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Notes sur l'interprétation de Descartes par l'ordre des raisons

Author(s): Ferdinand Alquié


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 61e Année, No. 3/4 (Juillet-Décembre 1956), pp.
403-418
Published by: Presses Universitaires de France
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ÉTUDE CRITIQUE

Notessurl'interprétation
de Descartes
par l'ordredes raisons
en histoirede la philosophie.
1. Véritéet contradictions

Je voudrais ne donneraucun caractèrepolémique à ces notes. Certes,


elles n'auraientaucun sens si elles ne rappelaientque mon interprétation
du cartésianismediffèrefondamentalement de celle que présenteM. Gue-
roult en son DescartesselonVordredes raisonsl. Pourtant,je me propose
ici, non de faire valoir argumentsou preuves, mais de réfléchirsur un
désaccord qui, à mes yeux, fait problème.M. Gueroultet moi estimons
que les Méditationsconstituentl'œuvre essentiellede Descartes et con-
tiennentla clef de sa philosophie.Tous deux nous rejetonsles méthodes
qui les expliqueraientdu dehors,par des causes matériellesou sociales,
et croyonsqu'une pensée philosophiquene peut se comprendreque par
sa fin,à savoir par la vérité qu'elle veut atteindreet prétendexprimer.
Ces convergencesne sont pas négligeables.Cependant, nous ne parve-
nons pas à nous entendresur le sens du texte ; les objectionsque, mutuel-
lement,nous nous adressonsne sont pas philosophiques(du moins n'en
prenons-nouspas conscience sous cette forme),mais historiques.Elles
concernentl'exactitude et la fidélité.Une telle situation paraît inviter
à des réflexionsqui dépassentla lettredes deux commentaires,et le con-
tenu d'une discussionqui n'est du reste pas la seule à opposer des inter-
prètesde Descartes. S'il fautespérerdécouvrirune vérité qui puisse obte-
nir un assentimentunanime,n'est-cepas en s'interrogeantsur l'essence
et sur les normesde l'histoirede la philosophie? Car, pour ce qui est du
sens de la philosophiede Descartes,M. Gueroultet moi en avons déjà si
souvent,mais si vainement,discuté qu'on peut tenir pour établi que nul
de nous deux ne convaincrajamais l'autre.
M. Gueroultassimilela vérité que veut atteindrel'historiende la phi-

1. Martial Gueroult, Descartes selon Vordredes raisons, 2 vol., Aubier.

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losophie à une vérité objective et scientifique.Dès le début de son ou-


vrage (1, 12), il citela règlecartésienne: « Toutes les foisque deux hommes
portentsur la même chose un jugementcontraire,il est certain que Tun
des deux se trompe.Il y a plus, aucun des deux ne possède la vérité,car
s'il en avait une vue claire et nette,il pourraitl'exposer à son adversaire
de telle sortequ'elle finiraitpar forcersa conviction» *. Descartes,cepen-
dant, ne songe pas, en écrivantceci, à l'interprétation de pensées.A vou-
loir appliquer son propos à l'histoirede la philosophie,il faudrait,en
bonne logique, soit avouer que l'un des adversaires est privé de raison
et ne méritepas le nom d'homme,soit reconnaîtrequ'aucun d'eux ne
possède la vérité,puisque chacun ne peut convaincrel'autre. M. Gue-
roult ne consenttout à faitni à ce dogmatisme,ni à ce désespoir.Mais il
estime que, si nul interprètene parvientà « forcerla convictionde son
adversaire», c'est qu'il s'agit « d'une matièreoù l'imaginationrisque tou-
jours d'obscurcirla vue de l'entendement» (I, 12). Et il maintientl'idée
d'un en-soide la vérité,que seule notreaffectivité nous interdiraitd'aper-
cevoir.
Si j'avais, à mon tour, à proposerun texte susceptiblede caractériser
les conflitsqui divisentles historiensde la philosophie,je songeraisplu-
tôt à la formulekantiennedéclarantque, lorsque la clarté et la forcede
la démonstrationsont égales des deux côtés,« il ne restequ'un moyende
terminerle prorès une bonne fois et à la satisfactiondes deux parties :
les convaincreque, si elles peuvent si bien se réfuter,1'unel'autre, c'est
que l'objet de leur disputeest un rien,et qu'une certaineapparencetrans-
cendantaleleur a présentéune réalitélà où il n'y en a aucune » ". Car on
peut craindreque le « vrai Descartes », invoqué par M. Gueroult,ne soit
aussi illusoire que paraissait à Kant le monde « considérécomme chose
en soi ». Non que l'affirmation reste,en ce domaine,arbitraireet sans cri-
tère. Mais ses normesne sont pas celles du jugementscientifique.Peut-on
parler de 1' « analyse objective des structuresde l'œuvre » (I, 10), si ces
structuresmêmesne peuventexisterqu'à partirdu sens que notreesprit
leur confère? Et la véritévisée par l'historiende la philosophiesera-t-elle
jamais comparableà une véritéde raisonou de fait,telle que : 2 et 2 font
4, ou : Richelieuest morten 1642 ? Certes,on peut savoirscientifiquement
que Descartes a été élevé à La Flèche, qu'il a rencontréde Ghandoux,
qu'il a résidé à Franeker.Mais commentretrouversous formed'objet
ses pensées, ses intentions,ses expérienceset ses certitudessi, précisé-
ment,de telles réalités n'existèrentjamais sous cette forme? Descartes
a pensé selon les lois de toute pensée,parlé selon les lois de tout langage.

1. La façonmêmedontM. Gueroulttraduitce texte(tiréde la Règle II) est carac-


téristiquede sa tendanceà Tobjectivisme.Il substituevéritéà sdentici,
vue claireet
netteà ratiocertaetevidens,etc. Nos remarquesportentsurla traductionde M. Gue-
roult.non surle textede Descartes.
2. Kant, Critiquede la Raisonpure,Antinomie, 7e section.

