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titre: Etatisme et anarchie.

La lutte des deux partis dans l'Association


internationale des Travailleurs
titre de l'original:
date: janvier-août 1873
lieu: Locarno
pays: Suisse
source: Gosudarstvennost' i anarchija. Vvedenie. Première partie. 1873,
Zurich, Genève
langue: traduction
traduction: Archives Bakounine, t. III, éd. par Arthur Lehning, Leyde, 1967,
pp. 201-362
note: Publié d'après la première publication.

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PUBLICATION DU PARTI SOCIAL-REVOLUTIONNAIRE

TOME I

ETATISME
ET
ANARCHIE

AVANT-PROPOS
PARTIE I

1873

Bakounine, Etatisme et anarchie 2/124


|1ETATISME ET ANARCHIE
La lutte des deux partis dans
l'Association internationale des Travailleurs

Avant-propos.

L'Association internationale des Travailleurs, qui a vu le jour il y a neuf


ans à peine, exerce d'ores et déjà une telle influence sur l'évolution des
problèmes politiques, économiques et sociaux dans l'Europe entière qu'aucun
publiciste ni aucun homme d'Etat ne peut désormais lui refuser l'attention la
plus sérieuse et fréquemment la plus inquiète. Le monde officiel, officieux et
d'une manière générale bourgeois, le monde heureux des exploiteurs du salariat,
la regarde (avec la crainte instinctive qu'on éprouve à l'approche d'un danger
encore ignoré et mal défini, mais qui fait déjà peser une lourde menace) comme
un monstre qui, à coup sûr, engloutira l'ordre étatique, économique et social
si, par une série de rigoureuses mesures appliquées simultanément dans tous les
pays d'Europe, il n'est pas mis un terme à ses rapides progrès.#
|2On sait qu'à la fin de la dernière guerre, qui a brisé la suprématie
historique de la France en Europe et lui a substitué celle plus haïssable encore
et plus néfaste du pangermanisme étatique, les mesures à l'encontre de
l'Internationale sont devenues le thème favori des conversations entre
gouvernements. Phénomène bien naturel. Opposés par essence les uns aux autres et
divisés par des antagonismes irréductibles, les Etats ne pouvaient et ne peuvent
trouver d'autre terrain d'entente que dans l'asservissement concerté des masses
populaires qui forment la base et le but communs de leur existence. Bien
entendu, le prince de Bismarck fut et demeure le principal instigateur et
animateur de cette nouvelle Sainte-Alliance. Mais il n'a pas été le premier à
entrer en scène pour proposer ses méthodes. Il a laissé l'honneur douteux d'une
pareille initiative au gouvernement humilié de l'Etat français qu'il venait de
réduire à l'impuissance.
Ministre des Affaires étrangères du pseudo-gouvernement national,
invariablement traître à la République, mais par contre fidèle ami et défenseur
de l'ordre des Jésuites qui croient en Dieu, mais qui n'ont que dédain pour
l'humanité et qu'à leur tour méprisent tous les honnêtes champions de la cause
du peuple, le trop fameux rhéteur Jules Favre, - lequel ne cède qu'au seul M.
Gambetta l'honneur d'être le prototype de tous les avocats, - s'est chargé avec
joie du rôle de calomniateur et délateur fielleux. Parmi les membres du
gouvernement dit de "défense nationale", il a été, sans aucun doute, un de ceux
qui ont le plus contribué à désarmer la résistance du pays et à livrer
manifestement par traîtrise Paris à l'arrogant, insolent et implacable# |3
vainqueur. Le prince de Bismarck l'a dupé et bafoué à la face du monde. Mais
comme s'il s'enorgueillissait de porter une double honte, la sienne propre et
celle de la France qu'il a trahie, voire peut-être vendue, poussé en même temps
par le désir de plaire à celui qui l'a berné, au Chancelier du victorieux Empire
allemand, et aussi par sa profonde haine du prolétariat en général et du monde
ouvrier parisien en particulier, M. Jules Favre s'est mis en termes formels à
faire le procès de l'Internationale, dont les membres, placés en France à la
tête des masses ouvrières, ont tenté de soulever le peuple et contre les
envahisseurs allemands et contre ses exploiteurs, ses traîtres et ses
gouvernants. Crime abominable pour lequel la France officielle ou bourgeoise
devait châtier de façon exemplaire la France populaire!
C'est ainsi que le premier mot prononcé par un homme d'Etat français au
lendemain d'une effroyable et honteuse défaite fut un mot d'infâme réaction.
Qui n'a lu de Jules Favre cette circulaire digne de passer à la postérité où
le grossier mensonge et l'ignorance plus grossière encore ne le cèdent qu'à
l'impuissante fureur du républicain renégat? C'est le cri désespéré non d'un
homme, mais de la civilisation bourgeoise tout entière qui, ayant tout épuisé en
ce monde, est condamnée, par sa ruine définitive, à disparaître. Sentant sa fin

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approcher, elle se raccroche à tout avec la rage du désespoir, afin de prolonger
sa néfaste existence en faisant appel à toutes les idoles du passé qu'elle-même#
|4 a jadis renversées: Dieu, l'Eglise, le pape, le droit patriarcal et, par-
dessus tout, comme le plus sûr moyen de salut, à la sauvegarde de la police et à
la dictature militaire, même prussienne, pourvu qu'elle protège les "honnêtes
gens" contre l'affreux péril de la révolution sociale.
La circulaire de M. Jules Favre a trouvé un écho là où l'aurait-on jamais
pensé: en Espagne! M. Sagasta, ministre éphémère de l'Intérieur de l'éphémère
roi d'Espagne Amédée, a voulu complaire également au prince de Bismarck et
immortaliser son nom. Il s'est mis lui aussi à prêcher la croisade contre
l'Internationale, mais ne se contentant pas de mesures impuissantes et stériles,
qui ne font que susciter les rires ironiques du prolétariat espagnol, il a
rédigé à son tour, dans un style emphatique, une circulaire diplomatique qui,
cependant, lui a valu, avec l'approbation certaine du prince de Bismarck et de
son aide de camp Jules Favre, une leçon bien méritée du gouvernement
britannique, plus circonspect et moins libre, et quelques mois après lui aussi
s'est écroulé.
On dit du reste que la circulaire de M. Sagasta, bien qu'elle prétende parler
au nom de l'Espagne, a été conçue sinon rédigée en Italie, sous les yeux du roi
très expert Victor-Emmanuel, père fortuné de l'infortuné Amédée.
En Italie, la campagne contre l'Internationale est partie de trois côtés
différents : premièrement, comme on devait s'y attendre, le pape en personne l'a
excommuniée. Il l'a fait de la façon la plus originale en confondant dans un
même anathème les membres de l'Internationale et les francs-maçons, les jacobins
et les rationalistes,# |5 les déistes et les catholiques libéraux. Selon la
définition du saint-père, fait partie de cette Association réprouvée quiconque
ne se soumet pas aveuglément aux flots de son éloquence inspirée. Il y a 26 ans,
un général prussien donnait une définition tout aussi exacte du communisme:
"Savez-vous, disait-il à ses soldats, ce que signifie être communiste? Cela
signifie penser et agir contre la pensée et la volonté augustes de Sa Majesté le
roi."
Mais le pape catholico-romain n'a pas été seul à jeter l'anathème contre
l'Association internationale des Travailleurs. Le célèbre révolutionnaire
guiseppe mazzini, plus connu en Russie comme patriote, conspirateur et agitateur
italien que comme métaphysicien-déiste et fondateur d'une Eglise nouvelle en
Italie; oui, Mazzini lui-même, en 1871, au lendemain de l'écrasement de la
Commune de Paris, alors que les féroces exécutants des sauvages ordonnances
versaillaises fusillaient par milliers les communards désarmés, a jugé utile et
nécessaire d'associer à l'anathème catholico-romain et aux persécutions
policières et gouvernementales sa propre malédiction, prétendument patriotique
et révolutionnaire, mais au fond très bourgeoise, de théologien. Il espérait que
ses propos suffiraient à étauffer, en Italie, les sympathies pour la Commune et
à détruire en germe les Sections de l'Internationale qui venaient d'être
fondées. C'est le contraire qui s,est produit: rien n'a plus contribué à
accroître ces sympathies et à multiplier les Sections de l'Internationale que ce
bruyant et solennel anathème.
Le gouvernement italien, ennemi du pape,# |6 mais plus encore de Mazzini, ne
s'est pas endormi non plus. Au début, il ne voyait pas le danger que lui faisait
courir l'Internationale, qui s'était rapidement développée dans les villes et
même dans les campagnes italiennes. Il croyait que la nouvelle Association
ferait obstacle aux progrès de la propagande bourgeoiso-républicaine de Mazzini
et, sous ce rapport, il ne se trompait pas; mais il se convainquit très vite que
la propagande des principes de la révolution sociale dans une population
passionnée, qu'il avait lui-même conduite aux dernières limites de la misère et
de l'oppression, était pour lui plus dangereuse que l'agitation et les
entreprises politiques de Mazzini. La mort du grand patriote italien, qui
suivit de près sa violente diatribe contre la Commune de Paris et
l'Internationale, tranquillisa, de ce côté-là, le gouvernement italien.
Décapité, le parti mazzinien ne lui fait plus désormais courir le moindre
danger. La désagrégation de ce parti est dès maintenant visible et comme ses

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principes et ses fins, ainsi que ses effectifs, sont purement bourgeois, il
laisse apparaître les symptômes évidents de la chlorose qui, de nos jours,
atteint tout ce qu'entreprend la bourgeoisie.
Tout autre chose sont la propagande et l'organisation de l'Internationale en
Italie. L'une et l'autre s'adressent directement et exclusivement aux milieux
prolétariens les plus pauvres qui, en Italie comme dans tous les pays d'Europe,
portent en eux la vie, la force et l'avenir de la société moderne. Du monde
bourgeois ne rejoignent ces milieux que quelques individualités qui, haïssant de
tout leur être l'ordre actuel, qu'il soit politique, économique ou social, ont
tourné le dos à la classe# |7 dont ils sont issus et se sont voués entièrement à
la cause du peuple. Ces individualités sont peu nombreuses, mais par contre
elles sont précieuses, à condition bien entendu qu'ayant pris en haine les
aspirations de la bourgeoisie à la domination, elles aient effacé en elles les
derniers vestiges d'ambition personnelle; dans ce cas, je le répète, elles sont
vraiment précieuses. Le peuple leur donne la vie, la force des éléments et un
champ d'action; en revanche, elles lui apportent des connaissances positives,
des méthodes d'abstraction et d'analyse, ainsi que l'art de s'organiser et de
constituer des alliances qui, à leur tour, créent cette force combattante
éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable.
En Italie comme en Russie, il s'est trouvé un nombre assez considérable de
ces hommes à la fleur de l'âge, un nombre incomparablement plus grand que dans
n'importe quel autre pays. Mais ce qui est infiniment plus important, c'est
l'existence, en Italie, d'un vaste prolétariat doué d'une intelligence
extraordinaire, mais en grande partie illettré et profondément misérable,
composé de deux ou trois millions d'ouvriers travaillant dans les villes et dans
les fabriques, ainsi que de petits artisans et de vingt millions de paysans
environ qui ne possèdent rien. Comme il a déjà été dit plus haut, cette masse
innombrable d'individus est réduite par l'administration oppressive et
spoliatrice des classes supérieures, sous le sceptre libéral du roi, libérateur
et rassembleur des terres italiennes, à une situation tellement désespérée que
même les défenseurs et les agents intéressés de l'Administration actuelle
commencent à admettre, et à dire au Parlement comme dans les journaux officieux,
qu'on ne peut aller plus loin dans cette voie et qu'il importe de faire quelque
chose pour le peuple, si l'on veut éviter un soulèvement populaire qui
emporterait tout.#
|8Nulle part peut-être la révolution sociale n'est si proche qu'en Italie,
oui, nulle part, sans même excepter l'Espagne, bien que ce pays soit déjà
officiellement en révolution et qu'en Italie tout soit calme en apparence. En
Italie, le peuple entier attend la révolution sociale et de jour en jour, va
consciemment au-devant d'elle. On peut s'imaginer avec quelle ampleur, avec
quelle sincérité et quelle passion le prolétariat a accepté et continue
d'accepter le programme de l'Internationale. Il n'y a pas en Italie comme dans
beaucoup d'autres pays d'Europe de couche ouvrière séparée, en partie déjà
privilégiée grâce à de hauts salaires, se targuant même de certaines
connaissances littéraires et à ce point imprégnée des idées, des aspirations et
de la vanité bourgeoises que les ouvriers qui appartiennent à ce milieu ne se
différencient des bourgeois que par leur condition, nullement par leur tendance.
C'est surtout en Allemagne et en Suisse qu'il existe beaucoup d'ouvriers de ce
genre; par contre, en Italie il s'en trouve très peu, si peu qu'ils sont perdus
dans la masse et n'ont aucune influence sur elle. Ce qui prédomine en Italie,
c'est ce prolétariat en haillons dont MM. Marx et Engels et, à leur suite, toute
l'Ecole de la démocratie socialiste allemande parlent avec le plus profond
mépris et cela bien injustement, car c'est en lui et en lui seul, et non dans la
couche embourgeoisée de la masse ouvrière, que résident en totalité l'esprit et
la force de la future révolution sociale.
Nous nous étendrons davantage là-dessus un peu plus loin; bornons-nous pour
l'instant à en tirer cette conclusion: c'est précisément en raison de cette
prédominance massive en Ita# |9lie du prolétariat en haillons que la propagande
et l'organisation de l'Association internationale des Travailleurs ont pris dans
ce pays l'aspect le plus passionné et le plus authentiquement populaire; et à

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cause de cela justement, propagande et organisation, débordant les villes, ont
tout de suite gagné les populations rurales.
Le gouvernement italien se rend parfaitement compte du danger que représente
ce mouvement et de toutes ses forces, mais en vain, essaie de l'étouffer. Il ne
publie pas de circulaires ronflantes, mais il agit, comme il sied à un pouvoir
policier, sans bruit, sans donner d'explications, sans crier gare. En dépit des
lois, il ferme, les unes après les autres, toutes les associations ouvrières, à
l'exception de celles dont les princes du sang, les ministres, les préfets et
d'une manière générale les notables et hauts dignitaires sont membres d'honneur.
Quant aux autres associations ouvrières, le gouvernement italien les poursuit
sans pitié, s'empare de leurs archives et de leurs fonds et garde leurs
adhérents des mois entiers, sans jugement et sans instruire leur procès, dans
d'immondes prisons.
Il n'est pas douteux qu'en agissant ainsi, le gouvernement italien se laisse
non seulement guider par sa propre sagesse, mais aussi par les conseils et les
directives du Chancelier de l'Empire allemand, exactement comme au temps où il
obéissait docilement aux ordres de Napoléon III. L'Etat italien se trouve dans
cette étrange situation que, tant par le nombre de ses habitants que par
l'étendue de son territoire, il doit être rangé parmi les grandes puissances,
alors que par sa force réelle, ses finances en ruines, son organisation
gangrenée et, malgré les efforts qu'il fait, sa très mauvaise discipline, cet
Etat, au surplus détesté des masses populaires, voire de la petite bourgeoisie,
peut à peine être regardé comme une puissance de second# |10 ordre. C'est
pourquoi il a besoin d'un protecteur, c'est-à-dire d'un maître hors de ses
frontières, et chacun trouvera naturel qu'après la chute de Napoléon III, le
prince de Bismarck ait pris la place d'allié indispensable de cette monarchie
créée par les intrigues piémontaises sur le terrain que les efforts et les
exploits patriotiques de Mazzini et de Garibaldi avaient préparé.
Au demeurant, la main du Chancelier de l'Empire pangermanique se fait sentir
dans l'Europe entière, à l'exception peut-être de la seule Angleterre - qui,
cependant, regarde non sans inquiétude cette hégémonie naissante - voire encore
de l'Espagne, protégée, du moins les premiers temps, contre l'influence
réactionnaire de l'Allemagne par sa révolution autant que par sa position
géographique. L'influence du nouvel Empire s'explique par la victoire
stupéfiante qu'il a rem. portée sur la France; reconnaissons que par sa
situation, les immenses ressource qu'il a conquises et son organisation
intérieure, l'Empire détient aujourd'hui, sans conteste, la première place parmi
les grandes puissances européennes et qu'il est en mesure de faire sentir à
chacune d'elles sa suprématie; mais que son influence doive être forcément
réactionnaire, il ne peut y avoir là-dessus aucun doute.
L'Allemagne, dans sa forme actuelle, unifiée par le machiavélisme* [[* En
politique, comme dans la haute finance, la duplicité est regardée comme une
vertu.]] génial et patriotique du prince de Bismarck et s'appuyant, d'une part,
sur l'organisation exemplaire et la discipline de son armée, prête à tordre le
cou à qui que ce soit et à perpétrer tous les crimes possibles et imaginables,
au-dedans comme au-dehors, au premier signe# |11 de son roi-empereur; d'autre
part, sur le patriotisme de ses fidèles sujets, sur le sentiment de fierté
nationale sans borne et l'obéissance aveugle, dont l'origine remonte loin dans
l'histoire, ainsi que sur le culte de l'autorité qui caractérisent aujourd'hui
la noblesse, la petite bourgeoisie, la bureaucratie, l'Eglise, toutes les
corporations de savants et, sous l'influence conjuguée de tout ce monde, bien
souvent, hélas! le peuple lui-même - l'Allemagne, dis-je, tirant orgueil de la
force despotique et constitutionnelle de son maître absolu forme et incarne
entièrement un des deux pôles du mouvement politique et social contemporain: à
savoir, la centralisation étatique, l'Etat, la réaction.
L'Allemagne est par excellence un Etat, comme le fut la France sous Louis XIV
et Napoléon, et comme la Prusse n'a cessé de l'être jusqu'à présent. A partir du
moment où Frédéric II eut achevé d'édifier l'Etat prussien la question se posa:
qui de l'Allemagne ou de la Prusse absorberait l'autre? Ce fut la Prusse qui
absorba l'Allemagne. Aussi, tant que l'Allemagne restera un Etat, elle sera

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nécessairement, quelles que soient ses formes pseudo-libérales,
constitutionnelles, démocratiques, voire démocrates socialistes, le prototype et
la source permanente de tous les despotismes possibles en Europe.
Oui, depuis l'apparition, dans l'histoire, dès la première moitié du XVIe
siècle, d'un type nouveau de système étatique, l'Allemagne, y compris l'Empire
d'Autriche, pour autant qu'il est allemand, n'a au fond jamais cessé d'être, en
Europe, le foyer# |12 de tous les mouvements réactionnaires et cela même à
l'époque où le grand libre penseur couronné Frédéric II correspondait avec
Voltaire. En homme d'Etat intelligent, le disciple de Machiavel et le maître de
Bismarck invectivait contre tout le monde: contre Dieu et contre les hommes,
sans excepter, bien sûr, ses correspondants encyclopédistes, et ne croyait qu'à
"sa raison d'etat" tout en s'appuyant comme toujours sur la "force divine des
gros bataillons" ("Dieu est toujours du côté des gros bataillons", aimait-il à
dire), autant que sur une organisation économique et une administration
intérieure aussi parfaite que possible, évidemment mécanique et despotique. Tout
le reste n'était qu'innocentes fioritures destinées à tromper les âmes
sensibles, incapables de regarder en face la dure réalité.
Frédéric II perfectionna et acheva la machine d'Etat que son père et son
oncle avait construite et ses aïeux mise en chantier; et cette machine est
devenue, dans les mains de son digne continuateur, le prince de Bismarck, un
instrument pour conquérir et éventuellement "prussogermaniser" l'Europe.
L'Allemagne, avons-nous dit, n'a pas cessé, depuis la Réforme, d'être le
principal foyer de tous les mouvements réactionnaires en Europe; de la moitié du
XVIe siècle jusqu'à 1815, l'initiative de ces mouvements appartint à l'Autriche.
De 1815 à 1866, l'Autriche et la Prusse se la partagèrent avec cependant une
prépondérance de la première, aussi longtemps que celle-ci fut gouvernée par le
vieux prince de Metternich, c'est-à-dire jusqu'à 1848. A partir de 1815, adhéra
à cette# |13 Sainte-Alliance de la pure réaction allemande, en amateur plus qu'en
personne intéressée dans l'affaire, notre knouto-empereur russo-tataro-allemand.
Mus par le désir bien naturel de se décharger de la lourde responsabilité
découlant de toutes les abominations commises par la Sainte-Alliance, les
Allemands cherchent à se convaincre et à convaincre les autres que la Russie en
a été la principale instigatrice. Ce n'est pas nous qui prendrons la défense de
la Russie impériale, puisqu'en raison justement de notre profond amour du peuple
russe et de notre ardent désir de le voir accéder de la façon la plus complète
au progrès et à la liberté, nous haïssons cet infâme Empire de toutes les
Russies comme aucun Allemand ne peut le haïr. Contrairement aux démocrates
socialistes allemands, dont le programme fixe comme premier objectif la
fondation d'un Etat pangermanique, les révolutionnaires socialistes russes
aspirent avant tout à détruire de fond en comble notre Etat, persuadés que tant
que la centralisation étatique, sous quelque forme que ce soit, pèsera sur le
peuple russe, celui-ci restera un misérable esclave. Ainsi, non par désir de
défendre la politique du cabinet de Pétersbourg, mais au nom de la vérité, qui
est toujours et partout utile, nous ferons aux Allemands la réponse suivante:
En effet, la Russie impériale, en la personne de deux têtes couronnées,
Alexandre Ier et Nicolas s'est apparemment immiscée très activement dans les
affaires intérieures de l'Europe: Alexandre a mis son nez un peu partout, s'est
beaucoup démené, a fait pas mal de bruit; Nicolas a froncé les sourcils et
proféré des menaces. Mais les choses en sont restées là. Ni l'un ni l'autre
n'ont rien fait, non qu'ils n'eussent point envie de faire quelque chose, mais
parce qu'ils ne le pouvaient pas, leurs propres amis, autrichiens et# |14 prusso-
allemands, ne le leur ayant pas permis; on leur avait simplement confié la
charge honorifique d'un croque-mitaine; en réalité ont agi l'Autriche, la Prusse
et, enfin, sous l'impulsion et avec la permission de l'une et de l'autre, les
Bourbons français (contre l'Espagne).
L'Empire de toutes les Russies ne s'est livré qu'une fois, en 1849, à une
action hors de ses frontières, et uniquement pour sauver l'Empire d'Autriche
jeté dans la tourmente par le soulèvement de la Hongrie. Au cours du siècle
actuel, la Russie a étouffé, à deux reprises, la révolution polonaise et les
deux fois avec le concours de la Prusse, aussi intéressée qu'elle à maintenir la

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Pologne en servitude. Je parle évidemment de la Russie impériale. La Russie
populaire est inconcevable sans une Pologne libre et indépendante.
Que l'Empire russe, par sa nature, ne puisse exercer d'autre influence en
Europe que la plus néfaste et la plus liberticide; que tout nouvel acte de
cruauté gouvernementale et d'oppression triomphante, que toute nouvelle occasion
de noyer dans le sang tout soulèvement populaire, dans quelque pays que ce soit,
auront toujours ses plus chaudes sympathies, qui pourrait en douter? Mais la
question n'est pas là. Il s'agit de savoir quelle est l'influence réelle de la
Russie et si cet Empire occupe, par son rayonnement intellectuel, sa puissance
et sa richesse une position à ce point prépondérante en Europe que sa voix soit
en mesure de trancher les questions?
Il suffit d'étudier l'histoire de ces soixante-dix dernières années et
l'essence même de notre Empire tataro-allemand pour répondre négativement. La
Russie est loin d'être cette grande puissance qu'aiment à se l'imaginer par
gloriole nos patriotes de clocher ou par enfantillage les panslavistes# |15 de
l'Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que les libéraux serviles d'Europe occidentale
qui, de peur ou de vieillesse, ont perdu la tête et sont prêts à s'incliner
devant toute dictature militaire, nationale ou étrangère, pourvu qu'elle leur
épargne l'affreux péril qui les menace du côté de leur prolétariat. Ceux qui
n'étant guidés ni par l'espoir ni par la crainte considèrent d'un oeil clair la
situation actuelle de l'Empire pétersbourgeois savent que si elle n'y est pas
appelée par une grande puissance occidentale -et encore à condition que ce soit
en alliance étroite avec cette puissance, - la Russie qui, de sa propre
initiative, n'a jamais rien entrepris, à l'Ouest ne pourra rien entreprendre
contre lui. De tout temps, sa politique a consisté à s'accrocher d'une manière
ou d'une autre aux entreprises des autres; et depuis le monstrueux partage de la
Pologne, conçu comme on sait par Frédéric II - qui proposa à Catherine II de se
partager la Suède de la même manière - la Prusse a été précisément la puissance
occidentale qui n'a cessé de rendre ce genre de service à l'Empire de toutes les
Russies.
A l'égard du mouvement révolutionnaire européen, la Russie, entre les mains
des hommes d'Etat prussiens, a servi d'épouvantail et bien souvent de paravent
derrière lequel ceux-ci dissimulaient adroitement leurs entreprises de conquête
et de réaction. Après un certain nombre de victoires surprenantes remportées en
France par les troupes germano-prussiennes, après l'anéantissement définitif de
l'hégémonie française en Europe et son remplacement par l'hégémonie
pangermanique, ce paravent devint inutile et le nouvel Empire, qui venait de
réaliser les rêves séculaires des "patriotes" allemands, se montra à visage
découvert dans tout l'éclat de sa force# |16 conquérante et de ses initiatives
systématiquement réactionnaires.
Oui, Berlin est manifestement devenu, aujourd'hui, la tête et la capitale de
toute la réaction vivante et agissante en Europe et le prince de Bismarck en est
le principal guide et le Chancelier. Je dis, de toute la réaction vivante et
agissante, et non de la réaction en décrépitude. Eteinte ou rejetée de l'esprit,
la réaction, principalement catholico-romaine, plane encore comme une ombre
néfaste, mais désormais impuissante, à Rome, à Versailles, et dans une certaine
mesure à Vienne et à Bruxelles; l'autre réaction, la réaction knouto-
pétersbourgeoise - en admettant que ce ne soit pas une ombre, elle n'en est pas
moins dépourvue de sens et d'avenir - continue encore ses orgies dans les
frontières de l'Empire de toutes les Russies. Mais la réaction vivante,
intelligente, représentant une force réelle est concentrée désormais à Berlin et
se répand dans tous les pays d'Europe en partant du nouvel Empire allemand,
gouverné par le génie étatique et, dès lors, au suprême degré hostile au peuple,
du prince de Bismarck.
Cette réaction-là n'est rien d'autre que la réalisation achevée du concept
antipopulaire de l'Etat moderne, lequel a pour seul objectif l'organisation, à
l'échelle la plus vaste, de l'exploitation du travail au profit du capital
concentré dans un très petit nombre de mains; ce qui signifie le règne
triomphant de la juiverie et de la haute banque sous la puissante protection des
autorités fiscales, administratives et policières, qui s'appuient principalement

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sur la force militaire, despotiques par conséquent dans leur essence, mais qui
s'abritent en même temps derrière le jeu parlementaire d'un pseudo-régime
constitutionnel.
L'industrie capitaliste et la spéculation bancaire# |17 modernes ont besoin,
pour se développer dans toute l'ampleur voulue, de ces grandes centralisations
étatiques qui, seules, sont capables de soumettre à leur exploitation les
millions et les millions de prolétaires de la masse populaire. Aussi bien,
l'organisation fédérale, de bas en haut, des associations ouvrières, des
groupes, des communes, des cantons et enfin des régions et des nations, est-elle
la seule et unique condition d'une liberté réelle et non fictive, aussi
contraire à la nature de l'industrie capitaliste et de la spéculation bancaire
qu'est incompatible avec elles tout système économique autonome. Par contre,
l'industrie capitaliste et la spéculation bancaire s'accommodent parfaitement de
la démocratie dite représentative; car cette structure moderne de l'Etat, fondée
sur la pseudo-souveraineté de la pseudo-volonté du peuple prétendument exprimée
par de soi-disant représentants du peuple dans de pseudo-assemblées populaires,
réunit les deux conditions préalables qui leur sont nécessaires pour arriver à
leurs fins, savoir, la centralisation étatique et l'assujettissement effectif du
peuple souverain à la minorité intellectuelle qui le gouverne, soi-disant le
représente et l'exploite infailliblement.
Quand nous parlerons du programme socio-politique des marxistes, des
lassalliens et, d'une manière générale, des démocrates socialistes allemands,
nous aurons l'occasion d'examiner de plus près et de mettre en lumière cette
vérité de fait. Pour l'instant, attachons-nous à un autre aspect de la question.
Toute exploitation du travail, quelles que soient les formes politiques de la
pseudo-volonté et de la pseudo-liberté du peuple dont on la dore, est amère au
peuple. Donc, aucun peuple, aussi docile soit-il par nature et# |18 aussi habitué
qu'il puisse être à obéir aux autorités, ne se résignera volontiers à s'y
soumettre; pour cela, une contrainte permanente est nécessaire; cela veut dire
que sont nécessaires la surveillance policière et la force militaire.
L'Etat moderne, par son essence et les buts qu'il se fixe, est forcément un
Etat militaire et un Etat militaire est voué non moins obligatoirement à devenir
un Etat conquérant; s'il ne se livre pas lui-même à la conquête, c'est lui qui
sera conquis pour la simple raison que partout où la force existe, il faut
qu'elle se montre ou qu'elle agisse. De là découle une fois de plus que l'Etat
moderne doit être nécessairement grand et fort; c'est la condition nécessaire de
sa sauvegarde.
Et de même que l'industrie capitaliste et la spéculation bancaire - laquelle
finit toujours par absorber la première, l'une et l'autre étant obligées, sous
la menace de la faillite, d'élargir sans cesse leur champ d'activité au
détriment de la petite spéculation et de la petite industrie condamnées à être
dévorées par elles - doivent s'efforcer d'être uniques et universelles, de même
l'Etat moderne, militaire par nécessité, porte en lui l'irrésistible aspiration
à devenir un Etat universel; mais un Etat universel, bien entendu chimérique, ne
saurait de toute façon qu'être unique: deux Etats de ce genre existant côte à
côte sont une chose absolument impossible.
L'hégémonie n'est que la manifestation timide et possible de cette aspiration
chimérique inhérente à tout Etat; mais l'impuissance relative ou tout au moins
la sujétion# |19 de tous les Etats voisins est la condition première de
l'hégémonie. Ainsi, tant que dura l'hégémonie de la France, elle eut comme
condition l'impuissance nationale de l'Espagne, de l'Italie et de l'Allemagne;
et aujourd'hui encore, les hommes d'Etat français - et parmi eux M. Thiers est
évidemment le premier -ne peuvent pardonner à Napoléon III d'avoir permis à
l'Italie et à l'Allemagne de se remembrer et de réaliser leur unité.
Aujourd'hui, la France a abandonné la place et celle-ci a été occupée par
l'Etat allemand qui, selon nous, est actuellement le seul Etat digne de ce nom
en Europe.
Sans aucun doute, le peuple français a encore un grand rôle à jouer dans
l'histoire, mais la carrière de la France en tant qu'Etat est finie. Or, ceux
qui connaissent tant soit peu le caractère des Français diront avec nous que la

Bakounine, Etatisme et anarchie 9/124


France ayant pu être longtemps une puissance de premier ordre, il lui sera
d'autant moins possible de ne plus être qu'un Etat secondaire, voire à égalité
de forces avec d'autres Etats. En tant que puissance, et aussi longtemps qu'elle
sera gouvernée par des hommes d'Etat, peu importe que ce soit M. Thiers ou M.
Gambetta, ou même les princes d'Orléans, elle n'acceptera pas son humiliation;
elle se préparera à une nouvelle guerre et s'efforcera de prendre sa revanche et
de regagner la primauté qu'elle a perdue.
Le pourra-t-elle? Certainement pas. Et cela pour plusieurs raisons; rappelons
les deux principales. Les derniers événements ont prouvé que le patriotisme,
cette suprême vertu étatique, cette expression de l'âme de l'Etat et de sa
force, n'existe plus en France. Certes, dans les classes supérieures, il se
manifeste encore sous l'aspect d'un sentiment de vanité nationale; mais cette
vanité elle-même est déjà si faible,# |20 si battue en brèche par la nécessité
pour la bourgeoisie et par l'habitude qu'elle a prise de sacrifier ses idéaux à
ses intérêts réels, qu'au cours de la dernière guerre elle n'a pas été capable,
fût-ce pour un temps, de transformer, comme elle le faisait auparavant, en héros
et en patriotes pleins d'abnégation, les épiciers, affairistes, spéculateurs de
Bourse, officiers, généraux, bureaucrates, capitalistes, possédants aussi bien
que les nobles éduqués par les jésuites. Tous tremblaient de peur, ne pensaient
qu'à trahir et à sauver leurs biens, à profiter du malheur de la France
uniquement pour intriguer contre elle; c'était à qui devancerait l'autre avec le
plus d'impudence pour gagner les bonnes grâces de l'arrogant et implacable
vainqueur qui tenait entre ses mains les destinées de la France; tous à
l'unisson et à tout prix prêchaient la résignation, la soumission et imploraient
la paix... Aujourd'hui, tous ces bavards corrompus redevenus patriotes font
assaut de vantardise, mais les écoeurantes et ridicules clameurs de ces héros de
pacotille ne peuvent étouffer le témoignage par trop criant de leur bassesse
d'hier.
Plus important encore est le fait que même dans la population rurale de la
France il ne s'est pas trouvé une once de patriotisme. En effet, contrairement à
l'attente générale, le paysan français a montré que, devenu possédant, il avait
cessé d'être patriote. Du temps de Jeanne d'Arc, lui seul avait porté la France
sur ses épaules. En 1792 et après, il l'avait défendue contre l'Europe entière
coalisée. Il est vrai qu'alors la situation était bien différente: grâce à la
vente à vil prix des biens de l'Eglise et de la noblesse, il était devenu
propriétaire de la terre que, serf, il cultivait naguère; et il craignait avec
raison qu'en cas# |21 de défaite, les émigrés, ramenés dans les fourgons de
l'armée allemande, lui reprissent les biens qu'il venait d'acquérir. Maintenant
il n'avait plus cette crainte et la défaite honteuse de sa chère patrie le
laissait indifférent. Sauf en Alsace et en Lorraine, où, chose étrange, comme
pour se moquer des Allemands qui s'obstinaient à voir là des provinces
allemandes, il y eut des signes indéniables de patriotisme; dans tout le centre
du pays les paysans pourchassèrent les volontaires français ou étrangers qui
avaient pris les armes pour le salut de la France, allant jusqu'à tout leur
refuser et bien souvent même jusqu'à les livrer aux Prussiens, tandis qu'ils
réservaient à ceux-ci l'accueil le plus empressé.
On peut dire en toute vérité que le patriotisme s'est maintenu uniquement
dans le prolétariat des villes.
Lui seul, à Paris comme dans les autres cités et provinces de la France,
réclama la levée en masse et la guerre à outrance. Et phénomène singulier: c est
cela précisément qui lui attira la haine des classes possédantes, comme si
celles-ci s'étaient senties offensées de voir leurs "frères cadets"
(l'expression est de M. Gambetta) montrer plus de vertu et de dévouement
patriotiques que leurs aînés.
Au demeurant, les classes possédantes avaient en partie raison. Ce qui
animait le prolétariat des villes n'était pas le patriotisme au sens strict et
classique du terme. Le véritable patriotisme est évidemment un sentiment des
plus respectables, mais en même temps étroit, exclusif, antihumain et bien
souvent tout simplement cruel. N'est patriote conséquent que celui qui aime
passionnément sa patrie et tout ce qui est à elle, hait avec non moins de

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passion tout ce qui est étranger,# |22 ne veut rien donner ni accepter, tels nos
slavophiles. Or il n'était pas resté en France, dans le prolétariat des villes,
la moindre trace de cette haine. Au contraire, dans les dernières décennies, on
peut dire à partir de 1848 et même bien avant, il s'était développé chez lui,
sous l'influence de la propagande socialiste, des sentiments proprement
fraternels à l'égard des prolétaires de tous les pays, parallèlement à une
indifférence tout aussi caractérisée envers la prétendue grandeur et la gloire
de la France. Les ouvriers français étaient contre la guerre entreprise par le
dernier Napoléon; et la veille des hostilités, ils avaient proclamé bien haut,
dans un manifeste signé par les membres parisiens de l'Internationale, leurs
sentiments sincèrement fraternels à l'égard des ouvriers allemands; et quand les
troupes allemandes eurent envahi la France, ils prirent les armes non contre le
peuple, mais contre le despotisme militaire allemand.
Cette guerre a commencé juste six ans après la fondation de l'Association
internationale des Travailleurs et quatre ans seulement après le premier congrès
de Genève. Or, dans ce court laps de temps, la propagande de l'Internationale a
réussi à susciter, tant dans le prolétariat français que parmi les ouvriers de
beaucoup d'autres pays, principalement latins, tout un monde d'idées, de
conceptions et de sentiments entièrement neufs et extrêmement vastes, elle a
donné naissance à un enthousiasme international qui a, pour ainsi dire, englouti
les préventions et les vues étroites des passions patriotiques ou
particularistes.
Cette nouvelle conception du monde a été exposée solennellement, dès 1868,
lors d'un meeting populaire tenu - où croiriez-vous? dans quel pays? - en
Autriche, à Vienne, en réponse à une série de propositions politiques# |23 et
patriotiques faites de concert aux ouvriers viennois par MM. les bourgeois-
démocrates d'Allemagne du Sud et d'Autriche pour qu'ils reconnaissent et
proclament solennellement la patrie panallemande, une et indivisible. A leur
épouvante, ces messieurs s'entendirent répondre: "Que venez-vous nous raconter
au sujet d'une patrie allemande? Nous sommes des travailleurs exploités,
éternellement trompés et opprimés par vous, et tous les ouvriers, à quelque pays
qu'ils appartiennent, tous les prolétaires exploités et opprimés du monde entier
sont nos frères. Quant aux bourgeois, oppresseurs, gouvernants, tuteurs,
exploiteurs, tous sont nos ennemis. Le camp international des travailleurs,
voilà notre seule patrie; le monde international des exploiteurs, voilà la terre
qui nous est hostile et étrangère."
Et à preuve de la sincérité de leurs paroles, les ouvriers viennois
envoyèrent sur-le-champ un télégramme de félicitations "aux frères parisiens,
pionniers de l'émancipation universelle des travailleurs".
Cette réponse des ouvriers viennois, qui émanait, en dehors de toutes
considérations politiques, des profondeurs de l'instinct populaire, fit à
l'époque beaucoup de bruit en Allemagne, épouvanta tous les bourgeois-
démocrates, sans excepter le respectable vétéran et animateur de ce parti,
Johann Jacoby, et offensa non seulement leurs sentiments patriotiques, mais
aussi la foi étatique de l'école de Lassalle et de Marx. Probablement sur les
conseils de ce dernier, M. Liebknecht, qui est, à l'heure actuelle, considéré
comme un des chefs des démocrates socialistes allemands, mais qui alors était
encore membre du Parti bourgeois-démocrate (feu le Parti du peuple) se rendit
aussitôt de Leip# |24zig à Vienne pour avoir un entretien avec les ouvriers
viennois, dont "le manque de tact politique" avait provoqué ce scandale. On doit
lui rendre cette justice qu'il fit tant et si bien que quelques mois plus tard,
en août 1868, au Congrès de Nuremberg des travailleurs allemands, tous les
représentants du prolétariat autrichien signèrent sans la moindre protestation
le programme patriotique à courte vue du Parti de la démocratie socialiste.
Mais cela ne fit que rendre plus évidente la profonde différence qui existait
entre l'orientation politique des dirigeants, plus ou moins savants et
bourgeois, de ce parti, et l'instinct révolutionnaire du prolétariat allemand,
tout au moins du prolétariat autrichien. En vérité, en Allemagne et en Autriche,
cet instinct populaire, refoulé et constamment détourné de son véritable but par
la propagande de ce parti plus politique que révolutionnaire socialiste, fit

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très peu de progrès à partir de 1868 et ne put se transformer en conscience
populaire; en revanche, dans les pays de race latine, en Belgique, en Espagne,
en Italie et surtout en France, affranchi de ce joug et de cette perversion
systématique, il se développe sur une vaste échelle et se transforme
effectivement en conscience révolutionnaire dans le prolétariat des villes et
des fabriques*) [[*) Il n'est pas douteux que les efforts des travailleurs
anglais, lesquels n'aspirent qu'à leur propre émancipation ou à l'amélioration
de leur sort individuel, sont certainement utiles à l'humanité tout entière;
mais les Anglais l'ignorent ou ne le recherchent pas; par contre, les Français
le savent et le recherchent, ce qui, selon nous, crée une grande différence en
faveur des Français et donne à tous leurs mouvements révolutionnaires une portée
et un caractère réellement universels.]]#
|25On a vu plus haut que cette conscience du caractère universel de la
révolution sociale et de la solidarité du prolétariat de tous les pays, encore
si peu répandue parmi les ouvriers anglais, s'est depuis longtemps cristallisée
dans le prolétariat français. Dès les années 90, celui-ci savait qu'en
combattant pour l'égalité et pour la liberté, il luttait pour affranchir
l'humanité tout entière.
Ces grands mots - liberté, égalité et fraternité de tout le genre humain -que
l'on emploie bien souvent aujourd'hui comme un simple verbiage, mais qui alors
étaient ressentis sincèrement et profondément, reviennent constamment dans les
chants de ce temps. Ces mots ont été le fondement du nouveau credo social et de
la passion révolutionnaire socialiste des travailleurs français, ils sont
devenus pour ainsi dire inhérents à leur nature et ont déterminé, à l'insu de
leur conscience et de leur volonté, l'orientation de leurs idées, de leurs
aspirations et de leurs actions. Tout ouvrier français est profondément
convaincu, quand il fait la révolution, qu'il la fait non seulement pour lui,
mais pour le monde entier et beaucoup plus pour celui-ci que pour lui-même.
C'est en vain que les politiciens positivistes et les radicaux républicains dans
le genre de M. Gambetta se sont efforcés et s'efforcent de détourner le
prolétariat français de ces tendances cosmopolites et de le persuader qu'il doit
penser à organiser, sur le plan national exclusivement, ses propres affaires,
étroitement liées à l'idée patriotique de grandeur, de gloire et de suprématie
politique de l'Etat français, à assurer sa propre liberté et son propre bien-
être au lieu de songer à l'émancipation de l'ensemble de l'humanité et du monde
entier. Leurs efforts sont apparemment très sages, mais vains: on ne refait pas
sa nature et ce rêve# |26 est entré maintenant dans la mentalité du prolétariat
français et a chassé de son esprit et de son coeur les derniers vestiges de
patriotisme d'Etat.
Les événements de 1870-1871 l'ont abondamment prouvé. En effet, dans toutes
les villes de France le prolétariat a réclamé des armes et la levée en masse
contre les Allemands; et il aurait sans aucun doute réalisé ce dessein s'il
n'avait pas été paralysé, d'une part, par la peur ignominieuse et la trahison
généralisée de la majeure partie de la classe bourgeoise, qui préfère mille fois
se soumettre aux Prussiens plutôt que de confier des armes au prolétariat, et,
d'autre part, par les contre-mesures systématiquement réactionnaires prises par
le "gouvernement de la Défense nationale", à Paris et en province, aussi bien
que par l'opposition non moins antipopulaire du dictateur, du patriote Gambetta.
Mais en prenant les armes, pour autant que les circonstances le permettaient,
contre les envahisseurs allemands, les ouvriers français étaient convaincus
qu'ils auraient à combattre autant pour la liberté et le droit du prolétariat
allemand que pour leur propre droit et leur propre liberté. Ils avaient en vue
non la grandeur et l'honneur de l'Etat français, mais la victoire du prolétariat
sur la force militaire détestée qui, dans les mains de la bourgeoisie, est
utilisée pour les asservir. Ils haïssaient les soldats allemands non parce
qu'ils étaient allemands, mais parce que c'était des soldats. Les soldats
envoyés par Thiers contre la Commune étaient de purs Français; cependant, ils
commirent en quelques jours plus de crimes et d'atrocités que les Allemands
pendant toute la durée de la guerre. Désormais, pour le prolétariat, n'importe
quelles troupes, nationales ou étrangères, sont au même titre ennemies et les

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ouvriers français le savent; cela explique que leur soulèvement ne fut pas un
soulèvement patriotique.#
|27L'insurrection de la Commune de Paris déclenchée contre l'Assemblée
nationale de Versailles et contre Thiers, le "sauveur de la patrie", par les
ouvriers parisiens sous les yeux des soldats allemands qui encerclaient encore
Paris, révèle et éclaire l'unique passion qui anime aujourd'hui le prolétariat
français pour qui il n'y a plus et ne peut plus y avoir désormais d'autre cause,
d'autre objectif et d'autre guerre que ceux dictés par la révolution sociale.
D'autre part, cela donne la clé du fanatisme aveugle qui s'empara des
dirigeants versaillais et de leurs agents, ainsi que des atrocités inouïes
commises sous leur impulsion et avec leur bénédiction contre les communards
vaincus. Et en effet, du point de vue du patriotisme d'Etat, les ouvriers
parisiens avaient commis un crime abominable: sous les yeux des troupes
allemandes qui encerclaient encore Paris et qui venaient d'écraser la patrie,
d'anéantir sa puissance, sa grandeur et d'atteindre au coeur la fierté
nationale, ils avaient, emportés par la passion sauvage, cosmopolite,
socialiste-révolutionnaire, proclamé l'abolition définitive de l'Etat et la
rupture de l'unité étatique de la France, jugée incompatible avec l'autonomie
des communes. Les Allemands n'avaient fait qu'amputer le territoire et la force
de la patrie politique, mais les ouvriers parisiens avaient voulu l'assassiner
et comme pour mettre bien en relief cet objectif de trahison, ils avaient
renversé et mis en pièces la colonne Vendôme, témoin grandiose de l'ancienne
gloire de la France!
Considéré du point de vue politique et patriotique, quel crime pouvait être
comparé à ce sacrilège inouï! Et souvenez-vous que# |28 le prolétariat parisien
le commit non par hasard, non sous l'influence de quelque démagogue ou dans une
de ces minutes de frénésie comme il s'en trouve fréquemment dans l'histoire de
chaque peuple et notamment dans l'histoire du peuple français. Non, cette fois
les ouvriers parisiens agirent froidement, consciemment. Cette négation
effective du patriotisme d'Etat fut, bien entendu, l'expression d'une violente
passion populaire, d'une passion non point passagère, mais profonde, on peut
même dire réfléchie et qui s'était transformée en conscience populaire; passion
qui dévoila soudain, devant le monde épouvanté, une sorte d'abîme sans fond prêt
à engloutir tout l'ordre social actuel, avec ses institutions, ses commodités,
ses privilèges et la civilisation tout entière...
Là il apparut avec une clarté aussi affreuse qu'évidente que, désormais,
entre le prolétariat, animé d'une détermination farouche, affamé, déchaîné par
les passions révolutionnaires socialistes et cherchant inlassablement à créer un
autre monde fondé sur les principes de vérité humaine, de justice, de liberté,
d'égalité et de fraternité - principes qui ne sont tolérés dans une société bien
ordonnée qu'en tant que thèmes innocents d'exercices de rhétorique - et le monde
cultivé et repu des classes privilégiées, défendant avec une énergie désespérée
l'ordre étatique, juridique, métaphysique, théologien et militaire-policier,
considéré comme le dernier rempart qui protège à l'heure actuelle le précieux
privilège de l'exploitation économique - qu'entre ces deux mondes, dis-je, le
prolétariat misérable et la société cultivée, qui incarne, comme on sait, tous
les mérites imaginables, la beauté et la# |29 vertu, il n'y a pas de compromis
possible.
C'est une guerre à mort! Et pas seulement en France, mais dans l'Europe
entière; et cette guerre ne peut prendre fin que par la victoire décisive d'une
des parties et la défaite totale de l'autre
Ou bien le monde bourgeois instruit domptera et assujettira la force
déchaînée du peuple révolté, afin de contraindre, avec l'appui des baïonnettes,
du knout et du gourdin, bénits, bien entendu, par un Dieu quelconque et
expliqués en termes de raison par la science, la masse des prolétaires à trimer
comme auparavant, ce qui aboutira forcément à la restauration complète de l'Etat
dans sa forme la plus absolue, la seule possible aujourd'hui, c'est-à-dire la
dictature militaire ou le despotisme impérial, ou bien les masses ouvrières
secoueront définitivement le joug séculaire détesté, détruiront de fond en
comble l'exploitation bourgeoise et la civilisation édifiée sur elle - et cela

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signifiera le triomphe de la révolution sociale, l'abolition de tout ce qui
s'appelle l'Etat.
Ainsi, d'une part, l'Etat, d'autre part, la révolution sociale, tels sont les
deux pôles dont l'antagonisme forme l'essence même de la vie sociale actuelle
sur tout le continent européen, mais en France de façon plus tangible que dans
n'importe quel autre pays. Le monde officiel, englobant toute la bourgeoisie, y
compris, bien entendu, la noblesse réduite à cette condition, a trouvé son
centre, son ultime refuge et son dernier rempart à Versailles. La révolution
sociale a subi une effroyable défaite à Paris, mais elle n'est nullement
anéantie ni même vaincue; elle# |30 embrasse aujourd'hui comme hier tout le
prolétariat des villes et des fabriques, gagne peu à peu, par son inlassable
propagande, la population des campagnes, du moins dans le Midi de la France, où
cette propagande est menée et développée sur une vaste échelle. Et cet
antagonisme de deux mondes désormais inconciliables est la deuxième raison pour
laquelle il est absolument impossible que la France redevienne un Etat dominant
et de premier ordre.
Toutes les couches privilégiées de la société française souhaiteraient sans
aucun doute replacer leur patrie dans cette brillante et imposante situation;
mais en même temps, elles ont à tel point la passion du gain, de
l'enrichissement à tout prix et il y a en elles un égoïsme si contraire au
patriotisme que, pour atteindre leur but soi-disant patriotique, elles sont
prêtes en vérité à sacrifier les biens, la vie, la liberté du prolétariat, mais
se refuseront à abandonner un seul de leurs privilèges et accepteront le joug de
l'étranger plutôt que de renoncer à ce qu'elles possèdent ou de consentir à
l'égalité des conditions économiques et des droits politiques.
Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux le confirme entièrement. Quand le
gouvernement de M. Thiers annonça officiellement à l'Assemblée de Versailles la
conclusion d'un traité définitif avec le cabinet de Berlin, aux termes duquel
les troupes allemandes devaient évacuer, en septembre, les provinces françaises
qu'elles occupaient encore, la majorité de l'Assemblée, qui représentait le bloc
des classes privilégiées, baissa la tête; les fonds d'Etat qui incarnaient leurs
intérêts d'une façon encore plus réelle, plus vivante, s'effondraient comme
après une catastrophe nationale... Il s'avérait que la présence détestée,
imposée par la force, et honteuse pour# |31 la France, des armées allemandes
victorieuses était pour les patriotes français privilégiés, qui personnifiaient
les vertus et la civilisation bourgeoises, un réconfort, un rempart, un moyen de
sauvetage et que leur départ équivalait pour eux à un arrêt de mort.
C'est ainsi que l'étrange patriotisme de la bourgeoisie française cherche son
salut dans une honteuse capitulation de la patrie. A ceux qui pourraient encore
en douter, nous mettrons sous les yeux n'importe quelle publication des
conservateurs français. On sait jusqu'à quel point toutes les tendances du parti
réactionnaire: bonapartistes, légitimistes, orléanistes, se sont effrayées,
émues et irritées de l'élection de M. Barodet, député de Paris. Mais qui est ce
Barodet? Un des nombreux fantoches du parti de M. Gambetta, conservateur par
situation, par instinct et par tendance, sous le couvert de phrases
démocratiques et républicaines qui ne gênent d'aucune manière, mais au contraire
favorisent à l'extrême, l'application des mesures les plus réactionnaires; bref,
un homme entre lequel et la révolution il n'y a et n'y a jamais eu rien de
commun et qui, en 1870-1871, fut, à Lyon, un des plus zélés défenseurs de
l'ordre bourgeois. Mais aujourd'hui, comme beaucoup d'autres patriotes
bourgeois, il trouve avantage de se produire sous la bannière nullement
révolutionnaire de M. Gambetta. Dans cet esprit, Paris l'élit pour faire la
nique au président Thiers et à l'Assemblée monarchiste, soi-disant du peuple,
qui règne à Versailles. Et l'élection de ce personnage insignifiant suffit à
mettre en émoi tout le parti conservateur! Et savez-vous quel est leur principal
argument? Les Allemands!#
|32Ouvrez n'importe quel journal et vous verrez comment ils menacent le
prolétariat français du légitime courroux du prince de Bismarck et de son
empereur. Quel patriotisme! En effet, ils font tout bonnement appel à l'aide des
Allemands contre la révolution sociale qui menace. Dans leur frayeur idiote, ils

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sont allés jusqu'à prendre le candide Barodet pour un révolutionnaire
socialiste.
Cet état d'esprit de la bourgeoisie française laisse peu d'espoir de voir la
force de l'Etat et la primauté de la France rétablies par le patriotisme des
classes privilégiées.
Le patriotisme du prolétariat français n'autorise pas non plus beaucoup
d'espoir. Les frontières de sa patrie se sont élargies au point d'englober
aujourd'hui le prolétariat du monde entier, opposé à l'ensemble de la
bourgeoisie, y compris bien entendu la bourgeoisie française. Les déclarations
de la Commune de Paris sont à cet égard catégoriques; et les sympathies
exprimées aujourd'hui avec tant de clarté par les travailleurs français pour la
révolution espagnole, notamment dans le Midi de la France où l'on constate une
volonté très nette du prolétariat de s'allier fraternellement au prolétariat
espagnol et même de former avec lui une Fédération populaire, basée sur le
travail libéré et sur la propriété collective, nonobstant toutes les différences
nationales et les frontières étatiques, ces sympathies et cette volonté, dis-je,
prouvent au fond que, pour le prolétariat français comme pour les classes
privilégiées, le temps du patriotisme d'Etat est passé.
Or, devant cette absence de patriotisme dans toutes les couches de la société
française et la guerre sans merci qu'elles se font# |33 aujourd'hui ouvertement,
comment reconstituer un Etat fort? Là toute l'habileté gouvernementale du vieux
président de la République est impuissante et les effroyables sacrifices qu'il a
consommés sur l'autel de la patrie politique, comme par exemple le massacre
inhumain de plusieurs dizaines de milliers de communards, avec femmes et
enfants, et la déportation non moins inhumaine d'autres dizaines de milliers à
la Nouvelle-Calédonie, apparaîtront sans aucun doute comme des sacrifices
inutiles.
C'est en vain que M. Thiers tente de rétablir le crédit, l'ordre intérieur,
l'ancien régime et la force militaire de la France. L'édifice de l'Etat, ébranlé
jusque dans ses fondements par l'antagonisme du prolétariat et de la
bourgeoisie, craque de toutes parts, se lézarde et menace ruine à chaque
instant. Comment ce vieil Etat atteint d'un mal incurable aurait-il la force de
lutter contre le jeune et jusqu'ici encore robuste Etat allemand?
Désormais, je le répète, le rôle de la France, comme puissance de premier
ordre, est terminé. Le temps de sa puissance politique est lui aussi passé sans
retour, comme est passé celui de son classicisme littéraire, monarchique et
républicain. Tous les anciens fondements de l'Etat sont, chez elle, ébranlés et
c'est en vain que Thiers s'efforce de bâtir sur eux sa république conservatrice,
c'est-à-dire son vieil Etat monarchique avec une enseigne pseudo-républicaine
fraîchement repeinte. Mais c'est aussi en vain que le chef du parti radical
actuel, M. Gambetta, successeur virtuel de M. Thiers, promet d'édifier un nouvel
Etat, soi-disant plus sincèrement républicain et démocratique, sur des bases
prétendument nouvelles, parce que ces bases n'existent pas et ne peuvent
exister.#
|34A l'heure actuelle, un Etat digne de ce nom, un Etat fort, ne peut avoir
qu'une base sûre: la centralisation militaire et bureaucratique. Entre la
monarchie et la république la plus démocratique, il n'y a qu'une différence
notable: sous la première, la gent bureaucratique opprime et pressure le peuple,
au nom du roi, pour le plus grand profit des classes possédantes et
privilégiées, ainsi que dans son intérêt propre; sous la république, elle
opprime et pressure le peuple de la même manière pour les mêmes poches et les
mêmes classes, mais, par contre, au nom de la volonté du peuple. Sous la
république, la pseudo-nation, le pays légal, soi-disant représenté par l'Etat,
étouffe et continuera d'étouffer le peuple vivant et réel. Mais le peuple n'aura
pas la vie plus facile quand le bâton qui le frappera s'appellera populaire.
La question sociale, la passion de la révolution sociale, s'est emparée
aujourd'hui du prolétariat français. Il faut la satisfaire ou la réprimer; mais
elle ne pourra recevoir satisfaction que lorsque s'effondrera la contrainte
gouvernementale, ce dernier rempart des intérêts bourgeois. Ainsi, aucun Etat,
si démocratiques que soient ses formes, voire la république politique la plus

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rouge, populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de
représentation du peuple, n'est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a
besoin, c'est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts, de bas en
haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d,en haut, parce que tout
Etat, même le plus républicain et le plus démocratique, même pseudo-populaire
comme l'Etat imaginé par M. Marx, n'est pas autre chose, dans son essence, que
le gouvernement des masses de haut# |35 en bas par une minorité savante et par
cela même privilégiée, soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du
peuple que le peuple lui-même.
Ainsi, satisfaire la passion et les aspirations populaires est, pour les
classes possédantes et dirigeantes, une impossibilité absolue; mais il leur
reste un moyen: la contrainte gouvernementale, en un mot l'etat, parce qu'Etat
est précisément synonyme de contrainte, de domination par la force, camouflée si
possible, au besoin brutale et nue. Or, M. Gambetta est, autant que M. Thiers,
le représentant des intérêts bourgeois; comme lui, il veut un Etat fort et la
domination absolue de la classe moyenne, à laquelle serait peut-être associée la
couche ouvrière embourgeoisée qui ne représente en France qu'une très faible
partie du prolétariat. Toute la différence entre M. Gambetta et M. Thiers réside
en ceci que ce dernier, agissant sous l'empire des préventions et des préjugés
de son temps, cherche un appui et le salut uniquement auprès de la bourgeoisie
la plus riche et regarde avec méfiance les dizaines, voire les centaines de
milliers de prétendants à la gestion gouvernementale issus de la petite
bourgeoisie et des milieux ouvriers qui aspirent à s'embourgeoiser; tandis que
M. Gambetta, écarté par les classes supérieures qui, jusqu'à présent, gouvernent
seules en France, s'efforce précisément de fonder sa puissance politique, sa
dictature républicaine-démocratique, sur cette énorme majorité purement
bourgeoise restée jusqu'ici éloignée des profits et des honneurs de la direction
de l'Etat.#
|36Au demeurant, M. Gambetta a la certitude et, selon nous, avec raison, que
dès qu'il aura réussi, avec l'aide de cette majorité, à s'emparer du pouvoir,
les classes les plus riches: banquiers, propriétaires fonciers, négociants ou
industriels, en un mot tous les spéculateurs d'importance qui, plus que les
autres, ont été enrichis par le labeur du peuple, se tourneront vers lui,
l'adopteront à son tour et rechercheront son alliance et son amitié que, bien
entendu, il ne leur refusera pas, car, en véritable homme de gouvernement, il
sait trop bien qu'aucun Etat, et surtout un Etat fort, ne peut exister sans leur
alliance et leur sympathie.
Cela veut dire que l'Etat de Gambetta sera tout aussi oppressif et ruineux
pour le peuple que tous ceux qui l'auront précédé et qui auront agi avec plus de
franchise, mais dont la contrainte exercée n'aura pas été plus grande; et
justement parce qu'il affectera de multiples formes démocratiques, cet Etat
garantira, avec plus de force et de façon beaucoup plus sûre, à la riche et
rapace minorité l'exploitation, en toute tranquillité et sur une immense
échelle, du labeur du peuple.
Comme homme d'Etat de la nouvelle école, M. Gambetta ne craint pas les formes
démocratiques les plus amples ni le suffrage universel. Il sait mieux que
quiconque qu'il y a là peu de garanties pour le peuple, mais qu'il y en a, au
contraire, beaucoup pour les individus et les classes qui l'exploitent; il sait
que le despotisme gouvernemental n'est jamais aussi redoutable et aussi violent
que lorsqu'il s'appuie sur la prétendue représentation de la pseudo-volonté du
peuple.
Ainsi, si le prolétariat français se laissait séduire par les promesses de
l'ambitieux avocat, et que# |37 M. Gambetta parvînt à étendre ce prolétariat
turbulent sur le lit de Procuste de sa république démocratique, il réussirait,
sans aucun doute, à rétablir l'Etat français dans son ancienne grandeur et son
hégémonie.
Mais tout est là que sa tentative ne peut réussir. Il n'y a pas aujourd'hui
de force au monde, il n'y a pas de moyen politique ou religieux qui puisse
étouffer dans le prolétariat de quelque pays que ce soit, et surtout dans le
prolétariat français, ces aspirations à l'émancipation économique et à l'égalité

Bakounine, Etatisme et anarchie 16/124


sociale. Gambetta peut faire tout ce qu'il voudra, menacer de ses baïonnettes ou
être tout miel en paroles, il ne viendra pas à bout de la force gigantesque qui
se dissimule derrière ces aspirations et ne parviendra jamais à atteler comme
avant les prolétaires au char doré de l'Etat. Il ne réussira pas par des flots
d'éloquence à combler et à niveler l'abîme qui sépare irrémédiablement la
bourgeoisie du prolétariat et à mettre fin à la lutte farouche qui se déroule
entre eux. Cette lutte exigera la mise en oeuvre de toutes les ressources et de
toutes les forces de l'Etat, si bien que pour maintenir sa suprématie parmi les
puissances européennes, l'Etat français n'aura plus ni forces ni ressources.
Comment irait-il se mesurer avec l'Empire de Bismarck!
Les patriotes d'Etat français ont beau dire et se vanter, la France, en tant
qu'Etat, est vouée désormais à un rang modeste, très secondaire; bien plus, elle
devra se soumettre à la haute direction, à l'autorité et à l'amicale tutelle de
l'Empire allemand, dans les mêmes conditions qu'avant 1870 l'Etat# |38 italien se
soumettait à la politique de l'Empire français.
La situation, certes, est assez avantageuse pour les spéculateurs français
qui ont trouvé de quoi se consoler sur le marché mondial, mais elle n'est
nullement enviable du point de vue de l'amour-propre national dont les patriotes
d'Etat français sont tellement remplis. Jusqu'en 1870, on pouvait croire que cet
amour-propre serait capable de jeter les défenseurs les plus intransigeants et
les plus obstinés des privilèges bourgeois dans la révolution sociale, à seule
fin d'épargner à la France la honte d'être vaincue et subjuguée par les
Allemands. Mais après 1870, nul n'attendra cela d'eux; tout le monde sait qu'ils
accepteront n'importe quelle honte, voire qu'ils se soumettront à la tutelle
allemande plutôt que de renoncer à leur lucrative domination sur le prolétariat
français.
N'est-il pas évident que l'Etat français ne retrouvera plus jamais son
ancienne puissance? Mais cela signifie-t-il que la mission universelle et,
disons-le, la mission d'avant-garde de la France soit terminée? Non point, cela
signifie simplement qu'ayant perdu sans retour sa grandeur en tant qu'Etat, la
France doit chercher une grandeur nouvelle dans la révolution sociale.
Mais en dehors de la France, quel autre Etat en Europe peut se poser en rival
du nouvel Empire allemand?
Evidemment, pas la Grande-Bretagne. Premièrement, l'Angleterre n'a jamais été
au fond un Etat au sens strict et moderne du mot, c'est-à-dire dans le sens
d'une centralisation militaire, policière et bureaucratique. L'Angleterre forme
plutôt# |39 une fédération d'intérêts privilégiés, une société autonome où
prédominait tout d'abord l'aristocratie terrienne, et où prédomine aujourd'hui,
côte à côte avec elle, l'aristocratie bancaire, mais où, comme en France,
quoique sous des formes un peu différentes, le prolétariat aspire nettement et
en termes menaçants à l'égalité des conditions économiques et des droits
politiques.
Certes, l'influence de l'Angleterre sur les affaires politiques de l'Europe
continentale a toujours été grande, mais elle s'appuyait beaucoup plus sur la
richesse que sur la force militaire organisée. De nos jours, tout le monde le
sait, cette influence a bien baissé. Trente ans plus tôt, l'Angleterre n'aurait
pas supporté avec autant de passivité l'annexion, par les Allemands, des
provinces rhénanes, ni la suprématie de la Russie dans la mer Noire, ni l'entrée
des Russes à Chiva. De sa part, ces abandons systématiques sont la preuve d'une
carence politique certaine qui, d'ailleurs, s'aggrave d'année en année. La
principale cause de cette carence est, là encore, l'antagonisme entre le monde
prolétaire et la bourgeoisie exploiteuse et politiquement dominante.
En Angleterre, la révolution sociale est beaucoup plus proche qu'on ne le
croit et nulle part elle ne sera aussi violente, car dans aucun autre pays elle
ne se heurtera à une résistance aussi farouche et aussi bien organisée.
Ne parlons pas de l'Espagne et de l'Italie. Elles ne seront jamais des
puissances dangereuses, ni même des Etats forts, non qu'elles manquent de
ressources matérielles, mais parce que l'esprit populaire les entraîne
inéluctablement l'une et l'autre vers un objectif bien différent.#
|40L'Espagne, détournée de sa voie normale par le fanatisme catholique et le

