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titre: Etatisme et anarchie.

La lutte des deux partis dans l'Association
internationale des Travailleurs
titre de l'original:
date: janvier-août 1873
lieu: Locarno
pays: Suisse
source: Gosudarstvennost' i anarchija. Vvedenie. Première partie. 1873,
Zurich, Genève
langue: traduction
traduction: Archives Bakounine, t. III, éd. par Arthur Lehning, Leyde, 1967,
pp. 201-362
note: Publié d'après la première publication.

Bakounine, Etatisme et anarchie 1/124

PUBLICATION DU PARTI SOCIAL-REVOLUTIONNAIRE

TOME I

ETATISME
ET
ANARCHIE

AVANT-PROPOS
PARTIE I

1873

Bakounine, Etatisme et anarchie 2/124

|1ETATISME ET ANARCHIE
La lutte des deux partis dans
l'Association internationale des Travailleurs

Avant-propos.

L'Association internationale des Travailleurs, qui a vu le jour il y a neuf
ans à peine, exerce d'ores et déjà une telle influence sur l'évolution des
problèmes politiques, économiques et sociaux dans l'Europe entière qu'aucun
publiciste ni aucun homme d'Etat ne peut désormais lui refuser l'attention la
plus sérieuse et fréquemment la plus inquiète. Le monde officiel, officieux et
d'une manière générale bourgeois, le monde heureux des exploiteurs du salariat,
la regarde (avec la crainte instinctive qu'on éprouve à l'approche d'un danger
encore ignoré et mal défini, mais qui fait déjà peser une lourde menace) comme
un monstre qui, à coup sûr, engloutira l'ordre étatique, économique et social
si, par une série de rigoureuses mesures appliquées simultanément dans tous les
pays d'Europe, il n'est pas mis un terme à ses rapides progrès.#
|2On sait qu'à la fin de la dernière guerre, qui a brisé la suprématie
historique de la France en Europe et lui a substitué celle plus haïssable encore
et plus néfaste du pangermanisme étatique, les mesures à l'encontre de
l'Internationale sont devenues le thème favori des conversations entre
gouvernements. Phénomène bien naturel. Opposés par essence les uns aux autres et
divisés par des antagonismes irréductibles, les Etats ne pouvaient et ne peuvent
trouver d'autre terrain d'entente que dans l'asservissement concerté des masses
populaires qui forment la base et le but communs de leur existence. Bien
entendu, le prince de Bismarck fut et demeure le principal instigateur et
animateur de cette nouvelle Sainte-Alliance. Mais il n'a pas été le premier à
entrer en scène pour proposer ses méthodes. Il a laissé l'honneur douteux d'une
pareille initiative au gouvernement humilié de l'Etat français qu'il venait de
réduire à l'impuissance.
Ministre des Affaires étrangères du pseudo-gouvernement national,
invariablement traître à la République, mais par contre fidèle ami et défenseur
de l'ordre des Jésuites qui croient en Dieu, mais qui n'ont que dédain pour
l'humanité et qu'à leur tour méprisent tous les honnêtes champions de la cause
du peuple, le trop fameux rhéteur Jules Favre, - lequel ne cède qu'au seul M.
Gambetta l'honneur d'être le prototype de tous les avocats, - s'est chargé avec
joie du rôle de calomniateur et délateur fielleux. Parmi les membres du
gouvernement dit de "défense nationale", il a été, sans aucun doute, un de ceux
qui ont le plus contribué à désarmer la résistance du pays et à livrer
manifestement par traîtrise Paris à l'arrogant, insolent et implacable# |3
vainqueur. Le prince de Bismarck l'a dupé et bafoué à la face du monde. Mais
comme s'il s'enorgueillissait de porter une double honte, la sienne propre et
celle de la France qu'il a trahie, voire peut-être vendue, poussé en même temps
par le désir de plaire à celui qui l'a berné, au Chancelier du victorieux Empire
allemand, et aussi par sa profonde haine du prolétariat en général et du monde
ouvrier parisien en particulier, M. Jules Favre s'est mis en termes formels à
faire le procès de l'Internationale, dont les membres, placés en France à la
tête des masses ouvrières, ont tenté de soulever le peuple et contre les
envahisseurs allemands et contre ses exploiteurs, ses traîtres et ses
gouvernants. Crime abominable pour lequel la France officielle ou bourgeoise
devait châtier de façon exemplaire la France populaire!
C'est ainsi que le premier mot prononcé par un homme d'Etat français au
lendemain d'une effroyable et honteuse défaite fut un mot d'infâme réaction.
Qui n'a lu de Jules Favre cette circulaire digne de passer à la postérité où
le grossier mensonge et l'ignorance plus grossière encore ne le cèdent qu'à
l'impuissante fureur du républicain renégat? C'est le cri désespéré non d'un
homme, mais de la civilisation bourgeoise tout entière qui, ayant tout épuisé en
ce monde, est condamnée, par sa ruine définitive, à disparaître. Sentant sa fin

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à la sauvegarde de la police et à la dictature militaire. La désagrégation de ce parti est dès maintenant visible et comme ses Bakounine. était pour lui plus dangereuse que l'agitation et les entreprises politiques de Mazzini. mais au fond très bourgeoise. lui a valu. mais il se convainquit très vite que la propagande des principes de la révolution sociale dans une population passionnée." Mais le pape catholico-romain n'a pas été seul à jeter l'anathème contre l'Association internationale des Travailleurs. afin de prolonger sa néfaste existence en faisant appel à toutes les idoles du passé qu'elle-même# |4 a jadis renversées: Dieu. une leçon bien méritée du gouvernement britannique. en Italie. C'est le contraire qui s. la campagne contre l'Internationale est partie de trois côtés différents : premièrement. comme on devait s'y attendre. au lendemain de l'écrasement de la Commune de Paris. et quelques mois après lui aussi s'est écroulé. père fortuné de l'infortuné Amédée. le parti mazzinien ne lui fait plus désormais courir le moindre danger. le gouvernement italien.approcher. il ne voyait pas le danger que lui faisait courir l'Internationale. le droit patriarcal et. qu'il avait lui-même conduite aux dernières limites de la misère et de l'oppression. Mazzini lui-même.est produit: rien n'a plus contribué à accroître ces sympathies et à multiplier les Sections de l'Internationale que ce bruyant et solennel anathème. comme le plus sûr moyen de salut. fait partie de cette Association réprouvée quiconque ne se soumet pas aveuglément aux flots de son éloquence inspirée. les sympathies pour la Commune et à détruire en germe les Sections de l'Internationale qui venaient d'être fondées. Sagasta. un général prussien donnait une définition tout aussi exacte du communisme: "Savez-vous. sous ce rapport. Il l'a fait de la façon la plus originale en confondant dans un même anathème les membres de l'Internationale et les francs-maçons. de théologien. même prussienne. La circulaire de M. il ne se trompait pas. alors que les féroces exécutants des sauvages ordonnances versaillaises fusillaient par milliers les communards désarmés. qui ne font que susciter les rires ironiques du prolétariat espagnol. elle se raccroche à tout avec la rage du désespoir. mais ne se contentant pas de mesures impuissantes et stériles. l'Eglise. conspirateur et agitateur italien que comme métaphysicien-déiste et fondateur d'une Eglise nouvelle en Italie. pourvu qu'elle protège les "honnêtes gens" contre l'affreux péril de la révolution sociale.# |6 mais plus encore de Mazzini. oui. tranquillisa. Etatisme et anarchie 4/124 . Le gouvernement italien. ce que signifie être communiste? Cela signifie penser et agir contre la pensée et la volonté augustes de Sa Majesté le roi. La mort du grand patriote italien. plus circonspect et moins libre. ministre éphémère de l'Intérieur de l'éphémère roi d'Espagne Amédée. Il s'est mis lui aussi à prêcher la croisade contre l'Internationale. le pape en personne l'a excommuniée. avec l'approbation certaine du prince de Bismarck et de son aide de camp Jules Favre. il a rédigé à son tour. En Italie. qui s'était rapidement développée dans les villes et même dans les campagnes italiennes. sous les yeux du roi très expert Victor-Emmanuel. les jacobins et les rationalistes. a été conçue sinon rédigée en Italie. cependant. a voulu complaire également au prince de Bismarck et immortaliser son nom. par- dessus tout. bien qu'elle prétende parler au nom de l'Espagne. qui suivit de près sa violente diatribe contre la Commune de Paris et l'Internationale. Il y a 26 ans. plus connu en Russie comme patriote. Au début. Sagasta. Selon la définition du saint-père. a jugé utile et nécessaire d'associer à l'anathème catholico-romain et aux persécutions policières et gouvernementales sa propre malédiction. prétendument patriotique et révolutionnaire. une circulaire diplomatique qui. Jules Favre a trouvé un écho là où l'aurait-on jamais pensé: en Espagne! M.# |5 les déistes et les catholiques libéraux. en 1871. On dit du reste que la circulaire de M. Le célèbre révolutionnaire guiseppe mazzini. dans un style emphatique. Il croyait que la nouvelle Association ferait obstacle aux progrès de la propagande bourgeoiso-républicaine de Mazzini et. Il espérait que ses propos suffiraient à étauffer. disait-il à ses soldats. de ce côté-là. Décapité. le pape. ne s'est pas endormi non plus. ennemi du pape.

des méthodes d'abstraction et d'analyse.principes et ses fins. se targuant même de certaines connaissances littéraires et à ce point imprégnée des idées. car c'est en lui et en lui seul. un nombre incomparablement plus grand que dans n'importe quel autre pays. de nos jours. je le répète. composé de deux ou trois millions d'ouvriers travaillant dans les villes et dans les fabriques. Ce qui prédomine en Italie. en Italie comme dans tous les pays d'Europe. dans ce cas. Le peuple leur donne la vie. en Italie il s'en trouve très peu. bornons-nous pour l'instant à en tirer cette conclusion: c'est précisément en raison de cette prédominance massive en Ita# |9lie du prolétariat en haillons que la propagande et l'organisation de l'Association internationale des Travailleurs ont pris dans ce pays l'aspect le plus passionné et le plus authentiquement populaire. sont purement bourgeois. nulle part. nullement par leur tendance. créent cette force combattante éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable. mais par contre elles sont précieuses. En Italie comme en Russie. sans même excepter l'Espagne. qu'on ne peut aller plus loin dans cette voie et qu'il importe de faire quelque chose pour le peuple. la force et l'avenir de la société moderne. L'une et l'autre s'adressent directement et exclusivement aux milieux prolétariens les plus pauvres qui. elles lui apportent des connaissances positives. en partie déjà privilégiée grâce à de hauts salaires. c'est l'existence. haïssant de tout leur être l'ordre actuel. si peu qu'ils sont perdus dans la masse et n'ont aucune influence sur elle. Comme il a déjà été dit plus haut. portent en eux la vie. en revanche. à condition bien entendu qu'ayant pris en haine les aspirations de la bourgeoisie à la domination. en Italie. si l'on veut éviter un soulèvement populaire qui emporterait tout. oui. à leur suite. à leur tour. En Italie. va consciemment au-devant d'elle. Ces individualités sont peu nombreuses. et non dans la couche embourgeoisée de la masse ouvrière. sous le sceptre libéral du roi. et à dire au Parlement comme dans les journaux officieux. ainsi que ses effectifs. des aspirations et de la vanité bourgeoises que les ouvriers qui appartiennent à ce milieu ne se différencient des bourgeois que par leur condition. la force des éléments et un champ d'action. à une situation tellement désespérée que même les défenseurs et les agents intéressés de l'Administration actuelle commencent à admettre. Nous nous étendrons davantage là-dessus un peu plus loin. le peuple entier attend la révolution sociale et de jour en jour. Tout autre chose sont la propagande et l'organisation de l'Internationale en Italie. économique ou social. elles sont vraiment précieuses. C'est surtout en Allemagne et en Suisse qu'il existe beaucoup d'ouvriers de ce genre. toute l'Ecole de la démocratie socialiste allemande parlent avec le plus profond mépris et cela bien injustement. Du monde bourgeois ne rejoignent ces milieux que quelques individualités qui. mais en grande partie illettré et profondément misérable. elles aient effacé en elles les derniers vestiges d'ambition personnelle. ont tourné le dos à la classe# |7 dont ils sont issus et se sont voués entièrement à la cause du peuple.# |8Nulle part peut-être la révolution sociale n'est si proche qu'en Italie. il s'est trouvé un nombre assez considérable de ces hommes à la fleur de l'âge. Etatisme et anarchie 5/124 . et à Bakounine. que résident en totalité l'esprit et la force de la future révolution sociale. libérateur et rassembleur des terres italiennes. par contre. ainsi que de petits artisans et de vingt millions de paysans environ qui ne possèdent rien. avec quelle sincérité et quelle passion le prolétariat a accepté et continue d'accepter le programme de l'Internationale. c'est ce prolétariat en haillons dont MM. ainsi que l'art de s'organiser et de constituer des alliances qui. qu'il soit politique. Mais ce qui est infiniment plus important. il laisse apparaître les symptômes évidents de la chlorose qui. d'un vaste prolétariat doué d'une intelligence extraordinaire. Marx et Engels et. atteint tout ce qu'entreprend la bourgeoisie. Il n'y a pas en Italie comme dans beaucoup d'autres pays d'Europe de couche ouvrière séparée. bien que ce pays soit déjà officiellement en révolution et qu'en Italie tout soit calme en apparence. On peut s'imaginer avec quelle ampleur. cette masse innombrable d'individus est réduite par l'administration oppressive et spoliatrice des classes supérieures.

la réaction. Il n'est pas douteux qu'en agissant ainsi. regarde non sans inquiétude cette hégémonie naissante . dans sa forme actuelle. Le gouvernement italien se rend parfaitement compte du danger que représente ce mouvement et de toutes ses forces. il ne peut y avoir là-dessus aucun doute. toutes les corporations de savants et. exactement comme au temps où il obéissait docilement aux ordres de Napoléon III. portée sur la France. L'influence du nouvel Empire s'explique par la victoire stupéfiante qu'il a rem. A partir du moment où Frédéric II eut achevé d'édifier l'Etat prussien la question se posa: qui de l'Allemagne ou de la Prusse absorberait l'autre? Ce fut la Prusse qui absorba l'Allemagne. sur l'organisation exemplaire et la discipline de son armée. l'Etat. son organisation gangrenée et. Aussi. à l'exception peut-être de la seule Angleterre . malgré les efforts qu'il fait. au-dedans comme au-dehors. prête à tordre le cou à qui que ce soit et à perpétrer tous les crimes possibles et imaginables. le gouvernement italien les poursuit sans pitié. Il ne publie pas de circulaires ronflantes. tant que l'Allemagne restera un Etat. tirant orgueil de la force despotique et constitutionnelle de son maître absolu forme et incarne entièrement un des deux pôles du mouvement politique et social contemporain: à savoir. mais il agit. d'une part. reconnaissons que par sa situation. comme dans la haute finance. du moins les premiers temps. les préfets et d'une manière générale les notables et hauts dignitaires sont membres d'honneur. la bureaucratie. sans conteste. mais que son influence doive être forcément réactionnaire. sur le sentiment de fierté nationale sans borne et l'obéissance aveugle. alors que par sa force réelle. sans crier gare. tant par le nombre de ses habitants que par l'étendue de son territoire. les ministres. dis-je. la duplicité est regardée comme une vertu. Quant aux autres associations ouvrières. au premier signe# |11 de son roi-empereur. ont tout de suite gagné les populations rurales. mais en vain. les immenses ressource qu'il a conquises et son organisation intérieure. cet Etat. toutes les associations ouvrières. Au demeurant. propagande et organisation. contre l'influence réactionnaire de l'Allemagne par sa révolution autant que par sa position géographique. au surplus détesté des masses populaires. comme il sied à un pouvoir policier. sous l'influence conjuguée de tout ce monde. sans jugement et sans instruire leur procès. la main du Chancelier de l'Empire pangermanique se fait sentir dans l'Europe entière. l'Empire détient aujourd'hui. l'Eglise. cependant. protégée. d'autre part. voire de la petite bourgeoisie. c'est-à-dire d'un maître hors de ses frontières.l'Allemagne. le prince de Bismarck ait pris la place d'allié indispensable de cette monarchie créée par les intrigues piémontaises sur le terrain que les efforts et les exploits patriotiques de Mazzini et de Garibaldi avaient préparé. C'est pourquoi il a besoin d'un protecteur.qui. L'Allemagne. il ferme. peut à peine être regardé comme une puissance de second# |10 ordre. débordant les villes. dans d'immondes prisons. sans bruit. unifiée par le machiavélisme* [[* En politique. L'Allemagne est par excellence un Etat.voire encore de l'Espagne. dont l'origine remonte loin dans l'histoire. En dépit des lois. le gouvernement italien se laisse non seulement guider par sa propre sagesse. il doit être rangé parmi les grandes puissances. comme le fut la France sous Louis XIV et Napoléon. et chacun trouvera naturel qu'après la chute de Napoléon III. sur le patriotisme de ses fidèles sujets. sans donner d'explications. L'Etat italien se trouve dans cette étrange situation que. essaie de l'étouffer. s'empare de leurs archives et de leurs fonds et garde leurs adhérents des mois entiers. Etatisme et anarchie 6/124 . la centralisation étatique. sa très mauvaise discipline. elle sera Bakounine. à l'exception de celles dont les princes du sang. la petite bourgeoisie.]] génial et patriotique du prince de Bismarck et s'appuyant. et comme la Prusse n'a cessé de l'être jusqu'à présent. ses finances en ruines. les unes après les autres.cause de cela justement. hélas! le peuple lui-même . la première place parmi les grandes puissances européennes et qu'il est en mesure de faire sentir à chacune d'elles sa suprématie. ainsi que sur le culte de l'autorité qui caractérisent aujourd'hui la noblesse. mais aussi par les conseils et les directives du Chancelier de l'Empire allemand. bien souvent.

le prince de Bismarck. Ce n'est pas nous qui prendrons la défense de la Russie impériale. depuis la Réforme. autant que sur une organisation économique et une administration intérieure aussi parfaite que possible. a fait pas mal de bruit. notre knouto-empereur russo-tataro-allemand. en amateur plus qu'en personne intéressée dans l'affaire. nous haïssons cet infâme Empire de toutes les Russies comme aucun Allemand ne peut le haïr. dont le programme fixe comme premier objectif la fondation d'un Etat pangermanique. pour autant qu'il est allemand. avons-nous dit. Tout le reste n'était qu'innocentes fioritures destinées à tromper les âmes sensibles. aussi intéressée qu'elle à maintenir la Bakounine. enfin. le disciple de Machiavel et le maître de Bismarck invectivait contre tout le monde: contre Dieu et contre les hommes. qui est toujours et partout utile. en 1849. ne le leur ayant pas permis. et cette machine est devenue. celui-ci restera un misérable esclave. n'a pas cessé. de la moitié du XVIe siècle jusqu'à 1815. leurs propres amis. Alexandre Ier et Nicolas s'est apparemment immiscée très activement dans les affaires intérieures de l'Europe: Alexandre a mis son nez un peu partout. Ainsi. l'initiative de ces mouvements appartint à l'Autriche. incapables de regarder en face la dure réalité. la révolution polonaise et les deux fois avec le concours de la Prusse. dès la première moitié du XVIe siècle. Oui. la Prusse et. dans les mains de son digne continuateur. non qu'ils n'eussent point envie de faire quelque chose. aimait-il à dire). depuis l'apparition. n'a au fond jamais cessé d'être. d'être le principal foyer de tous les mouvements réactionnaires en Europe. mais au nom de la vérité. persuadés que tant que la centralisation étatique. De 1815 à 1866. à deux reprises. y compris l'Empire d'Autriche. la Russie a étouffé.nécessairement. puisqu'en raison justement de notre profond amour du peuple russe et de notre ardent désir de le voir accéder de la façon la plus complète au progrès et à la liberté. l'Allemagne. on leur avait simplement confié la charge honorifique d'un croque-mitaine. Etatisme et anarchie 7/124 . L'Empire de toutes les Russies ne s'est livré qu'une fois. ses correspondants encyclopédistes. le foyer# |12 de tous les mouvements réactionnaires et cela même à l'époque où le grand libre penseur couronné Frédéric II correspondait avec Voltaire. les Bourbons français (contre l'Espagne). et ne croyait qu'à "sa raison d'etat" tout en s'appuyant comme toujours sur la "force divine des gros bataillons" ("Dieu est toujours du côté des gros bataillons". s'est beaucoup démené. le prototype et la source permanente de tous les despotismes possibles en Europe. sous l'impulsion et avec la permission de l'une et de l'autre. un instrument pour conquérir et éventuellement "prussogermaniser" l'Europe. aussi longtemps que celle-ci fut gouvernée par le vieux prince de Metternich. adhéra à cette# |13 Sainte-Alliance de la pure réaction allemande. pèsera sur le peuple russe. à une action hors de ses frontières. non par désir de défendre la politique du cabinet de Pétersbourg. l'Autriche et la Prusse se la partagèrent avec cependant une prépondérance de la première. d'un type nouveau de système étatique. c'est-à-dire jusqu'à 1848. Frédéric II perfectionna et acheva la machine d'Etat que son père et son oncle avait construite et ses aïeux mise en chantier. en la personne de deux têtes couronnées. quelles que soient ses formes pseudo-libérales. Nicolas a froncé les sourcils et proféré des menaces. la Russie impériale. évidemment mécanique et despotique. sans excepter. mais parce qu'ils ne le pouvaient pas. en réalité ont agi l'Autriche. En homme d'Etat intelligent. sous quelque forme que ce soit. démocratiques. les révolutionnaires socialistes russes aspirent avant tout à détruire de fond en comble notre Etat. les Allemands cherchent à se convaincre et à convaincre les autres que la Russie en a été la principale instigatrice. A partir de 1815. nous ferons aux Allemands la réponse suivante: En effet. voire démocrates socialistes. dans l'histoire. L'Allemagne. Au cours du siècle actuel. constitutionnelles. autrichiens et# |14 prusso- allemands. en Europe. Mus par le désir bien naturel de se décharger de la lourde responsabilité découlant de toutes les abominations commises par la Sainte-Alliance. Ni l'un ni l'autre n'ont rien fait. Contrairement aux démocrates socialistes allemands. bien sûr. Mais les choses en sont restées là. et uniquement pour sauver l'Empire d'Autriche jeté dans la tourmente par le soulèvement de la Hongrie.

par sa nature. De tout temps. . Berlin est manifestement devenu. Je parle évidemment de la Russie impériale. et non de la réaction en décrépitude. que toute nouvelle occasion de noyer dans le sang tout soulèvement populaire. a servi d'épouvantail et bien souvent de paravent derrière lequel ceux-ci dissimulaient adroitement leurs entreprises de conquête et de réaction. entre les mains des hommes d'Etat prussiens. pourvu qu'elle leur épargne l'affreux péril qui les menace du côté de leur prolétariat. qui pourrait en douter? Mais la question n'est pas là. la réaction. Etatisme et anarchie 8/124 . sa puissance et sa richesse une position à ce point prépondérante en Europe que sa voix soit en mesure de trancher les questions? Il suffit d'étudier l'histoire de ces soixante-dix dernières années et l'essence même de notre Empire tataro-allemand pour répondre négativement. par son rayonnement intellectuel.la Prusse a été précisément la puissance occidentale qui n'a cessé de rendre ce genre de service à l'Empire de toutes les Russies. ont perdu la tête et sont prêts à s'incliner devant toute dictature militaire. La Russie populaire est inconcevable sans une Pologne libre et indépendante. nationale ou étrangère. ce paravent devint inutile et le nouvel Empire. plane encore comme une ombre néfaste. administratives et policières. Eteinte ou rejetée de l'esprit. Oui. l'autre réaction. la réaction knouto- pétersbourgeoise . ce qui signifie le règne triomphant de la juiverie et de la haute banque sous la puissante protection des autorités fiscales. la tête et la capitale de toute la réaction vivante et agissante en Europe et le prince de Bismarck en est le principal guide et le Chancelier. Il s'agit de savoir quelle est l'influence réelle de la Russie et si cet Empire occupe. Je dis. Mais la réaction vivante.en admettant que ce ne soit pas une ombre.Pologne en servitude. Cette réaction-là n'est rien d'autre que la réalisation achevée du concept antipopulaire de l'Etat moderne. La Russie est loin d'être cette grande puissance qu'aiment à se l'imaginer par gloriole nos patriotes de clocher ou par enfantillage les panslavistes# |15 de l'Ouest et du Sud-Ouest. A l'égard du mouvement révolutionnaire européen. et dans une certaine mesure à Vienne et à Bruxelles. mais désormais impuissante. dans quelque pays que ce soit. conçu comme on sait par Frédéric II . Que l'Empire russe. à Rome. représentant une force réelle est concentrée désormais à Berlin et se répand dans tous les pays d'Europe en partant du nouvel Empire allemand. sa politique a consisté à s'accrocher d'une manière ou d'une autre aux entreprises des autres. ainsi que les libéraux serviles d'Europe occidentale qui. se montra à visage découvert dans tout l'éclat de sa force# |16 conquérante et de ses initiatives systématiquement réactionnaires. intelligente. Ceux qui n'étant guidés ni par l'espoir ni par la crainte considèrent d'un oeil clair la situation actuelle de l'Empire pétersbourgeois savent que si elle n'y est pas appelée par une grande puissance occidentale -et encore à condition que ce soit en alliance étroite avec cette puissance. de peur ou de vieillesse. à l'échelle la plus vaste. de toute la réaction vivante et agissante.continue encore ses orgies dans les frontières de l'Empire de toutes les Russies. de sa propre initiative. qui s'appuient principalement Bakounine. et depuis le monstrueux partage de la Pologne. aujourd'hui. du prince de Bismarck. à l'Ouest ne pourra rien entreprendre contre lui.la Russie qui. principalement catholico-romaine. à Versailles. après l'anéantissement définitif de l'hégémonie française en Europe et son remplacement par l'hégémonie pangermanique. n'a jamais rien entrepris. ne puisse exercer d'autre influence en Europe que la plus néfaste et la plus liberticide. dès lors. Après un certain nombre de victoires surprenantes remportées en France par les troupes germano-prussiennes. qui venait de réaliser les rêves séculaires des "patriotes" allemands. gouverné par le génie étatique et.qui proposa à Catherine II de se partager la Suède de la même manière . de l'exploitation du travail au profit du capital concentré dans un très petit nombre de mains. au suprême degré hostile au peuple. la Russie. auront toujours ses plus chaudes sympathies. que tout nouvel acte de cruauté gouvernementale et d'oppression triomphante. elle n'en est pas moins dépourvue de sens et d'avenir . lequel a pour seul objectif l'organisation.

aussi contraire à la nature de l'industrie capitaliste et de la spéculation bancaire qu'est incompatible avec elles tout système économique autonome. Pour l'instant. fondée sur la pseudo-souveraineté de la pseudo-volonté du peuple prétendument exprimée par de soi-disant représentants du peuple dans de pseudo-assemblées populaires. de ces grandes centralisations étatiques qui. s'il ne se livre pas lui-même à la conquête. Aussi bien. sont capables de soumettre à leur exploitation les millions et les millions de prolétaires de la masse populaire. des communes. L'industrie capitaliste et la spéculation bancaire# |17 modernes ont besoin. le peuple français a encore un grand rôle à jouer dans l'histoire. militaire par nécessité. Etatisme et anarchie 9/124 . car cette structure moderne de l'Etat. des démocrates socialistes allemands. pour cela. et aujourd'hui encore. soi-disant le représente et l'exploite infailliblement. Thiers est évidemment le premier -ne peuvent pardonner à Napoléon III d'avoir permis à l'Italie et à l'Allemagne de se remembrer et de réaliser leur unité. l'industrie capitaliste et la spéculation bancaire s'accommodent parfaitement de la démocratie dite représentative. aussi docile soit-il par nature et# |18 aussi habitué qu'il puisse être à obéir aux autorités. De là découle une fois de plus que l'Etat moderne doit être nécessairement grand et fort. Toute exploitation du travail.et parmi eux M. mais l'impuissance relative ou tout au moins la sujétion# |19 de tous les Etats voisins est la condition première de l'hégémonie. de l'Italie et de l'Allemagne. des groupes. est amère au peuple. c'est lui qui sera conquis pour la simple raison que partout où la force existe. Or. des lassalliens et. de bas en haut. une contrainte permanente est nécessaire. Et de même que l'industrie capitaliste et la spéculation bancaire . porte en lui l'irrésistible aspiration à devenir un Etat universel.sur la force militaire. pour se développer dans toute l'ampleur voulue.doivent s'efforcer d'être uniques et universelles. de même l'Etat moderne. selon nous. mais la carrière de la France en tant qu'Etat est finie. Quand nous parlerons du programme socio-politique des marxistes. attachons-nous à un autre aspect de la question. sous la menace de la faillite. par son essence et les buts qu'il se fixe. ceux qui connaissent tant soit peu le caractère des Français diront avec nous que la Bakounine. cela veut dire que sont nécessaires la surveillance policière et la force militaire. Sans aucun doute. L'Etat moderne. quelles que soient les formes politiques de la pseudo-volonté et de la pseudo-liberté du peuple dont on la dore. mais qui s'abritent en même temps derrière le jeu parlementaire d'un pseudo-régime constitutionnel. savoir. l'une et l'autre étant obligées. nous aurons l'occasion d'examiner de plus près et de mettre en lumière cette vérité de fait. aucun peuple. d'une manière générale. les hommes d'Etat français . est actuellement le seul Etat digne de ce nom en Europe. est-elle la seule et unique condition d'une liberté réelle et non fictive. Par contre. seules. despotiques par conséquent dans leur essence. bien entendu chimérique. la France a abandonné la place et celle-ci a été occupée par l'Etat allemand qui. elle eut comme condition l'impuissance nationale de l'Espagne. l'organisation fédérale. ne saurait de toute façon qu'être unique: deux Etats de ce genre existant côte à côte sont une chose absolument impossible. la centralisation étatique et l'assujettissement effectif du peuple souverain à la minorité intellectuelle qui le gouverne. des cantons et enfin des régions et des nations. L'hégémonie n'est que la manifestation timide et possible de cette aspiration chimérique inhérente à tout Etat. c'est la condition nécessaire de sa sauvegarde. mais un Etat universel. ne se résignera volontiers à s'y soumettre. Donc. il faut qu'elle se montre ou qu'elle agisse. est forcément un Etat militaire et un Etat militaire est voué non moins obligatoirement à devenir un Etat conquérant. des associations ouvrières. réunit les deux conditions préalables qui leur sont nécessaires pour arriver à leurs fins. d'élargir sans cesse leur champ d'activité au détriment de la petite spéculation et de la petite industrie condamnées à être dévorées par elles . Aujourd'hui. Ainsi. tant que dura l'hégémonie de la France.laquelle finit toujours par absorber la première.

allant jusqu'à tout leur refuser et bien souvent même jusqu'à les livrer aux Prussiens. serf. lui reprissent les biens qu'il venait d'acquérir. il était devenu propriétaire de la terre que. fût-ce pour un temps. mais en même temps étroit. comme si celles-ci s'étaient senties offensées de voir leurs "frères cadets" (l'expression est de M. Aujourd'hui.# |20 si battue en brèche par la nécessité pour la bourgeoisie et par l'habitude qu'elle a prise de sacrifier ses idéaux à ses intérêts réels. n'existe plus en France. lui seul avait porté la France sur ses épaules. et aussi longtemps qu'elle sera gouvernée par des hommes d'Etat. ramenés dans les fourgons de l'armée allemande. N'est patriote conséquent que celui qui aime passionnément sa patrie et tout ce qui est à elle. officiers. Certes. il lui sera d'autant moins possible de ne plus être qu'un Etat secondaire. dans les classes supérieures. rappelons les deux principales. hait avec non moins de Bakounine. voire à égalité de forces avec d'autres Etats.. c'était à qui devancerait l'autre avec le plus d'impudence pour gagner les bonnes grâces de l'arrogant et implacable vainqueur qui tenait entre ses mains les destinées de la France. mais cette vanité elle-même est déjà si faible. devenu possédant. mais les écoeurantes et ridicules clameurs de ces héros de pacotille ne peuvent étouffer le témoignage par trop criant de leur bassesse d'hier. dans tout le centre du pays les paysans pourchassèrent les volontaires français ou étrangers qui avaient pris les armes pour le salut de la France. Tous tremblaient de peur. contrairement à l'attente générale. elle n'acceptera pas son humiliation. Lui seul. Etatisme et anarchie 10/124 . le paysan français a montré que. elle se préparera à une nouvelle guerre et s'efforcera de prendre sa revanche et de regagner la primauté qu'elle a perdue. bureaucrates. il cultivait naguère. chose étrange.France ayant pu être longtemps une puissance de premier ordre. ne pensaient qu'à trahir et à sauver leurs biens. Et phénomène singulier: c est cela précisément qui lui attira la haine des classes possédantes. cette suprême vertu étatique. où. comme pour se moquer des Allemands qui s'obstinaient à voir là des provinces allemandes. Plus important encore est le fait que même dans la population rurale de la France il ne s'est pas trouvé une once de patriotisme. Maintenant il n'avait plus cette crainte et la défaite honteuse de sa chère patrie le laissait indifférent. réclama la levée en masse et la guerre à outrance. ou même les princes d'Orléans. généraux. Gambetta. les classes possédantes avaient en partie raison. il y eut des signes indéniables de patriotisme. en héros et en patriotes pleins d'abnégation. qu'au cours de la dernière guerre elle n'a pas été capable. tous ces bavards corrompus redevenus patriotes font assaut de vantardise. tous à l'unisson et à tout prix prêchaient la résignation. En effet. En 1792 et après. capitalistes. On peut dire en toute vérité que le patriotisme s'est maintenu uniquement dans le prolétariat des villes. exclusif. Gambetta) montrer plus de vertu et de dévouement patriotiques que leurs aînés. il l'avait défendue contre l'Europe entière coalisée. Sauf en Alsace et en Lorraine. Le pourra-t-elle? Certainement pas. Les derniers événements ont prouvé que le patriotisme. à Paris comme dans les autres cités et provinces de la France. de transformer. Du temps de Jeanne d'Arc. tandis qu'ils réservaient à ceux-ci l'accueil le plus empressé. et il craignait avec raison qu'en cas# |21 de défaite. Thiers ou M.. possédants aussi bien que les nobles éduqués par les jésuites. En tant que puissance. les épiciers. affairistes. peu importe que ce soit M. il se manifeste encore sous l'aspect d'un sentiment de vanité nationale. Il est vrai qu'alors la situation était bien différente: grâce à la vente à vil prix des biens de l'Eglise et de la noblesse. comme elle le faisait auparavant. Au demeurant. à profiter du malheur de la France uniquement pour intriguer contre elle. cette expression de l'âme de l'Etat et de sa force. il avait cessé d'être patriote. antihumain et bien souvent tout simplement cruel. spéculateurs de Bourse. Et cela pour plusieurs raisons. Le véritable patriotisme est évidemment un sentiment des plus respectables. Ce qui animait le prolétariat des villes n'était pas le patriotisme au sens strict et classique du terme. la soumission et imploraient la paix. les émigrés.

ils prirent les armes non contre le peuple. en août 1868. et offensa non seulement leurs sentiments patriotiques. pour ainsi dire. tout un monde d'idées.où croiriez-vous? dans quel pays? . tuteurs. dans les dernières décennies.passion tout ce qui est étranger. Cette nouvelle conception du monde a été exposée solennellement. Le camp international des travailleurs. Cette réponse des ouvriers viennois. gouvernants. dans ce court laps de temps. A leur épouvante. voilà la terre qui nous est hostile et étrangère. sous l'influence de la propagande socialiste. éternellement trompés et opprimés par vous. de ce parti. considéré comme un des chefs des démocrates socialistes allemands. et la veille des hostilités. fit Bakounine. la propagande de l'Internationale a réussi à susciter. exploiteurs. englouti les préventions et les vues étroites des passions patriotiques ou particularistes.# |22 ne veut rien donner ni accepter. qui est. Liebknecht. dans le prolétariat des villes. cet instinct populaire. qui émanait. Etatisme et anarchie 11/124 . On doit lui rendre cette justice qu'il fit tant et si bien que quelques mois plus tard. parallèlement à une indifférence tout aussi caractérisée envers la prétendue grandeur et la gloire de la France. les bourgeois- démocrates d'Allemagne du Sud et d'Autriche pour qu'ils reconnaissent et proclament solennellement la patrie panallemande. tels nos slavophiles. à quelque pays qu'ils appartiennent. tous sont nos ennemis. des profondeurs de l'instinct populaire. Cette guerre a commencé juste six ans après la fondation de l'Association internationale des Travailleurs et quatre ans seulement après le premier congrès de Genève. Les ouvriers français étaient contre la guerre entreprise par le dernier Napoléon. tous les prolétaires exploités et opprimés du monde entier sont nos frères. et quand les troupes allemandes eurent envahi la France. M. lors d'un meeting populaire tenu . en réponse à une série de propositions politiques# |23 et patriotiques faites de concert aux ouvriers viennois par MM. en Allemagne et en Autriche. plus ou moins savants et bourgeois. tant dans le prolétariat français que parmi les ouvriers de beaucoup d'autres pays. au Congrès de Nuremberg des travailleurs allemands. pionniers de l'émancipation universelle des travailleurs". les ouvriers viennois envoyèrent sur-le-champ un télégramme de félicitations "aux frères parisiens. ils avaient proclamé bien haut. tout au moins du prolétariat autrichien. Probablement sur les conseils de ce dernier. oppresseurs. il s'était développé chez lui. mais qui alors était encore membre du Parti bourgeois-démocrate (feu le Parti du peuple) se rendit aussitôt de Leip# |24zig à Vienne pour avoir un entretien avec les ouvriers viennois. principalement latins. Or il n'était pas resté en France. leurs sentiments sincèrement fraternels à l'égard des ouvriers allemands. Quant aux bourgeois. elle a donné naissance à un enthousiasme international qui a. fit à l'époque beaucoup de bruit en Allemagne. des sentiments proprement fraternels à l'égard des prolétaires de tous les pays. la moindre trace de cette haine. Johann Jacoby. Mais cela ne fit que rendre plus évidente la profonde différence qui existait entre l'orientation politique des dirigeants.en Autriche. En vérité. une et indivisible. et tous les ouvriers. à l'heure actuelle. Or. Au contraire. mais contre le despotisme militaire allemand." Et à preuve de la sincérité de leurs paroles. et l'instinct révolutionnaire du prolétariat allemand. mais aussi la foi étatique de l'école de Lassalle et de Marx. ces messieurs s'entendirent répondre: "Que venez-vous nous raconter au sujet d'une patrie allemande? Nous sommes des travailleurs exploités. tous les représentants du prolétariat autrichien signèrent sans la moindre protestation le programme patriotique à courte vue du Parti de la démocratie socialiste. sans excepter le respectable vétéran et animateur de ce parti. en dehors de toutes considérations politiques. on peut dire à partir de 1848 et même bien avant. le monde international des exploiteurs. refoulé et constamment détourné de son véritable but par la propagande de ce parti plus politique que révolutionnaire socialiste. à Vienne. dont "le manque de tact politique" avait provoqué ce scandale. de conceptions et de sentiments entièrement neufs et extrêmement vastes. dès 1868. épouvanta tous les bourgeois- démocrates. dans un manifeste signé par les membres parisiens de l'Internationale. voilà notre seule patrie.

quand il fait la révolution. Mais en prenant les armes. l'orientation de leurs idées. dans toutes les villes de France le prolétariat a réclamé des armes et la levée en masse contre les Allemands. pour autant que les circonstances le permettaient. de gloire et de suprématie politique de l'Etat français. d'une part. par les contre-mesures systématiquement réactionnaires prises par le "gouvernement de la Défense nationale". ils sont devenus pour ainsi dire inhérents à leur nature et ont déterminé. celui-ci savait qu'en combattant pour l'égalité et pour la liberté. Ces grands mots .]]# |25On a vu plus haut que cette conscience du caractère universel de la révolution sociale et de la solidarité du prolétariat de tous les pays. pour le prolétariat. et il aurait sans aucun doute réalisé ce dessein s'il n'avait pas été paralysé.liberté. qu'il la fait non seulement pour lui. mais les Anglais l'ignorent ou ne le recherchent pas. s'est depuis longtemps cristallisée dans le prolétariat français. à assurer sa propre liberté et son propre bien- être au lieu de songer à l'émancipation de l'ensemble de l'humanité et du monde entier. étroitement liées à l'idée patriotique de grandeur. à Paris et en province. Ils haïssaient les soldats allemands non parce qu'ils étaient allemands. mais qui alors étaient ressentis sincèrement et profondément. sur le plan national exclusivement. il luttait pour affranchir l'humanité tout entière. Désormais. il se développe sur une vaste échelle et se transforme effectivement en conscience révolutionnaire dans le prolétariat des villes et des fabriques*) [[*) Il n'est pas douteux que les efforts des travailleurs anglais. en Espagne. Les soldats envoyés par Thiers contre la Commune étaient de purs Français. contre les envahisseurs allemands. aussi bien que par l'opposition non moins antipopulaire du dictateur. Les événements de 1870-1871 l'ont abondamment prouvé. Gambetta se sont efforcés et s'efforcent de détourner le prolétariat français de ces tendances cosmopolites et de le persuader qu'il doit penser à organiser. mais vains: on ne refait pas sa nature et ce rêve# |26 est entré maintenant dans la mentalité du prolétariat français et a chassé de son esprit et de son coeur les derniers vestiges de patriotisme d'Etat. lesquels n'aspirent qu'à leur propre émancipation ou à l'amélioration de leur sort individuel. Leurs efforts sont apparemment très sages. et. égalité et fraternité de tout le genre humain -que l'on emploie bien souvent aujourd'hui comme un simple verbiage. Dès les années 90. dans les pays de race latine. mais parce que c'était des soldats. cependant. ses propres affaires. ils commirent en quelques jours plus de crimes et d'atrocités que les Allemands pendant toute la durée de la guerre. Tout ouvrier français est profondément convaincu. Ils avaient en vue non la grandeur et l'honneur de l'Etat français. reviennent constamment dans les chants de ce temps. En effet. dans les mains de la bourgeoisie. les ouvriers français étaient convaincus qu'ils auraient à combattre autant pour la liberté et le droit du prolétariat allemand que pour leur propre droit et leur propre liberté. sont certainement utiles à l'humanité tout entière. est utilisée pour les asservir. nationales ou étrangères. de leurs aspirations et de leurs actions. en Italie et surtout en France.très peu de progrès à partir de 1868 et ne put se transformer en conscience populaire. ce qui. par la peur ignominieuse et la trahison généralisée de la majeure partie de la classe bourgeoise. n'importe quelles troupes. en Belgique. C'est en vain que les politiciens positivistes et les radicaux républicains dans le genre de M. mais la victoire du prolétariat sur la force militaire détestée qui. les Français le savent et le recherchent. sont au même titre ennemies et les Bakounine. affranchi de ce joug et de cette perversion systématique. crée une grande différence en faveur des Français et donne à tous leurs mouvements révolutionnaires une portée et un caractère réellement universels. à l'insu de leur conscience et de leur volonté. en revanche. qui préfère mille fois se soumettre aux Prussiens plutôt que de confier des armes au prolétariat. d'autre part. Ces mots ont été le fondement du nouveau credo social et de la passion révolutionnaire socialiste des travailleurs français. selon nous. par contre. mais pour le monde entier et beaucoup plus pour celui-ci que pour lui-même. encore si peu répandue parmi les ouvriers anglais. du patriote Gambetta. Etatisme et anarchie 12/124 .

la beauté et la# |29 vertu. bien entendu. emportés par la passion sauvage. ils avaient renversé et mis en pièces la colonne Vendôme. qui incarne. la masse des prolétaires à trimer comme auparavant. d'anéantir sa puissance. Non. c'est-à-dire la dictature militaire ou le despotisme impérial. mais les ouvriers parisiens avaient voulu l'assassiner et comme pour mettre bien en relief cet objectif de trahison. ses commodités. considéré comme le dernier rempart qui protège à l'heure actuelle le précieux privilège de l'exploitation économique . quel crime pouvait être comparé à ce sacrilège inouï! Et souvenez-vous que# |28 le prolétariat parisien le commit non par hasard. avec l'appui des baïonnettes. passion qui dévoila soudain. par les ouvriers parisiens sous les yeux des soldats allemands qui encerclaient encore Paris. la seule possible aujourd'hui. consciemment. de justice. déchaîné par les passions révolutionnaires socialistes et cherchant inlassablement à créer un autre monde fondé sur les principes de vérité humaine.. révèle et éclaire l'unique passion qui anime aujourd'hui le prolétariat français pour qui il n'y a plus et ne peut plus y avoir désormais d'autre cause. par un Dieu quelconque et expliqués en termes de raison par la science. C'est une guerre à mort! Et pas seulement en France.ouvriers français le savent. cette fois les ouvriers parisiens agirent froidement.et cela Bakounine. de liberté. une sorte d'abîme sans fond prêt à engloutir tout l'ordre social actuel. D'autre part. d'égalité et de fraternité . afin de contraindre. ou bien les masses ouvrières secoueront définitivement le joug séculaire détesté. le "sauveur de la patrie".principes qui ne sont tolérés dans une société bien ordonnée qu'en tant que thèmes innocents d'exercices de rhétorique . les ouvriers parisiens avaient commis un crime abominable: sous les yeux des troupes allemandes qui encerclaient encore Paris et qui venaient d'écraser la patrie. cela donne la clé du fanatisme aveugle qui s'empara des dirigeants versaillais et de leurs agents. détruiront de fond en comble l'exploitation bourgeoise et la civilisation édifiée sur elle . Cette négation effective du patriotisme d'Etat fut. ainsi que des atrocités inouïes commises sous leur impulsion et avec leur bénédiction contre les communards vaincus. théologien et militaire-policier. ses privilèges et la civilisation tout entière. et cette guerre ne peut prendre fin que par la victoire décisive d'une des parties et la défaite totale de l'autre Ou bien le monde bourgeois instruit domptera et assujettira la force déchaînée du peuple révolté.et le monde cultivé et repu des classes privilégiées. l'expression d'une violente passion populaire. Les Allemands n'avaient fait qu'amputer le territoire et la force de la patrie politique. le prolétariat misérable et la société cultivée. Et en effet. ce qui aboutira forcément à la restauration complète de l'Etat dans sa forme la plus absolue.qu'entre ces deux mondes. sa grandeur et d'atteindre au coeur la fierté nationale. désormais. ils avaient. métaphysique. Là il apparut avec une clarté aussi affreuse qu'évidente que. témoin grandiose de l'ancienne gloire de la France! Considéré du point de vue politique et patriotique. affamé. d'autre objectif et d'autre guerre que ceux dictés par la révolution sociale. bénits. non sous l'influence de quelque démagogue ou dans une de ces minutes de frénésie comme il s'en trouve fréquemment dans l'histoire de chaque peuple et notamment dans l'histoire du peuple français. jugée incompatible avec l'autonomie des communes. d'une passion non point passagère. cela explique que leur soulèvement ne fut pas un soulèvement patriotique.. Etatisme et anarchie 13/124 . avec ses institutions. défendant avec une énergie désespérée l'ordre étatique. socialiste-révolutionnaire. il n'y a pas de compromis possible. entre le prolétariat. comme on sait. mais profonde. juridique. on peut même dire réfléchie et qui s'était transformée en conscience populaire. tous les mérites imaginables. animé d'une détermination farouche. devant le monde épouvanté.# |27L'insurrection de la Commune de Paris déclenchée contre l'Assemblée nationale de Versailles et contre Thiers. du point de vue du patriotisme d'Etat. proclamé l'abolition définitive de l'Etat et la rupture de l'unité étatique de la France. cosmopolite. bien entendu. du knout et du gourdin. dis-je. mais dans l'Europe entière.

son ultime refuge et son dernier rempart à Versailles. A ceux qui pourraient encore en douter. un moyen de sauvetage et que leur départ équivalait pour eux à un arrêt de mort. la majorité de l'Assemblée. Le monde officiel. Toutes les couches privilégiées de la société française souhaiteraient sans aucun doute replacer leur patrie dans cette brillante et imposante situation. les fonds d'Etat qui incarnaient leurs intérêts d'une façon encore plus réelle. l'abolition de tout ce qui s'appelle l'Etat. la population des campagnes. soi-disant du peuple. gagne peu à peu. ils Bakounine. d'une part. de l'enrichissement à tout prix et il y a en elles un égoïsme si contraire au patriotisme que. comme beaucoup d'autres patriotes bourgeois.signifiera le triomphe de la révolution sociale. émues et irritées de l'élection de M. Thiers annonça officiellement à l'Assemblée de Versailles la conclusion d'un traité définitif avec le cabinet de Berlin. imposée par la force. il trouve avantage de se produire sous la bannière nullement révolutionnaire de M. sous le couvert de phrases démocratiques et républicaines qui ne gênent d'aucune manière. qui personnifiaient les vertus et la civilisation bourgeoises. qui représentait le bloc des classes privilégiées. un rempart. où cette propagande est menée et développée sur une vaste échelle. qui règne à Versailles. conservateur par situation. Barodet. Quand le gouvernement de M. On sait jusqu'à quel point toutes les tendances du parti réactionnaire: bonapartistes. fut. aux termes duquel les troupes allemandes devaient évacuer. Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux le confirme entièrement. orléanistes. bref. elles ont à tel point la passion du gain. la révolution sociale. mais elle n'est nullement anéantie ni même vaincue. mais se refuseront à abandonner un seul de leurs privilèges et accepteront le joug de l'étranger plutôt que de renoncer à ce qu'elles possèdent ou de consentir à l'égalité des conditions économiques et des droits politiques. mais en France de façon plus tangible que dans n'importe quel autre pays. Mais aujourd'hui. nous mettrons sous les yeux n'importe quelle publication des conservateurs français. tels sont les deux pôles dont l'antagonisme forme l'essence même de la vie sociale actuelle sur tout le continent européen. elles sont prêtes en vérité à sacrifier les biens. bien entendu. légitimistes. les provinces françaises qu'elles occupaient encore. Dans cet esprit. Ainsi.. Gambetta. Mais qui est ce Barodet? Un des nombreux fantoches du parti de M. l'application des mesures les plus réactionnaires. mais au contraire favorisent à l'extrême. du moins dans le Midi de la France. la vie. mais en même temps. député de Paris. s'effondraient comme après une catastrophe nationale. par instinct et par tendance. Il s'avérait que la présence détestée. y compris. Dans leur frayeur idiote. Paris l'élit pour faire la nique au président Thiers et à l'Assemblée monarchiste. Etatisme et anarchie 14/124 . plus vivante. la noblesse réduite à cette condition. Et l'élection de ce personnage insignifiant suffit à mettre en émoi tout le parti conservateur! Et savez-vous quel est leur principal argument? Les Allemands!# |32Ouvrez n'importe quel journal et vous verrez comment ils menacent le prolétariat français du légitime courroux du prince de Bismarck et de son empereur. en 1870-1871. pour atteindre leur but soi-disant patriotique. la liberté du prolétariat.. se sont effrayées. d'autre part. baissa la tête. Gambetta. un réconfort. ils font tout bonnement appel à l'aide des Allemands contre la révolution sociale qui menace. un homme entre lequel et la révolution il n'y a et n'y a jamais eu rien de commun et qui. et honteuse pour# |31 la France. La révolution sociale a subi une effroyable défaite à Paris. un des plus zélés défenseurs de l'ordre bourgeois. englobant toute la bourgeoisie. a trouvé son centre. Quel patriotisme! En effet. l'Etat. C'est ainsi que l'étrange patriotisme de la bourgeoisie française cherche son salut dans une honteuse capitulation de la patrie. elle# |30 embrasse aujourd'hui comme hier tout le prolétariat des villes et des fabriques. Et cet antagonisme de deux mondes désormais inconciliables est la deuxième raison pour laquelle il est absolument impossible que la France redevienne un Etat dominant et de premier ordre. à Lyon. par son inlassable propagande. des armées allemandes victorieuses était pour les patriotes français privilégiés. en septembre.

Il faut la satisfaire ou la réprimer. elle opprime et pressure le peuple de la même manière pour les mêmes poches et les mêmes classes. chez elle. Thiers. s'est emparée aujourd'hui du prolétariat français. Mais le peuple n'aura pas la vie plus facile quand le bâton qui le frappera s'appellera populaire. Tous les anciens fondements de l'Etat sont. y compris bien entendu la bourgeoisie française. au nom de la volonté du peuple. Cet état d'esprit de la bourgeoisie française laisse peu d'espoir de voir la force de l'Etat et la primauté de la France rétablies par le patriotisme des classes privilégiées. mais elle ne pourra recevoir satisfaction que lorsque s'effondrera la contrainte gouvernementale. la passion de la révolution sociale. Etatisme et anarchie 15/124 . étouffe et continuera d'étouffer le peuple vivant et réel. Or.sont allés jusqu'à prendre le candide Barodet pour un révolutionnaire socialiste. Les frontières de sa patrie se sont élargies au point d'englober aujourd'hui le prolétariat du monde entier. Gambetta. craque de toutes parts. comment reconstituer un Etat fort? Là toute l'habileté gouvernementale du vieux président de la République est impuissante et les effroyables sacrifices qu'il a consommés sur l'autel de la patrie politique. je le répète. comme puissance de premier ordre. Le temps de sa puissance politique est lui aussi passé sans retour. La question sociale. soi-disant plus sincèrement républicain et démocratique. voire la république politique la plus Bakounine. notamment dans le Midi de la France où l'on constate une volonté très nette du prolétariat de s'allier fraternellement au prolétariat espagnol et même de former avec lui une Fédération populaire. ébranlés et c'est en vain que Thiers s'efforce de bâtir sur eux sa république conservatrice. un Etat fort. le rôle de la France. le pays légal. Les déclarations de la Commune de Paris sont à cet égard catégoriques. Sous la république. parce que ces bases n'existent pas et ne peuvent exister. Thiers tente de rétablir le crédit. le temps du patriotisme d'Etat est passé. ces sympathies et cette volonté. M. la pseudo-nation. comme est passé celui de son classicisme littéraire. prouvent au fond que. basée sur le travail libéré et sur la propriété collective. mais. il n'y a qu'une différence notable: sous la première. aucun Etat.# |34A l'heure actuelle. sur des bases prétendument nouvelles. si démocratiques que soient ses formes. dis-je. est terminé. Entre la monarchie et la république la plus démocratique. pour le prolétariat français comme pour les classes privilégiées. un Etat digne de ce nom. sous la république. ébranlé jusque dans ses fondements par l'antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie. et la déportation non moins inhumaine d'autres dizaines de milliers à la Nouvelle-Calédonie. nonobstant toutes les différences nationales et les frontières étatiques. se lézarde et menace ruine à chaque instant. C'est en vain que M. ce dernier rempart des intérêts bourgeois. et les sympathies exprimées aujourd'hui avec tant de clarté par les travailleurs français pour la révolution espagnole. Mais c'est aussi en vain que le chef du parti radical actuel. ne peut avoir qu'une base sûre: la centralisation militaire et bureaucratique. devant cette absence de patriotisme dans toutes les couches de la société française et la guerre sans merci qu'elles se font# |33 aujourd'hui ouvertement. Comment ce vieil Etat atteint d'un mal incurable aurait-il la force de lutter contre le jeune et jusqu'ici encore robuste Etat allemand? Désormais. avec femmes et enfants. ainsi que dans son intérêt propre. par contre. la gent bureaucratique opprime et pressure le peuple. c'est-à-dire son vieil Etat monarchique avec une enseigne pseudo-républicaine fraîchement repeinte. Le patriotisme du prolétariat français n'autorise pas non plus beaucoup d'espoir. comme par exemple le massacre inhumain de plusieurs dizaines de milliers de communards. apparaîtront sans aucun doute comme des sacrifices inutiles. L'édifice de l'Etat. successeur virtuel de M. Ainsi. pour le plus grand profit des classes possédantes et privilégiées. au nom du roi. monarchique et républicain. soi-disant représenté par l'Etat. l'ordre intérieur. l'ancien régime et la force militaire de la France. opposé à l'ensemble de la bourgeoisie. promet d'édifier un nouvel Etat.

Thiers réside en ceci que ce dernier. à la riche et rapace minorité l'exploitation. et surtout un Etat fort. parce que tout Etat. il veut un Etat fort et la domination absolue de la classe moyenne. Gambetta a la certitude et. de domination par la force. que le gouvernement des masses de haut# |35 en bas par une minorité savante et par cela même privilégiée. Mais tout est là que sa tentative ne peut réussir. plus que les autres. et justement parce qu'il affectera de multiples formes démocratiques. Ainsi. même le plus républicain et le plus démocratique. gouvernent seules en France. Gambetta ne craint pas les formes démocratiques les plus amples ni le suffrage universel. Etatisme et anarchie 16/124 . autant que M. avec l'aide de cette majorité. beaucoup pour les individus et les classes qui l'exploitent. en toute tranquillité et sur une immense échelle. Or. et que# |37 M. sans aucune immixtion. cherche un appui et le salut uniquement auprès de la bourgeoisie la plus riche et regarde avec méfiance les dizaines. sans aucun doute. écarté par les classes supérieures qui. en un mot tous les spéculateurs d'importance qui. parce qu'Etat est précisément synonyme de contrainte. une impossibilité absolue. sur cette énorme majorité purement bourgeoise restée jusqu'ici éloignée des profits et des honneurs de la direction de l'Etat. mais qu'il y en a. camouflée si possible. M. que dès qu'il aura réussi. Cela veut dire que l'Etat de Gambetta sera tout aussi oppressif et ruineux pour le peuple que tous ceux qui l'auront précédé et qui auront agi avec plus de franchise. si le prolétariat français se laissait séduire par les promesses de l'ambitieux avocat. agissant sous l'empire des préventions et des préjugés de son temps. avec plus de force et de façon beaucoup plus sûre. Toute la différence entre M. ne peut exister sans leur alliance et leur sympathie. Gambetta. de bas en haut. il ne leur refusera pas. en véritable homme de gouvernement. c'est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts. tandis que M. Ainsi. selon nous. il sait que le despotisme gouvernemental n'est jamais aussi redoutable et aussi violent que lorsqu'il s'appuie sur la prétendue représentation de la pseudo-volonté du peuple. Gambetta et M. satisfaire la passion et les aspirations populaires est. à laquelle serait peut-être associée la couche ouvrière embourgeoisée qui ne représente en France qu'une très faible partie du prolétariat. il sait trop bien qu'aucun Etat. Comme homme d'Etat de la nouvelle école. se tourneront vers lui. populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple. dans son essence. Gambetta est. Il n'y a pas aujourd'hui de force au monde. mais dont la contrainte exercée n'aura pas été plus grande.rouge. voire les centaines de milliers de prétendants à la gestion gouvernementale issus de la petite bourgeoisie et des milieux ouvriers qui aspirent à s'embourgeoiser.en haut.# |36Au demeurant. il réussirait. s'efforce précisément de fonder sa puissance politique. bien entendu. pour les classes possédantes et dirigeantes. négociants ou industriels. du labeur du peuple. propriétaires fonciers. cet Etat garantira. ont été enrichis par le labeur du peuple. car. les classes les plus riches: banquiers. Thiers. il n'y a pas de moyen politique ou religieux qui puisse étouffer dans le prolétariat de quelque pays que ce soit. Il sait mieux que quiconque qu'il y a là peu de garanties pour le peuple. jusqu'à présent. le représentant des intérêts bourgeois. M. tutelle ou contrainte d. Marx. l'adopteront à son tour et rechercheront son alliance et son amitié que. mais il leur reste un moyen: la contrainte gouvernementale. au besoin brutale et nue. avec raison. à s'emparer du pouvoir. au contraire. n'est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin. même pseudo-populaire comme l'Etat imaginé par M. sa dictature républicaine-démocratique. Gambetta parvînt à étendre ce prolétariat turbulent sur le lit de Procuste de sa république démocratique. ces aspirations à l'émancipation économique et à l'égalité Bakounine. M. n'est pas autre chose. comme lui. en un mot l'etat. et surtout dans le prolétariat français. soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple lui-même. à rétablir l'Etat français dans son ancienne grandeur et son hégémonie.

La principale cause de cette carence est. Ne parlons pas de l'Espagne et de l'Italie. très secondaire. Gambetta peut faire tout ce qu'il voudra. tout le monde le sait. pas la Grande-Bretagne. mais où. le prolétariat aspire nettement et en termes menaçants à l'égalité des conditions économiques et des droits politiques. l'Angleterre n'aurait pas supporté avec autant de passivité l'annexion. Comment irait-il se mesurer avec l'Empire de Bismarck! Les patriotes d'Etat français ont beau dire et se vanter. détournée de sa voie normale par le fanatisme catholique et le Bakounine. l'Etat français n'aura plus ni forces ni ressources. non qu'elles manquent de ressources matérielles. une société autonome où prédominait tout d'abord l'aristocratie terrienne. nul n'attendra cela d'eux. ni même des Etats forts. il ne viendra pas à bout de la force gigantesque qui se dissimule derrière ces aspirations et ne parviendra jamais à atteler comme avant les prolétaires au char doré de l'Etat. l'antagonisme entre le monde prolétaire et la bourgeoisie exploiteuse et politiquement dominante. en tant qu'Etat. dans les mêmes conditions qu'avant 1870 l'Etat# |38 italien se soumettait à la politique de l'Empire français. menacer de ses baïonnettes ou être tout miel en paroles.sociale. Mais après 1870. elle devra se soumettre à la haute direction. voire qu'ils se soumettront à la tutelle allemande plutôt que de renoncer à leur lucrative domination sur le prolétariat français. comme en France. mais elle n'est nullement enviable du point de vue de l'amour-propre national dont les patriotes d'Etat français sont tellement remplis. si bien que pour maintenir sa suprématie parmi les puissances européennes. tout le monde sait qu'ils accepteront n'importe quelle honte. est vouée désormais à un rang modeste. et où prédomine aujourd'hui. l'aristocratie bancaire. bien plus. cette influence a bien baissé. la France doit chercher une grandeur nouvelle dans la révolution sociale. quel autre Etat en Europe peut se poser en rival du nouvel Empire allemand? Evidemment.# |40L'Espagne. mais parce que l'esprit populaire les entraîne inéluctablement l'une et l'autre vers un objectif bien différent. disons-le. Il ne réussira pas par des flots d'éloquence à combler et à niveler l'abîme qui sépare irrémédiablement la bourgeoisie du prolétariat et à mettre fin à la lutte farouche qui se déroule entre eux. la France. la révolution sociale est beaucoup plus proche qu'on ne le croit et nulle part elle ne sera aussi violente. Elles ne seront jamais des puissances dangereuses. Trente ans plus tôt. c'est-à-dire dans le sens d'une centralisation militaire. est assez avantageuse pour les spéculateurs français qui ont trouvé de quoi se consoler sur le marché mondial. là encore. par les Allemands. ces abandons systématiques sont la preuve d'une carence politique certaine qui. ni l'entrée des Russes à Chiva. Mais en dehors de la France. Certes. cela signifie simplement qu'ayant perdu sans retour sa grandeur en tant qu'Etat. des provinces rhénanes. policière et bureaucratique. côte à côte avec elle. l'influence de l'Angleterre sur les affaires politiques de l'Europe continentale a toujours été grande. car dans aucun autre pays elle ne se heurtera à une résistance aussi farouche et aussi bien organisée. la mission d'avant-garde de la France soit terminée? Non point. L'Angleterre forme plutôt# |39 une fédération d'intérêts privilégiés. s'aggrave d'année en année. certes. En Angleterre. La situation. l'Angleterre n'a jamais été au fond un Etat au sens strict et moderne du mot. De nos jours. Premièrement. Cette lutte exigera la mise en oeuvre de toutes les ressources et de toutes les forces de l'Etat. mais elle s'appuyait beaucoup plus sur la richesse que sur la force militaire organisée. on pouvait croire que cet amour-propre serait capable de jeter les défenseurs les plus intransigeants et les plus obstinés des privilèges bourgeois dans la révolution sociale. quoique sous des formes un peu différentes. Etatisme et anarchie 17/124 . à l'autorité et à l'amicale tutelle de l'Empire allemand. De sa part. d'ailleurs. ni la suprématie de la Russie dans la mer Noire. Jusqu'en 1870. N'est-il pas évident que l'Etat français ne retrouvera plus jamais son ancienne puissance? Mais cela signifie-t-il que la mission universelle et. à seule fin d'épargner à la France la honte d'être vaincue et subjuguée par les Allemands.

suppose toujours de grands sacrifices pour le peuple et des pertes en biens matériels pour autrui. elles ne sont pas perverties par l'instinct de propriété. avec la civilisation bourgeoise. elle donna soudain l'impression d'être à bout de souffle et tomba dans un état d'abêtissement. Etatisme et anarchie 18/124 . eux. on le sait. Cette passion négative est loin d'être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu. essaya de porter sur ses épaules l'honneur peu enviable de fonder par la violence la monarchie universelle. L'époque de sa puissance marque précisément le début de son appauvrissement intellectuel. Elle l'a payé cher. Cette destruction est incompatible avec la conscience bourgeoise. lequel fut pourtant loin d'être un mouvement populaire. se sont laissé si facilement Bakounine. Un soulèvement populaire." Seul le Tyrol fit exception. capable de faire des prouesses et d'atteindre des objectifs apparemment impossibles que. destruction salvatrice et féconde parce que précisément d'elle. car il n'y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée. l'honneur plutôt que de renoncer à ses biens. mais par l'or et l'argent de l'Amérique aux XVIe et XVIIe siècles. en livrant l'une après l'autre les villes fortifiées. jusqu'en 1813. pourvu qu'elles soient animées d'une violente et unanime passion. cette cause est inconcevable. Il apparut alors que l'Espagne n'était pas morte. il n'est pas rare qu'elles manifestent une véritable rage destructrice. de faiblesse et d'apathie extrême dans lequel elle est demeurée. elles constituent dès lors une force d'autant plus brutale. moral et matériel. la force et la passion populaires. et le comparent au soulèvement de l'Espagne. Les masses populaires sont toujours prêtes à ces sacrifices. même si la défense du pays l'exige. chaotique et impitoyable par nature. la liberté. en 1870. Le Bürger ou le bourgeois sacrifiera la vie. les positions les plus fortes et la capitale.despotisme de Charles V et de Philippe II et tout à coup enrichie non par le labeur du peuple. C'est en vain que les Allemands s'enorgueillissent de leur soulèvement national. les détruire pour une raison quelconque. sauvage. lui paraît un sacrilège. mais un instant seulement. et les Bürger allemands. ne possédant que peu de chose ou même rien du tout. de 1812 et 1813. Les Espagnols se dressèrent sans moyens de défense contre l'énorme puissance# |41 d'un conquérant jusqu'alors invaincu: les Allemands. il n'y avait pas d'exemple qu'un village ou une ville quelconque d'Allemagne eût osé opposer la moindre résistance aux troupes françaises victorieuses. et seulement par elle. Elle prouva même davantage. voilà pourquoi les bourgeois français. ne s'insurgèrent contre Napoléon qu'après la défaite complète qui lui fut infligée en Russie. jusqu'au jour où Napoléon Ier l'envahit et par ses actes de brigandage la tira d'une léthargie qui avait duré deux siècles. que pour préserver la liberté. à savoir. se créent et s'enfantent les mondes nouveaux. mais sans elle. dès lors il n'acceptera jamais qu'on rase sa ville ou sa maison. est la partie la plus arriérée et la plus inculte de l'Allemagne et son exemple ne trouve d'imitateurs dans aucune autre région de l'Allemagne cultivée. Après une brève et anormale tension de toutes ses forces qui fit d'elle un objet de terreur et de haine pour l'Europe entière et parvint même à arrêter un instant. déshonorée à tout jamais par la monstrueuse et stupide administration des Bourbons. l'idée même qu'on pourrait y porter atteinte. devenu depuis proverbial. voire impossible. Quand la défense ou la victoire l'exige. elles ne reculent pas devant l'anéantissement de leurs bourgs ou de leurs villes et les biens étant# |42 en majeure partie ceux d'autrui. le mouvement progressiste de la société européenne. car celle-ci est tout entière fondée sur le culte fanatique de la propriété. que la volonté des vainqueurs devint pour eux sacrée. répétaient le mot mémorable. Jusqu'alors. Elle se sauva du joug de l'étranger par un soulèvement essentiellement populaire et prouva que les masses incultes et désarmées sont capables de résister aux meilleures troupes du monde. Mais le Tyrol. Les Allemands sont tellement habitués à l'obéissance. Napoléon s'y heurta effectivement à la résistance du peuple. qui est la première vertu d'Etat. l'ignorance est même préférable à la civilisation bourgeoise. Les généraux prussiens eux-mêmes. violent. du gouverneur d'alors de Berlin: "Le calme est le premier devoir du citoyen. dès qu'elle eut effectivement remplacé celle des autorités nationales.