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Ses œuvres ont un sens qui, s'il ne peut être arbitrairement déterminé
par nous, ne saurait non plus être définià titre de chose. En un mot, la
vérité de Descartes ne sera jamais, comme le veut M. Gueroult(I, 10),
« découverte», mais toujours constituéepar un interprète.
Le premierdevoir de tout interprèten'est-ilpas, dès lors, devant une
autre interprétationque la sienne, de ne point attribuerce désaccord
aux dérèglementsimaginatifsde l'adversaire ? Certes,l'imaginationpeut
nous empêcherd'apercevoirune réalité objective, et préexistante.Mais,
ici, la seule réalitéobjectiveet préexistanteest le texte,et je ne parviens
pas à saisir ce que M. Gueroultveut dire quand il sépare, en ce qui con-
cernele texte,comprendreet expliquer(I, 9, 10). Car un texte se présente
à la foiscommeopaque et signifiant,et les problèmesqu'il pose sontinsé-
parables d'une significationqui d'abord doit être comprise.Toute inter-
prétationsuppose la sensibilitédu commentateurà tels ou tels de ces
problèmes: elle est nouvelle,et féconde,quand elle apporte une solution
à des problèmesjusque-là négliges.Mais une interprétationne pourrait
être dite objectivementsupérieureà une autre que si, résolvantd'abord
les mêmes problèmes,elle apportait,en outre,la solution de problèmes
nouveaux. L'interprétationde M. Gueroultprésente-t-elle ce caractère ?

2. Le refusdes distinctionschronologiques.

Tout au contraire,elle sembled'abord se définirpar un certainnombre


de refus,par une imperméabilitévolontaireet résolueà divers ordresde
recherche,à certaines méthodes de compréhension,à de nombreuses
préoccupationsque d'autres ont tenues pour valables ou essentielles.
Ainsi, M. Gueroultrefused'examinertout problèmed'évolution de la
pensée de Descartes. Cela irait de soi si, commeil l'annonce,il s'en tenait
au strictcommentairedes Méditations,et donc de la pensée de Descartes
en 1640-1641.Mais, en fai*,il éclaire les Méditationspar des textes s'éta-
lant sur une période de vingt-et-uneannées, allant des Regulae aux
Passions : dès la page 17, nous lisons que « méconnaîtrele lien étroitqui
unit les conceptionsmaîtressesdes Regulae à la théoriede l'incompréhen-
sibilité de Dieu c'est méconnaîtrel'unité, la continuitéet la rigueurra-
tionnellesqui sont le propre de la pensée cartésienne» et, plus loin, le
commentairede la Méditationsixièmen'hésitepas à juxtaposer une défi-
nition de l'imaginationextraite des Regulae (II, 40, 41) et des analyses
tiréesdes lettresà Elisabeth et des Passions de Vâme.C'est là, assurément,
ne pas se soucier du Descartes historique,qui formalentementses pen-
sées, et nous en avertitsans cesse : dans les Regulae9où il déclare n'avoir
jusque-là cultivé que la mathématiqueuniverselle* ; dans le Discours,
où, nous présentantl'histoirede son esprit,il rappelle précisémentque,
1. Mathesimuniversalem..,
hactenusexcolui(Reg. IV-AT, X, 379).

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jusqu'à la retraitede Hollande, il n'a « commencéà chercherles fonde-


ments d'aucune philosophieplus certaine que la vulgaire » * ; au début
même des Méditationsoù, avant de décrireses réflexionsen une sorte de
temporalitéessentielle,il prend soin de les situerd'abord à un moment
de sa vie (il me fallait entreprendre sérieusementune fois en ma vie...
j'ai attendu que j'eusse atteint un âge qui futsi mûr...,etc.).
Négligeant de tels avertissements, M. Gueroultsubstitue,à l'histoire,
le système,qu'il tient pour déjà présentà une époque où il n'était, de
l'aveu de Descartes, même pas pressenti.Comment,dès lors, pourrait-il
me convaincrelorsqu'il assimile la méthodemétaphysiqueà la scienti-
fique,et réduit à un ordrede raisons déductivesl'expérience,selon moi
proprementontologique,des Méditations? M. Gueroultn'établit ici que
ce que, dès le départ,il a admis sans preuves,à savoir que l'on peut expli-
quer les Méditationspar les Regulae. Et commentne reviendrais- je pas à
la chronologie,alors qu'elle permetseule l'analyse là où M. Gueroultdoit
user de juxtaposition? Ainsi, selon M. Gueroult,la certitudeprivilégiée
du cogitoprovientà la fois de ce qu'il constituel'idée la plus simple de
toutes,et de ce qu'il est la conditionde toutesles autresidées et de toute
connaissance possible (I, 52). J'avoue concilier malaisément ces deux
interprétations. Car, dans le premiercas, le cogitoparaîtle fruitd'une sorte
d'analyse sélectivepassant du complexeau simple,mais demeurantdans
le plan des idées ; dans l'autre, le passage est discontinuet suppose un
véritablerenversement : celui par lequel le doute, ayant suspendutoute
affirmation d'ordreobjectif,révèle tout à coup l'être d'un sujet. Or, ces
deux démarchesont été effectivement accomplies par Descartes,mais non
pas toutesdeux dans les Méditations.Il est, chez Descartes,une recherche
de la véritéintérieureà la science.On la rencontredans les Regulae,d'où
toute métaphysiqueest absente, puisque la vérité du sum et du cogito^
loin d'être première,est assimilée à celle de propriétésgéométriquesa.
Elle se prolongedans le Discours,dont le doute n'a rien d'ontologique,
mais demeurescientifiquement sélectif,et où, de ce fait,le cogitoapparaît
comme une idée parmi les autres, un critèrede vérité scientifique,une
liaison nécessaire (marquée par un donc qui disparaît dans les Médita-
tions,lesquelles,on le sait, ne contiennentpas la formule: je pense donc
je suis). Fort différente, la démarchedes Méditationsrépondau souci de
situerla scienceelle-mêmepar rapportà l'Etre, à la question: de re exis-
tente...an ea sit ' Aussi l'existence du Monde et ma situationconcrète
y sont-ellesmisesen jeu par un doute qui, cette fois,loin de choisiret de
s'arrê.er devant un évidence ob ective, se transformelui-mêmeen évi-
1. Voirla finde la troisième
partiedu Discours.Les Regulaesontantérieures
au départ
de Descartes,et ontété écritesen France.
2. Unusquisque...potestintuerise existere,se cogitare,triangulumterminari tribus
lineistantum, globumunicasuperficie (Règle III, AT, X, 368).
3. Entretien avecBurman(Réponsesde Descartessurles difficultés de la Méditation
première),AT, V, 146.

