be less, owing to the power of purchasing with a less quantity of corn, the same quantity of fixed capital, and of
the circulating capital of tea sugar cloaths &c: for the labourers; and consequently more clear surplus will remain in
the shape of rent and profits together » (Ricardo (1810-1815), p. 185). Sur ce point cf. aussi Napoleoni (1973), pp.
90-92.
98
Cf. Ricardo (1815), p. 12, pp. 23-26. Ricardo précise : « It is not meant, that strictly the rate of profits on agriculture
and manufactures will be the same, but that they will bear some proportion to each other […]. I am only desirous of
proving that the profits on agricultural capital cannot materially vary, without occasioning a similar variation in the
profits on capital, employed on manufactures and commerce » (ibid., p. 12).
99
Sraffa (1951), p. xxxi.
100
Cf. Ricardo (1815), pp. 19-20 : « Wherever competition can have its full effect, and the production of the
commodity be not limited by nature, as in the case with some wines, the difficulty or facility of their production will
ultimately regulate their exchangeable value. The sole effect then of the progress of wealth on prices, independently
of all improvements, either in agriculture or manufactures, appears to be to raise the price of raw produce and of
labour, leaving all other commodities at their original prices, and to lower general profits in consequence of the
general rise of wages. »

22
« If the view which has been taken of rent be correct,-if it rise as general profits fall, and
falls as general profits rise,-and if the effect of importing corn is to lower rent (…) all
capitalists whatever, whether they be farmers, manufacturers, or merchants, will have a
great augmentation of profits. A fall in the price of corn, in consequence of improvements in
agriculture or of importation, will lower the exchangeable value of corn only, - the price of
no other commodity will be affected. If, then, the price of labour falls, which it must do
when the price of corn is lowered, the real profits of all descriptions must rise. »101

Or, qu'en est-il de la fameuse proposition selon laquelle c'est le taux de profit agricole qui règle le
taux de profit des autres activités ? Qu'en est-il du rôle spécifique du secteur agricole ? À première
vue, le lecteur se voit confronté à une contradiction nette :
– soit il prend au sérieux la proposition sur le rôle déterminant du taux de profit agricole, auquel cas
il est forcé par voie de conséquence d'adopter sa « rational foundation », c'est-à-dire l'interprétation
sraffaienne « modèle-blé » de l'Essai. Pour l'exprimer dans la terminologie de Sraffa, le taux de
profit agricole détermine le taux général uniquement si le blé est la seule marchandise
fondamentale.
– soit il prend au sérieux la logique du raisonnement du texte ricardien, ce qui va à l'encontre de la
reconstruction rationnelle « modèle-blé » de la proposition concernant le taux agricole ; dans ce cas,
le blé est le seul bien-salaire auquel est associé cependant tout un sous-système fondamental. Le
prix à payer pour la plus grande fidélité au texte ricardien est, par voie de conséquence, l'abandon
de la proposition sur le rôle déterminant du taux de profit agricole.
Cette contradiction est à la base du débat dans la littérature secondaire entre ceux qui défendent
l'interprétation sraffaienne de l'Essai et les chercheurs qui tiennent à une interprétation non-
sraffaienne. À cause de cette contradiction logique, le lecteur de l'Essai semble ainsi être forcé à
faire un choix entre les deux interprétations ; choix qui, face à une telle constellation, ne peut plus
être fondé sur le texte même, mais doit être justifié à un niveau « meta ». Or, le texte même de
Ricardo permet de surmonter la difficulté en question. Il est possible de résoudre la contradiction
sur la base d'une simple lecture du texte. Pour ce faire, il faut prendre en compte la distinction entre
la théorie statique de la détermination du taux de profit et la théorie dynamique du développement
du taux de profit, et en particulier, le fait que l'Essai n'a pour objet que la dernière, alors que la
première reste implicite.
Si on raisonne au niveau statique de la détermination du taux de profit, à la différence de ce que fait
Ricardo dans l'Essai, il est vrai que la proposition sur le rôle déterminant du taux de profit du
secteur agricole n'est pas compatible avec notre interprétation selon laquelle au seul bien-salaire blé
correspond tout un sous-système fondamental. Puisque, étant donné le salaire réel, le taux général
101
Ricardo (1815), p. 35 (nos italiques). Le produit agricole, le blé, est alors non seulement le seul bien-salaire, mais
aussi uniquement un bien-salaire. Il n'entre pas en tant que matière première dans des autres processus de
production.

23
de profit est déterminé en ce cas non seulement par les conditions de production directes du blé,
mais également par celles indirectes du blé. Autrement dit, le taux général de profit dépend de
toutes les marchandises fondamentales qui servent directement ou indirectement à produire du blé
et qui sont de manière générale des produits du secteur manufacturier. Ricardo en avait, bien sûr,
parfaitement conscience : « Improvements in agriculture, or in the implements of husbandry, lower
the exchangeable value of corn. »102
Or, l'objectif de l'Essai n'est tout simplement pas l'élaboration d'une théorie statique de la
détermination du taux de profit. Ricardo, certes, dispose d'une conception de la détermination du
taux de profit, mais dans l'écrit de 1815, celle-ci reste un présupposé implicite. Ce que l'Essai
présente de façon explicite, ce n'est que la théorie dynamique du développement du taux général de
profit. Au niveau logique et de manière générale, la remarque de Kurz quant à la procédure en deux
étapes des économistes classiques est tout à fait correcte : dans un premier temps, ils identifient les
facteurs qui déterminent le taux de profit et les prix correspondants à un moment et un lieu donnés.
Dans un second temps, ils analysent le développement de ces variables dans le temps. Cependant,
au niveau de la genèse de la théorie ricardienne, l'ordre est l'inverse : le lecteur de l'Essai se voit
confronté à une théorie du développement du taux de profit dans le temps et il est alors obligé d'en
déduire la conception sous-jacente de la détermination du taux de profit. Ricardo est clair sur ce
point : « I am only desirous of proving that the profits on agricultural capital cannot materially vary,
without occasioning a similar variation in the profits on capital, employed on manufactures and
commerce. »103
Si, conformément au texte ricardien, on raisonne au niveau dynamique du développement du taux
général de profit dans le temps, la proposition sur le rôle déterminant du taux de profit agricole est
compatible avec l'interprétation selon laquelle au seul bien-salaire blé correspond tout un sous-
système fondamental. Car, dans le cadre dynamique, il est admissible et légitime d'isoler certaines
causes et de faire abstraction des autres selon l'objet respectif de recherche et selon la nature de ces
causes, ainsi que, le cas échéant, selon le but politique de l'écrit. D'après notre interprétation, le taux
uniforme de profit est déterminé au niveau statique par le salaire réel, par la technique de
production des marchandises fondamentales qui ne sont pas spécifiées par Ricardo et par la qualité
de la terre marginale mise en culture. Or, ces trois causes de la détermination du taux de profit n'ont
pas, pour Ricardo, le même statut dans le cadre de son étude dynamique des « natural effects of the
progress of wealth »104 sur le développement du taux de profit, étude qui porte uniquement sur les
« peculiar effects [which] are to be ascribed to the growth of capital, the increase of population, and
102
Ricardo (1815), p. 19.
103
Ricardo (1815), p. 12 (nos italiques).
104
Ricardo (1815), p. 11.

24
the extension of cultivation, to the more remote, and less fertile land. »105
En ce qui concerne la première cause, le salaire réel, Ricardo fait de prime abord l'hypothèse d'un
salaire réel donné et constant, comme on l'a déjà mentionné. En ce qui concerne la deuxième cause,
la technique de production des marchandises fondamentales, l'exposé de Ricardo est parfaitement
lucide : d'abord, il fait de façon systématique la distinction entre la technique de production du seul
bien-salaire blé (« improvements in agriculture ») et la technique de production des autres
marchandises fondamentales (« improvements in the implements of husbandry »). Ensuite, et c'est
le cœur de notre argumentation, il émet deux hypothèses concernant le statut de la technique de
production des marchandises fondamentales dans le cadre de l'analyse dynamique.
Dans un premier temps, lorsqu'il entreprend son explication du développement du taux de profit
agricole (pp. 12-18), Ricardo suppose l'invariance de la technique de production du blé dans le
temps (« we will, however, suppose that no improvements take place in agriculture »106). Dans un
second temps, lorsqu'il déduit de ce développement celui du taux de profit général (pp. 19-20), il
émet l'hypothèse de l'invariance de la technique de production de toutes les marchandises
fondamentales (« the sole effect then of the progress of wealth (…), independently of all
improvements, either in agriculture or manufactures »107).
Il s'ensuit que l'étude dynamique qu'est l'Essai ne considère qu'une seule cause qui détermine le
développement du taux de profit général, à savoir celle qui détermine, plus spécifiquement, le
développement du taux de profit agricole : la mise en culture des terres successivement plus
éloignées et/ou moins fertiles. Il n'est alors pas besoin de reconstruire la « rational foundation » du
rôle déterminant du taux de profit agricole ; Ricardo même la donne dans son propre texte sous la
forme d'une hypothèse concernant le salaire réel, et d'une autre hypothèse concernant la technique
de production des marchandises fondamentales.
De plus, Ricardo livre également une justification de l'hypothèse de l'invariance de la technique de
production de toutes les marchandises fondamentales :

« The causes, which render the acquistion of an additional quantity of corn more difficult [à
savoir la mise en culture des terres plus éloignées et/ou moins fertiles] are, in progressive
countries, in constant operation, whilst marked improvements in agriculture, or in the
implements of husbandry are of less frequent occurrence. If these opposite causes acted
with equal effect, corn would be subject only to accidental variation of price, arising from
bad seasons, from greater or less real wages of labour, or from an alteration in the value of
the precious metals, proceeding from their abundance or scarcity. »108

105
Ricardo (1815), p. 12.
106
Ricardo (1815), p. 12.
107
Ricardo (1815), p. 20.
108
Ricardo (1815), p. 19 (nos italiques).

25
D'après Ricardo, l'abstraction du progrès technique dans son analyse dynamique est justifiée par son
caractère discontinu et par son moindre effet par rapport à la mise en culture des nouvelles terres. Si
ce caractère discontinu et ce moindre effet du progrès technique n'étaient pas donnés, les causes
naturelles n'auraient pas a priori un effet dans une direction unique sur le développement du taux
général de profit, les « natural effects of the progress of wealth »109 ne seraient pas capables d'une
explication a priori et ainsi, il n'y aurait pas un cours naturel du progrès, de sorte que l'Essai
perdrait tout son sens.
Le salaire réel étant donné et constant par hypothèse, le développement du taux de profit général
dépend alors du développement du niveau du salaire monétaire qui, à son tour, est réglé par celui du
prix du blé. Sous l'hypothèse de l'invariance de la technique de production de toutes les
marchandises fondamentales ou bien de l’abstraction faite du progrès technique, le développement
du prix du blé dépend à son tour uniquement des conditions directes de production du blé, c'est-à-
dire de la qualité et/ou de la localité de la terre marginale :

« Profits of stock fall because land equally fertile cannot be obtained, and through the
whole progress of society, profits are regulated by the difficulty or facility of procuring
food. This is a principle of great importance, and has been almost overlooked in the writings
of Political Economists. They appear to think that profits of stock can be raised by
commercial causes, independently of the supply of food. »110

Le rôle spécifique du secteur agricole dans l'écrit de Ricardo ne provient alors pas d'une prétendue
homogénéité du produit et du capital, mais du fait que Ricardo suppose implicitement le blé comme
seul bien-salaire, et donc du fait que le secteur agricole est le secteur produisant le bien-salaire. La
mise en culture des terres moins fertiles au cours de l'accumulation de capital et de la croissance de
la population abaisse le taux agricole de profit et hausse les rentes foncières (par l'effet réel et l'effet
prix) et baisse le taux général de profit à cause de la hausse des salaires monétaires dans toute
l'économie (par l'effet prix).
Même si Ricardo met en avant l'antagonisme entre profits (agricoles) et rentes 111, d'un point de vue

109
Ricardo (1815), p. 11.
110
Ricardo (1815), p. 13 (nos italiques). Cf. ibid., p. 25 : « the increase of the general rate of profits, which, according
to my opinion, can never take place but in consequence of cheap food »; cf. ibid., pp. 25-26 : « It is in this latter
mode only that nations are benefited by the extension of commerce, by the division of labour in manufactures, and
by the discovery of machinery,-they all augment the amount of commodities, and contribute very much to the ease
and happiness of mankind; but, they have no effect on the rate of profits, because they do not augment the produce
compared with the cost of production on the land, and it is impossible that all other profits should rise whilst the
profits on land are either stationary, or retrograde. Profits then depend on the price, or rather on the value of food » ;
ibid., p. 22 : « If then, the principles here stated as governing rent and profit be correct, general profits on capital,
can only be raised by a fall in the exchangeable value of food. »
111
Cf. Sraffa (1951b), p. 7 : « Although Ricardo opens his Introduction with the statement that in treating the subject of
profits it is necessary to consider the principles of rent, the fact is that for the previous two years in his letters he had
been working out his theory of profits without ever finding it necessary explicitly to mention rent. Indeed, the theory
of profits presented in the pamphlet adds little to what was already contained in his letters of 1813 and 1814, before

26
analytique, c'est la relation inverse entre profits et salaires qui constitue le noyau de l'Essai.112 La
fonction de la théorie de la rente se limite à l'explication de l'uniformité du taux de profit agricole au
sein de l’agriculture, tandis que la détermination du taux de profit général est expliquée par la
hausse du prix du blé et du salaire monétaire sous l'invariance des prix des produits manufacturés.
Mais comment Ricardo justifie-t-il sa proposition principale sur la variation du prix du blé et
l'invariance de tous les autres prix ? La justification est la suivante :

« The exchangeable value of all commodities, rises as the difficulties of their production
increase. If then new difficulties occur in the production of corn, from more labour being
necessary, whilst no more labour is required to produce gold, silver, cloth, linen, &c. the
exchangeable value of corn will necessarily rise, as compared with those things. (…)
Wherever competition can have its full effect, and the production of the commodity be not
limited by nature, as in the case with some wines, the difficulty or facility of their
production will ultimately regulate their exchangeable value. The sole effect then of the
progress of wealth on prices, independently of all improvements, either in agriculture or
manufactures, appears to be to raise the price of raw produce and of labour, leaving all other
commodities at their original prices. (…) It has been thought that the price of corn regulates
the prices of all other things. This appears to me to be a mistake. If the price of corn is
affected by the rise or fall of the value of the precious metals themselves, then indeed will
the price of commodities be also affected, but they vary, because the value of money varies,
not because the value of corn is altered. »113

La variation du prix du blé et l'invariance des prix des produits manufacturés au cours du progrès
naturel de la société sont ainsi expliquées par de brèves propositions concernant la détermination de
la valeur d'échange des marchandises par la difficulté de leur production.

his attention had been directed to the connection between rent and profits. » Cf. Hollander (1979), pp. 134-136;
Faccarello (1983), pp. 9-10; Bharadwaj (1988), pp. 165-166.
112
Cf. Hollander (1979), p. 183: « The essence of the Essay is rather that variations in the money-wage rate – in turn
largely (though not necessarily wholly) determined by the price of corn – are not reflected in final prices so that the
profit rate moves inversely. This is the single significant 'advance' over the position already achieved in the
correspondance of 1814 where some increase in the price level – albeit in lesser proportion than that in the wage rate
– was allowed » (cf. aussi Hollander (1973), p. 282).
113
Ricardo (1815), pp. 19-21. Ibid., p. 37: « I must again observe, that a rise in the value of money lowers all things;
whereas a fall in the price of corn, only lowers the wages of labour, and therefore raises profits. »

27
Critique de l'interprétation néo-ricardienne (I) : Rejet de la « corn-ratio theory of profits » en
tant qu’interprétation de l'Essai

Sraffa a proposé une lecture véritablement novatrice de l'Essai en tant qu’interprétation dans son
introduction de 1951 et en tant que reconstruction rationnelle dans l'Appendix D. References to the
Literature de l'ouvrage de 1960. Pour Sraffa, cette interprétation (qui est davantage une
reconstruction rationnelle) « modèle-blé » de l'Essai était une « natural consequence »114 basée sur
et rendue possible par sa propre théorie. Elle était susceptible d'illustrer de la façon la plus simple et
ainsi la plus pure sa propre distinction technique entre biens fondamentaux et biens non
fondamentaux. En raison du fait que les prix et le taux de profit chez Sraffa sont déterminés dans un
cadre strictement statique, la lecture sraffaienne de l'Essai a opéré un glissement de sens : tandis que
l'Essai présente une théorie dynamique du développement du taux de profit sans pour autant traiter
de façon explicite la conception sous-jacente de sa détermination, la lecture sraffaienne ne se
focalise que sur la détermination statique du taux de profit.
Si on vise à fonder la proposition ricardienne sur le rôle déterminant du taux de profit agricole dans
ce cadre statique, il est vrai que le modèle-blé est la seule « rational foundation » possible. Tant
qu'on révèle le fait qu'il s'agit là d'une reconstruction rationnelle et tant qu'on souligne les
différences par rapport au texte de Ricardo, une telle lecture est parfaitement admissible et légitime.
Or, les auteurs néo-ricardiens ont ignoré l'avertissement de l'Appendix D et ont repris le modèle-blé
en tant qu’interprétation correcte et valide de l'Essai. Ainsi, la reconstruction rationnelle de la
proposition ricardienne selon laquelle les profits des fermiers déterminent les profits dans toutes les
autres branches dans un contexte statique est devenue l'interprétation canonique de l'Essai chez les
théoriciens post-sraffaiens. Ayant établi une fois pour toutes une telle lecture anhistorique comme
interprétation, il est facile de présenter, désormais dans la direction inverse, la théorie sraffaienne
comme une généralisation immédiate de la théorie de l'Essai et donc comme « la » théorie néo-
ricardienne.
Or, en conclusion, l'interprétation qui est à la base de cette vision néo-ricardienne est fausse :
1. Dans la première partie, qui porte sur le secteur agricole, le blé ne joue que le rôle du numéraire.
Ricardo ne fait nullement l'hypothèse de l'homogénéité physique du capital et du produit dans le
secteur agricole.
2. Il se demande alors en quoi le statut particulier du secteur agricole consiste, si ce n'est pas
l'homogénéité physique et si, par conséquent, le taux de profit agricole n'est pas un taux physique.
La seule raison de l'importance particulière du secteur agricole chez Ricardo est l'hypothèse

114
Sraffa (1960), Appendix D. References to the Literature, § 1.

28
simplificatrice selon laquelle il n'y a qu'un seul bien-salaire, soit le produit agricole « blé ».
L'importance particulière du secteur agricole dérive alors du fait qu'il est le secteur produisant le
seul bien-salaire.
3. La proposition selon laquelle le taux de profit agricole règle le taux de profit général ne se réfère
qu'au développement du taux de profit dans le temps. D'après la conception sous-jacente de la
détermination du taux de profit qui n'est pas présentée de façon explicite, le taux général de profit
dépend du salaire réel, de la technique de production des marchandises fondamentales et de la
qualité et/ou localité de la terre marginale. Dans le cadre de l'étude dynamique, Ricardo émet les
hypothèses de l'invariance du salaire réel et de l'invariance de la technique de production des
marchandises fondamentales. Il s'ensuit que la seule cause qui détermine le développement du prix
du blé, celui du taux de profit agricole (à travers l'effet réel et l'effet prix) et celui du taux de profit
général (à travers la hausse du salaire monétaire) est l'extension de la culture sur des terres plus
éloignées et/ou moins fertiles. En ce sens, c'est le taux de profit agricole qui règle le taux de profit
général.
4. À la différence de la « corn-ratio theory of profits » qui a pour objet d'expliquer la constitution
d'un taux uniforme de profit à travers la détermination physique du taux de profit agricole et
l'adaptation des taux des autres branches à celui-ci, l'Essai n'explique pas l'uniformité du taux de
profit. L'uniformité du taux de profit est ici un présupposé. L'Essai ne vise qu'à expliquer le
développement du taux uniforme de profit.
5. Enfin, le mécanisme du développement du taux de profit chez Ricardo est directement opposé au
mécanisme à l'œuvre dans la constitution de l'uniformité du taux de profit dans le cadre du modèle-
blé : tandis que, dans le modèle-blé, ce sont les prix dans tous les autres secteurs qui varient, chez
Ricardo, il n'y a qu'un seul prix qui varie, à savoir celui du blé, les prix dans les autres secteurs
restant constants. En contradiction directe et flagrante avec le modèle-blé, c'est précisément
l'invariance de tous les prix autres que celui du blé qui est au cœur de tout le raisonnement
ricardien.

29
II.1.2 La mesure invariable de la valeur et la marchandise-étalon

La transition de l'Essai au Principes

La question de la transition de l'Essai au Principes est celle d'une différence entre les deux écrits au
sens d'un progrès scientifique du dernier par rapport au premier. À cet égard, on constate deux
différences, un progrès sur deux plans par rapport à l'Essai. Les différences concernent toutes les
deux la théorie de la valeur et représentent un progrès de la théorie ricardienne des prix de
production. Or, et c'est essentiel, la première différence s'inscrit dans une continuité immédiate avec
l'Essai, alors que la deuxième différence marque une rupture immédiate avec l'Essai.
Considérons d'abord la première différence. Dans l'Essai, Ricardo parvient à sa conclusion
principale d'une relation inverse entre salaires et profits dans le temps à l'aide d'une théorie de la
valeur d'échange peu élaborée. Plus important encore, cette théorie rudimentaire va à l'encontre de
la théorie prédominante à l'époque : la théorie d’Adam Smith. Selon la théorie smithienne, la valeur
d'une marchandise est égale à la quantité de travail qu'elle peut commander. 115 Tandis que, dans une
économie pré-capitaliste, cette quantité de travail commandé est réglée par le travail incorporé, ce
n'est plus le cas dans une économie capitaliste. 116 Après l'accumulation du capital et l'appropriation
de la terre, la valeur d'une marchandise résulte de l'addition du salaire, du profit et de la rente, en
tant que trois parties constituantes du prix, dont chaque partie est déterminée indépendamment des
autres suivant son taux naturel.117 Cette détermination a pour conséquence qu'une hausse du blé, et
ainsi, du salaire, entraîne une hausse du prix de toutes les marchandises.
Nous avons vu comment tout le raisonnement de l'Essai dépend de la négation de cette prétendue
conséquence sur la base des propositions brèves sur la détermination de la valeur d'échange.
Ricardo s'est alors mis au défi de justifier et approfondir l'argument de l'Essai en élaborant une vraie
théorie de la valeur qui affronte explicitement la théorie smithienne de la valeur. 118 Dans

115
Cf. Smith (1776), pp. 47-49.
116
Voir, sur ce point, Napoleoni (1973), pp. 58-60. Cf. aussi ibid., pp. 98-99 : « Nell'economia capitalistica le cose si
complicano perché, in primo luogo, l'espressione 'lavoro comandato' cessa di avere un significato univoco. Infatti la
merce A, quando sia portata sul mercato capitalistico, può acquistare lavoro in due sensi: 1) perché c'è lavoro nelle
merci che A acquista; 2) perché A si scambia direttamente (sia pure mediante la moneta) col lavoro. Questi due
lavori comandati non sono uguali. Il primo, infatti, per le medesime ragioni che agiscono nell'economia mercantile
semplice, è uguale al lavoro contenuto in A; il secondo è maggiore di questo lavoro contenuto […] Smith fa sempre
riferimento al secondo significato che egli attribuisce al lavoro comandato quando parla dell'economia
precapitalistica. Perciò il lavoro contenuto nella merce gli appare sempre come minore del lavoro comandato dalla
merce stessa, e, poiché egli non trova un modo per spiegare il secondo col primo, deve abbandonare il concetto di
lavoro contenuto come categoria esplicativa del valore di scambio. »
117
Cf. Smith (1776), chapitre vi.
118
La lettre à McCulloch du 14 décembre 1816 atteste la conscience croissante de Ricardo d'une rupture fondamentale
avec la théorie smithienne : « Your system proceeds upon the supposition that the price of corn regulates the price of
all other things, and that when corn rises or falls, commodities also rise or fall, - but this I hold to be an erroneous
system, although you have great authorities in your favour, no less than Adam Smith, Mr. Malthus, and M. Say »

30
l'interprétation proposée ici, la transition de l'Essai au Principes (1817, 1819, 1821) n'est pas
caractérisée, comme dans l'interprétation sraffaienne, par un changement de contenu (travail au lieu
du blé) de l'homogénéité de l'input et de l'output. 119 Il s'agit plutôt d'une élaboration des fondements
du raisonnement de l'Essai120 en développant de façon systématique la théorie de la valeur-travail de
l'Essai et en affrontant explicitement la théorie à la fois opposée et prédominante, celle de Smith.
En ce sens, les Principes s'inscrivent dans une continuité immédiate avec l'Essai. Il s'agit de
consolider le fondement de la théorie dynamique du développement du taux de profit : si la théorie
de la valeur-travail est valide, l'invariance de tous les prix autres que celui du blé pendant le cours
naturel de l'économie est assurée, étant donné par hypothèse le salaire réel et la technique de
production des marchandises fondamentales.
Cependant, il y a un deuxième élément qui marque à la fois un progrès scientifique par rapport à
l'Essai, mais aussi une rupture immédiate avec celui-ci : c'est la découverte du fait que les prix de
production dépendent de la répartition (« l'effet curieux », la « deuxième cause »). Entre 1815 et
1817, Ricardo avait d'abord fait cette découverte sous sa forme « curieuse », qui consiste en ce
qu'une hausse des salaires peut entraîner une baisse des prix pour une certaine catégorie de
marchandises. Le 14 octobre 1816, il écrit à James Mill : « You will see the curious effect which the
rise of wages produces on the prices of those commodities which are chiefly obtained by the aid of
machinery and fixed capital. »121
Dans la mesure où l'effet curieux va directement à l'encontre de la théorie smithienne, sa découverte
convenait à Ricardo au regard de sa critique de la théorie additive de Smith. Cependant, la
découverte de la dépendance des prix de production à l'égard de la répartition sous sa forme
générale va tout autant à l'encontre de sa propre théorie, telle que développée dans l'Essai, dont la
proposition centrale est l'invariance de tous les prix autres que celui du blé. C'est la raison pour
laquelle Ricardo écrit à Malthus le 5 octobre 1816 : « Though I feel strongly the truth of my theory I

(Ricardo (1816-1818), p. 105). Cf. sur le développement de la théorie ricardienne de la valeur à partir de la critique
de la théorie smithienne de la valeur Kurz (1977), pp. 86-91 et Faccarello (1983), chapitres 1 et 2.
119
Cf. Sraffa (1951), p. xxxii: « In the Principles, however, with the adoption of a general theory of value, it became
possible for Ricardo to demonstrate the determination of the rate of profit in society as a whole instead of through
the microcosm of one special branch of production. […] It was now labour, instead of corn, that appeared on both
sides of the account – in modern termes, both as input and output: as a result, the rate of profits was no longer
determined by the ratio of the corn used up in production, but, instead, by the ratio of the total labour of the country
to the labour required to produce the necessaries for that labour. »
120
Cf. Dobb (1977), p. 85; cf. aussi l'estimation de Hollander : « The argument depended upon the supposition that
changes in the money wage rate do not generate changes in final price, a supposition which, in Ricardo's case,
hinged upon a labour theory of exchange value. According to my argument, the position adopted in the Essay –
indeed earlier – is precisely that of the Principles, although clarification, correction, the explicit formulation of
assumptions that were only implicit in the early versions, and specification of the conditions required of the money
medium were required. In brief there was no "transition" between an early model and a later and different model »
(Hollander (1975), p. 189). Sraffa (Sraffa (1951), pp. xxxiii-xxxiv) mentionne également les éléments qui
témoignent de la continuité entre l'Essay et les Principes.
121
Ricardo, lettre à Mill du 14 octobre 1816 (Ricardo (1816-1818), p. 82).

31
cannot succeed in stating it clearly. I have been very much impeded by the question of price and
value, my former ideas on those points not being correct. My present view may be equally faulty,
for it leads to conclusions at variance with all my preconceived opinions. »122
Or, la coexistence de continuité (théorie de la valeur-travail) et rupture (la « deuxième cause » des
prix de production) qui marque la transition de l'Essai au Principes est également présente dans les
Principes en tant que problème fondamental de la théorie ricardienne. Et c'est ce qu'il nous faut
démontrer maintenant.

Les deux causes des prix de production

Dans une lettre datée du 28 décembre 1818, adressée à Mill, Ricardo explique ainsi son différend
avec Adam Smith :

« He [Torrens] makes it appear that Smith says that after capital accumulates and
industrious people are set to work the quantity of labour employed is not the only
circumstance that determines the value of commodities, and that I oppose this opinion. Now
I want to shew that I do not oppose this opinion in the way that he represents me to do so,
but Adam Smith thought, that as in the early stages of society, all the produce of labour
belonged to the labourer, and as after stock was accumulated, a part went to profits, that
accumulation, necessarily, without any regard to the different degrees of durability of
capital, or any other circumstance whatever, raised the prices or exchangeable value of
commodities, and consequently that their value was no longer regulated by the quantity of
labour necessary to their production. In opposition to him, I maintain that it is not because
of this division into profits and wages, – it is not because capital accumulates, that
exchangeable value varies, but it is in all stages of society, owing only to two causes: one
the more or less quantity of labour required, the other the greater or less durability of
capital: – that the former is never superseded by the latter, but is only modified by it. »123

Cet extrait de 1818 a pour fonction de rejeter une interprétation erronée124 du premier chapitre de la
première édition des Principes et peut ainsi servir comme fil conducteur de l'interprétation. Déja
dans la première édition, et à la différence de l'Essai, Ricardo se rend parfaitement compte des deux
facteurs qui déterminent les rapports d'échange des marchandises. La démarche de Ricardo dans
les sections I-V du chapitre On Value est de concrétiser l'analyse pas à pas par la prise en compte
successive des facteurs d'influence supplémentaires.
Ainsi, dans la section I, seul le travail direct est pris en compte, et le travail indirect n'est introduit
que dans la section III. Le but de ces sections est de fournir ladite critique de la théorie de Smith : à
partir d'une critique fondamentale de la mesure smithienne par le travail commandé dans la section
I, Ricardo montre dans la section III que l'accumulation du capital en tant que telle n'annule
122
Ricardo, lettre à Malthus du 5 octobre 1816 (Ricardo (1816-1818), p. 71).
123
Ricardo, lettre à Mill du 28 décembre 1818 (Ricardo (1816-1818), p. 377).
124
Cf. aussi Sraffa (1951), pp. xxxvi-xl.

32
nullement la détermination des valeurs relatives des marchandises par la quantité de travail (direct
et indirect) incorporé, comme le veut Smith. Ceci est valable sous l'hypothèse d'une proportion
uniforme entre capital fixe et capital circulant dans les différentes branches et d'une durabilité
uniforme du capital fixe et du capital circulant.
Dans les sections IV et V, les hypothèses concernant l'uniformité de la proportion du capital fixe et
du capital circulant ainsi que de la durabilité du capital fixe et du capital circulant dans les
différentes branches sont abandonnées. La prise en compte de ces différences fait apparaître une
deuxième cause des variations des valeurs relatives des marchandises : la répartition des revenus,
c'est-à-dire la répartition du produit en salaires et profits. L’exemple numérique suivant illustre les
deux angles sous lesquels Ricardo traite la « modification considérable » à la règle générale selon
laquelle les variations de la valeur d'échange des marchandises dépendent de la quantité de travail
direct et indirect nécessaire pour leur production.
Soit pi le prix d'une marchandise i, Cci le capital circulant, Cfi le capital fixe, w le salaire uniforme,
r le taux uniforme de profit, l0i le travail incorporé direct, l1i le travail incorporé indirect (de la
période précédente). Les capitaux dans la production des marchandises i et j sont d'une grandeur
égale, mais la proportion entre capital circulant et capital fixe diffère : l0i = 10, l1i = 10; loj = 5,
l1j = 15.
pi = (Cci + Cfi) (1 + r) = [wl0i + (wl1i) (1 + r)] (1 + r)
Soit w = 10 et r = 0,1.
(1)
pi / pj = [[wl0i + (wl1i) (1 + r)] (1 + r)] / [[wl0j + (wl1j) (1 + r)] (1 + r)]
pi / pj = [wl0i + (wl1i) (1 + r)] / [wl0j + (wl1j) (1 + r)] = 210 / 215 = 0,98
(2)
En supposant une augmentation du taux de profit de r = 0,1 à r = 0,5, le rapport d'échange varie :
pi / pj = [[wl0i + (wl1i) (1 + r)] (1 + r)] / [[wl0j + (wl1j) (1 + r)] (1 + r)] = [l0i + l1i (1 + r)] / [l0j + l1j (1 +
r)] = 25 / 27,5 = 0,91
Bien que les deux marchandises i et j soient produites par les mêmes quantités de travail (l 0i + l1i
= l0j + l1j), la valeur d'échange des marchandises i et j n'est pas exactement la même (voir (1)). Cette
constatation d'un décalage entre valeur d'échange et quantité de travail direct et indirect incorporé à
un moment donné est le premier point de vue sous lequel Ricardo aborde la question de la
modification de la théorie de valeur-travail. 125 Or, ce « point de vue de la différence »126 (Sraffa)
n'est pas le point clé pour Ricardo ; le plus important pour lui, c’est le deuxième point de vue du

125
Cf. Ricardo (1821), pp. 33-38.
126
Sraffa (1951), p. xlix.

33
changement127, c'est-à-dire, le changement des prix relatifs suite à une variation de la répartition des
revenus, même si la quantité de travail nécessaire pour la production des marchandises reste
constante (voir (2)). « Ricardo was not interested for its own sake in the problem of why two
commodities produced by the same quantities of labour are not of the same exchangeable value. He
was concerned with it only in so far as thereby relative values are affected by changes in wages. »128

Les deux causes et la théorie de la répartition

Dans son Introduction, Sraffa explique la raison pour laquelle Ricardo se préoccupe du point de vue
du changement :

« This preoccupation with the effect of a change in wages arose from his approach to the
problem of value which […] was dominated by his theory of profits. The 'principal problem
in Political Economy' was in his view the division of the national product between classes 129
and in the course of that investigation he was troubled by the fact that the size of this
product appears to change when the division changes. Even though nothing has occurred to
change the magnitude of the aggregate, there may be apparent changes due solely to change
in measurement, owing to the fact that measurement is in terms of value and relative values
have been altered as a result of a change in the division between wages and profits. […]
Thus the problem of value which interested Ricardo was how to find a measure of value
which would be invariant to changes in the division of the product; for, if a rise of fall of
wages by itself brought about a change in the magnitude of the social product, it would be
hard to determine accurately the effect on profits. »130

Dans ce qui suit, nous étudions la théorie de la valeur, conformément à sa fonction subordonnée à
celle de la répartition, sous l'angle du rôle qu'elle joue dans la théorie de la répartition. Dans un
premier temps, nous faisons abstraction de la deuxième cause des variations des valeurs relatives
127
Cf. Bortkiewicz (1976), p. 109: « Gerade auf die Preisbewegung, wie sie sich unter dem Einfluß einer
veränderlichen Profitrate gestaltet, ist die Aufmerksamkeit Ricardos in der Wertlehre in erster Linie gerichtet.
Demgegenüber tritt bei ihm die Frage der Abweichung der Preise von den Werten in den Hintergrund. »
128
Sraffa (1951), p. xlix. Cf. aussi Hollander (1979), p. 193: « It is essential at the outset to take account of Ricardo's
explanation that his primary concern was with changes in the structure of relative prices rather than its pattern at any
time. »
129
Cf. Ricardo (1821), p. 5: « The produce of the earth – all that is derived from its surface by the united application of
labour, machinery, and capital, is divided among three classes of the community; namely, the proprietor of the land,
the owner of the stock or capital necessary for its cultivation, and the labourers by whose industry it is cultivated.
But in different stages of society, the proportions of the whole produce of the earth which will be allotted to each of
these classes, under the names of rent, profit, and wages, will be essentially different; depending mainly on the
actual fertility of the soil, on the accumulation of capital and population, and on the skill, ingenuity, and instruments
employed in agriculture. To determine the laws which regulate this distribution, is the principal problem in Political
Economy: much as the science has been improved by the writings of Turgot, Stuart, Smith, Say, Sismondi, and
others, they afford very little satisfactory information respecting the natural course of rent, profit, and wages. » Voir
aussi la lettre à Malthus du 9 octobre 1820 : « Political Economy you think is an enquiry into the nature and causes
of wealth—I think it should rather be called an enquiry into the laws which determine the division of the produce of
industry amongst the classes who concur in its formation. No law can be laid down respecting quantity, but a
tolerably correct one can be laid down respecting proportions. Every day I am more satisfied that the former enquiry
is vain and delusive, and the latter only the true objects of the science » (Ricardo (1819-1821), pp. 278-279).
130
Sraffa (1951), p. xlviii.