étudiants pour la plupart. peu de temps avant. furent chassées de Russie et que les corps composés de soldats prussiens et allemands d'origine diverse qui. formaient une partie de l'armée de Napoléon. répétons. les fidèles sujets de Sa Majesté. ruineuses. Le peuple de Madrid proclame la République fédérale et n'accepte pas que la révolution soit soumise aux futurs oukases de l'Assemblée constituante. Depuis.# |44Le démon du socialisme révolutionnaire a pris pour de bon possession de l'Espagne. En un mot.asservir par les heureux conquérants. en Allemagne. les villes et les campagnes restèrent calmes comme auparavant et se bornèrent à former des corps francs de jeunes gens. chauffés à blanc par l'ardente propagande de leurs philosophes et enflammés par les chants de leurs poètes. aux aspirations instinctives et à tous les Bakounine. puissant. la révolution sociale est manifestement en marche: les fueros sont proclamés aussi bien que l'autonomie des provinces et des communes. Ainsi.commence. La Catalogne. sans rien demander à personne et sans attendre d'instructions de qui que ce soit. se sont emparés et s'emparent encore tous les jours des terres des anciens propriétaires fonciers. elle a connu tous les tourments. Il n'y a plus ni finances. animé désormais par la seule passion révolutionnaire socialiste. recherchant sans cesse de nouvelles formes de vie. que# |43 même alors il n'y eut pas. l'Espagne ne s'est pas assoupie. et toutes se sont avérées pour elle étriquées. prirent les armes pour défendre et restaurer l'Etat germanique. de Narvaez à Prim. Tandis que le peuple espagnol. publique et privée . Nous avons vu que la possession d'un bien a suffi pour corrompre les paysans français et éteindre chez eux la dernière étincelle de patriotisme. Là également. plus exactement. restaurée à deux reprises. décrète à haute voix sa souveraineté. Mazzini et Garibaldi. se dressa tout entier contre l'impudent et puissant ravisseur de la liberté de la patrie et de la souveraineté nationale. et de celui-ci au roi Amédée. qui furent tout de suite enrôlés dans les troupes régulières. Inacceptable apparaît également aujourd'hui la république conservatrice. ni tribunaux. en dépit des tentatives des monarchistes constitutionnels et# |45 même des efforts héroïques mais vains de deux grands conducteurs d'hommes. frais et gaillard. Sous la direction collective de l'Internationale et de l'Alliance des révolutionnaires socialistes. ne reste debout que le peuple. L'Italie est aussi près de la révolution sociale que l'Espagne. La banqueroute générale. littéralement écrasées. parce que juste à ce moment naissait en Allemagne l'idée d'un grand Etat pangermanique. Les paysans d'Andalousie et d'Estrémadure. la société de l'homme-travailleur émancipé. plus d'Etat. il semble qu'elle ait voulu essayer toutes les formes possibles et imaginables de monarchie constitutionnelle. lui. ni police. des riches possédants et des banquiers sous des apparences républicaines. il rassemble et organise ses forces et s'apprête à fonder. ni armée. Pauvre Espagne. et. il n'y a plus de forces gouvernementales. premièrement. sur les ruines de l'Etat et du monde bourgeois en décomposition. à Sagasta et à Zorrilla. à quoi n'a-t-elle pas goûté! De la monarchie absolue. Et tout aussi inacceptable s'avérera bientôt la Fédération politique de type petit- bourgeois copiée sur la Confédération helvétique. soi-disant entre les mains de la réaction carliste. dans toute l'Espagne. que ce soulèvement ne se produisit que lorsque les troupes napoléoniennes. détruit ou rongé de l'intérieur par la pourriture. la troupe fraternise avec le peuple et chasse ses officiers. les jeunes citoyens ou. Etatisme et anarchie 19/124 . au régime constitutionnel de la reine Isabelle. inacceptables. le concept étatique n'a pas pris et ne prendra jamais racine parce qu'il est contraire à l'esprit. passèrent du côté des Russes. deuxièmement. Barcelone en tête. de soulèvement général. Dans les provinces du Nord. et pendant soixante ans. En un mot. ce qui est contraire à la nature et à l'esprit des soulèvements populaires. tandis que les actes judiciaires et civils sont brûlés. c'est-à-dire la domination des spéculateurs. la destruction et la désagrégation sont complètes et tout gît à terre. d'Espartero à Narvaez. pour dire un dernier mot sur le soulèvement soi-disant national de l'Allemagne contre Napoléon.première condition de la révolution sociale et économique .

policier et judiciaire. de coutumes et de moeurs. sa révolte devient alors plus certaine. Au contraire. car dans les couches supérieures de la bourgeoisie italienne. industriels. l'ensemble des avocats et littérateurs officiels ou officieux. Le désespoir est un sentiment violent. passionné. n'a gardé vivante que la tradition de l'autonomie absolue non pas même des provinces. De même que l'Espagne. au contraire. tout comme dans les autres pays. La consorteria englobe tout le monde officiel. aussi bien que ces aspirations s'insurgent précisément contre l'unité politique obtenue par la contrainte et tendent. traditions qui survivent dans les oeuvres de Dante. au dernier degré de la misère et du désespoir. En fin de compte. même quand elle frappe de nombreux millions de prolétaires. touche parfois au désespoir et seul le diable sait ce que l'individu est capable d'endurer quand. Il est clair. Ajoutez à cet unique concept politique. le monde des gros possédants. d'une ignorance complète de ses droits et de cette résignation inébranlable aussi bien que de cette obéissance qui. évidemment. il existe comme partout un monde politique un et indivisible composé de rapaces qui dépècent le pays au nom de l'Etat et l'ont conduit.ancienne Rome. Mais# |46 on remarquera que tous ces intérêts. malgré les différences de dialectes. que l'Italie est loin d'avoir réalisé l'idéal politique moderne qu'est l'Etat unifié. dis-je. même méridionale. Mais quand on l'accule au désespoir. l'Italie. D'autre part. de Machiavel et dans certains écrits politiques modernes. en Italie. dont la droite profite actuellement de tous les avantages du pouvoir pendant que la gauche fait tout ce qu'elle peut pour s'en emparer. par des faits innombrables tirés de la vie italienne d'aujourd'hui. bureaucratique et militaire. où depuis longtemps et surtout sans retour se sont perdues les traditions centralisatrices et unitaires de l. ne s'applique qu'aux seules masses populaires. qui existe vraiment dans le peuple. n'est pas une condition suffisante pour qu'éclate la révolution. qui parlent des dialectes si différents que les habitants d'une province ont du mal à comprendre et parfois ne comprennent pas du tout ceux des autres provinces. Etatisme et anarchie 20/124 . à réaliser l'unité sociale. mais nullement dans la mémoire du peuple - l'Italie. Mais cela ne veut pas dire que l'Italie soit socialement désunie. à demi léthargique et présuppose que celui-ci a déjà le sentiment plus ou moins clair qu'une amélioration de sa condition est possible. mais ne se révoltera pas. L'homme est doué par la nature d'une incroyable patience qui. sans qu'il ait toutefois l'espoir de l'obtenir. caractérisent surtout les habitants de l'Inde orientale et les Allemands. en même temps que la misère. dès lors. de sorte que l'on peut dire et démontrer. personne ne peut rester indéfiniment en proie au Bakounine. il est de surcroît gratifié d'une pauvreté d'esprit. Ce genre d'individu n'aura jamais de sursaut. en même temps que s'opère l'unité étatique se développe et s'amplifie de plus en plus l'unité sociale de la classe des exploiteurs privilégiés du labeur du peuple. l'abolition de l'Etat moderne italien aura nécessairement pour effet de permettre à l'Italie de réaliser librement son unité sociale. il mourra. Tout cela. qui le condamne à des privations inouïes et à mourir lentement de faim.besoins matériels actuels de l'innombrable prolétariat des villes et des campagnes. Ainsi. il existe un caractère général et un type italiens d'après lesquels vous distinguerez tout de suite un Italien d'un homme d'une autre origine. une communauté réelle d'intérêts matériels et une singulière identité d'aspirations morales et culturelles unissent de la façon la plus étroite et scellent entre elles toutes les provinces italiennes. ainsi que le Parlement.# |47Mais la misère la plus atroce. négociants et banquiers. pour le plus grand profit de cet Etat. d'une sensibilité émoussée. entre les différentes nations. Il tire l'individu de sa souffrance inconsciente. la dissemblance historique et ethnique des provinces. que l'unité politique ou étatique imposée par la violence ayant eu pour résultat de diviser socialement l'Italie. mais des communes. Cette classe est désignée aujourd'hui en Italie sous le terme général de consorteria. à vrai dire.

désespoir: celui-ci conduit rapidement l'individu à la mort ou à l'action. A
quelle action? Bien entendu à l'action pour s'émanciper et conquérir de
meilleures conditions d'existence. Même l'Allemand, acculé au désespoir, cesse
d'être un simple raisonneur; mais beaucoup, beaucoup de blessures d'amour-
propre, de vexations, de souffrances et de maux de toutes sortes sont
nécessaires pour le pousser au désespoir.
Or la misère, même jointe au désespoir, ne suffit pas à susciter la
révolution sociale. L'une et l'autre sont capables d'entraîner des révoltes
individuelles ou à la rigueur des soulèvements locaux, mais ne sont pas
déterminantes pour soulever des masses populaires entières. Pour cela, il faut
encore un idéal qui surgit toujours historiquement des# |48 profondeurs de
l'instinct populaire, éduqué, amplifié et éclairé par une série d'événements
marquants, d'expériences dures et amères - il faut, dis-je, une idée générale de
son droit et une foi profonde, ardente, on peut même dire religieuse, en ce
droit. Lorsque cet idéal et cette foi se trouvent réunis dans le peuple, côte à
côte avec la misère qui le pousse au désespoir, alors la révolution sociale est
proche, inéluctable, et il n'y a pas de force qui puisse l'empêcher.
C'est dans cette situation que se trouve précisément le peuple italien. La
misère et les souffrances de toutes sortes qu'il endure sont horribles et le
cèdent bien peu à celles qui affligent le peuple russe. Mais en même temps, dans
le prolétariat italien, à un plus fort degré que dans le prolétariat russe,
s'est développée une conscience révolutionnaire passionnée qui, de jour en jour,
s'affirme avec plus de clarté et de force. Intelligent et passionné par nature,
le prolétariat italien commence enfin à comprendre ce dont il a besoin et ce
qu'il lui faut vouloir pour arriver à une émancipation totale et générale. A cet
égard, la propagande de l'Internationale, qui n'a été menée avec énergie et sur
une grande échelle que ces deux dernières années, lui a rendu un immense
service. Elle lui a donné justement ou plutôt a fait naître en lui cet idéal
dessiné à grands traits par son instinct le plus profond sans lequel, comme nous
l'avons dit, un soulèvement du peuple, quelles que soient ses souffrances, est
absolument impossible;*) [[*) Voir l'appendice (A), à la fin de l'introduction]]
elle lui a montré le but à atteindre en même temps qu'elle lui indiquait la voie
à suivre et les moyens à employer pour organiser la force populaire.#
|49Bien entendu, cet idéal apparaît tout d'abord au peuple comme la fin du
dénuement, de la misère et la pleine et entière satisfaction de tous ses besoins
matériels par le travail collectif, obligatoire et égal pour tous; ensuite,
comme la fin du patronat, de toute domination et la libre organisation de sa vie
sociale, suivant ses aspirations, non pas de haut en bas, comme dans l'Etat,
mais de bas en haut par le peuple lui-même, en dehors des gouvernements et des
parlements de toute espèce; comme l'alliance libre des associations de
travailleurs agricoles et industriels, des communes, des régions et des nations;
et enfin, dans un avenir plus éloigné, comme la fraternité universelle dont le
triomphe s'affirmera sur les décombres de tous les Etats.
Il est significatif qu'en Italie aussi bien qu'en Espagne, le programme
étatico-communiste de Marx n'ait pas eu le moindre succès et que par contre ait
été adopté largement et passionnément le programme de l'illustre Alliance des
révolutionnaires socialistes, laquelle a déclaré une guerre implacable à toute
domination ou tutelle gouvernementale, à tout pouvoir et à toute autorité.
Dans ces conditions, le peuple peut s'émanciper, fonder et organiser sa
propre vie sur la liberté la plus large de tous et de chacun; c'est pourquoi ni
de l'Espagne ni de l'Italie il n'y a à craindre de politique de conquête, mais
au contraire à attendre d'elles à bref délai la révolution sociale.
Pour les mêmes raisons, mais surtout à cause de leur faible importance
politique, les petits Etats, tels que la Suisse, la Belgique, la Hollande, le
Danemark et la Suède, ne menacent personne, mais par contre ont bien des motifs#
|50 de redouter les visées annexionnistes du nouvel Empire allemand.
Restent l,Autriche, la Russie et l'Allemagne prussienne. Evoquer l'Autriche
n'est-ce pas parler d'un malade, atteint d'un mal incurable, qui marche à grands
pas au tombeau. Cet Empire créé par les liens dynastiques et la force des armes,
composé au surplus de quatre races antagoniques, qui ne s'aiment guère, sous

Bakounine, Etatisme et anarchie 21/124

l'hégémonie de la race allemande, unanimement détestée des trois autres et
formant à peine le quart de l'ensemble de la population, constituée pour une
bonne moitié par des Slaves qui réclament leur autonomie et se sont, ces
derniers temps, scindés dans deux Etats, l'un magyaro-slave, l'autre germano-
slave - cet Empire, disons nous, pouvait se maintenir tant qu'y prédominait le
despotisme militaire et policier. Au cours des dernières vingt-cinq années, il a
reçu trois coups mortels. Une première défaite lui fut infligée par la
Révolution de 1848, qui mit fin à l'ancien régime et au gouvernement du prince
de Metternich. Depuis, il continua sa précaire existence en usant des moyens
héroïques et des reconstituants les plus divers. En 1849, sauvé par l'empereur
Nicolas, l'Empire d'Autriche se mit, sous l'inspiration d'un arrogant oligarque,
le prince de Schwarzenberg, et d'un jésuite slavophile, le comte de Thun, qui
rédigea le Concordat, à chercher le salut dans la réaction politique et
cléricale la plus noire et dans l'institution, dans toutes ses provinces, d'une
centralisation totale et impitoyable qui ne tenait aucun compte des différences
nationales. Mais la deuxième défaite, due à Napoléon III, en 1859, démontra que
la centralisation militaire et bureaucratique ne pouvait le sauver.#
|51A partir de ce moment, l'Empire versa dans le libéralisme. Il fit venir de
Saxe le maladroit et malchanceux rival du prince (qui n'était encore que comte)
de Bismarck, le baron de Beust, et se mit désespérément à affranchir ses
peuples; mais tout en les affranchissant, il cherchait aussi à sauver son unité
étatique, c'est-à-dire à résoudre un problème proprement insoluble.
Il fallait en même temps donner satisfaction aux quatre races principales
qui peuplent l'Empire: Slaves, Allemands, Magyars et Valaques,*) [[*) Sur 36
millions d'habitants, ces races se répartissent ainsi: environ 16.500.000 slaves
(5 millions de Polonais et de Ruthènes; 7.250.000 autres Slaves du Nord:
Tchèques, Moraves, Slovaques; et 4.250.000 Slaves du Sud); environ 5.500.000
Magyars, 2.900.000 Roumains, 6.000.000 Italiens; 9.000.000 d'Allemands et de
Juifs et environ 1.500.000 ayant d'autres origines.]] non seulement très
différentes par leur nature, leur langue ainsi que par leur caractère et leur
degré de culture, mais encore en grande partie hostiles les unes aux autres; dès
lors on ne pouvait et on ne peut encore les maintenir dans les liens de l'Etat
que par la contrainte gouvernementale.
Il fallait aussi satisfaire les Allemands dont la majorité, tout en
s'efforçant d'obtenir de haute lutte la constitution la plus libérale-
démocratique, réclamaient bruyamment et obstinément que leur soit maintenu le
droit ancien de détenir la suprématie politique dans la monarchie autrichienne,
bien qu'avec les Juifs ils ne forment que le quart de la population.
N'est-ce pas là une nouvelle preuve de cette vérité que nous défendons sans
nous lasser, convaincu que de ce qu'elle sera universellement comprise dépend la
solution immédiate de tous les problèmes sociaux, à# |52 savoir, que l'Etat,
n'importe quel Etat, même s'il revêt les formes les plus libérales et les plus
démocratiques, est nécessairement fondé sur la suprématie, la domination, la
violence, c'est-à-dire sur le despotisme, camouflé si l'on veut, mais alors
d'autant plus dangereux.
Les Allemands, autoritaires et bureaucrates on peut dire par nature, basent
leurs prétentions sur leur droit historique, c'est-à-dire le droit de conquête
et d'ancienneté, d'une part, et, d'autre part, sur la pseudo-supériorité de leur
culture. A la fin de cet avant-propos, nous aurons l'occasion de montrer
jusqu'où vont leurs prétentions. Limitons-nous pour l'instant aux Allemands
d'Autriche, bien qu'il soit difficile de séparer leurs prétentions de celles des
Allemands en général.
Ces dernières années, les Allemands d'Autriche ont compris, le coeur serré,
qu'ils devaient renoncer, du moins les premiers temps, à la domination sur les
Magyars auxquels ils ont finalement reconnu le droit à une existence autonome.
De toutes les races qui peuplent l'Empire d'Autriche, les Magyars sont, après
les Allemands, le peuple le plus imprégné d'esprit étatique; malgré les
persécutions les plus cruelles et les mesures les plus draconiennes au moyen
desquelles, neuf années durant, de 1850 à 1859, le gouvernement autrichien tenta
de briser leur résistance, non seulement ils n'ont pas renoncé à leur autonomie

Bakounine, Etatisme et anarchie 22/124

nationale, mais ils ont défendu et maintenu leur droit, selon eux, égal au droit
historique, d'étendre leur domination sur toutes les autres races vivant en
Hongrie, bien qu'eux-mêmes ne représentent qu'un peu plus du tiers de la
population du royaume.*) [[ Le royaume de Hongrie compte 5.500.000 Mag# |53yars,
5.000.000 de Slaves, 2.700.000 Roumains, 1.800.000 Juifs et Allemands et environ
500.000 sujets d'autres races; en tout, 15.500.000 habitants.]]
De sorte que le malheureux Empire d'Autriche s'est scindé en deux Etats,
presque de force égale et simplement réunis sous une même couronne: la
Cisleithanie ou Etat slavo-allemand avec 20.500.000 habitants (dont 7.200.000
Allemands et Juifs, 11.500.000 Slaves et environ 1.800.000 Italiens et
descendants d'autres races) et la Transleithanie ou l'Etat hongrois ou plutôt
magyaro-slave et germano-roumain.
On remarquera que ni l'un ni l'autre de ces deux Etats, même dans leur
constitution interne, ne représentent une force en puissance ni présente ni même
future.
Dans le royaume de Hongrie, en dépit d'une Constitution libérale et de
l'incontestable habileté des dirigeants magyars, la lutte des races, ce mal
chronique de la monarchie autrichienne, ne s'est pas apaisée du tout. La
majorité de la population soumise aux Magyars ne les aime pas et ne consentira
jamais à accepter de plein gré leur joug; d'où, entre cette partie de la
population et les Magyars
une lutte sans répit - les Slaves s'appuyant sur les Slaves des anciens
territoires turcs et les Roumains sur la population soeur de Valachie, de
Moldavie, de Bessarabie et de Bukovine; les Magyars, qui ne forment qu'un tiers
de la population, doivent de gré ou de force, chercher appui et protection
à Vienne; et la Vienne impériale qui ne peut digérer le séparatisme magyar et
nourrit, comme tous les gouvernements dynastiques en décrépitude, le
secret espoir de rétablir miraculeusement sa puissance perdue, se réjouit de ces
querelles intestines qui empêchent le royaume de# |54 Hongrie de se
stabiliser, et sous main, elle excite les passions slaves et roumaines
contre les Magyars. Les gouvernants et les hommes politiques magyars ne
l'ignorent pas et lui rendent la pareille en entretenant des relations secrètes
avec le prince de Bismarck qui, prévoyant une guerre inévitable contre l'Empire
d'Autriche, condamné à disparaître, fait des avances aux Magyars.
La Cisleithanie, ou l'Etat germano-slave, se trouve dans une situation qui
n'est guère meilleure. Là, un peu plus de sept millions d'Allemands, y compris
les Juifs, ont la prétention de gouverner onze millions et demi de Slaves.
Cette prétention est évidemment étrange. On peut dire que, depuis les temps
les plus reculés, la mission historique des Allemands a été de conquérir les
terres slaves, d'exterminer, de pacifier et de civiliser, c'est-à-dire de
germaniser les Slaves ou d'en faire des petits bourgeois. De là est née au cours
de l'histoire, entre ces deux peuples, une profonde haine mutuelle entretenue
d'un côté comme de l'autre par le particularisme de chacun d'eux.
Les Slaves haïssent les Allemands comme haïssent tous les vainqueurs les
peuples subjugués, mais non résignés et au fond d'eux-mêmes insoumis. Les
Allemands détestent les Slaves, comme d'ordinaire les maîtres détestent leurs
esclaves; ils les détestent à cause de la haine bien méritée qu'ils se sont
attirée de leur part; à cause aussi de cette crainte instinctive et constante
que suscitent en eux l'idée indestructible et l'espoir qu'ont les Slaves de se
libérer un jour.
Comme tous les conquérants de territoires étrangers et asservisseurs de
peuples, les Allemands ont à la fois - et très injustement - la haine et le
mépris des Slaves. Nous avons expliqué les raisons de cette haine;# |55 quant à
leur mépris, il procède de ce que les Slaves n'ont pas pu ou voulu se laisser
germaniser. Il est à remarquer que les Allemands de Prusse reprochent amèrement
et de la façon la plus sérieuse aux Allemands d'Autriche - allant presque
jusqu'à accuser le gouvernement autrichien de trahison - de n'avoir pas su
germaniser les Slaves. Selon eux, et au fond ils ont raison, il n'y a pas de
plus grand crime contre les intérêts patriotiques communs à tous les Allemands,
contre le pangermanisme.

Bakounine, Etatisme et anarchie 23/124

dont il a même aliéné une partie aux Allemands. en trahissant ces pays de façon manifeste. s'est formé un immense Empire soi- disant purement slave et d'une puissance telle que les Allemands abhorrés tremblent devant lui. non moins contraire à la liberté et mortelle pour l'idéal du peuple: le panslavisme. la Bohême et la Moravie au prince de Bismarck pour le récompenser de l'aide que celui-ci lui a promise en Orient. ils auraient fait de parfaits Allemands si le but qu'ils poursuivent n'était pas en lui-même anti-allemand: par des voies et des moyens empruntés aux Allemands. disons. si les Allemands haïssent cet Empire. Si les Allemands tremblent. Nés dans une société bourgeoise germanisée. On remarquera à quel point cette maudite civilisation allemande. Mais il est étrange. foncièrement étatique. et l'infâme Empire russe. de ce fait. constatons-le en passant. peuvent et veulent libérer les pays slaves du joug allemand. triste aussi et impardonnable que dans la classe cultivée des Slaves d'Autriche se soit formé tout un parti à la tête duquel des hommes ayant de l'expérience. c'est donc que les Slaves doivent se réjouir. ajoutons-le. à sentir et à vouloir de la même manière que les Allemands. manifestent très peu de sympathie. la libération des peuples slaves au moyen# |57 d'une puissante intervention de la Russie. habitués à penser. c'est donc que les Slaves doivent l'aimer! Tout cela est très naturel. Menacés. Mais il n'en reste pas moins que l'espoir d'être délivrés par le libérateur de Pétersbourg est assez répandu chez les Slaves d'Autriche. nous consacrerons à cette question. ceux-ci s'efforcent de convaincre les malheureux Slaves que le tsar de Pétersbourg. intelligents et au courant des choses. en raison de leur éducation allemande. l'élément tatare formait. Une haine atroce et. le nouvel Empire allemand ou l'Empire de toutes les Russies. là encore. dans cet Etat. car un Etat moderne. prônent ouvertement le panslavisme ou. ou plutôt dès à présent persécutés de toutes parts.]]# |56Nous n'affirmons pas que tous les Slaves d'Autriche. bourreau de la Petite-Russie et de la Pologne. est une création essentiellement germanique. une étude particulière. dans une prochaine brochure. ils se fixent. les Slaves d'Autriche. et même sous leur nez. et cela à l'heure même où le Cabinet de Pétersbourg vend. la Pologne. ils en sont à attendre le salut de notre tsar-knout de toutes les Russies! On ne s'étonnera pas que des espoirs aussi absurdes aient pu naître dans les masses slaves. soient épris de cet idéal aussi monstrueux que dangereux auquel. pour l'instant. essentiellement bourgeoise et. la Petite-Russie. nous nous bornerons à dire que nous considérons comme un devoir sacré et urgent pour la jeunesse révolutionnaire russe de s'opposer de toutes ses forces et par tous les moyens à la propagande panslave menée en Russie et dans les territoires slaves par les agents officiels ou de plein gré slavophiles du gouvernement russe. sous le despotisme de Moscou et de Pétersbourg. et le peuple grand-russe lui-même. militaire et policier comme. la formation d'un grand royaume slave sous le sceptre du tsar de Russie. animé d'un ardent amour patriotique pour nos frères slaves. instruits dans les écoles et les universités allemandes. en dehors même des Polonais. bureaucratique. haï du peuple et destructeur de la nation. a réussi à s'infiltrer dans l'âme des patriotes slaves eux-mêmes. Etatisme et anarchie 24/124 . *) [[*) Nous sommes l'ennemi juré du panslavisme autant que du pangermanisme et. en Russie. du moins. ils veulent et croient pouvoir libérer les Slaves du joug germanique. centralisé. lui ont opposé une écoeurante sottise. autrefois. les Slaves des anciens territoires turcs. et dans l'esprit des autres. d'autre moyen d'obtenir leur libération qu'en formant des Etats slaves ou un seul grand Etat slave. à l'exception des Polonais. Elles ne connaissent pas l'histoire. ignorent même ce qui se passe à l'intérieur de la Russie et ont seulement entendu dire qu'envers et contre les Allemands. selon nous d'une importante extrême. une partie de l'alliage. mais l'Allemagne n'a évidemment que faire Bakounine. parfaitement légitime leur fait perdre la tête au point qu'ayant oublié ou ignorant les malheurs qui accablent la Lithuanie. malgré les menées des agents de la Russie qui vont et viennent parmi eux. un objectif éminemment allemand. sinon écrasés par ce pangermanisme abhorré. Ne pouvant concevoir. dans l'esprit des uns.

n'était même pas d'origine slave. Etatisme et anarchie 25/124 . incessante. mais sitôt le danger disparu. nous sommes en présence de deux événements: le soulèvement général des païens slaves. l'Elbe et la Baltique. d'autres peuples. sous une forme encore patriarcale et par conséquent imparfaite. sporadique. les Magyars et surtout par les Allemands. on y trouve associés et le knout tatare. Le pauvre peuple grand-russe et. étaient égaux entre eux. mais inlassable se poursuit la lutte des Slaves de l'Ouest contre les Allemands. A partir de la seconde moitié du Xe siècle. C'est en vain que les Tchèques évoquent leur grand royaume de Moravie et les Serbes celui de Douchan. tout le monde la connaît. Au cours d'une lutte farouche. était incomparablement plus près de l'idée de fraternité humaine et de liberté du Bakounine. les Slaves versèrent beaucoup de sang pour leurs franchises locales. en particulier des Germains. contre les chevaliers et les prêtres teutoniques et la non moins fameuse sédition des serfs polonais contre la domination de la noblesse. Devant un danger commun. c'est-à-dire apte à former un Etat. Il n'y avait pas de liens politiques permanents entre les communautés. battu à plate couture. c'est que pas un peuple slave n'a de lui-même créé d'Etat. fraternel entre tous les peuples slaves. au suprême degré hospitaliers. désignés# |59 suivant le principe électif. nous voyons se dérouler. militaires et policières de l'Allemagne. après que le peuple paysan. Les Slaves étaient un peuple essentiellement pacifique et agricole. l'idée de la fraternité humaine. les Slaves furent en majorité subjugués par les Turcs. ne prirent part à sa fondation qu'avec leur échine. il n'y eut jamais et ne put y avoir d'Etat slave. eut été courbé sous le joug de la noblesse. certes. commence l'histoire de leur vie d'esclaves. des Slaves du Nord-Est contre les Tatares. et la bénédiction de Byzance. aux dépens des peuples asservis. victorieuse cette fois. après lui. Ensuite# |60 jusqu'au XVe siècle. établis entre l'Oder. Au XVe siècle. qui cherchaient à étendre partout leur domination. Mais il existait. Par leur tempérament et leur nature. des Slaves du Sud contre les Turcs. La monarchie-république polonaise s'est formée sous# |58 la double influence germanique et latine. Ce ne sont là que des épisodes éphémères ou de vieilles légendes. Quant à l'histoire de l'Empire russe et de sa fondation. il est indubitable que les Slaves n'ont jamais par eux-mêmes ou de leur propre initiative formé d'Etat. Laissant de côté leur dogme religieux qui. de l'avis de beaucoup d'historiens et d'écrivains polonais (entre autres Mickiewicz). Seuls les peuples conquérants créent l'Etat et ils le créent nécessairement à leur profit. un lien social. sourde. cette ombre d'association politique s'évanouissait. ils étaient fermés aux tendances étatiques qui se manifestèrent de bonne heure chez les Germains. et jouissant tous au même titre des terres de la communauté. les Tatares. la grande révolution des hussites tchèques. mais aussi essentiellement populaire.aujourd'hui de la civilité tatare. par contre. ils concluaient une alliance défensive. Dès le XIe siècle. Et ils n'en ont pas formé parce qu'ils n. laquelle. de plusieurs siècles contre les conquérants. petit-russe. L'esprit militaire qui animait les peuples germaniques leur était étranger. les Slaves ne sont en aucune manière un peuple politique. Lithuanien et polonais. réalisant. Ainsi.ont jamais été un peuple conquérant. ce qui explique que la Bohême devint si tôt membre organique et partie indivisible de l'Empire germanique. de ce fait. On conçoit qu'avec une organisation de ce genre les Slaves se trouvaient sans défense devant les incursions et les conquêtes des peuples guerriers. et. mais aussi héroïque. ni même de prêtres formant une caste à part. histoire tourmentée. par exemple une agression de la part d'un peuple étranger. constatons-le en passant. ils n'avaient parmi eux ni noblesse. et les lumières bureaucratiques. Ainsi. ignorée d'eux. Vivant séparément et en toute indépendance dans leurs communautés administrées selon la coutume patriarcale par les anciens. Ce qui est sûr. En partie exterminés. Le royaume de Bohême ou de Tchéchie fut amalgamé selon les plus pures méthodes en usage chez les Allemands et sous leur influence directe.

L'Etat moderne. étaient les triomphateurs. qui ne Bakounine. Dans le même temps. et pendant deux bons siècles après cette sanglante défaite. laquelle. éclata dans le Nord-Est. Et dans tous ces mouvements. le monde slave de l'Ouest resta inerte. Enfin. à moitié germanisée. et du prolétariat tout entier. les Slaves du Sud traînaient une vie d'esclave sous la domination du peuple magyar ou sous le joug des Turcs. de rapine et de contrainte pour obliger les masses populaires slaves subjuguées à être ce qu'elles exècrent. le foyer de tout le mouvement slave du Sud. muet sous le joug de l'Eglise catholique et du germanisme triomphant. soulèvements et révoltes essentiellement populaires. La Serbie turque est devenue. Dans quelles conditions cette renaissance doit-elle s'accomplir? En suivant l'ancienne voie de l'hégémonie de l'Etat ou la voie de la libération effective de tous les peuples. Pskov et d'autres provinces contre les tsars moscovites. contre la prédominance de Moscou au début du XVIIe siècle. enfin. le passé ne se répète jamais. Ce fut la révolte de la communauté slave contre l'Etat allemand. trouver l'une et l'autre tantôt dans la protection d'un Napoléon. Pour laquelle doivent-ils donc se décider? Selon nous. Au XVIIe siècle. Ne parlons pas de la Pologne. après trois siècles de sommeil. où jusqu'à présent la noblesse est en grande majorité. poser la question. depuis son partage entre trois puissances rapaces. Elle ne s'endormit jamais. après elle. ou seulement en s'insurgeant solidairement avec tout le prolétariat européen. et quoi que puissent faire Murav'ev et Bismarck. Malheureusement pour la Pologne. des policiers et des civilisateurs allemands. mais celle de la noblesse et de l'Etat. tandis que les terres étaient distribuées aux colons venus d'Allemagne. et désormais de bons sujets slaves. ses partis dirigeants. ils croient. ni de l'appui de la milice alliée de l'Assemblée de la terre russe contre le roi de# |61 Pologne.peuple que du dogme catholique et du dogme protestant qui lui succcéda. par suite des trahisons successives de la petite bourgeoisie de Prague. Si sage qu'ait été le jugement du roi Salomon. Mais en revanche. s'est réveillée de nouveau pays purement# |62 slave et elle est devenue le foyer naturel de tout le mouvement slave de l'Ouest. certes. au moyen de la révolution sociale? Tout l'avenir des Slaves dépend du choix qu'ils feront entre ces deux solutions. et avec eux les jésuites. elle aussi. cent ans plus tard. pour eux la plus haïssable. d'une manière générale. obéissant aux vieilles traditions. Sans parler de la lutte farouche que soutinrent au XVIe siècle Novgorod-le Grand. on peut même dire décisive. tantôt dans l'alliance avec les jésuites et les féodaux autrichiens. de quelque joug que ce soit et tout d'abord du joug étatique? Les Slaves doivent-ils et peuvent-ils s'affranchir de la domination étrangère et surtout de la domination germanique. la révolte plus violente encore des paysans de la Volga sous la conduite de Stepan Razin. le XIXe siècle peut être appelé le siècle du réveil général du peuple slave. les boyards moscovites et. c'est la résoudre. auparavant de fidèles sujets allemands. elle se révoltera tant qu'elle n'aura pas reconquis sa liberté. la même aspiration à une société paysanne. Etatisme et anarchie 26/124 . rappelons la célèbre révolte des populations de Petite-Russie et de Lithuanie contre la noblesse polonaise et. elle n'a jamais cessé de combattre. la révolte des Slaves. Les Allemands. les hussites furent définitivement vaincus. Mais notre siècle a vu aussi le réveil des Slaves de l'Ouest et du Sud. nous retrouvons la même haine de l'Etat. n'était pas la liberté du peuple. Près de la moitié de la population tchèque fut massacrée. du moins de tous les peuples européens. les jésuites. et au lieu de rechercher la libération et la rénovation de leur patrie dans la révolution sociale. Mais avec la renaissance des peuples slaves une question se pose d'une importance extrême. la Bohême. En dépit des efforts des politiciens. car depuis l'acte de brigandage qui lui ravit sa liberté. libre et communautaire. nous attirerons l'attention sur le caractère éminemment social et anti-étatique de cette révolution. la sédition non moins célèbre de Puga…ev. ne sont pas décidés à abandonner leur programme national. en recourant à leur tour à la méthode allemande de conquête. au nom des mêmes principes populaires et communautaires.

crime. pour quelques milliers d'oppresseurs. dis-je. Ses jours sont comptés et tous les peuples attendent de son effondrement leur délivrance définitive. autour de lui.# |63 policier et centralisé. aussi longtemps qu'il plaît à ceux-ci de le tolérer.fait que réaliser le vieux concept de domination. la bourgeoisie. parce que la réunion d'organisations et de forces disparates. tout Etat qui ne se contente pas d'exister sur le papier et par la grâce de ses voisins. militaire. si après plusieurs siècles d'esclavage. l'Etat bureaucratique. doit être nécessairement un Etat conquérant. au contraire. des grandes manufactures. propriétés foncières et maisons de commerce. existe. le clergé. uniquement liés par des intérêts. propriétés foncières et maisons de commerce au profit des gros capitaux. vit.# |64Nous avons dit et démontré précédemment que la société ne peut constituer et rester un Etat si elle ne se transforme pas en Etat conquérant. qui absorbera tous les autres. Mais être un Etat conquérant cela signifie qu'on est obligé de tenir en sujétion par la violence beaucoup de millions d'individus d'une nation étrangère. mais au contraire. écrase et engloutit les petits. pour les masses ouvrières misérables. aucun Etat moyen ne peut aujourd'hui avoir d'existence indépendante. étouffer tout ce qui. cet Etat. quand bien même leurs propres intérêts Bakounine. Désormais. si lui-même n'était pas grand et fort? Il ne faut jamais compter sur l'action concertée de plusieurs Etats séparés. à conquérir. c'est-à-dire cette classe qui. Et partout où triomphe la force militaire. de bourreaux et d'exploiteurs du prolétariat. adieu la liberté! Adieu surtout liberté et bien-être pour le peuple travailleur. haïe des peuples et aujourd'hui condamnée par l'histoire? Et pourquoi la feraient-ils? Il n'y a là aucune sorte d'honneur. nous demandons. répondront les étatistes slaves. voire à la force des choses. de martyre. "Mais. sur le terrain économique. voire les moyens capitaux. établissements industriels." Or cette opinion est contraire à la logique et aux enseignements de l'histoire. un grand Etat panslave. voire la classe cultivée. dis-je. en raison de sa propre nature. sur l'action concertée de plusieurs Etats. un Etat slave pourrait-il lutter contre l'énorme puissance du nouvel Empire pangermanique. fussent-elles égales ou mêmes supérieures en nombre à celles de l'adversaire. Cela veut dire qu'il n'y aura pas d'Etats slaves. Au demeurant. Etatisme et anarchie 27/124 .# |65 ou bien qu'il y en aura un seul. un Etat-knout pétersbourgeois. écrase et engloutit les petits et moyens Etats au profit des empires. comme garantie nécessaire de l'indépendance des peuples slaves. il ne faut jamais compter. Les Slaves seraient-ils jaloux de la haine que les Allemands se sont attirée de tous les autres peuples européens? Ou leur plairait-il de jouer au Dieu universel? Au diable donc tous les Slaves et tout leur avenir militaire. la noblesse. opprobre. sont quand même plus faibles que ces dernières. ils devaient apporter à l'humanité de nouvelles chaînes! Et quel en serait l'intérêt pour les Slaves? Quel profit les masses populaires slaves tireraient-elles d'un grand Etat? Des Etats de ce genre offrent un avantage indéniable. car celles-ci sont homogènes et leur mécanisme obéit à une seule pensée. seulement pas pour les millions de prolétaires. souverain. plus ferme et moins complexe. qui aspire nécessairement. la formation de plusieurs Etats purement slaves d'importance moyenne. De là ressort que la formation d'un grand Etat slave aboutirait à un vaste esclavage pour le peuple slave. tout comme le christianisme réalise la forme ultime de la foi théologale ou de la servitude religieuse. un avantage. de bâillon. nous ne voulons pas d'un grand et unique Etat. à une seule volonté. mais pour la minorité privilégiée. La même concurrence qui. a fait son temps. asservir. gravite. qui a trouvé sa dernière expression dans l'Empire pangermanique. malédiction des contemporains et de leurs descendants. Appartient-il aux Slaves de faire à leur tour une réponse haïe des individus. respire. plus les chaînes seront lourdes et les prisons étouffantes. Pour le prolétariat lui-même. indépendant. plus l'Etat sera grand. mais qui veut être un Etat réel. au nom de son érudition patentée et de sa prétendue supériorité intellectuelle se croit destinée à gouverner les masses.

à la France. Ainsi donc. Dans ce cas également. ce moyen présente les pires inconvénients pour les Slaves. de prendre la défense du Danemark menacé par les conquêtes prusso-autrichiennes. Admettons que l'Empire de Pétersbourg vienne à éclater en un grand ou en un petit nombre d'Etats libres et que la Pologne. Etatisme et anarchie 28/124 . etc. la Hollande. l'Angleterre. la Russie et l'Autriche. pourtant personne ne bougea. sur le continent américain. tandis que l'Amérique du Nord n'a pu. Premièrement. voire de l'Autriche était qu'elles prissent parti pour la Pologne contre la Russie. de l'Allemagne ou de la France. prétendons-nous. organisées elles-mêmes en Etats indépendants. Mais la Suisse. est inconcevable tant qu'existera cet immense Empire. et particulièrement à la Suède. mais là encore personne n'intervint. pris séparément. Mais ne pourrait-on opposer à la centralisation pangermanique une Fédération panslave. au-delà des intérêts et des passions. en 1870. de puissant Etat centralisé dans le genre de la Russie. dans leur propre intérêt. la Serbie. devint une menace pour tout le monde que les puissances comprirent qu'elles auraient dû agir. mais il était trop tard. une vaste confédération# |67 slave. dans son voisinage. rester une confédération que parce que. En 1863. peu s'en ait fallu.. 50 millions et demi d'Allemands (y compris évidemment# |68 les 9 millions d'Allemands d'Autriche). voire des moyens Etats slaves qui formeraient cette confédération. s'opposer# |66 à ce que les troupes prusso-allemandes victorieuses n'envahissent la France jusqu'aux portes de Paris et. admettons que le rêve des patriotes allemands s'accomplisse et qu'entrent dans l'Empire germanique la partie flamande de la Belgique. et ce n'est que lorsque l'hégémonie allemande. Dès lors. la Bulgarie. Enfin. pour la simple raison que la supériorité militaire sera toujours du côté de l'Etat centralisé. nouvellement créée. sur le continent européen. la Suisse allemande. ce qui les empêche de voir. comme les simples mortels. c'est-à-dire au joug impérial de Saint-Pétersbourg? Non seulement ce ne serait pas un bon moyen. pour la plupart. un intérêt plus évident encore commandait à l'Angleterre. Sous tous les autres rapports. dans le genre de ceux de l'Amérique du Nord ou de la Suisse? A cette question également nous devons répondre négativement. ne serait capable de résister à une attaque de l'Empire pangermanique. c'est-à-dire une confédération d'Etats slaves souverains ou associés. ce qu'exige par-dessus tout leur propre situation. jusqu'à présent. la grande République n'a pas. il y a. Certes. sinon à la Russie. de l'Angleterre. Ainsi. auraient dû. mais il est même probable que ce moyen ne suffirait pas. Les gouvernants. sont. mais elle ne peut créer de force militaire nationale par le fait même qu'elle est une confédération. car il aurait nécessairement pour effet de les jeter en servitude sous le knout panrusse. Or. la Bohême. de nouveau personne ne broncha. une confédération de ce genre ne pourrait se former que si l'Empire russe s'écroulait et se dissociait en un certain nombre d'Etats séparés ou rattachés les uns aux autres par de simples liens fédéraux. tend manifestement aujourd'hui à la centralisation. l'abolition de l'hégémonie allemande et l'assujettissement des Allemands au joug panslave. la totalité du Danemark et même la Bakounine. l'intérêt de la France. en réalité prusso-allemandes. sans parler des petits Etats nordiques. mais sur ses propres forces et celles-ci doivent au moins être égales aux forces de l'adversaire. aucun Etat slave. une force nationale requiert nécessairement un Etat centralisé. de la Suède. en raison précisément du développement de ses forces nationales et militaires.réclameraient cette action. car le respect de la souveraineté et de la liberté des petits. jusqu'au Midi. forment avec ces nouveaux Etats russes. On nous citera l'exemple de la Suisse et des Etats-Unis d'Amérique. Une confédération d'Etats peut jusqu'à un certain point garantir la liberté bourgeoise. pour s'opposer sur le terrain politique ou national au pangermanisme triomphant. Mais serait-ce au moins un bon moyen pour atteindre le but. il ne faut pas compter sur l'intelligence gouvernementale des pays voisins. atteints de cécité. à savoir. il ne reste qu'un moyen: former un Etat panslave. En 1864. cette confédération ne serait pas en mesure de lutter contre la centralisation pangermanique.

comme tout ce qui est réel et sans danger. de penser et d'agir. forment une population légèrement supérieure à 15 millions d'individus. dans tous les pays du monde. plus mortel pour le peuple que de faire du pseudo-principe de la nationalité l'idéal de toutes les aspirations populaires. de se battre magnifiquement. pour les discipliner faut-il les tenir sous la trique. dans le passé. De plus. ponctuels. Etatisme et anarchie 29/124 . fondées. Et après? Il y aurait tout au plus en Europe 66 millions d'Allemands et on compte environ 90 millions de Slaves. et que le temps est proche de l'émancipation complète des masses prolétaires et de leur libre organisation sociale. sans aucune ingérence gouvernementale. d'ailleurs très# |70 logiquement et nécessairement. ils doivent la chercher en dehors de l'Etat. tandis que les Slaves non seulement n'ont pas cette passion. mais un fait historique. de sentir. la passion de l'ordre et de la discipline nationale. par-delà les anciennes frontières étatiques et quelles que soient les différences de race. Sous le rapport du nombre. faisait leur faiblesse. mais aussi dans le soulèvement du peuple entier contre toute forme d'Etat. mais bien que la population slave dépasse de presque un tiers la population allemande. le principe même de la centralisation étatique jusqu'à l'absurde. les Allemands sont un peuple sérieux et laborieux. des hommes sincèrement désireux de libérer le peuple slave du joug séculaire. un fait qui a le droit indubitable. au contraire. Malgré l'énorme développement des Etats modernes et en raison même de cette évolution irréversible qui a poussé. ensemble. pour les Slaves. et surtout quand leurs chefs l'exigent. non par de vains efforts pour assujettir à leur tour les Allemands à leur domination et les transformer en esclaves de leur Etat slave. cette manière d'être qui forment précisément l'essence de la nationalité. autrement dit dans la révolution sociale. sa manière de vivre. englobant tous les peuples. mais seulement en les appelant à la liberté et à la fraternité universelle sur les ruines de tous les Etats actuels. le produit de toute une époque historique et de l'ensemble des Bakounine. non seulement dans la lutte contre l'Etat allemand. les Slaves sont donc plus forts que les Allemands. de se voir admis par tout le monde.Suède avec la Norvège qui. Les Slaves pourront s'affranchir. coquets. est capable de les abolir. ce qui ne les empêche pas. économiques. toutes les races. fait aujourd'hui leur force. ils sont instruits. Sa liberté consiste en ceci qu'il est bien dressé et qu'il s'incline volontiers devant tout ce qui représente l'autorité. et c'est ce caractère. il saute aux yeux que les jours des Etats et de ladite centralisation sont comptés. alors que tout Allemand s'y soumet librement et avec conviction. Les précurseurs slaves doivent enfin comprendre que le temps est passé où l'on pouvait jouer innocemment à la philologie slave et que rien n'est plus absurde et en même temps plus néfaste. de s'exprimer.telle est la tâche. Au surplus. par instinct et par tradition. Mais les Etats ne s'écroulent pas d'eux- mêmes. au moyen de libres associations populaires. à savoir leur incapacité à former un Etat. Chaque nation. Pourquoi? Parce que les Allemands ont dans le sang. Dès lors est-il imaginable que les Slaves puissent se mesurer avec eux sur le terrain de l'organisation étatique! Les Allemands cherchent dans l'Etat leur vie et leur liberté. prévoyants. économes. ils pourront détruire l'Etat allemand qu'ils abhorrent. quand il le faut. a son caractère. Organiser les forces populaires pour accomplir cette révolution . La nationalité n'est pas un principe commun à l'humanité tout entière. sur le travail producteur. Leur émancipation. l'Etat est un tombeau. aussi bien. d'un bout à l'autre humanisé et accompli solidairement dans ses aspects les plus divers. constitue leur droit à l'avenir et donne un sens à tous leurs mouvements nationaux actuels. mais obéissent à des sentiments diamétralement opposés. nous prétendons qu'un Etat panslave ne pourrait jamais égaler en puissance ni en force nationale et militaire réelle l'Empire pangermanique. voire chaque petite nation. limité à une contrée. l'unique tâche. leur organisation militaire et administrative est portée au plus haut degré de la# |69 perfection. de bas en haut. Ces précurseurs doivent comprendre que ce qui. ce qu'aucun autre peuple n'atteindra jamais. seule la révolution sociale.

l'idéal dominateur et au suprême degré conquérant. En cela réside tout le droit dit national. Français. les hussites furent écrasés. d'abord. de son individualité. Les idéaux qui dominèrent à différentes époques de l'histoire furent d'ordre divers. mit de nouveau la France au premier rang. Mais la révolte religieuse qui. Il en est de même pour les Slaves. de sa nationalité. et de la révolte religieuse. plus la nationalité de l'un et l'individualité de l'autre prennent de relief et de sens.Allemands. commun à l'humanité entière. chacune dans sa sphère et à cause même de cela. Cette tendance était surtout représentée par la France et l'Allemagne. Au contraire. à développer la pensée libre dans ce pays. hollandais. et la ou les nations. et par cela même contraire à la liberté et au bien-être des peuples . le plus systématique et le plus savant. de la religion et de l'Eglise catholiques et les nations qui. par l'Angleterre et. comme avant eux l'avaient été les Albigeois.et par ailleurs entièrement inféodée à l'Etat. alors. et dans une certaine mesure Polonais . En France. étranger et par là même opposé au problème et à la cause de l'humanité tout entière.moins humain que divin. qui se découvrent la vocation.conditions d'existence du peuple. suisse et scandinave. engendra dans l'humanité civilisée deux tendances fondamentales: une tendance économique libéralo-bourgeoise dirigée. des nations de premier ordre. par la suite. les partisans de la Réforme furent écrasés par le catholicisme triomphant. par essence bourgeoise et protestante - un alliage provenant toutefois d'une fraction de la noblesse catholique . elle perdit très vite son caractère de révolte. incompatible avec le tempérament allemand. A toutes les époques de l'histoire. C'est alors que la Réforme vint donner une impulsion nouvelle aux peuples allemands. aux Etats-Unis. ces partisans créèrent une nouvelle civilisation. l'autre. Ils resteront dans cet état de nullité et de misère extrême tant qu'ils continueront à ne s'intéresser qu'à leur slavianisme étroit. Chaque peuple. c'est-à-dire assez de compréhension. par l'Angleterre et l'Amérique. d'un idéal universel. les Français et. autrichienne d'abord. Ainsi. et prit l'aspect d'une paisible réforme nationale qui servit aussitôt de fondement au despotisme étatique le plus méthodique. Mais si un peuple ou un individu ont cette forme d'existence et ne peuvent en avoir d'autre. tout# |73 d'abord. bon gré mal gré. Après une lutte héroïque. anglais. auparavant. En Allemagne. par essence anti-étatique. les Hollandais et les Allemands. L'époque qui suivit fut celle de la Renaissance des arts et des lettres. L'idéal de la Renaissance. moins ils pensent à eux. français. en Hollande. il# |71 ne s'ensuit pas qu'ils aient le droit ou qu'il y ait intérêt pour eux de faire. plus tard. après une longue et sanglante lutte. Ainsi donc. prussienne ensuite. l'un. mais de caractère économique libéralo-bourgeois. et une tendance despotique. en Angleterre et. mais d'ordre strictement politique. le mouvement religieux que déclencha la Réforme et qui gagna la quasi-totalité de l'Europe au XVIe siècle. la première place à nos hussites slaves. au XVe siècle. des questions de principe et qu'ils doivent traîner ce boulet toute leur vie. à un degré moindre. ils ne conquerront leur place légitime dans l'histoire et dans la libre fraternité des nations que lorsqu'ils seront animés. deviennent par excellence des nations historiques. Elle créa un nouvel idéal. cet idéal portait en lui une contradiction insoluble et. plus ils s'imprègnent de la substance commune à l'humanité tout entière. de même que chaque individu. est. qui contribua. ce qu'il est et il a le droit indiscutable d'être lui-même. Espagnols. se sentirent les plus disposées et les plus aptes# |72 à se vouer à cet idéal .furent. La Grande Révolution. idéal de liberté complète de l'individu. donna. un idéal commun à l'humanité tout entière domine tous les autres idéaux d'un caractère plus particulier et exclusivement national. Bakounine. dès lors. dans une large mesure. qui dura un siècle. Etatisme et anarchie 30/124 . il y eut l'idéal . commun à l'humanité entière. avec les autres peuples. les Anglais. mit. égoïste et en même temps abstrait. ensuite. qui illustra la fin du XVIIIe siècle. Et en tant que Slaves. de passion et d'énergie pour se consacrer entièrement à cet idéal commun. Par contre. sans remonter trop loin. au premier plan les Italiens. avait entraîné le midi de la France.

gouvernementale ou administrative. Gambetta. des profondeurs du prolétariat. ainsi que de la nature de sa participation. Ainsi la Révolution française engendra à son tour deux tendances fondamentales. attendu que le prolétariat de l'Autriche est composé des races les plus diverses: Magyars. et que. aux masses misérables. voire l'importance de chaque nation. au prolétariat. s'est enfin cristallisé un courant essentiellement nouveau visant à l'abolition de toute exploitation et de toute oppression politique ou juridique. doivent. ils doivent chercher une solution pratique à leurs problèmes en dehors de l'Etat dit national.était irréalisable.# |74La première de ces deux tendances s'efforce aujourd'hui sous la conduite de M. de se ranger sous la bannière pangermanique et déclarant catégoriquement que les travailleurs du monde entier sont leurs frères et qu'ils n'admettent pas d'autre camp que le camp du prolétariat internationalement solidaire de tous les pays. au nom de celle-ci. la dictature militaire à peine voilée sous d'innocentes formes constitutionnelles. sur cette exploitation du labeur du peuple. à savoir. gouverne déjà en maître l'Allemagne prussienne. un seul idéal: l'émancipation totale et définitive du prolétariat de l'exploitation économique et du joug de l'Etat. avec la même passion. Roumains. toutes deux veulent. qui aspirent à leur liberté. refusant. la moins dommageable. l'autre. ce qui veut dire que les Slaves. c'est-à-dire réduire le prolétariat à l'esclavage. terrifiante et que la situation# |75 réelle. en 1868. l'Etat. disons même. le prolétariat slave doit entrer en masse dans l'Association internationale des Travailleurs. ils estimaient avec raison qu'ils ne peuvent. De sorte qu'à l'heure actuelle il n'existe pour tous les pays du monde civilisé qu'un seul problème universel. c'est-à-dire franchement étatique. autrement dit la liberté dans l'Etat est un leurre. bureaucratique et policier. dirigée par le prince de Bismarck.# |76Encore quelques pas dans cette direction et les travailleurs autrichiens comprendront que l'émancipation du prolétariat est absolument impossible dans Bakounine. Etatisme et anarchie 31/124 . ou plus exactement. la moins néfaste au peuple. malgré les exhortations des patriotes autrichiens et souabes. pour cette raison. puis du prolétariat de tous les autres pays d'Europe. que les Slaves ne devront rechercher et ne pourront conquérir leur droit et leur place dans l'histoire et dans l'alliance fraternelle des peuples que par la révolution sociale? Mais la révolution sociale ne peut être le fait d'un seul peuple. tout d'abord français et autrichien. Une tendance veut. Contre ces tendances étatiques. lier leurs aspirations et l'organisation de leurs forces nationales aux aspirations et à l'organisation des forces nationales de tous les autres pays. Tel est le programme de la révolution sociale. en lutte continuelle et en même temps indissolubles. cette révolution est internationale. édifier une république démocratique. Il est bien évident que ce problème ne sera pas résolu sans une lutte sanglante. arborer aucun drapeau national. cherche à fonder sur elle le despotisme monarchique. en même temps. dès lors. opposées l'une à l'autre. par nature. N'est-il pas clair. la même obstination. plus logique. fonder ou consolider un Etat fort. en tant qu'ouvriers autrichiens. républicaines ou néo-monarchiques axées sur l'oppression du peuple et engendrées de 1789 à 1793 par la Grande Révolution bourgeoise. Il est difficile de dire laquelle de ces deux tendances est la plus favorable. de s'emparer du pouvoir en France. La seconde. c'est-à-dire l'abolition de toutes les classes au moyen de l'égalisation économique de tous les biens et de la destruction de leur dernier rempart. les ouvriers de Vienne. dépendra de l'orientation et de la part qu'elle prendra dans cette lutte. car la liberté politique sans l'égalité économique. l'Etat centralisé. nécessairement associées dans la poursuite d'un même objectif: l'exploitation systématique du prolétariat misérable au profit d'une minorité de possédants dont le nombre diminue peu à peu. mais qui s'enrichit de plus en plus. surtout Slaves et Allemands. Nous avons déjà eu l'occasion de rappeler l'admirable manifestation de fraternité internationale que firent. Italiens.

quelque Etat que ce soit et que la première condition de cette émancipation est
la destruction de tout Etat; or, cette destruction n'est possible que par
l'action concertée du prolétariat de tous les pays, dont la première forme
d'organisation sur le terrain économique est précisément le but de l'Association
internationale des Travailleurs.
En le comprenant, les travailleurs allemands d'Autriche se feraient les
promoteurs non seulement de leur propre émancipation, mais en même temps de
celle de toutes les masses populaires non allemandes de l'Empire d'Autriche, y
compris, bien entendu, la totalité des Slaves, auxquels nous serions les
premiers à recommander d'entrer avec eux dans une alliance qui aurait pour fin
la destruction de l'Etat, c'est-à-dire de la prison nationale, et la fondation
d'un nouveau monde ouvrier international basé sur l'égalité et la liberté
pleines et entières.
Mais les travailleurs autrichiens n'ont pas fait ces premiers pas
indispensables et ils ne les feront pas, car ils seraient arrêtés net, dès le
premier pas, par la propagande germano-patriotique de M. Liebknecht et autres
démocrates socialistes qui se sont rendus avec lui à Vienne, ce me semble, en
juillet 1868, dans le but justement de détourner le sûr instinct social des
travailleurs autrichiens de la révolution internationale et de l'aiguiller vers
l'agitation politique en faveur d'un Etat unifié, qualifié par eux d'Etat
populaire, évidemment pangermanique - en un mot, pour la réalisation de l'idéal
patriotique du prince de Bismarck, mais sur le terrain socialiste démocrate et
au moyen de la propagande nationale dite légale.#
|77Dans cette voie, non seulement les Slaves, mais même les travailleurs
allemands ne doivent pas s'engager par la simple raison que l'Etat, dût-on
l'appeler dix fois national et le décorer des attributs les plus démocratiques,
serait nécessairement une prison; quant aux Slaves, il leur est encore moins
possible de suivre cette voie, car ce serait se mettre volontairement sous le
joug allemand, et cela soulève le coeur du Slave. Dans ces conditions, nous nous
garderons bien d'inciter nos frères d'origine à entrer dans les rangs du Parti
de la démocratie socialiste des travailleurs allemands, à la tête duquel se
trouvent avant tout, sous les espèces d'un duumvirat investi de pouvoirs
dictatoriaux, MM. Marx et Engels, et derrière eux, ou au-dessous d'eux, MM.
Bebel, Liebknecht et quelques Juifs préposés aux besognes littéraires; nous nous
emploierons au contraire de toutes nos forces à détourner le prolétariat slave
d'une alliance avec ce parti, nullement populaire, mais par sa tendance, ses
buts et ses moyens purement bourgeois et, au surplus, exclusivement allemand,
c'est-à-dire mortel pour les Slaves.
Or plus le prolétariat slave doit repousser avec énergie, pour son propre
salut, non seulement une alliance, mais même tout rapprochement avec ce parti -
nous ne voulons pas dire avec les ouvriers qui sont dans ce parti, mais avec son
organisation et surtout avec ses chefs qui sont partout et toujours des
bourgeois - plus il doit, pour ce même salut, se rapprocher et se lier
étroitement avec l'Association internationale des Travailleurs. Le Parti des
démocrates socialistes allemands ne doit pas être confondu avec
l'Internationale. Car le programme politico-patriotique# |78 de ce parti non
seulement n'a presque rien de commun avec le programme de l'Internationale, mais
il en prend littéralement le contre-pied. Certes, au Congrès truqué de La Haye,
les marxistes tentèrent d'imposer leur programme à l'ensemble de
l'Internationale. Mais cette tentative souleva une protestation d'une telle
ampleur de l'Italie, de l'Espagne, et dans une certaine mesure de la Suisse, de
la France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Angleterre, voire des Etats-
Unis, que le monde entier put se rendre compte que personne ne voulait du
programme allemand, en dehors des Allemands eux-mêmes. Mais le temps viendra où,
sans aucun doute, le prolétariat allemand lui-même, comprenant mieux ses
intérêts propres, inséparables de ceux du prolétariat de tous les autres pays,
et la funeste orientation du programme qu'on lui a imposé, mais qu'il n'a
nullement élaboré, le repoussera et le laissera à ses dirigeants bourgeois, à
ses Führer.
Quant au prolétariat slave, disons-nous, il doit, pour s'émanciper du joug

Bakounine, Etatisme et anarchie 32/124

écrasant qui l'opprime, entrer en masse dans l'Internationale, former des
sections de fabrique, d'industrie artisanale et de village et les grouper dans
des Fédérations régionales et au besoin dans une Fédération nationale slave.
Dans le cadre de l'Internationale, laquelle libère chacun de nous de la patrie
de l'Etat, les travailleurs slaves doivent et peuvent, sans le moindre danger
pour leur indépendance, se rencontrer fraternellement avec les travailleurs
allemands, mais une alliance avec eux sur un autre terrain est absolument
impossible.
Telle est la seule voie que les Slaves ont devant eux pour s'émanciper. Mais
celle qu'emprunte aujourd'hui l'immense majorité de la jeunesse slave de l'Ouest
et du Sud, sous la conduite de ses doctes# |79 patriotes plus ou moins dignes de
ce nom, est exclusivement étatique et fatale pour les masses populaires.
Prenons l'exemple de la Serbie turque ou plus exactement de la principauté
de Serbie, unique région en dehors de la Russie, avec le Monténégro, où
l'élément slave a pu obtenir une existence politique plus ou moins indépendante.
Le peuple serbe a versé beaucoup de sang pour se libérer du joug turc; mais
à peine libéré des Turcs, on l'attela à un nouvel Etat, appelé cette fois
principauté de Serbie, dont le joug en réalité fut pour le moins aussi lourd que
celui des Turcs. Or, dès que cette portion du territoire serbe eut reçu la
forme, la structure, les lois, les institutions d'un Etat plus ou moins
régulier, la vie et l'énergie nationales, qui avaient soutenu la lutte héroïque
dirigée contre les Turcs et permis de remporter la victoire définitive,
semblèrent brusquement se figer. Le peuple, certes, ignorant et profondément
misérable, mais énergique et passionné et par nature attaché à la liberté, se
transforma soudain en un troupeau muet et apparemment sans vie abandonné au
brigandage et au despotisme bureaucratiques.
En Serbie turque, il n'y a pas de noblesse ni de très grands propriétaires
fonciers, il n'y a pas d'industriels ni de marchands extrêmement riches; par
contre, une nouvelle aristocratie bureaucratique s'y est formée, composée
d'hommes jeunes qui, en majeure partie, ont fait leurs études, aux frais de
l'Etat, à Odessa, à Moscou, à Pétersbourg, à Vienne, en Allemagne, en Suisse, à
Paris. Tant qu'ils sont jeunes et n'ont pas encore eu le temps de se corrompre
au service de l'Etat, ces hommes se# |80 distinguent, pour la plupart, par un
ardent patriotisme, un profond amour du peuple, un libéralisme relativement
sincère et même, les derniers temps, par des idées démocratiques et socialistes.
Mais à peine entrés dans l'administration, l'inflexible logique de leur
condition et autres impérieuses raisons dictées par certaines considérations
d'ordre hiérarchique et d'intérêt politique prennent le dessus; et les jeunes
patriotes deviennent de la tête aux pieds des fonctionnaires, tout en
continuant, hélas! d'être et des patriotes et des libéraux. Mais on sait bien ce
qu'est un fonctionnaire libéral; il est incomparablement pire qu'un simple et
loyal fonctionnaire du knout.
Au surplus, les exigences d'une certaine situation sont toujours plus fortes
que les sentiments, les arrière-pensées et les bonnes intentions. De retour au
pays, les jeunes Serbes, qui ont reçu leur instruction à l'étranger, doivent, en
raison de leur culture, voire surtout des obligations contractées envers le
gouvernement, aux frais duquel la plupart ont fait leurs études hors des
frontières, et aussi parce qu'il leur est absolument impossible de se procurer
d'autres moyens d'existence, se faire fonctionnaires, s'intégrer dans l'unique
aristocratie du pays et faire partie de la classe bureaucratique. Une fois
intégrés dans cette classe, ils deviennent bon gré mal gré des ennemis du
peuple. Peut-être voudraient-ils, et c'est sans doute vrai, surtout au début,
affranchir le peuple ou, tout au moins, améliorer sa situation, mais ils sont
contraints de l'opprimer et de le dépouiller. Il suffit de passer deux ou trois
années dans cette ambiance pour s'y adapter et, finalement, l'accepter, fût-ce
au prix d'un quelconque mensonge libéral, voire même démocratico-doctrinaire; et
notre temps est riche en mensonges de ce genre. Une fois résignés à cette
inexorable nécessité,# |81 contre laquelle ils n'ont pas la force de s'insurger,
ils deviennent alors de fieffés coquins et des coquins d'autant plus dangereux
pour le peuple que leurs déclarations publiques sont libérales et démocratiques.