Bakounine, Etatisme et anarchie 17/124


despotisme de Charles V et de Philippe II et tout à coup enrichie non par le
labeur du peuple, mais par l'or et l'argent de l'Amérique aux XVIe et XVIIe
siècles, essaya de porter sur ses épaules l'honneur peu enviable de fonder par
la violence la monarchie universelle. Elle l'a payé cher. L'époque de sa
puissance marque précisément le début de son appauvrissement intellectuel, moral
et matériel. Après une brève et anormale tension de toutes ses forces qui fit
d'elle un objet de terreur et de haine pour l'Europe entière et parvint même à
arrêter un instant, mais un instant seulement, le mouvement progressiste de la
société européenne, elle donna soudain l'impression d'être à bout de souffle et
tomba dans un état d'abêtissement, de faiblesse et d'apathie extrême dans lequel
elle est demeurée, déshonorée à tout jamais par la monstrueuse et stupide
administration des Bourbons, jusqu'au jour où Napoléon Ier l'envahit et par ses
actes de brigandage la tira d'une léthargie qui avait duré deux siècles.
Il apparut alors que l'Espagne n'était pas morte. Elle se sauva du joug de
l'étranger par un soulèvement essentiellement populaire et prouva que les masses
incultes et désarmées sont capables de résister aux meilleures troupes du monde,
pourvu qu'elles soient animées d'une violente et unanime passion. Elle prouva
même davantage, à savoir, que pour préserver la liberté, la force et la passion
populaires, l'ignorance est même préférable à la civilisation bourgeoise.
C'est en vain que les Allemands s'enorgueillissent de leur soulèvement
national, de 1812 et 1813, lequel fut pourtant loin d'être un mouvement
populaire, et le comparent au soulèvement de l'Espagne. Les Espagnols se
dressèrent sans moyens de défense contre l'énorme puissance# |41 d'un conquérant
jusqu'alors invaincu: les Allemands, eux, ne s'insurgèrent contre Napoléon
qu'après la défaite complète qui lui fut infligée en Russie. Jusqu'alors, il n'y
avait pas d'exemple qu'un village ou une ville quelconque d'Allemagne eût osé
opposer la moindre résistance aux troupes françaises victorieuses. Les Allemands
sont tellement habitués à l'obéissance, qui est la première vertu d'Etat, que la
volonté des vainqueurs devint pour eux sacrée, dès qu'elle eut effectivement
remplacé celle des autorités nationales. Les généraux prussiens eux-mêmes, en
livrant l'une après l'autre les villes fortifiées, les positions les plus fortes
et la capitale, répétaient le mot mémorable, devenu depuis proverbial, du
gouverneur d'alors de Berlin: "Le calme est le premier devoir du citoyen."
Seul le Tyrol fit exception. Napoléon s'y heurta effectivement à la
résistance du peuple. Mais le Tyrol, on le sait, est la partie la plus arriérée
et la plus inculte de l'Allemagne et son exemple ne trouve d'imitateurs dans
aucune autre région de l'Allemagne cultivée.
Un soulèvement populaire, violent, chaotique et impitoyable par nature,
suppose toujours de grands sacrifices pour le peuple et des pertes en biens
matériels pour autrui. Les masses populaires sont toujours prêtes à ces
sacrifices; elles constituent dès lors une force d'autant plus brutale, sauvage,
capable de faire des prouesses et d'atteindre des objectifs apparemment
impossibles que, ne possédant que peu de chose ou même rien du tout, elles ne
sont pas perverties par l'instinct de propriété. Quand la défense ou la victoire
l'exige, elles ne reculent pas devant l'anéantissement de leurs bourgs ou de
leurs villes et les biens étant# |42 en majeure partie ceux d'autrui, il n'est
pas rare qu'elles manifestent une véritable rage destructrice. Cette passion
négative est loin d'être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au
niveau voulu; mais sans elle, cette cause est inconcevable, voire impossible,
car il n'y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée,
destruction salvatrice et féconde parce que précisément d'elle, et seulement par
elle, se créent et s'enfantent les mondes nouveaux.
Cette destruction est incompatible avec la conscience bourgeoise, avec la
civilisation bourgeoise, car celle-ci est tout entière fondée sur le culte
fanatique de la propriété. Le Bürger ou le bourgeois sacrifiera la vie, la
liberté, l'honneur plutôt que de renoncer à ses biens; l'idée même qu'on
pourrait y porter atteinte, les détruire pour une raison quelconque, lui paraît
un sacrilège; dès lors il n'acceptera jamais qu'on rase sa ville ou sa maison,
même si la défense du pays l'exige; voilà pourquoi les bourgeois français, en
1870, et les Bürger allemands, jusqu'en 1813, se sont laissé si facilement

Bakounine, Etatisme et anarchie 18/124


asservir par les heureux conquérants. Nous avons vu que la possession d'un bien
a suffi pour corrompre les paysans français et éteindre chez eux la dernière
étincelle de patriotisme.
Ainsi, pour dire un dernier mot sur le soulèvement soi-disant national de
l'Allemagne contre Napoléon, répétons, premièrement, que ce soulèvement ne se
produisit que lorsque les troupes napoléoniennes, littéralement écrasées, furent
chassées de Russie et que les corps composés de soldats prussiens et allemands
d'origine diverse qui, peu de temps avant, formaient une partie de l'armée de
Napoléon, passèrent du côté des Russes; et, deuxièmement, que# |43 même alors il
n'y eut pas, en Allemagne, de soulèvement général; les villes et les campagnes
restèrent calmes comme auparavant et se bornèrent à former des corps francs de
jeunes gens, étudiants pour la plupart, qui furent tout de suite enrôlés dans
les troupes régulières, ce qui est contraire à la nature et à l'esprit des
soulèvements populaires.
En un mot, les jeunes citoyens ou, plus exactement, les fidèles sujets de Sa
Majesté, chauffés à blanc par l'ardente propagande de leurs philosophes et
enflammés par les chants de leurs poètes, prirent les armes pour défendre et
restaurer l'Etat germanique, parce que juste à ce moment naissait en Allemagne
l'idée d'un grand Etat pangermanique. Tandis que le peuple espagnol, lui, se
dressa tout entier contre l'impudent et puissant ravisseur de la liberté de la
patrie et de la souveraineté nationale.
Depuis, l'Espagne ne s'est pas assoupie; et pendant soixante ans, recherchant
sans cesse de nouvelles formes de vie, elle a connu tous les tourments. Pauvre
Espagne, à quoi n'a-t-elle pas goûté! De la monarchie absolue, restaurée à deux
reprises, au régime constitutionnel de la reine Isabelle, d'Espartero à Narvaez,
de Narvaez à Prim, et de celui-ci au roi Amédée, à Sagasta et à Zorrilla, il
semble qu'elle ait voulu essayer toutes les formes possibles et imaginables de
monarchie constitutionnelle; et toutes se sont avérées pour elle étriquées,
ruineuses, inacceptables. Inacceptable apparaît également aujourd'hui la
république conservatrice, c'est-à-dire la domination des spéculateurs, des
riches possédants et des banquiers sous des apparences républicaines. Et tout
aussi inacceptable s'avérera bientôt la Fédération politique de type petit-
bourgeois copiée sur la Confédération helvétique.#
|44Le démon du socialisme révolutionnaire a pris pour de bon possession de
l'Espagne. Les paysans d'Andalousie et d'Estrémadure, sans rien demander à
personne et sans attendre d'instructions de qui que ce soit, se sont emparés et
s'emparent encore tous les jours des terres des anciens propriétaires fonciers.
La Catalogne, Barcelone en tête, décrète à haute voix sa souveraineté. Le peuple
de Madrid proclame la République fédérale et n'accepte pas que la révolution
soit soumise aux futurs oukases de l'Assemblée constituante. Dans les provinces
du Nord, soi-disant entre les mains de la réaction carliste, la révolution
sociale est manifestement en marche: les fueros sont proclamés aussi bien que
l'autonomie des provinces et des communes, tandis que les actes judiciaires et
civils sont brûlés; dans toute l'Espagne, la troupe fraternise avec le peuple et
chasse ses officiers. La banqueroute générale, publique et privée - première
condition de la révolution sociale et économique - commence.
En un mot, la destruction et la désagrégation sont complètes et tout gît à
terre, détruit ou rongé de l'intérieur par la pourriture. Il n'y a plus ni
finances, ni armée, ni tribunaux, ni police; il n'y a plus de forces
gouvernementales, plus d'Etat; ne reste debout que le peuple, puissant, frais et
gaillard, animé désormais par la seule passion révolutionnaire socialiste. Sous
la direction collective de l'Internationale et de l'Alliance des
révolutionnaires socialistes, il rassemble et organise ses forces et s'apprête à
fonder, sur les ruines de l'Etat et du monde bourgeois en décomposition, la
société de l'homme-travailleur émancipé.
L'Italie est aussi près de la révolution sociale que l'Espagne. Là
également, en dépit des tentatives des monarchistes constitutionnels et# |45 même
des efforts héroïques mais vains de deux grands conducteurs d'hommes, Mazzini et
Garibaldi, le concept étatique n'a pas pris et ne prendra jamais racine parce
qu'il est contraire à l'esprit, aux aspirations instinctives et à tous les

Bakounine, Etatisme et anarchie 19/124


besoins matériels actuels de l'innombrable prolétariat des villes et des
campagnes.
De même que l'Espagne, l'Italie, où depuis longtemps et surtout sans retour
se sont perdues les traditions centralisatrices et unitaires de l,ancienne Rome,
traditions qui survivent dans les oeuvres de Dante, de Machiavel et dans
certains écrits politiques modernes, mais nullement dans la mémoire du peuple -
l'Italie, dis-je, n'a gardé vivante que la tradition de l'autonomie absolue non
pas même des provinces, mais des communes. Ajoutez à cet unique concept
politique, qui existe vraiment dans le peuple, la dissemblance historique et
ethnique des provinces, qui parlent des dialectes si différents que les
habitants d'une province ont du mal à comprendre et parfois ne comprennent pas
du tout ceux des autres provinces. Il est clair, dès lors, que l'Italie est loin
d'avoir réalisé l'idéal politique moderne qu'est l'Etat unifié. Mais cela ne
veut pas dire que l'Italie soit socialement désunie. Au contraire, malgré les
différences de dialectes, de coutumes et de moeurs, il existe un caractère
général et un type italiens d'après lesquels vous distinguerez tout de suite un
Italien d'un homme d'une autre origine, même méridionale.
D'autre part, une communauté réelle d'intérêts matériels et une singulière
identité d'aspirations morales et culturelles unissent de la façon la plus
étroite et scellent entre elles toutes les provinces italiennes. Mais# |46 on
remarquera que tous ces intérêts, aussi bien que ces aspirations s'insurgent
précisément contre l'unité politique obtenue par la contrainte et tendent, au
contraire, à réaliser l'unité sociale; de sorte que l'on peut dire et démontrer,
par des faits innombrables tirés de la vie italienne d'aujourd'hui, que l'unité
politique ou étatique imposée par la violence ayant eu pour résultat de diviser
socialement l'Italie, l'abolition de l'Etat moderne italien aura nécessairement
pour effet de permettre à l'Italie de réaliser librement son unité sociale.
Tout cela, évidemment, ne s'applique qu'aux seules masses populaires, car
dans les couches supérieures de la bourgeoisie italienne, tout comme dans les
autres pays, en même temps que s'opère l'unité étatique se développe et
s'amplifie de plus en plus l'unité sociale de la classe des exploiteurs
privilégiés du labeur du peuple.
Cette classe est désignée aujourd'hui en Italie sous le terme général de
consorteria. La consorteria englobe tout le monde officiel, bureaucratique et
militaire, policier et judiciaire; le monde des gros possédants, industriels,
négociants et banquiers; l'ensemble des avocats et littérateurs officiels ou
officieux, ainsi que le Parlement, dont la droite profite actuellement de tous
les avantages du pouvoir pendant que la gauche fait tout ce qu'elle peut pour
s'en emparer.
Ainsi, en Italie, il existe comme partout un monde politique un et
indivisible composé de rapaces qui dépècent le pays au nom de l'Etat et l'ont
conduit, pour le plus grand profit de cet Etat, au dernier degré de la misère et
du désespoir.#
|47Mais la misère la plus atroce, même quand elle frappe de nombreux millions
de prolétaires, n'est pas une condition suffisante pour qu'éclate la révolution.
L'homme est doué par la nature d'une incroyable patience qui, à vrai dire,
touche parfois au désespoir et seul le diable sait ce que l'individu est capable
d'endurer quand, en même temps que la misère, qui le condamne à des privations
inouïes et à mourir lentement de faim, il est de surcroît gratifié d'une
pauvreté d'esprit, d'une sensibilité émoussée, d'une ignorance complète de ses
droits et de cette résignation inébranlable aussi bien que de cette obéissance
qui, entre les différentes nations, caractérisent surtout les habitants de
l'Inde orientale et les Allemands. Ce genre d'individu n'aura jamais de sursaut;
il mourra, mais ne se révoltera pas.
Mais quand on l'accule au désespoir, sa révolte devient alors plus certaine.
Le désespoir est un sentiment violent, passionné. Il tire l'individu de sa
souffrance inconsciente, à demi léthargique et présuppose que celui-ci a déjà le
sentiment plus ou moins clair qu'une amélioration de sa condition est possible,
sans qu'il ait toutefois l'espoir de l'obtenir.
En fin de compte, personne ne peut rester indéfiniment en proie au

Bakounine, Etatisme et anarchie 20/124


désespoir: celui-ci conduit rapidement l'individu à la mort ou à l'action. A
quelle action? Bien entendu à l'action pour s'émanciper et conquérir de
meilleures conditions d'existence. Même l'Allemand, acculé au désespoir, cesse
d'être un simple raisonneur; mais beaucoup, beaucoup de blessures d'amour-
propre, de vexations, de souffrances et de maux de toutes sortes sont
nécessaires pour le pousser au désespoir.
Or la misère, même jointe au désespoir, ne suffit pas à susciter la
révolution sociale. L'une et l'autre sont capables d'entraîner des révoltes
individuelles ou à la rigueur des soulèvements locaux, mais ne sont pas
déterminantes pour soulever des masses populaires entières. Pour cela, il faut
encore un idéal qui surgit toujours historiquement des# |48 profondeurs de
l'instinct populaire, éduqué, amplifié et éclairé par une série d'événements
marquants, d'expériences dures et amères - il faut, dis-je, une idée générale de
son droit et une foi profonde, ardente, on peut même dire religieuse, en ce
droit. Lorsque cet idéal et cette foi se trouvent réunis dans le peuple, côte à
côte avec la misère qui le pousse au désespoir, alors la révolution sociale est
proche, inéluctable, et il n'y a pas de force qui puisse l'empêcher.
C'est dans cette situation que se trouve précisément le peuple italien. La
misère et les souffrances de toutes sortes qu'il endure sont horribles et le
cèdent bien peu à celles qui affligent le peuple russe. Mais en même temps, dans
le prolétariat italien, à un plus fort degré que dans le prolétariat russe,
s'est développée une conscience révolutionnaire passionnée qui, de jour en jour,
s'affirme avec plus de clarté et de force. Intelligent et passionné par nature,
le prolétariat italien commence enfin à comprendre ce dont il a besoin et ce
qu'il lui faut vouloir pour arriver à une émancipation totale et générale. A cet
égard, la propagande de l'Internationale, qui n'a été menée avec énergie et sur
une grande échelle que ces deux dernières années, lui a rendu un immense
service. Elle lui a donné justement ou plutôt a fait naître en lui cet idéal
dessiné à grands traits par son instinct le plus profond sans lequel, comme nous
l'avons dit, un soulèvement du peuple, quelles que soient ses souffrances, est
absolument impossible;*) [[*) Voir l'appendice (A), à la fin de l'introduction]]
elle lui a montré le but à atteindre en même temps qu'elle lui indiquait la voie
à suivre et les moyens à employer pour organiser la force populaire.#
|49Bien entendu, cet idéal apparaît tout d'abord au peuple comme la fin du
dénuement, de la misère et la pleine et entière satisfaction de tous ses besoins
matériels par le travail collectif, obligatoire et égal pour tous; ensuite,
comme la fin du patronat, de toute domination et la libre organisation de sa vie
sociale, suivant ses aspirations, non pas de haut en bas, comme dans l'Etat,
mais de bas en haut par le peuple lui-même, en dehors des gouvernements et des
parlements de toute espèce; comme l'alliance libre des associations de
travailleurs agricoles et industriels, des communes, des régions et des nations;
et enfin, dans un avenir plus éloigné, comme la fraternité universelle dont le
triomphe s'affirmera sur les décombres de tous les Etats.
Il est significatif qu'en Italie aussi bien qu'en Espagne, le programme
étatico-communiste de Marx n'ait pas eu le moindre succès et que par contre ait
été adopté largement et passionnément le programme de l'illustre Alliance des
révolutionnaires socialistes, laquelle a déclaré une guerre implacable à toute
domination ou tutelle gouvernementale, à tout pouvoir et à toute autorité.
Dans ces conditions, le peuple peut s'émanciper, fonder et organiser sa
propre vie sur la liberté la plus large de tous et de chacun; c'est pourquoi ni
de l'Espagne ni de l'Italie il n'y a à craindre de politique de conquête, mais
au contraire à attendre d'elles à bref délai la révolution sociale.
Pour les mêmes raisons, mais surtout à cause de leur faible importance
politique, les petits Etats, tels que la Suisse, la Belgique, la Hollande, le
Danemark et la Suède, ne menacent personne, mais par contre ont bien des motifs#
|50 de redouter les visées annexionnistes du nouvel Empire allemand.
Restent l,Autriche, la Russie et l'Allemagne prussienne. Evoquer l'Autriche
n'est-ce pas parler d'un malade, atteint d'un mal incurable, qui marche à grands
pas au tombeau. Cet Empire créé par les liens dynastiques et la force des armes,
composé au surplus de quatre races antagoniques, qui ne s'aiment guère, sous

Bakounine, Etatisme et anarchie 21/124


l'hégémonie de la race allemande, unanimement détestée des trois autres et
formant à peine le quart de l'ensemble de la population, constituée pour une
bonne moitié par des Slaves qui réclament leur autonomie et se sont, ces
derniers temps, scindés dans deux Etats, l'un magyaro-slave, l'autre germano-
slave - cet Empire, disons nous, pouvait se maintenir tant qu'y prédominait le
despotisme militaire et policier. Au cours des dernières vingt-cinq années, il a
reçu trois coups mortels. Une première défaite lui fut infligée par la
Révolution de 1848, qui mit fin à l'ancien régime et au gouvernement du prince
de Metternich. Depuis, il continua sa précaire existence en usant des moyens
héroïques et des reconstituants les plus divers. En 1849, sauvé par l'empereur
Nicolas, l'Empire d'Autriche se mit, sous l'inspiration d'un arrogant oligarque,
le prince de Schwarzenberg, et d'un jésuite slavophile, le comte de Thun, qui
rédigea le Concordat, à chercher le salut dans la réaction politique et
cléricale la plus noire et dans l'institution, dans toutes ses provinces, d'une
centralisation totale et impitoyable qui ne tenait aucun compte des différences
nationales. Mais la deuxième défaite, due à Napoléon III, en 1859, démontra que
la centralisation militaire et bureaucratique ne pouvait le sauver.#
|51A partir de ce moment, l'Empire versa dans le libéralisme. Il fit venir de
Saxe le maladroit et malchanceux rival du prince (qui n'était encore que comte)
de Bismarck, le baron de Beust, et se mit désespérément à affranchir ses
peuples; mais tout en les affranchissant, il cherchait aussi à sauver son unité
étatique, c'est-à-dire à résoudre un problème proprement insoluble.
Il fallait en même temps donner satisfaction aux quatre races principales
qui peuplent l'Empire: Slaves, Allemands, Magyars et Valaques,*) [[*) Sur 36
millions d'habitants, ces races se répartissent ainsi: environ 16.500.000 slaves
(5 millions de Polonais et de Ruthènes; 7.250.000 autres Slaves du Nord:
Tchèques, Moraves, Slovaques; et 4.250.000 Slaves du Sud); environ 5.500.000
Magyars, 2.900.000 Roumains, 6.000.000 Italiens; 9.000.000 d'Allemands et de
Juifs et environ 1.500.000 ayant d'autres origines.]] non seulement très
différentes par leur nature, leur langue ainsi que par leur caractère et leur
degré de culture, mais encore en grande partie hostiles les unes aux autres; dès
lors on ne pouvait et on ne peut encore les maintenir dans les liens de l'Etat
que par la contrainte gouvernementale.
Il fallait aussi satisfaire les Allemands dont la majorité, tout en
s'efforçant d'obtenir de haute lutte la constitution la plus libérale-
démocratique, réclamaient bruyamment et obstinément que leur soit maintenu le
droit ancien de détenir la suprématie politique dans la monarchie autrichienne,
bien qu'avec les Juifs ils ne forment que le quart de la population.
N'est-ce pas là une nouvelle preuve de cette vérité que nous défendons sans
nous lasser, convaincu que de ce qu'elle sera universellement comprise dépend la
solution immédiate de tous les problèmes sociaux, à# |52 savoir, que l'Etat,
n'importe quel Etat, même s'il revêt les formes les plus libérales et les plus
démocratiques, est nécessairement fondé sur la suprématie, la domination, la
violence, c'est-à-dire sur le despotisme, camouflé si l'on veut, mais alors
d'autant plus dangereux.
Les Allemands, autoritaires et bureaucrates on peut dire par nature, basent
leurs prétentions sur leur droit historique, c'est-à-dire le droit de conquête
et d'ancienneté, d'une part, et, d'autre part, sur la pseudo-supériorité de leur
culture. A la fin de cet avant-propos, nous aurons l'occasion de montrer
jusqu'où vont leurs prétentions. Limitons-nous pour l'instant aux Allemands
d'Autriche, bien qu'il soit difficile de séparer leurs prétentions de celles des
Allemands en général.
Ces dernières années, les Allemands d'Autriche ont compris, le coeur serré,
qu'ils devaient renoncer, du moins les premiers temps, à la domination sur les
Magyars auxquels ils ont finalement reconnu le droit à une existence autonome.
De toutes les races qui peuplent l'Empire d'Autriche, les Magyars sont, après
les Allemands, le peuple le plus imprégné d'esprit étatique; malgré les
persécutions les plus cruelles et les mesures les plus draconiennes au moyen
desquelles, neuf années durant, de 1850 à 1859, le gouvernement autrichien tenta
de briser leur résistance, non seulement ils n'ont pas renoncé à leur autonomie

Bakounine, Etatisme et anarchie 22/124


nationale, mais ils ont défendu et maintenu leur droit, selon eux, égal au droit
historique, d'étendre leur domination sur toutes les autres races vivant en
Hongrie, bien qu'eux-mêmes ne représentent qu'un peu plus du tiers de la
population du royaume.*) [[ Le royaume de Hongrie compte 5.500.000 Mag# |53yars,
5.000.000 de Slaves, 2.700.000 Roumains, 1.800.000 Juifs et Allemands et environ
500.000 sujets d'autres races; en tout, 15.500.000 habitants.]]
De sorte que le malheureux Empire d'Autriche s'est scindé en deux Etats,
presque de force égale et simplement réunis sous une même couronne: la
Cisleithanie ou Etat slavo-allemand avec 20.500.000 habitants (dont 7.200.000
Allemands et Juifs, 11.500.000 Slaves et environ 1.800.000 Italiens et
descendants d'autres races) et la Transleithanie ou l'Etat hongrois ou plutôt
magyaro-slave et germano-roumain.
On remarquera que ni l'un ni l'autre de ces deux Etats, même dans leur
constitution interne, ne représentent une force en puissance ni présente ni même
future.
Dans le royaume de Hongrie, en dépit d'une Constitution libérale et de
l'incontestable habileté des dirigeants magyars, la lutte des races, ce mal
chronique de la monarchie autrichienne, ne s'est pas apaisée du tout. La
majorité de la population soumise aux Magyars ne les aime pas et ne consentira
jamais à accepter de plein gré leur joug; d'où, entre cette partie de la
population et les Magyars
une lutte sans répit - les Slaves s'appuyant sur les Slaves des anciens
territoires turcs et les Roumains sur la population soeur de Valachie, de
Moldavie, de Bessarabie et de Bukovine; les Magyars, qui ne forment qu'un tiers
de la population, doivent de gré ou de force, chercher appui et protection
à Vienne; et la Vienne impériale qui ne peut digérer le séparatisme magyar et
nourrit, comme tous les gouvernements dynastiques en décrépitude, le
secret espoir de rétablir miraculeusement sa puissance perdue, se réjouit de ces
querelles intestines qui empêchent le royaume de# |54 Hongrie de se
stabiliser, et sous main, elle excite les passions slaves et roumaines
contre les Magyars. Les gouvernants et les hommes politiques magyars ne
l'ignorent pas et lui rendent la pareille en entretenant des relations secrètes
avec le prince de Bismarck qui, prévoyant une guerre inévitable contre l'Empire
d'Autriche, condamné à disparaître, fait des avances aux Magyars.
La Cisleithanie, ou l'Etat germano-slave, se trouve dans une situation qui
n'est guère meilleure. Là, un peu plus de sept millions d'Allemands, y compris
les Juifs, ont la prétention de gouverner onze millions et demi de Slaves.
Cette prétention est évidemment étrange. On peut dire que, depuis les temps
les plus reculés, la mission historique des Allemands a été de conquérir les
terres slaves, d'exterminer, de pacifier et de civiliser, c'est-à-dire de
germaniser les Slaves ou d'en faire des petits bourgeois. De là est née au cours
de l'histoire, entre ces deux peuples, une profonde haine mutuelle entretenue
d'un côté comme de l'autre par le particularisme de chacun d'eux.
Les Slaves haïssent les Allemands comme haïssent tous les vainqueurs les
peuples subjugués, mais non résignés et au fond d'eux-mêmes insoumis. Les
Allemands détestent les Slaves, comme d'ordinaire les maîtres détestent leurs
esclaves; ils les détestent à cause de la haine bien méritée qu'ils se sont
attirée de leur part; à cause aussi de cette crainte instinctive et constante
que suscitent en eux l'idée indestructible et l'espoir qu'ont les Slaves de se
libérer un jour.
Comme tous les conquérants de territoires étrangers et asservisseurs de
peuples, les Allemands ont à la fois - et très injustement - la haine et le
mépris des Slaves. Nous avons expliqué les raisons de cette haine;# |55 quant à
leur mépris, il procède de ce que les Slaves n'ont pas pu ou voulu se laisser
germaniser. Il est à remarquer que les Allemands de Prusse reprochent amèrement
et de la façon la plus sérieuse aux Allemands d'Autriche - allant presque
jusqu'à accuser le gouvernement autrichien de trahison - de n'avoir pas su
germaniser les Slaves. Selon eux, et au fond ils ont raison, il n'y a pas de
plus grand crime contre les intérêts patriotiques communs à tous les Allemands,
contre le pangermanisme.

Bakounine, Etatisme et anarchie 23/124


Menacés, ou plutôt dès à présent persécutés de toutes parts, sinon écrasés
par ce pangermanisme abhorré, les Slaves d'Autriche, à l'exception des Polonais,
lui ont opposé une écoeurante sottise, non moins contraire à la liberté et
mortelle pour l'idéal du peuple: le panslavisme. *) [[*) Nous sommes l'ennemi
juré du panslavisme autant que du pangermanisme et, dans une prochaine
brochure, nous consacrerons à cette question, selon nous d'une importante
extrême, une étude particulière; pour l'instant, nous nous bornerons à dire que
nous considérons comme un devoir sacré et urgent pour la jeunesse
révolutionnaire russe de s'opposer de toutes ses forces et par tous les moyens à
la propagande panslave menée en Russie et dans les territoires slaves par les
agents officiels ou de plein gré slavophiles du gouvernement russe; ceux-ci
s'efforcent de convaincre les malheureux Slaves que le tsar de Pétersbourg,
animé d'un ardent amour patriotique pour nos frères slaves, et l'infâme Empire
russe, haï du peuple et destructeur de la nation, bourreau de la Petite-Russie
et de la Pologne, dont il a même aliéné une partie aux Allemands, peuvent et
veulent libérer les pays slaves du joug allemand; et cela à l'heure même où le
Cabinet de Pétersbourg vend, en trahissant ces pays de façon manifeste, la
Bohême et la Moravie au prince de Bismarck pour le récompenser de l'aide que
celui-ci lui a promise en Orient.]]#
|56Nous n'affirmons pas que tous les Slaves d'Autriche, en dehors même des
Polonais, soient épris de cet idéal aussi monstrueux que dangereux auquel,
constatons-le en passant, les Slaves des anciens territoires turcs, malgré les
menées des agents de la Russie qui vont et viennent parmi eux, manifestent très
peu de sympathie. Mais il n'en reste pas moins que l'espoir d'être délivrés par
le libérateur de Pétersbourg est assez répandu chez les Slaves d'Autriche. Une
haine atroce et, ajoutons-le, parfaitement légitime leur fait perdre la tête au
point qu'ayant oublié ou ignorant les malheurs qui accablent la Lithuanie, la
Pologne, la Petite-Russie, et le peuple grand-russe lui-même, sous le despotisme
de Moscou et de Pétersbourg, ils en sont à attendre le salut de notre tsar-knout
de toutes les Russies!
On ne s'étonnera pas que des espoirs aussi absurdes aient pu naître dans les
masses slaves. Elles ne connaissent pas l'histoire, ignorent même ce qui se
passe à l'intérieur de la Russie et ont seulement entendu dire qu'envers et
contre les Allemands, et même sous leur nez, s'est formé un immense Empire soi-
disant purement slave et d'une puissance telle que les Allemands abhorrés
tremblent devant lui. Si les Allemands tremblent, c'est donc que les Slaves
doivent se réjouir; si les Allemands haïssent cet Empire, c'est donc que les
Slaves doivent l'aimer!
Tout cela est très naturel. Mais il est étrange, triste aussi et
impardonnable que dans la classe cultivée des Slaves d'Autriche se soit formé
tout un parti à la tête duquel des hommes ayant de l'expérience, intelligents et
au courant des choses, prônent ouvertement le panslavisme ou, du moins, dans
l'esprit des uns, la libération des peuples slaves au moyen# |57 d'une puissante
intervention de la Russie, et dans l'esprit des autres, la formation d'un grand
royaume slave sous le sceptre du tsar de Russie.
On remarquera à quel point cette maudite civilisation allemande,
essentiellement bourgeoise et, de ce fait, foncièrement étatique, a réussi à
s'infiltrer dans l'âme des patriotes slaves eux-mêmes. Nés dans une société
bourgeoise germanisée, instruits dans les écoles et les universités allemandes,
habitués à penser, à sentir et à vouloir de la même manière que les Allemands,
ils auraient fait de parfaits Allemands si le but qu'ils poursuivent n'était pas
en lui-même anti-allemand: par des voies et des moyens empruntés aux Allemands,
ils veulent et croient pouvoir libérer les Slaves du joug germanique. Ne pouvant
concevoir, en raison de leur éducation allemande, d'autre moyen d'obtenir leur
libération qu'en formant des Etats slaves ou un seul grand Etat slave, ils se
fixent, là encore, un objectif éminemment allemand, car un Etat moderne,
centralisé, bureaucratique, militaire et policier comme, disons, le nouvel
Empire allemand ou l'Empire de toutes les Russies, est une création
essentiellement germanique; en Russie, autrefois, l'élément tatare formait, dans
cet Etat, une partie de l'alliage, mais l'Allemagne n'a évidemment que faire

Bakounine, Etatisme et anarchie 24/124


aujourd'hui de la civilité tatare.
Par leur tempérament et leur nature, les Slaves ne sont en aucune manière un
peuple politique, c'est-à-dire apte à former un Etat. C'est en vain que les
Tchèques évoquent leur grand royaume de Moravie et les Serbes celui de Douchan.
Ce ne sont là que des épisodes éphémères ou de vieilles légendes. Ce qui est
sûr, c'est que pas un peuple slave n'a de lui-même créé d'Etat.
La monarchie-république polonaise s'est formée sous# |58 la double influence
germanique et latine, après que le peuple paysan, battu à plate couture, eut été
courbé sous le joug de la noblesse, laquelle, de l'avis de beaucoup d'historiens
et d'écrivains polonais (entre autres Mickiewicz), n'était même pas d'origine
slave.
Le royaume de Bohême ou de Tchéchie fut amalgamé selon les plus pures
méthodes en usage chez les Allemands et sous leur influence directe, ce qui
explique que la Bohême devint si tôt membre organique et partie indivisible de
l'Empire germanique.
Quant à l'histoire de l'Empire russe et de sa fondation, tout le monde la
connaît; on y trouve associés et le knout tatare, et la bénédiction de Byzance,
et les lumières bureaucratiques, militaires et policières de l'Allemagne. Le
pauvre peuple grand-russe et, après lui, d'autres peuples, petit-russe,
Lithuanien et polonais, ne prirent part à sa fondation qu'avec leur échine.
Ainsi, il est indubitable que les Slaves n'ont jamais par eux-mêmes ou de
leur propre initiative formé d'Etat. Et ils n'en ont pas formé parce qu'ils
n,ont jamais été un peuple conquérant. Seuls les peuples conquérants créent
l'Etat et ils le créent nécessairement à leur profit, aux dépens des peuples
asservis.
Les Slaves étaient un peuple essentiellement pacifique et agricole. L'esprit
militaire qui animait les peuples germaniques leur était étranger; et, de ce
fait, ils étaient fermés aux tendances étatiques qui se manifestèrent de bonne
heure chez les Germains. Vivant séparément et en toute indépendance dans leurs
communautés administrées selon la coutume patriarcale par les anciens, désignés#
|59 suivant le principe électif, et jouissant tous au même titre des terres de la
communauté, ils n'avaient parmi eux ni noblesse, ignorée d'eux, ni même de
prêtres formant une caste à part, étaient égaux entre eux, réalisant, certes,
sous une forme encore patriarcale et par conséquent imparfaite, l'idée de la
fraternité humaine. Il n'y avait pas de liens politiques permanents entre les
communautés. Devant un danger commun, par exemple une agression de la part d'un
peuple étranger, ils concluaient une alliance défensive, mais sitôt le danger
disparu, cette ombre d'association politique s'évanouissait. Ainsi, il n'y eut
jamais et ne put y avoir d'Etat slave. Mais il existait, par contre, un lien
social, fraternel entre tous les peuples slaves, au suprême degré hospitaliers.
On conçoit qu'avec une organisation de ce genre les Slaves se trouvaient
sans défense devant les incursions et les conquêtes des peuples guerriers, en
particulier des Germains, qui cherchaient à étendre partout leur domination. En
partie exterminés, les Slaves furent en majorité subjugués par les Turcs, les
Tatares, les Magyars et surtout par les Allemands.
A partir de la seconde moitié du Xe siècle, commence l'histoire de leur vie
d'esclaves, histoire tourmentée, mais aussi héroïque. Au cours d'une lutte
farouche, incessante, de plusieurs siècles contre les conquérants, les Slaves
versèrent beaucoup de sang pour leurs franchises locales. Dès le XIe siècle,
nous sommes en présence de deux événements: le soulèvement général des païens
slaves, établis entre l'Oder, l'Elbe et la Baltique, contre les chevaliers et
les prêtres teutoniques et la non moins fameuse sédition des serfs polonais
contre la domination de la noblesse. Ensuite# |60 jusqu'au XVe siècle,
sporadique, sourde, mais inlassable se poursuit la lutte des Slaves de l'Ouest
contre les Allemands, des Slaves du Sud contre les Turcs, des Slaves du Nord-Est
contre les Tatares.
Au XVe siècle, nous voyons se dérouler, victorieuse cette fois, mais aussi
essentiellement populaire, la grande révolution des hussites tchèques. Laissant
de côté leur dogme religieux qui, constatons-le en passant, était
incomparablement plus près de l'idée de fraternité humaine et de liberté du

Bakounine, Etatisme et anarchie 25/124


peuple que du dogme catholique et du dogme protestant qui lui succcéda, nous
attirerons l'attention sur le caractère éminemment social et anti-étatique de
cette révolution. Ce fut la révolte de la communauté slave contre l'Etat
allemand.
Au XVIIe siècle, par suite des trahisons successives de la petite
bourgeoisie de Prague, à moitié germanisée, les hussites furent définitivement
vaincus. Près de la moitié de la population tchèque fut massacrée, tandis que
les terres étaient distribuées aux colons venus d'Allemagne. Les Allemands, et
avec eux les jésuites, étaient les triomphateurs; et pendant deux bons siècles
après cette sanglante défaite, le monde slave de l'Ouest resta inerte, muet sous
le joug de l'Eglise catholique et du germanisme triomphant. Dans le même temps,
les Slaves du Sud traînaient une vie d'esclave sous la domination du peuple
magyar ou sous le joug des Turcs. Mais en revanche, la révolte des Slaves, au
nom des mêmes principes populaires et communautaires, éclata dans le Nord-Est.
Sans parler de la lutte farouche que soutinrent au XVIe siècle Novgorod-le
Grand, Pskov et d'autres provinces contre les tsars moscovites, ni de l'appui de
la milice alliée de l'Assemblée de la terre russe contre le roi de# |61 Pologne,
les jésuites, les boyards moscovites et, d'une manière générale, contre la
prédominance de Moscou au début du XVIIe siècle, rappelons la célèbre révolte
des populations de Petite-Russie et de Lithuanie contre la noblesse polonaise
et, après elle, la révolte plus violente encore des paysans de la Volga sous la
conduite de Stepan Razin; enfin, cent ans plus tard, la sédition non moins
célèbre de Puga…ev. Et dans tous ces mouvements, soulèvements et révoltes
essentiellement populaires, nous retrouvons la même haine de l'Etat, la même
aspiration à une société paysanne, libre et communautaire.
Enfin, le XIXe siècle peut être appelé le siècle du réveil général du peuple
slave. Ne parlons pas de la Pologne. Elle ne s'endormit jamais, car depuis
l'acte de brigandage qui lui ravit sa liberté, laquelle, certes, n'était pas la
liberté du peuple, mais celle de la noblesse et de l'Etat, depuis son partage
entre trois puissances rapaces, elle n'a jamais cessé de combattre, et quoi que
puissent faire Murav'ev et Bismarck, elle se révoltera tant qu'elle n'aura pas
reconquis sa liberté. Malheureusement pour la Pologne, ses partis dirigeants, où
jusqu'à présent la noblesse est en grande majorité, ne sont pas décidés à
abandonner leur programme national; et au lieu de rechercher la libération et la
rénovation de leur patrie dans la révolution sociale, ils croient, obéissant aux
vieilles traditions, trouver l'une et l'autre tantôt dans la protection d'un
Napoléon, tantôt dans l'alliance avec les jésuites et les féodaux autrichiens.
Mais notre siècle a vu aussi le réveil des Slaves de l'Ouest et du Sud. En
dépit des efforts des politiciens, des policiers et des civilisateurs allemands,
la Bohême, après trois siècles de sommeil, s'est réveillée de nouveau pays
purement# |62 slave et elle est devenue le foyer naturel de tout le mouvement
slave de l'Ouest. La Serbie turque est devenue, elle aussi, le foyer de tout le
mouvement slave du Sud.
Mais avec la renaissance des peuples slaves une question se pose d'une
importance extrême, on peut même dire décisive.
Dans quelles conditions cette renaissance doit-elle s'accomplir? En suivant
l'ancienne voie de l'hégémonie de l'Etat ou la voie de la libération effective
de tous les peuples, du moins de tous les peuples européens, et du prolétariat
tout entier, de quelque joug que ce soit et tout d'abord du joug étatique?
Les Slaves doivent-ils et peuvent-ils s'affranchir de la domination
étrangère et surtout de la domination germanique, pour eux la plus haïssable, en
recourant à leur tour à la méthode allemande de conquête, de rapine et de
contrainte pour obliger les masses populaires slaves subjuguées à être ce
qu'elles exècrent, auparavant de fidèles sujets allemands, et désormais de bons
sujets slaves, ou seulement en s'insurgeant solidairement avec tout le
prolétariat européen, au moyen de la révolution sociale?
Tout l'avenir des Slaves dépend du choix qu'ils feront entre ces deux
solutions. Pour laquelle doivent-ils donc se décider?
Selon nous, poser la question, c'est la résoudre. Si sage qu'ait été le
jugement du roi Salomon, le passé ne se répète jamais. L'Etat moderne, qui ne

Bakounine, Etatisme et anarchie 26/124


fait que réaliser le vieux concept de domination, tout comme le christianisme
réalise la forme ultime de la foi théologale ou de la servitude religieuse;
l'Etat bureaucratique, militaire,# |63 policier et centralisé, qui aspire
nécessairement, en raison de sa propre nature, à conquérir, asservir, étouffer
tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gravite, respire; cet Etat, qui a
trouvé sa dernière expression dans l'Empire pangermanique, a fait son temps. Ses
jours sont comptés et tous les peuples attendent de son effondrement leur
délivrance définitive.
Appartient-il aux Slaves de faire à leur tour une réponse haïe des
individus, haïe des peuples et aujourd'hui condamnée par l'histoire? Et pourquoi
la feraient-ils? Il n'y a là aucune sorte d'honneur; mais au contraire, crime,
opprobre, malédiction des contemporains et de leurs descendants. Les Slaves
seraient-ils jaloux de la haine que les Allemands se sont attirée de tous les
autres peuples européens? Ou leur plairait-il de jouer au Dieu universel? Au
diable donc tous les Slaves et tout leur avenir militaire, si après plusieurs
siècles d'esclavage, de martyre, de bâillon, ils devaient apporter à l'humanité
de nouvelles chaînes!
Et quel en serait l'intérêt pour les Slaves? Quel profit les masses
populaires slaves tireraient-elles d'un grand Etat? Des Etats de ce genre
offrent un avantage indéniable, seulement pas pour les millions de prolétaires,
mais pour la minorité privilégiée, le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, voire
la classe cultivée, c'est-à-dire cette classe qui, au nom de son érudition
patentée et de sa prétendue supériorité intellectuelle se croit destinée à
gouverner les masses; un avantage, dis-je, pour quelques milliers d'oppresseurs,
de bourreaux et d'exploiteurs du prolétariat. Pour le prolétariat lui-même, pour
les masses ouvrières misérables, plus l'Etat sera grand, plus les chaînes seront
lourdes et les prisons étouffantes.#
|64Nous avons dit et démontré précédemment que la société ne peut constituer
et rester un Etat si elle ne se transforme pas en Etat conquérant. La même
concurrence qui, sur le terrain économique, écrase et engloutit les petits,
voire les moyens capitaux, établissements industriels, propriétés foncières et
maisons de commerce au profit des gros capitaux, des grandes manufactures,
propriétés foncières et maisons de commerce, écrase et engloutit les petits et
moyens Etats au profit des empires. Désormais, tout Etat qui ne se contente pas
d'exister sur le papier et par la grâce de ses voisins, aussi longtemps qu'il
plaît à ceux-ci de le tolérer, mais qui veut être un Etat réel, souverain,
indépendant, doit être nécessairement un Etat conquérant.
Mais être un Etat conquérant cela signifie qu'on est obligé de tenir en
sujétion par la violence beaucoup de millions d'individus d'une nation
étrangère. Et partout où triomphe la force militaire, adieu la liberté! Adieu
surtout liberté et bien-être pour le peuple travailleur. De là ressort que la
formation d'un grand Etat slave aboutirait à un vaste esclavage pour le peuple
slave.
"Mais, répondront les étatistes slaves, nous ne voulons pas d'un grand et
unique Etat, nous demandons, au contraire, la formation de plusieurs Etats
purement slaves d'importance moyenne, comme garantie nécessaire de
l'indépendance des peuples slaves." Or cette opinion est contraire à la logique
et aux enseignements de l'histoire, voire à la force des choses; aucun Etat
moyen ne peut aujourd'hui avoir d'existence indépendante. Cela veut dire qu'il
n'y aura pas d'Etats slaves,# |65 ou bien qu'il y en aura un seul, un grand Etat
panslave, qui absorbera tous les autres, un Etat-knout pétersbourgeois.
Au demeurant, un Etat slave pourrait-il lutter contre l'énorme puissance du
nouvel Empire pangermanique, si lui-même n'était pas grand et fort? Il ne faut
jamais compter sur l'action concertée de plusieurs Etats séparés, uniquement
liés par des intérêts, parce que la réunion d'organisations et de forces
disparates, fussent-elles égales ou mêmes supérieures en nombre à celles de
l'adversaire, sont quand même plus faibles que ces dernières, car celles-ci sont
homogènes et leur mécanisme obéit à une seule pensée, à une seule volonté, plus
ferme et moins complexe; il ne faut jamais compter, dis-je, sur l'action
concertée de plusieurs Etats, quand bien même leurs propres intérêts

Bakounine, Etatisme et anarchie 27/124


réclameraient cette action. Les gouvernants, comme les simples mortels, sont,
pour la plupart, atteints de cécité, ce qui les empêche de voir, au-delà des
intérêts et des passions, ce qu'exige par-dessus tout leur propre situation.
En 1863, l'intérêt de la France, de l'Angleterre, de la Suède, voire de
l'Autriche était qu'elles prissent parti pour la Pologne contre la Russie;
pourtant personne ne bougea. En 1864, un intérêt plus évident encore commandait
à l'Angleterre, à la France, et particulièrement à la Suède, sinon à la Russie,
de prendre la défense du Danemark menacé par les conquêtes prusso-autrichiennes,
en réalité prusso-allemandes; de nouveau personne ne broncha. Enfin, en 1870,
l'Angleterre, la Russie et l'Autriche, sans parler des petits Etats nordiques,
auraient dû, dans leur propre intérêt, s'opposer# |66 à ce que les troupes
prusso-allemandes victorieuses n'envahissent la France jusqu'aux portes de Paris
et, peu s'en ait fallu, jusqu'au Midi; mais là encore personne n'intervint, et
ce n'est que lorsque l'hégémonie allemande, nouvellement créée, devint une
menace pour tout le monde que les puissances comprirent qu'elles auraient dû
agir, mais il était trop tard.
Ainsi, il ne faut pas compter sur l'intelligence gouvernementale des pays
voisins, mais sur ses propres forces et celles-ci doivent au moins être égales
aux forces de l'adversaire. Dès lors, aucun Etat slave, pris séparément, ne
serait capable de résister à une attaque de l'Empire pangermanique.
Mais ne pourrait-on opposer à la centralisation pangermanique une Fédération
panslave, c'est-à-dire une confédération d'Etats slaves souverains ou associés,
dans le genre de ceux de l'Amérique du Nord ou de la Suisse? A cette question
également nous devons répondre négativement.
Premièrement, une confédération de ce genre ne pourrait se former que si
l'Empire russe s'écroulait et se dissociait en un certain nombre d'Etats séparés
ou rattachés les uns aux autres par de simples liens fédéraux; car le respect de
la souveraineté et de la liberté des petits, voire des moyens Etats slaves qui
formeraient cette confédération, est inconcevable tant qu'existera cet immense
Empire.
Admettons que l'Empire de Pétersbourg vienne à éclater en un grand ou en un
petit nombre d'Etats libres et que la Pologne, la Bohême, la Serbie, la
Bulgarie, etc., organisées elles-mêmes en Etats indépendants, forment avec ces
nouveaux Etats russes, une vaste confédération# |67 slave. Dans ce cas également,
prétendons-nous, cette confédération ne serait pas en mesure de lutter contre la
centralisation pangermanique, pour la simple raison que la supériorité militaire
sera toujours du côté de l'Etat centralisé.
Une confédération d'Etats peut jusqu'à un certain point garantir la liberté
bourgeoise, mais elle ne peut créer de force militaire nationale par le fait
même qu'elle est une confédération; une force nationale requiert nécessairement
un Etat centralisé. On nous citera l'exemple de la Suisse et des Etats-Unis
d'Amérique. Mais la Suisse, en raison précisément du développement de ses forces
nationales et militaires, tend manifestement aujourd'hui à la centralisation;
tandis que l'Amérique du Nord n'a pu, jusqu'à présent, rester une confédération
que parce que, sur le continent américain, la grande République n'a pas, dans
son voisinage, de puissant Etat centralisé dans le genre de la Russie, de
l'Allemagne ou de la France.
Ainsi donc, pour s'opposer sur le terrain politique ou national au
pangermanisme triomphant, il ne reste qu'un moyen: former un Etat panslave. Sous
tous les autres rapports, ce moyen présente les pires inconvénients pour les
Slaves, car il aurait nécessairement pour effet de les jeter en servitude sous
le knout panrusse. Mais serait-ce au moins un bon moyen pour atteindre le but, à
savoir, l'abolition de l'hégémonie allemande et l'assujettissement des Allemands
au joug panslave, c'est-à-dire au joug impérial de Saint-Pétersbourg?
Non seulement ce ne serait pas un bon moyen, mais il est même probable que
ce moyen ne suffirait pas. Certes, il y a, sur le continent européen, 50
millions et demi d'Allemands (y compris évidemment# |68 les 9 millions
d'Allemands d'Autriche). Or, admettons que le rêve des patriotes allemands
s'accomplisse et qu'entrent dans l'Empire germanique la partie flamande de la
Belgique, la Hollande, la Suisse allemande, la totalité du Danemark et même la

Bakounine, Etatisme et anarchie 28/124


Suède avec la Norvège qui, ensemble, forment une population légèrement
supérieure à 15 millions d'individus. Et après? Il y aurait tout au plus en
Europe 66 millions d'Allemands et on compte environ 90 millions de Slaves. Sous
le rapport du nombre, les Slaves sont donc plus forts que les Allemands, mais
bien que la population slave dépasse de presque un tiers la population
allemande, nous prétendons qu'un Etat panslave ne pourrait jamais égaler en
puissance ni en force nationale et militaire réelle l'Empire pangermanique.
Pourquoi? Parce que les Allemands ont dans le sang, par instinct et par
tradition, la passion de l'ordre et de la discipline nationale, tandis que les
Slaves non seulement n'ont pas cette passion, mais obéissent à des sentiments
diamétralement opposés; aussi bien, pour les discipliner faut-il les tenir sous
la trique, alors que tout Allemand s'y soumet librement et avec conviction. Sa
liberté consiste en ceci qu'il est bien dressé et qu'il s'incline volontiers
devant tout ce qui représente l'autorité.
Au surplus, les Allemands sont un peuple sérieux et laborieux; ils sont
instruits, économes, coquets, ponctuels, prévoyants, ce qui ne les empêche pas,
quand il le faut, et surtout quand leurs chefs l'exigent, de se battre
magnifiquement. De plus, leur organisation militaire et administrative est
portée au plus haut degré de la# |69 perfection, ce qu'aucun autre peuple
n'atteindra jamais. Dès lors est-il imaginable que les Slaves puissent se
mesurer avec eux sur le terrain de l'organisation étatique!
Les Allemands cherchent dans l'Etat leur vie et leur liberté; pour les
Slaves, au contraire, l'Etat est un tombeau. Leur émancipation, ils doivent la
chercher en dehors de l'Etat, non seulement dans la lutte contre l'Etat
allemand, mais aussi dans le soulèvement du peuple entier contre toute forme
d'Etat, autrement dit dans la révolution sociale.
Les Slaves pourront s'affranchir, ils pourront détruire l'Etat allemand
qu'ils abhorrent, non par de vains efforts pour assujettir à leur tour les
Allemands à leur domination et les transformer en esclaves de leur Etat slave,
mais seulement en les appelant à la liberté et à la fraternité universelle sur
les ruines de tous les Etats actuels. Mais les Etats ne s'écroulent pas d'eux-
mêmes; seule la révolution sociale, englobant tous les peuples, toutes les
races, dans tous les pays du monde, est capable de les abolir.
Organiser les forces populaires pour accomplir cette révolution - telle est
la tâche, l'unique tâche, des hommes sincèrement désireux de libérer le peuple
slave du joug séculaire. Ces précurseurs doivent comprendre que ce qui, dans le
passé, faisait leur faiblesse, à savoir leur incapacité à former un Etat, fait
aujourd'hui leur force, constitue leur droit à l'avenir et donne un sens à tous
leurs mouvements nationaux actuels. Malgré l'énorme développement des Etats
modernes et en raison même de cette évolution irréversible qui a poussé,
d'ailleurs très# |70 logiquement et nécessairement, le principe même de la
centralisation étatique jusqu'à l'absurde, il saute aux yeux que les jours des
Etats et de ladite centralisation sont comptés; et que le temps est proche de
l'émancipation complète des masses prolétaires et de leur libre organisation
sociale, de bas en haut, sans aucune ingérence gouvernementale, au moyen de
libres associations populaires, économiques, fondées, par-delà les anciennes
frontières étatiques et quelles que soient les différences de race, sur le
travail producteur, d'un bout à l'autre humanisé et accompli solidairement dans
ses aspects les plus divers.
Les précurseurs slaves doivent enfin comprendre que le temps est passé où
l'on pouvait jouer innocemment à la philologie slave et que rien n'est plus
absurde et en même temps plus néfaste, plus mortel pour le peuple que de faire
du pseudo-principe de la nationalité l'idéal de toutes les aspirations
populaires. La nationalité n'est pas un principe commun à l'humanité tout
entière, mais un fait historique, limité à une contrée, un fait qui a le droit
indubitable, comme tout ce qui est réel et sans danger, de se voir admis par
tout le monde. Chaque nation, voire chaque petite nation, a son caractère, sa
manière de vivre, de s'exprimer, de sentir, de penser et d'agir; et c'est ce
caractère, cette manière d'être qui forment précisément l'essence de la
nationalité, le produit de toute une époque historique et de l'ensemble des

Bakounine, Etatisme et anarchie 29/124


conditions d'existence du peuple.
Chaque peuple, de même que chaque individu, est, bon gré mal gré, ce qu'il
est et il a le droit indiscutable d'être lui-même. En cela réside tout le droit
dit national. Mais si un peuple ou un individu ont cette forme d'existence et ne
peuvent en avoir d'autre, il# |71 ne s'ensuit pas qu'ils aient le droit ou qu'il
y ait intérêt pour eux de faire, l'un, de sa nationalité, l'autre, de son
individualité, des questions de principe et qu'ils doivent traîner ce boulet
toute leur vie. Au contraire, moins ils pensent à eux, plus ils s'imprègnent de
la substance commune à l'humanité tout entière, plus la nationalité de l'un et
l'individualité de l'autre prennent de relief et de sens.
Il en est de même pour les Slaves. Ils resteront dans cet état de nullité et
de misère extrême tant qu'ils continueront à ne s'intéresser qu'à leur
slavianisme étroit, égoïste et en même temps abstrait, étranger et par là même
opposé au problème et à la cause de l'humanité tout entière. Et en tant que
Slaves, ils ne conquerront leur place légitime dans l'histoire et dans la libre
fraternité des nations que lorsqu'ils seront animés, avec les autres peuples,
d'un idéal universel.
A toutes les époques de l'histoire, un idéal commun à l'humanité tout
entière domine tous les autres idéaux d'un caractère plus particulier et
exclusivement national; et la ou les nations, qui se découvrent la vocation,
c'est-à-dire assez de compréhension, de passion et d'énergie pour se consacrer
entièrement à cet idéal commun, deviennent par excellence des nations
historiques. Les idéaux qui dominèrent à différentes époques de l'histoire
furent d'ordre divers. Ainsi, sans remonter trop loin, il y eut l'idéal - moins
humain que divin, et par cela même contraire à la liberté et au bien-être des
peuples - l'idéal dominateur et au suprême degré conquérant, de la religion et
de l'Eglise catholiques et les nations qui, alors, se sentirent les plus
disposées et les plus aptes# |72 à se vouer à cet idéal - Allemands, Français,
Espagnols, et dans une certaine mesure Polonais - furent, chacune dans sa sphère
et à cause même de cela, des nations de premier ordre.
L'époque qui suivit fut celle de la Renaissance des arts et des lettres, et
de la révolte religieuse. L'idéal de la Renaissance, commun à l'humanité
entière, mit, d'abord, au premier plan les Italiens, ensuite, les Français et, à
un degré moindre, les Anglais, les Hollandais et les Allemands. Mais la révolte
religieuse qui, auparavant, avait entraîné le midi de la France, donna, au XVe
siècle, la première place à nos hussites slaves. Après une lutte héroïque, qui
dura un siècle, les hussites furent écrasés, comme avant eux l'avaient été les
Albigeois. C'est alors que la Réforme vint donner une impulsion nouvelle aux
peuples allemands, français, anglais, hollandais, suisse et scandinave. En
Allemagne, elle perdit très vite son caractère de révolte, incompatible avec le
tempérament allemand, et prit l'aspect d'une paisible réforme nationale qui
servit aussitôt de fondement au despotisme étatique le plus méthodique, le plus
systématique et le plus savant. En France, après une longue et sanglante lutte,
qui contribua, dans une large mesure, à développer la pensée libre dans ce pays,
les partisans de la Réforme furent écrasés par le catholicisme triomphant. Par
contre, en Hollande, en Angleterre et, par la suite, aux Etats-Unis, ces
partisans créèrent une nouvelle civilisation, par essence anti-étatique, mais de
caractère économique libéralo-bourgeois.
Ainsi donc, le mouvement religieux que déclencha la Réforme et qui gagna la
quasi-totalité de l'Europe au XVIe siècle, engendra dans l'humanité civilisée
deux tendances fondamentales: une tendance économique libéralo-bourgeoise
dirigée, tout# |73 d'abord, par l'Angleterre et, plus tard, par l'Angleterre et
l'Amérique; et une tendance despotique, par essence bourgeoise et protestante -
un alliage provenant toutefois d'une fraction de la noblesse catholique - et par
ailleurs entièrement inféodée à l'Etat. Cette tendance était surtout représentée
par la France et l'Allemagne, autrichienne d'abord, prussienne ensuite.
La Grande Révolution, qui illustra la fin du XVIIIe siècle, mit de nouveau
la France au premier rang. Elle créa un nouvel idéal, commun à l'humanité
entière, idéal de liberté complète de l'individu, mais d'ordre strictement
politique; cet idéal portait en lui une contradiction insoluble et, dès lors,

Bakounine, Etatisme et anarchie 30/124


était irréalisable, car la liberté politique sans l'égalité économique,
autrement dit la liberté dans l'Etat est un leurre.
Ainsi la Révolution française engendra à son tour deux tendances
fondamentales, opposées l'une à l'autre, en lutte continuelle et en même temps
indissolubles, disons même, nécessairement associées dans la poursuite d'un même
objectif: l'exploitation systématique du prolétariat misérable au profit d'une
minorité de possédants dont le nombre diminue peu à peu, mais qui s'enrichit de
plus en plus.
Une tendance veut, sur cette exploitation du labeur du peuple, édifier une
république démocratique; l'autre, plus logique, cherche à fonder sur elle le
despotisme monarchique, c'est-à-dire franchement étatique, à savoir, l'Etat
centralisé, bureaucratique et policier, la dictature militaire à peine voilée
sous d'innocentes formes constitutionnelles.#
|74La première de ces deux tendances s'efforce aujourd'hui sous la conduite
de M. Gambetta, de s'emparer du pouvoir en France. La seconde, dirigée par le
prince de Bismarck, gouverne déjà en maître l'Allemagne prussienne.
Il est difficile de dire laquelle de ces deux tendances est la plus
favorable, ou plus exactement, la moins dommageable, la moins néfaste au peuple,
aux masses misérables, au prolétariat; toutes deux veulent, avec la même
passion, la même obstination, fonder ou consolider un Etat fort, c'est-à-dire
réduire le prolétariat à l'esclavage.
Contre ces tendances étatiques, républicaines ou néo-monarchiques axées sur
l'oppression du peuple et engendrées de 1789 à 1793 par la Grande Révolution
bourgeoise, des profondeurs du prolétariat, tout d'abord français et autrichien,
puis du prolétariat de tous les autres pays d'Europe, s'est enfin cristallisé un
courant essentiellement nouveau visant à l'abolition de toute exploitation et de
toute oppression politique ou juridique, gouvernementale ou administrative,
c'est-à-dire l'abolition de toutes les classes au moyen de l'égalisation
économique de tous les biens et de la destruction de leur dernier rempart,
l'Etat.
Tel est le programme de la révolution sociale.
De sorte qu'à l'heure actuelle il n'existe pour tous les pays du monde
civilisé qu'un seul problème universel, un seul idéal: l'émancipation totale et
définitive du prolétariat de l'exploitation économique et du joug de l'Etat. Il
est bien évident que ce problème ne sera pas résolu sans une lutte sanglante,
terrifiante et que la situation# |75 réelle, voire l'importance de chaque nation,
dépendra de l'orientation et de la part qu'elle prendra dans cette lutte, ainsi
que de la nature de sa participation.
N'est-il pas clair, dès lors, que les Slaves ne devront rechercher et ne
pourront conquérir leur droit et leur place dans l'histoire et dans l'alliance
fraternelle des peuples que par la révolution sociale?
Mais la révolution sociale ne peut être le fait d'un seul peuple; par
nature, cette révolution est internationale, ce qui veut dire que les Slaves,
qui aspirent à leur liberté, doivent, au nom de celle-ci, lier leurs aspirations
et l'organisation de leurs forces nationales aux aspirations et à l'organisation
des forces nationales de tous les autres pays; le prolétariat slave doit entrer
en masse dans l'Association internationale des Travailleurs.
Nous avons déjà eu l'occasion de rappeler l'admirable manifestation de
fraternité internationale que firent, en 1868, les ouvriers de Vienne, refusant,
malgré les exhortations des patriotes autrichiens et souabes, de se ranger sous
la bannière pangermanique et déclarant catégoriquement que les travailleurs du
monde entier sont leurs frères et qu'ils n'admettent pas d'autre camp que le
camp du prolétariat internationalement solidaire de tous les pays; en même
temps, ils estimaient avec raison qu'ils ne peuvent, en tant qu'ouvriers
autrichiens, arborer aucun drapeau national, attendu que le prolétariat de
l'Autriche est composé des races les plus diverses: Magyars, Italiens, Roumains,
surtout Slaves et Allemands; et que, pour cette raison, ils doivent chercher une
solution pratique à leurs problèmes en dehors de l'Etat dit national.#
|76Encore quelques pas dans cette direction et les travailleurs autrichiens
comprendront que l'émancipation du prolétariat est absolument impossible dans

Bakounine, Etatisme et anarchie 31/124


quelque Etat que ce soit et que la première condition de cette émancipation est
la destruction de tout Etat; or, cette destruction n'est possible que par
l'action concertée du prolétariat de tous les pays, dont la première forme
d'organisation sur le terrain économique est précisément le but de l'Association
internationale des Travailleurs.
En le comprenant, les travailleurs allemands d'Autriche se feraient les
promoteurs non seulement de leur propre émancipation, mais en même temps de
celle de toutes les masses populaires non allemandes de l'Empire d'Autriche, y
compris, bien entendu, la totalité des Slaves, auxquels nous serions les
premiers à recommander d'entrer avec eux dans une alliance qui aurait pour fin
la destruction de l'Etat, c'est-à-dire de la prison nationale, et la fondation
d'un nouveau monde ouvrier international basé sur l'égalité et la liberté
pleines et entières.
Mais les travailleurs autrichiens n'ont pas fait ces premiers pas
indispensables et ils ne les feront pas, car ils seraient arrêtés net, dès le
premier pas, par la propagande germano-patriotique de M. Liebknecht et autres
démocrates socialistes qui se sont rendus avec lui à Vienne, ce me semble, en
juillet 1868, dans le but justement de détourner le sûr instinct social des
travailleurs autrichiens de la révolution internationale et de l'aiguiller vers
l'agitation politique en faveur d'un Etat unifié, qualifié par eux d'Etat
populaire, évidemment pangermanique - en un mot, pour la réalisation de l'idéal
patriotique du prince de Bismarck, mais sur le terrain socialiste démocrate et
au moyen de la propagande nationale dite légale.#
|77Dans cette voie, non seulement les Slaves, mais même les travailleurs
allemands ne doivent pas s'engager par la simple raison que l'Etat, dût-on
l'appeler dix fois national et le décorer des attributs les plus démocratiques,
serait nécessairement une prison; quant aux Slaves, il leur est encore moins
possible de suivre cette voie, car ce serait se mettre volontairement sous le
joug allemand, et cela soulève le coeur du Slave. Dans ces conditions, nous nous
garderons bien d'inciter nos frères d'origine à entrer dans les rangs du Parti
de la démocratie socialiste des travailleurs allemands, à la tête duquel se
trouvent avant tout, sous les espèces d'un duumvirat investi de pouvoirs
dictatoriaux, MM. Marx et Engels, et derrière eux, ou au-dessous d'eux, MM.
Bebel, Liebknecht et quelques Juifs préposés aux besognes littéraires; nous nous
emploierons au contraire de toutes nos forces à détourner le prolétariat slave
d'une alliance avec ce parti, nullement populaire, mais par sa tendance, ses
buts et ses moyens purement bourgeois et, au surplus, exclusivement allemand,
c'est-à-dire mortel pour les Slaves.
Or plus le prolétariat slave doit repousser avec énergie, pour son propre
salut, non seulement une alliance, mais même tout rapprochement avec ce parti -
nous ne voulons pas dire avec les ouvriers qui sont dans ce parti, mais avec son
organisation et surtout avec ses chefs qui sont partout et toujours des
bourgeois - plus il doit, pour ce même salut, se rapprocher et se lier
étroitement avec l'Association internationale des Travailleurs. Le Parti des
démocrates socialistes allemands ne doit pas être confondu avec
l'Internationale. Car le programme politico-patriotique# |78 de ce parti non
seulement n'a presque rien de commun avec le programme de l'Internationale, mais
il en prend littéralement le contre-pied. Certes, au Congrès truqué de La Haye,
les marxistes tentèrent d'imposer leur programme à l'ensemble de
l'Internationale. Mais cette tentative souleva une protestation d'une telle
ampleur de l'Italie, de l'Espagne, et dans une certaine mesure de la Suisse, de
la France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Angleterre, voire des Etats-
Unis, que le monde entier put se rendre compte que personne ne voulait du
programme allemand, en dehors des Allemands eux-mêmes. Mais le temps viendra où,
sans aucun doute, le prolétariat allemand lui-même, comprenant mieux ses
intérêts propres, inséparables de ceux du prolétariat de tous les autres pays,
et la funeste orientation du programme qu'on lui a imposé, mais qu'il n'a
nullement élaboré, le repoussera et le laissera à ses dirigeants bourgeois, à
ses Führer.
Quant au prolétariat slave, disons-nous, il doit, pour s'émanciper du joug

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écrasant qui l'opprime, entrer en masse dans l'Internationale, former des
sections de fabrique, d'industrie artisanale et de village et les grouper dans
des Fédérations régionales et au besoin dans une Fédération nationale slave.
Dans le cadre de l'Internationale, laquelle libère chacun de nous de la patrie
de l'Etat, les travailleurs slaves doivent et peuvent, sans le moindre danger
pour leur indépendance, se rencontrer fraternellement avec les travailleurs
allemands, mais une alliance avec eux sur un autre terrain est absolument
impossible.
Telle est la seule voie que les Slaves ont devant eux pour s'émanciper. Mais
celle qu'emprunte aujourd'hui l'immense majorité de la jeunesse slave de l'Ouest
et du Sud, sous la conduite de ses doctes# |79 patriotes plus ou moins dignes de
ce nom, est exclusivement étatique et fatale pour les masses populaires.
Prenons l'exemple de la Serbie turque ou plus exactement de la principauté
de Serbie, unique région en dehors de la Russie, avec le Monténégro, où
l'élément slave a pu obtenir une existence politique plus ou moins indépendante.
Le peuple serbe a versé beaucoup de sang pour se libérer du joug turc; mais
à peine libéré des Turcs, on l'attela à un nouvel Etat, appelé cette fois
principauté de Serbie, dont le joug en réalité fut pour le moins aussi lourd que
celui des Turcs. Or, dès que cette portion du territoire serbe eut reçu la
forme, la structure, les lois, les institutions d'un Etat plus ou moins
régulier, la vie et l'énergie nationales, qui avaient soutenu la lutte héroïque
dirigée contre les Turcs et permis de remporter la victoire définitive,
semblèrent brusquement se figer. Le peuple, certes, ignorant et profondément
misérable, mais énergique et passionné et par nature attaché à la liberté, se
transforma soudain en un troupeau muet et apparemment sans vie abandonné au
brigandage et au despotisme bureaucratiques.
En Serbie turque, il n'y a pas de noblesse ni de très grands propriétaires
fonciers, il n'y a pas d'industriels ni de marchands extrêmement riches; par
contre, une nouvelle aristocratie bureaucratique s'y est formée, composée
d'hommes jeunes qui, en majeure partie, ont fait leurs études, aux frais de
l'Etat, à Odessa, à Moscou, à Pétersbourg, à Vienne, en Allemagne, en Suisse, à
Paris. Tant qu'ils sont jeunes et n'ont pas encore eu le temps de se corrompre
au service de l'Etat, ces hommes se# |80 distinguent, pour la plupart, par un
ardent patriotisme, un profond amour du peuple, un libéralisme relativement
sincère et même, les derniers temps, par des idées démocratiques et socialistes.
Mais à peine entrés dans l'administration, l'inflexible logique de leur
condition et autres impérieuses raisons dictées par certaines considérations
d'ordre hiérarchique et d'intérêt politique prennent le dessus; et les jeunes
patriotes deviennent de la tête aux pieds des fonctionnaires, tout en
continuant, hélas! d'être et des patriotes et des libéraux. Mais on sait bien ce
qu'est un fonctionnaire libéral; il est incomparablement pire qu'un simple et
loyal fonctionnaire du knout.
Au surplus, les exigences d'une certaine situation sont toujours plus fortes
que les sentiments, les arrière-pensées et les bonnes intentions. De retour au
pays, les jeunes Serbes, qui ont reçu leur instruction à l'étranger, doivent, en
raison de leur culture, voire surtout des obligations contractées envers le
gouvernement, aux frais duquel la plupart ont fait leurs études hors des
frontières, et aussi parce qu'il leur est absolument impossible de se procurer
d'autres moyens d'existence, se faire fonctionnaires, s'intégrer dans l'unique
aristocratie du pays et faire partie de la classe bureaucratique. Une fois
intégrés dans cette classe, ils deviennent bon gré mal gré des ennemis du
peuple. Peut-être voudraient-ils, et c'est sans doute vrai, surtout au début,
affranchir le peuple ou, tout au moins, améliorer sa situation, mais ils sont
contraints de l'opprimer et de le dépouiller. Il suffit de passer deux ou trois
années dans cette ambiance pour s'y adapter et, finalement, l'accepter, fût-ce
au prix d'un quelconque mensonge libéral, voire même démocratico-doctrinaire; et
notre temps est riche en mensonges de ce genre. Une fois résignés à cette
inexorable nécessité,# |81 contre laquelle ils n'ont pas la force de s'insurger,
ils deviennent alors de fieffés coquins et des coquins d'autant plus dangereux
pour le peuple que leurs déclarations publiques sont libérales et démocratiques.