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dence,le cogitoergosumlaissantpiace à l'affirmation ontologique d'un


moiqui, bienplusqu'unmodèled'idéeclaire,est le supportréel,la sub-
stancede toutessesidées,et le premier êtreindubitable que je rencontre.
Et Toncomprend ainsique Descartestiennela substancepourune véri-
table« matièremétaphysique » *,ai na consentejamaisà confondre cogi-
tatitiet rescogitans, l'attributessentielet la substance.
Le rejetméthodique de la chronologie au profitde l'intemporalité du
système ne conduit pas seulement M. Gueroult à donner aux textes un
8eD8,conforme à i 'ordre,mais indépendant des problèmesspé ifiques
auxquels ils ont effectivement, et chacun en son temps,voulurépondre.
Il le conduitparfoisà faireerreur surleurdateet,parexemple,à prendre
poui unelettreà Merserne de 1641 ce qui n'est que la versionfrançaise
de la lettreà Meslanddu 9 février1645,ce qui permetde déclarerque
chezDescartes« on n'observeaucuneévolution» surle problèmede la
liberté(1, 327,328). Si je citece trait,ce n'estpas poursignalerunecon-
fusion(qui de nous n'en a pas commise?), mais pourmontrer, par un
exemple, combien l'orientation de la recherche peut éveiller ou endormir
l'attention surtel ou tel détail.Lisant,jadis,dansle tomeIIJ d'Adamet
Tannery, cetteprétendue lettreà Mersenne, où Descartesassimilela liberté
d'indifférence au pouvoirpositifde refuser le vraiet le bienen leurpré-
sencemême,j'avaisaussitôtnoté: « Date assurément inexacte,lettrepos-
térieure à 1644.» Et le tomeIV m'apportagrandsoulagement, en m'ap-
prenanl,à la date de 1645,que je ne m'étaispas trompé.Il n'y eut là,
cependant, nulledivination. Mais j'avais présenteà l'espritla différence
des Méditations et des Principes,où les notionsde choixet de mérite
prennent déjà le pas surcellesd'unelibertédéterminée parsa fin.La lettre
en question,tenantle choixpourabsolument libre,et distinguant l'in-
différence de l'ignorance, ne pouvaitse situerqu'aprèsles Principes,et
devaitconstituer le termed'unerecherche d'abordsoucieusede la seule
connaissance (c'estle cas en 1641,et l'indifférence ne peutalorsprovenir
que de l'ignorance), puis de plusen plus occupéede l'hommeet de l'es-
sencede sa volonté.

des structureset le rejet de la psychologie.


3. La recherche

Maisonvoitbience qui commande les refusde M. Gueroult. Il a, comme


Descartes, des
horreur « pensées détachées ». Il veutdonc opéreruneana-
lysedes « structures
», dontil estimequ'elle a étéjusqu'icinégligée (I, 10).
Or le caractèrecommundes structures est d'êtredémonstratives (I, 11).
1. Réponseà la deuxièmeobjectionde Hobbes(Troisièmes Et sans doute
Objections).
de la substanceet de son attributest-elledite« de raison». On n'en sau-
la distinction
raitconclurequ'elle soitvaineet sans objet.La disant« de raison», Descartesl'oppose
seulementà la distinctionréelleet à la modale.Or,il est clairque distinguersubstance
deuxsubstances,
et attributn'estpas distinguer (puisquel'attributn'estpas substance),

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Elles seules valent la peine d'être étudiées, car seules elles font d'une
œuvreune œuvre philosophique.
Il faut accorderque des pensées détachées ne constituentpas, à pro-
prementparler, une philosophie,et que l'interprétationdoit découvrir
des structurespermettantde relierdes idées qui, sans cela, demeureraient
sans justification.Mais il est bien des façonsde structurerune pensée pour
la comprendre.Les structuresque M. Gueroultdécouvrechez Descartes
sont des enchaînementsrationnelssemblablesà ceux des Élémentsd'Eu-
elide, et tels que toute thèse énoncéeavant une autre soit la conditionde
cette autre (I, 20, 21 et II, 288) : une idée n'aura donc besoin,pour être
comprise,que de celles qui la précèdentdans la déduction.Aussi M. Gue-
roult s'élève-t-ilcontreles commentateursqui, pour comprendrela Pre-
mière Méditation,et l'hypothèsedu Dieu trompeur,font intervenirla
théoriede la créationdes véritéséternelles(I, 42 à 49). Il établit qu'il ne
saurait y avoir conflitentrela toute puissanceet la bonté de Dieu : on ne
peut penser que Dieu, commetout puissant,pourraitvouloir tromper:
ainsi la doctrinede la créationdes véritéséternelles,affirmant l'omnipo-
tence divine,loin de fonderl'idée du Dieu trompeur,la réfute.Ce dont,
assurément,on doit convenir.Mais accorderque le doute de la Méditation
premièrene peut être interprétécomme la conséquence logique d'une
théorie de la création des vérités éternellescorrectementdéfinien'em-
pêche en riende croireque ce doute,et le cogitoqui le suit,ne dépendent
tout à fait de cette théorie,ou plutôt de la démarchedont elle est née.
Selon moi,ils ne sont autre chose que cette démarche,ou, si l'on préfère,
que sa prise de conscienceréfléchie.Jusqu'en 1630, Descartes a cru, par
une sorte de confiancespontanée,à la valeur des idées claires et de la
science. La théoriede la créationdes vérités éternellesfonde les vérités
scientifiques, mais les situe dans un plan qui n'est plus proprement onto-
logique, puisque l'Être divin les crée librement.Voilà donc les vérités
objectives aperçues sur fondd'être, Qt dépassées par l'esprit,lequel dé-
couvre,si l'on peut dire,la contingencede leur nécessité.Pourtant,en
1630, l'esprit ne s'aperçoitpas encore lui-mêmecommela source de ce
dépassement.Il atteindracette prise de consciencedans les Méditations.
Le mouvementsera alors décomposé: le pur dépassementdes essencesse
retrouveradans le doute, la source effectivedu dépassementsera ma
pensée, et l'idée en fonctionde laquelle le dépassements'opère sera celle
de Dieu. Bien que d'abord présente,cette idée ne se révélerapleinement
qu'à la fin,ce qui explique qu'au momentdu doute Dieu soit encore
confusément aperçu,et puissedonc êtreà la foissupposécommetout puis-
sant (... Deum esse qui potestomnia) et comme trompeur,en attendant
ni une substanced'un modeaccidentel, ni deuxmodesd'unemêmesubstance(v. Prin-
cipes,I, 60 à 63). Il demeureaussi que nous ne pouvonsconnaîtreune substanceque
par son attribut.Il n'en résultepas qu'elle soitcet attribut,et que cet attributsoitla
substance.