34
afin que la signification particulière de la théorie de la valeur-travail dans la théorie de la répartition
émerge. Ainsi, nous suivons et expliquons la démarche ricardienne :

« In estimating, then, the causes of the variations in the value of commodities, although it
would be wrong wholly to omit the consideration of the effect produced by a rise or fall of
labor, it would be equally incorrect to attach much importance to it; and consequently, in the
subsequent part of this work, though I should occasionally refer to this cause of variation, I
shall consider all the great variations which take place in the relative value of commodities
to be produced by the greater or less quantity of labor which may be required from time to
time to produce them. »131

Dans un second temps, nous prenons en compte la deuxième cause des variations des valeurs
relatives, c'est-à-dire la répartition des revenus, qui rend problématique la théorie ricardienne et
motive la recherche continue d'une mesure invariable de la valeur.

L'élément de continuité : la théorie de la valeur-travail comme fondement


de la théorie de la répartition

Ricardo justifie l'abstraction de la deuxième cause des variations des prix en soulignant que les
variations des prix provoquées par un changement de la quantité de travail dépensé ne sont jamais
annulées par celles provoquées par la deuxième cause, mais seulement « modifiées »132. Autrement
dit, la théorie de la valeur-travail peut servir d'approximation suffisante133 pour expliquer les
variations des prix de production.134 Ceci étant, Ricardo dispose d'une théorie de la valeur qui est un
fondement rigoureux de sa théorie de la répartition, et notamment la relation inverse entre salaires et
profits : tandis que le prix naturel de Smith varie selon le taux naturel de ses parties constituantes
(salaire, profit, rente) et dépend ainsi de la répartition, la valeur de Ricardo préexiste à la répartition.
« D'une conception ‹ additive ›, nous passons à une théorie que l'on pourrait qualifier de ‹ déductive
›, où ce qui doit être partagé est fixé d'avance. »135 Ricardo fournit ainsi « une théorie de la valeur
indépendante de la répartition, d'où l'on [peut] déduire celle-ci. »136
Tant que nous faisons abstraction de la deuxième cause des variations des prix afin de fournir une

131
Ricardo (1821), pp. 36-37 (nos italiques).
132
Cf. la lettre à Mill du 28 décembre 1818 citée plus haut.
133
Cf. Ricardo (1821), p. 36 : « The reader, however, should remark that this cause of the variation of commodities is
comparatively slight in its effects. With such a rise of wages as should occasion a fall of 1 percent in profits, goods
produced under the circumstances I habe supposed vary in relative value only 1 percent […] The greatest effects
which could be produced on the relative prices of these goods from a rise of wages could not exceed 6 or 7
percent. » Cf. aussi ibid., p. 20, où Ricardo caractérise le travail « as being the foundation of all value, and the
relative quantity of labor as almost exclusively determining the relative value of commodities ».
134
Cf. Bidard/Klimovsky (2006), p. 51.
135
Faccarello (1983), p. 26.
136
Faccarello (1983), p. 15.

35
théorie de la valeur indépendante de la répartition137, qui est en conséquence capable d'expliquer
cette dernière, il y a une solution théorique à la question de la mesure invariable de la valeur 138.
Ainsi, dans les éditions 1 (1817) et 2 (1819) des Principes139 Ricardo affirme que, pour servir
comme mesure invariable de la valeur, une marchandise doit satisfaire la condition d'être produite
toujours avec la même quantité de travail. En supposant la monnaie marchandise or comme une
telle mesure invariable, Ricardo est susceptible de résoudre une des difficultés principales du
raisonnement de l'Essai, où le blé était à la fois le numéraire et l'objet étudié, dont la valeur
variait.140
Cette fois-ci, étant basée sur une théorie élaborée de la valeur-travail et sur l'or comme mesure
invariable de la valeur, la preuve de sa théorie « that profits depend on high or low wages, wages on
the price of necessaries, and the price of necessaries chiefly on the price of food »141 et « that a rise
of wages would not raise the price of commodities, but would invariably lower profits »142 est la
suivante :

« We have seen that the price of corn is regulated by the quantity of labor necessary to
produce it, with that portion of capital which pays no rent. We have seen, too, that all
manufactured commodities rise and fall in price in proportion as more or less labor becomes
necessary to their production. (…) The whole value of their [the farmer's and the
manufacture's] commodities is divided into two portions only: one constitutes the profits of
stock, the other the wages of labor. Supposing corn and manufactured goods always to sell
at the same price, profits would be high or low in proportion as wages were low or high.
But suppose corn to rise in price because more labor is necessary to produce it; that cause
137
Cf. Caravale (1985), p. 155: « The labour theory of value, conceived by Ricardo only as a theory of exchange, made
it possible – within a sphere of validity which was wider than that of the corn model, but still limited (i.e. not
general) – to eliminate the disturbances arising from distribution. »
138
Ricardo (1821), p. 43: « When commodities varied in relative value it would be desirable to have the means of
ascertaining which of them fell and which rose in real value, and this could be effected only by comparing them one
after another with some invariable standard measure of value, which should itself be subject to none of the
fluctuations to which other commodities are exposed. » Cf. ibid., p. 45: « Neither gold, then, nor any other
commodity, can ever be a perfect measure of value for all things; but I have already remarked that the effect on the
relative prices of things, from a variation in profits, is comparatively slight; that by far the most important effects are
produced by the varying quantities of labor required for production; and therefore, if we suppose this important
cause of variation removed from the production of gold, we shall probably possess as near an approximation to a
standard measure of value as can be theoretically conceived. »
139
Cf. Kurz/Salvadori (1993), p. 98: « Although Ricardo in editions 1 and 2 was clearly aware of the modifications
necessary to the labour embodied rule of relative value, he apparently did not think that these modifications rendered
obsolete his original definition of the invariable measure of value or his approach to the theory of profit. » Cf. aussi
Sinha (2010), p. 136: Ricardo « took refuge in practicality by proposing to ignore the effect of changes in wages on
the standard of measure by declaring its effect to be minor. But this was definitely not theoretically satisfactory. »
140
Cf. Faccarello (1983), pp. 54-55 : « En conséquence, non seulement les données du Tableau concernant les montants
de capital nécessaire à la culture sur les différents types de terres, évalués en termes du blé, ne doivent pas demeurer
inchangés à mesure que l'on étend les cultures à des terres de catégories sans cesse inférieures et que le rapport
d'échange du blé s'améliore vis-à-vis de toutes les autres marchandises; mais encore les calculs et les conclusions de
Ricardo s'en trouvent affectés […] La dissociation analytique de l'Essai est illicite. L'évaluation en termes de blé,
commte toute autre évaluation, doit tenir compte de l'améloriation du rapport d'échange du blé; il est alors interdit
d'isoler un effet réel d'un effet prix que l'on viendrait présenter une seconde fois à l'appui de sa thèse. »
141
Ricardo (1821), p. 119.
142
Ricardo (1821), p. 127.

36
will not raise the price of manufactured goods in the production of which no additional
quantity of labor is required. If, then, wages continued the same, the profits of the
manufacturers would remain the same; but if, as is absolutely certain, wages should rise
with the rise of corn, then their profits would necessarily fall. »143

Ici, Ricardo présente, à la différence de l'Essai, une théorie statique de la détermination du taux de
profit (« Supposing corn […] in proportion as wages were low or high ») et il répète la théorie
dynamique de l'Essai du développement du taux de profit (« But suppose […] profits would
necessarily fall »). En ce qui concerne la théorie du développement du taux de profit, le
raisonnement est exactement le même que celui dans l'Essai : il se fonde sur l'invariance des prix ou
bien des valeurs absolues de toutes les marchandises sauf du blé, justifiée par l'hypothèse de
l'invariance de la technique de production des marchandises fondamentales. Sous l'hypothèse d'un
salaire réel donné et constant, la hausse du prix du blé entraîne une baisse du taux général de profit.
La seule différence par rapport à l'Essai consiste en ce que dans les Principes, le blé n'est plus le
seul bien-salaire, mais un bien du panier salarial, à savoir le plus important, parmi d’autres.
En ce qui concerne la théorie statique de la détermination du taux de profit, elle avance que, à une
variation hypothétique du salaire réel, toutes choses égales par ailleurs, correspond une variation
inverse des profits. Le raisonnement est le suivant : on considère une économie produisant n
marchandises dans des quantités Xi (i = 1,...,n) et on ne prend en compte que du capital avancé en
salaires. Soit w le taux monétaire du salaire et r le taux général du profit. Les prix en or p i(m) sont
donnés par pi(m) = liw (1 + π) et les prix relatifs correspondent en conséquence aux quantités de
travail dépensé : pi(m) / pj(m) = li / lj. L'or étant la mesure invariable de la valeur, le prix relatif entre
deux marchandises reflète uniquement et rend immédiatement visible le rapport des valeurs
absolues des deux marchandises. De même, le prix en or p i(m) exprime uniquement la valeur absolue
de la marchandise i, c'est-à-dire la quantité de travail incorporé.
Ne tenant compte que du capital avancé en salaires, la valeur agrégée de la production
V = ∑ pi(m)Xi = ∑ liXi est égale au revenu national qui se divise en salaires W, profits Π et rentes R :
V = ∑ liXi = W + Π + R. La rente globale est donnée par R = ∑ liXi – L, L étant la quantité totale de
travail. D'après la théorie de la rente différentielle, cette différence est positive, car dans la partie
agricole du terme ∑ liXi n'entrent que les travaux sur les terres les moins fertiles, mais les quantités
produites sur toutes les terres, alors que la partie agricole de L englobe le travail (moindre) sur
toutes les terres. En utilisant R = ∑ liXi – L, on obtient : L = W + Π. La somme des salaires et
profits étant égale à la quantité totale de travail direct, qui est à son tour une grandeur donnée, la
relation inverse entre salaires et profits apparaît.
La valeur du panier salarial ou le taux monétaire de salaire w étant dépendant des quantités données
143
Ricardo (1821), pp. 110-111.

37
des biens salaires xi (avec xj = 0 si le bien j n'est pas un bien salaire), c'est-à-dire du salaire réel, et
du prix de ces biens, nous avons :
w = ∑ pi(m) xi = ∑ li xi
Le taux général du profit comme rapport entre la masse des profits et le capital total avancé est
déterminé comme suit :
r = Π / W = (L – W) / W = (L – Lw) / Lw = (1 – w) / w
Le taux de profit dépend ainsi de la « proportion of the annual labor of the country [which] is
devoted to the support of the laborers »144.

L'élément de rupture : la deuxième cause et la recherche continue d'une mesure invariable de


la valeur comme tentative de rétablissement de la théorie de valeur-travail145

Prenons maintenant en compte la variation de la répartition dans le cas général d'une composition
organique diverse dans la production des marchandises. L'augmentation de la valeur du panier
salarial w = ∑ pixi et la baisse du taux général de profit due à la hausse de la quantité de travail
nécessaire pour la production du blé entraîne une variation de tous les prix.146 Dès que l'on
considère cette deuxième cause des variations des prix147, l'argumentation ricardienne devient
fortement problématique sur le plan à la fois du contenu et de la méthode.
Sur le plan du contenu, car la prise en compte de la deuxième cause montre qu'une variation de la
répartition donne lieu à une variation de tous les prix relatifs, tandis que le noyau dur de
l'argumentation ricardienne consiste en la constance de tous les prix à part celui du blé et du panier

144
Ricardo (1821), p. 49.
145
Quant à la mesure invariable de la valeur chez Ricardo voir Caravale/Tosato (1978); Caravale/Tosato (1980), pp. 54-
63, pp. 82-85; Kurz (1977), pp. 114-124; Kurz/Salvadori (1993); Ong (1983); Peach (1998); Sinha (2010); Skourtos
(1985), pp. 89-100; Sraffa (1951), pp. xl-xlvii; Tosato (1985).
146
Cf. la section IV et notamment la section V des Principes. Ricardo résume : « Every rise of wages, therefore, or,
which is the same thing, every fall of profits, would lower the relative value of those commodities which were
produced with a capital of a durable nature, and would proportionally elevate those which were produced with
capital more perishable » (Ricardo (1821), pp. 39-40); « In proportion to the durability of capital employed in any
kind of production the relative prices of those commodities on which such durable capital is employed will vary
inversely as wages; they will fall as wages rise, and rise as wages fall; and, on the contrary, those which are
produced chiefly by labor with less fixed capital, or with fixed capital of a less durable character than the medium in
which price is estimated, will rise as wages rise, and falls as wages fall » (ibid., p. 43). Dans les paragraphes 15-20
de Production des marchandises par des marchandises Sraffa montre, en critiquant Ricardo sur ce point, que le
problème de la variation des prix relatifs consécutif à un changement du taux de profit est en réalité encore plus
complexe. Car le sens du changement des prix relatifs dépend non seulement « on the 'proportions' of labour to
means of production by which they are respectively produced, but also on the 'proportions' by which those means
have themselves been produced, and also on the 'proportions' by which the means of production of those means of
production have been produced, and so on. The result is that the relative price of two products may move, with the
fall of wages, in the opposite direction to what we might have expected on the basis of their respective
'proportions' » (Sraffa (1960), § 20).
147
Cf. Ricardo (1823), p. 368: « Difficulty or facility of production is not absolutely the only cause of variation in value
there is one other, the rise or fall of wages, which though comparatively of little effect and of rarer occurrence yet
does affect the value of commodities and must not be ommitted in this important enquiry. »

38
salarial. Le fait que la répartition des revenus agit sur tous les prix et dépend en même temps de
ceux-ci remet en question la transparence établie de la relation entre salaires et profits. Si, par
exemple, tous les biens-salaire xi étaient produits avec une proportion relativement forte du capital
fixe, la hausse initiale de la valeur du panier salarial w aurait pour effet une baisse des prix relatifs
des biens-salaire.
Sur le plan de la méthode, car d'un point de vue méthodique, les rapports d'échange en tant que
mesure de la répartition des revenues ne peuvent pas être dépendants de la répartition. En ce sens,
les valeurs-travail, par définition indépendantes de la répartition, peuvent fonctionner sans
raisonnement circulaire comme mesure de celle-ci. Dès que l'on considère la deuxième cause des
changements de prix, les rapports d'échange ne sont plus indépendants de la répartition. Un
problème de circularité se pose : le taux de profit dépend des prix relatifs qui dépendent du taux de
profit. La grandeur qui doit être déterminée influence ainsi la mesure à l'aide de laquelle cette
détermination est effectuée. « Le ‹ travail incorporé › ne déterminant plus exclusivement les
rapports d'échange, le problème se reposait de la variation de ce qui doit être réparti sous l'influence
d'une variation de la répartition elle-même »148.
C'est la tentative de résoudre ces problèmes qui explique le changement de la définition de la
mesure invariable de la valeur149 dans l'édition 3 (1821) des Principes et dans Absolute Value and
Exchangeable Value (1823). Dans la troisième édition, Ricardo écrit : « If it were possible that in
the production of our money, for instance, the same quantity of labor should at all times be required,
still it would not be a perfect standard or invariable measure of value, because […] it would be
subject to relative variations from a rise or fall of wages ».150 Une mesure invariable de la valeur
doit remplir désormais deux conditions : 1. Comme auparavant, la mesure invariable doit être
produite toujours avec la même quantité de travail, c'est-à-dire qu’elle doit être invariable face aux
changements technologiques dans les conditions de production. 2. De plus, la mesure invariable doit
maintenant également être invariable face aux changements de la répartition des revenus.
Le rôle de la mesure invariable de la valeur ainsi définie est d'éliminer les effets prix due au
changement de la répartition consécutif à un changement technologique dans la production d'un
bien-salaire, de sorte que les prix mesurés par cette mesure invariable reflètent uniquement le
changement technologique. Autrement dit, le rôle de la mesure invariable ainsi redéfinie est de
rendre les prix indépendants de la répartition, c'est-à-dire de revalider la théorie de la valeur-travail,
également dans le cas général d'une structure diverse de capital.
148
Faccarello (1983), p. 70. Cf. aussi Feess-Dörr (1989), pp. 52-56.
149
Voir Sraffa ((1951), pp. xl-xlvii) pour une vue d'ensemble systématique des changements successifs concernant la
mesure invariable de la valeur de l'édition 1 des Principes jusqu'à l'écrit dernier Absolute Value and Exchangeable
Value.
150
Ricardo (1821), p. 44 (nos italiques).

39
« Ricardo's efforts to define an invariable measure of value […] aim at restoring general
validity to the proposition that exchange values are determined solely by relative labour
inputs. The role envisaged by Ricardo for the perfect standard of value was […] that of
establishing in general the same straightforward connection between diminishing returns
and the rate of profit – to the exclusion of the 'confusing' effects of movements in relative
prices due to changes in distribution consequent upon technological changes occurring in
agriculture – that the labour theory of value made possible »151.

Mais tandis qu’une mesure invariable face aux changements technologiques est envisageable, même
si ce n'est que sur le plan théorique, une mesure de plus invariable face aux changements de la
répartition n'est pas même concevable : la même raison152 qui nécessite l'introduction de la
deuxième qualité qu'une mesure invariable doit posséder, c'est-à-dire ladite « deuxième cause »,
rend en même temps impossible de concevoir une marchandise qui élimine les variations des prix
relatifs dues à une variation de la répartition pour toutes les autres marchandises. Ainsi, Ricardo
conclut dans l'ébauche de Absolute Value and Exchangeable Value :

« The difficulty then under which we labour in finding a measure of value applicable to all
commodities proceeds from the variety of circumstances under which commodities are
actually produced. »153 « In this then consists the difficulty of the subject that the
circumstances of time for which advances are made are so various that it is impossible to
find any one commodity which will be an unexceptionable measure, in those cases in which
wages rise and in which consequently profits fall, or in those in which wages fall and profits
consequently rise. »154

Étant donné qu’il est impossible d’apporter une solution stricte au problème, Ricardo propose une
solution approximative. Il s'agit de choisir une marchandise comme mesure de la valeur de façon
que le mouvement des prix relatifs consécutif à un changement de la répartition est minimisé. L'idée

151
Caravale/Tosato (1980), p. 55. Cf. aussi Ong (1983), pp. 209-210 : « In order for Ricardo to sustain both (i) his long-
term theory of income distribution and (ii) his labor theory of value, in the framework of his mature prices-of-
production system, he must provide a consistent notion of what he means when he speaks of an increase or decrease
in the 'difficulty of production' of the commodity in general and real wage in particular, in terms of how such
changes manifest themselves as relative price changes of commodities. […] Ricardo's method of attacking this
vexing problem is to posit the idea of a commodity as an invariable measure of value […] to separate out and
quantify a change in the relative price of a commodity which is solely the result of a change in its physical
conditions of production from that which is solely the result of a shift in the general rate of profit. […] Ricardo's
search for the invariable measure is his peculiar way of reconciling his one-dimension notion of an absolute
'difficulty of production' of commodities in general, which underlies his theories of income distribution and 'natural
value', with his discovery that the relative prices of production of commodities change with both the labor expended
in their production and the time distribution of these expenditures ». Cf. aussi Sinha (2010), p. 140: The « changes in
value of any commodity caused by changes in distribution must disappear (become zero) when measured against the
'invariable standard'. This is the property of the 'invariable measure' that Ricardo was looking for. »
152
Cf. Caravale/Tosato (1980), p. 56: « The difficulties encountered by Ricardo in the definition of the invariable
standard of value – from the point of view of the possibility of eliminating the 'disturbances' which originate in the
sphere of distribution – thus turn out to be exactly of the same nature as those preventing the labour theory of value
from attaining general validity. It may therefore appear curious that Ricardo's attempt to overcome the limitations of
the labour theory of value should be based on the construction of an analytical tool exposed to the same type of
criticism. » Cf. aussi Sraffa (1951), p. xli.
153
Ricardo (1823), p. 368.
154
Ricardo (1823), p. 370.

40
est de choisir une marchandise qui constitue un « moyen entre les deux extrêmes »155:

« But though we cannot have a perfect measure of value, is not one of the measures
produced by labour better than another, and in chusing amongst measures which are all
acknowledged to be imperfect which shall we select […] ? To me it appears most clear that
we should chuse a measure produced by labour employed for a certain period, and which
always supposes an advance of capital, because 1 st it is a perfect measure for all
commodities produced under the same circumstances of time as the measure itself – 2 dly By
far the greatest number of commodities […] are produced by the union of capital and
labour, that is to say labour employed for a certain time 3 dly That a commodity produced by
labour employed for a year is a mean between the extremes of commodities produced on
one side by labour and advances for much more than a year, and on the other by labour
employed for a day only without any advances, and the mean will in most cases give a muss
less deviation from truth than if either of the extremes were used as a measure. »156

En utilisant une telle mesure, la variation des prix relatifs due à un changement de la répartition est
minimisée. Compte tenu de l'échec de la recherche d'une mesure parfaitement invariable, Ricardo
choisit alors la marchandise « équilibrée » afin que les valeurs-travail s’approchent au plus près des
prix de production des marchandises.157

Le noyau de la théorie ricardienne : l'approche dynamique de l'équilibre naturel

Sans aucun doute la théorie de la répartition en général et la relation inverse entre salaires et profits
en particulier158 (« the fundamental theorem on distribution »159) sont au cœur de la théorie
ricardienne. Cette théorie de la répartition est basée, à la fois dans l'Essai et dans les Principes, sur
la théorie de la valeur-travail, avec la différence que celle-ci n'est développée en tant que telle que
dans les Principes. Le rôle éminent de l'agriculture, surtout dans l'Essai mais aussi dans les
Principes, s'explique par sa qualité de secteur produisant le seul bien-salaire (1815) ou le bien le
plus important du panier salarial (1817) : le salaire réel et la technique de production des
marchandises fondamentales étant donné comme constants, la direction du développement du taux
de profit dans le temps est déterminée uniquement par les rendements décroissants dans
l'agriculture.
Pour répondre à la question au cœur de la théorie ricardienne, la simple constatation d'une relation

155
Cf. Ricardo (1823), p. 373: « By chusing a mean the variations in commodities on account of a rise or fall in wages
would be much less than if we took either of the extremes. »
156
Ricardo (1823), p. 405.
157
Cf. Sraffa (1951), p. xliv: « If measured in such a standard, the average prices of all commodities, and their
aggregate value, would remain unaffected by a rise or fall of wages. »
158
Seul l'interprétation Dmitriev constitue à cet égard une exception. D'après Dmitriev trop d'importance est accordée à
la relation inverse entre salaires et profits : « Der Hauptbeitrag Ricardos zur Theorie des Profits liegt nicht hier,
sondern in der Festsetzung der Gesetze, die das absolute Niveau des Profits regeln » (Dmitriev (1986)).
159
Hollander (1979), p. 7. Cf. ibid., pp. 6-7, p. 661.

41
inverse entre salaires et profits n'est alors pas suffisante ; il est crucial de spécifier le sens précis de
cette relation. Le salaire signifiant chez Ricardo le salaire monétaire ou la valeur du panier salarial
w = ∑ pixi, celui-ci, il est vrai, peut varier en principe pour deux raisons : soit à raison d'une
variation des prix pi des biens-salaire dont la quantité est donnée, soit à raison d'une variation du
salaire réel, les prix étant donnés. Or, le fait que Ricardo reconnaisse les deux possibilités 160
n'implique nullement qu'elles jouent un rôle équivalent dans sa théorie, tout au contraire : dans la
logique de l'approche dynamique de l'équilibre naturel, une variation du salaire réel à prix constants
est une variation du prix du marché du travail, tandis qu’une variation des prix (naturels) des biens-
salaire donnés est une variation du prix naturel du travail.161 Or, on sait bien que la théorie
ricardienne est essentiellement une théorie des prix naturels :

« Having fully acknowledged the temporary effects which, in particular employments of


capital, may be produced on the prices of commodities, as well as on the wages of labor,
and the profits of stock, by accidental causes, without influencing the general price of
commodities, wages, or profits, since these effects are equally operative in all stages of
society, we will leave them entirely out of our consideration whilst we are treating of the
laws which regulate natural prices, natural wages, and natural profits, effects totally
independent of these accidental causes. »162

Dans le cadre d'une telle théorie des prix naturels, le salaire réel naturel est fixé comme une
donnée163, déterminée par des forces sociohistoriques164 à propos desquelles la science économique
ne peut pas établir une loi générale165, si bien que les variations du salaire monétaire ne reflètent que
les variations des prix naturels des biens-salaire. Puisque, concernant les prix naturels des biens-
salaire, il est possible d'établir une loi générale au sein du champ d'étude de la science économique.
Les rendements décroissants dans l'agriculture représentent une cause permanente et régulière d'une
variation bien définie du bien-salaire le plus important :166 « The only adequate and permanent
cause for the rise of wages is the increasing difficulty of providing food and necessaries for the

160
Cf. Ricardo (1821), pp. 48-49: « A rise of wages, from the circumstance of the laborer being more liberally
rewarded, or from a difficulty of procuring the necessaries on which wages are expended, does not (…) produce the
effect of raising price, but has a great effect in lowering profits. » Cf. Ricardo (1823), p. 366: « The profits of the
master depend then on two circumstances : first on the comparative value which necessaries bear to the finished
commodity, secondly on the quantity of necessaries and enjoyments which the labourer by his position can
command. […] the rise or fall of wages, either in consequence of the rise or fall of necessaries advanced to the
labourer or in consequence of the favorable or unfavorable position in which he stands in relation to his employer
[…] ».
161
Cf. Pasinetti (1960); Tosato (1985).
162
Ricardo (1823), pp. 63-64.
163
Cf. Tosato (1985), p. 206.
164
Cf. Ricardo (1821), pp. 96-97: « It is not to be understood that the natural price of labor, estimated even in food and
necessaries, is absolutely fixed and constant. It varies at different times in the same country, and very materially
differs in different countries. It essentially depends on the habits and costums of the people. »
165
Cf. Garegnani (1981), pp. 10-12 et notamment Peach (1993), p. 291.
166
Cf. Caravale/Tosato (1980), pp. 14-18.

42
increasing number of workmen. »167
Si la relation inverse entre salaires monétaires et profits constitue le noyau de la théorie ricardienne
de profit et si les salaires monétaires ne varient dans cette théorie qu'en raison des changements des
prix naturels des biens-salaire, il s'ensuit que la relation inverse entre salaires et profits analysée par
Ricardo est essentiellement une relation dynamique. Autrement dit, la variation du taux de profit
considérée consécutive à un changement de salaire est l'effet d'un changement dans les méthodes de
production des biens-salaire. « Changes in income distribution and changes in methods of
production (of wage goods) are therefore, in Ricardo's theory, one and the same thing. »168
Contrairement à l'interprétation de Hollander (1979), la relation inverse entre salaires et profits n'est
pas séparable comme « le principe général » et « la théorie fondamentale » de la relation entre
rendements décroissants dans l'agriculture et taux de profit décroissant comme « une application
particulière ».169 Le vrai cœur de son argumentation est plutôt la relation dynamique inverse entre la
valeur-travail du bien-salaire produit dans l'agriculture et le taux de profit général. 170 C'est la
réponse de Ricardo à ce qu'il considère comme le problème central de l'économie politique, soit le
problème de trouver des lois économiques qui déterminent la répartition des revenus dans le
temps :

« In different stages of society, the proportions of the whole produce of the earth which will
be allotted to each of these classes, under the names of rent, profit, and wages, will be
essentially different; depending mainly on the actual fertility of the soil [la qualité et/ou
localité de la terre marginale ; M.G.], on the accumulation of capital and population [le
salaire réel ; M.G.], and on the skill, ingenuity, and instruments employed in agriculture [la
technique de production des marchandises fondamentales ; M.G.]. To determine the laws
which regulate this distribution [the distribution in different stages of society, i. e. over
time], is the principal problem in Political Economy. »171

Critique de l'interprétation néo-ricardienne (II) :


la marchandise-étalon n'est pas la solution du problème de Ricardo

L'interprétation proposée ici concerne également l'évaluation de l'extension de la définition de la


mesure invariable dans la troisième édition des Principes et dans Absolute Value and Exchangeable
Value. Selon Kurz et Salvadori, cette modification de la définition s'explique par une nouvelle
préoccupation avec un problème différent : alors que Ricardo au début « was exclusively concerned
167
Ricardo (1823), p. 205.
168
Caravale (1985), pp. 149-150.
169
Cf. Hollander (1979), p. 12.
170
Cf. Caravale/Tosato (1978), p. 31: « La relazione salari-profitti è di fatto una relazione tra prezzo die beni salario e
saggio di profitto; quindi tra rendimenti decrescenti in agricoltura e saggio di profitto. » Cf. aussi Caravale (1985);
Caravale/Tosato (1980), pp. 12-53; Pasinetti (1960); Peach (1998); Tosato (1985).
171
Ricardo (1821), p. 5 (nos italiques).

43
with intertemporal and interspatial comparisons, that is, measurement with respect to different
technological environments, he is now in addition concerned with the different problem of
measurement with respect to the same technical environment, but changing distributions of
income. »172
Cette interprétation de l'extension de la définition de la mesure invariable dans la troisième édition
est la base de la deuxième affirmation néo-ricardienne qui fonde la vision néo-ricardienne d'un
prolongement immédiat de la théorie de Ricardo par celle de Sraffa. Outre l'affirmation selon
laquelle la théorie sraffaienne est une généralisation immédiate de la prétendue « corn-ratio theory
of profit » de l'Essai, les auteurs néo-ricardiens affirment également que la marchandise-étalon est
une solution immédiate du « nouveau et différent » problème de la troisième édition, soit celui d'une
mesure invariable face aux changements de la répartition dans le cadre statique d'une même
technique donnée. Or, la marchandise-étalon n'est pas une solution du problème ricardien d'une
mesure invariable. Pour le démontrer, nous allons critiquer, dans un premier temps, le fondement de
cette affirmation telle qu'il apparaît dans la citation de Kurz et Salvadori et, dans un second temps,
l'affirmation même.
En ce qui concerne l'interprétation de l'extension de la définition de la mesure invariable dans la
troisième édition, il ne s'agit pas d'un « nouveau et différent » problème qui tombe du ciel ou qu'on
doit à l'esprit curieux de Ricardo. Il s'agit, par contre, de la tentative de résoudre le problème
fondamental de la théorie ricardienne des Principes. Ce problème consiste en ce que la relation
dynamique inverse entre salaire et profit est déduite uniquement de la théorie de la valeur-travail,
tandis que la théorie des prix de production reconnaît dès la première édition deux causes des prix :
non seulement la quantité de travail incorporé, mais aussi la répartition.
Ricardo « résout » ce problème dans les trois éditions par simple abstraction de la deuxième cause,
abstraction qu'il justifie en affirmant la priorité qualitative et quantitative des valeurs-travail par
rapport aux variations des prix suite à une variation de la répartition.173 Cette solution n'étant
évidemment pas satisfaisante, Ricardo cherche à résoudre le problème à partir de la troisième
172
Cf. Kurz/Salvadori (1993), p. 99. On trouve une position similaire dans Skourtos (1985), pp. 92-94. À cet égard
Sinha écrit également: « Evidence suggests that Ricardo also considered changes in distribution independently of
changes in the techniques of production in use and thus not necessarily as an effect of diminishing returns on land,
which cuts the foundation of Sraffa’s critics’ position » (Sinha (2010), p. 142). Comme nous avons mentionné ci-
dessus, il est vrai que Ricardo considère aussi une variation de la répartition indépendante des changements des
méthodes de la production. Mais ce mode de changement ne fait pas partie de ce qu'est le « problème principal de
l'économie politique », c'est-à-dire « the natural course of rent, profit, and wages » « in different stages of society »
(Ricardo (1821), p. 5).
173
Ricardo (1821), pp. 36-37 : « In estimating, then, the causes of the variations in the value of commodities, although
it would be wrong wholly to omit the consideration of the effect produced by a rise or fall of labor, it would be
equally incorrect to attach much importance to it; and consequently, in the subsequent part of this work, though I
shall occasionally refer to this cause of variation, I shall consider all the great variations which take place in the
relative value of commodities to be produced by the greater or less quantity of labor which may be required from
time to time to produced them. »

44
édition à l'aide d'une extension de la définition de la mesure invariable. Le rôle de la mesure
invariable ainsi redéfinie est de neutraliser ou bien minimiser la variation perturbatrice de tous les
prix à la suite d'une variation de la répartition due, quant à elle, à un changement dans les méthodes
de production du bien-salaire. Cela revient à dire que le rôle de la mesure invariable est de rendre
les prix indépendants de la répartition pour que les prix ne reflètent que les valeurs absolues, si bien
que la relation dynamique inverse réapparaît.
L'affirmation même selon laquelle la marchandise-étalon est une solution immédiate du problème
ricardien ignore le contexte différent et la fonction différente de la mesure invariable chez Ricardo
et chez Sraffa. Il est vrai que tous les deux se penchent sur l'effet d'une variation de la répartition sur
les prix de production à la condition de l'inégalité des proportions entre travail et moyens de
production. Cependant, la variation de la répartition considérée n'est pas la même.
Ricardo analyse les variations de la répartition causées par la mise en culture des terres moins
fertiles ou bien, en termes plus généraux, causées par variations des méthodes de production ou de
la technologie du système. En ce sens, le contexte de l'étude de l'effet d'une variation de la
répartition sur les prix de production est essentiellement dynamique.174 Le contexte de la même
étude dans Production des marchandises par des marchandises, par contraste, est entièrement
statique : « The object is to observe the effect of changes in the wage on the rate of profits and on
the prices of individual commodities, on the assumption that the methods of production remain
unchanged. »175 Tandis que l'analyse de l'effet d'une variation de la répartition sur les prix n'est pas
séparable du changement technique dans l'approche ricardienne de l'équilibre naturel, Sraffa
suppose donnée et constante les méthodes de production. Cette différence a des conséquences pour
la fonction de la mesure invariable de la valeur. Il s'agit du fait que la mesure invariable de Ricardo
doit être invariable à la fois face aux changements de la technologie mais aussi face à ceux de la
répartition, alors que Sraffa ne conserve que la deuxième qualité de l'invariabilité face à aux
changements de la répartition.176
Chez Ricardo, le critère de l'invariabilité à l'égard de la répartition vise précisément à la
neutralisation des effets perturbateurs sur tous les prix provoqués par le changement de la
répartition afin que soit rendu visible uniquement le changement des prix dû au changement
technique. Ce critère de la mesure invariable a alors pour fonction de rendre les prix indépendants
de la répartition, soit une fonction microéconomique dans un contexte dynamique. En revanche,
Sraffa, dans son Introduction, ne fait référence qu'à une conséquence dérivée de cette fonction : à
174
Cf. Tosato (1985), p. 206: « The profit-wage relation represents a typically dynamic tool of analysis of the effects of
capital accumulation on the rate of profit via the induced change in the natural price of labour. » Cf. aussi
Caravale/Tosato (1978), Caravale/Tosato (1980), Ong (1983).
175
Sraffa (1960), § 13. Cf. aussi Tosato (1985), p. 203 et Peach (1993), p. 290.
176
Cf. Kurz (1977), pp. 114-126; Kurz/Salvadori (1993).