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Alors ceux d'entre eux qui, plus adroits ou plus rusés, réussissent à
acquérir, dans le microscopique gouvernement de la microscopique principauté,
une certaine influence se mettent aussitôt à se vendre à tout venant: dans le
pays, au prince régnant ou à un quelconque prétendant au trône (le fait de
renverser un prince pour le remplacer par un autre dans la principauté de Serbie
s'appelle révolution) ; ou encore, et parfois en même temps, aux gouvernements
des grandes puissances protectrices: la Russie, l'Autriche, la Turquie et
maintenant l'Allemagne qui, à l'Est, comme partout ailleurs, a pris la place de
la France, ou même fréquemment à tous à la fois.
On peut s'imaginer combien la vie du peuple est libre et aisée dans cet
Etat; et pourtant il ne faut pas oublier que la principauté de Serbie est un
Etat constitutionnel où toutes les lois sont sous la protection de la
Skoupchtina, élue par le peuple.
D'autres Serbes se consolent à l'idée que cette situation, au fond
provisoire, constitue, à l'heure qu'il est, un mal inévitable, mais qu'elle
changera à coup sûr dès que la petite principauté, après avoir élargi ses
frontières et récupéré tous les territoires serbes, d'aucuns disent même tous
les territoires yougoslaves, rétablira dans toute son ampleur le royaume de
Douchan. Alors, ajoutent-ils, commencera pour le peuple une ère de pleine
liberté et de bonheur.#
|82En effet, parmi les Serbes, il y a des gens qui jusqu'à présent le croient
très naïvement.
Oui, ils s'imaginent que lorsque cet Etat aura agrandi son territoire et que
le nombre de ses habitants aura doublé, triplé, décuplé, il prendra un caractère
plus populaire; et ses institutions, l'ensemble de ses conditions d'existence,
ses actes gouvernementaux seront moins opposés aux intérêts et à tous les
instincts du peuple. Mais sur quoi se fonde cet espoir ou cette hypothèse? Sur
la théorie? Mais du point de vue théorique, il semble, au contraire, évident que
plus un Etat s'étend, plus son organisme devient complexe et par cela même
étranger au peuple; en conséquence, plus ses intérêts s'opposent à ceux des
masses populaires, plus le joug qu'il fait peser sur elles est écrasant, plus le
peuple est dans l'impossibilité d'exercer un contrôle sur lui, plus
l'administration du pays s'éloigne de la gestion par le peuple lui-même.
Ou bien fondent-ils leurs attentes sur l'expérience pratique d'autres pays?
En réponse, il suffit de montrer la Russie, l'Autriche, la Prusse agrandie, la
France, l'Angleterre, l'Italie, voire les Etats-Unis d'Amérique, où toutes les
affaires sont conduites par une classe essentiellement bourgeoise composée
d'hommes dits politiques ou d'affairistes politiques, tandis que les masses
prolétaires sont presque aussi opprimées et terrorisées que dans les Etats
monarchiques.
Certes, il se trouvera des Serbes très savants pour objecter qu'il ne s'agit
nullement des masses populaires - qui, elles, ont et auront toujours pour
mission, par un travail manuel et grossier, de nourrir, de vêtir et d'une
manière générale de faire vivre la fleur de la civilisation nationale, qui
représente# |83 vraiment le pays - mais seulement des classes cultivées, plus ou
moins possédantes ou privilégiées.
Le malheur est que ces classes dites cultivées, la noblesse, la bourgeoisie,
qui effectivement furent autrefois prospères et à la tête d'une civilisation
vivante et progressive dans l'Europe entière, sont aujourd'hui, tombées par
excès de graisse et par couardise, dans le crétinisme et la platitude; et si
elles représentent encore quelque chose, cela ne peut être que les traits les
plus néfastes et les plus odieux de la nature humaine. Nous constatons que ces
classes, dans un pays si hautement cultivé que la France, n'ont même pas été
capables de défendre l'indépendance de leur patrie contre les Allemands. Nous
avons constaté et nous constatons qu'en Allemagne même ces classes ne sont aptes
qu'à être de bons sujets et de fidèles laquais de Sa Majesté.
Nous constatons enfin que, dans la Serbie turque, ces classes n'existent
même pas; n'existe que la classe bureaucratique. Ainsi donc, l'Etat serbe
opprimera le peuple uniquement pour que ses fonctionnaires puissent vivre plus
grassement.

Bakounine, Etatisme et anarchie 34/124


D'autres, haïssant de toute leur âme l'organisation actuelle de la
principauté de Serbie, la tolèrent néanmoins comme un moyen ou un instrument
nécessaire à l'émancipation des Serbes soumis encore au joug de la Turquie,
voire de l'Autriche. A un certain moment, disent-ils, la principauté peut
devenir le foyer et le point de départ d'un soulèvement général des Slaves.
C'est encore une de ces illusions mortelles qu'on doit à tout prix détruire dans
le propre intérêt de ces derniers.
Les Slaves sont séduits par l'exemple du Piémont, lequel aurait soi-disant
libéré et unifié# |84 l'Italie entière. Or l'Italie s'est libérée elle-même grâce
aux innombrables et héroïques sacrifices qu'elle n'a cessé de consentir pendant
un demi-siècle. Avant tout, elle doit son indépendance politique à quarante
années d'efforts incessants et irrésistibles de son grand citoyen, Guiseppe
Mazzini, qui a su, on peut dire, ressusciter et ensuite éduquer la jeunesse
italienne dans la cause périlleuse, mais glorieuse de l'action patriotique
clandestine. En effet, en 1848, grâce à vingt années d'efforts de Mazzini, quand
le peuple insurgé convia de nouveau le monde européen aux fêtes de la
révolution, dans toutes les villes d'Italie, de l'extrême Sud à l'extrême Nord,
il se trouva une phalange d'hommes jeunes et audacieux pour lever l'étendard de
la révolte. Toute la bourgeoisie italienne les suivit. Et dans le royaume de
Lombardie-Vénétie, qui alors était encore sous la domination de l'Autriche, le
peuple entier se souleva. Et tout seul, sans aide militaire d'aucune sorte, il
chassa les régiments autrichiens de Milan et de la Vénétie.
Que fit donc le royaume du Piémont? Que fit le roi Charles-Albert, père de
Victor-Emmanuel, le même qui, encore prince héritier (1821), livra aux bourreaux
autrichiens et piémontais ses compagnons de complot, lequel avait été ourdi pour
libérer l'Italie. Son premier geste, en 1848, fut de paralyser, par des
promesses, des manoeuvres et des intrigues, la révolution dans toute l'Italie.
Grande était son envie de mettre la main sur l'Italie, mais il haïssait la
révolution autant qu'il la craignait. Il paralysa donc la révolution, la force
et l'élan du peuple, après quoi les Autrichiens n'eurent pas de peine à venir à
bout de ses troupes.#
|85Son fils, Victor-Emmanuel, a reçu le nom de libérateur et de rassembleur
des terres italiennes. C'est le calomnier odieusement. Si quelqu'un a droit au
nom de libérateur de l'Italie, c'est plutôt Louis Napoléon, empereur des
Français. Mais l'Italie s'est libérée par ses propres moyens, et surtout elle
s'est unifiée elle-même, en dehors de Victor-Emmanuel et contre la volonté de
Napoléon III.
En 1860, quand Garibaldi opéra son fameux débarquement en Sicile, au moment
même où il quittait Gênes, le comte de Cavour, ministre de Victor-Emmanuel,
prévint le gouvernement napolitain du danger qui le menaçait. Mais lorsque
Garibaldi eut libéré et la Sicile et la totalité du royaume napolitain, Victor-
Emmanuel, bien entendu, accepta de lui, il est vrai sans beaucoup de gratitude,
l'une et l'autre.
Et pendant trente ans qu'a fait son administration pour cette malheureuse
Italie? Elle l'a ruinée, tout bonnement dépouillée et aujourd'hui, haï de tous
ses sujets, son despotisme fait presque regretter les Bourbons qu'on a chassés.
C'est ainsi que les rois et les Etats émancipent leurs sujets; et nul
n'aurait plus intérêt que les Serbes à étudier en détail l'histoire moderne de
l'Italie.
Un des moyens employés par le gouvernement serbe pour calmer l'ardeur
patriotique de sa jeunesse consiste à promettre périodiquement de déclarer la
guerre à la Turquie, tantôt le printemps prochain, tantôt l'automne suivant, une
fois les travaux des champs terminés; et les jeunes y croient, s'agitent et
chaque été et chaque hiver se préparent au combat; après quoi, un# |86 obstacle
imprévu, une quelconque note diplomatique d'une des puissances protectrices,
vient opportunément empêcher la déclaration de guerre promise; la déclaration
est renvoyée à six mois ou à un an, de sorte que la vie des patriotes serbes se
consume dans l'attente, lassante et vaine, d'une guerre qui ne vient pas.
La principauté de Serbie non seulement n'est pas capable de libérer les
peuples yougoslaves, serbes et non serbes, mais encore, par ses manoeuvres et

Bakounine, Etatisme et anarchie 35/124


ses intrigues, elle les dissocie et les condamne positivement à l'impuissance.
Les Bulgares, par exemple, sont prêts à reconnaître les Serbes comme frères,
mais ils ne veulent pas entendre parler du royaume serbe de Douchan; les
Croates, les Monténégrins et les Serbes de Bosnie en font de même.
Pour tous ces pays, le seul moyen de salut, la seule issue pour réaliser
leur unité, c'est la révolution sociale, mais en aucun cas la guerre nationale,
qui ne peut conduire qu'à l'assujettissement de tous ces pays à la Russie ou à
l'Autriche, ou encore, ce qui est le plus probable, du moins au début, à leur
partage entre ces deux Empires.
Grâce au ciel, la Bohême n'a pas encore réussi à restaurer, dans leur
ancienne grandeur et leur gloire d'autrefois, le royaume et la couronne de
Wenceslas; le gouvernement central de Vienne traite la Bohême comme un simple
province qui ne jouit même pas des privilèges accordés à la Galicie; or, il y a
en Bohême autant de partis politiques que dans n'importe quel autre Etat slave.
En effet, ce maudit esprit allemand de politicaillerie et de centralisation
étatique a si bien pénétré la formation intellectuelle de la jeunesse de ce pays
que celle-ci s'expose à perdre finalement toute aptitude à comprendre le peuple
tchèque.#
|87Le peuple paysan de Bohême représente un des plus beaux types slaves. Dans
ses veines coule le sang hussite, le sang bouillant des taborites, et la mémoire
de ðiñka vit en lui; et ce qui, selon nous, compte tenu de notre expérience et
de nos souvenirs de 1848, constitue une des qualités les plus enviables de la
jeunesse universitaire de Bohême, ce sont ses liens de sang avec ce peuple et sa
façon vraiment fraternelle de se comporter vis-à-vis de lui. Le prolétariat
tchèque des villes ne le cède pas en énergie et en dévouement sublime au paysan;
lui aussi en a donné la preuve en 1848.
Jusqu'à présent le prolétariat et la paysannerie aiment la jeunesse
universitaire et ont foi en elle. Mais les jeunes patriotes serbes ne doivent
pas trop miser sur cette foi. Elle s'affaiblira à coup sûr et finira par
disparaître s'ils n'acquièrent pas, à un degré suffisant, le sens de la justice,
de l'égalité, de la liberté, et un amour réel du peuple pour marcher avec lui.
Le peuple tchèque - et sous ce terme nous entendons toujours et surtout le
prolétariat, - donc le prolétariat slave de Bohême, tend naturellement et
irrésistiblement au même but que le prolétariat de tous les autres pays:
l'émancipation économique, la révolution sociale.
Il serait un peuple déshérité à l'extrême par la nature et abêti par
l'histoire ou, à franchement parler, vraiment niais et apathique s'il restait
étranger à cette aspiration qui constitue la seule question, la question
essentielle, la question mondiale de notre temps. La jeunesse tchèque ne voudra
pas faire ce genre de compliment à son peuple et, le# |88 voudrait-elle, que
celui-ci ne le justifierait pas. Au demeurant, nous avons la preuve
incontestable du vif intérêt que le prolétariat slave de l'Ouest accorde à la
question sociale. De toutes les villes d'Autriche, où la population slave est
mêlée à la population allemande, les travailleurs slaves prennent la part la
plus active à toutes les manifestations d'ordre général du prolétariat. Mais
dans ces villes, il n'existe pour ainsi dire pas d'autres associations ouvrières
en dehors de celles qui acceptent le programme des démocrates socialistes
d'Allemagne, si bien que pratiquement les travailleurs slaves, entraînés par
leur instinct révolutionnaire socialiste, sont enrôlés dans un parti dont le but
évident et hautement proclamé est de former un Etat pangermanique, c'est-à-dire
une immense prison allemande.
C'est un fait très regrettable, mais très naturel aussi. Les travailleurs
slaves sont placés devant cette double alternative: ou bien, gagnés par
l'exemple des travailleurs allemands, leurs frères par la condition sociale, par
la communauté du sort, la faim, la misère et par les oppressions de toutes
sortes, ils adhéreront à ce parti, qui leur promet un Etat, certes, allemand,
mais par contre foncièrement populaire, avec tous les avantages économiques
possibles au détriment des capitalistes et des possédants et au profit du
prolétariat; ou bien, entraînés par la propagande patriotique de leurs
vénérables et illustres chefs et par l'ardeur de la jeunesse, qui manque encore

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de réflexion, ils rallieront le parti au sein et à la tête duquel ils trouveront
leurs exploiteurs et leurs oppresseurs quotidiens, bourgeois, fabricants,
négociants, spéculateurs, jésuites en soutane et propriétaires d'immenses
domaines héréditaires ou acquis.# |89 Ce parti, au demeurant, avec beaucoup plus
de logique que le premier, leur promet une prison nationale, c'est-à-dire un
Etat slave, la restauration dans toute son ancienne splendeur de la couronne de
Wenceslas - comme si cette splendeur devait rendre la vie plus aisée aux
travailleurs tchèques!
Si les travailleurs slaves n'avaient pas, en effet, d'autre issue en dehors
de ces deux alternatives, nous leur conseillerions nous-même, avouons-le, de
choisir la première. Ici, du moins, même s'ils font fausse route, ils partagent
le sort commun de leurs frères de travail, de convictions, d'existence,
allemands ou non, peu importe; là, par contre, on les oblige à considérer comme
des frères leurs bourreaux avoués, leurs buveurs de sang et on les force à se
charger des plus lourdes chaînes au nom de l'émancipation générale des Slaves.
Ici on les trompe, là on les vend.
Mais il y a une troisième issue, directe et salvatrice: la formation et
l'organisation fédérale d'associations d'ouvriers industriels et agricoles
basées sur le programme de l'Internationale; non pas, bien entendu, le programme
que, sous le nom d'Inter-nationale, préconise le parti presque exclusivement
patriotique et politique des démocrates socialistes allemands; mais le programme
aujourd'hui accepté par toutes les Fédérations libres de l'Association
internationale des Travailleurs, à savoir, les travailleurs italiens, espagnols,
jurassiens, français, belges, anglais, voire, dans une certaine mesure,
américains et que les Allemands sont en somme les seuls à ne pas admettre.*)
[[*) A Zurich, une section a été constituée qui a adhéré à la Fédération
jurassienne. Nous recommandons# |90 à tous les Slaves le programme de cette
Section que nous donnons à la fin de l'Introduction (voir l'appendice B).]]
Nous sommes persuadé que là est la seule issue pour les Tchèques comme pour
tous les autres peuples slaves qui cherchent à s'affranchir complètement du
joug, allemand ou non; en dehors d'elle, il n'y a que duperie: honneurs et
profits pour les leaders et les chefs politiques sans scrupule et vaniteux;
esclavage pour les masses prolétaires.
Pour la jeunesse tchèque et, d'une manière générale, pour la jeunesse slave
instruite, la question est maintenant posée en toute clarté: voudra-t-elle
exploiter le peuple dont elle est issue, s'enrichir du labeur de celui-ci et
satisfaire à ses dépens une vile ambition? Elle ira alors avec les vieux partis
panslaves, avec Palacky, Rieger, Brauner et Cie. Nous nous empressons d'ajouter
que parmi les jeunes qui suivent ces chefs il y en a beaucoup, aveugles ou
trompés, qui, à vrai dire, ne cherchent rien pour eux-mêmes, mais entre les
mains d'hommes habiles, servent d'appât pour le peuple. Leur rôle, de toute
manière, est peu enviable.
Quant à ceux qui, sincèrement et réellement, veulent l'émancipation complète
des masses populaires, ils s'engageront avec nous dans la voie de la révolution
sociale, parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de conquérir la liberté du peuple.
Cependant, jusqu'à ce jour, dans tous les pays slaves de l'Ouest a prédominé
l'ancienne politique, la centralisation étatique la plus étriquée, et on y a
tout bonnement joué une comédie allemande traduite en tchèque; et pas seulement
une comédie,# |91 mais deux: une tchèque, une autre polonaise. Qui ne connaît
l'histoire lamentable des alliances et des ruptures intermittentes entre hommes
d'Etat de Bohême et de Galicie et la série de représentations comiques données
par les députés tchèques et galiciens, soit ensemble, soit séparément, au
Reichsrat autrichien? A l'origine de tout cela, il y a eu et il y a encore une
intrigue du parti jésuito-féodal. Et avec quels misérables, on peut même dire
avec quels ignobles moyens, ces messieurs espèrent affranchir leurs concitoyens!
Singuliers hommes de gouvernement; et comme le voisin d'à côté, le prince de
Bismarck doit s'amuser, en les regardant jouer à l'Etat!
Une fois pourtant, après la fameuse défaite qu'il subit à Vienne à la suite
d'une des innombrables trahisons de ses alliés de Galicie, le triumvirat
étatique Palacký, Rieger et Brauner, décida de se livrer à une audacieuse

Bakounine, Etatisme et anarchie 37/124


manifestation. A l'occasion de l'Exposition d'ethnographie slave, organisée à
dessein à Moscou, en 1867, tous les trois allèrent en personne, entraînant avec
eux un grand nombre de Slaves du Sud et de l'Ouest, saluer le "tsar blanc",
bourreau du peuple slave polonais. A Varsovie, ils furent accueillis par des
généraux russes, des fonctionnaires russes et des dames russes et là dans la
capitale de la Pologne, au milieu du silence sépulcral de la population, ces
Slaves, défenseurs de la liberté, embrassèrent, étreignirent ces Russes
fratricides, burent avec eux et poussèrent des hourras en l'honneur de la
fraternité slave!
On connaît les discours qu'ils prononcèrent ensuite à Moscou et à
Pétersbourg. En un mot, jamais on ne vit plus honteuse prosternation devant un
pouvoir sauvage et impitoyable et plus criminelle trahison envers la fraternité
slave, la vérité et la liberté, de la part de vénérables# |92 libéraux,
démocrates et amis du peuple - après quoi ces messieurs s'en revinrent
tranquillement à Prague et personne ne s'avisa de leur dire qu'ils avaient
commis non seulement une infamie, mais aussi une bêtise.
Oui, une bêtise parfaitement inutile, car elle n'a pas facilité ni arrangé
leurs affaires à Vienne. La chose est maintenant claire; ils n'ont pas restauré
la couronne de Wenceslas ni son ancienne souveraineté et ils ont abouti à ceci
que la récente réforme du Parlement leur a même fait perdre la dernière arène
politique où ils jouaient à l'homme d'Etat.
Après ses revers en Italie, le gouvernement autrichien, contraint de laisser
une certaine liberté au royaume de Hongrie, se demanda longtemps comment il
organiserait son Etat de Cisleithanie. Ses propres instincts et les exigences
des libéraux et démocrates allemands l'inclinaient à former un Etat centralisé;
mais les Slaves, la Bohême et la Galicie notamment, s'appuyant sur le parti
féodo-clérical, réclamèrent bruyamment un système fédéral. Le gouvernement
hésita jusqu'à cette année. Finalement il décida, au grand désespoir des Slaves
et à l'immense joie des libéraux et démocrates allemands des territoires qui
forment l'Etat de Cisleithanie, d'endosser de nouveau les vieilles hardes
bureaucratiques allemandes.
On remarquera, toutefois, que l'Empire d'Autriche n'est pas devenu plus
fort. Il a perdu ce qui faisait de lui un centre de gravité. Les Allemands et
les Juifs de l'Empire vont désormais chercher leur inspiration à Berlin. De leur
côté, une partie des Slaves tournent les yeux vers la Russie; d'autres, guidés
par un instinct plus sûr, cherchent le salut dans la formation d'une Fédération#
|93 populaire slave. Personne n'attend plus rien de Vienne. N'est-ce pas évident
que l'Empire d'Autriche est fini et que s'il conserve encore une apparence de
vie, il ne le doit qu'à la patience calculée de la Russie et de la Prusse qui
temporisent et ne veulent pas encore procéder à son partage, l'une et l'autre
espérant en secret qu'une occasion favorable leur permettra de s'attribuer la
part du lion.
Ainsi, il est clair que l'Autriche n'est pas en mesure de rivaliser avec le
nouvel Empire prusso-allemand. Voyons si la Russie en est capable.
N'est-ce pas, lecteur, que la Russie a fait sous tous les rapports des
progrès inouïs depuis qu'est monté sur le trône l'empereur Alexandre II qui
règne aujourd'hui avec tant de bonheur? En effet, si nous cherchons à mesurer
les progrès accomplis par elle ces vingt dernières années, en comparant la
distance qui, dans tous les domaines, la séparait alors, par exemple en 1856, de
l'Europe, avec la distance qui l'en sépare aujourd'hui, les progrès nous
paraîtront surprenants. La Russie, certes, ne s'est pas élevée bien haut, mais,
par contre, l'Europe officielle et officieuse, bureaucratique et bourgeoise a
sensiblement rétrogradé, si bien que l'écart s'est considérablement réduit. Quel
Allemand ou quel Français oserait, par exemple, parler de la barbarie russe ou
de l'Etat-bourreau russe après les horreurs que les Allemands ont, en 1870,
commises en France et les troupes françaises à Paris, cher à tous les coeurs, en
1871. Quel Français aura le front de critiquer la bassesse et la vénalité des
hommes d'Etat et des fonctionnaires russes après toute la boue qu'on a vue
déferler et qui a failli submerger le monde politique et bureaucratique# |94
français. Non, décidément, en regardant les Français et les Allemands, les

Bakounine, Etatisme et anarchie 38/124


scélérats, les propre-à-rien, les voleurs, les bourreaux russes n'auront plus à
rougir. Sous le rapport moral, dans toute l'Europe officielle et officieuse des
moeurs bestiales ou, à tout le moins, un étrange régime de bestialité s'est
implanté.
La situation est différente en ce qui concerne la puissance politique, bien
que là, du moins en comparaison avec l'Etat français, nos chauvins puissent être
fiers, car au point de vue politique la Russie est certainement supérieure à la
France et plus indépendante qu'elle. Bismarck lui-même courtise la Russie et la
France vaincue fait la cour à Bismarck. Le tout est de savoir quelle est la
puissance de l'Empire de Russie par rapport à la puissance de l'Empire
pangermanique, sans aucun doute prédominant, du moins sur le continent européen.
Nous autres, Russes, savons, on peut dire jusqu'au dernier, ce qu'est la vie
intérieure de notre cher Empire de Russie. Pour un petit nombre, peut-être pour
quelques milliers d'individus, à la tête desquels se tient l'Empereur, avec sa
très auguste maison et sa valetaille huppée, il est une source inépuisable de
tous les biens, hormis les biens de l'esprit et de la morale humaine; pour une
minorité plus large, encore que très restreinte, composée de quelques milliers
d'individus: officiers supérieurs, fonctionnaires civils et ecclésiastiques,
riches propriétaires fonciers, marchands, capitalistes et parasites, il est un
protecteur débonnaire, bienfaisant et complaisant du très lucratif vol légal;
pour une# |95 foule bien plus grande de petits serviteurs, elle aussi infime par
rapport à la masse du peuple, un père nourricier avaricieux; et pour les
innombrables millions du peuple prolétaire, un père dénaturé, un spoliateur
implacable et un tortionnaire qui le mène au tombeau.
Tel était l'Empire russe avant l'abolition du servage, tel il est resté et
restera toujours. Il n'est pas nécessaire de le démontrer aux Russes. Quel est
le Russe d'âge adulte qui ne le sache pas ou qui puisse l'ignorer? La société
russe cultivée est divisée en trois catégories de gens: ceux qui, sachant cela,
estiment qu'il y a trop de désavantages à admettre cette vérité, non moins
indubitable pour eux que pour tous les autres; ceux qui l'admettent, mais qui
ont peur d'en parler; et enfin ceux qui, à défaut d'autre courage, osent au
moins la dire. Il y a encore une quatrième catégorie, malheureusement trop peu
nombreuse, composée d'hommes dévoués pour de bon à la cause du peuple et qui ne
se contentent pas de dire ce qu'ils pensent.
Il y a, hélas! une cinquième et pas tellement peu nombreuse catégorie
d'individus qui ne voient et ne pensent rien. Mais à ceux-là on n'a vraiment
rien à dire.
N'importe quel Russe, pourvu qu'il soit de bonne foi et qu'il réfléchisse,
se rend nécessairement compte que notre Empire ne peut modifier sa conduite à
l'égard du peuple. Par toute sa nature, il est voué à être pour celui-ci un ogre
et un vampire. Le peuple le hait instinctivement et l'Empire doit nécessairement
l'opprimer, car toute son existence et sa puissance sont fondées sur le malheur
du peuple. Pour maintenir l'ordre intérieur, pour préserver son unité# |96
imposée par la contrainte et pour garder une force extérieure destinée non pas
même à des entre-prises de conquête, mais seulement à sa défense, l'Empire a
besoin d'une grande armée et, avec elle, d'une police, d'une innombrable
bureaucratie, d'un clergé fonctionnarisé..., en un mot, d'un vaste monde
officiel, dont l'entretien, sans parler de ses rapines, écrase forcément le
peuple.
Il faut être un âne, un ignorant ou un pauvre d'esprit pour s'imaginer
qu'une constitution quelle qu'elle soit, fût-elle la plus libérale et la plus
démocratique, puisse modifier, en l'adoucissant, le comportement de l'Etat à
l'égard du peuple; l'aggraver, le rendre encore plus écrasant, voire plus
ruineux? d'accord, bien que cela soit difficile, car le mal atteint maintenant
le fond; mais affranchir le peuple, améliorer sa condition, c'est tout
simplement absurde. Tant que l'Empire existera, il dévorera notre peuple. Aussi
n'y a-t-il qu'une seule constitution qui puisse être utile au peuple:
l'abolition de l'Empire.
Ainsi donc, nous ne parlerons pas de l'état interne de ces Empire, persuadé
qu'il ne saurait être pire; mais voyons s'il a réellement atteint, à

Bakounine, Etatisme et anarchie 39/124


l'extérieur, le but qui donnerait un sens non pas humain, certes, mais politique
à son existence. Est-il parvenu, au prix d'immenses et d'innombrables sacrifices
du peuple, sacrifices, bien entendu, involontaires, mais dès lors d'autant plus
durs, à créer au moins une force militaire capable de rivaliser avec celle,
disons, du nouvel Empire allemand?
A l'heure qu'il est, tout le problème politique russe est là; quant au
problème intérieur, nous savons maintenant qu'il n'y en a qu'un: la révolution
sociale. Mais arrêtons-nous un instant sur le problème extérieur et# |97 voyons
si la Russie est capable de se mesurer avec l'Allemagne.
Les aménités, les serments, les effusions et les larmes qu'échangent
aujourd'hui les deux cours impériales, l'oncle de Berlin et le neveu de Saint-
Pétersbourg, ne signifient rien. On sait qu'en politique cela ne vaut pas un
liard. La question que nous avons soulevée est posée impérieusement par la
nouvelle situation de l'Allemagne qui, du jour au lendemain, est devenue un
grand et tout-puissant Etat. Mais l'histoire entière atteste, et la logique la
plus rationnelle confirme, que deux Etats de force égale ne peuvent exister côte
à côte, que cela est contraire à leur nature dont le fond et la manifestation
sont invariablement et nécessairement l'hégémonie; or celle-ci n'admet pas
l'égalité des forces. Une des ces deux forces doit être obligatoirement brisée,
doit se soumettre à l'autre.
Oui, c'est là aujourd'hui une nécessité vitale pour l'Allemagne. Après avoir
été longtemps, très longtemps, politiquement humiliée, elle est devenue soudain
la plus grande puissance du continent européen. Peut-elle tolérer qu'à côté
d'elle, pour ainsi dire sous non nez, il y ait une puissance entièrement
indépendante d'elle, qu'elle n'a pas encore réussi à vaincre et qui ose se poser
devant elle, disons, en égale! Au demeurant quelle puissance? La Russie, c'est-
à-dire la plus détestée.
Il y a peu de Russes, pensons-nous, qui ignorent à quel point les Allemands;
tous les Allemands, mais surtout les bourgeois allemands et, sous leur
influence, hélas! le peuple allemand lui-même, haïssent la Russie. Ils
haïssaient et haïssent encore les Français, mais cette haine n'est rien comparée
à# |98 celle qu'ils nourrissent contre la Russie. Elle constitue, chez les
Allemands, une de leurs plus violentes passions nationales.
Comment cette passion s'est-elle formée? Son origine est assez respectable:
c'était contre notre barbarie tatare la protestation d'une civilisation qui,
toute allemande qu'elle fût, était infiniment plus humaine. Ensuite, précisément
dans les années 20, elle prit le caractère d'une protestation d'un libéralisme
politique plus concret contre le despotisme politique. On sait que, dans les
années 20, les Allemands s'intitulaient volontiers libéraux et croyaient pour de
bon à leur libéralisme. Ils exécraient la Russie qui personnifiait le
despotisme. Certes, s'ils avaient pu ou voulu être justes, ils auraient dû, pour
le moins, partager cette exécration entre la Russie, la Prusse et l'Autriche.
Mais cela eût été contraire à leur patriotisme et, dès lors, ils rejetaient
toute la responsabilité de la politique de la Sainte-Alliance sur la Russie.
Au commencement des années 30, la révolution polonaise suscita la plus vive
sympathie dans toute l'Allemagne et le fait qu'on l'ait noyée dans le sang
accrut l'indignation des libéraux allemands à l'encontre de la Russie. Tout cela
était parfaitement naturel et légitime, encore que l'équité eût voulu qu'une
part de cette indignation retombât sur la Prusse qui, de toute évidence, avait
aidé la Russie dans son odieuse entreprise de pacification de la Pologne; et
l'avait aidée non par magnanimité, mais parce que ses propres intérêts
l'exigeaient, car la libération du royaume de Pologne et de la Lithuanie aurait
fatalement entraîné le soulèvement de toute la partie prussienne de la Pologne,
et ainsi étouffé dans l'oeuf la puissance naissante de la monarchie prussienne.#
|99Mais dans la seconde moitié des années 30, les Allemands eurent une autre
raison de haïr la Russie, raison qui conféra à cette haine un caractère tout à
fait nouveau, non plus libéral, mais politique et national: la question slave se
posait derechef et bientôt entre les Slaves d'Autriche et de Turquie un parti
unique fut constitué qui se mit à espérer et à attendre une aide de la Russie.
Dès les années 20, la Société secrète des démocrates, ou plutôt la branche-Sud

Bakounine, Etatisme et anarchie 40/124


de cette société dirigée par Pestel', Murav'ev-Apostol et Bestuñev-Rjumin, lança
la première idée d'une libre Fédération panslave. L'empereur Nicolas s'empara de
cette idée mais l'accommoda à sa manière. Une libre Fédération panslave devint
dans son esprit un Etat panslave autocratique un et indivisible, bien entendu,
sous son sceptre d'airain.
Au début des années 30 et des années 40, des agents russes se rendirent de
Pétersbourg et de Moscou dans les territoires slaves, les uns à titre officiel,
les autres comme auxiliaires bénévoles. Ces derniers font partie de la Société
moscovite, qui est loin d'être secrète, des slavophiles. Parmi les Slaves de
l'Ouest et les Slaves du Sud, la propagande panslave ne tarda pas à battre son
plein. Des brochures en grand nombre virent le jour. Ces brochures, soit
écrites, soit traduites en allemand, eurent le don d'effrayer pour de bon le
public pangermanique. Les Allemands poussèrent les hauts cris.
L'idée que la Bohême, vieux territoire de l'Empire au coeur même de
l'Allemagne, pourrait se détacher, devenir un pays slave indépendant ou, Dieu
nous en préserve, une province russe, leur fit perdre l'appétit et le sommeil;
de ce jour, les malédictions plurent# |100 sur la Russie et jusqu'à maintenant la
haine des Allemands contre la Russie n'a cessé de croître. Aujourd'hui, elle a
pris d'immenses proportions. De leur côté, les Russes ne ménagent pas non plus
les Allemands; dans ces conditions, est-il possible qu'avec de si touchantes
relations les deux Empires voisins, le panrusse et le pangermanique, puissent
rester longtemps en paix?
Et cependant les raisons qui les incitent à respecter la paix n'ont pas
manqué jusqu'à présent; aujourd'hui encore il en existe suffisamment. La Pologne
est la première de ces raisons. Les puissances rapaces qui se la partagèrent
selon des procédés de brigands étaient au nombre de trois: l'Autriche, la Prusse
et la Russie. Mais au moment même du partage et après, chaque fois que la
question de la Pologne se posa de nouveau, l'Autriche se montra - et se montre
encore - la moins intéressée. On sait qu'au début, la cour d'Autriche protesta
même contre le partage et ce n'est que sur les instances de Frédéric II et de
Catherine II, que l'impératrice Marie-Thérèse consentit à accepter la part qui
lui revenait. Elle versa même à cette occasion des larmes vertueuses qui
devinrent historiques, mais néanmoins elle accepta. Et comment n'aurait-elle pas
accepté? Elle portait une couronne pour être à même précisément de s'approprier
le bien d'autrui. Car il n'y a pas de lois pour les monarques, et leur appétit
n'a pas de fin. Dans ses Mémoires, Frédéric II note qu'après avoir décidé de
participer au pillage de la Pologne par les alliés, le gouvernement autrichien,
sous prétexte de rechercher une rivière inexistante, s'empressa de faire occuper
par ses troupes un territoire beaucoup plus grand que celui que le pacte lui
assignait.#
|101Mais il est tout de même significatif que l'Autriche, en se livrant au
pillage, priait Dieu et versait des larmes, alors que la Russie et la Prusse
commettaient leur acte de brigandage en ironisant et en se gaussant (on sait
qu'à la même époque, Catherine II et Frédéric II entretenaient une
correspondance pleine d'esprit et de philanthropie avec les encyclopédistes
français), voire plus significatif encore que, par la suite, et même jusqu'à nos
jours, chaque fois que la malheureuse Pologne tentait désespérément de se
libérer et de se reconstituer, les cours de Russie et de Prusse, tremblant de
colère et écumant de rage, s'empressaient, ouvertement ou en secret, de
conjuguer leurs efforts pour écraser le soulèvement, tandis que l'Autriche, tel
un complice qu'on a malgré lui entraîné, non seulement ne s'émotionnait pas et
ne s'associait pas à leurs mesures, mais au contraire, à chaque nouvelle révolte
de la Pologne, semblait vouloir aider les Polonais et jusqu'à un certain point
les aidait. C'est ce qui se passa en 1831 et plus nettement encore en 1862,
lorsque Bismarck assuma ouvertement le rôle du gendarme russe; quant à
l'Autriche, elle laissa au contraire les Polonais passer, en secret évidemment,
des armes en Pologne.
Comment expliquer cette différence d'attitude? Par noblesse d'âme, par
humanité ou équité de la part de l'Autriche? Non, simplement par intérêt. Marie-
Thérèse n'avait pas pleuré pour rien au moment du partage. Elle sentait bien

Bakounine, Etatisme et anarchie 41/124


qu'en attentant avec d'autres à l'existence politique de la Pologne, elle
creusait la tombe de l'Empire d'Autriche. Que pouvait-elle avoir de mieux, comme
voisin, à sa frontière du Nord-Est, que cet Etat nobiliaire, certes peu
intelligent, mais rigoureusement conservateur et nullement avide de conquêtes;
non seulement cet Etat lui épargnait le voisinage désagréable de la Russie,
mais# |102 il la séparait de la Prusse et constituait pour elle une précieuse
protection contre ces deux puissances conquérantes.
Il fallait avoir la sottise routinière et, surtout, la vénalité des
ministres de Marie-Thérèse et, plus tard, l'étroitesse d'esprit hautaine et
l'obstination férocement réactionnaire du vieux Metternich, lequel était,
d'ailleurs, comme on sait, à la solde des cours de Pétersbourg et de Berlin - il
fallait être condamné par l'histoire pour ne pas le comprendre.
L'Empire de Russie et le royaume de Prusse voyaient très bien l'avantage que
chacun d'eux en tirerait. Le premier partage de la Pologne donna à l'un et à
l'autre la complexion d'une grande puissance européenne; le second les mit sur
la voie qui aboutit aujourd'hui à une incontestable suprématie. Et en même
temps, en jetant un morceau de la Pologne dépecée à l'Empire d'Autriche, vorace
par tempérament, ils l'ont préparé à se voir immolé à son tour, à être un jour
victime de leur appétit non moins insatiable que le sien. Tant qu'ils n'auront
pas satisfait cet appétit, tant qu'ils ne se seront pas partagé son territoire,
ils seront tenus de rester amis et alliés, bien qu'ils se détestent de toute
leur âme. Il serait surprenant que le partage de l'Autriche ne parvienne pas à
les brouiller, mais jusque-là rien au monde ne pourra les séparer.
Ils n'ont du reste pas intérêt à se brouiller. A l'heure qu'il est, le
nouvel Empire germano-prussien n'a pas un seul allié en Europe et dans le monde
entier, en dehors de la Russie et peut-être des Etats-Unis d'Amérique. Tous les
pays redoutent cet Empire et le haïssent, tous les pays se réjouiront de sa
chute, car il opprime et dépouille tous ceux qui tombent sous sa coupe. Au# |103
demeurant, il lui faudra opérer encore bien des conquêtes pour réaliser
intégralement le plan et l'idée même de l'Empire pangermanique. Il lui faudra
enlever aux Français non pas une partie, mais la totalité de la Lorraine;
annexer la Belgique, la Hollande, la Suisse, le Danemark et toute la
Scandinavie; s'emparer également de nos provinces baltes pour être seul maître
de la Baltique. Bref à l'exception du royaume de Hongrie, qu'il laissera aux
Magyars, et de la Galicie qu'avec la Bukovine autrichienne il abandonnera à la
Russie, il ne pourra s'empêcher, toujours par la force des choses, de s'emparer
de la totalité de l'Autriche, jusqu'à Trieste inclusivement, et, bien entendu, y
compris la Bohême, que le Cabinet de Pétersbourg ne songera même pas à lui
disputer.
Nous sommes sûrs et nous le savons de façon certaine qu'en ce qui concerne
le partage de l'Empire d'Autriche des négociations secrètes sont engagées entre
les cours d'Allemagne et de Pétersbourg; et il va de soi, comme le veulent des
relations cordiales entre deux grandes puissances, que l'une cherchera toujours
à rouler l'autre.
Si considérable que soit la puissance de l'Empire prusso-germanique, il est
bien évident que celui-ci n'est pas assez fort pour réaliser de si vastes
entreprises contre la volonté de l'Europe entière. Aussi bien, son alliance avec
la Russie est pour lui et sera longtemps encore une impérieuse nécessité.
La même nécessité existe-t-elle pour la Russie?
Notons tout d'abord que notre Empire est plus que tous les autres un Etat
qui par essence n'est pas seulement militaire, car pour organiser dans la mesure
du possible une force militaire considérable, il a, depuis le# |104 premier jour
de sa fondation, sacrifié et sacrifie encore tout ce qui constitue la vie et le
bien-être du peuple. Or en tant qu'Etat militaire, il ne peut avoir qu'un seul
objectif, une seule cause qui donne un sens à son existence: la conquête. En
dehors de cet objectif, il n'est qu'une chose absurde. De sorte que la conquête,
dans toutes les directions et à tout prix, constitue la vie normale de notre
Empire. Le tout est de savoir de quel côté il doit et voudra diriger cette force
conquérante.
Deux voies lui sont ouvertes: l'une à l'Ouest, l'autre à l'Est. Celle de

Bakounine, Etatisme et anarchie 42/124


l'Ouest menace directement l'Allemagne. C'est la voie du panslavisme et, en même
temps, de l'alliance avec la France contre les forces coalisées de l'Allemagne
prussienne et de l'Empire d'Autriche, avec la neutralité probable de
l'Angleterre et des Etats-Unis.
L'autre voie passe par l'Inde occidentale, la Perse et Constantinople. Elle
se heurtera à l'hostilité de l'Autriche, de l'Angleterre et vraisemblablement de
la France; elle aura l'appui de l'Allemagne prussienne et des Etats-Unis.
Dans laquelle de ces deux voies notre belliqueux Empire voudra-t-il
s'engager? On dit que l'héritier du trône est un ardent panslaviste, qu'il a la
haine des Allemands, qu'il est l'ami sûr des Français et qu'il a choisi la
première voie; en revanche, l'empereur qui règne aujourd'hui avec tant de
bonheur est l'ami des Allemands, le neveu affectueux de l'oncle et il a opté
pour la seconde. Cependant, la question n'est pas de voir à quoi poussent les
sentiments de l'un ou de l'autre; le tout est de savoir où peut aller l'Empire
avec des chances de réussite et sans courir le risque d'une catastrophe.
Peut-il emprunter la première voie? Certes, il y trouvera l'alliance avec la
France, alliance# |105 qui est loin d'offrir aujourd'hui les mêmes avantages, la
force matérielle et morale qu'elle promettait il y a encore trois ou quatre ans.
L'unité nationale de la France est rompue sans retour. Dans la France dite une
et indivisible, il y a actuellement trois, sinon quatre Frances différentes et
radicalement opposées les unes aux autres: la France aristocratico-cléricale,
qui est composée de nobles, de grands bourgeois et de prélats; la France
purement bourgeoise, qui englobe la moyenne et la petite bourgeoisie; la France
ouvrière, qui comprend l'ensemble du prolétariat des villes et des fabriques;
enfin la France paysanne. A l'exception de ces deux dernières qui sont
susceptibles de s'entendre et qui, dans le Midi notamment, commencent déjà à se
rapprocher, toute chance de réaliser l'unanimité de ces classes sur quelque
point que ce soit, voire sur la défense de la patrie, s'est évanouie.
Nous l'avons vu récemment. Les Allemands occupent toujours Belfort en
attendant qu'on leur verse le dernier milliard. Il ne s'en fallait que de trois
ou quatre semaines pour qu'ils évacuassent le pays. Qu'importe, la majorité de
la Chambre versaillaise, composée de légitimistes, d'orléanistes et de
bonapartistes, réactionnaires forcenés, n'a pas voulu attendre ce terme; elle a
renversé Thiers et installé à sa place le maréchal Mac-Mahon qui promet de
rétablir l'ordre moral en France par la force des baïonnettes... La France
officielle a cessé d'être le pays de la vie, de l'esprit, des grands élans
magnanimes. On a l'impression qu'elle a brusquement dégénéré et qu'elle est
devenue le pays le plus avancé de la fange, de la lâcheté, de la vénalité, de la
férocité, de la trahison, de la bassesse, de la bêtise la plus épaisse et la
plus effarante. Sur# |106 tout règne un obscurantisme sans limites. Elle s'est
donnée au Saint-Père, aux prêtres, à l'Inquisition, aux jésuites, à la sainte
Vierge et au Saint-Sépulcre. Elle cherche très sérieusement dans l'Eglise
catholique, sa résurrection, et dans la défense des intérêts du catholicisme, sa
mission. Les processions religieuses couvrent le pays et étouffent, sous leurs
litanies solennelles, les protestations et les plaintes du prolétariat. Députés,
ministres, préfets, généraux, professeurs, magistrats paradent à ces
processions, cierge en main, sans rougir, sans la moindre foi dans le coeur,
simplement parce que "le peuple a besoin d'une religion". De plus, toute une
catégorie de croyants issus de la noblesse, d'ultramontains et de légitimistes
élevés chez les jésuites réclament à grands cris que la France se voue au Christ
et à sa Sainte-Mère immaculée. Et tandis que la fortune nationale ou plus
exactement le labeur du peuple, producteur de toutes les richesses, est livré au
pillage des spéculateurs de la Bourse, des affairistes, des riches possédants et
des capitalistes, tandis que les hommes d'Etat, les fonctionnaires de toute
espèce, civils et militaires, les avocats et surtout tous les faux jésuites
s'emplissent scandaleusement les poches, la France tout entière est
littéralement abandonnée au gouvernement des curés. Ceux-ci ont pris en main
toute l'instruction publique, les universités, les lycées, les écoles primaires;
ils sont redevenus les confesseurs et les directeurs de conscience des vaillants
militaires français qui, bientôt, auront perdu toute aptitude à se battre contre

Bakounine, Etatisme et anarchie 43/124


l'ennemi extérieur, mais qui n'en seront que plus dangereux pour leur propre
peuple.#
|107Telle est la véritable situation de la France officielle! Elle a en très
peu de temps dépassé l'Autriche de Schwarzenberg (après 1849) et nous savons
comment cette Autriche-là a fini: défaite en Espagne, défaite en Bohême et
effondrement général.
Certes, la France, malgré les dévastations qu'elle a récemment subies, est
riche, incontestablement plus riche que l'Allemagne qui, sur le plan industriel
et commercial, a tiré peu de profit des cinq milliards que la France lui a
versés. Cette richesse a permis au peuple français de rétablir, en un très court
laps de temps, toutes les apparences de la puissance et d'une organisation
administrative régulière. Mais point n'est besoin d'aller très profond; il
suffit de gratter légèrement ce vernis pour se convaincre que dessous tout est
pourri, et pourri parce que, dans le corps encore imposant de l'Etat, il n'y a
plus la moindre étincelle de vie intérieure.
La France officielle se meurt et celui qui miserait sur son alliance ferait
une lourde erreur. Hormis l'impuissance et la peur, il ne découvrirait rien en
elle; elle est vouée au pape, au Christ, à la sainte Vierge, à la raison divine
et à la déraison humaine. Elle est jetée en pâture aux voleurs et aux curés; et
s'il lui reste encore une force militaire, celle-ci servira tout entière à mater
et à soumettre le prolétariat français. De quel profit peut donc être son
alliance?
Or il y a une raison majeure qui ne permettra jamais à notre gouvernement,
eût-il à sa tête Alexandre II ou Alexandre III, de s'engager dans une politique
de conquête panslave, c'est-à-dire à l'Ouest. Cette politique est, en effet,
révolutionnaire en ce sens qu'elle mène directement au soulèvement des peuples,#
|108 principalement des peuples slaves, contre leurs souverains légitimes,
autrichien et prusso-germanique. Elle a été proposée à l'empereur Nicolas par le
prince Paskevi….
Nicolas était en mauvaise posture: il avait contre lui deux grandes
puissances: l'Angleterre et la France. L'Autriche, "reconnaissante", avait une
attitude menaçante. Seule la Prusse, qu'il avait humiliée, demeurait fidèle;
mais elle aussi, cédant à la pression des trois autres Etats, commençait à
hésiter et, avec le gouvernement autrichien, faisait des représentations
énergiques. Nicolas, qui se flattait avant tout de sa fermeté, devait ou
capituler ou succomber. Capituler eût été honteux et bien entendu il ne tenait
pas à mourir. C'est dans cet instant critique que lui fut proposé de lever
l'étendard du panslavisme; bien mieux, de coiffer sa couronne impériale du
bonnet phrygien et d'appeler non seulement les Slaves, mais aussi les Magyars,
les Roumains et les Italiens*) [[*) Nous tenons de Mazzini lui-même qu'à cette
époque des agents officieux russes résidant à Londres lui demandèrent un rendez-
vous et lui firent des avances...]] à la révolte.
L'empereur Nicolas resta perplexe, mais rendons-lui cette justice qu'il ne
tergiversa pas longtemps; il comprit que sa longue existence marquée par le plus
pur despotisme ne devait pas se terminer dans la carrière révolutionnaire. Il
préféra mourir.
Il eut raison. On ne peut se targuer de son despotisme au-dedans et
déclencher la révolution au-dehors. Cela était proprement impossible à
l'empereur Nicolas qui, dès le premier pas dans ce sens,# |109 se fût trouvé face
à face avec la Pologne. Pouvait-il appeler les peuples, slaves ou autres, à
l'insurrection et continuer à étouffer la Pologne? Que faire d'elle?
l'affranchir? Mais outre que cela eût été contraire à tous les instincts de
l'Empereur Nicolas, il faut bien reconnaître que pour l'Etat russe libérer la
Pologne est impossible.
La lutte entre les deux formes d'Etat dura des siècles. On se demandait qui
l'emporterait: la volonté de la noblesse polonaise ou le knout du tsar? Du
peuple proprement dit, il n'en était pas question; que ce fût dans l'un ou dans
l'autre camp, il était dans une égale mesure esclave, travailleur, nourricier et
socle muet de l'Etat. Au début, les Polonais semblaient devoir vaincre. Ils
avaient pour eux la culture, l'art militaire et la bravoure; et comme leurs

Bakounine, Etatisme et anarchie 44/124


troupes étaient surtout composées de nobliaux, ils combattaient en hommes libres
et les Russes en esclaves. Toutes les chances semblaient être de leur côté. Et
en effet, pendant très longtemps, ils sortirent vainqueurs de chaque guerre,
ravagèrent les provinces russes et même une fois soumirent Moscou et sur le
trône installèrent leur propre prince.
La force qui les chassa de Moscou ne fut pas celle du tsar ni même celle des
boyards, mais la force du peuple. Tant que les masses populaires ne
participèrent pas à la lutte, les Polonais allèrent de succès en succès. Mais
dès que le peuple entra en lice, la première fois en 1612, la seconde fois, lors
du soulèvement général des serfs petits-russes et lithuaniens, sous la conduite
de Bogdan Chmel'nicki, la chance les abandonna. Depuis lors,# |110 l'Etat
nobiliaire libre ne cessa de décliner et de s'affaiblir jusqu'au jour où il
succomba définitivement.
Le knout russe vainquit grâce au peuple et en même temps, bien sûr, au
détriment de ce même peuple que l'Etat, en signe de profonde gratitude, donna en
esclavage héréditaire à la valetaille et à la noblesse terrienne du tsar.
Aujourd'hui, l'empereur Alexandre II a, dit-on, affranchi les paysans. Nous
savons ce que signifie ce genre d'affranchissement.
N'empêche que c'est sur les ruines de l'Etat nobiliaire polonais qu'a été
fondé l'Empire-knout de toutes les Russies. Otez-lui cette assise, enlevez-lui
les provinces qui faisaient partie, avant 1772, de l'Etat polonais et l'Empire
russe disparaîtra.
Il disparaîtra parce qu'en perdant ces provinces, les plus riches, les plus
fertiles et les plus peuplées, sa richesse, qui n'est déjà pas très
considérable, et sa force diminueront de moitié. Cette perte ne tardera pas à
être suivie de celle des provinces baltiques; en supposant que l'Etat polonais
soit reconstitué non seulement sur le papier mais en fait, et qu'il ait de
nouveau une existence digne de ce nom, l'Empire perdra très vite la Petite-
Russie - qui deviendra une province polonaise ou un Etat souverain - et par là
même, les côtes de la mer Noire; il sera partout coupé de l'Europe et refoulé en
Asie.
D'aucuns prétendent que l'Empire pourrait rendre la Lithuanie à la Pologne.
Non, pour les mêmes raisons il ne le peut pas: la réunion de ces deux pays
donnerait forcément et même infailliblement# |111 au patriotisme d'Etat polonais
une puissante base de départ pour la conquête des provinces baltiques et de
l'Ukraine. Il suffirait de libérer le royaume de Pologne et c'en serait assez.
Varsovie s'entendrait aussitôt avec Vilna, Grodno, Minsk, voire avec Kiev, sans
parler de la Podolie et de la Volynie.
Que faire? Les Polonais sont un peuple si turbulent qu'on ne peut leur
laisser le moindre coin libre sans qu'ils se mettent aussitôt à conspirer et à
entretenir des rapports secrets avec les provinces perdues en vue de
reconstituer l'Etat polonais. Par exemple, en 1841, il ne leur restait qu'une
seule ville libre, Cracovie, et Cracovie devint le centre de l'action
révolutionnaire polonaise. N'est-il pas clair, dès lors, que l'Empire de Russie
ne peut poursuivre son existence qu'à condition d'opprimer la Pologne selon les
méthodes de Murav'ev? Nous disons l'Empire et non pas le peuple russe qui n'a
rien de commun avec lui et dont les intérêts aussi bien que les aspirations
instinctives sont absolument opposés aux intérêts et aux aspirations conscientes
de l'Empire.
Dès que l'Empire s'écroulera, les peuples de Grande-Russie, de Petite-
Russie, de Russie-Blanche et autres régions recouvreront leur liberté; les
arrière-pensées ambitieuses des patriotes d'Etat polonais ne leur font pas peur;
elles ne peuvent être mortelles que pour l'Empire.
Voilà pourquoi aucun empereur de Russie, à moins qu'il ait perdu la raison
ou qu'il y soit contraint par une impérieuse nécessité, ne libérera jamais la
moindre partie de la Pologne. Et pourrait-il, sans affranchir les Polonais,
appeler les Slaves à l'insurrection?#
|112Les raisons qui l'ont empêché de lever l'étendard panslave de la révolte
n'ont pas changé, à cette différence près qu'à l'époque, cette issue promettait
beaucoup plus de profits qu'à l'heure actuelle. Alors, on pouvait encore compter

Bakounine, Etatisme et anarchie 45/124


sur un soulèvement des Magyars et de l'Italie, courbés sous le joug exécré de
l'Autriche. Aujourd'hui, l'Italie sans aucun doute resterait neutre, attendu que
l'Autriche lui restituerait probablement sans discussion, ne fût-ce que pour se
débarrasser d'elle, les quelques lambeaux de territoire italien qu'elle détient
encore. Quant aux Magyars, il est à présumer qu'en raison de la crainte
qu'entretient chez eux leur position dominante par rapport aux Slaves, ils
prendraient le parti des Allemands contre la Russie.
Ainsi, dans l'hypothèse d'une guerre que l'empereur de Russie déclencherait
contre l'Allemagne au nom du panslavisme, il ne pourrait compter que sur l'appui
plus ou moins actif des Slaves et encore, des Slaves d'Autriche uniquement, car
s'il s'avisait de soulever également ceux de Turquie, il dresserait contre lui
un nouvel ennemi, l'Angleterre, ce défenseur jaloux d'un Etat ottoman souverain.
Or l'Autriche compte environ dix-sept millions de Slaves; si l'on déduit les
cinq millions qui habitent la Galicie, où les Ruthènes plus ou moins
sympathisants seraient paralysés par les Polonais ennemis de la Russie, il reste
douze millions de Slaves sur le soulèvement desquels l'empereur, à la rigueur,
pourrait compter, à l'exclusion, bien entendu, de ceux qui servent dans l'armée
autrichienne et qui, selon les traditions de toute armée, combattront ceux que
leurs chefs militaires ordonneront de combattre.#
|113Ajoutons que ces douze millions de Slaves ne sont pas rassemblés sur un
ou sur quelques points du territoire, mais dispersés sur toute l'étendue de
l'Empire d'Autriche, qu'ils parlent des dialectes différents et sont mêlés aux
populations allemandes, magyares, roumaines et, enfin, italiennes. C'est
beaucoup pour tenir continuellement dans la crainte le gouvernement autrichien
et les Allemands en général, mais trop peu pour apporter aux troupes russes un
appui sérieux contre les forces réunies de l'Allemagne et de l'Autriche.
Hélas! le gouvernement russe le sait et l'a toujours très bien compris, de
sorte que jamais il n'a eu et n'aura l'intention de mener contre l'Autriche, au
nom du panslavisme, une guerre qui, nécessairement, se transformerait en guerre
contre l'Allemagne. Mais si notre gouvernement ne nourrit pas ce dessein,
pourquoi se livre-t-il, par l'entremise de ses agents, à une véritable campagne
de propagande panslave dans les possessions de l'Autriche? Pour la simple et
même raison que nous indiquions tout à l'heure, à savoir, qu'il est très
agréable et utile au gouvernement russe d'avoir cette multitude de partisans
bouillants et en même temps aveugles, pour ne pas dire stupides, dans toutes les
provinces autrichiennes. Cela paralyse, entrave, inquiète le gouvernement
autrichien et accroît l'influence de la Russie non seulement en Autriche, mais
encore dans toute l'Allemagne. La Russie impériale excite les Slaves d'Autriche
contre les Magyars et les Allemands tout en sachant pertinemment qu'en fin de
compte elle les trahira et les laissera entre les mains de ces mêmes Magyars et
Allemands. Le jeu est odieux, mais il est conforme à la raison d'Etat.#
|114Ainsi donc, dans l'hypothèse d'une guerre du panslavisme contre les
Allemands, l'Empire russe trouverait peu d'alliés et d'appui réel à l'Ouest.
Voyons maintenant qui il aurait à combattre. Premièrement, tous les Allemands de
Prusse et d'Autriche; deuxièmement, les Magyars, troisièmement, les Polonais.
Laissant de côté les Polonais et même les Magyars, nous posons la question:
la Russie impériale est-elle capable de mener une guerre offensive contre les
forces conjuguées de toute l'Allemagne, prussienne et autrichienne, voire de
l'Allemagne prussienne seulement? Nous disons une guerre offensive, car il est
ici supposé que la Russie se lancera dans la guerre pour libérer, selon elle,
les Slaves d'Autriche, en réalité, pour se les annexer.
Tout d'abord, il n'est pas douteux qu'aucune guerre offensive ne sera jamais
en Russie une guerre nationale. C'est presque une règle générale: les peuples
prennent rarement une part active aux guerres entreprises et conduites par les
gouvernants au-delà des frontières de la patrie. Ces guerres sont le plus
souvent exclusivement politiques, quand ne s'y mêle pas un idéal, religieux ou
révolutionnaire. Telles furent pour les Allemands, les Français, les Hollandais,
les Anglais et même pour les Suédois au XVIe siècle les guerres entre partisans
de la Réforme et catholiques. Telles furent pour la France, à la fin du XVIIIe
siècle, les guerres de la Révolution. Mais dans l'histoire moderne, nous ne

Bakounine, Etatisme et anarchie 46/124


connaissons que deux seuls exemples où les masses populaires virent avec une
réelle sympathie les guerres politiques déclenchées par leurs gouvernants pour
élargir les frontières de leurs Etats ou au nom d'autres idéaux exclusivement
nationaux.#
|115Le premier exemple fut donné, sous Napoléon Ier, par le peuple français.
Mais cet exemple n'est pas encore suffisamment probant, les guerres
napoléoniennes ayant été les séquelles et en quelque sorte la conséquence
naturelle de celles entreprises par les armées de la Révolution, si bien que le
peuple français continua de les regarder comme une manifestation du même idéal
révolutionnaire.
Beaucoup plus probant est l'autre exemple, à savoir, l'ivresse qui s'empara,
disons-le, du peuple allemand tout entier lors de la grande guerre engagée par
l'Etat prusso-germanique, récemment constitué, contre le Second Empire. Oui,
dans cette époque mémorable, qui vient à peine de finir, tout le peuple
allemand, toutes les couches de la société allemande, à l'exception peut-être
d'une poignée de travailleurs, furent animés d'un idéal exclusivement politique:
fonder l'Etat panallemand et étendre ses frontières. Aujourd'hui encore, cet
idéal domine tous les autres dans l'esprit et le coeur de tous les Allemands,
quelle que soit leur condition sociale, et c'est cela qui, à l'heure actuelle,
fait en réalité la force unique de l'Allemagne.
Mais il est clair pour tous ceux qui connaissent et comprennent tant soit
peu la Russie qu'aucune guerre offensive déclenchée par notre gouvernement ne
sera jamais, en Russie, une guerre nationale. Premièrement, parce que le peuple
russe est non seulement fermé à tout idéal national, mais encore lui est
instinctivement opposé. L'Etat est sa prison; quel besoin aurait-il de la
consolider? Deuxièmement, entre le gouvernement et le peuple il n'y a aucun
contact, aucun lien# |116 vivant qui puisse les unir, fût-ce une minute pour
quelque cause que ce soit; il n'y a même ni désir ni possibilité de
compréhension mutuelle; ce qui est blanc pour le gouvernement est noir pour le
peuple et, inversement, ce qui paraît très blanc au peuple, ce qui est pour lui
la vie, le bonheur, est, pour le gouvernement, la mort.
Peut-être, demandera-t-on avec PuÓkin:
"La parole du tsar serait-elle déjà impuissante?"
Oui, elle est "impuissante" quand elle exige du peuple ce qui est contraire
au peuple. Mais que le tsar fasse seulement un signe et lance cet appel: ligotez
et égorgez les propriétaires fonciers, les fonctionnaires et les marchands;
saisissez-vous de leurs biens et partagez-les entre vous; en un clin d'oeil le
peuple russe tout entier se lèvera et le jour suivant il n'y aura plus trace de
marchands, de fonctionnaires et de grands propriétaires sur la terre russe. Mais
tant que le tsar ordonnera au peuple de payer la taille, de fournir des soldats
à l'Etat et de trimer au profit des grands propriétaires et des marchands, le
peuple obéira à contrecoeur, sous la menace du bâton, comme aujourd'hui, mais
dès qu'il le pourra, il désobéira. Où donc est-il l'effet magique ou miraculeux
de la parole du tsar?
Et qu'est-ce que le tsar peut dire au peuple qui soit de nature à faire
vibrer son coeur et à enflammer son imagination? En 1828, en déclarant la guerre
à la Porte ottomane sous prétexte d'offenses infligées à nos coreligionnaires
slaves et grecques de Turquie, l'empereur Nicolas essaya, par le manifeste qu'il
fit lire au peuple dans les églises, de réveiller en lui le fanatisme religieux.
Sa tentative échoua complètement. Si, chez nous, l'esprit religieux, aveugle et
buté existe quelque part, cela ne peut être que chez les ras# |117kolniks les
moins disposés de tous à admettre l'autorité de l'Etat et de l'empereur lui-
même. Dans l'église orthodoxe et officielle règne un cérémonial sclérosé et
routinier en même temps que l'indifférence la plus profonde.
Au début de la campagne de Crimée, quand la France et l'Angleterre
déclarèrent la guerre, Nicolas tenta encore une fois d'exciter le fanatisme
religieux dans le peuple, mais sans plus de succès. Rappelons ce qu'on disait
dans le peuple en parlant de cette guerre: "Le Français veut notre liberté." Il
y eut des milices populaires. Mais tout le monde sait comment elles étaient
formées. La plupart sur l'ordre du tsar ou des autorités. Ce fut aussi du