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que la clairecompréhension de sa toutepuissancele révèlecommevéri-


Ici
dique. encore,je n'ai le
pas desseinde justifier moninterprétation. Je
veuxseulement indiquerqu'elle découvre (ou établit)une structure qui,
pourn'êtrepas de déduction logique,ne laissepas « détachées» les pen-
séesde Descartes.Elle lie la théoriede la créationdesvérités, le doute,le
cogito,l'idée de Dieu. Mais, moins soucieuse d'ordre déductif explicite,
plusfidèleà la chronologie, elle croitfondamentale et première la théorie
qui futd'abordénoncée,et que M. Gueroulttientau contraire pourse-
condaireet dérivée(I, 24). Certes,la théoriede la créationdes véritésest
secondaire « selonl'ordre». De ce pointde vue,elle estmêmenulle,puis-
qu'ellen'apparaîtpas dansl'ordre.Maisonpeutla tenirpourle fondement
de ce qui, précisément, apparaîtdansl'ordre.Tout dépendainside l'op-
tionméthodologique qui précèdela recherche : jugera-t-on, ou non,selon
l'ordre?
Pourquoi,cependant,M. Gueroultrefuse-t-il si vivementtout effort
pourgrouper les textes selon l'identité de leurs démarchesou de leurs
significations ? C'est qu'il décèle en ces efforts quelqueinspiration psy-
chologique.Or,parmiles refusméthodologiques de M. Gueroult, le plus
radicalest assurément celui de la psychologie. La distinction du sujet
psychologique et du sujet transcendantal semble toujoursprésente à son
esprit, et le conduit à tenir toute explication psychologique pourcausale,
à considérer qu'ellene pourraits'appliquerlégitimement qu'à unepensée
erronée.Que l'on rapprochedonc (et commentne pas les rapprocher,
puisqueon y retrouve à peu prèsles mêmestermes?) les lettresà Balzac
de 1631oùDescartesavouesa difficulté à distinguer la veilledu sommeil
et les phrasesdes Méditations où il se demandes'il dortet nousfaitpart
de sonimpression d'être« tombédansuneeau trèsprofonde »,M. Gueroult
estimeaussitôtque l'on faità Descartes« l'injurede le liquéfier dansles
complexesd'anxiété, de culpabilité, et autrespsychasthénies au goûtdu
jour » (I, 13). Cela conduitM. Gueroult,si attentifaux articulations
logiquesdes Méditations, à négligersystématiquement leur ton et les
affirmations d'inquiétude, de malaiseou de joie qui accompagnent cha-
cun de leursmoments(monétonnement est tel... ce desseinest pénible
et laborieux...j'appréhendede me réveillerde cet assoupissement... je
suistellement surprisque je ne puisni assurermespiedsdansle fondni
nagerpourme soutenirau-dessus...il me semble...à propos...de consi-
dérer,d'admirer et d'adorerl'incomparable beautéde cetteimmense lu-
mière...unesemblableméditation... nousfaitjouirdu plusgrandconten-
tementque noussoyonscapablesde ressentir en cettevie...).Visiblement,
cetteintervention continuelle de l'affectivité paraîtà M. Gueroultliée
à la seule« présentation littéraire » (I, 80). Qu'il mesoitpermisde penser
au contraire que, chezle philosophe qui a écritque la vraieconnaissance
de Dieu s'offre à ceux qui appliquentleur esprità contempler ses per-
fections a nonpointà desseinde les comprendre, maisplutôtde les admi-

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REVUE DE MÉTA. N° 3-4. 1956 27

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rer» 19la conscience ouverte,et orientéeversl'Être,qui toutau longdes


Méditations permet Descartesde se saisircommesolitaire,
à fini,doutant,
désirant, admirant, apaisé,réconcilié, joyeux,constitue un élémentessen-
tielde la démarche métaphysique, et justifieseuleuntitrequi promettait
au lecteurde cetteépoqueune « méditation » de stylereligieuxet vécu.
Car on ne sauraitnierque Descartesne nousentretienne sans cessede
lui-même et de ses sentiments, ce qui seraitinconcevable dansun exposé
de naturemathématique où nulne sauraitdire: « Je». Et comment accor-
derà M. Gueroultque le sentiment soit« uniquement fondésurl'union
substantielle de l'âmeet du corps», et que sa compétence soit« rigoureu-
sementrestreinte au domainepsychophysique » (II, 295) ? Cela n'estvrai
que des passions.Or « je distingue, dit Descartes,entrel'amourqui est
purement intellectuelle ou raisonnable, et cellequi estunepassion.» « Et
tous ces mouvements de la volontéauxquelsconsistent l'amour,la joie
et la tristesse, et le désir,en tant que ce sontdes penséesraisonnables
et non pointdes passions,se pourraient trouveren notreâme encore
qu'ellen'eûtpointde corps» (à Chanut,1erfévrier 1647).
Faut-ilrappelerici que la distinction entrepsychologie causaleet ana-
lysetranscendantale n'a jamaisété faitepar Descartes? Jecrainsmême
qu'étrangère à la tradition proprement cartésienne cettedistinction n'em-
pêchede comprendre biendes philosophes français(ainsiMainede Biran)
en posant,à leurpropos,desproblèmes qu'à tortou à raisonils ne se sont
pas posés.C'est,me semble-t-il, en demeurant fidèleau principecarté-
sienselonlequeltouteconscience est par essencede l'ordrede la pensée
que je croisque touteexpérience, mêmepsychasthénique, a un sens,et
ne peutêtretenuepourun faitde nature.Descartesne seraitpas devenu
philosophe(il nousle dit lui-même) s'il n'avaitpas été déçu,et n'avait
ressenti le besoinvitalde trouverassuranceet bonheur.Ses découvertes
n'ont sens qu'en fonction
de des problèmesque posaitson temps,pro-
blèmesqu'enfantil putdécouvrir dansle souciquotidiendes Pèresde la
et en
Flèche, que raviva, 1633, la condamnation de Galilée: quel rapport
établirentrela véritéde la scienceet celle de la foi,entrele mondedu
mécanisme et celuide l'Être ? Ce problème de l'Être,aprèsl'enthousiaste
confusion des premières pensées(1618-1619),Descartesen réserveavec
untelsoinla solutionque,dansla Dioptrique, il prétendencoreconstituer
une optiquecohérente sans « direau vrai» 2 ce qu'estla lumière.Maisil
l'abordedansles Méditations qui, de ce fait,ne répondent pas seulement
à la questionlogiqueque définit si bienM. Gueroult(fonder la certitude
de faitque nous donnentles sciencessur une certitudede droit),mais
à une exigenceontologique(fonderle systèmehypothético-déductif,
qui constitue la science,surl'Être). La positionde ce problème nouveau
romptla sérieunilinéaire de toutechaînede raisons,faitintervenir un
1. A. T., IX, 90.
2. Dioptrique, Discourspremier.