Bakounine, Etatisme et anarchie 33/124

Alors ceux d'entre eux qui, plus adroits ou plus rusés, réussissent à
acquérir, dans le microscopique gouvernement de la microscopique principauté,
une certaine influence se mettent aussitôt à se vendre à tout venant: dans le
pays, au prince régnant ou à un quelconque prétendant au trône (le fait de
renverser un prince pour le remplacer par un autre dans la principauté de Serbie
s'appelle révolution) ; ou encore, et parfois en même temps, aux gouvernements
des grandes puissances protectrices: la Russie, l'Autriche, la Turquie et
maintenant l'Allemagne qui, à l'Est, comme partout ailleurs, a pris la place de
la France, ou même fréquemment à tous à la fois.
On peut s'imaginer combien la vie du peuple est libre et aisée dans cet
Etat; et pourtant il ne faut pas oublier que la principauté de Serbie est un
Etat constitutionnel où toutes les lois sont sous la protection de la
Skoupchtina, élue par le peuple.
D'autres Serbes se consolent à l'idée que cette situation, au fond
provisoire, constitue, à l'heure qu'il est, un mal inévitable, mais qu'elle
changera à coup sûr dès que la petite principauté, après avoir élargi ses
frontières et récupéré tous les territoires serbes, d'aucuns disent même tous
les territoires yougoslaves, rétablira dans toute son ampleur le royaume de
Douchan. Alors, ajoutent-ils, commencera pour le peuple une ère de pleine
liberté et de bonheur.#
|82En effet, parmi les Serbes, il y a des gens qui jusqu'à présent le croient
très naïvement.
Oui, ils s'imaginent que lorsque cet Etat aura agrandi son territoire et que
le nombre de ses habitants aura doublé, triplé, décuplé, il prendra un caractère
plus populaire; et ses institutions, l'ensemble de ses conditions d'existence,
ses actes gouvernementaux seront moins opposés aux intérêts et à tous les
instincts du peuple. Mais sur quoi se fonde cet espoir ou cette hypothèse? Sur
la théorie? Mais du point de vue théorique, il semble, au contraire, évident que
plus un Etat s'étend, plus son organisme devient complexe et par cela même
étranger au peuple; en conséquence, plus ses intérêts s'opposent à ceux des
masses populaires, plus le joug qu'il fait peser sur elles est écrasant, plus le
peuple est dans l'impossibilité d'exercer un contrôle sur lui, plus
l'administration du pays s'éloigne de la gestion par le peuple lui-même.
Ou bien fondent-ils leurs attentes sur l'expérience pratique d'autres pays?
En réponse, il suffit de montrer la Russie, l'Autriche, la Prusse agrandie, la
France, l'Angleterre, l'Italie, voire les Etats-Unis d'Amérique, où toutes les
affaires sont conduites par une classe essentiellement bourgeoise composée
d'hommes dits politiques ou d'affairistes politiques, tandis que les masses
prolétaires sont presque aussi opprimées et terrorisées que dans les Etats
monarchiques.
Certes, il se trouvera des Serbes très savants pour objecter qu'il ne s'agit
nullement des masses populaires - qui, elles, ont et auront toujours pour
mission, par un travail manuel et grossier, de nourrir, de vêtir et d'une
manière générale de faire vivre la fleur de la civilisation nationale, qui
représente# |83 vraiment le pays - mais seulement des classes cultivées, plus ou
moins possédantes ou privilégiées.
Le malheur est que ces classes dites cultivées, la noblesse, la bourgeoisie,
qui effectivement furent autrefois prospères et à la tête d'une civilisation
vivante et progressive dans l'Europe entière, sont aujourd'hui, tombées par
excès de graisse et par couardise, dans le crétinisme et la platitude; et si
elles représentent encore quelque chose, cela ne peut être que les traits les
plus néfastes et les plus odieux de la nature humaine. Nous constatons que ces
classes, dans un pays si hautement cultivé que la France, n'ont même pas été
capables de défendre l'indépendance de leur patrie contre les Allemands. Nous
avons constaté et nous constatons qu'en Allemagne même ces classes ne sont aptes
qu'à être de bons sujets et de fidèles laquais de Sa Majesté.
Nous constatons enfin que, dans la Serbie turque, ces classes n'existent
même pas; n'existe que la classe bureaucratique. Ainsi donc, l'Etat serbe
opprimera le peuple uniquement pour que ses fonctionnaires puissent vivre plus
grassement.

Bakounine, Etatisme et anarchie 34/124

Avant tout. Les Slaves sont séduits par l'exemple du Piémont. accepta de lui. qui a su. tout bonnement dépouillée et aujourd'hui. qui alors était encore sous la domination de l'Autriche. le même qui. on peut dire. Son premier geste. Or l'Italie s'est libérée elle-même grâce aux innombrables et héroïques sacrifices qu'elle n'a cessé de consentir pendant un demi-siècle. ministre de Victor-Emmanuel. livra aux bourreaux autrichiens et piémontais ses compagnons de complot. Que fit donc le royaume du Piémont? Que fit le roi Charles-Albert. Et tout seul. Toute la bourgeoisie italienne les suivit. mais il haïssait la révolution autant qu'il la craignait. dans toutes les villes d'Italie. lassante et vaine. haï de tous ses sujets. en dehors de Victor-Emmanuel et contre la volonté de Napoléon III. au moment même où il quittait Gênes. une fois les travaux des champs terminés. encore prince héritier (1821). et nul n'aurait plus intérêt que les Serbes à étudier en détail l'histoire moderne de l'Italie. prévint le gouvernement napolitain du danger qui le menaçait. la révolution dans toute l'Italie. C'est ainsi que les rois et les Etats émancipent leurs sujets. disent-ils. quand Garibaldi opéra son fameux débarquement en Sicile. il se trouva une phalange d'hommes jeunes et audacieux pour lever l'étendard de la révolte. voire de l'Autriche. d'une guerre qui ne vient pas. par ses manoeuvres et Bakounine. Et pendant trente ans qu'a fait son administration pour cette malheureuse Italie? Elle l'a ruinée. le comte de Cavour. après quoi les Autrichiens n'eurent pas de peine à venir à bout de ses troupes. la principauté peut devenir le foyer et le point de départ d'un soulèvement général des Slaves. de sorte que la vie des patriotes serbes se consume dans l'attente. fut de paralyser. grâce à vingt années d'efforts de Mazzini. la tolèrent néanmoins comme un moyen ou un instrument nécessaire à l'émancipation des Serbes soumis encore au joug de la Turquie. Grande était son envie de mettre la main sur l'Italie. père de Victor-Emmanuel. Victor- Emmanuel. sans aide militaire d'aucune sorte. mais encore. en 1848. en 1848. Un des moyens employés par le gouvernement serbe pour calmer l'ardeur patriotique de sa jeunesse consiste à promettre périodiquement de déclarer la guerre à la Turquie. bien entendu. des manoeuvres et des intrigues. vient opportunément empêcher la déclaration de guerre promise. c'est plutôt Louis Napoléon. La principauté de Serbie non seulement n'est pas capable de libérer les peuples yougoslaves. empereur des Français.# |85Son fils. D'autres. elle doit son indépendance politique à quarante années d'efforts incessants et irrésistibles de son grand citoyen. par des promesses. En 1860. C'est le calomnier odieusement. et surtout elle s'est unifiée elle-même. quand le peuple insurgé convia de nouveau le monde européen aux fêtes de la révolution. le peuple entier se souleva. une quelconque note diplomatique d'une des puissances protectrices. l'une et l'autre. haïssant de toute leur âme l'organisation actuelle de la principauté de Serbie. un# |86 obstacle imprévu. serbes et non serbes. tantôt le printemps prochain. A un certain moment. Mais l'Italie s'est libérée par ses propres moyens. après quoi. Et dans le royaume de Lombardie-Vénétie. il est vrai sans beaucoup de gratitude. s'agitent et chaque été et chaque hiver se préparent au combat. mais glorieuse de l'action patriotique clandestine. Mais lorsque Garibaldi eut libéré et la Sicile et la totalité du royaume napolitain. de l'extrême Sud à l'extrême Nord. Si quelqu'un a droit au nom de libérateur de l'Italie. C'est encore une de ces illusions mortelles qu'on doit à tout prix détruire dans le propre intérêt de ces derniers. tantôt l'automne suivant. Victor-Emmanuel. lequel aurait soi-disant libéré et unifié# |84 l'Italie entière. Etatisme et anarchie 35/124 . En effet. Il paralysa donc la révolution. a reçu le nom de libérateur et de rassembleur des terres italiennes. et les jeunes y croient. la force et l'élan du peuple. il chassa les régiments autrichiens de Milan et de la Vénétie. ressusciter et ensuite éduquer la jeunesse italienne dans la cause périlleuse. la déclaration est renvoyée à six mois ou à un an. Guiseppe Mazzini. son despotisme fait presque regretter les Bourbons qu'on a chassés. lequel avait été ourdi pour libérer l'Italie.

Grâce au ciel. Etatisme et anarchie 36/124 . C'est un fait très regrettable. tend naturellement et irrésistiblement au même but que le prolétariat de tous les autres pays: l'émancipation économique. la faim. leurs frères par la condition sociale. avec tous les avantages économiques possibles au détriment des capitalistes et des possédants et au profit du prolétariat. or.et sous ce terme nous entendons toujours et surtout le prolétariat. qui manque encore Bakounine. compte tenu de notre expérience et de nos souvenirs de 1848. lui aussi en a donné la preuve en 1848. c'est-à-dire une immense prison allemande. il y a en Bohême autant de partis politiques que dans n'importe quel autre Etat slave. le# |88 voudrait-elle. du moins au début. la question mondiale de notre temps. les Monténégrins et les Serbes de Bosnie en font de même. Mais les jeunes patriotes serbes ne doivent pas trop miser sur cette foi. mais par contre foncièrement populaire. à franchement parler. elle les dissocie et les condamne positivement à l'impuissance. le gouvernement central de Vienne traite la Bohême comme un simple province qui ne jouit même pas des privilèges accordés à la Galicie. vraiment niais et apathique s'il restait étranger à cette aspiration qui constitue la seule question. de la liberté. de l'égalité. gagnés par l'exemple des travailleurs allemands. qui leur promet un Etat. Les travailleurs slaves sont placés devant cette double alternative: ou bien. nous avons la preuve incontestable du vif intérêt que le prolétariat slave de l'Ouest accorde à la question sociale. ce qui est le plus probable. mais très naturel aussi. et ce qui. le sens de la justice. Les Bulgares. sont enrôlés dans un parti dont le but évident et hautement proclamé est de former un Etat pangermanique. La jeunesse tchèque ne voudra pas faire ce genre de compliment à son peuple et. ou encore. ce sont ses liens de sang avec ce peuple et sa façon vraiment fraternelle de se comporter vis-à-vis de lui. le seul moyen de salut. Dans ses veines coule le sang hussite. certes.# |87Le peuple paysan de Bohême représente un des plus beaux types slaves. les Croates. mais ils ne veulent pas entendre parler du royaume serbe de Douchan. si bien que pratiquement les travailleurs slaves. Jusqu'à présent le prolétariat et la paysannerie aiment la jeunesse universitaire et ont foi en elle. où la population slave est mêlée à la population allemande. que celui-ci ne le justifierait pas. Il serait un peuple déshérité à l'extrême par la nature et abêti par l'histoire ou. entraînés par leur instinct révolutionnaire socialiste. allemand. il n'existe pour ainsi dire pas d'autres associations ouvrières en dehors de celles qui acceptent le programme des démocrates socialistes d'Allemagne. par exemple. la misère et par les oppressions de toutes sortes. entraînés par la propagande patriotique de leurs vénérables et illustres chefs et par l'ardeur de la jeunesse. Pour tous ces pays. selon nous. mais en aucun cas la guerre nationale.ses intrigues. les travailleurs slaves prennent la part la plus active à toutes les manifestations d'ordre général du prolétariat. Le prolétariat tchèque des villes ne le cède pas en énergie et en dévouement sublime au paysan. la question essentielle. Au demeurant. . De toutes les villes d'Autriche. c'est la révolution sociale. ou bien. sont prêts à reconnaître les Serbes comme frères. constitue une des qualités les plus enviables de la jeunesse universitaire de Bohême. la révolution sociale. ce maudit esprit allemand de politicaillerie et de centralisation étatique a si bien pénétré la formation intellectuelle de la jeunesse de ce pays que celle-ci s'expose à perdre finalement toute aptitude à comprendre le peuple tchèque. à un degré suffisant. qui ne peut conduire qu'à l'assujettissement de tous ces pays à la Russie ou à l'Autriche. la seule issue pour réaliser leur unité. dans leur ancienne grandeur et leur gloire d'autrefois. ils adhéreront à ce parti. et la mémoire de ðiñka vit en lui. la Bohême n'a pas encore réussi à restaurer. le sang bouillant des taborites.donc le prolétariat slave de Bohême. Le peuple tchèque . Elle s'affaiblira à coup sûr et finira par disparaître s'ils n'acquièrent pas. le royaume et la couronne de Wenceslas. par la communauté du sort. En effet. et un amour réel du peuple pour marcher avec lui. à leur partage entre ces deux Empires. Mais dans ces villes.

Rieger et Brauner. en effet. une autre polonaise. avouons-le. allemand ou non. et comme le voisin d'à côté. bourgeois. pour la jeunesse slave instruite. jésuites en soutane et propriétaires d'immenses domaines héréditaires ou acquis. non pas. Cependant. leurs buveurs de sang et on les force à se charger des plus lourdes chaînes au nom de l'émancipation générale des Slaves. la centralisation étatique la plus étriquée. il y a eu et il y a encore une intrigue du parti jésuito-féodal. mais le programme aujourd'hui accepté par toutes les Fédérations libres de l'Association internationale des Travailleurs. sous le nom d'Inter-nationale. Etatisme et anarchie 37/124 . espagnols. leur promet une prison nationale. directe et salvatrice: la formation et l'organisation fédérale d'associations d'ouvriers industriels et agricoles basées sur le programme de l'Internationale. allemands ou non. Leur rôle. soit ensemble. Quant à ceux qui. de toute manière. Rieger. Pour la jeunesse tchèque et. même s'ils font fausse route. anglais. on les oblige à considérer comme des frères leurs bourreaux avoués. peu importe. et on y a tout bonnement joué une comédie allemande traduite en tchèque. Et avec quels misérables. de convictions. en dehors d'elle. servent d'appât pour le peuple. là on les vend. ils rallieront le parti au sein et à la tête duquel ils trouveront leurs exploiteurs et leurs oppresseurs quotidiens. après la fameuse défaite qu'il subit à Vienne à la suite d'une des innombrables trahisons de ses alliés de Galicie. il n'y a que duperie: honneurs et profits pour les leaders et les chefs politiques sans scrupule et vaniteux. aveugles ou trompés. d'autre issue en dehors de ces deux alternatives. de choisir la première. préconise le parti presque exclusivement patriotique et politique des démocrates socialistes allemands.# |91 mais deux: une tchèque. sincèrement et réellement. ils s'engageront avec nous dans la voie de la révolution sociale.*) [[*) A Zurich. par contre. la question est maintenant posée en toute clarté: voudra-t-elle exploiter le peuple dont elle est issue. Nous nous empressons d'ajouter que parmi les jeunes qui suivent ces chefs il y en a beaucoup. s'enrichir du labeur de celui-ci et satisfaire à ses dépens une vile ambition? Elle ira alors avec les vieux partis panslaves. dans tous les pays slaves de l'Ouest a prédominé l'ancienne politique. les travailleurs italiens. français. à vrai dire. soit séparément. là. c'est-à-dire un Etat slave. du moins. on peut même dire avec quels ignobles moyens. d'une manière générale. le triumvirat étatique Palacký. avec beaucoup plus de logique que le premier. voire. parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de conquérir la liberté du peuple. qui. ces messieurs espèrent affranchir leurs concitoyens! Singuliers hommes de gouvernement. avec Palacky. le programme que. d'existence. la restauration dans toute son ancienne splendeur de la couronne de Wenceslas . au Reichsrat autrichien? A l'origine de tout cela. esclavage pour les masses prolétaires. ils partagent le sort commun de leurs frères de travail. et pas seulement une comédie. à savoir. bien entendu. est peu enviable. spéculateurs. veulent l'émancipation complète des masses populaires. négociants.de réflexion. Mais il y a une troisième issue. Brauner et Cie. nous leur conseillerions nous-même. au demeurant. mais entre les mains d'hommes habiles. Ici. dans une certaine mesure. fabricants.comme si cette splendeur devait rendre la vie plus aisée aux travailleurs tchèques! Si les travailleurs slaves n'avaient pas. jusqu'à ce jour. en les regardant jouer à l'Etat! Une fois pourtant.# |89 Ce parti. une section a été constituée qui a adhéré à la Fédération jurassienne. ne cherchent rien pour eux-mêmes. américains et que les Allemands sont en somme les seuls à ne pas admettre. belges. Qui ne connaît l'histoire lamentable des alliances et des ruptures intermittentes entre hommes d'Etat de Bohême et de Galicie et la série de représentations comiques données par les députés tchèques et galiciens. jurassiens. décida de se livrer à une audacieuse Bakounine. Nous recommandons# |90 à tous les Slaves le programme de cette Section que nous donnons à la fin de l'Introduction (voir l'appendice B). le prince de Bismarck doit s'amuser.]] Nous sommes persuadé que là est la seule issue pour les Tchèques comme pour tous les autres peuples slaves qui cherchent à s'affranchir complètement du joug. Ici on les trompe.

se demanda longtemps comment il organiserait son Etat de Cisleithanie. de l'Europe. dans tous les domaines. au milieu du silence sépulcral de la population. par exemple en 1856. Quel Allemand ou quel Français oserait. la séparait alors. De leur côté. les Bakounine. certes. les progrès nous paraîtront surprenants. La Russie. avec la distance qui l'en sépare aujourd'hui. des fonctionnaires russes et des dames russes et là dans la capitale de la Pologne. une partie des Slaves tournent les yeux vers la Russie. jamais on ne vit plus honteuse prosternation devant un pouvoir sauvage et impitoyable et plus criminelle trahison envers la fraternité slave. en 1867. la Bohême et la Galicie notamment. toutefois. il ne le doit qu'à la patience calculée de la Russie et de la Prusse qui temporisent et ne veulent pas encore procéder à son partage. par exemple. Etatisme et anarchie 38/124 . étreignirent ces Russes fratricides. Personne n'attend plus rien de Vienne. par contre. une bêtise parfaitement inutile. La chose est maintenant claire. bourreau du peuple slave polonais. On remarquera. burent avec eux et poussèrent des hourras en l'honneur de la fraternité slave! On connaît les discours qu'ils prononcèrent ensuite à Moscou et à Pétersbourg. s'appuyant sur le parti féodo-clérical. ces Slaves. l'une et l'autre espérant en secret qu'une occasion favorable leur permettra de s'attribuer la part du lion. mais les Slaves. en comparant la distance qui. mais aussi une bêtise. A Varsovie. organisée à dessein à Moscou. en regardant les Français et les Allemands. entraînant avec eux un grand nombre de Slaves du Sud et de l'Ouest. que la Russie a fait sous tous les rapports des progrès inouïs depuis qu'est monté sur le trône l'empereur Alexandre II qui règne aujourd'hui avec tant de bonheur? En effet. Le gouvernement hésita jusqu'à cette année. ils n'ont pas restauré la couronne de Wenceslas ni son ancienne souveraineté et ils ont abouti à ceci que la récente réforme du Parlement leur a même fait perdre la dernière arène politique où ils jouaient à l'homme d'Etat.manifestation. Les Allemands et les Juifs de l'Empire vont désormais chercher leur inspiration à Berlin. N'est-ce pas évident que l'Empire d'Autriche est fini et que s'il conserve encore une apparence de vie. si bien que l'écart s'est considérablement réduit. bureaucratique et bourgeoise a sensiblement rétrogradé. au grand désespoir des Slaves et à l'immense joie des libéraux et démocrates allemands des territoires qui forment l'Etat de Cisleithanie. En un mot. A l'occasion de l'Exposition d'ethnographie slave. lecteur. Voyons si la Russie en est capable. car elle n'a pas facilité ni arrangé leurs affaires à Vienne. il est clair que l'Autriche n'est pas en mesure de rivaliser avec le nouvel Empire prusso-allemand. tous les trois allèrent en personne. ne s'est pas élevée bien haut. défenseurs de la liberté. commises en France et les troupes françaises à Paris. décidément. cherchent le salut dans la formation d'une Fédération# |93 populaire slave. d'endosser de nouveau les vieilles hardes bureaucratiques allemandes. cher à tous les coeurs. de la part de vénérables# |92 libéraux. Après ses revers en Italie. parler de la barbarie russe ou de l'Etat-bourreau russe après les horreurs que les Allemands ont. Oui. Il a perdu ce qui faisait de lui un centre de gravité. que l'Empire d'Autriche n'est pas devenu plus fort. mais. démocrates et amis du peuple . Ainsi. réclamèrent bruyamment un système fédéral. si nous cherchons à mesurer les progrès accomplis par elle ces vingt dernières années. embrassèrent. Finalement il décida. saluer le "tsar blanc". Quel Français aura le front de critiquer la bassesse et la vénalité des hommes d'Etat et des fonctionnaires russes après toute la boue qu'on a vue déferler et qui a failli submerger le monde politique et bureaucratique# |94 français. d'autres. Ses propres instincts et les exigences des libéraux et démocrates allemands l'inclinaient à former un Etat centralisé. le gouvernement autrichien. la vérité et la liberté. guidés par un instinct plus sûr. Non. N'est-ce pas. contraint de laisser une certaine liberté au royaume de Hongrie. l'Europe officielle et officieuse. en 1870. ils furent accueillis par des généraux russes. en 1871.après quoi ces messieurs s'en revinrent tranquillement à Prague et personne ne s'avisa de leur dire qu'ils avaient commis non seulement une infamie.

c'est tout simplement absurde.scélérats.. et pour les innombrables millions du peuple prolétaire. l'aggraver. bien que cela soit difficile. capitalistes et parasites. il est un protecteur débonnaire. bienfaisant et complaisant du très lucratif vol légal. peut-être pour quelques milliers d'individus. Le peuple le hait instinctivement et l'Empire doit nécessairement l'opprimer. sachant cela. mais qui ont peur d'en parler. Il faut être un âne. à Bakounine. un ignorant ou un pauvre d'esprit pour s'imaginer qu'une constitution quelle qu'elle soit. un étrange régime de bestialité s'est implanté. car le mal atteint maintenant le fond. les bourreaux russes n'auront plus à rougir.. sans parler de ses rapines. le rendre encore plus écrasant. un père dénaturé. en un mot. La situation est différente en ce qui concerne la puissance politique. Quel est le Russe d'âge adulte qui ne le sache pas ou qui puisse l'ignorer? La société russe cultivée est divisée en trois catégories de gens: ceux qui. nos chauvins puissent être fiers. Pour maintenir l'ordre intérieur. d'un clergé fonctionnarisé. les propre-à-rien. mais voyons s'il a réellement atteint. hélas! une cinquième et pas tellement peu nombreuse catégorie d'individus qui ne voient et ne pensent rien. encore que très restreinte. le comportement de l'Etat à l'égard du peuple. Aussi n'y a-t-il qu'une seule constitution qui puisse être utile au peuple: l'abolition de l'Empire. avec elle. elle aussi infime par rapport à la masse du peuple. Il y a encore une quatrième catégorie. persuadé qu'il ne saurait être pire. osent au moins la dire. en l'adoucissant. Bismarck lui-même courtise la Russie et la France vaincue fait la cour à Bismarck. avec sa très auguste maison et sa valetaille huppée. Il y a. Ainsi donc. fonctionnaires civils et ecclésiastiques. sans aucun doute prédominant. les voleurs. dont l'entretien. pour préserver son unité# |96 imposée par la contrainte et pour garder une force extérieure destinée non pas même à des entre-prises de conquête. Sous le rapport moral. il est voué à être pour celui-ci un ogre et un vampire. Tel était l'Empire russe avant l'abolition du servage. à tout le moins. composée d'hommes dévoués pour de bon à la cause du peuple et qui ne se contentent pas de dire ce qu'ils pensent. du moins sur le continent européen. hormis les biens de l'esprit et de la morale humaine. d'une police. riches propriétaires fonciers. pour une minorité plus large. puisse modifier. Russes. Il n'est pas nécessaire de le démontrer aux Russes. tel il est resté et restera toujours. car toute son existence et sa puissance sont fondées sur le malheur du peuple. Pour un petit nombre. pour une# |95 foule bien plus grande de petits serviteurs. écrase forcément le peuple. mais seulement à sa défense. à la tête desquels se tient l'Empereur. ceux qui l'admettent.. N'importe quel Russe. non moins indubitable pour eux que pour tous les autres. du moins en comparaison avec l'Etat français. un père nourricier avaricieux. savons. l'Empire a besoin d'une grande armée et. pourvu qu'il soit de bonne foi et qu'il réfléchisse. se rend nécessairement compte que notre Empire ne peut modifier sa conduite à l'égard du peuple. Tant que l'Empire existera. d'un vaste monde officiel. améliorer sa condition. dans toute l'Europe officielle et officieuse des moeurs bestiales ou. ce qu'est la vie intérieure de notre cher Empire de Russie. il dévorera notre peuple. d'une innombrable bureaucratie. composée de quelques milliers d'individus: officiers supérieurs. estiment qu'il y a trop de désavantages à admettre cette vérité. voire plus ruineux? d'accord. malheureusement trop peu nombreuse. Par toute sa nature. un spoliateur implacable et un tortionnaire qui le mène au tombeau. à défaut d'autre courage. bien que là. car au point de vue politique la Russie est certainement supérieure à la France et plus indépendante qu'elle. nous ne parlerons pas de l'état interne de ces Empire. Mais à ceux-là on n'a vraiment rien à dire. Le tout est de savoir quelle est la puissance de l'Empire de Russie par rapport à la puissance de l'Empire pangermanique. Etatisme et anarchie 39/124 . fût-elle la plus libérale et la plus démocratique. on peut dire jusqu'au dernier. il est une source inépuisable de tous les biens. Nous autres. et enfin ceux qui. mais affranchir le peuple. marchands.

Mais arrêtons-nous un instant sur le problème extérieur et# |97 voyons si la Russie est capable de se mesurer avec l'Allemagne. Au commencement des années 30. les effusions et les larmes qu'échangent aujourd'hui les deux cours impériales. est devenue un grand et tout-puissant Etat. que cela est contraire à leur nature dont le fond et la manifestation sont invariablement et nécessairement l'hégémonie. Etatisme et anarchie 40/124 . ils rejetaient toute la responsabilité de la politique de la Sainte-Alliance sur la Russie. On sait que. la Prusse et l'Autriche. elle prit le caractère d'une protestation d'un libéralisme politique plus concret contre le despotisme politique. et la logique la plus rationnelle confirme. c'est là aujourd'hui une nécessité vitale pour l'Allemagne. très longtemps. du nouvel Empire allemand? A l'heure qu'il est. la révolution polonaise suscita la plus vive sympathie dans toute l'Allemagne et le fait qu'on l'ait noyée dans le sang accrut l'indignation des libéraux allemands à l'encontre de la Russie. Mais cela eût été contraire à leur patriotisme et. mais politique et national: la question slave se posait derechef et bientôt entre les Slaves d'Autriche et de Turquie un parti unique fut constitué qui se mit à espérer et à attendre une aide de la Russie. précisément dans les années 20. ou plutôt la branche-Sud Bakounine. politiquement humiliée. pour le moins. raison qui conféra à cette haine un caractère tout à fait nouveau. disons. Ensuite. Elle constitue. encore que l'équité eût voulu qu'une part de cette indignation retombât sur la Prusse qui. une de leurs plus violentes passions nationales. certes. que deux Etats de force égale ne peuvent exister côte à côte. Certes. les serments. Mais l'histoire entière atteste. hélas! le peuple allemand lui-même. le but qui donnerait un sens non pas humain. de toute évidence. il y ait une puissance entièrement indépendante d'elle. mais dès lors d'autant plus durs. s'ils avaient pu ou voulu être justes. or celle-ci n'admet pas l'égalité des forces. chez les Allemands. Ils exécraient la Russie qui personnifiait le despotisme. nous savons maintenant qu'il n'y en a qu'un: la révolution sociale. Tout cela était parfaitement naturel et légitime. Une des ces deux forces doit être obligatoirement brisée. haïssent la Russie. sous leur influence. pensons-nous. l'oncle de Berlin et le neveu de Saint- Pétersbourg. quant au problème intérieur. car la libération du royaume de Pologne et de la Lithuanie aurait fatalement entraîné le soulèvement de toute la partie prussienne de la Pologne. les Allemands eurent une autre raison de haïr la Russie. était infiniment plus humaine. On sait qu'en politique cela ne vaut pas un liard. bien entendu. dans les années 20. mais parce que ses propres intérêts l'exigeaient. mais surtout les bourgeois allemands et. Après avoir été longtemps. disons. partager cette exécration entre la Russie. pour ainsi dire sous non nez. au prix d'immenses et d'innombrables sacrifices du peuple. qu'elle n'a pas encore réussi à vaincre et qui ose se poser devant elle. Peut-elle tolérer qu'à côté d'elle. avait aidé la Russie dans son odieuse entreprise de pacification de la Pologne. Il y a peu de Russes. Est-il parvenu. du jour au lendemain.l'extérieur. Oui. ils auraient dû. la Société secrète des démocrates. Les aménités. involontaires. Dès les années 20. elle est devenue soudain la plus grande puissance du continent européen. sacrifices. les Allemands s'intitulaient volontiers libéraux et croyaient pour de bon à leur libéralisme. toute allemande qu'elle fût. Comment cette passion s'est-elle formée? Son origine est assez respectable: c'était contre notre barbarie tatare la protestation d'une civilisation qui. tous les Allemands. La question que nous avons soulevée est posée impérieusement par la nouvelle situation de l'Allemagne qui. dès lors. c'est- à-dire la plus détestée. non plus libéral. doit se soumettre à l'autre. en égale! Au demeurant quelle puissance? La Russie. à créer au moins une force militaire capable de rivaliser avec celle. et ainsi étouffé dans l'oeuf la puissance naissante de la monarchie prussienne. tout le problème politique russe est là. mais cette haine n'est rien comparée à# |98 celle qu'ils nourrissent contre la Russie. mais politique à son existence. et l'avait aidée non par magnanimité.# |99Mais dans la seconde moitié des années 30. ne signifient rien. qui ignorent à quel point les Allemands. Ils haïssaient et haïssent encore les Français.

puissent rester longtemps en paix? Et cependant les raisons qui les incitent à respecter la paix n'ont pas manqué jusqu'à présent. Frédéric II note qu'après avoir décidé de participer au pillage de la Pologne par les alliés. Murav'ev-Apostol et Bestuñev-Rjumin. des slavophiles. bien entendu. mais néanmoins elle accepta. tremblant de colère et écumant de rage. les cours de Russie et de Prusse. Mais au moment même du partage et après. les uns à titre officiel. alors que la Russie et la Prusse commettaient leur acte de brigandage en ironisant et en se gaussant (on sait qu'à la même époque. est-il possible qu'avec de si touchantes relations les deux Empires voisins. La Pologne est la première de ces raisons. eurent le don d'effrayer pour de bon le public pangermanique. par humanité ou équité de la part de l'Autriche? Non. L'idée que la Bohême. sous prétexte de rechercher une rivière inexistante. pourrait se détacher. des agents russes se rendirent de Pétersbourg et de Moscou dans les territoires slaves. Parmi les Slaves de l'Ouest et les Slaves du Sud. De leur côté. les malédictions plurent# |100 sur la Russie et jusqu'à maintenant la haine des Allemands contre la Russie n'a cessé de croître. de ce jour. quant à l'Autriche.la moins intéressée. sous son sceptre d'airain. soit traduites en allemand. par la suite. elle a pris d'immenses proportions. mais au contraire. Ces brochures. vieux territoire de l'Empire au coeur même de l'Allemagne. le panrusse et le pangermanique. s'empressaient. tel un complice qu'on a malgré lui entraîné. Les Allemands poussèrent les hauts cris.de cette société dirigée par Pestel'. la Prusse et la Russie. On sait qu'au début. qui est loin d'être secrète. leur fit perdre l'appétit et le sommeil. et leur appétit n'a pas de fin. lança la première idée d'une libre Fédération panslave. la propagande panslave ne tarda pas à battre son plein. C'est ce qui se passa en 1831 et plus nettement encore en 1862.et se montre encore . Etatisme et anarchie 41/124 . Une libre Fédération panslave devint dans son esprit un Etat panslave autocratique un et indivisible. dans ces conditions. à chaque nouvelle révolte de la Pologne. et même jusqu'à nos jours. s'empressa de faire occuper par ses troupes un territoire beaucoup plus grand que celui que le pacte lui assignait. Au début des années 30 et des années 40. Comment expliquer cette différence d'attitude? Par noblesse d'âme. semblait vouloir aider les Polonais et jusqu'à un certain point les aidait. les autres comme auxiliaires bénévoles. Catherine II et Frédéric II entretenaient une correspondance pleine d'esprit et de philanthropie avec les encyclopédistes français). Elle versa même à cette occasion des larmes vertueuses qui devinrent historiques. Marie- Thérèse n'avait pas pleuré pour rien au moment du partage. chaque fois que la malheureuse Pologne tentait désespérément de se libérer et de se reconstituer. de conjuguer leurs efforts pour écraser le soulèvement. Les puissances rapaces qui se la partagèrent selon des procédés de brigands étaient au nombre de trois: l'Autriche. lorsque Bismarck assuma ouvertement le rôle du gendarme russe. Elle sentait bien Bakounine. priait Dieu et versait des larmes. soit écrites. le gouvernement autrichien. Car il n'y a pas de lois pour les monarques. chaque fois que la question de la Pologne se posa de nouveau. non seulement ne s'émotionnait pas et ne s'associait pas à leurs mesures. tandis que l'Autriche. Et comment n'aurait-elle pas accepté? Elle portait une couronne pour être à même précisément de s'approprier le bien d'autrui. ouvertement ou en secret. Aujourd'hui. en se livrant au pillage. Des brochures en grand nombre virent le jour. Dieu nous en préserve. elle laissa au contraire les Polonais passer. la cour d'Autriche protesta même contre le partage et ce n'est que sur les instances de Frédéric II et de Catherine II. l'Autriche se montra . simplement par intérêt. aujourd'hui encore il en existe suffisamment. une province russe. en secret évidemment. que l'impératrice Marie-Thérèse consentit à accepter la part qui lui revenait. L'empereur Nicolas s'empara de cette idée mais l'accommoda à sa manière. les Russes ne ménagent pas non plus les Allemands. Dans ses Mémoires. voire plus significatif encore que. devenir un pays slave indépendant ou. Ces derniers font partie de la Société moscovite. des armes en Pologne.# |101Mais il est tout de même significatif que l'Autriche.

Or en tant qu'Etat militaire. Tant qu'ils n'auront pas satisfait cet appétit. De sorte que la conquête. tous les pays se réjouiront de sa chute. constitue la vie normale de notre Empire. vorace par tempérament. y compris la Bohême. une seule cause qui donne un sens à son existence: la conquête. certes peu intelligent. sacrifié et sacrifie encore tout ce qui constitue la vie et le bien-être du peuple. il a. bien qu'ils se détestent de toute leur âme. de s'emparer de la totalité de l'Autriche. tant qu'ils ne se seront pas partagé son territoire. il ne pourra s'empêcher. jusqu'à Trieste inclusivement. plus tard. que le Cabinet de Pétersbourg ne songera même pas à lui disputer. non seulement cet Etat lui épargnait le voisinage désagréable de la Russie. Nous sommes sûrs et nous le savons de façon certaine qu'en ce qui concerne le partage de l'Empire d'Autriche des négociations secrètes sont engagées entre les cours d'Allemagne et de Pétersbourg. mais rigoureusement conservateur et nullement avide de conquêtes. Il fallait avoir la sottise routinière et. Celle de Bakounine. le second les mit sur la voie qui aboutit aujourd'hui à une incontestable suprématie. ils l'ont préparé à se voir immolé à son tour. Etatisme et anarchie 42/124 . le Danemark et toute la Scandinavie. Il serait surprenant que le partage de l'Autriche ne parvienne pas à les brouiller.qu'en attentant avec d'autres à l'existence politique de la Pologne. le nouvel Empire germano-prussien n'a pas un seul allié en Europe et dans le monde entier. il ne peut avoir qu'un seul objectif. la Suisse. il n'est qu'une chose absurde. Que pouvait-elle avoir de mieux. car pour organiser dans la mesure du possible une force militaire considérable. et de la Galicie qu'avec la Bukovine autrichienne il abandonnera à la Russie. mais la totalité de la Lorraine. ils seront tenus de rester amis et alliés. à la solde des cours de Pétersbourg et de Berlin . Si considérable que soit la puissance de l'Empire prusso-germanique. et il va de soi. que l'une cherchera toujours à rouler l'autre. toujours par la force des choses. comme voisin. l'autre à l'Est. lequel était. surtout. à être un jour victime de leur appétit non moins insatiable que le sien. elle creusait la tombe de l'Empire d'Autriche. dans toutes les directions et à tout prix. La même nécessité existe-t-elle pour la Russie? Notons tout d'abord que notre Empire est plus que tous les autres un Etat qui par essence n'est pas seulement militaire. il est bien évident que celui-ci n'est pas assez fort pour réaliser de si vastes entreprises contre la volonté de l'Europe entière. la vénalité des ministres de Marie-Thérèse et. mais# |102 il la séparait de la Prusse et constituait pour elle une précieuse protection contre ces deux puissances conquérantes. Aussi bien. depuis le# |104 premier jour de sa fondation. Le tout est de savoir de quel côté il doit et voudra diriger cette force conquérante. en dehors de la Russie et peut-être des Etats-Unis d'Amérique. en jetant un morceau de la Pologne dépecée à l'Empire d'Autriche. Bref à l'exception du royaume de Hongrie. L'Empire de Russie et le royaume de Prusse voyaient très bien l'avantage que chacun d'eux en tirerait. Deux voies lui sont ouvertes: l'une à l'Ouest. l'étroitesse d'esprit hautaine et l'obstination férocement réactionnaire du vieux Metternich. Il lui faudra enlever aux Français non pas une partie. Tous les pays redoutent cet Empire et le haïssent. qu'il laissera aux Magyars. car il opprime et dépouille tous ceux qui tombent sous sa coupe. la Hollande. son alliance avec la Russie est pour lui et sera longtemps encore une impérieuse nécessité. comme on sait. que cet Etat nobiliaire. En dehors de cet objectif.il fallait être condamné par l'histoire pour ne pas le comprendre. mais jusque-là rien au monde ne pourra les séparer. A l'heure qu'il est. s'emparer également de nos provinces baltes pour être seul maître de la Baltique. d'ailleurs. Au# |103 demeurant. annexer la Belgique. à sa frontière du Nord-Est. Ils n'ont du reste pas intérêt à se brouiller. Le premier partage de la Pologne donna à l'un et à l'autre la complexion d'une grande puissance européenne. bien entendu. comme le veulent des relations cordiales entre deux grandes puissances. il lui faudra opérer encore bien des conquêtes pour réaliser intégralement le plan et l'idée même de l'Empire pangermanique. et. Et en même temps.

Elle cherche très sérieusement dans l'Eglise catholique. les avocats et surtout tous les faux jésuites s'emplissent scandaleusement les poches. s'est évanouie. des riches possédants et des capitalistes. les protestations et les plaintes du prolétariat. sa résurrection.. de la lâcheté. Elle s'est donnée au Saint-Père. De plus. Et tandis que la fortune nationale ou plus exactement le labeur du peuple. Dans laquelle de ces deux voies notre belliqueux Empire voudra-t-il s'engager? On dit que l'héritier du trône est un ardent panslaviste. sa mission.l'Ouest menace directement l'Allemagne. de l'Angleterre et vraisemblablement de la France. la question n'est pas de voir à quoi poussent les sentiments de l'un ou de l'autre. elle aura l'appui de l'Allemagne prussienne et des Etats-Unis. Députés. à la sainte Vierge et au Saint-Sépulcre. composée de légitimistes. L'unité nationale de la France est rompue sans retour. producteur de toutes les richesses. il y trouvera l'alliance avec la France. aux jésuites. est livré au pillage des spéculateurs de la Bourse. en même temps. les écoles primaires. de la bassesse. ils sont redevenus les confesseurs et les directeurs de conscience des vaillants militaires français qui. toute chance de réaliser l'unanimité de ces classes sur quelque point que ce soit. Etatisme et anarchie 43/124 . le tout est de savoir où peut aller l'Empire avec des chances de réussite et sans courir le risque d'une catastrophe. sous leurs litanies solennelles. les lycées. de la trahison. des grands élans magnanimes. sinon quatre Frances différentes et radicalement opposées les unes aux autres: la France aristocratico-cléricale. les universités. de la vénalité. On a l'impression qu'elle a brusquement dégénéré et qu'elle est devenue le pays le plus avancé de la fange. Dans la France dite une et indivisible. la force matérielle et morale qu'elle promettait il y a encore trois ou quatre ans. de l'alliance avec la France contre les forces coalisées de l'Allemagne prussienne et de l'Empire d'Autriche. de la bêtise la plus épaisse et la plus effarante. professeurs. Sur# |106 tout règne un obscurantisme sans limites. voire sur la défense de la patrie. Cependant. de l'esprit. simplement parce que "le peuple a besoin d'une religion". enfin la France paysanne. préfets. commencent déjà à se rapprocher. les fonctionnaires de toute espèce. la Perse et Constantinople. Qu'importe. la France purement bourgeoise. bientôt. qui englobe la moyenne et la petite bourgeoisie. généraux. Peut-il emprunter la première voie? Certes. dans le Midi notamment. d'orléanistes et de bonapartistes. à l'Inquisition. aux prêtres. qu'il a la haine des Allemands. Nous l'avons vu récemment. A l'exception de ces deux dernières qui sont susceptibles de s'entendre et qui. elle a renversé Thiers et installé à sa place le maréchal Mac-Mahon qui promet de rétablir l'ordre moral en France par la force des baïonnettes. il y a actuellement trois. la France tout entière est littéralement abandonnée au gouvernement des curés. Les processions religieuses couvrent le pays et étouffent. de grands bourgeois et de prélats. Elle se heurtera à l'hostilité de l'Autriche. en revanche. tandis que les hommes d'Etat. L'autre voie passe par l'Inde occidentale. qui comprend l'ensemble du prolétariat des villes et des fabriques. C'est la voie du panslavisme et. Il ne s'en fallait que de trois ou quatre semaines pour qu'ils évacuassent le pays. n'a pas voulu attendre ce terme. d'ultramontains et de légitimistes élevés chez les jésuites réclament à grands cris que la France se voue au Christ et à sa Sainte-Mère immaculée. toute une catégorie de croyants issus de la noblesse. de la férocité. civils et militaires. auront perdu toute aptitude à se battre contre Bakounine. alliance# |105 qui est loin d'offrir aujourd'hui les mêmes avantages. Ceux-ci ont pris en main toute l'instruction publique. La France officielle a cessé d'être le pays de la vie. avec la neutralité probable de l'Angleterre et des Etats-Unis. qu'il est l'ami sûr des Français et qu'il a choisi la première voie. l'empereur qui règne aujourd'hui avec tant de bonheur est l'ami des Allemands. et dans la défense des intérêts du catholicisme. cierge en main. qui est composée de nobles. des affairistes. ministres. la France ouvrière. le neveu affectueux de l'oncle et il a opté pour la seconde. sans rougir. Les Allemands occupent toujours Belfort en attendant qu'on leur verse le dernier milliard. réactionnaires forcenés. sans la moindre foi dans le coeur.. magistrats paradent à ces processions. la majorité de la Chambre versaillaise.

. Certes. il n'en était pas question. On ne peut se targuer de son despotisme au-dedans et déclencher la révolution au-dehors. Elle a été proposée à l'empereur Nicolas par le prince Paskevi…. dans le corps encore imposant de l'Etat. Nicolas. au Christ. il était dans une égale mesure esclave. Il eut raison. La lutte entre les deux formes d'Etat dura des siècles. la France. Il préféra mourir. elle est vouée au pape. celle-ci servira tout entière à mater et à soumettre le prolétariat français. sur le plan industriel et commercial.# |107Telle est la véritable situation de la France officielle! Elle a en très peu de temps dépassé l'Autriche de Schwarzenberg (après 1849) et nous savons comment cette Autriche-là a fini: défaite en Espagne. demeurait fidèle. Pouvait-il appeler les peuples.# |108 principalement des peuples slaves. dès le premier pas dans ce sens. et comme leurs Bakounine. les Roumains et les Italiens*) [[*) Nous tenons de Mazzini lui-même qu'à cette époque des agents officieux russes résidant à Londres lui demandèrent un rendez- vous et lui firent des avances. que ce fût dans l'un ou dans l'autre camp. c'est-à-dire à l'Ouest. de coiffer sa couronne impériale du bonnet phrygien et d'appeler non seulement les Slaves. devait ou capituler ou succomber. De quel profit peut donc être son alliance? Or il y a une raison majeure qui ne permettra jamais à notre gouvernement. malgré les dévastations qu'elle a récemment subies. à la sainte Vierge. toutes les apparences de la puissance et d'une organisation administrative régulière. Cette richesse a permis au peuple français de rétablir. les Polonais semblaient devoir vaincre. qui se flattait avant tout de sa fermeté. a tiré peu de profit des cinq milliards que la France lui a versés. mais elle aussi. révolutionnaire en ce sens qu'elle mène directement au soulèvement des peuples. bien mieux. Cela était proprement impossible à l'empereur Nicolas qui. cédant à la pression des trois autres Etats. en effet. Au début. L'Autriche. mais qui n'en seront que plus dangereux pour leur propre peuple. faisait des représentations énergiques. est riche.. "reconnaissante". il n'y a plus la moindre étincelle de vie intérieure. autrichien et prusso-germanique. On se demandait qui l'emporterait: la volonté de la noblesse polonaise ou le knout du tsar? Du peuple proprement dit. il faut bien reconnaître que pour l'Etat russe libérer la Pologne est impossible. Seule la Prusse. contre leurs souverains légitimes. Mais point n'est besoin d'aller très profond. Elle est jetée en pâture aux voleurs et aux curés. en un très court laps de temps. eût-il à sa tête Alexandre II ou Alexandre III. Ils avaient pour eux la culture. nourricier et socle muet de l'Etat. incontestablement plus riche que l'Allemagne qui. Nicolas était en mauvaise posture: il avait contre lui deux grandes puissances: l'Angleterre et la France. et pourri parce que. mais rendons-lui cette justice qu'il ne tergiversa pas longtemps. il comprit que sa longue existence marquée par le plus pur despotisme ne devait pas se terminer dans la carrière révolutionnaire.l'ennemi extérieur. l'art militaire et la bravoure. défaite en Bohême et effondrement général. slaves ou autres. avait une attitude menaçante. mais aussi les Magyars. La France officielle se meurt et celui qui miserait sur son alliance ferait une lourde erreur. il ne découvrirait rien en elle.]] à la révolte. avec le gouvernement autrichien. C'est dans cet instant critique que lui fut proposé de lever l'étendard du panslavisme. et s'il lui reste encore une force militaire. de s'engager dans une politique de conquête panslave. à l'insurrection et continuer à étouffer la Pologne? Que faire d'elle? l'affranchir? Mais outre que cela eût été contraire à tous les instincts de l'Empereur Nicolas. Etatisme et anarchie 44/124 . à la raison divine et à la déraison humaine. travailleur. Cette politique est. Capituler eût été honteux et bien entendu il ne tenait pas à mourir.# |109 se fût trouvé face à face avec la Pologne. il suffit de gratter légèrement ce vernis pour se convaincre que dessous tout est pourri. qu'il avait humiliée. Hormis l'impuissance et la peur. L'empereur Nicolas resta perplexe. commençait à hésiter et.

Etatisme et anarchie 45/124 . en supposant que l'Etat polonais soit reconstitué non seulement sur le papier mais en fait. les plus fertiles et les plus peuplées. Voilà pourquoi aucun empereur de Russie. Minsk. à moins qu'il ait perdu la raison ou qu'il y soit contraint par une impérieuse nécessité. les plus riches. ne libérera jamais la moindre partie de la Pologne. Depuis lors. Cracovie. voire avec Kiev. et sa force diminueront de moitié. les arrière-pensées ambitieuses des patriotes d'Etat polonais ne leur font pas peur. l'empereur Alexandre II a. La force qui les chassa de Moscou ne fut pas celle du tsar ni même celle des boyards. donna en esclavage héréditaire à la valetaille et à la noblesse terrienne du tsar. l'Empire perdra très vite la Petite- Russie . que l'Empire de Russie ne peut poursuivre son existence qu'à condition d'opprimer la Pologne selon les méthodes de Murav'ev? Nous disons l'Empire et non pas le peuple russe qui n'a rien de commun avec lui et dont les intérêts aussi bien que les aspirations instinctives sont absolument opposés aux intérêts et aux aspirations conscientes de l'Empire. qui n'est déjà pas très considérable. Et pourrait-il. et Cracovie devint le centre de l'action révolutionnaire polonaise. Que faire? Les Polonais sont un peuple si turbulent qu'on ne peut leur laisser le moindre coin libre sans qu'ils se mettent aussitôt à conspirer et à entretenir des rapports secrets avec les provinces perdues en vue de reconstituer l'Etat polonais. Il suffirait de libérer le royaume de Pologne et c'en serait assez. Mais dès que le peuple entra en lice. Dès que l'Empire s'écroulera. avant 1772.qui deviendra une province polonaise ou un Etat souverain . dès lors. de Russie-Blanche et autres régions recouvreront leur liberté. on pouvait encore compter Bakounine. les côtes de la mer Noire. appeler les Slaves à l'insurrection?# |112Les raisons qui l'ont empêché de lever l'étendard panslave de la révolte n'ont pas changé. sa richesse.# |110 l'Etat nobiliaire libre ne cessa de décliner et de s'affaiblir jusqu'au jour où il succomba définitivement. en signe de profonde gratitude. Non. Nous savons ce que signifie ce genre d'affranchissement. Grodno. les Polonais allèrent de succès en succès. Le knout russe vainquit grâce au peuple et en même temps. il ne leur restait qu'une seule ville libre. sans affranchir les Polonais. dit-on. Alors. Varsovie s'entendrait aussitôt avec Vilna.troupes étaient surtout composées de nobliaux. pendant très longtemps. cette issue promettait beaucoup plus de profits qu'à l'heure actuelle. Otez-lui cette assise. Cette perte ne tardera pas à être suivie de celle des provinces baltiques. lors du soulèvement général des serfs petits-russes et lithuaniens. Tant que les masses populaires ne participèrent pas à la lutte. affranchi les paysans. Il disparaîtra parce qu'en perdant ces provinces. enlevez-lui les provinces qui faisaient partie. au détriment de ce même peuple que l'Etat. N'empêche que c'est sur les ruines de l'Etat nobiliaire polonais qu'a été fondé l'Empire-knout de toutes les Russies. la chance les abandonna. ils combattaient en hommes libres et les Russes en esclaves. et qu'il ait de nouveau une existence digne de ce nom. D'aucuns prétendent que l'Empire pourrait rendre la Lithuanie à la Pologne. il sera partout coupé de l'Europe et refoulé en Asie. Toutes les chances semblaient être de leur côté. Et en effet. bien sûr. la seconde fois. les peuples de Grande-Russie. de Petite- Russie. sous la conduite de Bogdan Chmel'nicki. N'est-il pas clair. ils sortirent vainqueurs de chaque guerre. de l'Etat polonais et l'Empire russe disparaîtra. elles ne peuvent être mortelles que pour l'Empire. à cette différence près qu'à l'époque. ravagèrent les provinces russes et même une fois soumirent Moscou et sur le trône installèrent leur propre prince. mais la force du peuple.et par là même. pour les mêmes raisons il ne le peut pas: la réunion de ces deux pays donnerait forcément et même infailliblement# |111 au patriotisme d'Etat polonais une puissante base de départ pour la conquête des provinces baltiques et de l'Ukraine. la première fois en 1612. Par exemple. sans parler de la Podolie et de la Volynie. Aujourd'hui. en 1841.

La Russie impériale excite les Slaves d'Autriche contre les Magyars et les Allemands tout en sachant pertinemment qu'en fin de compte elle les trahira et les laissera entre les mains de ces mêmes Magyars et Allemands. les Slaves d'Autriche. il reste douze millions de Slaves sur le soulèvement desquels l'empereur. à la rigueur. Or l'Autriche compte environ dix-sept millions de Slaves. de ceux qui servent dans l'armée autrichienne et qui. Premièrement. où les Ruthènes plus ou moins sympathisants seraient paralysés par les Polonais ennemis de la Russie. à savoir. Laissant de côté les Polonais et même les Magyars. bien entendu. selon les traditions de toute armée.# |113Ajoutons que ces douze millions de Slaves ne sont pas rassemblés sur un ou sur quelques points du territoire. Tout d'abord. par l'entremise de ses agents. religieux ou révolutionnaire. Voyons maintenant qui il aurait à combattre. Hélas! le gouvernement russe le sait et l'a toujours très bien compris. il ne pourrait compter que sur l'appui plus ou moins actif des Slaves et encore. pourrait compter. dans toutes les provinces autrichiennes. combattront ceux que leurs chefs militaires ordonneront de combattre. Mais si notre gouvernement ne nourrit pas ce dessein. mais dispersés sur toute l'étendue de l'Empire d'Autriche. courbés sous le joug exécré de l'Autriche. italiennes. C'est beaucoup pour tenir continuellement dans la crainte le gouvernement autrichien et les Allemands en général. pour se les annexer.# |114Ainsi donc. quand ne s'y mêle pas un idéal. il n'est pas douteux qu'aucune guerre offensive ne sera jamais en Russie une guerre nationale. tous les Allemands de Prusse et d'Autriche. selon elle. nous ne Bakounine. ce défenseur jaloux d'un Etat ottoman souverain. Ces guerres sont le plus souvent exclusivement politiques. l'Italie sans aucun doute resterait neutre. magyares. prussienne et autrichienne. des Slaves d'Autriche uniquement. roumaines et. Mais dans l'histoire moderne. attendu que l'Autriche lui restituerait probablement sans discussion. les guerres de la Révolution. les Polonais. pourquoi se livre-t-il. entrave. les quelques lambeaux de territoire italien qu'elle détient encore. mais il est conforme à la raison d'Etat. qu'il est très agréable et utile au gouvernement russe d'avoir cette multitude de partisans bouillants et en même temps aveugles. ne fût-ce que pour se débarrasser d'elle. Etatisme et anarchie 46/124 . il dresserait contre lui un nouvel ennemi. les Magyars. dans l'hypothèse d'une guerre que l'empereur de Russie déclencherait contre l'Allemagne au nom du panslavisme. Quant aux Magyars. mais trop peu pour apporter aux troupes russes un appui sérieux contre les forces réunies de l'Allemagne et de l'Autriche. pour ne pas dire stupides. Le jeu est odieux. au nom du panslavisme. qu'ils parlent des dialectes différents et sont mêlés aux populations allemandes. Ainsi. en réalité. à l'exclusion. ils prendraient le parti des Allemands contre la Russie. les Anglais et même pour les Suédois au XVIe siècle les guerres entre partisans de la Réforme et catholiques. l'Angleterre. se transformerait en guerre contre l'Allemagne. Telles furent pour la France. nous posons la question: la Russie impériale est-elle capable de mener une guerre offensive contre les forces conjuguées de toute l'Allemagne. une guerre qui. si l'on déduit les cinq millions qui habitent la Galicie. car il est ici supposé que la Russie se lancera dans la guerre pour libérer.sur un soulèvement des Magyars et de l'Italie. mais encore dans toute l'Allemagne. de sorte que jamais il n'a eu et n'aura l'intention de mener contre l'Autriche. les Français. l'Empire russe trouverait peu d'alliés et d'appui réel à l'Ouest. inquiète le gouvernement autrichien et accroît l'influence de la Russie non seulement en Autriche. deuxièmement. à la fin du XVIIIe siècle. car s'il s'avisait de soulever également ceux de Turquie. C'est presque une règle générale: les peuples prennent rarement une part active aux guerres entreprises et conduites par les gouvernants au-delà des frontières de la patrie. les Hollandais. à une véritable campagne de propagande panslave dans les possessions de l'Autriche? Pour la simple et même raison que nous indiquions tout à l'heure. Cela paralyse. Aujourd'hui. nécessairement. dans l'hypothèse d'une guerre du panslavisme contre les Allemands. voire de l'Allemagne prussienne seulement? Nous disons une guerre offensive. enfin. troisièmement. il est à présumer qu'en raison de la crainte qu'entretient chez eux leur position dominante par rapport aux Slaves. Telles furent pour les Allemands.

il n'y a même ni désir ni possibilité de compréhension mutuelle. Au début de la campagne de Crimée. le peuple obéira à contrecoeur. Aujourd'hui encore. Mais il est clair pour tous ceux qui connaissent et comprennent tant soit peu la Russie qu'aucune guerre offensive déclenchée par notre gouvernement ne sera jamais. par le peuple français. est. en Russie. récemment constitué. Nicolas tenta encore une fois d'exciter le fanatisme religieux dans le peuple. les guerres napoléoniennes ayant été les séquelles et en quelque sorte la conséquence naturelle de celles entreprises par les armées de la Révolution. tout le peuple allemand. Mais tout le monde sait comment elles étaient formées. l'esprit religieux. quelle que soit leur condition sociale. toutes les couches de la société allemande. de réveiller en lui le fanatisme religieux. à savoir. en un clin d'oeil le peuple russe tout entier se lèvera et le jour suivant il n'y aura plus trace de marchands. Si. il désobéira. si bien que le peuple français continua de les regarder comme une manifestation du même idéal révolutionnaire. Sa tentative échoua complètement. fût-ce une minute pour quelque cause que ce soit. de fonctionnaires et de grands propriétaires sur la terre russe. et c'est cela qui. Dans l'église orthodoxe et officielle règne un cérémonial sclérosé et routinier en même temps que l'indifférence la plus profonde. Ce fut aussi du Bakounine. cet idéal domine tous les autres dans l'esprit et le coeur de tous les Allemands. Mais cet exemple n'est pas encore suffisamment probant. quel besoin aurait-il de la consolider? Deuxièmement. aucun lien# |116 vivant qui puisse les unir. La plupart sur l'ordre du tsar ou des autorités. contre le Second Empire. Où donc est-il l'effet magique ou miraculeux de la parole du tsar? Et qu'est-ce que le tsar peut dire au peuple qui soit de nature à faire vibrer son coeur et à enflammer son imagination? En 1828. les fonctionnaires et les marchands. inversement. quand la France et l'Angleterre déclarèrent la guerre. furent animés d'un idéal exclusivement politique: fonder l'Etat panallemand et étendre ses frontières. une guerre nationale. Beaucoup plus probant est l'autre exemple. la mort. entre le gouvernement et le peuple il n'y a aucun contact.connaissons que deux seuls exemples où les masses populaires virent avec une réelle sympathie les guerres politiques déclenchées par leurs gouvernants pour élargir les frontières de leurs Etats ou au nom d'autres idéaux exclusivement nationaux. chez nous. l'ivresse qui s'empara. par le manifeste qu'il fit lire au peuple dans les églises. Peut-être. comme aujourd'hui. aveugle et buté existe quelque part. en déclarant la guerre à la Porte ottomane sous prétexte d'offenses infligées à nos coreligionnaires slaves et grecques de Turquie. ce qui paraît très blanc au peuple. mais encore lui est instinctivement opposé. mais dès qu'il le pourra. Oui. Mais que le tsar fasse seulement un signe et lance cet appel: ligotez et égorgez les propriétaires fonciers.# |115Le premier exemple fut donné. fait en réalité la force unique de l'Allemagne. ce qui est blanc pour le gouvernement est noir pour le peuple et. dans cette époque mémorable. l'empereur Nicolas essaya. parce que le peuple russe est non seulement fermé à tout idéal national. le bonheur. L'Etat est sa prison. à l'heure actuelle. du peuple allemand tout entier lors de la grande guerre engagée par l'Etat prusso-germanique. de fournir des soldats à l'Etat et de trimer au profit des grands propriétaires et des marchands. ce qui est pour lui la vie. elle est "impuissante" quand elle exige du peuple ce qui est contraire au peuple. sous Napoléon Ier. cela ne peut être que chez les ras# |117kolniks les moins disposés de tous à admettre l'autorité de l'Etat et de l'empereur lui- même. Premièrement. saisissez-vous de leurs biens et partagez-les entre vous. disons-le. demandera-t-on avec PuÓkin: "La parole du tsar serait-elle déjà impuissante?" Oui." Il y eut des milices populaires. pour le gouvernement. mais sans plus de succès. à l'exception peut-être d'une poignée de travailleurs. Rappelons ce qu'on disait dans le peuple en parlant de cette guerre: "Le Français veut notre liberté. qui vient à peine de finir. Etatisme et anarchie 47/124 . sous la menace du bâton. Mais tant que le tsar ordonnera au peuple de payer la taille.