Bakounine, Etatisme et anarchie 47/124


recrutement, mais sous une autre forme et de toute urgence. Il est vrai qu'en
beaucoup d'endroits, on promit aux paysans que la guerre finie, on les
affranchirait.
Tel est l'idéal national de notre paysannerie! Chez les marchands et dans la
noblesse, le patriotisme s'exprima de façon plus originale: discours stupides,
déclarations tapageuses de fidélité au tsar et surtout banquets et soûleries.
Mais lorsqu'il fallut, pour les uns, donner de l'argent et, pour les autres,
partir eux-mêmes à la guerre à la tête de leurs moujiks, il y eut très peu
d'amateurs. C'était à qui se ferait remplacer par un autre. La levée en masse
fit beaucoup de bruit, mais sans aucun effet. Or la guerre de Crimée n'était pas
offensive, mais défensive; donc, elle aurait pu, elle aurait même dû se
transformer en guerre nationale; et pourquoi n'en fut-il pas ainsi? Parce que
nos classes supérieures sont pourries, viles et lâches, et que le peuple est
l'ennemi naturel de l'Etat.
Et c'est ce peuple qu'on espère soulever au nom# |118 de la question slave!
Parmi nos slavophiles, quelques honnêtes gens croient très sérieusement que le
peuple russe brûle d'impatience de voler au secours de "frères slaves" dont il
ignore même l'existence. On l'étonnerait fort si on lui disait qu'il est lui-
même un peuple slave. M. Duchinskij et ses adeptes polonais et français nient,
il est vrai, qu'un sang slave coule dans les veines des Grands-Russes, péchant
ainsi contre la vérité historique et ethnographique. Mais M. Duchinskij, qui
connaît si peu notre peuple ne se doute certainement pas que celui-ci ne se
soucie nullement de ses origines slaves. En quoi cela peut-il intéresser ce
peuple persécuté, affamé, écrasé sous le joug d'un empire prétendument slave, en
réalité tataro-allemand?
Nous ne devons pas berner les Slaves. Ceux qui leur parlent d'une
participation quelconque du peuple russe au problème slave ou bien se leurrent
abominablement ou bien mentent de la façon la plus éhontée pour des raisons
inavouables. Et si nous, révolutionnaires socialistes russes, appelons le
prolétariat et la jeunesse slaves à se joindre à la cause commune, nous ne leur
proposons nullement, comme terrain commun pour la cause, nos communes origines
plus ou moins slaves. Nous n'admettons qu'un seul terrain: la révolution
sociale, en dehors de laquelle nous ne voyons de salut ni pour leurs nations ni
pour la nôtre; et nous pensons que sur ce terrain précisément, en raison des
nombreux traits communs concernant le caractère, le sort historique, les
aspirations d'hier et d'aujourd'hui de tous les peuples slaves, en raison aussi#
|119 de leur attitude identique envers les penchants étatiques du peuple
allemand, ils peuvent se grouper fraternellement non pour créer un Etat commun,
mais pour détruire tous les Etats, non pour former entre eux un monde en vase
clos, mais pour entrer ensemble dans l'arène internationale, en commençant
nécessairement par conclure une alliance étroite avec les peuples d'origine
latine menacés aujourd'hui, de la même façon que les Slaves, par la politique
annexionniste des Allemands.
Mais cette alliance contre les Allemands ne devra durer elle aussi que
jusqu'au jour où ceux-ci, après avoir compris par leur propre expérience de
quels innombrables maux est accompagnée, pour le peuple, l'existence de l'Etat,
même pseudo-populaire, rejetteront le joug étatique et renonceront pour toujours
à leur malheureuse passion pour la suprématie de l'Etat. Alors, et alors
seulement, les trois principales nations, latine, slave et germanique, qui
peuplent l'Europe, formeront une alliance libre et fraternelle.
Mais jusque-là, l'alliance des peuples slaves et des peuples latins contre
les visées annexionnistes des Allemands, visées qui les menacent tous dans une
égale mesure, restera une amère nécessité.
Etrange destinée de la nation allemande! En suscitant contre elle la crainte
et la haine générale, elle pousse les autres nations à s'unir. C'est ainsi
qu'elle a fait l'union des Slaves; car sans aucun doute la haine des Allemands,
qui est profondément enracinée dans le coeur de tous les peuples slaves, a
beaucoup plus contribué aux succès de la propagande panslave que toutes les
harangues et menées des agents de Moscou et de Pétersbourg. Aujourd'hui encore,
il est probable# |120 que la même haine incitera les nations slaves à s'unir avec

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les nations latines.
Sous ce rapport, le peuple russe est lui aussi un peuple foncièrement slave.
Il n'aime pas les Allemands; mais ne nous leurrons pas, son antipathie ne va pas
jusqu'à le pousser à leur faire la guerre de son propre mouvement. Cette
aversion instinctive ne se manifestera que le jour où les Allemands envahiront
eux-mêmes la Russie et se mettront en tête de la régenter. Aussi bien se
tromperaient lourdement ceux qui compteraient sur une participation quelconque
du peuple russe à une action offensive contre l'Allemagne.
Il ressort de là que si notre gouvernement a, un jour, l'idée d'entreprendre
une action contre l'Allemagne, il devra la mener sans aucun appui du peuple,
avec ses seules ressources militaires, financières et étatiques. Mais ces
ressources sont-elles suffisantes pour combattre l'Allemagne et plus encore,
pour mener contre elle avec succès une guerre offensive?
Il faut être un ignorant complet ou un chauvin aveugle pour ne pas
reconnaître que toutes nos ressources militaires et notre illustre armée, soi-
disant innombrable, ne sont rien comparées aux ressources et à l'armée
allemandes.
Le soldat russe est sans doute courageux, mais les soldats allemands ne sont
pas non plus des poltrons; ils l'ont prouvé au cours de trois campagnes
successives. Au surplus, dans l'hypothèse d'une guerre offensive entreprise par
la Russie, les troupes allemandes se battraient chez elles et seraient secondées
par le soulèvement patriotique, cette fois général,# |121 de toutes les classes
et de la population entière de l'Allemagne; secondées aussi par leur fanatisme
patriotique, tandis que les Russes se battraient sans raison, sans passion, par
obéissance à leurs chefs.
Quant à la comparaison entre officiers russes et officiers allemands, nous
donnerons, du point de vue simplement humain, l'avantage à notre type d'officier
non parce qu'il est russe, mais en nous fondant sur la plus stricte équité.
Malgré tous les efforts de notre ministre de la Guerre, M. Miljutin, la grande
masse de notre corps d'officiers est restée ce qu'elle était auparavant:
grossière, ignorante et, sous presque tous les rapports, tout à fait
inconsciente; l'exercice, la noce, les cartes, l'ivrognerie et, quand il y a de
quoi battre monnaie, surtout dans les grades supérieurs, à partir du commandant
de compagnie, de bataillon, d'escadron ou de batterie, le vol systématique, pour
ne pas dire légalisé, sont jusqu'à présent l'envers quotidien de la vie
d'officier en Russie. Ce monde est à la fois extrêmement frivole et sauvage,
même quand on y parle français; mais malgré le grossier et l'insane désordre qui
caractérise ce milieu, on peut y découvrir le coeur humain, une prédisposition à
aimer d'instinct et à comprendre l'homme et dans des conditions favorables,
disons sous une heureuse influence, une aptitude à devenir un ami conscient du
peuple.
Dans le monde des officiers allemands, il n'y a rien en dehors de la forme,
du règlement militaire, de l'odieuse arrogance propre aux officiers et qui revêt
ce double aspect: soumission servile à l'égard de tout ce qui est
hiérarchiquement supérieur et insolent mépris pour tout ce qui, selon eux, est
inférieur, pour le peuple# |122 au premier chef, et ensuite pour tous ceux qui ne
portent pas l'uniforme, à l'exception des hauts fonctionnaires civils et de la
noblesse.
Devant son souverain, archiduc, roi et aujourd'hui empereur d'Allemagne,
l'officier allemand est un esclave par conviction, par passion. Au premier signe
de ce dernier, il est prêt, partout et toujours, à commettre les pires
atrocités, à détruire, à mettre à feu et à sang des dizaines, des centaines de
villes et d'agglomérations non seulement à l'étranger, mais même dans son propre
pays.
Pour le peuple, il a non seulement du mépris, mais de la haine, car, lui
faisant beaucoup trop d'honneur, il le suppose toujours en état de révolte ou
prêt à se révolter. Au demeurant, il n'est pas seul à le supposer; à l'heure
actuelle, toutes les classes privilégiées en sont là; l'officier allemand, voire
en général tout officier d'armée régulière, peut être appelé le chien de garde
favori des classes privilégiées. Le monde des exploiteurs en Allemagne et

Bakounine, Etatisme et anarchie 49/124


ailleurs regarde le peuple avec une crainte et une méfiance qui,
malheureusement, ne sont pas toujours justifiées, mais qui, néanmoins, prouvent,
sans aucun doute, que dans les masses populaires commence déjà à se lever la
force éclairée qui fera voler ce monde en éclats.
Et chez l'officier allemand, tout comme chez le bon chien de garde, le poil
se hérisse dès qu'on évoque les foules populaires. Les idées qu'il se fait des
droits et des devoirs du peuple sont des plus primitives. Selon lui, l'homme du
peuple doit trimer pour que ces beaux messieurs soient vêtus et qu'ils aient le
ventre plein, obéir sans broncher aux autorités, payer les impôts et s'acquitter
des servitudes communales; ensuite faire son service militaire, cirer# |123 les
bottes, panser le cheval de l'officier et quand celui-ci commande et brandit son
sabre, tirer, passer au fil de l'épée et massacrer le premier venu; et quand on
le lui ordonne, mourir pour le Kaiser et le Vaterland. A la fin de son service
actif, si l'homme du peuple a reçu des blessures qui l'ont mutilé, il devra
vivre de mendicité; s'il est indemne, entrer dans la réserve pour y servir
jusqu'à sa mort, en obéissant toujours à ses supérieurs, en s'inclinant devant
n'importe quelle autorité et en se tenant prêt à donner sa vie si on la lui
demande.
Tout geste de la part du peuple allant à l'encontre de cet idéal est capable
de mettre l'officier allemand en fureur. On comprend dès lors la haine que les
révolutionnaires lui inspirent et, sous ce terme général, il entend l'ensemble
des démocrates et même des libéraux; en un mot, tous ceux qui, à quelque degré
ou sous quelque forme que ce soit, osent agir, vouloir et penser dans un sens
opposé à la sacro-sainte pensée et à l'auguste volonté de Sa Majesté, le maître
souverain de toutes les Allemagnes...
On peut s'imaginer avec quelle antipathie particulière l'officier allemand
doit considérer les révolutionnaires socialistes, voire les démocrates
socialistes de son pays. Le seul fait d'évoquer leur existence le met hors de
lui et il estime indécent de parler d'eux autrement que l'écume à la bouche.
Gare à ceux d'entre eux qui tombent sous sa coupe, et malheureusement, il faut
le dire, ces derniers temps, beaucoup de démocrates socialistes sont passés, en
Allemagne, entre ses mains. N'ayant pas le droit de les déchiqueter ou de les
faire fusiller sur-le-champ, n'osant pas les frapper avec ses poings, il
s'efforce par les brimades, les tracasseries, les attitudes, les paroles les
plus blessantes de manifester sa rage et sa vile animosité. Mais si on le lui
permettait,# |124 si ses supérieurs le lui commandaient, c'est avec un zèle
frénétique et surtout avec une morgue de "Junker" qu'il se ferait tortionnaire
et bourreau.
Examinez ce fauve civilisé, ce laquais par conviction et bourreau par
vocation. S'il est jeune, vous serez surpris de découvrir, au lieu d'un croque-
mitaine, un blondinet au teint rose, un léger duvet sous le nez, discret,
placide, voire timide, mais orgueilleux - la morgue commence à percer - et à
coup sûr sentimental. Il connaît par coeur Goethe et Schiller et toute la
littérature humaniste du Grand Siècle est passée dans sa tête sans laisser la
moindre pensée humaine, pas plus que, dans son coeur, le moindre sentiment
d'humanité.
On a confié aux Allemands, principalement aux fonctionnaires et aux
officiers, le soin de résoudre un problème apparemment insoluble: allier la
culture à la barbarie, le savoir à la servilité. Au point de vue social, on en
fait des êtres exécrables en même temps que profondément ridicules; vis-à-vis
des masses populaires, des ennemis systématiques et impitoyables, mais par
contre des serviteurs très précieux de l'Etat.
Les bourgeois allemands le savent et, le sachant, supportent
patriotiquement, de la part des fonctionnaires et des officiers, tous les
outrages possibles et imaginables, avant tout, parce qu'ils reconnaissent là
leur propre nature et surtout parce qu'ils regardent ces molosses impériaux
privilégiés qui, d'ennui, les mordent si souvent, comme le plus sûr rempart de
l'Etat pangermanique.
Pour une armée régulière, il est en effet difficile# |125 d'imaginer rien de
mieux que l'officier allemand. Il s'agit d'un être qui allie en lui le savoir à

Bakounine, Etatisme et anarchie 50/124


la servilité, la servilité à la bravoure et la discipline la plus rigoureuse à
la capacité d'initiative, la méthode à la cruauté, la cruauté à une sorte de
droiture, une certaine exaltation, il est vrai à sens unique sinon à mauvais
sens, à une soumission rarement égalée à la volonté du chef; d'un être toujours
capable d'égorger ou de massacrer des dizaines, des centaines, des milliers
d'individus au moindre signe de ceux qui le commandent; calme, discret,
paisible, docile, toujours au garde à vous devant ses supérieurs, et hautain,
froidement méprisant et au besoin cruel vis-à-vis de l'homme de troupe; un être
dont la vie s'exprime en deux mots: obéir et commander; cet être-là n'a pas son
pareil pour l'armée et l'Etat.
Quant à la discipline du soldat, chose essentielle pour avoir de bonnes
troupes, elle atteint dans l'armée allemande une perfection systématique,
longuement mûrie, éprouvée et mise en pratique. Le principe fondamental de cette
discipline réside dans l'aphorisme que nous avons encore entendu énoncer il n'y
a pas très longtemps par de nombreux officiers prussiens, saxons, bavarois et
autres officiers allemands qui, depuis la campagne de France, sillonnent la
Suisse par hordes entières, probablement pour étudier le terrain et lever des
plans - à toutes fins utiles - et que voici:
"Pour posséder l'âme du soldat, il faut tout d'abord posséder son corps."
Mais comment y parvenir? Par des exercices continuels. Ne croyez surtout pas
que les officiers allemands# |126 méprisent le pas de parade; bien au contraire;
ils voient en lui un des meilleurs moyens d'assouplir les membres du soldat et
de posséder son corps; viennent ensuite le maniement des armes, leur entretien
et l'astiquage des effets militaires; il faut que du matin au soir le soldat
soit occupé et ne cesse de sentir, fixé sur lui et à chaque pas, le regard
sévère, froid et magnétiseur, de ses supérieurs. L'hiver, quand le temps fait
moins défaut, on envoie les soldats à l'école où ils achèvent d'apprendre à
lire, à écrire et à compter, mais où on les oblige surtout à apprendre par coeur
un règlement militaire plein de vénération pour l'empereur et de mépris pour le
peuple: monter la garde autour de l'empereur et tirer sur le peuple. Telle est
la quintessence de l'instruction civique et politique du soldat.
Passant trois, quatre, voire cinq années dans cette ambiance, le soldat n'en
peut sortir que déformé. Mais il en est de même pour l'officier, quoique sous
une autre forme. On fait du soldat un instrument aveugle; quant à l'officier, il
doit être un instrument conscient, un instrument par conviction, par mentalité,
par idéal, par passion. Son univers est la société des officiers; il ne s'en
éloignera pas d'un pas et tout le corps des officiers, imprégné de l'état
d'esprit que nous venons de décrire, épie chacun de ses membres. Gare au
malheureux qui, par inexpérience ou sentiment humain, se permet de se lier avec
un autre milieu. Si politiquement ce milieu est inoffensif, on se contentera de
tourner ce malheureux en dérision. Mais si ledit milieu a une tendance politique
non conforme au sentiment général des officiers, c'est-à-dire une tendance
libérale ou démocratique, à plus forte raison révolutionnaire socialiste, alors
l'infortuné est perdu. Chacun de ces camarades sera pour lui un délateur.#
|127En règle générale, les chefs militaires préfèrent que les officiers
restent le plus possible entre eux et ils s'efforcent de ne leur laisser, comme
aux soldats, que le minimum de loisirs. L'entraînement des soldats et les
inspections auxquelles les officiers sont continuellement astreints absorbent
les trois quarts de la journée; l'autre quart est consacré à parfaire leurs
connaissances en sciences militaires. Avant d'arriver au grade de major,
l'officier doit passer plusieurs examens; on lui confie, en outre, des études
urgentes sur différents sujets et, sur ces études, on juge de son aptitude à
monter en grade.
On le voit, le monde militaire en Allemagne, comme d'ailleurs en France, est
un milieu fermé et cette existence en vase clos est le sûr garant que ce monde
sera l'ennemi du peuple.
Mais les militaires allemands ont sur les militaires français, voire sur les
autres militaires d'Europe, un immense avantage; les officiers allemands
surclassent tous les officiers du monde par le sérieux et l'étendue de leur
savoir, par leur connaissance théorique et pratique de l'art militaire, par leur

Bakounine, Etatisme et anarchie 51/124


attachement passionné et méticuleux au métier des armes, par l'exactitude, la
méthode, la maîtrise de soi, la patience inlassable aussi bien que par le degré
de probité.
En raison de toutes ces qualités, l'organisation et l'armement des troupes
allemandes sont des choses réelles et pas seulement sur le papier comme il en
était en France sous Napoléon III, et comme il en est encore trop souvent chez
nous, en Russie. Au surplus, grâce à ces éminentes qualités de l'officier
allemand, le contrôle administratif civil et surtout militaire est organisé de
telle manière que toute supercherie durable est impossible.# |128 Chez nous, au
contraire, de bas en haut et de haut en bas, tout le monde s'en moque, si bien
qu'il est presque impossible de connaître la vérité.
Pesez tout cela et voyez ensuite si l'armée russe peut avoir des chances de
l'emporter dans une guerre offensive contre l'Allemagne. Vous direz que la
Russie est capable de mettre en ligne des millions d'hommes. Mais le nombre de
soldats enrégimentés et armés n'atteindra sûrement pas le million; admettons,
cependant, qu'il y en ait un million; il faudra en disperser une bonne moitié
sur l'immense territoire de l'Empire pour maintenir l'ordre dans ce peuple
fortuné que l'excès de bonheur pourrait, si l'on n'y prenait garde, rendre
furibond! Rien que pour l'Ukraine, la Lithuanie et la Pologne combien faudra-t-
il de soldats? Ce sera beau, oui, très beau, si vous parvenez à envoyer contre
l'Allemagne une armée de 500.000 hommes. Jusqu'ici la Russie n'a jamais mis en
ligne une armée pareille.
Or, en Allemagne, vous vous heurterez à une armée réelle d'un million
d'hommes qui, sous le rapport de l'organisation, de l'instruction, de l'art
militaire, du moral et de l'armement, est la première du monde. Et elle aura
derrière elle la masse du peuple allemand tout entier qui, peut-être et même
très probablement, ne se dresserait pas contre les Français si le vainqueur de
la dernière guerre avait été Napoléon III et non le "Fritz" prussien, mais qui,
répétons-le, se lèvera comme un seul homme contre l'envahisseur russe.
La Russie, direz-vous, c'est-à-dire l'Empire, pourra au besoin recruter
encore un million d'hommes; après tout, pourquoi ne le recruterait-elle pas,
mais sur le papier seulement. Il suffira de donner l'ordre d'enrôler derechef
tant de centaines de milliers d'hommes, et vous aurez votre million de recrues.
Mais comment les organiser? et qui les organisera? Vos# |129 généraux de réserve,
vos aides de camp généraux, vos aides de camp du tsar, vos commandants de
réserve de bataillon ou de garnison qui n'existent que sur le papier, vos
gouverneurs, vos fonctionnaires? Ciel, combien de dizaines et même de centaines
de milliers de ces recrues auront le temps de mourir de faim avant d'être
enrégimentés? Et enfin, où trouverez-vous un nombre suffisant d'officiers pour
encadrer un autre million d'hommes et avec quoi l'armerez-vous? Avec des bâtons?
Or vous n'avez pas même assez d'argent pour équiper convenablement un million
d'hommes et vous menacez d'en armer un autre million. Pas un banquier ne vous
accordera d'emprunt; et même vous en accorderait-il, une année serait nécessaire
pour mettre sur pied de guerre un million d'hommes.
Comparons votre pauvreté et votre impuissance à la richesse et à la
puissance allemandes. L'Allemagne a reçu cinq milliards de la France; admettons
qu'elle en ait dépensé trois pour couvrir certaines dépenses de guerre,
récompenser les princes, les hommes d'Etat, les généraux, les colonels, les
officiers, pas les soldats bien entendu, ainsi que pour payer des voyages
d'agrément à l'intérieur du pays et à l'étranger. Reste deux milliards que
l'Allemagne a consacrés exclusivement à son armement, à la construction de
nouvelles et à la réfection d'anciennes et nombreuses fortifications, à des
commandes d'un nouveau modèle de canon, de fusil, etc. Car aujourd'hui
l'Allemagne est devenue un arsenal hérissé d'armes menaçantes. Et vous,
instruits et armés à la diable, vous voudriez la vaincre!
Au premier pas, dès que vous aurez mis le pied sur le sol allemand, vous
subirez une défaite écrasante et votre guerre offensive se transformera sur-le-
champ en guerre défensive; les troupes allemandes envahiront le territoire de
l'Empire de Russie.#
|130Mais alors, est-ce qu'au moins le peuple russe tout entier se dressera

Bakounine, Etatisme et anarchie 52/124


contre elles? Oui, si les Allemands pénètrent dans les provinces russes et
marchent, par exemple, sur Moscou; mais s'ils ne commettent pas cette bévue et
qu'ils se dirigent, au Nord, sur Pétersbourg, à travers les provinces baltes ils
trouveront non seulement parmi la petite bourgeoisie, les pasteurs protestants
et les Juifs, mais aussi parmi les barons mécontents et leurs fils étudiants et,
par leur intermédiaire, parmi les innombrables généraux, officiers, hauts et
petits fonctionnaires, originaires de ces provinces, qui peuplent Pétersbourg ou
qui sont dispersés dans toute la Russie, beaucoup, beaucoup d'amis; bien plus,
ils soulèveront contre l'Empire russe la Pologne et la Petite-Russie.
Certes, de tous les ennemis qui oppriment la Pologne depuis le jour de son
partage, la Prusse s'est montrée le plus tracassier, le plus systématique et,
dès lors, le plus dangereux; la Russie s'est conduite comme un barbare, comme
une force sauvage, massacrant, pendant, suppliciant les Polonais, les déportant
par milliers en Sibérie; et cependant, elle n'a pas plus réussi à russifier la
partie de la Pologne qui lui est échue qu'elle n'y réussit de nos jours en dépit
des méthodes de Murav'ev; de son côté, l'Autriche n'est pas parvenue non plus à
germaniser la Galicie et d'ailleurs elle ne l'a pas tenté. La Prusse,
incarnation réelle de la mentalité et de la grande cause allemandes, de la
germanisation par des méthodes violentes et artificielles des pays non
allemands, est en train de germaniser coûte que coûte la province de Dantzig et
le duché de Poznan, sans parler de la province de Königsberg dont elle s'est
emparée bien avant.
Il serait trop long d'énumérer les moyens mis en oeuvre pour atteindre cet
objectif;# |131 parmi ceux-ci, la colonisation à vaste échelle du territoire
polonais par les paysans allemands tint une place considérable. En 1807,
l'abolition du servage, assortie du droit de procéder au rachat des terres, pour
lequel des facilités de toutes sortes furent accordées, contribua beaucoup à
rendre populaire le gouvernement prussien, même parmi les paysans polonais. Plus
tard, des écoles rurales furent fondées dans lesquelles et par elles fut
introduite la langue allemande. Un certain nombre de mesures de ce genre firent
que, dès 1848, plus du tiers du duché de Poznan était germanisé. Et nous ne
parlons pas des villes. Dès le début de l'histoire de la Pologne, l'usage de la
langue allemande s'était implanté dans les agglomérations urbaines grâce à la
foule de bourgeois, d'artisans et surtout de Juifs allemands qui trouvaient là
un bon accueil. On sait que depuis les temps les plus reculés, la majeure partie
des villes, dans cette partie de la Pologne, étaient administrées selon le Droit
de Magdebourg.
La Prusse avait donc atteint ses objectifs dans une époque calme. Mais quand
les patriotes polonais suscitèrent ou tentèrent de déclencher un mouvement
populaire, elle ne recula pas, cela va sans dire, devant les mesures les plus
draconiennes et les plus barbares. Nous avons déjà eu l'occasion de faire
remarquer que chaque fois qu'il s'est agi d'écraser les soulèvements polonais
non seulement dans ses frontières, mais aussi dans le royaume de Pologne, la
Prusse a toujours montré une indéfectible fidélité à la Russie et le plus
chaleureux empressement à lui venir en aide. Les gendarmes prussiens, que
disons-nous? les magnanimes officiers prussiens de toute arme, de la Garde ou de
l'Armée, s'adonnaient avec une passion toute particulière à la chasse aux
Polonais qui se cachaient en territoire prussien, les livrant avec une joie
sadique, après les avoir capturés, aux gendarmes# |132 russes, en exprimant
fréquemment l'espoir qu'en Russie ils n'échapperont pas à la pendaison. A cet
égard, Murav'ev le pendeur n'avait jamais assez d'éloges pour le prince de
Bismarck.
Jusqu'à l'entrée de ce dernier dans le gouvernement, la Prusse se comporta
constamment de la même manière, mais en cachette et manifestement avec gêne;
aussi, quand elle le pouvait, désavouait-elle ses propres agissements. Le prince
de Bismarck fut le premier à jeter le masque. Non seulement il reconnut
cyniquement et hautement, mais encore il se vanta, devant la Diète prussienne et
la diplomatie européenne, d'avoir usé de toute son influence sur le gouvernement
russe pour le décider à étrangler une fois pour toutes la Pologne, sans reculer
devant les mesures les plus cruelles et que, sous ce rapport, la Prusse

Bakounine, Etatisme et anarchie 53/124


apportera toujours à la Russie son aide la plus active.
Enfin, de nos jours et récemment encore, le prince de Bismarck a fait part
au Parlement de la ferme résolution de son gouvernement d'extirper les derniers
vestiges du sentiment national polonais dans les provinces qui connaissent
aujourd'hui les délices de l'administration prusso-allemande. Malheureusement,
comme nous l'avons remarqué précédemment, les Polonais de Poznan, de même que
les Polonais de Galicie, ont lié plus étroitement que jamais leur cause
nationale à l'autorité du pape. Les jésuites, les ultramontains, les ordres
monastiques et les évêques sont maintenant leurs avocats. Comme au XVIIe siècle,
les Polonais n'auront pas à se féliciter de cette alliance et de cette amitié.
Mais c'est leur affaire et non la nôtre.
Nous n'avons rappelé tout cela que pour montrer que les Polonais n'ont pas
d'ennemi# |133 plus redoutable et plus cruel que le prince de Bismarck. On dirait
qu'il s'est juré de les rayer de la surface de la terre. Cela ne l'empêche
point, quand les intérêts de l'Allemagne l'exigent, d'appeler les Polonais à se
soulever contre la Russie. Et bien que le haïssant, lui et la Prusse, pour ne
pas dire l'Allemagne entière, et sans vouloir se l'avouer, car au fond de leur
coeur ils ont, non moins que tous les autres peuples slaves, la même haine
historique des Allemands, les Polonais, qui pourtant ne peuvent oublier les
affronts sanglants que leur ont infligés les Prusso-Allemands, se soulèveront
sans aucun doute à l'appel de Bismarck.
En Allemagne et même en Prusse, il existe depuis longtemps un nombreux et
sérieux parti politique; on peut même dire qu'il y en a trois: le Parti libéral
progressiste, le Parti purement démocrate et le Parti de la démocratie
socialiste qui, ensemble, représentent incontestablement la majorité aux Diètes
allemandes et prussienne et, plus nettement encore, la majorité de la
population; ces partis, prévoyant et dans une certaine mesure désirant, voire
appelant de leurs voeux la guerre contre la Russie, ont compris que le
soulèvement de la Pologne et, jusqu'à un certain point, sa restauration sera la
condition préalable de cette guerre.
Il va sans dire que ni le prince de Bismarck ni aucun de ces partis ne
consentiront jamais à restituer à la Pologne la totalité des provinces que la
Prusse lui a enlevées. Sans parler de Königsberg, ils ne rendront pour rien au
monde ni Dantzig ni le moindre morceau de la Prusse occidentale. Même en ce qui
concerne le duché de Poznan, ils garderont pour eux une grande partie de ce
territoire, aujourd'hui, semble-t-il, tout à fait germanisé; en somme, ils ne
laisseront aux Polonais que très peu de chose de ce qui a été la# |134 part des
Prussiens en Pologne. Par contre, ils leur céderont toute la Galicie, avec L'vov
et Cracovie, attendu que tout cela appartient aujourd'hui à l'Autriche, et plus
volontiers encore autant de territoire à l'intérieur de la Russie que les
Polonais pourront en occuper et conserver. En même temps, ils leur offriront des
crédits, bien entendu, sous la forme d'un emprunt polonais garanti par
l'Allemagne, des armes et une aide militaire.
Qui peut douter un seul instant que les Polonais non seulement accepteront
l'offre allemande, mais qu'ils la saisiront avec empressement; leur situation
est à tel point désespérée que même si on leur faisait une offre cent fois pire
ils ne la repousseraient pas.
Un siècle s'est écoulé depuis le partage de la Pologne et pendant tout ce
temps il ne s'est pas passé pour ainsi dire d'année que le sang des patriotes
polonais n'ait coulé. Cent ans de lutte ininterrompue, de révoltes désespérées!
Existe-t-il un autre peuple qui puisse se vanter d'une telle vaillance?
Qu'est-ce que les Polonais n'ont pas essayé? Conjurations de la noblesse,
complots de la petite bourgeoisie, bandes d'insurgés opérant les armes à la
main, soulèvements nationaux et, enfin, toutes les ruses de la diplomatie, voire
le soutien de l'Eglise. Ils ont tout tenté, se sont accrochés à tout et tout a
lâché et trahi. Dès lors, comment refuser quand l'Allemagne elle-même, l'ennemi
le plus dangereux, offrira de leur venir en aide à certaines conditions?
Certes il se trouvera des slavophiles pour leur reprocher de trahir. De
trahir quoi? L'alliance slave, la cause slave? Mais par quoi s'est-elle
manifestée cette alliance et en quoi réside-t-elle cette cause?# |135 Ne sont-

Bakounine, Etatisme et anarchie 54/124


elles pas apparues au grand jour lors du voyage que MM. Palacký et Rieger ont
fait à Moscou, pour visiter l'Exposition panslave et se prosterner devant le
tsar? Quand et comment, en défendant quelle cause, les Slaves, en tant que tels,
ont-ils exprimé leur fraternelle sympathie aux Polonais? N'est-ce pas en faisant
ce qu'ont fait à Varsovie ces mêmes MM. Palacký et Rieger et leur nombreuse
suite de personnalités slaves du Sud et de l'Ouest, c'est-à-dire en s'embrassant
avec les généraux russes à peine lavés du sang polonais, en buvant à la
fraternité slave et à la santé du tsar-bourreau?
Les Polonais, héros et martyrs, ont un grand passé de gloire; les Slaves,
eux, sont encore des enfants et toute leur importance se situe dans l'avenir. Le
monde slave, la question slave ne sont pas des faits réels, mais un espoir, et
un espoir que seule la révolution sociale pourra réaliser; mais les Polonais,
nous parlons bien entendu des patriotes, lesquels appartiennent en majeure
partie à la classe cultivée et surtout à la noblesse, ont jusqu'à présent
manifesté très peu d'envie pour cette révolution.
Or, que peut-il y avoir de commun entre le monde slave, qui n'a pas encore
d'existence, et le monde patriote polonais qui est plus ou moins au bout de sa
carrière? Et en effet, à l'exception d'un très petit nombre d'individus qui
s'efforcent de créer une question slave dans l'esprit et sur le terrain
polonais, les Polonais en général ne s'intéressent pas à cette question; ils
comprennent mieux les Magyars dont ils se sentent plus proches et avec lesquels
ils ont une certaine ressemblance et beaucoup de souvenirs historiques communs,
alors que les séparent des Slaves du Sud et de l'Ouest, et on peut dire
radicalement, les sympathies que ces peuples ont pour la Russie, c'est-à-dire
pour celui de leurs ennemis qu'ils haïssent le plus.#
|136Autrefois, en Pologne et chez les émigrés polonais, le monde politique
était, comme dans tous les autres pays, divisé en plusieurs partis. Il y avait
le parti aristocratique, clérical, constitutionnel-monarchiste; le parti de la
dictature militaire; le parti des républicains modérés, partisans de la
Constitution des Etats-Unis; le parti des républicains rouges selon le modèle
français; enfin, il y avait même le peu nombreux parti des démocrates
socialistes, sans parler des partis mystico-sectaires ou plus exactement
religieux. Mais au fond, il suffisait d'examiner d'un peu près chacun d'eux pour
se convaincre que le fond était le même chez tous: un désir passionné de
restaurer l'Etat polonais dans ses frontières de 1772. En dehors des
antagonismes respectifs découlant de la lutte que se livraient les chefs de ces
partis, leur principale différence consistait en ceci que chacun d'eux était sûr
que cet objectif commun, la reconstitution de l'ancienne Pologne, ne pouvait
être atteint que par les moyens que lui seul recommandait.
Jusqu'à 1850, on peut dire que la majeure partie des émigrés politiques
polonais étaient révolutionnaires, justement parce que la plupart d'entre eux
étaient convaincus que le rétablissement de l'indépendance de la Pologne
résulterait inéluctablement du triomphe de la révolution en Europe. De même, on
peut dire qu'en 1848 il n'y avait pas un seul mouvement révolutionnaire dans
toute l'Europe auquel ne participaient et que souvent même ne dirigeaient les
Polonais. A ce propos, il nous souvient d'avoir entendu un Saxon exprimer ainsi
sa surprise: "Partout où il y a des désordres, on trouve nécessairement des
Polonais!"
En 1850, en raison de la défaite générale, cette foi en la révolution
s'effondra, tandis que montait l'étoile de Napoléon;# |137 une multitude
d'émigrés polonais, disons l'immense majorité d'entre eux, devinrent des
bonapartistes enragés. Ciel, que n'attendaient-ils de l'appui de Napoléon III!
Même la trahison infâme, flagrante, de ce dernier, en 1862-63, n'était pas
parvenue à tuer en eux cette foi. Elle ne se perdit qu'à Sedan.
Après cette catastrophe, il ne restait à l'espoir polonais qu'un refuge:
celui qu'offraient les jésuites ultramontains. Les patriotes polonais d'Autriche
et la majeure partie des autres se ruèrent en désespoir de cause sur la Galicie.
Mais imaginez que Bismarck, leur ennemi juré, acculé à ceci par la situation de
l'Allemagne, les appelle à s'insurger contre la Russie, qu'il leur démontre que
leur espoir sera bientôt réalisé; mieux, qu'il leur donne des fonds, des armes

Bakounine, Etatisme et anarchie 55/124


et un appui militaire. Pourraient-ils refuser tout cela?
Certes, en échange de cette aide, on exigera d'eux qu'ils renoncent
formellement à une grande partie des anciens territoires polonais détenus
aujourd'hui par la Prusse. La pilule sera amère, mais sous la pression des
circonstances et au nom de la victoire maintenant certaine sur la Russie, se
consolant enfin à l'idée que, une fois la Pologne reconstituée, ils récupéreront
tous ses territoires, les Polonais accepteront à coup sûr et, de leur point de
vue, ils auront mille fois raison.
Il est vrai qu'une Pologne reconstituée avec l'aide des troupes allemandes,
sous la protection du prince de Bismarck, sera une drôle de Pologne. Mais mieux
vaut une drôle de Pologne que pas de Pologne du tout; et après tout, se diront
certainement les Polonais, on pourra toujours se dégager de la tutelle du prince
de Bismarck.
En un mot, les Polonais accepteront tout ce qu'on voudra et la Pol# |138ogne
se soulèvera, la Lithuanie suivra, puis la Petite-Russie; les patriotes polonais
sont, il est vrai, de mauvais socialistes et, chez eux, ils se garderont bien de
faire de la propagande révolutionnaire socialiste; même s'ils le voulaient, le
protecteur, le prince de Bismarck, ne le permettrait pas: l'Allemagne est trop
proche; pensez donc, cette propagande pourrait aussi s'infiltrer dans la Pologne
prussienne. Mais ce qu'il n'est pas possible de faire en Pologne, on le fera en
Russie et contre elle. Les Allemands comme les Polonais auront le plus grand
intérêt à y susciter un soulèvement paysan; et le susciter ne sera vraiment pas
difficile; songez à la quantité de Polonais et d'Allemands disséminés
aujourd'hui en Russie. La plupart, sinon la totalité de ceux-ci, seront les
alliés naturels de Bismarck et des Polonais. Imaginez une situation pareille:
nos troupes, battues à plate couture, fuient en déroute; à leurs trousses, dans
le Nord, les Allemands marchent sur Pétersbourg; à l'Ouest et dans le Sud, les
Polonais marchent sur Smolensk et la Petite-Russie; au même moment, provoqué par
la propagande du dehors et du dedans, en Russie, en Petite-Russie, un
soulèvement général des paysans éclate et triomphe.
Voilà pourquoi on peut dire en toute certitude qu'aucun gouvernement russe
ni aucun tsar, à moins qu'il ne soit fou, ne lèvera l'étendard du panslavisme et
ne fera jamais la guerre à l'Allemagne.
Ayant vaincu définitivement d'abord l'Autriche, et ensuite la France, le
nouvel et grand Empire allemand va réduire en puissances secondaires et vassales
non seulement ces deux Etats, mais plus tard notre Empire russe lui-même, qu'il
a pour toujours coupé de l'Europe. Nous parlons évidemment de l'Empire et non
du peuple qui, lorsqu'il en éprouvera le besoin, saura trouver ou se frayer
partout un chemin.
Mais pour l'Empire russe, les portes de l'Europe sont maintenant fermées;
les clefs sont entre les mains du prince de Bismarck qui, pour rien au monde, ne
les remettra au prince de Gor…akov.
Mais si les portes du Nord-Ouest sont à jamais fermées pour l'Empire, est-ce
que ne restent pas ouvertes, et peut-être plus sûrement et plus largement
encore, les portes du Sud et du Sud-Est: Buchara, la Perse et l'Afghanistan
jusqu'aux Indes orientales elles-mêmes; et enfin, dernier objectif de toutes les
visées et de toutes les aspirations, Constantinople? Depuis longtemps, les
politiciens russes, ardents zélateurs de la grandeur et de la gloire de notre
cher Empire, discutent pour savoir s'il ne vaudrait pas mieux déplacer la
capitale et, avec elle, le centre de toutes les forces, de toute la vie de
l'Empire, du Nord au Sud, des côtes inhospitalières de la Baltique aux rives
éternellement fleuries de la mer Noire et de la Méditerranée, en un mot de
Pétersbourg à Constantinople.
Il y a, à vrai dire, d'insatiables patriotes qui voudraient conserver
Pétersbourg et la suprématie dans la Baltique et mettre en même temps la main
sur Constantinople. Mais ce désir est à tel point irréalisable qu'eux-mêmes,
malgré leur foi dans la toute-puissance de l'Empire, commencent à abandonner
l'espoir de le voir s'accomplir; au surplus, ces dernières années, un événement
s'est produit qui a dû leur ouvrir les yeux: le rattachement du Slesvig-Holstein
et du Hanovre au royaume de Prusse qui, de la sorte, est devenu la puissance

Bakounine, Etatisme et anarchie 56/124


maritime du Nord.
C'est un axiome bien connu qu'aucun Etat ne peut se hisser au rang de
grande# |140 puissance s'il ne possède pas de vastes frontières maritimes qui lui
assurent des communications directes avec le monde entier et lui permettent de
prendre part sans intermédiaire à l'évolution du monde, tant sur le plan
matériel que sur le plan social, politique et moral. Cette vérité est si
évidente qu'elle n'a pas besoin d'être démontrée. Prenons l'Etat le plus fort,
le mieux organisé et le plus heureux - en général, quelle félicité peut-il y
avoir dans l'Etat? - et supposons que certaines circonstances l'aient isolé du
reste du monde. Vous pouvez être sûr qu'en l'espace de quelque cinquante ans,
soit deux générations, tout, chez lui, sera en plein stagnation: ses forces
déclineront, la culture confinera à la bêtise; quant à sa félicité, elle
dégagera une odeur de fromage de Limbourg.
Voyez la Chine qui, apparemment, fut intelligente et, probablement, heureuse
à sa manière; comment expliquer qu'elle soit devenue si apathique qu'il a suffi
de quelques efforts aux puissances maritimes européennes pour l'assujettir à
leur esprit et, sinon à leur domination, du moins à leur volonté? Par ceci, que
durant des siècles la Chine a croupi dans le marasme et elle y a croupi tout au
long de ces siècles soit à cause de ses institutions, soit parce que le cours de
la vie mondiale passait si loin d'elle que longtemps il ne put l'atteindre.
Beaucoup de conditions sont nécessaires pour qu'un peuple vivant en vase
clos dans l'Etat puisse s'associer à l'évolution universelle; ces conditions
sont: l'intelligence naturelle et l'énergie innée, la culture, l'aptitude au
travail productif et la liberté intérieure la plus large, au demeurant, si peu
accessible# |141 aux masses dans l'Etat. Mais à ces conditions viennent s'ajouter
nécessairement la navigation et le commerce maritime, parce que les
communications par mer, en raison de leur bon marché relatif, de leur rapidité
ainsi que de leur liberté, attendu que la mer n'appartient à personne, sont
supérieures à toutes les autres communications connues, y compris, bien entendu,
les communications ferroviaires. Il se peut qu'un jour, la navigation aérienne
s'avérera plus commode encore sous tous les rapports et acquerra une importance
particulière, car elle créera en définitive des conditions égales de
développement et d'existence pour tous les pays. Mais jusqu'à présent on ne peut
en parler comme moyen de communication pratique et la navigation maritime reste
après tout le principal facteur du progrès des peuples.
Le temps viendra où il n'y aura plus d'Etats - le Parti révolutionnaire
socialiste tend de toutes ses forces à les détruire en Europe, - où, sur les
ruines des Etats politiques, sera fondée en toute liberté l'alliance libre et
fraternelle, organisée de bas en haut, des associations libres de production,
des communes et des fédérations régionales englobant sans distinction, parce que
librement, les individus de toute langue et de toute nationalité; et alors
l'accès à la mer sera ouvert à tous en pleine égalité; aux habitants du
littoral, directement; aux habitants des pays éloignés de la mer, au moyen de
chemins de fer libérés de toute tutelle, de tout impôt, de toutes taxes,
réglementations, tracasseries, interdictions, autorisations et ordonnances
gouvernementales. Mais même alors, les habitants du littoral disposeront encore
d'une foule d'avantages naturels d'ordre matériel et aussi d'ordre culturel. Le
contact# |142 direct avec le marché mondial et, d'une manière générale, avec le
mouvement universel de la vie développe à l'extrême; et quoi que vous fassiez
pour égaliser les relations, vous n'empêcherez pas que les habitants de
l'intérieur, privés de ces avantages, vivront ou se développeront plus mollement
et plus lentement que ceux qui peuplent le littoral.
Voilà pourquoi la navigation aérienne aura tant d'importance. L'atmosphère
est un océan qui baigne la terre entière; ses côtes sont en tous lieux, si bien
que, par rapport à lui, tous les individus, même ceux qui vivent dans les coins
les plus reculés, forment sans exception des populations côtières. Mais tant que
la navigation aérienne n'aura pas remplacé la navigation maritime, les habitants
du littoral resteront à tous égards à la pointe du progrès et constitueront en
quelque sorte l'aristocratie de l'humanité.
L'histoire entière et surtout une grande partie du progrès ont été le fait

Bakounine, Etatisme et anarchie 57/124


des peuples habitant le littoral. Le premier peuple, fondateur de la
civilisation, a été le peuple grec; et vraiment on peut dire que toute la Grèce
n'est qu'un littoral. L'ancienne Rome n'a été un Etat puissant, mondial, qu'à
partir du moment où elle est devenue un Etat maritime. Et dans l'histoire
moderne, à qui doit-on la renaissance de la liberté politique, de la vie
sociale, du commerce, des arts, de la science, de la pensée libre, en un mot, la
renaissance de l'humanité? A l'Italie qui, presque tout entière, n'est, à
l'image de la Grèce, qu'un littoral. Après l'Italie, à qui est échue la première
place dans l'évolution universelle? A la Hollande, à l'Angleterre, à la France
et, enfin, à l'Amérique.
Par contre, prenons l'Allemagne. Pourquoi, malgré les nombreuses et
incontestables qualités dont le peuple allemand est doué, comme par exemple,
l'application extrême au travail, le penchant naturel à la méditation et à la
science, le sentiment esthétique qui a donné naissance à de# |143 grands
artistes, peintres, poètes et le profond transcendantalisme qui a fait surgir de
non moins grands philosophes -pourquoi, demanderons-nous, l'Allemagne est-elle
restée en retard sur la France et l'Angleterre sous tous les autres rapports, en
dehors d'un seul où elle a distancé tout le monde, à savoir, le développement du
régime étatique, bureaucratique, militaire et policier; pourquoi est-elle encore
aujourd'hui, sur le plan commercial, inférieure à la Hollande et, sur le plan
industriel, à la Belgique?
On dira que c'est parce qu'il n'y a jamais eu chez elle ni liberté, ni amour
de la liberté, ni de besoin de liberté. Ce sera vrai en partie, mais ce n'est
pas la seule raison. Il y en a une autre non moins importante, c'est le manque
d'un grand littoral. Dès le XIIIe siècle, juste à l'époque où naissait la Hanse,
l'Allemagne ne souffrait pas d'une insuffisance de côtes maritimes, du moins à
l'Ouest. La Hollande et la Belgique lui appartenaient encore et, en ce siècle
précisément, le commerce de l'Allemagne semblait promis à un développement
relativement vaste. Mais dès le XIVe siècle, les villes néerlandaises, stimulées
par leur esprit d'entreprise et leur audace, ainsi que par l'amour de la
liberté, se mirent ostensiblement à se détacher de l'Allemagne et à s'éloigner
d'elle. Au XVIe siècle, cette séparation prit une forme définitive et le Grand
Empire, héritier maladroit de l'Empire romain, apparut comme un Etat presque
tout entier méditerrané. Il ne lui restait qu'une étroite fenêtre sur la mer,
entre la Hollande et le Danemark, et celle-ci était loin d'être suffisante pour
permettre à cet immense pays de respirer librement. De ce fait, l'Allemagne
tomba à son tour dans une torpeur qui ressemblait étrangement à l'atonie de la
Chine.
Depuis, tout le mouvement progressiste de l'Allemagne, tendant à former un
nouveau# |144 et puissant Etat, se trouva concentré dans l'électorat de
Brandebourg. Et en effet, par leurs efforts incessants pour s'emparer des côtes
de la Baltique, les électeurs du Brandebourg rendirent un éminent service à
l'Allemagne; ils créèrent, on peut dire, les conditions de sa grandeur actuelle,
tout d'abord en conquérant Königsberg et, ensuite, lors du premier partage de la
Pologne, en mettant la main sur Dantzig. Mais tout cela n'était pas encore
assez; il fallait s'emparer de Kiel et, en général, de la totalité du Slesvig et
de l'Holstein.
Ces nouvelles conquêtes furent réalisées par la Prusse aux applaudissements
de toute l'Allemagne. Nous tous avons été témoins de la passion avec laquelle
les Allemands, qu'ils appartiennent aux Etats du Nord, du Sud, de l'Est, de
l'Ouest ou du Centre, suivirent, à partir de 1848, l'évolution de la question du
Slesvig-Holstein; et ceux qui expliquaient cette passion par le désir de venir
au secours de frères de race, d'Allemands soi-disant opprimés par le despotisme
danois, commettaient une profonde erreur. En l'occurrence, l'idéal était bien
différent; il s'agissait d'un idéal étatique, pangermanique, un idéal visant à
la conquête des frontières et des grandes voies maritimes et à la fondation
d'une puissante marine allemande.
La question avait été soulevée dès 1840 ou 1841; et nous nous souvenons de
l'enthousiasme avec lequel l'Allemagne entière accueillit le poème de Herwegh:
"la Marine allemande".

Bakounine, Etatisme et anarchie 58/124


Les Allemands, répétons-nous une fois de plus, sont un peuple imprégné au
plus haut degré de l'esprit étatique, au point que cet esprit l'emporte chez eux
sur toutes les autres passions et étouffe littéralement en eux l'instinct de la
liberté. Mais c'est cette mentalité qui, à l'heure actuelle, fait précisément
leur# |145 grandeur; elle sert et servira quelque temps encore, directement et
invariablement, de support à toutes les visées ambitieuses du monarque
berlinois. C'est sur elle que s'appuie fermement le prince de Bismarck.
Les Allemands sont un peuple instruit et ils savent que sans de bonnes
frontières maritimes il n'y a et ne peut y avoir de grand Etat. Voilà pourquoi,
contrairement à la vérité historique, ethnographique et géographique, ils
prétendent, aujourd'hui encore, que Trieste a été, qu'il est et sera une ville
allemande, que le Danube tout entier est un fleuve allemand. Tous leurs espoirs
sont tournés vers la mer. Et si la révolution sociale ne les arrête pas, on peut
être sûr qu'avant dix ou vingt ans, moins encore peut-être - les événements se
succèdent à un tel rythme aujourd'hui - on peut être sûr, disons-nous, qu'en
très peu de temps ils annexeront toute la partie allemande du Danemark, de la
Hollande et de la Belgique. Tout cela est pour ainsi dire dans la logique
naturelle de leur situation politique et de leurs aspirations instinctives.
Une étape est déjà franchie dans cette voie.
La Prusse, qui est à présent la personnification, le cerveau et, en même
temps, le bras de l'Allemagne, est solidement établie sur la Baltique aussi bien
que sur la mer du Nord. L'autonomie de Brême, de Hambourg, du Mecklenbourg et de
l'Oldenbourg est une simple et innocente plaisanterie. Tous ces territoires font
partie maintenant, avec le Holstein, le Slesvig et le Hanovre, de la Prusse, et
la Prusse, enrichie par l'argent de la France, construit deux grandes flottes:
l'une dans la Baltique, l'autre dans la mer du Nord; et grâce au canal navigable
qu'elle est en train de creuser pour relier les deux mers, ces deux flottes ne
formeront# |146 bientôt plus qu'une seule marine. Et il ne faudra pas beaucoup
d'années pour que cette marine, qui d'ores et déjà dépasse et celle du Danemark
et celle de la Suède, devienne beaucoup plus forte que la flotte russe de la
Baltique. Et alors la primauté de la Russie sur la Baltique sombrera à jamais
dans... la Baltique. Adieu Riga, adieu Revel'; adieu la Finlande et adieu
Pétersbourg avec son KronÓtat imprenable!
Tout cela paraîtra à nos chauvins, qui ont coutume d'exagérer l'importance
des forces de la Russie, du délire, de malveillants propos, alors qu'il n'y a là
qu'une conclusion sûre tirée de faits d'ores et déjà accomplis et fondée sur une
juste analyse du caractère et des aptitudes des Allemands et des Russes, sans
parler des ressources financières, de la quantité relative de fonctionnaires
consciencieux, dévoués et connaissant leur affaire, sans parler également de la
science qui confère un avantage décisif à toutes les entreprises allemandes sur
les entreprises russes.
En Allemagne, le service de l'Etat donne des résultats ni beaux ni
agréables, on peut même dire exécrables, mais par contre positifs et sérieux.
En Russie, ce même service donne des résultats ni plus beaux ni plus
agréables, mais fréquemment, dans la forme, encore plus singuliers et stériles à
la fois. Un exemple: admettons qu'au même moment, en Allemagne et en Russie, les
gouvernements aient alloué le même crédit, disons un million pour financer une
affaire quelconque, voire pour mettre en chantier un nouveau navire. Que pensez-
vous, en Allemagne on dilapidera ce million? Peut-être dilapidera-t-on cent
mille, mettons deux cent mille marks, mais par contre huit cent mille marks
iront à coup sûr à l'affaire qui sera menée à terme avec la ponctualité et la
compétence qui# |147 caractérisent les Allemands. Et que fera-t-on en Russie? On
commencera par détourner la moitié de ce million, un quart fondra en route par
ignorance et incurie, si bien qu'il faudra s'estimer heureux si, avec le quart
restant, on finît par fabriquer quelque chose qui ne tiendra pas debout, bon
tout au plus pour l'étalage, mais impropre au service.
Comment la flotte russe serait-elle capable de défendre contre la marine
allemande les forteresses maritimes de la Baltique, KronÓtat notamment, et de
résister au feu des Allemands, habiles à lancer non seulement des obus en
fonte, mais aussi en or?

Bakounine, Etatisme et anarchie 59/124


Adieu la suprématie dans la Baltique! Adieu l'importance politique et la
puissance de la capitale du Nord édifiée par Pierre Ier dans les marais finnois!
Si notre vénérable chancelier d'Empire, le prince de Gor…akov, n'a pas
complètement perdu l'esprit, il a dû se le dire bien des fois dans les jours où
la Prusse alliée dépouillait impunément, et, semble-t-il, avec notre
acquiescement, le Danemark, non moins qu'elle notre allié. Il a dû comprendre
que, du jour où la Prusse, appuyée sur l'Allemagne entière et formant avec elle,
dans une unité indissoluble, la puissance continentale la plus forte, bref, il a
dû comprendre que, dès l'instant où le nouvel Empire allemand, créé sous le
sceptre de la Prusse, occupait dans la Baltique sa position actuelle, si
menaçante pour tous les autres Etats riverains, l'hégémonie de la Russie de
Pétersbourg dans cette mer prenait fin, la grande oeuvre politique créée par
Pierre Ier était anéantie et, avec elle, la puissance même de l'Etat panrusse,
si, pour compenser la perte des libres communications maritimes dans le Nord,
une nouvelle route ne lui est pas ouverte dans le Sud.
Il est clair que les Allemands seront désormais# |148 maîtres de la Baltique.
Certes, les clés de cette mer sont encore entre les mains du Danemark. Mais qui
ne voit que ce malheureux petit Etat n'a pour ainsi dire pas d'autre alternative
aujourd'hui que de se fédérer volontairement avec l'Allemagne et, ensuite,
d'être sous peu entièrement absorbé par la centralisation étatique
pangermanique; ce qui veut dire qu'à bref délai la Baltique deviendra une mer
exclusivement allemande et que Pétersbourg perdra toute importance politique.
Le prince de Gor…akov devait bien s'en douter quand il acquiesçait au
démembrement du royaume de Danemark et au rattachement du Slesvig et de
l'Holstein à la Prusse. Les événements eux-mêmes nous placent par force devant
ce dilemme: ou bien le prince de Gor…akov a trahi la Russie, ou bien pour
compenser la suprématie, sacrifiée par lui, de l'Etat russe dans le Nord-Ouest,
il a obtenu du prince de Bismarck l'engagement formel d'aider la Russie à
conquérir une nouvelle puissance dans le Sud-Est.
Pour nous, l'existence d'un pacte de ce genre, d'une alliance défensive et
offensive conclue entre la Russie et la Prusse presque aussitôt après la paix de
Paris, ou tout au moins au moment du soulèvement de la Pologne, en 1863,
lorsque, entraînées par l'exemple de la France et de l'Angleterre, presque
toutes les puissances européennes, en dehors de la Prusse, protestèrent
hautement et officiellement contre la barbarie russe; pour nous, disons-nous, un
accord formel entre la Prusse et la Russie, engageant dans une égale mesure les
deux parties, ne fait aucun doute; seule une alliance de ce genre peut expliquer
la tranquille assurance, voire l'insouciance avec laquelle le prince de Bismarck
a entrepris la guerre# |149 contre l'Autriche et une grande partie de
l'Allemagne, malgré la menace d'une intervention de la France; et la guerre,
plus décisive encore, contre la France. Le moindre geste d'hostilité de la part
de la Russie, par exemple un mouvement des troupes russes en direction de la
frontière prussienne, aurait suffi pour arrêter dans l'une et l'autre guerre,
surtout dans la dernière, l'avance victorieuse des armées de la Prusse.
Rappelons qu'à la fin de la dernière guerre, toute l'Allemagne, principalement
le nord du pays, était totalement dépourvue de troupes; que la non-intervention
de l'Autriche en faveur de la France n'avait pas eu d'autre motif que la
déclaration de la Russie, à savoir, que si l'Autriche mettait ses troupes en
mouvement, elle ferait marcher les siennes contre elles; et que si l'Italie et
l'Angleterre ne sont pas intervenues c'est parce que la Russie ne l'a pas voulu.
Si celle-ci ne s'était pas déclarée l'alliée déterminée de l'empereur prusso-
germanique, les Allemands n'auraient jamais pris Paris.
Mais Bismarck visiblement était sûr que la Russie ne le trahirait pas. Sur
quoi fondait-il cette assurance? Sur les liens de parenté et l'amitié
personnelle des deux empereurs? Mais Bismarck a trop d'intelligence et
d'expérience pour baser ses calculs politiques sur les sentiments. Supposons
même que notre empereur, doué, comme chacun sait, d'un coeur sensible et ayant
la larme facile, se soit laissé entraîner par des sentiments de ce genre,
maintes fois exprimés dans la chaleur des banquets impériaux; mais autour de lui
il y a le gouvernement, la cour, l'héritier du trône, qui soi-disant déteste les

Bakounine, Etatisme et anarchie 60/124


Allemands, et enfin, notre vénérable patriote national, le prince de Gor…akov;
tous ensemble, l'opinion publique et la force même des choses lui auraient
rappelé# |150 qu'un Etat est gouverné par des intérêts, non par des sentiments.
Bismarck ne pouvait non plus tabler sur une identité d'intérêts entre la
Russie et la Prusse. Car il n'y en a pas et ne peut y en avoir; cette identité
d'intérêts n'existe que sur un point: la question polonaise. Mais cette question
est depuis longtemps tranchée et, sous tous les autres rapports, rien ne peut
être plus contraire aux intérêts de l'Etat russe que la formation dans son
voisinage immédiat d'un immense et puissant Empire germanique. L'existence côte
à côte de deux vastes empires appelle la guerre, qui ne pourra se terminer
autrement que par l'anéantissement de l'un ou de l'autre.
Cette guerre, répétons-le, est inévitable, mais elle peut être différée si
les deux empires estiment qu'ils ne se sont pas encore suffisamment affermis au-
dedans, qu'ils ne se sont pas assez étendus au-dehors pour entreprendre l'un
contre l'autre, une guerre décisive, une lutte à mort. Ainsi, bien que se
haïssant mutuellement, ils continuent l'un et l'autre à se soutenir, à échanger
des services, chacun espérant qu'il saura mieux que l'autre tirer parti de cette
alliance involontaire et qu'il accumulera plus de forces et de ressources pour
la guerre future et inéluctable. Telle est la position respective de la Russie
et de l'Allemagne prussienne.
L'Empire allemand est encore loin d'avoir des assises fermes au-dedans et
au-dehors. A l'intérieur, il forme un étrange agglomérat de petits et moyens
Etats souverains, voués, certes, à être engloutis, mais qui, ne l'étant pas
encore, s'efforcent coûte que coûte de sauver les débris d'une souveraineté# |151
qui est en train de disparaître. A l'extérieur, l'Autriche humiliée, mais pas
encore complètement écrasée, et la France vaincue et, de ce fait, ennemi
irréconciliable, froncent les sourcils contre le nouvel Empire allemand. Au
surplus, il s'en faut que celui-ci ait suffisamment arrondi ses frontières.
S'inclinant devant des nécessités internes propres aux Etats militaires, il
médite de nouvelles annexions, de nouvelles guerres. S'étant assigné le but de
restaurer l'Empire germanique du Moyen Age dans ses frontières primitives, but
vers lequel le pousse inexorablement le patriotisme pangermanique qui a gagné
toute la société allemande, il rêve d'annexer toute l'Autriche, sans la Hongrie,
mais pas sans Trieste, et la Bohême, toute la Suisse allemande, une partie de la
Belgique, la totalité de la Hollande et du Danemark qui lui sont nécessaires
pour fonder sa puissance maritime: plans gigantesques, dont la réalisation
dressera contre lui une grande partie de l'Europe de l'Ouest et du Sud et qui,
dès lors, sans le consentement de la Russie est absolument impossible. Ce qui
signifie que le nouvel Empire allemand a encore besoin de l'alliance russe.
De son côté, l'Empire russe ne peut non plus se passer de l'alliance prusso-
germanique. Ayant renoncé à toutes nouvelles acquisitions ou expansions au Nord-
Ouest, il doit avancer dans le Sud-Est. Ayant abandonné à la Prusse la
suprématie dans la Baltique, il doit imposer et asseoir sa domination dans la
mer Noire. Sinon il sera coupé de l'Europe. Mais pour que cette domination soit
réelle et fructueuse, il doit s'emparer de Constantinople, sans lequel non
seulement l'accès de la Méditerranée pourra lui être interdit à tout moment,
mais les portes mêmes de la mer Noire# |152 seront continuellement ouvertes aux
flottes et aux armées ennemies, comme ce fut le cas lors de la campagne de
Crimée.
Ainsi donc, Constantinople est le seul objectif que poursuit plus que jamais
la politique annexionniste de notre Etat. A ce qu'il soit atteint s'opposent les
intérêts de toute l'Europe du Sud, bien entendu, sans en excepter la France, les
intérêts de l'Angleterre et ceux de l'Allemagne, car une domination sans limites
de la Russie dans la mer Noire mettrait tout le littoral danubien sous sa coupe.
Et malgré cela, on ne peut mettre en doute que la Prusse, obligée de
s'appuyer sur l'alliance russe pour exécuter ses plans de conquête à l'Ouest,
s'est formellement engagée à aider la Russie dans sa politique au Sud-Est; de
même il n'est pas douteux qu'elle profitera de la première occasion pour trahir
sa promesse.
Qu'on ne s'attende pas à ce que la Prusse viole ce pacte dès maintenant,

Bakounine, Etatisme et anarchie 61/124


alors qu'il ne fait qu'entrer en vigueur. Nous avons vu avec quelle chaleur
l'Empire prusso-germanique a appuyé l'Empire russe pour l'abolition des
conditions du Traité de Paris qui gênaient la Russie et il continuera
certainement à l'appuyer avec la même ardeur dans la question de Khiva. Au
demeurant, les Allemands ont intérêt à ce que les Russes s'enfoncent
profondément à l'Est.
Mais qu'est-ce donc qui a obligé le gouvernement russe à entreprendre une
action militaire contre Chiva? On ne peut vraiment pas supposer qu'il s'est
lancé dans cette aventure pour défendre les intérêts des marchands et du négoce
russes. Si tel était le cas, on pourrait se demander# |153 pourquoi il n'organise
pas de telles campagnes à l'intérieur de la Russie, contre lui-même, par
exemple, contre le général-gouverneur de Moscou et, en général, contre tous les
gouverneurs de province et de ville qui oppriment et pressurent par tous les
moyens possibles et imaginables tant le commerce que les marchands russes.
Quel avantage peut-il y avoir pour notre pays de s'emparer d'un désert?
Certains sont évidemment prêts à répondre que notre gouvernement a organisé
cette expédition pour remplir la haute mission, dévolue à la Russie, de porter
la civilisation occidentale en Orient. Mais cette explication est bonne tout au
plus à figurer dans les discours officiels ou académiques ainsi que dans les
ouvrages, brochures et revues doctrinaires toujours pleins de nobles fadaises et
disant toujours le contraire de ce qui se fait et de ce qui est; quant à nous,
elle ne peut nous satisfaire. Vous voyez le gouvernement de Pétersbourg se
laissant guider dans ses entreprises et dans ses actes par le sentiment de sa
mission civilisatrice! Pour toute personne tant soit peu au courant de la nature
et des impulsions de nos gouvernants, il y a là de quoi mourir de rire.
Nous ne parlerons pas davantage de ces nouvelles routes commerciales que
l'on veut s'ouvrir aux Indes. La politique commerciale, c'est la politique de
l'Angleterre; elle n'a jamais été celle de la Russie. L'Etat russe est avant
tout, on peut même dire exclusivement, un Etat militaire. Chez lui, tout est
subordonné au seul idéal de puissance d'un pouvoir qui ne connaît que la
violence. Le souverain, l'Etat, voilà l'essentiel; tout le reste: la nation,
voire les intérêts des différentes classes sociales, le développement de
l'industrie, du commerce# |154 et ce qu'on nomme la civilisation, de simples
moyens pour atteindre ce but unique. Sans un certain degré de civilisation, sans
industrie et sans commerce, aucun Etat, et surtout un Etat moderne, ne peut
exister, parce que la fortune dite nationale est loin d'être celle de la nation,
tandis que la fortune des classes privilégiées est une force. En Russie, la
fortune nationale est tout entière absorbée par l'Etat qui, à son tour, se
transforme en père nourricier d'une immense classe étatique composée de
militaires, de civils et d'ecclésiastiques. Le vol généralisé et officiellement
organisé, la dilapidation des derniers publics et la spoliation du peuple, telle
est l'expression la plus véridique de la civilisation étatique de la Russie.
Dès lors, il n'y a rien d'étonnant à ce que parmi les autres et parfois plus
importantes, qui poussèrent le gouvernement russe à organiser une expédition
contre Chiva, il y en ait eut également de commerciales; il fallait ouvrir aux
gens qui, de plus en plus nombreux, gravitent autour du pouvoir (et parmi ceux-
ci nous rangerons également le corps des marchands) un nouveau champ d'action et
lui donner de nouvelles régions à mettre en coupe réglée. Mais on ne saurait
attendre de ce côté-là un sensible accroissement de la fortune et des forces de
l'Etat. Bien au contraire, on peut être certain que, sous le rapport financier,
l'opération se soldera par plus de pertes que de gains.
Pourquoi donc est-on allé à Chiva? Est-ce pour occuper l'armée? Pendant des
dizaines d'années, le Caucase a servi d'école militaire, mais aujourd'hui le
Caucase est pacifié; aussi bien fallait-il ouvrir une autre école; et on a pensé
à une expédition contre Chiva. Mais cette explication ne résiste pas non plus à
l'examen, même si nous tenons le gouvernement russe pour le pire des incapables#
|155 et des idiots. L'expérience acquise par nos troupes dans le désert de Chiva
ne serait d'aucune utilité dans une guerre contre l'Ouest et, d'autre part, elle
coûte trop cher, si bien que les avantages obtenus sont loin de pouvoir être
comparés à l'importance des dépenses et des pertes.