45
savoir l'indépendance de la valeur du produit national de la répartition. 177 Conformément au
contexte statique de sa propre analyse, Sraffa, au final, ne recourt qu'à cette fonction
macroéconomique de la mesure invariable. Mais cela n'est qu'une différence de moindre
importance.
La différence essentielle concerne le critère de l'invariabilité à l'égard de la technique. Chez
Ricardo, les deux critères ne sont pas à rang égal. La fonction de base de la mesure invariable qui
est toujours maintenue (de la première édition des Principes en 1817 jusqu'à Absolute Value and
Exchangeable Value en 1823) est la suivante : la mesure permet en présence des changements des
méthodes de production de ramener la variation correspondante de la valeur d'échange à sa cause,
c'est-à-dire qu’elle permet d'identifier la variation de la valeur absolue sous-jacente. Cette fonction
vise à des comparaisons intertemporelles et interspatiales dans le cadre des différentes techniques.
Chez Ricardo, le deuxième critère est complètement subordonné au premier 178, qui n'est pas
envisagé dans le cadre statique de Sraffa.
Par conséquent, concernant la mesure invariable, on rejette nettement l'affirmation d'un lien
spécifique ou d’une proximité particulière entre la théorie de Ricardo et celle de Sraffa au sens
« néo-ricardien » d'une démarcation de la théorie marxienne. Car cette dernière reprend les deux
critères de Ricardo : Marx interprète l'invariance de la mesure à l'égard de la technique comme une
piste visant à une théorie de la substance de valeur qu'il développe au début du Capital et il
interprète la fonction supplémentaire de la mesure invariable, à juste titre, comme une tentative de
résoudre le problème du rapport entre valeur « absolue » et prix de production.

177
Sraffa (1951), p. xlviii: « Thus the problem of value which interested Ricardo was how to find a measure of value
which would be invariant to changes in the division of the product; for, if a rise or fall of wages by itself brought
about a change in the magnitude of the social product, it would be hard to determine accurately the effect on
profits. » Cf. à ce propos Tosato (1985), p. 211: « The role of the standard of value […] is to make prices
independent of distribution. It is clear that, if this objective could be attained (as it is attained whenever the labour
theory of value is valid), it would also follow that the value of the aggregate net output would be independent of
distribution. This, however, would be a derived consequence and not the primary aim of the choice made. […] The
motivation for Ricardo's choice of a commodity produced under average conditions is thus not to obtain a measure
of the value of the social net output independent of distribution, but rather to make labour quantities as good an
approximation as possible to true prices for the largest mass of commodities. »
178
Cf. Tosato (1985), p. 211. Cf. aussi Sinha (2010), p. 138: « Ricardo seems to think that the variations in the relative
values of commodities brought about by changes in wages or the rate of profits were solely due to the absence of ‘an
invariable measure of value’ in nature. » Ibid., p. 142: « Ricardo maintained that the change in relative values due to
change in distribution must completely disappear when the ‘invariable standard’ was used as the numéraire. » Cf.
aussi Peach (1993), p. 290: Ricardo cherche un « 'perfect' standard of value in terms of which (natural) price
fluctuations would be limited to those reflecting changes in 'real value' (altered labour expenditures), even though
capital structures differed. The 'medium' standard was a second-best solution, designet to achieve 'pure' labour
theory results for the 'general mass' of commodities […], while all the remaining distribution-induced price
movements were seen as indicative of a defect in the standard. Ricardo's search for a 'perfect' measure of value, and
his choice of the 'medium' standard in the third edition of the Principles, was inextricably linked with his attempt to
rescue the 'pure' labour theory. »

46
II.2 La théorie marxienne comme défense de la théorie ricardienne à travers son
développement

II.2.1 Le projet d'une critique de l'économie politique

Marx a intitulé son projet scientifique « critique de l'économie politique ». Au sein de l'économie
politique en tant que telle, il distingue l'économie politique classique et l'économie vulgaire. Il
convient de prendre cette distinction comme point de départ pour mieux saisir ce que Marx entend
par « critique de l'économie politique ».179 Il fonde ladite distinction de l'économie politique sur une
particularité de l'objet même de cette science, celle de la différence entre l'essence des rapports
économiques et les formes de manifestation de cette essence. Ainsi, Marx détermine l'économie
vulgaire comme un simple reflet de l'apparence superficielle de l'objet. Par exemple, dans une lettre
du 27 juin 1867 à Engels, on peut lire que, dans l’esprit de l'économiste vulgaire, ne se reflète que la
forme de manifestation immédiate des rapports économiques, non pas leur connexion interne. 180
Marx y ajoute : « Si ce dernier était le cas, pourquoi on aurait besoin d'une science ? »181
En ce sens, c'est précisément la différence entre l'essence ou la connexion interne et l'apparence ou
le mouvement apparent qui est constitutive de la science propre : « Toute science serait superflue si
l'apparence des choses coïncidait directement avec leur essence. »182 Car la science a justement pour
tâche de « ramener le mouvement apparent tombant sous le sens au mouvement interne réel. »183 À
la différence de l'économie vulgaire en tant que systématisation du mouvement apparent, c'est
l'économie politique classique qui remplit cette tâche de la réduction du mouvement apparent au
mouvement interne réel :

« L'économie classique tente, par l'analyse, de ramener les différentes formes de la richesse,
formes fixes et étrangères les unes aux autres, à leur unité interne et de les dépouiller de la
forme qu'elles revêtent et où elles apparaissent côte à côte, indifférentes les unes aux
autres ; [elle] veut comprendre leur connexité interne en la distinguant de la multiplicité des
formes phénoménales. C'est pourquoi elle réduit la rente au surprofit, ce par quoi elle cesse
d'exister comme forme particulière, autonome, et est séparée de sa source apparente, le sol.
Elle dépouille également l'intérêt de sa forme autonome et le met en évidence comme
portion du profit. De cette manière, elle a réduit toutes les formes du revenu, toutes les
figures et titres autonomes sous lesquels le non-travailleur participe à la valeur de la
marchandise, à une seule forme, celle du profit. Or celui-ci se résout en plus-value, puisque
la valeur de toute la marchandise se résout en travail ; le quantum payé du travail qu'elle

179
Sur ce qui suit voir notamment l'annexe « Revenue and its sources. L'économie vulgaire » des Theories (Marx
(1976), pp. 535-635) et le chapitre « La formule trinitaire » du livre III du Capital (Marx (1963/68), pp. 1987-2003)
ainsi que les travaux de Rancière (1996) et de Bischoff (1973).
180
Cf. Marx (1972), p. 142. Cf. aussi Marx (1963/68), p. 2001.
181
Cf. Marx (1972), p. 142.
182
Cf. Marx (1963/68), p. 2001.
183
Cf. Marx (1963/68), p. 1644.

47
contient se résout en salaire, donc l'excédent au-delà se résout en travail non payé, en
surtravail approprié gratuitement à divers titres, mais suscité par le capital. »184

L'économie vulgaire prend comme point de départ ce que Marx nomme la formule trinitaire, qui
montre une connexion entre les formes de revenu (salaire, intérêt et rente) et les facteurs de
production (travail, capital et terre). Les facteurs de production apparaissent ainsi comme sources
distinctes et indépendantes du salaire, de l'intérêt et de la rente ; l'addition de ces trois éléments
indépendants l'un de l'autre constituerait dans cette optique la valeur annuellement produite.
L'économie politique classique a, d'après l'interprétation qu'en fait Marx, en fin de compte aboutit à
la détermination préalable de la valeur annuellement produite en réduisant la valeur au travail ;
cette détermination est effectuée indépendamment de la répartition de cette valeur donnée sous la
forme des revenus salaire, intérêt et rente. Ainsi, il apparaît que Marx lie sa conception de
l'économie politique classique à la théorie de la valeur-travail. Abstraction faite des représentants
antérieurs de l'approche classique tels que Petty, Locke, North, Hume et Massie, Marx englobe
notamment les physiocrates, Adam Smith et David Ricardo, dans l'économie classique. Avec
Ricardo, le développement de l'économie politique classique atteint son apogée.
Ce que Marx considère comme caractéristique de l'économie politique classique en général
s'applique notamment à Ricardo. Celui-ci en particulier a ramené le mouvement apparent sur le
mouvement interne. Cependant, cette réduction des rapports économiques tels qu'ils apparaissent
dans la formule trinitaire à la production de la valeur et de la plus-value, qui est, du point de vue de
Marx, le résultat analytique du développement de l'économie politique classique, reste, toujours
selon Marx, inachevée et déficiente.185 La raison est que même Ricardo a oublié de procéder à cinq
distinctions catégorielles fondamentales : 1. celle entre la valeur et la valeur d'échange ou bien la
forme de la valeur ; 2. celle entre le travail concret et le travail abstrait ; 3. celle entre la valeur de la
force de travail et le travail vivant ; 4. celle entre le capital constant et le capital variable ; 5. celle
entre la survaleur et ses modes d'apparence particuliers. Faute de ces distinctions, l'économie

184
Marx (1976), pp. 588-589. Voir également Marx (1963/68), p. 2000 : « L'économie classique a le grand mérite
d'avoir mis fin à toute cette fantasmagorie […] ; elle a détruit cette religion profane en ramenant l'intérêt à une partie
du profit, et la rente à un excédent au-dessus du profit moyen, si bien qu'ils se confondent tous deux dans la plus-
value; en représentant le processus de circulation comme un simple métamorphose de formes; enfin, en réduisant,
dans le processus direct de la production, la valeur et la plus-value des marchandises au travail. »
185
Cf. MECW 32, p. 500 : « Classical political economy occasionally contradicts itself in this analysis. It often
attempts directly, leaving out the intermediate links, to carry through the reduction and to prove that the various
forms are derived from one and the same source. This is however a necessary consequence of its analytical method,
with which criticism and understanding must begin. Classical economy is not interested in elaborating how the
various forms come into being, but seeks to reduce them to their unity by means of analysis, because it starts from
them as given premisses. But analysis is the necessary prerequisite of genetical presentation, and of the
understanding of the real, formative process in its different phases. » Cf. Marx (1963/68), pp. 2000-2001:
« Pourtant, les meilleurs porte-parole de cette école n'en restent pas moins – et il ne pouvait guère en être autrement
du point de vue bourgeois – prisonniers de cet univers illusoire qu'ils ont détruit par leur critique, et ainsi presque
tous tombent dans des inconséquences, des demi-vérités, des contradictions insolubles. »

48
politique classique, et notamment Ricardo, n'a pas réussi à résoudre trois problèmes majeurs : 1. Le
rapport entre valeur et argent ; 2. l'explication de la plus-value sur la base de l'échange des
équivalents ; 3. l'explication du taux général de profit et des prix de production à partir de la théorie
de la valeur. Ce sont surtout les deux derniers problèmes évoqués qui auraient entraîné le déclin de
l'école ricardienne.
Mais qu'est-ce que signifie alors « critique de l'économie politique » ? À cet égard, il faut préciser
ce que Marx n'a pas nettement distingué, à savoir l'étude de l'équilibre et l'étude du déséquilibre. À
notre avis, le sens de « critique » diffère selon qu'on se réfère ou non à l'équilibre. Lorsqu’on se
limite à l'étude de l'équilibre, « critique de l'économie politique » signifie le développement critique
de l'économie politique classique contre l'économie vulgaire, et en ce sens, la défense de l'économie
politique classique à travers son développement. Par souci de simplicité, nous parlons dans ce
contexte de l'étude de l'équilibre de « critique I ». La spécificité de l'analyse marxienne de
l'équilibre est marquée par la distinction entre valeur de la force de travail et travail vivant, entre
capital variable et capital constant, ainsi que par la distinction entre la survaleur et ses modes
d'apparence particuliers.
L'autre sens de « critique de l'économie politique » (« critique II ») est la critique de l'économie
politique classique même, dans la mesure où elle se limite à l'étude du seul équilibre. Dans la
mesure où elle se borne à l'analyse de l'équilibre en tant qu'état normal du système économique, elle
manque son propre objet : une économie caractérisée par la division sociale du travail, c'est-à-dire
par des travaux privés qui sont « exécutés indépendamment les uns des autres, bien qu'ils
s'entrelacent comme ramifications du système social et spontané de la division du travail. » Dans
une telle économie, le déséquilibre représente l'état normal du système. « Dans le système de
production capitaliste, la loi générale ne s'impose comme tendance dominante que de manière
approximative et complexe, tel un terme moyen et invérifiable entre d'éternelles fluctuations »,186 et
ce « de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n'importe qui lorsque sa maison s'écroule sur
sa tête. »187 Toute la première partie du livre I du Capital vise à une théorie d'une économie
caractérisée par la validation sociale des travaux privés à travers l'échange. Dans ce cadre, la
spécificité de la théorie marxienne consiste en l'introduction de la distinction entre valeur et forme
de la valeur ainsi que la distinction entre travail concret et travail abstrait. À partir de sa théorie
monétaire de la valeur, qui a pour implication la « différence essentielle »188 entre troc et circulation
des marchandises comme une condition de possibilité des crises, Marx cherche à développer une

186
Marx (1963/68), p. 1515.
187
Marx (1963/68), p. 157.
188
Marx (1963/68), p. 199.

49
théorie du déséquilibre sans pour autant l'avoir jamais achevée.189
Dans ce qui suit, nous allons nous limiter à l'étude marxienne de l'équilibre. D'une part, ce choix se
justifie par notre sujet, qui consiste en une comparaison de la lecture que font Marx et Sraffa de
Ricardo, et par le fait que les théories à la fois de Ricardo et de Sraffa sont des théories d'équilibre.
Le champ de l'équilibre constitue ainsi la base commune entre ces trois auteurs, ce qui permet une
comparaison. D'autre part, ce choix se justifie également de manière immanente par le fait que
Marx lui-même suppose de façon contrefactuelle l'équilibre à partir de la seconde partie du livre I
jusqu'à la fin du livre III.
Dans ce cadre de l'analyse de l'équilibre, l’intitulé « critique de l'économie politique », comme nous
l'avons dit, signifie le développement critique de l'économie politique classique contre l'économie
vulgaire, et en ce sens, la défense de l'économie politique classique à travers son développement.
Une fois terminé le processus analytique d'investigation, la critique de l'économie politique (critique
I) est essentiellement ce que Marx appelle le processus génétique d'exposition. Ceci est le
renversement de ce qu'il considère comme la démarche classique : Marx, lui, prend comme point de
départ le « mouvement interne réel » ou « l'essence » afin d'en développer ses formes d'apparence.
Il entend par « essence » le processus de production de valeur traité dans le livre I, et par « formes
d'apparence », les catégories économiques générées par le processus de circulation du capital (livre
II) et notamment celles générées par la répartition de la plus-value au niveau de la concurrence
(livre III). À travers le développement génétique des formes d'apparence qui se résument dans la
formule trinitaire comme formes nécessaires d'apparence de l'essence, Marx vise à expliquer la base
objective de l'économie vulgaire et donc l'économie vulgaire elle-même. Cela revient à montrer que
l'économie politique classique et l'économie vulgaire ne sont pas deux théories distinctes et
indifférentes l'une de l'autre, l'économie vulgaire ayant l'avantage d'être valide empiriquement de
manière immédiate ; mais au contraire, que l'économie politique classique est capable d'expliquer
l'économie vulgaire, tandis que l'inverse n'est pas le cas. En ce sens, la théorie marxienne est une
défense particulièrement sophistiquée de l'économie politique classique et notamment de la théorie
ricardienne.

189
Voir Benetti et Cartelier (1999) ; Benetti et al (2014).

50
II.2.2 La théorie de la plus-value relative

Les remarques précédentes par rapport à l'économie classique s'appliquent aux yeux de Marx avant
tout et en particulier à la théorie ricardienne. À partir d'une défense nette de la notion de valeur chez
Ricardo, Marx cherche à résoudre deux problèmes qui sont, d'après lui, à la fois au cœur de la
théorie ricardienne et au cœur de sa propre théorie : (1) le problème de l'explication de la plus-value
sur la base de l'échange des équivalents ; (2) le problème du rapport entre valeurs et prix de
production. Tout au long du livre II des Théories, Marx identifie le fait que ces deux problèmes
restent non résolus chez Ricardo est la cause qui explique le déclin de l'école ricardienne et par là, le
déclin de l'économie politique classique toute entière.190 Dans la mesure où la théorie marxienne
s'attribue la solution à ces deux problèmes, elle se veut alors avant tout comme une défense de la
théorie ricardienne sur le fond du déclin historique de l'école ricardienne.

L'interprétation marxienne de la théorie de profit des Principes

Steedman (1982) et Caravale (1991) rejettent de manière globale la critique marxienne de Ricardo,
et en particulier, le reproche d'une identification du taux de plus-value et du taux de profit.
Steedman rejette la critique en citant des passages qui prouvent que Ricardo n'a pas ignoré le capital
autre que le capital-salaire et, de ce fait, n'a pas identifié le taux de plus-value et le taux de profit. 191
Cependant, Marx lui-même connaissait bien ces passages. Pour cette raison, Caravale, plus pointu
que Steedman, constate une contradiction fondamentale dans les Theories de Marx entre
l'interprétation de Ricardo qui serait correcte et la critique de celui-ci qui serait erronée. 192 Pour faire
ressortir cette prétendue contradiction, Caravale ne fait que citer des passages de Marx abordant la
présence du capital autre que capital-salaire chez Ricardo.193 Dans ce qui suit, nous montrons que la
contre-critique de Steedman et Caravale témoigne d'un manque de compréhension de la critique
marxienne.
Car celle-ci ne concerne pas la question de l'existence du capital autre que le capital-salaire chez
Ricardo, il s'agit des conséquences conceptuelles qu'il en tire. 194 La critique de Marx vise
190
On ne discute pas ici la pertinence de ce travail remarquable sur le plan de l'histoire de la pensée économique. On en
prend acte afin de consolider notre raisonnement sur la théorie marxienne d'équilibre comme une tentative de
défense de Ricardo.
191
Cf. Steedman (1982), pp. 131-137.
192
« The criticism addressed to Ricardo by Marx […] seems to imply a lack of co-ordination between different parts of
Marx's writings » (Caravale (1991), p. 194). Dans la partie critiquant Ricardo, Marx aurait « forgotten what he had
written in a different part of his work » (ibid., p. 192).
193
Cf. Caravale (1991), pp. 182-194.
194
Comme Caravale écrit contre De Vivo (1982) et sa défense de la critique marxienne : « It is a matter of logic »
(ibid., p. 188).

51
essentiellement à la non-existence195 d'une distinction des catégories ou bien des déterminations de
forme chez Ricardo. Ce dernier, comme l'économie politique en tant que telle 196, ne distingue pas
systématiquement, c'est-à-dire au niveau conceptuel, la plus-value du profit.197 « Ricardo ne
considère nulle part la plus-value à part et séparée de ses formes particulières – profit (intérêt) et
rente. »198 Sous le seul concept, ou plutôt, nom, de « profit », on trouve chez Ricardo, selon la
lecture marxienne, à la fois une théorie rudimentaire de la plus-value199 mais aussi quelques
éléments non systématiques d'une théorie du profit200 :

« En procédant à la critique de Ricardo, il nous incombe maintenant de distinguer ce que


lui-même n'a pas distingué. Premièrement, sa théorie de la plus-value, qui existe
naturellement chez lui, bien qu'il ne fixe pas la plus-value dans ce qu'elle a de distinct de ses
formes particulières, profit, rente, intérêt. Deuxièmement, sa théorie du profit. »201

Pour comprendre la critique marxienne, il faut admettre que la théorie ricardienne contient une
contradiction : soit on prend au sérieux le caractère circulaire du processus de production, c'est-à-
dire le fait que le capital est composé du capital variable et du capital constant. Dans ce cas, le taux
de profit dépend de deux facteurs, à savoir le taux de plus-value et la composition organique du
capital. Soit le capital n’est fait que du capital variable. Dans ce cas, le taux de profit ne dépend que
du taux de plus-value ou bien les deux coïncident. La contradiction présente chez Ricardo est de
prendre en compte le capital variable et le capital constant, comme l’ont souligné Steedman et
Caravale (et Marx), et d'énoncer que le taux de profit dépend uniquement du taux de plus-value ou,
ce qui revient au même, d'identifier implicitement les deux.
En ce sens, Ricardo écrit :

« From the account which has been given of the profits of stock, it will appear that no
accumulation of capital will permanently lower profits unless there be some permanent

195
Marx parle plus souvent d'une « identification » de plus-value et de profit chez Ricardo. Ce langage n'est pas précis,
car on ne peut que identifier deux choses distinctes. Ce n'est que du point de vue de Marx que plus-value et profit
sont des catégories distinctes et il critique justement l'absence de cette différence catégorielle chez Ricardo.
196
La contre-critique de Steedman nous semble un anachronisme. Steedman écrit : « Ricardo does not say that the rate
of profit is (in Marx's terms) the rate of surplus-value, he merely says that it 'depends on' that rate, which is a very
different proposition. […] Ricardo nowhere identifies the rate of profit with the rate of surplus value; he only says
that the former rate is positively related to the latter rate » (Steedman (1982), p. 138). La critique de Marx consiste
justement en ce que Ricardo n'a pas une conscience claire et nette de la difference entre les deux taux. La distinction
conceptuelle de ces taux n'est qu'un résultat de la critique immanente de Marx. C'est Steedman qui lit Ricardo au
moyen de ce résultat.
197
Marx (1975), p. 443.
198
Cf. Marx (1975), chapitre 15 ( « La théorie de la plus-value de Ricardo » ) et notamment la section A.1. ( « Ricardo
confond les lois de la plus-value avec les lois du profit » ).
199
Cf. Marx (1975), chapitre 16 ( « La théorie du profit de Ricardo » ) et notamment la section 1. ( « Cas particuliers
où Ricardo distingue la plus-value du profit » ).
200
Marx (1975), p. 189.
201
Ricardo (1821), p. 289 (nos italiques).

52
cause for the rise of wages. »202 « Whether these increased productions (…) shall or shall
not lower profits, depends solely on the rise of wages; »203 « there is no other adequate
reason for a fall of profit but a rise of wages »204. « It has been my endeavour to shew
throughout this work, that the rate of profits can never be increased but by a fall in
wages »205.

Lorsqu’une lecture critique détermine une contradiction logique dans un texte, il y a deux
possibilités : une critique dogmatique et vulgaire considère une contradiction logique comme le
signe infaillible de la fausseté d'une théorie et, tout simplement, la rejette. C’est ce que fait par
exemple Caravale par rapport à la discussion marxienne de la théorie de Ricardo. La vraie critique,
par contre, ne pointe pas seulement l'existence des contradictions. Elle les explique, elle explore
leur genèse, comprend leur nécessité pour les résoudre.206 C'est la démarche de Marx vers la
contradiction en question chez Ricardo. De prendre en compte capital variable et capital constant
(ce qui implique la dépendance du taux de profit à l'égard des deux facteurs) et d'énoncer que le
taux de profit dépend seulement des salaires, n'est possible en même temps sans tomber dans une
contradiction logique que si on admet que Ricardo veut dire en vérité (ou dit de facto, sauf au
niveau des seuls mots) taux de plus-value au lieu du taux de profit ; ou bien si l’on admet qu'il ne
fait pas de distinction entre taux de plus-value et taux de profit. L'introduction de la distinction entre
taux de plus-value et taux de profit par Marx vise alors à rendre cohérent la théorie ricardienne.
La théorie du « profit » de Ricardo, dont le noyau est la relation inverse entre salaires et profits, est
alors, selon Marx, de facto essentiellement une théorie rudimentaire de la plus-value :

« Profit et plus-value ne sont identiques que dans la mesure où le capital avancé est
identique au capital dépensé directement en salaire (…) Dans ses considérations sur profit et
salaire, Ric[ardo] fait également abstraction de la fraction constante du capital qui n'est pas
avancée en salaire. Il traite la question comme si tout le capital était avancé directement en
salaire. En ce sens, c'est donc la plus-value et non le profit qu'il considère, et on peut, par
conséquent, parler chez lui d'une théorie de la plus-value. 207 Mais il croit, d'autre part, parler
du profit en tant que tel et, en fait, partout se glissent des points de vue qui partent de
l'hypothèse du profit et non de celle de la plus-value. Lorsqu'il présente correctement les
lois de la plus-value, il les fausse en les exprimant immédiatement comme lois du profit.
202
Ricardo (1821), p. 292 (nos italiques).
203
Ricardo (1821), p. 296 (nos italiques).
204
Ricardo (1821), p. 132 (nos italiques). Cf. aussi Meek (1950), p. 49 : « As his system developed, and particularly as
his theory of value began to assume its central position, Ricardo became more and more convinced of the
importance of insisting that a rise in wages was the sole cause of a fall in profits. »
205
Voir Marx, MEW 1.
206
Dans Marx (1975), p. 443 que nous citons dans le texte, il se trouve une grave erreur de traduction que nous avons
corrigé : Le texte allemand est comme suit : « Sofern betrachtet er also den Mehrwert und nicht den Profit und kann
daher von einer Theorie des Mehrwerts bei ihm gesprochen werden » (MEW 26.2, pp. 375-376). La traduction en
est : « En ce sens, c'est donc la plus-value et non le profit qu'il considère, et on peut, par conséquent, parler chez lui
d'une théorie de la plus-value. » Dans Marx (1975), p. 443 on lit précisément le contraire : « En ce sens, c'est donc la
plus-value et non le profit qu'il considère, et on ne peut, par conséquent, pas parler chez lui d'une théorie de la plus-
value. »
207
Marx (1975), pp. 443-444.

53
(…) Lorsque nous parlons de sa théorie de la plus-value, nous parlons donc de sa théorie du
profit, dans la mesure où il confond ce dernier avec la plus-value, où il ne considère donc le
profit que par référence au capital variable, la partie du capital dépensée en salaire. »208

Globalement, la théorie ricardienne du « profit » est d'après Marx de facto une théorie de la plus-
value (relative).209 Suivant l'interprétation critique de Marx, ce que Ricardo explique de facto n'est
pas une relation inverse entre salaires et profits, mais une relation inverse entre salaires et plus-
value. La mise en culture des terres de moins en moins fertiles entraîne une hausse de la valeur-
travail du bien-salaire produit dans l'agriculture et ainsi une hausse de la valeur de la force de travail
et, étant donné la journée de travail, inversement une baisse de la plus-value. La loi ricardienne de
la baisse du taux de « profit » est en vérité une loi de la baisse du taux de plus-value.210
Et en effet, le grand mérite de Ricardo aux yeux de Marx consisterait en la découverte de la
production de la plus-value relative. Marx récapitule son interprétation de la théorie de Ricardo
comme suit :

« La quantité de travail exigée pour sa production et contenue en elle détermine la valeur de


la marchandise, qui de ce fait est un donné, une grandeur déterminée. Cette grandeur est
répartie entre travailleur salarié et capitaliste. (…) Il est clair que la portion de l'un ne peut
qu'augmenter ou baisser que dans la proportion où celle de l'autre baisse ou augmente.
Comme la valeur des marchandises est due au travail des travailleurs, ce travail lui-même
est ce qui en constitue en tous cas la condition préalable ; or, ce travail est impossible sans
que le travailleur vive et pourvoie à son entretien, donc reçoive le salaire nécessaire
(minimum de salaire, salaire = valeur de la puissance de travail). Salaire et plus-value – ces
deux catégories entre lesquelles se répartit la valeur de la marchandise ou le produit lui-
même – ne sont donc pas seulement en rapport inverse l'un à l'autre, mais l'élément premier,
le déterminant, c'est le mouvement des salaires. Leur augmentation ou baisse provoque le
mouvement inverse du côté du profit (plus-value). Le salaire n'augmente ou ne baisse pas
parce que le profit (plus-value) baisse ou augmente, mais à l'inverse, c'est parce que le
salaire augmente ou baisse que la plus-value (profit) baisse ou augmente. »211

208
Marx (1975), pp. 495-496.
209
Cf. MEW 26.2, p. 428.
210
Cf. MEW 26.2, p. 378, p. 428, p. 441.
211
Marx (1975), pp. 495-496.

54
La théorie de la plus-value relative comme généralisation de la théorie ricardienne

Il s'ensuit que la théorie marxienne de la production de plus-value relative n'est autre aux yeux de
Marx qu'une généralisation de la théorie de Ricardo. Ricardo considère les rendements dans le
secteur agricole comme le facteur décisif qui détermine la relation entre salaire et plus-value dans le
temps. Les rendements décroissants dans l'agriculture déterminent chez Ricardo le développement
du taux de plus-value, et donc, celle de la répartition et, par là, la croissance du système
économique. Marx prend ce rôle crucial des rendements dans l'agriculture comme la grandeur clé
du système pour un anachronisme.212 Cependant, la contradiction apparente entre la théorie
ricardienne et l'histoire économique des pays n'enlève en rien la validité de la théorie ricardienne.
Cette contradiction ne remet pas en cause la découverte d'une relation inverse entre salaire et plus-
value.
C'est ainsi que Marx endogénéise le progrès technique qui prend la place des rendements dans
l'agriculture comme la grandeur clé du système : sur la base de la subsomption formelle du travail
au capital se développe la subsomption réelle du travail au capital. La hausse continue de la
productivité du travail dans la production directe et indirecte des biens-salaire entraîne une baisse de
la valeur de la force de travail et une hausse de la plus-value relative.
C'est précisément ici que la critique de Marx à l'égard de la non-existence d'une distinction des
catégories ou des déterminations de forme chez Ricardo devient importante. Marx reproche à
Ricardo de ne pas avoir distingué systématiquement, c'est-à-dire au niveau conceptuel, la plus-value
du profit. Or, même s'il existe une relation inverse entre salaire et taux de plus-value et donc taux de
profit, le taux de plus-value n'est qu'un des deux facteurs qui déterminent le taux de profit. C'est
pourquoi on ne peut pas déduire du développement des salaires naturels une conclusion univoque

S S /V
concernant la direction du mouvement du taux de profit. Le taux de profit r = =
C+V C /V +1
dépend à la fois du taux de plus-value et de la composition organique du capital. Ces deux facteurs
dépendent à leur tour de la même cause, à savoir du progrès technique. Si la composition organique

212
Voir également le jugement de Pasinetti : « Die in den vorangegangenen Abschnitten dargelegte Ricardosche
Theorie stellte zweifelsohne am Anfang des vorigen Jahrhunderts einen bemerkenswerten Schritt in der Entwicklung
des ökonomischen Gedankengutes dar. Betrachtet man sie nun wieder, mit mehr als eineinhalb Jahrhunderten
Distanz, weist sie offensichtlich zahlreiche Mängel auf. Viele der pessimistischen Schlußfolgerungen Ricardos
wurden von der Wirtschaftsgeschichte der industrialisierten Länder Lügen gestraft. […] Auch der Pessimismus
Ricardos bezüglich der letzten Konsequenzen wirtschaftlichen Wachstums hat sich zum großen Teil als
ungerechtfertigt erwiesen. In den Ländern, in denen die Industrialisierung gelungen ist, hat der technische Fortschritt
die Auswirkungen des so sehr gefürchteten 'Gesetzes sinkender Skalenerträge' nicht nur aufgewogen, sondern sogar
auf den Kopf gestellt. Nun herrschen in vielen Produktionssektoren steigende Skalenerträge vor, die auch die
Ricardosche Überzeugung vom tendenziellen Fall der Profitrate zweifelhaft erscheinen lassen.» (Pasinetti (1988), p.
39).