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autreplan,et restituedansla totalitéde ses dimensions la conscience de


l'homme.Cetteconscience ne sauraitse reconnaître ni dansle psycholo-
gisme,ni dansle mathématisme entrelesquelsM. Gueroultnousdonneà
choisir(1,80). Elle a sa rigueurpropre,maissesévidences nese découvrent
pointen un ordre que, pour ma part,je tienspour qu'il y a de plus
ce
individuelet de plussubjectifen Descartes.Car c'estprécisément à pro-
pos de l'ordre que les successeurs de Descartes s'élèveront contre lui, et
opposeront leurs vérités en des systèmesinconciliables, alors que la dé-
marcheouverte,l'expérience ontologique, la subordination de la repré-
sentationà l'êtreserontleurtrésorcommun.

4. Rigueurconceptuelle
etexactitude
d'interprétation.

Maison dirasans douteque je reviensà mesproprespostulats,et im-


pose à Descartesles exigencesde ma pensée.Bien que persuadé,au con-
traire,que seulesles leçonsde Descartesont permisà ces exigencesde
se préciser,je n'ai pas, une foisencore,l'intention d'établirici la fidélité
de moninterprétation, maisde découvrir la partd'hypothèse que contient
cellede M. Gueroult.On peutcraindre, en effet, en lisantles considéra-
tionsque M. Gueroultconsacreà sa méthodeque, pourmieuxen établir
l'objectivité,il n'en minimise la nouveauté,et ne méconnaisse lui-même
l'originalitédes résultatsqu'elle apporte.« Nos conclusions, dit-il,sont
pourla plupartfavorablesà l'idée traditionnelle que l'on s'est faitede
Descartes» (I, 13). Commentle croire? Personneavant M. Gueroult
n'avait prétenduque la preuveontologiquedépendîtde la preuvepar
les effets,
que l'affirmation du cogitose réduisîtà celle du moi pensant
en général,que l'entendement fûtl'attributessentielde l'âme et la vo-
lontéun mode de cet entendement lui-même(tous les commentateurs
considèrent, au contraire, que l'âme-substance, mens,ou rescogitans9 a
pour attribut essentiella cogitatio,dont et
intellectus voluntas sont les
modes).Il faut,déclareM. Gueroult(I, 10), chercher dans le texteseul
la clefde l'énigme.Mais ne sont-cepas précisément les textesqui, nous
revenanten mémoire, nousempêchent si souventd'êtreconvaincuspar
la rigoureuse logique de M. Gueroult ? Celle-civeut,par exemple,que
l'uniténe puisseà aucundegréappartenir au corps: « L'indivisibilité du
corps humain n'est nullement le caractère de liaison réciproque entre les
différentespartiesconstituant le tout de la mécaniqueorganiqueprise
en soi,maisuniquement l'appartenance de cettemachineà l'âme qui s'y
trouveassociée...l'indivisibilité fonctionnelle réelle du corps humain
résultede son unionavec l'âme, et il n'y a aucuneindivisibilité réelle
dansl'animalmachine» (II, 180). Mais Descartesécritdansles Passions
que le corps« est un et en quelquefaçonindivisible à raisonde la dispo-

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sitionde ses organes,qui se rapportent... tousl'un à l'autre» 1.Ce n'est
doncpas la fidélité aux textesqui caractérise ici la méthode: négligeant
souventde contrôler leurauthenticité et, par exemple,de rectifier selon
Rothles modifications introduites par Clerselier dans les lettres carté-
siennes2, M. Gueroultest assurément moinsattentifà la recherche de
l'exactitudequ'à cellede la cohérence. Cependant il tend à les confondre
en son Introduction, et à prouverla fidélitépar la rigueuren invoquant
le faitque la philosophie de Descartess'est voulue« rigoureusement dé-
monstrative ». On ne sauraitpourtantconclurede la logiqued'unraison-
nementà sa conformité au texte,ni penserqu'il suffise de mettre au point
un ordrerigoureuxde raisonspour retrouver celui de Descartes.Des-
carteset M. Gueroult raisonnent fortbien.Maisraisonnent-ils de la même
façon?
Pouren décider,il faudraitcomparer ligneà lignele textedes Médi-
tations (qui,selonM. Gueroult, contient seull'ordrevéritable) etlesinnom-
brablesenchaînements logiquessavammentexposésdans les 700 pages
du commentaire. Nousne saurionsy prétendre en ces notes.Mais,pour
nouslimiterà l'exemplede la SecondeMéditation, nousy chercherions en
vainuneligneoù soientdistingués le sensépistémologique et le sensonto-
logiquedu motsubstance(I, 54),ou troisordresde substantialité (I, 109).
Descartesn'yparlepas davantagede moipensanten général, et ne rejette
en rienl'affirmation du moicommesubstanceindividuelle (I, 117,118).
Il n'yréduitpas la cogitatio à Vintellectus (I, 59). Il n'y déclarenullement
que ce qui nouspermetde connaître un corps,c'estl'idéede quelquechose
d'étendu,qui demeurele même, l'idée d'un « invariantgéométrique »
(I, 134). Tout cela est affirmé par M. Gueroult, par non Descartes. Car
enfinque ditexplicitement Descartesen cetteMéditation? Toutd'abord:
« Jesuis,j'existe.» II remarqueensuiteque, certaind'être,il ne sait pas
ce qu'il est. Pour l'apprendre, et trouver,là encore,la certitude, il re-
tranchede l'idée qu'il a de lui-même toutce qui peuten êtreséparé: or
seulela penséerésisteà cetteépreuve; seuleelle ne peutêtredétachée
de moi: haecsola a medivellinequit.Ce dontDescartesconclutqu'il est
unechosepensante(rescogitans). Le mois'affirme doncdèsl'abordcomme
substanceréelle(Descartesn'a jamais appelé substancece qui se suffit
dansl'ordrede la seuleconnaissance, et l'on voitmal comment l'affirma-
tion « sum » pourraitdésignerune substancepurement« épistémolo-
gique»). Descartesaffirme qu'il estavantde savoirce qu'il estet,à l'in-
versedu Discours,passede la resà son attribut, la cogitatio, par une dé-
marchequi subordonne la certitudede l'essenceintellectuelle du moi à
celle de son existencepuisque,précisément, la réalitéde la penséeest
1. Les Passionsde l'âme,art. 30.
2. C'estle cas dans la notede I, 120,où M. Gueroultcommenteun texteen réalité
totalementfalsifiépar Clerselier.L'authentiquelettreà Huygens,loin d'affirmer
que
la persuasionrationnellerenforce ofDes-
la foi,les oppose(voirRoth,Correspondence
cartesand Constantyn Huygens,p. 180).