Bakounine, Etatisme et anarchie 62/124


Mais peut-être le gouvernement russe s'est-il mis sérieusement en tête de
conquérir les Indes? Nous ne péchons point par excès de confiance dans la
sagesse de nos gouvernants de Pétersbourg, mais tout de même nous ne pouvons
croire qu'ils se soient fixé ce but absurde. Conquérir les Indes! Pour qui, pour
quoi et par quels moyens? Il faudrait pour cela déplacer au moins le quart,
sinon la moitié, de la population russe vers l'Est; et quelles raisons aurait-on
de conquérir les Indes, qu'on ne pourrait atteindre qu'après avoir préalablement
pacifié les nombreuses peuplades guerrières de l'Afghanistan. La conquête de
l'Afghanistan, armé et en partie discipliné par les Anglais, serait au moins
trois ou quatre fois plus difficile que la prise de Chiva.
Si l'on tenait vraiment à se lancer dans les conquêtes, pourquoi n'avoir pas
commencé par la Chine? C'est un pays très riche et, sous tous les rapports, il
nous est plus facile d'y prendre pied qu'aux Indes, attendu que rien ni personne
ne sépare la Chine de la Russie. Comme on dit chez nous, entre et sers-toi, si
tu le peux.
En effet, en profitant du désordre et des guerres intestines, qui sont le
mal chronique de la Chine, on pourrait étendre très loin les conquêtes dans ce
pays; et il semble que le gouvernement russe soit en train de tramer quelque
chose de ce genre; il cherche manifestement à détacher d'elle la Mongolie et la
Mandchourie; peut-être apprendrons-nous un beau jour que les troupes russes ont
franchi# |156 la frontière occidentale de la Chine. Entreprise extrêmement
dangereuse, qui nous rappelle étrangement les fameuses victoires des Romains sur
les peuplades germaniques, victoires qui, on le sait, se sont terminées par la
mise à sac et l'assujettissement de l'Empire romain par les hordes teutoniques.
La Chine à elle seule compte, selon les uns, quatre cent millions et, selon
d'autres, six cent millions d'habitants qui vivent manifestement à l'étroit dans
les frontières du Céleste Empire et, en masse de plus en plus nombreuses, se
transplantent aujourd'hui en un courant irrésistible, les uns en Australie,
certains autres à travers l'océan Pacifique, en Californie; d'autres masses
peuvent enfin se déplacer vers le Nord et le Nord-Est. Et alors? Alors, en un
clin d'oeil, la Sibérie, tout le territoire qui s'étend du détroit de Tartarie
aux monts Oural et jusqu'à la Caspienne cessera d'être russe.
Songez donc que cet immense territoire qui, par son étendue (12.220.000
kil2), soit plus de vingt fois la superficie de la France (528.600 kil2), ne
compte, à l'heure actuelle, pas plus de six millions d'habitants, dont environ
2.600.000 Russes seulement, tous les autres étant des aborigènes d'origine
tatare ou finnoise; et les effectifs militaires sont infimes. Comment arrêter
l'irruption des masses chinoises qui non seulement envahiront toute la Sibérie,
y compris nos nouvelles possessions d'Asie centrale, mais encore se répandront à
travers l'Oural jusqu'à la Volga!
Tel est le danger qui nous menace presque fatalement du côté de l'Est. On a
tort de mépriser les masses chinoises. Elles sont dangereuses par le seul fait
de leur nombre considérable, dangereuses parce que# |156 leur prolifération
excessive rend quasiment impossible leur existence ultérieure dans les
frontières de la Chine; dangereuses aussi parce qu'il ne faut pas les juger
d'après les marchands chinois avec lesquels les négociants européens traitent
des affaires à Changaï, Canton ou Maïmatchin. A l'intérieur de la Chine vivent
des masses moins déformées par la civilisation chinoise, incomparablement plus
énergiques, au surplus, forcément belliqueuses, rompues au combat par des
guerres intestines continuelles où périssent des dizaines et des centaines de
milliers d'individus. Signalons encore que, ces derniers temps, elles ont
commencé à se familiariser avec le maniement des armes modernes et la discipline
à l'européenne, fruit et dernier cri officiel de notre civilisation étatique.
Alliez seulement cette discipline, l'apprentissage des armes nouvelles et de la
tactique moderne à la barbarie primitive des masses chinoises, à l'absence
totale chez elles de toute idée de protestation humaine, de tout instinct de
liberté, à l'habitude d'obéir servilement, et tout cela est en train de
s'amalgamer sous l'influence d'une foule d'aventuriers militaires, américains ou
européens, qui ont inondé la Chine après l'expédition franco-anglaise de 1860;
oui, considérez l'énormité monstrueuse de la population chinoise, contrainte à

Bakounine, Etatisme et anarchie 63/124


chercher une issue, et vous comprendrez combien grand est le péril qui nous
menace du côté de l'Est.
Et c'est avec ce péril que joue notre gouvernement russe, innocent comme un
enfant. Poussé par son désir absurde d'étendre ses frontières et ne tenant pas
compte que la Russie est si dépourvue de populations, si pauvre et si# |158
impotente que jusqu'à présent elle n'a pas été capable, et ne le sera jamais, de
peupler la province, récemment acquise, de l'Amur où, sur une superficie de
2.100.000 kil2 (plus de quatre fois celle de la France), on ne compte, y compris
les troupes et les équipages de la marine, que 65.000 habitants. Et malgré cette
impuissance, malgré la misère générale du peuple russe réduit, sous tous les
rapports, par les pouvoirs publics à une situation si désespérée que, pour lui,
il n'y a pas d'autre issue et de salut en dehors d'un soulèvement le plus
destructeur possible - oui, malgré des conditions pareilles, le gouvernement
russe espère établir sa domination sur tout l'Est asiatique.
Pour continuer à aller de l'avant avec des chances les plus minimes de
succès, le gouvernement russe ne devrait pas seulement tourner le dos à l'Europe
et renoncer à toute intervention dans les affaires européennes - et le prince de
Bismarck ne demande maintenant pas mieux - il devrait jeter résolument toute sa
force militaire en Sibérie et en Asie centrale et se lancer à la conquête de
l'Est, comme Tamerlan, en entraînant toute la nation. Mais Tamerlan avait son
peuple derrière lui, tandis que le peuple russe ne suivra par son gouvernement.
Revenons aux Indes. Aussi inepte soit-il, le gouvernement russe ne peut
nourrir l'espoir d'en faire la conquête et d'y asseoir sa domination.
L'Angleterre s'est emparée des Indes avant tout par l'entremise de ses
compagnies commerciales; chez nous, il n'y a pas de compagnies de ce genre et,
en admettant même qu'il en existe par-ci par-là, ce ne sont que des compagnies
"de poche", pour la frime. L'Angleterre se livre sur une vaste échelle à
l'exploitation des Indes, au négoce qu'elle leur a imposé, en utilisant la mer,
au moyen# |159 d'une immense flotte de bateaux marchands et de navires de guerre;
or, au lieu d'une mer, nous sommes séparés des Indes par un désert sans fin;
c'est dire qu'il ne peut être question de conquérir quoi que ce soit aux Indes.
Mais si nous ne pouvons rien y conquérir, il est possible d'y détruire, tout
au moins d'y ébranler la domination de l'Angleterre, en suscitant contre elle
des soulèvements d'autochtones et en soutenant ces soulèvements, en les appuyant
au besoin par une intervention militaire.
Certes, nous le pouvons, bien que cela nous coûtera, nous qui ne sommes
riches ni en argent ni en hommes, d'immenses pertes en vies humaines et en
ressources financières. Mais pourquoi supporterons-nous ces pertes? Sera-ce
simplement pour nous offrir le plaisir innocent d'embêter les Anglais sans
aucune utilité, mais par contre avec de sérieux dommages pour nous? Pas du tout,
mais parce que les Anglais nous mettent des bâtons dans les roues. Et où donc
nous mettent-ils des bâtons dans les roues? a constantinople. Tant que
l'Angleterre gardera sa force, elle ne consentira jamais et pour rien au monde à
ce que, entre nos mains, Constantinople redevienne la capitale non pas seulement
de l'Empire de toutes les Russies ni de l'Empire slave, mais de l'Empire
d'Orient.
Voilà donc pourquoi le gouvernement russe a déclaré la guerre à Chiva et la
raison pour laquelle, d'une façon générale, il s'efforce, depuis longtemps, de s
approcher des Indes. Il cherche l'endroit où il pourrait causer des ennuis à
l'Angleterre et n'en trouvant pas d'autre, il fait peser sur elle une menace aux
Indes. Il espère ainsi faire admettre aux Anglais que Constantinople doit
devenir une métropole russe et les obliger à accepter cette annexion plus que
jamais nécessaire pour la Russie officielle.
Sa suprématie dans la Baltique est perdue# |160 sans retour. Ce n'est pas
l'Etat russe, unifié par les baïonnettes et le knout, haï de toutes les masses
populaires, emmurées et enchaînées, à commencer par le peuple grand-russe lui-
même, démoralisé, désorganisé et ruiné par l'arbitraire despotique de ses
dirigeants, par leur bêtise et leurs rapines; ce n'est pas sa force militaire,
qui existe beaucoup plus sur le papier que dans la réalité et seulement pour
tenir en respect les masses désarmées, du moins tant que nous manquerons

Bakounine, Etatisme et anarchie 64/124


d'audace; ce n'est pas l'Etat russe qui, tout seul, peut s'attaquer à la
puissance formidable et remarquablement organisée de l'Empire germanique qui
vient de renaître. Il faut donc renoncer à la Baltique et attendre le moment où
tout le pays balte sera une province allemande. Seule la révolution populaire
peut l'empêcher. Mais une révolution de ce genre, c'est la mort de l'Etat et ce
n'est pas en elle que notre gouvernement ira chercher son salut.
Pour lui, le salut est uniquement dans l'alliance avec l'Allemagne, car,
contraint de renoncer à la Baltique au profit des Allemands, il doit chercher
maintenant dans la mer Noire un nouveau champ d'action, une nouvelle pierre
d'assise pour sa politique de grandeur ou tout simplement pour son existence et
son importance politique; mais sans la permission et le soutien des Allemands,
il ne pourra trouver ni l'une ni l'autre.
Les Allemands lui ont promis ce soutien. Oui, nous en sommes sûr, ils se
sont formellement engagés, par un pacte conclu entre le prince de Bismarck et le
prince de Gor…akov, à accorder cet appui à l'Etat russe, mais nous sommes non
moins sûr qu'ils ne le lui donneront jamais. Ils ne le lui donneront pas, parce
qu'ils ne peuvent livrer à l'arbitraire de la Russie leurs rives sur le Danube#
|161 et leur négoce avec les pays danubiens; et aussi, parce qu'il ne peut être
dans leur intérêt de faciliter l'avènement d'une nouvelle domination russe et
d'un grand Empire panslave dans le Sud de l'Europe. Cela équivaudrait pour
l'Empire pangermanique à une sorte de suicide. Par contre, aiguiller et pousser
les troupes russes en Asie centrale, à Chiva, sous prétexte que c'est la route
la plus directe de Constantinople, est tout autre chose.
Pour nous, il n'y a pas l'ombre d'un doute que notre grand patriote et
diplomate national, le prince de Gor…akov, et son auguste patron, l'empereur
Aleksandr Nikolaevi…, ont joué dans cette triste affaire le rôle le plus inepte
et que le célèbre patriote, le filou de l'Etat allemand, le prince de Bismarck,
les a roulés encore plus adroitement qu'il n'a roulé Napoléon III.
Mais le coup est fait, on n'y peut rien changer. Le nouvel Empire
germanique, devenu grand et menaçant, se moque de ceux qui l'envient et de ses
ennemis. Ce ne sont pas les forces chancelantes de la Russie qui peuvent le
renverser; seule la révolution pourra le faire et tant qu'elle n'aura pas
triomphé en Russie ou en Europe, l'Allemagne étatique triomphera et commandera
tout le monde, tandis que l'Etat russe, de même que tous les Etats du continent
européen, n'existera désormais que par sa grâce et avec sa permission.
Il y a là, bien sûr, de quoi blesser profondément le coeur de tout patriote
d'Etat russe; mais un fait, fût-il lourd de menaces, reste quand même un fait;
les Allemands sont plus que jamais nos maîtres et ce n'est pas pour rien que
tous les Allemands de Russie ont fêté avec tant de chaleur et de bruit la
victoire des troupes allemandes en# |162 France; et que tous les Allemands de
Pétersbourg ont accueilli avec tant de jubilation le nouvel empereur
pangermanique.
A l'heure actuelle, sur tout le continent européen, il ne reste qu'un seul
Etat vraiment souverain: l'Allemagne. En effet, de toutes les puissances
continentales - nous ne parlons, bien entendu, que des grandes, car il va sans
dire que les petites et moyennes puissances sont condamnées à être, au début,
nécessairement asservies et, à bref délai, englouties - de tous les Etats de
premier ordre, seul l'Empire germanique remplit toutes les conditions d'une
souveraineté totale, alors que tous les autres sont dépendants de lui. Et cela
pas seulement parce qu'il a remporté de brillantes victoires sur le Danemark,
l'Autriche et la France; qu'il s'est emparé de tout l'armement de celle-ci et de
tous ses dépôts militaires; qu'il l'a obligée à lui verser cinq milliards; qu'il
a occupé contre elle, en annexant l'Alsace et la Lorraine, sous le rapport
défensif aussi bien qu'offensif, une position militaire de premier ordre; pas
seulement aussi, parce que l'armée allemande, par ses effectifs, son armement,
sa discipline, son organisation, l'esprit d'obéissance et la science militaire
de ses officiers, mais aussi de ses sous-officiers et hommes de troupe, sans
parler de l'indéniable supériorité de ses états-majors, surclasse absolument
aujourd'hui toutes les armées existant en Europe; pas seulement non plus parce
que la masse de la population allemande est composée de sujets sachant lire et

Bakounine, Etatisme et anarchie 65/124


écrire, appliqués et laborieux, qui produisent, qui sont relativement instruits
pour ne pas dire savants, par surcroît# |163 dociles, respectueux des autorités
et des lois et que l'administration aussi bien que la bureaucratie allemandes
ont pour ainsi dire atteint l'idéal auquel aspirent vainement la bureaucratie et
l'administration de tous les autres Etats...
Certes, tous ces avantages ont contribué et contribueront encore aux
étonnants succès du nouvel Etat pangermanique, mais on ne doit pas y voir la
raison principale de son écrasante force actuelle. Disons même qu'ils ne sont
rien de plus que les effets d'une cause générale et plus profonde qui
conditionne toute la vie sociale allemande, à savoir l'instinct de communauté,
trait caractéristique de la nation allemande.
Cet instinct est formé de deux éléments en apparence opposés, mais toujours
inséparables: un instinct servile de sujétion, quoi qu'il en coûte, et de sage
et docile soumission à la force triomphante sous prétexte d'obéissance aux
autorités dites légitimes; et en même temps, un instinct seigneurial poussant à
s'assujettir systématiquement tout ce qui est plus faible, à commander, à
conquérir et à opprimer non moins systématiquement. Ces deux éléments d'un même
instinct se sont développés à un très haut degré chez presque tous les
Allemands, à l'exception, bien entendu, des prolétaires, dont la condition
écarte la possibilité de pouvoir satisfaire tout au moins le second; mais allant
toujours de pair, se complétant et s'expliquant l'un par l'autre, ces deux
éléments d'un même instinct sont à la base de la société allemande.
L'obéissance traditionnelle des Allemands aux autorités de tous grades et de
tous rangs est attestée par toute l'histoire de l'Allemagne et, surtout, par
l'histoire moderne qui constitue# |164 une suite ininterrompue d'actes éclatants
de soumission et de résignation. Dans le coeur des Allemands s'est formé au
cours des siècles un véritable culte du pouvoir d'Etat, culte qui a peu à peu
engendré une doctrine et une pratique bureaucratiques et qui, par les soins des
savants allemands, est devenu ensuite le fondement de toute la science politique
enseignée aujourd'hui dans les universités d'Allemagne.
Le besoin de conquérir et d'opprimer qu'a toujours éprouvé la nation
germanique, depuis les chevaliers teutoniques et les barons du Moyen Age
jusqu'au dernier philistin bourgeois des temps modernes, est aussi attesté avec
éclat par l'histoire.
Et nul n'en a souffert aussi durement que les Slaves. On peut dire que la
mission historique des Allemands, du moins dans le Nord et à l'Est, et, bien
entendu, d'après la manière qu'ils ont de la concevoir, a consisté et consiste à
peu de chose près, même encore de nos jours, à exterminer, à asservir et à
germaniser par la violence les peuples slaves.
Cette longue et triste époque historique, dont le souvenir reste
profondément ancré dans le coeur des Slaves, se fera sentir sans aucun doute le
jour de l'ultime et inéluctable combat des Slaves contre les Allemands - si la
révolution sociale ne les a pas auparavant réconciliés.
Pour avoir une idée exacte des besoins de conquête de la société allemande
tout entière, il suffit de jeter un rapide coup d'oeil sur le développement du
patriotisme germanique depuis 1815.
De 1525, époque de la répression sanglante de la révolte des paysans, à la
seconde moitié du XVIIIe siècle, époque de sa renaissance littéraire,
l'Allemagne fut plongée dans un profond sommeil, entrecoupé parfois par le bruit
du canon, les scènes et les épreuves terribles# |165 d'une guerre cruelle dont
elle était la plupart du temps le théâtre et la victime. Elle se réveillait
alors avec effroi, mais très vite elle retombait dans son sommeil, bercée par
les homélies de Luther.
Tout au long de cette période, c'est-à-dire pendant presque deux siècles et
demi, s'est formé de fond en comble, précisément sous l'influence de cet
enseignement luthérien, l'esprit d'obéissance et de servile résignation poussé
jusqu'à l'héroïsme qui sont les traits du caractère allemand. En même temps est
née et a pénétré la vie entière, la chair et le sang de tout Allemand,
l'habitude de se soumettre aveuglément aux autorités et de les entourer d'un
véritable culte. Simultanément se développaient la science administrative et

Bakounine, Etatisme et anarchie 66/124


l'activité d'une bureaucratie tatillonne, systématique, inhumaine et
impersonnelle. Chaque fonctionnaire allemand devint une sorte de grand prêtre
prêt à immoler non pas avec le glaive, mais avec la plume du scribe le fils le
plus aimé sur l'autel élevé au service de l'Etat. Quant à la noblesse allemande,
incapable de se livrer à autre chose qu'à de serviles intrigues et au métier des
armes, elle a offert sa fourberie diplomatique et courtisane, ainsi que son épée
vénale, aux cours européennes qui payaient le plus cher; et le bourgeois
allemand, obéissant jusqu'à la mort, s'est contenté, lui, d'endurer, de trimer,
de payer sans broncher de lourdes tailles, de vivre pauvre et opprimé et de se
consoler avec l'idée que l'âme est immortelle. Le pouvoir des innombrables
princes qui se partageaient l'Allemagne était sans limite. Les professeurs se
souffletaient mutuellement et ensuite allaient se dénoncer les uns les autres
aux autorités. Les étudiants, qui passaient leur temps à potasser les sciences
mortes et à vider des pots de bière, étaient à tous égards dignes d'eux. Quant
au peuple prolétaire, nul n'en parlait ou même n y pensait.#
|166Telle était encore la situation de l'Allemagne dans la seconde moitié du
XVIIIe siècle quand, par une sorte de miracle, sortit de cet abîme sans fond de
bassesse et de platitude l'admirable littérature ébauchée par Lessing et achevée
par Goethe, Schiller, Kant, Fichte et Hegel. On sait que cette littérature s'est
formée, au début, sous l'influence directe des grands écrivains français des
XVIIe et XVIIIe siècles, des classiques en premier lieu, ensuite des
philosophes; mais pour la première fois, elle prit, dans les oeuvres de son
fondateur, Lessing, un caractère, un contenu et des formes bien à elle, tirées,
disons, des profondeurs de la vie méditative allemande.
Selon nous, cette littérature constitue le plus grand, sinon l'unique titre
de gloire de l'Allemagne moderne. Hardiment et avec beaucoup d'ampleur elle fit
progresser considérablement l'esprit humain et ouvrit à la pensée de nouveaux
horizons. Son principal mérite consiste en ceci que tout en étant, d'une part,
une littérature profondément nationale, elle est en même temps humaniste,
universelle, ce qui, du reste, est en général le trait caractéristique de toute
ou de presque toute la littérature européenne du XVIIIe siècle.
Mais tandis que la littérature française, notamment les oeuvres de Voltaire,
de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot et d'autres encyclopédistes, s'efforçait de
transposer tous les problèmes humains de la théorie dans la pratique, la
littérature allemande gardait pudiquement et rigoureusement son caractère
abstrait et surtout son caractère panthéiste. Elle a été la littérature de
l'humanisme abstrait, poétique et métaphysique; et c'est du haut de ce sommet#
|167 que ses initiés considéraient avec mépris la vie réelle; mépris du reste
parfaitement justifié, car la vie quotidienne allemande était triviale et
sordide.
De sorte que la vie en Allemagne était partagée en deux mondes opposés, l'un
étant la négation de l'autre, tout en se complétant: l'un caractérisé par un
humanisme d'une haute élévation et d'une grande envergure, en même temps que
foncièrement abstrait; l'autre baignant dans la platitude et la bassesse,
héritées de l'histoire des fidèles sujets allemands. C'est dans ce dédoublement
de la nation allemande que la Révolution française surprit l'Allemagne.
On sait que cette révolution fut accueillie avec faveur et on peut même dire
avec une réelle sympathie par presque toute l'Allemagne littéraire. Certes,
Goethe fit un moment grise mine et se plaignit que le bruit de ces événements
sans précédent le gênait et lui faisait perdre le fil de ses occupations
scientifiques ou artistiques et de ses méditations poétiques; mais la majeure
partie des représentants et des adeptes de la littérature, de la métaphysique et
de la science contemporaines saluèrent avec joie la révolution, dont ils
attendaient qu'elle réalisât leurs idéaux. La franc-maçonnerie, qui jouait
encore un rôle très important à la fin du XVIIIe siècle et qui unissait, par une
fraternité invisible mais passablement active, les précurseurs de tous les pays
d'Europe, avait établi des liens vivants entre les révolutionnaires français et
les nobles rêveurs d'Allemagne. Lorsque les troupes républicaines, après une
résistance héroïque de Brunswick, contraint ensuite à fuir en déroute,
franchirent pour la première fois le Rhin, elles furent accueillies en

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libératrices par les Allemands.
Ces bonnes dispositions des Allemands à l'égard des Français ne durèrent pas
longtemps. Ces soldats,# |168 comme il en est d'ordinaire des Français, étaient
évidemment très sympathiques et comme républicains, dignes d'estime; mais
c'était tout de même des soldats, c'est-à-dire des auxiliaires sans gêne de la
violence. La présence de ces libérateurs ne tarda pas à peser aux Allemands et
la sympathie de ceux-ci se refroidit sérieusement. Au surplus, la révolution
elle-même avait pris très vite une allure qui ne pouvait nullement s'harmoniser
avec les idées abstraites et le caractère vulgairement contemplatif des
Allemands. Heine raconte qu'à la fin, seul dans toute l'Allemagne, Kant, le
philosophie de Königsberg, gardait sa sympathie à la Révolution française,
malgré les massacres de septembre, l'exécution de Louis XVI et de Marie-
Antoinette, et la terreur que faisait régner Robespierre.
Puis la République fut remplacée, d'abord par le Directoire, ensuite, par le
Consulat et, enfin, par l'Empire; les troupes républicaines devinrent un
instrument aveugle et longtemps victorieux de l'ambition gigantesque, allant
jusqu'à la démence, de Napoléon; et à la fin de 1806, après la bataille de Iéna,
l'Allemagne était complètement subjuguée.
A partir de 1807 une vie nouvelle commence pour elle. Qui ne connaît la
stupéfiante résurrection du royaume de Prusse et, grâce à lui, de l'Allemagne
tout entière. En 1806, toute la puissance étatique créée par Frédéric II, par
son père et son grand-père, était anéantie. L'armée, qu'avait organisée et
disciplinée le grand capitaine, était détruite. Toute l'Allemagne et toute la
Prusse, la marche de Königsberg exceptée, étaient envahies par les troupes
françaises et gouvernées effectivement par des préfets; l'existence# |169
politique du royaume de Prusse n'avait été épargnée que sur les instances
d'Alexandre Ier, empereur de toutes les Russies.
Dans cette situation critique, il se trouva un groupe d'hommes, ardents
patriotes prussiens, ou plus encore, de patriotes allemands, intelligents,
courageux, résolus qui, instruits par les enseignements et l'exemple de la
Révolution française, comprirent que la Prusse et l'Allemagne pourraient être
sauvées par de vastes réformes libérales. En d'autres temps, disons avant la
bataille d'Iéna, voire après 1815, quand la réaction bureaucratico-nobiliaire
eut relevé la tête, ces patriotes n'auraient pas même osé envisager ces
réformes. Le parti de la cour et des militaires et le très vertueux et stupide
roi Frédéric-Guillaume III, qui ignorait tout en dehors du pouvoir absolu qu'il
tenait de Dieu, les auraient tout de suite mis à la raison et enfermés à la
prison de Spandau pour peu qu'ils aient eu l'audace d'y faire la moindre
allusion.
Mais en 1807 la situation était bien différente. Le parti aristocratique et
bureaucratico-militaire était anéanti, déconsidéré et humilié à un degré tel
qu'il en avait perdu la parole. Quant au roi, il avait reçu une leçon capable de
transformer, du moins un certain temps, un imbécile en homme intelligent. Devenu
premier ministre, le baron de Stein, d'une main hardie, entreprit de démolir
l'ancien régime et de doter la Prusse d'une nouvelle organisation politique.
Son premier geste fut d'affranchir les paysans et de leur donner non
seulement le droit, mais encore la possibilité réelle d'acquérir le fonds en
toute propriété. Le deuxième fut de supprimer les privilèges de la noblesse et
de mettre toutes les castes à égalité devant la loi,# |170 qu'il s'agisse de
l'armée ou de l'administration civile. Le troisième, de fonder l'administration
provinciale et municipale sur le principe électif; mais son oeuvre capitale fut
de réorganiser de fond en comble l'armée, ou plutôt, de militariser l'ensemble
du peuple prussien en divisant les troupes en trois catégories: l'armée active,
la Landwehr et la Sturmwehr. Pour couronner le tout, le baron de Stein ouvrit
largement les portes et les foyers des universités prussiennes à tout ce qui
était alors en Allemagne intelligent, ardent, vivant et accueillit, à
l'Université de Berlin, l'illustre Fichte, que le prince de Weimar, ami et
protecteur de Goethe, venait de chasser de l'Université d'Iéna sous prétexte
qu'il y propageait l'athéïsme.
Fichte commença ses cours par un discours enflammé qui s'adressait surtout à

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la jeunesse, mais qui, par la suite, fut publié sous le titre: "Discours à la
nation allemande", où il annonçait très justement et très nettement la grandeur
future de l'Allemagne et exprimait la fière conviction patriotique que la nation
allemande était appelée à devenir la plus haute incarnation, voire la nation
directrice et en quelque sorte la couronne de l'humanité; illusion dans laquelle
tombèrent, il est vrai, et avec plus de raison, d'autres peuples avant les
Allemands, notamment les habitants de la Grèce et de la Rome antiques, et de nos
jours, les Français, mais qui, profondément enracinée dans la conscience de tout
Allemand, a pris aujourd'hui, en Allemagne, des proportions hideuses et
brutales. Chez Fichte, cette illusion avait du moins un caractère vraiment
héroïque. Il l'avait proclamée sous le joug des baïonnettes françaises, alors
que Berlin était gouverné par un général de Napoléon et que, dans les rues,
battaient les tambours français. De plus, les conceptions# |171 dont le
philosophie idéaliste étayait la fierté patriotique respiraient l'humanisme, ce
profond humanisme, en partie panthéiste, qui a marqué de son empreinte le grand
mouvement littéraire allemand du XVIIIe siècle. Mais les Allemands d'aujourd'hui
tout en gardant la prétention, vraiment énorme, de leur philosophe-patriote, ont
répudié son humanisme. Ils sont incapables de le comprendre et même prêts à s'en
gausser, comme d'une conception avortée et abstraite dépourvue de tout caractère
pratique. Le patriotisme du prince de Bismarck ou de M. Marx est plus à leur
portée.
Tout le monde sait comment les Allemands, exploitant la défaite de Napoléon
en Russie, sa malheureuse retraite ou plutôt sa fuite avec les débris de son
armée, se soulevèrent à leur tour; il va sans dire qu'ils s'en glorifient à
l'extrême et cela bien à tort. Il n'y eut jamais à vrai dire de soulèvement
national spontané; mais quand, battu à plate couture, Napoléon cessa d'être un
danger et un objet de crainte, les corps d'armée allemands, d'abord les
Prussiens, et ensuite les Autrichiens, se retournèrent contre lui et
rejoignirent les troupes russes victorieuses qui talonnaient Napoléon. Frédéric-
Guillaume III, légitime, mais jusqu'alors infortuné roi de Prusse, accueillit à
Berlin, avec des larmes d'attendrissement et de gratitude, son libérateur,
l'empereur de toutes les Russies, et lança ensuite une proclamation qui appelait
ses fidèles sujets à s'insurger légalement contre l'impudent et illégitime
Napoléon. Ecoutant la voix de leur père-souverain, les Allemands, principalement
la jeunesse prussienne, se soulevèrent et formèrent des légions qui furent
incorporées dans l'armée# |172 régulière. Mais un conseiller secret du roi de
Prusse, espion notoire et délateur officiel, ne se trompait pas beaucoup
lorsque, dans une brochure, qui, publiée en 1815, indigna les patriotes
allemands, il déclarait, niant toute action spontanée de la nation dans la
libération: "Les citoyens prussiens ne prirent les armes que lorsque leur roi
leur en donna l'ordre; il n'y eut là rien d'héroïque ni d'extraordinaire, mais
simplement l'accomplissement du devoir de tout fidèle sujet."
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne fut libérée du joug des Français et, la
guerre terminée, elle entreprit sa transformation interne sous la haute
direction de l'Autriche et de la Prusse. Elle commença par médiatiser un grand
nombre de petits duchés qui, d'Etats autonomes, devinrent des vassaux comblés
d'honneurs et d'argent (prélevé sur le milliard extorqué aux Français); il
restait en Allemagne trente-neuf duchés et autant de princes.
Son second souci fut de définir les rapports de ceux-ci avec leurs sujets.
En pleine lutte, lorsque l'épée de Napoléon était encore suspendue au-dessus
de leur tête, ces princes, grands et petits, qui avaient besoin de l'aide de
leurs fidèles sujets, durent faire au peuple une foule de promesses. Le
gouvernement prussien, et après lui tous les autres gouvernements allemands,
avaient promis une Constitution. Mais le péril écarté, ils n'en virent plus la
nécessité. Le gouvernement autrichien, que dirigeait le prince de Metternich,
annonça crûment sa décision de revenir aux anciennes formes patriarcales. Le bon
empereur François-Joseph,# |173 très populaire parmi les bourgeois de Vienne,
l'annonça lui-même au cours d'une audience accordée aux professeurs du Lycée de
Laibach.
"La mode est aujourd'hui aux idées nouvelles, dit-il, et je ne puis et ne

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pourrai jamais m'en féliciter. Tenez-vous-en aux idées anciennes; elles ont fait
le bonheur de nos aïeux, pourquoi ne feraient-elles pas le nôtre? Je n'ai pas
besoin de sujets savants, mais de sujets loyaux et obéissants. Les former, voilà
votre devoir. Qui est à mon service doit enseigner ce que j'ordonne; que celui
qui ne le peut ou ne le veut s'en aille, sinon je le chasserai..."
L'empereur François-Joseph tint parole. Jusqu'à 1848 régna en Autriche un
arbitraire sans limite. Un système très rigoureux de gouvernement fut instauré
qui se donna pour tâche essentielle d'endormir et d'abêtir les sujets de Sa
Majesté. La pensée sommeillait et restait inerte même dans les universités. Au
lieu de sciences vivantes, on y donnait un enseignement routinier. Il n'y avait
pas d'ouvrages littéraires en dehors de romans d'amateurs au contenu scandaleux
et de très mauvais poèmes; les sciences naturelles avaient cinquante ans de
retard sur le niveau atteint dans le reste de l'Europe. Toute vie politique
avait cessé. L'agriculture, l'industrie et le commerce étaient dans une
stagnation comparable à celle de la Chine. Le peuple, les masses laborieuses
étaient complètement asservis. Et n'eût été l'Italie, voire dans une certaine
mesure la Hongrie, dont les mouvements séditieux troublaient le sommeil heureux
des bons sujets autrichiens, cet Empire aurait pu être regardé comme le royaume
des morts.#
|174S'appuyant sur ce royaume, Metternich s'efforça, trente années durant, de
plonger toute l'Europe dans une situation semblable. Il devint la clé de voûte,
l'âme, le guide de la réaction européenne et son premier souci fut évidemment
d'anéantir toutes les tendances libérales qui se faisaient jour en Allemagne.
La Prusse par-dessus tout l'inquiétait: nouvel Etat, tout jeune, parvenu
seulement au rang de grande puissance à la fin du siècle dernier grâce au génie
de Frédéric II, grâce à la Silésie enlevée à l'Autriche, puis au partage de la
Pologne, grâce aussi au libéralisme hardi du baron de Stein, de Scharnhorst et
autres champions de la renaissance de la Prusse, laquelle, par conséquent, avait
pris la tête de la libération de tous les territoires allemands. La conjoncture,
les événements d'un passé récent, les épreuves, les succès et les victoires,
voire l'intérêt de la Prusse, tout ensemble semblait devoir pousser ses
gouvernants à s'engager hardiment dans la voie nouvelle où elle avait trouvé la
chance et le salut. C'est précisément ce que redoutait et ne pouvait pas ne pas
redouter le prince de Metternich.
Déjà sous Frédéric II, alors que tout le reste de l'Allemagne, tombé au
dernier degré de la sujétion intellectuelle et morale, était livré à une
administration brutale, impudente et cynique, aux intrigues et au pillage de
cours corrompues, la Prusse avait réalisé l'idéal d'une administration ordonnée,
honnête et, dans la mesure du possible, équitable. Elle n'avait qu'un despote, à
vrai dire inflexible, abominable: la raison d'Etat ou la logique de l'intérêt de
l'Etat devant laquelle toute# |175 autre raison devait s'incliner. Mais, par
contre, il y avait chez elle moins d'arbitraire personnel et pervers que dans
tous les autres Etats allemands. Le sujet prussien était l'esclave de l'Etat,
personnifié par le roi, mais il n'était pas le jouet de sa cour, de ses
maîtresses ou de ses favoris comme dans le reste de l'Allemagne. Aussi bien, dès
cette époque, l'Allemagne entière tournait les yeux vers la Prusse et avait pour
elle un profond respect.
Ce respect s'accrut à l'extrême et se mua en sympathie active, après 1807,
quand l'Etat prussien, à deux doigts de son anéantissement, se mit à chercher
son salut et celui de l'Allemagne dans les réformes libérales, et lorsqu'après
une série de réformes heureuses, le roi de Prusse appela non seulement son
peuple, mais l'Allemagne entière à se soulever contre l'envahisseur français,
promettant une fois la guerre finie, de donner à ses sujets la plus large et la
plus libérale des constitutions. La date à laquelle cette promesse devait être
remplie était même fixée: le 1er septembre 1815. Cette promesse solennelle du
roi de Prusse, rendue publique le 22 mai 1815, après le retour de Napoléon de
l'île d'Elbe et avant la bataille de Waterloo, ne faisait que réitérer la
promesse collective faite par tous les souverains d'Europe réunis au congrès de
Vienne, alors que la nouvelle du débarquement de Napoléon venait de jeter parmi
eux la panique. Elle fut un des points essentiels du statut de la confédération

Bakounine, Etatisme et anarchie 70/124


germanique fondée à cette époque.
Certains petits princes de l'Allemagne du Centre et du Sud tinrent assez
loyalement leur promesse. Quant à l'Allemagne du Nord, où prédominait l'élément
nobiliaire,# |176 bureaucratique et militaire, elle garda son vieux système
aristocratique, ouvertement et fortement protégé par l'Autriche.
De 1815 à mai 1819, toute l'Allemagne espéra que, contrairement à
l'Autriche, la Prusse prendrait sous sa puissante protection les réformes
libérales auxquelles tout le monde aspirait. La situation générale et l'intérêt
évident du gouvernement prussien l'y poussaient. Sans parler de la promesse
solennelle faite publiquement en mai 1815, par le roi Frédéric-Guillaume III,
les épreuves qu'avait traversées la Prusse depuis 1807 et son rétablissement
stupéfiant, dû principalement au libéralisme de son gouvernement, l'inclinaient
dans ce sens. Enfin, une raison plus importante encore incitait le gouvernement
prussien à se déclarer le protecteur sincère et résolu des réformes libérales:
la rivalité historique entre la jeune monarchie prussienne et le vieil empire
d'Autriche.
Qui prendrait la tête de l'Allemagne: l'Autriche ou la Prusse? Telle était
la question que posaient les récents événements et la logique de la situation
respective de ces deux Etats. L'Allemagne, esclave habituée à obéir, ne sachant
ni ne souhaitant vivre librement, était à la recherche d'un maître tout-
puissant, un chef suprême auquel elle pourrait s'abandonner entièrement et qui,
après avoir fait d'elle, en tant qu'Etat, un corps indivisible, lui assurerait
une place d'honneur parmi les principales puissances européennes. Ce maître
pouvait être soit l'empereur d'Autriche, soit le roi de Prusse. Mais il n'était
pas possible que tous deux le fussent à la fois sans se paralyser l'un# |177
l'autre, et sans replonger, par là même, l'Allemagne dans l'inertie et
l'impuissance qu'elle avait connues dans le passé.
Il était naturel que l'Autriche cherchât à ramener l'Allemagne en arrière.
Elle ne pouvait faire autrement. A bout de forces et tombée dans un état de
décrépitude où tout mouvement devient mortel et l'immobilité une condition
indispensable au maintien d'une santé chancelante, il lui fallait, pour se
sauver, se faire le défenseur de l'immobilisme tant en Allemagne, que dans
l'Europe entière. Toute manifestation de vie nationale, toute aspiration au
progrès, dans quelque coin que ce fût du continent européen, étaient pour elle
une injure et un danger. Moribonde, elle voulait que tous le fussent avec elle.
Dans la vie politique, comme dans toute autre, reculer ou même simplement ne
plus avancer signifie la mort. On comprend, dès lors, que l'Autriche ait employé
ses dernières forces, encore considérables sur le plan matériel, pour réprimer
impitoyablement et inexorablement tout mouvement en Europe et particulièrement
en Allemagne.
Mais c'est précisément parce que la politique de l'Autriche ne pouvait être
différente que celle de la Prusse aurait dû être diamétralement opposée. Après
les guerres napoléoniennes, après le Congrès de Vienne, qui lui permit de
s'arrondir sensiblement au détriment de la Saxe, dont elle annexa une province
entière, après surtout la fatale bataille de Waterloo, gagnée par les armées
réunies de la Prusse, sous le commandement de Blücher, et de l'Angleterre, sous
le commandement de Wellington, après la seconde entrée triomphale des troupes
prussiennes à Paris, la Prusse occupa le cinquième rang parmi les grandes
puissances européennes. Mais sous le rapport des forces# |178 réelles, de la
richesse nationale, du nombre d'habitants et même de la position géographique,
elle était loin de pouvoir se comparer à elles. Stettin, Dantzig et Königsberg
sur la Baltique étaient trop peu de chose pour qu'il fût possible de former non
seulement une forte marine de guerre, mais aussi une importante marine
marchande. Démesurément vaste et séparée, par des possessions étrangères, des
provinces rhénanes récemment acquises, la Prusse possédait, au point de vue
militaire, des frontières extrêmement vulnérables qui rendaient très facile une
attaque venant de l'Allemagne du Sud, du Hanovre, de la Hollande, de la Belgique
ou de la France, et très difficile la défense. Enfin, en 1815, sa population
atteignait à peine 15 millions d'âmes.
Malgré cette faiblesse matérielle, beaucoup plus grande encore sous Frédéric

Bakounine, Etatisme et anarchie 71/124


II, le grand roi réussit, grâce à son génie administratif et militaire, à créer
l'importance politique et la force militaire de la Prusse. Mais cette oeuvre fut
anéantie par Napoléon. Après la bataille d'Iéna, il fallut tout recréer; et nous
avons vu que ce n'est que par une série de réformes les plus libérales et les
plus hardies que des patriotes d'Etat, intelligents et cultivés, parvinrent à
rendre à la Prusse non seulement sa force et son importance antérieures, mais
encore à accroître l'une et l'autre sensiblement. Et en effet, ils les accrurent
à tel point que la Prusse réussit à occuper parmi les grandes puissances un rang
qui n'était pas le dernier, ce qui, toutefois, n'aurait pas suffi pour qu'elle
pût le maintenir longtemps, si elle n'avait pas continué inflexiblement à
développer son importance politique, son influence morale et à arrondir ou
élargir ses frontières.
Pour obtenir ces résultats,# |179 deux voies différentes s'ouvraient devant
la Prusse. Une, du moins en apparence, plus populaire; l'autre purement étatique
et militaire. En choisissant la première, la Prusse aurait dû hardiment prendre
la tête du mouvement constitutionnel allemand. Le roi Frédéric-Guillaume III, à
l'instar du fameux Guillaume d'Orange (1688), aurait dû inscrire sur son
étendard: "Pour la religion protestante et la liberté de l'Allemagne", et se
poser ainsi en champion de la lutte contre le catholicisme et le despotisme
autrichiens. En optant pour la seconde, après avoir trahi la parole royale
solennellement donnée et renoncé catégoriquement à toutes nouvelles réformes
libérales en Prusse, il lui fallait se ranger non moins ouvertement aux côtés de
la réaction allemande et, en même temps, s'attacher de toutes ses forces à
perfectionner l'administration intérieure de l'armée en vue de futures et
éventuelles conquêtes.
Il y avait encore une troisième voie, découverte, il est vrai, au temps
jadis par des empereurs romains, Auguste et ses successeurs, mais, après eux,
longtemps effacée et redécouverte, ces derniers temps, par Napoléon III et
entièrement déblayée et améliorée par son élève, le prince de Bismarck: la voie
du despotisme étatique, militaire et politique, dissimulé sous les fleurs et
sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la
représentation populaire.
Mais en 1815, cette voie était encore tout à fait inconnue. A l'époque,
personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les
plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n'est pas une
entrave au despotisme étatique, militaire, politique# |180 et financier, mais
que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant l'aspect trompeur d'un
gouvernement du peuple, il peut lui conférer à l'intérieur plus de solidité et
de force.
Mais on l'ignorait et on ne pouvait pas ne pas l'ignorer, car il s'en
fallait que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat exploité
fût à l'époque aussi évidente qu'aujourd'hui tant pour la bourgeoisie que pour
les prolétaires eux-mêmes. Alors, tous les gouvernements, voire tous les
bourgeois, croyaient que le peuple était derrière la bourgeoisie et qu'il
suffisait à celle-ci de bouger ou de faire un signe pour que le peuple entier se
dressât avec elle contre le gouvernement. Aujourd,hui les choses sont bien
différentes: dans tous les pays d'Europe, la bourgeoisie redoute par-dessus tout
la révolution sociale et elle sait que contre ce péril il n'y a pas pour elle
d'autre refuge que l'Etat; c'est pourquoi elle veut et réclame toujours l'Etat
le plus fort possible ou tout simplement la dictature militaire; mais pour
réaliser ses ambitions et berner plus facilement le peuple, elle tient à ce que
cette dictature soit revêtue des formes de la représentation nationale qui lui
permettent d'exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même.
Or, en 1815, ni cette crainte ni cette politique machiavélique ne s'étaient
encore manifestées dans aucun pays d'Europe. Au contraire, la bourgeoisie était
partout sincèrement et naïvement libérale. Elle croyait encore qu'en travaillant
pour soi, elle travaillait pour tous, et dès lors ne redoutait pas le peuple
qu'elle n'avait pas peur de dresser contre le gouvernement, si bien que tous les
gouvernements, en s'appuyant le plus possible sur la noblesse, adoptaient# |181 à
l'égard de la bourgeoisie, considérée comme la classe révolutionnaire, une

Bakounine, Etatisme et anarchie 72/124


attitude hostile.
Il n'est pas douteux qu'en 1815, de même que beaucoup plus tard, il eût
suffi que la Prusse fît la moindre déclaration empreinte de libéralisme, ou que
le roi octroyât à ses sujets une ombre de Constitution bourgeoise pour que toute
l'Allemagne le reconnût pour chef. A l'époque, la violente antipathie qui se
manifesta beaucoup plus tard, et particulièrement en 1848, vis-à-vis de la
Prusse, n'avait pas encore eu le temps de se former chez les Allemands de
l'Allemagne non prussienne. Au contraire, tous les pays allemands mettaient en
elle leur espoir et en attendaient la parole libératrice; il eût suffi de la
moitié des institutions libérales fondées sur la représentation nationale que,
ces derniers temps, le gouvernement prussien -sans que le pouvoir despotique en
ait d'ailleurs subi le moindre dommage - a si généreusement octroyées à tous les
Allemands non seulement de la Prusse, mais de tous les pays germaniques, à
l'exception de l'Autriche, pour que toute l'Allemagne non autrichienne admît
l'hégémonie de la Prusse.
C'est précisément ce que l'Autriche craignait par-dessus tout, car il n'en
eût pas fallu davantage pour la mettre, dès ce moment, dans la situation
critique et sans issue où elle se trouve aujourd'hui. Ayant perdu la première
place dans la Confédération germanique, elle eût même cessé d'être une puissance
allemande. Nous avons vu que les Allemands ne représentent que le quart de la
population de l'Empire d'Autriche. Or, tant que les provinces allemandes et
certaines provinces slaves d'Autriche, comme par exemple la Bohême, la Moravie,
la Silésie, la Styrie prises ensemble, demeuraient une des parties composantes
de la Confédération germanique, les Allemands d'Autriche, s'appuyant sur tous
les autres# |182 habitants de l'Allemagne et sur leur nombre, pouvaient, dans une
certaine mesure, considérer tout l'Empire comme un empire germanique. Mais une
fois l'Empire séparé de la Confédération, comme il en est séparé à l'heure qu'il
est, ses neuf millions d'Allemands - et à l'époque sa population allemande était
même inférieure à ce chiffre -se seraient révélés trop faibles pour maintenir
leur prédominance historique; il ne serait plus resté aux Allemands d'Autriche
qu'à répudier leur allégeance envers la maison des Habsbourg et à demander à
être rattachés à l'Allemagne. C'est justement à cela que certains, sciemment,
d'autres inconsciemment, aspirent aujourd'hui; et cette aspiration condamne
l'Empire d'Autriche à une fin prochaine.
Dès l'instant où l'hégémonie de la Prusse se serait affirmée en Allemagne,
le gouvernement autrichien aurait été contraint de détacher ses provinces
allemandes de la Confédération, premièrement, parce qu'en les y maintenant, il
les aurait assujetties pratiquement et, par elles, se serait assujetti lui-même
à la volonté suprême du roi de Prusse; et deuxièmement, parce que dans cette
éventualité, l'Empire d'Autriche se serait scindé en deux parties, une à
population allemande, qui eût admis l'hégémonie de la Prusse, et l'autre qui,
tout entière, ne l'eût pas acceptée - ce qui eût également été mortel pour
l'Empire.
Il y avait, certes, une autre solution, celle que le prince de Schwarzenberg
tenta d'imposer en 1850, mais sans y réussir, car réussir était impossible, à
savoir: intégrer la totalité de l'Empire, y compris la Hongrie, la Transylvanie
et toutes les provinces slaves et italiennes dans la Confédération germanique et
ne former qu'un seul Etat indivisible. Cette tentative ne pouvait aboutir, car
la Prusse l'aurait farouchement combattue et, avec# |183 elle, comme il en avait
été en 1850, la plus grande partie de l'Allemagne, ainsi que les autres grandes
puissances, principalement la Russie et la France, tandis que se seraient
soulevés les trois quarts de la population autrichienne germanisée, Slaves,
Magyars, Roumains, Italiens, que la seule idée qu'ils pourraient devenir
allemands fait rougir de honte.
La Prusse et l'Allemagne entière auraient été forcément adversaires d'une
solution de ce genre dont l'aboutissement eût anéanti la première et lui eût
fait perdre son caractère spécifiquement allemand; quant à l'Allemagne, elle
aurait cessé d'être la patrie des Allemands et serait devenue une sorte
d'agglomérat, fait de pièces et de morceaux et maintenu par la violence, de
nationalités disparates. De leur côté, la Russie et la France ne l'auraient pas

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acceptée, car l'Autriche, en s'assujettissant toute l'Allemagne, serait devenue
d'emblée la plus forte puissance du continent européen.
Dès lors, il ne restait à l'Autriche qu'une chose: ne pas étouffer
l'Allemagne sous le poids d'une adhésion massive, mais, en même temps, ne pas
permettre à la Prusse de prendre la tête de la Confédération germanique. En
suivant cette politique, elle pouvait compter sur le soutien actif de la France
et de la Russie. Jusqu'à une époque récente, c'est-à-dire jusqu'à la guerre de
Crimée, la politique de la Russie consistait justement à entretenir
systématiquement la rivalité entre l'Autriche et la Prusse (de manière qu'aucune
de ces deux puissances ne puisse l'emporter sur l'autre), et à exciter en même
temps la méfiance et la crainte dans les petits et moyens Etats allemands, tout
en les protégeant contre l'Autriche et la Prusse.
Mais comme l'influence de la Prusse sur le reste de l'Allemagne était
essentiellement morale,# |184 que cette influence était surtout fondée sur
l'attente que le gouvernement prussien, qui, récemment encore, avait donné tant
de preuves de son patriotisme et de son libéralisme éclairé, allait bientôt,
fidèle à sa promesse, octroyer une Constitution à ses sujets, prenant ainsi la
tête du mouvement progressiste dans l'Allemagne entière, le principal souci du
prince de Metternich était d'empêcher que le roi de Prusse n'accordât cette
Constitution et de faire en sorte qu'avec l'empereur d'Autriche, il devînt le
chef de file du mouvement réactionnaire en Allemagne. Poursuivant ce dessein, il
avait trouvé également l'appui le plus chaleureux de la France, gouvernée par
les Bourbons, et de l'empereur Alexandre manoeuvré par Arak…eev.
Le prince de Metternich trouva un appui non moins empressé auprès de la
Prusse elle-même et, à de rares exceptions, auprès de toute la noblesse
prussienne, de la haute administration, militaire et civile, et enfin auprès du
roi lui-même.
Frédéric-Guillaume III était un brave homme, mais il était roi, c'est-à-dire
comme doit l'être un monarque, despote par nature, par éducation et par
habitude. Au surplus, il était pieux et fils très croyant de l'Eglise
évangélique dont le premier dogme dit que "tout pouvoir vient de Dieu". Il
croyait très sérieusement à l'onction divine qu'il avait reçue, au droit, ou
plus exactement au devoir, qu'il avait d'or-donner et à l'obligation pour chacun
de ses sujets d'obéir et d'exécuter ses ordres sans broncher. Une telle
disposition d'esprit ne pouvait s'accorder avec le libéralisme. Certes, dans les
années de malheur national, il avait prodigué à ses fidèles sujets les promesses
les plus libérales. Mais il l'avait# |185 fait en obéissant à l'intérêt supérieur
de l'Etat devant lequel, en tant que loi suprême, le roi lui-même était tenu de
s'incliner. Mais aujourd'hui le malheur avait cessé et il n'était plus
nécessaire de tenir des promesses dont la réalisation serait préjudiciable au
peuple lui-même.
C'est ce qu'expliqua admirablement l'archevêque Eilert dans un de ses
sermons: "Le roi, dit-il, a agi comme un père intelligent. Le jour de son
anniversaire ou de sa guérison, touché par l'affection de ses enfants, il leur a
fait diverses promesses; il les a ensuite modifiées à tête reposée, restaurant
ainsi son pouvoir naturel et sauveur." Dans l'entourage du roi, la cour, les
généraux et les hauts dignitaires, tous étaient imbus de cet état d'esprit. Dans
les temps de malheur qu'ils avaient attirés sur la Prusse, ils s'étaient tus,
supportant en silence les réformes inéluctables introduites par le baron de
Stein et ses principaux compagnons de lutte. Mais les temps étaient changés et
tout ce monde s'était remis plus que jamais à intriguer et à s'agiter.
Tous étaient de fieffés réactionnaires, autant sinon plus que le roi lui-
même. Non seulement ils ne comprenaient pas le patriotisme unitaire allemand,
mais ils le haïssaient de toute leur âme. Ils étaient adversaires du drapeau
allemand qui, pour eux, était l'étendard de la révolte. Ils ne connaissaient que
leur cher royaume de Prusse, que d'ailleurs ils étaient prêts à mener à sa perte
une seconde fois plutôt que de faire la moindre concession aux libéraux
détestés. L'idée de reconnaître à la bourgeoisie quelques droits politiques que
ce soit et surtout le droit de critique et de contrôle, l'idée d'être un jour
placés sur un pied d'égalité avec elle les mettaient en fureur et suscitaient en

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eux une colère indescriptible. Ils souhaitaient et voulaient que fussent
étendues et arrondies les frontières# |186 de la Prusse, mais seulement par la
conquête. Dès le premier moment, ils avaient fixé clairement leur but:
contrairement au parti libéral qui cherchait à germaniser la Prusse, eux avaient
toujours voulu prussifier l'Allemagne.
Au surplus, à commencer par leur chef de file, ami du roi, le prince de
Wittgenstein, devenu peu après premier ministre, tous ou presque tous étaient à
la solde du prince de Metternich. Ils avaient contre eux un petit groupe
d'hommes, amis et compagnons de lutte du baron de Stein, mis déjà en demeure de
démissionner. Cette poignée de patriotes d'Etat continuait à faire de grands
efforts pour maintenir le roi dans la voie des réformes libérales, mais ne
trouvant d'appui nulle part, en dehors d'une opinion publique que méprisaient
dans une égale mesure le roi, la cour, les hauts fonctionnaires et l'armée, elle
fut rapidement réduite à l'impuissance. L'or de Metternich et les propres
tendances réactionnaires des hautes sphères allemandes s'avérèrent de beaucoup
les plus forts.
Dès lors, il ne restait à la Prusse, pour réaliser ses plans purement
nationaux qu'une solution: perfectionner et accroître peu à peu ses moyens
administratifs et financiers aussi bien que ses forces militaires en vue de
futures annexions en Allemagne même, autrement dit, conquérir progressivement
l'Allemagne entière. Cette solution était, du reste, tout à fait conforme aux
traditions et à la nature de la monarchie prussienne, militaire, bureaucratique,
policière, en un mot étatique, c'est-à-dire légalement coercitive dans toutes
ses manifestations, internes et externes. Dès cette époque, commença à se
former, dans les cercles officiels allemands, l'idéal du despotisme sage et
éclairé qui présida aux destinées de la Prusse jusqu'en 1848. Cet idéal était
aussi# |187 contraire aux aspirations libérales du patriotisme panallemand que
despotique l'obscurantisme du prince de Metternich.
Contre la réaction, qui avait également trouvé dans la politique intérieure
et extérieure de l'Autriche et de la Prusse un puissant moyen d'expression,
s'engagea tout naturellement, plus ou moins un peu partout en Allemagne, mais
principalement dans le Sud, la lutte du parti libéral-patriote. Ce fut là, en
quelque sorte, un duel qui, sous des formes diverses, mais avec des résultats
presque toujours semblables et toujours extrêmement lamentables pour les
libéraux allemands, se prolongea cinquante-cinq ans (1815-1870). On peut diviser
cette lutte en plusieurs périodes:
1. Période du libéralisme et de la gallophobie des romantiques tudesques
(1815-1830);
2. Période d'imitation ostensible du libéralisme français (1830-1840);
3. Période du libéralisme économique et du radicalisme (1840-1848) ;
4. Période, au demeurant très courte, d'une crise décisive, terminée par la
mort du libéralisme allemand (1848-1850); et enfin:
5. Période qui débuta par la lutte acharnée et pour ainsi dire ultime du
libéralisme moribond contre les tendances étatiques du Parlement prussien et qui
s'acheva irrévocablement par le triomphe de la monarchie prussienne dans toute
l'Allemagne (1850-1870).
Le libéralisme allemand de la première période (1815-1830) n'était pas un
phénomène isolé. Il n'était qu'un rameau national, certes très original, du
libéralisme qui commençait à se répandre presque partout en Europe, de# |188
Madrid à Pétersbourg, et de l'Allemagne à la Grèce, sous la forme d'une lutte
des plus énergiques dirigée contre la réaction monarchique, aristocratique et
cléricale qui triomphait avec le retour en France, en Espagne, à Naples, à Parme
et à Lucques, des Bourbons sur le trône, du pape et, avec lui, des jésuites à
Rome, du roi du Piémont à Turin, tandis que les Autrichiens s'installaient en
Italie.
La représentation principale et officielle de cette réaction véritablement
internationale était la sainte-alliance conclue tout d'abord entre la Russie, la
Prusse et l'Autriche, mais à laquelle adhérèrent ensuite positivement toutes les
puissances européennes, grandes et petites, à l'exception de l'Angleterre, de
Rome et de la Turquie. Ses débuts furent romantiques. L'idée première de cette

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alliance naquit dans l'imagination mystique de la célèbre baronne de Krüdener
qui jouissait des faveurs de l'empereur Alexandre Ier, encore relativement
jeune, pas tout à fait au bout de sa carrière et grand coureur de femmes. Elle
l'assura qu'il était l'ange blanc envoyé du Ciel pour sauver la malheureuse
Europe des griffes de l'ange noir, Napoléon, et faire régner l'ordre de Dieu sur
la terre. Alexandre Pavlovitch crut volontiers à cette mission divine au nom de
laquelle il proposa à la Prusse et à l'Autriche de conclure une sainte alliance.
Après avoir, comme il se doit, appelé la sainte Trinité à témoin, les trois
monarques, oints de l'huile du Seigneur, se jurèrent mutuellement union
fraternelle, absolue et indissoluble, et proclamèrent comme but de l'alliance le
triomphe de la volonté de Dieu, de la morale, de la justice et de la paix sur la
terre. Ils se promirent d'agir toujours de concert et de s'aider les uns les
autres par des conseils ou un soutien actif dans toute lutte suscitée contre eux
par l'Esprit# |189 des ténèbres, c'est-à-dire l'aspiration des peuples à la
liberté. En réalité, cette promesse signifiait qu'ils combattraient
solidairement et impitoyablement toutes les manifestations de libéralisme en
Europe en soutenant jusqu'au bout et par tous les moyens les institutions
féodales frappées et anéanties par la Révolution, mais rétablies par la
Restauration.
Si le discoureur et acteur mélodramatique de la sainte-alliance était
Alexandre, son véritable inspirateur était le prince de Metternich. Alors, comme
au temps de la Grande Révolution et encore de nos jours, l'Allemagne était la
pierre angulaire de la réaction européenne.
Grâce à la sainte-alliance la réaction devint internationale et de ce fait
les soulèvements dirigés contre elle eurent, eux aussi, un caractère
international. La période comprise entre 1815 et 1830 fut, en Europe
occidentale, la dernière période héroïque de la bourgeoisie.
La restauration par la violence de la monarchie absolue et des institutions
féodales et cléricales, en enlevant à cette classe vénérable tous les avantages
qu'elle avait obtenus sous la Révolution, devait naturellement en faire à
nouveau une classe plus ou moins révolutionnaire. En France, en Italie, en
Espagne, en Belgique, en Allemagne, la bourgeoisie forma des sociétés secrètes
dont le but était de renverser le régime qui venait de triompher. En Angleterre,
conformément aux coutumes de ce pays, le seul où le constitutionnalisme avait de
profondes et vives racines, cette lutte généralisée du libéralisme bourgeois
contre le féodalisme renaissant prit le caractère d'une agitation légale et de
révolutions parlementaires. En France, en Belgique, en Italie, en Espagne,# |190
elle prit une orientation nettement révolutionnaire qui eut même des
répercussions en Russie et en Pologne. Dans tous ces pays, une société secrète
découverte et anéantie par le gouvernement était aussitôt remplacée par une
autre; et toutes ces sociétés avaient pour objectif l'insurrection et sa
préparation. De 1815 à 1830, toute l'histoire de la France fut une suite de
tentatives pour détrôner les Bourbons; en 1830, après plusieurs échecs, les
Français atteignirent enfin leur but. On connaît l'histoire des révolutions
espagnole, napolitaine, piémontaise, belge et polonaise en 1830-31 et de la
révolte des décembristes en Russie. Dans tous ces pays, chez les uns avec
succès, chez les autres sans succès, les soulèvements eurent un caractère
extrêmement sérieux; il y eut beaucoup de sang versé, beaucoup de pertes en
hommes de valeur, en un mot la lutte fut violente, fréquemment héroïque. Voyons
maintenant ce qui, pendant ce temps, se passait en Allemagne.
Dans toute la première période qui va de 1815 à 1830, on n'y relève que deux
manifestations quelque peu marquantes de l'esprit libéral. La première fut le
fameux rassemblement de la wartburg, en 1817. Autour du château de ce nom, où
Luther était venu jadis chercher refuge, 500 étudiants allemands, accourus de
tous les coins de l'Allemagne, se rassemblèrent sous l'emblème national aux
trois couleurs, la poitrine barrée par des écharpes, elles aussi tricolores.
Les fils spirituels du professeur et poète patriote Arndt, qui composa le
fameux hymne national: "Wo ist das deutsche Vaterland", autant que du patriote,
père de tous les lycéens allemands, Jahn, qui en quatre mots: "Brave, pieux,
joyeux, libre", définit# |191 l'idéal de la jeunesse allemande aux longs cheveux

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blonds, les étudiants du Nord et du Sud de l'Allemagne jugèrent à propos de se
rassembler pour proclamer hautement devant l'Europe entière, et principalement
devant tous les gouvernements de l'Allemagne, les revendications du peuple
allemand. En quoi consistaient donc ces revendications?
A l'époque, dans l'Europe entière la mode était à la monarchie
constitutionnelle. L'imagination de la jeunesse bourgeoise n'allait pas au-delà,
ni en France, ni en Espagne, ni même en Italie et en Pologne. En Russie
seulement, une section de décembristes connue sous le nom de société du sud,
dirigée par Pestel' et Murav'ev-Apostol, réclamait l'abolition de l'Empire de
Russie et la fondation d'une République fédérale slave, toutes les terres devant
être remises au peuple.
Les Allemands ne rêvaient à rien de semblable. Ils ne voulaient rien abolir
du tout. Pour une action de ce genre, condition préalable de toute révolution
digne de ce nom, ils avaient alors aussi peu d'envie qu'aujourd'hui. Ils ne
songeaient pas à lever une main rebelle, une main sacrilège, sur un seul de
leurs nombreux pères-souverains. Ils se contentaient de souhaiter, de demander
que chacun d'eux voulût bien leur donner une Constitution, même quelconque. Ils
demandaient aussi un Parlement national placé au-dessus des Diètes
particularistes et un empereur panallemand se situant, en tant que représentant
de l'unité nationale, au-dessus des princes-souverains. Revendication, comme on
le voit, très modérée et, de plus, au suprême degré absurde. Ils voulaient une
confédération monarchique et en même temps rêvaient d'un puissant Etat
germanique un et indivisible, ce qui était une absurdité manifeste. Cependant,#
|192 il suffit d'examiner de plus près ce programme pour se rendre compte que son
absurdité apparente provient d'un malentendu. C'est, en effet, bien à tort qu'on
a pu supposer que les Allemands réclamaient, en même temps que la puissance et
l'unité nationales, la liberté.
Les Allemands n'ont jamais eu besoin de celle-ci. La vie pour eux est tout
simplement inconcevable sans gouvernement, c'est-à-dire sans une volonté, sans
une pensée suprêmes et sans une main de fer pour les mener à la dure. Plus cette
main est forte, plus ils s'en glorifient, plus la vie devient gaie pour eux. Ce
qui les affligeait, ce n'était pas l'absence d'une liberté dont ils n'auraient
su que faire, mais le fait qu'il leur manquait une puissance nationale,
unitaire, indivisible, s'ajoutant à l'existence réelle d'une multitude de
petites tyrannies. Leur passion secrète, leur unique objectif était la formation
d'un grand Etat pangermanique, capable de tout engloutir par la violence et
devant qui trembleraient toutes les autres nations.
Dès lors, il est très naturel que les Allemands n'aient jamais voulu de
révolution populaire. Sous ce rapport, ils se sont montrés parfaitement
logiques. En effet, la puissance nationale ne peut dériver d'une révolution
populaire, mais elle peut découler d'une victoire remportée par une classe
quelconque sur le soulèvement du peuple, comme ce fut le cas en France. Mais
même là il a fallu la lourde main, la main despotique de Napoléon pour achever
de bâtir un Etat fort. Les libéraux allemands détestaient le despotisme de
Napoléon, mais ils étaient prêts à adorer la force de l'Etat prussien ou
autrichien pourvu qu'elle consentît à devenir la force pangermanique.#
|193Le chant bien connu d'Arndt: "Wo ist das deutsche Vaterland?" qui est
resté jusqu'à nos jours l'hymne national allemand, exprime bien cette aspiration
passionnée à la formation d'un puissant Etat. "Où est la patrie allemande?"
demande t-il. "La Prusse? l'Autriche? l'Allemagne du Nord ou l'Allemagne du Sud?
L'Allemagne de l'Est ou l'Allemagne de l'Ouest?" "Non, non, la patrie allemande
est bien plus vaste," répond-il. Elle s'étend "aussi loin que résonne la langue
allemande chantant les louanges au bon Dieu".
Et comme les Allemands sont un des peuples les plus prolifiques de la terre,
qu'ils fondent partout des colonies, envahissent toutes les capitales de
l'Europe, l'Amérique, et même la Sibérie, il en découle que tout le globe
terrestre devrait bientôt se soumettre à l'autorité de l'empereur d'Allemagne.
Tel fut le véritable sens du rassemblement des étudiants à la Wartburg.
Ceux-ci cherchaient et réclamaient un maître de toute l'Allemagne qui, les
tenant dans une main de fer et fort de leur soumission volontaire et passionnée,

Bakounine, Etatisme et anarchie 77/124


ferait trembler l'Europe.
Voyons maintenant de quelle manière ils manifestèrent leur mécontentement. A
la fête de la Wartburg ils entonnèrent d'abord le chant célèbre de Luther:
"Notre Dieu est un puissant rempart", et ensuite "Wo ist das deutsche
Vaterland", acclamèrent quelques patriotes allemands et conspuèrent les
réactionnaires; enfin ils firent un autodafé de brochures publiées par ces
derniers. Et ce fut tout.
Deux événements plus importants se produisirent en 1819: l'assassinat de
l'espion russe Kotzebue par l'étudiant Sand et la tentative de meurtre perpétrée
par# |194 un jeune pharmacien, nommé Karl Loening, sur von Ibel, un petit
dignitaire du petit duché de Nassau. Ces deux actes étaient foncièrement
ineptes, car ils ne pouvaient avoir aucun effet utile. Mais du moins
traduisaient-ils la passion sincère, l'héroïsme du sacrifice et l'unité de
pensée, de parole et d'action sans lesquels le révolutionnarisme tombe
infailliblement dans la rhétorique et devient un odieux mensonge.
Hormis ces deux événements: l'assassinat politique commis par Sand et la
tentative de Loening, toutes les autres manifestations du libéralisme allemand
ne dépassaient pas les limites de la rhétorique la plus naïve en même temps que
la plus ridicule. C'était l'époque du sauvage teutonisme. Fils de philistins et
futurs philistins eux-mêmes, les étudiants allemands se représentaient les
Germains d'autrefois tels que les décrivent Tacite et Jules César: des
descendants des guerriers d'Arminius, habitants primitifs d'épaisses forêts. Dès
lors, ils éprouvaient un profond mépris non pour leur monde petit-bourgeois,
comme cela eût été logique, mais pour la France, pour les Français et, d'une
manière générale, pour tout ce qui portait le sceau de la civilisation
française. La gallophobie était devenue une épidémie générale en Allemagne. La
jeunesse universitaire se mit à se vêtir comme ses ancêtres, à l'instar de nos
slavophiles des années 40 et 50, et à éteindre sa juvénile ardeur en s'abreuvant
de bière; d'autre part, des duels continuels, se terminant d'ordinaire par des
estafilades au visage, attestaient sa bravoure guerrière. Quant à son
patriotisme et à son pseudo-libéralisme, elle l'exprimait et le satisfaisait
avec plénitude en hurlant des chants patriotiques et guerriers où l'hymne
national: "Où est la patrie allemande?", chant prophétique de l'Empire
germanique aujourd'hui réalisé# |195 ou en train de l'être, tenait bien entendu
la première place.
Comparé au libéralisme qui s'affirmait simultanément en Italie, en Espagne,
en France, en Belgique, en Pologne, en Russie, en Grèce, rien n'était plus
puéril et plus ridicule que le libéralisme allemand qui, dans ses plus
éclatantes manifestations, était imprégné de ce servile esprit d'obéissance et
de fidélité au souverain ou, pour parler plus civilement, de cette vénération
dévote du pouvoir et des autorités, spectacle qui arracha à Boerne ce cri
douloureux que tout le monde connaît et que nous avons déjà cité: "Les autres
peuples peuvent être esclaves, mais nous Allemands nous sommes des laquais"*)
[[*) La servilité est un esclavage volontaire. Chose étrange! Il semble qu'il ne
puisse y avoir pire esclavage que celui des Russes; or jamais les étudiants
russes n'ont eu à l'égard des professeurs et des autorités cette attitude
servile que l'on observe encore maintenant dans toute la masse des étudiants
allemands.]].
Et en effet, le libéralisme allemand, à l'exception d'un très petit nombre
de personnes et de cas, n'a été qu'une manifestation typique du servilisme
allemand, de l'ambition nationale de l'Allemagne à être serve. Il n'a été que
l'expression, désavouée par la censure, d'un désir général de sentir sur soi la
poigne impériale. Or ce désir de fidèles sujets parut de la révolte aux
gouvernants et fut réprimé comme tel.
Cela explique la rivalité de l'Autriche et de la Prusse. Chacune d'elles se
serait volontiers assise sur le trône aboli de Barberousse, mais ni l'une ni
l'autre ne pouvaient accepter que ce trône fût occupé par sa rivale; aussi bien,
soutenues simultanément par la Russie et la France, agissant# |196 de concert
avec elles, quoique pour des raisons très différentes, l'Autriche et la Prusse
se mirent à réprimer, comme une manifestation du libéralisme le plus extrême, le