55
C/V croît plus vite que le taux de plus-value, le taux de profit peut baisser.
En d'autres termes, Marx critique Ricardo pour ne pas avoir pris en compte de manière
systématique le caractère circulaire de la production. Même si le salaire naturel tend vers zéro et le
taux de plus-value tend vers l'infini, le taux de profit est limité : il y a un taux maximum de profit.
Si on divise le numérateur et le dénominateur par le revenu brut L (chez Sraffa : la valeur du produit

S/ L
net), on obtient r = . Si la valeur de la force de travail était nul (V = 0), on aurait V/L
C / L+V / L
= 0 et S/L = 1 et r = R :
1 L
R= = . À cause de la difficulté d'analyser la vitesse relative de l'accroissement simultané du
C/L C
taux de plus-value et de la composition organique du capital, c'est l'idée d'un taux maximum de
profit qui est le fondement ultime de la loi marxienne de la baisse du taux de profit. Marx cherche
en fin de compte à montrer que le taux de profit baisse même si les travailleurs « pouvaient vivre
d'air et par conséquent s'ils ne devaient rien produire pour eux-mêmes. »213
Alors que, en règle générale, ce que Ricardo « traite sous le nom de ‹ profit › n'est rien d'autre que la
plus-value »214, on trouve également, selon Marx, quelques éléments d'une théorie de profit propre
chez Ricardo.215 Marx cite notamment une partie du chapitre VI216 des Principes où Ricardo traite
en passant l'effet d'une hausse du prix de la matière première et reconnaît le fait que le taux de profit
est également influencé par une variation de la valeur du capital constant, indépendamment du
salaire. Cependant, Ricardo ne tombe sur le taux de profit à la différence du taux de plus-value qu'à
l'occasion d'un exemple numérique sans que cette différence gagne une importance systématique.
Bien au contraire, tout au long des Principes, Ricardo a pour but de montrer que « la variation des
profits » est déterminée seulement par la variation des salaires. Selon Marx, il y a quelques rares
passages où Ricardo fait la différence entre taux de plus-value et taux de profit, mais « ne la
remarque pas »217 : c'est-à-dire qu’il ne fixe pas la différence entre plus-value et profit au niveau
conceptuel. Et c'est là le sens de la critique marxienne.

213
MEW 25, p. 257.
214
Marx (1975), p. 509.
215
Cf. Marx (1975), section 1 du chapitre 16 « Cas particuliers où Ricardo distingue la plus-value du profit »
216
Cf. Ricardo (1821), p. 117.
217
MEW 26.2, p. 434.

56
II.2.3 La théorie de la plus-value absolue

L'aspect sociophilosophique du problème de l'existence de la plus-value et le rôle de la


distinction entre travail et valeur de la force de travail comme une défense de Ricardo

Selon Marx, il s'agit ici d'un problème significatif autant au niveau de l'histoire de la pensée
économique qu’au niveau sociophilosophique. Le problème se présente sous la forme suivante : en
ce qui concerne les marchandises, dans la sphère de circulation, il ne s'opère qu'un changement
qualitatif de forme, c'est-à-dire un changement entre la forme marchandise et la forme monnaie,
sans que la grandeur de la valeur change. Le problème à résoudre consiste alors en l'explication de
l'existence de la plus-value sur la base de l'échange équivalent. Pourquoi s'agit-il d'un problème218 ?
Tant que l'on considère seulement l'échange des marchandises ordinaires sous l'angle d'une théorie
de la valeur-travail, l'échange des marchandises à valeurs égales signifie l'échange des quantités de
travail réalisé égales en grandeur. Ledit problème émerge dès qu'on analyse l'échange entre travail
et capital ; plus précisément, le problème émerge lorsque deux conditions sont réunies : si on
suppose (1) la loi générale d'un échange équivalent, c'est-à-dire des valeurs égales en grandeur,
conformément à la théorie de valeur-travail et (2) un échange immédiat entre travail réalisé et travail
vivant comme le suggère l'expression « valeur du travail ». Si l'échange entre capital et travail était
un échange immédiat entre travail réalisé et travail vivant, et obéissait à la loi générale de l'échange
équivalent, l'existence d'une plus-value serait impossible. Si, par contre, l'échange entre capital et
travail était un échange immédiat entre travail réalisé et travail vivant et que la plus-value existait,
cet échange fondamental n'obéirait pas à la loi de l'échange équivalent. En résumé, soit il n'y a pas
de plus-value, soit il n'y a pas d ’échange des équivalents et ainsi, au niveau sociophilosophique, la
norme fondamentale d'un échange légitime (« juste ») serait violée. Posé de cette manière, le
problème de l'explication de la plus-value sur la base de l'échange des équivalents semble de prime
abord insoluble.
D'après Marx, c'est cette problématique qui explique pourquoi Adam Smith abandonne la
détermination de la valeur par le travail incorporé en présence d'accumulation du capital :

« Partant très justement de la marchandise et de l'échange de marchandises, les producteurs


ne s'affrontant donc à l'origine que comme possesseurs de marchandises, vendeurs et
acheteurs de marchandises, A. Smith découvre (lui semble-t-il) que dans l'échange entre
218
On souligne ce point en se démarquant de la position à notre avis ahistorique de Steedman (1982). Dans Marx on
Ricardo Steedman critique ainsi la position de Marx vis-à-vis de Ricardo : « There is no need to solve the 'problem'
by introducing the concept of labour-power (or any other concept); it is necessary only to see clearly that there is no
problem to be solved » (Steedman (1982), p. 149).

57
capital et travail salarié, entre travail matérialisé et travail vivant, la loi générale se trouve
aussitôt abolie et que les marchandises (car le travail aussi est une marchandise dans la
mesure où il s'achète et se vend) ne s'échangent pas dans la proportion des quantités de
travail qu'elles représentent. De là il conclut que le temps de travail n'est plus la mesure
immanente réglant la valeur d'échange des marchandises dès que les conditions de travail
font face à l'ouvrier salarié sous forme de propriété foncière et de capital. Il aurait dû, au
contraire, comme le lui fait justement remarquer Ricardo, conclure à l'inverse que les
expressions ‹ quantité de travail › et ‹ valeur de travail › ne sont plus identiques, donc que la
valeur relative des marchandises n'est plus réglée par la valeur du travail, bien qu'elle le soit
par le temps de travail qu'elles contiennent, la seconde expression n'étant exacte que dans la
mesure où elle demeurait identique à la première. »219

C'est également cette problématique qui explique la position des socialistes « ricardiens » et des
réformateurs sociaux français. Puisqu’ils prennent l'échange entre capital et travail pour un échange
immédiat entre travail réalisé et travail vivant, et puisque la plus-value existe, ils en concluent que
cet échange n'obéit pas à la norme de l'échange des équivalents et que, pour cette raison, il est
injuste.220
La solution de cette problématique mise en avant par Marx consiste en la critique de la
présupposition (2), selon laquelle « l'échange entre capital et travail » est un échange immédiat
entre travail réalisé et travail vivant. Ce que le travailleur échange contre le salaire dans la sphère de
circulation n'est pas le travail que suggère l'expression « valeur du travail », mais la force de travail.
Alors que la valeur de cette marchandise particulière est une grandeur donnée, la valeur d'usage de
la force de travail réside dans le travail vivant dont la longueur n'est pas donnée : « Mais le travail
passé que la force de travail recèle et le travail actuel qu'elle peut exécuter, ses frais d'entretien
journaliers et la dépense qui s'en fait par jour, ce sont là deux choses tout à fait différentes. »221 Le
fait que la valeur d'usage spécifique de la force de travail est le travail vivant, c'est-à-dire « d'être
source de valeur, et de plus de valeur qu'elle n'en possède elle-même »222 « c'est là une chance
particulièrement heureuse pour l'acheteur, mais qui ne lèse en rien le droit du vendeur. »223 En
remplaçant l'expression « valeur du travail » par « valeur de la force de travail » Marx remplace la
présupposition (2) par (2') : il s'agit d'un échange entre travail réalisé en salaire et travail réalisé en
force de travail. Ainsi, l'explication de la plus-value sur la base de l'échange des équivalents est
possible : l'existence de la plus-value ne viole nullement la norme d'un échange juste, soit un
échange des équivalents.
Après ces explications, nous sommes capables d'évaluer la critique que Marx formule au sujet de

219
Marx (1974), pp. 67-68.
220
Quant à Robert Owen cf. Ege (2000), p. 18 ; quant aux socialistes « ricardiens » cf. ibid., pp. 23-29 ; quant à
Proudhon cf. ibid., pp. 48-51.
221
Marx (1963/68), p. 292 (nos italiques).
222
Marx (1863/68), p. 293.
223
Marx (1863/68), p. 293 (nos italiques).

58
Ricardo, à savoir qu’il n’a pas fait la distinction entre « valeur du travail » et « valeur de la force de
travail ». À cet égard, Steedman écrit : « Ricardo's treatment of the natural wage and Marx's
treatment of the value of labour-power are virtually indistinguishable »224. Steedman souligne à
juste titre le fait que la détermination de la valeur de la force de travail dans la section 3 du chapitre
4 du livre 1 du Capital est essentiellement la même que celle du prix naturel du travail dans le
chapitre On Wages des Principes. Steedman en tire la conclusion suivante :

« The crucial element in the Classical theory of profits and of exchange values is that the
real-wage bundle is taken as a datum. Since Marx shares that very assumption (…), Marx's
criticism of Classical theorists for referring to the 'value of labour' rather than to the 'value
of labour-power' is (…) a mere quibbling about words which does not reflect any significant
difference in concepts. »225

Ce que Steedman présente ici comme une critique de Marx, c'est-à-dire le fait qu'il n'y a pas une
différence importante entre Marx et Ricardo au niveau conceptuel, est en vérité la position de Marx
même : dans le chapitre 17 du livre 1, Marx clarifie son rapport avec Ricardo comme suit : « Ayant
emprunté naïvement, sans aucune vérification préalable, à la vie ordinaire la catégorie « prix du
travail », l'économie politique classique se demanda après coup comment ce prix était
déterminé. »226 Bien entendu, la question de la détermination du prix du travail dans le cadre de
l'analyse classique est, au final, celle de la détermination du prix naturel du travail à la différence du
prix de marché.

« L'économie classique croyait avoir de cette façon remonté des prix accidentels du travail à
sa valeur réelle. Puis elle détermina cette valeur par la valeur des subsistances nécessaires
pour l'entretien et la reproduction du travailleur. À son insu, elle changeait ainsi de terrain,
en substituant à la valeur du travail, jusque-là l'objet apparent de ses recherches, la valeur de
la force de travail […] La marche de l'analyse avait donc forcément conduit non seulement
des prix de marché du travail à son prix nécessaire ou sa valeur, mais avait fait résoudre la
prétendue valeur du travail en valeur de la force de travail […]. Le résultat auquel l'analyse
aboutissait était donc, non de résoudre le problème tel qu'il se présenta au point de départ,
mais d'en changer entièrement les termes. L'économie politique classique ne parvint jamais
à s'apercevoir de ce quiproquo »227.

D'après Marx même, Ricardo avait de facto déterminé correctement la valeur de la force de travail.
Ce que Marx revendique n'est autre qu’une conscience nette de ce fait. Steedman prend la
distinction entre « valeur du travail » et « valeur de la force de travail » pour un ergotage sans
importance. À l’opposé, nous avions montré que, dans le contexte sociophilosophique de la
question de l'explication de la plus-value sur la base de l'échange des équivalents, cette distinction
224
Steedman (1982), p. 154.
225
Steedman (1982), p. 151.
226
Marx (1863/68), p. 580.
227
Marx (1863/68), p. 581.

59
est cruciale. Sans doute cette question n'a d’importance pour l'analyse ricardienne en soi. Mais le
nœud de l'affaire est que la critique qu’adressent les socialistes « ricardiens » à Ricardo repose sur
l'expression « valeur du travail » et l'idée qui y est liée d'un échange immédiat entre travail réalisé et
travail vivant. Si on prend en compte ce contexte historique, la signification de l'introduction du
concept « valeur de la force de travail » réside dans le but d'une défense de la théorie ricardienne
vis-à-vis de la critique des socialistes « ricardiens ». De plus, l'usage de l'expression « valeur » ou
« prix naturel du travail » par Ricardo prêtait le flanc non seulement à la critique des socialistes
« ricardiens », mais aussi à la critique de Bailey, qui fait remarquer la circularité d'une
détermination de la « valeur du travail » conformément à la théorie de valeur-travail :

« Mr. Ricardo, ingeniously enough, avoids a difficulty, which, on a first view, threatens to
encumber his doctrine, that value depends on the quantity of labour employed in
production. If this principle is rigidly adhered to, it follows, that the value of labour depends
on the quantity of labour employed in producing it – which is evidently absurd. »228

En résumé, la substitution du terme « valeur du travail » par le terme « valeur de la force de


travail » vise à une défense de la théorie ricardienne vis-à-vis de la critique, et des socialistes
« ricardiens », et de Samuel Bailey.

L'aspect économique du problème de l'existence de la plus-value :


« Explaining the existence of profit » (Steedman)

Steedman est un théoricien néo-ricardien, c'est-à-dire qu’il interprète Ricardo sur la base des
travaux ultérieurs de Dmitriev, Bortkiewicz et notamment Sraffa. Il intitule la théorie présentée à
ses yeux par Ricardo, interprétée et améliorée à l'aide des outils mathématiques par Dmitriev et
Bortkiewicz et achevée par Sraffa, comme « physical-quantities version of the surplus-
approach »229. Jusqu'ici, nous avons seulement cherché à montrer que sa lecture du rapport de Marx
à Ricardo est anachronique. En opposant la filiation Ricardo – Dmitriev – Bortkiewicz – Sraffa à la
théorie « marxiste », il lui échappe que Marx a tenté de défendre la théorie ricardienne face à ses
critiques en la développant. Au-delà de ça, nous montrons désormais que sa façon d'opposer la
filiation « néo-ricardienne » à Marx et aux « obscurantistes »230 l'empêche de percevoir le point
névralgique de la critique que Marx adresse à Ricardo. Nous montrons également que, dans son
optique, Steedman n'est même pas capable de concevoir la différence spécifique de la théorie
marxienne par rapport à Ricardo et à sa propre « physical-quantities » version de l'approche du
228
Bailey (1825), pp. 50-51. Cf. sur ce point aussi Brentel (1989), pp. 107-110.
229
Steedman (1981b), p. 17.
230
Steedman (1977), p. 21.

60
surplus.
D'après Marx, même si Ricardo prend sa loi dynamique de la relation inverse entre salaires et plus-
value de façon erronée immédiatement pour une loi sur le mouvement du taux de profit, la
découverte de cette loi est un grand mérite. 231 Cependant, cette loi, en n'expliquant que la relation
dynamique inverse entre salaires et plus-value, présuppose l'existence même de la plus-value à
chaque point dans le temps. Or, selon Marx, son existence même n’est jamais l'objet de l'intérêt de
recherche de Ricardo :

« Ricardo ne s'occupe jamais de la raison d'être de la plus-value. Il la traite comme une


chose inhérente à la production capitaliste, qui pour lui est la forme naturelle de la
production sociale. Aussi, quand il parle de la productivité du travail, il ne prétend pas [à
juste titre]232 y trouver la cause de l'existence de la plus-value, mais seulement la cause qui
en détermine la grandeur. »233 « L'origine de la plus-value n'est pas claire et c'est pourquoi
Ric[ardo] se verra reprocher par ses successeurs de n'[avoir] pas compris, pas expliqué la
nature de la plus-value. […] Ric[ardo] part de la réalité existante de la production
capitaliste. […] Chez lui, c'est un fait que la valeur du produit > que la valeur des wages.
Comment naît ce fait, voilà qui n'est pas clair. »234.

Marx pose ainsi une nouvelle question, celle de la raison d'être de la plus-value. La raison d'être de
la plus-value n'a pas été abordée par Ricardo, au moins en tant que problème. À cet égard, Ricardo
se limite à constater que c'est seulement une « proportion of the annual labor of the country [which]
is devoted to the support of the laborers. »235 Ici, Marx abandonne la démarche d'une critique
strictement immanente dans la mesure où il va au-delà du projet de recherche proprement ricardien.
Cependant, le fait d'aborder l'existence de la plus-value en tant que problème n'est pas sans lien
avec la théorie ricardienne. Aux yeux de Marx, ce problème est présent chez Ricardo, bien que
seulement de manière implicite, dans la constatation d'une relation inverse entre salaires et plus-
value dans le temps. La théorie marxienne de la plus-value absolue se propose ainsi de faire
apparaître ce qui reste implicite chez Ricardo ; c'est-à-dire qu’elle se propose comme réponse à la
question « quelle théorie « statique »236 est exigée par le constat d'une relation dynamique inverse
entre salaires et plus-value ? » Abstraction faite de la variation inverse de salaire et de plus-value au
cours du temps, pourquoi la valeur du produit est-elle toujours, à chaque point dans le temps, plus
grande que la valeur du travail ?237 Le fait que ce problème ne soit pas abordé chez Ricardo est pour
231
Cf. MECW 32, p. 226 : « The concept of relative wages is one of Ricardo's greatest contributions. » Cf. MECW 32,
p. 54 : « It is one of Ricardo's great merits that he examined relative or proportionate wages, and established them as
a definite category. »
232
Nous ajoutons.
233
Marx (1963/68), p. 557.
234
Marx (1975), p. 483.
235
Ricardo (1821), p. 49.
236
Par « statique » on entend ici l'hypothèse d'une technique donnée et fixe dans toute l'économie. La productivité du
travail est supposée constante dans toute l'économie, notamment dans l'agriculture.
237
À l'égard de la question statique de la détermination du taux de profit dans les Principes, il semble que Marx aurait

61
Marx l'une des deux raisons principales qui expliquent le déclin de l'école ricardienne. 238 La
véritable cible de la critique que Marx lui-même adresse à Ricardo est ainsi l'absence de la question
de la raison d'être de la plus-value chez Ricardo. Pourquoi la plus-value existe-t-elle ?
À cet égard, Steedman prend comme point de départ le constat qu'à la différence de la théorie
marxienne, la théorie « néo-ricardienne » a correctement résolu le problème de la détermination du
taux de profit et des prix relatifs : le taux de profit et les prix relatifs ne dépendent que du salaire
réel et des conditions de production. La théorie néo-ricardienne montre également, nous dit-il, que
le taux de profit est positif si, et seulement si, la plus-value est positive ou bien s'il y a surtravail. 239
Or, de constater cette coexistence des profits et du surtravail en soi ne serait en rien une théorie qui
explique pourquoi les profits sont positifs. « Such an explanation must necessarily run in terms of
the determinants of the conditions of production and real wages. Marx's value magnitudes,
however, far from being determinants of those factors are precisely derivative from them;
consequently they can play no essential role in the theory of why profits are positive. »240

a) le rôle des coefficients techniques et des salaires réels comme une condition nécessaire du
surplus

Même si du point de vue néo-ricardien des quantités physiques une telle explication doit
nécessairement être formulée en termes de déterminants des coefficients techniques et du salaire
réel, il en est tout autrement du point de vue de Marx. Pour Marx, et à la différence de Steedman,

approuvé la position suivante de Sinha : « There is no theory of the determination of the rate of profits by taking the
ratio of the total labour of a country to the labour necessary to produce total wages […] —all we get is a statement
that a rise in wages would cause the rate of profits to fall. […] we, yet again, do not find any theory of the
determination of the rate of profits in this chapter [the chapter 'On Profits'] except for an examination of the cause
that bring about permanent variations or changes in the rate of profits. In other words, Ricardo’s concern with the
rate of profits is entirely about ‘change’ and not about ‘difference’ » (Sinha (2014b)).
238
Tout le chapitre 20 des Theories sur la plus-value sur le declin de l'école ricardienne cherche à démontrer
l'importance des deux problèmes autour desquelles se manifeste l'échec des élèves de Ricardo tels que Torrens,
James Mill, Quincey, Bailey, McCulloch, Wakefield, Stirling et John Stuart Mill : L'un est l'explication de la plus-
value sur la base de l'échange des équivalents, l'autre celui du rapport entre valeur et prix de production.
239
Cf. Steedman (1977).
240
Steedman (1977), p. 59. Voir aussi Steedman (1981b), p. 17 : « Now, the physical-quantities version of the surplus-
approach naturally does not deny the existence of such 'surplus labour'; indeed it would seem to provide the
indispensable basis for clear thinking about the amount of 'surplus labour'. It does, however, make very clear the fact
that the existence of (narrowly defined) exploitation and the existence or profit are no more than two sides of the
same coin; they are simply 'labour' and 'monetary' expressions of the physical surplus. But marxist writers only too
often suggest that by relating to (narrowly defined) exploitation they have explained the existence of profit. They
have not; they have simply noticed both ways of expressing the existence of the surplus product! To explain the
existence of profit is just the same thing as to explain (narrowly defined) exploitation. The task is thus to explain
why real wages and conditions of production bear – and persist in bearing – such a relation to one another that
surplus product, profit, and (narrowly defined) exploitation continue to exist. Many theories unattractive to Marxists
have, of course, been put forward in explanation of that persistant relation, in terms, for example, of 'capital sarcity',
'time preference', and so on. If Marxists are to present a superior theory they must, as a precondition, stop imagining
that the existence of (narrowly defined) exploitation explains the existence of profit. It does not. »

62
une certaine constellation des méthodes de production et du salaire réel n'est qu'une condition
nécessaire, mais non suffisante, à l'existence du surtravail. Une telle constellation des méthodes de
production et du salaire réel « fournit, si l'on veut, la possibilité, mais jamais la réalité du
surtravail, ni conséquemment du produit net ou de la plus-value. »241 Il la considère comme une
« condition générale de l'existence de la plus-value »242.

« La condition objective est qu'ils soient capables d'accomplir du surtravail ; que les
conditions naturelles soient telles qu'une partie de leur temps de travail disponible suffise à
leur reproduction et à leur propre conservation comme producteurs, que la production de
leurs moyens de subsistance nécessaires n'absorbe pas toute leur force de travail. La
générosité de la nature constitue ici à la fois une limite, un point de départ et une base. Le
développement de la productivité sociale de leur travail constitue l'autre facteur
fondamental. »243

Ce qui, d'après Steedman, fournirait une explication complète et suffisante pour l'existence du
surtravail, de l'exploitation, de la plus-value et du profit 244 n'est pour Marx non seulement qu'une
condition nécessaire et non suffisante, mais aussi à ce point général qu'il ne peut surtout pas servir
comme une explication du profit :

« Supposé que le travail nécessaire à l'entretien du producteur et de sa famille absorbait tout


son temps disponible, où trouverait-il le moyen de travailler gratuitement pour autrui ? Sans
un certain degré de productivité du travail, point de temps disponible ; sans ce surplus de
temps, point de surtravail, et, par conséquent, point de plus-value, point de produit net,
point de capitalistes, mais aussi point d'esclavagistes, point de seigneurs féodaux, en un
mot, point de classe propriétaire. ».245

Une constellation des méthodes de production et du salaire réel qui permet la possibilité du
surtravail n'est ni plus ni moins d'après Marx que « la base de toute société ».246 Par conséquent, elle
ne peut en aucun cas expliquer le phénomène spécifique qu'est le profit ou le surtravail dans une
société capitaliste. Or, c'est précisément cette différence entre Marx et Steedman que l’on retrouve
entre Marx et Ricardo. Le point décisif de la critique que Marx adresse à Ricardo est justement
celui-ci :

« Il est en outre clair que s'il faut supposer un certain développement de la productivité du
travail, pour qu'il puisse exister du surtravail, la simple possibilité de ce surtravail (…) ne
crée pas encore sa réalité. Pour ce faire, il faut d'abord que le travailleur soit forcé de
travailler au-delà de cette grandeur et c'est le capital qui exerce cette contrainte. Ceci

241
Marx (1963/68), p. 555. Voir également MEW 25, p. 800.
242
Cf. MEW 25, p. 647.
243
Marx (1963/68), p. 1866.
244
Steedman utilise ces différents termes de manière interchangeable (voir les citations ci-dessus).
245
Marx (1963/68), p. 551.
246
MEW 25, pp. 793-794.

63
manque chez Ric[ardo]. »247

b) La question de Marx : la forme économique spécifique du sur-travail

Avant de traiter la réponse de Marx, il convient de préciser la question qu'il se pose. Car si les
causes proposées par Steedman (les déterminants des méthodes de production et le salaire réel)
n'expliquent dans le cadre de la pensée de Marx que la possibilité du surtravail en général, c'est
parce que la question telle que posée par Marx est bien plus spécifique que sa formulation par
Steedman laisse penser. À la question de Steedman ( « why the surplus labour/the physical surplus
product is positive? ») Marx répond de manière lapidaire et désintéressée : « Surplus labour in
general, as labour performed over and above the given requirements, must always remain. »248 Marx
s'intéresse au lieu de cela à « la forme économique spécifique »249 du surtravail : « Les différentes
formes économiques revêtues par la société, l'esclavage, par exemple, et le salariat, ne se
distinguent que par le mode [en allemand : par la forme] dont ce surtravail est imposé et extorqué au
producteur immédiat, à l'ouvrier. »250
S'agissant de la forme économique spécifique du surtravail et du surplus, il y a une différence
particulière et essentielle entre les sociétés précapitalistes et la société capitaliste : dans celle-ci,
l'appropriation du surtravail n'est ni possible ni compréhensible sans l'intermédiation par la
circulation des marchandises. La circulation des marchandises est d'après Marx au niveau
économique ou logique (ainsi qu'au niveau historique) une condition nécessaire, mais également
non suffisante251, de l'explanandum. C'est précisément ici que se manifestent les limites de la
« physical-quantities version of the surplus-approach » face à une compréhension de la version
marxienne de la même approche. Alors que, pour la première, les notions du capital et du profit sont
définies par une règle particulière de la distribution du surplus physique (l'uniformité du taux de

247
Marx (1975), p. 484 (nos italiques).
248
MECW 37, p. 806.
249
MEW 25, p. 799.
250
Marx (1963/68), p. 318 (MEW 23, p. 231 : « Nur die Form, worin diese Mehrarbeit dem unmittelbaren Produzenten,
dem Arbeiter, abgepreßt wird, unterscheidet die ökonomischen Gesellschaftsformation, z.B. die Gesellschaft der
Sklaverei von der der Lohnarbeit. »).
251
Voir MECW 35, p. 180 : « The historical conditions of its existence are by no means given with the mere circulation
of money and commodities. It can spring into life, only when the owner of the means of production and subsistence
meets in the market with the free labourer selling his labour power. And this one historical condition comprises a
world's history. » Les conditions suffisantes d'un point de vue historique de la forme économique spécifique du
surtravail et du surplus dans le mode de production capitaliste ne font plus partie de l'économie politique. Au
contraire, elles sont les conditions de la possibilité même de l'économie politique. Marx parle à cet égard des «
limites de l'exposition dialectique ». Il traite les conditions suffisantes non économiques, mais socio-historiques,
comme on le sait, dans le chapitre 24 ( « The so-called primitive accumulation » ) du livre I du Capital. Ce chapitre
a pour but d'expliquer « a specific, social relation of production, a relation that has sprung up historically and stamps
the labourer as the direct means of creating surplus value» (MECW 35, p. 510). Ce rapport de production explique à
son tour pourquoi A – M – A' se transforme en A – M ...P...– M' – A'.

64
profit),252 pour la seconde, le capital est défini de manière plus générale et il ne peut être ainsi défini
qu'au sein de la sphère de la circulation et ses formes propres : « La formule générale du capital »253
est A – M – A', valorisation de la valeur ou la valeur comme processus. Ce processus n'est tout
simplement ni possible ni pensable pour Marx sans les formes de la valeur, la forme marchandise et
la forme monnaie.254
À la différence de la logique économique qui domine l'état primitif de Smith 255 (un mode de
production simple des marchandises qui ne se trouve pas chez Marx256) et qui est celle du travailleur
(M – A – M), la logique économique du capital (A – M – A') est en elle-même sans fin 257 et sans
mesure258 ou bien une fin en soi. Cela nous ramène à la précision de la question de Marx, puisque
c'est la formule générale du capital qui permet de saisir la forme économique spécifique du
surtravail et du surplus dans une société capitaliste. Celle-ci consiste en ce que le surtravail, s’il
existe, n'est plus limité par les besoins de l'esclavagiste, le seigneur féodal ou des structures
étatiques :

« Quand la forme d'une société est telle, au point de vue économique, que ce n'est point la
valeur d'échange mais la valeur d'usage qui y prédomine, le surtravail est plus ou moins
circonscrit par le cercle de besoins déterminés ; mais le caractère de la production elle-
même n'en fait pas un appétit dévorant. »259 « Dans les controverses économiques sur ce
252
Voir Sraffa (1960), § 4 : « The surplus (or profit) must be distributed in proportion to the means of production (or
capital) advanced in each industry ».
253
MEW 23, p. 161.
254
Voir le chapitre 6 inédit : « La marchandise et la monnaie sont donc, l'une et l'autre, des présuppositions
élémentaires du capital, mais elles ne deviennent du capital que dans des conditions déterminées. » Voir aussi
MECW 35, p. 165 : « Value, therefore, being the active factor [en allemand : « das übergreifende Subjekt »] in such
a process, and assuming at one time the form of money, at another that of commodities, but through all these
changes preserving itself and expanding, it requires some independent form, by means of which its identity may at
any time be established. And this form it possesses only in the shape of money. » Une remarque importante : Alors
que le capital chez Marx ne peut être défini qu'à travers les formes au sein de la sphère de la circulation, la valeur
comme processus systématique n'est pas possible sans le processus de production comme unité du processus de
travail et du processus de valorisation. Ainsi la notion du capital au sens hegelien est l'unité de la production et de la
circulation comme processus (voir MEW 24 et Gaul (2012)).
255
Voir Diatkine (2000). À partir de la Théorie des sentiments moraux Diatkine y traite la théorie de l'utilité développée
par Smith, qui est « avant tout une théorie du travail salarié comme activité utile » (ibid., p. 490). À l'égard du travail
salarié comme activité utile Diatkine constate : « Le travail n'est pas pensable que dans la mesure où le salaire en est
‹ la récompense naturelle ›. Le travail ne s'impose à l'agent que dans la stricte mesure où il permet d'acquérir un
salaire, salaire limité par le besoin. Lorsque ses besoins sont satisfaits, l'agent cesse de travailler » (ibid., p. 494). Le
travail salarié en ce sens est l'activité économique qui caractérise l'état primitif. Diatkine en tire la conclusion
suivante : « L'originalité de Smith ne réside donc pas dans le traitement du travail comme mode d'acquisition des
objets (utiles par définition), mais dans le fait qu'il confronte cette activité avec une autre, l'accumulation du capital.
Une société qui ne connaîtrait pas d'autre activité économique que le travail sert de cadre aux cinq premiers
chapitres de la RDN. […] Cette société connaît la division du travail, le marché et la monnaie […] . Mais la question
économique qui occupe l'essentiel de la RDN en est absente, parce qu'en est absente l'accumulation du capital »
(ibid., p. 496).
256
La première section du livre I du Capital a pour objet dès le début « des sociétés dans lesquelles règne le mode de
production capitaliste », mais en faisant abstraction du capital conformément aux exigences de l'exposition
génétique.
257
Cf. MEW 23, p. 166.
258
Cf. MEW 23, p. 167.
259
Marx (1963/68), pp. 339-340 (MECW 35, p. 244 : « It is, however, clear that in any given economic formation of

65
sujet, on a oublié le point principal : le caractère spécifique [en allemand : differentia
specifica] de la production capitaliste. Là, en effet, la force de travail ne s'achète pas dans le
but de satisfaire directement, par son service ou son produit, les besoins personnels de
l'acheteur. Ce que celui-ci se propose, c'est de s'enrichir [ici le texte est mal traduit] en
faisant valoir son capital, en produisant des marchandises ».260 « Le but déterminant de son
activité [le capitaliste en tant que capital personnifié] n'est donc ni la valeur d'usage, ni la
jouissance, mais bien la valeur d'échange et son accroissement continu. Agent fanatique de
l'accumulation [en allemand : de la valorisation de la valeur], il force les hommes, sans
merci ni trêve, à produire pour produire. (…) La concurrence impose les lois immanentes
de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel.
(…) Sa volonté et sa conscience ne réfléchissant que les besoins du capital qu'il représente,
dans sa consommation personnelle, il ne saurait guère voir qu'une sorte de vol, d'emprunt au
moins, fait à l'accumulation. »261

c) La condition suffisante de l'existence systématique du surtravail et du surproduit en tant


qu’issues du système économique même

Résumons : pour Marx, les déterminants des coefficients techniques et du salaire réel ne peuvent
expliquer que la possibilité du surtravail et du surplus, et ceci indépendamment de leur forme
spécifique. Une constellation particulière des méthodes de production et du salaire réel est une
condition nécessaire, mais non suffisante. Afin d'expliquer la forme économique spécifique du
surtravail et du surplus dans une société capitaliste, la sphère de la circulation est une autre
condition nécessaire, mais également non suffisante. Quelle est alors la réponse de Marx à la
question de la condition suffisante ou à la question « pourquoi le surplus et le surtravail sont
positifs » (autrement dit, comment A – M – A', soit la croissance de la richesse des nations, est
possible) étant donné une constellation des coefficients techniques et du salaire réel qui les rend
possibles ?
La réponse de Marx s'appuie sur la distinction entre la valeur de la force de travail et sa valeur
d'usage : « But the past labour that is embodied in the labour power, and the living labour that it can
call into action; the daily cost of maintaining it, and its daily expenditure in work, are two totally
different things. The former determines the exchange value of the labour power, the latter is its use
value. »262 Alors que la valeur de la force de travail, c'est-à-dire la valeur du panier salarial ou du
society, where not the exchange value but the use value of the product predominates, surplus labour will be limited
by a given set of wants which may be greater or less, and that here no boundless thirst for surplus labour arises from
the nature of the production itself. »).
260
Marx (1963/68), p. 676.
261
Marx (1963/68), pp. 643-644. Voir aussi MECW 35, p. 314 : « Capital further developed into a coercive relation,
which compels the working class to do more work than the narrow round of its own life wants prescribes. As a
producer of the activity of others, as a pumper-out of surplus labour and exploiter of labour power, it surpasses in
energy, disregard of bounds, recklessness and efficiency, all earlier systems of production based on directly
compulsory labour. »
262
MECW 35, pp. 203-204.