quelques honnêtes gens croient très sérieusement que le peuple russe brûle d'impatience de voler au secours de "frères slaves" dont il ignore même l'existence. en raison des nombreux traits communs concernant le caractère. même pseudo-populaire. nos communes origines plus ou moins slaves. Duchinskij. qui connaît si peu notre peuple ne se doute certainement pas que celui-ci ne se soucie nullement de ses origines slaves. La levée en masse fit beaucoup de bruit. M. comme terrain commun pour la cause. viles et lâches. Mais lorsqu'il fallut. Ceux qui leur parlent d'une participation quelconque du peuple russe au problème slave ou bien se leurrent abominablement ou bien mentent de la façon la plus éhontée pour des raisons inavouables. qui est profondément enracinée dans le coeur de tous les peuples slaves. le patriotisme s'exprima de façon plus originale: discours stupides. Etatisme et anarchie 48/124 . formeront une alliance libre et fraternelle. pour le peuple. et nous pensons que sur ce terrain précisément. Mais jusque-là. Alors. écrasé sous le joug d'un empire prétendument slave. en commençant nécessairement par conclure une alliance étroite avec les peuples d'origine latine menacés aujourd'hui. pour les uns. pour les autres. par la politique annexionniste des Allemands. le sort historique. visées qui les menacent tous dans une égale mesure. donc. mais pour entrer ensemble dans l'arène internationale. révolutionnaires socialistes russes. on les affranchirait. mais sous une autre forme et de toute urgence. et pourquoi n'en fut-il pas ainsi? Parce que nos classes supérieures sont pourries. C'était à qui se ferait remplacer par un autre. ils peuvent se grouper fraternellement non pour créer un Etat commun. péchant ainsi contre la vérité historique et ethnographique. Aujourd'hui encore. Etrange destinée de la nation allemande! En suscitant contre elle la crainte et la haine générale. qui peuplent l'Europe. Et c'est ce peuple qu'on espère soulever au nom# |118 de la question slave! Parmi nos slavophiles. en dehors de laquelle nous ne voyons de salut ni pour leurs nations ni pour la nôtre. mais défensive. a beaucoup plus contribué aux succès de la propagande panslave que toutes les harangues et menées des agents de Moscou et de Pétersbourg. On l'étonnerait fort si on lui disait qu'il est lui- même un peuple slave. après avoir compris par leur propre expérience de quels innombrables maux est accompagnée. Tel est l'idéal national de notre paysannerie! Chez les marchands et dans la noblesse. elle pousse les autres nations à s'unir. elle aurait même dû se transformer en guerre nationale. il est vrai. Or la guerre de Crimée n'était pas offensive. elle aurait pu. déclarations tapageuses de fidélité au tsar et surtout banquets et soûleries. C'est ainsi qu'elle a fait l'union des Slaves. Duchinskij et ses adeptes polonais et français nient. affamé. l'existence de l'Etat. rejetteront le joug étatique et renonceront pour toujours à leur malheureuse passion pour la suprématie de l'Etat. les trois principales nations. Il est vrai qu'en beaucoup d'endroits. appelons le prolétariat et la jeunesse slaves à se joindre à la cause commune. Et si nous. qu'un sang slave coule dans les veines des Grands-Russes. car sans aucun doute la haine des Allemands. non pour former entre eux un monde en vase clos. et que le peuple est l'ennemi naturel de l'Etat. l'alliance des peuples slaves et des peuples latins contre les visées annexionnistes des Allemands. il y eut très peu d'amateurs. En quoi cela peut-il intéresser ce peuple persécuté. Mais M.recrutement. latine. il est probable# |120 que la même haine incitera les nations slaves à s'unir avec Bakounine. en raison aussi# |119 de leur attitude identique envers les penchants étatiques du peuple allemand. nous ne leur proposons nullement. mais sans aucun effet. on promit aux paysans que la guerre finie. slave et germanique. restera une amère nécessité. de la même façon que les Slaves. Mais cette alliance contre les Allemands ne devra durer elle aussi que jusqu'au jour où ceux-ci. et alors seulement. donner de l'argent et. partir eux-mêmes à la guerre à la tête de leurs moujiks. mais pour détruire tous les Etats. en réalité tataro-allemand? Nous ne devons pas berner les Slaves. Nous n'admettons qu'un seul terrain: la révolution sociale. les aspirations d'hier et d'aujourd'hui de tous les peuples slaves.

par passion. les cartes. Au demeurant. Quant à la comparaison entre officiers russes et officiers allemands. Pour le peuple. un jour. de l'odieuse arrogance propre aux officiers et qui revêt ce double aspect: soumission servile à l'égard de tout ce qui est hiérarchiquement supérieur et insolent mépris pour tout ce qui. l'avantage à notre type d'officier non parce qu'il est russe. cette fois général.les nations latines. son antipathie ne va pas jusqu'à le pousser à leur faire la guerre de son propre mouvement. à partir du commandant de compagnie. quand il y a de quoi battre monnaie. archiduc. à mettre à feu et à sang des dizaines. Cette aversion instinctive ne se manifestera que le jour où les Allemands envahiront eux-mêmes la Russie et se mettront en tête de la régenter. pour mener contre elle avec succès une guerre offensive? Il faut être un ignorant complet ou un chauvin aveugle pour ne pas reconnaître que toutes nos ressources militaires et notre illustre armée. sont jusqu'à présent l'envers quotidien de la vie d'officier en Russie. une prédisposition à aimer d'instinct et à comprendre l'homme et dans des conditions favorables. disons sous une heureuse influence. par obéissance à leurs chefs. des centaines de villes et d'agglomérations non seulement à l'étranger. car. voire en général tout officier d'armée régulière. mais de la haine. partout et toujours. mais en nous fondant sur la plus stricte équité. l'exercice. toutes les classes privilégiées en sont là. l'idée d'entreprendre une action contre l'Allemagne. tout à fait inconsciente. Aussi bien se tromperaient lourdement ceux qui compteraient sur une participation quelconque du peuple russe à une action offensive contre l'Allemagne. il a non seulement du mépris. ne sont rien comparées aux ressources et à l'armée allemandes. il devra la mener sans aucun appui du peuple. et ensuite pour tous ceux qui ne portent pas l'uniforme. pour le peuple# |122 au premier chef. peut être appelé le chien de garde favori des classes privilégiées. les troupes allemandes se battraient chez elles et seraient secondées par le soulèvement patriotique. il le suppose toujours en état de révolte ou prêt à se révolter. ils l'ont prouvé au cours de trois campagnes successives. à l'exception des hauts fonctionnaires civils et de la noblesse. la noce. l'officier allemand est un esclave par conviction. l'officier allemand. du point de vue simplement humain. mais même dans son propre pays. d'escadron ou de batterie. il est prêt. est inférieur. Le soldat russe est sans doute courageux. Il ressort de là que si notre gouvernement a. il n'y a rien en dehors de la forme. Sous ce rapport. une aptitude à devenir un ami conscient du peuple. roi et aujourd'hui empereur d'Allemagne. Au premier signe de ce dernier. Il n'aime pas les Allemands. Mais ces ressources sont-elles suffisantes pour combattre l'Allemagne et plus encore. tandis que les Russes se battraient sans raison. même quand on y parle français. secondées aussi par leur fanatisme patriotique. il n'est pas seul à le supposer. le vol systématique. Etatisme et anarchie 49/124 . surtout dans les grades supérieurs. sans passion. nous donnerons. mais ne nous leurrons pas. avec ses seules ressources militaires. à l'heure actuelle. selon eux. à détruire. pour ne pas dire légalisé. dans l'hypothèse d'une guerre offensive entreprise par la Russie.# |121 de toutes les classes et de la population entière de l'Allemagne. Ce monde est à la fois extrêmement frivole et sauvage. Malgré tous les efforts de notre ministre de la Guerre. Devant son souverain. mais les soldats allemands ne sont pas non plus des poltrons. on peut y découvrir le coeur humain. Le monde des exploiteurs en Allemagne et Bakounine. de bataillon. soi- disant innombrable. du règlement militaire. M. le peuple russe est lui aussi un peuple foncièrement slave. financières et étatiques. Dans le monde des officiers allemands. à commettre les pires atrocités. mais malgré le grossier et l'insane désordre qui caractérise ce milieu. Miljutin. Au surplus. la grande masse de notre corps d'officiers est restée ce qu'elle était auparavant: grossière. ignorante et. sous presque tous les rapports. lui faisant beaucoup trop d'honneur. l'ivrognerie et.

ne sont pas toujours justifiées. il s'efforce par les brimades. le sachant. A la fin de son service actif.. et malheureusement. ce laquais par conviction et bourreau par vocation. tirer. Pour une armée régulière. entre ses mains. Il connaît par coeur Goethe et Schiller et toute la littérature humaniste du Grand Siècle est passée dans sa tête sans laisser la moindre pensée humaine. au lieu d'un croque- mitaine. tout comme chez le bon chien de garde. un blondinet au teint rose. le poil se hérisse dès qu'on évoque les foules populaires. n'osant pas les frapper avec ses poings. placide. le maître souverain de toutes les Allemagnes..et à coup sûr sentimental. discret. des ennemis systématiques et impitoyables. Le seul fait d'évoquer leur existence le met hors de lui et il estime indécent de parler d'eux autrement que l'écume à la bouche. passer au fil de l'épée et massacrer le premier venu. c'est avec un zèle frénétique et surtout avec une morgue de "Junker" qu'il se ferait tortionnaire et bourreau. sans aucun doute. parce qu'ils reconnaissent là leur propre nature et surtout parce qu'ils regardent ces molosses impériaux privilégiés qui. dans son coeur. tous ceux qui. mais qui. on en fait des êtres exécrables en même temps que profondément ridicules. si l'homme du peuple a reçu des blessures qui l'ont mutilé. On peut s'imaginer avec quelle antipathie particulière l'officier allemand doit considérer les révolutionnaires socialistes. Gare à ceux d'entre eux qui tombent sous sa coupe. le moindre sentiment d'humanité. tous les outrages possibles et imaginables. mais orgueilleux . ces derniers temps. vis-à-vis des masses populaires. Mais si on le lui permettait. prouvent. en Allemagne. le savoir à la servilité. en obéissant toujours à ses supérieurs. Les bourgeois allemands le savent et. supportent patriotiquement. mourir pour le Kaiser et le Vaterland. Examinez ce fauve civilisé. les paroles les plus blessantes de manifester sa rage et sa vile animosité. le soin de résoudre un problème apparemment insoluble: allier la culture à la barbarie. à quelque degré ou sous quelque forme que ce soit. payer les impôts et s'acquitter des servitudes communales. sous ce terme général. pas plus que. principalement aux fonctionnaires et aux officiers. malheureusement. ensuite faire son service militaire. Et chez l'officier allemand.ailleurs regarde le peuple avec une crainte et une méfiance qui. avant tout. Etatisme et anarchie 50/124 . voire les démocrates socialistes de son pays. il faut le dire. un léger duvet sous le nez. il devra vivre de mendicité. les attitudes. beaucoup de démocrates socialistes sont passés. vous serez surpris de découvrir. d'ennui. Selon lui. On a confié aux Allemands. voire timide. N'ayant pas le droit de les déchiqueter ou de les faire fusiller sur-le-champ. vouloir et penser dans un sens opposé à la sacro-sainte pensée et à l'auguste volonté de Sa Majesté. Les idées qu'il se fait des droits et des devoirs du peuple sont des plus primitives. Il s'agit d'un être qui allie en lui le savoir à Bakounine.la morgue commence à percer . entrer dans la réserve pour y servir jusqu'à sa mort. Au point de vue social. en un mot. il est en effet difficile# |125 d'imaginer rien de mieux que l'officier allemand. en s'inclinant devant n'importe quelle autorité et en se tenant prêt à donner sa vie si on la lui demande. comme le plus sûr rempart de l'Etat pangermanique. l'homme du peuple doit trimer pour que ces beaux messieurs soient vêtus et qu'ils aient le ventre plein. les mordent si souvent. cirer# |123 les bottes. de la part des fonctionnaires et des officiers. néanmoins. les tracasseries. osent agir. S'il est jeune. panser le cheval de l'officier et quand celui-ci commande et brandit son sabre. mais par contre des serviteurs très précieux de l'Etat. obéir sans broncher aux autorités. Tout geste de la part du peuple allant à l'encontre de cet idéal est capable de mettre l'officier allemand en fureur. il entend l'ensemble des démocrates et même des libéraux. s'il est indemne. et quand on le lui ordonne. que dans les masses populaires commence déjà à se lever la force éclairée qui fera voler ce monde en éclats. On comprend dès lors la haine que les révolutionnaires lui inspirent et.# |124 si ses supérieurs le lui commandaient.

éprouvée et mise en pratique. paisible. il est vrai à sens unique sinon à mauvais sens. épie chacun de ses membres. à une soumission rarement égalée à la volonté du chef. chose essentielle pour avoir de bonnes troupes. on se contentera de tourner ce malheureux en dérision. voire cinq années dans cette ambiance.la servilité. voire sur les autres militaires d'Europe. des milliers d'individus au moindre signe de ceux qui le commandent. discret. on juge de son aptitude à monter en grade. Avant d'arriver au grade de major. sillonnent la Suisse par hordes entières. Passant trois. Chacun de ces camarades sera pour lui un délateur. il doit être un instrument conscient. le soldat n'en peut sortir que déformé. les chefs militaires préfèrent que les officiers restent le plus possible entre eux et ils s'efforcent de ne leur laisser. il ne s'en éloignera pas d'un pas et tout le corps des officiers. le monde militaire en Allemagne. par mentalité. Gare au malheureux qui. fixé sur lui et à chaque pas. en outre. quatre. et hautain. la cruauté à une sorte de droiture. leur entretien et l'astiquage des effets militaires. sur ces études. le regard sévère." Mais comment y parvenir? Par des exercices continuels. Mais il en est de même pour l'officier. la servilité à la bravoure et la discipline la plus rigoureuse à la capacité d'initiative. il faut tout d'abord posséder son corps. On fait du soldat un instrument aveugle.et que voici: "Pour posséder l'âme du soldat. quand le temps fait moins défaut. c'est-à-dire une tendance libérale ou démocratique. un immense avantage. par idéal. Mais si ledit milieu a une tendance politique non conforme au sentiment général des officiers. une certaine exaltation. Le principe fondamental de cette discipline réside dans l'aphorisme que nous avons encore entendu énoncer il n'y a pas très longtemps par de nombreux officiers prussiens. comme aux soldats. bien au contraire. se permet de se lier avec un autre milieu. L'entraînement des soldats et les inspections auxquelles les officiers sont continuellement astreints absorbent les trois quarts de la journée. Si politiquement ce milieu est inoffensif. depuis la campagne de France. à plus forte raison révolutionnaire socialiste. Ne croyez surtout pas que les officiers allemands# |126 méprisent le pas de parade. par passion. la méthode à la cruauté. des études urgentes sur différents sujets et. à écrire et à compter. par leur Bakounine. quoique sous une autre forme. ils voient en lui un des meilleurs moyens d'assouplir les membres du soldat et de posséder son corps. saxons. Mais les militaires allemands ont sur les militaires français. elle atteint dans l'armée allemande une perfection systématique. Telle est la quintessence de l'instruction civique et politique du soldat. imprégné de l'état d'esprit que nous venons de décrire. un instrument par conviction. calme. on lui confie. l'autre quart est consacré à parfaire leurs connaissances en sciences militaires. L'hiver. quant à l'officier. d'un être toujours capable d'égorger ou de massacrer des dizaines. il faut que du matin au soir le soldat soit occupé et ne cesse de sentir. comme d'ailleurs en France. cet être-là n'a pas son pareil pour l'armée et l'Etat. froidement méprisant et au besoin cruel vis-à-vis de l'homme de troupe. un être dont la vie s'exprime en deux mots: obéir et commander. Etatisme et anarchie 51/124 . par leur connaissance théorique et pratique de l'art militaire. viennent ensuite le maniement des armes. froid et magnétiseur. bavarois et autres officiers allemands qui. est un milieu fermé et cette existence en vase clos est le sûr garant que ce monde sera l'ennemi du peuple. les officiers allemands surclassent tous les officiers du monde par le sérieux et l'étendue de leur savoir. on envoie les soldats à l'école où ils achèvent d'apprendre à lire.à toutes fins utiles . de ses supérieurs. Son univers est la société des officiers. alors l'infortuné est perdu. docile. que le minimum de loisirs. probablement pour étudier le terrain et lever des plans . Quant à la discipline du soldat. l'officier doit passer plusieurs examens. par inexpérience ou sentiment humain. On le voit.# |127En règle générale. toujours au garde à vous devant ses supérieurs. des centaines. longuement mûrie. mais où on les oblige surtout à apprendre par coeur un règlement militaire plein de vénération pour l'empereur et de mépris pour le peuple: monter la garde autour de l'empereur et tirer sur le peuple.

la méthode. où trouverez-vous un nombre suffisant d'officiers pour encadrer un autre million d'hommes et avec quoi l'armerez-vous? Avec des bâtons? Or vous n'avez pas même assez d'argent pour équiper convenablement un million d'hommes et vous menacez d'en armer un autre million. vous voudriez la vaincre! Au premier pas.# |128 Chez nous. vos gouverneurs. direz-vous. à des commandes d'un nouveau modèle de canon. En raison de toutes ces qualités. de l'art militaire. Et elle aura derrière elle la masse du peuple allemand tout entier qui. les troupes allemandes envahiront le territoire de l'Empire de Russie. et même vous en accorderait-il. si vous parvenez à envoyer contre l'Allemagne une armée de 500. Au surplus. grâce à ces éminentes qualités de l'officier allemand. la maîtrise de soi. etc. les généraux. Mais comment les organiser? et qui les organisera? Vos# |129 généraux de réserve. en Allemagne. la Lithuanie et la Pologne combien faudra-t- il de soldats? Ce sera beau. une année serait nécessaire pour mettre sur pied de guerre un million d'hommes. rendre furibond! Rien que pour l'Ukraine. vos fonctionnaires? Ciel. récompenser les princes. par l'exactitude. Or. Jusqu'ici la Russie n'a jamais mis en ligne une armée pareille. tout le monde s'en moque. très beau. ne se dresserait pas contre les Français si le vainqueur de la dernière guerre avait été Napoléon III et non le "Fritz" prussien. l'organisation et l'armement des troupes allemandes sont des choses réelles et pas seulement sur le papier comme il en était en France sous Napoléon III. Car aujourd'hui l'Allemagne est devenue un arsenal hérissé d'armes menaçantes. admettons qu'elle en ait dépensé trois pour couvrir certaines dépenses de guerre. combien de dizaines et même de centaines de milliers de ces recrues auront le temps de mourir de faim avant d'être enrégimentés? Et enfin. Comparons votre pauvreté et votre impuissance à la richesse et à la puissance allemandes. Et vous. la patience inlassable aussi bien que par le degré de probité. Mais le nombre de soldats enrégimentés et armés n'atteindra sûrement pas le million. vous subirez une défaite écrasante et votre guerre offensive se transformera sur-le- champ en guerre défensive. les officiers. dès que vous aurez mis le pied sur le sol allemand. pourquoi ne le recruterait-elle pas. du moral et de l'armement. et comme il en est encore trop souvent chez nous. après tout. pas les soldats bien entendu. le contrôle administratif civil et surtout militaire est organisé de telle manière que toute supercherie durable est impossible. sous le rapport de l'organisation. au contraire. mais sur le papier seulement.000 hommes. cependant. il faudra en disperser une bonne moitié sur l'immense territoire de l'Empire pour maintenir l'ordre dans ce peuple fortuné que l'excès de bonheur pourrait. Reste deux milliards que l'Allemagne a consacrés exclusivement à son armement. vos aides de camp généraux. en Russie. est-ce qu'au moins le peuple russe tout entier se dressera Bakounine.attachement passionné et méticuleux au métier des armes. répétons-le. à la construction de nouvelles et à la réfection d'anciennes et nombreuses fortifications. Etatisme et anarchie 52/124 . qu'il y en ait un million. de l'instruction. vous vous heurterez à une armée réelle d'un million d'hommes qui. est la première du monde. pourra au besoin recruter encore un million d'hommes. vos aides de camp du tsar. se lèvera comme un seul homme contre l'envahisseur russe. peut-être et même très probablement. oui. L'Allemagne a reçu cinq milliards de la France. et vous aurez votre million de recrues. Vous direz que la Russie est capable de mettre en ligne des millions d'hommes. les colonels. vos commandants de réserve de bataillon ou de garnison qui n'existent que sur le papier. les hommes d'Etat. Il suffira de donner l'ordre d'enrôler derechef tant de centaines de milliers d'hommes. mais qui. La Russie. admettons. de bas en haut et de haut en bas. ainsi que pour payer des voyages d'agrément à l'intérieur du pays et à l'étranger.# |130Mais alors. Pesez tout cela et voyez ensuite si l'armée russe peut avoir des chances de l'emporter dans une guerre offensive contre l'Allemagne. si bien qu'il est presque impossible de connaître la vérité. c'est-à-dire l'Empire. Pas un banquier ne vous accordera d'emprunt. instruits et armés à la diable. si l'on n'y prenait garde. de fusil.

Les gendarmes prussiens. de tous les ennemis qui oppriment la Pologne depuis le jour de son partage. beaucoup. Murav'ev le pendeur n'avait jamais assez d'éloges pour le prince de Bismarck. dès 1848. officiers. mais s'ils ne commettent pas cette bévue et qu'ils se dirigent. dans cette partie de la Pologne. Et nous ne parlons pas des villes. suppliciant les Polonais. mais en cachette et manifestement avec gêne. de la Garde ou de l'Armée. plus du tiers du duché de Poznan était germanisé. dès lors. bien plus. Etatisme et anarchie 53/124 . à travers les provinces baltes ils trouveront non seulement parmi la petite bourgeoisie. si les Allemands pénètrent dans les provinces russes et marchent. d'artisans et surtout de Juifs allemands qui trouvaient là un bon accueil. mais encore il se vanta. Non seulement il reconnut cyniquement et hautement. après les avoir capturés. la Prusse se comporta constamment de la même manière. Certes. désavouait-elle ses propres agissements. que disons-nous? les magnanimes officiers prussiens de toute arme. la colonisation à vaste échelle du territoire polonais par les paysans allemands tint une place considérable. est en train de germaniser coûte que coûte la province de Dantzig et le duché de Poznan. elle n'a pas plus réussi à russifier la partie de la Pologne qui lui est échue qu'elle n'y réussit de nos jours en dépit des méthodes de Murav'ev. beaucoup d'amis. Il serait trop long d'énumérer les moyens mis en oeuvre pour atteindre cet objectif. les livrant avec une joie sadique. pendant. contribua beaucoup à rendre populaire le gouvernement prussien.# |131 parmi ceux-ci. mais aussi parmi les barons mécontents et leurs fils étudiants et. et cependant. La Prusse avait donc atteint ses objectifs dans une époque calme. incarnation réelle de la mentalité et de la grande cause allemandes. qui peuplent Pétersbourg ou qui sont dispersés dans toute la Russie. aussi. Dès le début de l'histoire de la Pologne. Mais quand les patriotes polonais suscitèrent ou tentèrent de déclencher un mouvement populaire. devant les mesures les plus draconiennes et les plus barbares. la Prusse Bakounine. Jusqu'à l'entrée de ce dernier dans le gouvernement. le plus systématique et. hauts et petits fonctionnaires. par leur intermédiaire. elle ne recula pas. On sait que depuis les temps les plus reculés. l'usage de la langue allemande s'était implanté dans les agglomérations urbaines grâce à la foule de bourgeois. sur Moscou. cela va sans dire. au Nord. la Prusse a toujours montré une indéfectible fidélité à la Russie et le plus chaleureux empressement à lui venir en aide. Le prince de Bismarck fut le premier à jeter le masque. ils soulèveront contre l'Empire russe la Pologne et la Petite-Russie. la Prusse s'est montrée le plus tracassier. d'avoir usé de toute son influence sur le gouvernement russe pour le décider à étrangler une fois pour toutes la Pologne. même parmi les paysans polonais. des écoles rurales furent fondées dans lesquelles et par elles fut introduite la langue allemande. sans reculer devant les mesures les plus cruelles et que. de la germanisation par des méthodes violentes et artificielles des pays non allemands. étaient administrées selon le Droit de Magdebourg. par exemple. sur Pétersbourg. mais aussi dans le royaume de Pologne. En 1807. assortie du droit de procéder au rachat des terres. parmi les innombrables généraux. en exprimant fréquemment l'espoir qu'en Russie ils n'échapperont pas à la pendaison. les déportant par milliers en Sibérie. de son côté. A cet égard. l'Autriche n'est pas parvenue non plus à germaniser la Galicie et d'ailleurs elle ne l'a pas tenté. quand elle le pouvait. Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que chaque fois qu'il s'est agi d'écraser les soulèvements polonais non seulement dans ses frontières. aux gendarmes# |132 russes. devant la Diète prussienne et la diplomatie européenne. pour lequel des facilités de toutes sortes furent accordées. la majeure partie des villes. La Prusse. le plus dangereux. massacrant. s'adonnaient avec une passion toute particulière à la chasse aux Polonais qui se cachaient en territoire prussien. l'abolition du servage. Plus tard. comme une force sauvage. Un certain nombre de mesures de ce genre firent que. originaires de ces provinces.contre elles? Oui. la Russie s'est conduite comme un barbare. les pasteurs protestants et les Juifs. sans parler de la province de Königsberg dont elle s'est emparée bien avant. sous ce rapport.

le Parti purement démocrate et le Parti de la démocratie socialiste qui. En Allemagne et même en Prusse. Même en ce qui concerne le duché de Poznan. la cause slave? Mais par quoi s'est-elle manifestée cette alliance et en quoi réside-t-elle cette cause?# |135 Ne sont- Bakounine. Et bien que le haïssant. de même que les Polonais de Galicie. il existe depuis longtemps un nombreux et sérieux parti politique. Enfin. l'ennemi le plus dangereux. les Polonais n'auront pas à se féliciter de cette alliance et de cette amitié. car au fond de leur coeur ils ont. quand les intérêts de l'Allemagne l'exigent. Par contre. la même haine historique des Allemands. Nous n'avons rappelé tout cela que pour montrer que les Polonais n'ont pas d'ennemi# |133 plus redoutable et plus cruel que le prince de Bismarck. aujourd'hui. et plus volontiers encore autant de territoire à l'intérieur de la Russie que les Polonais pourront en occuper et conserver. Cela ne l'empêche point. ils garderont pour eux une grande partie de ce territoire. lui et la Prusse. Mais c'est leur affaire et non la nôtre. ces partis. de révoltes désespérées! Existe-t-il un autre peuple qui puisse se vanter d'une telle vaillance? Qu'est-ce que les Polonais n'ont pas essayé? Conjurations de la noblesse. soulèvements nationaux et. non moins que tous les autres peuples slaves. Il va sans dire que ni le prince de Bismarck ni aucun de ces partis ne consentiront jamais à restituer à la Pologne la totalité des provinces que la Prusse lui a enlevées. Ils ont tout tenté. qui pourtant ne peuvent oublier les affronts sanglants que leur ont infligés les Prusso-Allemands. enfin. Etatisme et anarchie 54/124 .apportera toujours à la Russie son aide la plus active. sous la forme d'un emprunt polonais garanti par l'Allemagne. On dirait qu'il s'est juré de les rayer de la surface de la terre. représentent incontestablement la majorité aux Diètes allemandes et prussienne et. Un siècle s'est écoulé depuis le partage de la Pologne et pendant tout ce temps il ne s'est pas passé pour ainsi dire d'année que le sang des patriotes polonais n'ait coulé. en somme. ont compris que le soulèvement de la Pologne et. Qui peut douter un seul instant que les Polonais non seulement accepteront l'offre allemande. ils leur offriront des crédits. offrira de leur venir en aide à certaines conditions? Certes il se trouvera des slavophiles pour leur reprocher de trahir. attendu que tout cela appartient aujourd'hui à l'Autriche. ils ne laisseront aux Polonais que très peu de chose de ce qui a été la# |134 part des Prussiens en Pologne. En même temps. et sans vouloir se l'avouer. les Polonais. se soulèveront sans aucun doute à l'appel de Bismarck. voire le soutien de l'Eglise. Dès lors. tout à fait germanisé. ont lié plus étroitement que jamais leur cause nationale à l'autorité du pape. complots de la petite bourgeoisie. ils leur céderont toute la Galicie. plus nettement encore. ensemble. semble-t-il. bien entendu. jusqu'à un certain point. Cent ans de lutte ininterrompue. toutes les ruses de la diplomatie. la majorité de la population. Malheureusement. bandes d'insurgés opérant les armes à la main. sa restauration sera la condition préalable de cette guerre. comment refuser quand l'Allemagne elle-même. les ordres monastiques et les évêques sont maintenant leurs avocats. d'appeler les Polonais à se soulever contre la Russie. ils ne rendront pour rien au monde ni Dantzig ni le moindre morceau de la Prusse occidentale. avec L'vov et Cracovie. voire appelant de leurs voeux la guerre contre la Russie. des armes et une aide militaire. on peut même dire qu'il y en a trois: le Parti libéral progressiste. Sans parler de Königsberg. de nos jours et récemment encore. leur situation est à tel point désespérée que même si on leur faisait une offre cent fois pire ils ne la repousseraient pas. se sont accrochés à tout et tout a lâché et trahi. pour ne pas dire l'Allemagne entière. les Polonais de Poznan. prévoyant et dans une certaine mesure désirant. mais qu'ils la saisiront avec empressement. Les jésuites. les ultramontains. Comme au XVIIe siècle. le prince de Bismarck a fait part au Parlement de la ferme résolution de son gouvernement d'extirper les derniers vestiges du sentiment national polonais dans les provinces qui connaissent aujourd'hui les délices de l'administration prusso-allemande. De trahir quoi? L'alliance slave. comme nous l'avons remarqué précédemment.

sans parler des partis mystico-sectaires ou plus exactement religieux. qu'il leur démontre que leur espoir sera bientôt réalisé. les sympathies que ces peuples ont pour la Russie. leur principale différence consistait en ceci que chacun d'eux était sûr que cet objectif commun. héros et martyrs. partisans de la Constitution des Etats-Unis. c'est-à-dire en s'embrassant avec les généraux russes à peine lavés du sang polonais. en défendant quelle cause. la question slave ne sont pas des faits réels. justement parce que la plupart d'entre eux étaient convaincus que le rétablissement de l'indépendance de la Pologne résulterait inéluctablement du triomphe de la révolution en Europe. ils comprennent mieux les Magyars dont ils se sentent plus proches et avec lesquels ils ont une certaine ressemblance et beaucoup de souvenirs historiques communs. que peut-il y avoir de commun entre le monde slave. devinrent des bonapartistes enragés. il nous souvient d'avoir entendu un Saxon exprimer ainsi sa surprise: "Partout où il y a des désordres. que n'attendaient-ils de l'appui de Napoléon III! Même la trahison infâme. Il y avait le parti aristocratique. qui n'a pas encore d'existence. Ciel. en raison de la défaite générale. n'était pas parvenue à tuer en eux cette foi. Mais au fond. et un espoir que seule la révolution sociale pourra réaliser. divisé en plusieurs partis.# |136Autrefois. ont-ils exprimé leur fraternelle sympathie aux Polonais? N'est-ce pas en faisant ce qu'ont fait à Varsovie ces mêmes MM. disons l'immense majorité d'entre eux. comme dans tous les autres pays. ont un grand passé de gloire. cette foi en la révolution s'effondra. Les patriotes polonais d'Autriche et la majeure partie des autres se ruèrent en désespoir de cause sur la Galicie. en Pologne et chez les émigrés polonais. constitutionnel-monarchiste. Après cette catastrophe. A ce propos. eux.# |137 une multitude d'émigrés polonais. il suffisait d'examiner d'un peu près chacun d'eux pour se convaincre que le fond était le même chez tous: un désir passionné de restaurer l'Etat polonais dans ses frontières de 1772. en tant que tels. pour visiter l'Exposition panslave et se prosterner devant le tsar? Quand et comment. En dehors des antagonismes respectifs découlant de la lutte que se livraient les chefs de ces partis. clérical. mais un espoir. sont encore des enfants et toute leur importance se situe dans l'avenir. les Polonais en général ne s'intéressent pas à cette question. tandis que montait l'étoile de Napoléon. ont jusqu'à présent manifesté très peu d'envie pour cette révolution. Elle ne se perdit qu'à Sedan. la reconstitution de l'ancienne Pologne. enfin. Jusqu'à 1850. le parti de la dictature militaire. De même. nous parlons bien entendu des patriotes. il y avait même le peu nombreux parti des démocrates socialistes. Le monde slave. les appelle à s'insurger contre la Russie. et le monde patriote polonais qui est plus ou moins au bout de sa carrière? Et en effet. Palacký et Rieger ont fait à Moscou. Mais imaginez que Bismarck. qu'il leur donne des fonds. c'est-à-dire pour celui de leurs ennemis qu'ils haïssent le plus. de ce dernier. Or. flagrante.elles pas apparues au grand jour lors du voyage que MM. et on peut dire radicalement. les Slaves. acculé à ceci par la situation de l'Allemagne. ne pouvait être atteint que par les moyens que lui seul recommandait. les Slaves. Etatisme et anarchie 55/124 . on trouve nécessairement des Polonais!" En 1850. alors que les séparent des Slaves du Sud et de l'Ouest. Palacký et Rieger et leur nombreuse suite de personnalités slaves du Sud et de l'Ouest. en 1862-63. leur ennemi juré. mieux. lesquels appartiennent en majeure partie à la classe cultivée et surtout à la noblesse. à l'exception d'un très petit nombre d'individus qui s'efforcent de créer une question slave dans l'esprit et sur le terrain polonais. des armes Bakounine. on peut dire que la majeure partie des émigrés politiques polonais étaient révolutionnaires. mais les Polonais. en buvant à la fraternité slave et à la santé du tsar-bourreau? Les Polonais. il ne restait à l'espoir polonais qu'un refuge: celui qu'offraient les jésuites ultramontains. le parti des républicains rouges selon le modèle français. on peut dire qu'en 1848 il n'y avait pas un seul mouvement révolutionnaire dans toute l'Europe auquel ne participaient et que souvent même ne dirigeaient les Polonais. le parti des républicains modérés. le monde politique était.

des côtes inhospitalières de la Baltique aux rives éternellement fleuries de la mer Noire et de la Méditerranée. chez eux. les portes du Sud et du Sud-Est: Buchara. de leur point de vue. Etatisme et anarchie 56/124 . à l'Ouest et dans le Sud. à leurs trousses. en échange de cette aide. au même moment. les Polonais accepteront à coup sûr et. et peut-être plus sûrement et plus largement encore. songez à la quantité de Polonais et d'Allemands disséminés aujourd'hui en Russie. puis la Petite-Russie. sous la protection du prince de Bismarck. se diront certainement les Polonais. La pilule sera amère. ne lèvera l'étendard du panslavisme et ne fera jamais la guerre à l'Allemagne. Mais si les portes du Nord-Ouest sont à jamais fermées pour l'Empire. Constantinople? Depuis longtemps. une fois la Pologne reconstituée. mais plus tard notre Empire russe lui-même. et le susciter ne sera vraiment pas difficile. à moins qu'il ne soit fou. et après tout. pour rien au monde. en Petite-Russie. au surplus. un soulèvement général des paysans éclate et triomphe. en Russie. sinon la totalité de ceux-ci. dernier objectif de toutes les visées et de toutes les aspirations. Ayant vaincu définitivement d'abord l'Autriche. avec elle. ils se garderont bien de faire de la propagande révolutionnaire socialiste. il est vrai. qu'il a pour toujours coupé de l'Europe. Voilà pourquoi on peut dire en toute certitude qu'aucun gouvernement russe ni aucun tsar. la Lithuanie suivra. Pourraient-ils refuser tout cela? Certes. les politiciens russes. malgré leur foi dans la toute-puissance de l'Empire. Nous parlons évidemment de l'Empire et non du peuple qui. cette propagande pourrait aussi s'infiltrer dans la Pologne prussienne. Il y a. les Polonais accepteront tout ce qu'on voudra et la Pol# |138ogne se soulèvera. et enfin. le nouvel et grand Empire allemand va réduire en puissances secondaires et vassales non seulement ces deux Etats. En un mot. le prince de Bismarck. ardents zélateurs de la grandeur et de la gloire de notre cher Empire. les Polonais marchent sur Smolensk et la Petite-Russie. pensez donc. dans le Nord. même s'ils le voulaient. Mais ce désir est à tel point irréalisable qu'eux-mêmes. le centre de toutes les forces. ils auront mille fois raison. un événement s'est produit qui a dû leur ouvrir les yeux: le rattachement du Slesvig-Holstein et du Hanovre au royaume de Prusse qui. ils récupéreront tous ses territoires. les patriotes polonais sont. ces dernières années. de toute la vie de l'Empire. se consolant enfin à l'idée que. Mais ce qu'il n'est pas possible de faire en Pologne. on exigera d'eux qu'ils renoncent formellement à une grande partie des anciens territoires polonais détenus aujourd'hui par la Prusse. Il est vrai qu'une Pologne reconstituée avec l'aide des troupes allemandes. battues à plate couture. commencent à abandonner l'espoir de le voir s'accomplir. La plupart. discutent pour savoir s'il ne vaudrait pas mieux déplacer la capitale et. de la sorte. et ensuite la France. du Nord au Sud. seront les alliés naturels de Bismarck et des Polonais. Imaginez une situation pareille: nos troupes.et un appui militaire. les Allemands marchent sur Pétersbourg. les clefs sont entre les mains du prince de Bismarck qui. de mauvais socialistes et. d'insatiables patriotes qui voudraient conserver Pétersbourg et la suprématie dans la Baltique et mettre en même temps la main sur Constantinople. fuient en déroute. est-ce que ne restent pas ouvertes. est devenu la puissance Bakounine. Mais mieux vaut une drôle de Pologne que pas de Pologne du tout. saura trouver ou se frayer partout un chemin. mais sous la pression des circonstances et au nom de la victoire maintenant certaine sur la Russie. provoqué par la propagande du dehors et du dedans. en un mot de Pétersbourg à Constantinople. sera une drôle de Pologne. on pourra toujours se dégager de la tutelle du prince de Bismarck. le protecteur. la Perse et l'Afghanistan jusqu'aux Indes orientales elles-mêmes. à vrai dire. ne le permettrait pas: l'Allemagne est trop proche. on le fera en Russie et contre elle. lorsqu'il en éprouvera le besoin. Les Allemands comme les Polonais auront le plus grand intérêt à y susciter un soulèvement paysan. Mais pour l'Empire russe. ne les remettra au prince de Gor…akov. les portes de l'Europe sont maintenant fermées.

même ceux qui vivent dans les coins les plus reculés. Mais à ces conditions viennent s'ajouter nécessairement la navigation et le commerce maritime. Etatisme et anarchie 57/124 . directement. les individus de toute langue et de toute nationalité. heureuse à sa manière. quant à sa félicité. que durant des siècles la Chine a croupi dans le marasme et elle y a croupi tout au long de ces siècles soit à cause de ses institutions. parce que les communications par mer. interdictions. Vous pouvez être sûr qu'en l'espace de quelque cinquante ans. Beaucoup de conditions sont nécessaires pour qu'un peuple vivant en vase clos dans l'Etat puisse s'associer à l'évolution universelle. de tout impôt. aux habitants des pays éloignés de la mer. bien entendu.et supposons que certaines circonstances l'aient isolé du reste du monde. parce que librement. L'atmosphère est un océan qui baigne la terre entière. quelle félicité peut-il y avoir dans l'Etat? .maritime du Nord. l'aptitude au travail productif et la liberté intérieure la plus large. chez lui. y compris. aux habitants du littoral. la navigation aérienne s'avérera plus commode encore sous tous les rapports et acquerra une importance particulière. vivront ou se développeront plus mollement et plus lentement que ceux qui peuplent le littoral. les habitants du littoral resteront à tous égards à la pointe du progrès et constitueront en quelque sorte l'aristocratie de l'humanité. . probablement. Mais même alors. Cette vérité est si évidente qu'elle n'a pas besoin d'être démontrée.le Parti révolutionnaire socialiste tend de toutes ses forces à les détruire en Europe. Prenons l'Etat le plus fort. les habitants du littoral disposeront encore d'une foule d'avantages naturels d'ordre matériel et aussi d'ordre culturel. en raison de leur bon marché relatif. sinon à leur domination. attendu que la mer n'appartient à personne. sera en plein stagnation: ses forces déclineront. de leur rapidité ainsi que de leur liberté. si bien que. fut intelligente et. Mais tant que la navigation aérienne n'aura pas remplacé la navigation maritime. réglementations. ces conditions sont: l'intelligence naturelle et l'énergie innée. Il se peut qu'un jour. Mais jusqu'à présent on ne peut en parler comme moyen de communication pratique et la navigation maritime reste après tout le principal facteur du progrès des peuples. la culture confinera à la bêtise. par rapport à lui. le mieux organisé et le plus heureux . tout. sont supérieures à toutes les autres communications connues. elle dégagera une odeur de fromage de Limbourg. organisée de bas en haut. soit deux générations. de toutes taxes. du moins à leur volonté? Par ceci. ses côtes sont en tous lieux. tracasseries. Le temps viendra où il n'y aura plus d'Etats . politique et moral. la culture. si peu accessible# |141 aux masses dans l'Etat. Le contact# |142 direct avec le marché mondial et. d'une manière générale. tant sur le plan matériel que sur le plan social. tous les individus. soit parce que le cours de la vie mondiale passait si loin d'elle que longtemps il ne put l'atteindre. des associations libres de production. car elle créera en définitive des conditions égales de développement et d'existence pour tous les pays. comment expliquer qu'elle soit devenue si apathique qu'il a suffi de quelques efforts aux puissances maritimes européennes pour l'assujettir à leur esprit et. autorisations et ordonnances gouvernementales. C'est un axiome bien connu qu'aucun Etat ne peut se hisser au rang de grande# |140 puissance s'il ne possède pas de vastes frontières maritimes qui lui assurent des communications directes avec le monde entier et lui permettent de prendre part sans intermédiaire à l'évolution du monde. apparemment. avec le mouvement universel de la vie développe à l'extrême. sur les ruines des Etats politiques. au demeurant. Voilà pourquoi la navigation aérienne aura tant d'importance. et quoi que vous fassiez pour égaliser les relations.en général.où. sera fondée en toute liberté l'alliance libre et fraternelle. privés de ces avantages. Voyez la Chine qui. au moyen de chemins de fer libérés de toute tutelle. forment sans exception des populations côtières. les communications ferroviaires. L'histoire entière et surtout une grande partie du progrès ont été le fait Bakounine. vous n'empêcherez pas que les habitants de l'intérieur. des communes et des fédérations régionales englobant sans distinction. et alors l'accès à la mer sera ouvert à tous en pleine égalité.

l'Allemagne ne souffrait pas d'une insuffisance de côtes maritimes. en ce siècle précisément. ils créèrent. qu'à partir du moment où elle est devenue un Etat maritime. l'idéal était bien différent. Par contre. les électeurs du Brandebourg rendirent un éminent service à l'Allemagne. comme par exemple. pangermanique. demanderons-nous. suivirent. à qui doit-on la renaissance de la liberté politique. l'évolution de la question du Slesvig-Holstein. Au XVIe siècle. le commerce de l'Allemagne semblait promis à un développement relativement vaste. c'est le manque d'un grand littoral. ensuite. cette séparation prit une forme définitive et le Grand Empire. sur le plan industriel. ni de besoin de liberté. De ce fait. le développement du régime étatique. à l'image de la Grèce. apparut comme un Etat presque tout entier méditerrané. Et dans l'histoire moderne. qu'un littoral. Etatisme et anarchie 58/124 . L'ancienne Rome n'a été un Etat puissant. du commerce. lors du premier partage de la Pologne. Après l'Italie. prenons l'Allemagne. poètes et le profond transcendantalisme qui a fait surgir de non moins grands philosophes -pourquoi. Ces nouvelles conquêtes furent réalisées par la Prusse aux applaudissements de toute l'Allemagne. et ceux qui expliquaient cette passion par le désir de venir au secours de frères de race. en mettant la main sur Dantzig. inférieure à la Hollande et. en dehors d'un seul où elle a distancé tout le monde. un idéal visant à la conquête des frontières et des grandes voies maritimes et à la fondation d'une puissante marine allemande. Nous tous avons été témoins de la passion avec laquelle les Allemands. et nous nous souvenons de l'enthousiasme avec lequel l'Allemagne entière accueillit le poème de Herwegh: "la Marine allemande". l'Allemagne est-elle restée en retard sur la France et l'Angleterre sous tous les autres rapports. le penchant naturel à la méditation et à la science. Ce sera vrai en partie. de l'Ouest ou du Centre. des arts. a été le peuple grec.des peuples habitant le littoral. le sentiment esthétique qui a donné naissance à de# |143 grands artistes. on peut dire. de la totalité du Slesvig et de l'Holstein. et vraiment on peut dire que toute la Grèce n'est qu'un littoral. Mais dès le XIVe siècle. mondial. de la vie sociale. tout le mouvement progressiste de l'Allemagne. sur le plan commercial. héritier maladroit de l'Empire romain. mais ce n'est pas la seule raison. commettaient une profonde erreur. pourquoi est-elle encore aujourd'hui. l'Allemagne tomba à son tour dans une torpeur qui ressemblait étrangement à l'atonie de la Chine. qu'ils appartiennent aux Etats du Nord. de l'Est. enfin. de la science. Bakounine. à l'Amérique. se trouva concentré dans l'électorat de Brandebourg. Le premier peuple. en un mot. et celle-ci était loin d'être suffisante pour permettre à cet immense pays de respirer librement. Il ne lui restait qu'une étroite fenêtre sur la mer. Il y en a une autre non moins importante. l'application extrême au travail. les villes néerlandaises. entre la Hollande et le Danemark. stimulées par leur esprit d'entreprise et leur audace. d'Allemands soi-disant opprimés par le despotisme danois. Pourquoi. du Sud. à la France et. il s'agissait d'un idéal étatique. du moins à l'Ouest. juste à l'époque où naissait la Hanse. fondateur de la civilisation. n'est. par leurs efforts incessants pour s'emparer des côtes de la Baltique. il fallait s'emparer de Kiel et. à qui est échue la première place dans l'évolution universelle? A la Hollande. malgré les nombreuses et incontestables qualités dont le peuple allemand est doué. Et en effet. en général. ni amour de la liberté. bureaucratique. à savoir. Mais tout cela n'était pas encore assez. Dès le XIIIe siècle. ainsi que par l'amour de la liberté. militaire et policier. de la pensée libre. La question avait été soulevée dès 1840 ou 1841. presque tout entière. à l'Angleterre. la renaissance de l'humanité? A l'Italie qui. tendant à former un nouveau# |144 et puissant Etat. à la Belgique? On dira que c'est parce qu'il n'y a jamais eu chez elle ni liberté. Depuis. peintres. se mirent ostensiblement à se détacher de l'Allemagne et à s'éloigner d'elle. à partir de 1848. En l'occurrence. les conditions de sa grandeur actuelle. La Hollande et la Belgique lui appartenaient encore et. tout d'abord en conquérant Königsberg et.

C'est sur elle que s'appuie fermement le prince de Bismarck. devienne beaucoup plus forte que la flotte russe de la Baltique. que Trieste a été. en Allemagne on dilapidera ce million? Peut-être dilapidera-t-on cent mille. Etatisme et anarchie 59/124 . de support à toutes les visées ambitieuses du monarque berlinois. dans la forme. moins encore peut-être . Comment la flotte russe serait-elle capable de défendre contre la marine allemande les forteresses maritimes de la Baltique. le service de l'Etat donne des résultats ni beaux ni agréables. du délire. avec le quart restant. La Prusse. alors qu'il n'y a là qu'une conclusion sûre tirée de faits d'ores et déjà accomplis et fondée sur une juste analyse du caractère et des aptitudes des Allemands et des Russes. avec le Holstein. si bien qu'il faudra s'estimer heureux si. qu'en très peu de temps ils annexeront toute la partie allemande du Danemark. les gouvernements aient alloué le même crédit. et grâce au canal navigable qu'elle est en train de creuser pour relier les deux mers. Et alors la primauté de la Russie sur la Baltique sombrera à jamais dans.on peut être sûr. mettons deux cent mille marks. qu'il est et sera une ville allemande. en même temps. voire pour mettre en chantier un nouveau navire. de malveillants propos. de Hambourg. on peut être sûr qu'avant dix ou vingt ans. et de résister au feu des Allemands. fait précisément leur# |145 grandeur. Les Allemands sont un peuple instruit et ils savent que sans de bonnes frontières maritimes il n'y a et ne peut y avoir de grand Etat. Un exemple: admettons qu'au même moment. on finît par fabriquer quelque chose qui ne tiendra pas debout. mais fréquemment. elle sert et servira quelque temps encore. ethnographique et géographique. mais par contre positifs et sérieux. Et si la révolution sociale ne les arrête pas. répétons-nous une fois de plus.. construit deux grandes flottes: l'une dans la Baltique. de la Hollande et de la Belgique. habiles à lancer non seulement des obus en fonte. sans parler également de la science qui confère un avantage décisif à toutes les entreprises allemandes sur les entreprises russes. mais aussi en or? Bakounine. de la quantité relative de fonctionnaires consciencieux. sont un peuple imprégné au plus haut degré de l'esprit étatique. le Slesvig et le Hanovre. et la Prusse. Une étape est déjà franchie dans cette voie. adieu Revel'. disons un million pour financer une affaire quelconque. adieu la Finlande et adieu Pétersbourg avec son KronÓtat imprenable! Tout cela paraîtra à nos chauvins. la Baltique. En Allemagne. KronÓtat notamment. Tout cela est pour ainsi dire dans la logique naturelle de leur situation politique et de leurs aspirations instinctives. on peut même dire exécrables. Voilà pourquoi. dévoués et connaissant leur affaire. l'autre dans la mer du Nord. de la Prusse. Et que fera-t-on en Russie? On commencera par détourner la moitié de ce million. à l'heure actuelle. directement et invariablement.. en Allemagne et en Russie. ce même service donne des résultats ni plus beaux ni plus agréables. Adieu Riga. encore plus singuliers et stériles à la fois. qui ont coutume d'exagérer l'importance des forces de la Russie. est solidement établie sur la Baltique aussi bien que sur la mer du Nord. qui d'ores et déjà dépasse et celle du Danemark et celle de la Suède. enrichie par l'argent de la France. aujourd'hui encore. le cerveau et. ces deux flottes ne formeront# |146 bientôt plus qu'une seule marine. disons-nous. au point que cet esprit l'emporte chez eux sur toutes les autres passions et étouffe littéralement en eux l'instinct de la liberté. Les Allemands. mais par contre huit cent mille marks iront à coup sûr à l'affaire qui sera menée à terme avec la ponctualité et la compétence qui# |147 caractérisent les Allemands. Tous ces territoires font partie maintenant. le bras de l'Allemagne. qui est à présent la personnification. du Mecklenbourg et de l'Oldenbourg est une simple et innocente plaisanterie. L'autonomie de Brême. que le Danube tout entier est un fleuve allemand. Que pensez- vous. En Russie. bon tout au plus pour l'étalage.les événements se succèdent à un tel rythme aujourd'hui . sans parler des ressources financières. mais impropre au service. Tous leurs espoirs sont tournés vers la mer. contrairement à la vérité historique. ils prétendent. un quart fondra en route par ignorance et incurie. Et il ne faudra pas beaucoup d'années pour que cette marine. Mais c'est cette mentalité qui.

Pour nous. comme chacun sait. dès l'instant où le nouvel Empire allemand. par exemple un mouvement des troupes russes en direction de la frontière prussienne. presque toutes les puissances européennes. d'un coeur sensible et ayant la larme facile. semble-t-il. que si l'Autriche mettait ses troupes en mouvement. principalement le nord du pays. appuyée sur l'Allemagne entière et formant avec elle. les Allemands n'auraient jamais pris Paris. voire l'insouciance avec laquelle le prince de Bismarck a entrepris la guerre# |149 contre l'Autriche et une grande partie de l'Allemagne. en 1863. Adieu la suprématie dans la Baltique! Adieu l'importance politique et la puissance de la capitale du Nord édifiée par Pierre Ier dans les marais finnois! Si notre vénérable chancelier d'Empire. Mais qui ne voit que ce malheureux petit Etat n'a pour ainsi dire pas d'autre alternative aujourd'hui que de se fédérer volontairement avec l'Allemagne et. une nouvelle route ne lui est pas ouverte dans le Sud. Etatisme et anarchie 60/124 . Sur quoi fondait-il cette assurance? Sur les liens de parenté et l'amitié personnelle des deux empereurs? Mais Bismarck a trop d'intelligence et d'expérience pour baser ses calculs politiques sur les sentiments. contre la France. était totalement dépourvue de troupes. entraînées par l'exemple de la France et de l'Angleterre. un accord formel entre la Prusse et la Russie. malgré la menace d'une intervention de la France. pour nous. et que si l'Italie et l'Angleterre ne sont pas intervenues c'est parce que la Russie ne l'a pas voulu. toute l'Allemagne. si menaçante pour tous les autres Etats riverains. ce qui veut dire qu'à bref délai la Baltique deviendra une mer exclusivement allemande et que Pétersbourg perdra toute importance politique. avec elle. pour compenser la perte des libres communications maritimes dans le Nord. il a obtenu du prince de Bismarck l'engagement formel d'aider la Russie à conquérir une nouvelle puissance dans le Sud-Est. avec notre acquiescement. doué. Le prince de Gor…akov devait bien s'en douter quand il acquiesçait au démembrement du royaume de Danemark et au rattachement du Slesvig et de l'Holstein à la Prusse. Mais Bismarck visiblement était sûr que la Russie ne le trahirait pas. bref. et la guerre. que la non-intervention de l'Autriche en faveur de la France n'avait pas eu d'autre motif que la déclaration de la Russie. ou tout au moins au moment du soulèvement de la Pologne. disons-nous. à savoir. le prince de Gor…akov. l'existence d'un pacte de ce genre. aurait suffi pour arrêter dans l'une et l'autre guerre. ne fait aucun doute. il a dû comprendre que. n'a pas complètement perdu l'esprit. d'être sous peu entièrement absorbé par la centralisation étatique pangermanique. et. Rappelons qu'à la fin de la dernière guerre. elle ferait marcher les siennes contre elles. maintes fois exprimés dans la chaleur des banquets impériaux. Supposons même que notre empereur. créé sous le sceptre de la Prusse. occupait dans la Baltique sa position actuelle. Le moindre geste d'hostilité de la part de la Russie. la grande oeuvre politique créée par Pierre Ier était anéantie et. lorsque. se soit laissé entraîner par des sentiments de ce genre. d'une alliance défensive et offensive conclue entre la Russie et la Prusse presque aussitôt après la paix de Paris. en dehors de la Prusse. de l'Etat russe dans le Nord-Ouest. si. seule une alliance de ce genre peut expliquer la tranquille assurance. le Danemark. l'avance victorieuse des armées de la Prusse. l'héritier du trône. il a dû se le dire bien des fois dans les jours où la Prusse alliée dépouillait impunément. surtout dans la dernière. ou bien pour compenser la suprématie. qui soi-disant déteste les Bakounine. Certes. les clés de cette mer sont encore entre les mains du Danemark. la cour. sacrifiée par lui. ensuite. du jour où la Prusse. non moins qu'elle notre allié. la puissance même de l'Etat panrusse. mais autour de lui il y a le gouvernement. plus décisive encore. l'hégémonie de la Russie de Pétersbourg dans cette mer prenait fin. Si celle-ci ne s'était pas déclarée l'alliée déterminée de l'empereur prusso- germanique. engageant dans une égale mesure les deux parties. la puissance continentale la plus forte. Il a dû comprendre que. Il est clair que les Allemands seront désormais# |148 maîtres de la Baltique. Les événements eux-mêmes nous placent par force devant ce dilemme: ou bien le prince de Gor…akov a trahi la Russie. dans une unité indissoluble. protestèrent hautement et officiellement contre la barbarie russe.

Cette guerre. une lutte à mort. S'étant assigné le but de restaurer l'Empire germanique du Moyen Age dans ses frontières primitives. mais elle peut être différée si les deux empires estiment qu'ils ne se sont pas encore suffisamment affermis au- dedans. voués. Ce qui signifie que le nouvel Empire allemand a encore besoin de l'alliance russe. ennemi irréconciliable. il doit imposer et asseoir sa domination dans la mer Noire. bien que se haïssant mutuellement. tous ensemble. le prince de Gor…akov. cette identité d'intérêts n'existe que sur un point: la question polonaise. A l'intérieur. les intérêts de l'Angleterre et ceux de l'Allemagne. Mais cette question est depuis longtemps tranchée et. à être engloutis. mais qui. Car il n'y en a pas et ne peut y en avoir. chacun espérant qu'il saura mieux que l'autre tirer parti de cette alliance involontaire et qu'il accumulera plus de forces et de ressources pour la guerre future et inéluctable. but vers lequel le pousse inexorablement le patriotisme pangermanique qui a gagné toute la société allemande. il doit s'emparer de Constantinople. une guerre décisive. l'opinion publique et la force même des choses lui auraient rappelé# |150 qu'un Etat est gouverné par des intérêts. obligée de s'appuyer sur l'alliance russe pour exécuter ses plans de conquête à l'Ouest. et la France vaincue et. on ne peut mettre en doute que la Prusse. et enfin. une partie de la Belgique. Sinon il sera coupé de l'Europe. comme ce fut le cas lors de la campagne de Crimée. mais les portes mêmes de la mer Noire# |152 seront continuellement ouvertes aux flottes et aux armées ennemies. sans le consentement de la Russie est absolument impossible. répétons-le. mais pas encore complètement écrasée. Au surplus. S'inclinant devant des nécessités internes propres aux Etats militaires. sous tous les autres rapports. sans lequel non seulement l'accès de la Méditerranée pourra lui être interdit à tout moment. L'Empire allemand est encore loin d'avoir des assises fermes au-dedans et au-dehors. sans en excepter la France. Et malgré cela. Constantinople est le seul objectif que poursuit plus que jamais la politique annexionniste de notre Etat. l'Autriche humiliée. rien ne peut être plus contraire aux intérêts de l'Etat russe que la formation dans son voisinage immédiat d'un immense et puissant Empire germanique. qui ne pourra se terminer autrement que par l'anéantissement de l'un ou de l'autre. s'est formellement engagée à aider la Russie dans sa politique au Sud-Est. à échanger des services. Bakounine. Ayant renoncé à toutes nouvelles acquisitions ou expansions au Nord- Ouest. non par des sentiments. A ce qu'il soit atteint s'opposent les intérêts de toute l'Europe du Sud. certes. il s'en faut que celui-ci ait suffisamment arrondi ses frontières. dont la réalisation dressera contre lui une grande partie de l'Europe de l'Ouest et du Sud et qui. mais pas sans Trieste. Ainsi. froncent les sourcils contre le nouvel Empire allemand. Ayant abandonné à la Prusse la suprématie dans la Baltique. Telle est la position respective de la Russie et de l'Allemagne prussienne.Allemands. dès lors. L'existence côte à côte de deux vastes empires appelle la guerre. toute la Suisse allemande. bien entendu. et la Bohême. il forme un étrange agglomérat de petits et moyens Etats souverains. ils continuent l'un et l'autre à se soutenir. qu'ils ne se sont pas assez étendus au-dehors pour entreprendre l'un contre l'autre. l'Empire russe ne peut non plus se passer de l'alliance prusso- germanique. Etatisme et anarchie 61/124 . Bismarck ne pouvait non plus tabler sur une identité d'intérêts entre la Russie et la Prusse. la totalité de la Hollande et du Danemark qui lui sont nécessaires pour fonder sa puissance maritime: plans gigantesques. il doit avancer dans le Sud-Est. Mais pour que cette domination soit réelle et fructueuse. De son côté. A l'extérieur. il rêve d'annexer toute l'Autriche. s'efforcent coûte que coûte de sauver les débris d'une souveraineté# |151 qui est en train de disparaître. car une domination sans limites de la Russie dans la mer Noire mettrait tout le littoral danubien sous sa coupe. il médite de nouvelles annexions. sans la Hongrie. est inévitable. Ainsi donc. de même il n'est pas douteux qu'elle profitera de la première occasion pour trahir sa promesse. notre vénérable patriote national. de nouvelles guerres. Qu'on ne s'attende pas à ce que la Prusse viole ce pacte dès maintenant. de ce fait. ne l'étant pas encore.

c'est la politique de l'Angleterre. et surtout un Etat moderne. il y en ait eut également de commerciales. parce que la fortune dite nationale est loin d'être celle de la nation. Quel avantage peut-il y avoir pour notre pays de s'emparer d'un désert? Certains sont évidemment prêts à répondre que notre gouvernement a organisé cette expédition pour remplir la haute mission. il fallait ouvrir aux gens qui. si bien que les avantages obtenus sont loin de pouvoir être comparés à l'importance des dépenses et des pertes. Nous avons vu avec quelle chaleur l'Empire prusso-germanique a appuyé l'Empire russe pour l'abolition des conditions du Traité de Paris qui gênaient la Russie et il continuera certainement à l'appuyer avec la même ardeur dans la question de Khiva. d'autre part. Mais cette explication est bonne tout au plus à figurer dans les discours officiels ou académiques ainsi que dans les ouvrages. à son tour. le développement de l'industrie. on pourrait se demander# |153 pourquoi il n'organise pas de telles campagnes à l'intérieur de la Russie. En Russie. et on a pensé à une expédition contre Chiva. l'Etat. Etatisme et anarchie 62/124 . tout le reste: la nation. qui poussèrent le gouvernement russe à organiser une expédition contre Chiva. Si tel était le cas. un Etat militaire. brochures et revues doctrinaires toujours pleins de nobles fadaises et disant toujours le contraire de ce qui se fait et de ce qui est. Vous voyez le gouvernement de Pétersbourg se laissant guider dans ses entreprises et dans ses actes par le sentiment de sa mission civilisatrice! Pour toute personne tant soit peu au courant de la nature et des impulsions de nos gouvernants. il n'y a rien d'étonnant à ce que parmi les autres et parfois plus importantes. on peut même dire exclusivement. du commerce# |154 et ce qu'on nomme la civilisation. Bakounine. Sans un certain degré de civilisation. elle ne peut nous satisfaire. Nous ne parlerons pas davantage de ces nouvelles routes commerciales que l'on veut s'ouvrir aux Indes. contre le général-gouverneur de Moscou et. mais aujourd'hui le Caucase est pacifié. de porter la civilisation occidentale en Orient. la dilapidation des derniers publics et la spoliation du peuple. en général. on peut être certain que. quant à nous. Dès lors. Chez lui. elle coûte trop cher. il y a là de quoi mourir de rire. de plus en plus nombreux. contre tous les gouverneurs de province et de ville qui oppriment et pressurent par tous les moyens possibles et imaginables tant le commerce que les marchands russes. par exemple. Bien au contraire. la fortune nationale est tout entière absorbée par l'Etat qui. aussi bien fallait-il ouvrir une autre école. L'expérience acquise par nos troupes dans le désert de Chiva ne serait d'aucune utilité dans une guerre contre l'Ouest et. aucun Etat. Pourquoi donc est-on allé à Chiva? Est-ce pour occuper l'armée? Pendant des dizaines d'années. Mais cette explication ne résiste pas non plus à l'examen. même si nous tenons le gouvernement russe pour le pire des incapables# |155 et des idiots. voire les intérêts des différentes classes sociales. sans industrie et sans commerce. de simples moyens pour atteindre ce but unique. ne peut exister. L'Etat russe est avant tout. de civils et d'ecclésiastiques.alors qu'il ne fait qu'entrer en vigueur. sous le rapport financier. voilà l'essentiel. Au demeurant. tout est subordonné au seul idéal de puissance d'un pouvoir qui ne connaît que la violence. l'opération se soldera par plus de pertes que de gains. le Caucase a servi d'école militaire. elle n'a jamais été celle de la Russie. contre lui-même. les Allemands ont intérêt à ce que les Russes s'enfoncent profondément à l'Est. Mais qu'est-ce donc qui a obligé le gouvernement russe à entreprendre une action militaire contre Chiva? On ne peut vraiment pas supposer qu'il s'est lancé dans cette aventure pour défendre les intérêts des marchands et du négoce russes. telle est l'expression la plus véridique de la civilisation étatique de la Russie. Le souverain. se transforme en père nourricier d'une immense classe étatique composée de militaires. tandis que la fortune des classes privilégiées est une force. La politique commerciale. Le vol généralisé et officiellement organisé. gravitent autour du pouvoir (et parmi ceux- ci nous rangerons également le corps des marchands) un nouveau champ d'action et lui donner de nouvelles régions à mettre en coupe réglée. dévolue à la Russie. Mais on ne saurait attendre de ce côté-là un sensible accroissement de la fortune et des forces de l'Etat.