Bakounine, Etatisme et anarchie 78/124


désir commun à tous les Allemands de fonder un puissant Empire unitaire
pangermanique.
L'assassinat de Kotzebue fut le signal de la réaction la plus violente.
Conférences et congrès de princes ou de ministres allemands, ainsi que congrès
internationaux se succédèrent auxquels assistèrent l'empereur Alexandre 1er et
le ministre plénipotentiaire de la France. Une série de mesures édictées par la
Confédération germanique tordirent le cou à ces pauvres libéraux allemands
réduits à l'état de serfs. On leur interdit les exercices de gymnastique et les
chants patriotiques; on ne leur laissa que la bière. La censure fut instituée
partout et que se passa-t-il? L'Allemagne d'emblée se calma, les
"Burschenschaften" se soumirent sans un murmure, et onze années durant, de 1819
à 1830, il n'y eut pas, sur la terre allemande, la moindre trace de vie
politique.
Le fait est si frappant que le professeur allemand Müller, qui a écrit une
histoire relativement détaillée et véridique des cinquante années qui vont de
1816 à 1865, s'écrie, en relatant les circonstances qui ont entouré cet
apaisement effectivement miraculeux: "Faut-il encore d'autres preuves qu'en
Allemagne le terrain ne convient pas à la révolution?"
la deuxième période du libéralisme allemand commença en 1830 et se termina
vers 1840. Au cours de cette période, les Français sont imités presque
aveuglément. Les Allemands cessent de manger du Gaulois, mais en échange
tournent leur haine contre la Russie.
Après onze années de sommeil,# |197 le libéralisme allemand se réveilla non
pas de lui-même, mais grâce aux trois journées de Juin qui, à Paris, portèrent
le premier coup à la sainte-alliance en chassant son roi légitime. Par suite, la
révolution éclata en Belgique et en Pologne. L'Italie s'agita également, mais
vendue aux Autrichiens par Louis-Philippe, elle fut courbée sous un joug plus
pesant que jamais. En Espagne, la guerre faisait rage entre les partisans de
Marie-Christine et les carlistes. Dans ces conditions, l'Allemagne elle-même ne
pouvait pas ne pas se réveiller.
Ce réveil fut d'autant plus facile que la révolution de Juillet causa un
effroi mortel à toutes les chancelleries allemandes, y compris les chancelleries
d'Autriche et de Prusse. Jusqu'à l'installation du prince de Bismarck et de son
roi-empereur sur le trône d'Allemagne, tous les gouvernements allemands, malgré
tous les signes extérieurs de la force militaire, politique et bourgeoise,
étaient moralement très faibles et manquaient de foi en eux-mêmes.
Ce fait indubitable paraît à peine croyable étant donné le naturel
sentimental et le loyalisme du peuple allemand. Qu'avaient donc ces
gouvernements à s'inquiéter et à craindre? Ils sentaient et savaient que les
Allemands, tout en obéissant comme il sied à de fidèles sujets, ne pouvaient
pourtant les souffrir. Qu'avaient donc fait ces gouvernements pour s'attirer la
haine d'un peuple prédisposé à ce point à adorer ses dirigeants? Quels étaient
les motifs de cette haine?
Il y en avait deux: le premier était la prépondérance de la noblesse dans
l'administration et dans l'armée. La révolution de Juillet avait anéanti les
vestiges de la domination féodale et cléricale en France;# |198 en Angleterre
également, par suite de cette même Révolution, les réformes libéralo-bourgeoises
triomphaient. En général, à partir de 1830, la bourgeoisie voit sa victoire
s'affirmer en Europe, sauf en Allemagne. Là, jusqu'à une époque récente, c'est-
à-dire jusqu'à l'intronisation de l'aristocrate Bismarck, le parti féodal
poursuivait son règne. Tous les postes élevés et une grande partie des postes
subalternes, dans l'administration comme dans l'armée, étaient entre ses mains.
On sait avec quel mépris et quelle arrogance les aristocrates allemands,
princes, comtes, barons et même les simples "von" regardent la bourgeoisie. On
connaît le mot célèbre du prince de Windischgraetz, général autrichien qui, en
1848, fit bombarder Prague et, en 1849, Vienne:
"L'homme commence au baron."
Cette prépondérance était d'autant plus offensante pour les bourgeois
allemands que sous tous les rapports, tant au point de vue de la richesse que
par son degré de culture, la noblesse était très inférieure à la classe

Bakounine, Etatisme et anarchie 79/124


bourgeoise. Et néanmoins, c'était elle qui commandait partout et tout le monde.
Les bourgeois avaient simplement le droit de payer et d'obéir, ce qui leur était
extrêmement désagréable. Et tout disposés qu'ils fussent à adorer leurs
souverains légitimes, ils ne supportaient plus des gouvernements qui se
trouvaient presque exclusivement entre les mains de la noblesse.
Il est à noter cependant qu'à plusieurs reprises les bourgeois allemands
essayèrent, mais ne parvinrent jamais, à secouer le joug de la noblesse, qui
survécut même aux années agitées de 1848 et 1849 et ne commence que maintenant à
être systématiquement brisé par le seigneur de Poméranie, le prince de Bismarck.
L'autre et principale raison de la désaffection des Allemands envers leurs
gouvernements a déjà été expliquée par nous.# |199 Ces derniers étaient opposés à
ce que l'Allemagne s'unifiât dans un Etat fort. Aussi bien, tous les patriotes
allemands se sentaient blessés dans leurs instincts politiques et bourgeois. Les
gouvernements allemands le savaient et dès lors n'avaient plus confiance en
leurs sujets; ils les redoutaient très sérieusement, bien que ceux-ci
s'efforçassent continuellement de donner la preuve de leur soumission absolue et
de leur parfaite innocence.
Par suite de ces malentendus, les gouvernements allemands eurent peur des
conséquences de la révolution de Juillet; si grandes étaient leurs craintes
qu'il suffisait d'une simple échauffourée sans effusion de sang, d'un Putsch,
comme disent les Allemands, pour amener les rois de Saxe et du Hanovre et les
ducs de Hesse-Darmstadt et de Brunswick à donner une Constitution à leurs
sujets. Bien plus, la Prusse et l'Autriche, voire le prince de Metternich lui-
même, jusqu'alors l'âme de la réaction dans l'Allemagne entière, conseillaient
maintenant à la Confédération germanique de ne pas s'opposer aux légitimes
revendications des fidèles sujets allemands. Dans les Diètes de l'Allemagne du
Sud, les leaders des partis dits libéraux parlaient de plus en plus de réclamer
à nouveau un Parlement national et l'élection d'un empereur panallemand.
Tout dépendait de l'issue de la révolution polonaise. Qu'elle triomphât et
la monarchie prussienne, coupée de son rempart du Nord-Est, obligée de restituer
sinon la totalité, du moins une grande partie de ses provinces polonaises,
aurait dû chercher un autre point d'appui en Allemagne même; et comme elle
n'aurait pu encore l'acquérir par la conquête, il lui aurait fallu s'attirer
l'indulgence et la sympathie du reste de l'Allemagne au moyen de réformes
libérales et appeler hardiment tous# |200 les Allemands sous le drapeau
impérial... En un mot, dès ce moment se serait accompli, fût-ce par d'autres
voies, ce qui s'est réalisé maintenant, mais, peut-être au début, sous des
formes plus libérales. Au lieu que la Prusse absorbe l'Allemagne, comme c'est le
cas aujourd'hui, l'impression aurait pu être que l'Allemagne avait absorbé la
Prusse. Mais ce n'eût été qu'une impression, car en réalité l'Allemagne aurait
été quand même subjuguée par la puissance de l'organisation étatique de la
Prusse.
Or les Polonais, abandonnés et trahis par l'Europe entière, furent, en dépit
d'une résistance héroïque, finalement vaincus. Varsovie tomba et avec elle
s'écroulèrent tous les espoirs des patriotes allemands. Le roi Frédéric-
Guillaume III, qui avait rendu un service aussi éminent à son beau-frère,
l'empereur Nicolas, encouragé par la victoire de ce dernier, jeta le masque et
se mit à persécuter plus que jamais les patriotes panallemands. C'est alors que,
rassemblant toutes leurs forces, ceux-ci se livrèrent à une manifestation, sinon
très violente, du moins extrêmement bruyante, connue dans l'histoire
contemporaine sous le nom de la fête de hambach, mai 1832.
A Hambach, dans le Palatinat bavarois, environ trente mille personnes,
hommes et femmes, se rassemblèrent, les hommes ceints de l'écharpe tricolore,
les femmes arborant un foulard aux mêmes couleurs, bien entendu sous le drapeau
allemand. A ce meeting, les orateurs ne réclamaient déjà plus une Confédération
des pays et du peuple allemands, mais un Etat pangermanique. Plusieurs orateurs,
comme par exemple le docteur Wirth, prononcèrent même le mot de République
allemande, voire de République fédérale européenne, des Etats-Unis d'Europe.#
|201Mais tout cela n'était que des paroles, des paroles de colère, de rage,
de désespoir suscitées dans les coeurs allemands par le peu d'empressement ou

Bakounine, Etatisme et anarchie 80/124


l'impuissance des princes allemands à créer un empire pangermanique - paroles
très éloquentes, mais derrière lesquelles il n'y avait ni volonté, ni
organisation et, dès lors, ni force.
Cependant, le Meeting de Hambach ne fut pas sans laisser des traces. Les
paysans du Palatinat bavarois ne se contentèrent pas de paroles. Armés de faux
et de fourches, ils se mirent à démolir les châteaux de la noblesse, les
bâtiments de la Douane et les tribunaux, brûlant les archives, refusant de payer
la taille, réclamant pour eux la terre, et, sur elle, une entière liberté. Cette
révolte des paysans, comparable par ses origines au soulèvement de 1525, effraya
terriblement non seulement les conservateurs, mais aussi les libéraux et les
républicains allemands, dont le libéralisme bourgeois est incompatible avec un
véritable soulèvement populaire. Mais à la satisfaction générale, cette nouvelle
tentative de révolte paysanne fut écrasée par les troupes bavaroises.
Un autre effet de la fête de hambach fut l'attaque absurde bien
qu'excessivement courageuse et, de ce point de vue, digne de respect, par
soixante-dix étudiants armés, de la garde du palais de la Confédération
germanique à Francfort. Cette entreprise était inepte, car c'est à Berlin ou à
Vienne qu'il eût fallu frapper la Confédération germanique et non point à
Francfort; et soixante-dix étudiants étaient loin de suffire pour briser la
puissance de la réaction allemande. A vrai dire, ils espéraient que, pour eux et
avec eux, la population de Francfort se soulèverait, sans# |202 soupçonner que le
gouvernement avait été averti, quelques jours avant, de cette tentative
insensée. Celui-ci ne jugea pas nécessaire de la prévenir; au contraire, il la
laissa suivre son cours afin d'avoir un bon prétexte pour anéantir les partisans
de la révolution et les aspirations révolutionnaires en Allemagne.
Et en effet, après l'attentat de francfort, la réaction la plus noire sévit
dans tous les pays allemands. A Francfort, une commission centrale fut instituée
sous la direction de laquelle opéraient des commissions spéciales pour tous les
Etats, grands et petits. A la commission centrale siégeaient, bien entendu, des
inquisiteurs d'Etat autrichiens et prussiens. Ce fut une véritable saturnale
pour les fonctionnaires allemands et les manufactures de papier, dont une énorme
quantité fut noircie à cette occasion. Dans toute l'Allemagne, il y eut plus de
1.800 arrestations, parmi lesquelles un grand nombre de personnalités éminentes,
professeurs, docteurs, avocats - en un mot toute la fleur de l'Allemagne
libérale. Beaucoup réussirent à s'enfuir, mais nombreux furent ceux qui
restèrent emprisonnées jusqu'en 1840, certains même jusqu'en 1848.
Nous avons vu une grande partie de ces farouches libéraux, en mars 1848, au
préparlement et plus tard à l'assemblée nationale. Tous sans exception se
révélèrent de féroces réactionnaires.
Avec la Fête de Hambach, le soulèvement des paysans dans le Palatinat,
l'attentat de Francfort et le procès monstre qui suivit, prit fin tout mouvement
politique en Allemagne; un silence de mort succéda qui se prolongea sans la
moindre interruption jusqu'en 1848. En revanche, le mouvement se transposa dans
la littérature.#
|203Nous avons déjà dit que contrairement à la première période (1815-1830),
période de gallophobie furibonde, cette deuxième période du libéralisme allemand
(1830-1840) ainsi que la troisième (jusqu'en 1848) peuvent être qualifiées de
purement françaises, du moins en ce qui concerne les romans et les écrits
politiques. Cette nouvelle tendance avait à sa tête deux israélites: l'un, poète
de génie, Heine; l'autre pamphlétaire remarquable, Börne. Tous deux, presque dès
les premiers jours de la révolution de Juillet, s'installèrent à Paris, d'où
l'un, dans ses poèmes, l'autre, dans ses "Lettres de Paris", se firent les
apôtres, auprès des Allemands, des théories, des institutions françaises et de
la vie parisienne.
On peut dire qu'ils révolutionnèrent la littérature allemande. Les
librairies et les bibliothèques furent inondées de traductions et de très
mauvais plagiats de drames, de mélodrames, de comédies, de nouvelles et de
romans français. La jeunesse bourgeoise se mit à penser, à sentir, à s'exprimer
en français et à se coiffer, à s'habiller à la française. Au demeurant, cela ne
la rendit pas plus aimable, mais simplement plus ridicule.

Bakounine, Etatisme et anarchie 81/124


En même temps s'implantait à Berlin une tendance plus sérieuse, plus
positive et surtout incomparablement plus conforme à l'esprit allemand. Comme il
arrive souvent dans l'histoire, la mort de Hegel qui suivit de près la
révolution de Juillet, confirma à Berlin, en Prusse et, ensuite, dans
l'Allemagne entière, la prépondérance de sa pensée métaphysique et le règne de
l'hégélianisme.
Ayant refusé, du moins les premiers temps et pour les raisons indiquées
précédemment, de faire de l'Allemagne un Etat indivisible au moyen de réformes
libérales, la Prusse ne pouvait et ne voulait cependant pas renoncer à sa
primauté morale# |204 et matérielle sur tous les autres Etats et pays allemands.
Au contraire, elle s'efforça constamment de prendre sous sa protection les
intérêts culturels et économiques de l'Allemagne entière. Pour cela, elle se
servit de deux moyens: l'Université de Berlin qu'elle a développée et l'union
douanière.
Dans les dernières années du règne de Frédéric-Guillaume III, le ministre de
l'Instruction publique, le conseiller secret von Altenstein, était un homme
d'Etat de l'ancienne école libérale du baron de Stein, de Wilhelm von Humboldt
et autres. Pour autant qu'il le pouvait dans ces temps de réaction, s'opposant à
tous les autres ministres prussiens, à ses collègues, s'opposant même à
Metternich qui, en éteignant systématiquement toute flamme intellectuelle,
espérait affermir la réaction en Autriche et dans toute l'Allemagne, Altenstein,
en même temps qu'il restait fidèle aux traditions libérales, s'efforçait de
rassembler autour de l'Université de Berlin tous les hommes de progrès et les
personnalités les plus représentatives de la science allemande; si bien que,
tandis que le gouvernement prussien, de concert avec Metternich et encouragé par
l'empereur Nicolas, étouffait par tous les moyens le libéralisme et les
libéraux, Berlin devint le centre, le foyer rayonnant de la vie scientifique et
spirituelle de l'Allemagne.
Hegel, que le gouvernement prussien avait invité à occuper, dès 1818, la
chaire de Fichte, était mort à la fin de 1831. Mais il laissait derrière lui,
dans les Universités de Berlin, de Königsberg et de Halle, toute une pléiade de
jeunes professeurs, d'éditeurs de ses oeuvres, d'ardents exégètes et d'adeptes
de sa doctrine. Grâce aux efforts inlassables de ceux-ci, cette doctrine se
répandit# |205 très vite non seulement dans toute l'Allemagne, mais dans beaucoup
d'autres pays, même en France, où elle fut introduite, complètement déformée,
par Victor Cousin. Elle fit converger sur Berlin, devenu la source vive d'un
monde nouveau, une multitude d'esprits, allemands ou non. Ceux qui n'ont pas
vécu cette époque ne pourront jamais comprendre combien était fort le culte de
ce système philosophique dans les années 30 et 40. On croyait que l'absolu
recherché de toute éternité était enfin découvert et expliqué et qu'on pouvait
se le procurer en gros ou en détail à Berlin.
Dans l'histoire de l'évolution de la pensée humaine, la philosophie de Hegel
a été, en effet, un événement considérable. Elle fut le dernier mot, le mot
définitif du mouvement panthéiste et abstraitement humaniste de la pensée
allemande qui débuta par les ouvrages de Lessing et atteignit son plein
épanouissement dans les oeuvres de Goethe; mouvement qui créa un monde
infiniment vaste, riche, transcendant et soi-disant essentiellement rationnel,
mais qui restait aussi détaché de la terre, de la vie et de la réalité que du
Ciel des chrétiens et des théologiens. Dès lors, ce monde, telle la Fata
Morgana, n'atteignant pas le ciel et ne touchant pas la terre, suspendu entre
l'un et l'autre, fit de l'existence de ceux qui, adeptes ou habitants, le
réfléchissaient ou le poétisaient, un enchaînement d'idées et d'expériences
somnambuliques, rendit les uns et les autres inaptes à la vie, pire encore, les
condamna à faire dans le monde réel le contraire de ce qu'ils adoraient dans
l'idéal poétique ou métaphysique.
Ainsi s'explique le fait curieux et# |206 assez général qui nous frappe
encore aujourd'hui en Allemagne, à savoir, que les chaleureux adeptes de
Lessing, de Schiller, de Goethe, de Kant, de Fichte et de Hegel ont pu et
peuvent encore jusqu'à présent exécuter, docilement et même volontiers, les
mesures très loin d'être humanistes ou libérales prescrites par leurs

Bakounine, Etatisme et anarchie 82/124


gouvernements. D'une manière générale, on peut même dire que plus le monde idéal
de l'Allemand est élevé, plus sa vie et ses actes dans la vivante réalité sont
laids et odieux.
La philosophie de Hegel a été le couronnement de ce monde fondé sur un idéal
supérieur. Elle en a été l'expression et en a donné une définition complète par
ses constructions et ses catégories métaphysiques; mais en même temps elle lui a
porté un coup mortel en aboutissant, par une logique inflexible, à cette prise
de conscience définitive qu'elle et lui n'ont ni consistance ni réalité et, pour
tout dire, ne renferment que du vide.
L'école de Hegel était partagée, comme on sait, en deux partis opposés;
entre eux, il s'en forma évidemment un troisième, le parti moyen, au sujet
duquel d'ailleurs il n'y a ici rien à dire. L'un d'eux, le parti conservateur,
trouvant dans la nouvelle doctrine philosophique la justification et la
légitimité de tout ce qui existe, fit sien l'aphorisme bien connu de Hegel:
"Tout ce qui est réel est rationnel." Ce parti créa la philosophie dite
officielle de la monarchie prussienne, déjà présentée par Hegel lui-même comme
l'organisation politique idéale.
Mais le parti adverse dit des hégéliens révolutionnaires se montra plus
logique que Hegel lui-même et infiniment plus hardi; il arracha à la doctrine
hégélienne son masque conservateur et montra dans toute sa nudité l'implacable
négation qui en constitue l'essence. Ce parti avait à# |207 sa tête le célèbre
philosophe Feuerbach qui poussa la suite logique de cette doctrine jusqu'à la
négation tant du monde divin que de la métaphysique elle-même. Il ne put aller
plus loin. Métaphysicien lui-même, il dut céder la place à ses héritiers
légitimes, représentants de l'école matérialiste ou réaliste dont la plupart,
comme par exemple MM. Büchner, Marx et consorts, n'ont pas réussi et ne
réussiront pas à se débarrasser d'une pensée abstraite et métaphysique
prédominante.
Dans les années 30 et 40, l'opinion la plus répandue était que la révolution
qui résulterait de la propagation de l'hégélianisme, développé et présenté comme
une négation absolue, serait infiniment plus radicale, plus profonde, plus
implacable et plus vaste dans ses destructions que la Révolution de 1793. On le
pensait parce que la conception philosophique élaborée par Hegel et poussée
jusqu'à ses conséquences extrêmes par ses adeptes était effectivement plus
complète, plus harmonieuse et plus profonde que celles de Voltaire et Rousseau
qui eurent, comme on sait, une influence directe et pas toujours positive sur
l'évolution et surtout sur l'issue de la première Révolution française. Ainsi,
il n'est pas douteux, notamment, que les admirateurs de Voltaire, lequel
méprisait d'instinct les masses populaires, la foule imbécile, furent des hommes
d'Etat dans le genre de Mirabeau et que l'adepte le plus fanatique de Jean-
Jacques Rousseau, Maximilien Robespierre, fut le restaurateur en France de
l'ordre divin et des institutions civiles réactionnaires.
Dans les années 30 et 40, on supposait que lorsque sonnerait à nouveau
l'heure de la révolution, les docteurs en philosophie de l'école hé# |208gélienne
laisseraient loin derrière eux les acteurs les plus audacieux des années 90 et
étonneraient le monde par la rigoureuse et implacable logique de leur
révolutionnarisme. Sur ce thème, le poète Heine a écrit bien des paroles
éloquentes: "Toutes vos révolutions ne seront rien, disait-il aux Français,
comparées à notre future révolution allemande. Nous, qui avons eu l'audace de
détruire systématiquement, scientifiquement, le monde divin, nous ne nous
arrêterons devant aucune idole sur la terre et n'aurons point de cesse que, sur
les ruines des privilèges et de l'autorité, nous n'ayons conquis, pour l'univers
entier, la plus totale égalité et la plus complète liberté." Presque en termes
identiques Heine annonçait aux Français les futures merveilles de la révolution
allemande. Et beaucoup le croyaient. Mais, hélas! l'expérience de 1848 et 1849
suffit pour détruire cette croyance. Non seulement les révolutionnaires
allemands ne surpassèrent pas les héros de la première Révolution française,
mais ils ne réussirent même pas à égaler les révolutionnaires français de 1830.
A quoi attribuer cette lamentable faillite? Avant tout évidemment au
caractère historique très spécial des Allemands, beaucoup plus enclins à

Bakounine, Etatisme et anarchie 83/124


l'obéissance civique qu'à la révolte, mais aussi à la méthode abstraite qu'ils
adoptèrent pour marcher à la révolution. Une fois de plus, conformément à leur
nature, ils n'allèrent pas de la vie à l'idée, mais de l'idée à la vie. Or, qui
part de l'idée abstraite n'arrivera jamais à la vie, car de la métaphysique à la
vie il n'y a pas de chemin. Un abîme les sépare. Et sauter par-dessus cet abîme,
exécuter le Salto mortale ou ce que Hegel lui-même appelait le saut qualitatif
(qualitativer Sprung)# |209 du monde logique dans le monde naturel, nul n'y est
encore parvenu et n'y parviendra jamais. Qui s'appuie sur l'abstraction y
trouvera la mort.
La manière vivante, concrètement rationnelle d'aller de l'avant c'est, dans
le domaine de la science, d'aller du fait réel à l'idée qui l'embrasse,
l'exprime et par cela même l'explique; et, dans le domaine pratique, d'aller de
la vie sociale à la manière la plus rationnelle d'organiser celle-ci
conformément aux indications, aux conditions, aux nécessités et aux exigences
plus ou moins passionnées de la vie elle-même.
Tel est le large chemin du peuple, le chemin de l'émancipation réelle et la
plus complète, accessible à tous et dès lors réellement populaire, le chemin de
la révolution sociale anarchiste éclatant d'elle-même dans le peuple, détruisant
tout ce qui s'oppose au flot impétueux de la vie du peuple, afin que de celui-
ci, des profondeurs de son être, soient ensuite créées les nouvelles formes
d'une communauté libre.
Le chemin que proposent messieurs les métaphysiciens est bien différent.
Nous appelons métaphysiciens non seulement les adeptes de la doctrine de Hegel
qui ne sont déjà plus très nombreux sur la terre, mais aussi les positivistes et
d'une manière générale tous ceux qui, aujourd'hui, divinisent la science; qui,
après s'être instruits d'une manière ou d'une autre, fût-ce en étudiant de la
façon la plus scrupuleuse, mais nécessairement pas toujours la plus parfaite, le
passé et le présent, se sont forgé un idéal d'organisation sociale dans
laquelle, tels de nouveaux Procuste, ils veulent faire entrer coûte que coûte la
vie des générations futures; qui, en un mot, ne considèrent pas la pensée, la
science comme une des manifestations nécessaires de la vie naturelle# |210 et
sociale, mais réduisent les limites de cette pauvre vie au point de ne plus y
voir que la manifestation de leur pensée et de leur science, laquelle évidemment
n'est jamais parfaite.
Métaphysiciens et positivistes, ces chevaliers de la science et de la
pensée, au nom de quoi ils se croient appelés à dicter les lois de la vie, sont
tous sciemment ou non, des réactionnaires. Le prouver est aisé.
Sans parler de la métaphysique en général qui, à l'époque de son zénith,
n'intéressait que peu d'esprits, la science, au sens le plus large du terme, la
science plus sérieuse ou tant soit peu digne de ce nom, n'est aujourd'hui
accessible qu'à une très petite minorité. Par exemple, chez nous, en Russie, sur
quatre-vingt millions d'habitants, combien compte-t-on d'authentiques savants?
Certes, on peut compter par milliers les personnes qui pérorent sur la science,
mais on en trouverait à peine quelques centaines ayant d'elle une connaissance
approfondie. Or, si l'on admet que la science doit dicter les lois de la vie,
des millions d'hommes, c'est-à-dire l'écrasante majorité, se verraient gouvernés
par une ou deux centaines de savants, en réalité par un nombre encore plus
réduit, parce que n'importe quelle science ne rend pas l'individu apte à
gouverner la société; et la science des sciences, la reine de toutes les
sciences, la sociologie, présuppose chez l'heureux savant une connaissance
préalable et profonde de toutes les autres sciences. Mais combien y a-t-il de
savants de ce genre tant en Russie que dans toute l'Europe? Peut-être une
vingtaine, mettons une trentaine! Et ces vingt ou trente savants devraient
gouverner le monde! Peut-on s'imaginer un despotisme plus absurde ou plus
odieux?#
|211Premièrement, le plus probable est que ces trente savants s'entre-
dévoreraient; mais s'ils s'accordaient, ce serait au préjudice de l'humanité.
Car le savant est par nature enclin à la perversion intellectuelle et morale et
son principal défaut est de surestimer ses connaissances, son propre intellect
et de mépriser tous ceux qui n'ont pas de savoir. Donnez-lui le pouvoir et il

Bakounine, Etatisme et anarchie 84/124


deviendra un insupportable tyran, parce que l'orgueil scientifique est plus
odieux, plus blessant et plus oppressif que tout autre. Etre l'esclave des
pédants, quel sort pour l'humanité! Laissés libres d'agir à leur guise, ils
appliqueraient à la société les expériences qu'au nom de la science, ils font
aujourd'hui sur les cobayes, les chats et les chiens.
Notre estime pour les savants sera à la mesure de leurs mérites, mais pour
le salut de leur intellect et de leur moralité, nous ne leur accorderons aucun
privilège social et ne leur reconnaîtrons pas d'autre droit que le droit commun
de propager librement leurs convictions, leurs idées et leurs connaissances. Il
n'y a pas lieu de leur donner, pas plus qu'à d'autres, de l'autorité, car qui en
est investi devient infailliblement, selon une loi sociale invariable, un
oppresseur et un exploiteur de la société.
Mais, dira-t-on, la science ne sera pas toujours l'apanage de quelques-uns,
un jour viendra où elle sera à la portée de tous et de chacun. En effet, mais ce
temps est encore loin et il faudra beaucoup de révolutions sociales avant qu'il
arrive. Et, en attendant, qui consentira à remettre son sort entre les mains des
savants, ces prêtres de la science? A quoi bon, alors, le soustraire aux curés?
Selon nous, se trompent à l'extrême ceux# |212 qui s'imaginent qu'après la
révolution sociale tout le monde sera au même degré savant. La science comme
telle, restera comme aujourd'hui une des nombreuses spécialisations sociales - à
la seule différence que cette spécialisation n'est actuellement accessible qu'à
quelques individus originaires des classes privilégiées - lors même qu'en dehors
de toute distinction de classes à jamais abolies, elle se trouvera à la portée
de toutes les personnes qui se sentiront la vocation et l'envie de se consacrer
à elle, sans que le travail manuel rendu obligatoire pour tous ait à en pâtir.
La formation scientifique et surtout l'étude de la méthode scientifique,
l'habitude de penser, c'est-à-dire de généraliser les faits et d'en tirer des
conclusions plus ou moins justes, deviendront seulement le patrimoine commun.
Mais il y aura toujours très peu de têtes encyclopédiques et, dès lors, de
sociologues érudits. Ce serait un malheur pour l'humanité qu'un jour la pensée
devînt la source et l'unique conductrice de la vie, et que la science et
l'érudition fussent appelées à gouverner la société. La vie se tarirait et la
société se transformerait en un troupeau anonyme et servile. Gouverner la vie
par la science n'aurait d'autre résultat que d'abêtir l'humanité.
Nous, révolutionnaires-anarchistes, défenseurs de l'instruction générale du
peuple, de son émancipation et du développement le plus large de la vie sociale
et, par là même, ennemis de l'Etat et de toute gestion étatique, nous
prétendons, contrairement aux métaphysiciens, positivistes, savants ou non,
prosternés aux pieds de la déesse Science, que la vie naturelle et sociale
précède toujours la pensée, qui n'en est qu'une des fonctions, mais# |213 jamais
le résultat; que cette vie se développe en partant de ses profondeurs
insondables, par une succession de faits différents les uns des autres et non de
réflexes abstraits et que ces faits, toujours engendrés par elle sans qu'elle
soit jamais engendrée par eux, ne font qu'indiquer, telles des bornes
kilométriques, la direction et les différentes phases de sa propre évolution
naturelle.
Conformément à cette conviction, non seulement nous n'avons pas l'intention
ni la moindre envie d'imposer à notre peuple ou à tout autre peuple étranger
d'idéal quel qu'il soit, de système social tiré de brochures ou imaginé par
nous; mais persuadés que les masses prolétaires recèlent dans leurs instincts,
plus ou moins développés par l'histoire, dans leurs besoins quotidiens et leurs
aspirations conscientes ou inconscientes, tous les éléments de leur future
organisation harmonieuse, nous recherchons cet idéal dans le peuple lui-même; et
comme tout pouvoir d'Etat, tout gouvernement, placé par sa nature et sa position
en dehors ou au-dessus du peuple, doit nécessairement s'efforcer de soumettre ce
dernier à des règles et à des objectifs qui lui sont étrangers, nous nous
déclarons ennemis de tout pouvoir d'Etat, de tout gouvernement, ennemis du
système étatique en général; et nous pensons que le peuple ne pourra être
heureux et libre que lorsque, s'organisant de bas en haut, au moyen
d'associations autonomes et entièrement libres, en dehors de toute tutelle

Bakounine, Etatisme et anarchie 85/124


officielle, mais nullement en dehors d'influences diverses et libres dans une
égale mesure d'individualités et de partis, il créera lui-même sa vie.
Telles sont les convictions des révolutionnaires-socialistes et c'est pour
cela qu'on nous appelle anarchistes. Nous ne protestons pas contre# |214 cette
épithète, parce que nous sommes, en effet, ennemis de toute autorité, car nous
savons que celle-ci exerce le même effet pervers tant sur ceux qui en sont
investis que sur ceux qui doivent s'y soumettre. Sous son action délétère, les
uns deviennent des despotes ambitieux et avides, des exploiteurs de la société
dans un but de profit personnel ou de caste; les autres, des esclaves.
Les idéalistes de toute nature, métaphysiciens, positivistes, défenseurs de
la primauté de la science sur la vie, révolutionnaires doctrinaires, tous
ensemble, avec la même ardeur, bien qu'avec des arguments différents, défendent
la notion de l'Etat et de l'autorité gouvernementale, voyant là tout à fait
logiquement l'unique moyen, selon eux, de sauver la société. tout à fait
logiquement, disons-nous, car se fondant sur le principe, foncièrement erroné
selon nous, que l'idée précède la vie, théorie abstraite de l'activité sociale,
et que, dès lors, la sociologie doit être le point de départ des révolutions et
des transformations sociales, ils arrivent nécessairement à cette conclusion que
la pensée, la théorie, la science étant, du moins à l'heure actuelle, l'apanage
d'un très petit nombre d'individus, ce petit nombre d'individus est prédestiné à
diriger la vie sociale, en tant qu'instigateurs, mais aussi en tant que
conducteurs de tous les mouvements populaires, et qu'au lendemain de la
révolution une nouvelle organisation sociale devra être créée non par la libre
fédération de bas en haut des associations, des communes, des cantons et des
régions, conformément aux besoins et aux instincts du peuple, mais uniquement
par l'autorité dictatoriale de cette minorité de savants exprimant soi-disant la
volonté du peuple.#
|215Sur cette fiction de la pseudo-représentation du peuple et sur le fait
bien réel du gouvernement des masses populaires par une poignée de privilégiés
élus, voire même non élus, par des foules votant sous la contrainte et ignorant
pour qui elles votent - sur cette expression abstraite et fictive de ce qui est
représenté comme la pensée et la volonté populaires, dont le peuple réel et
vivant n'a même pas la moindre idée, sont fondées dans une égale mesure et la
théorie de l'Etat et la théorie de la dictature dite révolutionnaire.
Entre la dictature révolutionnaire et la centralisation étatique toute la
différence est dans les apparences. Au fond, l'une et l'autre ne sont qu'une
seule et même forme de gouvernement de la majorité par la minorité au nom de la
bêtise supposée de la première et de la prétendue intelligence de la seconde.
C'est pourquoi l'une et l'autre sont au même degré réactionnaires, les deux
ayant pour effet d'affermir directement et infailliblement les privilèges
politiques et économiques de la minorité gouvernante et l'esclavage économique
et politique des masses populaires.
On voit maintenant clairement pourquoi les révolutionnaires doctrinaires,
dont le but est de renverser les pouvoirs et régimes existants pour fonder sur
les ruines de ceux-ci leur propre dictature, n'ont jamais été et ne seront
jamais les ennemis, mais au contraire seront toujours les défenseurs les plus
ardents de l'Etat. Ils ne sont ennemis des pouvoirs actuels que parce qu'ils
souhaitent prendre leur place; ennemis des institutions politiques existantes
que parce qu'elles rendent impossible leur dictature; mais en même temps, ils
sont les plus chaleureux amis du pouvoir d'Etat, sans le maintien duquel# |216 la
révolution, après avoir libéré pour de bon les masses populaires, enlèverait à
cette minorité pseudo-révolutionnaire tout espoir de les atteler sous un nouveau
harnais et de les combler des bienfaits de leurs mesures gouvernementales.
Et cela est tellement vrai qu'à l'heure actuelle, alors que dans l'Europe
entière triomphe la réaction, que tous les Etats, animés par l'esprit le plus
malfaisant de conservatisme et d'oppression du peuple, armés de la tête aux
pieds, sous la triple cuirasse de l'armée, de la police et de la finance, et se
préparant, sous le commandement suprême du prince de Bismarck, à combattre
farouchement la révolution sociale - qu'à l'heure où tous les révolutionnaires
sincères devraient, semble-t-il, se serrer les coudes pour repousser l'assaut

Bakounine, Etatisme et anarchie 86/124


désespéré de la réaction internationale, nous voyons, au contraire, les
révolutionnaires doctrinaires, conduits par M. Marx, prendre partout le parti de
la centralisation étatique et de ses défenseurs contre la révolution populaire.
En France, dès 1870, ils étaient pour le républicain-réactionnaire, pour
l'étatiste Gambetta contre la Ligue révolutionnaire du Midi, qui seule pouvait
sauver la France de la sujétion allemande et de la coalition encore plus
dangereuse et aujourd'hui triomphante des cléricaux, légitimistes, orléanistes
et bonapartistes. En Italie, ils flirtent avec Garibaldi et ce qui reste du
parti de Mazzini; en Espagne, ils ont pris ouvertement le parti de Castelar, de
Pi y Margall et des constituants de Madrid; enfin, en Allemagne et autour de
l'Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Hollande, au Danemark, ils se sont mis
au service du prince de Bismarck qu'ils regardent, de leur propre aveu, comme un
esprit révolutionnaire très# |217 utile, l'aidant en fait à germaniser tous ces
pays limitrophes.
On comprend pourquoi messieurs les docteurs de l'école philosophique de
Hegel, malgré le farouche révolutionnarisme qu'ils affichent dans le monde des
idées abstraites, se sont révélés, en 1848 et 1849, non pas des
révolutionnaires, mais en grande partie des réactionnaires et pourquoi, à
l'heure actuelle, la plupart d'entre eux sont devenus des soutiens résolus du
prince de Bismarck.
Mais dans les années 20 et 40, leur pseudo-révolutionnarisme, que rien ni
personne n'avait encore mis à l'épreuve, trouvait beaucoup de créance. Eux-mêmes
y croyaient, quoique ce pseudo-révolutionnarisme se manifestât pour une grande
part dans des ouvrages de caractère très abstrait, si bien que le gouvernement
prussien n'y attachait aucune importance. Peut-être comprenait-il dès cette
époque que ces messieurs travaillaient pour lui.
D'autre part, l'objectif fondamental que ce gouvernement poursuivait
inflexiblement était d'asseoir, tout d'abord, l'hégémonie prussienne en
Allemagne et, ensuite, de soumettre cette dernière à sa domination exclusive par
des moyens qui lui paraissaient incomparablement plus rentables et adéquats que
les réformes libérales, voire que l'encouragement de la science allemande, à
savoir, des mesures économiques, grâce auxquelles il allait trouver une vive
sympathie auprès de la riche bourgeoisie industrielle et commerciale et de la
haute finance juive d'Allemagne, la prospérité de l'une et de l'autre appelant
nécessairement une vaste centralisation étatique; nous en avons, à l'heure
actuelle, un nouvel exemple en Suisse allemande où de gros négociants,
industriels et banquiers, commencent d'ores et déjà à se montrer nettement
favorables# |218 à une étroite union politique avec le vaste marché allemand,
c'est-à-dire avec l'Empire germanique, qui a pour les petits pays qui
l'entourent la fascination ou la voracité du boa constrictor.
Au demeurant, l'idée première de l'union douanière n'émana pas de la Prusse,
mais de la Bavière et du Wurtemberg qui, dès 1828, conclurent une union
semblable. Mais la Prusse s'empara bien vite et de l'idée et de son application.
Auparavant, l'Allemagne avait autant de douanes et de règlements douaniers
différents les uns des autres qu'elle comptait d'Etats. Cette situation était
effectivement intolérable et condamnait l'industrie et le commerce allemands au
marasme. De sorte qu'en prenant puissamment en main l'union douanière de
l'Allemagne, la Prusse lui dispensa un véritable bienfait. Dès 1836, sous la
direction suprême de la monarchie prussienne, faisaient partie de l'union: les
deux Hesses, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, la Thuringe, les grands-duchés
de Bade et de Nassau et la ville libre de Francfort, en tout plus de 27 millions
d'habitants. Ne restaient en dehors que le Hanovre et les grands-duchés de
Mecklembourg et d'Oldenbourg, les villes libres de Hambourg, de Lübeck et de
Brême et, enfin, l'Empire d'Autriche tout entier.
Mais l'exclusion de l'Empire d'Autriche de l'union douanière allemande
répondait précisément à l'intérêt majeur de la Prusse; car cette exclusion tout
d'abord seulement économique entraînera ensuite son éviction politique.
En 1840, commence la troisième période du libéralisme allemand. Il est très
difficile d'en donner une caractéristique. Cette période est extrêmement riche
en tendances, écoles,# |219 idéaux et concepts qui se développent sous les formes

Bakounine, Etatisme et anarchie 87/124


les plus diverses, mais elle est dans une égale mesure pauvre en événements.
Elle est tout entière remplie par l'esprit fantasque et les écrits incohérents
du roi Frédéric-Guillaume IV qui précisément monta sur le trône de son père en
1840.
Avec lui, l'attitude de la Prusse à l'égard de la Russie changea
complètement. Contrairement à son père et à son frère, l'actuel empereur
d'Allemagne, le nouveau roi détestait l'empereur Nicolas. Par la suite, il le
paya cher et s'en repentit amèrement et hautement, mais au début de son règne le
diable ne lui aurait pas fait peur. Mi-savant, mi-poète, atteint d'impuissance
physiologique et de surcroît ivrogne, protecteur et ami des romantiques
itinérants et des "pangermanisants", il fut, dans les dernières années de sa
vie, l'espoir des patriotes allemands. Tout le monde espérait qu'il donnerait la
Constitution.
Son premier acte fut d'accorder une amnistie pleine et entière. Nicolas
fronça les sourcils, mais par contre toute l'Allemagne applaudit, et les espoirs
des libéraux s'accrurent. Cependant il n'accorda pas la Constitution; en
revanche, il débita tant de billevesées politiques et romantiques imprégnées du
vieil esprit tudesque que les Allemands eux-mêmes n'y comprenaient goutte.
Or, la chose était simple. Vaniteux, ambitieux, inconscient, tourmenté et en
même temps incapable de se contenir et d'agir, Frédéric-Guillaume IV était tout
bonnement un épicurien, un noceur, un romantique ou un despote extravagant
installé sur le trône. Comme un homme incapable d'accomplir quoi que ce soit, il
ne doutait de rien. Il lui semblait que le pouvoir royal, à la mission divine et
mystique duquel il croyait sincèrement, lui donnait le droit et la force de
faire absolument tout ce qui lui venait à l'esprit et, contre toute logique et
contre les# |220 lois de la nature et de la société, de réussir l'impossible, de
concilier quand même l'inconciliable.
Ainsi il voulait que régnât en Prusse la plus complète liberté, mais en même
temps que le pouvoir royal restât absolu et son arbitraire sans limites. Dans
cet esprit, il commença par décréter des Constitutions provinciales et, en 1847,
une espèce de Constitution commune. Mais dans tout cela il n'y avait rien de
sérieux. La seule chose certaine était que, par ses initiatives incessantes, qui
se complétaient et se contredisaient les unes les autres, il avait bouleversé
tout l'ordre ancien et mis pour de bon ses sujets sens dessus dessous.
Finalement tous s'attendaient à quelque chose.
Ce quelque chose fut la révolution de 1848. Tout le monde la sentait venir
non seulement en France, en Italie, mais même en Allemagne; oui, en Allemagne,
où pendant cette troisième période, de 1840 à 1848, l'esprit factieux des
Français avait réussi à pénétrer. Ces dispositions d'esprit n'étaient nullement
gênées par l'hégélianisme, qui se plaisait au contraire à exprimer en français,
bien entendu avec une lourdeur distinguée et un accent allemand, ses déductions
abstraitement révolutionnaires. Jamais l'Allemagne n'avait lu autant de livres
français que pendant cette période. Elle semblait avoir oublié sa propre
littérature. En revanche, la littérature française, surtout les écrits
révolutionnaires, pénétrait partout. L'Histoire des Girondins, de Lamartine, les
ouvrages de Louis Blanc et de Michelet étaient traduits en allemand en même
temps que les tout derniers romans français. Et les Allemands se mirent à rêver
des héros de la Grande Révolution et à se répartir# |221 les rôles pour les temps
futurs: d'aucuns s'imaginaient soit un Danton ou un aimable Camille Desmoulins
(der liebenswürdige Camille-Desmoulins!); d'autres, soit un Robespierre, un
Saint-Just, ou enfin un Marat. Personne ou presque ne se contentait d'être soi-
même, parce que pour cela il faut avoir une vraie nature. Or chez les Allemands
il y a de tout, de la profondeur de pensée, des sentiments élevés, mais pas de
nature et, s'il s'en trouve une, elle est servile.
Beaucoup d'écrivains allemands, à l'instar de Heine et de Börne, mort déjà à
ce moment, vinrent s'installer à Paris. Les plus marquants parmi eux étaient le
Dr Arnold Ruge, le poète Herwegh et K. Marx. Leur intention était d'éditer
ensemble une revue, mais ils se brouillèrent. Les deux derniers étaient déjà
socialistes.
L'Allemagne ne commença à connaître les doctrines socialistes que dans les

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années 40. Le professeur Stein, de Vienne, fut pour ainsi dire le premier à leur
consacrer un ouvrage. Mais, en fait, le premier socialiste actif ou plutôt le
premier communiste allemand fut le tailleur Weitling qui arriva en Suisse au
début de 1843, venant de Paris où il faisait partie de la Société secrète des
communistes français. Il fonda beaucoup d'associations communistes parmi les
artisans allemands qui travaillaient en Suisse, mais, à la fin de 1843, il fut
livré à la Prusse par M. Bluntschli, alors président du canton de Zurich,
aujourd'hui, juriste éminent et professeur de droit en Allemagne.
Mais le principal propagandiste du socialisme en Allemagne, tout d'abord
clandestinement et très vite ensuite publiquement, fut Karl Marx.
M. Marx a joué et continue de jouer un rôle trop important# |222 dans le
mouvement socialiste du prolétariat allemand pour qu'on puisse passer à côté de
cette personnalité remarquable sans chercher à la décrire en quelques traits
véridiques.
M. Marx est d'origine juive. On peut dire qu'il réunit en lui toutes les
qualités et tous les défauts de cette race capable. Nerveux, certains disent
jusqu'à la couardise, il est extrêmement vaniteux et ambitieux, querelleur,
intolérant et absolu comme Jéhovah, le Dieu de ses ancêtres, et comme lui
vindicatif jusqu'à la démence. Il n'est pas de mensonge ou de calomnie qu'il ne
soit capable d'inventer et de répandre contre ceux qui ont eu le malheur de
susciter sa jalousie ou, ce qui revient au même, son animosité. Et il n'y a pas
d'intrigue, si odieuse soit-elle, qui puisse l'arrêter, s'il croit, la plupart
du temps à tort, qu'elle est de nature à renforcer sa position, son influence ou
à étendre son pouvoir. Sous ce rapport, il est tout à fait l'homme politique.
Telles sont ses qualités négatives. Mais il en a beaucoup de positives. Il
est très intelligent et possède une culture extrêmement vaste. Docteur en
philosophie, on peut dire qu'il fut déjà à Cologne, aux environs de 1840, l'âme
et la figure centrale de cercles très en vue d'hégéliens progressistes avec
lesquels il publia une revue d'opposition que le gouvernement ne tarda pas à
interdire. Faisaient également partie de ce milieu les frères Bruno Bauer et
Edgar Bauer, Max Stirner et, ensuite, à Berlin, le premier cercle de nihilistes
allemands qui, par leur cynique logique, laissaient loin derrière eux les
farouches nihilistes russes.
En 1843 ou 1844, M. Marx s'installa à Paris. C'est là qu'il prit les
premiers contacts avec la Société des communistes allemands et français et avec
son compatriote, le Juif allemand Maurice Hess, qui fut avant lui un économiste
érudit et un socialiste et eut, à cette époque, une grosse influence sur
l'évolution scientifique de M. Marx.
Il est rare de trouver un homme ayant tant de connaissances et lu autant, et
aussi intelligemment, que M. Marx. La science économique était, dès ce temps-là,
l'unique objet de ses occupations. Il a étudié avec un soin particulier les
économistes anglais, supérieurs à tous les autres et par le caractère positif de
leurs connaissances et par le sens pratique de leur esprit formé par l'analyse
des faits économiques anglais; supérieurs également et par la vigoureuse
critique et par la scrupuleuse hardiesse de leurs déductions. Mais à tout cela
M. Marx a encore ajouté deux nouveaux éléments: la dialectique la plus
abstraite, la plus subtile - qu'il a empruntée à l'école hégélienne et poussée
fréquemment jusqu'à l'espièglerie, jusqu'à la perversion - et le point de départ
du communisme.
M. Marx a lu bien entendu tous les socialistes français, de Saint-Simon à
Proudhon inclusivement; on sait qu'il déteste Proudhon et dans l'impitoyable
critique qu'il en a faite il y a sans aucun doute beaucoup de vrai: malgré tous
ses efforts pour se placer sur un terrain solide, Proudhon est resté un
idéaliste et un métaphysicien. Son point de départ est la notion abstraite du
droit; il va du droit au fait économique, tandis que M. Marx, contrairement à
lui, a énoncé et démontré l'incontestable vérité, confirmée par toute l'histoire
ancienne et moderne de la société humaine, des nations et des Etats, que le fait
économique a toujours précédé# |224 et continue de précéder le droit politique et
juridique. Un des principaux mérites scientifiques de M. Marx est d'avoir énoncé
et démontré cette vérité.

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Mais le fait le plus remarquable, et M. Marx ne l'a bien entendu jamais
admis, c'est que, sous le rapport politique, il est bel et bien le disciple de
Louis Blanc. M. Marx est incomparablement plus intelligent et plus savant que ce
petit révolutionnaire et homme d'Etat malchanceux; mais en bon Allemand, malgré
sa taille respectable, il a donné dans la doctrine du petit Français.
Au demeurant, cette singularité est facile à expliquer: le rhétoriqueur
français, en tant que politicien bourgeois et admirateur passionné de
Robespierre, et le savant allemand, en sa triple qualité d'hégélien, de Juif et
d'Allemand, sont tous deux de farouches étatistes et prêchent l'un et l'autre le
communisme autoritaire, à cette seule différence près que l'un, en guise
d'arguments, se contente de faire de la rhétorique et que l'autre, comme il sied
à un Allemand érudit et pesant, entortille ce qui équivaut pour eux deux à un
cher principe dans les subtilités de la dialectique hégélienne en usant de
toutes les ressources de ses vastes connaissances.
Aux environs de 1845, M. Marx prit la tête des communistes allemands et, par
la suite, avec M. Engels, ami sûr et fidèle, non moins intelligent que lui,
quoique moins érudit, mais par contre plus pratique et non moins apte à la
calomnie, au mensonge et à l'intrigue politique, fonda la Société secrète des
communistes allemands ou des socialistes autoritaires. Leur comité central, dont
M. Marx était évidemment, avec M. Engels, le leader, fut transféré, lors de leur
expulsion# |225 de Paris, en 1846, à Bruxelles où il demeura jusqu'en 1848. Du
reste, jusqu'à cette année-là, leur propagande, bien qu'elle eût quelque peu
pénétré en Allemagne, restait essentiellement occulte et dès lors ne transpirait
pas au-dehors.
Le virus socialiste sans aucun doute s'infiltrait en Allemagne par toutes
sortes de canaux. Il manifestait ses effets même dans les mouvements religieux.
Qui n'a entendu parler de cette doctrine religieuse éphémère que l'on vit
apparaître en 1844, sous le nom de "néo-catholicisme", et qui sombra en 1848
(aujourd'hui, sous le vocable de "vieux catholicisme", une nouvelle hérésie est
née en Allemagne contre l'Eglise romaine).
Le néo-catholicisme s'est formé de la manière suivante: Comme en France
aujourd'hui, de même en Allemagne en 1844, le clergé s'était figuré réveiller le
fanatisme de la population catholique en organisant une immense procession en
l'honneur du Christ, dont la tunique sans couture était soi-disant conservée à
Trèves. A l'occasion de cette fête, de tous les coins de l'Europe, près d'un
million de pèlerins se rassemblèrent, portèrent solennellement la défroque
sacrée en chantant: "Sainte tunique, appelez la grâce de Dieu sur nous!" Cela
provoqua un énorme scandale en Allemagne et permit aux radicaux allemands de
dénoncer cette farce. En 1848, nous avons eu l'occasion de voir à Breslau la
brasserie où, aussitôt après cette procession, se réunirent quelques radicaux
silésiens entre autres, le comte bien connu de Reichenbach et ses collègues
d'Université le professeur Stein, et l'ex-prêtre catholique Johann Ronge. Sous
leur dictée, ce dernier écrivit une lettre ouverte, éloquente protestation, à
l'évêque de Trèves qu'il surnomma le Tetzel du XIXe siècle.# |226 Ainsi naquit
l'hérésie du néo-catholicisme.
Elle se répandit rapidement dans toute l'Allemagne, même dans le grand-duché
de Poznan, et sous prétexte de revenir aux agapes des vieux chrétiens, on
prêchait ouvertement le communisme. Le gouvernement était perplexe, ne sachant
que faire, attendu que cette propagande avait un caractère religieux et que dans
la population protestante elle-même des communautés libres étaient fondées qui
manifestaient également, quoique plus timidement, une tendance politique et
socialiste.
En 1847, la crise, industrielle qui vouait à la famine et à la mort des
dizaines de milliers de tisserands, excita davantage encore l'intérêt de
l'Allemagne pour les questions sociales. Heine, le poète-caméléon, écrivit à
cette occasion un très beau poème: "le tisserand", qui prédisait la révolution
sociale, imminente et implacable.
En effet, tout le monde en Allemagne attendait sinon la révolution sociale,
du moins une révolution politique dont on espérait la résurrection et la
rénovation de la grande patrie allemande; dans cette attente générale, dans ce

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choeur d'espérances et de désirs, la note principale était patriotique et
étatique. Les Allemands étaient offensés qu'Anglais et Français, tout en parlant
d'eux comme d'un peuple intelligent et cultivé, pussent, avec un étonnement où
perçait l'ironie, leur dénier toute aptitude pratique et tout sens des réalités.
Aussi bien, tous les souhaits, toutes les aspirations tendaient vers un seul
but: créer, sous quelque forme que ce soit, républicaine ou monarchique,# |227 un
puissant etat germanique unifié, pourvu que cet Etat fût assez fort pour
provoquer la surprise et la crainte de tous les peuples voisins.
En 1848, en même temps que la révolution générale en Europe, commença pour
l'Allemagne la quatrième période: la crise ultime du libéralisme, crise qui se
termina par la faillite complète de celui-ci.
Depuis la triste victoire remportée, en 1525, par les forces conjuguées du
féodalisme (qui, dès cette époque, touchait visiblement à sa fin), et des Etats
modernes qui commençaient seulement à se former en Allemagne, sur la grande
révolte des paysans, victoire qui allait condamner toute l'Allemagne à une
longue servitude sous le joug bureaucratico-étatique, jamais dans ce pays ne
s'étaient accumulés autant de matières inflammables et de facteurs
révolutionnaires qu'à la veille de 1848. Le mécontentement, l'attente et le
désir d'un changement révolutionnaire avaient pris, sauf dans les hautes sphères
bureaucratiques et dans la noblesse, un caractère général; et ce qui ne s'était
pas produit en Allemagne ni après la chute de Napoléon ni dans les années 20 et
30, se produisait maintenant: dans la bourgeoisie même on comptait non par
dizaines, mais par centaines les hommes qui se proclamaient révolutionnaires et
qui étaient fondés à prendre ce nom, car ne se contentant pas de littérature
ronflante, mais stérile, et d'oiseuses dissertations de rhétorique, ils étaient
prêts effectivement à donner leur vie pour leurs convictions.
Nous avons connu beaucoup d'hommes de ce genre. Certes, ils n'appartenaient
pas aux classes fortunées ou à la bourgeoisie lettrée ou savante. Parmi eux, il
y avait très peu d'avocats, davantage de médecins; par contre, et on le notera,
il n'y avait pas ou presque pas d'étudiants, à l'exception de ceux de
l'Université de Vienne,# |228 qui, en 1848 et 1849, manifestait une tendance
révolutionnaire assez nette, sans doute parce que, sous le rapport de la
science, elle était bien inférieure aux universités allemandes (nous ne parlons
pas de l'Université de Prague attendu qu'il s'agit là d'une université slave).
L'immense majorité de la jeunesse universitaire allemande avait, dès cette
époque, pris le parti de la réaction, non pas, certes, de la réaction féodale,
mais libérale conservatrice; elle était le défenseur à tout prix de l'ordre
étatique. On peut s'imaginer ce qu'elle est devenue aujourd'hui.
Le parti radical était partagé en deux tendances, l'une et l'autre formées
sous l'influence des idées révolutionnaires françaises. Mais il y avait entre
elles une grande différence. La première comprenait des hommes qui
représentaient la fleur de la jeune génération intellectuelle d'Allemagne:
docteurs des différentes facultés, médecins, avocats, ainsi que de nombreux
fonctionnaires, écrivains, journalistes, orateurs; tous, bien entendu, profonds
politiques, attendaient impatiemment la révolution qui, dans leur esprit, devait
ouvrir une vaste carrière à leurs talents. Dès qu'elle éclata, ces hommes
prirent la tête du parti radical et, après bien des évolutions savantes qui
épuisèrent ce parti en pure perte et paralysèrent les derniers restes d'énergie
qu'il y avait en lui, sombrèrent dans la médiocrité.
Mais il existait, issus de la petite bourgeoisie, une autre catégorie
d'hommes, moins brillants et moins vaniteux, mais par contre plus sincères et,
dès lors, infiniment plus sérieux. Parmi eux, beaucoup d'instituteurs et
d'employés pauvres d'établissements industriels et commerciaux. Il y avait
également des avocats, des médecins, des professeurs,# |229 des journalistes, des
libraires et même des fonctionnaires. mais en petit nombre. Ces hommes étaient
effectivement des saints et de vrais révolutionnaires par leur attachement sans
borne et leur détermination à se sacrifier jusqu'au bout et sans phrase à la
cause révolutionnaire. Il ne fait aucun doute que s'ils avaient eu d'autres
guides et que la société allemande en général ait été apte et disposée à faire
la révolution, ils auraient rendu de grands services.