66
salaire réel, est une grandeur donnée et fixe, le travail est une grandeur variable. Autrement dit, les
coefficients techniques et le salaire réel étant donnés, la seule grandeur variable est la durée de la
journée de travail. La journée de travail est, dit Marx, « déterminable, mais, par elle-même,
indéterminée »263
On suppose que les différents travaux sont homogénéisés, c'est-à-dire que les différences de qualité
ont été préalablement ramenées à des différences de quantité. La technique du système économique
est ainsi donnée par la matrice carrée A des coefficients techniques, par le vecteur colonne t qui a
comme éléments le nombre de travailleurs nécessaires dans chaque processus de travail, et par la
matrice diagonale H qui a comme éléments la quantité de travail vivant h i (mesurée par unité de
temps, p. ex. en heures) nécessaire pour produire une unité de la marchandise i.
Le salaire réel journalier par travailleur est donné par la matrice carrée S n x n. La première colonne
montre le salaire réel journalier des travailleurs dans la branche 1, la deuxième colonne montre le
salaire réel journalier des travailleurs dans la branche 2, et ainsi de suite. Si une marchandise i n'est
pas un bien-salaire, la ligne i de la matrice S se compose des éléments tous égaux à zéro. Puisque
chaque travailleur reçoit le même salaire réel, chaque ligne de la matrice a les mêmes éléments. Par
conséquent, le vecteur colonne St donne le salaire réel au niveau du système, c'est-à-dire le salaire
réel pour tous les travailleurs tu (u étant le vecteur-somme). Soit T une matrice diagonale qui a
comme éléments le nombre de travailleurs nécessaires dans chaque processus de travail. La
première ligne de la matrice TS T représente alors le salaire réel pour tous les travailleurs t 1 de la
branche 1, la deuxième ligne, le salaire réel pour tous les travailleurs t 2 de la branche 2, et ainsi de
suite.
La réponse de Marx à la question de l'existence du surplus consiste en une comparaison entre un
état hypothétique et l'état normal de la production capitaliste : dans l'état hypothétique, la durée de
la journée de travail est telle que le travail dépensé ne suffit qu’à reproduire le salaire réel et les
moyens de production consommés. Dans l'état normal, la durée de la journée de travail est
prolongée par rapport à l'état hypothétique de sorte qu'il y a surtravail, ainsi que surplus. Par
conséquent, la valeur se valorise et un taux de profit apparaît. Soit x le vecteur-colonne de l'output
ou du niveau de production, l'état hypothétique est défini par la condition
x = AT x + S t
Cette condition définit la durée de la journée de travail dans l'état hypothétique, à savoir le « travail
nécessaire » représenté par le vecteur-colonne hn :
hn = H xn
(le vecteur-colonne xn étant la solution de la condition x = AT x + S t).
263
Marx (1963/68), p. 335.

67
Si X est la matrice diagonale qui correspond au vecteur x, le système de prix est
X p = (1+r) [(X A + T ST)p]
Avec X A + T ST = M, le système de prix s'écrit
X p = (1+r) M p.
Si la durée de la journée de travail hT est égale au travail nécessaire hn de sorte que x = AT x + S t, le
système détermine les n – 1 prix relatifs et le taux de profit r qui est égal à zéro dans ce cas de
l'absence du surtravail. La seule condition suffisante de l'existence du profit positif est que la durée
de la journée de travail dépasse la limite définie par l'état hypothétique. Étant donné la technique
et le salaire réel, le taux de profit est une fonction de la différence entre la durée de la journée de
travail et le travail nécessaire, c'est-à-dire qu’il est une fonction du surtravail. La réponse de Marx
à la question de l'existence du profit consiste en ce qu'il établisse au préalable, au lieu de la
frontière du salaire et du taux de profit, la relation entre la durée de la journée de travail et le taux
de profit. Ce que Steedman ne voit pas, à cause des limites de sa « physical-quantities version » est
précisément ceci : dans la formulation marxienne du problème, les coefficients techniques et le
salaire réel sont des données.264 Ce qui, pour Steedman, constitue une explication satisfaisante de
l'existence du profit n'est que sa condition non économique et sa condition nécessaire, mais non
suffisante, aux yeux de Marx. La condition suffisante est la prolongation de la journée de travail au-
delà d'une certaine limite définie par la technique et le salaire réel. 265 Cette prolongation n'est
possible qu'en raison de la différence entre valeur de la force de travail et sa valeur d'usage, d'après
Steedman « a mere quibbling about words. »

d) La journée normale de travail

Alors que Ricardo, en supposant de manière implicite la grandeur de la journée de travail donnée et
fixe, considère les effets des variations du salaire monétaire sur la grandeur du profit à salaire réel
donné, Marx analyse préalablement la cause de l'existence de la plus-value à salaire réel et
monétaire donné. Alors que pour Ricardo l'existence d'un revenu net positif est évident et que la
264
Voir MECW 35, p. 314 : « At first, capital subordinates labour on the basis of the technical conditions in which it
historically finds it. It does not, therefore, change immediately the mode of production. The production of surplus
value — in the form hitherto considered by us — by means of simple extension of the working day, proved,
therefore, to be independent of any change in the mode of production itself. » Voir aussi MECW 35, 194 : « The
general character of the labour process is evidently not changed by the fact, that the labourer works for the capitalist
instead of for himself; moreover, the particular methods and operations employed in bootmaking or spinning are not
immediately changed by the intervention of the capitalist. »
265
La spécificité de cette prolongation consiste en ce qu'elle est médiatisée par la sphère de la circulation des
marchandises. Elle rend possible la valorisation de la valeur comme état normal ou la création systématique de la
« richesse nationale » (MEW 23, p. 799) et par conséquent elle n'a pas une limite en soi. C'est pourquoi Marx parle
de la « passion of capital for an unlimited and reckless extension of the working day » (MECW 35, p. 302).

68
question est celle de la distribution du revenu brut, Marx montre que la condition de possibilité de la
question même de Ricardo est le produit266 du capital : un revenu net positif ou une plus-value
positive – et ainsi la question de la distribution du revenu brut – existe, parce que le capital
contraint les travailleurs au surtravail.
Pour cette raison, il n'est pas accessoire mais au contraire extrêmement éclairant, de pointer l'erreur
d'interprétation commise par Pasinetti : Pasinetti prend comme point de départ ce qu'il appelle le
taux de salaire « idéal » ou « complet » : ce salaire définit un système de prix « idéal » de sorte que
tout le produit net du système est versé aux travailleurs. Dans la réalité, nous dit Pasinetti non sans
faire référence aux socialistes ricardiens, ce système idéal serait déformé par le fait que les
capitalistes peuvent se permettre grâce à leur « position privilégiée » de ne pas payer le salaire
entier. Ils ne paient que le salaire de subsistance, qui n'est qu'une fraction du salaire idéal. 267 Or, la
théorie de la plus-value absolue vise à montrer précisément le contraire : la plus-value n'est pas une
« déduction sur le produit de travail »268, mais le résultat de la contrainte au surtravail qu'exerce le
capital.
Sans cette contrainte, sans cette « subsomption formelle du travail au capital », la substance même
sur la base de laquelle est fondée la distribution entre les classes et entre les capitaux individuels
n'existerait pas. « Die Verteilung setzt vielmehr dieses Substanz als vorhanden voraus » (la
répartition présuppose, inversement, cette substance comme une donnée)269. Si le revenu net
n'existait pas de manière systématique, ni la répartition entre les trois classes ni l'uniformité du taux
de profit serait concevable. C'est là, à notre avis, le sens précis du terme de « l'essence » à la
différence de « l'apparence ». La plus-value absolue est « the general groundwork of the capitalist
system » ou bien la notion même de la production capitaliste. La production capitaliste est la
subsomption formelle du travail au capital, c'est-à-dire, la production de marchandises de sorte qu'il
existe une journée de travail normale. La journée de travail normale est définie par une limite
inférieure et une limite supérieure : étant donné la technique et le salaire réel, la limite inférieure est
le « travail nécessaire » hn. La limite supérieure est la solution d'une antinomie, ou bien le résultat
de la décision entre deux droits égaux par la force.
La naissance du mode de production capitaliste, c'est-à-dire la fixation d'une journée normale de
travail hT est en même temps la constitution et la définition de la grandeur économique
fondamentale, à savoir le taux de plus-value :270

266
Voir l'inédit chapitre 6 du livre I : « Le capital apparaît donc comme productif: parce qu'il contraint l'ouvrier à
effectuer du surtravail. »
267
Voir Pasinetti (1988), pp. 143-146.
268
Smith (1776), p. 83.
269
MEW 25, p. 830.
270
À l'égard de la critique de l'économie politique comme une théorie de la constitution de l'objectivité économique

69
h s u (h T −h n)u
s= = .
hn u hn u
h n=H x n ; x n =[ I −AT ]−1 Rt → h n=H [ I −AT ]−1 Rt
T −1
h s=hT −h n=H [ I − A ] y où y est le vecteur-colonne du surproduit.
( H [ I − AT ]−1 y)u ( H [ I − AT ]−1( y+Rt ))u
s= = −1
(H [ I −AT ]−1 Rt ) u (H [ I −AT ]−1 Rt ) u

Le taux de plus-value ainsi dérivé de la plus-value absolue est au niveau systématique la condition
logique nécessaire de la production de plus-value relative271 et donc, d'après la lecture marxienne, la
base et le point de départ de la théorie ricardienne.

voir Brentel (1989).


271
Voir MECW 35, pp. 510-511 : « The prolongation of the working day beyond the point at which the labourer would
have produced just an equivalent for the value of his labour power, and the appropriation of that surplus labour by
capital, this is production of absolute surplus value. It forms the general groundwork of the capitalist system, and
the starting-point for the production of relative surplus value. The latter presupposes that the working day is already
divided into two parts, necessary labour, and surplus labour. In order to prolong the surplus labour, the necessary
labour is shortened by methods whereby the equivalent for the wages is produced in less time. The production of
absolute surplus value turns exclusively upon the length of the working day; the production of relative surplus value,
revolutionises out and out the technical processes of labour, and the composition of society. It therefore presupposes
a specific mode, the capitalist mode of production, a mode which, along with its methods, means, and conditions,
arises and develops itself spontaneously on the foundation afforded by the formal subjection of labour to capital. In
the course of this development, the formal subjection is replaced by the real subjection of labour to capital » (nos
italiques).

70
II.3 La théorie de Sraffa : production des marchandises par des marchandises à
l'aide du travail

II.3.1 Les normalisations des §§ 10 et 12

Les causes des prix de production

Dans ce qui suit, nous proposons une interprétation du modèle de base de Sraffa, à savoir des
chapitres I (« La production de subsistance »), II (« La production avec surplus »), III (« Les
proportions entre le travail et les moyens de production ») et IV (« La marchandise-étalon ») de la
première partie de Production des marchandises par des marchandises (« Branches à produit
unique et capital circulant »). Le but est d'élaborer la spécificité de la théorie sraffaienne des prix de
production afin de pouvoir mieux clarifier le rapport Sraffa – Ricardo. L'interprétation proposée ici
vise notamment à éclaircir le sens précis de la séquence des trois systèmes d'équations et à
expliquer la manière dont Sraffa traite le salaire et le travail.
C’est la note même de Sraffa, datée de juillet 1928, qui sert de guide d'interprétation :

« The question asked of the theory of value is the following : Given (from experience) the
prices of all commodities at one moment, find a set of conditions that will make these prices
appear to be necessary. This means, given the unknowns, find the equations (i. e. the
constants) : we therefore have given, and know, the « unknowns », and are looking for the
constants. But this is the general question, the problem of finding the theory of value : when
it is solved, once and for all, the particular questions asked are the reverse, i. e. : given the
constant equations, if the value of one of the constants is varied, how are the resultant prices
determined? »272

La théorie sraffaienne des prix montre alors les conditions qui rendent nécessaire les prix de
production. La séquence des trois systèmes d'équations s'explique par la prise en compte successive
de ces différentes conditions.273 Le premier système d'équations sert à montrer que les prix de
production sont des prix qui assurent la reproduction du système selon les impératifs des méthodes
données de production. Autrement dit, il montre que les prix de production dépendent des méthodes
de production. Le deuxième système d'équations sert à montrer que les prix de production sont des
prix qui assurent la distribution du surplus au sein de la classe capitaliste selon la règle de
l'uniformité du taux de profit. Le troisième système d'équations sert à montrer que les prix de
production sont des prix qui maintiennent l'uniformité du taux de profit si la distribution du surplus
entre les capitalistes et les travailleurs change. Autrement dit, il montre que les prix de production
272
Cité dans Gilibert (2006), p. 36 ; nos italiques.
273
L'interprétation proposée ici suit et développe, de manière générale, Gilibert (2006).

71
dépendent de la répartition. Le premier système est le système le plus abstrait car il ne considère
que la condition (socio-)technique des prix. Outre la condition (socio-)technique, le deuxième
système prend également en compte la condition institutionnelle, ou bien la condition de la
répartition du surplus au sein de la classe capitaliste. Le troisième système y ajoute la condition de
la répartition du surplus entre les capitalistes et les travailleurs. Chaque système est construit par
Sraffa de manière délibérée en fonction de la condition respective des prix qui est analysée à l'aide
de ce système. Si l’on interprète les trois systèmes d'équations du point de vue purement logique des
impératifs d'une explication des prix à partir de leurs conditions respectives, on est capable
d'expliquer la façon discutée à maintes reprises dont Sraffa y traite le salaire et le travail. En d'autres
mots, d'après notre interprétation, le traitement particulier du salaire et du travail chez Sraffa ne
s'expliquerait pas par des considérations « réalistes », mais entièrement par les impératifs d'une
explication scientifique des prix de production à partir de leurs différentes conditions. 274 C'est ce
qu'il faut développer plus en détail.

Les systèmes d'équations I et II

a) Le système d'équations I (« La production de subsistance »)

(I) pA = p
représente la fonction fondamentale des prix de production, qui est d'assurer la reproduction du
capital à travers la distribution des marchandises produites entre les branches sous forme de
l'échange. Ces prix de production découlent immédiatement des méthodes de production, c'est-à-
274
De ce point de vue purement méthodologique les trois systèmes d'équations ont d'emblée le même objet réel d'étude,
à savoir le mode de production capitaliste, et ainsi il est évident a priori que l'objectivité dans Production des
marchandises par des marchandises n'est pas entièrement et exclusivement physique, mais également une
objectivité sociale. Ce fait qu'est évident a priori, selon notre interprétation « méthodologique », est démontré de
manière immanente et au niveau du contenu dans Cartelier (2014). La thèse de Cartelier est la suivante : « Here the
possibility of an objectivism à la Sraffa is put into question. At the heart of Sraffa's epistemological position is a
desire to explain, that is to reveal the causal chain starting from an objective basis (the technique) and ending in an
objective phenomenon (the natural prices). The point here is that a preliminary question should first have been
addressed: what are the conditions for objectively observing the technique taken as a starting point? Contrary to
what may appear at first sight, we claim that the objectivity in PCMC is neither physical nor material,but rather
social. The 'man from the moon', supposed to be able to observe physical phenomena only, cannot 'see' the technique
that Sraffa takes as his objective starting point. The given 'technique' of PCMC is conditional on assumptions
regarding the social conditions of production » (Cartelier (2014), p. 169). À la différence de Cartelier nous pensons
que ce n'est que dans la première phase « constructive » (de la deuxième partie des années 1920 jusqu'à 1931/32)
que Sraffa a pour but d'expliquer les prix de production à partir de la seule condition technique (conformément à un
objectivisme strictement physique) et de la règle de l'uniformité du taux de profit. Dans Production des
marchandises par des marchandises Sraffa ajoute à la condition technique la condition concernante la répartition du
surplus entre les classes. En 1960 l'objectivisme n'est plus strictement physique, car parmi les conditions objectives
figurent la technique et la répartition. En paraphrasant Cartelier : At the heart of Sraffa's epistemological position in
PCMC is a desire to explain, that is to reveal the causal chain starting from an objective basis (the technique and the
distribution both within the capitalist class and between this class and the working class) and ending in an objective
phenomenon (the natural prices).

72
dire que les prix de production sont déterminés par la technique donnée du système. « There is a
unique set of exchange-values which if adopted by the market restores the original distribution of
the products and makes it possible for the process to be repeated; such values spring directly from
the methods of production. »275
Au niveau analytique, la détermination des prix relatifs qui forment les inconnues du système
suppose l'égalité entre le nombre d'équations et le nombre des inconnues. En choisissant de manière
parfaitement arbitraire une marchandise comme numéraire, on a n – 1 équations linéaires
indépendantes qui déterminent d'une manière univoque les n – 1 prix relatifs. En termes matriciels :
selon le théorème de Perron-Frobenius, la matrice A, qui est singulaire, indécomposable et semi-
positive possède une seule valeur propre positive (à savoir la valeur propre dominante égale à 1)
associée au vecteur propre positif p. En choisissant arbitrairement une marchandise comme
numéraire, ce théorème démontre l'existence et l'unicité d'un vecteur de prix positif p qui résout le
système.

b) le système d'équations II (« La production avec surplus »)

(II) pA (1+r) = p
représente la deuxième fonction fondamentale des prix de production, qui est d'effectuer la
distribution du surplus au sein de la classe capitaliste selon la règle d'équilibre classique d'un taux
uniforme de profit. À cet égard, il revient à Sraffa le grand mérite d'avoir résolu une fois pour toutes
le problème de la détermination des prix de production grâce à l'outil mathématique des équations
simultanées. Le problème face auquel à la fois Ricardo et Marx ont échoué est le suivant : pour
pouvoir déterminer les prix qui assurent l'uniformité du taux de profit, il faut connaître ce taux
uniforme de profit. Cependant, dans une économie multisectorielle, la détermination du taux de
profit en tant que proportion entre deux agrégats des marchandises hétérogènes présuppose leur
homogénéisation par une théorie de la valeur. Ainsi, la détermination du taux uniforme de profit
présuppose celle des prix, et la détermination des prix de production présuppose celle du taux
uniforme de profit. Privés des outils mathématiques adéquats, Ricardo ainsi que Marx ont suivi une
démarche séquentielle : dans un premier temps, le taux uniforme de profit est déterminé à l'aide de
la théorie de valeur-travail, et dans un deuxième temps, les valeurs-travail sont transformées en prix
de production à travers le taux uniforme de profit.
En accord avec Ricardo et Marx, Sraffa écrit :

275
Sraffa (1960), § 1.

73
« The difficulty cannot be overcome by allotting the surplus before the prices are
determined, as is done with the replacement of raw-materials, subsistance, etc. This is
because the surplus (or profit) must be distributed in proportion to the means of production
(or capital) advanced in each industry; and such a proportion between two aggregates of
heterogeneous goods (in other words, the rate of profits) cannot be determined before we
know the prices of the goods. »276

Mais,en critiquant Ricardo et Marx, Sraffa ajoute : « The prices cannot be determined before
knowing the rate of profits. »277 Vu de cette manière, la seule solution possible au problème est
évidemment la détermination simultanée des prix de production et du taux de profit : « The result is
that the distribution of the surplus must be determined through the same mechanism and at the same
time as are the prices of the commodities. »278
Au niveau analytique, la détermination simultanée des prix relatifs et du taux de profit qui forment
les inconnues du système d'équations II suppose l'égalité entre le nombre des équations et le nombre
des inconnues. En choisissant arbitrairement une marchandise comme numéraire, le sous-système
composé des seules marchandises fondamentales contient n équations indépendantes qui
déterminent les n – 1 prix relatifs et le taux uniforme de profit. En termes matriciels : selon le
théorème de Perron-Frobenius, la matrice A qui est indécomposable et semi-positive possède une

1
seule valeur propre positive (à savoir la valeur propre dominante λ= ) associée au vecteur
1+r
propre positif p. En choisissant arbitrairement une marchandise comme numéraire, ce théorème
démontre l'existence et l'unicité d'un vecteur de prix positif p qui résout le système.

c) Travail et salaire dans les équations I et II

Il est remarquable que Sraffa inclut explicitement dans les équations I ainsi que dans les équations
II le salaire nécessaire pour la subsistance des travailleurs 279, sans pour autant introduire de façon
explicite le travail : « We have up to this point regarded wages as consisting of the necessary
subsistance of the workers and thus entering the system on the same footing as the fuel for the
engines or the feed for the cattle. »280 Qu'est-ce que cela signifie ? Sraffa adopte évidemment dans
les équations I et II la conception classique du salaire.281 Selon cette conception classique, le salaire
276
Sraffa (1960), § 4.
277
Sraffa (1960), § 4.
278
Sraffa (1960), § 4.
279
Voir Sraffa (1960), § 1 : « Both [of the two commodities produced] are used, in part as sustenance for those who
work, and for the rest as means of production […] . […] including the necessaries for the workers ».
280
Sraffa (1960), § 8.
281
Voir aussi le paragraphe 9 où Sraffa confronte la conception du salaire anticipé adoptée dans les équations I et II
avec la conception du salaire payé post factum adoptée dans les équations III : « We shall also hereafter assume that

74
est conçu comme un panier de biens destiné à la consommation des ouvriers, lequel est donné en
termes physiques à un certain moment et en un certain lieu, et ainsi fixé de manière exogène. Cela
n'exclut pas que le salaire soit différent en un lieu et un temps différents. Le fait que, dans la
conception classique, le salaire réel est donné à un moment précis et en un lieu précis va, par
principe, de pair avec la variabilité intertemporelle et interspatiale du salaire réel. Car, de fait, aucun
des classiques n’a entendu par la subsistance nécessaire une subsistance déterminée de manière
physiologique. Chez tous les classiques (Quesnay, Smith, Ricardo, Marx), la subsistance nécessaire
est déterminée par des conditions institutionnelles, historiques et sociales et est ainsi variable par
principe.282 Nous soulignons ce point qui peut sembler banal, car, d'après notre interprétation, ce
n'est pas la prétendue invariabilité du salaire classique qui amène Sraffa283 à l'adoption d'un nouveau
concept du salaire dans les équations III.
Si Sraffa adopte explicitement dans les équations I et II la conception classique du salaire, alors la
matrice A, qui seule apparaît de manière explicite dans le texte de Sraffa, n'est pas une matrice
purement technique, mais en vérité une matrice sociotechnique. Il est, par conséquent, parfaitement
légitime de réécrire les équations I et II de manière à ce que la conception classique du salaire
apparaisse aussi explicitement en termes formels. Ce faisant, nous n’altérons en rien l'exposition de
Sraffa ; au contraire, nous ne faisons qu'adapter l'écriture formelle au concept utilisé. On obtient :
pM = p (I') ; M = A + s'l ; w = s'p
pM (1+r) = p (II') ; M = A + s'l ; w = s'p
Se pose alors la question : pourquoi Sraffa lui-même ne fait pas apparaître de manière explicite le
travail et le salaire dans les équations I et II ? À cela, il y a deux raisons : la première concerne la
logique du texte, la deuxième concerne la genèse du texte. En ce qui concerne la logique du texte,
nous avons vu que les équations I sont censées montrer seulement et uniquement que les prix de
production dépendent de la technique du système, et que les équations II sont censées montrer
seulement et uniquement que les prix de production assurent l'uniformité du taux de profit. Afin de
révéler cela, il n'est pas nécessaire de faire apparaître le travail et le salaire dans les équations. En
the wage is paid post factum as a share of the annual product, thus abandoning the classical economists' idea of a
wage « advanced » from capital. We retain however the supposition of an annual cycle of production with an annual
market. » (nos italiques).
282
Voir Garegnani (1984), pp. 294-296. Garegnani conclut : « Thus, at a closer inspection, what all these authors had in
common was not, as it is often held, the idea of a wage determined by subsistence. It was the more general notion of
a real wage governed by conditions (often of a conventional or institutional kind) that are distinct from those
affecting the social product and the other shares in it, and are therefore best studied separately from them. This
separation between the determination of the wage and that of the social product is evident when, as in Quesnay or
Ricardo, the wage is explained in terms of a customary subsistence, but the same separation between the two
problems emerges in Marx and Smith, who admitted a greater influence of current economic conditions on the real
wage. It is this separate determination of the real wage that is expressed in its treatment as a magnitude which is
known when the determination of the other shares of the product is approached. »
283
Voir Sraffa dans une lettre à Garegnani : « 'subsistence' has never meant pure ‘physiological necessity' (whatever
that means), but always includes social and historical or habitual necessity » (cité dans Picchio (2011), p. 387).

75
ajoutant la matrice M et l'équation du salaire, la signification essentielle des équations I et II dans la
logique de l'exposition du texte reste la même.284
En ce qui concerne la genèse du texte, nous savons que Sraffa a déjà écrit les premières versions des
équations I et II en 1927, alors que les premières formulations des équations III n'apparaissent que
dans les années 1940.285 Nous savons également que l'année 1927 marque un « turning point »286
(Garegnani) fondamental quant à l'interprétation que fait Sraffa de l'économie politique classique. À
partir de 1927, cette interprétation est caractérisée par un objectivisme strictement physique qui
s'explique par la lecture des classiques en opposition immédiate au subjectivisme de la théorie
néoclassique et qui aboutit donc à l'adoption des notions de coûts physiques réels et du surplus
physique de Petty et des physiocrates. Cet objectivisme strictement physique et typique de la
première phase « constructive » (à partir de 1927) va de pair avec une forte critique du travail utilisé
comme une quantité mesurable : « A. Smith and Ricardo and Marx indeed began to corrupt the old
idea of cost, – from food to labour. »287 Étant donné que la formulation explicite du travail et du
salaire n'est pas nécessaire dans le cadre des équations I et II d'un point de vue systématique,
l'absence d'une telle formulation peut s'expliquer de plus par une réminiscence de la genèse du
texte.
En somme, pour les équations I et II telles qu'elles sont présentes dans le livre de 1960, la note sur
le « man from the moon » (probablement écrite en 1928) vaut toujours si on y ajoute la quantité des
choses consommées par les ouvriers pendant un an : « The significance of the equations is simply
this: that if a man fell from the moon on the earth, and noted the amount of things consumed in each
factory and the amount produced by each factory [and the amount consumed by each worker 288]
during a year, he would deduce at which values the commodities must be sold, if the rate of interest
must be uniform and the process of production repeated. In short, the equations show that the
conditions of exchange are entirely determined by the conditions of production. »289

284
Voir, sur ce point, la formalisation dans Kurz (1977), pp. 36-39.
285
Voir Picchio (2011), pp. 10-11; De Vivo (2003); Gilibert (2003); Gilibert (2006).
286
Garegnani (2005).
287
Cité dans Kurz (2005), pp. 417-418.
288
Nous ajoutons.
289
Cité dans Gilibert (2006), p. 38.

76
Le système d'équations III

Les équations I et II montrent que les prix relatifs sont entièrement déterminés par les seuls
coefficients techniques, du moment que la répartition entre salaires et profits est fixée. En tant
qu’éditeur des œuvres complètes de Ricardo (1951-1973), Sraffa avait parfaitement conscience du
problème ricardien des deux causes des variations des prix relatifs, à savoir les variations de la
technologie et les variations de la répartition. Étant donné les coefficients techniques, les équations
III sont censées montrer la dépendance des prix de production de la répartition entre les capitalistes
et les travailleurs.
Afin d'analyser l'effet d'une variation de la répartition sur les prix relatifs, les équations III se
distinguent des équations I et II : dans un premier temps (§§ 8 et 9), Sraffa abandonne la conception
classique du salaire et adopte désormais le concept d'un salaire (payé post-factum) comme une
fraction du revenu national. Dans un deuxième temps, Sraffa introduit le travail (§ 10) et un
numéraire particulier (§ 12). L'interprétation proposée ici cherche à expliquer pourquoi Sraffa
estime nécessaire le changement de la conception du salaire et l'introduction du travail ainsi que
d'un numéraire particulier.
Pour quelle raison Sraffa change-t-il la conception du salaire ? D'abord, comme nous l'avons déjà
indiqué ci-dessus, la raison n'est pas la prétendue invariabilité du salaire classique. 290 La distinction
entre salaire réel (avancé) et salaire (payé post-factum) comme fraction du revenu national est
complètement indépendante de la distinction entre salaire fixe et salaire variable. 291 Il est tout aussi
possible de supposer un salaire réel avancé et variable ou un salaire payé post-factum comme
fraction du revenu national et fixe.292 Qui plus est, c'est précisément la possibilité de supposer un
salaire réel avancé et variable qui va nous amener à la véritable raison du changement de la
conception du salaire chez Sraffa.
Que se passerait-il si on faisait varier la composition et/ou la grandeur du panier salarial ? Le salaire
étant donné par w = s'p, dans ce cas, une variation du salaire réel entraîne une variation des prix
relatifs. Le salaire w comme la valeur du panier salarial ou le salaire monétaire (w = s'p) varie par
conséquent également et simultanément. C'est-à-dire qu'en utilisant la conception classique du
290
C'est la position sous-jacente de l'article « Travail et salaire chez Sraffa » de Bidard (1981).
291
C'est l'objection principale de Arena/Maricic (1982) contre le raisonnement de Bidard (1981). Voir ibid., pp. 339-
340 : « On sait en effet que, pour traiter d'objets d'analyse spécifiques, D. Ricardo a retenu l'hypothèse d'un salaire
avancé égal à un salaire fixe de subsistance et P. Sraffa a, en revanche, privilégié celle d'un salaire payé post factum
supposé variable. On ne peut pour autant en déduire avec C. Bidard que les salaires avancés seraient toujours fixes
et les salaires payés post factum toujours variables. Les distinctions avancé/payé post factum et fixe/variable ne se
recouvrent pas par nature. »
292
Voir aussi la note suivante de Sraffa quoiqu'elle ne soit pas sans ambiguïté : « the difference is not merely that wages
were there constant and here they are variable: they are also defined in different way – in the former as a list of
commodities, in the latter as a proportion of aggregate » (cité dans Perri (2014), p. 7).

77
salaire, une variation du salaire n'est pas envisageable complètement indépendamment de la
variation des prix relatifs. Or, la tâche de la théorie de la valeur comme entendu par Sraffa consiste
à « find a set of conditions that will make these prices appear to be necessary. This means, given the
unknowns, find the equations (i. e. the constants). » Pour que la répartition entre salaires et profits
soit une cause qui rend nécessaire les prix au même titre que la technique, elle doit être
envisageable complètement indépendamment des prix. Chez les classiques, ce n'est que le panier
salarial en termes physiques qui est déterminé en dehors du « core » (Garegnani)293, alors que la
valeur du panier salarial (le salaire monétaire) est déterminée au sein du « core ». Chez Sraffa, par
contre, la théorie de la valeur exige une détermination du salaire complètement en dehors du cœur.
Dans la théorie de Sraffa, la répartition est une catégorie logiquement prioritaire par rapport aux
prix. C'est la raison pour laquelle Sraffa adopte le concept d'un salaire payé post-factum comme
fraction du revenu national.294 En utilisant la conception classique, la répartition ne serait pas une
catégorie complètement autonome et indépendante des prix.
Le concept d'un salaire payé post-factum comme fraction du revenu national répond alors au besoin
d'envisager une variation du salaire w indépendamment des prix relatifs. Après avoir introduit ce
concept dans les §§ 8 et 9, Sraffa développe ses implications dans les §§ 10, 11 et 12. D'abord (§
10), il introduit le travail : « The quantity of labour employed in each industry has now to be
represented explicitly, taking the place of the corresponding quantities of subsistance. »295 Le salaire
comme fraction du revenu national est d'abord un nombre pur sans dimension ; comme tous les n
prix p, le salaire aussi est exprimé en termes de la marchandise qui sert comme numéraire. Pour que
la dimension du salaire soit définie de manière complète au niveau microéconomique, c'est-à-dire
dans les équations de prix, il est nécessaire d'ajouter le travail comme quantité économique en
proportion de laquelle le salaire est payé. Dans les équations de prix, le salaire a, par conséquent, la

unités de la marchandise numéraire


dimension [ ] . Ainsi, w est « the wage per unit of labour, which
unité du travail
like prices will be expressed in terms of the chosen standard. (See further, on the choice of a
standard, § 12.) »296
Cette dernière remarque semble étrange puisque le § 12 suit presque immédiatement, quatre lignes
293
Garegnani (1984).
294
Selon l'interprétation proposée ici la raison pour laquelle Sraffa change la conception du salaire n'est pas tout
simplement le fait que le développement de la marchandise-étalon l'exige, comme le veut par exemple Faccarello :
« Ce n'est pas, à notre avis, par pur réalisme (comme le laisse entendre Sraffa […] ), que le salaire est payé post-
factum dans son intégralité : il s'agit là au contraire d'une condition absolument indispensable à la construction de
l'étalon des valeurs ». (Faccarello (1974), p. 178).
295
Sraffa (1960), § 10 (nos italiques). Ici l'édition italienne nous semble plus précise : « Diventa perciò necessario che
la quantità di lavoro impiegato in ciascuna industria sia esplicitamente rappresentata nelle equazioni, dove essa
prenderà il posto delle corrispondenti quantità di beni di sussistenza » (nos italiques).
296
Sraffa (1960), § 10.

78
plus tard seulement. Cela s'explique en effet par le fait que le § 12 n'est qu'une pure implication des
§§ 8, 9 et 10. Soit w le salaire en termes de la marchandise numéraire par unité de travail ou le taux
de salaire, ws le salaire comme fraction du revenu national, c'est-à-dire la part de la masse salariale
dans le revenu national et W la masse salariale. En adoptant le concept d'un salaire payé post-
factum comme fraction du revenu national, Sraffa pose l'égalité : w = ws.
W wxl
ws étant par définition w s = = , il s'ensuit que Sraffa pose l'égalité
x [I − A] p x [ I −A] p
xl = x[I – A]p. En d'autres mots, Sraffa met x[I – A]p = 1 dans le § 12, parce qu’il a normalisé de
manière arbitraire la quantité de travail annuel à 1 dans le § 10. Effectivement, la solution pour le
taux de profit r et les prix relatifs ne dépend que de l'égalité xl = x[I – A]p.