Et alors? Alors. On a tort de mépriser les masses chinoises. selon les uns. pas plus de six millions d'habitants. qui sont le mal chronique de la Chine.000 Russes seulement. Mais peut-être le gouvernement russe s'est-il mis sérieusement en tête de conquérir les Indes? Nous ne péchons point par excès de confiance dans la sagesse de nos gouvernants de Pétersbourg. forcément belliqueuses. contrainte à Bakounine. Si l'on tenait vraiment à se lancer dans les conquêtes.220. à l'habitude d'obéir servilement. incomparablement plus énergiques. Conquérir les Indes! Pour qui. dont environ 2. Songez donc que cet immense territoire qui. il cherche manifestement à détacher d'elle la Mongolie et la Mandchourie. A l'intérieur de la Chine vivent des masses moins déformées par la civilisation chinoise. Signalons encore que.600. pourquoi n'avoir pas commencé par la Chine? C'est un pays très riche et. sous tous les rapports. et quelles raisons aurait-on de conquérir les Indes. Comme on dit chez nous. considérez l'énormité monstrueuse de la population chinoise. il nous est plus facile d'y prendre pied qu'aux Indes. attendu que rien ni personne ne sépare la Chine de la Russie. se sont terminées par la mise à sac et l'assujettissement de l'Empire romain par les hordes teutoniques. en masse de plus en plus nombreuses. à l'absence totale chez elles de toute idée de protestation humaine. La Chine à elle seule compte. dangereuses aussi parce qu'il ne faut pas les juger d'après les marchands chinois avec lesquels les négociants européens traitent des affaires à Changaï. à l'heure actuelle. certains autres à travers l'océan Pacifique. l'apprentissage des armes nouvelles et de la tactique moderne à la barbarie primitive des masses chinoises. quatre cent millions et. oui. En effet. tout le territoire qui s'étend du détroit de Tartarie aux monts Oural et jusqu'à la Caspienne cessera d'être russe. de tout instinct de liberté. fruit et dernier cri officiel de notre civilisation étatique. Canton ou Maïmatchin. Comment arrêter l'irruption des masses chinoises qui non seulement envahiront toute la Sibérie. en Californie. ces derniers temps. entre et sers-toi. pour quoi et par quels moyens? Il faudrait pour cela déplacer au moins le quart. les uns en Australie. par son étendue (12. et tout cela est en train de s'amalgamer sous l'influence d'une foule d'aventuriers militaires. soit plus de vingt fois la superficie de la France (528. serait au moins trois ou quatre fois plus difficile que la prise de Chiva. de la population russe vers l'Est. armé et en partie discipliné par les Anglais. six cent millions d'habitants qui vivent manifestement à l'étroit dans les frontières du Céleste Empire et. en profitant du désordre et des guerres intestines. tous les autres étant des aborigènes d'origine tatare ou finnoise. rompues au combat par des guerres intestines continuelles où périssent des dizaines et des centaines de milliers d'individus. peut-être apprendrons-nous un beau jour que les troupes russes ont franchi# |156 la frontière occidentale de la Chine. en un clin d'oeil. et il semble que le gouvernement russe soit en train de tramer quelque chose de ce genre. qui nous rappelle étrangement les fameuses victoires des Romains sur les peuplades germaniques. y compris nos nouvelles possessions d'Asie centrale. Elles sont dangereuses par le seul fait de leur nombre considérable. victoires qui. La conquête de l'Afghanistan. Entreprise extrêmement dangereuse. selon d'autres. se transplantent aujourd'hui en un courant irrésistible. mais encore se répandront à travers l'Oural jusqu'à la Volga! Tel est le danger qui nous menace presque fatalement du côté de l'Est. mais tout de même nous ne pouvons croire qu'ils se soient fixé ce but absurde. qui ont inondé la Chine après l'expédition franco-anglaise de 1860. elles ont commencé à se familiariser avec le maniement des armes modernes et la discipline à l'européenne. au surplus. on pourrait étendre très loin les conquêtes dans ce pays. ne compte. Alliez seulement cette discipline.600 kil2).000 kil2). sinon la moitié. et les effectifs militaires sont infimes. si tu le peux. américains ou européens. Etatisme et anarchie 63/124 . la Sibérie. d'autres masses peuvent enfin se déplacer vers le Nord et le Nord-Est. on le sait. qu'on ne pourrait atteindre qu'après avoir préalablement pacifié les nombreuses peuplades guerrières de l'Afghanistan. dangereuses parce que# |156 leur prolifération excessive rend quasiment impossible leur existence ultérieure dans les frontières de la Chine.

en les appuyant au besoin par une intervention militaire. et vous comprendrez combien grand est le péril qui nous menace du côté de l'Est. il fait peser sur elle une menace aux Indes. d'immenses pertes en vies humaines et en ressources financières. ce ne sont que des compagnies "de poche". au négoce qu'elle leur a imposé. récemment acquise. mais par contre avec de sérieux dommages pour nous? Pas du tout. en suscitant contre elle des soulèvements d'autochtones et en soutenant ces soulèvements. le gouvernement russe ne devrait pas seulement tourner le dos à l'Europe et renoncer à toute intervention dans les affaires européennes . Constantinople redevienne la capitale non pas seulement de l'Empire de toutes les Russies ni de l'Empire slave. Et où donc nous mettent-ils des bâtons dans les roues? a constantinople. il s'efforce. c'est dire qu'il ne peut être question de conquérir quoi que ce soit aux Indes. Poussé par son désir absurde d'étendre ses frontières et ne tenant pas compte que la Russie est si dépourvue de populations. Sa suprématie dans la Baltique est perdue# |160 sans retour. Pour continuer à aller de l'avant avec des chances les plus minimes de succès.000 kil2 (plus de quatre fois celle de la France). nous sommes séparés des Indes par un désert sans fin. sur une superficie de 2. tout au moins d'y ébranler la domination de l'Angleterre. au moyen# |159 d'une immense flotte de bateaux marchands et de navires de guerre.000 habitants. malgré la misère générale du peuple russe réduit. et ne le sera jamais. nous qui ne sommes riches ni en argent ni en hommes. chez nous. en entraînant toute la nation. bien que cela nous coûtera. innocent comme un enfant. emmurées et enchaînées. le gouvernement russe espère établir sa domination sur tout l'Est asiatique. Tant que l'Angleterre gardera sa force. que 65. par les pouvoirs publics à une situation si désespérée que. il n'y a pas d'autre issue et de salut en dehors d'un soulèvement le plus destructeur possible . désorganisé et ruiné par l'arbitraire despotique de ses dirigeants. Il cherche l'endroit où il pourrait causer des ennuis à l'Angleterre et n'en trouvant pas d'autre. elle ne consentira jamais et pour rien au monde à ce que. Mais pourquoi supporterons-nous ces pertes? Sera-ce simplement pour nous offrir le plaisir innocent d'embêter les Anglais sans aucune utilité. depuis longtemps. Aussi inepte soit-il. tandis que le peuple russe ne suivra par son gouvernement. L'Angleterre se livre sur une vaste échelle à l'exploitation des Indes. malgré des conditions pareilles. comme Tamerlan.il devrait jeter résolument toute sa force militaire en Sibérie et en Asie centrale et se lancer à la conquête de l'Est. il n'y a pas de compagnies de ce genre et. sous tous les rapports. Voilà donc pourquoi le gouvernement russe a déclaré la guerre à Chiva et la raison pour laquelle.oui. de l'Amur où. L'Angleterre s'est emparée des Indes avant tout par l'entremise de ses compagnies commerciales. Il espère ainsi faire admettre aux Anglais que Constantinople doit devenir une métropole russe et les obliger à accepter cette annexion plus que jamais nécessaire pour la Russie officielle. d'une façon générale. Ce n'est pas l'Etat russe. le gouvernement russe ne peut nourrir l'espoir d'en faire la conquête et d'y asseoir sa domination. pour la frime. pour lui. or. Mais si nous ne pouvons rien y conquérir. par leur bêtise et leurs rapines. mais parce que les Anglais nous mettent des bâtons dans les roues. de peupler la province. unifié par les baïonnettes et le knout. en utilisant la mer. on ne compte. y compris les troupes et les équipages de la marine. au lieu d'une mer. nous le pouvons.chercher une issue. Et malgré cette impuissance. démoralisé. de s approcher des Indes. qui existe beaucoup plus sur le papier que dans la réalité et seulement pour tenir en respect les masses désarmées. Et c'est avec ce péril que joue notre gouvernement russe. Etatisme et anarchie 64/124 . il est possible d'y détruire. Mais Tamerlan avait son peuple derrière lui. en admettant même qu'il en existe par-ci par-là. mais de l'Empire d'Orient. à commencer par le peuple grand-russe lui- même.et le prince de Bismarck ne demande maintenant pas mieux . Revenons aux Indes. si pauvre et si# |158 impotente que jusqu'à présent elle n'a pas été capable. du moins tant que nous manquerons Bakounine. Certes. entre nos mains. ce n'est pas sa force militaire.100. haï de toutes les masses populaires.

nécessairement asservies et. le prince de Bismarck. Ils ne le lui donneront pas. par un pacte conclu entre le prince de Bismarck et le prince de Gor…akov. Ce ne sont pas les forces chancelantes de la Russie qui peuvent le renverser. reste quand même un fait. il doit chercher maintenant dans la mer Noire un nouveau champ d'action. sans parler de l'indéniable supériorité de ses états-majors. à Chiva. et aussi. que des grandes. parce que l'armée allemande. pas seulement non plus parce que la masse de la population allemande est composée de sujets sachant lire et Bakounine. Mais le coup est fait. contraint de renoncer à la Baltique au profit des Allemands. il ne pourra trouver ni l'une ni l'autre.d'audace. est tout autre chose. aiguiller et pousser les troupes russes en Asie centrale. tout seul. Pour nous. mais sans la permission et le soutien des Allemands. de même que tous les Etats du continent européen. A l'heure actuelle. seul l'Empire germanique remplit toutes les conditions d'une souveraineté totale. Et cela pas seulement parce qu'il a remporté de brillantes victoires sur le Danemark. Il faut donc renoncer à la Baltique et attendre le moment où tout le pays balte sera une province allemande. de toutes les puissances continentales . au début. ce n'est pas l'Etat russe qui. fût-il lourd de menaces. parce qu'il ne peut être dans leur intérêt de faciliter l'avènement d'une nouvelle domination russe et d'un grand Empire panslave dans le Sud de l'Europe. tandis que l'Etat russe. les a roulés encore plus adroitement qu'il n'a roulé Napoléon III. en annexant l'Alsace et la Lorraine. Seule la révolution populaire peut l'empêcher. mais un fait. Cela équivaudrait pour l'Empire pangermanique à une sorte de suicide. qu'il s'est emparé de tout l'armement de celle-ci et de tous ses dépôts militaires. bien sûr. on n'y peut rien changer. n'existera désormais que par sa grâce et avec sa permission. son armement. pas seulement aussi. son organisation. surclasse absolument aujourd'hui toutes les armées existant en Europe. En effet. alors que tous les autres sont dépendants de lui. à accorder cet appui à l'Etat russe. l'Autriche et la France. peut s'attaquer à la puissance formidable et remarquablement organisée de l'Empire germanique qui vient de renaître.nous ne parlons. sa discipline. bien entendu. l'esprit d'obéissance et la science militaire de ses officiers. Les Allemands lui ont promis ce soutien. sur tout le continent européen. nous en sommes sûr. par ses effectifs. parce qu'ils ne peuvent livrer à l'arbitraire de la Russie leurs rives sur le Danube# |161 et leur négoce avec les pays danubiens. l'empereur Aleksandr Nikolaevi…. devenu grand et menaçant. il n'y a pas l'ombre d'un doute que notre grand patriote et diplomate national. Il y a là. les Allemands sont plus que jamais nos maîtres et ce n'est pas pour rien que tous les Allemands de Russie ont fêté avec tant de chaleur et de bruit la victoire des troupes allemandes en# |162 France. il ne reste qu'un seul Etat vraiment souverain: l'Allemagne. englouties . à bref délai. mais aussi de ses sous-officiers et hommes de troupe. sous le rapport défensif aussi bien qu'offensif. Mais une révolution de ce genre. car il va sans dire que les petites et moyennes puissances sont condamnées à être.de tous les Etats de premier ordre. c'est la mort de l'Etat et ce n'est pas en elle que notre gouvernement ira chercher son salut. sous prétexte que c'est la route la plus directe de Constantinople. mais nous sommes non moins sûr qu'ils ne le lui donneront jamais. le prince de Gor…akov. de quoi blesser profondément le coeur de tout patriote d'Etat russe. Pour lui. qu'il l'a obligée à lui verser cinq milliards. ils se sont formellement engagés. le filou de l'Etat allemand. se moque de ceux qui l'envient et de ses ennemis. Par contre. Oui. Etatisme et anarchie 65/124 . une nouvelle pierre d'assise pour sa politique de grandeur ou tout simplement pour son existence et son importance politique. une position militaire de premier ordre. le salut est uniquement dans l'alliance avec l'Allemagne. l'Allemagne étatique triomphera et commandera tout le monde. et son auguste patron. qu'il a occupé contre elle. ont joué dans cette triste affaire le rôle le plus inepte et que le célèbre patriote. Le nouvel Empire germanique. seule la révolution pourra le faire et tant qu'elle n'aura pas triomphé en Russie ou en Europe. car. et que tous les Allemands de Pétersbourg ont accueilli avec tant de jubilation le nouvel empereur pangermanique.

entrecoupé parfois par le bruit du canon. et en même temps.. du moins dans le Nord et à l'Est. mais allant toujours de pair. même encore de nos jours. Simultanément se développaient la science administrative et Bakounine. d'après la manière qu'ils ont de la concevoir. culte qui a peu à peu engendré une doctrine et une pratique bureaucratiques et qui. Pour avoir une idée exacte des besoins de conquête de la société allemande tout entière. Et nul n'en a souffert aussi durement que les Slaves. époque de sa renaissance littéraire. Certes.si la révolution sociale ne les a pas auparavant réconciliés. des prolétaires. qui sont relativement instruits pour ne pas dire savants. c'est-à-dire pendant presque deux siècles et demi. et de sage et docile soumission à la force triomphante sous prétexte d'obéissance aux autorités dites légitimes. par les soins des savants allemands. à la seconde moitié du XVIIIe siècle. l'esprit d'obéissance et de servile résignation poussé jusqu'à l'héroïsme qui sont les traits du caractère allemand. Dans le coeur des Allemands s'est formé au cours des siècles un véritable culte du pouvoir d'Etat. Cette longue et triste époque historique. respectueux des autorités et des lois et que l'administration aussi bien que la bureaucratie allemandes ont pour ainsi dire atteint l'idéal auquel aspirent vainement la bureaucratie et l'administration de tous les autres Etats. a consisté et consiste à peu de chose près. depuis les chevaliers teutoniques et les barons du Moyen Age jusqu'au dernier philistin bourgeois des temps modernes. est devenu ensuite le fondement de toute la science politique enseignée aujourd'hui dans les universités d'Allemagne. à commander. Ces deux éléments d'un même instinct se sont développés à un très haut degré chez presque tous les Allemands. se fera sentir sans aucun doute le jour de l'ultime et inéluctable combat des Slaves contre les Allemands . bien entendu. à conquérir et à opprimer non moins systématiquement. dont le souvenir reste profondément ancré dans le coeur des Slaves. mais toujours inséparables: un instinct servile de sujétion. Le besoin de conquérir et d'opprimer qu'a toujours éprouvé la nation germanique. L'obéissance traditionnelle des Allemands aux autorités de tous grades et de tous rangs est attestée par toute l'histoire de l'Allemagne et. précisément sous l'influence de cet enseignement luthérien. les scènes et les épreuves terribles# |165 d'une guerre cruelle dont elle était la plupart du temps le théâtre et la victime. la chair et le sang de tout Allemand. trait caractéristique de la nation allemande. bercée par les homélies de Luther. appliqués et laborieux. Cet instinct est formé de deux éléments en apparence opposés. à asservir et à germaniser par la violence les peuples slaves. par surcroît# |163 dociles. Etatisme et anarchie 66/124 . à savoir l'instinct de communauté. à l'exception. est aussi attesté avec éclat par l'histoire. Tout au long de cette période. un instinct seigneurial poussant à s'assujettir systématiquement tout ce qui est plus faible. l'Allemagne fut plongée dans un profond sommeil. En même temps est née et a pénétré la vie entière. quoi qu'il en coûte. dont la condition écarte la possibilité de pouvoir satisfaire tout au moins le second. De 1525. Disons même qu'ils ne sont rien de plus que les effets d'une cause générale et plus profonde qui conditionne toute la vie sociale allemande. ces deux éléments d'un même instinct sont à la base de la société allemande. il suffit de jeter un rapide coup d'oeil sur le développement du patriotisme germanique depuis 1815. On peut dire que la mission historique des Allemands. s'est formé de fond en comble. et. époque de la répression sanglante de la révolte des paysans. mais on ne doit pas y voir la raison principale de son écrasante force actuelle. à exterminer. bien entendu. Elle se réveillait alors avec effroi. mais très vite elle retombait dans son sommeil. tous ces avantages ont contribué et contribueront encore aux étonnants succès du nouvel Etat pangermanique. qui produisent. par l'histoire moderne qui constitue# |164 une suite ininterrompue d'actes éclatants de soumission et de résignation. surtout..écrire. l'habitude de se soumettre aveuglément aux autorités et de les entourer d'un véritable culte. se complétant et s'expliquant l'un par l'autre.

Selon nous. Fichte et Hegel. par une sorte de miracle. étaient à tous égards dignes d'eux. systématique. sortit de cet abîme sans fond de bassesse et de platitude l'admirable littérature ébauchée par Lessing et achevée par Goethe. Les professeurs se souffletaient mutuellement et ensuite allaient se dénoncer les uns les autres aux autorités. héritées de l'histoire des fidèles sujets allemands. Kant. en même temps que foncièrement abstrait. Certes. d'endurer. Lessing. des classiques en premier lieu. mais la majeure partie des représentants et des adeptes de la littérature. Quant au peuple prolétaire. sinon l'unique titre de gloire de l'Allemagne moderne. est en général le trait caractéristique de toute ou de presque toute la littérature européenne du XVIIIe siècle. Mais tandis que la littérature française. une littérature profondément nationale. disons. elle prit. tirées. Etatisme et anarchie 67/124 . Schiller.l'activité d'une bureaucratie tatillonne. dans les oeuvres de son fondateur. On sait que cette révolution fut accueillie avec faveur et on peut même dire avec une réelle sympathie par presque toute l'Allemagne littéraire. de vivre pauvre et opprimé et de se consoler avec l'idée que l'âme est immortelle. par une fraternité invisible mais passablement active. de la métaphysique et de la science contemporaines saluèrent avec joie la révolution. La franc-maçonnerie. s'est contenté. de Diderot et d'autres encyclopédistes. de payer sans broncher de lourdes tailles. l'un étant la négation de l'autre. elle est en même temps humaniste. poétique et métaphysique. De sorte que la vie en Allemagne était partagée en deux mondes opposés. après une résistance héroïque de Brunswick. ainsi que son épée vénale. C'est dans ce dédoublement de la nation allemande que la Révolution française surprit l'Allemagne. Son principal mérite consiste en ceci que tout en étant. cette littérature constitue le plus grand. de Jean-Jacques Rousseau. sous l'influence directe des grands écrivains français des XVIIe et XVIIIe siècles. d'une part. et le bourgeois allemand. Chaque fonctionnaire allemand devint une sorte de grand prêtre prêt à immoler non pas avec le glaive. Le pouvoir des innombrables princes qui se partageaient l'Allemagne était sans limite. du reste. inhumaine et impersonnelle. universelle. Les étudiants. incapable de se livrer à autre chose qu'à de serviles intrigues et au métier des armes. mépris du reste parfaitement justifié. dont ils attendaient qu'elle réalisât leurs idéaux. elle a offert sa fourberie diplomatique et courtisane. au début. lui. un caractère. avait établi des liens vivants entre les révolutionnaires français et les nobles rêveurs d'Allemagne. et c'est du haut de ce sommet# |167 que ses initiés considéraient avec mépris la vie réelle. Lorsque les troupes républicaines. elles furent accueillies en Bakounine.# |166Telle était encore la situation de l'Allemagne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle quand. notamment les oeuvres de Voltaire. Elle a été la littérature de l'humanisme abstrait. ensuite des philosophes. qui passaient leur temps à potasser les sciences mortes et à vider des pots de bière. des profondeurs de la vie méditative allemande. nul n'en parlait ou même n y pensait. l'autre baignant dans la platitude et la bassesse. car la vie quotidienne allemande était triviale et sordide. Quant à la noblesse allemande. tout en se complétant: l'un caractérisé par un humanisme d'une haute élévation et d'une grande envergure. mais avec la plume du scribe le fils le plus aimé sur l'autel élevé au service de l'Etat. Goethe fit un moment grise mine et se plaignit que le bruit de ces événements sans précédent le gênait et lui faisait perdre le fil de ses occupations scientifiques ou artistiques et de ses méditations poétiques. qui jouait encore un rôle très important à la fin du XVIIIe siècle et qui unissait. franchirent pour la première fois le Rhin. les précurseurs de tous les pays d'Europe. aux cours européennes qui payaient le plus cher. mais pour la première fois. ce qui. obéissant jusqu'à la mort. un contenu et des formes bien à elle. la littérature allemande gardait pudiquement et rigoureusement son caractère abstrait et surtout son caractère panthéiste. de trimer. On sait que cette littérature s'est formée. Hardiment et avec beaucoup d'ampleur elle fit progresser considérablement l'esprit humain et ouvrit à la pensée de nouveaux horizons. contraint ensuite à fuir en déroute. s'efforçait de transposer tous les problèmes humains de la théorie dans la pratique.

et la terreur que faisait régner Robespierre. de militariser l'ensemble du peuple prussien en divisant les troupes en trois catégories: l'armée active. la révolution elle-même avait pris très vite une allure qui ne pouvait nullement s'harmoniser avec les idées abstraites et le caractère vulgairement contemplatif des Allemands. gardait sa sympathie à la Révolution française.libératrices par les Allemands. et à la fin de 1806. Dans cette situation critique. Ces bonnes dispositions des Allemands à l'égard des Français ne durèrent pas longtemps. La présence de ces libérateurs ne tarda pas à peser aux Allemands et la sympathie de ceux-ci se refroidit sérieusement. empereur de toutes les Russies. il avait reçu une leçon capable de transformer. allant jusqu'à la démence. intelligents. Puis la République fut remplacée. étaient évidemment très sympathiques et comme républicains. L'armée. dignes d'estime. entreprit de démolir l'ancien régime et de doter la Prusse d'une nouvelle organisation politique. Au surplus. En 1806. la Landwehr et la Sturmwehr. de fonder l'administration provinciale et municipale sur le principe électif. par l'Empire. la marche de Königsberg exceptée. vivant et accueillit. Heine raconte qu'à la fin. Le deuxième fut de supprimer les privilèges de la noblesse et de mettre toutes les castes à égalité devant la loi. Le troisième. l'exécution de Louis XVI et de Marie- Antoinette. toute la puissance étatique créée par Frédéric II. le baron de Stein. En d'autres temps. un imbécile en homme intelligent. était détruite. l'illustre Fichte. les troupes républicaines devinrent un instrument aveugle et longtemps victorieux de l'ambition gigantesque. seul dans toute l'Allemagne. que le prince de Weimar. ces patriotes n'auraient pas même osé envisager ces réformes. déconsidéré et humilié à un degré tel qu'il en avait perdu la parole. disons avant la bataille d'Iéna.# |168 comme il en est d'ordinaire des Français. quand la réaction bureaucratico-nobiliaire eut relevé la tête. l'Allemagne était complètement subjuguée. à l'Université de Berlin. le baron de Stein ouvrit largement les portes et les foyers des universités prussiennes à tout ce qui était alors en Allemagne intelligent. résolus qui. d'abord par le Directoire. ensuite. l'existence# |169 politique du royaume de Prusse n'avait été épargnée que sur les instances d'Alexandre Ier. instruits par les enseignements et l'exemple de la Révolution française. Devenu premier ministre. A partir de 1807 une vie nouvelle commence pour elle. Mais en 1807 la situation était bien différente. Quant au roi.# |170 qu'il s'agisse de l'armée ou de l'administration civile. mais c'était tout de même des soldats. de l'Allemagne tout entière. Ces soldats. il se trouva un groupe d'hommes. Le parti aristocratique et bureaucratico-militaire était anéanti. Qui ne connaît la stupéfiante résurrection du royaume de Prusse et. Kant. voire après 1815. étaient envahies par les troupes françaises et gouvernées effectivement par des préfets. c'est-à-dire des auxiliaires sans gêne de la violence. les auraient tout de suite mis à la raison et enfermés à la prison de Spandau pour peu qu'ils aient eu l'audace d'y faire la moindre allusion. grâce à lui. Son premier geste fut d'affranchir les paysans et de leur donner non seulement le droit. mais son oeuvre capitale fut de réorganiser de fond en comble l'armée. était anéantie. le philosophie de Königsberg. par le Consulat et. courageux. Pour couronner le tout. d'une main hardie. par son père et son grand-père. qui ignorait tout en dehors du pouvoir absolu qu'il tenait de Dieu. malgré les massacres de septembre. ou plus encore. mais encore la possibilité réelle d'acquérir le fonds en toute propriété. Etatisme et anarchie 68/124 . ardents patriotes prussiens. ardent. Toute l'Allemagne et toute la Prusse. comprirent que la Prusse et l'Allemagne pourraient être sauvées par de vastes réformes libérales. du moins un certain temps. après la bataille de Iéna. de patriotes allemands. ami et protecteur de Goethe. Fichte commença ses cours par un discours enflammé qui s'adressait surtout à Bakounine. enfin. venait de chasser de l'Université d'Iéna sous prétexte qu'il y propageait l'athéïsme. qu'avait organisée et disciplinée le grand capitaine. Le parti de la cour et des militaires et le très vertueux et stupide roi Frédéric-Guillaume III. ou plutôt. de Napoléon.

Elle commença par médiatiser un grand nombre de petits duchés qui. principalement la jeunesse prussienne. grands et petits. il est vrai. Il l'avait proclamée sous le joug des baïonnettes françaises. publiée en 1815. vraiment énorme. battu à plate couture. avec des larmes d'attendrissement et de gratitude. annonça crûment sa décision de revenir aux anciennes formes patriarcales. se soulevèrent à leur tour. Marx est plus à leur portée. a pris aujourd'hui. en Allemagne. Frédéric- Guillaume III. En pleine lutte. dans les rues. se retournèrent contre lui et rejoignirent les troupes russes victorieuses qui talonnaient Napoléon. l'annonça lui-même au cours d'une audience accordée aux professeurs du Lycée de Laibach. et avec plus de raison. Napoléon cessa d'être un danger et un objet de crainte. mais quand. les corps d'armée allemands. niant toute action spontanée de la nation dans la libération: "Les citoyens prussiens ne prirent les armes que lorsque leur roi leur en donna l'ordre. légitime. d'Etats autonomes." Quoi qu'il en soit. par la suite. mais qui. sa malheureuse retraite ou plutôt sa fuite avec les débris de son armée. la guerre terminée. d'abord les Prussiens. notamment les habitants de la Grèce et de la Rome antiques. profondément enracinée dans la conscience de tout Allemand. l'Allemagne fut libérée du joug des Français et. de leur philosophe-patriote. les Français. se soulevèrent et formèrent des légions qui furent incorporées dans l'armée# |172 régulière. battaient les tambours français. mais simplement l'accomplissement du devoir de tout fidèle sujet. elle entreprit sa transformation interne sous la haute direction de l'Autriche et de la Prusse. que dirigeait le prince de Metternich. mais jusqu'alors infortuné roi de Prusse. Son second souci fut de définir les rapports de ceux-ci avec leurs sujets. mais qui. en partie panthéiste. ont répudié son humanisme. devinrent des vassaux comblés d'honneurs et d'argent (prélevé sur le milliard extorqué aux Français). accueillit à Berlin. Il n'y eut jamais à vrai dire de soulèvement national spontané. Tout le monde sait comment les Allemands. dans une brochure. ces princes.# |173 très populaire parmi les bourgeois de Vienne. il n'y eut là rien d'héroïque ni d'extraordinaire. il déclarait. comme d'une conception avortée et abstraite dépourvue de tout caractère pratique. Le gouvernement prussien. Mais un conseiller secret du roi de Prusse. Le patriotisme du prince de Bismarck ou de M. Le gouvernement autrichien. les conceptions# |171 dont le philosophie idéaliste étayait la fierté patriotique respiraient l'humanisme. Ils sont incapables de le comprendre et même prêts à s'en gausser. et je ne puis et ne Bakounine. Le bon empereur François-Joseph. et ensuite les Autrichiens. il restait en Allemagne trente-neuf duchés et autant de princes. cette illusion avait du moins un caractère vraiment héroïque. durent faire au peuple une foule de promesses. illusion dans laquelle tombèrent. alors que Berlin était gouverné par un général de Napoléon et que. ils n'en virent plus la nécessité. et après lui tous les autres gouvernements allemands. lorsque l'épée de Napoléon était encore suspendue au-dessus de leur tête. Mais le péril écarté. et lança ensuite une proclamation qui appelait ses fidèles sujets à s'insurger légalement contre l'impudent et illégitime Napoléon. d'autres peuples avant les Allemands. ce profond humanisme. Mais les Allemands d'aujourd'hui tout en gardant la prétention. Ecoutant la voix de leur père-souverain. fut publié sous le titre: "Discours à la nation allemande". Etatisme et anarchie 69/124 . ne se trompait pas beaucoup lorsque. espion notoire et délateur officiel. indigna les patriotes allemands. voire la nation directrice et en quelque sorte la couronne de l'humanité. les Allemands. l'empereur de toutes les Russies. qui a marqué de son empreinte le grand mouvement littéraire allemand du XVIIIe siècle. Chez Fichte.la jeunesse. qui. et de nos jours. "La mode est aujourd'hui aux idées nouvelles. des proportions hideuses et brutales. qui avaient besoin de l'aide de leurs fidèles sujets. son libérateur. De plus. dit-il. exploitant la défaite de Napoléon en Russie. où il annonçait très justement et très nettement la grandeur future de l'Allemagne et exprimait la fière conviction patriotique que la nation allemande était appelée à devenir la plus haute incarnation. avaient promis une Constitution. il va sans dire qu'ils s'en glorifient à l'extrême et cela bien à tort.

Il devint la clé de voûte. trente années durant. quand l'Etat prussien. Tenez-vous-en aux idées anciennes. Toute vie politique avait cessé. que celui qui ne le peut ou ne le veut s'en aille. parvenu seulement au rang de grande puissance à la fin du siècle dernier grâce au génie de Frédéric II. sinon je le chasserai. de donner à ses sujets la plus large et la plus libérale des constitutions. Le sujet prussien était l'esclave de l'Etat. les sciences naturelles avaient cinquante ans de retard sur le niveau atteint dans le reste de l'Europe. mais de sujets loyaux et obéissants. les masses laborieuses étaient complètement asservis. par conséquent. Metternich s'efforça. Ce respect s'accrut à l'extrême et se mua en sympathie active. Elle fut un des points essentiels du statut de la confédération Bakounine. l'Allemagne entière tournait les yeux vers la Prusse et avait pour elle un profond respect. Jusqu'à 1848 régna en Autriche un arbitraire sans limite. voilà votre devoir.pourrai jamais m'en féliciter. de Scharnhorst et autres champions de la renaissance de la Prusse. était livré à une administration brutale. après 1807. La conjoncture. aux intrigues et au pillage de cours corrompues. la Prusse avait réalisé l'idéal d'une administration ordonnée. Cette promesse solennelle du roi de Prusse. abominable: la raison d'Etat ou la logique de l'intérêt de l'Etat devant laquelle toute# |175 autre raison devait s'incliner. promettant une fois la guerre finie. Et n'eût été l'Italie. Les former. ne faisait que réitérer la promesse collective faite par tous les souverains d'Europe réunis au congrès de Vienne. Mais. Déjà sous Frédéric II. alors que la nouvelle du débarquement de Napoléon venait de jeter parmi eux la panique. dont les mouvements séditieux troublaient le sommeil heureux des bons sujets autrichiens. dès cette époque. et lorsqu'après une série de réformes heureuses. Elle n'avait qu'un despote. mais l'Allemagne entière à se soulever contre l'envahisseur français. C'est précisément ce que redoutait et ne pouvait pas ne pas redouter le prince de Metternich. Etatisme et anarchie 70/124 . le guide de la réaction européenne et son premier souci fut évidemment d'anéantir toutes les tendances libérales qui se faisaient jour en Allemagne. équitable. Aussi bien. le roi de Prusse appela non seulement son peuple.. honnête et. alors que tout le reste de l'Allemagne. pourquoi ne feraient-elles pas le nôtre? Je n'ai pas besoin de sujets savants. Il n'y avait pas d'ouvrages littéraires en dehors de romans d'amateurs au contenu scandaleux et de très mauvais poèmes. personnifié par le roi. La pensée sommeillait et restait inerte même dans les universités. les épreuves. Au lieu de sciences vivantes. mais il n'était pas le jouet de sa cour. se mit à chercher son salut et celui de l'Allemagne dans les réformes libérales. La Prusse par-dessus tout l'inquiétait: nouvel Etat. cet Empire aurait pu être regardé comme le royaume des morts. grâce aussi au libéralisme hardi du baron de Stein. l'âme. les succès et les victoires. tombé au dernier degré de la sujétion intellectuelle et morale. tout jeune. Le peuple. voire dans une certaine mesure la Hongrie. après le retour de Napoléon de l'île d'Elbe et avant la bataille de Waterloo. les événements d'un passé récent.. à deux doigts de son anéantissement. tout ensemble semblait devoir pousser ses gouvernants à s'engager hardiment dans la voie nouvelle où elle avait trouvé la chance et le salut. laquelle. l'industrie et le commerce étaient dans une stagnation comparable à celle de la Chine. puis au partage de la Pologne. rendue publique le 22 mai 1815. de ses maîtresses ou de ses favoris comme dans le reste de l'Allemagne. grâce à la Silésie enlevée à l'Autriche. L'agriculture. on y donnait un enseignement routinier.# |174S'appuyant sur ce royaume. Qui est à mon service doit enseigner ce que j'ordonne. par contre. dans la mesure du possible. impudente et cynique. La date à laquelle cette promesse devait être remplie était même fixée: le 1er septembre 1815. voire l'intérêt de la Prusse. Un système très rigoureux de gouvernement fut instauré qui se donna pour tâche essentielle d'endormir et d'abêtir les sujets de Sa Majesté. il y avait chez elle moins d'arbitraire personnel et pervers que dans tous les autres Etats allemands. avait pris la tête de la libération de tous les territoires allemands. elles ont fait le bonheur de nos aïeux. à vrai dire inflexible. de plonger toute l'Europe dans une situation semblable." L'empereur François-Joseph tint parole.

un chef suprême auquel elle pourrait s'abandonner entièrement et qui. pour se sauver. reculer ou même simplement ne plus avancer signifie la mort. Il était naturel que l'Autriche cherchât à ramener l'Allemagne en arrière. L'Allemagne. Enfin. en tant qu'Etat.# |176 bureaucratique et militaire. la Prusse occupa le cinquième rang parmi les grandes puissances européennes. au point de vue militaire. dès lors. qui lui permit de s'arrondir sensiblement au détriment de la Saxe. par des possessions étrangères. ne sachant ni ne souhaitant vivre librement. où prédominait l'élément nobiliaire. pour réprimer impitoyablement et inexorablement tout mouvement en Europe et particulièrement en Allemagne. Elle ne pouvait faire autrement. Quant à l'Allemagne du Nord. du nombre d'habitants et même de la position géographique. un corps indivisible. esclave habituée à obéir. De 1815 à mai 1819. Dantzig et Königsberg sur la Baltique étaient trop peu de chose pour qu'il fût possible de former non seulement une forte marine de guerre. gagnée par les armées réunies de la Prusse. lui assurerait une place d'honneur parmi les principales puissances européennes. sa population atteignait à peine 15 millions d'âmes. l'inclinaient dans ce sens. encore considérables sur le plan matériel. que l'Autriche ait employé ses dernières forces. Démesurément vaste et séparée. ouvertement et fortement protégé par l'Autriche. mais aussi une importante marine marchande. Toute manifestation de vie nationale. Mais c'est précisément parce que la politique de l'Autriche ne pouvait être différente que celle de la Prusse aurait dû être diamétralement opposée. la Prusse prendrait sous sa puissante protection les réformes libérales auxquelles tout le monde aspirait. du Hanovre. toute aspiration au progrès. après la seconde entrée triomphale des troupes prussiennes à Paris. Certains petits princes de l'Allemagne du Centre et du Sud tinrent assez loyalement leur promesse. elle garda son vieux système aristocratique. dans quelque coin que ce fût du continent européen. les épreuves qu'avait traversées la Prusse depuis 1807 et son rétablissement stupéfiant. par le roi Frédéric-Guillaume III. la Prusse possédait. il lui fallait. des provinces rhénanes récemment acquises. en 1815. beaucoup plus grande encore sous Frédéric Bakounine. de la Belgique ou de la France. elle voulait que tous le fussent avec elle. Enfin. après surtout la fatale bataille de Waterloo. Malgré cette faiblesse matérielle. une raison plus importante encore incitait le gouvernement prussien à se déclarer le protecteur sincère et résolu des réformes libérales: la rivalité historique entre la jeune monarchie prussienne et le vieil empire d'Autriche. et très difficile la défense. était à la recherche d'un maître tout- puissant. étaient pour elle une injure et un danger. se faire le défenseur de l'immobilisme tant en Allemagne. Stettin. par là même. de la Hollande. Après les guerres napoléoniennes. sous le commandement de Wellington. contrairement à l'Autriche. dont elle annexa une province entière. Qui prendrait la tête de l'Allemagne: l'Autriche ou la Prusse? Telle était la question que posaient les récents événements et la logique de la situation respective de ces deux Etats. Mais sous le rapport des forces# |178 réelles.germanique fondée à cette époque. Moribonde. et sans replonger. de la richesse nationale. Mais il n'était pas possible que tous deux le fussent à la fois sans se paralyser l'un# |177 l'autre. que dans l'Europe entière. après le Congrès de Vienne. Dans la vie politique. des frontières extrêmement vulnérables qui rendaient très facile une attaque venant de l'Allemagne du Sud. toute l'Allemagne espéra que. Etatisme et anarchie 71/124 . comme dans toute autre. après avoir fait d'elle. A bout de forces et tombée dans un état de décrépitude où tout mouvement devient mortel et l'immobilité une condition indispensable au maintien d'une santé chancelante. sous le commandement de Blücher. dû principalement au libéralisme de son gouvernement. l'Allemagne dans l'inertie et l'impuissance qu'elle avait connues dans le passé. On comprend. Sans parler de la promesse solennelle faite publiquement en mai 1815. elle était loin de pouvoir se comparer à elles. soit le roi de Prusse. et de l'Angleterre. La situation générale et l'intérêt évident du gouvernement prussien l'y poussaient. Ce maître pouvait être soit l'empereur d'Autriche.

hui les choses sont bien différentes: dans tous les pays d'Europe. après avoir trahi la parole royale solennellement donnée et renoncé catégoriquement à toutes nouvelles réformes libérales en Prusse. Une. devenue depuis évidente aux despotes les plus niais. longtemps effacée et redécouverte. et dès lors ne redoutait pas le peuple qu'elle n'avait pas peur de dresser contre le gouvernement. ce qui. Au contraire. du moins en apparence. la Prusse aurait dû hardiment prendre la tête du mouvement constitutionnel allemand. Auguste et ses successeurs. Mais on l'ignorait et on ne pouvait pas ne pas l'ignorer. et se poser ainsi en champion de la lutte contre le catholicisme et le despotisme autrichiens. Or. militaire. une Bakounine. voire tous les bourgeois. par Napoléon III et entièrement déblayée et améliorée par son élève. après eux. à créer l'importance politique et la force militaire de la Prusse. c'est pourquoi elle veut et réclame toujours l'Etat le plus fort possible ou tout simplement la dictature militaire. elle tient à ce que cette dictature soit revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permettent d'exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même. n'aurait pas suffi pour qu'elle pût le maintenir longtemps. Après la bataille d'Iéna. Elle croyait encore qu'en travaillant pour soi. il est vrai. personne ne se doutait de cette vérité. le prince de Bismarck: la voie du despotisme étatique. considérée comme la classe révolutionnaire.II. car il s'en fallait que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat exploité fût à l'époque aussi évidente qu'aujourd'hui tant pour la bourgeoisie que pour les prolétaires eux-mêmes. cette voie était encore tout à fait inconnue. toutefois. en même temps. intelligents et cultivés. mais que. Pour obtenir ces résultats. son influence morale et à arrondir ou élargir ses frontières. mais encore à accroître l'une et l'autre sensiblement. elle travaillait pour tous. Et en effet. ni cette crainte ni cette politique machiavélique ne s'étaient encore manifestées dans aucun pays d'Europe. découverte. il fallut tout recréer. en s'appuyant le plus possible sur la noblesse. Etatisme et anarchie 72/124 . Il y avait encore une troisième voie. tous les gouvernements. A l'époque. mais pour réaliser ses ambitions et berner plus facilement le peuple. En choisissant la première.# |179 deux voies différentes s'ouvraient devant la Prusse. le grand roi réussit. il lui fallait se ranger non moins ouvertement aux côtés de la réaction allemande et. si bien que tous les gouvernements. Le roi Frédéric-Guillaume III. l'autre purement étatique et militaire. grâce à son génie administratif et militaire. mais. politique# |180 et financier. croyaient que le peuple était derrière la bourgeoisie et qu'il suffisait à celle-ci de bouger ou de faire un signe pour que le peuple entier se dressât avec elle contre le gouvernement. En optant pour la seconde. ils les accrurent à tel point que la Prusse réussit à occuper parmi les grandes puissances un rang qui n'était pas le dernier. il peut lui conférer à l'intérieur plus de solidité et de force. au temps jadis par des empereurs romains. adoptaient# |181 à l'égard de la bourgeoisie. s'attacher de toutes ses forces à perfectionner l'administration intérieure de l'armée en vue de futures et éventuelles conquêtes. à l'instar du fameux Guillaume d'Orange (1688). le légalisant en quelque sorte et lui donnant l'aspect trompeur d'un gouvernement du peuple. si elle n'avait pas continué inflexiblement à développer son importance politique. plus populaire. dissimulé sous les fleurs et sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire. ces derniers temps. Alors. que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n'est pas une entrave au despotisme étatique. aurait dû inscrire sur son étendard: "Pour la religion protestante et la liberté de l'Allemagne". parvinrent à rendre à la Prusse non seulement sa force et son importance antérieures. et nous avons vu que ce n'est que par une série de réformes les plus libérales et les plus hardies que des patriotes d'Etat. Mais en 1815. en 1815. la bourgeoisie redoute par-dessus tout la révolution sociale et elle sait que contre ce péril il n'y a pas pour elle d'autre refuge que l'Etat. Mais cette oeuvre fut anéantie par Napoléon. Aujourd. militaire et politique. la bourgeoisie était partout sincèrement et naïvement libérale.

pouvaient. par elles. et deuxièmement. de nationalités disparates. car il n'en eût pas fallu davantage pour la mettre. De leur côté. sciemment. à savoir: intégrer la totalité de l'Empire.a si généreusement octroyées à tous les Allemands non seulement de la Prusse. aspirent aujourd'hui. tant que les provinces allemandes et certaines provinces slaves d'Autriche. dans la situation critique et sans issue où elle se trouve aujourd'hui. tout entière. A l'époque. Italiens.attitude hostile. tous les pays allemands mettaient en elle leur espoir et en attendaient la parole libératrice.et à l'époque sa population allemande était même inférieure à ce chiffre -se seraient révélés trop faibles pour maintenir leur prédominance historique. ou que le roi octroyât à ses sujets une ombre de Constitution bourgeoise pour que toute l'Allemagne le reconnût pour chef. Ayant perdu la première place dans la Confédération germanique. une autre solution. l'Empire d'Autriche se serait scindé en deux parties.ce qui eût également été mortel pour l'Empire. Or. Il y avait. elle eût même cessé d'être une puissance allemande. pour que toute l'Allemagne non autrichienne admît l'hégémonie de la Prusse. certes. à l'exception de l'Autriche. il ne serait plus resté aux Allemands d'Autriche qu'à répudier leur allégeance envers la maison des Habsbourg et à demander à être rattachés à l'Allemagne. fait de pièces et de morceaux et maintenu par la violence. qui eût admis l'hégémonie de la Prusse. dès ce moment. le gouvernement autrichien aurait été contraint de détacher ses provinces allemandes de la Confédération. Au contraire. premièrement. le gouvernement prussien -sans que le pouvoir despotique en ait d'ailleurs subi le moindre dommage . Magyars. La Prusse et l'Allemagne entière auraient été forcément adversaires d'une solution de ce genre dont l'aboutissement eût anéanti la première et lui eût fait perdre son caractère spécifiquement allemand. car la Prusse l'aurait farouchement combattue et. Dès l'instant où l'hégémonie de la Prusse se serait affirmée en Allemagne. ainsi que les autres grandes puissances. ces derniers temps. vis-à-vis de la Prusse. principalement la Russie et la France. celle que le prince de Schwarzenberg tenta d'imposer en 1850. mais de tous les pays germaniques. il les aurait assujetties pratiquement et. Slaves. une à population allemande. la Styrie prises ensemble. Mais une fois l'Empire séparé de la Confédération. parce qu'en les y maintenant. parce que dans cette éventualité. comme il en est séparé à l'heure qu'il est. n'avait pas encore eu le temps de se former chez les Allemands de l'Allemagne non prussienne. car réussir était impossible. la violente antipathie qui se manifesta beaucoup plus tard. il eût suffi que la Prusse fît la moindre déclaration empreinte de libéralisme. il eût suffi de la moitié des institutions libérales fondées sur la représentation nationale que. les Allemands d'Autriche. d'autres inconsciemment. elle aurait cessé d'être la patrie des Allemands et serait devenue une sorte d'agglomérat. dans une certaine mesure. et particulièrement en 1848. mais sans y réussir. quant à l'Allemagne. y compris la Hongrie. se serait assujetti lui-même à la volonté suprême du roi de Prusse. Nous avons vu que les Allemands ne représentent que le quart de la population de l'Empire d'Autriche. Etatisme et anarchie 73/124 . C'est précisément ce que l'Autriche craignait par-dessus tout. ses neuf millions d'Allemands . que la seule idée qu'ils pourraient devenir allemands fait rougir de honte. avec# |183 elle. C'est justement à cela que certains. comme par exemple la Bohême. Roumains. comme il en avait été en 1850. la Transylvanie et toutes les provinces slaves et italiennes dans la Confédération germanique et ne former qu'un seul Etat indivisible. de même que beaucoup plus tard. Cette tentative ne pouvait aboutir. la plus grande partie de l'Allemagne. considérer tout l'Empire comme un empire germanique. tandis que se seraient soulevés les trois quarts de la population autrichienne germanisée. la Russie et la France ne l'auraient pas Bakounine. demeuraient une des parties composantes de la Confédération germanique. Il n'est pas douteux qu'en 1815. et l'autre qui. ne l'eût pas acceptée . la Moravie. et cette aspiration condamne l'Empire d'Autriche à une fin prochaine. la Silésie. s'appuyant sur tous les autres# |182 habitants de l'Allemagne et sur leur nombre.

au droit. qu'il avait d'or-donner et à l'obligation pour chacun de ses sujets d'obéir et d'exécuter ses ordres sans broncher. En suivant cette politique. restaurant ainsi son pouvoir naturel et sauveur. Mais il l'avait# |185 fait en obéissant à l'intérêt supérieur de l'Etat devant lequel. c'est-à-dire jusqu'à la guerre de Crimée. car l'Autriche. l'idée d'être un jour placés sur un pied d'égalité avec elle les mettaient en fureur et suscitaient en Bakounine. ne pas permettre à la Prusse de prendre la tête de la Confédération germanique. et à exciter en même temps la méfiance et la crainte dans les petits et moyens Etats allemands. le principal souci du prince de Metternich était d'empêcher que le roi de Prusse n'accordât cette Constitution et de faire en sorte qu'avec l'empereur d'Autriche. ils s'étaient tus. dans les années de malheur national. tout en les protégeant contre l'Autriche et la Prusse. Non seulement ils ne comprenaient pas le patriotisme unitaire allemand. Le prince de Metternich trouva un appui non moins empressé auprès de la Prusse elle-même et. dit-il. mais il était roi. Il croyait très sérieusement à l'onction divine qu'il avait reçue. mais ils le haïssaient de toute leur âme. le roi lui-même était tenu de s'incliner. Mais comme l'influence de la Prusse sur le reste de l'Allemagne était essentiellement morale. les généraux et les hauts dignitaires. était l'étendard de la révolte. par éducation et par habitude. il avait trouvé également l'appui le plus chaleureux de la France. elle pouvait compter sur le soutien actif de la France et de la Russie. auprès de toute la noblesse prussienne. qui. c'est-à-dire comme doit l'être un monarque. et enfin auprès du roi lui-même. Ils ne connaissaient que leur cher royaume de Prusse. que d'ailleurs ils étaient prêts à mener à sa perte une seconde fois plutôt que de faire la moindre concession aux libéraux détestés. Poursuivant ce dessein. tous étaient imbus de cet état d'esprit. Au surplus. gouvernée par les Bourbons. il devînt le chef de file du mouvement réactionnaire en Allemagne. C'est ce qu'expliqua admirablement l'archevêque Eilert dans un de ses sermons: "Le roi. en s'assujettissant toute l'Allemagne. fidèle à sa promesse. a agi comme un père intelligent. prenant ainsi la tête du mouvement progressiste dans l'Allemagne entière. touché par l'affection de ses enfants. il leur a fait diverses promesses. Certes. Etatisme et anarchie 74/124 . à de rares exceptions. Ils étaient adversaires du drapeau allemand qui. il était pieux et fils très croyant de l'Eglise évangélique dont le premier dogme dit que "tout pouvoir vient de Dieu". allait bientôt. Mais aujourd'hui le malheur avait cessé et il n'était plus nécessaire de tenir des promesses dont la réalisation serait préjudiciable au peuple lui-même. et de l'empereur Alexandre manoeuvré par Arak…eev. Le jour de son anniversaire ou de sa guérison. serait devenue d'emblée la plus forte puissance du continent européen. autant sinon plus que le roi lui- même. militaire et civile. il avait prodigué à ses fidèles sujets les promesses les plus libérales. la politique de la Russie consistait justement à entretenir systématiquement la rivalité entre l'Autriche et la Prusse (de manière qu'aucune de ces deux puissances ne puisse l'emporter sur l'autre). supportant en silence les réformes inéluctables introduites par le baron de Stein et ses principaux compagnons de lutte. Frédéric-Guillaume III était un brave homme." Dans l'entourage du roi. Jusqu'à une époque récente. Mais les temps étaient changés et tout ce monde s'était remis plus que jamais à intriguer et à s'agiter. Une telle disposition d'esprit ne pouvait s'accorder avec le libéralisme. mais. Tous étaient de fieffés réactionnaires. il ne restait à l'Autriche qu'une chose: ne pas étouffer l'Allemagne sous le poids d'une adhésion massive. Dès lors. despote par nature.acceptée. ou plus exactement au devoir.# |184 que cette influence était surtout fondée sur l'attente que le gouvernement prussien. en tant que loi suprême. Dans les temps de malheur qu'ils avaient attirés sur la Prusse. en même temps. il les a ensuite modifiées à tête reposée. L'idée de reconnaître à la bourgeoisie quelques droits politiques que ce soit et surtout le droit de critique et de contrôle. pour eux. de la haute administration. la cour. avait donné tant de preuves de son patriotisme et de son libéralisme éclairé. récemment encore. octroyer une Constitution à ses sujets.

en un mot étatique. mais principalement dans le Sud. avec lui. le prince de Wittgenstein. Il n'était qu'un rameau national. commença à se former. mais avec des résultats presque toujours semblables et toujours extrêmement lamentables pour les libéraux allemands. et enfin: 5. Etatisme et anarchie 75/124 . pour réaliser ses plans purement nationaux qu'une solution: perfectionner et accroître peu à peu ses moyens administratifs et financiers aussi bien que ses forces militaires en vue de futures annexions en Allemagne même. mais ne trouvant d'appui nulle part. tout à fait conforme aux traditions et à la nature de la monarchie prussienne. devenu peu après premier ministre. sous des formes diverses. la Prusse et l'Autriche. internes et externes. au demeurant très courte. mais seulement par la conquête. se prolongea cinquante-cinq ans (1815-1870). elle fut rapidement réduite à l'impuissance. s'engagea tout naturellement. du reste. Dès cette époque. en Espagne. L'idée première de cette Bakounine. en dehors d'une opinion publique que méprisaient dans une égale mesure le roi. plus ou moins un peu partout en Allemagne. du roi du Piémont à Turin. 3. Dès le premier moment. l'idéal du despotisme sage et éclairé qui présida aux destinées de la Prusse jusqu'en 1848. conquérir progressivement l'Allemagne entière. en quelque sorte. des Bourbons sur le trône. On peut diviser cette lutte en plusieurs périodes: 1. Période qui débuta par la lutte acharnée et pour ainsi dire ultime du libéralisme moribond contre les tendances étatiques du Parlement prussien et qui s'acheva irrévocablement par le triomphe de la monarchie prussienne dans toute l'Allemagne (1850-1870). Ce fut là. Période. terminée par la mort du libéralisme allemand (1848-1850). Le libéralisme allemand de la première période (1815-1830) n'était pas un phénomène isolé. ami du roi. un duel qui. dans les cercles officiels allemands. ils avaient fixé clairement leur but: contrairement au parti libéral qui cherchait à germaniser la Prusse. qui avait également trouvé dans la politique intérieure et extérieure de l'Autriche et de la Prusse un puissant moyen d'expression. Contre la réaction. sous la forme d'une lutte des plus énergiques dirigée contre la réaction monarchique. policière.eux une colère indescriptible. du libéralisme qui commençait à se répandre presque partout en Europe. mis déjà en demeure de démissionner. d'une crise décisive. Cette solution était. Ils avaient contre eux un petit groupe d'hommes. à l'exception de l'Angleterre. bureaucratique. de Rome et de la Turquie. c'est-à-dire légalement coercitive dans toutes ses manifestations. autrement dit. à Parme et à Lucques. tandis que les Autrichiens s'installaient en Italie. Ils souhaitaient et voulaient que fussent étendues et arrondies les frontières# |186 de la Prusse. Au surplus. Période d'imitation ostensible du libéralisme français (1830-1840). la cour. L'or de Metternich et les propres tendances réactionnaires des hautes sphères allemandes s'avérèrent de beaucoup les plus forts. militaire. à commencer par leur chef de file. Cet idéal était aussi# |187 contraire aux aspirations libérales du patriotisme panallemand que despotique l'obscurantisme du prince de Metternich. du pape et. Cette poignée de patriotes d'Etat continuait à faire de grands efforts pour maintenir le roi dans la voie des réformes libérales. Dès lors. Ses débuts furent romantiques. les hauts fonctionnaires et l'armée. à Naples. certes très original. La représentation principale et officielle de cette réaction véritablement internationale était la sainte-alliance conclue tout d'abord entre la Russie. et de l'Allemagne à la Grèce. mais à laquelle adhérèrent ensuite positivement toutes les puissances européennes. aristocratique et cléricale qui triomphait avec le retour en France. grandes et petites. Période du libéralisme économique et du radicalisme (1840-1848) . tous ou presque tous étaient à la solde du prince de Metternich. la lutte du parti libéral-patriote. il ne restait à la Prusse. 2. eux avaient toujours voulu prussifier l'Allemagne. amis et compagnons de lutte du baron de Stein. Période du libéralisme et de la gallophobie des romantiques tudesques (1815-1830). 4. des jésuites à Rome. de# |188 Madrid à Pétersbourg.

pieux. qui en quatre mots: "Brave. On connaît l'histoire des révolutions espagnole. beaucoup de pertes en hommes de valeur.alliance naquit dans l'imagination mystique de la célèbre baronne de Krüdener qui jouissait des faveurs de l'empereur Alexandre Ier. Napoléon. la bourgeoisie forma des sociétés secrètes dont le but était de renverser le régime qui venait de triompher. la poitrine barrée par des écharpes. Etatisme et anarchie 76/124 . libre". Alors. devait naturellement en faire à nouveau une classe plus ou moins révolutionnaire. et faire régner l'ordre de Dieu sur la terre. en Espagne. Les fils spirituels du professeur et poète patriote Arndt. De 1815 à 1830. Après avoir. une société secrète découverte et anéantie par le gouvernement était aussitôt remplacée par une autre. l'Allemagne était la pierre angulaire de la réaction européenne. Elle l'assura qu'il était l'ange blanc envoyé du Ciel pour sauver la malheureuse Europe des griffes de l'ange noir. en Italie. chez les autres sans succès. de la justice et de la paix sur la terre. définit# |191 l'idéal de la jeunesse allemande aux longs cheveux Bakounine. en un mot la lutte fut violente. et toutes ces sociétés avaient pour objectif l'insurrection et sa préparation. comme il se doit. accourus de tous les coins de l'Allemagne. oints de l'huile du Seigneur. qui composa le fameux hymne national: "Wo ist das deutsche Vaterland". Jahn. se rassemblèrent sous l'emblème national aux trois couleurs. encore relativement jeune. de la morale. cette promesse signifiait qu'ils combattraient solidairement et impitoyablement toutes les manifestations de libéralisme en Europe en soutenant jusqu'au bout et par tous les moyens les institutions féodales frappées et anéanties par la Révolution. Dans tous ces pays. Dans toute la première période qui va de 1815 à 1830. la dernière période héroïque de la bourgeoisie. conformément aux coutumes de ce pays. Ils se promirent d'agir toujours de concert et de s'aider les uns les autres par des conseils ou un soutien actif dans toute lutte suscitée contre eux par l'Esprit# |189 des ténèbres. Si le discoureur et acteur mélodramatique de la sainte-alliance était Alexandre. La période comprise entre 1815 et 1830 fut. pendant ce temps. les soulèvements eurent un caractère extrêmement sérieux. autant que du patriote. le seul où le constitutionnalisme avait de profondes et vives racines. c'est-à-dire l'aspiration des peuples à la liberté. belge et polonaise en 1830-31 et de la révolte des décembristes en Russie. En Angleterre. en Espagne. se passait en Allemagne. En France. son véritable inspirateur était le prince de Metternich. un caractère international. pas tout à fait au bout de sa carrière et grand coureur de femmes. La première fut le fameux rassemblement de la wartburg. se jurèrent mutuellement union fraternelle. les Français atteignirent enfin leur but.# |190 elle prit une orientation nettement révolutionnaire qui eut même des répercussions en Russie et en Pologne. Dans tous ces pays. chez les uns avec succès. appelé la sainte Trinité à témoin. Alexandre Pavlovitch crut volontiers à cette mission divine au nom de laquelle il proposa à la Prusse et à l'Autriche de conclure une sainte alliance. en Italie. en Allemagne. et proclamèrent comme but de l'alliance le triomphe de la volonté de Dieu. piémontaise. en Europe occidentale. mais rétablies par la Restauration. il y eut beaucoup de sang versé. Voyons maintenant ce qui. fréquemment héroïque. en 1817. les trois monarques. absolue et indissoluble. eux aussi. La restauration par la violence de la monarchie absolue et des institutions féodales et cléricales. en Belgique. elles aussi tricolores. Grâce à la sainte-alliance la réaction devint internationale et de ce fait les soulèvements dirigés contre elle eurent. joyeux. en enlevant à cette classe vénérable tous les avantages qu'elle avait obtenus sous la Révolution. En France. en Belgique. 500 étudiants allemands. où Luther était venu jadis chercher refuge. toute l'histoire de la France fut une suite de tentatives pour détrôner les Bourbons. comme au temps de la Grande Révolution et encore de nos jours. père de tous les lycéens allemands. après plusieurs échecs. cette lutte généralisée du libéralisme bourgeois contre le féodalisme renaissant prit le caractère d'une agitation légale et de révolutions parlementaires. napolitaine. Autour du château de ce nom. en 1830. on n'y relève que deux manifestations quelque peu marquantes de l'esprit libéral. En réalité.

la patrie allemande est bien plus vaste. sans une pensée suprêmes et sans une main de fer pour les mener à la dure. plus ils s'en glorifient. s'ajoutant à l'existence réelle d'une multitude de petites tyrannies. qu'ils fondent partout des colonies. "Où est la patrie allemande?" demande t-il. C'est. de demander que chacun d'eux voulût bien leur donner une Constitution. dans l'Europe entière la mode était à la monarchie constitutionnelle. unitaire. ce qui était une absurdité manifeste. en même temps que la puissance et l'unité nationales. et même la Sibérie. la puissance nationale ne peut dériver d'une révolution populaire. "La Prusse? l'Autriche? l'Allemagne du Nord ou l'Allemagne du Sud? L'Allemagne de l'Est ou l'Allemagne de l'Ouest?" "Non. exprime bien cette aspiration passionnée à la formation d'un puissant Etat. très modérée et. ni en Espagne." répond-il. Cependant. sur un seul de leurs nombreux pères-souverains. Revendication. Les Allemands n'ont jamais eu besoin de celle-ci. mais ils étaient prêts à adorer la force de l'Etat prussien ou autrichien pourvu qu'elle consentît à devenir la force pangermanique. Ils demandaient aussi un Parlement national placé au-dessus des Diètes particularistes et un empereur panallemand se situant. c'est-à-dire sans une volonté. les revendications du peuple allemand. comme on le voit. Ceux-ci cherchaient et réclamaient un maître de toute l'Allemagne qui. mais elle peut découler d'une victoire remportée par une classe quelconque sur le soulèvement du peuple. capable de tout engloutir par la violence et devant qui trembleraient toutes les autres nations. en effet. ce n'était pas l'absence d'une liberté dont ils n'auraient su que faire. la main despotique de Napoléon pour achever de bâtir un Etat fort. Dès lors. Les Allemands ne rêvaient à rien de semblable. Ce qui les affligeait. Sous ce rapport. L'imagination de la jeunesse bourgeoise n'allait pas au-delà. Tel fut le véritable sens du rassemblement des étudiants à la Wartburg. même quelconque. Pour une action de ce genre. ils avaient alors aussi peu d'envie qu'aujourd'hui. Elle s'étend "aussi loin que résonne la langue allemande chantant les louanges au bon Dieu". En effet. ni en France.blonds.# |193Le chant bien connu d'Arndt: "Wo ist das deutsche Vaterland?" qui est resté jusqu'à nos jours l'hymne national allemand. Bakounine. toutes les terres devant être remises au peuple. Mais même là il a fallu la lourde main. comme ce fut le cas en France. En quoi consistaient donc ces revendications? A l'époque. la liberté. leur unique objectif était la formation d'un grand Etat pangermanique. Ils voulaient une confédération monarchique et en même temps rêvaient d'un puissant Etat germanique un et indivisible. Les libéraux allemands détestaient le despotisme de Napoléon. Leur passion secrète. condition préalable de toute révolution digne de ce nom. indivisible. les tenant dans une main de fer et fort de leur soumission volontaire et passionnée. et principalement devant tous les gouvernements de l'Allemagne. envahissent toutes les capitales de l'Europe. La vie pour eux est tout simplement inconcevable sans gouvernement. une main sacrilège. il en découle que tout le globe terrestre devrait bientôt se soumettre à l'autorité de l'empereur d'Allemagne. mais le fait qu'il leur manquait une puissance nationale. plus la vie devient gaie pour eux. une section de décembristes connue sous le nom de société du sud. Plus cette main est forte. dirigée par Pestel' et Murav'ev-Apostol. l'Amérique.# |192 il suffit d'examiner de plus près ce programme pour se rendre compte que son absurdité apparente provient d'un malentendu. ils se sont montrés parfaitement logiques. En Russie seulement. ni même en Italie et en Pologne. Ils ne voulaient rien abolir du tout. en tant que représentant de l'unité nationale. réclamait l'abolition de l'Empire de Russie et la fondation d'une République fédérale slave. au-dessus des princes-souverains. non. Etatisme et anarchie 77/124 . il est très naturel que les Allemands n'aient jamais voulu de révolution populaire. au suprême degré absurde. les étudiants du Nord et du Sud de l'Allemagne jugèrent à propos de se rassembler pour proclamer hautement devant l'Europe entière. Ils se contentaient de souhaiter. de plus. Ils ne songeaient pas à lever une main rebelle. bien à tort qu'on a pu supposer que les Allemands réclamaient. Et comme les Allemands sont un des peuples les plus prolifiques de la terre.