Bakounine, Etatisme et anarchie 91/124


Mais ces hommes étaient des révolutionnaires prêts à servir loyalement la
révolution sans bien se rendre compte de ce qu'est une révolution et de ce qu'on
doit exiger d'elle. Ils n'avaient et ne pouvaient avoir ni volonté, ni pensée,
ni instinct collectifs. Ils étaient des révolutionnaires individualistes sans
aucun terrain sous leurs pieds et, ne trouvant pas en eux d'idée directrice, ils
devaient s'en remettre aveuglément à la direction de leur vieille confrérie
savante, dans les mains de laquelle ils devenaient des instruments qu'on
utilisait pour tromper sciemment ou inconsciemment les masses populaires.
Instinctivement, ils voulaient l'émancipation universelle, l'égalité, le bien-
être pour tous, et on les forçait à travailler pour le triomphe de l'Etat
pangermanique.
Alors comme aujourd'hui il existait en Allemagne un élément révolutionnaire
plus sérieux encore: le prolétariat des villes, lequel a prouvé, en 1848 à
Berlin, à Vienne et à Francfort-sur-le-Main et, en 1849, à Dresde, dans le
royaume de Hanovre et le grand-duché de Bade, qu'il est capable de se révolter
pour de bon et qu'il est prêt à le faire dès qu'il se sent tant soit peu dirigé
de façon intelligente et honnête. A Berlin, il s'est même trouvé un élément qui
jusqu'à présent ne s'était fait remarquer# |230 qu'à Paris: l'enfant de la rue,
le gamin, révolutionnaire et héros.
En ce temps-là, en Allemagne, le prolétariat des villes, du moins dans sa
grande majorité, n'était pour ainsi dire pas encore influencé par la propagande
de Marx et restait en dehors des organisations du Parti communiste que ce
dernier avait fondées. Ces organisations étaient surtout répandues dans les
villes industrielles du Rhin prussien, notamment à Cologne. Le Parti avait aussi
des ramifications à Berlin, à Breslau et, vers la fin, à Vienne, mais elles
étaient très faibles. Il va sans dire que le prolétariat allemand, comme le
prolétariat des autres pays, portait en lui en germe, comme un besoin
instinctif, toutes les aspirations socialistes que les masses populaires avaient
plus ou moins manifestées dans toutes les révolutions passées, qu'elles fussent
politiques ou même religieuses. Mais la différence est énorme entre ce besoin
instinctif et la volonté délibérée, nettement exprimée de révolution ou de
transformation sociale. Cette volonté n'existait en Allemagne ni en 1848 ni en
1849, bien que le célèbre Manifeste des communistes allemands, conçu et rédigé
par MM. Marx et Engels, ait été publié dès mars 1848. Ce manifeste passa presque
inaperçu du peuple allemand. Le prolétariat révolutionnaire de toutes les villes
d'Allemagne était sous l'influence directe des radicaux ou de l'extrême
démocratie, ce qui donnait à celle-ci une force considérable; mais elle-même
déroutée par le programme patriotico-bourgeois aussi bien que par la faillite
complète de ses dirigeants, la démocratie bourgeoise trompa le peuple.
Enfin, il y avait encore en Allemagne un élément# |231 qui, de nos jours,
n'existe plus: la paysannerie révolutionnaire ou, du moins, apte à le devenir. A
l'époque, on trouvait dans la plus grande moitié de l'Allemagne des survivances
du servage, comme on en trouve encore aujourd'hui dans les deux grands-duchés de
Mecklenbourg. En Autriche, le servage régnait partout. Nul doute que la
paysannerie allemande était capable de se révolter et qu'elle était prête à le
faire. Comme en 1830 dans le Palatinat bavarois, de même en 1848, dans presque
toute l'Allemagne, dès que fut connue la proclamation de la République
française, les paysans s'agitèrent et participèrent au début, de la façon la
plus vive, la plus ardente et la plus active, aux premières élections de députés
aux nombreux parlements révolutionnaires. A l'époque, les moujiks allemands
croyaient encore que les parlements avaient le pouvoir et la volonté de faire
quelque chose pour eux et ils y envoyèrent pour les représenter les hommes
politiques les plus résolus, les plus rouges -pour autant qu'un politicien
allemand puisse être rouge et résolu. S'étant aperçu très vite qu'ils n'avaient
rien de bon à attendre des parlements, les moujiks allemands se refroidirent;
mais au début ils étaient prêts à tout, même à se soulever en masse.
En 1848, de même qu'en 1830, libéraux et radicaux allemands redoutaient
pardessus tout ce soulèvement; les socialistes de l'école de Marx ne le voient
pas non plus d'un bon oeil. Tout le monde sait que Ferdinand Lassalle était, de
son propre aveu, un disciple de ce chef suprême du parti communiste allemand, ce

Bakounine, Etatisme et anarchie 92/124


qui toutefois n'empêcha pas le maître, à la mort de Lassalle, d'exhaler son
ressentiment, où l'on sentait la jalousie et l'envie, contre le trop brillant
disciple qui, dans l'ordre pratique, laissait le maître loin derrière lui; tout
le monde sait,# |232 disons-nous, qu'à maintes reprises Lassalle a exprimé l'idée
que la défaite, au XVIe siècle, du soulèvement des paysans et l'affermissement
aussi bien que l'épanouissement de l'Etat bureaucratique qui s'ensuivit en
Allemagne fut un véritable triomphe pour la révolution.
En effet, pour les communistes ou les démocrates socialistes allemands, la
paysannerie quelle qu'elle soit, c'est la réaction; et l'Etat, peu importe
lequel, même l'Etat bismarckien, c'est la révolution. Qu'ils ne disent pas que
nous les calomnions. La preuve qu'ils pensent bien ainsi est fournie par leurs
discours, brochures, articles de revues et, enfin, par leur correspondance; tout
cela sera d'ailleurs mis en temps opportun sous les yeux du public russe. Du
reste, les marxistes ne peuvent concevoir les choses autrement; étatistes par-
dessus tout, ils sont forcément amenés à maudire toute révolution populaire,
surtout la révolution paysanne, anarchique par nature et menant directement à
l'abolition de l'Etat. Pangermanistes avides et insatiables, ils sont obligés de
répudier la révolution paysanne, ne serait-ce que parce que celle-ci est
essentiellement slave.
Et dans cette haine de la révolte paysanne, ils s'accordent de la façon la
plus tendre et la plus touchante avec tous les milieux et tous les partis de la
société bourgeoise allemande. Nous avons déjà vu qu'en 1830, il a suffi que les
paysans du Palatinat bavarois se soulevassent, armés de faux et de fourches,
contre les châteaux et leurs seigneurs pour que tombât sur-le-champ la fièvre
révolutionnaire qui rongeait les Burschenschaften de l'Allemagne du Sud. En
1848, le même fait s'est reproduit et la réaction très nette des radicaux
allemands devant les tentatives de soulèvement paysan au# |233 début de la
révolution de 1848 a été pour ainsi dire la cause principale du triste
dénouement de cette révolution.
Elle avait commencé par une succession inouïe de victoires populaires.
Pendant près d'un mois, après les journées de Février à Paris, toutes les
institutions d'Etat, toutes les forces gouvernementales furent balayées, presque
sans effort de la part du peuple, du territoire allemand. A peine la révolution
populaire eut-elle triomphé à Paris qu'en Allemagne, gouvernants et
gouvernements, fous de peur et de mépris pour eux-mêmes, s'effondrèrent les uns
après les autres. Il y eut bien à vrai dire quelques tentatives de résistance
militaire à Berlin et à Vienne, mais elles furent si insignifiantes qu'il n'y a
pas lieu d'en parler.
Ainsi, la révolution vainquit en Allemagne presque sans effusion de sang.
Les chaînes tombèrent, les barrières se renversèrent d'elles-mêmes. Les
révolutionnaires allemands pouvaient tout faire. Que firent-ils?
On nous dira que, tant en Allemagne que dans toute l'Europe, la révolution
se révéla précaire. Mais dans tous les autres pays, elle fut vaincue, après une
lutte longue et acharnée, par les forces étrangères: en Italie, par les soldats
autrichiens; en Hongrie, par les troupes réunies de l'Autriche et de la Russie;
en Allemagne, elle fut ruinée par la propre faillite des révolutionnaires.
Peut-être nous dira-t-on qu'il en fut de même en France; pas du tout, les
choses s'y passèrent bien différemment. Un grave problème révolutionnaire fut
posé juste à ce moment qui rejeta d'emblée tous les politiciens bourgeois, même
les révolutionnaires rouges, dans le camp de la réaction. En France, pour la
seconde fois pendant les mémorables journées de Juin, se retrouvèrent face à
face, en ennemis, la bourgeoisie et le prolétariat, entre# |234 lesquels il n'y a
pas de compromis possible. Une première fois, en 1834, ils s'étaient déjà
trouvés, à Lyon, des deux côtés de la barricade.
En Allemagne, comme nous l'avons vu précédemment, la question sociale
commençait à peine à pénétrer par des filières occultes dans la conscience du
prolétariat, bien qu'on en parlât déjà, mais davantage en théorie et comme une
question plutôt française qu'allemande. Aussi bien elle ne pouvait encore
détacher le prolétariat allemand des démocrates auxquels les ouvriers étaient
prêts à emboîter le pas sans discuter, pourvu que les démocrates voulussent bien

Bakounine, Etatisme et anarchie 93/124


les mener au combat.
Mais justement les chefs et les politiciens du Parti démocrate allemand ne
voulaient pas de batailles de rue. Ils préféraient les batailles sans effusion
de sang et sans danger aux parlements, que le baron Islaguich, ban croate et un
des instruments de la réaction des Habsbourg, avait surnommés non sans
pittoresque: "etablissements pour exercices de rhétorique".
On ne comptait plus en Allemagne les diètes et les assemblées constituantes.
On regardait comme la première d'entre elles l'Assemblée nationale de Francfort
qui devait préparer une Constitution commune à toute l'Allemagne. Composée de
600 députés environ, représentant la totalité du territoire, élus directement
par le peuple, elle comprenait également des députés des provinces proprement
allemandes de l'Empire d'Autriche; les Slaves de Bohême et de Moravie avaient
refusé d'y envoyer leurs députés, au grand mécontentement des patriotes
allemands qui ne pouvaient et surtout ne voulaient admettre que la Bohême et la
Moravie, du moins dans la mesure où l'une et l'autre sont peuplées de Slaves, ne
sont pas des territoires allemands. Ainsi donc, à Francfort se rassembla de tous
les confins de l'Allemagne la fleur du patriotisme et du libéralisme,# |235 de
l'esprit et du monde savant allemands. Tous les patriotes et révolutionnaires
des années 20 et 30 qui avaient eu la chance de vivre jusqu'à cette époque, tous
les libéraux de renom des années 40 se rencontrèrent dans ce Parlement suprême
de toute l'Allemagne. Et soudain, à la surprise générale, on s'aperçut, dès les
premiers jours, que les trois quarts au moins des députés, issus directement du
suffrage universel, étaient des réactionnaires! Et non seulement des
réactionnaires, mais des enfants en politique, très savants, mais d'une candeur
extrême.
Ils se figuraient très sérieusement qu'il leur suffirait de tirer de leurs
têtes de sages une Constitution pour l'Allemagne entière et de la proclamer au
nom du peuple pour que tous les gouvernements allemands s'y soumissent
immédiatement. Ils croyaient aux promesses et aux serments des princes
allemands, comme s'ils n'avaient pas, pendant plus de trente ans, de 1815 à
1848, éprouvé sur eux-mêmes et sur leurs collègues l'impudente et systématique
perfidie de ces souverains. Les historiens et les juristes, ces esprits
profonds, ne comprirent pas cette simple vérité, dont ils auraient pu lire
l'explication et la confirmation à chaque page de l'histoire, à savoir, que pour
rendre inoffensive n'importe quelle force politique, la réduire à l'impuissance,
l'obliger à se soumettre il n'y a qu'un moyen: la détruire. Les philosophes ne
se rendaient pas compte que contre la puissance politique il n'y a pas d'autre
garantie que son complet anéantissement; qu'en politique, comme dans l'arène où
s'affrontent des forces et des facteurs antagoniques, les promesses et les
serments ne signifient rien, ne serait-ce que par la simple raison que toute
force politique, aussi longtemps qu'elle reste une force réelle, doit, malgré et
même contre la volonté# |236 des autorités et des souverains qui la gouvernent,
par sa propre nature et par crainte de se ruiner elle-même, nécessairement et à
tout prix, s'efforcer d'atteindre ses buts.
En mars 1848, les gouvernements allemands étaient démoralisés, apeurés, mais
ils étaient loin d'être anéantis. L'ancienne organisation étatique,
bureaucratique, juridique, financière, politique et militaire demeurait intacte.
Cédant à la pression du moment, ces gouvernements avaient quelque peu relâché
les rênes, mais le bout de celles-ci restait dans les mains des princes.
L'immense majorité des fonctionnaires, habitués à obéir machinalement, la
totalité de la police, de l'armée leur étaient dévoués autant sinon plus
qu'auparavant, parce qu'au milieu de la tourmente qui mettait en péril leur
existence, ils ne pouvaient attendre leur salut que de ces dirigeants. Enfin,
malgré le triomphe général de la révolution, la perception et le paiement des
impôts s'effectuaient aussi régulièrement qu'avant.
Il est vrai qu'au début de la révolution quelques voix isolées réclamaient
que, sur tout le territoire allemand, cessassent la perception des impôts et,
d'une manière générale, les prestations en nature et en argent tant que n'aurait
pas été proclamée une nouvelle Constitution. Mais contre une telle proposition,
accueillie avec beaucoup de scepticisme dans le peuple, surtout dans les

Bakounine, Etatisme et anarchie 94/124


campagnes, s'était élevé, menaçant et unanime, un concert de blâmes de toute la
société bourgeoise, non seulement des libéraux, mais même des révolutionnaires
et des radicaux les plus rouges. Ces voix isolées prêchaient sans ambages la
faillite de l'Etat et l'abolition de toutes ses institutions, cela au moment où
tout le monde se préoccupait de créer un nouvel Etat plus puissant encore,
l'Etat pangermanique, un et# |237 indivisible! Comment? Abolir l'Etat! Pour la
"foule imbécile", c'eût été l'émancipation et la fête; mais pour les gens comme
il faut, pour la bourgeoisie tout entière, qui n'existe que par la puissance de
l'Etat, c'eût été un malheur. Et comme l'idée ne pouvait venir à l'esprit de
l'Assemblée nationale de Francfort et, avec elle, de tous les radicaux
d'Allemagne de détruire la puissance de l'Etat concentrée entre les mains des
princes; comme, d'autre part, ils ne savaient pas et surtout ne voulaient pas
organiser une force populaire incompatible avec celle de l'Etat, il ne leur
restait que la consolation de croire au caractère sacré des promesses et des
serments de ces princes.
A ceux qui parlent continuellement de la mission qui incombe à la science et
aux savants d'organiser la société et de gouverner les Etats, il serait bon de
rappeler un peu plus souvent le sort tragi-comique de la malheureuse Diète de
Francfort. Si une assemblée politique a mérité le qualificatif de savante, c'est
bien ce parlement pangermanique où siégeaient les plus illustres professeurs des
universités et facultés allemandes, professeurs de droit, d'économie politique
et d'histoire notamment.
Et d'emblée, comme nous l'avons déjà mentionné plus haut, cette assemblée se
révéla en majorité affreusement réactionnaire, à telle enseigne que lorsque
Radowitz, l'ami, le correspondant permanent et le fidèle serviteur du roi
Frédéric-Guillaume IV, qui, auparavant, représentait la Prusse auprès de la
Confédération germanique et qui, en mai 1848, avait été élu député à l'Assemblée
nationale -lorsque Radowitz proposa à cette assemblée de manifester# |238
solennellement sa sympathie aux troupes autrichiennes (cette armée allemande,
composée pour une bonne part de Magyars et de Croates et envoyée par le Cabinet
de Vienne contre les Italiens insurgés), la majorité de l'Assemblée, enflammée
par le discours patriotique de ce député, se leva pour acclamer les Autrichiens.
Par là même, elle proclamait avec tout l'éclat possible, au nom de l'Allemagne
entière, que le principal et on peut même dire l'unique objectif de la
révolution allemande n'était nullement la conquête de la liberté pour les
peuples allemands, mais l'érection d'une immense et nouvelle prison patriotique,
sous le nom d'empire pangermanique, un et indivisible.
L'Assemblée manifesta la même brutale injustice à l'égard des Polonais du
grand-duché de Poznan et, d'une manière générale, à l'égard de tous les Slaves.
Tous ces peuples qui haïssent les Allemands devaient être absorbés par l'Empire
pangermanique. La puissance et la grandeur de la patrie allemande l'exigeaient.
La première question intérieure qu'eut à régler la sage et patriotique
assemblée fut celle-ci: les Etats germaniques doivent-ils former une république
ou une monarchie? Bien entendu, la question fut tranchée en faveur de la
monarchie. Il n'y a pas lieu, cependant, d'en faire grief à messieurs les
professeurs, députés et législateurs. En bons Allemands qu'ils sont et par
surcroît en hommes de science, c'est-à-dire en valets fieffés et conscients, ils
s'efforcèrent évidemment de tout coeur de garder leurs chers souverains. Mais
quand bien même ils n'en auraient pas eu le désir, il leur aurait fallu trancher
la question dans ce sens, parce qu'à l'exclusion de quelques centaines de
sincères révolutionnaires, dont nous avons parlé# |239 plus haut, la bourgeoisie
allemande le voulait.
A preuve nous citerons les paroles du vénérable patriarche du Parti
démocrate, aujourd'hui le démocrate socialiste, le patriote de Königsberg, le Dr
Johann Jacoby. Dans le discours qu'il prononça en 1858 devant les électeurs de
Königsberg, il déclara ce qui suit:
"Aujourd'hui, messieurs, je le dis du fond de mon absolue conviction, dans
tout notre pays, dans tout le Parti démocrate - aujourd'hui, il n'y a pas un
homme qui, je ne dis pas, veuille une autre forme de gouvernement que la
monarchie, mais qui seulement le rêve." Et plus loin il ajoutait: "Si jamais une

Bakounine, Etatisme et anarchie 95/124


époque nous a appris jusqu'à quelles profondeurs l'élément monarchique a poussé
des racines dans le coeur du peuple, c'est bien l'année 1848."
La deuxième question était: l'Empire germanique, que doit-il être? un Etat
centralisé ou un Etat fédéral? Le premier eût été logique et infiniment plus
conforme au but: un puissant Etat germanique, un et indivisible. Mais pour le
réaliser, il eût fallu écarter du pouvoir, abolir leur trône et chasser
d'Allemagne tous les princes à l'exception d'un seul, c'est-à-dire déclencher et
mener jusqu'au bout un grand nombre de révoltes locales. Cela eût été trop
contraire au civisme allemand; dès lors la question fut tranchée en faveur de la
monarchie fédérale selon le vieil idéal, à savoir: une multitude de petits et
moyens monarques et autant de diètes, le tout coiffé d'un empereur et d'un
parlement communs à toute l'Allemagne.
Mais qui serait l'empereur? Telle était# |240 la question capitale. Il était
clair qu'à ces fonctions on ne pouvait nommer que l'empereur d'Autriche ou le
roi de Prusse. Ni l'Autriche ni la Prusse n'en auraient toléré d'autre.
A l'Assemblée, la plupart des sympathies allaient à l'empereur d'Autriche et
cela pour plusieurs raisons; en premier lieu, tous les Allemands non prussiens
détestaient et continuent de détester la Prusse, comme en Italie on déteste le
Piémont. Quant au roi Frédéric-Guillaume IV, par sa conduite déréglée et
fantasque avant et après la révolution, il avait perdu toutes les sympathies qui
l'avaient accueilli lorsqu'il était monté sur le trône. De surcroît, toute
l'Allemagne du Sud, par la nature de sa population, en grande partie catholique,
par ses traditions historiques et ses coutumes, penchait nettement en faveur de
l'Autriche.
Or le choix de l'empereur d'Autriche était néanmoins impossible parce que
l'Empire autrichien, ébranlé par des mouvements révolutionnaires en Italie, en
Hongrie, en Bohême et, enfin, à Vienne même, était au bord de l'abîme, tandis
que la Prusse était sous les armes et prête au combat, en dépit de l'agitation
de la rue à Berlin, Königsberg, Poznan, Breslau et Cologne.
Les Allemands désiraient un empire puissant, unifié, beaucoup plus ardemment
que la liberté. Il était évident pour tous que seule la Prusse pourrait donner à
l'Allemagne un empereur sérieux. Aussi bien, si messieurs les professeurs, qui
formaient, à peu de chose près, la majorité au Parlement de Francfort, avaient
eu un grain d'esprit critique ou un tantinet d'énergie, ils auraient dû sans
tergiverser, sans atermoyer, bien qu'à contrecoeur, proposer la couronne
impériale au roi de Prusse.
Au début de la révolution, Frédéric-Guillaume IV# |241 l'aurait certainement
acceptée. L'insurrection de Berlin, la victoire du peuple sur l'armée l'avaient
frappé au coeur; il se sentait humilié et cherchait un moyen quelconque pour
sauver, pour réparer son honneur de roi. A défaut d'autre moyen, il s'accrochait
lui-même à la couronne impériale. Dès le 21 mars, trois jours après sa défaite à
Berlin, il publia un manifeste à la nation allemande où il déclarait qu'au nom
du salut de l'Allemagne, il s'était mis à la tête de la patrie commune à tous
les Allemands. Après avoir écrit ce manifeste de sa propre main, il monta à
cheval et, suivi d'une escorte militaire, le drapeau pangermanique aux trois
couleurs en main, parcourut solennellement les rues de Berlin.
Mais le Parlement de Francfort ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre
cette allusion qui manquait de finesse et au lieu de proclamer purement et
simplement le roi de Prusse empereur, il recourut, à l'instar des individus à
courte vue et indécis, à une solution moyenne qui, sans rien résoudre, était un
affront pour le roi. Messieurs les professeurs estimèrent qu'avant de désigner
l'empereur, ils devaient élaborer une Constitution pour toute l'Allemagne et,
tout d'abord, définir "les droits fondamentaux du peuple allemand".
Plus d'un semestre fut employé par de savants législateurs à définir ces
droits en termes juridiques. Quant aux questions pratiques, ils les confièrent
au gouvernement provisoire formé par eux et composé d'un chef d'Etat sans
pouvoirs et d'un ministère responsable. Finalement ils élirent chef de l'Etat
non pas le roi de Prusse, mais, pour mortifier ce dernier, l'archiduc
d'Autriche.#
|242Une fois l'archiduc élu, le Parlement de Francfort exigea que toutes les

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troupes allemandes lui prêtassent serment. N'obéirent que quelques troupes
dépendant de princes de second ordre; quant à celles de la Prusse, du Hanovre et
même de l'Autriche, elles s'y refusèrent catégoriquement. De sorte qu'il fut
clair pour tout le monde que la force, l'influence, l'autorité de l'Assemblée de
Francfort était égale à zéro et que le sort de l'Allemagne serait fixé non pas à
Francfort, mais à Berlin ou à Vienne, surtout dans la première de ces deux
capitales, car la seconde était trop absorbée par ses propres affaires - au
demeurant exclusivement autrichiennes et n'ayant aucun rapport, même lointain,
avec les affaires allemandes - pour avoir le temps de s'occuper de celles de
l'Allemagne.
Que fit donc entre-temps le parti radical dit révolutionnaire? La plupart de
ses affiliés prussiens étaient membres du Parlement de Francfort où ils
formaient la minorité. Les autres faisaient partie des parlements locaux et se
trouvaient également paralysés, premièrement, parce que l'influence de ces
parlements sur la conduite des affaires de l'Allemagne était, vu leur peu
d'importance, infime, et, deuxièmement, parce que même à Berlin, à Vienne et à
Francfort, l'activité parlementaire était ridicule et se réduisait à un simple
verbalisme.
L'Assemblée constituante prussienne, qui s'ouvrit à Berlin le 22 mai 1848 et
qui comprenait la presque totalité de la fleur du radicalisme, le démontra
clairement. Les discours les plus enflammés, les plus éloquents, voire les plus
révolutionnaires y furent prononcés, mais aucun acte ne suivit. Dès ses
premières séances, elle repoussa le projet de Constitution présenté par le
gouvernement et, à l'instar de l'assemblée de Francfort, consacra plusieurs mois
à l'examen de ce projet, les radicaux multipliant à qui mieux mieux, devant le
peuple étonné, les déclarations révolutionnaires.#
|243Toute l'incapacité révolutionnaire, pour ne pas dire l'insondable bêtise
des démocrates et des révolutionnaires allemands apparut au grand jour. Les
radicaux prussiens donnèrent à fond dans le jeu parlementaire et se
désintéressèrent de tout le reste. Ils croyaient sérieusement à la vertu des
décisions parlementaires et les plus intelligents d'entre eux pensaient que les
victoires qu'ils remportaient au Parlement décidaient du sort de la Prusse et de
l'Allemagne.
Ils s'étaient fixé une tâche impossible: concilier le gouvernement
démocratique et l'égalité des droits avec les institutions monarchiques. A
preuve, nous citerons le discours prononcé en juin 1848, par un des principaux
leaders de ce parti, le Dr Johann Jacoby, devant ses électeurs berlinois,
discours qui reflète bien tout le programme démocrate:
"L'idée républicaine est l'expression la plus haute et la plus pure de la
souveraineté et de l'égalité des droits des citoyens. Mais savoir si l'on peut
implanter les formes républicaines de gouvernement en partant des facteurs que
crée la situation à un moment et dans un pays donnés est une autre question.
Seule la volonté générale, unanime, des citoyens peut la trancher. Insensé le
comportement de celui qui oserait prendre la responsabilité de cette décision.
Insensé tout individu - et même criminel serait le parti - qui croirait devoir
imposer au peuple cette forme de gouvernement. Non seulement aujourd'hui, mais
en mars, à l'Assemblée constituante de Francfort, j'ai tenu le même langage aux
députés du grand-duché de Bade et je me suis efforcé de les détourner, en vain,
hélas! de l'insurrection républicaine. Partout en Allemagne, à l'exception du
grand-duché de Bade, la révolution s'est librement arrêtée devant les trônes
chancelants; preuve# |244 que le peuple allemand, tout en voulant poser une
limite au pouvoir souverain de ses princes, n'est nullement disposé à l'abolir.
Nous devons nous soumettre à la volonté générale et, dès lors, la forme
monarchique-constitutionnelle de gouvernement est le seul fondement sur lequel
nous avons l'obligation de construire le nouvel édifice politique."
Ainsi, réorganiser la monarchie sur des bases démocratiques, telle était la
tâche ardue, voire impossible que s'étaient fixée les radicaux et démocrates
rouges -esprits profonds, mais par contre très peu révolutionnaires - de la
Constituante prussienne; et plus ils s'astreignaient à cette tâche en inventant
de nouvelles chaînes constitutionnelles, qu'ils avaient l'intention d'utiliser

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et contre la volonté populaire et contre le royal arbitraire de leur souverain
bien-aimé, à moitié dément, plus ils s'éloignaient du vrai problème.
Aussi grande que fût dans l'ordre pratique leur myopie, elle ne pouvait les
empêcher de voir que la monarchie, vaincue dans les journées de Mars, mais,
nullement anéantie, conspirait de toute évidence et rassemblait autour d'elle
tous les anciens milieux réactionnaires, aristocrates, militaires, policiers et
bureaucratiques, n'attendant qu'une occasion favorable pour chasser les
démocrates et s'emparer du pouvoir, absolu comme auparavant. Le discours du Dr
Jacoby montre que les radicaux prussiens s'en rendaient parfaitement compte. "Ne
nous trompons pas nous-mêmes, disait-il, l'absolutisme et les Junker *) [[*) On
appelle ainsi en Prusse la caste nobiliaire et le parti aristocratico-militaire.
Le mot Junker est employé dans le sens de seigneur.]] n'ont ni disparu ni
changé; c'est tout juste# |245 si ceux-ci se donnent la peine de se tenir cois.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir à quoi tend la réaction..."
Ainsi donc les radicaux prussiens voyaient assez clairement le danger qui
les menaçait. Que firent-ils pour le prévenir? La réaction féodalo-monarchiste
n'était pas une doctrine, mais une force, une force considérable, qui avait
derrière elle toute l'armée, laquelle brûlait d'impatience de laver la honte de
sa défaite de mars dans le sang du peuple et de rétablir l'autorité royale,
ternie et bafouée; de rétablir aussi l'ensemble de l'administration
bureaucratique, l'organisme de l'Etat tout entier, lequel avait à sa disposition
d'immenses moyens financiers. Est-ce possible que les radicaux aient cru qu'ils
pourraient juguler cette force menaçante au moyen de nouvelles lois et d'une
Constitution, c'est-à-dire avec des armes de papier?
Oui, ils auraient eu tant d'expérience et de sagesse pour nourrir de tels
espoirs! Sinon, comment expliquer qu'au lieu de prendre un certain nombre de
mesures pratiques et efficaces contre le danger suspendu au-dessus de leurs
têtes, ils aient passé des mois entiers à débattre la nouvelle Constitution et
les lois qui devaient soumettre toute la puissance et tout le pouvoir d'Etat au
parlement? Ils croyaient tellement à l'efficience de leurs débats parlementaires
et de leurs actes législatifs qu'ils négligèrent l'unique moyen qu'ils avaient
de faire obstacle aux forces réactionnaires de l'Etat: la force révolutionnaire
du peuple préalablement organisée.
La facilité inouïe avec laquelle les insurrections populaires triomphèrent
de l'armée dans presque toutes les capitales européennes au début de la
Révolution de 1848 fut néfaste aux révolutionnaires tant en Allemagne que dans
tous les autres pays, car elle leur donna la conviction insensée qu'il suffirait
de la moindre démonstration populaire pour# |246 briser toute résistance
militaire. Cette conviction fit que les démocrates et révolutionnaires prussiens
et, en général, allemands, croyant qu'ils pourraient toujours intimider le
gouvernement par un mouvement populaire si celui-ci s'avérait nécessaire, ne
virent pas la nécessité d'organiser ni d'orienter, sans parler de les
multiplier, les passions et les forces révolutionnaires du peuple.
Au contraire, comme il sied à de bons bourgeois, les plus révolutionnaires
d'entre eux redoutaient ces passions et ces forces et contre elles étaient
toujours prêts à prendre le parti de l'ordre étatique et bourgeois; en général,
ils pensaient que moins on ferait appel à cette arme dangereuse qu'est la
révolte populaire, mieux cela vaudrait.
Ainsi les révolutionnaires officiels d'Allemagne et de Prusse négligèrent
l'unique moyen dont ils disposaient pour remporter une victoire complète et
définitive sur la réaction qui relevait la tête. Non seulement ils ne crurent
pas devoir organiser la révolution populaire, mais encore ils s'efforcèrent
partout de la modérer et de l'apaiser; par là même ils brisèrent la seule arme
sérieuse qu'ils possédaient.
Les journées de Juin, la victoire de Cavaignac, dictateur militaire et
général républicain, sur le prolétariat parisien auraient dû ouvrir les yeux des
démocrates allemands. La catastrophe de juin fut non seulement un malheur pour
les ouvriers parisiens, mais une première défaite, on peut même dire une défaite
radicale, de la révolution en Europe. Les réactionnaires de tous les pays
comprirent plus vite et mieux que les révolutionnaires et surtout que les

Bakounine, Etatisme et anarchie 98/124


révolutionnaires allemands le sens tragique des journées de Juin et tout le
parti qu'ils allaient pouvoir en tirer.#
|247Il fallait voir l'allégresse que provoquèrent les premières nouvelles de
ces événements dans tous les milieux réactionnaires; pour eux, elles annonçaient
le salut et furent accueillies comme telles. Guidés par un sûr instinct, ils
voyaient dans la victoire de Cavaignac non seulement le triomphe de la réaction
française sur la révolution, mais aussi celui de la réaction universelle sur la
révolution internationale. Les hommes de guerre, les états-majors de tous les
pays la saluèrent comme une revanche de l'honneur militaire. On sait que des
officiers prussiens, autrichiens, saxons, hanovriens, bavarois et autres
officiers allemands envoyèrent sur l'heure, au général Cavaignac, chef
provisoire de la République française, un message de congratulation, bien
entendu avec la permission de leurs supérieurs et l'approbation de leurs
souverains.
La victoire de Cavaignac eut, en effet, une immense portée historique. Avec
elle commença une nouvelle époque pour la réaction dans sa lutte internationale
contre la révolution. L'insurrection des ouvriers parisiens qui dura quatre
jours, du 23 au 26 juin, dépassa par sa sauvage énergie et son acharnement tous
les soulèvements populaires dont Paris avait été témoin à quelque époque que ce
fût. Cette insurrection a proprement marqué le début de la révolution sociale
dont elle fut le premier acte, le dernier en date étant la Commune de Paris,
dont la résistance fut encore plus acharnée.
Dans les combats de Juin se trouvèrent pour la première fois face à face,
sans masque, la force sauvage du peuple (celui-ci luttant non plus pour les
autres, mais pour lui-même sans que nul ne le dirigeât, debout de son propre
mouvement pour la défense de ses intérêts les plus sacrés), et la sauvagerie des
militaires qu'aucune considération de respect pour les principes de la
civilisation et# |248 de l'humanité, pour les rapports sociaux ou le droit civil
ne retenait et qui, dans l'exaspération d'une bataille atroce, incendiaient,
fusillaient et massacraient tout sur leur passage.
Dans toutes les révolutions précédentes, luttant contre le peuple, trouvant
devant elle non seulement les masses populaires, mais à leur tête d'honorables
citoyens, la jeunesse des universités et des grandes écoles et, enfin, la garde
nationale, composée en majeure partie de bourgeois, l'armée était vite
démoralisée et sans attendre d'être vaincue, abandonnait le combat et battait en
retraite ou fraternisait avec le peuple. En pleine bataille, les forces adverses
respectaient les conventions qui existaient entre elles et empêchaient les
passions les plus furieuses de dépasser certaines limites; comme si, d'un commun
accord, les deux camps combattaient avec des armes chargées à blanc. Ni du côté
du peuple ni du côté de l'armée, il ne venait à l'esprit de personne que l'on
pût impunément raser les maisons, détruire les rues ou massacrer des dizaines de
milliers de gens désarmés. Le parti conservateur avait coutume de répéter la
même antienne chaque fois que, préconisant une mesure réactionnaire, il voulait
endormir la méfiance du parti adverse: "Le gouvernement qui, pour remporter une
victoire sur le peuple, aurait l'idée de bombarder Paris, se rendrait tout de
suite impossible" *) [[*) Ces paroles furent prononcées par Thiers, en 1840, à
la Chambre des députés, lorsque, étant ministre de Louis-Philippe, il défendait
un projet visant à fortifier Paris. Trente et un ans plus tard, Thiers,
président de la République française, fit bombarder Paris pour écraser la
Commune.]].
Ces limites dans l'emploi de la force# |249 militaire constituaient un
immense avantage pour la révolution et elles expliquent pourquoi le peuple, la
plupart du temps, sortait vainqueur. C'est à ces victoires obtenues à peu de
frais par le peuple que le général Cavaignac a voulu mettre fin.
Quand on lui demanda pour quelles raisons il avait lancé une attaque massive
qui devait forcément coûter la vie à un grand nombre d'insurgés, il répondit:
"Je ne voulais pas que le drapeau militaire fût une seconde fois déshonoré par
une victoire populaire." Guidé par cette conception purement militaire, mais par
contre franchement antipopulaire, il eut, le premier, l'audace d'employer les
canons pour détruire les maisons et les rues que les insurgés occupaient. Enfin,

Bakounine, Etatisme et anarchie 99/124


le deuxième, le troisième et le quatrième jour qui suivirent sa victoire, il
toléra - en dépit de ses touchants appels aux frères égarés auxquels il disait
ouvrir les bras - que la troupe, de concert avec la garde nationale déchaînée,
massacrât et fusillât sans jugement une dizaine de milliers d'insurgés, dont
beaucoup, bien entendu, étaient innocents.
Tout cela fut accompli dans un double but: laver dans le sang des insurgés
l'honneur militaire(!) et en même temps faire passer l'envie au prolétariat de
se livrer à des mouvements révolutionnaires en lui inspirant le respect dû à la
supériorité de l'armée et de sa force et la crainte d'une répression
impitoyable.
Cavaignac n'a pas réussi à atteindre ce dernier objectif. Nous avons vu que
la leçon de Juin n'a pas empêché le prolétariat de la Commune de Paris de se
dresser à son tour et nous espérons bien que même la nouvelle leçon,
incomparablement plus cruelle encore, infligée à la Commune, n'arrêtera ni ne
ralentira la révolution# |250 sociale, qu'au contraire, elle décuplera l'énergie
et l'ardeur de ses adeptes et, par là même, hâtera le jour de son triomphe.
Mais si Cavaignac n'a pas réussi à assassiner la révolution sociale, il a
atteint un autre but: il a donné le coup de grâce au libéralisme et au
révolutionnarisme bourgeois, porté un coup mortel à la République et, sur les
ruines de celle-ci, fondé la dictature militaire.
Ayant ôté à la force armée les oeillères que lui avait passées la
civilisation bourgeoise, lui ayant restitué tout entière sa sauvagerie naturelle
ainsi que le droit, sans s'arrêter devant quoi que ce soit, de donner libre
cours à cette sauvagerie implacable et inhumaine, il a désormais rendu
impossible toute résistance de la bourgeoisie. Depuis que la répression sans
pitié et la destruction généralisée sont devenues le mot d'ordre de l'action
militaire, la révolution bourgeoise, surannée, classique, innocente, au moyen de
barricades dans les rues, fait l'effet d'un jeu d'enfant. Pour combattre avec
succès la force armée qui, ne respectant plus rien, est aujourd'hui prête à
utiliser les armes les plus effroyables pour anéantir non seulement les maisons
d'habitation et les rues, mais des villes entières avec leurs populations, pour
affronter cette force sauvage, il faut lui opposer une autre force non moins
sauvage, mais plus juste: le soulèvement organisé du peuple, la révolution
sociale qui, tout comme la réaction militaire, n'épargnera rien et ne s'arrêtera
devant personne.
Cavaignac, qui a rendu ce précieux service à la réaction française et d'une
manière générale à la réaction internationale, était, cependant, un sincère
républicain. N'est-il pas significatif que ce soit à un républicain qu'ait été
réservé le soin de jeter les premiers fondements de la dictature militaire en
Europe? d'être le précurseur# |251 de Napoléon III et de l'empereur d'Allemagne?
tout comme il avait été réservé à un autre républicain, à Robespierre, illustre
précurseur de Cavaignac, le soin de faire le lit de ce despotisme étatique que
Napoléon Ier devait ensuite personnifier? Cela ne prouve-t-il pas que la
discipline militaire qui engloutit tout, subjugue tout et constitue l'idéal de
l'Empire pangermanique est nécessairement le dernier mot de l'Etat bourgeois
centralisé, de la république et, d'une manière générale, de la civilisation
bourgeoises?
Quoi qu'il en soit, officiers, aristocrates, bureaucrates, gouvernants et
princes allemands éprouvèrent d'emblée une profonde sympathie pour Cavaignac;
encouragés par ses succès, ils relevèrent ostensiblement la tête et, dès ce
moment, se préparèrent à livrer de nouveaux combats.
Entre-temps que faisaient les démocrates allemands? Comprenaient-ils qu'un
péril les menaçait et que pour le conjurer ils n'avaient, en somme, que deux
moyens: exciter la passion révolutionnaire du peuple et organiser la force
populaire? Non, ils ne le comprenaient pas. Ils semblaient au contraire résolus
à s'enfoncer encore davantage dans les discussions parlementaires et, tournant
le dos au peuple, le livraient à l'influence de toutes sortes d'agents de la
réaction.
Dès lors, faut-il s'étonner que le peuple se soit complètement refroidi,
qu'il ait perdu en eux et en leur cause toute confiance, au point qu'en

Bakounine, Etatisme et anarchie 100/124


novembre, lorsque le roi de Prusse ramena sa garde à Berlin, nomma premier
ministre le général Brandenburg, dans l'intention évidente de souligner le
triomphe de la réaction, décréta la dissolution de la Constituante et dota la
Prusse d'une Constitution, bien entendu foncièrement réactionnaire, les mêmes
ouvriers berlinois qui, en mars, s'étaient dressés comme un seul# |252 homme et
battus avec tant de courage qu'ils avaient forcé la garde à s'éloigner de
Berlin, maintenant ne bougeaient pas, ne réagissaient même pas et regardaient,
indifférents, comment:
"Les soldats chassaient les démocrates."
Ainsi prit proprement fin la tragi-comédie de la révolution allemande.
Quelque temps auparavant, en octobre, le prince de Windischgraetz avait rétabli
l'ordre à Vienne, à vrai dire non sans une vaste effusion de sang, les
révolutionnaires autrichiens s'étant révélés plus révolutionnaires que ceux de
Prusse.
Pendant ce temps, que faisait l'Assemblée nationale de Francfort? A la fin
de 1848, ayant enfin voté les lois fondamentales du peuple allemand et la
nouvelle Constitution unitaire, elle proposa la couronne impériale au roi de
Prusse. Mais les gouvernements d'Autriche, de Prusse, de Bavière, du Hanovre et
de Saxe rejetèrent les lois fondamentales et la Constitution nouvellement votée,
tandis que le roi de Prusse refusait la couronne impériale et, ensuite,
rappelait ses députés.
La réaction triomphait dans l'Allemagne entière. Le parti révolutionnaire,
se ressaisissant tardivement, décidait d'organiser un soulèvement général au
printemps de 1849. En mai, la révolution expirante lança ses derniers feux en
Saxe, dans le Palatinat bavarois et dans le grand-duché de Bade. Partout ils
furent éteints par les soldats prussiens qui, après de brefs combats, au
demeurant passablement meurtriers, rétablirent l'ancien régime dans toute
l'Allemagne, le prince de Prusse, aujourd'hui roi et empereur Guillaume Ier, qui
commandait les troupes prussiennes dans le grand-duché de Bade, n'ayant pas
laissé échapper l'occasion de pendre un certain nombre d'insurgés.
Telle fut la fin lamentable de la seule et,# |253 pour longtemps, de la
dernière révolution allemande. Quelle a été, demandera-t-on, la raison
principale de son échec?
En dehors de l'inexpérience politique et de l'absence d'esprit pratique qui
caractérisent fréquemment les savants, du manque d'audace révolutionnaire et de
l'aversion naturelle des Allemands pour les mesures et les actes
révolutionnaires; de l'amour passionné qu'ils éprouvent pour la soumission au
pouvoir; enfin, en dehors du fait qu'ils n'ont ni l'instinct, ni la passion, ni
le sens de la liberté, la cause primordiale de cet échec a été que tous les
patriotes allemands aspiraient à former un Etat pangermanique.
Cette aspiration qui tient à leur nature rend les Allemands tout à fait
incapables de faire la révolution. Une société désireuse de fonder un Etat fort
cherche nécessairement à se soumettre au pouvoir; une société révolutionnaire
tend au contraire à se délivrer de ce pouvoir. Comment concilier ces deux
aspirations contraires qui s'excluent réciproquement. Elles doivent forcément se
paralyser l'une l'autre et c'est ce qui est arrivé aux Allemands qui, en 1848,
n'ont réussi à avoir ni liberté ni Etat fort, mais qui, par contre, ont subi une
effroyable défaite.
Ces deux aspirations sont si contradictoires que pratiquement elles ne
peuvent se manifester simultanément dans une même nation. L'une doit être
nécessairement une aspiration fictive qui en cache une réelle, comme c'était le
cas en 1848. La prétendue aspiration à la liberté était un leurre, une duperie;
par contre, l'aspiration à un Etat pangermanique était très réelle. Cela n'est
pas douteux, du moins pour ce qui est de la société bourgeoise cultivée
d'Allemagne, sans excepter l'immense# |254 majorité des radicaux et des
démocrates les plus rouges. On peut croire, supposer, espérer que le prolétariat
allemand possède l'instinct antisocial qui, peut-être, le rendra capable de
conquérir la liberté, parce que lui aussi subit un joug économique qu'il hait
tout autant que le prolétariat des autres pays et que pas plus lui que d'autres
ne pourra s'affranchir de cet esclavage sans détruire la prison, vieille de

Bakounine, Etatisme et anarchie 101/124


plusieurs siècles, qu'on appelle l'Etat. On ne peut guère que le supposer et
l'espérer, car on n'en a pas les preuves effectives; au contraire, nous avons vu
non seulement en 1848, mais encore de nos jours, les ouvriers allemands obéir
aveuglément à leurs dirigeants, alors que ceux-ci, les organisateurs du parti de
la démocratie sociale des travailleurs allemands, les mènent non pas à la
liberté et à la fraternité internationale, mais directement sous le joug de
l'Etat pangermanique.
En 1848, les radicaux allemands, comme nous l'avons constaté plus haut, se
sont trouvés dans la tragi-comique nécessité de s'insurger contre le pouvoir
d'Etat pour le pousser à devenir plus puissant et plus vaste. Cela signifie que
non seulement ils ne voulaient pas le détruire, mais qu'ils s'efforçaient au
contraire avec un soin extrême de le conserver au moment même où ils le
combattaient. Cela signifie aussi que toute leur action était ruinée et
paralysée dans son essence. Les actes du pouvoir ne reflétaient pas cette
contradiction. Celui-ci voulait, sans hésiter le moins du monde, étrangler à
tout prix ses singuliers, encombrants et turbulents amis démocrates. Que les
radicaux ne pensaient pas à la liberté, mais à la fondation de l'Empire, un fait
suffit à le démontrer.#
|255Quand l'Assemblée de Francfort où, à ce moment, les démocrates étaient
les maîtres, proposa, le 28 mars 1849, la couronne impériale à Frédéric-
Guillaume IV, ce dernier avait anéanti toutes les conquêtes dites
révolutionnaires et les droits du peuple, dissout la Constituante élue au
suffrage universel, octroyé la plus réactionnaire, la plus méprisable
Constitution et, furieux de l'affront qu'il avait subi, lui et la Couronne,
faisait traquer, par sa police et ses soldats, les démocrates qu'il détestait.
Les radicaux ne pouvaient donc être à ce point aveugles pour exiger de ce
souverain la liberté! Qu'espéraient-ils, qu'attendaient-ils? l'etat
pangermanique!
Or le roi ne pouvait même pas leur accorder cela. Le parti féodal, qui
triomphait avec lui et s'était à nouveau emparé du pouvoir, était résolument
hostile à l'unification de l'Allemagne. Il haïssait le patriotisme allemand,
considéré par lui comme factieux, et n'admettait que le patriotisme prussien. La
troupe, les officiers et les cadets dans les écoles militaires chantaient alors
avec frénésie le fameux chant patriotique:
"Je suis prussien, connais-tu mon drapeau?"
Frédéric aurait bien voulu être empereur, mais il craignait ses partisans,
il craignait l'Angleterre, la France et surtout l'empereur Nicolas. Répondant à
une députation polonaise venue lui demander, en mars 1848, la liberté pour le
grand-duché de Poznan, il avait déclaré: "Je ne peux accepter votre requête, car
ce serait aller contre le désir de mon beau-frère, l'empereur Nicolas, qui est
vraiment un grand homme! Quand il dit oui, c'est oui; quand il dit non, c'est
non."#
|256Le roi savait que Nicolas ne consentirait pas à ce qu'il ceignît la
couronne impériale et pour cette raison, surtout pour cette raison, il refusa
catégoriquement de l'accepter quand la députation de l'Assemblée de Francfort
vint la lui offrir.
Cependant, il lui fallait faire quelque chose en faveur de l'unité allemande
et de l'hégémonie prussienne, ne fût-ce que pour racheter son honneur compromis
par son Manifeste de mars. Dans ce but, Frédéric, profitant des lauriers
cueillis par les troupes prussiennes - lors de la répression dirigée contre les
démocrates allemands - et des difficultés intérieures de l'Autriche, mécontente
des succès qu'il avait remportés en Allemagne, tenta de fonder, en mai 1849, une
Confédération, comprenant la Prusse, la Saxe et le Hanovre, favorable à ce que
soient concentrées entre les mains de la Prusse toutes les affaires
diplomatiques et militaires, mais qui n'eut qu'une brève existence. Dès que
l'Autriche eut, avec l'aide des troupes russes, pacifié la Hongrie (septembre
1849), Schwarzenberg, sous la menace, exigea de la Prusse que tout, en
Allemagne, fût ramené à l'état de choses qui existait avant mars, en un mot que
fût reconstituée la Confédération germanique qui favorisait si bien l'hégémonie
de l'Autriche. La Saxe et le Hanovre se détachèrent aussitôt de la Prusse pour

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s'unir à l'Autriche; la Bavière suivit leur exemple; et le roi belliqueux du
Wurtemberg déclara à haute et intelligible voix qu'"avec ses troupes il irait là
où l'empereur d'Autriche lui ordonnerait d'aller".
La malheureuse Prusse se trouvait ainsi complètement isolée. Que devait-elle
faire? Accepter les exigences de l'Autriche parut au roi ambitieux, mais faible,
une chose impossible; il nomma donc son ami le général Radowitz premier ministre
et donna l'ordre à ses# |257 troupes de se mettre en marche. Il s'en fallut de
peu que la bataille s'engageât. Mais l'empereur Nicolas somma les Allemands de
s'arrêter, courut à Olmütz (novembre 1850) où il réunit les uns et les autres et
prononça sa sentence. Le roi de Prusse humilié se soumit, l'Autriche triompha et
dans l'ancien palais de la Confédération, à Francfort (mai 1851), après trois
années d'éclipse, la confédération germanique rouvrit ses portes.
On eût dit qu'il n'y avait pas eu de révolution. L'unique trace que celle-ci
laissait derrière elle était une effroyable réaction qui devra servir de leçon
aux Allemands: qui veut non la liberté mais l'Etat ne doit pas jouer à la
révolution.
L'histoire du libéralisme allemand prend proprement fin avec la crise de
1848 et 1849. Celle-ci avait démontré aux Allemands que non seulement ils
n'étaient pas capables de conquérir la liberté, mais même qu'ils ne la voulaient
pas; elle avait démontré, en outre, que si la monarchie prussienne n'en prenait
pas l'initiative, les Allemands n'étaient même pas en mesure d'atteindre leur
but fondamental ni assez forts pour créer un puissant Etat unifié. La réaction
qui s'ensuivit se différenciait de celle de 1812 et 1813 en ceci que, malgré
l'amertume et l'oppression qu'elle avait engendrées, les Allemands, en la
subissant, gardaient et pouvaient garder l'illusion qu'ils aimaient la liberté
et que, s'ils n'en avaient pas été empêchés par la force des gouvernements
coalisés qui dépassait de beaucoup celle des factieux, ils auraient réussi à
constituer une Allemagne libre et unifiée. Désormais cette consolante illusion
n'était plus de saison. Pendant les premiers mois de la révolution, il n'y avait
pas en Allemagne de force gouvernementale susceptible d'être opposée aux
factieux s'ils avaient voulu faire quelque chose; par la suite, ce furent eux
qui plus que quiconque contribuèrent à reconstituer cette force. De sorte que#
|258 le coup nul de la révolution fut dû non pas à des obstacles du dehors, mais
à la propre carence des libéraux et des patriotes allemands.
Le sentiment de cette carence semblait être devenu le fondement de la vie
politique et le principe directeur de la nouvelle opinion publique en Allemagne.
Les Allemands avaient apparemment changé et s'étaient mués en hommes pratiques.
Ayant abandonné les grandes idées abstraites qui avaient donné sa portée
universelle à leur littérature classique, de Lessing à Goethe et de Kant à Hegel
inclusivement; abandonné le libéralisme, le démocratisme et le républicanisme
des Français, ils recherchaient maintenant l'accomplissement des doctrines
allemandes dans la politique de conquête de la Prusse.
Il faut ajouter pour leur honneur que la conversion ne s'est pas faite
d'emblée. Les vingt-quatre dernières années qui vont de 1849 à nos jours et que,
pour abréger, nous avons inclus dans une seule période, la cinquième, doivent
être, à vrai dire, divisées en quatre autres périodes:
5. La période de soumission sans espoir qui va de 1849 à 1858, c'est-à-dire
jusqu'au début de la régence en Prusse;
6. La période de 1858-1866, marquée par la lutte que soutint avant de
succomber le libéralisme agonisant contre l'absolutisme prussien;
7. La période de 1866-1870 qui vit la capitulation du libéralisme vaincu;
8. La période de 1870 aux jours présents qui est celle du triomphe de la
servitude.
Au cours de la cinquième période, l'abaissement de l'Allemagne, au-dedans
comme au-dehors, atteint un degré extrême. Au-dedans, les esclaves se taisent;
dans le Sud, un ministre autrichien, successeur de Metternich, commande
incontestablement; dans le Nord, Manteuffel,# |259 qui, à la conférence d'Olmütz
(1850), a humilié à un point incroyable la monarchie prussienne pour complaire à
l'Autriche et pour la plus grande joie du parti prussien de la cour, de la
noblesse et de la camarilla bureaucratico-militaire, fait traquer les démocrates

Bakounine, Etatisme et anarchie 103/124


qui ont réussi à s'échapper. Ainsi, en ce qui concerne la liberté, zéro; et pour
ce qui est de la dignité, du poids et de l'importance de l'Allemagne en tant
qu'Etat en dehors des frontières, encore moins que zéro. La. question du
Slesvig-Holstein, au sujet de laquelle les Allemands de tous les pays
germaniques et de tous les partis, à l'exception du parti de la cour, de la
noblesse et de la camarilla bureaucratico-militaire, n'ont pas cessé depuis 1847
de manifester les passions les plus violentes, a été tranchée définitivement,
grâce à l'intervention de la Prusse, en faveur du Danemark. Dans toutes les
autres questions, l'opinion de l'Allemagne unifiée, ou plutôt de la
confédération germanique désunie, n'a même pas été prise en considération par
les autres puissances. La Prusse est plus que jamais l'esclave de la Russie.
L'infortuné Frédéric qui, auparavant, détestait Nicolas, ne jure plus à présent
que par lui. Le dévouement aux intérêts de la cour de Pétersbourg va si loin que
le ministre de la guerre prussien et l'ambassadeur de Prusse auprès de la cour
d'Angleterre, ami du roi, sont tous deux remplacés pour avoir exprimé leurs
sympathies aux puissances occidentales.
On connaît l'histoire de "l'ingratitude" du prince de Schwarzenberg et de
l'Autriche qui choqua et blessa si profondément l'empereur Nicolas. L'Autriche
qui, en raison de ses intérêts à l'Est, était naturellement ennemie de la
Russie, prit contre elle ouvertement le parti de l'Angleterre et de la France;
cependant que la Prusse, au grand mécontentement de l'Allemagne entière, lui
restait fidèle jusqu'au bout.
La sixième période commence avec la régence de l'actuel roi-empereur
Guillaume Ier. Frédéric ayant définitivement perdu la raison, son frère,
Guillaume, haï de toute l'Allemagne sous# |260 le nom de prince de Prusse, devint
régent du royaume en 1858 et, en janvier 1861 à la mort de son frère aîné, roi
de Prusse. Il est à noter que ce roi-feldwebel qui s'est rendu célèbre en
faisant pendre les démocrates, a eu, lui aussi, sa lune de miel avec un
libéralisme populaire de complaisance. Dans le discours qu'il prononça en
prenant la régence, il se déclarait fermement décidé à élever la Prusse et, par
elle, l'Allemagne entière, à un niveau convenable, tout en respectant les
limites mises par l'acte constitutionnel au pouvoir royal *) [[*) Ce respect
aurait dû lui être, semble-t-il, d'autant plus facile que la Constitution
octroyée, c'est-à-dire donnée par la grâce du roi, ne limitait proprement
d'aucune manière le pouvoir royal, à l'exception d'un seul point: le droit de
contracter de nouveaux emprunts ou de décréter de nouveaux impôts sans le
consentement de la représentation nationale; la levée des impôts ayant déjà été
approuvée par la Diète, un nouveau vote n'était pas nécessaire, le Parlement
n'ayant pas le droit d'abroger ces impôts. C'est cette innovation qui
précisément a transformé le constitutionnalisme et le parlementarisme allemands
en jeu stérile. Dans d'autres pays: Angleterre, France, Belgique, Italie,
Espagne, Portugal, Suède, Danemark, Hollande, etc., le Parlement, en conservant
le droit réel et unique de refuser les impôts proposés par le gouvernement,
peut, s'il le veut, rendre la vie impossible à tout gouvernement, ce qui, en
conséquence, lui donne le moyen de peser sérieusement sur les affaires
publiques. La Constitution octroyée, après avoir enlevé ce droit à la Diète
prussienne, lui a reconnu celui de refuser que soient institués de nouveaux
impôts et contractés de nouveaux emprunts. Mais nous verrons tout à l'heure que
trois ans après avoir promis que le droit du Parlement serait respecté comme un
droit sacré, Guillaume Ier s'est vu obligé de l'enfreindre.]] et en s'appuyant
toujours sur les aspirations du peuple dont le Parlement est l'expression.
Conformément à cette promesse, son premier acte gouvernemental fut de
dissoudre le ministère Manteuffel, un des plus réactionnaires# |261 que la Prusse
ait connu et qui semblait personnifier sa défaite politique et son
anéantissement.
Manteuffel avait été désigné comme premier ministre en novembre 1850, à
point nommé, eût-on dit, pour apposer sa signature au bas des conditions de la
conférence d'Olmütz - conditions extrêmement humiliantes pour la Prusse - et
l'assujettir, elle et l'Allemagne entière, à l'hégémonie de l'Autriche. Telle
était la volonté de Nicolas, tel était le désir insolent, dicté par la passion,

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du prince de Schwarzenberg, tels étaient également le désir et la volonté de
l'immense majorité de la noblesse ou des "Junker" prussiens qui ne voulaient
pour rien au monde entendre parler de la fusion de la Prusse avec l'Allemagne et
qui étaient dévoués aux empereurs d'Autriche et de Russie autant et sinon plus
qu'à leur propre souverain, auquel ils obéissaient par devoir, mais non point
par amour. Pourtant huit années entières Manteuffel gouverna la Prusse dans ce
sens et dans cet esprit, l'abaissant devant l'Autriche chaque fois qu'il le
pouvait, tout en réprimant durement et sans pitié tout ce qui rappelait le
libéralisme, l'action ou les droits du peuple.
Ce ministère détesté fut remplacé par le cabinet libéral du prince de
Hohenzollern-Sigmaringen qui, dès le premier jour, annonça l'intention du régent
de rétablir l'honneur et la souveraineté de la Prusse vis-à-vis de Vienne, ainsi
que l'influence, que le royaume avait perdue, sur l'Allemagne.
Quelques paroles suivies d'actes dans ce sens suffirent pour enthousiasmer
tous les Allemands. Les offenses, les atrocités et les crimes encore tout
récents furent oubliés; pendeur des démocrates, régent et ensuite roi, Guillaume
Ier, hier haï et maudit, devint subitement# |262 le roi bien-aimé, le héros et
l'unique espoir. A preuve, citons les paroles prononcées par le fameux Jacoby
devant les électeurs de Königsberg (11 novembre 1858):
"La déclaration vraiment virile et conforme à la Constitution que le prince
a faite lorsqu'il a assumé la régence a gonflé d'une foi et d'une espérance
nouvelles le coeur de tous les Prussiens et de tous les Allemands. Avec un élan
inaccoutumé tous se précipiteront aux urnes."
En 1861, le même Jacoby écrira: "Quand le prince-régent, de sa propre
autorité, prit en main la direction du pays, tout le monde s'attendait à voir la
prusse avancer sans obstacle vers le but supposé. On s'attendait à ce que les
personnes auxquelles le régent avait confié le soin de gouverner le pays
élimineraient tout le mal qu'avait fait le gouvernement les dix dernières
années, mettraient fin à l'arbitraire bureaucratique afin de ranimer ou de
stimuler l'esprit patriotique des citoyens et de faire de ceux-ci des hommes
libres et conscients...
"Ces espoirs se sont-ils réalisés? L'opinion générale répond bien haut:
pendant ces deux années, la prusse n'a pas avancé d'un pas et elle est aussi
éloignée qu'avant de l'accomplissement de sa mission historique."
Le vénérable Dr Jacoby, dernier croyant, dernier représentant du
démocratisme germanique, mourra sans aucun doute fidèle à son programme qui, ces
dernières années, s'est développé jusqu'aux limites, qui ne sont pas très
larges, du programme des démocrates socialistes allemands. Son idéal, former un
Etat pangermanique en donnant la liberté à l'ensemble du peuple allemand, est
une utopie, une sottise. Nous l'avons déjà dit. L'immense majorité# |263 des
patriotes allemands, après 1848 et 1849, avaient la conviction que la puissance
allemande ne pourrait être fondée que par les canons et les baïonnettes et, pour
cette raison, l'Allemagne attendait son salut de la Prusse monarchique et
guerrière.
En 1858, profitant des premiers signes qui indiquaient un changement de la
politique gouvernementale, le Parti national-libéral tout entier s'y rallia.
L'ancien Parti démocrate se désagrégea; la majorité de celui-ci forma un nouveau
parti qui prit le nom de "parti progressiste"; ce qui en restait continua à
s'appeler Parti démocrate. Le Parti national-libéral brûlait de se ranger aux
côtés du gouvernement, mais soucieux de préserver son honneur, il adjurait ce
dernier de lui donner un bon prétexte pour faciliter cette évolution; il lui
demandait de respecter, du moins en apparence, la Constitution. Il lui prodigua
les sourires ou les coups de griffe jusqu'en 1866; puis, séduit par l'éclat des
victoires remportées sur le Danemark et l'Autriche, il capitula sans condition
devant le gouvernement. Le Parti démocrate, comme nous le verrons, en fit autant
en 1870.
Jacoby n'a pas suivi et ne suivra jamais leur exemple. Les principes
démocratiques sont toute sa vie. Il a horreur de la violence et ne croit pas que
l'on puisse, par ce moyen, fonder un puissant Etat allemand; aussi bien reste-t-
il l'ennemi, à vrai dire isolé et impuissant, de la politique actuelle de la

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Prusse. Son impuissance vient surtout de ceci que tout en étant étatiste de la
tête aux pieds, il veut sincèrement la liberté et, en même temps, souhaite un
Etat pangermanique unifié.
Guillaume Ier, l'actuel empereur d'Allemagne, n'est pas tourmenté, lui, par
les contradictions et, pareil à Nicolas Ier, d'impérissable mémoire, il est fait
comme qui dirait d'un seul bloc de métal; en d'autres termes, c'est un homme
entier, quoique très borné.# |264 Mais à l'instar du comte de Chambord,
prétendant au trône de France, il est pour ainsi dire le seul à croire à son
onction, à sa mission et à son droit divins. Roi-soldat, comme Nicolas, croyant,
il met au-dessus de tous les principes le principe légitimiste, c'est-à-dire le
droit héréditaire de diriger l'Etat. Ce droit fut pour sa conscience et son
cerveau une sérieuse entrave lors de l'unification de l'Allemagne, quand il dut
écarter du trône plusieurs souverains légitimes; mais le code de l'Etat renferme
un autre principe, à savoir, le droit sacré de conquête, lequel tranche la
question. Un prince, fidèle aux devoirs de la monarchie, ne consentira pour rien
au monde à accepter le trône que lui proposerait un peuple insurgé et dont
celui-ci aurait chassé le souverain légitime; mais il estimera avoir le droit de
conquérir ce peuple et ce trône pour peu que Dieu bénisse ses armes et qu'il ait
un bon prétexte pour déclarer la guerre. Ce principe et le droit auquel il sert
de fondement a toujours été admis, et l'est encore, par tous les princes.
Guillaume Ier avait donc besoin d'un ministre capable de trouver des raisons
légitimes et les moyens nécessaires pour élargir les frontières de l'Etat en
faisant la guerre. Cet homme fut Bismarck que Guillaume appréciait à sa valeur
et dont il fit son premier ministre en octobre 1862.
Le prince de Bismarck est aujourd'hui l'homme le plus puissant d'Europe.
C'est le type parfait du seigneur poméranien, avec en plus un dévouement envers
la maison royale qui tient du donquichottisme, une raideur toute militaire et
une manière impertinente, polie et sèche, la plupart du temps hautaine et
narquoise, de se comporter vis-à-vis des bourgeois-politiciens libéraux. Il ne
se froisse pas qu'on le traite de "Junker",# |265 autrement dit de seigneur, mais
il a coutume de répondre à ses adversaires: "soyez sûrs que nous porterons à un
haut degré l'honneur des "junker". En tant qu'homme d'une rare intelligence, il
est entièrement libre de préjugés, des préjugés de la noblesse comme de tous
autres.
Nous avons appelé Bismarck le continuateur de la politique de Frédéric II.
Le premier, comme d'ailleurs le second, a surtout foi en la force et ensuite en
l'esprit qui en dispose et bien souvent la décuple. Homme d'Etat dans toute
l'acception du terme, il ne croit, comme Frédéric le Grand, ni en Dieu, ni en
diable, ni en les hommes, ni même en la noblesse - tout ceci n'étant pour lui
que des moyens. Pour atteindre un but étatique, il ne s'arrête ni devant les
lois divines ni devant les lois humaines. En politique, il n'admet pas la
morale; l'odieux et le crime ne sont immoraux que lorsqu'ils échouent. Plus
froid et plus impassible que Frédéric, il est, comme lui, insolent et sans gêne.
Noble qui a fait son chemin grâce au parti de la noblesse, il brime
systématiquement ce dernier dans l'intérêt de l'Etat; bien plus, il l'insulte
comme auparavant il insultait les libéraux, les progressistes et les démocrates.
En somme, il invective contre tout et contre tout le monde, à l'exception de
l'empereur, sans lequel il ne pourrait faire ni entreprendre quoi que ce soit.
En secret, peut-être l'insulte-t-il avec ses amis, en admettant qu'il en ait.
Pour avoir une juste idée de tout ce qu'a fait Bismarck, il faut se rappeler
qui l'entoure *) [[*) Voici une anecdote que nous avons puisée à source sûre et
qui caractérise Bismarck. Qui n'a# |266 entendu parler de Schurz, un des plus
rouges révolutionnaires allemands de 1848, qui libéra de la forteresse où il
était détenu le pseudo-révolutionnaire Kinkel. Schurz, qui avait pris ce dernier
pour un révolutionnaire digne de ce nom, bien qu'au fond il ne vaille pas un
liard en politique, réussit, en risquant sa liberté et en vainquant hardiment et
ingénieusement d'immenses obstacles, à le délivrer, après quoi il s'enfuit lui-
même en Amérique. Intelligent, capable, énergique, qualités qu'on estime en
Amérique, il devint vite là-bas le leader du parti allemand qui compte des
millions d'adhérents. Pendant la guerre de Sécession, il obtint, chez les

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nordistes, le grade de général (auparavant, il avait été élu sénateur). Après la
guerre, les Etats-Unis l'envoyèrent comme ambassadeur extraordinaire en Espagne.
Il en profita pour visiter l'Allemagne du Sud, mais non la Prusse, où sur sa
tête restait suspendue la condamnation à mort qu'il avait encourue pour avoir
délivré le professeur Kinkel. Apprenant que Schurz était en Allemagne et
désirant s.attirer les sympathies de cet homme influent parmi les Allemands
d'Amérique, Bismarck l'invita à Berlin en lui faisant dire: "Les lois ne sont
pas faites pour des hommes comme Schurz." Lorsque ce dernier arriva à Berlin,
Bismarck donna un dîner auquel il convia tous ses collègues ministres. Après le
dîner, quand ceux-ci s'étant retirés, Schurz restait seul avec Bismarck pour un
entretien en tête à tête, ce dernier lui dit: "Vous avez pu voir et entendre mes
collègues; c'est avec des ânes pareils que je dois gouverner et construire
l'Allemagne."]]. Homme à courte vue, le roi a reçu une éducation qui tient à la
fois de celle du théologien et du Feldwebel et a pour entourage le parti
aristocratico-clérical, lequel est carrément hostile à Bismarck, si bien que ce
dernier pour tout nouveau pas, pour toute mesure nouvelle doit livrer bataille.
Ces scènes de ménage accaparent au moins la moitié de son temps, de son esprit,
de son énergie et, bien entendu, entravent, gênent, paralysent terriblement son
activité, ce qui, dans une certaine mesure, est une bonne chose pour lui, car
cela l'empêche de se lancer dans des aventures comme le fit un illustre despote,
Napoléon Ier, qui n'était pas plus sot que lui.
L'activité publique de Bismarck commença en 1847; il était le leader du
parti extrême de la noblesse# |267 à la Diète de Prusse. En 1848, il fut l'ennemi
juré du Parlement de Francfort et de la Constitution unitaire ainsi qu'un allié
passionné de la Russie et de l'Autriche, c'est-à-dire de la réaction interne et
externe. Dans cet esprit, il collabora de la façon la plus active à la gazette
ultra-réactionnaire "Kreuzzeitung", fondée cette année-là et qui paraît encore
maintenant. Il fut bien entendu un ardent défenseur des ministères Brandenburg
et Manteuffel, par conséquent, des résolutions de la conférence d'Olmütz. A
partir de 1851, il fut ministre plénipotentiaire auprès de la Confédération
germanique à Francfort. C'est à cette époque qu'il changea radicalement
d'attitude à l'égard de l'Autriche. "J'eus l'impression qu'un bandeau me tombait
des yeux quand je vis de près sa politique," dit-il à ses amis. C'est seulement
là qu'il comprit combien l'Autriche était hostile à la Prusse et d'ardent
défenseur de celle-ci devint son ennemi irréductible. A partir de ce moment,
toute influence de l'Autriche sur l'Allemagne est abolie et éliminer l'Autriche
de l'Allemagne devient l'idée fixe de Bismarck.
C'est dans ces conditions qu'il fit la rencontre du prince de Prusse,
Guillaume, qui, après la conférence d'Olmütz, haïssait l'Autriche autant que la
révolution. Devenu régent du royaume, Guillaume porta aussitôt son attention sur
Bismarck qu'il nomma tout d'abord ambassadeur en Russie, puis ambassadeur en
France et, enfin, premier ministre.
Durant son ambassade, Bismarck mûrit à fond son programme. A Paris, il prit
quelques précieuses leçons de machiavélisme gouvernemental auprès de Napoléon
III qui, devant cet auditeur zélé et capable, ouvrit son coeur et fit quelques
allusions# |268 suffisamment claires à la nécessité de modifier la carte de
l'Europe; réclamant pour lui la frontière du Rhin et la Belgique, il abandonnait
à la Prusse le reste de l'Allemagne. Les résultats de ces entretiens sont
connus: l'élève roula le maître.
En entrant au gouvernement, Bismarck prononça un discours dans lequel il
exposait son programme: "Les frontières de la Prusse sont exiguës et ne
conviennent pas à un Etat de premier ordre. Pour en conquérir de nouvelles, il
faut développer et perfectionner l'organisation militaire. Il faut se préparer à
un conflit prochain et, en attendant, rassembler et accroître nos forces.
L'erreur commise en 1848 fut de vouloir faire de l'Allemagne un seul Etat au
moyen d'institutions populaires. Les grands problèmes nationaux ne sont pas
résolus par le droit, mais par la force; la force prime toujours le droit."
Pour cette dernière expression, Bismarck fut passablement malmené, de 1862 à
1866, par les libéraux allemands. A partir de 1866, c'est-à-dire après la
victoire sur l'Autriche, et surtout après 1870, c'est-à-dire après la défaite de

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la France, ces attaques se muèrent en dithyrambes.
Bismarck avec son audace coutumière, le cynisme et la franchise méprisante
qui le caractérisent dévoila, par ces paroles, tout le fond de l'histoire
politique des nations, tout le secret de la raison d'Etat. L'hégémonie
permanente et le triomphe de la force, voilà le véritable fond; tout ce que le
langage politique appelle le droit n'est que la consécration d'un fait créé par
la force. Il est donc évident que les masses populaires qui aspirent à
l'émancipation ne sauraient l'attendre d'une victoire théorique du droit
abstrait, mais qu'elles doivent, par la force, conquérir# |269 la liberté et,
pour cela, organiser, en dehors de l'Etat et contre lui, leurs forces
irrésistibles.
Comme nous l'avons dit, les Allemands voulaient non pas la liberté mais un
Etat fort; Bismarck qui le comprenait, se sentait capable, avec la bureaucratie
et la puissance militaire de la Prusse, de le leur donner; aussi bien marcha-t-
il hardiment et résolument vers le but, sans se préoccuper de droits quels
qu'ils fussent, ni de la violente polémique et des attaques véhémentes que
libéraux et démocrates menaient contre lui. Contrairement à ses prédécesseurs,
il était sûr qu'une fois le but atteint les uns et les autres seraient des
alliés pleins d'ardeur.
Le roi-Feldwebel et Bismarck le politique voulaient une armée plus forte;
pour cela il leur fallait de nouveaux impôts et emprunts. La Chambre des
représentants, dont dépendait l'autorisation d'instituer de nouveaux impôts et
de contracter de nouveaux emprunts, la refusait constamment; pour ces raisons
elle fut dissoute à plusieurs reprises. Dans un autre pays, ce conflit aurait pu
déclencher une révolution politique; en Prusse, il n'en était pas question et
Bismarck, qui le savait, prit l'argent dont il avait besoin partout où il le
put, au moyen d'emprunts et d'impôts. Quant à la Chambre, elle devint, par ses
refus, la risée sinon de l'Allemagne, du moins de l'Europe.
Bismarck ne s'était pas trompé; l'objectif atteint, libéraux et démocrates
firent de lui leur idole.
Jamais peut-être et dans aucun autre pays, on ne vit un revirement aussi
rapide et aussi complet des esprits qu'en Allemagne entre 1864, 1866 et 1870.
Jusqu'à la guerre de l'Autriche et de la Prusse contre le Danemark, Bismarck
était l'homme le plus impopulaire d'Allemagne. Tout au long de cette guerre et
surtout quand elle eut pris fin, il afficha le plus profond mépris pour les
droits des nations et des Etats.# |270 On sait avec quelle désinvolture la Prusse
et la stupide Autriche, qu'elle avait entraînée, chassèrent du Slesvig et de
l'Holstein le corps saxo-hanovrien qui, conformément aux décisions de la
Confédération germanique, occupait ces provinces; avec quelle impertinence
Bismarck fit mine de partager avec l'Autriche, dupée par lui, les provinces
conquises et comment pour terminer il déclara celles-ci butin exclusif de la
Prusse.
On pouvait supposer qu'une telle conduite provoquerait un violent sursaut
chez tous les Allemands honnêtes, attachés à la liberté et à la justice. Or
c'est précisément à partir de ce moment que la popularité de Bismarck prit de
plus en plus d'ampleur - les Allemands se sentant dominés par la raison du
patriotisme d'Etat et par un pouvoir fort. La guerre de 1866 ne fit qu'accroître
l'autorité de Bismarck. La rapide campagne de Bohême qui rappelait les campagnes
de Napoléon Ier, une série de victoires brillantes qui abaissèrent l'Autriche,
la marche triomphale à travers l'Allemagne, le pillage des villes ennemies, la
déclaration que les grands-duchés du Hanovre, de Hessen-Kassel et de Francfort
étaient prises de guerre, la formation d'une Confédération de l'Allemagne du
Nord sous l'égide du futur empereur, étaient autant de faits qui provoquaient
l'enthousiasme des Allemands. Les leaders prussiens de l'opposition, les
Virchow, Schulze-Delitzsch et autres, se turent brusquement après s'être avoués
moralement vaincus. Ne resta dans l'opposition qu'un tout petit groupe, qui
avait à la tête le vieux Jacoby, cette noble figure, et qui adhéra au parti du
peuple", formé dans le sud de l'Allemagne après 1866.
Aux termes du traité imposé par la Prusse victorieuse à l'Autriche vaincue,
la vieille Confédération germanique était dissoute et remplacée par la