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concluede ce qu'ellene peutêtredétachéed'unmoid'abordposécomme


réel.Certes,tout cela peut paraîtregênant,et difficile à inséreren un
ordreconceptuel.Mathématiquement parlant, l'affirmation : je suis,
et je suis moi,n'a aucunsens,et renvoieà une expérience sans équiva-
lent,à une sortede certitude vécue.Mais tel est bienl'ordredu texte.
Continuons, cependant, sa lecture. Commentant rescogitans, Descartes
ajoute : id est sive sive
mens, animus, inteïlectus, sive ratio. Faut-il en con-
clureque le moiaffirmé se réduiseà l'entendement ? Pourquoi,dans ce
cas, Descartesne dit-ilpas : « Je suisseulement un entendement, condi-
tion de toute représentation ? » Écoutons-le,au contraire, commenter
lui-même, dans les Réponsesà Hobbes,ce passage: « Où j'ai dit,écrit
Descartes,c'est-à-dire un esprit,une âme,un entendement, une raison,
etc.,je n'ai point entendu par ces noms les seules facultés, mais les choses
douéesde la facultéde penser....Et je ne dis pas que Pintellection et la
chosequi entendsoientune mêmechose,nonpas mêmela chosequi en-
tendet l'entendement, si l'entendement est prispourune faculté,mais
seulement est
lorsqu'il prispour la chose mêmequi entend....Il est cer-
tain que la penséene peutêtresans une chosequi pense,etc. » Faut-il
reconnaître, à toutle moins,que misà partle problèmede l'attribution
de la penséeà la substancequi pense,pensersoit ici réduità « com-
prendre» ou à « entendre »? Il y a des actes,dit au contraire Descartes
à Hobbes,« que nous appelonsintellectuels, commeentendre, vouloir
imaginer, sentir,etc.,touslesquelsconviennent entreeux en ce qu'ilsne
peuventêtresanspensée,ou perception, ou conscience et connaissance... »
(Descartesne ditpas uneseulefois: sansintellection). Vouloir,imaginer,
sentir,voilà donc ce que Descartesnommedes « actes intellectuels ».
N'est-ilpas évident,dès lors,que la cogitatio affirmée soit,nonVinteïlec-
tus,maisla consciencetout entière? Se demandant,dans la Médita-
tionseconde, ce qu'est une chosequi pense,Descartesrépond: « C'est-
à-direunechosequi doute,qui conçoit,qui affirme, qui nie,qui veut,qui
ne veutpas, qui imagineaussi et qui sent.» M. Gueroultestimeque ce
texteénumère desaccidents(I, 77), lesquelsdépendent tousde l'intellect.
Maisil ne peutciter,à l'appuide sonaffirmation, que le textede la Médi-
tationSixième, où il estditquelesmodesdel'âmeenferment tous« quelque
sorted'intellection ». Rienne montremieuxqu'il fautici recourir, pour
justifier l'interprétation de M. Gueroult,à un autreordreque celui de
Descartes.Car,dans la Méditation seconde, l'affirmation du doute,de la
volonté,et, en un mot, de tous les modes de ma conscience, ne procède
pas de la découverte, en leur sein, d'une quelconqueintellection, maisde
leurattribution nécessaireà moi-même : « Y a-t-il,demandeDescartes,
aucunde ces attributsqui puisseêtredistinguéde ma pensée,et qu'on
puissedireêtreséparéde moi-même ? Caril est de soi si évidentque c'est
moiqui doute,qui entends,et qui désire,qu'il n'estpas ici besoinde rien
ajouterpourl'expliquer.»
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« J'ai aussi certainement,ajoute Descartes,la puissanced'imaginer...
enfinje suisle mêmequi sens.» Dans la Méditation seconde, en effet,ima-
gination et sensationne seront jamais mises en doute ou, dans l'analyse
du morceaude cire,subordonnées à la « compréhension de l'esprit» que
dansla mesureoù leuridéesembleimpliquer celledu corps,que peut-être
ellessupposent, qu'entout cas ellesreprésentent.Si j'appellevoir: « voir
un corpsextérieur avecmesyeux»,je doisdouterde voir.« Maisil esttrès
certainqu'il me sembleque je vois,que j'entends,que je m'échauffe : at
certeviderevideor,audire,calescere». Ce qui ne signifiepas que Descartes
soitseulement assuréde pensersentir,la sensationdevenantici l'objnt
problématique d'une conscience réfléchieseulecertaine.S'il meten doute
une visionsupposantle corps,ou définiecommela prisede conscience
d'un corpsextérieur, Descartesne séparejamaisvoiret penservoir.Car,
après avoir dit : videre videor; c'est proprement, ajoute-t-il,ce qui en moi
s'appelle sentir. Les Cinquièmes Réponses définiront de même la pensée
de voiret de toucher,noncommela penséeintellectuelle que je voisou
touche,maiscommecelleque « nousexpérimentons toutesles nuitsdans
nos songes». Quantà l'analysedu morceaude cire,destinée,Descartes
l'indique,à luttercontrenotretendanceà privilégier l'extériorité,elle
oppose encore à la vision de la cire par les yeux (ceram... cisione oculi...
cognosci)à sa mentis inspectio. Or mensveutdireâme,esprit,ou pensée,
beaucoupplus qu'entendement. En tout cas, le mot intellectus, auquel
renvoiesans cessele commentaire de M. Gueroult,n'apparaîtpas une
seulefoisdansle textelatinde l'analysedu morceaude cire*,textequi
ne parlepas davantaged'idéesou de « notionsintellectuelles » innées
(invariantgéométrique pour la cire, idées de substancepensanteet
d'hommeen ce qui concerne les passants)qui seraientla « condition de
possibilité »
de la perception(I, 134,135).Il affirme seulement que toute
perception impliqueun jugement(sedjudicohomines esse) et que tout
jugement supposeun esprit.Et cetesprit,l'analyseterminée, estunefois
encoreramenéau moi puisque,ajoute Descartes : « Mais enfin que dirai-je
de cet esprit, c'est-à-dire de moi-même ? » Ce retour au moi marqueque
la Méditation est revenueà son pointde départ: « Me voici insensible-
mentrevenu(sumreversus) où je voulais». Tel estl'ordreexplicitede la
Méditation seconde. Il estfaitde retours, de répétitions, propresà un phi-
losophequi, plus encore ne
qu'il parcourt une série rationnelle, veutse
convaincre, se pénétrer d'unevérité.Cetordre,d'unpointde vuelogique,
laisse demeurer les obscurités les plusgravesen ce qu'il ne définit et ne
déduitaucunterme(être,moi,jugement, etc.). En ce sens,il est toutà
faitlégitimede l'expliqueren lui substituant un ordreconceptuellement
plusrigoureux. C'est ce que fait M. Gueroult. Je n'ai pointvouludiscuter
1. Le texte français,en revanche,traduitune foismenspar entendement et, une
autrefois,ajoute,par redoublement, le motentendement (que par l'entendement ou
l'esprit).