Mais du moins traduisaient-ils la passion sincère. Chose étrange! Il semble qu'il ne puisse y avoir pire esclavage que celui des Russes. en France. chant prophétique de l'Empire germanique aujourd'hui réalisé# |195 ou en train de l'être. ils éprouvaient un profond mépris non pour leur monde petit-bourgeois. Il n'a été que l'expression. agissant# |196 de concert avec elles. les étudiants allemands se représentaient les Germains d'autrefois tels que les décrivent Tacite et Jules César: des descendants des guerriers d'Arminius. toutes les autres manifestations du libéralisme allemand ne dépassaient pas les limites de la rhétorique la plus naïve en même temps que la plus ridicule. Etatisme et anarchie 78/124 . dans ses plus éclatantes manifestations. or jamais les étudiants russes n'ont eu à l'égard des professeurs et des autorités cette attitude servile que l'on observe encore maintenant dans toute la masse des étudiants allemands. soutenues simultanément par la Russie et la France. mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient accepter que ce trône fût occupé par sa rivale. tenait bien entendu la première place. quoique pour des raisons très différentes. aussi bien. des duels continuels. Quant à son patriotisme et à son pseudo-libéralisme. de parole et d'action sans lesquels le révolutionnarisme tombe infailliblement dans la rhétorique et devient un odieux mensonge. en Russie. à l'exception d'un très petit nombre de personnes et de cas. sur von Ibel. l'Autriche et la Prusse se mirent à réprimer. de l'ambition nationale de l'Allemagne à être serve. car ils ne pouvaient avoir aucun effet utile. se terminant d'ordinaire par des estafilades au visage. Voyons maintenant de quelle manière ils manifestèrent leur mécontentement. d'un désir général de sentir sur soi la poigne impériale. La jeunesse universitaire se mit à se vêtir comme ses ancêtres. habitants primitifs d'épaisses forêts. Hormis ces deux événements: l'assassinat politique commis par Sand et la tentative de Loening. C'était l'époque du sauvage teutonisme. Et ce fut tout. le libéralisme allemand. un petit dignitaire du petit duché de Nassau. Comparé au libéralisme qui s'affirmait simultanément en Italie. Chacune d'elles se serait volontiers assise sur le trône aboli de Barberousse. l'héroïsme du sacrifice et l'unité de pensée. d'autre part. à l'instar de nos slavophiles des années 40 et 50. Et en effet. pour tout ce qui portait le sceau de la civilisation française.]]. attestaient sa bravoure guerrière. d'une manière générale. était imprégné de ce servile esprit d'obéissance et de fidélité au souverain ou. pour les Français et. nommé Karl Loening. en Belgique.ferait trembler l'Europe. Dès lors. Fils de philistins et futurs philistins eux-mêmes. et à éteindre sa juvénile ardeur en s'abreuvant de bière. comme cela eût été logique. elle l'exprimait et le satisfaisait avec plénitude en hurlant des chants patriotiques et guerriers où l'hymne national: "Où est la patrie allemande?". La gallophobie était devenue une épidémie générale en Allemagne. enfin ils firent un autodafé de brochures publiées par ces derniers. spectacle qui arracha à Boerne ce cri douloureux que tout le monde connaît et que nous avons déjà cité: "Les autres peuples peuvent être esclaves. et ensuite "Wo ist das deutsche Vaterland". en Pologne. Cela explique la rivalité de l'Autriche et de la Prusse. en Grèce. comme une manifestation du libéralisme le plus extrême. de cette vénération dévote du pouvoir et des autorités. acclamèrent quelques patriotes allemands et conspuèrent les réactionnaires. A la fête de la Wartburg ils entonnèrent d'abord le chant célèbre de Luther: "Notre Dieu est un puissant rempart". Ces deux actes étaient foncièrement ineptes. en Espagne. n'a été qu'une manifestation typique du servilisme allemand. rien n'était plus puéril et plus ridicule que le libéralisme allemand qui. mais pour la France. mais nous Allemands nous sommes des laquais"*) [[*) La servilité est un esclavage volontaire. pour parler plus civilement. désavouée par la censure. Or ce désir de fidèles sujets parut de la révolte aux gouvernants et fut réprimé comme tel. Deux événements plus importants se produisirent en 1819: l'assassinat de l'espion russe Kotzebue par l'étudiant Sand et la tentative de meurtre perpétrée par# |194 un jeune pharmacien. le Bakounine.

ne pouvaient pourtant les souffrir. Au cours de cette période. En Espagne. Jusqu'à l'installation du prince de Bismarck et de son roi-empereur sur le trône d'Allemagne. En général. Tous les postes élevés et une grande partie des postes subalternes. portèrent le premier coup à la sainte-alliance en chassant son roi légitime.# |197 le libéralisme allemand se réveilla non pas de lui-même. sauf en Allemagne. La censure fut instituée partout et que se passa-t-il? L'Allemagne d'emblée se calma. ainsi que congrès internationaux se succédèrent auxquels assistèrent l'empereur Alexandre 1er et le ministre plénipotentiaire de la France. les réformes libéralo-bourgeoises triomphaient. On connaît le mot célèbre du prince de Windischgraetz. comtes. politique et bourgeoise. tous les gouvernements allemands. général autrichien qui. mais grâce aux trois journées de Juin qui. princes. On sait avec quel mépris et quelle arrogance les aristocrates allemands. en 1849. il n'y eut pas. l'Allemagne elle-même ne pouvait pas ne pas se réveiller.# |198 en Angleterre également. la guerre faisait rage entre les partisans de Marie-Christine et les carlistes. Qu'avaient donc ces gouvernements à s'inquiéter et à craindre? Ils sentaient et savaient que les Allemands. la bourgeoisie voit sa victoire s'affirmer en Europe. étaient entre ses mains. y compris les chancelleries d'Autriche et de Prusse. L'Italie s'agita également. c'est- à-dire jusqu'à l'intronisation de l'aristocrate Bismarck. Vienne: "L'homme commence au baron. Les Allemands cessent de manger du Gaulois. Etatisme et anarchie 79/124 . Conférences et congrès de princes ou de ministres allemands. On leur interdit les exercices de gymnastique et les chants patriotiques. à Paris. la noblesse était très inférieure à la classe Bakounine. elle fut courbée sous un joug plus pesant que jamais. à partir de 1830. le parti féodal poursuivait son règne. les "Burschenschaften" se soumirent sans un murmure. tout en obéissant comme il sied à de fidèles sujets. et onze années durant. mais en échange tournent leur haine contre la Russie. Ce réveil fut d'autant plus facile que la révolution de Juillet causa un effroi mortel à toutes les chancelleries allemandes. mais vendue aux Autrichiens par Louis-Philippe. Le fait est si frappant que le professeur allemand Müller. Là. dans l'administration comme dans l'armée. on ne leur laissa que la bière. jusqu'à une époque récente. étaient moralement très faibles et manquaient de foi en eux-mêmes. Dans ces conditions. Une série de mesures édictées par la Confédération germanique tordirent le cou à ces pauvres libéraux allemands réduits à l'état de serfs. malgré tous les signes extérieurs de la force militaire. Qu'avaient donc fait ces gouvernements pour s'attirer la haine d'un peuple prédisposé à ce point à adorer ses dirigeants? Quels étaient les motifs de cette haine? Il y en avait deux: le premier était la prépondérance de la noblesse dans l'administration et dans l'armée. la révolution éclata en Belgique et en Pologne. Par suite. La révolution de Juillet avait anéanti les vestiges de la domination féodale et cléricale en France.désir commun à tous les Allemands de fonder un puissant Empire unitaire pangermanique. Ce fait indubitable paraît à peine croyable étant donné le naturel sentimental et le loyalisme du peuple allemand. en relatant les circonstances qui ont entouré cet apaisement effectivement miraculeux: "Faut-il encore d'autres preuves qu'en Allemagne le terrain ne convient pas à la révolution?" la deuxième période du libéralisme allemand commença en 1830 et se termina vers 1840. tant au point de vue de la richesse que par son degré de culture. de 1819 à 1830." Cette prépondérance était d'autant plus offensante pour les bourgeois allemands que sous tous les rapports. Après onze années de sommeil. barons et même les simples "von" regardent la bourgeoisie. fit bombarder Prague et. la moindre trace de vie politique. les Français sont imités presque aveuglément. qui a écrit une histoire relativement détaillée et véridique des cinquante années qui vont de 1816 à 1865. sur la terre allemande. en 1848. L'assassinat de Kotzebue fut le signal de la réaction la plus violente. s'écrie. par suite de cette même Révolution.

la Prusse et l'Autriche. du moins une grande partie de ses provinces polonaises. ce qui leur était extrêmement désagréable. des paroles de colère. C'est alors que. mais. environ trente mille personnes. d'un Putsch. En un mot.# |199 Ces derniers étaient opposés à ce que l'Allemagne s'unifiât dans un Etat fort. l'impression aurait pu être que l'Allemagne avait absorbé la Prusse.bourgeoise. les gouvernements allemands eurent peur des conséquences de la révolution de Juillet. Tout dépendait de l'issue de la révolution polonaise. tous les patriotes allemands se sentaient blessés dans leurs instincts politiques et bourgeois. à secouer le joug de la noblesse. Plusieurs orateurs. comme c'est le cas aujourd'hui. jusqu'alors l'âme de la réaction dans l'Allemagne entière. Les bourgeois avaient simplement le droit de payer et d'obéir. sous des formes plus libérales. Le roi Frédéric- Guillaume III. conseillaient maintenant à la Confédération germanique de ne pas s'opposer aux légitimes revendications des fidèles sujets allemands. le prince de Bismarck. Dans les Diètes de l'Allemagne du Sud. de désespoir suscitées dans les coeurs allemands par le peu d'empressement ou Bakounine. car en réalité l'Allemagne aurait été quand même subjuguée par la puissance de l'organisation étatique de la Prusse. et comme elle n'aurait pu encore l'acquérir par la conquête. Etatisme et anarchie 80/124 . en dépit d'une résistance héroïque. Bien plus. finalement vaincus. Les gouvernements allemands le savaient et dès lors n'avaient plus confiance en leurs sujets.# |201Mais tout cela n'était que des paroles. hommes et femmes. qui avait rendu un service aussi éminent à son beau-frère. ceux-ci se livrèrent à une manifestation. comme par exemple le docteur Wirth. voire le prince de Metternich lui- même. pour amener les rois de Saxe et du Hanovre et les ducs de Hesse-Darmstadt et de Brunswick à donner une Constitution à leurs sujets. Qu'elle triomphât et la monarchie prussienne. qui survécut même aux années agitées de 1848 et 1849 et ne commence que maintenant à être systématiquement brisé par le seigneur de Poméranie. Aussi bien. dans le Palatinat bavarois. comme disent les Allemands. Et tout disposés qu'ils fussent à adorer leurs souverains légitimes. ils ne supportaient plus des gouvernements qui se trouvaient presque exclusivement entre les mains de la noblesse. A ce meeting. voire de République fédérale européenne. L'autre et principale raison de la désaffection des Allemands envers leurs gouvernements a déjà été expliquée par nous. coupée de son rempart du Nord-Est. ils les redoutaient très sérieusement. A Hambach. jeta le masque et se mit à persécuter plus que jamais les patriotes panallemands. sinon très violente.. c'était elle qui commandait partout et tout le monde. mais un Etat pangermanique. encouragé par la victoire de ce dernier. peut-être au début. bien que ceux-ci s'efforçassent continuellement de donner la preuve de leur soumission absolue et de leur parfaite innocence. mais ne parvinrent jamais. Par suite de ces malentendus. il lui aurait fallu s'attirer l'indulgence et la sympathie du reste de l'Allemagne au moyen de réformes libérales et appeler hardiment tous# |200 les Allemands sous le drapeau impérial. les femmes arborant un foulard aux mêmes couleurs. Au lieu que la Prusse absorbe l'Allemagne. se rassemblèrent. si grandes étaient leurs craintes qu'il suffisait d'une simple échauffourée sans effusion de sang. l'empereur Nicolas. les orateurs ne réclamaient déjà plus une Confédération des pays et du peuple allemands. obligée de restituer sinon la totalité. connue dans l'histoire contemporaine sous le nom de la fête de hambach. des Etats-Unis d'Europe. mai 1832. Or les Polonais. aurait dû chercher un autre point d'appui en Allemagne même. bien entendu sous le drapeau allemand. Il est à noter cependant qu'à plusieurs reprises les bourgeois allemands essayèrent. Mais ce n'eût été qu'une impression. abandonnés et trahis par l'Europe entière. prononcèrent même le mot de République allemande. ce qui s'est réalisé maintenant. du moins extrêmement bruyante. Et néanmoins. dès ce moment se serait accompli. furent. fût-ce par d'autres voies. les leaders des partis dits libéraux parlaient de plus en plus de réclamer à nouveau un Parlement national et l'élection d'un empereur panallemand. rassemblant toutes leurs forces.. Varsovie tomba et avec elle s'écroulèrent tous les espoirs des patriotes allemands. de rage. les hommes ceints de l'écharpe tricolore.

presque dès les premiers jours de la révolution de Juillet. ils espéraient que. Tous deux. grands et petits. Beaucoup réussirent à s'enfuir. avocats . des théories. dès lors. le soulèvement des paysans dans le Palatinat. du moins en ce qui concerne les romans et les écrits politiques. Cependant. digne de respect.l'impuissance des princes allemands à créer un empire pangermanique . Armés de faux et de fourches. l'autre pamphlétaire remarquable. quelques jours avant. Nous avons vu une grande partie de ces farouches libéraux. la population de Francfort se soulèverait. de cette tentative insensée. le Meeting de Hambach ne fut pas sans laisser des traces. des institutions françaises et de la vie parisienne. l'autre. en mars 1848. cette nouvelle tentative de révolte paysanne fut écrasée par les troupes bavaroises. à s'exprimer en français et à se coiffer. dans ses "Lettres de Paris". parmi lesquelles un grand nombre de personnalités éminentes. la réaction la plus noire sévit dans tous les pays allemands. sans# |202 soupçonner que le gouvernement avait été averti. Ce fut une véritable saturnale pour les fonctionnaires allemands et les manufactures de papier.en un mot toute la fleur de l'Allemagne libérale. Un autre effet de la fête de hambach fut l'attaque absurde bien qu'excessivement courageuse et. de mélodrames. pour eux et avec eux. comparable par ses origines au soulèvement de 1525. Etatisme et anarchie 81/124 . A Francfort. La jeunesse bourgeoise se mit à penser. à sentir. Avec la Fête de Hambach. Les paysans du Palatinat bavarois ne se contentèrent pas de paroles. A la commission centrale siégeaient. ni organisation et. bien entendu. dont une énorme quantité fut noircie à cette occasion. au préparlement et plus tard à l'assemblée nationale. car c'est à Berlin ou à Vienne qu'il eût fallu frapper la Confédération germanique et non point à Francfort. mais derrière lesquelles il n'y avait ni volonté. dont le libéralisme bourgeois est incompatible avec un véritable soulèvement populaire. Les librairies et les bibliothèques furent inondées de traductions et de très mauvais plagiats de drames. cette deuxième période du libéralisme allemand (1830-1840) ainsi que la troisième (jusqu'en 1848) peuvent être qualifiées de purement françaises. période de gallophobie furibonde. brûlant les archives. certains même jusqu'en 1848. il la laissa suivre son cours afin d'avoir un bon prétexte pour anéantir les partisans de la révolution et les aspirations révolutionnaires en Allemagne. Cette nouvelle tendance avait à sa tête deux israélites: l'un. des inquisiteurs d'Etat autrichiens et prussiens. mais aussi les libéraux et les républicains allemands. On peut dire qu'ils révolutionnèrent la littérature allemande. Dans toute l'Allemagne. et. docteurs. il y eut plus de 1. se firent les apôtres. de ce point de vue. par soixante-dix étudiants armés. auprès des Allemands. une entière liberté. effraya terriblement non seulement les conservateurs. de comédies. En revanche. une commission centrale fut instituée sous la direction de laquelle opéraient des commissions spéciales pour tous les Etats. l'attentat de Francfort et le procès monstre qui suivit. le mouvement se transposa dans la littérature. professeurs. réclamant pour eux la terre. prit fin tout mouvement politique en Allemagne. après l'attentat de francfort. Celui-ci ne jugea pas nécessaire de la prévenir. mais simplement plus ridicule.800 arrestations. Tous sans exception se révélèrent de féroces réactionnaires. d'où l'un. ni force. dans ses poèmes. de la garde du palais de la Confédération germanique à Francfort. Börne. refusant de payer la taille. Heine. Au demeurant. poète de génie. Cette révolte des paysans. A vrai dire.paroles très éloquentes. sur elle. de nouvelles et de romans français. Mais à la satisfaction générale. ils se mirent à démolir les châteaux de la noblesse. Bakounine. mais nombreux furent ceux qui restèrent emprisonnées jusqu'en 1840. Et en effet.# |203Nous avons déjà dit que contrairement à la première période (1815-1830). s'installèrent à Paris. un silence de mort succéda qui se prolongea sans la moindre interruption jusqu'en 1848. au contraire. à s'habiller à la française. cela ne la rendit pas plus aimable. et soixante-dix étudiants étaient loin de suffire pour briser la puissance de la réaction allemande. Cette entreprise était inepte. les bâtiments de la Douane et les tribunaux.

En même temps s'implantait à Berlin une tendance plus sérieuse, plus
positive et surtout incomparablement plus conforme à l'esprit allemand. Comme il
arrive souvent dans l'histoire, la mort de Hegel qui suivit de près la
révolution de Juillet, confirma à Berlin, en Prusse et, ensuite, dans
l'Allemagne entière, la prépondérance de sa pensée métaphysique et le règne de
l'hégélianisme.
Ayant refusé, du moins les premiers temps et pour les raisons indiquées
précédemment, de faire de l'Allemagne un Etat indivisible au moyen de réformes
libérales, la Prusse ne pouvait et ne voulait cependant pas renoncer à sa
primauté morale# |204 et matérielle sur tous les autres Etats et pays allemands.
Au contraire, elle s'efforça constamment de prendre sous sa protection les
intérêts culturels et économiques de l'Allemagne entière. Pour cela, elle se
servit de deux moyens: l'Université de Berlin qu'elle a développée et l'union
douanière.
Dans les dernières années du règne de Frédéric-Guillaume III, le ministre de
l'Instruction publique, le conseiller secret von Altenstein, était un homme
d'Etat de l'ancienne école libérale du baron de Stein, de Wilhelm von Humboldt
et autres. Pour autant qu'il le pouvait dans ces temps de réaction, s'opposant à
tous les autres ministres prussiens, à ses collègues, s'opposant même à
Metternich qui, en éteignant systématiquement toute flamme intellectuelle,
espérait affermir la réaction en Autriche et dans toute l'Allemagne, Altenstein,
en même temps qu'il restait fidèle aux traditions libérales, s'efforçait de
rassembler autour de l'Université de Berlin tous les hommes de progrès et les
personnalités les plus représentatives de la science allemande; si bien que,
tandis que le gouvernement prussien, de concert avec Metternich et encouragé par
l'empereur Nicolas, étouffait par tous les moyens le libéralisme et les
libéraux, Berlin devint le centre, le foyer rayonnant de la vie scientifique et
spirituelle de l'Allemagne.
Hegel, que le gouvernement prussien avait invité à occuper, dès 1818, la
chaire de Fichte, était mort à la fin de 1831. Mais il laissait derrière lui,
dans les Universités de Berlin, de Königsberg et de Halle, toute une pléiade de
jeunes professeurs, d'éditeurs de ses oeuvres, d'ardents exégètes et d'adeptes
de sa doctrine. Grâce aux efforts inlassables de ceux-ci, cette doctrine se
répandit# |205 très vite non seulement dans toute l'Allemagne, mais dans beaucoup
d'autres pays, même en France, où elle fut introduite, complètement déformée,
par Victor Cousin. Elle fit converger sur Berlin, devenu la source vive d'un
monde nouveau, une multitude d'esprits, allemands ou non. Ceux qui n'ont pas
vécu cette époque ne pourront jamais comprendre combien était fort le culte de
ce système philosophique dans les années 30 et 40. On croyait que l'absolu
recherché de toute éternité était enfin découvert et expliqué et qu'on pouvait
se le procurer en gros ou en détail à Berlin.
Dans l'histoire de l'évolution de la pensée humaine, la philosophie de Hegel
a été, en effet, un événement considérable. Elle fut le dernier mot, le mot
définitif du mouvement panthéiste et abstraitement humaniste de la pensée
allemande qui débuta par les ouvrages de Lessing et atteignit son plein
épanouissement dans les oeuvres de Goethe; mouvement qui créa un monde
infiniment vaste, riche, transcendant et soi-disant essentiellement rationnel,
mais qui restait aussi détaché de la terre, de la vie et de la réalité que du
Ciel des chrétiens et des théologiens. Dès lors, ce monde, telle la Fata
Morgana, n'atteignant pas le ciel et ne touchant pas la terre, suspendu entre
l'un et l'autre, fit de l'existence de ceux qui, adeptes ou habitants, le
réfléchissaient ou le poétisaient, un enchaînement d'idées et d'expériences
somnambuliques, rendit les uns et les autres inaptes à la vie, pire encore, les
condamna à faire dans le monde réel le contraire de ce qu'ils adoraient dans
l'idéal poétique ou métaphysique.
Ainsi s'explique le fait curieux et# |206 assez général qui nous frappe
encore aujourd'hui en Allemagne, à savoir, que les chaleureux adeptes de
Lessing, de Schiller, de Goethe, de Kant, de Fichte et de Hegel ont pu et
peuvent encore jusqu'à présent exécuter, docilement et même volontiers, les
mesures très loin d'être humanistes ou libérales prescrites par leurs

Bakounine, Etatisme et anarchie 82/124

gouvernements. D'une manière générale, on peut même dire que plus le monde idéal
de l'Allemand est élevé, plus sa vie et ses actes dans la vivante réalité sont
laids et odieux.
La philosophie de Hegel a été le couronnement de ce monde fondé sur un idéal
supérieur. Elle en a été l'expression et en a donné une définition complète par
ses constructions et ses catégories métaphysiques; mais en même temps elle lui a
porté un coup mortel en aboutissant, par une logique inflexible, à cette prise
de conscience définitive qu'elle et lui n'ont ni consistance ni réalité et, pour
tout dire, ne renferment que du vide.
L'école de Hegel était partagée, comme on sait, en deux partis opposés;
entre eux, il s'en forma évidemment un troisième, le parti moyen, au sujet
duquel d'ailleurs il n'y a ici rien à dire. L'un d'eux, le parti conservateur,
trouvant dans la nouvelle doctrine philosophique la justification et la
légitimité de tout ce qui existe, fit sien l'aphorisme bien connu de Hegel:
"Tout ce qui est réel est rationnel." Ce parti créa la philosophie dite
officielle de la monarchie prussienne, déjà présentée par Hegel lui-même comme
l'organisation politique idéale.
Mais le parti adverse dit des hégéliens révolutionnaires se montra plus
logique que Hegel lui-même et infiniment plus hardi; il arracha à la doctrine
hégélienne son masque conservateur et montra dans toute sa nudité l'implacable
négation qui en constitue l'essence. Ce parti avait à# |207 sa tête le célèbre
philosophe Feuerbach qui poussa la suite logique de cette doctrine jusqu'à la
négation tant du monde divin que de la métaphysique elle-même. Il ne put aller
plus loin. Métaphysicien lui-même, il dut céder la place à ses héritiers
légitimes, représentants de l'école matérialiste ou réaliste dont la plupart,
comme par exemple MM. Büchner, Marx et consorts, n'ont pas réussi et ne
réussiront pas à se débarrasser d'une pensée abstraite et métaphysique
prédominante.
Dans les années 30 et 40, l'opinion la plus répandue était que la révolution
qui résulterait de la propagation de l'hégélianisme, développé et présenté comme
une négation absolue, serait infiniment plus radicale, plus profonde, plus
implacable et plus vaste dans ses destructions que la Révolution de 1793. On le
pensait parce que la conception philosophique élaborée par Hegel et poussée
jusqu'à ses conséquences extrêmes par ses adeptes était effectivement plus
complète, plus harmonieuse et plus profonde que celles de Voltaire et Rousseau
qui eurent, comme on sait, une influence directe et pas toujours positive sur
l'évolution et surtout sur l'issue de la première Révolution française. Ainsi,
il n'est pas douteux, notamment, que les admirateurs de Voltaire, lequel
méprisait d'instinct les masses populaires, la foule imbécile, furent des hommes
d'Etat dans le genre de Mirabeau et que l'adepte le plus fanatique de Jean-
Jacques Rousseau, Maximilien Robespierre, fut le restaurateur en France de
l'ordre divin et des institutions civiles réactionnaires.
Dans les années 30 et 40, on supposait que lorsque sonnerait à nouveau
l'heure de la révolution, les docteurs en philosophie de l'école hé# |208gélienne
laisseraient loin derrière eux les acteurs les plus audacieux des années 90 et
étonneraient le monde par la rigoureuse et implacable logique de leur
révolutionnarisme. Sur ce thème, le poète Heine a écrit bien des paroles
éloquentes: "Toutes vos révolutions ne seront rien, disait-il aux Français,
comparées à notre future révolution allemande. Nous, qui avons eu l'audace de
détruire systématiquement, scientifiquement, le monde divin, nous ne nous
arrêterons devant aucune idole sur la terre et n'aurons point de cesse que, sur
les ruines des privilèges et de l'autorité, nous n'ayons conquis, pour l'univers
entier, la plus totale égalité et la plus complète liberté." Presque en termes
identiques Heine annonçait aux Français les futures merveilles de la révolution
allemande. Et beaucoup le croyaient. Mais, hélas! l'expérience de 1848 et 1849
suffit pour détruire cette croyance. Non seulement les révolutionnaires
allemands ne surpassèrent pas les héros de la première Révolution française,
mais ils ne réussirent même pas à égaler les révolutionnaires français de 1830.
A quoi attribuer cette lamentable faillite? Avant tout évidemment au
caractère historique très spécial des Allemands, beaucoup plus enclins à

Bakounine, Etatisme et anarchie 83/124

l'obéissance civique qu'à la révolte, mais aussi à la méthode abstraite qu'ils
adoptèrent pour marcher à la révolution. Une fois de plus, conformément à leur
nature, ils n'allèrent pas de la vie à l'idée, mais de l'idée à la vie. Or, qui
part de l'idée abstraite n'arrivera jamais à la vie, car de la métaphysique à la
vie il n'y a pas de chemin. Un abîme les sépare. Et sauter par-dessus cet abîme,
exécuter le Salto mortale ou ce que Hegel lui-même appelait le saut qualitatif
(qualitativer Sprung)# |209 du monde logique dans le monde naturel, nul n'y est
encore parvenu et n'y parviendra jamais. Qui s'appuie sur l'abstraction y
trouvera la mort.
La manière vivante, concrètement rationnelle d'aller de l'avant c'est, dans
le domaine de la science, d'aller du fait réel à l'idée qui l'embrasse,
l'exprime et par cela même l'explique; et, dans le domaine pratique, d'aller de
la vie sociale à la manière la plus rationnelle d'organiser celle-ci
conformément aux indications, aux conditions, aux nécessités et aux exigences
plus ou moins passionnées de la vie elle-même.
Tel est le large chemin du peuple, le chemin de l'émancipation réelle et la
plus complète, accessible à tous et dès lors réellement populaire, le chemin de
la révolution sociale anarchiste éclatant d'elle-même dans le peuple, détruisant
tout ce qui s'oppose au flot impétueux de la vie du peuple, afin que de celui-
ci, des profondeurs de son être, soient ensuite créées les nouvelles formes
d'une communauté libre.
Le chemin que proposent messieurs les métaphysiciens est bien différent.
Nous appelons métaphysiciens non seulement les adeptes de la doctrine de Hegel
qui ne sont déjà plus très nombreux sur la terre, mais aussi les positivistes et
d'une manière générale tous ceux qui, aujourd'hui, divinisent la science; qui,
après s'être instruits d'une manière ou d'une autre, fût-ce en étudiant de la
façon la plus scrupuleuse, mais nécessairement pas toujours la plus parfaite, le
passé et le présent, se sont forgé un idéal d'organisation sociale dans
laquelle, tels de nouveaux Procuste, ils veulent faire entrer coûte que coûte la
vie des générations futures; qui, en un mot, ne considèrent pas la pensée, la
science comme une des manifestations nécessaires de la vie naturelle# |210 et
sociale, mais réduisent les limites de cette pauvre vie au point de ne plus y
voir que la manifestation de leur pensée et de leur science, laquelle évidemment
n'est jamais parfaite.
Métaphysiciens et positivistes, ces chevaliers de la science et de la
pensée, au nom de quoi ils se croient appelés à dicter les lois de la vie, sont
tous sciemment ou non, des réactionnaires. Le prouver est aisé.
Sans parler de la métaphysique en général qui, à l'époque de son zénith,
n'intéressait que peu d'esprits, la science, au sens le plus large du terme, la
science plus sérieuse ou tant soit peu digne de ce nom, n'est aujourd'hui
accessible qu'à une très petite minorité. Par exemple, chez nous, en Russie, sur
quatre-vingt millions d'habitants, combien compte-t-on d'authentiques savants?
Certes, on peut compter par milliers les personnes qui pérorent sur la science,
mais on en trouverait à peine quelques centaines ayant d'elle une connaissance
approfondie. Or, si l'on admet que la science doit dicter les lois de la vie,
des millions d'hommes, c'est-à-dire l'écrasante majorité, se verraient gouvernés
par une ou deux centaines de savants, en réalité par un nombre encore plus
réduit, parce que n'importe quelle science ne rend pas l'individu apte à
gouverner la société; et la science des sciences, la reine de toutes les
sciences, la sociologie, présuppose chez l'heureux savant une connaissance
préalable et profonde de toutes les autres sciences. Mais combien y a-t-il de
savants de ce genre tant en Russie que dans toute l'Europe? Peut-être une
vingtaine, mettons une trentaine! Et ces vingt ou trente savants devraient
gouverner le monde! Peut-on s'imaginer un despotisme plus absurde ou plus
odieux?#
|211Premièrement, le plus probable est que ces trente savants s'entre-
dévoreraient; mais s'ils s'accordaient, ce serait au préjudice de l'humanité.
Car le savant est par nature enclin à la perversion intellectuelle et morale et
son principal défaut est de surestimer ses connaissances, son propre intellect
et de mépriser tous ceux qui n'ont pas de savoir. Donnez-lui le pouvoir et il

Bakounine, Etatisme et anarchie 84/124

que cette vie se développe en partant de ses profondeurs insondables. défenseurs de l'instruction générale du peuple. contrairement aux métaphysiciens. Et. positivistes. mais# |213 jamais le résultat. plus ou moins développés par l'histoire. restera comme aujourd'hui une des nombreuses spécialisations sociales . par là même. de l'autorité. l'habitude de penser. alors. Notre estime pour les savants sera à la mesure de leurs mérites. nous prétendons. mais persuadés que les masses prolétaires recèlent dans leurs instincts. mais ce temps est encore loin et il faudra beaucoup de révolutions sociales avant qu'il arrive. au moyen d'associations autonomes et entièrement libres. un jour viendra où elle sera à la portée de tous et de chacun. ces prêtres de la science? A quoi bon. nous recherchons cet idéal dans le peuple lui-même. de sociologues érudits. non seulement nous n'avons pas l'intention ni la moindre envie d'imposer à notre peuple ou à tout autre peuple étranger d'idéal quel qu'il soit. tous les éléments de leur future organisation harmonieuse. Mais il y aura toujours très peu de têtes encyclopédiques et. par une succession de faits différents les uns des autres et non de réflexes abstraits et que ces faits. se trompent à l'extrême ceux# |212 qui s'imaginent qu'après la révolution sociale tout le monde sera au même degré savant. le soustraire aux curés? Selon nous. tout gouvernement. La vie se tarirait et la société se transformerait en un troupeau anonyme et servile. qui consentira à remettre son sort entre les mains des savants. de tout gouvernement. deviendront seulement le patrimoine commun. quel sort pour l'humanité! Laissés libres d'agir à leur guise. dans leurs besoins quotidiens et leurs aspirations conscientes ou inconscientes. ennemis de l'Etat et de toute gestion étatique. doit nécessairement s'efforcer de soumettre ce dernier à des règles et à des objectifs qui lui sont étrangers. En effet. selon une loi sociale invariable. dira-t-on. nous ne leur accorderons aucun privilège social et ne leur reconnaîtrons pas d'autre droit que le droit commun de propager librement leurs convictions. pas plus qu'à d'autres. dès lors. et nous pensons que le peuple ne pourra être heureux et libre que lorsque. Etatisme et anarchie 85/124 . la science ne sera pas toujours l'apanage de quelques-uns. Il n'y a pas lieu de leur donner. ils appliqueraient à la société les expériences qu'au nom de la science. ils font aujourd'hui sur les cobayes. Conformément à cette conviction. et que la science et l'érudition fussent appelées à gouverner la société. c'est-à-dire de généraliser les faits et d'en tirer des conclusions plus ou moins justes. s'organisant de bas en haut.à la seule différence que cette spécialisation n'est actuellement accessible qu'à quelques individus originaires des classes privilégiées . de son émancipation et du développement le plus large de la vie sociale et. elle se trouvera à la portée de toutes les personnes qui se sentiront la vocation et l'envie de se consacrer à elle. Ce serait un malheur pour l'humanité qu'un jour la pensée devînt la source et l'unique conductrice de la vie.deviendra un insupportable tyran. en attendant. telles des bornes kilométriques. la direction et les différentes phases de sa propre évolution naturelle. mais pour le salut de leur intellect et de leur moralité. leurs idées et leurs connaissances. toujours engendrés par elle sans qu'elle soit jamais engendrée par eux. qui n'en est qu'une des fonctions. nous nous déclarons ennemis de tout pouvoir d'Etat. ennemis du système étatique en général. en dehors de toute tutelle Bakounine. savants ou non. un oppresseur et un exploiteur de la société. parce que l'orgueil scientifique est plus odieux. La science comme telle. de système social tiré de brochures ou imaginé par nous. prosternés aux pieds de la déesse Science. sans que le travail manuel rendu obligatoire pour tous ait à en pâtir. que la vie naturelle et sociale précède toujours la pensée. car qui en est investi devient infailliblement. ne font qu'indiquer. La formation scientifique et surtout l'étude de la méthode scientifique. plus blessant et plus oppressif que tout autre. révolutionnaires-anarchistes. et comme tout pouvoir d'Etat. Etre l'esclave des pédants. Mais. les chats et les chiens.lors même qu'en dehors de toute distinction de classes à jamais abolies. Nous. Gouverner la vie par la science n'aurait d'autre résultat que d'abêtir l'humanité. placé par sa nature et sa position en dehors ou au-dessus du peuple.

et que. car se fondant sur le principe. On voit maintenant clairement pourquoi les révolutionnaires doctrinaires. dès lors. sont fondées dans une égale mesure et la théorie de l'Etat et la théorie de la dictature dite révolutionnaire.# |215Sur cette fiction de la pseudo-représentation du peuple et sur le fait bien réel du gouvernement des masses populaires par une poignée de privilégiés élus. Ils ne sont ennemis des pouvoirs actuels que parce qu'ils souhaitent prendre leur place. sans le maintien duquel# |216 la révolution. bien qu'avec des arguments différents. que tous les Etats. disons-nous. à combattre farouchement la révolution sociale . se serrer les coudes pour repousser l'assaut Bakounine. Telles sont les convictions des révolutionnaires-socialistes et c'est pour cela qu'on nous appelle anarchistes. conformément aux besoins et aux instincts du peuple. défendent la notion de l'Etat et de l'autorité gouvernementale. des communes. C'est pourquoi l'une et l'autre sont au même degré réactionnaires. l'une et l'autre ne sont qu'une seule et même forme de gouvernement de la majorité par la minorité au nom de la bêtise supposée de la première et de la prétendue intelligence de la seconde. ce petit nombre d'individus est prédestiné à diriger la vie sociale. positivistes. théorie abstraite de l'activité sociale.officielle. par des foules votant sous la contrainte et ignorant pour qui elles votent . la science étant. armés de la tête aux pieds. les uns deviennent des despotes ambitieux et avides. selon eux. en effet. révolutionnaires doctrinaires. des esclaves.sur cette expression abstraite et fictive de ce qui est représenté comme la pensée et la volonté populaires. et se préparant. ils sont les plus chaleureux amis du pouvoir d'Etat. voyant là tout à fait logiquement l'unique moyen. semble-t-il. les deux ayant pour effet d'affermir directement et infailliblement les privilèges politiques et économiques de la minorité gouvernante et l'esclavage économique et politique des masses populaires. mais aussi en tant que conducteurs de tous les mouvements populaires. de la police et de la finance. ils arrivent nécessairement à cette conclusion que la pensée. défenseurs de la primauté de la science sur la vie. animés par l'esprit le plus malfaisant de conservatisme et d'oppression du peuple. tous ensemble. du moins à l'heure actuelle. voire même non élus. avec la même ardeur. et qu'au lendemain de la révolution une nouvelle organisation sociale devra être créée non par la libre fédération de bas en haut des associations. Et cela est tellement vrai qu'à l'heure actuelle. mais en même temps. en tant qu'instigateurs. les autres. sous le commandement suprême du prince de Bismarck. mais uniquement par l'autorité dictatoriale de cette minorité de savants exprimant soi-disant la volonté du peuple. Nous ne protestons pas contre# |214 cette épithète. il créera lui-même sa vie. des exploiteurs de la société dans un but de profit personnel ou de caste. mais au contraire seront toujours les défenseurs les plus ardents de l'Etat. tout à fait logiquement. après avoir libéré pour de bon les masses populaires. la sociologie doit être le point de départ des révolutions et des transformations sociales. enlèverait à cette minorité pseudo-révolutionnaire tout espoir de les atteler sous un nouveau harnais et de les combler des bienfaits de leurs mesures gouvernementales.qu'à l'heure où tous les révolutionnaires sincères devraient. ennemis de toute autorité. que l'idée précède la vie. Entre la dictature révolutionnaire et la centralisation étatique toute la différence est dans les apparences. dont le but est de renverser les pouvoirs et régimes existants pour fonder sur les ruines de ceux-ci leur propre dictature. alors que dans l'Europe entière triomphe la réaction. Les idéalistes de toute nature. Au fond. des cantons et des régions. n'ont jamais été et ne seront jamais les ennemis. métaphysiciens. de sauver la société. sous la triple cuirasse de l'armée. Etatisme et anarchie 86/124 . ennemis des institutions politiques existantes que parce qu'elles rendent impossible leur dictature. la théorie. parce que nous sommes. car nous savons que celle-ci exerce le même effet pervers tant sur ceux qui en sont investis que sur ceux qui doivent s'y soumettre. dont le peuple réel et vivant n'a même pas la moindre idée. foncièrement erroné selon nous. l'apanage d'un très petit nombre d'individus. mais nullement en dehors d'influences diverses et libres dans une égale mesure d'individualités et de partis. Sous son action délétère.

nous en avons. mais en grande partie des réactionnaires et pourquoi. l'Allemagne avait autant de douanes et de règlements douaniers différents les uns des autres qu'elle comptait d'Etats. ils flirtent avec Garibaldi et ce qui reste du parti de Mazzini. faisaient partie de l'union: les deux Hesses. ils étaient pour le républicain-réactionnaire. la Bavière. prendre partout le parti de la centralisation étatique et de ses défenseurs contre la révolution populaire. Marx. les grands-duchés de Bade et de Nassau et la ville libre de Francfort. mais de la Bavière et du Wurtemberg qui. comme un esprit révolutionnaire très# |217 utile. ils ont pris ouvertement le parti de Castelar. l'objectif fondamental que ce gouvernement poursuivait inflexiblement était d'asseoir. Il est très difficile d'en donner une caractéristique. De sorte qu'en prenant puissamment en main l'union douanière de l'Allemagne. En 1840. de Lübeck et de Brême et. la Prusse lui dispensa un véritable bienfait. Mais la Prusse s'empara bien vite et de l'idée et de son application. légitimistes. un nouvel exemple en Suisse allemande où de gros négociants. les villes libres de Hambourg. au contraire. de Pi y Margall et des constituants de Madrid. voire que l'encouragement de la science allemande. l'aidant en fait à germaniser tous ces pays limitrophes.désespéré de la réaction internationale. la Saxe. à l'heure actuelle. en tout plus de 27 millions d'habitants. Mais l'exclusion de l'Empire d'Autriche de l'union douanière allemande répondait précisément à l'intérêt majeur de la Prusse. Ne restaient en dehors que le Hanovre et les grands-duchés de Mecklembourg et d'Oldenbourg. de leur propre aveu. orléanistes et bonapartistes. On comprend pourquoi messieurs les docteurs de l'école philosophique de Hegel. malgré le farouche révolutionnarisme qu'ils affichent dans le monde des idées abstraites. écoles. Auparavant. en 1848 et 1849. conduits par M.# |219 idéaux et concepts qui se développent sous les formes Bakounine. Cette situation était effectivement intolérable et condamnait l'industrie et le commerce allemands au marasme. en Allemagne et autour de l'Allemagne. l'hégémonie prussienne en Allemagne et. commencent d'ores et déjà à se montrer nettement favorables# |218 à une étroite union politique avec le vaste marché allemand. sous la direction suprême de la monarchie prussienne. si bien que le gouvernement prussien n'y attachait aucune importance. la Thuringe. En Italie. à l'heure actuelle. En France. que rien ni personne n'avait encore mis à l'épreuve. au Danemark. pour l'étatiste Gambetta contre la Ligue révolutionnaire du Midi. trouvait beaucoup de créance. qui seule pouvait sauver la France de la sujétion allemande et de la coalition encore plus dangereuse et aujourd'hui triomphante des cléricaux. des mesures économiques. se sont révélés. en Autriche. Au demeurant. enfin. nous voyons. la plupart d'entre eux sont devenus des soutiens résolus du prince de Bismarck. industriels et banquiers. leur pseudo-révolutionnarisme. l'idée première de l'union douanière n'émana pas de la Prusse. la prospérité de l'une et de l'autre appelant nécessairement une vaste centralisation étatique. les révolutionnaires doctrinaires. Peut-être comprenait-il dès cette époque que ces messieurs travaillaient pour lui. de soumettre cette dernière à sa domination exclusive par des moyens qui lui paraissaient incomparablement plus rentables et adéquats que les réformes libérales. le Wurtemberg. grâce auxquelles il allait trouver une vive sympathie auprès de la riche bourgeoisie industrielle et commerciale et de la haute finance juive d'Allemagne. enfin. en Espagne. à savoir. qui a pour les petits pays qui l'entourent la fascination ou la voracité du boa constrictor. en Suisse. tout d'abord. dès 1828. Mais dans les années 20 et 40. car cette exclusion tout d'abord seulement économique entraînera ensuite son éviction politique. Cette période est extrêmement riche en tendances. Dès 1836. non pas des révolutionnaires. quoique ce pseudo-révolutionnarisme se manifestât pour une grande part dans des ouvrages de caractère très abstrait. commence la troisième période du libéralisme allemand. dès 1870. ils se sont mis au service du prince de Bismarck qu'ils regardent. D'autre part. Etatisme et anarchie 87/124 . en Hollande. c'est-à-dire avec l'Empire germanique. Eux-mêmes y croyaient. conclurent une union semblable. ensuite. l'Empire d'Autriche tout entier.

Leur intention était d'éditer ensemble une revue. surtout les écrits révolutionnaires. mais même en Allemagne. de concilier quand même l'inconciliable. En revanche. oui. l'attitude de la Prusse à l'égard de la Russie changea complètement. L'Allemagne ne commença à connaître les doctrines socialistes que dans les Bakounine. des sentiments élevés. vinrent s'installer à Paris. ou enfin un Marat. de réussir l'impossible. mais par contre toute l'Allemagne applaudit. Beaucoup d'écrivains allemands. mais ils se brouillèrent. La seule chose certaine était que. protecteur et ami des romantiques itinérants et des "pangermanisants". Mi-savant. elle est servile. atteint d'impuissance physiologique et de surcroît ivrogne. le poète Herwegh et K. tourmenté et en même temps incapable de se contenir et d'agir. l'espoir des patriotes allemands. la littérature française. parce que pour cela il faut avoir une vraie nature. Vaniteux. ambitieux. s'il s'en trouve une. Comme un homme incapable d'accomplir quoi que ce soit. Jamais l'Allemagne n'avait lu autant de livres français que pendant cette période. Personne ou presque ne se contentait d'être soi- même. L'Histoire des Girondins. un Saint-Just. il fut. Contrairement à son père et à son frère. Mais dans tout cela il n'y avait rien de sérieux. à l'instar de Heine et de Börne. Ces dispositions d'esprit n'étaient nullement gênées par l'hégélianisme. les ouvrages de Louis Blanc et de Michelet étaient traduits en allemand en même temps que les tout derniers romans français. Son premier acte fut d'accorder une amnistie pleine et entière. Avec lui. lui donnait le droit et la force de faire absolument tout ce qui lui venait à l'esprit et. ses déductions abstraitement révolutionnaires. soit un Robespierre. Par la suite. de la profondeur de pensée. pénétrait partout. à la mission divine et mystique duquel il croyait sincèrement. mais pas de nature et. Ce quelque chose fut la révolution de 1848. Dans cet esprit. en Italie. Nicolas fronça les sourcils. le nouveau roi détestait l'empereur Nicolas. Tout le monde la sentait venir non seulement en France. où pendant cette troisième période. inconscient. il ne doutait de rien. mort déjà à ce moment. et les espoirs des libéraux s'accrurent. il avait bouleversé tout l'ordre ancien et mis pour de bon ses sujets sens dessus dessous. en Allemagne. Il lui semblait que le pouvoir royal. Elle est tout entière remplie par l'esprit fantasque et les écrits incohérents du roi Frédéric-Guillaume IV qui précisément monta sur le trône de son père en 1840. l'esprit factieux des Français avait réussi à pénétrer. Frédéric-Guillaume IV était tout bonnement un épicurien. Tout le monde espérait qu'il donnerait la Constitution. Marx.les plus diverses. d'autres. Et les Allemands se mirent à rêver des héros de la Grande Révolution et à se répartir# |221 les rôles pour les temps futurs: d'aucuns s'imaginaient soit un Danton ou un aimable Camille Desmoulins (der liebenswürdige Camille-Desmoulins!). la chose était simple. mais en même temps que le pouvoir royal restât absolu et son arbitraire sans limites. contre toute logique et contre les# |220 lois de la nature et de la société. Or chez les Allemands il y a de tout. un noceur. Ainsi il voulait que régnât en Prusse la plus complète liberté. il commença par décréter des Constitutions provinciales et. mais elle est dans une égale mesure pauvre en événements. Etatisme et anarchie 88/124 . en 1847. Cependant il n'accorda pas la Constitution. une espèce de Constitution commune. dans les dernières années de sa vie. par ses initiatives incessantes. Elle semblait avoir oublié sa propre littérature. Les deux derniers étaient déjà socialistes. bien entendu avec une lourdeur distinguée et un accent allemand. il le paya cher et s'en repentit amèrement et hautement. qui se plaisait au contraire à exprimer en français. qui se complétaient et se contredisaient les unes les autres. un romantique ou un despote extravagant installé sur le trône. de Lamartine. mais au début de son règne le diable ne lui aurait pas fait peur. Les plus marquants parmi eux étaient le Dr Arnold Ruge. l'actuel empereur d'Allemagne. Or. mi-poète. en revanche. il débita tant de billevesées politiques et romantiques imprégnées du vieil esprit tudesque que les Allemands eux-mêmes n'y comprenaient goutte. de 1840 à 1848. Finalement tous s'attendaient à quelque chose.

que le fait économique a toujours précédé# |224 et continue de précéder le droit politique et juridique. Mais le principal propagandiste du socialisme en Allemagne. M. on peut dire qu'il fut déjà à Cologne. Un des principaux mérites scientifiques de M. une grosse influence sur l'évolution scientifique de M. l'âme et la figure centrale de cercles très en vue d'hégéliens progressistes avec lesquels il publia une revue d'opposition que le gouvernement ne tarda pas à interdire. par leur cynique logique.années 40. il va du droit au fait économique. Marx s'installa à Paris. il est extrêmement vaniteux et ambitieux. Faisaient également partie de ce milieu les frères Bruno Bauer et Edgar Bauer. le premier socialiste actif ou plutôt le premier communiste allemand fut le tailleur Weitling qui arriva en Suisse au début de 1843. supérieurs à tous les autres et par le caractère positif de leurs connaissances et par le sens pratique de leur esprit formé par l'analyse des faits économiques anglais. qui puisse l'arrêter. on sait qu'il déteste Proudhon et dans l'impitoyable critique qu'il en a faite il y a sans aucun doute beaucoup de vrai: malgré tous ses efforts pour se placer sur un terrain solide. à Berlin. l'unique objet de ses occupations. ensuite. à la fin de 1843. le Juif allemand Maurice Hess. s'il croit. si odieuse soit-elle. Marx a joué et continue de jouer un rôle trop important# |222 dans le mouvement socialiste du prolétariat allemand pour qu'on puisse passer à côté de cette personnalité remarquable sans chercher à la décrire en quelques traits véridiques. On peut dire qu'il réunit en lui toutes les qualités et tous les défauts de cette race capable. Marx a lu bien entendu tous les socialistes français. en fait. Telles sont ses qualités négatives. fut Karl Marx. son influence ou à étendre son pouvoir. M. Mais à tout cela M. tandis que M. juriste éminent et professeur de droit en Allemagne. aux environs de 1840. et aussi intelligemment. intolérant et absolu comme Jéhovah. Bakounine. contrairement à lui. dès ce temps-là. M. certains disent jusqu'à la couardise. Marx. querelleur. le premier cercle de nihilistes allemands qui. Son point de départ est la notion abstraite du droit. ce qui revient au même. jusqu'à la perversion . a énoncé et démontré l'incontestable vérité. Marx est d'avoir énoncé et démontré cette vérité.et le point de départ du communisme. Il fonda beaucoup d'associations communistes parmi les artisans allemands qui travaillaient en Suisse. Marx. alors président du canton de Zurich. de Vienne. Bluntschli. la plupart du temps à tort. Mais.qu'il a empruntée à l'école hégélienne et poussée fréquemment jusqu'à l'espièglerie. Et il n'y a pas d'intrigue. Marx. qui fut avant lui un économiste érudit et un socialiste et eut. Marx a encore ajouté deux nouveaux éléments: la dialectique la plus abstraite. des nations et des Etats. Docteur en philosophie. Nerveux. Etatisme et anarchie 89/124 . tout d'abord clandestinement et très vite ensuite publiquement. son animosité. laissaient loin derrière eux les farouches nihilistes russes. à cette époque. supérieurs également et par la vigoureuse critique et par la scrupuleuse hardiesse de leurs déductions. aujourd'hui. confirmée par toute l'histoire ancienne et moderne de la société humaine. le Dieu de ses ancêtres. la plus subtile . Il est très intelligent et possède une culture extrêmement vaste. M. Il est rare de trouver un homme ayant tant de connaissances et lu autant. et comme lui vindicatif jusqu'à la démence. il fut livré à la Prusse par M. qu'elle est de nature à renforcer sa position. La science économique était. Le professeur Stein. il est tout à fait l'homme politique. mais. Il n'est pas de mensonge ou de calomnie qu'il ne soit capable d'inventer et de répandre contre ceux qui ont eu le malheur de susciter sa jalousie ou. Marx est d'origine juive. venant de Paris où il faisait partie de la Société secrète des communistes français. de Saint-Simon à Proudhon inclusivement. Proudhon est resté un idéaliste et un métaphysicien. Mais il en a beaucoup de positives. Sous ce rapport. Il a étudié avec un soin particulier les économistes anglais. fut pour ainsi dire le premier à leur consacrer un ouvrage. C'est là qu'il prit les premiers contacts avec la Société des communistes allemands et français et avec son compatriote. que M. En 1843 ou 1844. Max Stirner et.

En 1848. jusqu'à cette année-là. mais par contre plus pratique et non moins apte à la calomnie. Il manifestait ses effets même dans les mouvements religieux. il a donné dans la doctrine du petit Français. une tendance politique et socialiste. Au demeurant. on prêchait ouvertement le communisme. Qui n'a entendu parler de cette doctrine religieuse éphémère que l'on vit apparaître en 1844. ne sachant que faire. Engels. quoique moins érudit. et M. sous le nom de "néo-catholicisme". ce dernier écrivit une lettre ouverte. Heine. industrielle qui vouait à la famine et à la mort des dizaines de milliers de tisserands. aussitôt après cette procession. et sous prétexte de revenir aux agapes des vieux chrétiens. Leur comité central. M. avec M. Le néo-catholicisme s'est formé de la manière suivante: Comme en France aujourd'hui. Le gouvernement était perplexe. nous avons eu l'occasion de voir à Breslau la brasserie où. Du reste. Elle se répandit rapidement dans toute l'Allemagne. sous le rapport politique. le comte bien connu de Reichenbach et ses collègues d'Université le professeur Stein. le leader. mais en bon Allemand. fut transféré. de Juif et d'Allemand. Marx est incomparablement plus intelligent et plus savant que ce petit révolutionnaire et homme d'Etat malchanceux. sous le vocable de "vieux catholicisme". par la suite. et le savant allemand. En 1847. une nouvelle hérésie est née en Allemagne contre l'Eglise romaine). Marx ne l'a bien entendu jamais admis. de tous les coins de l'Europe. Etatisme et anarchie 90/124 . à Bruxelles où il demeura jusqu'en 1848. près d'un million de pèlerins se rassemblèrent. et qui sombra en 1848 (aujourd'hui. Engels. excita davantage encore l'intérêt de l'Allemagne pour les questions sociales. Marx prit la tête des communistes allemands et. se réunirent quelques radicaux silésiens entre autres. dans cette attente générale. le clergé s'était figuré réveiller le fanatisme de la population catholique en organisant une immense procession en l'honneur du Christ. de même en Allemagne en 1844. à l'évêque de Trèves qu'il surnomma le Tetzel du XIXe siècle. Le virus socialiste sans aucun doute s'infiltrait en Allemagne par toutes sortes de canaux. au mensonge et à l'intrigue politique. restait essentiellement occulte et dès lors ne transpirait pas au-dehors. Mais le fait le plus remarquable. Sous leur dictée. en guise d'arguments. c'est que. dont la tunique sans couture était soi-disant conservée à Trèves. avec M. M. en sa triple qualité d'hégélien. même dans le grand-duché de Poznan. à cette seule différence près que l'un. en 1846. dont M. la crise. du moins une révolution politique dont on espérait la résurrection et la rénovation de la grande patrie allemande. leur propagande. bien qu'elle eût quelque peu pénétré en Allemagne. dans ce Bakounine. A l'occasion de cette fête. et l'ex-prêtre catholique Johann Ronge. Aux environs de 1845. portèrent solennellement la défroque sacrée en chantant: "Sainte tunique. sont tous deux de farouches étatistes et prêchent l'un et l'autre le communisme autoritaire. appelez la grâce de Dieu sur nous!" Cela provoqua un énorme scandale en Allemagne et permit aux radicaux allemands de dénoncer cette farce. ami sûr et fidèle. non moins intelligent que lui. fonda la Société secrète des communistes allemands ou des socialistes autoritaires. il est bel et bien le disciple de Louis Blanc. imminente et implacable. lors de leur expulsion# |225 de Paris. se contente de faire de la rhétorique et que l'autre. éloquente protestation. écrivit à cette occasion un très beau poème: "le tisserand". cette singularité est facile à expliquer: le rhétoriqueur français. Marx était évidemment. le poète-caméléon. comme il sied à un Allemand érudit et pesant.# |226 Ainsi naquit l'hérésie du néo-catholicisme. En effet. en tant que politicien bourgeois et admirateur passionné de Robespierre. entortille ce qui équivaut pour eux deux à un cher principe dans les subtilités de la dialectique hégélienne en usant de toutes les ressources de ses vastes connaissances. malgré sa taille respectable. qui prédisait la révolution sociale. attendu que cette propagande avait un caractère religieux et que dans la population protestante elle-même des communautés libres étaient fondées qui manifestaient également. quoique plus timidement. tout le monde en Allemagne attendait sinon la révolution sociale.

républicaine ou monarchique. attendaient impatiemment la révolution qui. dès lors. Nous avons connu beaucoup d'hommes de ce genre. l'attente et le désir d'un changement révolutionnaire avaient pris. par les forces conjuguées du féodalisme (qui. sombrèrent dans la médiocrité. à l'exception de ceux de l'Université de Vienne. des professeurs. mais par contre plus sincères et. Mais il existait. sous le rapport de la science. journalistes. leur dénier toute aptitude pratique et tout sens des réalités. Il ne fait aucun doute que s'ils avaient eu d'autres guides et que la société allemande en général ait été apte et disposée à faire la révolution. crise qui se termina par la faillite complète de celui-ci. mais stérile. sur la grande révolte des paysans. sauf dans les hautes sphères bureaucratiques et dans la noblesse. Depuis la triste victoire remportée. la note principale était patriotique et étatique.choeur d'espérances et de désirs. elle était le défenseur à tout prix de l'ordre étatique. pussent. des libraires et même des fonctionnaires.# |228 qui.# |227 un puissant etat germanique unifié. écrivains. Le mécontentement. ainsi que de nombreux fonctionnaires. manifestait une tendance révolutionnaire assez nette. jamais dans ce pays ne s'étaient accumulés autant de matières inflammables et de facteurs révolutionnaires qu'à la veille de 1848. ils auraient rendu de grands services. Dès qu'elle éclata. mais par centaines les hommes qui se proclamaient révolutionnaires et qui étaient fondés à prendre ce nom. se produisait maintenant: dans la bourgeoisie même on comptait non par dizaines. infiniment plus sérieux. toutes les aspirations tendaient vers un seul but: créer. car ne se contentant pas de littérature ronflante. il y avait très peu d'avocats. ils étaient prêts effectivement à donner leur vie pour leurs convictions. ces hommes prirent la tête du parti radical et. victoire qui allait condamner toute l'Allemagne à une longue servitude sous le joug bureaucratico-étatique. moins brillants et moins vaniteux. orateurs. avocats. dès cette époque. de la réaction féodale. elle était bien inférieure aux universités allemandes (nous ne parlons pas de l'Université de Prague attendu qu'il s'agit là d'une université slave). mais libérale conservatrice. avec un étonnement où perçait l'ironie. L'immense majorité de la jeunesse universitaire allemande avait. tous. après bien des évolutions savantes qui épuisèrent ce parti en pure perte et paralysèrent les derniers restes d'énergie qu'il y avait en lui. On peut s'imaginer ce qu'elle est devenue aujourd'hui. une autre catégorie d'hommes. beaucoup d'instituteurs et d'employés pauvres d'établissements industriels et commerciaux. davantage de médecins. Etatisme et anarchie 91/124 . et d'oiseuses dissertations de rhétorique. Ces hommes étaient effectivement des saints et de vrais révolutionnaires par leur attachement sans borne et leur détermination à se sacrifier jusqu'au bout et sans phrase à la cause révolutionnaire. Bakounine. pourvu que cet Etat fût assez fort pour provoquer la surprise et la crainte de tous les peuples voisins. Parmi eux. l'une et l'autre formées sous l'influence des idées révolutionnaires françaises.# |229 des journalistes. Mais il y avait entre elles une grande différence. et des Etats modernes qui commençaient seulement à se former en Allemagne. en 1848 et 1849. tout en parlant d'eux comme d'un peuple intelligent et cultivé. en 1525. La première comprenait des hommes qui représentaient la fleur de la jeune génération intellectuelle d'Allemagne: docteurs des différentes facultés. mais en petit nombre. il n'y avait pas ou presque pas d'étudiants. dans leur esprit. bien entendu. touchait visiblement à sa fin). par contre. non pas. ils n'appartenaient pas aux classes fortunées ou à la bourgeoisie lettrée ou savante. en même temps que la révolution générale en Europe. Le parti radical était partagé en deux tendances. Les Allemands étaient offensés qu'Anglais et Français. médecins. profonds politiques. tous les souhaits. devait ouvrir une vaste carrière à leurs talents. et on le notera. En 1848. pris le parti de la réaction. sous quelque forme que ce soit. Parmi eux. dès cette époque. Certes. sans doute parce que. Il y avait également des avocats. et ce qui ne s'était pas produit en Allemagne ni après la chute de Napoléon ni dans les années 20 et 30. certes. Aussi bien. issus de la petite bourgeoisie. commença pour l'Allemagne la quatrième période: la crise ultime du libéralisme. un caractère général. des médecins.

en 1849. Il va sans dire que le prolétariat allemand. les moujiks allemands croyaient encore que les parlements avaient le pouvoir et la volonté de faire quelque chose pour eux et ils y envoyèrent pour les représenter les hommes politiques les plus résolus. ait été publié dès mars 1848. apte à le devenir. Comme en 1830 dans le Palatinat bavarois. Ces organisations étaient surtout répandues dans les villes industrielles du Rhin prussien. S'étant aperçu très vite qu'ils n'avaient rien de bon à attendre des parlements. de son propre aveu. aux premières élections de députés aux nombreux parlements révolutionnaires. ni instinct collectifs. les plus rouges -pour autant qu'un politicien allemand puisse être rouge et résolu. ils devaient s'en remettre aveuglément à la direction de leur vieille confrérie savante. comme un besoin instinctif. il y avait encore en Allemagne un élément# |231 qui. En ce temps-là. le gamin. les socialistes de l'école de Marx ne le voient pas non plus d'un bon oeil. vers la fin. Nul doute que la paysannerie allemande était capable de se révolter et qu'elle était prête à le faire. à Breslau et. Ce manifeste passa presque inaperçu du peuple allemand. du moins dans sa grande majorité. à Vienne et à Francfort-sur-le-Main et. de nos jours. Mais la différence est énorme entre ce besoin instinctif et la volonté délibérée. l'égalité. Marx et Engels. les paysans s'agitèrent et participèrent au début. qu'elles fussent politiques ou même religieuses. conçu et rédigé par MM. en 1848 à Berlin. à Vienne. lequel a prouvé. mais elle-même déroutée par le programme patriotico-bourgeois aussi bien que par la faillite complète de ses dirigeants. Mais ces hommes étaient des révolutionnaires prêts à servir loyalement la révolution sans bien se rendre compte de ce qu'est une révolution et de ce qu'on doit exiger d'elle. un disciple de ce chef suprême du parti communiste allemand. la démocratie bourgeoise trompa le peuple. portait en lui en germe. comme on en trouve encore aujourd'hui dans les deux grands-duchés de Mecklenbourg. libéraux et radicaux allemands redoutaient pardessus tout ce soulèvement. En Autriche. nettement exprimée de révolution ou de transformation sociale. dans les mains de laquelle ils devenaient des instruments qu'on utilisait pour tromper sciemment ou inconsciemment les masses populaires. A l'époque. ne trouvant pas en eux d'idée directrice. Enfin. Tout le monde sait que Ferdinand Lassalle était. En 1848. on trouvait dans la plus grande moitié de l'Allemagne des survivances du servage. ni pensée. n'était pour ainsi dire pas encore influencé par la propagande de Marx et restait en dehors des organisations du Parti communiste que ce dernier avait fondées. à Dresde. il s'est même trouvé un élément qui jusqu'à présent ne s'était fait remarquer# |230 qu'à Paris: l'enfant de la rue. le prolétariat des villes. dès que fut connue la proclamation de la République française. révolutionnaire et héros. mais au début ils étaient prêts à tout. Instinctivement. Alors comme aujourd'hui il existait en Allemagne un élément révolutionnaire plus sérieux encore: le prolétariat des villes. ils voulaient l'émancipation universelle. dans le royaume de Hanovre et le grand-duché de Bade. notamment à Cologne. A Berlin. du moins. Cette volonté n'existait en Allemagne ni en 1848 ni en 1849. Le Parti avait aussi des ramifications à Berlin. et on les forçait à travailler pour le triomphe de l'Etat pangermanique. Ils n'avaient et ne pouvaient avoir ni volonté. le servage régnait partout. ce Bakounine. de même qu'en 1830. Etatisme et anarchie 92/124 . comme le prolétariat des autres pays. Le prolétariat révolutionnaire de toutes les villes d'Allemagne était sous l'influence directe des radicaux ou de l'extrême démocratie. bien que le célèbre Manifeste des communistes allemands. mais elles étaient très faibles. en Allemagne. ce qui donnait à celle-ci une force considérable. dans presque toute l'Allemagne. même à se soulever en masse. qu'il est capable de se révolter pour de bon et qu'il est prêt à le faire dès qu'il se sent tant soit peu dirigé de façon intelligente et honnête. Ils étaient des révolutionnaires individualistes sans aucun terrain sous leurs pieds et. toutes les aspirations socialistes que les masses populaires avaient plus ou moins manifestées dans toutes les révolutions passées. les moujiks allemands se refroidirent. le bien- être pour tous. la plus ardente et la plus active. n'existe plus: la paysannerie révolutionnaire ou. de la façon la plus vive. A l'époque. de même en 1848.