L'égalité x[I – A]p = xl et le problème de la dépendance de la relation


entre taux de profit et taux de salaire à l'égard des prix

Récapitulons notre raisonnement en l'exprimant ainsi : d'un point de vue purement formel ou
mathématique, les équations III sont caractérisées par rapport aux équations I et équations II telles
qu'elles sont présentées par Sraffa (pA = p (I) ; pA (1+r) = p (II)) par l'introduction des quantités de
travail comme des données et par l'introduction du salaire w comme une variable (pA (1+r) + wl = p
(III)). En adoptant une marchandise quelconque comme numéraire (pn = 1), on a n équations et n +
1 inconnues (les n – 1 prix relatif, w et r). « The result of adding the wage as one of the variables is
that the number of these now exceeds the number of equations by one and the system can move
with one degree of freedom; and if one of the variables is fixed the others will be fixed too. »297
C'est-à-dire que d'un point de vue formel, le problème est résolu, puisqu’à la fois l'existence et
l'unicité d'une solution économiquement significative sont garanties grâce aux théorèmes de Perron-
Frobenius.
Certes, c'est un résultat remarquable, important et absolument nécessaire de la théorie sraffaienne.
Cependant, cette solution mathématique du problème n'est pas suffisante pour une compréhension
de la théorie des prix de production chez Sraffa. Car le choix du salaire w comme variable
indépendante et d'une marchandise quelconque comme numéraire détermine une solution telle que
le taux de salaire w qui apparaît dans les équations et le salaire comme fraction du revenu national
ws ne sont pas égaux. Or, d'après notre interprétation, la conception du taux de salaire w comme
fraction du revenu national ws est précisément la spécificité des équations III d'un point de vue
économique. Pourquoi en est-il ainsi ? La théorie de Sraffa vise essentiellement à trouver « a set of

297
Sraffa (1960), § 12.

79
conditions that will make these prices appear to be necessary » en se limitant à l'étude de
l'équilibre. Afin de faire apparaître le fait que les prix sont nécessairement déterminés (sous la règle
de l'uniformité du taux de profit), les conditions (en tant que causes) doivent être déterminées avant
la détermination des prix et indépendamment de ceux-ci (en tant qu’effets).298 Les deux causes qui
déterminent les prix de production sont la technique et la répartition du revenu national.
La technique étant donnée, il s'agit de déterminer la répartition indépendamment des prix. Sous cet
angle, la spécificité des équations III est la conception du salaire comme fraction du revenu national
(w=ws ↔ xl = x[I – A]p) qui permet une variation du salaire comme variable exogène, de sorte que
cette variation est à la fois économiquement significative et indépendante des prix. En posant
l'égalité entre la valeur du produit net x[I – A]p et le travail direct xl, non seulement la variation du
salaire w est indépendante des prix, mais la masse des profits et la part des profits dans le revenu
national sont également indépendantes des prix :
Π W
+ =1
x [ I − A] p x [ I −A] p
Π
+w s=1
x [ I − A] p
Π=(1−w s) x [ I −A] p
Π=(1−w s) xl
Ce résultat des §§ 10 et 12 n'a guère été remarqué ou discuté dans la littérature post-sraffaienne ; et
cela malgré le fait que c'est bien la normalisation déjà adoptée dans les paragraphes 10 et 12 et non
la marchandise-étalon qui résout le problème suivant que Sraffa aborde dans son introduction de
1951 : Ricardo, écrit Sraffa,

« was troubled by the fact that the size of this product [the national product divided between
classes] appears to change when the division changes. Even though nothing has occurred to
change the magnitude of the aggregate, there may be apparent changes due solely to change
in measurement, owing to the fact that measurement is in terms of value and relative values
have been altered as a result of a change in the division between wages and profits. […]
Thus the problem of value which interested Ricardo was how to find a measure of value
which would be invariant to changes in the division of the product; for, if a rise or fall of
wages by itself brought about a change in the magnitude of the social product, it would be
hard to determine accurately the effect on profits. »299

Ce problème est résolu par Sraffa dans les §§ 10 et 12 en adoptant comme numéraire le produit net
par unité du travail (xl = x[I – A]p).
Bien que la valeur du produit net, la masse des profits et la part des profits dans le revenu national
soient déterminées indépendamment des prix avec la conception du salaire comme fraction du
298
Voir Gilibert (2006).
299
Sraffa (1951), p. xlviii.

80
revenu national (w=ws), ceci n'est pas le cas pour le taux de profit r ou pour la relation entre taux de
salaire et taux de profit :
Π W W
+ =1 (1), =w s (2), Π=rxAp (3)
x [ I − A] p x [ I −A] p x [ I − A] p
rxAp
+w s=1
x [ I − A] p
rxAp=(1−w s) x [ I − A] p
x [ I −A] p
r =(1−w s ) (1a)
xAp
Puis que x [ I −A] p=xl et x [ I −A]λ=xl 300 il s'ensuit :
xl
r =(1−w s ) (1b)
xAp
x [ I −A]λ
r =(1−w s ) (1c)
xAp
x [ I − A] λ xl
r Ricardo / Marx=(1−w s) = r Ricardo / Marx=(1−w s) (1d)
xA λ xA λ
(1a) = (1b) = (1c) ≠ (1d)
Les équations (1a), (1b) et (1c) montrent le taux de profit comme fonction du taux de salaire et une
proportion particulière. Les proportions dans (1b) et (1c) découlent immédiatement de l'égalité
x[I – A]p = xl. Sraffa aborde dans le paragraphe 22301 deux de ces proportions qui constituent le
cadre de toute son analyse : la proportion « hybride » entre travail et moyens de production qui
apparaît dans l'équation (1b) fait l'objet de l'analyse du chapitre III (« Les proportions entre le
travail et les moyens de production » ) et la proportion homogène entre la valeur du produit net et la
valeur des moyens de production qui apparaît dans l'équation (1a) est adoptée dans le dernier
paragraphe 22 du chapitre III et dans le chapitre IV. La troisième proportion que Sraffa mentionne
est celle entre le travail direct et le travail indirect qui apparaît dans l'équation (1d). La raison pour
laquelle Sraffa ne l'utilise pas302 est précisément qu'elle ne découle pas de l'égalité x[I – A]p = xl
( (1a) = (1b) = (1c) ≠ (1d) ).

300
λ sont les coéfficients de travail verticalement intégré : λ=[ I − A]−1 l (voir Pasinetti (1988), p. 97). En
multipliant par le vecteur x des quantités des marchandises produites on obtient x λ=x [ I −A]−1 l et ainsi
x [ I −A]λ=xl .
301
Voir Sraffa (1960), § 22: « In trying to identify the 'balancing' proportion it is convenient to replace the hybrid
'proportion' of the quantity of labour to the value of the means of production which we have been using up to this
point, with one of the corresponding 'pure' ratios between homogeneous quantities. There are two such
corresponding ratios, namely the quantity-ratio of direct to indirect labour employed, and the value-ratio of net
product to means of production. We shall adopt the latter here. »
302
Voir Sraffa (1960), la note de base de page 1 du § 22 : « In general (i.e. for all the industries that do not use the
'balancing' proportion) these two ratios will coincide only when the value-ratio is calculated at the values for
w = 1. »

81
Le point commun des équations (1a), (1b) et (1c) qui pose problème est la valeur du capital (le
dénominateur xAp). Cette valeur pose problème à cause de l'apparition des prix qui, à leur tour,
dépendent de la répartition. Ainsi, l'effet d'une variation du salaire w s sur le taux de profit r dépend
des variations des prix. Autrement dit, la relation entre taux de salaire et taux de profit n'est pas
indépendante des prix. Or, la théorie de la valeur telle qu'elle est entendue par Sraffa doit être
capable de saisir cette relation indépendamment des prix de manière à ce qu'il est démontré que les
prix sont rendus nécessaire par deux causes, à savoir la technique et la répartition. Le taux de salaire
étant donné, la preuve en exige une connaissance précise du taux de profit r avant que les prix
soient déterminés. C'est le problème à résoudre.
Pour ce faire, Sraffa, dans le chapitre III, analyse d'abord la raison pour laquelle les prix dépendent
de la répartition ( c'est le « preliminary survey of the subject »303 ) afin de pouvoir identifier ensuite
les conditions qu'une marchandise doit remplir pour être une mesure de valeur invariable face aux
variations de la répartition. Dans le chapitre IV, il identifie une telle marchandise.

La dépendance des prix de la répartition et les conditions


pour une mesure invariable de la valeur

Sraffa analyse304 l'effet d'une variation de la répartition sur les prix de production à la condition
d'une inégalité des proportions entre travail et moyens de production, le but étant d'identifier une
mesure invariable face à ces variations. Dans ce qui suit, nous allons montrer que le chapitre 3 de
Production des marchandises par des marchandises contient une critique immanente de l'approche
de Ricardo (et de Marx) au sens suivant : l'identification d'une telle mesure invariable, si elle existe,
doit se fonder évidemment sur une connaissance des causes des variations de prix relatifs suite à
une répartition changée. Or, Sraffa montre que l'analyse ricardienne (et marxienne) des variations de
prix n'est pas complète.
Le point de départ du chapitre 3 est, comme dans les sections I – III du chapitre I des Principes, les
situations hypothétiques dans lesquelles les prix de production sont déterminés seulement par la
quantité de travail incorporé305 : d'abord (§ 14), Sraffa suppose w égal à l'unité. Ensuite, il imagine
une baisse de salaire avec l'apparition correspondante d'un taux uniforme de profit à condition d'une
303
Sraffa (1960), § 20 (nos italiques).
304
Cf. Sraffa (1960), § 13 : « We proceed to give the wage (w) successive values ranging from 1 to 0: these now
represent fractions of the national income (cp. §§ 10 and 12). The object is to observe the effect of changes in the
wage on the rate of profits and on the prices of individual commodities, on the assumption that the methods of
production remain unchanged. » Le § 16 ajoute : « Nothing is assumed at the moment as to what rate of profits
corresponds to what wage reduction; all that is required at this stage is that there should be a uniform wage and a
uniform rate of profits throughout the system. »
305
Voir ci-dessus.

82
composition organique uniforme dans les différentes branches (§ 15). À cette condition, la variation
de la répartition n'influence pas les prix de production. Il tire donc la conclusion suivante,
conformément au sujet des sections IV et V du chapitre I des Principes : « The key to the
mouvement of relative prices consequent upon a change in the wage lies in the inequality of the
proportions in which labour and means of productions are employed in the various industries. »306
Dans le paragraphe 16, Sraffa explique la raison pour laquelle un changement des prix relatifs suite
à une variation de la répartition est nécessaire si les « proportions » sont inégales et le taux de profit
uniforme. L'inégalité des proportions et l'uniformité du taux de profit – et de façon contrefactuelle,
l'invariance des prix – étant supposées, il en résulterait des déséquilibres à l'intérieur des branches :
si le salaire baisse et qu’un taux de profit apparaît, les branches avec une composition organique
relativement élevée enregistreraient un déficit, et les branches avec une composition organique
relativement faible afficheraient un excédent. Ainsi, Sraffa montre que le rôle des variations des
prix relatifs consiste justement en « redressing the balance in each industry. »307
À partir de ce constat concernant le rôle des variations des prix ou bien leur cause, Sraffa
s’interroge sur la façon précise dont le rétablissement de l'équilibre est effectué (§§ 18 et 19) : « To
achieve this object it is first of all the price-ratio between each product and its means of production
that one expects to come into play. »308 Dans le paragraphe 18, Sraffa ne considère que les variations
des prix de l'output, tel que le font Ricardo et Marx, en supposant implicitement constants les prix
des moyens de production. Ainsi, les directions des changements de prix à cause d'une baisse de
salaire seraient comme suit : dans les branches qui ont une composition organique élevée et qui
enregistreraient par conséquent un déficit à prix constants, on s'attend à une hausse du prix du
produit par rapport à ses moyens de production pour assurer l'équilibre. Dans les branches qui ont
une composition organique faible et qui présenteraient par conséquent un excédent à prix constants,
on s'attend à une baisse du prix du produit par rapport à ses moyens de production pour garantir
l'équilibre.
C'est, en substance, le résultat de l'analyse ricardienne 309 et marxienne des mouvements de prix suite
à un changement de la répartition. En ce qui concerne le choix d'une mesure invariable, on pourrait,

306
Sraffa (1960), § 15. Cf. Ricardo (1821) : « This difference in the degree of durability of fixed capital, and this
variety in the proportions in which the two sorts of capital may be combined, introduce another cause, besides the
greater or less quantity of labor necessary to produce commodities, for the variations in their relative value – this
cause is the rise or fall in the value of labor. »
307
Sraffa (1960), § 20.
308
Sraffa (1960), § 18.
309
Cf. Ricardo (1821), p. 38 : « In proportion to the durability of capital employed in any kind of production the
relative prices of those commodities on which such durable capital is employed will vary inversely as wages; they
will fall as wages rise, and rise as wages fall; and, on the contrary, those which are produced chiefly by labor with
less fixed capital, or with fixed capital of a less durable character than the medium in which price is estimated, will
rise as wages rise, and fall as wages fall. » En ce qui concerne Marx voir le chapitre 11 du livre III du Capital.

83
sur la base de cette analyse des mouvements des prix de l'output, s'imaginer « a 'critical proportion'
of labour to means of production which marked the watershed between 'deficit' and 'surplus'
industries. An industry which employed thath particular 'proportion' would show an even balance –
the proceeds of the wage-reduction would provide exactly what was required for the payment of
profits at the general rate. »310 En utilisant une marchandise produite par une telle branche en tant
que mesure de la valeur, on pourrait sans équivoque attribuer une fluctuation donnée de prix aux
conditions de production de la marchandise qu'on mesure. La marchandise produite de la branche
caractérisée par la proportion critique serait ainsi la mesure invariable cherchée.
Cependant, l'étude du rétablissement de l'équilibre au moyen des variations de prix n'est pas
achevée tant que l'on se limite aux prix de l'output. La critique immanente de Ricardo consiste en ce
que Sraffa, dans les paragraphes 19 et 20, prend en compte aussi les variations de prix de l'input, ou
bien les variations de prix des éléments du capital xAp. À la suite d'une baisse de salaire et de
l'apparition d'un taux de profit, par exemple, le prix de l'output d'une branche avec une composition
organique élevée ne doit pas nécessairement augmenter pour rétablir l'équilibre. C'est le cas si les
moyens de production utilisés dans cette branche sont eux-mêmes produits dans une branche avec
une composition organique extrêmement faible. En somme, dès que l’on considère également les
variations de prix des intrants, la direction des mouvements de prix semble a priori imprévisible.
Cette complication ne concerne pas seulement le rapport des prix d'un produit et de ses moyens de
production, mais aussi les prix relatifs de deux produits (§ 20) :

« As a result, the relative price-movements of two products come to depend, not only on the
'proportions' of labour to means of production by which they are respectively produced, but
also on the 'proportions' by which those means have themselves been produced, and also on
the 'proportions' by which the means of production of those means of production have been
produced, and so on. The result is that the relative price of two products may move, with the
fall of wages, in the opposite direction to what we might have expected on the basis of their
respective 'proportions' ».311

La prise en compte des variations de prix de l'input montre que la condition de l'invariance d'un prix
identifiée par Ricardo n'est pas suffisante. Outre la ‹ proportion critique › entre le travail et les
moyens de production dans la branche considérée, il faut que cette même proportion soit utilisée
dans toutes les couches antérieures du processus de production de l'ensemble des moyens de
production (§ 21). Sraffa nomme cette deuxième condition la « condition de récurrence ». Si cette
condition est remplie et que la répartition change, une telle branche reste en équilibre et il n'y a donc
pas de raison pour une variation de prix relatif de l'output qui prend naissance dans les conditions

310
Sraffa (1960), § 17.
311
Sraffa (1960), § 20.

84
de production de la branche considérée.312 Notamment, dans une telle branche équilibrée, le
rapport entre prix de l'output et prix des moyens de production ne change pas.313
De ce fait, il est possible d'exprimer la condition de l'invariance d'un prix face à la répartition au
moyen des grandeurs homogènes au lieu du rapport hybride entre quantité de travail et valeur des
moyens de production (§ 22). Pour la branche équilibrée, s vaut ainsi que le rapport entre la valeur
du produit net (ps – ∑ asi pi) et la valeur des moyens de production (∑ a si pi) est constant, quel que
soit l'état de la répartition314 : [ps (r) – ∑ asi pi (r)] / ∑ asi pi (r) = Ys / Ks = const. pour 0 ≤ r ≤ R
La marchandise d'une telle branche s, dont la propriété caractéristique est l'indépendance du rapport
entre valeur du produit net et valeur des moyens de production de la répartition, serait la mesure
invariable cherchée.

La marchandise-étalon

Il s'ensuit pour le taux de profit d'une telle branche :


Π s Y s Π s Y s Y s −W s Y s W Y wl
r= = = = (1− s )= s (1− s )
Ks Ks Y s Ks Y s Ks Ys Ks Ys
Π s Y s −W s Y s W s
r= = = −
Ks Ks Ks Ks
avec Ys / Ks = const. et Ys = const. pour 0 ≤ r ≤ R (à cause de la condition de récurrence et à la

xl
différence de : r =( 1−w s ) ).
xAp
Même s'il est impossible de trouver une marchandise simple qui remplit la condition de récurrence,
il est toujours possible, tel que Sraffa le montre dans les chapitres 4 et 5, de construire une
marchandise composite qui la remplit. L'idée directrice est de partir du système économique concret
qui est donné et de dériver de ses branches fondamentales un « système étalon » de façon que les
diverses marchandises simples figurent dans l'output et dans l'input des branches dans les mêmes
proportions. Le produit et les moyens de production du système étalon étant « quantities of the self-
same composite commidity »315, les deux agrégats sont homogènes et peuvent être mis en relation
sans recours aux prix, c'est-à-dire en tant que quantités physiques. Sraffa nomme ce rapport du
produit net aux moyens de production du système étalon le rapport étalon R.

« The ratio of the values of the two aggregates would inevitably be always equal to the ratio
312
Cf. Sraffa (1960), § 21 et § 23.
313
Cf. Sraffa (1960), § 21.
314
Cf. Kurz (1977), pp. 108-109.
315
Sraffa (1960), § 24.

85
of the quantities of their several components. Nor, once the commodities had been
multiplied by their prices, would the ratio be disturbed if those individual prices were to
vary in all sorts of divergent ways. Thus in the Standard system the ratio of the net product
to the means of production would remain the same whatever variations occurred in the
division of the net product between wages and profits and whatever the consequent price
changes. »316

Ainsi, le rapport étalon remplit la condition de récurrence.


Le fait que, dans le système étalon, les marchandises simples figurent dans les mêmes proportions
parmi le produit que parmi l'ensemble des moyens de production implique que le rapport étalon R
signifie non seulement le rapport (physique ou en valeur) du produit net aux moyens de production
du système total, mais aussi le taux uniforme de surplus physique de toutes les branches
fondamentales.317 On peut utiliser cette propriété pour construire le système étalon de manière
formelle.318 On cherche ainsi le vecteur des quantités physiques q tel que pour les taux de surplus
des différentes branches fondamentales k vaut :
(1) R1 = R2 = … = Rk = R
(2) ( q1 – ∑ aj1 qj ) / ∑ aj1 qj = ( q2 – ∑ aj2 qj ) / ∑ aj2 qj = … = ( qk – ∑ ajk qj ) / ∑ ajk qj = R
(3) ( 1 + R ) ∑ aji qj = qi ; i, j = 1, 2, …, k
(4) ( 1 + R ) q A = q
1
(5) qA= q
1+ R
1
(6) qA=ηq ; η=
1+R
(7) q ( η I – A ) = 0
La condition nécessaire pour que (7) ait une solution non nulle est :
(8) det ( η I – A ) = 0
Parmi les solutions pour η qui sont des valeurs propres de la matrice A, il n'y a qu'une seule valeur
propre associée à un vecteur propre positif q et donc économiquement significative. C'est la valeur
propre dominante ηmax. Les valeurs pour q qui résultent de l'équation (6) en utilisant η max ne
déterminent que la structure de production du système étalon. Pour en dériver le niveau de
production xs, Sraffa introduit la condition que la quantité de travail employée dans le système
étalon (xsl = Ls) soit la même que celle du système concret (xl = L) :319
(9) xl = L = Ls = xsl ;
→ xs = q X ; X étant la matrice diagonale correspondante au vecteur x.

316
Sraffa (1960), § 28.
317
Sraffa (1960), § 27 et § 28.
318
Cf. Pasinetti (1988), pp. 114-122, pp. 277-299 ; Kurz (1977), pp. 127-130.
319
Cf. Sraffa (1960), § 10, § 26, § 33.

86
Le produit net Y du système étalon que Sraffa appelle le produit net étalon ou Revenu National
Étalon est :
(10) Y = xs [I – A] ps
Si w ≠ ws ↔ xs [I – A] ps ≠ xsl , on aurait :
xs l x [ I −A] p s xs l
r =(1−w ) s =( 1−w ) R ou
x s [ I − A] p s xs A ps x s [ I − A] p s
x s [ I − A] ps xs l x sl
r= −w =R−w .
xs A ps xs A ps xs A ps
Mais avec l'égalité x[I – A]p = xl du système des équations III, on a w = ws, et donc :
x s [ I − A] p s
r =(1−w s )
x s A ps
Cette dernière équation illustre nettement la différence de l'effet d'une variation du salaire sur le
taux de profit dans le système concret et dans le système étalon : dans le système concret, deux
effets jouent sur le taux de profit : r est influencé à la fois par la variation de w s et par la variation
des prix, qui entraîne à son tour un changement du rapport entre la valeur du produit net et la valeur
des moyens de production. Dans le système étalon, par contre, le rapport étalon ( x s [I – A] ps ) / ( xs
A ps ) est constant et égal à R, quelle que soit la valeur de r ; les variations de prix suite à une
variation de la répartition ne changent pas ce rapport :
r = R (1 – ws)
La relation linéaire entre le salaire et le taux de profit ainsi dérivée « is of interest only if it can be
shown that its application is not limited to the imaginary Standard system but is capable of being
extended to the actual economic system of observation. »320
Le système des équations III :
(1) p x A (1+r) + lw = px
(2) x [I – A] p = xl
Le système-étalon est construit tel que xl = xsl et xsl = xs [I – A] ps.
Dans le système réel, on utilise au lieu de l'égalité xl = x [I – A] p désormais l'égalité
xl = xs [I – A] ps, c'est-à-dire qu’on choisit la valeur du produit net étalon par unité de travail comme
numéraire :
(1) p x A (1+r) + lw = px
(2) xs [I – A] ps = xl
Lorsque le salaire est exprimé de cette manière comme fraction du revenu national étalon, la
relation linéaire entre taux de profit et taux de salaire r = R (1 – ws) vaut aussi pour le système

320
Sraffa (1960), § 31.

87
concret. Car la valeur du produit net et les coefficients techniques sont les mêmes pour le système-
étalon que pour le système concret. Le système-étalon ne se distingue du système concret que par
les proportions entre les branches.

« Particular proportions, such as the Standard ones, may give transparency to a system and
render visible what was hidden, but they cannot alter its mathematical properties. The
straight-line relation between the wage and the rate of profits will therefore hold in all
cases, provided only that the wage is expressed in terms of the Standard product. The same
rate of profits, which in the Standard system is obtained as a ratio between quantities of
commodities, will in the acutal system result from the ratio of aggregate values. »321

Lorsque le salaire w est exprimé comme l'équivalent d'une certaine part donnée du revenu national
étalon, « the share of profits will consist of whatever is left of the actual national income after
deducting from it the equivalent [de cette part donnée] of the Standard national income for wages:
and prices must be such as to make the value of what goes to profits equal »322 à R ( 1 – w) pour
cent de la valeur des moyens de production utilisés.
Le salaire étant donné, il est alors possible de déterminer le taux de profit sans devoir recourir aux
prix. Avant même que les prix soient déterminés, une connaissance précise de la relation entre
salaire et taux de profit est possible. Ainsi, Sraffa a atteint son objectif, à savoir de démontrer qu'une
variation de la répartition est envisageable antérieurement aux et indépendamment des prix de
manière à ce que ceux-ci soient rendus nécessaires par la technique et la répartition.

II.3.2 L'argument fondé sur les manuscrits de Sraffa : l'abandon


d'une approche exclusivement physique

Nous avons vu que ce qui caractérise l'interprétation néo-ricardienne en tant que telle est la
distinction entre d'une part la version authentiquement classique de l'approche du surplus qui est
celle des quantités purement physiques et d'autre part la version marxienne de l'approche du surplus
qui est basée sur les grandeurs de valeur-travail. Cette interprétation remonte à Steedman et a été
développée par Feess-Dörr. Ce dernier résume sa critique détaillée de la lecture marxienne de
Ricardo en indiquant ce qu'il considère comme la raison la plus profonde de la lecture « erronée »
que Marx ferait des Principes : Marx n'aurait pas fait suffisamment de distinction entre une théorie
du profit qui l'explique comme résiduel du produit net social au-delà du minimum social d'existence
et son propre développement d'une telle théorie comme théorie de la plus-value. Marx viserait à une
321
Sraffa (1960), § 31.
322
Sraffa (1960), § 32 (nous soulignons).

88
spécification de la théorie du surplus par la théorie de la plus-value et aurait ignoré qu'il est possible
de développer, comme le ferait Ricardo, la théorie de la valeur-travail et la théorie du surplus sans
pour autant vouloir soutenir la théorie de la plus-value. En résumé, la seule raison pour laquelle
Marx a cru trouver des inconséquences et incohérences dans le texte de Ricardo est son propre
manque de différenciation entre une explication générale du profit en termes de surplus physique et
sa spécification en termes de plus-value.323
L'affirmation néo-ricardienne d'un lien général entre Ricardo et Sraffa (via Dmitriev et
Bortkiewicz), lien qui consisterait en une version des seules quantités physiques de l'approche
classique, se fonde notamment sur deux arguments : l'ouvrage de 1960, en particulier la
marchandise-étalon, est présenté d'une part comme la généralisation immédiate de la prétendue
« corn-ratio theory of profits » de l'Essai, et d'autre part, comme la solution définitive de la quête
ricardienne d'une mesure invariable de la valeur. Sur la base de notre lecture de l'Essai et des
Principes, nous avons formulé une critique des deux arguments.
En outre, nous avons tiré de la lecture des textes de Marx la conclusion que c'est, au contraire, la
théorie de la production de la plus-value relative qui représente une généralisation immédiate de ce
qui est l'essentiel de la théorie de Ricardo, à savoir la théorie dynamique du développement du taux
général de profit dans le temps. Compte tenu du fait que la théorie statique de la détermination du
taux de profit n'est jamais, dans les publications de Ricardo, articulée de manière explicite et
détaillée, la théorie de la production de plus-value absolue peut être lue comme une tentative de
faire apparaître explicitement ce qui reste implicite chez Ricardo. C'est au moins l'intention de
Marx, et a priori, une telle interprétation a la même légitimité qu'une reformulation sraffaienne de
la théorie ricardienne de la détermination du taux de profit en termes de distinction entre
marchandises fondamentales et marchandises non-fondamentales.324
Finalement, notre lecture de Production des marchandises par des marchandises a montré que
Sraffa lui-même pose, de manière tout à fait implicite, une égalité quantitative entre travail et
valeur, à savoir l'égalité entre le travail direct et la valeur du produit net. Cette égalité est, d'ailleurs,
ce que l'on pourrait qualifier comme étant l'équation fondamentale de Marx :
K + L = K + S + V, K étant le prix agrégé des moyens de production ; d'où
L=S+V
Cette équation exprime la proposition de base de la théorie de la valeur-travail marxienne selon
laquelle le résultat de la dépense de la force de travail, c'est-à-dire du travail vivant (L), est la valeur
réellement nouvelle V + S. Le produit de valeur V + S est la substance de ce que Marx appelle le
323
Cf. Feess-Dörr (1989), pp. 63-64.
324
On n'aborde pas ici la question si les deux interprétations sont dans un rapport excluant ou complémentaire l'une
avec l'autre. Voir à cet égard la deuxième partie de la conclusion.

89
revenu brut, soit la somme des salaires (W) et des profits (P) :
L = S + V = W + P.
Que nous reste-t-il pour fonder la vision néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa ? Le seul
argument qui reste pour fonder l'affirmation quant à la place de Sraffa dans la prétendue filiation
d'une approche purement physique (Ricardo – Bortkiewicz – Dmitriev – Sraffa) est celui basé sur
les notes de Sraffa. Cet argument, qui s'appuie sur des matériaux de Sraffa à la Wren Library
(Trinity College, Cambridge, UK), a été notamment développé par Kurz.

La position de Kurz

En ce qui concerne la position de Sraffa dans la prétendue filiation Ricardo – Dmietriv –


Bortkiewicz – Sraffa d'une version des seules quantités physiques de l'approche classique, c'est
Kurz qui a défendu de la manière la plus précise et complète l'interprétation en question, puisqu’il la
fonde sur une évaluation minutieuse des matériaux archivistiques de Sraffa. 325 Son article Sraffa
and the Labour Theory of Value, qui a comme but explicite de juger la position de Steedman sur la
base des manuscrits archivistiques de Sraffa, se conclut ainsi : « Steedman's interpretation is fully
corroborated by Sraffa's hitherto unpublished papers. »326
La défense de la position de Steedman par Kurz est la plus précise et la plus complète, parce que,
tout en confirmant le raisonnement global de Marx after Sraffa, Kurz admet à la différence de
Steedman et de Feess-Dörr et conformément à Sraffa qu'un point essentiel de la critique que Marx
adresse à Ricardo est justifié : à savoir, l'objection que Ricardo confond le taux de profit et le taux
de plus-value. Kurz montre qu'à partir des années 1940, Sraffa a attribué à Marx le mérite d'avoir
découvert l'existence d'un taux de profit maximum dans le cadre d'un processus circulaire de
production. Sraffa, nous dit Kurz,

« felt that Bortkiewicz had missed the fact that on the whole Marx had been possessed of a
deeper understanding of the problems of value and distribution than Ricardo […]. Marx had
made important progress over and above Ricardo in analyzing the problem of value and
distribution in the context of a circular flow of production. »327

Cependant, d'après Kurz, Sraffa aurait utilisé cette découverte seulement dans le cadre de l'approche
physique en rejetant tout lien entre travail et valeur :

« As a reflection of his deeper knowledge and understanding of Marx's contribution, in the


325
Voir Gehrke/Kurz (1998), Kurz (1998), Kurz (2002), Kurz (2003), Kurz/Salvadori (2005), Gehrke/Kurz (2006),
Kurz (2006), Kurz (2008), Kurz (2009), Kurz/Salvadori (2010), Kurz (2011), Kurz (2012).
326
Kurz/Salvadori (2010), p. 32.
327
Gehrke/Kurz (2006), p. 140. Voir aussi Gehrke (2011).