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confédération de l'allemagne du nord sous la conduite de la Prusse; quant à
l'Autriche, à la Bavière, au Wurtem# |271berg et au grand-duché de Bade, on leur
accordait le droit de former une Confédération de l'Allemagne du Sud.
Le baron de Beust, ministre autrichien nommé après la guerre, comprenant la
réelle portée d'une Confédération de ce genre, s'évertua à la constituer, mais
les problèmes intérieurs restés sans solution et les immenses obstacles créés
par les puissances pour qui précisément la Confédération offrait de
l'importance, l'en empêchèrent. Bismarck dupa tout le monde, et la Russie, et la
France, et les princes allemands qui avaient intérêt à ce que fût formée la
Confédération du Sud, laquelle n'eût pas permis à la Prusse d'acquérir sa
situation actuelle.
Le "parti du peuple" fondé à cette époque par la bourgeoisie de l'Allemagne
du Sud dans le dessein exclusif de s'opposer à Bismarck, avait un programme au
fond identique à celui de Beust: former une Confédération de l'Allemagne du Sud
en coopérant étroitement avec l'Autriche et en s'appuyant sur les institutions
populaires les plus larges.
Stuttgart était le centre du "parti du peuple". Outre une confédération avec
l'Autriche, ce parti avait d'autres objectifs; ainsi, en Bavière, il flirtait
avec les ultra-catholiques, c'est-à-dire les jésuites, souhaitait une
confédération avec la France et la Suisse. La tendance qui réclamait une
confédération avec la Suisse républicaine fut la principale fondatrice de la
"ligue de la paix et de la liberté".
En général, son programme était candide et rempli de contradictions. Les
institutions populaires démocratiques y voisinaient de façon fantasque avec les
formes monarchiques de gouvernement; la souveraineté des princes, avec l'unité
pangermanique et celle-ci, avec une Confédération républicaine paneuropéenne. En
un mot, presque tout devait rester comme avant et être en même temps imprégné
d'un esprit nouveau et surtout revêtir un caractère philantropique; la liberté
et l'égalité devaient s'épanouir dans des conditions qui les# |272 eussent
étouffées. Un tel programme ne pouvait être conçu que par les bourgeois
sentimentaux de l'Allemagne du Sud qui se signalèrent, tout d'abord, en ignorant
systématiquement et, ensuite, en niant farouchement les tendances socialistes
modernes, comme le montra le Congrès de la Ligue de la Paix en 1868.
Evidemment le "parti du peuple" se devait d'adopter une attitude hostile à
l'égard du parti ouvrier social-démocrate, fondé dans les années 60 par
Ferdinand Lassalle.
Dans la deuxième partie de cet ouvrage il sera abondamment question du
développement des associations ouvrières en Allemagne et d'une manière générale
en Europe. Soulignons pour l'instant qu'à la fin de ces dix dernières années, et
en 1869 précisément, la masse ouvrière était divisée, en Allemagne, en trois
catégories: la première, de beaucoup la plus nombreuse, restait en dehors de
toute organisation; la seconde, elle aussi passablement nombreuse, comprenait ce
qu'on appelait "les cercles ouvriers d'études" (Arbeiterbildungsverein); et
enfin, la troisième, la moins nombreuse, mais par contre la plus énergique et la
plus sensée, formait la phalange des ouvriers lassalliens sous le nom
d'"association générale des travailleurs allemands" (der Deutsche Allgemeine
Arbeiter Verein).
Sur la première catégorie il n'y a rien à dire. La seconde représentait une
sorte de fédération de petites associations 4ouvrières sous la direction
immédiate de Schulze-Delitzsch et de socialistes bourgeois dans son genre. Le
"secours mutuel" (Selbsthülfe), sa devise, s'entendait dans ce sens qu'il était
instamment recommandé au prolétariat de n'attendre ni salut ni secours de l'Etat
et du gouvernement, mais seulement de lui-même et de sa propre énergie. Le
conseil eût été excellent si l'on n'y avait pas ajouté cette assurance
mensongère que dans# |273 les conditions actuelles de l'organisation sociale,
sous un système économique de monopoles qui pressurent les masses laborieuses et
dans un etat politique qui protège ces monopoles contre la révolte populaire,
l'émancipation des travailleurs est possible. Cette aberration et, de la part
des socialistes bourgeois et des leaders de ce parti, cette mystification voulue
signifiaient que les travailleurs soumis à leur influence devaient se

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désintéresser systématiquement des problèmes politico-sociaux aussi bien que des
questions de l'Etat, de la propriété, etc., et, faisant du caractère rationnel
et légal de l'ordre social actuel le point de départ de leur action, chercher à
améliorer et à rendre plus supportables leurs conditions d'existence en
organisant des associations coopératives de consommation, de crédit et de
production. Quant à l'éducation politique, Schulze-Delitzsch recommandait aux
travailleurs le programme intégral du Parti progressiste auquel lui et ses
collègues appartenaient.
Comme chacun peut s'en rendre compte aujourd'hui, sous le rapport économique
le système de Schulze-Delitzsch tendait manifestement à défendre le monde
bourgeois contre le danger social; sous le rapport politique, il assujettissait
définitivement le prolétariat à la bourgeoisie qui l'exploite et dont il doit
rester l'instrument docile et aveugle.
Ferdinand Lassalle s'insurgea contre cette double et grossière
mystification. Il n'eut pas de peine à démolir le système de Schulze-Delitzsch
et à montrer tout le néant de son programme politique. Nul mieux que Lassalle ne
sut expliquer et démontrer avec autant de persuasion aux travailleurs allemands
que, sous le régime économique actuel, la condition du prolétariat non seulement
ne peut# |274 être abolie, mais qu'elle ira au contraire, en vertu d'une loi
économique inéluctable, en empirant d'année en année, en dépit de tous les
essais de coopératisme, qui ne pourront procurer un avantage passager et de
courte durée qu'à un nombre infime de travailleurs.
En critiquant ce programme, Ferdinand Lassalle démontrait que toute cette
politique pseudo-populaire ne tendait qu'à affermir les privilèges économiques
de la bourgeoisie.
Jusque-là, nous sommes d'accord avec Lassalle. Mais voici où commencent nos
divergences avec lui et, en général, avec l'ensemble des démocrates-socialistes
ou communistes allemands. Contrairement à Schulze-Delitzsch, qui recommandait
aux travailleurs de ne chercher le salut que dans leur propre énergie et de ne
rien exiger ou attendre de l'Etat, Lassalle - après avoir démontré aux
travailleurs, premièrement, que dans les conditions économiques actuelles non
seulement leur affranchissement, mais même la moindre amélioration de leur sort
étant impossible, celui-ci doit fatalement empirer et, deuxièmement, que tant
qu'existera l'Etat bourgeois, les privilèges économiques de la bourgeoisie
resteront intangibles - aboutissait à cette conclusion: pour obtenir une liberté
réelle, une liberté fondée sur l'égalité économique, le prolétariat doit
s'emparer de l'etat et tourner la puissance étatique contre la bourgeoisie au
profit de la masse ouvrière, de la même façon qu'aujourd'hui cette puissance est
tournée contre le prolétariat dans le seul intérêt de la classe exploiteuse.
Mais comment s'emparer de l'Etat? Pour cela il n'y a que deux moyens: ou
bien la révolution politique ou bien la propagande légale pour une réforme
pacifique de l'Etat. Lassalle, en tant qu'Allemand, en tant que savant, en tant
qu'homme ayant de la fortune et d'origine# |275 juive, conseillait le second.
Dans ce sens et à cette fin, il forma un parti important et de caractère
principalement politique, le Parti ouvrier allemand, qu'il organisa en le
hiérarchisant, en le soumettant à une discipline rigoureuse et à sa dictature;
en un mot, il fit ce que ces trois dernières années M. Marx a voulu faire dans
l'Internationale. La tentative de Marx a échoué, celle de Lassalle a
parfaitement réussi. Comme objectif direct et immédiat du Parti, Lassalle a fixé
l'agitation pacifique dans tout le pays pour conquérir le droit d'élire au
suffrage universel les députés et les pouvoirs publics.
Une fois ce droit conquis au moyen d'une réforme légale, le peuple ne devra
envoyer que ses propres représentants au Parlement qui, par une série de décrets
et de lois, transformera l'Etat bourgeois en Etat populaire. Le premier acte de
cet Etat sera d'ouvrir un crédit illimité aux associations ouvrières de
production et de consommation qui, alors seulement, seront en mesure d'engager
la lutte avec le capital bourgeois et dans un court délai, de le vaincre et de
l'absorber. Cette absorption accomplie, commencera une période de transformation
radicale de la société.
Tel est le programme de Lassalle, tel est aussi celui du Parti ouvrier

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social-démocrate. A vrai dire, ce programme n'est pas de Lassalle, mais de Marx
qui l'a exposé d'un bout à l'autre dans le fameux "manifeste du parti
communiste" que lui et Engels ont publié en 1848. "l'adresse inaugurale de
l'association internationale, rédigée par Marx, en 1864, y fait elle aussi
clairement allusion:# |276 "la conquête du pouvoir politique est devenue le
premier devoir de la classe ouvrière", ou, comme il est dit dans le Manifeste
communiste, "la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution
du prolétariat en classe dominante. le prolétariat doit centraliser tous les
instruments de production dans les mains de l'etat, c'est-à-dire du prolétariat
organisé en classe dominante."
N'est-il pas évident que le programme de Lassalle ne se distingue en rien de
celui de Marx que Lassalle reconnaissait comme étant son maître. Dans la
brochure dirigée contre Schulze-Delitzsch, Lassalle, avec la clarté vraiment
géniale qui caractérise ses écrits, après avoir exposé ses conceptions
fondamentales de l'évolution politique et sociale de la société moderne, avoue
que ces idées et même la terminologie ne sont pas de lui mais de M. Marx qui les
a énoncées et développées pour la première fois dans un ouvrage remarquable
encore inédit.
La protestation que M. Marx a émise après la mort de Lassalle, dans la
préface du "Capital", n'en paraît que plus étrange. Marx se plaint amèrement que
Lassalle lui ait volé ses idées. Protestation vraiment singulière de la part
d'un communiste qui prône la propriété collective et ne comprend pas qu'une
idée, une fois exprimée, n'appartient plus à personne. Si Lassalle en avait
copié une ou plusieurs pages, la chose eût été différente; on aurait vu là un
plagiat et la preuve de la faillite intellectuelle d'un écrivain incapable
d'assimiler des idées empruntées et de les reproduire par son propre effort
mental sous une forme personnelle. N'agissent ainsi que les gens vaniteux et
malhonnêtes, dépourvus d'aptitudes# |277 intellectuelles, les corbeaux parés de
plumes de paon.
Lassalle était trop intelligent, trop indépendant pour qu'il eût besoin de
recourir à ces misérables moyens à seule fin d'attirer sur lui l'attention du
public. Il était vaniteux, très vaniteux, comme peut l'être un Juif, mais en
même temps il était doué de si brillantes aptitudes qu'il pouvait satisfaire
sans peine les exigences de la vanité la plus extrême. Il était intelligent,
instruit, riche, habile et audacieux à l'excès; il avait au plus haut degré le
don de la dialectique, de la parole, de la compréhension et de l'expression
claire et nette. Contrairement à Marx, son maître, qui est fort dans le domaine
de la théorie et de l'intrigue dans la coulisse ou sous le manteau, mais qui,
par contre, perd de sa valeur et de sa force dans l'arène publique, Lassalle
semblait avoir été créé pour combattre à ciel ouvert et sur le terrain pratique.
L'adresse de la dialectique et la force de la logique suscitées par l'amour-
propre, attisées par la lutte, remplaçaient chez lui la vigueur des convictions
passionnées. Il exerçait sur le prolétariat une attraction extrêmement forte,
mais il n'était pas, loin de là, l'homme du peuple.
Par sa manière de vivre, par sa situation, ses habitudes, ses goûts il
appartenait à la haute société bourgeoise, à la jeunesse dite dorée. Certes, il
la dépassait d'une tête, régnait par l'esprit et, grâce à cet esprit, il prit la
direction du prolétariat allemand. En quelques années, il acquit une popularité
énorme. Toute la bourgeoisie libérale et démocratique le détestait profondément;
ses coreligionnaires, socialistes, marxistes, et Marx lui-même, concentrèrent
sur lui toute la violence de leur jalousie maligne. En effet, ils# |278 le
détestaient non moins profondément que la bourgeoisie; mais tant qu'il fut
vivant, ils n'osèrent pas exhaler leur haine, car il était trop fort pour eux.
Nous avons déjà exprimé à plusieurs reprises une très vive aversion pour la
théorie de Lassalle et de Marx qui recommande aux travailleurs, sinon comme
idéal suprême, du moins comme but essentiel immédiat, la fondation d'un etat
populaire, lequel, comme ils l'ont eux-mêmes expliqué, ne serait autre chose que
"le prolétariat organisé en classe dominante".
Si le prolétariat devient la classe dominante, qui, demandera-t-on,
dominera-t-il? C'est donc qu'il restera encore une classe soumise à cette

Bakounine, Etatisme et anarchie 111/124


nouvelle classe régnante, à cet Etat nouveau, ne fût-ce, par exemple, que la
plèbe des campagnes qui, on le sait, n'est pas en faveur chez les marxistes et
qui, située au plus bas degré de la civilisation, sera probablement dirigée par
le prolétariat des villes et des fabriques; ou bien, si l'on considère la
question du point de vue ethnique, disons, pour les Allemands, la question des
Slaves, ceux-ci se trouveront pour la même raison, vis-à-vis du prolétariat
allemand victorieux, dans une sujétion d'esclave identique à celle de ce
prolétariat par rapport à sa bourgeoisie.
Qui dit Etat, dit nécessairement domination et, par conséquent, esclavage;
un Etat sans esclavage, avoué ou masqué, est inconcevable, voilà pourquoi nous
sommes ennemis de l'Etat.
Que signifie: le prolétariat organisé en classe dominante? Est-ce à dire que
celui-ci sera tout entier à la direction des affaires publiques? On compte
environ quarante millions d'Allemands. Se peut-il# |279 que ces quarante millions
fassent partie du gouvernement et le peuple entier gouvernant, il n'y aura pas
de gouvernés? Alors il n'y aura pas de gouvernement, il n'y aura pas d'Etat,
mais s'il y en a un, il y aura des gouvernés, il y aura des esclaves.
Dans la théorie marxiste ce dilemme est tranché très simplement. Par
gouvernement populaire les marxistes entendent le gouvernement du peuple au
moyen d'un petit nombre de représentants élus par le peuple au suffrage
universel. L'élection par l'ensemble de la nation des représentants soi-disant
du peuple et des dirigeants de l'Etat - ce qui est le dernier mot des marxistes
aussi bien que de l'école démocrate - est un mensonge qui cache le despotisme de
la minorité dirigeante, mensonge d'autant plus dangereux qu'il est présenté
comme l'expression de la prétendue volonté du peuple. Ainsi, sous quelque
angle qu'on se place pour considérer cette question, on arrive au même résultat
exécrable: le gouvernement de l'immense majorité des masses populaires par une
minorité privilégiée. Mais cette minorité, disent les marxistes, se composera
d'ouvriers. Oui, certes, d'anciens ouvriers, mais qui, dès qu'ils seront devenus
des gouvernants ou des représentants du peuple, cesseront d'être des ouvriers et
se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'Etat, ne représenteront
plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en
doute, ne connaît pas la nature humaine.
Ces élus seront en revanche des socialistes convaincus et par surcroît
savants. Les termes "socialiste scientifique", "socialisme scientifique", qui#
|280 reviennent sans cesse dans les écrits des lassalliens et des marxistes,
prouvent par eux-mêmes que le pseudo-Etat populaire ne sera rien d'autre que le
gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très
restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. Le peuple n'étant pas
savant, il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier
intégré dans le troupeau des gouvernés. Bel affranchissement!
Les marxistes se rendent compte de cette contradiction et, tout en admettant
que la direction gouvernementale des savants, la plus lourde, la plus vexatoire
et la plus méprisable qui soit, sera, quelles que puissent être les formes
démocratiques, une véritable dictature, se consolent à l'idée que cette
dictature sera temporaire et de courte durée. Ils prétendent que son seul souci
et son unique fin sera de donner l'instruction au peuple et de le porter, tant
économiquement que politiquement, à un tel niveau que tout gouvernement ne
tardera pas à devenir inutile; et l'Etat, après avoir perdu son caractère
politique, c'est-à-dire autoritaire, se transformera de lui-même en organisation
tout à fait libre des intérêts économiques et des communes.
Il y a là une flagrante contradiction. Si leur Etat est effectivement un
Etat populaire, quelles raisons aurait-on de le supprimer? Et si, d'autre part,
sa suppression est nécessaire pour l'émancipation réelle du peuple, comment
pourrait-on le qualifier d'Etat populaire. En polémisant avec eux, nous les
avons amenés à reconnaître que la liberté ou l'anarchie, c'est-à-dire
l'organisation libre des masses ouvrières de bas en haut, est l'ultime but de
l'évolution sociale et que tout Etat, y compris leur Etat populaire, est un
joug, ce qui signifie que, d'une part, il engendre le despotisme et, de l'autre,
l'esclavage.#

Bakounine, Etatisme et anarchie 112/124


|281Selon eux, ce joug étatique, cette dictature est une phase de transition
nécessaire pour arriver à l'émancipation totale du peuple: l'anarchie ou la
liberté étant le but, l'Etat ou la dictature le moyen. Ainsi donc pour
affranchir les masses populaires, on devrait commencer par les asservir.
Pour le moment, notre polémique s'est arrêtée sur cette contradiction. Les
marxistes prétendent que seule la dictature, bien entendu la leur, peut créer la
liberté du peuple; à cela nous répondons qu'aucune dictature ne peut avoir
d'autre fin que de durer le plus longtemps possible et qu'elle est seulement
capable d'engendrer l'esclavage dans le peuple qui la subit et d'éduquer ce
dernier dans cet esclavage; la liberté ne peut être créée que par la liberté,
c'est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation
des masses laborieuses de bas en haut.
Cette question, autour de laquelle se cristallise tout l'intérêt de
l'histoire moderne, fera l'objet d'une analyse encore plus approfondie dans la
seconde partie de cet ouvrage. Pour l'instant, nous attirerons l'attention du
lecteur sur un fait significatif qui se reproduit constamment:
Tandis que la théorie politico-sociale des socialistes anti-autoritaires ou
anarchistes les mène infailliblement à une rupture complète avec tous les
gouvernements, avec toutes les formes de la politique bourgeoise, et ne leur
laisse d'autre issue que la révolution sociale, la théorie adverse, la théorie
des communistes autoritaires et de l'autoritarisme scientifique attire et englue
ses partisans, sous prétexte de tactique, dans des compromis incessants avec les
gouvernements et les différents partis politiques bourgeois, c'est-à-dire les
pousse directement dans le camp de la réaction.
Lassalle en est la meilleure preuve.# |282 Nul n'ignore ses relations et
négociations avec Bismarck. Les libéraux et les démocrates, contre lesquels il a
mené une lutte implacable et couronnée de succès, en ont profité pour l'accuser
de vénalité. Les suiveurs de M. Marx ont, en Allemagne, chuchoté la même chose
bien qu'à mots couverts. Or les uns et les autres mentaient. Lassalle était
riche et n'avait point besoin de se vendre; il était trop intelligent, trop fier
pour ne pas préférer le rôle de propagandiste indépendant à l'état peu enviable
d'agent du gouvernement ou de qui que ce soit.
Nous avons dit que Lassalle n'était pas un homme du peuple, parce que trop
dandy pour fréquenter le prolétariat en dehors des meetings où, d'ordinaire, il
tenait ce dernier sous le fluide d'une parole au service d'un esprit brillant et
lucide; trop gâté par la fortune et le goût capricieux du luxe qui l'accompagne
pour trouver du plaisir dans les milieux populaires; trop juif pour se sentir à
l'aise parmi le peuple; et enfin trop conscient de sa supériorité intellectuelle
pour ne pas ressentir un certain mépris pour la foule ignorante, misérable,
envers laquelle il se comportait beaucoup plus en médecin vis-à-vis d'un malade
qu'en frère à l'égard d'un autre frère. Dans ces limites, il était sérieusement
dévoué à la cause du peuple, comme un médecin peut être dévoué à un malade qu'il
veut guérir et en qui, d'ailleurs, il voit moins un homme qu'un sujet. Nous
sommes profondément convaincu que Lassalle était si honnête et si fier que pour
rien au monde il n'aurait trahi la cause du peuple.
Point n'est besoin de se livrer à d'odieuses# |283 suppositions pour
expliquer ses relations et ses compromis avec le premier ministre prussien.
Lassalle, comme nous l'avons dit, était ouvertement en lutte avec les libéraux
et les démocrates de toutes tendances et il méprisait souverainement ces
rhéteurs puérils dont l'impuissance et la faillite ne lui étaient que trop
visibles. Bismarck, quoique pour d'autre motifs, leur était lui aussi hostile:
là fut la raison première de leur rapprochement. Mais la principale raison de ce
rapprochement était le programme politico-social de Lassalle, la théorie
communiste que M. Marx avait créée.
Point capital de ce programme: l'émancipation (prétendue) du prolétariat par
le seul et unique moyen de l'etat. Mais pour cela il faut que l'Etat accepte de
se faire l'émancipateur du prolétariat en secouant le joug du capital bourgeois.
Comment donc inculquer à l'Etat cette volonté? Pour cela, il ne peut y avoir que
deux moyens: le prolétariat fait la révolution pour s'emparer de l'Etat - moyen
héroïque. Après s'être emparé de l'Etat, il devrait, selon nous, immédiatement

Bakounine, Etatisme et anarchie 113/124


le détruire, en tant qu'éternelle prison des masses prolétaires; or selon la
théorie de M. Marx, le peuple non seulement ne doit pas détruire l'Etat, mais
doit au contraire l'affermir, le rendre encore plus puissant et, sous cette
forme, le mettre à la disposition de ses bienfaiteurs, de ses tuteurs et de ses
éducateurs, les chefs du Parti communiste, en un mot, à la disposition de M.
Marx et de ses amis qui commenceront aussitôt à l'affranchir à leur manière. Ils
prendront en main les rênes du gouvernement, parce que le peuple ignorant a
besoin d'une bonne tutelle; ils créeront une Banque d'Etat unique qui
concentrera entre ses mains la totalité du commerce, de l'industrie, de
l'agriculture et même la production scientifique, tandis que# |284 la masse du
peuple sera divisée en deux armées: l'armée industrielle et l'armée agricole,
sous le commandement direct des ingénieurs de l'Etat qui formeront une nouvelle
caste politico-savante privilégiée.
Voyez quel but lumineux est assigné au peuple par l'école communiste
allemande! Mais pour obtenir tous ces biens, il faut faire tout d'abord un petit
pas, un pas innocent: la Révolution! Eh bien, vous pouvez attendre que les
Allemands la fassent! Disserter sur elle à perte de vue, peut-être; mais la
faire...
Les Allemands eux-mêmes ne croient pas à la révolution en Allemagne. Il
faudrait qu'un autre peuple commençât ou bien qu'une force extérieure les
entraînât ou les poussât; eux-mêmes n'iront pas au-delà des protestations de
raisonneurs. Dans ces conditions, il faut chercher un autre moyen de s'emparer
de l'Etat. Il faut gagner la sympathie des gens qui sont ou pourront être à la
tête de l'Etat.
Du temps de Lassalle, comme encore à ce jour, à la tête de l'Etat il y avait
Bismarck. Qui donc pouvait prendre sa place? Le Parti libéral et le Parti
démocrate progressiste étaient vaincus; restait le Parti purement démocrate qui,
par la suite, avait pris le nom de "Parti du peuple". Mais dans l'Allemagne du
Nord, son importance était nulle; dans celle du Sud, ses effectifs étaient un
peu plus nombreux; par contre, il était nettement favorable à l'hégémonie de
l'Empire d'Autriche. Les derniers événements ont montré que ce Parti
exclusivement bourgeois n'avait ni force ni existence indépendante. En 1870, il
s'effondra définitivement.
Lassalle était avant tout doué d'un instinct et d'un sens pratique qui
manquent à M. Marx et à ses adeptes. Comme tous les théoriciens, Marx est
invariablement dans l'action un# |285 incorrigible rêveur. Il l'a prouvé par sa
néfaste compagnie au sein de l'Association internationale, compagnie dont le but
était d'établir sa dictature dans l'Internationale et, par elle, sur tout le
mouvement révolutionnaire du prolétariat d'Europe et d'Amérique. Il faut être
fou ou plongé jusqu'au cou dans l'abstraction pour se fixer un objectif pareil.
M. Marx a subi cette année une défaite complète et méritée, mais il est peu
probable qu'elle le fasse renoncer à ses rêves ambitieux.
A cause de ces rêves et aussi par désir de recruter des admirateurs et des
adeptes dans la bourgeoisie, Marx a constamment poussé et continue de pousser le
prolétariat aux compromis avec les radicaux bourgeois. Par éducation et par
nature, Marx est un jacobin et son rêve le plus cher est la dictature politique.
Gambetta et Castelar sont ses véritables idéaux. Son coeur et ses pensées
inclinent vers eux et s'il a dû, ces derniers temps, les renier, c'est
uniquement parce qu'ils n'ont pas su se grimer en socialistes.
Ce désir de compromis avec la bourgeoisie radicale qui, ces dernières
années, s'est manifesté plus fortement chez Marx, obéit à deux rêves:
premièrement, la bourgeoisie radicale, si elle réussit à s'emparer du pouvoir
d'Etat, voudra peut-être ou sera susceptible de vouloir l'utiliser au profit du
prolétariat; deuxièmement, le Parti radical, après s'être saisi de l'Etat, sera
un jour en mesure de s'opposer à la réaction dont les racines se dissimulent
dans ce parti même.
Le Parti radical bourgeois est séparé de la masse des prolétaires du fait
même que, par ses intérêts économiques et politiques, aussi bien# |286 que par
tout son comportement, son ambition, sa vanité et ses préjugés, il est
profondément, on peut même dire organiquement, lié à la classe des exploiteurs.

Bakounine, Etatisme et anarchie 114/124


Dès lors, comment pourrait-il vouloir utiliser le pouvoir, même conquis avec
l'aide du peuple, au profit de ce dernier? Ce serait le suicide d'une classe
entière et le suicide d'une classe entière est inconcevable. Les démocrates les
plus ardents et les plus rouges ont été, sont encore et resteront à ce point des
bourgeois qu'il suffira toujours d'une affirmation sérieuse, pas seulement en
paroles, de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour
qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus
insensée.
Cela est logique, nécessaire, et d'ailleurs en dehors même de la logique
toute l'histoire moderne prouve qu'il faut que cela soit ainsi. Qu'on veuille
bien se rappeler la flagrante trahison du Parti républicain rouge dans les
journées de Juin 1848, dont l'exemple, suivi de la cruelle leçon qu'a donnée
Napoléon III vingt années durant, semble ne pas avoir été suffisant pour
empêcher la même chose de se reproduire une fois de plus, en France, en 1870-
1871. Gambetta et son parti se sont révélés les plus farouches ennemis du
socialisme révolutionnaire. Ils livrèrent la France, pieds et poings liés, à la
réaction aujourd'hui déchaînée. L'Espagne en est un autre exemple. Le parti
politique le plus radical (le parti intransigente) se montra l'ennemi le plus
acharné du socialisme international.
Maintenant une autre question: la bourgeoisie radicale est-elle capable,
sans le soulèvement du peuple, d'accomplir une révolution victorieuse? Il suffit
de poser la question pour la trancher négativement. Ainsi donc, ce n'est pas le
peuple qui a besoin de la bourgeoisie,# |287 mais la bourgeoisie qui a besoin du
peuple pour faire la révolution. On s'en est aperçu partout, mais en Russie plus
qu'ailleurs. Prenez notre jeunesse issue de la noblesse ou de la bourgeoisie,
cette jeunesse raisonneuse et qui rêve de révolution; mais, premièrement,
comment en faire un corps vivant animé d'une seule et même idée et poursuivant
un seul et même but? Elle ne pourra y parvenir qu'en se fondant dans le peuple;
hors de lui, elle formera toujours une foule sans pensée, sans volonté, débitant
des paroles creuses et impuissante à faire quoi que ce soit.
Les hommes les meilleurs du monde bourgeois, les bourgeois d'origine et non
les bourgeois par convictions et aspirations, peuvent être utiles, à la seule
condition de se dissoudre dans le peuple, dans la cause purement populaire; par
contre, s'ils continuent à vivre en dehors du peuple, ils seront non seulement
inutiles, mais positivement néfastes.
Quant au Parti radical, il forme un parti séparé qui vit et agit en dehors
du peuple. Qu'attestent donc ses désirs d'alliance avec le prolétariat? Ni plus
ni moins que ce parti est conscient de son impuissance, de la nécessité où il
est d'obtenir l'aide du peuple pour s'emparer du pouvoir d'Etat, bien entendu,
non dans l'intérêt du peuple, mais à son seul profit. Or, dès qu'il aura conquis
le pouvoir, il deviendra fatalement l'ennemi du peuple; devenu l'ennemi de ce
dernier, il perdra son point d'appui, la puissance populaire qui le soutenait,
et pour garder le pouvoir, même temporairement, il devra faire appel à des
forces ayant d'autres origines, mais cette fois contre le peuple, en s'alliant
et en se prêtant à des combinaisons avec les partis réactionnaires vaincus.
Ainsi, de concession en concession, de trahison en trahison, il se livrera, et
livrera le peuple, à la réaction. Ecoutez ce que dit Castelar, farouche
républicain, devenu# |288 dictateur: "La politique est faite de concessions et de
compromis; c'est pourquoi j'ai l'intention de mettre à la tête de l'armée
républicaine des généraux appartenant au parti monarchiste modéré." Que ce soit
là le résultat qu'il faille attendre, chacun, évidemment, s'en rend compte.
Lassalle, en homme pratique, le comprenait parfaitement; en outre, il
méprisait profondément toute la bourgeoisie allemande; aussi, ne lui était-il
pas possible de conseiller aux ouvriers de se lier avec quelque parti bourgeois
que ce fût.
Restait la révolution; or Lassalle connaissait trop bien ses compatriotes
pour attendre d'eux une initiative révolutionnaire. Quels moyens avait-il
encore? Un seul: s'aboucher avec Bismarck.
La doctrine de Marx fournissait elle-même le trait d'union: l'Etat unitaire,
aussi grand que possible, fortement centralisé. Lassalle souhaitait cet Etat, et

Bakounine, Etatisme et anarchie 115/124


Bismarck l'avait déjà réalisé. Comment ne se fussent-ils pas rejoints?
Dès son entrée au gouvernement, plus même, depuis 1848 à la Diète
prussienne, Bismarck avait prouvé qu'il était l'ennemi, un ennemi méprisant, de
la bourgeoisie; sa conduite actuelle montre qu'il n'est ni un fanatique ni un
esclave du parti féodal auquel il appartient par ses origines et son éducation
et dont il rabat l'orgueil en se servant du parti vaincu, subjugué, et qui lui
obéit servilement, des libéraux, des démocrates, des républicains et même des
socialistes bourgeois, tout en s'efforçant de le réduire définitivement sur le
plan de l'Etat à un seul dénominateur commun.
Son but principal, comme Lassalle et Marx, est l'Etat. Aussi bien Lassalle
s'est montré incomparablement plus logique et plus pratique que Marx, qui voit
en Bismarck un révolutionnaire, bien entendu, à# |289 sa manière, et qui rêve de
le renverser, sans doute parce qu'il détient dans l'Etat la première place et
que M. Marx pense qu'elle devrait lui appartenir.
Lassalle, apparemment, n'avait pas cet orgueil; dès lors, il ne lui
répugnait pas d'entrer en relation avec Bismarck. Se conformant strictement au
programme politique exposé par Marx et Engels dans le "Manifeste communiste",
Lassalle demandait une seule chose à Bismarck: que des crédits gouvernementaux
fussent octroyés aux travailleurs des associations de production. Mais en même
temps - et ceci montre le degré de confiance qu'il avait en Bismarck - il se
livrait parmi les ouvriers, sur la base de ce même programme, à une action
pacifique et légale de propagande pour conquérir le droit de vote - autre rêve
dont nous avons déjà dit ce que nous en pensons.
La mort soudaine et précoce de Lassalle ne lui a pas permis de mener ses
projets à leur terme, voire de leur donner une certaine extension.
Après la mort de Lassalle, il s'est formé, sous l'influence directe des amis
et des adeptes de M. Marx, entre la Fédération libre des cercles ouvriers
d'études et l'association générale des travailleurs allemands, un troisième
parti: le "parti ouvrier social-démocrate allemand". Deux hommes de talent en
ont pris la direction, l'un, semi-manuel, l'autre littérateur et en même temps
disciple et agent de M. Marx: MM. Bebel et Liebknecht.
Nous avons déjà parlé des tristes conséquences qu'eut à Vienne, en 1868,
l'action politique de M. Liebknecht. Le résultat fut le congrès de nuremberg
(août 1868) où fut définitivement# |290 organisé le Parti de la démocratie
sociale.
Dans l'esprit de ses fondateurs, qui agissaient à l'instigation de Marx, ce
parti devait être la Section allemande de l'Association internationale des
Travailleurs. Mais les lois allemandes et notamment les lois prussiennes
s'opposaient à une ligue de ce genre. Aussi fut-elle annoncée par un biais dans
les termes suivants: "Le Parti ouvrier social-démocrate allemand entretient des
relations avec l'Association internationale dans les limites permises par les
lois allemandes".
Sans aucun doute, ce parti a été fondé, en Allemagne, dans le secret espoir
et avec l'intention de se servir de lui pour introduire dans l'Internationale le
programme intégral de Marx que le premier Congrès de Genève (1866) a repoussé.
Ce programme est devenu celui du Parti ouvrier social-démocrate. Reprenant
certains des principaux articles du programme de l'Internationale accepté par le
premier Congrès de Genève, il bifurque brusquement et recommande aux ouvriers
allemands "la conquête du pouvoir politique" comme "un objectif proche et
immédiat" du nouveau Parti, recommandation complétée par la phrase significative
suivante: "La conquête des droits politiques (suffrage universel, liberté de la
presse, liberté d'association et de réunion, etc.) est la condition préalable de
l'affranchissement économique des travailleurs."
Ce qui veut dire qu'avant d'entreprendre la révolution sociale, les
travailleurs doivent faire la révolution politique;# |291 ou bien, ce qui répond
le mieux au tempérament allemand, conquérir, ou même, ce qui est encore plus
simple, obtenir le droit politique par une action pacifique de propagande. Et
comme tout mouvement politique anticipant le mouvement social ou, ce qui revient
au même, se situant en dehors de lui, ne peut être autre chose qu'un mouvement
bourgeois, le programme du Parti ouvrier social-démocrate recommande aux

Bakounine, Etatisme et anarchie 116/124


travailleurs allemands d'épouser avant tout les intérêts et les objectifs de la
bourgeoisie radicale qui, ensuite, par gratitude, n'affranchira pas le peuple,
mais l'assujettira à un pouvoir nouveau, à une exploitation nouvelle.
Sur la base de ce programme, les travailleurs allemands et autrichiens se
sont réconciliés de façon touchante avec les radicaux bourgeois du "Parti du
peuple". A la fin du Congrès de Nuremberg, une délégation nommée par le Congrès,
s'est rendue à Stuttgart où, entre les délégués des travailleurs bernés et les
chefs du Parti radical bourgeois, une alliance offensive et défensive a été
formellement conclue.
Par suite de cette alliance, les uns et les autres se sont présentés
ensemble, tels des frères, au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté
qui s'est tenu en septembre à Berne. Là il s'est produit un événement
passablement significatif. Sinon tous nos lecteurs, du moins beaucoup d'entre
eux, ont entendu parler de la scission qui a été pour la première fois consommée
à ce Congrès entre les socialistes et démocrates bourgeois et les socialistes
révolutionnaires adhérant au parti appelé l'Alliance# |292 ou qui y sont entrés
après coup (*) [[(*) Ceux qui ne connaissent pas l'Alliance pourront trouver les
renseignements voulus dans le IIe volume de nos oeuvres éditées, à savoir: "Le
Développement historique de l'Internationale"; 1ère partie, pp. 301-365.
1873.]].
La question qui a servi apparemment de prétexte à cette rupture, devenue
bien avant inévitable, a été posée par les "alliancistes" en termes clairs et
nets. Ce faisant, ils ont voulu mettre au pied du mur démocrates et socialistes
bourgeois, les obliger à exprimer tout haut non seulement leur indifférence,
mais leur attitude positivement hostile vis-à-vis de la seule question que l'on
puisse qualifier de populaire: la question sociale.
A cette fin, les "alliancistes" proposèrent à la "Ligue de la Paix et de la
Liberté" de reconnaître comme but principal de toutes ses aspirations:
"l'égalité des individus" (non seulement sur le plan politique ou juridique,
mais avant tout sur le plan économique) "et des classes" (en vue de leur
complète abolition). En un mot, ils ont invité la Ligue à adopter le programme
révolutionnaire socialiste.
Ils ont délibérément donné la forme la plus modérée à leur proposition afin
que leurs adversaires, la majorité de la Ligue, ne pussent voiler leur refus en
objectant que la question était posée de façon trop brutale. En termes clairs,
on leur a dit: "Il n'est pas question pour l'instant des moyens à mettre en
oeuvre pour atteindre ce but. Mais nous voulons savoir si vous êtes disposés à
l'atteindre avec nous? Admettez-vous que ce soit là le but légitime et, à
l'heure actuelle, le but principal pour ne pas dire l'unique but?# |293 Voulez-
vous, souhaitez-vous qu'on arrive à une égalité complète non pas physiologique
ou ethnographique, mais sociale et économique entre tous les individus, quel que
soit la partie du monde, la nation ou le sexe auquel ils appartiennent? Nous
sommes persuadé, et toute l'histoire moderne le confirme, que tant que
l'humanité sera partagée entre une minorité d'exploiteurs et une majorité
d'exploités, la liberté sera inconcevable et restera un mensonge. Si vous voulez
la liberté pour tous, vous êtes obligés de vouloir avec nous l'égalité
universelle. La voulez-vous, oui ou non?"
Si Messieurs les démocrates et socialistes bourgeois avaient été plus
intelligents, ils auraient, pour sauver leur honneur, répondu oui, et en hommes
pratiques ils auraient renvoyé la réalisation de ce programme à la fin des
temps. Craignant une réponse de ce genre, les "alliancistes" avaient convenu
que, dans ce cas, on poserait la question des voies et moyens nécessaires pour
atteindre le but. De cette façon seraient venues en discussion la propriété
individuelle et collective, l'abolition du droit juridique et la question de
l'Etat.
Or, pour la majorité du Congrès, il eût été infiniment plus avantageux
d'accepter la bataille sur ce terrain que sur l'autre. La première question
était si claire qu'elle ne laissait pas d'échappatoire. Quant à la seconde,
beaucoup plus complexe, elle permettait une foule d'interprétations, si bien
qu'avec un peu d'adresse on pouvait discourir et voter contre le socialisme

Bakounine, Etatisme et anarchie 117/124


populaire tout en se donnant des airs de socialiste et d'ami du peuple. A cet
égard, l'école de Marx nous a fourni bien des exemples; et le dictateur allemand
est si accueillant (à la condition expresse de se prosterner devant lui),# |294
qu'à l'heure actuelle il couvre de son drapeau un nombre considérable de
socialistes et de démocrates, bourgeois de la tête aux pieds; la Ligue de la
Paix et de la Liberté aurait donc pu trouver asile sous ce drapeau si elle avait
accepté de reconnaître M. Marx comme l'homme premier.
Si ce congrès bourgeois s'était comporté de la sorte, la situation des
"alliancistes" eût été incomparablement plus difficile; entre la Ligue et eux se
serait engagée la même lutte que celle qui se déroule aujourd'hui entre eux et
Marx. Mais la Ligue se révéla plus sotte et en même temps plus honnête que les
marxistes; elle accepta la bataille sur le premier terrain qui lui était proposé
et à la question: "Voulez-vous, oui ou non, l'égalité économique", elle répondit
"non" à une énorme majorité. Par là, elle se coupa irrévocablement du
prolétariat et se condamna à une fin prochaine. Elle succomba et ne laissa
derrière elle que deux ombres qui continuent à errer et à se répandre en propos
amers: Amand Goegg et le saint-simonien millionnaire Lemonnier.
Revenons maintenant à l'étrange événement qui se produisit à ce congrès, à
savoir: les délégués venus de Nuremberg et de Stuttgart, d'est-à-dire les
travailleurs envoyés par le Congrès de Nuremberg du nouveau parti ouvrier
social-démocrate allemand, et les Souabes bourgeois du "parti du peuple",
votèrent unanimement, avec la majorité de la Ligue, contre l'égalité. Aucun
bourgeois, fût-il le révolutionnaire le plus rouge, ne peut vouloir l'égalité
économique, parce que cette égalité serait pour lui la mort.
Mais comment les travailleurs membres du Parti ouvrier social-démocrate
purent-ils voter contre# |295 l'égalité? N'est-ce pas la preuve que le programme
auquel ils sont aujourd'hui assujettis les pousse directement vers un but
diamétralement opposé à celui que leur assignent leur condition sociale et leur
instinct; et que leur alliance avec les radicaux bourgeois, conclue au nom
d'objectifs politiques, est fondée non sur l'absorption de la bourgeoisie par le
prolétariat, mais au contraire sur l'assujettissement de celui-ci à celle-là?
Autre fait significatif. Le Congrès de Bruxelles de l'Internationale, qui a
clos ses délibérations quelques jours avant le Congrès de Berne, a rejeté toute
solidarité avec ce dernier; tous les marxistes qui ont participé au Congrès de
Bruxelles ont pris la parole et voté dans ce sens. Comment se fait-il que
d'autres marxistes, qui comme les premiers agissaient sous l'influence directe
de Marx, aient pu arriver à une aussi touchante unanimité avec la majorité du
Congrès de Berne?
Tout cela reste jusqu'à présent une énigme. La même contradiction est
apparue tout au long de 1868 et même après 1869 dans le Volksstaat, qui est le
principal organe, on peut même dire l'organe officiel du Parti ouvrier social-
démocrate allemand, publié par MM. Bebel et Liebknecht. Des articles
passablement violents y ont été parfois publiés contre la Ligue bourgeoise; mais
ils étaient suivis de déclarations lénifiantes, d'autres fois, de remonstrances
amicales. Cet organe, qui aurait dû représenter des intérêts purement
populaires, semblait implorer la Ligue de modérer les manifestations trop vives
de ses instincts bourgeois qui compromettaient ses défenseurs aux yeux des
travailleurs.
Ce flottement dans le Parti de M. Marx persista jusqu'à septembre 1869,
c'est-à-dire jusqu'au Congrès# |296 de Bâle. Ce Congrès marque une date dans le
développement de l'Internationale. Auparavant, les Allemands avaient pris une
part des plus faibles aux congrès de l'Internationale. Les travailleurs de
France, de Belgique, de Suisse et jusqu'à un certain degré, d'Angleterre y
avaient joué le principal rôle. Mais au Congrès de Bâle, les Allemands, qui
avaient organisé un parti en prenant pour base, comme il est dit plus haut, un
programme politique beaucoup plus bourgeois que socialiste populaire, se
présentèrent comme un corps bien discipliné et votèrent comme un seul homme sous
l'oeil sévère d'un de leurs chefs, M. Liebknecht.
Leur premier acte fut, bien entendu, de déposer leur programme en proposant
de faire passer la question politique avant toute autre question. La bataille

Bakounine, Etatisme et anarchie 118/124


qui s'engagea fut chaude, mais les Allemands furent battus. Le Congrès de Bâle
maintint purement et simplement le programme de l'Internationale et ne permit
pas aux Allemands de le dénaturer en y introduisant une politique bourgeoise.
Ainsi débuta la scission dans l'Internationale dont les responsables furent
et sont encore les Allemands. A l'Association, de caractère essentiellement
international, ils eurent le front de proposer, de vouloir imposer presque de
force, leur programme étroitement bourgeois et nationaliste, exclusivement
allemand et pangermanique.
Ils furent battus à plate couture et les membres de "l'alliance des
révolutionnaires socialistes", les "alliancistes", ne furent pas les derniers à
contribuer à cette défaite. La haine féroce des Allemands pour l'Alliance vient
de là. La fin de 1869 et la première moitié de 1870 furent remplies de
fielleuses attaques et d'intrigues encore plus perfides, voire fréquemment
odieuses, des marxistes contre les membres de l'"Alliance".#
|297Mais tout cela s'apaisa vite devant les nuées de guerre qui
s'accumulaient en Allemagne avant d'éclater au-dessus de la France. On sait
comment se termina cette guerre: la France s'écroula et l'Allemagne, devenue un
Empire, prit sa place.
Nous venons de dire que l'Allemagne occupa la place de la France. Non, elle
prit une place que nul Etat n'avait détenue ni auparavant ni dans l'histoire
moderne, que même l'Espagne de Charles-Quint n'avait jamais occupée, seul
l'Empire de Napoléon Ier pouvant lui être comparé par la puissance et
l'influence.
Nous ignorons ce qui se serait passé dans le cas où Napoléon III eût été
victorieux. Sans aucun doute, cela aurait été un mal, voire un très grand mal;
mais pour le monde entier, pour la liberté des peuples, le malheur n'aurait pas
été pire qu'aujourd'hui. La victoire de Napoléon III aurait eu des conséquences
pour d'autres pays, telle une maladie aiguë, douloureuse mais passagère, parce
qu'aucune couche sociale de la nation française ne recèle à un degré suffisant
l'élément organiquement autoritaire qui est nécessaire pour affermir et
perpétuer une victoire. Les Français eux-mêmes auraient détruit leur suprématie
momentanée qui, à la rigueur, eût pu flatter leur vanité, mais que leur
tempérament n'eût pas supportée.
Tout autre est l'Allemand. Il est créé à la fois pour être esclave et pour
dominer. Le Français est soldat par tempérament, par gloriole, mais il est
réfractaire à la discipline. L'Allemand accepte volontiers la discipline la plus
dure, la plus vexatoire, la plus écrasante; il est même prêt à l'aimer pourvu
qu'elle le mette, ou plutôt qu'elle mette l'Etat allemand, au-dessus de tous les
autres Etats et de toutes les autres nations.
Comment expliquer autrement cette folle ivresse qui s'empara positivement de
toute la nation,# |298 de toutes, absolument de toutes les couches sociales de la
société à l'annonce des brillantes victoires remportées successivement par les
troupes allemandes et, enfin, à la nouvelle de la prise de Paris? Personne
n'ignorait en Allemagne que ces victoires auraient pour effet immédiat une
prédominance décisive de l'élément militaire qui, déjà auparavant, se faisait
remarquer par son insolence effrénée; que, par conséquent, il fallait s'attendre
à l'intérieur du pays au triomphe de la plus brutale réaction; et qu'a-t-on vu?
Pas un Allemand ou presque ne s'en est effrayé; au contraire, tous se sont
confondus dans un enthousiasme unanime. Toute l'opposition souabe fondit comme
la neige sous l'éclat du nouveau soleil impérial. Le Parti du peuple disparut
sans laisser de trace et les bourgeois, et les nobles, et les moujiks, et les
professeurs, et les artistes, et les littérateurs, et les étudiants chantèrent
en choeur le triomphe pangermanique. Toutes les associations et tous les cercles
allemands à l'étranger donnèrent des fêtes et crièrent: "Vive l'Empereur"!,
celui-là même qui, en 1848, pendait les démocrates. Tous les libéraux,
démocrates, républicains devinrent bismarckiens; même aux Etats-Unis où, semble-
t-il, on pourrait prendre des leçons et des habitudes de liberté, des milliers
d'immigrants allemands enthousiastes fêtèrent la victoire du despotisme
allemand.
Un phénomène aussi général et aussi universel ne peut être un simple effet

Bakounine, Etatisme et anarchie 119/124


passager. Il révèle la passion profonde qui vit dans l'âme de chaque Allemand,
passion qui renferme comme qui dirait deux éléments indissolubles: commander et
obéir, dominer et être esclave.
Et les travailleurs allemands? Eh bien, les travailleurs allemands ne firent
rien, pas la moindre déclaration énergique de sympathie en faveur des
travailleurs français. Très peu de meetings eurent lieu où furent# |299
prononcées quelques phrases où la fierté nationale triomphante semblait
s'effacer devant la manifestation de la solidarité internationale. Mais personne
n'alla au-delà des phrases, alors qu'en Allemagne, dégarnie de troupes, on
aurait pu entreprendre et faire quelque chose. Il est vrai que beaucoup de
travailleurs avaient été incorporés dans l'armée où ils firent brillamment leur
devoir de soldat, frappant, étranglant, massacrant et fusillant selon les ordres
de leurs chefs et se livrant au pillage. Certains d'entre eux, qui remplirent
ainsi leurs obligations militaires, envoyèrent des lettres de commisération au
Volksstaat, où ils décrivaient, en traits pris sur le vif, les actes de barbarie
commis en France par les troupes allemandes.
Il y eut cependant quelques exemples d'opposition plus ferme; telles les
protestations du noble vieillard Jacoby, ce qui lui valut d'être enfermé dans
une forteresse; et celles de MM. Liebknecht et Bebel, aujourd'hui encore en
prison. Mais ce sont là des cas isolés et très rares. Nous ne pouvons oublier
l'article publié, en septembre 1870, dans le Volksstaat où le triomphe
pangermanique s'étalait ouvertement. Cet article commençait par ces mots: "grâce
aux victoires remportées par les troupes allemandes, le centre de gravité
historique est passé définitivement de france en allemagne; nous autres,
allemands, etc."
Bref, on peut dire que, sans exception, régnait chez les Allemands et règne
encore maintenant un sentiment enthousiaste de triomphe national, politique et
militaire. C'est sur ce sentiment que s'appuient surtout la puissance de
l'Empire pangermanique et son Chancelier, le prince de Bismarck.
De riches provinces conquises, d'énormes# |300 quantités d'armes tombées aux
mains de l'Allemagne et enfin cinq milliards d'indemnité de guerre qui lui
permettent d'entretenir une armée considérable dotée d'un armement ultra-moderne
et d'une organisation perfectionnée; la création de l'Empire et son
assujettissement organique à l'absolutisme prussien; l'érection de nouvelles
forteresses et enfin la construction d'une marine de guerre: tout cela, bien
entendu, contribue notablement à renforcer la puissance pangermanique. Mais son
principal support réside tout de même dans la profonde et indéniable sympathie
du peuple.
Selon l'expression d'un de nos amis suisses: "Maintenant n'importe quel
tailleur allemand, qu'il réside au Japon, en Chine ou à Moscou, sent derrière
lui la marine et la toute-puissance allemandes; ce sentiment d'orgueil le met
dans un état de folle exaltation: l'Allemand peut enfin dire avec fierté, comme
un Anglais ou un Américain, en s'appuyant sur son gouvernement: "Je suis
allemand." Certes un Anglais ou un Américain en disant: "Je suis anglais" ou "Je
suis américain" sous-entend: "Je suis un homme libre"; l'Allemand, lui, se dit:
"Je suis esclave, mais par contre, mon empereur est le plus puissant de tous les
souverains et le soldat allemand, qui me tient à la gorge, vous étranglera
tous."
Le peuple allemand se satisfera-t-il longtemps de ce sentiment? Qui peut le
dire? Il a si longtemps aspiré à la grâce, qui vient seulement de lui échoir, de
l'Etat unifié, de l'Etat-knout, qu'on peut supposer qu'il voudra longtemps, très
longtemps, en savourer les délices. Chaque peuple a ses goûts et dans le peuple
allemand le goût d'une bonne trique étatique l'emporte.
Nul ne mettra en doute qu'avec l'Etat centralisé vont se développer, et se
développent même dès maintenant en Allemagne, tous les facteurs funestes, toute
la perversion, toutes les causes de désagrégation# |301 interne qui accompagnent
inévitablement les vastes centralisations politiques. Le doute est d'autant
moins possible que sous les yeux du monde le processus de décomposition morale
et mentale est en cours; il suffit de lire les revues allemandes, des plus
conservatrices aux plus modérées, pour découvrir partout des récits qui font

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frémir sur la corruption qui a gagné le public allemand réputé pour être le plus
honnête du monde.
C'est là l'inévitable résultat du système capitaliste de monopoles qui
partout et toujours accompagne les progrès et l'expansion de la centralisation
étatique. Le capital privilégié et concentré dans très peu de mains est, peut-on
dire, devenu à l'heure actuelle l'âme de tout Etat politique qui, financé par
lui et par lui seul, lui assure en retour le droit illimité d'exploiter le
labeur du peuple. Inséparable du monopole de l'argent est le jeu à la Bourse qui
permet de soutirer à la masse du peuple aussi bien qu'à la petite et moyenne
bourgeoisie, qui peu à peu s'appauvrit, son dernier kopek au moyen des sociétés
anonymes pour le commerce et l'industrie.
La spéculation boursière fait que, dans la bourgeoisie, succombe l'ancienne
vertu bourgeoise fondée sur l'épargne, la sobriété et le travail; elle engendre
le désir général de s'enrichir rapidement; et comme on ne peut y parvenir qu'en
trompant et en pratiquant le vol soi-disant licite aussi bien que le vol
illicite, mais habile, la vieille honnêteté des philistins et leur conscience
scrupuleuse doivent nécessairement disparaître.
On remarquera la rapidité avec laquelle se perd, sous nos yeux, la fameuse
honnêteté# |302 des Allemands. L'honnête philistin allemand était d'une
mesquinerie et d'une sottise indescriptibles; mais l'Allemand perverti est un
être si odieux qu'il n'y a pas de mot pour l'exprimer. Chez le Français, la
perversion se dissimule sous la grâce, l'esprit et le charme; chez l'Allemand,
la perversion, qui ne connaît pas de limite, n'a rien pour la recouvrir. Elle
s'étale dans toute son écoeurante, dans toute sa grossière et stupide nudité.
Devant le nouveau courant économique qui a gagné toute la société allemande
s'efface manifestement aussi tout ce qu'il y avait de digne en Allemagne dans la
pensée, l'art et la science. Les professeurs allemands sont plus que jamais des
laquais et les étudiants encore plus qu'autrefois s'abreuvent de bière en levant
leur chope à la santé et à la gloire de leur Empereur.
Et les paysans? Ceux-ci ne savent plus très bien à quel saint se vouer.
Refoulés et chassés systématiquement pendant des siècles, même par la
bourgeoisie libérale, dans le camp de la réaction, ils forment aujourd'hui, dans
leur immense majorité, surtout en Autriche, dans l'Allemagne centrale et en
Bavière, le plus ferme soutien de la réaction. Il faudra beaucoup de temps pour
qu'ils s'aperçoivent et comprennent que l'Etat pangermanique unifié et
l'Empereur avec son administration militaire, civile et policière les oppriment
et les dépouillent.
Enfin, les travailleurs. Ils sont déroutés par leurs chefs politiques
"littératurisant" et judaïsant. Leur condition devient, en vérité, d'année en
année, de plus en plus insupportable; les troubles graves qui se produisent dans
les principales agglomérations industrielles d'Allemagne en sont la preuve. Il
ne se passe pour ainsi dire pas de mois ni de semaine sans qu'aient lieu des
manifestations dans la rue et parfois même des heurts avec la police dans telle#
|303 ou telle ville d'Allemagne. Mais on ne doit pas en conclure que la
révolution populaire est proche, avant tout parce que les leaders ouvriers eux-
mêmes ne haïssent pas moins que n'importe quel bourgeois la révolution et la
redoutent, bien qu'ils aient toujours le mot à la bouche!
Cette haine et cette crainte les ont amenés à orienter toute la population
ouvrière vers l'agitation dite pacifique et légale, ce qui a d'ordinaire pour
effet l'élection d'un ou deux ouvriers, voire de littérateurs bourgeois affiliés
au Parti ouvrier social. démocrate, au Parlement panallemand. Or cela non
seulement n'est pas dangereux pour l'Etat allemand, mais lui est, au contraire,
extrêmement utile comme paratonnerre, comme soupape de sûreté.
Enfin, il est impossible d'attendre une révolution en Allemagne, ne fût-ce
que parce qu'il y a en réalité dans l'esprit, dans le caractère, dans le
tempérament de l'Allemand extrêmement peu d'éléments révolutionnaires.
L'Allemand fera le raisonneur autant qu'on voudra contre tout représentant de
l'autorité, même contre l'Empereur. Il n'en finira pas de raisonner; mais même
cette disposition d'esprit, en volatilisant si l'on peut dire ses forces morales
et cérébrales et en l'empêchant de se replier sur lui-même, le protège contre le

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danger d'une explosion révolutionnaire.
Au demeurant, comment une tendance révolutionnaire pourrait-elle se combiner
dans le peuple allemand avec la docilité héréditaire et la soif de domination
qui sont, comme nous l'avons dit maintes fois, le trait fondamental de son
caractère? Et si l'on veut savoir quel désir l'emporte aujourd'hui dans la
conscience de tout Allemand, c'est d'étendre le plus possible les frontières de
l'empire.
Prenez un Allemand dans quelque milieu# |304 social qu'il vous plaira et ce
sera beaucoup si vous en trouvez un sur mille, que dis-je, un sur dix mille qui
ne vous répondra pas comme dans le chant d'Arndt:
"Non, non, non, la patrie allemande doit être plus vaste."
Tout Allemand croit que la formation du grand Empire germanique ne fait que
commencer et que pour la mener à son terme, il faudra annexer l'Autriche, à
l'exception de la Hongrie, la Suède, le Danemark, la Hollande, une partie de la
Belgique, encore un morceau de la France et la Suisse tout entière jusqu'aux
Alpes. Telle est la passion qui, à l'heure actuelle, étouffe tout le reste chez
l'Allemand. Elle inspire également tous les actes du Parti ouvrier social-
démocrate.
Et ne pensez pas que Bismarck soit, de ce parti, l'ennemi acharné qu'il
voudrait faire croire. Il est trop intelligent pour ne pas voir que ce parti est
pour lui un pionnier qui propage en Autriche, en Suède, au Danemark, en
Belgique, en Hollande et en Suède le concept allemand de l'Etat. Répandre ce
concept est aujourd'hui le principal souci de M. Marx qui, comme nous l'avons
vu, s'évertue dans l'Internationale à renouveler, à son profit, et avec le même
succès les exploits du prince de Bismarck.
Bismarck, qui tient en main tous les partis, n'est guère disposé à les
abandonner à M. Marx; il est aujourd'hui, beaucoup plus que le pape et que la
France cléricale, la tête de la réaction européenne, on peut même dire, de la
réaction mondiale.
La réaction française est odieuse, ridicule et lamentable à l'extrême, mais
nulle ment dangereuse. Elle est trop insensée, elle s'oppose de façon trop
absurde à toutes les aspirations de la société moderne,# |305 sans parler du
prolétariat mais de la bourgeoisie elle-même, à tout ce qui conditionne
l'existence de l'Etat, pour qu'elle puisse devenir une force réelle. Elle n'est
rien de plus qu'un spasme douloureux, désespéré de l'Etat français moribond.
La réaction pangermanique est tout autre chose. Elle ne se flatte pas d'être
en opposition brutale et stupide avec les exigences modernes de la civilisation
bourgeoise; elle cherche, au contraire, à agir le plus possible dans tous les
domaines en plein accord avec elle. Dans l'art de dissimuler sous les formes les
plus libérales et même les plus démocratiques leurs agissements et leurs actes
despotiques, les réactionnaires allemands ont surpassé leur maître Napoléon III.
Voyez, par exemple, la question religieuse. Qui a pris l'initiative
audacieuse de s'opposer aux prétentions médiévales du Saint-Siège? L'Allemagne,
le prince de Bismarck, lequel n'a pas eu peur des intrigues que les jésuites
ourdissent partout contre lui: et dans le peuple qu'ils ameutent, et surtout à
la cour impériale, plongée encore maintenant dans la bigoterie sous toutes ses
formes; qui n'a pas eu peur même de leur poignard, de leur poison au moyen
desquels, comme on sait, ils ont l'habitude de se débarrasser de leurs
adversaires dangereux. Le prince de Bismarck a attaqué avec tant de vigueur
l'Eglise catholico-romaine que le vieux et brave Garibaldi, héros des champs de
bataille, mais très mauvais philosophe, et politicien qui, plus que tout,
déteste les curés, si bien qu'il suffit que quiconque se dise leur ennemi pour
devenir à ses yeux le plus progressiste et le plus libéral des hommes, Garibaldi
lui-même, disons-nous, a fait récemment l'apologie du# |306 Chancelier d'Empire
et l'a appelé le libérateur de l'Europe et du monde. Le pauvre général n'a pas
compris qu'à l'heure actuelle cette forme de réaction est incomparablement plus
néfaste et plus dangereuse que la réaction cléricale, fielleuse mais
impuissante, car aujourd,hui celle-ci n'est plus possible; Garibaldi, dis-je,
n'a pas compris que la réaction étatique est aujourd'hui la plus redoutable de
toutes, qu'elle reste encore une chose possible et qu'elle est de nos jours la

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seule et dernière forme que puisse revêtir la réaction. Jusqu'à présent, une
foule de soi-disant libéraux et démocrates ne le comprennent pas non plus et
nombreux sont ceux qui, à l'instar de Garibaldi, regardent Bismarck comme le
champion de la liberté du peuple.
De même pour la question sociale. Le prince de Bismarck n'a-t-il pas
organisé, il y a quelques mois, un véritable congrès de juristes et
d'économistes très savants pour soumettre à un examen approfondi les problèmes
sociaux qui intéressent aujourd'hui les travailleurs? Il est vrai que ces
messieurs n'ont rien résolu et ne pouvaient d'ailleurs résoudre quoi que ce
soit, car la seule question qui leur a été posée était la suivante: comment
alléger la situation des travailleurs sans toucher le moins du monde aux
rapports existant entre le Capital et le Travail ou, ce qui revient au même: que
faire pour rendre possible l'impossible? On comprend que ces messieurs aient dû
se séparer sans avoir rien tranché, mais il en est tout de même resté ce titre
de gloire à Bismarck que lui, contrairement aux autres hommes d'Etat européens,
comprend l'importance de la question sociale et y consacre tous ses soins.
Enfin, il a donné satisfaction à la vanité de la bourgeoisie patriote
allemande. Bismarck a non seulement créé un puissant Empire pangermanique
unifié, mais il l'a doté des institutions gouvernementales les plus libérales
et les plus démocratiques,# |307 il lui a donné un Parlement élu au suffrage
universel, avec le droit de pérorer sur toutes les questions possibles et
imaginables, se réservant seulement le droit de faire et d'appliquer uniquement
ce qui lui plaît ou convient à Son souverain. Il a ouvert ainsi aux Allemands un
champ de bavardage infini et n'a gardé pour lui que trois choses: les finances,
la police et l'armée, c'est-à-dire tout ce qui constitue l'essence d'un
véritable Etat, tout ce qui fait la force de la réaction.
Grâce à ces trois bagatelles, il règne aujourd'hui en maître absolu sur
l'Allemagne entière et, par l'entremise de l'Allemagne, sur le continent
européen. Nous avons montré et, ce nous semble, démontré que tous les autres
Etats du continent, ou bien sont si faibles qu'il n'y a pas lieu d'en parler, ou
bien ne se sont pas encore organisés et ne s'organiseront jamais sérieusement en
Etats, l'Italie par exemple, ou bien enfin, sont en pleine décomposition, telles
l'Autriche, la Turquie, la Russie, l'Espagne et la France. Au milieu des Etats
qui n'ont pas encore atteint l'âge adulte d'une part, et les Etats en pleine
décrépitude d'autre part, se dresse, beau et fort, le grandiose édifice de
l'Etat allemand, dernier refuge des privilèges et des monopoles, en un mot de la
civilisation bourgeoise, dernier et puissant rempart de la centralisation
étatique, c'est-à-dire de la réaction. Oui, sur tout le continent européen, il
n'y a qu'un seul Etat bien réel: l'Etat pangermanique; tous les autres ne sont
que des vice-royautés du Grand Empire allemand.
Par la bouche de son Chancelier, cet Empire a déclaré une guerre à mort à la
révolution sociale. Le prince de Bismarck a prononcé contre elle une sentence de
mort au nom des quarante millions d'Allemands qui sont derrière lui et qui lui
servent de support. Quant à Marx, son rival plein d'envie,# |308 et, derrière
lui, tous les chefs du Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne, ils ont de
leur côté. comme pour seconder Bismarck, déclaré la même guerre acharnée à la
révolution sociale. Nous exposerons tout cela en détail dans la partie suivante.
Nous verrons qu'à l'heure actuelle il y a, d'une part, la réaction intégrale
amalgamée avec l'Empire allemand, avec la nation allemande, laquelle est
emportée par l'unique passion de la conquête et de la domination, c'est-à-dire
de la suprématie de l'Etat; de l'autre, comme unique champion de
l'affranchissement des peuples et des millions de prolétaires de tous les pays,
il y a, relevant la tête, la révolution sociale. Pour l'instant, ses forces sont
concentrées dans le sud de l'Europe seulement: en Italie, en Espagne, en France;
mais nous espérons que bientôt, sous son drapeau, se lèveront également les
peuples du Nord: la Belgique, la Hollande et surtout l'Angleterre, et là-bas,
enfin, tous les peuples slaves.
Sur le drapeau pangermanique est inscrit: maintien et renforcement de l'etat
à tout prix; sur le drapeau de la révolution sociale, notre drapeau, est gravé,
au contraire, en lettres de feu et de sang: destruction de tous les etats,

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abolition de la civilisation bourgeoise, organisation spontanée de bas en haut,
au moyen d'alliances libres, organisation de la plèbe ouvrière déchaînée et de
toute l'humanité affranchie et fondation d'une nouvelle société humaine.
Les chapitres suivants montreront comment ces deux principes opposés se
sont manifestés et développés dans la conscience du prolétariat européen.#

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