Pendant près d'un mois.qui toutefois n'empêcha pas le maître. où l'on sentait la jalousie et l'envie. après une lutte longue et acharnée. fous de peur et de mépris pour eux-mêmes. même l'Etat bismarckien. par leur correspondance. pas du tout.# |232 disons-nous. et l'Etat. Les révolutionnaires allemands pouvaient tout faire. à Lyon. tout le monde sait. Et dans cette haine de la révolte paysanne. dans l'ordre pratique. brochures. peu importe lequel. surtout la révolution paysanne. il a suffi que les paysans du Palatinat bavarois se soulevassent. Mais dans tous les autres pays. après les journées de Février à Paris. Que firent-ils? On nous dira que. Une première fois. pourvu que les démocrates voulussent bien Bakounine. ils s'étaient déjà trouvés. elle fut ruinée par la propre faillite des révolutionnaires. comme nous l'avons vu précédemment. toutes les institutions d'Etat. Pangermanistes avides et insatiables. anarchique par nature et menant directement à l'abolition de l'Etat. ils s'accordent de la façon la plus tendre et la plus touchante avec tous les milieux et tous les partis de la société bourgeoise allemande. se retrouvèrent face à face. par les troupes réunies de l'Autriche et de la Russie. elle fut vaincue. la révolution se révéla précaire. Un grave problème révolutionnaire fut posé juste à ce moment qui rejeta d'emblée tous les politiciens bourgeois. Peut-être nous dira-t-on qu'il en fut de même en France. les barrières se renversèrent d'elles-mêmes. le même fait s'est reproduit et la réaction très nette des radicaux allemands devant les tentatives de soulèvement paysan au# |233 début de la révolution de 1848 a été pour ainsi dire la cause principale du triste dénouement de cette révolution. A peine la révolution populaire eut-elle triomphé à Paris qu'en Allemagne. pour la seconde fois pendant les mémorables journées de Juin. du soulèvement des paysans et l'affermissement aussi bien que l'épanouissement de l'Etat bureaucratique qui s'ensuivit en Allemagne fut un véritable triomphe pour la révolution. la bourgeoisie et le prolétariat. en ennemis. les choses s'y passèrent bien différemment. bien qu'on en parlât déjà. Du reste. Ainsi. étatistes par- dessus tout. en Hongrie. du territoire allemand. articles de revues et. tout cela sera d'ailleurs mis en temps opportun sous les yeux du public russe. au XVIe siècle. Qu'ils ne disent pas que nous les calomnions. En Allemagne. En France. tant en Allemagne que dans toute l'Europe. Nous avons déjà vu qu'en 1830. En effet. ils sont obligés de répudier la révolution paysanne. toutes les forces gouvernementales furent balayées. Les chaînes tombèrent. Etatisme et anarchie 93/124 . la paysannerie quelle qu'elle soit. dans le camp de la réaction. en Allemagne. Aussi bien elle ne pouvait encore détacher le prolétariat allemand des démocrates auxquels les ouvriers étaient prêts à emboîter le pas sans discuter. armés de faux et de fourches. à la mort de Lassalle. même les révolutionnaires rouges. les marxistes ne peuvent concevoir les choses autrement. la question sociale commençait à peine à pénétrer par des filières occultes dans la conscience du prolétariat. la révolution vainquit en Allemagne presque sans effusion de sang. gouvernants et gouvernements. enfin. Il y eut bien à vrai dire quelques tentatives de résistance militaire à Berlin et à Vienne. en 1834. La preuve qu'ils pensent bien ainsi est fournie par leurs discours. contre les châteaux et leurs seigneurs pour que tombât sur-le-champ la fièvre révolutionnaire qui rongeait les Burschenschaften de l'Allemagne du Sud. c'est la réaction. En 1848. mais elles furent si insignifiantes qu'il n'y a pas lieu d'en parler. c'est la révolution. laissait le maître loin derrière lui. contre le trop brillant disciple qui. s'effondrèrent les uns après les autres. presque sans effort de la part du peuple. ils sont forcément amenés à maudire toute révolution populaire. par les forces étrangères: en Italie. pour les communistes ou les démocrates socialistes allemands. par les soldats autrichiens. d'exhaler son ressentiment. ne serait-ce que parce que celle-ci est essentiellement slave. mais davantage en théorie et comme une question plutôt française qu'allemande. Elle avait commencé par une succession inouïe de victoires populaires. qu'à maintes reprises Lassalle a exprimé l'idée que la défaite. des deux côtés de la barricade. entre# |234 lesquels il n'y a pas de compromis possible.

que pour rendre inoffensive n'importe quelle force politique. mais le bout de celles-ci restait dans les mains des princes. Les philosophes ne se rendaient pas compte que contre la puissance politique il n'y a pas d'autre garantie que son complet anéantissement. à Francfort se rassembla de tous les confins de l'Allemagne la fleur du patriotisme et du libéralisme. Etatisme et anarchie 94/124 . les promesses et les serments ne signifient rien. l'obliger à se soumettre il n'y a qu'un moyen: la détruire. élus directement par le peuple. mais ils étaient loin d'être anéantis. Ils croyaient aux promesses et aux serments des princes allemands. Ils se figuraient très sérieusement qu'il leur suffirait de tirer de leurs têtes de sages une Constitution pour l'Allemagne entière et de la proclamer au nom du peuple pour que tous les gouvernements allemands s'y soumissent immédiatement. L'immense majorité des fonctionnaires. politique et militaire demeurait intacte. ces esprits profonds. mais d'une candeur extrême. pendant plus de trente ans. la perception et le paiement des impôts s'effectuaient aussi régulièrement qu'avant. parce qu'au milieu de la tourmente qui mettait en péril leur existence. qu'en politique. Enfin. tous les libéraux de renom des années 40 se rencontrèrent dans ce Parlement suprême de toute l'Allemagne. ne serait-ce que par la simple raison que toute force politique. malgré et même contre la volonté# |236 des autorités et des souverains qui la gouvernent. à savoir. elle comprenait également des députés des provinces proprement allemandes de l'Empire d'Autriche. On ne comptait plus en Allemagne les diètes et les assemblées constituantes. à la surprise générale. ban croate et un des instruments de la réaction des Habsbourg. comme s'ils n'avaient pas. Les historiens et les juristes. Ainsi donc. la réduire à l'impuissance.les mener au combat. En mars 1848. dont ils auraient pu lire l'explication et la confirmation à chaque page de l'histoire. ils ne pouvaient attendre leur salut que de ces dirigeants. surtout dans les Bakounine. doit. éprouvé sur eux-mêmes et sur leurs collègues l'impudente et systématique perfidie de ces souverains. au grand mécontentement des patriotes allemands qui ne pouvaient et surtout ne voulaient admettre que la Bohême et la Moravie. du moins dans la mesure où l'une et l'autre sont peuplées de Slaves. financière. bureaucratique. de 1815 à 1848. Il est vrai qu'au début de la révolution quelques voix isolées réclamaient que. issus directement du suffrage universel. avait surnommés non sans pittoresque: "etablissements pour exercices de rhétorique". comme dans l'arène où s'affrontent des forces et des facteurs antagoniques. juridique. Et soudain. sur tout le territoire allemand. d'une manière générale. cessassent la perception des impôts et. étaient des réactionnaires! Et non seulement des réactionnaires. ne sont pas des territoires allemands. On regardait comme la première d'entre elles l'Assemblée nationale de Francfort qui devait préparer une Constitution commune à toute l'Allemagne. accueillie avec beaucoup de scepticisme dans le peuple. Cédant à la pression du moment. Tous les patriotes et révolutionnaires des années 20 et 30 qui avaient eu la chance de vivre jusqu'à cette époque. dès les premiers jours.# |235 de l'esprit et du monde savant allemands. les prestations en nature et en argent tant que n'aurait pas été proclamée une nouvelle Constitution. que les trois quarts au moins des députés. Ils préféraient les batailles sans effusion de sang et sans danger aux parlements. aussi longtemps qu'elle reste une force réelle. représentant la totalité du territoire. s'efforcer d'atteindre ses buts. les Slaves de Bohême et de Moravie avaient refusé d'y envoyer leurs députés. apeurés. les gouvernements allemands étaient démoralisés. que le baron Islaguich. par sa propre nature et par crainte de se ruiner elle-même. de l'armée leur étaient dévoués autant sinon plus qu'auparavant. malgré le triomphe général de la révolution. Mais contre une telle proposition. mais des enfants en politique. ces gouvernements avaient quelque peu relâché les rênes. on s'aperçut. L'ancienne organisation étatique. très savants. Composée de 600 députés environ. nécessairement et à tout prix. la totalité de la police. Mais justement les chefs et les politiciens du Parti démocrate allemand ne voulaient pas de batailles de rue. ne comprirent pas cette simple vérité. habitués à obéir machinalement.

il ne leur restait que la consolation de croire au caractère sacré des promesses et des serments de ces princes. mais pour les gens comme il faut. Il n'y a pas lieu. non seulement des libéraux. la question fut tranchée en faveur de la monarchie. cela au moment où tout le monde se préoccupait de créer un nouvel Etat plus puissant encore. en mai 1848. elle proclamait avec tout l'éclat possible. à telle enseigne que lorsque Radowitz. le correspondant permanent et le fidèle serviteur du roi Frédéric-Guillaume IV. comme. Etatisme et anarchie 95/124 . Et comme l'idée ne pouvait venir à l'esprit de l'Assemblée nationale de Francfort et. cependant. A preuve nous citerons les paroles du vénérable patriarche du Parti démocrate. enflammée par le discours patriotique de ce député. composée pour une bonne part de Magyars et de Croates et envoyée par le Cabinet de Vienne contre les Italiens insurgés). A ceux qui parlent continuellement de la mission qui incombe à la science et aux savants d'organiser la société et de gouverner les Etats. d'une manière générale. professeurs de droit. mais qui seulement le rêve. qui. c'est-à-dire en valets fieffés et conscients. parce qu'à l'exclusion de quelques centaines de sincères révolutionnaires. aujourd'hui le démocrate socialiste. s'était élevé. ils ne savaient pas et surtout ne voulaient pas organiser une force populaire incompatible avec celle de l'Etat. se leva pour acclamer les Autrichiens. Tous ces peuples qui haïssent les Allemands devaient être absorbés par l'Empire pangermanique. cette assemblée se révéla en majorité affreusement réactionnaire. sous le nom d'empire pangermanique. un et indivisible. auparavant. En bons Allemands qu'ils sont et par surcroît en hommes de science. d'autre part. d'en faire grief à messieurs les professeurs. Si une assemblée politique a mérité le qualificatif de savante. d'économie politique et d'histoire notamment. dans tout notre pays. la bourgeoisie allemande le voulait. c'est bien ce parlement pangermanique où siégeaient les plus illustres professeurs des universités et facultés allemandes. veuille une autre forme de gouvernement que la monarchie. La puissance et la grandeur de la patrie allemande l'exigeaient. il serait bon de rappeler un peu plus souvent le sort tragi-comique de la malheureuse Diète de Francfort. Dans le discours qu'il prononça en 1858 devant les électeurs de Königsberg. menaçant et unanime. je ne dis pas.campagnes. qui n'existe que par la puissance de l'Etat. Mais quand bien même ils n'en auraient pas eu le désir. le Dr Johann Jacoby. L'Assemblée manifesta la même brutale injustice à l'égard des Polonais du grand-duché de Poznan et. députés et législateurs. un concert de blâmes de toute la société bourgeoise. avec elle. Et d'emblée. messieurs. au nom de l'Allemagne entière. pour la bourgeoisie tout entière. dans tout le Parti démocrate . c'eût été l'émancipation et la fête. la majorité de l'Assemblée." Et plus loin il ajoutait: "Si jamais une Bakounine. de tous les radicaux d'Allemagne de détruire la puissance de l'Etat concentrée entre les mains des princes. comme nous l'avons déjà mentionné plus haut. il déclara ce qui suit: "Aujourd'hui. je le dis du fond de mon absolue conviction. un et# |237 indivisible! Comment? Abolir l'Etat! Pour la "foule imbécile". Par là même. le patriote de Königsberg. Ces voix isolées prêchaient sans ambages la faillite de l'Etat et l'abolition de toutes ses institutions. il leur aurait fallu trancher la question dans ce sens. l'Etat pangermanique. avait été élu député à l'Assemblée nationale -lorsque Radowitz proposa à cette assemblée de manifester# |238 solennellement sa sympathie aux troupes autrichiennes (cette armée allemande. dont nous avons parlé# |239 plus haut. c'eût été un malheur. il n'y a pas un homme qui. l'ami. ils s'efforcèrent évidemment de tout coeur de garder leurs chers souverains.aujourd'hui. mais même des révolutionnaires et des radicaux les plus rouges. mais l'érection d'une immense et nouvelle prison patriotique. que le principal et on peut même dire l'unique objectif de la révolution allemande n'était nullement la conquête de la liberté pour les peuples allemands. représentait la Prusse auprès de la Confédération germanique et qui. La première question intérieure qu'eut à régler la sage et patriotique assemblée fut celle-ci: les Etats germaniques doivent-ils former une république ou une monarchie? Bien entendu. à l'égard de tous les Slaves.

Il était clair qu'à ces fonctions on ne pouvait nommer que l'empereur d'Autriche ou le roi de Prusse. Aussi bien. la victoire du peuple sur l'armée l'avaient frappé au coeur.époque nous a appris jusqu'à quelles profondeurs l'élément monarchique a poussé des racines dans le coeur du peuple. Poznan. la plupart des sympathies allaient à l'empereur d'Autriche et cela pour plusieurs raisons. tous les Allemands non prussiens détestaient et continuent de détester la Prusse. à peu de chose près. pour mortifier ce dernier. un et indivisible. trois jours après sa défaite à Berlin. sans atermoyer. avaient eu un grain d'esprit critique ou un tantinet d'énergie. à l'instar des individus à courte vue et indécis. ils devaient élaborer une Constitution pour toute l'Allemagne et. définir "les droits fondamentaux du peuple allemand". toute l'Allemagne du Sud. Quant au roi Frédéric-Guillaume IV. beaucoup plus ardemment que la liberté. si messieurs les professeurs. Königsberg. tout d'abord. en dépit de l'agitation de la rue à Berlin. Messieurs les professeurs estimèrent qu'avant de désigner l'empereur. par ses traditions historiques et ses coutumes. l'archiduc d'Autriche.# |242Une fois l'archiduc élu. il monta à cheval et. le Parlement de Francfort exigea que toutes les Bakounine. à Vienne même. Or le choix de l'empereur d'Autriche était néanmoins impossible parce que l'Empire autrichien. Etatisme et anarchie 96/124 . Il était évident pour tous que seule la Prusse pourrait donner à l'Allemagne un empereur sérieux. unifié. Breslau et Cologne. Dès le 21 mars. qui formaient. sans rien résoudre. Frédéric-Guillaume IV# |241 l'aurait certainement acceptée. il eût fallu écarter du pouvoir. Au début de la révolution. il se sentait humilié et cherchait un moyen quelconque pour sauver. était au bord de l'abîme. dès lors la question fut tranchée en faveur de la monarchie fédérale selon le vieil idéal." La deuxième question était: l'Empire germanique. il recourut. comme en Italie on déteste le Piémont. le drapeau pangermanique aux trois couleurs en main. Finalement ils élirent chef de l'Etat non pas le roi de Prusse. proposer la couronne impériale au roi de Prusse. De surcroît. à une solution moyenne qui. A l'Assemblée. en premier lieu. que doit-il être? un Etat centralisé ou un Etat fédéral? Le premier eût été logique et infiniment plus conforme au but: un puissant Etat germanique. ils les confièrent au gouvernement provisoire formé par eux et composé d'un chef d'Etat sans pouvoirs et d'un ministère responsable. il s'accrochait lui-même à la couronne impériale. parcourut solennellement les rues de Berlin. à savoir: une multitude de petits et moyens monarques et autant de diètes. c'est-à-dire déclencher et mener jusqu'au bout un grand nombre de révoltes locales. était un affront pour le roi. ébranlé par des mouvements révolutionnaires en Italie. Mais pour le réaliser. la majorité au Parlement de Francfort. L'insurrection de Berlin. en Hongrie. Plus d'un semestre fut employé par de savants législateurs à définir ces droits en termes juridiques. le tout coiffé d'un empereur et d'un parlement communs à toute l'Allemagne. abolir leur trône et chasser d'Allemagne tous les princes à l'exception d'un seul. pour réparer son honneur de roi. bien qu'à contrecoeur. c'est bien l'année 1848. il publia un manifeste à la nation allemande où il déclarait qu'au nom du salut de l'Allemagne. penchait nettement en faveur de l'Autriche. Après avoir écrit ce manifeste de sa propre main. ils auraient dû sans tergiverser. il avait perdu toutes les sympathies qui l'avaient accueilli lorsqu'il était monté sur le trône. par la nature de sa population. Les Allemands désiraient un empire puissant. suivi d'une escorte militaire. Mais qui serait l'empereur? Telle était# |240 la question capitale. mais. tandis que la Prusse était sous les armes et prête au combat. enfin. Ni l'Autriche ni la Prusse n'en auraient toléré d'autre. Cela eût été trop contraire au civisme allemand. par sa conduite déréglée et fantasque avant et après la révolution. Mais le Parlement de Francfort ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre cette allusion qui manquait de finesse et au lieu de proclamer purement et simplement le roi de Prusse empereur. en grande partie catholique. en Bohême et. A défaut d'autre moyen. il s'était mis à la tête de la patrie commune à tous les Allemands. Quant aux questions pratiques.

consacra plusieurs mois à l'examen de ce projet. même lointain. discours qui reflète bien tout le programme démocrate: "L'idée républicaine est l'expression la plus haute et la plus pure de la souveraineté et de l'égalité des droits des citoyens.troupes allemandes lui prêtassent serment. Les radicaux prussiens donnèrent à fond dans le jeu parlementaire et se désintéressèrent de tout le reste. De sorte qu'il fut clair pour tout le monde que la force. des citoyens peut la trancher. l'influence. deuxièmement. l'autorité de l'Assemblée de Francfort était égale à zéro et que le sort de l'Allemagne serait fixé non pas à Francfort. Ils s'étaient fixé une tâche impossible: concilier le gouvernement démocratique et l'égalité des droits avec les institutions monarchiques. N'obéirent que quelques troupes dépendant de princes de second ordre. les déclarations révolutionnaires. hélas! de l'insurrection républicaine. car la seconde était trop absorbée par ses propres affaires .qui croirait devoir imposer au peuple cette forme de gouvernement.et même criminel serait le parti . mais à Berlin ou à Vienne. Partout en Allemagne.pour avoir le temps de s'occuper de celles de l'Allemagne. nous citerons le discours prononcé en juin 1848. Les autres faisaient partie des parlements locaux et se trouvaient également paralysés. pour ne pas dire l'insondable bêtise des démocrates et des révolutionnaires allemands apparut au grand jour. la révolution s'est librement arrêtée devant les trônes chancelants. preuve# |244 que le peuple allemand. Seule la volonté générale. à l'Assemblée constituante de Francfort. qu'ils avaient l'intention d'utiliser Bakounine. tout en voulant poser une limite au pouvoir souverain de ses princes. Ils croyaient sérieusement à la vertu des décisions parlementaires et les plus intelligents d'entre eux pensaient que les victoires qu'ils remportaient au Parlement décidaient du sort de la Prusse et de l'Allemagne. Insensé le comportement de celui qui oserait prendre la responsabilité de cette décision. Mais savoir si l'on peut implanter les formes républicaines de gouvernement en partant des facteurs que crée la situation à un moment et dans un pays donnés est une autre question. devant le peuple étonné. l'activité parlementaire était ridicule et se réduisait à un simple verbalisme.de la Constituante prussienne. vu leur peu d'importance. qui s'ouvrit à Berlin le 22 mai 1848 et qui comprenait la presque totalité de la fleur du radicalisme. Les discours les plus enflammés. Insensé tout individu . surtout dans la première de ces deux capitales. mais par contre très peu révolutionnaires . unanime. voire impossible que s'étaient fixée les radicaux et démocrates rouges -esprits profonds. devant ses électeurs berlinois. réorganiser la monarchie sur des bases démocratiques.au demeurant exclusivement autrichiennes et n'ayant aucun rapport. mais en mars. voire les plus révolutionnaires y furent prononcés. elles s'y refusèrent catégoriquement. dès lors. avec les affaires allemandes . n'est nullement disposé à l'abolir. par un des principaux leaders de ce parti. Non seulement aujourd'hui. A preuve. parce que même à Berlin.# |243Toute l'incapacité révolutionnaire. les radicaux multipliant à qui mieux mieux. le démontra clairement. j'ai tenu le même langage aux députés du grand-duché de Bade et je me suis efforcé de les détourner. Etatisme et anarchie 97/124 . le Dr Johann Jacoby. L'Assemblée constituante prussienne. elle repoussa le projet de Constitution présenté par le gouvernement et. premièrement. parce que l'influence de ces parlements sur la conduite des affaires de l'Allemagne était. Que fit donc entre-temps le parti radical dit révolutionnaire? La plupart de ses affiliés prussiens étaient membres du Parlement de Francfort où ils formaient la minorité. quant à celles de la Prusse. à Vienne et à Francfort." Ainsi. les plus éloquents. du Hanovre et même de l'Autriche. à l'instar de l'assemblée de Francfort. mais aucun acte ne suivit. à l'exception du grand-duché de Bade. la forme monarchique-constitutionnelle de gouvernement est le seul fondement sur lequel nous avons l'obligation de construire le nouvel édifice politique. telle était la tâche ardue. Dès ses premières séances. infime. et. en vain. et plus ils s'astreignaient à cette tâche en inventant de nouvelles chaînes constitutionnelles. Nous devons nous soumettre à la volonté générale et.

une force considérable.. dictateur militaire et général républicain. sur le prolétariat parisien auraient dû ouvrir les yeux des démocrates allemands. de rétablir aussi l'ensemble de l'administration bureaucratique.]] n'ont ni disparu ni changé. on peut même dire une défaite radicale. n'attendant qu'une occasion favorable pour chasser les démocrates et s'emparer du pouvoir. aristocrates. ils aient passé des mois entiers à débattre la nouvelle Constitution et les lois qui devaient soumettre toute la puissance et tout le pouvoir d'Etat au parlement? Ils croyaient tellement à l'efficience de leurs débats parlementaires et de leurs actes législatifs qu'ils négligèrent l'unique moyen qu'ils avaient de faire obstacle aux forces réactionnaires de l'Etat: la force révolutionnaire du peuple préalablement organisée. allemands. croyant qu'ils pourraient toujours intimider le gouvernement par un mouvement populaire si celui-ci s'avérait nécessaire. l'organisme de l'Etat tout entier. mais une force. sans parler de les multiplier. Cette conviction fit que les démocrates et révolutionnaires prussiens et. Aussi grande que fût dans l'ordre pratique leur myopie. Les réactionnaires de tous les pays comprirent plus vite et mieux que les révolutionnaires et surtout que les Bakounine. la victoire de Cavaignac. c'est tout juste# |245 si ceux-ci se donnent la peine de se tenir cois. les plus révolutionnaires d'entre eux redoutaient ces passions et ces forces et contre elles étaient toujours prêts à prendre le parti de l'ordre étatique et bourgeois. laquelle brûlait d'impatience de laver la honte de sa défaite de mars dans le sang du peuple et de rétablir l'autorité royale. Le mot Junker est employé dans le sens de seigneur. Etatisme et anarchie 98/124 . mais. nullement anéantie. mais une première défaite. Non seulement ils ne crurent pas devoir organiser la révolution populaire.. lequel avait à sa disposition d'immenses moyens financiers. en général. comment expliquer qu'au lieu de prendre un certain nombre de mesures pratiques et efficaces contre le danger suspendu au-dessus de leurs têtes. Est-ce possible que les radicaux aient cru qu'ils pourraient juguler cette force menaçante au moyen de nouvelles lois et d'une Constitution. conspirait de toute évidence et rassemblait autour d'elle tous les anciens milieux réactionnaires. elle ne pouvait les empêcher de voir que la monarchie. par là même ils brisèrent la seule arme sérieuse qu'ils possédaient. les passions et les forces révolutionnaires du peuple. de la révolution en Europe. mais encore ils s'efforcèrent partout de la modérer et de l'apaiser. ils auraient eu tant d'expérience et de sagesse pour nourrir de tels espoirs! Sinon. comme il sied à de bons bourgeois.et contre la volonté populaire et contre le royal arbitraire de leur souverain bien-aimé. Au contraire. "Ne nous trompons pas nous-mêmes. La catastrophe de juin fut non seulement un malheur pour les ouvriers parisiens. vaincue dans les journées de Mars. mieux cela vaudrait. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir à quoi tend la réaction. l'absolutisme et les Junker *) [[*) On appelle ainsi en Prusse la caste nobiliaire et le parti aristocratico-militaire. La facilité inouïe avec laquelle les insurrections populaires triomphèrent de l'armée dans presque toutes les capitales européennes au début de la Révolution de 1848 fut néfaste aux révolutionnaires tant en Allemagne que dans tous les autres pays." Ainsi donc les radicaux prussiens voyaient assez clairement le danger qui les menaçait. Que firent-ils pour le prévenir? La réaction féodalo-monarchiste n'était pas une doctrine. ternie et bafouée. absolu comme auparavant. Ainsi les révolutionnaires officiels d'Allemagne et de Prusse négligèrent l'unique moyen dont ils disposaient pour remporter une victoire complète et définitive sur la réaction qui relevait la tête. à moitié dément. c'est-à-dire avec des armes de papier? Oui. ne virent pas la nécessité d'organiser ni d'orienter. disait-il. Les journées de Juin. en général. plus ils s'éloignaient du vrai problème. qui avait derrière elle toute l'armée. Le discours du Dr Jacoby montre que les radicaux prussiens s'en rendaient parfaitement compte. ils pensaient que moins on ferait appel à cette arme dangereuse qu'est la révolte populaire. car elle leur donna la conviction insensée qu'il suffirait de la moindre démonstration populaire pour# |246 briser toute résistance militaire. policiers et bureaucratiques. militaires.

la jeunesse des universités et des grandes écoles et. Guidés par un sûr instinct. Dans les combats de Juin se trouvèrent pour la première fois face à face. Enfin. pour remporter une victoire sur le peuple. fit bombarder Paris pour écraser la Commune. dépassa par sa sauvage énergie et son acharnement tous les soulèvements populaires dont Paris avait été témoin à quelque époque que ce fût. les états-majors de tous les pays la saluèrent comme une revanche de l'honneur militaire. fusillaient et massacraient tout sur leur passage. étant ministre de Louis-Philippe. au général Cavaignac. abandonnait le combat et battait en retraite ou fraternisait avec le peuple. On sait que des officiers prussiens. luttant contre le peuple. détruire les rues ou massacrer des dizaines de milliers de gens désarmés. lorsque. il eut. bien entendu avec la permission de leurs supérieurs et l'approbation de leurs souverains. enfin. Trente et un ans plus tard. Ces limites dans l'emploi de la force# |249 militaire constituaient un immense avantage pour la révolution et elles expliquent pourquoi le peuple. Thiers. mais aussi celui de la réaction universelle sur la révolution internationale. incendiaient. Avec elle commença une nouvelle époque pour la réaction dans sa lutte internationale contre la révolution. Dans toutes les révolutions précédentes. les deux camps combattaient avec des armes chargées à blanc. Le parti conservateur avait coutume de répéter la même antienne chaque fois que. président de la République française. saxons. elles annonçaient le salut et furent accueillies comme telles. chef provisoire de la République française. l'armée était vite démoralisée et sans attendre d'être vaincue. bavarois et autres officiers allemands envoyèrent sur l'heure. la force sauvage du peuple (celui-ci luttant non plus pour les autres." Guidé par cette conception purement militaire. dont la résistance fut encore plus acharnée. la garde nationale. mais pour lui-même sans que nul ne le dirigeât. se rendrait tout de suite impossible" *) [[*) Ces paroles furent prononcées par Thiers. C'est à ces victoires obtenues à peu de frais par le peuple que le général Cavaignac a voulu mettre fin. pour les rapports sociaux ou le droit civil ne retenait et qui. et la sauvagerie des militaires qu'aucune considération de respect pour les principes de la civilisation et# |248 de l'humanité. L'insurrection des ouvriers parisiens qui dura quatre jours. il voulait endormir la méfiance du parti adverse: "Le gouvernement qui. dans l'exaspération d'une bataille atroce. mais à leur tête d'honorables citoyens. En pleine bataille. debout de son propre mouvement pour la défense de ses intérêts les plus sacrés). le dernier en date étant la Commune de Paris. l'audace d'employer les canons pour détruire les maisons et les rues que les insurgés occupaient. hanovriens. du 23 au 26 juin. préconisant une mesure réactionnaire. sans masque. il répondit: "Je ne voulais pas que le drapeau militaire fût une seconde fois déshonoré par une victoire populaire. Ni du côté du peuple ni du côté de l'armée. à la Chambre des députés. pour eux. en 1840. la plupart du temps. d'un commun accord. Etatisme et anarchie 99/124 . Quand on lui demanda pour quelles raisons il avait lancé une attaque massive qui devait forcément coûter la vie à un grand nombre d'insurgés.# |247Il fallait voir l'allégresse que provoquèrent les premières nouvelles de ces événements dans tous les milieux réactionnaires. La victoire de Cavaignac eut. sortait vainqueur. le premier. une immense portée historique. Cette insurrection a proprement marqué le début de la révolution sociale dont elle fut le premier acte. autrichiens. il défendait un projet visant à fortifier Paris. ils voyaient dans la victoire de Cavaignac non seulement le triomphe de la réaction française sur la révolution.révolutionnaires allemands le sens tragique des journées de Juin et tout le parti qu'ils allaient pouvoir en tirer. en effet. Les hommes de guerre. aurait l'idée de bombarder Paris. un message de congratulation. trouvant devant elle non seulement les masses populaires. composée en majeure partie de bourgeois. mais par contre franchement antipopulaire.]]. les forces adverses respectaient les conventions qui existaient entre elles et empêchaient les passions les plus furieuses de dépasser certaines limites. comme si. il ne venait à l'esprit de personne que l'on pût impunément raser les maisons. Bakounine.

n'épargnera rien et ne s'arrêtera devant personne. N'est-il pas significatif que ce soit à un républicain qu'ait été réservé le soin de jeter les premiers fondements de la dictature militaire en Europe? d'être le précurseur# |251 de Napoléon III et de l'empereur d'Allemagne? tout comme il avait été réservé à un autre républicain.que la troupe. Pour combattre avec succès la force armée qui.le deuxième. le livraient à l'influence de toutes sortes d'agents de la réaction. innocente. bien entendu. Ils semblaient au contraire résolus à s'enfoncer encore davantage dans les discussions parlementaires et. dès ce moment. aristocrates. Dès lors. illustre précurseur de Cavaignac. subjugue tout et constitue l'idéal de l'Empire pangermanique est nécessairement le dernier mot de l'Etat bourgeois centralisé. gouvernants et princes allemands éprouvèrent d'emblée une profonde sympathie pour Cavaignac. Tout cela fut accompli dans un double but: laver dans le sang des insurgés l'honneur militaire(!) et en même temps faire passer l'envie au prolétariat de se livrer à des mouvements révolutionnaires en lui inspirant le respect dû à la supériorité de l'armée et de sa force et la crainte d'une répression impitoyable. au moyen de barricades dans les rues. Cavaignac. il faut lui opposer une autre force non moins sauvage. Etatisme et anarchie 100/124 . surannée. à Robespierre. Cavaignac n'a pas réussi à atteindre ce dernier objectif. il a désormais rendu impossible toute résistance de la bourgeoisie. la révolution bourgeoise. la révolution sociale qui. sans s'arrêter devant quoi que ce soit. hâtera le jour de son triomphe. tout comme la réaction militaire. Depuis que la répression sans pitié et la destruction généralisée sont devenues le mot d'ordre de l'action militaire. qu'il ait perdu en eux et en leur cause toute confiance. encouragés par ses succès. se préparèrent à livrer de nouveaux combats. mais des villes entières avec leurs populations. massacrât et fusillât sans jugement une dizaine de milliers d'insurgés. de donner libre cours à cette sauvagerie implacable et inhumaine. Mais si Cavaignac n'a pas réussi à assassiner la révolution sociale. ils ne le comprenaient pas. d'une manière générale. étaient innocents. cependant. lui ayant restitué tout entière sa sauvagerie naturelle ainsi que le droit. au point qu'en Bakounine. incomparablement plus cruelle encore. fait l'effet d'un jeu d'enfant. n'arrêtera ni ne ralentira la révolution# |250 sociale. de la république et. il toléra . qui a rendu ce précieux service à la réaction française et d'une manière générale à la réaction internationale. pour affronter cette force sauvage. en somme. de concert avec la garde nationale déchaînée. faut-il s'étonner que le peuple se soit complètement refroidi. de la civilisation bourgeoises? Quoi qu'il en soit. était. officiers. ne respectant plus rien. un sincère républicain. par là même. mais plus juste: le soulèvement organisé du peuple. est aujourd'hui prête à utiliser les armes les plus effroyables pour anéantir non seulement les maisons d'habitation et les rues. porté un coup mortel à la République et. elle décuplera l'énergie et l'ardeur de ses adeptes et. Nous avons vu que la leçon de Juin n'a pas empêché le prolétariat de la Commune de Paris de se dresser à son tour et nous espérons bien que même la nouvelle leçon. le soin de faire le lit de ce despotisme étatique que Napoléon Ier devait ensuite personnifier? Cela ne prouve-t-il pas que la discipline militaire qui engloutit tout. bureaucrates. tournant le dos au peuple. fondé la dictature militaire. classique. le troisième et le quatrième jour qui suivirent sa victoire. Ayant ôté à la force armée les oeillères que lui avait passées la civilisation bourgeoise. ils relevèrent ostensiblement la tête et. sur les ruines de celle-ci.en dépit de ses touchants appels aux frères égarés auxquels il disait ouvrir les bras . que deux moyens: exciter la passion révolutionnaire du peuple et organiser la force populaire? Non. qu'au contraire. dont beaucoup. Entre-temps que faisaient les démocrates allemands? Comprenaient-ils qu'un péril les menaçait et que pour le conjurer ils n'avaient. infligée à la Commune. il a atteint un autre but: il a donné le coup de grâce au libéralisme et au révolutionnarisme bourgeois.

le prince de Prusse. La prétendue aspiration à la liberté était un leurre. que faisait l'Assemblée nationale de Francfort? A la fin de 1848. du manque d'audace révolutionnaire et de l'aversion naturelle des Allemands pour les mesures et les actes révolutionnaires. Pendant ce temps. ni la passion. une société révolutionnaire tend au contraire à se délivrer de ce pouvoir. ensuite. enfin. au demeurant passablement meurtriers. aujourd'hui roi et empereur Guillaume Ier. Cette aspiration qui tient à leur nature rend les Allemands tout à fait incapables de faire la révolution. se ressaisissant tardivement. bien entendu foncièrement réactionnaire. rétablirent l'ancien régime dans toute l'Allemagne. n'ont réussi à avoir ni liberté ni Etat fort. La réaction triomphait dans l'Allemagne entière. supposer. Quelque temps auparavant. en octobre. les mêmes ouvriers berlinois qui. ni le sens de la liberté. nomma premier ministre le général Brandenburg. en 1848. de l'amour passionné qu'ils éprouvent pour la soumission au pouvoir. ont subi une effroyable défaite. Quelle a été. Le parti révolutionnaire. du Hanovre et de Saxe rejetèrent les lois fondamentales et la Constitution nouvellement votée. lorsque le roi de Prusse ramena sa garde à Berlin. Partout ils furent éteints par les soldats prussiens qui. du moins pour ce qui est de la société bourgeoise cultivée d'Allemagne. espérer que le prolétariat allemand possède l'instinct antisocial qui. Mais les gouvernements d'Autriche. dans le Palatinat bavarois et dans le grand-duché de Bade. de Bavière. par contre.novembre. parce que lui aussi subit un joug économique qu'il hait tout autant que le prolétariat des autres pays et que pas plus lui que d'autres ne pourra s'affranchir de cet esclavage sans détruire la prison. la cause primordiale de cet échec a été que tous les patriotes allemands aspiraient à former un Etat pangermanique. maintenant ne bougeaient pas. décidait d'organiser un soulèvement général au printemps de 1849. comment: "Les soldats chassaient les démocrates. ne réagissaient même pas et regardaient. Elles doivent forcément se paralyser l'une l'autre et c'est ce qui est arrivé aux Allemands qui. indifférents. elle proposa la couronne impériale au roi de Prusse. les révolutionnaires autrichiens s'étant révélés plus révolutionnaires que ceux de Prusse. comme c'était le cas en 1848. l'aspiration à un Etat pangermanique était très réelle. L'une doit être nécessairement une aspiration fictive qui en cache une réelle. décréta la dissolution de la Constituante et dota la Prusse d'une Constitution. Ces deux aspirations sont si contradictoires que pratiquement elles ne peuvent se manifester simultanément dans une même nation. en dehors du fait qu'ils n'ont ni l'instinct. après de brefs combats. tandis que le roi de Prusse refusait la couronne impériale et.# |253 pour longtemps. Une société désireuse de fonder un Etat fort cherche nécessairement à se soumettre au pouvoir. de Prusse. le prince de Windischgraetz avait rétabli l'ordre à Vienne. vieille de Bakounine. par contre. sans excepter l'immense# |254 majorité des radicaux et des démocrates les plus rouges. Cela n'est pas douteux. à vrai dire non sans une vaste effusion de sang. de la dernière révolution allemande. mais qui. ayant enfin voté les lois fondamentales du peuple allemand et la nouvelle Constitution unitaire. On peut croire. une duperie. peut-être. qui commandait les troupes prussiennes dans le grand-duché de Bade. En mai. dans l'intention évidente de souligner le triomphe de la réaction. la révolution expirante lança ses derniers feux en Saxe." Ainsi prit proprement fin la tragi-comédie de la révolution allemande. la raison principale de son échec? En dehors de l'inexpérience politique et de l'absence d'esprit pratique qui caractérisent fréquemment les savants. Etatisme et anarchie 101/124 . en mars. n'ayant pas laissé échapper l'occasion de pendre un certain nombre d'insurgés. rappelait ses députés. Telle fut la fin lamentable de la seule et. s'étaient dressés comme un seul# |252 homme et battus avec tant de courage qu'ils avaient forcé la garde à s'éloigner de Berlin. le rendra capable de conquérir la liberté. demandera-t-on. Comment concilier ces deux aspirations contraires qui s'excluent réciproquement.

les radicaux allemands. qui est vraiment un grand homme! Quand il dit oui. mais il craignait ses partisans.# |255Quand l'Assemblée de Francfort où. sans hésiter le moins du monde. proposa. l'empereur Nicolas. comme nous l'avons constaté plus haut. les mènent non pas à la liberté et à la fraternité internationale. quand il dit non. Les radicaux ne pouvaient donc être à ce point aveugles pour exiger de ce souverain la liberté! Qu'espéraient-ils. le 28 mars 1849. tenta de fonder. Le parti féodal. furieux de l'affront qu'il avait subi. les organisateurs du parti de la démocratie sociale des travailleurs allemands. qui triomphait avec lui et s'était à nouveau emparé du pouvoir.lors de la répression dirigée contre les démocrates allemands . car on n'en a pas les preuves effectives. il avait déclaré: "Je ne peux accepter votre requête. Schwarzenberg. mécontente des succès qu'il avait remportés en Allemagne. mais à la fondation de l'Empire. qu'attendaient-ils? l'etat pangermanique! Or le roi ne pouvait même pas leur accorder cela. les démocrates qu'il détestait. mais directement sous le joug de l'Etat pangermanique. une Confédération. Etatisme et anarchie 102/124 . Celui-ci voulait. dissout la Constituante élue au suffrage universel. un fait suffit à le démontrer. octroyé la plus réactionnaire. la couronne impériale à Frédéric- Guillaume IV. qu'on appelle l'Etat. il craignait l'Angleterre. Répondant à une députation polonaise venue lui demander. en mai 1849. Les actes du pouvoir ne reflétaient pas cette contradiction. car ce serait aller contre le désir de mon beau-frère. en Allemagne. Que les radicaux ne pensaient pas à la liberté. Dans ce but. se sont trouvés dans la tragi-comique nécessité de s'insurger contre le pouvoir d'Etat pour le pousser à devenir plus puissant et plus vaste. sous la menace. favorable à ce que soient concentrées entre les mains de la Prusse toutes les affaires diplomatiques et militaires. exigea de la Prusse que tout. il refusa catégoriquement de l'accepter quand la députation de l'Assemblée de Francfort vint la lui offrir. profitant des lauriers cueillis par les troupes prussiennes . fût ramené à l'état de choses qui existait avant mars. Il haïssait le patriotisme allemand. ne fût-ce que pour racheter son honneur compromis par son Manifeste de mars. en un mot que fût reconstituée la Confédération germanique qui favorisait si bien l'hégémonie de l'Autriche. surtout pour cette raison. mais qu'ils s'efforçaient au contraire avec un soin extrême de le conserver au moment même où ils le combattaient. les ouvriers allemands obéir aveuglément à leurs dirigeants. comprenant la Prusse. faisait traquer. la Saxe et le Hanovre. mais encore de nos jours.et des difficultés intérieures de l'Autriche. ce dernier avait anéanti toutes les conquêtes dites révolutionnaires et les droits du peuple. Cela signifie aussi que toute leur action était ruinée et paralysée dans son essence. Frédéric. considéré par lui comme factieux. par sa police et ses soldats. était résolument hostile à l'unification de l'Allemagne. Cela signifie que non seulement ils ne voulaient pas le détruire. lui et la Couronne. la liberté pour le grand-duché de Poznan. Dès que l'Autriche eut. à ce moment. avec l'aide des troupes russes. La Saxe et le Hanovre se détachèrent aussitôt de la Prusse pour Bakounine. la plus méprisable Constitution et."# |256Le roi savait que Nicolas ne consentirait pas à ce qu'il ceignît la couronne impériale et pour cette raison. La troupe. en mars 1848. la France et surtout l'empereur Nicolas. pacifié la Hongrie (septembre 1849). c'est non. nous avons vu non seulement en 1848. étrangler à tout prix ses singuliers. connais-tu mon drapeau?" Frédéric aurait bien voulu être empereur. les officiers et les cadets dans les écoles militaires chantaient alors avec frénésie le fameux chant patriotique: "Je suis prussien. et n'admettait que le patriotisme prussien. Cependant. alors que ceux-ci. On ne peut guère que le supposer et l'espérer.plusieurs siècles. encombrants et turbulents amis démocrates. au contraire. il lui fallait faire quelque chose en faveur de l'unité allemande et de l'hégémonie prussienne. mais qui n'eut qu'une brève existence. c'est oui. les démocrates étaient les maîtres. En 1848.

la cinquième. en outre.s'unir à l'Autriche. Pendant les premiers mois de la révolution. à la conférence d'Olmütz (1850). que si la monarchie prussienne n'en prenait pas l'initiative. successeur de Metternich. L'histoire du libéralisme allemand prend proprement fin avec la crise de 1848 et 1849. Celle-ci avait démontré aux Allemands que non seulement ils n'étaient pas capables de conquérir la liberté. il n'y avait pas en Allemagne de force gouvernementale susceptible d'être opposée aux factieux s'ils avaient voulu faire quelque chose. il nomma donc son ami le général Radowitz premier ministre et donna l'ordre à ses# |257 troupes de se mettre en marche. courut à Olmütz (novembre 1850) où il réunit les uns et les autres et prononça sa sentence. mais à la propre carence des libéraux et des patriotes allemands. Le roi de Prusse humilié se soumit. l'abaissement de l'Allemagne. divisées en quatre autres périodes: 5. les Allemands n'étaient même pas en mesure d'atteindre leur but fondamental ni assez forts pour créer un puissant Etat unifié. ce furent eux qui plus que quiconque contribuèrent à reconstituer cette force. abandonné le libéralisme. par la suite. gardaient et pouvaient garder l'illusion qu'ils aimaient la liberté et que. dans le Nord. dans le Sud. s'ils n'en avaient pas été empêchés par la force des gouvernements coalisés qui dépassait de beaucoup celle des factieux. L'unique trace que celle-ci laissait derrière elle était une effroyable réaction qui devra servir de leçon aux Allemands: qui veut non la liberté mais l'Etat ne doit pas jouer à la révolution. Etatisme et anarchie 103/124 .# |259 qui. mais faible. de la noblesse et de la camarilla bureaucratico-militaire. malgré l'amertume et l'oppression qu'elle avait engendrées. Au cours de la cinquième période. La période de 1870 aux jours présents qui est celle du triomphe de la servitude. une chose impossible. Que devait-elle faire? Accepter les exigences de l'Autriche parut au roi ambitieux. Désormais cette consolante illusion n'était plus de saison. Les Allemands avaient apparemment changé et s'étaient mués en hommes pratiques. Les vingt-quatre dernières années qui vont de 1849 à nos jours et que. De sorte que# |258 le coup nul de la révolution fut dû non pas à des obstacles du dehors. en la subissant. Il s'en fallut de peu que la bataille s'engageât. ils auraient réussi à constituer une Allemagne libre et unifiée. de Lessing à Goethe et de Kant à Hegel inclusivement. atteint un degré extrême. Ayant abandonné les grandes idées abstraites qui avaient donné sa portée universelle à leur littérature classique. doivent être. La période de soumission sans espoir qui va de 1849 à 1858. fait traquer les démocrates Bakounine. la Bavière suivit leur exemple. La période de 1866-1870 qui vit la capitulation du libéralisme vaincu. 7. Il faut ajouter pour leur honneur que la conversion ne s'est pas faite d'emblée. l'Autriche triompha et dans l'ancien palais de la Confédération. 6. à Francfort (mai 1851). après trois années d'éclipse. le démocratisme et le républicanisme des Français. Manteuffel. La malheureuse Prusse se trouvait ainsi complètement isolée. les Allemands. nous avons inclus dans une seule période. pour abréger. à vrai dire. elle avait démontré. les esclaves se taisent. marquée par la lutte que soutint avant de succomber le libéralisme agonisant contre l'absolutisme prussien. c'est-à-dire jusqu'au début de la régence en Prusse. ils recherchaient maintenant l'accomplissement des doctrines allemandes dans la politique de conquête de la Prusse. La réaction qui s'ensuivit se différenciait de celle de 1812 et 1813 en ceci que. un ministre autrichien. mais même qu'ils ne la voulaient pas. commande incontestablement. la confédération germanique rouvrit ses portes. La période de 1858-1866. Au-dedans. 8. Mais l'empereur Nicolas somma les Allemands de s'arrêter. et le roi belliqueux du Wurtemberg déclara à haute et intelligible voix qu'"avec ses troupes il irait là où l'empereur d'Autriche lui ordonnerait d'aller". On eût dit qu'il n'y avait pas eu de révolution. Le sentiment de cette carence semblait être devenu le fondement de la vie politique et le principe directeur de la nouvelle opinion publique en Allemagne. au-dedans comme au-dehors. a humilié à un point incroyable la monarchie prussienne pour complaire à l'Autriche et pour la plus grande joie du parti prussien de la cour.

Danemark.conditions extrêmement humiliantes pour la Prusse . lui restait fidèle jusqu'au bout. Suède. en raison de ses intérêts à l'Est. Belgique. au grand mécontentement de l'Allemagne entière. elle et l'Allemagne entière. grâce à l'intervention de la Prusse. rendre la vie impossible à tout gouvernement. etc. Italie. en ce qui concerne la liberté. lui a reconnu celui de refuser que soient institués de nouveaux impôts et contractés de nouveaux emprunts. Portugal. Espagne. ne jure plus à présent que par lui. son frère. sa lune de miel avec un libéralisme populaire de complaisance. Guillaume. Dans le discours qu'il prononça en prenant la régence. un des plus réactionnaires# |261 que la Prusse ait connu et qui semblait personnifier sa défaite politique et son anéantissement. Bakounine. un nouveau vote n'était pas nécessaire. et pour ce qui est de la dignité. Mais nous verrons tout à l'heure que trois ans après avoir promis que le droit du Parlement serait respecté comme un droit sacré. ce qui. Le dévouement aux intérêts de la cour de Pétersbourg va si loin que le ministre de la guerre prussien et l'ambassadeur de Prusse auprès de la cour d'Angleterre. Ainsi. au sujet de laquelle les Allemands de tous les pays germaniques et de tous les partis.. à l'hégémonie de l'Autriche. ne limitait proprement d'aucune manière le pouvoir royal. Dans toutes les autres questions. France. La Prusse est plus que jamais l'esclave de la Russie. tel était le désir insolent. cependant que la Prusse. a eu. de la noblesse et de la camarilla bureaucratico-militaire. haï de toute l'Allemagne sous# |260 le nom de prince de Prusse. Dans d'autres pays: Angleterre. semble-t-il. Conformément à cette promesse. la levée des impôts ayant déjà été approuvée par la Diète. L'Autriche qui. son premier acte gouvernemental fut de dissoudre le ministère Manteuffel. prit contre elle ouvertement le parti de l'Angleterre et de la France. zéro. La. a été tranchée définitivement. en faveur du Danemark. ami du roi. à l'exception d'un seul point: le droit de contracter de nouveaux emprunts ou de décréter de nouveaux impôts sans le consentement de la représentation nationale. Manteuffel avait été désigné comme premier ministre en novembre 1850. Guillaume Ier s'est vu obligé de l'enfreindre. en conservant le droit réel et unique de refuser les impôts proposés par le gouvernement. en conséquence. Etatisme et anarchie 104/124 . eût-on dit. du poids et de l'importance de l'Allemagne en tant qu'Etat en dehors des frontières. d'autant plus facile que la Constitution octroyée. n'ont pas cessé depuis 1847 de manifester les passions les plus violentes. le Parlement n'ayant pas le droit d'abroger ces impôts. auparavant. à un niveau convenable. était naturellement ennemie de la Russie. détestait Nicolas. roi de Prusse. s'il le veut. encore moins que zéro. il se déclarait fermement décidé à élever la Prusse et. Frédéric ayant définitivement perdu la raison. le Parlement. La Constitution octroyée. peut. Il est à noter que ce roi-feldwebel qui s'est rendu célèbre en faisant pendre les démocrates. question du Slesvig-Holstein. sont tous deux remplacés pour avoir exprimé leurs sympathies aux puissances occidentales. l'opinion de l'Allemagne unifiée. l'Allemagne entière. à l'exception du parti de la cour. pour apposer sa signature au bas des conditions de la conférence d'Olmütz . Telle était la volonté de Nicolas. La sixième période commence avec la régence de l'actuel roi-empereur Guillaume Ier. par elle. lui aussi. n'a même pas été prise en considération par les autres puissances.et l'assujettir. tout en respectant les limites mises par l'acte constitutionnel au pouvoir royal *) [[*) Ce respect aurait dû lui être. L'infortuné Frédéric qui. en janvier 1861 à la mort de son frère aîné. lui donne le moyen de peser sérieusement sur les affaires publiques. après avoir enlevé ce droit à la Diète prussienne. Hollande. On connaît l'histoire de "l'ingratitude" du prince de Schwarzenberg et de l'Autriche qui choqua et blessa si profondément l'empereur Nicolas. C'est cette innovation qui précisément a transformé le constitutionnalisme et le parlementarisme allemands en jeu stérile. dicté par la passion. ou plutôt de la confédération germanique désunie. à point nommé.qui ont réussi à s'échapper.]] et en s'appuyant toujours sur les aspirations du peuple dont le Parlement est l'expression. devint régent du royaume en 1858 et. c'est-à-dire donnée par la grâce du roi.

" En 1861. ainsi que l'influence. sur l'Allemagne. En 1858. prit en main la direction du pays. après 1848 et 1849. Les offenses. puis. ces dernières années. tout le monde s'attendait à voir la prusse avancer sans obstacle vers le but supposé. Etatisme et anarchie 105/124 . le héros et l'unique espoir. former un Etat pangermanique en donnant la liberté à l'ensemble du peuple allemand. le Parti national-libéral tout entier s'y rallia. tout en réprimant durement et sans pitié tout ce qui rappelait le libéralisme. Nous l'avons déjà dit. Ce ministère détesté fut remplacé par le cabinet libéral du prince de Hohenzollern-Sigmaringen qui. de sa propre autorité. pour cette raison. Le Parti national-libéral brûlait de se ranger aux côtés du gouvernement. l'abaissant devant l'Autriche chaque fois qu'il le pouvait. Son idéal. auquel ils obéissaient par devoir. dès le premier jour. mourra sans aucun doute fidèle à son programme qui. Pourtant huit années entières Manteuffel gouverna la Prusse dans ce sens et dans cet esprit. L'ancien Parti démocrate se désagrégea. tels étaient également le désir et la volonté de l'immense majorité de la noblesse ou des "Junker" prussiens qui ne voulaient pour rien au monde entendre parler de la fusion de la Prusse avec l'Allemagne et qui étaient dévoués aux empereurs d'Autriche et de Russie autant et sinon plus qu'à leur propre souverain. hier haï et maudit. régent et ensuite roi. dernier représentant du démocratisme germanique. l'action ou les droits du peuple. la Constitution.. profitant des premiers signes qui indiquaient un changement de la politique gouvernementale. Il lui prodigua les sourires ou les coups de griffe jusqu'en 1866. en fit autant en 1870. Guillaume Ier. mais non point par amour. ce qui en restait continua à s'appeler Parti démocrate. que le royaume avait perdue. Les principes démocratiques sont toute sa vie. l'Allemagne attendait son salut de la Prusse monarchique et guerrière. devint subitement# |262 le roi bien-aimé. fonder un puissant Etat allemand. la prusse n'a pas avancé d'un pas et elle est aussi éloignée qu'avant de l'accomplissement de sa mission historique. annonça l'intention du régent de rétablir l'honneur et la souveraineté de la Prusse vis-à-vis de Vienne." Le vénérable Dr Jacoby. On s'attendait à ce que les personnes auxquelles le régent avait confié le soin de gouverner le pays élimineraient tout le mal qu'avait fait le gouvernement les dix dernières années. du programme des démocrates socialistes allemands. L'immense majorité# |263 des patriotes allemands. dernier croyant. à vrai dire isolé et impuissant. il capitula sans condition devant le gouvernement. par ce moyen. A preuve. avaient la conviction que la puissance allemande ne pourrait être fondée que par les canons et les baïonnettes et.. Avec un élan inaccoutumé tous se précipiteront aux urnes. le même Jacoby écrira: "Quand le prince-régent. de la politique actuelle de la Bakounine. du moins en apparence. comme nous le verrons. Il a horreur de la violence et ne croit pas que l'on puisse. s'est développé jusqu'aux limites. la majorité de celui-ci forma un nouveau parti qui prit le nom de "parti progressiste". citons les paroles prononcées par le fameux Jacoby devant les électeurs de Königsberg (11 novembre 1858): "La déclaration vraiment virile et conforme à la Constitution que le prince a faite lorsqu'il a assumé la régence a gonflé d'une foi et d'une espérance nouvelles le coeur de tous les Prussiens et de tous les Allemands. est une utopie. Le Parti démocrate. une sottise. Quelques paroles suivies d'actes dans ce sens suffirent pour enthousiasmer tous les Allemands. il adjurait ce dernier de lui donner un bon prétexte pour faciliter cette évolution. qui ne sont pas très larges. mettraient fin à l'arbitraire bureaucratique afin de ranimer ou de stimuler l'esprit patriotique des citoyens et de faire de ceux-ci des hommes libres et conscients.du prince de Schwarzenberg. Jacoby n'a pas suivi et ne suivra jamais leur exemple. aussi bien reste-t- il l'ennemi. il lui demandait de respecter. pendeur des démocrates. les atrocités et les crimes encore tout récents furent oubliés. mais soucieux de préserver son honneur. "Ces espoirs se sont-ils réalisés? L'opinion générale répond bien haut: pendant ces deux années. séduit par l'éclat des victoires remportées sur le Danemark et l'Autriche.

une raideur toute militaire et une manière impertinente. mais il estimera avoir le droit de conquérir ce peuple et ce trône pour peu que Dieu bénisse ses armes et qu'il ait un bon prétexte pour déclarer la guerre. capable. Pour atteindre un but étatique. Guillaume Ier. ne consentira pour rien au monde à accepter le trône que lui proposerait un peuple insurgé et dont celui-ci aurait chassé le souverain légitime. Noble qui a fait son chemin grâce au parti de la noblesse. Etatisme et anarchie 106/124 . lequel tranche la question. c'est un homme entier. en d'autres termes. le droit sacré de conquête. il l'insulte comme auparavant il insultait les libéraux. chez les Bakounine. qualités qu'on estime en Amérique. Schurz. il devint vite là-bas le leader du parti allemand qui compte des millions d'adhérents. ni en Dieu. il obtint. Son impuissance vient surtout de ceci que tout en étant étatiste de la tête aux pieds. un des plus rouges révolutionnaires allemands de 1848. Le premier. Cet homme fut Bismarck que Guillaume appréciait à sa valeur et dont il fit son premier ministre en octobre 1862. en admettant qu'il en ait. En secret. il met au-dessus de tous les principes le principe légitimiste. C'est le type parfait du seigneur poméranien. la plupart du temps hautaine et narquoise.# |264 Mais à l'instar du comte de Chambord. ni en les hommes. peut-être l'insulte-t-il avec ses amis. il ne s'arrête ni devant les lois divines ni devant les lois humaines. Homme d'Etat dans toute l'acception du terme. En somme. En politique. Ce principe et le droit auquel il sert de fondement a toujours été admis. quoique très borné. insolent et sans gêne. par tous les princes. de se comporter vis-à-vis des bourgeois-politiciens libéraux. il est fait comme qui dirait d'un seul bloc de métal. Il ne se froisse pas qu'on le traite de "Junker". qui libéra de la forteresse où il était détenu le pseudo-révolutionnaire Kinkel. Un prince. il est pour ainsi dire le seul à croire à son onction. Plus froid et plus impassible que Frédéric. Nous avons appelé Bismarck le continuateur de la politique de Frédéric II. comme Nicolas. en risquant sa liberté et en vainquant hardiment et ingénieusement d'immenses obstacles. ni même en la noblesse . il invective contre tout et contre tout le monde. souhaite un Etat pangermanique unifié. Intelligent. Roi-soldat. l'odieux et le crime ne sont immoraux que lorsqu'ils échouent. à savoir. Le prince de Bismarck est aujourd'hui l'homme le plus puissant d'Europe. il est. ni en diable. Ce droit fut pour sa conscience et son cerveau une sérieuse entrave lors de l'unification de l'Allemagne. à l'exception de l'empereur. sans lequel il ne pourrait faire ni entreprendre quoi que ce soit. il n'admet pas la morale. mais le code de l'Etat renferme un autre principe. Pour avoir une juste idée de tout ce qu'a fait Bismarck. polie et sèche. l'actuel empereur d'Allemagne. comme lui.tout ceci n'étant pour lui que des moyens. Guillaume Ier avait donc besoin d'un ministre capable de trouver des raisons légitimes et les moyens nécessaires pour élargir les frontières de l'Etat en faisant la guerre. Pendant la guerre de Sécession. bien plus.Prusse. En tant qu'homme d'une rare intelligence. fidèle aux devoirs de la monarchie. il est entièrement libre de préjugés. et l'est encore.# |265 autrement dit de seigneur. par les contradictions et. bien qu'au fond il ne vaille pas un liard en politique. qui avait pris ce dernier pour un révolutionnaire digne de ce nom. des préjugés de la noblesse comme de tous autres. a surtout foi en la force et ensuite en l'esprit qui en dispose et bien souvent la décuple. avec en plus un dévouement envers la maison royale qui tient du donquichottisme. après quoi il s'enfuit lui- même en Amérique. croyant. réussit. prétendant au trône de France. à sa mission et à son droit divins. à le délivrer. Qui n'a# |266 entendu parler de Schurz. comme d'ailleurs le second. il ne croit. il veut sincèrement la liberté et. pareil à Nicolas Ier. c'est-à-dire le droit héréditaire de diriger l'Etat. n'est pas tourmenté. quand il dut écarter du trône plusieurs souverains légitimes. énergique. il faut se rappeler qui l'entoure *) [[*) Voici une anecdote que nous avons puisée à source sûre et qui caractérise Bismarck. en même temps. d'impérissable mémoire. mais il a coutume de répondre à ses adversaires: "soyez sûrs que nous porterons à un haut degré l'honneur des "junker". il brime systématiquement ce dernier dans l'intérêt de l'Etat. comme Frédéric le Grand. lui. les progressistes et les démocrates.

gênent. mais non la Prusse. Bismarck mûrit à fond son programme. de 1862 à 1866. par conséquent." Pour cette dernière expression. c'est avec des ânes pareils que je dois gouverner et construire l'Allemagne.nordistes. il était le leader du parti extrême de la noblesse# |267 à la Diète de Prusse. C'est dans ces conditions qu'il fit la rencontre du prince de Prusse. puis ambassadeur en France et. Bismarck fut passablement malmené. c'est-à-dire après la défaite de Bakounine. il avait été élu sénateur). il abandonnait à la Prusse le reste de l'Allemagne." Lorsque ce dernier arriva à Berlin.attirer les sympathies de cet homme influent parmi les Allemands d'Amérique. Homme à courte vue. réclamant pour lui la frontière du Rhin et la Belgique. "J'eus l'impression qu'un bandeau me tombait des yeux quand je vis de près sa politique. de son énergie et. qui n'était pas plus sot que lui. après la conférence d'Olmütz. toute influence de l'Autriche sur l'Allemagne est abolie et éliminer l'Autriche de l'Allemagne devient l'idée fixe de Bismarck. Etatisme et anarchie 107/124 . Il fut bien entendu un ardent défenseur des ministères Brandenburg et Manteuffel. A partir de ce moment. ouvrit son coeur et fit quelques allusions# |268 suffisamment claires à la nécessité de modifier la carte de l'Europe. C'est à cette époque qu'il changea radicalement d'attitude à l'égard de l'Autriche. bien entendu. entravent. Apprenant que Schurz était en Allemagne et désirant s. ce dernier lui dit: "Vous avez pu voir et entendre mes collègues. Après la guerre. par les libéraux allemands. En 1848. pour toute mesure nouvelle doit livrer bataille. qui. dans une certaine mesure. Il en profita pour visiter l'Allemagne du Sud. Pour en conquérir de nouvelles. Guillaume. mais par la force. Guillaume porta aussitôt son attention sur Bismarck qu'il nomma tout d'abord ambassadeur en Russie. Après le dîner. c'est-à-dire après la victoire sur l'Autriche." dit-il à ses amis. Bismarck donna un dîner auquel il convia tous ses collègues ministres. la force prime toujours le droit. il faut développer et perfectionner l'organisation militaire. lequel est carrément hostile à Bismarck. Bismarck l'invita à Berlin en lui faisant dire: "Les lois ne sont pas faites pour des hommes comme Schurz. fondée cette année-là et qui paraît encore maintenant. quand ceux-ci s'étant retirés. en attendant. rassembler et accroître nos forces. c'est-à-dire de la réaction interne et externe. premier ministre. le roi a reçu une éducation qui tient à la fois de celle du théologien et du Feldwebel et a pour entourage le parti aristocratico-clérical. il prit quelques précieuses leçons de machiavélisme gouvernemental auprès de Napoléon III qui. car cela l'empêche de se lancer dans des aventures comme le fit un illustre despote. où sur sa tête restait suspendue la condamnation à mort qu'il avait encourue pour avoir délivré le professeur Kinkel. Dans cet esprit. En entrant au gouvernement. haïssait l'Autriche autant que la révolution. il fut ministre plénipotentiaire auprès de la Confédération germanique à Francfort. ce qui. devant cet auditeur zélé et capable. est une bonne chose pour lui. Ces scènes de ménage accaparent au moins la moitié de son temps. Schurz restait seul avec Bismarck pour un entretien en tête à tête. Devenu régent du royaume. Napoléon Ier. A Paris. enfin. il collabora de la façon la plus active à la gazette ultra-réactionnaire "Kreuzzeitung". et surtout après 1870. si bien que ce dernier pour tout nouveau pas. Il faut se préparer à un conflit prochain et. A partir de 1866. A partir de 1851. Les grands problèmes nationaux ne sont pas résolus par le droit. L'activité publique de Bismarck commença en 1847. paralysent terriblement son activité. Bismarck prononça un discours dans lequel il exposait son programme: "Les frontières de la Prusse sont exiguës et ne conviennent pas à un Etat de premier ordre. il fut l'ennemi juré du Parlement de Francfort et de la Constitution unitaire ainsi qu'un allié passionné de la Russie et de l'Autriche. de son esprit. C'est seulement là qu'il comprit combien l'Autriche était hostile à la Prusse et d'ardent défenseur de celle-ci devint son ennemi irréductible. Durant son ambassade. les Etats-Unis l'envoyèrent comme ambassadeur extraordinaire en Espagne. L'erreur commise en 1848 fut de vouloir faire de l'Allemagne un seul Etat au moyen d'institutions populaires. des résolutions de la conférence d'Olmütz. Les résultats de ces entretiens sont connus: l'élève roula le maître. le grade de général (auparavant."]].

cette noble figure. une série de victoires brillantes qui abaissèrent l'Autriche. les Virchow. de Hessen-Kassel et de Francfort étaient prises de guerre. la formation d'une Confédération de l'Allemagne du Nord sous l'égide du futur empereur. Comme nous l'avons dit. tout ce que le langage politique appelle le droit n'est que la consécration d'un fait créé par la force. l'objectif atteint. qui avait à la tête le vieux Jacoby. elle devint. la marche triomphale à travers l'Allemagne. Quant à la Chambre. attachés à la liberté et à la justice. étaient autant de faits qui provoquaient l'enthousiasme des Allemands. Bismarck qui le comprenait. Tout au long de cette guerre et surtout quand elle eut pris fin. par la force. tout le secret de la raison d'Etat. organiser. dont dépendait l'autorisation d'instituer de nouveaux impôts et de contracter de nouveaux emprunts. il afficha le plus profond mépris pour les droits des nations et des Etats. par ses refus. aussi bien marcha-t- il hardiment et résolument vers le but.# |270 On sait avec quelle désinvolture la Prusse et la stupide Autriche. au moyen d'emprunts et d'impôts. qu'elle avait entraînée. 1866 et 1870. voilà le véritable fond. le cynisme et la franchise méprisante qui le caractérisent dévoila. la déclaration que les grands-duchés du Hanovre. chassèrent du Slesvig et de l'Holstein le corps saxo-hanovrien qui. conformément aux décisions de la Confédération germanique. Le roi-Feldwebel et Bismarck le politique voulaient une armée plus forte. qui le savait. tout le fond de l'histoire politique des nations.les Allemands se sentant dominés par la raison du patriotisme d'Etat et par un pouvoir fort. il était sûr qu'une fois le but atteint les uns et les autres seraient des alliés pleins d'ardeur. du moins de l'Europe. occupait ces provinces. se sentait capable. en dehors de l'Etat et contre lui.la France. La Chambre des représentants. en Prusse. Bismarck était l'homme le plus impopulaire d'Allemagne. Schulze-Delitzsch et autres. Bismarck avec son audace coutumière. L'hégémonie permanente et le triomphe de la force. Aux termes du traité imposé par la Prusse victorieuse à l'Autriche vaincue. il n'en était pas question et Bismarck. Dans un autre pays. dupée par lui. Jamais peut-être et dans aucun autre pays. la refusait constamment. leurs forces irrésistibles. Etatisme et anarchie 108/124 . avec quelle impertinence Bismarck fit mine de partager avec l'Autriche. se turent brusquement après s'être avoués moralement vaincus. avec la bureaucratie et la puissance militaire de la Prusse. Les leaders prussiens de l'opposition. conquérir# |269 la liberté et. Jusqu'à la guerre de l'Autriche et de la Prusse contre le Danemark. et qui adhéra au parti du peuple". ni de la violente polémique et des attaques véhémentes que libéraux et démocrates menaient contre lui. de le leur donner. sans se préoccuper de droits quels qu'ils fussent. prit l'argent dont il avait besoin partout où il le put. pour ces raisons elle fut dissoute à plusieurs reprises. mais qu'elles doivent. On pouvait supposer qu'une telle conduite provoquerait un violent sursaut chez tous les Allemands honnêtes. on ne vit un revirement aussi rapide et aussi complet des esprits qu'en Allemagne entre 1864. ces attaques se muèrent en dithyrambes. pour cela il leur fallait de nouveaux impôts et emprunts. La guerre de 1866 ne fit qu'accroître l'autorité de Bismarck. Bismarck ne s'était pas trompé. La rapide campagne de Bohême qui rappelait les campagnes de Napoléon Ier. Ne resta dans l'opposition qu'un tout petit groupe. Or c'est précisément à partir de ce moment que la popularité de Bismarck prit de plus en plus d'ampleur . la vieille Confédération germanique était dissoute et remplacée par la Bakounine. les Allemands voulaient non pas la liberté mais un Etat fort. libéraux et démocrates firent de lui leur idole. les provinces conquises et comment pour terminer il déclara celles-ci butin exclusif de la Prusse. Contrairement à ses prédécesseurs. par ces paroles. ce conflit aurait pu déclencher une révolution politique. formé dans le sud de l'Allemagne après 1866. le pillage des villes ennemies. pour cela. Il est donc évident que les masses populaires qui aspirent à l'émancipation ne sauraient l'attendre d'une victoire théorique du droit abstrait. la risée sinon de l'Allemagne.