90
1940s we see Sraffa use such notions as simple reproduction, constant and variable capital,
rate of surplus value, and organic composition of capital. However, Marx's concepts are
typically not simply adopted, but are adapted to Sraffa's own non-labor-value-based
approach. »328

Ainsi, l'argumentation de Steedman serait confirmée :

« Sraffa showed little interest in the problem of the so-called « transformation » of labor
values into prices of production, which had bothered Marx and whose approach
Bortkiewicz had scrutinized critically. According to Sraffa, the early classical economists
had rightly started from physical real costs and were only pushed toward basing their theory
of value on labor magnitudes as a consequence of their inability to overcome the analytical
difficulties they face vis-à-vis the circular flow of heterogeneous commodities. The method
of simultaneous equations […] was not at their disposal. As Sraffa's early work
demonstrates impressively, the classical theory of value and distribution could be elaborated
without any reference to « labor values ». »329

Or, en pleine contradiction avec cette dernière affirmation de Kurz, le problème de la transformation
des valeurs-travail en prix de production est l'aspect chez Marx pour lequel Sraffa s'intéressait le
plus précisément à cause de son statut non résolu. À la différence de Steedman, Feess-Dörr et Kurz,
Sraffa ne pense pas que ce soit une chimère et un faux problème. Qui plus est, il pense avoir résolu
ce problème avec son livre de 1960. Il est notable que, parmi les rares réactions de Sraffa suscitées
par la réception de PMM après sa publication en 1960, il y en ait deux qui tournent justement – et
seulement – autour de cette question : Claudio Napoleoni avait écrit au cours de la seconde moitié
de l'année 1960 une recension de PMM qui n'a été publiée qu'en 1961 dans le Giornale degli
economisti, mais dont Sraffa connaissait les différents brouillons à travers Raffaele Mattioli. En
1960, Stephen Bodington avait également publié une critique du livre sous le pseudonyme de John
Eaton, parue dans Società.330 Parmi les manuscrits de Sraffa, on trouve le brouillon d'une « Risposta
a Napoleoni »331 du 31 décembre 1960 ainsi que des notes et des lettres à propos de la recension de
328
Gehrke/Kurz (2006), p. 111.
329
Gehrke/Kurz (2006), p. 118.
330
Voir Bellofiore/Potier (1998).
331
La « Risposta a Napoleoni » est citée dans Bellofiore (2010), pp. 22-23 : « In realtà, non c’è più contraddizione fra il
1° e il 3° volume del Capitale di Marx di quanto vi sia fra la 1 a e la 3a ed. dei Principi di Ricardo. In entrambi i casi,
si comincia con una teoria del valore-lavoro che si applica allo scambio delle singole merci nella società primitiva in
cui si suppone che tutto il prodotto vada ai lavoratori (o almeno, che non vi sia differenza nel capitale impiegato nei
vari rami). Questi valori vengono poi modificati quando vi sia da tenere conto di un sovrappiù che si suppone
distribuito ai capitalisti in base a un saggio uniforme del profitto: i valori di scambio ne risultano modificati secondo
la maggiore o minore quantità di capitale impiegata per unità di lavoro, nel produrre la varie merci e i prezzi di
alcune di queste salgono e quelli di altre scendono. Quando però si considerino, anziché i prezzi delle singole
merci, i valori di grandi aggregati di merci (quali il prodotto nazionale, il reddito nazionale, il sovrappiù sociale, il
salario complessivo; e cioè le quantità che entrano in gioco quando si tratti di teoria della distribuzione, di
determinazione del sovrappiù, e di calcolo del saggio general [sic] del profitto) in questi le fluttuazioni delle singole
merci si compensano approssimativamente, e gli aggregati possono di nuovo essere misurati dal valore-lavoro.
Questo è quel che Ricardo fa quando, nella sua 3a edizione, sceglie come ‘misura invariabile dei valori’ una merce
che formi il ‘giusto mezzo’ fra i due estremi formati dalle merci il cui prezzo si compone quasi esclusivamente di
salario e da quelle basate prevalentemente sul profitto. Lo stesso risultato Marx lo raggiunge mediante la

91
Eaton.332
Sraffa y affirme que, au niveau des agrégats, la transformation des valeurs en prix de production
opérée par Marx est correcte de manière approximative. Même si au niveau des prix relatifs, la
théorie de la valeur-travail n'est pas valide en général, elle l'est en général au niveau des agrégats.
Or, chez Ricardo et Marx, ceci ne vaut qu'approximativement. Pour contrer le « tiresome objector »
qui allègue également des divergences hypothétiques au niveau des agrégats, une solution exacte est
nécessaire. Comme en témoigne Sraffa, la marchandise-étalon est, elle, conçue comme une solution
exacte.
Si ce n'est pas le problème de transformation, quel est le fondement de la position de Kurz ? Sur
quelles notes s'appuie l'interprétation néo-ricardienne de la théorie sraffaienne comme une approche
purement physique au sens d'un « non-labor-value-based approach » ? En effet, ce sont uniquement
des notes que Sraffa avait prises autour des années 1927/28. Seulement durant cette période, les
notes de Sraffa témoignent d'une approche purement physique qui s'oppose à la théorie de la valeur-
travail dans toutes ses versions. Or, les manuscrits des années 1940 et les notes autour de 1960
montrent, tout au contraire, que Sraffa adopte la théorie de la valeur-travail, en particulier dans sa

trasformazione dei valori in prezzi di produzione, usando il saggio generale del profitto che ottiene dalla media dei
saggi particolari dei singoli rami di produzione. Quella che ho chiamato « merce-tipo » e che ha incontrato così
poco favore, è proposta come un metodo per risolvere questo problema con esattezza anziché approssimativamente:
essa occupa precisamente la posizione intermedia richiesta da Ricardo e soddisfa la condizione di ‘invariabilità’
che egli richiede per questo problema: inoltre, basta che le equazioni del sistema reale da cui si parte vengano
ridotte in modo che esse impieghino uguale quantità di lavoro, i coefficienti del sistema tipo sono i ‘pesi’ che si
devono dare ai singoli saggi del profitto perché la loro media ponderata dia esattamente il saggio generale del
profitto. (D3/12/111/249-51) » (nos italiques).
332
Les notes sur Eaton sont citées dans Bellofiore (2010), pp. 24-26 : « The proportions of M. are based on the
assumption that the comp. of any large aggr. of commodities (wages, profits, const cap.) consists of a random
selection, so that the ratio between their aggr. (rate of s.v., rate of p.) is approx. the same whether measured at
‘values’ or at the p. of prod. corresp. to any rate of s.v. This is obviously true, and one would leave it at that, if it
were not for the tiresome objector, who relies on hypothetical deviations: suppose, he says, that the capitalists
changed the comp. of their consumption (of the same aggr. price) to commods of a higher org. comp., the rate of s.v.
would decrease if calc. at ‘values’, while it would remain unchanged at p. of prod which is correct? - and many
similar puzzles can be invented. (Better: the caps switched part of their consumption from comms of lower to higher
org. comp., while the workers switched to the same extent theirs from higher to lower, the aggr. price of each
remaining unchanged ...) It is clear that M's pros are not intended to deal with such deviations. They are based on the
assumption (justified in general) that the aggregates are of some average composition. This is in general justified in
fact, and since it is not intended to be applied to detailed minute differences it is all right. This should be good
enough till the tiresome objector arises. If then one must define which is the average to which the comp. should
conform for the result to be exact and not only approximate, it is the St. Comm. --- But what does this average
‘approximate’ to? i.e. what would it have to be composed of (what weights shd the average have) to be exactly the
St. Com.? i.e. Marx assumes that wages and profits consist approximately of quantities of st. com. (D3/12/111, 140)
». « The tiresome objector says. Suppose that the (ratio of wages to profits) the rate of surplus value is 100% at
values, but 150% if calculated at current prices of production. Which is the correct one? Now M. would, I think,
reject this question. He would say that his system is based on the assumption that the ratio of these aggregates is
approximately constant, whether at values or prices. And that such deviations do not occur in fact. Although still
correct in fact, this answer is not found adequate at the present day, after 100 years onslaught. It must be faced. And
if such a situation occurred, it is clear that the ‘prices’ rate would be the correct one. In effect, the workers get 40%
of the nat. income: on what commds. they spend it, depends on ‘utility’: whether they choose to spend their 40% on
high or low org. comp. commodities does not affect the degree of exploitation. From which I should conclude that
the relevant rate of s.v. is to be taken at ‘prices’ (D3/12/111: 138). »

92
version marxienne, au niveau des agrégats et abandonne sa position antérieure. Le simple fait que
ces notes aient été rédigées à une date ultérieure que celles qui fondent la position de Kurz nous
suffit pour refuser l'argument néo-ricardien basé sur les archives. L'aperçu suivant des sources
archivistiques n'a pour but que de montrer ceci au lecteur. Compte tenu du fait que nous n’avons
accès aux manuscrits qu’à travers la littérature secondaire, nous renonçons à la tentative d'une
reconstruction rationnelle. Une telle reconstruction rationnelle n'est d'ailleurs pas nécessaire pour
notre conclusion finale.333

La transition du système des équations I et II au système des équations III


dans une perspective génétique

L'interprétation a cherché à montrer que les équations I, II et III ont comme même objet une
production capitaliste des marchandises par des marchandises et que les différences entre elles ne
s'expliquent que par la condition respective des prix relatifs qui doit être mise en lumière. Même si
la production capitaliste des marchandises par des marchandises n'est possible qu'à l'aide du travail
vivant en tant que travail salarié, il n'est pas nécessaire de faire apparaître le salaire et le travail
dans les équations I et II. La raison en est que d'un point de vue analytique les équations I et II
visent à illustrer la technique comme cause des prix relatifs étant donné la règle capitaliste de la
distribution du surplus entre les branches, à savoir l'uniformité du taux de profit.
Or, on sait que Sraffa a développé les équations I et II pendant sa première phase constructive (1927
–1931) sur le fond de sa redécouverte de l'approche classique. 334 Cette redécouverte étant
caractérisée par l'opposition immédiate à la théorie néoclassique, Sraffa utilise comme le critère de
distinction entre l'approche classique et l'approche marginaliste celui de l’objectivisme vs. Le
subjectivisme. Cet objectivisme de Sraffa des années 1920 est un objectivisme purement physique.
Sraffa s'appuie sur Petty et les physiocrates pour instaurer les notions « justes » des coûts physiques
réels (the « loaf of bread ») et du surplus physique. Il critique de manière véhémente la théorie de la
valeur-travail chez Smith, Ricardo et Marx comme une aberration et une « conception purement
mystique » ( « metaphysical », le travail : « not a quantity at all »). Sraffa écrit : « There appears to
be no objective difference between the labour of a wage earner and that of a slave; of a slave and of
a horse; of a horse and of a machine; of a machine and of an element of nature. »335

333
Voir la deuxième partie de la conclusion.
334
Ce point a fait l'objet des recherches suffisantes. Voir notamment l'article édifiant de Signorino (2005) et les travaux
de Gehrke, Kurz et Salvadori : Gehrke/Kurz (1998), Kurz (1998), Kurz (2002), Kurz (2003), Kurz/Salvadori (2005),
Gehrke/Kurz (2006), Kurz (2006), Kurz (2008), Kurz (2009), Kurz/Salvadori (2010), Kurz (2011), Kurz (2012).
335
Cité dans Kurz et Salvadori (2005), p. 419.

93
De ce point de vue purement physique, une représentation du travail dans les équations est
superflue, tout comme une représentation explicite du salaire qui est conçu de manière classique
comme un panier de biens et « thus entering the system on the same footing as the fuel for the
engines or the feed for the cattle. »336 Sur la base de cette conception strictement physique qui est
adoptée par Sraffa dans les années 1920 s'applique la perspective du « man from the moon » qui est
capable de déterminer les prix relatifs en n'observant que des quantités physiques.
L'interprétation du texte de PMM a, de plus, montré qu'à la différence des équations I et II, dans les
équations III qui sont censées faire apparaître la répartition comme cause des prix relatifs, il est
nécessaire d'adopter une nouvelle conception du salaire et de faire apparaître le salaire et le
travail. Une simple lecture du seul texte de PMM, qui annonce de manière explicite la nécessité de
l'introduction du travail337, indique déjà le fait que Sraffa en 1960 a tout simplement abandonné
l'objectivisme physicaliste de la première phase constructive. Et, en effet, on sait que Sraffa a
développé les équations III dans les années 1940 seulement 338 – en 1942, pour être précis. 339 Se
posent alors les questions si et dans quelle mesure les sources archivistiques peuvent aider à éclairer
le problème sur la base de quelle vision de l'approche classique Sraffa a construit les équations III si
ce n'est plus celle d'un objectivisme exclusivement physicaliste. Nous n'entreprenons pas ici de
proposer une reconstruction systématique et exhaustive de ces sources, mais nous nous limitons
plutôt à approfondir ce que sont, d'après notre interprétation, les points essentiels des équations III :
l'introduction d'une nouvelle conception du salaire ( w = ws ) et la nécessité d'une représentation du
travail.

La note Use of the notion of Surplus Value du 13 novembre 1940

Les matériaux archivistiques témoignent du fait qu'au début des années 1940, Sraffa étudie les trois
livres du Capital : De Vivo nous informe que Sraffa « employed part of his time [in the British
camp from 4th July to 9th October 1940] re-reading volume I of Marx's Capital : in his library at
336
Sraffa (1960), § 8.
337
« The quantity of labour employed in each industry has now to be represented explicitly, taking the place of the
corresponding quantities of subsistence » ; « Diventa perciò necessario che la quantità di lavoro impiegato in
ciascuna industria sia esplicitamente rappresentata nelle equazioni, dove essa prenderà il posto delle corrispondenti
quantità di beni di sussistenza » (Sraffa (1960), § 10).
338
Voir De Vivo (2003), Gilibert (2003), Picchio (2011). Voir Picchio (2011), p. 10 : « Sraffa sacrifices the given
subsistence wage as inventory of commodities, and instead expresses wages as a variable, and dependent from
profit, proportion of the net product. In the archive this change of the notion of wages appears explicitly in a
document dated 1-1-43, entitled ‘Transition from 2nd and 3rd equations, i.e. replacement of wages as constant
inventory as wages as variable w’ (D3/12/33.90). »
339
Voir Gilibert (2003), p. 38 : « In 1942 Sraffa was eventually able to write down his 3 rd equations in a quasi final
version, very similar to that familiarized by Production of Commodities (apart from wage, which is still considered
as part of the capital and therefore paid ante factum). »

94
Trinity there is a heavily annotated copy of the 1938 facsimile reprint of the 1889 English edition,
dated by Sraffa on the front-fee endpaper « Metropole Internment Camp Isle of Man Sept. 1940.
[…] It appears that in 1942 Sraffa resumed work on his book; the period from 1942 to 1944 (or
1945) was that of the crucial breakthrough. »340 Gehrke et Kurz y ajoutent l'information que « back
in Cambridge he then carefully scrutinized volume 2 and 3 of Capital. »341
La lecture du livre I du Capital en septembre 1940 aboutit en notes intitulées Use of the Notion of
Surplus Value, qui ont été écrites à partir du 13 novembre 1940. Sraffa y extrait la citation suivante
de Marx : « The prolongation of the working-day beyond the point at which the worker would have
produced an exact equivalent for the value of his labour-power, and the appropriation of that
surplus-labour by capital – this is the process which constitutes the production of absolute surplus-
value. » L'interprétation du texte de Marx donnée ci-dessus a insisté sur l'importance capitale de
cette comparaison hypothétique pour une compréhension de la théorie marxienne et sur le fait
qu'elle peut être aisément reformulée dans le cadre de la théorie sraffaienne des prix de production
(si on veut traiter, à la différence de Sraffa, la question de l'origine du profit). De plus, nous avons
insisté, à l’encontre de Steedman et Pasinetti, sur le fait que l'existence du surplus physique en tant
que substance de profit n'est le résultat ni d'une constellation particulière des coefficients techniques
et du salaire réel (Steedman) ni d'une déduction sur le salaire idéal (Pasinetti), mais de la contrainte
au sur-travail qu'exerce le capital.
Il est remarquable que Sraffa ait discerné le sens précis de la comparaison hypothétique de Marx.
Ainsi, il critique l'interprétation de Benedetto Croce qui est, pour l'essentiel, la même que celle de
Pasinetti : pour Croce comme pour Pasinetti, le système des valeurs serait un système « idéal » de
prix (basé sur le salaire « idéal ») qui en servant comme une mesure théorique permettrait
d'identifier la distorsion des prix dans la société capitaliste réelle. 342 Bellofiore souligne à juste titre
qu'il est « intriguing that Sraffa, preparing his book, did in fact met exactly the argument which
grounds the idea that national income, as the value added in the period, comes out from a
production of commodities by means of commodities which has to pass through the prolongation of

340
De Vivo (2003), p. 14.
341
Gehrke/Kurz (2006), p. 96.
342
Sraffa écrit :
« Serfdom : labour for lord and labour for himself are clearly separated
Slave-labour : all labour appears as done for the master
Wage-labour : all labour appears to be paid for
N.B. 1 Those who (like Croce) say that the labour theory of value applies to an 'ideal' community, in which
commodities actually are exchanged at their value, might as well say that the theory of surplus value only applies to
serfdom, in which labour is clearly {above 'actually'} divided into two parts, paid and unpaid. However, the only
difference (between these cases and capitalism) is the fact that there obvious and here concealed.
N.B. 2 It is absurd to say that the theory of surplus value implies an attack on capitalism, as it would be to say that it
implies a defense of slavery: it simply removes a veil » (cité dans Carter (2014), p. 12).

95
the working day. »343
Or, l'usage que fait Sraffa de la comparaison hypothétique de Marx est différent chez ce dernier.
Chez Marx, la comparaison sert à expliquer l'origine du profit. Chez Sraffa, par contre, la question
de l'origine du profit n'apparaît tout simplement pas, car ce sont les prix relatifs qui doivent être
expliqués. C'est la raison pour laquelle dans la note Use of the notion of Surplus Value Sraffa utilise
le raisonnement de Marx en l'inversant pour donner un nouveau fondement théorique aux
équations I :

« we must imagine to move gradually from the actual state, shortening the working day; as
we start from the actual state, we use its own scale, i. e. prices … as we pass to successive
other states, with shorter + shorter working days, the scale to be used changes + the prices
move nearer (as the rate of profits is reduced) to values – so does the 'point' aimed at
change; until, on the threshold of the state in which only the necessary labour is performed,
the prices practically coincide with values, + the point aimed at with that determined by the
scale of values, i. e. all labourers will have had their hours reduced in the same proportion.
(D3/12/46: 58-9) »344

Le point de départ de PMM est ainsi le résultat de la comparaison hypothétique de Marx inversée.
C'est l'influence de Marx qui motive Sraffa à abandonner l'objectivisme physicaliste des années
1920 et à adopter le lien fondamental entre travail et valeur qui est au cœur de la théorie marxienne.
Ici, nous devons attirer l'attention sur le fait qu'à cet égard, Marx et Sraffa partagent un autre point
commun essentiel.
Quant à Sraffa, Kurz souligne à juste titre que des valeurs

« are essentially to be explained in terms of the ‘true absolute costs of commodities’


(D3/12/6: 11), that is, those costs that cannot be avoided if the respective commodities are
to be procured. These costs can be directly seen in systems without a surplus: the physical
real costs necessarily incurred consist of the necessary means of production used up and the
necessary means of subsistance in support of the workers. Any real economic system
normally generates a surplus. Therefore, in order to render the costs or ‘absolute values’ in
the system under consideration visible, one first has to hypothetically cut down the product,
which is ‘obviously identical with the shortening of the working day’, until the surplus
vanishes (D3/12/40: 175). Seen from this perspective, chapter I of Sraffa’s 1960 book,
which deals with ‘Production for subsistence’, is nothing but the actual system with the
surplus chopped off: it is a hypothetical economic system designed to clear the ground for a
distinction between cost and income. »345

Dans la situation hypothétique décrite par les équations I, les prix relatifs réels sont tels que les
coûts évalués en termes de prix ne reflètent de manière immédiate que les coûts absolus.
Or, c'est en substance la théorie marxienne exprimée sous une autre forme. Marx écrit dans le

343
Bellofiore (2010), p. 19.
344
Cité dans Perri (2014), p. 14.
345
Kurz (2002), p. 187 (nos italiques).

96
premier chapitre Kostpreis und Profit de la première section Die Verwandlung des Mehrwerts in
Profit und der Rate des Mehrwerts in Profitrate du livre III :

« Ce que la marchandise coûte au capitaliste et son coût de production réel sont à vrai dire
deux grandeurs absolument différentes. La partie de la valeur-marchandise qui se compose
de plus-value ne coûte rien au capitaliste, précisément parce qu'elle coûte au travailleur du
travail non payé. Mais, sur la base de la production capitaliste, le travailleur lui-même, une
fois entré dans le processus de production, n'est plus qu'un ingrédient du capital productif en
fonction qui appartient au capitaliste ; celui-ci apparaît donc comme véritable producteur de
la marchandise, c'est pourquoi le coût de celle-ci constitue à ses yeux son coût réel. Si nous
désignons par k le coût, la formule M = c + v + pl devient M = k + pl, autrement dit la
valeur-marchandise = coût + plus-value. (…) Le coût capitaliste de la marchandise se
mesure à la dépense du capital, son coût réel à la dépense de travail. Le coût capitaliste de
la marchandise est donc inférieur à son coût réel, ou à sa valeur, puisque si M = k + pl, k
= M – pl. »346

Il s'ensuit que la seule situation dans laquelle le coût capitaliste exprime de manière immédiate le
seul coût réel est la situation hypothétique qui résulte de la réduction de la journée de travail
jusqu'au point où le sur-travail est de zéro : k = W.

Le taux maximum de profit et « l'hypothèse »

En 1942, Sraffa reconsidère également les équations II. C'est le moment où naît le raisonnement qui
conduit à la conception de la marchandise-étalon.347 Dans un premier temps, Sraffa utilise l'idée
d'une détermination physique du taux de profit d'une branche particulière, idée qu'il va nommer en
1951 la « corn-ratio theory of profits ». Une note du 16 février 1942 intitulée Equations with
profits. Ricardo's case constate :

« If, in the production of corn, the only article used is corn (for seed & sustenance of
workers) then the equation for the corn industry, by itself, determines the rate of profits for
all industries. This rate is, in this case, independent of the values. This is a result of the
same commodity, alone, appearing on both sides of the corn equation, so that the rate of
profits can be immediately calculated, independently of the other equations. Another
condition, of course, is that corn should be used in the production of all other
commodities. »348

Une note du 8 août 1942 intitulée Second Equations (plus tard, Sraffa ajoute Profits of the farmer
determine all other profits. Ricardo) reprend ce raisonnement de type modèle-blé et le lie à l'idée
d'un taux maximum de profit :

346
Marx (1963/68), 1442-1443.
347
Voir à cet égard les travaux informateurs de Gilibert (2003), De Vivo (2003) et Gilibert (2006).
348
Cité dans De Vivo (2003), p. 15.

97
« a) in some industries the product itself ('seed') appears among the materials used up. The
ratio of the amount of it used in its own production to the amount produced sets a maximum
limit to the rate of profits. That, among such industries, which has the lowest maximum sets
the maximum limit of the rate for all industries. b) If in one industry (e.g. wheat) its own
product is used as the only material, the ratio of material to product gives directly the rate of
interest; and if this product is used in each of the other industries as material, the rate of
profits of the wheat industry determines the rate of all others. Note : it is implicit in the
conditions that there can be only one such industry [Note: this is Ricardo's case] (a and b
are in general compatible]. »349

Dans un second temps, cette idée d'un taux maximum de profit, qui est en tant que rapport physique
indépendant des prix, est reprise également dans le cadre des équations II, mais subordonnée aux
hypothèses de l'accumulation totale des profits et d'un taux uniforme de l'accumulation :
p = Ap + Apr
Le même facteur r représente, dans le cas considéré par Sraffa, à la fois le taux de surplus – c'est-à-
dire le rapport physique entre surplus ou produit net et moyens de production – et le taux
(maximum) de profit – c'est-à-dire le rapport en valeur entre revenu net et capital constant ou non-
wage capital. Sraffa sait que le taux maximum de profit est indépendant de la répartition. En raison
de l'égalité entre taux maximum de profit et taux de surplus physique, il met en avant ce qu'il
appelle l'hypothèse ou mon hypothèse, tout en sachant que les prix relatifs dépendent de la
répartition. Cette hypothèse énonce que le rapport en valeur du revenu net et du capital constant
reste constant si la répartition varie. À partir de l'hypothèse, Sraffa envisage la démarche suivante,
nommée Crosscap : dans un premier temps, le taux de profit r est supposé égal à zéro. Sur la base
du taux de profit nul, les prix relatifs sont déterminés qui, en ce cas, sont égaux aux quantités de
travail incorporé dans les différentes marchandises. L'hypothèse permet de calculer sur la base de
ces prix relatifs le rapport de la valeur du produit net à la valeur du capital, c'est-à-dire le taux
maximum de profit. Enfin, ce taux est utilisé pour la détermination d'un taux de profit quelconque et
des prix correspondants. À ce stade, Sraffa raisonne alors à l'aide de la formule que nous avons
désignée comme la formule (1d) dans l'interprétation du texte de PMM :
x [ I − A]λ
r =(1−w)
xA λ
Or, Sraffa s'aperçoit que son hypothèse n'est pas valide en général et donc l'abandonne. Cet abandon
lui paraît comme un « disastro del modello »350. Cependant, le 3 mars 1943 il note : « The non-
linearity of wr in cases when our hypothesis fails (even if only a little) must be studied: It now
seems disastrous. But it may contain just the remedy wanted to re-establish, in effect, our
hypothesis & the whole theory. »351
349
Cité dans De Vivo (2003), p. 16.
350
Cité dans Gilibert (2006), p. 46.
351
Cité dans Gilibert (2006), p. 46.

98
La nécessité d'une représentation du travail et la nouvelle conception du salaire

En 1942, Sraffa conçoit les équations III. Pour répondre aux questions concernant l'introduction
d'une nouvelle conception du salaire et la nécessité d'une représentation explicite du travail dans les
équations III, une note datant du 21 août 1942 est décisive. Cette note a un caractère
programmatique puisqu’elle contient un plan concret d'exposition pour PMM « conceived in order
to communicate already achieved results to the outside world: a sort of tactical plan, therefore. »352
Sraffa écrit :

« This manoeuvre is pivotal for the whole operation and everything depends on its success.
We should proceed as follows. First, by developing the 1 st equations, then the second (with
r), then by introducing w as variable. This is the sensitive point: we must tell everything, but
we must not reveal the secret about the constant ratio between C and V + S. We can
possibly say that the organic composition (expressed in vulgar terms) of the two groups is
identical. Perhaps, we may examine in detail the effects of a change in r or w on the prices
of individual commodities. In any case, it is better to leave the clou for a later time. At this
point, we observe the need to introduce fixed capital: going into the construction of the
group of machines (Toy I), and showing all the properties with fullness of details (how cap.
Changes with r, how depreciation is fixed, contrast with the individual machine. Then, we
introduce Toy I in equations III, and sadly take note they cannot be solved. Take up again
the method of Toys to proceed to continuous (industrial) production: construction of Toy II
(square) and of the system of (diff?) equations for continuous production. So far, the inquiry
must have been scrupulously developed in vulgar terms, definitely avoiding any reference to
similarity to Old Moor and particularly the use of fundamental notions. Wherever possible,
without explaining the purpose, it is important to point out the elements which will be used
later on, just as peculiar aspects of local interest. Here the Crosscap comes in. By
examining the Toy III, we notice a fixed ratio (between capital or part of it) and product, a
ratio which is independent of r. Being careful to avoid highlighting other consequences, to
become aware of the fact that this gives a method (trick) to solve all (? or at least I-III) the
preceding equations. Focusing the attention on this method of solution: we can give to r an
arbitrary value (i. e., 10% or 5% or 0%) thus linearizing the equations, solve them, get the
'fixed ratio' from which we can derive the real r, and eventually solve the real equation. By
this method, we can deal once more with all the equations, and solve them, but, up to now,
without mentioning, if possible, the Q of L. Finally, we declare that this result is identical to
that obtainable by using the Q.o.L.; trace the genealogy of each commodity (by answering
the question: why L? Why not horses or coal? The formal answer: it is the only constant
quantity) and then show that the simplest method consists in substituting S for r in the
equation: Now, and only now, say this is Old Moor. (In employing vulgar terms, if possible,
try to do that without contradicting the fundamental definitions (therefore, in 1° equations
value, in the other prices as in B, and profits – never surplus value. Where there is some
absolute contradiction, the vulgar language must prevail: in the end, in an Errata, refer to
pages and lines where these errors have been made)) » 353

Pour une interprétation systématique de cette note et de son importance pour le développement du

352
Gilibert (2003), p. 29.
353
Cité dans Bellofiore (2008), p. 90.

99
livre de 1960, nous renvoyons le lecteur aux travaux de De Vivo et de Gilibert. 354 Ici, nous nous
limitons à constater que Sraffa accorde un rôle particulier au travail et le justifie de manière
« formelle » en soulignant que la quantité de travail est la seule quantité constante. Qu'est-ce que
cela signifie ? Encore une fois, rien de plus que Sraffa raisonne sur la base de l'essentiel de la
théorie marxienne (« Old Moor ») comme le confirme aussi le fait inattendu que, après avoir écrit
pour la première fois les équations III en 1942, notamment en utilisant encore le concept classique
d'un salaire avancé355, Sraffa défend Marx contre la critique de Bortkiewicz entre janvier et avril
1943 et reprend de nouveau sa défense en 1945 :356

« What Marx does is, on the one hand (1) to take wages as given (inventory) in
commodities, for subsistance, and on the other (2) to take the mass of profits as a given
proportion of the product of labour. The two points of view are incongruous, and are bound
to lead to contradictions. But B. wants to solve the contradiction by bringing (2) into
agreement with (1). On the contrary, the correct solution is to bring (1) into agreement with
(2). For the point of view of (1) useful as it is as a starting point considers only the foder-
and-fuel aspect of wages, it is still tarred with commodity-fetishism. It is necessary to bring
out the Revenue aspect of wages; + this is done by regarding them as w, or a proportion of
the Revenue. This is (1) brought to agree with (2); and the conclusion that all capital must
be taken into account for the rate of profit becomes true. »357

« It has been easy to transform wages in that way; […] By transforming wages, we have
avoided all the (Bortkiewicz's etc) difficulties as to different Org. Comp. of wage-goods and
luxuries; can't we do the same for Const. Cap. (which would amount to dispensing with the
necessity of assuming that the Value Hypothesis holds)? The transformation of wages has
been done by introducing (in all but in name) money; and taking the Annual Revenue as
unit of money (hence the 'proportion' = money wage). … The root of the trouble is this : a)
Bortkiewicz gets into trouble by considering, with the same 'proportions' (i. e. rate of S.V.),
values and prices, or different prices. Hence the necessity of puzzling whether, at different
prices, the same wage goods can be bought by the same wage; and the necessity of going
into the org. comp. of wage goods as opposed to that of luxuries. I have avoided this, by
considering a given proportion only in relation to one set of prices – the one that
corresponds to it. Hence I never meet the question whether that wage (proportion) can buy
the same goods at different prices; for at different prices that wage (proportion) is different,
and is not required to buy the same goods. The question does not arise. Now B.'s case does
not arise in reality: commods. do not, in face, exchange at their values unless w = 1; and,
whenever w < 1, they exchange at the corresponding price, and no other. The error of B. is
to have carried the point of view (« transformation of values into prices ») beyond its proper
limits, – within which M. kept them. b) In considering Constant Capital, I have fallen into
the same (a similar, not identical) trap as B. For I have assumed that as w and r change, it is
possible for R (i. e. Const. Cap.) to remain constant. Hence my troubles, the necessity of
taking into a/c {account} its Org. Comp., as opposed to that of the product, and of
introducing the Value Hypothesis. »358
354
Voir De Vivo (2003) et Gilibert (2003).
355
Gilibert (2003), p. 38.
356
Voir Gehrke/Kurz (2006), Carter (2010).
357
Cité dans Gehrke/Kurz (2006), p. 142.
358
Cité dans Gehrke/Kurz (2006), pp. 144-145.

100
Au regard de l'égalité quantitative entre travail direct et valeur du produit net qui est implicite dans
le § 10 et le § 12 du livre de 1960, il est intéressant que Sraffa note en décembre 1942 que « the net
product as a whole is always produced by L »359 et qu'il nous dise que Marx prend justement « the
mass of profits as a given proportion of the product of labour ».
Et en effet, la mise en équation x[I – A]p = L apparaît de manière explicite dans une note de mai
1943, immédiatement après la critique de Bortkiewicz. Sraffa y360 utilise « C » pour désigner la
valeur du produit brut et « Cc » pour la valeur du non-wage capital. Il part de l'égalité C – C c = L et
de son hypothèse sur l'invariance du ratio entre la valeur du produit C et la valeur du non-wage
capital Cc à l'égard de la répartition. Étant donné que
(1) C = (Cc + wL) (1+r)
(2) C = Cc (1+R) [si w = 0, r = rmax = R]
(3) C = Cc + L [si r = 0, w = 1]
on tire de (2) et (3)
(4) L = Cc R
Quand Sraffa, dans la note datant du 21 août 1942, comme on l'a cité, se pose la question « why L?
Why not horses or coal? » et quand il donne la réponse « formelle » que la quantité de travail est la
seule quantité constante, alors le sens de ces indications un peu énigmatiques devient clair
désormais : la quantité de travail est constante au sens où elle est indépendante de la répartition.
Sraffa ensuite tire de (1), (3) et (4) :
(Cc + wL) (1+r) = Cc + L
L L
( +wL)(1+r)= + L
R R
1 1
( +w)(1+r )= +1
R R
r
+w (1+r)=1
R
Si on introduit l'hypothèse des salaires payés post-factum, comme le fait Sraffa en mai 1943, on
obtient :
r
+w=1
R
r
w=1−
R
r =R(1−w)
Notre conclusion d'un abandon de l'approche exclusivement physique au sens d'une négation du
359
Cité dans Carter (2011), p. 1126.
360
Voir De Vivo (2003), p. 19.

101
lien entre travail et valeur au début des années 1940 due à une intégration de la théorie marxienne
explique en outre le fait que Sraffa n'hésite pas à envisager de réécrire les équations I et II, comme
le montre Picchio : « In a document dated 17-1-43, Sraffa acknowledges the necessity of changing
the first equations if wages are considered a dependent variable and writes: 'In first equations,
wages are lots of commodities. If now we want to regard them as variable, it is clear that there are
sorts sources of variation: the quantity of labour may change + the wage per man may change, in
our present notation these two are not distinguished. So we must explicitly make appear the two
quantities, as w and L. (D3/12/33.90.2) »361
Or, même si Sraffa a abandonné l'objectivisme physicaliste et même s'il introduit une nouvelle
conception du salaire, il n'y a en fin de compte aucune raison de modifier les équations I et II. On
peut le faire, certes, en introduisant explicitement et le salaire et le travail, mais vu que les équations
I et II ne sont censées que faire apparaître la technique comme cause et l'uniformité du taux de
profit comme condition des prix relatifs, une telle modification ne serait en rien nécessaire pour ce
que Sraffa veut montrer à l'aide de celles-ci. Autrement dit, d’après les équations I et II du livre de
1960, il n'est pas légitime de conclure que la théorie sraffaienne telle qu'elle est contenue dans
PMM soit une pure « physical quantities version of the surplus-approach », même si Sraffa est parti
dans les années 1920 d'une telle vision. Une telle conclusion en revient tout simplement à ignorer le
cheminement intellectuel de Sraffa entre 1920 et 1960, et notamment, l'acquisition de la théorie
marxienne à partir de 1940.
Dans le cadre de l'interprétation néo-ricardienne, un tel résultat semble étonnant. Or, Sraffa était très
précautionneux et tactique quant au rapport entre le caractère marxien de sa théorie et sa réception
par le public. Au début, comme le montre la note du 21 août qui tourne essentiellement autour de
cette question de tactique, Sraffa avait l'intention de cacher ce caractère marxien jusqu'à la
révélation à la fin du livre :

« So far, the inquiry must have been scrupulously developed in vulgar terms, definitely
avoiding any reference to similarity to Old Moor and particularly the use of fundamental
notions. […] Now, and only now, say this is Old Moor. (In employing vulgar terms, if
possible, try to do that without contradicting the fundamental definitions (therefore, in 1°
equations value, in the other prices as in B, and profits – never surplus value. Where there is
some absolute contradiction, the vulgar language must prevail: in the end, in an Errata, refer
to pages and lines where these errors have been made)) » 362

Après la publication de PMM en 1960, comme nous l'avons vu, Sraffa réagit aux recensions de
Napoleoni et de Eaton en défendant la transformation marxienne de valeurs en prix de production.

361
Picchio (2011), pp. 11-12.
362
Cité dans Bellofiore (2008), p. 90.

102
Cependant, la solution telle que présentée par Marx, écrit Sraffa, n'est pas exacte, de sorte qu'elle
prête le flanc aux objections du « tiresome objector ». D'après lui, ce n'est qu'à l'aide de la
marchandise-étalon que le problème est résolu de manière exacte. Or, Sraffa semble avoir pris la
décision tactique de rester silencieux sur le lien entre lui-même et Marx :

« The 2nd February 1961 Sraffa sent a letter to Stephen Bodington [= John Eaton] where he
reiterates the point, but he concludes: ‹ I doubt that it would be wise at the present stage to
direct the discussion on to these lines. › It seems that between the end of the 1960 and the
beginnings of the 1961 Sraffa convinced himself that the most useful line was to exploit the
‘critique of economic theory’ side in his book, rather than put into the open the (not only
Ricardian but also) Marxian origins of his argument. »363

La marchandise-étalon

Sraffa a considéré que le fait que son hypothèse d'une invariance du rapport de la valeur du produit
net au capital ne soit pas valide en général était un « désastre du modèle et de toute sa théorie ». Or,
nous savons que, immédiatement après l'abandon de cette hypothèse, en 1943-44, Sraffa développe
le concept de marchandise-étalon et démontre l'égalité entre le taux maximum de profit et le rapport
étalon ainsi que la linéarité de la relation entre r et w en adoptant la marchandise-étalon comme
numéraire. Comment expliquer l'importance primordiale que Sraffa accorde à la relation linéaire
entre r et w, relation qui a été perdue en même temps que son « hypothèse » ? Pourquoi Sraffa
accorde-t-il une aussi large place à la marchandise-étalon dans le texte du livre de 1960 ? Car il
demeure que la possibilité d'une solution mathématique des équations III ne dépende en rien de la
linéarité de ladite relation.
En s'appuyant sur Gilibert, notre interprétation a proposé la réponse suivante : pour Sraffa, la
technique, l'uniformité du taux de profit et la répartition sont les trois conditions des prix relatifs. La
technique et la répartition sont deux conditions au sens fort de causes autonomes des variations des
prix. En tant que causes à part entière des prix relatifs, la technique et la répartition doivent être
saisies indépendamment des prix de sorte qu'ils expliquent les prix, les rendent nécessaires. Alors
que cela ne pose pas problème à l'égard de la technique, il en est autrement à l'égard de la
répartition. Même si les équations III, où la répartition apparaît, permettent, au niveau purement
formel, la solution simultanée pour les prix et une variable de répartition étant donné l'autre, une
telle démarche n'est pas satisfaisante aux yeux de Sraffa. Son approche nécessite la détermination
de la relation entre w et r antérieurement aux et indépendamment des prix. Après l'abandon de
l'hypothèse en 1943, le développement de la marchandise-étalon rétablit la possibilité d'une telle

363
Bellofiore (2010), p. 24.

103
détermination.364

III. Conclusion

À première vue, le résultat obtenu est purement négatif : une critique fondamentale de
l'interprétation dominante dite néo-ricardienne du nexus Ricardo-Marx-Sraffa. Une telle
interprétation n'est pas tenable sur le fond des seuls écrits de Ricardo, Marx et Sraffa. Non
seulement ce résultat est purement négatif, mais en plus, il n'est qu'un jugement porté sur la validité
de la perspective néo-ricardienne en tant qu'histoire de la pensée économique. Ce résultat est
parfaitement compatible avec la validité complète de la théorie post-sraffaienne (entendue au sens
« néo-ricardien » comme une « physical quantities version of the surplus-approach ») en tant que
théorie classique contemporaine, c'est-à-dire en tant que théorie économique.
Cependant, le résultat obtenu a aussi un côté positif : il ouvre une nouvelle perspective à la fois au
niveau de l'histoire de la pensée économique quant à l'interprétation du nexus Ricardo-Marx-Sraffa
(voir (1)) mais aussi au niveau de la théorie classique contemporaine quant à la légitimité, voir
même la nécessité d'une analyse du lien entre travail, valeur et prix (voir (2)).