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la légitimitéde cet ordre nouveau, mais remarquerseulementqu'il se


présente,par rapportà celui du texte,non commesa repriseou son image,
mais commeune hypothèseexplicative,par nature hétérogèneà ce dont
elle veut rendrecompte. Qu'il me soit seulementpermisde préférer à cette
hypothèse les affirmations de Descartes lui-même : « Je suis une chose
qui pense », et « par le mot de penser,j'entends tout ce qui se faiten nous
de telle sorte que nous l'apercevons immédiatementpar nous-mêmes;
c'est pourquoi non seulement entendre,vouloir, imaginer,mais aussi
sentir,est la mêmechoseici que penser» (Principes,I, 9).

5. Compréhensionet valorisation.

L'ordre dans lequel M. Gueroult explique Descartes est-il du moins,


au pointde vue de la logique et de la cohérence,pleinementsatisfaisant?
Certes,il éliminebien des difficultés que d'autres commentateurslaissent
demeurer.Mais il en fait naîtred'autres. On ne saurait comprendrecom-
ment la volonté,étant infinie,peut être le mode d'un entendementfini
(If 63). Le passage à Dieu, si parfaitementconvaincantsi le moi est un
moi personnel,désirant et doutant (Descartes rappelle dans la Médita-
tiontroisième de tels caractères)devientbeaucoup moins clair s'il s'opère
à partirde la natureintellectuelleen général. La solutiondu « cerclecar-
tésien », commecelle du reste de bien des problèmes,ne s'opère que par
a substitutionde la notionde nexusà celle de seriesrationum,alors qu'en
d'autres cas (ainsi pour la subordinationde la preuve ontologiqueà la
preuvepar les effets)c'est le maintienrigoureuxde la notionde seriesqui
constituel'argumentessentielde M. Gueroult,affirmantque ce qui pré-
cède conditionne,et conditionneseul, ce qui suit. Et que dire lorsque, à
proposde la Méditationsixième,M. Gueroultest conduità parlerde nexus
de nexus (II, 282) ? L'ordre devientici d'une telle complexitéque, selon
moi,il obscurcitplus qu'il n'éclaire.Et à supposermêmequ'il « explique »
les Méditations,quelles difficultés ne fait-ilpas naîtrepour d'autres écrits
cartésiens! Si la preuve ontologiquedépend de la preuve par la causalité,
commentcomprendreque, dans les Principes (où l'ordre part aussi du
cogito),elle la précède,et que la véracité divine (qui, selon M. Gueroult,
la fonde)lui succède ? De façon plus générale, commentexpliquer que,
dans aucun des textes où Descartes défendla validité de cette preuve,
il n'indique ce caractère« subordonné» que lui donne M. Gueroult? Si
la volontéest un mode de l'intellect,pourquoi,dans sa lettreà Régius de
mai 1641, Descartes dit-il que volitionet intellectiondifferunt tantumut
actioet passio ejusdemsubstantiae? Si l'intellectest l'essence du moi, tel
qu'il se découvreaprès le doute, que signifiel'article 20 des Passions de
Vâme, déclarant que lorsque l'âme s'applique « à considérersa propre
nature », sa perceptiondépend « principalementde la volonté qui fait

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qu'elle» P « aperçoit», ce pourquoion a coutumede la considérer comme


une actionplutôtque commeune passion.D'autant que cet articlere-
prendune phrasede VAbrégédes Méditations (l'espritqui usantde sa
Et
propreliberté...). pourquoi la lettre à Clerselier de juin ou juillet1646
précise-t-elle que « le mot de se
principepeut prendreen diverssens» ?
« C'estautrechoseque chercher unenotioncommune... et autrechosede
chercher un Être,l'existenceduquelnoussoitplusconnueque celled'au-
cunsautres.» En ce sens,que Descartestientseul pourvalable,« le pre-
mierprincipe estque notreâmeexiste». Et n'est-cepas de cetteâmeper-
sonnelle, et nonde l'intellect en général,que les Méditations prétendaient
d'abordétablirl'immortalité î
Si donc,s'écartant dutextepourdécouvrir la cohérence, le commentaire
de M. Gueroultne parvientpas à une cohérence parfaite, comment affir-
mersa valeur? Il ne peuty avoirici qu'uncritère.Toutest subordonné
à un choixinitial,à l'estimation préalablede ce qui est essentielet de ce
qui ne l'est pas. Dès lors,mondésaccordavec M. Gueroults'éclaire: ce
ne sontpas les mêmespointsqui nousparaissentdécisifs.Pourma part,
je l'avoue,l'infinité reconnue par Descartesà la volontémeparaîtsuffire
à ébranler toutl'édificeconstruit parM. Gueroult, et celui-cile comprend
si bienqu'il doitdéclarer(I, 38, note15) que « le problème de la liberté»
est pourDescartes« un problèmede secondordre». Et, en effet, ce pro-
blèmeestde secondordreselonl'ordrede M. Gueroult. Maison voitbien
que l'explicationde M. Gueroultne s'exercequ'en valorisantcertains
thèmes,en minimisant certainesaffirmations cartésiennes qui, dès lors,
lui apparaissent seulement commedes « difficultés ». Un autrecommen-
tateur,tenantau contraire ces affirmations pourfondamentales, verra
des difficultés en ce qui,à M. Gueroult, paraîtallerde soi. Et sansdoute
ne comprendra-t-on jamaisun ouvragede l'esprit(cela s'appliqueaussi
bienà la poésie,à la peinturequ'à la philosophie) qu'en valorisantcer-
tainsde sesaspects.Maisil fautalorscesserde prétendre à la totaleexac-
titude, et ne pas déclarer que « la vérité du sujetqui interprète nousest
parfaitement »
égale (1,11). Pour ma part,je dois le ce
dire, qui m'a le plus
intéressédans l'ouvragede M. Gueroult, c'est la véritéde M. Gueroult
lui-même.
Car l'interprétation de M. Gueroultporte,à chaqueligne,la marque
de sa « consciencephilosophique », consciencedont on peut aisément
reconnaître la formation leibnizienne, kantienne,fichtéenne, et aussi
brunschvicgienne, consciencedont,cependant,transparaît la profonde
originalité.C'estenleibnizien que M. Gueroult attribue à Descartesl'usage
de la notionde limite(I, 61, 220,etc.),la solutiondu problème de la res-
ponsabilité de Dieu parla notionde minimum (II, 170),ou l'idéede point
métaphysique (II, 203).C'esten kantienqu'il nousprésente un Descartes
se gardantà foisde la psychologie
la empirique et de l'ontologie, et cher-
chantà résoudre le problème des conditions a prioride la représentation