Sur la première catégorie il n'y a rien à dire. Le baron de Beust. avec l'unité pangermanique et celle-ci. laquelle n'eût pas permis à la Prusse d'acquérir sa situation actuelle. mais seulement de lui-même et de sa propre énergie. la liberté et l'égalité devaient s'épanouir dans des conditions qui les# |272 eussent étouffées. En un mot. sous un système économique de monopoles qui pressurent les masses laborieuses et dans un etat politique qui protège ces monopoles contre la révolte populaire. la masse ouvrière était divisée. Stuttgart était le centre du "parti du peuple". fondé dans les années 60 par Ferdinand Lassalle. La tendance qui réclamait une confédération avec la Suisse républicaine fut la principale fondatrice de la "ligue de la paix et de la liberté". il flirtait avec les ultra-catholiques. c'est-à-dire les jésuites. Etatisme et anarchie 109/124 . comprenant la réelle portée d'une Confédération de ce genre. en niant farouchement les tendances socialistes modernes. la troisième. en ignorant systématiquement et. comme le montra le Congrès de la Ligue de la Paix en 1868. Cette aberration et. Le "parti du peuple" fondé à cette époque par la bourgeoisie de l'Allemagne du Sud dans le dessein exclusif de s'opposer à Bismarck. souhaitait une confédération avec la France et la Suisse. avait un programme au fond identique à celui de Beust: former une Confédération de l'Allemagne du Sud en coopérant étroitement avec l'Autriche et en s'appuyant sur les institutions populaires les plus larges. mais par contre la plus énergique et la plus sensée. formait la phalange des ouvriers lassalliens sous le nom d'"association générale des travailleurs allemands" (der Deutsche Allgemeine Arbeiter Verein). la souveraineté des princes. ainsi. Soulignons pour l'instant qu'à la fin de ces dix dernières années. et les princes allemands qui avaient intérêt à ce que fût formée la Confédération du Sud. la moins nombreuse. Bismarck dupa tout le monde. et enfin. et la France. en trois catégories: la première. Evidemment le "parti du peuple" se devait d'adopter une attitude hostile à l'égard du parti ouvrier social-démocrate.confédération de l'allemagne du nord sous la conduite de la Prusse. s'évertua à la constituer. comprenait ce qu'on appelait "les cercles ouvriers d'études" (Arbeiterbildungsverein). Un tel programme ne pouvait être conçu que par les bourgeois sentimentaux de l'Allemagne du Sud qui se signalèrent. la seconde. restait en dehors de toute organisation. au Wurtem# |271berg et au grand-duché de Bade. Le conseil eût été excellent si l'on n'y avait pas ajouté cette assurance mensongère que dans# |273 les conditions actuelles de l'organisation sociale. on leur accordait le droit de former une Confédération de l'Allemagne du Sud. elle aussi passablement nombreuse. l'émancipation des travailleurs est possible. avec une Confédération républicaine paneuropéenne. mais les problèmes intérieurs restés sans solution et les immenses obstacles créés par les puissances pour qui précisément la Confédération offrait de l'importance. de beaucoup la plus nombreuse. en Bavière. l'en empêchèrent. ministre autrichien nommé après la guerre. de la part des socialistes bourgeois et des leaders de ce parti. son programme était candide et rempli de contradictions. Outre une confédération avec l'Autriche. à la Bavière. Dans la deuxième partie de cet ouvrage il sera abondamment question du développement des associations ouvrières en Allemagne et d'une manière générale en Europe. Les institutions populaires démocratiques y voisinaient de façon fantasque avec les formes monarchiques de gouvernement. En général. cette mystification voulue signifiaient que les travailleurs soumis à leur influence devaient se Bakounine. quant à l'Autriche. s'entendait dans ce sens qu'il était instamment recommandé au prolétariat de n'attendre ni salut ni secours de l'Etat et du gouvernement. Le "secours mutuel" (Selbsthülfe). tout d'abord. ensuite. et en 1869 précisément. et la Russie. La seconde représentait une sorte de fédération de petites associations 4ouvrières sous la direction immédiate de Schulze-Delitzsch et de socialistes bourgeois dans son genre. presque tout devait rester comme avant et être en même temps imprégné d'un esprit nouveau et surtout revêtir un caractère philantropique. ce parti avait d'autres objectifs. en Allemagne. sa devise.

il assujettissait définitivement le prolétariat à la bourgeoisie qui l'exploite et dont il doit rester l'instrument docile et aveugle. sous le rapport politique. Lassalle a fixé l'agitation pacifique dans tout le pays pour conquérir le droit d'élire au suffrage universel les députés et les pouvoirs publics. Mais voici où commencent nos divergences avec lui et. Comme chacun peut s'en rendre compte aujourd'hui. Le premier acte de cet Etat sera d'ouvrir un crédit illimité aux associations ouvrières de production et de consommation qui. Ferdinand Lassalle s'insurgea contre cette double et grossière mystification. de crédit et de production. sous le rapport économique le système de Schulze-Delitzsch tendait manifestement à défendre le monde bourgeois contre le danger social. Il n'eut pas de peine à démolir le système de Schulze-Delitzsch et à montrer tout le néant de son programme politique. premièrement.aboutissait à cette conclusion: pour obtenir une liberté réelle. transformera l'Etat bourgeois en Etat populaire. Contrairement à Schulze-Delitzsch. les privilèges économiques de la bourgeoisie resteront intangibles . Schulze-Delitzsch recommandait aux travailleurs le programme intégral du Parti progressiste auquel lui et ses collègues appartenaient. Lassalle. Cette absorption accomplie. en tant qu'Allemand. qui recommandait aux travailleurs de ne chercher le salut que dans leur propre énergie et de ne rien exiger ou attendre de l'Etat. deuxièmement. en le soumettant à une discipline rigoureuse et à sa dictature. faisant du caractère rationnel et légal de l'ordre social actuel le point de départ de leur action. Une fois ce droit conquis au moyen d'une réforme légale. de la même façon qu'aujourd'hui cette puissance est tournée contre le prolétariat dans le seul intérêt de la classe exploiteuse.désintéresser systématiquement des problèmes politico-sociaux aussi bien que des questions de l'Etat. en général. mais qu'elle ira au contraire. de le vaincre et de l'absorber. une liberté fondée sur l'égalité économique. en tant que savant. Lassalle . commencera une période de transformation radicale de la société. Etatisme et anarchie 110/124 .. Ferdinand Lassalle démontrait que toute cette politique pseudo-populaire ne tendait qu'à affermir les privilèges économiques de la bourgeoisie. il fit ce que ces trois dernières années M. La tentative de Marx a échoué. Marx a voulu faire dans l'Internationale. celui-ci doit fatalement empirer et. Comme objectif direct et immédiat du Parti. Quant à l'éducation politique. en un mot. mais même la moindre amélioration de leur sort étant impossible. tel est aussi celui du Parti ouvrier Bakounine. il forma un parti important et de caractère principalement politique. en dépit de tous les essais de coopératisme. de la propriété. le prolétariat doit s'emparer de l'etat et tourner la puissance étatique contre la bourgeoisie au profit de la masse ouvrière. qui ne pourront procurer un avantage passager et de courte durée qu'à un nombre infime de travailleurs. Nul mieux que Lassalle ne sut expliquer et démontrer avec autant de persuasion aux travailleurs allemands que. Mais comment s'emparer de l'Etat? Pour cela il n'y a que deux moyens: ou bien la révolution politique ou bien la propagande légale pour une réforme pacifique de l'Etat. le Parti ouvrier allemand. en vertu d'une loi économique inéluctable. nous sommes d'accord avec Lassalle. avec l'ensemble des démocrates-socialistes ou communistes allemands. Tel est le programme de Lassalle. celle de Lassalle a parfaitement réussi. alors seulement. par une série de décrets et de lois. seront en mesure d'engager la lutte avec le capital bourgeois et dans un court délai. Dans ce sens et à cette fin. la condition du prolétariat non seulement ne peut# |274 être abolie. qu'il organisa en le hiérarchisant. que dans les conditions économiques actuelles non seulement leur affranchissement. chercher à améliorer et à rendre plus supportables leurs conditions d'existence en organisant des associations coopératives de consommation.après avoir démontré aux travailleurs. etc. et. que tant qu'existera l'Etat bourgeois. sous le régime économique actuel. en tant qu'homme ayant de la fortune et d'origine# |275 juive. En critiquant ce programme. le peuple ne devra envoyer que ses propres représentants au Parlement qui. Jusque-là. conseillait le second. en empirant d'année en année.

Contrairement à Marx. par sa situation. remplaçaient chez lui la vigueur des convictions passionnées. la chose eût été différente. en 1864. instruit. avec la clarté vraiment géniale qui caractérise ses écrits. Toute la bourgeoisie libérale et démocratique le détestait profondément. ils# |278 le détestaient non moins profondément que la bourgeoisie. c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante. la fondation d'un etat populaire. La protestation que M. socialistes. mais en même temps il était doué de si brillantes aptitudes qu'il pouvait satisfaire sans peine les exigences de la vanité la plus extrême. Nous avons déjà exprimé à plusieurs reprises une très vive aversion pour la théorie de Lassalle et de Marx qui recommande aux travailleurs. loin de là. Lassalle semblait avoir été créé pour combattre à ciel ouvert et sur le terrain pratique. l'homme du peuple. Lassalle était trop intelligent. et Marx lui-même. y fait elle aussi clairement allusion:# |276 "la conquête du pouvoir politique est devenue le premier devoir de la classe ouvrière". Marx qui les a énoncées et développées pour la première fois dans un ouvrage remarquable encore inédit. une fois exprimée. il avait au plus haut degré le don de la dialectique. très vaniteux. trop indépendant pour qu'il eût besoin de recourir à ces misérables moyens à seule fin d'attirer sur lui l'attention du public. Dans la brochure dirigée contre Schulze-Delitzsch. "la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante. sinon comme idéal suprême. perd de sa valeur et de sa force dans l'arène publique. mais tant qu'il fut vivant. régnait par l'esprit et. ou. car il était trop fort pour eux. ses coreligionnaires. demandera-t-on. riche. il la dépassait d'une tête. dominera-t-il? C'est donc qu'il restera encore une classe soumise à cette Bakounine. Si Lassalle en avait copié une ou plusieurs pages. En effet. mais de Marx qui l'a exposé d'un bout à l'autre dans le fameux "manifeste du parti communiste" que lui et Engels ont publié en 1848. dépourvus d'aptitudes# |277 intellectuelles. il acquit une popularité énorme. marxistes. L'adresse de la dialectique et la force de la logique suscitées par l'amour- propre. on aurait vu là un plagiat et la preuve de la faillite intellectuelle d'un écrivain incapable d'assimiler des idées empruntées et de les reproduire par son propre effort mental sous une forme personnelle. Il était vaniteux. N'agissent ainsi que les gens vaniteux et malhonnêtes. Il exerçait sur le prolétariat une attraction extrêmement forte. du moins comme but essentiel immédiat. son maître. de la compréhension et de l'expression claire et nette. Etatisme et anarchie 111/124 . comme ils l'ont eux-mêmes expliqué. ils n'osèrent pas exhaler leur haine. Si le prolétariat devient la classe dominante. ne serait autre chose que "le prolétariat organisé en classe dominante". qui est fort dans le domaine de la théorie et de l'intrigue dans la coulisse ou sous le manteau. ses goûts il appartenait à la haute société bourgeoise. il prit la direction du prolétariat allemand. concentrèrent sur lui toute la violence de leur jalousie maligne. ce programme n'est pas de Lassalle. Certes. Marx a émise après la mort de Lassalle.social-démocrate. le prolétariat doit centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'etat. habile et audacieux à l'excès. à la jeunesse dite dorée. "l'adresse inaugurale de l'association internationale. par contre. les corbeaux parés de plumes de paon. Par sa manière de vivre." N'est-il pas évident que le programme de Lassalle ne se distingue en rien de celui de Marx que Lassalle reconnaissait comme étant son maître. Lassalle. lequel. Marx se plaint amèrement que Lassalle lui ait volé ses idées. grâce à cet esprit. n'appartient plus à personne. mais qui. Protestation vraiment singulière de la part d'un communiste qui prône la propriété collective et ne comprend pas qu'une idée. comme il est dit dans le Manifeste communiste. A vrai dire. mais il n'était pas. n'en paraît que plus étrange. après avoir exposé ses conceptions fondamentales de l'évolution politique et sociale de la société moderne. de la parole. avoue que ces idées et même la terminologie ne sont pas de lui mais de M. Il était intelligent. attisées par la lutte. En quelques années. dans la préface du "Capital". rédigée par Marx. comme peut l'être un Juif. ses habitudes. qui.

cesseront d'être des ouvriers et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'Etat. la plus lourde. la plus vexatoire et la plus méprisable qui soit. comment pourrait-on le qualifier d'Etat populaire. une véritable dictature. Oui. il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier intégré dans le troupeau des gouvernés. dès qu'ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuple. quelles raisons aurait-on de le supprimer? Et si. il y aura des gouvernés. Ils prétendent que son seul souci et son unique fin sera de donner l'instruction au peuple et de le porter. Bel affranchissement! Les marxistes se rendent compte de cette contradiction et. quelles que puissent être les formes démocratiques. Les termes "socialiste scientifique".est un mensonge qui cache le despotisme de la minorité dirigeante. Qui dit Etat. Dans la théorie marxiste ce dilemme est tranché très simplement. En polémisant avec eux. Ces élus seront en revanche des socialistes convaincus et par surcroît savants.ce qui est le dernier mot des marxistes aussi bien que de l'école démocrate . Que signifie: le prolétariat organisé en classe dominante? Est-ce à dire que celui-ci sera tout entier à la direction des affaires publiques? On compte environ quarante millions d'Allemands. dit nécessairement domination et. se consolent à l'idée que cette dictature sera temporaire et de courte durée. c'est-à-dire l'organisation libre des masses ouvrières de bas en haut. à un tel niveau que tout gouvernement ne tardera pas à devenir inutile. Qui en doute. ne connaît pas la nature humaine. Ainsi. et l'Etat. ceux-ci se trouveront pour la même raison. mais qui. Mais cette minorité. dans une sujétion d'esclave identique à celle de ce prolétariat par rapport à sa bourgeoisie. se composera d'ouvriers. pour les Allemands. si l'on considère la question du point de vue ethnique. il y aura des esclaves. prouvent par eux-mêmes que le pseudo-Etat populaire ne sera rien d'autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. d'autre part. tout en admettant que la direction gouvernementale des savants. Le peuple n'étant pas savant. mais s'il y en a un. à cet Etat nouveau. un Etat sans esclavage. par exemple. il engendre le despotisme et. "socialisme scientifique". nous les avons amenés à reconnaître que la liberté ou l'anarchie. Si leur Etat est effectivement un Etat populaire. mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. y compris leur Etat populaire. on le sait. située au plus bas degré de la civilisation. que la plèbe des campagnes qui. ou bien. disons. ce qui signifie que. qui# |280 reviennent sans cesse dans les écrits des lassalliens et des marxistes. il n'y aura pas d'Etat. l'esclavage. ne fût-ce. Il y a là une flagrante contradiction. d'une part. Par gouvernement populaire les marxistes entendent le gouvernement du peuple au moyen d'un petit nombre de représentants élus par le peuple au suffrage universel. sera. mensonge d'autant plus dangereux qu'il est présenté comme l'expression de la prétendue volonté du peuple. avoué ou masqué. c'est-à-dire autoritaire. voilà pourquoi nous sommes ennemis de l'Etat. est l'ultime but de l'évolution sociale et que tout Etat. L'élection par l'ensemble de la nation des représentants soi-disant du peuple et des dirigeants de l'Etat . est un joug. se transformera de lui-même en organisation tout à fait libre des intérêts économiques et des communes. n'est pas en faveur chez les marxistes et qui. vis-à-vis du prolétariat allemand victorieux. la question des Slaves. après avoir perdu son caractère politique. ne représenteront plus le peuple. sa suppression est nécessaire pour l'émancipation réelle du peuple. tant économiquement que politiquement. Se peut-il# |279 que ces quarante millions fassent partie du gouvernement et le peuple entier gouvernant.nouvelle classe régnante. certes. sera probablement dirigée par le prolétariat des villes et des fabriques. on arrive au même résultat exécrable: le gouvernement de l'immense majorité des masses populaires par une minorité privilégiée. disent les marxistes. il n'y aura pas de gouvernés? Alors il n'y aura pas de gouvernement. Etatisme et anarchie 112/124 . par conséquent. d'anciens ouvriers. esclavage. de l'autre. sous quelque angle qu'on se place pour considérer cette question. est inconcevable.# Bakounine.

Etatisme et anarchie 113/124 .# |282 Nul n'ignore ses relations et négociations avec Bismarck. Cette question. l'Etat ou la dictature le moyen. sous prétexte de tactique. bien entendu la leur. on devrait commencer par les asservir. Ainsi donc pour affranchir les masses populaires. Point n'est besoin de se livrer à d'odieuses# |283 suppositions pour expliquer ses relations et ses compromis avec le premier ministre prussien. il devrait. Les marxistes prétendent que seule la dictature. il voit moins un homme qu'un sujet. la liberté ne peut être créée que par la liberté. et ne leur laisse d'autre issue que la révolution sociale. Comment donc inculquer à l'Etat cette volonté? Pour cela. Nous avons dit que Lassalle n'était pas un homme du peuple. d'ordinaire. la théorie des communistes autoritaires et de l'autoritarisme scientifique attire et englue ses partisans. Bismarck. envers laquelle il se comportait beaucoup plus en médecin vis-à-vis d'un malade qu'en frère à l'égard d'un autre frère. Or les uns et les autres mentaient. à cela nous répondons qu'aucune dictature ne peut avoir d'autre fin que de durer le plus longtemps possible et qu'elle est seulement capable d'engendrer l'esclavage dans le peuple qui la subit et d'éduquer ce dernier dans cet esclavage. autour de laquelle se cristallise tout l'intérêt de l'histoire moderne.moyen héroïque. Mais la principale raison de ce rapprochement était le programme politico-social de Lassalle. contre lesquels il a mené une lutte implacable et couronnée de succès. ce joug étatique. Point capital de ce programme: l'émancipation (prétendue) du prolétariat par le seul et unique moyen de l'etat. Lassalle était riche et n'avait point besoin de se vendre. et enfin trop conscient de sa supériorité intellectuelle pour ne pas ressentir un certain mépris pour la foule ignorante. leur était lui aussi hostile: là fut la raison première de leur rapprochement. chuchoté la même chose bien qu'à mots couverts. Marx avait créée. la théorie adverse. Lassalle en est la meilleure preuve. c'est-à-dire les pousse directement dans le camp de la réaction. trop gâté par la fortune et le goût capricieux du luxe qui l'accompagne pour trouver du plaisir dans les milieux populaires. notre polémique s'est arrêtée sur cette contradiction. parce que trop dandy pour fréquenter le prolétariat en dehors des meetings où. la théorie communiste que M. comme nous l'avons dit. c'est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation des masses laborieuses de bas en haut. il ne peut y avoir que deux moyens: le prolétariat fait la révolution pour s'emparer de l'Etat . était ouvertement en lutte avec les libéraux et les démocrates de toutes tendances et il méprisait souverainement ces rhéteurs puérils dont l'impuissance et la faillite ne lui étaient que trop visibles. Après s'être emparé de l'Etat. Pour l'instant. Nous sommes profondément convaincu que Lassalle était si honnête et si fier que pour rien au monde il n'aurait trahi la cause du peuple. Dans ces limites. il tenait ce dernier sous le fluide d'une parole au service d'un esprit brillant et lucide. selon nous. trop fier pour ne pas préférer le rôle de propagandiste indépendant à l'état peu enviable d'agent du gouvernement ou de qui que ce soit. immédiatement Bakounine. quoique pour d'autre motifs. avec toutes les formes de la politique bourgeoise. en Allemagne. il était sérieusement dévoué à la cause du peuple. |281Selon eux. Marx ont. comme un médecin peut être dévoué à un malade qu'il veut guérir et en qui. Lassalle. en ont profité pour l'accuser de vénalité. Mais pour cela il faut que l'Etat accepte de se faire l'émancipateur du prolétariat en secouant le joug du capital bourgeois. Les libéraux et les démocrates. nous attirerons l'attention du lecteur sur un fait significatif qui se reproduit constamment: Tandis que la théorie politico-sociale des socialistes anti-autoritaires ou anarchistes les mène infailliblement à une rupture complète avec tous les gouvernements. fera l'objet d'une analyse encore plus approfondie dans la seconde partie de cet ouvrage. il était trop intelligent. dans des compromis incessants avec les gouvernements et les différents partis politiques bourgeois. Pour le moment. misérable. d'ailleurs. Les suiveurs de M. trop juif pour se sentir à l'aise parmi le peuple. cette dictature est une phase de transition nécessaire pour arriver à l'émancipation totale du peuple: l'anarchie ou la liberté étant le but. peut créer la liberté du peuple.

le mettre à la disposition de ses bienfaiteurs. Qui donc pouvait prendre sa place? Le Parti libéral et le Parti démocrate progressiste étaient vaincus. le rendre encore plus puissant et. Les derniers événements ont montré que ce Parti exclusivement bourgeois n'avait ni force ni existence indépendante. mais il est peu probable qu'elle le fasse renoncer à ses rêves ambitieux. deuxièmement. sera un jour en mesure de s'opposer à la réaction dont les racines se dissimulent dans ce parti même. En 1870. Ce désir de compromis avec la bourgeoisie radicale qui. Du temps de Lassalle. le peuple non seulement ne doit pas détruire l'Etat. M. sous cette forme. Les Allemands eux-mêmes ne croient pas à la révolution en Allemagne. eux-mêmes n'iront pas au-delà des protestations de raisonneurs. à la disposition de M. par elle. or selon la théorie de M.le détruire. Il faudrait qu'un autre peuple commençât ou bien qu'une force extérieure les entraînât ou les poussât. obéit à deux rêves: premièrement. dans celle du Sud. Il faut gagner la sympathie des gens qui sont ou pourront être à la tête de l'Etat. il s'effondra définitivement. par la suite. après s'être saisi de l'Etat. Son coeur et ses pensées inclinent vers eux et s'il a dû. il faut chercher un autre moyen de s'emparer de l'Etat. sous le commandement direct des ingénieurs de l'Etat qui formeront une nouvelle caste politico-savante privilégiée. ces dernières années. son importance était nulle.. Ils prendront en main les rênes du gouvernement. Marx et de ses amis qui commenceront aussitôt à l'affranchir à leur manière. avait pris le nom de "Parti du peuple". en tant qu'éternelle prison des masses prolétaires. Par éducation et par nature. parce que le peuple ignorant a besoin d'une bonne tutelle. tandis que# |284 la masse du peuple sera divisée en deux armées: l'armée industrielle et l'armée agricole. ils créeront une Banque d'Etat unique qui concentrera entre ses mains la totalité du commerce. peut-être. sa vanité et ses préjugés. Marx a subi cette année une défaite complète et méritée. de ses tuteurs et de ses éducateurs. il était nettement favorable à l'hégémonie de l'Empire d'Autriche. les chefs du Parti communiste. Marx a constamment poussé et continue de pousser le prolétariat aux compromis avec les radicaux bourgeois. Marx et à ses adeptes. compagnie dont le but était d'établir sa dictature dans l'Internationale et. Lassalle était avant tout doué d'un instinct et d'un sens pratique qui manquent à M. voudra peut-être ou sera susceptible de vouloir l'utiliser au profit du prolétariat. A cause de ces rêves et aussi par désir de recruter des admirateurs et des adeptes dans la bourgeoisie. Bakounine. par contre. lié à la classe des exploiteurs. en un mot. mais la faire. ses effectifs étaient un peu plus nombreux. la bourgeoisie radicale. Comme tous les théoriciens. si elle réussit à s'emparer du pouvoir d'Etat. il faut faire tout d'abord un petit pas. le Parti radical. les renier. Marx est invariablement dans l'action un# |285 incorrigible rêveur. de l'industrie. Le Parti radical bourgeois est séparé de la masse des prolétaires du fait même que. c'est uniquement parce qu'ils n'ont pas su se grimer en socialistes. Il faut être fou ou plongé jusqu'au cou dans l'abstraction pour se fixer un objectif pareil.. s'est manifesté plus fortement chez Marx. Dans ces conditions. son ambition. de l'agriculture et même la production scientifique. à la tête de l'Etat il y avait Bismarck. Il l'a prouvé par sa néfaste compagnie au sein de l'Association internationale. mais doit au contraire l'affermir. comme encore à ce jour. par ses intérêts économiques et politiques. Etatisme et anarchie 114/124 . aussi bien# |286 que par tout son comportement. ces derniers temps. Mais dans l'Allemagne du Nord. Marx est un jacobin et son rêve le plus cher est la dictature politique. Voyez quel but lumineux est assigné au peuple par l'école communiste allemande! Mais pour obtenir tous ces biens. Marx. restait le Parti purement démocrate qui. vous pouvez attendre que les Allemands la fassent! Disserter sur elle à perte de vue. il est profondément. Gambetta et Castelar sont ses véritables idéaux. un pas innocent: la Révolution! Eh bien. sur tout le mouvement révolutionnaire du prolétariat d'Europe et d'Amérique. on peut même dire organiquement.

mais positivement néfastes. et d'ailleurs en dehors même de la logique toute l'histoire moderne prouve qu'il faut que cela soit ainsi. La doctrine de Marx fournissait elle-même le trait d'union: l'Etat unitaire. même conquis avec l'aide du peuple. mais à son seul profit. Qu'attestent donc ses désirs d'alliance avec le prolétariat? Ni plus ni moins que ce parti est conscient de son impuissance. il méprisait profondément toute la bourgeoisie allemande. et livrera le peuple. semble ne pas avoir été suffisant pour empêcher la même chose de se reproduire une fois de plus. les bourgeois d'origine et non les bourgeois par convictions et aspirations. sans le soulèvement du peuple. la puissance populaire qui le soutenait. il se livrera. en s'alliant et en se prêtant à des combinaisons avec les partis réactionnaires vaincus. par contre. Gambetta et son parti se sont révélés les plus farouches ennemis du socialisme révolutionnaire.# |287 mais la bourgeoisie qui a besoin du peuple pour faire la révolution. s'en rend compte. Ainsi donc. non dans l'intérêt du peuple. il perdra son point d'appui. même temporairement. Maintenant une autre question: la bourgeoisie radicale est-elle capable. aussi. ne lui était-il pas possible de conseiller aux ouvriers de se lier avec quelque parti bourgeois que ce fût. elle formera toujours une foule sans pensée. à la seule condition de se dissoudre dans le peuple. ce n'est pas le peuple qui a besoin de la bourgeoisie. mais en Russie plus qu'ailleurs. il devra faire appel à des forces ayant d'autres origines. Ecoutez ce que dit Castelar. sont encore et resteront à ce point des bourgeois qu'il suffira toujours d'une affirmation sérieuse. dans la cause purement populaire. Les hommes les meilleurs du monde bourgeois. farouche républicain. de trahison en trahison. Or. Lassalle. à la réaction aujourd'hui déchaînée. Le parti politique le plus radical (le parti intransigente) se montra l'ennemi le plus acharné du socialisme international.Dès lors. On s'en est aperçu partout. en France. Quels moyens avait-il encore? Un seul: s'aboucher avec Bismarck. dont l'exemple. bien entendu. et Bakounine. à la réaction. comment pourrait-il vouloir utiliser le pouvoir. Quant au Parti radical. en 1870- 1871. chacun. suivi de la cruelle leçon qu'a donnée Napoléon III vingt années durant. de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée. mais. Ainsi. devenu l'ennemi de ce dernier. Ils livrèrent la France. peuvent être utiles. nécessaire. hors de lui. pas seulement en paroles. le comprenait parfaitement. devenu# |288 dictateur: "La politique est faite de concessions et de compromis. L'Espagne en est un autre exemple." Que ce soit là le résultat qu'il faille attendre. premièrement. ils seront non seulement inutiles. Restait la révolution. en homme pratique. et pour garder le pouvoir. pieds et poings liés. Prenez notre jeunesse issue de la noblesse ou de la bourgeoisie. évidemment. sans volonté. en outre. comment en faire un corps vivant animé d'une seule et même idée et poursuivant un seul et même but? Elle ne pourra y parvenir qu'en se fondant dans le peuple. cette jeunesse raisonneuse et qui rêve de révolution. Les démocrates les plus ardents et les plus rouges ont été. Qu'on veuille bien se rappeler la flagrante trahison du Parti républicain rouge dans les journées de Juin 1848. or Lassalle connaissait trop bien ses compatriotes pour attendre d'eux une initiative révolutionnaire. mais cette fois contre le peuple. s'ils continuent à vivre en dehors du peuple. dès qu'il aura conquis le pouvoir. c'est pourquoi j'ai l'intention de mettre à la tête de l'armée républicaine des généraux appartenant au parti monarchiste modéré. il forme un parti séparé qui vit et agit en dehors du peuple. d'accomplir une révolution victorieuse? Il suffit de poser la question pour la trancher négativement. Etatisme et anarchie 115/124 . débitant des paroles creuses et impuissante à faire quoi que ce soit. fortement centralisé. de la nécessité où il est d'obtenir l'aide du peuple pour s'emparer du pouvoir d'Etat. Cela est logique. de concession en concession. aussi grand que possible. au profit de ce dernier? Ce serait le suicide d'une classe entière et le suicide d'une classe entière est inconcevable. il deviendra fatalement l'ennemi du peuple. Lassalle souhaitait cet Etat.

" Ce qui veut dire qu'avant d'entreprendre la révolution sociale. sous l'influence directe des amis et des adeptes de M. liberté d'association et de réunion. dans le secret espoir et avec l'intention de se servir de lui pour introduire dans l'Internationale le programme intégral de Marx que le premier Congrès de Genève (1866) a repoussé. Bebel et Liebknecht. il s'est formé. ce qui revient au même. Comment ne se fussent-ils pas rejoints? Dès son entrée au gouvernement. Lassalle. conquérir. Mais les lois allemandes et notamment les lois prussiennes s'opposaient à une ligue de ce genre. un ennemi méprisant. recommandation complétée par la phrase significative suivante: "La conquête des droits politiques (suffrage universel. et qui rêve de le renverser. La mort soudaine et précoce de Lassalle ne lui a pas permis de mener ses projets à leur terme. Lassalle demandait une seule chose à Bismarck: que des crédits gouvernementaux fussent octroyés aux travailleurs des associations de production. Sans aucun doute. les travailleurs doivent faire la révolution politique. Marx.Bismarck l'avait déjà réalisé. qui agissaient à l'instigation de Marx. en Allemagne. à une action pacifique et légale de propagande pour conquérir le droit de vote . il bifurque brusquement et recommande aux ouvriers allemands "la conquête du pouvoir politique" comme "un objectif proche et immédiat" du nouveau Parti. Etatisme et anarchie 116/124 . le programme du Parti ouvrier social-démocrate recommande aux Bakounine. des libéraux. ou même. Deux hommes de talent en ont pris la direction. bien entendu. liberté de la presse.# |291 ou bien. voire de leur donner une certaine extension. entre la Fédération libre des cercles ouvriers d'études et l'association générale des travailleurs allemands. Se conformant strictement au programme politique exposé par Marx et Engels dans le "Manifeste communiste". apparemment. tout en s'efforçant de le réduire définitivement sur le plan de l'Etat à un seul dénominateur commun. Et comme tout mouvement politique anticipant le mouvement social ou. l'un. ce qui répond le mieux au tempérament allemand. de la bourgeoisie. l'autre littérateur et en même temps disciple et agent de M.autre rêve dont nous avons déjà dit ce que nous en pensons. ce parti devait être la Section allemande de l'Association internationale des Travailleurs. Son but principal. Le résultat fut le congrès de nuremberg (août 1868) où fut définitivement# |290 organisé le Parti de la démocratie sociale. Aussi bien Lassalle s'est montré incomparablement plus logique et plus pratique que Marx. un troisième parti: le "parti ouvrier social-démocrate allemand". qui voit en Bismarck un révolutionnaire. Ce programme est devenu celui du Parti ouvrier social-démocrate. des républicains et même des socialistes bourgeois. Liebknecht. ce qui est encore plus simple. Marx pense qu'elle devrait lui appartenir. sa conduite actuelle montre qu'il n'est ni un fanatique ni un esclave du parti féodal auquel il appartient par ses origines et son éducation et dont il rabat l'orgueil en se servant du parti vaincu.et ceci montre le degré de confiance qu'il avait en Bismarck . Reprenant certains des principaux articles du programme de l'Internationale accepté par le premier Congrès de Genève. semi-manuel. se situant en dehors de lui. sur la base de ce même programme. Après la mort de Lassalle. sans doute parce qu'il détient dans l'Etat la première place et que M. depuis 1848 à la Diète prussienne. ce parti a été fondé. n'avait pas cet orgueil. en 1868. Dans l'esprit de ses fondateurs. l'action politique de M. obtenir le droit politique par une action pacifique de propagande. subjugué. plus même. Aussi fut-elle annoncée par un biais dans les termes suivants: "Le Parti ouvrier social-démocrate allemand entretient des relations avec l'Association internationale dans les limites permises par les lois allemandes". etc. des démocrates. Mais en même temps . dès lors. et qui lui obéit servilement. Nous avons déjà parlé des tristes conséquences qu'eut à Vienne. il ne lui répugnait pas d'entrer en relation avec Bismarck.) est la condition préalable de l'affranchissement économique des travailleurs. à# |289 sa manière. Bismarck avait prouvé qu'il était l'ennemi. Marx: MM.il se livrait parmi les ouvriers. comme Lassalle et Marx. ne peut être autre chose qu'un mouvement bourgeois. est l'Etat.

n'affranchira pas le peuple. la liberté sera inconcevable et restera un mensonge. les "alliancistes" avaient convenu que. Là il s'est produit un événement passablement significatif. beaucoup plus complexe. souhaitez-vous qu'on arrive à une égalité complète non pas physiologique ou ethnographique. pp. A cette fin. A la fin du Congrès de Nuremberg. répondu oui. il eût été infiniment plus avantageux d'accepter la bataille sur ce terrain que sur l'autre. une alliance offensive et défensive a été formellement conclue. la majorité de la Ligue. elle permettait une foule d'interprétations. Ce faisant. les travailleurs allemands et autrichiens se sont réconciliés de façon touchante avec les radicaux bourgeois du "Parti du peuple". à savoir: "Le Développement historique de l'Internationale".travailleurs allemands d'épouser avant tout les intérêts et les objectifs de la bourgeoisie radicale qui. une délégation nommée par le Congrès. on poserait la question des voies et moyens nécessaires pour atteindre le but. la nation ou le sexe auquel ils appartiennent? Nous sommes persuadé. entre les délégués des travailleurs bernés et les chefs du Parti radical bourgeois. mais avant tout sur le plan économique) "et des classes" (en vue de leur complète abolition). le but principal pour ne pas dire l'unique but?# |293 Voulez- vous. tels des frères. au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui s'est tenu en septembre à Berne. pour sauver leur honneur. par gratitude. ne pussent voiler leur refus en objectant que la question était posée de façon trop brutale. pour la majorité du Congrès. devenue bien avant inévitable. ils ont invité la Ligue à adopter le programme révolutionnaire socialiste. et en hommes pratiques ils auraient renvoyé la réalisation de ce programme à la fin des temps. Sur la base de ce programme. quel que soit la partie du monde. Par suite de cette alliance. 1ère partie. mais l'assujettira à un pouvoir nouveau. En un mot. on leur a dit: "Il n'est pas question pour l'instant des moyens à mettre en oeuvre pour atteindre ce but. l'abolition du droit juridique et la question de l'Etat. Sinon tous nos lecteurs. ils auraient. ont entendu parler de la scission qui a été pour la première fois consommée à ce Congrès entre les socialistes et démocrates bourgeois et les socialistes révolutionnaires adhérant au parti appelé l'Alliance# |292 ou qui y sont entrés après coup (*) [[(*) Ceux qui ne connaissent pas l'Alliance pourront trouver les renseignements voulus dans le IIe volume de nos oeuvres éditées. et toute l'histoire moderne le confirme. Mais nous voulons savoir si vous êtes disposés à l'atteindre avec nous? Admettez-vous que ce soit là le but légitime et. à une exploitation nouvelle. si bien qu'avec un peu d'adresse on pouvait discourir et voter contre le socialisme Bakounine. Or. vous êtes obligés de vouloir avec nous l'égalité universelle. En termes clairs. La question qui a servi apparemment de prétexte à cette rupture. oui ou non?" Si Messieurs les démocrates et socialistes bourgeois avaient été plus intelligents. a été posée par les "alliancistes" en termes clairs et nets. Ils ont délibérément donné la forme la plus modérée à leur proposition afin que leurs adversaires. 301-365. mais sociale et économique entre tous les individus. s'est rendue à Stuttgart où. Craignant une réponse de ce genre. mais leur attitude positivement hostile vis-à-vis de la seule question que l'on puisse qualifier de populaire: la question sociale. Quant à la seconde.]]. que tant que l'humanité sera partagée entre une minorité d'exploiteurs et une majorité d'exploités. les "alliancistes" proposèrent à la "Ligue de la Paix et de la Liberté" de reconnaître comme but principal de toutes ses aspirations: "l'égalité des individus" (non seulement sur le plan politique ou juridique. ensuite. ils ont voulu mettre au pied du mur démocrates et socialistes bourgeois. La voulez-vous. La première question était si claire qu'elle ne laissait pas d'échappatoire. les uns et les autres se sont présentés ensemble. Si vous voulez la liberté pour tous. Etatisme et anarchie 117/124 . dans ce cas. à l'heure actuelle. les obliger à exprimer tout haut non seulement leur indifférence. du moins beaucoup d'entre eux. 1873. De cette façon seraient venues en discussion la propriété individuelle et collective.

un programme politique beaucoup plus bourgeois que socialiste populaire. Revenons maintenant à l'étrange événement qui se produisit à ce congrès. d'Angleterre y avaient joué le principal rôle. Marx persista jusqu'à septembre 1869. Le Congrès de Bruxelles de l'Internationale. oui ou non. elle accepta la bataille sur le premier terrain qui lui était proposé et à la question: "Voulez-vous. Etatisme et anarchie 118/124 . Marx comme l'homme premier. c'est-à-dire jusqu'au Congrès# |296 de Bâle. avec la majorité de la Ligue. la situation des "alliancistes" eût été incomparablement plus difficile. et que leur alliance avec les radicaux bourgeois. bien entendu. de Belgique. de Suisse et jusqu'à un certain degré. Leur premier acte fut. Auparavant. La même contradiction est apparue tout au long de 1868 et même après 1869 dans le Volksstaat. Ce flottement dans le Parti de M. La bataille Bakounine.# |294 qu'à l'heure actuelle il couvre de son drapeau un nombre considérable de socialistes et de démocrates. Les travailleurs de France. Cet organe. on peut même dire l'organe officiel du Parti ouvrier social- démocrate allemand. A cet égard. et les Souabes bourgeois du "parti du peuple". l'égalité économique". Bebel et Liebknecht. bourgeois de la tête aux pieds. qui avaient organisé un parti en prenant pour base. se présentèrent comme un corps bien discipliné et votèrent comme un seul homme sous l'oeil sévère d'un de leurs chefs. la Ligue de la Paix et de la Liberté aurait donc pu trouver asile sous ce drapeau si elle avait accepté de reconnaître M. d'est-à-dire les travailleurs envoyés par le Congrès de Nuremberg du nouveau parti ouvrier social-démocrate allemand. Des articles passablement violents y ont été parfois publiés contre la Ligue bourgeoise. Par là. Comment se fait-il que d'autres marxistes. qui est le principal organe. Elle succomba et ne laissa derrière elle que deux ombres qui continuent à errer et à se répandre en propos amers: Amand Goegg et le saint-simonien millionnaire Lemonnier. Mais comment les travailleurs membres du Parti ouvrier social-démocrate purent-ils voter contre# |295 l'égalité? N'est-ce pas la preuve que le programme auquel ils sont aujourd'hui assujettis les pousse directement vers un but diamétralement opposé à celui que leur assignent leur condition sociale et leur instinct. a rejeté toute solidarité avec ce dernier. elle répondit "non" à une énorme majorité. est fondée non sur l'absorption de la bourgeoisie par le prolétariat. aient pu arriver à une aussi touchante unanimité avec la majorité du Congrès de Berne? Tout cela reste jusqu'à présent une énigme. fût-il le révolutionnaire le plus rouge. semblait implorer la Ligue de modérer les manifestations trop vives de ses instincts bourgeois qui compromettaient ses défenseurs aux yeux des travailleurs. tous les marxistes qui ont participé au Congrès de Bruxelles ont pris la parole et voté dans ce sens. qui comme les premiers agissaient sous l'influence directe de Marx. de remonstrances amicales. Mais la Ligue se révéla plus sotte et en même temps plus honnête que les marxistes. d'autres fois. à savoir: les délégués venus de Nuremberg et de Stuttgart.populaire tout en se donnant des airs de socialiste et d'ami du peuple. votèrent unanimement. Liebknecht. Mais au Congrès de Bâle. Si ce congrès bourgeois s'était comporté de la sorte. et le dictateur allemand est si accueillant (à la condition expresse de se prosterner devant lui). Ce Congrès marque une date dans le développement de l'Internationale. de déposer leur programme en proposant de faire passer la question politique avant toute autre question. l'école de Marx nous a fourni bien des exemples. conclue au nom d'objectifs politiques. elle se coupa irrévocablement du prolétariat et se condamna à une fin prochaine. ne peut vouloir l'égalité économique. contre l'égalité. parce que cette égalité serait pour lui la mort. entre la Ligue et eux se serait engagée la même lutte que celle qui se déroule aujourd'hui entre eux et Marx. qui a clos ses délibérations quelques jours avant le Congrès de Berne. les Allemands. les Allemands avaient pris une part des plus faibles aux congrès de l'Internationale. mais ils étaient suivis de déclarations lénifiantes. M. comme il est dit plus haut. mais au contraire sur l'assujettissement de celui-ci à celle-là? Autre fait significatif. publié par MM. Aucun bourgeois. qui aurait dû représenter des intérêts purement populaires.

cela aurait été un mal. ou plutôt qu'elle mette l'Etat allemand. Toute l'opposition souabe fondit comme la neige sous l'éclat du nouveau soleil impérial. Toutes les associations et tous les cercles allemands à l'étranger donnèrent des fêtes et crièrent: "Vive l'Empereur"!.# |298 de toutes. Le Parti du peuple disparut sans laisser de trace et les bourgeois. à la rigueur. mais que leur tempérament n'eût pas supportée. La victoire de Napoléon III aurait eu des conséquences pour d'autres pays. mais il est réfractaire à la discipline. Le Français est soldat par tempérament. eût pu flatter leur vanité. Un phénomène aussi général et aussi universel ne peut être un simple effet Bakounine. et les étudiants chantèrent en choeur le triomphe pangermanique. et qu'a-t-on vu? Pas un Allemand ou presque ne s'en est effrayé. voire un très grand mal. Nous venons de dire que l'Allemagne occupa la place de la France. Sans aucun doute. Le Congrès de Bâle maintint purement et simplement le programme de l'Internationale et ne permit pas aux Allemands de le dénaturer en y introduisant une politique bourgeoise. A l'Association. par gloriole. en 1848. elle prit une place que nul Etat n'avait détenue ni auparavant ni dans l'histoire moderne. se faisait remarquer par son insolence effrénée. et les moujiks. à la nouvelle de la prise de Paris? Personne n'ignorait en Allemagne que ces victoires auraient pour effet immédiat une prédominance décisive de l'élément militaire qui. mais pour le monde entier. la plus vexatoire. Il est créé à la fois pour être esclave et pour dominer. Nous ignorons ce qui se serait passé dans le cas où Napoléon III eût été victorieux. et les littérateurs. Tout autre est l'Allemand. Tous les libéraux. et les professeurs. On sait comment se termina cette guerre: la France s'écroula et l'Allemagne. prit sa place. les "alliancistes". et les artistes. au contraire. ne furent pas les derniers à contribuer à cette défaite. il fallait s'attendre à l'intérieur du pays au triomphe de la plus brutale réaction. voire fréquemment odieuses. le malheur n'aurait pas été pire qu'aujourd'hui. que même l'Espagne de Charles-Quint n'avait jamais occupée. ils eurent le front de proposer. tous se sont confondus dans un enthousiasme unanime. des milliers d'immigrants allemands enthousiastes fêtèrent la victoire du despotisme allemand. que. absolument de toutes les couches sociales de la société à l'annonce des brillantes victoires remportées successivement par les troupes allemandes et. même aux Etats-Unis où. Les Français eux-mêmes auraient détruit leur suprématie momentanée qui. La haine féroce des Allemands pour l'Alliance vient de là. L'Allemand accepte volontiers la discipline la plus dure. Comment expliquer autrement cette folle ivresse qui s'empara positivement de toute la nation. des marxistes contre les membres de l'"Alliance". pendait les démocrates. Ils furent battus à plate couture et les membres de "l'alliance des révolutionnaires socialistes". exclusivement allemand et pangermanique. telle une maladie aiguë. pour la liberté des peuples. démocrates. il est même prêt à l'aimer pourvu qu'elle le mette. Etatisme et anarchie 119/124 . seul l'Empire de Napoléon Ier pouvant lui être comparé par la puissance et l'influence. de vouloir imposer presque de force. devenue un Empire. par conséquent. parce qu'aucune couche sociale de la nation française ne recèle à un degré suffisant l'élément organiquement autoritaire qui est nécessaire pour affermir et perpétuer une victoire. enfin.# |297Mais tout cela s'apaisa vite devant les nuées de guerre qui s'accumulaient en Allemagne avant d'éclater au-dessus de la France. au-dessus de tous les autres Etats et de toutes les autres nations. Ainsi débuta la scission dans l'Internationale dont les responsables furent et sont encore les Allemands. on pourrait prendre des leçons et des habitudes de liberté.qui s'engagea fut chaude. douloureuse mais passagère. mais les Allemands furent battus. de caractère essentiellement international. celui-là même qui. semble- t-il. déjà auparavant. la plus écrasante. La fin de 1869 et la première moitié de 1870 furent remplies de fielleuses attaques et d'intrigues encore plus perfides. Non. et les nobles. leur programme étroitement bourgeois et nationaliste. républicains devinrent bismarckiens.

pour découvrir partout des récits qui font Bakounine. en s'appuyant sur son gouvernement: "Je suis allemand. nous autres.passager. telles les protestations du noble vieillard Jacoby. Et les travailleurs allemands? Eh bien. sent derrière lui la marine et la toute-puissance allemandes. comme un Anglais ou un Américain. l'Allemand. Mais personne n'alla au-delà des phrases. régnait chez les Allemands et règne encore maintenant un sentiment enthousiaste de triomphe national. le centre de gravité historique est passé définitivement de france en allemagne. le prince de Bismarck. de l'Etat-knout. tous les facteurs funestes. d'énormes# |300 quantités d'armes tombées aux mains de l'Allemagne et enfin cinq milliards d'indemnité de guerre qui lui permettent d'entretenir une armée considérable dotée d'un armement ultra-moderne et d'une organisation perfectionnée. Il y eut cependant quelques exemples d'opposition plus ferme. alors qu'en Allemagne. on aurait pu entreprendre et faire quelque chose. Certains d'entre eux. en traits pris sur le vif. mais par contre. toutes les causes de désagrégation# |301 interne qui accompagnent inévitablement les vastes centralisations politiques. on peut dire que. dégarnie de troupes. Selon l'expression d'un de nos amis suisses: "Maintenant n'importe quel tailleur allemand. ce qui lui valut d'être enfermé dans une forteresse. qu'il réside au Japon. bien entendu. Il révèle la passion profonde qui vit dans l'âme de chaque Allemand. Liebknecht et Bebel. frappant. contribue notablement à renforcer la puissance pangermanique. Très peu de meetings eurent lieu où furent# |299 prononcées quelques phrases où la fierté nationale triomphante semblait s'effacer devant la manifestation de la solidarité internationale. et celles de MM. se dit: "Je suis esclave. De riches provinces conquises." Le peuple allemand se satisfera-t-il longtemps de ce sentiment? Qui peut le dire? Il a si longtemps aspiré à la grâce. des plus conservatrices aux plus modérées. passion qui renferme comme qui dirait deux éléments indissolubles: commander et obéir. la création de l'Empire et son assujettissement organique à l'absolutisme prussien. politique et militaire. C'est sur ce sentiment que s'appuient surtout la puissance de l'Empire pangermanique et son Chancelier. et se développent même dès maintenant en Allemagne. ce sentiment d'orgueil le met dans un état de folle exaltation: l'Allemand peut enfin dire avec fierté." Certes un Anglais ou un Américain en disant: "Je suis anglais" ou "Je suis américain" sous-entend: "Je suis un homme libre". etc. pas la moindre déclaration énergique de sympathie en faveur des travailleurs français. Etatisme et anarchie 120/124 . en Chine ou à Moscou. dans le Volksstaat où le triomphe pangermanique s'étalait ouvertement. dominer et être esclave. il suffit de lire les revues allemandes. envoyèrent des lettres de commisération au Volksstaat. qui me tient à la gorge. lui. Mais son principal support réside tout de même dans la profonde et indéniable sympathie du peuple. qui remplirent ainsi leurs obligations militaires. vous étranglera tous. qu'on peut supposer qu'il voudra longtemps. en savourer les délices. en septembre 1870. Le doute est d'autant moins possible que sous les yeux du monde le processus de décomposition morale et mentale est en cours." Bref. Cet article commençait par ces mots: "grâce aux victoires remportées par les troupes allemandes. toute la perversion. massacrant et fusillant selon les ordres de leurs chefs et se livrant au pillage. qui vient seulement de lui échoir. mon empereur est le plus puissant de tous les souverains et le soldat allemand. Nul ne mettra en doute qu'avec l'Etat centralisé vont se développer. Mais ce sont là des cas isolés et très rares. aujourd'hui encore en prison. Il est vrai que beaucoup de travailleurs avaient été incorporés dans l'armée où ils firent brillamment leur devoir de soldat. les travailleurs allemands ne firent rien. Nous ne pouvons oublier l'article publié. allemands. l'érection de nouvelles forteresses et enfin la construction d'une marine de guerre: tout cela. très longtemps. où ils décrivaient. de l'Etat unifié. les actes de barbarie commis en France par les troupes allemandes. sans exception. Chaque peuple a ses goûts et dans le peuple allemand le goût d'une bonne trique étatique l'emporte. étranglant.

Il n'en finira pas de raisonner. Elle s'étale dans toute son écoeurante. voire de littérateurs bourgeois affiliés au Parti ouvrier social. Il ne se passe pour ainsi dire pas de mois ni de semaine sans qu'aient lieu des manifestations dans la rue et parfois même des heurts avec la police dans telle# |303 ou telle ville d'Allemagne. même par la bourgeoisie libérale. la sobriété et le travail. le plus ferme soutien de la réaction. la perversion. en volatilisant si l'on peut dire ses forces morales et cérébrales et en l'empêchant de se replier sur lui-même. peut-on dire. lui assure en retour le droit illimité d'exploiter le labeur du peuple. Etatisme et anarchie 121/124 . Enfin. L'Allemand fera le raisonneur autant qu'on voudra contre tout représentant de l'autorité. financé par lui et par lui seul. dans le camp de la réaction. Et les paysans? Ceux-ci ne savent plus très bien à quel saint se vouer. mais habile. ils forment aujourd'hui. civile et policière les oppriment et les dépouillent. au contraire. mais même cette disposition d'esprit. Enfin. le protège contre le Bakounine. l'esprit et le charme. les travailleurs.frémir sur la corruption qui a gagné le public allemand réputé pour être le plus honnête du monde. La spéculation boursière fait que. l'art et la science. sous nos yeux. la fameuse honnêteté# |302 des Allemands. Leur condition devient. dans l'Allemagne centrale et en Bavière. dans toute sa grossière et stupide nudité. Chez le Français. succombe l'ancienne vertu bourgeoise fondée sur l'épargne. dans leur immense majorité. avant tout parce que les leaders ouvriers eux- mêmes ne haïssent pas moins que n'importe quel bourgeois la révolution et la redoutent. On remarquera la rapidité avec laquelle se perd. de plus en plus insupportable. extrêmement utile comme paratonnerre. comme soupape de sûreté. Le capital privilégié et concentré dans très peu de mains est. la vieille honnêteté des philistins et leur conscience scrupuleuse doivent nécessairement disparaître. qui peu à peu s'appauvrit. la perversion se dissimule sous la grâce. n'a rien pour la recouvrir. Les professeurs allemands sont plus que jamais des laquais et les étudiants encore plus qu'autrefois s'abreuvent de bière en levant leur chope à la santé et à la gloire de leur Empereur. elle engendre le désir général de s'enrichir rapidement. Or cela non seulement n'est pas dangereux pour l'Etat allemand. C'est là l'inévitable résultat du système capitaliste de monopoles qui partout et toujours accompagne les progrès et l'expansion de la centralisation étatique. son dernier kopek au moyen des sociétés anonymes pour le commerce et l'industrie. qui ne connaît pas de limite. les troubles graves qui se produisent dans les principales agglomérations industrielles d'Allemagne en sont la preuve. dans la bourgeoisie. Il faudra beaucoup de temps pour qu'ils s'aperçoivent et comprennent que l'Etat pangermanique unifié et l'Empereur avec son administration militaire. bien qu'ils aient toujours le mot à la bouche! Cette haine et cette crainte les ont amenés à orienter toute la population ouvrière vers l'agitation dite pacifique et légale. il est impossible d'attendre une révolution en Allemagne. surtout en Autriche. Refoulés et chassés systématiquement pendant des siècles. mais lui est. Ils sont déroutés par leurs chefs politiques "littératurisant" et judaïsant. au Parlement panallemand. même contre l'Empereur. Devant le nouveau courant économique qui a gagné toute la société allemande s'efface manifestement aussi tout ce qu'il y avait de digne en Allemagne dans la pensée. Inséparable du monopole de l'argent est le jeu à la Bourse qui permet de soutirer à la masse du peuple aussi bien qu'à la petite et moyenne bourgeoisie. devenu à l'heure actuelle l'âme de tout Etat politique qui. ce qui a d'ordinaire pour effet l'élection d'un ou deux ouvriers. Mais on ne doit pas en conclure que la révolution populaire est proche. chez l'Allemand. mais l'Allemand perverti est un être si odieux qu'il n'y a pas de mot pour l'exprimer. démocrate. en vérité. d'année en année. dans le tempérament de l'Allemand extrêmement peu d'éléments révolutionnaires. L'honnête philistin allemand était d'une mesquinerie et d'une sottise indescriptibles. dans le caractère. et comme on ne peut y parvenir qu'en trompant et en pratiquant le vol soi-disant licite aussi bien que le vol illicite. ne fût-ce que parce qu'il y a en réalité dans l'esprit.

elle cherche. plongée encore maintenant dans la bigoterie sous toutes ses formes. qui n'a pas eu peur même de leur poignard. héros des champs de bataille. à agir le plus possible dans tous les domaines en plein accord avec elle. étouffe tout le reste chez l'Allemand. les réactionnaires allemands ont surpassé leur maître Napoléon III. à l'exception de la Hongrie. a fait récemment l'apologie du# |306 Chancelier d'Empire et l'a appelé le libérateur de l'Europe et du monde. La réaction pangermanique est tout autre chose. dis-je. comment une tendance révolutionnaire pourrait-elle se combiner dans le peuple allemand avec la docilité héréditaire et la soif de domination qui sont. Répandre ce concept est aujourd'hui le principal souci de M. Le pauvre général n'a pas compris qu'à l'heure actuelle cette forme de réaction est incomparablement plus néfaste et plus dangereuse que la réaction cléricale. la patrie allemande doit être plus vaste. c'est d'étendre le plus possible les frontières de l'empire. comme nous l'avons vu. encore un morceau de la France et la Suisse tout entière jusqu'aux Alpes. la Hollande. Prenez un Allemand dans quelque milieu# |304 social qu'il vous plaira et ce sera beaucoup si vous en trouvez un sur mille. car aujourd. non. Au demeurant. et avec le même succès les exploits du prince de Bismarck. de la réaction mondiale. à son profit. la tête de la réaction européenne. Garibaldi. plus que tout. la Suède. Il est trop intelligent pour ne pas voir que ce parti est pour lui un pionnier qui propage en Autriche. Dans l'art de dissimuler sous les formes les plus libérales et même les plus démocratiques leurs agissements et leurs actes despotiques. n'est guère disposé à les abandonner à M. la question religieuse. Telle est la passion qui. lequel n'a pas eu peur des intrigues que les jésuites ourdissent partout contre lui: et dans le peuple qu'ils ameutent. Marx qui. l'ennemi acharné qu'il voudrait faire croire. La réaction française est odieuse. Elle inspire également tous les actes du Parti ouvrier social- démocrate. si bien qu'il suffit que quiconque se dise leur ennemi pour devenir à ses yeux le plus progressiste et le plus libéral des hommes. désespéré de l'Etat français moribond. Etatisme et anarchie 122/124 . disons-nous. mais très mauvais philosophe. comme on sait. Elle ne se flatte pas d'être en opposition brutale et stupide avec les exigences modernes de la civilisation bourgeoise.danger d'une explosion révolutionnaire. le trait fondamental de son caractère? Et si l'on veut savoir quel désir l'emporte aujourd'hui dans la conscience de tout Allemand. Bismarck. et surtout à la cour impériale. Voyez. pour qu'elle puisse devenir une force réelle. qui tient en main tous les partis." Tout Allemand croit que la formation du grand Empire germanique ne fait que commencer et que pour la mener à son terme. le Danemark. au Danemark. ridicule et lamentable à l'extrême. et politicien qui. en Hollande et en Suède le concept allemand de l'Etat. de leur poison au moyen desquels. au contraire. non. il est aujourd'hui. mais nulle ment dangereuse. une partie de la Belgique. qu'elle reste encore une chose possible et qu'elle est de nos jours la Bakounine. Elle n'est rien de plus qu'un spasme douloureux. fielleuse mais impuissante. elle s'oppose de façon trop absurde à toutes les aspirations de la société moderne. Et ne pensez pas que Bismarck soit. que dis-je. Garibaldi lui-même. un sur dix mille qui ne vous répondra pas comme dans le chant d'Arndt: "Non. de ce parti. ils ont l'habitude de se débarrasser de leurs adversaires dangereux. en Suède. à tout ce qui conditionne l'existence de l'Etat. s'évertue dans l'Internationale à renouveler.# |305 sans parler du prolétariat mais de la bourgeoisie elle-même. en Belgique. Marx. comme nous l'avons dit maintes fois.hui celle-ci n'est plus possible. par exemple. à l'heure actuelle. il faudra annexer l'Autriche. Le prince de Bismarck a attaqué avec tant de vigueur l'Eglise catholico-romaine que le vieux et brave Garibaldi. n'a pas compris que la réaction étatique est aujourd'hui la plus redoutable de toutes. Elle est trop insensée. on peut même dire. déteste les curés. le prince de Bismarck. Qui a pris l'initiative audacieuse de s'opposer aux prétentions médiévales du Saint-Siège? L'Allemagne. beaucoup plus que le pape et que la France cléricale.

seule et dernière forme que puisse revêtir la réaction. Quant à Marx. sous son drapeau. relevant la tête. mais il en est tout de même resté ce titre de gloire à Bismarck que lui. est gravé. Oui. démontré que tous les autres Etats du continent. au contraire. Jusqu'à présent. sur le continent européen. c'est-à-dire tout ce qui constitue l'essence d'un véritable Etat. il y a. tous les autres ne sont que des vice-royautés du Grand Empire allemand.# |307 il lui a donné un Parlement élu au suffrage universel. en Espagne. la réaction intégrale amalgamée avec l'Empire allemand. l'Espagne et la France. Nous verrons qu'à l'heure actuelle il y a. se réservant seulement le droit de faire et d'appliquer uniquement ce qui lui plaît ou convient à Son souverain. à l'instar de Garibaldi. son rival plein d'envie.# |308 et. ou bien enfin. tous les chefs du Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne. le grandiose édifice de l'Etat allemand. sur tout le continent européen. Il a ouvert ainsi aux Allemands un champ de bavardage infini et n'a gardé pour lui que trois choses: les finances. la police et l'armée. Bakounine. par l'entremise de l'Allemagne. se dresse. en lettres de feu et de sang: destruction de tous les etats. se lèveront également les peuples du Nord: la Belgique. derrière lui. Etatisme et anarchie 123/124 . c'est-à-dire de la suprématie de l'Etat. en France. Pour l'instant. la Hollande et surtout l'Angleterre. ils ont de leur côté. une foule de soi-disant libéraux et démocrates ne le comprennent pas non plus et nombreux sont ceux qui. avec la nation allemande. ses forces sont concentrées dans le sud de l'Europe seulement: en Italie. mais nous espérons que bientôt. comme pour seconder Bismarck. Bismarck a non seulement créé un puissant Empire pangermanique unifié. de l'autre. la Turquie. notre drapeau. c'est-à-dire de la réaction. Nous exposerons tout cela en détail dans la partie suivante. cet Empire a déclaré une guerre à mort à la révolution sociale. et les Etats en pleine décrépitude d'autre part. telles l'Autriche. Sur le drapeau pangermanique est inscrit: maintien et renforcement de l'etat à tout prix. il y a quelques mois. ce qui revient au même: que faire pour rendre possible l'impossible? On comprend que ces messieurs aient dû se séparer sans avoir rien tranché. Grâce à ces trois bagatelles. l'Italie par exemple. d'une part. comprend l'importance de la question sociale et y consacre tous ses soins. tous les peuples slaves. dernier refuge des privilèges et des monopoles. ce nous semble. déclaré la même guerre acharnée à la révolution sociale. Le prince de Bismarck a prononcé contre elle une sentence de mort au nom des quarante millions d'Allemands qui sont derrière lui et qui lui servent de support. contrairement aux autres hommes d'Etat européens. avec le droit de pérorer sur toutes les questions possibles et imaginables. ou bien sont si faibles qu'il n'y a pas lieu d'en parler. regardent Bismarck comme le champion de la liberté du peuple. il a donné satisfaction à la vanité de la bourgeoisie patriote allemande. De même pour la question sociale. enfin. sont en pleine décomposition. tout ce qui fait la force de la réaction. ou bien ne se sont pas encore organisés et ne s'organiseront jamais sérieusement en Etats. Au milieu des Etats qui n'ont pas encore atteint l'âge adulte d'une part. Par la bouche de son Chancelier. il règne aujourd'hui en maître absolu sur l'Allemagne entière et. laquelle est emportée par l'unique passion de la conquête et de la domination. dernier et puissant rempart de la centralisation étatique. en un mot de la civilisation bourgeoise. et là-bas. il n'y a qu'un seul Etat bien réel: l'Etat pangermanique. un véritable congrès de juristes et d'économistes très savants pour soumettre à un examen approfondi les problèmes sociaux qui intéressent aujourd'hui les travailleurs? Il est vrai que ces messieurs n'ont rien résolu et ne pouvaient d'ailleurs résoudre quoi que ce soit. sur le drapeau de la révolution sociale. mais il l'a doté des institutions gouvernementales les plus libérales et les plus démocratiques. la Russie. Le prince de Bismarck n'a-t-il pas organisé. Enfin. comme unique champion de l'affranchissement des peuples et des millions de prolétaires de tous les pays. Nous avons montré et. beau et fort. car la seule question qui leur a été posée était la suivante: comment alléger la situation des travailleurs sans toucher le moins du monde aux rapports existant entre le Capital et le Travail ou. la révolution sociale.

Etatisme et anarchie 124/124 . organisation spontanée de bas en haut.abolition de la civilisation bourgeoise.# Bakounine. Les chapitres suivants montreront comment ces deux principes opposés se sont manifestés et développés dans la conscience du prolétariat européen. au moyen d'alliances libres. organisation de la plèbe ouvrière déchaînée et de toute l'humanité affranchie et fondation d'une nouvelle société humaine.