III.1 Histoires des idées : une interprétation alternative du nexus Ricardo-Marx-Sraffa

L’un des résultats de notre lecture est la modification du sujet à l'origine même de l'étude présente, à
savoir une comparaison et une confrontation de la réception respective de Ricardo par Marx et par
Sraffa. Un tel sujet s'impose naturellement après la lecture des ouvrages de Steedman et de Feess-
Dörr, qui présentent l'approche de Ricardo et de Sraffa comme une approche en termes de seules
quantités physiques et celle de Marx, dans sa spécificité, comme une approche différente en termes
d'une substance de valeur-travail. Dans cette optique, les deux approches se situent, certes, dans le
cadre classique et commun d'une théorie du surplus. Mais en fin de compte, et précisément en
raison du fait qu'elles partagent le même explanandum (les prix relatifs et le taux de profit), les deux
approches s'excluent mutuellement : alors que Ricardo et Sraffa parviennent à une explication
cohérente et consistante, Marx traite un faux problème qui aboutit inévitablement à une incohérence
interne.
Or, nous avons cherché à montrer que l'affirmation d'un lien général entre Ricardo et Sraffa, en
passant par Dmitriev et Bortkiewicz, qui consisterait en une approche en termes purement

364
Voir Gilibert (2006).

104
physiques, n'est pas fondée. L'affirmation d'un lien particulier entre Ricardo et Sraffa – qui veut
d'une part que la théorie sraffaienne soit la généralisation du modèle-blé de Ricardo, et qui veut
d'autre part qu'elle ait résolu le problème ricardien d'une mesure invariable – est également
intenable. La lecture que nous proposons ici suggère plutôt que c'est la théorie marxienne et non
celle de Sraffa qui est un développement immédiat de la théorie ricardienne (1) ; que Sraffa est le
rénovateur de l'économie politique classique en tant que telle ; (3) que les théories de Ricardo et
Marx partagent des caractéristiques qui les distinguent de la théorie sraffaienne telle qu'elle se
présente dans PMM.

La théorie marxienne comme développement immédiat de la théorie ricardienne

En ce qui concerne l'étude de l'équilibre, Marx a développé sa théorie en contact avec, avant tout, la
théorie ricardienne. Cela apparaît notamment chez Marx (1) dans la notion de valeur ; (2) dans la
transformation des valeurs en prix de production ; (3) dans la théorie de la plus-value absolue
comme une théorie de la constitution du taux de plus-value (le taux de profit ricardien) ; (4) dans la
théorie du développement du taux de profit comme une généralisation de la théorie du profit de
Ricardo.
(1) Par rapport à l'interprétation qui veut que Sraffa a résolu le problème ricardien d'une mesure
invariable, nous avons mis en avant que la fonction de base de la mesure invariable, qui est toujours
maintenue par Ricardo de la première édition des Principes jusqu'à Absolute Value and
Exchangeable Value, est celle de permettre, en présence des changements des méthodes de
production, de ramener la variation correspondante de la valeur d'échange à sa cause. C'est-à-dire
que la mesure invariable permet d'identifier la variation de la valeur absolue sous-jacente. Cette
fonction vise à des comparaisons intertemporelles et interspatiales dans le cadre des différentes
techniques.365
C'est au sujet de cette fonction de base que Marx écrit : « Cette sectio VI ‘On an invariable measure
of value’ traite de la ‘mesure des valeurs’ sans parler de tout ce qui est important. La connexité entre
la valeur, sa mesure immanente par le temps de travail et la nécessité d'une mesure extérieure des
valeurs des marchandises, pas comprise, la question n'est même pas soulevée. »366 Marx reprend ce
problème à l'occasion de la critique que Bailey adresse à Ricardo :

365
Voir Ricardo (1823), p. 396 : « It is a great desideratum in Polit. Econ. to have a perfect measure of absolute value in
order to be able to ascertain what relation commodities bear to each other at distant periods. Any thing having value
is a good measure of the comparative value of all other commodities at the same time and place, but will be of no
use in indicating the variations in their absolute value at distant times and in distant places. »
366
Marx (1975), p. 228.

105
« Poser le problème d'une « mesure invariable des valeurs » n'était donc en fait qu'une
expression erronée pour la recherche du concept même de valeur, de la nature de celle-ci
dont la détermination ne pouvait pas être à son tour une valeur, ne pouvait donc pas être
soumise à des changements en tant que valeur. Cela c'était le temps de travail – le travail
social tel qu'il se représente de façon spécifique dans la production des marchandises. Le
quantum de travail n'a pas de valeur, ce n'est pas une marchandise, mais c'est ce qui
transforme les marchandises en valeurs, c'est leur unité ; c'est en tant que représentation de
celle-ci qu'elles sont qualitativement pareilles et différentes seulement quantitativement. »367

Marx, à juste titre, est conscient du fait que la fonction de base de la mesure invariable est, chez
Ricardo, liée de manière immédiate à sa notion de valeur absolue. 368 Il critique Ricardo pour son
usage confus et lâche des notions de valeur (valeur absolue, valeur réelle), valeur d'échange (valeur
relative, valeur comparative) et prix de production.369 La raison de cet usage repose apparemment
sur le fait que Ricardo veut limiter son analyse aux seules variations des valeurs relatives. 370 Sraffa
partage le jugement de Marx quand il écrit que l'importance du texte de 1823 consiste en ce qu'il
développe « an idea which existed previously in Ricardo's writings only in occasional hints and
allusions: namely, the notion of a real or absolute value underlying and contrasted with
exchangeable or relative value. »371
Marx, quant à lui, développe dans une théorie ce qui n'apparaît chez Ricardo que comme une notion
peu développée qui reste en arrière-plan. Les concepts fondamentaux de la théorie marxienne de
valeur (le travail abstrait comme substance de la valeur et la forme de la valeur) qui la caractérisent
comme une théorie monétaire de la valeur dérivent effectivement d'un double dialogue immédiat
avec Ricardo et Bailey. Malgré les nombreuses références aux divers auteurs dans les trois premiers
chapitres du Capital, il n'est pas exagéré d'affirmer qu'au niveau de l'histoire de la pensée, il s'agit
d'une double critique de Ricardo et de Bailey d'un point de vue ricardien :372 alors que Ricardo

367
Marx (1976), p. 159.
368
Voir Ricardo (1823), p. 397 : « I may be asked what I mean by the word value, and by what criterion I would judge
whether a commodity had or had not changed its value. I answer, I know no other criterion of a thing being dear or
cheap but by the sacrifices of labour made to obtain it – nothing that has value can be produced without it, and
therefore if a commodity such as cloth required the labour of ten men for a year to produce it at one time, and only
requires the labour of five for the same time to produce it at another it will be twice as cheap. […] That the greater
or less quantity of labour worked up in commodities can be the only cause of their alteration in value is completely
made out as soon as we agreed that all commodities are the produce of labour and would have no value but for the
labour expended upon them. Though this is true it is still exceedingly difficult to discover or even to imagine any
commodity which shall be perfect general measure of value. » (nos italiques)
369
Cf. MECW 32, p. 312 : « The only thing that Ricardo can be accused of in this context is that, in elaborating the
concept of value, he does not clearly distinguish between the various aspects ». Cf. aussi MEW 26.2, 167-169. Aussi
à cet égard la position de Steedman et de Feess-Dörr ne nous semble pas convaincant (voir Steedman (1982), 17 : «
For Ricardo, then, the terms value, cost of production and natural price were simply synonyms, all meaning what
Marx was later to call 'cost price', in Theories of Surplus Value, or 'price of production' in volume III of Capital. »
La critique de Marx selon laquelle Ricardo aurait utilisé le même terme « valeur » pour désigner la valeur absolue,
le rapport d'échange et le prix de production ne serait que « a mere verbal muddle on Marx's part. »
370
Voir Ricardo (1821), p. 24, pp. 40-41.
371
Dans Ricardo (1832), p. 359.
372
Voir Gaul (2013), Rubin (1973), Campbell (1997).

106
analyse la valeur sans la forme de la valeur, Bailey analyse la forme de la valeur sans la valeur.
Alors que Ricardo ramène la valeur à sa mesure immanente, le temps de travail, sans pour autant
établir un lien entre la mesure immanente et la mesure externe, Bailey nie le temps de travail
comme mesure immanente et assimile valeur et valeur d'échange. Contre la critique de Bailey à
Ricardo, Marx défend la notion ricardienne de la valeur absolue en développant le concept du
travail abstrait comme substance de la valeur. Cependant, Ricardo n'a pas su expliquer la nécessité
de la forme de la valeur et a ainsi rendu possible la critique de Bailey.
C'est ce que Marx cherche à démontrer, notamment à l'occasion de la considération de la
« détermination quantitative de la valeur relative ». Sur la base de sa théorie monétaire de la valeur,
Marx y traite la possibilité d'un écart, d'une différence entre la grandeur de la valeur et l'expression
relative de cette même grandeur de la valeur ou la grandeur de la valeur relative. Écart ou différence
signifie ici que des variations de la grandeur de valeur de la marchandise, qui se trouve en forme de
valeur relative, suite à une variation de la force productive du travail qui la crée,

« ne se reflètent point [...] ni clairement ni complètement dans leur expression relative. La


valeur relative d'une marchandise peut changer, bien que sa valeur reste constante, elle peut
rester constante, bien que sa valeur change, et, enfin, des changements dans la quantité de
valeur et dans son expression relative peuvent être simultanés sans correspondre
exactement. »373

La raison de cet écart est la possibilité d'une variation simultanée de la valeur et de la marchandise
en forme relative et de la marchandise en forme équivalent (dans la même direction ou dans la
direction opposée ; à différents degrés).
Selon Marx, c'est à la fois l'usage confus et lâche des notions, la décision de limiter l'enquête aux
seules variations de la valeur relative et le fait de ne parler de la valeur absolue que dans le cadre
d'une mesure invariable qui ont empêché Ricardo de mener une telle analyse de sorte qu'il prête le
flanc à une critique facilement évitable. C'est la raison pour laquelle Marx cite Broadhurst lorsqu'il
analyse la détermination quantitative de la valeur relative :

« Vous n'avez qu'à admettre que le travail nécessaire à sa production restant toujours le
même, A baisse parce que B, avec lequel il s'échange, hausse, et votre principe général au
sujet de la valeur tombe… En admettant que B baisse relativement à A, quand la valeur de
A hausse relativement à B, Ricardo détruit lui-même la base de son grand axiome que la
valeur d'une marchandise est toujours déterminée par la quantité de travail incorporée en
elle ; car si un changement dans les frais de A change non seulement sa valeur relativement
à B, avec lequel il s'échange, mais aussi la valeur de B relativement à A, quoique aucun
changement n'ait eu lieu dans la quantité de travail exigé pour la production de B : alors
tombent non seulement la doctrine qui fait de la quantité de travail appliquée à un article la
mesure de sa valeur, mais aussi la doctrine qui affirme que la valeur est réglée par les frais
373
MEW 23, p. 69.

107
de production. »374

(2) En ce qui concerne la condition supplémentaire que Ricardo ajoute dans la troisième édition des
Principes, celle d'être également invariable face aux changements de la répartition, nous avons vu
que Ricardo en a besoin parce qu’un changement des méthodes de production du bien-salaire fait
varier la répartition qui agit de son côté sur les prix relatifs. Marx s'est rendu compte que les deux
problèmes que Ricardo veut résoudre avec le seul outil de la mesure invariable sont bien différents.
L'un concerne la variation des valeurs au cours du temps dans le cadre du changement technique.
L'autre concerne l'écart entre valeurs et prix de production en raison de l'uniformité du taux de
profit. Alors qu'il interprète l'invariance de la mesure à l'égard de la technique comme une piste
visant une théorie de la substance de la valeur qu'il développe au début du Capital, il interprète la
fonction supplémentaire de la mesure invariable comme une tentative de résoudre le problème du
rapport entre valeur « absolue » et prix de production. C'est ce dernier problème que Marx pose de
façon plus claire que Ricardo, et dont il présente une solution quantitative en termes de
transformation des valeurs en prix de production. Or, comme Marx lui-même l'indique déjà, cette
solution reste inachevée en raison du fait que Marx ne transforme pas les inputs.
(2) Dans les Théories sur la plus-value, Marx souligne le progrès que fait Ricardo par rapport à ses
prédécesseurs en fait de salaire :

« The value of wages has to be reckoned not according to the quantity of the means of
subsistance received by the worker, but according to the quantity of labour which these
means of subsistance cost (in fact by the proportion of the working-day which he
appropriates for himself), that is, according to the relative share of the total product, or
rather of the total value of this product, which the worker receives. It is possible that,
reckoned in terms of use values (quantity of commodities or money), his wages rise as
productivity increases, and yet the value of wages may fall and vice versa. It is one of
Ricardo's great merits that he examined relative or proportionate wages, and established
them as a definite category. »375 « The concept of relative wages is one of Ricardo's greatest
contributions. It consists in this – that the value of the wages (and consequently of the
profit) depends absolutely on the proportion of that part of the working day during which
the worker works for himself (producing or reproducing his wage) to that part of his time
which belongs to the capitalist. This is important economically, in fact it is only another
way of expressing the real theory of surplus value. »376

Comme Gehrke l'a montré377, il est remarquable que Sraffa adopte dans les années 1940 cette

374
Cité dans MEW 23, p. 69. Voir aussi MEW 26.3, pp. 122-123 où Marx cite l'auteur de Observations on certain
Verbal Disputes in Political Economy et présente une critique qui est basée sur la distinction claire et nette de valeur
et valeur d'échange.
375
MECW 32, pp. 53-54.
376
MECW 32, pp. 226-227.
377
Voir Gehrke/Kurz (2006) et notamment Gehrke (2011). Gehrke (2011) interprète une partie de l'Introduction de
Sraffa qui a été jusque-là négligé et qui concerne l'explication que Sraffa propose de l'expression curieuse « price of
wages » qui apparaît chez Ricardo.

108
interprétation du salaire relatif comme une théorie de la plus-value. Marx valorise surtout la théorie
ricardienne du développement du taux de plus-value au cours du temps, qui l'explique par les
changements des méthodes directes ou indirectes de production des biens-salaire. Cependant, il
reproche à Ricardo d'avoir supposé comme une donnée naturelle où technique le fait qu'il y a une
différence systématique entre le travail annuel affecté à la subsistance des travailleurs et le travail
annuel total à chaque point dans le temps. La spécificité de la critique de l'économie politique à cet
égard consiste en l'explication de l'existence de la plus-value par la forme sociohistorique du capital,
qui pousse vers la prolongation systématique de la journée de travail parce que le capital, en soi, n'a
ni mesure ni fin. La théorie de la plus-value absolue est ainsi conçue comme une théorie de la
constitution de la grandeur dont Ricardo analyse le développement historique.
(4) Enfin, la théorie marxienne peut être qualifiée comme une généralisation de la relation
dynamique inverse entre salaire et profit, relation qui est au cœur de la théorie, ainsi que de l'Essai
et des Principes. Généralisation, d'abord, dans le sens où Marx accorde le rôle central en tant que
facteur de détermination du développement du taux de plus-value au progrès technique au lieu des
rendements dans le secteur agricole. Cette généralisation, certes, n'est pas négligeable, mais sous ce
rapport, il n'y a pas de progrès au niveau analytique par rapport à Ricardo. Généralisation, ensuite,
dans la mesure où Marx fait de manière systématique la distinction entre taux de plus-value et taux
de profit. Le taux général de profit dépend de deux facteurs, à savoir du taux de plus-value et de la
composition organique du capital. Ce progrès analytique par rapport à Ricardo est dû au fait que
Marx insiste sur le caractère circulaire de production, alors que Ricardo fait généralement
l'hypothèse simplificatrice que le capital avancé n'est constitué que de biens-salaire pour en déduire
la relation inverse entre salaire et profit. À la loi ricardienne de la baisse du taux général de profit à
long terme, Marx substitue par conséquent deux lois : celle de la hausse du taux de plus-value en
raison de la baisse des valeurs des biens-salaire et celle de la hausse de la composition organique du
capital total. Les deux lois prennent leur source commune dans le progrès technique. Marx essaie
d'en dériver, comme on le sait, sa version de la loi de la baisse du taux de profit.

Sraffa comme rénovateur de l'économie politique classique en tant que telle

Notre interprétation aboutit au résultat de distinguer clairement deux phases dans le cheminement
intellectuel de Sraffa, qui s’achève avec PMM. Pendant la première phase constructive de 1927-
1931, Sraffa se réfère principalement à Petty et aux physiocrates. Il adopte un objectivisme
strictement physicaliste et, par conséquent, une approche en termes de seules quantités physiques. Il

109
base ses équations I et II sur les notions de coûts réels physiques et du surplus physique et ne prend
pas en compte le travail qui ne serait pas une grandeur économique mesurable. Les notes de cette
période témoignent que Sraffa critique fortement les différentes versions d'une théorie de la valeur-
travail chez Smith, Ricardo et Marx. La référence la plus importante de ces années est sans doute la
physiocratie, et notamment le Tableau économique de Quesnay : on y trouve, outre la nature
physique des coûts et du surplus, la vision de la production comme processus circulaire qui est au
centre de la théorie sraffaienne.
La deuxième phase constructive commence en 1940, sur la base d'une connaissance intime de
l'œuvre de Ricardo dont Sraffa prépare l'édition depuis 1930. Elle est caractérisée, de plus, par une
étude intense du Capital. En 1942/43, les équations III sont conçues, lesquelles se distinguent des
équations I et II par l'adoption d'une nouvelle conception du salaire et l'introduction du travail.
D'après l'interprétation proposée, Sraffa non seulement révise son estimation antérieure du lien entre
travail et valeur présent dans les théories de Ricardo et Marx, mais il abandonne sa propre approche
exclusivement physique (au sens d'une négation du lien entre travail et valeur) au début des années
1940, suite à une intégration des théories de Ricardo et, notamment, de Marx. Grâce aux sources
archivistiques, les normalisations des §§ 10 et 12 qui ont pour implication la mise en équation de la
valeur du produit net et le travail vivant, peuvent être expliquées comme l''intégration de l'équation
fondamentale de Marx. Par conséquent, Sraffa réinterprète les équations I : désormais, le point de
départ de PMM représente le résultat d'une réduction de la journée de travail jusqu'au point où le
travail vivant est égal au travail nécessaire. Le point de départ de PMM est alors le résultat de la
comparaison hypothétique de Marx inversée.
En ce qui concerne la genèse du concept de la marchandise-étalon, nous avons vu que le
raisonnement qui aboutit à ce concept part de l'interprétation sraffaienne de l'Essai dans le sens du
modèle-blé en 1942. Ceci revient à dire que la base historique de la marchandise-étalon est encore
une fois la physiocratie. Toujours en 1942, Sraffa établit un lien entre cette « corn-ratio theory of
profits » et l'idée d'un taux de profit maximum, dont Sraffa accorde l'origine à Marx. 378 Ensuite,
Sraffa développe son hypothèse à partir de l'égalité du taux maximum de profit et du taux de
surplus. Cette égalité est à son tour développée dans le cadre des équations II avec l’accumulation
totale des profits et un taux uniforme d'accumulation. Même si Sraffa, dans la note correspondante,
fait référence à Ricardo, on a plutôt l'impression d'être confronté à la marchandise homothétique de
Torrens. L'hypothèse elle-même, à savoir l'invariance du rapport en valeur du produit net au capital
constant, a un caractère profondément marxien. En revanche, nous n'avons pas trouvé de référence à
la mesure invariable de Ricardo pendant la période décisive de 1942 à 1944. En somme, les origines
378
Sraffa (1960), Appendix D. References to the Literature, § 3.

110
historiques de la marchandise-étalon sont la physiocratie, Ricardo, Torrens et Marx.
Quant à la théorie du capital fixe et à la théorie de la rente, que nous n'avons pas étudiées, Sraffa,
dans L'Appendix D, mentionne Torrens, en premier lieu, mais aussi Ricardo, Malthus et Marx
comme prédécesseurs de sa théorie du capital fixe. C'est la théorie sraffaienne de la rente qui est
pleinement ricardienne. S'il y a un vrai lien historique à la fois spécifique et immédiat entre la
théorie de Ricardo et celle de Sraffa, ce n'est ni le modèle-blé ni la mesure invariable, mais la
théorie de la rente.

La différence entre Ricardo et Marx d'une part, et Sraffa d'autre part

Sur la base de notre lecture de textes, nous proposons une interprétation alternative du nexus
Ricardo-Marx-Sraffa : de manière générale, l'idée néo-ricardienne de deux réceptions autonomes de
Ricardo, l'une par Marx et l'autre par Sraffa, est intenable. La lecture des textes de Ricardo faite par
Sraffa n'est pas une lecture immédiate, mais une lecture de Ricardo après Marx.
Quoi qu'il en soit, il y a trois différences nettes entre les théories de Ricardo et de Marx d'une part et
celle de Sraffa d'autre part :
(1) Ricardo tout comme Marx adoptent de manière explicite le mécanisme smithien de gravitation
des prix de marché autour des prix naturels. Sraffa, par contre, reste silencieux à cet égard. Il
remarque seulement : « There is a unique set of exchange-values which if adopted by the market
restores the original distribution of the products and makes it possible for the process to be
repeated. »379 Quant à l'analyse dans PMM, il précise : « [It] contains no reference to market
prices. »380
(2) Même si Sraffa a conçu les équations III en intégrant le lien entre travail et valeur tel qu'il est
présent chez Ricardo et notamment Marx, et même si toute sa théorie des prix se fonde sur le rôle
essentiel de la répartition comme deuxième cause des prix à côté de la technique, Sraffa n'a pas
présenté une théorie de la répartition. La question, à savoir si le taux de profit ou le salaire est la
variable indépendante, est laissée en suspens par Sraffa.381 Au lieu d'être un défaut, cela est, d'après
379
Sraffa (1960), § 1 (nos italiques).
380
Sraffa (1960), § 7.
381
Voir Sraffa (1960), § 44 : « The choice of the wage as the independent variable in the preliminary stages was due to
its being there regarded as consisting of specified necessaries determined py physiological or social conditions
which are independent of prices or the rate of profits. But as soon as the possiblity of variations in the division of the
product is admitted, this consideration loses much of its force. And when the wage is to be regarded as 'given' in
terms of a more or less abstract standard, and does not acquire a definite meaning until the prices of commodities are
determined, the position is reversed. The rate of profits, as a ratio, has a significance which is independent of any
prices, and can well be 'given' before the prices are fixed. It is accordingly susceptible of being determined from
outside the system of production, in particular by the level of the money rates of interest. » Voir aussi Pasinetti
(2000), p. 398 : « As to profits and wages, i.e. to the two other distributive variables, Sraffa demonstrated that the

111
Pasinetti, un mérite de la théorie sraffaienne : « Sraffa's most important contribution was to open up
the issue of the determination of the rate of profits – and, with it, the whole problem of income
distribution – to an investigation that did not stop short at purely economic considerations. »382
(3) Les théories de Ricardo et de Marx sont dynamiques, c'est-à-dire des théories de croissance,
alors que Sraffa se limite à l'étude statique : « The investigation is concerned exclusively with such
properties of an economic system as do not depend on changes in the scale of production or in the
proportions of 'factors'. »383
L'unité de théorie de répartition et de croissance chez Ricardo et Marx fait que la technique au sens
large du terme détermine le développement de la répartition au cours du temps : chez Ricardo, ce
sont des rendements décroissants dans l'agriculture qui déterminent ce développement.

« In different stages of society, the proportions of the whole produce of the earth which will
be allotted to each of these classes, under the names of rent, profit, and wages, will be
essentially different; depending mainly on the actual fertility of the soil, on the
accumulation of capital and population, and on the skill, ingenuity, and instruments
employed in agriculture. To determine the laws which regulate this distribution, is the
principal problem in Political Economy. »384

Au lieu de la « technique » dans le seul secteur agricole, c'est le progrès technique général et au
sens propre du terme qui, en tant que moyen de production de la plus-value relative au niveau du
capital social total, détermine le développement de la répartition chez Marx.

« Intrinsically, it is not a question of the higher or lower degree of development of the social
antagonisms that result from the natural laws of capitalist production. It is a question of
these laws themselves, of these tendencies working with iron necessity towards inevitable
results. [...] it is the ultimate aim of this work, to lay bare the economic law of motion of
modern society. »385

Alors que, chez Ricardo et Marx, la technique au sens large du terme détermine la répartition ainsi
que le développement même du système économique à long terme, chez Sraffa, c'est l'inverse : la
répartition en tant que grandeur prima facie autonome détermine le choix des techniques. Au regard
du fait qu'au sens strict, Sraffa refuse même des expressions comme « capital » au motif que « these
terms have come to be inseparably linked with the supposition that they stand for quantities that can

economic scheme of production is not in itself able to determine them both (contrary to the tenets of the neoclassical
theorists). One of these two distributive variables – either profits or wages – cannot but be determined by
relationships that are exogenous to the production process. […] [Ricardo] had thought of an external determination
of wages. By contrast, Sraffa (like Kaldor) singled out the rate of profits as the variable to be determined
exogenously to the production process. »
382
Pasinetti (2000), p. 399.
383
Sraffa (1960), p. v.
384
Ricardo (1821), p. 5.
385
MECW 35, pp. 9-10.

112
be measured independently of, and prior to, the determination of the prices of the products. »386; et
au regard du fait que Sraffa ne développe pas une théorie de la répartition : il est tout à fait
remarquable que des deux causes des prix susceptibles d'être saisies indépendamment des et
antérieurement aux prix, c'est la répartition qui est la catégorie la plus fondamentale chez Sraffa.

« In a letter of 13-3-62 (D3/12/ììì.147), answering a letter in which Garegnani had asked for
clarification about the dependence of wages from profit, and interpreted the choice in terms
of historical progress, Sraffa denies that he is thinking of a sequence from subsistance to
luxuries, and also indicates some readiness to reconsider the relation between rate of profit
and rate of surplus wages: ‹ Here we get into a difficult matter, and while I would be glad to
talk with you about the question of determination of wages, it is too complex for a letter.
[…] I have no intention of proposing another mechanical theory which, in one form or
another, would support the idea that distribution is determined by natural, technical, or even
accidental circumstances which would render futile any action on either side aimed at
modifying it. › »387

Sous cet angle, le travail empirique de Piketty, on ne peut le nier, est tout à fait sraffaien : « La
première conclusion est qu'il faut se méfier de tout déterminisme économique en cette manière :
l'histoire de la répartition des richesses est toujours une histoire profondément politique et ne saurait
se résumer à des mécanismes purement économiques. »388 En ce qui concerne le travail théorique, le
titre de l'ouvrage de 1960 donne une indication : Produzione di merci a mezzo di merci. Premesse a
una critica della teoria economica. On a le plus souvent considéré que, dans le sous-titre,
« premesse » se réfère à la critique de la théorie marginaliste. Or, la critique de la théorie
marginaliste impliquée par la théorie de Sraffa n'est précisément qu'une implication. Sans vouloir
minimiser le travail que représente le développement de ces implications de manière explicite,
comme cela a été fait dans la controverse entre les deux Cambridge, l'essentiel est déjà chez Sraffa.
C'est pourquoi on peut aussi donner un autre sens à « premesse a una critica della teoria
economica ». Si on entend « critique » comme le fait Marx au sens d'une unité indivisible de théorie
constructive et critique destructive, « premesse » a plutôt la signification suivante : quant au
développement positif de la théorie classique contemporaine, Sraffa s'est limité au cœur le plus
strict et réduit. Une reconstruction de la théorie classique contemporaine exige par conséquent plus
qu'une seule explicitation.

386
Sraffa (1960), § 7.
387
Picchio (2011), pp. 2-3.
388
Piketty (2013), p. 47.

113
III.2 Niveau analytique : implication pour la théorie classique contemporaine

L'histoire de la pensée économique peut être pratiquée de différentes manières. Dans cette étude,
nous nous sommes limité à la seule interprétation des textes de la littérature primaire en prenant en
compte la littérature secondaire, sans, en aucune manière, prendre en considération le contexte
(intellectuel, historique, politique, etc.) des textes abordés. Une telle manière de pratiquer l'histoire
de la pensée économique ne recèle un vrai intérêt que si elle permet d'en dégager des implications
pour la théorie économique, c'est-à-dire, dans le cadre de l'étude présente, pour la théorie classique
contemporaine.
À cet égard, le lecteur attentif aura certainement remarqué que notre critique du courant néo-
ricardien n'a même pas abordé l'argument fondamental des auteurs néo-ricardiens dont la validité
est à la base de la raison d'être de l'approche néo-ricardienne en tant que telle. Cet argument prend
comme point de départ la constatation du fait incontestable que le procédé marxien de
transformation des valeurs en prix de production est erroné et que la théorie sraffaienne présente la
détermination correcte des prix de production.
L'argument en question fait référence à la preuve formelle-mathématique qui démontre l'existence
d'un décalage systématique entre les valeurs-travail de Ricardo et Marx et les prix de production de
Sraffa, et le fait que la théorie de la valeur-travail n'est valide en tant que théorie des prix de
production que dans deux cas tout à fait particuliers (le cas d'un taux nul de profit et le cas d'une
composition organique uniforme dans toutes les branches). Il en tire la conclusion que les valeurs-
travail sont redondantes et la théorie de la valeur-travail non-pertinente.
Or, d'abord, la preuve mathématique sous-jacente n'est en vérité qu'une confirmation formelle de la
proposition ricardienne et marxienne sur l'écart systématique entre valeurs et prix de production.
Toutefois, Ricardo ainsi que Marx tiennent à la théorie de la valeur-travail, tout en sachant que les
prix de production ne sont pas égaux aux valeurs. D'après les néo-ricardiens, Ricardo et Marx
auraient été contraints de recourir à la théorie de la valeur-travail pour des raisons purement
instrumentales et méthodologiques, dues uniquement au manque d’outils analytiques adéquats.
Faute d’outils adaptés à leurs notions sophistiquées – il leur manquait la connaissance des équations
simultanées –, le recours à la théorie de la valeur-travail a été incontournable afin de rendre
homogènes et comparables des marchandises hétérogènes. De cette manière, Marx en particulier a
été capable de déterminer les prix de production à l'aide d'une « successivist two-step
procedure »389 : d'abord, le taux de profit général est déterminé à partir des valeurs-travail, et
ensuite, les prix de production sont dérivés du taux de profit ainsi calculé. Gehrke et Kurz écrivent
389
Gehrke/Kurz (1998), p. 204.

114
en ce sens :

« In Marx's view it is here that the labour theory of value is indispensable, because it
allegedly allows the determination of the rate of profit independently of, and prior to, the
determination of prices. […] Had Marx seen that the labour-based theory of value failed to
perform the instrumental role it was devised for, he would have had to reject it as he
rejected the physiocrats' material-based view of value. »390

Or, c'est précisément sur ce point que cette étude présente un vrai intérêt : ce qui caractérise
l'approche néo-ricardienne en tant que telle, sa differentia specifica et sa raison d'être, c'est la
conviction que la théorie de la valeur-travail et l'approche en termes physiques sont dans un rapport
de concurrence l'une envers l'autre, qu'elles s'excluent mutuellement. L'approche néo-ricardienne
revient eo ipso à raisonner en termes de seules quantités physiques au lieu d'un raisonnement en
termes de valeurs. Il s'ensuit que par définition le courant néo-ricardien s'est nécessairement
contenté du résultat négatif, selon lequel la théorie marxienne de la valeur-travail n'est valide en tant
que théorie des prix de production que dans deux cas tout à fait particuliers.
L'étude présente menée au niveau de l'histoire des théories, par contre, a au moins abouti au résultat
positif de la nécessité et de la légitimité de poser de nouveau la question du lien entre travail et
valeur au sein de la théorie sraffaienne des prix de production. La théorie néo-ricardienne n'a même
pas posé cette question et il est impossible pour elle, par définition, de poser cette question. C'est
précisément la vision néo-ricardienne même du nexus Ricardo-Marx-Sraffa, vision discutable, qui a
motivé, voir justifié, le fait qu'elle s'est contenté du résultat purement négatif. Le courant néo-
ricardien ne dit rien et ne peut rien dire sur le lien entre travail, valeur et prix au sein de la théorie
sraffaienne dans le cas général.
Ce constat est d'autant plus frappant compte tenu du fait que, d'une part, au niveau théorique, ce
problème est le problème fondamental et non résolu de la théorie ricardienne ; un problème dont
Marx a proposé une tentative de solution avec la transformation des valeurs en prix de production
(solution dont lui-même reconnaissait à la fois l'erreur et la nécessité de correction), compte tenu du
fait que la théorie de Sraffa a présenté une critique immanente et donc une correction de l'analyse
ricardienne et marxienne de la variation des prix relatifs consécutif à une variation de la répartition.
Tout ceci revient à dire que tous les éléments pour une analyse positive et générale du lien entre
travail et valeur au sein de la théorie sraffaienne sont donnés. Ce constat est d'autant plus frappant
compte tenu du fait que, d'autre part, au niveau empirique, une étude statistique récente391 des prix
du marché en Allemagne en 2000 et 2004 a abouti au résultat que les prix du marché dépendent de
manière significative à la fois des valeurs-travail et des prix de production.
390
Gehrke/Kurz (1998), p. 205.
391
Voir Fröhlich (2009).

115
En conclusion, au regard de la théorie classique contemporaine, l'étude présente a pour résultat
positif de poser une question : celle d'une loi générale du lien entre travail et valeur au sein de la
théorie sraffaienne des prix de production.

116
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