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(I, 126,136,137).C'esten fichtéen qu'il conçoitle moide Descartescomme


un Moi(I, 117),et peut-être (maiscela n'estpas dit)qu'il forme lui-même
le projetde justifier à la foistousles systèmes, considérés commecohé-
rents,universels, et pourtantdifférant entreeux puisquelibrement posés
par leurs auteurs.C'est en élève de Brunschvicg que M. Gueroultse défie
de l'affectif,réduitla spiritualité universalise
à l'intellectualité, le cogito,
méconnaît touteexpérience ontologique, et tend à corriger en ce sensle
vocabulairede Descartes.Car on ne sauraitnier que le Descartesde
M. Gueroult n'échappeà la plupartdes reproches que Brunschvicg adres-
sait au Descarteshistorique. Son cogitoestmoipensanten général,non
moi concret.Mais,une foisencore,il n'esttel que parcequ'il est placé
dans« l'ordredesraisons» de M. Gueroult. Ne serait-ilpas,dèslors,souhai-
tablede voirM. Gueroult réfléchir surses propresprésuppositions, sinon,
commele voudraitDescartes,pourse délivrerde ses préjugés,du moins
pouradmettreque les textescartésienssont susceptibles d'interpréta-
tionsautresque la sienne? Pourprendre ici un dernier exemple, pourquoi
M. Gueroult n'admettrait-il pas quela théoriedela discontinuité dutemps,
qu'il expliquesi bien par la physique,dépendaussi du sentiment aigu
qu'avait Descartesde sa contingence et de sa toujourspossiblemort(si
nousmangeons un morceaude pain,il serapeutêtreempoisonné, si nous
passonspar quelquerue,quelquetuile peut-être tomberad'un toit qui
nousécrasera)l ? Est-cediminuer Descartesque de le comprendre ainsi?
C'estpourtant la physiquecartésienne que noustenonsaujourd'huipour
fausse,et il esttoujoursvraique la mortpeutnoussurprendre à chaque
instant.
M. Gueroultse proposede défendre Descartescontreceux qui, selon
lui, le dévalorisent. C'est pourluttercontrel'irrationalisme qu'il privi-
légiel'ordredes raisons,et faitl'élogede celui qu'il nommele « penseur
degranit» (1,13).Maislesraisonsde Descartesont-elles convaincu M.Gue-
roult? Et, si ellesne l'ontpas convaincu,cette« valorisation » du ratio-
nalismene risque-t-elle pas de passerpouresthétique, et donc de com-
promettre à jamais une véritéqui, chez Descartes, demeure l'uniquefin
de la recherche, et par rapportà laquelle l'ordren'est jamais qu'un
moyen? Comment, en effet,admirer,sinonesthétiquement, un ordre
qui ne conduit pas à ce que l'on reconnaît soi-même pour vrai ? M. Gue-
roultsembleparfoisnousconvierà une telleadmiration, quand il parle
de contrepoint philosophique (II, 20, 21) ou donne au cartésianisme une
sortede beautéde théâtre(II, 272). On comprend, dès lors,quel'œuvre
de M. Gueroult soitutiliséeparceuxqui,ne voyantdansles philosophies
que des constructions erronées et des moments de l'histoire,proclament
la mortde la métaphysique, et fontdu granitcartésienceluid'unepierre
tombale.Pourmoi,qui crois,nonà la beauté,maisà la véritéde la méta-
physiquecartésienne, et connaisaussi le souci authentiquement méta-
1. AT, V, p. 557-558.

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physiquede M. Gueroult, je ne puis me résoudreà voirle dialoguese


terminer ainsi.C'estpourquoij'attendsavecla plusviveimpatience cette
« Philosophie de l'histoire de la philosophie » que M. Gueroult nousa pro-
mise. Je suis certainqu'elle éclairerad'un jour nouveaule Descartes
qu'il nousprésenteaujourd'hui,et feraapparaîtreen sa véritéun ordre
des raisonsqui demeurera toujoursdu plus haut intérêtphilosophique,
et dontle seul défaut,à mesyeux,est d'êtreprésentécommeceluid'un
texteoù je ne parvienspas à le découvrir.
En attendant,il me resteà souhaiterque ces quelquesnotesaident
notrediscussionà sortirde l'impasse,à s'orienter versquelquerésultat
positif.On me dira que, poury parvenir, j'aurais m'efforcer
dû de mettre
en lumièredes identitésde signification, et insister,par exemple,sur
notrecommunedistinction entrele plan des certitudes scientifiqueset
celuides certitudes métaphysiques. Mais M. Guéroult, ne voyant qu'er-
reurpureet simpleen touteinterprétation rejetantson ordre,refuserait
de tels rapprochements, qui ne pourraientapparaître,de son pointde
vue,que commedescompromis. Tlétaitdoncnécessaire d'insister
d'abord
surles différences, puis de chercher leursraisons.Celles-cim'ontparuse
découvrir, non dans la faussetéintrinsèque de telle ou telleinterpréta-
tion,mais dans le projetinitial,dans le modede compréhension, dans
les intentions de valorisationdes interprètes, c'est-à-dire,en dernière
analyse,dansleurconscience philosophique. Jen'ai pas besoind'ajouter
que, pourma part,je reconnais la légitimité du projetde M. Gueroult,
que j'admirela force, la nouveauté, la profondeur de sonexplication, que
je me réjouisdes lumièresqu'elle apportesurtant de points,en parti-
culieren ce qui concerne la Méditation Sixième.Mais je ne puis me ré-
soudreà assimiler la constitution d'un sensà la découverte d'unestruc-
ture,ni à considérer commela normeet la définition de l'objectivitéce
qui n'est,et ne peutêtre,qu'uneméthode.
Ferdinand Alquié.

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